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26 mai 2017 5 26 /05 /mai /2017 12:23

 

Playa de Luana, Cobreces, Cantabria. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

À la poursuite des livres perdus

 

et du fantôme de la bibliothèque,

 

par Giorgio von Straten, Judith Schlanger

 

et Maurice Olender.

 

 

 

 

Giorgio van Straten : Le Livre des livres perdus, traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, 176 p, 18 €.

 

Judith Schlanger : Présences des œuvres perdues, Hermann, 246 p, 26 €.

 

Maurice Olender : Un Fantôme dans la bibliothèque, Seuil, 224 p, 17 €.

 

 

 

 

      L’on dit que certains livres, mangés par l’oubli, s’enfouissent d’eux-mêmes dans un introuvable recoin de la bibliothèque, que cette dernière abrite le fantôme des livres perdus, ou le fantôme de leurs personnages prêts à jaillir des pages et menacer le lecteur nocturne qui aurait eu l’imprudence de s’y aventurer. Sans glisser dans les hypothèses fantastiques et délicieusement farfelues, n’y-t-il pas des œuvres que les mains du temps et des hommes ont jeté au feu ou aspiré dans l’oubli ? Empruntant deux genres littéraires bien différents, l’Italien Giorgio Van Straten et la Française Judith Schlanger consacrent chacun un bouquet de récit et un essai à ces livres disparus qui hantent longtemps la mémoire de l’humanité, tentant ainsi de ramener le soleil de l’intelligible sur leurs reliures définitivement mangées de vers, leurs manuscrits subtilisés, leurs cendres carbonisées et évaporées. Quant à Maurice Olender, archiviste de soi et de l’Histoire, il écrit de peur de voir la disparition à l’œuvre, collectant un petit livre « où la mémoire et l’oubli jouent à cache-cache » : ce parmi les textes rassemblés sous le titre de son ultime récit : Un Fantôme dans la bibliothèque.

 

      C’est avec une nostalgique tendresse que Giorgio van Straten offre sa « mappemonde personnelle » : un « tour du monde en huit volumes », tous perdus. De Florence à Londres, en passant par la France, la Pologne, la Russie, le Canada et l’Espagne, il traque avec une délicate attention ces pages que l’on ne lira probablement jamais. C’est également un voyage dans le temps, espérant ranimer le souffle de Lord Byron et d’Hemingway, de Romano Bilenchi et Bruno Shulz, de Gogol et de Malcom Lowry, de Walter Benjamin et de Sylvia Plath. Ces écrivains ont en commun d’avoir un ou plusieurs livres perdus parmi leur bibliographie, ainsi dangereusement lacunaire. Une rêverie d’histoire littéraire aux huit facettes, ainsi peut se lire ce bijou de Giorgio Van Straten, à la discrète lisière de l’essai sur les censures, intimes, sociétales ou totalitaires.

      Romano Bilenchi a laissé dormir dans un tiroir le manuscrit d’un roman autobiographique trop révélateur, qu’il n’a pas publié, par respect pour sa première épouse et pour Maria. Après le décès de l’écrivain, cette dernière consent de le laisser lire à notre narrateur et à quelques autres. En revanche, elle ne permettra qu’aucune copie, encore moins l’original, puisse lui survivre. Avait-elle droit de le détruire, même si, pour l’écrivain, « un livre non fini était probablement un non-livre » ?

      Chez l’éditeur Murray, en 1824, c’est probablement au feu d’une cheminée que l’on livra les Mémoires de l’immense poète anglais Lord Byron. Il s’agit là de censure, « de la plus sournoise et insidieuse qui soit, née de la soumission volontaire aux conventions et au sens commun ». Ne risquait-on pas de révéler des épisodes scabreux de la liaison de l’auteur de Don Juan avec sa demi-sœur Augusta ? Pire encore, alors que l’homosexualité pouvait être punie de mort dans l’Angleterre du XIX° siècle, ses amours pour des jeunes gens n’allaient-ils pas jeter un opprobre définitive sur la famille, les amis, l’éditeur du poète, et sur l’Angleterre entière ?

 

 

      Quant à la première épouse d’Hemingway, elle eut le tort de laisser quelques minutes sans surveillance, dans un train, une valise de manuscrits. Volée, elle ne reparut jamais. Des années de travail envolées ! Le jeune apprenti écrivain en fut désespéré, au point de songer à abandonner l’écriture. En fait, ces « premières tentatives présentaient, certes, des défauts, un excès de lyrisme ». Ne faut-il pas mieux préférer que ces pages soient perdues ? L’on sait que cela n’empêcha pas le romancier américain de rebondir et s’atteler à ses meilleurs livres. Reste que les braises de la curiosité font bouillir tout amateur et critique fidèle à la prose d’Hemigway.

      Pire, en 1942, un officier nazi, par vengeance, tue l’esclave juif d’un collègue. Le malheureux s’appelait Bruno Schulz, dont le roman Le Messie ne revit jamais le jour. Les spécialistes du nouvelliste se perdent en conjecture sur le contenu du manuscrit prometteur, probablement enterré, malgré deux chapitres publiés semble-t-il sous forme de nouvelles. Qui sait ; le retrouvera-t-on, comme lorsque deux ouvriers mirent au jour, dans un mur, une bouteille scellant des fragments d’un roman de Simha Guterman ? À moins qu’il ait brûlé dans un accident de voiture, après qu’il ait été acheté à un ancien de la police politique soviétique… Un palpitant roman d’investigation aux hypothèses nombreuses surplombe le roman perdu.

      Savions-nous que Les âmes mortes de Gogol était un roman amputé ? Son auteur prévoyait de tisser « une Divine comédie de la steppe » en trois parties. Pourtant son tomme II disparut bel et bien. À force de perfectionnisme, de réécritures, de versions plurielles, il jette dans le poêle cinq cents feuillets et « fond en larmes » : « C’est le premier des nombreux bûchers qui, par insatisfaction ou par peur de la censure, constellent l’histoire de la littérature russe », selon Serena Vitale. Gogol était-il poussé à ce sacrifice par un « archiprêtre sévère », par l’impossibilité de mener à bien la rédemption du burlesque escroc Tchitchikov ?

 

 

      In Ballast to the White Sea, plus de mille pages, était le titre d’un roman de Malcom Lowry. Mais son goût immodéré pour l’alcool, pour l’autodestruction, se liguèrent contre lui, lorsqu’en 1944 sa cabane de la côte pacifique canadienne prit feu. Il fallut attendre 2001 pour découvrir le carbone d’un premier jet, 450 pages, aujourd’hui publiés[1]. À quel chef d’œuvre, outre sa « Divine comédie ivre », avons-nous échappé ? On conserve à l’Université de Colombie Britannique, des « bouts de papiers brûlés sur les bords » avec quelques lignes…

      « Une lourde valise noire » pendait à la main de Walter Benjamin lorsqu’il se suicida à Port Bou, en Catalogne, alors qu’il pensait devoir être livré aux Nazis par la police espagnole, en 1940. On devine qu’un tapuscrit dormait dans cette valise, celui du Livre des passages[2]. Dort-il aujourd’hui encore dans quelque armoire ?

      Notre ami Giorgio von Straten nous confie qu’il « aime bien les commérages ». Aussi s’intéresse-t-il à la vie privé des époux poètes Ted Hugues et Sylvia Plath, qui se suicida au gaz. Surtout parce le veuf dut trier les papiers de la disparue, choisit de détruire des journaux trop intimes pour, dit-il, protéger ses enfants, et de publier le magnifique et posthume recueil qui la réputation de Sylvia Plath : Ariel. Qu’est devenu Double exposure, un bref roman ? L’a-t-on fait s’évaporer ? Aura-t-on la réponse en 2022, lorsque l’on pourra consulter les papiers confiés à l’Université de Géorgie ?

      En conclusion de son petit recueil énigmatique et roboratif, et avec un brin d’autodérision, Giorgio von Straten se demande s’il fait partie « de la cohorte des cannibales », se nourrissant de la faim des œuvres disparues. Sans doute à cette peuplade étrange, appartient Judith Schlanger, à qui il revient à de coucher sur le papier une typologie des livres perdus.

 

 

      Sommes-nous naïfs au point de croire que toutes les grandes œuvres, littéraires ou artistiques, nous soient connues ? Présences des œuvres perdues, l’essai de Judith Schlanger, vient à point nommé pour nous rappeler cette évidence : l’histoire de la littérature et des arts est parsemée de créations qui ont à peine vu le jour avant de s’effacer dans l’oubli, ou dont la réputation n’a pas pu empêcher la perte, la destruction.

      Notre essayiste s’attache à classer ces belles disparues : d’abord par négligence ou accident. Comme cette ignorante servante qui se sert des manuscrits de pièces pré-élisabéthaines pour allumer le feu ou « tapisser le fond des plats à tarte ». De même l’on n’a sauvé que neuf des vingt-sept planches gravées des Songs of innocence de William Blake du feu destiné à vider un débarras… Mais pas une des notes d’une biographie de Coleridge, rédigées par son petit-fils, englouties dans un naufrage. Encore en avait-on gardé une copie, ce qui ne fut pas le cas de manuscrits islandais noyés en 1684 et dont pas même un catalogue ne subsiste.

      Ensuite par destruction volontaire, par haine, intolérance et ressentiment, en un mot par tyrannie. Les iconoclasmes et autres autodafés s’imposent par leur radicalité et leur violence : des querelles médiévales de Constantinople aux Nazis, en passant par les Espagnols saccageant la culture précolombienne ou brûlant 80000 volumes lors de la reconquête de Grenade. Sans compter l’annulation des bibliothèques et donc de l’histoire par de nouvelles dynasties chinoises… Où sont passées les tragédies d’Eschyle et de Sophocle dont il ne reste qu’environ dix pour cent ? Probablement ont-elles brûlé avec la bibliothèque d’Alexandrie, après maintes déprédations, lorsqu’un calife arabe ordonna que tout ce qui n’était pas le Coran soit livré aux flammes. Tradition qui, hélas, perdure, ce dont témoigne la destruction des grands Bouddha d’Afghanistan explosés par les Taliban en 2001.

      Si l’on pense aux textes perdus d’Aristote, il semble que nulle hypothèse ne permette d’en imaginer le pourquoi. Encore sait-on qu’ils ont existés. Quant aux productions de génie dont personne n’a eu et n’aura connaissance, elles laissent une sensation de vertige et de modestie au plus profond de l’esprit du penseur : la vanité des œuvres rejoint celle des hommes.

      Les deux chapitres de Judith Changler sur « Le faux », quoique loin d’être dépourvus d’intérêt, ne paraissent participer de la problématique annoncée par le titre que d’une manière maladroite. Certes, le cas de William Ireland qui produisit de faux documents shakespeariens et une tragédie inédite pour tenter d’impressionner son père, est fascinant ; certes Mac Pherson inventant le barde ancien Ossian pour signer ses poèmes épiques est étonnant ; certes le peintre aux faux Vermeer est hallucinant, mais on ne les reliera à notre sujet qu’en considérant que toutes ses œuvres passèrent pour perdues puis retrouvées ; ce qui, dans l’argumentation de Judith Schlanger n’est pas tout de suite évident. Elles sont enfin désavouées par l’histoire de la littérature et de l’art, sauf dans le cas d’Ossian, et évacuées pour la bonne cause de l’authenticité. Les réécritures d’ouvrages évanouis sont alors des réinventions prétendument véridiques. Pires sont ceux qui s’affirment comme retrouvés alors qu’ils ont pour fonction de valider une idéologie religieuse, nationale ou ethnique…

       Il y a des pertes méritées, qui n’en sont donc pas, puisque personne ne s’en plaindra. On s’interrogera alors sur la légitimité de l’évaporation. Ainsi, l’œuvre effacée avant d’avoir été publiée a pu avoir été rejetée par déni de qualité, ou par « dédain », ce « refus du club : l’auteur n’est pas assez bien pour être intégré ». Finalement « l’exclusion par indifférence » suffit à remplir le continent immense des œuvres perdues : la majorité des œuvres nait pour disparaître dans un « cimetière néo-natal », ce qui est une fort belle image. A moins que l’on se soit trompé et que vienne la réhabilitation, que de rares élues soient soudain acceptées, sacralisées par de nouveaux critères de lecture, si notre curiosité est assez vive. Hélas, à l’ère Gutenberg, qui réduit à peine les chances de disparition, le « pullulement » des œuvres sur Internet multiplie paradoxalement l’invisibilité.

      Restent les mythes, cette « agate de Pyrrhus », ce « bouclier d’Achille », abondamment commentés, jamais retrouvés… Ou ces manuscrits de Kafka, encore aux mains des héritières de Max Brod, qui sont peut-être passionnants, peut-être décevants, en tous cas pour nous perdus puisque inconnus…

      Il est dommage que, sur un sujet aussi excitant pour l’esprit, Judith Schlanger nous fasse trop souvent lanterner. D’oiseuses considérations théoriques qui auraient pu être efficaces en peu de mots s’emberlificotent à l’envie, lourdes de périphrases et de répétitions, et manquent de faire perdre patience au lecteur, soudain sauvé par l’intérêt que représentent les exemples enfin fournis qui auraient gagné à être plus abondants, plus développés. Quant à la photographie de couverture -non légendée- l’on se demande bien ce qu’elle vient faire là… Cependant, une telle variation sur le caractère éphémère de l’art soumis aux aléas du temps et de la trop humaine humanité ne manque pas d’être irremplaçable. Souhaitons seulement que l’on ne perde pas cet essai…

 

 

      Venu d’une famille juive en 1946, Maurice Olender apparaît dans un monde où il n’y avait « pas plus de morts que de livres pour les raconter ». Toute une mémoire perdue, en somme. Ecrite avec une langue somptueuse, cette autobiographie intellectuelle est fragmentée en un octaèdre de récits et de réflexions, venus d’occasions diverses, dont Un fantôme dans la bibliothèque est le dernier, en une sorte de couronnement.

       Commencer en étant « apprenti cliveur de diamants » n’empêche pas de découvrir Nietzsche et Bach. En s’attachant aux livres, il compense « la mémoire d’un Occident enfoui sous les cendres de [son] enfance ». Or, en toute logique, il devient historien, puis directeur de la collection « La librairie du XXI° siècle » aux éditions du Seuil, archiviste de ses propres archives, ce « dépôt de mémoire […] où s’opère l’oubli », confiées à l’Institut Mémoire de l’Edition Contemporaine. Ce de façon à éviter le « traumatisme que peut occasionner un ivre mal classé, ou quand, lors d’un emprunt, le fantôme manque », cette fiche ou boite de carton signalant que le volume est de sortie. Sa bibliothèque est une image de l’Histoire du monde, où l’on lit bien sûr ; mais « on peut s’entourer de livres pour rêver de les lire ». Ainsi, ceux jamais lus, ce « matériau du rêve », sont en quelque sorte, dans ce qui sert « d’abri à ce qui se perd », des livres perdus. Car cette compulsion de l’archive vise dans nul doute à la « fabrique d’une fiction d’avenir », à repousser la perte de toute mémoire, après la mort, des hommes, des civilisations, de l’univers…

      Car cette perte peut engloutir : « l’oubli d’une histoire au mémorable incandescent ». Maurice Olender est visiblement effaré par la possibilité de toute perte et d’abord du langage. Que penser de cet enfant « qui ne veut rien savoir de l’alphabet » ? Est-ce lui qui devient ce « fantôme dans la bibliothèque » ? Une étonnante fiction fantastique le met en scène : « Dans une adolescence tardive, à presque vingt ans, il avait vu les pages murées s’effondrer entre les rayonnages vides d’innombrables bibliothèques ». Cauchemar, affreux fantasme récurrent, cet apologue borgesien semble postuler une morale religieuse et politique : « Peut-être l’enfant à la volonté analphabète voulait-il protéger les caractères de tout usage tyrannique ». Jamais il n’apprend à lire, sauf avec « ses ongles », parmi des « stèles dédiées à d’ancienne divinités aux noms imprononçables ». Pourtant il collectionne les volumes avec un éléphantesque appétit : « sa bibliothèque avait fini par se coucher dans son lit et, quand il se reposait près d’eux, ses livres se mettaient à le lire. »

 

      Nos archivistes de la disparition, Giorgio Van Straten et Judith Schlanger, apparaissent comme deux « Saint Thomas de la littérature » (selon le mot d’esprit de l’Italien), qui ont souverainement besoin de preuves tangibles et sont cependant irrésistiblement  fascinés par ces libres perdus, d’autant plus fascinants qu’ils demeurent introuvables, nantis de leurs promesses infiniment alléchantes. Ainsi « les livres disparus [ont] le pouvoir d’en susciter de nouveaux, de pousser d’autres auteurs à écrire, à combler les vides qui se sont créés », toujours selon Giorgio van Starten, par ailleurs romancier et musicologue. Chez l’historien Maurice Olender, auteur par ailleurs des Langues du paradis[3] et de Race sans histoire[4], tant les livres disparus que ceux accumulés suscitent une peur abyssale, celle de voir glisser la bibliothèque universelle dans le néant. À moins que les livres aient le pouvoir de se lire eux-mêmes…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Malcom Lowry : Le Voyage infini vers la mer blanche, Buchet-Chastel, 2015.   

[3] Maurice Olender : Les Langues du paradis, Gallimard / Seuil / EHESS, 1989.

[4] Maurice Olender : Race sans histoire, Seuil, 2009.

 

Photo : T. Guinhut.       

 

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21 mai 2017 7 21 /05 /mai /2017 11:54

 

Puerto de Comillas, Cantabria. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

La Belle France,

vices politiques et économiques antilibéraux.

De Georges Darien à Marcel Gauchet,

en passant par Emmanuel Macron.

 

 

Geoges Darien : La Belle France, Prairial, 384 p, 12 €.

Emmanuel Macron : Révolution, XO, 271 p, 17,90 €.

Marcel Gauchet : L’Avènement de la démocratie IV. Le Nouveau monde, Gallimard, 768 p, 25 €.

