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8 juillet 2021 4 08 /07 /juillet /2021 08:10

 

Sestiere Cannaregio, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Eloge de Venise :

strates vénitiennes et autres canaux d’encre,

entre Philippe Sollers et Andrea Zanzotto.

 

 

Histoires de Venise, Sortilèges / Les Belles lettres, 1996, 356 p, 135 F.

 

Alberto Tose Fei : Veneziaenigma, Elzeviro, 2004, 398 p, 22 €.

 

Philippe Sollers : Dictionnaire amoureux de Venise,

Fayard, L’Abeille, 2021, 496 p, 12 €.

 

Andrea Zanzotto : Venise, peut-être,

traduit de l’italien par Jacques Demarcq et Martin Rueff,

Nous, 2021, 144 p, 16 €.

 

 

En forme de poisson depuis le ciel, Venise est un mirage de beauté réalisé, ville de mer, de canaux et de miroirs, de palais gothiques et d’églises baroques, de coupoles et de piazzas. Belle même dans sa décadence, dans ses ocres crépis pourris. Choyée par les écrivains, du Président de Brosses à Philippe Sollers, en passant par Giacomo Casanova ou Thomas Mann, Venise ne cesse de fasciner, d’interroger. Au travers d’une anthologie, retrouvons-là sous la plume des écrivains, et parmi le Dictionnaire amoureux de Philippe Sollers. Mais au-delà de ces strates historiques, fantasmatiques et esthétiques, un grand poète italien contemporain, Andrea Zanzotto, dans Venise, peut-être, vient confronter l’imagerie vénitienne à son présent, parfois plus grinçant.

 

Plutôt que de s’aventurer - au risque de s’égarer - dans une pléthorique bibliothèque consacrée à Venise, tant d’historiens que d’écrivains, voici une précieuse anthologie. Certes, elle ne s’ordonne ni par ordre chronologique, ni alphabétique, ni genre littéraire et l’on ne sait quelle pensée, faute de préface, a présidé à l’ordonnancement de ces Histoires de Venise, dont les textes ont été réunis par Sébastien Lapaque. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit là d’un efficace passe-partout afin de découvrir le passé et l’imaginaire de la ville.

Rétablissons si possible un cheminement chronologique où le poète Joachim du Bellay a la primeur en moqueur patenté, faisant allusion aux noces du Doge avec la mer : « Mais ce que l’on en doit le meilleur estimer, / C’est quand ces vieux cocus vont épouser la mer, / Dont ils sont les maris et le Turc l’adultère ». Honoré de Balzac, d’ailleurs, nous promet le « trésor » des Doges, dans sa nouvelle Facino Cane. Les poètes comme Théophile Gautier célèbrent avec jubilation une « Venise [qui] pour le bal s’habille. / De paillettes tout étoilé, / Scintille, fourmille et babille / le carnaval bariolé ». Ou bien Alfred de Musset qui chante le crépuscule : « Dans Venise la rouge, / Pas un bateau qui bouge, / Pas un pêcheur dans l’eau, / Pas un falot » ; alors que lui répond non sans ironie son amante George Sand qui observe goulument les types d’hommes vénitiens. Le romancier Italo Svevo préfère quant à lui l’éloge de la gondole et de sa lenteur.

Pour notre bonheur nous n’échappons pas à la mélancolie sublime de La Mort à Venise de Thomas Mann, dans laquelle Aschenbach meurt pour être resté trop longtemps dans la ville empestée de choléra, afin de contempler le bel adolescent Tadzio. Ni au personnage d’Henry James qui mange des glaces au café Florian face à Saint Marc et « son hérissement de broderies », dans Les Papiers de Jeffrey Aspern. Quoique Marcel Proust, dans La Fugitive, soit peut-être ici notre préféré, aimanté par « l’Ange d’or du campanile », non sans explorer la Venise « des humbles campi, des petits rii abandonnés » ; c’est ainsi qu’il magnifiait ce « haut-lieu de la religion de la beauté ». En donnant un pluriel à Venises, Paul Morand sait que « les canaux de Venise sont noirs comme de l’encre ; c’est l’encre de Jean-Jacques, de Chateaubriand, de Proust ». Il va du « péristyle d’un théâtre ferroviaire mussolinien » au « défilé triomphal sur le Grand Canal », bien que moins glorieux y soient les prostituées et les « pédérastes ». Et si avec l’arrivée nocturne d’Yves Bonnefoy la mer y est noire, l’eau est d’un « vert d’absinthe ». Laissons le dernier mot, un rien hyperbolique, à Michel Butor, qui découvre là « une histoire du monde en abrégé ».

La richesse de l’Histoire, l’énigme de la beauté, la splendeur de l’art et la mélancolie d’une ville menacée par le temps n’en finissent pas d’émouvoir et d’inspirer les écrivains, comme une nécessité de trouver à la vie un sens précieux devant le temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une autre mosaïque littéraire, cette fois sous la plume unique d’Alberto Toso Fei, saura ravir celui qui lit l’Italien : Veneziaenigma. À la recherche de l’essence de Venise, ce sont là treize siècles de chroniques, de mystères, de curiosités, entre Histoire et mythe, « tesselle après tesselle ».  En une cartographie divisée en six promenades documentées, les six quartiers de la ville livrent leurs entrées évidentes et secrètes, leurs signes et leurs allégories. Les statues, églises et palais de l’Histoire côtoient les traditions populaires, les contes et légendes témoignent ainsi de l'ancienne splendeur et de la puissance de la Sérénissime. Elégamment mis en page, le volume est de plus judicieusement illustrée de photographies en noir et blanc, non pour décliner les clichés grandioses, mais éclairer des détails curieux, des points de vues étranges, des ombres et des lumières architecturales intrigantes. Avec tant de canaux et d’âmes lumineux et ténébreux, il n’est pas étonnant de trouver un « pont du diable », un « hôpital des putains », une gueule de pierre destinée aux dénonciations secrètes[1] », une « dame en noir », le « vampire du Rio Morto », ce parmi les strates historiques, politiques et économiques de l’édification d’une ville en songe, d’une utopie…

 

Canale grande e Basilica di Santa Maria della Salute, Venezia.

Photo : T. Guinhut.

 

Romancier controversé, successivement maoïste et pape des revues Tel Quel et L’Infini,  Philippe Sollers[2] est un lyrique invétéré, un fidèle enthousiaste de la cité des Doges. De page en page, au gré d’une érudition ailée, il n’a de cesse de convier le lecteur dans ses enthousiasmes et ses enchantements. Forcément fidèle au principe de la collection « Le dictionnaire amoureux » - qui parcourut des sujets aussi divers que la Bretagne, le rugby ou Mozart - il se joue de l’ordre alphabétique avec brio, du musée de « l’Academia » au quai des « Zattere ».

L’on s’en serait douté, les écrivains licencieux ont ici une place privilégiée : le politique Arétin, redoutable pamphlétaire, Baffo, « homme d’Etat et poète pornographique », Casanova, séducteur impénitent, qui s’échappa de la prison des « Plombs » au-dessus du Palais ducal. Sensible à la « liberté et à la licence » qui règnent ici, Charles de Brosses fait un éloge appuyé des architectures de Palladio, des courtisanes et des religieuses qui chantent les œuvres du prêtre roux : Vivaldi ; et peut-être plus de Claudio Monteverdi : « Place à la splendeur », ajoute notre essayiste. Des souvenirs plus désastreux surgissent, comme celui de Bonaparte qui, expéditif tyran, fit en 1797 détruire l’Arsenal et livra Venise à l’Autriche, d’où la décadence politique et économique qui s’en suivit…

Célébrés sont les peintres : Bellini, qui « peint comme il prie », à la fois « des Vénus nues et des Assomptions volantes », Tintoret à San Rocco, Tiepolo aux fresques lumineuses et dansantes, Canaletto et ses vedute, la « souveraineté » de Titien, les architectures presque abstraites et le « soir d’or » de Turner… Mais aussi, passage obligé, les églises et pardessus tout l’octogone baroque à coupole de la Salute, les palais, comme la Ca d’Oro, « fruit du gothique fleuri oriental », la basilique Saint-Marc et le Campanile. Indubitablement le guide touristique est autant didactique que poétique.

Comme s’identifiant aux écrivains qui ont été éblouis par Venise, Philippe Sollers vibre avec Chateaubriand, avec Da Ponte librettiste de Mozart, avec le dramaturge Goldoni, qui a sa statue dans le quartier San Marco, Goethe l’européen… L’on y croise Hemingway et son colonel amoureux d’une jeune comtesse et pratiquant des caresses intimes dans une gondole. Henry James est lui, hélas, traité à la va-vite. Les ombres de Nietzsche, écrivant les aphorismes lumineux d’Aurore, et de Wagner mourant s’opposent. « Au fond, deux visions de Venise, s’affrontent presque constamment. L’une bonapartiste et germano-autrichienne (thèse de l’effondrement inéluctable), et l’autre, éblouie, française (paradis et résurrection, Proust, Manet, Monet) ». C’est un peu réducteur, schématique, mais parlant.

Notre panégyriste n’ignore pas que, ville de l’imprimerie florissante, Venise abrita, autour de l’an 1500, le célèbre imprimeur humaniste Alde Manuce[3], qui fit tant pour le rebond des lettres grecques et latines.

 

 

Loin de se complaire dans le passé, Philippe Sollers fait un éloge vigoureux de la cantatrice Cecilia Bartoli. Ce qui ne l’empêche de jeter un œil caustique sur le carnaval d’aujourd’hui : « faux, parodique et grimaçant », « du bruit, de la laideur, des masques empilés sur des masques ». Egalement sur Régis Debray, celui qui « se dévoue pour cracher sur Venise[4] », ou encore « un frustré de la politique et de l’Histoire, un grand blessé du plaisir, de la littérature et de l’art ». Le blâme n’y va pas de main morte, y compris lorsque le pesant Heidegger fait une halte dans la Sérénissime sur le chemin de la Grèce, en ratant notre ville préférée...

Philippe Sollers aime les énumérations, celles des bateaux, aux origines cosmopolites, les chroniques historiques et biographiques, les citations abondantes (y compris les autocitations), de strophes entières de Byron par exemple. Faut-il lui pardonner de consacrer à lui-même une notice, entre Sartre et Stendhal ? C’est ainsi qu’il mêle le genre du commentaire subjectif, voire sentimental, avec celui de l’anthologie.

Avis aux esprits lourds, aux insensibles, au panurgisme touristique, à la menace d’une « Exposition universelle » : « Être là est un art », affirme à bon droit Philippe Sollers. Et même si ce livre est marqué d’un rien d’autosatisfaction, voire de narcissisme en sa « chambre » d’écrivain avec vue vénitienne, il est écrit comme au rythme d’un incessant poème en prose, il est à picorer au hasard des lettres et des lieux, des écrivains, des peintres et des musiciens, de l’irremplaçable Claudio Monteverdi, baroque « chant du phénix », jusqu’à Stravinski et ses cantiques modernistes. Venise est en somme une ville posée sur un miroir dont l’autre nom devrait être en toute évidence et magnificence : l’art.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est bon de renouveler son regard grâce à la plume incisive d’un poète vénitien qui collabora en 1976 avec Fellini à l’occasion de son Casanova : Andrea Zanzotto (1921-2011). L’auteur de la forêt de métaphores intitulée La Galatée au bois[5], qu’il publia en 1978, est natif de Pieve di Soligo, qu’il ne quitta guère. Pour être ancré au nord de la Vénétie, aux pieds des premières montagnes des Dolomites, il n’en est pas moins attentif à la précieuse Sérénissime, où se déclinent splendeur précieuse et décadence morbide. Elle n’est pas qu’un miracle de l’Histoire, une ambition esthétique accomplie dans l’écrin de sa lagune, mais elle est ancrée dans sa région, entre la plaine populeuse, ses « tours infernales de l’industrie », et les crêtes où s’affrontèrent l’Autriche et l’Italie pendant la Première guerre mondiale, puis les fascistes, nazis et partisans pendant la Seconde. Elles sont également pour Zanzotto, qui lui-même participa à la Résistance antifasciste, l’écho du Mont Ventoux escaladé par Pétrarque au XIV° siècle.

La topographie vénitienne urbaine repose sur sa boue, sur les pieux que l’on y planta pour faire surgir palais et ruelles, canaux et églises, « servant de base et de socle à l’épanouissement des monuments » : tout l’or de l’art. Il est cependant aujourd’hui  nécessaire de « se laver de la faute de se sentir dans un des centres mondiaux de l’aliénation touristique ». Pourtant, même à l’occasion du carnaval, moment d’utopie luxueuse et sensuelle, qui fait également preuve de contre-culture, « tout n’est pas muséifié ». Ressurgissent à cette occasion le compositeur d’opéra Vivaldi, le dramaturge Goldoni, le poète licencieux Baffo. Reste à percevoir combien parmi la lagune, « La nacre la plus pure se fond dans les irisations équivoques des rejets industriels ». La ville est un palimpseste auquel prédispose l’écriture stratifiée d’Andrea Zanzotto.

C’est hélas une « Vénétie qui s’en va », dont le territoire est « mangé par la lèpre », dont les dialectes tombent en désuétude. La dimension élégiaque est prégnante. D’autant qu’il est bien difficile de se loger dans ce qui fut « un monde pictural prodigieux », où le bâti devient exponentiel : « Il s’est produit une damnation de cette mémoire territoriale millénaire », face aux paysages éternels des peintures de Giorgione et de Titien. Or « la poésie est concernée par cette prolifération de contradictions à laquelle s’est réduite notre réalité la plus concrète ».

Plus au sud, vibrent les « collines Euganéennes » dont les paysages sont également surchargés de mémoire, « concrétions ou archipels de lieux » chantés depuis l’Antiquité, refuge de la poésie lyrique occitane et de Pétrarque, puis romantique avec Ugo Foscolo. Ainsi les lieux sont des rêves, ce que souligne le « peut-être » du titre. Le reportage topographique devient défilé d’images mentales.

Hélas encore « le visage ancien des villes se trouve presque partout défiguré, les campagnes sont infiltrées par une espèce de tissu urbain effiloché qui prolifère avec ses constructions amorphes ». Nostalgique et toutefois curieux de comprendre ce qui évolue et déborde la signification, tel est l’écrivain, qu’il évoque Nino, un ami vigneron, ou le mariage de la ville aquatique avec la mer.

Ce recueil de proses intensément poétiques, voire férocement réalistes, égrène des textes parus entre 1964 et 2006. On ne le lira pas comme un prospectus régionaliste usé de clichés, un dépliant touristique tapageur, mais en emblème contrasté auquel ne manquent pas les images - au sens métaphorique du terme - en fait une méditation lyrique et inquiète sur les destins des espaces.

 

« Une république fameuse, longtemps puissante, remarquable par la singularité de son origine, de son site et de ses institutions, a disparu de nos jours, sous nos yeux, en un moment[6] » ; ainsi Pierre Daru, à l’orée du XIX° siècle, inaugurait sa monumentale Histoire de la république de Venise en neuf volumes. Elle ressuscite cependant sans cesse au moyen de la grâce de son architecture marmoréenne, ocre et aquatique. À la fois un mirage vivant d’eau et de ciel et un rêve minéral, Venise est la cristallisation de l’art dans le temps, sinon éternel du moins solide, éclairée par les reflets mouvants des bateaux colorés, des palais et de leurs fenêtres à arcades, de leurs portes mystérieuses donnant sur une eau obscure, dont les reflets mouvants capturent des blasons picturaux.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Zanzotto a été publiée dans Le Matricule des anges, juin 2021

 

[2] Voir : Sollers

[4] Régis Debray : Contre Venise, Gallimard, 1995.

[5] Andrea Zanzotto : La Galatée au bois, Arcane 17, 1986.

[6] Pierre Daru : Histoire de la république de Venise, Firmin Didot 1853, p 1.

 

Rio dei Greci, sestiere San Marco, Venezia. Photo T. Guinhut.

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1 juillet 2021 4 01 /07 /juillet /2021 14:07

 

Monasterio de San Millan de la Cogolla, La Rioja. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

César Aira, fantaisiste

 

des congrès de littérature et de magie ;

 

suivi de Prins et autres artistes paradoxaux,

 

Esquisses musicales, Le Tilleul.

 

 

César Aira : Le Congrès de littérature,

traduit de l’espagnol (Argentine) par Marta Martinèz Valls,

Christian Bourgois, 2016, 112 p, 14 €.

 

César Aira : Le Magicien,

traduit de l’espagnol (Argentine) par Marta Michel Lafon,

Christian Bourgois, 2016, 154 p, 15 €.

 

César Aira : Prins,

traduits de l’espagnol (Argentine) par Christilla Vasserot,

Christian Bourgois, 2019, 176 p, 15 €.

 

César Aira : Esquisses musicales, Le Tilleul,

traduits de l’espagnol (Argentine) par Christilla Vasserot,

Christian Bourgois, 2021, 120 p, 15 € chacun.

 

 

      Grâce baroque et virtuosité postmoderne sont les jouets favoris de César Aira. Quel adolescent n’a pas rêvé de ramener un trésor introuvable du fond des mers ? De dissoudre les pires créatures qui menacent l’humanité ? Retrouvons alors l’imaginaire bondissant de nos treize ans, mais pour l’associer à notre esprit critique d’âge mûr, en liant les derniers romans d’un Argentin facétieux. Car fantômes et super-héros, magicien et petite filles, s’amusent à nous piéger parmi l’œuvre de César Aira, qui est tout entière un Congrès de littérature, aussi fantaisiste que sérieux. Depuis Les Fantômes, jusqu’à son Anniversaire, écrit à l’occasion de son demi-siècle, alors qu’il dépasse aujourd'hui les quatre-vingts ans, l’écrivain austral est sans conteste un Magicien de la littérature, un burlesque grave, voire un parodiste patenté du postmodernisme. N'aime-t-il pas les artistes paradoxaux de Prins et des Esquisses musicales, mais aussi les nostalgies autobiographiques ?

 

      Un écrivain argentin, certainement un double de son auteur, est invité au Venezuela à un « congrès de littérature ». Ce qui n’intéressera guère cette sorte de potache un rien flemmard. Tout juste consent-il à assister à la création d’une de ces pièces, « une saleté » autour du mythe d’Adam et Eve, ce qui ressortit à une sorte de mise en abyme de l’œuvre, non seulement de l’écrivain, mais du héros, bien plus passionné par son premier exploit (résoudre l’énigme du « fil de Macuto » et retirer de la mer un trésor fabuleux) et son entreprise scientifique science-fictionnelle et loufoque. Il s’agit pour lui de jouer au « savant fou », d’utiliser son invention, une « guêpe génétiquement bricolée » pour aller prélever l’ADN d’un « génie », rien moins que l’écrivain mexicain Carlos Fuentes[1], ce qui devrait permettre de générer nombre de clones de ce dernier. Las, l’entreprise, déjà parodique, tourne au burlesque à grand spectacle : c’est la cravate de l’auteur de Terra nostra qui fait l’objet d’un prélèvement et génère des larves de soie « titanesques » qui s’écroulent en avalanche sur la ville et la menacent d’apocalypse. Bien sûr, notre héros saura, grâce à son « « Exoscope », parer au pire et susciter une fois de plus l’admiration générale, y compris d’une jeune étudiante…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      L’utilisation des lieux communs des comics (larves géantes et superpouvoirs) ne va pas sans une constante ironie, qui est celle du postmodernisme. L’on sait combien l’anti-héros qu’est au fond de lui le narrateur se projette dans le fantasme consolateur. Au-delà de sa propre invitation à ce « congrès de littérature », apparaissent nombre de lieux communs caressés par un personnage, voire un écrivain, de surcroit encore petit garçon dans l’âme, qui rêve de résoudre les plus grandes énigmes des romans d’aventure et de science-fiction. Fantasmes également de l’écrivain d’âge bien mûr qui se voit adulé par la foule et embrassé par une jeune étudiante pulpeuse. Les ficelles de la littérature fantasmatique et consolatrice sont alors exhibées à plaisir : « Ceci n’arriverait jamais dans la vie réelle ; c’est l’émanation d’une imagination fébrile, dans ce cas la mienne, et revient vers elle comme la métaphore de ma vie intime ». Au point que commentant son entreprise de clonage d’un « homme supérieur », il précise son esthétique littéraire : « Sous ma loupe intérieure, dans son anamorphose rhétorique, chaque pensée prend la forme d’un clone, une identité surdéterminée ». Il faut en effet lire César Aira en deux étages -au moins-, celui d’une narration aux divertissantes péripéties à ne pas prendre trop au sérieux, et celui d’une méta-littérature qui a plus que conscience d’emprunter à divers codes du roman, du feuilleton populaire, et des œuvres savantes, tout en jouant sur les deux tableaux pour le plus grand plaisir du lecteur lambada autant que du spécialiste gourmand. Ainsi le mythe populaire entre tous du jardin d’Eden est révélateur d’une telle lecture : « Au fond, les noces d’Adam et Eve étaient le mythe de la contiguïté absolue, le sexe précédé et rendu possible par le clonage ». De même, écrire pour César Aira, c’est un peu cloner, avec la part de risque et d’improbable nécessaire : « rien d’autre que de la duplication de cellules de style ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Décidément, César Aira aime beaucoup les congrès. Pour s’y sentir au mieux parmi ses confrères, ou pour s’en moquer, s’en distancier pour le moins. Après Le Congrès de littérature, c’est à un « symposium d’illusionnistes » qu’est invité le héros autant qu’anti-héros dont le seul nom est Le Magicien. N’en doutons pas dailleurs, littérature et déballage d'illusions, c’est du pareil au même.

      Hélas notre Magicien, bien que le plus réellement du monde doté de pouvoirs surnaturels, car il peut « annuler à sa guise les lois du monde physique », a le plus grand mal avec le quotidien : la preuve, trouver ne serait-ce que le programme du congrès est une gageure ! Pire, il ne sait et ne saura jamais quand est programmé son « numéro », en une sorte de redite kafkaïenne infinie. L’inquiétude « pousse comme une plante transparente, jusqu’au moindre recoin de son esprit ». Pourtant notre Magicien se « méfie des écrivains qui embellissent les choses. Pour [lui] le réalisme est une condition sine qua non ». On admirera l’auto-ironie de César Aira en écrivain distancié et moqué par sa propre œuvre. Sans négliger la satire, lorsque l’on apprend que ce congrès est organisé par l’Etat et divers sponsors, capables de « faire entrer la magie dans le domaine de la Culture », selon l’aveu du Ministre qui avoue que « tout le monde vole » et que « la vraie magie, on la trouve dans les finances, pas au fond des chapeaux hauts-de-forme » ! Mieux encore, les imprimeurs du programme qui n’arrive jamais sont également éditeurs, mais « pirates ». Ils ne visent que la « quantité » et proposent à notre pauvre égaré d’écrire un livre : « Il vous vient une idée pour écrire un livre, vous dites « abracadabra », et le livre est écrit ». Vertige existentiel, satire de notre temps et rires ne sont jamais loin l’un de l’autre.

