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13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 15:17

 

Palacio de Soñanes , Villacarriedo, Cantabria. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Florina Ilis ou la Roumanie prise en écharpe :

 

  La Croisade des enfants, Les Vies parallèles,

 

Le Livre des nombres.

 

 

Florina Ilis : La Croisade des enfants,

traduit du roumain par Marily Le Nir, Syrtes, 2010, 512 p, 25€.

 

Florina Ilis : Les Vies parallèles,

traduit du roumain par Marily Le Nir, Syrtes, 2014, 664 p, 25 €.

 

Florina Ilis : Le Livre des nombres,

traduit du roumain par Marily le Nir, Syrtes, 2021, 544 p, 25€.

 

 

 

      Que pouvons-nous attendre d’un grand roman ? Que l’ampleur de son sujet s’accorde avec le soin dans les détails. Que la dynamique narrative permette à chaque page, voire chaque ligne, d’ouvrir à la pensée des perspectives, d’offrir une réelle et succulente richesse stylistique… « Toute œuvre littéraire qui aspire, si humblement soit-il, à s’élever à la hauteur de l’art, doit justifier son existence à chaque ligne », c’est ainsi que Joseph Conrad, dans sa préface au Nègre du Narcisse, formulait l’exigence esthétique du romancier. Sans nul doute, cette exigence est également celle de Florina Ilis, au vu de La Croisade des enfants, volume final d’une trilogie. Avec La descente de la croix et La Vocation  de Matthieu, qui sont moins des textes religieux qu’une réflexion sur la création artistique et les tentations du virtuel, ce vaste roman complète la Trilogie de la connaissance ou de la virgule. À l’œuvre abondante, il faut ajouter Les Vies parallèles, consacré au poète roumain Eminescu. Et Le Livre des nombres, une fresque rurale au temps du communisme collectiviste et au travers d’une vaste famille roumaine.

 

      Professeure de littérature japonaise née en 1968, amatrice de Kawabata, Tanizaki et de Bashô (elle a elle-même publié des haïkus), on devine que le goût de la langue, de ses pouvoirs de suggestion, n'est pas étranger à Florina Ilis. Admiratrice de Proust, on entend que ne lui font pas peur l’écriture au long cours et les réseaux de sens qu’une œuvre d’ambition réclame. Néanmoins, la rencontrant, sa modestie, sa discrétion peuvent ne pas laisser pas préjuger de la puissance de son souffle narratif et encyclopédique. Et pourtant !

      La Croisade des enfants commence de manière innocente pour un roman pas si innocent. Un chef de gare ordonne le départ d’un train. Il n’est qu’un des multiples personnages entourant le voyage d’une colonie de vacances vers sa maritime destination qu’elle n’atteindra jamais. Très vite, la succession des paragraphes qui s’achèvent par une virgule avant d’entrer dans la vie, la parole, la pensée d’un autre protagoniste -ce qui aurait pu n’être que le sec procédé postmoderniste de la multiplication des voix narratives et des focalisations internes- nous emporte sans heurt et bientôt avec un train d’enfer, dans l’aventure. Selon une succession aléatoire et récurrente, au rythme sans ennui, ou parfois par association d’idées, dans un flux qui paraît ne jamais devoir s’arrêter, les strates de la société roumaine (voire de toute société) sont visualisées, comme par une parfaite et immense coupe. Coupe également à travers chaque protagoniste en quelque sorte radiographié. On plonge dans la psyché de ceux qui amènent leur rejeton et quittent le quai de la gare, de ceux qui prennent ce train, enfants, professeurs accompagnateurs, croyants et athées, dont un clandestin de douze ans : Calman… Et ceux qui gravitent autour de l’action, depuis une sorcière tzigane en passant par un concepteur de sites web, un « Baron » de la pègre, un député corrompu, un chef de la police… Au point qu’ils paraissent nous livrer tous les secrets de leur passé, de leur vie, sinon de leur futur. Pavel, le journaliste et rédacteur en chef, peut-être la métaphore de l’auteure, s’est écartée de son père, parfait ouvrier du communisme, pour dénoncer les failles du régime de Ceausescu. Puis pour traquer les scandales politiques et les réseaux de la prostitution d’enfants abandonnés. Promesse  d’un avenir meilleur, pourtant confronté à la déliquescence générale de la Roumanie, il sera celui qui comprend le premier la portée de l’événement, le premier converti par cette croisade. Ne serait-ce que par cette plongée dans les composantes individuelles d’un pays grâce à un redoutable narrateur omniscient, ce roman engage, par un réalisme plus qu’efficace, une vision impressionnante de l’humanité et du monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Mieux encore, autour de l’incroyable événement qui voit les enfants s’engager dans « des stratégies de conquête du train », enfermer les professeurs dans leur compartiment, arrêter le train, chacun y va de sa participation à l’action, de son commentaire, de son angoisse ou de son enthousiasme. Ce sont les bambins eux-mêmes, leurs parents, des policiers et des militaires, un journaliste, des voisins, un truand qui planque une camionnette surarmée dans des bois jouxtant le train bloqué, ce qui permettra aux sales gosses de s’approvisionner. Sans compter la vieille tzigane passablement magicienne qui veille de loin, grâce à une amulette volée, sur Calman, le délinquant aguerri du haut de ses douze ans : celui qui est le déclencheur de la révolte, de l’incarcération des profs, du meurtre du chauffeur… S’ensuit une sorte de république des gamins, dont les wagons sont cernés par les bois et par une armée démunie devant cet adversaire inattendu, et surtout, grâce à la traînée de poudre de l’information, l’afflux incontrôlé de colonnes d’orphelins et autres délinquants abandonnés qui confluent vers le lieu du miracle pour en attendre une satisfaction de leurs besoins les plus élémentaires et les plus fous, de pain, de justice et d’affection, un improbable salut… Développant alors une vie en marge des règles adultes, ils changent la  colonie de vacances ordonnée en anarchie charmante, puis criminelle, aux dépens de ceux qui représentent l’autorité parentale, pédagogique et politique, mettant presque en déroute le pouvoir, y compris de l’armée. Peut-on croire à « la pureté des petits monstres qu’ils ont mis au monde » ? L’hypothèse terroriste, les armes trouvées par les mutins qui « jouent à la guerre », puis l’irruption des cohortes des enfants des rues affolent l’opinion publique et les médias, ébahis par les victimes et les revendications de ceux qui veulent « un parlement des enfants ». Dans le cadre du réalisme, le crescendo devient hallucinant, frôlé par l’aile du fantastique. Si tout cela reste bien plausible (nul pays n’est à l’abri de ce genre de déraillement sociétal), la prescience inquiète de la vieille magicienne, la jeune fille malade en quête de miracle, le délire mystique s’emparant de ceux qui confluent autour du site web « Order of innocence » font de cette « croisade des enfants » un double parodique et néanmoins illuminé de celle du XIII° siècle. On comprend alors que l’auteur soit également une aficionada du réalisme magique latino américain.

      Est-ce par ironie que ce roman étonnant est ainsi titré ? On sait l’échec que fut cette médiévale et insensée « croisade des enfants »; d’ailleurs largement un mythe, puisque les enfants n’étaient en fait que des pauvres qui moururent presque tous avant de ne jamais atteindre la Terre Sainte. En la Roumanie de l’aube du XXI° siècle, il s’agit bien d’enfants, mais on n’est pas sûr qu’elle soit inspirée par un quelconque Dieu des enfants… La naïve odyssée, réécriture de la révolution roumaine de 1989, autant propagée par quelques prédicateurs anonymes que par la rumeur, par internet et la presse, bascule dans l’imprévu dantesque, dans l’horreur. Autour de quelques dizaines, puis centaines de bambins et ados, la sympathique colonie de vacances qui devait ne rallier que la mer Noire, puis la prometteuse quête des enfants perdus pour la reconnaissance, entraînent la Roumanie entière dans leur sillage dévastateur. Pourtant, le désordre moral en sera à peine changé.  En ce sens, la dimension épique, comme dans un jeu vidéo qui multiplie ses combattants et ses possibilités, est patente. Sauf que la distribution entre le Bien et le Mal n’est pas si claire.

      Sans cesse, le roman se déploie selon une multiple spirale narrative : spirale temporelle qui ajoute les péripéties les unes aux autres en une vaste gradation ascendante ; spirale géographique le long du parcours ferroviaire, dans la région, dans le pays, voire le monde entier grâce à l’usage d’internet ; spirale politique, jusqu’à un baron de la mafia, jusqu’au Premier ministre... Car dans cette fresque intense et encyclopédique, hallucinante et cependant distanciée, Florina Ilis révèle la déliquescence de la Roumanie postcommuniste. Ce qui n’excuse évidemment en rien le régime tyrannique auquel ont succédé une démocratie et une économie plus que maladroitement libérales. Ce qui est en cause, autant que les bases d’une société qui n’a pas encore su digérer le régime communiste de Ceausescu, et qui de la liberté d’entreprendre connaît surtout celle de la criminalité et de la corruption, c’est la question de la destinée d’un pays en difficile mutation. Ses enfants souhaitent le bonheur, qu’ils soient privilégiés et choyés par leurs familles ou orphelins abandonnés à leur déréliction, mais ils n’ont évidemment pas, encore moins que les adultes, les moyens de leur utopique ambition.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Au-delà du constat autobiographique, lyrique et pathétique de Cartarescu qui narre dans une autre trilogie (Orbitor, L’œil en feu et L’Aile tatouée) ses années de formation dans la Roumanie de Ceausescu, l’intention dénonciatrice du roman de Florina Ilis est également porteuse d’une interrogation sur l’irruption des nouveaux médias et d’internet (nouvelle génération oblige) qui sont alors autant les moyens d’une connaissance aiguisée du réel que l’entonnoir d’une irrationalité que l’on croyait résolue.

      Il va sans dire qu’un tel roman intéressera les sociologues politiques autant que les spécialistes de l’éducation. En effet le bien fondé de l’innocence et de l’autorité sont au centre du débat induit par l’action. La dimension satirique, voire humoristique, est sans cesse présente sous la plume d’une écrivaine guère encline au messianisme puéril. Pensons à la liste grotesque des revendications enfantines : « davantage de vacances », « un balai marque Nimbus 2000 », jusqu’à un « parlement des enfants »…

      L’ironie, le sens de la narration et la culture aussi rayonnante qu’acérée de Florina Ilis font merveille, éveillant chez le lecteur mille étages de réflexion, au cours d’un texte aux complexités aussi nombreuses que miraculeusement aisées. Qu’est-ce qu’ « Order of innocence » : un virus informatique, un site polarisant les fantasmes, ou le génie du mal inhérent aux plus jeunes? Plus encore que dans Sa majesté des mouches de Golding, l’enfance est ici démythifiée, prodigue qu’elle est en sauvagerie, en barbarie menaçant toute civilisation. La limite entre les jeux vidéo, Harry Potter, Eminem (ces héros adulés) et la conquête du pouvoir réel est gaillardement franchie. S’emparant du train en « 3D », nos petits héros posent au lecteur la question de la responsabilité des jeux et des médias corrupteurs, à moins qu’il s’agisse de celle de leurs parents et maîtres défaillants, ou encore de celle de la nature humaine…  Ainsi, le roman-somme affirme ici sa vocation à figurer, interpréter et interroger le monde, en un examen à la fois sans concession, social, satirique et métaphysique, jusqu’au « mysticisme délirant ». Sans oublier la structure « autoreverse » du roman, comme le walkman final…

      Image du chaos postcommuniste et de la condition parfois exécrable des jeunes Roumains, de la dégringolade des utopies, ce vaste apologue est bourré de talents jusqu’à la gueule. L’acuité politique, la dissection des psychés autant que du contexte socioculturel contribuent à la réussite d’une fresque romanesque intense, encyclopédique et sans lourdeur, au point que notre conception de la nature humaine en soit ébranlée, que la remise en cause de nos préjugés soit initiée. Indubitablement, Florina Ilis entre dans la cour des grands du roman européen, comme le fit en 2006 Jonathan Littell avec Les Bienveillantes, rare roman de l’aube du XXI° siècle à avoir atteint cette qualité d’ampleur thématique et de richesse dans le détail (il est vrai qu’il est américain d’origine, ceci expliquant peut-être cela). « On appelle classique un livre qui, à l’instar des anciens talismans, se présente comme l’équivalent de l’univers. » disait Italo Calvino, dans Pourquoi lire les classiques. Considérons donc La croisade des enfants comme un classique.

 

Plutarque : Vies des hommes illustres, Cussac, 1802.

Photo : T. Guinhut.

 

      Plutarque avait fait de ses Vies des hommes illustres des Vies parallèles, dans lesquelles il comparait les figures de l’antiquité grecques et romaines, au bénéfice des premières, sans cesse parées des grandes vertus. De même, un écrivain a plusieurs vies parallèles, celles de sa biographie, celles de ses œuvres et de ses personnages, celle enfin de sa postérité. Le nom de l’homme illustre Eminescu ne dira rien au lecteur français. Pourtant, il est encore considéré comme le poète national roumain, trop national probablement, au point de donner lieu à de nombreux avatars, mis au jour dans ces romanesques Vies parallèles. La romancière Florina Ilis propose à son sujet une hallucinante fiction documentaire.

      En juin 1883, Mihai Eminescu, le « jeune homme à crinière romantique », devient fou. Jusqu’à sa mort, en juin 1889, il est d’abord confiné dans un asile psychiatrique, où, atteint de « verbigération », il se prend pour un « Pharaon », avant de plus ou moins végéter, paraître en bonne santé, errer et délirer. Bien que le diagnostic, entre syphilis et psychose maniaco-dépressive, ne fit guère de doute, l’on se demanda s’il fut victime d’une conspiration politique. Le récit embrasse cette période agitée, mêlant réalisme des témoins et imaginaire du protagoniste, alternant rapports et « auditions », monologue intérieur et écrits du poète ébranlé en sa psyché. « Malgré son génie omniscient », il commit des articles antisémites et restait « un grand naïf pour ce qui est des problèmes de la vie ». Il fut « heureux pour un poète, malheureux pour un homme ». Sans oublier les intrigues et amours contrariées, les retours en arrière, les anticipations, le poète maudit est ranimé, diffracté, en cette vaste fresque chaotique et colorée. Car ce sont « soixante et onze pièces d’un puzzle tout en enfilade ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Il y a bien des lectures parallèles à envisager de ces Vies parallèles bavardes et torturées, peut-être exagérément touffues, terriblement encyclopédiques. Au-delà de notre curiosité pour la figure contrastée d’un conservateur, la récurrente « récupération des valeurs du passé » n’a pas manqué : il fut lu comme un tenant du racialisme de l’extrême droite des années trente, « annexé à la pensée légionnaire », lu comme un social prolétaire par le communisme de l’après-guerre, comme un parangon enfin du nationalisme choyé par Ceausescu. Ce dont le roman se fait le réquisitoire prolixe et documenté. Le mythe national est ainsi déconstruit avec le scalpel de la littérature elle-même, avec les moyens d’un immense orchestre symphonique générique et stylistique.

      L’un des plus étonnants chapitre de ce roman polyphonique emprunte en 1960 la voix, peut-être une réincarnation d’Eminescu, de la « muse ». Elle embouche un parfait morceau de bravoure, chantant les bienfaits du communisme, en un modèle d’ironie corrosive et enjouée : « Polymnie, celle du lyrisme et du mime, s’est vue attribuer des tâches dans le domaine de la censure (elle se tait, coupe, ajoute et intercale au besoin). Mes autres sœurs, dont le travail restait sans objet, Melpomène, Thalie, Terpsichore et Uranie, ont suivi une formation en vue d’une nouvelle qualification professionnelle et ont été dirigées vers divers secteurs artistiques où elles pourraient utiliser leurs compétences (théâtre, ballet, traduction, etc.). Nous quatre qui sommes restées, nous avons suivi des cours de marxisme-léninisme et avons assimilé consciencieusement les tendances esthétiques et les directives artistiques préconisées par le parti ». Les pouvoirs totalitaires ne visent qu’à s’approprier les écrivains, les poètes, pour les juguler ou pour en décorer leurs bannières…

      Le défi a été relevé avec un brio impressionnant par Florina Ilis : rendre son identité, son morcellement, au poète, inventorier les oripeaux de l’Histoire pour l'en débarasser. En ce roman de société biographique, ce roman-somme, cette satire idéologique, cette traversée des errements d’un pays, tout à la fois essai et enquête, le flot narratif séduit autant que l’invention stylistique, que le maelstrom politique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans l’Ancien testament, le « Livre des nombres » s’occupe de recenser les Israélites entre la sortie de l’esclavage égyptien et l’accession à la terre promise. Ses récits, prophéties, lois et généalogies auraient, selon une tradition légendaire, été rédigés par Moïse en personne. Comme en écho à cette autorité biblique, la romancière roumaine Florina Ilis fomente une Histoire de la Transylvanie, tenaillée entre Autriche-Hongrie, Roumanie et communisme. C’est un vaste demi-siècle qui est pris en écharpe en cette abondante et généreuse fresque, souvent dramatique, voire tragique.

Malgré le bal et le « premier amour d’Anna » qui sera la mère du narrateur, pour le grand-père Spiridon c’est en 1959 « le commencement de la fin ». Car des « brigades d’activistes » prennent bien du plaisir à la collectivisation forcée des terres. Le communisme commence avec la fin de la liberté. Ce qui n’était pas tout à fait le « jardin d’Eden » ne l’est décidément plus. La nationalisation fut un pillage, « la brutalité des temps nouveaux n’avait rien épargné, rien laissé au hasard ». Ainsi le grand-père Gherasim est emmené pour être jugé comme « chiabur », l’équivalent du koulak russe, soit un riche propriétaire, à qui l’on intime de céder ses terres à l’Etat. Hélas, il trimballe dans sa poche des « bouts de papier contre le Parti » et ne sachant pas bien lire il signe son hostilité au régime !

Il faut un témoin, un enquêteur, pour signer cette chronique ; c’est l’écrivain et narrateur omniscient, qui interroge les membres de sa famille, compulse les albums et les productions d’une lignée de photographes, y compris des documents falsifiés pour accabler les dissidents (« un écrivain connu rencontrant des agents étrangers »), puis fouille, lorsque c’est enfin possible, les archives de la police secrète, la « Securitate ». L’on se doute qu’en sa mise en abyme la romancière a fait de même, sans oublier le secours de son imagination.

La galerie de personnages devient toute une comédie humaine, entre gens chaleureux et hauts en couleurs, comme Zenobia, mais non dénués de rivalités diverses, et les prédateurs qui usent du vent politique, qu’ils soient nationalistes ou communistes, comme Marin, « membre du Conseil populaire » ; mais sans manichéisme : est-ce le courant de l’Histoire qui fait le bien et le mal ou la diversité des natures individuelles ? Au microcosme villageois répond le macrocosme de la Roumanie et des Pays de l’Est.

« Prose réaliste » et « poétiquement esquissée », selon le modus operandi de l’écrivain, la chronique familiale et rurale et le roman de mœurs ont quelque chose d’épique, tant la succession des générations est marquée par les régimes politiques, par l’abjecte lubie communiste, par les ruses de la liberté. Entre temps, la terre a été rendue aux habitants, pour clore le temps de la tyrannie de Ceaucescu. Reste le pouvoir de la mémoire et de l’écriture, restituant les vies et les psychologies. À tel point que la jeune Nora, admirant les livres de notre narrateur, qui veut « connaître la vie dans ce qu’elle a de plus beau, de plus pur, de plus exaltant », et poste des textes sur Facebook, veuille « devenir écrivaine » : il lui faut pour cela voir naître un « bébé souillé de sang », métaphore de l’avenir...

 

Les romans de Florina Ilis s’inscrivent autant dans une dimension historique que mythique. La Croisade des enfants - peut-être son chef-d’œuvre - narrait un voyage ferroviaire qui culminait en une avalanche du mal. Les Vies parallèles collectionnait les strates de la vie du poète roumain Eminescu et les errements du concept de poète national. Avec ce Livre des nombres, elle ajoute plus d'une corde politique à son entreprise profondément humaine et satirique. « Buvons à la littérature ! » s’exclame un personnage, que nous approuvons avec joie.

 

Thierry Guinhut

La partie sur La Croisade des enfants a été publiée dans L'Atelier du roman, décembre 2010,

celle sur Les Vies parallèles dans Le Matricule des anges, janvier 2014,

celle sur Le Livre des nombres dans Le Matricule des anges, mai 2021.

Une Vie d'écriture et de photographie

 

Cartonnage Hetzel, 1875. Photo : T. Guinhut.

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7 octobre 2021 4 07 /10 /octobre /2021 17:27

 

Monasterio San Zoilo, Carrion de los Condes, Palencia.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Surveillances étatiques

& entrepreneuriales,

ou le citoyen de verre,

par Wolfgang Sofsky.

 

Wolfgang Sofsky : Citoyens sous surveillance,

traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, L’Herne, 2021, 272 p, 16 €.

 

 

 

Armés de tous leurs saints idéologues et de tous leurs anges policiers, ces dieux que sont devenus l’Etat complotent comme de sombres aigles aux regards aiguisés plantés dans les neurones des citoyens, des consommateurs et des individus que l’on eût cru libres. Wolfgang Sofsky, que nous connaissions pour ses vigoureux essais sur les vices et la violence[1], produit un pamphlet particulièrement affuté, Citoyens sous surveillance, d’abord publié en allemand en 2007, puis amendé jusqu’en 2021 ; car, n’en doutons pas, il y a sans cesse matière. Cependant, au-delà des tentacules de l’Etat radiographiées par notre essayiste, ne faut-il pas penser à celles de ces puissantes entreprises qui, bien plus que collectionneuses d’informations, entreprennent elles aussi de se faire conseillères, propagandistes, censeures…

 

Premièrement intitulé Le Citoyen de verre. Entre surveillance et exhibition[2], cet essai du sociologue et philosophe allemand d’aujourd’hui (peut-être le plus pertinent avec Peter Sloterdijk, qui d’ailleurs fit la critique de l’impôt[3]) devient en son édition augmentée Citoyens sous surveillance, en un titre plus ramassé, plus inquiétant. Comme en un apologue, notre essayiste allemand commence par rapporter la petite histoire de la « famille B », qui, ainsi nommée, parait anonyme. Sauf que tout conspire à ce que rien ne soit ignoré : consommations et horaires d’électricité, caméras urbaines, ponctions fiscales, achats en ligne, communications téléphoniques, courriels, comportement de l’enfant à l’école, tout concourt à notre sécurité et notre confort. Sauf que si « l’atmosphère est à la coercition tolérante », voici, pour reprendre le sous-titre : « la fin de la vie privée ». Les traces de nos pas, de nos désirs, de nos pensées même s’accumulent dans les boites noires du renseignement étatique et commercial. L’inventaire de l’espionnage plus ou moins consenti, par indifférence, complicité ou contrainte devient vite pour le moins problématique, voire terrifiant.

Les totalitarismes du XX° siècle ne nous auraient donc pas servi de leçon ? Aussi est-il urgemment nécessaire, avec Wolfgang Sofsky, de mettre en œuvre des « retours sur le passé ». Depuis les Romains qui opéraient « une distinction claire et nette entre le public et le privé », en passant par la Renaissance beaucoup moins libérale avec le concours des religieux, puis la Révolution française très intrusive, hors l’éphémère liberté du divorce. De longtemps, « être socialement intégré c’est porter des chaines sociales ». L’Histoire de la vie privée, pour reprendre le titre de Philippe Ariès et Georges Duby[4] n’est pas un champ de roses mais plutôt une couronne d’épines. Ce fut anonymat des villes qui permit l’irruption d’une vie détaché du groupe obligé, ainsi que la possibilité de trouver un espace propre à chacun. Et seul le vingtième siècle, malgré ses Léviathans nazis et communistes aux yeux meurtriers, permit à chaque individu ou presque de disposer d’une « chambre à soi », pour reprendre le titre de Virginia Woolf[5].

Il s’agissait d’échapper aux tyrannies, familiale, professionnelle, confessionnelle,  et caetera. Au-delà pourtant « tout pouvoir qu’il soit de nature démocratique ou autocratique, menace la liberté de l’individu ». Or l’Etat, « institution destinée à dominer les citoyens », « n’est ni un havre de moralité ni une institution morale ». Cependant il réclame de plus en plus de lois, d’agents de la fonction publique, d’argent du contribuable, au détriment de « l’unique mission qui lui revient : garantir la liberté ». En ce sens, Wolfgang Sofsky a toute sa place dans la tradition du libéralisme politique.

S’interrogeant sur la peau et le corps, sur le sexe et ses penchants, voire sur la honte, espaces intimes du sentiment de privauté, notre essayiste montre combien ils exigent d’être protégés, alors que, ajouterons-nous, ils peuvent être les objets favoris de l’exhibition glorieuse et de la victimisation revendicatrice. Cependant, lorsque le coupable cèle crimes et délits, « le droit à la vie privé atteint sa limite là où la liberté de l’individu est menacée ». Reste « l’espace enténébré de la vie privée », celui de l’agonie et de la mort, plus encore du suicide.