 

 

 

 

 

      « Je me suis efforcé, en écrivant ce livre, de croire en la possibilité, pour la France, d’un relèvement réel ; j’ai tenté de me donner la vision d’une Révolution prestigieuse illuminant les rues de ce Paris qui s’est prostitué à la tourbe nationaliste[1] ». L’on croirait ces derniers mots frais pondus du matin. C’est pourtant ce qu’en 1901, l’écrivain et pamphlétaire Georges Darien, certes un brin anarchiste, écrivait dans l’avant-propos de La Belle France. À l’heure où le jeune auteur d’un essai-programme intitulé Révolution accède –de manière peut-être indue- à la magistrature élyséenne, il n’est pas interdit de s’interroger : allons-nous vers un espoir de redresser la France, ce fruit pourri de l’intérieur, par ses vices politiques et économiques antilibéraux, entre Islam et antilibéralisme des Fronts socialistes, nationaux et communiste, entre Etat-stratège et infinitésimales promesses libérales ? Ainsi saurons-nous conseiller à la France d’entrer dans Le Nouveau monde de Marcel Gauchet.

 

 

 

Légalité et morale : une démocratie confisquée ?

 

      La démocratie ne se fait pas faute de s’enorgueillir de ses élections. Hélas, il n’y pas toujours de quoi en être fier. Que penser d’une élection présidentielle au cours de laquelle un candidat imprévu par la sagacité des sondages, devenu soudain le champion des Républicains, et en cela menaçant pour les Socialistes de toutes obédiences, fut torpillé par des pseudo-révélations de népotisme ? Nous savions qu’une cinquantaine de députés de tous bords employaient épouses, filles et fils en tant qu’attachés parlementaires, sans compter ceux qui échangeaient ce type de service. Ce en accord avec les statuts de l’Assemblée Nationale. Nous nous doutions que ces emplois étaient fort souvent plus ou moins fictifs. Si nous ne cautionnons pas un népotisme qui n’a pas lieu d’être, comme dans les pays anglo-saxons et scandinaves, il s’agit de différencier le moral et le légal. Gageons -au risque de se tromper- que le malheureux candidat et son épouse (sans qu’il s’agisse ici de prendre idéologiquement parti) seront relaxés, au pire condamné à quelque broutille au moyen de quelque argutie juridique s’immisçant dans la liberté d’employer qui l’on veut, au prix que l’on veut, y compris à ne rien faire (si stupide que cela soit), dans le cadre de l’emploi pénélopien à La Revue des deux mondes. Las, le mal fut fait, probablement déclenché par un gouvernement qui n’ignore rien des déclarations de revenu des uns et des autres, embrayé par un canard déchaîné, suivi par des médias emballés, par un public aux ordres de l’indignation sélective et orientée. Ainsi la démocratie électorale fut confisquée pour n’être plus que son leurre…

      Il est en effet à craindre qu’il n’y ait rien d’illégal dans l’affaire qui fit de Pénélope un filon pour la presse et pour l’opinion. A contrario il est à craindre qu’il n’y ait rien de contraire à l’éthique dans le Bygmalion qui contrevint aux lois sur le financement des campagnes électorales présidentielles. De même la fraude fiscale, ô combien illégale, n’est peut-être qu’une réponse éthique à l’inéthicité des lois fiscales françaises. Ainsi entre lois légales et droit naturel aux lois éthiques, trop d’incompatibilité entrainent la justice dans un champ politique semé de tranchées de boues et hérissé de barbelés.

      Voici quelles sont les caractéristiques juridiques du statut d’assistant parlementaire : « la nature de l’activité du collaborateur n’est pas définie par les textes : elle est ce que le parlementaire juge utile à l’exercice de son mandat[2] »

 

 

      En ce sens l’irruption de l’autorité judiciaire en ce domaine est nulle et non avenue. On se doute que le Parquet National Financier, créature du précédent gouvernement, qui s’autosaisit de l’affaire, alors que seul le Bureau de l’Assemblée dut être à cet égard compétant, portant ainsi préjudice à un candidat à la magistrature suprême, donc pour d’inavouables raisons idéologiques et oligarchiques, détournant la fonction de la justice au service d’intérêts politiques partisans. À tel point que l’on doive considérer cette intrusion comme inconstitutionnelle, et contraire à la séparation des pouvoirs. Pire encore, s’il se peut, les médias se permettent de condamner avant même qu’une peu fiable justice ait statué, passant du présumé innocent au présumé coupable.

      Outre tant de parlementaires à jeter dans le même panier de crabes de la dévoration de l’argent public, ce ne sont que billevesées devant le milliard dilapidé par l’Etat lorsqu’il voulut imposer l’écotaxe, un vol fiscal en d’autres termes. Billevesées devant le principe qui voulut en 2012 que l’on élise à la magistrature suprême celui qui était à la tête du département le plus endetté de France, la Corrèze ; ce pour creuser la dette de la belle France, dépassant, comme l’on sait les 2200 milliards d’euros.

      Reste qu’il est on ne plus légitime de penser que le népotisme des personnalités politiques est non seulement indigne en soi, mais insupportable pour une opinion qui a du mal à trouver un travail d’une part, et, si elle en a un, à joindre les deux bouts de son maigre salaire mensuel, obéré l’avalanche d’impôts et de taxes…

      Nos voisins, Allemands ou Scandinaves, ne peuvent qu’être consternés par cet usage à vau l’eau des deniers publics, même s’ils ne le sont plus une fois versés sur le compte du député ou du sénateur. Souvenons-nous qu’en 1995, la deuxième personnalité du gouvernement suédois, social-démocrate, fut contrainte de donner sa démission pour avoir usé de sa carte de crédit de fonction pour quelques menues courses personnelles, quoiqu’elle eût ensuite remboursé. Mais là-bas, loi et usages ne sont pas les mêmes qu’en notre hexagonal paradis financier pour élus et enfer fiscal pour les autres. Pour conclure, arroser femme, fille et fils d’emplois, fussent-ils avérés, de plus généreusement payés, aux dépens de gens qui sait plus méritants et compétents est bien une faute morale, s’il ne s’agit pas d’un délit à l’encontre de la légalité telle que le code pénal l’entend. Nous sommes loin du mot de Kant qui affirmait : « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse en même temps toujours valoir comme principe d’une législation universelle[3] ».

      Reste qu’obéir à une contrainte morale, fût-elle la plus apparemment juste, risquerait d’une part d’affaiblir la loi légale, et, d’autre part d’ériger les moralistes en inquisiteurs et censeurs. Bon nombre de nos dirigeants se sont enrichis outre mesure certes, mais sans vouloir les excuser un instant, ne faut-il pas se demander si leur projet pour la France vise à l’enrichir, et en conséquence une immense partie des Français, y compris les pauvres d’aujourd’hui, ou au contraire à l’asservir par l’étatisme et le socialisme. Ce sur quoi concluait le malheureux concurrent à l’élection présidentielle (quoique d’un libéralisme bien modéré) et qui a été contraint de na pas Faire : « Ouvrons les portes de la liberté, et le souffle du progrès nous portera[4] ». Aussi ceux qui dénoncent si fort les manquements de leur ennemi politiques (oubliant de dénoncer ceux de leurs amis politiques, voire d’eux-mêmes) avancent, sous le couvert de leur injonction à la vertu, l’éradication du concurrent, confisquant alors le processus démocratique à leur profit… Et en en notre déprofit.

 

      Voici, pour la satisfaction de tous ceux qui se sentaient menacés par la « tourbe nationaliste » (reprenons la formule de Georges Darien) du Front National, enfin élu le fils spirituel du précédent Président de la République, de surcroît et comme il se doit, socialiste, même s’il se targue de décoller les étiquettes. « Il faut que tout change pour que rien ne change », disait le Prince de Salina, du Guépard de Lampedusa[5].

      Il est à craindre, avec un Premier ministre des Républicains, que les socialistes de gauche s’unissent avec les socialistes de droite, agrégeant un partie centriste aspirateur de toutes les volontés du rose despotisme, éjectant vers l’extérieur les despotisme jumeaux bruns et rouges, espérant, probablement en vain, les affaiblir. Evitons cependant, à l’égard du nouveau et jeune Président au parcours météorique et louable en termes d’intelligence et de stratégie, qui paraît rompre un tant soit peu avec la gérontocratie et l’artificielle opposition droite gauche, à l’exception de l’inamovible ventre de fer du colbertosocialisme, tant la diabolisation que l’hagiographie. Il semble répondre tout au moins au vœu bien hyperbolique de Georges Darien : La France d’Emmanuel Macron « préparera la glorieuse réalisation de l’immortelle idée d’Emmanuel Kant : la fédération des peuples européens[6] ».

 

 

La Belle France d’aujourd’hui selon Georges Darien

 

      Georges Darien était un anarchiste au point de souhaiter un « impôt unique sur la terre [qui] conduit immédiatement à la suppression de la propriété individuelle du sol[7] », pensant ainsi illusoirement parvenir à l’égalité communautaire. Il vomissait l’exploitation des pauvres, non sans malmener ces coupables d’aimer leur pauvreté, le nationalisme et l’église (que dirait-il devant la soumission de l’Islam, ce supra nationalisme !), bref ne pliait l’échine devant aucun maître politique et religieux, sauf désastreusement devant cette égalité communautaire instituant la propriété communale du sol ; pourtant il se méfiait comme de la peste des « portes du paradis collectiviste[8] ». Il précise sa pensée en conspuant le vice antilibéral : « Les papes barbus du socialisme » propagent « les doctrines du collectivisme » : « Ces doctrines ne sont pas seulement imbéciles, elles sont infâmes. Si elles étaient réalisables, elles mèneraient directement […] à une nouvelle forme d’esclavage, plus hideuse que toutes celles qui firent jusqu’ici gémir toute l’humanité[9] ». Formules prophétiques qu’ont abondamment illustré les totalitarismes du XX°siècle, entre National-Socialisme mussolinien et hitlérien et Internationale communiste léniniste, staliniste, maoïste, castriste, etc.

      Cependant les phrases de Georges Darien, ce provocateur romancier du Voleur[10], trouvent un écho inattendu dans les vices politiques et économiques de notre présent : « La seule politique que veuille la France, c'est une politique incolore, insipide, flasque; elle est prête à payer n'importe quoi pour avoir cette politique-là ; et elle paye, et elle l'a. Moyennant quoi, elle peut dormir et, entre deux sommeils, se trémousser quelque peu afin de donner aux autres et surtout à elle-même l'illusion d'une agitation féconde[11] ». On peut alors se demander si la Révolution d’Emmanuel Macron n’est qu’un de ces trémoussements… De surcroît, reprend Georges Darien, « La France a la haine de l'homme qui pense par lui-même, qui veut agir par lui-même, qui n'a pas ramassé ses idées dans la poubelle réglementaire et qui fait fi des statuts des coteries abjectes que patente la sottise envieuse[12] ». Cette dernière étant aujourd’hui autant la « tourbe nationaliste » que celle postmarxiste, anticapitaliste, antilibérale.

      En son vigoureux pamphlet La Belle France (joliment réédité avec un utile index), Georges Darien n’en avait pas moins quelques judicieuses lueurs libérales, en particulier en faveur de la femme : « L’homme et la femme ne seront libres que lorsqu’ils seront égaux ; lorsqu’ils auront fait disparaître les barrières qui les séparent, conventionnelles, morales, traditionnelles, légales. À ce libéralisme politique, s’ajoute un libéralisme économique, quoique contradictoire avec sa thèse sur la propriété communale du sol : « toute rénovation économique doit avoir pour base la liberté individuelle[13] ».

 

 

Economie, fiscalité et Révolution macronienne

 

      Hélas, loin derrière Singapour et la Suisse notre voisine, notre belle France est reléguée au 72ème rang (sur 179 pays) en termes de libertés économiques par le think tank Heritage fondation, ce en fonction des critères suivants : la liberté du travail, la liberté économique, la liberté du commerce, la liberté fiscale, le niveau de dépenses publiques, la liberté monétaire, la liberté d’investissement, la liberté financière, la garantie des droits de propriété et la corruption. Selon Reporters sans frontières, la France est à la trente-neuvième place mondiale pour la liberté de la presse, tant en ce qui concerne le pluralisme, l’indépendance, l’autocensure et le cadre légal, score indigne de la tradition des Lumières.

      La faute au libéralisme et au néolibéralisme, s’égosillent les uns et les autres ! Plût au ciel (s’il existe) que revienne celui de Margaret Thatcher qui divisa par deux le chômage anglais… Pourtant avec 57 % du Produit Intérieur Brut consacré aux dépenses publiques, avec un taux d’imposition moyen à 44,2 % du Produit Intérieur Brut, nous sommes dans l’obligation morale de nous taper les cuisses de rire devant une telle ubuesque accusation. Ici nous pensons que ce n’est pas de trop de libéralisme dont nous souffrons, mais de sa presque absence. L’Etat ne détenant pas moins de 1600 sociétés, ces dernières ne brillent pas par leur rentabilité, mais plutôt leurs pertes, selon la Cour des comptes. Nous avons 7,1% de travailleurs pauvres contre 3,5% en Allemagne (source OCDE 2016), L’agriculture française est de moins en moins exportatrice, devancée depuis peu par l’Allemagne et les Pays Bas. La liste des déboires de la belle France viderait d’encre nos imprimantes…

      Emmanuel Macron est-il, en son essai programmatique hyperboliquement titré Révolution, libéral ? Son supposé libéralisme économique est conspué, voué aux gémonies, tant par l’extrême gauche que par l’extrême droite, ce qui est bon signe. Il semblerait qu’il le soit : « Les protections corporatistes doivent laisser la place aux sécurités individuelles » ; « Nous avons construit un modèle de dépenses palliatives plutôt que de dépenses productives ». Il est question de « diminuer ainsi les prélèvements obligatoires », de « baisse durable des dépenses courantes », de « réduire les prélèvements sur les entreprises » et « la multiplication de normes », de souhaiter « l’enrichissement par le talent, le travail et l’innovation », de « déverrouiller l’apprentissage »… Dont acte.

      N’ignorant pas que l’Allemagne compte cinq fois plus de robots industriels et à peine deux fois moins de chômage, il prône « la concurrence [qui] protège de la connivence et permet la liberté ».

      Que les espoirs libéraux déchantent pourtant. Voici l’un des paragraphes qui tuent : « L’Etat a évidemment toujours vocation à jouer un rôle central. Ce rôle devra même être renforcé car dans de nombreux domaines, il faut plus d’Etat. Pour l’exercice des missions régaliennes, l’Etat doit pouvoir disposer de l’ensemble des moyens nécessaires. Pour la protection contre les grands risques de la vie, il faut aussi que l’Etat reprenne la main. Pour assurer un bon fonctionnement de notre économie, il doit demeurer le garant de l’ordre public économique ». Si, avec urgence, nous attendons en effet qu’en ce qui concerne la mission régalienne de sécurité l’Etat s’arme de courage, cette dernière phrase est le clou de fer qui ferme le mausolée du libéralisme économique français, pourtant honoré par Voltaire, Benjamin Constant, Tocqueville, Bastiat et Raymond Aron.

      Parmi le programme d’Emmanuel Macron, simplifier le Code du travail, baisser de 60 milliards les dépenses publiques et l’impôt sur les sociétés de 33% à 25%, réformer les retraites au moyen d’un système à points, tout cela paraît empreint d’un léger, trop léger, sursaut de libéralisme.

      Hélas les averses de dépenses démagogiques s’abattent : pas plus de douze élève par classe en Primaire et en Zone d’Education Prioritaire, le « Pass Culture » de 500 euros offert aux jeunes, les logements étudiants, les remboursements médicaux allongés. Quant à supprimer à l’intention des plus pauvres la taxe d’habitation, ne doutons pas que cela se traduira par un alourdissement des impôts locaux. Quant aux plans quinquennaux d’investissements qui arrosent de l’industrie à l’agriculture en passant par la formation, il est à craindre qu’ils se fassent à emprunts pléthoriques et fonds perdus ; sans omettre de timides réformettes des retraites (mais avec une hausse de la CSG), et de réduction du nombre des fonctionnaires. On vide un robinet d’un côté pour le remplir de l’autre, et les résultats n’auront rien de spectaculaire. Même pas une social-démocratie à la Schröder qui permit à l’Allemagne de sortir du gouffre de l’Etat providence. La collusion du socialisme de centre gauche et du colbertisme de centre droit, malgré un apparent coup de jeune et d’appétence pour l’innovation, n’accouchera que d’une souris postmarxiste, conformément au pérenne vice politique et économique français. En témoigne cette outrance d’Emmanuel Macron, digne de la pire langue du bois communiste dont on fait les goulags : « Nous sommes en train de vivre un stade final du capitalisme mondial qui, par ses excès, manifeste son incapacité à durer véritablement ». Souhaitons qu’à cet égard nous nous trompions, que d’heureuses surprises se fassent jour…

 

 

De Marcel Gauchet à Joseph A. Schumpeter : la solution libérale

 

      Il semble à cet égard que le conservatisme étatique français répugne au plus point au libéralisme économique, pourtant salvateur ailleurs, de la Suisse à l’Allemagne, d’Israël à la Nouvelle Zélande. Mieux encore que ces derniers, il s’agirait de baisser drastiquement la fiscalité, jusqu’à une flat tax unique, égale pour tous, de restreindre le périmètre de l’Etat, hors ses missions régaliennes, à remuscler, en justice et sécurité en plein marasme.

