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16 janvier 2021 6 16 /01 /janvier /2021 16:30

 

Bordeaux-Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Quand la science-fiction devient dickienne.

Philip K. Dick : Nouvelles complètes ;

Christophe Miller : L’Univers de carton.

 

 

Philip K. Dick : Nouvelles complètes,

divers traducteurs de l’anglais (Etats-Unis), direction Laurent Queyssi,

Quarto Gallimard, 2020, deux tomes sous coffret, 2464 p, 55 €.

 

Richard Comballot : Philip K. Dick, simulacres et illusions,

ActuSF, 2015, 402 p, 28 €.

 

Christophe Miller : L’Univers de carton,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claro,

Le Cherche-midi, 2014, 640 p, 23,80 €.

 

 

Maudit plumitif et beatnik psychédélique adonné à l’alcool, aux tranquillisants et amphétamines, voyageur temporel aux confins de la nuit de l’espace mental, tôt disparu à cinquante-quatre ans en 1982, Philip K. Dick n’en finit pas de féconder notre imaginaire, houspiller et déborder notre sens de la rationalité, sans compter celui du cinéma propulsant Minority Report ou Blade Runner. Ses romans sont devenus des légendes absolues de l’uchronie, comme Le Maître du Haut-château[1], et de la science-fiction : Ubik, À Rebrousse-temps ou Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Ils rebroussent le poil de la littérature jusqu’à mettre en question les fondements de la temporalité et de l’humanité. Car, passablement paranoïaque, traversé de crises mystiques et cependant férocement cultivé, souvent sans le sou, sauf les dernières années, il fallait à l’écrivain compulsif sursoir à ses angoisses en les rompant à l’épreuve de l’écriture et livrer une nouvelle à ses éditeurs ; ce pourquoi l’on a dit qu’il écrivait trop vite, cochonnant le travail. Cependant, après avoir créé le célèbre néologisme « kafkaïen », l’on dut se résoudre à imaginer que le monde puisse devenir « dickien ». Plus qu'un classique de la science-fiction, Philip K. Dick est celui qui l'a fait évoluer, depuis les vaisseaux spatiaux de l'anticipation, jusqu'aux paradoxes temporels et aux effets dystopiques de la paranoïa. Ce que l'on constatera en se plongeant à bras le corps dans ce coffret aux cent-vingt Nouvelles complètes (composées entre 1953 et 1981), dont l’on est contraint d’en reconnaître autant l’inventivité échevelée que la puissance. Au point qu’aux pieds du maître, Christophe Miller, parmi les pages de son Univers de carton, se mette à jouer au fidèle avatar de Philip K. Dick.

 

Comme son auteur, l’animal aurait selon « Roug » une sensibilité particulière à l’égard des extra-terrestres, fussent-ils cachés sous l’apparence des éboueurs. Animales semblent être les ailes de Richard Benton, à moins qu’il s’agisse de la dernière invention du futur. Voici, déjà impressionnantes, les deux premières nouvelles du jeune gribouileur de clavier. Certes ces produits pour pulp magazines ne sont pas encore tous géniaux, usant souvent du topos du courageux humain confronté à d’incroyables planètes, à des guerres spatiales immenses et des robots menaçants. Bientôt cependant les meilleures mettent à mal l’identité et la réversibilité avec des créatures inattendues, lorsque Le père truqué dévoile au fiston une entité hostile, lorsque « l’humain se change en Gélate, et la Gélate, son ennemie, se change en humaine ». Ou encore, en l’ultime nouvelle, « L’Autremental », la confusion punitive du narrateur avec un chat étranglé et évacué du vaisseau spatial. Les animaux sont en effet d’ambigus compagnons : « Hibou ébloui » ou insectes, ils peuvent percevoir l’humanité comme un envahisseur qu’il est peut-être nécessaire d’éradiquer, comme dans « L’Homme sacrifié ». Un autre versant de l’inquiétude, métaphysique autant que technologique, est celui de la confrontation, parfois indémêlable, entre l’authentiquement humain et l’androïde.

 À l’instar de ses romans, les récits interrogent la nature trouble de la réalité ainsi que les disjonctions et retournements du temps : ainsi fonctionne « Un petit quelque chose pour nous les temponautes ». La distorsion de la science-fiction, d’abord au sens strict de l’anticipation, se déploie en des perspectives nouvelles, faisant de Philip K. Dick, au moyen de ses paradoxes temporels et de ses chaos neuronaux, un influenceur définitif du genre, qui porte de souterrains messages de pessimisme face au progrès et de contestation, contre la guerre au Vietnam, ou à l’égard d’un affrontement nucléaire en gestation. Cependant, dans « Les défenseurs », où les hommes vivent reclus dans des bunkers souterrains, à l’abri d’un conflit mené par les robots, la sortie révèle un espace que la guerre a déserté tant les machines ont perdu tout intérêt pour la guerre. Ce qui peut être lu comme une illustration de la paranoïa, au point que dans « Nouveau modèles » les machines ne cessent de se reproduire. Ainsi les illusions dévorent le réel qui devient au choix un espace de terreur ou un parc d’attraction, comme dans la « reconstitution historique d’un historien du XXII° siècle.

Parfois, Philip K. Dick préfère ruser avec les lisières du fantastique, en laissant apparaître parmi les habitants d’une banlieue pavillonnaire une horrifique altération de la réalité, ce qui ne sera pas sans influence sur un Stephen King. Ou encore une vie extraterrestre contamine les personnages pour les faire douter de leur réalité, voire les réduire à néant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La plus célèbre nouvelle est sans doute Rapport minoritaire, dans laquelle la prescience d’étranges organismes permet d’éliminer toute probabilité de crime futur, quoiqu’elle n’échappe pas à la facilité des course-poursuites policières. Chacune est animée par de nouveaux personnages, précisément caractérisés, par de vivants dialogues, d’aventureuses péripéties menées à fond de train, des chutes souvent ironiques, tragiques. Au-delà du divertissement, l’on y lit de cuisantes occurrences de la satire politique : par exemple le « grand infoclown » sur « le réseau CULTURE », dans « Que faire de Ragland Park ? ». Plus souvent, en écho à la Guerre froide, ce sont les destins des empires et des planètes qui sont à la merci de l’inventivité du nouvelliste forcené. Ainsi « un jeu guerrier » venu de Ganymède semble inoffensif, jusqu’à ce qu’un de ses soldats disparaisse ; « masse critique », éducation stratégique, prélude à l’invasion ? Un autre jeu entraîne la régression dans l’enfance de celui qui enfile la tenue de cow-boy. Venue de quelque planète lointaine, une novatricee version du Monopoly, appelée « Syndrome » vise à éduquer les enfants à renoncer à tout capital, à éradiquer le capitalisme, donc à affaiblir radicalement l’humanité et la terre. Une telle nouvelle, absolument géniale, est non seulement d’une pertinence politique redoutable, mais une prescience de l’éducation idéologique postmarxiste qui a depuis infiltré les Etats Unis et au-delà…

À cet égard une nouvelle comme « La foi de nos pères » conduit Tchien à devoir vérifier « l’incorrection idéologique » de copies d’étudiants américains ». En d’autres termes, discerner la dissertation d’un « progressiste dévoué » de celle d’un individu nourrissant des « crypto-notions petites bourgeoises, impérialistes et déviationnistes ». Ce qui, venu de l’époque la Guerre froide et du communisme flamboyant, ne manque pas moins de conserver aujourd’hui une actualité acérée en nos temps d’anticapitalisme forcené. La paranoïa dickienne met en œuvre un monde totalitaire chinois dans lequel la réalité est manipulée, les esprits abreuvés par une drogue qui infiltre l’eau potable, dans lequel le leader du parti se révèle être une « limace convulsée » qui absorbe la substance vitale d’autrui, une « sphère » aux « milliards d’yeux », « Seul Vrai Dieu ». Etant donné qu’il est là question d’absorptions de drogues et du statut de la réalité, ne faut-il y voir qu’un effet de celles-ci sur la créativité de l’écrivain ?

L’intelligence prospective et prodigieuse de Philip K. Dick, lecteur autant de pulps que de Proust, Kafka et Stendhal (Le Rouge et le noir étant un roman qu’il tenait pour le plus grand), n’est plus à démontrer. Il prétendait cependant en 1974 qu’un « rayon rose » lui livrait des informations, des pages entières… Un rien provocateur, n’assurait-il pas que s’il rencontrait « une intelligence extraterrestre », il aurait « plus de choses à lui dire qu’à [son] voisin de palier » ?

Cette omnivore somme de nouvelles avait été déjà publiée chez Denoël en 1994, sous des couvertures esthétiquement plus excitantes, hélas épuisées. Cependant ce coffret aux deux volumes de la collection Quarto doit trouver une place de choix sur les étagères de la bibliothèque science-fictionnelle. En outre, l’éditeur, accompagné de Laurent Queyssi, préfacier avisé, a eu la judicieuse idée de faire précéder cette précieuse somme de deux dossiers illustrés : une scrupuleuse chronologie, enrichie de documents inédits provenant des archives du maître, dans le premier tome ; puis, dans le second, un joli ramassis de « Pertes, fragments et œuvres inachevées », suivi d’un catalogue des adaptations cinématographiques et télévisuelles. Soit une dickienne encyclopédie qui n’attend plus que d’être complétée par un coffret complice et consacré aux romans.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour un portrait kaléidoscopique du rebrousseur de science-fiction, encore faut-il consulter l’ouvrage dirigé par Richard Comballot : Philip K. Dick, simulacres et illusions. Ce bel objet soigneusement relié, dont la jaquette arbore un faciès barbu et des couleurs psychédéliques, bien dans le goût clinquant et désuet des années soixante, cumule entretiens avec le maître, critiques avisées et bibliographies, tout cela illustré de couvertures d’éditions diverses des œuvres, autant phares que secondaires. L’on y notera une étude particulièrement pertinente, « Pouvoir et dystopies temporelles chez Philip K. Dick », par Hervé Lagoguey. Car selon le mot de l’auteur d’Ubik, « le temps n’est pas réel ». L’un de ces précieux entretiens nous révèle que, selon notre nouvelliste et romancier, « la paranoïa est un système global, un super-système ». Un autre, quoique nous l’ayons deviné, que la science-fiction « n’a pas vraiment pour fonction de traiter de l’avenir, mais de jouer avec les diverses possibilités que nous offre le monde actuel ». Philip K.Dick serait aujourd’hui reconnaissant que la science-fiction, efficacement distordue par ses soins, ne soit plus considérée « comme un genre littéraire destiné aux adolescents [mais] qui soulève de graves problèmes sociaux, philosophiques, théologiques »…

 

 

À condition d’être un peu plus déglingué, Jorge Luis Borges aurait prodigieusement aimé un tel monstre littéraire intitulé non sans humour L’Univers de carton. Cette savante biographie, aux bons soins ironiques de Christophe Miller, est-elle consacrée à un auteur purement fantasmatique, ou à un clone d’un OVNI de la SF, qui l’était déjà bien assez ? Œuvre de fiction ou compilation universitaire, il y a là quelque chose de la poursuite de l’écrivain Archimboldi par les critiques dans 2666 de Roberto Bolano[2]. Il faut lire cependant l’objet polymorphe qu’est L’Univers de carton de l’Américain Christophe Miller (né en 1975) en se confiant à son humour.

Considérons qu’il s’agit d’un roman. Car les deux personnages, William Boswell et Owen Hirt, les deux maîtres d’œuvre de la monumentale biographie critique de Phoebus K. Dank, sont des sortes de jumeaux professionnels, frères ennemis sans cesse animés par une vivace rivalité. De plus, leur partialité est sans pudeur : le premier, en sa qualité d’ami de l’écrivain, admire inconditionnellement Dank, quand le second le déteste avec persévérance, qualifie ses écrits de « puérils » et « médiocres », au point que l’on puisse le suspecter d’avoir assassiné l’objet de leur prolixe étude. Ce qui entraîne un micro-roman policier. Le récit de la relation du trio s’intercale avec les éclairages sur la bibliographie dankienne.

Imaginons qu’il s’agit d’une thèse universitaire. Ouvrons alors ce pavé aux têtes de chapitres alphabétiques, comme une encyclopédie didactique. « Ouvrage de référence » et « essence concentrée du génie de Dank », il est doté d’une chronologie, d’un index, de notes, de résumés des œuvres plus ou moins introuvables. Ce sont, rangés par ordre alphabétique, les synopsis des nouvelles et des romans, parmi lesquels les deux compères introduisent leurs commentaires, leurs analyses, digressions et parties narratives. Sans oublier les entrées plus investigatrices, d’ « Agoraphobie » à « Pornographie », où l’on sonde indiscrètement les penchants intimes et les quatre mariages de leur idole obèse. Ainsi la cruauté de la dissection par l’indiscret biographe est-elle pourfendue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le plus réjouissant est enfin de lire L’Univers de carton comme une parodie. Sans cesse se déploie et s’aiguise la satire des tics et des travaux universitaires, des critiques qui s’emparent de leur écrivain et objet d’étude, fétiche et marotte, de leurs enjeux de pouvoir intellectuel et professionnel. Et « lorsque les deux auteurs se disputent pour savoir lequel a imaginé l’autre », le débat onirique s’élève entre Miller et Dank, entre le créateur et sa créature qui crée son créateur, comme le lecteur est à l’origine de la naissance de l’auteur. Ainsi l’esthétique postmoderne s’en donne à cœur joie au cours du ping-pong verbal entre les deux exégètes.

Jusqu’où faut-il prendre au sérieux un auteur à la vie désastreuse, qui voit des colonisations utérines par les Martiens, dont « l’addiction aux amphétamines » le mène à la paranoïa ? Il agite en ses pages, entre hallucination et science-fiction, un « scarabée mutant », un « concours de beauté » alternatif, « une épidémie de syndrome de la Tourette », des « taux de réalité » variables… Les titres, bien qu’imaginés, comme « La Fabrique de migraines » ou « Planète Adam », savent frôler les thèmes favoris de l’auteur aux mêmes initiales que le héros malheureux de cette fiction cannibale.

 

L’on aura compris qu’il s’agit d’une vraie-fausse biographie du « maître du haut-château » de la Science-Fiction : Philip K. Dick, tel qu’en lui-même le romancier et critique le change, le diffracte en facettes déjantées, en un « univers » parallèle. Lawrence Sutin avait commis en 1999 une fort sérieuse vie de ce dernier, intitulée Invasions divines[3]. Parodique, celle de Christopher Miller est un jeu de piste loufoque, magnifiquement monté, une psychédélique explosion d’ironie et de perspectives, mieux écrite que par Philip K. Dick, ce médiocre styliste aux idées géniales. Rappelons-nous en effet ses romans du retournement du temps, comme A rebrousse-temps ou En attendant l’année dernière[4], ses nouvelles science-fictionnelles et hallucinatoires, ses spéculations politiques, comme Rapport minoritaire[5], dans lequel « Précrime » punit avant le délit, son uchronie magistrale, Le Maître du haut-château[6], dans laquelle le Japon et l’Allemagne nazie se sont partagé les Etats-Unis…

 

Thierry Guinhut

La partie sur les Nouvelles a été publiée dans Le Matricule des anges, novembre 2020,

celle sur Miller, avril 2014

Une vie d'écriture et de photographie


[3] Lawrence Sutin : Invasions divines, Philip K. Dick, une vie,  Folio SF, 2002.

[4] Philip K. Dick : Romans 1965-1969, J’ai lu, 2013.

[5] Philip K. Dick : Nouvelles, tome II, Denoël, 2006, p 347-392.

[6] Philip K. Dick : Le Maître du haut-château, Opta, 1970.

 

Photo : T. Guinhut.

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11 janvier 2021 1 11 /01 /janvier /2021 15:08

 

Saint-Jean de Montierneuf, Poitiers, Vienne. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Du temps de Chronos

à la politique des oracles,

entre apocalypses et collapsologie.

François Hartog :

Chronos. L’Occident aux prises avec le Temps.

Ariel Colonomos : La Politique des oracles.

 

 

François Hartog : Chronos. L’Occident aux prises avec le Temps,

Gallimard, 2020, 352 p, 24,50 €.

Ariel Colonomos : La Politique des oracles. Raconter le futur aujourd’hui,

Albin Michel, 2014, 304 p, 24 €.

 

 

Toujours l’humanité a souhaité faire la lumière dans l’ombre du temps. Et cependant, connaître le temps, mythique autant que scientifique, devient dès que l’on se penche sur le vertige des clepsydres, des aiguilles, des secondes numériques et atomiques, une gageure. Chronos, dieu impeccable, assurait son immobilité en dévorant ses enfants, mais, dès que Zeus l’eût abattu, il devint le temps fluide qui nous emporte, celui des corps et de l’Histoire. C’est ce que rappelle en tête de son essai François Hartog, avant de s’attacher au temps chrétien régi par l’horizon de l’apocalypse. Mais à nos contemporains occidentaux, qui ont jeté Dieu par-dessus bord, ne reste qu’un temps psychologique, absurde ou hédoniste, à moins que l’anthropocène révèle un nouveau Chronos, annonciateur d’une catastrophe à venir. Comment savoir où nous allons, sinon en se fiant à des oracles, autrefois en lien avec le dieu, aujourd’hui, comme le dévoile Ariel Colonomos, essentiellement politiques…

 

Comme Jacob combattant avec l’ange, François Hartog se jette à bras le corps sur le temps dans son essai vivifiant : Chronos. L’Occident aux prises avec le Temps. D’abord, en Occident, le temps est grec. Il est allégorisé en Chronos. Mais des Grecs aux Chrétiens la perspective évolue considérablement. Au-delà de la genèse du monde, et à partir l’espace séminal du jardin d’Eden, le temps de l’homme commence avec la chute d’Adam. Il se trouve bientôt assujetti à la révélation de la fin dernière, soit l’Apocalypse, dont la figuration est éternisée par Jean l’évangéliste. Le « futur apocalyptique » est indispensable à la téléologie chrétienne, à la doxologie du salut, à l’admission du fidèle auprès du Jugement dernier, et, in fine, au Paradis, voire au Purgatoire, à l’Enfer, tels qu’ils ont été par la suite explicités par La Divine comédie de Dante. Ainsi une articulation augustinienne s’établit entre passé, présent et futur, entre l’immuable éternité et la périssable humanité. Afin de penser au mieux la chose, François  Hartog use d'outils conceptuels pour formuler les différents passages : « Kairos » (occasion et décision chez les Grecs), qui doit faire « l’ordinaire d’une vie civique réglée », et « Krisis » (jugement, puis parousie et crise chez les Chrétiens). Quant à la pensée chrétienne, elle se déplie en « accommodatio » (accommodement de Dieu à l’homme), « reformatio » (réforme pour accommoder Dieu à l’homme), « translatio » (succession, transformation de l’ordre politique) et « renovatio » (renaissance de l’homme dans le Christ ou de l’Antiquité dans le Christianisme).

 Au-delà d’Athènes et de Rome, le Christianisme a institué une nouvelle chronologie, faisant de « l’Incarnation la date pivot du monde ». Or Saint-Augustin, à la fin de La Cité de Dieu, propose une chronologie du monde, « comme autant de rouages d’une grande horloge eschatologique de tous les temps ». Plus tard, Bède le Vénérable parvient à la date « Anno Mundi 3952 » pour la naissance de Jésus. Las, un hérétique, comme Isaac La Peyrère, au XVII°, arguant des nouveaux peuples découverts, soutint qu’Adam n’était pas le premier homme, en un crime de lèse-chronologie. Chronologie à laquelle il faudrait ajouter celle non occidentale de l’Islam. Notons l’échec de  la Révolution française avec son nouveau et bien poétique calendrier qui n’a pas dépassé l’an VIII.

Mais, quelque part entre Bossuet et son chrétien Discours sur l’histoire universelle, et la gravitation universelle d’Isaac Newton, « le verrou biblique saute », car le scientifique pose « le temps absolu, vrai et mathématique », dans ses Principia de 1687. Ces sont ensuite Les Epoques de la nature du naturaliste Buffon, « bien plus que les coups de patte de Voltaire, qui mettent en pièces le régime chrétien ». Loin des Ecritures, son histoire de la terre en fouille les entrailles. Ainsi faut-il injecter beaucoup de temps dans les versets de la Genèse. L’on se doute alors que « le coup de grâce au régime chrétien d’historicité est porté par Charles Darwin » en 1862. L’origine des espèces n’est plus guère divine.

Du temps métaphysique, puis mathématique, nous passons à celui psychologique, soit de chacun de nous, non sans devoir être rattrapé par un temps cosmologique, qui intègre l’anthropocène, terme proposé par le chimiste Paul Crutzen en 2000 à « l’ensemble des événements géologiques qui se sont produits depuis que les activités humaines ont une incidence globale et significative sur l’écosystème terrestre ».

La conviction d’un progrès scientifique sans fin, depuis au moins le XIX° siècle, malgré les considérables améliorations des conditions de vie de la plupart de l’humanité, en particulier dans la seconde moitié du XX° siècle, a pris un coup dans l’aile, peut-être indument d’ailleurs. La peur atomique, puis des pollutions, ensuite des atteintes écologiques et du grignotage de la biodiversité, puis le spectre du transhumanisme[1], ont laissé craindre une dégradation en voie d’être fatale. Aussi ce qui était l’horizon chrétien de l’apocalypse connait son actualisation, son rhabillage dans les collapsologies inhérentes au temps de l’anthropocène. Une fois de plus il s’agit de punir l’homme, d’une variante du péché originel et de la longue liste de ses péchés issus du mal nécessaire du libre arbitre. L’écologisme, la décroissance, l’antispécisme et la supposée pureté naturelle vont dans le même sens : éradiquer une humanité coupable, pour régner sur la certitude, quand bien même elle aboutirait à la désertification de l’humanité. À l’optimisme scientiste, voire à celui de l’horizon de la démocratie libérale, selon Francis Fukuyama[2], ont succédé les craintes liées à l’hydre islamiste, à l’hydre communiste chinoise, et bien entendu à l’image d’un Titanic écologique et climatique, lié à ce que l’essayiste appelle le « capitalocène », et que l’on pourra trouver amplement idéologique[3] plus que réaliste et descriptif, en son jugement implicitement négatif. Ainsi adviendrait une « nouvelle histoire universelle ». Un pessimisme rôde sur la fin de l’essai, gouverné par une meute de catastrophismes qui relèvent ou non de la science-fiction[4]. Que Chronos redevienne « Kairos », soit ; mais n’est-ce pas, de la part de l’essayiste, céder à un catastrophisme  aux couleurs politiques discutables ?

Ajoutons que d’autres phénomènes colorent la perception contemporaine du temps. La contemporanéité des œuvres du passé, en particulier de celles musicales, alors que jusqu’au début du XIX° siècle la plupart des compositions anciennes étaient enfouies dans l’oubli, l’obsession patrimoniale et mémorielle, qui sont des enjeux esthétiques et politiques, comme l’a prouvé la polémique vengeresse sur les statues de l’Histoire[5]. Longtemps, l’Histoire, en particulier au travers des études classiques, a été une référence, voire un guide du présent. Il semble aujourd’hui que parmi ces régimes d’historicité, elle se présentifie, en n’allant guère plus en arrière que la Révolution française, voire le nazisme et l’Occupation, bornes d’une mémoire instituée, où trônent Auschwitz et Hiroshima, et maintenant la colonisation[6], selon des régimes de vérités politiques comminatoires. Le passé n’éclairant plus souverainement l’avenir, un avenir idéologique aux nouveaux paradis radieux obligatoires ou aux apocalypses annoncées s’avance à grand bruit. L’accélération induite par les nouvelles technologies, par le capitalisme financier, est aussi une accélération idéologique, associant au culte hédoniste du présent une vitesse accrue des solutions anticapitaliste et écologiste qui devraient remédier in extremis à la déflagration d’une nouvelles apocalypse, réactivant au sein d’une nouvelle histoire universelle un temps religieux, cette fois de Gaïa.

Après avoir, dans un précédent essai[7], inscrit ce qu’il appelle « le présentisme » dans notre perception contemporaine du temps, François Hartog élargit considérablement sa perspective en nous rappelant à ce qui nous dépasse et cependant nous prend dans les mailles de son filet, un temps cosmologique, géologique, voire botanique et zoologique, sans lesquels nous ne serions rien. Son essai plus philosophique qu’historique, considérablement pertinent, fouillé et pointu, pêche qui sait par un léger effet de mode en insistant sur ce qu’il appelle en fin d’ouvrage « le nouvel empire de Chronos », soit l’anthropocène et la menace écologique, qui est peut-être plus un envahissement idéologique qu’une réelle destruction programmée de la terre. De même, en faisant allusion aux dernières pages à la crise du Covid 19, ne risque-t-il pas de surrévaluer la chose au regard d’une Histoire qui a vu bien d’autres pandémies autrement mortelles[8]. Il faut à l’historien du présent accepter l’écueil du manque de recul.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si François Hartog dépliait le passé, en rappelant que « le temps antique est celui qu’on interroge à travers des présages, en recourant à la divination et aux oracles », pour lui accoler d’inquiétants futurs, Ariel Colonomos s’attaque aux arts oraculaires prétendant décrypter un futur capricieux, voire le figer.

Nos prédictions géopolitiques et économiques n’auraient pas donc plus de valeur que celle des Sibylles antiques, pratiquant d’énigmatiques divinations, que celles des haruspices romains ouvrant le foie des volailles ? C’est la thèse iconoclaste qu’en sa  Politique des oracles. Raconter le futur aujourd’hui défend Ariel Colonomos, à rebours du sérieux apparent des sciences politiques et des technologies financières… Dans la tradition des Lumières de Fontenelle et de son Histoire des oracles[9], qui se moquait de ces statues auxquelles l’on donnait une voix, à la lisière de l’expertise scientifique, de la littérature et de la sociologie, l’essayiste dépoussière nos aprioris, en plaidant pour la responsabilité du futur. Non sans rester fidèle à la nécessité de l’art du bon gouvernement.

Si l’on assure que connaître l’Histoire permet de ne pas répéter les erreurs du passé, certainement la connaissance du futur permettrait l’accès immédiat à la vérité à venir. Et ainsi la préparer, comme avec la longue-vue de Galilée - cet ancêtre des satellites d’observation - qui inaugure cet ouvrage, paraître la créer, en un geste quasi démiurgique, en une assurance aux conséquences et profits politiques et financiers incalculables. Ainsi toutes les civilisations ont eu recours à la divination, aux tarots, aux horoscopes, à l’oracle des mots et de la chance, y compris les chefs d’Etats, des empereurs romains jusqu’au président Mitterrand qui consultait Madame Soleil ! Le ridicule ne tue pas, mais l’imprévisible en est capable.

