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30 décembre 2017 6 30 /12 /décembre /2017 18:36

 

Scuola grande di San Rocco, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Eric Poindron, un invité en habit noir

au bal des curiosités

et des fantômes de la littérature :

Comme un bal de fantômes,

L’Etrange questionnaire.

 

 

 

Eric Poindron : Comme un bal de fantômes,

Le Castor Astral, 240 p, 17 €.

 

Eric Poindron : L’Etrange questionnaire d’Eric Poindron,

Le Castor Astral, 128 p, 14,90 €.

 

 

 

 

 

      Si tu manques de sens de l’humour, lecteur, passe ton chemin. Voici poindre un personnage qui enfile la cape ailée de Fantomas ou de Batman, collectionne les curiosités et curiosa dans son cabinet aux globes et aux livres : il porte l’habit noir du lecteur sévère, de l’Académicien des supercheries, des éruditions surprenantes… Mais loin de se confire dans les billevesées et autres coquecigrues, il prend le temps, en catimini, de nous bombarder de livres surprenants, délicieux, érudits sans affèterie ni cuistrerie derridienne, en homme pas le moins du monde abonné à la poésie austère et lapidaire qui fait terriblement sérieux. Son Comme un bal de fantômes est un catalogue facétieux de moments vitaux et de poètes ; quand son Etrange questionnaire est un livre-jeu de questions réponses, qui fait du moi et du monde un cabinet de curiosités en archipel.

 

      Peu ou prou, ce recueil, sous-titré « camaraderie et chemins chuchotés », fait se succéder cinq saisons où apparaissent et virevoltent papillons et poètes ; là est leur « bal de fantômes ». La dimension autobiographique emprunte la voie du « presbytère de mon enfance », et « Les premiers pas dans le noir », sont ceux où l’on croise « des dames blanches des fous égarés/ Des fantômes malheureux et un peu égarés ». De même, « dans un grenier de l’enfance », réapparait le dessin d’un « vaisseau fantôme ». L’air de rien, tout un art poétique se dessine :

« Mon navire de papier et de glace

Met à mal mes enfances certitudes.

Et toujours à flot mon imagination. »

      Fort heureusement Eric Poindron n’a grandi qu’en talent. Il aime « le crachin romanesque », « l’encre neige / sympathique et daguerréotype ». Nous aimons avec lui entrer « Tous en Seine » (où rôde l’ombre d’Apollinaire), voyager et « collectionner les départs ». Surtout, il « invente des poèmes à la gloire des hommes libres » ; mais aussi des poèmes en forme de cabinets de curiosité où trône l’étrangeté d’un « rhinocéros empaillé », ou de « papillons éteints ». Ce qui fait de son recueil un autoportrait en forme de collage à la Max Ernst, où le lecteur ne s’empêchera pas de retrouver des tesselles de son miroir.

      Au cœur de cent menus faits, impressions et imaginations, l’art de l’énumération fait son numéro de trapèze volant, appelant tour à tour Shakespeare et Pouchkine, nommément ou par allusion, Borges, Baudelaire, ou encore Jacques-Henri Fabre, l’entomologiste, papillons obligent.  Notre poète se voit ici changé en « bibliolibrius », jouant avec les calembours, néologismes et mot-valises pour polir une ode à la bibliophilie et, ajouterons-nous, à la polygraphilie…

      Dans une démarche d’intertextualité -mais sans la moindre cuistrerie-, nombre de poètes sont ainsi invités au « bal de fantômes ». Est-ce à dire que caché derrière ses translucides émanations, Eric Poindron est lui-même un fantôme ? Pas tout à fait ; il est l’homme-orchestre d’un chant dans lequel l’emploi du vers libre n’empêche en rien la musicalité, le chantre de l’énumération enthousiasme et de tout ce que la vie et la littérature comportent de bonheurs, même si transparait parfois « une croûte en forme de deuil » et l’ombre de Nerval pendu. La fantaisie du « raconteur de marelle, essayeur de labyrinthe », cède un instant le pas à la mélancolie de l’élégie.

      Une filiation surréaliste innerve le travail d’Eric Poindron, dont l’apparente facilité cache probablement le soin d’un travail attentif. « Un jour j’écrirai un roman sur le tourbillon / et papillon de la vie », confie-t-il en sa dernière page. Sûrement il aurait quelque chose de nabokovien…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      L’Etrange questionnaire d’Eric Poindron n’a guère à voir avec le fameux questionnaire Marcel Proust, qui vise à cerner les contours d’une personnalité et d’une sensibilité. Il nous est livré tout vêtu de noir, chic comme le smoking d’un fantôme et pas triste pour un sou neuf. Proposant soixante questions, toutes affairées dans le monde de l’ « étrange », et sous-titré « le livre qu’il vous faudra en partie écrire (ou dessiner) », il laisse des blancs, plus ou moins généreux, à l’adresse de la réactivité du lecteur, comme des fantômes typographiques. On hésitera entre respecter la virginité des possibles parmi ces blancs paragraphes ou y calligraphier avec le plus grand soin ses inquiétudes et ses fantasmes colorés.

      Que l’on se rassure, notre auteur n’abandonne pas tout à fait son lecteur-contributeur à l’angoisse de la page blanche, ni le condamne à acheter un livre définitivement lacunaire, un coup de dé aboli par le hasard, un Bartleby de l’écriture. Il ajoute en bas de page des notes, des citations, des nota bene, des bouts de poèmes de son cru, toutes illustrations comme autant de directions à la réflexion.  Il compose également une préface qui est « le presque conte de Monsieur Pourquoi », puis une sorte de postface en six facettes « afin d’instruire son lecteur », tout en citant un écrivain « quasi-fantôme » : John B. Frogg. Le généreux vade-mecum de l’apprenti écrivain complète le propos : or, lecteur, à toi de jouer !

      « Monsieur Pourquoi », c’était lui enfant, et c’est toujours lui à l’âge mûr. Surtout qu’il le reste, et que nous ne cessions pas d’interroger le monde, sous peine de mort intellectuelle et, cela va sans dire, poétique. Poser une question, a fortiori inédite, est déjà susciter une ou un faisceau de réponses. « Les questions chrysalides deviendraient ténébrionides ». Là encore, nous voici au seuil d’un cabinet de curiosités. Il est question de « poésie scientifique », de « fous littéraires », comme chez Blavier[1], de « bric-à-brac ineffable » et d’ombres inquiétantes », toutes choses et bricoles délicieusement inactuelles.

      Commençons à répondre. « La première phrase d’un roman ou d’un livre étrange à venir ? » : « Qui, parmi nos neuf artistes, sortira gagnant de ce jeu voyeuriste et cruel ?[2] » Cela se complique à merveille : « Que cachez-vous derrière votre masque et que cache l’Autre derrière le sien ? » Nous laisserons l’épineux soin de la réponse à nos lecteurs… On aimera : « En dehors de la tête réduite, et sous vitrine de votre mère, quels sont les cinq objets étranges auxquels vous tenez ou que vous souhaiteriez posséder ? » Ou « Racontez-moi la bibliothèque -étrange ou non- que vous aimeriez posséder ». Ou encore « confessez-moi l’insolite ou l’innommable ». Mieux : « Peut-on faire voisiner sur une étagère de bibliothèque deux auteurs irrémédiablement brouillés pour la vie, & pourquoi ? » Proposons d’accoler un roman libertin avec le Coran, et laissons-les se débrouiller pendant la nuit, en rêvant que le premier corrompe heureusement le second.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      À cet Etrange questionnaire, intrigant, stimulant et aussi riche qu’un microcosme, et qui est une branche étoilée de la littérature psychologique, spéculative et fantastique, répondent pour nous les collections les plus étranges, de minéraux, de nuages, de livres rares, de fictions métaphysiques et eschatologiques.

      Le poète facétieux a cependant composé une œuvre interactive et ouverte, au sens d’Umberto Eco. Le livre est « structuré comme une constellation d’éléments qui se prêtent à diverses relations réciproques», y compris avec le lecteur-interprète : « Nous ne sommes plus devant des œuvres qui demandent à être repensées et revécues dans une direction structurale donnée, mais bien devant des « œuvres ouvertes », que l’interprète accomplit au moment même où il en assume la médiation[3] ».

      Un narcissisme bon enfant pousse de surcroit notre aimable inquisiteur à se photographier dans sa bibliothèque, en son cabinet de curiosités, à emprunter des photographies anciennes plus moins célèbres pour y glisser son facies intelligemment chauve, sa virile moustache, ses bésicles à l’acuité sourcilleuses, conduisant un immense vélocipède à roue unique, feuilletant d’énormes et rares folios, comme le manuscrit du Codex Gigas, où s’agite un diabolique fretin.

      Là encore le collage à la Max Ernst, quelque chose du cadavre exquis surréaliste complotent pour livrer une création originale, où le poète narcisse a l’élégance de laisser la parole au lecteur devenu créateur, comme dans une relation d’interactivité promise par l’écran d’ordinateur et le mode web. Là où la légèreté apparente du propos confie à la profondeur borgésienne…

      Il y a néanmoins quelque chose de grave sous les pirouettes et autres poses d’Eric Poindron : rien moins que le mystère de la création et de l’univers. Sa modestie bavarde l’empêcherait de vous l’avouer, mais il faut résister, et pourquoi pas ainsi, au tragique et à l’absurde de la condition humaine. Rien moins qu’être l’encyclopédiste des causes curieuses ne peut que légitimer une existence et a fortiori une plume d’oie tachant d’encre un clavier de poésie…

 

      Prolifique et polygraphe, Eric Poindron a publié une trentaine de volumes, depuis Le Champagne. Dix façons de le préparer[4], jusqu’à De l’égarement à travers les livres[5], en passant par Marginalia & curiosités[6]. Il fait preuve avec ses deux derniers livres (gare aux suivants !) d’une créativité roborative. Souhaitons qu’il ne se prenne pas trop au sérieux (mais nous n’en doutons pas) et qu’il ne se rengorge pas devant ce qui n’est en cette critique en rien une flatterie. Si l’on peut se permettre une amicale boutade, conseillons à notre ami Eric Poindron de cesser de toute urgence de fumer sur ses photographies. Faute de quoi il s’effacerait de ces dernières, bien trop tôt pour ses lecteurs impatients d’autres sérieuses facéties, et partirait en fumée pour rejoindre son bal des fantômes.

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] André Blavier : Les Fous littéraires, Editions des Cendres, 2000.

[3] Umberto Eco : L’œuvre ouverte, Seuil, 1965, p 117, 17.

[4] Eric Poindron : Le Champagne. Dix façons de le préparer, L’Epure, 2008.

[5] Eric Poindron : De l’égarement à travers les livres, Castor Astral, 2011.

[6] Eric Poindron : Marginalia & curiosités, Les Venterniers, 2015.

 

 

Catedral de Huesca, Aragon. Photo : T. Guinhut.

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27 décembre 2017 3 27 /12 /décembre /2017 11:28

 

Santo Domingo y San Martin, Huesca, Aragon. Photo T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

 

Le protéiforme Alan Moore ;

du roman-monstre aux comics anti-utopiques :

La Voix du feu, Jérusalem,

V for Vendetta, Watchmen,

L’Hypothèse du lézard.

 

 

 

Alan Moore : La Voix du feu, traduit de l’anglais (Royaume Uni)

par Patrick Marcel, Hélios ActuSF, 376 p, 10 €.

 

Alan Moore : Jérusalem,

traduit par Claro, Inculte, 1248 p, 28,90 €.

 

Alan Moore et David Lloyd : V for Vendetta, Urban Comics, 352 p, 28 €.

 

Alan Moore et Dave Gibbons : Watchmen, Urban Comics, 464 p, 35,70 €.

 

Alan Moore et Cindy Canévet : L’Hypothèse du lézard,

ActuSF, traduit par Patrick Marcel, 138 p, 19 €.

 

 

 

 

 

      Un ange peint de la coupole s’arrache de sa fresque pour admonester l’un des personnages d’Alan Moore, comme pour frapper l’auteur de Jérusalem d’une inspiration torrentielle. Icône des aficionados de comics, avec ses célébrissimes From Hell, V for Vendetta et surtout Watchmen, son opus scénaristique le plus impressionnant, Alan Moore a fini, après dix ans de gésine, par accoucher d’un monstrueux chef d’œuvre. Anarchiste à la barbe de barde, aux bagues voyantes, libertaire jusqu’aux tripes, le bonhomme fut profondément marqué par une enfance pauvre parmi les Boroughs, ces quartiers ouvriers de Northampton, ville satellite de Londres qui reste sa tanière et son moyeu. Au point qu’il leur ait consacré ses deux romans. La Voix du feu, publié en 1996, un volume qui n’a guère fait de ronds dans l’eau littéraire. Enfin, doté d’une structure peu ou prou semblable, Jérusalem vint, fresque polymorphe et somptueuse sur sa ville aimée, sa famille et l’Histoire du monde, indubitablement son assomption. Quelle est donc la mesure du génie protéiforme, entre dimension sociologique, visionnaire et expérimentale ?

 

      La Voix du feu associe chronologiquement douze vies, chacune tirée d'une période historique spécifique, offertes à la première personne, à divers lieux de la ville, Northampton bien évidemment. Ces douze récits, à première vue indépendants, vont de la préhistoire, 4000 avant Jésus Christ, à notre contemporain, en 1995. La langue de la première est volontairement d’une syntaxe grossière : « Moi est pas vouloir devenir pas en vie par feu ». À la fin de l’âge de pierre, un jeune homme mentalement retardé raconte péniblement ses désirs et ses souffrances. En 2500 av. J.C., les « mots coulent sans effort » ; ce sont des « amas de connaissances, de malédictions et de souvenirs », face à un rituel mortuaire de la « crémation ». Comme les strates d’une fouille archéologique à Northampton, le texte palimpseste remonte en l’an 43, puis 290, pour voir les Romains envahir le territoire, puis les Chrétiens. Un saut immense nous propulse en 1064, avec un jeune homme qu’un ange dissuade de partir vers Rome et une moniale affligée de cauchemars venus d’un passé qui appartient à un autre personnage. Au centre des récits, tissés avec une écriture toujours évocatrice, somptueuse, apparait « Jérusalem », qu’un ancien Croisé a manqué de visiter ; il ne lui reste qu’un ciel vide de Dieu. On croise également l’astronome et alchimiste John Dee, un juge érotomane en passe de se faire dépecer, deux sorcières lascives et abonnées aux esprits malins, sur le point de brûler sur le dernier bûcher anglais en 1705. En progressant vers 1994, le feu du titre, depuis les « champs de crémation » jusqu’à une voiture et un homme incendiés, les anges, y compris sexuels, sont parmi les leitmotivs qui parcourent le puzzle narratif de liens historiques, irrationnels et fantasmatiques. Ainsi le roman se faisant l’écho d’au moins douze voix différentes parait tisser un même fil, celui de l’humanité qui de vague et divague, parcourt le lieu et le temps : « L’histoire est une chaleur, un feu doux sur lequel la planète commence juste à entrer en ébullition ». En une sorte de coda, le dernier chapitre, daté de 1995, rassemble sous l’autorité d’Alan Moore lui-même, dont la tâche est d’« invoquer les morts pour qu’ils nous disent ce qu’ils savent », les strates de Northampton et les motifs du roman : « la fournaise de notre passé ».

      Comme Protée et Morphée, Alan Moore se glisse dans ses personnages, dans leurs aventures et leurs obsessions, il fait du comté de Northampton « une carte de la folie » qui irradie dans l’esprit du lecteur. Si ces douze nouvelles peuvent se lire indépendamment, où dans un ordre aléatoire, on y perdrait cependant la sensation d’être propulsé dans le tunnel du temps, parmi ses douze heures d’un jour cosmique et historique, brassant quelques-unes des destinées potentielles de l’humanité, des plus réalistes à celles frisant le fantastique et le surnaturel…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      À l’origine de la déflagration des 1248 pages de Jérusalem, l’on découvre Alma et Michaël, frère et sœur, l’un étant inspiré du propre frère du romancier, l’autre prétendant « être moi en drag-queen ». Le « Prélude » juxtapose un moment de leur enfance et un autre de leur âge mûr, lorsque Michaël lui confie son accident qui lui fit entrevoir « un plafond », avant de s’arrêter au seuil de l’exposition de tableaux d’Alma, comme si le roman tout entier allait en être l’illustration. En outre, ce prélude, « work in progress » au son joycien, est également le titre d’un tableau, mise en abyme évidente au seuil du roman monstrueux qui catapulte et collectionne les temps dans un savant désordre.

      Ainsi ces deux personnages sont les pivots du roman et de la ville, Alma étant en quelque sorte l’âme artiste de son frère Michael. Le volume s’ouvrant sur le cheminement de Michael vers l’exposition d’Alma, il se ferme en son « Postlude » sur la description de chacun des tableaux, tandis qu’au centre des deux parties consacrées à la ville, s’ouvre l’univers de Mansoul, fantasme du même Michael parmi sa catabase.

      Dans la première partie, nous sinuons dans les Boroughs, ces quartiers pauvres de Northampton, pour emprunter en 1865, les pas d’Ern Vernall, ancêtre de nos frérots. La misère populaire en cette ère victorienne est abjecte. Il y a d’ailleurs là quelque chose du roman victorien à la Dickens, ce qui n’est qu’un des avatars romanesques employés par Alan Moore et son narrateur omniscient, tirant de son chapeau de magicien du récit un prodigieux faisceau d’impressions, visuelles et psychologiques, de suspense et de terreurs métaphysiques.

     Alors que le réalisme semble d’abord prévaloir, bientôt le fantastique étend ses ailes diaphanes et néanmoins inquiétantes. Ern, restaurateur de fresques religieuses, voit un ange peint du dôme changer son expression et lui parler, « chaque syllabe s’écoulant à travers un millier de fissures et de capillaires au sein d’Ern », lui annoncer : « Justice au-dessus des rues » ; s’agit-il des prémices de la folie paternelle ? La nacelle redescendue, plus personne « ne l’appellerait plus jamais le Rouquin ».

      Aussitôt l’on change de monde, avec Marla, pauvre droguée sordide qui « fait le tapin », obsédée par la mort de Lady Diana et par Jack l’Eventreur ; et l’on change en conséquence de langage, volontairement pauvre et vulgaire. La coupe sociologique est sans fard, cruelle. Ce qui parait se confirmer avec le chapitre suivant, « les sans-abris » ; pourtant quelques-uns d’entre eux traversent des sortes de murs de temps, « un passage dans le passé », comme si l’on traversait le mur de la gare dans Harry Potter, mangent de merveilleux « Galutins » qui semblent être des mandragores. Ne sont-ils pas des « anciens vivants » ? Ils observent une symbolique partie de billard dont la table est gravée en ses coins des symboles figurés sur la couverture de notre roman. Nous voilà propulsé en l’an huit cent dix, lorsqu’un moine revient de Jérusalem : il doit rapporter une croix de pierre au « centre mystique de l’Angleterre », nous l’avons deviné, dans ce qui va devenir les Boroughs. Ce ne sont là que quelques-unes des échelles de la marelle aux plusieurs dimensions historiques et sociologiques montant et descendant les degrés de la famille Vernall, depuis la Fantasy médiévale jusqu’aux temps modernes, parmi lesquels les cycles de la pauvreté semblent ne pouvoir échapper à un déterminisme implacable, entre folie récurrente, alcoolisme et libre arbitre empêché.

 

      La deuxième partie quitte le réalisme pour le merveilleux. « Mansoul » postule un monde d’En haut, découvert par Michael à l’occasion de sa fausse mort à l’âge de trois ans, avec le concours de passeurs : Phyllis, une petite fille, Sam O’Day, en fait le démon Asmodée, en écho à Lesage dans son Diable boiteux. Errant parmi les « Greniers du Souffle », ascensionnant la « Volée de Jacob », toutes les aventures de Michael dans « la gelée temporelle » de l’au-delà durent plus de quatre cents pages, alors que s’étouffant il n’a frôlé la mort que quelques instants. Les descriptions de ce monde incertain sont déstabilisantes et proprement somptueuses : « la plus infime détail semblait inviter à le fixer, médusé, pendant des heures ».  C’est « un univers mouvant de veines évoquant des lignes de marée sur une carte, avec des striations invisibles ondulant depuis le vortex de nœuds en plumages de paons » ; tandis que le tabac d’Asmodée « aurait un goût de Paris, de rapport sexuel et de meurtre, quelque part entre la viande et la réglisse ». Confronté aux « quatre Maîtres Bâtisseurs [qui] n’arrêtent jamais leur partie de Trillard », le minuscule Michael, pour le moins secoué, va surplomber une Northampton fantasmatique dans un « déluge changeant de temps simultané », jusqu’à parvenir une incroyable acmé : « contempler le monde des vingt-cinq mille nuits »…

 

      Troisième volet du triptyque (où la composition ne doit rien au hasard) « L’enquête Vernall », où « le monde est un prodigieux écorché » multiplie les points de vue. L’écriture est d’abord oraculaire ; plus loin, il s’agit d’un dialogue théâtral entre le poète John Clare et les Beckett, le tout confirmant qu’Alan Moore a les moyens de nombre de ses ambitions, dont celle de concurrencer Ulysse de Joyce. Le « texte » se met à nous parler, sous forme de « Nuages dépliés », balayant ses personnages au travers de « folie, amour, deuil, destin et rédemption ». Le narrateur plonge dans les secrets et la personnalité sédimentaire et créatrice d’Alma, à la veille de son exposition. Avant de « battre la campagne » en empruntant l’orthographe et la syntaxe barbares de Lucia, de traverser l’histoire de l’or, de la monnaie et de l’économie au travers de la figure de Roman, cambrioleur, homosexuel et syndicaliste. Plus loin, il s’agit du destin politique du Royaume-Uni et de la faculté de juger du bien et du mal… D’aucuns diront que la dimension expérimentale de ce troisième volet n’en fait pas le plus convaincant, et, a fortiori, le plus allant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Le motif de l’art, de la peinture, court dans le roman comme un leitmotiv pour trouver son acmé dans le « Postlude ». Ern, quoiqu’analphabète, manie ses couleurs de restaurateur, Ben, pitoyable poète d’« Atlantis » (une œuvre avortée) rencontre une ancienne camarade, Alma, qui « avait fini par transformer sa monomanie et se tailler une belle réputation », et qui marche « en quête d’inspiration pour quelque monstrueuse œuvre future ». Le « Postlude » ouvre en effet les portes de l’exposition d’Alma, avec « une maquette incroyablement détaillée du quartier disparu », maquette en papier mâché par ses propres mâchoires et qu’elle finira par brûler, en écho à La Voix du feu. La mise en abyme époustouflante du roman déroule alors une splendide série d’ekphrasis, descriptions d’œuvres d’art absolument coruscantes, qui à chaque fois renvoient à des scènes marquantes du roman, comme celle s’intitulant « L’En haut », « le tout peint en touches si subtiles qu’elles en étaient presque impossibles ». Sauf que pour Michael, dont les portraits émaillent les tableaux, sidéré « devant la peinture qui le mythologisait », « sa sœur donnait de l’art une image de décharge sauvage ». Mais pour le lecteur attentif, il s’agit bien de délivrer le sens auparavant introuvable de la vie des personnages, de leur éternité, là où, à l’instar de Proust, « la vraie vie est la littérature », et bien entendu la peinture. Car l’art « sauve toute chose du temps ».