      La métaphore du congrès n’est pas inopérante dans le cas du roman Les Fantômes[2]. Un immeuble en construction réunit en effet les copropriétaires en visite d’inspection des travaux et en veine de projets - sinon de fantasmes - en termes de décoration. Le réalisme bouillonnant se fendille bientôt, grâce à « la légère absurdité de toute chose ». Il ne devient plus qu’une « touche de réalisme puéril et familial ». En effet, la famille Vinas, en cet immeuble en devenir, voit des fantômes, et tout particulièrement la fille, Patri, qui s’acoquine avec eux. Etranges fantômes en vérité, qui sont peut-être « un fiasco total en matière de virilité ». Leur sourire mystérieux est « une espèce de fatalité qui surgissait du fond d’elle-même, de son scepticisme ». En fait, cet immeuble est « la ville mentale, comme celle de Dublin pour Joyce ». Ce qui montre bien que, aussi aimable, rusée, prête à basculer dans le fantastique qu’elle soit, l’écriture de César Aira n’est jamais au service d’une narration innocente, mais sans cesse animée d’une dimension métalittéraire…

 

 

     

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Bien qu’Argentin, bien que situant la plupart de ses récits en Argentine, entre Coronel Pringels dont il est natif et le quartier de Fores à Buenos Aires, hors quelques exception au Venezuela et au Panama pour Le Congrès de littérature et Le Magicien, l’œuvre de César Aira n’a rien du provincialisme. Il s’agit plutôt de détecter et de mettre en scène des fantaisies troublantes, des fantasmes universels, pour jouer sur son titre Los Fantasmas, traduit en français par Les Fantômes.

      Œuvre argentine encore, lorsqu’Un Episode dans la vie du peintre voyageur[3] vient du XIXème siècle. Ce dernier, en quelque sorte un roman historique, conte la quête d’un peintre, Johan Moritz Rugendas, portraitiste de la nature, qui parvient à acquérir « l’aspect de ses choses qu’on ne voit jamais, comme les organes de la reproduction vus de l’intérieur ». Il s’agit ici d’un art, l’écriture, qui joue à approcher un autre art : « On se fracasse contre les mots, et sans le savoir, on est passé de l’autre côté, dans le corps à corps avec la pensée d’autrui. Il arrive la même chose à un peintre, mutatis mutandis, avec le monde visible. Elle arrivait au peintre voyageur. Ce que disait le monde était le monde ».

      L’art divertissant et spéculatif de César Aira, n’aimant rien tant que jouer et surjouer avec des arts plus populaires, comme la magie, la telenovela, les arcanes des sous-littératures, que ce soient les comics, les romans d’aventure désuets, la science-fiction puérile, décorative aux effets spectaculaires, les récits d’horreur grandiloquents, le conte et la fantasy (dont J’étais une petite fille de sept ans[4] est le plus engagé dans le merveilleux) fait preuve d’une qualité éminemment postmoderne. Son mépris de la logique rationnelle a volontairement quelque chose d’aimablement puéril, son goût pour un fantastique échevelé n’est pas sans parenté avec le surréalisme. Une synthèse encyclopédique et parodique des littératures, non sans la toute personnelle touche d’humour, est bien la réalisation du vœu formulé dans ce qui est à la lisière fantomatique du récit et de l’essai : Anniversaire[5], cet objet qui est peut-être le centre caché de l’œuvre de l’argentin, lui qui, plus léger que Borges, en est néanmoins une sorte de neveu spirituel…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qu’est-ce que Prins ? Le patronyme du narrateur-personnage, probablement. De toute évidence le titre d’un roman époustouflant, plein de tiroirs, chausse-trappes et miroirs, tour à tours sombres et chatoyants. Une construction baroque préside à la demeure du narrateur, « devenue un long roman crypté », mais aussi celle du romancier et de la structure polyédrique du récit.

Quoique le romancier gothique, double ironique de l’auteur, ait fait fortune, du moins si, au-dessus de ces assistants zélés, il est le véritable auteur de ses livres, il décide soudain de cesser d’écrire, lassé par la mécanique convenue de ce qui est devenu un « sous-genre ». À quel projet essentiel se consacrer ? Pourquoi pas l’opium ? Il faut aller le quérir dans un quartier malfamé, « Hong-Kong », dans une boutique obscure appelée « L’Antiquité », le payer une fortune en liquide pour un bloc énorme, dont la consommation ultime permettrait au gérant, nommé « L’Huissier », de recouvrer la clef de son local. Là seulement, notre ambigu héros peut échanger « le noir gothique contre le blanc de l’opium », s’évader « dans les mondes nébuleux de la transcendance » et s’isoler « dans un œuf de prétendu taoïsme, transformé en lama de pierre ».

Outre Estella, l’épouse richissime du narrateur, deux Alicia radicalement différentes s’opposent. L’une est une jeune étudiante timide, ingénieure passionnée, que le narrateur emmène dans les greniers gothiques de l’université où il cache ses ateliers vides et les cadavres de ses parents, ce au prix de la terreur de la malheureuse. L’autre est une femme mûre plus fruste qui, « nue comme un cobra », est sa sexuelle amante. L’on ne sait laquelle est fantasme, laquelle est réalité, si toutefois cette dernière a droit d’exercer son empire.

Bientôt désœuvrés, les scribes » fomentent dans les rues une terreur gothique et délinquante ; par concaténation, tous les personnages sont « prisonniers d’une fantasmagorie ». Le mal glisse de la panoplie romanesque manipulée par le narrateur vers les pouvoirs de l’opium, ses images mentales et ses « torrents de mondes », puis se déverse sur « les rails de bronze de la réalité », en un pandémonium du fantastique.

Le tourbillon d’images et de situations que manigance le narrateur prend une nouvelle dimension lorsque l’on apprend qu’il est l’auteur du Château d’Otrante de Walpole, des Mystères d’Udolphe d’Ann Radcliffe, du Moine de Lewis… En d’autres termes les classiques de ce roman gothique[6] qui sut éclore à la charnière des XVIII° et XIX° siècles. Comme le Pierre Ménard réécrivant Don Quichotte sous la plume de Jorge Luis Borges, il s’inscrit dans une réfraction postmoderne. Entre réalisme de façade, vite craquelé, et « terreur littéraire » en expansion, il est un virtuose du réalisme magique.

Mais en épilogue à ce roman sans fin réelle, sinon ouverte, une apostille donne la clef du titre : Arturo Prins est l’architecte de style gothique d’un bâtiment inachevé de la faculté d’ingénierie de Buenos Aires. Reste au lecteur à parachever l’étonnante création romanesque selon les guides laissés par le romancier, les prestiges du fantasme, de la drogue, de la peur… Plus que jamais, l’écriture de l’Argentin César Aira est translucide et riche, intelligente et d’une fantaisie vertigineuse, non sans faire penser un peu à celle de l’Espagnol Vila-Matas[7].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est bien curieux qu’Esquisses musicales démente son titre en nous parlant d’abord d’un peintre, que l’on n’a jamais vu peindre, et qui semble n’avoir aucun tableau à son actif. Ce qui n’empêche pas que l’on lui commande la décoration de la salle de réception de l’hôtel de ville de Coronel Pringles, « gigantesque piano démembré en ciment ». La vanité de l’art officiel ne peut être mieux exposée.

Faute d’être un réel peintre, l’homme est un artiste de la vie, qui vit « pour la beauté ». Dilettante après une carrière commerciale, solitaire après la mort de son épouse avec qui il aimait danser au « Mélody », où brillaient chaque samedi soir « Les esquisses musicales », il collectionne des sensations, comme les « traits jaunes » du soleil dans le ruisseau. Finalement il a choisi, « au lieu de perdre sa liberté en cherchant la perfection dans l’art, [de] chercher la liberté et laisser l’art se débrouiller tout seul ». En une démarche platonicienne, il prétend que « les objets qui peuplent ce monde ont d’abord été dans le ciel des idées ». En ce sens « l’Idée du péronisme » qui préside à la commande qui lui est faite, ne peut se réaliser que dans l’idéalité du possible, ce qui induit une subtile satire politique.

Rêveur impénitent, le peintre potentiel mène une vie philosophique d’anachorète, se construisant une commode cabane auprès du ruisseau, recevant quelque amicale visite, observant le ballet des poissons, comme un moine zen. Même le bombardement qui signale la fin du péronisme et soulève quelques arbres, ne l’affecte guère.

Laissant planer la possibilité d’une œuvre plus conceptuelle que réelle, une « peinture en blanc », et « les absolus couvés par l’art », le personnage choyé par César Aira ménage un clin d’œil à la fois tendre et parodique à tout un pan de l’art contemporain, qui préfère la disparition de l’art à son accomplissement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque tout un petit monde d’ennui vacille dans le village de Coronel Pringles, une vieille dame poète publie dans un journal l’éloge d’un arbre consolateur, ce qui entraîne quelques lecteurs à se promener en quête de son feuillage ignoré. Voici en quelque sorte le fil qui relie Esquisses musicales et Le Tilleul, cette fois plus précisément autobiographique. Car l’enfant que fut César Aira est fasciné par ce « Tilleul monstre », hélas « abattu lors d’un acte irrationnel de haine politique » entre péronistes et antipéronistes.

Faut-il faire totalement confiance à la vérité de la démarche autobiographique -loin des Confessions de Jean-Jacques Rousseau - de César Aira ? Il s’appuie en effet sur les « souvenirs douteux de [sa] prime enfance ». Et ce « grand arbre thérapeutique », dont son irascible père, électricien, « punaise de sacristie », puis péroniste, tirait des infusions, permet de « sublimer le manque de vie réelle ». Les souvenirs s’entremêlent de digressions, comme lorsqu’une machine à écrire entraîne des questions sur l’espace entre les mots. Une vie pauvre, une seule pièce dans un immense hôtel désaffecté, une « énorme cuisinière Volcan », une mère bavarde, voilà tout l’univers étroit du petit César, cependant environné par les aléas de la vie politique argentine, entre populisme péroniste et révolution. Mais lorsque l’on écoute à la radio une pièce de Federico Garcia Lorca, le père ose proférer : « L’écrivain a besoin de vivre à l’envers ». Est-ce le déclencheur de la carrière d’écrivain de notre César Aira ? C’est à cet égard que le passé devient rempli de possibilités : « coffre-fort inviolable où tous mes secrets étaient à l’abri ». Ne reste qu’à espérer lire comment la chrysalide enfantine est devenue l’’écrivain adulte. Ce qui ne saurait tarder, tant les éditions Christian Bourgois ont pour projet de publier toute l’œuvre, si pléthorique soit-elle…

Maniant les mots en illusionniste, doué d’une capacité évocatoire fabuleuse, César Aira joue avec les labyrinthes de la littérature, en poète qui réussit le paradoxe d’unir la clarté de l’écriture avec les prestiges du réalisme magique.

 
 

        Né en 1949, ce narrateur fantaisiste, voire frivole, cependant nanti de plus de tiroirs secrets qu’un illusionniste prodige, sait aussi le langage de la critique et de l’analyse, à l’occasion de la poésie d’Alejandra Pizarnik[8], ou de son Diccionario de los autores latinoamericanos[9]. Avec plus de 110 volumes publiés, souvent assez brefs - accordons-lui cette élégance - mais surtout un sens de l’étrangeté prodigieux et malicieux hors du commun, César Aira est un grand oublié de ce côté-ci de l’Atlantique, malgré bien des traductions. Arturo Bolano le reconnaissait comme un excentrique d’exception : ne nous en étonnons pas si nous comparons leurs écritures, apparemment d’une limpide simplicité, quoique ouvrant soudain sur des abîmes de perplexité, des vertiges de l’imagination. Voilà bien en César Aira un « congrès de littérature » à soi seul, un « magicien » du récit, qui se demande, lors de l’Anniversaire de ses cinquante ans, comment prendre un nouveau départ, et imagine d’écrire en une seule nuit son œuvre entière, voire son « Encyclopédie générale qui contiendrait tout ». Moins par immodestie, que par jeu, et en réponse humoristique à l’angoisse d’exister pour ne bientôt plus exister. Sauf dans le paradis de nos bibliothèques, dont Prins - l'on pardonnera le facile jeu de mot - est un Prince parmi les plus singuliers…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] César Aira : Les Fantômes, traduit par Serge Mestre, Christian Bourgois, 2013.

[3] César Aira : Un Episode dans la vie du peintre voyageur, traduit par Michel Lafon, André Dimanche, 2001. 

[4] César Aira : J’étais une petite fille de sept ans, traduit par Michel Lafon, Christian Bourgois, 2008.

[5] César Aira : Anniversaire, traduit par Serge Mestre, Christian Bourgois, 2011.

[6] Voir : Frankenstein et autres romans gothiques : un pléiade horrifiant

[9] César Aira : Diccionario de los autores latinoamericanos, Emece, 2001.

 

Claustro gotico, Monasterio de San Millan de la Cogolla, La Rioja.

Photo : T. Guinhut.

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22 juin 2021 2 22 /06 /juin /2021 13:33

 

Zette Cazalas : Kunstschrank,  Cabinet de curiosité,

Musée d'Agesci, Niort, Deux-Sèvres.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Inventer la nature :

des origines du monde à l’extinction des espèces

en passant par Anatomica.

 

 

Sous la direction de Laura Bossi :

Les Origines du monde. L’invention de la nature au XIX° siècle,

Gallimard Musée d’Orsay, 2020, 384 p, 45 €.

 

  Johanna Ebenstein :

Anatomica. L’art exquis et dérangeant de l’anatomie humaine,

Seuil, 2020, 272 p, 29 €.

 

Diego Vecchio : L’Extinction des espèces,

traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon,

Bernard Grasset, 2021, 224 p, 20 €.

 

 

Si la nature existe de manière immémoriale, et ce depuis la genèse et le Big bang, c’est au dix-neuvième siècle qu’elle fut inventée. C’est le pari surprenant de Laura Bossi et de ses collaborateurs, dans le cadre d’une exposition et d’un livre somptueux : Les Origines du monde. Aux nomenclatures et classements, s’ajoutent l’exposition et la représentation, en passant par les livres et les tableaux. Or représenter la nature à fin de connaissance, c’est aussi pratiquer la dissection pour cataloguer la nature humaine, soit celle du corps. C’est alors, grâce à l’album Anatomica, que l’on découvre qu’il s’agit autant de science que d’art. À ces ouvrages documentaires, il sera permis d’ajouter un roman de Diego Vecchio intitulé L’Extinction des espèces, histoire passablement fantaisiste d’un musée d’histoire naturelle du XIX° siècle, dont le titre, lui aussi en écho avec Charles Darwin qui révolutionna la discipline et jusqu'à la métaphysique, résonne comme un signal d’alarme, néanmoins parodique.

 

Non, la nature n’a pas attendu le XIX° siècle et son scientisme, son positivisme, pour inventer et inventorier la nature. L’Antiquité elle-même, avec les Animaux d’Aristote et la gigantesque Histoire naturelle (dont il ne nous reste qu’un millier de pages !) de Pline L’Ancien, n’a cessé de nommer et décrire les bêtes et les plantes. Les herbiers et descriptions zoologiques ont concouru de virtuosité lors de la Renaissance ; et le XVIII° siècle a vu le triomphe de l’Histoire naturelle de Buffon, des minéraux aux oiseaux.

Historienne des sciences, Laura Bossi, maîtresse d’œuvre des Origines du monde, n’ignore en rien ces prémices. En outre, avec le concours d’une trentaine de spécialistes, elle met l’accent avec justesse sur une furia de découvertes et de représentations qui fleurissent au XIX° siècle jusqu’à la borne de la Première guerre mondiale, non sans revenir en arrière, depuis un « Prologue au paradis terrestre ». Si « l’Histoire de l’art est le miroir des idées », il s’agit bien au XIX° du « siècle de la genèse de la modernité scientifique ». Ainsi en cette exposition du Musée d’Orsay (en partenariat avec le Museum national d’histoire naturelle) les œuvres d’art se font les alliées des scientifiques, mettant au jour la pléthorique diversité du monde et la multiplicité des espèces, tant végétales qu’animales. Minérales également avec la montée des connaissances géologiques, mais aussi concernant les fossiles, révélant des créatures disparues, dont les dinosaures. L’inimaginable antiquité de la terre se révèle. L’homme lui-même voit son historique bouleversée : préhistoriques, ils sont déjà des artistes. Mieux encore - ou pire pour les tenant d’une lecture littérale des sept jours de la Genèse -, les perspectives de Darwin placent cet homme parmi le flux patiemment orchestré de l’origine et de la succession des espèces.

L’on devine que les artistes sont également bouleversés par ces recherches, ces révélations. Tant du point de vue thématique qu’esthétique, leurs tableaux, gravures et sculptures bouillonnent de formes et de vies nouvellement aperçues. Ainsi ce somptueux livre catalogue balaie généreusement l’histoire de l’Art, non sans effleurer avec pertinence la littérature et la philosophie, jusqu’au cinéma, car le XIX° siècle peut être pensé comme s’achevant à l’orée de la Première Guerre mondiale.

Entre le paradis terrestre et L’Evolution des espèces, un immense chemin est défriché. « Déchu de sa transcendance », il n’en reste pas moins à l’homme la tâche confiée à Adam : nommer les créatures du jardin, ce qui restera le souci des scientifiques attachés au recensement du monde et à en comprendre le fonctionnement. Au-delà du désordre pittoresque du cabinet de curiosité baroque, le XIX° siècle va préférer la rigueur.

Neptune est découverte par Urbain Le Verrier, le vaccin contre la rage et la pasteurisation par Louis Pasteur, l’anatomie comparée par Georges Cuvier, la chimie organique par Wöhler et Liebig, mille et une innovations concourent au progrès. Mais aucune n’a autant de retentissement sur la métaphysique et la destinée humaine que celle de Darwin en 1859 : « Il est le pivot de son siècle ». Dieu n’est plus l’origine des espèces ni de nos comportements ; créatures, nous sommes le fruit du hasard et des adaptations aux contraintes de l’environnement. Voici ce qu’écrit des lois de la nature , en conclusion de son ouvrage fouillé, Charles Darwin: « Ces lois, prises dans le sens le plus large sont : la loi de croissance et de reproduction ; la loi d’hérédité qu’implique presque la loi de reproduction ; la loi de variabilité, résultant de l’action directe et indirecte des conditions d’existence, de l’usage et du défaut d’usage ; la loi de la multiplication des espèces en raison assez élevée pour amener la lutte pour l’existence, qui a pour conséquence la sélection naturelle, laquelle détermine la divergence des caractère, et l’extinction des formes moins perfectionnées. Le résultat direct de cette guerre de la nature, qui se traduit par la famine et la mort, est donc le fait le plus admirable que nous puissions concevoir, à savoir : la production d’animaux supérieurs[1] ». Ces derniers mots pourraient assurer une nouvelle espèce d’anti-darwiniens : les antispécistes[2]

 

 

Si le darwinisme a pu être caricaturé, y compris dans les journaux humoristiques contemporains, puis par la sociobiologie par exemple, il fut et est toujours combattu par des résistances et des pouvoirs religieux qui refusent l’ascendance simiesque et son enseignement en privilégiant le créationnisme. Ce qui ne l’empêcha pas d’inspirer les œuvres littéraires et peintes, tous les arts en fait. En ce sens, un peintre comme Gabriel von Max propose en 1894 le portrait d’un couple de « Pithecantropus alalus ».

L’ouvrage est balisé au moyen de moments clefs, incontournables. Ainsi « Le grand tour du rhinocéros Clara », morte à Londres en 1758, stupéfie les foules. Les expéditions australes embarquent des « artistes voyageurs », ce dont se fait l’écho le roman de Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, qui, quoique science-fictionnel, peut passer pour « le premier traité d’océanographie ». L’invention des dinosaures et de l’homme préhistorique laissent leurs traces dans les romans de Rosny Ainé. L’on s’amusera à chercher la réponse à la question : « Pourquoi le paon est-il si beau ? ». Et voilà que ces multiples beautés de la nature sont contrecarrées par « la face sombre de l’évolution. Dégénérescence, régression et extinction »…

La peinture animalière et botanique est soudain prolifique, avec Audubon et Gould, le paysage est un acteur à part entière sous le pinceau de Turner et de Carus, l’on fantasme avec Böcklin et Moreau sur les hybrides homme-animal, comme les centaures et les sirènes. Quant au symbolisme et à l’Art nouveau, ils sont fascinés par l’origine de la vie, en goûtant les formes unicellulaires et les animaux marins, sur les toiles de Redon. C’est jusqu’au célèbre sexe féminin peint par Courbet en 1866, sous le titre L’origine du monde, que la nature est célébrée sous l’espèce de son origine sexuelle, voire animale et velue. Jusqu’encore à la peinture abstraite, de Kupka, voire de Kandinsky, qui tente de figurer les origines cosmiques et chimiques du monde…

Célébrée par Ernst Haeckel, philosophe naturaliste allemand de la seconde moitié du XIX° siècle, la nature est artiste. Elle a ses radiolaires, ses méduses et ses coraux, qui sont autant de géométries parfaites, de lumineuses beautés, qu’il a rendues avec une séduisante splendeur avec le concours d’un lithographe, Adolf Giltsch, dans le recueil de planches en couleurs Formes artistiques de la nature. Il n’en reste pas moins que cette beauté, qui semble l’axe du monde, trouve sa contradiction dans la sauvagerie naturelle, brutale ; sans compter une autre sauvagerie, celle de l’homme, qui, outre ses guerres mondiales et ses génocides, semble condamner la planète à assister impuissante à l’amaigrissement, voire l’extinction des espèces.

En conséquence, veillons à tout ce que la nature a d’extraordinaire, du gigantesque au microscopique, et qui fait bouillir la créativité scientifique et artistique : fleurs exotiques, bêtes curieuses, mais aussi ces primates, singes imprévisibles, austères et aimables, comme ceux de la magnifique couverture, qui nous regardent en ancêtres et en cousins, d’autant plus qu’ils s’appellent « Abélard et Héloïse »…

Interrogeons-nous avec Laura Bossi : « Face aux nouvelles utopies - un transhumanisme qui rêve de réaliser un surhomme à l’aide de la technologie, de la bio-ingénierie et de l’intelligence artificielle, ou un écologisme antihumaniste qui renierait la civilisation pour la défense d’une Nature idéalisée - c’est une sagesse qu’il nous faut appeler de nos vœux. Saurons-nous repenser notre relation à la nature, notre berceau ? Saurons-nous préserver sa diversité, et peut-être retrouver l’émerveillement que sa beauté a suscité auprès des artistes et des poètes du passé ? »

Non sans oublier les originaux généreusement exposés au Musée d’Orsay (mais aussi en nos musées de province), ouvrons sans cesse avec bonheur les pages somptueusement illustrées, nanties de commentaires rigoureux et diserts, de ce luxueux codex inventoriant Les Origines du monde avec un goût aussi savant qu’esthétique.

 

Linné : Abrégé du Système de la nature, Matheron & cie, 1802.

Charles Darwin :

L’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, Reinwald, 1880.

Photo : T. Guinhut.

 

Amateurs de viande rouge et d’os à moelle, carnivores de l’image, vous voici confiés à un festin anatomique. Car nous sommes avant tout viande rouge et os blanc : ainsi va la nature, cette fois humaine, qui, de facto, a son corps. Au-delà de son apparence, il n’est qu’une anatomie. Si c’est lors de la Renaissance, au XVI° siècle, qu’en dépit de son interdiction par l’Eglise, la dissection devint possible, quoique les prémices de son illustration viennent du XIV°, c’est au XIX° que les progrès de l’investigation corporelle et de sa représentation furent les plus éblouissants. À moins d’être effrayé, par ces dévoilements de l’enveloppe charnelle ouverte sur ses obscènes organes, l’on ne peut qu’être impressionné par l’exactitude croissance des gravures et des tableaux consacrés à cette science, mais aussi par sa dimension esthétique, où domine, on l’aura deviné, le rouge.

