Quantcast

Samedi 18 mai 2013 6 18 /05 /Mai /2013 10:45

Yeux-bandes.jpg

 

 

Socialisme et connaissance inutile,


actualité de Jean-François Revel

 


 

Avec les yeux bandés contre le réel, le pouvoir socialiste et étatique, depuis trois décennies françaises, quelque soit la couleur du gouvernement, prêche la bienveillance de l’erreur, malgré la connaissance que nous avons des faits économiques et de leur logique. Le socialisme, idéologie tenace malgré son inefficacité, sa têtue capacité de destruction, y compris sociale, reste cependant hâbleur et donneur de vertueuses leçons. Ne faut-il pas relire ce que Jean-François Revel, en 1988, dans l’oxymore de son titre, La Connaissance inutile, combien et comment cette dernière est inefficace devant l’espérance marxiste et communiste, malgré leurs évidents échecs, et l’appliquer à son frère génétique contemporain : le socialisme…

 

C’est à Jean-François Revel que l’on doit d’avoir mis en lumière un curieux paradoxe : l’abondance d’informations, de livres, de journaux et de médias, et, a fortiori aujourd’hui, de la plus grande liberté de savoir permise par internet, n’est en rien incompatible avec le goût des rumeurs, des falsifications et autres occultations. Parmi lesquelles la plus grand réussite intellectuelle et populaire fut et reste, en France, la béatification de la justice sociale du communisme idéal et du socialisme réel ; mais également la diabolisation, jusqu’à la dénaturation du sens du mot, du libéralisme… Pire, les faits, si abondants et prégnants qu’ils soient, lorsqu’ils démentent l’idée, sont voués à l’ironie, à la détestation, soufflés dans l’inexistence ! Pourtant, récession économique et récession de la connaissance ne peuvent qu’aller de pair…

 

Le socialisme est contre les faits, qui, au vu de tous, permettent le développement économique et humain. Ce qui, selon Le Robert, est « doctrine d’organisation sociale qui entend faire prévaloir l’intérêt, le bien général, sur les intérêts particuliers, au moyen d’une organisation concertée (opposé à libéralisme) », commence par corseter les intérêts des particuliers et finit par compromettre et détruire le bien général, sinon devenir dictature meurtrière. Ce qu’ont montré abondamment tous les pays socialistes, à des degrés divers, qu’ils se parent du titre de national-socialisme, de celui du socialisme soviétique, ou du socialisme démocratique…

« L’idéologie ne possède pas d’efficacité, en ce sens qu’elle ne résout pas de problème réel, puisqu’elle ne provient pas d’une analyse des faits, elle est cependant conçue en vue de l’action, elle transforme la réalité, et même beaucoup plus puissamment que ne le fait la connaissance exacte.[1] » C’est aussi une « triple dispense : dispense intellectuelle, dispense pratique, dispense morale.[2] » Certes, notre philosophe -il faut accepter de donner cette dignité à Jean-François Revel- ne se limite pas à dénoncer le mythe communiste, il use de nombreux exemples, dont celui du bon sauvage, de la sacralisation de cette révolution française qui accoucha pourtant de tyrannies  et du génocide vendéen. Allant jusqu’à montrer que le domaine scientifique n’est pas exempt de maints aveuglements, qu’il s’agisse du Lyssenkisme de l’ingénieur agronome soviétique, des certitudes d’un Carl Sagan au sujet de « l’hiver nucléaire » ou des réchauffistes climatiques alarmistes : « une escroquerie intellectuelle peut recevoir l’estampille de la science et devenir une vérité d’évangile pour des millions d’hommes[3] ». On ne parlera évidemment pas ici des vérités révélées par les religions…

Cécité volontaire se conjugue avec servitude volontaire : une véritable libido -au lieu de la libido sciendi- s’attache au voile sur les yeux. Qu’il s’agisse des néo-nazis et des innocents casseurs paupérisés par le capitalisme que l’on veut voir à la place des mafias islamisées, ou du keynésianisme qui serait plus rationnel que la liberté d’entreprendre, jusqu’où marchera l’écran de fumée et son attentat contre la vérité ? En ce sens nos médias feraient bien de méditer ces mots de Jean-François Revel : « Un organe d’information n’est pas un journal où ne s’exprime aucune opinion, loin de là : c’est un journal où l’opinion résulte de l’analyse des informations.[4] »

C’est alors en toute logique que l’auteur de La Grande parade. Essai sur la survie de l’utopie socialiste[5], termine sa Connaissance inutile sur deux chapitres intitulés : « La trahison des profs » et « L’échec de la culture ». N’avons-nous pas, tous une grande responsabilité en forme de truisme : que la connaissance devienne enfin utile…

 

Le mythe le plus flagrant, fondateur, du socialisme, est celui de la justice sociale. Il semble pourtant inattaquable lorsqu’il s’agit du devoir d’humanité. Pourtant écoutons ce qu’en dit Hayek : « Aussi longtemps que la croyance à la « justice sociale » régira l’action politique, le processus doit se rapprocher de plus en plus d’un système totalitaire[6] ». Hyperbole ? Il faut alors se rappeler que bien des inégalités sont d’origine naturelle, que nombres d’inégalités sont des différences, des compétences diverses, que la justice sociale risque d’écrêter et d’égorger le mérite individuel, d’annihiler la récompense de cette liberté d’entreprendre qui en fin de compte profite à tous. Si la concurrence, l’offre et la demande du marché sont injustes, il faut alors diriger le marché, le canaliser, le bétonner, lui ôter toute capacité d’invention qui ne soit pas prévue par les hiérarques de l’Etat, qui, étant donné leur merveilleuse capacité à gérer le budget national, ne laissent pas d’inquiéter durablement. On imagine alors qu’il faudrait faire preuve de justice sociale dans la distribution de la connaissance… Que d’injustices individuelles ne commet-on pas en ton nom, Ô justice sociale collective et redistributrice !

Pensons alors qu’il faut un coûteux et surabondant personnel pour gérer la ponction fiscale[7] (jusqu’à dépasser les 100% du revenu pour un riche foyer !), et la redistribuer, y compris vers des secteurs économiques déficitaires et condamnés, des activités économiquement correctes, comme dans l’environnement (l’éolien, par exemple) et soutenues par l’armature de la subvention. Quand la connaissance de la justice économique idéalisée masque l’inconnaissance de la justice économique réelle… Comme lorsque la crise parait-être la cause des difficultés et impérities des gouvernements et des états, alors qu’elle en est la conséquence.

 

Le marxisme imaginait que le capitalisme allait s’écrouler sous les coups de ses contradictions internes ; hélas, c’est sous les coups de la cohérence interne du socialisme que le capitalisme libéral se rétrécit, se pétrifie, avant de mourir, momie fantasmatiquement toujours virulente et prétendument prédatrice de l’égalité qui ferait notre bonheur.

Un exemple suffira à illustrer ce propos : le statut d’auto-entrepreneur, trop rare mesure libérale du gouvernement précédent, est en train d’être mis à mal. Ce modus vivendi de l’entrepreneuriat permettait d’alléger le carcan de la fiscalité et des charges pour le plus modeste entrepreneur, c’est-à-dire celui qui allait avoir ainsi l’opportunité de se développer, de peut-être devenir prospère et d’entretenir autour de lui un réseau de prospérité. En arguant d’une concurrence déloyale avec les entreprises, soumises à des régimes plus punitifs, on ne pense qu’à araser leurs avantages compétitifs et créatifs. Pour les tuer dans l’œuf. Personne n’a donc imaginé que c’est au contraire les charges et la fiscalité de toutes les entreprises, quelque soit leur taille, qu’il fallait baisser, pour les ramener aux taux pratiqués par d’heureux paradis fiscaux voisins, comme le Luxembourg et la Suisse… De 34,4 % d’Impôt sur les Sociétés françaises, passons, comme en Irlande à 12,5% ! Ainsi la dynamique entrepreneuriale sera vraiment relancée, non par le moyen d’une quelconque usine à gaz coûteuse et complexe de relance étatique. Sans compter que l’apparente baisse de recettes pour l’état sera bientôt compensée par le développement économique induit…

Pourtant nous le savons : la liberté économique et la modération fiscale entraînent la prospérité, la baisse du chômage et l’élévation générale du niveau de vie. Mais nous ne voulons pas le savoir, barricadés que nous sommes derrière la pensée magique de l’idéologie de l’égalité et de la bienfaisance de l’état redistributeur. On a oublié que l’économie est le préalable et la cause de l’aisance sociale, et non l’inverse. Et pourtant, plus à gauche que la gauche, on réclame encore plus de progressivité fiscale, euphémisme idéicide, pour ne pas dire matraquage, pour relancer une consommation fantasmatique, pour animer les gesticulations de la Banque Publique d’Investissement et autres organismes argentivores qui prétendent aider l’économie qu’ils ponctionnent et perfusent jusqu’à la rendre exsangue, sauf lorsque les entreprises du CAC 40 vont investir et chercher leurs bénéfices dans leurs activités hors frontières. Voilà qui  devrait jaillir aux yeux de tout observateur impartial des faits, alors que la taie du socialisme brouille la rétine du citoyen énucléé, de l’acteur politique qui devrait quitter une scène qu’il paupérise et pollue.

 Car nous voici en quel piège nous vivons, le rappelle Jean-François Revel : « dans une société où les inégalités résultent non de la compétition et du marché mais de décisions de l’Etat ou d’agressions corporatistes entérinées par l’Etat, le grand art économique consiste à obtenir de la puissance publique qu’elle dévalise à mon profit mon voisin[8] ».

C’est adoptant des réformes libérales que le Royaume-Uni, le Canada, la Suède ou la Nouvelle-Zélande, ont dégraissé la pieuvre d’un archaïque état providence, se sauvant de la faillite et de la ruine ; et nous ne saurions le voir, nous en inspirer ! Entre 3 et 5,4 % de chômage, de l’Autriche à l’Allemagne, en passant par la Suisse. Ce n’est donc pas, en ce concerne notre presque 11 %, de la faute de l’Euro, du capitalisme international, de la finance mondialisée ou mondialiste (on choisira le premier adjectif si l’on est Front de gauche, le second si l’on est Front national). Le seul coupable est l’étatisme socialisme. Là où, hélas, la finance ne se mondialise pas au point d’irriguer tout le monde parmi les Français… Surtout, cachez ce sein capitaliste libéral nourricier que je ne saurais voir, disent nos Tartuffes socialistes de gauche, de droite et de centre. Quand, autre exemple fort probant, l'Estonie est passée avec succès du communisme au libéralisme !

 

Mais à qui profitent donc nos erreurs, mis à part le seul intérêt à se couvrir les yeux pour jouir de ses chaudes certitudes manichéennes ? Aux potentats de l’état et des collectivités locales, à leurs syndicat-vampires, à leurs affidés fonctionnaires pléthoriques, à leurs assistés, en bonne école clientéliste et démagogique, jusqu’à ce que le paquebot alourdi par son état-providence gaspilleur et fuyant de toutes parts rencontre inévitablement l’iceberg de la Dette et des caisses vides, qui, comme l’on sait, comporte, outre une partie visible, une autre invisible, bien digne d’envoyer par les bas-fonds un nouveau Titanic national. Sans compter que bientôt le tonneau des Danaïdes des retraites sera vide, si l’on pense ni à partir à 67 ans, ni à la capitalisation, ni à libérer le travail et l’entreprise…

 

Continuons donc, les yeux grands fermés, à lever un doigt incantatoire vers le paradis du socialisme. Continuons à tresser les lauriers de la justice sociale avec le miracle du mariage gay, si défendable soit-il, avec la parité homme-femme aux élections, avec le vote étranger aux municipales ; pendant le naufrage, le violon socialiste accompagné par l’orchestre discordant de la délinquance barbare[9] et de l’islam conquérant[10], continue à jouer faux… L’état républicain veille, dit-on ; cet état qui, au-delà de ses nécessaires fonctions régaliennes, défense, police et justice, s’empare désastreusement de l’économie. De même, l’indépendance de la justice n’est plus qu’un leurre, car elle n’a plus les yeux bandés par impartialité, mais par idéologie. Le linge de cette dernière une fois ôté, l’état est nu : « l’état, cette grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde.[11] »

 Thierry Guinhut

 Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie



[1] Jean-François Revel : La Connaissance inutile, Grasset, 1988, p 161.

[2] Ibidem, p 162.

[3] Ibidem, p 193.

[4] Ibidem, p 273.

[5] Jean-François Revel : La Grande parade. Essai sur la survie de l’utopie socialiste, Plon, 2000.

[6] Friedrich A. Hayek : Droit, législation et liberté, II Le mirage de la justice sociale, PUF, 1981, p 82.

[8] Jean-François Revel : La Grande parade. Essai sur la survie de l’utopie socialiste, Ibidem, p 261.

[11] Frédéric Bastiat : « L’Etat », Le Journal des débats, 1848,  Les Penseurs Libéraux, Les Belles Lettres, 2012, p 364.

 

Revel-Conaissance.jpg

Par Thierry Guinhut - Publié dans : Philosophie politique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 16 mai 2013 4 16 /05 /Mai /2013 18:58

sainte-cecile-carlo-dolci.jpg

Carlo Dolci (1616-1686) : Sainte Cécile

 

 


Giorgio Vigolo : La Virgilia,

un amour musical et apollinien

 

Giorgio Vigolo : La Virgilia, traduit de l’italien par Nathalie Castagné, La Différence, 144 p, 15 €.

 



 

Peut-on être anachronique au point de devenir amoureux d’une jeune femme de la Renaissance ? Et continuer aujourd’hui la tradition pétrarquiste… C’est en 1921 que l’Italien Giorgio Vigolo écrivit, en secret, ce pur et chatoyant petit roman : La Virgilia. Ce critique musical (Diabolus in musica), poète (La Città dell’ anima), traducteur d’Hölderlin et auteurs de récits fantastiques (Le Notti romane), brille jusqu’à nous grâce à cette exhumation raffinée de la beauté et de l’art…

 

En la confidence de son journal intime, un jeune musicologue explore les bibliothèques et les églises pour ranimer des trésors enfouis. Un poème découvert suffit à ce narrateur pour, au XIX°, aimer Virgilia, poétesse née quatre siècles plus tôt : musicienne et « jeune femme très savante d'une beauté divine ». Dans la tradition philosophique du néoplatonisme, cette «belle humaniste  » est le symbole de la perfection féminine et intellectuelle. Elle obsède le jeune homme jusqu’à la plus douce « démence » ; tout en apprenant qu’il n’est pas le seul à être fasciné. Ainsi son inquiétant voisin, le cardinal Gualdi, qui lui révéla le poème en son temps adressé à cette « Dixième Muse », trouble sa chambre par les vibrations d’un étrange instrument, passant ses nuits à imaginer au clavier les compositions perdues de la jeune femme. Quand seul le narrateur retrouve et vole un manuscrit « relié de velours cramoisi  » où sont les « pièces d'orgue » d’un cardinal et peut-être de la Virgilia…

Cultiver ce rêve, s’agit-il d’une névrose, d’une incapacité à aimer une femme de chair ? On d’une juste prudence : « Tandis que les autres amours tendent inévitablement à s’épuiser et s’éteindre, du fait de la possession de la personne aimée, ma passion ne tend qu’à s’accroître et à éloigner de plus en plus la limite de son irréalité, à rendre de plus en plus impossible son transfert, même approximatif, sur un plan réel. Cet amour que j’éprouve acquiert ainsi un caractère profondément religieux et mystique. Pour moi la Virgilia est Dieu ». Mieux que Sainte Cécile, patronne des musiciens, elle est « l’allégorie », l’essence de la chair et la réalisation de l’œuvre « de l’art apollinien », à la fois musical, conceptuel et amoureux.

