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18 décembre 2021 6 18 /12 /décembre /2021 11:34

 

Astudillo, Palencia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Jan Kjaerstad, un artiste

aux romans mosaïques venu de Norvège :

Le Séducteur, Le Conquérant

& Aléa.

 

 

Jan Kjaerstad : Le Séducteur,

traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon,

Monsieur Toussaint Louverture, 2017, 606 p, 23 €.

 

Jan Kjaerstad : Le Conquérant, traduit par Loup-Maëlle Besançon,

Monsieur Toussaint Louverture, 2021, 480 p, 19,50 €.

 

Jan Kjaerstad : Aléa, traduit par Pascale Balcon,

Gallimard, 1996, 312 p, 150 F.

 

 

 

Séducteur, ce Don Juan du roman norvégien l’est doublement, du point de vue thématique autant que stylistique. Cependant, que l’on se garde bien de croire que Jan Kjaerstad nous abandonnera aussitôt séduction faite. Relire son vaste opus en forme de trinité autour de son héros Jonas Wergeland nous assurerait un autre voyage, pas tout à fait symétrique de la première lecture, tant la composition est originale, complexe, mais avec charme et sans difficultés acérées. Nous redécouvririons alors Le Séducteur comme l’autre planète d’une vie, tellement l’écrivain sait entremêler les drames et les ravissements qui tissent la personnalité d’exception de son personnage artiste. Deuxième volet de l’entreprise colossale en forme de triptyque, Le Conquérant est à la fois une quête biographique, esthétique et philosophique, tant la beauté, l’ambition et le mal y sont tressés : plus encore un régal littéraire. Ce romancier bouillonnant et polymorphe nous avait naguère alertés avec un Aléa en forme de réseau narratif pour le moins surprenant, fort différent, quoique plus près encore des lisières du genre policier, cependant une fois de plus en forme de roman mosaïque.

 

Faut-il se conformer à l’habitude de la chronologie pour raconter une vie ? Le Norvégien Jan Kjaerstad saute allègrement par-dessus cette convention, écrivant l’histoire de Jonas à la manière d’une constellation tournant autour de son point nodal : la mort de son épouse. Que l’on se rassure, il ne s’agit pas d’un énième policier, gonflant dangereusement les rayons d’un genre avide de clichés ; de plus la fin nous laissera au même plan, en quelque sorte cinématographique, et en plan, car le mystère reste non résolue. Mais sachant que Le Séducteur n’est que le premier volet d’une trilogie d’environ 1500 pages, nous aurons tout le temps d’espérer maints développements à l’énigme et à l’explosion narrative dont l’écrivain - et le lecteur avec lui - est friand, malgré quelques pages, somme toute pardonnables, où l’écrivain se laisse emporter par un enthousiasme un peu bavard.

Ce sont en fait deux points nodaux au cœur du Séducteur : outre le cadavre sanglant de l’épouse, c’est leur rencontre, lorsqu’enfants, leurs bicyclettes se heurtent. Là est le « moyeu du récit » qui fait le lien entre école et maturité, et de la roue de l’existence.

Le tableau familial est le biais par lequel passe une satire de la Norvège toute entière, aux nouveaux riches incultes et péremptoires, clinquants et affreusement conventionnels. Heureusement, l’enfance et l’adolescence du héros, racontées par facettes au moyen d’un narrateur omniscient, parfois critique, toujours mystérieux, sont entourées par divers initiateurs. Sa sœur dont l’exposé didactique exhibe son sexe à sa vue, son ami Gabriel aux bavardages infinis à bord d’un bateau qui faillit heurter un ferry, sa complice Néfertiti grâce à laquelle Jonas joue Duke Ellington à l’harmonica et « se transforma psychologiquement en homme du grenier ». De plus, autour de Jonas, de multiples figures de l’artiste éclairent sa mémoire et son espace : Ole Bull, le musicien virtuose du XIX° siècle, voyageant jusqu’au sommet des pyramides, le sculpteur Gustav Vigeland dont l’imagination gothique est « débridée », ou la peintre Dagny M., étrange et fascinante...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après mille conquêtes et cent voyages, c’est avec son épouse Margrete, perdue et retrouvée, qui avait le don « de transformer le train-train de la vie de tous les jours en œuvre d’art », que Jonas, l’homme au « pénis miraculeux », donne toute la mesure de son inventivité, de son exploration du monde, à elle dédiées, au point que l’on puisse parler de memento mori pour qualifier cette brillante stèle romanesque.

« Lançant une vague de créativité dans le pays », Jonas Wergeland réalise pour la télévision norvégienne des documentaires, loin du réalisme, qui est « l’antipode de l’art ». Il émeut, suspend, transcende ses spectatrices et ses spectateurs. Ainsi les épisodes de la série filmée par Jonas, titrée « Thinking Big », qui bien souvent magnifient d’emblématiques artistes, permettent-ils à Nora de se percevoir « comme une voyante, c’est-à-dire une visionnaire », dans un mise en abyme particulièrement riche de sens. De même, Jonas ressent un frisson, « un fil d’argent dans le dos » s’il rencontre la beauté, ce qui lui permet de découvrir aussitôt de neufs talents, comme celui du peintre Jens Johannessen.

Le temps de l’œuvre d’art qu’est Le Séducteur n’est pas linéaire. Il est fait de cercles concentriques, d’archipels reliés par la dynamique du conteur, en tous cas tissé de motifs comme la trame d’un tapis, ou les pelures de l’oignon, pour reprendre les métaphores du narrateur. Un complexe et délicieux système d’écho (comme entre l’orgue du père et celui de l’opéra de Sydney) relie les récits, suspendus et repris tour à tour, surprenants, nantis de titres évocateurs, parfois cosmiques, pour un roman indubitablement philosophique : « Le nez de Cléopâtre », « Rhetorica Norvegia », « La troisième possibilité », « Le code des planètes », « L’homme qui racontait des histoires », « Imago dei »... Jan Kjaerstad répond ainsi à la question de savoir quelles strates nous composent. L’épique aux gorges du Zambèze, lors du sauvetage de Veronika, le lyrisme d’une vie qui « était un conte de fées sans fin », côtoient le tragique avec la mort de « la jeune fille aux plus longs cils du monde »… Mais aussi le comique, lors de l’hilarante et blasphématoire comparaison entre la langue de Nina sur son gland et au-devant de l’hostie, ce qui « méritait le nom de sacrement » ! Sans omettre que l’érotique est une spécialité toute en finesse et intensité sous la langue de Jan Kjaerstad, si l’on songe (entre autres abondances) au « yoni mathématique » de Christine A.

Qui est le narrateur, qui nous donne la sensation tout connaître de son héros et  offre son récit encyclopédique au service de la Norvège ? Pourtant son « omniscience a des limites », en particulier lors du respectueux abord du « Mont de Vénus » de Margrete. Qui sait s’il s’agit d’un double de l’écrivain, celui qui a le pouvoir de remodeler une histoire changeante, et qui permet que l’on s’interroge sur les structures, les erreurs et les joies de notre propre vie, certes plus modeste. En ce sens la littérature est une réalité augmentée pour celui qui est capable de changer en contes les faits divers de l’existence : « Le meurtre des sept amants », ou « Le prix de la beauté », n’étant que quelques-unes parmi les dizaines de séquences ébouriffantes du roman.

 

Photo : T. Guinhut.

 

Le Conquérant ne manque pas d’amplifier les thématiques affleurant dans ce précédent Séducteur. C’est encore Jonas Wergeland. Nonobstant la filiation étroite des deux opus, le second peut se lire seul. De plus il ne s’agit pas d’une répétition du premier volume, quoique les échos pullulent, mais d’une recréation de l’énigme Jonas, cette fois centrée sur l’ascension du personnage, et racontée par un narrateur perplexe disposant de nombreux éclairages et témoignages sur l’ascension et la carrière de l’objet d’étude dont l’a chargé son éditeur. En ce sens, et toujours en forme de puzzle brouillé, il s’agit d’un roman de formation monté à l’occasion de la mise en examen pour meurtre de Jonas sur la personne de son épouse Margrete, quoique l’on ne soit sûr de rien. Dans l’attente du procès à sensation, tant Jonas est en cette Norvège célèbre, l’on découvre que le narrateur, un « professeur » reçoit, dans son bureau encombré de documents sur l’affaire, une femme, qu’il appelle « ma muse », et qui distille ses révélations non sans une motivation étroitement personnelle, intéressée, voire dangereuse : « Je ne suis pas omnisciente, mais je sais beaucoup de choses. Je détiens notamment la clé de l’énigme ». Tout cela en vue de « la biographie définitive de Jonas Wergeland ».

Quoique le récit progresse par fragments, sans linéarité, l’intérêt du lecteur ne cesse de croître, recomposant mentalement les facettes, les contradictions et la complexité toujours ouverte du personnage. L’ambition et l’imagination sont les cordes de l’arc qui propulse la vie de ce « conquérant » vers diverses femmes autant qu’à la conquête de la Norvège entière et de ses Norvégiens remarquables, magnifiés dans sa série télévisuelle « Thinking Big ». Sans compter les voyages lointains vers Istanbul où ses parents le conçurent, en admirant « la vue sur la mosquée du Conquérant », jusqu’en Arménie. Mais à l’heure de son silence en l’attente de son procès, le voici adulé, disculpé par les uns et vilipendé par les médias. Car le conteur, cinéaste, metteur en ondes, qui réalisait des œuvres cinématographiques aussi fascinantes en soi que flatteuses pour le nationalisme norvégien, offrant au public de quoi légitimement admirer, comme à l’occasion de cette incroyable  patineuse qui dessine sur un lac gelé, se voit frappé par ce ressentiment que peut susciter le trop de gloire. Aussi recherche-t-on « les trous noirs dans la vie de Jonas Wegerland ».

Sont-ils parmi les multiples personnages satellites, comme le petit frère de Jonas, nommé Bouddha, parmi les condisciples de Jonas adolescent qui violèrent avec son concours une jeune fille dans ce bois qu’ils appelaient « La Transylvanie » après avoir vu le film Dracula Prince des Ténèbres ? Ainsi faut-il « penser que de tous les criminels, le spectateur était le plus coupable », formule à double sens tant les Norvégiens sont les spectateurs de ses émissions.

Faut-il les chercher parmi ses conquêtes, souvent des jeunes femmes ardentes qui accèderont à un brillant avenir, l’une dans le domaine militaire, l’autre « première critique norvégienne d’envergure internationale », dont il vit « le clitoris rougeoyer » ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’obsession sexuelle est d’ailleurs est des moyeux du récit et des êtres, à l’occasion des « pulsions primaire suscitées par les armes de séduction aux formes rebondies », Jonas poursuivant à cet égard bien des rêves de conquêtes puis collectionnant leurs réalisations racontées avec un réel et délicieux luxe rhétorique. Quant à son frère Daniel, marxiste-léniniste reconverti dans la théologie, il fait de la masturbation « une science » une « recherche de l’orgasme parfait ». Les seins et leurs aréoles étant l’objet de sa « fascination  haletante […] une sorte de mandala pour la méditation ». La scène du vieux matelas « Paradis » laissant échapper au vent ses « anges » pornographiques de papier glacé est à cet égard hilarante. Alors que des femmes exceptionnelles sont magnifiées en ses documentaires, comme l’écrivaine et Prix Nobel Sigrid Undset, la première Norvégienne à parvenir dans les pages de Playboy, Ingeborg Sorensen, est l’égérie de Daniel, décrite avec in enthousiaste quasi-déiste. Car « l’érotisme est fait de métaphores ».

Le mal gît probablement quelque part, en cette tête que les serpents orangés cernent sur la couverture : « un nid inhabituellement peuplé, avec au moins cinquante, voire cent reptiles - des couleuvres à collier sûrement, ainsi que des orvets, et même des lézards et des crapauds. Tous enchevêtrés en un énorme tas ». Et si notre douteux héros est malade, son corps est « envahi de serpents, de rubans qui ondulaient, s’entrelaçaient, des rubans qui lentement le faisaient basculer dans un univers abstrait, une réalité où des ornements sinueux remplaçaient un monde connu ». La métaphore est filée à de nombreuses reprises. Ainsi lorsque Jonas frappe violemment Margrete : « il avait un serpent dans chaque œil ».

Est-ce la jalousie ? Tant Jonas craint que Margrete ait un amant, elle qui, dermatologue et spécialiste des maladies vénériennes, en connait un rayon sur les conséquences malignes du désir et de l’amour. Pire, « à cause d’elle, il se trouverait mêlé à un sombre scandale ».

Malgré l’aveu soudain de Jonas au cours de son procès, le meurtrier n’ayant su se départir de la jalousie et de la colère, saura-t-on enfin l’entière vérité sur la mort de Margrete, au bout de l’ultime volet du triptyque ? L’énigme d’une personnalité d’exception sera-t-elle soluble au sortir de l’examen de toutes ses émissions documentaires et de tous ces chapitres disposés comme une mosaïque dont il faudrait trier et ranger les tesselles ? Qu’importe. Car les vives couleurs, le brio du style et de la pensée, les innombrables tableaux fouillés de ce retable romanesque ne peuvent que nous séduire, nous conquérir, sans relâche. Au point que l’on puisse compter Jan Kjaerstad parmi les grands du monde littéraire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il faut se souvenir que l’artifice ténu de l’argument policier dans Le Séducteur et Le Conquérant servit déjà d’appât plus nettement évident pour un précédent roman, hélas négligé, de Jan Kjaerstad. Quoique d’une pagination moins impressionnante, une stratégie également expérimentale animait Aléa. Une bonne demi-douzaine de personnages sont assassinées : il semblerait que le fil qui les relie soit leur rencontre fortuite avec le narrateur, informaticien expert de son état. Est-ce un « aléa » ? Ou, comme dans Le Séducteur, une « vague de créativité » étant données les affinités aléatoires avec, tour à tour, un architecte, un anthropologue des banlieues collectionneur de représentations d’Hamlet, une typographe adepte d’un « alphabet entièrement nouveau », un Péruvien passionné de bonzaïs, une musicienne, corniste tuée par l’oreille… L’inspecteur Theo Zakariassen parvient à arrêter un suspect. Cependant le lecteur seul apprend bien plus tôt de quelle manière le narrateur est impliqué. Comment le meurtre peut-il mener à la connaissance de l’ « âme » des victimes ? L’assassin essaie-t-il de « prendre la place de Dieu » ?

La première conversation avec l’architecte « transformait le monde autour » du narrateur, dont l’emploi consiste à veiller au fonctionnement du « système total » de l’information. Sciences exactes et sciences humaines se croisent, en un réseau complexe, comme pour donner un équivalent de l’univers, à travers une composition romanesque qui est aussi l’équivalent des systèmes informatiques. Entre examen psychologique et spéculation intellectuelle, les menus faits du quotidien ainsi que les biographies fouillées des victimes laissent deviner les failles par lequel un sens inconnu de l’univers peut surgir : « un projet différent, une tentative de rénover les sens, une sorte de reconstruction du monde ». En effet, trois victimes ont visité l’archipel des Tonga, toutes sont juives, comme si le meurtrier reconstituait un puzzle absolument imprévu au moment des crimes. Plus loin jaillit « une théorie selon laquelle les meurtres matérialisaient les détails d’une peinture de Bosch intitulée L’Enfer »…

Notre narrateur, dont la personnalité jubilatoire parait incroyablement dissociée, vit avec Ingeborg, hôtesse de l’air qui connait « le sésame de l’érotisme », « comme si sa langue caressait les replis des parois de [son] cerveau ». Au restaurant il compare sa fourchette « à la main de Dieu sur le point de détruire la tour de Babel ». L’on a compris que, nonobstant la traduction, et grâce à cette dernière, parmi un récit introspectif, lent, irrigué de méandres conceptuels, la langue de Jan Kjaerstad, faite de « tourbillons de pensées » est toute de précision scrupuleuse et de métaphores suggestives. Arborescente, parfois à la limite de l’essai philosophique, la structure du récit fouille avec gourmandise l’incompris, les libertés et les déterminismes de l’aléatoire, comme à la recherche d’une clef universelle. Ce qui fut de l’ordre du hasard deviendrait de l’ordre de la préméditation, en une énigme cosmologique.

C’est avec une élégante perversité que Jan Kjaerstad mène l’intrigue, dont l’intensité va croissant, de son roman une fois encore philosophique. Theo, l’enquêteur à l’ironique prénom, en un quiproquo stupéfiant, devient ami avec notre criminel qu’il qualifie de « génie ». Employé au service informatique de la police, ce dernier devient avec lui un enquêteur profondément studieux lorsque grâce aux fichiers informatiques il ouvre « un éventail de possibilités », « une sorte d’écriture sacrée, ayant autant trait au mystère de l’existence humaine que la parole biblique ». Jorge Luis Borges[1] aurait aimé ce réseau de correspondances, cette ironie de la construction polymorphe dans laquelle le meurtrier est, de toute bonne foi, l’enquêteur.

 

Né en 1953, Jan Kjaerstad, grand voyageur, vit à Oslo. Spécialiste de théologie (on l’aurait deviné en le lisant), il publia des nouvelles, puis un roman, Miroirs : une série de lectures du vingtième siècle, dans lequel son héros David Dal traverse une Histoire occidentale en forme de puzzle jeté à la face du lecteur. L’édition française n’avait, avec Aléa, fait qu’une tentative un brin avortée pour affirmer le nom de notre déjà essentiel romancier. Alors que Le Séducteur fut en Norvège publié en 1993, nous ressentons comme un irritant, impardonnable retard la traduction à venir de l’ultime volet de la trilogie : L’Explorateur. Qand l’écriture de ce romancier artiste au talent polymorphe reste aussi suggestive, bardée de péripéties, de métaphores filées, de pensée au sens fort du terme le lecteur sera emporté pour longtemps dans un monde d’actions et de rêveries innombrables, mais aussi parmi un miroir kaléidoscopique de soi-même et de l’univers. Il ne reste plus qu’à souhaiter que le succès de ce Séducteur puis du Conquérant engage l’éditeur Monsieur Toussaint Louverture[2], dont les couvertures, le papier, les polices, jusqu’aux marque-pages, sont à nul autre pareils, reconnaissables entre tous, inquiétants parfois, ravissants enfin, comme à l’occasion de Gavelis[3] ou de Petrosyan[4], à non seulement rééditer Aléa, mais de surcroît, ne mégotons pas, à nous offrir l’œuvre entière du bouillonnant et inventif Norvégien, dont la « poétique combinatoire », le roman mosaïque, a tout du postmodernisme coruscant d’un « baroque norvégien », pour reprendre le titre d’un de ses chapitres.

 

Thierry Guinhut

La partie sur Le Séducteur a été publiée dans Le Matricule des anges, février 2017.

Une vie d'écriture et de photographie

Photo : T. Guinhut.

 
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28 octobre 2021 4 28 /10 /octobre /2021 11:13

 

St Katherina, Tiers / Tires, Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Tyrannies totalitaires et quotidiennes,

par le Serbe Andrija Matic :

L’égout ; Burn-out.

 

 

Andrija Matic : L’Egout, traduit du serbe par Alain Cappon,

Serge Safran éditeur, 2018, 208 p, 21 €.

 

Andrija Matic : Burn-out, traduit du serbe par Alain Cappon,

Serge Safran éditeur, 2021, 226 p, 21 €.

 

 

Sous la hache du bourreau royaliste, sous la guillotine républicaine, sous la balle fasciste et communiste, reposent la nuque et le cerveau du libre-penseur, du rebelle, de l’individualiste. Car sur notre pauvre monde, la réalité sévère voit trop souvent le mal tyrannique terrasser l’innocent. À cet égard, George Orwell est un modèle. Indépassable, diront certains. Cependant il est loisible d’y amener maintes variations judicieuses. L’écrivain se veut alors le Bach des Variations Goldberg, le Beethoven des Variations Diabelli. L’un joue avec les armes dangereuses et affutées de 1984, l’autre avec les bêtes de La Ferme des animaux. Si la réécriture est une entreprise où l’on risque son talent, un auteur fort étonnant n’hésite pas à y fourbir ses plumes depuis la Serbie : Andrija Matic. À l'occasion de deux romans enlevés, deux apologues opprimés par la tyrannie, ce sont un homme traité comme un chien par le totalitarisme, dans L’Egout, un autre, dans Burn-out, traité comme un chien parmi une société quotidienne qui pourrait être la nôtre…

 

Abruptement, le « Gouvernement d’Unité Populaire » supprime l’usage de l’anglais et le jette à « l’égout ». À partir de cet oukase déclencheur, Andrija Matic conduit progressivement son personnage sur les pas d’une descente aux enfers.  Bojan,  professeur, tombe dans le chômage : pas même un brin d’emploi pour contribuer à édifier le « palais de la Concorde ». Il est inopinément contacté : va-t-il enseigner l’anglais aux deux enfants du « directeur du Service National de la Sécurité » ? Il s’agit pour eux de pouvoir percer à jour les visées de « l’ennemi ». Hélas, il lui faut également accompagner ses élèves pour assister aux « exécutions » à coups de masse. Malgré lui, et contre toute attente, il est gagné par l’enthousiasme de la foule : « Je me suis senti assujetti par une force inconcevable à laquelle il était vain de résister ». La mise en scène de la sujétion et de l’hypnose par les masses rejoint une sorte de syndrome de Stockholm qui permet à l’opprimé d’être gagné à son bourreau. Bientôt, la confiance du directeur permet à celui qui est devenu un homme nouveau un niveau de vie jamais atteint, lui promet « une belle promotion politique ».

Séduit par la mélancolique Vesna, l’ingénu Bojan doit déchanter : elle est « sidéenne », donc paria d’un système impitoyable. Emu par son suicide, il assiste à l’inhumation. Evidemment, tout se sait ; sa bêtise, le nimbant d’héroïsme minable, lui vaut sa disgrâce et le harcèlement du directeur. De surcroit, outré, il commet un meurtre à l’encontre d’un ecclésiastique pédophile. La fuite parmi les sans-abri, la prison, le procès stalinien le confrontent à la spirale du « mal lui-même »…

Grâce à une narration fluide, le romancier emporte son lecteur dans un univers étriqué, celui d’une anti-utopie pitoyable et cruelle, redoutablement coercitive tant la police est efficace, tant la population y adhère : la « Conciliation » est à la fois « communiste et nationaliste », de religion orthodoxe, pro-Russe et anti-occidentale. Une fois révolté, l’engrenage impeccable entraîne le malheureux héros vers « l’égout » du harcèlement, de la prison, des coups et de la mort infâmante…

Certes la Serbie de cet apologue impitoyable et affreusement tragique, publié en 2009, écrit dans le sillage assumé, voire un brin trop servile, du 1984 de George Orwell[1], est une allusion au temps de l’embargo de la Serbie de Milosevic décrété par les Nations Unies dans les années 90. Andrija Matic, qui enseigna dans une université d’Istanbul, y voit peut-être aujourd’hui une secrète métaphore de la tyrannie théocratique instaurée en Turquie par Erdogan…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un autre professeur, que l’on n’espère pas être un alter ego d’Andrija Matic,  subit les feux du Burn out. Cette fois, nous sommes précisément à Belgrade, où il enseigne la littérature du XX° siècle dans une université privée prétentieusement nommée « Les Lumières ». Mais en une antithèse lourde de sens, Branimir Rihter est un spécialiste du sombre poète expressionniste austro-hongrois Georg Trakl, pour lequel il éprouve une dilection complice.