      Analysé par Marcel Gauchet, Le Nouveau monde est celui de « la déconfiture du keynésianisme ». En effet « toute politique interventionniste est vouée à être déjouée par les anticipations des acteurs. L’activisme public est à proscrire dans son principe comme contre-productif ». L’historien cultivé connait la courbe de Laffer, selon laquelle « trop d’impôt tue l’impôt », ainsi que l’impasse de la redistribution, ainsi que « la thèse de Schumpeter axée sur le rôle de l’inventivité technique et la fonction de l’entrepreneur ». Il sait combien « l’Etat [est] dépensier, mauvais législateur et piètre actionnaire », il pointe cette « protestation contre une pression fiscale apparaissant comme insupportable en regard des gaspillages et de l’opacité de la dépense publique ; […] contre la prolifération réglementaire multipliant les carcans administratifs dans tous les secteurs de l’activité collective ; […] contre les errements de l’Etat propriétaire, assumant très mal ses responsabilité dirigeantes dans la conduite des entreprises publiques[14] ». Au contraire des systèmes de pensée des ennemis de la société ouverte (pour reprendre le concept de Karl Popper[15]), le « néolibéralisme » selon Marcel Gauchet (en fait la continuité du libéralisme classique) « ne se donne-t-il même pas pour une idéologie ». En conséquence, « il suffit […] de laisser les coudées franche à l’initiative entrepreneuriale, d’accroître l’efficacité gestionnaire, de mettre la découverte scientifique et l’innovation technique au poste de commandement, bref, de s’en remettre à la capacité spontanée des acteurs de rationaliser leur expérience et de calculer leurs intérêts[16] ». Ce qui vaut autant pour la prospérité que pour l’écologie…

      On devine que la sage neutralité de l’exposé analytique que sont ces passage-clés de l’immense et roborative tétralogie titrée Avènement de la démocratie, ont un assentiment prudent de la part de Marcel Gauchet, attaché à une médiation collective en vue du bien commun qui associe, dans le cadre souple de la démocratie libérale, libéralisme économique et libéralisme politique. Il a parfaitement connaissance que le libéralisme classique n’est pas une éthique du renard libre dans le poulailler libre, mais une libération des énergies, dont les contrats sont garantis par le pouvoir régalien, et dont les résultats sont patents.

      En effet Joseph A. Schumpeter, dans son Histoire de l’analyse économique, à propos de ce qu’il appelle « l’intermezzo libéral » de l’Angleterre à partir du XVIII° siècle, soutient la thèse suivante : « Il ne fut pas difficile d’attribuer cette impressionnante série de réussites indéniables à la politique du libéralisme économique[17] ». Les prospérités accessibles à la plus immense majorité de l’Occident et bientôt de l’humanité n’ont d’autre source encore aujourd’hui.

 

 

Une cécité dangereuse devant l’Islam

 

      Le libéralisme politique, au même titre que le libéralisme économique, est également plus que menacé. Même si Emmanuel Macron, en son essai délibératif assez bien construit, n’ignore pas le « projet de mort totalitaire » de « Daech[18] », la dangerosité native de l’Islam est soigneusement évitée. Il s’agit d’ « aider l’Islam à construire sa place dans la République » et de « lutter contre tous les communautarismes », sans avoir le courage de déterminer qu’un seul est largement responsable de la tyrannie au présent et en devenir. On ne semble pas le moins du monde conscient de la menace de l’Islam et de l’emprise de la charia en France, qu’il s’agisse de prières de rues et du tissu des mosquées, du salafisme et des Frères musulmans, de quartiers entiers où les femmes non voilées sont harcelées, de commerces halal pléthoriques, en fait une pollution théocratique, et activisme prosélyte et abondance démographique aidant, une chape totalitaire en train de se cimenter[19]. Dont un des avant-postes est le Parti Justice et Développement qui présente des candidats aux législatives, dont des femmes voilées, et qui, s’il ne parait, pour l’heure, ne pas devoir obtenir des élus, place ses pions théocratiques en attendant de prochaines échéances électorales, ce le plus démocratiquement du monde ; mais bien entendu en contradiction totale avec la démocratie libérale, la seule qui vaille, et cependant en perdition.

      En octobre 2016, Edouard Philippe, actuel Premier ministre, signa un accord de jumelage de sa ville, Le Havre, avec Tanger, dont le maire est un islamiste patenté. Egalement au titre de maire, en 2013, il inaugura la mosquée Mesjed Ennour, proche des Frères musulmans, qui bénéficie d’un bail emphytéotique. Un presbytère havrais est en train de devenir une école confessionnelle musulmane.

      L’attribution de la subvention d’un million d’euros à l’Institut français de civilisation musulmane fut adoptée à la majorité par la mairie de Lyon, dont Gérard Collomb était en 2016 le maire, et actuel Ministre de l’Intérieur : « L’Islam est divers et il faut redonner une fierté aux jeunes sans identité, leur dignité originelle », a justifié Gérard Collomb. Ce dernier n’a pas dû ouvrir les pages criminelles de la sourate « Le butin » dans le Coran pour réclamer de renvoyer les Musulmans à leur identité originelle !

      La Secrétaire d’Etat à l’égalité femmes hommes, Marlène Schiapa, remet en cause l’innocente et inoffensive messe du dimanche matin à la télévision, selon elle « une infraction à la laïcité », alors qu’elle veut permettre le voile islamique à l’école. L’incohérence de sa position associe à une haine dommageable de l’Histoire culturelle de l’Occident une indulgence coupable envers un marqueur idéologique et religieux de l’oppression théocratique et sociale des femmes.

      Pendant ce temps, vice politique majeur, la marée totalitaire de l’Islam monte, de quartier en quartier, quand l’arbre du terrorisme cache la forêt de l’Islam[20]

 

      À quel dégoût sommes-nous contraints devant les vices politiques et économiques, au premier chef desquels il faut compter la méconnaissance et le négationnisme à l’encontre du libéralisme ! Que l’on se rassure, le modeste auteur de ces lignes n’est pas aigri à la rencontre de la belle France pourrissante, mais réaliste ; et cependant confiant en les capacités les meilleures de l’humanité. Malgré nos réticences envers le nouveau gouvernement d’Emmanuel Macron, souhaitons-lui de réussir à améliorer le sort de la France, à lutter contre nos endémiques et pérennes vices politiques et économiques, qu’ils viennent de l’antilibéralisme des socialismes ou de l’Islam. Ce en permettant un Etat régalien à même de restaurer les libertés d’expression et de circulation, ainsi qu’un capitalisme libéral pour tous (et non d’Etat et de connivence) fondé sur la clarté et le respect de la concurrence, sur une fiscalité minimale et égale quelques soient les entreprises et les individus. Terminons avec l’auteur de Capitalisme et liberté, ce promoteur du chèque éducation, Milton Friedman, qui, depuis 1962, a su convaincre les meilleurs de nos semblables que « des institutions libres leur offrent une route plus sûre, bien que peut-être parfois plus longue, pour atteindre leurs buts, que le pouvoir coercitif de l’Etat[21] ».

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Georges Darien : p 12.

[2] Jean Gicquel et Pierre Avril : « Collaborateurs parlementaires: respectons le droit », Le Figaro, 09/02/2017.

[3] Emmanuel Kant : Critique de a raison pratique, Œuvres philosophiques, t II, Gallimard, La Pléiade, p 643.

[4] François Fillon : Faire, Albin Michel, 2016, p 313.

[5] Plus exactement : "Si nous voulons que tout reste tel que c'est, il faut que tout change". Giuseppe Tomasi di Lampedusa : Le Guépard, Seuil, 2007, p 34.

[6] Georges Darien : p 367.

[7] Georges Darien : p 299.

[8] Georges Darien : p 281.

[9] Georges Darien : p 286.

[10] Georges Darien : Le Voleur, Jean-Jacques Pauvert, 1955.

[11] Georges Darien : p 78.

[12] Georges Darien : p 82.

[13] Georges Darien : ibidem, p 299, 296.

[14] Marcel Gauchet : p 37, 38, 42.

[15] Karl Popper : La Société ouverte et ses ennemis, Seuil, 1979.

[16] Marcel Gauchet : p 647.

[17] Joseph A. Schumpeter : Histoire de l’analyse économique, t II L’âge classique, Gallimard, 1983, p 33.

[21] Milton Friedmann : Capitalisme et liberté, Leduc, 2010, p 311.

 

 

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Published by Thierry Guinhut - dans Philosophie politique
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13 mai 2017 6 13 /05 /mai /2017 12:36

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Vladimir Sorokine, le maître russe

 

de la science-fiction politique rabelaisienne :

 

Le Lard bleu, La Glace, Telluria.

 

 

 

Vladimir Sorokine : La Glace, traduit du russe par Bernard Kreise,

L’Olivier, 2005, 320 p, 22 € ; Points, 2008, 7,10 €.

 

Vladimir Sorokine : Le Lard bleu, traduit par Bernard Kreise, L’Olivier, 2007, 420 p, 23 €.

 

Vladimir Sorokine : Telluria, traduit par Anne Coldefy-Faucard,

Actes Sud, 2017, 352 p, 22,50 €.

 

 

 

 

      Un lard bleu aux vertus magiques, une secte glacée complètement frappée, une drogue tellurique dans un futur ludique et effrayant, tels sont les jouets burlesques de Vladimir Sorokine. Né en 1955, il fait partie de cette génération russe totalement loufoque dont les titres disent assez l’imaginaire hors-norme : pensons à La Mitrailleuse d’argile[1] et Minotaure.com[2] de Viktor Pelevine… Sortie depuis peu de la tyrannie soviétique, elle s’en donne à cœur joie en ridiculisant la Russie, son Histoire et son présent, sans compter son futur. En effet, Le Lard bleu n’est pas un roman gastronomique, mais de science-fiction addictive. Quant à La Glace, il ne s’agit pas d’une fraîche friandise, mais d’un marteau à enfoncer une conversion dans le crane. Mais il est probable que le couronnement de ses nombreux romans, inclassables, entre Rabelais et Orwell, soit Telluria, terrible anti-utopie pour centaures politiques…

 

 

      Nous sommes en 2068, dans un laboratoire sibérien, où l’on parle une sorte d’argot mi-russe, mi-chinois, et qui fabrique une matière étrange, à la fois source d’énergie et drogue : « le lard bleu ». Ce sont les corps clonés de « sept objets : Tolstoï-4, Tchekov-3, Nabokov-7, Pasternak-1, Dostoïevski-2, Akhmatova-2 et Platonov-3 » qui permettent la production. On savait déjà que les plus grands écrivains et poètes sont producteurs d’énergie, mais à ce point… Volé, le produit est transporté par la grâce d’une machine à remonter le temps en 1954, date à laquelle Staline, Khrouchtchev, et Hitler retrouvant leurs pairs « après l’attaque atomique conjointe germano-soviétique contre l’Angleterre », s’entrecroisent et s’entretuent dans une délirante histoire mêlant sexe et politique. Soljenitsyne revient des « camps d’amour », on mange de la fondue cannibale, les dirigeants soviétiques copulent entre eux, Hitler se sert de son « narval teuton » pour sodomiser Vesta, la fille de Staline, le cerveau de ce dernier piqué au « lard bleu » envahit l’univers…

      Doit-on prendre au sérieux le jeu de massacre auquel se livre Sorokine au détriment des grands de la littérature et des figures de l’histoire ? Le mariage contre-nature ou consanguin entre les totalitarismes nazi et communistes est d’une ironie féroce. Le lecteur russe en est friand, à moins qu’il s’en choque avec autant de pudibonderie sexuelle que politique.

 

 

      Entre nazisme, communisme et Russie, un marteau de glace éveille les cœurs au service d’une secte glacée. Cependant, plutôt que glacé, ce roman, titré lapidairement La Glace, est d’une brûlante intensité. Ne dit-on pas que le métal gelé brûle les doigts ? Le marteau glacé signe l’agonie, ou une nouvelle naissance. C’est ici entrer dans la rhétorique d’une secte abominable qui, plutôt de « la philosophie à coup de marteau » -pour reprendre une formule de Nietzsche[3]- fait la preuve de sa religion à coup de glace en frappant le sternum des nouveaux adeptes.

      La société russe postsoviétique, sous les yeux imaginatifs de Sorokine, est en pleine déliquescence. Ses citoyens découvrent une consommation aussi branchée que déréglée, sans les repères d’une démocratie libérale qui leur enseignerait les libertés et la justice. Ses jeunes personnages sont sans passé, boules de flipper au milieu des alcools, des drogues, des trafics mafieux, des règlements de compte, des portables et de la prostitution. Les voilà assez déboussolés pour pouvoir être détournés et aiguillés par la soudaine certitude, l’emprise totale d’une secte structurée, farouchement déterminée. Aussi, parmi les rues de Moscou une série d’enlèvements déconcerte la population. Il s’agit d’exterminer l'humanité corrompue par le sexe et la violence, et de sélectionner une assemblée d'élus. Les victimes, ligotées, sont frappées en pleine cage thoracique par un marteau de glace. Seuls les « élus » survivent. Tout sacré codifié effacé, ces initiés sont perméables à la conviction d’une communauté qui leur parle la « langue du cœur ». Cette glace aux pouvoirs étranges est achetée à coup de liasses de dollars, par une « société par actions Terre-Mère-Humide ».

      On sent le verbiage, les formules à trente tonnes exsudant le bon sentiment mysticopolitique. Sorokine excelle à nous faire vivre l’angoisse des nouveaux recrutés autant que la paix en béton armé des recruteurs. Son analyse du mécanisme des sectes est imparable. Mais pourquoi nous infliger la répétition de cette barbare cérémonie d’initiation à chaque fois qu’apparaît un nouvel adepte ? Nous avions compris. S’agit-il de la structure répétitive des contes, destinée à envoûter le lecteur, à instiller un suspense, à glisser dans la spirale d’un abîme ou d’une révélation… On s’ennuie. On devine que ces nouveaux sectateurs vont, une fois passé l’étonnement, se laisser fléchir, se rencontrer ; pour quelle aventure, quelle tragédie, quelle apothéose ?

     

 

      Enfin, dans une deuxième partie, une jeune fille raconte son histoire. Martelée par les Allemands en 1943, elle rejoint une cérémonie d’initiation parmi les Nazis des Alpes autrichiennes. Les élus, tous « blonds aux yeux bleus », sont végétariens au point de ne manger que des fruits crus, car le reste « transgresse le Cosmos ». Ils ont leur cosmogonie, leur météorite de glace tombée en Sibérie est exploitée pour  fabriquer les marteaux à éveiller les cœurs. Ils rêvent du moment parfait où « des ondes d’amour sublimes » uniront les vingt trois milles élus vierges et nus, où « la faute sera alors corrigée : le monde de la Terre disparaîtra, il se dissoudra dans la Lumière ». Et « nous redeviendrons des rayons de la Lumière Originelle »…

      Ils s’arrangent tout autant du nazisme que du communisme, utilisant les prisonniers des camps, assassinant à tour de bras. Les autres, « quatre-vingt-dix neuf pour cent de la totalité de ceux qu’on martelait » sont des « cadavres vivants » des machines vides, leur amour terrestre est le « mal suprême »… Bien sûr, ils prétendent : « Nous ne sommes pas une secte totalitaire. Nous sommes simplement des gens libres ». Leur certitude, leur fraternel amour ravagent l’humanité : « des millions de cadavres se penchent pieusement au-dessus des feuilles de papier mort ». Car les livres sont également condamnés. Jusqu’à ce que le progrès économique et scientifique permette la diffusion du « Système de remise en forme » avec une « glace de synthèse » qui n’a plus rien de sanglant.

      On peut lire ce roman comme un policier, un récit fantastique ou comme une percutante satire des sectes à l’idéologie glaciale : la parodie burlesque de la rhétorique des maîtres en « langage primordial », en « sérénité triomphante », est aussi saine que riche d’enseignements, finalement dissuasive… Il est évident que ce Marteau de glace est une dangereuse métaphore des théocraties et des totalitarismes.

 

 

      Quelque part dans les prochaines décennies du XXI° siècle, et au-delà de la Russie, c’est la moitié de la planète qui est entrée en déliquescence dans Telluria. De l’Atlantique au Pacifique, la décomposition est flagrante parmi les royaumes et républiques infestées par l’orthodoxie religieuse et par le communisme en Moscovie (un « théocratocommunoféodalisme »). Plus loin, le stalinisme est devenu un gigantesque parc de loisirs. Quelque part dans l’Altaï, la république de « Tellurie » abrite le « tellure », un étrange métal objet de toutes les convoitises : ses propriétés hallucinogènes procurent à qui le possède rien moins que le « Bonheur ». Ailleurs, la Californie est devenue indépendante, l’Islam wahhabite a envahi l’Europe terrorisée avant d’en être éjecté par une nouvelle reconquista.

      Génétiquement bouleversée, l’humanité se partage entre minuscules « petits » et géants « grands », qui entourent ceux des hommes qui ont gardé la taille usuelle. Clones et monstres pullulent, comme ces femmes louves au phallus disproportionné, sans compter des robots et des chimères génétiques, comme des pénis vivants…

      L’immense fresque postmoderne et carnavalesque agglomère les caractéristiques les plus contemporaines de nos sociétés, les débris de nos civilisations pulvérisées, les anticipations de la science-fiction et le retour des artefacts mythologiques, comme les centaures. À la lisière d’une fantasy satirisée, le monde est revenu à une sorte d’âge médiéval, où, réserves de gaz et de pétrole étant épuisées, l’on circule à cheval ou grâce à un alcool de pommes de terre, à moins que l’on ait les moyens, comme Viktor Olegovith, d’user d’ailes motorisées.

      Une écriture bouillonnante, satirique, ogresque, rabelaisienne, anime sans cesse Telluria. Elle passe sans hésitation du lexique familier, vulgaire et branché, au plus sophistiqué et spécialisé, du réalisme au merveilleux, de l’élégance linguistique à la pauvreté la plus crasse, des versets à l’épopée, du prêche religieux à la gouaille délinquante, de la facétie à l’ésotérisme délirant ; non sans une dose d’intertextualité où l’on devine l’ombre de Gogol ou d’Orwell. Car chacun des cinquante chapitres, à la lisière de la nouvelle, voire du poème en prose, offre sa langue, sa couleur, son rythme, ses personnages. L’un des plus frappant, parmi bien d’autres, est le chapitre quarante-deux, empreint de pastiche médiéval : « Toujours avoir Centaurus le seing porté ». L’on dit qu’en russe il s’agit d’un genre littéraire : « le skaz ». Le récit agrège le journal intime et la scène théâtrale, le dialogue et le poème versifié, le monologue intérieur joycien et la harangue politique. L’énumération idéologique et des populations s’embrase en logorrhée, quand, plus loin, se détache l’apparente rigueur de l’article encyclopédique. C’est monstrueusement cultivé est empreint d’un brio postmoderne  que les détracteurs qualifieraient de m’as-tu vu. C’est farcesque, surexcitant et fatiguant. On a peine à tisser une histoire, tant les anecdotes, les violences, les narrateurs, les surprises s’entrechoquent. Les personnages donnent le tournis : ce sont tour à tour un junkie qui fait profession de journalisme, un pédophile avéré, un président français de la république de Tellurie nommé Jean-François Trocard, une ouvrière amoureuse, une « secrétaire du Comité municipal », un « Apothicaire, enflure silencieuse et suante, dans la tête duquel pointait un clou de tellure », « Magnus le Célère », chaussé de bottes de sept lieux lui permettant de parcourir la « nouvelle république de Languedoc »… À peine s’est-on attaché à l’un d’eux, l’on est contraint de le quitter sans espoir de retour.