La propriété privée risque elle aussi d’être l’objet d’une surveillance orwellienne : « pour bloquer toute nouvelle inégalité dès son apparition, il faudrait en permanence surveiller la propriété de tous ». En conséquence, extirpant la liberté économique, « la manie de l’inégalité mène tout droit à la tyrannie ». En conséquence encore, l’impôt pour lequel nous travaillons la moitié de notre vie, est à la fois le fait d’un voleur légal, l’Etat, et l’objet d’une utilisation inconsidérée, bien au-delà des bornes régaliennes de ce même Etat. En authentique libéral classique, notre essayiste professe avec justesse : «  ce n’est pas l’assistance qui justifie l’existence d’un Etat, mais la garantie de ces droits à la protection et à la liberté qui évitent à l’individu d’être victime d’agressions extérieures ». Hélas, non seulement le citoyen n’obtient pas la contrepartie attendue de l’avalanche fiscale qui se glisse dans tous les interstices de l’activité publique et privée, avec les yeux d’Argus et les serres de rapace du pouvoir bureaucratique, mais de surcroît sa sécurité est plus que faillible, la misère matérielle l’attend au tournant, la prospérité économique et les systèmes d’éducation se délabrent. Tout cela au prix d’un « travail forcé camouflé » et d’une régulière ponction des informations afférentes. Entre saisie et redistribution, l’Etat est une hydre aux cent bras de plus en plus lourds. Et encore Wolfgang Sosfky parait d’abord s’adresser à son pays, l’Allemagne. Que dirait-il s’il fixait sa perspicacité sur la France…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’espionnage certes est un mal nécessaire aux mains d’un Etat garant de la sécurité de ses citoyens, à condition de ne pas épier l’innocent au détriment du coupable, ce qui est un art pour le moins délicat, de ne pas préférer certains coupables à d’autres, là pour des raisons idéologiques. Le Léviathan est capable du pire s’il n’est pas lui-même surveillé. Par exemple de vouloir être le « gardien de la moralité », armé d’une légion toujours croissante de surveillants. Le Surveiller et punir de Michel Foucault[6] trouvant ici une nouvelle métastase.

Loin de rester une politesse indispensable la discrétion protectrice se voit battue en brèche : « l’indiscrétion est pratiquement considérée comme une vertu démocratique ». C’est une forme moderne du commérage, du voyeurisme graveleux, dans laquelle le harcèlement pointe le bout insistant de son museau fétide.

Nous sommes tous des « citoyens de verre », fragiles et au travers desquels tout est de notre moi lisible, mais aussi livrés aux écrans qui, télévisuels, veulent nous hypnotiser, ou depuis Internet qui nous piste et nous balise, tout en nous permettant de déposer les témoignages du narcissisme et de la peur, tout autant que de capter et influencer ceux d’autrui. Or « la culture médiatique de l’indiscrétion » chamboule le terrain de la propriété de soi. En même temps, l’apparente bonne volonté de la transparence se change en imposition de l’impudeur et en inquisition.

Les malheureux citoyens de verre pourraient se voir brisés menu, car la destruction de la vie privée va la main dans la main avec l’érosion de la liberté politique. Quand il s’agit de « leur inculquer ce qu’ils ont le droit de penser », ne leur reste-t-il que « la possibilité de se retirer dans son monde intérieur » ? De fait « la politique de l’esprit […] fait tomber les hommes dans les cages de la captivité intérieure ». Il en est de même pour « la politique de la mémoire » qui trimballe sa cargaison d’idéologie historique, dans laquelle le dogmatisme et le conformisme, y compris religieux, ne tolèrent pas la subversion de la pensée libre. C’est ainsi que « certains partisans d’un relativisme culturel sont pourtant disposés à renoncer à la liberté et à la vérité », note avec pénétration notre essayiste. Alors que « Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur », disait Figaro[7].

La biopolitique dispose de sa propre « supervision morale », y compris lors de la récente pandémie, dénie le droit à une mort supportable. Le droit de léguer à ses enfants est bafoué par des limitations et autres taxations. De même les modes de procréation font l’objet de contrôles, voire d’interdictions, qui sait si bientôt elle fera « du patrimoine génétique le critère de répartition des droits civiques et des droits aux prestations »… Au point que, pour reprendre Wolfgang Sofsky, « héritier du clergé, l’Etat moderne s’est donné pour mission de veiller sur les bonnes mœurs et d’assurer la production d’individus vertueux ». Vertu d’ailleurs hypocrite, si l’on songe combien la délinquance, la criminalité, le prosélytisme du terrorisme ont les coudées franches.

Gardons-nous d’être naïf et confiant ; ce pourquoi il faut lire Wolfgang Sofsky. Et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, ce n’est pas seulement la Chine qui est à même d’épier de manière panoptique nos rues et nos reins, mais tout pays pour lequel « liberté » est un mot gênant, un vain mot. Certes la criminalité et la délinquance méritent d’être scannées, à condition de savoir délimiter clairement leur cercle, qui doit être celui des atteintes aux personnes et aux biens ; et non celle du crime par la pensée, exprimée ou non.

La réflexion de Wolfgang Sofsky est incisive, rude, la charge contre l’impôt et l’Etat décapante et revigorante, la satire morale contre les vices publics, contre la « mise en réseau » des information fiscales, sociales, médicales, judiciaires, scolaires (etc.) qui s’exercent au dépend de l’individu est éclairante, sans oublier la suite logique : l’endoctrinement et son corollaire, la censure. Ce qui n’empêche en rien cet essai d’être d’une clarté sans mélange.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ne serait-ce pas l’orwellien Ministère de la vérité du gouvernement français qui étend un tentacule de plus en installant une commission pour lutter contre les fake news et le complotisme, au doux nom de « Les Lumières à l’ère numérique » ? Ainsi la liberté du scepticisme, de se tromper, d’une analyse divergente et efficace se voit menacée, rognée, bientôt arasée par une surveillance insidieuse, glissant par tous les canaux d’Internet et des réseaux sociaux, de la sécurité policière et du biopouvoir. Car si le passe sanitaire peut être défendu au travers d’une non-prolifération du virus, il n’en porte pas moins le risque d’une extension du domaine du traçage des individus.  

Certes, l’on pourrait imaginer que les caméras équipés de la reconnaissance faciale ne s’appliquent qu’aux récidivistes de la délinquance et qu’à ceux pour lesquels on a de bonnes raisons de penser qu’ils fomentent un acte terroriste. Mais rien ne prouverait que l’Etat résisterait à la tentation chinoise, c’est à dire la surveillance omnisciente de chaque citoyen, doté de points de citoyenneté menacés d’être effacés au moindre écart, au gré des doxas et autres lubies politiques et morales.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Malgré les qualités intrinsèques de son essai, Wolfgang Sofsky s’aventure trop peu au-delà du rayon d’action de l’Etat. Pourtant d’autres prérogatives et menaces d’une proliférante surveillance viennent d’entreprises privées. En particuliers des GAFA, soit Google, Apple, Facebook et Amazon, sans compter leurs imitateurs qui nous courent sur le râble comme chasseurs sur le gibier. Alors que de l’Etat nous sommes les proies trop inconscientes et à notre corps défendant, nous nous précipitons volontairement et naïvement à bras ouverts dans la nasse de ces entreprises de communication et de consommation. Nous y disséminons nos goûts, nos choix, nos opinions. Car à chaque fois que l’on use des smartphones et d’Internet, des algorithmes nous conduisent par concaténation vers les domaines, les produits, les opinions déjà enregistrés, nous enfermant dans ce que l’on appelle des bulles de filtres, qui ont l’inconvénient de nous clouer dans le préconçu, sans compter des directions induites par une doxa économique et politique, au risque de nous couper de découvertes, d’analyses divergentes, salutaires peut-être, désastreuses, voire incorrectes, émondant notre libre arbitre. Le libre marché concurrentiel est écorné dans sa capacité à concourir à la liberté, d’autant plus que des entreprises spécialisées font commerce de nos informations qui devraient être confidentielles. Et si l’on commet l’erreur de financer la Chine au travers de l’achat de l’une de leurs technologies numériques, ne doit-on pas craindre de lui livrer notre capital informationnel, qui serait ainsi fichable, flicable…

Les réseaux sociaux sont une caméra perpétuellement braquée sur qui veut l’endurer, et Facebook au premier chef. Ce dernier, non content de bombarder ses affidés de publicités ciblées en fonction de leurs centres d’intérêts affichés et induits, réels ou imaginaires, traque la moindre nudité, le moindre bout de sein ou galbe fessier, fût-il celui d’une statue de marbre de Canova photographié par votre modeste critique. De plus il se prétend juge sanitaire, politique et moral, in fine juge des enfers, en prévenant des dérives discutables contre la doxa vaccinale, en bannissant tel homme politique (Donald Trump par exemple), en favorisant ce qui est nanti d’un potentiel d’intérêt populaire et de « buzz », donc en orientant la pensée, ou du moins le ressenti et la capacité d’action d’un public, comme lorsque l’on apprend qu’il aurait donné plus de voix qu’il n’en n’aura fallu aux envahisseur du Capitole de Washington. Même si, se prenant pour un Léviathan étatique et ivre d’hubris, Facebook conserve encore un potentiel considérable d’informations et d’interactions, mieux vaut alors partir en quête de réseaux sociaux neutres et soucieux de la liberté d’expression, non intrusifs et sans publicité, comme le semble être MeWe. L’ère de la propagande et du prosélytisme au moyen de la galaxie Internet, qui a succédé à celle de Gutenberg, n’en est peut-être qu’à ses balbutiements : filtrer l’information, celer les unes, grossir les autres, vise bien autant à générer un consommateur captif qu’à faire advenir une conscience politique engagée dans les objurgations d’une messe écologiste, communautariste, non genrée, religieuse, ou encore d’une tolérance à l’intolérable, en fonction des éoliennes de la persuasion. En ce sens, si l’Etat est un « Big Brother » orwellien, nombre de Little Brother risque de devenir grands.

 

Ainsi Etat et entreprises économiques, surtout si elles frisent la dimension monopolistique, s’affairent sans trêve d’appétit pour rogner les libertés économiques, de pensée et d’expression, finalement les plus infimes recoins de la vie privée et de la vie intellectuelle. Car au duo à la fois ennemi et complice de l’Etat post-hégélien et des entreprises en cette affaire de surveillance omnisciente s’ajoute le citoyen lui-même - est-il en ce sens citoyen ? - qui, s’érigeant en procureur et juge, seul derrière son écran, ou sous le blanc-seing d’associations, de partis politiques, s’indigne, dénonce, avec la vigueur vengeresse du délateur et fournisseur de piloris, les incorrects, les non-écologistes, les mécréants, les fascistes vrais ou faux, les capitalistes, les racistes vrais ou faux[8], ad nauseam. En un bric-à-brac pléthorique de l’orwellisation sociétale[9], ils sont les hérauts de la cancel culture[10], de la ségrégation des propos plus ou moins haineux[11], de la chape de plomb idéologique sous laquelle s’écharpent les idéologies entre elles, aux fins de broyer l’individu. Ce qui prouve bien que l’humanité a son lot perpétuel, se renouvelant sous le masque de telle ou telle mode et fureur idéologiques au gré des vents, de tyrans individuels et collectifs, autant que de ceux qui n’ont de cesse de se soumettre à leurs propres diktats, ou à ceux d’autrui, en une servitude volontaire digne de celle de La Boétie.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Wolfgang Sofsky : Le Livre des vices, Circé, 2012 ; Traité de la violence, Gallimard, 1998.

[2] Wolfgang Sofsky : Le Citoyen de verre. Entre surveillance et exhibition, L’Herne, 2010.

[4] Philippe Ariès et Georges Duby : Histoire de la vie privée, Seuil, 1985.

[5] Virginia Woolf : Une chambre à soi, Le Livre de poche, 2020.

[7] Beaumarchais : La Folle journée ou le mariage de Figaro, Acte I, scène 3, Club français du Livre, 1959, p 294.

[11] Voir : Le procès contre la haine : du juste réquisitoire à la culpabilisation abusive

 

Monasterio San Zoilo, Carrion de los Condes, Palencia.

Photo : T. Guinhut.

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28 septembre 2021 2 28 /09 /septembre /2021 16:38

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Philippe Descola,

une anthropologie des mondes

& des Formes du visible.

 

 

Philippe Descola : La Composition des mondes,

Champs Flammarion, 2017, 382 p, 11 €.

 

Philippe Descola : Les Formes du visible,

Seuil, 2021, 766 p, 35 €.

 

 

 

Bois trouvés ou sculptés, ils peuvent représenter quelque chose ou transmettre une dimension animiste, voire totémique. Sont-ils des âmes, des signes, ou seulement leur représentation photographique ? Nul doute alors que pour l’anthropologue une telle multiplicité de visions les apparenterait à des productions venues de sociétés lointaines. Un autre regard qu’occidental est donc nécessaire sur les ethnies lointaines et leurs artefacts ; c’est celui dont tentent d’user les chercheurs. Mais y-a-t-il une anthropologie après Claude Lévi-Strauss[1] ? Son ombre tutélaire et structuraliste semble s’étendre définitivement sur le territoire des études consacrées aux peuples des confins de la planète. Pourtant il fut le maître de Philippe Descola (né en 1949) - qui lui consacra un volume d’analyses et d’hommage[2] - en une transmission de la vocation et de l’énergie. Cependant, plutôt qu’en une énumération des coutumes et des mythes, ce dernier va s’intéresser, outre La Composition des mondes en son entretien avec Pierre Charbonnier, aux Formes du visible.

 

Empruntant le cheminement autobiographique, cet entretien commence par une enfance choyée, curieuse de tout, puis une jeunesse éprise de révolution, ainsi que les vives querelles de chapelles qui embrasaient sa discipline, « goût de l’enquête » et formation dont l’aboutissement est moins la composition de soi que « la composition des mondes ». Reçu avec la plus grande cordialité par Claude Lévi-Strauss, il peut aller en Amérique du Sud, à la rencontre des Jivaros Achuars en Equateur, « de l’ampleur et de l’ingéniosité des savoirs écologiques et des techniques d’usage de l’environnement en vigueur chez les peuples de la forêt », en toute conscience des enjeux, ce dont témoigne alors la création du concept d’ « ethnocide ». S’il n’est pas dupe du romantisme du bon sauvage, la prise de risque est intense : là, « il était à peu près impossible en Amazonie de ne pas vivre comme ses hôtes ». Ce sont des communautés sans Etat, ni dieux, mais « avec un goût prononcé pour la guerre et la vendetta ». Peu à peu il en vient à montrer « comment les dimensions techniques et les dimensions symboliques de la praxis rétroagissent les unes sur les autres ». En particulier dans le cadre de son enseignement à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Ses travaux parviennent à maturité dans une thèse d’Etat, La Nature domestique[3], une monographie de terrain, puis dans un livre paru dans la prestigieuse collection « Terre humaine » : Les Lances du crépuscule[4], récit ethnographique profus et parfois burlesque consacré aux Achuars. Sa complicité avec Françoise Héritier lui permet d’entrer au Collège de France en l’an 2000, dont les cours nourrissent peu à peu Par-delà nature et culture[5], essai comparatif en quête d’un « principe d’ordonnancement des interfaces entre sociétés et environnements ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chez les « Achuars du haut Kapawi », Philippe Descola et son épouse Anne Christine Taylor fabriquent de la bière de manioc et participent à la chasse, selon la division sexuelle du travail, collectent des plantes, font mille relevés. Bien qu’apparemment paisibles, ces indigènes peuvent être belliqueux et vengeurs. Or ils ne sont « pas déterminés dans leur existence sociale par des contraintes environnementales ou des limitations techniques mais par un idéal d’existence culturellement défini, ce que l’on appelle dans leur langue shiir waras, le bien vivre », ce dans une forêt « plantée par un esprit », et qu’ils jardinent ensuite. Leurs rêves, leurs incantations tissent des liens avec les âmes, humaines, animales et végétales qui sont des « partenaires sociaux », au sein d’une « écologie symbolique ».

L’un des aspects les plus prégnants de cet entretien est la manière dont Philippe Descola conçoit « le monde contemporain à la lumière de l’anthropologie ». Ainsi réhabilite-t-il les « non-humains », animaux, végétaux, minéraux, glaciers, gaz, jusqu’aux virus. Certes, mais n’est-ce pas prendre le risque dangereux de l’indistinction, voire d’un retour à un animisme finalement superstitieux… Cela dit le concept d’« anthropologie politique » mérite attention en tant qu’il entend préserver la liberté des peuples en leurs territoires.

Si cette Composition des mondes peut sembler parfois ardue en sa progression théorique, en particulier en termes d’autobiographie intellectuelle, le genre de la conversation permet de rendre le livre passionnant de bout en bout. À l’érudition accumulée répond une théorisation judicieuse, entre récit littéraire et démonstration scientifique, non sans le secours d’une personnalité pleine d’humanité, en particulier dans son attention à l’égard de la défense des peuples indigènes qui peuvent être affectés par des spoliations et autres oppressions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les recherches de terrain de cette sommité américaniste de l'anthropologie le contraignirent à remettre en question le dogme conventionnel du dualisme nature / culture, humain / non-humain, et à classer les schèmes de la relation avec la nature : identification, relation et figuration. Car la nature est elle-même une production sociale, par le filtre de l’ethnie qui la vit. Or les quatre modes d’identifications, ou ontologiques, qu’il tint à définir ne sont pas forcément anthropocentriques, en leurs incarnations dissemblables : totémisme, animisme, analogisme et naturalisme. Ainsi, notre anthropologue ouvre le chemin d’une « écologie des relations ». Ces prémices, centrales dans Par-delà nature et culture[6], sont également dépliées dans l’entretien, d’une manière plus aisée, et reprises au seuil des Formes du visible.

Naturaliste, la société occidentale trace une frontière entre soi et autrui, une dichotomie entre nature et culture. Si la première est fondamentalement universelle en tant que monde physique et biologique, la seconde fait une différence nette entre humain et non humain, mais aussi entre les sociétés humaines entre elles. Une telle distinction, historiquement datée, depuis Platon et Aristote, ne s’est pas produite parmi les autres sociétés, ce qui pour nous les rend difficile à appréhender et fonde ainsi la tâche adaptative dévolue à l’anthropologie. En ce sens faut-il dépasser ce point de vue qui structure la pensée, du sens commun jusqu’à nos principes scientifiques, pour aborder les modèles animistes, totémistes et analogiques.

Animistes sont les sociétés pour lesquelles tout est âme, un arbre, un roc, un animal. De sorte que les attributs sociaux des non-humains permettent des relations de l’ordre de l’identité entre ces derniers et les êtres humains. Totémistes sont celles où le clan s’assimile à un totem, et où l’identité, intérieure et physique, est façonnée par leurs correspondants animaux, dont la variété est également le signe de celle de l’humanité. Analogistes enfin sont celles où l’on se heurte à une discontinuité des intériorités et des physicalités des humains et non-humains.

 

Un essai profus vient couronner l’édifice : Les Formes du visible. Ce sont celles des artefacts et de l’art confectionnés par les populations qui ont essaimé parmi le monde. L’on pourra s’étonner, en parcourant les quelques cent-cinquante illustrations en couleurs, de la diversité, voire de l’éclectisme, de ces productions. Outre leurs époques parfois fort éloignées, ce sont des masques africains qui voisinent avec des tableaux de maîtres hollandais du XV° au XVII°, une massue u’u des îles Marquises avec des enluminures médiévales, un masque du Shri Lanka avec un tapis de laine iranien, une photographie contemporaine avec des peintures rupestres et sur écorce venues des aborigènes australiens. Il est évident qu’il ne s’agit pas là d’un fourre-tout pittoresque, mais d’un examen des figurations mises en œuvre par l’humanité, là encore en fonction des « quatre régions de l’archipel ontologique » : totémisme, animisme, analogisme et naturalisme. Ainsi chaque groupe figure la condition humaine dans le monde qui l’entoure au moyen d’un vocabulaire plastique particulier révélant « l’ossature et le mobilier du monde ».

Etudiant l’image et ses fonctions, Philippe Descola explose la grammaire du visible tel que nous aurions dû la concevoir et rompt avec l’occidentalocentrisme. Au long d’un voyage en forme d’archipel, il parcourt les systèmes de pensée gouvernant la figuration sur la surface du globe, multipliant les chambres secrètes et les allusions à une théorie de l’art. Jusque-là notre Occident avait pensée l’art comme un travail de  représentation et d’imitation, soit la mimesis, l’artiste prenant place face à la nature. En revanche bien des sociétés exotiques ont de longtemps choisi, au service de leurs productions d’images, la fonction rituelle plutôt qu’esthétique ; au point, peut-on penser, que cette dernière n’ait aucune existence dans bien des sociétés.

À cet égard Philippe Descola reconnait sa dette envers l’anthropologue américain Alfred Gell, qui, en 1998, dans L’Art et ses agents[7], pensait les images non plus comme des représentations des objets du monde, mais comme « des agents autonomes » qui « interviennent dans la vie sociale et affective des humains », soit en tant que puissance d’agir. En ce sens, pour notre essayiste, qu’il s’agisse de masques, de peintures, voire de tatouages, d’armes et de mobiliers, non seulement l’œuvre signifie un rapport au monde, mais un pouvoir circulant de l’homme vers la nature, et vice-versa, de façon à intéragir et à concilier l’un avec l’autre.

Ainsi ce sont des « masque amazoniens, des effigies inuits en ivoire de morse ou des tambours sibériens pour l’animisme, des peintures aborigènes sur écorce et sur toile pour les « êtres du Rêve » du totémisme, des tableaux européens et des photographies pour le naturalisme et, dans le cas de l’analogisme, des assemblages de pièces provenant de sources hétérogènes, parfois dans une extrême profusion, soit une foule disparate de figurations en provenance d’Afrique, d’Asie, des Amériques, depuis les tableaux de fils colorés des Huichols di Mexique jusqu’aux rouleaux de paysages chinois en passant par des tabliers d’amulettes de Côte d’Ivoire ». Une particularité du naturalisme étant « l’institution du sujet individuel », ce qui est exceptionnel au regard du reste du monde. Voici donc « une anthropologie comparative de la figuration », dont la preuve par l’exposition fut donnée au Musée du Quai Branly à Paris, en 2010-2011, sous le titre La Fabrique des images. Vision du monde et formes de la représentation [8]. Un examen des statuts de cette figuration qui est universelle, alors que l’art ne l’est pas.

Des pierres, comme les bétyles, sont des « présences divines », des montagnes sont des divinités chtoniennes. Non iconiques, elles sont pourtant l’expression d’une puissance. Ailleurs, idoles et icones s’opposent, la figuration est contraire à l’abstraction, ne participant de la même ontologie. Loin de l’idée selon laquelle la « figuration mimétique » (afin de rappeler les morts) serait l’origine de l’art, les codes figuratifs divers obéissent à des « cadres ontologiques ». Par exemple, au contraire de la perspective linéaire albertienne de la Renaissance, les Indiens de l’Amérique du Nord-ouest préfèrent la représentation au moyen de points de vues multiples par exemple sur le visage d’un ours, comme lorsque les cubistes ouvriront plusieurs profils.

L’on s’aperçoit alors que les modes de figuration véhiculent « outre le Dieu des monothéismes devenu Nature sur le tard, trois grandes classes d’invisibles, parfois mêlés, le plus souvent distribués dans des collectifs séparés : les esprits, les divinités et ce que l’on pourrait appeler les antécédents », soit les ancêtres. Sauf, pourrait-on ajouter, que l’Islam ne pratique pas la figuration, hors pour les Persans, lui préférant la calligraphie, souffle de la parole divine.

Nous parcourons en ce fort volume, passablement intimidant il faut l’avouer, une connaissance de l’homme qui résiste à un universalisme réducteur. C’est une somme encyclopédique, à la rencontre de l’anthropologie et de l’histoire de l’art, qui n’ignore pas des théoriciens comme Erwin Panofsky ou Hans Belting[9]. Si les passages théoriques manquent parfois de concision, l’analyse des ouvrages figuratifs jaillis de la main de l’homme rayonne en tant de directions que c’en est merveille. De la figuration tribale à la peinture surréaliste, d’un retable du « Couronnement de la Vierge » pullulant de personnages aux tailles hiérarchiquement ordonnées, en passant par une statue de maître zen, jusqu’aux « cosmogrammes mystiques » de Gonkar Gyatso représentant en 2009 une tête de Bouddha entourée d’un halo de singularités modernes (textes logos, photos, pictogrammes et personnages), l’œuvre rituelle et d’art gagne en cosmopolitisme et en dimensions spirituelles. Grâce à Philippe Descola, une révolution copernicienne multiplie les perspectives du musée universel.

 

Plus trivialement, si l’on consent à parler ainsi de l’engagement politique, « l’anthropologie a joué un rôle moteur dans la relance récente d’une exigence écologique plus radicale », confie Philippe Descola à qui veut l’entendre, parmi les pages de La Composition des mondes. Malgré tout le respect que nous pouvons professer à l’égard de notre anthropologue, d’ailleurs resté dans le sillage du marxisme, son tournant vers un écologisme[10] discutable nous laisse un brin dubitatif. Alors qu’il affirme dans La Composition des mondes qu’il « est faux de dire que l’homme est en soi une maladie pour la planète » (il se réfère au rapport à leur environnement des Achuars),  il est plus sévère envers la civilisation industrielle : « Nous sommes devenus des virus pour la planète », dit-il dans un entretien au journal Le Monde[11]. Certes des milieux naturels ont été détruits, mais de là à se changer en thuriféraire des prédictions apocalyptiques du GIEC il y a un pas à franchir.  L’on y découvre de surcroit que le capitalisme serait bien plus responsable de la pandémie de coronavirus que tout autre cause plus rationnelle, chasses ancestrales d’animaux sauvages ou fuite d’une manipulation virale d’un laboratoire chinois. Le voilà rêvant, avant d’imaginer l’imposer, d’un monde dans lequel on « ne sépare plus de manière radicale les humains et les non-humains ». Nous serons donc ravis de côtoyer vipères, tarentules et autres prédateurs dans un proche jardin d’Eden… Un tel irénisme est confondant. L’on aurait pu penser qu’un anthropologue rompu aux modes d’existence tribales dans les forêts amazoniennes soit au fait de la violence de la nature et de la faible espérance de vie de ses habitants, ce qu’il n’ignore pourtant pas. Le rousseauisme béat, qu’il récuse par ailleurs, s’érige en vérité d’autorité, alors qu’il n’est qu’un poncif politique démagogique aux mains de postmarxistes affamés de pouvoir totalitaire, e qui est peut-être le cas de son ami le philosophe écopolitique Bruno Latour. En dépit de justes inquiétudes sur l’état de notre environnement, l’intelligence ne protège pas de l’idéologie devenue folle.