« Hier, ils étaient courtisans et hommes de Dieu », aujourd’hui ils sont des think tanks et des agences de notations. Tous ces oracles sont soumis au « conformisme épistémique de la temporalité », sans oublier « la thèse dominante [qui] agit comme un aimant ». Leur futur énoncé oscille entre chaos des totalitarismes, des terrorismes, et démocratie libérale, entre « tribunal de l’Histoire » et « norme », entre pesanteurs gouvernementales et réformes, entre stabilité et changement, voire rupture, par exemple écologique et climatique, car les oracles d’aujourd’hui se mettent au vert comme un seul homme. Car « le futur est essentiellement un langage qui sert la communication politique et stratégique », occultant les thématiques qui échappent à « la vérité de l’époque ». Il est cependant bien en-deçà des surprises de l’avenir et régi par des visions passéistes. Autrement dit, « Nous sommes un gardien muni d’œillères et d’un rétroviseur, courant derrière un suspect (le futur) qui n’est pas encore rentré dans la maison (le présent). »

Nos siècles scientistes sont débarrassés des superstitions, croit-on. Nos Etats Léviathans, nos entreprises multinationales et individuelles se doivent d’anticiper, voire de postuler des scénarios dignes de la dystopie et de la science-fiction. Les voilà consultant leurs cabinets d’experts, pourtant « indissociables de leur communauté », victimes de leur « endogamie » universitaire, leurs spécialistes patentés, comme Alvin Toffler, l’auteur du Choc du futur[10]. La rigueur parait alors au rendez-vous. Les plus affutés analystes et prospectivistes, notant les pays de la planète en termes de développement humain, de croissance, de corruption, de liberté économique et de la presse, donc de fiabilité financière, sont évidemment plus rationnels que les mages et les prêtres de l’Antiquité. Quoique…

Il y a un marché dans cette prédictologie, voire un marché de dupes. Servir les inquiétudes, les grandes peurs, nucléaires ou écologiques, les attentes lénifiantes et les désirs narcissiques des électeurs, des foules, mais aussi des pouvoirs, politiques, industriels et médiatiques, implique un sens du sérieux inattaquable, un charisme, une cuirasse d’esbroufe bien gonflée, que ce soit de la part d’individus éclairés ou de groupes - dont l’un n’hésita à se nommer « Delphi ». Il faut à tout prix gérer les incertitudes et les risques. De façon à nourrir les stratégies économiques, les perspectives d’influence, les guerres préventives et leurs formes en gestation (comme les drones, les robots et les manipulations informatiques), la diplomatie pacifique, mais aussi désamorcer les bulles spéculatives, ainsi que l’insolvabilité des entreprises et des Etats… Mais, parmi « la compétition des idées », s’installe « une remarquable conformité à une moyenne », voire une « prophétie auto-réalisatrice ». De quoi castrer le futur de ses possibles, quoiqu’ils ne se laissent guère attraper.

Pourquoi prédit-on un futur ? Parce qu’il doit rassurer les décideurs et l’opinion, entre sagesse et irrationalité des foules, parce qu’il doit conforter notre conservatisme, y compris s’il induit des changements. Car d’une part la peur serait mauvaise conseillère et risquerait de déstabiliser les marchés et les cases de l’échiquier géopolitique, et d’autre part, parce que nous ne prédisons qu’en fonction de ce que nous connaissons.

Ainsi les agences de notation, quoique « oligopolistiques », qui ne sont pas au service des bureaucraties étatiques, veillent au futur des finances des Etats, des banques et des investisseurs, au destin de l’Euro, dont « la rupture parait vraisemblable et même souhaitable » aux yeux de quelques économistes. Mais aussi, in fine, au destin et au bien-être économique des citoyens, menacés par l’impéritie de leurs gouvernements et de  leurs gestionnaires de comptes, tous possibles fauteurs de faillites. Ces agences, contre-pouvoirs nécessaires, n’échappent pas à leur prudente définition : ce sont des « opinions », appuyées sur l’incommensurabilité des données, sur la volatilité des gouvernements et de leurs décisions, parfois soumises aux diktats des partenaires sociaux, des vagues de fond d’opinion. Au mieux, elles émettent une « prédiction probabiliste », « une vision normative et normée du futur », dont la simplicité des indicateurs permet autant aux banques qu’au public de réagir moins rationnellement qu’émotionnellement. À moins que les notations financières, suivant les marchés au lieu de les anticiper, comme lors de la crise asiatique de 1997, voire en jouant de la « prophétie auto-réalisatrice », retardent le futur. Sans pour autant « mentir sur le futur », comme lorsque l’on a cru aux armes de destruction massive en envahissant l’Irak.

Comme le passé, prétendument fixe, mais ouvert aux réinterprétations, aux instrumentalisations, le futur, qui est son miroir, est aussi mobile et imprévisible. Sans compter que son image est un corollaire du présent. Pourtant, les nouveaux techniciens du spectacle et du marché oraculaire se placent dans la succession d’Hegel, Marx, Darwin et Freud, de façon à consolider leur sens de l’Histoire, arguant d’un processus de civilisation ou de dé-civilisation en cours. De même, la fonction mémorielle de l’Histoire se tourne vers un futur meilleur, quand les humanités classiques se voient délaissées au profit des nouvelles technologies et des sciences politiques et sociales, malgré leurs « œillères ». Ainsi, nos oracles contemporains privilégient les évolutions linéaires, plutôt que les ruptures, comme en démographie, voire en psychologie des cultures. La sinologie et l’islamologie viennent alors au secours de l’étude de sociétés et de courants en mutation, afin de prévoir libéralisation ou régression. Des « horizons d’attente » se dessinent : modernisation, Etats en faillite ou en redressement, justice et démocratisation, transition vers un développement heureux, courbes du réchauffement climatique instrumentalisées, voire trafiquées jusqu’à la fraude… Non sans que des erreurs grossières fussent commises, tel Michel Foucault, à propos de la révolution iranienne de 1979, qui sentit à Téhéran souffler « un vent de liberté ».

Hélas, les pronostics géopolitiques sont rarement suivis d’effet. Voire totalement muets, aveugles et sourds : pensons à la chute du communisme, apparemment plus solide que la muraille de Chine, qui se fit à la surprise générale, hors les voix à peine entendues d’Emmanuel Todd et de Ronald Reagan, et qui plus est dans la paix. Et si les Etats-Unis se sont appuyés sur l’Islam en Afghanistan pour contrer l’Union Soviétique, ils n’imaginaient guère qu’il deviendrait celui du terrorisme islamique et du 11 septembre. Quoique l’on ne puisse affirmer en rien s’il embrasera toute la planète ou s’il s’éteindra comme un feu de paille trop excité. Qui sait alors si l’inextinguible Chine communiste n’est pas un colosse aux pieds d’argile…

Or, pour ajouter à la démonstration de Colonomos, l’avenir, en particulier économique, invente des technologies que n’avait précédées aucun talent prédictif : il suffit de penser à Internet, ou de contrer des désastres écologiques annoncés. Par exemple avec des réserves de pétroles et de gaz jamais envisagées. Cela fait plus d’un demi-siècle qu’elles doivent s’épuiser en un horizon trentenaire. Pensons également de nouvelles technologies nucléaires qui sauront bientôt exploiter l’immense majorité des déchets, voire le thorium, qui dégageraient à la fois l’horizon temporel des ressources et l’horizon de la pollution… De plus, les futurologues, comme l’ont montré les édiles du GIEC prophétisant un calamiteux réchauffement climatique, n’hésitent pas à bidouiller leurs données scientifiques, ayant d’abord pour but d’assurer leur rente financière, intellectuelle et de pouvoir…

Quid de la Chine, de l’Iran, du monde arabe ? Faut-il, en un monde multipolaire, émettre des hypothèses géopolitiques et civilisationnelles ? Postulons qu’au-delà de l’irrationalité constitutive de l’humanité, de ses pulsions despotiques et théocratiques, de ses œillères idéologiques, au-delà du Choc des civilisations, cher à Samuel Huntington[11], au-delà de la fragilité, tant des dictatures que des démocraties, ses choix rationnels iront vers plus de liberté et de développement, dans l’horizon de la démocratie libérale professé par Francis Fukuyama[12]. Vœu pieux, réalisme ou illusion déboulonée ? Quoique en toute conscience que « le pessimisme est un gage de sérieux », au lieu que « l’optimisme est synonyme de naïveté », Ariel Colonomos va-t-il jusqu’à épouser cet idéalisme, ce raisonnable miroir aux alouettes ? Il note en effet avec ferveur « les révolutions morales » et humanitaires en marche, au profit d’une planète moins cruelle : « l’individualisme et les droits humains sont une destination souhaitable vers laquelle le monde de demain se dirige ».

Sans prétention mal placée ni jargon, ni pose doctorale, l’essayiste nous entraîne avec patience, dans une édifiante réflexion. Loin de se contenter de technicité, il fait voyager son propos avec agilité, en passant par l’Histoire, la peinture (Velasquez), la mythologie (Œdipe), la littérature (Balzac), la philosophie (Popper, Habermas), la sociologie (Weber). Il compare justement les routes « de Thèbes, du Pentagone et de Wall Street », là où le sphinx du futur peut révéler les enjeux de la filiation et des cités, de la dissuasion nucléaire ou des investissements. Il va jusqu’à invoquer « la responsabilité du futur », en imaginant une parole prédictive plus libre, plus audacieuse. Au point de faire en 2014 « le pari de la confiance » envers la Grèce, malgré ses défauts de paiements, afin d’assurer la pérennité de l’Europe et de ce même pays. A moins qu’il s’agisse de donner une prime au mauvais gouvernement…

Reste alors à juger nos gouvernants à l’aune de leurs promesses, qui, la plupart du temps, n’ont pas été tenues, qui donc ont affecté notre présent, notre futur, celui de nos enfants. Le courage politique prédisposerait alors à maîtriser en partie le futur et non à le subir. Malgré la tentation de notre auteur, la fidélité au passé n’autorise pas à invalider l’avenir. Comme lorsque l’Etat-providence anglais délabré fut balayé par le libéralisme de Margaret Thatcher accélérateur de prospérité.

Idées reçues, préjugés, évidences et doxa… Ce que l’on attend d’une pensée, d’un bon livre informé, tel que celui de Colonomos, c’est que ceux-là soient balayés, par une démonstration bien étayée, que la vérité soit enfin nue, débarrassée des oripeaux pseudo-scientifiques qui la voilent à prix d’or et d’enfumage. Dans la tradition de Pline l’Ancien et de Fontenelle, l’essayiste contemporain a « dénoncé les supercheries des mages[13] » et les « fourberies des oracles[14] », non sans implicitement et modestement douter de sa capacité de certitude. Car Ariel Colonomos fait lui-même partie du sérail de l’expertise : Directeur de recherche au CNRS, enseignant à Sciences Po, il est bien digne de mener de sérieuses enquêtes, sans peut-être pouvoir échapper aux travers qu’il observe. Est-ce à dire qu’il ne faut plus interroger le futur ? Certes non ; mais après la lecture de ce roboratif essai, peut-être saurons-nous le tenter avec toute la circonspection et l’espérance requises…

 

Maîtriser le temps est une volonté nécessaire, un fantasme, une vanité bien partagés. L’on pense bien plus d’ailleurs à prendre le futur en possession, voire en otage, que le passé, quoiqu’il soit une clef du présent ou encore des lendemains qui chantent et déchantent, quoiqu’il soit abondamment instrumentalisés par bien des régimes politiques, comme les empereurs de la Chine ancienne effaçant les livres, voire aujourd’hui des mouvements prétendument antiracistes manipulant l’histoire de la colonisation, mouvements plus ou moins totalitaires au service d’un dangereux bien. Plus que jamais, régir le temps, soit être le prestidigitateur du passé et le maître du futur, est une condition et un gage du pouvoir. Qu’il s’agisse des algorithmes prédictifs ou des desseins politiques, le monde et l’humanité ne peuvent pas rester les jouets des oracles, camouflant leur libido dominandi et leur hubris sous le joug de l’expertise scientifique et des flatulences de l’idéologie.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] Francis Fukuyama : La Fin de l’Histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.

[7] François Hartog : Régimes d’historicité, Seuil, 2003.

[9] Fontenelle : Histoire des oracles, Œuvres, Bernard Brunet, 1742, T II, p 199-402.

[10] Alvin Toffler : Le Choc du futur, Denoël, 1974.

[11] Samuel Huntington : Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 1996.

[12] Francis Fukuyama : La Fin de l’Histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.

[13] Pline l’ancien : Histoire naturelle, Livre XXX, Gallimard, Pléiade, 2013, p 1401.

[14] Fontenelle : Histoire des oracles, Œuvres, Brunet, 1742, t II, chapitre XVII, p 330.

 

Fontenelle : Œuvres, T II, Brunet, 1742. Photo : T. Guinhut.

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9 janvier 2021 6 09 /01 /janvier /2021 11:14

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

À la recherche des années Trump :

peser le pour et le contre.

Jérôme Cartillier & Gilles Paris :

Amérique années Trump ;

Guy Millière : Après Trump ?

 

 

Jérôme Cartillier & Gilles Paris :

Amérique années Trump, Gallimard, 2020, 400 p, 23 €.

 

Guy Millière : Après Trump ? Balland, 2020, 222 p, 18 €.

 

 

 

Vous accueille au mieux un regard de commisération, pire un verdict d’insensé demeuré, si vous avez l’incongruité de défendre un instant l’histrion américain, le dangereux fasciste. Nous aurons l’indécence de nommer le Président Donald Trump autrement qu’avec force sarcasmes entendus, reductio ad hitlerum et autres grégaires vociférations. Peut-on se faire une conviction saine, à l’abri des fleuves de blâmes viraux ; mais aussi de rares éloges dithyrambiques ? Sans se contenter de lire ce qui confortera notre opinion, observons avec équanimité Jérôme Cartillier et Gilles Paris dresser une fresque édifiante de l’Amérique années Trump, accumulant les motifs de réquisitoire au risque de ne s’intéresser qu’au style et guère aux résultats. Alors que dans son Après Trump Guy Millière ne néglige pas de les mettre en avant, avec une admiration sans mélange ; ce pourquoi le blâme fomenté par les uns doit être dialectiquement opposé à l’éloge proposé par le second, auxquels notre lecteur devra s’affronter en gardant la tête froide. Dangereux histrion majeur ou ardent défenseur de la démocratie libérale, de la paix et de la prospérité ? Après une première analyse[1] il y a trois ans, l’auteur de ces modestes lignes, qui ne prétend pas tout savoir et peut se tromper,  doit écrire à l’ère d'un éventuel crépuscule trumpien. Non sans s’inquiéter d’une succession qui placerait la démocratie libérale dans une posture dangereuse, car si l’Amérique parait débarrassée d’une tignasse rousse, il est à craindre qu’un voile rouge veuille la recouvrir…

 

Attentifs correspondants à Washington, au plus près de la Maison blanche, journalistes pour l’Agence France Presse et Le Monde, Jérôme Cartillier et Gilles Paris ont beau jeu de lister les travers de Donald Trump, ses foucades et fanfaronnades, ses tweets impénitents, ses revirements et ses rapports conflictuels avec ses collaborateurs ; mais aussi le populisme[2], les collusions avec les chrétiens conservateurs et autres évangélistes, avec le Tea Party partisan du moins d’Etat, avec la chaîne Fox News, en tant qu’il participe d’une proximité avec le peuple, celui déclassé, laminé par le chômage, oublié par les élites des côtes Est et Ouest lors de l’ère Obama, qui fut d’ailleurs, ne l’oublions pas, également un auteur de tweets impénitent.

Cependant un rien de mauvaise foi anime la paire de journalistes lorsqu’ils postulent « Un système électoral sur mesure », alors que l’on sait que le vote d'une majorité n’entraîne pas forcément la composition du collège électoral, le système favorisant Démocrates ou Républicains, selon les cas, même s’il bénéficia en 2016 à Donald Trump. Cette mauvaise foi atteint des sommets en attribuant la baisse du chômage aux efforts de Barak Obama, à l’aide fédérale, alors que seuls les baisses d’impôts (pas seulement pour les hauts revenus) et de normes ont permis à Donald Trump de diviser ce chômage par deux, soit 3,5 % en février 2020, avant la crise du coronavirus. L’on a compris que les deux compères ne sont en rien des partisans du libéralisme économique et comptent pour peu de choses les millions d’Américains qui ont accédé à un emploi et ont amélioré leur condition. Le taux de chômage de novembre dernier, suite au choc du coronavirus et des confinements, autour de 8 %, ferait pourtant pâlir d’envie tout Français en tant soit peu sensé que n’aveugle pas l’enfer fiscal. Ce qui nous ramène au grief de « l’optimisation fiscale » réalisée en sa faveur par Donald Trump, controversée, et cependant légale.

Conspuant le discours anti-immigration de Donald Trump et son mur, notre duo de choc oublie que ce dernier a été soutenu par Barack Obama, que l’immigration n’est plus ce melting pot qui fit l’Amérique, mais en sus des pauvres qui veulent améliorer leur condition, la violence des gangs mexicains et la menace de l’islamisme… De même, s’il s’agit de libre-échange, qui serait menacé selon nos journalistes, n’oublions pas que la « guerre commerciale » et les barrières douanières contre la Chine ne l’invalident pas, au contraire, dans la mesure où cette dernière ne pratique pas la réciprocité et pille sans vergogne les découvertes technologiques d’autrui. Déplorant la fin de l’Obamacare, le duo oublie combien il s’agissait de la confier à peu d’entreprises qui allaient en bénéficier au dépend d’une augmentation des coûts pour les Américains. La baisse drastique du chômage est à cet égard bien plus efficace.

Il est vrai que tout n’est pas brillant dans le bilan des années Trump : « l’envolée de la dette fédérale », poursuivant celle de son prédécesseur. L’essai ne néglige rien pour noircir le tableau. L’abandon des Kurdes au Moyen-Orient signe la fin de la mission démocratique américaine à travers le monde et de l’interventionnisme militaire. Faut-il le regretter, alors que sept-mille boys sont morts sur des fronts lointains depuis l’invasion de l’Afghanistan, pour un résultat plus que mitigé ? Cependant affirmer qu’il s’agit d’une « diplomatie délaissée » est pour le moins spécieux, tant les Kurdes du PKK sont des terroristes, et tant les Kurdistan irakien et syrien sont devenus des zones de non belligérance entre Turcs et Russes. Même si le dossier coréen, avec un Kim Jong-un provisoirement assagi, se révèle décevant, revenir sur les accords avec Cuba et l’Iran est peut-être de bonne prudence, tant le premier reste un fossile communiste et tant le second est une sérieuse menace nucléaire et terroriste. Exiger que tous les membres de l’OTAN payent leur quote-part n’a rien d’indécent. Faut-il remarquer combien la paix au Proche-Orient a gagné, grâce aux accords entre Israël et les pays arabes, même s’ils ont été réalisés depuis l’écriture de ce livre ? On lui reproche « sa fascination pour la Russie » et « ses diatribes contre l’Islam ». Sans que la première soit un modèle, et dont le Président se méfie, mieux vaudrait ne pas se tromper d’ennemi[3]. Nos deux journalistes n’appréciant pas le moins du monde la reconnaissance des colonies israéliennes et de Jérusalem capitale, est-ce à dire qu’ils préfèrent le terrorisme palestinien à une démocratie libérale avancée ? De surcroît tout est mis en œuvre pour déplorer l’assassinat du général iranien Qassem Souleimani, pourtant responsable de la mort de centaines d’Américains, alors que les prédécesseurs du Président ont eux déclenché des guerres, dont bien évidemment Barack Obama. Certes, quant au coranavirus, la réaction présidentielle n’a peut-être pas été à la hauteur, selon « de longues semaines d’atermoiements », des remarques pour le moins approximatives et à l’emporte-pièce, une gestion erratique, des emportements partisans, voire des appels à la désobéissance civile à l’égard d’Etats qui prônent le confinement ; mais quel Président peut se targuer d’une réelle efficacité ? N’a-t-il pas assez tôt fermé les aéroports aux avions venus de Chine ? Reste « une occasion manquée » de s’affirmer face au candidat démocrate Joe Biden, alors que la Chine et les Etats-Unis ne s’affrontent plus seulement dans un conflit commercial et douanier, mais dans une responsabilisation de la diffusion du virus, voire une guerre bactériologique initiée par le régime communiste

Quant à l’affaire George Floyd, scandaleusement plaqué au sol par la police, quoique criminel et drogué notoire mort d’overdose au Fentanyl (ce que taisent nos journalistes), elle est l’occasion de conspuer Donald Trump, qui « reste immobile ». Comme si seule la police blanche tuait les Noirs ! L’indignation relève pourtant d’une récupération indigne, d’un racisme anti-blanc et d’une radicalisation antifasciste et extrême gauchiste… Cependant un Président s’honorerait de consentir à débaptiser les bases militaires portant des noms de généraux sudistes, donc esclavagistes. Mais peut-on lui reprocher de vouloir rétablir l’ordre lors des émeutes, des pillages et des meurtres qui émaillèrent des manifestations prétendument pacifiques ? C’est pourtant ce que font sans vergogne nos journalistes, scandalisés que Donald Trump dénonce « un nouveau fascisme d’extrême gauche », pourtant avéré…

Tout conspire en cet essai à quatre mains à dézinguer le Président : « hystérisation de la politique », « abandon de l’exemplarité personnelle », « inaction climatique », « défiance vis-à-vis de la science », « mépris des fonctionnaires fédéraux », « xénophobie », « mépris des dossiers et de leur complexité », « inconstance » et « brutalité », « unilatéralisme méprisant les engagements internationaux des Etats-Unis », « soif de reconnaissance », « absence du couple Trump » (ce impliquant Melania qui n’en peut mais), il a « sollicité une ingérence étrangère pour favoriser sa réélection »,  prétention à avoir le droit de faire ce qu’il veut avec le ministère de la Justice (selon sa propre faconde), influence du couple formé par sa fille Ivanka et son mari Jared à la limite du népotisme, valse des collaborateurs éjectés, les éloges discutables des dirigeants russe, turc et chinois. Malgré nos objections passablement informées, le réquisitoire contre « le style de la présidence » ravira les inconditionnels de l’antitrumpisme et les trumpophobes qui se drapent dans leur dignité morale en accusant les traits déjà peu élégants d’un homme brut de décoffrage, sinon vulgaire, aux références historiques pour le moins approximatives, passablement girouette et vaniteux.

Mais en s’attachant au style plus que discutable, ne ratent-ils pas la visibilité des résultats ? Il est vrai que comme la foule des Démocrates il n’y a pour eux guère de résultat qui compte hors l’affichage de l’idéologie étatiste au service d’une justice sociale qui entretient la pauvreté d’autrui et couvre de rentes le capitalisme de connivences et les serviteurs de l’Etat, qu’il soit parmi les cinquante ou fédéral.

Un dialogue de sourds s’instaurerait avec nos deux journalistes si l’on venait à dénoncer la comédie de l’impeachment pour collusion avec la Russie puis celle de l’affaire ukrainienne, soit l’obstination démocrate qui fait feu de toute mauvaise foi pour tenter de masquer les réussites. Et, n’en doutons pas, si notre duo écrivait après l’élection de novembre 2020, il balaierait d’un revers de main les allégations trumpiennes de fraudes démocrates…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De toute évidence, Jérôme Cartillier et Gilles Paris, certes fort informés et au plus près du volcan, mais  partisans jusqu’à la moelle, sont des fervents du côté démocrate, voire « progressiste », selon une terminologie idéologique post-marxiste. Guy Millière, lui, appartient au camp républicain et va jusqu’à penser que l’Amérique file un coton communiste. La tentation pourrait être de les renvoyer dos à dos, si ne l’on ne pointait pas combien les premiers dénoncent le populisme trumpiste, et combien le second réhabilite la légitimité du peuple et dénonce le complot démocrate qui entache l’élection de 2020 de fraudes avérées, alors que les premiers appartiennent à la doxa qui veut laisser croire au complotisme des partisans des succès des années Trump. Cas d’école s’il en est que cette arène politique, idéologique et rhétorique…

La cause parait entendue, et surtout en France : Donald, histrion majeur, est un fauteur de troubles, indigne de sa fonction. Y aurait-il quelqu’un, sans être un fanatique au verbe creux, pour assurer sa défense ? Guy Millière prend le risque d’assumer de jouer ce rôle avec une rare conviction, dans son essai Après Trump ? Et non seulement plaide-t-il la cause de son champion, mais de surcroit il charge de son réquisitoire acéré le camp démocrate, accusé de « coup d’Etat ». Car selon lui, « la quasi-totalité de ce qui se dit et s’écrit sur le sujet en France est essentiellement négatif […] est aussi essentiellement inexact ».

L’essai de Guy Millière est vigoureux, ordonné, argumenté. Depuis 2016, alors qu’ils pensaient leur victoire certaine, les Démocrates n’ont cessé de contester l’élection de Donald Trump, de fomenter des complots pour l’abattre. Le rapport Mueller était censé montrer la collusion avec la Russie, il se révéla pourtant vide, quoique de telles rumeurs aient pu entraîner l’accession d’une majorité démocrate à la Chambre des Représentants en 2018. L’allégation d’échange d’une enquête sur Hunter Biden (notoirement corrompu) contre des aides financières à l’Ukraine, quoique Donald Trump publia l’entretien téléphonique anodin, conduisit les Démocrates à voter comme un seul homme un impeachment qui ne put aboutir. Il fallait trouver autre chose, alors que les succès économiques et le plein emploi semblait mener à une réélection. La crise du coronavirus vint à point pour accuser le Président d’inaction, alors qu’il ferma dès février la venue des avions de Chine, puis d’Europe en mars, ce pourquoi on l’accusa de xénophobie, alors qu’il conseilla le confinement (mais cela restait du ressort des Etats). Et lorsque la situation se stabilisa, ce sont les Etats et les villes démocrates qui n’ont pas libéré l’économie, sachant combien le rebond n’allait pas les favoriser. C’est bien ce qui se passa quand l’affaire George Floyd éclata providentiellement, le mouvement « marxiste Black Lives Matters » accusant le pays de racisme, usant de « méthodes léninistes », entraînant un climat insurrectionnel, abattant les statues, incendiant les villes démocrates d’émeutes violentes et criminelles, alors que ces dernières s’ingéniaient à les laisser flamber : il leur faut des pauvres et des victimes pour voter pour eux. Et « s’ils perdent les voix noires, ils sont finis politiquement », dit Candace Owens, une noire conservatrice.