Très vite, l’on sait que l’homme, un matin de février 2014, s’est immolé par le feu sur l’esplanade de l’Assemblée nationale de Belgrade, comme un spectacle de rue, banal et incongru. Indubitablement il est inspiré par son modèle vénéré, Georg Trakl, dont la chronique dépression  nourrit la matière de son œuvre autant que son suicide par surdose de cocaïne en 1915. Branimir Rihter a résolu d’accomplir son destin en une mise en scène qu’il prétend être une impressionnante œuvre d’art publique. Pas de suspense à cet égard. Cependant, la construction par chapitres et narrateurs alternés, nous renseigne efficacement sur l’inéluctable montée de la tragédie.

De plus en plus dépressif, Branimir Rihter découvre le non-sens de sa vie professionnelle, irréductiblement décalée de son idéal d’excellence intellectuelle. La faculté des études philologiques, où il est censé délivrer quelques heures de cours, a été transférée dans une ancienne usine de production d’aliments pour bétail réhabilitée. Sans doute est-elle la métaphore de l’abaissement culturel. De plus le voilà coincé huit heures par jour dans un espace ouvert, où son bureau n’est séparé des autres que par de minces cloisons de verre, où l’on est sans cesse perturbé par les bavardages d’autrui. L’enfer transparent. Sans compter que la collectivité éducative souffre de bien d’autres maux : « l’essence même de ces réunions n’était pas la recherche de la solution la meilleure mais la justification de la fonction que quelqu’un occupait ou la satisfaction d’une passion pathologique pour la réunionite ».

 Un tel établissement est la propriété d’homme d’affaires véreux, corrompu et corrupteur, qui n’a pas la moindre volonté de faire de ses étudiants des humanistes cultivés. Sa seule préoccupation consiste à capitaliser des frais d’inscription parfois pléthoriques en admettant des fils et filles à papas fortunés, dont les accointances avec le pouvoir sont bien connues. Ces pseudos étudiants ne pensent qu’à papoter, tricher, pomper leurs travaux sur internet, jouer avec leurs portables. De quoi décourager un enseignant digne de ce nom. D’autant qu’il est monnaie courante, parmi les collègues de notre anti-héros, de « vendre les examens aux étudiants, rédiger les thèses des gros bonnets, décerner des doctorats honoris causa aux politiciens, promouvoir les livres de gangsters et autres criminels de guerre ». La corruption est monnaie courante.

Irrité par la nullité crasse et sûre d’elle de ses étudiants, le voici délivrant un cours sur le surréalisme qui est soudainement un morceau d’ironie brillant, pot-pourri plus surréaliste qu’André Breton lui-même : « Le Maître et Marguerite décrit vingt-quatre heures de la vie de Léopold Blum, un prédicateur musulman à l’époque des croisés ». Encouragé par l’absence totale de réaction, il enfle son hilarante improvisation. Mais lors d’une beuverie de week-end le voici photographié dans les toilettes d’un bar par un de ses étudiants, dans une posture que l’on peut deviner lorsque l’on a abusé de la bière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entre harcèlement estudiantin et harcèlement hiérarchique, entre inanité des ronds de jambes et autres flatteries à l’approche d’un colloque aussi pompeux que creux où règne une « langue imbécile », et crise conjugale avec une épouse acariâtre, incapable tant de relations sexuelles que d’affection, le cas Branimir Rihter subit une dévaluation professionnelle et morale irréfragable. La chose étant aggravée par la lecture du Mythe de Sisyphe d’Albert Camus, à l’issue de laquelle ce dernier en déduit que le suicide est « l’apogée de la liberté individuelle », alors que notre professeur veut un « suicide qui fasse sens ». Et si Kafka n’est pas cité, l’on devine son autorité régnant sur l’université et sur un professeur menacé par l’effondrement métaphysique. Le « burn-out » n’est plus une vaine métaphore angliciste.

Certes une telle lecture est à déconseiller à un enseignant dont la condition devient de plus en plus inquiétante ; la noire tragédie d’Andrija Matic ouvre au scalpel quelques-unes des veines malheureuses de notre temps, voire de l’intemporelle condition humaine. Pour ce faire l’auteur enserre son personnage et son lecteur dans une stratégie romanesque redoutable. Comme en un puzzle conspirant inéluctablement à se clore et à achever son personnage, la narration est tour à tour assumée par un narrateur omniscient, par Branimir Rihter lui-même, par des courriels, des rapports administratifs et des témoignages aux pratiques langagières diverses passant par le prisme de la vision du monde de chacun, parfois bien mince, parfois grandiloquente. Sans oublier la veuve éplorée et joliment hypocrite. La dimension férocement satirique n’est pas sans humour. D’autant que les pitoyables commentaires entourant l’évènement médiatisé font du happening flamboyant un fait divers commis par un piètre déséquilibré, voire un attentat terroriste signé par quelque « secte sataniste ». Post mortem, notre anti-héros est dépossédé de son « acte artistique,  de son idéal d’ « artiste  ignorant toute compromission », pour n’être plus qu’une absurde marionnette avalée par l’oubli.

Homme révolté contre l’inanité sociale, contre un enseignement vaniteux et creux, contre les conventions conjugales, Branimir Rihter s’en tire par une pirouette désespérée, rejetant avec mépris le personnel de l’université. Mais sa quête d’authenticité n’en a fait qu’un Don Quichotte dépouillé de toute la gloire qu’il projetait. Entre roman postmoderne et pamphlet, entre tragédie et clownerie, Burn-out tire à boulets rouges. Et s’il ne reste pas même une cendre de son personnage, le lecteur en conserve néanmoins le feu qui anime la performance de son auteur.

 

Andrija Matic, né en 1978, a non seulement publié une poignée de romans dont on aimerait accueillir la traduction, mais aussi un essai sur le poète anglais Thomas Stearn Eliot. Il est, au travers de L’Egout et de Burn-out, un maître de l’apologue politique et existentiel. Depuis l’Antiquité, l’apologue est un récit à visée morale. Il vise ici à dénoncer le mal totalitaire et tyrannique. Fable en vers ou roman en prose, il n’est pas toujours animalier[2], ce dont témoignent les Romans et contes de Voltaire. « Je me sers d’animaux pour instruire les hommes », écrivait cependant La Fontaine[3] dans sa « Deuxième préface à Monseigneur le Dauphin ». Il suffit pourtant de terroriser les hommes comme des animaux nuisibles, ainsi que le fit Kafka dans sa Métamorphose puis dans Le Procès[4]. Ainsi Andrija Matic, dont les personnages aboient en vain dans le désert de la liberté, pourrait-il dire : « Je me sers d’hommes bafoués pour instruire ceux pour qui la dignité du nom d’homme n’est pas un vain mot »…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur L'Egout a été publié dans Le Matricule des anges, septembre 2018

 


La Villa, Alta Badia, Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

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13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 15:17

 

Palacio de Soñanes , Villacarriedo, Cantabria. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Florina Ilis ou la Roumanie prise en écharpe :

 

  La Croisade des enfants, Les Vies parallèles,

 

Le Livre des nombres.

 

 

Florina Ilis : La Croisade des enfants,

traduit du roumain par Marily Le Nir, Syrtes, 2010, 512 p, 25€.

 

Florina Ilis : Les Vies parallèles,

traduit du roumain par Marily Le Nir, Syrtes, 2014, 664 p, 25 €.

 

Florina Ilis : Le Livre des nombres,

traduit du roumain par Marily le Nir, Syrtes, 2021, 544 p, 25€.

 

 

 

      Que pouvons-nous attendre d’un grand roman ? Que l’ampleur de son sujet s’accorde avec le soin dans les détails. Que la dynamique narrative permette à chaque page, voire chaque ligne, d’ouvrir à la pensée des perspectives, d’offrir une réelle et succulente richesse stylistique… « Toute œuvre littéraire qui aspire, si humblement soit-il, à s’élever à la hauteur de l’art, doit justifier son existence à chaque ligne », c’est ainsi que Joseph Conrad, dans sa préface au Nègre du Narcisse, formulait l’exigence esthétique du romancier. Sans nul doute, cette exigence est également celle de Florina Ilis, au vu de La Croisade des enfants, volume final d’une trilogie. Avec La descente de la croix et La Vocation  de Matthieu, qui sont moins des textes religieux qu’une réflexion sur la création artistique et les tentations du virtuel, ce vaste roman complète la Trilogie de la connaissance ou de la virgule. À l’œuvre abondante, il faut ajouter Les Vies parallèles, consacré au poète roumain Eminescu. Et Le Livre des nombres, une fresque rurale au temps du communisme collectiviste et au travers d’une vaste famille roumaine.

 

      Professeure de littérature japonaise née en 1968, amatrice de Kawabata, Tanizaki et de Bashô (elle a elle-même publié des haïkus), on devine que le goût de la langue, de ses pouvoirs de suggestion, n'est pas étranger à Florina Ilis. Admiratrice de Proust, on entend que ne lui font pas peur l’écriture au long cours et les réseaux de sens qu’une œuvre d’ambition réclame. Néanmoins, la rencontrant, sa modestie, sa discrétion peuvent ne pas laisser pas préjuger de la puissance de son souffle narratif et encyclopédique. Et pourtant !

      La Croisade des enfants commence de manière innocente pour un roman pas si innocent. Un chef de gare ordonne le départ d’un train. Il n’est qu’un des multiples personnages entourant le voyage d’une colonie de vacances vers sa maritime destination qu’elle n’atteindra jamais. Très vite, la succession des paragraphes qui s’achèvent par une virgule avant d’entrer dans la vie, la parole, la pensée d’un autre protagoniste -ce qui aurait pu n’être que le sec procédé postmoderniste de la multiplication des voix narratives et des focalisations internes- nous emporte sans heurt et bientôt avec un train d’enfer, dans l’aventure. Selon une succession aléatoire et récurrente, au rythme sans ennui, ou parfois par association d’idées, dans un flux qui paraît ne jamais devoir s’arrêter, les strates de la société roumaine (voire de toute société) sont visualisées, comme par une parfaite et immense coupe. Coupe également à travers chaque protagoniste en quelque sorte radiographié. On plonge dans la psyché de ceux qui amènent leur rejeton et quittent le quai de la gare, de ceux qui prennent ce train, enfants, professeurs accompagnateurs, croyants et athées, dont un clandestin de douze ans : Calman… Et ceux qui gravitent autour de l’action, depuis une sorcière tzigane en passant par un concepteur de sites web, un « Baron » de la pègre, un député corrompu, un chef de la police… Au point qu’ils paraissent nous livrer tous les secrets de leur passé, de leur vie, sinon de leur futur. Pavel, le journaliste et rédacteur en chef, peut-être la métaphore de l’auteure, s’est écartée de son père, parfait ouvrier du communisme, pour dénoncer les failles du régime de Ceausescu. Puis pour traquer les scandales politiques et les réseaux de la prostitution d’enfants abandonnés. Promesse  d’un avenir meilleur, pourtant confronté à la déliquescence générale de la Roumanie, il sera celui qui comprend le premier la portée de l’événement, le premier converti par cette croisade. Ne serait-ce que par cette plongée dans les composantes individuelles d’un pays grâce à un redoutable narrateur omniscient, ce roman engage, par un réalisme plus qu’efficace, une vision impressionnante de l’humanité et du monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Mieux encore, autour de l’incroyable événement qui voit les enfants s’engager dans « des stratégies de conquête du train », enfermer les professeurs dans leur compartiment, arrêter le train, chacun y va de sa participation à l’action, de son commentaire, de son angoisse ou de son enthousiasme. Ce sont les bambins eux-mêmes, leurs parents, des policiers et des militaires, un journaliste, des voisins, un truand qui planque une camionnette surarmée dans des bois jouxtant le train bloqué, ce qui permettra aux sales gosses de s’approvisionner. Sans compter la vieille tzigane passablement magicienne qui veille de loin, grâce à une amulette volée, sur Calman, le délinquant aguerri du haut de ses douze ans : celui qui est le déclencheur de la révolte, de l’incarcération des profs, du meurtre du chauffeur… S’ensuit une sorte de république des gamins, dont les wagons sont cernés par les bois et par une armée démunie devant cet adversaire inattendu, et surtout, grâce à la traînée de poudre de l’information, l’afflux incontrôlé de colonnes d’orphelins et autres délinquants abandonnés qui confluent vers le lieu du miracle pour en attendre une satisfaction de leurs besoins les plus élémentaires et les plus fous, de pain, de justice et d’affection, un improbable salut… Développant alors une vie en marge des règles adultes, ils changent la  colonie de vacances ordonnée en anarchie charmante, puis criminelle, aux dépens de ceux qui représentent l’autorité parentale, pédagogique et politique, mettant presque en déroute le pouvoir, y compris de l’armée. Peut-on croire à « la pureté des petits monstres qu’ils ont mis au monde » ? L’hypothèse terroriste, les armes trouvées par les mutins qui « jouent à la guerre », puis l’irruption des cohortes des enfants des rues affolent l’opinion publique et les médias, ébahis par les victimes et les revendications de ceux qui veulent « un parlement des enfants ». Dans le cadre du réalisme, le crescendo devient hallucinant, frôlé par l’aile du fantastique. Si tout cela reste bien plausible (nul pays n’est à l’abri de ce genre de déraillement sociétal), la prescience inquiète de la vieille magicienne, la jeune fille malade en quête de miracle, le délire mystique s’emparant de ceux qui confluent autour du site web « Order of innocence » font de cette « croisade des enfants » un double parodique et néanmoins illuminé de celle du XIII° siècle. On comprend alors que l’auteur soit également une aficionada du réalisme magique latino américain.

      Est-ce par ironie que ce roman étonnant est ainsi titré ? On sait l’échec que fut cette médiévale et insensée « croisade des enfants »; d’ailleurs largement un mythe, puisque les enfants n’étaient en fait que des pauvres qui moururent presque tous avant de ne jamais atteindre la Terre Sainte. En la Roumanie de l’aube du XXI° siècle, il s’agit bien d’enfants, mais on n’est pas sûr qu’elle soit inspirée par un quelconque Dieu des enfants… La naïve odyssée, réécriture de la révolution roumaine de 1989, autant propagée par quelques prédicateurs anonymes que par la rumeur, par internet et la presse, bascule dans l’imprévu dantesque, dans l’horreur. Autour de quelques dizaines, puis centaines de bambins et ados, la sympathique colonie de vacances qui devait ne rallier que la mer Noire, puis la prometteuse quête des enfants perdus pour la reconnaissance, entraînent la Roumanie entière dans leur sillage dévastateur. Pourtant, le désordre moral en sera à peine changé.  En ce sens, la dimension épique, comme dans un jeu vidéo qui multiplie ses combattants et ses possibilités, est patente. Sauf que la distribution entre le Bien et le Mal n’est pas si claire.

      Sans cesse, le roman se déploie selon une multiple spirale narrative : spirale temporelle qui ajoute les péripéties les unes aux autres en une vaste gradation ascendante ; spirale géographique le long du parcours ferroviaire, dans la région, dans le pays, voire le monde entier grâce à l’usage d’internet ; spirale politique, jusqu’à un baron de la mafia, jusqu’au Premier ministre... Car dans cette fresque intense et encyclopédique, hallucinante et cependant distanciée, Florina Ilis révèle la déliquescence de la Roumanie postcommuniste. Ce qui n’excuse évidemment en rien le régime tyrannique auquel ont succédé une démocratie et une économie plus que maladroitement libérales. Ce qui est en cause, autant que les bases d’une société qui n’a pas encore su digérer le régime communiste de Ceausescu, et qui de la liberté d’entreprendre connaît surtout celle de la criminalité et de la corruption, c’est la question de la destinée d’un pays en difficile mutation. Ses enfants souhaitent le bonheur, qu’ils soient privilégiés et choyés par leurs familles ou orphelins abandonnés à leur déréliction, mais ils n’ont évidemment pas, encore moins que les adultes, les moyens de leur utopique ambition.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Au-delà du constat autobiographique, lyrique et pathétique de Cartarescu qui narre dans une autre trilogie (Orbitor, L’œil en feu et L’Aile tatouée) ses années de formation dans la Roumanie de Ceausescu, l’intention dénonciatrice du roman de Florina Ilis est également porteuse d’une interrogation sur l’irruption des nouveaux médias et d’internet (nouvelle génération oblige) qui sont alors autant les moyens d’une connaissance aiguisée du réel que l’entonnoir d’une irrationalité que l’on croyait résolue.

      Il va sans dire qu’un tel roman intéressera les sociologues politiques autant que les spécialistes de l’éducation. En effet le bien fondé de l’innocence et de l’autorité sont au centre du débat induit par l’action. La dimension satirique, voire humoristique, est sans cesse présente sous la plume d’une écrivaine guère encline au messianisme puéril. Pensons à la liste grotesque des revendications enfantines : « davantage de vacances », « un balai marque Nimbus 2000 », jusqu’à un « parlement des enfants »…

      L’ironie, le sens de la narration et la culture aussi rayonnante qu’acérée de Florina Ilis font merveille, éveillant chez le lecteur mille étages de réflexion, au cours d’un texte aux complexités aussi nombreuses que miraculeusement aisées. Qu’est-ce qu’ « Order of innocence » : un virus informatique, un site polarisant les fantasmes, ou le génie du mal inhérent aux plus jeunes? Plus encore que dans Sa majesté des mouches de Golding, l’enfance est ici démythifiée, prodigue qu’elle est en sauvagerie, en barbarie menaçant toute civilisation. La limite entre les jeux vidéo, Harry Potter, Eminem (ces héros adulés) et la conquête du pouvoir réel est gaillardement franchie. S’emparant du train en « 3D », nos petits héros posent au lecteur la question de la responsabilité des jeux et des médias corrupteurs, à moins qu’il s’agisse de celle de leurs parents et maîtres défaillants, ou encore de celle de la nature humaine…  Ainsi, le roman-somme affirme ici sa vocation à figurer, interpréter et interroger le monde, en un examen à la fois sans concession, social, satirique et métaphysique, jusqu’au « mysticisme délirant ». Sans oublier la structure « autoreverse » du roman, comme le walkman final…

      Image du chaos postcommuniste et de la condition parfois exécrable des jeunes Roumains, de la dégringolade des utopies, ce vaste apologue est bourré de talents jusqu’à la gueule. L’acuité politique, la dissection des psychés autant que du contexte socioculturel contribuent à la réussite d’une fresque romanesque intense, encyclopédique et sans lourdeur, au point que notre conception de la nature humaine en soit ébranlée, que la remise en cause de nos préjugés soit initiée. Indubitablement, Florina Ilis entre dans la cour des grands du roman européen, comme le fit en 2006 Jonathan Littell avec Les Bienveillantes, rare roman de l’aube du XXI° siècle à avoir atteint cette qualité d’ampleur thématique et de richesse dans le détail (il est vrai qu’il est américain d’origine, ceci expliquant peut-être cela). « On appelle classique un livre qui, à l’instar des anciens talismans, se présente comme l’équivalent de l’univers. » disait Italo Calvino, dans Pourquoi lire les classiques. Considérons donc La Croisade des enfants comme un classique.

 

Plutarque : Vies des hommes illustres, Cussac, 1802.

Photo : T. Guinhut.

 

      Plutarque avait fait de ses Vies des hommes illustres des Vies parallèles, dans lesquelles il comparait les figures de l’antiquité grecques et romaines, au bénéfice des premières, sans cesse parées des grandes vertus. De même, un écrivain a plusieurs vies parallèles, celles de sa biographie, celles de ses œuvres et de ses personnages, celle enfin de sa postérité. Le nom de l’homme illustre Eminescu ne dira rien au lecteur français. Pourtant, il est encore considéré comme le poète national roumain, trop national probablement, au point de donner lieu à de nombreux avatars, mis au jour dans ces romanesques Vies parallèles. La romancière Florina Ilis propose à son sujet une hallucinante fiction documentaire.

      En juin 1883, Mihai Eminescu, le « jeune homme à crinière romantique », devient fou. Jusqu’à sa mort, en juin 1889, il est d’abord confiné dans un asile psychiatrique, où, atteint de « verbigération », il se prend pour un « Pharaon », avant de plus ou moins végéter, paraître en bonne santé, errer et délirer. Bien que le diagnostic, entre syphilis et psychose maniaco-dépressive, ne fit guère de doute, l’on se demanda s’il fut victime d’une conspiration politique. Le récit embrasse cette période agitée, mêlant réalisme des témoins et imaginaire du protagoniste, alternant rapports et « auditions », monologue intérieur et écrits du poète ébranlé en sa psyché. « Malgré son génie omniscient », il commit des articles antisémites et restait « un grand naïf pour ce qui est des problèmes de la vie ». Il fut « heureux pour un poète, malheureux pour un homme ». Sans oublier les intrigues et amours contrariées, les retours en arrière, les anticipations, le poète maudit est ranimé, diffracté, en cette vaste fresque chaotique et colorée. Car ce sont « soixante et onze pièces d’un puzzle tout en enfilade ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Il y a bien des lectures parallèles à envisager de ces Vies parallèles bavardes et torturées, peut-être exagérément touffues, terriblement encyclopédiques. Au-delà de notre curiosité pour la figure contrastée d’un conservateur, la récurrente « récupération des valeurs du passé » n’a pas manqué : il fut lu comme un tenant du racialisme de l’extrême droite des années trente, « annexé à la pensée légionnaire », lu comme un social prolétaire par le communisme de l’après-guerre, comme un parangon enfin du nationalisme choyé par Ceausescu. Ce dont le roman se fait le réquisitoire prolixe et documenté. Le mythe national est ainsi déconstruit avec le scalpel de la littérature elle-même, avec les moyens d’un immense orchestre symphonique générique et stylistique.

      L’un des plus étonnants chapitre de ce roman polyphonique emprunte en 1960 la voix, peut-être une réincarnation d’Eminescu, de la « muse ». Elle embouche un parfait morceau de bravoure, chantant les bienfaits du communisme, en un modèle d’ironie corrosive et enjouée : « Polymnie, celle du lyrisme et du mime, s’est vue attribuer des tâches dans le domaine de la censure (elle se tait, coupe, ajoute et intercale au besoin). Mes autres sœurs, dont le travail restait sans objet, Melpomène, Thalie, Terpsichore et Uranie, ont suivi une formation en vue d’une nouvelle qualification professionnelle et ont été dirigées vers divers secteurs artistiques où elles pourraient utiliser leurs compétences (théâtre, ballet, traduction, etc.). Nous quatre qui sommes restées, nous avons suivi des cours de marxisme-léninisme et avons assimilé consciencieusement les tendances esthétiques et les directives artistiques préconisées par le parti ». Les pouvoirs totalitaires ne visent qu’à s’approprier les écrivains, les poètes, pour les juguler ou pour en décorer leurs bannières…

      Le défi a été relevé avec un brio impressionnant par Florina Ilis : rendre son identité, son morcellement, au poète, inventorier les oripeaux de l’Histoire pour l'en débarasser. En ce roman de société biographique, ce roman-somme, cette satire idéologique, cette traversée des errements d’un pays, tout à la fois essai et enquête, le flot narratif séduit autant que l’invention stylistique, que le maelstrom politique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans l’Ancien testament, le « Livre des nombres » s’occupe de recenser les Israélites entre la sortie de l’esclavage égyptien et l’accession à la terre promise. Ses récits, prophéties, lois et généalogies auraient, selon une tradition légendaire, été rédigés par Moïse en personne. Comme en écho à cette autorité biblique, la romancière roumaine Florina Ilis fomente une Histoire de la Transylvanie, tenaillée entre Autriche-Hongrie, Roumanie et communisme. C’est un vaste demi-siècle qui est pris en écharpe en cette abondante et généreuse fresque, souvent dramatique, voire tragique.