Joanna Ebenstein a concocté pour nous une étonnante anthologie des illustrations révélant les parties et les fonctionnements de notre corps, intitulée laconiquement Anatomica. Cette chercheuses et commissaire d’exposition n’en est pas à son coup d’essai, puisqu’elle a publié un Traité illustré de la mort[3]. Cependant c’est ici, paradoxalement, d’un pont entre la vie et la mort dont il est question. Il a bien fallu ouvrir, dépiauter et dépecer des corps pour pouvoir réaliser ces images, alors qu’elles en révèlent les mystères, les organes, tous ceux qui nous permettent de bouger, de penser et de créer, d’enfanter. L’on ne s’étonnera pas qu’une partie de cet ouvrage encyclopédiquement documenté, soit consacré à la « procréation ». Ainsi les organes sexuels, la gestation de la femme enceinte, l’accouchement et le fœtus sont en quelque sorte à la source des autres parties de ce volume : « Le corps de pied en cap », « l’intérieur dévoilé », « Haut et bas du corps ».

Curiosité morbide et investigation scientifique sont au service de l’émerveillement devant la machine charnelle complexe que nous sommes autour de notre squelette, et en sa boite, si l’on pense au crâne abritant le cerveau. La contemplation peut prendre le pas sur la nomenclature, tant l’esthétique de ces gravures et peintures l’emporte sur ce que serait l’observation directe. Ce sont des médecins, mais aussi des dessinateurs, graveurs et peintres : de Vésale au XVI° siècle, avec son De humani corporis fabrica de 1543, à l’atlas de l’Anatomia Universa réalisé par Paolo Mascagni et publié entre 1823 et 1832.

Notons qu’au-delà de l’Europe, les Chinois ont longtemps œuvré en liant les parties du corps avec des représentations célestes imaginaires, comme dans Le Miroir d’or de la médecine, une compilation commandée par l’Empereur de Chine en 1742. Ne doutons pas qu’ils rattraperont bientôt le coche d’une science plus exacte.

Les artistes n’ont pas échappé à cet attrait pour nos viandes et viscères : Léonard de Vinci, Michel ou Raphaël disséquaient ; alors que Géricault se rendait à la morgue pour peindre des natures mortes anatomiques au service de son Radeau de la Méduse, à l’époque romantique. Quoique le corps ne soit plus guère envisagé comme le chef d’œuvre de Dieu, il peut être l’inspiration des chefs-d’œuvre, pas seulement consacrés à Vénus et Apollon, mais à notre condition anatomique, entre memento mori, nécessité médicale et chirurgicale, et émerveillement devant la nature et la main qui la magnifie.

Musée livresque, cet Anatomica met en scène la pulsion scopique autant que l’application scientifique et le soin esthétique. Même l’œil est l’objet de l’attention la plus fine, étrange bulbe cosmique dans une lithographie d’Ernst Friedrich Wenzel en 1874, alors que Bertillon, en 1893, publie un « Tableau des nuances de l’iris humain », de façon à contribuer à l’identification anthropométrique, en particulier des criminels.

 

Un roman cette fois, de Diego Vecchio (un Argentin né en 1969) intitulé L’Extinction des espèces, reprend ces questions muséales, mais de manière bien décalée. Grâce au legs de la fortune de Sir James Smithson (1765-1829) à l’Etat fédéral américain, Zacharias Spears est chargé de la conservation des espèces naturelles et de la constitution d’un musée. Par milliers, les spécimens affluent, en particulier à l’occasion de missions d’exploration, dont la plus célèbre aux Etats-Unis est celle de Lewis et Clark, entre 1804 et 1806, ce qui contribue à faire du Smithsonian Museum, où trône une météorite, l’un des plus prestigieux au monde.

D’abord consacré à cette transmission des collections et à la gestion financière préalable à la constitution d’un lieu digne de les accueillir, mettant en scène le personnage de Zacharias Spears, chirurgien vétéran de la guerre de Sécession, particulièrement zélé, le roman quitte un moment sa narration pour embrasser en quelques pages épiques l’histoire géologique depuis l’origine de la terre jusqu’à nos jours, au travers de millions d’années, et justifier son titre, L’Extinction des espèces. En effet de millénaires en millénaires, des espèces apparaissent, d’autres chassent les précédentes, en un jeu perpétuel entre les plus faibles et les prédateurs.

Ce qui aurait pu n’être qu’une chronique historique exacte et réaliste devient sous le clavier de Diego Vecchio, une parodie fantastique des discours scientifiques, une affabulation fantasque. Car la vision de la théorie de l’évolution de son personnage est pour le moins personnelle. Quelle est donc l’espèce qui aurait survécu à l’explosion d’une météorite, le crustacé muant en mammifère ? Mais l’écureuil pardi ! Et Américain qui plus est. En conséquence « la chauve-souris est un écureuil caché sous une cape qui n’a pas réussi à masquer ses problème de calvitie ».

 Ainsi entendu, l’homme, « animal le plus parfait », est le descendant de cet écureuil originel : « Homo sciurus ». Zacharias Spears, conservateur à l’éthique plus que discutable, n’hésite pas à falsifier les faits et les trouvailles, faisant passer deux récentes enfantines momies venues du canyon du Colorado pour des représentants de tribus les plus primitives. Voilà qui contribue au succès de l’entreprise, alors que les visiteurs éberlués affluent. Pour deux cents, le voyage parmi les côtes, les montagnes et les déserts, parmi le temps géologique, vaut l’investissement ! Il faut cependant lutter contre la concurrence de nouveaux musées, acquérir des fossiles hors de prix, des contrefaçons bientôt déjouées. C’est pourquoi Spears se voit destitué. Alors qu’en un ironique contrepoint la conservatrice d’un musée d’art se plaint du peu de crédit dont elle jouit par comparaison et de « la desquamation de la Vénus du Titien », faute d’entretien. La satire des faux savants, des conflits de préséance, de la vanité humaine et de l’enflure nationaliste est corrosive.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’extinction des espèces est également celle des directeurs de musées et de la valse des modes scientifiques. Zacharias Spears évincé, Benjamin Bloom le remplace, lui piqué par « le venin de l’ethnologie ». À leur tour, les Indiens sont des « fossiles vivants ». Le roman glisse vers l’exposé des mœurs des « Wakoas », y compris leurs pratiques sexuelles, de la langue des « Kiataw » ou des « Dixies », des croyances et des divinités premières. Une fois de plus la muséologie évolue pour se muer en itinéraires thématiques : « Scènes d’amour dans les marais », ou « Au fond des mers, les oubliés de l’Arche de Noé ». Ainsi les musées eux aussi participent à « la lutte pour l’existence ».

Une aphoristique définition ne manque pas de concourir à cet apologue parodique : « Les musées ont des tentacules qui s’allongent et se déploient sur des milliers de miles à la ronde pour atteindre de leurs ventouses un fétiche fabriqué à l’autre bout du monde, après quoi ils se contractent et se replient dans un parallélépipède de verre ». Pire, « il y aurait bientôt plus de musées que de visiteurs », jusqu’au « Musée pervers polymorphe à Ogden ». De surcroît l’on découvre, en ce qui devient peu à peu un essai au parcours en étoile, la taxonomie des visiteurs, qui ont un comportement de « fourmi » ou de « paon ».

En ce roman, il semble s’agir de la rencontre improbable de l’encyclopédisme vain des anti-héros de Flaubert, Bouvard et Pécuchet, et du fantastique cosmique de Jorge Luis Borges[4], sans oublier l’esprit fantaisiste d’un autre Argentin, Cesar Aira[5]

 

Rempart fragile face à l’extinction des espèces, le musée est l’honneur de l’humanité. À moins qu’elle soit la responsable et coupable d’un nouveau cycle d’extinctions. C’est à cet égard que devant la raréfaction de certains oiseaux et insectes de nos campagnes, voire la disparition annoncée des grands singes, des scientifiques parlent de sixième extinction[6], la seule qui ne soit plus d’origine naturelle, générant l’ère de l’anthropocène. L’ingéniosité humaine, plutôt que les diktats des écologistes politiques, parviendra-t-elle à inverser le processus ? Rien à cet égard ne devrait lui être impossible…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Charles Darwin : L’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, Reinwald, 1880, p 576.

[3] Joanna Ebenstein : Macabre. Traité illustré de la mort, Cernunnos, 2018.

[6] Richard E. Leakey et Roger Lewin : La Sixième Extinction, évolution et catastrophes, Flammarion, 2011.

 

Charles d’Orbigny : Atlas du Dictionnaire d’Histoire naturelle,

Renard, Martinet & cie, Paris, 1849.

Photo : T. Guinhut.

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11 juin 2021 5 11 /06 /juin /2021 17:31

 

Abbaye de Saint-Benoît, Vienne. Photo : T. Guinhut.

 

 
 
De la photographie réaliste et street art
à la photographie platonicienne :
Raymond Depardon, Magnum, Joel Meyerowitz
et Robert Adams.

 

 

 

Raymond Depardon : La Solitude heureuse du voyageur

 précédé de Notes, Afrique(s), Le Tour du monde en 14 jours,

Coffret 3 volumes, Points, 2017, 24,30 €.

 

Stephen McLaren : Magnum et la street photography,

Actes Sud, 2021, 386 p, 45 €.

 

Joel Meyerowitz : Rétrospection, Textuel, 2018, 352 p, 59 €.

 

Robert Adams : Essais sur le beau en photographie,

Fanlac, 1996, 144 p, 120 F.

 

Michel Poivert : La Photographie contemporaine,

Flammarion, 2018, 264 p, 29,90 €.

 

 

 

L’on ne peut photographier que le réel. Sauf si au bout du compte l’on se livre aux trucages les plus surréalistes pour le subvertir. Et tout en sacrifiant au réalisme, l’on peut néanmoins s’attacher aux métaphores, voire à la plus pure esthétique. Quoique parcourant implicitement toute l’histoire de la photographie depuis 1839, cette problématique esthétique peut être synthétisée au travers d’un trio de photographes contemporains, de Raymond Depardon à Joel Meyerowitz, jusqu’à Robert Adams, mais aussi en passant par ceux de de la street photography, cheval de bataille de l’agence Magnum. Le paysage, souvent urbain, est leur inlassable objet d’étude, même si cet objet d’étude peut parfois les entrainer à en représenter le drame humain, voire son essence, peut-être platonicienne.

 

      Arpenteur du réel, Raymond Depardon l’est certainement. Il emporte avec lui sa Solitude heureuse du voyageur, en s’appliquant à traverser l’Afrique(s), jusqu’à déborder Jules Verne au moyen d’un Tour du monde en 14 jours. À ce triptyque réuni dans un seyant coffret pour des livres de poche, qui acquièrent ainsi une sorte de noblesse esthétique, il eût peut-être fallu joindre son parcours parmi la France…

      Sobrement intitulé Notes, le premier recueil (ou plus exactement portfolio ?) d’abord publié en 1979, est noirci par des guerriers en armes, parmi les plus sales zones de conflit, entre Beyrouth et l’Afghanistan, où celui qui deviendra le Commandant Massoud est son jeune guide. Là c’est le photoreporter né en 1942 qui pointe l’arme inoffensive et scopique de son appareil photo, enregistrant les convulsions du monde et de l’humanité, pour les enfermer dans la boite du témoignage, de la dénonciation, du souvenir et de la méditation. L’homme est alors un rebelle autant qu’un animal politique brutal, résistant alors contre l’invasion soviétique et le communisme. On sait ce qu’il en est advenu : la montée en puissance de l’Islam radical et un jeu de dominos de guerres… « Mon premier livre fondateur », juge Raymond Depardon, marqué par ces jours de danger, de risque, de fuite, par l’adrénaline de la photographie juste et parlante lorsque les armes obsèdent l’objectif. « Je vois des balles traçantes », commente-t-il. Si l’image ne les montre pas, la photographie n’est pas en reste pour exhiber les réalités du territoire, de la guerre et des hommes, d’autant que l’on n’y voit guère de femmes. Il y a quelque chose du « charognard », du « voyeur » dans le photographe de terrain au service de l’information et des médias.

      Plus paisible est La Solitude heureuse du voyageur. Paysages parfois ruraux et surtout urbains sont les sources d’inspiration de Raymond Depardon, mais le plus souvent animé par la présence humaine, ou, sinon, par ses traces. Si quelques chambres d’hôtel sont vides, mais d’un autre vide que celui des déserts du Niger et de Bolivie, les rues et les sentiers de montagne sont animées, soit par des passants à New-York ou en Ethiopie, soit par des voitures, comme la Trabant symbolique en Ex-RDA. La dimension graphique du noir et blanc est judicieusement soulignée par un velouté dramatique des nuances, mais aussi par un perpétuel cadre noir, « entre la douleur du cadrage et le bonheur de la lumière », comme il le dit dans un pertinent entretien avec le critique Jean-François Chevrier, inséré au centre du volume. Dans la perspective plus rigoureuse du géomètre,  Raymond Depardon colora cependant la France[1] au moyen de calmes vues plus proches du sociologique que du touristique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      L’Afrique(s) de Raymond Depardon se dit à la fois au singulier et au pluriel, non seulement pour des raisons géographiques, mais aussi parce qu’écartelée(s) entre violence et tendresse. Rien d’idéalisé, rien de pittoresque. La nudité du paysage et des peaux exhibent la sécheresse et la maigreur. Le visage d’une femme portant une charge sur la tête ruisselle de sueur : un cliché efface le cliché. Journal de voyage erratique, entre Angola et Ethiopie, Afrique(s) est à la fois photographique et textuel, alternant images et constats, non sans émotion et empathie, voire notations intimes. Le noir et blanc, excellemment imprimé avec un contraste et un brillant impeccables, devient ainsi sculptural. Il s’agit de figurer le réel avec objectivité, quoique avec une dimension symbolique : chacun de ceux qui sont devenus des personnages acquièrent une dignité humaine et portent une conscience, voire une réclamation, une indignation devant le tribunal de l’humanité. Lorsqu’il visite une prison à Kigali, Rwanda, où sont parqués en attente de jugement des auteurs du génocide, Raymond Depardon confirme sa vocation de photographe engagé.

      Après cinq mois africains, seulement quatorze jours ont été dévolus au Tour du monde. Le défi photographique va de Paris à Paris, ce sont sept escales, sept villes : Washington, Los Angeles, Honolulu, Tokyo, Hô Chiminh-Ville, Singapour, Le Cap. Tourisme à la va-vite ou empreintes singulières et symboliques ? Si bon photographe soit-on, l’on n’échappe guère en de telles conditions, ou contraintes délibérées, à l’instantané plus ou moins vain. Le mémorial aux 58 000 victimes de la guerre du Vietnam, les étoiles de Sunset Boulevard, les halls et chambres d’hôtel… Raymond Depardon s’est-il condamné au cliché, quoique toujours soigné ? Autre cliché, puisque nous sommes en 2008, le calcul final de « compensation en CO2 » d’un tel voyage. Un poil de culpabilisation ne nuit pas devant l’urgence climatique idéologique[2].

 

Partenaire de nombreuses aventures, Raymond Depardon, parcourant New-York en 1981, ne peut échapper à ce mouvement de la Street Photography, qui est magnifié par un album, somptueux et fourmillant de découvertes. C’est en fouillant dans les archives de l’agence Magnum que le commentateur et photographe Stephen McLaren a ouvert pour nous une boite aux trésors d’images, tant en noir et blanc qu’en couleurs. Fondée en 1947, Magnum se veut sensible à un monde lourd de conflits et surarmé. Aux côtés du photojournalisme et des terrains de guerre, s’ajoute une nouvelle quête urbaine de l’image que permet la miniaturisation de l’appareil, en particulier le Leica. À la suite d’Henri Cartier-Bresson, considéré comme le créateur de cette déferlante de photographie de rue, ils sont trente à traquer l’incongru, « l’instant décisif », au travers du monde, de l’Angleterre au Japon, des Etats-Unis à la France, de l’Inde au Maroc.

Comme sur la couverture de ce volume, par les soins de Christopher Anderson, la lumière est essentielle, quelques reflets rougeoyants suffisant à relever un espace de trottoir autrement insignifiant, le rouge étant sa couleur récurrente. Mais en une démarche empathique, « l’esprit de la rue » va également s’allumer de silhouettes insolites, de visages surprenants, associant réalisme obligé et pointe surréaliste. Jusqu’à Gueorgui Pinkhassov qui conjugue photographie et poésie : « La poésie advient lorsqu’il y a métaphore. Elle n’est pas programmable : elle apparaît au passage et soudain la rime est là ».

 

Photo : T. Guinhut

 

Au-delà du reportage de commande, parfois ici présent, l’observateur indiscret, et cependant furtif, capte les instantanées d’une ville avec un appétit renouvelé pour la vie intime et sociale, pour les comportements inaperçus, les poses insolites. Pour ce faire le noir et blanc a longtemps été prôné par Magnum, le pensant synonyme d’authenticité, à moins qu’il s’agisse de conservatisme ; alors que des photographes étaient taxés de « vulgarité » (selon Henri Cartier-Bresson) et de facilité commerciale lorsqu’ils utilisaient la couleur. Pourtant Harry Gruyaert, David Alan Harvey, Bruce Davidson, ou l’Iranienne Newsha Tavakolian, surent lui offrir ses lettres de noblesse en dopant leurs images de signaux esthétiques. 

Est-ce à dire que saisir au vol un instantané urbain interdit la beauté ? L’évidence réaliste d’Elliott Erwitt, dont le noir et blanc saisit ses personnages non sans humour, capte miraculeusement le visage grave d’un enfant au travers d’un véhicule dont la vitre est marqué d’un impact étoilé qui masque l’œil. L’esthétique compositionnelle permet l’irruption d’une émotion métaphysique. Cependant Léonard Freed professe : « Tout ce qu’on voit dans la cadre doit être essentiel. La perfection, ici, n’est pas de mise. Cela tuerait tout ». Entre réalisme du quotidien et expressionnisme frappant, entre engagement documentaire, voire social et politique, et esthétisme graphique et coloriste, les photographes construisent, croisent et créent, souvent à leur insu, une beauté inédite à qui sait regarder ces clichés.

Alternée avec des traversées thématiques, « Temps libre », « En chemin » (au sens des transports), « Faire son marché », et des « Regards sur Paris », Londres, New-York et Tokyo, cette généreuse énumération des photographes de Magnum est non seulement une aventure collective de plus d’un demi-siècle, marquée par maintes personnalités fortement individualisées, mais aussi une découverte planétaire, où les rues de la Street Photography débouchent sur des bouillonnements plastiques sans cesse renouvelés et un humanisme judicieux. N’oublions pas, avec Henri Cartier-Bresson, que « la réussite dépend de l’étendue de sa propre culture générale, des valeurs que l’on porte en soi, de sa clarté d’esprit et de sa vivacité ». Et si à cet égard il n’y a pas de culture générale sans bibliothèque photographique, ne doutons pas que ce beau livre y contribue.

 

      Comment le réaliste Joel Meyerowitz, né en 1938, est-il devenu platonicien ? C’est implicitement qu’il répond à la problématique, car publiant son album il l’appelle Rétrospection, commençant par ces plus récentes images, jusqu’aux plus anciennes. Mais plus exactement, pour reprendre le titre original : Where I Find Myself. Il affirme en quelque sorte avoir commencé par observer et reproduire le réel, jusqu’à, sans le quitter, en goûter la quintessence. De 1962 à 2016, il est allé photographier « dans la rue », pour aboutir enfin à la plus haute visibilité de l’objet.

      Du regard de son Leica, et sur les traces du photographe Robert Frank dont l’œuvre magistrale reste Les Américains[3], il fouille d’abord les artères et les recoins de New-York. La ville est un théâtre pour l’image, cocasse parfois, grandiose, dramatique… En couleurs, plus souvent en noir et blanc, les portraits saisis au vol abondent. Mais la couleur, « plus complète », a sa préférence, surtout lorsqu’il juxtapose dans une double page deux vues de la même scène, en noir et en couleurs. Qu’il s’agisse des Etats Unis « au temps du Vietnam », ou de l’Europe, une telle quête de scènes marquantes donne évidemment lieu à des résultats surprenants, sinon inégaux, des « incidents farfelus », comme la rencontre de la promenade d’un singe et d’un bébé.

      Se détachant de l’influence de Robert Frank et d’Henri Cartier-Bresson, il transcende l’espace au moyen d’une chambre photographique sur trépied. Capter des instants de lumière exceptionnelle, la grâce soudaine d’un paysage de bord de route ou d’une piscine de bord de mer au crépuscule, ou pointer une figure, une attitude, c’est, dit-il, voir « le moment atteindre son point d’élucidation, l’incontestable apogée de l’instant ». Comparant les arts et les techniques, il ose avec justesse : « La photographie de rue, c’est du jazz. La chambre, du fait de sa lenteur, est plus classique, plus méditative ». Dès lors les portraits deviennent plus pensés, profondément empathiques. Par la suite, ciel, mer et lumières vaporeuses glissent vers une abstraction épurée. Jusqu’à figurer poétiquement les quatre éléments.

      « Être artiste est affaire de conscience ». Or il est paradoxal de magnifiquement fixer et d’éprouver une jouissance esthétique devant une belle catastrophe meurtrière. L’effondrement des tours du World Trade Center est une « scène de crime », témoignant de la mort cruelle, de l’abjection terroriste. Cependant Joel Meyerowitz en offre une scénographie grandiose digne d’un Crépuscule des dieux wagnérien. L’immense ruine fumeuse est un corps écorché. Témoignage bien sûr d’un événement lourd d’arrière-plans civilisationnels et barbares, et prolixe en conséquences pour l’Histoire, catharsis (ou purgation des passions) certainement.

 

Joel Meyerowitz.

 

      Autre concept venu des grecs : l’essence des choses. D’après Platon, il y a deux aspects des étants, l’essence proprement dite, telle qu’elle s’offre au pur regard des esprits et se laisse concevoir par la seule cogitatio, et la réalité sensible qui n’en est que l’ombre et l’image. C’est ce que dit Socrate des choses dans le Phédon : « Or les unes, tu peux les percevoir à la fois par le toucher, la vue, et tous les autres sens ; mais les autres, celles qui restent mêmes qu’elles-mêmes, absolument impossible de les saisir autrement que par l’acte de raisonnement propre à la pensée ; car elles sont invisibles, les réalités de ce genre[4] ».

      Offrir au pur regard de l’esprit l’essence de l’objet, « le beau en soi[5] », c’est à quoi, dans une démarche platonicienne, s’attache Joel Meyerowitz, à partir de 2012, lorsqu’il pose devant une vulgaire bâche brune, et discrètement soutenue par un bout de bois, une feuille automnale que la lumière dore. Ou de vieux tubes en laiton, des flasques d’étain rouillé, des boites de fer-blanc, voire un crâne, qui deviennent les personnages d’un « Teatrino ». La brute matérialité de l’objet devient, par la vertu de la photographie et de l’art, pure intellection et parfaite esthétique. Et s’il fallait livrer le symbolisme mis en scène par Joel Meyerowitz, n’a-t-il pas pris soin de retrouver une « nature morte » de 1964, qui n’était qu’un « test », pour en relever les clés ? « Les objets sont : Photo de moi enfant, Toupie (jouet, joie), Graines (jeunesse, fertilité), Bulle de verre (bouteille / impermanence), Baromètre / horloge / boussole (trouver ma voie), Fruits séchés (vieillesse), Fleurs (fragilité), Montre (mesure du temps) ».

      Ainsi l’intelligente discrétion des textes, associée à des reproductions d’une qualité splendide, concourt à un album essentiel pour comprendre l’histoire de la photographie et en apprécier la théorie et la plastique esthétiques.

 

 

 

 

 

 

 

      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Robert Adams, que l'on ne confondra pas avec Ansel Adams (1902-1984), autre photographe américain et grand lyrique des majestueux paysages naturels des Rocheuses américaines, nous offre un bouquet de six Essais sur le beau en photographie, parmi lesquels Vérité et paysage, La Beauté en photographie, Photographier le mal et Réconciliations géographiques, titres qui reflètent un cheminement autant plastique que théorique.