L’enseignement lui-même est soumis à la propagande de la gauche extrême, qui vise à « remplacer la connaissance » ; ce pourquoi Donald Trump a promu l’enseignement d’excellence gratuit dans les « charter schools ». Sans compter les médias plus qu’orientés, les réseaux sociaux, jusqu’à Google, qui ne négligent pas la censure. Les juges sont le plus souvent à gauche, et la nomination du conservateur Brett Kavanaugh à la Cour suprême suscita une absurde et infamante allégation de viol à son encontre par une militante démocrate.

Guy Millière n’hésite pas à taxer le « sénile » Joe de Biden aux « propos incohérents », de corruption avec la Chine et l’Ukraine, via son fils Hunter, tant les preuves existent, quoique savamment passées sous silence. Le taxer d’avoir un programme calqué sur celui du délirant gauchiste Bernie Sanders, soit de fortes augmentations d’impôts, la quasi doublement du salaire minimum, une politique keynésienne anti-libérale, la reprise des réglementations abolies par Donald Trump, suivies de bien des nouvelles réglementations au service d’un capitalisme de connivence avec l’Etat ; ce qui ne manquera pas d’affaiblir l’économie et de briser les reins de l’emploi, sans compter la régularisation d’une dizaine de millions d’immigrés et la création de deux nouveaux Etats, dont Porto Rico, tous destinés à voter démocrate. Sans oublier « les logements gratuits pour les criminels sortant de prison », la fin du pétrole et du charbon en un écologisme totalitaire, la fin des « charter schools », « une aide au définancement des forces de police et au remplacement des policiers par des travailleurs sociaux ». La Vice-présidente Kamala Harris étant bien évidemment en phase…

Parmi ses nombreuses publications, le politologue français Guy Millière (né en 1950) parti s’installer au Etats-Unis, dénonce vigoureusement l’antisémitisme, les dangers de l’Islam radical ; mais aussi, en tant que spécialiste de la politique américaine, il analysa l’ère de Georges Bush et celle délétère de Barack Obama[4], Président islamophile, au vu du discours du Caire en 2009, et passablement socialiste. Penseur libéral au sens classique (et proche de Friedrich A. Hayek et de Leo Strauss) Guy Millière est également l’une des âmes du site polémique Dreuz.info, un blog qui se revendique comme « pro-américain », « pro-israélien » et « néo-conservateur » et qui d’après Décodex et le journal Le Monde « publie régulièrement de fausses informations, notamment sur l'immigration ». Quoiqu’il publie de régulières informations sourcées sur les élections américaines et sur les nombreuses fraudes ; comme en ce rigoureux indispensable essai, précisément nanti de sources en de nombreuses notes, même s’il est affecté de bien des coquilles, probablement dues à une publication hâtive.

Que Donald Trump soit soutenu par des « suprémacistes blancs », par des délirants aux fantasmes sataniques de la secte QAnon, soit, mais l’associer à ces derniers est pour le moins délirant tant l’on n’est pas responsable de ses soutiens, lui accoler l’étiquette de « pouvoir raciste » est indigne, si l’on se souvient que son club de Floride a été le premier à s’ouvrir aux Noirs. Que Donald Trump soit vulgaire, doive plus souvent tourner sept fois sa langue dans la bouche avant de s’exprimer - défauts que Guy Millière passe sous silence - certes, mais à ne regarder que le masque de celui que l’on prend pour un clown empêche de se déciller sur l’efficacité de sa politique. Aussi n’entendre que le style d’harangueur de foire et de téléréalité, la démagogie de bateleur attisant les rancœurs et les enthousiasmes d’un bas peuple, ou de gens simples, c’est se condamner à ne pas voir les faits, les actions, largement positifs, dépliés parmi les pages profuses de l’essai de Guy Millière à méditer, si l’on n’avait pu pleinement les percevoir au travers de nos médias plus qu’orientés. Les accomplissements de la présidence Donald Trump sont lisibles sur la page de la Maison blanche[5].

Premier Président n’ayant impliqué les États-Unis dans aucune guerre depuis Eisenhower, déménageant l’ambassade des États-Unis à Jérusalem devenue capitale, il a su négocier plusieurs plans de paix au Proche-Orient, les accords Abraham entre Israël et des pays arabes, dont l’Arabie saoudite qui tend à se réformer et a cessé ses financements terroristes. Il a volatilisé l’Etat islamique et éliminé les deux principaux terroristes au monde dont Abou Bakr al-Baghdadi. Dénonçant l’accord nucléaire avec l’Iran, il a asphyxié le régime iranien, qui a dû également cesser ses financements terroristes, et supprimé les aides à l’Autorité Palestinienne tant qu’elle ne renoncerait pas à salarier à vie les terroristes et leurs familles. Par ailleurs l’accord de normalisation économique entre la Serbie et le Kosovo ne lui est pas étranger. La construction du mur aux frontières du Mexique, quoiqu’inachevé, a considérablement réduit l’immigration illégale, dont celles des gangs de trafiquants de drogue hyper-violents. Sans oublier qu’il a mis fin à la politique de capture suivie de libération sans contrôle des immigrés illégaux.

 

Les résultats économiques ont été stupéfiants, le chômage chutant à 3,5% avant le coronavirus, et sont indubitables. Grâce à la baisse des impôts sur les entreprises (à 21%) et les particuliers, grâce à l’abolition de maintes réglementations fédérales qui bridaient les activités et les innovations, un nombre considérable d’entreprises est rentré aux Etats-Unis, les salaires ont augmenté, la capitalisation des retraites a bondi, permettant d’augmenter les pensions. Plus de quatre millions d'américains sont sortis du seuil de pauvreté en trouvant un travail. Le chômage des Noirs et des Latino-américains n’a jamais été aussi bas qu’au printemps dernier. De plus le Président, qui ne touche pas son salaire de 400 000 dollars annuels, a contribué à l’arrêt de la politique judiciaire des « trois coups », soit jusqu’à la prison à vie à la troisième récidive, quelques soient le délit ou le crime, politique qui affectait d’abord les jeunes Noirs.

En se retirant de l'accord de partenariat transpacifique, les échanges commerciaux ont été rééquilibrés avec la Chine, lui imposant des tarifs douaniers plus équitables, par exemple des taxes douanières sur les machines à laver, les panneaux solaires, dont elle est une exportatrice forcenée. Ainsi le Président a-t-il imposé des taxes ou interdit des produits qui menacent l’indépendance américaine, comme la 5G d’Huawei, qui a pour destination une surveillance totalitaire, au-delà de ses frontières. Il a remplacé l’ALENA qui favorisait les entreprises étrangères au détriment des constructeurs Américains par l’USMCA ; tout en taxant par ailleurs les Etats profiteurs de l’OTAN qui ne réglaient pas leur contribution.

La corruption profonde et pro-démocrate latente à l’intérieur du FBI, de la CIA, de la NSA a été entrebaillée, alors que dans le même temps une pédophilie frôlant le milieu Clinton et Hollywood fut dévoilée dans le sillage de l’affaire Epstein. La collusion partisane des médias avec la doxa démocrate a été mise en évidence.

Permettant aux Etats-Unis de devenir le premier producteur de pétrole au monde, qui plus est exportateur (même si la crise du coronavirus a infléchi la donne), il a réactivé les projets de construction de deux oléoducs, Keystone et Dakota, avec le Canada, bloqués par Barack Obama pour des raisons environnementales, tout en permettant au charbon de retrouver un certain lustre, malgré ses discutables pollutions. Il faut alors admettre que la problématique entre la vie économique et la décroissance écologique est à cet égard criante.

Parmi les financements fédéraux, il faut compter les collèges Black, les patrouilles frontalières, des parcs nationaux (donc en faveur de la nature et de la biodiversité), le doublement du financement de la lutte contre les incendies de forêt, 100 millions de dollars pour le logement des citoyens à faible revenu.

En ce qui concerne la Santé, il a non seulement imposé des baisses massive des prix des médicaments sur ordonnance, mais donné 100.000 dollars sur sa propre cassette pour financer un traitement contre le Covid 19. L’obligation tyrannique de souscrire à Obamacare a été supprimée, de façon à éviter un projet monopolistique, des coûts prohibitifs, et permettre une concurrence saine.

En ce qui concerne la Justice, 53 juges ont été nommés dans 13 cours des États-Unis, 205 juges à la Cour fédérale, 3 juges à la Cour suprême. De surcroit, le Président a déclenché une chasse à MS-13, le pire gang des Etats-Unis. Il a mené une lutte contre le trafic d’enfants, qui, selon des voix qu’il resterait à certifier, ne sont pas sans lien avec l'arrestation de Jeffrey Epstein puis celle de Ghislaine Maxwel.

Acharné à la défense du monde libre et de la civilisation occidentale face aux régimes totalitaires, qu’il s’agisse de l’Islam ou de la Chine communiste, Donald Trump n’a visiblement pas été compris par la plupart de l’Europe alors qu’Europe et Etats-Unis devraient rester des alliés naturels dans le cadre des démocraties libérales, alors qu’il a tenté, hélas sans guère de succès, de faire barrage au socialisme américain, pourtant d’une virulence inquiétante.

Comment peut-on imaginer élire un Joe Biden ? se demande Guy Millière. Une marionnette de langue de bois sénile, manipulée par une oligarchie dangereuse, voire pré-totalitaire (l’on censure Trump de Twitter à CNN), qui cherche et perd ses mots, confond sa femme et sa fille, a voté la politique pénale des trois coups abolie par Trump, a régné 40 ans comme sénateur puis vice-président sans que le chômage ait diminué. Et c’est à cet homme-là que va la préférence de la Russie, de la Chine, de l’Iran et de la Turquie…

Il faut imaginer un nouvel essai fomenté par Guy Millière. Faut-il accorder crédit aux allégations de fraudes ? Cent millions de vote par correspondance, l’absence de carte d’identité obligatoire, des centaines de témoignages sous serment arguant de fraudes massives, des camions de bulletins trimballés, des machines à voter « Dominion » trafiquées et connectées à Internet, des milliers et milliers de votes Trump volatilisés dans les « swing states », des comtés et des Etats présentant 1,8 millions d’électeurs de plus que ceux en âge de voter, c’est ce qui semble ressortir malgré les dénégations. Face à de telles aberrations, un Guy Millière fulmine : les juges semblent ne plus assumer leur mission, n’ayant pas voulu examiner les preuves, jusqu’à la Cour suprême et au Vice-Président qui laissent passer ce que d’aucuns considèrent comme le couronnement d’un coup d’Etat signant la mort de la démocratie libérale américaine. Une « ombre totalitaire » pèse sur les Etats-Unis ; avec la complicité de Facebook, Twitter et autres GAFA gourmands de censure[6]….

 

Hélas le dernier acte de la Présidence Trump ne plaide guère en sa faveur : appeler ses partisans à manifester devant le Congrès lors des certifications de Joe Biden en se réclamant du vol de l’élection risquait bien d’amener des débordements, quoiqu’il n’ait pas appelé à une violence qu’il condamna ensuite, tant il faut se méfier de la foule et tant les Démocrates en seraient friands. Envahir le Congrès et le Capitole est un crime grave, déniant la démocratie, néanmoins plus près du chahut que de la tentative de putsch, quelques centaines de manifestants non armés n’en ayant guère les moyens (l’on s’émut bien moins lorsque des démocrates envahirent le même lieu en décembre 2017), loin des pillages et destructions ailleurs menés par les Antifas. Faut-il alors se demander pourquoi la police n’a su ou voulu empêcher une telle intrusion de grotesques factieux excédés par une élection qu’ils pensent être une injustice, alors que Washington a un maire démocrate et que le Pentagone a d’abord rejeté la demande de déploiement de la garde nationale ? À moins que, selon quelques témoignages, se soient infiltré des antifascistes (le F.B.I. ayant inculpé l’activiste de gauche John R. Sullivan qui incita les émeutiers à l’intrusion), d’autant que deux bombes ont explosé (sous le contrôle de démineurs) le même jour au siège du parti républicain et que, de plus, l’on imagine que l’on ne criera pas aux « violences policières », lorsque quatre personnes ont été tuées.… Faut-il craindre une sécession entre l’Amérique trumpiste et celle démocrate ? Reste que les Démocrates en s’indignant peuvent jubiler, pensant ainsi voir définitivement décrédibilisé Donald Trump et assoir leur triomphe à la Maison blanche et au Congrès. Certainement, pour restaurer leur brillant aux Etats-Unis, il faudra un autre candidat républicain en 2024, en espérant qu’il puisse être porté à la dignité suprême dans le cadre d’une intégrité électorale sans faille. Mais il ne faut pas vendre la peau de l’éléphant avant de l’avoir tué…

Thierry Guinhut

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1 janvier 2021 5 01 /01 /janvier /2021 11:05

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Beautés des anthologies

littéraires gréco-romaines

& autres illustres Arabes et Hébreux.

 

 

Anthologie de la littérature grecque,

traduit du grec par Emmanuèle Blanc, Folio, 2020, 944 p, 12,30 €.

 

Anthologie de la littérature latine,

traduit du latin par Jacques Gaillard et René Martin, Folio, 2020, 578 p, 8,50 €.

 

Anthologie grecque, divers traducteurs,

Les Belles Lettres, 2019, 712 p, 23 €.

 

Jean-Léon l’Africain : De quelques hommes illustres chez les Arabes et les Hébreux,

traduit du latin par Houari Touati et Jean-Louis Declais,

Les Belles Lettres, 2020, 203 p, 45 €.

 

 

 

« La tradition rapporte qu’une louve descendue pour boire des montagnes voisines fut attirée par les vagissements des enfants, qu’elle leur présenta ses mamelles avec douceur[1] ». Ainsi Tite Live, au début de son Histoire romaine, conte-t-il le mythe fondateur de Rome, celui de Remus et Romulus. L’on hésiterait s’il fallait en chercher un équivalent pour la Grèce, peut-être la colère d’Achille, moteur de l’Iliade, ou la génération des dieux dans la Théogonie d’Hésiode… Lorsque quatre-vingt et dix pour cent de notre vocabulaire viennent du latin et du grec, nous ne pouvons ignorer qu’une riche littérature git sous les marches du passé, et qu’il ne tient qu’à nous de réveiller. De Troie à Byzance et des quiproquos de Plaute à L’Âne d’or d’Apulée, lire les Grecs et les Romains, leurs historiens et poètes, nous assure une sorte de retrait du monde contemporain, un otium vivifiant, quoiqu’ils puissent nous y ramener au moyen d’un regard critique. Or pour un peu plus qu’une initiation, rien ne vaut les anthologies, soit littéralement les plus belles fleurs, des auteurs les plus connus en passant par ceux plus rares de celles que l’on appelle également « Palatine » et « de Planude ». Et bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’une anthologie, les hasards heureux de l’édition nous proposent cependant un autre choix, celui d’ « hommes illustres chez les Arabes et les Hébreux », par Jean-Léon l’Africain.

 

L'on eût rêvé d’un Pléiade, comme l’Anthologie bilingue de la poésie latine[2], que nous avons déjà eu le bonheur de fêter, mais on ne mégottera pas en appréciant la modicité d’un prix d’une douzaine d’euros pour plus de neuf cents pages. Cette Anthologie de la littérature grecque est une constante délectation, depuis le VIII° siècle avant Jésus-Christ, soit celui d’Homère, et non pas seulement jusqu’à la période hellénistique autour d’Alexandrie, mais jusqu’au crépuscule atroce de Byzance, ravagée par les Turc en 1453. Comme de juste, « la prise de Constantinople » est racontée en fin de volume grâce à un extrait pertinent des Démonstrations historiques de Laonicos Chalcondyle, qui déplore combien « la ville était toute entière remplie de meurtriers de de victimes ». Prenant de la hauteur, il ajoute : « C’est le plus grand malheur, par le degré de souffrance qu’il causa, qui soit arrivé dans le monde, égalant ainsi celui de Troie, et, en quelque sorte, le châtiment que les Grecs durent subir des Barbares, pour ce qu’ils avaient fait à Troie ». Ainsi la boucle, tant historique que mythique, est bouclée.

Entre temps les guerres du Péloponnèse, racontées par Thucydide, le siècle de Périclès et de la démocratie, puis celui d’Alexandre aux conquêtes lointaines, ont précédé l’annexion romaine, puis la christianisation, à la laquelle ne purent résister les arguments du philosophe Proclus, de l’historien Zosime et de l’empereur Julien qui crut pouvoir restaurer le paganisme.

Ce sont « des pages choisies pour leur beauté, souvent incandescentes, pour leur importance dans l’histoire des idées ou de la culture, pour leur caractère saugrenu, parfois », nous confie l’ordonnatrice et préfacière Laurence Plazenet, dont la volonté communicative est que ces « éclats de texte […] interdisent l’oubli » ; son talent, aussi érudit qu’élégant fait merveille, sa préface méritant d’être lue et relue avec une rare délectation. Dressant une histoire de la réception des auteurs Grecs, elle œuvre dans la tradition du cardinal Bessarion, qui, au XV° siècle, ramena de Constantinople à Venise plus de 480 manuscrits grecs, et de Jérôme Aléandre, qui au XVI° siècle, acclimata le grec à Paris. Aussi nous rappelle-t-elle combien l’amour est non seulement philia (ou l’amitié sociale) et Eros, celui qui brise les membres, mais aussi dépassement platonicien dans la pureté de la beauté et de l’intellect ; ou encore combien la démocratie athénienne, si elle est notre ancêtre, fut différente de nos usages…

 

Plutarque : Œuvres mêlées, Imprimerie de Cussac, 1802.

Photo : T. Guinhut.

 

Au-delà d’une lecture chronologique, l’on peut envisager de préférer une découverte générique. Malgré le mésopotamien Gilgamesh, l’épopée, la poésie, le théâtre, la philosophie, tout ou presque nait en Grèce. À la création du monde et des dieux par la Théogonie d’Hésiode répond leur influence sur les destinées de Troie et sur le voyage semé d’embûches d’Ulysse. Entre tragédie et comédie, Eschyle et Sophocle convoquent la justice des Euménides et le supplice d’Héraclès, alors qu’Euripide se voit moqué pour sa misogynie par Aristophane. Et comme Homère est le père des poètes épiques, Héliodore est le père des romanciers, Hérodote le père des historiens, Sappho la mère des poètes lyriques…

Bien des choses curieuses nous viennent chatouiller nos oreilles. Hérodote nous apprend que les Egyptiens embaumaient les chats, que les Scythes aimaient les scalps. Strabon nous avertit que les Gaulois, outre leur goût outrecuidant des bijoux en or, aimaient clouer la tête de leurs ennemis à l’entrée de leurs maisons ; mieux, « l’homme qui était voué aux dieux recevait un coup de couteau sur le dos et, à partir de ses convulsions, on prédisait l’avenir » ! Dans ses Tableaux, Philostrate prétendait que « ne pas aimer la peinture, c’est faire injure à la vérité, cette science qui est chez les poètes ». Quant à Aristénète, il aima conter dans l’une de ses lettres, le témoignage d’un peintre : « J’ai peint le portrait d’une belle jeune fille et je suis tombé amoureux de ma peinture »…

Non seulement les auteurs canoniques sont largement présents, quoique Platon, Aristote et Plutarque y soient réduits car facilement accessibles (sauf les immenses Œuvres morales de Plutarque, hélas ici à peine effleurées !), mais des textes rares jalonnent nos surprises. Outre le cosmique bouclier d’Achille, la descente d’Ulysse chez les morts, les Fables d’Esope, nous voici émoustillés par le satiriste impénitent Sémonide d’Amorgos : « Ce fut sans la femme que le dieu / À l’origine conçut l’intelligence ; / L’une, née d’une truie aux soies dures […] engraisse, assise sur son fumier » ; laissons deviner la douzaine de portraits femelles mordants qui suit et dédions les aux censeurs et censeuses d’aujourd’hui…

L’un des traits les plus remarquables de ce volume est la place accordée aux Byzantins, qui sévirent pendant un millénaire, du V° au XV° siècle, tout en respectant la langue classique de l’hellénisme. N’appelait-on pas un Père de l’Eglise du IV° siècle, Jean Chrysostome, soit « Bouche d’Or » ? C’est au XI° siècle qu’une femme, Anne Comnène, l’historienne de l’Alexiade, justifia son art : « la science de l’Histoire dresse un rempart inébranlable pour endiguer le courant du temps et, d’une certaine façon, en arrête le cours irrésistible ; tout ce qui s’y est passé, tout ce qu’elle en a pu retenir à la surface, elle le garde et l’enserre dans son étreinte, sans le laisser glisser dans les profondeurs de l’oubli ». Tous traduits par Emmanuèle Blanc, ces extraits trouvent leur intelligibilité, tandis que les poèmes voient leurs vers respectés, retrouvant, comme Hésiode, « le don sacré des Muses ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous serons un peu moins enthousiastes à l’égard de l’anthologie latine, parce qu’elle est rudement concurrencée, et à son désavantage, par le volume de la Pléiade déjà cité, et parce qu’elle est moins abondante. Reste qu’il s’agit là encore une fois d’un bel outil d’initiation. Allant du dramaturge comique goûté par Molière, Plaute, au II° siècle avant Jésus-Christ, jusqu’au romancier facétieux Apulée, au II° siècle de l’empire, le volume resserre son expertise sur les plus brillantes lettres latines, celles dont un honnête homme se contente volontiers.

Ecoutons l’éloquence judicaire et politique de Cicéron, les stratégies gauloises et alexandrines de Jules César, les séductions amoureuses de Properce et Tibulle, la philosophie de Sénèque et Lucrèce, les historiens Salluste et Tite-Live, le comique Térence dont les saillies résonnent sur les théâtres, le romancier truculent Pétrone, dont le Satyricon fit le lit un brin obscène du cinéaste Fellini. Mais aussi quelques bribes encyclopédiques de Pline l’ancien, dont la Pléiade publia l’intégralité des 1600 pages connues[3], car on ne sait combien disparurent… Et, par-dessus tout, les vers épiques de Virgile, dont le héros Enée descendit aux Enfers grâce au rameau d’or, voire du trop négligé Silius Italicus qui dressa en vers un tableau des guerres puniques, et ceux aux cent mythes des Métamorphoses d’Ovide[4]

Ce serait un brin mesquin et trop aisé de chercher ce qui manque en un tel volume, or l’avantage de l’ordre chronologique d’une anthologie est de nous permettre de jouer à saute-mouton parmi les générations, les genres littéraires, avec à chaque fois de grandes pages, toujours étonnantes : Lucrèce tentant de nous convaincre de « repousser loin de nous tous ces vains simulacres / dont l’amour se nourrit, et vers d’autres objets / détourner notre esprit », le bouclier d’Hannibal, illustré par les soins de Silius Italicus, répondant ainsi à celui d’Achille. Sauf si l’on désire se distraire des grandeurs de la philosophie et de l’épopée, auquel cas l’on lira comment Martial portraiture « Une vieille libidineuse » : « Ton con ? Un paquet d’os, pire qu’un vieil ermite ! » Remercions les traducteurs qui n’ont pas reculé devant la crudité légendaire du poète satiriste et ont su respecter son vœu le plus cher  « Ne va pas châtrer mes poèmes : un Priape eunuque est obscène ! ».

Rendus séduisants par deux aquarelles de Miquel Barcelo, peintes pour l’occasion, ces Folios unilingues bénéficieraient de l’ajout d’une couverture cartonnée, comme en usent parfois avec beauté certains poches de la collection Points. Ne boudons néanmoins pas notre plaisir de glisser justement en poche presque toute la Grèce et la Rome antiques, grâce aux voix des plus grands et des plus insolites, que le temps n’a pas effacé des papyrus…

Ovide : Les Métamorphoses, Michel Brunet, 1701.

Photo : T. Guinhut.

 

Présentée avec bien plus d’élégance, l’Anthologie grecque des Belles Lettres n’est en rien, ou à peine un doublon. Car si le Folio grec puise parcimonieusement dans ce que l’on appelle l’Anthologie palatine, elle est ici bien plus largement présente au côté de celle de Planude, en un fort volume accueilli par la collection des « 100 ans » de l’éditeur, dont nous avions déjà fait un éloge appuyé[5].

Deux collections irriguent donc ce généreux trésor. Cette myriade d’épigrammes, compilée entre le III° siècle avant notre ère et le X° siècle, goûte un genre poétique bien plus modeste que l’épopée : de brèves pièces, qu’achève un trait d’esprit, une chute brillante, l’on dira un concetto à l’époque baroque :

« L’enfant thrace, en jouant sur l’Hèbre pris de glace,

A brisé sous son poids la nappe d’eau durcie

Et tandis que son corps glisse au bord de l’abîme

La tête est détachée par l’aigu de la lame.

Sa mère la confie au bûcher en pleurant :

« Hélas j’ai enfanté pour l’onde et pour la flamme !... »

Elles peuvent être amoureuses, érotiques, voire vigoureusement licencieuses, philopédiques, mais aussi bucoliques, funéraires, héroïques, bachiques ou encore satiriques. L’époque alexandrine en est particulièrement friande. Et de récentes découvertes ont encore livré des papyrus de l’école de Cos, avec une centaine d’épigrammes sensuelles dues à Posidippe ! Elles connurent à l’époque symboliste une vogue incroyable, inspirant abondamment Pierre Louys et ses Chansons de Bilitis.

