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10 février 2019 7 10 /02 /février /2019 14:51

Saint-Michel terrassant le Démon. Abbatiale de Saint-Maixent, Deux Sèvres.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Révolution anthropologique, féministe
et politique du Pouvoir par Naomi Alderman.

 

 

Naomi Alderman : Le Pouvoir,

traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Christine Barbastre,

Calmann Lévy, 396 p, 21,50 €.

 

 

 

 

      Une femme meurt en France tous les trois ou quatre jours sous les coups de son partenaire masculin, quand la réciproque n’est que d’un tous les quinze jours, sous les coups le plus souvent de femmes battues. La force virile et la condition gestante de la femme ont longtemps permis d’assurer à l’homme un pouvoir presque universel. Nul doute qu’il ait fallu corriger l’injustice grâce aux efforts conjugués de la médecine, de la technologie, des mœurs et du droit. À moins de renverser des millénaires d’Histoire et pratiquer une interversion aux violentes et radicales conséquences, comme le conte la romancière anglaise Naomi Alderman dans Le Pouvoir. Mais à vouloir renverser les abus d’un pouvoir, risque-t-on de tomber de Charybde en Scylla, donc d’en établir de bien pires ? Et faut-il, aux prises avec une lecture rapide et superficielle (la critique ne lisant trop souvent que le début d’un livre), ne déduire qu’il s’agit d’un roman féministe ?

      Comme Will Self intervertissant Les grands singes[1] et les hommes, sa compatriote Naomi Alderman (née 1974 en Angleterre) pratique en son roman l’inversion des rôles. Soudain, les filles, les femmes ont « Le Pouvoir » sur les hommes, qu’elles changent en sexe faible, se vengeant avec délectation d’une atavique domination. Il leur suffit de puiser une inédite énergie dans le « fuseau » musculaire sous leur clavicule, une « pelote de lumière », d’être ainsi des « filles électriques », de provoquer des « convulsions et suffocation, occasionnant des cicatrices qui se déploient comme des feuillages le long des bras » et du corps de ces Messieurs qui les agressent. C’est la rançon du harcèlement sexuel et des viols, qui ainsi ne sont plus que des tentatives avortées, châtiées, dissuadées. L’on apprend par la suite que ce « pouvoir » viendrait de la diffusion dans l’organisme d’une substance destinée à lutter contre les « gaz neurotoxiques » lors de la Seconde Guerre mondiale : « l’Ange Gardien », première occurrence d’une pulsion religieuse en cet univers.

      Il faut des personnages pour animer cette révolution planétairee qui fait tomber les gouvernements : c’est un trio féminin. Roxy, fille d’un mafieux et qui assista au meurtre de sa mère, devient une femme d’affaire terrifiante ; Allie, qui fut une enfant abusée, puis une paumée, acquiert soudain le pouvoir de guérison miraculeuse et devient sous le nom emblématique de « Mère Eve » une gourou dont l’influence est bientôt mondiale ; Margot, maire d’une ville américaine, accède à l’influence politique qui lui permet de séparer filles et de garçons dans des camps où les premières s’entrainent spécialement au contrôle de l’énergie salvatrice. C’est au moyen de la force du « fuseau électrique » que ces dames sont capables d’annihiler toute résistance. Ainsi Allie exécute son père adoptif, violeur de surcroit, avant de trouver refuge dans une communauté religieuse. Là, « Mère Eve » use et abuse de paroles christiques : « Je vous dis, moi, que la femme règne sur l’homme comme Marie a guidé les pas de son enfant, avec bonté et amour ». Les succursales du couvent originel couvrent bientôt tous les pays, la révolte devenant planétaire. Les « chiffres des violences domestiques faites aux hommes, des hommes morts sous les coups de leurs compagnes » explosent. En Moldavie, celles qui étaient des esclaves sexuelles usent de ce fameux pouvoir au point de régenter toute une province : « la république des femmes » ; ce qui conduit à une inévitable « guerre des sexes ». La suite est désastreuse : les hommes, outre leur sujétion dans des » camps de travail » et leur relégation au rôle de reproducteurs, deviennent de véritables objets et esclaves, y compris sexuels, au cours de rituels religieux, mais aussi lorsque les femmes les obligent « à se battre pour leur divertissement ».

 

      Parmi les récits alternés, on n’oubliera pas Tunde, un journaliste nigérian, chroniqueur enthousiaste de ce nouveau monde en gestation, cependant dangereusement exposé. Tout en filmant nombre d’événement périlleux, il prétend écrire « un pendant à De la démocratie en Amérique de Tocqueville. À l’Histoire de la décadence et de la chute de l’empire romain de Gibbon. Ou encore de Shoah de Lanzmann » ! Son grand-œuvre brossant le tableau du « Grand Changement » s’achèvera-t-il sous la signature usurpée d’une femme ?

      À ce dédale narratif s’ajoutent divers documents, dont des dessins rendant compte de fouilles archéologiques attestant de « Reines prêtresses » et de « travailleurs sexuels », comme autant de récupération, instrumentalisation de l’Histoire, exhibition de la  mauvaise foi idéologique, ce qui n’est pas sans intelligence de la part de notre auteure. Mais aussi une correspondance d’une certaine Naomi avec Neil qui fait partie d’une « Association des hommes écrivains », ce après des millénaires de nonnes copistes, et finit par lui soumettre son manuscrit avec un succès mitigé…

      Car Le Pouvoir est un livre dans un livre, « une novélisation de ce que les archéologues s’accordent à reconnaître comme étant l’hypothèse la plus plausible », proposé cinq mille ans plus tard par Neil Adam Armon à un avatar de son auteur du XXI° siècle : une nouvelle Naomi. Non sans ironie de la part de celle de notre temps qui maitrise en cette occurrence un fin clavier, elle demande à Neil si ses « hommes soldats » sont crédibles au regard des  guerriers masculins excavés qui, pense-t-elle, ne sont que de rares exceptions. Voici un facétieux renversement des interrogations qui remuent la question de l’existence des Amazones[2]. En outre l’on apprend que l’on procédait « à la naissance, à l’extermination sélective de neuf garçons sur dix ». Et qu’en certains endroits du monde l’on « bride les pénis des enfants de sexe masculin ». Le diptyque épistolaire qui encadre le roman est probablement la partie la plus efficace, la plus intelligente, y compris lorsque l’on a remarqué que le nom de Neil Adam Armon est un anagramme de celui de notre romancière.

      Si cet apologue science-fictionnel plein d’allant, de suspense et d’action, non dépourvu de psychologie, peut paraître d’abord alourdi par la thèse féministe, il opère cependant un renversement plein d’ironie envers une idéologie matriarcale. Il s’agit d’une anti-utopie, à poser aux côtés de La Servante écarlate de Margaret Atwood[3], qui l’a d’ailleurs grandement influencée, et dont elle publie ici l’antidote empoisonné. L’on devine d’ailleurs que Margaret Atwood a été fort impressionnée par ce roman. Car Naomi Alderman ne joue pas dans la cour des naïves prophétesses : son roman se change en une vigoureuse satire de la religiosité féministe, en particulier lorsque « notre Saint Mère Eve » réalise le miracle de faire marcher les paralytiques. Au point que le « Livre d’Eve » devienne une nouvelle Bible matriarcale, de laquelle on exclut au moins un « texte apocryphe » !

      De toute évidence il n’est pas sûr que le pouvoir des femmes soit un gage de paix. En cette révolution anthropologique, le matriarcat devient, selon les mots de « Mère Eve », le moteur de la « guerre de tous contre tous[4] », à la façon décrite par le philosophe Thomas Hobbes en 1642, entraînant non seulement la désillusion des naïfs et autres naïves, mais la débandade de la civilisation.

      Plein de bruit et de fureur, prolixe en péripéties, dramatique et volontiers tragique, voire apocalyptique, le récit est d’abord entraînant. Mais à la lisière du manga d’action, parfois écrit à la truelle, il peut fatiguer à sa façon de jouer avec les ressorts vulgaires des combats, de la catastrophe, des atrocités les plus gores. La scène du viol meurtrier d’un jeune homme pâle et blond par une femme électrique est évidemment marquante autant que symbolique. De plus les arcanes du pouvoir politique qui se construit sans reculer devant la reproduction du schéma masculin alourdissent des pages parfois laborieuses. L’on prendra ce roman comme une sorte d’apologue un peu caricatural, sinon grandguignolesque, qui a le mérite de déjouer les tyrannies machistes subies par la condition féminine tout en dénonçant les dérives d’un féminisme politique que n’épargnerait pas la tentation de la religiosité et du totalitarisme.

      Il à craindre en effet que ces Messieurs, même si jusque-là leurs bataillons remplissent les prisons à hauteur de 96%, n’aient pas le monopole des coups et de la tuerie, et que leurs consœurs puissent les égaler en termes de violence, qu’elle soit psychologique, physique ou guerrière. Est-ce là une thèse un brin tirée par les cheveux ? Un concours de circonstances offrant le pouvoir aux filles d’Eve, qui sait si Naomi Alderman verrait son hypothèse de travail validée, ou invalidée, de par son goût de l’hyperbole. Auquel cas elle aurait singé peu honorablement les pires pulsions romanesques masculines. Gageons cependant que notre auteur, déjà connue pour La Désobéissance[5] et Mauvais genre[6], qui sont plutôt des romans d’éducation et de mœurs, ait mené une entreprise moins militante que ludique. D’ailleurs sa Naomi du futur n’émet-elle pas une hypothèse saugrenue : « Je sens instinctivement qu’un monde gouverné par les hommes serait plus agréable, plus doux, plus aimant et plus propice à l’épanouissement ». En d’autres termes, la violence du pouvoir est-elle sexué par nature ou par culture ? Naomi Alderman est bien une ironiste de talent, qui fait prétendre à son alter ego du futur que le livre de Neil relève de la « littérature masculine ». Ô ironie bienvenue : notre Naomi Alderman est plus matoise qu’il n’y parait, balayant d’un revers ceux - et surtout celles - qui se focaliseraient sur l’argument premier du roman.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Il n’en reste pas moins qu’à l’heure de l’affaire Weinstein, qui vit éclater fin 2017 les révélations d’abus sexuels perpétrés sur des actrices postulantes aux Etats-Unis, l’ouvrage engagé de Naomi Alderman prend non seulement un relief accusatoire, mais un parfum de revanche à la fois bienvenu et résolument inquiétant. Que la peur change de camp, soit, s’il ne s’agit que de réprimer la violence masculine, mais qu’elle devienne une férule nouvelle aux mains d’une infernale moitié de l’humanité, n’en fait pas un juste retour des choses. Pensons à cet égard au pamphlet Scum manifesto ou Manifeste pour la castration des mâles publié en 1967 par la virago fanatique Valérie Solanas[7]. La morale de l’affaire réside dans un paradoxe que les utopies politiques connaissent trop bien : une vertueuse révolte contre un pouvoir abject n’assure pas le moins du monde l’assomption d’un pouvoir enfin vertueux, mais peut ouvrir la porte au pire.

      Récompensé par le Bailey’s Women’s Prize en 2017, Le Pouvoir, qui est certainement l’ouvrage le plus marquant de Naomi Alderman, amuse, fait grincer des dents, agace et ennuie parfois. Qu’importe son talent, son bric-à-brac et ses lourdeurs, songeons à sa finesse argumentative, puisqu’elle est le moteur d’une réflexion anthropologique et civilisationnelle. Ce n’est là qu’un roman, tout ce qu’il y a de plus fictionnel, pas un constat sociétal d’actualité, du moins pas encore. Il n’a pas pour vocation d’être brutalement à thèse : « l’objet d’un ouvrage d’histoire ou de fiction n’est pas de faire progresser une cause », théorise sous forme d’hypothèse la Naomi du futur. L’imaginaire et l’anticipation n’ont-elles pas pour mission de siéger en tant qu’avertisseurs ? Ainsi nous le savons : venger l’injustice séculaire de la domination masculine ne suffirait hélas pas à assurer le règne d’une paisible justice. La Vengeance en effet n’est rien moins que la terrible Némésis de la mythologie grecque, assistée des Furies, allégories d’ailleurs féminines. Si ces dernières deviennent les Bienveillantes, c’est pour signifier qu’elles doivent veiller à l’apaisement d’une guerre des sexes. Sinon l’on déboucherait sur une terrible anti-utopie, faisant fi de tout libéralisme politique. Le pouvoir moral, si moral soit-il, risque bien d’aboutir à un règne despotique et totalitaire, y compris féminin. Ainsi va, bien plus que les catégories sexuées, et au-delà d’une politique genrée, la nature humaine. Pourtant, au-delà de la vision trop noire de Naomi Alderman, n’en doutons pas, d’autres pouvoirs que guerriers et violemment politiques, peuvent être investis par le féminin pour les meilleures causes, culturelles et scientifiques.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[4] Thomas Hobbes : Du Citoyen, I, 13, Société typographique, Neufchatel, 1797, p 18.

[5] Naomi Alderman : La Désobéissance, L’Olivier, 2008.

[6] Naomi Alderman : Mauvais genre, L’Olivier, 2011.

[7] Valerie Solanas : Scum manifesto. Association pour tailler les hommes en pièces, Mille et une nuits, 2005.

 

Granges de Labach, Cathervielle, Haute-Garonne.

Photo : T. Guinhut.

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31 janvier 2019 4 31 /01 /janvier /2019 15:31

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Géographies des bibliothèques enchantées,
de Jorge Luis Borges à Mohammad Rabie.

 

 

Jorge Luis Borges : Fictions,

traduit de l'espagnol (Argentine)

par Roger Caillois, Nestor Ibarra et Paul Verdevoye,

Folio, Gallimard, 208 p, 6,80 €.

 

Mohammad Rabie : La Bibliothèque enchantée,

traduit de l’arabe (Egypte) par Stéphanie Dujols, 176 p, 19 €.

 

 

 

 

      Il ne suffit pas d’être un bâtiment, hébergeant des salles, des étagères, des rayonnages, encore faut-il avoir la dignité et le mystère de l’assemblée des livres. L’acmé du paradoxe, à savoir l’inventive pléthore de l’illisible, ayant été atteint par Borges dans son conte « La bibliothèque de Babel », et gravement parodié par Umberto Eco, il reste à ensemencer d’enchantement les bibliothèques réelles et imaginaires. Bien que Mohammad Rabie, écrivant non loin des sables de celle d’Alexandrie, ait la modestie de ne faire allusion au nom de Borges qu’incidemment, il ne peut cacher qu’il écrive dans son ombre, quoique sans démériter. Au point, qui sait, de pouvoir être son fils spirituel. Ainsi nous irons de  l'omniscience borgésienne au fantasme de traductibilté universelle de Rabie

      Sans vergogne, Jorge Luis Borges[1] fait profession d’omniscience : tout est dans ce tout qu’est la « bibliothèque de Babel ». La quête de sens trouve son réalisation dans la totalité, puisque tous les livres mathématiquement imaginables de par la succession, la combinaison et la dispersion des lettres de l’alphabet s’y trouvent, quoiqu’elle bute sur le relatif infini de la chose et la quasi-impossibilité pour l’homme-bibliothécaire d’y découvrir un seul livre entièrement lisible, pire un seul qui soit digne d’entrer dans une bibliothèque digne de ce nom, a fortiori d’un grand livre, qu’il soit de Dante ou de Kant. À l’omniscience idiote, car indifférenciée et relativiste du dieu borgésien non-dit et insituable, répond l’aporie d’une bibliothèque illisible.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Un « bibliothécaire de génie […] déduisit que la Bibliothèque est totale, et que ses étagères consignent toutes les combinaisons possibles des vingt et quelques symboles orthographiques (nombre, quoique très vaste, non infini), c’est-à-dire tout ce qu’il est possible d’exprimer, dans toutes les langues. Tout : l’histoire minutieuse de l’avenir, les autobiographies des archanges, le catalogue fidèle de la Bibliothèque, des milliers et des milliers de catalogues mensongers, la démonstration de la fausseté de ces catalogues, la démonstration de la fausseté du catalogue véritable, l’évangile gnostique de Basilide, le commentaire de cet évangile, le commentaire du commentaire de cet évangile, le fait véridique de ta mort, la traduction de chaque livre en toutes les langues, les interpolations de chaque livre dans tous les livres ; le traité que Bède put écrire (et n’écrivit pas) sur la mythologie des Saxons, ainsi que les livres perdus de Tacite[2] ». On devine qu’à ce vertige de la liste, pour reprendre le titre d’Umberto Eco[3], s’ajoute le gloubi-boulga de tous les ouvrages fautifs, qu’il s’agisse d’une seule faute d’orthographe ou coquille ou d’un fatras omnipotent d’erreurs, d’hérésies et de contre-vérités, scientifiques ou morales : tout et son contraire, tyrannie de la fausseté. La totalité associant une introuvable perfection philosophique et esthétique avec les marasmes de la vulgarité, de l’insulte et de la provocation au génocide, soit un Evangile de Luc fallacieux acoquiné avec un exact Mein Kampf… Plutôt qu’enchantée, cette bibliothèque ne manque pas d’exhaustivité maligne, comme dans le cas de l’hypermnésique qui retient tout, mais ne sait rien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Sophiste stérile, essayiste des possibles, mathématicien des probabilités, ironiste distingué, érudit parodique, grand prêtre d’un culte babélique ? Tout cela à la fois. D’autant que Borges à l’habileté de disposer sa bibliothèque kilométrique comme un rubik’s cube exponentiel dans l’espace commode et mesuré d’un conte, lui-même dans un mince recueil de Fictions, dans une perpétuelle et vertigineuse mise en abyme, comme dans les boites d’oreilles de la Vache-qui-rit qui démultiplient à l’infini vers l’infiniment petit, au lieu que la démarche borgesienne se déploie en direction de l’infiniment grand. « Ce livre est fait de livres[4] », avouait le bibliothécaire de Buenos-Aires dans sa préface à l’édition de la Pléiade qui lui est consacrée.

      Nul doute qu’en cette Bibliothèque de Babel l’on lise l’article consacré à « Uqbar », dans cet unicum : « le tome XLVI de l’Anglo-American Cyclopedia », nanti d’une poignée de pages surnuméraires dévoilant une pure fantaisie géographique et historique. Ainsi que le livre de « Silas Haslam : History of the land called Uqbar[5] », aussi fictif que son auteur. Un monde est donc possible dans les brèches inédites du réel, ourdi par la facétie d’un auteur et d’un imprimeur, révélant parmi les territoires balisés de la connaissance encyclopédique une brèche où s’engouffrent le possible et l’impossible, nés des entrailles du vraisemblable, des conjectures et de l’imagination.

      L’on sait combien l’auteur bientôt aveugle de Ficciones fut parodié - en toute amitié bien entendu - par Umberto Eco, dans Le Nom de la rose : il devient un irascible Jorge de Burgos, également aveugle, au sens littéral et au sens figuré (sinon défiguré), qui veille jalousement sur la partie de la Poétique d’Aristote consacrée à la comédie, hélas disparue, et interdit, au besoin par la mort, à tout lecteur de feuilleter des pages qui laisseraient entendre que l’on peut rire de tout, donc de Dieu[6]. Au point d’être convaincu de crime par un avatar médiéval de Sherlock Holmes et de laisser lire le blasphématoire ouvrage, il préfère un gigantesque autodafé de la bibliothèque, où périra également sa chair. Ainsi cette bibliothèque monastique est-elle un autre avatar, celui de celle de borgésienne de Babel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Egalement menacée de destruction, La Bibliothèque enchantée de Mohammad Rabie parait être plus réaliste. Cette fois, ce n’est pas un autodafé religieux qui menace l’habitat des livres, mais quelque chose entre le despotisme politique et l’ignorance populacière[7] : l’urbanisme. Il s’agit de construire une ligne de métro dans la ville du Caire et donc de détruire l’encombrante construction. Aussi un fonctionnaire est-il chargé de rédiger un rapport. Le jeune Chaher découvre alors un vieil immeuble oublié, dans lequel, sur plusieurs niveaux, sont entreposés mille livres par pièce. Le rangement est incongru : il ne respecte que « l’ordre chronologique des publications », puis des arrivées. En l’absence de tout catalogue, l’on ne peut que piocher au hasard des yeux et de la main et en fonction de la date d’impression : les années trente au rez-de-chaussée, les années soixante au premier, et ainsi de suite en montant. En l’occurence aucun chercheur sérieux n’y peut travailleur, hors le « chercheur autodidacte ».

      Le récit laisse tour à tour la parole à deux narrateurs, Chaheb et le Dr Sayyib, un habitué, passablement au fait des mystères de la bibliothèque, qui joue en fait le rôle de l’initiateur un brin tortueux et manipulateur. Heureusement, un article de journal, extrait du dossier fourni à Chaheb, nous délivre l’origine de cette institution en passant par une sorte de conte enchâssé, non loin des Mille et une nuits. Voici une histoire d’amour entre un riche jeune homme et une modeste jeune fille, au talent poétique certain, ce qui convainc le père d’accepter un tel mariage : elle sera la créatrice de la bibliothèque, dans le but de « voir les mœurs des gens s’ennoblir grâce au savoir et aux belles lettres et leur vie s’enrichir par le dialogue et la critique constructive ».

      De loufoques et pathétiques personnages traversent le lieu éclairé par un « puits de lumière » : « Jean le copiste », travailleur compulsif qui est passé à l’appareil photo pour améliorer son rendement, Ali, persuadé qu’un document caché lui permettra de devenir propriétaire de la bâtisse, de ses livres et de ses précieux manuscrits…

      Outre la séduction de cette bibliothèque désuète aux rangements erratiques, Chaher est lui aussi enchanté en découvrant une traduction arabe du Codex seraphinianus[8], cette encyclopédie imaginaire, dont les illustrations fantasmagoriques, protéiformes, et l’écriture indéchiffrable le ravissent. Il y a évidemment une incongruité à traduire l’intraduisible en arabe, d’où l’infiltration du fantastique dans le récit de Mohammed Rabie. Jusqu’à ce que son personnage fomente de commettre un « larcin qui ait une portée cosmique et métaphysique », imagine une conjuration de traducteurs, des imprimeries souterraines et autres hypothèses fantasques…

      Le spectre de l’autodafé plane également parmi les volumes. Comme lorsque Chaher tombe sur une traduction en arabe de l’humaniste Etienne Dolet : ce dernier, pour avoir répondu « Rien du tout » à « la question rhétorique de Platon Qu’y-at-il après la mort ? » fut brûlé sur le bûcher ; mais aussi pour avoir été un traducteur fort infidèle. À cet égard la satire s’en donne à cœur joie, fustigeant les traducteurs bousilleurs, comme un certain Tharwat Okacha. Ce qui donne lieu d’ailleurs à des réflexions bien senties sur l’éthique de la traduction[9]. Mais aussi à une espérance folle de traductibilité universelle.