 

      Entre la généalogie familiale des Vernall, qu’innerve la folie héréditaire, et la géographie de la ville, cet « assommoir urbain », gangrenée par la pauvreté et une politique prédatrice, c’est toute une sociologie et une sismographie qui innerve sans cesse les tesselles de cette immense mosaïque qu’est Jérusalem. Aussi l’on pourrait croire que le titre est une hyperbole au service des Boroughs, de façon à leur donner une aura historique et sacrée au travers d’une ode mystique offerte à une ville étendue aux dimensions de l’univers ; ce qui est loin d’être faux, et se confirme à l’occasion de maintes pages, par exemple quand Ern monte dans le dôme d’une cathédrale londonienne lors d’un orage pour être frappé d’une vision. Cependant il s’inspire d’un poème de William Blake[1] : « Jérusalem». En effet, selon le poète romantique anglais, la ville sainte de Jérusalem est « l’émanation du géant Albion», avant qu’il soit à l’origine de Britannia, la Grande-Bretagne. C’est également pour lui le pays intérieur dans lequel on doit vivre en esprit. Il faut imaginer qu’Alan Moore se figure les Boroughs de Northampton comme un équivalent de la Jérusalem terrestre et son « Mansoul » comme une contre-proposition de la Jérusalem céleste. Car Blake précise que les fils d’Albion furent « les premiers transgresseurs » cherchant à « anéantir Jérusalem », et parmi eux sont « les deux limites, Satan et Adam[2]  ». À plusieurs reprises notre romancier fait allusion à Blake, « qui avait habité en haut de Hercules Road », donc dans les Boroughs, qui « avait également vu les créatures de l’autre monde ». Dans la tradition du poète, Alan Moore, par la voix d’Alma, son alter ego, prétend : « Chaque zone de quartier insalubre est la cité d’or éternelle ».

      La richesse du langage d’Alan Moore et de son narrateur omniscient vise de toute évidence à étendre le champ de la connaissance, et de la perception visionnaire de son lecteur. Une écriture chargée d’analyse psychologique, sensuelle, sans cesse inventive, changeante selon les chapitres et au gré des personnages successifs, populaire ou raffinée, vulgaire, pauvre, ou sophistiquée, bourrée d’allusions historiques ou littéraires, charrie le lecteur dans le maelström de ce qui est tout un monde à soi seul : « propulsant allègrement son canoé percé sur son flux de conscience engorgé d’algues, tel est le sort de Benedict ». Ce jusqu’à inclure un chapitre (« Le Jolly smokers ») entièrement écrit en sixains versifiés. La richesse du vocabulaire et la somptuosité des métaphores affleurent en feux d’artifices récurrents et cependant jamais répétitifs. À cet égard, et une fois de plus, il faut saluer la verve et l’opiniâtreté de l’inénarrable traducteur Claro, qui, après Thomas Pynchon[3] ou Vickram Seth[4], fait preuve d’une séduisante pyrotechnie linguistique, allant jusqu’à rimer avec soin le chapitre versifié.

 

      Avec le scénariste de comics Alan Moore, nous sommes en 1997 au sein d’une Angleterre ressemblant à celle de 1984 de George Orwell. En 1988, une guerre atomique a ravagé le monde, laissant le fascisme s’établir à Londres. Dans V pour Vendetta, paru pour la première fois en 1990, la « Voix du destin », radio officielle, est le seul média. Quand un masque, rappelant Guy Fawkes et la Conspiration des poudres de 1605, sauve des pattes de la police -les « agents de la main »- une jeune fille qui tentait  de se prostituer pour rédimer sa pauvreté. Avant de faire exploser le Parlement. Son repaire secret, le « musée des ombres », abrite des tableaux et une bibliothèque, car « ils ont effacé la culture ». Le personnage de V (pour Vérité, Valeurs et Vendetta) lit V de Thomas Pynchon, comme de juste. Et bientôt Prothero, irremplaçable « Voix du destin », enlevé par « V », devient inutilisable, réduit à l’imbécillité par notre super-héros, amant de la liberté et de l’Anarchie, qui poursuit sa « vendetta » contre les tortionnaires du camp de concentration de Larkhill. Qu’importe s’il est finalement abattu, sa jeune disciple reprendra le flambeau…

      Le scénario -nous passerons sur les illustrations, potables- est digne d’un roman, meilleur que bien des polars ; le masque de Guy Fawkes est devenu celui des Anonymous, ces hacktivistes d’internet, œuvrant au service de la liberté d’expression, si l’on en croit leur profession de foi. Comme en un écho dressé vers le futur Jérusalem, V affirme ne pas abandonner « la lutte spirituelle […] tant que nous n’aurons pas construit Jérusalem au pays vert et charmant d’Angleterre ». À la terrible anti-utopie répond une plus douce utopie, nommément anarchiste : au-delà d’une « poignée d’oppresseurs qui a dirigé nos vies quand nous aurions dû les diriger nous-même, l’anarchie ouvre une autre voie ». On ne saura guère comment nous serions plus libres sans l’Etat[5] ; c’est un peu court, mais la bande dessinée n’a guère vocation au traité de philosophie politique. Une fois de plus, n’ayons pas peur du cliché : la tyrannie n’est que fasciste[6] ; Orwell était plus subtil, avec « l’AngSoc », ce socialisme anglais. Foin du communisme et de l’islamisme…

      Mais lorsqu’à l’occasion de Watchmen, Alan Moore s’acoquine avec Dave Gibbons, le dessin, plus coloré, offre une variété d’imagination qui va des décors urbains couverts d’affiches, de journaux, d’enseignes, à la limite du palimpseste, aux paysages martiens, en passant par les scènes de violence et l’intensité psychologique gravée sur les traits des personnages. Les Watchmen sont des super-héros de comics plus ou moins à la retraite, mais surtout humains trop humains. Le récit glisse jusqu’aux tréfonds des anti-héros, lorsqu’assassinés, arrêtés, mis en accusation, ils sombrent dans le doute, avant que les survivants puissent, qui sait, résoudre l’enquête policière et politique. Ce pourquoi la série, publiée à la fin des années quatre-vingts, révolutionna non seulement le genre des comics, entre réalisme et science-fiction, mais également le mythe des supermen, en une sorte de crime de lèse-majesté, même si cela contribue à les rendre attachants. De plus, Alan Moore joue avec virtuosité d’une composition en contrepoint lorsqu’un marchand de journaux commente l’actualité, ou, mieux, lorsqu’un jeune noir, assis près de son kiosque, lit des bandes dessinées d’aventures apocalyptiques, ce qui constitue de surcroît une signifiante mise en abyme. Cette fois ce n’est pas le fascisme qui est l’arrière-fond du récit, qui par ailleurs ne néglige pas l’analepse en revenant sur les souvenirs de nos héros, mais la guerre froide. Sans nul doute, avec un tel opus, la bande dessinée a pris des galons, qu’il s’agisse de l’art graphique ou de l’art littéraire.

     

      Protéiforme une fois de plus, Alan Moore maîtrise avec brio l’art de la nouvelle, ou plus exactement de la « novella », ce terme anglais pour désigner ce qui frôlerait la dimension du roman sans en atteindre l’ampleur. Il ne faut voir là rien de restrictif, tant l’univers de L’Hypothèse du lézard est solidement campé.

      La cité de Liavek, où vivent les protagonistes relève certes de la fantasy, mais aussi du fantasme de voyage en de lointaines contrées désertiques, où à la chaleur s’adosse une sensualité omniprésente et pernicieuse, car « en plus d’être un océan de hasard sans limites, le monde était également un chaotique tourbillon de sexe ». C’est en effet moins l’étrange et somptueux pittoresque du décor et de l’économie passablement médiévaux qui intéressent notre auteur, que les extrémités de la passion et les ambigüités de genre qui sont le lot des quelques prostitués qui peuplent un lupanar, « la Maison sans Horloges », une « ménagerie d’êtres exotiques », destinée au sorciers de la ville, sous la gouverne de « maîtresse Ouish » et de la servante appelée « Livre »…

      Au centre de l’intrigue, se noue, se dénoue, se renoue, et se brise dans le sang, la liaison entre Foral Yatt, acteur déclinant, et Raura Chin, jeune travesti qui s’éloigne pour entamer une brillante carrière d’artiste. Son retour le verra enchaîné sous la coupe de son amant, jusqu’au crime…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Cependant, celle qui domine le récit est bien l’incroyable narratrice, la jeune Som-Som à la « douloureuse beauté », qui ne pouvant parler, sauf quelques rares formules, assure une sorte de voix intérieure, autant qu’une fonction d’écoutante et modeste consolatrice des heurs et malheurs d’autrui. En effet, dans l’objectif d’une prostitution raffinée, rituelle, sinon sacrée, elle subit d’abord une délicate opération, à la lisière de la science-fiction et de la chirurgie magique. Un « physiomancien de grand renom » va intervenir entre les deux lobes du cerveau : « on détruirait cette délicate passerelle, on la sectionnerait avec un scalpel affûté afin de ne plus permettre de communication entre les deux moitiés de la psyché de l’enfant ». Lui restera sa beauté, couverte d’un demi-visage de porcelaine, le « Don au Silence », et sa qualité de témoin : « L’énormité de ce qui s’était passé demeura enclose en elle, créature écailleuse, froide et répugnante, à l’intérieur de son esprit ».

      Quant à l’hypothétique lézard du titre, c’est enclos dans une sphère de cuivre qu’il symbolise la logue hibernation de l’amour, peut-être capable et incapable de ressusciter, comme le chat de Schrödinger. Menée comme une tragédie grecque, la novella infuse et impressionne l’esprit du lecteur, fasciné par le venin narratif, par une écriture opalescente et térébrante. Qui sait si Borges aurait goûté un tel récit ?

      Un peu comme il a travaillé en duo avec l’illustratrice Melinda Gebbie (qui devint son épouse) à l’occasion de la conception du roman graphique érotique Filles perdues, c’est une trentaine d’années après la parution anglaise de L’Hypothèse du lézard, en 1987, que Cindy Canévet vient marier son dessin, et parfois sa couleur au récit, accentuant son trouble et sculptural érotisme, insistant sur le feu passionnel et la morbidité, en un festival d’encre de Chine, ce qui permet d'offrir un beau livre, de plus cartonné, relié, avec signet rouge-feu.

      Anarchiste, Alan Moore exècre Margaret Thatcher et Tony Blair, cite le philosophe Zizek, procommuniste avéré, au point de devoir se demander si le barde barbu est décidément bien moins fréquentable que son œuvre. Sans compter qu’outre sa prétention de magicien, il prétend vénérer Glycon, auquel il fait allusion à la fin de La Voix du feu, une divinité-serpent romaine, symbole de fertilité, une oraculaire émanation d’Esculape : « Je suis Glycon, issu du souverain des dieux / Je fais luire aux mortels la volonté des cieux », lui fait dire le philosophe grec Lucien[7]. Certes il s’agit là du pittoresque exhibitionnisme d’Alan Moore, dira-t-on… Son anarchisme affiché mâtiné de religiosité fumeuse n’est visiblement pas du bois dont on fait le libéralisme politique et économique. Et lorsqu’à la fin de Jérusalem il convoque l’économiste Adam Smith dont la « main invisible[8] » du marché fut -dit-il de manière fort réductrice- inspirée par un métier à tisser mécanique, il s’embourbe dans une vindicte luddiste et réactionnaire anti-Thatcher, lui attribuant la pauvreté des Boroughs.

 

      Qu’importe ! Nous ne jugerons pas un romancier à ses opinions politiques, à ses incompétences en histoire économique, fussent-elles abracadabrantes, mais à l’œuvre abondante, au service de laquelle un Guide habilement concocté par Laurent Queyssiet Nicolas Trespalle[9] ouvre des pistes judicieuses. Et pour qui aurait la patience, sacramentelle dirions-nous, d’entrer depuis les ruelles des Boroughs jusqu’aux derniers ateliers et dernières alvéoles du labyrinthe urbain, extratemporel et artistique qu’est Jérusalem, ce monstre délicieux défiant l’analyse, le parcours initiatique au long cours dans la puissance du verbe se révèle proprement, outre la dimension protéiforme, démiurgique. Si nous n’irons pas jusqu’à l’hyperbole en conduisant Alan Moore par la main à la hauteur de Proust ou de Joyce, peut-être n’est-il pas indigne de figurer non loin d’eux, sur un somptueux strapontin.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] William Blake : « Jérusalem », Ecrits prophétiques des dernières années, traduit de l’anglais par Pierre Leyris, José Corti, 2007, p 31, 34, 35.

[7] Lucien de Samosate : « Alexandre ou le faux prophète », Œuvres I, Hachette, 1874, p 461.

[8] Adam Smith : La Richesse des nations, IV, II, PUF, 1995, p 513.

[8] Laurent Queyssiet Nicolas Trespalle : Le Guide Alan Moore, ActuSF, 2020.

 

Monasterio Alto, San Juan de la Peña, Huesca, Aragon.

Photo : T. Guinhut

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10 décembre 2017 7 10 /12 /décembre /2017 18:50

 

Jeff Koons : « Puppy » ; Museo Guggenheim, Bilbao. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

L’art contemporain est-il encore de l’art ?

 

Laurence Hansen Love et Nicole Esterolle.

 

 

 

Laurence Hansen Love : L’art, de Aristote à Sonic Youth,

Les Contemporaines, 144 p, 12 €.

 

Nicole Esterolle : ABC de l’art dit contemporain,

Jean-Cyrille Godefroy, 240 p, 18 €.

 

 

 

 

 

 

      Un Cupidon de marbre par Canova pour la noblesse et la pureté de l’art, mais un chiot géant couvert de fleurettes pour la reproductibilité des plus puériles et piètres icones... Sans compter le culte duchampien des misérables installations et autres accumulations, comme de vitres cassées… Deux thèses s’affrontent alors : on élève au piédestal Aristote et Kant à l’égal du tout art contemporain ; on répond à coups de tas et de bidules… Ce sont la philosophique anthologie de Laurence Hansen Love, L’art, de Aristote à Sonic Youth, et le pamphlet de Nicole Esterolle, ABC de l’art dit contemporain, qui réclame rien moins que de bousiller ce dernier aux ordures. Aux risques de jeter le bébé avec l’eau du bain. Là s'entrechoquent analyse sereine et polémique virulente. Cet art contemporain, fourbi d’ironie postmoderne, est-il encore de l’art ? À moins de devoir faire évoluer le sens de ce mot.

 

      Qu’est-ce que l’art ? Au-delà de la technè originelle chez les Grecs, ce sont des créations verbales, picturales, sculpturales, architecturales, musicales, dont l’expressivité, l’esthétique et la pensée provoquent une sensation de plénitude, voire de transcendance ; les Beaux-Arts, se détachant des arts mécaniques et des arts libéraux. L’expérience esthétique, selon Jean-Marie Schaeffer se situe entre « émotions et connaissance[1] ». Ainsi Baudelaire, Turner, Le Bernin et Schubert nous procurent d’intenses émotions esthétiques qui par la grâce de l’intellection nous font nous sentir plus intenses, nous rendent meilleurs.

      Reste à savoir si n’importe quel objet peut accéder au statut d’œuvre d’art, si un chanteur populaire tel que le prix Nobel de littérature Bob Dylan est un grand poète, donc un artiste digne de ce nom. C’est à de telles interrogations que tente de répondre -non sans finesse- Laurence Hansen-Love, que nous connaissions déjà pour la pertinence de son essai sur le libre arbitre[2]. D’Aristote, philosophe de la Poétique, au groupe de rock avant-gardiste Sonic Youth, de la « beauté libre » selon Kant aux « propositions artistiques » parodiques, cyniques et désenchantées,  elle introduit, dispose et enrichit une anthologie bienvenue, sans lourdeur pédante, de façon à montrer que la « désublimation de l’art » n’est pas une catastrophe. Il n’est pas certain qu’elle considère cependant que n’importe quoi puisse être de l’art, quand ce qui plait et divertit ne mérite pas forcément cette élévation spirituelle, à moins qu’il ne soit plus question de cette dernière, sinon comme d’un inconvenant diktat. L’artiste démiurge est devenu un amuseur par qui le scandale de l’irrévérence arrive.

      Il est loisible de considérer cette petite anthologie comme une amicale invitation, une antichambre aux grands textes de l’humanité, brièvement découpés et mis en avant : l’Aristote de la technè et de la poïesis côtoie Kant et sa prédilection pour « l’art libéral » ainsi qu’Alain pour qui l’artisan « est artiste, mais par éclairs ». La « reproductibilité des œuvres d’art » par Walter Benjamin est un concept qui reste essentiel pour comprendre à la fois la désublimation et la multiplication de l’objet artistique, ce qui préfigure le répétitif et creux Andy Warhol.

      Le Beau[3], depuis l’idéalisme de Platon et le jugement de goût kantien, et dont l’universalisme n’admet pas le pleutre « chacun son goût », gît dans la nature, mais plus encore dans l’art, selon Umberto Eco, à la suite d’Hegel et d’Oscar Wilde. Cependant il semblerait « que le XXI° siècle a tourné le dos à une tradition multiséculaire de révérence de l’art à l’égard de la beauté incréée», même si François Cheng pense que, du moins dans la peinture, « le fil d’or du beau ne s’est pas tout à fait interrompu ».

 

Canova : « Cupidon » ; Museo Correr, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

      L’art contemporain adoucit-il la barbarie, comme le pensait Hegel, est-il encore cet art bienheureux dont parlait Nietzsche dans Le Gai savoir ? La « dimension d’immortalité », selon Hannah Arendt, ou la « résistance à la mort », selon Deleuze ? Subsiste-t-il une extase esthétique ? Hélas, rencontrant selon Hegel « l’esprit d’ironie », il passe du désenchantement au cynisme, et devient esprit d’urinoir avec Duchamp. Jean Clair y voit la « prostate des civilisations fatiguées » et, parmi les décharges que deviennent nos musées, il se scandalise : « Les hautes œuvres réclamaient jadis la sanction d’un Dieu, on est entré dans les basses œuvres, la vidange des fonctions naturelles ». Ce que confirment la « Boite de merde d’artiste » de Manzoni et la « Cloaca maxima » de Delvoye, soit une machine à produire des excréments humains, trop humains, sans compter ses baisers d’anus en rouge à lèvres. Nous sommes descendus de la transcendance esthétique jusqu’à l’anus diarrhéique ; qui sait s’il s’agit d’un scatologique descendant de Rabelais…

      En ce sens, Jeff Koons, avec ses « Tulips » et ses « Puppy », clinquants fétiches de la banalité du quotidien, assure la transmutation de la merde en or, jusqu’à ce que la spéculation financière se tourne vers d’autres objets et tire la chasse…

      Ainsi la beauté n’est plus un critère dans le « paradigme » de l’art contemporain, assure Nathalie Heinich[4]. Il s’agit de produire du décalé, de transgresser le goût et les mœurs, de choquer et d’exciter pour exister sur la scène artistique, de questionner les préjugés et les acquis -ou d’œuvrer dans l’art engagé au service de nouvelles doxas, qu’elles soient anticapitaliste ou écologiste- voire, pour l’acheteur, d’exhiber un marqueur de luxe.