Le récit, inactuel, magnifiquement intemporel, moins sentimental que métaphysique, est empreint d’un ardent lyrisme, tissé de descriptions lumineuses de Rome et des lieux antiques, jusqu’à ce que le professeur Müller montre au narrateur le tombeau de bronze et son gisant : « corps parfait, musical », en lequel il reconnait son aimée. Mieux, peut-être cet amour est-il réciproque, du moins dans le délire -ou la sapience- du cardinal Gualdi : « Elle vous a élu et vous a aimé avant même que vous ne la connaissiez. » C’est alors que ce dernier découvre à l’heureux jeune amant « l'orgue magique  » de Regiomontanus, destiné par la combinaison d’une adéquate partition à ressusciter la vision de la belle : « Tu resplendissais nue, nue dans l’eau limpide du cristal. » Ainsi les reflets temporels, grâce aux admirateurs et aux descendants des protagonistes du XV° siècle, tissent un réseau hallucinant, irrésistiblement séduisant.

L’écriture, souple, claire et plastique, frôle avec soin et suggestion les territoires du mystère. Sensuelle, en même temps animée d’une intense spiritualité, elle permet à la narration de cette quête et ascèse, de cette approche de la féminité et de l’œuvre d’art intimement mêlées, d’atteindre la cognition philosophique autant que la justesse poétique.

 

Fantastique, amour passionné pour l’art et pour la beauté, fantasme et idéalisme, tous les ingrédients d’un romantisme absolu sont le meilleur de Giorgio Vigolo (1894-1983) qui attendit la veille de sa mort pour confier cette œuvre de jeunesse, ce précieux récit initiatique, à la publication. Est-ce mourir, que de pouvoir animer un tel gisant littéraire sous les yeux du lecteur ému ?

Thierry Guinhut

 Article publié (et ici augmenté) dans Le Matricule des Anges, avril 2013 

 Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie


Vigolo-Virgilia-1.jpgVigolo-Virgilia-2.jpg

Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 11 mai 2013 6 11 /05 /Mai /2013 14:25

Bosch

Jérôme Bosch : L'Ascension vers l'Empyrée,

Palais des Doges, Venise

 

 

 

De Natura rerum, La montée vers l’Empyrée

La République des rêves VIII


 

Il ne voit les montagnes que tombé dessus. A Aspet, après deux jours de lueurs molles et pâles, couleurs et contours noyés, puis une lourde pluie nocturne. Pendant sa montée, un matinal brouillard se déchire sur la soudaineté des Pyrénées verts et blancs. C'est dans l'exaltation de l'allégresse presto de la trentième symphonie de Haydn qu'il monte le long des crêtes boisées de Penne Nère, puis sur des pelouses en dévers au-dessus de gouffres pommelés pour accéder au modeste sommet visé depuis Toulouse : le pic de l'Aube.

De ce sommet, choisi pour son nom, il espère encore, après une semaine dépourvue de conversation réelle, et comme par la magie infuse du génie des péripéties, rencontres et coïncidences, une rencontre, ne serait-ce qu'avec le visible du réel. C'est pourquoi il aborde ses derniers mètres d'herbes et de pierres avec une infinie circonspection, bravant dans le sens du poil sa fraîcheur ventée, humant le désordre des parois et des pointes de neige étalées d'est en ouest au-delà de vallées bosselées de verts de mai. Personne. Il s'assied avec des heures encore d'après-midi pour rester là, trouvant que les ombres à la surface de la forêt de la Paloumère bougent comme des îles, en une tectonique des plaques accélérée et folle. Il boit l'eau de la dernière source qu'avale plus bas un des gouffres du réseau de la Henne Morte, il croque un bout de chocolat, il suce une graminée mobile dans le temps...

Quand il aperçoit, sur le très vague sentier terminal, la patiente et minuscule montée, comme de ces insectes qui ont la forme et la couleur des herbes, d'un humain. Il présume qu'il lui faut bien un quart d'heure pour arriver. Et n'a-t-on pas un brin de conversation assurée quand on rejoint le même sommet solitaire? Et Camille d'imaginer nymphette lolitesque au mollet et à la personnalité assez sûrs pour affronter la montagne, intrépide clochard barbu fumeur de joint revenu de mai 68 et de Katmandou, terrible bavard destructeur de toute vie sous le laminoir des banalités, ou placide mâcheur de menthe fraîche aussi obtus que son silence...

Approchant, l'homme paraît s'être déshabillé de tout pittoresque ou cliché. Assez petit, quoique fort de torse, le visage aux entournures rondes, rasé de près, les cheveux courts et raides avec un épi châtain qui balbutie dans le vent, les yeux invisibles, on dirait celés sous les fentes actives des paupiè­res. Comme si pour Camille observer et décrire allaient lui compléter le monde… Soudain, une paire d'yeux vive à fureter pour d'un seul regard délacer les nids des oiseaux et les chaussures des marcheurs. Au bonjour de Camille, il n'a qu'un timide mouvement de la tempe qui fait saillir un reflet grisé. Il sort une goulue rasade d'eau claire qui brille sur ses lèvres. Un quart d'heure se passe sans, dirait-on, que le bon vouloir d'un narrateur n'agisse en faveur des rencontres significatives... Pimpantes pochettes nuageuses en dessous et en dessus, écoute instable des retours de vapeur des gorges à torrents, des pics lointains et éthérés, peut-être espagnols au sud, là-bas où le glaçage chantilly de l'altitude bouge sans cesse...

Un peu piqué, Camille demande: « Vous arrivez d'où? » regrettant déjà la platitude indigne de sa question.

« De là » fait-il en ouvrant les bras et les yeux pour englober l'espace de la montagne et des nuées sur azur et blanc. « Et de là » fait-il en saisissant entre le pouce et l'index un grain peu perceptible de pierre...

-Justement j'y vais, rit Camille. Alors ayez la bonté de m'indiquer la porte, le passage, le sésame...

-Vous respirez, vous regardez et vous y êtes. Ou alors, il y a les milliers de volumes et d'années des sciences et des bibliothèques. Un peu lourd pour nos sac-à-dos, non?

-Et de tout ça, vous faites quoi, dans votre vie?

-Physique théorique, astrophysique et autres bricoles vaniteuses... Et vous?

-Photographie, art, paysages, histoires d'amour, énigmes, investigations et prétentions…

-Que voilà une liste rondelette et appétissante sur un Pic de l'Aube. Je m'appelle Rémi Vénasque. Et vous?

-Camille Braconnier .

-Comment dites-vous? Camille Braconnier... N'étiez-vous pas, un nom pareil ça ne peut s'oublier, sur la liste d'un colloque? A Biron, il y a quelques années? Où je n'ai pu venir.

-Celui qui annonçait : « Comment penser la physique contemporaine? » C'était vous? Et pourquoi n'êtes-vous pas venu?

-Parce que j'avais mouru.

-Comment? Qu'est-ce que vous dites?

-J'ai mouru. Ah, c'est une drôle d'histoire. Je ne vois pas pourquoi je la raconterais au premier venu...

-Il n'y a aucune raison en effet. Admettons seulement que j'adore les histoires racontées sur un sommet montagneux, que ça peut s'échanger contre d'autres histoires, que la seule curiosité ne suffit pas à dire les motifs de mon intérêt et que vous semblez avoir suffisamment de piquant dans les mots pour crever les abcès de la banalité commune et organisée... Non?

-Mais à vous je veux la raconter. Même si vous haussez les épaules en retournant en bas. Parce qu'il y avait, je l'ai gardée précieusement, dans votre plaquette sur le Périgord, une photographie... L'ouverture sensuelle, feuillue et spiralée, on ne sait si c'est cosmique, d'un sentier vrillant un taillis vers la lumière. Qui correspond très exactement à un passage en tunnel que j'ai vu, et vécu. La forme de la lumière au bout, c'est vers cela que j'allais. Et où j'ai commencé d'être...

-Je ne saisis pas... Vous allez peut-être vers des interprétations trop précises, exclusives... Mais pourquoi pas. Donc, vous aviez « mouru »?

-C'était alors que j'aurais dû rejoindre Biron. Quelques heures avant. Alors que je revenais en moto d'une séance de zen, maître plissé en robe de lin tapant un grand coup sur le sol du silence de son bâton noueux de buis, fidèles cherchant l'extinction des tendons, pièce de danse nue avec barre et miroirs, un seul pétale de rose bleu sur les lames du parquet blond et vide. Je roulais dans l'ivresse de cette inquiétude contenue qui serre sans lâcher quand on n'a pas de but (un crédit venait de m'être refusé par le Ministère de la Recherche), quand on sort d'une séance où l'on a rien pu apaiser ni saisir. Je roulais dans l'ivresse d'une vitesse retrouvée, dans l'aisance du poing droit serré à l'extrême sur l'accélérateur dans les courbes larges de la rocade de Bordeaux ouest. Ma Harley Davidson dansait, se penchait de gauche à droite au-dessus du filet follement flou du goudron bleu, rugissait de contentement vers l'orbe aux câbles tendus de trapézis­te du Pont d'Aquitaine au­-dessus du limon de marée descendante... Quand, vers le haut du pont, je ne sais quelle exaltation de virtuose me fit doubler et slalomer, y compris parmi la file d'en face affolée, une tension survoltée de l'avant-bras poussa ma Harley vers le haut, me fit jaillir en dérapé, en segment de parabole couchée griffant le goudron, glissant en deux secondes d'étincelles sifflées entre les voitures et m'éclater contre le parapet.

Là, il n'y eut pas de douleur, parce que je partais. Dans l'immatériel jaune ivoire et feu. Je m'élevais. Sans cuir de moto, ni peau ni corps. Comme le souffle d'un bas de soie couleur chair au-dessus d'une carapace noire et chrome brisée, au-dessus du Pont d'Aquitaine gris et blanc diminuant au-dessous avec le ruban crémeux de la Garonne, bientôt rejoint par celui praliné de la Dordogne et coulant d'une seule Gironde sirupeuse, vers l'océan azuré à cent quatre­-vingts degrés de courbe et de planète curaçao clair dans la nuit bouillonnante étoilée rendue sphérique et ouverte par le tournoiement dans lequel je m'engouffrai, vers une infinitésimale lumière calme au bout. Cela m'avalait comme l'œsophage accueille la gorgée de nourriture. C'était un long tunnel de cristal et de peau qui du noir passait aux couleurs de feuilles de printemps sous la brise, aux couleurs de confitures de coing-orange, spiralé, avec un fond de lumière merveilleuse et grandissante. Là, tout était ductile, fluide, audible, tactile, visible, odorant, goûteux. Etait luminescence et particules, ondes et corpuscules, distinct et ensemble. J'étais nu, sans le poids et la gêne du corps, sans le sexe et son petit pendouillement ridicule, une seule sensation de fragrance et d'ailes. Des lumières et leurs prismes en bâtonnets d'arc en ciel me traversaient sans mal ni m'aveugler, pour éclairer tous mes réseaux sémantiques neuronaux jusqu'à l'intérieur de mes sens, souvenirs, insouvenirs et pensées, toute ma vie lisible et panoramique comme sur un ADN simultanément identifié, projeté et interprété dans une profusion d'images, de scènes et de récits, d'enfance, d'adolescence et d'âge adulte miens, à sa juste valeur. Un vol perpétuel de photons entourait en spirales successives le tunnel qui allait s'élargissant, s'illuminant de plus en plus de translucidité, et me portait en une ligne courbe vers un autre champ de photons a capella à la manière des anges de Schütz et du Chant des adolescents de Stockhausen, avec une pulsation syncopée dans le langage du temps... Bientôt, une note unique se dégagea, non pas solitaire, mais fondue de toutes les autres possibles, enrichie de ses harmoniques, oscillant et frémissant, glissant sans fin dans une dynamique étonnamment agile, comme les allegro et vivace des Sonates en trio de Bach. Au-delà, une boucle musicale apparut, se répéta lentement, se répéta légèrement autre et déplacée, se répéta encore, en un tranquille processus graduel, d'enveloppement, de clarté sensuelle et spirituelle infinie. Soudain, une première entité à forme masculine, translucide et douce, me toucha l'épaule, avec un de ces regards d'amitié qui secoue et galvanise d'énergie jusqu'à la pointe pure des orteils, des doigts et de la langue, comme si c’était moi qui me retrouvai enfin. Compréhensive, elle me guida vers la valvule vivante du tunnel. Je franchis une marche impalpable dans la lumière. Alors, je trouvai une deuxième entité, Aphrodite d'or, chair et nue, sans sexe. Elle avait le visage, avec une beauté intérieure en plus que je ne lui avais pas connue, d'une jeune fille que j'avais aimée jadis sans avoir jamais pu lui parler, et qui mourut écrasée entre le quai et la coque du bateau de l'Ile d'Ouessant. Elle me tendit un rameau d'or, qu'avec une intense sensation de bonheur liquide, celle de l’eau pour la soif, mais électrisant tout mon non-corps, je pris, pour m'avancer vers l’oreille interne, supérieurement aérée et mélodieuse, rose, du tunnel ouvert vers je ne sais quel clair matin... Soudain, il tomba en cendre bâtonneuse, noire et glauque dans ma main, je fus rappelé à une vitesse nauséeuse vers le dedans du tunnel et sur le pont où j'avais laissé mon corps, on me le faisait péniblement reprendre, pressant ma poitrine, charcutant les veines de mon bras, comme un gant cassé qui m'allait mal et me faisait mal, qui m'étouffait avec des mains de métal sur le poitrail, avec ma main sur un fragment de guidon noirci. Et je vis mes sauveurs haïssables dans le suffocation de ma langue retournée.

Après, je perdis conscience, sans rêve. Parce qu'hélas, j'étais de nouveau vivant. J'eus, pendant quelques jours de coma, quelques réminiscences apparentes de ma traversée, une lueur mobile au bout d'un couloir où je voyais mon aura, mais vérification faite, ce n'était qu'un grand miroir au fond d'un couloir d'hôpital. J'eus à souffrir. A compter à chaque respiration les coups de serviettes mouillées de mes côtes et de mon sternum cassés. A tourner ma vertèbre brisée entre mes cartilages pincés, mes tendons froissés, mes muscles hachés. A tenter de gratter ma peau entre le plâtre et le genou. A essayer de cracher les caillots de sang collant mon diaphragme. A oxygéner les bulles de plomb qui cognaient sans cesse contre mon crâne sans pouvoir sortir. Entre temps, « un pronostic très réservé » avait atterré Catherine. Puis, après deux mois, à me rééduquer. Avec les mains, les cheveux et les mots de Catherine sur mes mains. Avec les gestes, les paroles d'encouragement à qui ne devait plus guère marcher, d'une masseuse kinésithérapeute dont le rire et la solidité me piquèrent au vif des mois durant, me firent faire des progrès inattendus par tous... Et me voilà! Pic de l'Aube, 1608 mètres d'altitude, quatre heures de montée. Forme superbe!

