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13 mai 2023 6 13 /05 /mai /2023 13:09

 

Congost de Montrebei, Àger, Lleida, Catalunya.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

L'écriture coruscante

de Laszlo Krasznahorkai :

Le retour de Seiobo & du baron Wenckheim.

 

Laszlo Krasznahorkai : Seiobo est descendue sur terre,

traduit du Hongrois par Joëlle Dufeuilly, Cambourakis, 2018, 416 p, 25 €.

 

Laszlo Krasznahorkai :

Au nord par une montagne, au sud par un lac,

à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau,

traduit du Hongrois par Joëlle Dufeuilly,

Cambourakis, 2010, 192 p, 20,30 € ; Actes Sud, Babel, 7,50 €.

 

Laszlo Krasznahorkai : Le Baron Wenckheim est de retour,

traduit du Hongrois par Joëlle Dufeuilly,

Cambourakis, 2023, 528 p, 27 €.

 

 

Tendant un miroir aux monstruosités et aux beautés humaines, le démiurge hongrois Laszlo Krasznahorkai caresse la littérature du fouet de son imaginaire, jetant après son magistral Guerre et guerre[1] un nouveau chef d’œuvre sur la table de nos lectures. Le moins qu’il puisse faire est qu’un roman consacré à l’art soit lui-même une œuvre d’art. Divisé en dix-sept chapitres, numérotés selon la progression exponentielle de la suite de Fibonacci, Seiobo est descendue sur terre visite autant de lieux emblématiques de l’art mondial pour exhiber et interroger la mission de l’artiste. De manière kaléidoscopique et fluviale, il bouleverse celui qui reçoit en plein cœur la révélation du chef d’œuvre, étonnement introduit par un « grand héron blanc », dans une rivière de Kyoto, « artiste sans appel », dans « l’esthétisme de son immobilité parfaite ». Une constante japonaise innerve également un étrange roman du maître des proses vagabondes et initiatiques : Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau. Cependant, après quelques années de silence, saurons-nous si Laszlo Krasznahorkai, l'écrivain coruscant aux facettes diverses, à l’instar de son baron Wenckheim, est de retour…

 

 

Le journal de voyage en mosaïque est incarné par autant de personnages, parfois historiques, souvent fictionnels, que de lieux incontournables. Entre l’Alhambra de Grenade et l’Italie, entre Athènes et le Musée du Louvre, c’est le Japon qui est récurrent, de la ville de Kyoto au sanctuaire d’Ise. En un large syncrétisme, le christianisme est dépassé par le polythéisme grec et le bouddhisme. En effet, Seiobo est une déesse japonaise, allégorie de la beauté « descendue sur terre ».

À chaque fois, alors que « la vie, qu’elle soit rêvée ou vécue, est monotone », ou au sommet d’une « pénible ascension », comme sous les Propylées, l’initiation à « l’insoutenable beauté » de l’art est l’occasion d’un éblouissement, non loin du syndrome de Stendhal, qui voyait les touristes tomber en pamoison dans un musée de Florence. Hélas la violence de la lumière méditerranéenne, frappant le calcaire et le marbre, empêche l’impétrant, qui n’a pas su prévoir les lunettes adéquates, de voir l’Acropole : « il avait réalisé son rêve sans le réaliser ». Par une sordide ironie du sort, le visiteur déçu sera tué par un camion…

Le mythe biblique d’Esther est l’occasion de croiser une reine perse et le peintre Filippino Lippi, qui, pendant la Renaissance italienne, reçoit une commande destinée à illustrer cette « Arrivée d’Esther au palais de Suse », et l’on sait combien la beauté de cette reine est époustouflante et ravit ceux qui ont le bonheur de la regarder. Dans la Scuola Grande de San Rocco, lui répond un « Christo morto », à l’attribution discutée entre Titien et Bellini, empreint « d’une paix d’un autre monde », et qui « voulait ouvrir les yeux » ! Autre écho thématique, l’on assiste ailleurs à l’exhumation d’un cheval en terre cuite, dévoilement du visible après une longue nuit…

En Espagne, à Barcelone, c’est l’architecture de Gaudi qui estomaque un paumé : « il la trouva répugnante ». Mais, découvrant un Christ peint sur fond or, une Vierge Marie, des Saints, trois anges, c’est avec « une vive douleur », qu’il ressentait « cette incommensurable distance qui le séparait […] de leur rayonnement ». Les icônes russes sont pour lui une révélation : « sa misérable existence n’est rien, car le tout se trouve là-haut, se trouve au-delà, se trouve ici, s’il plonge son regard dans l’insaisissable spectacle qui s’ouvre derrière la porte de l’icône ». La narration se change alors en une investigation digne d’un historien d’art, le récit fait un bond dans le passé, là où l’on réalise une copie de la Sainte Trinité de Roublev. Rien de tout cela cependant ne sauvera le vagabond du désespoir. Autre lieu intemporel espagnol, l’Alhambra, « citadelle fantôme », qui, depuis la fuite des Arabes, ne donne plus accès à sa signification. Son palais est pourtant un sommet de l’art…

L’atelier du peintre du XV° siècle migre de Florence à Perugia alors qu’un nouvel apprenti fait déjà merveille : Il s’appelle Raphaël. Auprès du Maestro, il découvre le secret des couleurs, en particulier d’un vermillon à « la luminosité intemporelle » et au service d’un retable. Quant au XX° siècle, plus précisément en 1909, il est l’occasion de découvrir un peintre paysagiste, en Suisse, probablement l’alter ego de Ferdinand Hodler, qui s’approche « de l’ultime, de la grande fin cosmique ». Elle est quelque part « dans le bleu des bandes horizontales ». Ainsi le leitmotiv de la couleur circule de siècle en siècle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour revenir au Japon, l’on restaure un Bouddha ancien et précieux ; et, soudain, « le regard est revenu ». Grâce à lui « un grand bonheur se lit sur tous les visages ». Un homme passe des mois à tailler dans le bois un masque nô, selon un modèle ancien qui est « l’idéal à atteindre ». Ce qui est narré avec un luxe ascétique, avec une méticulosité que d’aucuns trouveraient irritante, jusqu’à ce qu’il ait « donné naissance à un monstre, démoniaque ». Plus loin, un acteur a conscience que « le théâtre nô représentait toute sa vie, une vie dans laquelle Kasuyuki Inoue n’était qu’un médium se laissant porter par ce dont le Ciel l’avait comblé ». Son apothéose advient lorsqu’il revêt enfin « le magnifique masque de Seiobo ». Le finale retrace la « reconstruction du sanctuaire d’Ise », qui doit être détruit et reconstruit tous les vingt ans lors d’une cérémonie exceptionnelle. Ainsi, « il resplendit en permanence de fraîcheur depuis l’an 600 ». Et pour répondre à cette ambivalence de la vie et de la mort, il reste Zeami, exilé sur une île japonaise, dans le temple de Shoho, « coincé entre l’oiseau du temps et un espace temporel réduit à une seule journée », qui apprend à mourir en écrivant une dernière œuvre…

Outre une érudition japonaise impressionnante, et le soin de l’ekphrasis, cette description de l’œuvre d’art selon la rhétorique des Anciens, c’est à une véritable et didactique étude sur le regard, ses manques, ses travaux, ses qualités et ses assomptions, que se livre le romancier, à l’exception du chapitre complémentaire sur la musique baroque et sur Jean-Sébastien Bach, « la plus suprême des musiques ». Cet « apogée » est pour lui tel qu’il en méprise tous les autres, en particulier Wagner, « ce criminel impérial » ! N’est-ce pas un peu fort de café, injuste ? Cependant, pas une œuvre évoquée ne vient de l’art contemporain. C’est peut-être dommageable, à moins que ce soit effectivement un jugement de valeur rédhibitoire de la part de l’auteur.

Celui qui chercherait ici un carambolage de séquences dramatiques serait déçu. Seule une intensité croissante parait aimer les chapitres successifs au gré de la patience du lecteur charmé ; à moins qu’il soit agacé par cette narration peu resserrée. Et s’il n’y a pas de personnage récurrent, un type apparait néanmoins : un homme ou touriste d’âge moyen rencontre l’extase, l’effroi et la joie devant le sublime. Que ce soit à Venise, Athènes, Perugia, l’affinement de la sensibilité croise la pureté de l’œuvre ou s’emporte dans la transcendance, devant une icône, auprès d’une « fissure dans le marbre de Paros » de la Vénus de Milo... C’est avec une rare finesse que Krasznahorkaï use de l’Histoire de l’art et de l’analyse psychologique en ses longues séquences lyriques.

Théorie esthétique, presque proustienne, et guide pour voyageur, Seiobo est descendu sur terre touche et caresse son lecteur avec tendresse, tout en lui imposant une discipline exigeante. Une ascèse est en effet à l’œuvre pour nous persuader, nous convaincre, qu’une fois la mort tombée sur nous et les dieux disparus dans les nuages de leurs fictions, reste l’évidence à percevoir et goûter au plus profond de soi des œuvres d’art insignes qui sont les sommets de l’humanité. De la même manière que les artistes construisent leurs parfaites beautés, les restaurateurs ont pour tâche de les ramener à leur splendeur érodée par le temps et l’oubli. Si l’écrivain, Krasznahorkai en l’occurrence, est le passeur, son lecteur est le réceptacle d’une délectation indispensable, qui, provisoirement, le sauve de la mort.

Le Hongrois Laszlo Krasznahorkai aime enlacer son lecteur au moyen de phrases (interminables diront ses détracteurs) sinueuses et hypnotiques, infusées par une délicate érudition qui permet de peindre avec sagacité les différentes expériences artistiques abordées. Seiobo est descendue sur terre est-il un roman, un essai, un vaste poème en prose ? Qui sait… En tout état de cause une ode à l’éternité de l’art, au travers de ces incarnations temporelles et géographiques dans de multiples cultures, à l’exception de l’art contemporain, dépassant l’espace de l’Europe et des Etats-Unis où se situaient de précédents romans, comme Guerre et guerre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Japon est également le théâtre d’un autre roman de Laszlo Krasznahorkai : Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau. Un tel titre, guère laconique, est délicieusement programmatique. Ce court roman conte l’histoire du petit-fils du prince Genji -ce dernier se faisant l’écho du livre immense et fameux écrit au XI° siècle par Murasaki Shikibu[2]- à la recherche d’un jardin secret, qui figurerait la quintessence de la beauté. Feuilletant un ouvrage illustré intitulé Cent beaux jardins, il tombe en arrêt devant son ultime trésor : « le jardin caché ». L’on devine que la quête n’est pas seulement géographique, labyrinthique, mais poétique, intérieure. Il lui faut trouver « la mesure intrinsèque de quelque chose dont l’évocation à travers ce mur cherchait à prévenir le nouvel arrivant que celui-ci aurait bientôt besoin d’autres unités de mesure que celles auxquelles il était habitué, d’autres échelles de valeurs pour s’orienter, que celles qui avaient jusqu’ici encadré sa vie ».

Le voici découvrant un mystérieux temple, « érigé en haut du versant Sud de la montagne, afin d’être protégé au Nord, Nors-Est, par le sommet, des dangers et menaces qui traditionnellement venaient de cette direction ; au Sud, s’étendait conformément aux prescriptions un lac ». Parmi ce temple, où s’élève une statue du Bouddha, la déambulation du personnage est erratique, attentive et d’un sensuel intellectualisme. Elle devient, au fur et à mesure de la pérégrination, de plus en plus ouverte sur des temporalités de la nature et de l’humanité diverses, sur l’infini… Sans compter que l’on découvre, au détour de pages délicieusement touffus, des notations aussi curieuses que pertinentes sur les mathématiques et leur étude de l’infini, sur l’architecture et la botanique, y compris sur l’édition et la fabrication du papier, où l’on apprend avec curiosité qu’il existe une « reliure papillon ».

Le conte philosophique, aussi énigmatique que lyrique, exige un réel « recueillement spirituel ». Il développe de surcroit une étonnante variante de la recherche de l’âge d’or et du jardin d’Eden perdus, ou de la recherche de l’absolu, pour reprendre le titre de Balzac. Il y a là également quelque chose du conte borgésien, dans lequel la nature, l’art et l’absolu introuvable ont bien plus d’importance que les êtres humains, tels ces courtisans chargés de ramener le prince, et qui repartiront les mains vides, seulement souillées par les bières qu’ils ingurgitent au sortir d’un distributeur, scène on ne peut plus ironique. D’autant que le centre du sanctuaire bouddhique est la bibliothèque, qui regorge de sutras, immense reflet du livre même que nous tenons entre nos mains.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La première impression, à l’occasion du retour de Laszlo Krasznahorkai, à l’instar de son baron Wenckheim, se heurte à l’étirement constitutif de son écriture. Il semble que la concision soit ici encore plus inatteignable, au vu de l’afflux des formules répétitives. En témoigne l’« Avertissement » d’un chef d’orchestre tentant de terroriser ses musiciens et ses lecteurs, avertissement peu amène qui précède la page de titre du roman en tant que tel.

Celui qui s’est retiré dans cabanon de bric et de broc, parmi la « Ronceraie », un vaste terrain vague boisé, est-il le personnage éponyme ? Ce professeur en butte avec la population, avec les journalistes, avec sa fille revancharde, et qui tire des coups de fusils à l’adresse du vent, est-il cette sorte de messie dont le retour parut un gage d’espérance ? Il n’est en fait qu’une métaphore, une antithèse de ce baron dont l’apparition est retardée. La patience du lecteur devant un certain suspense, une prose lente et méticuleuse, bourrée de détails souvent insignifiants, est un brin mise à mal, malgré la brillance de quelques passages : « des trésors composés de déchets intemporels disséminés, des épaves et des déchets, remarqua le professeur tout en travaillant, comme ce que nous sommes ». Voilà qui confirme en quoi ce mince univers, ce repli, est l’autoportrait de l’ex-spécialiste mondial des mousses.

Au retour de ce baron, passablement minable, mutique, ahuri, sa Hongrie natale l’attendait comme le fils prodigue, destiné à devenir leur père à tous. Hélas l’illusion s’est vite dissipée, car en fuyant le communisme pour l’Argentine quelques années de prospérité se sont soldées par une irrépressible addiction aux jeux d’argent, par des dettes qui l’ont poussé à rentrer au bercail, après une quarantaine d’années d’exil. La déception de ses concitoyens est à la mesure de leurs délirants espoirs pécuniaires. Aussi lui en veulent-ils d’autant plus que leur ressentiment est à l’aune de leurs médiocres incapacités, de leurs illusions entretenues et brisées. Ce qui vaut son pesant de sociologie et de psychologie. Le roman de société se fait bientôt virulent.

Car la satire féroce s’insinue. En une ville de province magyare, gangrénée par la pauvreté intellectuelle, le conformisme petit-bourgeois, quelques bandes de bikers néonazis s’arrogent un pouvoir indu, règnent par l’intimidation, voire la force brute. Ainsi « la terre n’a jamais porté sur son dos de peuple aussi répugnant que le vôtre ». Ou encore : « la servilité est l’une des principales composantes de l’âme du répugnant Hongrois ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un réalisme fantasmagorique innerve le récit, entre scènes ferroviaires, et conseil municipal, et, bien entendu, marché noir et corruption généralisée. Alors que chaque protagoniste bavarde à qui mieux mieux, en une accumulation de logorrhées, le malheureux baron reste confit dans un silence apeuré, hors lorsqu’en état de légitime défense, il joue du fusil-mitrailleur pour éliminer un de ces Hell Angels que la gendarmerie sous-traite et utilise pour pallier son incapacité à pacifier le canton.

La cause de la liberté de la presse tenaille notre romancier. Un rédacteur en chef jouit de son médiocre pouvoir tyrannique sur ses journalistes et se targue de censure : « Quelqu’un pourrait-il m’expliquer à quoi riment toutes ces généralités outrancières, quel est l’intérêt de lister toutes les faiblesses humaines, et de s’en servir pour s’attaquer à un peuple, à toute une nation ». De plus un directeur de bibliothèque reproche à sa subordonnée de lire un tel texte en public. Page dans laquelle il est évident que notre auteur mette en abyme son propre roman et questionne la mission de la littérature…

Quant au baron Wenckheim, sa fin sera plus tragique qu’attendue. Déjà pathétique lorsqu’il ne reconnaît pas la petite dame encore vive mais blette qui avait été sa bien-aimée Marika, il succombe par accident à la chute d’une grue ferroviaire qui le découpe comme un quartier de viande. Ce que nous sommes tous. Le messie attendu n’est qu’une piètre marionnette aux mains d’un destin fatal, un crevard shakespearien balloté par le romancier démiurge, définitivement sans piété, tant à l’égard de « la décharge à ciel ouvert » de l’humanité et de la Hongrie, pays où l’on croise hordes de migrants et dictateur en herbe. Pire encore, une apocalypse déferle sur la ville… La patience démesurée du lecteur à l’occasion du flux d’une prose obsessionnelle, qui n’est pas sans rappeler Thomas Bernhard[3], d’une œuvre-monde torrentielle et pâteuse, n’aura finalement pas été vaine.

 

Lauréat du Man Booker International Prize en 2015, Laszlo Krasznahorkai, né en 1954, écrit comme s’il avait découvert le paradoxal, impossible, secret qui consisterait à faire d’un haïku de dix-sept syllabes un roman consciencieusement étiré jusqu’aux limites de la perception. Ces deux romans, Seiobo et Au nord par une montagne, paisibles, contemplatifs, infiniment riches d’émotions artistiques, peuvent être lus comme un antidote adressé à ses autres livres qui peignent à coups de traits amers et satirique une Hongrie provinciale et désastreuse, agitée par des personnages alcooliques, déments et visionnaires, voire assimilés au Messie, comme son baron Wenckheim, au diable, comme dans Le Tango de Satan[4], d’ailleurs adapté au cinéma par Bela Tarr. De même, les anges exterminateurs mènent le déchaînement de la violence dans La Mélancolie de la résistance[5], à moins que l’on s’immerge dans les vices de l’humanité, tancés dans les huit nouvelles de Sous le coup de la grâce[6]. Peut-être faut-il couronner ces lectures avec cet opus qui reste peut-être le plus marquant, le plus coruscant, parce que synthétique de toute l’œuvre de Laszlo Krasznahorkai, Guerre et guerre.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] Murasaki Shikibu : Le Dit du Genji, Diane De Selliers, 2007.

[4] Laszlo Krasznahorkai : Le Tango de Satan, Gallimard, 2000.

[5] Laszlo Krasznahorkai : La Mélancolie de la résistance, Gallimard, 2006.

[6] Laszlo Krasznahorkai : Sous le coup de la grâce, Vagabonde, 2015.

 

 

Bouddha, Niort, Deux-Sèvres.

Photo : T. Guinhut.

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28 octobre 2021 4 28 /10 /octobre /2021 11:13

 

St Katherina, Tiers / Tires, Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Tyrannies totalitaires et quotidiennes,

par le Serbe Andrija Matic :

L’égout ; Burn-out.

 

 

Andrija Matic : L’Egout, traduit du serbe par Alain Cappon,

Serge Safran éditeur, 2018, 208 p, 21 €.

 

Andrija Matic : Burn-out, traduit du serbe par Alain Cappon,

Serge Safran éditeur, 2021, 226 p, 21 €.

 

 

Sous la hache du bourreau royaliste, sous la guillotine républicaine, sous la balle fasciste et communiste, reposent la nuque et le cerveau du libre-penseur, du rebelle, de l’individualiste. Car sur notre pauvre monde, la réalité sévère voit trop souvent le mal tyrannique terrasser l’innocent. À cet égard, George Orwell est un modèle. Indépassable, diront certains. Cependant il est loisible d’y amener maintes variations judicieuses. L’écrivain se veut alors le Bach des Variations Goldberg, le Beethoven des Variations Diabelli. L’un joue avec les armes dangereuses et affutées de 1984, l’autre avec les bêtes de La Ferme des animaux. Si la réécriture est une entreprise où l’on risque son talent, un auteur fort étonnant n’hésite pas à y fourbir ses plumes depuis la Serbie : Andrija Matic. À l'occasion de deux romans enlevés, deux apologues opprimés par la tyrannie, ce sont un homme traité comme un chien par le totalitarisme, dans L’Egout, un autre, dans Burn-out, traité comme un chien parmi une société quotidienne qui pourrait être la nôtre…

 

Abruptement, le « Gouvernement d’Unité Populaire » supprime l’usage de l’anglais et le jette à « l’égout ». À partir de cet oukase déclencheur, Andrija Matic conduit progressivement son personnage sur les pas d’une descente aux enfers.  Bojan,  professeur, tombe dans le chômage : pas même un brin d’emploi pour contribuer à édifier le « palais de la Concorde ». Il est inopinément contacté : va-t-il enseigner l’anglais aux deux enfants du « directeur du Service National de la Sécurité » ? Il s’agit pour eux de pouvoir percer à jour les visées de « l’ennemi ». Hélas, il lui faut également accompagner ses élèves pour assister aux « exécutions » à coups de masse. Malgré lui, et contre toute attente, il est gagné par l’enthousiasme de la foule : « Je me suis senti assujetti par une force inconcevable à laquelle il était vain de résister ». La mise en scène de la sujétion et de l’hypnose par les masses rejoint une sorte de syndrome de Stockholm qui permet à l’opprimé d’être gagné à son bourreau. Bientôt, la confiance du directeur permet à celui qui est devenu un homme nouveau un niveau de vie jamais atteint, lui promet « une belle promotion politique ».