 

Si le projet de l’anthropologie est de « s’attaquer sur des bases scientifiques à la compréhension des grands principes régissant l’existence communes des humains », ses découvertes ne permettent pas de les unifier en un seul théorème. La clef unique qui ouvrirait la boite de Pandore de l’humanité n’ayant peut-être jamais été forgée par la nature. Reste qu’au voyage dans l’espace et dans le temps chez les Achuars raconté avec entrain, notre anthropologue sait ajouter une pensée classificatrice féconde qui éclaire d’une lumière nouvelle la pulsion figurative de l’humanité.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] Philippe Descola (sous la direction de) : Claude Lévi-Strauss, un parcours dans le siècle, Odile Jacob, 2012.

[3] Philipe Descola : La Nature domestique. Symbolique et praxis dans l’écologie des Achuars, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2019.

[4] Philipe Descola : Les Lances du crépuscule, Terre humaine, Plon, 1993.

[5] Philipe Descola : Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.

[6] Philipe Descola : Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.

[7] Alfred Gell : L’Art et ses agents, Fabula, 2009.

[8] Philippe Descola : La Fabrique des images. Vision du monde et formes de la représentation, Somogy-Musée du Quai Branly, 2010.

[11] Le Monde, 20 mai 2020.

 

Photo : T. Guinhut.

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22 septembre 2021 3 22 /09 /septembre /2021 15:29

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Mal et Bonté, Troll et Stupidité,

par le Finlandais Eirikur Örn Norddahl :

de surVeillance à l’hermaphrodisme,

en passant par l’obsession de l’Holocauste.

 

 

Eirikur Örn Norddahl :  Illiska, Le mal,

traduit de l’islandais par Eric Boury, Métailié, 2015,

608 p, 24 €, Points, 2017, 696 p, 8,80 €.

 

Eirikur Örn Norddahl : Heimska, La Stupidité,

traduit de l’islandais par Eric Boury, Métailié, 2017, 160 p, 17 €.

 

Eirikur Örn Norddahl : Gaeska, La Bonté,

traduit de l’islandais par Eric Boury, Métailié, 2019, 272 p, 20 €.

 

Eirikur Örn Norddahl : Troll,

traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün, Métailié, 2021, 368 p, 22,60 €.

 

 

 

 

Air boudeur, parfois rieur, et chapeau  rond, quel est donc cet étrange Islandais qui aime ainsi se faire photographier sur ses quatrièmes de couverture et dont les titres, pour nous presque imprononçables, accolés à des concepts dignes du catalogue des vices et vertus, semblent annoncer quelque traité philosophique définitif ? La prégnance toujours vive de l’Holocauste dans Illiska, Le Mal, la spirale des réseaux sociaux et des médias dans Heimska, La Stupidité, catastrophe et charité dans Gaeska, La Bonté, tels sont les thèmes que manie, avec un facétieux, grinçant et tragique brio Eirikur Örn Norddahl (né en 1978), entre frasques contemporaines et fresques historiques. Non sans récidiver avec son Troll hermaphrodite…

 

Sans surprise, voire sans crainte du truisme, le « mal » d’Illska est celui de l’Holocauste et de ses six millions de Juifs assassinés par le totalitarisme nazi. Un chassé-croisé de rencontres noue peu à peu l’intrigue : la jeune Agnes est juive et rédige une thèse sur l’extrême droite qui nous est contemporaine, ingurgitant « sa dose quotidienne de génocides et de charniers ». Sans le connaître, elle couche avec Omar. Un amour réciproque s’installe. Ils emménagent ensemble, font un enfant, se querellent. Sauf qu’après avoir joué les sans-abris, Omar incendie leur maison en « Une catharsis. Un holocauste ». Il abandonne l’Islande, une fois de plus déraciné, affublé d’un tee-shirt à l’effigie d’Hitler. Sauf qu’Omar aime aussi Arnor, dont la qualité de néonazi néanmoins cultivé va pimenter le tout, alors qu’Agnes est fascinée par Arnor. Mais il ne s’agit là que du présent. En effet, en 1941, les grands parents d’Agnes s’entretuent à l’occasion du massacre de tous les Juifs de la petite ville lituanienne de Jurbarkas, massacre commis par les Einsatzgruppen nazis, avec le concours zélé de la population. Le trio amoureux est évidemment affecté par ce passé qui ne cesse d’installer ses métastases jusque dans l’Islande d’aujourd’hui.

Rien d’apparemment transcendant après bien des romans sur le sujet, au tout premier chef desquels Les Bienveillantes de Jonathan Littell[1]. Visiblement pourtant, même si l’on est en droit de trouver la recette un peu artificielle, Eirikur Örn Norddahl domine son sujet, glisse avec aisance, voir humour et ironie, entre Histoire, lisières de l’essai et intrigue romanesque, sans omettre d’user d’une polyphonique construction, y compris jusque dans la voix du bébé nommé Snorri qui se parle à lui-même en se tutoyant, commentant son évolution. De plus, l’on apprend que le romancier a construit son livre de manière mathématique, alternant cinquante parties de narration et cent cinquante parties pour chaque personnage. Le procédé virtuose peut sembler excitant, ou fatigant…

 Si pour Adolf Hitler, « la politique est un art », pour l’écrivain l’écriture est un art aux tenants et aboutissants d’une rare puissance où les temps se télescopent avec brutalité. Cependant, parfois pesamment didactique (« Le poids du récit. Le poids de l’Histoire »), la contribution un peu convenue au devoir de mémoire est-elle assez efficace, y compris lorsque le lecteur est personnellement interpelé, quand le néonazisme qui sévit en « Nazistan » peut être une mode et irrésistiblement attirer des jeunes gens, jusque dans les lointaines contrées de Scandinavie et d'Islande ?

Entre roman historique et roman sentimental, la dimension politique fend en deux les catégories. Le « mal » d’Illska n’est pas seulement un patrimoine historique à faire fructifier pour avertir et dissuader les générations futures, mais un nerf tendu dans les muscles, une décoction de neurones dans la tragédie de l’humanité, et jusque dans le couple…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’on devinera sans doute que cette « stupidité » au cœur d’Heimska est l’occasion d’une satire aiguisée qui s’insère entre deux nerfs du lecteur, ainsi qu’entre Aki et Lenita, tous deux écrivains, d’abord complices, ensuite amèrement concurrents : « à la fois nouveaux Vikings à l’assaut du monde et mendiants ». Leur couple idyllique et strident se fait et se défait entre deux périodes de « surVeillance » forcenées. S’ils s’isolent brièvement de toute caméra et de tout écran, de Facebook et d’Instagram, ils parviennent à être heureux, mais très vite malheureux de leur isolement. Ainsi, sans répit, ils replongent dans leur dépendance crasse : il faut sans cesse s’exhiber, s’épier, se surveiller, y compris bien sûr dans une vie sexuelle débridée, très vite sordide, violente et trash, entre acte « in flagrante delicto » et « revenge porn »…

En instance de divorce et de haine, Lenita voulait « exposer sa chair, exposer son cœur, montrer qu’elle était un être humain blessé », surtout lorsque les deux écrivains ne savent plus qui s’est inspiré de l’autre, qui a plagié l’autre. Son roman Ahmed est « un hymne à l’image de soi ». Celui d’Aki portant le même titre (il s’agit de départs pour la Syrie et l’Etat islamique), l’on se bat et s’esquive par médias, journaux et interviews interposés. De surcroit, leurs vidéos porno, ineffaçables sur le net, « se multipliaient comme les têtes de l’hydre ».

La déréliction psychologique et scopique de nos deux facettes ennemies ne serait presque rien si elle n’était qu’isolée au creux de quelques individus vite pathétiques et pitoyables. Mais la société qui les entoure érige l’hyperconnexion en mode de vie : « Le monde est un réseau touffu de webcams, de caméras de surveillance, de drones et d’images satellites, l’atmosphère est saturée de transparence et la vie privée a été sacrifiée à des fins de sécurité et distraction ». Ainsi une agression parait moins probable, quoique plus excitante pour les voyeurs…

 Il ne semble pas qu’une tyrannie politique ait ordonnancé une telle pléthore d’activité vidéo, mais que seuls le consentement et la précipitation des citoyens en soient responsables, en une « servitude volontaire », pour reprendre le titre d’Etienne de La Boétie, écrit en 1576.

Mais que signifient ses pannes de courant, irritantes pour le commun des mortels, ces déconnexions récurrentes et subies avec la plus grande frustration ? Le « Manifeste terroriste » de quatre étudiants en art, sévissant dans une conserverie de crevettes désaffectée, qui s’attribue l’extinction, n’est-il qu’un jeu ? Il s’agit alors, d’une puérile manière, « du pouvoir d’arrêter la machine qui rendait insupportables les rapports entre l’homme et le monde ». Car qui est responsable, sinon l’homme lui-même ? L’on se demandera également si cet activisme, aux conséquences tragiques pour Aki, est bien de l’art…

D’ailleurs quand sommes-nous, lorsque « la stupidité » est érigée en loi ? S’agit-il d’un aujourd’hui à peine fictionnel, où les traits torves de la satire trahissent la laideur de notre monde contemporain, grillagé de réseaux sociaux, ou d’une anti-utopie panoptique prête à surgir de quelque futur ?

Est-ce un roman fondamental ? Peut-être pas, car il oscille entre vies privées bafouées et vie publique d’une « nation abusée », sans complétement aller jusqu’à la dimension politique attendue. À moins qu’il s’agisse là de son efficace talent allusif, laissant le lecteur déduire la substantifique moelle de ce miroir tendu à ses propres comportements…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gaeska. La bonté fut le premier roman de notre Islandais. Gageons qu’au vu des précédents le titre en est ironique. En effet la trilogie aux titres en miroir ne peut qu’être, en ses trois volets, entièrement satirique.

Que s’est-il passé dans la nuit ? Un député du parti conservateur, Halldor Gardar, se réveille dans un monde radicalement opposé à ce qu’il laissé en s’étendant parmi les bras d’Hypnos. Le mont Esja brûle, un immense panache de fumée se déploie sur la capitale, Reykjavík. La place du Parlement est de plus assaillie par des manifestants que la police na parvient pas à expulser. Pire encore, des tempêtes de sable ravageuses s’abattent sur l’Islande, des femmes tombent des hauteurs des immeubles et constellent les trottoirs. Que faire ? Sinon s’isoler dans une chambre d’hôtel, comme lorsqu’Halldor Gardar fuit les séances parlementaires, où ses confrères se livrent au pugilat. À moins d’accéder à la demande  d’une petite fille marocaine qui lui demande de l’aider. Ne veut-elle pas arracher ses parents des pressions du gouvernement islandais qui veut à tout prix les intégrer ? C’est alors que son destin s’infléchit, qu’il se sent investi d’une mission qu’en sa « bonté » il imagine salvatrice. La déflagration générale ne s’arrête pas là : le pouvoir tombe aux mains des femmes qui se mettent en tête de renégocier la dette et d’ouvrir l’Islande à 80 millions d’émigrants. Autant dire que l’Islande et ses 362 000 habitants se verrait balayée, annihilée dans sa culture. L’on devine que cette « bonté », qui n’est pas sans faire penser à un l’accueil, quoique moins abondant, consenti par Angela Merkel en Allemagne, équivaut à un suicide général.

À la fois roman du présent et dystopie, Gaeska pousse au bout de leur logique destructrice les revendications féministes les plus radicales et la pression de l’immigration, avec ce qu’il faut de caricature. Construit de protagoniste en protagoniste, la narration alterne des voix différentes, voire opposées, comme en un chaudron d’interrogations, d’exigences, d’excès et d’angoisses. Le roman bouscule sans ménagements les idées reçues sur le féminisme, sur l’humaniste vertu ici nantie de conséquences vicieuses, sur l’explosion des extrémismes politiques, contraignant le lecteur de prendre en pleine face les nœuds de l'actualité et les enjeux civilisationnels. Avec une réelle conscience politique et morale l’écrivain nous montre bien que la responsabilité de la catastrophe aux multiples bras incombe d’abord à nos propres gouvernements : « Les membres du gouvernement étaient plus ou moins affalés, inconscients, ivres et bedonnants. Le concert de rots et de flatulences qu’interprétaient leurs gosiers et leurs anus rappelait les teufs-teufs d’un moteur épuisé, leur peau rougissait, leur corps en surchauffe était incapable de digérer les délices dont ils s’étaient empiffrés et les liquides qu’ils avaient éclusé, et une sueur grasse mêlée de vin et de café jaillissait à flots des serveurs adipeux de la République ». Si la satire est amusante, la morale en est grinçante.

 

 

« Iel est trans et troll », ainsi commence le dernier roman d’Eirikur Örn Norddahl. Quoique né hermaphrodite[2], Hans Blaer « est une œuvre », façonnée à son image, coiffure » type Pompadour », ongles roses, seins et torse velu, changeant de genre sans cesse… Mais, plus dérangeant, le trentenaire cocaïnomane est honni par le public, les médias, pour cause de « trollage ». Depuis qu’il s’est jeté « dans la fosse aux lions médiatique », pour les uns iel est un phare de la liberté d’expression, une « royauté trans », pour les autres un « fasciste light ». A-t-iel abusé de jeunes filles dans « le Refuge pour les victimes de viol » qu’iel a créé, ce en les droguant au propofol ? Poursuivi par quelques vengeurs, sans compter la police, il s’enfuit pour trouver l’hospitalité de son amie Karo et prétendre de son innocence et de sa bonne foi…

Conçu sous la forme de chapitres alternés, le roman passe de notre controversé héros à sa mère, dès l’accouchement, découvrant l’objet du délit, soit le « vaginopénis » ou « phalloclitoris » ; son histoire est narrée au passé simple, avec des « vous suivîtes », « vous vous évanouîtes ». L’enfance d’Hans, d’abord appelé Ilmur, est ponctuée par les tortures infligées à son petit frère, puis par l’effroi et les plaisirs liés au « sphinx » entre les cuisses, avant d’accepter son intersexualité. Bientôt, outre ses lectures aventureuses et branchées, iel passe par toutes sortes de procédés médicamenteux et chirurgicaux pour changer de sexe à son gré, alternant œstrogènes et testostérone, respectivement douceur et agressivité, quoique l’agressivité féminine soit « plus cérébrale » : « Un peu comme s’iel avait un pénis dès qu’iel prenait de la testostérone, et un vagin lorsqu’iel passait aux œstrogènes ».

Mais son activité la plus courue est la publication sur divers réseaux sociaux d’histoires pornographiques, de manifestes et autres agressions verbales. Ce sont des parodies de revendications et de plaintes féministes, une émission de radio intitulée « Facéties », des entretiens vidéo au vitriol : « un champ de tir rhétorique, un camp de bataille des idées », évidemment « toujours en dessous de la ceinture ». Il doit « scandaliser même les plus ouverts d’esprit ». Accumulant les contestations, les provocations, Iel a sa ligne de risque : « Nous avons des causes à défendre et nous trollons dans le vide, nous marquons le Net avec la précision du chirurgien, et nous faisons éclater les consciences comme des cerises entre nos doigts ». Ce qui n’empêche pas le personnage de subodorer qu’il est parcouru par une « haine de soi transphobe ». Au point que le retournement de situation final et tragique laissera le lecteur pantois…

Animé par une écriture fantasque et baroque, Troll séduit et révulse à la fois. La crudité, la vulgarité burlesque et l’ironie la plus fine s’y disputent le terrain. Moralité, être hermaphrodite, transgenre et autres variétés sexuelles n’empêche en rien d’être malfaisant. Ainsi Eirikur Örn Norddahl n’épargne personne, et l’on se doute que ce que l’on appelle la communauté queer[3] puisse être furieuse d’un tel incendiaire roman, qui tient autant de la fantaisie méphistophélétique que du pamphlet. La satire grinçante des mœurs s’adresse à « l’époque contemporaine - cet océan de morale que vous prenez en intraveineuse depuis l’internet des bien-pensants ».

 

Né en 1978 à Reykjavik, l’Islandais Eirikur Örn Norddahl, qui commença par écrire de la poésie expérimentale, a quelque chose d’un moraliste. Cinglant l’exhibitionnisme et le voyeurisme à l’œuvre dans les réseaux sociaux, il a évité la facilité inhérente à la satire branchée en y ajoutant la dimension d’une littérature également exhibitionniste et voyeuriste. Non sans peut-être une petite dose d’auto-ironie, quoique l’on ne sache pas combien il a puisé dans sa propre vie et celle de ses proches pour écrire son pas si stupide Heimska La stupidité. Probablement l’écrivain, sûr de sa vocation, s’est-il donné pour tâche suprême de traquer les péchés plus ou moins capitaux de notre temps et d’un passé dans lequel l’Holocauste[4] n’en finit pas de faire sentir son nerf douloureux et sa déflagration. Qu’il s’agisse des thuriféraires de la disphorie de genre, de la transsexualité ou des problématiques inhérentes à l’immigration béatement désirée ou honnie, Eirikur Örn Norddahl brasse sans concessions les inquiétudes du monde contemporain, tout en montrant que les concessionnaires du Bien hébergent en leur sein les racines du Mal. Ainsi le romancier plante-t-il le couteau de son écriture dans les plaies du monde qui l’entourent pour en faire jaillir le sang de la pensée. N’est-ce pas la vocation de l’écrivain ?

 

 

Photo : T. Guinhut.

 
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13 septembre 2021 1 13 /09 /septembre /2021 12:21

 

Dante Alighieri, Piazza dei Signori, Verona, Italia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Fabrique et traduction de Dante

au service de l’ébouriffante Divine comédie :

Fondation Martin Bodmer,

René de Ceccatty & Enrico Malato.

 

La Fabrique de Dante,

MétisPresses, Fondation Martin Bodmer, 2021, 352 p, 48 €.

Dante : La Divine comédie,

traduit de l’italien par René de Cecatty, Points Seuil, 2017, 704 p, 13,90 €.

Enrico Malato : Dante,

Les Belles Lettres, traduit de l’italien par Marilène Raïola, 2017, 384 p, 29,50 €.

 

 

Jamais ne se sera autant vérifiée l’excitante formule de Jorge Luis Borges : « La métaphysique est une branche de la littérature fantastique[1] ». Car avec Dante les fictions nées de l’angoisse enclenchée par notre mortelle condition trouvent leur acmé. Mieux que le Livre des morts égyptiens, mieux que les enfers romains d’Ovide, La Divine comédie nous offre une fresque fabuleuse, tour à tour démoniaque et angélique, de l’au-delà. Comment lire cet ouvrage canonique, récit d’aventures, poème lyrique et amoureux, traité théologique et allégorique ? Comment le traduire ? C’est à l’occasion du septième centenaire de la mort du poète (1265-1321) que la Fondation Martin Bodmer nous révèle comment le voyageur infernal et paradisiaque s’est formé, avec force manuscrits et éditions rares, sous le titre à la fois d’une exposition[2] et d’un beau livre : La Fabrique de Dante. Ecrite au début du XIVème siècle par un poète érudit maniant avec virtuosité le dialecte florentin au point de devenir la langue phare de l’Italie, l’œuvre fascine lecteurs, peintres et traducteurs, qui sont des dizaines à s’être penché sur leur établi, de façon à sculpter et polir un écrin français digne du nom du Dante. S’il n’est probablement pas l’ultime poète, car il faut l’être pour oser se mesurer au sublime, René de Ceccatty n’en apparait pas moins un talentueux recréateur, avec une version qui a le mérite d’une fluide lisibilité. L’occasion est trop bonne pour ne pas y associer un essai biographique exégétique sur le Florentin exilé, là encore qui n’a pas la primeur du genre, mais dont il sera bon de se munir, celui d’Enrico Malato, ou encore la biographie au tempérament plus historique d'Alessandro Barbero ; afin de vivre au plus intime et au plus cosmique La Divine comédie.

 

Comprendre « la fortune de Dante », connaître sa bibliothèque, les éditions qui lui rendirent justice, jusqu’à des portraits - qui ne lui sont jamais contemporains -, tels sont les buts poursuivis par La Fabrique de Dante, somptueux volume né au sein de la Fondation Martin Bodmer, sous l’égide de Paola Allegretti et de Michael Jakob, et grâce à l’active collaboration de Jacques Berchtold et Nicolas Ducimetière. Il ne s’agit pas de lustrer la statue toujours recommencée du génie national italien, mais de creuser au plus près le connaisseur des classiques et des intellectuels médiévaux, le politique affligé par les vicissitudes de son temps, pour découvrir de quelle peau est faite le poète infini, qui ne négligea pas les allusions à ses contemporains, avec lesquels il règle ses comptes ; voire d’interroger des domaines plus obscurs, comme celui de la nécromancie qui l’occupa longtemps et fit l’objet en 1320 d’un procès en Avignon où incidemment son nom apparaît : il y est question de maléfice et d’envoûtement…

Ainsi, en ce bel objet didactique, l’on lit Dante en bonne compagnie, entre Walter Benjamin, Charles Baudelaire et José Lezama Lima, celle d’Ezra Pound[3] bâtissant ses Cantos comme un palimpseste, d’Ossip Mandelstam[4] conversant avec le Florentin pour lui rendre sa poésie étouffée par les analyses rhétoriques et mystiques, de Primo Levi le récitant dans l’enfer des camps, de Jorge Luis Borges[5] parodiant la Comédie dans « L’Aleph » ; tous en éclairent des versants insoupçonnés. De surcroît l’on lit en quelque sorte par-dessus l’épaule de notre excavateur d’enfer, escaladeur du purgatoire et ascensionniste du paradis, en consultant et admirant les manuscrits que lui-même aurait pu étudier, puisqu’ils proviennent de l’époque médiévale. Ainsi Homère, Lucain, Stace, Cicéron, et Virgile cela va sans dire, côtoient La Bible, Thomas d’Aquin, Isidore de Séville, Bernard de Clairvaux, dont les citations ou les évocations fourmillent parmi les cercles du texte, qui est « un livre-bibliothèque », jusqu’au sommet du ciel. Les pages exposées et reproduites avec clarté sont prodigieuses, parfois incroyablement enluminées ou comblées de gravures, montrant combien la Fondation Martin Bodmer aux 150 000 références est une bibliothèque d’une richesse inouïe. Plus subtil encore, la dynamique trinitaire de la Divine comédie se retrouve en ce volume animé par la numérologie : les éditions rares de Dante sont vingt-quatre, comme les heures du jour, ceux lus par ses yeux et de commentateurs ensuite sont chacun trente-trois, comme les trente-trois chants de chaque partie… Ainsi, pour reprendre les mots de Michael Jacob, l’œuvre dantesque est « un gigantesque laboratoire » dont la « fabrication continue à travers les siècles », alors que sa réception fut prolifique chez les anglophones, en Allemagne, mais en forme de « rencontre manquée ? » chez les Français, selon l’interrogation de Nicolas Ducimetière.

Un seul regret - que l’on oubliera volontiers parmi une telle somme d’érudition - peut-être eût-il été préférable d’observer un classement plus chronologique, en commençant par la bibliothèque de Dante, puis en terminant par les lecteurs, eux-mêmes distribués comme aléatoirement, de Zanzotto notre contemporain à Chaucer, en zigzaguant parmi Voltaire et des romantiques, en passant par Joyce ou Rimbaud ; tout en admettant qu’ainsi les surprises fourmillent. Comme ces pages dorées ou azurées intermédiaires aux chapitres, nourries d’orbes et d’étoiles, si dantesques, au sens paradisiaque du terme. Ce volume, qui fut l’objet de tant de soins, tant de la part des concepteurs que des rédacteurs, de l’éditeur que de l’imprimeur, est aussi délicieux que somptueux, au service de ce « couronnement du Moyen Âge finissant ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour reprendre les mots de René de Ceccatty en sa généreuse introduction, « La particularité de ce chef-d’œuvre est d’être à la fois un voyage chez les morts, une chronique politique, un traité de géographie et de cosmogonie et un ouvrage de réflexion théologique et philosophique ». L’aventureuse traversée de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis est successivement la descente, puis l’ascension d’un marcheur de montagnes parmi les affres, les épreuves et les suavités ; mais aussi l’initiation spirituelle, qui va de la connaissance du mal à la divinité rédemptrice.

L’œuvre, tout à tour monstrueuse, eschatologique, effrayante et délicieuse, changeante et chatoyante, en ses immenses perspectives, en ses multiples récits emboités et infinis détails, traverse et insémine l’histoire des littératures. Victor Hugo, dans sa Légende des siècles, lui est redevable, Primo Levi la résume et la récite comme un talisman au sein du camp d’Auschwitz, dans son autobiographique Si c’est un homme, Giorgio Pressburger[6] en conçoit une réécriture hallucinée aux dépens du XXème siècle. Jorge Luis Borges en fait, au-delà du seul christianisme qui parait en être la justification unique, une « estampe de portée universelle ». Si selon ce dernier « l’astronomie ptolémaïque et la théologie décrivent l’univers de Dante[7] », sans omettre les enfers gréco-romains, de tous temps et de toutes cultures peuvent être ceux qui s’y reconnaitront pour y lire les figures d’une possible transcendance et de l’imaginaire eschatologique, sans omettre la question de la rétribution du bien et du mal.