 

 

      Seul le motif du « tellure », cet hybride du LSD et du soma conçu par Huxley dans Le Meilleur des mondes, qui gorge ses consommateurs d’hallucinations et de fantasmes, en particulier de la possibilité de retrouver le passé et les disparus pour échapper à l’immense désordre du monde, peut être lu comme un fil directeur discontinu et sinueux. Il faut, dans le crâne des assoiffés de « Bonheur », planter des clous de « tellure », au risque d’en trépasser, en écho au marteau de La Glace. Les impétrants sont traités par des quidams ou des chirurgiens spécialistes qui acquièrent ce faisant une aura mystique et se réunissent dans un ordre qui n’est pas sans faire penser à celui des Templiers. Car le « tellure », connu dès les zoroastriens, interdit par l’ONU, puis rétabli en sa république par « la légion ailée normande des Frelons bleus », est une monnaie de luxe, une clef psychique, une hostie sacrée, une extase religieuse, un « état euphorique persistant », « repoussant les limites de l’humain », « plongeant son divin scalpel dans des millions de cerveau », « étincelant comme la parure des anges »…

      Mais l’intérêt est ailleurs : comme dans un immense shaker, Sorokine secoue, mélange, explose les régimes politiques, démocratie utopique, totalitarisme poststalinien, ploutocratie mafieuse, théocratie chrétienne orthodoxe, Islam fou, ochlocratie vulgaire ; la collection folle et bigarrée des tyrannies fait feu de tout bois pour écharper et conspuer le cynisme des pouvoirs. Même si l’on reste sceptique devant une trace de nostalgie pour le bon vieux temps largement fantasmé des bons prêtes, des soigneux artisans, des preux chevaliers et des rois intègres qui auraient peuplé une société médiévale et traditionnelle. Fantastique et picaresque, anachronisme et anti-utopie s’en donnent à cœur joie sous le clavier démesuré, devenu fou, du burlesque et savant Sorokine, affuté satiriste des potentialités inquiétantes de notre temps, autant que clown savant du divertissement à grand spectacle. En ce sens, Telluria, mieux que Le Lard bleu ou La glace, auxquels il se réfère implicitement par des leitmotivs (drogue, marteau et clou) est peut-être, en dépit d’une lecture rendue exigeante par son caractère de mosaïque heurtée par un tremblement de terre compositionnel et thématique, le plus stimulant de ses romans.

 

      Les pires -et rarement les meilleures- potentialités de l’humanité se précipitent dans ce bouillon de cultures des science-fictions les plus échevelées, tandis que les allégories que sont le lard bleu, la glace ou le tellure en signent les aspirations les plus désastreuses : drogues physiques et psychologiques au sein de chaos politiques hauts en couleurs et de totalitarismes délirants. Cependant, ici l’on n’a exploré qu’un trio de romans sorokiniens. Pléthorique, bavard à l’excès, le romancier russe, ingénieur et illustrateur de surcroît, né en 1955 à Moscou, accole à La Glace, La Voie de Bro[4], puis 23000[5], de façon à façonner la trilogie de « La confrérie de la Lumière primordiale ». D’autres romans, comme La Tourmente[6], ou des pièces de théâtre, s’ajoutent au palmarès de l’intempestif Vladimir Sorokine. Le régime de Vladimir Poutine l’a poursuivi en justice pour pornographie, des militants poutiniens ont déchiré ses livres au-dessus d’un siège de toilettes géantes, alors qu’il eût mieux valu en rire et saluer la liberté délirante, sinon toujours convaincante, de telles anti-utopies baroques et rabelaisiennes. Voici donc un fleuron de la courageuse et parfois décevante collection « Exofictions », qui met en avant les plus hors-normes des sciencefictionneurs contemporains, mais ausssi l’indispensable et fondateur Zamiatine de Nous[7]. Pourquoi d’ailleurs nos romanciers, comme l’Espagnol Jorge Carrion[8], ou l’Américain Dan Simmons[9] postulent-ils volontiers un futur chaotique, sombre ? Il faut pourtant espérer qu’avoir confiance en l’ingéniosité et les qualités politiques de l’humanité ne sera pas un vain exercice rhétorique.

 

Thierry Guinhut

La partie sur La Glace a été publiée dans Le Matricule des anges, juin 2005

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Viktor Pelevine : La Mitrailleuse d’argile, Seuil, 1997.

[2] Viktor Pelevine : Minotaure.com, Flammarion, 2005.

[3] Friedrich Nietzsche : Le Crépuscule des idoles ou comment philosopher à coups de marteau, Œuvres VIII, Gallimard, 2004, p 57.

[4] Vladimir Sorokine : La Voie de Bro, L’Olivier, 2010.

[5] Vladimir Sorokine : 23000, L’Olivier, 2013.

[6] Vladimir Sorokine : La Tourmente, Verdier, 2011.

[7] Evgueni Zamiatine : Nous, Actes Sud, 2017. Critique à venir sur ce site.

 

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Published by Thierry Guinhut - dans Critiques littéraires Russie
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11 mai 2017 4 11 /05 /mai /2017 17:15

 

Autoportrait à l’arbre rose. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Sens et culture des valeurs,

 

entre sociologie et relativisme :

 

de Nathalie Heinich à Raymond Boudon.

 

Nathalie Heinich : Des valeurs. Une approche sociologique,

Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 416 p, 25 €.

 

 

 

 

      Que vaut cet autoportrait des mains du modeste artiste ? Reste à se former une opinion, élogieuse ou dépréciative, appuyée sur des valeurs, beauté, créativité, universalité... Or, si la lumière est une valeur, y compris au sens des Lumières, nous ne la connaissons qu’opposée à l’ombre, à l’obscurantisme. Le beau, opposé au laid et au kitsch, la paix à la guerre, la solidarité à l’égoïsme, la sécurité à la délinquance, la tolérance au fanatisme… Voilà qui pourrait être clair. Pourtant nos politiques nous bassinent en assénant leurs « valeurs » ! Sans qu’ils les nomment la plupart du temps, sans bien sûr qu’ils les définissent, sans qu’ils en détaillent les sources, les mécanismes et les enjeux. À cet égard, il faut à Nathalie Heinich se livrer à ce travail patient, méticuleux, qui consiste en une approche sociologique Des valeurs. Quoiqu’il faille arrimer à son entreprise celle de Raymond Boudon qui, avec une rare perspicacité, se fait le critique de ce trop prégnant relativisme qui affecte dangereusement nos valeurs.

 

      Selon l’essayiste informée Nathalie Heinich, notre société connait une « inflation d’opinions », d’une part à cause de la généralisation d’Internet et de ses réseaux sociaux, et d’autre part à cause de l’affaiblissement des institutions. Ce qui entraîne « une fragilisation des références partagées, des critères, des modalités de jugement ». Aussi une sociologie axiologique, afférente aux valeurs, est-elle d’autant plus nécessaire. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de confondre valeur et prix. Ni de penser qu’elles ne sont que « droitières », sacrées ou masques idéologiques des dominants. Au-delà d’une fictionnelle réflexion métaphysique, ou d’une réductrice vision marxiste, la sociologie s’intéresse aux acteurs et aux usages des valeurs qui sont « des représentations collectives et agissantes ». Le sociologue réclame alors la neutralité axiologique et analytique pour se livrer à son travail, qu’il s’agisse de s’intéresser au discours du philosophe affuté comme du vulgus pecus : il se présente « dans l’arène des valeurs non en tant que prophète ou professeur de morale, mais en tant que chercheur en sciences sociales ». C’est bien le projet de Nathalie Heinich, qui se penche sur notre rapport aux valeurs : pourquoi et comment accordons-nous de la valeur ? Une « grammaire axiologique » se met en place.

      La « mesure » et l’ « attachement » signent le jugement de valeur : on note, on étoile, on médaille, un film, un vin, un disque. On éprouve des émotions qui relèvent de la psychophysiologie, mais plus pour un bien que pour une valeur. La « valuation » (selon James Dewey) passe par des opinions et des expertises pour émettre un jugement, d’où la valorisation. On opine par socialisation, distinction culturelle et dans une perspective identitaire. On opinait moins si l’on était une fille, on doit opiner si l’on est critique professionnel, ce en quoi l’autorité conforte les valeurs comme les valeurs confortent l’autorité. Faut-il alors se demander si l’opinion est à la hauteur de la conviction, plus rationnelle, plus fondée sur des arguments ? Il semble à cet égard que l’on confond trop souvent persuasion et conviction…

      Cependant, au feu nourri des opinions, « la tolérance est une valeur en hausse », selon Jean-Claude Kaufmann. « Il n’est donc plus permis de donner son opinion pour tenter de l’imposer comme règle commune ». Ce à quoi il faut rétorquer qu’hélas une marée théocratique s’inscrit en faux face à ce beau principe. Il faut lire d’ailleurs cette dernière phrase du modeste auteur de ces lignes comme une dérogation de plus à la neutralité sociologique. À cette dernière, il est bien difficile de se tenir : « le problème structurel de la neutralité », selon Norbert Elias, n’est pas près de se résoudre, devant l’abondance des « idéaux sociopolitiques préconçus ».

      Ainsi sondages et pétitions induisent des courants d’opinions, dont « le nombre fait la valeur », quand l’élitisme concourt mieux -ou devrait mieux concourir- à des causes scientifiques ou morales. À moins que « l’opinion publique » ait remplacé la religion, voire la science[1]

      Savons-nous, que de neuf mois à un an, un enfant commence à élaborer des jugements de valeurs (il préférera son doudou à la Joconde), que ces derniers ont leur siège dans le « cortex préfrontal ventro-médian » ? C’est à partir de ces prémisses que nous pouvons différencier « valeur-grandeur, valeur-objet et valeur-principe ».

 

 

      Ethiques sont les valeurs depuis Aristote ; la philosophie morale précède la sociologie morale, qui s’intéresse à leur essence sociale, au risque d’être une « morale dissimulée ». Il s’agirait alors d’assumer combien il existe de bonnes valeurs et pourquoi. Historiens, anthropologues, philosophes ont alors à charge de nous indiquer si par exemple telle ou telle civilisation est meilleure[2], donc quels choix éthiques, religieux, politiques sont à mettre en œuvre, et au nom de quelles valeurs, travail auquel ne se risque guère les sociologues, qui préfèrent la nomenclature et la généalogie. Ainsi se détachent, selon Schwarz et Bilsky, dix valeurs : « l’autonomie, la stimulation, l’hédonisme, la réussite, le pouvoir, la sécurité, la conformité, la tradition, la bienveillance, l’universalisme ». Ce à quoi bien des auteurs ajoutent l’authenticité, l’éducation, la culture, la créativité, la fonctionnalité, la rareté, l’ancienneté, la beauté, l’empathie, la solidarité et la négociation, entraînant le « polythéisme » des valeurs (selon Max Weber). D’autres sont ambigües : l’individualisme est-il une valeur ou une anti-valeur ?

      D’autres encore peuvent s’entredéchirer : lorsque l’esthétique heurte l’éthique par ses transgressions, l’artiste risque la désapprobation, voire la censure, elle-même devenue une anti-valeur. Ainsi des « conflits de registres » explosent lors d’objets-frontières », comme ceux décriés de l’art contemporain, qu’il s’agisse d’emballer le Pont Neuf pour Christo ou de valoriser un graffiti pornographique ou scatologique, ou encore, pour Irina Ionesco, de photographier sa fillette dénudée, alors qu’aujourd’hui celle-ci demande la destruction des œuvres au bénéfice du respect de la vie privée.

      Les exemples convoqués par Nathalie Heinich sont nombreux parmi les faiseurs de valeurs : critiques gastronomiques, cinématographiques, littéraires. À chaque fois des connaissances sont nécessaires si l’on veut évaluer, particulièrement dans le domaine esthétique. Quoique dans celui plus précis de l’art contemporain, la beauté[3] soit devenue un repoussoir. Comme s’il fallait nier que cette valeur contraire à la justice joue un rôle prépondérant parmi nos sociétés, qu’il s’agisse des relations privées, professionnelles ou de l’arène politique.

      En effet, plusieurs fois, sujet oblige, Nathalie Heinich revient sur l’une de ses premières amours : l’art contemporain[4]. La question de sa valeur est en effet préoccupante, entre prix exorbitants pour un Jeff Koons, chute des cours possibles, et critères de jugements soumis à la versatilité du goût et de la critique. Ou encore l’art brut, « singularité » méprisée, peu à peu élevée au rang le plus noble[5]. L’expert artistique, non loin de « l’arène judiciaire », doit étayer son choix, qu’il s’agit d’achat d’œuvres, de bourses, d’expositions… Là encore, les valeurs « ne sont pas le produit du libre choix des individus, mais fortement contraintes par des institutions, des régulations, des cadres cognitifs, juridiques, administratifs, relationnels… », donc -faut-il le déplorer ?- dépendantes de contextes sociaux. Reste que l’art est un sanctuaire des valeurs, non seulement économique, mais également affective, éthique, esthétique, intellectuelle…

      Outre sa neutralité face à cette science sociale (laissons à d’autres que le sociologue la responsabilité des jugements de valeur), Nathalie Heinich ne se départit guère de sa rigueur et de sa clarté. La lecture de son essai en est aussi aisée que commode, grâce aux encarts récurrents qui présentent tel concept, tel sociologue, s’interrogent sur la réception des « seins nus », sur « hygiène et authenticité », sur « la recherche de l’absolu ». L’un d’eux prend un tour aimablement personnel, lorsqu’il s’agit de l’« histoire de mon vieux sac à main »… Le sommaire détaillé permet de se pencher sur telle ou telle question soulevée. Enfin table des « encadrés » et un index des noms complètement efficacement le manuel de sciences humaines, au service d’une éthique souhaitable : elle conclue en effet avec « Penser le partage et penser la dispute ».

 

 

      On pourrait s’étonner que notre sociologue informée sans nul doute, ne fasse qu’assez peu allusion -au contraire de Pierre Bourdieu- à Raymond Boudon. Pourtant n’a-t-il pas consacré pas moins de trois livres aux questions qui nous occupent : Le Juste et le vrai. Etude sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance[6], Le Sens des valeurs[7], Déclin de la morale ? Déclin des valeurs ?[8] En ce sens, si l’on aurait pu espérer que Nathalie Heinich s’intéresse avec plus de vigueur au relativisme, quoique son propos ne soit pas de sortir de la neutralité de son examen des faits et démarches axiologiques, on reste déçu de ne la voir que l’effleurer. Certes elle termine avec prudence en accolant « En finir avec l’universalisme » et « En finir avec le relativisme ». Elle affirme néanmoins avec une judicieuse conviction : « le constat de la relativité effective des valeurs n’implique nullement le relativisme, qui postule l’absence de toute objectivité, de toute universalité, et, partant, de toute nécessité des jugements de valeur ». C’est un peu court, même si cela vaut pour une perspective ouverte à la fin du volume.

      Raymond Boudon, lui (mais aussi Laurence Hansen-Love[9]) s’attache à rogner les ailes vaseuses du relativisme : « Non seulement les valeurs ne sont pas des illusions, mais elles peuvent être objectives[10] », affirme-t-il, tout en égratignant avec vigueur ceux pour qui elles couvrent des phénomènes de domination. Cet objectivisme est tempéré par Nathalie Heinich qui craint « un glissement subreptice de la subjectivité à l’illusion ». Cependant, dans le monde moral autant que scientifique, il faut aller au-delà des arguties et paresses intellectuelles postmodernes qui consistent à propager des idées selon lesquelles le bien moral et la vérité sont des conventions passagères et subjectives. Ainsi la connaissance scientifique vaut bien plus qu’une archaïque ignorance, qu’un mythe ou une foi religieuse. Parler vrai et agir justement restent des nécessités et des objectifs atteignables.

      Reste donc, une fois examinées avec Nathalie Heinich les mécanismes des valeurs, à affronter avec Raymond Boudon les points de fracture du relativisme. La culture nazie, la culture communiste[11], la culture islamique valent-elles la culture des Lumières ? La réprobation de l’esclavage ou de l’excision n’elle qu’un effet de goût personnel, conjoncturel ou sociétal ? « La thèse qui consisterait à réduire ces jugements à un symptôme de la domination de la culture occidentale n’est pas plus sérieuse que celle qui consisterait à affirmer que l’influence des représentations du monde véhiculées par la science occidentale cache un effet de domination[12] ». Répondre par l’affirmative à de telles billevesées serait opérer une désastreuse confusion et lacération des valeurs : collectivisme contre individualisme, tyrannie contre liberté, pensée obligée et ignorance contre pluralisme des connaissances, mort contre vie.

      De même Raymond Boudon applique sa critique du relativisme au monde de l’art : « n’est-ce pas jeter l’enfant avec l’eau du bain que de tirer du discrédit dans lequel est justement tombée l’esthétique de type platonicien l’idée que la valeur de l’œuvre d’art relève de l’opinion ou de la convention ? » Plus loin, il s’appuie sur un exemple parlant : « À la différence des paysages de Friedrich, les formes géométriques et les couleurs franches de Mondrian ne réussissent pas, malgré ses prétentions, à faire passer le message spirituel qu’il prétend exprimer. Elles ont une valeur surtout décorative. Ce qu’ont fort bien perçu les couturiers et les architectes d’intérieur[13] ».