      Né en 1937, Robert Adams fit en 1975 partie de la fameuse exposition New Topographics qui permit de reconnaître une génération de photographes attentifs aux paysages altérés par l'homme. Parmi ses images, ce sont arbres brisés comme des crayons, déboisements, nature rayée et empoussiérée par les aménagements périurbains, décharges en plein déserts, graphisme routiers, branches comme dessinées, ombres portées sur l’habitat pavillonnaire, contrastes époustouflants entre les traces humaines et les grands espaces américains... Cependant, toujours, il cherche à donner une qualité intemporelle à ses images. Ce qui passe souvent par un minimalisme proche de l'anorexie. Non sans « Beauté », mot qui n'est plus « obsolète, convenant aux urnes funéraires », mais « le but véritable de l'art », le « synonyme de la cohérence et de la structure sous-jacentes à la vie », formules que l’on ferait bien de méditer à une époque où, trop souvent, l’art contemporain[6] fait mine de décrier la beauté[7], par incapacité peut-être…

 

 

      Pour Robert Adams, chaque photographie doit être, au-delà de la banalité du prétendu reflet objectif de la réalité vraie, une « métaphore, apte à suggérer des ressemblances entre ce qui est connu et ce qui l'est à peine ». Une photo de paysage se doit d'être à la fois « géographique, autobiographique et métaphorique ». « Quel degré de proximité une photo devrait-elle entretenir avec les apparences, y compris dans la description d'un miracle ? » se demande-t-il. De même, il interroge les contradictions et leurs résolutions dans le mystère photographique: dévastation par une tornade et sensation d'ordre, de paix, dans une seule image de Franck Gohlke : « l'affirmation d'un sens au cœur de l'apocalypse ». On le voit, la quête de Robert Adams est autant celle de l'artiste esthète que celle du sage.

      Sans rien d'une mystique trop appuyée, ni idéologiquement engagée, voici un des plus fins et beaux essais jamais écrits sur la photographie, tout simplement. Faut-il se demander si Robert Adams, à la recherche de l'image soignée, idéale et signifiante, jusque dans le quotidien pourtant parfois trivial, naturel et artificiel de l'immense continent américain, est l’acmé de la photographe platonicienne aux côtés de Joel Meyerowitz ?

 

      Toute photographie est tiraillée entre le réalisme, d’occasion ou assumé, et une quête de cette essence qui n’est peut-être qu’une fiction, un désir de transcendance tentant de pallier à nos manques. Sans nul doute pourrons-nous le vérifier jusque lorsque nous jouons avec nos smartphones, entre l’instant aussitôt détruit de Snapchat et le fantasme d’immortalité de nos corps reproduits au cours d’un instant de notre fugacité. Entre temps et espace la photographie est cet art paradoxal qui voudrait les contenir et les dépasser. Qui voudrait être présence et acte, témoignage et engagement, refus ou grâce de l’esthétique. De ce débat d’art témoigne La Photographie contemporaine réunie par Michel Poivert, pérégrination en images, aussi soigneusement commentée qu’illustrée. Une centaine d’artistes sont réunis en cet indispensable volume documentaire et pensant, balayant le spectre depuis le photojournalisme jusqu’aux plus insolites défis contre l’institution de l’art comme concept historique, en passant par les curiosités esthétiques les plus insolites, par l’anecdotique et le dérisoire, sans omettre le militantisme, la narration suggérée et la rêverie. On ne fera pas l’économie d’une réflexion éthique lorsque la photographie est réanimée, truquée, détournée par le numérique. Quelle vérité parle-t-elle au travers d’une image capturée par la vitre et vitrine du photographe, amateur, professionnel, artiste dans l’âme, si cette dernière existe, si elle est capturable par le médium…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Robert Adams a été publiée

dans La République des Lettres, avril 1996.

 


[1] La France de Raymond Depardon, Points, 2012.

[3]  Robert Frank : Les Américains, Robert Delpire, 1958.

[4] Platon : Phédon, 79a, Œuvres complètes, Flammarion, p 2008, 1197.

[5] Platon : Phédon, 78d, ibidem.

 

Rifugio Alla Brentei, Dolomiti di Brenta, Trentino Alto-Adige.

Photo : T. Guinhut.

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6 juin 2021 7 06 /06 /juin /2021 11:55

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Histoire des livres censurés et des colères morales.

 

Avec le secours d’Emmanuel Pierrat

& Bruno Nassim Aboudrar.

 

 

 

Emmanuel Pierrat : 100 livres censurés, Chêne, 2010, 192 p, 39,90 €.

 

Emmanuel Pierrat : Censurés, IMEC, 2021, 160 p, 28 €.

 

Emmanuel Pierrat : Nouvelles morales, nouvelles censures,

Gallimard, 2018, 176 p, 15 €.

 

Bruno Nassim Aboudrar :

Les Dessins de la colère, Flammarion, 2021, 192 p, 18 €.

 

 

 

« Ce petit livre se trouve rempli de termes indiscrets et malhonnêtes et dont la lecture ne peut avoir d’autre effet que celui de corrompre les bonnes mœurs et d’inspirer le libertinage[1] », fulminait Nicolas de la Reynie, Lieutenant de Police de Louis XIV à propos des Contes de La Fontaine. Il n’était qu’un de ces trop nombreux avatars du procureur Pinard attaquant Baudelaire, Flaubert, et qui s’enchaînèrent en un filet visqueux depuis les contempteurs bibliques du blasphème[2] jusqu’à notre contemporain et notre demain. Sexe, religion et politique sont la trinité de la censure, qui alla trop souvent de pair avec le cachot et le bûcher, voire la décapitation. Si nous l’avions déjà abordée sous l’angle philosophique du requiem pour la liberté d’expression[3], croisons le chemin d’Emmanuel Pierrat, grand amateur de censure, mais pour en dire les ridicules, en énumérer les victimes, finalement juchées sur un piédestal plutôt que sur le brasier qui aimait à se nourrir de livres interdits. Et si l’on croyait naïvement la censure reléguée au magasin des indignes vieilleries, il suffirait pour se détromper d’observer combien au détour de « nouvelles morales », elle se multiplie, comme elle voit ses remugles resurgir de religions bilieuses entichées de ces « dessins de la colère » dont Bruno Nassim Aboudar tente d’analyser les causes.

 

Sous la main experte d’Emmanuel Pierrat, une énumération commentée et illustrée de près de quatre-vingts auteurs parcourt le manuel didactique 100 livres censurés. D’Aristote à Simone Beauvoir, si l’on imagine l’ordre chronologique, alors que l’auteur a préféré, pour une commodité discutable, celui alphabétique, d’Henri Alleg, dont La Question, en 1958, relate son emprisonnement et sa torture à Alger pour avoir milité contre la colonisation algérienne, à Oscar Wilde, dont la danse de Salomé parut plus sensuelle que biblique.

À moins que l’on puisse imaginer un classement thématique, en défaveur des pudeurs religieuses, puis des pudibonderies sexuelles, des violences politiques, enfin des mauvaises volontés scientifiques, voire afférentes aux drogues et au suicide, puisque Suicide mode d’emploi, de Claude Guillon et Yves Le Bonniec, fut définitivement interdit en 1995.

Hérésie et non-conformité avec la doctrine de l’Eglise ou du judaïsme envoient les fauteurs de trouble dans les bouges de la relégation morale et physique, de Descartes à Voltaire, en passant par l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert ; tel Spinoza, dont la liberté de pensée lui valut d’être excommunié de sa communauté juive, sans compter qu’en 1670, son Traité théologico-politique fut jugé blasphématoire par les autorités hollandaises.

L’on devine que le marquis de Sade, quoique goûtant le sacrifice de ses victimes, fut régulièrement chassé, réprouvé depuis la fin du XVIII° siècle. Légions sont les opuscules libres et licencieux, publiés sous le manteau, sous l'égide d'éditeurs et de villes fantaisistes, qui bénéficièrent des foudres du ministère public, comme Le Trophée des vulves légendaires que Pierre Louys fit paraître sous couvert d’anonymat, comme Les Couilles enragées de Benjamin Péret en 1928, dont les épreuves furent saisies par la police. Et la si jeune Lolita de Vladimir Nabokov outragea également les mœurs dans les années cinquante au point d’être fermement interdite en France en 1956 pour être ensuite pardonnée, Violette Leduc dut attendre l’an 2000 pour rendre public le saphisme épicé et surtout intégral de Thérèse et Isabelle.

Pour la raison politique, les contrevenants à l’absolutisme furent nombreux : Helvétius, avec De l’esprit en 1758, prônant le matérialisme et dénonçant le despotisme, Chateaubriand, avec Les Aventures du dernier Abencerage écrit en 1811, en faveur des insurgés espagnols, sans compter sa contemporaine Madame de Staël réfugiée en Suisse pour avoir elle aussi déplu à Napoléon Ier. Hier encore, Alexandre Soljénitsyne, publiant en 1973 et en France L’Archipel du goulag, se vit destitué de sa nationalité russe et banni, sa notoriété le protégeant du pire.

Quant à Copernic et son héliocentrisme daté de 1543, et surtout Galilée, dont le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde le corroborait, les voici se heurtant au géocentrisme établi depuis au moins Aristote. La science n’est exacte que pour ceux qui lui imposent une exactitude d’habitude ou d’idéologie. Charles Darwin n’échappa pas en 1859 à l’opprobre qui jaillit sur son Origine des espèces du fait des théologiens anglicans outrés par sa théorie de l’évolution. Aujourd’hui encore, en Turquie, une « offensive anti-darwinienne » émane de l’action conjuguée du pouvoir nationaliste conservateur et des groupes islamistes.

Même si l’on occulte, oublie, ignore et efface l’immense masse de tous ceux qui ont été censurés au cours de l’Histoire des idées, ce sont, pour reprendre les mots d’Emmanuel Pierrat, « des chefs-d’œuvre romanesques, des essais de génie, des théories novatrices » qui ont fait l’objet de condamnations et d’anathèmes, d’autodafés et de mises à l’index. Le fond de l’humanité est hélas bien rétif au changement, peu décidé à quitter, fût-il de plomb, l’habit de la doxa.

De surprise en surprise et concoctant d’incongrus voisinages au travers des siècles et des genres jetés les jambes en l’air, l’on y découvre des ouvrages aussi sérieux et humanistes que les Adages d’Erasme voisinant avec des coquineries affriolantes, telle À la feuille de rose, maison turque de Maupassant. Généreusement illustré de couvertures, gravures et dessins aux cuisses lestes, l’album d’Emmanuel Pierrat, gage de bibliophilie précieuse, est-il à précieusement conserver, même si sa triste et sage jaquette ne risque guère d’allécher les papilles, de peur de le voir un jour lui-même tomber sous le couperet de la censure ?

 

 

Plus contemporain est son recueil lapidairement intitulé Censurés. Face à la radicalité médiévale du feu et des cendres, plus discrète parait la censure, pouvoir occulte qui veut empêcher les livres de paraître et tient à biffer leurs paragraphes indus, comme parmi les pages du Sexus d’Henry Miller, caviardées de blancs ridicules. Les gouvernements en usent à l’envi au cours de l’Histoire, y compris lors de notre dernier siècle.

Paradoxalement, ce qui devait disparaître se voit conservé, consulté dans un lieu solennel : l’Institut Mémoire de l’Edition Contemporaine, sis en Normandie, dans l’abbaye d’Ardenne, réhabilitée de façon que les bâtiments conventuels du XII° siècle deviennent une bibliothèque de recherche. L’on y découvre, né en 1968, l’avocat spécialisé dans le droit d’auteur Emmanuel Pierrat, qui défendit entre autres l’écrivain Michel Houellebecq lors d’une insane convocation pour islamophobie. Essayiste, on le connait grâce à ses ouvrages sur les procès qui assaillirent Charles Baudelaire, Gustave Flaubert et Eugène Sue. Aussi était-il justifié que l’IMEC ouvre ses archives à un tel expert sommé d’y exercer sa sagacité. La cave aux trésors de la censure y est dévoilée par un juriste et collectionneur. Nul doute qu’il dût se trouver face à des choix cornéliens en privilégiant ou non tel auteur, tel événement.

Dès le seuil de ce titre lapidaire, Censurés, il confronte les nouvelles braises inquisitoriales qui se jettent sur les livres, les films et les musées à des œuvres anciennes qui valurent bien des avanies à leur auteur, comme le baroque Théophile de Viau écrivant des sonnets sur la vérole et la sodomie. Mais au cours du XX° siècle cette française censure eut autant d’appétit pour l’érotisme que pour la politique, au travers d’épisodes tragiques et controversés, tels que guerres et colonisation.

Les documents ici présentés et commentés vont de la correspondance échangée entre deux érotomanes distingués, Georges Bataille et Hans Bellmer, aux couvertures envisagées pour Les Versets sataniques de Salman Rushdie[4], poursuivi par une abjecte fatwa. L’on ne s’étonnera pas d’y trouver Sade, à la croisée de Jean-Jacques Pauvert et de son avocat Maurice Garçon, en 1956. D’autres sulfureux éditeurs, Claude Tchou et Eric Losfeld, eurent affaire aux tracasseries de la police des mœurs, alors que planait encore le spectre ecclésiastique de l’Index librorum prohibitorum, où le bibliophile trouve paradoxalement bien des titres alléchants. Le « droit au blasphème » est évoqué au travers d’Arrabal qui « chie sur Dieu, la patrie et tout le reste », et faillit en 1960 moisir dans les prisons franquistes, mais gracié avec le concours de bien des écrivains. Plus près de nous encore, Jacques Laurent eut maille à partir avec le Général de Gaulle pour « Offenses au chef de l’Etat », délit qui ne fut abrogée qu’en 2013.

Volontiers misogyne, la censure, à force d’exercice, se change insidieusement en autocensure, chez Violette Leduc ou Christine Angot, adepte de l’homosexualité pour l’une et d’une autofiction impliquant autrui pour l’autre. Elle devient hélas la règle avec les services juridiques des éditeurs qui se font scrupule d’éviter toute offense, au risque d’émasculer la littérature.

Les pages « caviardées » de « placards blancs » parmi les pages paraissent si risibles ; pourtant Henry Miller vit son Sexus couvert de feuilles de vigne. En sorte que « le censeur est à son insu un incitateur à la publication de livres séditieux ». C’est ainsi qu’avec une délicieuse malice, Emmanuel Pierrat poursuit les attentats contre la liberté d’expression, tout en étant depuis 2019 président du PEN International, tentant de contribuer à la libération d’écrivains et de journalistes sur toutes les faces du monde.

À l’heure où de nouveaux censeurs, au nom d’une religion aussi politique que théocratique et d’une racialiste cancel culture assistée par l’autocensure, exercent leurs ciseaux acérés, un tel ouvrage est un précieux avertisseur, au secours de la liberté d’expression et de la création littéraire ouverte sur le monde, non fermée par une clé définitive, comme sur la couverture ces livres libertins qui rougissent d’être encagés.

 

Hancarville : Monumens de la vie privée des douze Césars, À Rome, 1785.

Index librorum prohibitorum, Romae, 1841.

Photo : T. Guinhut.

 

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir ;

Par de pareils objets les âmes sont blessées »

Et cela fait venir de coupables pensées.[5] »

Ainsi vitupérait le Tartuffe de Molière en 1667, pièce d’ailleurs interdite dès le lendemain de sa première représentation. Ce à quoi, par la bouche d’Elmire, répond le dramaturge :

« Est-ce qu’au simple aveu d’un amoureux transport

Il faut que notre honneur se gendarme si fort ?

Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche

Que le feu dans les yeux et l’injure à la bouche ?[6] »

Collectionneur de tartufferies et de cache-sexes, Emmanuel Pierrat égrène une quinzaine de « Cachez » en autant de chapitres, parmi son essai Nouvelles morales, nouvelles censures. Cédons, en pensant à Umberto Eco, au Vertige de la liste[7]de ces injonctions venues de moralités hautaines et imbéciles. « Ligues de vertus » soudaines, elles s’alignent sur un antiracisme sélectif, sur la souffrance animale, la pudeur féministe et les ardeurs du genre, sur un antifascisme orienté, sur un antiesclavagisme borgne pour prôner une « cancel culture[8] » et prétendre annuler toutes sortes de statues, de films, de livres et de tableaux qui leur déplairaient à force d’exhiber des réalités indignes d’être vues.

Ainsi faudrait-il cacher ces cinéastes et ces artistes coupables ou prétendus coupables d’agressions sexuelles, Roman Polannski ou Woody Allen, sans plus tenir compte de la valeur de leurs œuvres. Cacher la couleur, si elle n’est pas celle des Noirs qu’il s’agisse de peinture ou traduction, interdisant à tout Blanc de représenter tout ce qui serait noir, au motif que celui-là méconnaitrait le « racisme systémique » qui lui est génétique, en un racisme inversé. « C’est donc un mécanisme opposé aux principes mêmes de tolérance et de liberté d’expression qui est mis en œuvre », quand seul les gays, lesbiennes, handicapés, gros, etc. peuvent se représenter eux-mêmes, invalidant les principes de l’art, de la littérature et de l’éthique politique qui sont échanges et compréhensions des identités et des histoires d’autrui.

Quant aux « personnages immoraux », les voici priés de dégager. L’on ne peut plus tuer en scène Carmen, la malheureuse héroïne de l’opéra de Bizet, sans être complice d’un féminicide. Ni poser clope au bec, Lucky Luke et André Malraux ayant perdu leur cigarette, en un retour au petit pied (pour l’instant ?) des personnalités politiques effacées des photographies et de l’Histoire par le totalitarisme soviétique. « Même fictifs, les personnages doivent respecter la loi et la morale » ! Les mots eux-mêmes méritent le bâillon : « nègre » ou « négresse » semblent le sommet de l’opprobre au côté du « blackface », grimant les blancs au cirage. Aussi faudrait-il réécrire toute l’Histoire, abattre les statues incorrectes[9] effacer Mein Kampf[10] et passer au lustre anti-haine la littérature universelle, de Shakespeare à La Case de l’oncle Tom, et au premier chef les livres pour enfants.

Le retour des seins que l’on ne saurait voir effraie le pudibond Facebook ; y compris s’il s’agit de La liberté guidant le peuple de Delacroix. Quelques musées décrochent des nudités trop soyeuses, n’en vendent plus les cartes postales, à la Manchester Art Gallery par exemple. Et si l’on peut concevoir que des œuvres volées puissent être rendues à leurs pays d’origine, les musées devraient peut-être se garder de risquer de devenir exclusivement des dépôts d’œuvres nationales, au risque de voir d’autres œuvres dilapidées, voire détruite dans leurs contrées sans sécurité ; et au risque de l’agonie de la curiosité du monde pour le monde entier.

En forme d’énumération conceptuelle, bienvenue et précisément documentée, l’essai est à lire comme un bréviaire des iniquités, une satire d’un torrent de bêtises contemporaines et une déclaration d’amour à la liberté d’expression. Alors que l’édition, sous le regard armé des « Sensitivity Readers » et de ses juristes tend à veiller à ce qu’aucune minorité soit offensée par le moindre passage allusif. Une littérature émasculée, où la réalité aurait disparue, serait-elle la seule à perdurer ? D’autant que « les nouveaux censeurs » ont pour nom Google et Facebook, plus globalisants qu’un Etat.

Efficace censeur des censeurs, Emmanuel Pierrat dispose d’une bibliographie impressionnante : une bonne centaine de titres s’aligne sur son palmarès. L’on se demande comment il peut concilier toutes ses activités, voire des dizaines bras, de plumes et de claviers. Osons dire avec un humour dont il ne se fâchera pas qu’il vaudrait mieux qu’il ne fasse pas travailler de nègre, car il se trouverait bien une ligue sans humour pour lui reprocher de faire noircir du papier à une petite main néanmoins talentueuse…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Non seulement les plumes en leurs livres, mais les coups de crayon sont les victimes désignés par la vindicte fanatique, au travers de ce qu’appelle justement Bruno Nassim Aboudar en son titre Les Dessins de la colère. Maître mondial du jeu, « l’iconoclasme musulman » érige le moindre croquis, le moindre crabouillis, la caricature et l’image en insulte suprême réservée au plus irascible des prophètes, au plus totalitaire des dieux imaginés par la soif de soumission sadomasochiste de l’humanité.

Car l’on tue pour des images. Pour tenter de mieux comprendre une telle aberration, Bruno Nassim Aboudar va un peu plus loin qu’opposer un Islam iconoclaste et les libertés de l’Occident laïque. Mais, comme trop souvent, l’on pense ici que « le fanatisme c’est l’oubli de Dieu », alors son prophète ne commande pas grand-chose d’autre[11]. Il est vrai que le Christianisme est une religion qui s’est faite image, alors que la chose est impensable en Islam. Notre essayiste rapproche ces exactions contre les caricatures du prophète, leurs auteurs, leurs propagandistes et leurs relayeurs (tel le malheureux Samuel Paty, professeur d’Histoire-Géographie égorgé pour les avoir montrées) des destructions de sites historiques, tels que ceux des Bouddhas sculptés de Bamiyan et de la cité antique de Palmyre. Pourtant en ce dernier cas il ne s’agit pas d’images, mais de civilisations païennes trop honorées. Car, au-delà des destructions barbares dont l’Histoire antique fut coutumière, l’Islam rigoriste n’honore rien d’autre que soi-même. La censure est au centuple, par rapport à celles qui ont marqué l’Histoire de l’Occident. Mais s’il s’agit encore d’iconoclasme, Bruno Nassim Aboudar, qui avoue être « athée », insiste avec raison sur sa dimension non théologique et plus exactement sur un « vandalisme » qui s’en donne à cœur joie.

Le prophète sans image est-il une invention occidentale » ? De fait, il y a bien des représentations dans les manuscrits enluminés, en Perse et dans l’Empire ottoman, du XIII° au XVIII° siècle. En cet essai, une brève histoire de la caricature enseigne par ailleurs que Jésus fut bien portraituré à charge, surtout au XIX° siècle. Alors qu’il fut de tradition de décrire de manière idéale et conventionnelle le prophète au travers des textes de la tradition, mais aussi de substituer à toute représentation la parole, par le biais de la calligraphie omniprésente. S’il n’existe pas de portrait réaliste de Mahomet, toute caricature en est impossible. Ainsi les dessins de Charlie Hebdo sont de pures fictions, quoiqu’il y ait bien une intention de représentation en nommant Mahomet dans la légende, et surtout de raillerie, ce qu’interdit le prophète dans le Coran : « Les criminels se moquaient des croyants. Quand ils passaient auprès d’eux, ils se faisaient avec les yeux des signes ironiques. De retour dans leurs maisons, ils les prenaient pour l’objet de leurs rires[12] ». C’est ce que ne dit guère notre essayiste qui préfère user de l’argutie de « l’iconographie caricaturale raciste », en guise de « thèse ». En fait, la susceptibilité musulmane est constitutive de la sacralité absolue de son dieu à vocation totalitaire, terrain sur lequel ne s’aventure pas Bruno Nassim Aboudrar, qui titrant Les Dessins de la colère, traite plus largement des iconoclasmes comparés. Les iconoclastes byzantins perdirent rapidement la partie, les commandements d’Islam (inspirés par l’aniconisme hébraïque) récusent dans le Coran les idoles et prétendent dans les hadiths châtier « les fabricateurs d’images ». Reste que les autodafés de Daech (à la bibliothèque de Mossoul ou à Tombouctou) relèvent d’une « scénographie directement inspirée des autodafés nazis de 1933 » moins qu’à une habitude musulmane ; même si notre trop prudent essayiste oublie les musulmanes destructions de la bibliothèque d’Alexandrie et celles des manuscrits lors de la prise de Constantinople, qui fut d’ailleurs ensuite mise à sac par les Croisés et les Vénitiens.