La catabase, ou descente au séjour des morts, reprend la tradition de Virgile, dans l’Enéide et d’Ovide, pour l’histoire d’Orphée, dans Les Métamorphoses. Prenant en charge la hiérarchie divine de l’après-vie autant que celle de l’humanité, Dante se fait chroniqueur de son temps, envoyant allégrement tel ou tel en Enfer, en Purgatoire ou en Paradis, dont les méfaits ou bienfaits sont rappelés. Mais au-delà de cette connaissance temporelle et spirituelle, une charge encyclopédique éclaire -ou parfois obscurci- le texte, fourmillant d’allusions, mythologiques, bibliques, géographiques, zodiacales, botaniques…

S’il est une traduction de La Divine comédie à proscrire, c’est celle - nous tairons le nom de son auteur - anciennement parue dans la collection de La Pléiade. Il s’agissait de donner le texte de Dante dans le français du XIVème siècle pour en respecter l’historicité. Hélas, outre la lisibilité ardue de la chose, l’erreur de perspective était manifeste : l’Italien médiéval étant bien plus proche de celui d’aujourd’hui que l’idiome de l’ère gothique de notre langue. En conséquence, l’on devine que l’archaïsme est à proscrire au service d’une utile et soyeuse lisibilité.

Nombre de traductions de La Divine comédie sont hélas en prose : Artaud de Montor[8], Alexandre Masseron[9], même si ce dernier affecte la forme des versets pour chaque tercet dantesque. L. Espinasse-Mongenet[10] choisit de jouer de strophes en vers libres. De même pour une redoutable et estimée concurrente, nous avons nommé la talentueuse Jacqueline Risset[11], de surcroit poète, tant en français qu’en italien. Malgré une quinzaine de traductions versifiées depuis les années trente, seul, René de Ceccatty a tenté, et réussi, une traduction intégrale qui renouvelle et réveille la scansion poétique de l’original, la terza rima, car en vers et, ô gageure ! en octosyllabes non rimés…

Certes, Danièle Robert[12] vient de produire une belle version, en décasyllabes, elle rimée avec soin, quoique provisoirement limitée à L’Enfer. Qui, une fois achevée le triptyque, méritera peut-être les lauriers du traducteur-poète.

Baudelaire, juge et poète sévère, préférait celle de Pier Angelo Fiorentino[13], publiée en 1846, dans une édition heureusement bilingue, en effet fort lisible et colorée, quoique en prose. La vivacité colorée de celle de René de Ceccatty réveillerait-elle La Divine comédie de son sommeil ?

Dès le chant I, René de Ceccatty ose un « « Clopin-clopant sur la plage » qui répond au « Si chel ’l piè fermo sempre era ’l pui basso », c’est-à-dire « Si bien que le pied ferme était toujours le plus bas » (Fiorentino). Une fois de plus l’adage, « Traduttore, traditore » se révèle vrai ; mais au littéralisme peut-être vaut-il mieux préférer la surprise de l’image expressive.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand Danièle Robert nous donne, au chant III, lors de la traversée de l’Achéron, où Charon était pour Jacqueline Risset, « un vieillard blanc, d’antique poil », les vers suivants :

Et voici que survient une embarcation

d’où un vieillard à barbe blanche nous hèle :

malheur à vous, âmes en perdition !

 

N’espérez pas de voir jamais le ciel :

je viens pour vous mener sur l’autre rive,

dans le noir éternel, chaleur et gel.

René de Ceccatty préfère proposer :

Et voici que vers nous en barque

Venait un vieux chenu criant :

Malheur sur vous, âmes perdues !

 

N’espérez plus revoir le ciel.

Je vous conduis sur l’autre rive

Dans l’éternel, noir, froid brûlant. »

Il est évident que du point de vue rythmique ce dernier y gagne ; de surcroît la concision réclamée par l’octosyllabe rend l’expressivité plus vive et répond en toute agilité à l’hendécasyllabe dantesque.

Avec modestie, en son introduction soigneusement informée et argumentée, notre traducteur a bien conscience de devoir priser l’ellipse, de « sacrifier » du sens en choisissant l’agréable légèreté du lisible ; ce qui n’est pas une mince affaire, surtout si l’on surprend chez Dante autant l’aisance du parler populaire que la subtilité du raisonnement théologique et philosophique. Ainsi, appeler Saint-Paul « Popol » au chant XVII du Paradis parait culotté, mais songeons que « Polo » en italien est familier et insultant, ce qui conspue comme de juste l’insolence blasphématoire de Jean XXII. Sans oublier que le flux métaphorique de ce prodigieux rhétoricien rend le texte infiniment imagé, volubile, évocateur, ailé, que les périphrases, parfois pour nous obscures, sont des mines d’allusions bibliques, antiques ou médiévales.

Comparant avec justesse et goût une traduction nouvelle avec une nouvelle interprétation de Bach ou de Schubert, notre traducteur ne se fait pas faute d’oublier de rendre hommage à Jacqueline Risset, comparée à la Callas, dont les qualités de lisibilité et de sensualité le ravissent.

Il est permis de regretter l’absence de notes au bas des vers de René de Ceccatty chantant Dante ; mais c’eût été alourdir le volume, et à cet égard, il est loisible de se tourner vers les trois tomes fournis par Jacqueline Risset, que l’on retrouvera bientôt en Pléiade, et que cependant les amateurs esthètes préféreront dans les grands volumes soignés, imprimés sur des pages de plusieurs couleurs, et illustrés par les folles aquarelles de Miquel Barcelo[14]. Quoique l’on attende encore une ambitieuse édition bilingue munie d’un indispensable index…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’on sait que le voyage de Dante commence lorsqu’il se voit menacé par trois animaux : un lion pour l’orgueil, une louve pour l’avarice, une once (léopard femelle) pour la luxure. Traduisant cette « lonza » par « lynx », René de Ceccatty ne perd-il pas une dimension à la fois érotique et allégorique, puisqu’il s’agit de la séduisante animalité de la luxure ?

Aussi, notre poète n’aura d’autre issue que de suivre son guide, le maître poète latin de l’Enéide, Virgile, qui selon la tradition chrétienne passait pour avoir annoncé la venue du Christ, et de traverser la fosse spiralée de l’Enfer, la montagne du Purgatoire, puis guidé par son ancien amour, Béatrice, à  laquelle succède Saint Bernard, de découvrir le Paradis, « Enrôlé par l’amour qui meut / Le soleil et les autres astres », selon les ultimes vers. Le voyage bien concret du marcheur est également une leçon morale : les auteurs de péchés capitaux sont punis de manière pittoresque, qui dans la flamme, qui dans la glace, et croissante jusqu’aux pires abominations, non sans raconter leur histoire, comme celles de Paolo et Francesca goûtant une allusive luxure, ou Ugolin qui dut au chant XXXIII dévorer ses enfants morts de faim. Ce qui est dit d’une belle et fameuse manière elliptique : « La faim l’emporta sur le deuil ». Enfin, au plus près du diable au « triple visage », est châtiée la traîtrise contre son bienfaiteur. En effet, lors du chant XXXIV, Judas (accompagné de Bruts et Cassius) broyé dans l’une des trois diaboliques gueules, « gigote la tête gobée », ce qui est une trouvaille d’une frappante concision, à l’humour grinçant, alors que Jacqueline Risset propose : « Sa tête est dans la gueule ; dehors il rue des jambes ». Nos deux arpenteurs de l’au-delà doivent s’accrocher au corps de Satan : « De poil en poil, on descendit / Entre toison et plaies gelées », et s’y retourner pour jaillir aux antipodes, au pied de la montagne du Purgatoire.

Quittant la cavité de l’Enfer, qui fit la plus grande gloire de Dante, éclipsant les deux autres parties du triptyque sacré, le chant se fait peu à peu moins âpre. Avant d’accéder au sommet du Purgatoire, où fleurit le Paradis terrestre, le chemin croise l’humilité, l’amour et la liberté en Dieu, sans oublier les nécessaires purgations des pécheurs, comme ce Sordello embrassant son compatriote mantouan Virgile, ce qui donne l’occasion à Dante de conspuer l’esclavage politique italien. Là, chaque péché capital est étrillé, corrigé, lavé, par la vertu qui lui est opposée, comme l’orgueil à l’humilité ou la luxure à la pureté. Une fois de plus, Dante règle ses comptes : l’envieuse Sapia côtoie le pape Adrien V qui se récure de son avarice. Mais au chant XXX, « Dame Béatrice », qui passa « de chair à ombre », apparaît, morigénant le pauvre Dante, un tantinet infidèle, qui n’a pas su « suivre [son] vol désincarné », avant de prendre le relais de Virgile pour le guider parmi les sphères du Paradis.

Ciel de la lune, de Mercure, de Vénus et du Soleil sont autant d’étapes spirituelles, comme les cieux de Mars, Jupiter, Saturne, ceux-ci sièges des vertus théologales : Foi, Espérance et Charité. Après le ciel cristallin, Béatrice doit céder la main à Saint-Bernard, pour permettre à son amant d’accéder à l’Empyrée, siège de la lumière divine aux rivières de couleurs et à la rose éclatante. Non loin de la Vierge Marie, Béatrice réapparait en gloire, les chants se font de plus en plus musicaux, comme si l’on entendait la Selva morale et spirituale de Monteverdi. Et si penser, comme René de Ceccatty, que le paradis dantesque est un espace totalitaire, avec une Béatrice imbue d’un prosélytisme autoritaire, est de l’ordre de l’anachronisme, il n’en reste pas moins que l’univers religieux de la perfection divine se présente comme un monde prédestiné, clos, où l’inutile liberté n’a plus lieu d’être. Reste que Dante y a réalisé des prouesses poétiques incomparables, donnant au Bien et au Beau (devant lequel il « déclare forfait ») des vitesses et des couleurs enchanteresses :

« En verre, en ambre ou en cristal,

Le rayon brille sans délai

Entre impact et efflorescence »

Roman d’aventure et somme théologique, clavier poétique et creuset de culture de l’Antiquité, La Divine comédie brasse le temps médiéval de son auteur et l’intemporalité la plus profuse ; ce pourquoi, depuis le XIV° siècle, et jusque dans l’éternité, il y aura toujours un lecteur, ne serait-ce que la poussière des étoiles, pour le dantesque poème, auquel contribue avec talent René de Ceccatty. Egalement romancier, ce dernier, notons-le, n’est pas un débutant au royaume de la traduction. Outre celles du japonais, conjointement avec Ryôji Nakamura, il a tâté avec ardeur de Pasolini ou de Leopardi, sur lequel il a écrit d’ailleurs une sorte de biofiction[15]. S’il y un paradis des traducteurs, il reste à souhaiter qu’il y soit accueilli.

 

Avant de relire une fois de plus ce qui est peut-être le poème le plus frappant de l’humanité, la curiosité ne peut que nous titiller au sujet de son auteur. Si, après celle de son contemporain Boccace[16], les biographies sont légion, d’Artaud de Montor[17], à Jacqueline Risset[18], celle d’Enrico Malato vient à point pour, au-delà de la seule vie du poète, présenter les plus récentes et perspicaces recherches exégétiques sur le texte, ses enjeux politiques, théologiques et poétiques.

Notre Florentin, né en 1265, sera frappé par une sentence d’exil en 1302 pour aller séjourner à Vérone et mourir à Ravenne en 1321 ; ce pour avoir pris part au combat entre la ligue des Gibelins toscans  et les Guelfes Noirs et Blancs (auxquels il appartient). Fin rhétoricien, il connaît sur le bout des doigts Virgile et Ovide, la Bible et les Pères de l’Eglise. En philosophie, il allie Boèce et Saint Thomas d’Aquin.

Mieux que ses Rimes[19], sa Vita nuova est une sorte d’autobiographie fictive, dans laquelle l’ami du poète Cavalcanti, bien qu’il épousât Gemma, parait ne se vouer qu’à sa Béatrice, rencontrée en toute chasteté à dix-neuf ans alors qu’elle en avait neuf. Il ne la reverra que neuf ans plus tard, avant de la savoir mourir à vingt-quatre ans, le laissant inconsolable. En toute courtoisie, il est un des créateurs du dolce stil nuovo, dont il dénoncera pourtant le trop de sensualité amoureuse, y compris chez Cavalcanti. Alors qu’il avait rédigé son traité La Monarchie universelle en latin, la décision d’écrire en toscan le conduisit à rédiger son Traité de l’éloquence vulgaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Pour introduire son héros, Enrico Malato brosse le portrait de la prospère Florence aux cent-cinquante tours au XIII° siècle. Il ne se départit jamais de sa clarté et de sa rigueur pour évoquer les années de formation du poète, militaires, diplomatiques, au cœur des tourmentes entre Gibelins et Guelfes Blancs et Noirs, mais aussi philosophiques, du poète. De nombreuses allusions aux événements d’un contemporain guerrier, vengeur et injuste, sont lisibles dans le Banquet, et bien sûr La Divine comédie, où sont jetés, entre Enfer et Paradis, divers protagonistes. Hélas Florence n’est plus dans les Rimes que « ma ville qui hors de ses murs m’enferme ». Dès 1315, les deux premiers chants de La Divine comédie publiés, la renommée du poète enfle. À Vérone, il jouit de l’hospitalité de Cangrande della Stella, qui bénéficie en retour de la primeur des chants composés, puis d’une place dans le Paradis (XVII, 76). Heureusement le trépas sera clément au point d’attendre qu’il ait achevé et révisé son œuvre-maîtresse.

Or Enrico Malato s’attache, en ce qui devient très vite un essai, à l’activité littéraire de Dante et d’abord à son « noviciat poétique ». Ainsi notre essayiste développe-t-il une heureuse analyse de la « casuistique » amoureuse, tiraillée entre célébration et péché. Jusqu’à ce que, dans La Vita nuova, les tourments amoureux et l’idéalisation de Béatrice, trop tôt emportée dans un au-delà qu’il reste à lui consacrer, permettent au poète de réconcilier amour de Dieu et d’une Dame, dans le cadre d’un amour de vertu et de raison, puis l’amènent à annoncer un « jour où je parlerai plus dignement d’elle », ce qui est considéré comme une prémisse de La Divine comédie. De l’éloignement qu’il éprouve pour son trop sensuel maître Cavalcanti à la paraphrase en 232 sonnets allégoriques du Roman de la rose qu’est le Fiore, tout semble gammes virtuoses avant le grand-œuvre. De même Le Banquet, « projet d’une somme du savoir médiéval en langue vulgaire », reste inachevé devant l’urgence de La Divine comédie, probablement rédigée entre 1304 et 1321. Hélas le problème des sources manuscrites, des copies successives, reste parfois criant : le texte fut souvent altéré. Il fallut à la philologie moderne de durs travaux pour aboutir à l’édition de Petrocchi qui fait autorité. Quant au mystérieux titre originel, Commedia, il fait probablement allusion à une fin heureuse, en opposition avec la tragédie, selon les termes d’Aristote.

Aisément didactique, Enrico Malato ne peut se passer d’étudier le « symbolisme des nombres », le rôle du trinitaire chiffre trois, pour les tercets et les trente-trois chants de chaque partie ; soit cent chants, chiffre parfait, si l’on ajoute celui introductif. Puis de préciser la cosmologie de Dante, « inspirée du système aristotélicien et ptolémaïque », et l’architecture des trois royaumes de l’eschatologie ; d’étudier « l’ordonnancement juridique et moral des royaumes de la peine, de l’expiation et de la béatitude », sans omettre les figurations littérales et allégorique, grâce auxquelles la fable devient poésie fulgurante et didactique. Notre essayiste a su sans bavardage excessif nous fournir un indispensable vade-mecum dantesque…

La biographie au tempérament nettement historique d'Alessandro Barbero[20] est plus profuse à cet égard, se lisant comme un roman d'aventures. Dante ayant mille facettes, il est tour à tour un enfant privilégié, dans la plus riche ville d’Europe, Florence  à l’époque où l’on bâtit le Duomo et le Palazzo vecchio, un chevalier dans une bataille, un érudit voué à l’étude, un époux et un père, un politicien engagé et bientôt exilé, enfin le créateur incomparable que nous connaissons. L’ouvrage dresse un tableau profus de la politique du temps, en même temps qu’il inscrit le poète dans le cadre d’une société complexe, dont il saura extraire le miel et l’amertume pour édifier sa Divine comédie.

 

Nous sommes tous ce voyageur qui descend tour à tour l’excavation de l’Enfer et gravit la montagne du Purgatoire, toutes deux spiralées, avant de rêver les orbes du Paradis. Or, ce que nous appelons aujourd’hui la fantasy aurait bien de la peine à nous offrir autant de merveilleux, saisissant les leviers horrifiques de la peur et ceux délicieux du ravissement, animant les fils soyeux de l’amour et du divin dans une quête fourmillante d’épreuves avec un tel sens de la poésie et de la spéculation philosophique. Aussi le pittoresque échevelé de la vision peut-être appréhendé avec un rare bonheur par l’athée, l’agnostique le plus rigoureux, comme un vaste et inégalable récit fantastique, comme une histoire d’amour, comme une vibration polymorphe de la poésie, comme une changeante allégorie de notre condition et des potentialités du sens de la vie. Ce qu’ont bien ressenti les dessinateurs, comme Sandro Boticelli, les peintres, comme Lucas Signorelli (sur la couverture de la traduction de René de Ceccatty), William Blake[21], ou plus contemporain, l’ébouriffant Miquel Barcelo, dont nous ne cesserons de faire l’éloge : qui eût cru qu’avec les seules et minces ressources de l’aquarelle un illustrateur, aux prises avec l’immense massif de La Divine comédie, puisse parvenir à un tel degré d’assomption picturale ?

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Jorge Luis Borges : « Tlon Uqbar orbis tertius », Fictions, Gallimard, 1951, p 31.

[2] La Fabrique de Dante, du 24 septembre 2021 au 28 août 2022, Fondation Martin Bodmer, Genève.

[7] Jorge Luis Borges : Neuf essais sur Dante, Œuvres complètes II, La Pléiade Gallimard, p 827, 827.

[8] Dante Alighieri : La Divine comédie, Au Bon Marché, 1906.

[9] Dante Alighieri : La Divine comédie, Le Livre Club du Libraire, 1958.

[10] Dante Alighieri : La Divine comédie, Les Libraires Associés, 1965.

[11] Dante Alighieri : La Divine comédie, Flammarion, 1985, 1988, 1990.

[12] Dante Alighieri : La Divine comédie, L’Enfer, Actes Sud, 2016.

[13] Dante Alighieri : La Divine comédie, Paris, 1846.

[14] Dante Alighieri : La Divine comédie. Illustrée par Miquel Barcelo, France Loisirs, 2003.

[16] Boccace : Vie de Dante Alighieri, Léo Scheer, 2002.

[17] Artaud de Montor : Histoire de Dante Alighieri, Adrien Le Clere et cie, 1841.

[18] Jacqueline Rsset : Dante. Une vie, Flammarion, 1999.

[19] Dante : Rimes, Flammarion, 2014.

[20] Alessandro Barbero : Dante, Flammarion, 2021.

[21] Voir : William Blake, peintre et poète mystique

 

Dante Alighieri, Jacqueline Risset, Miquel Barcelo. Photo : T. Guinhut.

 

 

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11 septembre 2021 6 11 /09 /septembre /2021 17:52

 

Vide-greniers de Chef-Boutonne, Deux-Sèvres. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Erotisme, pornographie :

misère sexuelle ou péché mignon ?

 

De Jean-Jacques Pauvert à Romain Roszak,

Didier Lestrade & Mario Vargas Llosa.

 

 

Jean-Jacques Pauvert :

Anthologie historique des lectures érotiques,

Stock Spengler, 1995, cinq volumes sous coffret, 4200 p.

Jean-Jacques Pauvert :

De l’infini au zéro. Anthologie des lectures érotiques, 1985-2000,

Stock, 2001, 720 p, 190 F.

Romain Roszak : La Séduction pornographique, L’Echappée, 2021, 320 p, 20 €.

Didier Lestrade : I Love Porn, Editions du Détour, 2021, 334 p, 21,90 €.

 

 

 

         Un code moral, tel que le déroula Michel Foucault dans Les Aveux de la chair[1], a longtemps vilipendé l’érotisme et la pornographie, cette suggestion de plaisirs intimes et raffinés, cette écriture de la prostitution, de la chair vendue, de la viande exclusivement sexuelle. L’on sait que la distinction entre les deux est bien floue, que l’érotisme des uns est la pornographie des autres et vice versa, sinon vice et vertu… Au risque de poursuites, de livres voire d’auteurs brûlés en place publique, la plupart des œuvres érotiques furent publiées sous le manteau, faisant cependant le délice des amateurs et des collectionneurs, les plus rares et somptueux ayant été conservés dans la bibliothèque Gérard Nordmann, divulguée sous le titre Eros invaincu[2]. Plus modestement, mais de manière plus exhaustive, Jean-Pauvert édifia une Anthologie des lectures érotiques en quatre forts volumes, dévoilant les péchés mignons et épicés de centaines d’auteurs, de la plus haute antiquité à nos jours, de 2000 avant Jésus Christ à 1985, de Gilgamesh à Emmanuelle. L’éditeur et anthologiste dut se résoudre, passablement amer, à proposer un addendum : De l’infini au zéro. Anthologie des lectures érotiques, 1985-2000, témoin d’une misère sexuelle contemporaine. Sans doute faudra-t-il revenir sur des valeurs sûres, par exemple Mirabeau au XVIII° siècle, pour retrouver le chemin de l’érotisme comme un art littéraire à part entière. Cependant vingt ans plus tard, de plus jeunes essayistes remontent au créneau pour investiguer La Séduction pornographique, selon le titre de Romain Roszak, et clamer avec joie : I love porn, sous la plume de Didier Lestrade, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il est fort désinhibé. Mais c’est peut-être avec Mario Varga Llosa que l’on trouvera plus fine distinction entre érotisme et pornographie…

 

Fallait-il publier cette déception post-coïtum? À moins d’être riche d’enseignements sur notre contemporain… Jean-Jacques Pauvert, fabuleux propagandiste des aventures de la sexualité, à travers cette somme, cet aboutissement de toute une carrière d’éditeur, l’Anthologie historique des lectures érotiques, quatre tomes sous coffret, 4200 pages, de 2000 avant notre ère à 1985, de Gilgamesh à Emmanuelle, avait dressé une stèle splendide au triomphe de l’Eros. Bientôt cependant il persiste et signe la fin de l’érotisme : « Il n’y a pour ainsi dire plus de lectures érotiques. De la même manière que la sono des boites atteint des décibels assourdissants, empêchant d’écouter ce qui est diffusé, le registre des textes « sexuels » naturalistes est aujourd’hui tel qu’il est impossible de lire ce qui est proposé », argue Jean-Jacques Pauvert en son  De l’infini au zéro. Anthologie des lectures érotiques, 1985-2000.

Mécaniquement, les « nouveaux auteurs » de l’aube du troisième millénaire (femmes, homosexuels, bisexuels, hétéros) dévident comme en faisant du tricot (un coup à l’envers, un coup à l’endroit) des relations de sexes toujours les mêmes - sauf la surenchère - dans un style toujours le même. Nous succombons sous le nombre de « lectures érotiques » dont l’abondance, souvent la violence, font qu’elles n’en sont plus guère ». Ainsi conclut l’anthologiste. Serait-il las, trouvant au bout du rouleau le zéro,  ou plus lucide que jamais, alors que né en 1926 il allait mourir en 2014. À moins qu’il s’agisse d’une allusion alarmante au Zéro et l’infini d’Arthur Koestler[3], roman de la victoire du totalitarisme…

Comment ? Notre civilisation n’aurait plus d’érotisme? Jean-Jacques Pauvert deviendrait-il sénile ? Partout, dans nos rues, nos défilés de couturiers, nos publicités, nos expositions, notre internet, nos romans et confessions, pas un atome de la peau du monde n’apparaît sans être affligé d’une acné galopante de fessiers moulés, de seins nus, de baiseurs et de baisé(e)s, de perversions hard… Tout est visible. Au point de devoir avertir notre malheureux lecteur qu’il entre ici en territoire souvent choquant. L’eau de rose de Love story est évacuée par la chasse d’eau de Loft story. Toutes ces générations qui ont souffert dans leur âme et leur chair de ne pas voir comment un cul était fait, ni comment une copulation se jouait, sont enfin rédimées par une libération sexuelle sans précédent…

Pourtant, un voile de pudeur - et sa transgression - une aura de secret, sinon de sacré, un frisson de beauté, tout ce qui dans cette émotion du dénudement est à la frange du sentiment, lient amour et sexe pour accéder à l’érotisme. Eros, fils de Mars et Vénus, ou de Poros et Pénia (le manque et la surabondance chez Platon[4]) paraît être définitivement castré par son frère, l’obscène Priape. S’agit-il d’éros, s’il ne reste qu’une viande génitale? Depuis que le cœur est un abat, on ne le consomme guère. Symptomatique est le livre d’Alina Reyes à avoir lancé la mode du récit postérotique féminin : Le Boucher. Encore avait-elle un élan et une écriture que n’ont plus Claire Legendre avec Viande « J’ai forcé son trou pour y installer ma bite », Catherine Millet avec La Vie sexuelle de Catherine M. : « J’attrapai des queues pour sucer » ou Catherine Cusset avec Jouir : « A quatre pattes sur la moquette de ma chambre, une brosse à dents par devant et un pinceau par derrière, je me vois le cul en l’air et rond comme une pelote de laine piquée de deux longues épingles à tricoter. » Pourquoi pas. Tant que cela lui fait du bien et ne fait de mal à personne… Nous n’avons pas fouillé les poubelles d’un sex-shop ; c’est chez Gallimard. Seule Virginie Despentes dans Baise Moi avait le sens des formules chocs, des métaphores, des coups de griffe contre les mentalités, talent qu’elle a perdu depuis. Seule Catherine Millet, parmi une litanie, répétition, variations de copulations aussi échangistes qu’anonymes, parvient à évacuer tout lyrisme, toute jouissance apparente au point de réaliser un tour de force : le degré zéro de l’émotion et du plaisir, sans morale, sans éthique, sans sida ni joie. La nymphomanie, l’andromanie, l’accumulation des corps et des expériences sont grosses d’une absence, celle de l’être. Ennuyeux, clinique, peut-être ; mais vrai, jamais auparavant écrit ainsi.