Séduit par la mélancolique Vesna, l’ingénu Bojan doit déchanter : elle est « sidéenne », donc paria d’un système impitoyable. Emu par son suicide, il assiste à l’inhumation. Evidemment, tout se sait ; sa bêtise, le nimbant d’héroïsme minable, lui vaut sa disgrâce et le harcèlement du directeur. De surcroit, outré, il commet un meurtre à l’encontre d’un ecclésiastique pédophile. La fuite parmi les sans-abri, la prison, le procès stalinien le confrontent à la spirale du « mal lui-même »…

Grâce à une narration fluide, le romancier emporte son lecteur dans un univers étriqué, celui d’une anti-utopie pitoyable et cruelle, redoutablement coercitive tant la police est efficace, tant la population y adhère : la « Conciliation » est à la fois « communiste et nationaliste », de religion orthodoxe, pro-Russe et anti-occidentale. Une fois révolté, l’engrenage impeccable entraîne le malheureux héros vers « l’égout » du harcèlement, de la prison, des coups et de la mort infâmante…

Certes la Serbie de cet apologue impitoyable et affreusement tragique, publié en 2009, écrit dans le sillage assumé, voire un brin trop servile, du 1984 de George Orwell[1], est une allusion au temps de l’embargo de la Serbie de Milosevic décrété par les Nations Unies dans les années 90. Andrija Matic, qui enseigna dans une université d’Istanbul, y voit peut-être aujourd’hui une secrète métaphore de la tyrannie théocratique instaurée en Turquie par Erdogan…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un autre professeur, que l’on n’espère pas être un alter ego d’Andrija Matic,  subit les feux du Burn out, soit l'effondrement professionnel.Cette fois, nous sommes précisément à Belgrade, où il enseigne la littérature du XX° siècle dans une université privée prétentieusement nommée « Les Lumières ». Mais en une antithèse lourde de sens, Branimir Rihter est un spécialiste du sombre poète expressionniste austro-hongrois Georg Trakl, pour lequel il éprouve une dilection complice.

Très vite, l’on sait que l’homme, un matin de février 2014, s’est immolé par le feu sur l’esplanade de l’Assemblée nationale de Belgrade, comme un spectacle de rue, banal et incongru. Indubitablement il est inspiré par son modèle vénéré, Georg Trakl, dont la chronique dépression  nourrit la matière de son œuvre autant que son suicide par surdose de cocaïne en 1915. Branimir Rihter a résolu d’accomplir son destin en une mise en scène qu’il prétend être une impressionnante œuvre d’art publique. Pas de suspense à cet égard. Cependant, la construction par chapitres et narrateurs alternés, nous renseigne efficacement sur l’inéluctable montée de la tragédie.

De plus en plus dépressif, Branimir Rihter découvre le non-sens de sa vie professionnelle, irréductiblement décalée de son idéal d’excellence intellectuelle. La faculté des études philologiques, où il est censé délivrer quelques heures de cours, a été transférée dans une ancienne usine de production d’aliments pour bétail réhabilitée. Sans doute est-elle la métaphore de l’abaissement culturel. De plus le voilà coincé huit heures par jour dans un espace ouvert, où son bureau n’est séparé des autres que par de minces cloisons de verre, où l’on est sans cesse perturbé par les bavardages d’autrui. L’enfer transparent. Sans compter que la collectivité éducative souffre de bien d’autres maux : « l’essence même de ces réunions n’était pas la recherche de la solution la meilleure mais la justification de la fonction que quelqu’un occupait ou la satisfaction d’une passion pathologique pour la réunionite ».

 Un tel établissement est la propriété d’homme d’affaires véreux, corrompu et corrupteur, qui n’a pas la moindre volonté de faire de ses étudiants des humanistes cultivés. Sa seule préoccupation consiste à capitaliser des frais d’inscription parfois pléthoriques en admettant des fils et filles à papas fortunés, dont les accointances avec le pouvoir sont bien connues. Ces pseudos étudiants ne pensent qu’à papoter, tricher, pomper leurs travaux sur internet, jouer avec leurs portables. De quoi décourager un enseignant digne de ce nom. D’autant qu’il est monnaie courante, parmi les collègues de notre anti-héros, de « vendre les examens aux étudiants, rédiger les thèses des gros bonnets, décerner des doctorats honoris causa aux politiciens, promouvoir les livres de gangsters et autres criminels de guerre ». La corruption est monnaie courante.

Irrité par la nullité crasse et sûre d’elle de ses étudiants, le voici délivrant un cours sur le surréalisme qui est soudainement un morceau d’ironie brillant, pot-pourri plus surréaliste qu’André Breton lui-même : « Le Maître et Marguerite décrit vingt-quatre heures de la vie de Léopold Blum, un prédicateur musulman à l’époque des croisés ». Encouragé par l’absence totale de réaction, il enfle son hilarante improvisation. Mais lors d’une beuverie de week-end le voici photographié dans les toilettes d’un bar par un de ses étudiants, dans une posture que l’on peut deviner lorsque l’on a abusé de la bière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entre harcèlement estudiantin et harcèlement hiérarchique, entre inanité des ronds de jambes et autres flatteries à l’approche d’un colloque aussi pompeux que creux où règne une « langue imbécile », et crise conjugale avec une épouse acariâtre, incapable tant de relations sexuelles que d’affection, le cas Branimir Rihter subit une dévaluation professionnelle et morale irréfragable. La chose étant aggravée par la lecture du Mythe de Sisyphe d’Albert Camus, à l’issue de laquelle ce dernier en déduit que le suicide est « l’apogée de la liberté individuelle », alors que notre professeur veut un « suicide qui fasse sens ». Et si Kafka n’est pas cité, l’on devine son autorité régnant sur l’université et sur un professeur menacé par l’effondrement métaphysique. Le « burn-out » n’est plus une vaine métaphore angliciste.

Certes une telle lecture est à déconseiller à un enseignant dont la condition devient de plus en plus inquiétante ; la noire tragédie d’Andrija Matic ouvre au scalpel quelques-unes des veines malheureuses de notre temps, voire de l’intemporelle condition humaine. Pour ce faire l’auteur enserre son personnage et son lecteur dans une stratégie romanesque redoutable. Comme en un puzzle conspirant inéluctablement à se clore et à achever son personnage, la narration est tour à tour assumée par un narrateur omniscient, par Branimir Rihter lui-même, par des courriels, des rapports administratifs et des témoignages aux pratiques langagières diverses passant par le prisme de la vision du monde de chacun, parfois bien mince, parfois grandiloquente. Sans oublier la veuve éplorée et joliment hypocrite. La dimension férocement satirique n’est pas sans humour. D’autant que les pitoyables commentaires entourant l’évènement médiatisé font du happening flamboyant un fait divers commis par un piètre déséquilibré, voire un attentat terroriste signé par quelque « secte sataniste ». Post mortem, notre anti-héros est dépossédé de son « acte artistique,  de son idéal d’ « artiste  ignorant toute compromission », pour n’être plus qu’une absurde marionnette avalée par l’oubli.

Homme révolté contre l’inanité sociale, contre un enseignement vaniteux et creux, contre les conventions conjugales, Branimir Rihter s’en tire par une pirouette désespérée, rejetant avec mépris le personnel de l’université. Mais sa quête d’authenticité n’en a fait qu’un Don Quichotte dépouillé de toute la gloire qu’il projetait. Entre roman postmoderne et pamphlet, entre tragédie et clownerie, Burn-out tire à boulets rouges. Et s’il ne reste pas même une cendre de son personnage, le lecteur en conserve néanmoins le feu qui anime la performance de son auteur.

 

Andrija Matic, né en 1978, a non seulement publié une poignée de romans dont on aimerait accueillir la traduction, mais aussi un essai sur le poète anglais Thomas Stearn Eliot. Il est, au travers de L’Egout et de Burn-out, un maître de l’apologue politique et existentiel. Depuis l’Antiquité, l’apologue est un récit à visée morale. Il vise ici à dénoncer le mal totalitaire et tyrannique. Fable en vers ou roman en prose, il n’est pas toujours animalier[2], ce dont témoignent les Romans et contes de Voltaire. « Je me sers d’animaux pour instruire les hommes », écrivait cependant La Fontaine[3] dans sa « Deuxième préface à Monseigneur le Dauphin ». Il suffit pourtant de terroriser les hommes comme des animaux nuisibles, ainsi que le fit Kafka dans sa Métamorphose puis dans Le Procès[4]. Ainsi Andrija Matic, dont les personnages aboient en vain dans le désert de la liberté, pourrait-il dire : « Je me sers d’hommes bafoués pour instruire ceux pour qui la dignité du nom d’homme n’est pas un vain mot »…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur L'Egout a été publié dans Le Matricule des anges, septembre 2018

 


La Villa, Alta Badia, Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

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13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 15:17

 

Santa Maria de Villafranca del Bierzo, Castilla y León.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Florina Ilis ou la Roumanie prise en écharpe :

 

  La Croisade des enfants, Les Vies parallèles,

 

Le Livre des nombres.

 

 

Florina Ilis : La Croisade des enfants,

traduit du roumain par Marily Le Nir, Syrtes, 2010, 512 p, 25€.

 

Florina Ilis : Les Vies parallèles,

traduit du roumain par Marily Le Nir, Syrtes, 2014, 664 p, 25 €.

 

Florina Ilis : Le Livre des nombres,

traduit du roumain par Marily le Nir, Syrtes, 2021, 544 p, 25€.

 

 

 

      Que pouvons-nous attendre d’un grand roman ? Que l’ampleur de son sujet s’accorde avec le soin dans les détails. Que la dynamique narrative permette à chaque page, voire chaque ligne, d’ouvrir à la pensée des perspectives, d’offrir une réelle et succulente richesse stylistique… « Toute œuvre littéraire qui aspire, si humblement soit-il, à s’élever à la hauteur de l’art, doit justifier son existence à chaque ligne », c’est ainsi que Joseph Conrad, dans sa préface au Nègre du Narcisse, formulait l’exigence esthétique du romancier. Sans nul doute, cette exigence est également celle de Florina Ilis, au vu de La Croisade des enfants, volume final d’une trilogie. Avec La descente de la croix et La Vocation  de Matthieu, qui sont moins des textes religieux qu’une réflexion sur la création artistique et les tentations du virtuel, ce vaste roman complète la Trilogie de la connaissance ou de la virgule. À l’œuvre abondante, il faut ajouter Les Vies parallèles, consacré au poète roumain Eminescu. Et Le Livre des nombres, une fresque rurale au temps du communisme collectiviste et au travers d’une vaste famille roumaine.

      Professeure de littérature japonaise née en 1968, amatrice de Kawabata, Tanizaki et de Bashô (elle a elle-même publié des haïkus), on devine que le goût de la langue, de ses pouvoirs de suggestion, n'est pas étranger à Florina Ilis. Admiratrice de Proust, on entend que ne lui font pas peur l’écriture au long cours et les réseaux de sens qu’une œuvre d’ambition réclame. Néanmoins, la rencontrant, sa modestie, sa discrétion peuvent ne pas laisser pas préjuger de la puissance de son souffle narratif et encyclopédique. Et pourtant !

      La Croisade des enfants commence de manière innocente pour un roman pas si innocent. Un chef de gare ordonne le départ d’un train. Il n’est qu’un des multiples personnages entourant le voyage d’une colonie de vacances vers sa maritime destination qu’elle n’atteindra jamais. Très vite, la succession des paragraphes qui s’achèvent par une virgule avant d’entrer dans la vie, la parole, la pensée d’un autre protagoniste -ce qui aurait pu n’être que le sec procédé postmoderniste de la multiplication des voix narratives et des focalisations internes- nous emporte sans heurt et bientôt avec un train d’enfer, dans l’aventure. Selon une succession aléatoire et récurrente, au rythme sans ennui, ou parfois par association d’idées, dans un flux qui paraît ne jamais devoir s’arrêter, les strates de la société roumaine (voire de toute société) sont visualisées, comme par une parfaite et immense coupe. Coupe également à travers chaque protagoniste en quelque sorte radiographié. On plonge dans la psyché de ceux qui amènent leur rejeton et quittent le quai de la gare, de ceux qui prennent ce train, enfants, professeurs accompagnateurs, croyants et athées, dont un clandestin de douze ans : Calman… Et ceux qui gravitent autour de l’action, depuis une sorcière tzigane en passant par un concepteur de sites web, un « Baron » de la pègre, un député corrompu, un chef de la police… Au point qu’ils paraissent nous livrer tous les secrets de leur passé, de leur vie, sinon de leur futur. Pavel, le journaliste et rédacteur en chef, peut-être la métaphore de l’auteure, s’est écartée de son père, parfait ouvrier du communisme, pour dénoncer les failles du régime de Ceausescu. Puis pour traquer les scandales politiques et les réseaux de la prostitution d’enfants abandonnés. Promesse  d’un avenir meilleur, pourtant confronté à la déliquescence générale de la Roumanie, il sera celui qui comprend le premier la portée de l’événement, le premier converti par cette croisade. Ne serait-ce que par cette plongée dans les composantes individuelles d’un pays grâce à un redoutable narrateur omniscient, ce roman engage, par un réalisme plus qu’efficace, une vision impressionnante de l’humanité et du monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Mieux encore, autour de l’incroyable événement qui voit les enfants s’engager dans « des stratégies de conquête du train », enfermer les professeurs dans leur compartiment, arrêter le train, chacun y va de sa participation à l’action, de son commentaire, de son angoisse ou de son enthousiasme. Ce sont les bambins eux-mêmes, leurs parents, des policiers et des militaires, un journaliste, des voisins, un truand qui planque une camionnette surarmée dans des bois jouxtant le train bloqué, ce qui permettra aux sales gosses de s’approvisionner. Sans compter la vieille tzigane passablement magicienne qui veille de loin, grâce à une amulette volée, sur Calman, le délinquant aguerri du haut de ses douze ans : celui qui est le déclencheur de la révolte, de l’incarcération des profs, du meurtre du chauffeur… S’ensuit une sorte de république des gamins, dont les wagons sont cernés par les bois et par une armée démunie devant cet adversaire inattendu, et surtout, grâce à la traînée de poudre de l’information, l’afflux incontrôlé de colonnes d’orphelins et autres délinquants abandonnés qui confluent vers le lieu du miracle pour en attendre une satisfaction de leurs besoins les plus élémentaires et les plus fous, de pain, de justice et d’affection, un improbable salut… Développant alors une vie en marge des règles adultes, ils changent la  colonie de vacances ordonnée en anarchie charmante, puis criminelle, aux dépens de ceux qui représentent l’autorité parentale, pédagogique et politique, mettant presque en déroute le pouvoir, y compris de l’armée. Peut-on croire à « la pureté des petits monstres qu’ils ont mis au monde » ? L’hypothèse terroriste, les armes trouvées par les mutins qui « jouent à la guerre », puis l’irruption des cohortes des enfants des rues affolent l’opinion publique et les médias, ébahis par les victimes et les revendications de ceux qui veulent « un parlement des enfants ». Dans le cadre du réalisme, le crescendo devient hallucinant, frôlé par l’aile du fantastique. Si tout cela reste bien plausible (nul pays n’est à l’abri de ce genre de déraillement sociétal), la prescience inquiète de la vieille magicienne, la jeune fille malade en quête de miracle, le délire mystique s’emparant de ceux qui confluent autour du site web « Order of innocence » font de cette « croisade des enfants » un double parodique et néanmoins illuminé de celle du XIII° siècle. On comprend alors que l’auteur soit également une aficionada du réalisme magique latino américain.

      Est-ce par ironie que ce roman étonnant est ainsi titré ? On sait l’échec que fut cette médiévale et insensée « croisade des enfants »; d’ailleurs largement un mythe, puisque les enfants n’étaient en fait que des pauvres qui moururent presque tous avant de ne jamais atteindre la Terre Sainte. En la Roumanie de l’aube du XXI° siècle, il s’agit bien d’enfants, mais on n’est pas sûr qu’elle soit inspirée par un quelconque Dieu des enfants… La naïve odyssée, réécriture de la révolution roumaine de 1989, autant propagée par quelques prédicateurs anonymes que par la rumeur, par internet et la presse, bascule dans l’imprévu dantesque, dans l’horreur. Autour de quelques dizaines, puis centaines de bambins et ados, la sympathique colonie de vacances qui devait ne rallier que la mer Noire, puis la prometteuse quête des enfants perdus pour la reconnaissance, entraînent la Roumanie entière dans leur sillage dévastateur. Pourtant, le désordre moral en sera à peine changé.  En ce sens, la dimension épique, comme dans un jeu vidéo qui multiplie ses combattants et ses possibilités, est patente. Sauf que la distribution entre le Bien et le Mal n’est pas si claire.

      Sans cesse, le roman se déploie selon une multiple spirale narrative : spirale temporelle qui ajoute les péripéties les unes aux autres en une vaste gradation ascendante ; spirale géographique le long du parcours ferroviaire, dans la région, dans le pays, voire le monde entier grâce à l’usage d’internet ; spirale politique, jusqu’à un baron de la mafia, jusqu’au Premier ministre... Car dans cette fresque intense et encyclopédique, hallucinante et cependant distanciée, Florina Ilis révèle la déliquescence de la Roumanie postcommuniste. Ce qui n’excuse évidemment en rien le régime tyrannique auquel ont succédé une démocratie et une économie plus que maladroitement libérales. Ce qui est en cause, autant que les bases d’une société qui n’a pas encore su digérer le régime communiste de Ceausescu, et qui de la liberté d’entreprendre connaît surtout celle de la criminalité et de la corruption, c’est la question de la destinée d’un pays en difficile mutation. Ses enfants souhaitent le bonheur, qu’ils soient privilégiés et choyés par leurs familles ou orphelins abandonnés à leur déréliction, mais ils n’ont évidemment pas, encore moins que les adultes, les moyens de leur utopique ambition.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Au-delà du constat autobiographique, lyrique et pathétique de Cartarescu qui narre dans une autre trilogie (Orbitor, L’œil en feu et L’Aile tatouée) ses années de formation dans la Roumanie de Ceausescu, l’intention dénonciatrice du roman de Florina Ilis est également porteuse d’une interrogation sur l’irruption des nouveaux médias et d’internet (nouvelle génération oblige) qui sont alors autant les moyens d’une connaissance aiguisée du réel que l’entonnoir d’une irrationalité que l’on croyait résolue.

      Il va sans dire qu’un tel roman intéressera les sociologues politiques autant que les spécialistes de l’éducation. En effet le bien fondé de l’innocence et de l’autorité sont au centre du débat induit par l’action. La dimension satirique, voire humoristique, est sans cesse présente sous la plume d’une écrivaine guère encline au messianisme puéril. Pensons à la liste grotesque des revendications enfantines : « davantage de vacances », « un balai marque Nimbus 2000 », jusqu’à un « parlement des enfants »…

      L’ironie, le sens de la narration et la culture aussi rayonnante qu’acérée de Florina Ilis font merveille, éveillant chez le lecteur mille étages de réflexion, au cours d’un texte aux complexités aussi nombreuses que miraculeusement aisées. Qu’est-ce qu’ « Order of innocence » : un virus informatique, un site polarisant les fantasmes, ou le génie du mal inhérent aux plus jeunes? Plus encore que dans Sa majesté des mouches de Golding, l’enfance est ici démythifiée, prodigue qu’elle est en sauvagerie, en barbarie menaçant toute civilisation. La limite entre les jeux vidéo, Harry Potter, Eminem (ces héros adulés) et la conquête du pouvoir réel est gaillardement franchie. S’emparant du train en « 3D », nos petits héros posent au lecteur la question de la responsabilité des jeux et des médias corrupteurs, à moins qu’il s’agisse de celle de leurs parents et maîtres défaillants, ou encore de celle de la nature humaine…  Ainsi, le roman-somme affirme ici sa vocation à figurer, interpréter et interroger le monde, en un examen à la fois sans concession, social, satirique et métaphysique, jusqu’au « mysticisme délirant ». Sans oublier la structure « autoreverse » du roman, comme le walkman final…

      Image du chaos postcommuniste et de la condition parfois exécrable des jeunes Roumains, de la dégringolade des utopies, ce vaste apologue est bourré de talents jusqu’à la gueule. L’acuité politique, la dissection des psychés autant que du contexte socioculturel contribuent à la réussite d’une fresque romanesque intense, encyclopédique et sans lourdeur, au point que notre conception de la nature humaine en soit ébranlée, que la remise en cause de nos préjugés soit initiée. Indubitablement, Florina Ilis entre dans la cour des grands du roman européen, comme le fit en 2006 Jonathan Littell avec Les Bienveillantes, rare roman de l’aube du XXI° siècle à avoir atteint cette qualité d’ampleur thématique et de richesse dans le détail (il est vrai qu’il est américain d’origine, ceci expliquant peut-être cela). « On appelle classique un livre qui, à l’instar des anciens talismans, se présente comme l’équivalent de l’univers. » disait Italo Calvino, dans Pourquoi lire les classiques. Considérons donc La Croisade des enfants comme un classique.

