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26 mars 2023 7 26 /03 /mars /2023 08:45

 

Colegiata Santa Maria del Mercado, Berlanga de Duero, Soria.

Photo : T. Guinhut.

 

 

Pérennité du sonnet,

d’Etienne Jodelle à Vikram Seth ;

en passant par Eugène Guillevic et William Cliff.

 

 

Etienne Jodelle : Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde,

Poésie Gallimard, 2023, 224 p, 29 €.

 

Eugène Guillevic : Sonnets, Galimard, 2023, 200 p, 20 €.

 

William Cliff : Des Destins, La Table ronde, 352 p, 22 €.

 

Vikram Seth : Golden Gate, Grasset, 2009,

traduit de l'anglais (Inde) par Claro, 352 p, 20 €.

 

 

 

Au moyen des quatre marches de ses strophes, il parvient à un sommet de la pensée lumineuse, paradoxalement appelé chute. Vieille forme contrainte et figée dans l’Histoire littéraire, le sonnet ne paraissait digne plus que de figurer au magasin d’antiquités des Lettres, quoique depuis le XIV° siècle italien Pétrarque[1] lui soit indéfectiblement attaché. Serait-il capable de se ranimer, revivifier ? Sur leur vielle réglette aux quatorze vers, et de la forêt profonde du XVI° siècle français, resurgissent les sonnets d’Etienne Jodelle. Ils nous permettront une comparaison entre le genre originel et ce qu’il devient au XX° siècle, avec Eugène Guillevic, et en notre XXI° siècle, avec William Cliff, et grâce au météorique Indien et Californien Vikram Seth, à l’occasion duquel son traducteur a su respecter la forme et les alexandrins d’un sonnet revisité, curieusement moderne, voire rutilant, qui devient notre contemporain.

Avec les poètes de la Pléiade, nous voici au cœur de la floraison des sonnettistes. Qui sait d’ailleurs qui a introduit cette gemme aux quatorze vers, venu de Sicile au XIII° siècle, puis de Toscane, dans la littérature française : Clément Marot ou Mellin de Saint-Gelais ? Si l’on a évidemment retenu Ronsard, dont Les Amours ont tour à tour chanté Hélène, Cassandre et Marie, et conjointement Les Antiquités de Rome de son compère Du Bellay, Etienne Jodelle (1532-1573) est plus secret, plus abrupt. À tel point qu’au contraire de Du Bellay qui loue le « Démon de Jodelle », à sa mort Ronsard[2] crut devoir le juger indigne de sa constellation des sept poètes. Pourtant il avait auparavant reconnu ses talents :

« Jodelle le premier, d’une plainte hardie,

Françoisement chanta la Grecque Tragédie,

Puis en changeant de ton chanta devant nos Rois

La jeune Comédie en langage françois ».

Il avait en effet imaginé la première tragédie de la langue française, Cléopâtre captive, de surcroit en alexandrins, et une Eugène, certes plus proche de la farce que de la comédie. Mais ses poèmes parurent ensuite au prince de la Pléiade trop rudes, trop licencieux, s’éloignant de la tradition venue de Pétrarque, son portrait de l’amour trop rocailleux, bref d’un baroquisme précoce peu amène. La postérité lui rend aujourd’hui justice, tant il nous touche, nous stupéfie, bien que nombre de ses poèmes, qu’il savait par cœur et négligeait d’imprimer, aient hélas disparu, malgré l’édition posthume de 1574, imprimée grâce aux bons soins de Charles de La Mothe : Œuvres et meslanges poëtiques du « Sieur du Lymodin ». Edition ici reprise, quoiqu’Agnès Rees ait le bon goût d’y ajouter dix sonnets de La Priapée qui furent attribués à notre Etienne Jodelle dans divers manuscrits. Ils rejoignent ainsi les XLVII Amours et VII Contr’Amours, où les allusions mythologiques sont nombreuses, comme il était d’usage à l’ère humaniste. Puis ceux dédiés aux Rois, et les Tombeaux, enfin ceux bataillant contre les Réformés, pas moins de XXXVI. Lisons in extenso, celui dont le premier vers devient le titre de notre recueil :

« Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde
Loin de chemin, d’orée et d’adresse, et de gens ;
Comme un qui en la mer grosse d’horribles vents,
Se voit presque engloutir des grands vagues de l’onde :

Comme un qui erre aux champs, lors que la nuit au monde
Ravit toute clarté, j’avais perdu longtemps
Voie, route, et lumière, et presque avec le sens,
Perdu longtemps l’objet, où plus mon heur se fonde.

Mais quand on voit, ayant ces maux fini leur tour,
Aux bois, en mer, aux champs, le bout, le port, le jour,
Ce bien présent plus grand que son mal on vient croire.

Moi donc qui ai tout tel en votre absence été,
J’oublie, en revoyant votre heureuse clarté,
Forest, tourmente, et nuit, longue, orageuse, et noire.

Si ce sonnet, usant de la volta, ce retournement argumentatif entre quatrains et tercets, et de la chute ou pointe, reste encore passablement pétrarquiste, bientôt, tout crûment, « Amour vomit sur moi sa fureur et sa rage ». Pire peut-être, parmi les Contr’Amours : « Donc tout soudain la femme va bâtir, / Pour asservir l’homme et l’anéantir / Au faux cuider d’une volupté fausse », ce qui, à la fin du sonnet, est une pointe pour le moins frappante. Ainsi la dame est devenu Méduse à qui le poète adresse son compliment : « Fais-moi vomir contre une telle ordure, / Qui plus en cache et en l’âme, et au corps ». Egalement, l’illusion poétique est blâmée, encore en décasyllabes : « Ô traitres vers, trop traitres contre moi, / Qui souffle en vous une immortelle vie, / Vous m’appâtez et croissez mon envie, / Me déguisant tout ce que j’aperçois ».

Goûtons les sonnets de La Priapée, qui sont un sommet de la poésie érotique : « En quelle nuit, de ma lance d’ivoire, / Au mousse bout d’un corail rougissant, / Pourrai-je ouvrir ce bouton languissant, / En la saison de sa plus grande gloire ? » Plus violement salés sont les « vilains » sonnets « contre une garce qui l’avait poivré », entendez d’une vénérienne maladie. Or « C’est une étable à Vits », « Conasse où seulement Lucifer s’accommode », « Pisses chaudes, farcins, ou véroles rongeuses ». C’est moins galant, mais à la poésie satirique sied la verdeur.

Bien que les sonnets de circonstance paraissent plus négligeables, Etienne Jodelle enrichit considérablement la poésie jusque-là surtout amoureuse et élogieuse, avec ceux « politiques et polémiques », plus précisément ceux dirigés Contre les Ministres de la nouvelle opinion, soit les protestants : « Mais m’amusant sans fin contre les Antéchrists / Aux points de leur doctrine et fausse et obstinée/ Je laissais là leurs faits : aussi la secte née / D’écrits, ne peut mourir que par écrits ».

Jodelle, qui se serait réjoui du massacre de la Saint-Barthélemy, meurt dans la misère. Pourtant, peu rancunier, le poète protestant Agrippa d’Aubigné ne déroge pas à l’honnêteté littéraire en lui rendant justice dans ses Vers funèbres. Renouvelons l’éloge du à ce poète trop méconnu de la Renaissance :

Célébrons avec joie, celui qui nous enchante :

La vigueur poétique et l’ardeur virulente

D’un Jodelle qui sait, aux roses de Pléiade,

Être la vive épine et la plus souple soie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le sonnet perdit sa grande gloire au cours du XVIII° siècle, pour retrouver la faveur de Nerval, Baudelaire et Hérédia. Les assauts du vers libre, du poème en prose, le laissèrent ensuite dépité. Plus près de nous pourtant, un Philippe Jaccottet[3] sut lui redonner vie, par exemple dans L’Effraie.[4] Mais avant lui, le Breton Eugène Guillevic, plus célèbre pour son recueil Terraqué[5], publié en 1942, nous a légué plus de cent cinquante sonnets, depuis l’année 1954.

Si l’on est parfois charmé, hélas l’on risque trop souvent, avec Eugène Guillevic, d’être déçu. La vigueur et la beauté ont laissé place à la platitude, à la trivialité : « L’un trempe son pain blanc dans du café au lait, / L’autre boit du thé noir et mange des tartines, / L’autre prend un peu de rouge à la cantine. / L’un s’étire et se tait. L’autre chante un couplet ». C’est le premier quatrain de « Matin ». L’alexandrin est tombé bien bas.

Etonnamment, deux jours plus tard, le 3 février 1954, il écrit, malgré un faible premier vers, « La musique » : « De la musique. Donnez-moi de la musique. / C’est ce qu’il y aura de mieux pour moi qui meurs / Et mourant n’entend presque plus que la rumeur / De ce corps qui devient de la métaphysique ». Et son art poétique n’est pas tout à fait sans intérêt : « Je pars toujours à la recherche. Chaque fois / C’est une exploration qu’un essai de poème / Et jamais je ne sais par avance la gemme / Que je m’en vais trouver et caresser des doigts ». L’abomination peut cependant gésir au malheureux sonnet, à la rhétorique lourde et putrescente : « Or, Marx, Engels, Lénine et Staline ont prouvé. / Pour expliquer le monde il y a la méthode / Par eux élaborée et qui n’est pas un code / Mais la source de lumière à soulever ». C’était l’époque où, sous prétexte de l’oppression de la classe ouvrière par ces capitalistes qu’ils exploitaient bien maigrement, tout incapables d’entreprendre qu’ils étaient, les Aragon[6] et les Eluard léchaient les talons sanglants du communisme et de Staline, en se prétendant antifascistes bien entendu, et poètes engagés ! L’on se consolera en recueillant de parcimonieux moments de grâce chez un Guillevic dont Terraqué reste indépassé, et peut-être en feuilletant des Proses[7], suivies d’un hommage au poète Jean Follain, qui nous emmènent « boire dans le secret des grottes ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Est-ce à dire que de tels sous-vers tachés de rouge (l’on pardonnera le calembour) ont invalidé le sonnet. Certes non ! William Cliff, notre belge contemporain, ose relever le gant. C’est un poète prolixe, avec une quinzaine de recueils, sans compter une demi-douzaine de romans, et, notons-le, une traduction des Sonnets de Shakespeare[8].

Il est un fidèle indéfectible de la forme fixe du sonnet, même s’il préfère ici celui anglais, soit avec trois quatrains et un tercet. Il en goûte la charpente assuré, la cadence musicale et argumentative. Or un cheminement autobiographique innerve Des Destins. La simplicité hésite entre trivialité, voire banalité, sinon platitude récurrente, et nécessité des émotions. Limpide, voire simpliste diront les détracteurs, et cependant non sans puissance, sa langue porte l’urgence de l’intimité, l’émotion des portraits, l’éloge des paysages wallons ordinaires, mais aussi la faveur indispensable de la quête poétique. Quoique par moment le lecteur sourcille devant des vers aux clichés éculés : « ainsi, Lydie, ma chérie, désormais ton faste / pour toujours dans ces vers brillera comme un astre ».

Les portraits familiaux, parfois acides, comme sa marraine, « une femme despotique qui avait mal au foie et criait son malheur », parfois tendres, à la façon de « bonne-Maman », qui aime les romans policiers et le tabac égyptien, précèdent d’autres visages et corps, ceux des garçons du cru et du pensionnat, avant les histoires d’amours plus prononcées de l’adulte. La vieillesse approchant (William Cliff est né en 1940), il fait une chute handicapante, et sa poésie narrative rend compte de cette fracture, des soins hospitaliers, de l’aide de sa sœur médecin, puis du retour : « À Gembloux mon frère m’attendait à la gare, / de là il ramena mon être vivipare / pour reprendre sa vie, malgré qu’il est blessé ». Le trop peu de subtilité stylistique risque de faire perdre patience au lecteur. Il faut cependant reconnaître que l’efficacité un brin misérabiliste de tels vers permet à chacun, pourvu qu’il ait une certaine expérience, de s’y reconnaître.

 L’âge de la méditation et du désabusement tente d’instaurer une sagesse débonnaire parmi la banalité des jours, alors que le poète avoue ses complicités avec Baudelaire et Walt Whitman. Le temps, la solitude, la vie vaille que vaille, la mort, dessinent une vanité : « j’ai été la revoir à l’état de cadavre ». Ainsi s’exhale une atmosphère ambigüe : « la putrescence des oignons quand vient l’été / est nécessaire pour la floraison des fleurs / lesquelles fécondées donneront la jetée / des semences perdues ». Si l’on consent volontiers à lire ces vers comme une métaphore de nos vies, le poète n’a-t-il pas réussit son pari d’accéder à un instant de profondeur ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par bonheur la langue française peut s’enorgueillir, et sans la moindre hésitation, des sonnets d’Yves Bonnefoy[9], par exemple parmi les pages des Planches courbes[10]. De même la langue des Shakespeare se pare de son sonnettiste, notre contemporain.

Quelle double gageure ! Ecrire, puis traduire un roman en vers… Dans la tradition plus que centenaire des sonnets de Pétrarque, Michel-Ange, Shakespeare, José Maria de Hérédia, ce sans exhaustivité, Vickram Seth vient respecter la forme tout en bousculant avec alacrité notre modernité. En quelques centaines de sonnets, le romancier brosse les amours de la Californie des yuppies, cet acronyme de Young Urban Professional, terme anglophone définissant les jeunes cadres et entrepreneurs de haut niveau, évoluant dans les milieux du commerce international et de la haute finance. Le lecteur contemporain s’attend à quelque chose de compassé, de solennel et d’ennuyeux, bourré des clichés scolaires de l’imitation des genres disparus. Pourtant, la magie narrative et poétique opère au plus vite.

L’écrivain indien Vickram Seth, né en 1952, se fit connaître par une immense saga pleine de perspicacité, une fresque du mariage arrangé et confronté aux mœurs nouvelles, Un Garçon convenable[11], publié en 1995. Il conçut cependant en 1986 ce premier roman en pensant à un autre roman versifié, icône de la littérature russe : Eugène Onéguine. Comme chez Pouchkine, prosaïsme et élan poétique se mêlent avec finesse dans Golden Gate, mais il ne s’agit en rien d’une servile réécriture. Comme chez son modèle, qui contait l’amour contrarié du jeune aristocrate oisif éponyme et de Tatiana, le lyrisme s’empare des aventures de jeunes Californiens à la recherche du grand amour au pied de la porte dorée de San Francisco. Mais à partir de là, tout sépare les deux poètes. L’on croise l’inquiétude et l’enthousiasme d’une jeunesse qui travaille, manifeste contre le nucléaire, cherche l’âme sœur avec force images actualisées: « Et le Dow Jones de mon cœur est au plus bas », ou « Toi seul est le DJ de ton précieux destin ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

John, « yuppie » employé dans le secteur informatique, est le personnage moteur au cœur d’un quintette. Janet, son ex, sculptrice, lui concocte une petite annonce (en vers bien entendu) grâce à laquelle il va rencontrer Liz. Les voilà amoureux, « esclaves d’Eros ». Cette dernière a un frère, Ed, qui révèle son homosexualité latente à Phil pour une autre lune de miel. C’est à peu près tout pour l’intrigue. Mais à force de détails attachants et réalistes, d’impressions et de réflexions, ce monde prend chair au point de constituer un portrait fort réussi d’une génération californienne, mais aussi de son humanité. L’humour côtoie le sérieux, le lyrisme omniprésent est à petites touches, parmi mille choses vues (y compris les graffitis autoroutiers), sans que l’ennui pointe jamais son nez froid. L’ironie, douce et parfois cruelle, permet à l’auteur d’éviter une sentimentalité qui aurait pu choir dans la niaiserie. Un clin d’œil au grand genre épique se glisse lorsque le chat de Liz nommé Gengis Khan défend son territoire, tandis que l’iguane d’Ed s’appelle benoitement Schwarzenegger, comme l’acteur de ce nom. Le pathétique sourd de manière imprévue à l’occasion d’une publicité qui « Vante les attrait du motel Cucaracha: / « Cafards, vous qui entrez, laissez toute espérance » / On dirait la morale de mon existence ! », parodie d’un vers bien connu de la Divine comédie de Dante, au fronton de l’Enfer. La satire sociale s’aiguise à l’occasion d’une soirée qui réunit parents et amis. Imaginez de plus un excès de vitesse encore une fois versifié, une élégie de Phil à sa femme aimée qui l’a laissé avec son fils, pourtant guigné par une « Militante acharnée dont la cause est la paix »… Un sommet est atteint lorsque Phil et Ed font l’amour et que « l’austère censure » écrase les vers du poète qui doit « remplacer la scène déchaînée / Que j’espérais t’offrir par le présent sonnet ». Un autre est l’annonce de la mort de Janet et d’un couple qui laisse un orphelin au seuil du treizième et dernier chant. C’est entre bonheurs et drames, « familles recomposées » et grossesse heureuse, entre réalisme et poésie que l’art de Vikram Set joue sa partition :

« C’est le dernier quatuor en ré de Mozart.

Liberté et contrainte : ainsi triomphe l’art !

Ah Mozart, digne prince des compositeurs

Que de miracles tu nous as fait partager

Toi qui mourus ruiné avant que d’être âgé !

Tous les grands de ce monde, empereurs et seigneurs,

Roitelets et videurs, ont fini en rondelles,

Tandis que ta magie nous donne encor des ailes ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

N’est-il pas absolument nécessaire de jeter un œil à l’original anglais, pour lequel nous nous contenterons de peu de vers ?

« Daybreak. John wakes to sunlight streaming

Across an unfamiliar bed.

« A cream duvet ? I must be dreaming »

Au moyen de cette comparaison, l’on saura combien l’alliance de la fidélité nécessaire et de la trahison inventive permet de faire vivre le prosaïsme, la facétie et l’émotion qui anime la poésie de Vikram Seth :

« Le jour se lève et c’est sur un lit inconnu

Que John revient à lui, inondé de soleil.

« Une couette lilas ? Quel rêve saugrenu…

Des motifs bleus, hexagonaux - moi qui m’éveille

Chaque jour des dans draps unis ! et ce plafond :

Le clair rectangle d’un Velux qui se confond

Avec un bout de ciel. Et là, sur mes pieds, qu’est-ce ?

Un chat ! Mon Dieu ! » Son cœur bat à toute vitesse…

Il sursaute alors qu’apparait, en négligé

Négligeable, une Liz épanouie, munie

D’un plateau. Odeur de café, de pain de mie.

Elle remplit sa tasse et l’invite à manger.

Les yeux encor tout embrumés par le sommeil

Et l’amour, ils songent aux baisers de la veille. »

Comme André Markowicz, traduisant en strophes de quatorze vers rimés le chef-d’œuvre de Pouchkine[12], Claro, le titanesque Claro, qui nous offrit (excusez du peu, parmi bien d’autres pavés subtils) le Contre-jour de Pynchon[13], s’est attaché à restituer les 594 sonnets de Vikram Seth en alexandrins rimés. Si l’on n’a pas entre les mains le texte original, l’on peut néanmoins s’extasier devant la prouesse, la belle infidèle, devant la légèreté et la gravité mêlées d’un texte fluide, musical et animé. Et comme Vikram Seth a offert la dédicace de ses « sonnets tyranniques » à Timothy Steele en vers, ainsi qu’une biographie express du même souffle, Claro ajoute un sonnet qui est la « Note du traducteur » dans laquelle il justifie son travail, ses libertés avec l’original, non sans préciser : « Mais la langue pour moi est tout sauf un caniche ». Qui sait si Vikram Set et Claro ne vont pas contribuer à lancer une mode bien rafraîchissante…

Qu’importe en définitive la forme si le poète est réellement poète. Il n’en reste pas moins que l’écrin aux quatorze réglettes permet de justifier et magnifier une pensée lyrique. Que l’on s’appelle Etienne Jodelle ou Vikram Seth, ils se lèveront d’entre les morts, et par-delà quatre siècles, pour échanger une main complice.

 

Thierry Guinhut

La partie sur Vikram Seth parut dans Le Matricule des anges, juin 2009

Une vie d'écriture et de photographie

 

[4] Philippe Jaccottet : L’Effraie, Gallimard, 1953.

[5] Eugène Guillevic : Terraqué, Poésie Gallimard, 1968.

[7] Eugène Guillevic : Proses, Gallimard, 2023.

[8] William Shakespeare : Sonnets, Hazard, 2010.

[10] Yves Bonnefoy : Les Planches courbes, Mercure de France, 2001.

[11] Vikram Seth : Un garçon convenable, Grasset, 1995.

[12] Alexandre Pouchkine : Eugène Onéguine, Actes Sud, 2005

 

Le Livre des Sonnets, Lemerre, 1874.

José-Maria de Heredia : Les Trophées, Lemerre, sans date.

Michel-Ange : Sonnets, Aux Portes de Frances, 1944.

Elizabeth Barrett Browning : Sonnets from the portuguese, Brentano’s, 1944.

Photo : T. Guinhut.

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19 mars 2023 7 19 /03 /mars /2023 14:24

 

Bestiarium, Bodleian Library, Oxford, XIII° siècle ;

fac simile, Club du Livre, 1984.

Photo : T. Guinhut.

 

 

Parmi les bibliothèques enluminées

de Suisse, vaticane et militaires ;

ou les livres sauvés.

 

 

Trésors enluminés de Suisse. Manuscrits sacrés et profanes,

SilvanaEditoriale, 2020, 392 p, 45 €.

 

Jean-Louis Bruguès : La Bibliothèque monde. La Vaticane et les Archives secrètes,

Cerf, 2019, 200 p, 29 €.

 

100 Trésors des bibliothèques militaires,

Editions Pierre de Taillac / Ministère des Armées, 2019, 384 p, 34 €.

 

Kamel Daoud & Raphaël Jerusalmy : BibliOdyssées. 50 histoires de livres sauvés,

Imprimerie Nationale, 2019, 224 p, 29 €.

 

 

Qui sauvera nos vies mieux que les bibliothèques ? Ou plus exactement l’Histoire de notre civilisation, conservée, choyée, au travers d’œuvres essentielles, de livres rares, et de manuscrits à la valeur patrimoniale. Ce sont, au cœur de l’Europe les Trésors enluminés de Suisse, classés selon une judicieuse distinction, entre sacré et profane. Aussi l’on ne s’étonnera pas que le Vatican, siège de la papauté depuis presque deux millénaires, abrite une « bibliothèque monde », pour reprendre le titre de Jean-Louis Bruguès ; mais l’on sera peut-être surpris que les armées protègent en leur sein ce qu’outre les vies humaines elles profanent et détruisent trop souvent. Les bibliothèques militaires recèlent en effet des trésors inattendus : des livres sauvés, au même titre que les cinquante ouvrages élus qui jalonnent l’anticonformisme d’une humanité rebelle, libre, et collectionnés par le Musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon. Ce avec le concours de Kamel Daoud et Raphaël Jerusalmy, qui nous entraînent en ces BibliOdyssées, avec des pages obsessionnelles et torrides, voyageant dans un temps spiralé.

 

Aux deux extrémités ouest et est de la Suisse, soit Genève et Saint-Gall, des manuscrits précieux sont à la disposition du regard des visiteurs, en deux expositions, sœurs sinon jumelles, la première intégrant le sacré, la seconde dévolue au profane. Ils sont heureusement réunis en un catalogue, véritable livre d’art : Trésors enluminés de Suisse, publié conjointement par la baroque Stiftsbibliothek St. Gallen et la contemporaine Fondation Martin Bodmer[1] de Cologny, sur les rives du lac Léman[2]. Mais également avec le concours de e-codices[3], qui met disposition des écrans internet près de 800 000 pages manuscrites provenant de 94 collections. Toutes pages parfaitement reproduites, que l’on peut agrandir avec une visibilité et une lisibilité parfaites, du moins si l’on lit le latin et si l’on a un tant soit peu l’habitude du scriptorium médiéval.

Ces codex sont, en ces Trésors enluminés de Suisse, au nombre de 96. Du VIII° au XVII° siècle, depuis une roue représentant les douze mois peints par le moine-copiste Winithar, jusqu’à deux cartes marines entre Atlantique et mer Egée, c’est presque un millénaire de créativité qui se déploie.

Dix siècles de christianisme ne peuvent que laisser d’abondantes traces écrites. Malgré la brièveté alors de la vie humaine, les copistes et les enlumineurs avaient l’éternité devant eux. La vertu de la théologie et l’espérance en Dieu imprègnent ces Bibles, ces missels et ces traités des Pères de l’Eglise. Dieu et ses anges, les prophètes, les saints et les apôtres s’incarnent sur le parchemin, non sans la présence du cosmos, de la nature et des animaux. Des Confessions de Saint Augustin à la Somme théologique de Saint Thomas d’Aquin, la théologie toutefois se fait philosophie.