Dans une anthologie épaisse (trop pour quinze ans ?) où les commentaires de Pauvert et ses emprunts aux médias pour observer une évolution des mentalités sont plus riches que les auteurs, seuls émergent des exhumations d’auteurs plus anciens (Baffo, Henri Miller, Musset) ou nos contemporains Michel Houellebecq[5], ce miséreux sexuel sans cesse en quête de réalisation impossible, Nicholson Baker, un américain qui, dans Vox, met en scène le diapason de deux désirs au téléphone, et la Confession sexuelle d’un anonyme russe. On aurait cependant souhaité y lire Mario Vargas Llosa et ses merveilleux Cahiers de Don Rigoberto[6]. La faiblesse générale vient moins d’un trop de permissivité que du manque de qualité d’auteurs qui, sur un court laps de temps, et sans compter le manque de nécessaire recul, font mode et non œuvre. Et Philippe Sollers[7] d’ajouter: « le texte écrit avec le projet d’exercer une fascination, un entraînement au désir, tend à disparaître au profit de l’image »…

 

 

Nous sommes ravis que ces dames aient atteint la parité. Qu’elles assument et représentent leur sexualité, bien. Qu’elles deviennent par le truchement de narratrices des serial-killers and fuckers, l’on s’interroge. On sait d’ailleurs qu’il y a des femmes incestueuses et pédophiles actives ; heureusement bien moins que chez les mâles, mais voilà qui porte un coup de plus au cliché de la tendresse féminine. Nos écrivaines françaises écrivent aussi mal que les hommes, sont aussi machistes, ou gynéchistes, si l’on pardonne ce néologisme. Foin du style, de la construction romanesque et de la mise en abyme d’une société, le couple exhibition voyeurisme prime, le « c’est mon choix » fait loi. Et le public, le vulgaire se jette sur les pages, les écrans pour surprendre qui baise avec qui, dans quel trou… Modernes jeux dont la devise de mauvais goût serait : pinem et circenses !

L’étalage proposé par Jean-Jacques Pauvert a cependant pour vertu de nous interroger sur notre contemporain. Quand Catherine Cusset écrit : « Un homme abuse de moi, se moque, me torture. (…) De temps à autre il enverra ses sbires me tricoter. Ma jouissance est explosive… », qu’importe le divertissement de son personnage qui s’aime victime, lors de saynètes entre adultes consentants que personne n’est obligé de lire… Mais à le rapprocher des avalanches de violences pornographiques dans les revues, films et sites spécialisés, ou d’une publicité pour on ne dira pas quelle marque de luxe dans laquelle un pied gainé de cuir vient s’imprimer sous le sourire d’une demi dénudée en une métaphore d’une terrifiante agression génitale, les questions se font pressantes. Si l’on considère que la pornographie explicite n’est accessible qu’à celui ou celle qui va vers elle, que dire, sans réclamer un instant la censure, lorsqu’une telle publicité s’exhibe dans un magazine féminin destiné au salon familial ?

L’érotisme peut à bon droit offrir à la publicité et au produit convoité une dimension sensuelle qui rejaillira sur l’ego d’un acheteur narcisse qui devrait savoir résister au mensonge des sirènes. Le sadomasochisme quant à lui joue des coudes pour faire parler d’une marque en choquant le spectateur, en laissant entendre qu’il s’agit d’un respectable mode d’être minoritaire qu’il serait ringard de réprouver. De tendres anorexiques ont les pommettes maquillées d’ecchymoses. Sont conspuées de cambouis sur fond de tags. Offrent au molosse une posture d’invitation zoophile… Qu’il existe de rares femmes consentant à de telles perversions, probable et grand bien leur fasse. Mais de quel droit les érige-t-on en modèle de consommation ? Est-ce pour dire : « Vous êtes battues, instrumentalisées, vous êtes des sexes corvéables à merci, actifs ou passifs, votre vie quotidienne est une somme de stress, de malaises psychoaffectifs, portez notre produit de luxe et vous deviendrez une légende… » Ou « Vos douleurs sont une pratique sexuelle reconnue qu’il faut afficher avec le sac Machin pour la sacraliser et vous impulser une aura »… Toutes postures attentatoires à la dignité de la femme, de l’être humain que les plus récentes évolutions des mœurs relèguent dans l’inavouable et l’autocensure. Sans compter les publicités offrant des mâles dévirilisés comme des jouets aux mains de déesses, ce que légitiment pourtant l’humour et un juste retour des choses. Avilir est-il plus érotique que magnifier ? Faire du mal plus amoureux que faire du bien ? Certes, la pornographie est l’érotisme des autres, et c’est sortir de son préjugé que d’accepter que l’autre ait des pratiques répugnantes, pourvu qu’il soit discret et complice de ses partenaires. Reste qu’il est fort difficile de trancher entre respect des sensibilités et une dangereuse censure réactionnaire ou féministe.

Que retiennent ces jeunes qui surfant sur internet trébuchent sur des pornographies trash, à la sodomie redondante, voire ouvertement pédophiles, ou proposant à l’amateur ces « snuff movies » montrant la mort par tortures sexuelles, vendus au mépris des lois et à prix d’or ? Que retiennent les adolescents délinquants en manque de repères moraux lorsqu’ils feuillettent ces films où les filles qui disent non veulant dire oui et sont assaillies par une douzaine de mâles à l’homosexualité refoulée lors de « gang bang » ? Est-ce dans cette pornographie violente ou dans la seule nature humaine qu’il faut voir la source de ces viols tournants infligés dans des caves de banlieues à celles dont le corps et la psyché sont plus souillés que les participants relativement consentants et protégés de ce Loft story qui sema tant d’émoi médiatique ?

Visiblement, l’érotisme, le sexe, les sexualités, la violence sont à la mode, et pas seulement dans la mode. Jadis (à partir de 1912) il fallait lire Havelock Ellis[8] pour explorer des perversions confinées et réprimées. Aujourd’hui, c’est sans étonnement que nous voyons pulluler les groupuscules militants, magazines et sites vantant, esthétisant ou sursalissant des pratiques avides de reconnaissance. Fétichistes de tous poils et de tous cuirs, adeptes du piercing, sadomasochistes extrêmes, échangistes qui ont Paris pour capitale, féministes pornographes, ils sont tous dans le livre instructif, effarant, de Christophe  Bourseiller[9] avec cyber-bibliographie. Nombreux en France, ils ont leurs performances, leurs galeries où s’exhibent corps et copulations, leur body art, où l’on découpe sa langue et son sexe, se change en  cobaye de chirurgie esthétique, jusqu’à la « sainte castration »… Qui aurait imaginé que le « vampyrisme » a ses amateurs sanglants, que le « barebacking » consiste à pratiquer la roulette russe en multipliant les rapports sexuels sans préservatif…

Crudité sans complexe, violence militante, c’est la face terrible du dieu Eros, celui qui bande sans cesse l’arc de ses exigences prédatrices et consuméristes. Art, littérature, mode, publicité enregistrent tour à tour ces convulsions. Faut-il rêver de réintroduire une castratrice censure ? Certes non ! Reste un devoir moral : respecter une étanchéité entre sphères privées et publiques, entre consentement et violence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour nous rafraichir, courons relire un fleuron de la littérature libertine du XVIII° siècle : nous aurons plus de plaisir et affaire à bien plus d’amour de la vie, bien plus de joie. Brillant orateur révolutionnaire, Mirabeau (1749-1791) avait des dons littéraires. Lors de son emprisonnement à Vincennes, il commit de galantes traductions du poète latin Tibulle. Et des romans érotiques sous le manteau qui animèrent ses fantasmes, firent les délices des libertins et nous ravissent par leur écriture sensuelle et enlevée, comme cette Conversion ou le Libertin de qualité[10].

Il ne faudrait pas déduire de cette « lecture amoureuse », pour reprendre le titre de la collection dirigée par Jean-Jacques Pauvert, qu'il ne s'agit que d'exercice de style et d'échauffement sanguin, mérite par ailleurs estimable. On ne s'étonnera pas que cette « conversion » soit moins dédiée au christianisme qu'à la liberté de l'éros. Plus et mieux que l'honnête homme du XVIIe siècle, voici l'aristocratique « libertin de qualité » : « La pudeur est grimace, la décence hypocrisie, mais la mode, les grâces embellissent tout »... Dédié à « Monsieur Satan » par « Con-Desiros », ce récit frappe par sa vivacité, par un narrateur sans vergogne qui apprend aux « femmes sur le retour » à « jouer du cul à tant par mois », mais n’oublie que rarement «  le dieu du goût » : ici l’on sait « foutre » avec « esprit ».

Non sans ironie anticléricale, c'est un leste tableau de mœurs, une écriture effrénée, un clin d'œil aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, une pique à Jean-Jacques Rousseau, des copulations forcenées et pittoresques (ne ratons ni « l'Américaine » ni la « douairière », ni la grosse « Cul-Gratulos »), un amour peut-être sincère, un « art de foutre » plus rapide que Casanova. Ainsi les Lumières écartent « le fanatisme et la superstition » ; mais le drame guette, le romantisme s'annonce... Ne boudons cependant pas ce plaisir du boudoir.

 

Photo : T. Guinhut.

 

Les plaisirs ont changé de vecteur depuis le siècle des Lumières, alors que l’Antiquité aimait les fresques ithyphalliques. S’il fallait passer par des livres à ne lire que d’une main, de surcroit en cachette et pour de rares privilégiés, le cinéma, puis sa déclinaison par Internet offrent à portée de tout œil pléthore d’images animées tombées des mains de nos modernes Eros pornographes. Quelle liberté ! Mais pour quelle éthique ?  Romain Roszak, avec La Séduction pornographique, pose une réflexion étendue, visant à remettre en question ce qu’il appelle « le totem » de la banalisation heureuse de ce déferlement pornographique. Pornophobes et pornophiles se disputent le terrain de la pensée, quand des universités américaines ne rougissent pas de s’intéresser aux « Porn Studies », voire françaises depuis que le philosophe Ruwen Ogien se permit de battre en brèche les préjugés avec son Penser la pornographie[11]. Puisqu’il faut la définir, il s’agit d’une « représentation du corps humain ou de la sexualité pourvue d’une fonction excitative ». Dévoilement des sexes, en particulier l’érection, « réification » des acteurs, voire violence, absence de beauté, marchandisation, telle est la définition finalement toujours un peu floue de la pornographie convoquée par Romain Roszak avec le secours de divers auteurs, dont Roland Barthes qui parle de « désir lourd[12] ». L’on peut cependant arguer que la beauté de la chair, fusse-t-elle sexuelle, des couples, la joie et la jouissance partagées ne sont pas absentes de certaines production, la distinction avec l’érotisme, même s’il se veut plus suggestif qu’exhibitionniste, restant discutable.

Est-elle passion perverse ou voie vers la concorde sexuelle ? Est-elle bénéfique ou nocive, en particulier si elle touche des enfants ? Coupable d’addiction ou pourvoyeuse de détente, affreusement violente ou délicieusement sensuelle ? Autant de questions disputées, souvent de manière peu apaisée, sans que l’on puisse s’appuyer sur des études fiables. L’on se plait à l’accuser de conduire à l’imitation du machisme et de l’agression, ou à la disculper en arguant qu’elle décharge sur les images des violences qu’ainsi l’on ne commettra pas dans la vie réelle, en une catharsis utile. D’autant qu’elle peut être un « outil d’émancipation pour les femmes et les minorités sexuelles », une invitation à la libre disposition de son corps. Il n’en reste pas moins que sa consommation n’est plus « un mal envers soi-même », ni même envers les autres, tant que les acteurs sont consentants.

Parcourant un inventaire des arguments et contre-arguments sur « l’essence » de la chose, sur les « nuisances sociales », sur la reproduction sadique, en particulier par les adolescents, mais aussi sur la pacification des rapports humains et sexuels induits, Romain Roszak procède de manière dialectique, tout en pacifiant lui aussi les esprits, en montrant que viols et délits sexuels ont plutôt diminué avec la généralisation de l’accès à la pornographie. Que plutôt que pousse-au-crime elle est « aphrodisiaque ».

Plus loin, notre essayiste convoque une histoire du genre, en particulier cinématographique, entre expansion depuis les années soixante et contrôle plus ou moins lâche aux mains de l’Etat et de la loi, « la pornographie étant bannie du cercle de la culture ». Bientôt cependant sa consommation faramineuse en fait une « marchandise globale ». La dimension libertaire de la chose, devenant de moins en moins transgressive, s’entend dans le cadre d’une « nouvelle société hédoniste ». Pourtant il n’y a guère de consensus sur la qualité de telle ou telle production, sur la consommation normale et la dérive pathologique. « Idéologie de la jouissance », elle veut faire oublier le travail des acteurs et des producteurs, entre merveilleux et rapports de force, entre réalisme et fiction, tout en s’adressant à des publics bien divers : hétérosexuel, homosexuel, bisexuel, brutaux ou romantiques, voire queer et trans. Il parait possible de « jouir sans conséquences sociales ni culpabilité », à moins que l’absence d’effort pour obtenir ce plaisir, et la disparition du jugement moral n’en fasse « une anti-leçon d’éducation civique », ce qui reste à démonter tant les spectateurs masturbateurs ne sont guère dupes de la dimension fictionnelle et commerciale.

Ainsi Romain Roszak fait œuvre utile et documentée tous azimuts ; quoique ce qui le meuve en dernier recours soit moins le péché mignon de l’éros que le péché capital du capitalisme. « La phase néolibérale du capitalisme » et « l’extension indéfinie de la sphère du marché » sont ses bornes idéologiques, au point de faire dangereusement bifurquer l’objet du livre vers un autre procès, s’appuyant sur des présupposés marxistes ô combien rances. À tel point que Ruwen Ogien se voit disqualifié pour ignorance « de l’infrastructure qui permet cette domination », soit le grand méchant capitalisme, qui, en l’occurrence, est moins une entité mondiale qu’une juxtaposition concurrentielle d’individus entreprenants auprès desquels il est loisible d’acheter, voire de consommer gratuitement, leurs produits. De surcroit, Sade et la psychanalyse viennent au secours de l’analyse qui dénonce « la politisation du discours sadique ». La conclusion est assez radicale, en un retour du bâton moralisateur : « la pornographie participe d’un façonnage anthropologique décisif, socialement dangereux, socialement risqué ». Aussi faut-il envisager, malgré les objections prises en compte, certes une éducation sexuelle dès l’enfance, « l’apprentissage d’un bon goût pornographique, », mais aussi « financer publiquement une pornographie de qualité ». L’on reconnaît là l’ombre de la censure et de l’étatisme interventionnisme antilibéral.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Devons-nous clamer avec joie, I love porn, comme le fait la plume de Didier Lestrade ? Ce dernier n’est pas un inconnu, mais le fondateur d’Act Up-Paris et du magazine gay Têtu. Visiblement il cède aux sirènes des titres farcis d’anglicisme, alors que « J’aime la pornographique d’amour » eût été plus fin (mais moins vendeur ?).

Le souci d’argumentation de Didier Lestrade est réel ; la thèse est moins chantournée que celle de Romain Roszak. Même s’il est dès l’abord un poil décrédibilisé par une couverture au graphisme certes cohérent avec le propos, mais aux couleurs et aux rondeurs infantilisantes, non sans emprunter un style semblable à la couverture de La Séduction pornographique, comme s’ils venaient du même atelier de graphisme à la mode. Deux facettes s’entrelacent en ce livre, en quelque sorte bigenré en terme littéraire : un parcours de la pornographie depuis les années 1970 et le récit autobiographique, déroulant une quête du plaisir qui ne craint pas de mettre au même rang musique, nature, militantisme gay et pornographie, dans laquelle il voit la vie en rose. Découvrant à 22 ans le film Muscle Beach, il y voit un « classique », une « genèse de l’amour gay masculin, respectueux, solaire, amical ».

« Genre thérapeutique », le « porno » (puisqu’il faut utiliser l’apocope familière) qui a sauvé des vies lors de l’épidémie de sida, trouvait encore plus sa raison d’être dans le confinement coronaviral. Sans cesse ce « media aussi important que la musique ou le sport », et qui est « générosité humaine », s’augmente des niches sexuelles (handicapés, transsexuels et minorités ethniques). Or, pour Didier Lestrade, « le bon porno est éthique », tant il a horreur des violences sexuelles, ce que l’on peut partager, sans choir dans l’excès moralisateur. Malgré l’opprobre partagé par la classe politique, il s’agit d’un « mouvement culturel », mais aussi « l’ultime outil contre le racisme ». Le porno est « politique, mais aussi poétique ».

S’en suit une « histoire rapide du porno », y compris aux temps tragiques du sida, quoique les moyens de s’en protéger deviennent si performants que l’on puisse rêver à un nouvel âge d’or du plaisir, et à l’occasion de laquelle on apprend combien, après le triomphe des professionnels, le porno amateur multiplie les participants, leur spontanéité, la beauté factuelle et non fictionnelle, que bientôt la frontière entre hétéro et gay devient « volatile », et on l’on trouve bien des remarques pertinentes. Car l’on dit que les femmes y sont fragilisées ; pourtant lorsque les hommes sont « réduits à leur bite ou à leur fonction de baiseur », voire sans visage, elles sont « privilégiées par leur mise en avant ». Autant les adolescents d’il y a un demi-siècle pouvaient être affligés par « la disette sexuelle », autant ceux d’aujourd’hui sont abreuvés, malgré le déni et la méconnaissance du corps de certains, laissant aux oubliettes la fidélité. Y aurait-il là les prémices d’une révolution anthropologique ? À moins qu’une réaction romantique survienne. Le livre s’achève, en toute modestie, par « mes délires perso ». Le futur de ce péché mignon pouvant être déjà l’animation où tous les fantasmes sont permis avec innocuité, voire le transhumanisme[13] avec le développement des avantages du corps et des organes actifs…

Ne nous semble-t-il pas que la seule limite à la pornographie devrait être le non-consentement des acteurs ? Et s’ils consentent à des agressions sexuelles, qui sont hélas monnaie courante en une telle filmographie ? La réponse reste celle de l’éducation pornographique, non sans avertir contre le revenge porn, partagé sur les réseaux sociaux sans le consentement du partenaire. Didier Lestrade a ses interdits : la pédérastie (avec des enfants), les traitements violents et dégradants, les « contaminations volontaires », le sadomasochiste hard et scatologique, la toxicomanie du « chemical sex », sans oublier les snuff movies, toutes ces « esthétiques de la mort ». Lecteurs pudiques s’abstenir…

Véritable déclaration d’amour à son objet d’étude, le livre de Didier Lestrade est revigorant, balayant sainement les préjugés courants. Nanti de plus d’un glossaire des termes anglais usités et d’un abondant index, il se veut une petite encyclopédie de la matière, ce qu’avec alacrité il n’est pas loin d’être. S’il ne peut concerner qu’un lectorat de niche, il devrait pourtant permettre à nombre de nos contemporains de faire considérablement évoluer leur pensée…

 

 

Les libertins de qualité, Jean-Jacques Pauvert le sait mieux que personne, ont plus d’infini que les zéros dont il déplore les piètres qualités d’écriture, de vision, voire morales, parmi nos écrivains contemporains. Sans doute est-il partial, injuste, en comparant trois millénaires de création érotique aux quinze ans de son addendum, d’une nécessité somme toute un peu discutable, quoiqu’utilement satirique. La misère sexuelle des écrivains qu’il rassemble est à l’antithèse de Pierre Lestrade.  Cependant, s’il fallait, avec plus de recul bien sûr, envisager une nouvelle anthologie de notre contemporain qui voudrait se mesurer avec le magnifique coffret des Romanciers libertins du XVIII° siècle[14] en Pléiade - qui accueille notre Mirabeau - ne faudrait-il pas compter les pages de Mario Vargas Llosa, venues de ses Cahiers de Don Rigoberto, publiés en 1997 ? « La pornographie dépouille l’érotisme de contenu artistique, privilégie l’organique sur le spirituel et le mental, comme si le désir et le plaisir avaient pour protagonistes des phallus et des vulves et que ces appendices n’étaient pas de purs serviteurs des fantasmes qui gouvernent notre âme, et elle sépare l’amour physique des autres expériences humaines. L’érotisme, en revanche, intègre tout ce que nous sommes et avons. Tandis que pour vous, pornographe, la seule chose qui compte, à l’heure de faire l’amour est, comme pour un chien, un singe et un cheval, éjaculer, Lucrezia et moi - enviez-nous - faisions l’amour aussi en déjeunant, en nous habillant, en écoutant du Mahler, en bavardant avec des amis et en contemplant les nuages ou la mer[15]. » Reste, pour nuancer la judicieuse discrimination du romancier péruvien, à savoir apprécier, sans dommageable étanchéité, la porte de communication entre pornographie et érotisme, et concevoir qu’il puisse exister une pornographie de bon goût et de bon art…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] Eros invaincu. Bibliothèque Gérard Nordmann, Cercle d’art, 2004.

[3] Arthur Koestler : Le Zéro et l’infini, Calmann-Lévy, 1945.

[4] Platon : Le Banquet, 203d, Œuvres complètes, Flammarion, 2008, p 137.

[8] Havelock Ellis : Etudes de psychologie sexuelle, Tchou, 2010.

[9] Christophe  Bourseiller : Les Forcenés du désir, Denoël, 2000.

[10] Mirabeau : Ma Conversion ou le libertin de qualité, La Musardine, 2005.

[11] Ruwen Ogien : Penser la pornographie, PUF, 2008.

[12] Roland Barthes : La Chambre claire, Œuvres complètes, III, Seuil, 1994, p 1148.

[14] Romanciers libertins du XVIII° siècle, La Pléiade, Gallimard, 2005.

[15] Mario Vargas Llosa : Les Cahiers de Don Rigoberto, traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan, Gallimard, 1998, p 303.

 

Photo : T. Guinhut.

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4 septembre 2021 6 04 /09 /septembre /2021 14:26

 

Vêtement sacerdotal, Monasterio de San Martin de Castañeda, Zamora.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Couleurs, cochenille et rayures par

Michel Pastoureau, Georges Roque

& Derek Jarman.

 

 

Michel Pastoureau : Noir. Histoire d’une couleur, Points, 2014, 288 p, 8,80 €.

Michel Pastoureau : Bleu. Histoire d’une couleur, Points, 2020, 240 p, 9,90 €.

Michel Pastoureau : Jaune. Histoire d’une couleur, Seuil, 2019, 240 p, 39 €.

Michel Pastoureau : Rouge. Histoire d’une couleur, Seuil, 2016, 216 p, 39 €.

 

Georges Roque :

La Cochenille, de la teinture à la peinture. Une histoire matérielle de la couleur,

Gallimard, 2021, 336 p, 24 €.

 

Michel Pastoureau : Rayures, Seuil, 2021, 160 p, 29 €.

 

Derek Jarman : Chroma. Un livre de couleurs,

traduit de l’anglais par Jean-Baptiste Mellet,

L’Eclat Poche, 2019, 224 p, 8 €.

 

 

 

Que serait un monde incolore ? Supposons qu’il ne serait même pas blanc, sans lumière ni ombre, pas même noir, d’une fadeur innommable… Source de sensualités, d’enchantements et de mélancolies, la couleur est naturelle, puis artificielle, utilitaire, symbolique et picturale, sans compter sans usage politique. C’est ce que narre, à chaque fois de manière chronologique, Michel Pastoureau, parmi ses cinq « histoires d’une couleur », depuis Bleu, en 2000, en passant successivement par Noir, Vert, Rouge et Jaune. Comment allait-il, au-delà de ces couleurs primaires - et de leurs variations – se renouveler ? Qui aurait pensé qu’il allait ensuite se consacrer aux Rayures… Cependant, pour revenir à cet incendie des sens, le rouge, savions-nous qu’une de ses incarnations fut celle de la cochenille, fort prisée, comme nous le révèle Georges Roque. Pas le moins du monde historien, Derek Jarman, vit la disparition de ces couleurs dont il nourrit, dans Chroma, son autobiographie. Si le sens populaire peut associer à chaque couleur une émotion, l’on verra combien leurs usages et significations sont créateurs et ambivalents.

 

Chaque couleur s’inscrit dans le temps historique, en fonction des matériaux utilisés pour la montrer et la produire, terre, plante, minéral, animal… Mais aussi en fonction de l’apparat du pouvoir et des exigences de la spiritualité, sans oublier les dimensions symboliques qui s’attachent à leurs ostentations. Ainsi Michel Pastoureau indique sa méthode au seuil de chacun de ses essais, tant la couleur est moins un phénomène naturel qu’une « construction culturelle complexe », « un fait de société », procédure ainsi déployée de l’Antiquité à nos jours, quoiqu’en se limitant au domaine occidental, à l’instar d’Hervé Fischer[1]. Ses aspects matériels, théoriques, techniques, iconographiques,  idéologiques et politiques[2] sont dépliés en un caléidoscope qui n’est pas loin d’être encyclopédique. La chimie des pigments, les codes vestimentaires, « les règlements émanant des autorités », laïques et religieuses, les créations des artistes, tout cela fait évoluer, voire exploser la présence et le sens des couleurs.