-Avez-vous raconté cette vision tout de suite?

-Non, une sorte de présence intime me retenais: « pas déjà... » J'y repensais tout le temps. Ce qui aurait dû me faire haïr la condition souffrante de la vie, le cinglant et caoutchouteux univers déshumanisé de l'hôpital... Mais non, une impulsion nourrie de ce souvenir m'encourageait sans cesse à vivre, à me battre contre moi-même pour vivre. Je bougeais, n'était-ce d'abord qu'un doigt pour scander un bout de mémoire de sonate de Scarlatti, je lisais, j'écoutais des blues, toute l'histoire du rock et du jazz, j'organisais ma pensée... J'ai attendu d'être à la maison pour le raconter à Catherine.

-Et qu'a-t-elle dit?

-Nous en avons longuement parlé, elle pensive. « C'est beau, dit-elle, si je le vis, je le vivrais à mon moment, puis l'un de nous deux accueillera l'autre. » Ce n'est pas quelqu'un qui s'emballe dans les hypothèses, qui se tracasse. Elle a un calme génie pour accepter les choses. Ceux qui ne la connaissent pas pensent qu'elle est indifférente, ou froide. Mais c'est un respect, une sensitive... Après, j'ai cru de mon devoir d'en parler. D'abord, un collègue de physique qui travaille sur les micro-structures des ondes dans l'espace, un bosseur fou, toujours épaule contre épaule avec moi pour le boulot... Qui m'a déçu profondément à l'occasion; il ne m'a même pas laissé finir. « Du concret, disait-il, pas des conneries de bondieuserie... »

-C'est tout?

-J'ai persévéré. Et le résultat n'a pas été brillant. Jusqu'à ce que je trouve le livre d'un professeur américain qui rassemble ce genre d'expériences de l'au-delà, que j'apprenne qu'il existe en France une association de quelques dizaines de personnes dans mon cas. J'v suis allé, le cœur battant, l'esprit en feu. Mais ça été pire. Parce que j'avais un voyage post-mortem plus riche, plus complexe, plus détaillé qu'eux. Ils étaient restés trop humains. Et le mesquin ressentiment les fit me rejeter comme truqueur, faussaire et m'as­-tu-vu. Quelques autres, pour les mêmes raisons, tombèrent carrément à mes genoux, atteints de religium tremens, comme si j'allais leur rattacher le cordon ombilical à l'au-delà par ligne directe. J'avais innocemment partagé le gentil groupe gonflé de bonnes intentions en deux factions de sectes combattantes.

-Joli psychodrame en effet...

-Finalement, à part Catherine, tu es le seul qui n'a pas ricané, qui ne s’est pas détourné, gêné ou choqué par l'obscénité de la chose, ou extasié comme un niais devant la joliesse mystique de la promesse. Je ne pouvais en parler à Platon, qui avec le mythe d'Er, dans La République, évoque ce genre d'échappée. J'ai pensé à toi, lorsque rangeant des paperasses, j’ai retrouvé ta photo qui m'a redonné tout vrai ­un instant de mon ascension. Je n'allais pas encore emmerder un pauvre homme avec mes farfeluosités… Mais là, en te trouvant sur ce sommet -nous n'allons pas analyser les ressorts du hasard maintenant- je n'ai pas hésité. -Rassure toi, je ne suis pas à la recherche d'une quelconque chaude compassion.

-Je t'écoute. J'essaie d'émettre des hypothèses. Sans me précipiter. C'est comme si j'avais une réponse fictionnelle à certaines questions. Mais une réponse sujette à caution. Cette histoire est peut-être programmée par le secret biochimique du corps au moment de la mort. Une décharge compensatrice d'antidépresseur, un rêve fabuleux en vingt secondes de drogue pour masquer que la souffrance et la mort se brisent en néant...

-C’est ce que je me suis dit. Le réflexe scientifique ne m’a pas lâché. Mais réduire le spirituel à la biochimie... Ramener les chambres de Raphaël à une ébullition d'oxygène, de carbone et d'acides aminés... La matière de l'âme est-elle une création du seul corps? Finit-elle avec lui ?

-Pourquoi pas? L'esprit est la fonction du cerveau, comme la digestion est celle des tripes. C’est un film fait de tes matériaux et que tu t’es projeté, sans savoir où était la lentille neuronale du projecteur. Tu étais ton propre narrateur à toi-même caché…  

-En rassemblant des moments, je peux répondre. Mais c'est comme les 109 éléments. Ils ne suffisent pas à expliquer la vie. Ma grand-tante Ernestine, la religieuse, lors d'une anesthésie aléatoire dans les années trente, a dit avoir vu les portes du paradis. Les techniques de réanimation actuelles ont pu favoriser mon expérience... Tu sais déjà pour l'Aphrodite. Quant au rameau d'or, c'étaient quatre heures de colle que je me suis injustement mangé à copier l'original et la traduction du fameux livre VI de L’Eneïde de Virgile, tout ça d'un pénible, c'était un prof de latin aussi lunatique que sadique, avec une adulation mystique pour ce bout de bois qui permit à Enée de passer vivant dans les enfers. Et puis, surtout, mon éducation protestante, le sentiment alors d'être en permanence radiographié sous l’œil de Dieu, l’espoir que le juste serait accueilli par le regard des anges... Des musiques, des tableaux, comme ce jour, j'étais enfant, à Venise, dans le Palais des Doges, je me suis évanoui sous les vingt-deux mètres sur sept du Paradis de Tintoret, puis, l'étage au-dessus, où je restais hypnotisé dans l'axe de visée lumineuse du tunnel avec les âmes et les anges de Jérôme Bosch...

-Ce sont les matériaux divers qui préludent à la fiction de l'œuvre d'art, tout simplement.

- Tout simplement! N'oublie pas que Freud lui-même avouait flancher devant le mystère de l'œuvre d'art. Et je ne vais pas me prétendre artiste pour un rêve qui est dans le domaine public de l'humanité, ou pour une réalité supérieure qui n'est pas de mon fait.

-Freud aurait peut-être vu une érection dans ton rameau d’or. Et dans ton tunnel l'envers du conduit vaginal de sortie. Il aurait dit que l'inconscient aime à nier la mort. Son seul défaut était de ne rien connaître à la biochimie.

-A laquelle tu ne connais rien toi-même. Et moi guère plus. On fait une belle paire de causeurs d'embrouilles sur cette montagne à forêts. Ou alors, ce que j'ai vu, c'est du vrai, c'est du gâteau de réalité.

-Peut-être qu'au moment de débrancher la vie, le cerveau désinhibe ses circuits et éclaire d'un flash toutes ses ressources?

-Pourquoi est-ce que je ne peux pas sauter de ce sommet vers la lumière du savoir et sourire à ses anges?

-Tu peux sauter dans la fiction, si tu veux. Ou te suicider pour quitter la grotte platonicienne de la vie où tu ne vois rien. Non, pour moi, la vérité est ici, et parmi nous.

-Non, le suicide, n’est pas dans ma nature. Depuis, la vie intégrale m'est devenue plus précieuse encore. On dit que ça ne se passe pas trop bien pour les suicidés, là-haut. Quelques-uns ont raconté qu'avant d'être renvoyés parmi les vivants, des ombres aux poignets tailladés leur avaient fait ressentir la honte et le tourment de leur geste erroné. Le genre bottée d'orties amères dans la gorge, tu vois...

-Parce que le chrétien est conditionné à voir dans le suicide une faute grave. Et la plupart ont autant de mal à avaler leur vie que leur mort, alors... Je crois qu'après ton histoire il peut y avoir un bout d’épisode, puis, plus rien.

               -Quel matérialisme, regrette Rémi. Et Dieu? Qui a jeté cet espèce de moi dans mon espèce de corps, dans cette espèce de monde?

-Enfant, j'ai un jour pensé que tout le monde savait. Qu'on m'avait jeté dans ce moi, dans ce monde, sans rien m'en dire, pour m'observer... Aujourd'hui encore, j'ai l'impression que c'est étrangement que la société me laisse braconner sur ses terres. . .

-Donc, l'hypothèse Dieu?

-Toutes ces religions... Pourquoi ce dieu plutôt que cet autre? Entre un seul dieu et ceux qui disent plusieurs... Je préfère les dieux de la montagne, de la source et du loup. Et quoique ce pin puisse ressembler, torturé, desséché comme il est, à quelque christ sur sa croix, quelle horreur d'adorer la figure répugnante d'un corps souffrant! J'adore Aphrodite...

-Et s'il existe après tout? Et que tu le rencontres après?

-Improbable. Cet homme est mort depuis longtemps. Cependant, je lui accorderais qu'il a bien fait de me laisser mon libre arbitre. J'aurais des conversations avec lui, qui, très vite, manqueraient de piment: il saurait tout. J'accorderais qu'il a fait un sacré boulot, mais sans être de la meute bêlante de ses adorateurs. J'irais rencontrer Nietzsche et Monteverdi, Picasso, Dante et Titien, Proust, Jim Morrison et Lucrèce, Webern et Max Planck, et bien d'autres... Je ne perdrais pas mon infini, je te le promet. Et s'il a la stupidité de m'envoyer dans son enfer à quincailleries de souffrances au lieu de son paradis des houris, eh bien, je hurlerais d'ironies inutiles. Contre le seul coupable de l’affaire : lui !

-Quelle tête de cochon! On dit ça, et on retourne sa veste sous le crucifix de l'extrême onction.

-Non, Rémi, nous n'avons eu ce bout de discussion que parce que nous sommes nés dans sa culture là.

-Alors le ciel est vide d'origine, de pourquoi et de but...

-Oui. Les dieux ne sont qu'une défense fictionnelle, au sens de la défense immunitaire, devant les stress de la mort et de l'impensable. Et ça me plait mieux ainsi. Je suis plus libre. Comme lorsqu'au ciel de la politique il n'y a plus d'utopies. Surtout qu'on ne me prouve pas qu'il y a Dieu, qu'il y a une réponse irréfutable au d'où venons nous, qui sommes-nous, où allons-nous. Alors, ça perdrait son intérêt, sa liberté, son plaisir...

-A moi, il me faut les réponses, reprend Rémi. J’entrechoque les faits et les hypothèses, voir si ça fait des étincelles. Avec ces silex, accélérateur de particule ou radiomètre différentiel du satellite COBE, je veux éclairer le cosmos et l'homme, savoir le pourquoi et le comment.

-Finalement, avec le poème d'un autre et l'œil de mon appareil photo, j'ai la même démesure d'ambition...

-Quoi ? Explique toi un peu pour voir.

Alors, Camille lui parle de son De natura rerum, de son livre de photographies en formation. Les principes fondamentaux de l'univers, de la matière et des atomes, les éléments de la nature, l'esprit, le corps et la mort, images, visions, connaissance et amour, « pouvoir tout regarder d'une âme apaisée », l'univers mortel et non divin, l'histoire de l'humanité, physique, astronomie, géologie, botanique, zoologie, les hommes, leurs travaux et leurs langues, la météorologie, foudre, nuages et tempêtes, la terre...

-Ouch! Et sur combien de vies comptes-tu pour ça?

-Oh, ce ne sera qu'un modeste raccourci.

-Et tu as des notions de physique quantique, de chimie supramoléculaire, de catalogues de galaxies, d'interférométrie, d'héliosismologie, de réinterprétation géométrique de l'équation de Fermat?

-Rien! Trois fois rien! L'équation la plus enfantine me laisse pantois, depuis qu'en maths je lisais les poètes romantiques...

-Alors, rêveur fou, ton cas est désespéré.

-N'oublie pas ma tête de cochon. Je n'ai pas à respecter les chasses gardées.

-En quelque chose comme quinze milliard d'années, tu devrais y arriver. Mais j'aimerais voir tes photos. Et peut-être te donner quelques coups de main, si tu veux. Moi aussi, je veux connaître tout ce que cache l'univers.

-Pari tenu! rit Camille. Ce sommet aux nuages nous monte au cerveau ! C’est le genre de pari pour indécrottables ivrognes de mondes. Un contrat à sceller avec son sang, ou avec du vin... Je n'ai que de l'eau de montagne, ça t'irait ?

Rémi Vénasque sort alors de la poche intérieure de sa parka matelassée vert, comme pour la protection du côté cœur, une mince flasque d'argent, courbe un peu pour épouser la forme de la poitrine...

-Et une goutte de génépi des Alpes, ça marcherait ?

-Et comment! Avec une poignée de dattes directement importée des oasis édéniques, d'accord?

-A ma prochaine et dernière mort, reprend Rémi, en soufflant l'ellipse des noyaux vers l'abîme des vallées, je veux qu'on disperse mes cendres du haut du Pont d'Aquitaine. Histoire de bloquer à nouveau la circulation. C'est une antenne cosmique de première grandeur au-dessus du fleuve. Une part d'orbe lumineuse. Et toi ?

-N'importe quel cimetière de montagne avec vue irait à ma carcasse. Soudain, je me demande si Léo Morillon est en haut, derrière ton tunnel, et Julius, et Joss ? Si c'est un Apollon d'or qui attendait Léo ?

Thierry Guinhut

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

Extrait d'un roman à venir : La République des rêves

 

69-Luchonnais.JPG

Vallé de la Pique et Luchonnais depuis le pic d'Aubas, photo T. Guinhut


Par Thierry Guinhut - Publié dans : La République des rêves, roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 9 mai 2013 4 09 /05 /Mai /2013 15:01

Tsvetaeva-Clemence-Hiver.JPG

Marina Tsvetaeva chez Clémence Hiver

 

 

 

Marina Tsvetaeva et Ariadna Efron :

Carnets et Chroniques d’un goulag ordinaire

 


Marina Tsvetaeva : Les carnets. Publiés sous la direction de Luba Jurgenson,

traduits du russe par Eveline Amoursky et Nadine Dubourvieux, Editions des Syrtes, 1136 p, 43 €.

Ariadna Efron : Chronique d’un goulag ordinaire,

traduit du russe par Simone Goblot, Phébus, 288 p, 19,50 €.


 

      Qui eût cru qu’il restait autant d’inédits de la grande poétesse Marina Tsvetaeva (1892-1941) ? Celle qui écrivait en 1917 : « Il lave le rouge le plus lumineux - / L’amour[1] » Grâce aux soins inquiets de sa fille Ariadna qui rassembla la matière de dix tomes d’écrits intimes, voici entre nos mains des Carnets qui balaient toute une vie intensément créatrice. En même temps que nous sont révélées les lettres du goulag de celle par qui la mémoire de la poésie russe de la première moitié du XX° fut sauvée.