Il n’en reste pas moins que l’Antiquité garde ses prestiges. Aristote est à l’honneur, au travers de sa Physique et de sa Métaphysique, mais aussi de son De animalibus. Cicéron est soigneusement rhétorique, quand Ovide bénéficie de nombreuses éditions, y compris d’un Ovide moralisé, qui tente une interprétation chrétienne des Métamorphoses. Un enlumineur prolixe et minutieux fit merveille vers 1405 en rehaussant d’un bouillonnement de rois, de batailles et de jardins l’historien Tite-Live et son Ab urbe condita. Quant au cycle astronomique de l’Aratus latinus, d’Aratos de Soloi, il figure les constellations grâce à de nombreuses allégories à l’encre noire et rouge. La cosmologie n’ignore pas la rotondité de la terre, lorsque des hommes marchent autour du globe sur fond azuré, à l’occasion du De figura seu imagine mundi de louis de Langle.

De surcroit, hors du grec et du latin, les langues romanes se voient magnifiées par des chroniques historiques, des romans comme ceux de la Table ronde, cycle arthurien et Quête du Graal, comme le Tristan en prose, par la poésie de Christine de Pizan et de Marie de France. La triade formée par Dante, Boccace et Pétrarque bénéficie de volumes d’exception, lorsqu’un portrait naïf du premier apparait dans une lettrine, lorsque du second une femme aux douze bras vêtue de rose orne la page du Des cas des nobles hommes et femmes, lorsque Canzoniere et Triumphi vénèrent le poète digne de figurer face à Orphée.

Cependant sacré et profane ne relèvent pas forcément d’une dichotomie. La richement illustrée Chronique universelle de Rodolphe d’Ems (1250) associe des intentions politiques et des ides religieuses. De même la Chronique d’Eusèbe de Césarée, d’Abraham à Constantin, se veut une histoire universelle, d’ailleurs ornée d’un remarquable décor Renaissance, avec architecture et putti. Et si le clergé prétendait seul à l’éducation, le laïc, cet « illiteratus », s’élève à la philosophie, à l’histoire, à la lyrique amoureuse, à la science politique particulièrement en langue vernaculaire. Femme philosophe, Christine de Pizan[4] s’illustra dans la querelle du Roman de la rose, reprochant à son auteur, Jean de Meun, sa misogynie, alors qu’elle permit à sa déesse de la Sagesse, Othea, de donner cent conseils pour la vie vertueuse. En outre, avec sa Cité des dames, elle inaugure le genre de l’utopie moderne.

La peau de ces manuscrits est enluminée de lettrines où s’entrelacent plantes et fleurs, de bordures où courent les animaux. Les lettres capitales sont écrites avec de l’oxyde de plomb rouge (ce « minum » d’où vient le mot miniature). Mais à la fin de l’ère médiévale, de véritables tableaux ornent les livres d’heures. Parfois, comme dans le Liber de Laudibus Sancta Crucis, l’on découvre de fort modernes jeux typographiques, ou dans un Sacramentaire de Hornbach, des lettres d’or sur fond pourpre. L’on reconnait soudain les ancêtres de la bande dessinée : l’histoire d’Adam et Eve est figurée sur quatre bandeaux successifs dans la Bible de Moutier-Grandval. Mieux encore, étonnants sont les initiatives et les facéties des enlumineurs : sur une page du Passionnaire de Weissenau, un moine copiste exhibe son autoportrait, ses pinceaux, godets de peinture et canif, non sans qu’auprès de lui une langue soit tirée à l’intention d’une femme nue au pied unique lui servant de chapeau…

Prodigieusement illustré, exactement documenté par une pléiade d'avisés commentateurs, cet ouvrage, magnifiant les Trésors enluminés de Suisse, ne peut manquer à une bibliothèque digne de ce nom. Que ce soit avec l’or et le bleuté des enluminures, ou par la grâce de la calligraphie seule, par la plume et le pinceau, l’art pour Dieu et l’art pour les hommes éveillent la richesse de la pensée et le sens de la beauté qui ont résisté au temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            Là où Pierre posa la pierre du Christianisme, ne peuvent que reposer les plus anciennes Bibles, voire d’émouvants papyrus conservant la trace d’un Evangile, comme ceux de Luc et de Jean, venus de la collection Bodmer[1]. En la bibliothèque du Vatican, construite avec art à la fin du XVI° siècle, l’on devine qu’une Babel de volumes essaime en les salles, les étages et les cinquante-quatre kilomètres de rayonnages, dont on déplie ici les « archives secrètes ». Il nous faut un guide avisé en cet univers, en l’espèce de Jean-Louis Bruguès, Dominicain, qui fut évêque puis archevêque, mais surtout Bibliothécaire de la Vaticane entre 2012 et 2018. C’est avec compétence et amitié, tant pour le lieu que pour son lecteur, qu’il nous tend une indispensable main. Depuis la fondation et l’architecture, d’abord, sous l’autorité du Pape Sixte Quint, et parmi la peinture des murs fabuleusement ornés, ensuite par de précieux volumes et manuscrits.

      Or il ne s’agit pas seulement d’une bibliothèque ecclésiastique, loin de là. Certes l’on voit défiler la Bible de Ripoll, venue de Catalogne et du XI° siècle, dont la copie et les enluminures nécessitèrent 450 folios et cinq années de soin, ou celle du Duc d’Urbin, dont les peintures bénéficient de la perspective de la Renaissance. De même les Pères de l’Eglise sont à l’honneur, et l’on sera  stupéfié par de vastes pages autographes de la Summa contre Gentiles, du philosophe Saint-Thomas d’Aquin, dont la main courut au XIII° siècle de manière bien moins lisible que le grec d’un papyrus : décrypter un texte si saint semble infernal !

      La Vaticane est également convoquée au tribunal de l’Histoire, de façon à comprendre les intrigues de cet Etat de la papauté qui s’est au cours des siècles réduit en les murs du Vatican, de façon à ce qu’elle ne désobéisse plus à la parole du Christ, « Rendez à César ce qui est à César et à César ce qui est à Dieu », soit la séparation des pouvoirs politiques et spirituels. Ce dont témoigne un document attestant de la « capitulation de l’armée papale après la prise de Rome en 1870 ». Mais aussi ses liens étroits avec le monde, lorsque « la bulle d’Alexandre VI » accorda en 1493 les terres nouvellement découvertes aux Espagnols, puis traça une ligne de démarcation que l’on pensait maritime entre les possessions de ces derniers et celles allouées au Portugal. Les conséquences furent colossales : ainsi le Brésil parle portugais…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Avançant parmi les rayonnages de la Vaticane, il nous est permis d’ouvrir une page en gothique, étonnamment enluminée de rois, de saints et de diables, puis d’une encyclopédie, De Rerum naturis, inspirée des Etymologies d’Isidore de Séville et venue du XV° siècle. Ainsi l’on progresse non pas seulement vers la connaissance de Dieu et de la hiérarchie des anges, mais vers celle des sciences. Et, contrairement à un préjugé tenace, la papauté n’était pas forcément mal disposée devant l’héliocentrisme de Copernic au XVI° siècle, ce dont témoigne sa supplique adressée à Paul III en 1542, alors qu’il lui avait fait l’hommage de ses Révolutions des orbes célestes : il demandait que soit accordé à l’un de ses neveux son bénéfice ecclésiastique, ce qui fut acceptée. Quant à Galilée, on le rappelle ici, s’il fut condamné à abjurer en 1633 ses opinions astronomiques, c’est à cause du cardinal Bellarnim, inquisiteur de son état, et non du pape, et de son manque de diplomatie alors qu’il traitait de « simples d’esprit » ceux qui professait une opinion contraire. L’on peut descendre des astres à la terre, grâce à une géographie de Ptolémée ici présentée grâce à un fascinant planisphère, de 1406, dessinant de bleu et d’or l’Europe et le nord de l’Afrique, sur lesquelles soufflent les anges. À la lisière de la géographie et de l’Histoire sont des documents curieux, comme la lettre de l’impératrice Hélène, rédigée en chinois, car celle-ci, convertie eu christianisme en 1648, s’appelait Xiao Gang Wang…

      Et parmi les marquèteries précieuses, les fresques somptueusement colorées, quelle surprise de remarquer ce qui n’a l’air que d’un pauvret cahier, pourtant de la main du Père Andreas Rieser, répertoriant les religieux entrés à Dachau ! Car ne l’oublions pas, le christianisme ne fut guère en odeur de sainteté auprès du nazisme, mais aussi du communisme, en Chine encore aujourd’hui où il est persécuté, comme il l’est par l’Islam et pas seulement au Proche-Orient[2]. Reste pour nous consoler le dernier manuscrit de Mozart, l’édition princeps du Traité sur la tolérance de Voltaire[3], ou les splendeurs irisées d’une Divine comédie de Dante[4], à moins de se plonger dans l’effroi fascinant du puits concentrique de l’Enfer peint par Botticelli…

      Avec ce volume enchanteur, nous voilà béats devant un livresque tableau qui va de l’antiquité aux totalitarismes. Il nous offre l’impression de nous conduire en espion dans les arcanes de la vénérable institution (songeons que ce même Vatican vient d’ouvrir ses archives de la Seconde Guerre mondiale). Cet album luxuriant vaut également pour son iconographie soignée, qui fait flamber des lumières chaleureuses sur les boiseries et les codex ouverts, tant au service de la contemplation que de l’intellect ; malgré un seul regret : dans une telle bibliothèque, l’on attend d’admirer des livres rares, curieux et précieux, et c’est ici un peu trop peu le cas face aux nombreux manuscrits à l’intérêt historique certain, mais dont grain graphie n’ont pas cette qualité esthétique d’un beau livre dont l’œil savoure les parfums du passé…

 

Monsieur de Varillas : Histoire de François Ier, Claude Barbin, Paris, 1685.

Photo : T. Guinhut.

 

      Plutôt que de risquer de se faire trouer la peau en s’engageant parmi les militaires d’active, mieux vaut devenir bibliothécaire des armées. Et là, ô surprise, un patrimoine fabuleux nous attend. Il faut alors saluer cette belle initiative qui consiste à publier 100 Trésors des bibliothèques militaires, venus de l’Ecole militaire, de Polytechnique, de Saint-Cyr Coëtquidan, du Service historique de la Défense et du service de santé des armées, soit tant de lieux méconnus. Le tout sous la direction d’un quintette de conservateurs à la sagacité remarquable.

      Si l’on imagine ne trouver là que des volumes consacrés à l’art de la guerre, l’on se sera vite détrompé. Certes, Jules César côtoie le De Re militari, de 1483, un incunable bourré d’impressionnantes gravures de machines militaires, un Traité de l’artillerie ou le Recueil des plans des places du Royaume au XVII°. Les catalogues des armes à répétition, l’« uniformologie », les cantinières et la médecine de campagne y trouvent forcément leur place, avec un Album du matériel sanitaire. Jusqu’à une revue illustrée publiée entre 1915 et 1920, La Baïonnette, « arme d’humour et de propagande »… Hélas, sans compter La Cuisinière assiégée qui doit être en mesure de proposer « civet de chien et ragoût de chat », bien moins drôles sont les pages des Effets des projectiles d’artillerie, publié en 1900, sur lesquelles sont bel et bien trouées les peaux et les os ! Quelle piètre consolation de voir son nom parmi ceux du Livre des morts au champ d’honneur. Mieux vaut avoir eu sur soi un volume assez solidement relié pour retenir une balle, évitant une mort certaine. Reste à imaginer que sont cachés (oh certainement !) des ouvrages antimilitaristes…

      Mais combien de merveilles ressortissent de l’entomologie, ponctuée de précieuses gravures colorées, des Atlas et autres récits d’explorations, sans oublier l’archéologie ! Pensons à la somptueuse Description de l’Egypte, confiée aux bons soins de l’Imprimerie Impériale, aux chromolithographies reproduisant en 1896 les peintures murales de Pompéi. Le voyage dans l’espace s’associe encore une fois à celui dans le temps, pimenté par les cabinets de curiosités, comme à l’occasion du rare De Monstris, imprimé et gravé en 1665, aux figures fascinantes et effrayantes.

      De même, les sciences et techniques fournissent leurs lots de stupéfiants volumes, consacrés à l’anatomie, aux écorchés et aux catalogues osseux, à l’arboriculture, à la papèterie ou encore aux Leçons de physique expérimentales, à l’ichtyologie, soit l’identification des poissons… L’Histoire des sciences ne doit pas faire défaut à une bibliothèque digne de ce nom, quod erat demonstrandum.

      La beauté, l’érudition de ces volumes vénérables, que l’on espère mis définitivement à l’abri des conflits par ceux qui ont paradoxalement la charge d’y participer, n’est plus à démontrer. Et le plaisir de feuilleter en paix un si somptueux ouvrage, bourré comme une Babel d’illustrations époustouflantes (reliures rouges et gravures en noir ou coloriées…), contribue à faire préférer l’art de la bibliophilie à celui de la guerre ; quoique disait Jules César (à moins que cela vienne de Thucydide ou de Végèce) : « Si tu veux la paix, prépare la guerre », soit en latin : « Si vis pacem, para bellum ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Et lorsque la guerre point, s’infiltre, explose, non seulement les hommes mais les livres sont menacés, trainés au sol, salis, bombardés, brulés. À moins d’être épargnés, mis à l’abri, comme en témoignent ces « 50 histoires de livres sauvés », réunies dans un curieux et déconcertant volume : BibliOdyssées, qui accompagna une exposition sise au Musée de l’Imprimerie de la Communication graphique de Lyon, au cours de l’an 2019.

      Kamel Daoud[5] propose une touchante et brûlante préface : « Textures ou Comment coucher avec un livre ». Il oppose en son enfance algérienne, où ses proches ne savaient pas lire, deux volumes, celui sacré, calligraphié, doré, et celui érotique, taché, caché. Le premier, « impossible à contester », fait « de menaces, de promesses, d’invariables leçons », s’oppose au « livre des femmes », qui est celui du corps au lieu de celui de « Dieu », le tout s’étirant entre prière et masturbation. Lecture et désir se télescopent : « À la relecture des derniers mots, l’orgasme onanique culminait et se confondait, dans un sursaut final, avec l’ultime blanc de la page ». S’impose alors la ferveur de l’interdit : ces livres « auront forgé [son] choix de lecteur et d’écrivain : préférer la texture à la prière ».

      Quant à Raphaël Jerusalmy, il joue habilement à faire parler une page d’Esope, « L’âne et le rapace », page arrachée à son livre par des cambrioleurs. Lui répondent le personnage de Kien jailli du roman de Canetti, Auto-da-fé[6], où plane l’ombre du nazisme, une bataille des livres dans le genre de Swift, la réécriture de la fable par La Fontaine, Esope traduit en Portugais et arrivant au Japon avec le christianisme ; sans oublier un voyage dans les langues, dont l’hébreu, puis le grec originel, jusqu’à ce que les mots du fabuliste résonnent à Lyon au seuil de l’exposition. La chaîne est faite de maillons disjoints, cependant riches de leurs saveurs de transmission, d’animaux parlants et de morale, où se bousculent les aventures du livre, édifiantes, amusantes et tragiques.

      Ces livres sauvés ont été écrits par ceux que n’a pas sauvés Auschwitz, comme Suite française d’Irène Némirowsky, publié un demi-siècle plus tard, ont été perdus dans une gare et réécrits, comme Les Sept piliers de la sagesse de D. H. Lawrence, nettoyés de leur boue après la crue de l’Arno à Florence, rédimés depuis les poubelles par un éboueur de Bogota, ou emportés dans la kafkaïenne valise de Max Brod. Envers des autodafés et autres incendies de bibliothèques[7], ce sont là des petits et grands miracles, qui émeuvent, bouleversent, au point que les livres, plus que des animaux de compagnie, autant que des amis chers, soient bruissant de vie intime et planétaire. Pied de nez à la censure, le « Parthénon des lires », de l’artiste Marta Minujin, exhibe des centaines d’ouvrages interdits. Ce qui n’est que symbolique répond au courage du Père Najeeb, un dominicain qui bourre des caisses avec les manuscrits anciens de Mossoul pour les soustraire au Califat islamique. Et non seulement les livres sont brûlés, mais aussi leurs imprimeurs, comme Etienne Dolet, condamné au bûcher à Paris par la justice royale, et non l’inquisition notons-le, en 1546. Quant à ridiculiser les têtes sacrées des religions monothéistes dans l’anonyme et réjouissant Traité des trois imposteurs, il n’y faut guère songer, y compris au XVIII°, y compris sous le manteau, alors qu’en ce même siècle des Lumières, c’est l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert qui est maintes fois tracassée. Quelques siècles plus tard, c’est en prude Irlande que le roman d’Edna O’Brien, The Country Girls, censuré pour immoralité, se voit menacé d’être brûlé en public. Le réquisitoire contre le colonialisme de Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, se voit interdit en France en 1961 ; en 1973, c’est le tour de Trois milliards de pervers, une « encyclopédie des homosexualités ». C’est à tour de bras que les régimes politiques biffent, pilonnent les ouvrages, voire incarcèrent leurs auteurs : ainsi Jean Grave, qui en 1893 commit La Société mourante et l’anarchie. Ou, ajoutons-le, qu’éditeurs et quidams courroucés refusent de publier les mémoires de Woody Allen[8], au prétexte d’une accusation discutable de viol.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Composé à partir d’une très belle idée, l’ouvrage laisse cependant son lecteur un brin désappointé. La cohérence des chapitres laisse en effet à désirer, le premier, promettant « Foudre. Les livres frappés », semble annoncer l’action du feu, alors qu’ils sont là parfois noyés, comme à Florence par la crue de l’Arno, ou tout simplement perdus et retrouvés. C’est plus clair pour « Les livres défendus », qui ont donc subi la censure, ou ont été mis à l’index par les autorités ecclésiastiques, ainsi que pour ceux « dispersés », comme « la bibliothèque errante de Walter Benjamin », de Berlin à Paris, mais un peu moins à l’occasion de la trahison intellectuelle commise par l’antisémitisme puis le nazisme d’Elisabeth Forster-Nietzsche[9], la sœur du philosophe du Gai savoir. Restent ceux « qui sauvent », entre « la bibliothèque idéale de Jacques Doucet, Le Livre des livres perdus de Giorgio Van Straten[10]. Quant à Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley, l’on ne sait guère ce qu’il fait là. Pourtant la créature y vénère trois ouvrages qui font son éducation : Les  Vies des hommes illustres de Plutarque, Le Paradis perdu de Milton, Les Souffrances du jeune Werther de Goethe, même si le duo d’auteurs des notices (Joseph Belletante et Bernadette Moglia) ne les mentionne pas en l’occurrence. Toutes les œuvres ici listées et commentées semblent rangées au petit bonheur la chance, en cette occasion demi-ratée et demi-réussie de construire un livre aussi rigoureusement construit que poignant, puisque l’ordre chronologique n’est pas non plus retenu.

 

      Explorer une bibliothèque, c’est voyager dans le temps et dans l’espace. L’on se fait géographe et historien, des faits et des idées, des guerres et des paix[11]. Jean-Louis Bruguès en témoigne : « On ne s’enferme jamais dans une bibliothèque, malgré l’expression usuelle, dans un savoir dédaigneusement qualifié de livresque ; ceux qui parlent de la sorte n’ont jamais aimé les livres : en parcourant les rayonnages, c’est tout le vaste monde qui est exploré ». Ne l’amputons donc pas en les détruisant, contribuons plutôt à sa sauvegarde, ne serait-ce, au-delà des lieux d’exception ouverts par ces trois ouvrages, que par l’inventivité de nos bibliothèques personnelles. S’il est peut-être plus facile de sauver un livre que de sauver un homme, songeons qu’avec le premier nous sauvegardons une belle part de la mémoire et de la créativité de l’humanité, à condition bien entendu de cultiver le goût des belles lettres, des humanités et des sciences. Sans compter que sauver un volume un tant soit peu rare par sa pensée, son esthétique, peu ou prou dissident, voire tout simplement libre, c’est réserver une page hors de la griffe des tyrannies, individuelles, religieuses ou politiques ; car le temps des censures et des exactions est toujours à venir…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur 100 Trésors des bibliothèques militaires

a été publiée dans Le Matricule des anges, février 2020.

 

[14] Voir : Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

 

Biblioteca de l'Abadia Viaceli, Cobreces, Cantabria.

Photo : T. Guinhut.

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15 mars 2023 3 15 /03 /mars /2023 11:25

 

Costa de Jezkaibel, Hondarribia, Gipuzcoa.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

L’orage nazi foudroie l’Allemagne et la littérature.

Lion Feuchtwanger : Les Enfants Opperman.

Uwe Wittstock : Février 33.

Hans Fallada : Seul dans Berlin.

 

Lion Feuchtwanger : Les Enfants Opperman,

traduit de l’allemand par Dominique Petit, Métailié, 2023, 400 p, 23 €.

 

Uwe Wittstock : Février 33. L’hiver de la littérature,

traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Grasset, 2023, 448 p, 26 €.

 

Hans Fallada : Seul dans Berlin,

traduit de l’allemand par Laurence Courtois,

Denoël, 2002, 736 p, 26,90 €.

 

 

 

La doctrine du faux caporal à moustache en brosse à dents était-elle une fatalité ? Qui eût cru qu’elle allait déferler sur l’Allemagne, sur l’Europe enfin… Le romancier contemporain des événements, Lion Feuchtwanger, publie dans l’urgence, en 1933, son ouvrage romanesque saisi d’effroi, Les Enfants Oppermann, tandis qu’avec le recul de l’historien Uwe Wittstock concentre sur un mois, en cette même année 1933, ses lumières sur la poussée des ténèbres et des exactions qui ensevelissent la démocratie, la raison allemande, pour aussitôt aboutir à « l’hiver de la littérature ». Jusqu’à ce que, « seul dans Berlin », le plus infime résistant de Hans Fallada soit anéanti. Il n’est cependant pas certain que, muni de ces trois ouvrages berlinois, et malgré la mission essentielle de ces avertisseurs que sont la littérature et l’Histoire, nous puissions toujours en tirer la leçon qui permettrait d’éviter que se reproduisent, et sous d’autres couleurs, de telles exaspérations totalitaires.

 

Ce pourrait être un roman familial d’abord paisible, dans la tradition des Buddenbrook de Thomas Mann[1]. Mais, au travers du prisme d’une famille bourgeoise, Lion Feuchtwanger dévoile l’irrésistible montée du nazisme. Paisibles Juifs, ses membres sont au plus près concernés. Insidieusement, la suspicion, le ressentiment, la haine, grignotent la réputation des Oppermann, inquiets, choqués, paralysés, déblayés. C’est de manière narrative, mais également synthétique, absolument réaliste, que ce roman vaut pour toute une génération, pour tout un peuple, en fait pour l’humanité en son entier.

Ils sont à Berlin trois frères, Gustav, Martin, Edgar, une sœur, Klara. Gustav, doyen des associés d’un fabricant et vendeur de meubles, est un oisif quinquagénaire fort à l’aise, amateur d’art et bibliophile de surcroit, auteur reconnu, nanti d’une belle maîtresse. Pour lui, « l’Allemagne est une vraie patrie pour le Juif ». Martin, qui a épousé une blonde chrétienne, est lui occupé par les affaires, « en ces temps de crise  et d’antisémitisme croissant ». Car ses meubles standardisés concurrencent désavantageusement ceux plus artisanaux : ainsi prétend-on : « les magasins juifs et leurs méthodes de vente roublardes sont responsables de la décadence de l’Allemagne ». Suivent les « inscriptions antijuives » du mouvement völkish. Ce qu’un personnage commente ainsi : « c’est la force de ce parti de rejeter la raison et d’en appeler à l’instinct ». Si dans ce milieu raffiné l’on ne prend pas au sérieux un tel mouvement, la jeune Ruth, sioniste convaincue, ne se fait pas d’illusion. Si avec la meilleure rationalité l’on démonte les théories raciales nazies, si avec Monsieur François l’on croit « qu’il suffisait de prouver le bien-fondé d’une assertion pour que tout allât bien », son épouse sait parfaitement qu’il n’a « aucun sens des réalités ». Sans méfiance aucune, l’on rit des « inepties », du « radotage » des Protocoles des sages de Sion et de Mein Kampf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les destinées des personnages alternent au fur à mesure de la montée des périls. En effet, un professeur nationaliste déclame « extatique, les vers de la haine », quand son délire obsessionnel conjugue le prosélytisme et l’antisémitisme à l’encontre du fils de Martin, le lycéen Berthold. Edgar, le médecin, ne peut plus compter sur la compétence juive face au profil de l’Allemand aryen. Un employé, petit bourgeois satisfait, se berce d’illusion en son Allemagne, face à son beau-frère qui compte filer en Palestine. Gustav se confond en tergiversations avant de consentir à placer une partie de sa fortune à l’étranger, alors que le changement de nom des meubles Oppermann en « Deutsche Möbelwerke » parait une stratégie d’adaptation aux temps nouveaux…

Mais tout cela, c’était « Hier », soit l’objet du premier livre. Car le second, « Aujourd’hui », commence le 30 janvier 1933, lorsque l’auteur de Mein Kampf[2] est nommé chancelier du Reich. Un élève du lycée assassine un journaliste qui avait dénigré le style d’Hitler, la propagation du nationalisme barbare n’a plus de cesse, l’on apprend en classe des vers tels que : « Quand le sang juif gicle sous le couteau / Le jour est encore plus beau ». Edgar est accusé d’être un médecin juif œuvrant à des meurtres rituels sous couvert de chirurgie.