      Laurence Hansen-Love ne se fait pas faute d’oublier le discutable Alex Ross[5], pour qui les hiérarchies n’ont plus guère cours, confondant dans la même appréciation musicale Messiaen et Sonic Youth, l’opéra de Monteverdi à Kaija Saariaho et le rock des batteries brutales et des guitares électriques stridentes. Des réévaluations permettent en effet d’accepter l’art brut, les « arts premiers », à côté de Lascaux et de Michel-Ange. D’ajouter la photographie, le théâtre postmoderne et le cinéma, voire « l’art de vivre », au catalogue du grand-art. C’est alors qu’un peintre comme Twombly, par on ne sait quel miracle, a su élever le crabouillis au rang du ravissement artistique…

      Cependant, devant la banalisation des monstrations de la seconde moitié du siècle dernier et de ce présent siècle, Nelson Goldman répond en 1977, avec pertinence en prétendant que la réelle question devient : comment un objet fonctionne-t-il comme art ? Un caillou n’est rien, exposé il peut être symbole, question subjective, écologique, cosmique, comme avec le land-artiste Richard Long. Mais au risque d’abuser d’une telle esthétique, la caution éthique devient étique et risque de s’effilocher, entraînant dans sa chute l’esthétique même. C’est que Nicole Estérolle vient pointer d’un index aiguisé jusqu’au sang.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Avec une vigueur et un humour sans cesse renouvelés, car c’est là son second tir en rafale[6], Nicole Esterolle conspue « les tenants d’un duchampisme conceptualo-postural officiel qui honnit le sensible, le poétique, l’imaginaire, le rêve, le tripal, le terroir et surtout le savoir peindre et dessiner ». Les Fonds Régionaux d’Art Contemporain, les Conseillers artistiques, les collectionneurs, les critiques et les institutions sont rivés au pilori pour leur mépris de la figuration et de la peinture. Jusqu’à l’Etat français lui-même, qui confronte à Versailles le grand siècle et Jeff Koons, et qui aurait « perdu de vue 23000 œuvres des collections publiques ». Qu’imaginer alors du gaspillage des deniers du contribuable, de l’effondrement de la bulle spéculative à l’occasion du grand effondrement de 90% de l’art contemporain, académisme oblige, modes et démodes alternant. Même Emmaüs n’en voudra pas…

      La polémiste endiablée dénonce avec gourmandise «  le triomphe de la fèce », les lieux où « l’incompétence et le ridicule sont qualifiants », « l’extrême de l’inculture », « l’art monochromaniaque », le « crétinisme consanguin », « la peinture au pénis », la surévaluation du « bankable », « l’ultragauche au service de l’ultra-finance », la « bigoterie » d’un art « sectaire » et « fanatique ». Il faut admettre que notre pamphlétaire a l’art de la formule. La diatribe à l’emporte-pièce côtoie la fléchette empoisonnée qui fait mouche, comme lorsqu’elle pointe avec Aude de Kerros les papes de l’art contemporain pour qui les mots « beauté » et « œuvre » sont des « tabous sémantiques ». L’« absence d’art », le « non-art » ont remplacé l’art, au travers de glorieux faiseurs de néant comme Buren ou Lavier ; un plasticien gomme les pages de Proust, un performiste peuple une salle vide d’aboyeurs, un artiste « transgénique » introduit une protéine fluo dans l’ADN d’un  Lapin, un autre érige un « vagin de la reine » en tôle rouillée dans les jardins de Versailles, un autre offre « un cochon peint avec la bite », un autre encore « couve des œufs », un autre enfin avoue en tube de néon mauve « Je suis une merde », un dernier et non des moindres sodomise d’un « plug anal » géant vert la place Vendôme ; ad libitum et nauseam…

      Les tics linguistiques et conceptuels qui habillent brillamment la chose, si chose il y a encore, sont alors moqués, opposés avec les codes sémantiques traditionnels et idéalistes de l’art. Nous  tempérerons cependant notre enthousiasme en notant qu’un manichéisme un peu réducteur les oppose en cette démonstration. Il y a en effet des artistes contemporains, tels Maurizio Cattelan montrant en sa « Nona Ora » un pape écroulé par une météorite, ou un Andres Serrano exhibant un « Piss Christ[7] », dont l’œuvre est loin d’être vaine. Mais tous n’ont pas leur hauteur métaphysique et esthétique…

      L’on s’amusera beaucoup en allant voir sur Facebook comment Nicole Esterolle collectionne les « tas » de l’art contemporain : bonbons, pavés, quincailleries diverses, déchets poubellesques que de niaises femmes de ménage (oh les Béotiennes) ont balayés. Jusqu’aux écoles d’art qui préparent un avenir artistique radieux, les lieux muséaux deviennent des lieux nauséeux…

      L’on comprend alors pourquoi Nicole Esterolle, qui loin d’être une béotienne sait elle aussi lire Nathalie Heinich, a la prudence d’un pseudonyme, quoique l’on puisse deviner de quel bord elle vient, lors qu’elle assassine au vitriol de son clavier percutant nombre de personnalités, nommément visées, du monde de l’art contemporain, lorsqu’elle moque le verbiage des critiques et des experts, lorsqu'elle lacère « un totalitarisme culturel ».

      Même si l’on peut penser que Nicole Esterolle, emportée par son élan, ne sait pas toujours faire grâce à des œuvres qui la mériteraient, on ne peut simplement écarter d’un revers de main, d’une accusation infamante de populisme, ou de l’habituelle reductio ad hitlerum, sa torrentielle argumentation polémique, en la qualifiant de réactionnaire nauséabonde, voire de jalouse endémique, elle que la corne d’abondance des honneurs officiels et des comptes en banque n’a guère honorée.

      Loin de se contenter de dénigrer, Nicole Esterolle (pseudonyme d’un critique d’art fort actif que nous ne nommerons pas) émet des propositions. Outre la nécessité de rogner le pouvoir « de type totalitaire » du ministère de la culture et des Directions Régionales des Affaires Culturelles, elle fournit une longue liste d’artistes (pas moins de 2500 !), surtout des peintres, qui sont selon elle, de réels marqueurs de notre temps. Si, hélas, elle n’est pas illustrée, l’on pourra poursuivre cette quête sur Internet, le plus souvent fort décevante, avec, selon les cas, ennui, ou, qui sait, illumination…

      Il faut admettre que la pléthore de minimalisme creux, de conceptualisme pédant, de post-marxisme assommant, d’écologisme liturgique, d’attitudes qui deviennent formes[8], d’objets bruts, d’installations cumulatives, si elles ont pu assumer une posture de surprise et d’innovation, deviennent de pénibles clichés et le marais d’un académisme qui a fait long feu. Que penser par exemple d’une installation récipiendaire du Prix Marcel Duchamp 2017, qui consiste en une exposition de carottages de sous-sols par Joana ­Hadjithomas et Khalil Joreige, effectués lors de fouilles archéologiques à Paris (du Louvre à Cluny), mais aussi à Beyrouth et Athènes ? Terres, calcaire, fer, os et céramique, sont des mille-feuilles de civilisation et de géologie, qui s’élèvent dans une résine transparente, enserrée dans des tubes de verre. Y verrons-nous une agglomération poétique du temps et de l’humanité, ou une piètre absence esthétique ?

 

      En excellente pédagogue, Laurence Hansen-Love s’attache à faire comprendre les racines, les évolutions et circonvolutions de l’art et de celui qui se prétend notre contemporain, quand Nicole Estérolle en bafoue les pléthoriques convulsions d’autant plus pitoyables qu’elles sont à la mode, qu’elles sont un académisme et un placement financier spéculatif, à même de décevoir ses investisseurs arrogants. Le risque est que cette dernière, préférant peinture et sculpture, malgré ses expressions sans cesse étranges et rarement originales, soutienne un autre académisme. À cet égard l’absolumment délicieux érudit Marc Fumaroli[9] nous avait déjà alerté des déserts de sens, de la « misère de l’art contemporain », de sa ravageuse insignifiance. Il dénonçait « l’extension logique, jusqu’à plus soif, des ready-made de Marcel Duchamp », le « clonage de photographies », le « désert moral et spirituel ». Il frappe dur et juste : « À force d’usure symbolique, nous sommes entrés dans l’ère d’un technoscientisme et d’un économisme incultes qui suscitent contre eux des fanatismes religieux ou ethniques non moins incultes[10] ». Dans une exposition intitulée « Présence de la peinture en France, 1974-2016[11] », le même Marc Fumaroli défendit la présence et la nécessité de la beauté, avec le parrainage du critique informé Jean Clair. Avec une ardeur vitriolée, il y fustige « l’insupportable monopole mégalomane que s’est attribué le marché de l’art dit “contemporain“ », honorant quelques-uns de nos maîtres de la peinture d’aujourd’hui : une trentaine de portraits, de natures mortes et de paysages, tous indubitablement figuratifs ; tels Philippe Garel, Denis Prieur, André Boubounelle, Gérard Diaz, sans omettre les proliférations de  Sam Szafran. Dans un entretien, Marc Fumaroli confie : « L’art ne mérite le nom d’art que s’il est intimement révélateur du Beau, du beau le plus classique au beau le plus inédit[12] ». Hélas, il faut confier notre déception, et risquer de taxer cet accrochage de conservatisme délibéré, en un post-impressionnisme et un post-réalisme surannés, où les surprises de nos regards y sont bien émaciées. À moins que là reposent les germes d’un sursaut qui verront les glacis de la peinture s’éveiller sous des charmes inédits. Force est de constater qu’entre le retour à la peinture et la déglingue de l’art contemporain un vain combat s’écroule : deux impasses se confrontant, qui sait quand et où une nouvelle voie d’or et de sens surgira…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Jean-Marie Schaeffer : L’Expérience esthétique, Gallimard, 2015, p 133.

[6] Nicole Esterolle : La Bouffonnerie de l’art contemporain, Jean-Cyrille Godefroy, 2015.

[8] Quand les attitudes deviennent formes, Harald Szeemann, 1969, Kunsthalle de Berne.

[10] Marc Fumaroli : Paris-New York et retour. Voyage dans les arts et les images, Fayard, 2009, p 352, 22, 114, 610, 611.

[11] Mairie du Vème arrondissement, Paris, septembre-octobre 2017.

[12] Le Figaro, 09/09/2017.

 

Campo Lomaso, Comano Terme, Trentino Alto-Adige, Italia. Photo : T. Guinhut.

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1 décembre 2017 5 01 /12 /décembre /2017 17:51

 

Hotel Santa Cristina, Canfranc, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

 

Les anti-utopies de Margaret Atwood :

de la beauté hiératique de La Servante écarlate

au burlesque de Consilience,

jusqu'aux Testaments.

 

 

 

Margaret Atwood : La Servante écarlate, traduit de l’anglais (Canada)

par Sylviane Rué, Robert Laffont, 1987, 544 p, 11,50 €.

 

Margaret Atwood : C’est le cœur qui lâche en dernier, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par Michèle Albaret-Maatsch, Robert Laffont, 2017, 450 p, 22 €.

 

Margaret Atwood : Les Testaments, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par Michèle Albaret-Maatsch, Robert Laffont, 2019, 556 p, 25 €.

 

 

 

 

 

 

      Un lit bien accueillant, aux draps frais, dans une lumière écarlate, pour le repos, pour la lecture, puis un sommeil paisible ; qui sait pour accoucher, à condition d’être libre… Hélas les lits de La Servante écarlate ne sont que des prisons. Quand ceux de « Consilience », dans C’est le cœur qui lâche en dernier, offrent une délicieuse sécurité, cependant bien vite dangereusement trompeuse. Ce sont là les rêves et cauchemars auxquels nous convie la canadienne Margaret Atwood. Bien que paru il y a trente ans, son roman intitulé La servante écarlate ne voit éclater véritablement son succès qu’aujourd’hui. Grâce à une série télévisée, mais aussi la récupération - passablement éhontée ou vigoureusement nécessaire ? - des anti-Trump[1], qui redoutent des velléités anti-avortement peut-être fantasmées, peut-être sournoisement prêtes à déferler sur nombre d'Etats américains. Il n’est pas certain que le roman de « Consilience », plus burlesque, et néanmoins également une anti-utopie, parvienne à la même réputation. Mieux vaut revenir à La Servante écarlate, voire à sa suite, Les Testaments, quoique risquée

 

      Dans des dortoirs collectifs, « Tante Sarah et Tante Elisabeth patrouillaient ; un aiguillon électrique était suspendu à leur ceinture par une lanière de cuir ». Une chambre individuelle peut-être allouée si l’on est en passe de procréer, car en cet avenir indéterminé, la fertilité est dangereusement en déficit. Il faut contrôler la reproduction, gérer le troupeau de femelles, décider qui est digne de féconder, qui prendra et élèvera les enfants… La science-fiction n'affleure guère, car aucune technologie anachronique ou imaginaire n’encombre le roman, qui est d’abord une anti-utopie dirigée contre les femmes, parquées, diminuées, sélectionnées. Parmi lesquelles, Defred, la narratrice, dont le nom signifie la Servante de Fred, le Commandant qui la possède, perdant ainsi le prénom, June, de son ancienne identité. Ainsi, « la pensée doit être rationnée ».

      La société de La Servante écarlate, ainsi nommée à cause de son vêtement monacal, allusion à « la couleur du sang qui nous définit », de sa cornette blanche à œillères, obéit à une structure pyramidale : si les hommes ont toujours la prééminence, on trouve des femmes à tous les degrés, « Epouses » de ces messieurs du pouvoir, et « Marthas » femmes de ménages. Les Servantes sont une caste à part. Elles sont des parias, précieuses car fertiles, mais intouchables, sinon par le fertilisateur. Plus de soin sophistiqué, plus d’anesthésie, elles accouchent dans la douleur de la nature, quoique trop rarement, et trop souvent d’enfants « inaptes ». Tout cela au service du « Royaume de Dieu ». Des sortes de saturnales leur permettent périodiquement d’évacuer leur rancœur : « démembrer un homme de leurs mains nues ».

      Evidemment une telle tyrannie, surveillée par des « Anges en mission spéciale, avec leurs casques anti-émeutes », entraîne une secrète résistance, une « route clandestine » pour conduire les rares et périlleuses évasions. Qui sait si, avec l’aide de sa complice Deglen, si au moyen du « fourgon noir » des « Anges », vrais ou faux,  et du réseau « Mayday », notre Servante saura s’évader, aller vers l’obscurité ou la lumière et passer la frontière du Canada ?

 

 

      La beauté hiératique de cette tyrannie qui confine les femmes au strict rôle de la procréation est un huis-clos sans cesse tendu, sans guère d’espoir, même si l’ultime chapitre postule la fin du « régime gileadien », puisqu’il consiste en « Notes historiques » assemblées par un professeur Piexoto, « membre de l’Association de Recherches Gileadiennes ». Il y relate la trouvaille d’une malle remplie de cassettes audio qui délivrent « le Conte de la Servante écarlate » ; on y apprend qu’il s’agissait de « chute importante des naissances caucasiennes », sans cependant lever tous les mystères.

      Curieusement, la lecture de La Servante écarlate procure à la fois une impression paisible, tant l’action est étirée, les phrases précises, tant la jeune narratrice qui est cette « Servante » est calme et posée ; mais également une permanente suffocation : elle n’a pas une once de liberté, à peine l’ombre d’une joie de vivre grâce à ses souvenirs, en particulier celui de Luke, qu’elle avait aimé dans un temps révolu, et grâce à sa relation sexuelle cachée avec « le Commandant ». Tout en s’adaptant avec soin, elle garde une sorte de liberté intérieure, faite de sens de l’observation et de recul, tout au moins en tant que le régime et son information contrôlée, obérée, falsifiée, lui en laissent le loisir.

      Tout un vocabulaire balise cette anti-utopie : « les Yeux », au service des « Fils de Jacob » veillent à tout, « les Rédemptions sont toujours ségrégées » (ce sont des exécutions publiques), la « Bibliothèque » n’est plus habitée que par une « fresque en l’honneur d’une guerre », les « Parchemins de l’Âme » sont couverts de prières, et les commander est « réputé un signe de piété et de fidélité au régime ». Les « Tantes », femmes stériles ou trop âgées, forment une redoutable milice destinée à contrôler les femmes. On rafle et pend les « J », Juifs, Jésuites et témoins de Jéhovah, y compris si « on fait semblant de se convertir » ; l’on peut choisir d’aller aux « Colonies […] avec les Antifemmes, et crever de faim » alors qu’elles manipulent à mains nues des déchets toxiques et nucléaires, témoins de cette vaste pollution qui causa bien des stérilités. Les « Murs » exhibent des médecins avorteurs pendus, des « traîtres au genre », c’est-à-dire des homosexuels. Les Servantes, prétendument protégées par la Loi, se saluent en psalmodiant : « Béni soit le fruit ». L’insémination par le mâle, sous le regard de son épouse, qui tient la tête de la Servante entre ses cuisses, comme dans l’épigraphe empruntée à la Bible[2], est baptisée « Cérémonie ». Chaque tyrannie en effet travestit et produit un langage spécifique[3]

 

 

      La série qui en découla sous l’autorité de la plateforme américaine Hulu, en 2017, a su respecter la beauté hiératique du roman, en y adaptant une architecture mi-mussolinienne, mi-stalinienne, en y ajoutant de plausibles châtiments comme l’excision de lesbiennes surprises dans leurs ébats impies. La romanesque indécision finale n’est alors que le prétexte de suites, pour lesquelles l’auteure serait la conseillère.  Cependant, le texte de Margaret Atwood répond bien d’une beauté plastique intensément calculée, d’une écriture hautement suggestive : le fourgon noir du dénouement qui n’en est pas un « émerge de son propre bruit comme une solidification, un caillot de la nuit ». Mais aussi d’une beauté intellectuelle due à une construction et à une rhétorique mesurée et impeccable ; d’une beauté morale enfin, de par la dénonciation induite par la dimension vigoureusement politique et engagée.

      En peu de décennies, ce roman est devenu un classique, une allégorie des systèmes politico-religieux « visant à prendre le contrôle des femmes, particulièrement de leur corps et de leurs fonctions reproductrices », comme le souligne elle-même Margaret Atwood dans une récente postface. Cette dimension féministe pourrait d'ailleurs être associée au roman de la Finlandaise Johanna Sinisalo : Avec joie et docilité [4]. Notre romancière y rappelle qu’elle écrivait cette « sombre prophétie politique » à Berlin-Ouest alors encerclé par le mur. Que les Etats-Unis, avant d’être nantis d’une constitution inspirée par les Lumières, étaient cette « brutale théocratie de la Nouvelle-Angleterre puritaine du XVII° siècle, avec ses préjugés contre les femmes » ; quoiqu’elle ait bien conscience que ceci n’a pas grand-chose de chrétien, c’est-à-dire de fidèle à la parole des Evangiles. Il faut se rappeler que divers régimes politiques, fascisants, comme celui de Vichy, ou communiste, comme celui de Ceausescu en Roumanie, ont eu à cœur de criminaliser l’avortement, qu’une idéologie théocratique trop répandue enserre les femmes sous des bâches, physiques et mentales…

      De là à imaginer que les récurrents puritains violemment anti-avortement qui exhibent leur vénéneuse rhétorique tout en devenant sénateurs ou conseiller du Président Trump, comme l’éphémère Steve Bannon qui compare l’avortement à l’holocauste, fomentent une sorte de pré-Gilead confinant les femmes à la clôture de la procréation, il n’y a qu’un pas. Pas peut-être trop allégrement franchi au moyen d’une hyperbole auto-satisfaite ; ou indispensable avertissement ?

      D’autant que Margaret Atwood fait dire aux souvenirs de son héroïne : « C'était après la catastrophe, quand ils ont abattu le Président, mitraillé le Congrès et que les militaires ont déclaré l'état d'urgence. Ils ont rejeté la faute sur les fanatiques islamiques, à l'époque. Restez calmes, disait la télévision. La situation est entièrement maîtrisée ». Patriot Act, Etat d’urgence, autant de moyens de lutter contre une tyrannie, ou prémisses d’une autre ? Les gains engrangés par la liberté sont fragiles : la mère de June n’a-t-elle pas été une féministe engagée, déplorant le désintérêt en la matière de sa fille, ce qui a probablement contribué les femmes à baisser la garde…

      Le régime de « Gilead » a « de l’idéalisme utopien qui coule dans ses veines, confie volontiers notre auteure. Après Huxley, Orwell et Bradbury, c’est ainsi que Margaret Atwood se sait écrire. Sa tyrannie prétend améliorer également les conditions de vie, physiques et morales, de ses habitats. Ce qui n’empêche en rien les puissants de jouir de plaisirs sexuels interdits à d’autres. La morale de cet apologue git peut-être ci dans la confidence du Commandant : « Mieux ne veut jamais dire mieux pour tout le monde, dit-il. Cela veut toujours dire pire, pour certains ». Ainsi vont les régimes constructivistes qui prétendent tout organiser, qu’il s’agisse des mœurs ou de l’économie ; tant aux dépends de la liberté que de la prospérité…

      À moins qu’à cause de la baisse avérée de la qualité du sperme de nombreux individus, la fertilité de l’humanité en devienne compromise ; ce pourquoi l’avenir de La Servante écarlate serait une option terrifiante. Sauf que, plutôt que céder aux peurs séduisantes, c’est imprudemment sans compter sur les progrès scientifiques à venir, qu’il s’agisse de la gestion de la pollution ou des solutions apportées à l’infertilité…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      « Un rêve devenu réalité », voilà qui ravit d’abord les héros de C’est le cœur qui lâche en dernier… Car le cauchemar d’une crise économique monstrueuse a balayé le pays, une « débâcle financière et commerciale », entraînée par de « gigantesques pyramides de Ponzi », que l’on devine copiée de la crise de 2008 et inspirée par les dettes exponentielles des Etats. Pour Stan et Charmaine, contraints de vivre confinés dans leur voiture, dans une hygiène douteuse, dans un monde qui est « une décharge en décomposition », harcelés par la délinquance et la criminalité, les jeux sont faits : la ville de « Consilience » à la beauté utopique et la sécurité promises sur sa publicité télévisée. Doit-on se douter qu’il y a anguille sous roche ?

      Evidemment, il faut sélectionner les plus présentables, les plus capables, et cette épreuve est une broutille pour nos deux impétrants. Or, « les villes jumelles de Consilience/Positron » ont pour ambition de régler conjointement les problèmes du chômage et de la criminalité. La trouvaille est de créer des établissements pénitentiaires inédits : « prisonnier un mois, gardien ou employé de la ville le mois suivant » pour « condamnés + résilience. Un séjour en prison aujourd’hui, c’est notre avenir garanti ». Le maximum de bonheur possible est en jeu. Que ne ferait-on pas pour la sécurité, un travail assuré, la propreté, une vie de couple heureuse, bien que dans la partie et le temps Positron, les hommes et les femmes soient séparés. Et puisque l’on alterne liberté (ou presque) et incarcération laborieuse et paisible en tenue orange, un autre couple, les « Alternants », occupe votre appartement, ou votre cellule. D’où le mystère : qui sont-ils ? Surtout si un message abandonné, « Je suis affamée de toi », d’une certaine Jasmine à un certain Max, affole Stan. Quant à Charmaine, qui sait si elle ne court pas une aventure, en dépit de « Surveillance » et d’un grotesque quiproquo, au point de se retrouver coincée un mois de plus…

      Jusque-là on ne comprend guère en quoi ce système peut résoudre la criminalité. Mais qui aurait envie d’être un mois criminel pour se retrouver ensuite sous le coup d’une vengeance immonde ? À moins que ce soit « pour le fun », auquel cas les « gros bras » se volatilisent ; en fait sont gaillardement  soumis à la « Procédure », cela va sans dire euthanasiés… par Charmaine. Citoyens et détenus sont alors gentiment interchangeables.

      Pas si folle est l’hypothèse de l’écrivaine qui oscille entre science-fiction et théorie politique. Entre ses deux protagonistes, elle alterne les points de vue. Qui eux-mêmes se retrouvent piégés dans leurs jeux par la douce et néanmoins impitoyable tyrannie. Où la liberté de la presse est une menace, la « bluette simili-gothique » vient frôler la terreur, où la construction de grotesques robots sexuels côtoie en sous-main le trafic d’organes et de « sang de bébé ». Quand Charmaine verra qu’elle doit soumettre Stan à la « Procédure », que décidera-t-elle ? Une intrigue se nouera-t-elle avec Ed, le « gros fromage » de Consilience, qui fomente de programmer l’amour comme ses robots sexuels ? Stan s’échappera-t-il…

      Plus dynamique du point de vue narratif que l’écriture hiératique de La Servante écarlate, C’est le cœur qui lâche en dernier préfère l’action et le suspense, jusqu’au grand-guignolesque le plus fou (ce qu’il est permis de regretter), montrant que le cœur, ce moyeu de l’amour, voire du sexe et des fantasmes, induit les individus à mille transgressions, malgré le cadre bien huilé du bonheur obligatoire de « Consilience ». On eût alors aimé que le titre choisi par Margaret Atwood, scrupuleusement respecté par la traduction, mais empreint d’un niais sentimentalisme, soit, plus laconiquement, plus mystérieusement et plus efficacement : « Consilience ».

