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18 août 2016 4 18 /08 /août /2016 16:47

 

Geai des chênes, La Couarde, Ile de Ré. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Le silence des odeurs.

 

Alain Corbin : Histoire du silence ;

 

Le Miasme et la jonquille.

 

 

 

Alain Corbin : Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours,

Albin Michel, 216 p, 16,50 €.

 

Alain Corbin : Le Miasme et la jonquille.

L’odorat et l’imaginaire social XVIII-XIXème siècles.

Champs Flammarion, 432 p, 9 €.

 

 

 

      Comment faire l’histoire de ce silence qui n’a pas la parole, qui est disparition et vide ? Pourtant, là où se réfugient la paix et le secret, il hante nos livres, nos tableaux, nos religions. « De la Renaissance à nos jours », pour reprendre le sous-titre de cet essai au thème pour le moins original, Alain Corbin revisite les vertus trop oubliées de son objet d’étude et en dresse un éloge aussi documenté que patiemment lyrique. Hélas, s’il faut trop souvent se boucher les oreilles pour trouver la paix des sens et de l’esprit, il a également fallu se boucher les narines et trouver « le silence des odeurs », quand, au détour du XVIIIème et du  XIXème siècle, on décida de faire un choix entre Le Miasme et la jonquille.

 

      Il n’est « pas seulement l’absence de bruit », mais lieu de méditation, de création : cherchons le silence chez les écrivains, Julien Gracq et son Rivage des Syrtes confiné dans l’attente, Georges Rodenbach et sa Bruges la morte, la chambre tapissée de liège de Proust. D’abord, en un subtil paradoxe, « le vertige de la page blanche est imprégné de silence, un trait d’union entre le néant et la création ». Cependant là nait cette parole qui a sa musique, et suscite la puissante rencontre de l’imaginaire de l’auteur et du lecteur, prêt à relayer de manière discrète ou tonitruante le message, qu’il soit religieux ou politique. Pour l’art cinématographique, après les films muets barricadés par une musique d’accompagnement, « le silence pose un défi aux cinéastes ». L’historien Alain Corbin se fait alors lecteur des arts.

      Le religieux et le romantique sont chacun à leur façon en quête de silence, soit en anachorète, dans l’oraison monastique, l’exercice spirituel et « l’ars meditandi », soit dans « les profondeurs de l’espace » et des montagnes. Il est partout, dans la vaste nature, dans l’intimité, tous lieux que fuit notre contemporain bruyant, bruitiste et hyperconnecté. Mais c’est depuis le XIXème siècle que bruits urbains et décibels devinrent, jusqu’au raffut des cloches, objets de vindicte, rappelle notre essayiste, qui se fait également psychologue et philosophe.

      « L’anéantissement du sujet ou l’incommunicabilité entre les êtres » peuvent se produire dans un vide insonore et loud. La discipline et la contrainte du silence, qu’il s’agisse de celui de l’autorité ou de celui de la haine, peuvent aller jusqu’à la cruelle punition pénitentiaire, à l’angoissant isolement, et ainsi confiner à l’insupportable, à la mort. Sans oublier le tragique absolu de la disparition du globe terrestre, qui évacue tout phénomène sonore.

      Quand il se fait culture, il peut devenir « tactique », comme pour les militaires ou les paysans « taiseux » ; ou, mieux, politesse, respect d’autrui, voire distinction suprême. Face à la guerre, à l’industrie, à l’omniprésence du pop-rock and rap, au courroux médiatique, s’entendre se taire devient, outre une liberté, une joie savamment recherchée. Il est solitaire, ou dans la complicité de deux amants. En effet les yeux et le cœur savent sans besoin de parler, surtout si l’on s’abîme dans le sans-mot de la jouissance et de sa petite mort…

      Les plus beaux silences sont chez les peintres (un cahier central nous les présente), avec les chandelles de Georges de la Tour, les Vierges de Raphaël, de Piero della Francesca, surtout Fernand Khnopff et sa dame en  blanc le doigt sur les lèvres, car les symbolistes savent se taire avec l’intensité du mystère ; jusqu’aux toiles colorées, inquiètes et solitaires d’Edward Hopper… Car la peinture est « muta eloquentia ». Le voyageur de Caspar David Friedrich contemple non seulement le sublime de l’immensité, mais aussi le calme de sa vie intérieure.

      Romanciers, peintres et philosophes, tous savent dire les dimensions essentielles du silence. Surtout grâce à l’éminente discrétion de l’essayiste Henri Corbin, dont l’érudition, jamais pédante, découvre un monde insoupçonné. Seul bémol (chuchoté) : regrettons l’absence d’une vaste période passée sous silence qui serait un premier volet, de l’Antiquité à la Renaissance. Cette énumération fouillée, murmurée à la quiète oreille du lecteur, tout empreinte d’humilité et de calme enthousiasme, se fait délicieuse invitation à de plus vastes lectures, écoutes et visions, silencieuses, cela va sans dire. Un silence de Mozart est, dit-on, encore du Mozart.

 

 

      Nous n’irons pas jusqu’à dire que les odeurs et autres puanteurs peuvent être mesurées en qualité, et en infection, comme les bruits, par des décibels. Mais le Moyen-Âge, la  Renaissance, l’Ancien Régime puaient. On jetait les vases d’urines et les fèces par les fenêtres, on conchiait les coins de rue, les ordures gisaient en désordre jusqu’à ce qu’un charretier consentisse à les ramasser, les chevaux égrenaient leur crottin fumant. Bateaux, prisons et hôpitaux sont alors les tréfonds de la putridité. Cimetières, poissonneries, ateliers de tanneurs, tout mêle ses effluves peu ragoutants, immondes.  La promiscuité des santés et des propretés suspectes gagne jusqu’à l’opéra. À la longue, cette enrichissante Histoire des odeurs à ranger au côté du roman de Patrick Süskind, Le Parfum[1], menacerait le cœur le plus accroché, au point que l’on se demande si Alain Corbin a établi ses recherches et son manuscrit une pince à linge sur le nez et une pochette d’eau de Cologne au revers de sa veste…

      Il fallut à la fin du XVIIIème et au XIXème siècle imposer un peu de tenue aux immondices malodorants et autres accumulations nauséabondes. Ainsi Alain Corbin découvrit comment on parvint au « silence des odeurs » ; ce en écrivant Le Miasme et la jonquille, plus exactement « l’histoire des perceptions olfactives ». L’odorat est en effet un « construit social », car le peuple est puant, alors que les classes sociales élevées, la bourgeoisie et l’aristocratie tente de s’en distinguer en se dégageant de la contrainte des odeurs sui generis, et en s’aspergeant de musc et de jonquille.

      Sous l’Ancien Régime les miasmes pestilentiels sont réputés porter l’épidémie et la mort. Au tréfonds de l’insupportable, le XVIIIème siècle vise à abaisser les « seuils de tolérance ». Car « la capitale n’est plus qu’un vaste cloaque ». Louis-Sébastien Mercier, l’auteur du Tableau de Paris [2](1781-1788) est un incessant contempteur de l’infamie parisienne et de ses effluves orduriers, maladifs et morbides. Il imaginait d’ailleurs un futur plus sain dans son récit d’anticipation L’An 2440[3], quoique nous n’ayons pas eu à atteindre jusque-là…

      En effet, autour de 1800, « l’hygiéniste est promu au rang de héros qui brave les plus tenaces des répugnances ». On pensa d’abord qu’aromates et parfums avaient des vertus thérapeutiques, puis qu’ils pouvaient être fatals. Mais bientôt la chimie, la science toute entière vinrent au secours des narines et des corps affectés par les miasmes urbains et campagnards. L’hygiène intime imposa le « silence olfactif », qui n’est pas sans rapport avec le goût du plein air des élites sociales, avec le voyage romantique vers les horizons marins et montagnards. Le musc animal est remplacé par l’eau de rose ; mouchoirs et sachets parfumés sont le nid de l’élégance. Dès avant le préromantisme, l’odorat devient « le sens générateur des grands mouvements de l’âme ».

      Des égouts aux poubelles (auxquelles le préfet du Second Empire donna son nom), de l’aération à la désinfection, l’espace urbain vérifie peu à peu l’impact de ces mots d’ordre : « Paver. Drainer. Ventiler ». Mais aussi « Désinfecter ». On assèche les marais pestilentiels, on évacue les ordures ménagères, les vidangeurs sont soumis à de stricts règlements. Le tout-à-l’égout (voté en 1889) peine à s’installer au XIXème siècle pour s’évacuer dans la Seine et les rivières. On attendra le XXème siècle pour songer aux stations d’épuration… Bientôt les salles de bain, la parfumerie, les jardins fleuris participent du luxe avant de gagner les classes moyennes. Le « compositeur de parfums » suscite le flacon et l’ivresse, y compris érotique, par le biais du « libertinage du nez » ; au contraire de  « la fiente verbale » et de « la scatologie du Carnaval »  populaires. Enfin, « l’industrie s’est substituée à l’excrément dans la hiérarchie nauséeuse. Une nouvelle sensibilité écologique se profile ».

      Outre son titre du plus charmant effet, Le Miasme et la jonquille, initialement paru en 1982, est un essai infiniment et précisément documenté. Où l’on saura tout sur les débats des philosophes et des hygiénistes, sur l’équarrissage et la désinfection à « l’eau chlorurée », sur les fumées du charbon de terre, sur la nécessité de « décrotter le misérable », sur « l’apprentissage de la défécation en milieu scolaire » ! Moins élégamment, mais sans le moindre euphémisme, Dominique Laporte publiait en 1978 une édifiante Histoire de la merde[4], quoiqu’il ait « fait preuve du plus total dédain pour la chronologie ». Alain Corbin rend ses lettres de bassesse et de noblesse à l’odorat, perçu comme le « sens de l’animalité selon Buffon, exclu par Kant du champ de l’esthétique […] affecté par Freud à l’analité ». Il s’agit bien d’une Histoire des goûts et des dégoûts…

 

 

      L’Histoire fut d’abord celle de l’épopée et des mythes avec Homère, puis celle des actions guerrières royales et humaines à partir de Xénophon, jusqu’à ce que des siècles plus récents s’intéressent à l’histoire sociale, y compris du plus petit peuple. Alain Corbin, né en 1936, innove encore dans le champ de l’Histoire. Evolution des matières, des mentalités, des sentiments et des concepts permettent également d’examiner notre généalogie. Ce pourquoi il s’intéressa à l’Histoire du corps. De la Révolution à la Grande Guerre[5]. Cette pente historienne est du même ordre chez un Jean Claude Bologne, dont on lit avec plaisir l’Histoire du couple[6] ou encore l’Histoire de la conquête amoureuse. [7].

      Mais aussi, pour revenir à Alain Corbin -en marge de Michel Foucault[8] - aux évolutions de nos sexualités, de Les Filles de noces. Misère sexuelle et prostitution au XIXème siècle[9], à L’Harmonie des plaisirs : les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie[10]. Le temps qu’il fait, la perception du paysage, la mer, l’arbre sont parmi les inépuisables curiosités de l’historien qui permettent, en mage de la succession événementielle des hauts et bas faits d’armes, d’Ibn Khaldûn à Michelet, de faire connaissance avec la relation que l’humanité entretient avec ses sens et son environnement. On ne doute pas que pour ce faire, le silence de la concentration et la paix des odeurs soient hautement nécessaires…

 

 

Thierry Guinhut

La partie sur Histoire du silence a été publiée dans Le Matricule des anges, mai 2016.

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

[1] Patrick Süskind, Le Parfum, Fayard, 1985.

[2] Louis-Sébastien Mercier : Tableau de Paris, La découverte, 2006.

[3] Louis-Sébastien Mercier : L’An 2440, France Adel, 1977.

[4] Dominique Laporte : Histoire de la merde, Christian Bourgois, 1978.

[5] Alain Corbin : Histoire du corps. De la Révolution à la Grande Guerre, Seuil, 2005.

[6] Jean-Claude Bologne : Histoire du couple, Perrin, 2016.

[7] Jean-Claude Bologne : Histoire de la conquête amoureuse, Seuil, 2007.

[9] Les Filles de noces. Misère sexuelle et prostitution au XIXème siècle Champs, Flammarion, 1982.

[10] L’Harmonie des plaisirs : les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie, Champs, Flammarion, Perrin, 2007.

 

Fernand Khnopff : Silence, 1890.

Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles.

 

 
Published by Thierry Guinhut - dans Histoire
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12 août 2016 5 12 /08 /août /2016 13:20

 

Les Femmes de Shakespeare, Krabbe éditeur, 1840.

 

 

 

 

Shakespeare serait-il John Florio ?

 

Lamberto Tassinari :

 

John Florio alias Shakespeare.

 

Lamberto Tassinari : John Florio alias Shakespeare,

traduit de l’anglais par Michel Vaïs, Le Bord de l’eau, 384 p, 24 €.

 

 

 

      Quoi ! encore une révélation sur l’identité de Shakespeare ? On imagina que le jeune Marlowe, auteur du Docteur Faust, et selon toute apparence tué dans un duel, se serait caché pour continuer son œuvre dramatique et se servir de l’acteur Shakespeare comme prête-nom. De même l’hypothèse Francis Bacon, et Edward de Vere, comte d’Oxford ; et bien d’autres qu’il vaut mieux, par pudeur devant de telles billevesées, oublier[1]… Pourquoi un tel acharnement à nier la paternité littéraire de l’auteur d’Hamlet ? Parce que les éléments réellement biographiques sont minces et lacunaires ; mais surtout parce que l’on dénia longtemps à un roturier de village « mal instruit » et secoueur de planches (pour jouer sur le sens de son nom) la capacité de créer un tel univers poétique et scénique. Cependant, depuis un siècle, on s’accorde à penser que Shakespeare est bien Shakespeare, et les biographes et autres essayistes, Harold Bloom, Peter Ackroyd[2] et Stephen Greenblatt[3] en tête, ne le remettent plus en question…

 

      Ainsi la prise de risque de Lamberto Tassinari parait d’avance invalidée. « L’identité de Shakespeare enfin révélée », clame-t-il sur la couverture avec un rien de provocation, d’esbroufe. Pourtant, une fois la première réticence passée, et la lecture entamée, l’hypothèse ne laisse pas d’être séduisante.

      Giovanni Florio naquit à Londres d’un père italien en 1553, pour mourir en 1625, donc largement dépassant la carrière du dramaturge officiel (1564-1616). Cet humaniste polyglotte, « courtisan érudit », familier des milieux de la diplomatie et secrétaire de la reine du Danemark, bien connu de ses contemporains, est l’antithèse de « l’homme de Stratford », qu’aucun écrivain ni notable ne mentionne. Cet italien anglicisé et protestant, de surcroit d’origine juive, grand connaisseur de la Bible (à l’instar du barde anglais), est un linguiste émérite, auteur d’un dictionnaire italien-anglais immense et inventif, A Worlde of Wordes, sans compter un manuel de conversation bilingue. Ce dont on trouve un écho dans la leçon d’anglais d’Henri V. Alors qu’il traduit en 1603 les Essais de Montaigne, dont les vocables et le style deviennent ainsi résolument shakespeariens, un passage de La Tempête est calqué sur le discours sur les sauvages. Le « trésor de mots » et l’abondance des connaissances de Florio s’exprimeraient alors dans le corpus théâtral qui regorge d’inventions linguistiques, d’allusions scientifiques et spécialisées, mieux que sous la plume d’un impresario voleur et d’un « singe-poète », selon les mots de Ben Jonson. D’autant que George Coffin Taylor, auteur d’un Shakespeare’s Debt to Montaigne[4], montre que « cent seize mots du Roi Lear qui sont nouveaux pour Shakespeare après 1603 lui sont probablement venus de la traduction de Montaigne par John Florio (imprimée en 1603) » ; sans compter qu’Hamlet, écrit avant cette impression, comprend un bon nombre mots semblables… À moins que notre linguiste fût l’inspirateur de l’auteur des Sonnets[5], que Lamberto Tassinari attribue hardiment aux plumes conjointes de Florio et de son père. Ce en arguant que le dédicataire de ces Sonnets, Henry Wriothesley, comte de Southampton, en tant qu’ « aristocrate italianisant fut pendant plusieurs années un élève, puis un ami et protecteur » de l’éminent linguiste.