 

      Les valeurs déclinent-elles, comme le postule l’antienne ? Là encore Raymond Boudon s’inscrit en faux contre le préjugé. En effet « l’autorité rationnelle est désormais plus facilement acceptée que l’autorité charismatique ou l’autorité traditionnelle. Ce glissement traduit l’affirmation d’une valeur : celle de la dignité de l’individu[14] ». On pourrait cependant rétorquer à notre sociologue qu’il fait peut-être trop confiance aux capacités de rationalité de nos contemporains… Pour ne pas léser cette valeur suprême issue du droit naturel et des Lumières, nous avons nommé la dignité de l’individu, nos politiques ont fort à faire pour libérer nos libertés. Or, la gauche met traditionnellement en avant l’égalité et la justice sociale, ces tromperies avérées[15], la droite l’autorité, le trio travail, famille et patrie, quoique ces derniers aient été spécieusement confisquées par un gouvernement de nauséabonde mémoire. Mieux vaut alors, quand la République affiche à son fronton « Liberté, égalité, fraternité », préférer qu’elle affirme : « Liberté, justice, prospérité », étant entendu que cette dernière ne peut découler que la connaissance.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[6] Raymond Boudon : Le Juste et le vrai. Etude sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance, Fayard 1995.

[7] Raymond Boudon : Le Sens des valeurs, PUF, 1999.

[8] Raymond Boudon : Déclin de la morale ? Déclin des valeurs ? PUF, 2002.

[10] Raymond Boudon : Le Juste et le vrai, ibidem, p 332.

[12] Raymond Boudon : Le Juste et le vrai, ibidem, p 47.

[13] Raymond Boudon : Le Sens des valeurs, ibidem, p 255 et 291.

[14] Raymond Boudon : Déclin de la morale ? Déclin des valeurs ? ibidem, p 24.

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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 11:26

 

La Serrurerie, Poitiers. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Les Orphelins du futur,

tombeau post-nucléaire

et réanimation historique,

par Jorge Carrion.

 

Jorge Carrion : Ceux du futur, traduit de l’espagnol

par Pierre Ducrozet, Seuil, 240 p, 20 €.

 

 

 

      Les destinées post-apocalyptiques, que notre temps ne permet pas de rendre totalement improbables, nous hantent. On ne sait quelle catastrophe a rendu cendreux le monde de La Route de l’Américain Cormac McCarthy[1] : un père et son enfant subissent une errance tragique dans un espace dévasté. Avec l’Espagnol Jorge Carrion, une certitude : cette catastrophe fut nucléaire et embrasa en 2035 une planète que nul ne peut plus fouler. Il faut une bonne dose de présomption pour s’attaquer à ce thème rebattu. Mais à cet après de la disparition de l’humanité, parmi cette science-fiction brillante aux perspectives politiques considérables, l’écrivain espagnol ajoute la difficulté d’animer avec intelligence un huis clos perpétuel.

 

      Nous sommes à Pékin, du moins ce qu’il en reste, dans un de ces bunkers issus de la tyrannie de Mao, et conçus pour résister et rester indemne de longues années. Cela fait treize ans et demi qu’une « communauté » d’une dizaine d’êtres humains se discipline en cette prison obligatoirement consentie : « Le drame et l’absurde : notre vie ici ». Jusqu’à ce que, dans un avenir prévisible, les réserves d’énergie et de nourriture s’épuisent avant une mort que l’on sait inévitable. Cette microsociété est nantie d’une « Loi », un « Pacte », qui est une constitution miniature, administrée par Chang.

      Il faut alors animer un récit statique, pourtant destiné à ne rien voir se passer qui bouleverserait la donne ; et Jorge Carrion sait peu à peu y réussir, menaçant d’bord de nous ennuyer, puis galvanisant notre intérêt. Anthony, devenu fou furieux, est enfermé dans le sous-sol, s’échappe, étouffe Kaury, puis est abattu. Et tandis que le narrateur, Marcelo, un Argentin, se sent peu à peu vieillir, il conçoit à l’égard de la fille de Chang, Thei, née aux premiers jours de leur réclusion, un émoi esthétique et érotique, impossible et virulent, qui contribue à donner une intensité palpable au récit. La jalousie envers « Carl le panoptique », un initiateur plus chanceux de la fraîche jeune fille, s’exacerbe. Intrusives, les caméras révèlent les sexualités du groupe, en écho à une télé-réalité sans spectateur, ou presque. Les prémisses d’une tyrannie communautaire s’exacerbent, lorsqu’un personnage répète : « C’est notre change de donner une forme à l’utopie »…

 

 

      Plus intéressant encore, le passé ressurgit peu à peu, en guise d’explication à la catastrophe, surgie d’une guerre nucléaire d’abord impulsée par la Chine. À la pratique des « jeux vidéo de guerre en réseau », s’ajoute la mode du « facing » (ou rajeunissement facial), mode aussi séduisante que ravageuse, car on ressuscitait et multipliait les visages de César, Napoléon ou Hitler, « entourés de centaines de milliers de partisans » prêts à en découdre. Un peu à la manière de Ballard[2], la « réanimation historique » devint un phénomène culturel et belliqueux allant en s’amplifiant, ce dont témoignèrent les politiques des « Ministères de la Fiction ». Ainsi « l’art doit passer de la contemplation à l’action ». En conséquence les reconstitutions d’événements marquants du passé entrainèrent des attentats « terroristes », des « assassinats d’hommes d’Etat », prétendant rendre la justice au-delà des frontières du temps et de l’Histoire. Ainsi cette dernière devenait renaissance et révision, celles des causes et des tyrans les plus délirants, y compris d’ « éco-terroristes », adeptes de la « bionostalgie », jusqu’à une « guérilla armée d’envergure internationale ».

      En sus de cette audacieuse anticipation, le visionnaire Jorge Carrion imagine des « lecteurs génétiques » et des « réseaux vivants d’intelligence artificielle : des millions de bactéries connectées, capables de jouer aux échecs ». Quant à la série filmique Labyrinthes, il s’agit d’une invention fascinante, dans laquelle « un groupe de naufragés, prisonniers ou survivants, […] devaient s’adapter à leur nouvelle vie à l’intérieur d’une structure formée de tunnels métalliques ».  Mieux encore, « chacun des labyrinthes des dix saisons faisait en réalité partie d’une maquette, une sorte de fourmilière artificielle dans laquelle cohabitaient sans jamais se croiser des dizaines, des centaines, des milliers de communautés humaines microscopiques ». Il devient évident qu’une mise en abyme du roman en son entier, porté par une écriture vibrionnante, est à l’œuvre.

 

 

      Que reste-t-il de nos sites Internet ? Au mieux, ils sont « figés dans une réalité qui n’existe plus », lisibles, mais plus immobiles que les pages des livres, en fait menacés d’extinction définitive. Au bunker, des rites et savoirs sont gardés vivants : la pratique du jeu d’échecs et la mémoire de parties légendaires. À notre narrateur Marcelo, qui fut rapporteur pour l’ONU sur les « Stratégies de Récupération de la Mémoire Historique », là où il faut peut-être lire une satire de l’omniprésence du devoir de mémoire et de son instrumentalisation, il ne reste qu’un dictionnaire, lu par le narrateur avec la plus grande application, à la recherche d’ « utopie » : trouver et retrouver les mots, n’est-ce pas recréer le monde ? Relatant passés et présent, il devient alors « un écrivain sans lecteurs ». Il lui faut cependant raconter à Thei cette « guerre sans historiens » qui précéda leur réclusion. Cette esquisse d’une nouvelle génération « parviendra-t-elle à s’échapper un jour de cette fête de la mort ? »

 

      Nous avions découvert Jorge Carrion, né à Tarragone en 1976, avec la traduction de son essai, Librairies. Itinéraires d’une passion[3]. Un talent étrangement différent et judicieusement science-fictionnel l’habite ici. Au point que l’on comprenne combien la science-fiction puisse être non seulement un outil de lecture des potentialités de notre temps et de nos mœurs, mais encore une expérimentale analyse politique considérable. Si l’on songe que Ceux du futur, traduisant improprement Los Huérfanos (« Les Orphelins ») du titre original, n’est que le volet central d’une tétralogie romanesque, Las Huellas, ou « Les Empreintes », plus exactement selon son auteur « la tétralogie d’un nouveau siècle », qui comprend également Los Muertos, Los Turistas et Los Difuntos[4] (une nouvelle illustrée), un appétit de lecture nous chatouille vivement entre les oreilles. On lira également avec une curiosité virale son essai Teleshakespeare, qui s’intéresse aux séries télévisuelles, qui font souvent preuve de plus d’imagination et de pénétration que nos romans, en tant qu’elles véhiculent une intention tant neuropsychologique que géopolitique (pensons à cet égard à Real Humans). D’autant qu’une secrète connivence relie essai et roman de celui qui est peut-être un auteur majeur, celle d’une magnétique culture des mots, des livres, des séries et des sites internet, douloureusement fragile. Une dose d’action, bien des doses éblouissantes d’intelligence pour Ceux du futur : le film qui pourrait en être tiré aurait-il, ô gageure, ces dernières qualités ?

 

Thierry Guinhut

À partir d’un article -ici augmenté- publié dans Le Matricule des anges, mars 2017.

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Cormac McCarthy : La Route, L’Olivier, 2008.

[4] Jorge Carrion : Los Muertos, Los Huérfanos, Los Turistas, Galaxia Gutenberg, 2010, 2014, 2015. Los Difuntos, Aristas Martnez, 2015.

 

 

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22 avril 2017 6 22 /04 /avril /2017 16:25

 

Jeff Koons : "Tulips", Musée Guggenheim, architecte Frank Gehry, Bilbao.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Une somptueuse architecture mémorielle

par le Russe Alexeï Makouchinski :

Un Bateau pour l’Argentine.

 

Alexeï Makouchinski : Un bateau pour l’Argentine,

traduit du russe par Luba Jurgenson, Louison éditions, 316 p, 25 €.

 

 

 

 

      Porte-t-il bien son titre ? Car bien que ce roman semble se diriger vers l’Amérique latine, c’est d'abord au moyen d’un regard rétrospectif qu’il se tourne vers une Russie originelle, improprement devenue Union Soviétique. Grâce à une prose somptueuse, Alexeï Makouchinski nous embarque moins dans Un Bateau pour l’Argentine que dans une fresque mémorielle haute en couleur. En quinze chapitres concentriques, un narrateur, Alexeï Makouchinski en personne, amène son personnage extraordinaire, lui parfaitement fictionnel, Alexandre Vosco, à déplier son histoire d’exilé russe et d’architecte brillant. Histoire qui balaie le XXème siècle, par le truchement de son fils, un Vosco bien moins talentueux. Mais c’est à Vladimir Grave, croisé en 1950 sur un bateau voguant vers l’Argentine, que revient le triste honneur d’évoquer l’enfer stalinien.

 

      Nous sommes dans les années quatre-vingts. C’est alors que le « vent ferroviaire de l’imagination » emporte le jeune narrateur, depuis le Moscou de 1988, alors que s’entrouvre le rideau de fer, vers la France. Son « roman de formation » commence dans un Paris « branché », entre les comics et la mode, dont Viviana Vosco est férue. Grâce à elle, le narrateur rencontre Alexandre Vosco, alias Voskoboïnikoff, célèbrissime architecte, qui fut l’ami de confrères comme Jean Balladur et Mies van der Rohe. La conversation entre ces deux générations roule sur une enfance balte, une amitié avec Vladimir Grave parmi les dunes marines, tout cela avant 1917, puis sur les retrouvailles de Vosco et de Grave en 1950 sur le bateau-titre. La brève rencontre est suivie par la mort de Vosco. Plus tard, notre narrateur entreprend de ranimer le temps, de sauver la destinée de cet architecte de l’oubli, même si bien des livres sont consacrés à son immense travail, dont une « bibliothèque pyramidale construite en Espagne », ou encore un musée d’art contemporain à Osaka, « en forme d’œuf posé sur le côté »…

      Il faudra s’acoquiner avec le fils, Pierre Vosco, grand bourgeois et mycologue à ses heures, et l’entretenir à Munich, où vit notre narrateur, pour que la figure de l’architecte légendaire reprenne vie. Toutes ses années de jeunesse, de guerres entre Russes blancs, Lettons et Russes rouges sur le front balte, de formation intellectuelle, de tâcheron sans succès, défilent, jusqu’à ce que les années cinquante lui offrent une seconde jeunesse, un succès bientôt international pour ses travaux.

      Il s’agit pour lui d’ « architecture intégrale ». Il fréquente alors Nervi et Le Corbusier ; ce dernier n’étant pas épargné : « des cages calculées selon le nombre d’or dans lesquelles le courageux Suisse s’apprêtait à enfermer l’humanité ». Au-delà des « casernes cartésiennes », Alexandre Vosco préfère se vouer à une « architecture qui réponde de la diversité du monde », plutôt qu’à la « cité idéale » des « architectes gauchistes » : « Je haïssais l’utopie et luttais contre, j’en connaissais trop bien le prix ». Ainsi la fiction intègre-t-elle de réelles personnalités de l’histoire de l’art, comme Jean Balladur, dont on visite les pyramides de La Grande Motte. Ainsi la fiction n’est pas sans emprunter une dimension politique engagée, entre art et politique.

      Une foule d’histoires émaille ce roman vibrionnant, comme celle de la mère de Pierre Vosco, qui assassina un officier nazi sur les quais de la Seine, une « valise remplie de pierres et de branches », venues d’Argentine, un « fol-en-Christ », une beauté juive anonyme épousée par Grave et morte pendant le blocus de Leningrad, les héros et les péripéties cruelles des guerres baltes pour se libérer des Bolcheviques…

      Ce « bateau pour l’Argentine », outre les retrouvailles avec Grave, est également le tournant d’une vie pour notre personnage. Etourdi de déceptions professionnelles et sentimentales, il prend en partant une décision qui changera le cours de son existence, prélude de la montée vers la gloire. En ce sens, le titre, qui paraît longtemps trompeur, se justifie. C’est sur le bateau également que se produit une métalepse, pour emprunter le mot de Genette[1] : le narrateur devient un moment Alexandre Vosco, au travers des pages de son autobiographie partielle et retrouvée par notre auteur-narrateur. C’est ensuite en Argentine qu’il construisit le pont qui le propulsa vers la célébrité. Là ou Maria, sa future épouse, devient également narratrice d’un moment…

      Si Alexandre Vosco a pu fuir la Russie soviétique, Vladimir Grave a dû attendre la seconde guerre mondiale pour définitivement s’extirper du régime stalinien et de son « vampire moustachu ». Ce furent « trente-trois ans en enfer », et une odyssée hallucinante, jusqu’en 1941, lorsque prisonnier des Allemands, il est reconnu comme faisant partie des minorités allemandes, donc libéré, puis réquisitionné comme ingénieur pour l’Organisation Todt, aux abords d’un camp de concentration, avant de fuir Berlin en ruines... Pour parvenir à enfin réussir sa vie d’ingénieur en Argentine.

      D’où une recherche du temps perdu (aux phrases parfois proustiennes) exaucée par le narrateur, fouillant, outre la Russie et Paris, Munich et la Finlande, Buenos Aires et les plaines argentines, la guerre et la paix, la tyrannie et la solitude, l’échec et la réussite, la sordide réalité et la hauteur de l’art. La structure mémorielle labyrinthique n’enlève rien alors à la clarté du récit. Récit qui s’empare des archives de la « tour » (comparée à celle de Montaigne) et des secrets des réussites architecturales du personnage central, à tel point que dans cette ode à l’art de l’architecte -dans laquelle certaines pages ressortissent à l’essai d’esthétique-, dans cette « architecture intégrale » romanesque, dont l’art de Vosco est la métaphore, ce dernier en devienne une création mythique.

      Publié avec soin par les éditions Louison (reliure toilée, cahiers cousus, signet), l’on devine qu’à ce roman la traductrice, Luba Jurgenson, a mis toute sa passion, elle qui fut de la magnifique entreprise de l’adaptation française des Récits de la Kolyma[2]. Les notes, souvent historiques et linguistiques, sont aussi abondantes que précises, malgré le « Wanderjahre », traduit improprement par « déplacements », alors qu’il s’agit de goethéennes années de voyage.

 

      Roman d’enquête biographique, historique et politique, publié en Russie en 2014, Un Bateau pour l’Argentine séduit par son écriture somptueuse, ses allusions aux romans d’éducation de Goethe, à maints poètes pas seulement Russes, par sa qualité de traité esthétique. Il emporte par sa narration claire, réaliste et fouillée, stupéfait le lecteur par ses univers géographiques et historiques emboités, par ses contrastes immenses entre la vie parisienne et munichoise et les morts des guerres du dernier siècle. On ne s’étonne pas qu’Alexeï Makouchinski, né en 1950 à Moscou, ait été traducteur de l’allemand et de l’anglais. Depuis 1992, il vit en Allemagne où il enseigne à l’Institut des études slaves de l’université de Mayence. Trois romans ont jaillis de son clavier : Max, en 1998,  La Ville dans la vallée, en 2013, et Un Bateau pour l’Argentine, seul traduit à ce jour (du moins, provisoirement, espère-t-on). Avec lui, mémoire et Histoire dialoguent, tant avec séduction qu’avec puissance, dans le cadre d’un objet romanesque et esthétique qui se forme et s’enrichit sous nos yeux au fur et à mesure d’une lecture enchantée.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

[1] Gérard Genette : Métalepse, Seuil, 2004.

[2] Varlam Chalamov : Récits de la Kolyma, Verdier, 2003.

 

 

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19 avril 2017 3 19 /04 /avril /2017 12:51

 

La Couarde-sur-mer, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Jo Walton, du roman de fantasy

au choix existentiel :

Morwenna et Mes Vrais enfants.

 

 

Jo Walton : Morwenna, traduit de l’anglais (Pays de Galles),

par Luc Carissimo, Denoël, 2014, 350 pages, 21,50 €.