      La Canadienne Margaret Atwood, née en 1939 à Otawa, est coutumière des catastrophes qui ravagent l’humanité. Dans sa trilogie MaddAddam, elle partait d’une peste crée par l’homme pour mettre en place une société où des animaux transgéniques côtoient une nouvelle espèce humaine, les « Crackers ». Les rares survivants oscillent entre des sectes religieuses et écologiques ; bientôt « Snowman » n’est plus que le « Dernier homme », quand les animaux transgéniques ont pris le pouvoir. D’une manière plus modérée cette fois, elle reste néanmoins fidèle aux scénarios apocalyptiques, aux science-fictions bio-technologiques, aux anti-utopies enfin, celle de « Consilience » restant à la fois doucereuse et bigrement inquiétante. Tout en perdant une grande part de son efficacité dans sa seconde moitié, encombrée de toute une quincaillerie de puériles péripéties.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fallait-il écrire une suite à notre chère et effrayante Servante écarlate ? De par le succès de la série filmique qui en fut tirée, Margaret Atwood crut devoir céder à la demande de ses lecteurs plus peut-être qu’à la nécessité de l’écriture. Etait-ce possible d’égaler, voire de surpasser, car c’était s’imposer un défi, le roman qui certes se terminait de façon ouverte, sur une non-fin, disaient les impatients ?

Si l’on considère la consistance dramatique de la narration, si l’on apprécie la reprise des idées fortes, totalitarisme et résistance, endoctrinement et liberté, l’on reste convaincu et entraîné par Les Testaments, même si l’enchaînement des péripéties peut paraître un tant soit peu mécanique. Pourtant l'intensité du premier volume en est un peu émoussée. D’autant que de nouvelles narratrices (dont Tante Lydia) et personnages animent la saga, sans que la perspective en soit bouleversée. Reste que l’on est toujours étonné de la servitude volontaire des acteurs, y compris de celle des femmes, ces fameuses « Tantes », qui contribuent diligemment à la masculine volonté de tyranniser, humilier d'autres femmes.

Cela dit, le lecteur est curieux de se diriger vers le Canada, où l'organisation résistante, « Mayday », conduit clandestinement les femmes opprimées et libérées. Ce sont là les opposants au régime de Galaad (Gilead rebaptisée) qui sont aux commandes pour élaborer diverses stratégies pour faire évader des jeunes filles, en vue de contrer, voire de détruire le cauchemar totalitaire et théocratique voisin, où elles sont « pendues pour hérésie et apostasie ». En outre, l’on aura la surprise de dévoiler bien des secrets familiaux, sociaux et politiques. Par exemple, l’homme qui la puissance suprême, le Commandant Judd, jads maître des Fils de Jacob, la secte de fanatiques à l'origine de chute des États-Unis et de la création de l'actuelle république, n’est plus qu’un vieux machin sénile et corrompu, qui ne goûte à peu près plus que les jeunes filles à peine nubiles. La chute de la république serait-elle imminente ?

Trente-cinq ans après l’opus séminal, notre romancière prolixe[5] a su relever le gant, sans qu’il s’agisse d’un bouleversant gant d’or.

 

 

      L’une des problématiques les plus étonnantes à soulever dans toutes ses anti-utopies est qu’il n’y soit guère question d’art, de littérature, d’Histoire, de philosophie, de livres enfin. Soit que dans La servante écarlate, l’on devine qu’ils sont soigneusement prohibés et indicibles, soit que, dans C’est le cœur qui lâche en dernier, qui n’a ni la beauté ni la hauteur intellectuelle de sa grande sœur, ils paraissent inutiles à la gestion du bonheur. Pourtant, dans ce dernier, Jocelyn a fait des études de littérature qui lui permirent de travailler pour Surveillance, car « c’est là qu’on déniche toutes les intrigues ». Dans 1984 d’Orwell ou dans Le Meilleur des mondes d’Huxley, c’est explicitement qu’ils sont pourchassés. Quant à la musique, dans le glacis doré de « Consilience », « ils censurent tout ce qui est trop excitant ou perturbateur ». Souvenons-nous que Boko haram, ce groupe islamiste meurtrier, tire son nom de books impurs (sauf un seul, le plus génocidaire et totalitaire de l’humanité depuis quatorze siècles). S’il y a bien une utopie positive et atteignable, du moins tant que d’affreuses tyrannies ne nous tombent sur les épaules et ne nous prennent à la gorge de manière écarlate, c’est celle de nos bibliothèques.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur C’est le cœur qui lâche en dernier a été publiée

dans Le Matricule des anges, octobre 2017

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26 novembre 2017 7 26 /11 /novembre /2017 14:57

 

Punaises arlequin et ombelles d'angélique. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Tyrannie ou rhinocérite ?

Eloge et blâme de Donald Trump

et réponse à Timothy Snyder :

 

 

Timothy Snyder : De la tyrannie. Vingt leçons sur le XX° siècle, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par Pierre-Emmanuel Dauzat, Gallimard, 112 p, 9,50 €.

 

J. D. Vance : Hillbilly Elégie, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par Vincent Raynaud, Globe, 288 p, 22 €.

 

 

 

      Quelle est cette étrange punaise à la crinière maïs accrochée à la tête de l’Amérique ? Le genre « épidictique », selon Aristote[1], rappelons-le, comprend également l’éloge et le blâme, ce pourquoi, à l’égard de cette bête rousse de la politique planétaire, nous nous appliquerons à tenter de séparer le meilleur du pire, l’enthousiasme colérique du sens de la nuance et de privilégier l’analyse mitigée. Il conviendra, non sans jeter un œil du côté de quelques électeurs de l’Amérique profonde vu par l’autobiographe J. D. Vance, de se demander de quelle tyrannie Donald Trump est le nom. Et, quoi qu’en dise Timothy Snyder dans son De la tyrannie, au risque d’agacer notre lecteur,  de peut-être en conclure : d’aucune ; et plutôt de la prospérité.

 

      Une incroyable rhinocérite anti-Trump s’est emparée du monde, et peut-être plus encore de la France : demandez si l’on a une opinion négative de l’hurluberlu, et une forêt de mains se lève. Malheur à qui viendrait l’idée saugrenue de le défendre. En 1959, Eugène Ionesco publiait son inoubliable pièce intitulée Rhinocéros, au cours de laquelle toute la population reçoit de bon cœur cette abjecte métamorphose animale. Seul Béranger prend toute la mesure de cette effrayante inversion des valeurs, pour demeurer un homme : « Je ne capitule pas[2] », conclut-il. L’on se souvient qu’il faut y lire un apologue : celui de la montée des totalitarismes, qu’ils soient nazis ou communistes.

      Ne capitulons donc pas devant la meute des donneurs de leçons bien intentionnés, et commençons par nous interroger : pourquoi un tel déferlement de haine, un tel tombereau de quolibets ? Après deux présidences libérales (au sens américain du terme) et « progressistes », sans compter un faciès de beau gosse black qui témoigna sur ce dernier point d’une réelle évolution des mentalités, voici le retour du fantôme républicain, qui comme l’on sait a une mémoire d’éléphant, de surcroit un mâle blanc capitaliste, ce qui suffit à faire de lui un monstre. Résumons-nous, il n’est pas de gauche, il est populiste (entendez : il entend et harangue le peuple qui l’élit, comme il se doit en démocratie), il entend parachever le mur frontalier avec le Mexique, auquel Obama contribua, il ferme la porte aux ressortissants de pays musulmans aux intentions plus souvent qu’à leurs tours désastreuses, quand Obama, en 2015, désignait la plupart de ses mêmes pays dont les ressortissants devaient faire l’objet d’enquêtes approfondies. Pour paraphraser La Fontaine, selon que vous soyez blanc ou noir, les jugements des médias vous rendront puissants ou misérables[3]. Aussi les rhinocéros n’ont pas la trump d’un éléphant, mais, aveuglés par leur hystérie idéologique, et de plus leur ressentiment de mauvais perdants, la corne acharnée de ceux qui lancent une perpétuelle offensive contre le nouveau Président.

      Ainsi, bien qu’aucune réelle catastrophe se soit faite jour, et à l’occasion de l’anniversaire de l’élection, nos magazines rivalisent de brio. Le Point offre « Les pires tweets de Trump » (où sont les meilleurs que l’on cache ?) ; Courrier international titre « Trump le démolisseur », avec une rare finesse de rhinocéros dans un magasin de porcelaine. The Atlantic, qui aime faire dans la dentelle, parle d’un « monstre de Frankenstein, composé du pire des attributs des 44 Présidents qui l’ont précédé ». Le tréfonds du pire étant atteint avec Incroyable mais Trump de Natacha Tatu[4] vulgairement sous-titré en franglais « le worst of du président des Etats-Unis » (sans majuscule à Président), ramassis de faits et mots avérés et de mauvaise foi partisane.

      Certes, le tweeteur compulsif aux 42 millions d’abonnés, le Lucky Luke qui tweete plus vite que son ombre des mots d’esprits qu’il eût mieux fait de laisser macérer dans sa poche-révolver, - même si leur sans-gêne et leur crudité plaisent à son populaire électorat lassé du politiquement correct - parait abaisser ce qui devrait être la noblesse de la politique à la vulgarité des trottoirs de la téléréalité. Certes le sabreur de subventions gouvernementales aux associations prônant l’avortement et la contraception (faut-il que l’Etat subventionne ce que les citoyens peuvent très bien faire financer par eux-mêmes ?) peut avoir mauvaise presse. Sa propension à faire de la politique un show racoleur et démagogique, son peu d'élégance verbale et physique (qui ne sont pas celles de son épouse d’ailleurs capable de parler cinq ou six langues) ne plaident pas forcément en sa faveur. D’autant que ses meetings sont des florilèges de vociférations et d’argumentations entremêlées, d’excitation des foules et de désignation des journalistes présents (surtout ceux de CNN) à la vindicte populaire : en ce sens, il est un ochlocrate, qui tient son pouvoir d’un bas peuple qu’il flatte en ses bas instincts.

 

      Il faut en effet admettre que l’animal politique (au sens d’un Aristote qu’il ne lit probablement pas) accumule quelques bourdes parfois fort lourdes, auxquelles la rumeur ne reste pas sourde (mais qui prétendrait ne pas dire des bêtises ?). « J’ai gagné le vote populaire si vous déduisez les millions de gens qui ont voté illégalement », dit-il, quoique l’on n’ait pas trouvé trace de ces derniers. Il parla de remettre en cause la licence de CNN, alors qu’elle n’en a pas. Il interdit le recrutement des transgenres dans l’armée, au motif des « coûts médicaux énormes », provoquant un tollé parfaitement justifié. Ce n’est pas toujours avec des mots choisis qu’il mène la charge, parfois méritée, contre les coups de corne des médias qui font systématiquement front contre lui.

      On a beaucoup glosé, tempêté, vidé de fiel sur l’affaire des ingérences russes présumées dans la campagne électorale de Trump. Cependant, si son ex-directeur de campagne, Paul Manafort, vient d’être inculpé, il n’est pas inutile de lire le Washington Post : il révéla que le Parti démocrate et l'équipe de campagne d'Hillary Clinton, avec la complicité du FBI, auraient financé un rapport sur les liens entre la Russie et Donald Trump, rapport peut-être truffé de mensonges ; de plus il apparait que le Président Obama avait fomenté une enquête illégale sur le candidat Trump. D’autant que des liens plus troubles, de l’ordre de la corruption manifeste, entre Bill Clinton et la Russie de Poutine se font jour dans le cadre d’une colossale vente d’uranium américain, « Uranium one[5] ». À cet égard, souvenons que la favorite des sondages, des cœurs purs et des médias, traîne un lourd passif : mails confidentiels défense non sécurisés, financement de sa campagne par les pétromonarchie du Golfe, Fondation aux fonds nauséabonds…

      Pour revenir aux métaphores animalières, l’on se souvient que l’éléphant est le symbole des Républicains aux Etats-Unis. Malvenue est alors le retour de l’autorisation d’importation de trophées éléphantesques, bien en accord avec la passion viriloïde de la chasse de nombreux américains, et le goût puéril affiché par l’un des rejetons du Président pour les queues d’éléphants à l’issu d’un combat titanesque. Heureusement -et nous le redirons- Trump n’est pas seul. Son administration, son parti, ainsi que la pression d’organisations de protection de l’environnement, ont permis qu’il recule et gèle la mesure controversée. Reste que toute cette bonne intention animalière n’est qu’hypocrisie, rien en cela ne luttant contre le braconnage et les Etats africains corrompus, tels que le Zimbabwe. D’autres voix signalent que la privatisation de la gestion et de l’élevage des éléphants, en prélevant l’ivoire sans les tuer, aurait plus d’efficacité.

 

      Une intelligente charge est livrée par un rhinocéros pour le moins cultivé en philosophie politique (ce qui n’est guère le cas de sa bête rousse), l’historien Timothy Snyder. Il a en effet publié des analyses judicieuses sur le nazisme et le stalinisme[6]. Il a en cet essai, De la tyrannie. Vingt leçons du XX° siècle, la sagesse de mettre sur le même plan les tyrannies nazies et communistes.

      Timothy Snyder parle d’or : « Nous ne sommes pas plus sages que les Européens qui ont vu la démocratie succomber au fascisme, au nazisme et au communisme au XX° siècle ». Ce pourquoi, il propose « vingt leçons ». De « l’obéissance anticipée » à bannir, il passe à la nécessaire « défense des institutions », qui ne sont pas aussi éternelles que les Juifs allemands l’imaginaient en 1933. Il est évident qu’il faille « prendre garde à l’état de parti unique », veiller à ce qu’une oligarchie ne confisque les leviers du pouvoir, conserver les « bulletins papier » pour le vote. De même il faudra « se souvenir de l’éthique professionnelle » et non « ne faire que suivre les ordres ». Cependant, s’il commande avec raison de « se méfier des paramilitaires », ne pense-t-il qu’aux Nazis quand il ne sait pas penser aux ultra-gauchistes cagoulés de noirs et aux barbus du califat islamique qui agitent leurs drapeaux dans quelques avenues américaines ? S’il est vrai que Trump encouragea ses militants à chasser les opposants de ses meetings, il ne s’agissait pas de forces armées, et ces opposants n’œuvraient pas toujours dans la délicatesse. Timothy Snyder  propose encore « Se distinguer », comme Rosa Park refusant de céder sa place à un blanc, comme Teresa Prekerowa, qui sauva des Juifs du ghetto de Varsovie. En effet ; mais n’est-ce pas ce que nous faisons, bien plus modestement en cette page, et ainsi « contribuer aux bonnes causes » ? Sans oublier que nous tentons de « prendre soin de notre langage », d’être « attentifs aux mots dangereux », à la propagande, à la doxa et au novlangue[7]. De surcroit, il vous conseille de lire des livres, de « comprendre par vous-même ». Il fait évidemment et pertinemment allusion au Viktor Klemperer de La Langue du Troisième Reich, au Bradbury de Fahrenheit 451, à Hannah Arendt[8]. Si Trump a bien attisé une haine populaire contre les médias et les journalistes à cause de ces allégations fausses, de ses saillies virulentes, force est de constater que ces derniers ne sont pas en reste. Quant à l’enthousiasme de la presse envers Hillary Clinton, il eût dû être l’occasion d’appliquer à son égard, et au moins tout autant, ces conseils.

      Méfions-nous également d’une politique gangrenée par les travers vulgaires de la téléréalité, dont Trump fut un promoteur et animateur, et préférons un journalisme qui prend le temps de vérifier ses sources (ce que nous avons tenté de faire). Pour notre essayiste la collusion de Trump avec Poutine serait un péché capital, alors qu'il s'avère bientôt qu'il s'agit d'une machination clintonienne. On connait les travers tyranniques de ce dernier, mais il reste moins à craindre que l’islamisme[9].

      Là où Timothy Snyder est le plus redoutable pour son adversaire, c’est lorsqu’il rappelle combien le « patriote » autoproclamé Trump a échappé à la conscription et au Vietnam, non grâce à un tirage au sort favorable, mais grâce à un prétendu problème de talon alors qu’il était un sportif ; combien il n’est guère patriotique d’échapper aux impôts -fussent-ils excessifs- ; ou de « nommer conseiller à la sécurité nationale un homme qui a reçu de l’argent d’un organe de propagande russe »…

      Cependant, retenir contre Trump le slogan « America First », sous prétexte qu’il fut utilisé par un Charles Lindbergh qui s’opposait à la guerre contre les Nazis, est bien de la plus pure mauvaise foi : les faits infirment  l’argument lorsque l’administration Trump n’a pas cessé de combattre le Califat islamique. Il faut en effet renoncer « à la différence entre ce que l’on a envie d’entendre et la réalité des faits », comme le dit si bien lui-même Timothy Snyder. Il est vrai que Trump manie volontiers le mensonge, l’ignorance et la reprise incantatoire de slogans, y compris pour déprécier ses adversaires. Sauf que notre essayiste s’emmêle les pieds : pour lui se contredisent les promesses de « réduire les impôts pour tous, d’éliminer la dette nationale et d’accroître les dépenses sociales et le budget de la Défense », alors que la baisse de fiscalité produit une baisse du chômage et entraîne la prospérité ; quant à accroître les dépenses sociales, il faut admettre qu’une telle promesse ne vaut que si on la considère par individu la méritant. Et lui aussi connaît Rhinocéros d’Ionesco, sauf qu’il l’applique à sa manière, et que l’auteur de ces modestes lignes aura à cœur de changer de tête à corne si les faits l’en convainquent. Nous ne serons ni rhinocéros à trump, ni rhinocéros anti-trump primaire.

      Son présent essai est étrange : autant il est méritoire du point de vue de l’analyse politique, des leviers et des mécanismes de la tyrannie, autant son acharnement à la dépister chez Donal Trump parait être de l’ordre du canon chargé d’obus à pulvériser les éléphants et dirigé vers un éléphanteau un brin malpropre qui n’en peut mais, quoiqu’il vienne du parti républicain, dont rappelons-le, le symbole est justement un de ces éléphants, qui, une fois élus, n’ont jamais fait du pays de la bannière étoilée ni une parade à la Nuremberg, ni une Kolyma sibérienne, malgré quelques errements plus que dommageables, dont l’esclavage, le Vietnam ou le maccarthysme. Il y a là quelque chose de la « connaissance inutile », pointée par Jean-François Revel[10]. Même si nous avons le mince avantage d’écrire un an après Timothy Snyder, qui va jusqu’à parler des élections de 2018, en ajoutant « à supposer qu’elles aient lieu » ! La paranoïa à l’égard de sa bête rousse d’anti-prédilection lui ôte par instant tout entendement, jusqu’au ridicule, tant les velléités d’abus de pouvoir du matamore Trump sont limées par ses proches et son parti, tant les Républicains les premiers tiennent au respect de la Constitution américaine, dont le but premier reste de se protéger de la tyrannie…

      Préférait-on la notoire islamophilie d’Obama ? Et Huma Abedin, conseillère chérie d’Hillary Clinton, éditrice d’un journal musulman radical et dangereusement proche des Frères Musulmans, dont le mari, Anthony Weiner, est impliqué dans de nombreux scandales sexuels, comme le mari de notre délicieuse Hillary, par ailleurs fan du producteur hollywoodien Harvey Weinstein, grand harceleur devant l’Eternel, qui finançait sa campagne ? Quelques sorties lourdement sexistes de Trump font le tour des médias, surexcités d’avoir un osselet à ronger, à tel point que la « Women’s March » remplit les avenues de Washington de féministes outragées en janvier dernier. Là encore deux poids, deux mesures ! Quoique circulent quelques plaintes pour harcèlement sexuel autour de l’animal à trump, dont une ancienne candidate de ses émissions de téléréalité, Summer Zervos. Il est à craindre en effet, même si l’on ne prête qu’aux riches et que la cible est trop belle pour ne pas lui faire essuyer un monceau de salissures, que notre éléphant roux ait la patte et la lippe peu délicates… Il est alors temps pour lui, dont les propos misogynes, sur la place des femmes à la maison ont trumpété, de se refaire une beauté en préconisant l’embauche des femmes et leur accès au capital dans les entreprises, tout en nommant sa fille Ivanka vice-présidente de sa société d’immobilier, au risque de se voir taxé de népotisme lorsqu’il l’implique dans la rencontre avec le premier ministre canadien sur le sujet.

      Imagine-t-on que Donald Trump, certes héritier, ait pu faire fructifier une fortune immobilière, créer, gérer et animer une émission de téléréalité à succès (certes vulgaire), financer sa campagne électorale avec son propre argent, distancer ses concurrents républicains, puis vaincre le clan Obama-Clinton, en étant un imbécile ? Que ces contempteurs tentent d’en faire autant et il est à craindre qu’il ne restera qu’à en rire…

      Le prétendu « démolisseur » est cependant en train de mettre en œuvre la réforme qui confirme les promesses de la campagne. La Chambre des Représentants et ensuite le Sénat adoptant le projet de réforme fiscale de Trump, (quoique avec des variantes qu’il faudra lisser), la loi vient bientôt simplifier le code des impôts, réduire le nombre de tranches d'imposition de sept à quatre, de façon à abaisser les taux, et faire passer de 35 à 20% le taux d'imposition des entreprises. De plus l’avantage fiscal pour les enfants sera revu à la hausse, et la taxe sur les héritages allégée. N'en doutons pas, une telle réforme, jamais vue depuis Reagan, est un gage de prospérité, jusqu'aux plus modestes.

      Il s’agit également d'abolir l'obligation faite aux Américains qui ne sont pas déjà assurés par leur employeur de souscrire une assurance maladie auprès d'une compagnie privée. Ce qui reviendra à alléger les travailleurs indépendants de la charge pesante que représentent les primes d'assurance réglementées par l’Obamacare de 2010, par ailleurs recueillies par seulement trois compagnies, en un capitalisme de connivence éhonté avec l’Etat. Mieux vaut d’abord diminuer drastiquement le chômage, ce qui revient à rendre une assurance aux citoyens, pour ensuite permettre d’une manière plus souple que chacun soit assuré, d'autant que subsiste Medicare. Comme quoi l’Obamacare était loin d’être une panacée. En outre, son promoteur est comptable d’une explosion de la dette américaine et des assistés, de l’exacerbation du racisme anti-blanc, d’une indulgence coupable, y compris financière, à l’égard de l’Iran toujours arcbouté sur ses mollahs.