 

Longtemps ni le noir ni le blanc n’eurent les honneurs du paradis du nuancier. Ténèbres, deuil et enfer recouvrent le premier, qui est à la fois anti-couleur et son absence puisque antérieur à la création, au moment où le dieu biblique sépare les ténèbres de la lumière. Non loin de là, les Grecs connaissent Nyx, déesse de la Nuit et fille du Chaos. Quand seule l’Egypte pense au noir fertile du limon et des lourds nuages, la vision de cette obscure entité ne retrouve à l’ère médiévale une faveur paradoxale, car associée à la salissure, qu’auprès des laboureurs et artisans ainsi vêtus, alors que les guerriers ont le rouge, les prêtres le blanc divin. Pourtant certains ordres monastiques se couvrent de noir par humilité. S’il existe un noir brillant à côté de celui terne et repoussant, il se trouve dans les profondeurs de l’Enfer, de Satan, du péché et de la mort, alors que le blanc est céleste, aux côtés de la sagesse et de la vertu. Reste l’énigme du chevalier noir qui cache son identité tout en étant positif, sa couleur symbolisant sa force. À la « palette du diable », succède une mode nouvelle, du XIV° au XVI° siècle, à l’occasion de laquelle le noir est austère et digne. La figuration de la peau noire - jusque-là horrifiante - pour la reine de Saba ou le roi mage Balthazar participant de cette accession à la grâce. Est-ce après la grande peste de 1346-1350 qu’apparut un « noir moral et rédempteur » ? Bientôt les juristes et gens de robe l’affectionnent, puis les plus grands personnages. Aux siècles suivants, la mode et en noir et blanc, voire jusqu’à la guerre faite aux couleurs, ce que notre historien appelle un « chromoclasme », ce qui correspond à l’essor de l’encre d’imprimerie, qui a remplacé l’enluminure, et à la morale protestante. L’austérité du XVII° siècle réprouve l’ostentation colorée, attitude cependant bien adoucie par un siècle des Lumières qui est « une sorte d’oasis colorée », alors que les peintres n’ont cédé que rarement à une omniprésente noirceur, qui sera en revanche celle du romantisme noir, celui de ses romanciers et de ses peintres. Le XIX°, « temps du charbon et des usines », voit coexister noir ouvrier et noir élégant du bourgeois, imposant une orthodoxie et préparant celui qui se change en une « couleur moderne », malgré la dangerosité à venir des blousons noirs, du rock et du punk. Au cours du précédent siècle, il est la soutane et le curé, les « chemises noires » fascistes et des SS nazis, il est rebelle et anarchiste, il est de longtemps la norme de la photographie et du cinéma, il est transgressif jusque dans l’érotisme du sous-vêtement féminin, il est le nouveau chic : le voici en fait de plus en plus plurivoque, à n’y plus retrouver ses codes…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une démarche semblable est mise en œuvre à l’occasion de Bleu. Rare dans l’Antiquité grecque et romaine, il est bien plus prisé par les Germains et les Celtes qui pour ce faire exploitent une plante : « la guède ». L’indigo oriental, fort cher, le lapis, l’azurite sont peu utilisés, voire dépréciés, comme lorsqu’à Rome les yeux bleus passent pour disgracieux ! Après un long purgatoire médiéval, il se fait soudain précieux, dans la cadre d’une théologie des lumières initiée au XII° siècle par l’abbé Suger, et malgré les cisterciens « chromophobes », lorsqu’il est attribué au manteau de la Vierge. Une mutation culturelle considérable en somme. À partir de là une fortune considérable lui échoit, entre bleu royal et azur des armoiries, parures avivées par le pastel. Il est du XV° au XVII° siècle « une couleur morale ». Mieux il acquiert le rang de « couleur préférée » jusqu’à nos jours, au pastel s’ajoutant l’indigo puis le bleu de Prusse. En témoignent l’habit bleu du Werther de Goethe, la romantique « fleur bleue » de Novalis, le drapeau tricolore, le rythme du « blues », l’universalisation du jean… Symbole de paix - pensons aux « casques bleus » -, de ciel de beau temps et de vacances maritimes, bien que froid, le bleu a quelque chose de populaire autant que de magique.

Une ambivalence étonnante échoit au jaune. Positif, brillant, il est or, blé et blondeur, donc pouvoir et joie. Négatif, il est souffre diabolique et bile amère, mais aussi avarice et folie. Son rapport avec la richesse agricole et avec le métal doré des monnaies en fait depuis les origines une couleur bénéfique. Pommes d’or du jardin des Hespérides ou toison d’or de Jason, or du Rhin, cultes solaires, en particulier d’Apollon, et peintures pompéiennes suffisent à signifier combien la mythologie s’empare de la fascination véhiculée par les pigments dorés et citronnés, tirés de la gaude, du genêt et du safran. Chez les Romains, c’est la couleur des femmes. Jusqu’à la fin de l’ère médiévale il est fort estimé, pour être ensuite déprécié, surtout s’il tire au verdâtre maladif ; alors que s’il s’éclaire d’une nuance orangé, le voilà fruité, bienfaisant. Son « histoire tourmentée » est peut-être la plus curieuse.

Hélas, dans la Bible, le mythe du veau d’or, symbole d’idolâtrie, concourt à placer le jaune aux côtés des richesses trop terrestres. L’or est bien entendu divin, quand le jaune est sa dégradation. Cependant, lors de la période médiévale, ces deux nuances sont synonymes en héraldique et prolifèrent sur les blasons. Le « prestige des cheveux blonds » enchante les portraits et la poésie de Pétrarque, dont Laure est un modèle de blondeur. De l’autre côté du corps, la bile et l’urine, examinée par les médecins, répondent à la symbolique qui attribue au jaune l’envie, le mensonge et la trahison. Là est peut-être l’origine de l’étoile imposée aux Juifs, le jaune étant l’attribut de Judas et de la synagogue. À partir de la Renaissance, cette couleur devient « mal aimée », même si elle reste indispensable en peinture, jusqu’au « petit pan de mur jaune », chez Vermeer, tel qu’il devint un emblème de la quête de l’écrivain et de l’artiste chez Marcel Proust. Les soleils couchants embrasent ainsi Le Lorrain et Turner. Mais le jaune ne peut échapper au nuancier de l’histoire naturelle et des natures mortes, alors qu’il devient, conjointement avec le rouge, signal de prostitution. La complexe ambivalence continue aujourd’hui si l’on songe au maillot jaune du vainqueur du Tour de France, à la poste et aux taxis, à la révolte des « gilets jaunes », à ce lieu emblématique de la civilisation des loisirs : la plage.

 

Photo : T. Guinhut.

 

Mais à tout seigneur tout honneur : rouge ! Couleur « première, contestée, préférée, dangereuse », elle excite, fascine, elle est la rutilance et l’orgueil, la colère et l’éros, la peur et la beauté. Sur les parois des grottes préhistoriques l’animal est ocre. Alors que Prométhée vole le feu, le sang des taureaux de Mithra est répandu en sacrifice. Dionysos, dieu du vin en goûte l’écarlate. La céramique grecque et la peinture romaine en usent avec autorité et splendeur, la pourpre revêtant et signifiant le pouvoir. L’époque médiévale aime « la rose, fleur d’amour et de beauté », tout en abreuvant de rouge les martyrs et le sang vénéré du Christ, sans oublier la gueule du diable et les feux de l’enfer, alors que Judas, outre sa robe jaune, a les cheveux roux. Pouvoir encore, le rouge est papal, impérial, royal ; sur les blasons il est de « gueules ». Qui ne connait en peinture les somptueux rouges de Titien ? Partout fourmillent les allusions et les symboles autour de ces variantes de l’écarlate et du vermillon, comme les « talons rouges de l’aristocratie », l’uniforme militaire sous l’ancien régime, ou, parmi les contes, « Le petit chaperon rouge » de Charles Perrault. S’il est le fard féminin et son gage de séduction, il se fait repaire de prostitution. Mais il devient avec la Révolution, puis le marxisme, une couleur éminemment politique, coléreuse, revendicatrice, sanglante, le drapeau clignant de l’œil vers le petit livre de Mao Zedong. Aujourd’hui l’interdit l’utilise dans la cadre de la circulation routière, et la viande rouge a cessé d’être positive, chassée par le vert végétarien, peut-être provisoirement. Et à l’autre bout du spectre du bonheur, c’est le Père Noël qui s’en gargarise. Sans oublier que le bibliophile a tendance à préférer et choyer les reliures grenat…

Toujours passionnante, intrigante, cette série de l’historien Michel Pastoureau (dont nous passons sous silence Vert, notre bibliothèque n’étant pas à cet égard complète) est un tour de force, qui jamais ne frôle la lourdeur. Littérature, enluminure, peinture, archéologie, étymologie, chimie, tout est miel pour l’écrivain. Son érudition est une joie, les illustrations choisies un musée d’art et un cabinet de curiosités, le tout consacré à ces divinités polymorphes que sont les couleurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’on ne pense pas assez que du pinceau au tableau, en passant par la palette, les couleurs ne tombent pas du ciel. Il faut en découvrir la source, puis les fabriquer. Sur leurs parois, les hommes de la Préhistoire usaient de terres ocrées ou rougeâtres, de noir charbon de bois. Pline l’Ancien témoigne que depuis l’Antiquité l’on broyait des minéraux, des plantes, des mollusques, en particulier le murex, un coquillage qui permit la diffusion de l’impériale pourpre de Tyr, fort chère et prestigieuse. Mais à l’aube de la Renaissance un minuscule insecte a su révolutionner l’histoire de l’Art, au service de la peinture : la cochenille, à laquelle Georges Roque consacre un essai à la solide pertinence.

Un autre rouge allait concurrencer celui du gastéropode, à la suite de la rencontre de l’Amérique. Car dès l’époque précolombienne, les Aztèques connaissaient le pouvoir de ces grappes d’insectes fixées sur les feuilles du « nopal », ou figuier de Barbarie. Quoique mesurant moins de deux millimètres, la cochenille a un fort « taux d’acide carminique » permettant de nombreux usages textiles (car elle ne se délave pas) comme sur des codex ; mais au prix de 140 000 insectes séchés pour produire un kilo !

Ses « qualités tinctoriales » furent très vite reconnues par les Espagnols : ce pigment d’origine mexicaine et péruvienne allait faire le tour du monde, irriguer tout un marché, entre Séville, Venise, Florence et Amsterdam, jusqu’en Chine. Au-delà des utilisations textiles par les teinturiers et des laques pour le mobilier, et supplantant le kermès et la garance, cette « marchandise égale à l’or et l’argent », dont le secret était bien gardé, fut une aubaine financière pour la couronne espagnole.

L’esthétique chromatique en fut bouleversée. La symbolique des couleurs, qui attribuait le bleu outremer à la Vierge Marie à l’époque médiévale, offrit à ce nouveau rouge une autorité brillante et flatteuse. Mieux encore, la cochenille écarlate allait vivifier en conséquence l’inspiration des plus grands peintres, du XVI° au XIX° siècle, entre Titien, le premier à en tirer un profit visuel somptueux à Venise (il fit d’ailleurs le portrait d’un marchand de couleurs), Véronèse et Le Tintoret, qui profitèrent d’une vaste gamme de coloris disponibles, alors que Florence fut plus timorée. Anvers et Amsterdam permirent à Bruegel le Jeune et Rubens d’enflammer leurs toiles. Bien entendu, en Espagne, ce furent Vélasquez, Le Greco, Zurbaran et Murillo, qui donnèrent ses ibériques lettres de noblesse à notre insecte aux rouges saveurs. La France, d’abord timide, ne fut pas en reste, à l’occasion des tapisseries des Gobelins, mais aussi de Nicolas Poussin et Georges de la Tour. L’un des éléments remarquables étant l’incroyable capacité des peintres de rendre la splendeur irisée de tissus eux-mêmes teints à l’aide de la cochenille. L’on s’en doute, la sculpture polychrome fut également rehaussée au moyen de cette « couleur du pouvoir » et du sacré.

Malgré le puritanisme du XIX° siècle, ce sont les romantiques qui tireront un fier parti de la cochenille, en particulier Delacroix, puis un symboliste flamboyant : Gustave Moreau. Jusqu’aux impressionnistes Renoir et Van Gogh qui virent leurs toiles rougir de plaisir.

Philip Ball avait livré une passionnante Histoire vivante des couleurs : 5000 ans de peinture racontée par les pigments[3]. Georges Roque affine considérablement le propos en glissant la loupe de son investigation sur une créature lilliputienne dont les conséquences furent gigantesques. Loin de n’être qu’un traité sévère et spécialisé, cet essai original, illustré avec justesse, balaie l’Histoire et la géographie, exotique et européenne, balise les dimensions économiques, scientifiques, sémiotiques et sociologiques, et surtout fait une lecture de l’histoire de l’art inattendue, dans laquelle la matériau coloré modifie l’esthétique et suscite la créativité nouvelle des artistes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ayant épuisé toutes les couleurs les plus franches et primaires et leurs acolytes nuancés, Michel Pastoureau se heurte à une difficulté : quel mélange, plutôt que de se répéter, serait assez parlant et signifiant ? L’idée est alors originale, sans risquer de brouiller sa palette où d’en décliner l’infini des nuances : se tourner vers les Rayures. En ce sens le projet, qui connut plusieurs éditions à chaque fois enrichies, est encore plus original.

Du bouffon au bourreau, du chevalier félon à l’étoffe du diable, tous, ou presque, sont des personnages négatifs, que les rayures stigmatisent, car trop ambivalentes. Il y a transgression vestimentaire, sociale et morale, scandale et « manteau d’infamie » à arborer un tel défi aux bons usages, particulièrement sensible à « l’œil médiéval », lorsque serfs, bourreaux, lépreux et condamnés sont pour ainsi dire rayés de la carte, lorsque bêtes sauvages et diable arborent peaux et fourrures tachetées et rayées. En sont pourvus, en particulier parmi les enluminures, Caïn, Dalila, Salomé, Judas encore une fois, mais aussi la folie. Néanmoins la Renaissance découvre de « bonnes rayures », les utilisant au gré du décor intérieur, toujours verticales, en bichromie et polychromie. Elles accèdent à la dignité aristocratique, se font festives, exotiques, élégantes. Quant au costume d’Arlequin, notre historien le lit comme « une forme superlative de la rayure ». La politique ne les écarte pas, le drapeau américain étant celui de la liberté, les révolutionnaires français en usant en en abusant. Romantiques sont les robes et les tentures, plus précisément blanches et bleues.  Plus tard, le gilet du domestique, la cravate du dandy sont du dernier chic, alors qu’Obélix arbore des braies ainsi sympathiques. Et même si elles marquent les déportés des camps de la mort, elles ornent jusqu’à aujourd’hui les uniformes, les marins et les champs de courses, les tenues de loisir, la mode. Elles intriguent les photographes, qui en tirent des effets curieux, et paraissent rendre plus rapides les chaussures rayées sur le terrain de sport. Une fois de plus, derrière ces rayures, « se posent souvent des questions de société ». Et derrière les rayures uniformes et démesurément monotones de Buren, faut-il deviner les barreaux d’une prison de l’art contemporain ?

Autant l’esthète pouvait pardonner l’abstraite sobriété des couvertures des volumes rouges et vert et tutti quanti, et celui plus austère à l’occasion des rééditions en collection de poche[4] publiées sans illustrations, autant la combinaison d’un Mondrian et d’un Buren rend celle de Rayures minimaliste jusqu’à l’insultante maigreur. Le manque d’imagination est flagrant, alors qu’il y avait tant à choisir parmi les pages intérieures, comme cette tunique d’un joueur de cartes peint par Théodore Rombouts en 1630…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’aveugle n’a pas connaissance d’un monde coloré : imaginez si sa vue s’ouvre ! Au contraire, Derek Jarman perd chaque matin un peu plus la vue. En conséquence, ce cinéaste et peintre, cet écrivain et jardinier anglais (1942-1994), doit-il recomposer, à la veille de sa mort du sida, son autobiographie sous forme de kaléidoscope. S’il ne lui reste que le langage, les mots, ils sont encore pourvus de la polychromie des souvenirs. Un peu à la manière du peintre Richard Texier, dans son Codex[5], il égrène les couleurs de chapitre en chapitre : du blanc jusqu’à l’or et argent, en passant par le rouge, le gris, le vert et cætera. Dédiant son livre « à Arlequin », il mêle habilement les teintes de ses vêtements, de la campagne anglaise, de la peinture, aux citations livresques, entre Pline l’ancien et son Histoire naturelle, Goethe et son Traité des couleurs, sans méconnaître ni le néoplatonicien Marcile Ficin, ni Les remarques sur la couleur de Wittgenstein.

Enfant, il collectionnait « les petites pastilles d’aquarelle », à l’époque où l’on « se débarrassait de la patine de suie du dix-neuvième siècle ». Sa formation de peintre l’amène à abandonner l’impressionnisme pour se précipiter dans le cubisme, le surréalisme, « jusqu’au tachisme et à l’action painting ». Le blanc des fleurs, des falaises de Douvres, s’oppose à ce « virus qui détruit [ses] globules blancs ». L’on peut également voir plus loin une réponse à cet effacement : « Iris, l’arc-en-ciel, a donné naissance à Eros, le cœur du sujet. L’amour, comme le cœur, est rouge. Non pas comme la viande rouge, mais le pur écarlate des fleurs ». Lui succèdent « la romance de la rose », la « Main Verte », qui va de l’Eden aux jardins en passant par le vert de chrome. Il accorde toute son attention au brun tout en prévenant des « périls du jaune ». Hélas il ne peut oublier son état d’ « homme-lesbien », son « âme noire », qui l’ont mené là où il en est, en un ressassement tragique, quand « l’horloge de la mort branle ».

Cette vaste énumération poétique se clôt sur un poème en vers libres : « Et lorsqu’elle disparaît / Je trinque à la santé de mon fantôme / Avec l’eau de vie / Présence lumineuse / Ici, puis est partie »…

Pathétique, mais sans auto-apitoiement, le récit est à la fois intime et plus largement culturel. Il jongle allègrement à la lisière de l’essai, de l’anthologie, du carnet de notes et du journal, puisant aux meilleurs auteurs, et du poème tant en prose qu’en vers, entretenant, sujet oblige, de subtiles correspondances avec les livres de l’historien Michel Pastoureau. Elégiaque, c’est un adieu aux couleurs, qui, une fois de plus aurait mérité (quoiqu’il s’agisse là du graphisme de la collection « L’éclat/poche ») une couverture plus éloquemment colorée, comme celle humoristique d’une édition anglaise. Pour nous qui bénéficions encore de la vue, la couleur doit être une ode à la joie.

Thierry Guinhut

La partie sur La Cochenille a été publiée dans Le Matricule des anges, juillet 2021.

 

[3] Philip Ball : Histoire vivante des couleurs : 5000 ans de peinture racontée par les pigments, Hazan, 2010.

[4] Aux éditions Points.

[5] Voir : Le Codex de Richard Texier

 

Photo : T. Guinhut.

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26 août 2021 4 26 /08 /août /2021 16:33

 

Ruinas romanas y celtibericas de Numancia, Soria.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Déclin de l’Occident,

d'Oswald Spengler à nos jours.

Ou pourquoi nous ne sommes guère spenglériens.

 

 

Oswald Spengler : Le Déclin de l’Occident,

Tel, Gallimard, 2021, deux volumes sous coffret, 1128 p, 29,90 €.

 

 

 

 

Le déclin de l’Occident est-il consommé ? Le concept est depuis longtemps une tarte à la crème pour les nostalgiques, les catastrophistes, sinon les clairvoyants, depuis les commentateurs de l’Empire romain, à la suite d'Edward Gibbon[1], jusqu’aux partisans du Choc des civilisations de Huntington, en passant par le titre emblématique d’un Allemand du début du XX° siècle. Médité, rédigé à la veille de 1914, publié en 1918, puis en 1922, au sortir de la Première Guerre mondiale, l’énorme essai d’Oswald Spengler (1880-1936) vit en cette guerre civile européenne (selon le titre d’Ernst Nolte[2]) la confirmation de sa thèse, en son titre explicite : Le Déclin de l’Occident. Le succès qui s’attacha à l’ouvrage vient en grande partie d’un effet consolatoire : la défaite allemande n’était pas seule, accompagnée qu’elle était par l’infortune annoncée de l’Europe. De quelle validité peut encore bénéficier aujourd’hui une telle philosophie de l’histoire ? Pourquoi ne sommes-nous guère spenglériens ?

 

Philosophe de l’Histoire né après Hegel, qui professait « que la Raison gouverne le monde et que, par conséquent, l’histoire universelle s’est elle aussi déroulée rationnellement[3] », Oswald Spengler n’obéit pas à une conception linéaire de l’histoire animée par l’expansion du progrès. Il juge bon d’adopter une vision cyclique des civilisations, destinées, de manière biologique, à naître, croître, décroître et mourir. Cette évolution se répète quels que soient les climats et bien entendu les individus.

Le diagnostic d’Oswald Spengler face au « destin de la culture occidentale européo-américaine » (I p 27) n’est pas tout à fait à entendre comme nous le pensons aujourd’hui, soit en termes de perte de puissance face à des continents concurrents, mais à la manière d’une dégénérescence biologique. C’est de lui-même que cet Occident s’effondre, sous le poids d’une industrialisation aliénante, d’un exode rural arrachant l’humanité de ses racines. Il ne s’agit donc pas de lire ce « déclin » comme une tabula rasa.

En fait, Oswald Spengler entend l’Occident comme la synthèse de sa culture et de sa civilisation. La première est l’âme, dont le développement est achevé, la seconde est la technique capable de croître encore, ce qui dans ce cas seul n’est en rien un déclin. Cependant le philosophe ose espérer que l’Occident soit animé par une puissance vitale capable de créer de nouvelles peintures, tragédies et comédies, de nouveaux dieux.

Décrivant la succession des cultures, le philosophe appelle « apollinienne » celle de la Grèce (taisant sa dimension dionysiaque alors qu’il est un disciple de Nietzsche) et « faustienne » (I p 463) celle de l’Europe moderne (l’on retrouve là le disciple de Goethe). Pour lui il n’y a pas de culture absolue ; chacune ayant ses caractéristiques propres ; ce « qui ne donne, en aucune manière, à l’Antiquité et à l’Occident une place privilégiée à côté de l’Inde, de Babylone, de la Chine, de l’Egypte, de la culture arabe et mexicaine -univers particuliers du Devenir qui pèsent d’un poids égal dans la balance de l’Histoire et qui l’emportent souvent, par la grandeur de la conception psychique, par la vigueur de croissance, sur la culture antique » (I p 46).

Période ultime d’une culture dont l’énergie se fatigue, le déclin est celui d’une civilisation qui surinvestit le progrès scientifique et technique urbain en oubliant de favoriser et susciter les créations spirituelles en voie de disparition. Au lieu d’être transcendance, l’art n’est plus qu’un loisir, pire un outil de propagande ; et en même temps une reprise des œuvres du passé, un exotisme dispersé, un éclectisme insensé ; ce qui s’appliquerait aujourd’hui à une bonne part de l’art contemporain[4]. Quant à la science moderne elle s’égare dans la démesure et la technique, et sa dimension « faustienne » privilégie la valeur marchande et l’efficacité au détriment de la mesure humaniste.

 

Cette réflexion sera prolongée en 1933 par L’Homme et la technique[5], essai dans lequel Oswald Spengler énumère à l’occasion de l’évolution de l’humanité : « l’esprit de la main », « la main armée », « la parole et l’entreprise ». En futurologue décidé, il prédit la dissolution de la culture machiniste qui serait le dernier acte de la tragédie. En dépit de ce que la mort l’empêchera de voir, menace nucléaire ou biotechnologies vengeresses, robotisations suicidaires, la chose est d’une conception bien trop romantique, voire digne d’un wagnérien Crépuscule des dieux. Au point qu’il écrive : « la fin de l’art plastique occidental a sonné irrévocablement. […] L’art faustien meurt de vieillesse, comme l’apollinien, comme l’égyptien, comme tous les autres. […] Ce qui se fabrique aujourd’hui en fait d’art est de l’impuissance et du mensonge, aussi bien dans la musique postwagnérienne que dans la peinture postérieure à Manet, à Cézanne, à Leibl et à Menzel » (I p 368). Il est bien risqué, sous peine d’être vite contredit par l’avenir, de se promulguer grand contempteur du présent et grand conclueur devant l’éternité !

L’ouvrage emblématique d’Oswald Spengler est d’une érudition impressionnante, tous azimuts, voire ostentatoire et verbeuse, et par là donnant l’impression d’être trop chargé, retardant souvent l’exposition attendue, comme l’immense partie « Problèmes de la culture arabe », qui prélude longuement sur les religions antiques, païennes, juive et chrétienne, avant de n’en venir à l’analyse annoncée que fort brièvement. Cette culture arabe, l’Islam, ce « puritanisme du groupe total des religions magiques précédentes » et sa « fureur guerrière » (II, p 830), n’apparait que d’une manière passagère. Ce parmi des considérations qui ne peuvent engendrer que des confusions dommageables : « L’Evangile de Jean est la première Ecriture chrétienne manifestant expressément une expression coranique », certes au sens où il s’agit de « la parole de Dieu sous forme visible » (II p 812). Trop souvent, la richesse des allusions culturelles et religieuses est telle que le lecteur puisse se sentir étouffer dans un salmigondis compacté où le fil de la rigueur s’évanouit.