À partir de l’incendie du Reichstag attribué aux communistes, tout se précipite. Absurdement, quoiqu’en rien communiste, Gustav est menacé, doit quitter le pays pour la Suisse, où il apprend le suicide de Berthold. « Demain » : ainsi sonne la troisième partie. Les journaux sont formels : « Ils ont arrêté, enlevé, torturé, assassiné tous ceux qu’ils détestaient, ils ont détruit leurs biens ou confisqué », y compris des noms familiers. Ce qui reste du magasin Oppermann est frappé d’une affiche : « Crève, juif ». La suite, aux mains des « barbares » qui visent à purifier l’Allemagne des Juifs, n’est qu’une longue liste de camps de concentration, d’exactions, qui prend à la gorge.

Associant finesse du détail et art de la synthèse, sens des « entités », plus que des individus,  peu à peu saisissant, effrayant, mais brillant tant à la faveur de ses analyses psychologiques et politiques, Les Enfants Oppermann vaut cent ouvrages d’historiens consacrant tous leurs talents à l’ascension du Troisième Reich et de son antisémitisme. Curieusement, ce roman aussitôt traduit en français resta longtemps oublié. Pourtant, également célèbre pour Le Juif Süss[3] qui conte l’histoire d’un habile financier devenu le bouc émissaire du peuple, Lion Feuchtwanger, né en 1884 à Munich, docteur en philosophie et auteur de romans historiques fêtés, doit figurer parmi les avertisseurs. Ce romancier méticuleux sait ciseler ses portraits et dérouler la montée des périls orageux. Nous devinons sans peine que l’ouvrage fut dès 1933 interdit par le régime nazi, que son auteur vit ses biens confisqués, qu’il fut privé de sa nationalité, alors qu’il s’était in extremis installé dans le sud de la France. Si en tant qu’Allemand il fut interné au camp des Milles, il parvint à s’en évader afin de poursuivre sa carrière aux Etats-Unis où il disparut en 1958.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous n’ignorons pas que le nazisme organisa de festifs autodafés, brûlant des monceaux de livres juifs, et d’autres antagonistes politiques. Mais que ces feux signent en février 33 un « hiver de la littérature », nous n’en avions qu’une partielle idée avant cet ouvrage d’Uwe Wittstock qui dresse un édifiant tableau.

Si les menaces étaient assez claires depuis qu’Hitler et son parti montaient en puissance, c’est dès sa nomination à la Chancellerie, le 30 janvier 1933, que les événements se précipitent. Le somptueux « bal de la Presse », au soir du 28 janvier, est encore un moment de joie et de liberté, la « dernière danse de la République », où se glisse un auteur fêté : Carl Zuckmayer dont les comédies, comme Le Joyeux vignoble, font hurler de rire, mais aussi rugir les tenants du « national populisme » qui se découvrent la cible de sa satire. S’y pressent les personnalités en vue ; l’on y croise Klaus Mann, le fils du grand Thomas, et dont l’homosexualité déplait. Au-delà de ce noyau, gravitent une fille du scandaleux dramaturge Franz Wedekind, le peintre George Grosz déjà enfui aux Etats-Unis, les écrivains Gottfried Benn, Joseph Roth, Vicky Baum, Erich Maria Remarque, météorique romancier de la guerre de 1914-1918. Ceux qui préféraient idéaliser cette guerre voient d’un œil furibond le succès transatlantique de ce dernier. Plus loin, vaque Berthold Brecht, dont les pièces sont idéologiquement marquées par un communisme honni.

Dès lors que le führer est « Chancelier du Reich », des marches aux flambeaux aux agressions, il n’y a qu’un pas : être juif ou communiste est un péché capital vite puni. De suite les brutes se sentent pousser des ailes. La « volonté culturelle des nationaux-socialistes » n’a de cesse de faire du nettoyage. Bernhard Rust, le ministre dédié à l’éducation et aux cultes, s’indigne de « catégories de gens de lettres étrangers à la race », de la « bâtardisation et de la négroïsation de l’existence ». L’Académie prussienne doit exclure sans autre forme de procès les frères Heinrich et Thomas Mann, Alfred Döblin, Franz Werfel, Ricarda Huch… tous « écrivains libéraux-réactionnaires ». Ne conservant ainsi aucun prodige de la littérature. Au contraire, célébrant un martyr fusillé par « l’ennemi héréditaire », soit la France, un thuriféraire d’Hitler, Hanns Johst, fait un triomphe avec un drame propagandiste.

Les forces des S.A. assiègent théâtres et cabarets satiriques où officient Klaus et Erika Mann. Göring intime à la police de tirer sur les éléments « hostiles à l’Etat », les réunions électorales sont bousculées, saccagées, les haut-fonctionnaires valsent. L’« Union de combat pour la culture allemande nationale-socialiste » veille. Ecrivains et artistes qui le peuvent quittent le pays, les autres ne savent où l’horreur va les mener. Après l’incendie du Reichstag, la rage assassine s’enflamme, les droits fondamentaux sont abolis, les camps de concentration inaugurés. Goebbels chapeautant la culture, « À quoi bon écrire encore ? ». Fuir à l’étranger ; ou mourir.

En trente jours, cet « hiver de la littérature » prélude à la glaciation totalitaire sur l’Allemagne de Goethe, avant que se déclenche le feu guerrier sur l’Europe. Malgré l’abondance des signes annonciateurs, la terreur s’est si vite installée ! Sans doute faut-il y lire une leçon pour l’Histoire…

Indubitablement il s’agit d’un livre d’historien solidement documenté, animé par une foule de personnages, d’écrivains dont les portraits sont croqués sur le vif, tressé avec soin par Uwe Wittstock, qui, né en 1955, est l’auteur d’ouvrages sur Karl Marx et sur la littérature contemporaine d’outre-Rhin. Mais, organisé comme un journal, de date en date, il permet de faire monter un suspense terrible, un compte à rebours inéluctable, voire d’associer à cette narrativité haletante une dimension romanesque, quoique, hélas, sans fiction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La fiction est parfois plus efficace, et surtout plus vivante, que le document historique. Car elle donne un visage, une intimité permettant l’identification du lecteur avec des figures et des anonymes du temps disparu. C’est ce qu’a bien compris Hans Fallada en élevant une stèle romanesque au service des Allemands couchés sous le joug du nazisme. Seul dans Berlin, enfin intégralement édité, rend justice aux oubliés de l’infâme l’épopée aryenne. Là où des hommes et des femmes tiennent à rester debout, même sous le pire régime, même au dépend prévisible de leur vie.

Chronique des petits quartiers et des entreprises berlinois, le roman centré autour d’un immeuble devient vite éprouvant, étouffant, tant augmente la pression de l’omniprésent nazisme. Entre les « cartes de rationnement » et la pieuvre du parti, la victoire claironnée sur la France de 1940 ne fait guère d’effet aux petits héros et anti-héros désabusés de l’épopée. Une Juive, Frau Rosenthal, la famille Persicke, dont un fils, Baldur, est un SS surexcité, le couple Quangel, dont l’enfant vient de mourir sur le front de France, la factrice Eva Kluge sont les pivots de la tragédie. Exaspérés, le couple Quangel va prendre une décision inouïe : subrepticement distribuer des tracts antinazis parmi la ville. Hélas, ils ne tromperont que peu d’années la Gestapo, dont les archives, sous le nom des Hampel, conservent la trace de cette histoire vraie…

Si peu, une sourde résistance s’égrène : un vieux juge cache la dame Juive, la jeune Trudel, dont le fiancé vient d’être tué sur le front, appartient à une « cellule communiste » secrète, quoiqu’inefficace. Mais les héros du roman sont indubitablement les Quangel. Ce sont plus de deux cents cartes postales que le couple dépose parmi les gares, les cages d’escalier, « avec des appels contre le Führer et le parti, contre la guerre, pour éclairer ses semblables ». Leur courage hallucinant n’est pourtant guère payant. Les cartes sont à peine lues, aussitôt rapportées à la Gestapo par de zélés informateurs et de pleutres dénonciateurs : elles leur vaudront, en avril 1943, la décapitation. Quangel n’aura converti qu’un homme, celui qui finit par l’arrêter, et qui se suicide…

Fallada bénéficia, pour écrire son vaste et méticuleux opus, des dossiers que lui fournit le futur ministre de la culture de la République Démocratique Allemande. Dossiers incomplets qui permirent au romancier de faire de ses personnages des figures nimbées d’un héroïsme sans faille, n’abdiquant rien de leur intransigeance. Alors que l’on sait qu’en prison, les Hampel se dénoncèrent l’un l’autre, renièrent leur antinazisme. En vain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la tradition du réalisme balzacien, chaque personnage correspond à un type humain : le nazi fervent, le nazi contraint, la Juive cachée dont le mari est incarcéré, mais aussi le dénonciateur, le profiteur, le délinquant minable, décliné en de multiples avatars. Il s’agit alors également un roman picaresque, à la suite du Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin[4], enchaînant les portrait de petites gens, de « moins que rien », de gueux, d’ivrognes, de voleurs et de menteurs, d’humbles méritants et de salauds carabinés, parmi des péripéties sordides, parfois d’un intérêt inégal. En ce sens ce n’est pas le nazisme qui fait ce peuple, mais ce peuple qui le fait, même si tous ne le méritent pas, si beaucoup le subissent sans rien avoir demandé, si d’autres en jouissent en sadiques consommés, en une radicalité du mal imperturbable, mais aussi en une banalité du mal, digne de l’analyse d’Hannah Arendt[5]. Ainsi la factrice Eva Kluge, dont le fils est un SS, « ne croyait pas que son garçon, qu’elle avait un jour porté dans son sein, serait capable de déshonorer des jeunes filles juives, pour les tuer aussitôt d’une balle dans la tête ». Pourtant, une photo le montre cognant la tête d’un enfant juif « contre le parechoc d’une voiture ».

Le roman à thèse n’empêche pas l’efficacité, malgré de longs défilés de personnages secondaires, comme le pitoyable « tire-au-flanc » Enno Kluge qui séduit les femmes vieillissantes, un moment suspecté, pendant l’enquête de la Gestapo, digne du roman policier le plus sordide. Le témoignage et la charge contre le régime hitlérien contribuent au tableau de société sous la férule du totalitarisme, où toute l’économie, tout l’emploi, du moins pour ceux qui ne sont ni soldats ni dans les camps de concentration, sont tournés vers l’effort de guerre. Le favoritisme à l’égard des membres du parti est une institution. La propagande pullule. Le langage est également vicié[6] : voler une Juive, c’est « aryaniser ses biens ». Comme dans 1984 d’Orwell, penser est un délit : « Qu’ils obéissent, c’est tout. C’est le Führer qui s’occupe de penser ». Car « dans cet Etat, pas même les pensées n’étaient libres. » L’Allemagne est l’achèvement de la tyrannie, là où « une moitié du peuple enferme l’autre ». Finalement, malgré l’inéluctable verdict, une morale paradoxale universelle se fait jour : « Vous savez très bien que celui qui est ici derrière les barreaux est convenable, et que vous qui êtes dehors n’êtes qu’une crapule, que le criminel est libre mais que l’homme convenable est condamné à mort ».

Ce n’est pas du haut du vaste panoramique de l’historien, mais auprès des petits, des sans-grades, qu’Hans Fallada nous présente l’Allemagne nazie. Certes l’omniscience du romancier permet de balayer les vies, les abominations, les émotions, les peurs et le courage de ses nombreux personnages, dont il ne nous épargne aucun détail dérisoire ou abject. Mais l’empathie du romancier est irremplaçable. Dans le cadre d’une nouvelle objectivité aisément satirique, non loin de ses contemporains, les peintres Otto Dix et George Grosz, il peint à l’acide, mais non sans tendresse ses personnages de prolétaires, de petits bourgeois, d’avocats pourris par le système, de procureurs haineux… Mais aussi dans des romans comme Quoi de neuf petit homme ?[7], en 1932, ou Les Employés[8], en 1929, dans lequel il dressa une fresque de la crise économique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D’abord écrit sous le nom de Rudolf Ditzen, car Fallada est un pseudonyme, Seul dans Berlin a l’insigne mérite de mettre l’accent sur la solitude de l’individu broyé par l’immense machine collectiviste de cette tyrannie qui s’incarne dans autrui, les voisins, l’administration, la police, la justice, les masses… Pensons également à la solitude d’Hans Fallada (1893-1947), lui-même arrêté pendant onze jours par les SA en 1933,  et qui s’est vu au sortir de la guerre contraint à écrire un pavé on l’on souffre, tue, meurt en surabondance. Travaillant comme journaliste à Berlin Est, c’est là qu’il écrivit Seul dans Berlin. Hélas, la mort cueillit trop tôt celui qui était poursuivi par ses addictions sévères, entre drogues, cigarettes et alcool. La censure soviétique tailla dans le vif en vue d’une publication posthume. Il fallait que les personnages soient exemplaires, en quelque sorte manichéens. C’est ainsi que l’on supprima le chapitre 17, « où l’on apprend qu’Anna Quangel était membre active de la Ligue des femmes nazies, la Frauenschaft ». Diverses coupes et modifications entachèrent l’édition de 1947, ainsi que la traduction française de 1967, comme l’appartenance de la factrice au parti nazi. Une résistante devait être une pure héroïne. Nous savons que la réalité est plus complexe. Ce que nous restitue cette nouvelle traduction, dans sa version originelle et débarrassée de toute censure. Le dur visage vert de gris du nazisme, parfois teinté du bleuté d’une résistance hélas vouée à l’échec, est ici exposé dans sa lumière la plus crue.

Ce qui jusque-là aurait pu être lu comme une hagiographie des simples, qui osent se dresser contre Hitler, comme une iconologie de l’antifascisme socialiste, devient grâce à cette édition conforme à la plume d’Hans Fallada, une tragédie aux fatalités trop humaines, en même temps qu’une allégorie du mal et du courage. Chacun, en se plongeant dans le labyrinthe effroyable du quotidien berlinois des années nazies, peut s’identifier dangereusement avec les personnages. Qui aurions-nous été dans de telles circonstances ? Le modeste héros bientôt broyé, le SS vaniteux et tortionnaire, le dénonciateur anonyme et infâme ? Saurions-nous lever le petit doigt pour devenir un ou une Kangel ? À moins de penser qu’une résistance intérieure, à la Ernst Jünger[9], eût été plus judicieuse…

Songeons, selon les mots de Madame François, un personnage des Enfants Oppermann, qu’« une fois les völkisch à la barre, un mot lancé aujourd’hui à la légère pourrait vous faire perdre votre gagne-pain ». C’est déjà le cas, même si nous ne choirons pas dans la reductio ad hitlerum, avec les woke de la Cancel culture[10] aux Etats-Unis, sinon en France… Aussi faut-il interroger les accointances de l’Histoire, de notre présent, voire du futur. Les mouvements grégaires de ressentiment, que nous avons connus fascistes noirs et bruns, communistes rouges, qu’ils soient aujourd’hui anticapitalistes, verts écologistes purificateurs, ou verts religieux exerçant leur vindicte à l’encontre des mécréants, ne sont pas indemnes de toutes tentations éradicatrices.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Uwe Wittstock  fut publiée dans Le Matricule des anges, janvier 2023

 


[3] Lion Feuchtwanger : Le Juif Süss, Belfond, 1999.

[4] Alfred Döblin : Berlin Alexanderplatz, Gallimard, 2009.

[7] Hans Fallada : Quoi de neuf petit homme ? Denoël, 2007.

[8] Hans Fallada : Les Employés, Les Belles Lettres, 2012.

Bueu, Pontevedra, Galicia. Photo : T. Guinhut.
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4 mars 2023 6 04 /03 /mars /2023 14:15

 

Soria, Castilla y Léon. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Anthologies poétiques & autres poésies féminines :

L’Île rebelle, Haute tension,

Françoise Chandernagor,

Diglee, Karine Tuil & Joyce Carol Oates.

 

 

L’Île rebelle. Anthologie de poésie britannique au tournant du XXI° siècle,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Martine De Clercq & Jacques Darras,

Poésie Gallimard, 2022, 560 p, 15 €.

 

Haute-tension. Poésies françaises d’aujourd’hui,

Le Castor Astral, 2022, 418 p, 18 €.

 

Françoise Chandernagor : Une Anthologie de la poésie féminine,

Points, 2023, 320 p, 8,80 €.

 

Diglee : Je serai le feu, La ville brûle, 2022, 338 p, 30 €.

 

Karine Tuil : Kaddish pour un amour, Gallimard, 2023, 128 p, 14 €.

 

Joyce Carol Oates : Mélancolie américaine,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban,

Philippe Rey, 2023, 128 p, 17 €.

 

 

 

Si l’on excepte l’affreux anglicisme « Best of », le si beau vocable « anthologie » vient du grec ancien et désigne une collection de fleurs, et plus couramment pour nous un recueil de textes choisis. Introduit à la Renaissance, il a pour équivalent le « florilège », venu lui du latin. Aussi rien de plus poétique qu’une anthologie, ce dont nous favorise une profuse actualité éditoriale. Elles sont contemporaines, britannique au tournant du XXI° siècle, française sous « Haute tension ». Mais aussi, air du temps oblige, féminines, depuis l’ère médiévale pour la France, et plus internationale, depuis deux siècles, sous l’inventive direction d’une certaine Diglee, qui serait « le feu ». Enfin, puisque dames il y a, penchons-nous auprès de l’oreille ourlée de Karine Tuil et son Kaddish pour un amour et de celle de la romancière Joyce Carol Oates, dont la Mélancolie américaine est moins lyrique et plus polémiste que ces consœurs, dont la propension amoureuse ne doit pas être perçue comme un tropisme, voire un cliché féminin. Dans quelle mesure existe-t-il une poésie féminine dans son essence ?

 

Est-ce à cause du Brexit, de la tradition d’indépendance farouche de l’Angleterre, mais aussi de l’Ecosse et du Pays de Galles, que cette anthologie est titrée L’Île rebelle ? Il n’en reste pas moins qu’elle n’est pas réfractaire à la poésie. Instaurée par la monarchie depuis 1617, la tradition du poète lauréat retient aujourd’hui Simon Armitage, qui fait avec tendresse l’éloge des « serveuses des salons de thés » : « Ne laissez pas la margarine de cuisine faire glisser vos alliances. / Ne laissez pas votre mariage se casser la figure dans le vide-ordures ».  Publication abondante aux bons soins de The Poetry Review, du Times Literary Supplement, éditeurs nombreux, tout concourt à faire la poésie un art fort prisé. En ce sens, cette anthologie, qui fait suite à celle de La Pléiade[1], est aussi intrigante que profuse, quoiqu’elle soit à sans cesse remettre sur le métier tant la vitalité versificatrice britannique est confondante.

À la suite des poètes du XX° siècle Thomas Stearns Eliot et Wystan Hugh Auden, le paysage urbain reste fécond, mais moins que celui rural, tel Tom Raworth qui s’attache à « paysager le futur ». Cependant, la dimension sociale rejoint celle historique, lorsque James Fenton dépeint les rues sanglantes à l’occasion de son « Assassin du Staffordshire ». Quant à Geoffrey Hill, il n’est pas épargné par le questionnement métaphysique, se demandant « ill si le spiritus mundi s’intéresse ou non / à la mauvaise foi ; à l’escroquerie à la source / à l’usure éhontée de l’espèce ». Il n’hésite pas à affirmer « que la réalité est à la fois plus brutale et plus belle », alors que la poésie est « un mode de vie morale »…

Si les Messieurs retenus par cette anthologie pratiquent le réalisme social, sont fort sérieux, voire austères, les dames font plus volontiers preuve d’humour et de joie. Ainsi Ursula Askham Fanthorpe dépeint une mère, « plus férue de chiens que d’enfants ». Ce qui ne l’empêche pas de faire preuve de compassion à l’égard des marginaux. Plus encore encline au rire, Wendy Cope se taille un beau succès, en comparant les « foutus hommes » aux « foutus bus » : « On essaye bien de lire leurs destinations / On n’a pas beaucoup de temps pour se décider ».  Quant à Selima Hill, elle joue d’un surréalisme animalier coruscant en offrant un « Portrait de mon amant en animal étrange », dont la « bouche était aussi serrée qu’une alliance ».

Pendant ce temps l’apport métissé venu de l’Inde ou des Antilles  fait mouche dans les vers de Pascale Petit, lorsque, perdant les eaux, elle regarde : « ma peau luisante de liquide amniotique, / filets de lumière stellaire ». Ou de Dereck Walcott[2] :

« Accepte tout cela en phrases mesurées

en constat imprimé dans chaque strophe,

apprends comme l’herbe qui brille n’offre aucune défense

contre les questions lancinantes de l’aigrette et la réponse de la nuit. »

 Alors que, plus rurale, une Alice Oswald se replie sur les rivières du Devon, comme ces prédécesseurs romantiques et lakistes avaient conquis les terres montagneuses et aquatiques. Un peu à la façon d’un Douglas Dunn qui se sent s’enfoncer « telle une lente racine / Dans la seigneurie herbacée de mon lieu ».

Grâce au choix de Martine Le Clercq, à ses traductions,  à celles de Jacques Darras, également préfacier, la Grande-Bretagne nous parait doté d’un exotisme poétique fort éclectique et stimulant, parmi « des arbres bibliothèques », pour reprendre le talentueux Douglas Dunn. Sans oublier une propension lyrique dont le romancier John Burnside[3] ne fait pas mystère : « au sein du permanent, l’ineffable lumineux »…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Etonnamment, si l’on aime outre-Manche la poésie discursive, narrative, les Français auraient tendance à mettre l’accent sur la langue. Ce qu’il est permis de confirmer et d’infirmer en ouvrant Haute tension. Poésies françaises d’aujourd’hui. Plus que Français, ils sont francophones, donc venus du Canada, de la Belgique, d’Afrique, voire du Chili, sous la gouverne de l’anthologiste Sylvestre Glancier qui assume un choix subjectif et glane parmi bien des inédits. Et c’est en effet, selon Lionel Ray, « l’écriture inquiète des araignées / c’est la dentelle obscure / des jours anciens / un château sans gloire / un miroir sans personne ».

Mais la lyre a de nombreuses cordes. L’une est engagée, polémique, car Seyhmus Dagtekin, originaire du Kurdistan turc, pour qui « la poésie, la création sont la revendication du potentiel d’édification de chacun », écrit des vers déchirants, dans la tradition des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, dans ses « crocodiles de S(add)am » : « Chair est en même temps pourriture qui donnera terre »… A contrario, celle de Franchois Cheng[4] est bien plus intime, secrète, élégiaque :

« Avoir dit tant de fois adieu,

tu te trouves de l’autre côté.

Toute une vie de déchirures

que renvoie un miroir brisé ».

Parfois l’on est étrangement, bellement classique, si Hubert Haddad[5] épie quelque signe venu d’une ancienne transcendance :

« un pas dansé traverse les ruines

le pas secret de la déesse

mal éclairé

sous le calme désastre du cosmos ».

Voilà qui contraste avec les quatrains et les alexandrins de William Cliff, une poésie narrative, passablement autobiographique et réaliste :

« à tel point qu’il m’est arrivé de me rouler

dans la forêt pour me saouler de sa beauté

jusqu’à sentir parfois ma semence jaillir

d’avoir frotté sur elle ma verge rougie ».

Cauchemardesque est cependant le rêve de viol (qui, précise-t-elle, n’a pas été vécu) d’Ananda Devi, romancière et poétesse venue de l’Île Maurice, qui, au-delà de l’effroi, distille une dimension engagée au service de la défense des femmes :

« Me suis réveillée corps brûlé

Dévêtue de ma peau

Main carnassière

Gouttes de nuit acides

Les chattes ne sortent pas ».

Forcément, la subjectivité de l’anthologiste et du lecteur, leur appétit de découverte, rassasié ou non, tout cela ne peut qu’entraîner un sentiment mitigé. La chose ne peut qu’être inégale, mais, plutôt que de fouiller maints recueils, la pertinence de l’anthologie n’est-elle pas de venir du regard d’un connaisseur et de jouer le rôle d’un généreux aiguillage pour des voyages aux vocables divers…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

S’il y a bien de nombreuses femmes en ces deux anthologies, les autres se veulent uniquement féminines. Juste retour des choses d’une poésie trop masculine ou prélude à de ridicules opus consacrés à la poésie mâle ? Celle orchestrée par Françoise Chandernagor est sous-titrée Quand les femmes parlent d’amour. Et même s’il s’agit de poétesses françaises, elle est placée sous le signe inaugural d’une figure tutélaire, la Grecque Sappho, qui aimait les jeunes filles au VI° siècle avant notre ère. Il faut cependant commencer à l’époque médiévale avec Marie de France puis Christine de Pisan[6], pour aboutir, de manière chronologique, à notre contemporaine, Vénus Khoury-Ghata.