      On n’oubliera pas la satire de l’administration et de « l’opium du fonctionnariat » : sinécure et fainéantise, petitesse d’esprit et noircissage de paperasse inutile. Chaher ne se fait guère d’illusion sur sa mission : « préconiser la démolition ». S’il est un jeune employé du ministère des « Biens de Mainmorte », en conformité au réel ministère de ce nom qui gère les biens religieux et inaliénables, il faut probablement y voir une métaphore d’un Etat sous la férule duquel les biens et les livres sont des objets destinés à la mort.

      L’apologue a quelque chose de discrètement kafkaïen, de nettement borgesien, car cette « bibliothèque enchantée » au moyen de ses traductions en de multiples langues, dont les incroyables traducteurs resteront inconnus, est sous le couperet de ce réel sordide fait d’aménagement du territoire et de glaciales décisions administratives. Sous des dehors d’emblée anodins, se profilent de graves thématiques : l’avenir menacé des bibliothèques, la montée de l’ignorance, l’imbécillité de qui passe son temps « à glorifier son dieu - ou son gouvernement », les postulations de l’imaginaire babélique…

      Selon toute apparence, il s’agit là du premier livre traduit chez nous de l’Egyptien Mohammad Rabie. Roman surprenant, déroutant, attachant, apparemment neutre puis pétillant de malice. À ce titre, même si la dynamique narrative n’est pas immédiate,  plus l’on avance dans la lecture, plus l’ouvrage prend de l’ampleur, devient un festival de spéculations, de peur, de bouillonnement intellectuel, de spéculations enchantées et enchanteresses. À cet égard, nous laisserons au lecteur le plaisir de découvrir la fabuleuse révélation finale. Or notre curiosité s’allumant, l’on apprend que cet ingénieur, né au Caire en 1978, a publié deux autres romans : L’œil du dragon en 2012 et Otared, en 2014, qui est une infernale dystopie. Il n’est pas impossible qu’outre cette bibliothèque de fiction, ils doivent également dresser leur acte de naissance dans la langue de Molière. Faut-il, à la liste déjà généreuses des écrivains égyptiens d’importance, Naguib Mahfouz, Alaa El Aswany, ajouter le nom de Mohammad Rabie, disciple facétieux et inquiet de Borges ?

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 


[1] Voir : Un Borges idéal équivalent de l'univers : anthologie personnelle ou de l'art de poésie

[2] Jorge Luis Borges : « La Bibliothèque de Babel », Fictions, Œuvres complètes, tome I, Gallimard, La Pléiade, 2010, p 494.

[3] Umberto Eco : Le Vertige de la liste, Flammarion, 2009.

[4] Jorge Luis Borges : Œuvres complètes, T I, Gallimard, La Pléiade, 2010, p X.

[5] Jorge Luis Borges : « Tlön, Uqbar, Orbis Tertius », Fictions, Œuvres complètes, Gallimard, La Pléiade, 2010, p 453, 454.

[8] Luigi Serafini : Codex seraphinianus, Rizzoli, 2013.

[9] Voir : Aux pieds de Babel : les routes de la traduction et de l'iconographie

 

Cheykh Êl-Mohdy : Contes, traduits de l’arabe par J. J. Marcel, Dupuy,

1835. Photo : T. Guinhut.

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26 janvier 2019 6 26 /01 /janvier /2019 13:59

 

Steinegg / Collapietra,  Trentino Alto-Adige / Südtirol. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Robert Montgomery Bird :

Les métamorphoses de Sheppard Lee,

entre Ovide et Kafka.

 

 

Robert Montgomery Bird : Sheppard Lee écrit par lui-même,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Antoine Traisnel,

Au Forges de Vulcain, 434 p, 22 €.

Points, 478 p, 10,60 €.

 

 

      Devenir autre, devenir monstre ou changer de vie, que ce soient par une élévation sociale ou par la réincarnation, est un fantasme largement partagé. Depuis l’Antiquité, poètes, nouvellistes et romanciers aiment à pratiquer l’art des métamorphoses. Un art cependant dangereux, qui sauve ou punit. Ainsi, dans les Métamorphoses d’Ovide[1], les pouvoirs divins du fleuve Pénée volent au secours de Daphnée en la changeant en laurier pour lui permettre d’échapper à la poursuite d’Apollon[2]. Pire, Lucius, dans L’Âne d’or d’Apulée, se voit changé en âne au lieu d’un aigle, à cause de sa curiosité, d’une méprise, et surtout de son hubris[3]. Les dieux se faisant rare à l’époque moderne, il faut préférer une métamorphose sociale, voire ontologique. Elle est traitée sous le mode burlesque par Robert Montgomery Bird en son étonnant roman : Sheppard Lee écrit par lui-même. Ecrivant dans la première moitié du XIX° siècle, s’il connaissait Ovide, il n’avait pas encore eu la malchance d’être métamorphosé en un personnage de Franz Kafka.

      Il paraît incroyable que les historiens de la littérature américaine aient manqué de clairvoyance devant un fort curieux romancier, contemporain d’Edgar Allan Poe[4], qui d’ailleurs l’admirait : Robert Montgomery Bird. Né pour une courte vie, entre 1806 et 1854, et d’abord médecin (ce qui explique les nombreuses allusions à la médecine en notre ouvrage) il n’en écrivit pas moins d’une demi-douzaine de romans, dont ce Sheppard Lee écrit par lui-même, qui est « en mesure d’instruire l’ignorant et l’ingénu ». Dans la tradition millénaire des Métamorphoses d’Ovide et bien avant celle de Kafka, Sheppard Lee change de corps et de vies. Or, de métamorphose en métempsychose, Robert Montgomery Bird parcourt avec brio et satire la marelle de la société américaine du XIX° siècle.

      Ces réincarnations le comblent rarement, le malmènent souvent. Paresseux, pas très malin, bien que riche héritier, Shepard Lee se retrouve pauvre comme Job. Toutes ses entreprises, y compris politiques, tournent au fiasco : « car les preuves sont aussi peu estimées en politique que les raisonnements logiques ». Au cours d’une rocambolesque et superstitieuse quête d’un prétendu trésor, sa pioche le frappe violemment. Auprès de son propre cadavre, il s’empare du corps de « Messire Higginson », aussi riche que satisfait de soi. La joie est de courte durée, lorsqu’il est accusé d’avoir assassiné Shepard Lee, autrement dit lui-même ! Il croit retrouver la sérénité quand il est soudain accablé par la maladie et veillé par sa « mégère », insupportable au point qu’il pense se suicider. Le voilà contraint de méditer sur la condition humaine : « La pauvreté est-elle pire que la goutte ? L’endettement aussi pénible qu’une épouse querelleuse ? »

      Sa seconde mort lui permet une nouvelle métempsychose : « Ce qui était sûr, c’est que dans les deux cas je n’étais absolument pour rien dans mes métamorphoses, outre que j’en avais bêtement formulé le souhait ». Le voici devenu un « pauvre dandy[5] vivant à crédit », libertin vaniteux chassant la dot et chassé par la dette. Le « jeune gandin ignare » n’a pour profession que de dilapider son patrimoine puis de se faire « chasseur de pigeons ». Espérant séduire sa cousine fortunée, il ne peut qu’avouer son machisme : « je ne fais que consigner l’horreur avec laquelle je - dans la peau d’un dandy, et comme tous  ceux de sa caste - regardais tous les individus du sexe opposé plus intelligents ou plus avisés que moi ». Tentant d’escroquer deux familles en promettant d’épouser deux héritières, il est bientôt berné, et n’a d’autre recours que d’user de son « don d’entrer dans n’importe quel corps humain » de choir dans une autre personnalité.

      En une sorte d’antithèse éminemment burlesque, notre anti-héros perpétuel se vêt de la peau d’un « avaricieux » usurier à peine décédé. Ainsi l’on saura tout sur le prêt sur gages, l’agiotage et la rouerie. En cette aventure, plus qu’immorale, quoiqu’il s’agisse encore une fois d’un apologue à visée forcément morale, « sont illustrées la folie de bien éduquer ses enfants et la sagesse de faire fortune ». Être riche et rusé a cependant un prix : la vieillesse, l’infirmité, deux fils, l’un ivrogne et voleur, l’autre voleur et faussaire, pire même : l’un s’égorge en prison, l’autre est pris en flagrant délit de tentative parricide !

 

      Nous ne saurions déflorer toute la matière de ce généreux ouvrage pourfendeur d’une bonne demi-douzaine de vices. Il serait discourtois de ne pas laisser au lecteur le plaisir de découvrir comment Sheppard Lee devient un quaker philanthrope. Soyons certains que la satire la plus enjoué et mordante n’y abandonne pas ses droits, car « diverses mésaventures et calamités récompensèrent [sa] vertu ». Au point qu’emmené en Virginie le voilà convaincu d’être un abolitionniste et à ce titre digne d’être lynché !

      Qui sait si la plus passionnante et la plus osée de ces incarnations est celle qui lui permet de devenir Tom, son « frère d’ébène » ? Quoique satisfait de son sort comme jamais et auprès d’un maître fort débonnaire, Tom, l’esclave noir bon enfant et indolent, prend connaissance de « la malédiction d’une race toute entière », grâce un libelle abolitionniste humaniste et philanthrope. Aussitôt la communauté noire locale, pourtant fort bien traitée, se sent envahie par le sentiment de persécution au point de haïr son maître, car « les causes imaginaires sont toujours les plus efficaces pour susciter la jalousie et la haine ». Bientôt les insurgés mettent sur pied une « expédition sanguinaire et brigande », brûlent et tuent. Revenu de toute illusion sur la nature humaine, noire ou blanche, Sheppard Lee peut méditer en prison avant d’être pendu. Un tel épisode ne ravit pas tous les lecteurs, gênés par le cliché raciste du nègre paresseux ou délibérément sauvage, et par une société esclavagiste qui pourrait passer pour un éden pastoral.

      Il n’est pas impossible d’imaginer que le personnage de Tom (ce qui est alors fort novateur) puisse préfigurer celui d’Harriet Beecher Stowe, dans La Case de l’oncle Tom[6], paru aux Etats-Unis en 1852. Dénonçant les abjections de l’esclavagisme, ce roman obtint un succès aussi immédiat que durable et ne compta pas pour rien dans l’élection d’Abraham Lincoln qui, en dépit de la guerre de Sécession, parvint à abolir l’esclavage en 1862.

      Sommes-nous sûrs de la sérénité d’une vie suivante, celle d’un « gentilhomme de bonne fortune » ? Paresse, « ennui existentiel » et gourmandise seront son lot, complétant la liste de ce traité des sept péchés capitaux au service de sept incarnations. Que le lecteur aille vite lire de quelle grandguignolesque manière notre personnage favori retrouve son premier corps momifié pour le réintégrer !

 

      À chaque fois cependant il faut à Shepard Lee un tantinet ranimer la mémoire de celui à qui il emprunte la vie ; ce qui lui permet de pertinentes réflexions : « J’en déduis que la mémoire ainsi que beaucoup d’autres fonctions de l’esprit ont bien davantage partie liée avec les actions du corps que ce que les métaphysiciens veulent prétende ». Or l’idéalisme n’est pas son fort : « beaucoup du bon et du mauvais dans la nature humaine résulte de causes et d’influences purement physiques ». C’est à tel point qu’il imagine une spéculation juteuse : convertir les cadavres en engrais. Voire utiliser le corps du président « pour en tirer du savon, que ses successeurs utiliseraient pour récurer la constitution et les esprits du citoyen ». Ce qui n’est pas sans faire penser à l’ironique Modeste propositions pour empêcher les enfants pauvres d’Irlande d’être à charge à leurs parents ou à leur pays et pour les rendre utiles au public[7], c’est-à-dire les manger…

      Quoiqu’il soit parfois choqué de la dépravation de ses personnages d’emprunt, étant donné « l’honnêteté du Sheppard Lee original », il s’adapte fort vite. « Fier comme Lucifer » ou malheureux comme les pierres, il ballote d’un état à un autre, d’une classe sociale à une autre. Et, même si, à notre grand regret, car nous aurions été curieux de voir ce que nous aurait réservé le romancier, il ne se change jamais en femme, c’est un tableau de société, et de ses tares, qui se dévoile, sous le couvert d’une bourgade rurale du New Jersey et de la ville de Philadelphie.

      Ecrites avec un humour d’une finesse infinie et une sévère autodérision, les aventures de Sheppard Lee, évidemment un narrateur totalement fictif, procurent une lecture délicieusement divertissante et une satire sociale d’une efficacité rare, qui parcourt tous les échelons de la société, depuis les plus boueux ruraux jusqu’à « l’aristocratie républicaine ». Au cours d’un enchaînement de péripéties, jamais redondantes, se devinent bien des morales, en particulier le fameux adage : l’argent ne fait pas le bonheur… La déréliction, l’impéritie et l’égoïsme de cet anti-héros renvoient à une sagesse en creux à laquelle parvenir. Elle est souvent implicite, parfois explicite, souvent moralisatrice : « le contentement est le secret de tout plaisir », « j’ai appris à être reconnaissant envers la Providence de m’avoir réservé un sort laborieux », car changer de condition n’est pas sans danger et envier autrui ne tient guère compte des soucis de ce dernier… Il faut cependant prendre garde que cette morale finale est peu de chose au regard de l’acuité des analyses psychologiques et sociales qui sont ici un véritable festival.

      Récit picaresque[8] ou conte philosophique ? Récit fantastique, voire gothique[9] et morbide, ou roman de mœurs ? Tout à la fois ; avec une énergie narrative entraînante. De toutes manières, le récit tient plus à l’esthétique romanesque du XVIII° que du romantisme son contemporain, à moins de penser à Frankenstein[10] animant des fragments de morts, ce qui n’enlève rien à son mérite. Publiée en 1836, cette Comédie humaine, plus concise que celle de Balzac, pose de rares problèmes d’identité. Qui avons-nous eu la chance ou la malchance d’être, sommes-nous toujours le même, l’esprit n’est-il que la résultante du corps, jusqu’où avons-nous la capacité d’entrer dans la peau d’autrui, de vivre sa vie, de le comprendre ? En fait, mieux que tout pouvoir magique, ce sont les pouvoirs de métempsychose de la littérature qui sont ici à préférer : « je ne pouvais plus me conjuguer au singulier »…

 

      Au contraire de Montgomery Bird, le personnage de Kafka n’admet aucune morale, il ne s’inscrit guère dans un apologue. Sinon dans un récit aporétique et tautologique : « Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine[11] », ce qui est l’un des plus beaux incipits de la littérature universelle. Sa Métamorphose n’est ni d’origine divine, à moins d’imaginer une sourde fatalité venue du Dieu jaloux et vengeur de la Bible hébraïque, ni sociale, tout juste ontologique peut-être. L’on peut supposer qu’il s’agit d’une déréliction toute personnelle, d’une mélancolie dépressive et morbide, d’une dévalorisation de soi hantée par l’épuisement professionnel et un miroir psychologique fêlé, voire d’une prescience de la condamnation des Juifs à la Shoah, comme le montre l’interprétation du Procès par le cinéaste Orson Welles[12]. Kafka retrouve cependant une orientation venue d’Ovide et de L’Âne d’or d’Apulée, puisque l’homme est changé en animal, en cafard peut-être, mais en cadavre digne des ordures enfin. Même si l’on sait que l’auteur du Château aimait à rire en lisant ses récits, n’était-ce pas la seule conjuration du tragique possible ?

      Après ses aventureuses métempsychoses, le Sheppard Lee de Montgomery Bird est non seulement rétabli dans son humanité première, alors que son beau-frère a remis sa ferme sur pieds, mais y a gagné en sagesse. Ses métamorphoses ont un sens que celle de Kafka n’a pas, et le rapprochement entre deux auteurs si dissemblables prouve s’il en était besoin qu’en cette affaire le roman de Montgomery Bird est le chaînon manquant enfin rétabli entre de mythiques métamorphoses antiques et de plus bassement humaines détériorations physiques et mentales, non moins métaphysiques. La collusion entre fantastique, fantaisie picaresque et satire sociale en est d’autant plus remarquable, au point qu’après ce chef d’œuvre d’humour et d’intelligence, nous aimerions voir traduits d’autres volumes de Robert Montgomery Bird. Par exemple, l’un de ses six romans, Nick of the Woods, publié en 1837, qui met en scène un pacifique quaker soudain aux prises avec des éruptions de sanguinaire folie.

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

À partir d'un article -ici augmenté- paru dans Le Matricule des anges, nov-décembre 2018

 

[2] Ovide : Les Métamorphoses, Livre I.

[3] Apulée : L’Âne d’or, Livre III.

[6] Harriet Beecher Stowe, dans La Case de l’oncle Tom, Le Club Français du Livre, 1960.

[7] Jonathan Swift : Modeste proposition, Œuvres, Gallimard, La Pléiade, 1995, p 1383-1392.

[11] Franz Kafka : La Métamorphose, Œuvres complètes II,  La Pléiade, Gallimard, 2005, p 192.

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15 janvier 2019 2 15 /01 /janvier /2019 18:35

 

Cinque torri, Cortina d'Ampezzo, Veneto.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

La stature totalitaire avortée
du fascisme mussolinien.
Frédéric Le Moal : Histoire du fascisme ;
Umberto Eco : Reconnaître le fascisme ;
Malaparte : Muss.

 

 

Frédéric Le Moal : Histoire du fascisme, Perrin, 432 p, 23 €.

 

Umberto Eco : Reconnaître le fascisme, traduit de l’italien par Myriem Bouzaher, Grasset, 56 p, 3 €.

 

Curzio Malaparte : Muss, suivi de Le Grand imbécile,

traduit de l'italien par Carole Cavallera, Quai Voltaire, 224 p, 18 €.

 

 

 

 

 

      Socialiste faisceau des énergies populaires, renaissance de la Rome impériale, tout cela s’est effondré piteusement, comme les tours d’une ère dolomitique résiduelle. La fière stature du Duce a fini pendue à un croc de boucher. Le fascisme pourtant est resté au fronton du vocabulaire politique, non seulement comme une référence, mais comme le prototype de la bête immonde à abattre ; comme s’il n’avait pas ses jumeaux, ses frères ennemis. Ce qui conduit à la nécessité de définir en profondeur ce mouvement, cet archétype mussolinien, et d’en déplier l’Histoire, comme le fait Frédéric Le Moal dans son Histoire du fascisme. Ce à quoi Umberto Eco ajoute un petit manuel permettant de Reconnaître le fascisme. À moins de ne pas résister à se moquer du Muss, sous la plume acerbe et comique de Curzio Malaparte. Il reste à se demander quelle réalité, ou quel épouvantail, il reste du fascisme et de l'antifascisme aujourd’hui…

 

      Au contraire de la vulgate marxiste interprétant le fascisme, ce dernier est d’abord socialiste. Il ne s’agissait pas dans les années vingt « d’une bande de voyous » instrumentalisés par « les classes possédantes » et l’église pour s’opposer au « progressisme ». Mais d’un surgeon du marxisme et d’un rejet du léninisme, de la démocratie parlementaire, de l’individualisme et du pacifisme, en faveur d’un régime fomenté par un parti unique étatiste. Contrôler une communauté nationale militarisée allait de pair avec l’obsession de la naissance d’un homme nouveau. Même si l’évolution de Mussolini du socialisme au fascisme ne fut pas d’une logique imparable, faite autant de sinuosités idéologiques que d’opportunisme de l’ambition et des manœuvres politiques pour s’attacher le pouvoir presque suprême, il existe bien une généalogie imparable, qui lui permit d’associer socialisme et nationalisme. Né à l’extrême gauche du socialisme officiel, le fascisme de 1919 était résolument antibolchevique, mais pas anti-prolétarien, il se voulait « une alternative au marxisme et au libéralise », revendiquait l’expropriation des richesses, projet qu’il abandonna bientôt pour s’adjoindre des conservateurs et des monarchistes exaspérés par les ambitions des rouges.

      Dans la généalogie du fascisme, il faut compter avec la guerre contre l’Autriche-Hongrie qui permit au royaume italien de prendre le Trentin Haut-Adige, plus exactement le Südtirol, où l’on parle encore allemand, mais ne lui permit pas de figurer parmi les grands vainqueurs de 1918. Malgré des pertes considérables, la nostalgie de la camaraderie du front, associée à celle de l’empire romain évanoui contribuèrent à l’exaltation de la patrie. En outre les poètes futuristes, enthousiastes de la guerre, mais aussi le poète Gabriele d’Annunzio qui prit d’assaut Fiume et dut cependant reculer (comme quoi la poésie n’est garante ni de paix ni de démocratie libérale) entretenaient une mythologie préfasciste. De surcroit le peu d’efficacité des partis libéraux ne contribua pas à éloigner le désir d’un pouvoir fort, qu’il fût marxiste ou nationaliste. Or, même si « le fascisme ne se résumait pas à du mussolinisme », une telle Histoire du fascisme est avant tout charpentée par la biographie de Benito Mussolini (1883-1945), né dans un milieu modeste et dans une province traditionnellement rouge.

      L’agitateur prolétarien socialiste vitupérait l’individualisme, vit son activisme récompensé par un peu de prison, puis rédimé par sa participation à la guerre de 1915 à 1918 contre l’Autriche-Hongrie. Bientôt son habileté, son charisme, quoique controversés, le mit à la tête du mouvement fasciste qui s’extirpait du socialisme révolutionnaire.