      L’argument le plus troublant en faveur de la thèse de Tassinari est, dans l’œuvre du dramaturge élisabéthain, la surabondance des allusions à l’Italie, des sources italiennes, la plupart du temps non traduites à l’époque, comme les Nouvelles de Bandello, voire le Roland furieux de l’Arioste et les pièces de la Commedia dell’arte, qui eussent nécessité qu’un Shakespeare lût la langue de Dante, compétence qui ne manquait pas à John Florio, traducteur émérite du Decameron de Boccace. À cet égard, on notera que Florio hébergea de longs mois, à Londres, le philosophe Giordano Bruno, qui ne parlait pas anglais, et par ailleurs menacé, dont l’influence sur le père du Songe d’une nuit d’été n’est plus à prouver.

      Etrange : le testament autographe de William Shakespeare n’a rien de shakespearien, et il n’y mentionne aucun livre (alors qu’ils étaient à cette époque bien valeureux), quand celui de John Florio -ici entièrement reproduit-, beaucoup plus raffiné, contient une brassé de mots caractéristique du dramaturge, dont des hapax…

      « Les protecteurs et les amis de Florio sont ceux de Shakespeare » (dont Ben Jonson), affirme Tassinari. De plus, ils dédicacent leurs œuvres aux mêmes aristocrates, avec une rare proximité stylistique redevable de l’euphuisme de John Lyly, ils ont le même imprimeur. Les comédies, drames et tragédies semblent n’avoir circulé que de manière anonyme, avant d’être réunies dans le fameux folio de 1623 qui attribue soudain l’immense paternité de son théâtre au grand William. Florio est-il « la main invisible » de cette manipulation ? S’est-il dissimulé en son pseudonyme pour ne pas subir l’ire des xénophobes, la réputation douteuse du théâtreux ? Pire, on l’aurait évincé, au profit d’un « Shakespeare national »…

 

      C’est avec un certain humour qu’Umberto Eco réunissait, dans La Memoria vegetale[6], une petite bibliographie, néanmoins impressionnante, s’échinant à prouver la paternité de Lord Francis Bacon, véritable auteur de La Nouvelle Atlantide. Bibliographie destinée à ne rejoindre que le musée des curiosités. Peut-être un même destin est-il réservé au travail de Lamberto Tassinari, fondateur et directeur de l’étonnante revue montréalaise Vice versa. Au sortir de son essai savant et documenté, d’une lecture plus qu’agréable, palpitant comme une enquête, même si son auteur se laisse un peu trop emporter par son enthousiasme polémique contre les fermes gardiens du temple shakespearien britannique, et malgré des redites, par des citations aux allusions pas toujours flagrantes, sommes-nous définitivement convaincus ? Quand bien des critiques ont argué des conditions de la création théâtrale à l’époque élisabéthaine, frappée d’anonymat et cousue de rédactions collectives, pour évacuer l’hypothèse hardie de Tassinari.  Sans aller jusqu’à la plus ferme conviction, nous voilà pour le moins troublés, séduits, car la mosaïque qui se construit sous nos yeux plaide avec une époustouflante pertinence la thèse de la paternité de John Florio, Shakespeare plus vrai et « florabondant » que nature.

 

À partir d’un article, ici augmenté, paru dans Le Matricule des anges, juin 2016.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Voir : Dominique Goy-Blanquet & François Laroque : Shakespeare, combien de prétendants ?, Octets, Thierry Marchaise, 2016.

[4] George Coffin Taylor : Shakespeare’s Debt to Montaigne, Harvard University Press, 1925.

[6] Umberto Eco : La Memoria vegetale, Bompiani, 2006, p 189-199.

 

Galerie des personnages de Shakespeare,

Baudry, Librairie européenne, 1844.

 

15 juillet 2016 5 15 /07 /juillet /2016 17:45

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Un Borges idéal, équivalent de l’univers :

 

 

Anthologie personnelle ou de l’Art de poésie

 

 

 

Jorge Luis Borges : Anthologie personnelle,

divers traducteurs de l’espagnol (Argentine), L’Imaginaire, Gallimard, 294 p, 9 €.

 

Jorge Luis Borges : L’Art de poésie,

Arcades, traduit de l’anglais par André Zavriew, Arcades, Gallimard, 140 p, 13 €.

 

 

 

      Pour qui serait perplexe devant la torrentielle immensité des deux tomes de la Pléiade consacrés à Borges, Borges lui-même a pensé à faciliter la tâche. Cette Anthologie personnelle illustre à merveille l’adage selon lequel on n’est jamais mieux servi que par soi-même. N’en déplaise à qui regretterait tel texte manquant, où que concoctée en 1961 elle fasse forcément l’impasse sur une intense création postérieure, dont La Rose de sable ou Atlas, il peut s’agir là d’un Borges idéal. Reste alors à se demander quel miroir l’auteur des Fictions envisage de donner à son lecteur ; car c’est en ce miroir, en cet « art de poésie », que nous trouvons l’impossible pourquoi de la nécessité de Borges.

 

      L’imaginaire du bibliothécaire de Buenos Aires est le nôtre, du moins si nous consentons à percevoir pourquoi il nous fascine, nous importe et nous change. Il s’agit en effet d’un imaginaire proliférant, dont la démarche est à la fois celle du rêve nocturne, de la rêverie consciente et de la spéculation intellectuelle, que l’on dirait animé de perspectives jamais pensées à ce point avant lui : jusqu’à risquer un équivalent de l’univers. À cet égard, il peut paraître stupéfiant de constater que le maître des labyrinthes n’ait pas inclus en cette anthologie « La bibliothèque de Babel ». Choix trop évident peut-être. À moins que cette dernière soit ici implicite.

      Scrutant « la secrète morphologie de la sombre série » des crimes, l’écrivain n’agite les reflets de ses personnages que pour somptueusement illustrer une thèse : ils se répètent et répètent une histoire emblématique, un mythe, qu’ils soient chrétiens ou juifs, qu’ils soient de pauvres gauchos rejouant sans le savoir l’assassinat de Jules César, ou d’obscurs rebelles meurtriers éprouvant l’interchangeabilité des identités. Mieux encore, ils sont à la recherche des lettres du nom de Dieu, qui donnerait accès à « l’éternité -c’est-à-dire la connaissance immédiate de toutes les choses qui sont, qui seront et qui ont été dans l’univers. » C’est l’objet de « la Mort et la boussole », conte métaphysique et policier qui ouvre le recueil. Quoique, en une construction presque circulaire, labyrinthe où git le minotaure de son propre destin, la fin de ce recueil réanime les vengeances, les morts brutales, de gauchos, ou de victimes de la gestapo.

      En cet anthologie dont l’ordre n’est pas celui des recueils, mais à peu près thématique, histoires de crimes, de détectives, et déroulements fantastiques se succèdent. D’abord la fascination pour les ambitions et les combats de gauchos, cette « mythologie de poignards », de tango et de milonga, comme une conséquence d’une enfantine fascination pour des westerns argentins élevés au rang de l’Iliade. Ainsi, les limites au réalisme latino-américain, craquent sous la pression de l’épopée et du songe…

      Ensuite la mémoire et le temps, réfuté par une sorte de néoplatonisme issu de Berkeley ; ce que confirme Carlos Fuentes : « Borges, dans toutes ses histoires, observe un temps et un espace totaux qui, à première vue, peuvent seulement être approchés au moyen d’une connaissance totale. Borges, cependant, n’est pas un platoniste, sinon une sorte de néoplatoniste pervers. Il postule d’abord une totalité. Ensuite, il en démontre l’impossibilité[1] ». La preuve, l’hypermnésique Funes, surchargé de détails, « était presque incapable d’idées générales, platoniques ». Cependant un empereur chinois, dans « La muraille et les livres », brûle ces derniers pour « que l’histoire commençât avec lui », pour relancer les dés et « recréer le commencement du temps »… Plus loin et pendant le temps du « miracle secret », un Juif praguois se voit accorder une année pour achever son drame dans l’instant où il est fusillé par la soldatesque allemande…

      Bientôt les vertigineuses plaines argentines cèdent la place à d’autres vertiges : déserts et fleuves, mythiques et érémitiques, dans « Les ruines circulaires », où il s’agit pour un voyageur de venir « rêver un homme » et « l’imposer à la réalité », enfin « participer à l’univers ». Hélas, il faut se résoudre à n’être que « la projection du rêve d’un autre homme ». Une fois de plus le rêve est supérieur à la réalité faillible et manquante de l’individu.

 

 

      Qui contrôle les pièces d’échecs que nous sommes, les noms que nous sommes ? Les poèmes avivent cette inquiétude. À moins que nous servions à la naissance de quelques vers, comme le « léopard d’ « Inferno », qui « aura donné un mot au poème » ; comme « L’autre tigre », celui qui est « le tigre vocatif de mes vers » et « fiction de l’art ». D’un seul mot, le poète vole la totalité du « palais » de « l’Empereur Jaune », donc l’univers, ce pourquoi il mérite la mort…

      De l’emboitement des rêves on passe à la transmigration des âmes, comme celle du poète Omar al-Khayyami en celle de son traducteur Fitzgerald. Ce qui permet de corroborer la fascination borgésienne pour les savants et philosophes de Perse et de l’Orient, comme Averroès, « qui, prisonnier de la culture de l’Islam, ne put jamais savoir la signification des mots tragédie et comédie », alors qu’il tentait de lire Aristote. Cette quête, toujours incomplète, est une variante de celles qui s’adressent à Dieu et à ses noms, aux « Formes d’une légende » -celles des quatre formes de la vanité révélée à Bouddha- et par-dessus tout à la totalité éternelle et idéelle. C’est celle-là que tentent d’approcher les écrivains tutélaires, l’Arioste, Cervantès ou Shakespeare, ce dernier double de Borges, qu’il soit « l’Auteur », effrayé de devenir aveugle ou de n’être « comme moi, personne ».

      Au-delà du « zahir », cet objet qui obsède vainement la mémoire, « l’Aleph », du nom de la nouvelle centrale du recueil, offre à l’anti-héros Borges, sur la dix-neuvième marche de la cave (bientôt démolie), la révélation de la totalité de l’univers, occasion d’une affolante et somptueuse énumération, parmi laquelle la Béatriz disparue aimée par le narrateur révèle les lettres « obscènes, incroyables, précises » écrites à son cousin. Là, ce dernier, poète hautement ridicule, puise l’inspiration nécessaire à son projet de « versifier toute la planète ». Ce poème, évidemment fragmentaire, « qui semblait reculer à l’infini les possibilités de la cacophonie et du chaos », obtient pourtant le « Second Prix National de Littérature ». Celui que le narrateur nomme Borges en conçoit une humiliation qui vaut son pesant d’ironie. Cette nouvelle est bien l’une des plus subtiles, l’une des plus palpitantes, émouvantes et métaphysique du tigre des bibliothèques argentines.

      Partout, en toute son œuvre, Borges a eu l’ambition de nous confronter à l’équivalent de l’univers. Ce pourquoi, ce ne sont que contes, nouvelles, poèmes ; jamais de vastes romans, de système philosophique aux yeux plus gros que le ventre. « L’Aleph » est bien le grain de sable littéraire, l’agate fossile et lumineuse que son maître nous a évité d’avoir à longuement chercher parmi les milliards de livres improbables de « La bibliothèque de Babel ».

      Outre la vertigineuse richesse thématique et intellectuelle -même si le lyrisme amoureux[2] est ici, par pudeur, absent, sauf avec cette Béatriz peu dantesque- qui ne sacrifie ni le suspense ni la couleur locale, l’art de Borges est un art de l’écriture. Son style, caressant, parfois abrupt, prenant, enveloppant et d’une rare précision, même dans les arcanes et incertitudes du fantastique, s’orne de personnifications bien aptes à signifier que tout est parlant en son monde : « un ruisseau aveugle aux eaux fangeuses, outragé de tanneries et d’ordures », par exemple. Nous avons déjà noté les énumérations, comme dans « L’Aleph » : « Je vis la mer populeuse, je vis l’aube et le soir, je vis les foules d’Amérique, une toile d’araignée argentée au centre d’une noire pyramide, je vis un labyrinthe brisé (c’était Londres)… ». Mais à cet équivalent délicieusement artificiel, littéraire, de l’univers, il manque « La lune », constatent les quatrains du même nom…

      À feuilleter d’une main distraite ce volume, l’on ne peut pourtant manquer d’apprécier que les contes ou nouvelles en prose alternent avec les poèmes, d’ailleurs souvent bellement traduits en alexandrins, parfois même rimés : n’en doutons pas, chacun des deux ont autant d’importance, autant d’ « art de poésie », ont partie liée pour le maître de Buenos Aires.

 

 

      Quand le poète (1899-1986) voit que l’art est cette Ithaque / De verte éternité », l’essayiste et réunit six conférences prononcées à Harvard en 1967, dans la langue de Shakespeare, du moins de manière posthume, car retrouvées et publiées en 2000 (donc absentes en Pléiade) sous le titre L’Art de poésie, dont on ne sait s’il est apocryphe.

      « La poésie est l’expression de la beauté par l’intermédiaire de mots combinés avec art ». Cette juste définition parait sèche à notre conférencier. De même qu’une explication par le moi subliminal et l’inconscient de « L’énigme de la poésie » ; ce qu’il taxe de « termes plutôt frustes si on les compare au Saint Esprit et à la Muse ».

      Elle est aussi le siège de la métaphore, à condition qu’elle ne soit pas qu’une morte répétition, mais que vivante elle charme et emporte son lecteur. On la trouve à l’envi dans les trois plus grands poèmes narratifs de l’humanité, ces épopées élues par Borges : « celle de Troie, celle d’Ulysse et celle de Jésus ». Elle permet de recourir « à des mots de la langue de tous les jours et à faire en sorte qu’ils cessent de l’être, à en tirer des effets magiques », à moins de travailler avec des figures plus recherchées.

      Il est alors évident, parlant en anglais, que Borges devait aborder l’épineux problème de la traduction poétique. Le traducteur oscille entre une transposition littérale (qui ne l’est jamais tout à fait) est « la musique des mots ». En ce sens, il faut comprendre le poème « non avec la seule raison, mais avec une faculté plus profonde, l’imagination ». On devine que de nombreux exemples sont empruntés à Homère et Stevenson, aux Sonnets de Shakespeare[3], à Coleridge, Rossetti ou Chesterton, sans omettre Les Mille et une nuits.

      Certainement la dernière conférence, non sans auto-ironie un brin cabotine, est la plus savoureuse : « Le credo d’un poète ». Ce credo, « plutôt chancelant » n’est autre que celui de Borges lui-même, pas un instant pontifiant et parlant plus de ses erreurs (en particulier son manque de simplicité dans le conte « L’immortel ») que de ses réussites. Sa modestie lui permet de bien plus insister sur ses lectures, depuis l’enfance, que sur son œuvre : « Je pense que vous avez tort d’admirer mes écrits […] mais je trouve votre erreur généreuse ». Comptons néanmoins la grâce qu’il fait à ses auditeurs, quoique en espagnol d’autant plus musical, lorsqu’il conclue en lisant un stupéfiant sonnet sur Spinoza, qu’il dût polir comme les miroirs du philosophe : « Labra un arduo o cristal : el infinito / Mapa de Aquél que es todas Sus estrellas », ou « Il polit le cristal : carte infinie / De Celui qui est toutes Ses étoiles ».

      À propos d’erreur, on restera cependant fâché, non pas contre Borges, mais contre une note qui traduit de manière erronée le fameux hypallage de Virgile : « Ibant obscur isola sub nocte per umbram[4] ». Ce n’est pas, vous l’aurez reconnu, « Ils allaient solitaires dans la nuit obscure », mais « Ils marchaient obscurs sous la nuit solitaire » !