 

Au-delà de la plus que suffisante censure universelle prétendue les armes à la main par les islamistes, l’indignation morale des censeurs autoproclamés balaie à géométrie variable les sales poussières pour laver plus noir en laissant briller bien des auras discutables. La Commune de Paris, en 1871, se voit parée d’éloges, en omettant la dimension communiste de la chose, que Karl Marx qualifiait de « répétition générale pour les révolutions à venir ». Les écrivains de droite traditionnaliste sinon fascisants, tel Charles Maurras ou Louis-Ferdinand Céline, ne peuvent imaginer la moindre commémoration ; ceux de l’extrême-gauche sont pain béni. Les modes politiques et le goût de la tyrannie ont la vie dure, tant elles s’arment du couperet de la censure. La si jeune Lolita aux petits pieds de douze ans, dansant sous la plume de Vladimir Nabokov, serait aujourd’hui, n’en doutons hélas pas un instant, prohibée pour pédophilie, alors que bien évidemment l’intention de l’auteur n’est pas d’en faire l’apologie. Seule l’histoire littéraire la protège encore, peut-être provisoirement.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Amélie Sourget : Livres et manuscrits, Printemps 2016, p 76.

[5] Molière : Le Tartuffe, Théâtre II, Club des Libraires de France,  p 450.

[6] Molière : Le Tartuffe, ibidem, p 473.

[7] Umberto Eco : Vertige de la liste, Flammarion, 2009.

[12] Coran, LXXXIII « la Fausse mesure », 29-31.

 

Helvétius : Œuvres, Londres, 1781. Photo : T. Guinhut.

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29 mai 2021 6 29 /05 /mai /2021 17:35

 

Valdovino, Galicia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Pour l’amour des Sonnets à Orphée

& de Rainer Maria Rilke.

 

 

Rainer Maria Rilke : Les Sonnets à Orphée,

traduit de l’allemand et commenté par Jean Bollack,

Les Belles Lettres, 2021, 150 p, 29 €.

 

Rainer Maria Rilke : Les Elégies de Duino,

traduit de l’allemand par Rainer Biemel (Jean Rounault),

Allia, 2015, 80 p, 6,50 €.

 

Rainer Maria Rilke : Les Poésies d’amour,

choisies, traduites de l’allemand et présentées par Sybille Muller,

Circé, 2015, 144 p, 12 €.

 

 

« Qui est celui qui émeut l’abîme/ Par de si douces notes et par la cithare ornée ?[1] » Non seulement Ovide[2], dans ses Métamorphoses, mais Ange Politien, dans sa Fable d’Orphée de 1480, chantèrent le mythe du poète charmant les animaux et dieux des enfers pour y perdre l’ombre de son Eurydice. Or malgré son titre, Rainer Maria Rilke (1875-1926) n’est pas un aède mythologique, un récitant du mythe en ses Sonnets à Orphée. Si ce recueil, aux côtés des Elégies de Duino, également inspirées au-dessus des bouillonnantes eaux de l’Adriatique, est l’un des phares du poète allemand, il est le pur arbre qui cache la forêt des vers, qu’il sera permis de le lire en écharpe, grâce à une anthologie intitulée Les Poésies d’amour, choisies dans l’œuvre entière. Quoique l’esthétique rilkéenne se déprenne de la subjectivité pour accéder à une poétique essentielle.

 

La mythologie gréco-romaine est une constante inspiration pour le versificateur, qu’il soit venu de Ronsard et de la Pléiade, néo-classique ou parnassien. Outre l’imagerie édifiante, la dimension morale et philosophique accroit les pouvoir du dire poétique, sans devoir tomber dans la redite, dans le clinquant cliché. Rainer Maria Rilke le sait, se nourrissant également des dieux de l’Antiquité et des métamorphoses ovidiennes. Ainsi, dans « La naissance de Vénus », née de l’écume marine, « Surgit enfin dans l’aube obscure du corps / comme un vent du matin, le premier souffle[3] ». Ce souffle est à la fois érotisme et poétique. Or il n’est pas de poète sans le secours d’Orphée, qui à la fois assure la beauté persuasive de son chant, et tente de conjurer « le spectre de l’éphémère », de retenir ce qui est fugitif, en particulier l’Eurydice de l’amour. Il faut alors cristalliser ce qui est disparu ; et pour Rainer Maria Rilke, affectueusement et symboliquement, une jeune fille et danseuse, Wera Ouckama Knoop, fauchée à dix-neuf ans par la mort, telle qu’il la révèle en son avant-dernier sonnet :

« Ô viens et va ! Toi, une enfant presque, complète

pour un instant la figure de la danse,

fais-en la pure constellation de l’une de ces danses,

où, éphémères, nous l’emportons

 

sur l’ordonnance confuse de la nature. Car entièrement

auditive, elle ne s’est mue que lorsque Orphée chantait.

Encore toi, tu étais mue par cet autrefois,

et légèrement intriguée quand un arbre songea

 

longuement, avant d’aller avec toi, en suivant l’écoute.

Encore tu savais sur tes pas l’endroit où la

lyre sonna en s’élevant - le centre inouï.

 

Pour lui tu as tâté les pas les plus beaux

et espéré qu’une fois tu tournerai ta démarche et ta face

du côté de la fête vive de l’ami. »

 

Ecrits en peu de jours de février 1922, dans la tour de Muzot, où subsistait un orphique dessin daté d’environ 1500, et selon le flot soudain d’une inspiration rare et lacunaire, torrentielle, Les Sonnets à Orphée ont eu le bonheur de susciter plusieurs traductions françaises. Nous goûtions celle d’Armel Guerne, voici celle de Jean Bollack. Dès le quatrain inaugural le premier chantait ainsi : « Là s’élançait un arbre. O pur surpassement ! / Oh ! mais quel arbre dans l’oreille au chant d’Orphée ! / Et tout s’est tu. Cependant jusqu’en ce mutisme / nait un nouveau commencement, signe et métamorphose.[4] » Le second traduit de manière peut-être moins fluide et musicale, mais au plus près de la syntaxe et de la polysémie du sens originel allemand : « Un arbre s’éleva alors. Ô la pure surélévation ! / Ô Orphée qui chante ! Ô arbre haut dans l’oreille ! / Et tout était silence. Mais même dans ce silencement / Se produisit un nouveau commencement, une métamorphose. »

Accession à la parole poétique et à sa légitimité (parfois mise en doute) face à la mort, Les Sonnets à Orphée sont habités par la vie et les métamorphoses, comme celle de Daphné, changée sous l’œil chargé de désir d’Apollon en ce qui devient le laurier du poète. Sous l’œil vigilant d’Orphée, révélateur du visible et de l’au-delà, voici un bouillonnement de fruits et de jardins, de danse et de mort. L’arbre est l’allégorie de la poésie à la suite de laquelle se développe une esthétique du chant. La vie des sens et celle de l’esprit aspirent à l’harmonie. Saveurs et jouissance se heurtent autant à la valeur des mots qu’à la perspective de la mort. À la méditation sur les origines s’ajoute l’évocation des tombeaux de l’Antiquité d’où s’échappe « un essaim de papillons », le tout confronté au monde moderne, dont le machinisme est conspué.

Lors de la deuxième partie, le poète est miroir et créateur du monde :

 

« Vois les fleurs, elles fidèles au terrestre,

Auxquelles, du bord du destin, nous prêtons un destin, -

mais qui le sait ! Quand elles regrettent de se flétrir,

c’est à nous d’être leur regret. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Une licorne, une anémone, une rose permettent de méditer sur l’art, sur la recherche de la connaissance et de la perfection. Encore des jardins, des fruits (« Dansez l’orange »), une fontaine romaine, « masque de marbre posé sur le visage / fluide de l’eau », tentent de résister à la caducité des choses, alors que l’affirmation ultime du poète, « Je suis », se pare d’une confiance inaltérable et apollinienne, celle du « splendide superflu / de notre être-là. »

La dimension élégiaque (au sens de la plainte au sujet d’une personne disparue) s’inscrit dans une mythopoétique, dont l’aède Orphée, tant cultivé par la littérature et la peinture symbolistes, est le passeur : « Rien que le chant, au-dessus du pays, / Qui consacre et qui célèbre. » Malgré les ménades qui l’ont tué par jalousie, « Aucune d’entre elles n’était là, pour te détruire ta tête et la lyre » ; ainsi « nous sommes à présent les écoutants, et une bouche de la nature ». L’on se doute cependant que l’allusion mythologique aspire à une métaphysique et une poétique universelles :

« Respirer, toi, le poème invisible !

Incessamment autour de l’être

propre, l’espace du monde en pur échange. Contrepoids,

où j’adviens dans l’événement rythmique.

 

Unique vague, dont je suis

la mer progressive ;

toi ; la plus économe de toutes les mers possibles, -

gain d’espace.

 

Combien de ces endroits dans les espaces étaient déjà

intimement en moi. Plusieurs des vents,

c’est comme s’ils étaient mon fils.

 

Toi, l’air, me reconnais-tu, rempli encore de lieux autrefois miens ?

Toi, une fois l’écorce lisse,

la rondeur et la feuille de mes mots.

 

Dans la forme stable, équilibrée, contrainte du sonnet, aux vers rimés et cependant inégaux, séculaire depuis au moins Pétrarque en passant par Shakespeare, Rainer Maria Rilke s’offre paradoxalement une liberté de bouleverser sa syntaxe en désarticuler les phrases au cours de vers et des quatrains, d’ordonner ses thématiques, de les faire progresser de manière dynamique, comme dans le flux des variations pianistiques, et de les juxtaposer comme dans une mosaïque romaine, orphique justement. Il renouvelle le genre littéraire et musical des tombeaux en favorisant, aux dépens de la plainte, l’éloge de la fonction poétique et de son messager : « Dans l’espace de louange seulement, la plainte peut / aller ». Au limites de la langue, le message n’est alors « dicible seulement pour qui crie dans son chant / Audible seulement par ce qui est divin ». L’inatteignable être de la langue est caressé par la formulation poétique : « Mais n’existe-t-il pas à la fin un lieu, où ce qui serait / la langue des poissons serait parlée sans eux ? »

Cette édition bilingue et soignée bénéficie, outre la traduction au plus près du lexique et de la syntaxe rilkéens par Jean Bollack - qui par ailleurs ne craignit pas la difficulté de Paul Celan[5] - de commentaires philologiques, stylistiques et thématiques éclairants, non sans dégager la lecture de ces sonnets de toute tentation théologique. En l’espèce, Jean Bollack montre comment se fait un passage entre « deux mondes langagiers », langue ordinaire et langue poétique, au cours duquel un « paysage cathartique » permet d’accéder à un monde clair, ordonné par la langue rilkéenne. L’audace démiurgique du poème est en effet également linguistique, en sa cristallinité qui reste à décrypter indéfiniment, au cours patiente et aimante d’une initiation. C’est ainsi que l’audace démiurgique du poème est également linguistique, en sa cristallinité qui reste à décrypter. D’autant que le poète parvient à créer sa propre langue, dont la riche plasticité fascine, voire effraie, tant elle est aussi pure que la « bouche d’une fontaine ».

 

Photo : T. Guinhut.

 

Le poète comparait ainsi ses deux œuvres sommitales : « la petite voile couleur de rouille des Sonnets et la gigantesque voilure blanche des Elégies ». La surprise est d’abord un brin décevante, lorsqu’ouvrant cette plaquette des Elégies de Duino fournie par les éditions Allia, l’on constate qu’elles sont devenues prose. Où sont donc les vers libres qui naquirent sous la plume de Rainer Maria Rilke ? Il est vrai que cette traduction de Rainer Biemel, de son nom réel Jean Rounault, datant de 1949, les questions de droit n’ont plus à embarrasser l’éditeur. Elle est cependant aussi fluide que possible, face  aux obscurités redoutables du teste rilkéen. Et judicieusement habillée sur sa couverture par une encre impressionnante de Victor Hugo. Quoique là encore la traduction d’Armel Guerne[6] soit fort recommandable.

« Qui donc, si je criais, parmi les hiérarchies des anges, m’entendrait ? » Ce premier vers lui fut dicté dans le vent de l’Adriatique, sur les rochers de Duino, après de longues années vides d’inspiration. Aussitôt la première élégie fut écrite, un jour de janvier 1912. Peu après, la seconde fut composée, suivi de quelques fragments. Il fallut, au travers d’un long silence et de quelques compositions partielles, attendre 1922, à Muzot dans le Valais suisse, pour que les dix soient accomplies, conjointement aux cinquante-cinq Sonnets à Orphée.

Au-dessus de nos modestes destinées, la vie et la mort ne s’opposent pas, là où les anges (guère au sens chrétien) sont chez eux : « Tout ange est terrible », dit la seconde élégie. Développement existentiel de l’être, accession à la douleur et à la mort, vertigineuses sont les interrogations métaphysiques brassées par ces élégies torrentielles. La fragilité humaine est sur la corde raide entre l’animal et l’ange qui serait son parfait accomplissement, tandis que les « amants » sont sa réalité privilégiée, sensible et cependant inquiète : « les amants pourraient, s’ils le comprenaient, dans l’air nocturne parler étrangement ». Ne reste, face au tragique de la condition humaine, qu’à s’élever vers la mort, vers l’éternité, comme l’enfant « dans l’intervalle qui sépare le monde et le jouet », comme les saltimbanques, dont la pyramide des corps est un pont entre la terre et le ciel. Seule est réellement positive la vie du héros, dont « l’ascension est existence ».

 C’est à partir de la septième élégie que les vers s’allègent, découvrant l’allégresse face à la nature et au cosmos, s’offrant à une « vie ouverte », consentant à la force de la destinée, peut-être en un rappel de l’éternel retour nietzschéen. La dixième et ultime, au-delà d’un « morceau taillé de la douleur première », se veut transfigurer la mort : « Et nous qui pensons à la montée du bonheur, nous éprouverions ce mouvement du cœur qui nous bouleverse presque quand une chose heureuse tombe ». Ainsi la boucle se referme, en écho à la première élégie où « la beauté n’est que le premier degré du terrible ». Un lyrisme souverain et universel a trouvé son assomption.

 

Imperceptible est la fine membrane qui sépare érotisme et sentiments. Le poète allemand Rainer Maria Rilke en est bien conscient, lorsque ses vers oscillent entre une « cueilleuse de roses [qui] saisit le bourgeon dru du membre de vie » et « les pétales de paroles douces ». De 1896 à 1925, les mots de l’amour n’ont cessé de nourrir les vers de celui qui sut écrite les didactiques Lettres à un jeune poète. Ainsi le choix d’une soixantaine de poèmes opéré par Sybille Muller a le mérite de donner à lire une autre perspective que celle des recueils tutélaires, entre Les Elégies de Duino et les Sonnets à Orphée, ces grandes odes à l’amour métaphysique.

Qui sont, parmi ces Poésies d’amour, les aimées de Rainer Maria Rilke ? Klara Westhoff, Lulu Albert-Lazard, Baladine Klossowska, Lou-Andreas-Salomé, Marina Tsvétaïeva, dont seules ces deux dernières sont nommées ; « femmes de chair, femmes de papier », pour reprendre les mots de Sybille Muller, car elles sont également lointaines dans l’espace et le temps, comme Marina qu’il ne rencontra jamais, ou Louise Labé, Elizabeth Barrett Browning… Le poète dandy est un séducteur, un Don Juan, « un dragon qui attend endormi dans le vallon de la pudeur », alors que ses vers s’élèvent dans les sphères d’une métaphysique éthérée ; pourtant il n’y dédaigne pas un instant la sensualité. À qui dit-il : « toi seule, tu renais sans cesse » ?

Il ne s’agit guère, même ainsi chronologiquement ordonné, d’un journal amoureux. Mais des éclats de la sensibilité et de l’intellect : le substrat biographique est transmué en nécessité poétique. Etoiles, amantes, roses et fontaines émaillent le discours lyrique, comme autant d’images récurrentes et séminales. Parfois, la mythologie voile avec éclat le désir, comme avec « Léda », où « quand dans sa détresse il entra dans le cygne / le dieu s’effraya presque de le trouver si beau ».

C’est en 1915 que furent créés les « Sept poèmes », pure expression d’un éros exigeant et cependant raffiné. Le poète se fait « colonne en extase anéantie », et réclame harmonieusement son dû de bonheur partagé avec l’aimée :

 

« Flatte-moi, que j’aille alors vers le dôme :

pour projeter dans tes nuits douces,

avec la force de fusées aveuglant ton sein,

plus d’émotion que je ne suis moi-même. »

 

À l’aveu d’humilité devant la jouissance s’ajoute une projection de la parole poétique offerte à la complémentaire amante :

 

« Oh, nous sommes multiples, de mon corps

un nouvel arbre élève sa couronne foisonnante

et se dresse vers toi : car vois-tu, qu’est-il

sans l’été qui règne au-dedans de ton sein. »

 

Lors de la rencontre avec Lou Andréas-Salomé, dont la « non-présence même garde [la] chaleur », elle est une plus mûre initiatrice, l’équivalent de Diotime pour Platon, voire de Diotima pour Hölderlin ; c’est elle alors qui est le don, et qui insuffle l’apollinien don de poésie :

 

« Dans nos cœurs que nous gardons ouverts

passe le dieu aux pieds ailés,

c’est lui, tu le sais, qui prend les poètes. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cependant, crise et séparation, solitude et absence, sont aussi des leitmotivs à l’adresse de la « Bien-Aimée par avance perdue ». Peu avant sa mort, en juin 1926, une dernière « Elégie » s’adresse, comme dans une élection spirituelle, à Marina Tsvétaïeva, où il faut être « prodigues de louanges ». L’éloge s’adresse tout autant à la puissance de l’aile poétique qui emporte, comme sur les terrasses du château de Duino, l’altitude de l’inspiration.

Une traduction musicale et sensible nait sous les doigts de Sibylle Muller lorsqu’elle écrit (en cette édition nécessairement bilingue) au final d’ « Eros » :

 

« Soudaine est l’étreinte des divins.

une vie fut changée, un destin enfanté.

Et tout au-dedans pleure une source. »

 

Alors que Philippe Jaccottet, pourtant redoutable concurrent, proposait plus abruptement :

« L’étreinte divine est prompte.

vie convulsée, destin conçu.

Une source dedans sanglote.[7] »

 

C’est une idée tout à fait judicieuse qu’ont eu là Sibylle Muller et les éditions Circé ; même si nous aurions souhaité pour ce volume une couverture moins minimaliste. Réunir une telle anthologie, comme Maria Kodama le fit, avec plus d’arrière-pensées, pour Jorge Luis Borges[8], donne à voir un parcours intimiste, sans violation aucune des ardeurs charnelles et des sentiments de Rilke. Rarement comme avec l’auteur des Elégies de Duino, le prosateur des Cahiers de Malte Lauris Bridge, l’épistolier nombreux, qui culminait avec les Lettres à un jeune poète, la poésie venue des bouillonnements de l’amour, où « ces baisers ont un jour été des mots », s’exprime avec un tel lyrisme éclairé pour enfanter tant de bourgeons de sensibilité ; et de sens orphique : « ta façon de fuir m’appartient… Est-ce qu’elle disparaîtra dans ma mort ? » Non ! Elle est pour nous dans le poème.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Ange Politien : Fable d’Orphée, Les Belles Lettres, 2006, p 68.

[3] Rainer Maria Rilke : Œuvres II, Seuil, 1972, p 223.

[4] Rainer Maria Rilke : Les Sonnets à Orphée, Œuvres II, Seuil, 1972, p 379 et suivantes.

[6] Rainer Maria Rilke : Les Elégies de Duino, Œuvres II, Seuil, 1972, p 315 et suivantes.

[7] Rainer Maria Rilke : Œuvre II, Poésie, Seuil, 1972, p 443.

 

Photo : T. Guinhut.

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23 mai 2021 7 23 /05 /mai /2021 08:26

 

Basilica di San Marco, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

De l’origine des dieux, ou faire parler le ciel.

 

Roberto Calasso, Jean-Louis Poirier,

Pierre Bouretz, Peter Sloterdijk.

 

 

Roberto Calasso : Le Chasseur céleste,

traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, Gallimard, 2020, 576 p, 24 €.

 

Jean-Louis Poirier :

Ainsi parlent les dieux. Comment les Grecs et les Romains pensaient leurs mythes,

Les Belles Lettres, 2021, 216 p, 21 €.

 

Pierre Bouretz : La Raison ou les dieux, Gallimard, 2021, 606 p, 30 €.

 

Peter Sloterdijk : Faire parler le ciel. De la théopoésie,

traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Payot, 2021, 400 p, 24 €.

 

 

 

Et si les hommes avaient précédé l’orbe brillante des dieux ? Au lieu d’une genèse originelle descendue de l’omnisciente délibération d’un créateur biblique ou venu de la cosmogonie d’Hésiode, il devrait être évident que l’inventeur du geste divin est sa créature, qui a soin de la faire parler et de l’agiter comme une marionnette colorée en un ciel de gloire. Pour déplier comment l’animal humain devint un « Chasseur céleste », Roberto Calasso ne semble guère observer une démarche scientifique, plutôt mythique comme le conte, et pourtant… Plus près encore des textes antiques, Jean-Louis Poirier lit pour nous comment les Grecs et les Romains faisaient voleter les récits pour faire « parler les dieux », quand Pierre Bouretz s’avise de les faire philosopher. Plus largement et de manière plus caustique, le philosophe allemand Peter Sloterdijk pointe les procédés littéraires et rhétoriques qui sous-tendent les discours du ciel, aussi intéressés qu’enthousiastes.

 

Au commencement était la chasse. Celle des animaux se pourchassant sans cesse les uns les autres, puis, les imitant, celle des hominidés devenus à leur tours prédateurs, quoique ne sachant pas si le gibier était viande ou démon, aïeux ou dieux. C’est ainsi que l’être humain, selon Roberto Calasso, devint l’acteur et le rédacteur de son Chasseur céleste, du nom d’une constellation entre Sirius et Orion, en ce ciel où s’incarnent les mythes.

Animaux et humains formaient une vaste communauté. Ainsi le centaure Chiron, mi-homme mi-bête, put enseigner la sagesse, en particulier à Achille. Chamans sibériens, « Souverain des Animaux », peintres du paléolithique, tous vivent en un monde où communiquent les forces de la nature. C’est en quelque sorte « le divin avant les dieux ». Eros est un « chasseur prodigieux », Actéon un chasseur puni pour avoir voulu dévisager Artémis, les nymphes une troupe de chasseresses, Orion quant à lui chassé par Artémis et par erreur fut transporté avec son chien Sirius dans la voûte du ciel. Ainsi la trace de ces prédateurs divins essaime parmi les mythes que l’essayiste relit pour nous, comme celui de Céphale et Procris, celui de la Toison d’or, en d’éloquentes réécritures et au cours d’une perspective originale dépliant la filiation des dieux.

À son tour l’homme chasse l’animal. « Le passage à la prédation fut un saut éthogrammatique ». L’imitation et la métamorphose trouvent leur écho parmi celles d’Ovide, poète du « chasseur amoureux », pour qui « il convient que les dieux existent » ; également parmi l’ultérieure démarche scientifique, vers laquelle l’essayiste ose des percées un brin acrobatiques. Par ailleurs, dans la Bible, l’on observe un passage entre les créatures se nourrissant « de la verdure des plantes » au début de la Genèse, puis la possibilité offerte par Dieu à Noé de se nourrir de « tout ce qui se meut et vit ». L’évolution parait plus rapide. Et c’est bien après la fin de la « théologie du sacrifice » que se posera la question de la justice envers les animaux[1]. Mais à l’occasion de l’élevage et de l’agriculture une autre rupture se produit, alors que bientôt une autre chasse court à la poursuite des célestes. C’est alors à la philosophie de relever le défi pour comprendre « les dieux du cosmos », dont les Grecs cherchaient la source chez les Egyptiens.