 

         Si les plus beaux poèmes ont été réunis dans L’Offense lyrique, si les plus beaux récits ont été publiés par l’éditrice passionné Clémence Hiver, puis réunis dans les Œuvres[2] complètes en cours de publication, il manquait à l’évidence cette immense chronique, de la révolution bolchevique à l’exil, jusqu’à la traque stalinienne et au suicide, en passant par une vie littéraire et amoureuse intensément remplie. En ces Carnets, torrent de lettres, de brouillons, de notes et de vers traduit en intégralité, passe « tout un incendie »… Marina est une « personne écorchée » pour laquelle « tout tombe comme une peau, et sous la peau il y a la chair à vif et le feu ». Mais aussi une hyperactive de l’écriture : « Le désœuvrement c’est le vide le plus béant, la croix qui rend le plus vide. C’est pourquoi -peut-être-, je n’aime ni la campagne ni l’amour heureux. »  Elle s’éprouve sans limites, capable de « mener dix relations (bonnes relations !) à la fois et soutenir à chacun, du tréfonds de mon être, qu'il est le seul et unique ». C’est ainsi qu’elle aime son mari, qu’elle aime l’amie, plus exactement « l’Amour sous sa forme féminine » dans l’Histoire de Sonetchka[3] ; qu’elle correspond avec Rilke et Pasternak, prise de passions intellectuelles flamboyantes, mais aussi avec maints auteurs russes : « J’ai tellement, tellement à vous dire qu’il me faudrait cent mains »… Elle rend ainsi hommage à autrui, comme lorsqu’elle écrit De vie à vie[4], chaleureux éloge du poète Maximilian Volochine, qu’elle nommait son « père spirituel ». Tout en cherchant une expression qui lui échappe : « Aucune forme ne me convient -même pas celle, très vaste, de mes vers ! Je ne peux vivre. Rien ne ressemble à rien. Je ne peux vivre qu'en rêve ». Ce pourquoi, au-delà du dénuement lors du retour en Union Soviétique et de l’oppression policière, elle choisit de se tuer, en une sorte d’allégorie du destin de la Russie ; tout ce dont rend également compte avec précision la riche biographie de Maria Razumovsky[5].

        Après une enfance dorée et une jeunesse météorique de poète précoce, elle doit fuir une révolution (l’une de ses filles mourut de faim à trois ans) qui très vite récusa toute création libre, originale. Croit-elle trouver dans l’exil des complicités littéraires, que Paris, malgré quelques succès, la déçoit cruellement. Le retour au pays est illusoire jusqu’au terrible : « Puisque j’ai pu cesser d’écrire des poèmes, je pourrai un beau jour cesser d’aimer. (…) Bien sûr, j’en finirai par un suicide, car mon désir d’amour est un désir de mort. » Ce qui prouve que chaque bribe de ces Carnets, entre 1913 et 1939, de ce lyrisme sacrifié, est aussi soignée qu’une page de vers, même si ce matériau littéraire ne fut guère destiné à la publication… L’immense fresque peint une autobiographie éclatée, éclatante et poignante, une revendication permanente d’individualisme poétique dans un continent laminé par l’idéologie collectiviste, un atelier frissonnant d’enthousiasmes et d’effrois, une matrice polymorphe en vue des proses et des poèmes en gestation. Car sa vie est une avalanche de cataclysmes affectifs, financiers, politiques ; et seule la vie « transfigurée » par l’art a valeur à ses yeux : « chaque livre est à lui seul tout un monde, et ce sentiment profond de malaise : comment mourir alors que j’ai tant de livres ? » Cette « sténographe de l’être » (ce fut l’épitaphe dont elle rêvait) connaissait la teneur et la réalité de son génie, bien qu’elle eût grand mal à être publiée. Aujourd’hui semble enfin réalisé le souhait le plus cher de sa fille : rendre justice à son originalité, à son amplitude ; à celle qui écrivait :

« Les poèmes poussent, des étoiles, des roses,

Et de la beauté

– inutiles pour la vie familiale.

Quant aux couronnes et aux apothéoses –

Une seule réponse : - d’où  cela me vient-il ?[6] »

 

        Est-ce ce désir fou qui soutint Ariadna Efron lors de ses deux longs séjours au goulag ? Si elle paraît noter le « plaisir de voir le drapeau rouge flotter au dessus de notre combinat dans un ciel d’un bleu pur », ce n’est que parce que ses lettres sont indubitablement surveillées. L’on sait en effet que Marina rejeta le communisme, refusant d’adorer « l'homme nouveau [...] moitié machine -moitié singe- moitié mouton ». Sa mère morte, son père arrêté, puis exécuté, Ariadna n’a d’autre joie, pendant ses efforts de survie que seule l’intériorisation de la censure paraît rendre acceptables, que de savoir retrouvés les précieux manuscrits maternels. Les pages si tendres de son « Essai sur maman » consacré au culte de Marina, permettent à cette chronique de n’être pas éclipsée par les Soljenitsyne et Chalamov, chantres indépassables de l’horreur du « goulag ordinaire ».

 

Lire et relire ces deux destins tragiques, ces deux journaux de vies transfigurées et malmenées… S’immerger dans l’atelier littéraire et intime de Marina Tsvetaeva, picorer un aphorisme, un brouillon de poème, une page de journal : quel bonheur de lecture, en une édition splendide, illustrée, sur papier ivoire… Pour une existence innervée du pur bonheur de la poésie et trop souvent balayée par le vent d’angoisse des guerres (son mari servait dans l’armée blanche) et de ce totalitarisme communiste teinté du rouge de tant de sang. Grâce à ces Carnets, sa « sombre poésie lyrique » retrouve ce qui fut l’utérus  originel. Leur tour est enfin venu d’être lus, aimés :

« Dispersés dans la poussière des librairies

/ Où personne ne les prenait, où personne

Ne les prend ! / - mes poèmes seront

Comme des vins précieux : leur tour viendra.[7] »


Thierry Guinhut

A partir d'un article -ici augmenté- publié dans Le Matricule des Anges, avril 2005

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie



[1] Marina Tsvetaeva : L’Offense lyrique, Fourbis, 1992,  p 75.

[2] Marina Tsvetaeva : Œuvres I, Prose autobiographique, II Récits et essais, Seuil, 1009 et 2011.

[3] Marina Tsvetaeva : Histoire de Sonetchka, Clémence Hiver, 1991.

[4] Marina Tsvetaeva : De vie à vie, Clémence Hiver, 1991.

[5] Maria Razumovsky : Marina Tsvetaieva, mythe et réalité, Noir sur blanc, 1988.

[6] Marina Tsvetaeva : L’Offense lyrique, ibidem p 93.

[7] Marina Tsvetaeva : L’Offense lyrique, ibidem,  p 22.

 

Tsvetaeva-Carnets.-Syrtes.jpgTsvetaeva-Bio.jpg

 


Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 8 mai 2013 3 08 /05 /Mai /2013 09:51

Roses

Photo T Guinhut

 

 


Eros à Sauvages


Première journée

prologue


La République des rêves IV, roman


 

 

       Au travers des herbes et des branches qu’on avait laissé pousser sur l’étroite route, des ronces vigoureuses, Camille aperçoit par intermittences le granit clair du bâtiment. Il guide Flore parmi de folles graminées, parmi ce qui pourrait sans peine passer pour un taillis sauvage. Ils débouchent enfin sur un îlot gazonné, tondu de frais, émeraude de rosée sous le soleil matinal, propice aux pas, à quelque déjeuner sur l’herbe façon Watteau où les dames mouillent leurs dessous -ce qui n’est pas dit dans le tableau. Le castel de Sauvages, dont la rudesse du matériau granitique est tempérée par un discret satin de mousse, demeure silencieux. Vu du perron, un vent imperceptible agite les feuillages dans la trouée sur les pentes des monts d’Ambazac. Du bout des doigts, comme magiques soudain, Flore effleure le fermoir de la porte de chêne qui, s’ouvrant, révèle un blanc vestibule. Seule sa voix, hésitante, comparant les lieux au château de la Belle au Bois Dormant, s’éteint dans la pièce. Et c’est presque sans surprise qu’ils découvrent, poussant un panneau intérieur laqué blanc, un homme penché sur une forme indubitablement féminine, dans un peignoir brouillé d’un désordre de dentelles immaculées. D’une buée de cheveux ondulés, virevoltants et bruns, un rose et frais minois darde un regard bleu campanule sur l’homme qui aborde ses effluves, puis sur les visiteurs.


       -Eros, éveille-toi.

    -Eros n’est-elle pas éveillée depuis longtemps en toi et nos invités en qui je reconnais Flore et Camille… Me trompé-je ?

       -Je ne t’appellerai pas autrement qu’Eros…

       -Julius se tourne alors vers les nouveaux venus, leur prend le bras et les guide vers une pièce adjacente où les attend un solide et chatoyant petit-déjeuner.

       -Buvez et restaurez-vous selon vos goûts sans que l’esprit qui est dans les sens en soit alourdi, annonce-t-il, s’asseyant et se servant un grand café noir comme l’encre des contes.

    Levés depuis deux heures, Flore et Camille font honneur à l’irréprochable abondance de la table, pain de campagne et rillettes d’oie pour l’un, thé jasmin et croissant pour l’autre.

     -Vous saurez tout à l’heure qui sont mes deux autres invités ; et vous aurez tout loisir d’apprécier la belle Eros qui, je l’espère, inspirera vos discours. Sachez seulement qu’elle s’est nourrie ce matin d’un jus de cerises rouges et d’un soupçon de confiture de pétales de roses ; non, ne parlez pas ! Gardez votre langue pour de plus passionnés propos et usages…

      La voix grave et feutrée de Julius résonne un instant encore parmi le cristal de la table, le chintz abondement fleuri des doubles rideaux, la toile de Jouy des murs… Peut-être a-t-elle fait légèrement frémir dans son cadre la nymphe endormie nue d’une gravure dix-huitième…

Un moment plus tard, chacun s’assied dans le grand salon, sur des canapés blancs, au milieu d’un décor également blanc, hors une demi-douzaine de luxuriantes plantes vertes. Eros porte une robe ornée de grand iris bleus sur fond vanille et suffisamment vague pour laisser entendre qu’elle est transparente alors qu’il n’en est rien ; ses cheveux sont noués au-dessus de la nuque avec cette hâte étudiée de qui veut offrir la beauté dans le plus parfait naturel des clichés. Pas le moindre bijou, pas même de chaussures, comme pour préserver la pureté de ses mains et pieds qui serviraient sans peine d’argument à une publicité pour Dieu. Au-dessus du smoking le plus conventionnel, Julius lisse de l’index sa courte moustache poivre et sel, et commence :

      -Chers amis, avant d’en arriver au but de cette petite réunion, de ces trois jours que nous allons passer ensemble, laissez-moi vous présenter les uns aux autres. Il est inutile cependant d’en dire plus sur celle qui m’accompagne. Son nom seul, « Eros », mieux que le trop humain prénom Rose qu’on aurait cru pouvoir lui attribuer, et ce que les mortels ne savent nommer que « Beauté » suffisent à l’introduire dans notre monde. Ensuite, Flore, la malicieuse, la médecin-gynécologue, la croqueuse boulimique de magazines de mode, la maritime, la curieuse du goût et des sens, vêtue aujourd’hui d’un ensemble pantalon et chemisier hortensia rose. Avec elle, Camille Braconnier, le chasseur d’images, qui enseigne depuis peu l’histoire de la photographie à Bordeaux, qui avec son livre Médio Acquae regarde le pays des vins comme je regarde une femme, et dans son livre Sentiers du Périgord voit les touffes du paysage, vallées humides, monts gonflés, Camille le baladeur, qui a laissé au vestiaire ses vestes autrichiennes, ses brodequins de marche, et s’est vêtu pour nous plaire avec un soupçon de dandysme. Geneviève, blonde comme Le Printemps de Botticelli, et dont le léger strabisme rêveur n’est pas sans emprunter à cette figure tutélaire cette magie toujours à poursuivre. Geneviève, belle également quand elle reçoit contre l’opulence de son sein sa nichée d’enfants, belle très exactement comme la femme blonde, à la National Gallery de Londres, dont le pinceau de Palma Vecchio, depuis le début du XVIème siècle, sut nous rendre le visage, le sein droit découvert par un lâcher de ruban vert sur un tissu blanc. Sachez que sous un pseudonyme ravissant elle est l’auteure et l’illustratrice d’albums de contes pour enfants sages à l’heure de la récréation. Gérard, ingénieur en aéronautique, mais aussi mycologue et découvreur de phallus impudicus dans le secret des bois, est son époux. Enfin, vous me pardonnerez je l’espère si je me présente moi-même bien que je vous soit connu : Julius, veuf d’il y a bien des années, la cinquantaine, portant beau, haut et fort, collectionneur de ces livres qu’Amour inspire (vous n’aurez qu’à tirer ce rideau pour accéder aussitôt à l’enfer rose et noir des bibliothèques). Et, par ailleurs, propriétaire récoltant d’un de ces grands crus bordelais qui font si souvent rosir les lèvres des dames.


         Dès ce matin, et pour trois jours, nous voici réunis pour bavarder sans ambages ni badinages du sexe, des sexes et de l’amoureuse sexualité. Comme les narrateurs du Decameron de Boccace, comme les historiennes des Cent vingt journées de Sade, nous parlerons chacune et chacun de nos expériences et souvenirs, rêveries et fantasmes, désirs et réflexions, sans toutefois recourir aux perversions violentes, car cela n’est ni de notre goût ni de nos principes. Nous conterons le plus souvent sous le coup de la tension fruitée de l’éblouissement et du désir… De ces conversations, de ces récits, ou grappes de récits, faits à l’abri de la grande peste moderne de l’amour, surgiront maints bonheurs et enseignements. Geneviève, c’est à toi, si tu veux, de commencer à raconter :

 

Thierry Guinhut

Estrait d'un roman à venir : La République des rêves

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie


Par Thierry Guinhut - Publié dans : La République des rêves, roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 4 mai 2013 6 04 /05 /Mai /2013 14:20

 

Menines--Velasques--1657.jpg

Vélasquez : Les Ménines, détail, 1656, Musée du Prado, Madrid

 


 

Juan Goytisolo, un dissident espagnol :

de l’autobiographie au testament

 

 

Juan Goytisolo : L’Espagne et les Espagnols, Tradition et dissidence, traduits de l’espagnol par Athisma et Setty Moretti, A plus d’un titre, 192 et 176 p, 20 et 18 €.

Et quand le rideau tombe, traduit de l’espagnol par Aline Schulman, Fayard, 154 p, 13 €.

 


 

      Ecrire, serait-ce distiller un permanent autoportrait, une autobiographie réaliste ou fantasmatique, de façon à déplier tous les moi réels et potentiels qui nous innervent ? L’œuvre magistrale et baroque de l’Espagnol Juan Goytisolo, né en 1931, autobiographe, essayiste et romancier, nous invite en un tourbillon temporel autant que géographique, entre Espagne franquiste, France et Maghreb, siècle d’or espagnol et au-delà mystique…

 

      Toute la carrière de Juan Goytisolo est en quelque sorte résumée par ces deux recueils d’essais en forme d’autoportrait intellectuel. L’un, L’Espagne et les Espagnols, fut d’abord publié en 1969, mais en Allemagne, alors que le franquisme pesait de sa chape de plomb sur une réactionnaire péninsule, exilée dans le temps du fascisme. L’autre, de 2003, tente d’explorer les voix de Tradition et dissidence qui irriguent aujourd’hui la culture ibérique.