 

      Borges « tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change[5] », celui à qui Dieu, « avec sa magnifique ironie / [Lui] fit don à la fois des livres et de la nuit », imaginait « le Paradis / Sous l’espèce d’une bibliothèque ». Il nous suffit de constater qu’un paradis est enclos, prêt à être sans cesse déplié, entre les pages de cette Anthologie personnelle. Loin d’être un exercice narcissique de son auteur, elle devient « personnelle » et idéale à chaque lecteur de bonne volonté, invitation à se plonger enfin dans les promesses populeuses des deux tomes de La Pléiade. En cette anthologie, en cet art de poésie, et pour paraphraser une citation caressée par l’aveugle miroir des bibliothèques, là où tant de choses de beauté sont une joie éternelle : « A thing of beauty is a joy forever[6] »…

 

Thierry Guinhut

Une vie-d'écriture et de photographie

 

 

[1] Carlos Fuentes : La Gran novella latinoamericana, Alfaguara, 2011, p 155, traduit par mes soins.

[4] Virgile : Enéide, VI, 268.

[5] Stéphane Mallarmé : « Le tombeau d’Edgar Poe », Œuvres complètes, Gallimard, La Pléiade, 1974, p 189.

[6] John Keats : Endymion, vers premier ; Poèmes, Imprimerie Nationale, 2000, p 102.

 

 

8 juillet 2016 5 08 /07 /juillet /2016 07:33

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Des exclus de l’Art brut

 

au couronnement par le livre d’art :

 

Michel Thévoz : L’Art brut.

 

 

Michel Thévoz : L’Art brut, La Différence, 256 p, 40 €.

 

 

 

      Les exclus de l’Histoire de l’art eurent enfin leur musée, leur livre. A Lausanne, la collection d’art brut constituée par Jean Dubuffet en 1976 s’enrichit encore, de 5000 à 70 000 œuvres. Elles viennent des ignorants, des fous, des isolés dans les asiles psychiatriques (aujourd’hui bien moins nombreux grâce aux neuroleptiques), de peintres et de dessinateurs compulsifs, de sculpteurs de bric et de broc qui officient en dehors de toute ligne esthétique théorisée, en dehors des circuits religieux, muséaux et officiels de l’art.

 

      Avec cet Art Brut, en un somptueux volume, Michel Thévoz rassemble des dizaines d’artistes, et autant de reproductions soignées, depuis le XIXème siècle. Esthétique de la déviance, du bricolage, « voyage intérieur », naïveté, sexualité débridée, puérilité, sauvagerie, répétition, « exemption du sens », tout parait ignorer un idéal artistique dévoué à la clarté du sens, à la beauté philosophique attendue. Si les fabricateurs de l’art brut dérogent à ces dernières, ce n’est guère par subversion, mais par fidélité à leurs visions, malgré la « dénégation de la signature ». Ils s’appellent le facteur Cheval, Adolf Wölfli, Aloïse, Henry Darger, et inventent « leur propre mythologie et leur propre écriture figurative ».

      Michel Thévoz, en sa « Préhistoire de l’art brut », en appelle aux préjugés venus du XIXème siècle, qui aggloméraient « les enfants, les fous, les primitifs ». Une sorte de « colonialisme culturel » assomme d’un même mépris les productions des peuplades africaines et celles des forcenés des asiles psychiatriques. Mais, qu’il s’agisse de Rodolphe Töpffer, père de la bande dessinée, ou des « dessins médiumniques » de Victor Hugo, puis du « Palais idéal » du Facteur Cheval, ensuite des collections psychiatriques à but documentaire et scientifique, le chemin vers la reconnaissance esthétique de l’art brut est déjà, in nucleo, tracé.

      On a pu comparer les productions de ces simples, de ces fous, schizophrènes et déviants,  qui ne savent même pas artistes, ou qui ne le sont que pour eux-mêmes, à celles des arts premiers tels que les découvrit l’ethnographie : leurs sculptures, assemblages et autres totems fait de bois, voire agrégés de matériaux hétéroclites, semblent invoquer on ne sait quel fétiche, quel dieu bizarrement animal. Mais aussi aux coloriages enfantins, comme ceux d’Harry Darger, avec ses fillettes pré-pubères colorées et parcourues de fantasmes alarmants[1].

 

Vojislav Jakic : « Les effrayants insectes ».                                Aloïse : « Entrée de Napoléon III à Cherbourg ».

Musée d'Art brut, Lausanne.

 

      Ce sont des accumulations, comme « Les effrayants insectes » cornus de Vojislav Jakic, exhibant et conjurant des peurs compulsives et récurrentes. Pour lesquelles on imagine que le fantôme de Freud est prêt à jeter les filets de ses interprétations psychanalytiques. Ce sont des coloriages alambiqués et hallucinatoires, des corps et des visages dégingandés, déglingués, torturés. Ils s’entremêlent parfois de textes, à la syntaxe et à l’orthographe scabreuses et cacophoniques, sinon des signes graphiques inconnus, que l’on appelle également « écrits bruts ». Adolf Wölfli va jusqu’à confectionner une autobiographie, calligraphié et ornementée sur de grandes feuilles de 50 cm de côté, [qui] fait une pile de près de deux mètres », sans compter ses partitions musicales indéchiffrables.

      Les matériaux sont également hors normes : bandes de papier démesurées, ciment, broderie de laine sur carton, robe patchwork, « coquilles d’œufs finement pilées sur Isorel », tout fait l’objet d’un « réinvestissement libidinal ».

      On pensait il y a un siècle pouvoir « diagnostiquer telle ou telle maladie mentale d’après les caractères stylistiques d’un dessin ». Mais ainsi « Picasso, Ernst ou Klee eussent conjugué toutes les formes de démences ». Ce en quoi, l’essai de Michel Thévoz a une facette militante bienvenue, qui consiste à reconnaître l’invention plastique, d’où qu’elle vienne, y compris d’individus dangereux pour eux-mêmes et pour autrui.

      Ce volume est une somme : il n’oublie ni ceux qui se sont fait un prénom, Carlo, Aloïse, ni le miniaturiste Lesage, qui agglomère sur neuf mètres carrés de lilliputiens motifs en des architectures proliférantes, ni les graphismes aux prétentions médiumniques de Laure Pigeon… Sans pouvoir répondre à la question de savoir si l’art brut a une histoire, au sens institué qui est celui de l’histoire de l’art. Reste que le talent d’historien de l’art brut de Michel Thévoz est avéré, son attention envers les exclus d’une culture pontifiante est digne d’éloge ; malgré la grotesque phraséologie marxiste dont il parsème son texte, en conspuant le « fascisme économique », la « marchandisation » et le « néolibéralisme », auquel visiblement il ne comprend rien, aveuglé par ses œillères idéologiques ; dommage…

 

      Il s’agit là d’une réédition d’un volume paru chez Skira en 1975, et depuis longtemps épuisé. Cette judicieuse initiative permet, avec le temps et le recul, une comparaison d’abord insoupçonnée avec les développements de l’art contemporain[2]. Ce qui, alors « brut », paraissait confiné dans la maladresse et l’ignorance, sinon le mépris, des codes de l’art plus ou moins officiel, est devenu une bonne partie de la norme, entre (pour se focaliser sur le pire) ready-made à tout va et accumulations dignes d’un brutal dépotoir. Une « postface » bienvenue, de 2016, s’interroge sur la quasi-disparition des productions artistiques dans les hôpitaux psychiatriques : les délires et les violences des patients ont été soulagés par les neuroleptiques et psychotropes, mais quand  cette chimiothérapie a mis « fin aux délires et aux hallucinations qui étaient à la source de l’inspiration, elle a été fatale à la création artistique ». Mais elle montre aussi que ces artistes, loin d’être méprisés, sont aujourd’hui recherchés, comme des créateurs de « ratages réussis » : « L’art brut ressortit lui aussi, plus encore que toute forme d’expression, à une histoire de la réception de l’art ».

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

À partir d’un article, ici augmenté, paru dans Le Matricule des anges, mai 2016.

Published by Thierry Guinhut - dans Esthétique
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1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 17:41

 

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Fantastique littéraire et Anti-utopie

 

contre l’hydre de l’Etat aux pays scandinaves :

 

Pasi Ilmari Jääskeläinen : Lumikko,

 

Jonas Karlsson : La Pièce,

 

Johanna Sinisalo : Avec joie et docilité.

 

 

 

Pasi Ilmari Jääskeläinen : Lumikko,

traduit du finnois par Martin Carayol, L’Ogre, 416 p, 25 €.

 

Jonas Karlsson : La Pièce, traduit du suédois par Rémi Cassaigne,

Actes Sud, 192 p, 16,50 €.

 

Johanna Sinisalo : Avec joie et docilité,

traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, Actes Sud, 368 p, 22, 80 €.

 

 

 

      Les pays scandinaves ont longtemps été considérés comme des paradis de l’Etat-providence, dont les édiles veillaient avec succès au bien-être de leurs citoyens, au moyen d’une impeccable administration. Il semblerait que ce bonheur obligatoire n’empêche ni les suicides, ni la baisse démographique, ni l’islamisation par une politique d’immigration généreuse. Les écrivains, plutôt que jouer les bons esprits moutonniers, préfèrent s’évader dans les apologues fantastiques et d’utopie, moyens bien établis de cingler le monstre étatique par la satire et l’avertissement. Rien d’autre finalement que le genre hautement nécessaire de l’anti-utopie. Chacun à leur manière, le Finlandais Pasi Ilmari Jääskeläinen, avec Lumikko, le Suédois Jonas Karlson avec La pièce et la Finlandaise Johanna Sinisalo se réfugient, qui dans un « Jeu » d’écrivains, qui dans une « pièce » inexistante, qui dans la « joie » et la « docilité » de la soumission féminine.

 

Jääskeläinen et les mystères de l’inspiration littéraire

      Au fin fond des forêts de Finlande, le village du dos du lièvre abrite la fameuse écrivaine pour la jeunesse Laura Lummiko, créatrice de la saga du « Bourg-aux-Monstres ». Mais de surcroit un club envié de neuf écrivains qui, tout jeunes, avant de devenir les célèbrités qui honorent le pays, ont été sélectionnés par la diva elle-même : « la Société littéraire de Jäniksenselkä ». Quel rêve se serait pour la jeune professeure de littérature Ella Milana, « aux ovaires déficients », si avec sa petite nouvelle publiée elle parvenait à en devenir la dixième et ultime membre !

      Le réalisme et la psychologie de la chronique urbaine et universitaire font des premiers chapitres du roman de Jääskeläinen quelque chose de passablement intriguant, sans que le lecteur y devine une dimension supplémentaire. Certes, la bibliothèque recèle parfois des exemplaires corrompus, comme ce Crime et châtiment de Dostoïevski qui s’achève par un nouveau crime. Ou comme cet Etranger de Camus, dans lequel « Joseph K. s’introduisait dans la prison, aidait Meursault à fuir et prenait sa place pour être jugé » ; il s’agit là d’une trouvaille qui ferait frémir autant Borges que bien des bibliophiles. Cette contagieuse « peste des livres », que la bibliothécaire aimerait bien ne pas ébruiter, est un fantastique élément perturbateur qui ne laisse pas de titiller le lecteur…

      Lorsqu’Ella, héroïne presque malgré elle, est remarquée par la mondialement connue Laura Lumikko en personne, au point d’être adoubée dixième membre de « la Société littéraire de Jäniksenselkä », le conte s’emporte soudain : la réception organisée dans la demeure de Lumikko voit cette dernière s’évaporer dans une tempête de neige. Quelques soient les ardeurs de l’enquête, sa disparition ne sera solutionnée par aucune réapparition ou découverte du cadavre.

      Mieux encore, la jeune Ella reçoit un livre qui détaille non seulement le règlement de la Société littéraire, mais encore un « Jeu », auquel, avec ses pairs, on ne peut se refuser : « il y a à l’intérieur de chaque être humain une précieuse matière première qui peut-être déversée ». C’est ainsi que l’on livre ses pires et meilleurs secrets à l’auteur qui saura les exploiter. Car le « Jeu » est « un strip-tease psychique joué sur une table de verre ». Mais « déverser » est une épreuve, parfois terrible, que subit plus qu’à son tour Ella, quoiqu’elle en profite hardiment pour avancer son enquête autour de la fascinante Lumikko, dans le cadre d’un travail de recherche universitaire.

      Pire, il y a peut-être un lourd secret, non seulement autour de l’étang noir et glacé, mais surtout au sujet précédent d’un dixième membre de la Société, apparemment effacé des mémoires. Ce « petit Mozart » des lettres, cet « enfoiré de surdoué », a-t-il été assassiné par jalousie, pour s’emparer de son carnet aux récits absolus où l’on puiserait une inspiration nourricière sans pareille ? Il faut dire que la reine des lettres, autour de laquelle « la réalité se tordait, se bosselait », spécialiste d’ « une certaine noirceur gothique », ne lésinait pas sur les moyens : faire écrire par exemple à ses poulains un « exercice de meurtre ». Quant à ce carnet, une fois déterré, il ne livrera qu’un secret, sans livrer les secrets attendus…

      Sous des dehors de flirt un peu facile avec le genre de la fantasy, entre chiens étranges et gnomes soupçonnés, le roman de Pasi Ilmari Jääskeläinen (né en 1966) scrute plus hautement les mystères de l’inspiration littéraire. Ce faisant, chronique réaliste, conte et métalittérature se mêlent en son Lumikko. La morale en est aussi claire que noire : pour exploiter ses dons littéraires, rien ne vaut le reportage permanent, cynique, y compris dans le supermarché, et surtout le vampirisme des consciences, que l’on soit un auteur de policier ou de science-fiction, comme le sont les membres de la « Société ». Reste qu’au sortir de l’épilogue, la question de savoir d’où viennent les idées n’est pas le moins du monde tranchée ; ce que l’on ne reprochera pas un instant au romancier, tant l’analyse, entre hasards de la génétique, de la biochimie, du contexte social et de l’éducation, sans compter les réseaux de l’analyse et de l’imaginaire, tend à l’impénétrable.

 

Jonas Karlsson satiriste de l’Administration

      Le récit de Jonas Karlsson, plutôt minimaliste, parait d’abord anecdotique. Le narrateur, Björn, nouvel employé d’une quelconque « Administration », montre son zèle le plus exact, en vue d’en « devenir un gros bonnet ». Mais, très vite, il découvre la « pièce », petite, où tout est « en ordre parfait ». Il s’y ressource parfois, ne ménageant pas son application dans son travail, jusqu’à ce que son attitude, debout, immobile, devant un mur, laisse ses collègues pantois. Jusque-là, le propos est celui d’une nouvelle fantastique, tout juste impeccablement écrite, respectant avec un brin d’humour la prétention du personnage, mais sans absolue originalité. Le thème de la pièce surnuméraire, de « la chambre, l’appartement, l’étage, la rue effacée de l’espace[1] » étant un classique, tel que référencé par Roger Caillois, traité par Jean Ray ou Richard Matheson, ou encore par Marcel Aymé dans Le Passe-muraille.

      Pourtant, peu à peu, l’intensité du récit, l’insistance sans rien d’ennuyeux de l’écrivain qui mène son personnage jusqu’aux plus honorables qualités de l’employé modèle ambitieux, les intrigues de bureau -plus exactement un inquiétant open espace-, voilà que tout cerne le lecteur d’une déflagration d’ironie, lui faisant prendre conscience qu’une vaste satire est à l’œuvre.

      En cette « pièce », le narrateur travaille mieux, le soir, la nuit, chipe les dossiers de son voisin pour les traiter avec brio, accède aux documents classés dans la catégorie supérieure, est fin prêt à conquérir les échelons de la hiérarchie, décide qui va bientôt être congédié. La success-story serait implacable et cynique si la gêne occasionnée par son insistance à affirmer l’existence de son lieu d’élection n’était source de trouble et de conflit dans le service. Au point qu’on envisage pince sans rire : « Un consultant va devoir venir pour nous dire que la Pièce n’existe pas ? »…

      Ce sont en effet les mondes des entreprises, des complexes de bureaux, des administrations de tous bords qui sont ici cruellement moqués. En ce monolithique univers, qui n’est pas loin de faire songer à Kafka, Björn n’a pas la moindre vie hors du bureau auquel il est corps et mental dévoué ; à peine l’exception d’une aventure sexuelle mécanique avec une collègue. De plus, cette « Administration » n’a jamais le moindre référent dans le réel. À quoi s’occupe-t-elle, sinon traiter des dossiers dont le contenu est tu, classer le vide, archiver le néant ? Qui sait si ce ne sont pas des vies humaines, des prisons politiques qui sont là gérées, tant la peur irrigue les employés à la moindre anicroche ? L’absurde activité tourne pourtant avec régularité, quoique avec paresse et négligence pour les uns, et surefficacité pour Björn. La majuscule affublant l’ « Administration » laisse à penser qu’elle est la seule, la suprême, qu’il s’agit peut-être d’une émanation de l’Etat total, sinon cet Etat lui-même.