      La marche sur Rome d’octobre 1922, associée à la prise de villes successives par les chemises noires, permit à Mussolini d’être invité par le Roi Victor-Emmanuel III[1] à prendre la Présidence du Conseil, dans le cadre d’un « subtil équilibre […] entre subversion et légalisme ». Les conservateurs de la bourgeoisie, de l’armée et de l’Eglise pactisaient alors avec les forces libérales pour assoir le pouvoir du Duce. On déplora cependant quelques dizaines de morts à Rome, alors que « l’arrivée au pouvoir du fascisme se déroula dans le cadre d’une violence incontestable qui coûta la vie à près de 4000 personnes dans les deux camps » ; ce qui n’est pas à mettre sur le même plan que la bien plus sanglante guerre civile espagnole et son débouché sur le franquisme, ni même que la répression léniniste et stalinienne[2]. Le même roi allait destituer Mussolini deux décennies plus tard…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Le parti fasciste au pouvoir ne reculait pas devant la violence et les menaces, y compris au moyen de la création de sa Milice, saccageant des journaux, contraignant la liberté de la presse en vue d’une « fascisation des esprits » et de « l’étatisation du fascisme ». En modifiant la loi électorale, Mussolini solidifia sa majorité au Parlement, tandis que ses sbires intimidaient les électeurs, y compris fascistes dissidents. Malgré une situation chaotique et bien des opposants antifascistes et libéraux cependant frappés d’impéritie, sans compter la farouche opposition des socialistes radicaux et bolcheviques,  le fascisme était en voie de devenir « un Moloch étatique construit sur une soumission totale de l’individu et la négation de ses libertés ». C’est alors qu’apparut pour la première fois le terme de totalitarisme, « dans un article du Mondo du 12 mai 1923 ».

      Cependant, Mussolini avait nommé De Stefani ministre, qui s’attacha à « libérer le monde entrepreneurial de la bureaucratie […] pour libéraliser l’économie italienne : réforme fiscale, impôt progressif sur le revenu, baisse des dépenses publiques et du nombre de fonctionnaires, libéralisation des prix, accords commerciaux avec des pays étrangers ». À cet égard il ne s’agit absolument pas de totalitarisme, et, de fait, l’Italie de 1926 retrouva son niveau économique d’avant-guerre. Hélas, bientôt, l’économie fut soumise au pouvoir de l’Etat. Et pour garder « une patine socialisante », la « Charte sociale », instituait un corporatisme étatique, tout en rejetant la lutte des classes, reconnaissant le capitalisme et la propriété privée, garantissant les acquis sociaux, quoique laissant les travailleurs sans défense…

      Parti unique, police et tribunal politiques, élections et plébiscites truqués, tout était huilé au service de la tyrannie. Fin 1926, la démocratie libérale avait cessé de vivre, au profit d’une volonté générale héritée de Rousseau et guidée par le Duce. Le fascisme, quoique gardant sa collaboration avec l’Eglise, l’armée et la bourgeoisie, devenait « une religion pour la Nation », selon la formule de Mussolini. Aussi « la discipline de type militaire, l’obéissance totale au Chef devaient cohabiter avec le caractère électif de nombreuses fonctions, élément indispensable pour la participation des masses ». Peu à peu furent mises en place « l’éducation physique et politique » des enfants et adolescents, la taxation des célibataires et la chasse aux homosexuels, la valorisation de la natalité. « Tout dans l’Etat, rien en dehors de l’Etat, rien contre l’Etat », clama le Duce en 1925, non sans un de ces coups de menton dont il avait le secret.

      Comme le stalinisme cher à bien des intellectuels, dont Eluard et Aragon[3], comme le National-socialisme cher à Brasillach, le fascisme exalta philosophes et écrivains : outre D’Annunzio, le futuriste Marinetti, les philosophes Giovanni Gentile et Julius Evola et des dizaines d’autres applaudirent de toutes leurs plumes, même si des esprits plus prudents, tel Benedetto Croce, tempéraient le délire. Il n’en reste pas moins que l’on rédigea une célèbre Encyclopédie italienne, moins idéologique que l’on aurait pu le croire, même si l’article « Fascisme » était signé par Mussolini soi-même. Rien n’échappait, quoique d’une main passablement souple, au régime modelant l’art, le cinéma, l’urbanisme romain… Quant aux rebelles, ils étaient relégués dans des régions reculées, comme Carlo Levi qui alla dans le sud profond écrire Le Christ s’est arrêté à Eboli. Le peu de confort de la chose n’était pas comparable avec la terreur de masse nazie et communiste.

      Dans la continuité de l’Emile de Rousseau et du révolutionnaire français Thibaudeau qui pensait « que les enfants étaient une propriété de l’Etat », mais aussi du marxisme, Mussolini assura : « La transformation de l'instruction publique en éducation nationale est la plus fasciste  de mes réformes ». S’il se heurtait pourtant à la résistance de l’Eglise romaine, il n’en réalisait pas moins un endoctrinement de la jeunesse, visant à détruire « le savoir élitiste de l’Italie libérale », en vue d’une « révolution anthropologique », utilisant, comme tous les régimes totalitaires, le sport[4] comme levain et vitrine, et le moralisme sexuel procréatif au service d’une politique nataliste encouragée par l’Etat-providence italien. On se doute que, malgré l’exaltation grégaire, et plus ou moins secrètement, une partie de la population ne croyait guère à ce cirque…

      La crise économique de 1929 permit aux fascistes de prétendre qu’elle signait la fin du capitalisme et du libéralisme, antienne d’ailleurs récurrente à gauche. Avec un million de chômeurs, l’on vit revenir grèves et drapeaux rouges, bientôt calmés par la répression et par les velléités d’une « économie corporatiste », par le « financement public des entreprises » et le ravitaillement des familles. Toutes mesures fondamentalement socialistes, à l’instar d’autres initiatives sociales, souvent désastreuses pour les libertés, comme la collusion du corporatisme et du syndicalisme ; parfois judicieuses, comme l’assèchement des maris du Pô et dans les régions de Pise et Rome, créant 35000 fermes, alors que le Duce fait construire des milliers de kilomètres de routes et voies ferrées, des stades dans toutes les communes, gagne la « bataille du blé », assure la création de villes nouvelles, toutes choses qui permettent encore à des admirateurs de vanter le dictateur fasciste, quoique propagande et endoctrinement aimassent amplifier le mouvement sans frein, quoique ce dirigisme protectionniste économique préparât une crise prévisible…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Evidemment, le fascisme mussolinien ne pouvait que succomber à une maladie trop courante : le colonialisme. Le travailleur acharné, qui ne déléguait aucun pouvoir, le nouveau César, engageait la « race latine » à envoyer ses « légionnaires » à l’assaut de la Lybie pacifiée avec une brutalité sans nom, puis de l’Ethiopie en 1935, dans le cadre un impérialisme revendiqué et d’une exigeante « militarisation de la société ». En moins d’un an, l’affaire fut enlevée au moyen de massacres abjects et avec des appels du pied complices à l’Islam. Autre maladie, cette fois mortelle : après une grande méfiance, une alliance ambigüe avec Hitler fut scellée en 1936. De plus l’Italie envoya des divisions soutenir le franquisme, avec peu de succès d’ailleurs. Une autre étape fut franchie en 1938 avec le racisme et l’antisémitisme d’Etat, ce dernier étant « un héritage du socialisme » anti-bourgeois, mais aussi un anti-bolchevisme, même si les motivations étaient un peu confuses, hors le fantasme de l’ennemi de l’intérieur, hors l’alliance avec l’Allemagne. Notons que la mesure ne suscita pas le consensus attendu, y compris du Pape Pie XI, vigoureusement hostile à cette insulte au message du Christ.

      En 1939, l’Italie s’empara de l’Albanie, et, malgré sa « non-belligérance », s’enferma dans le « Pacte d’acier » avec l’Allemagne en guerre. Opportuniste, elle attendit juin 1940 pour participer à la curée contre la France, malgré une population récalcitrante, curée fort médiocre d’ailleurs devant la résistance française. Pire, l’agression contre la Grèce fut un échec cinglant. Ephémère furent les gloires de la participation à la guerre contre l’URSS, de l’annexion qui allait de la Corse à la Savoie, des exactions dans les Balkans et dans « l’espace vital méditerranéen ». La propagande ne suffisait plus à masquer les échecs, les pénuries grandissantes subies par la population, les bombardements alliés, le débarquement en Sicile.

      Destitué en juillet 1943 par le Grand Conseil fasciste et par le roi, Mussolini était en état d’arrestation. Bénéficiant d’une rocambolesque évasion de sa prison des Abruzzes par les Allemands, il redevint le Duce, mais au petit pied, à la solde de ces derniers, bataillant dans la guerre civile, chaos politique et sanglant. Rattrapé, fusillé au bord du lac de Côme, l’archétype incarné du fascisme finit en cadavre violenté à Milan. La brève République de Salo fut le dernier ersatz cruel du fascisme. L’Italie payait encore sur son sol ses erreurs avec la dernière prime d’une guerre entre les Nazis et les alliés…

      Avorté le fascisme mussolinien ? Oui. Parce que ses réalisations sociales restaient en-deçà du mythe, qu’il restait sous la tutelle du roi Victor-Emmanuel III, qu’il ne sut pas prévoir pas de successeur à l’homme providentiel, car « à défaut d’être fascistes, les Italiens étaient mussoliniens », parce qu’il restait un « totalitarisme de basse intensité ». Oui parce que son hubris l’avait jeté dans les bras d’une poignée de guerres de plus en plus impraticables, parce que son mythe pourrissait aux yeux de tous. De fait, en 1943, « les Italiens se débarrassèrent du fascisme comme un serpent de sa peau usée ». L’idole avait été abattue sans guère de regret. Même s’il reste encore aujourd’hui de groupusculaires nostalgiques qui vénèrent son tombeau…

      Toujours passionnant, bénéficiant d’une écriture aussi informée qu’alerte, l’essai de Frédéric Le Moal ouvre un pan de l’Histoire européenne finalement peu connu au regard de la pléthorique bibliographie sur le nazisme : il peut être considéré comme une référence. Cette Histoire du fascisme est également un indispensable d’une honnête bibliothèque de philosophie politique. C’est à cet égard que notre historien fait souvent et pertinemment allusion à Rousseau, dont l’antiféminisme, les principes d’éducation (dans l’Emile), l’antiparlementarisme et l’affirmation de la « volonté générale » (dans Le Contrat social) ne sont pas sans continuité avec l’idéologie fasciste.

      Au-delà du tragique de l’Histoire, le fascisme est pétri de ridicules : chemises noires sanglées, culte de l’uniforme, foi collective nationaliste, valorisation viriloïde des armes et des saluts, démonstrations de masse avec les colifichets que sont les drapeaux et les emblèmes comme le faisceau, propagande éhontée, en particulier lorsque le Duce s’exhibe torse nu dans les champs de blé, charisme outrecuidant et culte de la personnalité enfin, caractéristiques communes, aux couleurs[5] près, avec le nazisme et le communisme. Prenons toutefois garde que les ridicules idéologiques de tous bords puissent toujours nous épargner.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      C’est avec un opportunisme passablement discutable que l’éditeur français, mais aussi celui italien, proposent sous forme de mince opuscule un texte d’abord publié dans Cinq leçons de morale[6], sous le titre de « Le fascisme éternel », parmi des réflexions hautement roboratives sur la guerre, la presse, l’autre et la tolérance aux migrations. Soyons rassurés, nous saurons avec L’italien Umberto Eco[7], sémiologue, essayiste et romancier, Reconnaitre le fascisme au moyen de quatorze caractéristiques ataviques.

      Le voici s’incarnant dès qu’il y a « culte de la tradition » et « refus de la modernité », dès que « l’action » est valorisée, quand « la culture est suspecte » et l’esprit critique vilipendé, quand s’exacerbe « la peur de la différence ». L’on trouve également « l’appel aux classes moyennes frustrées » et « l’obsession du complot ». Quant au pacifisme, il est « collusion avec l’ennemi », et associé au « mépris des faibles », qui se complète par un « élitisme populaire ». Dans un tel cadre, le culte du héros conflue avec celui de la mort, évidemment réservé au machisme. N’oublions pas l’antienne de l’illégitimité du parlementarisme, et cerise empoisonnée sur le gâteau putride : le novlangue, théorisé par Orwell[8].

      Il manque cependant à ce fascisme (qui sans cela serait encore trop pâle) au moins quatre caractéristiques absolument essentielles : la militarisation de la société, et en particulier de la jeunesse, le collectivisme, l’antilibéralisme dans les mœurs et enfin la mainmise de l’Etat sur le tissu économique. La plupart de ses caractéristiques, sinon toutes, étant prééminentes dans le communisme, hors l’opposition entre le nationalisme et l’internationalisme, entre la collusion capitalisme-Etat et la dévoration des moyens de production par l’Etat, le cousinage d’un totalitarisme à l’autre est flagrant, quoique la terreur du second soit sans commune mesure, sinon avec le nazisme, dont la Shoah fut l'apogée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Nous avons les gouvernements que nous méritons, dit-on souvent. Curzio Malaparte (1898-1957) se rangea d’abord parmi la cohorte des intellectuels italiens exaltés par le fascisme, apposant sa signature au bas du Manifeste des intellectuels italiens fascistes aux intellectuels de toutes les Nations. L’écrivain, de passage en France, devait en 1931, pour l’éditeur Grasset, écrire une biographie du Duce. Il avait entre-temps bien déchanté, en fait parce qu’il était favorable au fascisme révolutionnaire et non plus à celui réactionnaire selon lui de Mussolini. Probablement l’éditeur ne s’attendait pas à cet essai, descente en flèche du prototype du fascisme, quoique de la part de celui qui rejoignit après-guerre le parti communiste ce ne fut qu’un prêté pour un rendu : décidément il était abonné au totalitarisme...

      Portraiturant Mussolini, l’auteur de Kaputt et de La Peau brosse un tableau peu flatteur de l’Italie de son temps : vanité, mauvaise foi, bêtise... S’il a, un temps, été fasciné par les personnalités d’exception des gouvernements autoritaires, au point d’avoir été un théoricien apprécié du fascisme italien, le voilà renvoyant dos à dos ce totalitarisme et celui nazi. Après avoir, dans Technique du coup d’Etat, assuré la perspicacité de son analyse du phénomène Hitler, il en remettait une couche en déshabillant cet autre modèle de la tyrannie. Le « Muss » est vigoureusement déboulonné. Crimes « contre les corps » et « contre les consciences » sont les péchés de l’icône politique, associés à ceux de son imitateur autrichien que notre auteur devine devoir se révéler encore plus violent. C’est ainsi que le nouveau César est replacé dans son contexte historique, dans la distorsion d’une nouvelle légalité capable d’auto-justifier ses crimes.

      Pourtant la mère de l’écrivain a été « amoureuse » du « pauvre Muss », comme elle l’appelait. Fallait-il publier ces manuscrits hélas inachevés ? Certes, oui ! Interrompus par sa relégation politique en des lieux perdus de la péninsule, il pensa reprendre ces travaux dans les années quarante. Mieux encore, son second opus consacré à Mussolini, Le Grand imbécile, devient une franche bouffonnerie, dans laquelle une révolte grotesque balaie l’homme pas si fort du régime. Le tyran sans humour est brocardé de façon à montrer qu’il n’aurait pas été si difficile de le renverser, du moins si le peuple avait su en assumer la décision. Après avoir trop pris au sérieux le surhomme, Malaparte déboulonne celui qui porte « la tomate jaune de son kyste sur sa nuque lardeuse » avec les armes efficaces du rire…

      Ecoutez les cris d’une foule consciencieuse, des médias avertisseurs jaloux du point Godwin, de la reductio ad hitlerum : l’extrême-droite sourd sous nos pas, le fascisme est partout, nauséabond à souhait. Bien sûr l’on peut trouver des néo-nazis un peu partout, voire en Italie des afficionados du mythe mussolinien, mais ils sont résiduels. Quoiqu’il ne faille pas négliger la force du mythe, de l’idéologie face aux réalités, qu’elles soient historiques ou présentes. Mais dès qu’un politique, dès qu’un gouvernement n’est pas de gauche, n’est pas socialiste (tiens-donc Mussolini l’était bien lui et Hitler National Socialiste rappelons-le), il est flétri, conspué, plus qu’un Christ aux outrages. Certes sont loin d’être des Christ ces Salvini, Orban, Trump et Bolsonaro, que l’on brocarde en fascistes patentés, mais c’est méconnaître le sens politique. On a vu qu’Hitler et Mussolini était islamophiles (entre collègues l’on se comprend n’est-ce pas ?), ce n’est pas le cas de ces dirigeants contemporains.

      Prenons l’exemple du nouveau Président du Brésil. La proximité de Jair Bolsonaro avec des entités religieuses conservatrices peut hélas le conduire à réduire les libertés individuelles, notamment en ce qui concerne l’avortement et l’homosexualité... Il faut également s’interroger sur le sort des tribus indiennes de l’Amazonie et savoir si l’extension agricole les menace ou si en légalisant la propriété, il s’agira de les protéger des vols de terrains. Excepté ces questions, et tenant compte de la violence urbaine et d’une criminalité galopante qui sévit au Brésil, à laquelle il faut porter remède, les autres aspects de sa politique promise n'ont rien de fasciste, au contraire. A-t-on vu un Etat fasciste proposer la liberté du port d’armes pour que l’individu puisse se protéger d’une criminalité hallucinante, alors qu’il est le criminel en chef s’arrogeant le monopole des armes ? A-t-on vu un Etat fasciste s’appuyer sur des économistes libéraux comme Paulo Guedes, venu de l’Ecole de Chicago ?

      Sans vouloir, du haut de notre petitesse, ôter le moindre mérite à Umberto Eco, nous saurions insinuer que le fascisme ne se reconnait pas qu’aux portes ouvertes enfoncées qui mènent à l’extrême droite, au nazisme et au franquisme, et bien sûr, puisque l’on parle ici depuis l’Italie, au mussolinisme, qui, lui, n’a pas tout à fait réussi son totalitarisme. Ne doutons cependant pas de la délicieuse malice de notre écrivain et intellectuel, qui nous laisse libre d’inférer. En tant que système idéologique holistique qui a cœur de soumettre l’individu à une tyrannie collective incarnée par un Etat, un maître, un guide, il n’est pas seulement fascisme aux chemises brunes et noires. Mais fascisme rouge, mais fascisme vert, qu’il s’agisse d’un vert religieux et théocratique, voire d’un vert écologiste et végan. À l’issue de cette lecture, nous voici savoureusement rassurés : le fascisme ne passera pas, nous savons déjà le repérer avec emphase et bien du ridicule chez Berlusconi et Donald Trump, mais c’est avec les yeux grands fermés que trop d’entre nous ne le voient pas où il faut voir. Le regretté Jean-François Revel[9] parlait à cet égard de Connaissance inutile.

 

 

      L’identité totalitaire du fascisme n’est plus à démontrer. Qu’il soit mussolinien, nazi ou communiste, une même nature viscéralement hostile au libéralisme politique et économique fut à l’œuvre. Reste que le premier, malgré ses exactions et meurtres, est loin d’avoir atteint les tristes records génocidaires de ses frères : en effet Mussolini, assure Frédéric Le Moal, « ne se rangeait pas dans la catégorie des épurateurs sanglants dont l’Europe accoucha à cette époque ». C’est à cette occasion que le mystère semble entier : pourquoi seul l’antifascisme parait-il rayonnant de vertu ? À moins de remarquer sous son vernis de vertu agressive le rouge de sa pulsion totalitaire, comme lorsque des groupuscules prétendent détruire le « Monument à la victoire » de Bolzano, certes d’une esthétique peu convaincante et exaltant la conquête plus que discutable du Südtirol, pour effacer le souvenir fasciste et réécrire l’Histoire. Quand donc saurons-nous être autant anticommuniste, antithéocratique qu’antifasciste ?

Thierry Guinhut

 La partie sur Malaparte est parue dans Le Matricule des Anges, avril 2012

Une vie d'écriture et de photographie

 

      

Sasso Piatto, Val Gardena, Trentino Alto-Adige / Südtirol. Photo : T. Guinhut.

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3 janvier 2019 4 03 /01 /janvier /2019 14:51

 

Bibliothèque A. R. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Les Métamorphoses de Vivant

Roman. IV.

 

Deuxième métamorphose :

 

Francastel, frontnationaliste.

 

 

 

      Je me lève. J'ai soif, suant toute eau. Soif de sang. Non... Plutôt grenadine, jus de cerise et de tomate. Mais où est passé le mini-bar ? Et cette porte de salle de bains bloquée dont le chambranle se secoue comme une ruine... Ou j'ouvre mon cahier sur cette table et sous mon nom de plume, « Vivant d’Iseye » artistement calligraphié, j'écris ce qui me vient au fil de la vidéo qui défile, ou j'ouvre une porte sur une aventure, à la recherche de ce qui pourrait étancher ma soif de sensations chaudes et de terreurs glacées…

      Je serais un vampire que je me sentirais l'évidence d'aller ouvrir la première gorge de jeune fille venue dans le blanc d'une chambre, pour étancher de sang ma soif de vie. J'écrirais la fin de son histoire en entrefilets rouges sur la double page ouverte de ses seins blancs. Et c'est ainsi que je commencerais la mienne en votre serviteur à cravate rouge, gilet de peau et crâne rose.

      Quelle potion de soif m'a-t-on fait boire pour que j'aie si soif ?  Je ne reconnais pas cet escalier. Comme s'il avait subi des siècles de réparations et dégradations. Comme si des immigrés clandestins l'avaient squatté. D'ailleurs ça pue à outrance le couscous rance et le chevelu crépu, la coiffure rasta ensuiffée de shit...