      Souvenons-nous qu’en juin 2016, Obama fourbit la campagne d’Hillary Clinton. Il annonce alors que les emplois ne reviendront pas. Il brocarde le candidat Trump en demandant au public si celui qui promet de créer des millions d’emplois nouveaux a une « baguette magique ». Las, le premier mois de la présidence, ce sont 298 000 nouveaux emplois qui éclosent, ne serait-ce que grâce à la confiance, même s’il faut en imputer une part à l’excellence de la conjoncture mondiale. Fin octobre 2017, ce sont deux millions d’emplois nouveaux qui ont fleuri, donc en une seule année, puis cinq millions fin 2018. Enfin, le taux de chômage est au plus bas depuis 17 ans à 3,8%, ce malgré deux ouragans dévastateurs. Le nombre de personnes subsistant au moyen de bons alimentaires est tombé à son plus bas niveau depuis 7 ans, le chômage des Noirs est au plus bas. Les salariés voient le salaire moyen et leurs primes augmenter. Que nos moqueurs patentés de la rhinocérite trumphobique en prennent de la graine !

      Comment se peut-il ? Il s’agit d’ordonner de réelles coupes dans les réglementations, d’alléger la lourdeur bureaucratique, d’éradiquer des restrictions environnementales destructrices d’emploi, comme l’interdiction du pipe-line du Dakota, ou de l’exploitation du charbon (certes fort polluante) alors qu’il faut plutôt songer (et les entreprises s’y attellent) à améliorer la sécurité et la propreté de telles activités. Réduisant  la fiscalité des entreprises, il s’agit de les dynamiser, de rapatrier des activités, de voir naître de nouvelles initiatives créatives et industries, sans oublier le retour  des milliards de bénéfices placés hors des frontières pour se garder des taxes confiscatoires. Ainsi Bayer, Ford, Monsanto, IBM, Walmart, General Motors, Sprint, Amazon -et nous en passons- créent des emplois à tours de bras, sans compter les milliers de petites structures qui croissent, celles dont les embryons deviendront bientôt l’enfance de l’art et la maturité de la prospérité. La croissance économique, dépassant 3% par trimestre, et la Bourse (donc par contrecoups les dividendes des actionnaires et les caisses de retraites) sont déjà dans un état de pétulance oublié depuis longtemps, quand les salaires et l’immobilier frémissent vers le haut…

      Que n’a-t-on vidé d’ordures sur la décision de Trump de se retirer de l’accord de Paris sur le climat ! En faussant compagnie aux idéologues du réchauffement climatique d’origine anthropique (alors que l’extinction des taches solaires induit un refroidissement probablement déjà engagé), notre Président s’est délivré de contraintes colossales qui entravaient les entreprises américaines ; pendant que les pays les plus pollueurs, Chine et Inde en tête, étaient exonérés de tels inconvénients, saturant leurs atmosphères et fleuves de métaux lourds et autres joyeusetés, alors que la science américaine fit bien mieux pour l’écologie que mille tyrannies écologistes patentés et nourries au lait de l’argent ponctionné aux flancs des contribuables.

      Evidemment notre Trump préféré est un vilain tout sale pollueur en permettant à la Pennsylvanie d’excaver de nouvelles mines de charbon. La verte Allemagne, qui s’est exclue du tout pas beau nucléaire, arrose de lourdes vapeurs toxiques la moitié de l’Europe grâce à ses mines de charbon et de lignite (l’une à ciel ouvert est aussi vaste que Paris), à la bénédiction générale. Que vous soyez Trump ou Merkel les jugements de cours vont rendront blancs ou noirs de grisou ! de plus, ne voyons-nous pas que le premier tient à desserrer les Etats-Unis de l’étau du pétrole arabe ?

      À cet égard la maestria diplomatique de Trump va jusqu’à stupéfier le modeste auteur de ces lignes. Sommant à Ryad les pays arabes, et au premier chef l’Arabie Saoudite, de lutter au nom de Dieu contre le terrorisme et le fanatisme, alors qu’il contribue à détruire le Califat islamique, qui sait si le nouveau Président ne contribue pas à isoler (outre l’Iran qu’il compte remettre à sa place) les Qatar, Koweit et autres contributeurs du terrorisme, voire à la pincée de libéralisme politique et religieux qui semble animer le nouveau roi de Ryad, qui réalise que la manne de son pétrole touche à sa fin (à moins qu’il s’agisse d’une ruse habile, digne de l’ancestrale taqiya)…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Ses opiniâtres voyages diplomatiques en Extrême-Orient, du Japon au Vietnam en passant par la Chine, vont, qui sait, permettre de rajuster les accords commerciaux, et permettent déjà d’engendrer des commandes colossales au bénéfice de l’industrie américaine. Sans compter la nécessaire intimidation du tyranneau nord-coréen qui n’aime rien tant que jouer de ses doigts bouffis avec des bombinettes atomiques. On s’est pourtant bien offusqué d’entendre Trump dire « Le temps de la force est venu », lui reprochant sa provocation, le réduisant au même ridicule et à la même dangerosité que le potentat affameur du peuple nord-coréen. Préféreriez-vous le temps de la faiblesse ? Il semblerait que sous la pression de Trump, la Chine puisse modérer son soutien, en particulier économique, à son encombrant voisin, qui risque bientôt de faire patte blanche…

      Restons cependant méfiants devant les velléités protectionnistes de Trump. Pourtant, il ne ferme pas la porte aux accords commerciaux bilatéraux avec tous les pays, à la réserve que les libertés soient également partagées et qu’elles soient au service des intérêts américains, de façon à concourir à la réduction du déficit commercial, en particulier avec la Chine. Il prétend ne prendre des mesures protectionnistes que si ces mêmes intérêts se voient lésés. Ce fut l’objet de la rencontre de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) à Manille, qui ambitionnait de lutter contre le protectionnisme économique. Mieux, en préconisant un réel libre échange, il risque de divulguer l'hypocrite protectionnisme européen.

      Que n’a-t-on vilipendé le Trump pourfendeur des « violeurs mexicains » ? Bouh, le vilain xénophobe ! Il n’en reste pas moins que les crimes sexuels pullulent encore du côté du Sonora. Certes, l’on ne tombera pas dans la généralisation abusive qui est un péché peu mignon de l’orateur. Certes, imaginer de faire payer l’achèvement du mur frontalier (construit d’ailleurs aux deux-tiers par ses prédécesseurs) fut une fort puérile billevesée. Mais, là encore, lorsqu’Obama confirma le déploiement de ce mur, il bénéficia d’une indulgence entière, tandis que notre éléphant roux se voit traité comme l’animal malade de la peste de La Fontaine.

      N’ignorons pas que l’immigration illégale des Mexicains, qui contraint les salaires des non qualifiés à stagner au plus bas, a déjà baissé considérablement. Il est certes bien dommage de devoir en arriver à de telles murailles, mais plutôt que de huer les Etats-Unis, ne vaudrait-il pas mieux s’interroger sur l'explosive criminalité mexicaine, sur le socialisme et la corruption récurrents qui minent l’économie mexicaine, dont le niveau de vie de la population stagne depuis bien des décennies, malgré des richesses potentielles considérables, en particulier pétrolières ?

      Encore un point à mettre à l’actif de Trump en ce qui concerne l’immigration : en avril dernier, il signait un ordre exécutif pour éjecter le programme de visa par tirage au sort, au profit d’un programme au mérite, bien plus judicieux, en terme de sécurité, de respect des individus et in fine au service d’un melting-pot américain digne de ce nom.

      Pourtant l’abrogation du programme DACA, qui protégeait de l’expulsion les enfants immigrés clandestins et leur permettait d’étudier et de travailler aux Etats-Unis, a provoqué un bruyant tollé. Certes l’on sait que de prétendus mineurs s’y glissent avec des intentions peu avouables, mais la mesure parait aussi peu charitable que digne des Lumières, et des intérêts des entreprises américaines qui y trouvent parfois un vivier de créateurs…

      Le milliardaire (l’on sait combien c’est mal de l’être si l’on est un capitaliste, et pudiquement tu si l’on prospère en mettant à son service la fiscalité), est bien entendu un xénophobe avéré conspué par de gauchistes juges dont le multiculturalisme est un retors angélisme, lorsqu’il refuse l’entrée à des ressortissant de pays musulmans. Cette interdiction, certes brusquement édictée avec une maladresse insigne, est bientôt jugée conforme à la Constitution par la Cour suprême. Il n’y a par ailleurs rien de xénophobe à lutter vigoureusement contre les gangs latinos violents, et contre l’islam radical.

      Combien l’on a reproché à Trump de quitter l’UNESCO ! Pourtant il argue avec justesse que cette organisation, financée à gogo par les Etats-Unis, et prétendument chargée de favoriser l’éducation et la culture, a intégré la Palestine, pseudo-Etat, de surcroît terroriste (c’est d’ailleurs à cette occasion qu’Obama suspendit les financements), que cette organisation démesurément islamophile tente de réécrire l’Histoire en prétendant qu’Israël est une force d’occupation à Jérusalem. Ajoutons que cette organisation publia en 1981 une « Déclaration islamique universelle des droits de l’homme » qui considère « qu’Allah (Dieu) a donné à l’humanité, par ses révélations dans le Saint Coran et la Sunnah de son saint Prophète Mahomet, un cadre juridique et moral durable permettant d’établir et de réglementer les institutions et les rapports humains », et autres abjections concomitantes… Devinez qui depuis aspire à la Direction générale du dit organisme ; mais c’est bien sûr, en digne lèche-charia, … La France !

      Bien d’autres domaines bénéficient de l’attention de l’administration Trump. Il est question d’une réforme de l’éducation (notoirement incompétente dans le public), de permettre le libre choix scolaire pour les ressortissants de quartiers défavorisés. Reste à savoir ce qu’il en adviendra. Il serait indécent de qualifier ce Président de tranquille pépère pantouflard, une fois la place prise. Reste que les craintes hystérisées autour de la législation Pro-vie en cours ne prouvent pas qu'il s'agirait de menacer qui aurait légitiment besoin d'avorter.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Que l’on soit Trumpmaniaque ou Trumpophobe, il est bon de s’interroger sur ses électeurs, dont les petits blancs déclassés de l’Amérique profonde. Le livre de J.D. Vance, Hillbilly Elégie, publié en 2016 aux Etats-Unis tombe à point. S’il se présente comme le roman autobiographique d’un enfant puis d’un jeune homme venu du tréfonds du Kentucky et de l’Ohio, il n’en est pas moins un document sociologique d’une rare pertinence.

      Les usines ferment ou s’enfuient, le chômage gronde, le déclin économique ronge les consciences : « toutes les grandes entreprises comme Armco sont en train de mettre la clé sous la porte, et c’est une population dont les qualifications sont peu adaptées à l’économie moderne ». L’on comprend alors combien une génération confite dans le chômage par une mondialisation qui défavorise l’Amérique profonde, aspire à retrouver travail et dignité, ce que promit et réalise déjà, du moins en partie, l’administration Trump.

      Mais loin de se complaire dans la rhétorique victimaire de l’ « Elégie », Vance souligne : « Vous pouvez traverser une ville dont 30% des jeunes hommes travaille moins de vingt heures par semaine sans trouver personne qui ait conscience de sa propre fainéantise ». Plutôt que de se plaindre du monde tel qu’il évolue, les habitants doivent affronter la vérité sur eux-mêmes : « Jackson est assurément pleine de gens charmants, mais la ville est également pleine de drogués, et il y a au moins un homme qui a trouvé le temps de faire huit enfants et pas celui de travailler pour les faire vivre ». Sans oublier l’alcoolisme et la violence. Le réquisitoire est cruel, mais réaliste.

      Comment notre auteur s’en est-il sorti ? « Maman m’a emmené à la bibliothèque de la ville avant même que je ne sache lire, m’y a inscrit, m’a montré comment emprunter des livres et fait en sorte qu’il y en ait toujours à la maison ». Avocat pour un fonds d’investissement, écrivain chéri des médias, marié avec Usha dont il loue les qualités, il vit aujourd’hui à San Francisco. CQFD.

      Vance a su radiographier ceux qui ne sont pas les seuls à avoir élu Trump, pour de bonnes et de mauvaises raisons. Sans vouloir faire de la prédictologie[11], toujours risquée, il n’est pas impossible que ce Président rempile pour un second mandat, voire avec un résultat électoral plus généreux…

 

 

      Le procès Trump est loin d’être achevé. Hors de tweetesques sorties inconsidérées, des convictions populistes sans nuances, il conviendra de le juger sans a priori idéologiques sur les résultats. Il sera cependant d’autant plus haï que les résultats économiques et diplomatiques seront bons. Tout ce qu’il réussit et réussira sera inaperçu par les yeux qu’obscurcit l’idéologie ; tout ce qu’il ratera sera la poutre fichée dans son œil.

      L’on dit souvent que l’Histoire se répète ; certes. Mais parfois sous des formes métamorphosées. Le socialisme de Bernie Sanders est bien plus dangereux que Trump, en particulier pour les libertés économiques et la prospérité, y compris du petit peuple ; les violences de l’extrême gauche anticapitalistes sont avérées. D’autres formes de totalitarisme, masquées par de bons sentiments sont également à craindre : la tyrannie écologique, par exemple, ou le politiquement correct qui pousse des étudiants à ne pas vouloir étudier des auteurs mâles et blancs, en un racisme aussi étroit que leur pensée, ou encore le cancer théocratique de l’Islam. Si Donald Trump, malgré ses errements et velléités agités comme ceux d’une puce rousse, n’est le nom d’aucune tyrannie, il ne manque pas de concurrents bien plus redoutables, dont Thimothy Snyder, le doigt pointé sur un éléphant plus débonnaire qu’il n’y parait, n’a pas su voir les forêts de cornes aux virales rhinocérites. C’est avec une indispensable prudence, en particulier à l’égard d’un avenir pour lequel nous nous garderons de toute prédiction, que le modeste auteur de ces lignes, dont les informations restent cependant lacunaires, tente de contribuer à la vérité, au risque que bien des lecteurs velléitaires ne soient pas parvenus à cette ligne, irrités, scandalisés par une telle prose, qui ne respecte pas la doxa de la condamnation péremptoire, idéologique et a priori.

      Il y a bien des exagérations, voire des hyperboles insensées, dans la pléthore de satire, de dénonciation, qui se jette en meutes sur Trump. Voyons comme l’on s’est mis, vaillamment, en signe d’héroïque résistance (on n’est pas aussi vaillant face à l’hydre de la théocratie islamique) à manifester, comme ces 125 psychanalystes et psychiatres qui défilèrent à New-York en dénonçant la santé mentale défaillante de notre éléphant roux, « populiste, ploutocrate, fou à lier », réclamant l’impeachment, alors que l’on s’est moins excité devant les symptômes avérés d’Hillary Clinton. Prenons garde à ne pas suivre aveuglement la rhétorique haineuse des démocrates et non les faits. Par exemple pour les enfants mexicains retenus aux frontières pendant des semaines que l’on reproche à Tromp, quand c'était déjà le cas sous Obama, alors qu'il s'agit de les protéger de leurs parents, des gangs, des viols, ce qui ne faisait pas scandale (et ne prétendons pas que cela soit parfait) : selon que vous soyez blanc ou noir, les jugements de cour vous rendront puissant ou misérable (ceci en paraphrasant La Fontaine). Voyons comme l’on a relu et brandit Impossible ici de Sinclair Lewis[12] qui voyait un fasciste s’élever au sommet des Etats-Unis, ainsi que La Servante écarlate, de Margaret Atwood[13], autre anti-utopie marquée par une tyrannie contre les femmes réduites à la seule procréation. La reductio ad hitlerum est aussi manifeste qu’abusive et mensongère, quand de plus réelles tyrannies sont les hydres de notre temps…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

[1] Aristote : Rhétorique, 1358a, Œuvres complètes, Flammarion, 2014, p 2611.

[2] Eugène Ionesco : Rhinocéros, Théâtre, III, 1968, Gallimard, p 117.

[3] La Fontaine : « Les animaux malades de la peste », Fables, VII, I : « Selon que vous serez puissant ou misérable / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir »

[4]  N atacha Tatu Incroyable mais Trump, Plon, 2018.

[5] Voir : Peter Schweizer : Clinton Cash, Harper Collins, 2015.

[6] Timothy Snyder : Terres noires. L’holocauste et pourquoi il peut se répéter, Galimard, 2016.

[13] Margaret Atwood : La Servante écarlate, Robert Laffont, 1987.

 

 

 

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24 novembre 2017 5 24 /11 /novembre /2017 15:35

 

Joseph-Romain Joly : La Géographie sacrée et les monuments de l'Histoire sainte,

Alexandre Jombert, 1784.

Félix Julien : Voyages au pays de Babel, Plon, 1876.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

 

Aux pieds de Babel,

 

Les Routes de la traduction

 

et de L'Iconographie.

 

 

 

Les Routes de la traduction. Babel à Genève,

Gallimard, Fondation Martin Bodmer, 288 p, 39 €.

 

L’Iconographie. 50 livres rêvés par 50 illustrateurs,

La Table ronde, 112 p, 24 €.

 

 

 

 

 

 

      « Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres[1]. » Voici le nœud d’un des plus beaux mythes de l’humanité, celui de la tour de Babel dans la Bible, dont la fonction étiologique est de permettre d’expliquer l’irréductible multiplicité des langues ; « car Babel en hébreu signifie confusion », écrit Flavius Josèphe[2] au premier siècle de notre ère. Mythe auquel répond à sa manière, dans une aire culturelle voisine, le dialogue de Platon intitulé Le Cratyle, sur l’origine controversée des mots. Malédiction, ou bénédiction ? Un tel châtiment divin, jeté sur l’hubris humaine, oblige les lecteurs à trouver un traducteur et ce dernier à échouer ou briller au travers du prisme qu’il offre aux premiers. Une ville si cosmopolite, Genève, ne pouvait qu’abriter, au sein de la Fondation Martin Bodmer, une exposition sur les plus grands livres en leurs avatars, depuis l’Antiquité, en au moins quatre-vingts langues : Les Routes de la traduction. Babel à Genève. D’Homère à Tintin, les enjambées sont vastes en ce merveilleux catalogue. Auquel on peut songer d’ajouter la traduction iconographique de quelques-uns des ouvrages choyés par les illustrateurs d’aujourd’hui.

 

      Outre Homère, référence obligée de la poétique et de la civilisation occidentales, ce sont la Bible, Dante, Shakespeare et Goethe, qui sont les pivots de nombre de problématiques de la traduction, cet art polymorphe sur lequel, avec tant de pertinence s’interrogea George Steiner, dans Après Babel, une poétique du dire et de la traduction[3], et dont la Fondation Martin Bodmer expose une bonne centaine d’exemples au travers d’autant de livres rarissimes, prestigieux ou méconnus.

      Si vous n’hésitez pas à subodorer que la Bible est l’ouvrage le plus traduit au monde, vous n’ignorez pas qu’écrite en hébreu et en grec, elle passa au latin, au français, et dans toutes les langues européennes. Mais auriez-vous imaginé qu’elle fut traduite en diverses langues indiennes des deux Amériques, le cherokee, l’inuit, l’arawak ? Plus loin, et pêle-mêle, en breton, en mongol, en tamoul, en éthiopien, toutes premières éditions conservées dans la « Bodmeriana ».

      Cependant Homère, poète originaire, outre les lambeaux d’un papyrus en grec du III-IV° siècles, se voit cent fois traduit, jusque dans une édition polyglotte de 1837, qui juxtapose sur une double page le grec, le latin (prose et vers), l’italien, l’allemand, le français et l’espagnol ! Il faut de surcroît aller jusqu’à considérer Ulysses  de Joyce comme un avatar facétieux et redoutable de la pulsion de traduction.

      Séminaux également, fables et contes, en un mot les apologues, voyagent se répondent, s’inséminent, du Grec Esope au Français La Fontaine, en passant par les Mille et une nuits, probablement d’origine perse, quoiqu’à nous parvenues par le truchement de l’arabe et de Galland au XVIII° siècle, ou par Le Livre de Kalilah et Dimna, venu du sanscrit et du persan, dont notre fabuliste réécrivit en ses vers quelques contes animaliers.

      En effet, l’Orient, qu’il soit arabe ou japonais, n’est pas oublié. Le Coran trouve à prophétiser sa révélation et ses injonctions génocidaires (ce que tait trop pudiquement notre catalogue), dès sa transposition latine par Bède le Vénérable, au XII° siècle, et ici au travers d’une édition de 1543, publiée à Bâle, quand Heidi, célèbre roman suisse pour enfants, au message bien plus paisible et bucolique, est traduit jusqu’à Tokyo.

      Fondateur à la fin du XVIII° siècle du concept de « weltliteratur » (littérature-monde), Goethe traduit volontiers le théâtre classique français ; bientôt il tourne son regard vers l’Orient en adaptant le Perse Saadi dans son poétique Divan d’Orient et d’Occident. En d’autres contrées européennes, l’Allemand Heine et l’Anglais Byron sont « naturalisés russes », grâce à des « annexions pacifiques pratiquées par la poésie russe ». En France, Baudelaire et Mallarmé, en élisant l’américain Allan Edgar Poe, font mieux, dit-on, que les vers originaux. Or, bien avant eux, en Italie, ce que l’on appelle « la triple couronne » médiévale, formée par Dante, Pétrarque et Boccace, fonde non seulement une langue, l’italien, mais une myriade ininterrompue d’éditions, manuscrites puis imprimées, et inévitablement de traductions dans les principales langues européennes, sans cesse remises sur le métier, de siècle en siècle.

 

Claudien : Œuvres, Dugour et Durand, 1798.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      La traduction est évidement un acte religieux, indubitablement prosélyte, dans le cas de la Bible ou du Coran. Politique, si l’on pense à la diffusion de Hume et Montesquieu, Machiavel, Rousseau, puis Marx, Mao ou Hitler, pour aller du meilleur au pire. Humaniste, si l’on pense à Erasme, représentative des Lumières pour intégrer Adam Smith et Beccaria. Poétique, de Virgile à Shakespeare. Dans tous les cas, à la réserve des prosélytismes  agressifs et de la triple couronne de plomb coiffant les trois auteurs fomentant la tyrannie déjà cités, elle reste au service du « Sapere aude », du « Ose savoir », kantien[4].