      Enfin, sans qu’il n’y paraisse, page 179, le mot est lâché : « Selon ma kremlinologie personnelle, le mouchard le plus vraisemblable était Ann. » Sans qu’il s’agisse forcément du communisme soviétique, la dimension totalitaire innerve impitoyablement les lieux, les esprits, sans espoir de retour.

      Il faudra suivre les productions, aussi brèves que perspicaces et troublantes du Suédois Jonas Karlsson. En un précédent volume, La Facture, un autre anti-héros était l’exact opposé de celui de La Pièce : insouciant employé sans ambition, il ne sait qu’être heureux, alors qu’il est frappé d’un immense impôt sur le bonheur[2]. Là encore l’Etat le plus innocemment monstrueux a frappé. La morale de l’apologue est claire. En une « pièce » qui n’existe pas, la perfection du travail administratif se déroule, quand ailleurs une fiscalité redistributrice prétend égaliser le bonheur. Sous des apparences anodines et parfois burlesques, Jonas Karlsson est un expert es anti-utopies on ne peut plus affuté.

 

Sinisalo et l’anti-utopie machiste

      Qui eût cru que non loin du cercle polaire être une femme soi de tout repos… À moins de se reposer dans une soumission béate, « avec joie et docilité », dans une niaise séduction au service du mâle dominant, comme le réclament des idéologies religieuses, voire des pouvoirs politiques. Qui eût cru qu’au paradis des libertés humaines sis en Scandinavie, qu’en une Finlande prospère, pouvait se lever une tyrannie si douce, pourtant si exigeante ? La romancière Johanna Sinisalo imagine un aujourd’hui finlandais régi par une « Eusistocratie », qui « veille à tous les aspects du bien-être et de la santé des citoyens ». Et pour ce faire, toute dépendance est prohibée, sauf celle sexuelle.

      Manna et Vanna sont deux sœurs fort dissemblables : la première est une midinette puérile et sans guerre de cervelle quand la seconde est la conscience du récit. Avec constance, elle écrit des lettres à sa sœurette, y compris après sa disparition. La jeune Manna est une « éloï », préoccupée de jolies robes, de fards et d’anniversaires. Sur le « marché de l’accouplement », elle est un parfait accessoire destiné aux « virilos », ces messieurs auxquels revient toute l’autorité. Quant à Vanna, elle est une « morlock », intelligente, assoiffée de culture et d’indépendance, qui parvient à force d’affectations à se faire passer pour une « éloï ». Bien lui en prend, car aux morlocks sont réservés stérilisation et bas travaux pénibles.

      On a deviné que ces catégories féminines viennent de la dégénérescence de l’humanité postulée par Georges Herbert Wells, en dans son roman La Machine à explorer le temps : les morlocks, ex prolétaires hantant les souterrains industriels pour sortir de nuit dévorer ceux qui descendent des classes dominantes, ces fragiles eloïs qu’ils élèvent…

      Mais chez Johanna Sinisalo, plus trace de perspective marxiste. C’est en changeant les femmes en éloïs soumises aux besoins charnels masculins et aux « joies de la maternité », que la paix sexuelle et l’équilibre des couples sont résolus. Grâce à une radicale sélection génétique et une éducation soigneusement balisée, les « fémines », de plus en plus jeunes, sont devenues des « compagnes idéales » pour « un rôle de chef de famille gratifiant ». La gestion de la sexualité étant une des clés du bonheur sociétal, elle se fait au détriment des femmes : qu’importe si sous les coups de son mari revanchard Manna ne laisse d’elle que des traces de sang dans un coffre de voiture : « il ne risque en général pas plus de deux ou trois ans de prison, dont la moitié avec sursis »…

      Pour que l’hygiéniste régime réussisse son utopie politique et sociale, il faut encore écarter tous les excitants, toutes les sources d’addiction : Alcool, caféine, nicotine, sans compter les drogues, sont sévèrement réprimées. De même, les ordinateurs et autres téléphones portables sont prohibés, sous prétexte de « risques cancérigènes ». Rien n’existe hors des « magasins d’Etat » et « bordels d’Etats » où les éloïs ayant enfreint la loi paient leur dette. Le Loto national est truqué, pour éviter de payer de grosses sommes, et surtout pour ficher ceux dont l’addiction est le signe de plus répréhensibles addictions. Aussi, Jare et Vanna, sous le manteau, n’élèvent leurs plantes que dans le secret de serres forestières, pour revendre la capsaïcine du piment, aux pouvoirs parfois brutaux et exaltants, que pour amasser une forte réserve d’argent et  préparer une indispensable fuite vers les « démocraties dégénérées »…

 

 

      Si les récits et les lettres de Vanna sont la charpente du roman, d’autres narrateurs interviennent, comme Jare, son ami. La composition, aussi éclatée qu’efficace, est de plus entrelacée de divers textes, alternant les temps, depuis l’enfance des deux sœurs, les récits, selon les divers points de vue des trois principaux protagonistes, les « devoirs sur table » de l’éducation conforme offerte aux éloïs, les textes de lois, les extraits du « Nouveau Dictionnaire Moderne », les films et contes « pédagogiques ». La composition polyphonique permet de dresser un vaste tableau de société, bienveillante tyrannie enserrant sans trêve la population et traquant les dissidents libéraux. La justesse de la satire politique s’unit heureusement à la richesse conceptuelle et psychologique en un roman qui restera comme un jalon de l’anti-utopie.

      Cette « Eusistocratie », nouvel « Etat-providence » et modèle du « bien-être », réécrit l’Histoire de la Finlande en une uchronie, c’est-à-dire un temps qui n’a jamais existé, depuis le dix-neuvième siècle et les origines de son gouvernement de progrès. Se déroulant en de fictives années 2016 et 2017, soit trois années après la publication, l’esprit de ce roman n’est pas loin de celui du Meilleur des mondes d’Huxley[3], qui proposait une autre solution au problème lancinant de la sexualité, soit communisme sexuel et conception artificielle des enfants. S’agit-il de la part de Johanna Sinisalo de fantasme divertissant, fantaisie ou sombre avertissement ? S’agit-il de lire les infra-sons des mentalités machistes toujours désireuses d’asservir les femelles, ces dociles objets de compagnie surmaquillés, superficielles et incultes, auxquelles on réserve « les joies de la maternité » ? S’agit-il également de défendre, piments ou non, notre « droit aux drogues, pour reprendre le titre de Thomas Szasz[4] ?

 

      Pasi Ilmari Jääskeläinen fait des femmes ses personnages les plus fascinants. Plus terrible et visionnaire, Johanna Sinisalo a de toute évidence écrit une anti-utopie féministe, montrant que l’indépendance des femmes n’est jamais tout à fait fermement assise. Sous prétexte de bonheur, elle structure un nouvel Etat, quand Jonas Karlsson décrit lui aussi, sous prétexte d’efficacité, le « plus froid des monstres froids[5] », l’Etat. Qu’il soit local, national, européen ou mondial, il est avec des religions également totalitaires, le porteur des plus graves menaces contre les libertés féminines et individuelles.

     

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Roger Caillois : Anthologie du fantastique, Le Club Français du Livre, 1958, p. 10.

[4] Thomas Szasz : Notre droit aux drogues, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Monique Manin-Burke, Les Editions du Lézard, 1994.

[5] Friedrich Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra, traduit de l’allemand par Henri Albert, Club du Meilleur Livre, 1969, p 46.

 

Photo : T. Guinhut.

 

25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 07:01

 

Joan Blaeu : Atlas Maior, 1655.

 

 

 

 

Muses Academy

 

XIX

 

Récit de la jeuvidéaste Calliope :

 

Civilisation, ou la guerre des neuf planètes. 

 

 

 

 

      Le Jeu raconte, mais Calliope est plus savante, qu’il fut créé par celle des Muses que l’on appelle Calliope. Et qu’Hésiode, le poète de la Théogonie, de la Création, la regarde comme supérieure à toutes les autres Muses, que Diodore de Sicile dit qu’elle est la plus savante d’entre elles, que la beauté de sa voix lui a permis ce nom, comme le sait notre historien ici présent de ses yeux feux, à moi farouchement, gracieusement abandonnés. Ce pourquoi, amies et concurrentes, vous allez devoir, en plus d’entendre mon récit, bientôt intervenir dans le Jeu. Jeu qui est à la fois la surface neuronale de mon moi, un logiciel complexe et un tableau polyplanétaire. Sans compter qu’il va révéler, s’il en était besoin, la véritable nature de chacune des Muses ici présentes. Mais n’imaginez pas un instant de vous sentir offensés et de vouloir vous venger de moi, comme lorsque Vénus a fait tuer Orphée. Je n’ai pas de fils, pas même l’historien ici présent, dont il serait vain, dans votre fureur rentrée, d’imaginer la peau brisée par des thyrses de base-ball, les membres arrachés par vos mains de boxeurs, les chairs déchirés par vos dents redessinées par la chirurgie esthétique. Suffit ! Que je lève la langue du récit, comme ceci, voyez, et vous êtes l’immobilité même, statufiés, avec seule la tendresse dans l’oreille. Clios, l’Historien, est mon immortel protégé, dont le talent va plus loin pour transcrire nos voix qu’un simple appareil enregistreur, magnétophone ou puce espionne, aussi loin que le peut la complicité de l’émotion, la sensualité des voyelles, la musicalité des consonnes, l’implicite des intentions et l’animation de cette éloquence qui m’est native, mais qui pour lui être totalement offerte mérite encore la chaleur de sa pédagogue. Regardez comme il brûle, dans ses yeux couleurs de fauve duveteux, dans ses empreintes digitales si douces et cependant nervurées comme l’intensité du plaisir, que je lui fasse l’amour. Peut-être, ne serait-ce, chers auditeurs, que pour vous voir rosir, verdir, bouillir et vomir, et s’il se conduit bien, le satisferais-je. Mais trêve de préambules mythologiques, j’en viens enfin aux labyrinthes imagés de mon nouveau jeu vidéo…

      Le Jeu raconte, mais Calliope est plus savante, comment j’ai créé et fait vivre, en passant par sa vaste expansion, jusqu’à l’imminence de sa destruction et jusqu’à son triomphe enfin, le Jeu vidéo bien connu qui embrasa et pacifia les passions. Dès l’instant de sa conception, je l’appelai « Civilisation ».

      Le Jeu raconte, mais Calliope est plus savante, que « Civilisation » n’est d’abord qu’un logiciel téléchargeable gratuitement, la première case individuelle d’un immense damier en réseau où chaque joueur se voit offrir, de manière aléatoire, un enfant vide. Car il n’a ni ADN ni éducation. Chaque action positive qu’impulse pour lui le joueur, qu’il s’agisse de manger, boire, jouer, mais surtout d’apprendre quelque chose sur lui-même et sur le monde, donne à cet enfant des points de gestation et de connaissance qui lui permettent de s’agréger avec un programme génétique dont les séquences sont péchées de manière aléatoire. Ensuite de se construire un programme éducatif qui enrichit ses possibilités. Quoiqu’en quelque sorte il hérite du patrimoine psychogénétique du joueur qui l’anime.

      Autant dans une sorte de magasin géant où l’on ne paie qu’avec la connaissance et des actions positives -autrement dit des points de Civilisation-, que par l’inventivité du joueur qui peut créer, vêtir et intelligir son enfançon, vont se mettre à vivre et à grandir sur le webjeu mille et un personnages. Au cours de divers apprentissages et épreuves initiatiques, comme apprendre à lire, résoudre des problèmes, sentir des émotions, passer des galops d’essai et des grands oraux, conceptualiser la beauté, produire des ressources agricoles et technologiques, commercer, construire des monuments…, peu à peu ils acquièrent expérience et se mettent à créer, multipliant ainsi leurs points de Civilisation, d’autant plus importants que l’on acquiert connaissances et compétences ; plus importants encore si l’on fonde des institutions démocratiques, si l’on contribue au bien être et à la prospérité du plus grande nombre, si l’on anime des sociétés non exclusives et originales, si l’on ouvre et remplit des bibliothèques, si l’on multiplie les œuvres d’art jusque dans le quotidien.

      Une fois devenu Aube de Civilisation, chaque enfant choisit parmi les neuf planètes celle où investir son capital de Civilisation et sur laquelle, devenu Etre de Civilisation, il peut engendrer d’autres enfants et constituer, ou reconstituer, un groupe de travail, une société. Ainsi, sur Uranus, il intégrera la Civilisation des architectes et astronomes, sur Terpsichora, celle de la danse, sur Clio, l’Histoire, sur Thalius, le cinéma, sur Euterpa, la musique, sur Eratora, la peinture, sur Polumnia, l’éloquence, sur Melpomus, le théâtre, sur Calliope, les jeux. Etant entendu que cette dernière planète est centrale et fournit l’énergie qui fait tourner les huit autres autour d’elle, se nourrissant en retour des arts et des sciences que vous animez et enrichissez pour mon curieux appétit de savoir. Bien sûr, en conséquence, chacune de ces neuf planètes est une cité de la Vertu, du bonheur et de la liberté…

     Sur quelque planète que ce soit, on a la possibilité autant de ressusciter une civilisation disparue que d’inventer de nouvelles, la seule condition étant que le loisir favori de ces sociétés soit en accord avec la destination artistique de chacune des planètes. Néanmoins, il est permis de migrer au gré de ses désirs et plaisirs d’une planète à l’autre, sachant qu’en partant on laisse en héritage la moitié de ses points de Civilisation. Une saine émulation conduira ainsi à décerner au cours de jeux floraux une couronne de Civilisation autant à la planète qui aura le plus brillé parmi ses  concurrentes qu’aux individus qui auront le plus bellement fait prospérer sa société et son être de Civilisation, que ce soit dans la collectivité de l’économie ou dans la solitude de son art, sans que l’un empêche l’autre y compris au sein d’un même et individualiste joueur. La concurrence et l’émulation -donc la liberté- règnent de fait dans « Civilisation ».

      La pose des pierres architecturales vaut à chaque joueur un point de Civilisation par pierre, une caresse du regard vaut un point, un sonnet vingt points, une amitié trente points, une technologie innovante et positive, qu’il s’agisse d’usinage, d’organisme génétiquement modifié, de nanotechnologie ou d’informatique, vaut cinquante points, un amour soixante points, l’éros accompli quatre-vingts, la création d’une œuvre d’art réussie vaut cent points, deux cents s’il s’agit sur Calliopa d’une œuvre d’art totale, sans compter dans les deux cas précédents l’immortalité muséale conférée à son joueur-auteur. Une religion paisible aux transcendances puissantes vaut également deux cents points. Une constitution équilibrée, tolérante et effective vaut trois cent points, en tant qu’œuvre d’art politique…

      Chaque société étant libre de prospérer et d’inventer, déjà l’on voit se mettre en place, depuis le solitaire ordinateur d’un rêveur entreprenant, la fondation de la Cité céleste et ses voix d’anges exaltées sur Euterpa, à laquelle d’autres joueurs, voire un collectif de joueurs, peuvent apporter leur partition, leur logiciel et leurs fonctionnalités si le fondateur y consent. Plus loin, l’un imagine de faire revivre et réussir les communautés anarchistes agricoles du XIX°, l’autre de mettre en scène sur Thalius la bourgeoisie commerçante hanséatique. Ainsi, sur Eratora, les Anasazi du Nouveau Mexique peignent de nouveau sur le sable, les condottières de la Renaissance italienne, le livre de Machiavel à la main, établissent la paix autour de la prospérité florentine, les quakers de la Nouvelle Angleterre concourent aux brouillons et à l’achèvement de la constitution américaine à la fin du XVIII°. Cependant, les civilisations conceptuelles et utopiques ont autant de réalités que les autres. Sur Terpsichora, nait le ballet Alice, développé à partir du livre de Lewis Carroll. Un joueur restitue l’Ile d’utopie de Thomas More avec ses habitants, ses structures économiques et sociales, un autre donne vie à la société communiste idéale telle que l’a rêvée Marx à la fin du Manifeste du parti Communiste… D’autres réécrivent l’histoire en célébrant la réalité des plus belles uchronies. Un joueur spécialiste de l’antiquité romaine imagine d’engager Auguste à libérer tous les esclaves, préparant la première démocratie constitutionnelle alliée avec un tolérant polythéisme, évitant ainsi les succès planétaires d’un obscur prophète appelé Jésus et cantonnant par la suite dans les sables brûlants de l’Arabie un Islam à jamais resté embryonnaire et desséché. Un autre fait intervenir militairement l’Angleterre et la France lors de la remilitarisation de la Rhénanie puis de la prise avortée des Sudètes empêchant ainsi Hitler d’être autre chose qu’un médiocre tyran bientôt affaibli par la prospérité des démocraties environnantes et chassé sous les huées du peuple allemand.