C’est vers l’an 900 que le moine Céphalas (« la grosse tête) compila cette Anthologie palatine, non sans y joindre des épigrammes chrétiennes, alors qu’en 1301 un autre moine byzantin, Planude, donna son nom à la seconde anthologie. Heureusement, en 1423, le manuscrit rejoint l’Italie, échappant à une destruction programmée trente ans plus tard. Les poètes recueillis s’appellent Callimaque, Diodoros, Eratosthène le scholastique,   Rufi ; ils aiment tant et tant l’amour : « Baignons-nous, Prodikê, puis couronnons-nous de fleurs, et pour humer le vin pur, prenons des coupes plus grandes. L’âge des jouissances est bien court dans la vie ; ensuite tout le reste du temps, la vieillesse nous les interdira, puis ce sera la mort ». À moins que l’on préfère de Philodème : « Elle est petite et noiraude, Philainion, mais plus frisée que le persil, plus douce de peau que le duvet, plus ensorceleuse de sa voix que le ceste d’Aphrodite ». Automédon est plus charnel et termine ainsi : « Elle baise de la langue, chatouille, enlace ; elle a des mouvements de jambe qui vous ramènent de l’Hadès votre trique » ! À ces grâces, Palladas, parmi ces épigrammes morales,  répond : « Dieu maudisse le ventre et tout ce qui le nourrit : car c’est par là que la chasteté se perd ». La satire peut être virulente : « Son enfant nouveau-né, il l’a jeté à la mer ce gueux d’Aulus. Il avait fait le compte de ses dépenses s’il le conservait en vie ».  Quant à Méléagre, s’il use de la muse garçonnière, c’est pour être sans ambages : « Ecrire que Théron est beau, jamais plus ! De même pour Apollodote, cette flamme de naguère, aujourd’hui tison, Moi j’aime les amours délicates : l’étau des trous poilus de ces ribauds, je le laisse aux bergers qui enfilent les chèvres ! » La galanterie est tantôt suave, tantôt féroce. Préférons alors Méléagre : « Les trois Grâces forment la triple couronne qui entoure la couche de Zénophilia ; comme insignes d’une triple beauté, l’une sur son teint a mis le désir, l’autre sur toute sa personne le charme, la troisième dans sa bouche le beau parler ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si l’on connaît abondamment les « hommes illustres » Plutarque, comparant les Grecs et les Romains, toujours à l’avantage des premiers, et de Périclès à Jules César, l’on ignore trop souvent ceux des Arabes et des Hébreux. Aussi faut-il glisser à portée de  lecture l’opuscule de Jean-Léon l’Africain écrit en latin à Rome en 1527. La vie de celui qui s’appela d’abord al-Hasan Muhammad al-Fasi est tout un roman (qui inspira d'ailleurs Amin Maalouf[6]). Né à Grenade, grand érudit et voyageur, enlevé par des pirates espagnols, il se convertit en 1520 au Christianisme à Rome, pour écrire une Description de l’Afrique.

Parmi ses Quelques hommes chez les Arabes et les Hébreux, l’on croise « Mesuah calife médecin », qui, en fait chrétien syriaque, traduisit nombre d’œuvres du grec vers l’arabe, quoique celles qui n’intéressaient pas furent livrées aux flammes sur ordre des califes. Ce n’est pas sans ironie que nous lisons aujourd’hui ce panégyrique du philosophe aristotélicien Esciari : « Il réfuta également tous les autres raisonnements, ainsi que les opinions et sectes apparentées, au point que jusqu’à maintenant toutes les doctrines sauf la sienne sont appelées hérétiques ». Nombre de ces Arabes sont en fait persans, comme Avicenne et Gazzali. Les médecins, comme Rasi, Avicenne (dont le Livre de science est chez nous traduit[7]), y sont tenus en grande estime, même si le récit de leur vie est souvent fantaisiste et à demi-légendaire, nourri d’anecdotes comme celle du paysan dont le membre enflé avait pénétré un âne et que Mesuah sut brutalement guérir, ou celle de Ttograi qui mourut percé par la flèche du garçon aimé. Ce qui rend la lecture, au-delà d’une dimension historique et modestement encyclopédique, beaucoup plus divertissante qu’attendue. Esseriph Essachalli est lui géographe, quoique bien moins célèbre qu’« Averois », plus connu sous le nom d’Averroès, commentateur d’Aristote (De l’âme). Ici sa vie est narrée, comme beaucoup de ses compères, en l’espèce d’une hagiographie. Pourtant l’on sait, en dépit d’une tenace légende qui voudrait nous le faire accroire modèle du Musulman raisonnable, qu’il prêchait le jihad contre les Chrétiens, qu’il prétendait à la supériorité du Coran sur la raison, cette dernière ne permettant que d’accéder à la connaissance de Dieu.

Moins nombreux sont les illustres Hébreux. Là encore, ils sont souvent médecins et philosophes, tel Isach fils d’Erram, qui rédigea un Traitement des poisons. Ou Moise ibnu Maimon, soit Maïmonide, traité bien trop rapidement, sans même citer son Livre de la connaissance. Quant à Abraham ibnu Sahal, bien que réprouvé par Averroès, son amour pour un jeune Hébreu lui fit composer des chants que l’on achetait à Cordoue plus cher qu’un Coran ; ce dont on déduisit la future chute de la ville prise par les Chrétiens.

Malgré ses erreurs, ses lacunes (par exemple sur Al-Farabi, vite expédié), cet opuscule resta longtemps une référence, à tel point que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en emprunta sans vergogne plus de la moitié. En cette édition aussi soignée qu’érudite, il témoigne une fois de plus de l’insatiable et érudite curiosité des irremplaçables éditions des Belles Lettres.

 

Bien que plusieurs intellectuels arabes et persans fussent férus de la médecine de  Galien, de la géographie de Ptolémée, de la philosophie d’Aristote, et commentèrent son De l’âme, soit les traités métaphysiques, comme le fit Averroès, ils sont loin de s’être intéressé à toute son œuvre, tant ils ignorèrent la Poétique, ne firent qu’effleurer La République de Platon. Ils laissèrent dans l’ombre, ou plutôt détruisirent les poètes et romanciers grecs, sans parler des Latins ignorés par leur intolérante incurie. Contrairement à une indécente imagerie, qui est de l’ordre de la propagande musulmane, ils n’ont joué aucun rôle dans la conservation et la diffusion des manuscrits grecs (ce sont d’ailleurs des Syriaques chrétiens - ou convertis pour ne pas littéralement perdre la tête - qui traduisirent en arabe) et restèrent étrangers à l’esprit grec. En revanche, comme nous l’avons déjà signalé, ce sont les Byzantins fuyant la tyrannie turque qui ramenèrent en Italie abondance de textes. En outre, l’Occident conservait déjà moult manuscrits dans ses abbayes. Comme le De la nature des choses de Lucrèce, découvert dans le sud de l’Allemagne par Le Pogge[8] au XV° siècle. Ce sont surtout les œuvres d’Aristote, à peu de choses près complètes, qui reposaient sous la bonne garde des ecclésiastiques occidentaux, en particulier au Mont Saint-Michel, où Jacques de Venise se fit l’infatigable traducteur en latin du Stagirite au XII° siècle, comme l’établit avec précision Sylvain Gouguenheim dans son essai titré Aristote au Mont Saint-Michel, et pour qui « L’hellénisation sépare plus qu’elle ne réunit l’Islam et la chrétienté[9] ».

 

Nos chers auteurs grecs et latins nourrissent encore pour longtemps notre créativité et notre univers Jusqu’à la fantasy, les mangas ou les jeux vidéo qui peuvent être farcis d’allusions et de références. Du dessin animé de Walt Disney s’amusant d’Hercule au réemploi subtil fait par James Joyce dans son Ulysse, jusqu’au jeune auteur qui fomentera demain un rêve, les voies étranges de l’inspiration gréco-romaine ne faibliront probablement jamais. Car au-delà d’une imagerie, voire d’une quincaillerie pour films homériques à grands spectacles, tant de beautés, de sagesse et de savoirs, tant d’ironie sont à notre disposition, comme cet inénarrable « Eloge de la mouche », par Lucien, éloge paradoxal d’où découla l’Eloge de la folie d’Erasme, savante critique en latin de l’Eglise de son temps, et grain à moudre au service de nos folies contemporaines[10]

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Tite Live : Histoire romaine, Hachette, 1877, t I, p 10-11.

[3] Pline l’Ancien : Histoire naturelle, Gallimard, La Pléiade, 2013.

[6] Amin Maalouf : Léon l'Africain, Le livre de poche, 1987.

[7] Avicenne : Livre de science, Les Belles Lettres, 1986.

[9] Sylvain Gouguenheim : Aristote au Mont Saint-Michel, Seuil, 2008, p 200.

[10] Voir : Eloge de vos folies contemporaines

 

Eschyle : Théâtre, De l'Imprimerie de la République, An III.
Photo : T. Guinhut.

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27 décembre 2020 7 27 /12 /décembre /2020 10:16

 

San Millan de la Cogolla, La Rioja. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Populisme & complotisme,

mamelles paradoxales de la doxa.

 

Platon, Pierre Rosanvallon, Karl Popper,

Emmanuel Kreis, Luc Boltanski, Rudy Reichstadt, George Orwell.

 

 

Une silhouette populiste complote dans l’ombre ; pour usurper ou retrouver le pouvoir… Pourtant le peuple, y compris ses silhouettes inquiétantes, est en démocratie souverain, dit-on. Y compris si selon la volonté générale il se prononce pour adouber la tyrannie qui vient l’opprimer avec son art consommé de la démagogie. Est-ce donc cela le populisme ? Que l’on appellera complotisme dès que le peuple aurait désavoué l’autorité institutionnelle pour lui substituer son discours délirant ou injustement décrié ? Du haut de la souveraineté officielle et éclairée, associant les pouvoirs exécutifs, législatifs, judiciaires, économiques et médiatiques, populisme et complotisme sont les mamelles paradoxales de la doxa, là où elle puise le lait de sa justesse, de sa caution, mais aussi de ses certitudes abusives et de ses hautaines exécrations. N’y a-t-il que de mauvais populismes, voire que de mauvais complotismes ?

 

Car le populisme se veut un terme infamant pour tout discours politique s'adressant aux classes populaires, fondé sur la critique du système et de ses représentants. Opposant le peuple aux élites, cet archipel de discours emprunte et rameute la voix de ceux qui s’estiment exclus de l’efficacité du pouvoir, y compris démocratiquement élu, du moins apparemment, s’il n’est pas l’émanation d’une oligarchie récurrente et manipulatrice. Certes de forts relents démagogiques teintent parfois jusqu’à la lie le discours populiste, préconisant des « ya qu’à » simplistes, à l’encontre de problèmes complexes, brossant dans le sens du sale poil les plus bas instincts d’une ochlocratie en devenir. Mais au populisme ainsi conspué l’on entend accoler de manière implicite un relent de fascisme, nauséabond comme il se doit, de façon à disqualifier toute thèse, toute argumentation droitiste. Le Front ou Rassemblement National serait populiste, alors que l’on se garde souvent de nommer un populisme de gauche, celui qui prétend depuis des siècles assurer le bonheur populaire en spoliant et évinçant les riches, alors que les solutions égalitaristes et confiscatrices socialistes et communistes ont montré leur contreproductivité au dépend de la prospérité du plus grand nombre.

Aussi le terme « populisme » ressortit-il du cliché politiquement orienté, voire de l’orwellien novlangue, alors que les peuples se voient dépossédés de leur légitimité décisionnelle, tant des décisions supranationales ou internationales sont prises par des organisations élues de manière lointaine, comme l’Union Européenne, tant la dilution des voix d'un peuple parmi bien d'autres est considérable, ou non élues, pour aller dans une direction nouvelle du spectre politique et économique, comme les GAFA, ces entreprises du numérique, dont Google, Apple, Facebook, Amazon, Twiter, etc.

Le populisme cependant serait l’émanation du peuple, serait sa voix essentielle, celle qu’il faudrait emprunter au risque de la volonté générale. Il s’agit au regard de l’Histoire, une invention récente, celle de la souveraineté du peuple depuis la Révolution française et la Déclaration d’indépendance américaine, et par voie de conséquence l’ordre constitutionnel qui en découla. Sauf que le peuple n’est pas la somme de la population, ni même la communauté nationale, mais également le socle démographique, la populace, ce qui péjorativement vient de la tourbe, de la plèbe et du vulgaire (turba, plebs et vulgus latins), desquels découla le prolétariat, exalté et floué par le communisme. Or aller dans le sens démocratique du peuple serait autant du devoir moral du prince de l’Etat que d’une inqualifiable collusion démagogique.

 

 

Entre l’idée du peuple raisonnable et la masse manipulable autant qu’ingérable et capable des pires errements, la fracture se creuse autant que la crainte des populismes qui iraient flatter les pires et bas instincts de la foule. Suivant Platon, dans La République, « la liberté excessive doit amener tôt ou tard à une extrême servitude […] c’est-à-dire qu’à la liberté la plus pleine et la plus entière succède le despotisme le plus absolu et le plus intolérable[1] ». Ainsi l’irruption du demos menaça l’intégrité aristocratique et l’autorité du nomos, cet ordre naturel et immémorial du droit chez les Grecs, autant que l’actuelle oligarchie issue des urnes et de leurs manipulations par des élites qui n’ont d’autre destin que de se reproduire, voire au dépend de leur qualité, se trouve bien dépourvue lorsque le peuple réclame des comptes et prétend penser autrement que la voie idéalement tracée, car si l’on entend Rousseau « à l’instant qu’un peuple se donne des représentants, il n’est plus libre[2] ». Aussi ne reste-t-il qu’à réprimer par la force, de la violence, ou de la persuasion par le chantage au populisme par lequel on prétend disqualifier qui ne passe par le moule de la doxa. La crainte étant de voir des démagogues entraîner ce peuple aux instincts étroits et brutaux, aux prétentions envieuses, le pouvoir établi tient à polir ses mythes et à ne pas les voir remis en question. Aussi sommes-nous pris de court entre deux tyrannies, à moins qu’il s’agisse de deux  légitimités dangereuses. Si le peuple n’est pas aggloméré selon un idéal commun et un pacte juridique, c’est être coincé entre une aristocratie prédatrice et une ochlocratie revancharde, aux dépends de la démocratie libérale.

 

La méprisante, insultante dénonciation par le populisme s’abat sur les peuples frappés de l’insultant qualificatif de xénophobes. À leur égoïsme s’adjoint une apparente fermeture d’esprit et de mœurs insupportable aux prétendus progressistes. Cependant n’est-il pas hautement défendable qu’un peuple tende au respect de son identité et de sa culture, tant qu’elles ne sont pas fondées sur l’agression d’autrui ? Qu’un peuple ne veuille pas se résoudre à disparaître, à se fondre en une acculturation ? Et surtout qu’ils se doivent de réprouver l’irruption de l’Islam tant il est à la fois menace contre des particularismes nationaux et culturels, contre la dignité humaine et contre le droit naturel à la liberté. Comme le prétend le mouvement de droite populiste allemand PEGIDA, soit « Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident », que l’on dit hélas inféodé par des individus susceptibles de néonazisme. Quelques soient les reproches que l’on puisse faire par ailleurs à des pays comme la Hongrie (hélas passablement antisémite), ou la Pologne (hélas d’un conservatisme catholique dommageable), ne faut-il pas apprécier leur résistance et leur horreur de la collaboration avec un ennemi redoutable, dans le cadre d’une invasive religion et d’un conflit de civilisation qui avance plus ou moins rampant…

Aussi le soupçon infamant de populisme tend à « pathologiser l’adversaire[3] », selon Konrad Paul Liessmann, évitant de s’interroger sur l’éventuelle validité politique et morale de ses arguments, tant le concept est flou et attrape-tout.

Le siècle des populismes, pour reprendre le titre de Pierre Rosenvallon[4], est forcément celui du XX° siècle, voire, de cet initial XXI° siècle, cet essayiste balayant large, voire abusivement, du boulangisme au brexistisme de Boris Johnson, du chavisme vénézuélien à l’insoumission de Mélanchon,  du péronisme argentin à Donald Trump. Une élite, plus ou moins fantasmatique, supposément corrompue doit être débordée par un peuple supposément vertueux, que cela vienne de la gauche ou de la droite, des Franquistes et des Nazis, des Bolcheviques et des Castristes, des conservateurs ou des révolutionnaires. Ce peuple aux contours mouvants verrait dans toute crise, réelle ou fantasmée, qu’elle soit économique, écologique ou morale, la main captatrice des profiteurs, qu’ils soient mus par le capitalisme ou par la pulsion totalitaire. Le culte des leaders providentiels, la foi dans le protectionnisme, l’appétit pour les référendums populaires, le souverainisme contre le globalisme, l’incompréhension de la complexité et en particulier de la science, la justification de la colère sont des constantes du populisme qui laisseraient accroire qu’il n’y a qu’irrationalité en la demeure. Pourtant que le peuple soit floué par une oligarchie n’a rien de d’exceptionnel dans l’Histoire, que la souveraineté d’un peuple soit mise sous le boisseau par des instances supranationales n’a rien d’imperceptible : en ce sens un populisme rationnel ne serait pas inenvisageable. L’exemple du chômage et l’abondance des taxes sont des réalités que le peuple subit et qu’il ne peut qu’attribuer à des responsables : l’Etat ou le capitalisme, voire la connivence du premier avec le second, la deuxième explication étant la favorite des démagogues de gauche. Il n’est pas sûr que, comme le prétend Pierre Rosenvallon, le populisme soit toujours illibéral, tant il peut concevoir de restaurer des libertés d’entreprendre face à la fiscalité et au normativisme, ce que l’on a pu constater à l’occasion de la reprise économique et à la considérable baisse du chômage dues aux réformes fiscales drastiques de Donald Trump. Ainsi ce Président, pourtant populiste en terme de rhétorique et de style, a rendu un fier service à son peuple en permettant à des millions d’emplois de fleurir. En ce sens, même avec des réponses simplistes à des problèmes par ailleurs complexes, le populisme n’est pas forcément antidémocratique, ce que reconnaît Pierre Rosenvallon qui tient à demeurer attentif à « l’œil » et à « la voix » du peuple, sans aller bien sûr jusqu’à l’adage discutable : « vox populi, vox dei ».

Cependant c’est en un stérile manichéisme que l’on oppose élitisme et populisme. Le peuple est alors idéalisé aux dépend de sa vulgarité et de son ignorance, alors que l’élite ne l’est que par ses positions de pouvoir et non par ses qualités intellectuelles et ses capacités de porter remède aux crises.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La disqualification par le populisme n’ayant guère réussi à faire régresser l’opposition, vient un autre temps rhétorique : celui du complotisme.

« Complotisme », ou encore « conspirationnisme », devient l’injure suprême, marquant au fer rouge l’irrationnel abruti. Pourtant souvenons-nous qu’une telle injure rappelle bien des dictatures, qui disqualifiaient avec virulence quiconque tenter de révéler leurs crimes et machinations et en particulier les dissidents, par exemple en Union Soviétiques, où les complots bourgeois, trotskistes puis juifs légitimaient la répression.

Au revers de ces conspirations imaginaires concoctées pour durcir le pouvoir, existent, dans des sociétés plus libres, une foultitude de théories du complot qui sont de pures élucubrations.

Dans La Société ouverte et ses ennemis, Karl Popper écrivait en 1962 : « Il existe une thèse, que j’appellerai la thèse du complot, selon laquelle il suffirait, pour expliquer un phénomène social, de découvrir ceux qui ont intérêt à ce qu’il se produise. Elle part de l’idée erronée que tout ce qui se passe dans une société, guerre, chômage, pénurie, pauvreté, etc., résulte directement des desseins d’individus ou de groupes puissants. Idée très répandue et fort ancienne, dont découle l’historicisme ; c’est, sous sa forme moderne, la sécularisation des superstitions religieuses. Les dieux d’Homère, dont les complots expliquent la guerre de Troie, y sont remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes. Je ne nie évidemment pas l’existence de complots. Ceux-ci se multiplient même chaque fois que des gens croyant à leur efficacité accèdent au pouvoir. Cependant, il est rare que ces complots réussissent à atteindre le but recherché, car la vie sociale n’est pas une simple épreuve de force entre groupes opposés, mais une action qui se déroule dans le cadre plus ou moins rigide d’institutions et de coutumes, et qui produit maintes réactions inattendues. Le rôle principal des sciences sociales est, à mon avis, d’analyser ces réactions et de les prévoir dans toute la mesure du possible[5] ». Ainsi entendu, le comploteur est-il un ennemi de la société ouverte, celle de la démocratie libérale…

L’on connait tous des théories du complots qui firent et font encore long feu : Le Protocole des sages de Sion, un faux notoire fabriqué par la police tsariste, qui attribuait aux Juifs le projet de dominer le monde, ensuite diffusé aux Etats-Unis par Henry Ford, brûlot qui fut un noyau de la propagande nazie et qui connaît encore aujourd’hui le plus grand succès au Moyen-Orient. Auquel l’on peut ajouter le fumeux et plantureux essai d’Edouard Drumont, La France juive, qui connut pléthore d’éditions et vilipendait Gambetta en « Barabbas » et « Empereur juif ». Idem pour les Francs-maçons, voire les Illuminati et les extraterrestres manipulateurs, sinon les sempiternels agents de l’étranger, sans compter les grotesques platistes pour qui la terre est une assiette, les connaisseurs du 11 septembre qui savent mordicus combien le F.B.I. et Israël sont le vrai, l’unique coupable. Il y a les adeptes de X Files et des ufologues, du Da Vinci Code et du mariage de Jésus avec Marie-Madeleine, des Jésuites tentaculaires, Templiers suprêmes et Francs-maçons savamment patients, des occultistes et satanistes, tels que listés et radiographiés par Emmanuel Kreis dans son édifiante anthologie Les Puissances de l’ombre[6], qui va de la révolution de 1789 à la fin du vichysme. Ou encore des fadas de l’implantation corticale de puces électroniques. Des allumés du méga-complot omniscient. De plus modérés attribuant une intention manipulatrice mondiale à l’Organisation Mondiale du Commerce, au club de Davos, étrangement assez peu d’obsédés de la perversion mondialiste des communistes. Ils bouillonnent sous le feu de leur goût de l’étrange et du fantastique, voire du surnaturel, de leur paranoïa, de leur ressentiment à évacuer pour le jeter sur un groupe, un concept, si fumeux soit-il ; le spectaculaire ayant la vertu de tirer le pseudo initié de sa médiocrité, de son ennui, de sa sensation de non existence. Ils agitent de manière masturbatoire leur pseudo-secret choyé jusqu’à l’outrecuidante caricature. Car la fascination du mythe, du sensationnalisme, l’odeur excitante de la haine, le goût opiacé de la crédulité, la persuasion d’en être, soit parmi les seuls initiés, la sensation de pouvoir imminent, de revanche à portée de main, de complicité avec les opprimés susceptibles d’être rédimés par la revanche, tout cela chauffe la fructueuse cassolette d’encens du complotisme.

 

 

Parmi une enquête informée, Luc Boltanski traque Enigmes et complots[7], tant parmi le roman policier et d’espionnage que par les observations sociologiques. Le plus intéressant est la façon dont il montre combien le spectre du complot focalise les soupçons adressés à l'exercice du pouvoir. Où est-il, qui le détient et le cache ? Au lieu des autorités étatiques, quelles sont les instances qui agissent dans l'ombre ? Sont-ce des banquiers, des anarchistes, des sociétés secrètes ? Les forces du mal, usant d’illégalité concertée, unissent leurs efforts pour affecter le cours de l’Histoire, en dépit de la concaténation historique, du hasard événementiel et d’explications multicausales. Au visible analysable s’opposent des marionnettistes officieux et menaçants, plus vrais que vrais, ainsi frappés d’irréfutabilité…

Poison démocratique à abattre, tel est le complotisme pour Rudy Reichstadt, directeur du site ConspiracyWatch.info, en son essai vigoureux : L’Opium des imbéciles[8]. La termitière à rumeurs et fausses nouvelles que favorisent les réseaux sociaux, la falsification des faits au nom d’une vérité autoproclamée, tout fait enrager le polémiste. Aussi « parler du complotisme en entomologiste, sans rien dire de la somme de lâcheté morale et de renoncement intellectuel qu'il a fallu accumuler de ces dernières années pour que recommencent à circuler, sous nos latitudes, des croyances contre lesquelles on pouvait s'estimer durablement prémunis est chose impossible ». Le risque étant de disqualifier le concept de vérité, la validité des faits au service d’une instrumentalisation ubuesquement orientée. Derrière le bric-à-brac complotiste, se cachent autant d’idéologies, antisémites, islamistes, anticapitalistes (c’est nous qui ajoutons ce dernier mot). De plus la « complosphère » parviendrait à se financer grâce à la vente de produits dérivés et à la publicité visionnée sur ses sites par les gogos. Ne considérer ces grotesques que sous l’angle de la « lubie inoffensive, aux côtés de l’homéopathie et de l’astrologie » est bien une erreur dommageable. Car « la théorie du complot falsifie l’histoire […] Elle prépare les génocides », ce que le Nazisme n’a que trop amplement montré en faisant du Juif un diabolus in politica.

Là encore toutefois, comme à l’égard du populisme, la dénonciation du complotisme ne doit pas être à l’emporte-pièce. D’autant que le bruit de fond des théories du complot officielles ou doxologiques a pour fonction de détourner des menaces réelles.

Le flou du concept de complotisme n’a d’égal que son utilisation pour discréditer une opinion, une hypothèse, une analyse non conformes, en une intention, voire une conjuration diffamatoires. Ainsi conçu il est une variante du point Godwin, de la reductio ad hitlerum, au service de gardiens de la doxa, d’activistes et militants d’une idéologie elle-même totalisante. Le complot islamophobe serait un péché capital, s’il ne contribuait à masquer la dangerosité avéré de l’Islam lui-même. Le libéralisme et sa variante rhétorique néo ou ultra, selon les vices d’un novlangue consommé, serait un complot économico-politique au service d’un anticapitalisme à visée totalitaire. Ainsi les anticomplotistes se saisiraient eux-mêmes d’une rhétorique du complot pour mener à bien leur conspiration politique. Ainsi les mamelles paradoxales de la doxa que sont le populisme et le complotisme permettent de se donner les prestiges de la vérité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cependant, au-delà d’invérifiables rumeurs lourdes de fantasmes, nombre de réels complots ont été menés au cours de l’Histoire, avec des succès inégaux, fracassants, voire rarement couronnés de succès. Comme l’assassinat de Jules César, la révolte des esclaves de Spartacus, la Fronde pendant la minorité de Louis XIV, le complot d’Orsini contre Napoléon III, le bolchevisme en Russie tsariste, celui de la « solution finale » nazie, la tentative d’assassinat d’Hitler, les conspirations spéculatives dans le domaine des transactions boursières, le communisme américain maladroitement débouté par le maccarthisme, etc. Les uns au service de projets totalitaires, de factions délétères, d’intérêts privés, les autres au service des libertés.