 

Plutarque : Vies des hommes illustres, Cussac, 1802.

Photo : T. Guinhut.

 

      Plutarque avait fait de ses Vies des hommes illustres des Vies parallèles, dans lesquelles il comparait les figures de l’antiquité grecques et romaines, au bénéfice des premières, sans cesse parées des grandes vertus. De même, un écrivain a plusieurs vies parallèles, celles de sa biographie, celles de ses œuvres et de ses personnages, celle enfin de sa postérité. Le nom de l’homme illustre Eminescu ne dira rien au lecteur français. Pourtant, il est encore considéré comme le poète national roumain, trop national probablement, au point de donner lieu à de nombreux avatars, mis au jour dans ces romanesques Vies parallèles. La romancière Florina Ilis propose à son sujet une hallucinante fiction documentaire.

      En juin 1883, Mihai Eminescu, le « jeune homme à crinière romantique », devient fou. Jusqu’à sa mort, en juin 1889, il est d’abord confiné dans un asile psychiatrique, où, atteint de « verbigération », il se prend pour un « Pharaon », avant de plus ou moins végéter, paraître en bonne santé, errer et délirer. Bien que le diagnostic, entre syphilis et psychose maniaco-dépressive, ne fit guère de doute, l’on se demanda s’il fut victime d’une conspiration politique. Le récit embrasse cette période agitée, mêlant réalisme des témoins et imaginaire du protagoniste, alternant rapports et « auditions », monologue intérieur et écrits du poète ébranlé en sa psyché. « Malgré son génie omniscient », il commit des articles antisémites et restait « un grand naïf pour ce qui est des problèmes de la vie ». Il fut « heureux pour un poète, malheureux pour un homme ». Sans oublier les intrigues et amours contrariées, les retours en arrière, les anticipations, le poète maudit est ranimé, diffracté, en cette vaste fresque chaotique et colorée. Car ce sont « soixante et onze pièces d’un puzzle tout en enfilade ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Il y a bien des lectures parallèles à envisager de ces Vies parallèles bavardes et torturées, peut-être exagérément touffues, terriblement encyclopédiques. Au-delà de notre curiosité pour la figure contrastée d’un conservateur, la récurrente « récupération des valeurs du passé » n’a pas manqué : il fut lu comme un tenant du racialisme de l’extrême droite des années trente, « annexé à la pensée légionnaire », lu comme un social prolétaire par le communisme de l’après-guerre, comme un parangon enfin du nationalisme choyé par Ceausescu. Ce dont le roman se fait le réquisitoire prolixe et documenté. Le mythe national est ainsi déconstruit avec le scalpel de la littérature elle-même, avec les moyens d’un immense orchestre symphonique générique et stylistique.

      L’un des plus étonnants chapitre de ce roman polyphonique emprunte en 1960 la voix, peut-être une réincarnation d’Eminescu, de la « muse ». Elle embouche un parfait morceau de bravoure, chantant les bienfaits du communisme, en un modèle d’ironie corrosive et enjouée : « Polymnie, celle du lyrisme et du mime, s’est vue attribuer des tâches dans le domaine de la censure (elle se tait, coupe, ajoute et intercale au besoin). Mes autres sœurs, dont le travail restait sans objet, Melpomène, Thalie, Terpsichore et Uranie, ont suivi une formation en vue d’une nouvelle qualification professionnelle et ont été dirigées vers divers secteurs artistiques où elles pourraient utiliser leurs compétences (théâtre, ballet, traduction, etc.). Nous quatre qui sommes restées, nous avons suivi des cours de marxisme-léninisme et avons assimilé consciencieusement les tendances esthétiques et les directives artistiques préconisées par le parti ». Les pouvoirs totalitaires ne visent qu’à s’approprier les écrivains, les poètes, pour les juguler ou pour en décorer leurs bannières…

      Le défi a été relevé avec un brio impressionnant par Florina Ilis : rendre son identité, son morcellement, au poète, inventorier les oripeaux de l’Histoire pour l'en débarasser. En ce roman de société biographique, ce roman-somme, cette satire idéologique, cette traversée des errements d’un pays, tout à la fois essai et enquête, le flot narratif séduit autant que l’invention stylistique, que le maelstrom politique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans l’Ancien testament, le « Livre des nombres » s’occupe de recenser les Israélites entre la sortie de l’esclavage égyptien et l’accession à la terre promise. Ses récits, prophéties, lois et généalogies auraient, selon une tradition légendaire, été rédigés par Moïse en personne. Comme en écho à cette autorité biblique, la romancière roumaine Florina Ilis fomente une Histoire de la Transylvanie, tenaillée entre Autriche-Hongrie, Roumanie et communisme. C’est un vaste demi-siècle qui est pris en écharpe en cette abondante et généreuse fresque, souvent dramatique, voire tragique.

Malgré le bal et le « premier amour d’Anna » qui sera la mère du narrateur, pour le grand-père Spiridon c’est en 1959 « le commencement de la fin ». Car des « brigades d’activistes » prennent bien du plaisir à la collectivisation forcée des terres. Le communisme commence avec la fin de la liberté. Ce qui n’était pas tout à fait le « jardin d’Eden » ne l’est décidément plus. La nationalisation fut un pillage, « la brutalité des temps nouveaux n’avait rien épargné, rien laissé au hasard ». Ainsi le grand-père Gherasim est emmené pour être jugé comme « chiabur », l’équivalent du koulak russe, soit un riche propriétaire, à qui l’on intime de céder ses terres à l’Etat. Hélas, il trimballe dans sa poche des « bouts de papier contre le Parti » et ne sachant pas bien lire il signe son hostilité au régime !

Il faut un témoin, un enquêteur, pour signer cette chronique ; c’est l’écrivain et narrateur omniscient, qui interroge les membres de sa famille, compulse les albums et les productions d’une lignée de photographes, y compris des documents falsifiés pour accabler les dissidents (« un écrivain connu rencontrant des agents étrangers »), puis fouille, lorsque c’est enfin possible, les archives de la police secrète, la « Securitate ». L’on se doute qu’en sa mise en abyme la romancière a fait de même, sans oublier le secours de son imagination.

La galerie de personnages devient toute une comédie humaine, entre gens chaleureux et hauts en couleurs, comme Zenobia, mais non dénués de rivalités diverses, et les prédateurs qui usent du vent politique, qu’ils soient nationalistes ou communistes, comme Marin, « membre du Conseil populaire » ; mais sans manichéisme : est-ce le courant de l’Histoire qui fait le bien et le mal ou la diversité des natures individuelles ? Au microcosme villageois répond le macrocosme de la Roumanie et des Pays de l’Est.

« Prose réaliste » et « poétiquement esquissée », selon le modus operandi de l’écrivain, la chronique familiale et rurale et le roman de mœurs ont quelque chose d’épique, tant la succession des générations est marquée par les régimes politiques, par l’abjecte lubie communiste, par les ruses de la liberté. Entre temps, la terre a été rendue aux habitants, pour clore le temps de la tyrannie de Ceaucescu. Reste le pouvoir de la mémoire et de l’écriture, restituant les vies et les psychologies. À tel point que la jeune Nora, admirant les livres de notre narrateur, qui veut « connaître la vie dans ce qu’elle a de plus beau, de plus pur, de plus exaltant », et poste des textes sur Facebook, veuille « devenir écrivaine » : il lui faut pour cela voir naître un « bébé souillé de sang », métaphore de l’avenir...

 

Les romans de Florina Ilis s’inscrivent autant dans une dimension historique que mythique. La Croisade des enfants - peut-être son chef-d’œuvre - narrait un voyage ferroviaire qui culminait en une avalanche du mal. Les Vies parallèles collectionnait les strates de la vie du poète roumain Eminescu et les errements du concept de poète national. Avec ce Livre des nombres, elle ajoute plus d'une corde politique à son entreprise profondément humaine et satirique. « Buvons à la littérature ! » s’exclame un personnage, que nous approuvons avec joie.

 

Thierry Guinhut

La partie sur La Croisade des enfants a été publiée dans L'Atelier du roman, décembre 2010,

celle sur Les Vies parallèles dans Le Matricule des anges, janvier 2014,

celle sur Le Livre des nombres dans Le Matricule des anges, mai 2021.

Une Vie d'écriture et de photographie

 

Cartonnage Hetzel, 1875. Photo : T. Guinhut.

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18 avril 2021 7 18 /04 /avril /2021 16:31

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Le Dictionnaire Khazar,

une œuvre ouverte sortie de La Boîte à écriture

de Milorad Pavic.

Suivi par un roman aux cent fins.

 

 

 

Milorad Pavic : Le Dictionnaire Khazar,

traduit du serbe par Maria Bejanovska, Le Nouvel Attila, 2015, 288 p, 24 €.

 

Milorad Pavic : La Boîte à écriture,

traduit par Maria Bejanovska, Le Nouvel Attila, 2020, 176 p, 24 €.

 

Milorad Pavic : Exemplaire unique. Roman aux cent fins,

traduit par Maria Bejanovska, Monts Métallifères, 2021, 360 p, 27 €.

 

 

 

 

De quelle boîte mentale sortit en 1984 le Dictionnaire Khazar ? Le moins que l’on puisse dire est que le Serbe Milorad Pavic maîtrise un sens du rangement passablement hétérodoxe. Car jaillissent de sa Boîte à écriture autant les suggestions de l’imaginaire que celles d’un passé incertain. Histoire des Balkans et géographie des steppes, depuis les confins de l’Eurasie, confluent dans des histoires d’amour et de guerre, dans des mises en forme insolites autant que dans la grâce rugueuse et inoubliable du mythe. Boite encore et œuvre ouverte, que cet Exemplaire unique. Roman aux cent fins, où le lecteur est appelé à jouer un rôle déterminant…

N’espérez pas entrer ici dans une narration confortable, dans un essai navigable : ce dictionnaire se lit comme un polyèdre, un Rubik’s Cube. Faut-il alors déchiffrer ce « roman lexique » en respectant l’ordre alphabétique, ou de manière palindrome, en l’ouvrant au hasard, comme le divinatoire Yi Jing chinois, en tentant d’y repérer des priorités, des axes de lecture souverains ? Faut-il disposer de deux exemplaires, l’un « féminin », l’autre « masculin », de ce Dictionnaire Khazar,  pour les faire dormir côte à côte, voire copuler pour enfanter notre imaginaire… À l’abrupt de cette avalanche de questions, il faut enfin se résoudre à plonger avec bonheur dans cette œuvre ouverte, dans ce puzzle chatoyant consacré à un peuple disparu, peut-être tout simplement mythique, surgi tout armé ou presque de la tête d’un écrivain serbe, dont une mère accoucha en 1928 et que la Faux cueillit en 2009 : Milorad Pavic.

Comment lire Le Dictionnaire Khazar ? Devons-nous scrupuleusement tenter de suivre le « mode d’emploi » liminaire ou se jeter dans les flux narratifs, explicatifs et descriptifs « qui ont pour but de recréer un monde »… Il est en effet acrobatique de lire de front les trois colonnes, selon les trois confessions - chrétienne, islamique et hébraïque - présentant l’histoire et le portrait de la princesse Ateh, du souverain Kaghan, du « peuple belliqueux » Khazar et enfin la « polémique khazar », imprimées sur un fond grisé. Disposition que d’ailleurs ne présentait pas la première édition française[1].

La présence des sources selon les trois religions du Livre vient de ce que les Khazars, en passe d’être balayés par les Orthodoxes et les Musulmans au cours du VIIIème siècle, firent appel à trois dignitaires, un moine, un derviche et un rabbin, pour défendre leurs doctrines, et, par suite envisager la conversion du peuple entier. Ce qui permet à l’opus de Milorad Pavic d’offrir successivement un « Livre rouge », puis un « Livre vert », enfin un « Livre jaune », également alphabétiques, consacrés aux prosélytes des trois religions, nantis chacun d’une typographie différente : Didot, Archer, Avenir, sans compter l’Univers pour le paratexte, ce qui n’est pas sans intention de la part de l’éditeur, qui, en « Nouvel Attila », s’intéresse à ces anciens barbares des steppes, quoique pas si barbares.

De plus, un sous-texte, plus ou moins mythique, voire totalement farfelu, serait à découvrir dans le Lexicon cosri, publié par un certain Daubmannus en 1691, dont la page de titre est ici reconstituée. Mais, en 1692, l’Inquisition fit détruire les 500 exemplaires, « sauf l’exemplaire empoisonné et celui à la serrure d’argent qui l’accompagnait ». Ces derniers livres, sans négliger « l’exemplaire d’or », écrit dans les trois alphabets, grec, hébraïque et arabe, furent détruits, ou « condamné à ne pas être lu pendant huit cents ans »… Notre écrivain joue avec un réel brio de la thématique du livre interdit, maudit, empoisonné, comme le fit, dans son Nom de la rose[2], Umberto Eco, avec le deuxième livre de La Poétique d’Aristote sur la comédie et le rire[3].

Imaginez une princesse qui « portait, accroché à sa ceinture, le crâne de son amant », et « possédait sept visages ». Ateh entreprit, « sous la forme d’un cycle de poèmes », une encyclopédie khazar, qu’un « démon musulman » lui fit oublier. Selon une des trois sources juxtaposées, elle « n’a jamais réussi à mourir » ; selon une autre elle fut « tuée en même temps par les lettres du passé et celles de l’avenir »… Imaginez encore un chef militaire, Avram Brankovitch, qui apprend « d’un perroquet la langue khazare », et dont le double est un « kouros », qui contribue à la tâche de ses vieux jours : écrire « un glossaire, un abécédaire », qui est un double de celui que nous lisons.

Parmi les « chasseurs de rêves », l’un savait « apprivoiser les poisons dans les rêves d’autrui ». Cyrille, lui, fit « un alphabet aux lettres grillagées enfermant ainsi comme un oiseau cette langue insoumise ». Quant au peintre Sévast Nikon, qui ne fait « que feuilleter un dictionnaire de couleurs », ce sont ses icônes qui multiplient son talent. Rien d’impossible quand un œuf peut « sauver une journée d’un objet, par exemple d’un livre »… Entre la prolifération du surnaturel et des métaphores, un univers parallèle, à la fêlure de l’Histoire et du mythe, prolifère.

Quittons alors Cyrille et Méthode, le monde chrétien orthodoxe donc, pour, au « Livre vert », découvrir les prodiges fabulés de l’Islam, où l’on joue du luth, et dont les tenants affirment que les Khazars l’ont choisi en premier et en dernier. L’on se doute que la mauvaise fois inspire tous les chroniqueurs, de quelque religion qu’ils soient, comme Al Bekri, qui « écrivait avec ses dents qu’il enfonçait dans la carapace du crabe ou de la tortue ». Quant au poète Al Mazroubani, il était réputé pour avoir composé « un livre de poésie démoniaque ». Les trois cultes ont en effet leurs démons : Asmodée, Ahriman et Satan…

Restent les chroniques juives, parmi lesquelles le fameux Daubmannus, imprimeur de l’originel Dictionnaire khazar en 1691, se suicida en lisant dans l’encre empoisonnée. Halevi préfère, lui, étudier « l’allitération du nom de Dieu », puis écrire son Livre des arguments et des preuves pour la défense de la religion juive. Délégué juif à la polémique khazar, le rabbin Sangari Isaac affirmait que « toutes les langues, sauf celle de Dieu, seraient des langues de souffrances, des dictionnaires de douleurs ». Cependant, en tout cela, le merveilleux omniprésent est bien loin d’une controverse théologico-rationnelle. Il y a tout lieu de s’étonner lorsqu’une aristocrate de Raguse croise au XVIIème siècle rien moins que le comte Dracula ! Sans compter que les généalogies de la controverse khazare ressurgissent jusqu’au XX° siècle, quand un colloque est l’occasion d’un meurtre au Smith & Wesson.

L’on aurait dû s’en douter : chacune des confessions postule, ou plutôt affirme, qu’après la controverse mémorable les Khazars se sont convertis à son bénéfice. S’il fallait tirer une morale, ce serait celle de la forfanterie, de l’orgueil et de la vanité de toutes les religions…

 

Un tel objet littéraire non identifié, abécédaire de récits emboités et pandémonium de légendes, à la croisée du roman, de l’essai et de la mythographie, autorisant plusieurs modes de lectures, aléatoires ou programmées, n’est pas sans mériter de figurer parmi les « œuvres ouvertes », telles que les théorise Umberto Eco, en s’appuyant sur des compositions musicales de Karlheinz Stockhausen ou de Pierre Boulez. Il est alors permis de qualifier le livre de Pavic de postmoderne, dans la mesure où il défie le rationnel au moyen des prestiges douteux de la magie, où il réinvestit le passé avec les instruments de la critique textuelle, de l’intertextualité, de l’ironie et du ludique. Ce dont témoigne le livret associé, « Lexique des lecteurs du Dictionnaire Khazar », qui vous permet de choisir votre entrée, selon que vous êtes, entre autres, « bibliomane », « interprète des rêves », « qui s’en remet aux listes de best-sellers », ou « syndicaliste du déchiffrage »…

En fait, n’en déplaise à l’imaginaire de Milorad Pavic, le peuple Khazar a bien existé. Son royaume s’étendait au nord de la Mer Noire, de la Mer Caspienne, autant qu’autour du X° siècle, ce qu’atteste le livre d’une poignée d’historiens dirigés par Jacques Piatigorski et Jacques Sapir : L’Empire Khazar, VII-XI° siècle. L’énigme d’un peuple cavalier[4]. Reste la question de savoir quel choix religieux ces populations ont fait au moment d’abjurer le polythéisme, alors qu’elles ont fait barrage contre l’invasion islamique. Probablement ont-ils élu le Judaïsme, sans que grand-chose puisse en attester. Qui sait si les Ashkénazes sont leurs descendants, comme l’imagina Arthur Koestler[5] ? Les querelles d’érudits peuvent faire rage, dès lors que les sources font défaut, sinon de manière adjacente, grâce à des chroniqueurs byzantins ou islamiques d’une fiabilité discutable, les passions identitaires et religieuses s’exacerber alors que l’objet de la connaissance glisse entre les doigts comme le vent des steppes éternellement parcourues par ces désormais fameux et fumeux Khazars. Au point que d’autres romanciers, comme Marek Halter[6], se soient emparés de ces irrattrapables cavaliers. Qui doivent avant tout leur postérité légendaire et splendide au roman éminemment borgésien de Milorad Pavik.

Jouant sur les typographies, la mise en page, colonnes ou fac simile, les éditeurs du Nouvel Attila ont sans nulle équivoque réussi une belle et nécessaire réédition de cette traduction de Maria Bejanovska, dont on connait les talents, pour avoir traduit la Sorcière d’Andonovski[7]. Tout juste pourrait-on craindre pour la fragilité de la couverture à fenêtre et interroger le bien-fondé de la reliure à l’orientale, sans dos. Mais à un tel fringant cheval des steppes on ne regarde pas les dents…

En une narration « non linéaire », que l’ordre alphabétique induit à terminer différemment en fonction de la langue choisie par le traducteur, se rencontrent « versions masculine et féminines » (il faut alors consulter la page 235) : « la raison tient au fait qu’un homme vit le monde hors de son corps, alors que la femme porte l’univers en elle ». Nous laisserons à Milorad Pavic la responsabilité d’une telle dichotomie. À moins d’acquérir l’anglaise édition hermaphrodite. Qu’importe, le roman-jeu, l’encyclopédie khazares ainsi construite comme un dessin d’Escher, se glisse parmi des pages surnuméraires de l’encyclopédie universelle. Comme dans l’Encyclopaedia Britannica, existait et n’existait pas la possibilité stupéfiante d’une nouvelle de Jorge Luis Borges : « Tlon Uqbar orbis tertius[8] ».

 

Photo : T. Guinhut.