      Mais qu’est-ce que je raconte ? Que j’écris la main prise dans une autre main ? Des invectives contre l’humanité indignes d’un Vivant d’Iseye…

      J'ai dû tomber sans m'en apercevoir sur un escalier de service. Voire un toboggan désaffecté entre deux cloisons oubliées. Est-il possible qu'on dégringole dans un tel merdier à l'Hôtel Royal Monceau ? De tels monceaux de planches, marches contremarches, gravats, poubelles déglinguées contre le béton nu et cloqué ? Un tas de couvertures pourries sur le palier ironise la forme humaine, ou de la chrysalide avec ses plis, manches et capuche dans un estuaire d'ordures, pelures, boites de conserves et leur jus répandu... Encore un de ces vieux juifs venus des Balkans et fuyant la guerre arabo-serbe. Sont-ce les bas-fonds qui supportent le luxe du Grand Hôtel ? Qu'est-ce que c'est que cette porte de tôle ? Il faut la brusquer à coup d'épaules, lui défoncer le cul pour la faire céder... Quoi ! Une rue pareille pour l’Hôtel Royal-Monceau ! Où suis-je ? Qui m'a versé au compte-goutte du LSD sur la pupille pour voir l'Hôtel Royal en monceaux se disloquer en gueule de bunker déchiqueté ? A moins que j'aie un casque vidéo sur les tempes pour me passer le film d'un arrière-quartier en béton sale et détritus... Mon Hôtel a disparu !

      La lune commence à se fendiller dans la tranchée du territoire. C’est le signal de l'infiltration nocturne des foncés ! L'heure du nettoyage. Méticuleusement, j’enfile doigt par doigt les deux gants de cuir blanc. Quoi, encore une ampoule de réverbère pétée ! Et qu'est-ce que c'est que cet éclat lumineux, ce reflet fugitif ? Gaffe. Encore une saloperie de caméra-espion, un relais vidéo-surveillance de la police démocratique, un de leurs journalistes valets qui aimerait bien avoir vent de notre organisation...

      Calme noir. La nuit est fétide. Ça sent le juif maghrébin et le bourgeois franc-maçon. Un coup de rangers dans leurs gueules, leurs caméras. Pour leur foutre la raie au beur noir. Ah, ah, ah... On y verra bientôt plus que des faces propres et nettes comme le cirage clair et poli de mes guêtres. On pourra enfin être fier de se regarder dans la pureté polie de mon crâne de parfait blanc occidental. Vêtements au carré, blazer bleu-marine sur la chemise brune, ceinturon blanc et cravate rouge sur un coffre de mangeur de viande ! Paré.

      Qu'est-ce que c'est que ce costume de clown? Quand il respire comme ça j'ai comme les tuyaux d'une marche militaire dans les bronches. Pourquoi me fait-il cadencer et raidir tous les muscles? Comme sifflant par le nez une sonnerie aux morts pour la patrie. Non... Me voilà encre le mental dans la tête d'une espèce de monstre qui ne me laisse même pas penser. Seulement vivre à mon cœur défendant sa démarche, son déguisement et son théâtre vulgaire qui me censure la réflexion. Et une fois de plus je ne peux pas m'échapper d'entre ces bajoues qui battent la mesure.

      J'espère qu'il ne va pas lui venir l'idée de nous regarder dans un miroir. J'en vois et j'en sais assez comme ça sans m'ajouter aux cinq sens la vision d'un faciès qui n'est pas le mien et dont me suffit amplement ce que je sens du cubique des mâchoires... C’est parce qu'il ne pense pas en se coltinant son pas militaire de bande dessinée que je peux...

      Stop! Ça sent le complot... Affirmatif ! Il y a des yeux noirs de tiers monde qui photocopient la ville pour se la cloner à l'usage de leur pillage et ne nous laisser que la trame de nos papiers d'identités aux empreintes effacées. Au rapport avant la levée du secret ! Je ne veux avec moi et mes sbires que la caméra de l'Hawks. Uniquement cette démone. La seule qui laissera voir toute la vérité nécessaire de notre mouvement. Et l'Hawks l'aura dans l'os. C'est l'heure de grande écoute nocturne pour le Mouvement Uni de Libération de la Race Blanche. Et quand nous n'aurons plus besoin de son sens de l'information... Clic ! Permis de pellicule coupé, bande son noyée, internet dératisé, neurones au détergent, réseau câblé passé à la voix blanche. Défense de dépasser la ligne blanche.

      Attention! Cachons nous dans la rencoignure de cette porte cochère, contre le tableau d'entrée à code digital de sécurité. Oui. C'est elle. L'Hawks entre dans le bar « Au Français ». L'épieuse épiée. Ce bar qu'entre initiés nous appelons « Le Bleu Blanc Rouge ». Le bleu pour l'uniforme horizon, le blanc pour la pureté de la race, et le rouge pour le sang répandu des envahisseurs. Bien drivée cette Hawks pourrait faire une excellente voix populaire. À condition de lui laver sévèrement le cerveau aussi blanc que le blanc bleu de ses yeux... Pas un bouton de guêtre ne me manque. J'y vais. Par la porte de côté et le cagibi aux deux placards. Changer rapidement mon uniforme d'action pour un vêtement politique. Costume bleu-France croisé, cravate passe-partout, souliers vernis noirs. Bien au chaud dans mes sous-vêtements bleu blanc rouge et noir invisibles contre mon cœur. En piste...

      - Benoit-Adolphe Francostal, qui êtes-vous? Un obscur militant, l'éminence grise d'un parti non encore homologué, ou le leader absolu d'une force montante que la marée des urnes populaires plébiscite?

      - Vous savez bien qui je suis, Mademoiselle Hawks. Vous devez savoir qui je suis. Vous saurez bientôt qui je suis.

      - Mais encore...

     - Je suis la France pure ! Le peuple national. La revanche des travailleurs. Des exclus du capitalisme mondialiste. Des victimes de l'immigration sauvage.

      - D'abord, dites à nos showsectateurs si ce nom, Benoit-Adolphe Francostal, est votre nom en vertu de l'état civil ou si ce n'est qu'un grotesque pseudonyme?

      - Pourquoi grotesque ? Alors que dans ce nom coule le sang de mon père, de nos pères et aïeux. De nos ancêtres les Gaulois. Alors que ces prénoms sont la langue de ma mère, le b a ba de mes initiales... Ce nom venu des Francs, porteur du sceptre de la pure lignée des Français. Enfin vous savez que l'écrivain français Henry de Montherlant appela Costals le fin héros d'un de ses meilleurs romans...

       - Un héros misogyne. ..

      - Car la femme n'est que le passé de l'homme. Dans le rôle sacré de la mère, la femme française se réalise pleinement et uniquement.

      - Délicate perspective... Pourquoi toujours « Français » ? Qu'y a-t-il de plus à être né par hasard Basque, Breton ou salade niçoise, plutôt qu'Américain, Letton, Malien ou Coréen?

      - Je suis Xénophobos le Grand, le viriloïde français, qui pue bon la France sous aisselles, Madame ! Moi et mes Français, nous aimons la France, la vraie, celle de race blanche et fraçouaise, nous détestons le négroïde et le jaunoïde, nous haïssons l’espingouin et le baragoin, le boche et l’italoche, l’english et le polish, le bicot et le noirpiot ! Et les valeurs, l'histoire, Mademoiselle Hawks! L'esprit français, cartésien et classique, Lully et Vauban, Louis XIV et Napoléon, Charles-Martel et Clémenceau, Pascal et Gobineau, Barrès et sa « colline inspirée »…

      - Beurk et rebeurk, Monsieur Francostal ; même les meilleurs noms prennent dans votre bouche une odeur de crocs cariés. Voulez-vous ma liste ? Non... La voici : Goethe et Martin Luther King, Madonna et Mère Thérèsa, Rossini et Jim Morrison, Gandhi et Bashô ; Diderot comme encyclopédiste et érotique, Octavio Paz et Matisse...

      - Je veux bien prendre ce déballage de métèques immoraux, Mademoiselle Hawks, pour une légère provocation à l'usage des quelques puérils intellectuels qu'il faut bien retenir parmi vos showspectateurs friands de linge sale. Napoléon, vous dis-je, et sa grande France absorbant l'Europe. Charles Martel repoussant ces arabes que nous laissons aujourd'hui entrer par la porte de la lâcheté. Mussolini et sa restauration de la grande Rome... Le peuple a besoin d'admirer. Non de mépriser ses élites, ses institutions et sa police. Le peuple est méprisable s'il vénère un tennisman, un chanteur de jerk, un présentateur de télé, au lieu d'être inspiré par le charisme et l'idéal d'un grand leader. ..

      - Que le peuple soit aussi méprisable qu'un match de foot sans arbitre, je suis payé pour le savoir. Et pour savoir qu'un Mozart, qu'un Fragonard y peuvent naître si vous ne les empêchez pas.

      - Ôtez, Mademoiselle Hawks, votre pseudonyme digne du plus charognard impérialisme américain, et rejoignez-nous. Vous serez, Arielle, notre nouvelle liberté jaillissant des barricades de la France pour jeter à bas les complots de l'intérieur et la peste métissée des envahisseurs ! Vous écraserez l'hydre du cancer mondialiste et économique, à côté des pires impérialismes que sont et ont été l'Islam et le communisme.

      - Joli fantasme ! Un : l'impérialisme américain n'est qu'un mythe, certes doué de surappétit. Deux: je ne suis pas à vendre. On ne me paie que libre. Trois : voulez-vous en prime time mes seconds prénoms? Kyoto et Parvati. J'ai une grand-tante née noire et esclave à New-Orléans et du sang hopi coule sous l'apparence de ma peau de White Anglo Saxon Protestant.

      - Voilà ce qui vous empêche d'être naturelle, d'être authentiquement vous-même et spontanée, Mademoiselle Arielle. Ce sang cosmopolite, cette bâtardise transgénique. Qu'êtes-vous devenue? Une créature hybride. Une cybermétisse dont les identités originelles sont diluées, empoisonnées... Non, le vrai peuple, tout peuple, veut et doit garder ses racines, sinon il ne sait plus qui il est. Le vrai Français ne s'enracine que dans un sol non colonisé par les mauvaises herbes étrangères. Chaque peuple a droit à sa pureté ethnique. Chaque individu doit savoir dans quelle identité il a sa place, son nom, ses droits et ses devoirs !

      - Alors, entre l'Occitan et le Tourangeau, entre le Tzigane et le Berbère, entre le Dogon et le Pygmée, il faut dresser des barbelés...

      - Seulement entre le Français et l'étranger. Pour que chacun conserve son territoire et sa fierté.

      - Et clouer sur ces barbelés de sang ceux qui s'aviseraient de les franchir?

      - Bien gardés, ils ne les franchiraient pas.

      - Et que ferez-vous de ceux qui sont nés d'une union interethnique?

      - Ils sont innocents du crime de leurs parents. Ils seront éduqués et parqués d'un côté ou de l'autre de la Méditerranée selon leurs facteurs raciaux dominants. Bien sûr, ils seront priés de ne pas se reproduire pour éviter de propager sur la planète ce drame qui scie en deux leur chair et leur sang. Tout cela bien sûr dans le respect de la personne morale.

      - Et celui qui, hors son délit de faciès, aura assimilé la culture française et occidentale au point de ne pouvoir se reconnaître au royaume d'Allah?

      - Ne compliquez pas les choses, Mademoiselle Hawks, Cela ne doit ni ne peut se produire. On n'acquiert une culture que si elle est drainée par le sang pur de l'origine.

      - Vous avouez donc que certaines personnes n'ont pour vous pas droit à l’existence ? Je suis sûre que vos électeurs du Bâtiment Travaux Publics seront heureux d'apprendre qu'ils vont échapper au chômage grâce à vos chantiers d'Auschwitz sur Seine et de Goulag en Provence...

      - Comment osez-vous ! Chienne télévisuelle ! Catin cosmopolite ! Insulter ainsi la mémoire de mon père qui, résistant contre l'oppression nazie, passa trois ans dans un camp de concentration allemand. .. Il n'y a donc aucune valeur que vous respectiez?

      - On dit que votre père respecté, et communiste de surcroît, fut parmi les premiers volontaires du travail obligatoire dans une usine d'armement à Dusseldorf, en vertu du pacte germano-soviétique. Qu'il n'a rejoint la résistance à l’automne 44 qu'en vertu d'une permission exceptionnelle pour bons et loyaux services.

      - Sale souris ! Bête à charniers ! Si je ne me retenais pas... Non. Raclure de médias, pure calomnie, vous dis-je...

      - Regardez-le, chers showsectateurs ! Non, ce n'est pas l'écume de la bière qui s'éructe ainsi, mais la bave de la fureur blanche qui coule des crocs jaunes de Benoit-Adolphe Francostal, notre dogue des valeurs morales...

      - Riez, riez, Miss Médias... Plus vous m'insultez, plus vous bafouez le flot montant du peuple. Plus vous me crucifiez sur l'autel des marchandises télévisuelles, plus je pérore, plus je gagne des voix. Et vous ne pouvez pas vous passer, personne ne peut se passer du spectacle de nos militants et de son chef charismatique jetés aux hyènes des médias. Ces médias vendus à l'idéologie socialo-immigrée.

      - Monsieur Francostal. Vous êtes au centre d'un soupçon... Celui du meurtre d'un jeune Malien retrouvé dans la Loire. Un insigne métallique a profondément marqué sa nuque.

 

Bibliothèque A. R. Photo : T. Guinhut.

      - Quel insigne ? Que pouvez-vous prouver, sinon la perfidie concertée du complot libéral ?

      - Eh bien, la chair a été visiblement massacrée à cet endroit pour en rendre la lecture impossible. Mais sûrement savez-vous quelque chose...

      - Pas le moins du monde. Il y a bien des groupuscules, des sectes, sinon des psychopathes solitaires que la police devrait inquiéter au lieu de notre mouvement des valeurs nationales. Et nettoyer ainsi la France de ses dégénérés sexuels.

      - Allons... Les extrémités sont lisiblement celles de la svastika nazie, Mais le centre de l'objet, lui, reste, dans le torturé, incompréhensible.

      - À nous également, cet objet reste inconnu, soyez-en persuadée, Mademoiselle Hawks.

      - Revenons à votre mouvement politique et à ses valeurs morales.

      - Voilà qui vous honore, Mademoiselle Hawks. Notre parti sera le seul à pouvoir poser sur la pureté de la France un préservatif étanche contre le sida de l'immigration. Pour que les couples français puissent retrouver une saine monogamie fondée sur la virginité, la fidélité, la reproduction. Vous connaissez déjà notre ligne sur l'immigration. Voici notre second point de programme. Création d'une ligue anti-pornographique d'intérêt national. Epuration des librairies, des cinémas, des télévisions, des vidéos et d'internet. Traque de la prostitution, professionnelles et des clients, par des comités de santé publique. L'amour sera sous le voile de la pudeur ou ne sera pas. C'est la pornographie, le sexe facile dans la publicité, dans les kiosques et les mœurs, qui est responsable de la dépression économique et de la généralisation des crimes sexuels sur les enfants.

      - Ne devenez pas tout rouge comme ça. On dirait à vous voir que vous succombez à cette lubricité que vous dénoncez. Que le seul rempart à votre sang chaud de brute est cette armure morale qu'en bon sadomasochiste vous désirez imposer.

      - De telles insinuations sont aussi perverses que cette pseudo science juive et dégénérée connue sous le nom de « psychanalyse ». Et votre entregorge, Mademoiselle Hawks, si palpitante qu'elle soit, dans la soie de votre soutien-gorge demi-découvert, ne m'impressionne pas.

      - « Cachez ce sein que je ne saurais voir » !

      - Seul l'enfant saurait voir la mamelle de sa mère sans danger. Chaque objet sexuel, chaque image lubrique entrevus contribuent à faire avorter les valeurs de Travail, Famille, Patrie.

      - Refrain connu. Allons, Monsieur le Censeur, savez-vous qu'il y avait bien plus encore de cuissage, viols et meurtres sadiques aux époques où ni l'imprimerie ni le cinéma ne pouvaient encore divulguer la moindre imagerie et pensée coupables ? Savez-vous que sous l'ancien régime le viol n'avait même pas d'existence légale à moins que la victime ne fût une personne de condition? Les rapports de pouvoir phallocrates tenaient lieu de morale sexuelle. La femme n'avait qu'à être vierge, mère ou femme perdue. Sans compter les enfants qui n'avaient pas droit à la parole.

      - Auriez-vous l'audace, vous, l'apatride égérie des ondes versatiles, l'audace de me faire un cours d'Histoire de France? Et tendancieux, qui plus est! Que faites-vous des barrières de la religion ? Cette religion aujourd'hui bafouée par le scandale de ce livre dans lequel Jésus est traité d'homosexuel ! Et par ce film où Marie-Madeleine copule avec le Christ ! La santé morale publique exige qu'on pilonne ce livre, qu'on éventre au soleil ces bobines de pellicules, qu'on en brûle les ulcères maudits !

      - Il me semble que le livre et le film dont vous parlez ne sont qu'à peine de légères provocations, pour reprendre votre expression. Ils ne visent qu'à donner à l'amour du Christ pour ses créatures une visibilité sensuelle supplémentaire. De plus, ces œuvres, que personne n'est obligé de lire ou d'aller voir, et dont les affiches urbaines ne peuvent choquer aucune sensibilité, restent du domaine de la liberté privé du lecteur et du spectateur. Le cardinal Sanzini lui-même, qui pourrait être le prochain Pape, a dit à ce propos que Dieu appartenait tout autant à la Bible qu'à la conscience de chacun et que les poèmes érotiques du Cantique des cantiques étaient une image de l'amour universel.

      - Mais la pornographie, sœur infâme de l’avortement ! Sale, vulgaire ! Vous qui êtes une femme, ne vous sentez vous pas insultée par cet exposition de vos parties, par l'étalage de vos fonctions organiques conspuées?

      - Que savez-vous de la pudeur, Monsieur Francostal ? Chacun choisit la pornographie qui lui convient. Vous avez la vôtre. La mienne peut être belle, délicate, raffinée, extatique.

      - Malgré tout le respect que je dois à une femme, vous êtes aussi pernicieuse que satanique...

      - Dans votre bouche, Monsieur Francostal, je prendrais cela comme une flatterie. Ou comme un geste de concupiscence…

      - Ne perdons pas de vue, je vous prie, notre programme. C'est ce qui intéresse d'abord les Français. Après l'immigration et la pornographie, mon troisième point : l'Insécurité! Et dans insécurité, il y a « jeunesse »...

      - Et en quoi ces enfants innocents...

      - Mais que vous, forces de l'argent et des médias, corrompez sans cesse! L'enfant est naturellement bon. Seuls votre société et vos télés le corrompent.

      - Comment, nous qui étions ces purs enfants, serions-nous devenus des corrupteurs sans que notre enfance possède les germes de la violence?

      - Si nos enfants volent, pillent et brûlent, si leurs bandes rivales s'estropient, s'ils vont jusqu'au meurtre de policiers, c'est parce que la répression parentale ne les a pas saisi dès la première incartade. Dès qu'un parent se révèlera incapable d'assurer l'exercice de son autorité, il sera privé de sa progéniture, privé de ses allocations nourricières, privé de son droit de vote. Un impôt-amende de solidarité nationale sera exigé pour toute désertion parentale. Quant au fruit de ses entrailles, il sera rééduqué aux frais de l'Etat dans des internats pénitentiaires, au moyen du travail manuel, de la prière et des châtiments corporels réguliers. Moi-même, pour l'exemple, je me chargerais d'élever le jonc sur leurs fesses délinquantes...

      - Comment votre bouche, Monsieur le Président Francostal, peut-elle contenir sans dégorger tant de salive au moment d'exalter vos vertus pédagogiques ?

      - Laissez-moi ignorer vos sarcasmes misérables. Parlons justement de pédagogie. Pour retrouver une jeunesse saine, il faut nettoyer leur environnement. Plus un bruit de rock, de rap, de techno. Plus une musique nègre ou beur. A la place, un austère et viril chant grégorien. Le retour aux folklores régionaux, aux danses du terroir. Accordéon, Harmonie Municipale, Orchestre Militaire. Plus de cheveux savonnés, punks, iroquois, plus de tresses africaines qui sentent le suint et le cannabis. Plus un seul vêtement grunge, mini ou maxi, plus un seul jean importé, plus un seul déguisement d'origine étrangère. Boule à zéro pour les garçons, front haut, oreilles dégagées... Uniforme scout couleur sable et chaussures de marche. Coupe au carré, nœud rose pour les filles. Uniforme bleu-nuit, souliers noirs. Une guerre absolue contre les drogues et le tabagisme sera déclarée. Chaque jeune sera fouillé jusqu'à la peau nue à l’entrée de tous les centres d'apprentissage et de travail. Pas de lectures malsaines. Censure et mise à l'index scrupuleux. Une télévision d'Etat exclusivement. Education idéologique, formation aux métiers traditionnels et divertissement collectif dans des créneaux horaires adaptés aux rythmes naturels. C'est ainsi que les hooligans, les voyous, les dealers, les coupe-bourses, les traîne-savates, sans compter les homosexuels, seront éradiqués. La liberté, dans ses cadres préétablis, ne sera accordée que sur preuve de comportement idéologiquement correct. Le monde occidental décadent, fade et putrescent retrouvera enfin ses héros de grand style, ses croisés, ses chevaliers teutoniques, ses condottières. Vous riez, Mademoiselle Hawks?

      - Vous n'aurez jamais assez de miliciens pour ça, Monsieur Francostal. Vos frontières seront aussi poreuses que les esprits.

      - Vous ignorez que le Réveil a partout commencé. En Allemagne: le Furherarium. En Italie, la Ligue Mussovaticane. En Espagne : l'Opus Castillan. Aux Etats-Unis : le Ku Klux Kan. En Russie: la Tsarléninia... Il est évident que, l'Union Européenne dénoncée, l'étanchéité de nos frontières sera renforcée par les mouvements alliés des pays limitrophes. Ce qui nous permettra, dans un second temps, de viser l'autarcie économique et culturelle grâce à un contrôle strict des moyens et des objectifs par des entreprises et des associations nationalisées.

      - Je crains que nos showsectateurs se lassent, Monsieur Francostal... Qu'ils quittent notre chaîne pour une autre.