Malgré le bal et le « premier amour d’Anna » qui sera la mère du narrateur, pour le grand-père Spiridon c’est en 1959 « le commencement de la fin ». Car des « brigades d’activistes » prennent bien du plaisir à la collectivisation forcée des terres. Le communisme commence avec la fin de la liberté. Ce qui n’était pas tout à fait le « jardin d’Eden » ne l’est décidément plus. La nationalisation fut un pillage, « la brutalité des temps nouveaux n’avait rien épargné, rien laissé au hasard ». Ainsi le grand-père Gherasim est emmené pour être jugé comme « chiabur », l’équivalent du koulak russe, soit un riche propriétaire, à qui l’on intime de céder ses terres à l’Etat. Hélas, il trimballe dans sa poche des « bouts de papier contre le Parti » et ne sachant pas bien lire il signe son hostilité au régime !

Il faut un témoin, un enquêteur, pour signer cette chronique ; c’est l’écrivain et narrateur omniscient, qui interroge les membres de sa famille, compulse les albums et les productions d’une lignée de photographes, y compris des documents falsifiés pour accabler les dissidents (« un écrivain connu rencontrant des agents étrangers »), puis fouille, lorsque c’est enfin possible, les archives de la police secrète, la « Securitate ». L’on se doute qu’en sa mise en abyme la romancière a fait de même, sans oublier le secours de son imagination.

La galerie de personnages devient toute une comédie humaine, entre gens chaleureux et hauts en couleurs, comme Zenobia, mais non dénués de rivalités diverses, et les prédateurs qui usent du vent politique, qu’ils soient nationalistes ou communistes, comme Marin, « membre du Conseil populaire » ; mais sans manichéisme : est-ce le courant de l’Histoire qui fait le bien et le mal ou la diversité des natures individuelles ? Au microcosme villageois répond le macrocosme de la Roumanie et des Pays de l’Est.

« Prose réaliste » et « poétiquement esquissée », selon le modus operandi de l’écrivain, la chronique familiale et rurale et le roman de mœurs ont quelque chose d’épique, tant la succession des générations est marquée par les régimes politiques, par l’abjecte lubie communiste, par les ruses de la liberté. Entre temps, la terre a été rendue aux habitants, pour clore le temps de la tyrannie de Ceaucescu. Reste le pouvoir de la mémoire et de l’écriture, restituant les vies et les psychologies. À tel point que la jeune Nora, admirant les livres de notre narrateur, qui veut « connaître la vie dans ce qu’elle a de plus beau, de plus pur, de plus exaltant », et poste des textes sur Facebook, veuille « devenir écrivaine » : il lui faut pour cela voir naître un « bébé souillé de sang », métaphore de l’avenir...

 

Les romans de Florina Ilis s’inscrivent autant dans une dimension historique que mythique. La Croisade des enfants - peut-être son chef-d’œuvre - narrait un voyage ferroviaire qui culminait en une avalanche du mal. Les Vies parallèles collectionnait les strates de la vie du poète roumain Eminescu et les errements du concept de poète national. Avec ce Livre des nombres, elle ajoute plus d'une corde politique à son entreprise profondément humaine et satirique. « Buvons à la littérature ! » s’exclame un personnage, que nous approuvons avec joie.

 

Thierry Guinhut

La partie sur La Croisade des enfants a été publiée dans L'Atelier du roman, décembre 2010,

celle sur Les Vies parallèles dans Le Matricule des anges, janvier 2014,

celle sur Le Livre des nombres dans Le Matricule des anges, mai 2021.

Une Vie d'écriture et de photographie

 

Cartonnage Hetzel, 1875. Photo : T. Guinhut.

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22 septembre 2021 3 22 /09 /septembre /2021 15:29

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Mal et Bonté, Troll et Stupidité,

par le Finlandais Eirikur Örn Norddahl :

de surVeillance à l’hermaphrodisme,

en passant par l’obsession de l’Holocauste.

 

 

Eirikur Örn Norddahl :  Illiska, Le mal,

traduit de l’islandais par Eric Boury, Métailié, 2015,

608 p, 24 €, Points, 2017, 696 p, 8,80 €.

 

Eirikur Örn Norddahl : Heimska, La Stupidité,

traduit de l’islandais par Eric Boury, Métailié, 2017, 160 p, 17 €.

 

Eirikur Örn Norddahl : Gaeska, La Bonté,

traduit de l’islandais par Eric Boury, Métailié, 2019, 272 p, 20 €.

 

Eirikur Örn Norddahl : Troll,

traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün, Métailié, 2021, 368 p, 22,60 €.

 

 

 

 

Air boudeur, parfois rieur, et chapeau  rond, quel est donc cet étrange Islandais qui aime ainsi se faire photographier sur ses quatrièmes de couverture et dont les titres, pour nous presque imprononçables, accolés à des concepts dignes du catalogue des vices et vertus, semblent annoncer quelque traité philosophique définitif ? La prégnance toujours vive de l’Holocauste dans Illiska, Le Mal, la spirale des réseaux sociaux et des médias dans Heimska, La Stupidité, catastrophe et charité dans Gaeska, La Bonté, tels sont les thèmes que manie, avec un facétieux, grinçant et tragique brio Eirikur Örn Norddahl (né en 1978), entre frasques contemporaines et fresques historiques. Non sans récidiver avec son Troll hermaphrodite…

 

Sans surprise, voire sans crainte du truisme, le « mal » d’Illska est celui de l’Holocauste et de ses six millions de Juifs assassinés par le totalitarisme nazi. Un chassé-croisé de rencontres noue peu à peu l’intrigue : la jeune Agnes est juive et rédige une thèse sur l’extrême droite qui nous est contemporaine, ingurgitant « sa dose quotidienne de génocides et de charniers ». Sans le connaître, elle couche avec Omar. Un amour réciproque s’installe. Ils emménagent ensemble, font un enfant, se querellent. Sauf qu’après avoir joué les sans-abris, Omar incendie leur maison en « Une catharsis. Un holocauste ». Il abandonne l’Islande, une fois de plus déraciné, affublé d’un tee-shirt à l’effigie d’Hitler. Sauf qu’Omar aime aussi Arnor, dont la qualité de néonazi néanmoins cultivé va pimenter le tout, alors qu’Agnes est fascinée par Arnor. Mais il ne s’agit là que du présent. En effet, en 1941, les grands parents d’Agnes s’entretuent à l’occasion du massacre de tous les Juifs de la petite ville lituanienne de Jurbarkas, massacre commis par les Einsatzgruppen nazis, avec le concours zélé de la population. Le trio amoureux est évidemment affecté par ce passé qui ne cesse d’installer ses métastases jusque dans l’Islande d’aujourd’hui.

Rien d’apparemment transcendant après bien des romans sur le sujet, au tout premier chef desquels Les Bienveillantes de Jonathan Littell[1]. Visiblement pourtant, même si l’on est en droit de trouver la recette un peu artificielle, Eirikur Örn Norddahl domine son sujet, glisse avec aisance, voir humour et ironie, entre Histoire, lisières de l’essai et intrigue romanesque, sans omettre d’user d’une polyphonique construction, y compris jusque dans la voix du bébé nommé Snorri qui se parle à lui-même en se tutoyant, commentant son évolution. De plus, l’on apprend que le romancier a construit son livre de manière mathématique, alternant cinquante parties de narration et cent cinquante parties pour chaque personnage. Le procédé virtuose peut sembler excitant, ou fatigant…

 Si pour Adolf Hitler, « la politique est un art », pour l’écrivain l’écriture est un art aux tenants et aboutissants d’une rare puissance où les temps se télescopent avec brutalité. Cependant, parfois pesamment didactique (« Le poids du récit. Le poids de l’Histoire »), la contribution un peu convenue au devoir de mémoire est-elle assez efficace, y compris lorsque le lecteur est personnellement interpelé, quand le néonazisme qui sévit en « Nazistan » peut être une mode et irrésistiblement attirer des jeunes gens, jusque dans les lointaines contrées de Scandinavie et d'Islande ?

Entre roman historique et roman sentimental, la dimension politique fend en deux les catégories. Le « mal » d’Illska n’est pas seulement un patrimoine historique à faire fructifier pour avertir et dissuader les générations futures, mais un nerf tendu dans les muscles, une décoction de neurones dans la tragédie de l’humanité, et jusque dans le couple…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’on devinera sans doute que cette « stupidité » au cœur d’Heimska est l’occasion d’une satire aiguisée qui s’insère entre deux nerfs du lecteur, ainsi qu’entre Aki et Lenita, tous deux écrivains, d’abord complices, ensuite amèrement concurrents : « à la fois nouveaux Vikings à l’assaut du monde et mendiants ». Leur couple idyllique et strident se fait et se défait entre deux périodes de « surVeillance » forcenées. S’ils s’isolent brièvement de toute caméra et de tout écran, de Facebook et d’Instagram, ils parviennent à être heureux, mais très vite malheureux de leur isolement. Ainsi, sans répit, ils replongent dans leur dépendance crasse : il faut sans cesse s’exhiber, s’épier, se surveiller, y compris bien sûr dans une vie sexuelle débridée, très vite sordide, violente et trash, entre acte « in flagrante delicto » et « revenge porn »…

En instance de divorce et de haine, Lenita voulait « exposer sa chair, exposer son cœur, montrer qu’elle était un être humain blessé », surtout lorsque les deux écrivains ne savent plus qui s’est inspiré de l’autre, qui a plagié l’autre. Son roman Ahmed est « un hymne à l’image de soi ». Celui d’Aki portant le même titre (il s’agit de départs pour la Syrie et l’Etat islamique), l’on se bat et s’esquive par médias, journaux et interviews interposés. De surcroit, leurs vidéos porno, ineffaçables sur le net, « se multipliaient comme les têtes de l’hydre ».

La déréliction psychologique et scopique de nos deux facettes ennemies ne serait presque rien si elle n’était qu’isolée au creux de quelques individus vite pathétiques et pitoyables. Mais la société qui les entoure érige l’hyperconnexion en mode de vie : « Le monde est un réseau touffu de webcams, de caméras de surveillance, de drones et d’images satellites, l’atmosphère est saturée de transparence et la vie privée a été sacrifiée à des fins de sécurité et distraction ». Ainsi une agression parait moins probable, quoique plus excitante pour les voyeurs…

 Il ne semble pas qu’une tyrannie politique ait ordonnancé une telle pléthore d’activité vidéo, mais que seuls le consentement et la précipitation des citoyens en soient responsables, en une « servitude volontaire », pour reprendre le titre d’Etienne de La Boétie, écrit en 1576.

Mais que signifient ses pannes de courant, irritantes pour le commun des mortels, ces déconnexions récurrentes et subies avec la plus grande frustration ? Le « Manifeste terroriste » de quatre étudiants en art, sévissant dans une conserverie de crevettes désaffectée, qui s’attribue l’extinction, n’est-il qu’un jeu ? Il s’agit alors, d’une puérile manière, « du pouvoir d’arrêter la machine qui rendait insupportables les rapports entre l’homme et le monde ». Car qui est responsable, sinon l’homme lui-même ? L’on se demandera également si cet activisme, aux conséquences tragiques pour Aki, est bien de l’art…

D’ailleurs quand sommes-nous, lorsque « la stupidité » est érigée en loi ? S’agit-il d’un aujourd’hui à peine fictionnel, où les traits torves de la satire trahissent la laideur de notre monde contemporain, grillagé de réseaux sociaux, ou d’une anti-utopie panoptique prête à surgir de quelque futur ?

Est-ce un roman fondamental ? Peut-être pas, car il oscille entre vies privées bafouées et vie publique d’une « nation abusée », sans complétement aller jusqu’à la dimension politique attendue. À moins qu’il s’agisse là de son efficace talent allusif, laissant le lecteur déduire la substantifique moelle de ce miroir tendu à ses propres comportements…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gaeska. La bonté fut le premier roman de notre Islandais. Gageons qu’au vu des précédents le titre en est ironique. En effet la trilogie aux titres en miroir ne peut qu’être, en ses trois volets, entièrement satirique.

Que s’est-il passé dans la nuit ? Un député du parti conservateur, Halldor Gardar, se réveille dans un monde radicalement opposé à ce qu’il laissé en s’étendant parmi les bras d’Hypnos. Le mont Esja brûle, un immense panache de fumée se déploie sur la capitale, Reykjavík. La place du Parlement est de plus assaillie par des manifestants que la police na parvient pas à expulser. Pire encore, des tempêtes de sable ravageuses s’abattent sur l’Islande, des femmes tombent des hauteurs des immeubles et constellent les trottoirs. Que faire ? Sinon s’isoler dans une chambre d’hôtel, comme lorsqu’Halldor Gardar fuit les séances parlementaires, où ses confrères se livrent au pugilat. À moins d’accéder à la demande  d’une petite fille marocaine qui lui demande de l’aider. Ne veut-elle pas arracher ses parents des pressions du gouvernement islandais qui veut à tout prix les intégrer ? C’est alors que son destin s’infléchit, qu’il se sent investi d’une mission qu’en sa « bonté » il imagine salvatrice. La déflagration générale ne s’arrête pas là : le pouvoir tombe aux mains des femmes qui se mettent en tête de renégocier la dette et d’ouvrir l’Islande à 80 millions d’émigrants. Autant dire que l’Islande et ses 362 000 habitants se verrait balayée, annihilée dans sa culture. L’on devine que cette « bonté », qui n’est pas sans faire penser à un l’accueil, quoique moins abondant, consenti par Angela Merkel en Allemagne, équivaut à un suicide général.

À la fois roman du présent et dystopie, Gaeska pousse au bout de leur logique destructrice les revendications féministes les plus radicales et la pression de l’immigration, avec ce qu’il faut de caricature. Construit de protagoniste en protagoniste, la narration alterne des voix différentes, voire opposées, comme en un chaudron d’interrogations, d’exigences, d’excès et d’angoisses. Le roman bouscule sans ménagements les idées reçues sur le féminisme, sur l’humaniste vertu ici nantie de conséquences vicieuses, sur l’explosion des extrémismes politiques, contraignant le lecteur de prendre en pleine face les nœuds de l'actualité et les enjeux civilisationnels. Avec une réelle conscience politique et morale l’écrivain nous montre bien que la responsabilité de la catastrophe aux multiples bras incombe d’abord à nos propres gouvernements : « Les membres du gouvernement étaient plus ou moins affalés, inconscients, ivres et bedonnants. Le concert de rots et de flatulences qu’interprétaient leurs gosiers et leurs anus rappelait les teufs-teufs d’un moteur épuisé, leur peau rougissait, leur corps en surchauffe était incapable de digérer les délices dont ils s’étaient empiffrés et les liquides qu’ils avaient éclusé, et une sueur grasse mêlée de vin et de café jaillissait à flots des serveurs adipeux de la République ». Si la satire est amusante, la morale en est grinçante.

 

 

« Iel est trans et troll », ainsi commence le dernier roman d’Eirikur Örn Norddahl. Quoique né hermaphrodite[2], Hans Blaer « est une œuvre », façonnée à son image, coiffure » type Pompadour », ongles roses, seins et torse velu, changeant de genre sans cesse… Mais, plus dérangeant, le trentenaire cocaïnomane est honni par le public, les médias, pour cause de « trollage ». Depuis qu’il s’est jeté « dans la fosse aux lions médiatique », pour les uns iel est un phare de la liberté d’expression, une « royauté trans », pour les autres un « fasciste light ». A-t-iel abusé de jeunes filles dans « le Refuge pour les victimes de viol » qu’iel a créé, ce en les droguant au propofol ? Poursuivi par quelques vengeurs, sans compter la police, il s’enfuit pour trouver l’hospitalité de son amie Karo et prétendre de son innocence et de sa bonne foi…

Conçu sous la forme de chapitres alternés, le roman passe de notre controversé héros à sa mère, dès l’accouchement, découvrant l’objet du délit, soit le « vaginopénis » ou « phalloclitoris » ; son histoire est narrée au passé simple, avec des « vous suivîtes », « vous vous évanouîtes ». L’enfance d’Hans, d’abord appelé Ilmur, est ponctuée par les tortures infligées à son petit frère, puis par l’effroi et les plaisirs liés au « sphinx » entre les cuisses, avant d’accepter son intersexualité. Bientôt, outre ses lectures aventureuses et branchées, iel passe par toutes sortes de procédés médicamenteux et chirurgicaux pour changer de sexe à son gré, alternant œstrogènes et testostérone, respectivement douceur et agressivité, quoique l’agressivité féminine soit « plus cérébrale » : « Un peu comme s’iel avait un pénis dès qu’iel prenait de la testostérone, et un vagin lorsqu’iel passait aux œstrogènes ».

Mais son activité la plus courue est la publication sur divers réseaux sociaux d’histoires pornographiques, de manifestes et autres agressions verbales. Ce sont des parodies de revendications et de plaintes féministes, une émission de radio intitulée « Facéties », des entretiens vidéo au vitriol : « un champ de tir rhétorique, un camp de bataille des idées », évidemment « toujours en dessous de la ceinture ». Il doit « scandaliser même les plus ouverts d’esprit ». Accumulant les contestations, les provocations, Iel a sa ligne de risque : « Nous avons des causes à défendre et nous trollons dans le vide, nous marquons le Net avec la précision du chirurgien, et nous faisons éclater les consciences comme des cerises entre nos doigts ». Ce qui n’empêche pas le personnage de subodorer qu’il est parcouru par une « haine de soi transphobe ». Au point que le retournement de situation final et tragique laissera le lecteur pantois…

Animé par une écriture fantasque et baroque, Troll séduit et révulse à la fois. La crudité, la vulgarité burlesque et l’ironie la plus fine s’y disputent le terrain. Moralité, être hermaphrodite, transgenre et autres variétés sexuelles n’empêche en rien d’être malfaisant. Ainsi Eirikur Örn Norddahl n’épargne personne, et l’on se doute que ce que l’on appelle la communauté queer[3] puisse être furieuse d’un tel incendiaire roman, qui tient autant de la fantaisie méphistophélétique que du pamphlet. La satire grinçante des mœurs s’adresse à « l’époque contemporaine - cet océan de morale que vous prenez en intraveineuse depuis l’internet des bien-pensants ».

 

Né en 1978 à Reykjavik, l’Islandais Eirikur Örn Norddahl, qui commença par écrire de la poésie expérimentale, a quelque chose d’un moraliste. Cinglant l’exhibitionnisme et le voyeurisme à l’œuvre dans les réseaux sociaux, il a évité la facilité inhérente à la satire branchée en y ajoutant la dimension d’une littérature également exhibitionniste et voyeuriste. Non sans peut-être une petite dose d’auto-ironie, quoique l’on ne sache pas combien il a puisé dans sa propre vie et celle de ses proches pour écrire son pas si stupide Heimska La stupidité. Probablement l’écrivain, sûr de sa vocation, s’est-il donné pour tâche suprême de traquer les péchés plus ou moins capitaux de notre temps et d’un passé dans lequel l’Holocauste[4] n’en finit pas de faire sentir son nerf douloureux et sa déflagration. Qu’il s’agisse des thuriféraires de la disphorie de genre, de la transsexualité ou des problématiques inhérentes à l’immigration béatement désirée ou honnie, Eirikur Örn Norddahl brasse sans concessions les inquiétudes du monde contemporain, tout en montrant que les concessionnaires du Bien hébergent en leur sein les racines du Mal. Ainsi le romancier plante-t-il le couteau de son écriture dans les plaies du monde qui l’entourent pour en faire jaillir le sang de la pensée. N’est-ce pas la vocation de l’écrivain ?

 

 

Photo : T. Guinhut.

 
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20 avril 2021 2 20 /04 /avril /2021 18:47

 

Marché de La Couarde-sur-mer, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Trivialisme romanesque

& autobiographie scandinaves :

Miki Liukkonen : O ;

Karl Ove Knausgaard : Mon Combat.

 

 

Miki Liukkonen : O, traduit du finlandais par Sébastien Cagnoli,

Le Castor astral, 2021, 962 p, 24 €.

 

Karl Ove Knausgaard : La Mort d’un père, traduit du norvégien

par Marie-Pierre Fiquet, Folio, 2020, 546 p, 9,70 €.

 

Karl Ove Knausgaard : Fin de Combat, traduit du norvégien

par Christine Berlioz, Jean-Baptiste Coursaud, Marie-Pierre Fiquet et Laila Flink Thullesen,

Denoël, 2020, 1408 p, 32 €.

 

Karl Ove Knausgaard : En automne, traduit du norvégien

par Loup-Maëlle Besançon, Denoël, 2021, 272 p, 22 €.

 

 

Pour être fidèle à une vie probablement faudrait-il en établir une carte aussi vaste que le territoire, soit un fleuve d’autant de secondes que de feuillets. Sous les traits gonflés du pavé romanesque de près de mille pages, O du Finlandais Miki Liukkonen interroge, effraie, risque d’être négligé ; à tort. Certes nous ne le lirons pas comme un absolu chef-d’œuvre, mais comme un symptôme éclairant d’une démarche et d’un état de la littérature contemporaine, soit un pandémonium de psychoses au service du trivialisme finlandais. Alors qu’un autre Scandinave, le Norvégien Karl Ove Knausgaard, propulse sa gigantesque autobiographie intitulée Mon Combat jusqu’à son final de 1408 pages et au sommet, sinon au dépotoir, des containers de trivialités que peut receler une vie, non sans tendresse envers sa famille, malgré le risque inhérent à l'exercice. Quoique chacun d’entre eux tentent de prétendre à un cosmos, du moins étroitement personnel et relationnel, voire sociétal.

 

S’il fallait résumer en quelques mots cet opus de Miki Liukkonen, boursouflé de notes, où « l’angoisse trouve toujours ses voies », O serait un catalogue de névroses et psychoses entrelacées. Elles cohabitent, s’ignorent et se croisent pendant les sept jours peu symboliques d’une semaine et parmi un puzzle géant de cent personnages, aux abords tous plus banals les uns que les autres, et cependant confrontés à de peu ordinaires incidents et  accidents. Quand le narrateur central étudie la physique et la cosmologie, pratique la natation presque en professionnel, l’un de ses camarades d’université vomit son horreur d’avoir vu le suicide d’une jeune fille s’écrabouiller à ses pieds ; ce qui est peut-être l’épisode générateur et l’effet multiplicateur du récit. Plus loin Bengt trouve un corps, « celui d’un bel adolescent, d’un ange blond tombé du ciel dont le crâne fendu à la verticale forait une grimace cramoisie » ; recueillant le séraphin, « il pouvait jouir enfin librement des fruits enivrants de sa sexualité ». Pire peut-être, un médecin annonce, constatant la « déshistorisation » de ses patients : « il se pourrait que vous n’existiez plus ».