Le récit aux multiples bras, dont certains sont passablement sinueux, voire erratiques, s’achève sur les mystères d’Eleusis, qui « ne firent jamais partie d’une religion d’Etat ». S’ils ne furent pas défaits par un Christianisme peu tolérant, ils se virent éradiqués par les invasions barbares du V° siècle après Jésus Christ. Les temps du mythe s’achèvent alors pour effacer les proies du « chasseur céleste » et y substituer un dieu céleste. « L’immense histoire de sapiens » est celle du détachement de la matrice animale et de ses dieux pour accéder à la philosophie.

Elégamment assis sur la crête des genres du récit et de l’essai, voire de la prose poétique, entre anthropologie et mythologie, le livre touffu, palpitant d’érudition, de Roberto Calosso puise aux racines des mythes, depuis Zeus descendant parmi les hommes de la terre en s’unissant à Niobé jusqu’à l’imaginaire de « l’âme plus vieille que le corps » chez Platon, qui se demande si le divin imprègne les lois des hommes. L’écrivain brasse de nombreuses allusions aux auteurs de l’Antiquité, entre Homère, Hérodote et Plotin, mais aussi à des esprits aussi divers qu’Henry James et Alan Turing, lançant des sondes jusque vers les Upanisad, vers Beatrix Potter habillant les animaux, ou vers Baudelaire auquel il a consacré un essai[2].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Malgré notre incrédulité, les dieux des Grecs nous persuadent encore, leurs mythes nous font non seulement rêver mais penser. Voilà comment l’entend Jean-Louis Poirier dans son essai tant tourné vers le merveilleux que vers l’intelligible : Ainsi parlent les dieux. L’on y découvre une généalogie des dieux et leur descendance au travers d’autant de chapitres. L’essayiste part en quête des interprétations, « sédimentées depuis longtemps », d’une mythologie cependant toujours vivante dans l’esprit. Puisque « les peuples font leurs mythes comme nous faisons nos rêves », il nous faut en recouvrir l’origine. D’où viennent-ils ? Comment les comprendre, en extraire une vérité théologique, philosophique ? Depuis Hésiode jusqu’à Jamblique, dix siècles de pensée descendent du ciel et des tréfonds des mythes.

Si les épicuriens dédaignent les mythes, ils bénéficient de la « sympathie stoïcienne », par exemple au travers De la Nature des dieux de Cicéron. Au contraire, ce que l’on appelle « l’évhémérisme » est un ensemble d’approches qui considèrent que les récits fabuleux n’ont rien de divin, qu’ils ne sont que d’origine humaine. Evhémère en effet raconte dans L’Inscription sacrée un voyage dans une île merveilleuse où les dieux sont des hommes. De même Palaephatos, dans Sur les choses incroyables, s’appliquait à trouver aux mythes des explications rationnelles et réalistes.

Cette mythologie perdue au magasin des antiquités n’est-elle que « la catastrophe d’une civilisation qui s’effondre », comme l’observe en sa conclusion Jean-Louis Poirier ? Aussi la vérité perdue du divin, autrefois façonnée par des initiations et des mystères, qui sont des « mythologies dissidentes », et malgré les rationalistes, malgré les récusations chrétiennes, mérite d’être « retrouvée », « rallumée », pour y lire les mythes d’origines, à dimension cosmologique, les « fictions mythiques » et allégoriques, comme celles de la caverne ou de l’androgyne chez Platon, dont ensuite Plotin distille la vérité philosophique, par exemple en analysant la naissance d’Eros venu de Poros et Penia, l’abondance et le manque, qui sont ainsi les ressorts de l’amour. Des néoplatoniciens aux gnostiques, tous ces mythes, qui avaient des fonctions d’une théologie naturelle, civile ou morale, conservent leur vitalité allégorique et philosophique. Voilà comment, s’appuyant sur une réjouissante érudition, de Narcisse à Macrobe jusqu’à l’universalisme de Tatien, Jean-Louis Poirier rend au métal poussiéreux des mythes leur intacte lumière, comme lorsque Plotin et Marcile Ficin pensèrent une métaphysique de la lumière qui était censée ouvrir la voie du Christianisme.

 

Dans une démarche voisine, Pierre Bouretz à la fois s’interroge et pose la nécessité d’une association : « La Raison ou les dieux ». Car la première et les seconds ne sont peut-être pas aussi antinomiques que l’on voudrait nous le faire accroire. Il s’intéresse à l’antiquité tardive, plus précisément à la période hellénistique, lorsqu’au IV° siècle débattaient avec vigueur deux platoniciens, Porphyre (234-310) et Jamblique (250-330). Plus exactement des néoplatoniciens, quoique l’essayiste récuse ce terme tant ils sont parmi la « chaîne d’or » qui découle de Platon, à la suite de Plotin (205-270) et de Proclus (412-485), qui raisonnaient abondamment sans qu’ils s’empêchent de visiter les temples d’Isis avec ferveur. Car la philosophie n’est pas ennemie de la théologie païenne, comme lorsque que Plutarque (46-125) rédigea un Traité d’Isis et d’Osiris. Chercher l’inspiration parmi les voix des dieux n’est pas contradictoire avec l’aspiration des « artisans de la raison ». Pierre Bouretz avait d’ailleurs montré une telle association à l’occasion d’un précédent essai, dont le titre paraissait un oxymore : Lumières du Moyen Âge[3], lorsque l’on était philosophe en accord avec le Christianisme, le Judaïsme, voire l’Islam. Il en ressort que philosopher n’est en rien un brevet d’athéisme. Thomas d’Aquin, quoique par la suite sanctifié, le montra suffisamment. Et revenant à nos néoplatoniciens, l’on aura la preuve que le monothéisme n’est pas plus un prérequis philosophique tant ils étaient polythéistes. D’autant que ces philosophes ne se contentaient pas de leur ancrage grec, mais de leur fascination pour les cultes à mystères et en regardant vers l’Orient, vers les « sagesses barbares », faisant se rencontrer Hermès Trismégiste et Zoroastre, alors qu’ils se savaient menacés par la montée du Christianisme. N’oublions pas que ce courant néoplatonicien bénéficia d’une belle renaissance, à la Renaissance justement, sous la gouverne d’un Marcile Ficin par exemple. De surcroit l’idéalisme allemand, celui de Schelling, au XIX° siècle, lui dut une fière chandelle.

Pierre Bouretz tend à prouver, au rebours de préjugés bien accrochés, que la pensée grecque ne s’est pas envasée dans les bras nilotiques du néoplatonisme, et qu’a contrario elle n’a pas faibli face à Saint Augustin, en dépit de la fermeture de l’Ecole d’Athènes par Justinien en 529. C’est plus la ruine des temples que l’agonie de leur vivacité intrinsèque qui a cassé les jambes de ce néoplatonisme.

La « théurgie » antique s’accommodait de rituels et de pratiques étonnantes, tentant de contraindre les dieux à la volonté de l’officiant, jouant avec les noms, mobilisant la magie. L’on espérait ainsi opérer dans le cadre d’un rapport direct avec le divin. Alors que Porphyre à la suite de Lucrèce prétend au lointain des dieux que la terre humaine ne concerne pas, Jamblique justifie le « culte sacré » par la proximité, la communauté de l’humain et du divin. Là encore il s’agit de parler aux dieux et de les faire parler.

 

Divinités romaines, Musée Sainte-Croix, Poitiers, Vienne.

Photo : T. Guinhut.

 

À moins que tout cela ne soit que procédés rhétoriques et littéraires empruntant la bouche de dieux de fiction, donc des personnifications et des prosopopées des forces de la nature utilisées par des apprentis thaumaturges avides de pouvoir. Stratégies de communication et de manipulation, tels apparaissent, prospèrent et s’érodent les religions, selon la brillante analyse de Peter Sloterdijk, dans Faire parler le ciel. Ce dans une plus vaste perspective que nos précédents essayistes, puisqu’il prend en écharpe une Histoire qui va de l’Antiquité grecque à notre contemporain.

Au commencement était la poétique et la rhétorique, d’ailleurs théorisées par Aristote. « Deus ex machina, deus ex cathedra », les dieux bouillonnent dans les mythes et donnent leur représentation au théâtre d’Eschyle ou de Sophocle. Les scénographes athéniens avaient agencé une machine appelée « theologeion », une grue tournant autour de la scène, dont la plateforme abritait un comédien masqué figurant le dieu ou la déesse, autorité suprême permettant la résolution du nœud théâtral autant que des grandes énigmes de l’existence. Dans le Judaïsme, l’arche d’alliance et sa Torah aux cinq livres jouent un rôle voisin, alors que l’apparition de Jésus, « le Dieu parlant en soi », puis le « tombeau vide » consécutif à la résurrection, en est la réactivation. Ce dernier bénéficia des « évangélistes qui devinrent ses poètes ».

Cependant, avec Platon, « le divin s’est détaché du mythe, de l’épopée et du théâtre », soit une « sécession » entre la philosophie et la poésie. Il n’est pas impossible que ce détachement de la « société de corruption de l’Olympe », au-delà de laquelle Dieu doit être bon et parfait, soit l’un des prémices de « l’agonie des dieux » qui sera célébrée par Nietzsche. Sans compter qu’un acteur devient à l’occasion du Christianisme prégnant : le mal, le diable !

Ainsi, des épopées d’Homère aux « dieux poétisant » jusqu’aux mosaïques tables de la Loi, sans omettre les divinités égyptiennes, les dieux ont la langue fort bavarde : le « phénomène des dieux parlants » est de l’ordre d’une « théopoétique » (entendons poétique en son sens étymologique de création). Le ciel n’est en rien vide, il déborde de discours, dont le filet de mots protège, menace et régente l’humanité : « En lui, on pouvait penser le monstrueux, l’ouvert et l’ample en même temps que le protecteur et le domestique, dans un symbole d’intégrité cosmique et morale. » Voilà en quoi notre philosophe traite de l’art oratoire qui fit et défit les panthéons depuis l’Antiquité, du besoin anxieux d’injonctions et de textes religieux, tant narratifs, qu’explicatifs, argumentatifs et injonctifs. Ce sont en effet des productions littéraires à analyser en tant que telles, une « théopoésie [qui] ne quitte à aucun moment le domaine de l’inventé, du construit, de l’exacerbé », reflétant nos désirs et nos peurs, notre besoin de compréhension et de législation qui se sont sédimentés siècles après siècles. Ce qui est dit avec l’art stylistique ébouriffant que l’on connait à notre Peter Sloterdijk préféré : « De la même manière que se sont tout récemment formés sur les océans de gigantesques tourbillons de déchets en plastique dont la dégradation biologique prendra des siècles, sinon des millénaires, de gigantesques tourbillons composés de résidus de dieux pourraient apparaître sur les océans de l’âme, même si on les remarque plus rarement. Leur épuration et leur recyclage ne sont réglés ni sous l’angle théologique, ni du point de vue ethnologique, psychologique ou esthétique, ni sur le plan de l’histoire culturelle. »

La satire se glisse avec un malin plaisir dans l’essai, lorsqu’il s’agit du « front orageux » des guerres sous les bannières de la foi catholique et protestante ou des « virtuoses religieux et leurs excès ». « L’avalanche du masochisme ontologique » conduit à l’abandon à la souveraineté de l’autre absolu et à devenir la « marionnette de la volonté divine », ce que l’on constate chez les terroristes islamiques. De même c’est avec réalisme et cynisme que le philosophe perce à jour les martyrs, « apprentis sorciers qui ne reviennent pas de leur voyage dans l’au-delà » et les théologiens, « dramaturges qui traitent de la grammaire des fables ». Plus scientifiquement, « la sensibilité à la transcendance serait la dot de cerveaux androïdes » que leurs préprogrammations innées connecteraient à des « agences de l’au-delà », que l’on tenterait de corrompre par le culte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Faire parler le ciel », en tant que lecture théologique du divin, est un ressort qui réside bien plus au royaume de la représentation poétique qu’en celui de la connaissance philosophique. L’éventail religieux est agité par des opérations poétiques où les pouvoirs de la vision, de l’imagination et de la rédaction sont à l’œuvre, exactement comme dans le mouvement d’un souffle d’inspiration emportant le poète comme le prophète.

L’on se doute que les religions monothéistes, Judaïsme, Christianisme et Islam, sont toutes aussi « théopoétiques » que les autres. Toutes sont des machines fictionnelles, soit « des poésies secondes niant catégoriquement être des poésies ». Avec la Divine comédie de Dante[4], en particulier sa troisième partie sur le Paradis, « la poésie obtenait un droit d’entrée dans l’au-delà » par l’entremise du genre merveilleux. La tradition évangélique « dévoile la constitution théopsychiatrique du Christianisme comme celle d’une épidémie programmée de sentiment de culpabilité ». Quant à la fabrique du Coran, l’ange Gabriel qui parlait à l’oreille de Mohammed, « il ne semble exister aucune différence notable entre inspiration et compilation », tant il pratique l’emprunt aux textes bibliques, toit en fomentant une religion éthiquement fort différente, voire antagoniste, en pratiquant, comme nombre de ses concurrentes, des « extinctions théocidaires », même si bien des dieux disparaissent d’eux-mêmes, faute de locuteurs. L’on goûte alors des formules plus que piquantes : « dès qu’un dieu renonce à la médiation de voyantes sous l’emprise de la drogue ou à celle de prophètes aux lobes pariétaux hyperactifs », vient le temps de la Révélation.

L’on ne peut écarter, malgré des velléités judicieuses de « pilotage moral », que « les religions sont des systèmes de persuasions et des écoles d’obéissance qui donnent à l’esprit enfantin des indications sur ce qui est juste, mais ne sont plus dignes de l’esprit majeur qui réfléchit par lui-même ». De telles analyses, déjà classiques, mais dites avec une saine vigueur, sont alors joliment suractives. La critique de l’infaillibilité des fictions permet de montrer combien leurs certitudes peuvent être ubuesques, encerclant par exemple « les organes génitaux des croyants […] dans un anneau d’avertissements dissuasifs ».

« Crépuscule des dieux et sociophanie », soit « aube postrévolutionnaire du lien social », montrent que les Chrétiens deviennent une minorité, alors que l’utopie marxiste fomente une autre religion, ou « le passage de la religion au stade de la parodie ». Ces dieux, « stockés dans des conteneurs lexicaux », tendent à se taire ou à voir leurs nécessités transiter et transiger vers des formes politiques ou culturelles, qu’il s’agisse du peuple ou de la société, concepts qui pourraient paraitre manquer d’incarnation, à moins que ce manque ait pour conséquence une liberté… Or un nouveau theologeion apparait : « la presse ».

 

 

Déclinant l’offre théopoéthique, notre philosophe découvre pour nous la poésie de l’éloge, de la patience, de l’exagération, toutes stratégies, néanmoins sincères, cependant au service des dogmes et de leurs servants. Ces « virtuoses religieux » peuvent être à la source d’œuvres sacrées magnifiques, dont la dimension spirituelle et transcendante est à l’honneur de l’humanité. Bientôt le kérygme (ou partage de l'essentiel de la foi chrétienne) se change en propagande, lançant des « offensives de l’offre ». Mais leurs excès comprirent « le travail de la persuasion armée » ; ce plus encore dans l’Islam, « religion au pouvoir » dont les conquêtes se firent moins par la diffusion de la foi que par le fil du sabre. Bien au-delà du concept de « militia Christi » théorisé par Tertullien, la théopoétique devient théopolitique ; le drame islamique, enivré de ses succès, « propageait la terreur sur la base de la traduction de versets sacrés dans les effets des armes ». S’il faut le dire plus nettement, « il incarne l’unique variante du monothéisme à avoir été créée comme un mouvement élitaire déterminé à employer la violence », usant sans partage de la soumission, qui est le sens du mot « Islam » ainsi que de « sexisme cru ». « On ne plaisante pas avec la fiction », ironise Peter Sloterdijk.

Comme le conclue notre philosophe, en son dernier chapitre intitulé « Liberté religieuse », l’on peut espérer imaginer que libérées de leurs fonctions sociales et politiques, les religions pourraient se consacrer à l’interprétation de l’existence dans un contexte universel, en concurrence, voire en congruence avec la philosophie et les arts.

Même si parfois Peter Sloterdijk, immense philosophe des « Sphères[5] », jongle avec les concepts et les métaphores comme un cracheur de langue de feu, un prosateur pyrotechnique recyclant non sans humour les concepts dans un sabir outrageusement contemporain, dont certains esprits chagrins oseraient s’irriter (à l’occasion du « cloud solaire » par exemple ou du « pressing transcendant » du purgatoire), il sait avec un brio fou faire pétiller notre esprit, décapant la couche de poussière accumulée sur la pensée et ouvrant des perspective inédites à l’intellect gourmand de critiques avisées, autant abyssales que stratosphériques, de notre monde comme il va et ne va pas religieusement.

 

Il est évident que Roberto Calasso, Jean-Louis Poirier et Pierre Bouretz d’une part et Peter Sloterdijk d’autre part ne font pas parler les dieux de la même manière. Les essayistes recueillent et revitalisent leur parole incluse dans les mythes, quand le philosophe montre combien ces fictions religieuses sont les porte-voix des volontés de pouvoir de l’humanité. Si les religions pensent poétiquement le monde, elles le pensent un peu trop souvent politiquement. Lorsque des religions meurent, tombent en désuétude, elles deviennent des mythologies. Ne reste plus qu’à souhaiter que les religions marxistes puis écologistes rejoignent les cieux fictionnels d’où elles n’auraient jamais dû descendre tant elles sont également des amplificateurs de discours appelant à la prise de pouvoir.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[3] Pierre Bouretz : Lumières du Moyen Âge, Gallimard, 2015.

[5] Voir : Les Sphères de Peter Sloterdijk

 

Icone orthodoxe. Collection A.R. Photo : T. Guinhut.

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8 mai 2021 6 08 /05 /mai /2021 09:15

 

Bois de Saint-Benoit, Vienne. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Philippe Jaccottet

ou les derniers recueils de l’inquiète beauté :

Le Dernier livre de Madrigaux,

La Clarté Notre-Dame.

 

 

 

Philippe Jaccottet : Le Denier livre de Madrigaux,

Gallimard, 2021, 48 p, 9 €.

 

Philippe Jaccottet : La Clarté Notre-Dame,

Gallimard, 2021, 48 p, 10 €.

 

 

 

La disparition de l’homme est encore l’apparition du poème. D’abord parce que le 24 février dernier Philippe Jaccottet a rejoint la tombe, ensuite parce que deux recueils posthumes viennent nous enchanter, et surtout parce que la poésie garde sans cesse, à chaque fois qu’une page ouvre, son « cahier de verdure », et le pouvoir de vivre dans ses mots. De La Clarté Notre-Dame au Dernier livre des madrigaux, l’écriture conserve sa finesse translucide, non sans ombres orphiques.

 

Inactuelle, intemporelle, la poésie de Philippe Jaccottet trouve refuge dans la lecture, et son corollaire la traduction, dans la musique et dans une nature qui ne se range sous aucun drapeau, qu’il soit romantique ou écologiste. De modestes éblouissements, comme des aquarelles verbales, parcourent le Cahier de verdure ou Le Verger, ce depuis son premier recueil d’importance, L’Effraie, paru en 1953.

La conscience de l’impuissance de la littérature n’empêche pas son développement, comme celui d’un enfant destiné à grandir. Pourtant, dès son Requiem de 1947, dont il condamnait l’emphase et qu’il consentit néanmoins à voir publier en appendice du volume de La Pléiade[1], face à des photographies de maquisards abattus par les Nazis, il n’a pu que pleurer ceux qui n’ont pu atteindre la maturité, fauchés par la violence du monde, par les balles du totalitarisme.

Reste en dépit du mal une « lumière terrestre » à célébrer. Ainsi La Clarté Notre-Dame confronte une délicieuse promenade et l’évocation d’un journaliste emprisonné à Damas qui entend les cris des torturés : « J’ai pensé aussitôt que je ne pourrais jamais chasser cette scène de mon esprit, et qu’elle était de nature à saper tout ce que j’avais pu et pourrais encore essayer d’édifier à la gloire de cette lumière terrestre que j’avais eu la chance, indue, sûrement indue, de recevoir en partage ». L’écriture est alors une conjuration, un exorcisme, comme celle exercée par la « clarté » de l’école de Notre-Dame, cette esthétique musicale de la fin du XI° siècle, dans laquelle s’illustrèrent les voix religieuses et transcendantes et résonantes du « Viderunt omnes » de Perotin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si l’on ne sait dans quelle mesure Philippe Jaccottet fait allusion à cette dernière musique, c’est de toute évidence plus explicitement qu’il titre un recueil Le Dernier livre de Madrigaux, nommant en outre Monteverdi (1567-1643) en ces vers. Il fut en effet le génial madrigaliste qui inventa le « stilo concitato » (agité) en ces neuf livres de madrigaux, dont le célèbre « Combat de Tancrède et Clorinde », sans omettre les opéras, en particulier Orfeo, auquel notre poète fait écho, en évoquant l’inéluctable disparition d’Eurydice :

 

« On croirait, quand il chante, qu’il appelle une ombre

qu’il aurait entrevue un jour dans une forêt

et qu’il faudrait  fût-ce au prix de son âme, retenir :

c’est par urgence que sa voix prend feu ».

 

Tout prodige de la lyre est en effet un Orphée qui poursuit l’ombre de son Eurydice que les enfers retiennent. L’on devine également les reflets mouvants des lectures qui accompagnèrent longtemps Philippe Jaccottet : Ovide, Dante, mais surtout Hölderlin, révéré à la fin de La Clarté Notre-Dame

Une voix orphique chante « la lampe » des « cerisiers blancs », puis « le chariot » des étoiles. Le vin offert « À la beauté du monde » se voit couplé « À la douleur du monde ». Rêvant autour des jeunes filles de Dante et de Cavalcanti, il voit ses « mains tachées par l’âge », alors que menacent de sombres barques.

C’est alors qu’une mince trentaine de poèmes devient aussi vaste que les mythes et que le ciel aux constellations éparses. Le royaume des ombres est traversé en empruntant les traces d’Orphée, d’Ulysse et Pénélope, qui retisse « le tissu bleu du ciel » ; les saisons sont chargées de lumière, ce thème récurrent depuis des décennies. Tout cela illuminé par une intense musicalité, par l’afflux des couleurs : « vert cru, rose angélique et bleu d’iris ». Peut-être faut-il lire en cette esthétique une conception platonicienne : « Il est une beauté que les yeux et les mains touchent / et qui fait faire au cœur un premier degré dans le chant ». Elle s’élève dans le feu diurne des moissons, mais aussi dans l’immensité des nocturnes constellations. Elle est quelque sorte une transcendance sans dieu : « comme si / le Cygne insaisissable entrait enfin dans notre chambre / et qu’il nous eût frôlé de son regard ou de ses plumes… ».

 Il ne s’agit pas cependant d’une écriture néo-classique, mais plutôt d’effluves baroques, comme lorsque celui qui pourrait être Eros apparait en un « archer noir aux trop froides flèches ». C’est à la recherche de la beauté, la beauté poignante d’une écriture : « Mais la lumière de ma vie, oiseaux cruels, / laissez-la-moi pour éclairer novembre ».