 

Jo Walton : Mes Vrais enfants, traduits de l’anglais (Pays de Galles)

par Florence Dolisi, Denoël, 300 p, 22 €.

 

 

 

 

      Les genres romanesques de la Galloise Jo Walton ont plusieurs vies. Avec une déconcertante facilité, elle oscille de la fantasy pour jeunes filles au réalisme pour femmes à la croisée de la maturité, sans que rien n’empêche d’ailleurs un lecteur masculin de s’y faufiler avec bonheur. Mieux, si possible, elle aborde, avec les baguettes magiques de son imaginaire, le genre plus spéculatif de l’uchronie. De Morwenna à Mes Vrais enfants, jusqu’à la trilogie du Subtil changement, elle fait feu de toute prose, à la lisière de la poésie autant qu’à celle de l’interrogation existentielle et politique.

 

      Chez Tolkien et ses suiveurs, la fantasy est un genre bien balisé. Elfes, mages et chevaliers, royaumes en guerre parcourus par la quête d’un héros… A part pour les mordus infatigables du genre, qui lui pardonnent tout, nombre de constructions d’univers et de péripéties sont un peu répétitives, le surnaturel et la magie sont les démiurges obligés, les sociétés peu ou prou médiévales sont fortement régressives, sans compter les topos du merveilleux et de l’épique et leurs ficelles narratives un peu lourdes. L’écrivaine Jo Walton (né en 1964 au Pays de Galles) est plus subtile.

      L’héroïne de Morwena est une jeune fille tout ce qu’il y a de plus réaliste ; enfin presque. Car Morwenna Phelps, qui a perdu sa jumelle, dans un accident qui l’a laissée handicapée d’une jambe, est envoyée par son père dans le pensionnat privé très chic d’Arlinghurst. Amitiés et inimitiés pour une adolescente méprisée, solitaire et brillante, font et défont les intrigues du roman d’initiation, au service de l’identification des jeunes lectrices. Mieux, entre l’école et son milieu familial souvent sclérosé, quoique son père soit plus ouvert, il lui reste la dévoration passionnée des livres de science-fiction et de fantasy, et la bibliothèque locale. Là elle intègre un club de lecture, où la fascine Wim, bel adolescent un peu sulfureux, qui aurait mis, selon la rumeur, une jeune fille enceinte. Cependant l’insolite s’installe peu à peu : la certitude des fées et des gnomes qui habitent discrètement les campagnes, la croyance effrénée dans les pouvoirs de magie noire de sa mère, le soupçon que les trois sœurs de son père soient également sorcières, des lettres étranges, une photo brulée, la « magie de Karass ». Tout cela conflue en une acmé surnaturelle et un choix existentiel final… Voilà qui entraîne le récit vers les hésitations du fantastique, plutôt que vers les certitudes du merveilleux.

      A la lisère du folklore gallois et de l’analyse psychologique de la différence, ce roman de Jo Walton, bien que publié dans la collection « Lunes d’encre » (traditionnellement science-fictionnelle), se joue de tous les genres, de toutes les cloisons romanesques, usant non sans subtilité du journal intime pour inventorier les convulsions de l’adolescence. Mais aussi de la satire de la société scolaire, jusqu’à la plus folle féérie. Seule l’énumération des lectures de Morwenna, (Delany, Le Guin ou Silverberg…) faite de réserves et d’enthousiasmes, manque d’épaisseur, même si, après tout, il s’agit bien, modestement, du palmarès critique d’une toute jeune fille boulimique de livres.

      Couverte de prix littéraires anglo-saxons et spécialisés (dont le Hugo et le Nebula), cette plongée dans l’univers d’une adolescente brimée, curieuse et imaginative est d’un charme fou, en dépit de la modestie de ses prétentions. Il n’y a en effet pas forcément besoin de grandes sagas, de grands univers science-fictionnels pour que le lecteur prenne en amitié cette attachante et magique personnalité en formation…

 

 

      Qui sait si nous avons plusieurs vies… Ce serait alors au croisement d’une autre Histoire, parmi celles qui font Mes vrais enfants, bien plus conventionnel roman parmi ses premières pages, quoique en apparence. Car en 1949, dans une Angleterre cernée de privations, la jeune Patty choisit et ne choisit pas d’épouser Mark. Deux biographies et sexualités alternatives alternent à partir du septième chapitre. L’une commence par des grossesses douloureuses, des enfants, parfois mort-nés, un mari abject, quoique philosophe, et plus tard se révélant homosexuel ; ce qui découragerait toute femme de se marier. L’autre, alors qu’elle enseigne à Cambridge, s’emballe grâce à un voyage à Rome, un autre à Florence où « elle tombe follement amoureuse de l’art de la Renaissance ». Elle publie un guide sur la ville, puis sur Venise et Rome, tout en devenant amoureuse d’une femme, Bee, amour heureusement réciproque. Cette bifurcation aux deux branches narratives est-elle l’effet de la « confusion » de la vieille Patty, dont la mémoire déraille dès les premières pages, en 2015 ? Ce qui permet de lire l’entreprise romanesque comme un rembobinage des souvenirs reconstitués et reconstruits selon une double logique, une vaste et bifide analepse temporelle…

      La comparaison avec Le Choix de Sophie de William Styron[1], faite par bien des critiques, est assez artificielle. Certes le romancier américain y superposait deux romans d’éducation, mais d’un jeune homme nommé Stingo et d’une femme, Sophie, rescapée des camps de la mort nazis, à la porte desquels elle avait dû choisir de sacrifier l’un de ses enfants… L’immense parabole sur le mal et la culpabilité s’oppose alors à la décision, sinon au coup de dés, prise par Patty au seuil d’une médiocre ou d’une vie meilleure…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Les deux hypothèses romanesques postulées dans Mes vrais enfants restent dans le cadre du réalisme. Ces vies sont alors judicieusement représentatives de l’évolution des mœurs, en particulier de la liberté féminine ; ce qui n’est pas sans inscrire ce roman dans une perspective féministe, alors que le couple formé par Patty et Bee conçoit des enfants, grâce à l’amical concours d’un camarade.

      Outre le féminisme, car l’une des Patty, que séparent deux univers parallèles, donne des « cours de littérature féministe », se dessine toute une dimension engagée : d’une part contre la prolifération nucléaire, et ses bombardements qui entraînent morts lointaines et maints cancers de la thyroïde, et d’autre part en faveur de la nécessité de persister à propager l’humanité : « un monde sans ses enfants n’était même pas concevable », ce qui donne tout son sens au titre, même si les deux autobiographies fictives et alternatives ne nous disent guère lesquels sont les « vrais », ceux des guerres nucléaires ou ceux d’un humaniste progrès ; à moins qu’il s’agisse des lecteurs de Jo Walton mis en demeure d’opter en faveur des progrès de la civilisation.

 

      Jo Walton a un talent indubitablement divers. De la fantasy pour adolescente rêveuse et passionnée dans Morwenna, aux tranches de vies servies en guise d’avertissement face aux décisions matrimoniales et existentielles. Parfaitement construit, voire virtuose au point que les deux vies se croisent par des allusions ténues, même si l’écriture n’est pas toujours inventive, même si le dernier quart du volume pêche un peu au moyen d’une rapide et factuelle succession de péripéties sans âme, la double fresque qu’est Mes vrais enfants ouvre à chaque porte du retable laïc un impressionnant tableau de société. Ici, choisir sa vie implique bien des conséquences, pas seulement individuelles, mais aussi historiques. En effet ce roman devient également uchronie lorsque, dans l’une de ses vies, la France se dote en 1968 d’un gouvernement communiste, lorsque ce sont les Soviétiques qui conquièrent la lune, lorsque Bobby Kennedy devient Président des Etats-Unis et qu’éclate la guerre nucléaire est-ouest. Ce qui n’est pas sans rappeler une autre réalisation de Jo Walton : la trilogie du Subtil changement dont une hitlérienne uchronie est le moteur[2]

 

Thierry Guinhut

Article publiés -ici augmentés- dans Le Matricule des anges, mai 2014 et mars 2017

 

 

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15 avril 2017 6 15 /04 /avril /2017 13:02

 

Col de Rubio, Pallars Sobira, Catalunya. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

De l’humiliation électorale.

 

 

 

 

 

      En ce dimanche festif, que la ville est joliment pavoisée de rouge, de rose et de bleu ! Pourtant ce rouge tant aimé, couleur du luxe et de la vie, de la passion chaleureuse, vire à l’étranglement du sang, ce rose est vomitif, ces bleus sont délavés, méchamment bleuâtres. De quinquennat en quinquennat, le pire est l’ennemi du pire. Qu’est-il arrivé à nos affiches électorales pour qu’elles arborent tant de trognes menaçantes, de visages torves ou benêts ? D’où vient que j’éprouve à les voir, à les lire, si je n’en attrape pas une purulence oculaire, un sentiment d’humiliation. À moins qu’il vaille mieux se résoudre à confier son vote au plus réaliste candidat…

 

      Ils ne sont que menaces. L’un veut mettre au pas les médias qui prônent de libéralisme, l’autre interdire les licenciements, l’autre punir les exilés fiscaux[1] qui fuient notre enfer imposable, ou vaporiser la City et Wall Street, l’autre encore spolier les meilleurs contribuables jusqu’à 75% de leur revenu, sans compter les tempêtes de TVA, CSG, impôt sur la fortune et autres babioles. Ou, si l’on préfère, il s’agit de flageller la libre entreprise qui ne l’est plus guère à coup de normes, de textes et de principe de précaution, de planifier l’économie au moyen d’un Etat instratège, de châtrer la spéculation, d’imposer le protectionnisme, de sanctifier les sévices publics. Aucune préoccupation des Français n’échappe à leur hargne, à leur redistribution jetée par les fenêtres, à leur démagogie électoraliste.

      Ils ne sont que déni et angélisme mou. Négationnisme pour les trotskistes et communistes envers la responsabilité meurtrière et totalitaire du communisme[2] dans l’histoire, sans compter que certains nient que Cuba soit une dictature, que faillite et famine du Venezuela soit l’acmé du socialisme, et s’acoquinent avec des activistes islamistes, en ayant des yeux de Chimène envers l’Islam totalitaire. L’autre ne s’appuie à peu près que sur la haine du Président sortant et affiche un angélisme mou, tous caracolent dans la joie du grand soir, de la grande distribution des miracles et de l’utopie tyrannique, sans voir le mur de la dette à laquelle ils ont inconsidérément contribué, monter en tsunami sur nos têtes ; sauf peut-être celui qu’une trop confiante expérience contraint au réalisme…

      Ils ne sont que chaînes autour des poignets des entrepreneurs, de l’emploi et des richesses à construire. Parce qu’aucun ne propose la flexisécurité à la danoise pour simplifier et libérer l’emploi, ne s’attaque (ou du bout des lèvres pour l’un) au maquis des 300 pages du Code du travail, aux effets de seuil dans les entreprises, à la coûteuse prolifération des collectivités et des élus (ou lors d’une audacieuse lucidité pour l’autre), aux privilèges des trop jeunes retraités de quelques entreprises publiques, parce qu’aucun (ou avec trop de pusillanimité) ne compte inscrire dans la marbre de la constitution la règle d’or de l’absence de tout déficit et de toute dette dans le budget de la France et des collectivités locales, ainsi qu’un raisonnable plafond de 20% de prélèvements obligatoires infligés aux individus et aux entreprises ; parce que personne ne veut réformer et moraliser l’Etat providence et ses tuyaux percés… Parce que trop peu proposent la baisse des charges sociales et la tolérance zéro envers la délinquance et aucun (ou à peine) en l’associant à cette nécessaire légalisation des drogues (certes plus ou moins létales) qui couperait l’herbe sous le pied des mafias et fournirait une TVA assumée par leurs consommateurs.

      Ils ne sont que liberticides. Entendons la harangue éraillée du béat qui exige d’encadrer par la loi les montants des loyers, du charismatique à l’écharpe rouge qui fait rêver les médias et bêler le troupeau en clamant qu’on ne réindustrialisera le pays qu’avec une volonté planificatrice, quand la mégère patriotique pourtant apparemment du bord opposé exige un état stratège qui planifiera la reconquête de nos usines à coup de barrières douanières et de délocalisations interdites[3]. L’autre, aux lunettes alternativement rouges et vertes, nous promet une bureaucratie écologique pléthorique. Quant aux sortants, un peu plus expérimentés, peut-être légèrement moins hallucinés, sinon plus réalistes, les voilà rivalisant de taxes, en ne pensant qu’en partie à réduire le maelstrom du budget de l’Etat, le flot des subventions, la marée du fonctionnariat des collectivités nationale et locales, l’inondation de la dette et la noyade du pays, couper dans le gras des régimes spéciaux de retraites, du népotisme et des émoluments et réserves parlementaires de nos élus…

      Ainsi, faute de réformes économiques et sociales, perdurent notre appétence et dépendance envers la démocratie non libérale du socialisme de gauche et de droite, sans compter les ébréchures portées au corps de la liberté d’expression[4]. Ainsi, faute de gestion sévère de la délinquance et de la marée islamique à l’assaut des quartiers, perdure la déliquescence de la sécurité et de la République[5]

 

 

      En 1888, dans Le Figaro, Octave Mirbeau, qui dénonça le populisme de Boulanger et la politique coloniale de Jules Ferry, plus connu comme le romancier acide, coruscant et passablement sadique du Jardin des supplices, publiait un bref pamphlet : La Grève des électeurs[6]. Il s’étonnait qu’« après les innombrables expériences, les scandales journaliers », il reste encore « un seul électeur, cet animal irrationnel ». Il demeurait stupéfait que l’on « s’imagine […] faire acte de citoyen libre ». Ainsi, « il faut, que par de puissantes déviations cérébrales, les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail et de probité » ; et encore notre Mirbeau ne parlait pas là, quoiqu’il le sous-entendît, de la magistrature suprême de la République ! L’ironie cruelle va jusqu’à faire bêler l’électeur : « plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois ». La fronde culminait avec : « Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel ». Ce texte acrimonieux autant que salubre, que l’on ne verrait aujourd’hui affiché par aucun journal, cependant publié en un format commode par les éditions Allia, mériterait-il d’être glissé, en guise de bulletin, dans les poubellesques urnes de la République…

 

      À moins que le malheureux élu, contraint par le réel, soit plus raisonnable que le promette sa suintante démagogie. À moins que le courageux élu applique ses meilleures réformes de façon à diviser le chômage par deux, comme le fit Margaret Thatcher en son temps. Sinon le monstre politique, émanation directe de la soif de justice et de prospérité populaires, sans compter sa jalousie affreusement égalitaire, nous dévorera de ses crocs répugnants, de ses grèves, manifestations et guérillas urbaines. Seul le Temps et la Vérité nous délivreront peut-être de l’Envie et de la Discorde…

      Parce que l’innovation, l’ouverture à la mondialisation des savoirs, des technologies et des libertés ne sont guère à l’ordre du jour, sans compter le refus sans concession indispensable des prosélytismes liberticides (osé par une seule, hélas peu susceptible de juste tolérance) qu’ils soient politiques, protectionnistes ou religieux… Parce qu’ils sont tous étatisto-socialistes, semi-incultes à des degrés divers, parce qu’aucun ne connait vraiment le sens des Lumières. Et surtout du libéralisme honni, ce qu’en leur Front Socialiste National[7] ils appellent le mondialisme ultralibéral, qui l’est souvent trop peu. Huant sa confiance dans les libertés de pensée et d’entreprendre, ils nous prennent pour des déficients intellectuels, des gobeurs de panacées en béton. Pourtant nous ne pouvons que vérifier l’actualité de ce qu’Hayek, en 1945, constatait dans son chapitre intitulé « Les totalitaires parmi nous » : « un rapprochement toujours plus grand entre les conceptions économiques de la gauche et de la droite, leur opposition commune au libéralisme[8] ».

 

      Devais-je voter pour la révocation de mon droit de vote[9] ? Ne devrais-je voter que pour le moins pire, l’un peu plus réaliste ? Je devrais alors me sentir humilié jusqu’au moindre neurone de mes doigts de pied… A moins qu’il me reste encore la force, l’indépendance, la liberté et la dignité qui, entre autres joyeusetés, me poussent à ce trop doux pamphlet ! Enfin, suggérons à nos lecteurs de demander une subvention d’Etat pour fournir les fort nombreux guillemets qu’en ces temps de crise de la dette je n’ai pu importer depuis le pays de la propriété intellectuelle pour rendre aux candidats les propos qui émaillent ce billet gratuit d’humeur…

 

 

Thierry Guinhut

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Thierry Guinhut - dans Philosophie politique
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9 avril 2017 7 09 /04 /avril /2017 15:48

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mains. Photos : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Quand l’Euramérique émigre vers l’Afrique.

Une renversante uchronie

par Abdourahman A. Waberi :

Aux Etats-Unis d’Afrique.

 

Abdourahman A. Waberi :

Aux Etats-Unis d’Afrique, Zulma, 188 p, 8,95 €.

 

 

 

 

      Au pays des « houyhnhnms », de Jonathan Swift, ces créatures sont des chevaux dotés de parole et de raison, quand les « yahous » sont des bipèdes simiesques stupides. L’auteur des Voyages de Gulliver sut intervertir l’humanité et la bestialité. Ainsi Aux Etats-Unis d’Afrique, Abdourahman A. Waberi intervertit les civilisations : sur le continent africain, richesse et développement attirent des hordes d’immigrés venus d’Europe, d’Amérique et du Japon. L’ironie de la situation serait un peu facile en l’apologue s’il n’était servi par un style affuté, expressif, et par une étonnante hauteur de la pensée. Nous avions eu le tort de ne pas remarquer la première édition[1] de ce roman plus que singulier, brillant ; il n’est que temps de réparer cette injuste cécité.