Il est vrai qu’auparavant l’histoire littéraire laissait parfois dormir dans une ombre grise des personnalités pourtant enchanteresses. Au XII° siècle Béatriz de Die est d’une sensualité vigoureuse : « J’étais pourtant en grand’ folie / Au lit comme toute vêtue ! » Ardente sonnettiste se montre Anne de la Vigne au XVII° siècle. Renée Vivien, à la fin du XIX° siècle, se fait l’écho des ardeurs lesbiennes des « Pièces condamnées » de Baudelaire pour chanter « un couple féminin », quand « ton sein s’épanouit en de pâles luxures ». Choix oblige, l’on parle ici fort souvent d’amour. Cependant d’autres thèmes ne sont en rien interdits, comme en témoigne Vénus Khoury-Ghata, elle plusieurs fois consacrée par des prix. D’origine libanaise, sa voix fulmine à l’occasion de « La guerre civile » : « ils creusèrent leurs tranchées dans nos chambres / allongèrent leurs fusils entre nos draps » ; à moins qu’elle anime un « monologue du mort » :

« Le premier jour après sa mort

elle plia ses miroirs

mit une housse sur la toile d’araignée

puis ligota le lit qui battait des ailes prêt à s’évader ».

L’on est bouleversé avec cette dernière par la puissante de l’inspiration épique et onirique…

À l’orée de son ensemble de bon aloi, Françoise Chandernagor avoue d’emblée n’être « pas sûre qu’il existe une poésie féminine dans son essence, et dans ses formes ». Il est évident que son choix ne contredit pas ce propos. L’on constate au contraire qu’au féminin, l’on évolue à chaque époque parmi les mouvements littéraires qu’illustrent au masculin les poètes : Louise Labé ou Pernette du Guillet à la frange de La Pléiade de Ronsard, Marceline Desbordes-Valmore auprès du romantisme de Lamartine, ce qui n’enlève rien à leurs mérites, ni à leurs singularités personnelles.

Moins conventionnelle est l’anthologie concoctée par Diglee. Plus cosmopolite, depuis le XIX° siècle, elle expose un bouquet flamboyant de cinquante poétesses. Et si l’on imagine qu’il y aurait là mièvrerie féminine, il faut changer radicalement de perception, d’horizons. Car, avec un goût d’une sûreté judicieuse, Diglee met en avant une variété thématique et formelle flamboyante, entre vers libres, proses et versets, telle qu’il convient de lui pardonner l’absence de figures comme Vénus Khoury-Ghata, l’exhaustivité en ce domaine étant inimaginable. D’autant que Diglee revendique sa « subjectivité, tant dans le choix que dans les biographies associées à ses « petites Orphées ».

Car « férue de poésie » et « féministe engagée » elle s’aperçut d’un coup, à son grand désarroi, qu’elle n’avait jamais lu de poétesses ! A-t-on d’ailleurs besoin d’être féministe ou femme pour les trouver et les choyer ? De plus si certaines sont fort secrètes (Claude de Burine, Joumana Haddad, Claude Cahun, etc.) au point d’avoir été ignorées par votre modeste critique, le duo russe Anna Akhmatova[7] et Marina Tsvetaeva[8], la romantique Anna de Noailles[9] ou l’Autrichienne Ingeborg Bachmann[10], ou encore l’Argentine Alejandra Pizarnik[11] ne sont pas inaccessibles, à condition certes d’aimer poétiquement fureter. Il n’en reste pas moins que le fruit de la quête de Diglee est plus qu’honorable et mérite non seulement de figurer dans nos bibliothèques mais aussi d’essaimer en des acquisitions de recueils plus complets.

Son agencement n’est ni chronologique ni géographique, mais thématique. Elle goûte les poétesses tour à tour « filles de la lune », « prédatrices », « mélancoliques », « magiciennes », « excentriques », « insoumises », « alchimistes du verbe », « consumées » enfin.

À toute princesse du vers tout honneur, l’on commence par Emily Dickinson[12] :

« Je me cache – dans ma fleur,

Pour, me fanant dans ton Urne –

T’inspirer – à ton insu – un sentiment –

De quasi – solitude –  »

Elles sont des lyriques enfiévrées : « Je t’aime, cela devrait suffire à tout le Système solaire », dit Claude Cahun. Des surréalistes échevelées, comme Joyce Mansour :

« J’ai volé l’oiseau jaune

Qui vit dans le sexe du diable

Il m’apprendra comment séduire

Les hommes, les cerfs, les anges aux ailes doubles ».

Voire des donzelles engagées, à la façon considérable de l’Anglaise Christina Rossetti pour les causes des droits de femmes, contre l’esclavage, le militarisme, la vivisection animale. En 1862, elle souhaite qu’on lui tisse un rideau, « Qu’on y brode colombes et grenades / Et les cent yeux d’un paon oisif ». Ce qui ne les empêche pas d’avoir l’amour tempêtueux à la façon de Vita Sackville-West : « Mais c’est ton âme que j’ai empoignée ». Alors que Catherine Pozzi s’insurge : « Je ne sais pas de qui je suis la proie / Je ne sais pas de qui je suis l’amour ». Plus étrange, Valentine Penrose se voit en « Belle galène hélène des maisons de Saturne ». Plus maladive est Mina Loy : « Ma vocation de procréatrice / S’est tarie ». Cependant c’est à Audre Lorde qu’advient de nouveau une inspiration bifide : « Certains mots vivent dans ma gorge / Font éclore des vipères. D’autres connaissent le soleil ». À Lise Deharme (« J’ai le cœur plein de guêpes »), répond Louise de Vilmorin : « L’amour est une abeille / Qui me mange le cœur »… Le rendez-vous avec Je serai le feu n’a pas fini d’être plein d’étoiles.

Pour chacune d’entre elles, Maureen Wingrove, autrice de bande dessinée et romancière française, dite Diglee, également illustratrice, a dessiné un portrait ou une illustration originale, au charme un brin naïf. Elle s’est associée à Clémentine Beauvais qui a traduit les poèmes anglophones inédits en français. Le volume toilé rose, format in octavo, s’adjuge un graphisme noir et or, sans omettre les cahiers cousus et le signet, quoiqu’il omette malencontreuse sur la couverture la dimension anthologique et poétique de l’ouvrage. Un luxe délicieux rehausse un contenu pour le moins brûlant de passions parfois érotiques, voire névrotiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les hasards de l’actualité éditoriale sont prodigues en découvertes. Ainsi deux remarquables recueils aux plumes féminines accrochent notre oreille, par les bons soins de Karine Tuil et de Joyce Carol Oates.

Plusieurs fois par jour, les Juifs pratiquants récitent le kaddish, l’une des prières de deuil les plus expressives. Il a pour objet, non pas la seule déploration de la mort, mais le futur et la sanctification du nom divin. Quoiqu’il n’existe pas de kaddish pour l’amour, Karine Tuil a résolu de l’écrire pour l’homme dont elle est séparée. Ainsi, parmi les pages de Kaddish pour un amour, une tension va de celle qui aime vers l’aimé, attendu avec une impatiente aspiration, recherché dans son absolu, comme le dieu de l’Ancien testament, en un bel écho métaphorique, entre texte ancestral et réécriture contemporaine.

Entre « Géographie du chagrin » et « peuple sans terre » se tisse un lien troublant, subtil, le manque fusant entre amour individuel et destinée biblique, comme entre immanence amoureuse et transcendance. Ainsi « c’est un amour sans sépulture », quand « tu es ma terre promise ». Cependant « Dans un kibboutz du Néguev / je cultive la terre de Tes mains / Je bénis les eaux de Ta bouche »…

La langue de Karine Tuil (née en 1972), également romancière dont on remarqua Les Choses humaines[13], est l’objet de tous ses soins, entre lyrisme sentimental, sensualité prenante et souffle mystique, renouant avec une tradition poétique hébraïque trois fois millénaire, proposant un nouveau Cantique des cantiques à l’universalité décisive.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plus résolument contemporaine, plus virulente, est la voix de l’Américaine Joyce Carol Oates (née en 1938). Nous connaissions, quoiqu’imparfaitement tant sa production est torrentielle, ses talents inégaux de romancière, qui culminent avec une hallucinatoire biofiction consacrée à Marylin Monroe[14], ou Le Mystérieux Monsieur Kidder[15], ou encore Mudwoman[16]. La voici dépliant un recueil poétique virulent, une satire sociale à l’acide : Mélancolie américaine. Car « l’âme américaine […] adore le cerf-volant ratant son envol […] celui qui monte follement à l’aube puis s’abat verticalement à vos pieds en tas ».

Les Etats-Unis sont conspués pour ses femmes que leur condition sociale mène à l’avortement, pour un malheureux hobo laissé à l’abandon, pour ses expériences sans pitié usant d’enfants ou de singes : « braillards et sans poils / enlevés à nos mères / enfermés sitôt que nés / dans l’enfer de Harlow ». L’enfer est sur la terre des libertés et de la prospérité, là où règne « un matin à l’éclat radioactif », là où « rentre mourir au pays » un certain « Old America tacheté de mélanomes ». Une chambre minable est « Sombre comme une région de l’âme ou la lumière ne pénètre pas ». Le désarroi de la condition humaine du quotidien rejoint alors le désarroi métaphysique.

Titrés « Apocalypso », « Fugue de haine » ou « Palliatif », ses poèmes claquent. Romancière et poétesse engagée, Joyce Carol Oates ne peut retenir la rage de son clavier face aux injustices sociales, aux exactions. L’on se demande si elle ne préfère pas les chats aux hommes en lisant son « Jubilate : Un hommage en vers chattesques »…

 

Quels que soient les anthologies et les recueils, entre beauté médiévale et contemporanéisme parfois agressif, il est à craindre que nous ayons un mal fou à discerner une spécificité poétique féminine : une gageure donc. L’époque romantique est révolue où les plumes de ces dames, pensait-on faussement (surtout si l’on pense à George Sand), se confinaient aux thèmes familiaux et amoureux. La polémique sociale et politique, à l’écoute de Joyce Carol Oates, voire le tableau de la guerre peuvent les animer, la vigueur féministe bien entendu, la ferveur religieuse... Il est prouvé, s’il en était besoin, qu’elles peuvent engendrer, telle Emily Dickinson, des écritures et des formes d’une originalité confondantes. Vénus Khoury-Ghata ne retrouve-t-elle pas, par-delà les siècles, des accents épiques qui ne pâlissent pas aux côtés des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné ? L’essence de la poésie n’est ni sexuée, ni genrée, elle ne dépend que des talents, des personnalités, voire du génie, qui s’ingénie à être inégalitaire...

 
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26 février 2023 7 26 /02 /février /2023 17:12

 

Guimarães, Portugal. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Mario Vargas Llosa reporter, penseur et lecteur :

 Journal de guerre, Le Tour du monde en 80 textes

& Un demi-siècle avec Borges.

 

 

Mario Vargas Llosa : Journal de guerre,

traduit de l’espagnol par Annie Vignal, La Martinière, 2022, 144 p, 18 €.

 

Mario Vargas Llosa : Le Tour du monde en 80 textes (ou presque),

traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan,

Anne-Marie Casès & Bertllie Hausberg,

L’Herne, 2023, 256 p, 18 €.

 

Mario Vargas Llosa : Un demi-siècle avec Borges,

traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan, L’Herne, 2010, 112 p, 9,50 €.

 

 

 

En compagnie de son cher Phileas Fogg, Jules Verne effectua un brillant Tour du monde en quatre-vingts jours, que Julio Cortazar subvertit en un Tour du jour en quatre-vingts mondes[1]; voici avec notre Mario Vargas Llosa un Tour du monde en 80 textes. Homme livresque ou homme de terrain ? Parcourant le globe, y compris sur ces terrains les plus brûlants, Mario Vargas Llosa se fait reporter engagé auprès des champs de bataille, en Irak, d’où il ramène in Journal de guerre, voyageur au regard affuté, des Andes à Berlin, d’Hawaï au Japon. En même temps que créateur d’épiques romans incontournables[2], tel La Guerre de la fin du monde, il n’oublie pas d’être un lecteur des fictions de ses pairs, en particulier, et non des moindres, Jorge Luis Borges, durant un demi-siècle.

 

Traditionnellement la plume parlait devant l’épée, le plus souvent en vain. Le clavier aujourd’hui tente de discourir face à la guerre. Le titre de ce Journal de guerre est plus explicite en l’original : Diario de Irak. De plus dans l’édition espagnole[3], il est accompagné des clichés pris par sa fille Morgana, photographe de guerre de son état. Il est dommage d’ailleurs que notre éditeur n’ait pas eu ce soin.

Nous sommes parmi les tout premiers temps de le Guerre du Golfe, en l’été 2003 ; alors que l’on ignore qu’elle allait perdurer huit ans. Mario Vargas Llosa va-t-il rester sur ses positions, condamnant l’intervention militaire américaine ?

De façon provocatrice, Mario Vargas Llosa lance dès l’introït : « L’Irak est le pays le plus libre du monde, mais comme la liberté sans ordre et sans lois n’est que chaos, c’est aussi le plus dangereux ». La fin du régime de Saddam Hussein coïncide avec « l’anarchie généralisé de ce pays sans Etat, sans services, sans police ni autorité ». Débauche de marchandises, d’argent liquide, de presse fantaisiste, d’internet et de paraboles sont de l’ordre d’une liberté nouvelle après la chute du tyran. Quand les « Ali Baba » du vol et de l’agression sont légion (ou plus exactement les quarante voleurs), « la masse hurlante des croyants » foisonne parmi le chaos terroriste. Les ordures voisinent avec les femmes couvertes de leurs noires abayas tandis que l’on psalmodie le nom d’Allah de manière hystérique. Alors que ce berceau de l’humanité, la Mésopotamie, fut aussi celui de l’écriture et des tablettes encyclopédiques…

Comment pouvoir prôner la paix et la démocratie libérale dans un tel contexte ? La gageure est de taille. Notre écrivain espère cependant que l’homme armé de raison saura évacuer dictature et fanatisme. Il n’est cependant pas certain que l’irruption d’une force étrangère puisse permettre une telle évolution, d’autant que se réveillent les monstres des tyrannies religieuses et nationalistes. Et notre romancier de se résigner au scepticisme : « C’est là le Moyen Âge pur et dur, et l’idée que ce pays puisse parvenir à une démocratie moderne et fonctionnelle en peu de temps est illusoire ». Quoique l’on puise lui faire remarquer que ce Moyen Âge n’a rien de celui de la chevalerie et de nos cathédrales…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Contrairement à ce que le titre laisserait penser, ce journal n’est pas organisé au jour le jour, à la façon du diariste, mais au moyen de huit chapitres, de « La liberté sauvage » à « Le vice-roi », en passant par « Les croyants ». Ce vice-roi étant Paul Bremer, chargé par le Président Bush d’organiser « la démocratisation et le reconstruction de l’Irak », au-delà du « socialisme étatique » de Saddam Hussein. « Ce rêve peut-il se concrétiser ? » Notre auteur « pense que oui ». Mais la passivité américaine face aux pillages pèse lourd dans la balance. De plus, un Conseil de gouvernement composé de chiites, Kurdes, sunnites, Turcoman, Chrétien, communiste peut-il imaginer de taire ses différents, ses casus belli permanents ? La suite hélas a fait de ce rêve un dépotoir oublié, grêlé de terrorisme…

Pourquoi ne traduire que vingt ans après cet opuscule ? Les esprits chagrins y verront du réchauffé. D’autres, plus perspicaces, sauront son intemporalité, lorsqu’il s’interroge sur le concept de guerre juste, dans la tradition philosophique, de Saint-Augustin, Saint-Thomas d’Aquin et Hugo Grotius. Selon ces derniers elle doit relever de l’auctoritas principis, la puissance publique et non privée, de la causa justa, la cause juste, de l’intentio recta sans intentions ni causes cachées mais uniquement dans le but de faire triompher le bien. L’on y ajoute la proportionnalité de la violence, la forte probabilité de succès, et enfin les accords de paix qui doivent être équitables pour toutes les parties. Or Mario Vargas Llosa s’interroge : était-ce « une idée juste ou une erreur de s’opposer à la guerre » menée par les Etats-Unis ? Avec notre écrivain d’abord dubitatif, l’auteur de ces modestes lignes pensait alors qu’il était toujours bon d’éradiquer un dictateur génocidaire, donc de soutenir cette intervention ; certes. C’était méconnaître l’islam inhérent à ces contrées, l’atavisme nationaliste et tyrannique, le mépris des femmes, tout ce qui n’a guère amélioré l’Irak, laissé aux détritus de l’Histoire. Pourtant, à l’issue de son voyage d’investigation, Mario Vargas Llosa se découvre favorable à l’intervention américaine. La capacité à faire évoluer son jugement n’est pas une des moindres qualités de l’auteur.

De surcroit, le plus étonnant peut-être de ce modeste journal - douze jours ne suffisant peut-être pas à comprendre et juger avec une expertise suffisante - est ce qui nous permet de retrouver des types humains tels que les romans avaient permis de les portraiturer. L’ayatollah Al-Hakim est un halluciné qui parle « avec la tranquille détermination de qui se sait en possession de la vérité », exactement comme, dans un autre contexte historique et géographique, le fou de dieu qui parcourt le Brésil, traînant l’enthousiasme de « trente mille sectateurs » à sa suite, dans La Guerre de la fin du monde. Le reporter et témoin ne va pas sans l’expertise du romancier et de la fiction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plus éclectique, plus cosmopolite est ce Tour du monde en 80 textes. « Ou presque », le mot étant à prendre avec humour et modestie, puisque l’on ne lit ici que vingt-neuf déambulations, en démarrant à partir de la « peur de l’avion », heureusement vaincue grâce la lecture de romans prenants, donc d’une « pharmacopée littéraire ». Jusqu’à « Stanley à terre », soit le Congo martyrisé, où l’on travaille dans des entreprises fantômes : « quand la réalité est insupportable, la fiction est un refuge ». Là-bas règne encore le souvenir délétère de Léopold II, roi des Belges, et où l’écrivain puisa l’inspiration du Rêve du Celte[4]. Comme à Saint-Domingue où se dessina La Fête au bouc, hallucinant portrait de dictateur sud-américain.

Heureux (ou presque) est le voyageur, puisque tous les continents sont visités, de New-York à Berlin, de Rome à Dublin, haut-lieux de culture, à Londres où hélas une bibliothèque ferme ses portes ; mais aussi parmi les « cauchemars andins » et les enfants palestiniens endoctrinés à lancer des pierres plutôt qu’à édifier la démocratie libérale. Les fractures politiques et fanatiquement religieuses,  font partie du monde comme il va et ne va pas. En 1997, et aujourd’hui encore, « les flammes de l’apocalypse menacent de nouveau à l’horizon du Moyen-Orient ». Les « vérités contradictoires » des Israéliens et de ceux que l’on appelle faussement les Palestiniens doivent coexister, à l’encontre des folies homicides.

Parfois, des personnages charismatiques ou loufoques marquent les lieux, tel cet illuminé sympathique qui se prend pour Jésus, à Port-au-Prince, en Haïti. Mais d’autres sont autrement marquants. Car le parcours en pointillé trouve sa dimension littéraire, dans la mesure où les écrivain-phares sont des prétextes pour découvrir une exposition Marcel Proust à la Bibliothèque Nationale de Paris, le Chili du poète Pablo Neruda, la Russie avec la maison de Dostoïevski, ou encore le peintre Gauguin parmi « les homme-femmes du Pacifique », à Tahiti, où l’on est pourtant fort homophobe, le théâtre Nô japonais, en autant de pèlerinages et d’initiations…

Ce puzzle de chroniques, publiés en divers journaux, dont El Pais, entre 1965 et 2008, aux agréables brièvetés, ne peut qu’enchanter le lecteur, voyageant ainsi en pensée, sans exotisme vain, encore moins celui « tapageur en carton-pâte » d’Hawaï. Car là rien n’est gratuit : une question cruciale surgit toujours. Avec un regard à chaque fois aigu sur les mœurs, le caractère des lieux et des temps, les fractures civilisationnelles ; et -d’autant plus s’il s’agit des lieux d’une gestation romanesque nouvelle pour l’écrivain - ce qui peut apparaître comme une solution : les ouvertures vers l’art et la littérature.

Tout semble séparer, mis à part leur qualité de latino-américains, l’un péruvien l’autre argentin, Mario Vargas Llosa et Jorge Luis Borges. Le premier, dont le maître est Flaubert, pratique les vastes fresques romanesques, nanties de thématiques politiques omniprésentes ; le second, amateur de Léon Bloy, d'Edward Gibbon et des Mille et une nuits, préfère les contes passablement brefs et les essais intemporels. Le premier se montre féru de réalisme et d’Histoire, le second goûte le fantastique et l’onirisme. Pourtant il le lit et relit avec ravissement. Une découverte, une admiration, une dégustation se consolident entre 1964 et 1999, tant le mystère de la perfection n’a jamais rien d’aussi haletant que chez l’amateur de miroirs, de labyrinthes et de tigres, sans oublier les bibliothèques babélienne[5].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bien qu’il dédaignât le genre romanesque, hors Henry James et le Cervantès de Don Quichotte, Mario Vargas Llosa le loue sans réserve : « Je n’ai jamais été déçu avec Borges », confie-t-il, et à cet égard il ne peut qu’avoir notre assentiment devant un art narratif si singulier, un gemme littéraire inoubliable. Aussi réitère-t-il les entretiens, les hommages, la visite du monacal appartement où les livres les plus nombreux sont dans la mémoire. Qu’il s’agisse de malfrats de Buenos Aires maniant le couteau, de controverses mythologiques ou théologiques, de ruines circulaires et mentales ou de fictives  bibliographies, les contes de Borges sont des « joyaux artistiques », dont la parfaite architecture saisit le lecteur. Et malgré la réputation extraordinaire de son œuvre, de ses Fictions et autres Aleph et Histoire universelle de l’infamie, il se révèle d’une stupéfiante modestie, approuvant les jurés Nobel de l’avoir délaissé.

La quasi absence d’engagement de l’aède aveugle ne rebute guère le libéral qui faillit être élu à la présidence du Pérou. À l’égard des positions politiques de Borges, il nuance avec justesse l’idée selon laquelle il aurait soutenu des dictatures militaires : « Le soulèvement militaire d’Aramburu a mis fin à l’odieuse tyrannie populiste et nationaliste de Perón qui, non contente de confisquer la démocratie argentine, s’était arrangé pour plonger dans la pauvreté et le sous-développement un des pays les plus modernes trente ans plus tôt et les plus prospères du monde ». Hélas il tarda à reconnaître que ce nouveau gouvernement se montrait tout aussi tyrannique ; et c’est seulement plus tard qu’il « a pris ses distances avec le régime militaire et l’a critiqué ». L’on ne sait expliquer ce passager aveuglement, sinon par le doute qu’il exprimait non sans justesse face à la capacité démocratique du continent latino-américain. Du moins en son temps, car depuis, le Chili, par exemple, au-delà d’Allende et de Pinochet a su s’élever à la démocratie libérale…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ne reste plus qu’à traduire in extenso ce Demi-siècle avec Borges, qui en cette édition française ne compte que six parties, puisque qu’une plus récente édition espagnole[6] en propose rien moins que onze. Alors que Mario Vargas Llosa ne nous a pas habitué à se montrer en poète, Borges en quelque sorte féconde son écriture, puisqu’il y propose, en ouverture, un poème intitulé « Borges dans la maison des jouets » : « Trop intelligent / pour écrire des nouvelles / il se démultiplie en contes insolites, / parfaits, / cérébraux […]  Il fait de l’espagnol / tumultueux / plein de bruit et de fureur / une langue concise, précise / puritaine / lucide et bien éduquée […] C’est un aristocrate / un peu anarchiste / et sans fortune, / un conservateur, / un agnostique / obsédé par la religion, un intellectuel érudit, / sophiste, / joueur[7] ». L’on peut considérer ces vers libres comme une synthèse de ce livre élogieux et séminal.

 

Romancier des libertés[8], romancier engagé en faveur du libéralisme[9], Prix Nobel de littérature 2010, Mario Vargas Llosa, qui préfère à la civilisation du spectacle celle de la culture[10], ne dédaigne jamais d’observer les réalités du monde, qu’elles soient politiques ou livresques, au bénéfice bien entendu de la fiction et de la littérature, en une démarche éthique. Avec Jorge Luis Borges, il représente l’une des deux faces de l’épanouissement littéraire latino-américain. Sans nul doute, son œuvre, malgré la dimension aporétique de cette fiction aux couloirs, escaliers, étagères et volumes presqu'infiniment nombreux et presque toujours illisibles, figure dans un recoin choyé de la Bibliothèque de Babel.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Julio Cortazar : Le Tour du jour en quatre-vingts mondes Gallimard, 1980. 

[3] Mario Vargas Llosa : Diario de Irak, Aguilar, 2003.

[6] Mario Vargas Llosa : Medio siglo con Borges, Alfaguara, 2020.

[7] Traduit par mes soins.

[10] Voir : Mario Vargas Llosa : la civilisation de la littérature contre la civilisation du spectacle

 

Parador de Baiona, Pontevedra, Galicia.