      Inspiration, imitation, réécritures et intertextualité sont parmi les « routes de la traduction ». Ainsi les dramaturges latins, Plaute et Térence, nourrissent Molière. Rilke se nourrit d’Orphée, puis de Paul Valéry, quand ce dernier se retourne vers les Bucoliques de Virgile. Voisinant avec le prestigieux folio de 1623, contenant toutes les pièces du barde du théâtre londonien du « Globe », dont les Dramatische Werke sont de la main de Schlegel, le poète Yves Bonnefoy[5] relit et sublime celui que les Classiques français traitaient de « sauvage », quand ses Sonnets[6] sont traduits par Stefan George et Pierre-Jean Jouve. Oserions-nous suggérer qu’il manque celle de Paul Celan[7] ? Ainsi Shakespeare, comme la conscience de son Richard III, a « mille langues[8] ».

      En ce sens, la traduction est aussi création, poiesis disaient les Grecs… Quant aux philosophes, il faut ne pas rater Aristote, si important au Moyen-Âge, ici présent grâce à un manuscrit latin sur parchemin du XIII° siècle, y compris grâce aux commentaires du De Anima par l’Arabe Averroès, que nous ne possédons plus qu’en latin. La Fondation Martin Bodmer exhibe un manuscrit arabe traduisant Aristote au XI° siècle, non loin des Œuvres de Platon, traduites en latin par Marcile Ficin au XV° siècle.

      Les pièces de cette exposition, essentiellement des volumes et manuscrits rares, dont de nombreux incunables, viennent pour la plus immense part des réserves de la Fondation Martin Bodmer, en une sorte de « Babel bibliophilique », venue de la collection du bibliophile zurichois Martin Bodmer (1899-1971) qui ne mégottait pas en mettant sa fortune au service d’une passion hautement recommandable, jusqu’à de babéliques volumes polyglottes, « joyaux de virtuosités typographiques ». Or elle accueille également des textes cunéiformes sur tablettes d’argile venus du Musée du Louvre, du deuxième millénaire avant Jésus-Christ, une étonnante « Métamorphose » de Markus Raetz (qui traduit un homme en lapin, à moins que ce soit le contraire), de 1991, venue du Musée d’Art et d’Histoire de Genève. Des hiéroglyphes aux albums de Tintin, en passant (ne l’oublions pas) par des tableaux du XVII° siècle montrant la construction de notre tour de Babel tutélaire, l’amplitude temporelle et culturelle est considérable. Ainsi des papyrus exhibant le Livre des morts d’Hor voisinent avec le Panthéon égyptien de Champollion, premier traducteur des hiéroglyphes et du démotique, grâce à la pierre de Rosette, providentiellement trilingue

      En ce sens, et depuis les pieds d’argile de la tour de Babel, la traduction est le maillage des sources culturelles de l’Europe. En outre, selon la juste formule de Carlo Ossola, « Chaque époque traduit pour le temps présent ». Luther traduit la Bible en Allemand pour que chacun puisse, par lui-même, la lire, en une humaniste révolution, et au service de ce qui devient le Protestantisme. Hélas peut-être, l’on ne traduit plus guère Ovide ou Virgile en alexandrins.

 

      Ce catalogue des Routes de la traduction, fomenté dans la Babel genevoise, est un pur régal, intellectuel et esthétique. Même si les bibliophiles chatouilleux (dont votre modeste serviteur) eussent préféré une reliure cartonnée. Reste que la babélienne tour dessinée au XVII° siècle par Kircher, qui orne le bleuté de la couverture, et la jaquette dépliante ouvrant sur une carte en couleur, tirée du Cosmosgraphiae liber de Ptolémée, sont de divines surprises. Si l’on s’amusera -ou s’indignera- des volontairement puérils « alphabets sociopolitiques » et autres « hétérographies » de Villéglé, l’on ne pourra qu’être conquis, surexcité d’intelligence, en feuilletant, lisant, étudiant ce merveilleux catalogue des grandes heures et œuvres de l’humanité. Il faut à cet égard conseiller le (provisoirement) malheureux lecteur de courir séance tenante à Cologny, auprès du lac de Genève, pour visiter, outre les murs de la Fondation construits par Mario Botta, cette exposition mémorable, car elle est celle qui offre le meilleur panorama jusqu’ici réalisé de la collection ambitieuse (et combien avait-il les moyens de son ambition !) de Martin Bodmer ; et vaillamment continuée, amplifiée par la Fondation que dirige d’une main souple et pétulante Jacques Berchtold. En effet, après moult mémorables monstrations et livres consacrés à Frankenstein[9], à Sade[10], à Madame de Staël et Benjamin Constant[11] (excusez du peu), ces Routes de la traduction savent enfin ouvrir au visiteur ébloui une belle part du coffre aux trésors bibliophiliques -en sus de ce volume intitulé Légende des siècles[12] qui passait jusque-là pour son antichambre- d’une fondation où l’on aimerait encore et encore flâner, contempler, étudier, « Mourir, dormir, dormir, peut-être rêver[13]» (disait Hamlet) et ressusciter sans cesse en lecteur borgésien…

 

      Passer du langage des mots à celui des images n’est-il pas également une traduction ? Ce que faisaient déjà les cathédrales, transposant les livres de la Bible, parmi les vitraux, les chapiteaux, les sculptures ; à une époque où « enluminer, c’est orner, mais c’est aussi clarifier, traduire dans un langage plus clair », pour reprendre une fois de plus Carlo Ossola. Ainsi l’iconographie des couvertures parle aux yeux, pour accrocher l’attention de l’éventuel lecteur, pour signifier la substantifique moelle du livre. À cet égard, un bel ouvrage, titré L’Iconographie, propose à cinquante illustrateurs d’imager autant de livres préférés.

      Malgré des romans choisis, essentiellement contemporains, pour lesquels l’effet de mode empêche peut-être d’imaginer une vaste pérennité, comme ceux d’Haruki Murakami, et malgré des dessins attendus qui ne déploient guère d’imagination, l’exercice est on ne peut plus stimulant. Se détachent quelques couvertures fort poétiques, à l’instar de celle pétillante de Robinson Crusoé par Anne-Lise Boutin, délicieusement suggestives, symboliques, lorsque les Mémoires d’une jeune fille rangée, de Simone de Beauvoir, deviennent une femme en buste qui se dégage de sa chrysalide feuillue sous les doigts de Léa Chassagne. D’autres sont de réels coups de poing. Ainsi, lorsque Gérard DuBois renouvelle l’imagerie associée au terrible et délicieux Lolita de Nabokov (une photo trop sucrée de jeune fille prétendument nymphette, même s’il s’agit de celle de Stanley Kubrick), il impose une masculine et sombre silhouette qui cache à demi une fillette à la hauteur de ses hanches : la suggestion reste pudique et néanmoins criante, quand Humbert Humbert est bien le personnage clef du roman.

      On use tour à tour de l’incisive allusion, de la puérile naïveté, du graphisme en noir et blanc, du collage surréaliste à la Max Ernst, toujours au service de l’amour des livres, et plus précisément des romans qui ont marqué l’enfance ou le passage à la maturité de nos illustrateurs attentifs et passionnés. Un petit oiseau rouge et pleurant du sang est l’œil d’un profil noir au service de To Kill a Mocking Bird d’Harper Lee ; et parmi d’autres plus représentatives du dessin au sens traditionnel, voire enfantin, du terme, c’est Pessoa avec son Livre de l’intranquillité qui tenta Geneviève Gauché : elle « montre une structure de lettres et d’armatures métalliques rigide et complexe, qui encadre le lieu du drame où l’esprit va passer à la moulinette de l’autojugement permanent ». Ainsi chaque illustrateur défend sa traduction graphique d’un chef d’œuvre poétiquement ranimé du panthéon littéraire où il dormait.

 

      Quand un aréopage de savants et universitaires, aussi délicieusement érudits que sereinement lisibles, sous la direction de Barbara Cassin et Nicolas Ducimetière, préside aux Routes de la traduction, une fraîche naïveté, quoique parfois cruelle, préside au bouquet de couvertures imaginées par les illustrateurs de cette Iconographie, qui, à sa manière, répond à l’iconographique abondance fomentée à la suite du mythe de Babel. Parfois les pages d’images elles-mêmes se font en ce sens tout entières traductrices, comme lorsque Jacques Tardi illustre le Voyage au bout de la nuit de Céline[14], par exemple. Le roman devient bande dessinée ; ainsi va le destin de quelques-uns parmi les plus grands d’entre eux, comme en témoignent la proustienne Recherche du temps perdu par Stéphane Heuet[15], ou les ombres fantastiques du Tour d’écrou d’Henry James par Hervé Duphot[16], œuvres majeures de la littérature mondiale rendues plus accessibles, en particulier aux jeunes lecteurs, diront les uns, ou, diront les autres, amoindries, affadies. Nous les préférerons cependant,  sublimées par la seule et suffisante magie du verbe ; ou enrichies, dans le cas de Proust, par les aquarelles de Van Dongen, qui coloria également les Mille et une nuits, ou, mieux encore peut-être, lorsque Miquel Barcelo aquarelle avec feu, cendres et nuées la Divine comédie de Dante[17].

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] La Genèse, III, II, 5-8.

[2] Flavius Josèphe : Histoire ancienne des Juifs, Lidis, 1968,  p 16.

[4] Emmanuel Kant : « Qu’est-ce que les Lumières ? », Œuvres philosophiques, t II, Pléiade, Gallimard, p 209.

[8] William Shakespeare : La Tragédie de Richard III, V, 3, Drames historiques, traduit par Pierre Messiaen, Desclée de Brouwer, 1960, p 885.

[12] Légendes des siècles. Parcours d’une collection mythique. Fondation Martin Bodmer, Cercle d’Art, 2004.

[13] William Shakespeare : Hamlet, III, 1, Tragédies, traduit par Pierre Messiaen, Desclée de Brouwer, 1960, p 703.

[14] Louis-Ferdinand Céline, Jacques Tardi : Voyage au bout de la nuit, Futuropolis, Gallimard, 1988.

[15] Marcel Proust, Stéphane Heuet : À la Recherche du temps perdu, Delcourt, 200-2013.

[16] Henry James, Hervé Duphot : Le Tour d’écrou, Delcourt, 2008.

[17] Voir : Traduire et vivre l'ébouriffante Divine comédie de Dante

 

Fondation Martin Bodmer, Cologny, Genève, Suisse.

Photo : T. Guinhut.

 

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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 10:12

 

Ostia antica, Latium. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Les Amazones,

du mythe à l’Histoire et à l’archéologie,

en passant par l’anthropologie,

par Adrienne Mayor et Alain Testart.

 

 

Adrienne Mayor : Les Amazones, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Pignarre,

La Découverte, 560 p, 25 €.

 

Alain Testart : L’Amazone et la cuisinière. Anthropologie de la division sexuelle du travail,

Gallimard, 192 p, 17,90 €.

 

 

       Chantées par Homère, dont les héros Priam et Achille sont les furieux combattants jusqu’à la mort de Penthésilée, les guerrières Amazones semblaient n’avoir été qu’un mythe fascinant. L’historien grec Hérodote parait plus informé, parlant de ces « Sauromates [qui] parlent la langue scythique » et déclarent : « Nous ne pourrons vivre avec les femmes Scythes ; nous différons trop par les usages ; nous tirons de l’arc, nous lançons des javelots, nous ne savons rien des travaux de notre sexe[1] ». Plus informée encore est Adrienne Mayor, dont Les Amazones s’appuient sur de récentes découvertes archéologiques pour assurer qu’elles furent de réelles guerrières, quoique pas si cruelles pour leur sein et leurs fils. Mais pour l’anthropologie, où les armes sont indubitablement masculines, le foyer est féminin. Cependant, à l’heure où les débats sur l’égalité des sexes font rage, il est bon de dépasser le déni d’une réalité sexuée ou l’idéalité d’un monde unisexe pour retrouver une égalité perdue. D’où vient cette trop prégnante encore division sexuelle du travail ? Entre « L’Amazone et la cuisinière », l’anthropologue Alain Testart permet de déceler les catégories -croit-on innées- du masculin et du féminin, et de comprendre les croyances enfouies au fond des comportements humains depuis la préhistoire.

 

      Selon un Dictionnaire de mythologie de 1765, les Amazones « formaient une république, dans laquelle elle ne souffraient point d’hommes. Pour se perpétuer, elles envoyaient de temps en temps des détachements dans les états voisins, pour se procurer la compagnie des hommes. Ces députées, quand leur grossesse était décidée, retournaient chez elle faire leurs couches. Tous les enfants mâles qui naissaient, étaient immolés. On élevait les filles avec grand soin ; on leur coupait la mamelle droite, afin qu’elles fussent plus en l’état de tirer de l’arc. On les formait dans les exercices militaires, et l’histoire fabuleuse est pleine des exploits de ces héroïnes. On a dit que le pays qu’elles habitaient, était dans la Cappadoce, sur les bords du fleuve Thermodon[2] ». L’effroi qu’elles causaient allait jusqu’à diffuser le mythe, rapporté par Plutarque, selon laquelle elles se seraient attaquées à la ville d’Athènes même, quoique finalement vaincues par les Grecs conduits par Thésée.

      Adrienne Mayor en sait évidemment bien plus. Soutenue par une impressionnante érudition, elle jongle avec Hérodote et Pompée, fréquente couramment Atalante (qui chez Ovide est une femme d’une force peu commune), et les plus célèbres Amazones : Hippolyté qu’Héraclès tua), Antiope (que Thésée enleva) et Penthésilée (qu’Achille aima à l’instant de l’achever), mais aussi la « cheffe de guerre » Thalestris qui souhaita convoler avec l’empereur Alexandre. Sans oublier Hypsicratia qui devint la compagne de Mithridate VI. Ses notes et sa bibliographie associent tant les auteurs de l’Antiquité que les historiens modernes.

      Mais là où son savoir ébouriffe le lecteur (au sens neutre du terme), c’est lorsqu’elle s’appuie sur de recherches archéologiques et scientifiques fort concluantes. L’analyse ADN de corps guerriers fouillés dans des tombes scythes ne laisse aucun doute : il y a bien des femmes à avoir été vigoureusement armées et enterrées avec ses attributs qui permettent d’avérer combien leurs qualités guerrières étaient appréciées et craintes de leur vivant : « l’archéologie montre qu’environ une femme nomade des steppes sur trois ou quatre, inhumée avec ses armes, était une guerrière active ». Au moins « 130 tombes du sud de l’Ukraine contiennent les restes de femmes inhumées avec des arcs et des flèches », voire des bijoux et des coupes précieuses, et parfois « dans la position de cavalières », sans oublier leurs traces de blessures par haches, lances ou dagues. Certaines de ces « tueuses d’hommes », jusqu’à des fillettes de dix ans en armure, vécurent et moururent à l’époque d’Hérodote, c’est-à-dire au V° siècle avant Jésus Christ. Ainsi les nécropoles scythes, de la mer Noire à l’Altaï, prouvent qu’il existait, à l’époque des anciens Grecs, des femmes correspondant à la description des Amazones mythiques, des « archères nomades » et des reines. Et bien plus largement de la Thrace à la Chine, où Fu Hao reste une célèbre guerrière de la dynastie Shang. On peut alors mentionner « l’Amazonistan d’Asie centrale ». En Iran, les poèmes de Nizami font l’éloge de femmes qui sont « amantes, héroïnes, cheffes et même éducatrices et rivales des hommes » ; ils sont illustrés par une Shirin au bain, alors que son carquois et son épée sont suspendus à un arbre. Auprès de la mer d’Aral, un chant épique, le « Qirq Qiz, des Quarante filles », montre qu’elles font preuve d’une bravoure hors du commun. L’Egypte ancienne conte l’histoire de Serpot qui est à la tête d’un « pays des femmes ». Il faut également mentionner des guerrières étrusques. En l’actuelle Turquie, des mosaïques découvertes en 2006 présentent des portraits d’un quatuor de reines, dont Mélanippe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      S’il ne s’agissait donc pas d’un fantasme de divers mythographes, il faut cependant faire un sort à deux pans impressionnants du mythe : selon toute apparence, ces dames ne se coupaient un sein (à moins de les aplanir dans un corset ou sous l’armure), ni ne tuaient leurs fils. Les représentations grecques et romaines leur octroient toujours des seins jumeaux, ainsi que des tatouages, car leurs bras présentent des figures animales, ce que corroborent « les momies congelées tatouées de l’ancienne Scythie ».

      Bien plus libres que les femmes grecques, ces « femmes sauvages » séduisaient et effrayaient par une certaine liberté sexuelle ; qui semblaient avoir « les mêmes droits que les hommes ». Elles aussi s’enivrent de « lait de jument fermenté » et des fumées hallucinogènes du chanvre (cannabis sativa), ce que confirment autant Hérodote que les tombes du Kazakhstan. Selon la légende, et des kylix à peintures rouges, elles combattaient des griffons. Ces porteuses de pantalons chassaient plus sûrement des lions, mais également au moyen d’aigles dressés. De surcroît, il n’est pas impossible que l’on doive à leur peuple l’origine des armes en fer. Reste à savoir quel était leur langage, entre diverses langues caucasiennes et l’iranien, donc « barbares » pour les Grecs, et le romaïque, un dialecte assez proche du grec. Malgré leurs « pierres à cerfs », gravées de divers motifs géométriques et animaliers, nos Amazones n’ont pas laissé de texte écrit ; à moins que les dessins des tatouages, également retrouvés sur ces pierres, soient un langage figurant quelque récit… La « tombe de l’homme d’or » (ou d’une guerrière) recèle un bol en argent gravé d’une inscription « alphasyllabaire », non déchiffrée, qui est peut-être la trace d’un dialecte scythe.

      Apollonius de Rhodes, dans ses Argonautiques, fait mention d’un temple sur « l’île Amazone ». Il semble bien que des archéologues turcs l’aient mise au jour, au sud de la mer Noire, à Giresun, et qu’ils confirment le récit de l’écrivain antique, jusqu’à la présence de la « pierre noire sacrée », une météorite. Là, nos cavalières sacrifiaient des chevaux à un dieu de la guerre et une déesse mère. Plus loin, dans l’espace et dans le temps, notre essayiste fait allusion à « Mulan, une Amazone héroïque de la légende chinoise », qui par ailleurs fit les bonheurs du film d’animation, avec le film des studios Disney, en 1998. Cependant l’on sait par ailleurs que les créatures chevelues qui lançaient des flèches sur les conquistadors depuis les arbres bordant le fleuve Amazone (d’où son nom) n’étaient en rien des femmes.

      Une « Encyclopedia Amazonica », c’est bien là l’ambition couronnée de succès d’Adrienne Mayor, chercheuse à l’Université Stanford, bien qu’elle sache qu’elle ne mette pas un point final à la question. Son roboratif travail se veut également un « éloge de l’idéal des couples nomades de l’Antiquité ». Et bien que sédentaire, notre historienne a mené son enquête, livresque et sur le terrain, parmi les temps anciens, voire immémoriaux, et les plus vastes empires romains, alexandrins, chinois et scythes. Faisons également l’éloge de l’éditeur, qui a su offrir à sa couverture une esthétique certaine, avec une Amazone blessée (qui ne s’est pas le moins du monde coupé un sein !), au corps blême devant un rouge bouclier, peinte par Franz von Stuck en 1905. On ajoutera que l’iconographie, quoique en noir et blanc, est généreuse : cartes, amphores, cratères, camées, armes… Mais aussi une superbe « urne cinéraire étrusque » ornée d’archères amazones s’exerçant au tir à l’arc parthe.

 

      Pourquoi, hors nos Amazones, les femmes ne chassent-elles pas, ne sont ni soldats, ni bouchers ? se demande Alain Testart. Une immense majorité de cultures les cantonne à la maternité, au tissage, à la cueillette. Parce que le sang des règles et de l’accouchement entraîne une conséquence inouïe : «  Les armes que n’utilisent pas les femmes sont celles qui font couler le sang des animaux ».  On évite « la conjonction du même avec le même » de peur de catastrophes, ce qui se justifie par ailleurs dans le cas de la consanguinité. De plus « ce partage des tâches est strictement parallèle à celui entre domaine animal et végétal », sauf aux régions arctiques. L’explication « combine motifs symboliques et contraintes économiques ». De même, la femme est exclue de la prêtrise, parce qu’elle ne peut toucher le sang du Christ, mais aussi du rabbinat (quoique ce ne soit plus le cas aujourd’hui). Le suicide est ainsi passablement partagé selon les sexes, sanglant ou non.

      De plus, cave à vin, sidérurgie, sont royaumes masculins, souvent interdits à la femme. Il y a « laboureur et semeuse », car la charrue coupe la terre, alors que le sexe féminin est associé à une coupure. L’agriculture est féminine quand les Iroquois sont d’abord guerriers. Et le progrès technique semble défavorable à la femme, « servante de la machine » : dès qu’un travail devient métier, il devient masculin. Seules chasseresses et soldates de l’Histoire, Diane et Jeanne d’Arc, parce que vierges. Cependant nous venons de voir que les Amazones historiques cassaient avec succès cette partition sexuée…

 

      N’en doutons guère, il se trouve en le magnifique essai d’Adrienne Mayor une pincée de volonté polémique, en un sous-titre qui n’existe cependant pas dans l’édition originale américaine : « Quand les femmes étaient l’égales des hommes », ce qui est confirmé par l’assertion : « La quête universelle pour trouver l’équilibre et l’harmonie entre hommes et femmes, des êtres à la fois si semblables et différents, est au cœur de tous les récits sur les Amazones ». On idéalise peut-être sur ce point la période qu’elle étudie, du VIII° siècle avant J. C. au I° siècle de notre ère ; sans peur de souffler que ce n’est pas tout à fait le cas aujourd’hui. Tabous et préjugés s’effacent à grand peine, alors que les femmes ont aujourd’hui le droit d’investir jusqu’aux sous-marins français. Les Israéliennes sont couramment des Amazones, quand les cuisinières sont encore rarement les grands chefs. L’essai d’Alain Testart, aussi clair que roboratif, permet alors de radiographier la persistance de nos mentalités, pourtant dignes d’évoluer. Au point que, Messieurs, les femmes soient en train d’investir tous vos domaines d’élection, voire bien souvent vous dépasser…

      Et puisque Heinrich von Kleist est un homme, nous ne parlerons guère de sa splendide tragédie, car bien connue, Penthésilée[3], cette reine des Amazones qui déchira d’amour le corps d’Achille, pièce passée sous silence par Adrienne Mayor, quand elle n’ignore rien des amphores grecques à figures noires qui illustrent cette scène aux versions diverses. Ni de l’auteur de cette modeste critique amazonienne, qui n’a pas la chance d’être une femme, mais d’une auteure outrageusement méconnue : Madame du Boccage. Elle fut en effet au XVIII° siècle la créatrice d’une épopée plus que curieuse consacrée au découvreur de l’Amérique, La Colombiade, mais aussi d’une étonnante tragédie en vers titrée Les Amazones. En son ultime scène, la reine Orithie dénonce, avant de se tuer, de Thésée le « sexe orgueilleux[4] »…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Alain Testart a été publiée dans Le Matricule des Anges, mars 2014

 

[1] Hérodote : Histoires, IV, 114 et 117, traduit du grec par Giguet, Hachette, 1886, p 255.