Or, restant cependant d’une prudence olympienne, l’esprit suspicieux ne peut manquer de s’interroger. À quel complot fomenté par les grandes firmes pharmaceutiques attachées à de profitables vaccins contre le coronavirus faut-il attribuer la dépréciation de l’hydroxycloroquine, sans compter les comités d’experts qui assistent les gouvernements attachés à la domestication citoyenne ? Ne faut-il réduire l’accusation de servitude sanitaire qu’au conspirationisme de quelques dissidents déglingués ? Dans quelle mesure notre coronavirus fut-il ou devint-il une arme bactériologique chinoise destinée à la destabilisation économique et politique de l’Occident ? L’Etat profond contrôlé par les Démocrates de la suite des Clinton et de Barack Obama mena-t-il une entreprise de fraude électorale colossale pour empêcher Trump d’accéder à un second mandat, en un coup d’Etat détruisant les fondements démocratiques de l’Amérique ? Toutes questions dignes du complotisme le plus sournoisement bêta, le plus délirant, ou d’une liberté intellectuelle qui glisserait un fer indu dans l’engrenage… Malgré le « pouvoir qu’exerce […] la majorité sur la pensée[9] », ainsi qu’en avertissait Tocqueville dans La Démocratie en Amérique au XIX° siècle, il y a une vengeance crasse ou naïve, à moins qu’il s’agisse de suspicion intelligente, à ce qu’une minorité soupçonne un ou une concaténation de complots.

 

« On peut être corrompu par le totalitarisme sans vivre dans un pays totalitaire. La simple prédominance de certaines idées peut répandre une sorte de poison qui rend un sujet après l’autre impossible[10] », disait George Orwell. Le concept de liberté d’expression n’est qu’une coquille vide si l’on se et vous maintient dans l’ignorance, le mensonge par omission, voire le mensonge délibéré, en une nappe de consensus. Autrement dit, à la difficulté que présente « la liberté d’être libre[11] », selon l’analyse d’Hannah Arendt, s’ajoute l’écueil de la connaissance inutile, selon le procès fait par Jean-François Revel[12], soit la somme d’informations que l’on refuse de considérer. Ainsi au devoir d’être d’informé sur les faits, au dépend des complotismes, doit répondre celui de rendre des comptes au peuple. Relisons Mirabeau qui écrivait en 1792 : « la plupart des citoyens, énervés par l’influence du gouvernement, aveuglés, soit par ignorance des faits, soit faute d’examen, soit faute de prévoyance et de sagacité, embrassent plutôt une opinion, qu’ils ne suivent des principes fixes et réfléchis[13] ». Aussi faut-il s’interroger sur la validité de termes tels que populisme et complotisme, à chaque occurrence, muni non du réflexe pavlovien du mépris, mais de la démarche zététique du sceptique.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Platon : Œuvres, Charpentier, 1869, t VII, La République, VIII, 564 a, p 419.

[2] Jean-Jacques Rousseau : Le Contrat social, III 15, La Pléiade, Gallimard, 2003, p 431.

[3] Konrad Paul Liessmann : La Haine de la culture, Armand Colin, 2020, p 206.

[4] Pierre Rosenvallon : Le siècle des populismes, Seuil, 2020.

[5] Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis, Seuil, 1979, t II, p 67-68.

[6] Emmanuel Kreis : Les Puissances de l’ombre, CNRS éditions, 2012.

[7] Luc Boltanski : Enigmes et complots, Gallimard, 2012.

[8] Rudy Reichstadt : L’Opium des imbéciles, Grasset, 2019.

[9] Alexis de Tocqueville : La Démocratie en Amérique, Œuvres II, Gallimard, La Pléiade, 2001, p 292.

[10] George Orwell : Essais choisis, Gallimard, 1960, p 215.

[11] Hannah Arendt : La Liberté d’être libre, Payot, 2019.

[13] Gabriel-Honoré Riquetti-Mirabeau : Essai sur le despotisme, Le Jay, 1792, p 69-70.

 

San Millan de la Cogolla, La Rioja. Photo : T. Guinhut.

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23 décembre 2020 3 23 /12 /décembre /2020 07:15

 

Villa Adriana, Tivoli, Latium. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Esthétique des ruines,

historiques & photographiques :

Alain Schnapp & Josef Koudelka.

 

 

Alain Schnapp : Une Histoire universelle des ruines,

éditions du Seuil, 740 p, 49 €.

 

Josef Koudelka : Ruines,

Editions Xavier Barral / Bibliothèque Nationale de France, 368 p, 55 €.

 

 

 

En 1791, alors qu’une tourmente politique effaçait l’Ancien régime, Volney offrit à ses lecteurs bienveillants une « méditation sur les révolutions des empires », titrée Les Ruines. Ce monument du préromantisme commençait par une « invocation » tragique : « O tombeaux, que vous possédez de vertus ! vous épouvantez les tyrans ». Marchant par les paysages de Syrie, l’écrivain s’étonnait : « souvent je rencontrais d’antiques monuments, des débris de temples, de palais et de forteresses ; des colonnes, des aqueducs, des tombeaux : et ce spectacle tourna mon esprit vers la méditation des temps passés, et suscita dans mon cœur des pensées graves et profondes[1] ». Au-delà de cette réflexion poétique et pré-philosophique, qui mena Volney à engager une pensée politique au service de la liberté, puis une splendide et virulente satire des religions, une sorte de catalogue de l’archipel des ruines que devient notre monde, siècles après siècles, peut être engagé. Ainsi deux imposants volumes ont à la fois en commun leur ruiniforme thématique et le nom d’Alain Schnapp, d’abord comme historien, excusez du peu, dans son Histoire universelle des ruines, « des origines aux Lumières », ensuite comme plus modeste préfacier d’une exposition et d’un album de photographies. Un tel panorama bifrons des ruines est à la fois un examen de la mortalité des civilisations et la naissance, la métamorphose d’une sensibilité. Entre cette science humaine que se veut demeurer l’Histoire et le déploiement des émotions, il y place pour ce qui devient une esthétique. En particulier sous l’objectif du photographe Josef Koudelka, parcourant le bassin méditerranéen pour pérenniser la beauté noire de ses ruines.

 

Au regard ignorant, ce ne sont que des cailloux, des rocs et des débris, qui encombrent le sol, au regard pratique c’est une carrière où commodément puiser les pierres déjà taillées, les matériaux de sa demeure en construction, sans que l’on n’y voit le palimpseste des civilisations et des arts. Une autre démarche est-elle alors possible à l’égard de ces vestiges, toutefois dignes de l’attention et du culte des morts honorables ? C’est ce à quoi répond avec une rare abondance, une largeur de vue, une érudition scrupuleuse, la somme stupéfiante d’Alain Schnapp : Une Histoire universelle des ruines. Des origines aux Lumières. L’historien et archéologue bénéficia de la patience des années pour élever sept-cent pages imprimées en doubles colonnes, sans oublier cent-cinquante-six illustrations, photographies, plans et cartes. Ainsi propose-t-il « non pas une histoire de toutes les ruines dans toutes les sociétés, mais une tentative d’exploration stratigraphique de la pensée des ruines à travers des cultures diverses qui nous ont laissé des traces de leur intérêt ou de leur aversion pour le passé ».

Si l’on pense derechef aux colonnes des temples grecs et romains, éclatées, tronquées et gisant sur le sol pierreux de l’ingratitude, ou sur celui herbu des sites protégés et jardinés, il faut cependant interroger d’autres civilisations antiques, méditerranéennes et au-delà, jusqu’en Extrême-Orient, mais aussi d’autres époques, tant les ruines médiévales sont nombreuses. L’oubli après les épidémies de pestes ravageuses du VI° siècle, ou les saccages des Barbares balayant l’Empire romain, des guerres de religions modernes, en sont la cause. Aussi, face au dédain, à la négligence, face aux brutalités des tyrannies décidées à effacer l’Histoire qui les a précédées, face aux fanatismes théocratiques, si l’on pense aux colonnades de Palmyre injuriées par les Islamistes, la nécessité de la conservation, voire d’une restauration soignée, est impérieuse. C’est là une autre façon de constater combien « les traces du passé annoncent le futur ».

Ecrivains, philosophes, poètes, historiens et esthètes, dès l’Antiquité ils ont été frappés par la beauté et la déréliction des ruines. Si avec le christianisme les ruines étaient comprises comme la marque du dessein de Dieu sur la fugacité des œuvres humaines, la Renaissance et l’humanisme initièrent les relevés, mesures et plans des monuments admirés, dans une démarche de connaissance. Ensuite la sensibilité moderne à leur égard naquit avec Diderot, Volney et Chateaubriand à la charnière des Lumières et du romantisme, mais aussi à la lisière de la démarche scientifique et de la conscience métaphysique de la fragilité humaine. Les Voyage en Orient de Chateaubriand, de Lamartine ou de Nerval ont tous cette dimension élégiaque devant la fugacité d’impérissables constructions de l’orgueil.

 

 

Ce pourquoi s’instaure un incessant « dialogue entre les poèmes et les monuments ». Dès l’Egypte ancienne, où pourtant la pierre a le dernier mot, le papyrus Cheaster Beatty parvient à nous parler par-delà les millénaires : « Le scribe l’emporte sur tous. / On leur a construit des portes monumentales et des chapelles, elles se sont effondrées / Leurs autels sont salis par la terre / Les prêtres chargés des morts s’en sont allés / Leurs chapelles funéraires oubliées. / Mais on cite leurs noms et leurs écrits, ceux qu’ils sont composés / Car ils subsistent par la puissance de leur achèvement ». Toutefois, dans le monde juif, « les ruines des villes sont un memento mori collectif » ; ce dont témoignent dans la Bible Sodome et Gomorrhe, puis le prophète Isaïe à propos de la ville impie d’Edom : « Dans ces palais monteront les ronces ». Mais après la chute du second temple de Jérusalem tout invite à « penser son absence et à la compenser par la prière, l’étude et l’observation des prescriptions de la Loi », et toujours à la refondation du judaïsme. Le monde gréco-romain avait pu être celui des « ruines apprivoisées ». Mais entre Corinthe détruite, la Gaule ravagée et Rome outragée, Rutilius Namatianus, au V° siècle, tire une implacable conclusion morale : « Ne nous indignons pas si les corps mortels ont une fin, nous savons par des exemples que des villes peuvent mourir ».

Dans le désert d’avant l’Islam, le poète connait « les ruines de l’être ». Abû Ya’qûb al-Huraymî évoque au IX° siècle la cité dévastée de Bagdad, car « ses pierres ont sué le sang ». Ce qui n’empêche pas de pratiquer le réemploi, comme lorsqu’au Caire, un linteau gravé de hiéroglyphes au sens alors perdu sert de seuil pour une porte de caravansérail…

Dès le XI° siècle, les Chinois imprimèrent des catalogues illustrés de ces vases de bronze anciens qu’ils collectionnaient. Leur poétique des ruines est celles des inscriptions gravées dans les montagnes, des « paysages de mots », celle de la « tension entre caducité et continuité ». Et « face au destin, face à la décrépitude qui menace l’esprit, le corps et les choses, le renonçant japonais fait profil bas, il tente de s’adapter à ce qu’il ne peut éviter, de réduire son empreinte sur le monde. Cette attitude est en complet contraste avec celle de l’Occident ».

Saturée de vestiges, l’Europe médiévale est à la fois prise d’admiration et d’exécration face aux ruines de l’Empire romain, dont il faut conserver les vertus mais extirper les miasmes du paganisme. Les réemplois architecturaux contribuent à la reconquête chrétienne qui doit soumettre les ruines à son nouvel ordre religieux. Pourtant une autre fonction, profane cette fois, des ruines se fait jour lorsque l’on découvre à Glastonbury la tombe du roi Arthur, ajoutant les reliques de l’Histoire à celles des saints.

De même, l’Italie de la Renaissance use des monuments antiques comme un « outil de la refondation politique ». Non seulement la poésie, de Pétrarque, pour qui « les arcs de triomphe tremblent sur leurs murs défaits », à Du Bellay, contemplant « ce qu’a rongé le temps injurieux », mais la peinture aiment à la folie les ruines, jusqu’à une sublime esthétisation par Botticelli, Ghirlandaio ou le Flamand Posthumus. Ainsi le premier livre « qui esquisse une description philosophique des ruines de Rome » est le De Varietate Fortunae de Poggio Bracciolini (1380-1459). Quant au premier livre illustré d’antiquités il revient à Colonna dont Le Songe de Poliphile parut en 1499. Alors que celles des empires aztèques et mayas fournissent un nouveau centre de gravité au topos des civilisations mortelles, les pyramides des Amériques entrent en concurrence avec celles de l’Egypte, bouleversant les a priori de l’Histoire.

L’inflation des ruines, y compris celles artificielles qui furent en vogue au XVIII° siècle, entraîne alors leur universalité. L’apogée de leurs représentations picturales rayonne chez Piranèse, Nicolas Poussin, Claude Le Lorrain et Hubert Robert. À la dimension tragique répond bientôt une présence plus décorative et charmeuse, encyclopédique et mélancolique du « théâtre de la vie humaine ». Là où règne sans partage un acteur invincible : « Le Temps, qui doit tout dévorer, / Sur le fer et la pierre exerce son empire », selon le poète François Maynard. Mais face à cette méditation digne du classicisme, face à l’encyclopédisme des Lumières, quand Diderot fait de la ruine un outil philosophique, Louis-Sébastien Mercier imagine en 1771 et surtout en novateur les « ruines du futur », dans son époustouflant roman d’anticipation L’An deux mille quatre cent quarante. Rêve s’il en fut jamais. Lui aussi, à l’instar de Diderot, use de la ruine comme satire de l’orgueil et de la tyrannie des puissants, comme critique sociale. Prélude cependant dangereux lorsque la Convention propose de réduire la ville de Lyon en ruines pour avoir été contre-révolutionnaire…

La critique étant on le sait plus facile que l’art, suggérons à notre cher Alain Schnapp, dont notre ruiniforme pensée n’approche pas ses pieds de marbre, de jeter un œil à cette étrange mutation qui vit poindre une nouvelle ère des « ruines hantées », celles des châteaux et abbayes médiévales où le roman gothique[2] aimait à voir errer ses spectres morbides et ses cruels moines sadiens, tels ceux d’Horace Walpole et de Lewis, les romanciers anglais du romantisme noir.

 

C. F. Volney : Les Ruines, Parmentier, 1826 ;

Vues de la Grèce moderne, Dondey-Dupré, 1824.

Photo : T. Guinhut.

 

Cependant ce volume, échappant aux sirènes de l’Histoire de l’Art traditionnelle et à l’européocentrisme, glisse parmi les sables de l’Egypte et de la Mésopotamie, parmi les terres d’Islam, la Perse, les steppes de la Chine et les jungles d’Angkor au Cambodge, où la puissance de la nature enlace et fend la pierre des siècles. Et jusque parmi les îles de la Polynésie. De plus, en une démarche comparatiste, les conceptions que l’on se fait des ruines oscillent selon les cultures et selon la vision que l’on a du passé. Elles peuvent être l’objet d’une vénération, comme en une Chine qui prise avant tout la stabilité, voire d’une détestation si elles sont étrangères ou pré-islamiste pour les purs de l’Etat islamiste.

Or chacune de ces civilisations ne se confient pas de la même manière à la mémoire. Les Egyptiens avaient une foi inaltérable envers la puissance de leurs monuments et de leurs hiéroglyphes gravés dans la pierre, et quand la brique crue des Mésopotamiens ne laissait que poussière il fallait enfouir ses commémorations, ériger une statue pour solennellement inscrire le code d’Hammourabi. Les Chinois recueillent leur inscriptions sur la pierre et sur le bronze, alors que les Celtes, les Scandinaves, les Arabo-Musulmans chargent leurs bardes et leurs poètes de transmettre les grands récits. Plus conservateurs, les Japonais reconstruisent sans cesse à l’identique leurs temples de bois orné.

Autant contribution à la mémoire de l’humanité qu’hommage à la beauté des arts confrontés au temps, ce volume impose le respect, autant que son vaste sujet, tant du point de vue de la rigueur de la recherche, de l’érudition délicieuse que de la richesse de l’iconographie. Sa bibliographie, impressionnante, ne néglige ni les classiques sur le sujet, Benjamin Peret, George Simmel, et butine à loisir vers l’historien de l’art Erwin Panofsky et le dramaturge William Shakespeare, embrasant un champ pluridisciplinaire. Même si l’on est en droit de s’étonner, du haut de notre petitesse, de ne pas voir évoqué Athanasius Kircher, qui publia nombre d’ouvrages illustrés sur l’Antiquité, l’Egypte et la Chine au XVII° siècle. Seul regret : il eût mérité une couverture cartonnée, voire toilée, pour une meilleure prise en main, mais aussi pour qu’il soit en tous points la stèle incontournable qu’il mérite d’être.

Ce serait ingratitude éhontée que de regretter l’incomplétude de ce travail colossal, au sens où il s’achève à la fin du XVIII° siècle. Rêvons cependant à une suite attachée à deux vastes siècles, pendant lesquels les découvertes archéologiques ont été pléthoriques, qui ont vu la sensibilité aux ruines se consolider, et l’essor d’un tourisme de masse qui aime tant à visiter Athènes, Pompéi ou Angkor. Sans compter que les ruines politiques du Troisième Reich et de l’Union soviétique ont beaucoup à nous dire de leur puissance totalitaire et de leur vanité…

 

 

En évoquant une « généalogie du regard », c’est avec discrétion et pertinence Alain Schnapp sévit également à l’entrée du catalogue consacré par la Bibliothèque Nationale de France aux photographies de Josef Koudelka, sobrement intitulé Ruines. Si elles ne sont là que gréco-romaines, l’immensité suffit à sa peine patiente et méticuleuse, de l’Espagne au Liban, du Maghreb à la Turquie, de l’Italie à la Grèce enfin. 

Genre philosophique et esthétique, les ruines sont éminemment photographiques. Leur pittoresque (au sens originel de digne d’être peint) s’accommode fort bien de la sculpturalité du noir et blanc, comme en une essence de la photographie. C’est le parti rigoureusement austère et cependant splendide qu’a choisi Josef Koudelka, loin de tout sublime romantique, de toute joliesse surajoutée comme de tout kitsch. Ce pourquoi la sensation de déjà vu cartepostalesque n’entre pas le moins du monde en catimini.

L’usage du panoramique veille à préserver le cheminement des pas, une solennité du regard que l’on croit deviner préparé par l’usage du trépied, alors que Josef Koudelka préfère œuvrer à la main pour plus de spontanéité. Ce qui signe la largeur d’une contemplation au moins aussi vaste qu’une ulysséenne odyssée, depuis la porte de Mycène jusqu’aux sites byzantins. Ainsi conçu, le panorama n’est pas ici totalisant, omniscient, comme vu d’un dieu olympien, mais témoigne de la parcellisation de la perception, de la déréliction de l’hubris, d’une humilité rarement bouleversée par la grâce. D’autant que la verticalité vertigineuse de certaines photographies ne conduit guère à un appel de transcendance, par le peu de place laissé au ciel, mais à une affirmation de la matérialité de l’espace terrien, même si parfois, au-delà de l’altitude des colonnes, semblent fluer des ciels aussi picturaux que déchirants de sacralité.

Plans larges, fragments auprès des pieds, sols de mosaïques et de débris, trophées tombés, tout s’impose pour témoigner d’un espace où la présence demeure, tant celle du regardeur que des Anciens qui ont œuvré sous le ciel souvent ombreux du destin. En ce monde minéral aux gris puissants, le temps fossilise la mémoire. Pourtant l’homme y est presque absent, seule une très rare et mince silhouette semble ponctuer un site, au point de disparaître, alors que ce sont les statues qui parlent le mieux le langage de l’humanité ; car selon Josef Koudelka, « les Grecs et les Romains ont été les plus grands paysagistes de l’Histoire ». En effet, les courbes de pierres des théâtres vides semblent y résonner encore des tragédies absentes…

Et bien que ces tableaux peints d’ombre proviennent de plusieurs dizaines de sites dispersés autour de la Méditerranée, de Delphes à l’Asie mineure, en passant par Chypre le Forum romain et Ostie, l’on a l’impression d’un espace unique et synthétique, celui de l’Antiquité, dont l’essence, aussi bien technique (pensons à l’aqueduc du Pont du Gard) qu’esthétique se trouve cristallisée en cette quête sans cesse retravaillée, au travers de vingt et un pays et de vingt-huit années de pérégrinations. Au cours desquelles le photographe revendique « la solitude dans la beauté », entre science des bâtisseurs et esprit du lieu. Ainsi la photographie, faut-il le rappeler, est bien œuvre d’art[3].

 

Josef Koudelka : Ruines. Photo : T. Guinhut.

 

Josef Koudelka use d’un sens de la nuance symbolique. Quand il existe un noir et blanc lumineux, qui pourrait être celui de la violence solaire méditerranéenne, il préfère un noir et blanc très légèrement poudreux, un tant soit peu étouffé, saturé. La Grèce n’est-elle pas celle chtonienne de La Naissance de la tragédie, selon le titre de Friedrich Nietzsche ? Les ruines ne sont-elles pas la cristallisation du temps écoulé et écroulé, la figuration allégorique de l’implacabilité de Chronos et des ravages de l’Histoire, l’esthétique de la mélancolie, malgré la magie toujours sensible des colonnes cannelées et des chapiteaux corinthiens qui parviennent encore à se détacher sur le ciel…

Car à cet égard la donation de 170 tirages par Josef Koudelka à la Bibliothèque Nationale de France n’est pas sans signifier une confiance envers l’institution muséale, « afin de préserver son œuvre, de la mettre à l’abri des effets de l’iconoclasme, du vandalisme et de l’ignorance, dont la ruine est aussi le symbole », pour reprendre les mots avisés de Laurence Engel, Conservatrice.

Plutôt que de bavardes gloses de critiques d’art (auxquelles nous sacrifions peut-être à notre corps défendant), Alain Schnapp a choisi d’accompagner de loin en loin ces images de citations choisies d’écrivains, de voyageurs, de poètes. Ils sont fort connus, de Virgile à Montaigne et à Goethe, mais aussi relèvent d’une rare archéologie textuelle, venue de l’antique, comme Pompeius Macer, Cyriaque d’Ancône, ou Philostorge voyant « crouler la demeure dédalique »,  

Après ses travaux sur le Printemps de Prague, sur les Gitans, sur la Lorraine, le Nord de la France et le tunnel transManche, dans le cadre de la mission photographique de la DATAR, Josef Koudelka, grand exilé tchèque et voyageur, né en 1938, semble offrir ici une sorte de couronnement de sa carrière, voire un objet testamentaire, amoureusement sculpté, plastiquement impeccable, même si l’on peut déplorer quelques rares flous, quoique certainement assumés. Notons d’ailleurs que la dernière image est empreinte de la signature de l’artiste : sa petite ombre en train de photographier la cavea d’un théâtre nostalgique d’une comédie d’Aristophane. Cet ouvrage d’art, bellement toilé de noir, est édité, imprimé avec un soin rare, conjointement par la Bibliothèque National de France (qu’il serait superfétatoire de présenter) et Xavier Barral, dont il faut choyer les publications dans le domaine de l’art contemporain, les initiatives originales, consistant à accueillir dans de curieux écrins les pierres de Roger Caillois[4] et la « machine à images » d’Adolfo Bioy Casares[5].

 

Notre article même n’est qu’une ruine, qu’une ébauche ruinée face au livre monumental d’Alain Schnapp, face à la stèle oblongue de Josef Koudelka. Le scribe que nous sommes use d’une matière numérique fort volatile et cependant plus fragile qu’un papyrus des sables pour leur rendre hommage. Lieux abandonnés[6], églises empoussiérées[7], cimetières en déshérence, tout devient ruines, jusqu’aux sites internet menacés par l’oubli, la déconnexion, la barbarie des hackers, la rouille des réseaux électriques... Et même devant l’affaissement d’un centre de stockage de données, nos descendants saurons que, selon Roland Mortier, « avant d’acquérir une beauté propre, la ruine a d’abord une fonction médiatrice : elle autorise la méditation historique, philosophique, morale[8] ». Nous ajouterons volontiers politique, tant sa préservation, le recueillement qu’elle doit induire, sont au cœur de la destinée des civilisations, dont la beauté n’est pas un vain concept.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et photographie


[1] C. F. Volney : Les Ruines ou méditations sur les révolutions des empires, Parmentier, 1826, p 1, 4.

[4] Roger Caillois : La Lecture des pierres, Xavier Barral, 2015.

[5] Adolfo Casares : L’Invention de Morel ou la machine à images, Xavier Barral, 2018.

[6] Henk Van Rensberger : Abandonned places. Images d’un monde perdu, Alternative, 2020.

[7] Francis Meslet : Eglises abandonnées. Lieux de culte en déshérences, Jonglez, 2020.

[8] Roland Mortier : La Poétique des ruines en France. Ses origines, ses variations, de la Renaissance à Victor Hugo, Droz, 1974, p 9.
 

Josef Koudelka : Ruines. Photo : T. Guinhut.

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17 décembre 2020 4 17 /12 /décembre /2020 09:03

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Diasporas de couleur, de Londres à Manhattan :

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre ;

Imbolo Mbue : Voici venir les rêveurs.

 

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Fançoise Adelstain,

Globe, 2020, 480 p, 22 €.

 

Imbolo Mbue : Voici venir les rêveurs,

traduit de l’anglais (Cameroun) par Sarah Tardy,

Belfond, 2016, 440 p, 22 €.

 

 

 

Une grappe de personnages de couleur anime le portrait multiculturel de Londres dressé dans le roman de Bernardine Evaristo : Femme, fille, autre, ode polyphonique à la liberté des femmes noires. Quant à l’Américaine d’origine camerounaise Imbolo Mbue, c’est à New York qu’elle déploie ses personnages d’humbles immigrés à l’épreuve de la crise économique. Ainsi, parmi deux romans de mœurs, la féminine encre noire de la diaspora vient donner des couleurs à la littérature contemporaine.

 

Aux premières pages de Fille, femme, autre, une inquiétude saisit le lecteur : va-t-il entrer dans un roman à thèse, engagé au service du féminisme, militant de la cause des Lesbiennes-Gays-Bi-Trans-Queer-Intersexes ? Son irritation pourrait croître, abordant des phrases presque dépourvues de ponctuation, sous forme de versets, sans guère de nécessité. Cependant, assez vite, le lecteur oublie ces prémices et se laisse happer par le récit et les personnages de la romancière Bernardine Evaristo.

Elles sont douze, comme les heures du jour, voire comme des apôtres qui n’entoureraient aucun Christ, sinon un concept de féminité en voie de définition. Au service de chacune, le narrateur interne nous fait successivement pénétrer leurs vies, leurs émotions et convictions. Toutes sont noires et portent la liberté féminine chevillée au corps. Elles ont de dix-neuf à quatre-vingt-treize ans et défient la vie et le monde qui les entourent.