      - Veuillez, m'excuser, Mademoiselle Arielle et chers showsectateurs, mon attaché de corps me…

      - Showsectateurs aimés, pendant que notre invité se laisse susurrer des messages par son lieutenant en âme damnée, nous avons le plaisir, sans quitter l'antenne, ni vous priver du visage concentré de Maître Francostal, de vous proposer en incrustation sur votre écran Sony Very large Visual, des publicités dont les espaces sont achetables et programmables démocratiquement et en temps réel par Immediat Internet Respons Televisor System Data. Espaces vendus au plus offrant qui assurera l'efficacité de son message grâce à son adéquation avec le masssacrentretien diffusé en direct. Comme vous pouvez le voir, défilent, quoique privées de leur son optionnel, des gemmes à mobilité visuelle avancée consacrées à des sites de militaria, collections d'insignes, médailles, objets et armes de toutes guerres, produits artisanaux, gastronomiques et culturels nationaux et régionaux, livre et vidéos révisionnistes rétablissant la vérité sur le suicide de six millions de juifs apatrides qui ont choisi, comme chacun sait, de rejoindre le royaume de leur Dieu par la voie du gaz et de la fumée, en maquillant leur sacrifice rituel en crime aryen pour salir les peuples germain, celte, slave et latin, ourdissant le plus satanique complot de toute l'histoire de l'humanité, toutes productions récompensées par le Prix Vérité fondé par Benoit-AdoIphe Francostal. Leur succède aussitôt le défilé du célèbre couturier Musso Phalangio, de Milan, dont les modèles d'uniformes aux couleurs terres et marines, aux lignes aussi strictes pour la rectitude morale qu'élastiss pour l'aisance de tout exercice corporel, font déjà un malheur parmi la jeunesse dorée des banlieues délinquantes de Londres et de Strasbourg.

      - Quoi... Adolphe-Benoit Francostal s'éclipse ! Nous quitte avant la fin du massacrentretien... Et dix huit gros bras me barrent la porte qui l'a aspiré ! Pas d'autre issue pour notre Hawks chérie, chers showsectateurs, que d'user de son don d'ubiquité bien connu. Paraître par corporéité rester dans ce fauteuil, à cette table ronde, provisoirement veuve de son mentor  - on me confirme son retour imminent d'un signe ganté - et filer par cristaux numériques photonisés à travers les culs de bouteille de cette vitre, dans la rue, poursuivant l'objet désiré de notre adhésion médiatique, seul dans son nouvel imperméable brique pour se confondre avec les murs, intimement suivi par le don de visualisation nécessaire à la pure et distincte transmission des images...

      - Que fait-il, s'aventurant dans les ruelles fétides et vides, sauf de leurs ordures, du quartier Franc ! Ce quartier malfamé d'immigrés indo-européens qui souillent de leur barbaritude le pur terroir de la civilisation celto-romaine dont l'architecture s'enorgueillit de découvertes aussi avancées que le menhir à tête corinthienne... Masqué d'un sévère incognito, le Conductor Francostal rase les murs lépreux, louvoie parmi les décombres de plastiques, de parpaings et d’huiles usagées, jusqu'à surprendre un camp retranché :

      - Tudieu, le magnifique trou de cul à rats ! Une tente en polycarbonate de poubellium au-dessus d'un feu de braises volées. La famille Chienlit fait son camping urbain. Le chef de tribu a garé sa caravane de chameaux carrossés Porsche et motorisés Rolls Royce. Les domestiques dorment d'un sommeil de bêtes abruties au qat. Les sept, huit, treize enfants grandissent dans leurs berceaux avant d'être assez forts pour enculer la France en pleine face de leurs utérus populeux et de leur sperme colonisateur. Le voilà enfin, ce Farid Al Mékouil, couché sur sa parcelle de trottoir public généreusement allouée par l'Etat démocratique, sur son grabat de faux chômeur, qui se réchauffe les testicules avec un sac de couchage gracieusement fourni par les associations de secours caritatif aux sans-papiers. Regardez-le qui prépare son regroupement familial pour ses cinq femmes, ses dix-huit chamelles enceintes, sans compter sa horde de bougnouls enjuivés, cachant entre ses doigts de pieds qui puent le bouc sa carte platine American Express. Ce Farid Al Mekouil qui s'est vanté sur TévéArabTroisSatellite.com, d'être le fer de lance de l'humanité polyraciale et polygame... Chien ! Réveille-toi ! Bâtard de fils de pute. Sale juif éthiopien converti à l'Islam. Sale bourgeois nomade. Accapareur planétaire infiltré. Réveille-toi, te dis-je, pour que tu me voies te crever les couilles. Pour que tu t'imprimes dans la carte à puces de ta sale barbe la vision de tes spermatozoïdes agonisant dans le caniveau. Je vais te saigner l'enflure de ta race ! Toi le chantre de l'antiracisme républicain, je vais te châtrer le chancre qui te pend entre les pattes !

      - Arrêtez ! Vous êtes dingue ! Je ne sais pas qui vous êtes. Mais je vous ai vu à la télé ! Au secours! Non... Argh…

      - Ah, charogne! Bête à génocide ! Lâche-moi, desserre tes griffes de furet... Te débat pas comme ça. Arrête-moi ces convulsions... Vipère! Tuerie... Ough…

      - Quelle douleur... Qu'est-ce que j'ai dans le haut de la nuque ? Qui résonne comme un gong ? Je ne peux pas relever mon corps... Ce corps écroulé contre un fauteuil-poubelle en tôle et toile de tente. Mais... Qu'est-ce que c'est que ce type cassé par terre, dans son duvet crasseux, la tête ébouillée contre un braséro à marrons ? Un coup de chance si dans son drôle de sommeil il ne prend pas feu par les cheveux et le pardessus. Il regarde vers la nuit comme aucun être humain ne peut le faire. Il y a quelque chose de saillant dans la viande rouge de son cou... Non... C'est moi qui l'ai dévissé comme ça ? Moi, Vivant d'Iseye, si doux, si discret, si pleutre... C'est insoutenable... J'ai des grosses mains sales de sang... C'est moi.

      - Qu'est-ce ? Un éclair de lune ? Ou de flash ? Le clin d'œil d'une caméra impossible... Non, je me souviens ! Me voilà complètement secoué par un drôle de sbire qui veut me ranimer, alors que je suis réveillé au dedans de l'inconscience de... Non! L'infect Francostal, je suis dans sa peau, annihilé dans sa volonté… Si je déraisonne aussi clairement, c'est qu'il est out, complètement groggy. Sûrement s'est-il, et moi avec lui, cogné contre le bras ébréché de ce fauteuil de camping zonard. Et si je suis pris devant cet éclat de vertèbres cervicales d'un pauvre homme vêtu de chiffons, est-ce que je suis responsable ? Coupable par omission ou par intention? Comment ai-je pu ne pas retenir la force démente qu'il a fallu à ce Francostal qui m'emprisonne pour démonter la bobine de ce Malien, ce Sahélien, ce Maghrébin, sûrement sans papiers, je ne sais pas avec la nuit. Comme le coup du lapin sur une tortue. Beurk, j'en vomirais le bleu de mes intestins dans mes genoux si je n'étais pas Francostal... Attention, il se ranime et je perds conscience, non, à mesure qu'il…

      - Monsieur Francostal, Maître, venez... Vite, partons, levez-vous, je vous aide...

      - Ah, la saloperie... Ouh, ma tête... Il a failli me tuer sur son fichu mobilier de nomade en se débattant. Marque-lui la nuque à ma place. Tiens, je ne peux pas... Non, la nuque de cette raclure est inutilisable. Fais lui sur le front. Voilà. Démonte le manche et donne-moi la broche. Bien. Décampons. Aide-moi... La voirie passera au petit jour pour nettoyer tout ça. Dire que nos frontières sont poreuses de ces petites frappes illégales... Cest tout des bougnouls aux poubelles. Ils feront la part dégueulasse du nettoyage. Ça ira dans l'incinérateur à ordures collectives. Décampons... Ça va? Je suis propre sur moi ? Merci, Numéro 2. Décampons. La petite Hawks n'a pas eu le temps de s'impatienter. Bien gardée comme elle est. Retournons sous sa caméra peaufiner notre moralité. Elle a été bien sage, l'Hawks. Ni vu ni connu. Tu jetteras mes gants rougis dans les égouts. Dire que ce cloporte était à deux rues de notre bistro. Le sang dans mes cheveux ne se voit pas? Bien. Laisse-moi maintenant. J'y revais.

      - Ah, notre héros du soir... Nous allons pouvoir terminer cette mise en lumière qui passionne notre fan-club et soulève un délicieux maelstrom de controverses. Cette entrée dans le cortex langagier de Francostal, sera-t-elle assez édifiante? Attention! Notre applaudimètre à correction en temps réel ne vous donne que 51 pour cent d'encore...

      - Excusez-moi. Un message finalement sans importance. Je vois que vous filmez nos bérets rouges et notre décor. Souvenirs d'Indochine, d'Algérie et de mai 68. Carte des opérations, pavés. Je vois que vous commencez à vous passionner, Mademoiselle Hawks...

      - Revenons à votre mouvement politique, à sa structure. Vous êtes un groupuscule d'extrême droite et...

      - Pas d'extrême droite. La vraie droite. L'extrême droiture du collectif.

      - Vous déviez donc de toute droite officielle. Pourquoi?

      - Nous récusons leur défense de l'individualisme, du corporatisme, pour une vision globale de la politique et du parti dans la communauté de la société. Nous récusons également leurs actes de violence sporadiques et désordonnées contre les minorités ethniques immigrées, qui, dans le cadre d'une solution globale, doivent être traités...

      - Comme du bétail pour abattoir de cordon sanitaire.

      - Vous tenez décidément, Mademoiselle Hawks, à nous coller une étiquette de bourreau…

      - Non. Doivent être traités avec tout le respect dû à leurs racines éthniques dévoyées dont ils doivent retrouver la pureté sur leur sol originel. Notre programme rétromigratoire est un devoir humanitaire sacré.

      - Qu'avez-vous derrière la tête, Monsieur Francostal ? Dans les cheveux...

      - Oh... Rien. Ce n'est rien... J'ai dû me cogner. Oui, je me suis heurté sous l'escalier de la cave.

      - Cave, caveau, tombeau... C'est là que le Barbe Bleue de la politique suspend ses victimes ?

      - Je ne vous permets pas!

      - Je vous permets de vous laver les mains sous le flot de mes caméras, Monsieur Francostal. Voyons si vos mains sont malades du complexe de Lady Macbeth, si vos mains se séparent des marques indélébiles du sang.

      - Vous déraisonnez. Vous ne me ferez pas avoir honte de mon sang, du sang de la France, Mademoiselle l'Apatride.

      - Notre caméra numéro deux nous confirme par analyse à cristal photonnique ADN que c'est bien votre sang qui tache le haut de votre nuque. Revenons à votre profil intellectuel et psychologique. On vous a surnommé l'Interdicteur. Vous avez en effet déclaré vouloir prohiber les danses rock et techno, les drogues, le tabac, le préservatif, la pilule, l'alcool, internet...

      - Vous oubliez l'apparence génitale qui doit être évincée des feuilles et des écrans. Seule a droit de cité la pilosité du torse mâle dans l'effort public. Le sexe n'existe pas dans un corps et un esprit sain.

      - Que vous a fait votre zizi pour que vous le…

       - Question nulle et non avenue.

      - Et les livres ? Pourquoi les condamnez-vous tous ?

      - Pour isolement schizophrénique.

      - On a dit que vous étiez un délirant obsessionnel. Comme Mussolini le syphilitique.

      - Je veux bien vous absoudre, Mademoiselle Hawks, de vos allégations téléguidées et calomnieuses. Justement, voilà un de ceux que nous admirons : ces hommes à poigne. J'ai nommé: Mussolini, Castro, Hitler, Staline, Franco, Pol Pot… Je réussirai où ils ont échoué. J'orienterais le sens de l'histoire vers plus d'efficacité et de pureté, vers plus de splendeur collective et de vérité. Seul un destin fort peut sortir le pays de la crise identitaire, économique et morale. Seul un homme déterminé peut sortir nos concitoyens de l'ornière des délinquances urbaines. Seul un garant de la solidarité collective peut nous libérer de l'exploitation par un patronat qui secrète l'exclusion au lieu de rassembler.

      - Benoit-Adolphe Francostal, il est bientôt l'instant de rendre l'antenne à nos concurrents. Il vous faut conclure, Maintenez-vous votre programme économique aberrant ?

      - Protectionnisme national. Collectivisation des terres, des ressources, des moyens de production sous l'autorité d'un Etat fort. Nationalistes de tous les pays, unissez-vous ! Nettoyez et déplacez de toutes parts les minorités ethniques et les sangs mêlés. Otez leurs richesses indues des poches des bourgeois juifs mondialistes. Coupez les ailes de ces libéraux qui prostituent le peuple dans leurs temples d'une consommation à l'américaine. Une politique fiscale d’effort national et de confiscation des richesses capitalistes prendra en charge les couches paupérisées de la population de souche et leur rendra leur dignité outragée. Voilà mon mot d'ordre final: rendez chaque étranger à son état national, planifiez les économies au service des purs travailleurs nationaux !

      - Allez- vous enfin, Monsieur Francostal, nous révéler - vous m'aviez promis ce scoop - le nom de votre parti?

      - Le Front Communiste National !

      - Merci. Sur cette bienfaisante révélation qui fera couler beaucoup de pixels, nous allons d'un coup fondre au noir toutes nos caméras. Vous aurez bientôt, Monsieur Francostal, le plaisir de recevoir - et la surprise de visionner - la vidéo montée de notre charmant entretien.

      - Bisous et suçons de sang à tous nos nombreux showsectateurs que nous bordons dans la bonne conscience de leurs lits bien chauds...

       - Quoi... La minuterie s'éteint dans ce couloir... Je tâtonne, groggy. En pyjama rayé glacial dans un escalier désaffecté du côté du local à poubelles. Ah, c'est une porte enfin... Je reconnais mon couloir du Royal Monceau avec ses veilleuses et son tapis sous mes pieds nus. Je ferais des crises de somnambulisme? C’est du jamais vu dans ma vie sans histoires. Tranquillisons-nous. C’est anodin, en fait. La porte de ma chambre s'ouvre comme un lit. Et mes draps n'y sont pas plus ouverts que si j'y dormais encore. Oh, qu'est-ce que c'est ce truc contre mon téton droit ? Dans une poche de pyjama. C’est métallique. Rond. Légèrement bombé. Aï! La saloperie. C’est truffé d'arêtes coupantes. Mon pouce ; je vais saigner dans les draps comme une femme qu'on viole. J'espère que personne ne verra ça. Allumons. Nom de Dieu! C'est quoi cette quincaillerie? D'où je tiens ça? Une sorte de broche comme en avait mon arrière-grand-mère pour attacher ses châles... Avec son aiguille. Mais jamais avec un motif pareil en laques de couleur. C'est pas dicible un machin pareil. Immonde : c'est une croix gammée noire dans laquelle sont incrustés une faucille et son marteau. Tout ça dans un cercle blanc. Quelle horreur ! C'est même pas propre. Crasseux de particules élémentaires brunâtres. Avec une odeur de viande fade...  Ça pue comme l'inconscient de Sade, de Trotski et de Goebbels réunis ! Francostal ! J'y suis. Ou plutôt je n'y suis plus. Le pauvre immigré. Il faudra regarder les informations à la télé au matin. Je dois me débarrasser de cet objet compromettant. Un Francostal, ça ne peut pas exister. Mais un désaxé mental qui fait des crises de somnambulisme à travers la ville, pourquoi pas. Et qui va tuer un homme? Est-ce possible? Vite. Dans les wécés. J'espère qu'une fois la chasse d’eau tirée, la lunette ne viendra pas à déborder de sang et d'intestins maigres et longs comme d'ici au Sahel. Ouf. Retournons au lit. Je suppose que ça traînait dans le pyjama fourni par l'hôtel. Voilà ce que c'est d'être un écrivain. On rêve qu'on est n'importe quoi. Sommeil calme et cathartique. Surtout le vide du repos. La page blanche.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et photographie

Voir : Les Métamorphoses de Vivant, roman

Bibliothèque A. R. Photo : T. Guinhut.

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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 15:57

 

Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences des arts et des métiers.

Par une société de gens de Lettres. Mis en ordre & et publié par M. Diderot ;

& quant à la partie mathématique par M. D’Alembert, Pellet, Genève, 1778.

Photo : T. Guinhut.
 

 

 

 

 

Les Lumières encyclopédiques
de Robert Darnton :
Un tour de France littéraire.
Le monde du livre à la veille de la Révolution.

 

 

Robert Darnton :

Un Tour de France littéraire. Le monde du livre à la veille de la Révolution,

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-François Sené),

Gallimard, 400 p, 25 €.

 

 

 

      Incontestable succès de librairie, néanmoins controversée, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert est l’arbre qui cache la forêt de l’édition au XVIII° siècle. Avec une aimable et précise érudition, Robert Darnton sonde les reins de la France à la veille de la Révolution, quand livres permis et livres interdits se partageaient les ballots des colporteurs, se cachaient ou s’exhibaient, depuis les imprimeries jusqu’aux librairies. Au voyage dans le temps, s’ajoute un périple géographique, au cours duquel Robert Darnton suit la trace de ces livres qui nourrissent l’édification, le divertissement, et par-dessus tout l’éducation aux libertés morales et politiques des lecteurs français au siècle des Lumières.

 

      Une sorte de marché noir occulte est à la fois l’envers et l’allié des Lumières. C’est justement à ces acteurs du livre, ces entrepreneurs et « intermédiaires loqueteux à la petite semaine » que rend hommage Robert Darnton. Un certain Noël Gille passa deux mois en prison pour « commerce de livres interdits », fourguant brochures de « piratage » et autres pages licencieuses. En effet, outre une pointilleuse censure, l’Etat versaillais ne cessait d’émettre des décrets, de créer de nouvelles corporations, « étendant l’autorité de la Police de la librairie […] augmentant ou réduisant les taxes sur le papiers » ; comme quoi l’Etat taxateur ne date pas d’aujourd’hui…

      Aussi curieux que cela puisse paraître, une immense partie des livres afférents aux Lumières étaient pour ces raisons mêmes publiée hors des frontières françaises, en ce que Robert Darnton appelle joliment « un croissant fertile » : aux Pays-Bas, souvent La Haye, parfois à Londres, ou encore en Suisse, à Genève et Neufchâtel, jusqu’en Avignon, alors territoire papal. La domination parisienne de l’édition qui est la nôtre, n’était pas, loin s’en faut, la règle, au siècle de Voltaire. Car si la capitale concentrait la production légale, soumise au regard des censeurs et au « Privilège du Roi », la province accueillait volontiers les productions étrangères, les contrefaçons et les livres sous le manteau, en particulier au voisinage des frontières, où sévissaient les douaniers, plus ou moins sévères, plus ou moins coulants, ou achetés. Ce pourquoi l’historien choisit de se consacrer à « la dimension provinciale du commerce du livre ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Un étonnant parcours est reconstitué par la patiente enquête et la sagacité de Robert Darnton : celui de Jean-François Faverger qui, entre l’été et l’automne 1778, entreprend un périple de plus de 1900 kilomètres, depuis la Suisse, par une ville du Jura, Lons-le-Saunier, en passant par Lyon, Toulon, Carcassonne, Bordeaux, puis Orléans, le tout au service de la Société Typographique de Neufchâtel. C’est un représentant en livres auprès des libraires, dont les archives sont intactes, parmi des milliers de lettres.

      Collant à ses talons, grâce à son « carnet de voyage », Robert Darnton nous conte les aventures et mésaventures de Faverger, ses rencontres, les chemins boueux entre La Rochelle et Poitiers, son cheval fourbu et blessé. Voilà un voyageur consciencieux, parfois picaresque : « En sueur pendant l’été dans le Languedoc et grelottant dans la bourbe automnale du Poitou, Favarger ne devait pas faire bonne figure sur la route ; il puait certainement quand il arrivait dans les auberges de campagne ».

      Les bouquinistes sont parfois des roués, les libraires achalandés font fructifier les marchandises ou commettent des impayés monstrueux, ont pignon sur rue ou établissent leur domicile « en l’air », profitent ou périclitent, à moins qu’ils se livrent au farniente, et meurent, laissant une veuve prompte à reprendre l’affaire. Une Comédie humaine à la Balzac en somme… S’en suit tout un peuple, plus ou moins fiable, de commissionnaires, colporteurs, voituriers et contrebandiers, qui portaient clandestinement les ballots de livres en feuilles ; à charge aux libraires de plier et coudre, avant de passer chez le relieur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Protestant et « agent des Lumières », Favarger vendit aussi bien la Bible que l’Encyclopédie, dont la société Typographique imprimait l’édition in quarto en 36 volumes, ce qui fit l’objet d’un « succès de vente spectaculaire ». L’entreprise commerciale vise d’abord à faire fructifier un capital, à gagner de l’argent, mais le livre n’étant pas une marchandise comme une autre, elle induit, vis-à-vis de la demande, de l’horizon d’attente des lecteurs, un réel opportunisme, aussi bien qu’une certaine dose de mission civilisatrice.

      Quels sont les livres les plus demandés par les lecteurs ? Robert Darnton nous fournit des listes et tableaux d’une précision inattaquable. Avec 1145 titres commandés à Favarger entre 1769 et 1789, l’on peut découvrir les ouvrages les plus prisées. Ce sont, outre les Psaumes de David (protestantisme oblige) premiers sur le tableau d’honneur, des recueils de sermons et de prières, des Mémoires sur l’administration du royaume, des dictionnaires, des comédies et « chansons gaillardes ». Beaucoup plus révélateur du vent d’esprit nouveau qui souffle sur la France et sur l’Europe occidentale, l’on trouve la Collection complète des Œuvres de Jean-Jacques Rousseau, probablement autant pour la dimension politique du Contrat social que pour le sentimentalisme préromantique des lettres de La Nouvelle Héloïse.