Gribouillé de digressions, de bavardages, d’effrois et de peur, de « cas d’évanouissements » récurrents, le roman apparait comme un gigantesque portrait sociétal, comme si un seul individu réunissait tous ces masques grimaçants pour se définir en tant qu’humanité, incapable de sursoir à ses réactions dépressives, incapable de résilience, de catharsis et d’action réellement créatrice. Il s’orne cependant d’une belle mise en abyme : « Et il y aura aussi un cirque de névrosés, le Kirkos Neurosis, ainsi qu’une compagnie théâtrale qui doit toute sa créativité à ses membres compulsifs ». Ou encore, entre autres bizarreries plus ou moins loufoques, un « Livre de cuisine pour névrosés » où « incorporer la cause de tous vos traumatismes, les lambeaux de votre victime ». Des personnages rivalisent de pauvre étrangeté, comme ce professeur entiché de certaines variétés d’aubergines, ce quidam qui fait retraite dans un cabanon du fond du jardin. Un autre est légèrement plus remarquable, car il fut un siècle plus tôt l’un des assistants de Nikola Tesla, inventeur génial, en particulier dans le domaine de l’électricité, et que nous découvrons au travers de son petit-fils, professeur de musique au Conservatoire d’Helsinki, comme pour signifier les noces de science et de l’art. Les technologies de la transmission de l’énergie et de la lumière, de la transmission des ondes, semblent d’ailleurs innerver le roman, alors que les « antennes des humaines » croissent en hypersensibilité.

 L’on a compris que l’écriture privilégie le langage courant et parlé, « si c’est pas le scénario le plus foireux possible », voire la vulgarité, ponctuée de métaphores percutantes : « le café qui a un goût d’anus de martre », ou lors de l’ultime page qui est au contraire un festival de lyrisme musical. Car les notes venues des aubergines, rangées comme des touches de piano, provoquent une virtuosité inouïe, suscitent des dizaines d’instruments curieux, « et voici qu’on évolue vers une vaste fugue bachienne, en avant, vers la lumière »…

Dans le cercle du titre, O, qui est une bouche bée sur le réel, une totalité circulairement tracée autour du narrateur, ce sont près de mille pages qui se subdivisent en cent personnages, comme en une boite à compartiments complémentaires, ou comme une bobine de girations planétaires autour de leur soleil : le moi perceptif de ce fichu narrateur. Plus qu’en une juxtaposition, il s’agit d’une composition en réseau, tissée de fils neuronaux plus ou moins liés ou détissés. Il n’est pas impossible que les sept jours où s’enclot la totalité des drames soient l’équivalent d’une dé-création passablement nihiliste. À moins que O soit le signe du trou laissé dans la trame du monde par le suicide d’Emilie, alors que l’on met quelques jours à prévenir ses parents, alors que maints personnages semblent de près ou de loin contaminés par cette absence originelle, cette béance métaphysique épidémique.

Il est alors possible de lire cette somme comme un équivalent dérisoire du cours dispensé par un physicien : « L’augmentation des connaissances s’accompagne d’une grande responsabilité […] L’entropie est une grandeur physique qui exprime le désordre dans un système ». Et lorsque le lyrisme cosmique s’emporte, nous ne sommes pas loin de penser à l’écriture de Contrejour de Thomas Pynchon[1], qui est d’ailleurs l’un des écrivains, scientifiques et philosophes cités dans l’ultime référentiel.

Le roman monstre de Miki Liukkonen (né en 1989), poète et musicien dont les finlandais connaissent également un précédent roman, Les Enfants sous le soleil, et un recueil intitulé Poèmes blancs, semble un représentant de ce que l’on pourrait appeler le trivialisme. Cette inesthétique, ne nous épargnant rien des moindres banalités, bizarreries dérisoires et laideurs du quotidien et de ses contemporains, affleurait chez Michel Houellebecq[2], quoique avec une inquiétude métaphysique prégnante. L’Américain David Forster Wallace[3] déployait son Infinie comédie suicidaire en égrenant ses millimétriques névroses et ses drogues. Ce dernier partageait l’addiction compulsive pour un sport, le tennis, avec notre Miki Liukkonen dont la natation est la discipline chlorée. La truffe collée au réel trivial, ces écrivains nous renvoient à la déréliction d’une époque et d’une vision du monde narcissique qui se prive de toute transcendance, de toute passion pour la beauté, pour la richesse de l’art et des cultures, ignorant toute perspective historique ou philosophique, même si  Miki Liukkonen n’est pas sans brillant, ni respectable ambition. C’est cependant grâce à l’art du romancier aux velléités cosmologiques que notre Finlandais parvient à élever son monument fragile au-dessus des trivialités de ses personnages et de ses obsessionnelles tranches de vies blessées, ce qui n’est pas forcément le cas de son collègue venu de Norvège.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’on sait que Jean-Jacques Rousseau, dans le préambule de ses Confessions tenait à dire toute la vérité sur sa vie. « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi. […] Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été : j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même[4]. » Or Jean-Jacques Rousseau n’ayant point manqué » d’imitateurs, il en trouve un de plus en la personne de Karl Ove Knausgaard, qui a l’impudence de le dépasser en terme de pagination, mais guère en terme d’esthétique.

L’inesthétique de la confession trivialiste est criante chez le Norvégien Karl Ove Knausgaard, dont la gigantesque autobiographie intitulée Mon Combat livre au lecteur toute la litanie de ses soucis, agissements, beuveries et liaisons passablement sexuelles, jusqu’à confondre sa littérature et sa vie, depuis la mort de son père jusqu’à la satisfaction de s’être déversé dans un chapelet de livres. Fleuve, marée, océan, Mon combat, le grand-œuvre autobiographique de Karl Ove Knausgaard, paraît en français après une décennie de purgatoire acharné aux mains des traducteurs. Ce sont plus de 4 800 pages, étalées parmi 6 tomes de plus en plus prolixes, jusqu’aux 1 400 pages de l’ultime volume. Qui sait si l’auteur toujours vivant saura résister à une apostille tout aussi bavarde, de façon à donner à son opus une apparence d’infini, un ersatz de totalité cosmique, bien qu’elle ne se consacre qu’à un moi omniprésent au centre de la carrière d’autrui et voué aux accidents et aux banales initiations de la vie.

Il est de tradition d’ouvrir une autobiographie par son enfance. Or c’est ici La Mort d’un père qui en est le déclencheur et en forme le premier volet. Après un préambule sur le phénomène de la mort et ses corps rendus invisibles, le père apparaît comme un homme « dont la vie subissait les rafales du temps qui passe, entraînant avec lui des pans de sens ». Mais, très vite, les banalités rattrapent le clavier, des tartines du repas familial il fait des tartines. Il se découvre avec surprise : « ma bite était de travers quand j’avais la trique ».

Trente ans plus tard, l’homme qui a trois enfants, écrit qu’il « ne retire aucun bénéfice du contact avec les autres. Je ne dis jamais ce que je pense vraiment ». Probablement est-ce par compensation que les lignes du moi s’accumulent. Ses yeux, ceux de Rembrandt, ceux de sa fille… La trivialité du quotidien, des devoirs parentaux, de ses gestes et de ses non-événements reprend le dessus de la manière la plus soutenue, malgré « l’ambition d’écrire un jour une œuvre unique ». Il faut pourtant admettre que la chose se laisse avaler sans peine ; à moins de lassitude devant tant de frustration, de vanité. Et pourtant l’intérêt rebondit devant des poèmes parfois insérés : « tes livres sont poison ». Hélas, dès quinze ans, « boire était quelque chose de fantastique ». Entre une mère lointaine, un père peu commode et démesurément alcoolique, il devient intarissable sur ses congénères lycéens, leurs mœurs, et c’est à peine si s’en dégage une teneur sociologique, quoique un lectorat post-adolescent puisse sans peine s’identifier avec l’anti-héros et son auto-apitoiement, tant nous avons vécu des choses peu ou prou semblables, sans portée élevée. Ce sont (et à partir du second volume elles seront interminablement développées) des parties de drague, des filles et de la bière, des potes et des groupes de rock écoutés, des frustrations récurrentes. Seulement parfois une réflexion sur « la vague de puissance et de beauté » qui le soulève devant la peinture. Et bien sûr la visite mortuaire, la maison qu’il faut débarrasser de sa puanteur et des cadavres de bouteilles…

Or dans La Mort d’un père, le déroulé ne restant pas chronologique, le narrateur saute les années pour nous parler de la grossesse de Linda. Le découpage en parties semble à cet égard erratique. D’énormes digressions décrivent son bureau, les livres, ses « métaréflexions », s’interrogent sur le déchiffrement du monde, citent Nietzsche, glosent sur « l’impénétrable » et les « anges », sur l’art qui est « maintenant un lit défait », à la recherche à la fois du moi et du tout : « En écrivant, je voulais ouvrir le monde et, en même temps, c’était pour ça que j’échouais ».

Il est difficile de garder une juste opinion devant ce fleuve autobiographique charriant une foule de gens, de détails, de réflexions et de circonstances, sur un esprit « bombardé de souvenirs » qui ne font pas toujours un monde. Le manque de  concision est le dernier souci de l’auteur, nécessaire peut-être en cohérence avec la démarche, mais rapidement fort dommageable. L’on criera au génie, ou se laissera gagner par l’ennui, alors que l’écrivain en herbe, d’abord accablé de déboires, réalise pêle-mêle son « espoir permanent, des illusions ridicules qu’on a à vingt ans sur les femmes et l’amour, les amis et la joie, le talent caché et le succès »…

Ce furent, parmi les volumes intermédiaires, des histoires du néant de la vie d’un jeune homme, égaré par sa naissance en Norvège, qui cherche à s’affirmer, trouver sa place parmi ses contemporains. Le narrateur personnage, Karl Ove Knausgaard tel qu’en lui-même, sans fard, et de tome en tome, cherche désespérément à coucher avec quelque fille, erre de ci-delà, va de beuverie en beuverie avec des potes, intercalant les épisodes amoureux et ceux de la fondation d’une famille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fin de combat est composé comme un triptyque, où s’encadre un essai entre deux volets autobiographiques. Et malgré un incipit qui prend les apparences de la gaité, l’on ne peut s’empêcher de remâcher, si l’on a eu l’abnégation de tout avaler, un sentiment de désolation, tant la culpabilité ronge le narrateur personnage qui, forcément, a mis en cause, outre lui-même, ses amis, sa famille. Car le récit commence en 2009, à la veille de la sortie de l’ouvrage inaugural, La Mort d’un père. Au milieu du bain des enfants, « doute, culpabilité et angoisse » le consument, car Linda ne sait rien du livre à paraître sinon qu’il « parle de nous », qu’il serait « vrai », ce qu’elle approuve. Mais, « romantique » et possessive, elle ne connait pas les « fossiles de sentiments » de son mari, par ailleurs « violeur verbal » d’après l’oncle Gunnar qui pense être diffamé, quand d’autres sont bien plus compréhensifs. L’autobiographe est-il si fiable ? Tout cela étant, comme d’habitude, entouré des mille détails oiseux inhérents à la vie domestique et aux enfants. Reste que son éditeur l’encourage : « C’est un projet lié à la liberté, et la liberté ça se prend ». Voilà qui contribue à faire de Mon Combat plus qu’un récit, une réflexion sur ce dernier, un objet métalittéraire longuement développé, souvent avec une finesse inattendue, entremêlant des réflexions sociétales parfois judicieuses, par exemple sur « la tyrannie des bonnes intentions » et sur l’effacement de « sa propre culture », face à l’immigration musulmane et à son « comportement machiste ». Le voici réaliste : « une tendance saute aux yeux : les élèves les plus forts viennent d’un milieu suédois, et les plus médiocres de l’immigration ».

La réaction de ses proches est parfois bienveillante, parfois explosive : se livrer tel qu’il est et les livrer tels qu’ils sont n’est pas sans risque auprès de tous ceux qui ont droit au respect, voire au silence, de leur histoire, de leur intimité, pas forcément brillante. À partir de là Karl Ove Knausgaard oscille entre remord et nécessité organique d’aller jusqu’au bout de son entreprise devenue pour lui essentielle, voire existentielle, d’autant plus qu’alors il rédige déjà le troisième volume. Son oncle Gunnar, outré de lire les déboires et la déchéance de son frère, exige des coupes, menace de procès, recrute des témoins ; en conséquence les développements du cheminement autobiographique frôlent bientôt la chronique judiciaire. À la lecture, son épouse, l'écrivaine Linda Boström Knausgård (de 2007 à 2016), avec qui il a eu quatre enfants, découvrant combien il lui reprochait « de ne pas en faire assez et de [lui] faire porter ses propres limites », est ébranlée, tout en admettant qu’il s’agisse d’un « bon livre ». Plus tard, elle sombre dans une dépression profonde, en prise à des troubles bipolaires, au point de devoir être hospitalisée ; ce que l’on lit à la fin de l’entreprise, affectant parfois la forme du journal. L’on devine que notre auteur culpabilise, alors que ses livres, dirons-nous, n’ont guère à voir avec un terrain dépressif chez un individu. La noirceur psychologique a cependant tendu un miroir au texte.

Aussi a-t-il consenti à modifier quelques noms, dès La Mort d’un père, néanmoins sans renoncer de publier un volume qui apparut comme un casus belli : « Si j’acceptais cette perspective, je m’anéantissais moi-même. Pas une seule fois, je n’avais pensé que j’avais exagéré, en racontant ce qui s’était passé ». La discrétion et la pudeur n’étant pas son fort, il mesure - voire exagère - le mal ainsi infligé à sa famille, livrant au public ses tripes et celles de ses proches, dans un festival de trivialités. En ce sens le couronnement de l’édifice intitulé Fin de combat est une victoire autant qu’une défaite : en achevant son opus magnus il a en quelque sorte achevé quelques-uns de ses proches, quoique la responsabilité de leur réaction leur reste entière, en une entreprise de vérité et de trahison inextricablement mêlés. Ce qui n’empêche pas notre autobiographe norvégien, aux dernières pages du monstrueux opus, d’offrir platement à sa famille son mea culpa : « Je ne pardonnerai jamais ce que leur ai fait subir, mais je l’ai fait et je dois vivre avec ». Et de faire preuve d’une paradoxale autosatisfaction : « je savourerai vraiment l’idée que je ne suis plus être écrivain ». Est-ce parce qu’à cause des tracasseries des avocats relisant les manuscrits « le roman était devenu l’otage de la réalité » ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que le titre Mon Combat puisse faire penser à celui d’Hitler, nous n’y voyions pas malice, mais pour le moins une maladresse. Cependant une digression démesurée, plus de 500 pages, intitulée « Le nom et le nombre », qu’il aurait fallu publier à part, s’envase en ce que l’auteur prend visiblement pour exégèse à prétention philosophique de Mein Kampf d’Adolph Hitler en s’entourant de maintes références, d’Hannah Arendt au poète Paul Celan, longuement commenté. Provocation ? Inconscience ? Revanche personnelle ?

L’association d’un tel ouvrage et son antipode, À la recherche du temps perdu, dans le cadre de l’interrogation autobiographique laisse le lecteur passablement pantois. Toutes proportions gardées, le lecteur indulgent, trop indulgent, ou plutôt totalement  incompétent, y lira une démarche organisatrice voisine de la somme proustienne, à laquelle Karl Ove Knausgaard fait souvent allusion dans le premier tome et qu’il avait plus que lue : « bue » dit-il ; dimension romanesque et beauté subtile de l’écriture en moins, sans compter un usage de la chronologie pour le moins errant, voire répétitif. Reste que si l’écriture autobiographique devait permettre un soulagement, un apaisement, voire une catharsis, ce « combat » fracture soi et autrui : « Ce roman a fait du mal à tous ceux qui me sont proches, il m’a fait du mal à moi ». Il n’a rien d’un Temps retrouvé. Et l’on ne sait pourquoi l’auteur appelle ceci un « roman ». Est-ce parce que la confession se double de pans de fiction, volontaires ou involontaires ? Il y a en effet une altération de la vérité, lorsqu’amoureux d’une jeune fille de treize ans il ne s’en suit aucune séduction dans la vraie vie, alors que le récit permet qu’Henrik Vankel couche avec son élève, soit « une réalité fictionnelle »…

Né à Oslo en 1968, Kar Ove Knausgaard publia deux romans bien accueilli par la critique norvégienne avant de virer de bord avec le premier volet de Mon combat. Il n’est pas impossible que la figure du père, à la fois imposante et décevante, puis fauchée par la mort abjecte, ait été à l’origine de la rédaction de cette fresque de l’identité qui se déploit sur six tomes, faute d’infini. Comme une revanche à prendre, il allait devenir le père indigne de son œuvre, dont la spontanéité, la crudité et la fidélité au quotidien ont assuré un succès insolent : un demi-million d'exemplaires se sont vendus en Norvège, puis ont été traduits en plusieurs langues. Ce qui en un sens est un peu inquiétant : la logorrhée du moi ininterrompu serait donc le miroir de tant de lecteurs ? Qui ne sauraient goûter à leur juste valeur les vertus d’une concision qui aurait permis à Mon combat de frôler la qualité du chef-d’œuvre, sans compter la finesse stylistique lacunaire…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Croyez-vous qu’après la fin de son combat Karl Ove Knausgaard puisse arrêter d’écrire ? Si tant est qu’il en eût la velléité, le graphomane impénitent n’en peut mais. Désormais c’est à sa fille, avant même sa naissance, qu’il offre un quatuor saisonnier. En automne d’abord. Il raconte le monde à sa nouvelle créature, en empruntant la forme du journal, et presque celle du dictionnaire d’Histoire naturelle. Ordonnés en trois parties comme autant de mois automnaux, ses chapitres s’appellent « Les sacs plastiques », « Les grenouilles », « L’apiculture », « Les lèvres vaginales » ou « La cuvette des toilettes », « Le vomi », ou encore « Le pardon », jusqu’à « Van Gogh »… L’on devine que cela lui vient à la va-comme-je-te-pousse, tout en spontanéité : « Je veux te montrer le monde tel qu’il est, autour de nous, à chaque instant […] Qu’est-ce qui rend la vie digne d’être vécue ? » Ainsi Anne reçoit un riche manuel d’éducation. Certes le lecteur peut trouver cela un brin infantilisant ; mais une réelle fraîcheur se dégage de la promenade dans l’univers de l’écrivain et de sa famille, parmi la nature scandinave. Cette attachante encyclopédie à l’adresse de l’enfance est joliment illustrées par quelques peintures d’une artiste norvégienne, Vanessa Baird, quoique trop peu nombreuses.

 

De Liukonnen à Knausgaard, le narcissisme s’allie au trivialisme. Le premier trace autour de lui un cercle romanesque qui affecte une dimension cosmique, quand le second fait du cercle de la famille et des proches un omnivore aspirateur à mots, pour tenter de « fuir l’invasion de [son] moi par la vie triviale », avec « l’impression que [sa] banalité devenait extraordinaire ». Le critique ne peut que rester perplexe devant des objets passablement dépressifs, comme le « sujet » de David Forster Wallace[5], qui hésitent entre littérature presque morte et valeur éclatante d’un syndrome.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Liukkonen a été publiée dans Le Matricule des anges, janvier 2021

 

[4] Jean-Jacques Rousseau : Les Confessions, Gallimard, La Pléiade, 2001, p 5.

[5] David Forster Wallace : Le Sujet dépressif, Au Diable vauvert, 2005.

 

Marché de La Couarde-sur-mer, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.

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18 avril 2021 7 18 /04 /avril /2021 16:31

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Le Dictionnaire Khazar,

une œuvre ouverte sortie de La Boîte à écriture

de Milorad Pavic.

Suivi par un roman aux cent fins.

 

 

 

Milorad Pavic : Le Dictionnaire Khazar,

traduit du serbe par Maria Bejanovska, Le Nouvel Attila, 2015, 288 p, 24 €.

 

Milorad Pavic : La Boîte à écriture,

traduit par Maria Bejanovska, Le Nouvel Attila, 2020, 176 p, 24 €.

 

Milorad Pavic : Exemplaire unique. Roman aux cent fins,

traduit par Maria Bejanovska, Monts Métallifères, 2021, 360 p, 27 €.

 

 

 

 

De quelle boîte mentale sortit en 1984 le Dictionnaire Khazar ? Le moins que l’on puisse dire est que le Serbe Milorad Pavic maîtrise un sens du rangement passablement hétérodoxe. Car jaillissent de sa Boîte à écriture autant les suggestions de l’imaginaire que celles d’un passé incertain. Histoire des Balkans et géographie des steppes, depuis les confins de l’Eurasie, confluent dans des histoires d’amour et de guerre, dans des mises en forme insolites autant que dans la grâce rugueuse et inoubliable du mythe. Boite encore et œuvre ouverte, que cet Exemplaire unique. Roman aux cent fins, où le lecteur est appelé à jouer un rôle déterminant…

 

N’espérez pas entrer ici dans une narration confortable, dans un essai navigable : ce dictionnaire se lit comme un polyèdre, un Rubik’s Cube. Faut-il alors déchiffrer ce « roman lexique » en respectant l’ordre alphabétique, ou de manière palindrome, en l’ouvrant au hasard, comme le divinatoire Yi Jing chinois, en tentant d’y repérer des priorités, des axes de lecture souverains ? Faut-il disposer de deux exemplaires, l’un « féminin », l’autre « masculin », de ce Dictionnaire Khazar,  pour les faire dormir côte à côte, voire copuler pour enfanter notre imaginaire… À l’abrupt de cette avalanche de questions, il faut enfin se résoudre à plonger avec bonheur dans cette œuvre ouverte, dans ce puzzle chatoyant consacré à un peuple disparu, peut-être tout simplement mythique, surgi tout armé ou presque de la tête d’un écrivain serbe, dont une mère accoucha en 1928 et que la Faux cueillit en 2009 : Milorad Pavic.

Comment lire Le Dictionnaire Khazar ? Devons-nous scrupuleusement tenter de suivre le « mode d’emploi » liminaire ou se jeter dans les flux narratifs, explicatifs et descriptifs « qui ont pour but de recréer un monde »… Il est en effet acrobatique de lire de front les trois colonnes, selon les trois confessions - chrétienne, islamique et hébraïque - présentant l’histoire et le portrait de la princesse Ateh, du souverain Kaghan, du « peuple belliqueux » Khazar et enfin la « polémique khazar », imprimées sur un fond grisé. Disposition que d’ailleurs ne présentait pas la première édition française[1].

La présence des sources selon les trois religions du Livre vient de ce que les Khazars, en passe d’être balayés par les Orthodoxes et les Musulmans au cours du VIIIème siècle, firent appel à trois dignitaires, un moine, un derviche et un rabbin, pour défendre leurs doctrines, et, par suite envisager la conversion du peuple entier. Ce qui permet à l’opus de Milorad Pavic d’offrir successivement un « Livre rouge », puis un « Livre vert », enfin un « Livre jaune », également alphabétiques, consacrés aux prosélytes des trois religions, nantis chacun d’une typographie différente : Didot, Archer, Avenir, sans compter l’Univers pour le paratexte, ce qui n’est pas sans intention de la part de l’éditeur, qui, en « Nouvel Attila », s’intéresse à ces anciens barbares des steppes, quoique pas si barbares.