Alors qu’Amma est sur le point de donner la première de sa pièce de théâtre La Dernière Amazone du Dahomey (qui est le pivot du livre en tant qu’ode aux femmes soldates du Bénin au XIX° siècle et aux « guerriers intersectionnels »), sa fille Yazz s’interroge sur son avenir, qu’elle pense diriger vers le journalisme. Dominique, l’administratrice de la compagnie, lâche les planches et Amma pour filer un amour haut en couleur avec Nzinga dans une campagne américaine, une « terre de femmes » sans images d’hommes et propriété de « Gaïa » ; où l’on devine la satire. Elles s’appellent également Carole et Bummi, La Tisha, Shirley, Winsome, Penelope, Megan, Harrie et Grace, ou encore « Waris, la Somalienne », en une kaléidoscopique galerie de portraits. L’une est « fana de théories conspirationnistes » l’autre remercie Jésus, bon nombre d’entre elles sont impatientes « d’aller à l’université, de construire une carrière et d’abandonner la vie corsetée de ses parents », d’accéder au « concept de genre sans contrainte ». Car, « de genre neutre », Megan devient Morgan, en usant du discutable article inclusif « iel », tout en veillant à ne représenter qu’elle-même et non « un mouvement trans-genre ». Enfin la pièce aux Amazones, que l’on devine être un manifeste contre le théâtre mâle, mais « à mille lieux des diatribes agit-prop qui ont marqué les débuts de la carrière d’Amma » (peut-être un reflet de notre auteure), est un succès. Ainsi les bouillonnantes biographies, toutes fictives certes, se répondent, se côtoient et s’enchevêtrent en un puzzle animé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La vivacité de la narration, la verve qui ne se dément jamais, l’équilibre de la polyphonie, la musicalité d’une symphonie chorale parcourue de leitmotivs et d’échos, en quelque sorte dodécaphonique, tout contribue à ttendre ces personnages vivants, voire fort attachants, y compris s’ils ne sont pas forcément idéaux. En outre Bernardine Evaristo a su éviter l’écueil du sérieux et de l’éloge manichéen des femmes et de leurs sexualités souvent saphiques ; c’est avec humour qu’elle dépeint ses consœurs, voire avec un vigoureux zeste de satire, comme lorsque Nzinga, « lesbienne séparatiste féministe radicale, abstinente, vegan, non fumeuse », prétend contre tout « racisme intériorisé », ne pas porter de slip noir : « Pourquoi irais-je chier sur moi ? » Cette population aux aspirations étonnantes n’est en rien idéalisée. Si les femmes charmantes et créatrices ne manquent pas, celle violentes, dogmatiques et tyranniques non plus, en une comédie humaine miniature pleine d’enseignements, au-delà des préjugés et au service du triomphe des meilleures des femmes.

Sans aucun doute la valeur sociologique de ce roman perle en de nombreuses pages. Telles celles consacrées à « LaTisha », qui, laissant les hommes abuser de sa bonté et de son romantisme de midinette, voire jusqu’au viol, se retrouve avec « maintenant trois enfants, Jason, Jantelle et Jordan, et pas encore vingt et un ans trois enfants qui grandiraient sans père ». Il lui faut, seule, faire des études de gestionnaire de vente, et se démultiplier en trois mères, loin de l’irresponsabilité de ces messieurs. C’est de cette façon que le roman se démultiplie en une pluralité de récits engagés, dénonçant le comportement de trop d’hommes noirs, aussi machos que violents, voire carrément délinquants.

Ce sont aussi des contes mélodramatiques, quoique fort réalistes. Comme à l’occasion de Grace, fille d’un marin abyssinien et d’une mère anglaise de seize ans, rejetée par son père pour avoir donné naissance à une métisse. Son destin ne cesse de se heurter au monde : devenue orpheline lorsque sa mère meurt de tuberculose, elle échoue dans un foyer pour jeunes filles à la campagne, devient femme de ménage. Mais en une fin heureuse bien consolatrice, sa vie croise celle de Joseph qui en fait sa femme et la maîtresse de sa ferme.

Ainsi la plupart de ces personnages vivent leur roman de formation, en une évolution intérieure, sexuelle, sociale et politique. Les milieux et les professions sont volontairement très variés, fort dissemblables : quand l’une est dramaturge, l’autre est une modeste retraitée, quand d’autres sont agricultrice ou professeure, l’une est analyste financière dans la City londonienne.  Et si chacune, de « fille », devient « femme », elle n’en reste pas moins « autre » par sa différence essentielle, porteuse de son défi personnel, sans que la romancière enferme ses douze sœurs dans une communauté de destin et d’idéologie, dans une phraséologie antiraciste réductrice[1], ce dont nous lui sommes gré.

Un autre intérêt de ce roman de Bernardine Evaristo, qui reçut avec lui le Booker Prize en 2019, est de dessiner un tableau de Londres en ville multiculturelle, lors d’une enquête sociologique intensément vivante. À cette dimension géographique, s’ajoute celle temporelle, puisque l’on y peut lire une Histoire de la révolution sexuelle et de l’intégration des Noirs. L’écrivaine a su faire de Fille, femme, autre un beau melting-pot des genres littéraires, à la lisière du roman de société, de l’apologue et du dialogue philosophique, et, si l’on excepte quelque manque de concision somme toute pardonnable, marqué d’abondants coups de plumes réussis, au service d’un éloge d’une société cosmopolite de femmes à l’aube du XXI° siècle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et bien que fictionnel, son opus a quelque chose de volontairement encyclopédique, tant ses personnages sont les représentants de divers âges de la vie, de diverses classes sociales, d’origines géographiques et de sexualités multiples, de milieux culturels et de sensibilités ouverts, non sans associer la grande prose romanesque au rythme poétique.

Qui est Bernardine Evaristo ? Sur ses photographies, son sourire faussement naïf, sa coquinerie et sa finesse natives la rendent immédiatement sympathique. Née en 1959 à Londres d’un père nigérian et d’une mère d’origine irlandaise, elle cofonda un « Théâtre des Femmes Noires », où l’on devine que l’inspiration lui fut fournie au servie de son personnage de dramaturge. Militante féministe, elle n’en est pas moins professeure de littérature à l’Université de Brunel et vice-présidente de la Royal Society of Literature. Ce n’est peut-être pas un hasard, si en 2019 le Man Booker Prize, pour son Girl, Woman, Others, lui fut décernée conjointement avec Margaret Atwood, l’auteure de La Servante écarlate[2], pour la suite de cette impressionnante dystopie : Les Testaments.

Elle a plus d’une touche à son clavier, jouant des drames et des poèmes, des romans et des essais. La plupart, sinon tous ses livres de fiction s’attachent à explorer les territoires sociétaux, psychologiques et intellectuels de la diaspora africaine. Mister Loverman[3] traçait la destinée d’un septuagénaire londonien et d’origine caribéenne faisant le bilan intérieur d’un demi-siècle de mariage ; et néanmoins homosexuel. Comme Pouchkine, avec Eugène Onéguine, ou Vikram Seth, avec Golden Gate[4], elle écrivit en vers son roman Lara[5] pour narrer l’histoire d’une famille, en embrassant un siècle et demi. De même, The Emperor's Babe[6] conte en vers l’étonnante vie d’une jeune Nubienne qui s’en vint à Londres à l’époque de l’empire romain. Le roman historique mêle à la vie confondante de la sensuelle noire les figures d’un sénateur, Lucius Aurelius Felix, et de l’empereur Septime Sévère. Plein à ras bord de vigueur et de souffle, de mythe et d’histoire, le projet a néanmoins quelque chose d’anachronique, tant les préoccupations de notre vingt et unième siècle affleurent au travers du récit. Sans vouloir faire un inventaire exhaustif de la production de Bernardine Evaristo, que l’on aimerait voir ici un peu plus traduite, remarquons Blonde Roots[7] qui se permet de réaliser une curieuse charge de la traite transatlantique, en renversant la vapeur, soit l’esclavagisme des Européens par les Africains, quoique l’Histoire ait montré, en particulier avec les Arabes, que ces derniers ne se privaient pas du trafic des Blancs. Il n’en reste pas moins que l’uchronie est vigoureusement imaginée, plantant son personnage, Doris Scagglethorpe, avec un enviable sens du rythme. Loin d’un politiquement correct réducteur et comminatoire, la romancière montre que l’esclavage[8] est une tyrannique pulsion, une libido dominandi, qui ne s’embarrasse pas de couleurs de peau. Visiblement notre Bernardine a la langue romanesque joliment pendue !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quoique la conception et l’écriture qui animent Imbolo Mbue soient plus conventionnelles, l’épopée miniature et familiale de l’immigration déployée parmi les pages de Voici venir les rêveurs offre un roman attachant. Par ses personnages d’abord. Parmi « la tour de Babel » newyorkaise, le labyrinthique administratif pour obtenir la carte verte est le théâtre d’une conquête ardue. Ainsi, lorsque Jende, venu du Cameroun, devient chauffeur de maître d’un big boss de la banque Lehman Brothers, le mécanisme de l’accession à une vie meilleure parait bien enclenché. Travail et connaissances sont des valeurs certaines. Car Neni, son épouse,  poursuit ses études pour devenir pharmacienne, non sans travailler pour la famille de Clark, leur patron, qui écrit des poèmes en secret. Ainsi alternent les points de vue et l’intimité des deux familles. Le contraste entre les milieux sociaux est édifiant, sans manichéisme : Jende porte la nostalgie de sa ville africaine, là où pourtant « pour devenir quelqu’un, il faut déjà être quelqu’un quand vous naissez ». D’où sa foi envers son destin américain. Même si rôde la menace du « Juge de l’immigration ». Hélas, la crise des subprimes bouleverse ce petit monde, porte un coup au rêve américain de prospérité pour tous : « les saules allaient continuer de pleurer la fin des rêves ».

Attachant également par son écriture, qui sonne juste, dans le cadre d’un réalisme plein de vie, d’humanité, d’empathie. La rencontre des langages, des sentiments et des drames vaut à lui seul un tableau de mœurs, quand le melting-pot des personnages vaut  un micro-laboratoire de sociologie. Ne doutons pas qu’Imbolo Mbue, née en 1982 au Cameroun, vivant à Manhattan, grâce à l’acuité et à la tendresse de son regard, ait réussi en ce roman la transmutation d’une expérience familiale. Ses modestes héros retournant en Afrique pour voir rebondir leur vie, elle est celle qui réalise plus que leurs rêves.

 

Une mutation historique, voire anthropologique, voit la ville de Londres transmuée en un espace féminin de couleur. L’on suppose qu’en écrivant sur des bouquets de femmes, ces dames ne se consacrent pas seulement à une volonté féministe, voire à ce qui serait une dommageable ségrégation des femmes par les femmes, de surcroit en n’envisageant que celles de couleur ; mais qu’au travers de ces diasporas elles s’engagent dans la voie et la voix de l’universel.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Fille, femme, autre a été publiée dans Le Matricule des anges, octobre 2020,

celle sur Mbue, septembre 2016.

 

 

 

[3] Bernardine Evaristo : Mr Loverman, Penguin, 2003.

[5] Bernardine Evaristo : Lara, Bloodaxe Books, 2009,

[6] Bernardine Evaristo : The Emperor's Babe, Penguin, 2001.

[7] Bernardine Evaristo : Blonde Roots, Penguin, 2008.

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10 décembre 2020 4 10 /12 /décembre /2020 11:04

 

Krimmler Ache, Salzburg, Österreich. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Gueule du loup,

haine & deuil de la littérature, de la culture :

Hélène Merlin-Kajman, William Marx,

Baptiste Dericquebourg, Konrad Paul Liessmann.

 

 

Hélène Merlin-Kajman :

Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre, la littérature,

Gallimard, 2016, 334 p, 23,50 €.

 

William Marx :

La Haine de la littérature, Minuit, 2015, 224 p, 19 €.

 

Baptiste Dericquebourg :

Le Deuil de la littérature, Allia, 2020, 112 p, 7 €.

 

Konrad Paul Liessmann :

La Haine de la culture. Pourquoi les démocraties ont besoin de citoyens cultivés,

traduit de l’allemand (Autriche) par Susanne Kruse et Hervé Soulaire,

Armand Colin, 2020, 224 p, 20,90 €.

 

 

 

Le loup caché dans les livres se révèle soudain vénéneux, effrayant, comme celui des Contes de Perrault[1]. Reste à l’apprivoiser. Où le haïr, le dévorer en sa qualité de loup politique… Les pouvoirs de la lecture sont inouïs. De l’apaisement à la thérapie par le rêve, ils sont aimables et bienheureux. Mais ils peuvent avoir un versant plus cruel, de par le désir ou l’effroi engendré, cet appétit ou cet avertissement face aux terribles facettes du mal. Pouvoirs dérangeants au point qu’individus, partis, Etats ou religions vomissent leur haine de la littérature, et se livrent enfin aux plaisirs brutaux de l’autodafé. Cet enchainement cumulatif de pouvoirs et de contre-pouvoirs est au nœud du maelström dont accouche le livre imprimé, et dont se font les défenseurs quatre essayistes fort pertinents : Hélène Merlin-Kajman et William Marx aiment pardessus tout la séduction et la puissance de la pensée jaillie des pages, au point de dresser chacun une édifiante plaidoirie pour les pouvoirs de la littérature, autant qu’un réquisitoire documenté contre le « deuil de la littérature » et ceux qui haïssent les Lumières de la culture. Ces fossoyeurs de l’être, en particulier dans le domaine de l’éducation et de la culture, sont l’objet des pamphlets à grande vapeur de Baptiste Dericquebourg et Konrad Paul Liessmann, appelant à un sursaut indispensable.

 

La littérature n’est-elle que machine textuelle pour spécialistes, ou bouleversement de passions, de positions morales et immorales, de combats politiques ? C’est ce dernier bastion que redécouvre avec une feinte naïveté Hélène Merlin-Kajman en son essai où elle se jette « dans la gueule du loup » lettré. C’est cette même conscience qui la pousse encore plus à l’amour des belles Lettres.

À partir du XIX° siècle, la littérature a perdu sa double autorité : « plaire et instruire », suivant la devise d’Horace et des Classiques. Bientôt, avec Mallarmé, elle « n’a plus d’autre fin qu’elle-même ». Quoique gardant sa liberté critique, elle devient un travail sur la langue, une poétique de la construction, tant les mots ne sont pas les choses, perdant son « illusion référentielle » et par là son contact avec le réel, du moins en monde universitaire clos. C’est ce que déplore Hélène Merlin-Kajman, en affirmant qu’elle peut et doit avoir un fort impact sur nos consciences et nos vies, qu’elle n’est pas sans dimension morale, qu’elle fournit des modèles et des repoussoirs…

C’est en effet autre chose de lire entre universitaires que de lire à un enfant qui prend de plein fouet les textes. Car à l’occasion du « Mauvais vitrier », un poème en prose de Baudelaire, où le poète brise les vitres, le fils de notre essayiste s’écrie : « mais ce n’est pas bien » ! De même, Le Grand cahier d’Agota Kristof propose des images violentes, insoutenables, qui ne sont pas que des effets textuels. Ainsi « gaités traumatiques », « part sexuelle », « morale et religion » se bousculent parmi nos livres, qu’il ne s’agit plus de lire en seuls narratologues et autres rhétoriciens.

Avec la pertinence de qui ne craint pas de se jeter « dans la gueule du loup », Hélène Merlin-Kajman propose une refondation salutaire des Lettres, cette « zone à défendre » (on passera sur le choix malheureux de cette expression lourdement connotée par l’actualité écologiste et politique). N’en déplaise aux formalistes, la littérature « produit un effet sur le monde interne de ses auditeurs et lecteurs » ; c’est celui du « partage transitionnel » des affects, effrois et bonheur, de la transmission de la beauté et du sens. Au-delà, il faut « privilégier sa fonction réparatrice ». Même les pires loups de la littérature doivent être accessibles à la catharsis d’Aristote : comprendre et purger les passions les plus terribles de l’humanité. Or, la conclusion d’Hélène Merlin-Kajman est à cet égard aussi belle que juste : « Si notre société se prive de ce langage exceptionnel, nous n’aurons aucune chance d’échapper au renouveau des fondamentalismes religieux qui offrent aussi aux blessures subjectives provoquées par les bouleversements sociaux propres à notre époque des formes d’élaboration, de réparation ou d’exutoire fondées non sur le lien entre-passible et le libre jeu des figures, mais sur le repli communautaire, le sens univoque de la lettre, voire la mystique de la mort ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nombreux sont les récalcitrants et autres tyrans chasseurs de loups, radiographiés et dénoncés par William Marx, qui ont contracté La Haine de la littérature. Souvenons-nous que, dès le VI° siècle avant notre ère, Socrate, qui aimait tant le Beau, fut sommé de boire la cigüe parce que ses idées portaient, selon ses détracteurs, préjudice à la cité. Pas tout à fait injuste retour des choses puisqu’il prétendait exclure les mensongers poètes de sa République. Pourtant, bien auparavant, ces derniers avaient, inspirés par les Muses, la voix de la vérité.

Au nom de l’autorité, de la vérité, de la moralité et de la société. C’est ainsi que notre brillant essayiste liste « les quatre procès principaux intentés à la littérature ». C’est ainsi que selon quatre parties sont balayées les histoires littéraires, d’Homère à Auschwitz, en passant par Madame Bovary et les « cultural studies ». Une « galerie de grotesques » préside à ces attentats contre l’imagination et la pensée : dominicain et pasteur, philologue et chimiste, procureur et moraliste, ministre et Président de la République.

Reste qu’heureusement les plus recommandables Homère et Platon se font les fils conducteurs de l’essai admirablement documenté ; la haine ou l’amour de la poésie originelle présidant à tout examen religieux politique ou populaire de la littérature. Il y a cependant une pensée théologique qui, non sans méfiance, lui rend justice. Saint Thomas d’Aquin, le philosophe médiéval souverain, prétendant que la poésie est « le plus bas de tous les savoirs », avance, compliment paradoxal, que « l’usage de métaphore est plus conforme à la connaissance que nous avons de Dieu en cette vie », puisqu’en permettant de « mesurer véritablement ce que nous disons ou pensons de Dieu », qui n’est en fait qu’une méconnaissance.

De manière surprenante, l’essayiste, passe soudain à l’année 1959, alors qu’un certain Snow propose une conférence à Cambridge qui impressionna jusqu’au président américain John Fitzgerald Kennedy : « Les deux cultures et la révolution scientifique ». Culture scientifique et littéraire s’ignorent scandaleusement. Jusque-là tout va bien. Mais le propos dérape lorsque la première est parée de toutes les vertus de rigueur et de simplicité, et que la seconde n’est que « mensonge, snobisme, passéisme »… Sans omettre que la première est « résolument hétérosexuelle », oubliant le cas d’Alan Turing, qui se donna la mort après avoir été condamné pour homosexualité, bien qu’il eût décrypté le code Enigma en pleine guerre mondiale et jeté les bases de l’ordinateur ! Pire encore, le conférencier demande avec aplomb si « l’influence de ce qu’ils représentent n’a pas contribué à rendre Auschwitz possible ? » Les poètes fusillés par l’argument ad hitlerum ! Sans compter bien sûr qu’ils sont passibles « d’un sentiment antisocial ». À ce compte-là, nous nous honorons d’être antisociaux. Mieux vaut en rire, et remercier William Marx de déterrer un épisode grotesque et oublié pour le délassement de nos cordes hilarantes, plutôt que de se faire peur : il y a bien une pulsion totalitaire et sociale (l’une n’est jamais loin de l’autre) parmi nos sociétés, fussent-elles civilisées, contre les fêlés de littérature.

Bien avant le procès intenté à Madame Bovary en 1857, les traités sur la « crémation des livres hérétiques » et la « futilité de la poésie » abondent. La littérature « corrompt les cœurs par des peintures dangereuses », dit-on de longtemps et pour longtemps. Rousseau lui-même, qui s’alarma de voir son Emile ou de l’éducation brûlé, regrettait « qu’on ne fît point de bûchers de livres », car selon lui, les sciences et les arts corrompent les mœurs. Ajoutons qu’à l’heure où Salman Rushdie est régulièrement condamné à mort par des fatwas imbéciles, Lolita de Nabokov n’aurait guère de chance d’être publié sans échapper à un procès pour pédophilie. N’imaginons cependant pas un instant que ces derniers arguments échapperaient à William Marx.

Il faut se moquer du malheureux qui dénia la légitimité de la lecture de La Princesse de Clèves lors de quelque obscur concours de la fonction publique, Nicolas Sarkozy, pour ne pas le nommer : « Le plus grave et le plus étrange était qu’un président préoccupé par la question de l’identité nationale n’eût pas compris qu’elle se définissait entre autres par une importance particulière attachée à la littérature ». Craignons que William Marx, par conformisme, n’accorde trop d’importance à une telle babiole, qui n’était pas même haine de la littérature, mais inculture manifeste et risible, néanmoins inquiétante lorsqu’il s’agit de la plus haute fonction politique. Rassurons-nous en effet, ce n’était que billevesée, quoique significative, de la part d’un pouvoir aux ongles heureusement rognés (du moins sur ce sujet) alors qu’ironie, Madame de La Fayette entrait dans la Bibliothèque de la Pléiade.

Aujourd’hui hélas, la littérature se voit menacée par une dérive des « cultural studies » qui se veut dénoncer le racisme et la ségrégation à l’œuvre chez les écrivains. Il ne faudrait plus lire un tel s’il n’a pas su donner une image politiquement correcte de la négritude, de la féminité, de l’homosexuel. Une fois de plus la vertu, l’éthique, deviennent des outils d’ostracisme, autre forme de bûcher, certes culturel mais bien antilittéraire. Après L’Adieu à la littérature[2] qui montrait combien elle pouvait s’attaquer à elle-même, entre auteurs, voire jusqu’aux auteurs qui doutaient d’elle au point de souhaiter l’invalider, William Marx brocarde et glisse sous le scalpel de son analyse ceux qui œuvrent au service des égouts où jeter les écarts d’une littérature et dont la profession eût du d’être le modèle de l’inventivité.

 

Photo : T. Guinhut.

 

Qu’est devenue la littérature dans la machine universitaire ? L’on aurait pu imaginer qu’elle en soit le sanctuaire. Cependant, au fil du pamphlétaire Baptiste Dericquebourg, faut-il déplorer le Deuil de la littérature. Car selon lui l’institution universitaire s’est fossilisée en chapelles structuralistes, voire intersectionnelles et  décoloniales, au mépris de la vérité des œuvres et des textes. Ainsi c’est « la couleur politique de l’enseignant » qui fait réagir, voire refuser un cours de philosophie sur Hegel. O encore l’on subit « les bêlements mal assurés » d’une « brebis disgracieuse courbée sur les Fabliaux érotiques » et autres figures moquées d’une institution cacochyme, dont le pamphlet se paie les têtes avec une noire jubilation.

Au mieux l’étudiant apprend à commenter, pas du tout à créer, esclave « d’un instrument de dressage particulièrement efficace : la thèse », apprenant ainsi « soumission intellectuelle […] un certain conformisme moral et politique ». À force de devenir spécialiste, l’on en devient moins lettré, moins humaniste. D’autant plus que « la parole impuissante trouve sa raison d’être dans le culte de sa propre impuissance », ce qui pourrait être un réquisitoire contre des Beckett et Blanchot.

Ce pourquoi Baptiste Dericquebourg préconise avec raison l’étude et l’usage de la rhétorique, de l’écriture au sens de la création, qu’elle soit narrative ou argumentative, hélas de moins en moins prisées. Il est nanti d’une haute ambition : « celle de transformer la vie par la lecture et d’atteindre une forme d’immortalité par l’écriture, celle enfin de conférer un pouvoir sur le reste de l’humanité et la guider ». Ce qui est une conception noble et romantique, conception qu’ont hélas partagé et diffusé les sectataires marxistes. D’ailleurs l’on voit rôder de ci-de-là de plus en plus de relents de phraséologie marxiste anti-Capital et contre « l’ordre bourgeois », réduisant de façon dommageable la portée d’un ouvrage qui s’embourbe dans un dogmatisme sénescent. Au point de prôner la « liberté » et de dénoncer le « libre-échange » !

Aussi, vitupérant contre le « texte marchandise », notre auteur vilipende à bon droit de trop commerciales productions, mais oublie les bienfaits d’une démocratisation qui a permis aux plus modestes de pouvoir accéder aux grands textes. Indexant l’Histoire de la littérature à celle de son propre suicide, l’auteur va dans le sens de ce qu’il dénonce, en un remugle vomitif de désabusement, voire de ressentiment. N’en réchappent que des piques bien senties contre la généralisation du medium vidéo qui « provoque addiction, déconcentration, passivité face au discours », contre le roman envahi par « l’autofiction », contre « la bouillie en vers libres », qui remplace la qualité des vers réguliers, alors que « nous sommes devenus incapables de produire ce qu’on nous demande d’admirer », ou encore le « ministère de la Culture comme un oxymore »...

Malgré son acuité virulente, qui se lit avec entrain, l’exercice est parfois à l’emporte-pièce. Le pamphlétaire tire à boulets rouge (trop rouges) sur une caste et un système qui l’a nourrit puisqu’il intégra l’Ecole Normale Supérieure. Certes la tendance à la bureaucratisation et au grégarisme de la doxa ne peut que contribuer à stériliser l’Education Nationale et ses servants, mais n’ignorons pas qu’il reste des professeurs, des étudiants férus de transmission, de lectures et de découvertes littéraires et philosophiques vivantes, qu’elles viennent de l’Antiquité ou de notre immédiat contemporain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plus vigoureux et plus sûrement judicieux est Konrad Paul Lissmann : c’est la culture toute entière qui est dangereusement menacée. Bille en tête contre la barbarie intellectuelle, ce philosophe autrichien déplore les charges fielleuses et répétées contre la culture, ce que selon son titre allemand il s’agit d’appeler la « bildung », soit à la fois l’éducation, la formation, la culture et l’expérience intérieure, car le mot culture fait florès quand l’être cultivé est en déshérence. Son pamphlet bien senti, La Haine de la culture, s’appuie sur trois griefs : la suprématie de l’économie et de la technologie (d’autant plus au moyen du numérique), le politiquement correct moralisateur et enfin la disparition de la formation classique. Ce qui n’est d’ailleurs pas loin de ce que dénonçait en son temps Hannah Arendt dans La Crise de la culture[3]. L’on arase l’instruction sous les compétences, l’on invite au ludique et aux travaux de groupe, au mépris de l’accès à la difficulté, du cours magistral qui transmet l’éloquence et la connaissance, l’on nous bombarde d’écrans et d’ordinateurs au risque de surévaluer l’outil et sa dextérité au lieu de la patiente lecture en profondeur['] ; car « la culture n’est pas un savoir-faire ». Or ne s’agit-il pas de favoriser « des citoyens émancipés capables de résister aux tentations totalitaires des multinationales du net », qui, ajoutons-le, ne reculent plus devant la censure et l’infantilisation ? Face à la massification du divertissement, le lecteur cultivé est une « provocation ». Car il est celui « qui possède un savoir solide, lui permettant de distinguer sans aucune censure les faits de la fiction, mais aussi des connaissances esthétiques et littéraires acquises par l’expérience, une perception nuancée dans les domaine historique et linguistique, la capacité à porter un regard critique y compris sur soi-même, un jugement équilibré fondé sur tout ce qui précède et une capacité accrue à faire la part des choses face aux mensonges, aux exagérations, aux phénomènes de mode, aux formules toutes faites, aux jugements moraux et aux platitudes de notre époque ». Ne doutons pas qu’il s’agisse là d’un idéal de l’éducation libérale[5].