Système héliocentrique de Copernic, Andrea Cellarius : Atlas, 1661.

 

      Mais, me direz-vous, la violence, le crime, le mensonge, en un mot le mal, n’existaient pas dans « Civilisation » ? Eh bien non ! Comment aurait-il pu y prospérer puisque je n’avais fourni que des briques vertueuses et heureuses à chaque joueur en réseau pour construire et s’échanger la sensation unanime de l’amour.

      Quand apparut soudain, comme une tache en fond d’œil, un virus, un site malade, qui gangréna « Civilisation ». Sur Terpsichora en effet, un accident malheureux, quelque fuite de gaz peut-être, endommagea gravement une pâtisserie d’art, en tuant deux danseuses gourmandes… Quoi ! On égorgea bientôt là-bas de manière atroce quelques jeunes chevreuils de ballet, ces garçons un peu chiens fous mais ravissants. Avais-je commis quelque erreur ou mauvaise vue dans un coin égaré de « Civilisation » ? Etait-ce d’avoir laissé vivre les émotions et l’affect dans toute leur splendeur ? Des joueurs, me semble-t-il, s’étaient sentis frustrés de ne pas engranger autant de points de Civilisation que d’autres, s’étaient aigris de ressentiment au point de laisser pourrir leur jalousie et de jeter des éclaboussures de haine. Ils s’étaient donc désintéressés du bonheur de construire et de la suavité des œuvres d’art parfaites ! Auquel cas peut-être devais-je, non sans châtier là-bas les crimes, faire preuve de tolérance envers ce sentiment d’abandon qui animait des joueurs de Civilisation moins favorisés… A moins que les utopies collectivistes et anarchistes aient révélé leur impossibilité native… Etait-ce la liberté que j’avais posée en dogme qui d’elle-même s’était égarée ? Ce libre-arbitre là incluait-il le possible choix du mal ?

      Le Jeu raconte en effet, mais Calliope est plus savante, qu’un disque dur s’est installé dans « Civilisation » au point de rapidement prospérer comme un Jeu concurrent, dont on apprend bientôt que le créateur est Melpomus par son prière d’insérer qui se veut un addenda à « Civilisation » : « Sur notre planète Melpomus, les points de Civilisation sont trop chichement répartis. Pourquoi ? Parce qu’un théâtre sans tragédie, ou du moins qui ne repose que sur la fadeur de la fiction et sur aucune tragédie réellement vécue et ressentie par les joueurs, n’est d’aucune créativité, d’aucune force esthétique et morale. Toutes les œuvres de « Civilisation » sont lénifiantes et niaises comme l’ennui du bonheur : en un mot médiocres. Pas de bonne tragédie sans le mal, son influence, sa douleur et son vécu. La fadeur d’une vie bonne ne vaut pas la puissance d’une vie excitée par le mal et vécue dans la tragédie. Ce pourquoi je propose à ceux qui voudront me rejoindre un théâtre où s’épanouira et s’épanouit déjà l’intensité immarcescible du tragique : j’ai nommé « Barbarie », le Jeu magnifiquement concurrent, le Jeu où les points de barbarie s’acquièrent en clin d’œil. Au lieu de longues journées et années de Jeu pour accumuler un maigre panier de points de Civilisation, il suffit d’un coup de hache dans un corps -et non dans un arbre dans le but fastidieux de construire une maison- d’un jet d’essence et de flamme sur un musée ou sur un théâtre aussi trompeur que le fatigant labeur de la fiction pour voir régner autour de soi les pleurs et le sang, le vice et la mort, pour aussitôt donc amplement moissonner les points de Barbarie qui vous sacrent instantanément barbare de choc. Qu’importe si vous-même êtes fauché dans la moisson de tripes et d’écorchés, vous voilà auréolé, dans d’éternelles représentations, sur le théâtre de Melpomus, du titre de Grand Héros Tragique dont les exploits seront sans cesse joués sur les scènes de la mémoire. » On ne s’étonnera pas si, parmi les neuf planètes, la contagion de cette exaltation virale et l’extension du conflit avec « Civilisation » s’envenimèrent comme une traînée de sida…

      Le Jeu raconte, mais Calliope est plus savante, que dans « Barbarie », des joueurs pervers se liguent pour installer la victoire des Nazis et des Japonais sur les terres des Etats-Unis, comme dans Le Maître du haut château de Philip K. Dick. D’autres généralisent le succès des plus cruels jeux du cirque romains, ou reprennent les recettes éprouvées des guerres tribales primitives qui tuèrent jusqu’à quatre-vingt pour cent de la population des jeunes hommes, ou encore font revivre les surabondants sacrifices de jeunes filles nubiles pratiqués par les couteaux d’onyx des anciens Aztèques…

      C’est ainsi que jusque dans « Civilisation », les communautés agricoles anarchistes se mirent d’abord à dégénérer dans la procrastination, l’impéritie, les vols, dans les luttes intestines pour le pouvoir, les crimes politiques et les famines. Que la réalisation apparemment parfaite du communisme marxiste originel se gangréna aussitôt de la conception de tyrannies échevelées où fumèrent dans le froid les archipels des goulags, où gelèrent les cadavres que le permafrost sibérien et les sables volatiles du Gobi chinois ne permettaient plus d’enterrer, où les yeux des mères et des fiancées tombaient comme des billes putréfiées, leurs larmes évaporées sur un sol inhumain… La planète Polumnia se révéla soudain totalement gagnée par « Barbarie ». Comment la terre de l’éloquence avait-elle pu faire allégeance à celle qui semblait être par nature la terre du mal ? On peut supposer que pour elle, être juge éloquente était plus excitant dans « Barbarie » que dans la forme précédente du Jeu, où elle animait de démocratiques, nuancés et courtois débats. Que la copulation récurrente qui occupait les héros de Melpomus et de Polumnia était une copulation de combat, barbare et sadomasochiste… Sans qu’on sache qui était le sado et qui était le maso. Les viols de prédateurs et de prédatrices devenaient monnaie courante, monnaie de points de Barbarie qui déboulait comme jackpot sur deux planètes enfiévrées.

      Les Jeux racontent, mais Calliope est plus savante, que le combat de Calliope et de « Civilisation » contre Melpomus et « Barbarie » essaima parmi toutes les joueurs et devint la guerre des neuf planètes. Terpsichora est soudain détruite en guise de déclaration de guerre. Un sombre ballet de linges noircis et ensanglantés n’y danse plus que parmi les ruines de la schizophrénie suicidaire.

      (...)

 

Thierry Guinhut

Muses Academy, sommaire et synopsis

 

Alexandre Auguste : Calliope et Orphée, 1869.

 

Published by Thierry Guinhut - dans Muses Academy - roman
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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 13:58

 

Abizanda, Sierra de Guara, Aragon, Espagne. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Cees Nooteboom,

 

l’œil de l’écrivain au parfum de la mort.

 

 

Cees Nooteboom : J’avais mille vies et je n’en ai pris qu’une,

traduit du néerlandais par Philippe Noble, Actes Sud 272 p, 22,50 €.

 

Le Visage de l’œil, traduit par Philippe Noble, Actes Sud, 352 p, 24 €.

 

L’Histoire suivante, traduit par Philippe Noble,

Actes Sud, 144 p, 85 F.

 

Le Jour des morts, traduit par Philippe Noble, Actes Sud, 386 p, 23,30 €.

 

Tumbas, avec des photographies de Simone Sassen,

traduit par Annie Kroon, Actes Sud, 254 p, 45 €.

 

 

 

      L’écrivain est un œil aux milles vies. Mais aussi aux mille morts de ses personnages, comme de celles des écrivains qui l’ont précédé dans les tombes. Séduire la mort dans la vie, ou séduire la vie dans la mort ? Telle semble l’une des tâches que s’est assignée le néerlandais Cees Nooteboom, né en 1933 à La Haye, dont les lecteurs français semblent à tort bouder la dimension polymorphe, érotique, parfois sombre, et mémorielle. On entrera d’abord en son œuvre par la porte d’une anthologie, puis d’un recueil de poèmes qui couvre toute sa carrière. Au-delà de son engagement européen dans les essais de L’Enlèvement d’Europe[1], il faut compter sur la richesse psychologique et métaphysique, flirtant souvent avec notre disparition, de ses entreprises romanesques, comme  L’Histoire suivante et autres Jours des morts, et de ses récits de voyages, jusqu’auprès des tombes…

 

      Si on ne le savait déjà, ces deux recueils, anthologie et poèmes, confirment l’importance d’un écrivain de dimension au moins européenne, né aux Pays-Bas en 1933. Ils sont le couronnement d’une vingtaine de volumes traduits chez nous, récits de voyage, romans, essais… Rüdiger Safranski, célèbre critique et philosophe allemand (dont l’on aimerait voir traduit son bel essai sur le romantisme) a cru devoir présenter une anthologie qui est un portrait kaléidoscopique du maître, J’avais mille vies et je n’en ai pris qu’une, quoique trop rarement ponctuée d’inédits en français. Les deux titres sont parlants. En effet Nooteboom a passé sa vie à multiplier ses regards, à les transmettre et les transmuer en écriture. De « Pourquoi voyager ? » à « Aimer », en passant par « L’imagination, la mémoire », les vies de l’écrivain fourmillent.

      On trouve comme de juste en cette pérégrination intellectuelle, des bribes venus des beaux poèmes réunis dans ce plus nécessaire Visage de l’œil : « La vie / on devrait pouvoir se la / remémorer / comme un voyage à l’étranger ». Voyage temporel également, puisqu’il s’agit là d’un demi-siècle d’écriture poétique, alors qu’il rend hommage au philosophe et poète de l’Antiquité Lucrèce, et à l’autre bout du spectre poétique mondial, au prince des haïkus, le japonais Bashô. Cette cosmopolite curiosité est un « tableau sans peintre, / mon univers secret », au lecteur émerveillé offert, entre l’inquiétude d’un « Chagrin public » et la lumière de l’ « éternité de papier ». Curieusement, ces « gravats de grammaire », dont les plus brillants sont les plus récents, sont publiées dans un ordre inverse à la chronologie, comme s’il s’agissait de reculer jusqu’en 1956, là où « Les morts cherchent une maison ».

      Aucune histoire ne trouve sa nécessité si elle n’a son « histoire suivante : celle du lecteur qui l’infléchira en un sens nouveau. Et, enfin, celle qui légitimera toutes les histoires, celle où toute sa vie défile pour soi, comme pour le héros de L’Histoire suivante. Ainsi, dans la tradition du conte philosophique, Cees Nooteboom dispose son narrateur parmi cet interstice qui sépare la vie de la mort. Dans un hôtel de Lisbonne où, dans le passé, il est déjà descendu, il revit, en condensé d’instants réalistes et de méditations lyriques, toute sa biographie. Autant les péripéties de cette biographie sont étriquées, car il n’est qu’un terne professeur de latin-grec surnommé Socrate, autant la part d’infini en est grande.

      Exégète passionné de Platon, il lit avec feu, joue et revit devant sa classe la mort du maître Socrate. En fait, il s’adresse à la seule Lisa d’India en qui il voit un double charmant du disciple Criton. Mais c’est avec une enseignante en sciences naturelles, qui reconnaît la part de physique et de biochimie du corps humain, qu’il vivra une aventure adultère. D’où le petit drame commun et sordide, la bagarre avec le mari jaloux, d’ailleurs amant de la belle Lisa. Désemparé par une telle situation, à laquelle l’auteur du Banquet ne préparait pas, puis expulsé du professorat, le narrateur se réfugie sous le masque du rédacteur de guides touristique. Désormais, seule la part spirituelle de l’être humain lui importe. Espère-t-il, comme Socrate, rejoindre la jeune disciple, décédée entre temps, dans « la possibilité que nous avons de penser l’immortalité » ?

      Cees Nooteboom écrit là un récit peu à peu fabuleux, qui culmine dans la qualité mythique d’un voyage en paquebot vers la quiétude d’un estuaire tropical. Pendant ce temps, dans une chambre d’Amsterdam, le corps souffrant de son personnage lutte et sue encore : « Je trouvais qu’il ferait bien de se dépêcher, la douleur que je voyais était aux antipodes du sentiment d’apothéose que j’éprouvais ici. » Pouvons-nous croire en cette sagesse, cette promesse lyrique ? Y-a-t-il une telle et splendide « histoire suivante » pour chacun de nous ? Peut-on encore, comme lui, espérant en un au-delà platonicien : « Tu n’as plus besoin de m’adresser des signes, je viens. Aucun des autres n’entendra mon histoire, personne ne verra que la femme qui m’attend, calmement assise, a pris le visage de mon cher Criton, de la jeune fille qui fut mon élève, si jeune que l’on pouvait avec elle de l’immortalité. Et c’est alors que je lui racontai, que je te racontai L’HISTOIRE SUIVANTE ». Voilà bien un espoir insensé, sauf si justement l’on y voit la transmission au lecteur…

      Le cinéaste du Jour des morts est un voyageur contemplatif qui s’est pris d’affection pour Berlin. Malgré, ou à cause, de sa nostalgie pour sa femme et son fils disparus dans l’attentat contre un avion, Arthur Daane va s’engouffrer dans le désir, « tel un spermatozoïde solitaire ». Tour à tour offerte et refusée, la mystérieuse Elik Orange l’entraîne jusqu’en Espagne, jusqu’au voisinage des attentats terroristes.

      Rien d’un livre d’action ou de torride érotisme… La chair toute transparente du récit est celle d’une discrète introspection sans exhibitionnisme, d’une méditation errante, patiente, parfois monotone, souvent lumineuse. Pour qui se laisse prendre à ce roman élégiaque, le sens de l’observation de l’écrivain est un sésame sur les réalités et les accidents du monde : comme « un microphone aux dimensions de l’univers »… Cette longue et intimiste odyssée, parfois traversée par une amie, un sculpteur, met le lecteur à rude épreuve puisqu’il faut attendre la page 156 pour que lui soit présentée l’étrange Elik, qui ne brisera que partiellement la coquille de la solitude d’Arthur. Puis la page 233 pour que la mystérieuse étudiante consacrée à une reine espagnole médiévale, s’offre à lui, ou plus exactement, le prenne, avant de lui montrer qu’elle est bien « championne des adieux ».

      Mais à rebours, on ne sait quel charme opère : c’est, en demi-teinte, une quête d’absolu, un absolu toujours différé, introuvable. Que ce soit en filmant dans les monastères zen, parmi la rumeur des attentats, des guerres, ou en méditant dans son impossible amour. A moins que le Désir d’Espagne[2] (pour reprendre son premier titre d’un récit de voyage vers Saint-Jacques de Compostelle) et sa mystique de la mort soient le vrai motif et qu’Elik ne soit qu’un alibi de cette déception prévisible sinon désirée… Car, contre le temps, que peuvent la caméra du cinéaste, l’art de l’écrivain, s’ils ne sont que le vide d’un « jour des morts » perpétuel ?