La « décadence » du titre n’est pas à entendre au sens de la désolation, mais de l’acceptation de son destin, soit de l’ « amor fati » nietzschéen. Plutôt que de se désespérer de l’impossible retour d’une grande peinture ou d’une grande musique (qui étaient de l’ordre de la conception romantique), Oswald Spengler engage la jeunesse à se vouer à un avenir technique et militaire, « césarien », dit-il. Ainsi, dans ces ouvrages ultérieurs, de Prussianisme et socialisme en 1920, à L’Homme et la technique en 1931, en passant par Reconstruction de l’Allemagne en 1924, il plaidait pour un socialisme nationaliste, cependant récusé par le National-socialisme, pour qui l’absence totale de racisme dans sa doctrine était rédhibitoire, malgré son attachement à « la vie, la race, la volonté de puissance, non celle des vérités, des inventions ou de l’argent » (II, p 1116). Car il réprouvait avec la plus grande vigueur « la dictature de cet argent » et « ces villes gigantesques [qui] bannissent et tuent dans toutes les civilisations, par le concept de province, le paysage tout entier qui fut la mère de toutes les cultures (II p 645) ». L’on dirait aujourd’hui qu’il était anticapitaliste, voire écologiste décroissant…

Mais à cette spenglérienne philosophie de l’histoire, il faut opposer la multiplicité des formes de développement des cultures. Pour notre philosophe hautain, chacune d’entre elles, à un stade donné de son développement a ses dieux, ses César, son urbanisation, son socialisme (sur lequel il écrivit[6]), etc. Toutefois, au-delà d’un seul destin biologique, elles sont empreintes et animés par des substrats paysagers, des personnalités et des hasards, la réalité étant plus chaotique qu’un déterminisme. Reste un certain don de prophétisme, envisageant la puissance des partis, la prépondérance des masses, qui trouva sa confirmation dans l’effacement de la République de Weimar et l’irrésistible ascension d’un nazisme qu’il n’appelait pas de ses vœux, même s’il est permis de se demander dans quelle mesure sa pensée y a contribué. Car, en bon absolutiste, sinon totalitaire, il désirait ardemment l’avènement de « tout ce qui est vigoureux en soi, pour être, selon le mot de Frédéric le Grand, un serviteur de l’Etat, dans un effort âpre, désintéressé, soucieux, tout en possédant justement un pouvoir illimité ; tout ce que j’ai opposé au capitalisme sous le nom de socialisme » (II p 1070). En d’autres termes, il appelait un homme providentiel qui incarnerait la sauvegarde et le rebond d’un destin national.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pont aux ânes, aussi bien des déclinistes, que des fascistes et antifascistes, un tel titre se voit embarqué, sans qu’on l’ait lu, dans des cohortes idéologiques pour le moins suspectes. Y compris le préfacier de cet édition, qu’il serait de mauvaise foi d’accuser de ne l’avoir point lu, Johann Chapoutot, qui en profite pour dénoncer en l’an présent ce « darwinisme social [qui] se porte d’autant mieux que les inégalités se creusent », antienne et cliché où l’on discerne une posture postmarxiste. Il n’a cependant pas tout à fait tort en raillant « les Spengler d’aujourd’hui », où l’on devine sans peine le Michel Onfray de Décadence et l’Eric Zemmour du Suicide français[7]. Il nous fait judicieusement remarquer combien la biologie était pour Oswald Spengler moins la science qu’une idéologie proche du sang et de la race ; combien il fut adoubé par les nationalistes conservateurs de son temps, quoique il ne mâcha pas ses mots en soulignant que « l’antisémitisme biologique n’était pas son fort », ce pourquoi les Nazis le vilipendèrent, rejetant ce qu’ils appelaient son pessimisme et sa passivité.

 

En écho à l’œuvre maîtresse d’Oswald Spengler, voici celui qui prétend implicitement lui succéder en « décadence » : Michel Onfray[8]. Il faut cependant attendre la fin de ce lourd volume, mal dégrossi, pour y trouver la thèse infligée par le titre. Les trois religions dites du livre sont soumises à une sévère critique, ramenées à des fictions tarabiscotées, telles la présence physique de Jésus, la révélation mosaïque du judaïsme et la voix descendue d’Allah de l'Islam, critique bien méritée. Pour ce faire l’érudition est abondante, parfois pertinente, parfois bancale, éreintant au passage nombre d’idéologies et de systèmes politiques, la petitesse et la pusillanimité de nos dirigeants, peu inspirés, gouvernant sans aucune largeur de vue. La logorrhée tourne en se répétant, en assénant, et il serait fastidieux d’en relever les errements comme nous l’avions fait en nous demandant s’il fallait penser ce polygraphe pléthorique[9]. Il est néanmoins probable qu’il n’ait pas tout à fait tort en annonçant le crépuscule de la civilisation judéo-chrétienne, qui s'annonce sanglant, tant le terrorisme islamique, favorisé par son infiltration et son dynamisme démographique, semble promettre une apocalypse. C’est faute d’avoir réalisé la réalité le choc des civilisations mis en lumière par Samuel Huntington que se confirmerait la ronde des civilisations qui sont en expansion, puis se rétractent, meurent, sont remplacées par de plus virulentes, selon le sens de l'Histoire emprunté à Oswald Spengler. C’est en conclusion, quoiqu’en contradiction avec la précédente menace, qu’il parie en prophète sur l'avènement d'une société transhumaniste, succédané du monde d'Aldous Huxley et de George Orwell, accolant ainsi des régimes totalitaires autrement plus efficaces que les dictatures qui ont obscurci le XX° siècle, la réactivation de l’Islam originel et l’hyper-technologisme du communisme chinois y pourvoyant chacun à leur façon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourquoi, malgré l’œuvre magistrale, qui marqua son temps, ne sommes-nous guère spenglériens ? Il semble que notre philosophe de l’Histoire souffre en sa théorie d’anthropomorphisme. Cultures et civilisations, certes depuis leur enfance, leur maturité, peuvent être mortelles, mais c’est moins dans leur intrinsèque nature que dans le choc des empires que se renforce ou s’abrège leur destin. À cet égard, outre la leçon de la chute de l’empire romain, la théorie des marges des empires d’Ibn Khaldûn est plus opérante. Selon ce dernier, l’empire musulman accumule à ses confins des réserves de violence tribale face à la non-violence et au désarment de ses voisins destinés à la conquête et au pillage. Ce fut le cas au VIII° siècle, est-ce le cas aujourd’hui ? « Dans la communauté musulmane, la guerre sainte est un devoir religieux, parce que l’islam a une vocation universelle, et que tous les hommes doivent d’y convertir de gré ou de force[10] », écrivait Ibn Khaldûn au XIV° siècle. Une telle conception, animant les djihadistes, est loin d’être obsolète aujourd’hui.

D’autres causes encore que l’esprit humain peuvent être invoquées, comme lorsque le délitement de l’empire romain vint non seulement des barbares, des conditions sociales, du christianisme trop peu belliqueux, mais surtout, au début VI° siècle la conjonction d’un refroidissement climatique et d’une épidémie de peste redoutable[11]. L’empire soviétique s’est vu balayé par la fatigue gérontocratique et l’impéritie économique, tandis que les causes démographiques peuvent jouer un rôle considérable si l’on pense à la baisse de natalité dans la vieille Europe, voire en Chine, qui en cela est peut-être un colosse aux pieds d’argile ; ou au basculement démographique affectant l’Occident au profit de l’immigration extra-européenne et musulmane…

Autre élément qui nous conduit à ne guère être spenglérien - et c’est là un euphémisme - le type de régime politique appelé par Oswald Spengler pour remédier au déclin : dans le cadre d’une « révolution conservatrice », il lui faut un régime autoritaire et un socialisme national. Visiblement il n’avait pas la moindre intelligence du libéralisme politique et économique.

 

 

D’une certaine manière le livre de Samuel P. Huntington, paru en 1996, Le Choc des civilisations[12], peut passer pour un addenda à ce Déclin de l’Occident. La thèse de l’essayiste américain, fort controversée, voire  passée sous le silence de l’opprobre, repose sur l’énumération de huit civilisations : occidentale, slave-orthodoxe, islamique, africaine, hindoue, confucéenne, japonaise et latino-américaine. Le monde ainsi divisé se voit livré à une irréductible conflictualité, les frontières politiques ayant bien moins d’importance que celles religieuses, ethniques, voire intellectuelles comme dans le cas de l’alliance du confucianisme et du communisme en Chine. Les identités culturelles sont susceptibles de se cristalliser non seulement en affrontements économiques, mais plus encore terroristes et militaires, à une hauteur jamais vue. Vigoureusement, Samuel P. Huntington réagit à la théorie de La Fin de l’histoire assumée par Francis Fukuyama[13] en 1992, qui postulait l’extension du modèle de la démocratie libérale de par le monde. Certes la division en blocs d’Etats, voire en un seul pour le Japon, l’écart de l’espace latino-américain au regard de l’Occident ont quelque chose de peu nuancé ; certes encore c’est oublier les rivalités internes à ces aires culturelles et surtout  ne pas considérer les évolutions et les porosités toujours possibles ; en somme la dimension un brin simpliste et monocausale de la chose affaiblit la démonstration. Reste que l’analyse n’est pas sans pertinence au regard du trio ennemi Chine, Islam et Occident. Ce dernier étant entre autres l’objet du chapitre IV intitulé « L’effacement de l’Occident », en partie sous le coup de « l’indigénisation », les problématiques démographiques n’échappant pas à l’essayiste.

 

Nos réserves voudraient-elles signifier que le concept de déclin de l’Occident est une bulle spéculative ? Spenglériennement - si l’on peut s’autoriser d’un tel néologisme – certes. Mais il est discernable que cet espace européo-américain soit menacé par lui-même d’abord, soit par le poids de son étatisme, son manque de liberté économique, les diktats de l’écologisme politique, inégaux selon les pays et particulièrement la France en cette occurrence, par une dégénérescence culturelle aux mains de la Cancel culture[14]. Ensuite par la pression de la Chine communiste et par l’infiltration de l’islamisme. Est-ce à dire que l’on soit condamné à se laisser dévorer par de tels déterminismes ? Bien fol qui voudrait se laisser aller à un docte catastrophisme et qui ne laisserait pas aux hasards, à l’inventivité des individus, de la science et du capitalisme, la possibilité d’emprunter d’inédits chemins.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] Ernst Nolte : La Guerre civile européenne. National-socialisme et bolchevisme, 1917-1945, Perrin, Tempus, 2011.

[3] Hegel : La Raison dans l’Histoire, 10-18, 1996, p 47.

[5] Oswald Spengler : L’Homme et la technique, Gallimard, 1969.

[6] Oswald Spengler : Prussianité et socialisme, Actes Sud, 1986.

[7] Eric Zemmour : Le Suicide français, Albin Michel, 2014.

[8] Michel Onfray : Décadence, Flammarion, 2017.

[10] Ibn Kaldûn : Muqaddima, III 31, Gallimard La Pléiade, 2013, p 532.

[12] Samuel P. Huntington : Le Coc des civilisations, Odile Jacob, 2000.

[13] Francis Fukuyama : La Fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.

[14] Voir : Pour l'annulation de la cancel culture

 

Monasterio de Rioseco, Burgos. Photo : T. Guinhut.

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22 août 2021 7 22 /08 /août /2021 10:15

 

Palacio de Soñanes, Villacarriedo, Cantabria. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Le Codex de Richard Texier,

démiurge de L’Alchimie du désir.

 

 

Jo Frémontier : Richard Texier : L’Alchimie du désir,

Albin Michel, 2014, 208 p, 35 €.

 

Richard Texier : Codex, Gallimard, 2021, 248 p, 24 €.

 

 

Un palais d’étoiles, de voie lactée, de projections cosmologiques, de signes et de symboles, tel apparaît l’univers pictural de Richard Texier. S’il s’était peut-être trop longtemps complu dans l’imagerie, il fallait lui reconnaître une constance, une opiniâtreté dans l’exploration méthodique et tous azimuts des figures, des allégories empruntées aux atlas et cosmologies. Traits de crayons, balafres de pinceaux, lavis de couleurs, collages de pages de livres anciens, tout cela offrait un décoratif et délicieux bric-à-brac, mais pas encore un ensemble qui eût trouvé sa patte et sa pâte pour unifier et construire un monde somptueux, si multiple soit-il. Enfin aujourd’hui, avec les sculptures « Atlas » ou la série des « Homo vortex », les déclinaisons photographiques des Muses et des Priapes,  Richard Texier (né en 1955) peut accéder à la condition du démiurge. Un beau livre, réalisé sous l’égide de Jo Frémontier, réussit à transmettre au lecteur, aux visiteurs des nombreuses expositions de l’artiste, non seulement « l’alchimie du désir », mais l’accession au grand œuvre. Confirmant cette ambition, du pinceau à la plume, cette fois autant narrateur que poète, il livre en son Codex une autobiographie esthétique, au moyen d’une emblématique déclinaison colorée.

 

Portulans et cartes, calendriers lunaires, notules astronomiques, incisions et joies de couleurs venues de l’abstraction lyrique, spirales et toupies, échelles et roues dentées, étoiles et vertiges, comètes, tel était le vocabulaire plastique de Richard Texier dans les années quatre-vingts, comme il l’exposa dans le musée de Gijon[1]. À mi-chemin de l’astrologie de Ptolémée et de l’astronomie de Copernic, comme à la traîne des recherches de motifs et des couleurs de Paul Klee, voire de Kandinsky, usant de rouilles, d’ocres et d’or, parmi les noirs et les bleutés, tout cela n’était pas sans charme, sinon magique, presque enfantin, non sans puissance à venir. L’apprenti démiurge fouillait l’histoire des sciences et de l’imaginaire pour se constituer, en un creuset déjà personnel, un pays d’enfance, une fenêtre de grenier sur le ciel des fixes et des mobiles. Des bribes de collage - papiers anciens ou fragments métalliques - offraient en guise de palimpseste, un embryon de dimension supplémentaire à la surface picturale. Déjà, rassemblant et distribuant des éléments d’ordre cosmologiques, il amassait avec patience et opiniâtreté les signes épars de l’univers : en vue de quelle complétude, sinon celle de l’art…

Plus tard, comme si ses bras s’étendaient vers un plus vaste espace, il investit la tapisserie, la sculpture, sans négliger le cadre pictural. Dans le lequel, dépassant ce qui aurait pu apparaître avec le recul comme une maladresse, une gaucherie plastiques, il trouva une liberté du pinceau et de la couleur, une aisance et une élégance surprenantes, qui parvinrent à subjuguer le contemplateur. Sans abandonner son vocabulaire, il le fondait dans le creuset - peut-on dire au sens alchimique ? - de toiles imposantes aux formes plus concises, plus évidentes dans leur énigme, où collages et gravures anciennes s’intégraient à merveille. Ainsi les années 90 et 2000 virent éclore des chefs d’œuvres, comme « Copernic cardinal », « L’esprit des terres jointes », « Océan », « Au matin du monde »…

La sculpture figura des stèles, collages de bois et matériaux divers, comme cadrans et médailles, en particulier dans la série « Le système du monde » ; des tableaux de bois à la lisière de la gravure et de la sculpture comme « Umbra terra », ou « La chevelure de Bérénice », qui forcent la méditation ; des « Toupies nomades » de métal que l’artiste traîna sur une plage ; un « Homme nature » de bronze régnait au sommet d’un pilier enturbanné d’une branche aux bourgeons hardis. Il conçut des trépieds étranges, comme son « Viseur d’étoiles », utilisa des pierres à huitres du rivage de l’île de Ré pour supporter « le cercle du poisson ». Ainsi au cosmos étoilé s’agrégeait l’espace maritime. Et les couleurs des ors et des bistres incendiaient l’énigmatique sérénité de ses toiles[2]

 

Photo : T. Guinhut.

 

Passant il y a peu d’années devant une galerie d’antiquités, Richard Texier, fasciné, osa enfin y entrer : pour y  reconnaître son monde. Bientôt le galeriste lui proposa une audacieuse collaboration. Avec cette toute récente Alchimie du désir, visiblement Richard Texier a rencontré sa Muse ; au point de pouvoir la figurer. Pas seulement en photographiant une jeune femme nue d’une pureté native, mais en lui donnant la hauteur et la dignité d’une allégorie. Comme en compagnie du cinéaste et plasticien Peter Greenaway[3], il réinvestit l’ancienne figure pensante de l’allégorie qui encombrait l’Histoire de l’art pour lui rendre une vivacité, une évidence contemporaines : celles de la rencontre de l’artiste mûr et de l’inspiration la plus solide.

Le livre que nous ouvrons entre nos mains attentives est l’équivalent d’une installation dans la galerie Jo Frémontier, mais aussi l’aboutissement du même projet. Car peuplé d’objets scientifiques et d’art extraordinaires et rares, cet espace étonnant attise la libido sciendi de l’artiste. L’artiste étant évidemment un être pétri de fantasmes qui réussit à les figurer, les cristalliser, les réaliser parmi son œuvre. C’est l’hybridation qui permet à Richard Texier d’intégrer les objets exposés au cœur du processus de sa création. Désir « alchimique », désir « mythologique » et désir « cosmique », unissent alors leurs énergies pour propulser cette apparition plastique d’un cerveau universel : le nôtre, celui de l’histoire de la pulsion érotique, autant que celui de la civilisation.

Une évidente cohérence se dessine au cheminement de ce beau livre : une partie intitulée « Genèse » (un entretien), précède « L’Alchimie du désir » elle-même, qui se décline d’abord en « Elastogénèse », pour, passant par l’indispensable intercession des « Muses », aboutir à l’ « Homo vortex ».

Les « Elastogénèses » sont celles de tableaux qui explorent la nature plastique de la création. À cet « éloge du mou », à ce mollusque cervical, correspond la métamorphose de formes ovoïdes, parfois spermatozoïdales, « force du désir qui structure le monde depuis toujours », parmi les blancs, les bleutés, et que n’interrompt pas la fixation en des tableaux de techniques mixtes et autres « porcelaines organiques ».

 

 

Les « Muses », s’acoquinent sereinement avec le marbre apollinien de phallus priapiques, ou dansent nues dans des « cabinets chinois ». Le désir de possession érotique s’allie avec celui du collectionneur en ses cabinets de curiosités. Ce réinvestissement de la statuaire grecque de l’antiquité n’a rien de réactionnaire, de régressif ou de simplement néoclassique : en un geste postmoderne, Richard Texier fait dialoguer la beauté des corps avec les mesures scientifiques, le marbre praxitélien de Paros et la photographie contemporaine, comme des poètes d’aujourd’hui ont pu réinvestir le mythe d’Aphrodite[4]. Rien d’iconoclaste, au contraire : inviter des femmes nues à érotiser un lieu d’art est un souffle, associant amour créateur et sciences de la nature. Les objets d’art antiques, phallus, statues, et les objets scientifiques anciens sont de fait revitalisés par la chair spirituelle de ces « Muses ».

L’ « Homo vortex » supporte en ses bras de poulpe un bloc d’ambre brut. Ce gnome, comme un nouvel Atlas de l’alchimie, supporte ce qui peut être perçu comme une pierre philosophale, métaphore de l’artiste qui transmue des matériaux originels et terriens en la splendeur imaginative de l’œuvre d’art : « une manière d’enlacer spirituellement les forces du monde ». Ce qui montre bien que Richard Texier est non seulement fort conscient de sa démarche, mais capable, en son entretien avec Nicolas de Cointet, de l’exprimer avec les mots choisis du juste poète.

Quant aux sculptures « Archétype » et « Atlas », ils sont ces merveilleux monstres fantasmés par le monde médiéval : gnomes à la tête rentrée dans la poitrine, ils supportent de splendides sphères armillaires, voire une corne de narval, fantasmant la licorne, tiennent à la main des lunes et des étoiles, des cornues de verre, ils basculent sur des hémisphères. Entre alchimie fantaisiste et prémisses de la science moderne, ne sont-ils pas des « Guetteurs de sens » ? Sans compter que ce livre (qui propose une biographie profuse), décidément fabuleux, riche d’une cinquantaine d’œuvres inédites, offre des pages du « codex » préparatoire, des photographies de la fonderie où ces êtres allégoriques jaillissent du feu et des moules, en une genèse volcanique…

 

Photo : T. Guinhut.

 

En « sept récits », selon le sous-titre, en phase avec d’originaires journées de la création du monde, Richard Texier manie non plus le pinceau mais le clavier pour confier au lecteur son autobiographie esthétique. Cela s’appelle Codex, comme pour signifier un manuscrit ancien, répondant ainsi à ses portulans imaginaires. Nous savions déjà que Richard Texier est un coloriste enthousiaste. Son Codex décline une gamme de sept couleurs en autant de « mythes fondateurs » et de chapitres : « Noir d’ivoire, Violet cardinal, Indigo, Vert cinabre, Ocre jaune, Rouge vermillon, Blanc d’argent ». Aucune d’entre elles n’est neutre, fade encore moins. Chacune de ces couleurs « identitaires » éclate, brille, lei originaire propice à la navigation de l’imaginaire et à la création.

« Capter la complexité du monde », telle est l’ambition du peintre, quoiqu’avec l’humble conscience de sa difficulté. La matrice originelle est un « sang noir ». Le Marais poitevin, dont il est natif, et qu’adolescent il parcourt en barque, offre la matière noire de sa terre : « Ce noir, venu des entrailles du marais, était habité, il grouillait de vie ». Ainsi confie-t-il, parmi des expériences singulières : « mon vocabulaire de peintre puise dans ce trésor personnel ». Autre souvenir fondamental, la découverte des livres anciens, réchappés d’un incendie, dans la bibliothèque familiale d’un ami. Leurs encres et leurs cendres, leurs journaux de voyages, leurs cartes géographiques et marines allaient tracer un chemin inédit dans la genèse picturale, pour « en découdre avec la puissance de l’art ». Ce qui l’amena aussi à peindre sur des reliures anciennes. L’art du palimpseste est avec soin multiplié.

Une anecdote familiale ramène à la mémoire un raisin violet, foulé aux pieds nus et fomentant un alcool dangereux, « breuvage prohibé » encourageant la folie des hommes et « principe de fermentation ». Voici le peintre coulant sur les toiles cette drogue vineuse.

L’indigo quant à lui est un bleu spirituel. C’est autant le rappel des ciels infinis de Léonard de Vinci que l’influence de Jean Degottex, peintre de l’abstraction lyrique dont il fut l’assistant, qui guident Richard Texier, également aimanté par les « brumes azurées » du marais, cette « machine à nourrir le songe », jusqu’à le propulser vers l’embouchure atlantique, en un Copernicus oceanicus, peint en 1999. Cependant les feuillages et les lentilles d’eau maraichins l’accompagnent dans les déclinaisons du vert cinabre, clair et chaud. Ce dernier trouve sa correspondance au cœur d’un galet translucide, appelé « Skystone » et déniché dans une boutique de Thaïlande : il est censé être un « talisman pour rejoindre l’au-delà ». Alors qu’il se heurte au refus du marchand, notre peintre a la surprise de s’entendre dire : « Un océan de richesse ne pourrait l’acheter mais je peux vous l’offrir ».

Du paysage nimbé d’or des Charentes aux carrières de Roussillon, en passant par le safran de la cuisine de son enfance, l’ocre est solaire, « plate-forme d’envol ». Retrouvé dans une boite de « pans d’or », le legs de bouts de ficelles de la grand-mère Clotilde devient matière organique de nouveaux tableaux. Là est peut-être le moment le plus émouvant de ce livre.

 

 

Non pas colère et sang, le vermillon est un éclat de vie, dont « il convient d’user avec retenue », comme « une épice ». Il se veut le signe d’un autre souvenir, tauromachique, à Séville, cinématographique et cependant sanglant.

Reste le blanc, absence et cristal de toutes les couleurs. La « nébuleuse » du lait renversé dans la rivière par l’enfant reste un éblouissement qui nourrit le sens des pigments ; tandis que l’atelier du peintre en résidence au phare de Cordouan lui permet l’ascension entre nuages et écume, mais aussi le risque de l’ensevelissement dans le brouillard et la marée montante.

Si l’on peint avec son temps, celui de l’abstraction, voire contre le temps de l’art contemporain qui n’aime guère la peinture, l’on s’élève au-delà du déterminisme de l’époque grâce à une démarche personnelle qui a sa généalogie dans l’enfance, l’éducation familiale. Le goût de la couleur et l’art de jongler avec les symboles, les icones livresques des sciences et les matériaux aussi divers que des galets régissent ainsi l’art singulier de Richard Texier, qui sut dépasser la peinture et ses deux dimensions pour accéder à une sculpture hautement signifiante. Tout à coup je me suis aperçu qu’il m’était indifférent d’être moderne est le titre d’un de ses tableaux de 2001, blanche plage emblématique, striée de caractères et de chiffres dans lesquels l’on ne reconnait que peu à peu ce même titre…

Construit comme un damier de souvenirs, d’initiations techniques et esthétiques, de poèmes en prose, ce Codex trouve ses correspondances avec de nombreuses reproductions de toiles, aussi intensément colorées que les métaphores du texte.

Même s’il ne s’agit pas là du premier essai d’écriture par le peintre et sculpteur, après Nager[5] ou L’Hypothèse du ver luisant[6], ce Codex est probablement le plus abouti, à la fois récit autobiographique, carnets d’atelier et prose intensément poétique.

 

Certes, nous n’irons pas jusqu’à prétendre que Richard Texier soit un « Génie du savoir universel » (pour reprendre le titre d’une de ses sculptures inspirées et encore une fois allégoriques), il a d’ailleurs trop de modestie pour entendre cela. Force est d’admettre que la persévérance du travail de plusieurs décennies l’a conduit vers une tentation de l’universalité, aussi séduisante qu’impressionnante, conceptuellement et plastiquement. Ce dont témoigne son « Autoportrait », en fonte de fer, moins identitaire qu’ouvert sur le souffle de l’ailleurs. L’œuvre, allusive, est le « monde intérieur et mental », de Richard Texier, cet héritier du Jésuite encyclopédiste du XVII° siècle Athanasius Kircher[7]. Plus qu’un cabinet de curiosités, il en est la réinvention plastique, la « plasturgie des rêves[8] », au croisement des routes cosmiques, maritimes et temporelles, en une hybridation de l’Histoire de l’art et des sciences, pour le bonheur des yeux, de la pensée et du désir de connaissances…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Richard Texier : Pinturas 1985-1986, Museo de Gijon, 1987.