Avec une corrosive ironie, Konrad Paul Liessmann brocarde l’éducation comme « le plus puissant ersatz de la religion », pointant une dizaine d’articles de foi, dont l’égalité des enfants capables d’apprendre par eux-mêmes grâce à un professeur devenu un « coach » (comme le suggère le nouveau CAPES 2020), la « bénédiction par le numérique », la « Sainte-Trinité d’acquisition des compétences, d’invidualisation et de standardisation », et la croyance en un « bac pour tous ». Ainsi le mal serait vaincu, ainsi un langage euphorisant masque la réalité, trahit la vérité.

De plus la transmissions de savoirs « ne prend plus appui sur la chose elle-même, mais sur l’objet d’étude […] mais sur les ressentis et les possibilités de chacun » ; dangereuse dérive. La charge, peut-être un peu excessive, n’en est pas moins judicieuse.

Le mantra de l’éducation est aujourd’hui la réduction des inégalités ; le concept étant aussi spécieux économiquement[6] que culturellement. Cultiver des individus, des élites, quels que soient les plus divers domaines d’élitismes, est un devoir non seulement moral, mais politique. Au-delà de justes impératifs économiques, au-delà du saucissonnage en compétences et en exercices, n’y at-il pas nécessité de « la curiosité libre de contrainte », du « goût pour la beauté » ? Réhabilitons la « schola » et « l’otium » antiques, cette « oisiveté studieuse », son temps de lecture en retrait du monde et d’argumentation en échange d’autrui pour mieux apprécier et penser le monde.

 Ainsi faut-il repenser la culture générale non comme un catalogue, un « QCM », affreux acronyme pour questionnaire à choix multiples inféodé aux modes et clichés du temps, mais comme une formation de l’esprit scientifique et humaniste. De même faut-il à l’enseignant éloigner le scientisme pédagogiste pour retrouver l’essence de sa discipline. Et prendre conscience que l’« on encourage l’esprit critique tout en appelant au maintien du statu quo »…

N’oublions pas le pire peut-être : un pays comme la France entretient un lourd chômage récurrent alors que le baccalauréat est donné comme lors de la multiplication des pains et que les diplômés universitaires courent les rues : « Seuls les pays affichant un faible pourcentage de diplômés de l’enseignement supérieur - la Suisse, l’Autriche, l’Allemagne - affichent un faible taux de chômage ».

Non sans un nécessaire pied de nez à l’égard de la culpabilisation par l’islamophobie, c’est avec réalisme et alacrité que l’essayiste rappelle l’évidence : « Si les philosophes des Lumières […] avaient été comme nous le sommes aujourd’hui animés par le souci de ne surtout pas blesser les sentiments religieux, il n’y aurait pas eu de Lumières, pas de droits de l’homme, pas de théorie de l’évolution, pas de monde moderne ». À coups de rage marxiste contre la culture bourgeoise, l’élitisme et la compétition (« la lutte pour les talents appartient au passé »), de doxa climatique, de théorie du genre, d’antiracisme dévoyé, de détestation du patriarcat hétérosexuel blanc et autres billevesées propagandistes prétendument progressistes (comme les pratique avec entrain une grande école du nom de Sciences Po Paris) l’éducation perd la dimension éthique de l’esprit critique et libre. Est-il possible que ces maux soient pires en notre France hexagonale, bien plus centralisée et directoriale, pour ne pas dire dictatoriale, que nos meilleurs voisins  que l’on affecte de ne pas voir pour ne pas s’inspirer de leurs résiduelles qualités.

Roboratif est cet essai nécessaire, même si parfois il papillonne vers la satire du narcissisme du « selfie », vers l’Europe en tant que phénomène civilisationnel. L’ouvrage, de plus en plus pluriel, se paie le luxe de quelques chapitres essentiellement cultivés, autour de la dialectique de l’esprit et des mille mains, sur l’unité des science et des arts, ou sur la liberté, la performance et la responsabilité ; sur des « intellectuels en ces temps de détresse », soit ces élites politiques qui se prétendent débordées par le populisme, alors qu’elle ont échoué…

Combien est salutaire cette réflexion de Konrad Paul Liessmann qui sait pertinemment que « penser est l’affaire de l’individu » et non de quelque collectif que ce soit. Même si son pamphlet généralise le désastre, au dépend des enseignants, des élèves et étudiants, qui, au nom du droit naturel au savoir, continuent à rechercher le meilleur de la culture, il a la sagesse d’en appeler à de « nouvelles Lumières ».

 

Avec une cendreuse jubilation, Hélène Merlin-Kajman et William Marx, Baptiste Dericquebourg et Konrad Paul Liessmann dénoncent l’inculte dégout qui infuse la perception des Lettres. Ils ont bien le même but, et le même idéal : défendre nos littératures contre les pouvoirs répressifs, qu’ils soient animés de haine ou des guenilles apparemment splendides de la vertu et de l’éthique. Pensons alors au roman d’Elias Canetti, publié en 1935, Auto-da-fé[7], sombre suicide d’un érudit, au travers de l’incendie de sa bibliothèque, qui capitule devant la médiocrité revancharde et autoritaire d’une femme, métaphore d’un nazisme en train d’éclore. Les loups bruns ont gagné une partie, avant d’être heureusement éradiqués, avant que d’autres meutes idéologiques, politiques et religieuses, se lancent à l’assaut. Mais au-delà de ces brûleurs de livres, il n’est pas indifférent de se demander si la surenchère de volumes, le rouleau compresseur du divertissement et du cliché, tant dans les librairies que sur les écrans, ne deviennent pas un éteignoir obligeamment fourni, en particulier aux plus jeunes générations. Aux meutes de loups d'une telle réalité, aurons-nous la sagesse de savoir leur opposer les libertés et les beautés de ces loups de fiction et d’argumentation nécessaires : ceux de la littérature  de la philosophie, au service d’une éducation et d’une culture, au sens le plus noble des termes…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Lire dans la gueule du loup a été publiée

dans Le Matricule des anges, février 2016.

 

[2] William Marx : L’Adieu à la littérature, Minuit, 2005.

[6] Voir : Inégalités

[7] Elias Canetti : Auto-da-fé, Gallimard, traduit de l’allemand par Paule Arheix, 1968.

 

Charles Perrault : Contes, Emile Guérin éditeur, fin XIX°. Photo : T. Guinhut.

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3 décembre 2020 4 03 /12 /décembre /2020 17:15

 

Potter. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Animaux littéraires & apologues

politiques, satiriques et familiers.

Orwell, Boulgakov, Gary, Pelevine,

Legayet, Dutrecht, Soseki.

 

 

 

George Orwell : La ferme des animaux,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Jean Queval, Champ libre, 1983, 193 p, 11 €.

 

Mikhaïl Boulgakov : Cœur de chien,

traduit du russe par Vladimir Volkoff, Le Livre de poche, 1999, 156 p, 6,90 €.

 

Romain Gary : Chien blanc, Folio, 1972, 220 p,  6,90 €.

 

Victor Pelevine : L’Ermite et six doigts,

 traduit du russe par Christine Zeytounian, Jacqueline Chambon, 1997, 74 p, 17,95 €.

 

Alexis Legayet : Dieu-Denis ou le divin poulet, François Bourin, 2019, 200 p, 18 €.

 

Karen Dutrech : Le Don des oiseaux, L’Escampette, 2020, 96 p, 13 €.

 

Natsume Sôseki : Je suis un chat,

traduit du japonais par Jean Cholley, Gallimard, 1994, 448 p, 13,90 €.

 

 

 

Quel chat, quel cochon, quel chien, quel poulet sommes-nous ? Compagnes chéries et moquées de l’apologue, les bêtes parcourent les fables d’Esope et de La Fontaine, qui se servent « d’animaux pour instruire les hommes[1] », et s’emparent en 1945 de la ferme d’Orwell. Pour faire allusion à Aristote, il est « par nature un animal politique[2] » sans avoir besoin d’être un homme, dont il est le masque. Gorets, canidés, poulets et oiselets, les voici marionnettes bien vivantes des écrivains, anglais, russes ou français. Pour être moins emblématiques que ceux de La Fontaine ou de George Orwell, ces écrivains ont leur modeste brillant, leur qualité philosophique, comme Mikhaïl Boulgakov, Victor Pelevine et Alexis Legayet, d’humour grave et satirique, ou tout simplement le plus tendre et fragile du monde, comme Karen Dutrech et ses passereaux, que ne dévoreront pas le chat de Natsume Sôseki.

 

Comme l’on sait, « Sage l’Ancien » est un cochon de marxiste orwellien. L’on aurait dû en être alerté en apprenant qu’il était « le seul à ne jamais rire », avec son « air raisonnable, bienveillant même, malgré ses canines intactes ». Aussi, en dépit de l’apparence iréniste de son discours inaugural au roman, n’est-il peut-être pas indemne du péché originel de théoricien du totalitarisme, comme son maître implicite : Karl Marx[3], dont les meures liberticides et totalitaires empuantissent les dernières pages du Manifeste communiste[4]. Ce que confirme, au regard de la présence de tous les animaux, l’absence de « Moïse », un corbeau apprivoisé ». Est-ce parce qu’il pactise avec les oppresseurs humains, ou par la vertu de ses tables de la loi, qui commencent par « Tu ne tueras point » ? L’on subodore que cette lecture iconoclaste fera dresser les cheveux sur la tête de bien des thuriféraires. La vie de labeur, de misère et d’égorgement qui est le lot de l’animalité de la ferme mérite bien une révolte prônée par notre guide porcin. Et une variante de l’Internationale chantée à groin ouvert, promettant aux « Animaux de tous les pays […] la délivrance [quand] un âge d’or vous est promis ». Aussi faut-il une victime sacrificielle : « Car seul l’Homme est notre véritable ennemi », ce masque du bourgeois éradiqué dès Lénine. De plus quand « les animaux entre eux sont tous camarades », rôde le spectre d’un communisme égalisateur où « certains sont plus égaux que d’autres ». Tyrannie et travaux forcés font de la ferme un goulag animalier. Dire alors que le stalinien cochon Napoléon aurait distordu la réalisable utopie est mensonge éhonté. Enfin, une fois les porcins devenus complices des humains, « Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre ». Cette phrase ultime de l’apologue ne cache plus que les masques sont tombés, que les animaux sont les porte-voix des pulsions tyranniques de l’humanité. Ainsi George Orwell affirmait implicitement en 1945 combien le communisme est un cochon de régime, dont les canines n’ont pas de mesure.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dès 1925 Mikhaïl Boulgakov voyait son manuscrit frappé par la censure préalable à toute publication. Sa nouvelle Cœur de chien était en effet une critique à peine voilée, néanmoins acerbe, de la situation politique contemporaine, attirant ainsi l’attention du Guépéou qui s’empressa de se livrer à une perquisition puis à la confiscation. Il fallut attendre 1968 pour qu’elle soit publiée à Munich, puis en 1987 en Russie, de manière posthume, puisque Mikhaïl Bougakov, né en 1891, quitta la tyrannie soviétique en 1940 au moyen du repos éternel. L’auteur du Maître et Marguerite met en scène une anticipation scientifique horrifiante. Non loin de L’Île du Docteur Moreau de Georges Herbert Wells, le faustien savant fou Philippovitch et son collègue, qui ont été épargnés par une révolution, se livrent à des travaux sur le rajeunissement, par exemple en greffant des « ovaires de guenon » à une vieille dame. Ils ont surtout censés s’attacher à la production de génies et mettre au point des procédés visant une humanité idéale. Elle s’accomplirait au moyen d’une mutation de l’animal à l’homme. C’est un chien errant, nommé « Charik, qui s’y colle, greffe de testicules et d’hypophyse humain venus d’un délinquant à l’appui, suivie d’une éducation assez peu efficace, et d’un conditionnement par le marxisme-léninisme : « Ce qu’il faut, c’est tout prendre et tout partager », brame-t-il. Le voici devenu un « hominidé » bavard et ordurier, puis un parfait agent de la répression et de l’éradication des chats et autres animaux errants. L’on se doute que l’expérience va mal tourner, au point que le créateur, tel le Docteur Frankenstein, soit menacé par sa créature.

Le récit est à la fois comique, bouffon et expressionniste, l’on y hurle comme à l’opéra, l’on y joue de la parodie de la langue de bois soviétique, le vocabulaire médical est pléthorique (Boulgakov était médecin), le discours éthique et philosophique s’impose avec une volontaire approximation. Aux côtés d’un narrateur omniscient, la voix canine est le « cœur » de la nouvelle et de son point de vue pour le moins symbolique ; car la bestiole, originellement affamée de liberté, douée d’une verve toute populaire, tire d’abord orgueil de son collier avant de sombrer dans la revancharde déchéance humaine. Au-delà de la richesse profuse de l’exercice, l’anticipation chirurgicale est une satire acide de l’avenir radieux de l’homo sovieticus, non loin de son prédécesseur en dystopie, Zamiatine, qui, dans Nous[5], extirpait l’imagination des protagonistes de l’idéal communiste. Le malheureux canidé Charik, qu’il va falloir tuer, représente en fait un prolétariat aux vues limités que la révolution russe métamorphose en Charikov, « un homoncule » emmarxisé, soit le prototype d’un immonde tyran aux bas instincts populaciers, destiné à peupler au moyen de son ochlocratie l’Union soviétique sinon le monde entier, dans une déflagration du mal radical. Pourtant, affirme naïvement Filippovitch, préférant la douceur pour dompter notre chien, « la terreur n’y fera rien, aucune sorte de terreur : qu’elle soit blanche, rouge ou même brune ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un demi-siècle plus tard, en 1970, il ne s’agissait plus d’un chien rouge, mais d’un Chien Blanc, sous la plume de Romain Gary. Et s’il ne parle pas, il sait s’exprimer en tant que « bête de bonne compagnie » et semble dire en offrant sa patte : « Je sais bien que j’ai l’air terrible, mais je suis un très brave type ». Ce « berger allemand » n’est pourtant pas blanc comme neige. Soudain le voilà métamorphosé : une violence féroce  s’empare de lui, « dans un paroxysme de haine », mais seulement à l’égard des individus noirs. Car il a été conditionné par son précédant maître, « dressé spécialement pour attaquer les Noirs […] pour aider la police contre les Noirs ». Le casus belli est particulièrement criant, d’autant que le romancier situe son drame romanesque aux Etats-Unis. Autour d’un tuer ou ne pas tuer le fauteur de troubles, le drame fait exploser les consciences. Jusqu’à ce que, sous la férule rééducative de Keys, un Musulman noir fanatique employé d’un zoo, « Chien Blanc devienne un « Chien Noir », en une pire réactivation du mal…

Quoique les péripéties soient narrées avec vigueur et émotion, ce Chien Blanc peut ressembler un peu trop à un roman autobiographique à thèse, et à charge contre le racisme. À moins de remarquer le questionnement souterrain sur le conditionnement, qui concerne également les hommes bien entendu ; mais aussi la satire des éducateurs antiracistes, sans oublier de tacler le racisme anti-blanc. Embrassant toute la société américaine avec une rare acuité, entre Martin Luther King et les Black Panthers, le récit, parfois à la lisière de l’essai, convoque les émeutes raciales et les manifestations politiques, y compris lorsque le projet d’immoler le chien doit contribuer à la protestation contre la guerre au Vietnam, car l’action a lieu en 1968. L’apologue est plus complexe qu’il n’y parait, alors que le narrateur, Romain Gary lui-même, marié à l’idéaliste Jean Seeberg, ne peut se départir d’une tendresse pour le bon fond inné de ce chien, au point de rêver pouvoir « guérir Batka », ce qui prend dans sa tête « des proportions symboliques ». En cette fable animalière, humaine et trop humaine, s’agit-il d’une trop irénique confiance envers l’humanité, ou, au vu du résultat, d’une fatale méprise…

 

Charles d’Orbigny : Atlas du Dictionnaire d’Histoire naturelle,

Renard, Martinet & cie, Paris, 1849.

Photo : T. Guinhut.

 

Après le franco-russe duo de canidés, voici un duo de gallinacés. Si l’on sait qu’il est parfaitement humain de deviser du monde comme il va, les interlocuteurs de cet autre nouvelle russe ne sont que de fieffés poulets. Viktor Pelevine, romancier prolixe né en 1962, choisit le format bref de l’apologue pour singer le dialogue philosophique entre « Sixdoigts » et « L’Ermite ». Pourtant le lieu n’est guère propice à l’exercice, tant il s’agit d’un élevage industriel. Le premier est rejeté de sa « communauté » à cause de sa difformité, le second a chassé tous les autres et construit, au moyen d’un mur de détritus « l’abri de l’âme ». Entre alternance du jour et de la nuit, peur des rats, « mangeoire-abreuvoir autour de laquelle notre civilisation s’édifie depuis un temps immémorial », et enfin « Mur du Monde », l’inquiétude cosmique et métaphysique va bon train. Mieux, « dans le langage des dieux, ça s’appelle Elevage industriel de volailles A. Lounatcharski » ! Réussissant à se faire jeter par-dessus bord grâce à la pyramide de leurs congénères, les deux voyageurs poursuivent une quête aveugle, menacés par les dieux qui les cuisent après la mort. Rattrapés par ces derniers, les voilà considérés comme des « prophètes » par la troupe des volailles, auxquelles L’Ermite est invité à offrir un sermon : « Le péché c’est l’excès de poids. Votre chair est coupable, car c’est à cause d’elle que les dieux vous mangent ». In extremis, les exercices de vol leur permettront de s’échapper sous le soleil…

Avec un talent fou et bien de l’ironie, Viktor Pelevine met en scène une cosmogonie digne d’Hésiode, car l’on vient de « sphères blanches », l’on est dominé par les « Vingt Proches » du dôme majestueux de la mangeoire, alors qu’un au-delà serait possible. Cette eschatologie parodique n’est pas sans empathie envers des volatiles élevés pour l’abattage, même si l’on peut lire en l’apologue une mise en abyme absurde de la condition humaine. Evidemment, l’on pense au voltairien « Dialogue du chapon et de la poularde[6] », dans lequel ces derniers se plaignent de leur castration et de leur destinée gastronomique, mais Viktor Pelevine leur adjoint une dimension spectrale et poétique bienvenue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Renversement de tendance avec Alexis Legayet : ce ne sont plus les hommes qui sont les dieux des poulets, mais l’un d’entre eux qui devient le Dieu Denis ou le divin poulet », selon un titre à la direction passablement loufoque. Cependant l’heure est grave. Un type inédit de « serial killer » sévit. Non, il ne tue ni ne cuit pour les déguster ses frères humains, mais en contravention avec la « Loi éthique universelle signant l’abolition du meurtre, de la consommation et de l’exploitation de nos frères animaux » ! Frank en aurait bien plaisanté, mais devant son épouse Hélène, ce serait blasphème : « L’élévation morale de notre humanité réduisait le champ du rire autorisé comme peau de chagrin ».

Car une certaine Marthe (et non Marie) reçut l’annonciation : une poule qui n’a jamais connu de coq va concevoir « Denis, Fils du Très-Haut » ! Mais comment prêcher lorsque l’on est poussin piaillant ? Bientôt notre « Dieu-Denis » parvient à attirer l’attention en traçant des lettres dans la boue, puis en écrivant sur un smartphone. Ainsi un adolescent benêt devient-il « l’apôtre Jordan », bientôt flanqué de trois comparses. De surcroit, comment convaincre les incrédules, qui prennent les vidéos You Tube pour des bouffonneries ? Omnisciente comme il se doit, la bestiole emplumée pirate les sites internet de grandes marques de restauration, comme KFC, spécialiste en nuggets de poulets, ce pour « sauver les bêtes de l’Homme ». Sur les affiches, les publicités et les menus, la maltraitance animale éclate au grand jour, associant les camps d’exterminations nazis aux « camps de poules du Kentucky, trois millions de morts par an ». Au grand scandale d’une société qui voit décroître ses carnivores, quoique la police se charge d’arrêter les quatre apôtres et de faire griller le fauteur de trouble, dont la mort rachète les péchés des hommes contre leurs frères animaux, pour parler comme Saint-François d’Assise.

Devant la déshérence de l’Eglise catholique, il va bien falloir que la Papauté intègre celui qui est devenu « Père Jordan ». En conséquence, naîtra le « dieudenisme ». Les péripéties s’enchainent avec entrain, retrouvailles des apôtres, « siège de Rungis », « Sus aux bouchers », jusqu’au couronnement législatif et politique de la cause, en un abject semblant de théocratie, punissant le « crime contre l’animalité », imaginant de changer les génomes pour que les prédateurs bestiaux deviennent végétariens ; avenir qui n’est pas tout à fait improbable.

Voilà les bêtes redevenues sauvages, mais pourvues d’inhibiteurs cellulaires qui leur font cesser toute prédation dans les « zones familières ». Les restes d’un poulet « tandoori » sont exposés lors d’une cérémonie religieuse télévisée, face à un crucifix nanti d’un « poulet embroché ». L’on se demande « comment protéger les animaux les-uns des autres », si interdire aux bêtes « aux piscines publiques n’était pas une intolérable discrimination, tout à fait analogue aux pires formes de racisme ». Quant à Jordan, outre le Panthéon pour son corps, c’est la canonisation qui lui est réservée pour son âme !  Le festival conceptuel et drolatique est irrésistible, quoiqu’effrayant…

La parodie de l’Evangile est aussi claire que réussie ; l’on y retrouve la « Cène » et le tombeau vide », sans compter les allusions au coq et à la lumière du matin dans la Bible. En un renversement des valeurs anthropologique, le véganisme fait loi : « Les végans étaient des chevaliers de l’absolu, refusant tout compromis ». Pourtant leur tyrannie alimentaire trouve rapidement sa limite, dans la mesure où les animaux s’entredévorent et où « Dieu-Denis » fait l’expérience de « la condition sauvage de la bête traquée » par les prédateurs animaux, ce qui le conduit à imaginer de revenir pour « sauver la Bête de la Bête ». Le romancier, qui est notre contemporain et enseigne la philosophie, est peut-être un fin métaphysicien, tel que veut le prouver son essai : Métaphysique de l’astre noir[7]. Cependant, usant ici d’un zeste de science-fiction (« la grande loi du 8 mai 2045 »), et bien entendu de la prosopopée qui fait parler les bêtes, au service d’une fable politique et d’une redoutable dystopie, il se montre un maître de l’apologue, croquant ses personnages avec une vivante acuité, jusqu’au vigoureux boucher Marcel Durand, lapidé par les défenseur de « 30 millions d’amis ».  Si notre talentueux auteur, à l’humour redoutable, veut attirer la pitié et l’humanité sur le sort des quatre et deux pattes[8], il y réussit sans nul doute. Mais pas au prix de la tyrannie vegane dont il se fait le juste satiriste virulent, visionnaire et impénitent, sans oublier de brocarder les thuriféraires et moutons de Panurge de la nouvelle doxa, violente de surcroit : cette nouvelle humanité compassionnelle a accouché d’un monstre. Ce sont jusqu’aux livres de cuisine et de gastronomie qui sont « mis à l’index » et détruits…

 

 

Quittons à tire d’aile l’apologue, mais en suivant d’autres volatiles. Et posons-nous sur un livre paisible pour dépasser cette zoologie didacticopolitique. Sont-ce des récits autobiographiques, des poèmes en prose ? Un oiseau sur l’épaule ou dans la main, Karen Dutrech est une autre Saint-François d’Assise parmi les pages de son Don des oiseaux. Ils ne sont que moineaux, étourneaux et martinets, petites gens de peu parmi les volatiles ; et pourtant si amicaux…

« Carmelina » est un très jeune moineau, plus exactement une « moinelle », recueillie sur le sol d’un carmel italien. Un « oisillon tombé du nid » comme « Fioretto l’intellectuel » recueilli à Toulouse, « Sakuni l’apprenti ténor », ou « Glenn », comme le pianiste Glenn Gould, pour un martinet. Cette petite créature n’est pas encore mûre pour l’envol ; ce pourquoi notre ange gardien se charge de la recueillir, la nourrir, au point qu’elle se cache dans ses cheveux, son foulard, comme en un nid, avant d’apprendre à se baigner dans un bouchon d’eau, et de prendre enfin son envol vers la liberté des bois. Ils ont leur petite cage pour voyager, accompagner la narratrice jusque dans ses entretiens de recherche, ils pianotent sur les touches de l’ordinateur, sans cependant qu’aucun texte intelligible y apparaisse, ils cherchent « le peau-à-plumes », apprivoisent les personnes de rencontre et Erik, le compagnon. Est-ce exagéré de croire à tant d’intentions : « tu viens piquer mes lèvres pour me faire comprendre, avec autorité, que tu as besoin de manger ». Et d’imaginer une « ornithomancie » ? N’empêche que le second moineau « arpente la bibliothèque, en intellectuel érudit surtout curieux de l’étagère poésie et de celle de la spiritualité. Les romans te laissant manifestement indifférent ». Ce crâne de piaf répond à son prénom, « dépose une petite fiente sur une page en cours » ; lui et ses congénères savent « jouer le jeu de l’apprivoisement tout en restant absolument sauvages et, une fois prêts [savent] rejoindre leur vie de moineau ». Après le départ, il ne reste plus que quelques plumes de leur mue, à conserver, comme autant de lignes du récit poétique échappées vers le lecteur enchanté.

Quant à l’étourneau, il sait user de la parole, du moins de l’imitation, pour réclamer à manger ou un « bisou ». Mais il faut tout protéger de ses fientes, malgré son plumage d’ébène, « constellé d’étoiles ». Le martinet, lui, après quelques jours de repos, peut « étreindre l’azur » ; comme dans les anges dans les peintures de la Renaissance italienne, tous incarnent un « élan ascensionnel ».