      Les ouvrages plus proprement philosophiques et historiques caressaient la curiosité et emportaient visiblement l’adhésion. Par exemple la considérable Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, de Guillaume-Thomas-François Raynal, (œuvre à laquelle Diderot mit la main) et dans laquelle l’esclavage est conspué, la colonisation mise en doute, ouvrage qui fut brûlé « par le bourreau public le 29 mai 1781 », et qui n’est hélas aujourd’hui réédité que par bribes[1]. Ce que l’on peut rapprocher de l’intérêt des lecteurs pour Les Incas, ou la destruction de l’empire du Pérou de Marmontel. L’on lisait le sérieux Helvétius, qui, parmi les pages intitulées De l’Homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, était fort critique envers « les fausses religions », dont le « papisme[2] ». Il est d’ailleurs un peu dommage que Robert Darnton ne dise le plus souvent pas grand-chose sur le contenu des ouvrages cités ; mais il est vrai que ce n’est pas son propos. Et surtout il faut considérer que ce travail a déjà été fait dans son précédent essai Edition et sédition[3] auquel il ne faut pas manquer de retourner.

 

Guillaume-Thomas-François Raynal :

Histoire philosophique et politique

des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes,

Gosse, La Haye, 1774.

 

      Plus surprenant, l’ouvrage-phare, mi-essai, mi-récit, de Louis-Sébastien Mercier, publié en 1771, fut un énorme succès de librairie. Trop oublié, aujourd’hui injustement dédaigné, L’An 2440, est une anticipation utopique. En effet, à peu près tous les maux ont disparu : luxe (Voltaire est loin d’être d’accord sur ce point dans son poème Le Mondain qui en est une apologie), privilèges de la noblesse, esclavage, exploitation des pauvres… Quoique l’on se demande si l’on ne glisse pas vers l’anti-utopie en découvrant, lors de la visite de «  la bibliothèque du roi », le récit d’un gigantesque autodafé[4] : « D’un consentement unanime, nous avons rassemblé dans une vaste plaine tous les livres que nous avons jugés ou frivoles ou inutiles ou dangereux ; nous en avons formé une pyramide qui ressemblait en hauteur et en grosseur à une tour énorme : c’était assurément une nouvelle tour de Babel. Les journaux couronnaient ce bizarre édifice […] Il était composé de cinq ou six cent mille dictionnaires, de cent mille volumes de jurisprudence, de cent mille poèmes, de seize cent mille voyages et d’un milliard de romans. Nous avons mis le feu à cette masse épouvantable, comme un sacrifie expiatoire offert à la vérité, au bon sens, au vrai goût[5] ». De fait, le Tableau de Paris de Mercier, ainsi que son Bonnet de nuit bénéficièrent également de tirages confortables.

      Parmi les romans un peu libres, l’on était friand du Compère Mathieu ou les bigarrures de l’esprit humain, volontiers picaresque, humoristique et anticlérical. Et du Paysan perverti ou les dangers de la ville, du sieur Restif de la Bretonne, imprimeur et écrivain compulsif, qui donnait dans les ouvrages prolixes destinés à n’être lus que d’une seule main et publiés sous le manteau, comme L’Anti-Justine

      L’on aimait la poésie un peu leste et anticléricale, comme La Pucelle d’Orléans, qui s’amusait de Jeanne d’Arc, anonyme bien sûr, mais l’on sut bientôt qu’elle était de Voltaire. Ses Lettres philosophiques étaient toujours demandées. Ses thèses afférentes au déisme, au rationalisme, à la tolérance, à l’exigence de justice faisaient leur chemin.  Quant à Candide, quoique d’abord paru sous le nom d’emprunt du « Docteur Ralph » et prétendument traduit de l’allemand, en 1759, il fut de nombreuses fois réimprimé au point de devenir un beau succès de librairie ; même si la Société Typographique de Neufchâtel n’en vendit guère, quoiqu’elle eût à son catalogue 1145 titres. Notons que l’on est dépourvu de sources équivalentes concernant d’autres marchands, éditeurs et libraires concurrents qui permettraient d’en savoir plus. Reste que « les hommes qui dirigeaient la Société Typographique de Neufchâtel avaient des opinions qui correspondaient en général aux idées des Lumières ».

      Les romans sentimentaux ravissaient leurs lecteurs et lectrices, ainsi Le Voyage sentimental de Sterne, ou Les Malheurs de l’inconstance de Dorat, dépassés en modernité par Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Si la poésie était de loin dominée par La Fontaine, l’on ne dédaignait pas le théâtre, lu même en dehors de toute représentation : toujours et encore Molière, mais aussi, plus novateur, Le Barbier de Séville de Beaumarchais…

      Plus épicées, il fallait compter sur de revigorantes productions pornographiques, à l’instar de Thérèse philosophe, dans lequel le « cordon de Saint-François[6] », joue un rôle priapique et orgasmique qui ravit spirituellement et physiquement Mademoiselle Eradice. Un tel titre pouvait passer pour ce qu’il n’était pas, car le terme « livres philosophiques » était souvent un euphémisme pour désigner des écrits pour le moins lestes, scabreux et obscènes, irréligieux, séditieux, voire diffamatoires.

Hobbes :  Œuvres philosophiques et politiques,

Société Typographique de Neufchâtel, 1787.

M*** : La Vie de Voltaire, Genève, 1786.

  Photo : T. Guinhut.

 

      Lire c’est voyager. Aussi les livres des grands voyageurs contemporains, comme Cook, Lapérouse ou Bougainville, emportaient les lecteurs vers des destinations lointaines et exotiques, vers d’autres mœurs, permettant à Diderot de rebondir dans son Supplément au voyage de Bougainville (très bien vendu par la Société Typographique de Neufchâtel) passablement utopique et irénique, en particulier en ce qui concerne la vie sexuelle. Ce qui ne fut pas sans contribuer au mythe du bon sauvage et à la critique des mœurs occidentales. La géographie, l’histoire, les sciences, la médecine, le droit, les manuels pratiques, la littérature pour enfants, voire la Franc-maçonnerie et la magie, il n’y avait guère de domaine qui échappât à la librairie, peignant un portrait intellectuel d’un siècle en bourgeonnement.

      C’est ainsi que l’on découvre l’esprit des Lumières, à travers des libelles à scandale et des textes à charge contre la monarchie (comme les Annales politiques de Simon Nicolas Henri Linguet), des « ouvrages qui attaquaient Louis XV, ses maîtresses et ses ministres », dénonçant la corruption et les abus de pouvoir. Mais aussi des ouvrages plus ambitieux, prônant la séparation des pouvoirs dans la lignée de Montesquieu, prônant le déisme de Voltaire, l’athéisme d’Helvétius, donc les ferments actifs de l’anticléricalisme et de la Révolution. À cet égard l’essai du baron d’Holbach, Système de la nature, était un propagateur d’athéisme fort demandé par les esprits forts et les curieux.

      Grâce à ce Tour de France littéraire, plaisant et didactique à souhait, de plus illustré de cartes, pages de titres et frontispices, ainsi que de vues de villes, l’on fouille les arcanes non seulement du commerce des livres, mais surtout de l’évolution des mentalités qui bouillonnent du désir de renverser la monarchie absolue et la censure, préparant ainsi le terrain d’une Révolution à venir, dont la disparition des privilèges aristocratiques et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen furent les meilleurs symptômes ; hélas endeuillés par la Terreur républicaine. En ce sens, il est permis de placer cet essai profus aux côtés de celui de Jean Starobinski, L’Invention de la liberté, 1700-1789[7]. La seule et discrète réserve que l’on pourrait adresser au travail remarquable de Robert Darnton tient à sa louable méticulosité, qui, concourant à l’accumulation de scrupuleux détails, le contraint parfois à des redites qui ralentissent le propos.

 

      Voici complété un beau triptyque précédemment composé de L’Aventure de l’Encyclopédie[8] et d’Edition et sédition, soit sur la conception, la fabrication, les succès et les mésaventures du maître ouvrage de Diderot et d’Alembert, soit sur la littérature clandestine, pamphlets ou ouvrages érotiques. L’on connaissait l’historien et essayiste Robert Darnton (né en 1939 à New-York, il est le Directeur de la Bibliothèque d’Harvard) pour son Apologie du livre[9], pour son De la censure[10] qui s’aventurait jusqu’à notre contemporain. Mais cet éclairage sur le marché du livre au XVIII° siècle ne permet-il pas mieux de comprendre la fabrique de notre contemporain ? La contrefaçon est aujourd’hui à peu près inexistante, il n’existe plus, ou presque, de livres interdits, du moins dans nos démocraties libérales, mais une certaine conception de la liberté de publier et de lire est bien née parmi les Lumières, qui doivent être encore les nôtres.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Guillaume-Thomas-François Raynal : Histoire philosophique et politique des deux Indes, La Découverte, 2001.

[2] Helvétius : De l’Homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, Œuvres, t III, Londres, 1781, p 49-51.

[3] Robert Darnton : Edition et sédition. L’univers de la littérature clandestine au XVIII° siècle, Gallimard, 1991.

[5] Louis-Sébastien Mercier : L’An 2440, France Adel, 1977, p 158-159.

[6] Boyer d’Argens : Thérèse philosophe, in Romanciers libertins du XVIII° siècle, T I, La Pléiade, Gallimard, 2000, p 883.

[7] Jean Starobinski : L’Invention de la liberté, 1700-1789 suivi de Les Emblèmes de la raison, Gallimard, 2006.

[8] Robert Darnton : L’Aventure de l’Encyclopédie. Un best-seller au siècle des Lumières, Perrin, 1982.

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30 décembre 2018 7 30 /12 /décembre /2018 10:30

 

Ciudad romana de La Clunia, Burgos, Castilla y León.
Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Couleurs des monstres politiques :

 

Gilets jaunes,
drapeaux rouges et noirs, religions vertes.
Avec le concours de Michel Pastoureau,
Friedrich Nietzsche et Roger Caillois.
Chapitre XVI de

Faillite et universalité de la beauté

de l'Antiquité à notre contemporain

La mouette de Minerve éditeur

 

 

 

 

      Contre la grisaille du quotidien, nous avons le bonheur de nous vêtir de couleurs. Mais n’est-ce que pour lutter contre la grisaille politique que l’on brandit des étendards violemment colorés, agités par le vent de l’Histoire ? C’est ce qu’il semblerait au vu de l’apparition insolite du jaune en politique, alors que le rouge, encore virulent dans son cadavre, sinon le noir, tour à tour anarchiste et fasciste, sans compter le rose, voire le bleu, passés de mode, se voient déborder par deux verts, l’un écologiste, l’autre religieux. Au-delà du sens des couleurs, point innocent, alors qu’il ne faut pas oublier de se demander quelle est celle de l’Etat, ne sont-elles pas les cocons accoucheurs des monstres politiques ?

 

      Outre la couleur du traitre politique (un jaune), sinon du cocu, le gilet jaune est celui de l’automobiliste en panne et en danger, de l’ouvrier des chantiers, en particulier nocturnes. Les Gilet jaunes se munissant d’un accessoire de visibilité et de protection, il est le symbole de la fragilité menacée, du blessé, du laborieux à la peine, voire du réprouvé. Le jaune était en effet parfois celui de Judas, aujourd’hui c’est celui de l’essence et du diésel, du rire jaune, et de l’abandonné sur le bord des routes qu’il faut respecter et sauver, comme un pauvre Christ molesté par le pouvoir romain. Ainsi, portés par les chômeurs, les retraités, les petits salaires, les Gilets jaunes sont les cocus du régime. Pourtant cette couleur pourrait être celle de l’or, de la richesse, mais ostentatoire elle est peu portée parmi les vêtements ; aussi son mauvais goût, sa soudaine visibilité sont de l’ordre du cri : détresse et insolence soudaines.

      L'on sait depuis longtemps la marée boueuse d’impôts et de de taxes (elles sont plus de 360 !) qui déferle sur le peuple, en particulier français. Au délicieux or noir pétrolier, s’ajoute un répugnant or jaune, sous l’espèce d’une odieuse taxation à 65 %. C’est alors qu’un projet de surtaxation est la goutte d’eau qui fait déborder le vase de la colère. Alors que l’on est imposé pour son travail, grevé de charges sociales, de plus mal payé (ce qui en est la conséquence), il faut payer plus pour travailler, pour aller à son travail, pour aller payer d’autres taxes en achetant des biens de consommation taxés ; c'est alors que l'on rit jaune…

      L’on bloque des péages autoroutiers, l’on fait fi des autorisations pour manifester par milliers, l’on fait la nique aux institutions traditionnelles du politique, en la matière devenues obsolètes : les oligarchies des partis politiques et des syndicats. L’on use des réseaux sociaux, en particulier Facebook, en rejetant une presse et des médias stipendiés, subventionnés, détenus par une oligarchie financière. L’on préfère le grincheux et joyeux bordel, les revendications individualistes, les solidarités de classe et d’occasion, la chaleur suante de la foule en vague et en tempête, celle des braseros nocturnes et des tentes de fortune aux ronds-points, où l’on cause, vitupère, picole et rigole, retrouvant par là le sens de la horde et de l’amitié, la communauté d’intérêt et d’opinions, malgré les mots d’ordre parfois surréalistes, ubuesques et incohérents, comme de réclamer moins d’impôts et de taxes tout en réclamant plus de services publics, quoique la plupart du temps gérés en dépit du bon sens, en déficit…

       Mais au-delà des violences collatérales, et de la violence indue qui consiste à entraver la liberté de circulation, forcément opposées aux violences policières justes et injustes selon les cas, parfois intolérables lorsque des tirs de flash-balls éborgnent des individus, il y a une involontaire violence contre soi-même : en bloquant avenues et ronds-points, le commerce et l’industrie en souffrent, alors qu’ils sont les pourvoyeurs d’emplois et de revenus de ces mêmes Gilets jaunes. C’est en ce sens que cette jaunisse citoyenne et anti-citoyenne à la fois, est un monstre politique, d’autant plus mouvant, imprévisible et dangereux qu’il n’a pas de tête pensante, mais mille têtes qui peuvent repousser sans cesse, comme celles de l’hydre de Lerne, pas d’autorité représentative, quoique cela puisse être aussi de l’ordre de sa liberté, à moins qu’il faille se féliciter de l’absence d’un chef charismatique et démagogique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Michel Pastoureau n’a pas encore publié son livre sur le jaune. Qui sait s’il dira un mot de ces déjà fameux Gilets ? Il a cependant offert aux lecteurs curieux sa déclinaison titrée Histoire d’une couleur, se consacrant tour à tour au rouge, au bleu, au vert et au noir[1], qui est bien, n’en déplaise aux grincheux, une couleur. Ira-t-il jusqu’à se consacrer au blanc autrement qu’en marge du noir ?  Ce serait un défi à la hauteur de cet « historien des sociétés occidentales » [qui] travaille sur des terrains documentaires variés : le vocabulaire, la littérature, la poésie, les traditions orales, les croyances, l'art et spécialement la peinture, mais aussi le vêtement, qui est le grand code de la couleur de la vie en société, les étoffes, les drapeaux, les emblèmes[2] ». Il serait donc difficile de s’aventurer sur les sentiers colorés des civilisations et de l’Histoire, sans reconnaître sa dette à l’égard de Michel Pastoureau.

      Rouge comme le sang et comme la passion, en particulier amoureuse. C’est la couleur chaleureuse par excellence. Ambivalente, la nuance flamboie comme la colère, saigne à flots, rougit de honte et marque les ecchymoses, signe le meurtre, alors qu’elle sait être vivante, palpitante, amoureuse, érotique. Purpurine et carmine, elle est poivron et piment, pétales soyeux et veloutés, reliures de maroquin cerise, couverture et sac de couchage dont on prétend qu’ils sont plus chauds, ne serait-ce que psychologiquement, parce que rouges. L’impact mental, voire moral, des couleurs n’est plus à prouver, entre vie et énergie, voire virilité. Historiquement il est avec la pourpre impériale symbole de puissance chez les Romains, puis sang du Christ chez les Chrétiens. Amour, gloire et beauté, dit Michel Pastoureau, il est cependant décrié par le Protestantisme, qui y voit « théâtralité papiste », orgueil, luxure et vanité, aussi est-il en déclin, jusqu’à ce que les révolutionnaires de 1789 lui redonnent vigueur.

      Mais gare si le rouge est politique. Franchir le Rubicon était pour César le franchissement d’une ligne interdite les armes à la main.  Il était déjà celui des flammes de l’enfer, il forge un enfer sur terre avec le drapeau du marxisme, du communisme[3]. Et pour paraître moins sanglant, voire joliment niais, le rouge s’est mué en rose avec le socialisme mitterrandien. Prétendant signifier l’humanisation du marxisme, il n’en cache pas moins un étatiste têtu.

      Passons rapidement sur le bleu, couleur préférée des Français et qui est le symbole de leurs équipes sportives, quoique républicain, depuis le nuancier dominant de l’uniforme des soldats de la Révolution ; qui se livrèrent pourtant à ce que l’on n’hésite pas à qualifier du mot de génocide, en Vendée, en 1793. Il semble aujourd’hui, même si le Front, ou Rassemblement, National tente de le récupérer, qu’il soit dévolu à une relativement inoffensive destinée.

      Le vert parait herbacé, forestier, apaisant, écologique en un mot. Mais, en son ambivalence, il put paraître autant affilié à la sève vitale et à l’espérance qu’associé à l’époque médiévale au diable verdâtre, donc emblème du mal. Pour les comédiens, il porterait toujours malheur sur scène. Fées, petits hommes verts, sorciers et Martiens, ils sont verts, parfois de rage, ce pourquoi nous sommes verts de peur, sauf si le destin tourne en notre faveur, ce pourquoi le dollar est vert. Ce n’est qu’avec le romantisme qu’il se pare de la mythologie naturelle[4], de la verdeur de la santé, au point qu’il soit aujourd’hui à son apogée : la nourriture bio, les parcs et jardins, la biodiversité sont plus verts que verts. En un mot, une idéologie est née, avec son parti politique. L’indispensable lutte contre la pollution n’est même plus un combat digne, devant la divinisation d’une planète à verdir, sous peine de mort clinique, sociale et politique.

      Assisté par le rouge marxiste repeint en émeraude, de façon à recycler dans l’air du temps sa pulsion totalitaire, il est devenu un monstre politique. Monstre suceur de taxes et d’impôts, de subventions, de supercheries scientifiques et d’aberrations économiques[5], engraisseur d’élus, d’associations et de groupements pseudo-scientifiques (le GIEC), il s’est trouvé une cause plus élevée que l’homme : la planète et sa survie. Donc susceptible de devoir en toute justice terrienne opprimer et pressurer pour les besoins de la cause, avec tous les oripeaux de la religion : culte, processions, hiérarchie, prophètes, au-delà salvateur… C’est ce que disait du nazisme Roger Caillois, même si nous devons nous garder de la reductio ad hitlerum : « La base du système, comme son but, demeure strictement politique, mais la pointe en est religieuse[6] ».

      Plus explicitement religieux, le vert est dans l’Islam celui du turban de Mahomet au combat, de l’étendard palpitant au vent de la conquête. Couleur sacrée qui ne décore pas les tapis afin de pas la fouler, elle est celle des meilleurs pâturages et des oasis parmi des contrées désertiques, désirés au point de se confondre avec l’au-delà. En fonction des cultures, le vert hérite donc d’une symbolique paisible ou guerrière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Du noir découlent la fois l’image du sérieux et de l’autorité, mais aussi de l’élégance, entre caviar et smoking, opposée à la crasse, à la suie des « gueules noires » charbonneuses, et celle de la mort et du deuil, du moins en Occident. Car les ténèbres sont celles du ciel noir et vide d’avant la Genèse biblique, du chaos, de l’Erèbe infernal chez les Grecs, de l’enfer satanique dans l’eschatologie chrétienne.  Renversement des valeurs, il est avec le blanc et le gris, la facture de l’austérité monacale ; de même la négritude devient une dignité libératoire, en particulier avec le poète Aimé Césaire.

      Mais noir est le drapeau du pirate, de la mort et du pillage. Or la « Milice volontaire pour la sécurité nationale » de Benito Mussolini se vêt de « chemises noires », alors que son fascisme est une conséquence de son socialisme. Par ailleurs, en un affront envers le rouge autoritarisme marxiste, le noir est le drapeau de l’anarchisme, parangon de la liberté face à l’Etat[7], en cohérence avec sa devise « Ni Dieu ni maître ». S’il ne parait pas monstrueux au premier abord, sa haine de la propriété privée (en l’espèce le libertaire s’oppose au libertarien) en fait un acteur infiniment risqué du champ politique. L’anarchiste se décline aujourd’hui en « Black blocs », vêtus et cagoulés de noir, radicalement coupés de la non-violence de certains anarchistes, et devenus professionnels de la preste violence, de l’assaut de commissariats, de la casse de vitrines, banques et grands magasins représentant le grand capitalisme honni. La noire extrême-gauche anticapitaliste a pour passion la destruction programmée de l’ordre étatique comme de l’ordre financier issu de la mondialisation libérale. Alliée avec l’atavisme du pillage de la racaille islamiste et des bandes ethniques africaines (on ne verra là ni généralisation abusive ni racisme), comme lors des pillages des boutiques GoSport à Paris, de l’Apple Store à Bordeaux, elle va jusqu’à imaginer une monstrueuse tabula rasa qui serait le préalable d’une utopie également monstrueuse, puisque toute hiérarchie, toute propriété économique, en seraient bannies. Rêver la disparition des fonctions régaliennes de l’Etat, Justice, Police et Défense, serait nous jeter dans les bras délinquants et criminels de l’anarchie au sens courant du terme.