 

Livre-objet infiniment séduisant, à l’image de son sujet, cette Boîte à écriture, originairement publiée en 1999, déploie ses tiroirs, comme le cerveau de l’écrivain offre ses couloirs, ses salles et ses jardins au lecteur. Le bel objet bibliophilique semble disposer trois couvertures, successivement marron glacé, pêche et grisée, puis de cahiers orange et blanc, rose et vert, en autant de récits, sans oublier un encart dépliant vert, qui ne permettra pas de dévoiler le nom interdit, quoiqu’il soit coupable de la mort de Timothée. Le volume est soigné, plus encore qu’à l’habitude de l’éditeur, Le Nouvel Attila, après le passage duquel l’herbe littéraire repousse mieux que jamais. La maquette est signée Gabrielle Coze, qui habilla également Le Dictionnaire khazar ; ce qui lui permit de recevoir le grand prix de « La nuit du Livre 2016 ». Il est à craindre que l'éditeur ait ici oublié de citer ici son nom.

Une fois les yeux pris par la lecture, l’ouvrage s’ouvre sur une boîte marine, judicieusement agencée, dans un bois d’acajou et sertie de cuivre, aux serrures et casiers parfois secrets. Outre les parfums salés et de tabac qui en émanent, elle sert à classer des histoires.

D’abord celle des « quarante-huit cartes postales », jamais envoyées, qui content les amours d’une femme libre, gourmande d’un riche manteau de fourrure que son amant lui offre, peut-être au service d’un autre amant. Elle est experte en odeurs corporelles et parfums, et l’érotisme s’élève à fleur de peau, en une ébullition presque surréaliste, non sans faire penser à André-Pierre de Mandiargues. Labyrinthique comme celle des maris et des amants pris et jetés, cette escapade parisienne trouve à la librairie « Shakespeare and company » une petite annonce où un exemplaire masculin du Dictionnaire Khazar cherche un exemplaire féminin, en un clin d’œil complice à un autre opus de Milorad Pavic.

Avec « les petits compartiments noirs et blancs », la découverte de la boîte devient de plus en plus une ekphrasis, ce terme rhétorique désignant la description d’une œuvre d’art. L’on y trouve un sifflet « en forme de phallus [...] pour appeler l’esprit des morts ». Quant au « tiroir en bois de rose », sur papier adéquatement coloré, son secret révèle une boîte à musique aux sept mélodies, en une mise en abyme attendue. Celui en noyer contient un manuscrit, en réponse à la petite annonce, qui permet à deux étudiants d’étudier plus les mathématiques que l’amour. Il est question de « regard à briser les miroirs », d’un voyage de Paris à Salonique pour retrouver un amant qui n’en peut-être pas un, d’une « horloge d’amour » (plus loin décrite), d’union sexuelle à la lisière de la mythologie, de « décalculer » l’avenir. Laissons le lecteur découvrir la chute de cet étrange et beau récit…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À l’usage des gourmets, le « compartiment en soie verte » offre le journal de bord d’un bateau grec, avec les « mets qu’il avait goûtés en rêve ». Celui destiné aux objets précieux ne contient qu’une bande magnétique à la voix venue de la guerre de Bosnie : d’un soldat voulant oublier la langue serbe. Sa fuite, sa traversée de l’Italie, son retour à Paris, tout cela s’emboîte dans le précédent récit, comme tenon et mortaise. Timothée, « l’amant du taureau blanc », croise de nouveau l’existence de l’ingénieure Lili qui devient « Europe », alterne la guitare, les vêtements féminins et masculins, la froideur et l’amour. Alors que les tragédies amoureuses sont les légendes du passé, la maison de Timothée revit ses ombres et ses lumières, avec « l’histoire de la servante Selena », avec un duel entre sœurs…

Ainsi, en cet ouvrage onirique de plus en plus enivrant, se démultiplient les histoires, nourries d’échos et de leitmotivs, les appels poétiques, les secrets de la psyché, où la finesse intellectuelle, l’art des drames et de l’imaginaire s’allient à la fantaisie.

Les récits emboîtés, comme l’entend le titre, distribuent une constellation d’histoires d'amour qui progresse par tiroirs successifs et par zones géographiques, entre Salonique et Paris, la Serbie et Kotor, alors que les Balkans sont le pôle magnétique de l’ouvrage voyageur. Ce à quoi nous dispose notre auteur en son épigraphe : « Chaque fois que l'Europe tombe malade, elle cherche à soigner les Balkans ». Même si nous ne connaissons pas un traitre mot de serbe, l’on devine que la traductrice, Maria Bejanovska, n’a pas manqué de soigner la beauté du phrasé pavicquien…

 

Féru de boites, de boites dans des boites, Milorad Pavic joue avec son lecteur en l’invitant à jouer avec son Exemplaire unique. Roman aux cent fins. Au-delà de se contenter de nous prendre dans les filets convenus de l’amour et du policier, le voici ajoutant à son intrigue toute personnelle un curieux et réjouissant dispositif, originellement paru en 2004. Une fois de plus notre fantaisiste romancier mérite sa réputation de faiseur de « littérature non linéaire ». Car à un roman de bon aloi intitulé Exemplaire unique s’ajoute « Le Cahier bleu », avec lequel le lecteur est sommé de se dépatouiller, de choisir l’une de ses fins, ou pourquoi pas l’une d’entre cent pour chacune des cents journées que l’on pourrait pavicquer à l’aide de cent feuillets séparés et jetés comme une poignée de fétus divinatoires, eux-mêmes venus de « cent notes de feu l’inspecteur supérieur Eugène Stross ». Mais au risque d’accumuler « cent morts au lieu d’une »…

Si l’on se rend chez un commerçant c’est pour acheter un produit, un service. Mais chez AlexSandra Klozevitz, androgyne de son état, oscillant entre Alex et Sandra, il s’agit  de consulter « un.e chasseur.se de rêve » et d’acquérir l’un de ses rêves futurs. L’on devine que les fantasmes y sont légion, moins qu’ils se mâtinent de mythe, moins encore que leur qualité prémonitoire, donc dangereuse, est avérée. Il n’en reste pas moins que la créature aux deux visages doit payer ses dettes, ce en liquidant deux comparses. Aussi croisons-nous Isaï Kruz, et bientôt la banquière Livia Heht. Ils sont entourés, l’un par un chanteur d'opéra et sa femme, Lempicka la superbe, son lévrier, l’autre par un amant aux parfums révélateurs. La basse opératique perd sa voix, rêve de sa mort, achète ses rêves pour en fractionner la douleur. L’on ne sait plus qui use du « révolver de luxe dans un foulard mauve »…

Mais une fois le chanteur décédé naturellement, il faut à Lampicka prendre un nouvel amant, voyager, revenir pour calmer ses inquiétudes et acheter un rêve posthume, soit « une petite cuillère d’éternité » puisque venu de sa mort à trente-sept ans, à condition de tuer quelqu’un. Sa jalousie, armée du Magnum, trouve bientôt sa cible, à ses  risques et périls.

L’on constatera ensuite que le tribunal tient compte des rêves, celui « sur la mort de Pouchkine », celui « sur les pas » étant fournis en supplément, qu’il se satisfait de condamner Monsieur Erlangen pour avoir tué Lempicka en outrepassant la légitime défense et notre vendeur de rêves à une amende. Soit. Mais l’inspecteur Stross reste titillé par le meurtre inexpliqué d’Isaï Kruz et le cas Lempicka. Il lui en coûtera la vie.

Reste à choisir, sans risque de dévoiler la fin, une carte au hasard parmi le « Cahier bleu » de l’inspecteur dont la démarche intellectuelle s’associe au champ des possibles : à la fois une image du fonctionnement du cerveau humain et une esthétique littéraire. La n°78 se penche sur un « corpus delicti », le foulard mauve resté seul dans le coffre de la banque. La cent-unième invite le lecteur à inscrire sa propre fin sur sa virginité…

Dans un cadre réaliste, la dimension fantastique efface les frontières du féminin et du masculin, du rêve et de la réalité, de la vie et de la mort, du passé et de l’avenir, explosant la rationalité de la justice, avec le brio époustouflant que l’on ne peut méconnaître chez notre cher Milorad Pavic, écrivain ludique et vertigineux.

Le Serbe Milorad Pavic, en quelque sorte docteur en érudition imaginaire, mériterait en France d’être mieux connu : il faudrait alors se souvenir de son roman de Héro et Léandre, ou de Léandre et Héro, selon que l’on lit une première partie jumelle de la seconde, qu’il faut aborder en retournant le volume, jusqu’à ce qu’elles se rejoignent au centre des pages : L’Envers du vent[9]. Ou son « roman-tarot », Le Dernier amour à Constantinople, qui attend encore sa traduction. Il est enfin résolument permis d’agréger les romans « boîte » et « dictionnaire » de Milorad Pavic à ce qu’Umberto Eco appelait « l’œuvre ouverte » : « Nous ne sommes plus devant des œuvres qui demandent à être repensées et revécues dans une direction structurale donnée, mais bien devant des œuvres ouvertes que l’interprète accomplit au moment même où il en accomplit la médiation ». Ce dernier étant ici le lecteur, l’on dira, conjointement avec l’auteur du Nom de la rose : « une forme est esthétiquement valable justement dans la mesure où elle peut être envisagée et comprise selon des perspectives multiples, où elle manifeste une grande variété d’aspects et de résonnances sans jamais cesser d’être elle-même[10] ».

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Milorad Pavic : le Dictionnaire khazar, Belfond, 1988.

[2] Umberto Eco : Le Nom de la rose, Grasset, 1982.

[4] Jacques Piatigorski et Jacques Sapir : L’Empire Khazar, VII-XI° siècle. L’énigme d’un peuple cavalier, Autrement, 2005.

[5] Arthur Koestler : La Treizième tribu, Tallandier, 2008.

[6] Marek Halter : Le Vent des Khazars, Robert Laffont, 2001.

[8] Jorge Luis Borges : Fictions, Gallimard, 1951, p 19-46.

[9] Milorad Pavic : L’Envers du vent, Belfond, 1996.  

[10] Umberto Eco : L’œuvre ouverte, Seuil, 1965, p 17.

 

Parador San Marcos, Leon, Castilla la vieja. Photo : T. Guinhut.

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11 octobre 2020 7 11 /10 /octobre /2020 07:49

 

Sestiere Canaregio, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Cees Nooteboom,

 

lion vénitien de la beauté et de la mort.

 

 

Cees Nooteboom : J’avais mille vies et je n’en ai pris qu’une,

traduit du néerlandais par Philippe Noble, Actes Sud, 2016, 272 p, 22,50 €.

 

Cees Nooteboom : Le Visage de l’œil, traduit par Philippe Noble, Actes Sud, 2016, 352 p, 24 €.

 

Cees Nooteboom : L’Histoire suivante, traduit par Philippe Noble,

Actes Sud, 1991, 144 p, 85 F.

 

Cees Nooteboom : Le Jour des morts, traduit par Philippe Noble, Actes Sud, 2001, 386 p, 23,30 €.

 

Cees Nooteboom : Venise. Le lion, la ville et l'eau,

traduit par Philippe Noble, Actes Sud, 2020, 240 p, 25 €.

 

Cees Nooteboom : Tumbas. Tombes de poètes et de penseurs,

avec des photographies de Simone Sassen,

traduit par Annie Kroon, Actes Sud, 2009, 254 p, 45 €.

 

 

 

La sagesse d’un vieux lion voyageur anime Cees Nooteboom, l’écrivain dont l’œil a mille vies. Ce qui ne l’empêche en rien d’être attentif aux morts de ses personnages, comme de celles des écrivains qui l’ont précédé. Séduire la mort dans la vie, ou séduire la vie dans la mort ? Telle semble l’une des tâches que s’est assignée le néerlandais Cees Nooteboom, né en 1933 à La Haye, dont les lecteurs français semblent à tort bouder la dimension polymorphe, érotique, parfois sombre, et mémorielle. L’on entrera d’abord en son œuvre par la porte d’une anthologie, puis d’un recueil de poèmes qui couvre toute sa carrière. Au-delà de son engagement européen dans les essais de L’Enlèvement d’Europe[1], il faut compter sur la richesse psychologique et métaphysique, flirtant souvent avec notre disparition, de ses entreprises romanesques, comme  L’Histoire suivante et autres Jours des morts, et de ses récits de voyages, à la recherche de l’intensité et de la beauté, espagnols et vénitiens, jusqu’auprès des tombes…

 

Si on ne le savait déjà, ces deux recueils, une anthologie, J’avais mille vies et je n’en ai pris qu’une, et un recueil de poèmes, Le Visage de l’œil, confirment l’importance d’un écrivain de dimension au moins européenne, né aux Pays-Bas en 1933. Ils sont le couronnement d’une vingtaine de volumes traduits chez nous, récits de voyage, romans, essais… Rüdiger Safranski, célèbre critique et philosophe allemand (dont l’on aimerait voir traduit son bel essai sur le romantisme) a cru devoir présenter une anthologie qui est un portrait kaléidoscopique du maître, quoique trop rarement ponctuée d’inédits en français, dont le titre est parlant. En effet Cees Nooteboom a passé sa vie à multiplier ses vies et ses regards, à les transmettre et les transmuer en écriture. De « Pourquoi voyager ? » à « Aimer », en passant par « L’imagination, la mémoire », les problématiques inhérentes à l’humaine condition, comme les vies de l’écrivain, fourmillent.

L’on trouve comme de juste en cette pérégrination intellectuelle, des bribes venues des beaux poèmes réunis dans ce plus nécessaire Visage de l’œil : « La vie / on devrait pouvoir se la / remémorer / comme un voyage à l’étranger ». Voyage temporel également, puisqu’il s’agit là d’un demi-siècle d’écriture poétique, alors qu’il rend hommage au philosophe et poète de l’Antiquité Lucrèce, et à l’autre bout du spectre poétique mondial, au prince des haïkus, le japonais Bashô[2]. Cette cosmopolite curiosité est un « tableau sans peintre, / mon univers secret », au lecteur émerveillé offert, entre l’inquiétude d’un « Chagrin public » et la lumière de l’ « éternité de papier ». Curieusement, ces « gravats de grammaire », dont les plus brillants sont les plus récents, sont publiées dans un ordre inverse à la chronologie, comme s’il s’agissait de reculer jusqu’en 1956, là où « Les morts cherchent une maison ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aucune histoire ne trouve sa nécessité si elle n’a son « histoire suivante » : celle du lecteur qui l’infléchira en un sens nouveau. Et, enfin, celle qui légitimera toutes les histoires, celle où toute sa vie défile pour soi, comme pour le héros de ce beau roman intitulé L’Histoire suivante. Ainsi, dans la tradition du conte philosophique, Cees Nooteboom dispose son narrateur parmi cet interstice qui sépare la vie de la mort. Dans un hôtel de Lisbonne où, dans le passé, il est déjà descendu, ce dernier revit, en condensé d’instants réalistes et de méditations lyriques, toute sa biographie. Autant les péripéties de cette biographie sont étriquées, car il n’est qu’un terne professeur de latin-grec surnommé « Socrate », autant la part d’infini en est grande.

Exégète passionné de Platon, il lit avec feu, joue et revit devant sa classe la mort du maître des dialogues, en particulier celui sur l’amour : Le Banquet. En fait, il s’adresse à la seule Lisa d’India, sa chère élève en laquelle il voit un double charmant du disciple Criton. Mais c’est avec une enseignante en sciences naturelles, qui reconnaît la part de physique et de biochimie du corps humain, qu’il vivra une aventure adultère. D’où le petit drame commun et sordide, la bagarre avec le mari jaloux, par ailleurs amant de la belle Lisa. Désemparé par une telle situation, à laquelle l’auteur de Phèdre ne préparait pas, puis expulsé du professorat, le narrateur se réfugie sous le masque du rédacteur de guides touristique. Désormais, seule la part spirituelle de l’être humain lui importe. Espère-t-il, comme Socrate, rejoindre la jeune disciple, décédée entre temps, dans « la possibilité que nous avons de penser l’immortalité » ?

Cees Nooteboom écrit là un récit peu à peu fabuleux, qui culmine dans la qualité mythique d’un voyage en paquebot vers la quiétude d’un estuaire tropical. Pendant ce temps, dans une chambre d’Amsterdam, le corps souffrant de son personnage lutte et sue encore : « Je trouvais qu’il ferait bien de se dépêcher, la douleur que je voyais était aux antipodes du sentiment d’apothéose que j’éprouvais ici. » Pouvons-nous croire en cette sagesse, cette promesse lyrique ? Y-a-t-il une telle et splendide « histoire suivante » pour chacun de nous ? Peut-on encore, comme lui, espérer en un au-delà platonicien : « Tu n’as plus besoin de m’adresser des signes, je viens. Aucun des autres n’entendra mon histoire, personne ne verra que la femme qui m’attend, calmement assise, a pris le visage de mon cher Criton, de la jeune fille qui fut mon élève, si jeune que l’on pouvait avec elle s’entretenir de l’immortalité. Et c’est alors que je lui racontai, que je te racontai L’HISTOIRE SUIVANTE ». Voilà bien un espoir insensé, sauf si justement l’on y voit la transmission au lecteur…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le cinéaste du Jour des morts est un voyageur contemplatif qui s’est pris d’affection pour Berlin. Malgré, ou à cause, de sa nostalgie pour sa femme et son fils disparus dans l’attentat qui abattit un avion, Arthur Daane va s’engouffrer dans le désir, « tel un spermatozoïde solitaire ». Tour à tour offerte et refusée, la mystérieuse Elik Orange l’entraîne jusqu’en Espagne, jusqu’au voisinage des attentats terroristes.

  Rien d’un livre d’action ou de torride érotisme… La chair toute transparente du récit est celle d’une discrète introspection sans exhibitionnisme, d’une méditation errante, patiente, parfois monotone, souvent lumineuse. Pour qui se laisse prendre à ce roman élégiaque, le sens de l’observation de l’écrivain est un sésame sur les réalités et les accidents du monde : comme « un microphone aux dimensions de l’univers »… Cette longue et intimiste odyssée, parfois traversée par une amie, un sculpteur, met le lecteur à rude épreuve puisqu’il faut attendre la page 156 pour que lui soit présentée l’étrange Elik, qui ne brisera que partiellement la coquille de la solitude d’Arthur. Puis la page 233 pour que la mystérieuse étudiante consacrée à une reine espagnole médiévale, s’offre à lui, ou plus exactement, le prenne, avant de lui montrer qu’elle est bien « championne des adieux ».

Mais à rebours, on ne sait quel charme opère : c’est, en demi-teinte, une quête d’absolu, un absolu toujours différé, introuvable. Que ce soit en filmant dans les monastères zen, parmi la rumeur des attentats, des guerres, ou en méditant dans son impossible amour. A moins que le Désir d’Espagne[3] (pour reprendre son premier titre d’un récit de voyage vers Saint-Jacques de Compostelle) et sa mystique de la mort soient le vrai motif et qu’Elik ne soit qu’un alibi de cette déception prévisible sinon désirée… Car, contre le temps, que peuvent la caméra du cinéaste, l’art de l’écrivain, s’ils ne sont que le vide d’un « jour des morts » perpétuel ?

Quoiqu’également fasciné par la culture japonaise, si l'on pense à son récit Mokusei[4], l’Espagne est en effet un pivot sans cesse parcouru, interrogé, par Ceees Nooteboom. Déjà, dans Le Chevalier est mort[5], il emmenait un jeune écrivain sur les traces d’un camarade suicidé qui n’avait pu achever un livre racontant cette même histoire. La mise en abyme trouvait son acmé sur une île espagnole. Dans Le Labyrinthe du pèlerin. Mes chemins de Compostelle[5], il réunit l’écheveau de ses pérégrinations ibériques. Tour à tour touriste éclairé, voyageur d’arrière-saison dans d’âpres villages, parmi des villes bruissantes de culture baroque ou des paradores déserts, son périple informé, érudit, convoquant autant l’histoire religieuse que les écrivains enfantés par la langue de Cervantès, tient de la quête obscure et salvatrice d’un chemin de Saint-Jacques intérieur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourtant, son voyage récurrent, le plus intime, le préféré peut-être, est celui qui depuis un demi-siècle l’amène dans la Sérénissime, soit la très sereine. Il y furète en curieux sans cesse renouvelé, il y médite en esthète. Placé sous l’égide du lion de Saint-Marc, Venise. Le lion, la ville et l’eau est le délicieux complément d'une pléthore de trop froids guides de voyage ; mieux, il a la liberté du flâneur et la méditation d’un écrivain scrupuleux, entre canaux et lagune, entre ruelles et palais, entre chambres désuètes et musées flamboyants, entre iconographie chrétienne et païenne. « Est-il possible qu’il y ait à Venise, plus de Madones que de femmes vivantes ? », se demande le visiteur, qui découvre des églises surchargées de peintures, avec « une lumière méditerranéenne qui dissout le péché ».