 

Clocher de Saint-André, Niort, Deux-Sèvres. Photo : T. Guinhut.

 

Aux vers libres du Dernier livre de Madrigaux, répondent, comme en un miroir biaisé, les proses de La Clarté Notre-Dame, écrites entre 2015 et 2020. Lors d’une promenade, une mince cloche des vêpres « à la Clarté Notre-Dame », éveille l’affut des sens et de l’intellect. Quel est ce  signal précieux de l’existence qu’il faut « garder vivant comme un oiseau dans la paume de la main », en une rare synesthésie ? Est-ce « figurer le silence », une « sorte de parole » ?

Se remémorant son Requiem de 1946, c’est en son « grand âge » que « si peu de signes du monde » l’atteignent encore, comme une évidence dont il faudrait tirer, qui sait, une résolution salvatrice. Les souvenirs affluent, depuis les montagnes de Sils-Maria et la chambre de Rainer Maria Rilke à Soglio. Nature et poésie vont la main dans la main ; cependant, bien que cette cloche soit venue d’un couvent, elle est « sans résonnance religieuse ». Reste ce qui légitime l’éphémère existence : « beauté surnaturelle », « joie ». Quoiqu’en un mouvement pendulaire ces dernières soient toujours menacées par les « plus bas cercles de l’enfer ». De surcroit viendrait-on à composer le plus beau poème « pour écran à la mort […] rien n’y ferait »…

Poétiques, ces proses crépusculaires le sont sans nul doute, malgré la méfiance envers les comparaisons, les métaphores, « le recours au « comme », l’outil presque trop empressé et quelquefois machinal des poètes ». La difficile cristallisation de l’émotion au moyen des mots et de la syntaxe, sans aucune grandiloquence, trouve une fragile acmé face à une désolante métaphysique.

Si le premier recueil vient des années quatre-vingts, son jumeau est un nouveau-né. Voilà bien une volonté délibérée de la part du poète de les livrer au dernier soir de sa vie, voire de manière posthume, en guise de mélancolique et testamentaire poétique, à tout le moins une quintessence en héritage, soit « des essaims d’anges très frêles ».

Le moins que l’on puisse est que le sentiment de finitude inéluctable traverse l’œuvre entière, comme l’ombre des orages empêche la lumière du jour, dès le recueil L’Effraie[3], en quelque sorte inaugural :

 

« Sois tranquille, cela viendra!
Tu te rapproches, tu brûles!
Car le mot qui sera à la fin du poème, plus que le premier sera proche de ta mort, qui ne s'arrête pas en chemin.

Ne crois pas qu'elle aille s'endormir sous des branches ou reprendre souffle pendant que tu écris.
Même quand tu bois à la bouche qui étanche la pire soif, la douce bouche avec ses cris doux, même quand tu serres avec force le nœud de vos quatre bras pour être bien immobiles dans la brûlante obscurité de vos cheveux
elle vient,
Dieu sait par quels détours, vers vous deux, de très loin ou déjà tout près, mais sois tranquille, elle vient : d'un à l'autre mot tu es plus vieux
».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repensons à ce bouquet de textes critiques consacrés à la poésie française du XX° siècle, L’Entretien des muses[2] : « Jamais un livre de poèmes n'aura été pour moi objet de connaissance pure : plutôt une porte ouverte, ou entrouverte, quelquefois trop vite refermée sur plus de réalité. Tout simplement, je n'ai commencé d'écrire des chroniques que pour avoir été attiré, éclairé, nourri, par certaines œuvres ; pour m'être attristé ou indigné de les voir méconnues ; pour avoir espéré leur gagner quelques lecteurs. Aussi s'agissait-il moins, pour moi, de bâtir une œuvre critique à leur propos, que d'essayer d'ouvrir un chemin dans leur direction ; en souhaitant que ce chemin, une fois l'œuvre atteinte, fût oublié ». Or, au-delà de cette ascèse qui sait se disposer au service d’autrui, ce « plus de réalité », si il a son plus grâce la parole poétique, ne peut plus se satisfaire, malgré la nostalgie qu’elle en a, des mythes orphiques, des consolations de l’au-delà. Ainsi écrivait-il dans cet incisif recueil, À la lumière d’hiver[4]:

 

« Longuement autrefois j’ai regardé ces barques des tombeaux

pareilles à la corne de la lune.

Aujourd’hui je ne crois plus que l’âme en ait l’usage,

ni d’aucun baume, ni d’aucune carte des Enfers ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repensons à la façon dont en 1990 Philippe Jaccottet évoque, dans les proses poétiques de son Cahier de verdure[5], les pivoines : « Non qu’elles soient farouches, ou moqueuses, ou coquettes ! Elles ne veulent pas qu’on parle à leur place. Ni qu’on les couvre d’éloges, ou les compare à tout et à rien. (…) Elles habitent un autre monde en même temps que celui d’ici ; c’est pourquoi justement elles vous échappent, vous obsèdent. Comme une porte qui serait à la fois, inexplicablement, entrouverte et verrouillée ». Et, ajouterons-nous, comme celle du « blason vert et blanc » d’un petit verger de cognassiers en fleurs. Au-delà de la dévoration du temps et de la contingence, il y a une nécessité inhérente à la condition de l’homme dans le monde : « j’en viens à me demander si la chose « la plus belle », ressentie instinctivement comme telle, n’est pas la chose la plus proche du secret de ce monde, la traduction la plus fidèle du message qu’on croirait parfois lancé dans l’air jusqu’à nous ; ou, si l’on veut, l’ouverture la plus juste sur ce qui ne peut être saisi autrement, sur cette sorte d’espace où l’on ne peut entrer mais qu’elle dévoile un instant ». Est-ce un écho du mythe de l’âge d’or ? De l’idylle et de la pastorale qui ont marqué l’histoire littéraire ? Ou plus exactement la responsabilité de toujours qui incombe au poète de dire l’ineffable beauté…

 

Peu après Yves Bonnefoy[6], décédé en 2016, un autre grand confiant en la tradition de la poésie nous quitte discrètement, alors qu’il semble avoir choisi pour ultimes recueils de livrer avec ceux-ci la clef labile de son esthétique, et ainsi entrouvrir une porte vers la clarté inquiète de son œuvre entière. « Ainsi ma vie, si près de s’achever, se découvrirait-elle enfin comme une apparence de sens », conclue-t-il dans La Clarté Notre-Dame, tout en observant un conditionnel. Né en 1925 en Suisse romande, vivant le plus souvent à Grignan dans la Drôme, à l’ombre séculaire de Madame de Sévigné, il avait traversé presque un siècle, dont les convulsions l’ont paradoxalement amené à l’essentiel. Il fut un traducteur scrupuleux et sensible, rien moins que du grec l’Odyssée d’Homère, en vers libres, de l’allemand L’Homme sans qualités de Robert Musil, ou La Mort à Venise de Thomas Mann, de l’italien Giuseppe Ungaretti, du russe Ossip Mandelstam[7]… Savait-il que pour bon nombre d’entre nous ses recueils ne nous quitteraient pas, qu’ils auraient un nid secret dans nos bibliothèques, qu’ils sauraient témoigner de la beauté métaphysiquement menacée du monde sensible ?

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Philippe Jaccottet : Œuvres, La Pléiade, Gallimard, 2014.

[2] Philippe Jaccottet : L’Entretien des muses, Poésie Gallimard, 2015.

[3] Philippe Jaccottet : L'Effraie. Poésie 1946-1967, Poésie Gallimard, 1971.

[4] Philippe Jaccottet : À la lumière d’hiver, Poésie Gallimard, 1994.

[5] Philippe Jaccottet : Cahier de verdure, suivi de Après beaucoup d’années, Poésie Gallimard, 1990.

[7] Voir : Pour Mandelstam ou de la poésie à Voronej

 

Bougon, Deux-Sèvres. Photo : T. Guinhut.

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5 mai 2021 3 05 /05 /mai /2021 14:58

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Eloge des éditions

Monsieur Toussaint Louverture.

 

Esthétique du déchet par Jonathan Miles :

Tu ne désireras pas.

Suivi par Watership down, La Rivière pourquoi,

Et quelquefois j’ai comme une grande idée,

Moi ce que j'aime c'est les monstres, etc.

 

Jonathan Miles : Tu ne désireras pas,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Charles Khalifa,

Monsieur Toussaint Louverture, 2021, 464 p, 24,50 €.

 

David James Duncan : La Rivière pourquoi,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel Lederer,

Monsieur Toussaint Louverture, « Les grands animaux », 2021, 480 p, 12 €.

 

 

 

S’il existait des Victoires de l’édition, comme il en existe pour la musique, en particulier classique - cela va de soit -, nous prendrions résolument le risque de les décerner à Monsieur Toussaint Louverture. Tirant son étendard du libérateur d’une île caraïbe, qui la débarrassa de l’esclavage, une maison d’édition frappe par sa fantaisie, son ambition, son soin attaché aux maquettes et aux reliures, soin trop souvent absent d’officines patentées. Il a beau publier un titre programmatique, Tu ne désireras pas, nous désirons ardemment les livres de Monsieur Toussaint Louverture, dont Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey pourrait être une autre formule de la sérendipité de son entreprise. Qu’il publie des romans monstres, scandinave ou letton, américains et déjantés, ou encore des romans graphiques, nos pupilles et papilles glissent sur les couvertures illustrées et mordorées, voire merveilleusement luxueuses, à tout le moins purement graphiques en sa collection de poches, même si certains titres peuvent paraitre plus négligeables, avec la furieuse envie de les dévorer lentement.

 

Non, il ne s’agit ni d’un manuel bouddhiste ni d’une leçon d’ataraxie antique. Quoique… Car le romancier américain Jonathan Miles (né en 1971) commande : Tu ne désireras pas. Ainsi serait assurée la tranquillité de l’âme, tant le désir entraîne son insatisfaction et son éternel retour lancinant. Il s’agit plutôt de savoir combien ce même désir chevillé au corps entraîne de consommation et surtout de déchets. D’où des personnages triant le gaspillage contemporain, faisant profession de récupération, et d’autres, leurs contre-miroirs, qui ne cessent d’en vouloir toujours plus, et sont donc des fauteurs de restes et d’ordures, là où sociologie du présent et archéologie future se croisent.

Investissant un appartement vide en plein New York, Micah et Talmage sont des squatteurs qui vivent d’un peu d’amour et de « déchétarisme », mode de vie entre recyclage et écologisme, le second avalant « de pleines fourchetées d’idéologie » auprès de la première, « végan stricte », qui eut une enfance autarcique à la Robinson et « un rêve d’Eden » - ce qui est l’un des plus beaux récits d’aventure et d’éducation du roman.

Autour d’eux, Elwin, linguiste et « médecin légiste des langues mortes », dépouille une biche tuée par sa voiture et en récupère la chair dont il nourrit son obésité. Il est censé contribuer à prévenir du danger d’un dépotoir nucléaire, délivrer un message destiné à résister à l’entropie jusqu’à la fin des temps ; alors que son père est délabré par la maladie d’Alzheimer. Un « garde-meuble » encombré devient le « mausolée » d’une victime du 11 septembre, sous les yeux de Sara, sa veuve, flanquée d’Alexis, une adolescente dévorée d’angoisses et obsédée par les punaises, dont le bébé risque de finir à la poubelle, à moins qu’il soit une espérance…

Par chapitres alternés, l’on passe du « squat d’apocalypse » aux vieilles créances impayées et rachetées par Dave en vue d’un bénéfice fabuleux : « des Lazare financiers que l’on faisait lever de leur tombe ». Face au site de déchets nucléaires, Elwin épilogue sur la disparition des bibliothèques de l’Antiquité : « On a juste des tombes et des tas d’ordures », tant en récitant les derniers vers d’ « Ozymandias » de Shelley : « Autour de la ruine / De ce colossal débris, sans bornes et nus / Les sables solitaires et unis s’étendent au loin[1] ».

La fresque sociale est certes une satire de la société de consommation, néanmoins peu manichéenne ; mais les psychologies individuelles y sont passées au scalpel, le pathétique omniprésent suscite la pitié, mais aussi le rire lors de scènes épiques et picaresques, et l’on craint de finir son existaence dans un broyeur à ordures puant. Là où chaque forme de déchet est la métaphore d’une personnalité, d’une vie, une amère philosophie morale exsude de cette somme qui va croissant en beautés : que reste-t-il de nous sinon nos épaves ?

En dépit d’un vocabulaire courant, voire vulgaire, le roman s’honore de bien des métaphores qui jaillissent dès l’incipit. Ce qui ne s’épuise guère en cours de lecture, tellement l’on croise de belles bricoles : « un lustre pendouillant du plafond en ruines tel le corps desséché d’un alpiniste étranglé par sa corde de rappel ». Que faire de ce « capharnaüm du connu et de l’inconnu », sinon un roman ?

Tu ne désireras pas fait partie de ces romans ambitieux comme savent parfois en produire les Etats Unis d’Amérique. Il a su agréger son polyèdre de récits autour d’un concept générateur, soit la relation entre le désir et le déchet, comme le firent les plus grands : William Gaddis[2] autour des « reconnaissances », et, à une plus modeste hauteur, les « corrections » d’un autre Jonathan, Franzen[3] cette fois. En un volume somptueusement vêtu par son éditeur esthète, il faut fouiller les débris dérisoires et splendides d’une civilisation, où sans nul doute, l’on trouvera, en sa plus noble expression, la littérature.

 

 

Selon l’argumentaire facétieux de l’éditeur, « Les grands animaux » est une collection de poches « qui rassure Monsieur Toussaint Louverture, dans laquelle sont publiés des livres cultes, des grands romans et des chefs-d’œuvre de façon suffisamment belle pour que vous ayez envie de les voler, mais suffisamment accessible pour que vous n’ayez pas à le faire ». Au sein de ces poches en forme de discrets bijoux, les ouvrages s’abritent sous une jaquette qui est « du Pop’Set riviera Blue de 170 grammes sur laquelle a coulé la plus limpide des dorures ». La chose est aussi joliment dite pour les papiers et la police, à chaque fois soumises à variation ; ce qui autorise de lire tous les colophons comme de véritables poèmes.

La fantaisie de Monsieur Toussaint Louverture ne lui a pas permis d’ignorer un classique de la littérature britannique, soit un roman de fantasy animalière : Watership down de Richard Adams[4]. Les lapins aussi ont droit aussi à leur Iliade et à leur Enéide. Car ces gracieux mammifères, menacés par les activités humaines, doivent fuir leur  garenne natale, à la recherche d’une nouvelle Rome pour installer une colonie. C’est, à travers la campagne anglaise, le déploiement d'une aventure épique jalonnée de nombreux obstacles et péripéties, sans oublier plusieurs rencontres qui vont changer la manière de voir le monde de ces agiles quadrupèdes. Ces actives peluches - et néanmoins sauvages -, aux oreilles sensitives, ont leur langage, leur mythologie, organisent leur société et leurs mœurs, en une étonnante métaphore de l’humanité, à la fois poétique et satirique : « Je me sers d’animaux pour instruire les hommes », disait Jean de La Fontaine. Ce que Richard Adams n’a point oublié en son apologue passablement humoristique, et plus sérieux qu’il n’y parait.

 

Semblant dès son titre promettre de répondre à bien des questions existentielles, voici La Rivière pourquoi, signée David James Duncan. La chose pourrait paraître aussi anodine qu’une histoire de pêcheurs à la mouche du côté des monts de l’Oregon, quoique solidement trempée par l’humour. Or l’on n’échappera pas, et c’est heureux, aux allusions plus ou moins philosophiques qui tissent le récit : « Pêcher ? Pêcher quoi ? – Le bonheur, la consolation, la façon de comprendre la mort de quelqu’un comme Abe, le pourquoi de la Tamanawis, la beauté d’une Eddy […] la tradition éternelle qui, avec le soufi Attar[5], proclame que « Du dos du poisson à la lune, / chaque atome est témoin de son existence ».

Né d’un paternel, pêcheur à la mouche impénitent et écrivain volontiers ampoulé, surnommé « H20 », et d’une mère « cow girl » de la pêche au ver, simplement appelée « Ma », Gus Orviston, héritant des qualités et travers de ses deux parents, nous raconte sa vie qui, à peu de choses près, se résume à son irréfragable passion pour la pêche. Parmi des torrents bouillonnants, des gorges sauvages, des rapides et des cascades, le gugusse est à la recherche d’un graal, la rivière parfaite qui répondrait à ses désirs et rédimerait ses alternances de désespoir et d’euphorie. 

Que Gus Orviston, prodige de la pêche s’il en est, rencontre « adorable pêcheuse », perchée dans un arbre au-dessus de l’eau, un cadavre ou un chien philosophe nommé « Descartes », il mêle registre épique et burlesque. Oscillant entre désespoir et euphorie, enchainant prise de truite de mer ou de torrent, saumon aux couleurs rosées, il satisfait autant les inconditionnels de l’ichtyologie que les amateurs de récit enlevé, poudré de satire et d’enthousiasme, non sans autodérision. Car le saumon est ici un Moby Dick au petit pied. Au-delà des aventures aquatiques, La Rivière pourquoi se veut un hymne lyrique à la beauté de l’existence et à la liberté dans le cadre d’une nature sauvage. Le roman d’apprentissage associe le souci de l’écologie et un mysticisme un tant soit peu allumé : « Alors, j’ai su que la ligne de lumière ne menait pas à un royaume mais à un être, que la lumière et l’hameçon étaient à lui et qu’ils n’étaient faits que d’amour ».

Né en 1952 à Portland, dans l’Oregon, David James Duncan s’est fait un nom avec ses deux romans à succès The River Why (1983), d’abord traduit sous le titre La vie selon Gus Orviston en 1999, et The Brothers K [6] en 1992, qui ne sont pourtant guère kafkaïens. Les bottes de pêche aux pieds, la canne à la main, il n’en pas moins l’esprit affuté par la lecture d’écrivains et philosophes spiritualistes, d’Hermann Hesse à Gandhi. L’on se doute qu’il a bien des affinités avec le « nature writing » américain, de Thoreau[7] à Gary Snyder et Jim Harrisson, quoiqu’il ne dédaigne pas Ken Kensey.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Visiblement « la grande idée » de son roman pansu a rencontré ces lecteurs, au point qu’il bénéficie chez notre Monsieur Toussaint Louverture d’un triptyque éditorial : sa première édition, courante et bleutée, soignée à l’habitude, son poche et son luxueux écrin orné d’un cœur arbustif et doré (soit l’ « édition Wakonda », déjà épuisée). Les huit cents pages buissonnantes du deuxième roman de L'Américain Ken Kesey (1935-2001) se parent d’un titre à la fois modeste et hyperbolique, qui pourrait être chez notre éditeur une devise : Et quelquefois j'ai comme une grande idée.

C’est un drôle de loustic psychédélique que ce Ken Kesey, pratiquant l’écriture excitée par diverses substances hallucinogènes. Son premier roman, Vol au-dessus d'un nid de coucou[8], avait été remarqué pour son traitement psychiatrique halluciné, avant de se payer un trouble succès, dopé qu’il fut par le film de Milos Forman qui s’ensuivit et dans lequel l’acteur Jack Nicholson est joliment horrifique.

Nous sommes encore une fois dans l'Oregon, sur la côte pacifique des Etats-Unis, mais à « Wakonda », où pullulent et jaillissent des sapins géants, nous dédaignant du haut de leur cent mètres. Il faut bien en abattre pour vivre, mais les bûcherons se mettent en grève, avec le secours de leur syndicat dirigé par Jonathan Bailey Draeger. Sauf que dans le clan des Stamper, une famille un peu tête de cochon, l’on préfère braver le syndicat, suspendre un bras arraché devant sa maison en guise de déclaration de guerre, augmenter l’abattage et la production de grumes qui descendent la rivière en direction des scieries. Pérennisant le mythe du colon américain, le trentenaire et « illettré » Hank Stamper use de sa force physique à l’envie lorsqu’il lui vient l’idée d’appeler à la rescousse son demi-frère, Leland ou Lee, qui à vingt-quatre ans, revient de New York où il vivait avec sa mère. Ce dernier est à l’antithèse de Hank, car étudiant chétif, de surcroit nourri de rancune : n’aurait-il pas en tête quelque plan vengeur ? La confrontation aura lieu sous les yeux du patriarche octogénaire déclinant, Henry, focalisant le conflit des bûcherons sur ces deux acteurs bien opposés. Le duel entre la brute et le subtil jeunot ne sera pas aussi manichéen qu’on pourrait l’imaginer. Le premier est un franc gros bras, le second plus pervers qu’il n’y parait. Le suspense se double du trouble comportement de Viv, l’épouse de Hank, jolie à souhait. L’on n’oubliera pas maints personnages secondaires gravés avec autant d’acuité, alors que les retours au passé familial construisent le soubassement de la fresque, que s’échangent les voix au moyen de dialogues entrecroisés et animés, sans compter les italiques du monologue intérieur, en une polyphonie qui double la narration, comme si nous étions sur la scène d’un théâtre antique, alors que les rugissements des eaux et des vents jouent le rôle du chœur. Le combat final est un morceau d’anthologie : «  mon frère et moi sommes finalement, totalement, éperdument tombés dans les bras l’un de l’autre pour notre première, dernière et si longuement attendue danse de la Haine, de la Peine et de l’Amour ». Le conflit familial et social est devenu un chant épique, parmi une nature plus puissante que l’humanité : « Tout est vanité et poursuite du vent »…

 

Photo : T. Guinhut.

 

Sans vouloir ni pouvoir être exhaustifs, rendons justice à quelque titres phares de Monsieur Toussaint Louverture, que nous avons d’ailleurs déjà chroniqués dans les pages du Matricule des anges et sur celles de ce blog. Par exemple, Mariam Petrosyan avec La Maison dans laquelle, Jan Kjaerstad avec Le Séducteur, ou encore Vilnius poker, de Ricardas Gavelis, quoique nous omettions ici, Personne ne gagne, de Jack Black[9], ou Kairo de Steve Tesich[10]. Et tous ceux que notre appétit de lecture n’a pas eu la force de dévorer…

Où se trouve cette « Maison », dont Mariam Petrosyan ne précise pas « laquelle » ? Mystère. L’on sait bientôt qu’à dix-huit ans il faut la quitter, toujours à son plus grand regret. Mais au lecteur il faudra une patiente persévérance, au long cours de quelques centaines de pages, pour comprendre qu’il s’agit d’un « internat pour enfants handicapés », ou bien inadaptés, rejetés, parmi lesquels on distingue les « Roulants » et les autres. Elle est parfois surnommée la « Maison Grise » des « enfants-chiendents ». L’on pourrait croire que cette prison délicieusement consentie n’est que masculine, ignorante du sexe opposé, alors que les filles ne sont que des ombres de la bibliothèque, habitant un autre étage, plus lointain que la stratosphère ; quand, au milieu du livre, « la Nouvelle Loi » permet soudain de visiter les uns, les unes et les autres, de découvrir « Rousse », « Sirène », « Chimère », « Aiguille »...