        Exilé et censuré de la première heure, Goytisolo voue d’abord son pays à l’abjection. Il casse les mythes, en premier lieu celui de l’« homo hispanicus », rappelant l’importance du peuplement arabe et du judaïsme, ironisant à l’égard d’un prétendu siècle des Lumières national. Il fustige la corrida, malgré sa dimension métaphysique devant la mort, déniant à Hemingway la capacité de la voir comme un art, et la trouvant « passablement immorale ». Quant au « péché originel de l’Espagne » qui est « la répression systématique de la sensualité hispano-arabe », il n’est rédimé que par ses icônes préférées de la littérature et de l’art, depuis le roman picaresque jusqu’à Goya, en passant bien sûr par les gloires du Siècle d’or, par La Célestine[1] et Don Quichotte, tous gages de liberté créatrice…

     C’est au cours de divers colloques qu’il va chercher dans la tradition les signes de la « dissidence », comme lorsqu’il qualifie de « Queer Iberia », ou « Folle Ibérie », le classique de l’Archiprêtre de Hita, Le Livre de bon amour[2], et compare l’art du troubadour à celui des conteurs qui s’exprime encore sur les places Marrakech. Des entretiens prolongent le propos, en offrant aux œuvres anciennes, aux classiques hispaniques, corsetés dans l’histoire littéraire, une lecture plus libre, ludique et polymorphe, attentive à leurs composantes mozarabes et à leurs développements érotiques, pour les revivifier.

     A travers ces deux beaux opus, l’un des plus singuliers auteurs espagnols, qui se veut l’indépendance même, nous rappelle que reste, au-delà de toutes les vicissitudes, la littérature : elle « est le fruit de l’homme intégral et elle est destinée à l’univers dans son intégralité. »

 

Goytisolo-Royaumes.jpgGoytisolo-chasse.JPG

 

      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Il faut bien, à un écrivain né en 1931, imaginer sa disparition, quand le rideau tombe. Surtout lorsque son épouse aimée a rejoint le grand inconnu. Ce chant élégiaque d’un des plus grands écrivains espagnols contemporains est un grand moment de relecture du passé, mais avec une étonnante dimension prospective.

       Juan Goytisolo nous a déjà livré deux volumes de son autobiographie : Chasse gardée et Les Royaumes déchirés[3] racontaient son enfance dans une Barcelone secouée par la guerre civile, puis sa formation d’écrivain menacé par la censure franquiste, au point qu’il dut s’exiler en France pour y trouver la liberté d’écriture et de publication… Plus tard, son intérêt pour la culture arabe le conduisit vers les rivages du Maghreb, ce qui explique qu’il écrive Et quand le rideau tombe depuis un Marrakech magnifié. Là où il retrouve l’une des racines longtemps camouflée de la culture espagnole : le castillan n’héberge-t-il pas trois mille mots venus de l’arabe ? Cervantès n’usa-t-il pas d’un imaginaire auteur arabe, « Cid Hamet Ben Engeli[4] », pour son Don Quichotte ?

       Par un habile artifice narratif, notre écrivain vieillissant, d’abord présenté grâce à la troisième personne du récit, s’adresse à lui-même à la seconde personne : ce « tu » est celui d’une remise en cause, d’un jugement dernier. A ce dédoublement entre le narrateur et une sorte de démiurge insistant, s’ajoute l’ombre muette de la femme aimée.

      Est-ce une « démence sénile » ? Perte de sommeil, cauchemars, « régression » vers les souvenirs enfouis, désarroi de se trouver ne pas être le premier à « quitter la scène » ? Le voilà revisitant son enfance, la demeure familiale défigurée, ses incursions vers une liberté qui « ne se trouvait que dans les livres », rêvant de populations entières marchant « vers le bord de la falaise »…

       Malgré « l’idée chimérique d’une transcendance », c’est en lisant Tolstoï, qu’il entend une voix l’apostropher, celle « de celui qui affirmait, en riant, être à la fois, le créateur et le créé ». Cet étrange démon inventé par l’homme lui souffle : « Crois-tu qu’il peut exister, non pas une simple tribu, mais une de ces sociétés que vous appelez modernes ou postmodernes dépourvue de toute croyance irrationnelle ou fantastique ? » Constatant la cruauté des utopies qui ont cru éradiquer cette dimension de l’humanité (« le prophète-harangueur à barbichette et le despote à moustaches de cafard ») il rappelle « l’égalité devant la mort » distribuée par « le Scélérat », ce « machiniste » de la vie et du cosmos qui vient le tutoyer « quand le rideau tombe »...

      Enfin, il s’aventure jusqu’aux berges de la mystique, d’un au-delà, imaginant, comme Tolstoï qui en fit son dernier acte de liberté avant la mort, une fuite vers les montagnes, un taxi collectif vers le silence jusqu’à se faire déposer dans un nulle part désertique… S’il n’en meurt pas, l’expérience sonne comme un abandon de plus des biens de ce monde.

       Dommage que cet émouvant chant du cygne soit entaché de quelques indignités en forme de clichés : cet « embouteillage provoqué par la Mercédès d’un bourgeois à gueule d’enfoiré », comme si un pauvre -de surcroît affligé d’un tel faciès d’ « enfoiré »- ne pouvait susciter un embouteillage avec sa charrette à âne… Ou encore, lorsqu’il proclame : « le monde allait à sa perte » et en appelle à un « despote un tant soit peu lucide » qui « aurait enfin l’honnêteté et le courage de le proclamer, et de stériliser une bonne fois la totalité de ses sujets », aurait-il le dégoût et l’égoïsme du gauchiste fascisant, du vieux râleur que sa fin proche conduit à souhaiter celle du monde qui l’entoure ? De même, décrivant le Maroc, n’idéalise-t-il pas la culture arabe, occultant le poids de tradition, de soumission et de fermeture liberticide de l’Islam ?

       Pourtant c’est bien là un beau récit testamentaire : « Lui-même n’était pas la somme de ses livres, il en était la soustraction ». Si l’homme en vient à douter de sa cohérence et prévoir son proche effacement, l’écrivain se fait plus humain, plus vrai, malgré ses quelques fausses notes, plus lyrique et plus éblouissant que jamais.

 

       La palette de Juan Goytisolo est aussi variée que surprenante. Les virages exploratoires que sa vie emprunta permirent à son écriture de gagner en force, en liberté, entre les blessures du réalisme et les exaltations de l’imaginaire. Qu’il s’agisse de la révélation tardive de son homosexualité, des dévergondages érotico-religieux de Foutricomédie[5], de sa passion soudaine pour la culture de l’Islam, il fit preuve d’un arrachement nécessaire de son Espagne originaire et ligotée dans le « national-catholicisme ». Sa curiosité intellectuelle est fourmillante, à l’image de vastes recueils d’essais, comme L’Arbre de la littérature[6] qui  explore les espaces romanesques hispaniques et latino-américains, sans oublier d’aller jusqu’à « l’Actualité du mudéjarisme », en passant par « De la littérature considéré comme une délinquance ». Il faudrait alors relire son roman Barzakh[7], spirale visionnaire et  mystique de la montée dans l’au-delà. Mais aussi La longue vie des Marx[8], hilarante uchronie qui brosse l’auteur du Manifeste communiste[9] regarder en famille la télévision pour assister à un débarquement d’Albanais fuyant le communisme. Juan Goytisolo est-il lui-même ce Marx stupéfié par la leçon de l’Histoire ? Reste que, selon Proust : « un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices.[10] »


Thierry Guinhut


Les parties sur Et quand le rideau tombe, puis sur les deux volumes parus chez A plus d'un titre, ont été publiées dans Le Matricule des Anges, septembre 2005 et mars 2013

 

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

 


[1] Fernando de Roja : La Célestine, Club Français du Livre, 1952.

[2] Jean Ruiz, Archiprêtre de Hita : Le Livre de bon amour, Stock, 1995.

[3] Fayard, 1987 et 1988.

[4] Cervantès : Don Quichotte, chapitre IX, Gallimard, La Pléiade, 2004, p 459.

[5] Fayard, 2002.

[6] Fayard, 1990.

[7] Gallimard, 1994.

[8] Fayard, 1995.

[10] Marcel Proust : Contre Sainte-Beuve, Gallimard, La Pléiade, 200, p 221.

 

Goytisolo-2.gifGoytisolo-Marx.JPG

 


Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 3 mai 2013 5 03 /05 /Mai /2013 18:00

Lucrece-couv.JPG

Lucrèce : De la nature des choses, traduction de Lagrange, Bleuet, Paris, 1795, cartonnage d'époque.

 

 

De natura rerum


Euro Urba


La République des rêves VIII

 


 

     L'action se transporte dans le T.G.V. en nuit. Voyage, un sifflement pâle dans l'abstrait. Comme ce matin, l'aller dans un brouillard continu. Pourquoi-pas faire sponsoriser son De Nature Rerum par Euro Urba ? Idée qu'il balance, rejette aussitôt, et reprend avec un sourire. Impossible. Magnifiquement tentant. Qu’importe d’où ça viendrait si cela devait permettre la création et la publication. Non ? Il allait de toutes façons suivre cette affaire, sonder un peu si possible la nature de la chose, en allant voir Lespinassières...

        A Bordeaux, Camille prend quelques journées de pause, photographiant les quatre ans de sa fille, qui souffle d'un coup fière les bougies du temps. Epiant ses joies et ses gravités autrement peut-être que pour l'album de famille jalousement façonné par Flore. La petite tête de leur fille était lancée dans l'univers depuis la rencontre d'un spermatozoïde et d'un ovule dans le rouge d'une chair et du sang...

        -Et tu vas aller voir ce fou de Lespinassières ? demande Flore. Avec ce type ça sent l’odeur sucré de la corruption, de l’arnaque. Te fourres pas là-dedans. Tu y perdrais ton intégrité. N’as-tu pas assez d’argent pour travailler comme tu l’entends ? Et pour trouver un sponsor, n’as-tu pas le temps, alors que tu n’as pas encore fait la moitié de ton livre…

      -J’irai. Mais pas pour décrocher je ne sais quel contrat qui me lierait à je ne sais quelle perspective politique.

        -Pourquoi, alors ?

        -Je veux voir le nouveau costume que s’est taillé Lespinassières.

        Le lendemain après-midi, il est déjà sur le terrain, avec une odeur de mer et de montagne aux chaussures. Marchant depuis l'Atlantique vers les premières collines basques déjà visibles... Une dizaine de jours à chercher et laisser venir les éléments de la nature, les déchets portuaires sur l'estuaire de la Bidassoa, le passage au-dessus de l'autoroute internationale puis sous l'énorme pylône d'une ligne à haute tension vrombissante d'énergie, la boue et la pluie d'avril, et enfin les trouées de soleils verts sur les pentes de la Rhune crevant le grisâtre plancher de nuages. De là, il navigue à vue, de col en col, prairies, fougères, bois et roches contre le ciel. Les humains ne sont plus que rares figurants dans la solitude forestière et sur les crêtes au fronton de deux pays, marcheurs discrets, ou bavards de banalités, patrons d'auberges et de ventas, à qui il serait vain de demander quelles sont les matières de l'univers. De même, si la montagne est prodigue d'images, peu lui semblent dire la nature des choses.

        Sauf soudain, au bord d'un chemin parfois empierré, ancienne voie romaine peut-être, dans les profondes ornières de bas-côté et de printemps, la masse gélatineuse d'une grappe d'œufs de batraciens, agglutinés en molécules étranges et complexes, quoique d'atomes répétés, la vie déjà et latente des noyaux et de leurs nuages d'électrons. Il dort dans des cabanes, des petits hôtels silencieux de demi-saison, des refuges où la porte ouvre sur la gelée blanche et le jaune des jonquilles au matin... Mâchant le pain et la saucisse sèche du spartiate chemineau, il lit à la pause un ou deux ouvrages qui l'emmènent des particules élémentaires aux grappes énormes et vineuses des galaxies, il ouvre la porte de la nuit à sa cabane pour pisser un long jet clair sous le rayonnement diffus et incomptable des poussières de la voie lactée, il joue à photographier le soleil à travers les couches nuageuses ou à son coucher décalé vers le rouge, les points et les traces des étoiles, de Vénus...

     -Enfin, vous voilà, Monsieur Braconnier ! Je savais que vous y viendriez. Joseph Roche-Savine, à Paris, n’a pas omis de me parler de votre rencontre. Vous êtes à moi maintenant. J’en fais depuis longtemps une affaire personnelle. On ne m’échappe pas. Il paraît que vous avez un grand projet… Ici, à Euro Urba, nous aimons les délires d’envergure. Nous allons faire affaire…

        -Je n’en suis pas sûr.

        Camille reste prudemment stupéfait devant le format nouveau acquis par Lespinassières : lui déjà bien grand, comment de si maigre est-il devenu si gros, à faire s’étriper le nacre de ses boutons de chemise ? Est-ce le fade régime, l’inaction de la prison… Une petite poignée d’année, et, de filiforme, il est passé au piriforme, acquérant une sorte de bonhomie effrayante, une jovialité sardonique, comme si le visage du jeune homme s’était gonflé du masque de marbre d’un empereur romain de la décadence. On comprend à l’instant qu’il sait insinuer de velours les nuances et les inflexions de sa voix sonore. Mais que dire des manipulations de ses doigts boudinés acharnés sur une cigarette qu’il dépèce comme un militant anti-tabac parfaitement soigneux dans un vide poche en cristal de Daum…

       -Alors pourquoi venez-vous me voir ? Pour admirer ma nouvelle position ? Pas si nouvelle que cela d’ailleurs… Mais il serait trop long de tout vous raconter. Oui, je sais, je vois à vos yeux que j’ai grossi. Considérablement. En d’autres termes j’ai pris de l’ampleur. Ma carrure est définitivement politique et directoriale. Vous assistez à l’une des plus heureuses incarnations de Martial Lespinassières ! Le temps de nos velléités et magouilles au petit pied au bas du quartier des Grand Hommes est bien passé. Ah, vous regardez comme nous sommes magnifiquement installés ! Oui vous pouvez me photographier dans mon antre. Canapés de cuir blanc, bureau Stark and Gombrich en ébène et acier, lampe Ricchie One en platinium, tableau-sculptures d’Omar Kaled, le prince du tag anticapitaliste néo baroque bien connu. Mon costume en laine peignée est un Prada Daimon sur mesure, mes chemises sont en popeline de soie Dior Manhattan, mes larges cravates sont peintes à la main par Alexander Zocchos -comment trouvez-vous ces petits cochons dorés, appétissants n’est-ce pas ?- je change de caleçon blanc Calvin Klein trois fois par jour. J’exerce ma volonté à avoir définitivement cessé de fumer -ce qui explique cette éviscération en règle- depuis que j’avais pris cette habitude infâme dans le lieu étroit que vous savez. Quarante-quatre mètres carrés pour ce bureau ; mon bureau ! Au sommet de la Place de la comédie, vue sur le Grand Théâtre, la plus belle place de Bordeaux…

       -Et le sexe, Martial Lespinassières ?