« Ville amphibie », Venise est « un antidote, une formule magique contre tout ce qu’il y avait de laid au monde », « un paradis de beauté » ; pourtant « une ville ne devient une ville que si, au fil du temps, s’y sont accumulés tant de contradictions que toute explication en est devenue impossible ». Car elle est une « toile d’araignées historiques », « une sorte de purgatoire […] pleine d’ombres ». Elles se nomment  Monteverdi et Wagner, Sainte-Thérèse et Casanova, ou encore le Thomas Man de Mort à Venise et le Proust de La Recherche du temps perdu. Ces derniers alors, bien que disparus, se font soudain plus vivants, surtout aux abords de Torcello, une île où « résonne l’écho byzantin de la cathédrale », où l’on se retrouve « dépouillé de l’actualité ». L’émotion devant le palimpseste des civilisations et des mouvements artistiques permet à l’écrivain de déployer autant l’ekphrasis, soit la description d’une œuvre d’art, face à Tiepolo ou Carpaccio, qu’une sorte d’autoportrait en esthète, en amateurs de concerts de musique polyphonique, mais aussi en gourmand de romans policiers vénitiens. Sans la moindre morbidité, il aime le cimetière juif, les tombes des doges « alpinistes », car elles sont perchées dans les églises ; il est à juste titre fasciné par La Tempête de Giorgione, qui orne l’Academia de sa « signification peinte » et restée mystérieuse…

Ainsi le livre de Cees Nooteboom, à la lisière du bréviaire de voyage, de la rêverie ailée et de l’essai, conçu sous forme d’« images narrées », est rapidement comptable d’un véritable enlèvement, celui du lecteur captivé, enchanté…

 

 

Si le sens de l’être humain n’a rien d’assuré, devant les vies dont il est le créateur, et a fortiori devant la mort, l’écriture de notre ami néerlandais reste une perpétuelle lentille de poésie et de métaphysique perlée… Car le requiem de Cees Nooteboom, quoique privé de dieu, n’est pas sans une palpable et durable émotion. Celle de l’élégie, de l’épiphanie, avant de se confier au noir tragique : « les morts ne nous laissent pas en repos ». Comme lorsqu’il se penche sur les plus grands écrivains, dans l'album Tumbas, illustré comme son Venise par les photographies de sa compagne Simone Sassen ; et plus exactement sur leurs poussières confiées aux pierres. Rien de morbide alors : « La plupart des morts se taisent. (…) Pour les poètes, il en va autrement. Les poètes continuent de parler. » Le parfum de la mort qu’il vient humer de par le monde est celui des « tombes de poètes et de penseurs », magnifiquement et avec respect photographiées ; mais aussi, de par l’empathie de ses commentaires, celui de la familiarité intellectuelle complice et intime. Avec Proust au Père Lachaise, Paul Celan à Thiais, Keats et Shelley au cimetière pour étrangers de Rome… Qu’ils soient Kawabata, Borges, ou Hölderlin, sachons que ces derniers seront un jour heureux d’accueillir parmi l’archipel de leurs cendres, un écrivain né en 1933, Cees Nooteboom lui-même, enfin apaisé.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

À partir de divers articles parus dans EuropeLa république des Lettres et Le Matricule des anges

 


[1] Cees Nooteboom : L’Enlèvement d’Europe, Maren Sell, Calmann-Lévy, 1994.

[3] Cees Nooteboom : Désir d’Espagne, Actes Sud, 1993.

[4] Cees Nooteboom : Mokusei !, Actes Sud, 1987.

[5] Cees Nooteboom : Le Chevalier est mort, Maren Sell, Calmann-Levy, 1996.

[6] Cees Nooteboom : Le Labyrinthe du pèlerin. Mes chemins de Compostelle, Actes Sud, 2004.

 

Torcello, Venezia. Photo : T. Guinhut.

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2 août 2020 7 02 /08 /août /2020 07:43

 

Pic de Sesques, Laruns, Pyrénées-Atlantiques.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Les extravagants et merveilleux voyages enfantins

de Nils Holgersson et de T.S. Spivet ;

par Selma Lagerlöf et Reif Larsen.

 

 

Selma Lagerlöf : Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède,

traduit du suédois parc Marc de Gouvenain et Lena Grumbach,

illustré par Bertil Lybeck, Actes Sud, 2018, 642 p, 23 €.

 

Reif Larsen : L’Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hannah Pascal, Nil, 2010, 394 p, 21 €.

 

 

      Livres pour enfants ? À moins qu’ils puissent captiver les adultes de bonne volonté aux capacités d’émerveillement intactes. Les romans de Selma Lagerlöf, Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, et de Reif Larsen, L’Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet, bien qu’ils viennent d’horizons et de siècles différents, emmènent tous deux de jeunes garçons au travers de pays aux beautés et embûches dignes d’une initiation.

 

      Pour la première fois en France, au-delà des versions abrégées et d’une traduction amputée d’un bon tiers parait une édition intégrale du mythique Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, que la romancière suédoise Selma Lagerlöf (1958-1940) publia en deux livraisons en 1906 et 1907.

      Le roman ressortit au merveilleux, puisqu’à quatorze ans Nils, un « bon à rien », se retrouve « Poucet » à cause de la malédiction d’un « tomte » qui le punit pour s’être amusé à persécuter les oies. Mais ce désastre n’en est pas un si l’on considère qu’il lui permet de dialoguer avec les animaux et particulièrement les oies sauvages, par lesquelles il est entraîné dans un immense voyage aérien, au dessus des plaines, rivages et montagnes. À force d’amitié avec ces volatiles qu’il protège face à maints dangers, alors que lui-même subit quelques mésaventures, dont l’agression d’un serpent, la malédiction sera finalement levée à la fin du roman initiatique : qui aura fait d'un sale gamin un jeune homme instruit et plein d'amour pour le monde et l'humanité.

      Autant que le charme du conte qui commence par la formule obligée « Il était une fois », que la dimension morale de l'apologue, c’est le guide de voyage au travers des provinces suédoises qui fait l’intérêt de ce récit. Selma Lagerlöf avait en effet reçu en 1902 une commande de l'Association nationale des enseignants suédois. Elle s’était engagée à écrire un livre de géographie destiné aux enfants de l'école publique. C’est ainsi que l’enthousiaste romancière dut avec plaisir se documenter en abondance, parcourir la Suède du sud au nord et d’est en ouest pour contempler et comprendre ses paysages, tant sauvages, ruraux et urbains, ses climats estivaux et enneigés, et recueillir de locales anecdotes et des légendes (comme « l’argent de la mer ») qui nourrirent sa rédaction, non sans se cacher elle-même en un chapitre, comme un facétieux lutin. Aussi la carte qui accompagne cette belle édition n’est pas inutile.

 

      Il faut alors se rappeler que la dimension pédagogique de ce livre plus abondant et ravissant encore que son modèle, avait été inspirée par Le Tour de la France par deux enfants, ce manuel de lecture scolaire d’Augustine Fouillée, publié en 1877 sous le pseudonyme de G. Bruno. Ce qui menaçait d’être un pensum descriptif et didactique est sans cesse animé par la tendresse et l’humour de Selma Lagerlöf, par de nouveaux animaux auquels est dévolu le rôle de guide parmi des espaces qu’ils connaissent bien, comme lorsque « Bataki le corbeau » survole une ville.

      Le succès fut vite au rendez-vous, au point que le roman fut de nombreuses fois réédité, abrégé à l’intention des plus petits, illustré, adapté en films, en bandes dessinées, au point que son héros, l’adorable Nils, ait figuré sur un billet de vingt couronnes. Nul doute que cette réussite ait contribué à son prix Nobel, en 1909, dont elle fut la première récipiendaire féminine, alors que son œuvre compte d’autres productions remarquables, dont La Saga de Gösta Berling[1].

      Au-delà du merveilleux, voire d’une certaine imagination qui relèverait avant l’heure d’une accointance avec la fantasy, quoiqu’il n’y ait là rien de médiéval, peut-être peut-on considérer qu’il s’agit d’un des premiers romans écologiques, d’un éloge des capacités de l’homme maître de ses outils, et un plaidoyer pour le provincialisme, plutôt que pour le machinisme et le nationalisme…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Quoiqu’il n’ait guère la dimension pédagogique de Nils Olgersson, un romanesque descendant d’Huckleberry Finn et de Thomas Pynchon[2] enchante pour nous une étonnante et triple redécouverte de l’Amérique. Reif Larsen, dont il s’agit en 2009 du premier ouvrage, donne vie à un enfant de douze ans parmi son Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet.  Grâce à lui, l’Amérique toute entière est prise en écharpe : l’éblouissante traversée d’un gamin prodige à travers les sciences et les Etats-Unis magnifie des pages à mi-chemin du roman et de la bande dessinée.

      T.S. Spivet tient ses prénoms d’une tribu indienne et du sansonnet migrateur. Il vit sur la ligne de partage des eaux des Rocheuses, sur un ranch paumé où son père mutique élève du bétail. Sa mère, le Docteur Clair, est une entomologiste obsédée par une introuvable cicindèle vampire. Pour lui cependant ce ranch est un « temple de l’imagination », situé dans « l’Ouest, monde des mythes, de la boisson et du silence », alors qu’il rêve de se rendre dans « l’Est, monde des idées ».

      C’est grâce à ses talents précoces de cartographe et d’illustrateur scientifique, et par l’entremise d’un proche, qu’il remporte le prestigieux prix Baird du Smithsonian Institute où il est attendu pour prononcer son discours de réception, alors que l’on ignore toute de sa jeunesse. Le voilà quittant de nuit sa famille, son chien « Merveilleux », sa sœur branchée pop, le souvenir de son frère mort… Un interminable train de marchandise, portant un accueillant « motor home » l’emmène jusqu’à Chicago où un illuminé de Dieu a failli le tuer. Un routier le dépose, ensanglanté, à Washington, où il étonnera ses pairs plus âgés et plus académiques, les médias, jusqu’au Président, quoique leur préférant le « Club du mégathérium » et ses rocambolesques aventures.

 

      Il s’agit d’abord d’un voyage à rebours des conquérants de Far West, puisqu’il amène T.S. Spivet, depuis le Montana, jusqu’à la capitale fédérale. L’enfant des frustes espaces conquiert son identité en conciliant les deux volets de l’Amérique. La dimension géographique, gorgée des couleurs paysagères, se mêle à l’étrangeté temporelle du jour et de la nuit, de la vitesse et du sommeil.

      Le voyage généalogique ensuite lui permet de découvrir son ancêtre du dix-neuvième siècle, Emma, dont il lit le récit de vie dans un carnet dérobé à sa mère. Dans un passionnant roman emboité, une mise en abyme, il s’identifie avec celle qui se découvre un mentor et un second père chez un naturaliste boulimique de collections, cherchant à rassembler « tout ce qui existe au monde », et qui devient la première femme géologue à participer à une expédition dans l’Ouest.  Parcours à lire comme un miroir inversé de celui T. S. Spivet, tandis qu’il fonde chez lui une réflexion sur les devoirs et pouvoirs du romancier, entre les qualités d’ « empiriste stricte » de sa mère et sa capacité « d’inventer toutes ses émotions chez nos ancêtres ». Il s’interroge : « Etait-ce dans notre sang d’étudier la vie d’un autre et de négliger la nôtre ? »

      Voyage enfin parmi les disciplines scientifiques, cartographie, botanique, médecine : celui de la curiosité visuelle, auditive et intellectuelle jamais rassasiée de ce jeune héros de la science. Ses croquis sont omnivores : insectes, wagons, « miracle du béton », ses cartes hallucinantes : du « champ de chauve-souris » au réseau de fibres optiques, en passant par l’implantation des Mac Donald. Il dessine également les « sons du silence », « les zones d’activité anormale chez les enfants prodiges ». Il réfléchit à la relativité, la physique quantique, la rémanence du passé, « les futurs possibles », les hypothèses sur le hasard, la destinée… Ce vibrant éloge de la science est également une plaidoirie en faveur des théories de l’évolution de Darwin, contre l’obscurantisme religieux. Il veut « comprendre comment tous les petits morceaux du monde tiennent ensemble » grâce à « une mine d’analyses projectives, d’études de cas, de métaphores ».

      Le roman d’apprentissage se double entre nos mains ravies de nombreux et inventifs dessins, en noir et sépia, cartes et croquis, vignettes et frontispices, mais surtout dans les marges, comme autant de notes étoilant le texte, irradiations de la pensée et critique postmoderne du développement narratif. C’est simple et intrigant comme un roman pour adolescents, dans la lignée des fondateurs de la littérature américaine à la Mark Twain. Mais par la richesse thématique, quoique plus humblement, nous ne sommes pas loin du Mason & Dixon de Pynchon[3], l'ogresque surabondance stylistique en moins, dans lequel deux grands cartographes du XVIII° fondent une épopée, infiniment plus complexe sous la langue de cet ainé de Reif Larsen, qui n’a en rien à rougir de l’apparente modestie de son roman nourrissant, peut-être génial.

 

      À cette œuvre pour le moins curieuse, infiniment attachante, il faudra adjoindre le second opus de Reif Larsen : Je m'appelle Radar[4]. Encore une histoire de petit garçon, qui nait « noir d'aubergine » à cause du noir d'une panne d'électricité, alors que ses parents sont aussi blancs que fidèles, qui aime les marionnettes et se rend à l'invitation de « Kirkenesferda », un groupe d'artistes-scientifiques du Grand Nord norvégien pour résoudre l'énigme de son identité. L'histoire se ramifie, emprunte les destinées de deux frères yougoslaves dont l'un s'engage dans la guerre et l'autre anime un théâtre de rue, parcourt le Cambodge et le Congo. Radar rejoint ce dernier pays en s'embarquant à bord de l’Aleph avec un professeur Funes, créateur d’une bibliothèque de plusieurs dizaines de milliers d’ouvrages au cœur de l’Afrique… Le roman, également illustré, quoique avec plus de parcimonie que dans le cas de T.S. Spivet, est curieusement labyrinthique, jouant avec les symboles bouddhiques, nourri d'allusions diverses, de Jorge luis Borges à Joseph Conrad.

 

      Et comme Nils Olgersson, notre charmant T.S. Spivet, tout autant divertissant et didactique, eut bientôt les honneurs du cinéma, même s’il faudra probablement se confier de nouveau à la vérité et à la beauté de l’écrit…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur T.S. Spivet a été publiée dans Le Matricule des Anges, juin 2010

 


[1] Selma Lagerlöf : La Légende de Gösta Berling, Stock, 2001.

[2] Voir : Thomas Pynchon : Vineland, une utopie postmoderne

[3] Thomas Pynchon : Mason & Dixon, Seuil, 2001.

[4] Reif Larsen : Je m'appelle Radar, Nil, 2016.

 

Sentier de Hosses, Aulon, Hautes-Pyrénées.

Photo : T. Guinhut.

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4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 14:32

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

La trilogie roumaine fantasmatique

 

de Mircea Cartarescu et sa lévitation :

 

Orbitor, L’Œil en feu, L’Aile tatouée,

 

Solénoïde.

 

Suivi par Norman Manea.

 

 

 

 

Mircea Cartarescu : Orbitor, traduit du roumain par Alain Paruit, Denoël, 1999, 499 p, 28 €.

Mircea Cartarescu : L’Œil en feu, traduit du roumain par Alain Paruit, Denoël, 2005, 512 p, 28 €.

Mircea Cartarescu : L’Aile tatouée, traduit du roumain par Laure Hinckel, Denoël, 2009, 500 p, 28 €.

 

Mircea Cartarescu : Solénoïde, traduit du roumain par Laure Hinckel,

Noir sur Blanc, 2019, 800 p, 27 € ; Points, 2021, 976 p, 13,50 €.

 

Norman Manea : La Tanière, La Cinquième impossibilité,

traduits du roumain par Marylin Le Nir et Odile Serre,

Seuil, 2011 et 2013, 368 p, 21 € et 276 p, 22 €.

 

 

 

      Cratère visionnaire, opéra fabuleux, dépôt de songes et de tortures, creuset de tyrannie politique, telle devient la Roumanie sous l’orbite de Mircea Cartarescu, né en 1956 à Bucarest. Ainsi change-t-il le pays de son enfance et de sa famille en contrée infiniment fantastique et poétique au cours d’une trilogie fleuve, infernale et somptueusement baroque. Elle se décline d’Orbitor à L’Aile tatouée, en passant par L’œil en feu, obsessionnelle et magnifique. Le moins que l’on puisse dire est que le romancier ne prise guère feu le réalisme soviétique, il y a peu obligatoirement à l’honneur dans ce pays de l’Est dont il est originaire, et dont il préfère charger, moquer et subvertir le communisme. Plus récemment traduit, Solénoïde est-il son grand-œuvre, son au-delà ? Quant à Norman Manea, autre Roumain, il saura nous offrir un autre regard, cependant complémentaire, avec sa Tanière et sa Cinquième impossibilité, sur ce pays étouffé.

 

      L’œil, organe et métaphore, est récurrent dans l’œuvre de Cartarescu. Il est le miroir de l’espace autant que l’instrument de la vision, jusqu’à devenir l’image et le vortex d’une écriture qui avale tout sur son passage. En effet, Orbitor, titre du roman qui initie la trilogie, paru en roumain en 1996, signifie « aveuglement ». Cet opus de 400 pages, d’abord publié en 1999 chez Denoël, a été réédité en Folio SF, bien qu’il n’ait guère à voir avec la science-fiction : on y conte, à travers le regard d’un enfant nommé Mircea, la guerre terrifiante perpétuelle entre le bien et le mal, soit les morts vivants dont sa famille est issue et les armées de Dieu, tout cela dans un Bucarest fantasmatique, sans compter mille épisodes, dont celui où les transformations les plus inquiétantes agitent un espace urbain et humain à la dimension d’un pandémonium…

      Car contaminés par une maudite semence, ses ancêtres ont eu le front de forniquer avec constance avec une engeance infecte avant d'être assiégés par des morts-vivants affamés de chair. Fort heureusement les armées de Dieu interviennent en un combat terrifiant. Ce grand n’importe quoi, symbolique et parodique à la fois, n’est qu’un mince moment de l’opus, entre des cérémonies sacrificielles, le récit de l'hospitalisation de Mircea lui-même dans une salle traumatisante où pullulent les rebuts humains : « Des lits blancs à moitié recouverts de toile cirée, où gisaient des vieillards, les uns ayant d'étranges canules plantées dans le ventre, les autres déféquant par des anus artificiels à robinets chromés, des enfants poliomyélitiques, la peau à même le fémur sans chair, pédalant péniblement sur le vélo de rééducation, des grosses filles nues se masturbant, les yeux révulsés ». L’on se doute que moins que le regard de l’enfant, il s’agit là du réalisme le plus cru, voire redevable du naturalisme zolien, fomenté par l’écrivain.

      Ce monde convulsé s’adosse également à la vie d’un capitaine de la Securitate - cette trop célèbre police politique roumaine de la dictature communiste - qui est devenu kinésithérapeute, mais irrémédiablement aveugle. Et si, au-delà des fourmillants motifs autobiographiques et politiques, l’on cherche un symbole récurrent, on le trouvera sous la forme du papillon. Ou plus exactement les formes, de la larve à la beauté de l’envol, en passant par le cocon, symbole de la métamorphose et de l’épanouissement, voire de la rédemption, et métaphore protéiforme du parcours qui fut celui du petit garçon devenu écrivain.

      Avec le secours de son grand frère alter ego et également écrivain, le jeune Mircea crée en toute liberté traumatique un pays imaginaire, un univers où se télescopent merveilles et terreurs, habité de chimères, de statues vivantes, et autres papillons prodigieux, comme un hybride de Lovecraft[1] et de Kafka[2]. Plus anxiogène encore que le « château » de ce dernier,  la capitale de la Roumanie des années soixante n’est plus celle des avenues à la gloire du régime de Ceausescu, mais d’un écheveau de ruelles labyrinthiques, s’ouvrant sur des univers complexes et fantasmagoriques, dont on ne peut rendre compte sans visiter sa phraséologie, soit offrir de généreuses citations : « Si je fermais les paupières, je voyais les dizaines de statues que j'avais regardées dans les yeux et j'essayais de comprendre ce que pouvait être la pensée des personnages de bronze verdi et de pierre, ces hommes illustres auxquels des muses replètes tendaient des plumes d'oie ou des couronnes de laurier du même vert-de-gris. De comprendre aussi comment ces femmes au vagin de marbre pouvaient faire l'amour. Mais, tard dans la nuit, à l'heure où les bus rentraient au dépôt, les grands hommes descendaient de leur socle, attrapaient les muses par les cheveux et les culbutaient dans les buissons. Les pénis de métal poli les pénétraient, entre les lèvres de pierre humectées par la rosée de la nuit. Les atlantes s'accouplaient avec les gorgones de plâtre au nez cassé, sans se soucier des balcons qui s'écroulaient avec leurs oléandres en pot ».