L’on vit par dortoirs, par confréries, d’où l’on exclut l’un, où l’on accueille les autres. Là règnent des conventions, des rituels, des interdits, des conflits et des complicités. Les clans se surveillent, s’affrontent, chapeautés par des mâles dominants. Même si l’on n’y est jamais seul, en un chaud collectivisme, en une lourde et menaçante promiscuité, chacun peut se ménager des moments d’intériorité, sous ses couvertures, dans un coin de la cour, voire dans la punition de la « Cage ». Pour ses habitants, la « Maison » est l’espace d’une « enfance sauvage et libre », où ils peignent les murs, font de la musique, écrivent des poèmes, participent, en l’apothéose de la dernière nuit, à une « Nuit des Contes »[11]

 

Le Norvégien Jan Kjaerstad saute allègrement par-dessus la convention de la chronologie, écrivant en son Séducteur. À la manière d’une constellation, l’histoire de Jonas tourne autour de son point nodal : la mort de son épouse. Que l’on se rassure, il ne s’agit pas d’un énième policier, gonflant dangereusement les rayons d’un genre avide de clichés ; de plus la fin nous laissera au même plan cinématographique, non résolu. Outre le cadavre sanglant de l’épouse, c’est leur rencontre, lorsqu’enfants, leurs bicyclettes se heurtent, qui fait le « moyeu du récit », le lien entre école et maturité, et de la roue de l’existence. Le tableau familial est le biais par lequel passe une satire de la Norvège toute entière, aux nouveaux riches incultes et péremptoires, clinquants et affreusement conventionnels. Heureusement, l’enfance et l’adolescence du héros, racontées par facettes au moyen d’un narrateur omniscient, parfois critique, toujours mystérieux, sont entourées par divers initiateurs. Sa sœur dont l’exposé didactique exhibe son sexe à sa vue, son ami Gabriel aux bavardages infinis à bord d’un bateau qui faillit heurter un ferry, sa complice Néfertiti grâce à laquelle Jonas joue Duke Ellington à l’harmonica et « se transforma psychologiquement en homme du grenier ». De plus, autour de Jonas, de multiples figures de l’artiste éclairent sa mémoire et son espace : Ole Bull, le musicien virtuose du XIX° siècle, voyageant jusqu’au sommet des pyramides, le sculpteur Gustav Vigeland dont l’imagination gothique est « débridée », ou la peintre Dagny M., étrange et fascinante[12]...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Venu des tréfonds de l’Europe, voici un opus sombre, inquiétant, monstrueux. En un mot : fascinant : Vilnius poker, de Ricardas Gavelis. Il émane d’ « au-delà des barbelés » du goulag, ravivant le passé de la Lituanie, entre chape de plomb soviétique et indépendance rêvée. En autant de parties, quatre voix effectuent cette descente aux Enfers littéraire, se débattent à la recherche d’une liberté impossible : Vytautas, l’ex-prisonnier, au sexe de « bête couvert de cicatrices », Martynas, auteur d’un « Extrait des marmoires », la blonde Stefania, enfin la « Vox canina » d’un étrange chien philosophe.

Vytautas Vargalys, qui est peut-être le double de son auteur, n’est-il qu’un narrateur paranoïaque ? Dans un immense et labyrinthique monologue intérieur, seulement parfois coupé de dialogues, il exhibe sa personnalité trouble, ses errances dans Vilnius, la capitale lituanienne, sa brève passion pour une « Circé des carrefours ». Epié, pense-t-il, par une « organisation fantomatique », il se fait embaucher par la bibliothèque, parmi les « informaticiens sans ordinateurs », chargés d’un catalogue absurde et inaccessible, mais pour « mener [son] enquête clandestine ». Qui sont-ils ? Tous ceux qui, au cours de l’Histoire, ont incendié des livres. Ils ont pour « but de kanuk’er les gens, de les priver de leur cerveau et de leur résolution ». À moins qu’ils soient l’allégorie du communisme qui vampirise la Lituanie, « des suppôts de Satan -tous ces Staline, Hitler, Pol Pot »… Au cours de cette quête des entités malfaisantes menacent la raison de Vytautas, seule la jeune, séduisante - et presque nabokovienne - Lolita parait lumineuse (il aime « le jazz de ses paroles »), si elle n’est pas un leurre dangereux. Elle participe à la tension érotique, parfois obscène, en aimant ceux qui sont marqués « par les glyphes du malheur ». En effet, l’anti-héros ne poursuivra son errance que jusqu’à son arrestation, sa disparition, probablement dans les « caves du KGB [13]».

 

Emil Ferris : Moi ce que j'aime c'est les monstres.

 

Si soucieux de qualité graphique, un tel éditeur ne pouvait omettre le roman graphique. En effet, « Moi ce que j’aime, c’est les monstres »[14], en plus, cela va sans dire, des livres de Monsieur Toussaint Louverture. Roman familial et maelström de hachures et de couleurs, les monstres d’Emil Ferris envahissent la psyché d’une petite fille tourmentée. L’abondance du noir et blanc griffé, des bleuâtres, des rouges sanglants et du violacé, intrigue, inquiète. Les prestiges dangereux, dépressifs, du fantastique et de la peur saisissent l’imagination du lecteur, vigoureusement sollicitée. Car le cocktail détonnant Chicago, vampires, Allemagne nazie, déferle sur l’existence de la petite Karen Reyes, qui n’a que dix ans. La vulnérable héroïne, affublée d’un imperméable de détective, se rêve en loup garou pour transcender la violence familiale et urbaine. Sa belle voisine, Anka Silverberg, prétendument suicidée d’une balle dans le cœur, se révèle une revenante des camps nazis, ce qui donne lieu aux plages d’un récit emboité. Un monstruit pandémonium s'abat alors sur Chicago, prête à courir à feu et à sang, à l’occasion du meurtre de Martin Luther King, autant que dans le psychisme torturé du miroir déformant de la jeune narratrice. Elle lit des magazines d’horreur, dessine sans cesse, entre dans les tableaux de l’Art Institute, enquête au sujet d’Anka, côtoie le cancer de sa mère, rencontre des « filles-serrures »… Sous ses canines protubérantes imaginaires elle pense achever la « vie de non-morts » des vampires. En ce combat entre le bien et le mal qui l’assaille, sa quête lui permet-elle, au travers des peintres du musée, de trouver Victor, son frère monstrueux perdu ?

L’ouvrage, prétendant être en partie autobiographique, est sans nul doute fantastique, car menacé par le pire de notre monde et du surnaturel, magnifié par des crayons virtuoses. Les allusions à des œuvres d’art, à la littérature, fourmillent, sans compter la religion, le satanisme, Dracula et Frankenstein… Onirique et cauchemardesque, caricatural, parodique, souvent tendre, morbide et psychologique, voire psychanalytique, le baroque opus, que l’on se concentre sur les textes ou sur les images, inséparables, n’ennuie pas un instant, nous emportant dans un maelstrom visuel et intellectuel proliférant. Lors, nous pensons à l’expressionnisme allemand, à M le Maudit de Fritz Lang, par exemple. Art Spiegelman, l’auteur de Maus[15] (cette bande dessinée où des chats nazis persécutent des souris juives) ne tarit pas d’éloges sur les monstres trop humains qui sont les excroissances vénéneuses du cerveau d’Emil Ferris. La romancière et graphiste, née à Chicago en 1962, fut mère célibataire, longuement handicapée par un virus, consacra cinq années à son œuvre, sans se préoccuper des standards de la bande dessinée, bousculant l’espace des pages. Tel est l’univers unique de ce surgeon du romantisme noir et du gothique anglais surgi du stylo-bille de Dame Emil Ferris.

 

Nous n’aurons pas ici exploré tout le catalogue, encore en ébullition, de Monsieur Toussaint Louverture, seulement jeté des coups de sonde, aux hasards concertés de nos lectures. Ce qui gisait, oublié au tréfonds d’autres maisons d’éditions françaises, ignorés parmi les champs de pépites des éditeurs étrangers, méconnus et lointains, brille là d’un éclat noir et d’un pétillement d’arc-en-ciel vigoureusement esthétique. Certes l’esprit chagrin regretterait qu’un tel éditeur ne prenne guère le risque de découvrir des inédits, des auteurs imberbes ou chenus que l’édition traditionnelle ne sait que dédaigner, mais qui saurait lui tenir rigueur de ne pas y risquer sa chemise ?

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Jonathan Miles a été publiée dans Le Matricule des anges, février 2021

 

[1] Percy Bysshe Shelley : « Ozymandias », Poèmes, p 147, Imprimerie Nationale, 2007.

[4] Richard Adams : Watership down, Monsieur Toussaint Louverture, 2016.

[6] David James Duncan : Les Frères K, Monsieur Toussaint Louverture, 2018.

[8] Ken Kesey : Vol au-dessus d'un nid de coucou, Stock, 2013.

[11] Voir la suite de cette critique : La maison

[12] Voir la suite de cette critique : Jan Kjaerstad : Le Séducteur, Aléa

[13] Voir la suite de cette critique : Ricardas Gavelis : Vilnius poker

[14] Emil Ferris : Moi ce que j’aime, c’est les monstres, Monsieur Toussaint Louverture, 2017.

[15] Art Spiegelman : Maus, Flammarion, 2019.

 

Ken Kesey : Et quelquefois j'ai comme une grande idée, édition Wakonda.

Photo : T. Guinhut.

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1 mai 2021 6 01 /05 /mai /2021 08:25

 

Krimmler wasserfälle, Salzburg, Österreich.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Familles et descendances

d’Allemagne et d’Autriche,

par Maxim Leo & Reinhard Kaiser-Mühlecker.

Là où nous sommes chez nous,

Lilas rouge.

 

 

Maxim Leo : Là où nous sommes chez nous. L’histoire de ma famille éparpillée,

traduit de l’allemand par Olivier Mannoni,

Actes Sud, 2021, 368 p, 22,80 €.

 

Reinhard Kaiser-Mühlecker : Lilas rouge,

traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay,

Verdier, 2021, 704 p, 30,50 €.

 

 

 

Le temps roule en cascade au travers de l’Histoire, qu’elle soit des peuples ou plus modestement familiale. Ancêtres, pères et mères, descendances enfin, ils vivent et meurent en Allemagne et en Autriche, et animent les fresques d'écrivains, qui se font historiens de l’humaine condition. D’une famille berlinoise, il ne reste que quatre personnes, du moins dans la ville de Berlin, car les autres, depuis les tourmentes des années trente, ont essaimé au loin : c’est « L’histoire de ma famille éparpillée » contée par Maxim Leo. Au contraire, ils sont tous restés, ces spectres autrichiens du nazisme, ces vivants se succédant tour à tour,  plantés par Reinhard Kaiser-Mühlecker entre leurs montagnes nourricières. Chroniqueur et romancier, ils radiographient les familles et l'Histoire du XX° siècle. C’est alors que la fonction de la littérature, chronique ou roman méticuleux, est celle de faire vivre, évoluer tout un monde, avec ses ombres brunes et ses lumières, non sans l’interpréter.

 

Un arbre généalogique préside à la lecture de Là où nous sommes chez nous de Maxim Leo. Or il est autant géographique que chronologique, car les branches originaires de Berlin se séparent vers Vienne, Londres et jusqu’à Haïfa, en Israël. L’auteur est avec Marion, Nina et Clara, l’un des seuls résidents de la capitale allemande au moment où il écrit. Autobiographique, le récit ne semble en rien entreprendre quelque chose de romancé.

Pour reconstituer, en une enquête à la fois mémorielle et d’un nouveau présent, les branches familiales éloignées, il faut à Maxim Leo voyager sur trois continents. En quelque sorte les trois grands-tantes sont les symboles de potentialités contraintes et offertes par l’époque : Hilde devient à Londres une actrice fêtée et richissime ; Irmgard étudie le droit pour en conclure qu’il lui faut se convertir au Judaïsme et aller participer à l’expansion d’Israël en fondant un kibboutz ; Ilse, enfin, a dû se cacher en France pour survivre et rejoindre ensuite Vienne en Autriche. Ainsi chaque personnage se voit avec soin portraituré, suivi dans son aventure au cours des différents chapitres, comme lorsqu’un puzzle se met en place. L’on découvre à travers eux « les bûchers de livres sur la Place de l’Opéra », un accouchement caché dans la France de Pétain, un tableau de Kandinsky conservé en dépit des circonstances tragiques, un voyage avec Walter Benjamin pour tenter de franchir les Pyrénées, une cachette dans la forêt française, « en mangeant des champignons et des baies sauvages et en buvant l’eau des torrents ». Ou l’immense capacité de rebondir de l’entreprenante Hilde, qui au moyen de son Leica photographie les enfants des écoles londoniennes pour contribuer au moral des soldats. Gagnant ainsi bien de l’argent, elle investit dans un immobilier déprécié en temps de guerre et fait ensuite fortune. Entre dimension sociale et dimension psychologique, au récit s’ajoutent des réflexions sur la judaïté, sur la nécessité de cacher ou de révéler les souffrances  des persécutés. L’on notera quelques coups de griffes politiques, dénonçant avec pertinence « la loi d’airain de la communauté » des kibboutz où « certains sont plus égaux que d’autres »…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si certains conservent leur appartenance durement conquise à la « terre promise », la plupart des descendants de ces personnages fondateurs cultivent cependant une nostalgie qui les pousse à revisiter, voire à s’installer à nouveau dans le nid berlinois : « L’histoire de ma famille ressemble à la lente course d’un pendule revenant à son point de départ ».

Le tableau est également celui d’une société diverse, entre Juifs qui croyaient ne rien devoir à leur judaïté, un fondateur du parti communiste allemand expulsé, et bien des figures auxquelles l’Histoire n’a pas toujours rendu justice. Ce « musée Grévin peuplé de personnages historiques », mais aussi de quelques photographies en noir et blanc, est cependant chaleureux, ponctué de péripéties, de drames, d’angoisses et de fins heureuses, parmi le chaos des tragédies de l’Europe. Même si l’on peut regretter que la qualité de l’écriture n’aille guère au de-là de celle d’une chronique, le récit aux multiples bras est riches d’enseignements. Il se termine sur une sorte de morale : « Lors de ce voyage familial, j’ai perdu quelques illusions, et en particulier celle que je suis le seul à décider de mon existence ».

Après avoir publié son Histoire d’un Allemand de l’Est[1], le journaliste au Berliner Zeitung Maxim Leo, né en 1970, tisse un récit à la fois personnel, intime, et une variation sur la quête des origines, sur les déchirures causées par le nazisme au travers d’un pays et d’une lignée, qui eut cependant l’à-propos et la chance de fuir dans les années trente pour construire leurs foyers sous d’autres cieux, plus cléments. Comme quoi l’Histoire, avec « sa grande hache », comme disait Georges Pérec, dans W ou le souvenir d’enfance[2], ne peut trouver sa rédemption qu’avec la littérature.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qui est ce personnage à l’uniforme encore nazi qui doit troquer un vaste domaine pour un bien plus modeste, abandonné ? Quel lourd secret le hante ? La guerre tonne toujours autour de l’ancien forestier Goldberger et de la grande Allemagne. Alors que son fils Ferdinand est sur le front. C’est sur ces lourdes interrogations que s’enclenche le fil romanesque de Lilas rouge, tramé par Reinhard Kaiser-Mühlecker.

L’on comprend peu à peu que le trouble bonhomme est l’antenne locale du parti nazi, et qu’il avait « dénoncé les gens de son propre village ». Le Gauleiter l’a tiré de cette « affaire délicate, au fond désespérée », où il faillit laisser sa peau, en l’envoyant au « plat pays », cependant dans une montagneuse région. De longtemps l’on n’en sait guère plus sur ce crime contre l’humanité, alors que de de récurrentes visions, voire hallucinations, viennent troubler l’homme : « le précipice c’était lui ».

La guerre finie, il est pour lui question de se changer en agriculteur, d’épouser une veuve. Sauf si ses crimes le rattrapent. Car des inconnus viennent le rosser sévèrement. Une vie nouvelle semble s’amorcer avec le retour du fils, « Ferdinand junior ». Qui cependant s’approprie le domaine du père en l’évinçant. C’est sa fille, Martha, qui aime le lilas du titre : « elle tenait le bouquet comme on tient un cierge ». Cette fleur récurrente est la métaphore d’un bonheur impossible à rattraper. Car traumatisée par cet exil, il ne lui reste que ce souvenir, alors qu’elle se racornit dans les travaux et la solitude. Pourtant le cours de la vie reprend : elle se marie avec un marchand de bestiaux, tandis que Ferdinand épouse une brune qui ressemble à sa sœur. Martha finit sa vie mutique, répondant peut-être au silence où gît la faute originelle. Tous sont plus ou moins des butors, quoique matois, au point que Goldberger puisse amasser une fortune en achetant une carrière avec un sens des affaires pour le moins perfide, puis en la revendant. Quant au fils, il mène sa ferme avec succès.

Le roman familial, animé par un narrateur omniscient, par le temps cyclique des saisons et des générations, va de personnage en personnage, surtout lors de la troisième partie, après la mort du vieux Goldberger. S’agit-il d’un alter ego lorsque survient, venu du patriarche, un héritier impromptu, également nommé Ferdinand ? Est-il celui par qui le scandale arrive, ou celui qui assure la continuité… Un chevreuil à « la robe intégralement noire » en est peut-être la métaphore.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le personnage fondateur, son fils, voire la plupart des autres, n’attirent guère la sympathie du lecteur. Ce dernier y cherche la « banalité du mal », pour reprendre la célèbre formule d’Hannah Arendt[3]. Sans pitié, le romancier fouille la personnalité de chacun des protagonistes : le « métal lourd du passé » pèse sur toute la famille à des degrés divers. Comme le dieu vengeur de l’Ancien testament, dont la « malédiction vous frappe jusqu’à la septième génération ». Une sourde atmosphère entache les destinées, malgré la prospérité familiale. Il n’est cependant pas impossible que le temps efface cette vieille histoire pour permettre une lumineuse sérénité rurale, ce qui serait la morale de ce roman.

Patient, méticuleux, ce tableau d’une société traditionnelle, qui se modernise au cours de la seconde moitié du XX° siècle, prend lentement le lecteur dans ses filets, l’emmenant dans l’illusion de toucher par tous ses sens cet espace, ce temps, ces personnages rustiques. L’on y trouve par instants des descriptions paysagères à la Stifter[4], l’immense romantique autrichien, mais sans son lyrisme. L’opus de Reinhard Kaiser-Mühlecker, né en 1982, est cependant plus marqué par l’Histoire que son devancier. Il faut aimer les écritures lentes, l’attention aux détails et le mystère des âmes pour goûter ce rude roman aux intensités peu à peu révélées. En cette fresque réaliste où couvent les démons de l’Autriche, faut-il lire un roman psychologique, un roman historique, voire métaphysique ? Tout le talent de l’auteur est de faire affleurer parmi des personnages simples, voire frustres, toutes ces dimensions. Il ne manque plus qu’un autre romancier autrichien, Thomas Bernhardt[5], pour renverser le jeu de quilles et dénoncer avec virulence la pesanteur et les compromissions populaires…

 

Ce duo contrasté d’une chronique et d’un roman se rattache à la tradition allemande des romans d’une famille, dont le plus marquant fut peut-être, en 1901, Les Buddenbrook de Thomas Mann[6], dont le sous-titre révélateur est « Décadence d’une famille ». En effet cette lignée bourgeoise de Lubeck subit une lente déperdition de ses forces, en suscitant parmi ses derniers rejetons un univers artistique, poétique et sentimental, rendant leur vie intérieure plus riche et raffinée, Tout en minant leur volonté créatrice et leur capacité d’action pratique, jusqu’aux déliquescences morbides. La complicité avec l’art suppose un changement de civilisation, mais au risque de sa prospérité.

 

Thierry Guinhut

La partie sur Lilas rouge a été publiée dans Le Matricule des anges, avril 2021

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Maxim Leo : Histoire d’un Allemand de l’Est, Actes Sud, 2010.

[2] Georges Pérec : W ou le souvenir d’enfance, Denoël, 1975.

[6] Thomas Mann : Les Buddenbrook, Fayard, 1932.

 

Krimmler wasserfälle, Salzburg, Österreich.

Photo : T. Guinhut.

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Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : perversion totalitaire ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Christine de Pizan, féministe du Moyen-âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin : Froidevaux-Metterie, Friedan, Chemaly, Goettner-Abendroth

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

Herland parfaite république des femmes

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Prières nocturnes, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte, Vraiment peindre

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Adam et Eve, mythe et historicité

 

 

 

 

 

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

 

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Des peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

La Sirène d'Isé

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Faim romantique et passion nazie

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

La Croisade roumaine des enfants, Les Vies parallèles du poète Eminescu

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

Jaccottet

Philippe Jaccottet : les madrigaux, la clarté

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kehlmann

Tyll Ulespiegle, Les Arpenteurs du monde

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies et autobiographie par Barbara Cassin

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Troubadours et érotisme médiéval

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

Panoptique de surveillance et holocauste

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, L'Estomac, Orgasme

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Peinture

Traverser la peinture : Arasse, Poindron, Slimani

Sonnets des peintres : Tapies, Titien, Rohtko, Twombly

 

 

 

 

 

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, 75 feuillets

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

De l'origine des dieux ou faire parler le ciel

 

 

 

 

 

 

Renaissance

Renaissance historique et humaniste

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

 

Rilke

Sonnets à Orphée, Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome : Barbares, socialisme, climat, épidémies

Rome de César à Fellini, par la poésie latine

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

L'Eglise est-elle contre la science ?

Inventer la nature : aux origines du monde

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

Ursula Le Guin : La Main gauche de la nuit

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie ; No Smoking

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Réécritures de La Tempête à Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Durmarque : Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Faire parler le ciel. De la théopoésie

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Dictionnaire amoureux de Venise

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorcières

Sorcières diaboliques et féministes

 

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

 

 

 

 

 

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Steiner

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

Temps de Chronos et politique des oracles

 

 

 

 

 

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Théâtre et masques

Masques & théâtre, Fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Thoreau

Journal, Walden et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

 

 

 

 

 

 

Tolstoï

Sonate familiale chez Sofia & Léon Tolstoi, chantre de la désobéissance politique

 

 

 

 

 

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

« Hommage à la culture communiste »

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

Mussolini et le fascisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Hayes : Je suis Pilgrim ; Tejpal

Meerbraum, Mandelstam, Yousafzai

 

 

 

 

 

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Trump

Entre tyrannie et rhinocérite, éloge et blâme

À la recherche des années Trump : G Millière

 

 

 

 

 

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

 

 

 

 

 

 

Utopie, dystopie, uchronie

Etat et utopie de Thomas More

Zamiatine, Nous et l'Etat unitaire

Huxley : Meilleur des mondes, Temps futurs

Orwell, un novlangue politique

Margaret Atwood : La Servante écarlate

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Scheers, Walton

Utopies politiques radieuses ou totalitaires : More, Mangel, Paquot, Caron

Dyschroniques, dystopies

Ernest Callenbach : Ecotopia

Herland parfaite république des femmes

A. Waberi : Aux Etats-unis d'Afrique

Alan Moore : V for vendetta, Jérusalem

L'hydre de l'Etat : Karlsson, Sinisalo

 

 

 

 

 

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Culture et littérature contre la Civilisation du spectacle

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Venise

Strates vénitiennes et autres canaux d'encre

 

 

 

 

 

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vila-Matas

Vila-Matas écrivain-funambule

 

 

 

 

 

 

Vin et culture alimentaire

Histoire du vin et de la bonne chère de la Bible à nos jours

 

 

 

 

 

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

Le Livre des violences

Central Europe, La Famille royale

Vollmann famille royale

 

Volpi

Volpi : Klingsor. Labatut : Lumières aveugles

Des cendres du XX°aux cendres du père

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire, retrouver notre sens politique : Fanatisme, Traité sur la tolérance

Espmark : Le Voyage de Voltaire

 

 

 

 

 

 

Vote

De l’humiliation électorale

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

Voyage, villes

Villes invisibles et imaginaires : Calvino, Anderson

Flâneurs, voyageurs : Benjamin, Woolf, Deville

 

 

 

 

 

 

Wagner

Tristan und Isolde et l'antisémitisme</