Photo : T. Guinhut.

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19 février 2023 7 19 /02 /février /2023 16:40

 

Costa de Jezkaibel, Hondarribia, Gipuzcoa.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Deux roman-montres argentins.

Manuel Mujica Láinez : Bomarzo ;

Rodrigo Fresán : Melville.

 

 

Manuel Mujica Láinez : Bomarzo,

traduit de l’espagnol (Argentine) par Catherine Ballestero,

Le Cherche Midi, 2023, 928 p, 22,50 €.

 

Rodrigo Fresán : Melville,

traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon,

Seuil, 2023, 352 p, 23 €.

 

 

Roman-monstres, romans venus d’Argentine plongeant dans le passé, tous deux recèlent un séjour à Venise, tous deux sont fort réalistes mais avec une pointe de fantastique ; de surcroit chacun d’entre eux explore les mystères de la création artistique.  Cependant l’essentiel sépare ces ouvrages, pas le moins du monde jumeaux. Bomarzo, de Manuel Mujica Láinez, est un roman historique flamboyant au cœur de la Renaissance italienne ; Melville, de Rodrigo Fresán, va d’Allan Melvill à Herman Melville, l’auteur de Moby Dick, pour prendre en écharpe une vocation paternelle et littéraire dans les Etats-Unis du dix-neuvième siècle. Sculpturale ou littéraire, l’œuvre d’art partage ses origines entre la dimension biographique et les déploiements de l’imaginaire.

Météoriquement paru en 1962, Bomarzo fut interdit pendant dix ans en Argentine, sans doute parce que son personnage parut trop peu moral. En effet, lorsque son auteur en fit le livret d’un opéra, mis en musique par Alberto Ginastera, ce fut, aux bons soins du général Juan Carlos Onganía qui dirigeait alors le pays, « à cause de la référence obsessionnelle au sexe, à la violence et à l'hallucination ». Il est toutefois étonnant que le chef-d’œuvre de Manuel Mujica Láinez (1910-1984) soit chez nous ignoré, bien que d’abord traduit en 1987 et publié chez Séguier-Archimbaud. Et stupéfiant qu’un auteur argentin connaisse si intimement la Renaissance italienne pour y planter un irremplaçable héros.

Un fils bossu nait malencontreusement au château de Bomarzo, dans la prestigieuse famille Orsini, ornée de condottieres brutaux, de prétendants à la papauté. Nous sommes au XVI° siècle, où l’on croise le sac de Rome, le couronnement de Charles Quint à Bologne, le David de Michel-Ange et les pinceaux du Titien. Ce fier bossu, méprisé, parfois jeté dans un placard au squelette par son père, battu par ses frères, ne trouve consolation et conseil qu’auprès de sa grand-mère Diane, « déesse sans âge ». Comme en un roman de formation, son caractère doit être forgé par les avanies et les ambitions. Or sa destinée se veut empreinte de vengeance et de beauté.

Bien entendu il est question d’amours. Mais le beau visage au corps contrefait peut-il espérer ? Une Adriana digne de pétrarquistes poèmes, une Penthésilée courtisane luxueuse, un luxurieuse Nencia ne suffiront pas à apaiser celui qui devient duc par la grâce de la mort de son père et de son frère ainé, en de peut-être coupables circonstances. Le mariage avec Giulia de Farnèse le comblera-t-il ?

Sans fard, Francesco Pier Orsini narrateur n’omet ni ses frasques, ni ses vices, ni sa jalousie. Le brillant cynique, la « brindille dans le tourbillon des passions », l’« esprit aristocratique enivré de sophismes rhétoriques », n’a cure de paraître sympathique. En une ère où conflits politiques et religieux bouillonnent, où l’alchimie fascine, au travers de la rencontre du fameux Paracelse, il est à l’image de son temps, le crime côtoyant la splendeur de l’art. Ce n’est pas un hasard si la « Bouche d’Enfer » est le fleuron du légendaire parc de sculptures qu’il eut à cœur de construire. Voilà qui n’empêche pas la récurrente dimension morale : « Le souvenir de nos ridicules, de nos grotesques égarements a plus de pouvoir que celui de nos réussites ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais au contraire, il faut compter le parc aux monstres comme une réussite indubitable et mémorable. D’abord l’examen, la connaissance du terrain, ensuite la conception, sans symétrie logique, donc baroque. Ce « qui serait le reflet de ma vie, serait différent de tous les autres, inattendu et inquiétant ». Un temple en hommage à Giulia précède « l’exaltation de la pierre » et les excentricités sculptées. Car « chaque rocher enfermait une énigme dans sa structure ». L’un vient enfin représenter l’esclave aimé Abdul sur son éléphant, l’autre un Neptune barbu et chevelu, puis une tortue aux eaux sonores symbolisant les aspirations poétiques, une baleine colossale venue de l’Arioste, un sphinx pour Adriana, un squelette pour le harcèlement paternel, une « nymphe au giron généreux » pour la grand-mère Orsini, sans compter tritons, serpents et harpies. Probablement l’imagination de notre romancier supplée-t-elle, mais avec une rare pertinence, au défaut documentaire. En fait le roman intensément baroque se propose d’offrir les clefs du jardin de Bomarzo. Chaque sculpture, si étrange soit-elle, est une allégorie des vices et vertus du personnage, une figuration des protagonistes, des événements qui le firent mûrir, de l’art qui seul reste : « cette terre exigeait de moi l’expression allégorique de son secret [qui] se confondait avec ma propre vie ». Ainsi cette œuvre d’art sculpturale et jardinée se voit révélée par le prisme biographique de son créateur.

Paysage de fantasmes, « Luna Park de pierres », l’on comprend alors que le « Bois Sacré de Bomarzo », qui est plus l’enfant du bossu Orsini que ses propres enfants, est également une métaphore du livre de Manuel Mujica Láinez. Un tel domaine onirique n’a pu qu’ensuite fasciner les surréalistes, André Pierre de Mandiargues en tête, consacrant un livre à son admirative et méditative déambulation[1], dans le cadre d’une lecture freudienne de ce monumental espace.

Outre le ravissement encyclopédique, entraînante, somptueuse est sans cesse l’écriture, qui aspire son lecteur de page en page, jusqu’à la fin, sans coup férir. La richesse de la pensée côtoie la vivacité de l’action, le relief et la couleur des descriptions, telle que jaillies des tableaux de Lorenzo Lotto, qui fit le portrait de notre duc, et des fresques de Gentile Fabriano. En outre les modèles littéraires, du chevaleresque Roland furieux de l’Arioste au Courtisan de Castiglione, jusqu’au Prince de Machiavel, sans oublier son entreprise de traduction du De rerum natura de Lucrèce, ne sont pas en reste.

Tout cela parait obéir scrupuleusement aux attentes du roman historique. Toutefois, eu égard à l’horoscope établi lors de sa naissance, notre héros serait promis à l’immortalité. Ainsi, quoiqu’il meure empoisonné, notre duc d’Orsini parait dépasser le siècle qui est le sien, faisant mention de Sigmund Freud, citant Gérard de Nerval, et autres anachronismes, ce dans le cadre du réalisme magique sud-américain.

Une si brillante autobiographie fictive ne peut-elle pas être comparée aux Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, publiées peu d’années avant, en 1951 ? Certes l’époque, celle de l’Antiquité, n’est pas la même, et l’écriture diffère, mais l’ampleur du talent ne peut que les unir secrètement. Il n’en reste pas moins que Manuel Mujica Láinez, auteur d’une douzaine de romans à découvrir, prend pour nous soudain place parmi les plus grands écrivains argentins, Jorge Luis Borges[2], Julio Cortazar, Cesar Aira[3]… Ne reste qu’à espérer avec impatience la traduction d’El Laberinto[4], ou d’El Unicornio[5], dont les titres sont à seuls une invitation au voyage onirique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plutôt que de créer un parc aux sculptures, la paire de héros choisie par Rodrigo Fresán (né en 1963) va confluer dans l’écriture. Mais c’est par la filiation que la chose se met en place, lorsqu’Allan Melvill, né en 1782 et mort en 1832, se voit dépassé par son fils cadet, Hermann Melville, dont le « e » final est la signature de l’auteur de Moby Dick, son emblématique opus, publié en 1857. Cependant, un siècle et demi plus tard, c’est l’écrivain argentin qui prend la barre littéraire pour changer ses fantasmes en hallucinations tourmentant ses deux personnages.

Tous deux, père et fils, sont hantés par leurs échecs. Le premier dans les affaires commerciales. « Epique dans sa déroute », Allan Melvill fut un aristocrate, ne gardant de sa condition originelle que sa dilapidation. L’importateur d’articles de luxe fait faillite, croule sous les dettes, doit quitter sa maison, se reposer sur sa belle-famille, sans jamais remonter la pente. Le second lorsque le succès de ses romans d’aventures exotiques se change en indifférence et rejet à l’occasion de Moby Dick et, pire, de Pierre ou les ambigüités : il n’y a guère de monde pour vouloir de sa baleine blanche et de son capitaine Achab, de ses troubles personnages...

Une scène inaugurale et hautement symbolique sert de pivot au roman. Quittant New York qui le méprise pour rentrer en sa famille à Albany, il rencontre « un signe funeste adressé à lui seul : même les forces de la nature vont à son encontre ». Traversant à pied la glace du fleuve Hudson, en décembre 1831, le père subit une épreuve traumatique et initiatique, à la source, du moins selon notre romancier, de la fascination du fils pour la blancheur de son cétacé fétiche. Toute une partie de l’ouvrage se consacre d’ailleurs à une « glaciologie ». De là viennent sa fièvre, sa pneumonie, son dérangement mental, son « Délire Blanc », sa mort.

Lors de son agonie, le voilà ranimant avec force délires sa mémoire, revivant son existence de jeune galant, puis d’homme mûr semblable aux « harceleurs féroces et démoniaques de Brontë ». Ce sont surtout sa jeunesse et ses haut-faits, en particulier son « Grand tour » de l’Europe, entre Angleterre, France et Espagne. La neige de Venise, le Grand canal gelé, le « palazzo de Cosmo il Magnifico » sont l’occasion de rencontres stimulantes, en particulier celle d’un certain Nico qui s’intronise son cicerone et l’initie à la peinture. Avant de se prétendre un « fanpiro », mot-valise entre fantasma et vampiro, dans une acmé voisine du fantastique. Au point qu’Allan se sente un autre homme : « Et tout à coup il m’a semblé que l’histoire entière de la race humaine était tatouée sur mon visage et qu’elle était la mienne […] j’étais persuadé que les metteuses en scène dictatoriales que sont les Moires ou les Parques m’avaient jusqu’alors attribué un rôle mineur tandis que d’autres interprétaient des personnages sublimes dans des grandes tragédies […] j’avais l’impression qu’on m’avait catapulté d’un rôle secondaire à celui de héros flamboyant ». Là, en une sorte de théâtre cinématographique avant l’heure, lui apparaissent « le visage gigantesque d’un homme criblé de dettes au milieu d’un pont et sous la neige », ainsi qu’une « bête aquatique » démesurée ; toutes figures prémonitoires. Un télescope, la « Glace éternelle », le « Grand Art », un Nico à l’influence effrayante, Allan Melvill prend peur, s’enfuit. Nous voici parmi l’un des plus beaux passages de ce roman...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bien au-delà du père discourant follement sur son lit de mort à l’adresse de son fils censé coucher ses phrases sur le papier, Herman Melville poursuit son ascension et sa chute littéraires, au travers de ses romans, nouvelles[6] et poèmes[7]. Ainsi « Le fils du père », troisième et dernière partie, prétend que le legs de la glace de l’Hudson, « Gelum melvillium », serait la clef originaire de Moby Dick. Ainsi entend-on se confier le père de Bartelby : « Je viens de là pour me retrouver ici, grimper jusqu’au point le plus haut du navire qu’est ma vie ». Mais cette partie, peu narrative, risque de désarçonner son lecteur, entre plainte et nostalgie, par un écrivain dont les premiers romans d’aventures ont connu le succès alors que les suivants ont été incompris, vilipendés, pas même lus parfois, confronté à l’incompréhension de sa femme Lizzie, partie plus accoquinée aux genres de l’essai et de l’élégie distendus qu’à l’essence romanesque. Combien est pathétique cet homme : « Mon père est une baleine. Et moi son Jonas ». Et cet auteur qui n’a pas connu « le paradis des écrivains », hors de manière posthume.

En un jeu de miroir osé, le créateur de la monstrueuse baleine blanche et du capitaine Achab voit sa signature « taxée d'incompréhensible par les critiques, genre de plumitifs qui attaquent tout texte un tant soit peu talentueux, à cause du talent qu'ils n'auront jamais, raison pour laquelle ils finissent par devenir des critiques méprisant les dons d'autrui, car tel est leur seul talent ». Il n’est guère douteux que Rodrigo Fresán s’applique à lui-même ce sort peu amène, tout en prévenant par avance le modeste plumitif qui oserait se targuer d’être critique à son égard.

Bien plus que le genre biographique, c’est ici une mise en balance fantasmée de deux vies dans le cadre d’une double biofiction romanesque. Indubitablement, Rodrigo Fresán est un romancier postmoderne, tant son livre est un objet métalittéraire, truffé d’allusions bibliques et de clins d’œil au genre du roman gothique, de Frankenstein à Dracula, tant il abonde, surtout dans sa première partie, en prolixes notes de bas de page, prétendument de la main d’Herman. L’ensemble, quoiqu’empruntant indubitablement une thématique d’importance, soit celle de la filiation créatrice, paraît passablement « décousu », pour reprendre le mot de son second héros au sujet d’un livre posé sur sa poitrine, malgré une technique contrapuntique ingénieuse. Reste une sorte de morale : « L'œuvre est-elle le fils à qui on dit adieu sur un embarcadère ou devient-on le fils de son œuvre, qu'on laisse derrière soi en gagnant le large pour que d'autres, plus tard, la célèbrent ou la condamnent ? »

Peut-on dire qu’en quelque sorte Rodrigo Fresán se soit cherché un père littéraire ? Lui qui a pourtant à son actif de nombreux fils livresques, des romans comme Mantra[8] ou Le Fond du ciel[9]

Force est de constater que Melville n’a pas la fluidité narrative, la beauté plastique et intellectuelle de Bomarzo. Si la question de la filiation du génie est d’importance, le tout n’est pas de se saisir d’un grand sujet, y compris lorsque la perspective en est originale. Il y faut un sens du détail et du déploiement assuré pour que la pâte prenne et se change en art romanesque achevé. En ce sens Manuel Mujica Láinez a brillamment réussi, certes dans une forme un plus classique, mais avec la sûreté impeccable de ses moyens, son œuvre d’art, à laquelle, indubitablement, la langue de la traductrice ajoute une réelle aura.

Thierry Guinhut

La partie sur Bomarzo fut publiée dans Le Matricule des anges, janvier 2023.

Une vie d'écriture et de photographie


[1] André- Pierre de Mandiargues : Les Monstres de Bomarzo, Grasset, 1957.

[4] Manuel Mujica Láinez : El Laberinto, Editorial Sudamericana, 1974.

[5] Manuel Mujica Láinez : El Unicornio, Editorial Sudamericana, 1965.

[7] Herman Melville : Poésies, Unes, 2022.

[8] Rodrigo Fresán : Mantra, Le Passage du Nord-Ouest, 2006.

[9] Rodrigo Fresán : Le Fond du ciel, Seuil, 2010.

 

Ciudad Encantada, Cuence, Castilla La Mancha.

Photo : T. Guinhut.

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4 février 2023 6 04 /02 /février /2023 13:04

 

Enoch, Santa Maria Gloriosa dei Frari, Venezia.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Vladimir Jankélévitch,

patriarche de la conscience et du pardon.

Suivi par : faut-il pardonner Derrida ?

 

 

Vladimir Jankélévitch : La Conscience juive,

L’Herne, 2023, 168 p, 14 €.

 

Vladimir Jankélévitch, Cahier de L’Herne, 2023, 296 p, 33€.

 

Vladimir Jankélévitch : Le Pardon,

Champs Flammarion, 2019, 296 p, 11 €.

 

Vladimir Jankélévitch : Philosophie morale,

Mille & une pages, Flammarion, 2018, 1182 p, 32 €.

 

Jacques Derrida : Pardonner. L’impardonnable et l’imprescriptible,

Galilée, 2012, 88 p, 19 €.

 

 

Septième du lignage de Seth, Enoch, ou Hénoch, est un patriarche biblique. Il est le fils de Yared, le père de Mathusalem et l'arrière-grand-père de Noé. Selon la Genèse, il vécut 365 ans avant que son créateur le saisisse pour le déposer au ciel, car « il marchait avec Dieu », dans une relation plus que privilégiée. En ce sens peut-on considérer que Vladimir Jankélévitch (1903-1985) soit de cette trempe, tant l’un de ses principaux livres est de façon biblique titré : Le Pardon ? L’auteur de La Conscience juive est cependant un « apatride philosophique[1] », qui a consacré sa pensée au mal, à la « mauvaise conscience » ; mais aussi à ce « je ne sais quoi et presque rien », dont la musique sait parler. À ce moraliste et philosophe face à l’Histoire, dont voici un impressionnant Cahier de L'Herne, il sera beaucoup pardonné, si tant est que cela soit nécessaire ; même si son commentateur, Jacques Derrida, est peut-être moins pardonnable.

Si Vladimir Jankélévitch ne s’intéressait guère à son origine juive, l’Histoire se chargea de le rattraper. Professeur de philosophie morale, il fut révoqué en 1940, à cause de son statut juif, poussé à la clandestinité, à la résistance, dont la dimension morale n’est pas à prouver, dimension qui trouve pour lui sa continuité dans un constant engagement à gauche. Ce qui ne l’empêche pas d’œuvrer en faveur d’une transcendance affleurant parmi le quotidien, jusque parmi le « je ne sais quoi et le presque rien[2] ». Une quête de l’éthique vérité s’adosse à la poursuite de cet ineffable esthétique où s’entend la musique.

    La demi-douzaine de textes réunis dans La Conscience juive provient des colloques des Intellectuels juifs de langue française, auxquels Vladimir Jankélévitch participa assidûment à partir de 1957. Au-delà du pessimisme d’après-guerre et du souvenir de la Shoah, quel sens peut-on rendre à un judaïsme rescapé de l’anéantissement ; existe-t-il une identité juive ? L’attachement à Israël, à la spiritualité biblique et à sa complexité, sa propre histoire personnelle, tout concourt à une vision du judaïsme dynamique et affirmée. Cependant « il y a dans le fait d’être juif un exposant supplémentaire d’altérité qui réside dans le fait d’échapper à toute définition ». En revanche « c’est une des marques de l’antisémitisme que de vouloir enfermer le juif dans son étroitesse juive, de ne le définir que par cette qualité - que pourtant nous revendiquons ». En ce sens il s’agit là d’échapper à une définition préalable, de permettre une liberté. Pour ceux qui sont des « survivants », et qui, de plus, ont fondé Israël, un « Etat séculier » s’affirme un devoir associant « morale et politique », voire un « messianisme moral ». Mais entre toutes les opinions émises, « engagement et désengagement, action et contemplation, assimilation et israëlisation », l’on ne peut guère accéder à « la vérité [qui] n’est jamais toute entière dans le même camp ». Si Vladimir Jankélévitch a le mérite insigne d’une telle synthèse, il ne peut toutefois accéder à une solution magique. L’Etat d’Israël étant « le pôle actif des options qui s’offrent à nous », mieux vaut « un choix à l’infini »…

En ces pages lumineuses en dépit de la noirceur historique, de l’inquiétude du futur, surgissent également la perspective du pardon, et cet humour qui « est l’évasion de la mauvaise conscience par la mobilité », pour rappeler cette ironie[3] qui est bonne conscience heureuse. En quelque sorte, voici une réponse nuancée à la question « Pourquoi nous restons Juif ? », pour reprendre le titre de Léo Strauss[4].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une fois de plus aussi affuté que ses pairs consacrés à Walter Benjamin, Paul Celan ou Marcel Proust, ce cahier de L’Herne se propose d’offrir un portrait kaléidoscopique aux chemins de pensée empruntés par Vladimir Jankélévitch. L’on devine que cet homme qui condamne tous les totalitarismes, toutes les discriminations indues, qui a soin de penser la justice et le pardon, la morale et les vertus, attire à lui bien des esprits voués à un éloge pertinent. Ainsi « la clarté et le sérieux du parcours philosophique rejoignent la constante de l’attitude éthique », selon les directeurs de ce cahier : Françoise Schwab, Pierre Alban Gutkin-Guinfolleau et Jean-François Rey.

En guise de témoignages viennent à la barre les « lettres » de ses maîtres ou pairs, Henri Bergson, Léon Brunschvicg, Michel Foucault… Et comme de tradition attendue en de telles sommes, ce cahier (qui abandonne les photographies) abonde en inédits du maître. Voici un beau texte : « Prochaine et lointaine… la femme ». Au travers des mythes, dans la Genèse, dans Le Banquet de Platon, et malgré une tradition misogyne, elle est indispensable au dialogue, au « je et tu » venu de Martin Buber[5]. Cependant, « l’idée même d’une distance infinitésimale implique à la fois l’étrangeté absolue, l’éloignement d’une tout autre ipséité ayant un tout autre noyau, un autre élément nucléaire, et l’absolue proximité ». Au-delà, « aimer c’est désirer sans avoir besoin » ; que de sagesse en ces mots sur l’amour tourné vers le futur, « qui fait parler et chanter », aussi bien les musiciens que les poètes…

Ce sont encore un petit « Curriculum vitae », des entretiens qui exposent le philosophe à l’Histoire, mais surtout une profession de foi : « Assassiner la philosophie, c’est un crime contre la jeunesse elle-même », soit la perpétuation de « la tradition de la pensée libre ». Ce à quoi répond l’« Hommage d’un lycéen », Maurice Dumons. Vient alors le « temps du faire », quoiqu’il faille l’associer au « temps pour tout », celui de naître et mourir, celui de l’irrévocable instant. À cet égard, une belle partie du cahier tente d’approcher le sens de la musique, celle qui « nait du silence », selon notre philosophe, non sans le précieux secours du compositeur Henri Dutilleux. Il faut cependant affronter une fois de plus l’Histoire, avec une partie sur la « clandestinité », une autre sur Résistances, mémoires, contemporanéité », dans laquelle nous parvient le questionnement de notre philosophe : « L’Europe de la culture : chimère ou espoir ? ». Dialoguant avec Bernard-Henri Lévy, il y récuse le concept d’homme-européen, en préférant le cosmopolitisme, de Franz Liszt, par exemple, quoique l’Allemagne « décidément est européenne par vocation », dit-il sans vouloir borner les frontières intellectuelles.

Enfin, Frédéric Worms se demande en quoi Vladimir Jankélévitch est notre contemporain. Certes il fut de son temps, mais il serait « né une fois pour toutes ». Or ce contemporain est moins un temps des horloges qu’un acte, un faire, « un devoir moral et existentiel », à l’occasion de la relation entre nos actes et l’Histoire. L’exigence est rude. Une fois de plus en un cahier de L’Herne, les pistes sont des cheminements, la pensée fourmille, dressant un riche portrait de ceux qui sont indubitablement, par-delà les décennies, les siècles, nos contemporains essentiels.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Errare humanum est, perseverare autem diabolicum[6] ». En d’autres termes, depuis Saint-Augustin : l’erreur est humaine, mais persévérer est diabolique. Il semblerait alors que la première soit évidemment pardonnable, le second non. Si la question christique et ecclésiastique du pardon donne lieu à des fleuves de traités théologiques, il faut à la philosophie se faire pardonner son humanité en la traitant avec une rare perspicacité : celle de Vladimir Jankélévitch ; et, peut-être à un moindre degré, de Jacques Derrida (1930-2004).  Que reprocher alors à Jankélévitch et à Derrida qui ne nous soit pas reprochable ? Le « péché d’exister », cette variante du péché originel chrétien qui pour le moins embarrasserait le fidèle de la Bible, où règne d’abord un Dieu vengeur, puis du pardon, Euménide devenue Bienveillante ? La conscience, ou mauvaise conscience, de ne pas ignorer cette pointe ou cette pyramide de mal qui est native en chaque être humain ? La capacité, ou l’incapacité, de pardonner la Shoah[7] et tous les autres noms de la Shoah parmi l’Histoire ? Voilà un Pardon qui serait bien au-delà de toute transcendance biblique, sans parler de l’humaine immanence…

Qui sait si l’on est en droit de se demander pourquoi Jankélévitch écrivit-il tant sur le mal[8], qui, au-delà du « mal d’insuffisance » et de « scandale », sans omettre son absurdité, est en tout état de cause un vouloir le mal, mais aussi sur cette mauvaise conscience[9] qui est la prémisse du remord et in fine de la liberté. Si nous ne confondrons ni l’écrivain avec son personnage, ni le philosophe avec son objet d’étude, il est permis d’émettre deux hypothèses. La première, assez faible au demeurant, concernant une culpabilité sourde, irrationnelle, peut-être psychanalysable de l’homme Jankélévitch, voire parfaitement consciente, sinon justifiée. La seconde, plus raisonnable et efficace, est l’irréfragable sensation du scandale éprouvé par l’humaniste devant le mal et ses agents. Aussi est-il nécessaire d’examiner la dimension de mauvaise conscience, à moins que l’on puisse parle de la bonne conscience du tourmenteur sadien, de façon à glisser vers un possible ou impossible pardon, rendu d’autant plus possible par le remord, et empreint de charité ou de justice.