      Cette ville est de surcroit celle des souvenirs de la mère, bombardée à l’époque de l’occupation nazie, en une sorte de fantasme prénatal, entre morbidité et irrépressible vitalité. Les temps se télescopent autant que les lieux, dans une narration qui emprunte, plutôt que la chronologie traditionnelle, une topologie qui est celle du cerveau de son créateur : « Et l’espace-temps-cerveau-sexe s’est mis en branle, poursuivit Cédric. On commettait des horreurs. Des miracles se produisaient. On inventait une mathématique de bordel, une défécation sublime. Le vomissement conceptuel, l’éructation angélique. Le rêve réel, la vie morte. C’était à se tordre : de rire ou de douleur ? C’était une révélation : de prophète ou de fou ? C’était le tout, mais qui ressemblait tellement au rien… »

      Aussi la langue de Mircea Cartarecu, du moins telle que nous la rend le traducteur avec un talent que l’on devine, est d’une richesse noire et brillante, caparaçonnée d’effroi et de beauté, comme dans une entomologie mortuaire. Etrange et digne héritier de ses compatriotes, Eugène Ionesco et Mircea Eliade, il sait être vertigineux, laissant rôder la torture et la folie, la passion et le fantasme à faire vomir ses pages, mais aussi la splendeur et l’humanité jusqu’à la délectation littéraire : « Et aujourd’hui, alors que je suis au milieu de l’arc de ma vie et que j’ai lu tous les livres, y compris ceux qui sont tatoués sur la lune et sur ma peau et ceux qui sont écrits à la pointe de l’aiguille au coin de mes yeux, alors que j’en ai assez vu et eu, que j’ai systématiquement déréglé tous mes sens, que j’ai aimé et haï, que j’ai érigé des monuments d’airain impérissables, que j’ai attendu sous l’orme le divin enfant en mettant longtemps à comprendre que je n’étais qu’un sarcopte creusant des sillons dans sa peau de vieille lumière, alors que les anges peuplent mon cerveau tels des spirochètes, que j’ai goûté à toutes les délices du monde, et qu’avril, mai et juin s’en sont allés, aujourd’hui, alors que sous l’anneau ma peau se desquame en milliers de feuilles de papier bible, aujourd’hui, en ce vivace et absurde aujourd’hui, j’essaye de mettre du désordre dans mes pensées et de lire les runes des fenêtres et des balcons plein de linge humide de l’immeuble d’en face qui a coupé ma vie en deux, pareil au nautile qui mure chaque compartiment devenu trop petit pour lui et va se nicher dans un autre, plus grand, sur la spirale de nacre qui résume sa vie. Mais ce texte n’est pas humain et je n’arrive plus à le déchiffrer. » Le texte s’enrichit d’une foultitude d’allusions, Rimbaud, Mallarmé, et bien d’autres…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Le deuxième volet du triptyque ne se sépare pas vraiment du premier. Dans L’œil en feu, il s’agit encore d’un enfant. La dimension autobiographique passe par l’évocation de la mère « qui filait la laine et les contes » et à qui le relie un « cordon » non plus ombilical, mais « situé entre les sourcils ». D’un côté, l’appartement familial donne sur la ville, de l’autre sur « le château mélancolique » d’une minoterie. Il observe la capitale roumaine pour en transpercer tous les mystères, les non-dits, braquant le faisceau lumineux d’un miroir vers les fenêtres plus ou moins proches : « La lumière a fusionné avec mon cerveau et mon cri ».

      Peu à peu, depuis « l’époque où les profs et les flics nous obligeaient à avoir la boule à zéro », les âges de toute une vie, sans compter les générations de la famille Badislav depuis le XIX° siècle, sont brassés par les chemins labyrinthiques du narrateur. En fait, le roman est organisé tout entier grâce à « la folie architectonique » de ses rêves… La progression est hallucinatoire, mais aussi, parmi le fantastique incessant, d’un terrible réalisme quand est brossé le tableau des persécutions staliniennes. Face à la bêtise et au sadisme dogmatique des dirigeants et lieutenants de la Securitate, les artistes, y compris de cirque, sont aux premières loges : « Ils se révélaient ennemis de l’Etat et du régime socialiste, en accordant à des journaux bourgeois des interviews pleines de mensonges et de calomnies sur les dirigeants communistes. Heureusement, les camarades intellectuels français et italiens étaient solidaires ». On mesurera l’ironie…

      Seule, l’autopropulsion dans un imaginaire flamboyant permet de fuir le totalitarisme de Ceausescu. Il s’agit de dépasser les limites du moi par des métamorphoses incessantes, tel ce Vânapashtra, « l’Homme Serpent », qui se produit sur la piste du cirque et sous les yeux émerveillés de l’enfant qui assiste rien moins qu’à la création de l’homme par « l’œil de Shiva ». C’est ainsi que l’on a pu évoquer l’influence de Borges. Peut-être… S’il n’a pas toutes ses perspectives métaphysiques, ses personnages typés, sa concision, Mircea Cartarescu n’en a pas moins une personnalité littéraire bien à lui. Poète, romancier, chargé de cours à Vienne sur la littérature post-moderne et l’avant garde roumaine, il se targue d’avoir inventé le « texistence », entendez la non séparation absolue du texte et de l’existence.

      Devant la destruction de la mémoire et du centre-ville de Bucarest par une tyrannie délirante, devant l’endoctrinement politique, la propagande antireligieuse, la création littéraire de Mircea Cartarescu est une immense soupape de sécurité mentale, une compensation indispensable. Il s’agit moins d’un roman que d’une théorie de l’écriture poétique qui, comme chacun sait, est une véritable liberté politique. D’aucuns trouveront étouffant « ce livre illisible qui ne dit rien », submergés qu’ils seront par l’afflux des métaphores filées, noyés dans un magma aux filaments dangereux pour l’équilibre de l’esprit ; d’autres trouveront à voluptueusement nager et circuler parmi cette ville intérieure, cette explosion visionnaire permanente, et cependant maîtrisée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Une monstrueuse trilogie prend ici fin, poursuivant la lecture métaphorique engagée sur le corps d’un papillon depuis Orbitor, continuée avec L’œil en feu où rayonnait la figure récurrente de l’œil, ou ocelle, visible sur l’aile colorée… Quatre grandes chroniques traversent L’Aile tatouée. Celle de la révolution roumaine qui balaya la tyrannie communiste, celle de l’enfance et du lien tourmenté avec la mère, celle du jumeau élevé dans un bordel qui devient criminel et tortionnaire, celle enfin de l’écriture du roman que l’on lit, dédiée à l’ami Hermann, lecteur privilégié, malade et torturé, qui avait été détenu pour un manuscrit (celui de Mircea) et qui engendre un fœtus dans son cerveau. Le tableau du régime est sans pitié : pauvreté, disette, informateurs et soldats omniprésents de la Securitate (« faim, froid, frousse ») ; celui de la mère avec ses papillotes de papier journal, à la limite du fantastique ; celui du tyran Ceausescu en grotesque, avec son sourire aux « clous de bottier » entre les lèvres : « ce gribouillage obscène sur un mur qu’on appelle l’Histoire ». La satire de l’époque révolue des délires communistes s’oppose au déploiement de l’imagination du narrateur qui recompose ainsi son autobiographie symbolique, même incompris par sa mère. La quête de sa propre identité se double de fantasmes érotiques torrides, mais aussi de la recherche de son au-delà, artistique et métaphysique. Si le récit frappe par sa richesse thématique, par sa dimension cosmique, on ne saurait se laisser prendre sans succomber à la virtuosité linguistique, stylistique et intertextuelle. L’odyssée délinquante de Victor, opposé au sage créateur Mircea, est en effet une rimbaldienne saison en Enfer. Au vu de l’impressionnant maelström littéraire qu’il sait concevoir et enfoncer « dans la substance cérébrale de la page », Mircea Cartarescu a sans nul doute toutes qualités pour enseigner la littérature à Stuttgart.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Pierre angulaire de l’œuvre de Mircea Cãrtãrescu, Solénoïde prétend être un roman monumental. Il l’est déjà par son format, ses huit-cents pages gavées jusqu’aux orteils de richesses stylistiques et culturelles, ne seraient ce qu’au travers des allusions plus ou moins implicites à Borges, Swift et Kafka, dont le Journal[3] est l'ouvrage totémique du personnage. Cette fois, le roman emprunte la forme d’un journal proliférant et halluciné d’un narrateur qui a désespéré d’être sacré écrivain, et à qui l’on a reproché son « mélange de détritus culturels » et son « incohérence esthétique » ; ce qui ne l’empêche de noircir son existence sur la page en tentant d’en dévoiler le mystère.

      L’on s’en serait douté ; son enfance et son adolescence ont poussé dans la banlieue de la Bucarest la plus communiste, « musée de la mélancolie et de la ruine de toute chose », paradoxalement vivante d’une vie intense et bruyamment colorée. Il est réduit à rester professeur de roumain dans une modeste école de quartier, plus proche de l’horreur que de la sérénité de l’éducation. C’est là qu’il est confronté à un duo plus ou moins étrange, alors qu’il tente d’échapper à « la conspiration de la normalité » : Irina, dont il devient amoureux, un mathématicien qui devient son initiateur, jusqu’aux plus mystérieux tréfonds de sa matière. Non sans croiser la route d’une secte mystique, les « piquetistes », dont le principal rituel consiste en manifestations contre la mort dans les cimetières voisins : « Boycott de l’agonie ! […] A bas les milliards de siècles où nous ne serons plus ! », scandent-ils.

      Les poux et les punaises pullulent dans l’école, les livres pourrissent dans une bibliothèque, scorpions, rats et fœtus se bousculent, un concours de crachats fomenté par l’athéisme communiste macule les icones. La sexualité se cache et s’exhibe sans fard, tel ce nombril que se tripatouille le narrateur, pour en faire surgir des paquets de ficelle ombilicale, en un narcissisme torturé, non sans humour et autodérision. Il fait ainsi profession de se chercher et de chercher « dans la réalité de la lucidité, du rêve, du souvenir, de l’hallucination, et dans toute autre réalité. Bien qu’elle soit source de peur et d’horreur, ma quête me satisfait pleinement, comme les arts méprisés et non homologués du dressage de puces ou de la prestidigitation ». Mieux, sa maison, bâtie sur un « solénoïde[4] », d’où le titre, est faite d’un nombre inconnu et inconnaissable de pièces, escaliers et couloirs, non loin de celle de Danielewski[5]. Faire l’amour avec Irina au-dessus de ce moteur de lévitation confine au Kamasutra le plus paradisiaque. De plus un tel sous-sol risque d’entraîner la lévitation de la ville entière, d’ailleurs ruiniforme…

      Une fois de plus baroque, comme une solide et folle coupole qui chapeauterait la destinée de l’écrivain, ce à quoi participe le défi de la mise en page, Solénoïde plonge ses racines dans tout un substrat culturel, sans renoncer à se montrer outrageusement moderne. Tour à tour trivial, dérisoire, tour à tour ingénieusement métaphorique, il s’y agglutine laideur et beauté. En ce journal, les circonvolutions de la mémoire, le tableau polymorphe du présent et les projections des désirs et des effrois se télescopent : « La tache matérielle s'étendrait sur des surfaces inimaginables dans l'interstice presque nul à présent, entre les parois métaphysiques, elle ferait autant qu'une galaxie ou autant qu'un univers, mais elle resterait un accident insignifiant dans l'infinie crevasse. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Poème en prose plutôt que récit, architecturé comme un dédale universel, le livre de Mircea Cartarescu pourrait se lire en suivant son chaotique flux, ou en l’ouvrant au hasard, comme le YI King, à la recherche de joyaux de langue - où œuvra le traducteur comme un mineur de fond - ou d’oracles : « Mais comme la substance de leur corps est semblable à celle notre corps, la substance de notre pensée est similaire à celle des créatures qui ne sont que pensée. Pour parvenir à les connaître, il faut une pensée d'une autre nature et située sur un autre degré, la pensée d'un corps de pensée que nous ne pouvons concevoir pas plus que le sarcopte ne peut ni ne pourra jamais concevoir notre pensée ».

      Un tel roman ne ressortit certainement pas de la sphère du divertissement. Il est à la fois psychanalyse profonde et orage métaphysique, mitrailleuse politique, nuage onirique et maelstrom d’expériences textuelles, où se côtoient  réalisme glauque et réalisme magique, parfois rebutant, lourdement indigeste, là où le lecteur risque de perdre pied, et générateur d’une trouble extase à la rencontre de phrases iconiques : « J’ouvrais chaque livre comme un chirurgien aurait trépané un crâne, avec l’étonnement du médecin qui, au lieu de trouver toujours les mêmes circonvolutions et la même substance gris-beige irriguée par l’arborescence des vaisseaux sanguins, aurait découvert autre chose dans chaque dure-mère ouverte : un enfant recroquevillé, prêt à naître, une araignée énorme, une ville aux premières heures du matin, un gros et tendre pamplemousse, une tête de poupée aux yeux tournés vers l’intérieur ». Cette extase est bien celle de la réelle littérature. Si cette dernière ne mettait pas ainsi en page la dissection d’un cerveau vivant et reflet du monde, à quoi servirait-elle ?

      Egalement auteur d’un recueil de nouvelles, Pourquoi nous aimons les femmes[6], que l’on devine à la gloire de l’éternel féminin, Mircea Cartarescu se fit connaître par un recueil, La Nostalgie[7], cousu de textes divers, quoique unis par le motif récurrent de l’araignée, qui reçut les honneurs de la censure. Il compte, avec Florina Ilis[8], parmi les écrivains roumains plus que marquants, et redevable d’un réalisme magique qui dépasse largement les frontières. Et si l’Histoire enfante des monstres, l’histoire littéraire a besoin de ces monstres pour les figurer, les moquer, les exorciser, les subvertir, en une catharsis que déploie Mircea Cartarescu sous la forme de sa trilogie somptueuse, et de son au-delà solénoïde, subtils comme les motifs d’une aile de papillon, lourde comme une tenture vénitienne chamarrée d’ors et de noirs opératiques où pullulent les araignées de la peur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       Echappée à deux totalitarismes successifs, nazisme et communisme, la Roumanie penserait-elle renouer avec de vieux démons ? En ce sens Norman Manéa est indubitablement un témoin intérieur et une conscience de l'histoire de son pays. Né en 1936, jeune juif, il est déporté. Il est ingénieur puis écrivain, lorsque la censure roumaine s'attaque violemment, en 1986, à L'Enveloppe noire. Il alors est contraint de quitter le pays pour Berlin, puis New-York (qu'il appelle ici « le Dada des exilés ») où il enseigne la littérature européenne. Il reste source de controverses en Roumanie de par sa critique de l'antisémitisme endémique et des relectures tendancieuses de l'histoire nationale. C'est ainsi que son essai consacré à Mircea Eliade (en 1991) et s'attachant au passé pro-fasciste de l'historien des mythes passa pour un crime de lèse-majesté. Après la fresque biographico-politique du Retour du hooligan, qui fut un succès, cette Tanière jette un nouveau froid sur le passé nauséabond de la Roumanie. Autour d'un professeur exilé, les protagonistes menaçants de la mémoire roumaine resurgissent, comme en un retour du refoulé. Mémoire roumaine, cependant littéraire, également convoquée dans les essais de La Cinquième impossibilité.

Le professeur Gora, réfugié dans la quiétude des Etats-Unis et la « tanière » de sa bibliothèque, va devoir interrompre sa « thérapie du passé » pour assister au retour du refoulé. Ce en les personnes de son ex-femme, Lu, et de son amant, Peter Gaspar, qui vient semer le trouble, la zizanie. Menacé de mort, ce dernier entraîne Gora dans la spirale de la peur et du soupçon, dans une enquête qui intéresse le FBI. Ce sont des histoires de rivalités familiales, d'amant, de maîtresse et de trahison, de troubles complots érotiques qui reviennent à la surface : « Dans le roman, le véritable ennemi, c'est la mémoire, le trauma infligé à l'identité. Les termes de la biographie deviennent des impulsions morbides », note une étudiante de celui qui pratique l'art des nécrologies, jusqu'à ce qu'il envisage la sienne, la « Nécrologie de Gora ».

Pire encore, sont la remontée, la réactualisation d'anciens tropismes d'extrême-droite, liées à des assassinats, perpétrés ou envisagés.  Ainsi la figure emblématique et vénérée du « Maître », le « vieux Dima », célèbre et profond érudit national ne laisse pas d'être trouble, voire terrifiante. L'attachement de disciples et de séides de mouvements politiques (pour le moins réactionnaires) à l'honneur de « l'icône », les conduiraient au pire. A moins qu'il s'agisse d'un masque à peine opaque posé sur le grand essayiste, l'historien des mysticismes et de la terre-mère, l'auteur de Rêves, mythes et mystères : Mircea Eliade tel qu'en lui-même le fascisme dissimulé le change... L'on se demande d'ailleurs si l'ère de la démence incarnée par Ceauscescu n'est pas une autre facette du même phénomène. Manea lui-même confirma dans un entretien avec La Vie littéraire : « les similarités entre les deux systèmes totalitaires, apparemment opposés qu’étaient le nazisme et le communisme. » Ainsi il  met en scène une problématique passionnante et inquiétante sur le destin des peuples et des nations. Peut-on se débarrasser si facilement des atavismes de la tyrannie, et de la « servitude volontaire », pour reprendre le titre de La Boétie, devant les brutes, les héros et les intellectuels charismatiques adonnés aux perverses manœuvres de pouvoir...

D'une certaine manière, ce vieux professeur qui voit resurgir des personnages de son passé n'est pas sans faire penser à ceux de Philip Roth. Mais sans la précision de la narration, l'acuité de l'écriture de ce dernier. Car entre introspection, monologue intérieur, dialogues et allusions disertes à Kafka ou Borges, ces maîtres du labyrinthe (qui est un thème récurrent du roman), le ragoût d'idées justes et de personnages soigneusement représentatifs a parfois un peu de mal à prendre, à mi-chemin du thriller et du policier d'investigation, du devoir imposé, du roman à thèse et de l'impressionnant coup de sonde dans une histoire autant intimement personnelle qu'européenne.

 

Il y a impossibilité d’ignorer que la Roumanie pullule d’écrivains, qui plus est prodigieusement curieux des autres plumes qui les ont précédées et les nourrissent. Ainsi, Norman Manea, romancier de la mémoire et de l’identité avec La Tanière, ajoute à la maîtrise de sa langue narrative celle de l’essai, avec douze analyses pertinentes de ses ainés et de de ses pairs, dont évidemment celle du cruel pessimiste qu’est Cioran. En natif d’une Europe centrale tourmentée (il est né en 1936), enfant juif qui connut la déportation et les camps, jeune homme qui subit le communisme, « les lectures allaient [le] sauver de l’abrutissement qu’instaurait la langue de bois de la dictature ». Méditations cosmopolites et cultivées, depuis Ionesco, son compatriote en « Rhinoroumanie », jusqu’à l’argentin Sabato, les Italiens Magris et Tabucchi, les Américains Saul Below et Philip Roth… Car « dans les épreuves de la vie -et de la création- l’œuvre des grands artistes peut nous fortifier ».

Attentif à la « Bibliothèque de l’Holocauste », il scrute les destins d’Anne Franck, de Selma Meerbaum, poétesse de  dix-huit ans jetée aux chiens par les Nazis. Le texte le plus fouillé est celui qu’il consacre aux poètes Celan et Fondane, parce qu’ils touchent aux rapports contrariés avec la langue. De même, s’il conclut avec Kafka, énigme et pierre de touche, c’est pour ajouter à ses « impossibilités d’écrire », « la cinquième impossibilité », celle de l’expatriation…

Emportant avec lui la « maison de l’escargot roumain », sa langue toujours choyée, qui « est son placenta », il entre avec respect dans ces dépôts de tragédies et d’amitiés que sont les livres de ses auteurs de prédilection, cette « parentèle secrète ». En ces essais, il dit « je », dispersant des bribes d’autobiographie et d’exil jusqu’aux Etats-Unis où il enseigne les littératures européennes, il reste à l’écoute du « bruit protéique et pérenne dans l’unité de l’art authentique ».

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie L’œil en feu, a été publiée dans Le Matricule des anges, janvier 2006,

celle sur L’Aile tatouée octobre 2009.

La partie sur Manea a été publiée dans Le Matricules des Anges, avril 2011 et avril 2013

 

Salon des collectionneurs, Poitiers, Vienne.

Photo : T. Guinhut.

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11 décembre 2019 3 11 /12 /décembre /2019 17:31

 

Bible in folio, Louis Estienne, 1580. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Penser le temps humain et politique

 

avec Péter Nadas :

 

La Bible, Almanach.

 

 

 

Péter Nadas : La Bible, traduit du hongrois par Marc Martin,

Phébus, 128 p, 13 €.


Péter Nadas : Almanach, traduit du hongrois par Marc Martin,

Phébus, 336 p, 22 €.