De plus, un sous-texte, plus ou moins mythique, voire totalement farfelu, serait à découvrir dans le Lexicon cosri, publié par un certain Daubmannus en 1691, dont la page de titre est ici reconstituée. Mais, en 1692, l’Inquisition fit détruire les 500 exemplaires, « sauf l’exemplaire empoisonné et celui à la serrure d’argent qui l’accompagnait ». Ces derniers livres, sans négliger « l’exemplaire d’or », écrit dans les trois alphabets, grec, hébraïque et arabe, furent détruits, ou « condamné à ne pas être lu pendant huit cents ans »… Notre écrivain joue avec un réel brio de la thématique du livre interdit, maudit, empoisonné, comme le fit, dans son Nom de la rose[2], Umberto Eco, avec le deuxième livre de La Poétique d’Aristote sur la comédie et le rire[3].

Imaginez une princesse qui « portait, accroché à sa ceinture, le crâne de son amant », et « possédait sept visages ». Ateh entreprit, « sous la forme d’un cycle de poèmes », une encyclopédie khazar, qu’un « démon musulman » lui fit oublier. Selon une des trois sources juxtaposées, elle « n’a jamais réussi à mourir » ; selon une autre elle fut « tuée en même temps par les lettres du passé et celles de l’avenir »… Imaginez encore un chef militaire, Avram Brankovitch, qui apprend « d’un perroquet la langue khazare », et dont le double est un « kouros », qui contribue à la tâche de ses vieux jours : écrire « un glossaire, un abécédaire », qui est un double de celui que nous lisons.

Parmi les « chasseurs de rêves », l’un savait « apprivoiser les poisons dans les rêves d’autrui ». Cyrille, lui, fit « un alphabet aux lettres grillagées enfermant ainsi comme un oiseau cette langue insoumise ». Quant au peintre Sévast Nikon, qui ne fait « que feuilleter un dictionnaire de couleurs », ce sont ses icônes qui multiplient son talent. Rien d’impossible quand un œuf peut « sauver une journée d’un objet, par exemple d’un livre »… Entre la prolifération du surnaturel et des métaphores, un univers parallèle, à la fêlure de l’Histoire et du mythe, prolifère.

Quittons alors Cyrille et Méthode, le monde chrétien orthodoxe donc, pour, au « Livre vert », découvrir les prodiges fabulés de l’Islam, où l’on joue du luth, et dont les tenants affirment que les Khazars l’ont choisi en premier et en dernier. L’on se doute que la mauvaise fois inspire tous les chroniqueurs, de quelque religion qu’ils soient, comme Al Bekri, qui « écrivait avec ses dents qu’il enfonçait dans la carapace du crabe ou de la tortue ». Quant au poète Al Mazroubani, il était réputé pour avoir composé « un livre de poésie démoniaque ». Les trois cultes ont en effet leurs démons : Asmodée, Ahriman et Satan…

Restent les chroniques juives, parmi lesquelles le fameux Daubmannus, imprimeur de l’originel Dictionnaire khazar en 1691, se suicida en lisant dans l’encre empoisonnée. Halevi préfère, lui, étudier « l’allitération du nom de Dieu », puis écrire son Livre des arguments et des preuves pour la défense de la religion juive. Délégué juif à la polémique khazar, le rabbin Sangari Isaac affirmait que « toutes les langues, sauf celle de Dieu, seraient des langues de souffrances, des dictionnaires de douleurs ». Cependant, en tout cela, le merveilleux omniprésent est bien loin d’une controverse théologico-rationnelle. Il y a tout lieu de s’étonner lorsqu’une aristocrate de Raguse croise au XVIIème siècle rien moins que le comte Dracula ! Sans compter que les généalogies de la controverse khazare ressurgissent jusqu’au XX° siècle, quand un colloque est l’occasion d’un meurtre au Smith & Wesson.

L’on aurait dû s’en douter : chacune des confessions postule, ou plutôt affirme, qu’après la controverse mémorable les Khazars se sont convertis à son bénéfice. S’il fallait tirer une morale, ce serait celle de la forfanterie, de l’orgueil et de la vanité de toutes les religions…

 

 

Un tel objet littéraire non identifié, abécédaire de récits emboités et pandémonium de légendes, à la croisée du roman, de l’essai et de la mythographie, autorisant plusieurs modes de lectures, aléatoires ou programmées, n’est pas sans mériter de figurer parmi les « œuvres ouvertes », telles que les théorise Umberto Eco, en s’appuyant sur des compositions musicales de Karlheinz Stockhausen ou de Pierre Boulez. Il est alors permis de qualifier le livre de Pavic de postmoderne, dans la mesure où il défie le rationnel au moyen des prestiges douteux de la magie, où il réinvestit le passé avec les instruments de la critique textuelle, de l’intertextualité, de l’ironie et du ludique. Ce dont témoigne le livret associé, « Lexique des lecteurs du Dictionnaire Khazar », qui vous permet de choisir votre entrée, selon que vous êtes, entre autres, « bibliomane », « interprète des rêves », « qui s’en remet aux listes de best-sellers », ou « syndicaliste du déchiffrage »…

En fait, n’en déplaise à l’imaginaire de Milorad Pavic, le peuple Khazar a bien existé. Son royaume s’étendait au nord de la Mer Noire, de la Mer Caspienne, autant qu’autour du X° siècle, ce qu’atteste le livre d’une poignée d’historiens dirigés par Jacques Piatigorski et Jacques Sapir : L’Empire Khazar, VII-XI° siècle. L’énigme d’un peuple cavalier[4]. Reste la question de savoir quel choix religieux ces populations ont fait au moment d’abjurer le polythéisme, alors qu’elles ont fait barrage contre l’invasion islamique. Probablement ont-ils élu le Judaïsme, sans que grand-chose puisse en attester. Qui sait si les Ashkénazes sont leurs descendants, comme l’imagina Arthur Koestler[5] ? Les querelles d’érudits peuvent faire rage, dès lors que les sources font défaut, sinon de manière adjacente, grâce à des chroniqueurs byzantins ou islamiques d’une fiabilité discutable, les passions identitaires et religieuses s’exacerber alors que l’objet de la connaissance glisse entre les doigts comme le vent des steppes éternellement parcourues par ces désormais fameux et fumeux Khazars. Au point que d’autres romanciers, comme Marek Halter[6], se soient emparés de ces irrattrapables cavaliers. Qui doivent avant tout leur postérité légendaire et splendide au roman éminemment borgésien de Milorad Pavik.

Jouant sur les typographies, la mise en page, colonnes ou fac simile, les éditeurs du Nouvel Attila ont sans nulle équivoque réussi une belle et nécessaire réédition de cette traduction de Maria Bejanovska, dont on connait les talents, pour avoir traduit la Sorcière d’Andonovski[7]. Tout juste pourrait-on craindre pour la fragilité de la couverture à fenêtre et interroger le bien-fondé de la reliure à l’orientale, sans dos. Mais à un tel fringant cheval des steppes on ne regarde pas les dents…

En une narration « non linéaire », que l’ordre alphabétique induit à terminer différemment en fonction de la langue choisie par le traducteur, se rencontrent « versions masculine et féminines » (il faut alors consulter la page 235) : « la raison tient au fait qu’un homme vit le monde hors de son corps, alors que la femme porte l’univers en elle ». Nous laisserons à Milorad Pavic la responsabilité d’une telle dichotomie. À moins d’acquérir l’anglaise édition hermaphrodite. Qu’importe, le roman-jeu, l’encyclopédie khazares ainsi construite comme un dessin d’Escher, se glisse parmi des pages surnuméraires de l’encyclopédie universelle. Comme dans l’Encyclopaedia Britannica, existait et n’existait pas la possibilité stupéfiante d’une nouvelle de Jorge Luis Borges : « Tlon Uqbar orbis tertius[8] ».

 

Photo : T. Guinhut.

 

Livre-objet infiniment séduisant, à l’image de son sujet, cette Boîte à écriture, originairement publiée en 1999, déploie ses tiroirs, comme le cerveau de l’écrivain offre ses couloirs, ses salles et ses jardins au lecteur. Le bel objet bibliophilique semble disposer trois couvertures, successivement marron glacé, pêche et grisée, puis de cahiers orange et blanc, rose et vert, en autant de récits, sans oublier un encart dépliant vert, qui ne permettra pas de dévoiler le nom interdit, quoiqu’il soit coupable de la mort de Timothée. Le volume est soigné, plus encore qu’à l’habitude de l’éditeur, Le Nouvel Attila, après le passage duquel l’herbe littéraire repousse mieux que jamais. La maquette est signée Gabrielle Coze, qui habilla également Le Dictionnaire khazar ; ce qui lui permit de recevoir le grand prix de « La nuit du Livre 2016 ». Il est à craindre que l'éditeur ait ici oublié de citer ici son nom.

Une fois les yeux pris par la lecture, l’ouvrage s’ouvre sur une boîte marine, judicieusement agencée, dans un bois d’acajou et sertie de cuivre, aux serrures et casiers parfois secrets. Outre les parfums salés et de tabac qui en émanent, elle sert à classer des histoires.

D’abord celle des « quarante-huit cartes postales », jamais envoyées, qui content les amours d’une femme libre, gourmande d’un riche manteau de fourrure que son amant lui offre, peut-être au service d’un autre amant. Elle est experte en odeurs corporelles et parfums, et l’érotisme s’élève à fleur de peau, en une ébullition presque surréaliste, non sans faire penser à André-Pierre de Mandiargues. Labyrinthique comme celle des maris et des amants pris et jetés, cette escapade parisienne trouve à la librairie « Shakespeare and company » une petite annonce où un exemplaire masculin du Dictionnaire Khazar cherche un exemplaire féminin, en un clin d’œil complice à un autre opus de Milorad Pavic.

Avec « les petits compartiments noirs et blancs », la découverte de la boîte devient de plus en plus une ekphrasis, ce terme rhétorique désignant la description d’une œuvre d’art. L’on y trouve un sifflet « en forme de phallus [...] pour appeler l’esprit des morts ». Quant au « tiroir en bois de rose », sur papier adéquatement coloré, son secret révèle une boîte à musique aux sept mélodies, en une mise en abyme attendue. Celui en noyer contient un manuscrit, en réponse à la petite annonce, qui permet à deux étudiants d’étudier plus les mathématiques que l’amour. Il est question de « regard à briser les miroirs », d’un voyage de Paris à Salonique pour retrouver un amant qui n’en peut-être pas un, d’une « horloge d’amour » (plus loin décrite), d’union sexuelle à la lisière de la mythologie, de « décalculer » l’avenir. Laissons le lecteur découvrir la chute de cet étrange et beau récit…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À l’usage des gourmets, le « compartiment en soie verte » offre le journal de bord d’un bateau grec, avec les « mets qu’il avait goûtés en rêve ». Celui destiné aux objets précieux ne contient qu’une bande magnétique à la voix venue de la guerre de Bosnie : d’un soldat voulant oublier la langue serbe. Sa fuite, sa traversée de l’Italie, son retour à Paris, tout cela s’emboîte dans le précédent récit, comme tenon et mortaise. Timothée, « l’amant du taureau blanc », croise de nouveau l’existence de l’ingénieure Lili qui devient « Europe », alterne la guitare, les vêtements féminins et masculins, la froideur et l’amour. Alors que les tragédies amoureuses sont les légendes du passé, la maison de Timothée revit ses ombres et ses lumières, avec « l’histoire de la servante Selena », avec un duel entre sœurs…

Ainsi, en cet ouvrage onirique de plus en plus enivrant, se démultiplient les histoires, nourries d’échos et de leitmotivs, les appels poétiques, les secrets de la psyché, où la finesse intellectuelle, l’art des drames et de l’imaginaire s’allient à la fantaisie.

Les récits emboîtés, comme l’entend le titre, distribuent une constellation d’histoires d'amour qui progresse par tiroirs successifs et par zones géographiques, entre Salonique et Paris, la Serbie et Kotor, alors que les Balkans sont le pôle magnétique de l’ouvrage voyageur. Ce à quoi nous dispose notre auteur en son épigraphe : « Chaque fois que l'Europe tombe malade, elle cherche à soigner les Balkans ». Même si nous ne connaissons pas un traitre mot de serbe, l’on devine que la traductrice, Maria Bejanovska, n’a pas manqué de soigner la beauté du phrasé pavicquien…

 

Féru de boites, de boites dans des boites, Milorad Pavic joue avec son lecteur en l’invitant à jouer avec son Exemplaire unique. Roman aux cent fins. Au-delà de se contenter de nous prendre dans les filets convenus de l’amour et du policier, le voici ajoutant à son intrigue toute personnelle un curieux et réjouissant dispositif, originellement paru en 2004. Une fois de plus notre fantaisiste romancier mérite sa réputation de faiseur de « littérature non linéaire ». Car à un roman de bon aloi intitulé Exemplaire unique s’ajoute « Le Cahier bleu », avec lequel le lecteur est sommé de se dépatouiller, de choisir l’une de ses fins, ou pourquoi pas l’une d’entre cent pour chacune des cents journées que l’on pourrait pavicquer à l’aide de cent feuillets séparés et jetés comme une poignée de fétus divinatoires, eux-mêmes venus de « cent notes de feu l’inspecteur supérieur Eugène Stross ». Mais au risque d’accumuler « cent morts au lieu d’une »…

Si l’on se rend chez un commerçant c’est pour acheter un produit, un service. Mais chez AlexSandra Klozevitz, androgyne de son état, oscillant entre Alex et Sandra, il s’agit  de consulter « un.e chasseur.se de rêve » et d’acquérir l’un de ses rêves futurs. L’on devine que les fantasmes y sont légion, moins qu’ils se mâtinent de mythe, moins encore que leur qualité prémonitoire, donc dangereuse, est avérée. Il n’en reste pas moins que la créature aux deux visages doit payer ses dettes, ce en liquidant deux comparses. Aussi croisons-nous Isaï Kruz, et bientôt la banquière Livia Heht. Ils sont entourés, l’un par un chanteur d'opéra et sa femme, Lempicka la superbe, son lévrier, l’autre par un amant aux parfums révélateurs. La basse opératique perd sa voix, rêve de sa mort, achète ses rêves pour en fractionner la douleur. L’on ne sait plus qui use du « révolver de luxe dans un foulard mauve »…

Mais une fois le chanteur décédé naturellement, il faut à Lampicka prendre un nouvel amant, voyager, revenir pour calmer ses inquiétudes et acheter un rêve posthume, soit « une petite cuillère d’éternité » puisque venu de sa mort à trente-sept ans, à condition de tuer quelqu’un. Sa jalousie, armée du Magnum, trouve bientôt sa cible, à ses  risques et périls.

L’on constatera ensuite que le tribunal tient compte des rêves, celui « sur la mort de Pouchkine », celui « sur les pas » étant fournis en supplément, qu’il se satisfait de condamner Monsieur Erlangen pour avoir tué Lempicka en outrepassant la légitime défense et notre vendeur de rêves à une amende. Soit. Mais l’inspecteur Stross reste titillé par le meurtre inexpliqué d’Isaï Kruz et le cas Lempicka. Il lui en coûtera la vie.

Reste à choisir, sans risque de dévoiler la fin, une carte au hasard parmi le « Cahier bleu » de l’inspecteur dont la démarche intellectuelle s’associe au champ des possibles : à la fois une image du fonctionnement du cerveau humain et une esthétique littéraire. La n°78 se penche sur un « corpus delicti », le foulard mauve resté seul dans le coffre de la banque. La cent-unième invite le lecteur à inscrire sa propre fin sur sa virginité…

Dans un cadre réaliste, la dimension fantastique efface les frontières du féminin et du masculin, du rêve et de la réalité, de la vie et de la mort, du passé et de l’avenir, explosant la rationalité de la justice, avec le brio époustouflant que l’on ne peut méconnaître chez notre cher Milorad Pavic, écrivain ludique et vertigineux.

 

Le Serbe Milorad Pavic, en quelque sorte docteur en érudition imaginaire, mériterait en France d’être mieux connu : il faudrait alors se souvenir de son roman de Héro et Léandre, ou de Léandre et Héro, selon que l’on lit une première partie jumelle de la seconde, qu’il faut aborder en retournant le volume, jusqu’à ce qu’elles se rejoignent au centre des pages : L’Envers du vent[9]. Ou son « roman-tarot », Le Dernier amour à Constantinople, qui attend encore sa traduction. Il est enfin résolument permis d’agréger les romans « boîte » et « dictionnaire » de Milorad Pavic à ce qu’Umberto Eco appelait « l’œuvre ouverte » : « Nous ne sommes plus devant des œuvres qui demandent à être repensées et revécues dans une direction structurale donnée, mais bien devant des œuvres ouvertes que l’interprète accomplit au moment même où il en accomplit la médiation ». Ce dernier étant ici le lecteur, l’on dira, conjointement avec l’auteur du Nom de la rose : « une forme est esthétiquement valable justement dans la mesure où elle peut être envisagée et comprise selon des perspectives multiples, où elle manifeste une grande variété d’aspects et de résonnances sans jamais cesser d’être elle-même[10] ».

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Milorad Pavic : le Dictionnaire khazar, Belfond, 1988.

[2] Umberto Eco : Le Nom de la rose, Grasset, 1982.

[4] Jacques Piatigorski et Jacques Sapir : L’Empire Khazar, VII-XI° siècle. L’énigme d’un peuple cavalier, Autrement, 2005.

[5] Arthur Koestler : La Treizième tribu, Tallandier, 2008.

[6] Marek Halter : Le Vent des Khazars, Robert Laffont, 2001.

[8] Jorge Luis Borges : Fictions, Gallimard, 1951, p 19-46.

[9] Milorad Pavic : L’Envers du vent, Belfond, 1996.  

[10] Umberto Eco : L’œuvre ouverte, Seuil, 1965, p 17.

 

Parador San Marcos, Leon, Castilla la vieja. Photo : T. Guinhut.

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27 mars 2021 6 27 /03 /mars /2021 13:10

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Knut Hamsun,

ou la Faim de romantisme et de nazisme.

Avec le concours de Martin Ernstsen & d’Ingar Sletten Kolloen.

 

 

Knut Hamsun : La Faim, traduit du norvégien par Georges Sautreau,

Le Livre de poche, 1989, 288 p, 6,90 €.

 

Knut Hamsun & Martin Ernstsen : Faim, Actes Sud, 2020, 222 p, 26,50 €.

 

Ingar Sletten Kolloen : Knut Hamsun, rêveur et conquérant,

traduit du norvégien par Eric Eydoux, Gaïa éditeur, 2010, 766 p, 28 €.

 

 

 

Malheureux rêveur, le jeune Knut Hamsun, affligé par une pauvreté infamante, eut faim, très faim. De pain, mais aussi de romantisme, ce qui lui permit de rédiger de beaux romans réalistes et poétiques où les paysages de Norvège et les jeunes gens en quête d’amour réalisent une initiation pas toujours satisfaisante. Révélé en 1890 par La Faim, roman autobiographique d’un jeune homme aux aspirations d’écrivain tourmentées confronté à de terribles difficultés pécuniaires, le Norvégien Knut Hamsun (1859-1952) est un véritable démiurge. A travers quelques dizaines d’ouvrages, romanesques, mais aussi théâtraux et poétiques, c’est un créateur d’univers, aux personnages fouillés, attachants ou désespérants, le chantre d’une littérature psychologique aux histoires d’amours passionnées entre jeunes rêveurs et filles de bourgeois commerçants… Grâce à une écriture évocatrice et émouvante il dépeint la société norvégienne de son temps, entre ruralité traditionnelle et révolution industrielle. Son succès et son éthique d’écrivain ne lui assurèrent cependant pas une carrière indigne de tout reproche. Pourquoi un si grand romancier est-il devenu pronazi ? Sa biographe Ingar Sletten Kolloen, dans Knut Hamsun, rêveur et conquérant, balise avec soin cette dérive intellectuelle.

 

Roman autobiographique terriblement réaliste, La Faim, publié en 1892, est loin d’être un navet. Le jeune narrateur-personnage est un modeste homme de lettres désargenté, errant parmi les froides rues de Christiana, l’actuelle Oslo. Alors que rares sont ses articles acceptés par les journaux locaux pour quelques couronnes, il n’a plus qu’une obsession, recueillir quelques piécettes qui le nourriront afin d’imaginer survivre de jour en jour. Jeté hors de sa pension misérable, « pareille à un lugubre cercueil disjoint », il fantasme « la faim au ventre » devant les vitrines des boulangers comme devant le charme de femmes qui seraient ses salvatrices. La solitude urbaine le nargue, les gens le repoussent, la société parée de vertus protestantes dément ses principes. En une descente aux enfers graduelle, non seulement la faim affaiblit son corps étique, mais elle érode ses pensées, jusqu’au délire, mêlant souvenirs, espérances, désespoir, colère et apathie, à la lisière du fantastique et de l’illumination.

Au-delà de la réalité autobiographique, cet ouvrage révèle une dimension anthropologique et clinique, grâce à l’acuité de la description d'un état physiologique et psychologique qui va s’altérant. Les idées paraissent d’abord plus claires, permettant à l’inspiration de jaillir au service de nouvelles pages, le corps semble plus léger, avant que l’épuisement vide le crâne du malheureux. Il culpabilise, s’en remet au Dieu qui l’a créé, dort dans les bois, dans un atelier de tôlerie désaffecté, sur un banc et y compris sous la pluie, voire en cellule, en tant que sans-logis ramassé par la police. Il occupe ses mâchoires comme il peut : « Mâcher des copeaux ne servirait plus à rien ; mes mâchoires étaient lasses de ce travail stérile et je les laissai en repos. [...] Au surplus, un bout d'écorce d'orange déjà brunie que j'avais trouvé par terre et m'étais aussitôt mis à ronger m'avait donné la nausée ». Pire, lorsqu'il peut enfin dévorer un bifteck, son estomac le trahit et il vomit. Comme une bête, il ronge un os qu’il prétend demander à un boucher pour son chien. Incroyablement, au cœur d’une existence aussi misérable, apparait une romance avec une jeune fille au cours de laquelle, il peut se laisser rêver d’être aimé ; romance cependant avortée à cause de son instabilité.

En cette tranche de sociologie sans guère de tranche de viande ni de pain, en ce récit un brin naturaliste, la dépersonnalisation du narrateur a quelque chose de kafkaïen, surtout si l’on pense à la nouvelle « L’artiste de la faim » de l’auteur du Procès. Dans un perspective sociale, il ne va pas sans une certaine empathie implicite à l’égard des miséreux et autres sans domiciles fixes. Enfin l’anti-héros n’aura que l’engagement sur un bateau trois-mâts en tant qu’homme à tout faire pour survivre, puis s’installer en prolétaire aux Etats-Unis, avant de revenir en Europe, à Paris, puis en Norvège, où la publication de ce roman lui permit non seulement de manger plus qu’à sa faim, mais d’engager une prolifique carrière littéraire. Un peu à la manière de son contemporain américain Jack London. La mosaïque d’une conscience altérée permet cependant à ce roman frappant d’associer à la mise à nu d’une société les processus tortueux de la créativité en une esthétique déjà fort moderne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le roman devient Faim en perdant son article et la plupart de son discours, comme désossé, et en devenant bande dessinée avec Martin Ernstsen, un Suédois né en 1982. C’est bien le problème éternel d’une telle adaptation, quoique le dessinateur y mette un talent bienvenu, en jouant sur les gris et les noirs, pathétiques, les tremblements du personnage, mais aussi les rouges intensément contrastés. Dans toute cette grisaille aux intestins serrés, « le palais d’Ylajali » rêvé par le pathétique héros se cristallise en une vison aux couleurs féériques où le rêve amoureux s’entoure de rose. Mais le plus souvent son corps se métamorphose, se désagrège, devient une limace chapeautée.