[2] Toutes œuvres reproduites dans : Kenneth White : Richard Texier, Atlantic latitude, Palantines, 2001.

[3] Peter Greenaway : 100 allégories pour représenter le monde, Adam Biro, 1998.

[5] Richard Texier : Nager, Gallimard, 2015.

[6] Richard Texier : L’Hypothèse du ver luisant, Gallimard, 2019.

[7] Joscelyn Godwin : Athanasius Kircher. Le Théâtre du monde, Imprimerie Nationale, 2009.

[8] Richard Texier : Manifeste de l’élastogenèse, Fata Morgana, 2018.

 

Richard Texier : gravure, collage et peinture sur papier, 1987.

Collection particulière. Photo : T. Guinhut.

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18 août 2021 3 18 /08 /août /2021 11:43

 

Laguna negra de Neila, sierra de Urbion, Soria. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Les rêves des écrivains noirs américains :

Richard Wright, Ralph Ellison,

James Baldwin, Gil Scott-Heron

& Langston Hughes.

 

 

 

Liliane Kerjan : Ils ont fait un rêve.

Richard Wright, Ralph Ellison, James Baldwin : trois grands écrivains contre le racisme,

Albin Michel, 2020, 320 p, 21,90 €.

 

Gil Scott-Heron : La Dernière fête,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stéphane Roques,

L’Olivier, 2014, 304 p, 23 €.

 

Langston Hughes : The Big sea. Une Autobiographie,

Seghers, 2021, 400 p, 22 €.

 

 

Il devrait être ridicule de présenter un homme à l’aune de sa couleur de peau. Nonobstant, le noir était constitutif de millions d’Américains qui de ce fait ne l’étaient pas entièrement, tant ils étaient les victimes d’une ségrégation inique. Ecrire était alors un choix, non seulement esthétique, mais existentiel. Traversant tout le XX° siècle, un trio d’écrivains, Richard Wright, Ralph Ellison, James Baldwin, a dû s’affirmer avec le noir de ses machines à écrire, affrontant bien des résistances, offrant des œuvres puissantes. Liliane Kerjan, essayiste rompue à la connaissance de la littérature américaine, les présente avec aménité, tant dans leurs combats que dans leurs univers littéraires. Ajoutons à ce tableau une personnalité singulière de la contestation et du rock, Gil Scott Heron qui, avec sa Dernière fête, offre une autobiographie en noir. L’autobiographie étant également un ressort de l’affirmation d’une identité américaine chez Langston Hughes.

 

Non pas tour à tour, mais entrelacés parmi quatre grandes parties, voici, sous l’orchestrale baguette de Liliane Kerjan, un triptyque de l’écriture tentant de se décarcasser de la peau dont ont héritée Richard Wright, Ralph Ellison et James Baldwin. Plus que des témoins, des militants, des penseurs, ils sont avant tout des écrivains, des créateurs de mondes. Leur parcours est politique lorsqu’ils haranguent leurs publics en faveur de l’égalité des droits et contre les injustices, dont la ségrégation. Leur parcours est initiatique, lorsque d’une expérience traumatisante sourd la conduite du récit, l’art du romancier.

Tous trois viennent des ghettos noirs à l’époque de la ségrégation, et seule leur passion pour la littérature, leur « extraordinaire pugnacité », leurs permettront de se faire un nom. En ce sens il y a nécessairement un volet biographique au service de ces trois auteurs, sans qu’il soit suffisant, car l’analyse de leurs œuvres et de leurs impacts sur la société et l’évolution des mentalités reste essentielle.

« Je suis invisible, comprenez bien, simplement parce que les gens refusent de me voir », ainsi Ralph Ellison (1914-1994) justifiait le titre de son roman fleuve : Homme invisible, pour qui chantes-tu ? paru en 1952. « Être noir en Amérique, c’est être en colère presque tout le temps », témoignait en 1965 James Baldwin (1924-1987), dans le magazine Ebony, qui inaugura sa carrière d’écrivain en 1953 avec Les Elus du Seigneur. Richard Wright (1908-1960), petit-fils d’esclave, tire la matière de son Black Boy en faisant fructifier son enfance misérable dans le Mississipi. Battu, abandonné par son père, affamé, jeté dans « l’orphelinat des pauvres », il a bien failli ne jamais devenir écrivain. Parmi la « terreur permanente des Blancs », et les petits boulots à leur service, seuls le collège et l’écriture de contes, de nouvelles le sauvent ; ce que pourtant sa famille réprouve violemment. Après avoir fui vers le Nord, son premier livre porte un titre symbolique : Les Enfants de l’oncle Tom, par allusion au classique antiesclavagiste d’Harriet Beecher Stowe[1], publié en 1852.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Egalement petit-fils d’esclave, Ralph Ellison vient de l’Oklahoma et connait la pauvreté. D’abord trompettiste athlétique, il intègre une université noire et découvre la littérature. Des taudis de Harlem, « scandale social et racial », sort James Baldwin, fils illégitime battu que la lecture sauve, tandis qu’il se fait provisoirement prédicateur pentecôtiste. Devenu l’ami d’un peintre noir connu, il prend confiance en sa vocation d’écrivain révolté, avant de rencontrer en 1945 Richard Wright, qui vient de publier avec succès Un Enfant du pays. James Baldwin rédige un essai polémique « The Harlem ghetto » pour une revue, prélude à son roman Harlem Quartet. Ce sont « trois adolescents qui refusent le marasme de leur condition et deviennent des hommes prêts à s’exposer ». Par-dessus tout, ils ont « faim d’égalité » ; ce qui est le titre du récit autobiographique de Richard Wright. Ce dernier a des démêlés pas toujours amènes avec les communistes qui l’enrôlent et devient l’ami de Ralph Ellison. Sa carrière est météorique : Black Boy, premier volet de son autobiographie connaît un succès fulgurant. Ce qui lui permet d’aider James Baldwin à obtenir une bourse et d’être reconnu jusqu’à Paris où les aventures bouillonnantes contribuent à son inspiration et à l’écriture d’un roman, Go Tell It on the Mountain : l’accueil est élogieux. Le thème de l’amour homosexuel anime Giovanni’s room, tandis qu’il marche sur tous les fronts, essais, théâtre, par exemple en offrant son 12 Million Black Voices : A Folk History of the Negro in the United States, vaste chronique qui balaie toute une généalogie depuis l’arrivée des esclaves vers les champs de coton jusqu’aux taudis de Harlem. À Paris, aux côtés de Sartre et de Camus, il milite contre le racisme et le colonialisme, voit ses livres traduits, croise Aimé Césaire, voyage en Afrique. Hélas lui aussi était leurré par le rêve marxiste. Ce pourquoi le maccarthisme tatillon veillait sur lui d’un œil torve. Aux portes de sa mort précoce, ses derniers livres reçoivent un accueil plus mitigé.

Ralph Ellison se fait chroniqueur et nouvelliste avant de pouvoir achever son roman épique et picaresque, unissant les dimensions autobiographique et historique : Homme invisible, pourquoi chantes-tu ? Ce dernier est accueilli en 1952 par un concert de louanges. Il obtient le Prix de Rome américain pour pouvoir écrire en toute patience dans la ville éternelle. Son recueil d’essais Shadow & Act rassemble des analyses sur la littérature, la musique de jazz et la culture américaine. Partout fêté, il devient un incontournable. « Célèbre, cultivé, pondéré : Ellison est parfait dans ces cercles du pouvoir blanc où la présence d’un auteur noir est inédite ». Cependant la sortie acclamée d’un recueil d’essais ne peut masquer que son nouveau roman, dont un manuscrit brûla, ne parait que par fragments, n’avance guère et restera inabouti à sa mort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si Ralph Ellison préfère se tenir au-dessus de la mêlée, James Baldwin est un « missionnaire des droits civiques ». Son expérience de l’injustice et de l’exploitation nourrit son écriture et sa détermination. Le lynchage du jeune Emmett Till et l’acquittement de ses meurtriers lui fournit en 1963 l’impulsion d’une pièce de théâtre : Blues for Mister Charlie. Successivement, c’est un roman sur l’esclavage, puis une biographie de Booker T. Washington, figure cardinale de l’éducation des Noirs. Il choisit la détermination pacifique de Martin Luther King en faveur de l’assimilation contre la violence de Malcolm X, numéro deux des Black Muslims, partisan du séparatisme. Hélas le « rêve » (« I have a Dream ») du premier sera interrompu dans le sang à Memphis ; et le second lui aussi assassiné. Dans I am not your Negro, James Baldwin leur rendra hommage. Faire admettre les Noirs dans les Universités blanches du Sud entraîne des émeutes, des crimes, des répressions, des coups de main du Ku Klux Klan, des lynchages. Contre cette abomination, James Baldwin est le modèle de l’écrivain engagé, de la conscience humaniste, qui écrit en 1964 dans la revue Transition : « Un Noir en soi n’a pas d’existence », une formule hautement polysémique. Les mœurs n’évoluent que lentement, quoiqu’en 1967, un juriste Noir, Thurgood Marshall, est nommé à la Cour Suprême.

Si ces trois écrivains n’influencèrent guère les sectaires étroits, les suprémacistes blancs, ils purent cependant tirer bien des lecteurs de leur ignorance et ouvrir les yeux de tous les curieux d’autrui et de la condition humaine. C’est ainsi qu’ils sont dignes de l’admiration du romancier Philip Roth[2].

Illustré par un cahier de photographies, l’essai biographique de Liliane Kerjan progresse par étapes, alternant ses trois héros et « compagnons de lutte » : d’abord « Des enfants du pays », puis « Des ténèbres au monde visible », ensuite « Les grands combats », enfin « Les radeaux de l’espoir ». Le triptyque est ainsi un tableau de la ségrégation, de l’émancipation et des luttes pour les libertés. Si nos écrivains « ont fait un rêve », pour reprendre le titre, ce rêve n’a certes pas encore absolument touché le sol de la réalité, il est toujours en chemin. Jusqu’à ce que, mais c’est peut-être une utopie, il ne soit plus nécessaire d’ajouter les adjectifs « blanc » ou noir » quand il s’agit de littérature, d’hommes.

Livres fondateurs, ceux de nos trois hérauts de la dignité noire, qui ont contribué à l’évolution des mentalités et à la lutte pour les droits des Afro-Américains, ne le sont pas seulement par militantisme et par l’inscription historique, parmi une époque troublée qui vit peu à peu et non sans violences se desserrer l’étau de la ségrégation, mais par la qualité intrinsèque de leurs œuvres, dont la richesse ne faiblit pas un demi-siècle plus tard, ne cessant pas d’inséminer la réflexion. Ils sont de plus les pères fondateurs d’une littérature colorée, sont les noms aujourd’hui respectés sont ceux de Toni Morrison[3] ou de John Edgar Wideman[4]. Et même si l’on peut regretter un sens de l’à-propos un tant soit peu discutable et racoleur en faisant dès l’introduction appel au mouvement « Black Lives Matters », qui propage pourtant un autre racisme[5], l’essai de Liliane Kerjan est roboratif, plein de vie et de fureurs, permettant d’initier le lecteur à des figures irremplaçables non seulement de la littérature américaine mais de l’émancipation de la pensée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il faut encore que ce soit un manifeste, surtout s’il concerne une personnalité disparue en 2011, une personnalité qui, née en 1949,  passa son enfance dans le Tennessee, bastion de la ségrégation et du souvenir de l’esclavage. Que l’on s’affirme par la chanson et le rock and roll, ou par la littérature, par le roman ou par La Dernière fête, une autobiographie en noir sous la plume de Gil Scott-Heron, reste alors un combat identitaire, sous-tendu par une thèse indéfectible : les droits et la dignité des noirs doivent être ceux des blancs.

Probablement faut-il être un amateur de Michael Jackson, de Bob Marley et de Steve Wonder pour apprécier pleinement ce volume, d’un chanteur et musicien certes moins connu, mais qui eut ses heures de gloire, avec « The Revolution Will Not Be Televised », satire virulente des médias et de la publicité. On observera cependant que le rythme de son récit à la première personne est aussi vif que celui de ses chansons, bourré de péripéties, de réflexions de bric et de broc, et d’épreuves autant intimes que politiques.

De sa naissance à son « attaque cérébrale », l’autobiographe fait défiler une vie familiale chaotique. Puis des études courageuses, ponctuées par l’écriture, à 19 ans, d’un polar ancré dans les bas-fonds newyorkais, Le Faucon. C’est alors que l’éditeur lui dit : « La bonne nouvelle, c’est qu’il y a un chèque de deux mille dollars pour toi. La mauvaise, c’est que tu dois subir une lourde opération chirurgicale avant de l’encaisser. » C’est-à-dire, « réécrire tout le dialogue du ghetto pour en faire de l’anglais » et « intervertir les personnages ». Finalement, c’est pour Wolrd Publishing et cinq mille dollars qu’il le retravaille et voit son recueil de poèmes, Small Talk at 125th and Lenox également publié.

Peu à peu il quitte la scène secrète de la littérature, et une « carrière de prof de littérature à la fac », pour la vie publique de la scène musicale, ce monde où « il y a des héros et des zéros », entre concerts et tournées, avec des tubes comme « Angel Dust », à mi-chemin du blues, du jazz, de la pop et du rap. Jusqu’à chanter avec « Stevie » Wonder sur une scène qui est « un chaos chorégraphié digne de la Rome antique » ; puis avec « Mike » Jackson dont il mesure le talent bluffant avec humilité, mais sans être capable en son texte d’en rendre et analyser la réelle mesure…

Conjointement, il s’engage parmi l’arène du militantisme, « en protestation contre la mort par balles d’étudiants noirs ». Il n’a de cesse de parvenir à ce qu’un « Martin Luther King day » soit célébré et férié dans toute l’Amérique. En ce sens, l’on peut considérer que ce volume posthume est également l’autobiographie d’une Amérique musicale et en devenir. Quoique « la politique n’était pas [son] domaine de prédilection dans le domaine de la poésie », il se répand en lamentations à l’occasion de l’élection de Ronald Reagan, dont il a « embroché le passé politique » dans un poème : « B Movie ». Malgré les anecdotes et les comportements pas toujours judicieux, la naïveté du ton et de l’enthousiasme entre « frères », l’odyssée vers la gloire s’enrichit d’une dimension picaresque et sociologique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ponctuée par le traumatisme de la mort de sa mère, une vie se construit, se bagarre et s’érode au fil des pages,  à l’instar de sa voix rauque : « Je ne suis franchement pas sûr de savoir à quel point je suis capable d’amour »,  « Aimer n’était pas un verbe actif dans ma famille et ma vie ». Ce ne sont peut-être que des euphémismes, en tout cas des ellipses, témoignant de la difficulté à se dire de la part de l’autobiographe. Tabac, drogues, sida, goût forcené du crack (ce dont il ne fait pas mention), solitude (on devine qu’il ne fut ni un amant, ni un père de rêve), tout participe de la pente fatale vers la déchéance, comme chez trop de stars du rock, de la pop et du rap : « J’étais défoncé pétrifié ossifié ». Au point que la mort l’emporte trop tôt, au point que ses mémoires, étroitement liées à l’histoire de l’émancipation noire, soient évidemment inachevées. En un pathétique requiem.

Entre poésie engagée et goût forcené pour les mots,  depuis la Bible que lui lisait sa grand-mère, le combat idéologique s’accompagne d’un combat contre, avec et pour la langue. Même si les vocables « cool » et « truc » parsèment le récit au langage coulant et relâché, une esthétique se fait jour : « J’avais des affinités avec le jazz et la syncope, ma poésie venait de la musique ». Hélas les poèmes, ou textes de chansons, insérés dans cette autobiographie, sont d’une faiblesse insigne. Pourtant, à l’occasion de l’assassinat de John Lennon, « le discours de Stevie a ressemblé à un solo de jazz », quoique rien ou à peine n’en filtre ici. Reste une éthique du juste milieu, loin des positions extrêmes des Black Panthers. Sa tolérance se veut universelle : « je ne serais pas censé les apprécier ou apprécier leur art parce qu’ils ne sont pas noirs ? Quoi ? Passez à autre chose ! N’est-ce pas contre ça que l’on s’est battu pendant des années ? » Ou encore : « Tout Américain, élevé dans un climat de mauvais traitements et de violence, qui suggérait qu’on pouvait surmonter des siècles de discrimination délibérée sans rendre la pareille à son oppresseur était plus qu’estimable, il était inestimable ».

Certes, la faiblesse inhérente à ce genre d’ouvrage est son versant à thèse. Une thèse juste, mais que l’évidence - hélas pas toujours partagée - devrait condamner à l’obsolescence. On ne devrait pas avoir à se battre pour les libertés et l’égalité en droits des Afro-Américains. Il n’en reste pas moins que l’intérêt documentaire, psychologique et sociologique pour ce pays exotique, étrange, qu’est celui des grandes figures musicales noires est rarement absent parmi les pages de Gil Scott-Heron. Grâce à l’emprise des figures de la pop-rock dans l’univers du show-business, la cause de la tolérance parait être gagnée. Que l’on se rassure ; le pays du racisme, mais aussi de ses donneurs de leçons, est parfois ancré au plus profond de l’homme, anti-noir ou anti-blanc. La nécessité du témoignage, du manifeste en faveur de l’égale dignité des peaux et des cœurs a encore de beaux et terribles jours devant elle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autre autobiographie, celle de Langston Hughes, titrée The Big sea. Il faut lire évidement ce titre comme une métaphore, même si le poète a connu tant « les bateaux morts » bloqués sur l’Hudson que ceux « qui voyagent ». Publiée en 1940 alors que l’écrivain (1901-1967) avait encore bien des années à vivre, elle témoigne d’une attachante personnalité et d’une quête littéraire qui lui permit d’introduire le blues et le jazz dans sa poésie : « La beauté de Susanna Jones dans sa robe rouge / embrase mon cœur d’une flambée d’amour, aiguë comme une peine ». Plus tard, en 1956, il offrit à ses lecteurs un second volet, I Wonder as I Wander. Il voulut et su « donner une voix aux rêves et aux peines que connaissent tous les Noirs ». The Big sea est plus narratif qu’intimiste. À partir du pivot des « vingt et un ans » (c’est le titre de la première partie), lorsqu’il jette ses livres à la mer pour prendre un nouveau départ, voici une bordée de brefs chapitres qui reviennent aux origines familiales. Au-delà de ses lectures et des spectacles, « le monde réel n’était pas sans enchantements ». Une enfance itinérante aux Etats-Unis et au Mexique avec son père qu’il n’aimait guère lui permet de se faire professeur d’anglais. Paysages, corridas, femmes mexicaines, églises, « une tragédie à Toluca », tout est décrit et raconté avec vivacité, alors qu’il se prépare à rejoindre l’université de Columbia. « Le Noir parles des fleuves » est alors son premier poème à être publié. Cependant la pauvreté le rattrape à Harlem. Ne reste qu’à s’embarquer comme matelot.

« En pleine mer », la seconde partie, conte une jeunesse aventureuse jusqu’en  Afrique sous la coupe de la colonisation ; là il est « traité de Blanc ». Entre « aventure de la cage aux singes » et tempêtes, le retour n’est pas glorieux et de nouveaux embarquements s’imposent, vers les Pays-Bas, puis la France où il parvient à travailler dans une boite où l’on joue du blues jusqu’au fond de la nuit. Quelques histoires d’amour, des bagarres homériques, l’Italie puis retour aux Etats-Unis, où, étonnement ce sont ses poèmes qui lui ouvrent les portes : un premier prix, des « amitiés littéraires et artistiques », une dame qui lui offre une bourse pour l’université de Lincoln, puis l’édition pour The Weary Blues. Au récit picaresque succède presque un conte de fées…

Ces  deux précédents volets sont couronnés par l’épopée de « la Renaissance de Harlem », dont il se fait le chroniqueur, voire l’historien. « Les Noirs étaient à la mode » dans les années vingt. Entre réceptions et spectacles, l’on découvre une satire douce-amère des Noirs aisés et snobs, ce qui ne permet pourtant pas à cette partie d’être la plus intéressante, car moins personnelle, sauf lorsqu’une mécène lui permet d’écrire sans souci son roman : Not Without Laugther. C’est un succès : « je vis mes poèmes se transformer en pains, ma prose en logement et en habillement ».

Toutes ces pages ont quelque chose du déroulé d’un roman de formation. Si le racisme ne peut être occulté par Langston Hughes, la dénonciation n’est ni virulente, ni amère, ni revancharde ; le ton est plutôt enjoué, à rapprocher de la dimension humoristique du blues : « malheureusement, je ne suis pas vraiment de couleur noire », dit-il non sans autodérision.

Curieusement, cet auteur fort connu aux Etats-Unis, souvent cité par Martin Luther King, et qui réussit à vivre de sa plume, n’eut pas les honneurs de la reconnaissance lors de la première parution de cette traduction, sous le titre des Grandes profondeurs en 1947 chez Seghers. Souhaitons que cette édition revue soit un peu plus remarquée, tant le récit est fluide, entraînant, riche d’aventures et de rencontres déterminantes, tout en radiographiant son temps, pour un poète, romancier et nouvelliste, que James Baldwin tenait en haute estime.

 

Romancier précurseur de l’inoubliable Black Boy et conférencier avec par exemple « The Literature of the Negro », Richard Wright peut être opposé à Ralph Ellison en tant qu’ « esthète mélomane », alors que James Baldwin, qui réclamait de « libérer les Blancs de leurs préjugés », peut être qualifié par Liliane Kerjan d’ « activiste révolutionnaire ». Gil Scott-Heron est quant à lui leur successeur et complice musical, aux côtés de Langston Hughes. Qu’importe, ce ne sont pas là des barrières en tant qu’ils appartiennent à la littérature universelle.

 

Thierry Guinhut

 

Laguna negra de Urbion, sierra de Urbion, Soria. Photo : T. Guinhut.

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Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

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Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Prières nocturnes, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte, Vraiment peindre

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Adam et Eve, mythe et historicité

 

 

 

 

 

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

 

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Des peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

La Sirène d'Isé

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Faim romantique et passion nazie

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

Croisade des enfants, Vies parallèles, Livre des nombres

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

Jaccottet

Philippe Jaccottet : les madrigaux, la clarté

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kehlmann

Tyll Ulespiegle, Les Arpenteurs du monde

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies et autobiographie par Barbara Cassin

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Troubadours et érotisme médiéval

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

SurVeillance, holocauste, hermaphrodisme

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, L'Estomac, Orgasme

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Peinture

Traverser la peinture : Arasse, Poindron, Slimani

Sonnets des peintres : Tapies, Titien, Rohtko, Twombly

 

 

 

 

 

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, 75 feuillets

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Ecrivains noirs : Wright, Ellison, Baldwin, Scott Heron

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

De l'origine des dieux ou faire parler le ciel

 

 

 

 

 

 

Renaissance

Renaissance historique et humaniste

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

 

Rilke

Sonnets à Orphée, Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome : Barbares, socialisme, climat, épidémies

Rome de César à Fellini, par la poésie latine

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

L'Eglise est-elle contre la science ?

Inventer la nature : aux origines du monde

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

Ursula Le Guin : La Main gauche de la nuit

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie ; No Smoking

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Réécritures de La Tempête à Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Durmarque : Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Faire parler le ciel. De la théopoésie

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Dictionnaire amoureux de Venise

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorcières

Sorcières diaboliques et féministes

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

 

 

 

 

 

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Spengler

Déclin de l'Occident de Spengler à nos jours

 

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Steiner

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

Temps de Chronos et politique des oracles

 

 

 

 

 

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Théâtre et masques

Masques & théâtre, Fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Thoreau

Journal, Walden et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

 

 

 

 

 

 

Tolstoï

Sonate familiale chez Sofia & Léon Tolstoi, chantre de la désobéissance politique

 

 

 

 

 

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

« Hommage à la culture communiste »

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

Mussolini et le fascisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Hayes : Je suis Pilgrim ; Tejpal

Meerbraum, Mandelstam, Yousafzai

 

 

 

 

 

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Trump

Entre tyrannie et rhinocérite, éloge et blâme

À la recherche des années Trump : G Millière

 

 

 

 

 

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

 

 

 

 

 

 

Utopie, dystopie, uchronie

Etat et utopie de Thomas More

Zamiatine, Nous et l'Etat unitaire

Huxley : Meilleur des mondes, Temps futurs

Orwell, un novlangue politique

Margaret Atwood : La Servante écarlate

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Scheers, Walton

Utopies politiques radieuses ou totalitaires : More, Mangel, Paquot, Caron

Dyschroniques, dystopies

Ernest Callenbach : Ecotopia

Herland parfaite république des femmes

A. Waberi : Aux Etats-unis d'Afrique

Alan Moore : V for vendetta, Jérusalem

L'hydre de l'Etat : Karlsson, Sinisalo

 

 

 

 

 

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Culture et littérature contre la Civilisation du spectacle

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Venise

Strates vénitiennes et autres canaux d'encre

 

 

 

 

 

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vila-Matas

Vila-Matas écrivain-funambule

 

 

 

 

 

 

Vin et culture alimentaire

Histoire du vin et de la bonne chère de la Bible à nos jours

 

 

 

 

 

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

Le Livre des violences

Central Europe, La Famille royale

Vollmann famille royale

 

Volpi

Volpi : Klingsor. Labatut : Lumières aveugles

Des cendres du XX°aux cendres du père