       -Peuh… Minuscule marotte. Je ne baise même pas Malina, ma sexy secrétaire. Harcèlement sexuel, très peu pour moi. Le respect de la personne humaine, n’est-ce pas ? Le sexe, dites-vous… J’ai abandonné ces jouissances tout à fait surestimées. Ce n’est rien à côté du pouvoir et de ces manœuvres, le saviez-vous… Basta, les futilités !  Que me proposez-vous ?

       -Qu’est-ce qu’Euro Urba et vous avez à gagner avec le mégalo projet d’un livre ? Un livre de photographe sur les paysages et ses détails comme cosmos ? D’un auteur presque inconnu.

       -Une image. N’oubliez pas que nous vendons de l’image. En d’autres termes, de l’impalpable communication, du prestige, une aura fédératrice de talents et d’actions. Il faut que vous sachiez aussi que les importants profits d’Euro Urba, tous dévoués à la maturation de cette nouvelle société de justice sociale placée sous le haut patronage posthume de notre cher philosophe Léo Morillon, sont générateur d’impôts faramineux. Aussi, nous avons besoin de notes de frais à défalquer. Et d’un mécénat éclairé qui dégrèverait considérablement nos charges fiscales.

       -Que fait Euro Urba ? A quoi ça sert ?

      -Ne me dites pas que vous posez encore ces questions de béotien ! Allons, nous sommes un système de ponts entre les entreprises privées, les collectivités locales et le service public de l’état. Il s’agit de faire transiter les énergies, de faire se rencontrer au mieux les initiatives et les fonds, en particuliers les fonds européens. Euro Urba est un vaste cabinet de conseil. Des idées sources existent, des robinets financiers ne demandent qu’à s’ouvrir. Nous organisons les confluences. Euro Urba est en quelque sorte un grand irrigateur.

        -Avez-vous une station d’épuration ?

      -Que voulez-vous dire ? Ah, quel humour, Monsieur Braconnier, vous avez failli me noyer, vous attendiez quelque tuyau percé pour jeter le bébé joufflu avec l’eau du bain… Revenons à votre projet… Euh…

      -De natura rerum. A partir du livre de Lucrèce, une représentation du monde, de l’humanité et du cosmos, grâce aux acquis de la physique contemporaine. Quelques centaines de photographies dans un livre à paraître dans un an ou deux.

     -Tudieu ! Je vous ai connu plus petiot… Nous avons dû garder quelque part une minime coupure de presse du Courrier d’Aquitaine, où l’on vous interrogeait sur les développements futurs de votre travail. Ce ne serait plus Euro Urba, mais Cosmos Urba… Voyons, voyons… Nous pourrions imaginer, en sus de l’édition courante, une édition à tirage limité, quelque chose comme un bouquin d’un mètre carré minimum, trois dizaines de kilos, vendu avec la table de consultation exclusive dont le design s’inspirerait du nouveau logo d’Euro Urba encore à venir… Il vous faut cependant savoir que nous avons des dizaines de projets qui viennent solliciter notre mécénat. Pourquoi choisirions-nous le votre ?

      -Je n’ai pas de réponse à cette question. Et rien à offrir en échange. Hormis la modestie de mon art.

       -Taratata… Son caractère gigantesque peut suffire à coller avec notre Euro Urba. Faites nous un dossier, une pré maquette d’une bonne centaine de photos, un baratin -pas trop long surtout- un budget prévisionnel, joignez un devis de votre éditeur, un plan média… En attendant vous avez besoin de pellicules photos et autres quincailleries. Je vous griffonne une note de frais à honorer pour dix mille francs de matériel… Ne me remerciez pas. Tout le profit est pour Euro Urba. Mais n’oubliez pas que votre nom lui restera attaché. En d’autres termes, vous couchez avec Euro Urba. Voyez cette médiocre paperasserie avec Malina, ma secrétaire générale. Et signez en trois exemplaires. Pardonnez-moi de vous chasser si tôt, mais Dalbret est à ma porte. Notre Maire a depuis longtemps digéré le petit différent juridico médiatique que j’avais eu avec le vieux Delmas-Vieljeux. Entre Euro Urba Aquitaine et la Mairie de Bordeaux, il ne reste plus qu’à sous-traiter quelques menus travaux de plomberie conceptuelle… A bientôt. Comment s’appelle déjà votre projet de bouquin ? L’affaire est dans le sac.

     La Malina en question serait assez sexy si sa taille, au moins aussi grande que Lespinassières, ne rejetait ses interlocuteurs au plus bas de l’échelle des solliciteurs. Assise, ses avantages mammaires restent dangereusement braqués vers le haut, quoique bardés d’une monacale veste tailleur grise ras du cou. Mais c’est avec une voix inattendue, presque tendre, complice dirait-on, qu’elle sort un contrat, déjà pré-rempli, que Camille n’a plus qu’à contresigner.

      -Veuillez me pardonner… Je préfère l’emporter tel quel. Pour le lire à tête reposée. Je vous le renvoie dès que signé.

      -Comme vous voudrez, souffle-t-elle comme avec un regret de  succion dans le mince interstice de ses lèvres palpitantes de fard blême vers son interlocuteur…

 

Thierry Guinhut

Extrait d'un roman à venir : La République des rêves, roman

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

 

Lucretius-_De_rerum_natura.jpgLucrece-Frontispice.JPG

 

Première page du De rerum natura de Lucrèce dans un manuscrit enluminé de 1483, Bibliothèque Vaticane.

 

 

 


 

Frontispice par Gravelot du De rerum natura de Lucrèce dans la traduction de Lagrange, Bleuet, Paris, 1795.

 

 

Par Thierry Guinhut - Publié dans : La République des rêves, roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 1 mai 2013 3 01 /05 /Mai /2013 14:21

Celan.jpg

 

 

 

Paul Celan, minotaure de la poésie :

John E. Jackson, contre-parole et absolu poétique

 

John E. Jackson : Paul Celan, contre-parole et absolu poétique, José Corti, 160 p, 20 €.

 


 

        Paul Celan est-il le minotaure de la poésie ? Car qui pense affronter son labyrinthe se heurte à de nombreuses difficultés. Le laconisme, les césures et les ellipses, l’explosion des blancs, les anaphores fuguées, les métaphores mystérieuses, les vocabulaires spécialisés (en particulier géologique)… Pourtant le préjugé courant voudrait que la poésie soit immédiatement accessible à la sensibilité et à la compréhension. Faut-il, sous peine d’hermétisme, rejeter cet expert sensuel et abrupt de la langue, d’autant plus inaccessible que nous ne lisons qu’en de mendiantes traductions ? Il fallait bien, avant d’avancer notre propre cheminement, un initiateur, aussi modeste qu’efficace, à l’univers de Paul Celan : John E. Jackson est celui-là…

 

       Saluons la clarté de l’essai de John E. Jackson. Ce sont quatre leçons au Collège de France, en 2010, à l’invitation d’Yves Bonnefoy et d’Antoine Compagnon, comme lorsque Thomas M. Greene proposa celles, magistrales sur Poésie et magie[1]. Il ne fait pas que s’autoriser d’avoir connu le poète, de lui avoir offert une pierre de Massada, ce haut lieu de la résistance d’Israël, mais il conjugue pertinence et modestie pour nous entraîner dans sa lecture initiatique en quatre points : « La contre-parole », « Le principe dialogique », « La poétique de la Strette », « Russkij Poète » et « Le tournant des dernières années ».

        La langue allemande, dans laquelle écrit Paul Celan, natif de Bucovine humiliée tant par les nazis que par les communistes, est pour lui un placenta déchiré. Métaphysiquement décrédibilisée par les mots du nazisme, elle ne peut que devenir dans le poème « contre-parole ». Il faut en effet inlassablement offrir une tombe dans la poésie, prétendument impossible après Auschwitz selon Adorno, aux Juifs assassinés, qu’ils soient six millions d’anonymes ou qu’il s’agisse de sa mère, comme dans « Fugue de mort » : pour ceux qui boivent « le lait noir de l’aube », qui n’ont plus que des « cheveux de cendre », qu’« une tombe au creux des nuages[2] »… Ainsi, la judaïté est une clé incontournable, qu’il s’agisse de l’image de l’amande qui lui est associée (« comme le chiffre de l’œil du Juif » p 25), aussi bien que, pour reprendre la formule de Derrida, de « la circoncision de la parole[3] ». Ecrire dans la langue de Goethe est une contre-parole qui « nait de l’ambiguïté du statut de cette langue qui est à la fois celle de la mort et de la survie. » (p 31)

        Dialogique, parce que le « tu » s’installe sans cesse dans le creux de la voix poétique, en un dialogue impossible avec les disparus, quand les pierres des poèmes sont autant tombales que mémorielles, en une dédicace empêchée à celles qu’il a aimées, quoique en ces vers jamais nommées : la poétesse Ingeborg Bachmann[4], dont le père était inscrit au parti nazi autrichien, sa femme Gisèle Lestrange, Ilana Schumueli… Bien sûr avec tout Juif, ou encore avec la « figure négative de Dieu » (p 61). Mais aussi avec un lecteur, dans l’altérité aérienne et vocalique de la poésie : « Je bâtis des noms pour toi, qui les fixes / avec des chevilles[5] ».

        Quant à la « strette », c’est cette figure musicale associée à la fugue, qui, répétition, variation et miroir, entrelace les voix et les motifs : « la commémoration des morts a du s’astreindre à l’ascèse qu’exige la pratique de la strette » (p 105). En particulier dans la « Fugue de mort[6] », où s’entrelacent reprises et  échos autour de « lait noir de l’aube », de « la mort est un maître venu d’Allemagne », ou encore de : « tes cheveux d’or Margarete / tes cheveux de cendre Sulamith ». Pourtant on ne se gêna pas pour « reprocher à Celan d’avoir musicalisé la mort » (p 85). De même, les poètes allemands d’après 1945 ont contre lui pensé que « seule pouvait être légitime une poésie déniant la beauté » (p 83).

      C’est en une révérence complice et terriblement pathétique avec Ossip Mandelstam que Celan peut être qualifié de poète russe. Tous deux déchirés par les totalitarismes jumeaux du XX° siècle, nazisme et communisme, tous deux légitimés par la poésie. C’est à la mémoire de celui qui caricatura Staline dans un poème et qui mourut parmi la Sibérie des camps que fut dédiée La Rose de personne[7], son recueil le plus juif. Ses traductions, qui révélèrent son cher Ossip au public allemand, « avaient autant d’importance pour lui que ses propres poèmes » (p 120). Au point que nous aimerions lire la langue de Rilke pour découvrir ces derniers, mais aussi les Sonnets[8] de Shakespeare sous ses propres mains…

        Enfin, les dernières années roulent la pierre de Sisyphe que fut ce terrible soupçon de plagiat de la part de la veuve d’Yvan Goll qui reprochait, avec une acharnée mauvaise foi, à Celan d’avoir volé la substance de l’œuvre de son mari. Sans compter les détresses intérieures qui affectèrent son équilibre psychique. Au point que son écriture, au travers de la Grille de parole[9], où « la cartographie lexicale du savoir poétique s’élargit » (p 136), devienne plus condensée, plus elliptique et métapoétique, plus traquée : il est de plus en plus difficile, et néanmoins stimulant, de réaliser ce vœu pieux du poète : « Le schibboleth, fais-le retentir / dans l’étranger de la patrie[10] ».

 

       L’erreur aura trop souvent été d’associer Celan à Heidegger ; comme si celui qui avait adhéré au part nazi, qui n’avait jamais eu le moindre mot sur la shoah lors de la visite du poète à « Todtnauberg », pouvait délivrer une once de vérité ultime : « de qui a-t-il recueilli le nom avant le mien ?[11] ? » Ce que dénonça d’ailleurs John E. Jackson lors de la sortie du livre de Philippe Lacoue-Labarthe : La Poésie comme expérience[12], détournant selon lui Celan au profit de ce philosophe peut-être verbeux et surestimé.

        Certes, au-delà des quatre volets de la réflexion initiale et initiatique de John E. Jackson, on pourra poursuivre le commentaire, l’exégèse avec Martine Broda[13], Jean Bollack[14] ou encore Jean-Pierre Lefebvre, dont les traductions de chaque poème de Renverse du souffle[15] et de Partie de Neige[16] sont accompagnées de notes substantielles qui nous permettent d’aller à la recherche de « la plus lointaine / connotation, au pied du paralytique / escalier-amen[17] »… Hélas, en cette hauteur oraculaire, le texte persiste à demeurer abrupt, acéré, lapidaire et aphoristique ; il semble parfois interdire l’accès à la pourtant bienveillante empathie du lecteur, même si son auteur ne tient pas à s’exiler au sommet de la tour d’ivoire d’un sens introuvable : « Car on sait bien que l’hermétisme de Celan n’appartient à aucune religion de l’art, ni à un formalisme dédaigneux du sens. Il laisse la place, la première, à la dimension éthique de la poésie.[18] »

 

        Reste à faire son propre cheminement dans l’œuvre lumineuse et noire, aporétique de Paul Celan. Chercher « les calices de la grande / rose du ghetto[19] » là où la dimension tragique irrigue l’œuvre celanienne, au point que ce Minotaure fut peut-être son propre Thésée. Le poids des morts de la Shoah dans sa famille (en particulier sa mère) et sa langue, les immondes accusations de plagiat, les rejets de sa poésie qualifiée trop vite d’absconse et vide, voire une intimité névrotique, le conduiront à jeter sa vie dans la Seine en avril 1970 : « Aucun son, seule la lumière d’agonie / aide à la porter[20]. » L’impossible transcendance pèse quand « Personne ne nous repétrira de terre et de limon », quand le « Psaume » ne s’adresse plus qu’à un Dieu absent : « Loué sois-tu, Personne. / Pour l’amour de toi nous voulons / fleurir. / Contre / toi.[21] » Sans savoir si ce « contre toi » reste le signe d’une proximité ou celui d’un rejet. Voire d’un Dieu coupable auquel s’adresse dans « Tenebrae » un implacable réquisitoire, rayant toute transcendance : « Nous sommes allés à l’abreuvoir, Seigneur, / C’était du sang, c’était, ce que tu as versé,  Seigneur.[22] » Peut-on s’abstenir de dire, en sa brièveté : « Maintenant que les prie-Dieu brûlent, / je mange le Livre / avec tous / les insignes.[23] » ?

     Pourtant des lueurs de joie innervent le texte, comme le note Maurice Blanchot : « l’affirmation poétique, chez Paul Celan, toujours peut-être à l’écart de l’espoir comme à l’égard de la vérité -mais toujours en mouvement vers l’un et vers l’autre-, laisse encore quelque chose, sinon à espérer, à penser, par des phrases brèves qui éclairent brusquement, même après que tout a sombré dans l’obscurité.[24] » Car « Ce n’est pas toujours / que le mot solaire se pose sur ton front[25] ».