Cet album, fort réussi, insiste avec talent sur les délires hallucinatoires du protagoniste que son estomac, et par voie de conséquence sa psyché, ne laissent pas en paix. Il peut donner envie, outre de prendre un solide goûter, et, ce serait judicieux, d’aller vers l’accomplissement de la lecture, soit le roman lui-même. À moins de penser, et ce serait désastreux, que l’adaptation en bande dessinée permette de faire l’économie d’une plus patiente et gratifiante tâche.

C’est L’Eveil de la glèbe[1] qui attira l’attention l’Académie Nobel aux fins d’attribuer son prix en 1920 à Knut Hamsun. En une réécriture de la Genèse, un jeune couple, Isaac et Inger, fait la conquête d’une région sauvage, la Nordland. La pastorale se heurte cependant aux nécessités du monde moderne. L’éden devra reculer face à la société mercantile et industrielle ; d’où une vision réitérée de la destinée humaine écartelée entre deux mondes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Henry Miller appréciait profondément Vagabonds[2], écrit en 1936. Ces derniers s’appellent Edevart et August, dont le retour au village stupéfie le premier qui ne rêve que de partir, que d’explorer le vaste monde. Passablement impécunieux, les deux compères parcourent en ce peu prospère XIX° siècle rural le pays à la recherche de boulots divers, tour à tour paysans, colporteurs, marins ou pêcheurs. Quelques-uns de ces « vagabonds » norvégiens tentent la fortune en émigrant en Amérique, d’autres tentent de survivre au pays à qui mieux mieux. Le roman déploie une amitié entre deux personnages inquiets, voire torturés par leurs passions, leurs ambitions et leurs prodigalités, et une époque charnière entre le monde ancien et la modernité. Entre de vastes descriptions de la nature sauvage, les personnages divers sont souvent hauts en couleurs, alors que les tableaux de société atteignent une réelle valeur sociologique…

Thomas Mann appréciait « le charme infiniment aimable de l’art d’Hamsun ». En effet, Le Dernier chapitre[3], publié en 1923, peut être considéré comme une âme sœur de l’immense Montagne magique. Car une bonne part de l’action se situe également dans un sanatorium de montagne. Le propos est volontiers satirique, dénonçant les vices petits et grands d’une société bourgeoise où se côtoient névrosés et escrocs. Un personnage domine le livre et en particulier la fin : c’est « le Suicidé », anti-héros manifeste et marionnette absurde de la vie séduite par la mort.

L’un des thèmes récurrents et significatifs de Knut Hamsun est l’opposition entre la paysannerie traditionnelle et la tradition aristocratique terrienne d’une part et les parvenus d’une bourgeoisie cupide qui représente une modernité aussi agressive que désastreuse d’autre part. À cet égard le roman Enfants de leur temps[4] présente une galerie de personnages contrastés, sans néanmoins choir dans un manichéisme outrancier, entre Tobias Holmengra, parvenu génial, Willatz Holmsen, aristocrate nordique, lieutenant éprouvé par son destin et porteur d’un rêve aussi sublime que désespéré. Le déterminisme social est alors la cible de l’écrivain engagé.

Le titre de son dernier roman est visiblement symbolique : Le Cercle s’est refermé[5]. Mais c’est sur l’amertume. Car son personnage principal, Abel Brodersen, au malheureux prénom biblique, ne vit que par indifférence. Que lui importent les valeurs et les ambitions, l’argent et les amours qui mènent le monde, que lui importent ces femmes, Lili, Lolla, Olga, qui virevoltent autour de lui ! « Un drôle de phénomène cet Abel qui vagabondait constamment et ne se fixait nulle part. Et comment faisait-on pour devenir quelque chose ? » La satire de société, criante, n’épargne pas le vide d’un anti-héros insouciant et désabusé : « En attendant, le temps passait et Abel s’anéantissait de plus en plus ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La biographe Ingar Sletten Kolloen, en un ouvrage aussi encyclopédique qu’agréablement lisible, nous permet d’entrer au cœur des affres de cet auteur instable, qui eut du mal à trouver sa place dans le milieu littéraire scandinave, avant que son succès soit fêté. Prodigue, il gaspilla ses droits d’auteur considérables, eut autant de mal à se fixer en amour que pour sa résidence. Deux épouses trompées, Bergljot puis Marie, soumises à un caractère possessif, égoïste, témoignent d’une personnalité difficile et d’une contradiction flagrante avec ses héros aux aspirations amoureuses idéales. Pour Knut Hamsun hélas, la création artistique légitime les tyrannies domestiques.

De là à adorer d’autres tyrannies, il y a qu’un pas. Car, malgré l’intérêt de ses romans bouillonnants de qualités esthétiques et morales, l’on ne peut qu’y déceler une fixation sur le monde rural, sur un passé idéalement proche de la nature, en un mot une pensée réactionnaire face aux évolutions de la civilisation. Si l’on ajoute qu’adulé par le lectorat allemand et boudé par les Anglais, il en vint à devenir anglophobe, l’on comprend son attrait pour la « germanité », son adhésion au parti pronazi, le Nasjonal Samling, puis, sans l’excuser un instant, sa passion délirante envers Hitler à qui il finit par rendre visite en 1943, en pleine guerre mondiale, offrant sa médaille du prix Nobel à Joseph Goebbels. Interné au pays après l’effondrement de l’Allemagne, jugé malgré son grand âge pour trahison envers la Norvège, qui, rappelons-le, fut occupée par la botte nazie, il fut considéré comme une vieille tête de pioche au jugement fragile. Gloire nationale, il reste cependant un auteur pour le moins controversé.

 

 Outre la richesse du récit précisément documenté, cette biographie intime et politique du grand Norvégien Knut Hamsun a le mérite de poser des questions et un problème récurrent. Le nazisme est-il un romantisme, en son rêve de grandeur, romantisme pour le moins avarié ? Comme dans le cas de Louis Ferdinand Céline[6] ou d’Ezra Pound[7], sans compter tous ceux aimantés par la fascination communiste, un artiste peut-il rester un grand créateur humaniste si la bête totalitaire l’a séduit ?

 

Thierry Guinhut

La partie sur Ingar Sletten Kolkhozien a té publiée dans Le Matricule des Anges, mai 2010

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Knut Hamsun : L’Eveil de la glèbe, Le livre de poche, 1999.

[2] Knut Hamsun : Vagabonds, Grasset, 1986.

[3] Knut Hamsun : Le Dernier chapitre, Calmann-Lévy, 1976.

[4] Knut Hamsun : Enfants de leur temps, Calmann-Lévy, 1983.

[5] Knut Hamsun : Le Cercle s’est refermé, Calmann-Lévy, 1990.

 

Knut Hamsun : La Faim, Jonquières, 1927.

Knut Hamsun & Martin Ernstsen : Faim, Actes Sud, 2020.

Photo : T. Guinhut.

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15 février 2021 1 15 /02 /février /2021 17:53

 

Vide-greniers de Chef-Boutonne, Deux-Sèvres.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Quatre continents de poésie :

indienne, arabe, américaine et russe.

Amjad Nasser, Mohammed Bennis,

Beat Attitude, Karina Borowicz, Boris Ryji,

Novalis, Dana Gioia.

Suivi de : Que reste-t-il de la poésie ?

 

 

Un Feu au cœur du vent. Trésor de la poésie indienne,

divers traducteurs, Poésie Gallimard, 2019, 336 p, 8,60 €.

 

Amjad Nasser : Le Royaume d’Adam et autres poèmes,

traduit de l’arabe (Jordanie) par Antoine Jockey, Sindbad Actes Sud, 2021, 176 p, 17,50 €.

 

Mohamed Bennis : Fleuve entre des funérailles,

traduit de l’arabe (Maroc) par Mostafa Nissabouri, L’Escampette, 2003, 112 p, 15 €.

Mohamed Bennis : Vin, traduit par l'auteur et Mostafa Nissabouri, L’Escampette, 2020, 144 p, 16 €.

 

Beat Attitude. Femmes poètes de la Beat Generation,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Analisa Mari Pegrum & Sébastien Gavignet,

Bruno Doucey, 2020, 224 p, 20 €.

 

Karina Borowicz : Tomates de septembre,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Juliette Mouïren, Cheyne, 2020, 178 p, 24 €.

Boris Ryji : La Neige couvrira tout, traduit du russe par Jean-Baptiste Para, Cheyne, 2020, 96 p, 22 €.

 

Novalis : À la fin tout est poésie, traduit de l’allemand par Olivier Shefer, Allia, 2020, 272 p, 15 €.

Dana Gioia : Que reste-t-il de la poésie ?

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Renaud Toulemonde, Allia, 2021, 64 p, 6,50 €.

 

 

 

Vortex des mythes, la poésie poursuit au long de l’Histoire sa course comme l’expansion de l’univers. En tous temps et sur toutes les terres chantent les poètes. Et même si nous manque, en ces hasards de l’éditoriale actualité, l’Océanie, ce sont ici quatre continents qui viennent versifier. En une vertigineuse énumération, glissons de l’Inde immémoriale aux pays arabes, entre Jordanie et Maroc, avec Mohammed Bennis et Amjad Nasser, en passant par les Etats-Unis de la féminine Beat Generation et de Karina Borowicz, jusqu’à la Russie de Boris Ryji. Faut-il faire confiance au vœu pieux de Novalis pour qui À la fin tout est poésie ? Car si l’art du poète a pu être paré d’un rare prestige, l’on est en droit de se demander avec Dana Gioia : Que reste-t-il de la poésie ?

                                    

Un sous-continent, immense, dépassant aujourd’hui le milliard d’habitant, usant de dizaines de langues, du sanscrit à l’anglais, de l’hindi au bengali, nanti d’une Histoire plus que millénaire, ne peut qu’avoir une riche tradition poétique. C’est à une gageure que se livre l’éditeur et préfacier Zéno Bianu en présentant une anthologie forcément partielle, et cependant brillante : Un Feu au cœur du vent. Trésor de la poésie indienne.

L’on ne s’étonnera pas qu’elle commence avec un mythe de la création du monde, dans le Rig-Véda, venu d’environ 1300 avant Jésus-Christ : « L’Ordre et la Vérité sont nés / de l’Ardeur qui s’allume ». La parole poétique est une approche de l’absolu. Eveil spirituel de siècle en siècle, la poésie sait également se faire intensément charnelle : « Faites-vous une demeure soit au bord du Gange, qui lave dans ses eaux les souillures de l’âme, soit entre les seins d’une jeune femme », conseille joliment Bhartrihari au VII° siècle.

Si le poète le plus connu en notre Occident est certainement Rabindranath Tagore (1861-1941), dont les « chants sont des bancs d’algues / qui ne se sont jamais arrêtés où ils ont vu le jour », c’est là l’occasion de découvertes lyriques étonnantes. Lisons Lokenath Bhattacharya (1927-2001) : « Depuis que j’ai posé ma main sur toi, comment pourrais-tu éviter d’être l’aimée, la rivière de la confluence ? ». À Lalan Fakir (1774-1890), qui sait que « le même jeu cosmique se joue dans le corps humain », répond en visionnaire celui qui connait « le moment de la conflagration décisive du temps », Ayyappa Paniker (1930-2006). Plus près de nous, Pritish Nandy (né en 1951) confie : « tout ce que j’aime rencontre le brutal anonymat de la mort », en un tragique aphotisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les quatrièmes de couvertures sont trop souvent dithyrambiques. Mais dans le cas d’Amjad Nasser (1955-2019), Jordanien passant pour « l’une des voix les plus originales de la poésie arabe contemporaine », il faut consentir à s’incliner face à cette création adamique. En une anthologie intelligemment mise au point et traduite avec souffle par Antoine Jockey, ce ne sont pas seulement des thématiques arabes traditionnelles qui affleurent, mais plus largement universelles. De la création d’Adam à la ville de New York, mythe et Histoire se télescopent, en passant par la prise de Grenade et le mythe de Faust. Car il s’agit d’ « Ôter le monstre qui gît dans la cage thoracique des fils d’Adam », de dénoncer « Après le 11 septembre […] l’année des faux prophètes et de leurs versets sataniques ».

Parfois l’art de la profuse énumération a quelque chose de borgésien : « Un jour je fus cette feuille qui tombe lentement, […] La rose qui s’est dénigrée lorsque l’automne l’a offerte / À son inspiratrice rousse, / Le tigre qui se croit libre alors qu’il est dans un enclos ». C’est là le premier poème du volume qui musarde parmi neuf recueils, et qui est l’un des derniers écrits, car cette anthologie inverse l’ordre chronologique, pour retrouver les « Louanges pour un autre café », de 1979.

Le plus souvent en vers libres, parfois en prose, cette poésie fait feu de tout genre : dialogue philosophique, récit, élégie, « éloge du nombril », engagement politique humaniste, et « Conversation ordinaire sur le cancer », car le poète est hélas mort d’un cancer au cerveau… En « langue méditerranéenne » ce recueil d’un « prophète sans religion ni adeptes » prend l’espace et la condition humaine à bras-le-corps. Comme « la nuit des voyageurs », il est « un manteau de regrets argentés ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Loin de la Jordanie, et néanmoins parlant également arabe, la poésie de Mohammed Bennis (né en 1948) s’épanouit depuis le Maroc. Sachant qu’il a eu le soin de traduire Yves Bonnefoy[1], l’on ne se s’étonnera de la finesse de sa voix, qu’à leur tour les traducteurs ont à cœur de restituer pour nous. Elle est Fleuve entre des funérailles, elle quête la sérénité et « Une langue / par quoi j’ai pu accéder / aux mystères d’un sanglot dans l’invisible / par quoi j’ai accueilli / ce que la combustion de la couleur rend moite dans les organes ».

La poétique de Mohammed Bennis est à la fois élégiaque et cosmogonique. Un monde disparait en ses funérailles perpétuelles, un monde coule comme un fleuve et l’écriture y est créatrice : « J’ajoute au papillon une tache supplémentaire ». La dimension géographique et fondatrice y est prégnante, car ce « fleuve » y est « négroïde », « Chaldéen » et « Berbère », humanité sans nationalisme ni fermeture.

Entre vers libres et poèmes en prose, le navigateur du fleuve de la parole laisse libre cours à une déferlante d’images de la nature, associée à un « soleil de mythes ». Démiurge, Mohammed Bennis anime ses pages d’un souffle intensément lyrique, mais aussi terriblement pathétique : « Un vent / façonne des embarcations / pour ceux qui cherchent le poème ». Sait-on cependant si, parmi « un amas de terreur », le poème peut servir de « guide » ? Car l’on peut trouver « dans chaque lettre de l’alphabet une clameur dont le plafond était fait de larmes ». Aussi, entre Nil et Euphrate, « l’encre des langues / consolide aux vaisseaux de mes doigts / la douleur de l’hémorragie »…

Et si nous avons soif d’un autre recueil de Mohammed Bennis, voici Vin, qui est en français un quasi original, puisqu’il s’est ici traduit lui-même, avec le concours de Mostafa Nissabouri. Nous naviguons au plus près de l’excès de l’ivresse : « J’efface par ivresse des pages entières de sagesse ». Mais aussi de la qualité de l’inspiration. Car il n’est pas impossible que ce vin, « gisement de rubis », soit la métaphore de l’aimée et de la poésie : « trempe / mes membres / d’amour », réclame-t-il. Si ce Vin, qui rêve une « Andalousie » fantasmatique, n’a pas, nous semble-t-il, l’immensité et la subtilité du précédent recueil, l’on y découvre de belles braises quand « la terre est branchage de sang / au gosier »…

  

Quittons les théâtres méditerranéens aux accents immémoriaux pour des confins aux charnières d’une modernité insolente, celle de la Beat Generation américaine, et plus précisément, en son versant un tant soit peu occulté, des femmes poètes de la Beat Attitude. Car au-delà des maîtres fondateurs que furent Allen Ginsberg et Jack Kerouac dans les années cinquante, ces dames ont arraché leur liberté d’agir et d’écrire : elles s’appellent Diane di Prima, Hettie Jones, Denise Lervertov ou Anne Walman. L’errance du voyage, les musiques ardentes, l’attrait du bouddhisme et les drogues psychédéliques, voilà qui n’est pas un terrain de chasse exclusivement mâle, sans compter la revendication de l’avortement.

Si cette anthologie fut d’abord publiée en 2018, il faut sans regret en oublier la première édition, tant celle-ci se voit incendiée avec l’inédit The Love Book et par les soins intensément érotiques de Lenore Kandel. L’on devine que cette petite dizaine de pages fut condamnée pour obscénité en 1966. Pourtant quelle belle énergie en ce que l’appela une « pornographie hardcore » : « Ta bite s’élève et palpite dans mes mains / une révélation / comme en vécut Aphrodite ». Un tel amour est celui du « désir des anges érotiques qui baisent les étoiles », d’un « ange osmotique » enfin.

Cette poursuite de la liberté sexuelle est également le moteur d’Elise Cowen : « Je voulais une chatte de plaisir doré / plus pure que l’héroïne ». Femmes, elles chantent la « louange de mon mari » ou leurs « règles », comme Diane de Prima, mais aussi la difficulté de la condition féminine, par les voix d’Hettie Jones et Joanne Kyger. Cependant malgré l’éclatement des sensations, des choses vues et des idées en vers libres, cela reste trop souvent prosaïque, et marqué au coin d’une naïve utopie, proclamant avec Mary Norbert Körte : « l’avènement de l’amour ». Aussi, non sans ironie, Janine Pommy Vega dénonce la « tyrannie des poètes rassemblés ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plus récente et venue de la côte est, l’Américaine Karina Borowicz (née au milieu des années soixante) aime les intersaisons, celle des Tomates de septembre. En vers libres non ponctués, c’est une poésie du regard, à l’affut des vies cachées, des détails et des signes, comme ce « tout petit globe d’eau qui hésite/ au bout du robinet ». Le poème inaugural examine avec soin et tendresse ces « plants de tomates en fin de vie », alors qu’en toute discrétion affleure une dimension métaphysique. Sans rien de bruyant ni de grandiloquent, le verbe est toute délicatesse et tendresse envers les choses et les êtres, telles ces veuves de marins aux « tresses d’argent ». La nature n’est pas chez elle un thème désuet, abeilles et hibou participent du mystère de la vie, quand « nous sommes en quête de n’importe / quel vestige de sacré ». Tout est prétexte à la méditation, du « cercle de feu » sur la gazinière, en passant par « le visage du pain » ou un scarabée, jusqu’aux outils, provocant l’interrogation : « Poussière humaine / pourquoi as-tu erré si loin ? » Par instants la poétesse glisse à la lisière du fantastique, avec une « chemise blanche [qui] va lentement / mourir de faim dans le placard noir / ayant cessé d’être nourrie/ par la chaleur de ses poignets ». Aussi l’on ne s’étonnera pas qu’elle rende hommage à Emily Dickinson[2] en visitant sa maison, mais également celle de Marina Tsvetaeva[3]. L’émotion est si labile, si prégnante lors de l’élégie et lorsqu’elle a peur « que le rouge parfait / qui fleurit quand je me souviens de toi n’ait perdu / la force d’apparaître au monde ».  Parfois le poème, si souvent descriptif, passe par une « Harde de chevaux au pinceau et à l’encre », venue de la grotte de Lascaux, pour confronter l’art de l’écriture à celui de la peinture.

Nous ne refermons ce beau recueil, si sensible, qu’à regret, pour le rouvrir…

Restons avec le même éditeur, Cheyne, qui est à la poésie un continent à lui seul, grâce à son bouillant catalogue et ces livres bilingues soigneusement édités, pour traverser les continents jusqu’en Russie, où d’ailleurs Karina Borowicz a un temps résidé.

La vie brève de Boris Ryji, né en 1974 dans l’Oural, n’a couru que vingt-six ans. Voici une inédite anthologie, intitulée La Neige couvrira tout, de ce Rimbaud russe, qui connut une enfance néanmoins heureuse sous la chape de plomb du communisme, monde auquel il était adapté, et une jeunesse entravée au cours de laquelle sa ville de Sverdlovsk était sous la coupe de la mafia locale. La tragédie poétique de celui qui fut également champion de boxe junior semble préparer un destin tout aussi tragique après le paradis perdu de l’enfance : « Lourde est ma dette envers la vie. / La mort seule est silence et générosité ». Le suicide a brisé l’espoir de nouveaux recueils. La nostalgie, la description d’un milieu urbain et de ses travailleurs, car « la Russie est un vieux cinéma », permettent d’éclairer un passé à rédimer, là où « l’art avait la même tendresse ». En ce sens la mission du poète doit également se dépasser : « Ils brilleront d’un lustre paneuropéen / les mots du poète transasiatique, / j’oublierai la magie de Sverdlovsk / et la cour d’école du quartier prolétaire. » Il n’en reste pas moins que ce serait réducteur de le qualifier de poète prolétarien, à la mode désuète de l’idéologie soviétique. Cet héritier de Pouchkine sait que « quand meurent les fontaines / il est d’usage de pleurer ». Lui qui se demandait : « Sur quoi les pierres grises font elles silence ? », conserve cependant un art poétique : « La pensée, transfigurée en statue, est redevenu pensée ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il semblerait alors que selon le vœu de Novalis, À la fin tout devient poésie. C’est le titre qu’a choisi de donner l’éditeur à ces magnifiques manuscrits posthumes, venus des années 1799 et 1800.  Sa vie également brève, de 1772 à 1801, fut cependant toute entière poétique, quoiqu’il fut également philosophe et minéralogiste, ce qu’il n’estimait en rien contradictoire. En fanal du romantisme allemand, il prétendait que « la mort est le principe romantisant de notre vie », et même « mourir joyeux » de cette tuberculose qui tua également la jeune Sophie qu’il aimait.