Il est primordial de replacer l’essai de Jankélévitch dans son contexte : publié en 1967, donc mûri dans les années qui précèdent, Le Pardon est indubitablement la conséquence d’un absolu traumatisme qui ne date que de deux décennies, alors absolument contemporain, nous avons nommé le nazisme et la Shoah, l’extermination de six millions de Justes au moyen d’une logistique impeccable, justifiée par une aberration racialiste et prétendument scientifique. Pardonner peut alors paraitre un second scandale, un scandale en miroir, voire en complicité. C’est alors que le « devoir de pardonner est aujourd’hui devenu notre problème ».

Prenant toute la hauteur philosophique nécessaire, notre essayiste ne se limite cependant pas à l’examen de cette circonstance de l’Histoire, c’est avant tout qu’il s’attache à déplier la théorie du pardon, entre « grâce » et « avachissement », sans angélisme : « Le pur amour sans ravissement et le pur pardon sans ressentiment ne sont donc pas des perfections qu’on ne puisse obtenir à titre inaliénable ». En effet le pardonneur n’est pas exempt de devoir être pardonné.

Le temps parait pouvoir effacer la faute, le péché, le crime. Pourtant « l’usure temporelle » n’est pas selon Jankélévitch un argument solide. Ce jusqu’à suspecter la validité du « délai prescritif » dans le droit, le temps n’ayant aucune signification morale. Sinon seraient prescrits les abjections de la pédophilie (plus exactement de la pédosexualité ou pédérastie) qui enlaidissent une vie en gestation, et les crimes de masse qui ont enlaidi les barbaries et les civilisations. À cet égard, « le temps continu escamote la conversion définitive, le don gratuit, le rapport à autrui ».

Fautif peut être le pardon, lorsqu’il ouvre la porte à la reconnaissance du « néant du mal », de « l’inexistence du péché ». C’est accepter qu’au mal[10] diabolique appartienne la seule responsabilité, donc s’abstraire du libre arbitre et de la responsabilité. De même à l’occasion de la Théodicée de Leibniz qui attribue le mal aux voies impénétrables de la Providence divine. Car, selon ce dernier, Dieu peut vouloir le mal, mais « comme un moyen propre à une fin, c’est-à-dire pour empêcher de plus grands maux ou pour obtenir de plus grand biens ». En conséquence, « quand il permet le péché, c’est sagesse c’est vertu[11] ». Evidemment tout cela ressortit à une grande fiction téléologique et consolatrice.

L’excuse ne vaut pas pour pardon, reprend Vladimir Jankélévitch, encore faut-il qu’elle soit acceptée. Comprendre n’est pas non plus salvateur pour le coupable : « Comme une volonté cesse de vouloir si elle ne peut vouloir que le Bien, si elle veut le Bien par nature et en vertu des lois physiques, ainsi la pardon cesse de « pardonner » s’il découle de l’intellection comme la sécrétion des sucs gastriques découle de l’ingestion des aliments ». À moins que « l’intellection [soit] calmante », faut de remplir entièrement son rôle moral.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des « circonstances atténuantes » au « bon-débarras », le philosophe ne nous laisse rien ignorer du sérieux et des bienveillances (« Il faut donner sa chance au méchant », dit-il au dernier chapitre du Mal), des paresses et des frivolités de la justice, qu’elle soit religieuse, institutionnelle, ou interpersonnelle, ou encore intime. De même, le relativisme et l’humilité se dressent soudain au-devant de l’argumentation ; le « pardon fou » et le « pardon impur » se jettent au travers de nos pas. Ainsi « l’eschatologie philanthropique des libertaires, on le sait, met tous ses espoirs dans la contagion révolutionnaire : brûler tous les dossiers, amnistier tous les gredins, libérer tous les gangsters, embrasser les gentlemen tortionnaires, recevoir docteur honoris causa les métaphysiciens de la Gestapo et l’ex-commandant du Gross-Paris, transformer les palais de justice en cinémas et les prisons en patinoires - voilà le vrai jugement dernier et l’objet même du pari final ». Où l’on lira le talent autant intellectuel que rhétorique du connaisseur en ironie…

Reste que « la victime ne se repentira pas à la place du coupable ». Non loin d’Eichmann à Jérusalem, sous la plume pleine de conscience d’Hannah Arendt[12], « cet empressement à fraterniser avec les bourreaux, cette réconciliation hâtive sont une grave indécence et une insulte à l’égard des victimes ». Selon Jankélévitch enfin, la limite ultime serait de « pardonner au misérable, quitte à instaurer pour mille ans le règne des bourreaux ». L’impératif d’amour se heurte à celui de l’annihilation du mal (comme la joue tendue du Christ face à la violence à désarmer), du moins celui d’origine humaine, y compris celui de l’indifférence à l’égard de la terreur sanglante infligée. Il n’y a pas de dernier mot, sinon : « Aussi le pardon est-il fort comme la méchanceté ; mais il n’est pas plus fort qu’elle ».

Erudit, informé, aussi élégant que profond, l’essai ne dément pas la réputation brillante de  notre auteur. Ce dont on ne rend ici que très partiellement compte, les mânes du philosophe étant priées de pardonner la modestie, voire la petitesse, de notre analyse. Sa « docte ignorance[13] », pour faire allusion à Nicolas de Cues, fait ici merveille, en une quête qui vise à repousser les limites de l’inconnaissable dans la conscience humaine. Plus métaphysique et intellectuelle que psychologique, la démarche est éclairante, même si l’abîme de l’impardonnable se refuse à s’ouvrir au pardon.

Saluons également, outre la réédition dans la même collection jaune « Champs » du texte jumeau La Mauvaise conscience, la somme impressionnante réunie sous le titre programmatique de Philosophie morale. Trois décennies d'écriture se déploient, depuis la thèse en 1933, La Mauvaise conscience, jusqu'à notre Pardon, en passant par Du Mensonge, Le Mal, L'Austérité et la vie morale, Le Pur et l'impur, et L'Aventure, l'Ennui, le Sérieux...

En quelque sorte, l’impardonnable est le Tartare des Grecs où sont infiniment suppliciés les Titans coupables d’hubris, d’avoir voulu abattre l’Olympe divin, Ixion sur sa roue, Sisyphe et son rocher, Prométhée et son foie dévoré ; comme il est l’Enfer des religions monothéistes, même si c’est le Christianisme qui est coupable de l’avoir tant creusé, en particulier avec Dante[14]. Commettre le mal avec intention et préméditation, si l’acte est suivi de remord, mieux de repentir, peut-être pardonné, au moyen d’une grande mansuétude ; faute de quoi, et surtout s’il y a répétition en conscience et persévérance du mal, l’impardonnable mérite le devoir d’enfer de la mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bien des commentateurs n’ont pas pardonné à Jacques Derrida sa phraséologie absconse, son emprise sur les intellectuels, en particulier outre-Atlantique, sinon sa déconstruction[15]… Ses concepts et sa syntaxe parfois fumeux, ses jeux de mots abstrus, saupoudrés de psychanalyse, son mystère entretenu à dessein, son retrait du schibboleth nécessaire, à la lisière de la poésie hermétique et oraculaire, parurent parfois n’être que pièges à gogo, quand on attendait d’un philosophe la vertu majeure : la clarté. Vertu que ne renie pas Jankélévitch… A l’occasion de la reparution, chez Galilée, l’éditeur maintenant iconique de Derrida, de Pardonner, peut-on pardonner celui parle du pardon ?

Faut-il faire grief à Jacques Derrida le brio de sa difficulté à trouver La Vérité en peinture[16] ? D’abuser Des ronds de jambe abscons, voire pédants parmi les pages de La Carte Postale[17] ? D’avoir disséminé son « phallologocentrisme » parmi ses descendants de la Cancel culture[18] ? D’avoir signé le livre d’or de « Todtnauberg », lorsque, visitant la hutte d’Heidegger,  il a fait suite aux innombrables noms de pèlerins, et surtout à celui de la déception de Paul Celan[19] qui espérait entendre là une demande de pardon de la part du maître de l’être et du temps qui avait été nazi ?

Bien sûr, en la matière, Derrida ne prétend pas faire œuvre fondamentale. En ce séminaire à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, prononcé en 1997, il est d’abord le commentateur de Jankélévitch, trente ans après ce dernier, pour qui « le pardon du péché est un défi à la logique pénale ». C’est la question du « mal radical » kantien, et plus précisément du « mal inexpiable » qui les taraude tous les deux, celui commis au cœur du XX° siècle contre les Juifs. En effet, « on ne peut demander le pardon à des vivants, des survivants, pour des crimes dont les victimes sont mortes ». En ce sens, « le pardon est-il quelque chose de l’homme, le propre de l’homme, un pouvoir de l’homme - ou bien réservé à Dieu ? » Y a-t-il un « pardon absolument inconditionnel qui nous donne à penser l’essence du pardon », hors de celui « juridico-politique » et pénal ? L’on glisse alors ici du côté de la loi du Talion, puis du pardon des Bienveillantes grecques qui laissent ouverte la possibilité de l’humaniste rachat, sans compter le versant glissant de la question de la peine de mort abordée en un autre séminaire[20].

Peut-on « anéantir le mal même » ? C’est jusque chez les animaux que Derrida sait l’existence du « se sentir coupable », donc la possibilité de la grâce. A moins de buter sur un oxymore, une aporie, bien derridiens : « il n’y a de pardon, s’il y en a, que de l’im-pardonnable. » Est-il, enfin, justiciable de « demander pardon au lecteur », lorsque « toute faute, tout mal est d’abord un parjure, à savoir le manquement à quelque promesse (implicite ou explicite) » ? Ainsi ne pas avoir été compris par tous ses lecteurs (mais n’est-ce pas notre faute commune, écrivain, critique ou philosophe ?) est peut-être la faute implicite de Derrida, ici soumise à la demande de pardon : « je dois demander pardon pour être juste ».

Reste que cet opuscule mérite à Derrida d’être pardonné, ne serait-ce qu’à la faveur de son exceptionnelle clarté. Chacun d’entre nous a pu attendre longuement une réponse à sa demande tacite ou exprimée de pardon. Et lorsque le oui lustral est prononcé, une joie, une gratitude totales envahissent l’être. Nous aimerions à Derrida, pourtant de manière posthume, et s’il est en notre indigne et modeste pouvoir, offrir ce pardon. Car de ce petit livre, quoique centré sur « l’impardonnable et l’imprescriptible » venu de Jankélévitch[21], sourd une lumière d’humanité ; car du « langage du pardon », les fantômes déconstruits doivent pouvoir s’enfuir, puis construire les vivants, mais judicieusement…

Peut-on jamais pardonner les génocides de Gengis Khan, de Mahomet et ses sbires séculaires, de Staline, d’Hitler, de Mao, dont les poubelles de l’Histoire regorgent sans cesser de puer pour l’éternité… Théocraties, communismes et fascismes, tous se liguent pour ne rien pardonner à leurs ennemis, aux ennemis et jusqu’aux indifférents de leur pensée unique et de leur pulsion totalitaire. Si nous ne sommes pas tous, loin s’en faut, des tyrans politiques parvenus aux sommets des coupe-gorges historiques et des pyramides de crânes, n’y-a-t-il pas en chacun de nous une pincée de cette pulsion, de cette libido dominandi, plus ou moins sensible, à moins d’être un saint, lorsque que nous nous affrontons à l’autre, y compris lors d’un débat d’opinions, d’une argumentation de conviction ? Le saint lui-même, ascète ou bonze retiré du monde, ou dévoué à la charité, n’a-t-il pas besoin d’être pardonné du crime qui consiste à opposer le silence et la paix aux nécessités des luttes intellectuelles et physiques contre les tentatives et réussites totalitaires de ses contemporains…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Vladimir Jankélévitch & Béatrice Berlowitz : Quelque part dans l’inachevé, Gallimard, 1978, p 15.

[2] Vladimir Jankélévitch : Le Je ne sais quoi et le presque rien, Seuil, 1980.

[3] Vladimir Jankélévitch : L’Ironie, Champs Flammarion, 2011.

[4] Léo Strauss : Pourquoi nous restons Juif ? La Table ronde, 2001.

[5] Martin Buber : Je et tu, Aubier, 2012.

[6] Renzo Tosi : Dictionnaire des sentences grecques et latines, Jérôme Million, 2010, p 1391.

[8] Vladimir Jankélévitch : Le Mal, in Philosophie morale, Flammarion, 2019.

[9] Vladimir Jankélévitch : La Mauvaise conscience, Champs Flammarion, 2019.

[11] Leibniz : Essai de Théodicée, Œuvres II, Charpentier, 1842, p 86 et 88.

[13] Nicolas de Cues : La Docte ignorance, GF, 2013.

[16] Jacques Derrida : La Carte postale, Flammarion, 2014.

[17] Jacques Derrida : La Vérité en peinture, Champs Flammarion, 2010.

[20] Jacques Derrida : Séminaire. La Peine de mort, Volume I (1999-2000), Galilée, 2012.

[21] Vladimir Jankélévitch : L’Imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, Seuil, 1986.

 

 La Sainte Bible, Furne, 1841. Photo : T. Guinhut

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29 janvier 2023 7 29 /01 /janvier /2023 18:25

 

Coffret Inde, Les Belles Lettres ; Bhagavad-gita, Diane de Selliers.

Photo : T. Guinhut

 

 

 

L’Inde, mythologie et philosophie.

De la Bhagavad-gita & de son coffret

aux Stances du milieu de Nagarjuna.

 

 

Coffret Inde, Les Belles Lettres, 2022,

dix volumes, 2022, 3376 p, 240,30 €.

 

Bhagavad-gita, Diane de Selliers, 2016, 336 p, 230 €.

 

Nagarjuna : Stances du milieu par excellence,

Tel, Gallimard, 2022, 372 p, 8,90 €.

 

Vincent Eltschinger & Isabelle Ratié : Qu’est-ce que la philosophie indienne ?

Folio, Gallimard, 2022, 560 p, 13,50 €.

 

 

Décentrer le regard est parfois nécessaire. Non pour oublier un centre, y compris s’il en est de la pensée, mais pour comprendre combien l’humanité, malgré ses constantes génétiques et anthropologiques, est plurielle. Les mythes grecs demandent à être épaulés et bousculés par ceux bien étrangers, la philosophie, née avec les présocratiques, réclame de se voir jouxtée par d’autres systèmes et perspectives. Si nous nous étions déjà interrogé sur les philosophies du monde[1], à cet égard l’Inde est un continent de mythes et de sagesse, que nous observerons avec fascination, avec rigueur s’il se peut, quoique avec plus qu’un brin de nécessaire scepticisme. En conséquence la Bhagavad-gita sera notre point de départ, en passant par La Lignée des fils du soleil, des fables et des contes comme Krishna et les ogres, mais aussi des traités savants, tels celui de l’habitat et le Manuel du prince indien. De telle sorte que nous puissions initier une réponse à l’aide de Qu’est-ce que la philosophie indienne ? non sans consulter celui qui peut-être le plus étonnant et radical penseur en cet univers : Nagarjuna. Ainsi irons-nous d’une vie florissante, à la souffrance, au nirvana…
Originelle est la Bhagavad-gita, car elle traverse successivement le brahmanisme, le bouddhisme et l’hindouisme. Sis au cœur de l’immense Mahabharata[2], ce « Chant du Bienheureux » est le texte sacré fondateur de l'hindouisme. Il déploie en dix-huit chants le dialogue du guerrier Arjuna et de son cocher et avatar divin : Krishna. Lorsqu’une gigantesque bataille fratricide opposant le clan des Pandava à celui des Kaurava est sur le point d’exploser, Arjuna confie à Krishna sa crainte de défaillir à la pensée de devoir combattre ses rivaux et ses parents : « Quel bien puis-je retirer du massacre de mes propres parents ? Je n’en aperçois aucun. Ô quel mal infini irions-nous commettre, poussés au meurtre des nôtres, par l’aiguillon du pouvoir et des richesses ! ». Heureusement, le « Bienheureux » Arjuna l’initie aux valeurs du renoncement et de l’ascèse. Son existence entière en est bouleversée. L’inéluctable combat doit être accepté, mené à son terme, le destin, soit son « dharma », doit s’accomplir. De la sorte, le « karmayoga » ou détachement dans l’action, permet de réconcilier le moi et le monde, d’apaiser les sens et l’esprit. Tel est le but ultime d’un enseignement disposé dans la trame du récit, et de verset en verset, dans une suspension du temps avant la bataille, qui, durant dix-huit jours, se soldera par dix-huit millions de cadavres.
Bien entendu, à l’instar de notre analyse à propos de la mythologie grecque[3], l’appareil mythologique de l’œuvre épique permet de développer un savoir, des préceptes, ceux du yoga et de la philosophie hindoue : « Dans ce monde, je te l’ai déjà dit, ô très pur, il existe une double démarche : celle des penseurs qui font de la connaissance une ascèse, celle des ascètes du Yoga qui en font une de l’action ». Au plus haut de la sagesse, la parole s’éteint : « Il s’adonne à la pratique de la méditation et se repose dans une impassibilité permanente. Le moi, la force, l’orgueil, le désir, la passion et l’avidité : il se libère et ne possède rien en propre. Il est en paix, prêt à entrer dans l’absolu ». La dimension cosmique est avérée lorsqu’au chant XI le dieu Vihsnu se manifeste à Arjuna sous sa forme suprême et universelle de Visvarupa, l’omniforme qui contient l’univers. Parmi les peintures, la tête de ce dernier atteint les nuages, son corps contient dieux et montagnes, forêts et animaux… L’iconographie, brillante, intensément animée, vivement colorée, use de la délicate école moghole et de celle fleurie de Mysore, de la rutilante école pahari et de celle plus religieuse des ateliers rajpouts.
Parmi les volumes somptueux dont Diane de Selliers a le secret, cette Bhagavad-gita ne peut être ignorée. La traduction de Marc Ballanfat s’appuie sur la grande édition indienne du texte sanscrit, accompagné de onze commentaires[4]. Elle est accompagnée par 92 miniatures et peintures indiennes du début du XVI° à la fin du XIX° siècle, ce qui n’avait jamais été tenté ; le défi trouvant ainsi son acmé narrative, colorée, sensuelle et symbolique. Le chant VII résonne d’une puissance poétique et philosophique inégalée lors du discours de Krishna :
« Je suis le goût de l’eau.
La lumière de la lune et du soleil.
La syllabe des Savoirs sacrés.
La vibration sonore dans l’espace.
La virilité des hommes.
Le parfum de la terre.
Je suis l’ardeur du feu.
La vie de tous les êtres.
Les austérités des renonçants.
Sache que je suis le germe immortel de tous les êtres.
Je suis l’intelligence des savants.
L’éclat des puissants.
La force des forts sans la violence du désir ni de la passion.
Je suis le désir légitime qu’éprouvent les êtres. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si l’on craint de devoir racler jusqu’à l’os les fonds de porte-monnaie pour acquérir ce luxueux objet d’art, l’on peut se tourner vers le Coffret Inde de Belles Lettres. Ce dernier étant cependant en son entier passablement onéreux, quoique l’investissement soit d’autant plus sûr qu’il s’agisse d’une édition de prestige limitée à 300 exemplaires, donc bientôt rare et recherchée, il est loisible d’élire l’un ou l’autre de ses dix volumes, dont la Bhagavad-gita[5]. Cette fois dans la traduction d’Emile Senart.
Le même dieu fondamental fait une rencontre insolite dans Krishna et les ogres[6], ou Kailasayatra, qui est un rameau supplémentaire à l’épopée du Mahabharata. En dix-huit chapitres venus du VIII° siècle se développe le panthéon indien. Le paisible pèlerinage de Krishna est contrecarré par « l’arrivée des démons cannibales ». Ces derniers connaissent la raison de leur destinée : « Comment avons-nous pu malgré nous assumer la condition d’ogre, la plus horrible au monde, haïe de toutes les créatures, souillée par les os et la chair humaine, et suscitant la terreur en tous les êtres ? Hélas c’est que nous avons commis de mauvaises actions au cours d’innombrables naissances passées et que nous y avons toujours pris un plaisir immense ». Ainsi se dessinent le cycle des réincarnations, au sens moral affirmé…
L’on se doute que dans la mesure où ces créatures sont des illusions, Ghantakarna entonne l’éloge de Vishnu et « apaise son psychisme ». Ainsi l’on parvint à la vision du dieu Vishnu-Krishna. L’ascèse et la délivrance sont au bout de l’initiation enfin contemplative. Considérablement enrichi de notes historiques et philosophiques, ce Krishna et les ogres est ici la première occidentale, qu’il faut donc saluer chapeau bas…
Parmi les six grands poèmes classiques, digne de l’honneur des traités de rhétorique qui les considèrent comme des modèles de toute composition littéraire, figure La Lignée des fils du soleil[7]. Au V° siècle naquit ce poème épique dû à Kalidasa. Y sont narrés les hauts faits des Fils du Soleil, appelés les Ikshvaku, dont le premier, le roi Raghu permit à sa descendance de briller, en particulier Rama, dont la vie est contée au moyen d’une sorte d’abrégé du Ramayana. Enfin apparaissent ses descendants, jusqu’à la mort d’Agnivarna. Mais là n’est pas forcément l’essentiel, tant la virtuosité poétique l’emporte, de stance en stance, chacune formant un micro-poème. Métaphores et sonorités s’unissent dans la précieuse écriture au service d’une grande capacité à émouvoir, à emporter. L’on devine le défi opposé au traducteur du sanskrit, Louis Renou. Cependant ce n’est pas sans talent épique et tragique : « Le champ de bataille regorgeait de fruits - c’étaient les têtes des guerriers tranchées par des flèches ; - ils abondaient en coupes - les casques tombés à terre ; - ils étaient pleins de liqueurs - le sang - : vraiment le cabaret de la mort ». Ou lyrique : « En ce temps-là, les joyaux tombèrent du diadème du démon aux dix visages : c’étaient les larmes que goutte à goutte versait à terre sa Fortune ». Une rare esthétique poétique anime cette lignée de stances, non sans portée morale.
Dans cette perspective éthique, Le Savoir de la vie[8], qui est un florilège de l’Ayurveda, dispense maintes connaissances concernant la médecine savante indienne traditionnelle. Le volume discourt depuis les « origines mythiques », de façon à délivrer un savoir pour la longévité. Certes il s’agit d’un ésotérisme médical mêlant tantrisme, alchimie et magie. À une botanique pharmacopée, jusqu’à l’opium et le mercure, s’ajoute tout un ensemble de pratiques : massages, lavements, saignées, et même chirurgie. Enfin « L’Ayurveda au féminin » prodigue des conseils en matière d’accouchement. L’on ne sait de quand date cet ouvrage…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si le médecin s’occupe autant des corps que des âmes, le politique s’intéresse à la cité. Or Le Manuel du prince indien[9] est moins de l’ordre du réalisme que du modèle un brin utopique. Cette fois l’on en connait l’auteur, Kautilya, créateur de la science politique ; quoique l’on hésite à le situer, entre le IV° siècle avant notre ère et le IV° de notre ère ! Il serait en tous cas plus ancien que Les Lois de Manu[10]. Parmi les quinze livres de cet ouvrage, il est d’abord question de politique intérieure, puis de l’éducation du prince, de son emploi du temps, de ses conseillers et ministres. Suivent l’administration et l’économie, le droit, puis la surveillance réciproque entre prince et fonctionnaires. Enfin viennent diplomatie et stratégie. Cet art de gouverner convient à une monarchie absolutiste : « Le roi, c’est l’Etat ». Ce prince doit être de souche noble pour être reconnu par le peuple ; s’il est idiot, un bon conseil des ministres y suppléera. Il est cependant censé défendre son pays et le faire prospérer. Et s’il gouverne mal, son peuple pourra le tuer. Là où il est question de complots, de police omniprésente, d’agents secrets, les inspecteurs et les juges sont nombreux, de façon à contribuer à « la suppression des épines du crime ». Quant à la politique étrangère, il n’est pas interdit de « faire un traité et le violer », d’où la nécessité des otages. Et si la situation est impérieuse, le roi pourra être « emmené par les agents secrets déguisé en cadavre ou en femme qui suit un cortège funèbre ». Dans quelle mesure faut-il lire cela aux côtés de notre Machiavel[11], voire du « Big Brother » de George Orwell ? Nous lirons donc ce Manuel du prince indien comme un document d’importance, mais dont notre contemporain saurait s’inspirer avec bien de la prudence…
Penchons-nous avec bonheur sur l’Instruction utile[12] ou « Livre des bons conseils », composé de contes, comme « Le vieux marchand et sa jeune femme », ou « Sunda et Upasunda » qui commence par « Il était une fois » ; mais aussi de fables, telles «  Le singe et le pilier » ou « La grue et l’écrevisse ». Venu de la fin du premier millénaire, cet Hitopadesa est prodigue en histoires emboitées, ponctuées d’environ 700 versets didactiques. Forcément anonyme et collectif, le recueil se veut divertissant, mais la morale éducatrice à destination des princes, le réalisme politique et la dimension spirituelle sont au rendez-vous, non sans que le terrible de la vie soit fort saillant. Non loin de « l’art de la prudence » de Baltazar Gracian[13], cette prudence est peut-être ici le maître mot. Car « Les gens adroits savent présenter le faux sous les couleurs de la vérité, de même que, sur une surface unie, les peintres nous font voir les objets comme s’ils étaient placés devant et derrière ».
Enfin l’art de l’architecte n’est pas en reste puisque figure ici un Traité de l’habitat[14], prolixe en indications sur la construction des temples, maisons et palais royaux, sur leur iconographie, soit des sculptures d’innombrables dieux et déesses…
Un écrin cartonné, délicatement ourlé de motifs floraux et animaux couleur d’or, expose, à la manière d’une scénographie muséale, dix grands classiques aux essences diverses qui se répondent pour brosser un étonnant tableau de l’Inde ancienne. Des fables animalières aux traités théoriques, des poèmes épiques aux visions philosophiques, jusqu’aux mémoires de Babur[15], prince islamique trop souvent guerrier du XV° siècle, un univers multiforme s’élève. Chaque délicieux volume au dos toilé, à la facture soignée et colorée bénéficie en sus d’illustrations, celles de Scott Pennor’s étant parmi les plus séduisantes, à l’occasion de la Bhagavad-gita, grâce à ses graphismes paysagers et corporels symboliques, de couleur ivoire sur fond rouge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Là encore un texte fondateur, ou plutôt déconstructeur : l’original sanskrit des Stances du milieu par excellence, du moine bouddhiste indien Nagarjuna, qui vécut autour de l’an 500 avant notre ère. Son influence fut considérable, tant il essaima en en Asie. En effet il s’agit de l’indien noyau séminal du bouddhisme tibétain et jusqu’au zen japonais. Musicalement composé de 447 brèves stances de deux vers chacune, il convient parfaitement à la mémorisation, à la récitation, quoique chacune de ces stances ait pu susciter au moins huit commentaires. Ses 27 chapitres, plus exactement « examens critiques », entrelacent cependant des argumentations dialectiques pas toujours aisées.
La variété thématique est impressionnante : entre l’acte et l’agent, entre le feu et le combustible, le lien et la délivrance, « de l’acte et de ses fruits », « du fait d’apparaître et disparaître », se glisse la « critique de la concupiscence et du sujet concupiscent ». Dans la foulée, permanence, passions, causalité, temps, propriété naturelle, souffrance, matière, etc. sont renvoyées à leur vacuité. Le plus souvent, la controverse dialoguée s’exerce contre les tenants du bouddhisme ancien, « prendre des mots pour des choses » étant le principal grief, car ces dernières n’ont guère d’existence ; ce pourquoi le philosophe part du dire des autres, du sens commun à balayer, de cet homme du commun qui est « un métaphysicien qui s’ignore », pour reprendre les mots du traducteur et préfacier. En ce sens, l’enseignement du Bouddha se veut surtout thérapeutique, afin d’évacuer le concept d’identité qui nuit à l’accession au nirvana. Au cours d’un processus dialectique, Nagarjuna combat en effet pied à pied les réalistes et les substancialistes, ceux qui présupposent sous le moi la fulguration des « dharmas » engendrant le devenir karmique, et les tenants d’une métaphysique contre laquelle le Bouddha avait alerté.
Par exemple : « Dire « j’ai existé dans le passé » présente une faille logique. En effet celui qui parle hic et nunc n’est pas le même que celui des vies précédentes ». La démonstration est imparable, en dehors même de la fiction des réincarnations. Mais pourquoi traduire le sanskrit au moyen d’une locution latine, même si le procédé argumentatif ressemble comme deux surfaces de miroirs à celui de la scolastique médiévale…
Sans pitié pour les a priori, Nagarjuna remet en tout schéma mental et vital : cause-effet, commencement-fin, identité-altérité, sont balayés. Règnent ici l’absence même de l’impermanence des choses et des hommes, la vanité des passions, le vide du moi, l’inanité de la souffrance et de tout acte dont on croit récolter les fruits. Ne subsistent que vacuité, illusion, gouffre salutaire du nirvana.
Mais au sortir de la lecture de Nagarjuna, fascinant par sa radicalité - à moins qu’il ne soit qu’un grotesque provocateur en prônant l’inanité - une méfiance, un scepticisme aigus peuvent saisir le lecteur, certes à cet égard surtout occidental : ne s’agit-il pas là d’une fatigante litanie de l’annihilation, d’une démission devant la vie, même si action et renoncement sont couplés, d’une incitation à la disparition ? C’est bien ce que confirme la somme établie par Vincent Eltschinger & Isabelle Ratier dans leur de Qu’est-ce que la philosophie indienne ? En une progression ordonnée de l’exposé, nos deux exégètes ne faillissent pas par manque de clarté. Au long d’une flopée de sages, le soi et le non-soi s’affrontent par doctrines interposées. La connaissance, donc l’erreur et la vérité, voient leurs démarches se déployer. Les « universaux » restent cependant éternels et semblables, du moins pour la plupart des penseurs. Les « alternatives non-bouddhiques » ne sont pas écartées. Les questions pullulent : « Un monde hors de la conscience ? » Les dieux croisent leurs adversaires athées. Le yoga, le vedanta, le jaïnisme, le bouddhisme coexistent. Une nébuleuse immense de pensées en constellations flotte sur le continent indien. Si l’on peut préférer examiner ce volume (inédit bien qu’en Folio) par petites touches, l’on sera secouru par des chapitres progressivement agencés, des notes, un index des noms de philosophes, parfois actifs jusqu’à un millénaire avant notre ère, mais ne dépassant guère notre Moyen-âge.