 

 

 

 

      Déchirer quelques pages de cet Almanach serait pour le moins un sacrilège… C’est pourtant ce que fit le jeune Péter Nadas avec un exemplaire de la Bible, d’où le titre de son premier roman, paru en hongrois en 1967. Il n’est pas étonnant qu’un tel événement fondateur soit l’un de ressorts de la créativité de l’écrivain, de son travail de mémoire incessamment fouillé, ce dont témoigne un opus billant et bouillonnant, aux strates immenses, Le Livre des mémoires[1]. Aujourd’hui encore cette lutte physique et intellectuelle, digne d’un Sisyphe au-delà d’une philosophie de l’absurde, se déroule de mois en mois dans un Almanach confronté à l’inéluctabilité de la mort et qui se hâte lentement de penser le temps humain et politique.

 

      Tête de cochon, passablement pervers, un enfant peut l’être parfois. Au point de cacher qu’il fut le coupable de l’assassinat du chien. Qui sait si sous un tel titre, La Bible, il est possible de l’interpréter comme un péché originel, voire comme le premier meurtre, à l’image de celui d’Abel par Caïn, commis dans un jardin pourtant tout à fait urbain, auprès duquel, sortie de la maison voisine, une jeune « Eva », un peu revêche, fait fantasmer notre adolescent.

      Cependant l’arrivée d’une jeune servante, une paysanne un peu bigote, Szidike, excite l’ennui du sale gosse provocateur qui insulte « ta sale putain de Bible », en un blasphème[2] plus puéril que bien senti, alors que ses parents aisés font visiblement partie de l’administration communiste et de ses privilèges. La « Bible dépecée », le drôle voit avec plaisir le linge abandonné brûler sous le fer à repasser. Voilà qui est l’occasion d’un déchirement familial entre la mère et la grand-mère. Si les choses paraissent s’effacer, restent les non-dits… Car en cette société plus fragmentée qu’il n’y parait, la psyché du jeune anti-héros n’est pas à son avantage, comme en une étude psychologique ambigüe et retorse.

      L’écriture de Peter Nadas, précise, est évocatrice d’un univers que la mémoire aurait pu évacuer doucement, alors qu’il est cristallisé sous nos yeux. La naissance du désir sexuel et sa frustration sont exacerbées par le huis-clos, dramatique et réaliste. La concision de ce roman, peut-être autobiographique, comme une sorte de galop d’essai, se veut un récit originel, certes aux dimensions infiniment plus modestes que l’ensemble formé par l’Ancien et le Nouveau Testament, quoiqu’il laisse planer au-dessus de lui un titre plus chargé de sens et d’émotion que ce que le gamin lui concède. Il contraste cependant avec ses fresques méditatives et démesurées, comme les mille cent pages des Histoires parallèles, qui pullulent de personnages et d’angoisses, à la fois roman d’amour et de sexe, et roman historique entre la Budapest contemporaine et un camp de concentration allemand en 1945, l’insurrection hongroise de 1956 et les années 90 à Berlin…

 

      Ce n’est pas un journal, ce n’est pas un essai, mais un Almanach, publié en 1989 à Budapest, donc sitôt la chute du mur de Berlin. Certes pas un almanach pour jardiniers, un calendrier des phénomènes astrologiques et météorologiques, nourri de conseils botaniques, mais une météorologie au long cours de son concepteur. De mois en mois, pendant une année et en dix parties, précédées chacune par une sorte de maxime, alors que l’écrivain s’est tapi dans la campagne, aux abords du lac Balaton, la méditation se confronte au temps et à la mort à venir, attachée à mettre en ordre des souvenirs, depuis l’adolescence et les amours : « Je devrais renoncer à mon dernier refuge, l’imaginaire, pour accéder au souvenir ». Ce qui n’empêche en rien l’examen du présent, voire les interrogations sur un avenir incertain.

      Tout ou rien est prétexte à l’observation, à la réflexion : une rencontre qui n’a pas lieu suscite l’envie « d’écrire l’histoire unique de personnes qui ne se sont jamais même rencontrées » ; une image intériorisée de « la plage crasseuse d’Ostie » le conduit à la dépréciation du progrès et de la vitesse, à la déploration des « gaz d’échappements » qui rongent la statue de Marc-Aurèle. Le chien du propriétaire de son appartement  berlinois, dont la « laideur indicible, ineffable, complète, n’avait d’égal que sa bonté », lui permet de méditer sur la mort et les souffrances de ce rejeton de « races de chiens tarées à force d’élevage et de saillies sélectives » ; une telle profonde compassion qui unit hommes et bêtes ne peut que toucher le lecteur. Mieux, s’y glisse « le mythe de la pureté de la race », ainsi que « l’obsession et le rêve meurtrier du racisme ». C’est ainsi que ce qui eût pu rester anecdotique, s’élève à la hauteur de la pensée existentielle et essentielle, témoignant de la méthode, de l’art de l’écrivain.

      Discrètement côtoyer dans l’avion le célèbre acteur du cinéma italien et de Fellini, Marcello Mastroianni, permet une analyse du harcèlement des admirateurs et de la solitude de celui dont la personnalité est réduite à ses rôles. De même l’arrivée de la télévision est vécue d’abord comme la concrétisation d’un « vague projet ». Mais si Peter Nadas regarde d’abord, « vautré », « cette débauche de curiosités », « histoire qu’elle pense à ma place », il en arrive à une conclusion cinglante : « la télé exerce sur l’homme un pouvoir mortifère cancérigène ». Une chose ou un être vus, une broutille venue du quotidien, un témoin de l’évolution des techniques, des médias et des mœurs, voilà qui tour à tour est l’occasion d’exercer la veine satirique et soulève une vérité morale.

      L’indécision face à l’achat d’un motoculteur attire les commentaires des voisins, toute une vie sociale s’anime, alors que les travaux et jours du jardinier méritent un soin constant ; mais moins que la plume et la page. Un poirier de saison en saison, un infarctus qui faillit emporter l’écrivain, l’évocation d’un éditeur, d’un confrère, tout doit être manière à moudre le grain de la pensée, à retenir le sable véloce du sablier.

      Certes, l’on peut ici penser que la patience du lecteur est parfois mise à l’épreuve devant les circonvolutions circonspectes de la réflexion, quand soudain elle fuse avec un mat éclat. Saurait-on conseiller de ne lire qu’une partie par mois, et ainsi de s’offrir une année Nadas, sans se priver bien sûr d’autres lectures, de nature et de rythme bien différents…

      Ecrivant comme Montaigne « à sauts et à gambades », auquel on pourrait le comparer avec profit, Péter Nadas se fait entomologiste des comportements, sans manquer de cultiver un élégant phrasé, en particulier lors d’aphorismes brillants : « En butte à nos tourments, à nos luttes, à nos douleurs et nos peines, on ne quitte pas de bon cœur la beauté de l’horreur pour s’éveiller à la morne réalité ». Un désabusement, voire un fatalisme noir, affleure en ces pages : « Que tous les hommes se changent en boue et tous les dieux en merde, si tout n’est pas ici-bas que merde et que boue ». Dans l’ultime partie, notre diariste accompagne « une amie âgée » jusqu’à la mort », comme une préfiguration de celle à venir… Car, dans la tradition du philosophe antique, il s’agit de se préparer à la putréfaction du corps, à l’évaporation de l’esprit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Au-delà des funérailles, des rencontres inabouties, des notes sur le théâtre, s’élèvent une déploration d’un monde contemporain pollué par la banalité et la vulgarité, la désillusion des « fantasmes de débauche », mais aussi de perspicaces réflexions sur la liberté : « Il faut donc tout autant que d’autres personnes ne renoncent en rien à leur liberté individuelle, la liberté nationale fût-elle en jeu, afin que, loin de toute collectivité, cet idéal que d’autres sacrifient dans l’intérêt collectif continue à vivre ». Car « Quand une société se détourne pour longtemps de la tradition que représente le principe de tolérance réciproque, elle prive ses citoyens de tout moyen de pouvoir tant soit peu y cultiver leur propre personnalité ». Le constat face au totalitarisme communiste en Hongrie est sans bavure : « les dirigeants du pays érigent en droit souverain le contrôle total et permanent des revues qu’ils ont eux-mêmes pris soin de fonder ». La liberté d’expression est inexistante. L’analyse frôle alors celle de Masse et puissance d’Elias Canetti[3] : « quand le travail n’apporte rien, inefficace au niveau collectif, chacun tente d’être au moins efficace à son propre compte. D’où le chaos des sociétés de masse ».

      Un juste tropisme humaniste innerve l’écrivain.  Or, sa sagacité politique est à l’épreuve devant des temps troublés : « la société hongroise […] en est venu peu à peu à perdre la mémoire d’elle-même, et donc la conscience de son propre futur ». Bien que publiée à la fin du XX° siècle, cette réflexion, à la lisière de la philosophie politique, s’applique avec plus de perspicacité encore à notre aujourd’hui et sans nul doute à notre demain. Il faut en effet une vaste perspective pour penser son temps. Ce pourquoi il revient à l’historien romain Tite-Live, alors que l’on devine autour de lui les prémices de la chute du rideau de fer et du monde fermé sur ses pitoyables certitudes, qui, sous le joug de « la terreur communiste », séparait la Hongrie d’un Occident heureusement plus libéral.

 

      Dans le cadre d’une introspection sans concession, tout devient matière à l’éclosion d’une pensée, pesée, nuancée, sous la plume attentive, parfois cinglante, et surtout humaniste, de l’écrivain hongrois de la mémoire (né en 1942) dont nous lirons, voire relirons avec la patience requise les vastes opus intitulés Le Livre des mémoires et Histoires parallèles. Depuis les plus immenses rituels de la vie et de la mort jusqu’aux plus minces non-événements, en passant par une histoire de singes gourmands, et jusqu’au remord secrètement enfoui de n’avoir pas lu ces pages sacrifiées de la Bible, cet Almanach est la matrice de l’intelligence, de l’analyse psychologique et de la hauteur philosophique, comme si seule l’écriture pouvait protéger un homme, lui permettre une prise sur le monde avant l’effacement, hors la promesse réalisée de son nom ornant des couvertures ; sous lesquelles dort la pensée d’un maître écrivain. Lecteur, il ne tient qu’à toi de la réveiller !

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La Partie sur Almanach, ici augmentée,

a été publiée dans Le Matricule des anges, avril 2019

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8 juillet 2018 7 08 /07 /juillet /2018 17:11

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

L’ultime flamboiement poétique

 

de William Butler Yeats :

 

Derniers poèmes, Nôs irlandais,

 

Lettres sur la poésie.

 

 

 

William Butler Yeats : Derniers poèmes,

traduit de l’anglais (Irlande) par Jean-Yves Masson, Verdier, 192 p, 98 F.

 

William Butler Yeats : Trois Nôs irlandais,

traduit par Pierre Leyris, José Corti, 120 p, 95 F.

 

William Butler Yeats : Lettres sur la poésie. Correspondance avec Dorothy Wellesley,

traduit par Livane Pinet-Thélot et Jean-Yves Masson, La Coopérative, 336 p, 22 €.

 

 

 

 

 

« Chose proprement stupéfiante -

J’ai vécu soixante-dix ans ;

Hourra pour les fleurs du Printemps,

Car le Printemps est de retour. »

      Comme en témoigne Matisse inventant les papiers découpés en son grand-âge, la vieillesse peut-être le siège d’un intense déploiement créateur. C’est au-delà de ses soixante-dix ans qu’un poète irlandais, déjà couronné par le Prix Nobel de littérature en 1923, voit à partir de 1935 son imagination créatrice permettre à de nouvelles œuvres d’éclore. William Butler Yeats (1865-1939) non content d’écrire alors Le Purgatoire de ses Nôs irlandais, ainsi que ses Derniers poèmes, s’offre le luxe de confier son art poétique et d’être le mentor de Dorothy Wellesley à l’occasion de généreuses Lettres sur la poésie.

      Symbolisme et nationalisme irlandais irriguent le théâtre et la poésie du jeune William Butler Yeats, fasciné par les mythes celtiques. En sa maturité son écriture évolue vers plus de modernisme, en partie grâce à l’influence du poète américain Ezra Pound[1] qui fut un temps son secrétaire. Plus tard, au soir de sa créativité, « Cet aigle : l’esprit d’un vieil homme », accède à une totale indépendance créatrice. Ses Derniers poèmes sont « Peinture et livre, ce qui reste ». Celui qui « rappelle les Muses » y retrouve les figures du nationalisme irlandais, dont Parnell l’indépendantiste et Roger Casement[2] qui fut exécuté pour trahison car il avait appelé l’Allemagne à la rescousse contre l’Angleterre. Notre auteur rêve « une Irlande / Imaginée par les poètes, terrible et gaie », une contrée toujours irriguée par le sang de ses mythes, comme celui de Cuchulain, face à « l’immonde marée de l’époque moderne ». Probablement, en 1938, faisait-il allusion à la montée des périls fascistes.

Or, si le thème traditionnel de l’amour parcourt ces pages, la satire politique est vigoureuse, plus actuelle que jamais :

« L’homme d’Etat est un homme disert,

Il débite ses mensonges sans réfléchir ;

Le journaliste fabrique ses mensonges

Et vous agrippe à la gorge ;

Aussi restez chez vous et buvez votre bière,

Et laissez voter vos voisins ».

      « La désertion des animaux du cirque » est peut-être son plus grand poème : un bilan désabusé où ses thématiques jadis préférées se livrent à une dernière parade : « Les acteurs et les scènes peintes eurent tout mon amour » ; mais ce ne sont à la fin que « Vieilles tôles, vieux os, vieux chiffons »…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Ce n’est pas un hasard si l’un de ces Derniers poèmes est dédié à Dorothy Wellesley : « Etendez le bras vers le minuit sans lune des arbres… » Cette grande lady (1889-1956), duchesse de Wellington par son mariage, eut une liaison avec Vita Sackville-West. Ce qui ne l’empêcha en rien de se consacrer à la poésie en finançant l’édition d’une collection, en écrivant des vers, et à son amitié avec Yeats alors qu’elle a 44 ans et lui 70. Du printemps 1935 au mois de décembre 1938, une abondance correspondance réunit l’auteur de L’Escalier en spirale, de La Tour, et celle qui « se languit d’amour pour l’Italie comme un amant ».

      Comme dans tout échange épistolaire, l’ensemble est d’un intérêt inégal bien sûr ; les voyages et soucis de santé n’étant pas l’essentiel des préoccupations du lecteur, quoique cela fasse partie de la vie vécue par les protagonistes. Mais l’échange est étonnant à plus d’un égard. Désirant inclure des poèmes de sa cadette dans une anthologie, Yeats propose des corrections, des améliorations aux poèmes de Dorothy Wellesley, montrant sa capacité à mettre en œuvre un exercice de l’écriture immédiatement efficace, même si l’on peut parfois les trouver discutables, comme d’ailleurs la première concernée : « Je préfère de mauvais poèmes que j’aurais moi-même écrits à de bons poèmes écrits par vous sous mon nom ». Certes la traduction, quelque soit son talent qui n’est pas ici à remettre en cause, tend à minimiser pour le lecteur français l’acuité des interventions du poète et pédagogue. Bien qu’il ait le sentiment de lui confier son génie, de manière un rien paternaliste, il est plein d’attentions pour elle, y compris pour ses vers : « Une bonne part de l’effet de vos poèmes vient d’un usage parcimonieux des adjectifs ». Même si Dorothy Wellesley note à part soi que sa « façon soudaine de critiquer ce qu’il observe est pour nous à la fois déconcertante et humiliante ». Il est cependant profondément touché par des poèmes de son admiratrice, comme « Feu. Une incantation », qui mérite à raison son éloge : « J’ai eu du mal à retenir mes larmes à tant de beauté ». Nous-mêmes, lecteurs, pouvons apprécier de la même : « Toute l’influence de l’iris / Dans le spectre d’un coquillage »…

      Ensuite, les lettres, qui jouent parfois le rôle d’une petite anthologie dispersée, témoignent d’un art poétique sans cesse à l’affut : « Mon imagination est entrée en effervescence ». Il a des journées « remplies d’impulsion créatrice ». Il se réjouit : « La vieillesse m’a apporté l’abondance et la détermination que je n’ai jamais eues dans ma jeunesse ».  Créant à toute volée, il se reprend, se corrige, polit : « Les corrections dans la prose, parce qu’elle n’a pas de lois fixes, sont sans fin ; un poème tombe juste, avec un déclic de boîte qui se ferme ». Mais surtout, il réitère sa fidélité à une tradition : « À l’instar de Milton, Shakespeare, Shelley, nous avons besoin de sentiments immenses ». D’autres aspects de la personnalité du poète le montrent comme toujours féru d’ésotérisme et d’occultisme, alors qu’il travaille sur la traduction des Upanishads avec un moine indien.

      L’éthique littéraire de Yeats résonne aujourd’hui avec une étonnante actualité : « Nous n’aurons pas de grande littérature populaire tant que nous ne nous serons pas débarrassés des sycophantes de la morale ».  Il confie également ses affres politiques, à la veille d’une seconde guerre mondiale que son décès l’empêchera de voir : « L’Europe est dans la phase décroissante de la lune ; toutes les choses que nous aimons sont-elles sur leur déclin ? »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Une rencontre surprenante des cultures s’est produite dans l’œuvre de Yeats : le Nô japonais et la poésie d’Irlande. Entre 1917 et 1939, il parsema sa carrière de Trois Nôs irlandais. C’est grâce à Ezra Pound qu’il découvrit le théâtre Nô. Fasciné par sa rigueur, par son intensité, il décida de faire suivre des succès scéniques comme La Princesse Kathleen par ces bijoux dramatiques versifiés destinés à marquer d’une empreinte symbolique la conscience politique irlandaise. Le raffinement de l’expression poétique puise au terreau légendaire commun à tout Irlandais pour consolider son identité face à l’impérialisme politique et culturel anglais (rappelons qu’alors l’Irlande n’est pas encore indépendante). Cet art qui se veut populaire s’inscrit en faux contre le réalisme de convention du théâtre de boulevard et le naturalisme d’Ibsen.

      À la source du faucon bénéficia, lors de sa création en 1917, des talents d’un danseur japonais pour interpréter le rôle surnaturel du faucon. Une mise en scène très stylisée fait alterner le chant et la parole. Yeats retrace un épisode de la vie de son héros mythique préféré, Cuchulain, « un de ceux qui raffolent de verser le sang des hommes et de faire l’amour aux femmes ». Harcelé par l’ombre du faucon qui cherche à « séduire ou détruire », le héros se dirige vers l’eau d’une source d’immortalité toujours sèche. Mais, trompé par ses pulsions guerrières et sexuelles agitées par le faucon, il se sera éloigné au seul instant où aura coulé la source. L’année de sa mort, Yeats écrivit encore un poème sur cette brutale figure obsessionnelle : « La mort de Cuchulain ».

      De 1919 date Ce que rêvent les os. L’action confronte un fugitif du soulèvement de Pâques 1916 (dont les meneurs furent exécutés par les Anglais) à des amants fantômes que leur traîtrise contre la patrie irlandaise empêche de trouver la paix. « Si quelqu’un de leur race pardonnait enfin, la lèvre presserait la lèvre » ; mais y compris au-delà de leur mort, ils ne seront pas touchés par le pardon. Morale évidente pour un grand public qui, cependant, a pu s’effaroucher des subtilités métaphoriques chatoyantes du poète, qui s’adresse d’abord à « l’œil de l’esprit » et sait, en quelques vers, rendre tactile l’atmosphère de la lande irlandaise et le tragique omniprésent, là où « chaque pierre se soulève de mélancolie ».