Ce recueil est constellé de fragments philosophiques, religieux, scientifiques et médicaux, de notes pour la « fleur bleue » de son roman Heinrich von Ofterdingen, d’aphorismes et autres « semences littéraires » ; comme celle-ci : « Un roman doit être poésie de part en part [comme si] s’éveillait en nous le sens juste du monde ». Or il y a pour Novalis, idéaliste invétéré, une « prose proprement romantique - suprêmement changeante - merveilleuse tournures étranges - sauts brusques - entièrement dramatique ». L’art d’écrire n’a qu’une volonté qui vaille : « Il est parfaitement compréhensible qu’à la fin tout devienne poésie - Le monde ne devient-il pas au final âme ? » S’il n’est pas certain que nous croyions encore à l’âme, croirons-nous en la poésie ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vivre en poésie tient cependant de la gageure. D’autant s’il s’agit d’être professeur en la matière, dénonce avec verdeur Dana Gioia, poète également, né en 1950, en jetant son pamphlet à la face de l’institution américaine : Que reste-t-il de la poésie ? La question est rhétorique : autrement dit, rien. L’on est en 1991 aux Etats-Unis arrivé à une professionnalisation de la chose. Du point de vue de la sécurité pécuniaire, l’enseigner à l’université et animer des ateliers d’écriture est certes un bien ; mais un mal si la presque sinécure devient le havre du consensus en termes d’esthétique. Dana Gioia dénonce une discipline qui est « l’apanage d’une coterie », car « plusieurs décennies de subventions publiques et privées ont créé un entre-soi littéraire ». Le vase-clos entraîne la disparition de l’actualité poétique, le vers n’est plus que petitement lyrique et a presque disparu au profit de la prose. La poésie a « perdu son universalité », elle est « au rebut de la culture », au risque de voir mourir la littérature et la nation avec elle…

Que faire ? Dana Gioia propose quelques pistes : lors des soirées, les poètes devront lire les œuvres d’autres artistes, et les ouvrir à d’autres arts, n’inclure en des anthologies « que des poèmes qu’ils admirent vraiment », utiliser la radio, surtout, « quitter l’ennuyeuse salle de classe » et « jeter au feu les conventions mortifères qui nous encerclent pour voir renaître de ses cendres la poésie éternelle, immortel phénix aux plumes d’encre ». S’il nous arrive avec trente ans de retard, ce bref et vigoureux pamphlet n’a rien perdu de son actualité, au contraire. Il est cependant plus criant que jamais, aux Etats-Unis, voire en France, dans la mesure où le politiquement correct et la « cancel culture », soit l’élimination de tout propos non conforme à une doxa politique, antiraciste, féministe, gay, transgenre, décoloniale[4] et tutti quanti, arase la liberté d’expression, a fortiori, on l’imagine, poétique.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Trésor de la poésie indienne a été publiée dans Le Matricule des anges, juin 2020,

Celle sur Amjad Nasser, février 2021

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11 octobre 2020 7 11 /10 /octobre /2020 07:49

 

Sestiere Canaregio, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Cees Nooteboom,

 

lion vénitien de la beauté et de la mort.

 

 

Cees Nooteboom : J’avais mille vies et je n’en ai pris qu’une,

traduit du néerlandais par Philippe Noble, Actes Sud, 2016, 272 p, 22,50 €.

 

Cees Nooteboom : Le Visage de l’œil, traduit par Philippe Noble, Actes Sud, 2016, 352 p, 24 €.

 

Cees Nooteboom : L’Histoire suivante, traduit par Philippe Noble,

Actes Sud, 1991, 144 p, 85 F.

 

Cees Nooteboom : Le Jour des morts, traduit par Philippe Noble, Actes Sud, 2001, 386 p, 23,30 €.

 

Cees Nooteboom : Venise. Le lion, la ville et l'eau,

traduit par Philippe Noble, Actes Sud, 2020, 240 p, 25 €.

 

Cees Nooteboom : Tumbas. Tombes de poètes et de penseurs,

avec des photographies de Simone Sassen,

traduit par Annie Kroon, Actes Sud, 2009, 254 p, 45 €.

 

 

 

La sagesse d’un vieux lion voyageur anime Cees Nooteboom, l’écrivain dont l’œil a mille vies. Ce qui ne l’empêche en rien d’être attentif aux morts de ses personnages, comme de celles des écrivains qui l’ont précédé. Séduire la mort dans la vie, ou séduire la vie dans la mort ? Telle semble l’une des tâches que s’est assignée le néerlandais Cees Nooteboom, né en 1933 à La Haye, dont les lecteurs français semblent à tort bouder la dimension polymorphe, érotique, parfois sombre, et mémorielle. L’on entrera d’abord en son œuvre par la porte d’une anthologie, puis d’un recueil de poèmes qui couvre toute sa carrière. Au-delà de son engagement européen dans les essais de L’Enlèvement d’Europe[1], il faut compter sur la richesse psychologique et métaphysique, flirtant souvent avec notre disparition, de ses entreprises romanesques, comme  L’Histoire suivante et autres Jours des morts, et de ses récits de voyages, à la recherche de l’intensité et de la beauté, espagnols et vénitiens, jusqu’auprès des tombes…

 

Si on ne le savait déjà, ces deux recueils, une anthologie, J’avais mille vies et je n’en ai pris qu’une, et un recueil de poèmes, Le Visage de l’œil, confirment l’importance d’un écrivain de dimension au moins européenne, né aux Pays-Bas en 1933. Ils sont le couronnement d’une vingtaine de volumes traduits chez nous, récits de voyage, romans, essais… Rüdiger Safranski, célèbre critique et philosophe allemand (dont l’on aimerait voir traduit son bel essai sur le romantisme) a cru devoir présenter une anthologie qui est un portrait kaléidoscopique du maître, quoique trop rarement ponctuée d’inédits en français, dont le titre est parlant. En effet Cees Nooteboom a passé sa vie à multiplier ses vies et ses regards, à les transmettre et les transmuer en écriture. De « Pourquoi voyager ? » à « Aimer », en passant par « L’imagination, la mémoire », les problématiques inhérentes à l’humaine condition, comme les vies de l’écrivain, fourmillent.

L’on trouve comme de juste en cette pérégrination intellectuelle, des bribes venues des beaux poèmes réunis dans ce plus nécessaire Visage de l’œil : « La vie / on devrait pouvoir se la / remémorer / comme un voyage à l’étranger ». Voyage temporel également, puisqu’il s’agit là d’un demi-siècle d’écriture poétique, alors qu’il rend hommage au philosophe et poète de l’Antiquité Lucrèce, et à l’autre bout du spectre poétique mondial, au prince des haïkus, le japonais Bashô[2]. Cette cosmopolite curiosité est un « tableau sans peintre, / mon univers secret », au lecteur émerveillé offert, entre l’inquiétude d’un « Chagrin public » et la lumière de l’ « éternité de papier ». Curieusement, ces « gravats de grammaire », dont les plus brillants sont les plus récents, sont publiées dans un ordre inverse à la chronologie, comme s’il s’agissait de reculer jusqu’en 1956, là où « Les morts cherchent une maison ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aucune histoire ne trouve sa nécessité si elle n’a son « histoire suivante » : celle du lecteur qui l’infléchira en un sens nouveau. Et, enfin, celle qui légitimera toutes les histoires, celle où toute sa vie défile pour soi, comme pour le héros de ce beau roman intitulé L’Histoire suivante. Ainsi, dans la tradition du conte philosophique, Cees Nooteboom dispose son narrateur parmi cet interstice qui sépare la vie de la mort. Dans un hôtel de Lisbonne où, dans le passé, il est déjà descendu, ce dernier revit, en condensé d’instants réalistes et de méditations lyriques, toute sa biographie. Autant les péripéties de cette biographie sont étriquées, car il n’est qu’un terne professeur de latin-grec surnommé « Socrate », autant la part d’infini en est grande.

Exégète passionné de Platon, il lit avec feu, joue et revit devant sa classe la mort du maître des dialogues, en particulier celui sur l’amour : Le Banquet. En fait, il s’adresse à la seule Lisa d’India, sa chère élève en laquelle il voit un double charmant du disciple Criton. Mais c’est avec une enseignante en sciences naturelles, qui reconnaît la part de physique et de biochimie du corps humain, qu’il vivra une aventure adultère. D’où le petit drame commun et sordide, la bagarre avec le mari jaloux, par ailleurs amant de la belle Lisa. Désemparé par une telle situation, à laquelle l’auteur de Phèdre ne préparait pas, puis expulsé du professorat, le narrateur se réfugie sous le masque du rédacteur de guides touristique. Désormais, seule la part spirituelle de l’être humain lui importe. Espère-t-il, comme Socrate, rejoindre la jeune disciple, décédée entre temps, dans « la possibilité que nous avons de penser l’immortalité » ?

Cees Nooteboom écrit là un récit peu à peu fabuleux, qui culmine dans la qualité mythique d’un voyage en paquebot vers la quiétude d’un estuaire tropical. Pendant ce temps, dans une chambre d’Amsterdam, le corps souffrant de son personnage lutte et sue encore : « Je trouvais qu’il ferait bien de se dépêcher, la douleur que je voyais était aux antipodes du sentiment d’apothéose que j’éprouvais ici. » Pouvons-nous croire en cette sagesse, cette promesse lyrique ? Y-a-t-il une telle et splendide « histoire suivante » pour chacun de nous ? Peut-on encore, comme lui, espérer en un au-delà platonicien : « Tu n’as plus besoin de m’adresser des signes, je viens. Aucun des autres n’entendra mon histoire, personne ne verra que la femme qui m’attend, calmement assise, a pris le visage de mon cher Criton, de la jeune fille qui fut mon élève, si jeune que l’on pouvait avec elle s’entretenir de l’immortalité. Et c’est alors que je lui racontai, que je te racontai L’HISTOIRE SUIVANTE ». Voilà bien un espoir insensé, sauf si justement l’on y voit la transmission au lecteur…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le cinéaste du Jour des morts est un voyageur contemplatif qui s’est pris d’affection pour Berlin. Malgré, ou à cause, de sa nostalgie pour sa femme et son fils disparus dans l’attentat qui abattit un avion, Arthur Daane va s’engouffrer dans le désir, « tel un spermatozoïde solitaire ». Tour à tour offerte et refusée, la mystérieuse Elik Orange l’entraîne jusqu’en Espagne, jusqu’au voisinage des attentats terroristes.

  Rien d’un livre d’action ou de torride érotisme… La chair toute transparente du récit est celle d’une discrète introspection sans exhibitionnisme, d’une méditation errante, patiente, parfois monotone, souvent lumineuse. Pour qui se laisse prendre à ce roman élégiaque, le sens de l’observation de l’écrivain est un sésame sur les réalités et les accidents du monde : comme « un microphone aux dimensions de l’univers »… Cette longue et intimiste odyssée, parfois traversée par une amie, un sculpteur, met le lecteur à rude épreuve puisqu’il faut attendre la page 156 pour que lui soit présentée l’étrange Elik, qui ne brisera que partiellement la coquille de la solitude d’Arthur. Puis la page 233 pour que la mystérieuse étudiante consacrée à une reine espagnole médiévale, s’offre à lui, ou plus exactement, le prenne, avant de lui montrer qu’elle est bien « championne des adieux ».

Mais à rebours, on ne sait quel charme opère : c’est, en demi-teinte, une quête d’absolu, un absolu toujours différé, introuvable. Que ce soit en filmant dans les monastères zen, parmi la rumeur des attentats, des guerres, ou en méditant dans son impossible amour. A moins que le Désir d’Espagne[3] (pour reprendre son premier titre d’un récit de voyage vers Saint-Jacques de Compostelle) et sa mystique de la mort soient le vrai motif et qu’Elik ne soit qu’un alibi de cette déception prévisible sinon désirée… Car, contre le temps, que peuvent la caméra du cinéaste, l’art de l’écrivain, s’ils ne sont que le vide d’un « jour des morts » perpétuel ?

Quoiqu’également fasciné par la culture japonaise, si l'on pense à son récit Mokusei[4], l’Espagne est en effet un pivot sans cesse parcouru, interrogé, par Ceees Nooteboom. Déjà, dans Le Chevalier est mort[5], il emmenait un jeune écrivain sur les traces d’un camarade suicidé qui n’avait pu achever un livre racontant cette même histoire. La mise en abyme trouvait son acmé sur une île espagnole. Dans Le Labyrinthe du pèlerin. Mes chemins de Compostelle[5], il réunit l’écheveau de ses pérégrinations ibériques. Tour à tour touriste éclairé, voyageur d’arrière-saison dans d’âpres villages, parmi des villes bruissantes de culture baroque ou des paradores déserts, son périple informé, érudit, convoquant autant l’histoire religieuse que les écrivains enfantés par la langue de Cervantès, tient de la quête obscure et salvatrice d’un chemin de Saint-Jacques intérieur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourtant, son voyage récurrent, le plus intime, le préféré peut-être, est celui qui depuis un demi-siècle l’amène dans la Sérénissime, soit la très sereine. Il y furète en curieux sans cesse renouvelé, il y médite en esthète. Placé sous l’égide du lion de Saint-Marc, Venise. Le lion, la ville et l’eau est le délicieux complément d'une pléthore de trop froids guides de voyage ; mieux, il a la liberté du flâneur et la méditation d’un écrivain scrupuleux, entre canaux et lagune, entre ruelles et palais, entre chambres désuètes et musées flamboyants, entre iconographie chrétienne et païenne. « Est-il possible qu’il y ait à Venise, plus de Madones que de femmes vivantes ? », se demande le visiteur, qui découvre des églises surchargées de peintures, avec « une lumière méditerranéenne qui dissout le péché ».

« Ville amphibie », Venise est « un antidote, une formule magique contre tout ce qu’il y avait de laid au monde », « un paradis de beauté » ; pourtant « une ville ne devient une ville que si, au fil du temps, s’y sont accumulés tant de contradictions que toute explication en est devenue impossible ». Car elle est une « toile d’araignées historiques », « une sorte de purgatoire […] pleine d’ombres ». Elles se nomment  Monteverdi et Wagner, Sainte-Thérèse et Casanova, ou encore le Thomas Man de Mort à Venise et le Proust de La Recherche du temps perdu. Ces derniers alors, bien que disparus, se font soudain plus vivants, surtout aux abords de Torcello, une île où « résonne l’écho byzantin de la cathédrale », où l’on se retrouve « dépouillé de l’actualité ». L’émotion devant le palimpseste des civilisations et des mouvements artistiques permet à l’écrivain de déployer autant l’ekphrasis, soit la description d’une œuvre d’art, face à Tiepolo ou Carpaccio, qu’une sorte d’autoportrait en esthète, en amateurs de concerts de musique polyphonique, mais aussi en gourmand de romans policiers vénitiens. Sans la moindre morbidité, il aime le cimetière juif, les tombes des doges « alpinistes », car elles sont perchées dans les églises ; il est à juste titre fasciné par La Tempête de Giorgione, qui orne l’Academia de sa « signification peinte » et restée mystérieuse…

Ainsi le livre de Cees Nooteboom, à la lisière du bréviaire de voyage, de la rêverie ailée et de l’essai, conçu sous forme d’« images narrées », est rapidement comptable d’un véritable enlèvement, celui du lecteur captivé, enchanté…

 

 

Si le sens de l’être humain n’a rien d’assuré, devant les vies dont il est le créateur, et a fortiori devant la mort, l’écriture de notre ami néerlandais reste une perpétuelle lentille de poésie et de métaphysique perlée… Car le requiem de Cees Nooteboom, quoique privé de dieu, n’est pas sans une palpable et durable émotion. Celle de l’élégie, de l’épiphanie, avant de se confier au noir tragique : « les morts ne nous laissent pas en repos ». Comme lorsqu’il se penche sur les plus grands écrivains, dans l'album Tumbas, illustré comme son Venise par les photographies de sa compagne Simone Sassen ; et plus exactement sur leurs poussières confiées aux pierres. Rien de morbide alors : « La plupart des morts se taisent. (…) Pour les poètes, il en va autrement. Les poètes continuent de parler. » Le parfum de la mort qu’il vient humer de par le monde est celui des « tombes de poètes et de penseurs », magnifiquement et avec respect photographiées ; mais aussi, de par l’empathie de ses commentaires, celui de la familiarité intellectuelle complice et intime. Avec Proust au Père Lachaise, Paul Celan à Thiais, Keats et Shelley au cimetière pour étrangers de Rome… Qu’ils soient Kawabata, Borges, ou Hölderlin, sachons que ces derniers seront un jour heureux d’accueillir parmi l’archipel de leurs cendres, un écrivain né en 1933, Cees Nooteboom lui-même, enfin apaisé.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

À partir de divers articles parus dans EuropeLa république des Lettres et Le Matricule des anges

 


[1] Cees Nooteboom : L’Enlèvement d’Europe, Maren Sell, Calmann-Lévy, 1994.

[3] Cees Nooteboom : Désir d’Espagne, Actes Sud, 1993.

[4] Cees Nooteboom : Mokusei !, Actes Sud, 1987.

[5] Cees Nooteboom : Le Chevalier est mort, Maren Sell, Calmann-Levy, 1996.

[6] Cees Nooteboom : Le Labyrinthe du pèlerin. Mes chemins de Compostelle, Actes Sud, 2004.

 

Torcello, Venezia. Photo : T. Guinhut.

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2 août 2020 7 02 /08 /août /2020 07:43

 

Pic de Sesques, Laruns, Pyrénées-Atlantiques.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Les extravagants et merveilleux voyages enfantins

de Nils Holgersson et de T.S. Spivet ;

par Selma Lagerlöf et Reif Larsen.

 

 

Selma Lagerlöf : Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède,

traduit du suédois parc Marc de Gouvenain et Lena Grumbach,

illustré par Bertil Lybeck, Actes Sud, 2018, 642 p, 23 €.

 

Reif Larsen : L’Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hannah Pascal, Nil, 2010, 394 p, 21 €.

 

 

 

      Livres pour enfants ? À moins qu’ils puissent captiver les adultes de bonne volonté aux capacités d’émerveillement intactes. Les romans de Selma Lagerlöf, Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, et de Reif Larsen, L’Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet, bien qu’ils viennent d’horizons et de siècles différents, emmènent tous deux de jeunes garçons au travers de pays aux beautés et embûches dignes d’une initiation.

 

      Pour la première fois en France, au-delà des versions abrégées et d’une traduction amputée d’un bon tiers parait une édition intégrale du mythique Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, que la romancière suédoise Selma Lagerlöf (1958-1940) publia en deux livraisons en 1906 et 1907.

      Le roman ressortit au merveilleux, puisqu’à quatorze ans Nils, un « bon à rien », se retrouve « Poucet » à cause de la malédiction d’un « tomte » qui le punit pour s’être amusé à persécuter les oies. Mais ce désastre n’en est pas un si l’on considère qu’il lui permet de dialoguer avec les animaux et particulièrement les oies sauvages, par lesquelles il est entraîné dans un immense voyage aérien, au dessus des plaines, rivages et montagnes. À force d’amitié avec ces volatiles qu’il protège face à maints dangers, alors que lui-même subit quelques mésaventures, dont l’agression d’un serpent, la malédiction sera finalement levée à la fin du roman initiatique : qui aura fait d'un sale gamin un jeune homme instruit et plein d'amour pour le monde et l'humanité.

      Autant que le charme du conte qui commence par la formule obligée « Il était une fois », que la dimension morale de l'apologue, c’est le guide de voyage au travers des provinces suédoises qui fait l’intérêt de ce récit. Selma Lagerlöf avait en effet reçu en 1902 une commande de l'Association nationale des enseignants suédois. Elle s’était engagée à écrire un livre de géographie destiné aux enfants de l'école publique. C’est ainsi que l’enthousiaste romancière dut avec plaisir se documenter en abondance, parcourir la Suède du sud au nord et d’est en ouest pour contempler et comprendre ses paysages, tant sauvages, ruraux et urbains, ses climats estivaux et enneigés, et recueillir de locales anecdotes et des légendes (comme « l’argent de la mer ») qui nourrirent sa rédaction, non sans se cacher elle-même en un chapitre, comme un facétieux lutin. Aussi la carte qui accompagne cette belle édition n’est pas inutile.

 

      Il faut alors se rappeler que la dimension pédagogique de ce livre plus abondant et ravissant encore que son modèle, avait été inspirée par Le Tour de la France par deux enfants, ce manuel de lecture scolaire d’Augustine Fouillée, publié en 1877 sous le pseudonyme de G. Bruno. Ce qui menaçait d’être un pensum descriptif et didactique est sans cesse animé par la tendresse et l’humour de Selma Lagerlöf, par de nouveaux animaux auquels est dévolu le rôle de guide parmi des espaces qu’ils connaissent bien, comme lorsque « Bataki le corbeau » survole une ville.

      Le succès fut vite au rendez-vous, au point que le roman fut de nombreuses fois réédité, abrégé à l’intention des plus petits, illustré, adapté en films, en bandes dessinées, au point que son héros, l’adorable Nils, ait figuré sur un billet de vingt couronnes. Nul doute que cette réussite ait contribué à son prix Nobel, en 1909, dont elle fut la première récipiendaire féminine, alors que son œuvre compte d’autres productions remarquables, dont La Saga de Gösta Berling[1].

      Au-delà du merveilleux, voire d’une certaine imagination qui relèverait avant l’heure d’une accointance avec la fantasy, quoiqu’il n’y ait là rien de médiéval, peut-être peut-on considérer qu’il s’agit d’un des premiers romans écologiques, d’un éloge des capacités de l’homme maître de ses outils, et un plaidoyer pour le provincialisme, plutôt que pour le machinisme et le nationalisme…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Quoiqu’il n’ait guère la dimension pédagogique de Nils Olgersson, un romanesque descendant d’Huckleberry Finn et de Thomas Pynchon[2] enchante pour nous une étonnante et triple redécouverte de l’Amérique. Reif Larsen, dont il s’agit en 2009 du premier ouvrage, donne vie à un enfant de douze ans parmi son Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet.  Grâce à lui, l’Amérique toute entière est prise en écharpe : l’éblouissante traversée d’un gamin prodige à travers les sciences et les Etats-Unis magnifie des pages à mi-chemin du roman et de la bande dessinée.

      T.S. Spivet tient ses prénoms d’une tribu indienne et du sansonnet migrateur. Il vit sur la ligne de partage des eaux des Rocheuses, sur un ranch paumé où son père mutique élève du bétail. Sa mère, le Docteur Clair, est une entomologiste obsédée par une introuvable cicindèle vampire. Pour lui cependant ce ranch est un « temple de l’imagination », situé dans « l’Ouest, monde des mythes, de la boisson et du silence », alors qu’il rêve de se rendre dans « l’Est, monde des idées ».

      C’est grâce à ses talents précoces de cartographe et d’illustrateur scientifique, et par l’entremise d’un proche, qu’il remporte le prestigieux prix Baird du Smithsonian Institute où il est attendu pour prononcer son discours de réception, alors que l’on ignore toute de sa jeunesse. Le voilà quittant de nuit sa famille, son chien « Merveilleux », sa sœur branchée pop, le souvenir de son frère mort… Un interminable train de marchandise, portant un accueillant « motor home » l’emmène jusqu’à Chicago où un illuminé de Dieu a failli le tuer. Un routier le dépose, ensanglanté, à Washington, où il étonnera ses pairs plus âgés et plus académiques, les médias, jusqu’au Président, quoique leur préférant le « Club du mégathérium » et ses rocambolesques aventures.

 

 

      Il s’agit d’abord d’un voyage à rebours des conquérants de Far West, puisqu’il amène T.S. Spivet, depuis le Montana, jusqu’à la capitale fédérale. L’enfant des frustes espaces conquiert son identité en conciliant les deux volets de l’Amérique. La dimension géographique, gorgée des couleurs paysagères, se mêle à l’étrangeté temporelle du jour et de la nuit, de la vitesse et du sommeil.