[2] Dictionnaire portatif de mythologie, Briasson, 1765, p 62.

[3] Heinrich von Kleist : Penthésilée, traduit de l’allemand par Julien Gracq, José Corti, 1954.

[4] Madame du Boccage : Les Amazones, Œuvres, t I, Chez les Frères Périsse, Lyon, 1770, p 263.

 

Museo Nazionale Romano, Roma. Photo : T. Guinhut.

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12 novembre 2017 7 12 /11 /novembre /2017 10:58

 

Real Monasterio de Santo Domingo de Guzman, Caleruega, Burgos.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Du conte philosophique

de la corruption par le langage

aux nouvelles de la mer de tristesse,

par Ben Marcus :

L’Alphabet de flammes ; Quitter la mer.

 

 

 

Ben Marcus : L’Alphabet de flammes,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Decottignies,

Editions du Sous-sol, 344 p, 22 € ; Points, 394 p, 10,30 €.

 

Ben Marcus : Quitter la mer,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Decottignies,

Editions du Sous-sol, 304 p, 23 €.

 

 

 

 

       Ce livre est un paradoxe vivant. L’argument de L’Alphabet de flammes reposant sur la destruction par le langage, il eût dû logiquement s’autodétruire entre les mains du lecteur que nous sommes, contaminant nos langues et nos neurones, peu à peu atomisés. Car auprès de leur fille Esther, Claire et Sam contractent la « fièvre du langage », à l’instar de tous leurs concitoyens. A la lisière de la science-fiction, de l’horreur lovecraftienne[1] et de l’érudition linguistique, le roman-apologue de Ben Marcus est un rare Objet Romanesque Non Identifié. Et lorsque le langage détruit son monde, ne reste plus qu’à Quitter la mer pour la récurer de tristesse en un bouquet de nouvelles affreusement vénéneuses.

 

      Combattant contre les mots et leur fatalité, Sam est un héros opiniâtre. Il quitte l’insolence terriblement logique de sa fille, bien trop dangereuse, laisse sa femme comme morte, fuit les parcs de jeux et la ville entière contaminés par le babil, le raisonnement et les cris enfantins, pour rejoindre un laboratoire où tenter de concocter des « alphabets » immunes. Car il lui faut obéir à un commandement sacré : « N’élevez pas la langue au service du carnage ». Sa responsabilité de malheureux super-héros est alors colossale : « J’étais censé aligner des symboles qui pourraient servir de code, créer un nouveau langage qui damerait le pion à la toxicité. La solution est dans les Ecritures, vous ne pensez pas ? » De là, parmi le pullulement des allusions bibliques, à y voir une absence de Dieu, qui n’est pas dite, donc de sens, il n’y a qu’un pas.

      Mais le nid d’étrangeté de ce récit ne s’arrête pas là. Les personnages centraux appartiennent à une étrange confrérie de « Juifs sylvestres » et « reconstructionnistes », dont le culte est ainsi fait : dans une cabane cachée, « équipée de technologie luciole », ils vont « écouter un sermon remonter de la terre », dont il ne reste parfois que « des os de langage ». Est-ce la crainte de les voir manger l’ « alphabet pur » de Dieu qui les éloigne de leurs concitoyens ? À moins que ce dernier soit également, et originellement, corrompu… Faut-il comprendre que le verbe divin, que la parole de la judaïté deviennent une source d’infection ? Pourtant, Juifs ou non, et pour reprendre le vers de La Fontaine, dans « Les animaux malades de la peste », « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés[2] ».

      Le rôle des enfants est éprouvant : si ce sont eux l’origine de cette peste cruelle qui fatigue les organismes et les mène à la consomption, ils sont une métaphore du conflit des générations, à la suite duquel les descendants sont destinés à enterrer leurs géniteurs. Ces jeunes meurtriers -consciemment ou non- ne sont pas sans évoquer ceux que Ballard met en scène dans Sauvagerie[3], ceux que l’on échoue à faire taire au point qu’ils deviennent les agents du massacre de toute leur famille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Le narrateur n’est pas sans culpabilité : certains de protagonistes « étaient malades des alphabets que j’avais réalisés ». Il essaie alors tout ce qui reste en son pouvoir pour sauvegarder la communication : « J’énucléais des lettres dans des mots ». Hélas, « avec la privation de parole, en l’absence du langage qui avait fait de nous des personnes entières, nous étions devenus une sorte de bétail émotif ». Pas la moindre consolation du côté des livres : ceux-ci « étaient indécollables. Sur les pages détachées, éparpillées comme des détritus lors d’une parade, le texte était noirci ». ». À force de recherches et de péripéties effarantes, dont on laissera le trouble soin à l’aventureux lecteur, dans le silence et « derrière la ligne de murmure », il obtient « que le sérum Jeu d’Enfant soit efficace ». Voilà qui permettra que tout rentre dans l’ordre ; ou presque…

      Malgré l’apparente brutalité simpliste de l’événement perturbateur, le roman de Ben Marcus est un formidable et flamboyant opérateur d’images poétiques, attendrissantes ou terrifiantes, un conte philosophique hallucinatoire, un creuset de pensée linguistique et ésotérique, dans lequel « comprendre n’apporte rien ». Devrions-nous l’interpréter comme l’envers de la Torah, comme une nouvelle Kabbale devenue kafkaïenne, révélatrice d’une apocalypse langagière et de civilisation, pire que babélienne, à rédimer si possible ?

      Il ne faut tempérer notre enthousiasme que d’un seul bémol. Ben Marcus aurait probablement gagné à ne pas nous révéler dès les premières pages la cause de ce terrible dépérissement. Que de voluptés narratives nous eût-il offertes s’il avait daigné installer un plus réel suspense progressif ? Si par une plus angoissante enquête on eût découvert les symptômes, le diagnostic, et combien la parole pourrissait ces corps et ces vies. À moins qu’il sache préférer engluer dès la première page son lecteur dans un étouffant, parfois pesant, et délétère magma romanesque, qui confine par instants à l’essai-fiction, si l’on peut oser ce néologisme…

      Reste cependant entre nos mains avides un fabuleux roman fantastique et philosophique, un apologue empoisonné sur l’aporie de la communication : alors que le langage est le propre de l’homme, est la source de son développement civilisationnel, ne devient-il pas avec Ben Marcus un virus délétère ? « Il faut se déprendre du langage », dit le malheureux héros et narrateur de L’Alphabet de flammes. Si j’étais vous, lecteur trop bavard aux mots sans innocence, je tournerai sept fois ma langue dans ma bouche avant de prononcer des clichés, des paroles meurtrières, comme celles de la vilaine sœur des « Fées » de Perrault, à qui il sort « de la bouche ou un serpent ou un crapaud ». Ou  comme celles de nos doxas, de nos gouvernements, de nos pires dictatures et de leurs holocaustes[4].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Visiblement Ben Marcus a quitté la furie fantastique qui animait son Alphabet de flammes, aujourd’hui réédité dans la belle collection « Signatures » de Points. Son recueil de quinze nouvelles titré Quitter la mer s’ancre dans un amer réalisme. Chacun « se demande ce qui est allé de travers dans sa vie ». Un fils pris à la gorge par le passé dans une réunion de famille, un écrivain de troisième zone assurant un « atelier d’écriture » sur un bateau de croisière, un jeune homme atteint d’une maladie auto-immune essayant les « arts occultes » de la médecine, tous paraissent être « des gens foncièrement impuissants travaillant à résoudre des problèmes de manière hypothétique ». Dans l’unique et longue phrase de la nouvelle titre, « Quitter la mer », rien n’empêche un couple marié de naufrager ; plus loin, un mariage n’est « qu’un combat sans armes entre adultes éreintés ». Observons de surcroît que, souvent, les Messieurs de Ben Marcus sont obsédés par leur « corps surdimensionné », leurs « bourrelets », leur inadaptation sexuelle ; plus précisément devant une collègue à la beauté « inhumaine », ce dans l’ultime nouvelle, peut-être la plus intense. À se demander si l’auteur, spécialiste invétéré en « mortifications », ne confie pas le prisme de ses névroses, en une exhibition rédhibitoire.

      L’écriture est au scalpel, bouillonnante, abrupte, parfois splendide : faire l’amour c’est « peiner sur une application de luxure ordinaire exécutée avec mouvements, gestes et fleur-de-langage ». L’analyse psychologique est sans pitié pour autrui, et, bien sûr, à l’égard de tout personnage s’examinant sans aménité ni illusion ; la satire englue toute l’humanité, jusqu’au désespoir le plus virulent. « Quand l’œil était un trou à excuses », « une vie de solitude infernale », « une complète dissolution morale et émotionnelle », sont des formules qu’il ne faudrait pas conseiller à un dépressif.

      Une fois de plus l’univers de Ben Marcus est terriblement évocateur, quoique, diront d’aucuns, touffu, compact, sinon vigoureusement étouffant. À moins que là soit son but : nous persuader, nous convaincre d’une définitive aphasie…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       Ben Marcus, né à Chicago en 1967, a quelque chose d’obsessionnel. Tombé de Babel et de l’aleph, le Verbe est chez lui l’alpha et l’oméga, en même que son incapacité à être ce qu’il désigne ; sa disparation angoissée entraînant celle du monde. Dans un précédent roman, Le silence selon Jane Dark[5], une armée de femmes « silentistes » veut éradiquer le mouvement, la parole et les émotions, toutes prérogatives trop masculines, en une satire acide du féminisme radical. Au point que Ben Marcus devienne leur sujet d'étude, leur cobaye, purgé du langage, plongé dans une « cuve à syncope », abreuvé d’« eau d’oubli ». Ce pourquoi l’écrivain se voit forcé d’écrire son anti-roman dans un novlangue charcuté. L’on conçoit combien le voilà  inévitablement plongé dans la déréliction, la mélancolie noire et bilieuse de Quitter la mer. Qui sait s’il faut alors penser à la faillite de la langue de Goethe dévorée par le nazisme, qui fit le malheur et la beauté de la poésie de Paul Celan[6] ? Ou encore à la Lettre de Lord Chandos, d’Hugo von Hofmannsthal, en 1902, dans laquelle son apparent auteur avoue avoir « complètement perdu la faculté de méditer ou de parler de n’importe quoi avec cohérence ». Pire, « les termes abstraits […] se décomposaient dans ma bouche comme des champignons moisis […], les mots flottaient, isolés, autour de moi ; ils se figeaient, devenaient des yeux qui me fixaient et que je devais fixer en retour ; des tourbillons, voilà ce qu’ils sont, y plonger mes regards me donne le vertige, et ils tournaient sans fin, et à travers eux on atteint le vide[7] ».

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

À partir d’articles publiés dans Le Matricule des Anges, mai 2014, octobre 2017.

 

[2] Jean de la Fontaine : « Les animaux malades de la peste », Fables, VII, I, Garnier, 1950, p 154.

[3] J. G. Ballard : Sauvagerie, Tristram, 2008. Voir : J. G. Ballard : Millenium people, Crash

[5] Ben Marcus : Le Silence selon Jane Dark, Le Cherche Midi, 2006.

[7] Hugo von Hofmannsthal : La Lettre de Lord Chandos et autres essais, Gallimard, 1980, p 79 et 80.

 

 

Becerril de Campos, Palencia. Photo : T. Guinhut.

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4 novembre 2017 6 04 /11 /novembre /2017 17:36

 

Buffon : Les Mammifères, Furne & cie, 1853.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Eloge et blâme de la langue de porc :

petite philosophie porcine et inclusive

du harcèlement et de la séduction.

 

 

 

 

 

      Si ce réjouissant exercice qu’est le lancer de nain est interdit, le balancer de porc ne l’est évidemment pas. Que les défenseurs de la cause animale se rassurent, il ne s’agit pas de jeter un porcelet par-dessus les barbecues, mais de « Balance ton porc », cette délicate cause féministe et humaniste qui consiste à publiquement dénoncer, sur quelque réseau social, voire quelques tribunaux, les attouchements, harcèlements et autres viols de ces dames par des messieurs aux délicatesses plus que douteuses. Il faudra défendre autant la cause des femmes, voire des hommes, dans ce cas désastreux, que celle de la langue encochonnée, et autant dénoncer les porcs humains trop humains aux organes baladeurs et intrusifs, tout en plaidant la cause du porc, pur animal de compagnie culinaire, dont nous ne voilerons pas les qualités gastronomiques et civilisationnelles…

 

 

      Le harcèlement sexuel du médecin et du chirurgien à l’égard de la patiente, celui des galeristes et autres curateurs qui échangent une surface d’exposition contre des faveurs sexuelles, celui du producteur de cinéma qui conditionne les rôles qu’il offre au degré de soumission fessière et buccale, le patron ou directeur des ressources humaines qui recourt à la promotion canapé… La liste n’est pas exclusive, mais inclusive, de tous ces porteurs de queue en tire-bouchon qui ne songent qu’à contraindre la gent femelle au décapsulage sournois, brutal, éhonté.

      On n’imagine guère combien la lourdeur, la rosserie, la goujaterie, la dégueulasserie de Messieurs les porcs en chef -ou plutôt en hure- est infâme : les sous-entendus appuyés, les mains aux fesses, les « t’es bonne, je vais te baiser », abondent, sans compter les 120 femmes mortes sous les coups de leurs compagnons chaque année. Tout homme ne sachant retenir l’impulsion de ses couilles et de son vit dressé n’est-il pas à cet égard le sanglier de Jean Ursin : « Je suis le sanglier velu, redoutable par sa hure et ses défenses ; Vénus me pousse à affronter mon rival en des combats sauvages[1] ». Et, cela va sans dire, à coucher Vénus elle-même dans la boue pour l’empaler. Le hashtag « Balance ton porc », trouve là sa nécessité. La condamnation, si l'on n'oublie pas le principe de la présomption d'innocence, est alors sans appel…

      Pourtant il faut penser combien le même compliment ou geste complice peut sembler aguicheur et charmant s’il vient d’un bel homme, ou grossier, obscène, s’il vient d’un individu que la nature à affligea d’une surface pondérale excessive, d’un visage gonflé et raviné, d’une lippe à la salive avariée… Aussi faut-il ne pas confondre, parole plus ou moins heureuse, œil salace, plaisanterie grivoise, réjouissance rabelaisienne, et, sur l’autre versant du spectre, brutalité réduisant autrui à un objet de prostitution sans autre rétribution que la vanité masculine, que la tyrannie domestique, privée ou publique.

      Evidemment, les mauvais esprits -dont nous ne sommes pas- aurons tout de suite pensé au hashtag en miroir : « Balance ta truie », ce qui est par ailleurs, plutôt que « porce », une forme d’écriture inclusive, ménageant autant le féminin que le masculin. Qu’il existe des femmes abusant de leur autorité, de leur pouvoir hiérarchique pour glisser une main à la braguette et s’emparer de l’objet du délit, nous ne le nierons pas, comme quoi nous sommes en présence d’une constante de l’esprit hormonal et tyrannique de l’être humain, même si le cas est probablement bien moins nombreux.

      Faut-il alors remettre en cause la virilité, la masculinité, pour respecter la féminité ? C’est là que la limite imprécise, passablement subjective, entre harcèlement et séduction, doit se faire entendre. Consentement, explicite ou implicite (en ce dernier point il n’est pas toujours aisé d’interpréter ce qui peut être un piège), insistance délicate ou déplacée, caresse du regard, des doigts, ou violence des paumes et des poings, tout oppose le cuissage du soudard à l’amour courtois. Ce en quoi les « Précieuses », hélas ridicules de Molière, avaient bien raison d’attendre de l’homme les raffinements de la séduction et les codes de l’amour courtois en excluant les mœurs brutales des mâles du temps. Au mâle qui met à mal, nous préférons résolument le gentleman.

      Si la guerre aux guerriers du harcèlement et du viol est indispensable, la guerre des sexes ne doit pas avoir lieu. Ni le cloisonnement entre les femmes et les hommes, plus séparés que sur les bancs de l’église au Moyen-Âge, qui aboutirait à l’avalisation d’une claustration des premières, comme voilée par un « noli me tangere », un ne me touchez pas sacré, qu’il s’agisse de la sacralité de la loi ou de celle du féminisme. À moins de trouver une solution miracle qui est celle de l’Islam : voilées ou violées[2] ; car au cochon des rues il faut une poule de trottoir…

      On n’ira pas non plus considérer que les musées, les œuvres d’art sont de l’ordre du harcèlement sexuel. Certes une proportion considérable de tableaux et sculptures exhibe des femmes nues, et bien moins d’hommes nus, mais la beauté des corps, leur éloge vaut pour tout viatique. Qu’attendent alors les féministes, trop féministes, voire viragos, pour se mettre au travail, peindre et sculpter, créer une autre image de la femme, s’il se peut, plutôt que de vouloir éradiquer l’Histoire de l’Art, sans compter que bien des femmes-artistes ne les ont pas attendues.

 

Buffon : Œuvres V, « Les quadrupèdes », À la Société bibliophile, 1845.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      L’on peut à loisir balancer les porcs en langue, sans balancer pour distinguer la sexuation dépréciative de maints exemples du vocabulaire. Il faut en effet avoir conscience que la langue de porc est plus salée pour les femmes que les hommes, charriant en son flot une misogynie, un sexisme récurrents. Songeons à la garce qui est le féminin de gars, au courtisan des rois familier de la courtoisie quand la courtisane est une professionnelle, c’est-à-dire une putain, au contraire du professionnel, comme le péripatéticien est un philosophe grec qui ratiocine en marchant et son féminin une radeuse de trottoir… De même le Don juan, venu du Dom Juan de Molière et de Tirso de Molina, donna par antonomase son nom commun flatteur, pour qui enfile les conquêtes, alors que le féminin le traduit communément par « salope ». Oublierions-nous pourtant Les Don Juanes de Marcel Prévost[3] ?

      Avons-nous remarqué que le mot « porc » n’a pas de féminin, qu’il est donc neutre, et qu’en balançant son porc, tout hashtag dehors, il est permis de dénoncer autant truie que verrat, que cochon ou cochonne, deux mots qui ont pour une fois le même sens dépréciatif, humainement parlant. On parle cependant de « langue de pute », autant à l’égard d’un homme que d’une femme, mais pas de langue de porc…

      Or, nous ne réécrirons pas en langue inclusive, cette aberration linguistique qui voudrait à tout mot comprendre le féminin et le masculin, quitte à l’inventer. Il faut s’y faire : il n’existe pas de neutre en français. Mais prendrait-on les lecteurs, et surtout les lectrices, pour des cochon-nes d’illettrés (aï, la règle de grammaire périmée où le masculin l’emporte vilainement sur le féminin) ?

      Il ferait beau voir une fable de La Fontaine, dans laquelle on mène un cochon, une chèvre et un mouton à l’abattoir, grimée en écriture inclusive :

« Dom-ame Pourceau-elle raisonnait en subtil-e personnage :

Mais que lui servait-il-elle ? Quand le-la mal-e est certain-e

La-le plaint-e ni la-le peur-e ne changent le-la destin-e ;

Et le-la moins prévoyant-te est toujours le-la plus sage[4]. »

      Oh le laid maquillage ! Où sont bousillés les alexandrins ! Et faut-il, en inclusive,  mentionner d’abord le féminin ou le masculin ? Couvrez ce sein du machisme que je ne saurais voir, dirait le nouveau Tartuffe à la nouvelle Pernelle. Voilà qui va faciliter l’apprentissage de la langue chez nous bambins-nes qui lambinent…

      Le genre de la grammaire et du vocabulaire n’est pas celui des êtres et des choses. Une sentinelle est le plus souvent masculine, comme une recrue. Un chef cuisinier doit-il devenir cheftaine ? Un mannequin est le plus souvent féminin. Quant à l’amour, il est masculin au singulier et féminin au pluriel. Parmi cette intrusion de la sociologie politique au petit pied et au grand ergot, reste à se demander si les gays, les lesbiens, les queers et autres altersexuels[5] ne voudront pas leur grammaire exclusive ; si les non-genrés n’inventeront pas une non-grammaire non-discriminante…

Si vous vous sentez humiliés par la grammaire, c’est que vous êtes bien piètres. Plutôt que de vouloir la tyranniser et tyranniser les esprits de vos contemporains, voire de vos descendants, puisque vous exigez de jusqu’à réécrire l’Histoire, en une réelle pulsion totalitaire, qu’attendez-vous plutôt, une fois de plus, de vous mettre au travail, ainsi de faire œuvre, d’être une nouvelle et un autre Simone de Beauvoir, une nouvelle et autre Mary Shelley[6], une nouvelle et autre Toni Morrison[7], sans compter Proust et San-Antonio[8] ?

 

Illustration de Dubout pour Gargantua et Pantagruel de Rabelais,

Michel Trinckvel, 1993. Photo : T. Guinhut.