 

      En ce monde au sommet de la civilisation, la topographie africaine, où l’Africain vit « sur cette terre comme un être supérieur », est hallucinante. Entre la ville-lumière d’Asmara, où grouillent les prostitués blanches, et « la colline d’Haile Wade », temple de l’industrie du cinéma », les mœurs occidentales sont singées pour le meilleur (peu) et pour le pire (beaucoup). Le « professeur Garba Huntingabwe » qui préconise de « se débarrasser des sous-développés, est une parodie, certes excessive, de Samuel Huntington, l’auteur du Choc des civilisations[2]. En cet espace de la splendeur économique, on boit du « Neguscafé » et des « cafés Sarr Mbock », on va chez « McDiop »…

      Cependant la topographie euraméricaine vaut son pesant de pauvreté. Savez-vous (à moins d’être mal renseigné) que Zurich est couverte de favelas, qu’un conflit entre Français et Anglais secoue le Canada, au point que les casques bleus bangladeshis doivent intervenir ? Qu’à Toulouse, une « guerre ethnique » oppose Occitans et Parisiens ?

      Devant une déferlante migratoire, qui introduit « le tiers-monde dans l’anus des Etats-Unis d’Afrique », « la crème de la diplomatie internationale […] est censée décider du sort de millions de réfugiés caucasiens » qui « propagent leur natalité galopante » et « leur religions rétrogrades comme le judaïsme, le protestantisme ou le catholicisme ». Quand « les golden boys de Tananarive sont à des années-lumière de la misère blanche de notre charpentier helvète », l’on en vient à l’évidence : « les Etats-Unis d’Afrique ne peuvent accueillir toute la misère du monde ». La charge satirique contre notre égoïsme occidental est à son comble. D’ « Asmara, capitale fédérale » à Paris, en passant par « l’atelier » de l’artiste, avant le « retour à Asmara », la pérégrination est planétaire.

 

 

      Outre Yacouba, un Helvète qui eut pour nom de « Maximilien Geoffroy de Saint-Hilaire », qui a fui son pays où l’on « se zigouille allègrement », et trouve une mort sordide sur un trottoir, il faut nécessairement un personnage emblématique pour animer cette fiction : ce sera Maya, une jeune fille qui a eu le malheur de venir au monde dans un trou de Normandie, ravagée par « la guerre contre les Bretons », et le bonheur d’être tôt adoptée par une famille érythréenne, riche comme il se doit. Son enfance est alors narrée d’un pinceau lyrique, malgré l’agonie de sa mère et le chagrin de son père, « Docteur Papa », médecin humanitaire qui porte « sur ses épaules toute la misère de Manhattan ».

     Peu à peu se détache le roman de formation de Maya, artiste et sculptrice sous le nom de Malaïka, qui est aimé par l’artiste-photographe Adama Traoré, dont la lettre d’amour affiche un lyrisme dans la veine de Léopold Sédar Senghor et Saint John Perse.

     N’empêche qu’elle se sent obligée de comprendre, au point de se lancer dans la quête de ses origines, jusqu’à retrouver sans amour sa mère. Lorsqu’elle aborde la France, la description de l’unique aéroport parisien, glacial, miteux, aux agents « bourrés d’oisiveté et de vinasse », puis de la miséreuse place Vendôme, vaut son pesant de littérature. Les femmes ont « un foulard sur la tête », la langue française est « monotone, dépourvue d’accent et de génie », bien sûr « sans académie ni panthéon ». Si nous avons besoin de nous rassurer sur ce point, il suffit de voir ce qu’en fait notre ami Abdourahman A. Waberi. Pire cependant, « les autochtones consomment des surdoses d’identité à s’en éclater la cervelle » et sont « dressés et éduqués pur s’entredétester » !

 

 

      Avec Aux Etats-Unis d’Afrique, Abdourahman A. Waberi n’a pas démérité de son ambition : « rien de plus jouissif qu’un renversement de la situation politique, rien de plus jouissif qu’un grand rire nègre et rabelaisien pour dire le monde tel qu’il boite[3] ». Il a en effet su donner voix à une uchronie renversante, qui dit notre orgueil et notre fragilité, autant qu’elle dit l’orgueil et la fragilité de l’autre. Pensons que les écrivains, nommés « Kafka, Faulkner et Borges » séjournèrent dans des universités africaines ! Les clichés qui collent aux basques des pays sont renversés. C’est ainsi que la brillante Afrique, glorieuse de son panafricanisme, se lance dans la « chasse aux immigrés », grâce à une police « aux pectoraux gonflés d’orgueil et de préjugés » qui ne recule pas un instant devant l’assassinat.

      Sans nul doute, l’inversion des situations géopolitique nous interroge : que penserions et ferions-nous si tel était le cas ? Il n’est pas sûr que l’auteur veuille seulement nous culpabiliser, nous Occidentaux, et nous rassurer, nous Africains ; seulement inviter la main noire et la main blanche à se tendre l’un vers l’autre, en un humanisme vertueux, quoique naïf. Loin de tomber dans le facile manichéisme, dans la sentencieuse  diabolisation des égoïsmes de l’Occident, son ironie diablement facétieuse s’adresse en fait aux deux camps. Car les tares européennes ne sont que le reflet de celles d’outre-Méditerranée. Car il s’agit d’une « Afrique repue, grasse, rotant d’aise et d’ennui ».

      Comment se fait-il que l’Afrique n’ait pas su se développer comme le postule cette fiction ? Ainsi « l’antique contrée d’Erythrée, dirigée depuis des siècles, par une lignée de puritains musulmans profondément marqués par le rigorisme des Mourides du Sénégal, a su prospérer en alliant le sens des affaires et les vertus de la démocratie parlementaire ». Tiens donc ! N’y-a-t-il pas contradiction des termes ? Cet Islam, qui stigmatise ici les « païens des îles de la Baltique qui pratiquaient le cannibalisme », cette « domination masculine que les religions ont contribué à perpétuer », ne s’est guère montré capable de telles prouesses, et l’on devrait escompter qu’en l’accueillant on bénéficierait des largesses de sa tyrannie théocratique ? De plus ce n’est pas qu’un effet du renversement opéré que de signaler les « ports esclavagistes […] du Nord-Est africain béni par la Providence », ce qui est une réalité historique -et l’on ne peut penser que notre romancier l’ignore.

      Aussi ce serait (si l’on pardonne l’image un peu brusque) se mettre le doigt dans l’œil jusqu’au talon d’Achille, que ne voir en ce roman qu’une charge contre le Nord pourri de luxe et de suffisance. Ne s’agit-il pas de renvoyer le compliment à une Afrique bouffie de culpabilisation de l’autre, de prétention moralisatrice, d’orgueil culturel et de pulsion conquérante ? La petite Maya est bien sûr en bute au racisme : on la stigmatise en « Face de lait, Lait caillé ». En outre, cette peau blanche donne lieu à des clichés érotiques, qui sont l’envers de ceux associées aux femmes noires : « Lourde tantôt de senteurs de lait et de sperme, tantôt de poudre et de fourrure, tantôt de remugles d’ail et d’ortie ». Ainsi pas le moindre afrocentrisme dans la pensée d’Abdourahman A. Waberi ; plutôt un humanisme critique sans angélisme : l’aiguillon du lettré s’adresse à toute l’humanité que nous sommes. De surcroît, comble de l’ironie, la famille de Traoré est de celles des « colonisateurs […] qui pressèrent le jus de l’Europe et de l’Amérique du Nord dès 1596 » !

      Malgré son incontestable brio, Abdourahman A. Waberi se fait faute d’oublier deux faits importants pour aller jusqu’au bout de sa démonstration. Un : il ne fait pas mention de quartiers et de zones de non-droit où les immigrants mettent en place un communautarisme exclusif. Deux : qu’il s’agisse de judaïsme, de christianisme ou d’athéisme, voire de confucianisme ou de shintoïsme, les Occidentaux, même si leur religion a pu chapeauter une fort discutable colonisation, ne s’appuient pas sur une idéologie aussi théocratique et conquérante que l’Islam pour coloniser les autres continents…

 

      Découvrir soudain Abdourahman A. Waberi, né en 1965 à Djibouti, laisse à penser qu’en ses autres livres se cachent des richesses à déguster, comme Moisson de cranes[4], dédié au génocide rwandais. Quant à La Divine Chanson[5], elle est le dernier volet d’une trilogie consacrée à son pays natal, entre réalisme, rythmes de jazz venus de Gil Scott-Heron[6], et lyrisme digne des contes… Sans nul doute, il va jusqu’au bout de son éthique : « où se fait la jonction entre le privé et le politique, entre l’histoire individuelle et la grande Histoire ? Tu connais la réponse, Maya. Tu dis sans hésitation : dans l’art et dans la littérature ». Le militantisme de l’auteur réside en un vaste cosmopolitisme littéraire de récits et de traductions, en un « nomadisme fertilisant », ouverts au monde à pacifier et parfaire.

      Disons-le sans ambages : le talent d’Abdourahman A. Waberi est stupéfiant : ne fait-il pas allusion à des livres imaginaires, comme celui sur « l’immigration en provenance d’Alaska », publié au Rwanda ? Ne cite-t-il pas René Caillié découvrant Tombouctou en 1828 ? Ne brosse-t-il pas un tableau satirique de l’art contemporain, tout en exaltant le travail plastique de Maya ? Son clavier toujours imagé a mille voix et registres, à la lisière du conte de fée des savanes, du poème enfiévré à l’apologue cruel, et jusqu’aux marges de l’essai érudit sur la nature et les destinées des civilisations[7]. Un exemple de plus : le réalisme magique imagine le retour du prophète biblique Enoch et du jeune prophète Mohammed : « de quoi alimenter les braises imaginaires pour des siècles, du côté de Vatican ou de Médine, et susciter des flux migratoires ». Tout cela virevoltant avec la plume légère de l’ironie, la griffe profonde du satiriste des mœurs et des temps. L’apologue et l’uchronie, dans le sillage de Swift, de Voltaire ou d’Orwell, font le fil romanesque le plus à même de tailler dans l’obscurantisme et de filer vers les Lumières, du moins de la pensée.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Abdourahman A. Waberi : Aux Etats-Unis d’Afrique, Jean-Claude Lattès, 2006.

[2] Samuel Huntington : Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 1997.

[3] Entretien avec Pierre Maury pour Le Soir.

[4] Abdourahman A. Waberi : Moisson de cranes, Serpent à plumes, 2000.

[5] Abdourahman A. Waberi : La Divine chanson, Zulma, 2015.

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30 mars 2017 4 30 /03 /mars /2017 17:04

 

Pic Brisen depuis Gummenalp, Engelbergrental, Suisse.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Bonheurs et trahisons du

Dictionnaire Nietzsche.

 

 

Dictionnaire Nietzsche, sous la direction de Dorian Astor,

Robert Laffont, 1024 p, 32 €.

 

 

 

      Jeté au-dessus de Sils-Maria et des Alpes suisses, l’arc-en-ciel nietzschéen « est une corde, entre bête et surhomme tendue, une corde sur un abîme[1] ». Il faut alors dresser un pont pour accéder à la complexité de l’œuvre, ce qu’a tenté, non sans titanesque talent, Dorian Astor, en son Dictionnaire Nietzsche aux généreuses quatre cents entrées. Il y a par ailleurs des philosophes que l’ampleur de l’œuvre devrait condamner à l’inéluctable nécessité de l’encyclopédique essai, pour synthétiser leur abondance et mieux les effeuiller : Platon, Aristote, Hegel… Cependant, la difficulté de réduire celui qui n’a guère commis de traité, n’a pas cédé à la volonté de système, s’est complu dans l’aphorisme fulgurant et les paraboles, répond à une autre nécessité : le dictionnaire doit réduire avec clarté et sans la trahir une œuvre, sans compter la personnalité et la postérité philosophique, protéiforme. Pari tenu pour le Dictionnaire Nietzsche, qui paraît sans peine être un bonheur de bout en bout. Malgré de vastes trahisons, de ceux -que l’opus n’oublie pas un instant- qui l’ont pillé, réduit à des formules, des mots d’ordre idéologiques, et celles, plus modestes et pardonnables, d’un dictionnaire parfois un tantinet oublieux.

 

      Aux éléments biographiques, parents, amis, s’ajoutent les lieux nietzschéens, de Naumburg, son lieu de naissance, en 1844, en passant par les villes d’études ou d’enseignement (Bâle), y compris les villégiatures qui ponctuèrent son errance, marines comme Nice, ou montagnardes comme Sils-Maria, en Engadine, où il conçut l’éclair de Zarathoustra. Quoique les dix ans de folie et de prostration mentale, jusqu’à sa mort en 1900, ne soient guère abordées (rien à « Folie », par exemple).

      Les artistes et philosophes côtoyés, qu’ils s’agissent de rapports livresques, comme Platon, Montaigne, Goethe ou Schopenhauer, ou vivants comme Liszt et Wagner, répondent évidemment présents dans ce dictionnaire. C’est alors que les notices consacrées à la musique sont à ne pas négliger pour mieux connaître le jeune philosophe en vogue qui partagea une fascination réciproque avec Wagner, avant de le renier dans Le Cas Wagner, lui reprochant une lourdeur allemande, une complaisance suspecte, maladive, et trop chrétienne à l’encontre du vouloir vivre, à l’occasion de Tristan[2] ou Parsifal. Il lui préférera la vigueur méditerranéenne de la Carmen de Bizet, qui bénéficie également d’une notice. Cependant Nietzsche, très bon pianiste, fut également compositeur : bien que ses œuvres musicales n’aient guère été jugées dignes de survivre, elles ont été enregistrées, dont un bel Hymne à la vie, sur un poème de Lou-Andreas Salomé, son éphémère amour.

 

 

      Inévitablement les œuvres sont contextualisées, résumés, analysées, sans omettre des citations pertinentes. La Naissance de la tragédie révéla soudain que la Grèce antique n’était pas seulement apollinienne, mais dionysiaque. Aurore, Le Voyageur et son ombre, Le Gai savoir, Par-delà le bien et le mal, et Humain trop humain, marquent la grande période des livres à aphorismes plus ou moins étendus, là où le Dictionnaire Nietzsche devient plus que nécessaire pour débrouiller les lignes de force de la pensée ; quand, d’une manière un peu plus linéaire, La Généalogie de la morale ausculte les racines historiques et surtout morales du Judaïsme et du Christianisme, ces revanches des faibles sur les forts. Ecce homo surgit enfin à la lisière du délire où Nietzsche va bientôt signer « Dionysos » ou « Le crucifié ».

      Traducteurs, exégètes et commentateurs sont légion. Henri Albert fut le premier grand passeur en français, Colli et Montinari furent les maîtres d’œuvres italiens de la splendide édition critique des œuvres complètes, publiées dans la langue de Stendhal aux éditions Gallimard. Bien sûr le trio Foucault[3], Deleuze, et Derrida[4] (que l’on ne suivra pas lorsqu’il affirma qu’en Nietzsche « tous les énoncés […] sont à la fois possibles […] et nécessairement contradictoires[5] »)  s’y taille une place enviable, quand celle d’Heidegger ne s’impose que parce que « nombre de ses commentateurs estiment que la fécondité de ses méditations l’est surtout en ce qui concerne tout ce que nous pouvons apprendre à cette occasion à propos, non pas de Nietzsche, mais de Heidegger ». Ce pourquoi nous risquons de devoir nous abstenir des verbosités de l’ontologue pronazi de la Forêt Noire, qui, même s’il partage avec le philosophe le rejet du platonisme et l’athéisme, est « le plus infidèle lecteur de Nietzsche ».

      La part belle est heureusement offerte aux concepts. Ils sont tous là, de « Dieu est mort » à l’ « Eternel retour » (associé à l’amor fati), du « Danger » (car la philosophie est un danger) à la « Pitié », qui ne sert qu’à propager la souffrance, d’ « Esclaves, Morale d’esclaves » au « Cynisme », de la « Grande politique » et de l’ « Etat », à l’« Egoïsme » (« Il faut réhabiliter l’égoïsme », ou encore « l’altruisme n’est que l’autre nom de l’égoïsme des faibles »). Ainsi l’on comprendra mieux comment Nietzsche est d’abord un philosophe moraliste et critique, comment est judicieux le célèbre « renversement des valeurs », comment le Christianisme est un platonisme pour le peuple…

      Sur l’ « Education », retenons le bel aphorisme 443 d’Aurore : « Peu à peu, la lumière s’est faite en moi sur le défaut le plus répandu de notre formation et de notre éducation : personne n’apprend, personne n’aspire, personne n’enseigne – à supporter la solitude[6] ». Une telle stimulante pensée ne peut évidemment faire le lit d’aucun totalitarisme et collectivisme que ce soit…

      Quant au libéralisme[7], il n’a pas guère bonne presse auprès de l’auteur du Gai savoir, même s’il n’est pas sûr qu’il ait eu les moyen de le réellement comprendre, s’il n’a lu ni Locke, ni Adam Smith, ni Benjamin Constant, ni Tocqueville, en effet ici absents.

 

 

      De longtemps les polémiques autour du renom de Nietzsche qui philosopha à coup de marteau ne s’éteindront pas. En effet, il est hélas facile, trop facile, en accolant quelques concepts, de paraître dérouler un enchainement pronazi : « homme supérieur », « surhomme », « volonté de puissance », « armer les forts contre les faibles ». Mais ce serait céder à une lecture vulgaire et sans nuance. Ainsi « l’homme supérieur », loin d’être une brute nationaliste, est à chercher du côté de l’esprit, en qui il reconnut Renan et Wagner, Byron et Stendhal.