      Le voyage généalogique ensuite lui permet de découvrir son ancêtre du dix-neuvième siècle, Emma, dont il lit le récit de vie dans un carnet dérobé à sa mère. Dans un passionnant roman emboité, une mise en abyme, il s’identifie avec celle qui se découvre un mentor et un second père chez un naturaliste boulimique de collections, cherchant à rassembler « tout ce qui existe au monde », et qui devient la première femme géologue à participer à une expédition dans l’Ouest.  Parcours à lire comme un miroir inversé de celui T. S. Spivet, tandis qu’il fonde chez lui une réflexion sur les devoirs et pouvoirs du romancier, entre les qualités d’ « empiriste stricte » de sa mère et sa capacité « d’inventer toutes ses émotions chez nos ancêtres ». Il s’interroge : « Etait-ce dans notre sang d’étudier la vie d’un autre et de négliger la nôtre ? »

      Voyage enfin parmi les disciplines scientifiques, cartographie, botanique, médecine : celui de la curiosité visuelle, auditive et intellectuelle jamais rassasiée de ce jeune héros de la science. Ses croquis sont omnivores : insectes, wagons, « miracle du béton », ses cartes hallucinantes : du « champ de chauve-souris » au réseau de fibres optiques, en passant par l’implantation des Mac Donald. Il dessine également les « sons du silence », « les zones d’activité anormale chez les enfants prodiges ». Il réfléchit à la relativité, la physique quantique, la rémanence du passé, « les futurs possibles », les hypothèses sur le hasard, la destinée… Ce vibrant éloge de la science est également une plaidoirie en faveur des théories de l’évolution de Darwin, contre l’obscurantisme religieux. Il veut « comprendre comment tous les petits morceaux du monde tiennent ensemble » grâce à « une mine d’analyses projectives, d’études de cas, de métaphores ».

      Le roman d’apprentissage se double entre nos mains ravies de nombreux et inventifs dessins, en noir et sépia, cartes et croquis, vignettes et frontispices, mais surtout dans les marges, comme autant de notes étoilant le texte, irradiations de la pensée et critique postmoderne du développement narratif. C’est simple et intrigant comme un roman pour adolescents, dans la lignée des fondateurs de la littérature américaine à la Mark Twain. Mais par la richesse thématique, quoique plus humblement, nous ne sommes pas loin du Mason & Dixon de Pynchon[3], l'ogresque surabondance stylistique en moins, dans lequel deux grands cartographes du XVIII° fondent une épopée, infiniment plus complexe sous la langue de cet ainé de Reif Larsen, qui n’a en rien à rougir de l’apparente modestie de son roman nourrissant, peut-être génial.

 

      À cette œuvre pour le moins curieuse, infiniment attachante, il faudra adjoindre le second opus de Reif Larsen : Je m'appelle Radar[4]. Encore une histoire de petit garçon, qui nait « noir d'aubergine » à cause du noir d'une panne d'électricité, alors que ses parents sont aussi blancs que fidèles, qui aime les marionnettes et se rend à l'invitation de « Kirkenesferda », un groupe d'artistes-scientifiques du Grand Nord norvégien pour résoudre l'énigme de son identité. L'histoire se ramifie, emprunte les destinées de deux frères yougoslaves dont l'un s'engage dans la guerre et l'autre anime un théâtre de rue, parcourt le Cambodge et le Congo. Radar rejoint ce dernier pays en s'embarquant à bord de l’Aleph avec un professeur Funes, créateur d’une bibliothèque de plusieurs dizaines de milliers d’ouvrages au cœur de l’Afrique… Le roman, également illustré, quoique avec plus de parcimonie que dans le cas de T.S. Spivet, est curieusement labyrinthique, jouant avec les symboles bouddhiques, nourri d'allusions diverses, de Jorge luis Borges à Joseph Conrad.

 

      Et comme Nils Olgersson, notre charmant T.S. Spivet, tout autant divertissant et didactique, eut bientôt les honneurs du cinéma, même s’il faudra probablement se confier de nouveau à la vérité et à la beauté de l’écrit…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur T.S. Spivet a été publiée dans Le Matricule des Anges, juin 2010

 


[1] Selma Lagerlöf : La Légende de Gösta Berling, Stock, 2001.

[2] Voir : Thomas Pynchon : Vineland, une utopie postmoderne

[3] Thomas Pynchon : Mason & Dixon, Seuil, 2001.

[4] Reif Larsen : Je m'appelle Radar, Nil, 2016.

 

Sentier de Hosses, Aulon, Hautes-Pyrénées.

Photo : T. Guinhut.

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Queer-city, l'homosexualité à Londres

 

 

 

 

 

 

Adams

Essais sur le beau en photographie

 

 

 

 

 

 

 

Aira

Congrès de littérature et de magie

 

Ajvaz

Fantastique : L'Autre île, L'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Akhmatova

Requiem pour Anna Akhmatova

 

 

 

 

 

 

 

Alberti

Momus le Prince, La Statue, Propos de table

 

 

 

 

 

 

Allemagne

Tellkamp : La Tour ; Seiler : Kruso

Les familles de Leo et Kaiser-Muhlecker

 

 

 

 

 

 

Amis

Inside Story, Flèche du temps, Zone d'intérêt

Réussir L'Information Martin Amis

Lionel Asbo, Chien jaune, Guerre au cliché

 

 

 

 

 

 

Amour, sexualité

A une jeune Aphrodite de marbre

Borges : Poèmes d’amour

Guarnieri : Brahms et Clara Schumann

Vigolo : La Virgilia

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Luc Ferry : De l'amour au XXI° siècle

Philosophie de l'amour : Ogien, Ackerman

Erotisme, pornographie : Pauvert, Roszak, Lestrade

Une Histoire des sexualités ; Foucault : Les Aveux de la chair

 

 

 

 

 

 

Ampuero

Cuba quand nous étions révolutionnaires

 

 

 

 

 

 

 

Animaux

Elien Ursin : Personnalité et Prosopopée des animaux

Quand les chauve-souris chantent, les animaux ont-ils des droits ?

Jusqu'où faut-il respecter les animaux ? Animalisme et humanisme

L'incroyable bestiaire de l'émerveillement

Philosophie porcine du harcèlement

Apologues politiques, satiriques et familiers

Meshkov : Chien Lodok, l'humaine tyrannie

Le corbeau de Max Porter

 

 

 

 

 

 

Antiquité

Le sens de la mythologie et des Enfers

Métamorphoses d'Ovide et mythes grecs

Eloge des déesses grecques et de Vénus

Belles lettres grecques d'Homère à Lucien

Anthologies littéraires gréco-romaines

Imperator, Arma, Nuits antiques, Ex machina

Rome et l'effondrement de l'empire

Esthétique des ruines : Schnapp, Koudelka

De César à Fellini par la poésie latine

Les Amazones par Mayor et Testart

Le Pogge et Lucrèce par Greenblatt

Des romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Antisémitisme

Histoire et rhétorique de l'antisémitisme

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Céline et les pamphlets antisémites

Wagner, Tristan und Isolde et antisémitisme

Kertesz : Sauvegarde

Eloge d'Israël

 

 

 

 

 

 

Appelfeld

Les Partisans, Histoire d'une vie

 

 

 

 

 

 

 

Arbres

Leur vie, leur plaidoirie : Wohlleben, Stone

Richard Powers : L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Arendt

Banalité du mal, banalité de la culture

La Molussie d'Anders et L'Herne Arendt

Conscience morale et littérature : lecture de Walter Benjamin

 

 

 

 

 

 

 

Argent

Veau d'or ou sagesse de l'argent : Aristote, Simmel, Friedman, Bruckner

 

 

 

 

 

 

Aristote

Aristote, père de la philosophie

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

 

 

 

 

 

 

Art contemporain

Que restera-t-il de l’art contemporain ?

L'art contemporain est-il encore de l'art ?

Décadence ou effervescence de la peinture

L'image de l'artiste de l'Antiquité à l'art conceptuel

Faillite et universalité de la beauté

Michel Guérin : Le Temps de l'art

Théories du portrait depuis la Renaissance

L'art brut, exclusion et couronnement

Hans Belting : Faces

Piss Christ une icone chrétienne par Serrano

 

 

 

 

 

 

Attar

Le Cantique des oiseaux

 

 

 

 

 

 

Atwood

De la Servante écarlate à Consilience

Contes réalistes et gothiques d'Alphinland

Graine de sorcière, réécriture de La Tempête

 

 

 

 

 

 

Bachmann

Celan Bachmann : Lettres amoureuses

Toute personne qui tombe a des ailes, poèmes

 

 

 

 

 

 

 

Bakounine

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

L'anarchisme : tyrannie ou liberté ?

 

 

 

 

 

 

Ballard

Le romancier philosophe de Crash et Millenium people

Nouvelles : un artiste de la science-fiction

 

 

 

 

 

 

 

Bande dessinée

Roman graphique et bande-dessinée

 

 

 

 

 

 

Barcelo

Cahiers d'Himalaya, Nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Barrett Browning

E. Barrett Browning et autres sonnettistes

 

 

 

 

 

 

Bashô

Bashô : L'intégrale des haikus

 

 

 

 

 

 

Basile

Le conte des contes, merveilleux rabelaisien

 

 

 

 

 

 

Bastiat

Le libéralisme contre l'illusion de l'Etat

 

 

 

 

 

 

Baudelaire

Baudelaire, charogne ou esthète moderne ?

"L'homme et la mer", romantisme noir

Vanité et génie du dandysme

Baudelaire de Walter Benjamin

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

Beauté, laideur

Faillite et universalité de la beauté, de Platon à l’art contemporain

Laideur et mocheté

 

 

 

 

 

 

Beckett 

En attendant Godot : le dénouement

 

 

 

 

 

 

Benjamin

Baudelaire par Walter Benjamin

Conscience morale et littérature

Critique de la violence et vices politiques

Flâneurs et voyageurs

Walter Benjamin : les soixante-treize sonnets

Paris capitale des chiffonniers du XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Benni

Toutes les richesses, Grammaire de Dieu

 

 

 

 

 

 

Bernhard

Goethe se mheurt et autres vérités

 

 

 

 

 

 

 

Bibliothèques

Histoire de l'écriture & Histoire du livre

Bibliophilie : Nodier, Eco, Apollinaire

Eloges des librairies, libraires et lecteurs

Babel des routes de la traduction

Des jardins & des livres, Fondation Bodmer

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Bibliothèques pillées sous l'Occupation

Bibliothèques vaticane et militaires

Masques et théâtre en éditions rares

De Saint-Jérôme au contemporain

Haine de la littérature et de la culture

Rabie : La Bibliothèque enchantée

Bibliothèques du monde, or des manuscrits

Du papyrus à Google-books : Darnton, Eco

Bibliothèques perdues et fictionnelles

Livres perdus : Straten,  Schlanger, Olender

Bibliophilie rare : Géants et nains

Manguel ; Uniques fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Blake

Chesterton, Jordis : William Blake ou l’infini

Le Mariage du ciel et de l’enfer

 

 

 

 

 

 

Blasphème

Eloge du blasphème : Thomas-d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

 

 

 

 

 

 

Blog

Du Blog comme œuvre d’art

Pour une éthique de la critique littéraire

 

 

 

 

 

 

Bloom

Amour, amitié et culture générale

 

 

 

 

 

 

Bloy

Le désespéré enlumineur de haines

 

 

 

 

 

 

 

Bolaño

L’artiste et le mal : 2666, Nocturne du Chili

Les parenthèses du chien romantique

Poète métaphysique et romancier politique

 

 

 

 

 

 

 

Bonnefoy

La poésie du legs : Ensemble encore

 

Borel

Pétrus Borel lycanthrope du romantisme noir

 

 

 

 

 

 

Borges

Un Borges idéal, équivalent de l'univers

Géographies des bibliothèques enchantées

Poèmes d’amour, une anthologie

 

 

 

 

 

 

 

Bounine

Coup de soleil, nouvelles élégiaques

 

 

 

 

 

 

Brague

Légitimité de l'humanisme et de l'Histoire

 

 

 

 

 

 

Brésil

Poésie, arts primitifs et populaires du Brésil

 

 

 

 

 

 

Bruckner

La Sagesse de l'argent

 

Brume et brouillard

Science, littérature et art du brouillard

 

 

 

 

 

 

Burgess

Folle semence de L'Orange mécanique

 

 

 

 

 

 

Burnside

De la maison muette à l'Eté des noyés

 

 

 

 

 

 

Butor

Butor poète et imagier du Temps qui court

Butor Barcelo : Une nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Cabré

Confiteor : devant le mystère du mal

 

 

 

 

 

 

 

Canetti

Des Années anglaises à L’Amant sans adresse

 

 

 

 

 

 

Capek

La Guerre totalitaire des salamandres

 

 

 

 

 

 

Capitalisme

Eloge des péchés capitaux du capitalisme

De l'argument spécieux des inégalités

La sagesse de l'argent : Pascal Bruckner

Vers le paradis fiscal français ?

 

 

 

 

 

 

Carrion

Les orphelins du futur post-nucléaire

Eloges des librairies et des libraires

 

 

 

 

 

 

Cartarescu

La trilogie roumaine d'Orbitor, Solénoïde ; Manea : La Tanière

 

 

 

 

 

 

Cartographie

Atlas des mondes réels et imaginaires

 

 

 

 

 

 

Casanova

Icosameron et Histoire de ma vie

 

 

 

 

 

 

Catton

La Répétition, Les Luminaires

 

 

 

 

 

 

Cavazzoni

Les Géants imbéciles et autres Idiots

 

 

 

 

 

 

 

Celan

Paul Celan minotaure de la poésie

Celan et Bachmann : Lettres amoureuses

 

 

 

 

 

 

Céline

Voyage au bout des pamphlets antisémites

Guerre : l'expressionnisme vainqueur

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

 

Censure et autodafé

Requiem pour la liberté d’expression : entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Livres censurés et colères morales

Incendie des livres et des bibliothèques : Polastron, Baez, Steiner, Canetti, Bradbury

Totalitarisme et Renseignement

Pour l'annulation de la cancel culture

 

 

 

 

 

 

Cervantès

Don Quichotte et le problème de la réalité

Don Quichotte par Pietro Citati et Avellaneda

 

 

 

 

 

 

Chesterton

William Blake ou l'infini

Le fantaisiste du roman policier catholique

 

Chevalier

La Dernière fugitive, À l'orée du verger

Le Nouveau, rééecriture d'Othello

Chevalier-la-derniere-fugitive

 

Chine

Chen Ming : Les Nuages noirs de Mao

Du Gène du garde rouge aux Confessions d'un traître à la patrie

Anthologie de la poésie chinoise en Pléiade

 

 

 

 

 

 

Civilisation

Petit précis de civilisations comparées

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

Climat

Histoire du climat et idéologie écologiste

Tyrannie écologiste et suicide économique

 

 

 

 

 

 

Coe

Peines politiques anglaises perdues

 

 

 

 

 

 

 

Colonialisme

De Bartolomé de Las Casas à Jules Verne

Métamorphoses du colonialisme

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte

Histoire amérindienne

 

 

 

 

 

 

Communisme

"Hommage à la culture communiste"

Karl Marx théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

 

 

 

 

 

 

Constant Benjamin

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Corbin

Fraicheur de l'herbe et de la pluie

Histoire du silence et des odeurs

 

 

 

 

 

 

Cosmos

Cosmos de littérature, de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Couleurs
Couleurs de l'Occident : Fischer, Alberti

Couleurs, cochenille, rayures : Pastoureau, Roque, Jarman

Couleurs des monstres politiques

 

 

 

 

 


Crime et délinquance

Jonas T. Bengtsson et Jack Black

 

 

 

 

 

 

Cronenberg

Science-fiction biotechnologique : de Consumés à Existenz

 

 

 

 

 

 

Dandysme

Brummell, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire

 

 

 

 

 

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe

 

 

 

 

 

 

Dante

Traduire et vivre La Divine comédie

Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

Daoud

Meursault contre-enquête, Zabor

Le Peintre dévorant la femme

 

 

 

 

 

 

 

Darger

Les Fillettes-papillons de l'art brut

 

 

 

 

 

 

Darnton

Requiem pour la liberté d’expression

Destins du livre et des bibliothèques

Un Tour de France littéraire au XVIII°

 

 

 

 

 

 

 

Daumal

Mont analogue et esprit de l'alpinisme

 

 

 

 

 

 

Defoe

Robinson Crusoé et romans picaresques

 

 

 

 

 

 

De Luca

Impossible, La Nature exposée

 

 

 

 

 

 

Démocratie

Démocratie libérale versus constructivisme

De l'humiliation électorale

 

 

 

 

 

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Déconstruire Derrida et les arts du visible

 

 

 

 

 

 

Descola

Anthropologie des mondes et du visible

 

 

 

 

 

 

Dick

Philip K. Dick : Nouvelles et science-fiction

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Charyn : La Vie secrète d’Emily Dickinson

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

 

 

 

 

 

 

Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie, Ecologismes

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique

Monstrum oecologicum, éolien et nucléaire

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Naomi Klein : anticapitalisme et climat

Biophilia : Wilson, Bartram, Sjöberg

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Emerson : Travaux ; Lane : Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers écoromancier de L'Arbre-monde

Ernest Callenbach : Ecotopia

 

 

 

 

 

 

Editeurs

Eloge de L'Atelier contemporain

Diane de Selliers : Dit du Genji, Shakespeare

Monsieur Toussaint Louverture

Mnémos ou la mémoire du futur

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation idéologique

Haine de la littérature et de la culture

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers et fantômes d'Asie, Pu Songling, Lafcadio Hearn

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Histoire romanesque du franquisme

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Amendements libéraux à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

Impéritie de l'Etat et de la France

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava : Une Singularité nue

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Pessl : La Physique des catastrophes

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

Wright, Ellison, Baldwin, Scott-Heron

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : perversion totalitaire ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Christine de Pizan, féministe du Moyen Âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

Herland, Egalie : républiques des femmes

Bernardine Evaristo, Imbolo Mbue

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L'Après littérature

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Flanagan

Livre de Gould et Histoire de la Tasmanie

 

 

 

 

 

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Maison politique, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte, Vraiment peindre

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Adam et Eve, mythe et historicité

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Des peintres : Crivelli, Titien, Rothko, Tàpies, Twombly

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

La Sirène d'Isé

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Faim romantique et passion nazie

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

Croisade des enfants, Vies parallèles, Livre des nombres

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Averroès et al-Ghazali

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

Jaccottet

Philippe Jaccottet : les madrigaux, la clarté

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Rires du Japon et bestiaire de Kyosai

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kehlmann

Tyll Ulespiegle, Les Arpenteurs du monde

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Le Conquérant, Aléa

 

 

 

 

 

 

Knausgaard

Autobiographies scandinaves

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langage politique et informatique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies et autobiographie par Barbara Cassin

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Troubadours et érotisme médiéval

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

SurVeillance, holocauste, hermaphrodisme

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Censures et Autodafés

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et Format américain

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, L'Estomac, Orgasme

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Panofsky

Iconologie de la Renaissance

 

 

 

 

 

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Dictionnaire khazar, Boite à écriture

 

 

 

 

 

 

Peinture

Traverser la peinture : Arasse, Poindron

Sonnets des peintres : Crivelli, Titien, Rohtko, Tapiès, Twombly

 

 

 

 

 

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Philosophie

Mondialisations et féminisations philosophiques

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Lyrisme, baroque : Riera, Voica, Viallebesset, Schlechter

Trois vies d'Heinz M, vers libres

 

 

 

 

 

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Générosité, Chambre aux échos, Sidérations

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, 75 feuillets

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Ecrivains noirs : Wright, Ellison, Baldwin, Scott Heron

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

De l'origine des dieux ou faire parler le ciel

 

 

 

 

 

 

Renaissance

Renaissance historique et humaniste

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

 

 

 

 

 

 

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

 

Rilke

Sonnets à Orphée, Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome

Rome de César à Fellini

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

Isaac Babel ou l'écriture rouge

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

 

 

 

 

 

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

L'Eglise est-elle contre la science ?

Inventer la nature : aux origines du monde

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Le Guin : La Main gauche de la nuit

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Magnason : LoveStar, Kling : Quality Land

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Mnémos ou la mémoire du futur

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie ; No Smoking

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

La Tempête, Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Ecrits des camps, Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Faire parler le ciel. De la théopoésie

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

Surveillances étatiques et entrepreneuriales

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Dictionnaire amoureux de Venise

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorcières

Sorcières diaboliques et féministes

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

 

 

 

 

 

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Spengler

Déclin de l'Occident de Spengler à nos jours

 

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Steiner

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

 

 

 

 

 

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tabucchi

Anges nocturnes, oiseaux, rêves

 

 

 

 

 

 

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

Temps de Chronos et politique des oracles

 

 

 

 

 

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Théâtre et masques

Masques & théâtre, Fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Thoreau

Journal, Walden et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

 

 

 

 

 

 

Tolstoï

Sonate familiale chez Sofia & Léon Tolstoi, chantre de la désobéissance politique

 

 

 

 

 

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

« Hommage à la culture communiste »

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

Mussolini et le fascisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Hayes : Je suis Pilgrim ; Tejpal

Meerbraum, Mandelstam, Yousafzai

 

 

 

 

 

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Trump

Entre tyrannie et rhinocérite, éloge et blâme

À la recherche des années Trump : G Millière

 

 

 

 

 

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

 

 

 

 

 

 

Utopie, dystopie, uchronie

Etat et utopie de Thomas More

Zamiatine, Nous et l'Etat unitaire

Huxley : Meilleur des mondes, Temps futurs

Orwell, un novlangue politique

Margaret Atwood : La Servante écarlate

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Scheers, Walton

Utopies politiques radieuses ou totalitaires : More, Mangel, Paquot, Caron

Dyschroniques, dystopies

Ernest Callenbach : Ecotopia

Herland parfaite république des femmes

A. Waberi : Aux Etats-unis d'Afrique

Alan Moore : V for vendetta, Jérusalem

L'hydre de l'Etat : Karlsson, Sinisalo

 

 

 

 

 

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Culture et littérature contre la Civilisation du spectacle

Rêve du Celte et Temps sauvages

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Venise

Strates vénitiennes et autres canaux d'encre

 

 

 

 

 

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vila-Matas

Vila-Matas écrivain-funambule

 

 

 

 

 

 

Vin et culture alimentaire

Histoire du vin et de la bonne chère de la Bible à nos jours

 

 

 

 

 

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

Le Livre des violences

Central Europe, La Famille royale

Vollmann famille royale

 

Volpi

Volpi : Klingsor. Labatut : Lumières aveugles

Des cendres du XX°aux cendres du père

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire, retrouver notre sens politique : Fanatisme, Traité sur la tolérance

Espmark : Le Voyage de Voltaire

 

 

 

 

 

 

Vote

De l’humiliation électorale

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

Voyage, villes

Villes invisibles et imaginaires : Calvino, Anderson

Flâneurs, voyageurs : Benjamin, Woolf, Deville

 

 

 

 

 

 

Wagner

Tristan und Isolde et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Walcott

Royaume du fruit-étoile, Heureux voyageur

Walcott poems

 

Walton

Morwenna, Mes vrais enfants

 

 

 

 

 

 

Welsh

Drogues et sexualités : Trainspotting, La Vie sexuelle des soeurs siamoises

 

 

 

 

 

 

Whitman

Nouvelles et Feuilles d'herbes

 

 

 

 

 

 

Wideman

Trilogie de Homewood, Projet Fanon

Le péché de couleur : Mémoires d'Amérique

Wideman Belin

 

Williams

Stoner, drame d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

 

Wolfe

Le Règne du langage

 

 

 

 

 

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

Yeats

Derniers poèmes, Nôs irlandais, Lettres

 

 

 

 

 

 

Zamiatine

Nous : le bonheur terrible de l'Etat unitaire

 

 

 

 

 

 

Zao Wou-Ki

Le peintre passeur de poètes

 

Zimler

Lazare, Le ghetto de Varsovie

 

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