 

La découverte d’une philosophie d’ailleurs, si exotique soit-elle,  si polymorphe et désarmante, si éclairante quant aux possibles de l’orientation intellectuelle et spirituelle de l’humanité, n’équivaut pas à une conversion au yoga, à Krishna huitième avatar de Vishnou, à Kali la préservatrice et destructrice aux huit bras, au Bouddha assis et à son évacuation dans l’impensé du nirvana. Si nous ne croyons en aucune religion, nous avons la mort pour cela. À ces facettes de la mythologie et de la philosophie indienne, il est loisible de préférer le mouvement divers, constructif et critique, qui va des présocratiques à Friedrich Nietzsche, du libéralisme politique aux sphères de Peter Sloterdijk[16].

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] Le Mahabharata, GF, Flammarion, 1993.

[3] Voir : Ferry Mythologie

[4] The Bhagavad-gita with eleven commentaries, The Gujarati Printing Press, Bombay, 1938.

[5] Bhagavad-gita, Les Belles Lettres, 2022, 128 p, 21 €.

[6] Krishna et les ogres, Les Belles Lettres, 2022, 240 p, 23 €.

[7] La Lignée des fils du soleil, Les Belles Lettres, 2022, 256 p, 23 €.

[8] Le Savoir de la vie, Les Belles Lettres, 2022, 288 p, 23,50 €.

[9] Le Manuel du Prince indien, Les Belles Lettres, 2022, 288 p, 23 €.

[10] Les Lois de Manu, Les Belles Lettres, 2022, 432 p, 26,90 €.

[12] L’Instruction utile, Les Belles Lettres, 2022, 288 p, 24,50 €.

[14] Traité de  l’habitat, Les Belles Lettres, 2022, 288 p, 23 €.

[15] Le Livre de Babur, Les Belles Lettres, 2022, 834 p, 27,90 €.

 

Bhagavad-gita, Diane de Selliers et Les Belles Lettres.

Photo : T. Guinhut

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21 janvier 2023 6 21 /01 /janvier /2023 17:51

 

Palacio de Soñanes, Villarcarriedo, Cantabria.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Les ombres du fantastique

dans le romantisme allemand.

E.T.A. Hoffmann : Dans la nuit,

Chamisso : Peter Schlemihl,

Ewers : Les Cœurs des rois.

 

 

E.T.A. Hoffmann : Dans la nuit,

traduit de l’allemand par Philippe Forget,

Les éditions du Typhon, 2022, 268 p, 26 €.

 

Adelbert von Chamisso : Peter Schlemihl, José Corti, 2018, 176 p, 8 €.

 

Hanns Heinz Ewers : Les Cœurs des rois,

traduit de l’allemand par Marie-Thérèse Wackenheim

et commenté par Vincent Wackenheim,

gravures de Stefan Eggeler,

dessins de Denis Poupeville,

L’Atelier contemporain, 2022, 208 p, 25 €.

 

 

 

Si le premier roman fantastique est celui du Français Jacques Cazotte, Le Diable amoureux, en 1772, le romantisme allemand fit de ce genre littéraire une marque de fabrique. Ernst Theodor Hoffmann (1776-1822) en est le propagateur génial. Dès 1829 les Français le traduisirent, Gavarni l’illustra brillamment en 1849. Quoique ses œuvres complètes figurent au catalogue des éditions Phébus, à moins qu’elles soient épuisées, Dans la nuit offre une initiation bienvenue, réunissant cinq contes, entre diableries, folies et furieuses histoires emboitées. En quelque sorte dans son sillage, Adalbert von Chamisso imagina un récit emblématique à l’adresse de celui qui avait malencontreusement vendu son ombre. Le sillage du surnaturel et de la peur trouve une autre acmé avec Hanns Heinz Ewers, dont le recueil intitulé Dans l’épouvante cache un joyau soudain réédité de manière exceptionnelle : Les Cœurs des rois. Nous aimons tant l’épouvante et la folie, tant qu’elles restent de prégnantes ombres littéraires…

 

Il nait à Berlin un enfant à la « silhouette difforme de radis tordu ». Est-ce la faute de la vieille sage-femme ? La sorcière est brûlée, mais la silhouette du bel et trop aimable « étranger » qui séduisit toute la ville s’en élève, manipulée l’écrivain marionnettiste, Ernst Theodor Hoffman déjà au faîte de son talent. « Le diable à Berlin » fait preuve d’une efficacité redoutable, non sans morale implicite. Ce tropisme médiéval cède le pas aux fantômes et aux rêves brûlants. En effet, lorsque l’on aime une jeune fille à la mère effrayante, voire satanique, ne risque-t-on pas d’avoir épousé une vampiresse : « Maudite fille de l’enfer, tu hais la nourriture des vivants parce que tu adores celle des morts ! », s’écrie le comte. Quant à cette « maison sinistre », est-elle hantée, ou faut-il « accepter l’explication prosaïque » ? Reste qu’il faut se garder des « sortilèges amoureux » : la « reine des profondeurs » des « Mines de Falun » prendra-t-elle possession d’Elis, au dépend de sa raison et de sa fiancée ?
Voici maintenant le récit le plus emblématique de notre romantique. Quoique le « marchand de sable » soit une faribole pour les enfants durs au coucher, la chose reste obsédante pour Nathanaël qui se heurte au « vieux Coppelius », qu’il pense être le meurtrier de son père. La lunette de l’homme aux yeux lui permet de s’amouracher de sa voisine à la fenêtre, de danser en un rythme frénétique avec elle, de la séduire idéalement, même si elle ne répond que par des « Ah Ah », donc d’abandonner la douce Clara. La folie et le suicide sont au bout de l’amoureuse passion, peut-être fétichiste, pour le parfait automate. Ne s’agit-il que du « fruit de [son] imagination » ? Le récit épistolaire hésite entre « obscure puissance psychique » du moi et manifestations obsessionnelles de l’irrationnel, car jusqu’au bout Coppelius, le facteur d’yeux, le harcèle de son ironie…
Les ombres de la psyché humaine vont jusqu’à se creuser de poches de folie, comme des utérus de ténèbres qui font basculer l’individu. Ainsi, folie, amour et rêve s’entrelacent en d’infinie variations, de façon à faire s’entrechoquer les ombres et les lumières du moi, en une espérance de totalité psychique, quoiqu’aux débouchés souvent tragiques, bien caractéristiques d’un romantisme exacerbé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D’abord juriste, puis compositeur et chef d’orchestre, Hoffmann commença une féconde carrière littéraire en 1813, avec ses Fantaisies à la manière de Callot et ses Kreisleriana. En sus des Elixirs du diable, l’on retient son roman intitulé Le Chat Murr. Bouffonnerie et mélancolie s’y marient avantageusement.
Innombrables sont les compositeurs qui s’inspirèrent d’Hoffmann. Pensons au ballet Coppélia de Léo Delibes, au Casse-Noisette de Tchaïkovski, aux Contes d’Hoffmann d’Offenbach, où la séduisante automate chante avec une grâce inégalée. Notre conteur fantastique, qui idolâtrait Mozart, a cependant écrit plusieurs opéras, dont en 1804 Les Joyeux musiciens, qui n’a rien de méprisable, au contraire.
Ernst Theodor Hoffmann écrit avec un sens du rythme, du suspense et de l’angoisse vertigineux. À son style étincelant l’on devine que le traducteur a mis tout son entrain. Cette édition est un plaisir : outre son texte et sa postface, ses illustrations stylisées tout en noirceur et blancheurs mystérieuses, à la fois enfantines et expressionnistes, par Tristan Bonnemain, sa reliure soignée, tout concourt à une aimable bibliophilie.
Enfin l’on sait qu’Hoffmann était pour Sigmund Freud « le maître inégalé de l'inquiétante étrangeté en littérature », formule devenue célèbre. Ne reste plus qu’à découvrir sa vivante biographie placée sous le signe de l’ombre par Pierre Péju : E.T.A. Hoffmann - L'ombre de soi-même[1].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ombre encore, celle dont Adelbert von Chamisso inflige la perte à son malheureux héros. Contre l’inépuisable bourse de Fortunatus, un  inconnu rencontré lors d'une réception, Peter Schlemihl ne résiste pas à cet échange : « Tope là ! marché conclu ; je vous donne mon ombre en échange de la bourse ». Mais, très vite, Peter, bien que devenu fort riche grâce à cette bourse magique qui ne cesse de déverser son or, pâtit d’être dépourvu de sa moitié, de ce qui peut apparaitre comme la preuve de son existence terrestre. Malgré sa munificence, il n’est plus qu’un malheureux paria, un proscrit, condamné à vivre à l’écart de la lumière, qui, de surcroit, ne peut envisager de se marier avec sa bien-aimée. Lorsqu’il parvient à retrouver « l'Homme Gris », un second marché lui est proposé : le diable en personne consent à lui restituer son ombre, mais contre son âme. L’imparable contrat faustien bute cependant sur la présence d’esprit du jeune homme qui refuse, et jette la bourse de Fortunatus. Alors, il peut trouver la voie de l'expiation et de la rédemption. Ce récit fantastique et philosophique, écrit en 1813, marque pour longtemps d’une pierre noire le romantisme allemand.
Que signifie cette « ombre » ? Est-ce notre inconnaissable moi, notre identité profonde encore plus incompréhensible, voire fictionnelle, ce jouet du hasard génétique et du destin, ou de Dieu et du diable qui en manipulent les dés, ou encore, dirait un psychanalyste, le poids de l’inconscient, quoiqu’en ce récit ce soit lorsque ce dernier est absent que le malheur s’abat sur nous. À moins que cette ombre perdue soit le symbole d’une différence ressentie comme inacceptable par autrui, par une société trop conformiste et qui n’aime l'ombre que si le soleil l'imprime sur le sol…

 

Adelbert von Chamisso : Peter Schlemihl, Grote'sche Berlag, Berlin, 1876.

Photo : T. Guinhut.

Près d’un demi-siècle après Ernst Theodor Hoffmann, apparait un surgeon tardif et notable du fantastique allemand : Hanns Heinz Ewers. L’édition française ne l’a pas ignoré, tant en 1922 que bien plus récemment avec la réédition de son recueil : Dans l’épouvante. Histoires extraordinaires[2], dans lequel figure Les Cœurs des rois.
Dès les premiers mots, il nous semble entrer dans une nouvelle historique, puisque l’action se situe en 1841. Une lettre en forme de chantage parvient au duc Ferdinand d’Orléans : ne doit-il pas acheter fort cher une collection de tableaux, ce au bénéfice des « Gens de la Montagne », douteux propagandistes genevois du régicide ? Martin Drölling est un très vieux peintre, dont on trouve au Louvre une toile (un « Intérieur de cuisine » ici reproduit). Le voilà prétendant avec une assurance impressionnante : « mes tableaux contiennent les cœurs de la maison royale de France ». En effet le « jardin » aux pendus de Louis XI et autres scènes historiques peu ragoûtantes exhibant les crimes royaux sont peints en incorporant la matière des cœurs momifiés, achetés à bas prix lors de la profanation révolutionnaire de 1793 ! « Voyez-vous, je me suis approprié l’âme de chacun de vos ancêtres […] Je suis la catin vivante des rois de France morts ». Grâce à de tels restes, la couleur, dite « brun de momies », est incomparable. Exhibant ses six chefs-d’œuvre insupportables, représentant les haut-faits criminels et macabres des ancêtres prestigieux, tels Louis XI, Henri IV ou Louis XIV, du duc Ferdinand d’Orléans, ce dernier est contraint de céder. En conséquence, le peintre damné se voit délivré de son travail expiatoire…
Audacieusement écrite en 1907, Les Cœurs des rois s’inspire d’une légende fumeuse en l’amplifiant. La dimension fantastique est encouragée par l’anachronisme : l’on sait en effet que le duc Ferdinand d’Orléans, fils ainé de Louis-Philippe, mort en 1842, n’a pu rencontrer le peintre Martin Drölling, par ailleurs bien éloigné de telles exactions picturales, puisque né en 1752, il s’éteignit en 1817. Quant aux six chefs-d’œuvre, ils n’ont que la réalité de la fiction.
L’un des mobiles de l’écriture d’une telle parfaite nouvelle est probablement la répulsion qu’inspira aux Allemands la Terreur révolutionnaire, dont, en l’occurrence, la profanation des tombes royales. La dénonciation du pouvoir absolu et de ses crimes est patente. Si l’on ajoute qu’Hanns Heinz Ewers est non seulement un amateur d’Ernst Theodor Hoffmann mais d’Allan Edgar Poe[3], l’on devine comment il s’est laissé entraîner dans une telle morbidité.
Lors d’une réédition de Die Hersen der Könige en 1922, le graveur Stefan Eggeler figure à sa manière expressionniste les six chefs-d’œuvre insupportables, entre grappes de blêmes pendus, paniers de corps, bal de nudités avariées, radeau fait de cadavres, tripes tirées par deux vautours et têtes sur des forêts de piques…
Cependant, aux bons soins de L’Atelier contemporain, il s’agit d’une publication fort soignée qui bénéficie d’une nouvelle traduction et d’illustrations étonnantes. Voici un modèle d’édition : fac-simile de l’édition allemande illustrée par Stefan Eggeler au moyen de ses gravures au noir, ses griffures plus exactement, traduction illustrée un siècle plus tard par Denis Pouppeville avec maintes hachures noires, mais ensanglantées d’oranges et de rouges. Sans oublier préface, appareil de notes profuses, bibliographies et le concours d’une nouvelle traduction : « In fine : un quatuor, mortis », soit le peintre, l’écrivain et les deux illustrateurs, selon la locution latine offerte par Vincent Wackenheim.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Romancier et dramaturge, Hanns Heinz Ewers (1871-1943) est un amant des catastrophes, par exemple dans La Mandragore, histoire d’un être animé. Il suffit de lire ses titres pour ne pas ignorer son horrifique penchant : Les Possédés, Les Chasseurs du Diable, ou L’Apprenti sorcier, Le Vampire, Chevalier dans la nuit allemande… Moins brillant, malgré son Guide de la littérature moderne et son Histoire du drame, est hélas son éloge d’un homme dont Hitler avait fait un héros : Horst Wessel, un destin allemand. Il s’agissait d’un souteneur tué dans une rixe… Mais l’on ne sera pas étonné qu’il ait traduit les Contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam.
Issu d’une légende médiévale, peut-être s’agit-il de son roman le plus effarant : La Mandragore[4]. Car cette plante, prétendument propice aux philtres d’amour, pousse aux pieds des pendus dont la semence permet la naissance. Aussi deux compères usent d’une prostituée pour pratiquer une insémination artificielle, au moyen du sperme d'un condamné à mort qui vient d'être guillotiné. Une fille au charme androgyne s’ensuit. L’on devine que la donzelle se révélera fort maléfique, entraînant dans le trépas tous ceux qui ont le malheur de se laisser devenir amoureux d’elle, jusqu’à son tuteur : « Dès qu'il la voyait, il oubliait tout. Son regard s'élargissait, son ouïe s'aiguisait, il entendait le moindre bruissement de soie. Son nez puissant reniflait l'air, aspirait avec avidité le parfum de sa chair ; ses vieux doigts tremblaient, sa langue léchait la bave qui coulait de ses lèvres. Tous ses sens criaient vers elles, avides, lubriques, complètement fous de désirs répugnants. Mandragore le tenait par cette solide corde ». Il se pendra en effet. Mais lorsqu'elle s'éprend de Frank, le neveu de ce dernier, la belle Mandragore, habitée par une sanglante perversité, risque à son tour le pire…
Au-delà du Cœur des rois, le recueil de dix nouvelles horrifiques intitulé Dans l'épouvante apparait comme une galerie des enfers. Hanns Heinz Ewers y met également en scène une « salsa ». La cérémonie est tellement abominable que les participants, lors de leur arrestation policière, choisissent de se couper la langue plutôt que de témoigner. En écho avec les cœurs momifiés des rois, voici l'aventure vécue par une jeune Égyptienne, momifiée vivante en 2500 avant J.-C. Sauf que la chose a lieu conjointement dans notre contemporain. Plus sanglant, une autre jeune fille se voit engloutie par un flot de sang ; la cause est en la seule immolation d'un modeste pigeon blanc. La dichotomie du bien est du mal devient alors suspecte.
Et lorsque l’abjection plaide sa cause, voici ce que cela donne : « Vous comprenez, dit-il en se tournant vers le Président, la pire chose c'est : quand le criminel lui-même, le criminel le plus misérable, le plus vil, nous amène à la conviction qu'il est encore au-dessus, oh! bien au-dessus de nous, de nous, hypocrites serviteurs de la justice ; quand ce criminel nous montre, dans l'abîme de son infamie, une sublimité qui, d'un souffle, transforme en loques tout notre fatras de formules ; quand ce criminel nous arrache de la poitrine la cuirasse de fer de toutes les lois et de tous les paragraphes, pour la fondre comme par le feu, au point de nous faire ramper devant lui, dans la poussière, nus comme des vermisseaux ». Faisant l’éloge du crime, le romantisme allemand se fait romantisme noir. De là à deviner une accointance avec l’adhésion au nazisme de l’auteur, il n’y a qu’un pas qu’il n'est peut-être pas nécessaire de franchir...

 

Les forces du mal s’insinuent progressivement par tous les pores de ces histoires, à tel point que l’on pourrait imaginer que ce maître du fantastique soit un précurseur de Lovecraft[5]. En une aristotélicienne catharsis, nous aimons avoir peur, face à la pulsion de mort, la nécrophilie du Martin Drölling de Hanns Heinz Ewers, les ombres montantes de l’hoffmannienne folie. À condition de la sécurité de la lecture. Quant à Chamisso, peut-être a-t-il joué un rôle obscur dans le choix du titre de Friedrich Nietzsche : Le Voyageur et son ombre, dans laquelle le premier apostrophe la seconde : « Par Dieu et par toutes les choses auxquelles je ne crois pas, mon Ombre parle : je l’entends, et n’y puis croire». L’on devine qu’au-delà de cette prosopopée, elle est l’allégorie de la vanité humaine », l’indispensable « amie » de ces hommes qui sont « les disciples de la lumière[6] ».

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Dans la nuit fut publié dans Le Matricule des anges, novembre 2022

 


[1] Pierre Péju : E.T.A. Hoffmann - L'ombre de soi-même, Phébus, 2018.

[2] Hanns Heinz Ewers : Dans l’épouvante. Histoires extraordinaires, Christian Bourgois, 1974, Ombres, 2017.

[4] Hanns Heinz Ewers : La Mandragore, Marabout, 1980.

[6] Friedrich Nietzsche : Humain, trop humain II Le voyageur et son ombre, Œuvres II, La pléiade, Gallimard, 2019, p 473-474.

 

ETA Hoffmann : Contes et dessins, Club des Libraires de France, 1957.

Photo : T. Guinhut.

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7 janvier 2023 6 07 /01 /janvier /2023 10:44

 

Estacas de Trueba, Vega de Pas, Cantabria.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

François Cheng :

Poésie et beauté sur le monde ;

une longue route vers le Vide et le Plein.