      Fort heureusement ce dictionnaire, où l’on pourra lire de A à W, comme butiner au hasard, ou harponner une entrée précise, saisir les renvois et rebondir, ne laisse pas l’ombre d’un doute sur les trahisons qui encerclèrent la postérité de Nietzsche. En commençant par sa sœur Elisabeth, mariée à Forster, un antisémite notoire, et qui fabriqua, au moyen de colles et de ciseaux malveillants, taillant et tripotant parmi les fragments d’une œuvre encore en gestation -qui sont aujourd’hui les Fragments posthumes- une Volonté de puissance, qui « n’existe pas » pour reprendre le titre de Montinari[8]. On sait en effet qu’il s’agissait d’un titre éventuel parmi d’autres, de surcroît vite abandonné par l’ermite de Sils-Maria. À tel point que ce bricolage put bien étonnamment devenir un bréviaire nazi qu’il n’est même pas, alors que les guerriers aryens emportaient dans leur sac Also sprach Zarathustra, personnage qui devait d’ailleurs se retourner comme un beau diable alors qu’il était engagé en une telle collaboration…

      Reste que notre Nietzsche préféré ne peut rester indemne de tout blâme. Si nous ne le savions déjà, nous apprendrons que l’ « antiféminisme » de l’auteur du Gai savoir était d’une lourdeur inqualifiable, que son bellicisme est outrageant : « Toute philosophie qui place plus haut la paix que la guerre relève de la faiblesse comme maladie ». Ceci au cœur de l’article « Guerre », et nous doutons qu’il ne s’agisse que de joute philosophique guerrière au sens de la métaphore, bien qu’il fût brièvement infirmier sur le front franco-prussien et donc en connût les horreurs. En outre, sa perception de l’ « Islam », en dépit d’une érudition par ailleurs monumentale, est pour le moins lacunaire et de « seconde main » : comme Voltaire il adoucit cette religion pour l’opposer au Christianisme honni, tout en reconnaissant que celle de Mahomet produit une « race de seigneurs, guerrière, altière et conquérante », celle de « la merveilleuse civilisation maure ». Là encore Nietzsche aura bien du mal à recevoir notre assentiment à l’égard de cette « civilisation », si tant est, malgré sa calligraphie et son architecture, qu’elle mérite ce nom tant elle est originellement fondée sur la guerre, le pillage, l’esclavage, la sujétion des femmes et l’écrêtement des libertés… On nous permettra cette lecture critique du philosophe de Sils-Maria, quand les auteurs savent respecter la neutralité, comme il sied en un dictionnaire.

 

 

      Il ne s’agira en rien de trahisons, mais parmi les oublis, il est curieux de noter qu’au cours d’une notice sur Peter Sloterdijk, justifiée par son écriture également métaphorique et leur rapport au ressentiment, son ouvrage, Le penseur sur scène. Le matérialisme de Nietzsche ne soit cité qu’en bibliographie finale, et pas le moins du monde analysé. En effet, au-delà de ce qui, entre Apollon et Dionysos, fait civilisation, seul le cynisme, pour Sloterdijk, permet une aventure féconde de la pensée : « Nietzsche a développé deux registres de la vérité plus que tous les autres : le coup de dent de la vérité et le chant de la vérité[9] ».

      Certes, l’art est difficile et la critique facile, selon l’adage, mais il faut se résoudre, devant l’ambition et la beauté de l’ouvrage, à regretter, avec un brin de pédantisme, que ce dictionnaire commencé au A d’ « Affirmation » s’achève au W de Willamowitz-Morllendorf, professeur de philologie, contemporain fort polémiste à l’encontre de la méthode de La Naissance de la tragédie. Puisque nous trouvons Thucydide, pourquoi pas Xénophon, voire Zénon, et mieux encore Zoroastre, ce mage fondateur d’une doctrine opposant le Bien et le Mal, qui permit à Nietzsche de nommer avec liberté son fameux héros-philosophe. Certes la notice consacrée à Ainsi parlait Zarathoustra, en fait mention, mais sur cinq maigres lignes.

      Quoique l’entrée « Antisémitisme » montre à la perfection combien Nietzsche est vigoureusement anti-antisémite, citations à l’appui, il est dommage que le livre de Jean-Pierre Faye[10], dont c’est précisément le propos, au point qu’il parle d’un « Nietzsche contre Hitler », ne soit mentionné, étant donné son titre, qu’à l’article « Guerre », et non pas à la précédente entrée. Autre auteur absent de ce dictionnaire, Ernst Bertram, dont l’ « essai de mythologie», quoiqu’il tentât faire de Nietzsche un Chrétien qui s’ignore, « un masque de Dieu », conclut-il, reste pour le moins curieux, lors qu’il voulut élever un monument à un grand homme de légende et une figure « prométhéenne[11] ».

      Fallait-il également une entrée à « Syphilis » ? Thèses et incertitudes médicales s’affrontent vainement pour déterminer les causes de la folie lorsque le malheureux auteur d’Ecce homo se jette au cou d’un cheval à Turin, puis passe les dix dernières années de sa vie dans un état quasi végétatif…

 

      Mais quel outil précieux que ce Dictionnaire Nietzsche ! N’est-ce qu’un outil pour spécialiste ? Non, un vade mecum, un compagnon de pensée, dont la richesse déborde la fonction documentaire, une brassée d’éclair sur nos destins et notre temps. En un tel panier de savoirs, la clarté ne se dément guère, les citations sont profuses et précisément référencées. Assisté par une équipe d’une trentaine de collaborateurs, tous plus agrégés et docteurs de philosophie les uns que les autres, Dorian Astor, dont on connait son essai Nietzsche. La détresse du présent[12], a réalisé un énorme et louable travail qu’aucune bibliothèque nietzschéenne ne pourra prétendre ignorer. Et combien a-t-il eu raison de poser à l’épigraphe de son avant-propos une citation du Voyageur et son ombre : selon laquelle, en l'aphorisme 11, « Les mots et les concepts nous induisent continuellement à penser les choses plus simples qu’elles ne sont […] Il y a, cachée dans la langue, une mythologie philosophique qui perce et reperce à tout moment, si prudent que l’on puisse être par ailleurs ». Et de savoir, comme Socrate, qu’il ne sait rien (ou presque), car « toute apparence d’une trop grande familiarité avec Nietzsche est illusoire ». Avec le philosophe du Gai savoir et en la compagnie de Dorian Astor, nous sommes « À la fête des moissons de l’esprit[13] »…

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Friedrich Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra, « Prologue », Œuvres philosophiques complètes, Gallimard, 1971, p 25.

[5] Jacques Derrida : L’Oreille de l’autre, VLB, 1982, p 27.

[6] Friedrich Nietzsche : Aurore, 476, Œuvres philosophiques complètes, ibidem, 1980, p 238.

[8] Mazzino Montinari : La Volonté de puissance n’existe pas, L’Eclat, 1996.

[9] Peter Sloterdijk : Le penseur sur scène. Le matérialisme de Nietzsche, Christian Bourgois, 1990, p 142.

[10] Jean-Pierre Faye : Le Vrai Nietzsche. Guerre à la guerre, Hermann, 1978.

[11] Ernst Bertram : Nietzsche. Essai de mythologie, Rieder, 1932, p 458, 22.

[12] Dorian Astor : Nietzsche. La détresse du présent, Gallimard, 2014.

[13] Friedrich Nietzsche : Aurore, 476, Œuvres philosophiques complètes, ibidem, p 249.

 

 

Photo : T. Guinhut.

 

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Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

Gracian Graus

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le Cœur glacé, Inés et la joie, ou la mémoire du franquisme et de l’Espagne

Almudena 2

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

 

 

 

 

 

 

Grozni

Wunderkind, Chopin contre le communisme

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

Guarnieri

 

Guerre et violence

Guerres d'Etats ou anthropologiques : John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences antipolicières, inversion des valeurs

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis

I Prologue

II L'ouverture des portes

III Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

Pyrénées Anie Aneto

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

Couv-Aneto-Canigou

 

Guinhut

Haut-Languedoc

Haut-Languedoc.couv jpg

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

Montagne noire triptyque Quelque chose dans la montagne

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Synopsis et Traversées

Le recours à la montagne

Cantal

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis, incipit

III Bironpolis, Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages, prologue

IV Eros à Sauvages, Les belles inconnues

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum, incipit

VIII De natura rerum, Euro Urba

VIII De Natura rerum, montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

Synopsis et sommaire

Prologue

II Greenbomber, écoterroriste

V Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

Voyages archipel

 

Guinhut Sonnets

A une jeune Aphrodite de marbre

To a young marble Aphrodite

Sonnet autobiographique

Sonnet du cabinet de curiosité

Trois peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

Capitoline Aphrodite Louvre

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

Ein Jahr im Leben des Heinz M.

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passsage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

Ré paradis

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Haddad

Nouvelles du jour et de la nuit

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable : médecine et amour

Haddad jour

 

Hamsun

Rêveur romantique, conquérant du nazisme

Hamsun

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Hayek

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge et blâme de l'Histoire mondiale de la France

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Jules Verne

Corbin : Histoire du silence, Le miasme et la jonquille

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Hattemer Higgins : le troisième Reich

 

Hobbes

Sonnet de la liberté politique

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'état ?

hobbes leviathan

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

Hölderlin

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

Iliade Jean de Bonnot

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Ceccatty : Noir souci, passion de Leopardi

Garcia Lorca : homosexualité et création

Broc-Hyacinthe.jpg

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Erasme Dürer

 

Hustvedt

Un été sans les hommes

Vivre, penser, regarder

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

ete-sans-les-hommes

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs : anti utopies scientifiques et superstitieuses

Huxley brave new world

 

Ilis 

La Croisade roumaine des enfants

Les Vies parallèles du poète Eminescu

Florina Ilis

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

Impôt

 

IPhone

Tentation totalitaire : IPhone et législation

IPhone.jpg

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Sommes-nous islamophobes ?

Guerre : Honni soit qui Syrie pense

Christianophobie et désir de barbarie

Attar : Le Cantique des oiseaux

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi la rose tyrannique de l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

Moïse Philippe de Champaigne Moïse et les Tables de la Lo

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Battle royale : téléréalité politique

Murakami Ryû : Chansons populaires

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

Otsuka : Certaines n'avaient jamais vu la mer

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jourde

Festins Secrets

Jourde

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

Jünger Orages

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

Kafk Procès GF

 

Kant

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

Kant Obscur

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

Karinthy Faremido

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

Paravent Erables

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

Kertesz Être

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

KOSZTOLANYI. C

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Krazsnahorkai venue

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

La Fontaine Amour Folie

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

Sirènes -1817-copie-1

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Georges Steiner, tragédie et réelles présences du langage

Phylactère Lucas de Leyde Annonciation

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

Larsen Spivet

 

Larsson

Les Poètes morts, roman policier

Larsson 2

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

Ceccatty : Noir souci, passion chaste

Leopardi Zibaldone

 

Lethem

Chronic city ou New-York magnifiée

Lethem Chronic city

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Lévi-Strauss Regard

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Libres, Dictionnaire du libéralisme

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression : De la censure, entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

Liberté

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

Carré magique

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

Littell B

 

Littérature française contemporaine

Blas de Roblès : L’Île du Point Némo

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Ohl : Redrum

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

Sollers-Paradis

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

Machiavel 1

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Menéndez Salmon : Medusa, l’art et le mal

Jaume Cabré : Confiteor

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

Dante 9° cercle Enfer Gustave Doré 1861 Musée de Brou

 

Maladie

Maladie et métaphore. D Wagner : En-vie, F Maï : Divino sacrum, F Zorn : Mars

 

 

 

 

 

 

Malaparte

Muss ou Mussolini déboulonné

Mussolini Dux

 

Mandelstam

De la poésie à Voronej

Trois requiems, sonnets

Mandelstam Bio

 

Manea

La Tanière, La Cinquième impossibilité

Manea

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Un retour et Nouvel éloge de la folie

Lectures du mythe de Frankenstein

Manguel retour

 

Marcher

De L’Art de marcher

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

Vénus et Adonis Rubens, détail

 

Marx

Karl Marx, compagnonnage et illusion

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

Marx

 

Mattéi

De la supériorité culturelle de l’Occident ?

Europe Mattéi

 

McEwan

Une satire Solaire

Opération Sweeet Tooth, l’espion des Lettres

Solaire

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Melville Billy Budd

 

Meshkov

Le Chien Lodok, ou de l’humaine tyrannie

Meshkov

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

Mille et une nuits Guérin

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

Mitchell Fantômes

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Du renseignement comme sécurité sociale à la lumière de L'Esprit des lois

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

Utopie More 1516

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

 

Mozart

Lady Gaga versus La Reine de la nuit

Mozart

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

Mulisch siegfried-une-idylle-noire

 

Murakami Ryû

Chansons populaires de l’ère Showa

1969, Les Bébés de la consigne automatique

Murakami bébés

 

Musique

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Musique savante contre musique populaire

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Wagner : Tristan und Isolde

Wagner ou l'indignité-du génie

 

 

 

 

 

 

Mythes

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

Dracula film cauchemar

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

Nabokov Littératures

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

Naipaul Afrique

 

Nancy

L'autre-portrait

Arjonilla Christian Mélancolie bleue

 

Nietzsche

Bonheurs et trahisons du Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi un libéral lit-il Nietzsche ?

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Nuits debout et violences antipolicières : une inversion des valeurs

Nietzsche Munch

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

Nooteboom Labyrinthe

 

Oates

Le Mysterieux Monsieur Kidder

Oates Kidder

 

Ôé Kenzaburo

Adieu mon livre !

Oé Adieu

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

Ogawa

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

Orwell

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, A l’estomac, Snuff

Orgasme et science-fiction politique

Palahniuk Peste

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules aux récits emboités

 

Pamuk

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

Pasolini Decameron affiche 2

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète par Fenzi, sonnet III du Canzoniere

Petrarque-par-Bargilla

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

Platon Oeuvres

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre 

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz ou l’anti-lyrisme

James Sacré, la maladresse de la poésie

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, objectivisme et lyrisme

Padgett : On ne sait jamais

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Le Pogge Facéties BL

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Jesse Kellerman : Les Visages

Pobi : L’invisible, ou la peinture

Chesterton father-brown

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

Powers Générosité

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Céline et Proust, la recherche du voyage

Proust

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus: web profond et 11 septembre

Vineland, une utopie postmoderne

Le Vice caché du roman policier

Pynchon-gravitys-rainbow

 

Rand

Qui est John Galt ? La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

Rios Alice

 

Rilke

Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Rivas

L'Éclat dans l'abîme, Mémoires d'un autodafé

Rivas

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Rome du libéralisme au socialisme

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

Ronsard noir et blanc

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

Cyrano

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie : Le Complot contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

Sade Man Ray Portait imaginaire du Marquis de

 

San-Antonio

Peut-on rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Tina ou de l’immortalité, Goethe

On a marché sur la lande

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Allégorie de la science Cherubino Alberti

 

Science fiction et fantasy

Ballard: un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification
Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium, Iliade nouvelle

Simmons : Flashback géopolitique

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Jo Walton : Morwenna, fantasy

Strougatski L-Ile-habitee

 

Scott-Heron

La Dernière fête, une autobiographie en noir

Scott-heron-book the-last-holiday 2012 02

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

No smoking : Candide des non fumeurs

Parapluie : une conscience londonienne

Les-grands-singes

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Serrano

« Piss Christ » : une icône chrétienne

Andres-Serrano Piss-Christ

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Greenblatt : Will le magnifique

Shakespeare serait-il John Florio ?

Shakespeare : six Sonnets traduits

Traduire et vivre les Sonnets de Shakespeare

Sonnet à Shakespeare

A une jeune Aphrodite de marbre

Un faussaire shakespearien, Arthur Philips : La Tragédie d’Arthur

Shakespeare Cobbe portrait

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Philosophie de la shoah

Paul Celan minotaure de la poésie

 

Simmons

Ilium : Homère science-fictionnel

Flashback : mémoire et géopolitique

Ilium

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Archéologie de l’écologie politique

Sloterdijk Essai d'intoxication

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Le Livre des vices privés et politiques

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Somoza

 

Sonnets

A une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Traduire les Sonnets de Shakespeare

Sonnet des montagnes

Sonnet à l'élève

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

Sorrentino

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

Ceux qui brûlent les livres

Fragments (un peu roussis)

Steiner

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

Dans la forêt de Bavière

Stifter Bavière

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

Leo Strauss

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Tejpal

La Vallée des masques, communauté sectaire

Tejpal 1

 

Tellkamp

La Tour, mémoire de l'ex-R.D.A.

Tellkamp

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Thoreau

Journal et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

Tocqueville par Théodore Chassériau, 1850

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

Capek : La Guerre des salamandres

« Hommage à la culture communiste »

Malaparte : Muss ou Mussolini déboulonné

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Tejpal : La Vallée des masques

Trois Requiem, sonnets : Selma Meerbraum, Ossip Mandelstam, Malala Yousafzai 

La Tyrannie qui vient

Zimler : Anagrammes du ghetto de Varsovie

Communisme 2

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

Ursin

 

Utopie, anti-utopie, uchronie

Battle royale, japonaise téléréalité

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Walton

L'hydre de l'Etat aux pays scandinaves : Karlsson : La Pièce, Sinisalo : Avec joie et docilité

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Le Héros discret de la culture : la civilisation de la littérature contre la Civilisation du spectacle

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

De la Famille royale au Grand partout

Guerre et paix en Central Europe

Vollmann famille royale

 

Volpi

A la recherche de Klingsor

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire, retrouver notre sens politique : Fanatisme, Traité sur la tolérance

Voltaire Jean Huber Le lever de Voltaire

 

Vote

De la révocation du droit de vote

De l’humiliation électorale

De l’alternance en Démocratie Animale

Front Socialiste National et antilibéralisme

allegorie du bon gouvernement

 

Wagner

Tristan und Isolde

Céline et Wagner : l'indignité du génie ?

Wagner Isolde by Aubrey Beardsley. Illustration in Pan, Ber

 

Walcott

Royaume du fruit-étoile, Heureux le voyageur

Walcott poems

 

Walton

Morwenna, Mes vrais enfants

 

 

 

 

 

 

Whitman

Nouvelles et Feuilles d'herbes

 

 

 

 

 

 

Wideman

Trilogie de Homewood, Projet Fanon

Wideman Belin

 

Williams

Stoner, drame d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

Winterson

Winterson ou l'autobiographie féministe

Winterson Oranges Couleur

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

Wordsworth.jpg

 

Zao Wou-Ki

Le peintre passeur de poètes

 

Zimler

Les Anagrammes du ghetto de Varsovie

Zimler 1

 

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