Non seulement l’expérience vécue, réitérée, est étonnante, mais la façon de raconter est aussi précise que séduisante, poétique sans niaiserie aucune, pleine de leçons sur le sens d’une vie qui sait « saluer la beauté ». Ainsi, « vous aurez fait quelque chose de votre vie », dit-on à notre poétesse qui a pour patron Saint François d’Assise, auquel elle rend visite dans sa ville et son ermitage.

Quoiqu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’apologue, et à l’heure où les moineaux ont tendance à disparaître des villes, les récits de Karen Dutrecht, rares tant leur beauté est sensible, n’en ont pas moins une morale, celle de la nécessité de la compassion et du soin pour comprendre la nature et la veiller, prélude à la même attitude envers les hommes. Au travers de ces minces animaux, s’échange « la splendeur du vivant ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au-delà du Chat Murr d’Hoffmann, roman musical qui resta inachevé en 1822, dans lequel l’animal apprit à lire, voici un félin domestique particulièrement doué : Je suis un chat du Japonais Natsume Sôséki. Quoique amateur de la brièveté du haïku[9], ce dernier ne dédaigne pas la vastitude du roman, non sans humour et clin d’œil aux chevaux parlants des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift. Matou errant et sans nom, il est ignoré et méprisé par la maisonnée, hors son maître qui l’a recueilli. À son œil félin de narrateur avisé, malgré ses longues siestes, rien n’échappe : le visage humain « lisse comme une bouilloire » au lieu de poils, les livres que son professeur d’anglais prétend lire alors qu’il s’endort sur leurs pages où « il bave » : « Si on peut occuper un emploi en dormant autant, aussi un chat en est capable ». Voilà qui donne dès l’entrée le ton de l’ironie. Registre qui ne manque pas de croître à l’arrivée des amis avec lesquels le professeur pérore et rivalise de controverses philosophiques, de plaisanteries loufoques. Cependant en 1905, l’ère Meiji bouleverse la Japon depuis quelques décennies, bousculant maints repères traditionnels, entraînant ces intellectuels désœuvrés à épouser un occidentalisme prétentieux, alors qu’ils sont délaissés par une ère qui leur préfère les hommes d’affaire, les industriels, les politiques et les militaires : ce dont notre chat est le témoin privilégié et fieffé satiriste. Kaneda, l’homme d’argent, en prend pour son grade, ainsi que sa femme grossière et stupide, sa fille pourrie d’orgueil.  En sus des personnages principaux, apparaissent tour à tour un voiturier aussi vantard que son chat noir, un voyou tatoué, des hâbleurs férus de sottises, une famille qui s’échine à vendre sa fille au prix d’un diplôme de docteur ès sciences, « les gentilshommes de l’école du Nuage descendant » qui ne cessent de tracasser le professeur à la santé chancelante, sans compter cent faiseurs de fariboles…

L’on se doute qu’entre le professeur Kushami et notre chat se joue un double jeu de rôle et d’autodérision de la part de l’auteur d’un ouvrage un rien hybride entre roman et essai, même s’il faut parfois déplorer le manque de concision du volume. Reste qu’en un roman de mœurs au lieu d’un apologue, ce chat, qui a le talent de lire le journal de son maître, sait à la façon de Montesquieu, car un peu Persan, croquer avec saveur la société japonaise de son temps, et, au-delà, les travers de l’humanité entière. Comme un homme, et comme son auteur succombant à la maladie et à la mélancolie, notre chat s’abandonne à la mort pour clore opportunément le volume.

 

La Fontaine, dans « Le pouvoir des fables[10] », savait que « l’assemblée par l’apologue réveillée », pouvait enfin prendre la décision d’agir. Or au travers de ces masques et miroirs que sont les animaux, nous voilà sommés de savoir combien nous sommes cochons tyranniques et vaniteux, chiens grossiers, révolutionnaires et racistes ; mais aussi oiseaux métaphysiciens et divins, passereaux poétiques.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Jean de la Fontaine : Fables choisies mises en vers, I, deuxième préface à Monseigneur le Dauphin.

[2] Aristote : Les Politiques, I, 2, 1253a, Œuvres complètes, Flammarion, 2014, p 2325.

[4] Karl Marx : Le Manifeste communiste, Œuvres I, La Pléiade, Gallimard, p 161, 182.

[6] Voltaire : « Dialogue du chapon et de la poularde », Mélanges, La Pléiade, Gallimard, 1995, p 679.

[7] Alexis Legayet : Métaphysique de l’astre noir, Sens et Tonka, 2012.

[10] Jean de la Fontaine : Fables choisies mises en vers, VIII, IV.

 

Buffon : Les Mammifères, Œuvres, Verdière et Ladrange, 1826.

Photo : T. Guinhut.

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26 novembre 2020 4 26 /11 /novembre /2020 18:52

 

Atlas du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, Etienne Ledoux, 1825.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Atlas & cartographie,

du monde terrestre aux mondes imaginaires.

Laurent Maréchaux : Les Défricheurs du monde.

Huw Lewis-Jones : Atlas des mondes imaginaires.

 

 

Laurent Maréchaux :

Les Défricheurs du monde. Ces géographes qui ont dessiné la terre,

Le cherche midi, 2020, 224 p, 38 €.

 

Atlas des mondes imaginaires,

sous la direction de Huw Lewis-Jones,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Simon Bertrand,

E/P/A, 2020, 256 p, 35 €.

 

 

 

Un romancier parfois fort talentueux, parfois inégal et creux, Michel Houellebecq[1] pour ne pas le nommer, titra l’un de ses romans La Carte et le territoire. C’était signifier combien nous vivons entre le monde et sa représentation, entre les mots et les choses. Et si l’on croit naïvement que les atlas et les cartes sont toujours réalistes et justes, il faut, outre le problème indéfectible de la sphéricité de la terre qu’il faut mettre à plat, déchanter en considérant combien le passé eut bien du mal à dessiner le contour des côtes et des continents. Or il s’avère nécessaire de séparer la cartographie du terrain qui nous entoure et celle imaginaire, même si les deux se sont longtemps mêlés. Viennent à point deux ouvrages splendides : Les Défricheurs du monde. Ces géographes qui ont dessiné la terre, de Laurent Maréchaux, et l’Atlas des mondes imaginaires, sous la direction de Huw Lewis-Jones. Grâce auxquels les directions de l’Histoire et celles de la fiction sont aussi abondamment cartographiées que les potentialités de l’humanité.

 

 

S’il n’y a guère d’Histoire sans géographie, il est impossible de savoir qui et quand  a dessiné la première carte, peut-être sur le sable ou dans la boue de la préhistoire, pour indiquer un territoire chasse, ou de guerre. C’est cependant Eratosthène, au III° siècle avant Jésus Christ, qui rédigea la première « géo-graphie », prouva la rotondité de la Terre (déjà postulée par Anaximandre et Aristote) et en mesura assez exactement la circonférence, à l’aide ses gnomons égyptiens. L’on devine qu’il s’agissait toutefois d’un état du monde à amplement perfectionner, nonobstant les connaissances des Grecs, et d’autant que chaque entreprise de ce titre, chaque illustration cartographiée, ne sont que des états transitoire de la connaissance et de l’évolution du monde tel qu’il vit sans cesse.

Avant de faire une distinction entre cartes de lieux réels et d’autres plus imaginaires, il faut se rendre à l’évidence, les cartes antiques et médiévales ne s’embarrassaient pas toujours de réalisme et remplissaient avec bien de la fantaisie la terra incognita, jusqu’au merveilleux le plus accompli. Cependant, prenons d’abord pour guide Les Défricheurs du monde. Ces géographes qui ont dessiné la terre, de Laurent Maréchaux, un livre-album qui parcourt autant notre étonnement que l’Histoire, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Ce sont trente siècles de géographes en quête d’exactitude et de beauté ; une « volonté de savoir », selon le préfacier Jean de Loisy, faisant allusion à Michel Foucault.

 

Pomponius Mela, Ier siècle : Description de la terre,

Brissot-Thivars & cie, 1827.

Photo : T. Guinhut.

 

Du Grec Ptolémée, en passant par l’Arabe Al-Idrîsî, jusqu’à Mercator, la cartographie est une « science de l’émerveillement, au service de laquelle dessinateurs, illustrateurs et graveurs rivalisent d’inventivité et de couleurs chatoyantes. Avant eux, entretemps et plus tard, les épopées et les historiographies se font cartes verbales, entre l’Odyssée d’Homère, qui pense la Terre en termes de « disque plat », comme la représente le bouclier d’Achille, les Histoires d’Hérodote, les Météorologiques d’Aristote, la Géographie de Strabon, un Grec qui voyageait au temps d’Auguste et fit œuvre de topographe et d’anthropologue. C’est Ptolémée, « défenseur du géocentrisme » qui fixe au II° siècle un canon qui perdurera jusqu’au Moyen-Âge, voire jusqu’au XVI° siècle.

 

Mais un Arabe, « débauché par le roi très chrétien Roger II de Sicile », Al-Idrîsî, publie en 1154 une somme de 70 cartes. Après la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, la route de l’Orient est bloquée par l’Islam. Aussi faut-il contourner l’Afrique inconnue ou filer dans l’Atlantique. Les grandes découvertes accélèrent alors l’appétit de cartographie. Et dès 1492, l’année de la découverte de l’Amérique, l’Allemand Behaim construit le premier globe terrestre connu, aussi précisément documenté qu’il est possible sur sa riche surface esthétiquement sphérique ; alors que les portulans[2] aux services des navigateurs font florès. Cependant Mercator, en 1587 use de sa fameuse projection au service de « la première mappemonde stéréographique » et publie un Théâtre sphérique de l’univers qui totalise 107 cartes régionales à la précision inégalée jusque là. Au loin les cartographes chinois font des merveilles…

La cartographie moderne est née. Le XVII° est un festival : les travaux de Copernic font exploser l’astronomie qui devient héliocentrique, et le « physicien-géographe » Huyghens construit l’horloge à balancier qui permet de déterminer les longitudes, les « arpenteurs-cartographes » de la famille Cassini produisent des cartes de la France et de ses régions enfin utilisables avec profit par le voyageur.

 

Duc D'Orléans : À travers la banquise. Du Spitzberg au cap Philippe, Plon, 1885.

Photo : T. Guinhut.

 

Les réalisations des géographes des Lumières et du XIX° siècle pullulent :  Turgot fondant la géographie économique, d’Humboldt cartographiant l’Orénoque et le Chimborazo, Jules Marcou, le « trappeur-géologue ». L’heure est aux manuels profus et encyclopédiques d’Elisée Reclus, aux travaux de Vidal de la Blache. Au fur et à mesure de l’Histoire de la cartographie, la Méditerranée puis l’Europe occupent la moitié du globe, l’espace devient le produit d’une expansion, l’Asie et les Amériques, les Pôles prennent leur juste place, d’autres projections que celle de Mercator s’inventent, la géologie anime les pays de couleurs jurassiques, calcaires et granitiques, la carte d’Etat-major devient un indispensable outil des armées et des guerres. Mais aussi, grâce à ses descendantes et au 25 000°, incroyables de précision et de justesse, d’après des photographies aériennes, les cartes de randonnées, sur les côtes, parmi les campagnes et les montagnes, signent l’ère de la démocratisation du tourisme, alors que l’anthropologie, la sociologie et la géopolitique permettent de nouvelles figurations de l’entendement du monde…

L’on entend parmi ces « défricheurs du monde » les conquérants, comme Alexandre courant jusqu’à l’Indus, les explorateurs à la recherche des sources du Nil ou des Pôles, découvrant et dessinant leurs morphologies. C’est d’ailleurs à partir du XIX° siècle que l’on enseigne la géographie à part entière, que naissent les sociétés nationales de géographie, alors que les cartes ne sont plus seulement descriptives, mais administratives, militaires. L’espace graphique et esthétique évolue vers le partage politique et ethnique, vers les dimensions économiques et écologiques, en fonction des découvertes, des sciences, des besoins et des idéologies. Comme quoi la carte n’est jamais neutre, elle est autant un instrument de connaissance, de cheminement, que de maîtrise de l’espace et de son lecteur, donc de pouvoir.

Une foule d’informations, ordonnées et claires, habite cet ouvrage hautement recommandable de Laurent Maréchaux, aimable pédagogue en son exposé didactique. Certes, il ne peut, en ce cadre, être absolument exhaustif : pensons par exemple au plus ancien géographe romain connu ici passé sous silence, Pomponius Mela, qui écrivit au milieu du premier siècle une Description de la terre[3] au moyen de cinq zones climatiques, et dans laquelle note planète est assise au centre du monde, et dont les terres sont partout environnées de mers.

Venues de manuscrits enluminés, d’éditions anciennes aux gravures délicates, les illustrations sont sans cesse un plaisir pour les yeux, émaillant ce qui est une encyclopédie des savoirs cartographiques. À la lisière des sciences et des beaux-arts, ces cartes pétillent de mystères et de révélations de plus en plus exactes. L’iconographie en est proprement somptueuse.

 

Photo : T. Guinhut.

 

Autre joli prodige de l’édition, complémentaire du précédent, The Whriter’s maps, qui était le titre anglais du volume dirigé par Huw Lewis-Jones. Ce sont en effet les écrivains qui ont eu à cœur de compléter les récits et romans avec des cartes, voire commencer par celle-ci, tant elles sont motrices de l’inspiration. Ainsi en cet Atlas des mondes imaginaires, une vingtaine d’auteurs contribue à cet inventaire où l’on rivalise d’inventivité narrative et graphique : de Philip Pullman, le père de La Croisée des mondes, à David Mitchell, romancier de la Cartographie des nuages[4], en passant par Reif larsen et son Extravagant voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet[5]. Dans « les interstices de l’atlas » se nichent les royaumes et les villes de la fiction, comme la « Razkavie » de Philip Pullman, sans oublier le parangon du genre : « la Terre du Milieu » inventée par Tolkien.

C’est au sein du chapitre 6 de L’Île au trésor de Robert-Louis Stevenson, publié en 1881, et parmi les papiers du capitaine, que l’on découvre « la carte d’une île, avec la latitude, la longitude, les sondages les noms des collines, des baies, des passes […] les mots suivants, d’une petite écriture nette, très différentes des lettres tremblées du capitaine : Le gros du trésor ici[6] ». Ces phrases décisives font de la découverte de la carte le réel élément déclencheur du roman d’aventure et de pirates. Non loin d’elle, mais près de deux siècles plus tôt, celle qui accompagne les éditions de Robinson Crusoé[7] vise à authentifier une fiction, tout en ajoutant au plaisir du langage narratif et descriptif une caution visuelle. Quant à Henry David Thoreau, qui produisit en 1854 sa carte de l’étang de Walden, il s’agit moins de la lire comme un exercice sourcilleux d’arpentage que dans son rapport à l’amateur de méditation forestière et naturaliste face au paysage, non sans penser à la légitimité de la désobéissance civile[8]. « Un puits sans fond d’idées nouvelles », selon Huw Lewis-Jones.

 

 

Tout au contraire, la « carte vierge » dans La Chasse au Snark de Lewis Carroll n’attend que d’être remplie, alors que Tolkien, le créateur du Seigneur des anneaux, usa d’un préalable plus prudent : « J’ai sagement commencé par une carte avant d’y écrire l’histoire ». Qu’il s’agisse d’une excursion mémorable ou de la fondation d’un empire, le talent cartographique sait épauler le conteur, le romancier, ou encore le théoricien d’Utopia comme le fut Thomas More (le premier sans doute à vouloir cartographier un lieu inexistant), ou l’historien d’une uchronie. Voilà qui permet d’être à la fois explorateur et créateur, démiurge concurrent des dieux, d’Ouranos et de Gaïa, d’Yahvé enfin. Car nous avions failli oublier l’un des endroits les plus cartographiés du monde : le jardin d’Eden ; sans compter dans sa filiation théologique, l’Enfer de Dante.

La littérature plus récente ne fait qu’amplifier le phénomène, depuis L’Île mystérieuse de Jules Verne, en passant par Le Monde perdu de Conan Doyle, l’île de Peter Pan, jusqu’à la vallée des « Moumnines »,  qui est ici étudiée en un chapitre entier. De même le royaume de Narnia est présenté par son auteur, Abi Elphinstone, dont Les Sept étoiles du nord sont prétexte à une cartographie aux moyens divers, y-compris le palimpseste, en crayonnant des cartes d’état-major. La fantasy épique ne peut être que prodigue en cartographies, à l’instar de Terremer d’Ursula Le Guin[9].

Après les îles, territoires d’imaginaire, comme celles d’Utopia et de l’Atlantide postulée par Platon et dessinée par Athanasius Kircher en 1665, ou celle de Jules Verne déjà nommée, ce sont des pays entiers, voire des continents, des planètes, que les auteurs contemporains, y-compris de science-fiction, balisent de lieux de vies et de pouvoirs, de magies et de terreurs.

Là encore l’iconographie est tourneboulante et fabuleuse, dans les deux sens du terme. Outre les territoires imaginairement dessinés, et nanti de leurs habitants et animaux fantasmatiques parmi les blancs d’inconnaissance du géographe et du marin, voici un déploiement de côtes et de baies fantasmagoriques, de montagnes et de fleuves nuageusement rêvés, de villes improbables et propices à l’aventure, qu’elle soit médiévale ou victorienne, aux péripéties enchanteresses et dangereuses, aux guerres millénaires et sans pitié, comme dans la péninsule de « Westeros », en tête des pavés du Trône de fer de George R. R. Martin[10], œuvre propice autant au mythe qu’à la philosophie politique.

 

Robert Louis Stevenson : Treasure Island, Grosset & Dunlap, 1930.

C. F. Delamarche : Atlas élémentaire, Chez l'auteur, 1806.

Photo : T. Guinhut.

 

Croquis élémentaires, ou coloriages sophistiqués, il s’y trouve plus ou moins à l’œuvre une intention et un résultat esthétiques. C’est un festival de graphismes, de couleurs pastel et d’incendie, voire de pliages et de livres animés, à l’occasion de la « carte du Maraudeur », en trois dimensions, qui apparait en 2004 dans le film Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban. Ces cartes flirtent avec le portulan, avec le papyrus et le parchemin, avec la bande dessinée, avec une imagerie médiévale ou technologique, comme dans la curieuse terre fabulée d’Abraxas, où magie et technologie avancée cohabitent, sous les doigts de Russ Nicholson. Elles deviennent livre-jeu de cartes, comme ce « récit oral épique jouable », en quoi consiste Donjons & Dragons.

L’un est Histoire et géographie, l’autre Histoire littéraire, les unes se voulant de plus en plus exactes et efficaces sur le terrain, les autres déboussolantes. En résonance avec Les Défricheurs du monde et avec le Dictionnaire des lieux imaginaires d’Alberto Manguel[11], il faut feuilleter, lire, savourer cet Atlas des mondes imaginaires, qui, en un cheminement peut-être un peu trop erratique, fait alterner les témoignages d’auteurs contemporains et les petits essais que ce qui devient un genre graphique, sinon à part entière, mais indispensablement accouplé à bien des genres romanesques. Au point qu’Abi Elphinstone puisse confier : « Souvent, je suis bloquée lors de l’écriture - ces jours où les mots restent obstinément hors de portée. Mais je ne me suis jamais retrouvée à court d’idées en gribouillant un monde imaginaire ».

 

Les cartes témoignent de l’Histoire autant qu’elles font l’Histoire. Et lorsqu’elles s’aventurent vers les espaces imaginaires venus du cerveau des écrivains et des poètes, elles sont en quelques sorte des cartes neuronales de la capacité d’imagination, des désirs et des peurs de l’esprit humain. Cependant, il y a bien un domaine qu’étonnamment nos auteurs n’ont fait qu’effleurer, sinon totalement ignorer. Si l’on a réalisé des cartes lunaires, les entreprises qui consistent à cartographier Mars ou Vénus - mais il faut admettre que la surface en ignition de cette dernière rend l’opération impossible - et jusqu’à la voie lactée, jusqu’à l’infinitude de l’univers, ne sont pas abordée ici. Reste à initier un nouveau volume plus que bifrons, multifrons, à la fois scientifique, science-fictionnel, pictural et numérique pour planifier et rêver des voyages ; où Baudelaire aurait pu plonger « au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau[12] »…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] Monique de La Roncière, Michel Mollat du Jourdain : Les Portulans. Cartes marines des XIII° au XVII° siècle, Office du Livre, 1984.

[3] Pomponius Mela : Description de la terre, Brissot-Thivars & cie, 1827.

[6] Robert-Louis Stevenson : L’île au trésor, Club Français du Livre, 1958, p 59.

[11] Alberto Manguel : Dictionnaire des lieux imaginaires, Actes Sud / Leméac, 1998.

[12] Charles Baudelaire : Les Fleurs du mal, « Le voyage », Club des Libraires de France, 1959 p 374.

 

Laurent Maréchaux : Les Défricheurs du monde.

Photo : T. Guinhut.

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De Bartolomé de Las Casas à Jules Verne

Métamorphoses du colonialisme

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte

Histoire amérindienne

 

 

 

 

 

 

 

Colonomos

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Karl Marx théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

 

 

 

 

 

 

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Corbin

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Cosmos de littérature, de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Couleurs
Couleurs de l'Occident : Fischer, Alberti

Couleurs des monstres politiques

 

 

 

 

 


Crime et délinquance

Jonas T. Bengtsson et Jack Black

 

 

 

 

 

 

Cronenberg

Science-fiction biotechnologique : de Consumés à Existenz

 

 

 

 

 

 

Dandysme

Brummell, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire

 

 

 

 

 

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe

 

 

 

 

 

 

Dante

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Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

Daoud

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Le Peintre dévorant la femme

 

 

 

 

 

 

 

Darger

Les Fillettes-papillons de l'art brut

 

 

 

 

 

 

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Destins du livre et des bibliothèques

Un Tour de France littéraire au XVIII°

 

 

 

 

 

 

 

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Robinson Crusoé et romans picaresques

 

 

 

 

 

 

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Impossible, La Nature exposée

 

 

 

 

 

 

Démocratie

Démocratie libérale versus constructivisme

De l'humiliation électorale

 

 

 

 

 

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Déconstruire Derrida et les arts du visible

 

 

 

 

 

 

Dick

Philip K. Dick : Nouvelles et science-fiction

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Charyn : La Vie secrète d’Emily Dickinson

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

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Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique : d’Ovide et Rousseau à Sloterdijk

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Tout peut changer, sauf Naomi Klein : anticapitalisme et changement climatique

Wilson : Biophilie, Bartram : Voyages

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Fredrik Sjöberg : La Troisième île

Emerson : Les Travaux et les jours ; Lane : La Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation idéologique

Haine de la littérature et de la culture

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers et fantômes d'Asie, Pu Songling, Lafcadio Hearn

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Histoire romanesque du franquisme
Rivas : Les Livres brûlent mal

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Libéralisme et amendements à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

L'impéritie de l'Etat et la France contre l'Europe : Verdier-Molinié, Bouzou

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava : Une Singularité nue

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Pessl : La Physique des catastrophes

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Scott-Heron : La Dernière fête

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : perversion totalitaire ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

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Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

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Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Federici : Caliban et la Sorcière

Christine de Pizan, féministe du Moyen-âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin : Froidevaux-Metterie, Friedan, Chemaly, Goettner-Abendroth

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

 

 

 

 

 

 

Ferré

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Ferry

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Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Prières nocturnes, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

 

 

 

 

 

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

 

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Trois peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

Nouvelles du jour et de la nuit

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable : médecine et amour

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Rêveur romantique, conquérant du nazisme

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

La Croisade roumaine des enfants, Les Vies parallèles du poète Eminescu

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Sommes-nous islamophobes ?

Guerre : Honni soit qui Syrie pense

Christianophobie et désir de barbarie

Attar : Le Cantique des oiseaux

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies et autobiographie par Barbara Cassin

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

Panoptique de surveillance et holocauste

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, A l’estomac, Snuff

Orgasme et science-fiction politique

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, nouvelles

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

R.D.A.

Tellkamp : La Tour ; Seiler : Kruso

 

 

 

 

 

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

 

Rilke

Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome : Barbares, socialisme, climat, épidémies

Rome de César à Fellini, par la poésie latine

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

Ursula Le Guin : La Main gauche de la nuit

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie ; No Smoking

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Un faussaire shakespearien, Arthur Philips : La Tragédie d’Arthur

Réécritures de La Tempête à Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Durmarque : Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

A une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

 

 

 

 

 

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Steiner

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

Temps de Chronos et politique des oracles

 

 

 

 

 

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Théâtre et masques

Masques & théâtre, Fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Thoreau

Journal, Walden et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

 

 

 

 

 

 

Tolstoï

Sonate familiale chez Sofia & Léon Tolstoi, chantre de la désobéissance politique

 

 

 

 

 

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

« Hommage à la culture communiste »

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

Mussolini et le fascisme

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Hayes : Je suis Pilgrim ; Tejpal

Meerbraum, Mandelstam, Yousafzai

 

 

 

 

 

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Trump

Entre tyrannie et rhinocérite, éloge et blâme

À la recherche des années Trump : G Millière

 

 

 

 

 

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

 

 

 

 

 

 

Utopie, dystopie, uchronie

Etat et utopie de Thomas More

Zamiatine, Nous et l'Etat unitaire

Huxley : Meilleur des mondes, Temps futurs

Orwell, un novlangue politique

Margaret Atwood : La Servante écarlate

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Scheers, Walton

Utopies politiques radieuses ou totalitaires : More, Mangel, Paquot, Caron

Dyschroniques, dystopies, écofictions

Histoire des pandémies littéraires

A. Waberi : Aux Etats-unis d'Afrique

Alan Moore : V for vendetta, Jérusalem

L'hydre de l'Etat : Karlsson, Sinisalo

 

 

 

 

 

 

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Le Héros discret de la culture : la civilisation de la littérature contre la Civilisation du spectacle

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vila-Matas

Vila-Matas écrivain-funambule

 

 

 

 

 

 

Vin et culture alimentaire

Histoire du vin et de la bonne chère de la Bible à nos jours

 

 

 

 

 

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

Le Livre des violences

Central Europe, La Famille royale

Vollmann famille royale

 

Volpi

Volpi : Klingsor. Labatut : Lumières aveugles

Des cendres du XX°aux cendres du père

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire, retrouver notre sens politique : Fanatisme, Traité sur la tolérance