 

 

François Cheng : Une longue route pour m’unir au chant français,

Albin Michel, 2022, 256 p, 17,90 €.

 

François Cheng : Cinq méditations sur la beauté,

Albin Michel, 2017, 160 p, 15 €, Le Livre de Poche, 6,90 €.

 

François Cheng : Le Long d’un amour, Artfuyen, 2003, 94 p, 13,50 €.

François Cheng : Vide et plein, Seuil, 2021, 172 p, 45 €.

 

François Cheng, Cahiers de l’Herne,

sous la direction d’Olivia Mauriac, 2022, 288 p, 33 €.

 

 

« La beauté sauvera le monde », affirmait Bernard Bro[1] de manière peu ou prou péremptoire, ce dans une perspective sacrée, plus exactement chrétienne. Avec plus de circonspection, François Cheng prétend à cet égard seulement fournir un quintette de « méditations », néanmoins spirituelles, dans le cadre de sa pérégrination sur notre terre. Or à la « Longue Marche » de Mao qui fut le prélude du ravage communiste, ce Franco-chinois a préféré l’exil et nous conter enfin Une Longue route pour m’unir au chant français. Celui qui se veut d’abord poète est également un esthète, à la recherche de cette poétique des monts et des brumes innervant la peinture chinoise, ce au sein de son ouvrage Vide et plein. Au couronnement d’une carrière singulière, un Cahier de l’Herne offre cent clefs d’un parcours exemplaire, entre taoïsme et christianisme, auquel nous ne répondrons modestement qu’au moyen d’une partielle traversée d’un tel dynamisme créateur, philosophique, poétique et romanesque. Comment prétendre à un orphisme à la fois chinois et français ?

« Célébrer la sagesse », tel est le sens de son prénom chinois : Chi-Hsien. Né en 1929 à Nanchang, arrivé en France en 1948, embrassant une nouvelle langue, c’est en 1969 qu’il se prénomme en hommage à Saint-François d’Assise, mais aussi à la nation qui l’accueille. Professeur à l’Institut national des langues et des civilisations orientales, il mène de front l’enseignement et la traduction, non sans édifier une œuvre toute personnelle, assez vite couronnée de succès. Son premier roman, Le Dit de Tianyi[2] reçut le Prix Fémina, quand son recueil, Enfin le royaume[3], vit s’écouler 30 000 exemplaires : étonnant pour de la poésie ! Celle qu’il considère être sa vocation fondamentale depuis l’adolescence.

Aussi livre-t-il sa Longue route pour m’unir au chant français en commençant par une naissance inaugurale : « C’est à l’âge de quinze ans que le chant s’est éveillé en moi ». Le geste autobiographique est moins venu du corps que de la gestation de l’œuvre. Parmi les pins, le soleil illuminant la pluie, comme en une peinture ancienne de paysage montagnard, une « Présence » lui enjoint : « Toi qui as soif, sois chant. Chante et tu seras sauvé, et tout sera sauvé ». Cette taoïste réceptivité à la beauté des puissances de la nature et à l’irrationnel n’est probablement pas sans lien avec sa future conversion au christianisme. Mais au début des années quarante, la guerre sino-japonaise, si meurtrière, le chasse, et avec lui sa famille, vers l’intérieur de la Chine. Aussi, comme un autre échappatoire, lit-il avidement en traduction les poètes européens. Cependant, face à la guerre civile entre nationalistes et communistes, et face au désarroi intérieur, il cède à une période de désœuvrement, à une longue fugue. C’est à son retour que son père, expert en sciences de l’éducation, l’embarque pour Paris ; où il demeure, malgré le départ de sa famille vers les Etats-Unis. Il lui faut opiniâtrement apprendre la langue, vivre de petits boulots. Pendant que dans la Chine de Mao n’existe plus qu’une littérature de propagande, sa vocation créatrice ne pourra se réaliser qu’en français, lisant Rimbaud, Gide, mais aussi Rilke, se consacrant à « la voie orphique ». Il lui faut dix ans pour que ses premiers quatrains atteignent à la justesse :

« Nous avons bu tant de rosées

En échange de notre sang

Que la terre cent fois brûlée

Nous sait bon gré d’être vivants »

Enfin il obtient un poste au Centre de linguistique chinoise, ce qui n’est qu’un prélude à la réussite universitaire, jusqu’au sommet : un fauteuil de l’Académie Française, en 2002. Un jalon crucial se situe lorsque Julia Kristeva l’introduit parmi les éditions du Seuil, où paraît en 1977, L’Ecriture poétique chinoise. Dont le pendant est bientôt Vide et plein. Le langage pictural chinois. Cette osmose entre Orient et Occident lui permet de devenir « un être indéfinissable, à la crête d’une symbiose ». Et si la philosophie européenne, de Parménide à Kierkegaard, le requiert, il revient aux brumes et montagnes natales avec l’album L’Espace du rêve. Mille ans de peinture chinoise. Mais la réelle assomption orphique vient de la naissance de divers recueils, dont De l’arbre et du rocher, Cantos toscans, Le long d’un amour, plus tard réunis dans À l’orient de tout[4] : « De l’indicible au chant, notre voix est orphique, Transmuant les absents en d’ardentes présences ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le parcours autobiographique se change en recueil d’essais d’une pure finesse linguistique et interprétative, lorsque le poète commente sa découverte d’autres poètes, de Baudelaire à Rimbaud, également de ceux qu’il put rencontrer, engageant un dialogue fécond : Henri Michaux ou Yves Bonnefoy.  Sans compter un « pèlerinage rilkéen », soit en 1960 un voyage dans le Valais Suisse où Rainer Maria Rilke, l’auteur des Sonnets à Orphée, composa ses vers ultimes et français, et auprès de sa tombe émouvante. Là où une nuit de lune inspire François Cheng : « Que valent nos corps sous la houle des galaxies ? » en un écho de la « Première élégie[5] ».

Qui l’eut cru ? Après de telles prémisses, le genre romanesque devint une corde résonnante au sein de la lyre de François Cheng. Le Dit de Tianyi est à la fois un roman de l’artiste, une histoire d’amour absolu et une immersion dans la fureur d’un demi-siècle de l’Histoire chinoise, soit l’univers tyrannique des camps de Mao Zedong.

Ecrire un poème après Auschwitz - ce qu’Adorno pensait être impossible - est au contraire essentiel, prouvant « que les humains peuvent s’arracher à la vertigineuse pente qui mène au néant ». Rien d’engagé chez Français Cheng, rien d’insignifiant non plus, plutôt une quête de spiritualité, car « au sein de l’éternité, fût-ce durant quelques secondes, tout n’est pas là pour rien ». Pour lui, le Créateur n’a-t-il pas « besoin de répondants, d’être doués d’une âme et d’un esprit comme nous le sommes, qui donneraient sens à sa création »… En une rigoureuse continuité spirituelle, trois recueils d’essais se complètent, sur la beauté, la mort et l’âme. Et si engagement il y a, c’est en faveur de la langue française, dont toute sa tradition littéraire et poétique est garante. Il est lui-même la preuve de sa conviction : « On comprend que la France, pour accueillir ceux qui viennent à elle, procède par intégration ». Il est cependant à craindre qu’il pêche là par irénisme, seul bémol dont nous le gratifierons, tant de croissantes poches d’immigration ne font pas rimer ce dernier mot avec intégration, fort au contraire…

Conçu depuis l’« ultime stade de mon parcours terrestre », depuis le « bambou aux feuilles arrachées », le récit, mais aussi l’art poétique, est empreint d’une souplesse narrative enchanteresse, le réalisme n’empêchant en rien la prose poétique d’insuffler au lecteur le sens de la vie et de la création, de soi et de l’œuvre en gestation. « La vénération de la langue française » est une des morales de ce volume, morale à laquelle nous nous devons de rester fidèles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En ce sens cette Longue route est en phase avec les Cinq méditations sur la beauté : « En ces temps de misères omniprésentes, de violences aveugles, de catastrophes naturelles ou écologiques, parler de la beauté pourrait paraître incongru, inconvenant, voire provocateur. Presque un scandale. Mais à cause de cela même, on voit qu'à l'opposé du mal, la beauté se situe bien à l'autre bout d'une réalité à laquelle nous avons à faire face. Nous sommes donc convaincus qu'au contraire nous avons pour tâche urgente, et permanente, de dévisager ces deux mystères qui constituent les deux extrémités de l'univers »...

L’on se doute que pour notre penseur la beauté[6] n’est pas une affaire de goût, ni un relativisme subjectif, mais au plus près de « la source même de la Création ». Elle est celle des paysages et de la plume, de la contemplation et du pinceau, de la calligraphie et de l’être, autant au sens moral qu’esthétique : « la vrai beauté est celle qui va dans le sens de la Voie étant entendu que la Voie n'est autre que l'irrésistible marche vers la vie ouverte ». Transcendant Orient et Occident, elle dispose évidemment d’une dimension universelle, ce dans la perspective de la pensée platonicienne, unissant le vrai, le beau et le bien. Non sans accorder que la capacité à la beauté, innée, doit être développée, dans le sens d’un art de vivre. La délectation philosophique à l’état pur, en toute simplicité, en toute beauté…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il fallait bien qu’en son humaine condition, le poète succombe à l’amour. Sous le nom mythique d’Iris, une aimée cristallise des émotions et expériences heureuses ou douloureuses parmi les pages aérées de Le Long d’un amour :

« Âme charnelle, cette basse chantante en chacun,

Lorsque le toucher de l’autre le fait

vibrer, résonner »

Ce n’est pas là un désordre violent de la passion, ni un narcissisme outrecuidant ; car le plus essentiel est présent :

« Derrière les yeux, le mystère

D’où infiniment advient la beauté

D’où coule la source du songe »

Une communion, plus qu’érotique, orphique serait-elle possible ? « Si le veut ton souffle / nous serons chant ».

Grâce à son recueil Le Long d’un amour, il semblerait François Cheng soit au plus près de la tradition lyrique occidentale, depuis l’amour courtois des troubadours. Cependant, loin de la tradition romantique,  une poétique ténue allie des notations venues du vide et plein des paysages naturels à la délicatesse du sentiment. Sans rien de l’ordre du sentimentalisme toutefois, affleure une union mystique entre amour humain et amour divin.

Selon Tsung Ping (375-443), le microcosme pictural est « plus vrai que la Nature elle-même ». Ainsi Vide et plein. Le langage pictural chinois restitue-t-il cet art du pinceau en prenant appui sur les souffles vitaux de l’Univers. Cet essai, originellement paru en 1979, nous est restitué en une somptueuse édition reliée et illustrée, réalisant une implicite promesse.

 Capter les lignes internes des choses, animer les relations qu’elles entretiennent entre elles, telle est la mission dont se sait redevable le peintre. Cependant le trait s’incarne parmi le Vide, auquel le Plein répond, en une dualité qui est une complétude, car le Rien, par « le truchement du souffle primordial », a donné naissance au Tout. Les autres notions de la peinture chinoise, et en premier lieu le Yin et le Yang, s’organisent autour de ces concepts fondateurs et redevables du Tao. Cependant le blanc du tableau n’acquiert aucune « qualité aérienne » s’il est « inerte ». L’important est que « le courant du vide médian circule au travers des figures incarnées, que le tableau en son ensemble, respire d’invisibles souffles vitaux à l’œuvre ». C’est là qu’intervient la mobilité de la brume, au sein de la confrontation paysagère entre montagne et eau, dont « l’interaction » est perçue « comme l’incarnation de la transformation universelle ». Et si les monts, les arbres et les cascades bénéficient des reproductions de peintures enchanteresses, s’y glissent également fleurs et insectes colorées, saisis dans leur perfection allusive, microcosme parmi le macrocosme. Parfois un vieux sage, en pied, ou minuscule sur une falaise, médite face à la permanence et à l’évanescence de soi et du monde…

Cette réédition magnifiée bénéficie d’une nouvelle préface, dans laquelle François Cheng non seulement réaffirme les principes de bases de la peinture chinoise, mais propose des rapprochements inattendus avec l’Occident. Turner et Matisse connaissent à leur manière la vitalité du vide en leurs œuvres paysagères ou dansées. En outre, ville, eau, ciel et lumière, Venise[7] est la ville d’une « constante circulation du souffle ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme les œuvres de François Cheng, faites de trilogies, romans, essais, poèmes, selon les triades confucéenne, égyptienne, platonicienne, puis la trinité chrétienne, le Cahier de l’Herne à lui consacré est un triptyque : « le poète-pèlerin », « le poète-artiste », « le poète de l’âme » sont les jalons révélateurs. Ce voyage au travers d’une œuvre et d’une pensée est de toute évidence géographique, entre Extrême-Orient, Paris, la Suisse de Rilke et l’Italie de Shelley. Il faut une pléiade d’auteurs pour le cerner sans le sceller par un introuvable point final : écrivains, poètes, universitaires, critiques, théologiens. La France est confrontée à la Chine, en des allers et retours féconds, de façon à comprendre comment « habiter la langue de l’Autre », comment trouver « la juste voix ». Plus loin la poétique du paysage et la pratique de la calligraphie rendent sensible la connivence entre l’art et la beauté.

De nombreux inédits balisent l’ambitieux volume. À côté de reprises de quelques pages cruciales de l’autobiographique Longue route, l’on découvre son Discours de réception à l’Académie française. Cette dernière se devait en effet d’accueillir en son sein un amant si studieux et si créatif de la langue de Molière et de Baudelaire. Il y fait d’ailleurs l’éloge, outre celui obligé de son prédécesseur Jacques de Bourbon Busset, de la France des Lumières et de son idéal d’universalité. La prose du « Pèlerinage rilkéen » nous entraîne sur les marches d’une tombe, mais aussi d’un hommage à un prince de la poésie. De cette méditation sur la finitude à la dimension philosophique il n’y a qu’un pas, dans la mesure où poésie et spiritualité trouvent leur symbiose à l’occasion du périple qui va « Du Tao à la Voix christique », pour reprendre le titre de l’analyse de Madeleine Bertaud. Les poètes également rendent leur hommage, qui n’a rien d’obligé ni de convenu, par l’essai ou par les vers : ainsi Gérard Bocholier et André Velter. En de tels examens informés et sensibles, le lecteur emprunte le chemin dans la pérégrination d’une vie, dans la montagne peinte et dans le poème…

À notre grande et belle surprise, le traditionnel cahier central de photographies a laissé place à douze calligraphies, plus parlantes qu’une succession de visages que le temps gomme. Il s’achève en beauté, par la grâce de trente Quatrains orphiques, presque des alexandrins, qui sait testamentaires :

« N’oublions pas nos morts ni notre propre mort ;

C’est le devoir mourir qui nous pousse vers l’élan.

De l’indicible au chant, notre voix est orphique,

Transmuant les absents en d’ardentes présences. »

 En écho à ceux de la poésie chinoise classique (« jue- ju ou « vers tranchés »), cette forme brève est pour lui, comme il le précise dans Une Longue route, le « minimum complet, apte à restituer une pensée, une vision, avec sa dialectique interne ». Cette pensée ramassée, qui est à la poésie franco-chinoise ce que le haïku[8] est à la poésie japonaise, réalise en quelque sorte la quadrature du cercle entre poésie chinoise et poésie française, au détriment peut-être du sonnet qu’il n’a pas cru devoir élire.

À la lecture de François Cheng, ce sésame entre les cultures, une impression diffuse se fait peu à peu chair : dans sa longue et féconde continuité, elle nous affine. Elle nous emporte vers la beauté et l’amour, sans niaiserie aucune, réalisant une sorte d’idéalité possible au-delà des barbaries inhérentes à l’humanité. Comme Orphée se retournant vers son Eurydice aussitôt disparue[9], le poète, s’il ne ramène pas la chair, ramène au jour les mots qui en sont la renaissance.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Bernard Bro : La Beauté sauvera le monde, Cerf, 1990.

[2] François Cheng : Le Dit de Tianyi, Albin Michel, 1998.

[3] François Cheng : Enfin le royaume, Poésie Gallimard, 2018.

[4] François Cheng : À l’orient de tout, Poésie Gallimard, 2005.

[9] Voir : Fonctions de la poésie et pouvoir d'Orphée

 

Estacas de Trueba, Vega de Pas, Cantabria.

Photo : T. Guinhut.

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Cervantès

Don Quichotte peint par Gérard Garouste

Don Quichotte par Pietro Citati et Avellaneda

 

 

 

 

 

 

Cheng

Francois Cheng, Longue route et poésie

 

 

 

 

 

 

Chesterton

William Blake ou l'infini

Le fantaisiste du roman policier catholique

 

Chevalier

La Dernière fugitive, À l'orée du verger

Le Nouveau, rééecriture d'Othello

Chevalier-la-derniere-fugitive

 

Chine

Chen Ming : Les Nuages noirs de Mao

Du Gène du garde rouge aux Confessions d'un traître à la patrie

Anthologie de la poésie chinoise en Pléiade

 

 

 

 

 

 

Civilisation

Petit précis de civilisations comparées

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

Climat

Histoire du climat et idéologie écologiste

Tyrannie écologiste et suicide économique

 

 

 

 

 

 

Coe

Peines politiques anglaises perdues

 

 

 

 

 

 

 

Colonialisme

De Bartolomé de Las Casas à Jules Verne

Métamorphoses du colonialisme

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte

Histoire amérindienne

 

 

 

 

 

 

Communisme

"Hommage à la culture communiste"

Karl Marx théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

 

 

 

 

 

 

Constant Benjamin

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Corbin

Fraicheur de l'herbe et de la pluie

Histoire du silence et des odeurs

Histoire du repos, lenteur, loisir, paresse

 

 

 

 

 

 

Cosmos

Cosmos de littérature, de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Couleurs
Couleurs de l'Occident : Fischer, Alberti

Couleurs, cochenille, rayures : Pastoureau

Profondeurs, lumières du noir et du blanc

Couleurs des monstres politiques

 

 

 

 

 


Crime et délinquance

Jonas T. Bengtsson et Jack Black

 

 

 

 

 

 

 

Cronenberg

Science-fiction biotechnologique : de Consumés à Existenz

 

 

 

 

 

 

 

Dandysme

Brummell, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire

 

 

 

 

 

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe psychique

 

 

 

 

 

 

Dante

Traduire et vivre La Divine comédie

Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

Daoud

Meursault contre-enquête, Zabor

Le Peintre dévorant la femme

 

 

 

 

 

 

 

Darger

Les Fillettes-papillons de l'art brut

 

 

 

 

 

 

Darnton

Requiem pour la liberté d’expression

Destins du livre et des bibliothèques

Un Tour de France littéraire au XVIII°

 

 

 

 

 

 

 

Daumal

Mont analogue et esprit de l'alpinisme

 

 

 

 

 

 

Defoe

Robinson Crusoé et romans picaresques

 

 

 

 

 

 

De Luca

Impossible, La Nature exposée

 

 

 

 

 

 

Démocratie

Démocratie libérale versus constructivisme

De l'humiliation électorale

 

 

 

 

 

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Bestiaire de Derrida et Musicanimale

Déconstruire Derrida et les arts du visible

 

 

 

 

 

 

Descola

Anthropologie des mondes et du visible

 

 

 

 

 

 

Dick

Philip K. Dick : Nouvelles et science-fiction

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Charyn : La Vie secrète d’Emily Dickinson

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

 

 

 

 

 

 

Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie, Ecologismes

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique

Monstrum oecologicum, éolien et nucléaire

Ravages de l'obscurantisme vert

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Naomi Klein : anticapitalisme et climat

Biophilia : Wilson, Bartram, Sjöberg

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Emerson : Travaux ; Lane : Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers écoromancier de L'Arbre-monde

Ernest Callenbach : Ecotopia

 

 

 

 

 

 

Editeurs

Eloge de L'Atelier contemporain

Diane de Selliers : Dit du Genji, Shakespeare

Monsieur Toussaint Louverture

Mnémos ou la mémoire du futur

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation et rééducation idéologique

Haine de la littérature et de la culture

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers d'Asie, Pu Songling, Hearn

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Histoire romanesque du franquisme

Benito Pérez Galdos, romancier espagnol

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Amendements libéraux à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

Impéritie de l'Etat, atteinte aux libertés

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava, Marissa Pessl : les agents du mal

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

Wright, Ellison, Baldwin, Scott-Heron

 

 

 

 

 

 

Europe

Du mythe européen aux Lettres européennes

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Fabre

Jean-Henri Fabre, prince de l'entomologie

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : tyrannie ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

Morselli Dissipatio, Longo L'Homme vertical

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Christine de Pizan, féministe du Moyen Âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

Rachilde et la revanche des autrices

La révolution du féminin

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

Herland, Egalie : républiques des femmes

Bernardine Evaristo, Imbolo Mbue

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L'Après littérature

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Flanagan

Livre de Gould et Histoire de la Tasmanie

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

 

 

 

 

 

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Maîtres de vérité, Question anthropologique

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Destin des prisons et angélisme pénal

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

La France de Sloterdijk et Tardif-Perroux

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Maison politique, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte, Vraiment peindre

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gilgamesh
L'épopée originelle et sa photographie


 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Adam et Eve, mythe et historicité

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages : Les belles inconnues

IV Eros : Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Des peintres : Crivelli, Titien, Rothko, Tàpies, Twombly

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

La Sirène d'Isé

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

Haine

Du procès contre la haine

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Faim romantique et passion nazie

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hoffmann

Le fantastique d'Hoffmann à Ewers

 

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

Croisade des enfants, Vies parallèles, Livre des nombres

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Coffret Inde, Bhagavad-gita, Nagarjuna

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inégalités : Rousseau, Marx, Piketty, Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

Arbre du terrorisme, forêt d'Islam : dénis

Arbre du terrorisme, forêt d'Islam : défis

Sommes-nous islamophobes ?

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Averroès et al-Ghazali

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

Jaccottet

Philippe Jaccottet : Madrigaux & Clarté

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Jankélévitch, conscience et pardon

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Rires du Japon et bestiaire de Kyosai

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kehlmann

Tyll Ulespiegle, Les Arpenteurs du monde

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Le Conquérant, Aléa

 

 

 

 

 

 

Knausgaard

Autobiographies scandinaves

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lainez

Lainez : Bomarzo ; Fresan : Melville

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langage politique et informatique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, mythe et histoire

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

La Colombe de Federico Garcia Lorca

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

Du mythe européen aux Lettres européennes

 

 

 

 

 

 

 

Mann Thomas

Thomas Mann magicien faustien du roman

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

Méditerranée

Histoire et visages de la Méditerranée

 

 

 

 

 

 

Mélancolie

Mélancolie de Burton à Földenyi

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Schéhérazade, Burton, Hanan el-Cheikh

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie, justice sociale : More, Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Troubadours et érotisme médiéval

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Pour l'amour du piano et des compositrices

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Mémoire et Mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Romantisme et philosophie politique

Nietzsche poète et philosophe controversé

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

SurVeillance, holocauste, hermaphrodisme

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Censures et Autodafés

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et Format américain

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, L'Estomac, Orgasme

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Panofsky

Iconologie de la Renaissance

 

 

 

 

 

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Dictionnaire khazar, Boite à écriture

 

 

 

 

 

 

Peinture

Traverser la peinture : Arasse, Poindron

Le tableau comme relique, cri, toucher

Peintures et paysages sublimes

Sonnets des peintres : Crivelli, Titien, Rohtko, Tapiès, Twombly

 

 

 

 

 

 

Perec

Les Lieux de Georges Perec

 

 

 

 

 

 

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Philosophie

Mondialisations, féminisations philosophiques

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pisan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie

Anthologie de la poésie chinoise

À une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Histoire de la poésie du XX° siècle

Japon poétique d'aujourd'hui

Lyrisme : Riera, Voica, Viallebesset, Rateau

Marteau : Ecritures, sonnets

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Poésie en vers, poésie en prose

Poésies verticales et résistances poétiques

Du romantisme à la Shoah

Anthologies et poésies féminines

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Schlechter : Le Murmure du monde

 

 

 

 

 

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

Tavares : un voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Générosité, Chambre aux échos, Sidérations

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : À l'ombre des jeunes filles en fleurs

Illustrations, lectures et biographies

Le Mystérieux correspondant, 75 feuillets

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Racisme et antiracisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Ecrivains noirs : Wright, Ellison, Baldwin, Scott Heron, Anthologie noire

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

 

 

 

 

 

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Catholicisme versus polythéisme

Eloge du blasphème

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

De l'origine des dieux ou faire parler le ciel

 

 

 

 

 

 

Renaissance

Renaissance historique et humaniste

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

 

 

 

 

 

 

Richter Jean-Paul

Le Titan du romantisme allemand

 

 

 

 

 

 

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

 

Rilke

Sonnets à Orphée, Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome

Rome de César à Fellini

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Quichotte, Langages de vérité

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

Isaac Babel ou l'écriture rouge

Ludmila Oulitskaia ou l'âme de l'Histoire

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

 

 

 

 

 

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

L'Eglise est-elle contre la science ?

Inventer la nature : aux origines du monde

 

 

 

 

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