      Quoiqu’également fasciné par la culture japonaise, l’Espagne est en effet un pivot sans cesse parcouru, interrogé, par Ceees Nooteboom. Déjà, dans Le Chevalier est mort[3], il emmenait un jeune écrivain sur les traces d’un camarade suicidé qui n’avait pu achever un livre racontant cette même histoire. La mise en abyme trouvait son acmé sur une île espagnole. Dans Le Labyrinthe du pèlerin. Mes chemins de Compostelle[4], il réunit l’écheveau de ses pérégrinations ibériques. Tour à tour touriste éclairé, voyageur d’arrière-saison dans d’âpres villages, des villes bruissantes de culture baroque ou des paradores déserts, son périple informé, érudit, convoquant autant l’histoire religieuse que les écrivains, tient de la quête obscure d’un chemin de Saint-Jacques intérieur.

 

      Si le sens de l’être humain n’a rien d’assuré, y compris devant la mort, l’écriture du Néerlandais reste une perpétuelle lentille de poésie et de métaphysique perlée… Car le requiem de Cees Nooteboom, quoique privé de dieu, n’est pas sans une palpable et durable émotion. Celle de l’élégiaque, de l’épiphanie, avant de se confier au noir tragique : « les morts ne nous laissent pas en repos ». Comme lorsqu’il se penche, dans Tumbas, sur les grands écrivains, et plus exactement sur leurs poussières confiées aux pierres. Rien de morbide alors : « La plupart des morts se taisent. (…) Pour les poètes, il en va autrement. Les poètes continuent de parler. » Le parfum de la mort qu’il vient humer de par le monde est celui des « tombes de poètes et de penseurs », magnifiquement et avec respect photographiées, mais, de par l’empathie de ses commentaires, celui de la familiarité intellectuelle complice et intime. Avec Proust au Père Lachaise, Paul Celan à Thiais, Keats et Shelley au cimetière pour étrangers de Rome… Qu’ils soient Kawabata, Borges, ou Hölderlin, sachons que ces derniers seront un jour heureux d’accueillir parmi l’archipel de leurs cendres, un écrivain né en 1933, Cees Nooteboom lui-même, enfin apaisé.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

À partir de divers articles parus dans EuropeLa république des Lettres et Le Matricule des anges

 

[1] Maren Sell, Calmann-Lévy, 1994.

[2] Actes Sud, 1993.

[3] Maren Sell, Calmann-Levy, 1996.

[4] Actes Sud, 2004.

 

 

14 juin 2016 2 14 /06 /juin /2016 16:43

 

Mosaïque romaine, Terra Nova, IVème siècle.

 

 

 

De la vulgarité sportive contemporaine

 

et de l'éthique du sport :

 

de Juvénal et Pline

 

à George Orwell et Bernard Andrieu.

 

 

 

Ethique du sport, sous la direction de Bernard Andrieu,

L’Âge d’homme, 816 p, 39 €.

 

 

 

 

      « Mens sana in corpore sano[1] », disait Juvénal au Ier et IIème siècles de notre ère. On doute cependant que tous les sportifs et supporters aient dans leur corps sain -s’il n’est pas aviné à la bière et dopé aux stéroïdes- un esprit sain. Il s’agit alors d’un « corpus sine pectore[2] », un corps sans cœur, selon Horace. Il faut hélas déplorer que l’idéal olympique des Grecs et l'ethique du sport se soit heurtés, de tous temps, qu’il s’agisse de l’antiquité romaine, ou de notre XXIème siècle, à la vulgarité sportive, entre cirques de gladiateurs et stades multipliés par les écrans géants. De Juvénal et Pline à Georges Orwell, les esprits sains de la pensée fustigent l’abêtissement des masses footballistiques et le contrôle politique qui en découle.

 

      Il ne s’agit pas ici de dénier à qui que ce soit le plaisir de jouer sur un stade autour d’une balle, d’exercer sa force et son habileté en des dizaines de disciplines olympiques, ni d’écarter la capacité socialisatrice de l’éducation sportive à travers l’esprit d’équipe et le fair-play, ni même de mépriser qui s’adonne au délassement qui consiste à jouir du spectacle de sportifs experts ; mais de pointer cette vulgarité qui accompagne trop souvent le sport.

      Vulgarité de la foule (car vulgaire vient de vulgus, en latin, qui signifie le commun des hommes, la foule) voisine avec la vulgarité grossière des appétits et des divertissements. Ce sont en effet des phénomènes de masse qui environnent et font l’essence du sport, que l’on soit massé devant son téléviseur parmi des milliers d’autres aux visions et émotions semblables, dans une désindividualisation recherchée et dommageable, un décervelage consenti, ou que l’on soit massé dans les stades, exalté par l’unité de la « masse et puissance[3] », régi par une force panique, propice aux manifestations incontrôlées et survoltées, que n’aurait désavouée ni le Hitler de Nuremberg (on pardonnera ici l’abusive reductio ad hitlerum) ni l’essayiste Elias Canetti. À ce compte-là, vulgarité de la masse aux préoccupations semblables nivelées vers le bas et vulgarité grossières des instincts de triomphe et de revanche, sont susceptibles de glisser, si craque le nécessaire vernis de civilisation, vers l’exécution de quelques vaincus en victimes sacrificielles, au cours d’un combat rituel de rue entre factions aux couleurs locales et nationales.

      Gageons que s’il était permis de remettre à l’ordre du jour les sanglants combats de gladiateurs du cirque romain, il y aurait non seulement pléthore de spectateurs satisfaits et surexcités par cette catharsis grandeur nature, mais aussi abondance de candidats aux étripements mutuels sur l’arène. Souvenons-nous que bien des gladiateurs, adulés par le public, gagnaient des sommes colossales, et, même affranchis, se jetaient encore sur leurs concurrents le fer à la main, pour un surcroît de sesterces et de gloire ; non loin de nos plus célèbres sportifs qui ne décrochent que pour s’acoquiner avec le monde de la publicité, des médias et des Fédérations internationales sportives…

      Rituels en effet que ces spectacles toujours semblables, à quelques lilliputiennes variantes près, où l’individu se défait d’une individualité qu’il a d’ailleurs souvent bien peu, pour aller communier, en un grégarisme moutonnier, dans une cérémonie qui remplace avec efficacité les cérémoniaux sacrés des religions, en perte de vitesse, du moins en ce qui concerne le christianisme occidental. Et sans vergogne, de retour d’un « grand match », qui « marquera l’Histoire » -n’ayons pas peur des hyperboles épiques des commentateurs sportifs et médiatiques- le spectateur aura la sensation d’avoir assisté, que dis-je, participé en propre à un événement colossal, alors qu’un autre semblable est destiné à le démoder, à l’effacer, quelques matches, quelques mois, quelques années plus tard, sans que l’histoire du monde -et c’est heureux- en soit un instant bouleversée.

      Révélateur -ô combien !- est ce phénomène des fan-zones, où, au moyen d’écrans géants sur des Champs de Mars démesurés, on remplace le spectacle du dieu de la guerre, par celui des dieux du stade. Tout ceci à l’adresse des fans, ces dépendants du fanatisme sportif, du spectacle de masse, d’une équipe, d’un pays. Quoique l’on connaisse par ailleurs des dangers du fanatisme politique et religieux[4], il faut se consoler si le premier ne fait que simuler le second en une inoffensive explosion de suspense, de joie ou de déception.

      Sans le moindre discernement, les médias, reflets démagogiques obligés de la masse de leurs publics, relaient l’éloge funèbre bien plus d’un sportif, bien plus d’un Cassius Clay, boxeur de crâne frappés de traumatismes cérébraux, se fût-il converti à un Islam anti-blanc sous le nom révélateur de Mohammed Ali, que d’un compositeur comme Henri Dutilleux, dont les pages symphoniques exaltent Baudelaire en son Tout un monde lointain. Monde bien loin de la vulgarité…

Chronique de Nuremberg, XVème siècle.

      Il est cependant tout à fait loisible d’apprécier en connaisseur les qualités d’un joueur, quoique passablement monomaniaque, d’une équipe, qu’il s’agisse de saut à la perche ou de rugby, mais avons-nous observé le ridicule de centaines de têtes qui tournent, en un exaspérant et comique tic-tac, d’un côté sur l’autre du court, lors d’une compétition de tennis ? Qui se livre à cette observation plutôt que de suivre le jeu, en suiveur passif et dans le sens vulgaire du courant de la foule, se fait figure de dissident, d’individualiste pour le moins… Remarquons cependant qu’il est rarissime que tels spectacles de balle et de raquette en socquettes blanches et polos Lacoste donnent lieu aux débordements grossiers du hooliganisme, sociologie du public oblige…

      On ne dira rien ici de la corruption titanesque qui affecte le monde du football jusqu’au sommet de ses organisations internationales, ni du dopage qui transforme les concurrents en pompes à stéroïdes anabolisants, ni des salaires astronomiques des joueurs, qui, curieusement, choquent moins que ceux des grands patrons de l’économie pourtant plus au service du développement des richesses de l’humanité, ni de la part de nos impôts indûment consacrés aux cirques des anti-dieux du stade alors que leur business ne devrait que se financer par lui-même et par ceux qui y consentent en payant leurs places de match et en achetant divers maillots criards et autres produits dérivés du panurgisme,  ni de la vulgarité affichée de stars du foot qui vont aux putes de luxe et crachent leur vocabulaire pour le moins réduit à la face empostillonée des médias.

      Pline le Jeune (au Ier et IIème siècles) ne trouvait aux spectacles du cirque « rien de nouveau, rien de varié, rien qu’il ne suffise d’avoir vu une seule fois. C’est ce qui redouble l’étonnement où je suis, que tant de milliers d’hommes aient la puérile passion de revoir de temps en temps des chevaux qui courent, et des hommes qui conduisent des chariots. Encore s’ils prenaient plaisir à la vitesse des chevaux ou à l’adresse des hommes, il y aurait quelque raison. Mais on ne s’attache aujourd’hui qu’à la couleur des habits de ceux qui combattent. On ne regarde, on n’aime que cette couleur. Si dans le milieu de la course et du combat, on faisait passer la même couleur qui est de l’autre, on verrait dans le moment leur inclination et leurs vœux suivre cette même couleur, et abandonner les hommes et les chevaux qu’ils connaissent de loin, qu’ils appelaient par leurs noms, tant une vile casaque fait d’impression, je ne dis pas sur le petit peuple, plus vil encore que ces casaques, je dis même sur de fort honnêtes gens. Quand je songe qu’ils ne se lassent point de revoir avec tant de goût et d’assiduité des choses si vaines, si froides et qui reviennent si souvent ; je trouve un plaisir secret à n’être point sensible à ces bagatelles, et j’emploie volontiers aux belles lettres, un loisir que les autres perdent dans de si frivoles amusements[5] ».

      Ainsi, qu’importe que tel ou tel footeux soit Suédois, Algériens, ou Allemand, s’il combat le ballon au pied sous les couleurs de Madrid ou de la France, il soulève un enthousiasme de clocher et de cocarde pour le moins irrationnel.

      « Panem et circenses[6] », disait encore Juvénal. Il déplorait que sous l’empire d’Auguste l’on délaissât « faisceaux, les légions, tous les honneurs enfin », pour languir « dans un honteux repos », avec du pain et des jeux. Ainsi, plutôt que de s’armer de courage et d’esprit d’entreprise pour dynamiser l’économie et défendre les libertés contre les exactions extrême gauchistes et islamistes, l’on préfère aujourd’hui amuser un peuple, qui a la même préférence, avec le pain Mac-Do et la bière, avec ces jeux du cirques footballistiques, en ces enceintes de stade qui ont opportunément la forme d’une cuvette de Water-Closet. S’il ne manque plus en ces Colisées modernes que les gladiateurs qui s’entretuent pour leur bonheur et celui surexcité des spectateurs, ces derniers, hooligans, supporters et autres nationalistes, s’en chargent dans les tribunes, les rues avoisinantes, les centre-villes, en se jetant toutes armes improvisées, canettes de bières, chaises de terrasses à la tête, laissant derrière eux un pavé ordurier, jonché de blessés, voire de morts…

      Le sport comme avatar du nationalisme pourrait être bon enfant, ersatz inoffensif des guerres, s’il ne recyclait l’auto-valorisation imméritée de son coin de commune, de pays, la haine instinctive de l’autre, la xénophobie la plus crasse.

      Que font nos maires, nos députés et Présidents à trôner comme des Auguste au petit pied au-dessus de l’agitation convulsive des pieds des joueurs autour d’une enfantine boule de cuir et des trépignements convulsifs des pieds des spectateurs agglutinés sur leurs gradins ? Sinon se coller à la sueur collective par démagogie électoraliste, par apparente proximité avec le peuple, par défense et orgueil d’une patrie qu’on ne défend plus beaucoup, tant le concept est suspect d’extrême-droitisme.

 

      Faut-il, devant ce visqueux déferlement de vulgarité, en appeler à l’éthique ? Avant de s’aventurer auprès de ce mot souvent galvaudé, mieux vaut se pencher sur un studieux pavé, une somme, titrée Ethique du sport. Il s’agit d’un livre collectif dirigé par Bernard Andrieu, qui n’est rien moins que philosophe et professeur à la Faculté du sport de Nancy. Loin d’être un pensum moralisateur et enthousiaste à peu de frais, on y trouve plus que matière à réflexion, bien que l’introduction, certes honorable, de Mike Mcnamee, ne soit qu’en anglais.

      Les « codes d’honneur, sur le modèle chevaleresque », sont à l’origine de l’idéal olympique et citoyen que doit prodiguer le sport, à travers des valeurs universelles : « le fair-play, le respect et la dignité des personnes, l’antiracisme, le droit à l’image, la conscience de la règle, le self control, l’amateurisme et le plaisir de jouer ». Tous concepts que l’on peut associer à un « modèle capitaliste de la compétition et du rendement » (on y verra un éloge ou un blâme, selon son penchant). Il est alors évident que « l’éthique puritaine du marathonien » et la « culture corporelle » s’opposent au spectacle, à « l’exploitation de la badauderie humaine ». Ce phénomène de masse, à dimension mondiale, se substitue-t-il dangereusement à un projet de société ? Le caractère civilisateur du sport et sa fonction de catharsis achoppent sur le dopage, la corruption, le grégarisme, le culte du barbare sportif. Ainsi tout ou presque est envisagé en cet ouvrage, le sport féminin, noir ou gay, des handicapés, la « médicalisation des performances », le harcèlement sexuel de l’entraîneur, le « dopage d’Etat » dans les pays communistes, ce dès la préface de Bernard Andrieu, nantie d’une impressionnante bibliographie.

      Une cinquante d’articles (de presqu’autant de contributeurs) émaille cet opus. Si l’on ne peut tout citer, il faut retenir « L’olympisme cosmopolite à l’épreuve de la fièvre nationaliste », « prévenir la violence dans le sport », quand ce dernier est ici confronté à « la morale chrétienne » et à « la laïcité » (on attend ici en vain l’Islam et ses burkinis pour nageuses !), la question de la biomédecine appliquée, voire du transhumanisme. Ou encore des prises de positions fort polémiques et non dénuées de fondements, comme : « le sport comme école cachée de l’hétérosexualité ou les fonctions éducatives de l’homophobie » !