      Les Gilets jaunes et leurs manifestations, comme toutes les manifestations sur la voie publique, entraînent, d’autant qu’elles ne respectent ni ordre de marche, ni autorisation préfectorale, les violences collatérales des casseurs rouges, noirs et verts. Faut-il leur en tenir rigueur, d’autant plus que n’importe qui, animé d’intentions plus ou moins louables devient un Gilet jaune en enfilant le dit gilet par opportunisme. Que ce soit pour profiter des marges du mouvement ou pour le salir, le rougir et le noircir…

      Une couleur d’étendard, voire de drapeau, doit fédérer les foules, les hordes, les tribus. Unique elle risque de voir sa symbolique au service de la guerre nationaliste au théocratique, comme le rouge communiste et le vert islamique. Multiple, elle entend fédérer, sinon  réconcilier les composantes pacifiées du peuple, comme dans le bleu, blanc, rouge de la République française.

      Monstre politique, les « Gilets jaunes » ? Oui, parce qu’outre leur dangerosité d’humiliés et de jusqu’auboutistes ils sont enfantés par l’oppression de l’Etat, cette « nouvelle idole » selon les mots de Nietzsche : « Etat, de tous les monstres froids ainsi se nomme le plus froid. Et c’est avec froideur aussi qu’il ment, et suinte de sa bouche ce mensonge : Moi, l’Etat, je suis le peuple. […] avec des dents volées, il mord, ce mordeur. […] Sur Terre rien n’est plus grand que moi ; de Dieu, je suis le doigt qui ordonne. Ainsi rugit le monstre[8] ». Et encore Nietzsche, s’il était au fait des potentialités de l’Etat hégélien, prussien et du socialisme, n’avait pas vu à l’œuvre les démons totalitaires du marxisme russe, soviétique et chinois, ni ceux des fascismes, d’ailleurs leurs frères de sang et néanmoins ennemis.

      Le veau d’or de l’Etat doit sans cesse être nourri d’or, par le clystère de ses impôts, taxes, emprunts, et vomir l’or par tous les pores de ses fonctionnaires, de ces subventions, de ces aides, de sa redistribution et de sa dette, qui atteint 99% du Produit Intérieur Brut, soit 2300 milliards d’euros qu’il nous faudra rembourser pendant trente ans, à condition de pas en contracter de supplémentaires. Le monstre devrait être jaune de la graisse dorée dont se gorgent ses clients, profiteurs et affidés, alors que jaune de pauvreté chronique sont ses victimes. L’on comprend alors, faute de l’excuser, combien la hargne des Gilets jaunes va jusqu’à s’attaquer aux symboles de l’Etat, et plus particulièrement de ce gouvernement, macronien par la puissance étouffante et micronien par la légitimité et l’efficacité, en tentant d’assaillir l’Elysée, le Fort de Brégançon (résidence de la Présidence) et en décapitant l’effigie du technocrate enfanté par la manipulation oligarchique et médiatique et béatement jailli des urnes comme un enfantin pantin…

      Sans en avoir forcément conscience, faute de culture politique et économique, mais c’est une qualité partagée bien au-delà des Gilet jaunes, ces derniers n’ont qu’à peine connaissance des connivences du grand capitalisme avec l’Etat, faute de libéralisme économique, mais aussi de sa connivence avec les syndicats généreusement et scandaleusement arrosés de subventions par l’Etat et les collectivités locales, qui puisent allégrement et indument dans les fonds des organismes paritaires (Sécurité sociale, Unedic, Formation, Comités d’entreprises publiques, etc.), ce qu’a révélé le rapport Perruchot, sans qu’aucune action en justice s’en suive ! Savent-ils que 57% du Produit Intérieur Brut français est absorbé par la dépense publique, donc par l’Etat, sans qu’il rende les services que l’on devrait en attendre ? Que les prélèvements obligatoires atteignent 47% du Produit Intérieur Brut ? Qu’à cet égard il s’agit des taux les plus lourds de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique ? Que la France est classée au 70ème rang de l’Indice de Liberté Economique, aux côté du Panama et derrière la Turquie ; quand la Suisse, notre heureuse voisine dont nous ne savons ni ne voulons nous inspirer, figure au 4ème rang, ce qui contribue à expliquer son plein emploi et sa prospérité, avec un taux de chômage à 2,4%, alors que la France se traîne à 9,3% ?  Qu’ainsi est le meilleur moyen d’oblitérer la croissance, l’emploi, la création de petites et grandes entreprises, donc de contraindre à la pauvreté ces Gilets jaunis sous la peine… Hélas, redisons-le, le monstre jaune est le plus souvent inculte, mais à cet égard pas plus que les autres, accusant le libéralisme et les marchés financiers, alors qu’il faudrait accuser un socialisme étatique récurrent, quelques soient les prétendues couleurs politiques de gauche et de droite qui se succèdent au pouvoir, ou se bousculent aux portes d'un pouvoir de plus en plus risqué.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Comment nettoyer les écuries d’Augias ? Cesser les aides inutiles aux pays étrangers (environ dix milliards d’euros en 2017), abroger l’Aide Médicale aux Etrangers, limiter les prélèvements obligatoires à un maximum de 20% du revenu des particuliers et des entreprises, desserrer l’étau des normes et des interdits à la recherche, supprimer toute taxe, toute aide aux entreprises libérées, donc simplifier considérablement le Ministère des finances et diminuer d’autant le nombre des fonctionnaires, sans oublier celui des députés et sénateurs, ouvrir à la concurrence la Sécurité Sociale, l’Unedic, l’Urssaf, etc. Toutes conditions préalables à la prospérité. L’Etat français est-il réformable ? Doit-on s’enfoncer avec le monstre dans le déclin ?

      D’autres motifs d’exaspération légitimes confortent la jaunisse civique et incivique. La limitation à 80 kilomètre heure sur les routes, est vécue comme une coercition de plus, eut égard aux résultats peu probants quant aux vies épargnées et au coût faramineux, non seulement en perte pour les entreprises de transports, mais aussi en coût de remplacement des panneaux (une dizaine de millions d’euros au bas mot), d’où le vandalisme symbolique à l’encontre des radars. Voir supprimer l’Impôt Sur la Fortune (sauf hélas sa partie immobilière) ne peut être compris comme la mesure judicieuse qu’elle doit être, lorsque les plus modestes et les classes moyennes se prennent des coups de bambous à répétition sur la platitude de leur porte-monnaie, via l’augmentation des taxes, des Contributions Générales de Solidarité, qui ne contribuent qu’à acheter un semblant de paix sociale par la redistribution. Le démagogique et improductif appel à la chasse aux riches ne peut que ressurgir. De surcroît, le monstre politique de l’immigration (mais pas celle des Asiatiques, des Chrétiens d’Orient, des Juifs ou des Yézidis), essentiellement venue de l’Islam et des zones tribales africaines où le sens du politique n’est en rien celui d’une république laïque et courtoise, laisse fort amer le modeste peuple qui ne voit plus assurée sa liberté ni son identité[9], et que dire de sa sécurité ! Alors qu’en signant l’abject Pacte de Marrakech sur les migrations, quoiqu’il n’engage légalement à rien, le gouvernement français accorde un droit, voire un devoir d’islamisation…

      Pendant qu’au moins 25000 clandestins dorment à l’hôtel aux frais du contribuable, les travailleurs pauvres doivent parfois dormir dans leur voiture, chauffée au diésel, les sans domiciles éjectés dans le chômage et la fin de droits dorment au frais des rues. Pendant qu’une assez juste répression s’abat sur les Gilets jaunes coupables de violence, les banlieues chariacaillesques où la police ne pénètre plus guère bénéficient d’un laxisme éhonté. Il en va là vers l’abîme comme pour l’impéritie économique étatique qui accumule dette sur dette : « l’Etat qui n’ose trancher dans le vif, et qui, gagné par la gangrène subtile dont il devrait arrêter le progrès, ajourne toute mesure salutaire et s’en épouvante : il se destine clairement à la catastrophe[10] », ainsi écrivait Roger Caillois en 1964.

      Si les Gilets jaunes sont le peuple, il faut s’en féliciter lorsqu’ils dénoncent la surtaxation et l’appauvrissement conspirés par l’Etat, voire l’islamisation des quartiers dits sensibles. Mais il faut s’en méfier lorsqu’ils fleurent la violence vengeresse et irrationnelle, voire un putschisme atavique, lorsque les instincts de la foule s’abaissent à l’antisémitisme, à la brutalité, à l’imposition d’une loi clanique qui fait des ronds-points des zones soumises à leur discrétion et indiscrétion, instaurant une sorte de droit de passage et de blocage, qui n’est pas loin d’un fascisme in nucleo.

 

      Or, Roger Caillois, dans son essai Instincts et société, notait que la culture, cette sensibilité aux arts et à la justice, reste fragile devant les forces obscures des instincts brutaux et de l’entropie politique, qu’elles viennent de l’esprit de secte, de la pulsion dictatoriale et totalitaire, de la raison rouge, noire ou verte des oligarchies savantes en téléologie politique, ou de la foule, de la populace, capable de contraindre la démocratie à dégénérer vers l’ochlocratie. En dépit des tentatives de récupération venues des partis démagogues et plus étatistes encore que l’Etat, soit le Front ou Rassemblement National, soit les Communistes et autres Insoumis d’extrême-gauche, faut-il craindre que cette foule jaune se trouve un chef, un homme providentiel ? Ce que disait Roger Caillois à propos d’Hitler (même si là encore il faut se refuser à la reductio ad hitlerum) reste opérant : « le chef charismatique ne s’oppose pas à la masse. C’est justement parce qu’il en partage les passions et qu’il les éprouve avec une intensité contagieuse qu’elle en fait son chef[11] ».

      Cette foule des Gilets jaunes, des drapeaux rouges enveloppant le sang des capitalistes et des koulaks, des marches vertes pour un climat imaginaire, des chemises noires fascisto-mussoliniennes ou anarchistes, peut être lue grâce à la faveur du titre révélateur de Wladimir Drabovitch : Fragilité de la Liberté et séduction des Dictatures. Dans son chapitre consacré à « La psychologie des foules », l’essayiste note : « La violence des émotions induites ainsi inhibe le reste de la personnalité chez les membres de la foule : la conscience personnelle, la réflexion critique[12] ».

 

      Monstre d’Etat fut bien le communisme, voire encore aujourd’hui, en son désir d’être l’Etat, en sa capacité idéologique à être plus persuasif que le réel. Un autre monstre d’Etat est bien plus sûrement planétaire : l’écologisme par la grâce duquel la planète idéalisée est l’étendard et le ciment d’une tyrannie, en l’espèce d’un projet fantasmatique de gouvernement mondial, voire cosmique. Monstre d’Etat divin sans nul doute que l’Islam, qui ne sépare pas le politique et le religieux[13], qui peut user des leviers de la démocratie majoritaire, de l’intimidation morale et terroriste, pour se dresser en Etat islamique, dont la charia étouffe toute velléité libérale. Reste à se demander quelle est la couleur de l’Etat. Si l’Etat des ponctionnaires est le plus froid de tous les monstres froids selon Nietzsche, il est de glace, donc blanc. Il est à craindre qu’il soit d’un gris sale, conspué des strates de son opacité, de sa corruption, de ses troupes obscures qui conspirent à l’étouffement du pays. Alors qu’il devrait être transparent… A contrario, y-at-il pour le libéralisme au sens classique du terme, c’est-à-dire à la fois politique et économique, une couleur fédératrice ? Probablement le « Gadsden Flag », représentant un serpent à sonnette sur fond jaune, avec la devise Dont Tread On Me (« ne me marche pas dessus » ou « ne me foule pas aux pieds », (du latin : nemo me impune lacessit), venue d’Ecosse et qui est l'étendard de ralliement des libéraux et des libertariens, depuis Benjamin Franklin et la guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique. C’est bien ce jaune libéral que l’Etat taxateur foule aux pieds, au lieu de se consacrer avec rigueur à ses seules fonctions régaliennes, et qui devrait inspirer les Gilets jaunes.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Tous publiés aux éditions du Seuil et Points.

[2] Michel Pastoureau : Entretien avec Juliette Cerf, Télérama, 15-11-2013.

[6] Roger Caillois : Instincts et société, Gonthier, 1964, p 172.

[8] Friedrich Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra, Gallimard, 1971, p 61-62.

[10] Roger Caillois, ibidem, p 81.

[11] Roger Caillois, ibidem, p 164.

[12] Wladimir Drabovitch : Fragilité de la Liberté et séduction des Dictatures, Mercure de France, 1934, p 97.

[13] Voir : Vérité d'Islam et vérités libérales

 

Photo : T. Guinhut

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26 décembre 2018 3 26 /12 /décembre /2018 20:29

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Edgar Allan Poe, « Ange du bizarre »,
ses Nouvelles intégrales,
et sa vie coupée court par Peter Ackroyd.

 

 

Edgar Allan Poe : Nouvelles intégrales,

Traduites de l’anglais (Etats-Unis) par Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf,

Tome I 1831-1839, 432 p, 27 €,

Tome II 1840-1844, 386 p, 26 €,

Tome III 1844-1849, 432 p, 27 €,

Phébus, 2018, 2019.

 

Peter Ackroyd : Edgar Allan Poe, une vie coupée court,

Traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Bernard Turle,

Philippe Rey, 224 p 18 €.

 

 

 

 

      Poète maudit avant l’heure, traduit par Baudelaire, et par Mallarmé, Edgar Allan Poe, était un amateur forcené de nymphettes phtisiques et morbides. Aussi incroyable que cela puisse paraître, l’on n’avait jamais vu toutes ses nouvelles traduites en français. Enfermé dans le tombeau mallarméen, où « la mort triomphait dans cette voix étrange[1] », et dans les Histoires extraordinaires ornées de la prose baudelairienne, il faut aujourd’hui pas moins de deux traducteurs pour entreprendre une tâche absolument nécessaire : publier les Nouvelles intégrales, parmi trois généreux volumes, de celui à qui échut « une vie coupée court », selon Peter Ackroyd, une fois de plus biographe scrupuleux.

 

      Ce sont trente-six Histoires extraordinaires que traduisit Charles Baudelaire, en fait le seul travail qui lui rapporta un peu d’argent. Pourtant ce premier volume, établi de façon chronologique (1831-1839) en traduit et publie déjà vingt-cinq, ce qui laisse imaginer que la trilogie, une fois achevée, réunira pas loin du double de ce que nous connaissons, dont une moitié d’inédits. En effet, avec dix-neuf dans le second tome, puis vingt-cinq au troisième, l’on peut se faire une idée exacte des pérégrinations mentales et fantastiques du sombre romantique impénitent.

      « Ange du bizarre[2] », Edgar Allan Poe l’est d’autant plus que le choix de Baudelaire ne fut pas innocent. Il prit soin de choisir et traduire les nouvelles les plus morbides, celles du fantastique le plus noir. Il faut cependant, et ce n’est pas le moindre mérite de cette édition, découvrir nombre de textes que le grotesque anime de la plus étonnante façon.

      Sans compter que, si admirable soit-elle, la traduction du maître des Fleurs du mal « n’est pas exempte d’erreurs, de contresens, d’obscurités et de lourdeurs absentes de l’original », soulignent les préfaciers et traducteurs d’aujourd’hui. Et de donner les exemples d’yeux « limpides au lieu d’être vitreux », de « sixième ciel au lieu de siècle », de gens « heureux au lieu de nerveux », sans compter que la langue a bien sûr évolué, rejetant dans une obscurité surannée quelques vocables. D’autre part, l’on aurait tendance à considérer, de ce côté de l’Atlantique, que la langue de Poe avait eu besoin de Baudelaire pour mieux s’habiller de noir, alors que la prose américaine s’enorgueillit de la splendeur classique et de la précision de l’auteur du « Corbeau ». Peut-être faut-il considérer qu’outre Aloysius Bertrand, Poe a nourrit la conception du poème en prose baudelairien. Voilà cependant qui n’enlève rien au mérite de celui qui acclimata chez nous son frère en spleen et nourrit son idéal au cours de l’écriture de son recueil emblématique et longtemps médité.

 

      Restons cependant un brin nostalgiques de la splendeur de la langue baudelairienne... Par exemple si l’on compare les deux versions de « Petite discussion avec une momie, qui devient « Quelques mots avec une momie ». Baudelaire commence ainsi : « Le symposium de la soirée précédente avait un peu fatigué mes nerfs. J’avais une déplorable migraine et je tombais de sommeil ». Notre duo de traducteurs contemporain propose plus platement : « Le colloque de la soirée précédente m’avais nerveusement épuisé : j’avais une forte migraine et tombais de sommeil ». Plus loin, Baudelaire fait ainsi parler la momie : « Le Scarabée était l’emblème, les armes d’une famille patricienne très distinguée et très nombreuse. », alors que nos deux compères préfèrent un plus sonore : « Le Scarabaeus était l’insignium, ou les armes d’une famille patricienne très distinguée, qui comptait très peu de membres ». Difficile donc de les départager. Baudelaire était souvent plus somptueux, la complétude plaide en faveur de cette nouvelle édition, où l’on découvre « La mille deuxième histoire de Schéhérazade ».

      D’un styliste raffiné, lisons maintenant ces Nouvelles intégrales, dans l’ordre de parution. Le goût du fantastique et du cauchemar, suivant la tradition du roman gothique[3] anglais et de l’Allemand Hoffmann, souvent ici parodiés, innerve « les caprices de notre imagination », pour reprendre les mots de la première nouvelle de 1831 : « Un rêve ». Ainsi faut-il s’abandonner à la réécriture du Peter Schlemihl de Chamisso dans « Le souffle perdu », qui en est une parodie. L’on pourra rire en effet des grotesques avanies subies par le malheureux héros qui a perdu son souffle, disséqué tout vivant, pendu, jeté dans une fosse commune pour y vertement converser avec les cadavres, dans une de ces nouvelles ignorées par Baudelaire. Les personnages outranciers abondent, comme ce « petit Caligula » qu’est le jeune baron Metzengerstein, devant qui, venu d’une tapisserie, un cheval à « la robe incandescente » prend vie, évidemment d’essence diabolique, à la façon des Elixirs du diable d’Hoffmann. La lecture des ressorts fictionnels et de l’intertextualité étant bien plus opérante à cet égard que ce qui aurait pu passer pour une trace autobiographique, comme le fantasmait la psychanalyste Marie Bonaparte[4].

      La curiosité cosmographique est récurrente parmi les récits d’Edgar Allan Poe. À la charnière de Cyrano de Bergerac et de la science-fiction à venir, « Hans Pfaall » imagine un voyage à l’aide d’un ballon, approchant des « régions sauvages et oniriques de la lune » et de ses étranges habitants dépourvus d’oreilles… La « Conversation entre Eiros et Charmion », dernier texte de ce tome, est à cet égard étonnante, lorsque l’approche d’une brûlante comète annonce l’apocalypse inévitable, quoique sans religiosité aucune.

      Être un imitateur génial du courant gothique ne l’empêcha pas de se faire novateur absolu à l’occasion de l’invention de la nouvelle policière, lorsque le détective Dupin résout les « crimes de la rue Morgue », les mystères de « Marie Roger » et de « La Lettre volée », ou « dérobée » ; invention promise à la nombreuse descendance que l’on sait. La dimension réaliste de ces nouvelles, opposée à la dominante fantastique et horrifiante, permet de rappeler que Poe, journaliste républicain de son état, ne négligeait pas d’insérer en ses joyaux littéraires des allusions politiques, des coups de griffes satiriques contre les présidents démocrates de son temps, comme dans « Le roi Peste ».

      Voici des rêves horrifiques, à moins qu’il s’agisse du topos fantastique de l’interversion du rêve et de la réalité : « les réalités du monde me semblaient n’être plus que visions, tandis que les idées folles du domaine des rêves devenaient non seulement le matériau de mon existence quotidienne, mais à proprement parler mon existence toute entière, dans sa spécificité et son unicité », confie le narrateur de « Bérénice ».

      Dans « l’enfer liquide » les voyages de vaisseaux fantômes, comme dans « Le manuscrit trouvé dans une bouteille », les explorations des mers du sud jusqu’aux glaces du pôle sont les prémisses d’un plus vaste roman : Les Aventures d’Arthur Gordon Pym[5]. Mais à ces aventures géographiques, répondent celles qui empruntent à rebours le fleuve du temps, plongeant le lecteur dans une antiquité grecque fantasmée, que l’on lira dans « Ombre – une parabole », où résonne la voix qui n’est « ni l’ombre d’un homme ni celle d’un dieu », mais celle du « timbre connu et familier de milliers d’amis disparus ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Languides et morbides sont des jeunes créatures comme Bérénice et « Morella ». La première, cousine du narrateur (ils sont nombreux à dire « je », comme des doubles de l’auteur) le fascine autant par sa beauté passée que sa silhouette maladive, où brille « l’horrible spectre des dents ». Et comme « toutes ses dents étaient des idées », c’est dans un état second qu’il va violer la sépulture de l’enterrée vive et s’emparer des objets de son désir ! Un autre de ces narrateurs interchangeables, marié à la mystique Morella, se voit dangereusement menacé : « Ainsi le bonheur soudain se fondit dans l’horreur, et la beauté devint monstruosité ». Car la lugubre jeune femme meurt en prononçant une étrange et noire malédiction, et en donnant le jour à une fille qui deviendra son double au point qu’il ne faudra pas lui donner le nom de la mère…

      Si l’on retrouve ici, magnifiés par la traduction à quatre mains, des contes célèbres, dont « La chute de la maison Usher » et « William Wilson », dans lequel ce dernier, à l’occasion de son agonie, offre au narrateur des traits qui sont, « de manière absolument identique, les miens ! », découvrons ceux qui sont pour nous de véritables inédits. Comme l’histoire de ce fameux Général Smith, admirable de bravoure et de prestance, qui n’est rien d’autre qu’un « homme rafistolé », et dont la marionnette un rien macabre doit provoquer l’hilarité du lecteur…

      Aventures jaillies du fond de l’inconscient, comme l’ont voulu croire les psychanalystes, éclaboussures de l’imagination ? Ciseler les désirs, les peurs et les fantasmes semblent être les objectifs du romantisme noir. En tant qu’explorateur des potentialités humaines, Poe découvre des territoires insoupçonnés avant lui, comme un voyant au sens de Rimbaud. Bien que mort assez jeune, il est à l’image du capitaine dans « Le manuscrit trouvé au fond d’une bouteille » : « Ses cheveux gris sont les témoins du passé, et ses yeux, plus gris encore, les sibylles de l’avenir ». Le narrateur confie cependant, en un pathétique autoportrait : « mon âme elle-même est devenue une ruine ». A cet égard, l’on trouve, dans un récit qui est également pour nous un inédit, « Un beau pétrin », une sorte de passeport de la créativité du conteur américain : une « armée de souvenirs ténébreux se réveillera de temps à autre dans l’esprit de génie et de contemplation imaginative ». Tout ceci n’interdit en rien une lecture biographique, quoique toujours insuffisante.