      L’ultime pièce de ces Trois Nôs irlandais, publiée en 1939, s’intitule, comme préventivement, Purgatoire. Elle interroge la migration des âmes post mortem. Son peu d’orthodoxie lui valut les foudres de l’Eglise et de la presse. Il s’agit encore d’un fantôme, inspiré des enfers bouddhiques et shintoïstes[3], selon lesquels tout ceci relève de l’illusion créée par le moi. L’ombre d’une âme chargée d’un crime et d’un suicide affecte ses descendants, dans le cadre d’un sombre déterminisme et d’une fatalité tragique où les fils sont chargés des fautes des pères, où l’Irlande ne fait grâce à aucun de ses rejetons. « Et si je chante, ce doit être pour ma mère, mais l’art me fait défaut », avoue le vieux Yeats, pensant probablement à sa mère-patrie. Ce qui devait dans son esprit faire de la naissante république d’Irlande, indépendante depuis 1922, une cité des arts, ne tint pas ses promesses. La mémoire s’adresse à la vulgarité d’un gamin qui ne sait pas « qu’est-ce qui est bien, qu’est-ce qui est mal » et qui clame : « Mon grand-père a eu la fille et le fric avec ». Le vieillard assure que son père « étant saoul, brûla la maison [...] livres, bibliothèque, tout a brûlé », ce pourquoi il l’a tué. Croit-il se libérer du fantôme paternel en assassinant le gamin ? « Mon père et mon fils avec le même couteau ! Voilà qui met un terme ». Mais, c’est « en pure perte », car « son esprit ne peut pas faire obstacle à ce rêve ». C’est comme avoir brûlé le cœur de l’homme et de l’Irlande, semble suggérer la morale de ce Purgatoire paradoxal et sans répit, car sans le moindre paradis en vue…

      La dimension fantastique et l’inquiétude métaphysique innervent l’ultime créativité de William Butler Yeats. S’il n’a pas renié ses passions de jeunesse pour la mythologie celtique et pour les amours romantiques souvent déçues (comme celui qu’il voua longtemps et sans succès aucun à Maud Gonne), il les transmue en son vieil âge avec une universalité et une liberté de ton inusitées. Pourtant sa poésie, après la guerre, victime d’une réputation mâtinée de nationalisme, de traditionalisme et d’aristocratisme, souffrit auprès des nouveaux critiques et des jeunes poètes d’une certaine éclipse. On lui préférait Thomas Stearn Eliot et Auden, et bientôt les imagistes américains et les beatniks comme Ginsberg. Ce n’est pas sans nostalgie du lyrisme que l’on peut aujourd’hui de nouveau se retourner vers la poésie de Yeats, alors qu’elle est tout entière publiée en édition bilingue aux éditions Verdier, traduite le plus souvent - et bellement - par Jean-Yves Masson. Relisons son épitaphe : « Regarde d’un œil froid / La vie, la mort / Cavalier, passe ton chemin ». Et si l’on recherche une plus synthétique initiation au grand William Butler Yeats, lisons les Quarante-cinq poèmes choisis et traduits par Yves Bonnefoy, qui transcrivit plus laconiquement cette épitaphe[4], qui fut écrite en septembre 1938, soit quatre mois avant la disparition du poète irlandais :

« Hautement

Regarde la vie, la mort,

Cavalier, et passe ! »

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Trois Nôs irlandais a été publiée dans Europe en 1994.

 

[4] W. B. Yeats : Quarante-cinq poèmes, Hermann, 1989, p 171.

 

Photo : T. Guinhut.

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12 mai 2018 6 12 /05 /mai /2018 08:09

 

Piazza San Marco, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Miklos Szentkuthy,

 

le baroque hongrois du Bréviaire de Saint-Orphée

 

et d’Europa Minor.

 

 

 

 

Miklos Szentkuthy : Le Bréviaire de Saint-Orphée,

I En marge de Casanova, 272 pages. 22 € ; II Renaissance noire, 240 pages. 22 € ;

III Escorial, 303 pages. 23 € ;  IV Europa minor, 304 p, 23 € ;

traduits du hongrois par Georges Kassaï, Zeno Banui et Robert Sctrick, Vies parallèles.

 

 

 

 

 

      Démesurément amoureux de Venise, « ce réel absolu », mais aussi de l’Espagne, l’esprit véloce du sphinx des lettres hongroises et européennes étourdit, enlace, fascine son lecteur. À son inimitable manière, et cependant comme Marcel Proust, Jose Lezama Lima ou Robert Musil, le Hongrois Miklos Szentkuthy, surnommé « l’Ogre de Budapest », mit en œuvre un ouvrage polymorphe et proliférant. Ce Bréviaire de Saint-Orphée ne compte pas moins de dix volumes. La démesure était en effet son péché mignon. Dès la publication de Prae, en 1934, il avait fixé le programme de son œuvre future qui s’échelonna jusqu’en 1988, lorsque seule la mort sut arrêter sa plume, à quatre-vingts ans sonnés. De plus, son journal, dit-on, est un feuilleton ininterrompu, qui dépasserait les cent mille pages. Traducteur - excusez du peu - de Swift, Dickens et Joyce, il fut aussi un biographe impénitent, réunissant ses volumes sur Goethe, Dürer, Haendel, Haydn et Mozart sous le titre générique d’Autoportraits en masque. Nul doute que le « Saint Orphée » de son Bréviaire torrentiel en dix volumes, soit un autre avatar du polygraphe hongrois. Si seuls les quatre premiers sont lisibles en français, un éditeur belge, sous l’égide des « Vies parallèles » compte bien achever, au rythme d’un volume par an, la publication de l’intégrale en 2024. Des palais de Venise à ceux de l’Espagne, le monument de culture et d’analyse fomenté par Miklos Szentkuthy est lui-même une œuvre d’art totale, une Europa minor, déraisonnablement baroque de surcroit.

 

      Ecrivant sous un régime communiste sourcilleux, le prosateur hongrois considérait ses biographies de compositeurs et autres artistes comme d’efficaces paravents destinés à masquer la composition de son Bréviaire de Saint-Orphée, dont le titre dit assez la dimension sacrée (quoique passablement ironique), syncrétique et poétique de l’entreprise, irréductible à toute idéologie religieuse ou sociale, fut-elle sous le drapeau rouge du matérialisme dialectique scientifique de sinistre mémoire. Un monde intérieur de vaste culture vaut bien mieux que le carcan d’un fatras politique imposé.

      Les volumes successifs de Miklos Szentutkhy sont un vaste estuaire où confluent avec brio, dans le temps unique de la connaissance, les îles, les archipels et les continents de la culture occidentale et au-delà. Passant allégrement les frontières entre les genres, saupoudrant sa progression de vastes méditations, de bribes à chaque fois folles et pertinentes, journal, notes, récit, anecdote, hagiographie, tableaux historiques, conte libertin, l’écrivain impose d’abord un regard, celui d’un curieux en érudition, d’un gastronome de la sensation.

      En fait, notre auteur hongrois aurait pu placer en exergue de tous ses écrits « Moi et le monde ». Du futile au métaphysique, des pétales d’une fleur au poids de l’Histoire, il se disperse et rassemble le monde, comme pour trouver enfin au bout de sa quête « l’unique métaphore » qui le singulariserait, le résumerait et le totaliserait. Le poudroiement du catalogue, aux mains de l’esthète et du penseur, tout en tissant un réseau de leitmotivs et de correspondances, peut seul assurer au « Livre » total ainsi biaisé sa pertinence. Cette « accumulation d’impressions recueillies dans le monde » est le catalogue casanovien de la connaissance et des saveurs, alternant ces « femmes-beautés » qui fascinent et irritent la délectation du narrateur parmi la lecture de Proust et de Goethe, parmi les vies de papes et de rois, parmi la fureur de l’Histoire éternelle…

Et puisque le « corsage rouge plissé » sur la poitrine d’une femme est plus profondément son « élément » que les livres et les tableaux, Szentkuthy butine dans la vastitude de la culture avec ce constant investissement autobiographique qui fait de lui un Casanova de la vie, dont la raison et le bonheur ultimes sont cependant dans l’écriture.

      Faut-il lire ce Bréviaire de Saint-Orphée avec la scrupuleuse, progressive et monacale et fantasmatique fidélité requise, ou picorer de ci delà parmi ce fleuve aux multiples rapides et pépites ? Car il serait un peu vain d’espérer découvrir une définitive cohérence dans l’opus maximus du volubile Hongrois. Cependant des lignes de force se dessinent parmi les motifs pour le moins contrastés tissant l’œuvre de Miklos Szentkuthy : sainteté et érotisme, interaction des cultures, éternité de l’art et vanité de la vie humaine…

      Tout ceci conflue dans la « Sainte lecture » de l’Histoire de ma vie de Casanova qui forme le premier volet du Bréviaire de Saint-Orphée : En marge de Casanova. Ce dernier personnage et nonobstant écrivain plus que talentueux est la pierre de touche, et en quelque sorte le modèle, quoique un brin fantasmé, de notre auteur. Tout partit d’une série de représentations de l’Orfeo de Monteverdi, puis d’une poignée de voyages à Venise, « la seule chose qui mérite que l’on vive éternellement pour elle », où l’éblouissant Tintoret illumine l’intellect créateur de l’écrivain. Musique et peinture du XVI° siècle ordonnent l’art intensément baroque de Miklos Szentkhuty cependant curieux du siècle des Lumières. L’érotique théâtralité de Casanova est le fil rouge et le point d’orgue de l’essai tout en ne laissant pas d’être l’alter ego désiré, le miroir déformant de l’écrivain niché en son Europe centrale.

      Plus près encore de Monteverdi, le second volet s’attache à relier l’humanisme renaissant et le baroque : ainsi nait Renaissance noire. Saint-Dunstan, un Evêque mort en 988, Brunelleschi, l’inventeur de la perspective au XV° siècle, et Roger Ascham, précepteur de Elisabeth Tudor, mort en 1568, soit un an avant la naissance du créateur de l’Orfeo, éclairent tour à tour de divers liens les perspectives artistiques et culturelles d’un temps charnière de notre Histoire. Cette dernière n’est plus strico sensu chronologique et conséquentielle mais en rhizomes, en bouillonnements entrechoqués, en filigranes. Tacite (où Monteverdi butine un sujet d’opéra), Rome, Florence, Milan, Venise une fois encore, des passions, des saints et des péchés, des « aphrodites aux cheveux de coquelicots et au corps de lilas », tous côtoient et taquinent la théologie et la philosophie, composant l’inimitable et inénarrable dramatis personae de l’inépuisable et boulimique prosateur hongrois. Qui, tonitruant confie : « J’aime (au-delà de l’amour et du sexe, bien entendu) ces femmes abstraites, hiéroglyphes alexandrins, purs signes débarrassés du corps comme de l’âme ». Mieux encore : « À l’œuvre la vie me destine ».

Troisième temps, ou plus exactement second espace, Escorial, là encore au XVI° siècle, où la figure de Saint-François Borgia brûle de paradoxes, entre élévation de l’âme et usage de la chair. Ce nouvel avatar d’Orphée, à la différence des autres tomes, occupe tout entier le volume, jusqu’à l’en faire éclater. Le Jésuite est déchiré entre mélancolique acédie et fièvres de l’amour. Il s’agit, quand « l’Escorial de pierre » devient un « Escorial de papier », de « sanctifier le baroque ». Là aussi les anachronismes ne manquent pas lorsqu’il s’agit de jouer du piano à Charles Quint. L’on croise à saute-moutons Thérèse d’Avila et l’empereur de Chine, la « lutte éternelle de Christ et de Satan vue par le philosophe chinois », et, pour finir, Don Juan d’Autriche qui veut « devenir sultan, un tyran digne des Mille et une nuits »…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Europa minor enfin s’ouvre sur une « sainte biographie », comme lors des précédents volumes, cette fois d’un certain Toribio, mort en 1606, qui dès son enfance fut gourmand de « livres hérétiques interdits ». Ce qui ne l’empêcha pas, au contraire, d’être nommé par Philippe II Président du Tribunal de l’Inquisition, ce en 1552, sachant « de quels cachots, prisons asilaires et cloîtres cellulaires il fallait faire évader d’innocents hérétiques ». Il se fait remarquer par de rocambolesques et surréalistes exploits. Devenu archevêque de Lima, il continue d’être le Robin des bois des pauvres, conciliant en lui le voleur et le mystique. L’hagiographie est évidemment volontiers ironique, voire sulfureuse, au point qu’il convoite « les cuisses miraculeuses » de la jeune Elisabeth. Que de « moments théologico-aphrodisiaques » !

      Toujours au XVI° siècle, Elizabeth Tudor, Akbar le Moghol, qui tenta un syncrétisme risqué entre les trois monothéismes, et Marie Tudor s’associent arbitrairement pour fonder un triptyque étonnant, où la voix de l’auteur chevauche celle de Drake le corsaire qui est censé avoir ramené de l’Extrême-Orient des textes rares, d’où les analyses du Genji Monogatori et l’évocation d’un manuscrit persan enluminé. En somme l’origine hellénistique, latine et judéo-chrétienne de notre culture se voit subvertie par une dimension orientale. À la réflexion esthétique érudite et de haute volée s’entrelace une fantaisie passablement délirante, non sans que l’énormité des anachronismes soit élevée au rang de la haute voltige, prétendant par exemple restituer un texte « de la main d’Elisabeth Tudor », et farcie de formules venues du siècle de l’auteur, princesse qui aime tant « l’Orient bafouant toutes les Hellades ». Le titre, Europa minor, est ainsi rendu clair par celui qui se forge un nouvel alter ego et porte-voix, cette fois féminin autant qu’aristocratique.

      Le palimpseste s’enrichit de l’histoire du fabuleux danseur persan Shadid, à qui un prince fait enseigner toutes les sciences ; ce qui donne lieu à une borgésienne énumération. Le conte merveilleux, inspiré des Mille et une nuits, en est bien digne. Les histoires de batailles, d’amours et de morts s’entrelacent en de splendides « pastiches culturels » fournis par notre surabondant « serviteur de rêves et de fugaces fictions ».

Autre trésor venu du bateau corsaire de Drake, l’histoire de Gengis khan, qui, évidemment, s’exprime comme écrit notre auteur. Il médite l’extermination et la « table rase », en avatar de Mao, méprisant toute culture et tout humanisme. L’on ne sait à cet égard s’il s’agit d’un anti-modèle ou, qui sait, d’une voix décadente et désabusée de l’auteur. Cependant un Juif, marchand et entremetteur, fait au khan l’éloge de sa jeune fiancée, dans la langue poétique et chamarrée du « styliste » et du « VRP », entrelardée des lyrismes de notre sacro-saint narrateur de bréviaire : « Et dois-je parler de cette vallée de l’amour plongée dans une ombre éternelle, à la fois nuit et rouge disque solaire, enfer sacré du silence et gai paradis résonnant du vacarme de la vie ? »

     La princesse catholique et « incarnation aristocratique des pleurs, Marie Tudor enfin, donne lieu au « langage de la clinique ». Inévitablement la digression phagocyte la narration, qui se voit remise en question, de même que le bourdonnement des mythes. L’ancrage historique vite expulsé donne lieu à une exégèse critique et spéculaire : « La création littéraire du XX° siècle exprime l’unité parfaite - journal intime, métaphysique et thèmes symboliques qu’engendre le combat où les deux s’affrontent – d’une vie humaine marquée pour son malheur par une grande intelligence et par une acuité perceptive d’une infinie précision ». Est-ce « bouillon de culture d’associations insensées, […] anarchie du journal intime dévoilant l’impuissance de l’artiste » ?

      L’on revient à la princesse, courtisée par les lettres de Philippe d’Espagne et par le comte Seymour, qui est son « fou ». Elle est absolument la « Marie d’encre » de l’écrivain, alors qu’il s’agit de répondre à la lettre de l’Espagnol, à moins que son courtisan burlesque prenne à sa place la plume. Ainsi l’on retrouve, en un écho assumé d’Escorial, le monde hispanique, de l’Alhambra arabe en Andalousie au monastère roman de Poblet, en Catalogne. Ainsi se clôt cette méditation exaltée sur la dimension européenne : « Est-ce cela l’Europe ? Cette synthèse d’un Orient mielleux et mystique, d’une Rome décadente et d’une Grèce d’opérette ? »

 

      Une fois de plus, en ce quatrième et succulent volet, « l’art est le roi de l’expression ». Le questionnement esthétique et moral est sans cesse remis sur le métier : « S’agit-il de ce principe archaïque à jamais inviolable selon lequel beauté et amoralité sont inséparables ? » Cependant Miklos Szenthuky n’est pas loin d’atteindre son « idéal » : « harmoniser l’homérique et le proustien, le mythologique et le décadent ». Usant pour notre plus grand vertige d’une plume faite de « nuances réalistes et espaces infinis pascaliens, précision miniaturiste et nirvana des harmonies mozartiennes ».

      Après ce quatuor inaugural du Bréviaire de Saint-Orphée, précédemment publié chez Phébus, viendront chez l’éditeur bruxellois « Vies parallèles », les titres suivants : Cynthia, Confession et jeu de marionnettes, La seconde vie de Sylvestre II, Canonisation désespérée, Un âne ensanglanté, Dans les pas d’Eurydice. Le Décaméron bâti sur de multiples sédimentations culturelles trouvera son achèvement en 2024. Ne doutons pas que leurs couvertures seront tout aussi somptueusement illustrées, dans une esthétique absolument accordée à l’écriture du prosateur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Il faut se tourner chez José Corti pour goûter le pullulement des cent-douze notes qui constituent Vers l’unique métaphore[1]. Elles deviennent une miniature magnifique du grand-œuvre entier de Miklos Szentkhuty, dont l’inachèvement était prévisible. Le recueil de fragments se présente comme étourdissant « catalogue de phénomènes », un vagabondage indémêlable entre « la vie analytique et la vie hymnique », une « exigence ininterrompue d’éros », une quête de « la femme-beauté ». Ce n’est pas un journal, mais presque, par un traité philosophique, mais presque ; avec délectation on le lira comme un autoportrait sensuel et intellectuel diffracté : « le moi est quelque chose d’indéfinissable, de jamais achevé, d’ondoyant, de fondant, de dissocié, d’inopinément et grotesquement cristallisé ». Embrasser la totalité par le verbe reste cependant une aporie : « Vers une unique métaphore ? Mon destin ne serait-il pas, en fait, l’inverse : depuis des millions de métaphores vers un seul être humain ? »

      N'ayons pas crainte de se voir pris au piège de la prose chatoyante, formidablement érudite, « analytique et métaphorique à l’excès », cependant sensuelle et insensément fantasmatique de Miklos Szentkuthy. Il donna dans Vers l’unique métaphore à la fois le secret de son thème et son projet esthétique : « Mon sujet est toujours un et toujours le même : une embryologie complète, la vie corporelle et spirituelle d’un embryon depuis le jaillissement du sperme jusqu’à la naissance – et la foisonnante contre-ornementation de l’histoire, des luttes, des bulles papales, des blasons, des idéaux, des rois et des papes ». Ainsi continua-t-il son art du contrepoint, dans des recueils intitulés En lisant Augustin[2] et Le Calendrier de l’humilité[3]. Celui que l’on appela « l’ogre de Budapest » n’est pourtant qu’un, et non des moindres, parmi l’incroyable nébuleuse d’auteurs étranges, essentiels, d’un petit pays d’Europe centrale, mais centraux en Europe, parmi lesquels les Karinthy[4], Kosztolanyi[5], Krasznahorkaï[6]

      Un tel graphomane ne pouvait échapper au démon de l’autobiographie. Ce fut chose faite avec La Confession frivole[7]. L’on devine également qu’il ne s’y contente pas de son moi événementiel, entre 1908 et 1988, mais qu’il élargit ses perspectives à la mesure du destin de l’Europe. Le volume, qui atteint les sept-cents pages, agglomère récits, vignettes et méditations épiques : « légendes et réalités familiales », « mini-proustiade » et « Elementa inspirationis ». L’on participe à un chemin initiatique, de « Szentkuthy en gestation » à l’ « Autoportrait sous différents masques ». Ses récits se mêlent d’entretiens, rapportant et proposant d’avisés retours en arrière sur les jalons de son œuvre. Ses voyages, vénitiens et espagnols, valent ceux de la seconde moitié de sa vie, qu’il vécut en reclus dans sa chambre-bibliothèque, où il préférait demeurer en compagnie de Cicéron, de Shakespeare, de Goethe, sans compter Casanova, plutôt qu’avec ses contemporains, sinon de rares amis, dont sa précieuse compagne et secrétaire, Maria Tompa. N’empêche que, publiée dès sa mort, cette Confession frivole fit un succès, avec cinquante mille exemplaires vendus, comme si, à Budapest, le mur de Berlin s’écroulait sous les coups de tant de liberté et de culture. Il concluait sur ses mots : « J’aime la modestie des notes marginales tout autant que la force des confessions déchirantes ».

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

À partir d’un article publié dans Europe, septembre 1991.

 

[1] Miklos Szentkuthy : Vers l’unique métaphore, José Corti, 1991.

[2] Miklos Szentkuthy : En lisant Augustin, José Corti, 1996.

[3] Miklos Szentkuthy : Le Calendrier de l’humilité, José Corti, 1998.

[7] Miklos Szentkuthy : La Confession frivole, Phébus, 1999.

 

 

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Elien Ursin : Personnalité et Prosopopée des animaux

Rencontre avec des animaux extraordinaires

Quand les chauve-souris chantent, les animaux ont-ils des droits ?

Jusqu'où faut-il respecter les animaux ? Animalisme et humanisme

L'incroyable bestiaire de l'émerveillement

Philosophie porcine du harcèlement

Philosophie animale, bestioles, musicanimales

Chats littéraires et philosophie féline

Apologues politiques, satiriques et familiers

Meshkov : Chien Lodok, l'humaine tyrannie

Le corbeau de Max Porter

 

 

 

 

 

 

Antiquité

Le sens de la mythologie et des Enfers