      « Dévorer leur petit n’est pas pour elles un événement extraordinaire », dit Pline l’Ancien des truies. « Les animaux de ce genre se roulent volontiers dans la boue. Ils ont la queue tordue, et on a même noté que lorsque c’est à droite, ils plaisent davantage aux dieux que quand c’est à gauche » ; il faut alors penser que l’homme qui manie gauchement sa queue en porc qu’il sait être, déplait aux déesses… « C’est le plus stupide des animaux et l’on a jugé, non sans finesse, que l’âme lui avait été donnée en guise de sel. […] Il n’est pas d’autre animal qui donne plus de prétexte à la débauche de nourriture ». Oserons-nous dire que la prolixité de la femelle issue de la saillie de son verrat donne une image idoine de la débauche luxurieuse… Ce que confirme avec peu d’aménité, au XVIII° siècle, le naturaliste Buffon : « Toutes ses sensations se réduisent à une luxure furieuse et à une gourmandise brutale, qui lui fait dévorer indistinctement tout ce qui se présente, et même sa progéniture au moment qu’elle vient de naître[9] ».

      Revenons à notre encyclopédiste de l’Antiquité qui note enfin : « Quant à l’Arabie, il n’y vit aucune sorte de porc[10] ».

      Tiens donc, déjà ! Est-ce parce que la Bible condamne la consommation du porc, bien qu’ayant le sabot fendu, mais non ruminant[11], parce qu’il se roule dans une répugnante boue, parce qu’il ne répugne pas à bouloter des excréments, parce que sa consommation vite avariée sous des climats brûlants entraîne divers risques sanitaires, parce qu’il n’a pas de cou pour l’égorger, parce que sa sexualité est obscène et qu’il est le miroir de la passion fornicatrice de l’humanité, parce qu’aux nomades il est bien plus aisé d’entraîner moutons et dromadaires que gorets ? Les arguments sont plus souvent irrationnels que rationnels. Le Coran interdit explicitement le porc : « Vous sont interdits la bête trouvée morte, le sang, la chair de porc, ce sur quoi on a invoqué un autre nom que celui d'Allah[12]. » Or Buffon note : « Par un de ces préjugés ridicules que la seule superstition peut faire subsister, les mahométans sont privés de cet animal utile[13] ».

      Le porc étant impur et haram en musulmanie, l’on se demandera si c’est pour mieux héberger la part porcine de l’humain dans celui qui, suivant le conseil du Coran peut posséder plusieurs épouses et autres esclaves, y compris sexuelles, tout en faisant profession de vertu, voilant sa tartufferie dans une pornographie allègrement pillée à l’Occident :

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir ;

Par de pareils objets les âmes sont blessées,

Et cela fait venir de coupables pensées[14]. »

      C’est ce que l’on peut appliquer à de nombreux imams et prétendus islamologues, dont l’un, sinistre pratiquant de la taqiya, qui porte le nom du jeûne, pour ne pas le citer, vient d’être balancé comme verrat harceleur et violeur à de nombreuses reprises, la preuve restant à charge des victimes.

      L’on se demandera de même si la juste cause de la dénonciation des violences sexuelles, verbales et physiques, quoiqu’il faille se méfier de la délation qui n’est pas dépôt de plainte officielle, et qui ne vaut pas pour procès respectant la présomption d’innocence, s’il ne s’agit pas, en dénonçant les prérogatives du mâle blanc occidental, de détourner pudiquement les yeux de ces quartiers envahis par l’islamoracaille, où il ne fait pas bon arborer une jupette, voire autre vêtement que le voile de rigueur :

« Que c’est fait sagement aux hommes d’empescher

Les femmes de juger, commander et prescher,

Captivant sous les loix cet animal sauvage

Qui chez les Musulmans est toujours en servage ![15] »

      Voilà ce qu’avec bien de l’ironie disait le satiriste Pierre Motin au XVII° siècle. Rappelant que le stade ultime de la misogynie, bien tentante chez la plupart des mâles aux testicules chatouilleuses, trouve son acmé tyrannique en une idéologie religieuse et politique bien connue. Gageons qu’aujourd’hui un tel poème satirique se verrait poursuivi par les foudres de l’indignation féministe, brandissant le spectre de la censure et du requiem de la liberté d’expression[16], pourtant bien moins souvent diligente à tomber à bras raccourcis sur le Coran et son indigne « Sourate sur les femmes » : « au mâle, une part égale à celle de deux femelles[17] ». À cette inégalité s’ajoute la polygamie, la parodie de justice et le meurtre : « Pour celles de vos femmes qui sont perverses, faites témoigner quatre d’entre vous. S’ils témoignent contre elles, faites-les demeurer dans les maisons jusqu’à ce que la mort les enlève ou qu’Allah fraye pour elles un sentier[18] ». Plus délicat : « Admonestez celles dont vous craignez la rébellion, reléguez-les dans des dortoirs, battez-les.[19] » Battre ses femmes est un ordre divin, tout comme les qualifier d’impures, puisque l’on ordonne avant la prière : « Si vous êtes malades ou en voyage ou si l’un de vous revient des latrines, ou si vous avez touché les femmes, et ne trouvez pas d’eau, recourez à un bon sable, frottez-vous le visage et les mains[20] ». On appréciera l’équivalence entre les latrines et les femmes, considérées pire que des gorettes.

 

      N’est-il pourtant pas bien dommage de déprécier le porc, qui « demeure accouplé plus longtemps que la plupart des autres animaux » et dont la femelle est fort sensuelle ? En effet, reprend Buffon, « la chaleur de la truie est presque continuelle[21] ». Cet animal est génétiquement si proche de l’homme (au sens neutre du terme), au point qu’une médecine prochaine envisage des greffons porcins modifiés au service de corps humains à réparer, au point que l’intelligence de la bête rose, manipulant des jouets de couleur à emboiter, puisse égaler celle d’un enfant d’un an accompli. Sans oublier que, selon le dicton populaire, « tout est bon dans le cochon », des soies dont on fait les brosses, de la graisse dont on fait la gélatine des bonbons Haribo, jusqu’aux cochonnailles les plus rabelaisiennes, en passant par les oreilles confites à la croque au sel, jusqu’à ce jambon exquis, nous avons nommé l’Iberico bellota de Jabugo, pour lequel nos porcs choyés courent sous les chênes verts dont ils dévorent les glands. Cochon qui s’en dédit, ne balance pas ton porc, mais balance ton tyran !

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[3] Marcel Prévost : Les Don Juanes, Fayard 1930.

[4] La Fontaine : « Le cochon, la chèvre et le mouton », Fables, VIII, XI, Garnier, 1950, p 194.

[9] Buffon : Œuvres V, « Les quadrupèdes », À la Société bibliophile, 1845, p 66.

[10] Pline l’Ancien : Histoire naturelle, VIII, La Pléiade, Gallimard, 2013, p 413, 414, 415.

[11] Lévitique, III a 3.

[12] Coran, V, 3.

[13] Buffon, ibidem, p 69.

[14] Molière : Le Tartuffe, III 2, Théâtre, Club des Libraires de France, 1958, p 450.

[15] Pierre Motin : « Elégie contre les femmes », Les Satires françaises du XVII° siècle, I, Garnier, 1923, p 73.

[17] Coran, 4-11, traduit de l’arabe par André Chouraki, Robert Laffont, 1990, p 165.

[18] Coran, 4-15, ibidem p 167.

[19] Coran, 4-34, ibidem, p 173.

[20] Coran, 4-43, ibidem, p 175.

[21] Buffon : ibidem, p 65, 67.

 

 

Portail de la Cathédrale de Lausanne, Suisse, XII°-XIII° siècles.

Photo : T. Guinhut.

 

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1 novembre 2017 3 01 /11 /novembre /2017 18:52

 

Portrait de prophète biblique, Museo de Léon. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

De la révolution vieillarde

et autres rivières infranchissables de la jeunesse,

par Marc Villemain :

Ils marchent le regard fier.

 

 

Marc Villemain : Ils marchent le regard fier.

Editions du Sonneur, 96 p, 13 €.

 

Marc Villemain :

Il y avait des rivières infranchissables, Joëlle Losfeld, 152 p, 14,50 €.

 

 

      Les âges de la vie ne peuvent qu’inspirer l’écrivain conscient de lui-même et d’autrui. De l’enfance à la vieillesse, nous passons de révolution en révolution, qu’elles soient amoureuses, sociales, politiques. Ainsi vont les personnages de Marc Villemain, animés avec la modestie du nouvelliste. L’Anglais J. G. Ballard[1] avait imaginé la révolte meurtrière des enfants, la fuite des adultes vers d’éternelles vacances. Mais pas la révolution des vieillards. Ce que Marc Villemain met en scène dans Ils marchent le regard fier. L’autre versant de la vie, plus proche d’Eros que de Thanatos, est illustré par les nouvelles d’Il y avait des rivières infranchissables. Ainsi l’on saura comment un écrivain discret s’attache à capter les éblouissements et les fractures de nos existences…

                                              

      Passablement matois et retors, Marc Villemain emprunte le langage sans conséquence des vieux campagnards, de ceux qui « marchent le regard fier ». Il remâche leurs clichés et ressassements plein la bouche, non sans fausse naïveté, avant de basculer dans un projet ébouriffant. En quelle année sommes-nous ? La société n’est guère différente de la nôtre, mais avec ce  léger parfum répugnant d’anti-utopie, quand les jeunes commencent à faire la chasse, pit-bulls jetés sur les rides et les trognes moquées, quand l’administration impose des « quotas d’anciens ». S’en suit une manifestation de quatre millions d’ancêtres, menée par Donatien et le narrateur à qui vient la riche idée des « canne-épées » en cas d’agression…

      Le réalisme est à petites touches quand la tyrannie du jeunisme n’est qu’allusivement évoquée. Au-delà de la brûlante question de société, le drame d’un homme, d’une famille montre en abyme les conflits de ce temps improbable et pourtant possibles, entre la vie confite des presque croulants et les jeunots arrogants. En filigrane de ce propos politique court un éloge émouvant de Marie, la femme de Donatien, de sa jeunesse à son grand âge, « Marie l’artiste, toujours dans ses livres qu’on aurait bien pu lui donner le prix de lecture, avec sa frimousse d’écureuil ».

      Peut-être l’auteur aurait-il dû abréger son préambule présentant les personnages, et leur vie terne et moisie, pour entrainer avec plus de largeur de vue son lecteur dans cette surprenante contestation. Mais en ce qui n’est qu’une longue nouvelle, ou un court roman, on ne sait, réside un charme amer, une ironie du sort mordante… L’apologue moral est cruel, la révolte est un sursaut peut-être salutaire, quand la chute est désabusée. Il a choisi, plutôt que le vaste tableau d’un totalitarisme en marche et d’une résistance avortée, le drame et la pudeur des victimes ; en un louable parti-pris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      « Les rivières infranchissables » sont-elles celles du temps ? En un recueil de treize nouvelles élégiaques, Marc Villemain capte les émois de l’adolescence, les écueils du passage à l’âge adulte, lors des bourgeons, des floraisons et des pourrissements de l’amour. On trouve dans la nouvelle inaugurale, « Douceur en milieu tempéré », un bel hommage, qui est un des souterrains leitmotivs du volume : « Tout un art. C’est cela, pour lui, alors, une femme ». Et lorsque le jeune héros sent deux mains prendre les siennes dans ses poches, l’une pour le désir, l’autre pour l’amour, lui aussi, « il marche le regard fier ». Pourtant leur première fois est avortée, l’art d’aimer n’est pas au rendez-vous, la solitude reprend son cours. Plus loin, l’innocence de l’enfance se heurte à la mort subite. Ou, « crinière lascive, candide sylphide », la vision soudaine de la nudité embrase un enthousiaste. Etonnemment, l’embrasement est réciproque, quoique si bref, trois nuits, et son départ. On retrouve dans « Petite fermière », cet hommage, avec « une peau plus luxueuse que l’angora, une fille avec de la tendresse » et « toute cette poésie en elle ».

      Une banlieue près de l’océan, un bar médiocre, une HLM, des collégiens, la rentrée et la sortie des classes, une discothèque, un bal rural, une boum, un concert de heavy metal, des joints, les années quatre-vingts ; l’attirail du réalisme et de la déréliction infuse l’écriture. À moins que les étés campagnards illuminent l’atmosphère, en une sorte de pastorale, allusive et néanmoins érotique. Ou que les neiges des pistes de ski donnent l’occasion d’une rencontre entre « le petit jaune » et une jeune fille « aux « cheveux caramel » qu’il peut réconforter. En un autre récit, qui sait si « c’était lui, le tremblant, le penaud, l’encombré, que la plus belle fille de ce bled pourri ait jamais vue venait d’embrasser ». L’on saura bientôt combien l’amertume succède au miracle…       

      Souvent, « maladresse est mère des sentiments » ; parfois le pain et le chocolat ont la saveur d’une proustienne madeleine ; toujours « à chaque instant tout pouvait basculer, être détruit ou magnifié ». Reste le mystère de l’amour, invérifiable, entre « les petits attouchements de circonstance et les petits béguins sans lendemain », d’un « je t’aime aussi », à la merci de l’inaccompli, voire d’un réel sordide. Ainsi « les rivières infranchissables » sont également celles de l’amour plus rêvé que vécu, et d’un rite de passage fort malaisé, au point que trop souvent l’on vivra sa vie sans trouver le gué, sans que l’éblouissement amoureux caresse les années. Mais, étonnement, en une surprenante antithèse temporelle, la dernière nouvelle propulse le lecteur auprès d’un vieil écrivain et d’une femme « friable », à Venise ; là encore on est amoureux. Le miracle aurait-il lieu sur le tard ? Car « c’est le bonheur qui les a tués ». Celui qui vient de terminer un livre de nouvelles est-il, en une belle mise en abyme, une projection de notre auteur ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      L’exercice de nostalgie va sans mièvrerie, sans misérabilisme, le romantisme sans pathos. L’attendrissement s’adresse à la fois à ce qui est peut-être, et discrètement, un puzzle autobiographique, et à ces adolescents que l’enseignant côtoie, que chacun de nous croise, que l’écrivain ausculte avec psychologie et un doigté prudent…

      Est-ce un brin désuet ? À l’image d’une couverture assez laide, même si métaphorique avec sa vieille cassette audio qu’il faut encore entendre. À moins que le charme de ces pages tienne justement à ce que le nouvelliste flirte avec ces thématiques à cheval sur le réalisme et une poésie trop oubliée. Il y a là un air de modestie sentimentale, bien assumée par le clin d’œil du titre, qui n’est celui d’aucune nouvelle, mais est tiré d’une chanson de Michel Jonasz : « Je t’aime ». Si le lot d’un recueil est d’être soumis au risque des inégales compositions (« Un enfant de Dieu » et « Inexactitude des heures à venir » sont un peu pâles, quand d’autres, comme « La boum », ont bien plus de vigueur), il reste entre nos doigts un précieux parfum de fleurs fanées que l’écrivain a su ranimer. Et sublimer dans l’ultime, concise, elliptique et magnifique nouvelle titrée « De l’aube claire jusqu’à la fin du jour ».

 

      L’usage de la nouvelle est un art délicat, entre minimalisme et puissance, entre vivacité et suggestion. Marc Villemain l’a bien compris, lui qui en use avec constance ; et non sans succès. N’a-t-il pas écopé du Grand prix de la Société des Gens de Lettres de la Nouvelle pour Et que les morts s’ensuivent ? Qui sait s’il a l’ambition louable (du jeune écrivain encore puisqu’il est né en 1968) d’égaler les maîtres du genre, de Julio Cortazar à Henry James[2]

 

Thierry Guinhut

La partie sur Ils marchent le regard fier a été publiée dans Le Matricule des Anges, avril 2013

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

Museo de Cuenca, Castilla-La-Mancha.

Photo : T. Guinhut.

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Adam et Eve, mythe et historicité

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Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

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Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Adam et Eve, mythe et historicité

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Des peintres : Crivelli, Titien, Rothko, Tàpies, Twombly

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

La Sirène d'Isé

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Faim romantique et passion nazie

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

Croisade des enfants, Vies parallèles, Livre des nombres

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inégalités : Rousseau, Marx, Piketty, Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

Arbre du terrorisme, forêt d'Islam : dénis

Arbre du terrorisme, forêt d'Islam : défis

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Averroès et al-Ghazali

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

Jaccottet

Philippe Jaccottet : Madrigaux & Clarté

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Rires du Japon et bestiaire de Kyosai

 

 

 

 

 

 

Jean Paul Richter

Le Titan du romantisme allemand

 

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kehlmann

Tyll Ulespiegle, Les Arpenteurs du monde

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Le Conquérant, Aléa

 

 

 

 

 

 

Knausgaard

Autobiographies scandinaves

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langage politique et informatique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

Du mythe européen aux Lettres européennes

 

 

 

 

 

 

 

Mann Thomas

Thomas Mann magicien faustien du roman

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

Méditerranée

Histoire et visages de la Méditerranée

 

 

 

 

 

 

Mélancolie

Mélancolie de Burton à Földenyi

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Schéhérazade, Burton, Hanan el-Cheikh

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Troubadours et érotisme médiéval

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Pour l'amour du piano et des compositrices

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe controversé

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

SurVeillance, holocauste, hermaphrodisme

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Censures et Autodafés

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et Format américain

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, L'Estomac, Orgasme

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Panofsky

Iconologie de la Renaissance

 

 

 

 

 

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Dictionnaire khazar, Boite à écriture

 

 

 

 

 

 

Peinture

Traverser la peinture : Arasse, Poindron

Le tableau comme relique, cri, toucher

Peintures et paysages sublimes

Sonnets des peintres : Crivelli, Titien, Rohtko, Tapiès, Twombly

 

 

 

 

 

 

Perec

Les Lieux de Georges Perec

 

 

 

 

 

 

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Philosophie

Mondialisations, féminisations philosophiques

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie

Anthologie de la poésie chinoise

À une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Japon poétique d'aujourd'hui

Lyrisme : Riera, Voica, Viallebesset, Rateau

Marteau : Ecritures, sonnets

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Poésie en vers, poésie en prose

Poésies verticales et résistances poétiques

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Schlechter : Le Murmure du monde

 

 

 

 

 

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

Tavares : un voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Générosité, Chambre aux échos, Sidérations

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : À l'ombre des jeunes filles en fleurs

Illustrations, lectures et biographies

Le Mystérieux correspondant, 75 feuillets

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Ecrivains noirs : Wright, Ellison, Baldwin, Scott Heron

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

 

 

 

 

 

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

De l'origine des dieux ou faire parler le ciel

 

 

 

 

 

 

Renaissance

Renaissance historique et humaniste

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

 

 

 

 

 

 

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

 

Rilke

Sonnets à Orphée, Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome

Rome de César à Fellini

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

Isaac Babel ou l'écriture rouge

Ludmila Oulitskaia ou l'âme de l'Histoire

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

 

 

 

 

 

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

L'Eglise est-elle contre la science ?

Inventer la nature : aux origines du monde

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Le Guin : La Main gauche de la nuit

Magnason : LoveStar, Kling : Quality Land

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Mnémos ou la mémoire du futur

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie ; No Smoking

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

La Tempête, Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Ecrits des camps, Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Faire parler le ciel. De la théopoésie

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

Surveillances étatiques et entrepreneuriales

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Dictionnaire amoureux de Venise

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorcières

Sorcières diaboliques et féministes

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

 

 

 

 

 

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Spengler

Déclin de l'Occident de Spengler à nos jours

 

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Steiner

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

 

 

 

 

 

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tabucchi

Anges nocturnes, oiseaux, rêves

 

 

 

 

 

 

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

Temps de Chronos et politique des oracles

 

 

 

 

 

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

 

 

 

 

 

 

Théâtre et masques

Masques & théâtre, Fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Thoreau

Journal, Walden et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

 

 

 

 

 

 

Tolstoï

Sonate familiale chez Sofia & Léon Tolstoi, chantre de la désobéissance politique

 

 

 

 

 

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

« Hommage à la culture communiste »

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

Mussolini et le fascisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Hayes : Je suis Pilgrim ; Tejpal

Meerbraum, Mandelstam, Yousafzai

 

 

 

 

 

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Trump

Entre tyrannie et rhinocérite, éloge et blâme

À la recherche des années Trump : G Millière

 

 

 

 

 

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

 

 

 

 

 

 

Utopie, dystopie, uchronie

Etat et utopie de Thomas More

Zamiatine, Nous et l'Etat unitaire

Huxley : Meilleur des mondes, Temps futurs

Orwell, un novlangue politique

Margaret Atwood : La Servante écarlate

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Scheers, Walton

Utopies politiques radieuses ou totalitaires : More, Mangel, Paquot, Caron

Dyschroniques, dystopies

Ernest Callenbach : Ecotopia

Herland parfaite république des femmes

A. Waberi : Aux Etats-unis d'Afrique

Alan Moore : V for vendetta, Jérusalem

L'hydre de l'Etat : Karlsson, Sinisalo

 

 

 

 

 

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Culture et littérature contre la Civilisation du spectacle

Rêve du Celte et Temps sauvages

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Venise

Strates vénitiennes et autres canaux d'encre

 

 

 

 

 

 

Vérité

Maîtres de vérité et Vérité nue

 

 

 

 

 

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vila-Matas

Vila-Matas écrivain-funambule

 

 

 

 

 

 

Vin et culture alimentaire

Histoire du vin et de la bonne chère de la Bible à nos jours

 

 

 

 

 

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

Le Livre des violences

Central Europe, La Famille royale

Vollmann famille royale

 

Volpi

Volpi : Klingsor. Labatut : Lumières aveugles

Des cendres du XX°aux cendres du père

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

Espmark : Le Voyage de Voltaire

 

 

 

 

 

 

Vote

De l’humiliation électorale

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

Voyage, villes

Villes imaginaires : Calvino, Anderson

Flâneurs, voyageurs : Benjamin, Woolf

 

 

 

 

 

 

Wagner

Tristan und Isolde et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Walcott

Royaume du fruit-étoile, Heureux voyageur

Walcott poems

 

Walton

Morwenna, Mes vrais enfants

 

 

 

 

 

 

Welsh

Drogues et sexualités : Trainspotting, La Vie sexuelle des soeurs siamoises

 

 

 

 

 

 

Whitman

Nouvelles et Feuilles d'herbes

 

 

 

 

 

 

Wideman

Trilogie de Homewood, Projet Fanon

Le péché de couleur : Mémoires d'Amérique

Wideman Belin

 

Williams

Stoner, drame d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

 

Wolfe

Le Règne du langage

 

 

 

 

 

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

Yeats

Derniers poèmes, Nôs irlandais, Lettres

 

 

 

 

 

 

Zamiatine

Nous : le bonheur terrible de l'Etat unitaire

 

 

 

 

 

 

Zao Wou-Ki

Le peintre passeur de poètes

 

Zimler

Lazare, Le ghetto de Varsovie

 

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