      Cette belle édition, outre le soin apporté à la traduction, à la préface et aux notes éclairantes, se présente comme un vrai livre : pas un fagot de ses feuilles massicotées, collées et fragilement cartonnées qui encombrent le monde de l’édition française, mais un élégant volume relié, au dos toilé de noir, aux illustrations naïves et néanmoins obsédantes de Sophie Potié, dont notre bibliothèque approuve avec joie la trilogie achevée.

 

Photo : T. Guinhut.

 

      Biographe aux modèles nombreux, Peter Ackroyd à portraituré avec scrupule et empathie quelques-uns des ténors de la littérature anglaise : Chaucer, Shakespeare[6], ou Dickens. Son américaine incursion voue une réelle admiration à l’auteur du « Masque de la mort rouge ». Son Edgar Allan Poe, sous-titré « une vie coupée court », devient un personnage hautement contrasté, dont la mort, à l’automne 1849, d’ivrognerie et de delirium tremens, à moins que cela s’adosse à la tuberculose, à une tumeur cérébrale, est le sombre portail mystérieux, « à l’image de ses nouvelles ». Le biographe rembobine alors le fil des Parques pour nous faire découvrir l’orphelin, né en 1809, d’un père alcoolique et d’une mère actrice, dont la mort tuberculeuse se grava profondément dans l’esprit de l’enfant, qui fut adopté par la famille Allan. Choyé, il montra son intelligence, et découvrit cet océan qui l’inspira tant, lors d’une traversée vers l’Angleterre.

      Jeune et déjà poète, talentueux et farouche, il aima Jane, la mère d’un camarade, qui mourut bientôt : « dans son imagination, mort et beauté était inextricablement et perpétuellement liées ». Il aimait également les langues anciennes et modernes, et l’alcool, hélas… Son impécuniosité le contraignit à s’engager dans l’armée, où il devint un sergent-major « exemplaire ». Ce qui ne l’empêcha pas de publier en 1827, son premier recueil, Tamerlan et autres poèmes, passé inaperçu, mais augmenté deux ans plus tard, quoique sa poésie ne fut « jamais reconnue de son vivant » : elle s’attache à des sensations indéfinies, pour lesquelles la musique est essentielle », anticipant ainsi « L’Art pour l’art ». Après avoir intégré l’école d’officiers de West Point, pour s’en faire exclure, il rejoignit New-York, puis Baltimore. Le journalisme le sauva de la pire pauvreté, le Saturday Courrier publiant ses premières nouvelles, « exercices savamment ironiques, destinés à donner la chair de poule aux esprits faibles », qu’il plaçait loin au-dessous de sa poésie, quoique « Le manuscrit trouvé dans une bouteille » obtint un prix de cinquante dollars. Il put alors décliner son humour macabre, portant « le loufoque au sommet du grotesque », selon ses propres mots.

 

 

      Secrètement, il épousa les treize ans de sa cousine Virginia, devint rédacteur du Messenger, cessa de boire, se fit acerbe critique littéraire et conçut ses plus étranges contes, dont la concision ciselée fait merveille. Hélas encore, le démon de l’alcool le chassa de son poste, quoiqu’il entamât la rédaction de son roman, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym. De nouveau rédacteur, au Gentleman’s magazine, il publia enfin les Contes du grotesque et de l’arabesque, soit vingt-cinq nouvelles, dont la sanglante et ténébreuse « chute de la maison Usher », qui voit Lady Madeline, prématurément enterrée, jaillir, émaciée, dans son linceul. La passion nécrophile n’est pas loin. Il ne fut payé que d’une reconnaissance grandissante, alors que le Graham’s Magazine, où il dévoila le « Double assassinat dans la rue Morgue », lui permit de trouver une certaine aisance. Notre précurseur de Conan Doyle « fait figure de Newton du crime », selon Peter Ackroyd ! Quant à « Eleanora », elle se fait prémonitoire, puisqu’un certain Pyros, y voit mourir sa jeune épouse de phtisie, ce qui sera bientôt le sort de Virginia… Les contes funèbres sont alors pléthores, du « masque de la mort rouge » à « Lenore ». Il s’enivre encore, perd son emploi, reçoit un prix de cent dollars pour « Le scarabée d’or », se voit en 1843 caricaturé dans le roman de Thomas Dunn English : Le Destin de l’ivrogne. Soudain, en 1845, le « Nevermore » du « Corbeau » fit sensation, devenant l’un des plus célèbres poèmes de la littérature américaine. Pourtant un nouveau recueil de contes, un autre de poèmes, n’eurent guère de retentissement. Acculé entre le « démon de la perversité », les scandales, les coups de dents journalistiques contre ses confrères, l’ivrognerie croissante et la pauvreté, Poe vit sa chère Virginia rendre l’âme en 1847. Il lui restait à publier l’année suivante son obscur essai cosmique, Eureka, et les résultats de sa quête de beauté, ses poèmes déjà symbolistes, purs et sonores : « Ulalume » et « Les cloches ». Sans succès, il multiplia les offres de mariages auprès de dames attentives, mais point dupes. La « folie éthylique » acheva son œuvre. Il n’avait que 40 ans.

      Qui sait si Baudelaire est un peu trop élogieux et déterministe, en un mot, romantique, lorsqu’il affirme : « l’ivrognerie de Poe était un moyen mnémonique, une méthode de travail, méthode énergique et mortelle, mais appropriée à sa nature passionnée[7] ».

      Avec alacrité, empathie, mais sans commisération excessive, Peter Ackroyd fait revivre son modèle, montrant enfin combien lui sont redevables les poètes, de Baudelaire à Mallarmé, les romanciers d’anticipation, de Jules Verne (pensons à son Sphinx des glaces qui est plus qu’un écho de Gordon Pym) à Herbert George Wells, sans omettre la déferlante du roman policier au XX° siècle…

 

      Au-delà des hormones de la génétique, des nourritures de l’éducation, des aventures de la vie, il y a quelque chose d’irréductible dans les neurones de la création et de l’art littéraire. Contredisant son propre poème, « Le corbeau », dans lequel l’âme, « de cette ombre qui gît flottante à terre, ne s’élèvera – jamais plus[8] », l’âme du conteur s’élève grâce à cette nouvelle traduction dont il faut souhaiter tout le succès désirable, de façon à voir achevées et publiées ses trois stèles noires au complet. Outre Baudelaire, la descendance vénéneuse d’Edgar Allan Poe saura couler, parmi la littérature américaine,  dans les veines de Lovecraft[9], voire jusqu’à Stephen King, notre contemporain en noirceurs.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Mallarmé : « Le tombeau d’Edgar Poe », Paul Verlaine : Les Poètes maudits, Albert Meissen, 1920, p 53.

[2] Du titre de l’une de ses nouvelles.

[4] Marie Bonaparte : Edgar Poe, étude psychanalytique, Denoël et Steele, 1933.

[5] Edgar Allan Poe : Les Aventures d’Arthur Gordon Pym, Club des Libraires de France, 1960.

[6] Voir : Shakespeare, le mystère dévoilé. Stephen Greenblatt : Will le magnifique

[7] Charles Baudelaire : Etudes sur Poe, Œuvres complètes II, La Pléiade, Gallimard, p 315.

[8] Edgar Allan Poe : « Le corbeau », Les Poèmes, traduit par Mallarmé, Edmond Deman, 1888.

[9] Voir : Qui a peur de Lovecraft ? Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

 

 

Edgar Allen Poe : The Raven,

pop-up by David Pelham & Christopher Wormell, Abrams, 2016.

Bibliothèque A. R. Photo : T. Guinhut.

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16 décembre 2018 7 16 /12 /décembre /2018 12:04

 

Martigny, Valais, Suisse. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Boualem Sansal,
sismographe algérien des tyrannies :
Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu ;

suivi du Dictionnaire des écrivains algériens.

 

 

 

Boualem Sansal : Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu,

Gallimard, 256 p, 20 €.

 

Boualem Sansal : Le Village de l'Allemand ou le journal des frères Schiller,

Gallimard, 272 p, 17 €.

 

Salim Jay : Dictionnaire des écrivains algériens,

Serge Safran éditeur, 480 p, 27,90 €.

 

 

 

 

      Remarquables pour leur ponctualité, les trains suisses sont aussi ceux d’une confédération du prospère libéralisme économique et politique. Nombreux sont ceux qui auraient aimé pouvoir les emprunter pour quitter maints régimes honnis ! Hélas, Le Train d’Erlingen ne viendra jamais au secours des opprimés, coincés dans une Allemagne fantasmatique. Résistant de la liberté, Boualem Sansal imagine en son roman une glaciale dystopie, terrifiante pour notre humanité, dressant un impressionnant tableau allégorique de l’attente et de la soumission à une tyrannie, plus précisément islamique. Il répond ainsi à l’un de ses précédents romans, Le Village de l’Allemand, honorant à la fois la langue française et sa nationalité algérienne dissidente, parmi ceux que l’on découvre à la faveur du Dictionnaire des écrivains algériens de Salim Jay.

      La richissime Ute Von Herbert écrit en Allemagne, à Erlingen, quand sa fille Hannah, est à Londres. Sans réponse à ses lettres, elle ajoute des « notes de lecture » pour un roman en cours, aux fragments dissimulés dans « notre cachette », dont un mémoire sans concession sur la « saga des Von Ebert ». À Erlingen, l’on dit que « la désintégration est planétaire », que guerre et épidémie rôdent avec « l’envahisseur sans nom », et l’on attend un train d’évacuation bondé qui ne viendra jamais. Nombre d’édiles de la ville préfèrent payer « le tribut d’allégeance » à ceux que l’on ne veut nommer, qui exigent « la SOUMISSION ou la mort », ou fuir en abandonnant leurs concitoyens, plutôt que le combat, « la reconquista » face aux « Serviteurs universels ». À moins qu’Ute ranime le feu de la liberté en manipulant « le gang de la Rosa and Co »…

      L’apologue est limpide. Entre le « train d’Erlingen », inséparable d’une arrière-pensée associée au nazisme, à ses déportations, et la tyrannie religieuse en marche, inséparable de l’avancée de l’Islam, sans réduire l’ouvrage à cette seule interprétation, Boualem Sansal sculpte une forme allégorique impressionnante, qui révèle notre passé, présent et futur. En ce sens, ce roman, dont le vortex se partage entre le leitmotiv des migrations et  les tyrannies obsédantes, se situe à la croisée de ses précédents livres, sans les répéter, mais aussi des lettres intimes et du brouillon de ce qui  devient, sous la main de la narratrice, un recueil d’aphorismes : « les pacifistes sont les ennemis de la paix », ou encore : « Nous en sommes à la fin de l’Histoire, notre Histoire, et nous allons, pour solde de tout compte, la terminer par notre propre génocide ».

      Tout cet héritage doit être trié par Léa, narratrice de la deuxième partie, qui est un roman-miroir de la première. Car sa mère, professeure, victime d’un attentat islamiste, de plus perpétré par un de ces anciens élèves (ce qui est une satire à peine voilée d’une Education Nationale dévoyée) devient une autre : Ute elle-même ! Cette « métamorphose », dont la dimension onirique confine au fantastique, s’ajoute à celle de Dieu, « dont la mission est précisément de soumettre le monde ».

      Même si le noyau de la pensée de Boualem Sansal est peu ou prou toujours le même, il métamorphose sans cesse et avec brio la forme. Après le « journal » entrecroisé des « Frères Schiller », au nom si européen dans Le Village de l’Allemand, puis un roman dystopique situé dans la société mythique de 2084[1], c’est un roman épistolaire, puis un méta-roman, voire un essai de géopolitique.

      L’écriture est entraînante, riche, urgente. Le pathétique et la peur sont orchestrés avec sûreté, sans cet excès d’effet qui serait du pathos, de l’emphase. Contrastée et colorée, elle est veinée d’allusions culturelles, historiques et littéraires, dans le cadre d’une judicieuse intertextualité : l’angoisse de La Métamorphose de Kafka, l’attente du Désert des Tartares de Buzzati, La Désobéissance civile de Thoreau, voire l’analyse du totalitarisme par Hannah Arendt au travers du prénom de la jeune correspondante…

      Selon notre orientation idéologique, le roman déplaira, si nous trouvons intolérable l’amalgame entre nazisme et Islam (comme dans Le Village de l’Allemand qui rapprochait la Shoah des massacres du Groupe Islamiste Armé en Algérie), si nous craignons d’agiter le spectre des peurs xénophobes ; ou il frappera par sa perspicacité visionnaire. Alors l’on saura le lire comme un avertisseur, mais aussi une satire politique de nos gouvernements, séduits par « irénisme », lâches, compromis ou aveugles : « J’espère de tout cœur que le monde encore indemne va réagir et commencer par réfléchir ». Boualem Sansal va jusqu’à utiliser judicieusement la prosopopée en faisant parler feu le naturaliste et philosophe américain Henry David Thoreau[2] : « Où sont vos hommes libres… les descendants des fiers Gaulois ? Qu’est-ce donc qui a été aboli chez vous, l’esclavage ou la liberté ? nous demanderait-il ».

      Seules les quelques pages et « notes » finales, qui se veulent un petit peu trop explicatives, didactiques, aurait mérité de ne pas s’ajouter à la construction biface et judicieuse de l’apologue : nous avions compris qu’il s’agissait de dénoncer la geste tyrannique de l’Islam. Il va jusqu’à proposer des mesures prophylactiques : « Pourquoi diable a-t-on supprimé les bagnes d’antan, Cayenne, la Guyane, le Nouvelle-Calédonie, les îles du Salut, c’est là qu’il faut expédier les malfaisants »…

 

      Et si nous n’avions pas compris, lisons quelque entretien offert par Boualem Sansal à un hebdomadaire, que les autruches prétendument progressistes qualifient de « nauséabond », voire d’extrême-droite, sans craindre la grotesque reductio ad hitlerum : « Si, dans certains pays les colonisations ont bâti de grandes civilisations, dans d’autres ils ont simplement exterminé les autochtones et pillé leurs richesses. […] L’Islam étant par nature prosélyte, conquérant, communautariste et rétif à toute intégration dans des sociétés chrétiennes, la cohabitation avec les autochtones s’avère impossible. […] La France [est] une cible privilégiée dans le plan d’islamisation planétaire. » De plus, notre auteur distingue « la phase 1, le prosélytisme gentil […], la phase 2, les islamistes ont fait de maintes banlieues de véritables républiques islamiques qui se gouvernent par la charia, et la phase 3, celle du jihad, est arrivée, inaugurée par les attentats de 2015. […] plus de protection et de sécurité incline à l’irresponsabilité individuelle et collective, voire à la soumission ». Voilà qui a le mérite d’être clair. Hélas vrai de surcroît. De la part de celui qui a « fait de l’alerte le cœur de [ses] livres[3] » et dont nous devrions nous inspirer au risque de perdre identités et libertés…

      Si vis pacem para bellum[4], dit l’adage latin venu du grec de Thucydide ; soit : si tu veux la paix, prépare la guerre. Nous n’avons pas identifié l’ennemi des démocraties libérales, ou bien trop tard, nous n’avons pas préparé la guerre juste ; serons-nous les vaincus ?

      La reduction ad hitlerum, ou encore le qualificatif pseudo infamant d’islamophobe[5], qui équivaut à un appel au meurtre, seraient d’autant plus absurdes que Boualem Sansal, outre qu’il connait parfaitement ce qu’a de génocidaire et de liberticide le texte du Coran[6], a construit un précédent roman, Le Village de l’Allemand ou Le Journal des frères Schiller, sur une mise en parallèle des exterminations de masse menées avec entrain par le Groupe Islamiste Armé en Algérie et celles perpétrés avec sérieux par les Nazis.

      Formant une sorte de diptyque, deux frères confrontent leurs expériences permettant de mesurer l’horreur de la guerre civile et religieuse en Algérie dans les années quatre-vingt-dix, mais aussi la déréliction des banlieues françaises où s’installe peu à peu « une république islamique parfaitement constituée », à laquelle il faudra bientôt « faire la guerre ». Rachel et Malek, tous deux fils de Schiller, ont eu un père qui « a sciemment commis la faute de transmettre la vie sachant que tout ou tard la vérité viendrait à la surface et que ses enfants souffriraient le martyr ». Ainsi, au cours d'une quête qui mène dans un village algérien perdu, découvrent-ils que leur géniteur est un ancien bourreau nazi qui s’est reconverti vers le Front de Libération Nationale algérien, en passant par l’Egypte. Or le FNL est le parti « national-socialiste du grand Raïs », quand les religieux sont les bras armés des « gestapos islamistes ». L’ex moudjahid a secrètement conservé son insigne des Wafer SS. Effarés, Rachel visite le camp d’Auschwitz-Birkenau, touchant du doigt l’horreur de la Shoah. Cette fois l’hypotexte est celui de Primo Levi, Si c’est un homme. Le roman est torturé, implacable, néanmoins salutaire si l’on consent à en tirer la substantifique morale politique.

 

      Une fois de plus, loin des nombrilismes fatigués de trop de romanciers hexagonaux atones, Boualem Sansal, Algérien né en 1949, signe une œuvre forte, courageuse qui honore la langue française : indispensable. C’est alors qu’il faut prendre conscience de l’importance de ces écrivains d’outre-Méditerranée ; ce à quoi contribue Salim Jay avec son Dictionnaire des romanciers algériens. L’auteur du Train d’Erlingen y est présenté à l’aide de pages généreuses où l’on apprend qu’il se dit « islamistophobe ». Sa « prose tellurique » ausculte l’Algérie fracturée et sanglante, dès Le Serment des barbares,  Cependant nous restons plus que dubitatifs devant un tel jugement à l’emporte-pièce, aussi petitement infamant qu’incohérent, puisque Boualem Sansal ne cesse de dénoncer les fascismes : « Il arrive parfois que ses mises en garde coïncident bien involontairement avec la rhétorique la plus outrancière de l’extrême-Droite ». Il n’en reste pas moins que Salim Jay reconnait à notre romancier la capacité de synthétiser « le destin algérien ». Il note avec perspicacité combien « l’imbrication de l’angoisse existentielle et de l’analyse morale et politique » est chez lui cruciale.

      À notre grande surprise, ce Dictionnaire des romanciers algériens nous met sous les yeux une réalité passablement invisible. Albert Camus était Algérien autant que Français, l’avions-nous oublié ? Entre Français, Harkis, Berbères ou Kabyles, qui est Algérien ? Mohammed Dib voyait d’ailleurs en cette question de l’identité un « sophisme ». La plupart de ces écrivains usent de la langue française, quelques-uns seulement de l’Arabe, voire sont berbérophones, ou même italophones, ce qui n’est pas sans poser la question d’une introuvable légitimité linguistique, que les attendus politiques et religieux empoisonnent. Il n’est d’ailleurs pas impossible que beaucoup d’entre eux soient plus connus en France qu’en Algérie. D’autant que traduire les auteurs algériens, du français à l’Arabe, est presque peine perdue. Un roman ainsi transposé « est reçu comme un grain de sable qui vient bloquer un nuage », pour reprendre l’humour amer d’Amin Zaoui.

      La profusion et la multiplicité des voix originales est stupéfiante, invitant à la découverte. Nous connaissons (un peu) Kateb Yacine, Rachid Mimouni, Rachid Boudjedra, Kamel Daoud, Nina Bouraoui, (n’y-a-t-il pas trop peu de romancières, au regard de telles origines culturelles ?), ou Malek Chebel et Benjamin Stora, plus connus comme essayiste et historien ; mais nous ignorons tout de Mehdi Charef, de Sandrine Charlemagne et de Samir Toubi…  Si la plupart « refusent la bienséance hypocrite et la langue de bois », tous s’opposent à une « littérature obscurantiste », selon les mots d’Abdelhamid Benhedouga, qui écrit en arabe.

      C’est avec un enthousiasme encyclopédique, sans naïveté, que Salim Jay, nous livre son intelligente préface, ses fiches synthétiques, ses analyses, ses témoignages, ses rencontres, ses lectures boulimiques enfin. Ses qualités documentaires sont d’autant plus impressionnantes qu’il a déjà œuvré au service d’un Dictionnaire des écrivains marocains[7]. C’est ainsi qu’il combat « l’indifférence au talent »…

      « Nul ne saurait aliéner sa liberté de juger ni de penser ce qu’il veut, et tout individu, en vertu d’un droit supérieur de la nature, reste maître de sa réflexion[8] », disait Spinoza. C’est justement en quoi l’Islam aliène la liberté, ce dont ne cesse de nous prévenir avec raison un écrivain éclairé comme Boualem Sansal, à la fois romancier et pamphlétaire à l’égard de l’embrigadement des consciences. Comme lui esprit critique souverainement indépendant, Kamel Daoud[9], n’est pas plus en odeur de sainteté auprès des Islamistes, qui réprouvent évidemment le culte des saints autant que les Lumières, et dont l’inculte fanatisme est pétri de haine envers les descendants de Voltaire[10].

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Le Train d’Erlingen a été publiée

dans Le Matricule des anges, octobre 2018

 

[3] Entretien avec Anne-Laure Debaecker, Valeurs actuelles, 22 novembre 2018, p 22-27.

[4] D’après Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, 1, 124, 2 ; in Renzo Tossi : Dictionnaire des sentences latines et grecques, Jérome Millon, 2010, p 610.

[7] Salim Jay : Dictionnaires des écrivains marocains, Paris Méditerranée-Eddif, 2005.

[8] Baruch Spinoza, Traité des autorités théologiques et politiques, Gallimard, La Pléiade, 2006, p 898.

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