       Peut-être saura-t-on ce qu’est la poésie, « le Mien – poème / aux cent bouches, / le Rien-poème.[26] »,  pour « celui dont l’art obsède le regard, et la pensée, jamais ne garde conscience de soi. L’art déporte le Moi au plus loin. (…) La poésie, qui, par force s’enfonce, pourtant, dans le chemin de l’art (…) ce lieu où tous les tropes et métaphores nous pressent de les conduire à l’absurde. (…) Mais dans la clarté de ce qui demeure à explorer, dans la clarté de l’utopie. (…) La poésie - : conversion en infini de la mortalité pure et la lettre morte.[27] »

       Ainsi, nous voilà ébahis, soulevés par des métaphores inouïes : « le cilié de glace aux bras de pieuvre[28] », ou encore « des bouches de boue, j’en ai avalées, dans la tour, / langage, pilastres en lisière des ténèbres[29] »… Ne rêvait-il pas, au-delà des cendres de la poésie gazée à Auschwitz, d’un espoir possible en un nouveau Pétrarque :


« POUPEE DE LOESS : donc

ici ça ne se pétrifie pas,

 

seules des coquilles d’escargots terrestres,

non vidées par le vent,

disent au désert : tu

es peuplé - :

 

les chevaux sauvages soufflent dans

des défenses de mamouth :

 

Pétrarque

est de nouveau

en vue.[30] »

 

 

        C’est sans injonction d’autorité narcissique qu’il faut, moins que commenter, lire Paul Celan ; et tenter d'y trouver sa catharsis poétique. Au-delà de la disparition des commentateurs et des témoins, quand « le poème prend valeur de philosophème[31] » et surgit seul dans l’éblouissement intellectuel et sensible. Avec l’humilité de celui qui ne comprend pas souvent, car personne ne sera le Thésée ultime qui abattra ce pacifique et magnifique Minotaure de la poésie, de celui qui, soudain, au détour d’Enclos du temps, s’émeut, touché par la foudre moussue des mots :


« chiquenaude

dans l’abîme, dans les

carnets de gribouillages

le monde se met à bruire, il n’en tient

qu’à toi.[32] »

 

Thierry Guinhut

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie



[1] Thomas M. Greene : Poésie et magie, Juillard, 1991.

[2] Paul Celan : Pavot et mémoire, Christian Bourgois, 1987, p 85.

[3] Jacques Derrida : Schibboleth pour Paul Celan, Galilée, 1986, p 112.

[5] Paul Celan : Enclos du temps, Clivages, 1985, p 15.

[6] Paul Celan : Pavot et mémoire, ibidem.

[7] Paul Celan : La Rose de personne, Le Nouveau commerce, 1979.

[9] Paul Celan : Grille de parole, Christian Bourgois, 1991.

[10] Paul Celan : De seuil en seuil, Christian Bourgois, 1991, p 97.

[11] Paul Celan : Contrainte de lumière, Belin, 1989, p 53.

[12] Philippe Lacoue-Labarthe : La Poésie comme expérience, Christian Bourgois, 1986.

[13] Martine Broda : Dans la main de personne. Essai sur Paul Celan, Cerf, 1986.

[14] Jean Bollack : Poésie contre poésie. Celan et la littérature, PUF, 2001 et L’Ecrit. Une poétique dans l’œuvre de Celan, PUF, 2003.

[15] Paul Celan : Renverse du souffle, Seuil, 2003.

[16] Paul Celan : Partie de neige, Seuil, 2007.

[17] Paul Celan : Enclos du temps, ibidem, p 27.

[18] Martine Broda : Dans la main de personne. Essai sur Paul Celan, ibidem, p 103.

[19] Paul Celan : La Rose de personne, ibidem p 117.

[20] Paul Celan Gisèle Celan-Lestrange : Correspondance, Seuil, 2001, p 620.

[21] Paul Celan : La Rose de personne, ibidem, p 39.

[22] Paul Celan : Grille de parole, ibidem p 33.

[23] Paul Celan : Contrainte de lumière, ibidem p 56.

[24] Maurice Blanchot : Le Dernier à parler, Fata Morgana, 1984, p 33.

[25] Paul Celan Gisèle Celan-Lestrange : Correspondance, ibidem, p 38.

[26] Paul Celan : Renverse du souffle, ibidem p 29.

[27] Paul Celan : Le Méridien, Fata Morgana, 2008, p 32, 37 et 39.

[28] Paul Celan : Contrainte de lumière, ibidem p 171.

[29] Ibidem p 179.

[30] Paul Celan : Partie de neige, ibidem, p 78.

[31] Jacques Derrida : Schibboleth pour Paul Celan, ibidem, p 88.

[32] Paul Celan : Enclos du temps, ibidem, p 45.

 

Celan-rose.jpg Celan-Jackson.jpg

Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 24 avril 2013 3 24 /04 /Avr /2013 15:58

Arthur

La légende du Roi Arthur, manuscrit médiéval, Bibliothèque Nationale de France

 

 

 

Etre ou ne pas être un faussaire shakespearien

Arthur Philips : La Tragédie d’Arthur


 

Arthur Philips : La Tragédie d’Arthur, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par Bernard Hopffner, Cherche Midi, 516 p, 22 €.

 


         Umberto Eco serait probablement ravi par ce roman. Comme en compagnie de l’auteur de La Guerre du faux[1], c’est avec délectation que nous voici pris dans la structure faite de mosaïques et de reflets, d’éléments emboités qui tissent cette vraie et fausse Tragédie d’Arthur. En effet, aucune barrière ne nous sépare de l’aisance narrative et intellectuelle avec laquelle son auteur nous emporte, au point de paraître nous convaincre de devoir bouleverser l’histoire littéraire.

 

       Peut-on, comme ce père indigne, passer sa vie à louvoyer entre arnaques, faux en tous genres, et pourtant léguer à ses jumeaux, l’un devenu romancier, l’autre actrice, un authentique inquarto de 1597 d’une pièce de Shakespeare parfaitement inconnue ? Certes, il a élevé Arthur et Dana dans le culte du créateur d’Hamlet, au point qu’ils soient devenus un peu déjantés autant que d’indubitables spécialistes. Mais à force de sculpter les champs de maïs comme un extraterrestre, d’offrir un passeport soviétique ou une balle de base-ball signée, d’imprimer des billets de loterie, il s’abonne à l’incarcération, voit sa femme divorcer pour un mari plus sage… Sans de même choir dans la délinquance, le fils quitte son job de publiciste pour une Heidi éphémère à Venise, pour une déambulation européenne, un mariage avec la tchèque Jana, qu’il abandonne avec ses deux jumeaux. Arthur et Dana sauront-ils se démarquer de cette « idole de toujours (…) imposteur et perdant », grâce à un « déménagement du destin » ? Où la gémellité est cruciale, rêvant « d’une proximité indescriptible, parfaitement connectée », au point d’aimer la même femme, Pétra, non sans drame...

         C’est dans le parloir de son pénitencier que le père confie au fils romancier, qui doit « écrire le livre de sa vie », le secret du précieux volume ancien volé quelques décennies plus tôt, imaginant les droits colossaux qui l’enrichiraient. S’en suivent les tractations juridiques et éditoriales (y compris leurs fac-simile) qui mènent à la publication de cette bombe de l’histoire théâtrale par les soins du fiston : est-il, à l’issu de l’examen critique, des doutes et des expertises scientifiques concluantes, convaincu, ou gagné par le virus du faussaire ?

         Cette chronique familiale, ce roman postmoderne, dans lequel « tout a déjà été écrit il y a des siècles » est une réécriture décalée du monde et des topoï de Shakespeare, pour lequel on imagine une fumeuse théorie à base de deux auteurs, un Comte et un Juif. Comme le couple d’Arthur est un miroir déformé de celui de ses parents, le roman est formé de et par trois Arthur : le héros de la pièce retrouvée, le narrateur-personnage, et l’auteur. Ainsi, le roman gigogne propose en l’ancienne « tragédie » un roi Arthur qui fait de Philip son héritier et « dans un monologue, admet qu’il est un imposteur ». Autant le maître de Stratford que celui du roman doivent en convenir : « oui, il est fort probable qu’il a dissimulé quelques cuillérées d’autobiographie onctueuse dans ses fictions épurées. »

         C’est bien à ce moment que l’on pense à rapprocher ce qui est à la fois roman et métafiction du prestigieux Feu pâle[2] de Nabokov, dans lequel les 999 vers du poème autobiographique de John Shade sont parasités par les commentaires de Kinbote. Poème ou théâtre au cœur du récit, comme lorsque Hamlet fait représenter une pièce sur scène, permettent les jeux de miroirs subtils de la mise en abyme, figure artistique et de rhétorique dont Arthur Philips s’est assuré la maîtrise avec un indubitable brio.

         La performance virtuose va jusqu’à nous livrer une « préface » prétendument de l’éditeur Random House, puis, in extenso en fin de volume, cette « Tragédie d’Arthur ». On trouvera bien shakespearienne, quoique un peu brute, cette mise en scène épique de la lutte d’Arthur pour consolider son royaume, contre Ecossais, Saxons et Pictes, tandis qu’un de ses fils, l’illégitime Philip, est destiné à lui succéder :

« Je voy dans tous tes muscles et je vois dans tes yeux

Preuve de ton discours : tu es mon impression[3].

Ces linéaments me sont connus comme si

J’observois un miroir d’autres années qui garde

Images reflectées il y a si longtemps. »

La pièce est alors un pastiche troublant et vigoureux, pour lequel l’archaïsant traducteur s’offre le luxe époustouflant des alexandrins, non sans l’enrichir de notes aussi profuses que précises.

 

         Au moyen de divers points de vue, Arthur Philips -né en 1969- revisitait dans L’Egyptologue, l’histoire de l’archéologie ; avec Angelica, il dressait le puzzle d’une histoire de fantôme victorien. Aujourd’hui, doué d’une prose séductrice, d’humour et de gravité, d’un impressionnant don théâtral élisabéthain, a-t-il recréé ou retrouvé un trésor shakespearien ? A-t-il bluffé son lecteur ? N’a-t-il écrit que dans les marges du barde de Stratford pour livrer au voyeurisme du lecteur les passions punies et impunies d’une famille ou lui a-t-il offert une indispensable réincarnation, inquiète et contemporaine ? Sans nul doute, « Il n’existe pas de vocation plus haute pour un homme que de créer, et créer des mondes à partir des mots est la forme la plus élevée de création ».

Thierry Guinhut

Article (ici revu et augmenté) paru dans Le Matricule des Anges, mars 2013

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie



[1] Umberto Eco : La Guerre du faux, Grasset, 1985.

[2] Vladimir Nabokov : Feu pâle, Gallimard, 1965.

[3] « Tu es ma copie. »

 

Arthur-Philips-Tragedy.JPG Arthur Philips

Par Thierry Guinhut - Publié dans : Critiques littéraires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 13 avril 2013 6 13 /04 /Avr /2013 19:58

Selma-portrait.jpg

 

TROIS REQUIEM

 

SONNETS

 

I

 

A Selma Meerbraum, 1924-1942

 

Jamais n’ont caressé ta nuque les baisers,

Jamais tu n’as vu publiés tes vers humains,

Jamais ne fut confié, à tes yeux, un sonnet :

Ils ont jeté ton corps aux fosses pour les chiens.

 

Dans les atomes de l’air où ta langue dort,

J’offre rondeur, goût de campanule et d’aimer,

Pour ton nom et tes nuits, tes deux lèvres rimées,

Juive au front de noisette qui mangea la mort…

 

Tu bus une soupe de bactéries nazies,

On t’allongea nue sur une planche de faim,

Tu n’avais plus de mots à vomir au matin…

 

Selma, je ne sais : entends-tu la soif des larmes,

Le camp de travail blafard de la poésie,

Ou ses joues ravivées et son parfum de charme…


 

Mandelstam-Fichier-du-NKVD-1934.jpg

II

 

A Ossip Mandelstam, 1891-1938

 

Il ne reste que ton écorce, Ossip, levure

De vers et de vers, pauvre linge avorté d’os,

Sous les longues taïgas affligées du cosmos ;

Pour tous les Rouges, tu n’étais qu’une crevure.

 

Il y avait une douce Sibérie de lune

Dans tes doigts aux moufles de froid, pour nous écrire,

Une mince pelisse d’écorce et de lyre

Sur tes reins de gel où graver tes tristes runes.

 

Comme ceux d’Anna, virevoltants Requiem,

Tes codétenus gravèrent-ils tes poèmes

Sur l’écorce friable des bouleaux tombés ?

 

Ecorcé, ton corps, corné comme une page abandonnée,

Jamais, au Goulag, nous ne pourrons faire grâce,

Jamais l’écorce ne nie l’aubier de ta face.

 

 

Malala.jpgIII

 

A Malala Yousafzai, 1997-

 

Tu désirais seulement t’assoir sur le sol,

Même dur, poussiéreux et fienteux d’une école :

Pour écouter l’oiseau zen des lettres rebelles,

Entendre la fureur de Shakespeare et Babel.

Tu désirais la médecine du savoir,

Aux femmes la donner, maïeutique d’aimer,

Femmes violées par la charia voilée de noir :

Tu bloguais pour éduquer la sage liberté.

 

Quand des balle-sourates gainées vert acier,

Au pétale de l’épaule de quatorze ans,

A l’oreille bijou, brisent crâne et pensée...

 

On a reconstruit ta boite crânienne en sang,

Vêtu ta tempe de titane et d’un tympan

De fée Titania. Pour notre vivre enchanter.

 

Thierry Guinhut

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

 

Nota : on trouvera quelques poèmes de Selma Meerbraum dans Norman Manea : La Cinquième impossibilité, Seuil, 2013, p 83 et suivantes. Ceux d’Ossip Mandelstam ont été publiés chez Circé.

Par Thierry Guinhut - Publié dans : Sonnets
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Présentation

Index des auteurs et des thèmes traités

Ackroyd

Londres, La biographie

Ackroyd Londes

 

Adams

Essais sur le beau en photographie

Robert-Adams-Tree Line

 

Alberti

L’homme universel: La Statue et Vie.

Leon-Battista-Alberti-SelfP-c1436-BR

 

Amis

Réussir Martin Amis

Amis poupées

 

Arendt

Banalité du mal, banalité de la culture

Arendt Eichmann-a-Jerusalem

 

Arguedas

L’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Arguedas Sexto

 

Babel

Isaac Babel ou l’écriture rouge

I Babel

 

Bachmann

Celan et Bachmann : Lettres amoureuses

Bachmann journal

 

Ballard

Ballard : Millenium people, Crash

Ballard: un artiste de la science fiction

Ballard Millenium

 

Bang

Mikaël, Les Quatre diables

Bang Mikael

 

Barcelo

Miquel Barcelo : Cahiers d’Himalaya

Butor Barcelo : Une Nuit sur le mont chauve

Barcelo Himalaya

 

Barrett Browning

E. Barrett Browning et autres sonnettistes

Barrett-Browning 2

 

Bashô

Bashô : L’intégrale des haïkus

Basho 1

 

Baudelaire

Charles Baudelaire : « Une charogne »

Baudelaire

 

Beckett 

Samuel Beckett : En attendant Godot

Beckett


Bengtsson

Jonas T. Bengtsson : Submarino

Submarino


Blake

G. K. Chesterton : William Blake

Chesterton Blake

 

Blog

Du Blog comme œuvre d’art

IMG 1331

 

Bolano

L’artiste devant le mal : 2666, Nocturne du Chili...