      On retiendra le bel oxymore : « de l’éthique des hooligans ». Ils se présentent en effet comme « de jeunes aventuriers modernes attirés par le frisson de l’émeute », attachés à défendre leurs valeurs nationales et tribales. Mais les terribles guérillas ici rapportées dévoilent leur nature de brutes -voire de skinheads post-nazis- avinées et assoiffées d’en découdre, jusqu’à s’accomplir dans la mort de policiers ou de supporters adverses. Ce ne sont ni plus ni moins que des « rituels guerriers ». Il s’agit à cet égard de plaider pour des « mesures sécuritaires », sans relâchement aucun aux alentours élargis des stades…

      Visiblement, le bouquet d’auteurs informés de cette Ethique du sport tient à s’élever au-dessus de la vulgarité sportive, sans néanmoins se résoudre à fermer les yeux sur ses surabondantes, sudoripares et abjectes manifestations…

 

      Si près de nous, George Orwell, dans 1984, parlait sans aménité, au nom du « Parti » gouvernemental, des « prolétaires » : « les films, le football, la bière et, surtout, le jeu, formaient tout leur horizon et comblaient leurs esprits. Les garder sans contrôle n’était pas difficile. Quelques agents de la Police de la pensée circulaient constamment parmi eux, répandaient de fausses rumeurs, notaient et éliminaient les quelques individus qui étaient susceptibles de devenir dangereux ». Certes, il y avait bien de la criminalité ; « mais comme cela se passait entre prolétaires, cela n’avait aucune importance.[7] » Foot, bière, films et jeux vidéo font encore florès parmi les plus vulgaires d’entre nous ; mais sans que cela ne se confine à une classe résiduelle de prolétaires. Cela vaut toujours comme divertissement de diversion pour une classe politique qui espère naïvement que l’Euro de football détournera les esprits des lois en cours et des préoccupations anti-terroristes et anti-islamistes. Hélas pour cette dernière, dont la médiatique police de la pensée n’est que médiocrement efficace, la délinquance et la criminalité en marge des compétitions sportives, à peu près confinées au football d’ailleurs, apparaissent plutôt comme une impéritie, une incapacité de contrôle, une incompétence scandaleuse à pacifier le territoire,  à l’heure pourtant ou « l’Etat d’urgence » est censé protéger le citoyen.

 

      Puisque la vulgarité sportive peut tout autant s’assaisonner d’alcool et d’hooliganisme, l’avertissement d’Henry-Pathé restait en 1934 incomplet : « Mais si le sport est l’ennemi tout ensemble d’alcoolisme et du bellicisme, il comporte lui-même des dangers s’il est pratiqué avec excès ; dans ce cas il incite à donner la suprématie à notre corps, et risque de faire choir certains dans l’idolâtrie du muscle, donc dans l’abrutissement ; veillons à sauvegarder les droits de l’esprit.[8] » Hélas, il n’y a qu’un pas de la suprématie du corps à celle de la guérilla et de la guerre. Que ce soit la lecture des Anciens ou des modernes, de Juvénal à Georges Orwell, veillons à garder le recul élevé de l’esprit, pour lequel nous savons toujours devoir garder la modestie des connaissances à toujours réactualiser et affiner, plutôt que de se complaire dans la bassesse de la vulgarité. Le jour où l’on verra un emmailloté de foot de l’Euro ou du Mondial, lire quelques pages de Montaigne ou de George Orwell sur un banc de touche, et qu’une caméra se penchera sur lui avec attendrissement, peut-être l’humanité ne sera-t-elle plus tout à fait à désespérer…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Juvénal : Satires, X, 356, Garnier, sans date, p 142.

[2] Horace : Epitre IV à Albius Tibulle, Œuvres, t II, Janet et Cotelle, 1823, p 253.

[3] Elias Canetti : Masse et puissance, Tel, Gallimard, 1986.

[5] Pline le Jeune : Lettres, IX, 6, À Calvisius, Claude Barbin, 1700, t III, p 379-381.

[6] Juvénal, ibidem, X, 81, p 128.

[7] George Orwell : 1984, Club des Libraires de France, 1956, chapitre VII, p 82. 

[8] Henry-Pathé : « Pleine vie ou les plaisirs du sport », Plaisirs, Roger Dacosta, 1934, p 80.

 

Photo : T. Guinhut.

 

Published by Thierry Guinhut - dans Philosophie et mythologies
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11 juin 2016 6 11 /06 /juin /2016 08:59

 

Illustration d'Edmond Dulac pour "La vision":

Omar Khayyam : Rubaiyat, Piazza, 1910.

 

 

 

 

Chuck Palahniuk : De la science de l’orgasme

 

à la science-fiction capitaliste et politique

 

 

Chuck Palahniuk : Orgasme,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude,

Sonatine, 359 p, 18 €.

 

 

      Le réalisme crade est la spécialité de Chuk Palahniuk. On se souvient peut-être du club de combat clandestin et jusqu’au-boutiste créé par son anti-héros dans Fight Club[1], où il va connaître la vérité de la douleur. Aujourd’hui, s’il s’agit d’atteindre la vérité du plaisir, l’on devine dès la couverture d’Orgasme que ce romancier américain, né en 1962, ne fait pas dans la délicatesse. Il suffit d’appuyer sur le rose interrupteur, évidemment métaphorique, pour obtenir l’orgasme des personnages. Et pourtant ce n’est pas par ses postures dignes du Kama Sutra qu’il provoquera celui du lecteur. Mais bien par une imagination pyrotechnique qui lui permet de changer le plaisir féminin en anti-utopie terriblement politique…

 

      « Violée devant un tribunal fédéral », Penny vient de larguer Linus Maxwell. Pourtant la modeste apprentie avocate et féministe d’occasion avait conquis « l’homme le plus riche de la planète ». En cette variation moderne sur le prince charmant et sa princesse, et après un intermède où le chevalier reste respectueux, les choses se corsent : « D’abord il vous rend célèbre », ensuite « il vous isole ». Et si l’on a l’inconséquence de passer à l’acte on découvre qu’ « Orgasmus Maxwell », spécialiste de la sexualité, obsédé de l’intensité du plaisir féminin, est un froid scientifique. Il s’ingénie à méticuleusement tester sur Penny les accessoires et autres aphrodisiaques sophistiqués, carnets d’expériences en main, de sa future gamme « Beautiful You » (d’où le titre original), dont elle est le cœur de cible : « Je t’aime parce que tu es incroyablement ordinaire ». En effet, une fois les produits mis au point, une fois l’infinie jouissance conquise par les femmes, « un milliard de maris seront remplacés » par le parfait « ersatz d’amour ».

      Mais, au-delà de sa propension pour un réalisme outrageux, à la recherche des pires pulsions de l’humanité, Chuck Palahniuk s’aventure avec un burlesque brio dans les entrailles de la science-fiction, mais aussi du merveilleux. Il faut alors accepter que le quota de bonheur de Penny auprès de son mentor soit compté : « cent-trente-six jours », comme pour celles qui l’ont précédée, Alouette d’Ambrosia, actrice à succès, Clarissa Hind, devenue Présidente des Etats-Unis. Car Maxwell les contrôle toutes, clientes innombrables comprises, les inondant à distance d’orgasmes insoutenables, les assujettissant à tous les vêtements et objets divers que l’excitation érotique leur ordonne d’acheter. L’empire commercial devient alors totalitaire, alors que, prises d’une folle addiction à leur onanisme incessant, toutes les femmes dépérissent. En cette anti-utopie de la jouissance forcenée, le monde est menacé d’apocalypse, les hommes pleurent toutes les larmes de leur psyché ou, plus rarement, tentent de sauver leurs compagnes possédés par le démoniaque et tentateur Orgasmus. Car le tyran du sexe féminin est allé jusqu’à insérer aux veines de ses cobayes des « nanorobots », par le moyen de « libellules » qu’avalent vagins affamés, jusqu’à confondre délice et douleur, extase et mort…

 

 

      Seule « Baba Barbe-Grise », qui vit dans une grotte « tout en haut de l’Everest », sorcière qui jadis initia Maxwell aux os et onguents magiques, aux techniques tantriques, pourra peut-être permettre à Penny de sauver l’humanité de ce détournement manifeste de l’éthique du plaisir. Solution combien loufoque à la lisière des comics, et qui se permet en passant de glisser une satire au fer rouge des spiritualités himalayesques et indiennes…

      Romancier rose et noir, entre « pantoufle de vair » des contes et médias surexcités auprès de « la Cendrillon du Geek », conteur palpitant, grinçant et cru, Chuck Palahniuk (né en 1962), mène son intrigue à la baguette, avec une retorse jouissance. Comme en tous ses romans, dont le contagieux Peste, ou le bouquet de récits aux épines vénéneuses qu’est À l’estomac[2],  le lecteur hésite entre adhésion amusée et répulsion, entre éclat de rire et dégoût, avant d’admettre qu’un tel imaginaire outrepasse (quoique provisoirement peut-être) avec feu et cendres les possibilités humaines et technologiques. Sa tyrannie sexuelle est évidemment une satire d’un capitalisme planétaire et outrancier, en même temps qu’une charge contre la mégalomanie, et surtout contre cette pulsion de pouvoir qui pousse à vouloir contrôler autrui jusqu’aux dernières extrémités du totalitarisme.

 

      Si la fable, dans la tradition la plus délirante du mythe du savant fou, peut nous laisser incrédule, et peut être écartée par les prudes pour monstrueuse faute de goût, elle n’en reste pas moins, outre son ironie cinglante, d’une sagacité psychologique et politique remarquable. Car ce que l’on appelle aujourd’hui la « réalité augmentée », ainsi que ses « casques de réalité virtuelle » adaptés au plaisir sexuel, ne sont peut-être que les prémices d’une telle déferlante humaine et inhumaine. En ce sens, le romancier de science-fiction et d’anticipation sociale, si incrédules qu’il nous laisse, est, en même temps qu’un sismographe des sourdes tendances de son temps, un agent de prédiction, mais aussi de prudence devant l’hubris et les vices de nos contemporains…

 

Thierry Guinhut

A partir d'un article -ici augmenté- paru dans Le Matricule des anges, avril 2016.

 

[1] Chuck Palahniuk : Fight Club, Gallimard, 2002.

 

 

5 juin 2016 7 05 /06 /juin /2016 12:35

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Conscience morale et littérature,

 

lecture de Walter Benjamin et d’Hannah Arendt.

 

 

 

Walter Benjamin : Lettres sur la littérature,

traduit de l’allemand par Muriel Pic et Lukas Bärfuss,

Zoé, 160 p, 15 €.

 

Walter Benjamin : Je déballe ma bibliothèque,

traduit par Philippe Ivernel, Rivages poches, 224 p, 9 €.

 

Hannah Arendt : Walter Benjamin, 1892-1940,

traduit de l’anglais par Agnès Oppenheimer-Faure,

Allia, 112 p, 6,20 €.

 

 

 

      « À quoi bon des poètes en ce temps de détresse[1] ? », demandait Hölderlin en ses élégies. Comme en écho à ce vers de l’année 1800, Walter Benjamin s’interroge sur la fonction sociale de l’intelligence, et des écrivains français en particulier, à l’occasion d’une terrible montée des périls, entre 1937 et 1940. C’est lors de son exil parisien, puisqu’en tant que Juif, dès 1933, le régime nazi lui avait fermé toute possibilité de travail et de publication, qu’il rédige ces sept Lettres sur la littérature, à l’intention de Max Horkheimer, directeur de l’Institut de recherche sociale de New-York. Il n’y a guère d’œuvres mineures chez Walter Benjamin. Si de vastes projets comme Paris capitale du XIXème siècle et Baudelaire [2] sont les arbres qui cachent la forêt, ces Lettres, en quelque sorte une autre façon de dire Je déballe ma bibliothèque, témoignent de l’indispensable survie de la littérature aux yeux de cet écrivain-philosophe auquel Hannah Arendt rendit un bel hommage.

 

      Certes, il s’agit d’un travail alimentaire ; car Walter Benjamin n’a guère de revenu, exilé qu’il est à Paris. Ces Lettres sur la littérature lui sont payées par les plus dignes représentants de l’école de Francfort, eux-mêmes exilés à New-York. Il a pour mission de rendre compte de l’activité littéraire française. Malgré ses relations avec le « Collège de la sociologie », avec la revue Europe qui publie deux de ses articles, malgré l’amitié d’écrivains (Gide, Valéry, Paulhan, etc.) qui appuient en 1939 sa demande de naturalisation, il n’est entouré que de « figures vacillantes » : il reste en effet un juif allemand marxiste à l’heure des remugles fascistes dans le camp français. Il s’agit de « porter au plus haut degré la marque du moment critique, périlleux, qui est au fond de toute lecture[3] ». Car ce qui le frappe, qui est pour lui un motif d’effroi, parmi la fine fleur littéraire parisienne, parmi ce « processus de décomposition », parmi cette « conscience morale affaiblie », c’est le peu de réaction à l’encontre du fascisme allemand, voire du « préfascisme français ». Il s’agit du « danger imminent que représente pour la France le silence sur les méfaits du National-Socialisme » : ses lettres résonnent alors avec une tonalité prophétique…

      La critique littéraire est acide : conformisme, opportunisme, engagement convenu, voici les plaies de l’intelligentsia française. La NRF (une « fanfaronnade »), dont Jean Paulhan, son maître d’œuvre à l’influence considérable, est épinglée pour son esprit conservateur, au premier chef l’un de ses piliers, André Gide. Jean Cocteau est moqué pour sa « platitude ». Claudel aime « à brader au client les paraboles de Jésus ». Notre épistolier est un soupçon moins sévère envers Bernanos, Duhamel, Leiris, Bachelard ou Nizan. En revanche Céline est implacablement conspué pour sa « prose enflée », son « flot d’injures », son « nihilisme médical » : Bagatelles pour un massacre « est en ce moment le pamphlet antisémite le plus foisonnant et le plus insultant que possèdent les Français ».

      Le surréalisme n’a guère grâce aux yeux de Walter Benjamin. Pire, le Collège de sociologie est perçu comme un antre fascisant, quand Georges Bataille défend Nietzsche en sa revue Acéphale, quand Roger Caillois, selon notre reporter, est assimilé avec la « clique de Goebbels ». On devine que malgré son intelligence, les œillères un tantinet idéologiques de Walter Benjamin ne lui permettent guère le doigté de la nuance. Il faut en effet lire ces lettres en marge de l’orientation indéfectiblement marxiste de l’Ecole de Francfort et plus particulièrement de l’Institut de recherche sociale de New-York que dirige Max Horkheimer, à qui Walter Benjamin les adresse. S’agirait-il de dénoncer un conformisme pour s’aligner sur un autre ? En un éclair de lucidité, il n’omet pas « les affinités originelles entre le fascisme et le communisme » qu’il note en lisant Henri de Rougemont.  Cependant Walter Benjamin n’est pas sans prendre bien des distances avec le sacro-saint « matérialisme dialectique » et la dictature de l’ancrage dans les faits socio-économiques. On sait qu’à l’égard même d’Horkheimer, il critiqua « par ricochet le réalisme socialiste[4] ». Il préfère ô combien l’expérience vécue et subjective, lorsque « flâneur » des « passages parisiens » et lecteur de Baudelaire, il conquiert son indépendance intellectuelle, comme le relève la perspicacité d’Hannah Arendt.

      Il rappelle en ces lettres son travail sur « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique[5] » (1936), associée au « déclin de l’aura ». Œuvre d’art et littérature sont par ailleurs soumis au même destin : « Si l’art narratif tend à se perdre, c’est parce que cet aspect épique de la vérité, qui est la sagesse, meurt aussi[6] ». Pourtant une inébranlable foi en la littérature l’anime, lorsqu’il commente Leskov : « Ainsi, la signification du roman ne tient pas à ce qu’il nous présenterait, sur un mode instructif, le destin d’un étranger, mais à ce que ce destin même, de par la flamme qui le consume, éveille en nous une chaleur que nous ne saurions jamais puiser dans notre propre destin[7] ».

      Même en ses Lettres sur la littérature, dont la dernière date de mars 1940, après qu’il ait été libéré du camp de Vernuches, et peu de mois avant son suicide, sa bibliothèque est sa constante préoccupation. Ses 2000 livres, sans compter pour ceux pour enfants, doivent, espère-t-il, revenir de chez Berthold Brecht, au Danemark. Son goût du voyage, son errance obligée ne l’éloigne pas un instant du délicieux virus du collectionneur. Je déballe ma bibliothèque. Une pratique de la collection n’est qu’un bref essai, mais combien riche, combien émouvant : « la passion du collectionneur […] confine au chaos des souvenirs ». Si ce texte se veut de l’ordre de la vérité générale, il est aussi un aveu de tendresse on ne peut plus autobiographique pour ses amis de papier : « pour le vrai collectionneur, l’acquisition d’un livre ancien équivaut à sa renaissance ». Walter Benjamin se présente en agent de la résurrection des livres, guère en phase avec une idéologie collectiviste : « S’il se peut que les collections publiques soient moins choquantes sous l’aspect social et plus utiles sous l’aspect scientifique que ne le sont les collections privées, celles-ci seules rendent justice aux objets eux-mêmes ».  Reste que « parmi toutes les façons de se procurer des livres, la plus glorieuse, considère-t-on, est de les écrire soi-même ».

      « Collectionneur pauvre » fut Walter Benjamin. Mais en seul papier monnaie. Car en d’autres textes ici heureusement adjoints, il nous présente des « livres de malades mentaux pris dans ma collection », des « romans de servantes », des « abécédaires », des « livres pour enfants »,  preuves que sa curiosité est aussi humaniste qu’amusée, aussi enfantine que sociologique. Le chercheur et l’amateur de catalogue y consulteront une « listes des écrits lus par Walter Benjamin », soit la bagatelle de 1712 titres, que l’on soupçonne d’être incomplète… Il est alors évident que Walter Benjamin fut un bibliophile et non un bibliomane, selon la distinction qu’en fait Umberto Eco[8], un amoureux qui communique sa passion au contraire de celui qui vole et recèle au secret l’objet de sa folie.

      C’est dans le New Yorker, en 1968, qu’Hannah Arendt[9] rendit cet hommage brillant à la figure d’un trop tôt disparu : Walter Benjamin 1892-1940. Comme à Kafka, seule la « gloire posthume » échut à ce marginal du sionisme et du communisme. Il est un inclassable critique littéraire, et « sans être poète, il pensait poétiquement », analyse-t-elle. La préoccupation de ce météore des lettres allemandes et françaises, féru de ses mosaïques de citations, est la vérité de l’œuvre d’art. Mais aussi celle de l’Histoire, dont il est « l’ange », qui « considère seulement le champ de décombres du passé, qui est projeté dans l’avenir par le souffle derrière lui de la tempête du progrès[10] ». On se souvient qu’il le voyait dans l’Angelus novus de Paul Klee.

      Hélas, celui qu’elle appelle « le bossu » (en référence à ces poèmes enfantins où cette figure est associé à la maladresse et aux mauvais tours), traversa de « sombres temps », jusqu’à son suicide, coincé entre deux frontières despotiques, à Port-Bou. S’il sut incarner l’archétype du flâneur parisien, hérité du XIXème siècle, au point d’écrire en français des textes majeurs, il fut condamné à l’errance éditoriale, tant si peu de ses textes furent publiés de son vivant, sans même que fussent achevés, voire séparés en leur étrange gémellité, son Baudelaire et son Paris capitale du XIX° siècle, où émerge sans cesse la « collection de citations ». Cette dernière étant bien sûr l’écho de la collection parfois étrange et pathétiquement inutile du bibliophile enthousiaste et curieux.

      Le texte d’Hannah Arendt est une magnifique épitaphe, une reconnaissance magistrale, alors qu’elle le compare à Kafka, autre étrange lumière de la postjudéité. Impécunieux, vivant aux crochets de ses parents jusqu’en 1930, Walter Benjamin est une sorte de héros incompris de la culture philosophique et littéraire, tardivement (et de manière posthume) adulé par toute une intelligentsia. Ce pour la bonne raison de son génie particulier, comme le montre avec ferveur Hannah Arendt ; mais aussi pour la moins bonne : être un remarquable épigone du marxisme (quoique bien peu orthodoxe) vous vaut toutes les considérations qu’on ne lui eût guère confiées de son vivant.

 

      Walter Benjamin n’en finira pas cependant d’être une énigme, tant la perfection de bien de courts essais se heurte aux massifs conglomérats de matériaux à venir que sont les Work in Progress offerts à Baudelaire et à Paris. Des textes à première vue mineurs, comme ces Lettres sur la littérature et le Je déballe ma bibliothèque, sont parmi les « perles » qu’Hannah Arendt ramène de sa lecture. Reprenons alors le « danger imminent que représente pour la France le silence sur les méfaits du National-Socialisme ». Hors le mot « National » (quoique…) un tel avertissement de 1939, ne laisse pas d’être dangereusement actuel ; sans que l’on puisse se priver, en notre « conscience morale affaiblie », d’y associer un autre « isme », qui plongerait aujourd’hui Walter Benjamin dans un autre effroi…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] « Pain et vin », strophe 7 ; Hölderlin : Œuvres, Gallimard, Pléiade, 1982, p 813.

[3] Walter Benjamin : Paris, capitale du XIX° siècle. Le livre des passages, traduit par Jean Lacoste, Cerf, 1989, p 480.

[4]  Bernd White : Walter Benjamin. Une biographie, traduit par André Bernold, Cerf, 1988, p 201.

[5] Walter Benjamin : « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité mécanisée », Ecrits français, Gallimard, Folio Essais, 2003.

[6] « Le narrateur », Rastelli raconte, traduit par Philippe Jaccottet, Seuil, 1987, p 150.

[7] « Le narrateur », ibidem, p 168.

[8] Umberto Eco : La Memoria vegetale e altri scritti di bibliofilia, Bompiani, 2011, p 31.

[10] Voir : Walter Benjamin : « Sur le concept d’histoire, IX », Ecrits français, Gallimard, Folio essais, 2003, p 438.

 

 

Published by Thierry Guinhut - dans Philosophie et mythologies
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Humanisme et civilisation devant le viol

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Ferré

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Ferré Providence

 

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Filloy

 

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Foster Wallace

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Foucault

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Herculine Barbin : hermaphrodite et théorie du genre

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

Foucault L'Herne

 

Fragoso

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Fragoso

 

France

L'identité française et son destin face à l'immigration

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Franzen

Freedom ou les libertés entravees

Freedom

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

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Diane ou la Chasseresse solitaire

Le Bonheur des familles, Inquiétante compagnie

Temps et amour faustien : L'Instinct d'Inez

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Gamboa Prières

 

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Frankenstein et autres romans gothiques

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XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

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III Bironpolis, incipit

III Bironpolis, Les nuages de Titien 

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IV Eros à Sauvages, Les belles inconnues

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum, incipit

VIII De natura rerum, Euro Urba

VIII De Natura rerum, montée vers l’Empyrée

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Prologue

II Greenbomber, écoterroriste

V Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

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A une jeune Aphrodite de marbre

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I Une année sabbatique

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Ré paradis

 

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Corps désirable : médecine et amour

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L’Histoire de l’Histoire : troisième Reich

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Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Hayek

 

Histoire

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Sonnet de la liberté politique

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'état ?

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Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

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Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

Iliade Jean de Bonnot

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Ceccatty : Noir souci, passion de Leopardi

Garcia Lorca : homosexualité et création

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Humanisme

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Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

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De la République des Lettres et de Peiresc

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Un été sans les hommes

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Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs : anti utopies scientifiques et superstitieuses

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Ilis 

La Croisade roumaine des enfants

Les Vies parallèles du poète Eminescu

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Impôt

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Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

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IPhone

Tentation totalitaire : IPhone et législation

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Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Humanisme et civilisation devant le viol

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Sommes-nous islamophobes ?

Guerre : Honni soit qui Syrie pense

Christianophobie et désir de barbarie

Attar : Le Cantique des oiseaux

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Islam

 

Israël

Une épine démocratique parmi la rose tyrannique de l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Moïse Philippe de Champaigne Moïse et les Tables de la Lo

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Battle royale : téléréalité politique

Murakami Ryû : Chansons populaires

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

Otsuka : Certaines n'avaient jamais vu la mer

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

Jourde

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Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

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Kant

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Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

Karinthy Faremido

 

Kawabata

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Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

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Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

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Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

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La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

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Lamartine

Le lac, élégie romantique

Lamartine lac

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

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Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Georges Steiner, tragédie et réelles présences du langage

Phylactère Lucas de Leyde Annonciation

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

Larsen Spivet

 

Larsson

Les Poètes morts, roman policier

Larsson 2

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

Ceccatty : Noir souci, passion chaste

Leopardi Zibaldone

 

Lethem

Chronic city ou New-York magnifiée

Lethem Chronic city

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Lévi-Strauss Regard

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Libres, Dictionnaire du libéralisme

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Requiem pour la liberté d’expression : De la censure, entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

Liberté

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

Carré magique

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

Littell B

 

Littérature française contemporaine

Blas de Roblès : L’Île du Point Némo

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Ohl : Redrum

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

Sollers-Paradis

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

Machiavel 1

 

Mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Christianophobie et désir de barbarie

Menéndez Salmon : Medusa, l’art et le mal

Jaume Cabré : Confiteor

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

Arendt : De la banalité du mal

Dante 9° cercle Enfer Gustave Doré 1861 Musée de Brou

 

Malaparte

Muss ou Mussolini déboulonné

Mussolini Dux

 

Mandelstam

De la poésie à Voronej

Trois requiems, sonnets

Mandelstam Bio

 

Manea

La Tanière, La Cinquième impossibilité

Manea

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Un retour et Nouvel éloge de la folie

Lectures du mythe de Frankenstein

Manguel retour

 

Marcher

De L’Art de marcher

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

Solnit L'art de marcher

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

Ben Marcus Lalphabet-des-flammes-de-Ben-marcus

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

Vénus et Adonis Rubens, détail

 

Marx

Karl Marx, compagnonnage et illusion

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

Marx

 

Mattéi

De la supériorité culturelle de l’Occident ?

Europe Mattéi

 

McEwan

Une satire Solaire

Opération Sweeet Tooth, l’espion des Lettres

Solaire

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Melville Billy Budd

 

Meshkov

Le Chien Lodok, ou de l’humaine tyrannie

Meshkov

 

Mille et une nuits

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

Mille et une nuits Guérin

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

Mitchell Fantômes

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Du renseignement comme sécurité sociale à la lumière de L'Esprit des lois

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

Utopie More 1516

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

 

Mozart

Lady Gaga versus La Reine de la nuit

Mozart

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

Mulisch siegfried-une-idylle-noire

 

Murakami Ryû

Chansons populaires de l’ère Showa

1969, Les Bébés de la consigne automatique

Murakami bébés

 

Musique

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Musique savante contre musique populaire

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Wagner : Tristan und Isolde

Wagner ou l'indignité-du génie

 

Mythes

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

Dracula film cauchemar

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

Nabokov Littératures

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

Naipaul Afrique

 

Nancy

L'autre-portrait

Arjonilla Christian Mélancolie bleue

 

Nietzsche

Pourquoi un libéral lit-il Nietzsche ?

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Nuits debout et violences antipolicières : une inversion des valeurs

Nietzsche Munch

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

Nooteboom Labyrinthe

 

Oates

Le Mysterieux Monsieur Kidder

Oates Kidder

 

Ôé Kenzaburo

Adieu mon livre !

Oé Adieu

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

Ogawa

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

Orwell

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Orwell 1984

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, A l’estomac, Snuff

Orgasme et science-fiction politique

Palahniuk Peste

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules aux récits emboités

 

Pamuk

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

Orhan Pamuk

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

Pasolini Decameron affiche 2

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète par Fenzi, sonnet III du Canzoniere

Petrarque-par-Bargilla

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

Platon Oeuvres

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre 

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz ou l’anti-lyrisme

James Sacré, la maladresse de la poésie

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, objectivisme et lyrisme

Padgett : On ne sait jamais

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Le Pogge Facéties BL

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Jesse Kellerman : Les Visages

Pobi : L’invisible, ou la peinture

Chesterton father-brown

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

Powers Générosité

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Céline et Proust, la recherche du voyage

Proust

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus: web profond et 11 septembre

Vineland, une utopie postmoderne

Le Vice caché du roman policier

Pynchon-gravitys-rainbow

 

Rand

Qui est John Galt ? La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

Lou Reed Chansons I

 

Religions

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

Sloterdijk Folie-copie-1

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

Rios Alice

 

Rilke

Poésies d'amour

 

Rivas

L'Éclat dans l'abîme, Mémoires d'un autodafé

Rivas

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Rome du libéralisme au socialisme

Romans grecs et latins

Rome Giovanni Paolo Pannini Prophetie de la Sybille dans le

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

Ronsard noir et blanc

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

Cyrano

 

Roth Philip

Les Contrevies de la Bête qui meurt

Roth-La-bête-qui-meurt

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l’argument spécieux des inégalités

Rousseau Inégalité Frontispice

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

Sade Man Ray Portait imaginaire du Marquis de

 

San-Antonio

Peut-on rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

 

Schlanger

Présences des œuvres perdues

presence-oeuvres-perdues

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Tina ou de l’immortalité, Goethe

On a marché sur la lande

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Allégorie de la science Cherubino Alberti

 

Science fiction et fantasy

Ballard: un artiste de la science fiction

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification
Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium, Iliade nouvelle

Simmons : Flashback géopolitique

Jo Walton : Morwenna, fantasy

Strougatski L-Ile-habitee

 

Scott-Heron

La Dernière fête, une autobiographie en noir

Scott-heron-book the-last-holiday 2012 02

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

No smoking : Candide des non fumeurs

Parapluie : une conscience londonienne

Les-grands-singes

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

Sender Roi

 

Serrano

« Piss Christ » : une icône chrétienne

Andres-Serrano Piss-Christ

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Greenblatt : Will le magnifique

Shakespeare serait-il John Florio ?

Shakespeare : six Sonnets traduits

Traduire et vivre les Sonnets de Shakespeare

Sonnet à Shakespeare

A une jeune Aphrodite de marbre

Un faussaire shakespearien, Arthur Philips : La Tragédie d’Arthur

Shakespeare Cobbe portrait

   

Shelley Mary

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Philosophie de la shoah

Paul Celan minotaure de la poésie

 

Shteyngart

Super triste histoire d'amour

Shteyngart

 

Simmons

Ilium : Homère science-fictionnel

Flashback : mémoire et géopolitique

Ilium

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Archéologie de l’écologie politique

Sloterdijk Essai d'intoxication

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

Smith 2

 

Sofsky

Le Livre des vices privés et politiques

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Somoza

 

Sonnets

A une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Traduire les Sonnets de Shakespeare

Sonnet des montagnes

Sonnet à l'élève

Sonnet peint

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

Sorrentino

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

Ceux qui brûlent les livres

Fragments (un peu roussis)

Steiner

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

Dans la forêt de Bavière

Stifter Bavière

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

Leo Strauss

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde

Lusiades

 

Tejpal

La Vallée des masques, communauté sectaire

Tejpal 1

 

Tellkamp

La Tour, mémoire de l'ex-R.D.A.

Tellkamp

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Thoreau

Journal et Désobéissance civile

Thoreau désobéissance

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

Tocqueville par Théodore Chassériau, 1850

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

Capek : La Guerre des salamandres

« Hommage à la culture communiste »

Malaparte : Muss ou Mussolini déboulonné

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Tejpal : La Vallée des masques

Trois Requiem, sonnets : Selma Meerbraum, Ossip Mandelstam, Malala Yousafzai 

La Tyrannie qui vient

Zimler : Anagrammes du ghetto de Varsovie

Communisme 2

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

Ursin

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Le Héros discret de la culture : la civilisation de la littérature contre la Civilisation du spectacle

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

Verne Pléiade

 

Vesaas

Le Palais de glace

Vesaas isslottet

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vollmann

De la Famille royale au Grand partout

Guerre et paix en Central Europe

Vollmann famille royale

 

Volpi

A la recherche de Klingsor

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire, retrouver notre sens politique : Fanatisme, Traité sur la tolérance

Voltaire Jean Huber Le lever de Voltaire

 

Vote

De la révocation du droit de vote

De l’humiliation électorale

De l’alternance en Démocratie Animale

Front Socialiste National et antilibéralisme

allegorie du bon gouvernement

 

Wagner

Tristan und Isolde

Céline et Wagner : l'indignité du génie ?

Wagner Isolde by Aubrey Beardsley. Illustration in Pan, Ber

 

Walcott

Royaume du fruit-étoile, Heureux le voyageur

Walcott poems

 

Whitman

Nouvelles et Feuilles d'herbes

 

Wideman

Trilogie de Homewood, Projet Fanon

Wideman Belin

 

Williams

Stoner, drame d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

Winterson

Winterson ou l'autobiographie féministe

Winterson Oranges Couleur

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

Wordsworth.jpg

 

Zao Wou-Ki

Le peintre passeur de poètes

 

Zimler

Les Anagrammes du ghetto de Varsovie

Zimler 1

 

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