Roberto Bolano : Entre parenthèses

Roberto Bolano, le chien romantique

2666-roberto-bolano

 

Borges

Christian Garcin : Borges, de loin

Borges

 

Caldwell

Lettre à une jeune femme politique

caldwell

 

Capek

La Guerre des salamandres, menace totalitaire

Salamandre Buffon

 

Capitalisme

Eloge des péchés capitaux du capitalisme

Péchés capitaux

 

Catton

Eleonor Catton : La Répétition

Catton.jpeg

 

Ceccatty

Noir souci, ou la passion chaste de Leopardi

Ceccatty

 

Celan

Paul Celan, minotaure de la poésie : John E. Jackson, contre-parole et absolu poétique

Celan et Bachmann : Lettres amoureuses

Celan pavot

 

Céline

Céline ou l’indignité du génie

Céline et Wagner, l'indignité du génie ?

Céline et Proust, la recherche du voyage

Céline Gen Paul 2

 

Chen Ming

Chen Ming : Les Nuages noirs s'amoncellent

AA-copie-1

 

Chesterton

Chesterton : William Blake

Chesterton, le prince de la nouvelle policière

Chesterton Assassin

 

Civilisation

Petit précis de civilisations comparées

Mattéi : Le Procès de l’Europe.

600px-Gandolfi - Allegory of Justice

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe

Danielewski 1

 

Dasgupta

Rana Dasgupta : Solo

Dasgupta 1

 

Démocratie

Dans quelle démocratie vivons-nous ?

Totalitarisme

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Derrida 2

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Dickinson 1

 

Du Bellay

Chanter et enchanter en poésie

Du Bellay

 

Eco

Baudolino ou les merveilles du moyen-âge

Destins du livre, du papyrus à Google Books

Eco Baudolino 5

 

Ecologie

Wilson : Biophilie, Bartram : Voyages

Ralph W. Emerson : Les Travaux et les jours

Révolutions vertes et libérale. Manier : Un Million de révolutions tranquilles

Du suicide économique et écologique, Christian Gérondeau : Ecologie, la fin

Wilson Biophilie

 

Eluard

Paul Eluard : « Courage »

Eluard Dali

 

Emaz

Antoine Emaz ou l’anti-lyrisme

Emaz

 

Emerson

Emerson : Les Travaux et les jours

Emerson

 

Emeutes urbaines

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

sac de rome alaric 400

 

Etat

Serions-nous plus libre sans l'état ?

Dans quelle démocratie vivons-nous ?

Projet d'amendements à la Constitution

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Tardif-Perroux : La France, son territoire.

Allégorie de la Paix et de la Justice, 1753, Corrado Giaqu

 

Eugenides

De Middlesex au Roman du mariage

Eugenides 1

 

Fables politiques

L'Ânesse et la Sangsue

L'Etat-providence à l'assaut des lions

De l’alternance en Démocratie Animale

Les chats menacés par la religion des rats

La Fable des porcs et de la Dette

Fables nouvelles

 

Facebook

Facebook, perversion ou libertés ?

Girard

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique, socialisme et islamisme

Arendt : banalité du mal et de la culture

E. Barrett Browning et autres sonnettistes

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Eleonor Catton : La Répétition

Margaux Fragoso, ou le tigre de la pédophilie

Siri Hustvedt : Un été sans les hommes

Florina Ilis ou la Roumanie prise en écharpe

Winterson ou l'autobiographie féministe

Landon

 

Ferré

Ferré : la Providence du lecteur?

Ferré Providence

 

Ferry

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

Ferry

 

Filloy

Juan Filloy : Op Oloop

Filloy

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

Melancholia Lars von Trier, photo (c) Christian Geisnaes

 

Foucault

Des prisons, postérité de Surveiller et punir

Foucault L'Herne

 

Fragoso

Le tigre de la pédophilie

Fragoso

 

Franzen

Freedom ou les libertés entravées

Freedom

 

Fuentes

Anniversaire

Diane ou la Chasseresse solitaire

Le Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle

Fuentes Aigle

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

Gaddis

 

Garcia Lorca

Homosexualité, mort et création

Lorca

 

Gardner

La Symphonie des spectres

Spectre Hamlet

 

Gass

Sonate cartésienne et autres récits

Gass

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

Gibson Idoru

 

Goethe

Sonnet à l’Allemagne

Sonnet de la liberté politique

goethe

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

Golovkina

 

Goytisolo

Juan Goytisolo, un dissident espagnol : de l’autobiographie au testament

Goytisolo Marx

 

Gracian

L’homme de cour

Gracian

 

Grandes

Le Cœur glacé, Inés et la joie, ou la mémoire du franquisme et de l’Espagne

Almudena 2

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

Guarnieri

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

Vanité

 

Guinhut

Muses Academy, roman

I Prologue

II L'ouverture des portes

III Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

XI Récit de la Musicienne

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

Muses Mantegna

 

Guinhut

Philosophie politique

Philosophie-politique.gif

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

Pyrénées Anie Aneto

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

Couv-Aneto-Canigou

 

Guinhut

Haut-Languedoc

Haut-Languedoc.couv jpg

 

Guinhut

Le Recours aux Monts du Cantal

Cantal

 

Guinhut

Le Marais poitevin

Marais poitevin Couv

 

Guinhut

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye en Médoc

II La Conscience de Bordeaux

III Bironpolis, incipit

III Bironpolis, Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages, prologue

VIII De natura rerum, Euro Urba

VIII De Natura rerum, montée vers l’Empyrée

Lg Apollo and the Muses

 

Guinhut

Voyages en archipel

Voyages archipel

 

Guinhut

A une jeune Aphrodite de marbre, sonnets

Sonnet autobiographique

Trois Requiem, sonnets : Selma Meerbraum, Ossip Mandelstam, Malala Yousafzai

Capitoline Aphrodite Louvre

 

Guinhut

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

Trois vies d’Heinz M III Elégies à Liesel

Ein Jahr im Leben des Heinz M.

IMG 0604

 

Guinhut

Le Passage des sierras

IMG 2457


Guinhut

Ré une île en paradis

Ré paradis

 

Guinhut

Photographie

Ré vase

 

Haddad

Nouvelles du jour et de la nuit

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Haddad jour


Hamsun

Rêveur romantique, conquérant du nazisme

Hamsun

 

Hattemer-Higgins

L’Histoire de l’Histoire: troisième Reich

Hida

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libre sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Hayek

 

Hobbes

Sonnet de la liberté politique

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libre sans l'état ?

hobbes leviathan

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

Hölderlin

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales: Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Ceccatty : Noir souci, passion de Leopardi

Garcia Lorca : homosexualité et création

Broc-Hyacinthe.jpg

 

Hustvedt

Un été sans les hommes

Vivre, penser, regarder

ete-sans-les-hommes

 

Ilis 

Florina Ilis ou la Roumanie prise en écharpe

Florina Ilis


Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : Contre la fiscocratie, repenser l’impôt

Impôt

 

IPhone

Tentation totalitaire : IPhone et législation

IPhone

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Sommes-nous islamophobes ?

Le Cantique des oiseaux, poétique de l’interprétation

Islam

 

Jourde

Pierre Jourde : Festins Secrets

Jourde


Kawabata

Yasunari Kawabata : Les Pissenlits

Kawabata Belles

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

Kertesz Être

 

La Fontaine

Fables politiques

la fontaine

 

Lamartine

Lamartine : « Le lac »

Lamartine lac


Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

Larsen Spivet


Larsson

Les Poètes morts n’écrivent pas de romans policiers

Larsson 2


Leopardi

Ceccatty : Noir souci, passion chaste

Ceccatty

 

Lethem

Jonathan Lethem : Chronic city

Lethem Chronic city

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Libres, Dictionnaire du libéralisme
Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

 Serions-nous plus libre sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Patriotisme et patriotisme économique

Liberté

 

Littell

Retour sur Les Bienveillantes

Littell B

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

Machiavel 1

 

Mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Dante 9° cercle Enfer Gustave Doré 1861 Musée de Brou

 

Malaparte

Muss ou Mussolini déboulonné

Malaparte Muss

 

Manea

Norman Manea : La Tanière

Manea

 

Manguel

Un retour et Nouvel éloge de la folie

Manguel retour

 

Marcher

De L’Art de marcher

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

Solnit L'art de marcher

 

Martin

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Enfer Dante Boticelli

 

Marx

Karl Marx, compagnonnage et illusion

« Hommage à la culture communiste »

Marx

 

Mattéi

De la supériorité culturelle de l’Occident ?

Europe Mattéi

 

McEwan

Ian MacEwan : Solaire

Solaire

 

Melville

Le tourment de Billy Budd, par Olivier Rey et Chritophe Averlan

Melville Billy Budd

 

Meshkov

Le Chien Lodok, ou de l’humaine tyrannie

Meshkov

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

Mitchell Fantômes

 

Mozart

Lady Gaga versus La Reine de la nuit

Mozart

 

Mulisch

Siegfried, une idylle noire, la filiation d’Hitler

Mulisch siegfried-une-idylle-noire

 

Murakami Ryû

Chansons populaires de l’ère Showa

1969, Les Bébés de la consigne automatique

Murakami bébés


Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

Naipaul Afrique

 

Nietzsche

Pourquoi un libéral lit il Nietzsche ?

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Nietzsche Munch

 

Ogawa 

Cristallisation secrète

Ogawa

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Padgett

On ne sait jamais, vivre avec sa finitude

Padgett

 

Pamuk

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

Orhan Pamuk

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, A l’estomac, Snuff

Palahniuk Peste

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute

Panayotopoulos

 

Pasolini

Sonnets. Les tourments amoureux

Pasolini Decameron affiche 2

 

Pétrarque

Sonnet III du Canzoniere

Petrarque-par-Bargilla

 

Poésie

Le Cantique des oiseaux

La Poésie du Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Bashô : L’intégrale des haïkus

Antoine Emaz ou l’anti-lyrisme

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Oppen, objectivisme et lyrisme

A une jeune Aphrodite de marbre

Des fonctions de la poésie

Chanter et enchanter en poésie

Poésie en vers, poésie en prose

Allegorie der Poesie, Mosaik von Raffael

 

Policier

Pobi : L’invisible, ou la peinture

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Jesse Kellerman : Les Visages

Chesterton father-brown


Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Powers Générosité

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Céline et Proust, la recherche du voyage

Proust

 

Pynchon

Contre-jour

Vineland, une utopie postmoderne

Vice caché

Pynchon Vice caché

 

Rand

Qui est John Galt ? La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

La Grève

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reinhardt

Le Système Victoria.

REINHARDT

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile, actualité de Jean-François Revel

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

Rios Alice

 

Rivas

L'Éclat dans l'abîme, Mémoires d'un autodafé

Rivas

 

Roth

Philip Roth : La Bête qui meurt

La-bete-qui-meurt

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Rushdie 6

 

Schlanger

Présences des œuvres perdues

presence-oeuvres-perdues

 

Schmidt

On a marché sur la lande

Arno Schmidt

 

Science fiction

Gibson : Neuromancien, Identification des schémas

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Dan Simmons : Ilium

Dan Simmons : Flashback : mémoire et géopolitique

Ballard: un artiste de la science fiction

Strougatski L-Ile-habitee

 

Self 

Will Self, ou la théorie de l'inversion

No smoking

Les-grands-singes

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

Sender Roi

 

Serrano

« Piss Christ » : une icône chrétienne

Andres-Serrano Piss-Christ

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Traduire et vivre les Sonnets de Shakespeare

Shakespeare : Sonnets XVIII, XIX et CXXVII

Sonnet à Shakespeare

A une jeune Aphrodite de marbre

Un faussaire shakespearien, Arthur Philips : La Tragédie d’Arthur

Shakespeare Cobbe portrait

   

Shteyngart

Super triste histoire d’amour

Shteyngart

 

Simmons

Ilium : Homère science-fictionnel

Flashback : mémoire et géopolitique

Ilium

 

Sloterdijk

Sloterdijk, esthétique ou éthique politique de la philosophie

Sloterdijk : Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Sloterdijk Essai d'intoxication

 

Smith

Pourquoi je suis libéral

Smith 2

 

Sofsky

Le Livre des vices privés et politiques

Sofsky Vices

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue

Somoza

 

Sonnets

Sonnet peint

Sonnets
A une jeune Aphrodite de marbre

Shakespeare : Sonnets XVIII, XIX et CXXVII

Traduire les Sonnets de Shakespeare

Barrett Browning et autres sonnettistes

Pier Paolo Pasolini : Sonnets

Vikram Seth : Golden Gate

Robert Marteau : Ecritures

 

Sorrentino

Ils ont tous raison

Sorrentino

 

Starobinski

L'ange de la critique: Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences du langage

Fragments (un peu roussis)

Steiner

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

Dans la forêt de Bavière

Stifter Bavière

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

Leo Strauss


Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Tejpal

La Vallée des masques, communauté sectaire

Tejpal 1

 

Tavares

Un Voyage en Inde

Lusiades

 

Tellkamp

Uwe Tellkamp : La Tour

Tellkamp

 

Tesich

Karoo ou la revanche de l’anti-héros

Karoo

 

Tocqueville

Notre française tyrannie, ou l’actualité de Tocqueville

Tocqueville par Théodore Chassériau, 1850

 

Totalitarismes

Arendt : banalité du mal, banalité de la culture

Malaparte : Muss ou Mussolini déboulonné

« Hommage à la culture communiste »

Muses Academy XVII Polymnie ou la tyrannie politique

Tempérament et rationalisme politique

Capek : La Guerre des salamandres

Tejpal : La Vallée des masques

Zimler : Anagrammes du ghetto de Varsovie

Trois Requiem, sonnets : Selma Meerbraum, Ossip Mandelstam, Malala Yousafzai

Communisme 2

 

Trias de Bes

Fernando Trias de Bes : Encre

Encre

 

Tsvetaeva

Carnets, Chroniques d’un goulag ordinaire

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

Ursin

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vollmann

De la Famille royale au Grand partout

Guerre et paix en Central Europe

Vollmann famille royale

 

Vote

De la révocation du droit de vote

De l’humiliation électorale

De l’alternance en Démocratie Animale

allegorie du bon gouvernement

 

Wagner

Céline et Wagner : l'indignité du génie ?

Rackham


Williams

Stoner, vie dramatique et passionnée d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

Winterson

Winterson ou l'autobiographie féministe

Winterson Oranges Couleur

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

Wordsworth.jpg

 

Zimler

Les Anagrammes du ghetto de Varsovie

Zimler 1

 

Recherche

Calendrier

Mai 2013
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>

Créer un Blog

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés