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15 janvier 2020 3 15 /01 /janvier /2020 16:25

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Uchronies, perspectives temporelles et politiques

 

chez Robert Silverberg :

 

Roma Aeterna, Shadrak dans la fournaise,

 

L’Homme stochastique.

 

 

 

 

Robert Silverberg : Roma Aeterna, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par Jean-Marc Chambon, Pavillon poche, Robert Laffont, 544 p, 11,50 €.

 

Robert Silverberg : Shadrak dans la fournaise, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par Robert Louit, Pavillon poche, Robert Laffont, 496 p, 11 €.

 

Robert Silverberg : L’Homme stochastique, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par René Lathière, Pavillon poche, Robert Laffont, 370 p, 10 €.

 

 

 

 

 

      En 473 le dernier empereur romain dépose son pouvoir aux pieds d’Odoacre, un roi barbare, signant la fin d’un empire millénaire que l’on croyait pérenne. La peste et le petit âge glaciaire du V° siècle achèveront le travail en laminant la population et la civilisation des Césars[1]. Il est permis cependant de rêver. Car sous le clavier de Robert Silverberg une uchronie postule que l’empire romain est toujours vivant. Et non seulement les empires, mais les hommes, singulièrement leurs tyrans, comme Shadrak dans la fournaise, visent l’éternité. Or en toute logique, le futur peut être définitivement établi par L’Homme stochastique. Si l’inventivité temporelle ahurissante de la science-fiction et ses perspectives philosophiques affolantes devaient être prouvées, Robert Silverberg y suffirait à lui seul.

 

      Ce n’est qu’un jalon de Roma Aeterna : nous sommes en l’an 1203 de l’histoire romaine, soit 450 de notre ère chrétienne, et, si les Barbares menacent, ils sont bientôt repoussés et vaincus : « Les guerres nordiques de Maximilianus III se soldèrent par un franc succès. Rome n’aurait plus jamais à se soucier d’invasions barbares à l’avenir ». Il en est de même en 1365, alors que l’Histoire réelle a définitivement signé l’éradication du monde de Virgile et Cicéron. Le monde fonctionne toujours ainsi en 2723, quoiqu’il s’agisse d’une « Seconde république ».

      Organisé en une dizaine de séquences par son démiurge, Rober Silverberg, Roma Aeterna égrène de siècle en siècle ses personnages, le plus souvent dans les cercles du pouvoir, dressant de saisissants tableaux. Alors que meurt le vieil empereur, que son successeur parait incompétent, un opportun accident de chasse élimine ce dernier, au bénéfice d’un autre Maximilianus, qui préfère pourtant visiter les bas-fonds de l’Urbs avec un ambassadeur grec : ce sont des commerces de pharmacopées animales étranges, des orgies dans le temple de Priape, un devin particulièrement sagace quant au destin de l’Empire. Ce successeur, d’ailleurs, réussira bientôt à conquérir le nouveau monde, « au-delà des colonnes d’Hercule », soit au loin du détroit de Gibraltar.

      Prospérités et accidents de l’Histoire, comme « le règne de la Terreur », jalonnent le vaste récit, sans affecter réellement Rome. Néanmoins, en 2723, alors qu’affluent en Egypte les « touristes romains ou nippons », un érudit prétend achever un manuscrit relatant « la chute de l’empire romain » (selon le procédé d’interversion dans Le Maître du Haut Château par Philip K. Dick[2]). Cette réincarnation d’Edward Gibbon se voit contraint de rédiger un nouvel « Exode », car un certain « Moshe » a l’ambition de réussir là où les Juifs noyés en Mer rouge ont échoué des millénaires plus tôt. Il fomente la projection de son peuple vers « le nouvel éden qui nous attend sur une autre planète », au moyen de l’« Exodus », allusion transparente au navire qui emmena tant de Juifs vers la terre promise de Palestine, donc Israël, en 1947, tel que le conte  le romancier Leon Uris[3]

      Le plus remarquable héros de cette Roma Aeterna est peut-être le frère de sang de l’empereur Julianus, Horatius, exilé pour expier ses « regrettables péchés » en « Arabia Deserta ». Il y découvre la fournaise de la laide « Macoraba », alias La Mecque. Un riche marchand, nommé « Mahmud », intrigue et fascine par son charisme, prétendant qu’existe un dieu unique, au contraire du polythéisme romain, prêchant l’union des « guerriers d’Allah à travers le monde, incendiant le cœur des hommes avec la nouvelle croyance ». Comment retrouver les grâces de l’empereur, sinon en supprimant un tel danger pour Rome ?

      Pas de christianisme, comme dans Ponce Pilate, le roman de Roger Caillois[4], dans lequel le gouverneur romain gracie Jésus ; pas d’Islam, mais un polythéisme tolérant et divers. L’on se doute que les destinées du monde en eussent été diamétralement changées : moins de béatitudes, mais aussi moins de fanatiques tyrannies, malgré le joug romain. C’est avec un sens du récit dramatique et coloré que le romancier excite l’imagination, le vertige temporel, du lecteur qui se prend à douter de tout déterminisme historique, de toute théodicée leibnitzienne.

      À l’instar de Philip K. Dick ou Philip Roth, qui s’attaquent aux hitlériennes révisions temporelles et géographiques[5], Robert Silverberg est un maître virtuose de l’uchronie. Son impressionnante fresque romaine, parue en 2003, qui témoigne d’un solide travail documentaire et d’une subtile capacité d’user de riches allusions culturelles, dans le cadre de ce que l’on pourrait appeler un roman post-historique, est un univers à soi seul, grâce auquel le romancier se fait le redoutable concurrent alternatif de l’Historien, comme en une anticipatrice archéologie.

 

 

      Dès lors, l’on n’a qu’une envie : se plonger parmi les pages de Shadrak dans la fournaise. Après une éruption volcanique cataclysmique en 1991, suivie de pléthores de guerres, la planète entière plie sous le joug de « Gengis II Mao IV Khan », qui prétend conserver la jeunesse éternelle. Son nom triplice est évidemment une coagulation des plus fameux et horrifiques tyrans de l’Histoire de l’humanité. De Gengis Khan à Mao Tse Toung, la filiation des millions de morts asiatiques et évidente, sauf si l’on pointe l’ajout cosmétique d’une idéologie marxiste, tandis que le rejet du mot « Khan » à la fin de l’honorifique appellation glisse aux lisières des Mongols et des Islamistes.

      En Oulan Bator, capitale du monde reconstruit, nous sommes en 2012, soit une bonne trentaine d’années dans l’avenir, puisque le roman fut originellement publié en 1976. Le vieux Khan, potentat mondial chapeautant les représentations locales du « Comité révolutionnaire permanent », doit subir une énième greffe du foie, sous la surveillance experte et cependant inquiète du Docteur Shadrak Mordecai, héros éponyme et Noir américain aux techniques savamment folles, tellement indispensable au Khan que ce dernier songer à le nommer Pape. Se résoudra-t-il à transférer la personnalité du vieillard de quatre-vingt-douze ans dans un jeune corps, comme le postule le projet « Avatar » ? Mieux, le jeune corps serait celui de Mangu, « héritier présomptif » et charmant « substitut du président en public ». L’on se doute cependant qu’un corps rajeuni ne suffirait pas à inverser le cours de la sénilité mentale, d’où le suspens, médical autant qu’impérial.

      À l’intrigue scientifique et politique s’ajoute la liaison amoureuse de Shadrak avec Nikki Crowfoot, qui est à la tête d’« Avatar », et leur visite chez un « transtemporaliste ». À l’aide d’une « chronodrogue », il s’évade dans le passé, vers « la nuit du Cotopaxi », lors de laquelle un volcan géant a explosé, embrasant la terre de feux et de révolutions, sans oublier la fuite d’un virus depuis une usine bactériologique, entraînant « le pourrissement organique ». Nous étions à deux doigts de l’apocalypse et de l’extinction de l’humanité[6]

      Le problème moral n’est pas sans effleurer ce Shadrak qui a l’élégance de collectionner les livres et instruments médicaux anciens : servir un dictateur peut-il se soutenir ? Le serment d’Hippocrate excuse-t-il la servitude politique ? À moins que ce soit « lui ou le chaos ». L’on devine que la surveillance est plus qu’orwellienne, en une société totalitaire abominablement cohérente forgée avec sûreté par l’écrivain : les conspirateurs sont en conséquence envoyés aux « fermes d’organes ». Qu’importe si les arrestations torturent des innocents, tant que le pouvoir assied fermement son autorité, d’autant que Mangu est jeté du haut d’un immeuble. Attentat ou suicide ? Le sommet de l’empire vacillerait-il ? À moins qu’il ne s’agisse que d’un épiphénomène et que Shadrak soit à son tour destiné à être jeté « dans la fournaise » du projet « Avatar »…

      Ne reste plus qu’à basculer de Nikki à Katya, qu’à jouer contre la montre en prenant le temps dans l’espace, en voyageant, de Jérusalem à San Francisco, en passant par Rome.  Là où les vestiges du passé côtoient des populations frappées par la « tragédie du pourrissement organique », le voyage est une archéologie. Et d’accoucher du projet qui permettra à « Shadrak le guérisseur » de contrôler le cerveau du Khan, sa vie et sa mort…

      Là encore, l’écriture de Robert Silverberg est aussi précise que vigoureusement colorée, sensuelle et cruelle, ouvrant les pores de la pensée à profusion : « il est aussi amoureux de la mort, cette fin qu’il recule sans cesse et qui l’obsède, comme l’orgasme obsède l’homme qui s’échine à le différer ». Aussi l’écrivain invente-t-il « le pavillon de l’onirimort », où s’affichent les ornements et les cérémonies de l’Egypte antique, où Shadrak « tangue au vent eschatologique ». De même, chez les « transtemporalistes », un personnage, évacué des hautes sphères du régime, est « témoin des miracles » du Christ.  Une fois de plus, en ce beau roman, dont la chute est un habile retournement de situation et un message d’espoir sanitaire et politique, les strates des civilisations peuplent les univers du romancier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

      De prime abord, plus contemporain et plus réaliste est L’Homme stochastique, paru en 1975 et qui se projette un quart de siècle en avant. Lew Nichols est un prévisionniste américain qui travaille pour nombre d’entreprises. Il préfère les quitter pour assister un obscur député, cependant charismatique et qu’il devine pouvoir être le prochain Président des Etats-Unis. Paul Quin devient d’abord maire de New-York, « une arène offerte à toutes les haines ethniques et raciales accumulées depuis trois mille ans », auprès de laquelle la statue de la Liberté est en ruines, accumulant cependant de beaux succès.

     Si Lew Nichols est à son service c’est pour mieux le contrôler : « il était mon alter ego, mon bouclier, celui qui allait tirer les marrons du feu, mon pantin, mon homme de paille. Je voulais gouverner, je voulais le pouvoir ». Jusque-là rien de bouleversant. Mais il est un expert de la stochastique, soit l’analyse des faits au service de la connaissance des lendemains, de façon à « bâtir l’Histoire ». Mieux - ou pire - la rencontre du bizarre Carvajal, richissime petit bonhomme d’apparence médiocre, va le propulser vers une connaissance de l’avenir autrement plus efficace. Son mentor prétend n’obéir qu’au futur dont il a une vision imparable. Et qu’il s’agisse de la progression ou des anicroches à la carrière de Paul Quin qui, ce faisant, progresse avec sûreté, des gains de ses spéculations boursières, de son divorce avec la belle Sundara qui préfère rejoindre les « Transitistes » (des sortes de bouddhistes prônant l’absolu détachement), tout lui est dicté par Carvajal puisqu’il sait ce que commande l’avenir ! Le vieil homme au don surnaturel, qui de multiples fois a vu sa mort, s’efforce de transmettre son sens de l’anticipation absolue, quoique partielle, au d’abord plus réaliste Lew Nichols, interprète des tendances et non prophète ; ce pourquoi il s’agit plus de fantastique que de science-fiction.

      Il n’en reste pas moins qu’un abîme philosophique s’ouvre sous nos pas. Si un avenir inexorable nie toute relation de cause à effet, que reste-t-il du libre arbitre ? N’y a-t-il pas une « terreur existentielle » à penser que le futur est un « registre déjà imprimé » ? Plus rien ne permettra alors de « bâtir son propre destin », sinon la passivité devant des faits qui doivent et vont s’accomplir, comme le craint tant Paul Quin… Autre inquiétude, qui rejoint la dimension de l’anti-utopie : si Paul Quin devenait « le prochain führer, le duce de demain » ? Peu à peu le don de « vision » est intégralement transmis à Lew, au point qu’il puisse répandre auprès de quelques élus « l’évangile post-stochastique », avant de permettre à l’homme de se hisser « au rang des dieux »…

 

      Robert Silverberg, auteur de science-fiction américain fameux, né à New-York en 1935, fut à juste titre bardé de prix, dont le titre de « Grand maître de la science-fiction » en 2004. Dès 1978, il occupait une soixantaine de références dans l’index de l’Encyclopédie de la science-fiction préfacée par Isaac Asimov[7]. Sa trilogie, écrite à partir de 1980, Le Cycle de Majipoor, dont le premier volet parmi huit, Le Château de Lord Valentin, est son titre-phare pour ses lecteurs passionnés jusqu’à l’adulation. Plus charpenté de fantasy que de science-fiction (ce pourquoi l’on parle de science-fantasy), il transporte les terriens sur la vaste planète « Majipoor », dont la colonisation, rencontrant la résistance des « Piurivars » ou « Métamorphes », passe par une guerre victorieuse, quoique provisoirement, alors qu’une flopée d’extraterrestres intervient dans le destin du nouvel empire, auquel il faut imaginer un système politique implacable, sous la forme d’une royauté bicéphale. Le « Pontife », nanti du pouvoir législatif, siège dans un labyrinthe fortifié souterrain, quand le « Coronal », main du pouvoir exécutif, préfère le « Mont du Château », métaphore des pouvoirs visible et invisible, voire conscient et inconscient, et parcourt les trois continents. En effet, outre les capacités télépathiques de maints fonctionnaires, le « Roi des Rêves » est, lui, chargé d’une omnisciente surveillance de la rare criminalité et, in fine, des sanctions et châtiments cauchemardesques. C’est au cœur de cet écheveau que Valentin, jongleur aux rêves prémonitoires, devra assumer son destin en la personne de Lord Valentin, véritable « Coronal de Majipoor ». Lira-t-on ce cycle pour vibrer à la quête et aux aventures de Valentin, escorté de créatures tentaculaires et vibrionantes, ou pour en savourer l’invention politique, confortée par l’immense « Registre des Âmes », et concurrente de Machiavel, Hobbes ou George R. R. Martin, l’auteur du Trône de fer[8] ?

 

      D’une certaine manière, l’on peut considérer qu’en dépit d’une production pléthorique, l’essentiel de l’œuvre de Robert Silverberg est bicéphale. Quand le cycle de Majipoor se déploie selon un dessein spatial, les trois romans attachés à Rome, au Khan et à la stochastique interrogent nos perspectives temporelles. Certes ce romancier n’est pas tout à fait à la hauteur des fondateurs en la matière d’anti-utopie que sont Aldous Huxley et George Orwell, mais il en est pour le moins un digne continuateur, capable de variations qui éclairent la psyché de notre temps. Comme l’a montré Jean Clet Martin, dans Logique de la science-fiction. De Hegel à Philippe K. Dick[9], il n’y a pas de bon science-fictionneur, sans qu’il soit un peu philosophe. Maîtriser le temps d’un mortel, allongé jusqu’à une désirable éternité, c’est aussi maîtriser l’Histoire universelle, voire en castrant sa liberté, si la stochastique devient la science exacte du futur. Il faut à cet égard noter combien la science-fiction aime jouer avec les dés de la religiosité et de la politique, fonder et détruire des empires et des dictateurs, des sectes, des religions et des papautés improbables. Elle sait alors se muer en roman philosophique. Il serait bon cependant que pour affronter son Histoire future, autant armée d'Historiens que d'écrivains de science-fiction, l’humanité sache assurer la pérennité des civilisations[10] douées d’une certaine justesse et efficacité.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Roma Aeterna a été publiée

dans Le Matricule des anges, novembre 2019

 

 

Piazza di San Marco, Roma. Photo : T. Guinhut.

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11 janvier 2020 6 11 /01 /janvier /2020 08:23

 

Punta de l'Aguila, Sierra de Aspe, Alto-Aragon.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

La Bibliothèque du meurtrier. Roman.

 

IV

 

La Salle Maladeta.

 

 

 

      Stupidement, achevant la lecture de cet Ecrivain voleur de vies conçu par le sieur meurtrier Allan Maladeta, je m’étais laissé aller à une larme à l’œil, non sans comprendre après coup que j’associais sans guère de raison cette Mauve-Eglantine fictive à ma réelle bibliothécaire, prisonnière et sauvée par mes soins, dont je m’étais empressé d’apprendre le prénom et le nom : Mathilde Bénédicte.

      Ma réflexion tournait en vertige parmi le cercle des étagères livresques et des couloirs en étoile dont je n’étais que le météore. Je m’étais coltiné un maigre artiste qui se suicide au vin blanc et aux barbelés, un écrivain qui tue indirectement son inalcoolique alter ego féminin, tout cela chapeauté par un Maudit Grand Ecrivain emplumé d’orgueil. Décidément ce Malatesta avait un problème récurrent avec l’alcool ! Sans compter qu’il jouait au chat et à la souris avec son lecteur, en posant également au meurtrier en série dans ses propres pages.

      Je me demandai si j’allais emmener à Mathilde ma prise de guerre. Il valait mieux s’abstenir. Elle ne voudrait peut-être plus entendre parler de son tortionnaire. De plus la magie mécanique de la bibliothèque n’entendrait peut-être pas de cette oreille que je subtilise un de ses plus précieux livres.

 

      Au chevet de Mathilde Bénédicte, dont je venais m’assurer de la santé, après sa réclusion et son inanition, j’avais l’air passablement ridicule avec mon petit paquet à l’enseigne de la meilleure pâtisserie. On m’avait permis d’entrer dans sa chambre, blanche et discrètement technologique. Elle avait les paupières baissées, les traits encore hâves. À son trop mince poignet gauche était attachée une perfusion. Je contemplais son repos, en m’étonnant qu’il existe des pièces sans livres. Un virus m’avait contaminé sans nul doute.

      Sans que je veuille la déranger le moins du monde, ses paupières se soulevèrent doucement, révélant ses iris bleutés. Je ne sus que chuchoter : « Bonjour »…

      - Mon sauveur ! murmura-t-elle. Vous êtes venu… Merci, tant merci ! Qu’avez-vous à la main ?

      - Tarte aux fraises. Charlotte aux framboises. Clafoutis aux cerises…

      - Comment avez-vous su ? Vous flattez ma gourmandise…

      - C’est ce que vous disiez lorsque je vous ai trouvée.

      - Ah, ce n’était que mon petit délire. Vous voulez-donc me sauver une seconde fois. Je ne dois pas manger beaucoup pour ménager mon estomac trop habitué à la famine, mais c’est bientôt l’heure du goûter, vous partagerez avec moi, voulez-vous…

      Je ne pus qu’acquiescer.

      - Comment vous appelez-vous ?

      - Bertrand Comminges, juge d’instruction.

- Alors, Bertrand, vous savez mon nom. Il faut me raconter comment vous êtes arrivé jusqu’à moi.

Malgré sa fatigue, elle m’écouta d’une attention soutenue, ne m’interrompant que pour requérir quelque détail…

      C’est à l’issue de cette narration, dont notre lecteur connait le développement, que, nantie de l’autorisation expresse d’une infirmière, elle dévora lentement la charlotte aux framboises, m’invitant à prendre la part de clafoutis aux cerises.

      Essuyant ces jolies lèvres, encore trop pâles, qu’une miette avait embrassées, elle me confia :

      - Merci encore, cher Monsieur Comminges. Revenez demain, si vous le pouvez. Je suppose que je serai plus en forme et que je pourrai à mon tour vous raconter mes aventures de bibliothécaire confinée…

      Emu, je la laissai au repos qui appesantissait ses paupières…

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Ces quelques minutes auprès de ma bibliothécaire préférée m’avaient redonné du courage. Devoir affronter encore la tanière du voleur de vies, tant des chairs vivantes que des fictions sur papier, où cette dernière lecture m’avait abasourdi, m’avait semblé au-dessus de mes forces. Pourtant je n’avais guère approché de la cache du coupable, qu’au vu des dimensions exponentielles de la bibliothèque j’imaginais plutôt comme un palais. Ou un leurre. Reste que je n’avais pas le moindre indice sur la marche à suivre.

      Suivant le plan dessiné à la va-comme-je-te-pousse sur mon carnet à élastique, je retournais devant L’Ecrivain voleur de vies, prenant garde de coincer un fauteuil dans le chambranle formé entre deux parois de volumes reliés et brochés, histoire de ne pas être une fois de plus englouti par l’une des gueules de la bibliothèque. Saisissant l’opuscule avec la plus grande délicatesse, je ne vis pourtant pas la cloison attendue se refermer ; le rite de passage avait été définitivement franchi. Je tournais et retournais le volume entre mes doigts en espérant y trouver un indice pour continuer ma quête en direction du fauteur de crimes. Rien. Pas de dédicace, pas de mention d’imprimeur, de relieur, rien de plus que les mentions de l’auteur et du titre et l’habituel ex-libris au nom d’Allan Maladetta collé au premier contre-plat. Perplexe, je me repassais mentalement le récit en tête : peut-être fallait-il chercher un autre récit en rapport avec l’alcoolisme des protagonistes ; on ne se séparait pas si aisément d’une telle addiction. Errant, titubant plutôt, parmi les salles, recoins, renfoncements et couloirs, parfois vastes comme des chapelles, je tombais finalement sur une étagère consacrée aux vins et alcools, Bordeaux, Bourgogne, Chianti, Rioja, Champagne, whisky et Porto… Mais j’eus beau scruter les dos alignés à la parade, aucun n’affichait le nom fatal ! Je dus, observant mon carnet dont les fragments de plans bout à bout et de pages en pages s’étoffaient, retourner devant L’Ecrivain voleur de vies. Je le repris en main, précautionneusement.

      L’ex-libris ! Il n’avait la sobriété laconique des précédents, mais s’ornait d’une silhouette montagneuse… Mais oui ! comment n’y avais-je pas pensé plus tôt : la Maladeta, ou Monts Maudits en français, est un massif montagneux des Pyrénées centrales et espagnoles, où jaillit le pic d’Aneto, point culminant de la chaine, à 3404 mètres d’altitude.

      Il s’agissait maintenant de trouver la salle consacrée aux montagnes, et plus précisément aux Pyrénées. Mon plan était peu à peu devenu, parmi les pages successives de mon carnet un rien chiffonné, un puzzle aux pièces successives et erratiques, qui devenait de moins en moins lisible, qu’il me faudrait refaire de manière plus scientifique à la première occasion. Je revins sans trop de peine à la vaste pièce circulaire d’où partaient en étoiles sept couloirs caparaçonnés de savantes étagères. Je supposai qu’était là le centre, entre les canapés rouge, avec un motif en étoile sur le sol de marbres noirs, blancs et grisés. Je redessinais cet espace en constatant que, comme de juste, il contenait tout un pan d’encyclopédies, dont celle de Diderot et d’Alembert. Chaque large couloir partait honorer un art : Histoire, Géographie et Voyages, Sciences, Philosophie et Théologie, Arts plastiques et Musique, Littérature, Histoire naturelle, à chaque fois peuplé d’usuels et de dictionnaires afférents. J’emboitai le pas du géographe, en espérant qu’il ne me faudrait pas faire de l’escalade, ni une trop longue randonnée pour accéder à cette Maladeta. Mais au bout de cette allée, une autre étoile, certes aux dimensions plus modestes, m’attendait, dont les branches s’ouvraient sur les cinq continents. Je choisis l’Europe, en imaginant qu’une autre étoile m’attendait, si la bibliothèque était une constellation. Non, j’entrai bientôt dans une salle aux murs multinationaux et régionaux, quand une vive lueur attira mon attention. Une porte s’ouvrait sur une arrière-salle, exceptionnellement nantie d’une large fenêtre demi-panoramique avec une époustouflante vue montagnarde : le soleil couchant ardait avec violence une longue théorie de pics enneigés, crémeux, cuivrés et rosés ! Je restais un moment ébahi, m’asseyant dans un fauteuil visiblement dressé à cet usage. Peu à peu cependant, les lumières de la pièce s’allumaient au fur et à mesure que s’estompaient celles du dehors. Je limitais alors mes soins à ce sanctuaire consacrée aux littératures et arts de la montagne, taillé dans le granit sur un de ses pans, dont un renflement ornait le lieu comme dans un temple primitif et païen.

      Un pan de mur était occupé par ces Alpes que l’on devinait aigus et spectralement blancs au travers de la fenêtre oblongue, une foultitude d’ouvrages en français, anglais, allemand et italiens, un autre sur les montagnes du monde, jusqu’à des babels d’espagnol sur les Andes, de russe sur le Caucase, de japonais sur les Alpes nippones…

      C’est auprès de ce granit bleuté, que je découvris les volumes dévolus aux Pyrénées, et plus précisément sur le massif de la Maladeta - ceux-ci avaient l’adéquat ex-libris - que je m’attelais à inventorier. Rien qui soit signé du maître… Je remâchai un instant ma déception, avant d’élargir mes recherches : le côté nord s’intéressait aux Pyrénées françaises, Béarn, Bigorre et Luchonnais, avant de se diriger vers l’Ariège et le Roussillon ; le côté sud au versant espagnol, soit le Haut-Aragon et plus loin la Catalogne. Et là, jouxtant des monographies sur les sierras de Guara et de Gratal, j’extirpai enfin un mince fascicule relié de cuir violacé comme l’orage, dont le dos s’ornait du patronyme convoité, intitulé : L’Hôtel Monastère Santa-Cristina.

      Le fauteuil qui maintenant trônait devant la nuit froide du dehors, quoique parfaitement éclairé, choyé par une douce température, allait accueillir confortablement ma lecture, même si j’étais un rien moins que sûr de la sérénité des caractères qui offriraient leurs désastreuses beautés à mes yeux. Notant qu’il y avait un nécessaire à thé dans un coin, sur une table de bois rustique, j’acceptai l’hospitalité du propriétaire, dont c’était probablement l’espace préféré, comme l’affirmait un cartouche délicatement peint à même la partie supérieure du chambranle, côté extérieur : « Salle Maladeta ». Je me fis infuser un thé myrtille, que je comptais déguster, sans craindre un empoisonnement (du moins pas encore et tant que je n’avais pas rencontré le monstre en personne, qui ne pouvait que tenir à afficher sa personne en une acmé haute en couleur) de la part de l’orgueilleux auteur qui jouait au Petit Poucet avec moi. Tranquillisé par quelques gorgées exquises, je me pris à penser qu’il manquait auprès de moi un second fauteuil qui accueillerait celle qui lirait avec moi :

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

Lire la suite : V L'hôtel Monastère Santa-Cristina

 

 

Valle de Hecho y Sierra de Bernera, Alto-Aragon.

Photo : T. Guinhut.

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5 janvier 2020 7 05 /01 /janvier /2020 15:44

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Les mondes parallèles des licornes

 

de la Fin des temps et autres moutons sauvages,

 

par Haruki Murakami.

 

 

 

 

Haruki Murakami : La Fin des temps,

traduit du japonais par Corinne Atlan, Belfond, 544 p, 22 €.

 

Haruki Murakami : La Course au mouton sauvage,

traduit du japonais par Patrick De Vos, Belfond, 304 p, 22 €.

 

Haruki Murakami : Danse, danse, danse,

traduit du japonais par Corinne Atlan, Belfond, 528 p, 22 €.

 

Haruki Murakami : Profession romancier,

traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 208 p, 20 €.

 

 

 

 

 

      Il est à peine étrange, dans le monde d’Haruki Murakami, de tenir entre ses mains le crâne d’une licorne. Il faut bien pour cette expérience, pour le moins initiatique, que se côtoient deux mondes, l’un d’abord réaliste, l’aure paisiblement surnaturel, qui peu à peu coïncident dans le montée de l’onirisme et de l’effroi. C’est dans La Fin des temps que le romancier japonais ne lâche plus le lecteur qui a eu l’imprudence de s’aventurer en ses pages aux ambiances souterraines et aériennes. Le romancier japonais, qui, depuis plusieurs décennies a pour Profession romancier, est aussi celui de La Course au mouton sauvage, qui Danse, danse, danse avec une époustouflante aisance sur les berges contigües de notre monde urbain quotidien et de l’imaginaire le plus ahurissant. Tout ce basculement de l’entendement est pourtant amené avec une facilité déconcertante, ce pourquoi nous y glissons avec tant de confiance, non sans risques conceptuels.

 

 

      C’est en dépit de ce que l’on pourrait appeler des défauts dans d’autres occurrences que le charme d’Haruki Murakami agit. En effet, de roman en roman, le narrateur-personnage de notre romancier japonais est peu ou prou souvent le même : un jeune homme, ou à l’aube de la maturité, qui aime la bière et le whisky, sans guère d’attaches familiales, et qui se trouve embarqué, à corps défendant, quoiqu’englué dans un monde tout à fait réaliste, parmi des aventures étranges, des univers où le merveilleux dicte ses lois hors-sol. De plus le vocabulaire est d’une simplicité qui confine à la sobriété, voire à la pauvreté, sans parler de détails oiseux de la vie quotidienne qui ne s’embarrassent point d’éviter la répétition.

      Cependant, et au moyen de ce qui pourrait apparaître comme des facilités, le lecteur est aspiré sans peine dans le corps et l’esprit du personnage, partageant sa vie, ses sentiments, ses angoisses. L’identification ronronne à plein. D’autant qu’aucune barrière linguistique, syntaxique et stylistique ne s’oppose au quidam qui se lancerait dans une lecture entraînante et rapidement addictive. Le philtre de fantastique est sans ambages absorbé par la crédulité complice.

      La Fin des temps est l’un des romans les plus caractéristiques de la manière de notre écrivain japonais. Comme sous la forme d’un contrepoint, il fait alterner deux parties qui sont autant d’espaces différents : « Pays des merveilles sans merci » et « Fin du monde ». Le premier est à la fois dans et sous Tokyo, le second dans la « Ville de la Fin des temps », entourée de forêts et de prairies où paissent les licornes.

      Un programmeur solitaire travaille pour « System », une puissante organisation de services informatiques. Le voici entraîné par une séduisante « grassouillette » dans un immeuble où s’ouvrent des souterrains menacés par les « ténébrides ». Au-delà, un vieux professeur l’attend, car il luia commandé un « schuffling » de données secrètes. Outre un paiement substantiel le voilà remercié par un cadeau pour le moins étrange : un crâne de licorne. L’aventure tourne au thriller lorsque deux brutes parfaitement organisées viennent le blesser et saccager méthodiquement son appartement. Sont-ils à la recherche du crâne mis à l’abri, de données informatiques cruciales au cœur d’une lutte acharnée entre « System » et les « pirateurs » ? Il faudra au narrateur et à l’amusante et avisée « grassouillette » franchir une grotte envahie d’eau, menacés par l’avidité sanguinaire des « ténébrides » pour retrouver le professeur en sa cachette, puis en ressortir pour rejoindre le métro, alors que notre narrateur se voit promis à une disparition prochaine. Va-t-il rejoindre le second monde ? La fin ouverte laisse le lecteur dans une expectative excitante…

      Si chacun des personnages se lie à une relation féminine, le premier avec une bibliothécaire qui lui propose des livres sur les licornes et le second avec la gardienne de la salle aux crânes, c’est sans guère de passion. Il leur manque un peu de cœur, surtout pour celui qui a été séparé de son ombre, comme dans le récit d’Adelbert von Chamisso, Pierre Schlémihl,[1] au point qu’une quête, tant à la lecture des crânes qu’avec la jeune femme, devrait aboutir au retour dans le monde, en portant son ombre sur le dos, avant qu’elle meure…

      L’on devine assez vite que ces deux histoires, bien qu’éloignées dans des espaces qui ne répondent pas à la même logique, doivent confluer, en particulier au moment où apparait entre les mains du narrateur le cadeau du professeur. Ce crâne de licorne n’est peut-être qu’un faux, un trucage, mais il est monnaie courante de l’autre côté du réel, là où ces animaux sont parfaitement naturels et où, après leur mort au cours d’un hiver neigeux, leurs crânes sont entreposés pour être lus par le second narrateur, qui est le miroir, le double du premier ; en même temps qu’un deuxième et parallèle état de sa conscience : « C’est toi-même qui as bâti cette ville », lui révèle son ombre. « C’est votre propre monde, vous l’avez construit vous-même », le renseigne le professeur. En cette ville, « il n’y a ni lutte, ni haine, ni espoir ». Mais « il n’y a pas non plus le contraire de tout cela. C’est-à-dire, la joie, la béatitude, l’amour ». L’apologue prend une discrète dimension philosophique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     L’imagerie de la licorne est fort ancienne, comme en témoigne la symbolique de la vierge (par allusion à la vierge Marie) qui seule parvient à l’apprivoiser dans la célèbre tapisserie médiévale du Musée de Cluny, où elle est une métaphore du Christ. La chasser renvoie à la crucifixion, alors que le jardin clôt où elle est reçue avec une bienveillance pleine d’amour lui permet de devenir l’allégorie de la résurrection. Sa corne parfaite prétend aux pouvoirs magiques du psychisme, de l’inconscient. De plus la licorne biblique (« re’em » en hébreu) est une image de la vie spirituelle. On la trouve dans le Mahâbhârata indien, mais aussi en Chine ancienne, sous le nom de « Qilin ». Certes, elle n’est pas qu’un jouet de plastique, qu’un motif coloré, pour petites filles rêveuses. Alors que les cornes torsadées du narval ont longtemps été prises pour ce qu’elles n’étaient pas, Haruki Murakami fait considérablement évoluer le mythe, en prêtant auxlicornes le pouvoir de conserver « les ego des gens ». Leurs crânes, entreposés dans une bibliothèque, sont « lus par le liseur de rêves », après quoi les ego « se dissolvent dans l’atmosphère et disparaissent on ne sait où ». La fable a donc une fonction axiologique en cette eschatologie, d’où les dieux, les paradis et les enfers ont été évacués. De même, la « fin du monde », pour le narrateur, consiste en un devenir soi-même éternel, dans la ville aux licornes, mais sans son cœur, car « personne n’a d’ego ni de personnalité là-bas »… Il y a indubitablement quelque chose de mélancolique en cet univers, en ce roman étrangement envoûtant qui restera longtemps gravé dans le crâne de licorne du lecteur.

 

      L’animal est un motif récurrent dans La Course du mouton sauvage. Il s’agit encore une fois d’une quête, par un narrateur anonyme à la recherche de son identité, en même temps que de ce mouton mutant, nommé « mouton étoilé », qui n’est pas sans faire penser à la toison d’or de cet ovin innocent, digne du bon berger christique ; mais ici devenu un quadrupède qui saurait manipuler l’Histoire. L’on croise un « Docteur ès-mouton », un mystique « homme-mouton », terré au fond d’une forêt, mais aussi un « pénis de baleine » et un « Hôtel du Dauphin », puis un ami surnommé « Le Rat », et un chat pétomane surnommé « Sardine ». Sans compter un chauffeur qui est en possession du numéro de téléphone de Dieu. À la brochette d’hurluberlus s’ajoute la « girl friend » du narrateur, nanti d’oreilles enchantées…

      Anti-héros, d’une plate banalité, passablement picaresque, le narrateur louvoie, plus ou moins incrédule, dans l’univers du réalisme magique. Notre publicitaire divorcé est soudain sommé de retrouver ce « mouton sauvage », censé être à la source du pouvoir du « Maître » comateux d’une faction d’extrême-droite. Accompagné de la belle aux oreilles magiques, le voici entraîné dans les froideurs de l’île d’Hokkaïdo, et dans de rocambolesques aventures, sans cesse surveillé par les yeux d’étranges ovins, comme dans un jeu de piste où dialoguent fantastique onirique et absurde. Quoi d’apparemment plus bête qu’un mouton ? Il est pourtant, lorsque nanti de son « dos étoilé » et d’une capacité à entraîner l’homme dans ses desseins impénétrables, à devenir le directeur du destin,  une sorte de Graal introuvable…

 

      Dans une veine comparable, puisqu’il en est une suite indépendante, Danse, danse, danse tire son titre d’une chanson du groupe « The Dells », confirmant la propension d’Haruki Murakami à parsemer ses livres de références au rock et la pop. Rêvant de retrouver Kiki, l’héroïne aux oreilles de toute beauté, le narrateur-personnage récurrent croit échouer de nouveau dans l’hôtel miteux du Dauphin alors qu’il a été remplacé par un palace aux vingt-six étages ! Des montagnes enneigées de Sapporo jusqu’aux plages lumineuse d’Hawaï, une foule de personnages balise la quête parfois burlesque : une réceptionniste aux lunettes délicieuses qui a connaissance d’un étage secret, six squelettes dans un immeuble abandonné, des adolescentes charmantes et des call-girls troublantes, une paire de policiers qui semblent descendre des pages du Procès de Kafka[2]… Le plus étrange étant peut-être Hiraku Makimura (père divorcé de Yuki, une jeune fille aux capacités médiumniques, un tantinet Cassandre) un écrivain dont le succès vient d’avoir raison du talent évanoui. L’on devine qu’il est une sorte d’alter ego d’Haruki Murakami lui-même, conjurant le sort par l’ironie…

      Une fois de plus, une réalité - ou irréalité - parallèle fait vaciller le monde convenu, emberlificotant le narrateur et son lecteur captif dans une imagerie sombre et scintillante ; les moins séduits diront une quincaillerie, un peu répétitive de livre en livre, mêlant onirisme clinquant et fantastique morbide. Entre intrigue policière échevelée et banalité d’un paranormal omniprésent, le charme persuade sans peine des millions de lecteurs, jusqu’à la tétralogie 1Q84, qui reste peut-être le sommet du succès de notre romancier.

      Ce trio de romans, originellement publié au Seuil, fait l’objet d’une campagne de rééditions que l’on espère voir se prolonger. Délicatement vêtus de couverture à rabats chamarrées de couleurs et d’or discrets (poisson-chats, étoiles et feuilles de ginkgo biloba), ils en deviennent plus précieux. Qu’importe si l’ordre de publication ne respecte pas les cycles (La Course du mouton sauvage étant un troisième volet, dont Danse, danse, danse est le quatrième), puisqu’ils peuvent se lire indépendamment. Pourtant l’on aimerait bien les ranger dans la continuité voulue par leur auteur…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      La déjà longue carrière d’Haruki Murakami, né à Kobe en 1949, depuis au moins La Course du mouton sauvage, en 1982, soit quatre décennies, témoigne d’une remarquable continuité, quoiqu’elle culmine probablement avec Le Meurtre du Commandeur et Kafka sur le rivage[3]. Si son écriture semble uniment simple, elle s’attache parfois de belles formules métaphoriques : « Les poches du manteau symbolisant ma vie étaient pleines des trous de la destinée, et aucune aiguille, aucun fil, ne pouvait plus les raccommoder », lit-on dans La Fin des temps. Cependant c’est sa capacité à l’imaginaire, son réalisme magique, tout personnels, qui nous séduisent.

      Verrait-on cependant affleurer une dimension supérieure dans la tétralogie 1Q84[4], puisque son titre est une référence affichée au chef d’œuvre anti-utopie d’Orwell[5] ? C’est aussi le nom d’une réalité déphasée, déformée, donné par Aomamé, l’une des protagonistes et narrateurs alternés avec Tengo,  irréalité qui n’est pas déversée par un Big Brother autocrate, mais par une conjuration de personnages appelés les « Little People », évidemment surnaturels, forcément maléfiques, faisant d’une sorte de gourou animant la secte des « Précurseurs » leur porte-voix. Les deux protagonistes sont unis par un philtre d’amour. Aomamé se révèle tueuse à gages à l’encontre d’auteurs de violences contre les femmes ; alors que Tengo n’est qu’un professeur de mathématiques, cependant moyennement doué pour l’écriture d’une œuvre inaccomplie, ce qui lui vaut d’être sommé par un éditeur d’améliorer l’œuvre incroyablement originale quoique maladroite d’une adolescente : La chrysalide de l’air, grâce à laquelle l’on imagine aisément une mise en abyme.

      Cette fois, s’éloignant de la culture pop, ce sont la Sinfonietta  de Leos Janacek,  Le Clavier bien tempéré et La Passion selon Saint-Matthieu de Jean-Sébastien Bach qui ponctuent le roman aux quatre volets, non sans le secours de John Dowland, d’Haydn et de Louis Armstrong. Ce dont témoigne le volume, conjointement animé avec le chef d’orchestre Seiji Ozawa, intitulé De la musique. Conversations[6].

      Conteur fou, mangaka aux talents romanesques ? Le saut qualitatif, politique et musical, fait-il de 1Q84 un cycle romanesque digne de son ambition ? Le modeste auteur de ces lignes, qui n’est pas bibliovore au point d’avoir dépassé un minuscule survol de cette tétralogie, laissera d’autres lecteurs répondre…

 

      L’on sera peut-être un peu déçu si l’on espère percer les secrets de l’écrivain. Dans Profession romancier, une collection fort sympathique de petits essais, il confie sa méthode, sa persévérance, « dans le silence et l’isolement ». La métaphore vient au secours de son projet didactique : « Ecrire un roman, c’est comme passer une année entière à fabriquer, à l’aide d’une longue pince, un modèle minuscule de bateau inséré dans une bouteille ». Il s’avoue tolérant envers qui voudrait comme lui monter sur le « ring littéraire », car, prétend-il, nombreux sont ceux capables d’écrire un roman, à condition d’y vouloir travailler, d’avoir précédemment lu et de savoir observer le monde.

      Mais en s’interrogeant sur l’originalité artistique, il ne prétend qu’écrire « un roman qui reflèterait mon moi intérieur » et en conséquence subodore qu’une psyché particulière et créatrice peut être en mesure de « façonner une part de la psyché » de l’humanité. Lui dont l’œuvre a suscité si longtemps le dégoût parmi les critiques littéraires, parmi un milieu éditorial épris de conformisme et peu amène envers la liberté artistique, soudain doublé par l’adhésion du public, ferait donc preuve d’une originalité qui saurait être reconnue sur le long terme ?

      Ces chroniques un tant soit peu « de nature autobiographiques » sont empreintes du sceau de la modestie. Ainsi conclue-t-il : « je voudrais redire encore une fois combien les tâches purement intellectuelles ne sont pas mon fort » ; même si cet exercice d’écriture lui a permis « de prendre un peu de distance et de recul ». Qu’importe qu’il ne soit pas un théoricien : par définition, une magie ne se résout pas à un modèle explicatif. La meilleure distance reste cependant à parcourir en se replongeant dans les doubles fonds du réalisme magique inimitable qui est le sien.

 

      À quoi sert le fantastique d’Haruki Murakami ? Il ne nous fait pas découvrir des systèmes philosophiques, ni des hypothèses scientifiques, comme le fait Leopoldo Lugones[7]. Mais à être charmés il nous sert, ce qui n’est pas une mince affaire, à développer les fils et les réseaux de notre imaginaire, de notre empathie envers ses attachants personnages, qui, sans que nous en ayons forcément conscience, enrichissent notre capacité à découvrir et comprendre le monde, y compris du réel qui nous entoure. « Je n’avais plus qu’à sauter un à un les fossés profonds, inondables même, qui s’étendaient entre la situation réelle et mon pouvoir d’imagination », écrit-il en une formule-clef. Si c’est son personnage, dans La Fin des temps, qui s’exprime ainsi, parmi les souterrains, ne doutons-pas qu’il s’agisse de l’engagement programmatique du romancier, Haruki Murakami, tel qu’en lui-même le fantastique le change, pour notre plus précieuse excitation mentale.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Adelbert von Chamisso : La Merveilleuse histoire de Pierre Schémihl ou l’homme qui a perdu son ombre, Romantiques allemands II, La Pléiade, Gallimard, 1973.

[4] Haruki Murakami : 1Q84, Belfond, 2011-2012.

[6] Haruki Murakami et Seiji Ozawa : De la musique. Conversations, Belfond, 2018.

[7] Voir : Fantastique et anticipation parmi les forces étranges de Leopoldo Lugones

 

Crâne de licorne blanche, Licornus demoniata, mâle, XVI° siècle.

Fouilles de la forêt de Brocéliande.

Salon des Collectionneurs, Poitiers, Vienne.

Photo : T. Guinhut.

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3 janvier 2020 5 03 /01 /janvier /2020 18:21

 

Toblach / Dobbiaco, Südtirol, Trentino Alto-Adige.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Retraite cistercienne, communiste ou raisonnée :

 

tyrannie syndicale, sévices publics

 

ou capitalisations.

 

 

 

 

      Fenêtre de ciel paisible, lieu retiré du monde, une retraite est un espace de repos, de sérénité, oisif après et hors du travail, otium après le negotium. Avant l’ultime retrait du monde dans la mort et en Dieu, le religieux se faisait ermite, quand seule d’abord l’amélioration de la vie occidentale et de son espérance de vie, grâce au capitalisme, a pu permettre d’espérer une retraite laïque - hors pour celui dont l’aisance avait pu dégager un capital offert à sa vieillesse - celle durement gagnée par une vie de labeur et grâce à une capitalisation corporatiste ou étatique. Bismarck n’avait-il pas demandé quand fixer l’âge de la retraite pour ne pas avoir à la payer ? Soixante ans, lui répondit-on à la fin du XIX° siècle. Or l’évolution de la démographie et de l’espérance de vie est telle qu’aujourd’hui l’on doive en France retarder l’âge de départ, sans compter l’éradication de régimes spécieux indus. Mais devant la cacophonie, les clameurs des grèves, l’oreille et l’esprit en sont si fatigués que l’on se prend à rêver d’une calme retraite cistercienne. Quoique très vite le risque soit que son régime communautaire éborgne la liberté. Comme le fait ce régime étatique des retraites, finalement communiste, donc tyrannique et forcément en échec. Envisagerions-nous, hors de toute politique circonstancielle et partisane, une retraite éthique et raisonnée ?

 

 

      Le calme cistercien, son cloître aux pas tranquilles, ses chants grégoriens, ses repas frugaux en entendant quelques pages de la Genèse ou du Livre d’Esther, ses messes aux mains de prières éclairées par les vitraux, sa cellule au frais sommeil, seraient parfait, si la bibliothèque y permettait de lire, en compagnie de studieux et silencieux lecteurs, les chefs-d’œuvre de l’Antiquité, des Pères de l’Eglise (pas toujours sympathiques) et des Lumières. N’idéalisons cependant pas la chose : il faudrait bien payer son écot, en une vacance d’un autre travail et grâce à des revenus précédents, ou jardiner au potager de manière vite harassante, ou autre tâche répétitive et méditative artisanale, le métier de copiste de manuscrits médiévaux n’étant plus guère à la mode, destruction créatrice aidant, pour reprendre le concept de Joseph Schumpeter[1]… Sans compter que le régime communautaire laisserait peu de place à la solitude, à l’athéisme, aucune à la mixité, à la liberté individuelle. Une telle retraite, quoiqu’au premier regard séduisante, est à peu près impraticable.

 

      Bien que la révolution communiste rêvée n’ait pu se dresser depuis des conditions qui n’étaient pas en France réunies - que la démocratie libérale soit louée – au moins deux coups de force ont été engagés et réussis par le communisme : la nationalisation des chemins de fers en 1937 et la création conjointe de la Sécurité Sociale nationale en 1945 et des caisses de retraites par répartition, également nationales en 1941 (sous le bien aimé Pétain), venues du modèle bismarckien et sous l’égide d’anciens responsables de la CGT comme René Belin (ministre du Travail sous Pétain et signataire du statut des Juifs en 1940) tout ceci au dépend de la liberté de choix et de la libre concurrence. Ce fut l’édification d’un bastion communiste dans l’Etat et la société, alors qu’il s’agit aujourd’hui pour ses affidés d’« une unité communiste d’urgence qui doit leur donner un sentiment aigu de l’identité née de la menace commune », pour reprendre l’expression de Peter Sloterdijk qui enfonce le clou : « Ce qui est dans l’air, ici, c’est la communication circulaire totalitaire qui l’y place : l’air est empli des rêves de victoire de masses vexées et de leurs autocélébrations enivrées et coupées du monde empirique, masses que le désir d’humilier les autres suit comme une ombre[2] ». Ainsi la petite masse syndicale revendicatrice et tyrannique serre-t-elle les rangs devant ce qui menace de la stériliser.

      Soixante-cinq ans pour entrer en retraite n’était déjà pas si mal, mais les années Mitterrand ont abaissé le départ à soixante, ce qui fut à la fois une démagogique erreur et un cadeau empoisonné. Devant les contraintes démographiques - papy-boom, baisse des naissances, allongement de l’espérance de vie - la réforme Fillon le fit reculer à soixante-deux ans. Si l’on songe que l’espérance de vie ne cesse de progresser (trente ans depuis un siècle), un tel régime par répartition ne peut qu’être déficitaire et réclame de repousser l’âge de départ à soixante-cinq ans, voire soixante-sept, comme en Allemagne, et chez la plupart de nos voisins. Restent les quarante-deux régimes de retraite, dont certains, dits spéciaux, sont des héritiers de corporatismes le plus souvent abusifs. Si se justifiait un départ précoce des chauffeurs de locomotives qui bouffaient de la poussière de charbon jusqu’aux maladies pulmonaires et autres cancers, il est aujourd’hui plus qu’obsolète.

 

      Lorsque 80 % des actifs dépendent du régime général des salariés du privé, le régime de la fonction publique d’État, territoriale et hospitalière côtoie 11 régimes des indépendants et 20 régimes spéciaux indûment avantageux. Quelques-uns ne concernent que peu de gens : les sénateurs, dont un euro cotisé entraîne 6 euros de prestation, contre 1,5 euro dans le régime général, ou l’Opéra de Paris et la Comédie française, ou encore quelques résiduels et provisoires individus relevant du régime des mineurs ; la dimension minuscule de la chose n’autorisant cependant pas d’exception.

      Evidemment ces derniers voient le déficit qu’ils entraînent compensé par l’Etat, donc les impôts de tous les contribuables. Mais les plus outrageux sont trois : industries électriques et gazières (avec 158 entreprises, dont EDF et Engie) et enfin la SNCF et la RATP. Non seulement le gain de prestation peut aller jusqu’à 25 % par rapport aux salariés du privé, mais l’âge de départ est autour de 56 ans, et sous certaines conditions à partir de 52 ans pour les conducteurs de trains. Ce qui coûte environ 3 milliards d’euros par an à la société toute entière, donc à chacun de nous, sans parler de l’injustice flagrante, de la rupture du contrat d’égalité inscrit au fronton de la République. Sans qu’aucune pénibilité réelle ne soit en cause, alors que l’on pourrait arguer que ceux qui peuvent voir leur vie menacée dans le cadre de leurs profession, policiers, gendarmes, militaires, voire pompiers, puisse bénéficier d’un régime plus clément.

      Comme d’injuste, les syndicats, CGT en tête (de tradition communiste), mais aussi Sud Rail et FO, sont vent debout contre une réforme qui les priverait de leurs régimes spéciaux, de leur poule aux œufs d’or. Sous prétexte de service public, de défense des droits de tous, ils s’arc-boutent sur leurs privilèges éhontés que leur communisme a permis d’annexer en faveur d’un corporatisme et d’une prise de pouvoir oligarchique. En communisme syndical, tous les hommes sont égaux, « mais certains sont plus égaux que d’autres », pour parodier George Orwell[3].

      L’on ne sait pas assez que seulement 7,7 % des salariés sont syndiqués, que 50 000 salariés de la fonction publique (en équivalent temps plein) sont mis à disposition de leurs syndicats. Ceux-ci gèrent des budgets dits sociaux, pour un total de 130 milliards d’euros par an, soit 6% du PIB, venus des retraites complémentaires, de l’assurance chômage, de la formation professionnelle, sans compter la manne des comités d’entreprises. Si 90 % de leurs ressources proviennent des employeurs, publics et privés, seuls 3 à 4% viennent des syndiqués eux-mêmes, alors que la taxe syndicale prélève 82 millions d’euros sur les salaires bruts (nous voilà syndiqués de force) ; de surcroît, au moins 175 millions d’euros par an sont des subventions publiques (étatique et territoriales). Tout cela pour financer et encourager les 3 millions de journées de grève qui ont été comptées en 2016, selon Contribuables associés[4]. L’on consultera également le Rapport Perruchot[5], rapport soigneusement tu et cependant parfaitement lisible, pour se convaincre que l’argent des syndicats est le résultat d’une exaction : ces derniers puisent à l’envi dans les fonds des organismes paritaires (Sécurité Sociale, Unedic, Formation professionnelle, etc.), se servent des comités d’entreprises comme pompe aspirante, tout cela d’une manière délictueuse. La Cour des Comptes dénonça en 2011 la gestion pour le moins opaque d’un château XVIII° de l’Essonne, aux mains de la CGT et du comité d’entreprise de la RATP. Ce dont il ressort qu’impérativement les syndicats ne devraient se financer que par les seules cotisations de leurs adhérents. Ce qui aurait pour heureuse conséquence de rogner leur pouvoir de nuisance et de devoir les recentrer sur la défense de l’employé.

      Et aujourd’hui des trains de grèves rognent, voire éradiquent, la liberté de circuler, de travailler et de commercer, imposant de dures et longues journées à des travailleurs sans train, ni bus, ni métro, contribuant à la faillite de nombreux commerces et entreprises, qui crachent au bassinet des syndicats et syndiqués au moyen des impôts et autres taxes qui leur sont extorquées.

      Souvenons-nous que dans la nuit du 2 au 3 décembre 1947, des militants de la CGT Pas-de-Calais ont saboté la ligne Paris-Tourcoing en déboulonnant deux rails : un train dérailla près d'Arras, tuant 20 voyageurs et blessant 50 autres. Si nous n’en sommes pas là aujourd’hui, des syndicats révolutionnaires ne sont pas loin d’être des organisations terroristes bloquant le pays en toute impunité, coupant l'électricité, y compris d’entreprises et de cliniques, et parfois comptables d’intimidations et de voies de faits sur des employés non-grévistes, ce en assumant leur délinquance et leur illégalité. Comme le brame un Anasse Kazib, délégué syndical SUD Rail à la SNCF, associant en un beau ramassis d’abomination marxisme révolutionnaire et islam politique !

 

      Tout cela au nom du sacro-saint Service Public. Dont il faut dénoncer le mythe, grâce auquel il masque un sévice public. Qu’est-ce qu’un mythe ? Sans conteste, une fable, un récit fabuleux, qui aurait pour vocation autant de charmer que d’expliquer et de solutionner l’inexplicable. Il est également « une représentation passée de l’histoire de l’humanité », « une construction de l’esprit sans relation avec la réalité[6] ». De fait, il joue un rôle considérable dans l’appréciation et le comportement des individus et des collectivités. N’est-ce pas la définition même du service public ? Sauf qu’imposé, communautaire et délivré du souci de la concurrence, donc de l’efficacité réelle, il est un Léviathan, un Moloch, dans la gueule duquel les citoyens sont enfournés bon gré mal gré. Prétendument il serait indispensable, au service des besoins de tous.

      Revenons à nos besoins primaires : se nourrir, se vêtir. Aucun service public ne se préoccupe en France d’être le grand pourvoyeur de pains et de croissants, de vastes manteaux et de petites culottes. Heureusement d’ailleurs. Ce qui nous assure d’être abondamment fournis, que ce soit tant au moyen des entreprises privées que des associations caritatives, de la grande distribution à Emmaüs, en produits divers, sans cesse renouvelés, améliorés, et variés par l’invention des individus que protègent encore les lambeaux du capitalisme libéral étranglé par les milliers de pages du Code du travail et une fiscalité punitive, confiscatoire, suicidaire et championne du monde. Faut-il à cet égard se souvenir de l’économie entière aux mains de l’Etat, ce Service Public géant, lors des sept décennies soviétiques : au temps bienheureux du communisme les queues s’allongeaient devant les magasins aux trois-quarts vides, sinon de quelques produits aussi uniformes que médiocres… C’est alors que le Service Public paradait sous la forme du Sévice Public auquel nul n’échappait. Ainsi la SNCF, la RATP, la Sécurité sociale, sans oublier le RSI, cette Sécurité sociale des Indépendants, sont des monopoles, aux mains d’une mafia étatique et syndicale (quand aux Etats-Unis « mafia » et « syndicate » sont des synonymes).

      Personne n’est jamais contraint de devenir le client d’une société privée, forcément soumise à la concurrence ; en revanche tous sont obligés par l’Etat à consommer et subir ses services publics monopolistiques : qu’il s’agisse de la SNCF, de la RATP, de la Sécurité sociale, dont le nom sonne comme une maison de sécurité (entendez une prison), voire de la Police et de la Justice. Heureusement, en cette affaire, le Parlement européen, pourtant pas toujours pertinent, voudrait imposer le respect de la concurrence à des organismes comme la SNCF et la Sécurité sociale, quoique l’on puisse aisément imaginer combien l’Etat, nos chers, trop chers élus et nos syndicats freinent des quatre fers, enferrés qu’ils sont dans leurs privilèges, la puissance de leur tyrannie. Sans compter l’impéritie de leur gestion, si l’on pense que la SNCF, sans cesse déficitaire (comme d’ailleurs la Sécurité sociale), pour la valeur de la moitié de son chiffre d’affaire, voit son abîme financier sans cesse comblé par l’Etat, encore une fois le contribuable, à hauteur de 13 millions d’euros par an en y incluant ses retraites, soit depuis des décennies plus de 28 milliards d’euros de subventions pour une société en faillite constante…

 

      Quelle est la solution ? Privatiser ! L’Allemagne et le Royaume Uni ont vu leurs compagnies ferroviaires devenir non seulement bénéficiaires après leur privatisation, quoique partielles, mais gagner en sécurité. Les trains régionaux suisses fonctionnent parfaitement bien. Depuis le 1er janvier 2020 la SNCF est une société anonyme qui n'embauchera plus ses nouvelles recrues au statut de cheminot. C’est une étape clef de la réforme ferroviaire de 2018 qui passe presque inaperçue, en pleine grève, à peu près autant que l’entrée dans la concurrence européenne, qui permet à des compagnies étrangères d’exploiter les lignes françaises - et réciproquement- , à l’instar de Trenitalia qui circule dès 2020 entre Milan et Paris.

      Voulez-vous que les dividendes du CAC 40 financent vos retraites ? Il suffirait de pratiquer une retraite par capitalisation, en essayant soin de choisir les bons chevaux de la Bourse et de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, d’appeler de ses vœux des fonds de pension français.

      La CGT et autres syndicats comme FSU, FO et Solidaires prétendent haïr les retraites par capitalisation ou par points. Cependant ils gèrent des fonds de pension alimentés par le contribuable en faveur des fonctionnaires. Depuis 2005, l’ERAFP, l’Etablissement pour la Retraite Additionnelle de la Fonction Publique, reçoit en effet près d’un milliard par an pour capitaliser la retraite complémentaire des fonctionnaires. Ces syndicats siègent également aux conseils d’administration de l’AGIRC et de l’ARRCO, régimes de retraite par répartition et par points. De même, pour la Préfon-retraite, soit la Caisse de prévoyance de la fonction publique, qui détient 17 milliards placés sur les marchés financiers… Alors qu’avec un cynisme et une hypocrisie sans nom ces mêmes acteurs dénoncent la retraite par capitalisation. Or cette dernière viendrait au secours d’une économie française mal en point, permettant de développer des fonds d’investissements, finançant les créations d’emplois, augmentant via la TVA les revenus de l’Etat qui pourrait imaginer (s’il en est capable) de diminuer les charges sociales et cette fiscalité confiscatoire qui nous étrangle. Citons une étude Natixis du 2 janvier 2020[7] : un euro investi en 1982 en France fournit en 2019 une richesse de retraite de 1,9 € dans le système de répartition plébiscité par l'Etat. Mais 21,9 € dans un fond de pension avec 50 % en obligations et 50 % en actions sur le marché français. Le capitalisme libéral fait dix fois mieux qu’un Etat essoufflé. Comme le montre Black Rock, une société multinationale spécialisée dans la gestion d'actifs, dont l’action a été introduite à 14 dollars en 1999. Elle est aujourd'hui à 509 dollars, et a donc été multipliée par 36 (soit +20% par an), ce au service de retraités fort aisés aussi bien que modestes. Si les Français avaient investi dans Black-Rock, leurs retraites seraient plus que financées et plus généreuses…

 

      Nous ne prétendrons pas juger de manière assurée un projet de réforme des retraites qui n’est ni réellement publié, ni finalisé, sans compter que le voilà déjà écorné par les coups de boutoir des syndicats qui s’assurent de jolies concessions, ou plus exactement des « partenaires sociaux », joyeux euphémismes pour dissimuler des prédateurs asociaux. Reste qu’un Etat notoirement si incompétent pour gérer son budget, sa dette, le chômage, et cependant fort en gueule, ne nous laisse aucune illusion sur l’équité d’une réforme des retraites cependant nécessaire. Tout juste, avec des moyens communistes, si nous pourrons nous payer une retraite cistercienne. Nous ferions bien plus confiance (quoique jamais complètement) à des régimes privés. Au-delà du monopole étatique et de sa servitude volontaire, du capitalisme de connivence avec l’Etat, un capitalisme réellement libéral saurait faire profiter les adhérents exigeants de fonds de pensions concurrentiels. Car, pour lire Miton Friedman, « le citoyen […] que la loi contraint à consacrer quelque 10% de son revenu au financement de tel type particulier de système de retraite administré par le gouvernement est frustré d’une partie correspondante de sa liberté politique[8] ». Reste qu’une telle conclusion ferait vomir d’horreur tout syndicaliste, tout étatiste, tout socialiste, voire tout Français culturellement ignorant en libéralisme[9], et qui auraient eu le masochisme d’aller jusqu’au bout d’une telle lecture. Il est à craindre en effet, si l’on écoute le pessimisme de Joseph Schumpeter, que « le capitalisme (le système de libre entreprise), en tant que système de valeurs, de mode d’existence et de civilisation, pourrait bien sembler ne plus peser assez lourd pour que l’on se préoccupe de son sort[10] »…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Joseph Schumpeter : Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot, 1954, p 161.

[2] Peter Sloterdijk : Ecumes, Pluriel, Hachette Littératures, 2006, p 165.  

[3] George Orwell : La Ferme des animaux, Champ libre, 1981, p 108.

[6] Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1994, p 1299.

[8] Voir : Du concept de liberté aux penseurs libéraux

[9] Milton Friedman : Capitalisme et liberté, À contre-courant, 2010, p 48.

[10] Joseph Schumpeter, ibidem, p 462.

 

Cloître de l'abbaye cistercienne de Noirlac, Cher.

Photo : T. Guinhut

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1 janvier 2020 3 01 /01 /janvier /2020 08:29

 

Col de Pourtalet, Laruns, Pyrénées-Atlantiques.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Survivre et vivre

 

dans la nature sauvage et la montagne vivante :

 

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich.

 

 

 

 

John Muir : Célébrations de la nature,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par André Fayot,

José Corti, Biophilia, 352 p, 22 €.

 

Nan Sheperd : La Montagne vivante,

traduit de l’anglais (Ecosse) par Marc Cholodenko,

Christian Bourgois, 173 p, 17 €.

 

Bernd Heinrich : Survivre à l’hiver, En été ;

traduits de l’anglais (Etats-Unis) par Bertrand Fillaudeau,

José Corti, Biophilia, 400 p, 24,50 € ; 320 p, 24,00 €.

 

 

 

 

 

      C’est en marchant dans la nature sauvage, giflée de neige ou caressée par l’odeur des feuillus, que l’on comprend sa dimension anthropologique : nous sommes des créatures issues de la boue primordiale, au même titre que l’ours et l’oiseau, des hominidés destinés à survivre, vivre et mourir. Mais aussi délicieusement condamnés à la connaissance de cette nature. Rien ne vaut alors se fier à des guides, aussi scientifiques que poètes. Au XIX° siècle, John Muir est le premier Américain à vouloir sanctuariser de vastes et exceptionnels espaces naturels, il reste pour la postérité l’inlassable découvreur des Montagnes Rocheuses. Ce pionnier de ce que l’on appelle outre-Atlantique le « nature writing » appelle une pionnière venue du XX° siècle, Ecossaise cette fois, qui vibre pour nous dans La Montagne vivante. Aujourd’hui, le naturaliste Bernd Heinrich nous montre comment plantes et animaux savent Survivre en hiver et vivre En été, tandis que notre amour inquiet d’une nature à préserver gagne heureusement en légitimité.

 

 

      Bien moins connu que Thoreau[1], voire qu’Emerson[2], dont il fut le guide lors d’une découverte du massif du Yosemite, John Muir mérite pourtant plus que notre amitié. Né Ecossais en 1838, mort Américain en 1914, c’est un fils de pionnier installé dans le Wisconsin. Son talent pour le bricolage inventif se manifeste dès l’enfance, autant que le goût pour la lecture ; ses études scientifiques et ses boulots divers ne l’empêchent pas de « s’échapper dans la nature fleurie » afin d’herboriser dans les Montagnes Rocheuses, alors peu explorées. Il se fait bientôt une plume : son premier article, sur les glaciers du Yosemite, est publié en 1871 dans le New York Tribune. Etudiant avec circonspection et amitié chaque plante, chaque écureuil, il partait randonner avec trois fois rien, sans même un manteau, sauf du pain et du thé, dormant dehors, y compris sur des sommets dépassant les trois mille mètres, poussant jusqu’en Alaska pour y découvrir des glaciers inconnus et monstrueux. Ses écrits, du moins un choix fort représentatif parmi ses livres, conjuguant le talent du reporter naturaliste et l’enthousiasme du conférencier, avec la fluidité évocatrice du poème en prose, sont pour nous réunis dans Célébrations de la nature. C’est grâce à ces articles, en particulier dans la revue Century, que le Congrès crée le premier Parc National au monde en 1890, soit celui du Yosemite, en Californie, qu’il fait découvrir au Président Theodore Roosevelt en personne. Plus modestement, il devient bientôt le Président du « Sierra Club », défendant ardemment la cause des forêts et des espaces sauvages. Toute cette activité américaine ne l’empêcha pas de voyager en Europe, de remonter l’Amazone en voilier…

 

 

      Marcheur impénitent et écrivain, John Muir alterne les textes à connotation scientifique (sur la « Laine sauvage »), faunistique (sur le turbulent écureuil de Douglas) et les récits d’explorations entre canyons et sommets, y compris hivernales. Nous sommes du côté de « Cathedral Peak », dans le Yosemite, dormant sur le sable de mica, entre les rocs et près d’un feu, admirant la lumière de la lune sur les parois, ce qu’il faudrait accompagner des photographies grandioses en noir et blanc d’Ansel Adams[3]. La « nuit périlleuse au sommet du mont Shasta » est une narration d’une beauté poétique inouïe, entre la poudreuse illuminée et le « continent de nuages […] plaine violette et montagnes argentées de cumulus », avant qu’une tempête de neige soit pour lui une « chance », car il s’est aménagé une cache douillette sous un bloc de lave rouge. La tempête suivante le saisit sur une crête entre bourrasques glacées et sol volcanique brûlant !

      La montagne est un terrain d’aventures, mais aussi de peintures verbales, car John Muir est un coloriste exceptionnel, usant de toute les palettes du vocabulaire pour décrire les changements d’atmosphères des paysages montagnards, quelque soit le temps, qu’il s’agisse du Grand Lac Salé, des séquoias de Californie ou du « gouffre de couleurs » du Grand Canyon nanti d’une profuse « collection de livres de pierre ». Au point qu’il contemple « ce somptueux tableau en élevant les bras afin de l’enfermer comme dans un cadre ».

      Même si certains textes, plutôt destinés à une promotion touristique, sont d’un intérêt plus modeste, comme « Le parc national de Yellowstone », l’intérêt ne faiblit guère en cette lecture encyclopédique. Quoique l’écrivain ne soit pas religieux, sa capacité à l’admiration passionnée change la nature en une cathédrale universelle.

      Outre l’étonnement devant la complexité et la beauté de la faune, de la flore et de la géologie sauvages, il y a chez John Muir un tropisme polémique, dénonçant « l’idée barbare selon laquelle les ouvrages de la nature ont quelque chose d’essentiellement grossier ». Il s’emporte avec raison contre le dogme « qui considère que le monde a été fabriqué spécialement à l’usage de l’homme » et préfère laisser la nature vivre sa vie plutôt que l’exploiter inconsidérément.

 

 

      John Muir étant né en Ecosse, pensons à Nan Sheperd qui en parcourut les montagnes avec une belle obstination, mais au cours du XX° siècle, puisqu’elle vécut de 1893 à 1981. Pourtant grande voyageuse, de la Norvège à l’Afrique du Sud, en passant par la Norvège, elle préférait inlassablement revenir arpenter la région montueuse de Cairngorm, au plus rude de l’Ecosse, ce, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente… Ce n’est qu’une contrée de collines basses granitiques et de falaises ruinées, qui ne dépasse guère 1200 mètres d’altitude, cependant les influences arctiques sont telles qu’un blizzard têtu y glace plus que les oreilles.

      Ecrite dans les années 1940, cette Montagne vivante est faite de douze chapitres, chroniques à la lisière du récit, de l’essai et du poème en prose. Il ne s’agit pas d’un palmarès de courses et d’ascensions, encore moins d’exploits d’alpinistes en mal de vanité, mais de traversées attentives, d’explorations aussi vastes qu’intimes, le but n’étant pas le seul sommet aussitôt quitté, mais le recherche des « recoins » et leur « distillation de beauté ». Là règnent en maître la connaissance de l’espace et la sensibilité profonde à l’égard de la nature, alors que les cinq sens sont affutés, y compris avec le concours de nuits à la belle étoile. Sans oublier les habitants de ces contrées, rudes à la tâche et accueillants, qui « constituent l’ossature de la montagne ».

      Le regard de Nan Shepherd à la précision de l’entomologiste et la plus vaste amplitude cosmologique : « Depuis les brins de bruyère tout proches jusqu’au plus lointain pli de la terre, chaque détail se dresse dans sa propre validité ». Par la grâce de son écriture persuasive, aussi sensuelle et rugueuse que la nature traversée, elle nous propose des expériences initiatiques, comme cette ascension dans le blanc du nuage, soudain doublé par celui de la neige : « un blanc de non-vie ». Pourtant « ce n’était pas un monde vide. Car partout dans la neige, les oiseaux et les animaux avaient laissé leurs traces ». En ces moments la « déferlante écumante » du brouillard est à la fois une menace, tant pour les marcheurs que pour les avions qui ont laissé leurs carcasses dans les parois, et une esthétique[4].

      Hélas, lorsqu’arrivent les forestiers pour abattre du bois, elle « tremble particulièrement pour la mésange huppée, dont la rareté fait la fierté de ces bois ». Or les écorces des pins sont « épaisses comme des livres ». Toute une sensibilité avec la nature est service par une langue que le traducteur a su, nous le devinons, retranscrire…

Elle grimpe des couloirs escarpés, elle descend dans les lochs inondés, parfois au risque de sa vie : ce dont témoignent ceux que l’on a retrouvés brisés par une chute ou gelés par le blizzard, ceux qui « ont sous-estimé la puissance de la montagne ». Ses qualités physiques d’endurance s’associent avec une capacité hors du commun à faire de la description un art : les milles formes qu’emprunte la glace, les couleurs des crépuscules, du bleu-ardoise au mauve, ou celle du mois d’octobre parmi les jaunes bouleaux et les sorbiers des oiseleurs aux baies rouges. Marchant, il lui faut devenir un peu zoologue auprès des cerfs élaphes et des aigles royaux, un peu botaniste auprès de la flore alpine, pour observer sur les hauteurs « la ténacité de la vie ». Son matérialisme paysager et biologiste se suffisant à lui-même, alors que « le corps pense », elle n’a pas besoin de transcendance, sinon de l’éthique du marcheur[5] : « les sens accordés, on marche avec la chair transparente ».

      Dans un genre différent, l’on serait bien curieux de lire les trois romans modernistes que Nan Shepherd publia autour de 1930 : The Quarry Wood, The Weatherhouse et A Pass in the Grampions Ou les poèmes de In the Gairngorms. Mais, tel que dans cette Montagne vivante, son régionalisme atteint à l’universel. Son lyrisme scientifique et maraudeur n’est jamais grandiloquent et son sens du voyage à pied s’inscrit dans ce que l’on appelle outre-Atlantique le « Nature Whriting ». Ce recueil fut d’ailleurs publié, en 1977, lorsque parurent les livres de Bruce Chatwin, En Patagonie[6], et En Alaska de John McPhee[7], suivis par l’éblouissant et himalayen Léopard des neiges de Peter Matthiessen[8], puis les œuvres d’Annie Dillard[9].

 

 

      Comment un minuscule roitelet, à peine plus gros qu’une pièce de monnaie, peut-il Survivre à l’hiver, à la neige, aux blizzards qui laminent le nord du continent américain pendant de longs mois ? Car « au cours de l’hiver, la cristallisation de l’eau détermine en fin de compte le destin de toute chose ». Sous-titré « L’ingéniosité animale », l’essai, originellement publié en 2003, a été longuement tissé par un professeur de l’Université du Vermont, Bernd Heinrich.

      Même si, avec leur « forme hexagonale », les cristaux de neige sont « une métaphore de la beauté de la terre », ils sont avec la glace les ennemis implacables de la chaleur de la vie. Pour survivre, les écureuils entrent en hibernation près de leur cache où ils entreposent des « cônes à graines » ; la tortue peinte tombe en léthargie sous la couche glacée, « où toute respiration, tout mouvement, et vraisemblablement presque toute activité cardiaque ont cessé. Au printemps, elle remonte, se réchauffe, respire un peu d’air et reprend sa vie là où elle s’était arrêtée ». Aussi incroyable que cela puisse paraître, certaines grenouilles gèlent, du moins la moitié de l’eau de leur corps, mais pour cligner des yeux et s’agiter au retour de la douceur ! Et pour revenir au roitelet, c’est en gonflant ses plumes qu’il parvient à se protéger. Le monarque, un papillon, émigre, d’hiver en été, du Canada vers les montagnes du Mexique…

      L’essai scrupuleux est également autobiographique, dans la mesure où Bernd Heinrich raconte ses promenades, ses explorations, de l’Etat de New-York au Minnesota, ses prélèvements et expériences, mais aussi ses étonnements communicatifs. Documentaire pointu, et cependant servi par une prose attentive et sensuelle, tel apparait Survivre à l’hiver. Nanti de fines illustrations crayonnées, de la main de l’auteur lui-même, de notes et d’une bibliographie, toutes scrupuleuses, l’ouvrage ravira autant le scientifique que le promeneur hivernal, sans oublier le poète.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Après avoir survécu aux frimas, vient « une saison d’abondance », selon le sous-titre de Bernd Heinrich. Plantes et animaux accueillent avec ardeur leur saison favorite, là où il est urgent de vivre et de fleurir, et surtout de « se reproduire à tout prix » et de grandir En été. C’est l’équinoxe de printemps, vers le 20 mars, qui, entraînant plus de soleil que de nuit, sonne la grande marche de l’été. Nous sommes dans le Maine, au nord-est des Etats-Unis, où l’on voit arriver les « oiseaux précoces ». Bientôt l’on entend le « tchiiip enthousiaste » des passereaux « phébis ». Auquel répond le « chœur des grenouilles ».

      Saviez-vous que les papillons « Cecropia », émergeant de leur chrysalide, « injectent du sang » à leurs ailes pour tenter un accouplement de quinze heures et pondre aussitôt des « paquets d’œufs » ? Que dans une carcasse de dindon pullulent les coléoptères : « des nécrophores aux élytres oranges et noirs »… Tout est spectacle à qui sait comme Bernd Heinrich regarder, comme le « colibris à gorge rubis », qui est le seul de son espèce en cette région, les mésanges qui se nourrissent de chenilles, les mousses et lichens qui revivent à la moindre pluie, la « sarabande » des mouches, les « guerres de fourmis ».

      Cette fois en un cahier couleurs pullulent crocus et capricornes, chenilles et papillons pour ajouter à notre plaisir, quoiqu’il soit à son comble en picorant ses anecdotes botanistes et sa « psychologie animalière », publiées en 2009 aux Etats-Unis, et, on le suppose, dans plein de l’été. Aux connaissances pointues du naturaliste, Bernd Heinrich ajoute un sens de la narration et de l’anecdote, parmi lesquels la rigueur scientifique n’exclut en rien la poésie. Son diptyque, qui rejoint la belle collection « Biophilia[10] » des éditions José Corti, est en mesure de lui permettre de voisiner avec la réputation de Thoreau et de l’entomologiste français Jacques-Henri Fabre[11].

 

      Par-delà l’amplitude temporelle de cette belle poignée de livres, qui court sur plus d’un siècle, et au-delà de la dimension scientifique et poétique, de l’émerveillement devant la beauté, la destination politique est implicite, sinon explicite dans le cas de John Muir qui œuvra pour la création de Parcs nationaux. Sans que nous voulions choir dans un niais écologisme[12], ce sont en quelque sorte des auteurs engagés en faveur de la nécessaire protection de zones naturelles dédiées à la biodiversité et à la sauvagerie intouchée, sinon par les pas discrets des marcheurs…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

Les parties sur Bernd Heinrich ont été publiées

dans Le Matricule des anges, février et novembre 2019.

 

 

[1] Voir Thoreau

[3] Ansel Adams : Yosemite and the High Sierra, Little, Brown and Company, 1994.

[6] Bruce Chatwin : En Patagonie, Grasset, 1979.

[7] John McPhee : En Alaska, Payot, 1992.

[8] Peter Matthiessen : Le Léopard des neiges, Galimard, 1983.

[11] Jacques-Henri Fabre : Souvenirs entomologiques, Bouquins, Robert Laffont, 2000.

[12] Voir : Imposture climatique et suicide économique

 

Macizo de Andara, Picos de Europa, Cantabria. Photo : T. Guinhut.

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30 décembre 2019 1 30 /12 /décembre /2019 16:39

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Les Métamorphoses de Vivant.

Roman. III.

 

Première métamorphose :

 

La Princesse de Monthluc-Parme.

 

 

 

 

      Tremblement. Remuements. Est-il possible que dans une chambre de cette classe, j'ai froid dans le dos de la nuit ? Et que le projecteur-caméra d’Arielle Hawks ne me réchauffe pas ? Sous la couverture et les draps qu'on m'a enlevés, j'ai froid et chaud entre les jambes. L'entrecuisse brûlante et distendue. Le ventre bourrelé. J'ai pourtant si peu mangé. Un air de champagne rendu exotique par Rossini, c'est tout. J'aimerais bien me tourner le dos. Impossible. Je suis arqué. Sont-ce les étriers du cauchemar qui poussent leur créature ? Impossible qu’une cuisine de Grand-hôtel aussi méticuleuse que les stérilisations au bain-marie d'une clinique soit déflorée par l'annonce d'une intoxication alimentaire dans ses murs vierges. Je ne me vois pas perdre les eaux et lâcher mes selles avec une fièvre de cheval, comme une jument poussant sa pouliche de fantasme.

      Assez la lumière ! Moi, Vivant d'Iseye, je ne suis coupable de rien pour qu'on m'interroge sous le feu des médias. Non, c'est mon bas-ventre qu'on soumet à la question à plein watts... Avec le coude sur la sueur de mes yeux et l'abdomen en fleur, bourgeonnant comme un chou. On dit que les garçons naissent dans les choux. Et je ne me sens pas fraîche comme une rose. Je n'entends rien des grandes mousses vertes, des ombres en vert qui tournent à l'affut autour de moi. Je ne me souvenais pas que j'avais un tel nombril sorti. Mon ventre-ballon si serein, il faut maintenant accompagner ses contractions... Ça va être long.

      - Princesse, comment vous sentez-vous?

      Ouaté. C’est la personne de ma conscience ? L'œuf remue. Qui suis-je ? J'ai le ventre qui bouge en anneaux... Qu'est-ce qu'elle me demande ? J'essaie un peu de pousser et je lui réponds. Elle en aura pour sa pellicule.

      - Princesse Diane de Monthluc-Parme, dites-nous ce que vous sentez. Parlez-nous, je vous en prie...

      - Des vagues... Je ne pensais pas que ce serait si difficile de pousser son enfant et sa parole, en même temps. Ouf...

      - Elle commence à bien s'ouvrir, Mesdames et Messieurs...

      - Est-ce qu'on va bientôt apercevoir la tête, les cheveux peut-être ?

      Qu'est-ce que c'est que ces voix dans ma chambre ? Comment sont-ils entrés avec les fantômes de leurs blouses vertes que je ne vois pas dans le blanc du soleil ? Déjà le jour ? Ou suis-je mort et les draps verts des âmes se sont levés pour que je passe un soupirail d'éblouissement?

      - Princesse, ne vous laissez pas aller. Revenez à vous. Vous avez les moyens d'être parfaitement consciente d'un si bel événement.

      - N’oubliez pas, Princesse, qu'Arielle Hawks, la grande Arielle Hawks, est là pour vous.

      Que fait-elle, la belle Arielle, à mon chevet ? Est-ce elle qui me tient la main ? Ouch... Contraction ! C'est un spasme qui me vrille et me soulève tout le dos. Elles se rapprochent de plus en plus. Mon petit être s'engage-t-il bien ? Et s'il lui arrivait du mal, à mon chéri-bébé. Ouch... une autre, longue. On dirait que ça se calme. La chair de ma chair ; dans les entrailles...

      - Oui, je vous entends. Pardonnez-moi si... Je ne peux pas toujours vous parler. C'est plus clair. C'est comme si parfois, il y avait un autre qui au-dedans de moi prenait ma place. Et je ne suis plus là...

      - Princesse, votre enfant va naître dans quelques minutes. Maintenant vous pouvez révéler à nos showsectateurs les prénom que vous avez choisis.

      Comment? « Naître » ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Quelle est cette peau où je me débats ? Je suis une femme ! Cuisses écartées ! Quelle horreur... L'entrejambe vulnérable et ouvert... Non, mais je suis là vivant ! Ils n'entendent rien. Les monstres. JE HURLEEEEE... Ils m'ont lié le creux des genoux dans les étriers. Ils sont tous là à me regarder dans la faille. Pour me voir relâcher mes sphincters... leurs eaux, leurs matières. Et j'en ai gros sur le ventre ; un poids vivant et tremblant, un ballon de boxeur spasmodique. Je sens comme un tire-bouchon intérieur qui veut sortir par le goulot. Je suis une femelle en train de pousser ! D'accoucher ! Une parturiente. Qu'est-ce que j'ai fait au film pour être dedans ? Pour sentir des coups de peton dans la tripe à vomir... Je sens et pense ce qu'elle sent et ce qu'elle dit. Mais qu'on l'arrête, qu'on m'éteigne. Quelle honte! Et elle / je leur parle dans cette situation indue...

      - Princesse, les prénoms ? Vos admirateurs ont le droit de savoir. Le moment est venu. Vous aviez promis. Il ne faudrait pas que l'enfant naisse avant d'avoir donné les deux prénoms. Cela tuerait le suspense. Il ne lui faudrait pas naître sans ses deux sexes possibles. Princesse, je vous prie...

      - Oui, Arielle. Si c'est un garçon, il s'appellera, hum, ça fait mal... Charles.

      Il y erreur sur la personne; ils me prennent pour une grosse prune trop mûre et fendue en deux... Qu'est-ce-que j'ai fait sans pouvoir parler à l'extérieur de ma langue haletante pour sentir ma viande s'ouvrir comme pour saillir son noyau en amande dure et hérissée de mouvements en boules. Quel est ce corps étrange et purulent qui m'entoure la peau pour que sente toutes ces douleurs qui ne sont, non, pas les miennes. Je ne suis même plus Vivant d'Iseye ! Je suis donc bien malade, pour qu'on mobilise tant de blouses vertes. Et ce corps étranger, monstrueux, au dedans, ce fibrome, cette tumeur en forme de femme aux cuisses intérieures écartelées qui vibre des tendons...

      - Princesse, ne vous concentrez pas, s'il vous plait, sur vos douleurs. Vous n'avez pas voulu de péridurale. Eh bien, assumez maintenant. Ne vous contractez pas. Lâchez votre volonté contre et détendez-vous avec les mouvements naturels de votre corps. Accompagnez et laissez se courber l'onde de contraction... Allons, c'est rentré, il faudra bien que ça sorte... Oh, pardon, Princesse...

      - S'il vous plait, un peu de respect !

      - Et le second prénom, Princesse ? Si c'est une fille... Vos supporters ont le droit de savoir. Pour mieux accompagner votre effort.

      - Oh, tenez-moi la tête, les tempes. Essuyez-moi les cheveux, mouillez mes lèvres, s'il vous plait... Je ne pensais pas que ce serait si dur. Ouh... Je dois être laide. Ne regardez pas... Je demande pardon à mes fans...

      - Non, Princesse. Rassurez-vous. Vous êtes superbe dans l'effort. Vous êtes une héroïne si réussie. Vous assurez parfaitement le challenge. Vous faites participer nos showsectateurs à la naissance d'un événement médiatique inouï !

      - Merci, Arielle. Vous, si bonne. Grâce à vous, ce moment est sacré d'un tel sens... Ouh. Ça vient plus fort. Mon dos ! J'ai si mal au dos... Pourquoi ?

      - Ouverture pré-maximale.

      - Princesse, vite, avant qu'il soit trop tard pour évoquer le second prénom virtuel. Et si c'est une fille?

      - Emilie...

      - Emilie jolie ! Quelle belle idée, Princesse...

      - Tension : 12,2. Pouls : 104. Attention.

      - Echographie indirecte: tête engagée. Col de l'utérus pré et post-fermé,

      - Qui, Princesse, de Charles ou d'Emilie va nous arriver ? Ce sexe encore indéterminé nous offre depuis longtemps un suspense devenu cette nuit haletant. Princesse, vers lequel se porte votre désir ? Quel est votre pronostic ?

      - Je ne sais pas ! Oh, Arielle, laissez-moi...

      Oui qu'on me laisse, qu'on me vide de cette position obscène. Comme si elle me filmait l'œil aux paupières béantes entre les fesses, la pondaison de l'œuf lors de la plus torturante constipation, le spectacle de qui se conchie de sang et de jus... Non ! Qu'est-ce que j'ai fait au ciel des médias pour qu’on m'écarte et m’appuie dessus pour faire saillir ma créature comme un gros point noir ? Au secours, en moi, à qui ne m'entend visiblement, pas ! Je ne suis même plus un homme. On m'a châtré, et les lèvres de la plaie n'arrivent pas à éjecter l'abcès. Et celle qui me couvre l'esprit et la peau parle presque tranquillement à ma place, trouvant ça naturel, exhibant sa salle de travail ; qu'elle se taise, elle est comme si c'était moi qui parlait à partir de pas moi, je ne m'entends plus...

      - Oh, Arielle, je veux... qu'il, qu'elle, ça n'a pas d'importance, sorte enfin ; je veux sentir, je sens mon dos comme un vaste boa dont la gueule s'écarte mal, je veux sentir... le petit corps vagissant, contre mon sein, de mon enfant. Oh, Arielle, aidez-moi...

      - Tranquillisez-vous, Princesse. Je suis là. Il ne peut rien vous arriver de mal. Là, prête à enregistrer son premier cri pour la postérité, sa première risette pour l'accrocher à l'arbre de la dynastie...

      - Ouverture maximale.

      - Le voilà bientôt. Tenez-vous prêt à le recevoir...

- La tête va-t-elle, chers showsectateurs, être déjà couronnée de cheveux ? Sera-ce Charles de Monthluc-Parme ? Quel sexe s'assiéra sur le trône de cette Principauté de Monthluc-Parme qui, à la charnière luxueuse des pays anglo-saxons et méditerranéens, fait rêver la ménagère au panier vide et le quidam planétaire? Quel sexe assurera la pérennité des Princes et Princes ses pendant le prochain siècle et du même coup au cours du prochain millénaire ? Faites encore vos jeux, Mesdames et Messieurs, sur notre site internet: http://princip. ch. Seul ce film annonce à la terre, voir même aux autres planètes via notre réseau satellite, le sexe de l'enfant. Aussi faites vos jeux jusqu'à la seconde qui précèdera la révélation... Que personne n'oublie le merveilleux prix pour le couple vainqueur tiré au sort, chers showsectateurs : un week-end dans la Principauté comprenant l'invitation dans la loge royale lors du baptême...

      - Princesse, il faut pousser !

      - Je ne peux pas. Ouh...

      - Oui, courage, Princesse, Comptez trois et poussez. Comptez encore...

Je pousse, je pousse, oui, un cauchemar... Avec toute la chair de mes cinq douleurs... Voir cette salle d'opération avec cette lampe énorme qui m'aveugle l'entrecuisse ouvert. Entendre leurs bavardages ineptes. Pourquoi se pressent-ils autour de moi, sont-ils si vrais ces bavardages de télépoubelle ? Odeurs infectes je suis, de je ne sais quoi, éther, métal, ordures sur cotons usagés, formol ? Toucher ces draps verts, ces étriers me sciant le creux des genoux, ce bouchon de mauvais champagne qui m'engrosse le ventre changé en goulot d’étranglement... Un goût infâme sur une langue gourde que je ne peux remuer à ma guise. Qu'est-ce qu'est devenu Vivant d'Iseye ? Qui c'est celui-là prisonnier de cette couenne de femme enceinte de ça et de moi ? Je me devine, reflétée obèse dans la courbe parfaitement poncée de mes ongles ovales, laqués de rose laiteux... Elle sera bientôt délivrée. Mais moi ? Comment pousser ces créatures pour retrouver la créature moi ? Je n'ai pas de corps, je suis l'âme damnée de cette Monthluc-Parme ! Ah, si cette cervelle, cette dure-mère de princesse qui m'enveloppe et m'embrume l'esprit se met à penser, elle m'efface...

 

Biennale di Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

      - Aidez-moi ! Tenez-moi, Monsieur le chef de clinique, tenez-moi les mains... Non, pas comme ça. Non, pas les mains, sous les bras, le dos...

      - Sages-femmes, soulevez la Princesse sous les aisselles. Sans trop la relever, surtout !

      - Oh, Arielle, heureusement que vous êtes là. Avec votre caméra. C'est elle, c'est vous qui m'aidez à tenir... Devant la ferveur de mes fans...

      - Merci, Princesse Diane de Monthluc-Parme... Nous sommes de tout cœur - et de tout corps pour les femmes - avec vous. Vous seule qui sachez engager la nécessité de cette aventure intime jusqu'aux plus hautes extrémités de votre responsabilité publique.

      - Ne la faites pas trop parler, Mademoiselle Hawks, s'il vous plait !

      - Souvenez-vous, Princesse, de vos leçons d'accouchement sans douleur... Respiration... Respiration... Poussez ! Respiration...

      - Oui, le rythme. Accompagnez le mouvement des contractions, c'est l'essentiel !

      - Oh, c'est dur! Je ne savais pas... C'est dur... C'est beau... Ouh...

      - Princesse, vous êtes magnifique ! La sueur et l'effort couronnent votre front... Vous êtes, si je puis m'exprimer ainsi, une bête de race de télévision. Vous maintenez si bien la tension et l'attention pour nos showsectateurs dont c'est la dernière poignée de minutes, les dernières occasions de rejoindre notre grand jeu et sa Principauté virtuelle. Pensez au Te Deum de baptême, bientôt, avec vous, en vous, sur le meilleur banc de la cathédrale Saint-Titien que sa sainteté le Pape des Trois Religions illuminera pour vous, chers showsectateurs, de son charisme...

      - Arielle... Pardon... Ouh... Je ne peux plus vous parler... Ouh... Il faut que je pense fort.

      - Que vous poussiez fort, oui, Princesse.

      - Ça va mieux... J'ai l'impression d'avoir avalé un trône par le dos. Je ne suis pas dans mon état normal. J'ai l'impression d’être deux personnes à la fois…

       - Princesse, ne gâtez pas, voulez-vous, vos forces à parler. Comme cela, parfait.

      - Charles, ou Emilie, venez vers nous... Sortez de votre terre, de votre eau. Nagez et poussez à quatre pattes dans le rouge conduit de votre grotte fœtale pour sortir à la lumière et à l'air... Enfant de Prince, venez, vous êtes attendu. Vous serez nourri au sein princier. Avec du lait de race pour le petit roi. Les plus délicats oreillers et bavoirs caresseront vos atours, les plus douces peluches, chats, nounours et éléphants roses chatouilleront le duvet mignon de votre peau, les plus affectueux câlins paternels protégeront votre précieuse destinée. Les plus purs biberons, les plus suaves sucettes physiologiques s'imprimeront sur vos lèvres. Les couches les plus douillettes protègeront vos fesses, merveilles technologiques de pointe que les plus grandes marques - Doddy, Pampers and co - s'offrent à vous fournir le plus gracieusement du monde. Landeaux et poussettes - Bébéconfort, MacLaren & co - promèneront votre digestion heureuse et mille jeux d'éveil - Playschool, Fisher Price & co - allumeront vos petits yeux flottant et amuseront vos petites mains potelées...

      - Merci, Arielle. Ouh, ça recommence...

      -  Ouverture maximale.

      - Phase terminale de travail.

      - Ouh... C'est dur...

      - Caméra deux, attention. Ne gênez pas la caméra, s'il vous plait, Messieurs les obstétriciens !

      - Chère Princesse, et chers showsectateurs, cette petite tête blonde, ou brune, encore invisible, qui joue avec nous à se faire attendre et désirer, naitra-t-elle coiffée? Regardez l'orifice de la Princesse s'ouvrir comme une fleur nuptiale, s'écarter comme les vantaux d'un royal portail pour laisser passer l'enfançon. Chers et aimés showsectateurs, vous assistez, ainsi que vous en avez le droit et le devoir à l'un des plus intenses événement de l'année planétaire, à son suspense le plus émouvant...

      - C'est le moment, Princesse, Poussez ! Donnez-vous ! A fond...

      - Souvenez-vous, Princesse, de nos séances de pédagogie prénatale.

      - Oui, Princesse, poussez. Vous êtes admirable dans l'effort, la tête posée sur le côté, le halètement de votre boucle d'oreille de rubis bien visible sur l'oreille en sueur, les cheveux collés, soutenue et doucement tamponnée par deux sages-femmes en bleu et rose qui veillent corme des anges gardiens sur votre accouchement. Il faut que chacun sache que vous avez refusé la péridurale, que vous avez volontiers consenti à mettre bas naturellement. Mêmes si des équipes sophistiquées sont prêtes à côté pour intervenir à la moindre et toujours possible urgence, vous mettez au monde à l'état de nature, dans une grande solidarité écologique avec toutes les femelles de la nature, brebis, vache et panthères, ce en accord bien sûr avec le credo de votre fondation, le Nature Found for Universal Life bien connu, dans une grande solidarité avec toutes les femmes, avec les réalités de la condition féminine...

       - Le bébé !

      - Ça y est, on devine la tête. !

      - Bravo, Princesse... L'enfant a des cheveux!

      - Poussez encore... Bien. Très vite vous serez délivrée, maintenant.

      - C'est d'une main experte que l'obstétricien officiel saisit la tête et tire délicatement mais fermement. On n'entend plus la Princesse, sauf son souffle profond... Oh, écoutez là râler comme une perdue...

      - Princesse, l'ultime effort, s'il vous plait, le passage des petites épaules. Poussez donc! Poussez ferme, nom de Dieu !

      - Et voilà, l'enfant glisse, couvert de mucus blanc et rose. Un véritable obus, une motte de beurre glissant dans des mains professionnelles qui ne le laissent pas tomber... Oh, chers showsectateurs, quel moment parfait nous vous offrons là! Il me semble, oui ! gagné, c'est un garçon ! NOUS avons tous vu très distinctement le petit robinet. Bravo, Princesse! Et bravo à tous ceux qui, d'après notre dernier top-sondage, ont voté à soixante-treize pour cent pour le sexe masculin, pour Charles de Monthluc-Parme...

      - Il crie ! Il crie...

      - Il a crié enfin, il respire, il est vivant ! Vivant ! Regardez comme déjà il serre avec émotion de son petit poing le doigt, l'annulaire de son père tout vêtu de champs stériles verts, le Prince Benoit-Joseph de Monthluc-Parme, pendant qu'on sectionne le rouge cordon qui le reliait à sa mère interne...

      - C'est fini... Ouh... Ouf... Est-il beau ? A-t-il tout ce qu'il faut ?

      - Princesse, un dernier effort, il reste le placenta...

      - Non, je croyais que j'étais, ouh, tranquille...

      - Voyez surgir, cher et hypocrite showsectateur, mon semblable, mon frère, ce placenta brillant qui coule et frappe une bassine d'argent. Il a fait l'objet d'enchères auprès des plus grandes marques cosmétiques. Bientôt, nous saurons quelle marque prestigieuse - Chanel, Yves Saint-Laurent, Avène, Nina Ricci- pourra livrer au public sa nouvelle gamme de lotions de crèmes rajeunissantes au placenta princier, en flacon de cristal à tirage limité...

      - Montrez le moi... Mon bébé, mon enfant...

      - Nous vous l'apportons, Princesse.

      - Donnez-le moi. Oh mon bébé, mon bébé dodu... Comme il geint doucement... Qu'il est beau, qu'il est doux !

      - Oh, Princesse, mes showsectateurs chéris, quel magnifique spectacle inédit ! Ce petit corps aux fesses nues trémoussantes sur la poitrine de sa mère. On dirait un petit chinois, tout plissé... Mais, dirait-on que c'est un blondinet ? Oh, ses petites narines mignonnes frémissent... Il arrête de pleurer contre sa maman. Il entrouve, avec peine, ses minuscules paupières. La lumière lui fait mal, sûrement, pauvre chouchou... Mais, son œil, il nous semble, oui, il est bleu! Bleu profond... Un blond aux yeux bleus... Qu'il est beau! Fait au moule... Chère Princesse, vous avez fait là œuvre magnifique dont des générations et des générations de showsectateurs se souviendront. Nous aurions pu assister à la naissance d'un monstre à quatre doigts, aux pieds palmés, ou tout simplement privé d'avant-bras comme ces jeunes victimes des pollutions soviétiques, mais non! Tout est normal, rassurez-vous. Charles de Monthluc-Parme est un modèle de perfection s'il en est. D'ailleurs, la Princesse avait, il y a peu de mois, subi une amniosvnthèse, nous pouvons maintenant vous le révéler, qui confirma la normalité absolue du produit commandé et à venir, sa pureté génétique, sans que soit révélé, même à la Princesse sa mère, le sexe de l'enfançon. Vous comprendrez, showsectateurs aimés, que la discrétion fût de mise, qu'il y a des choses qui ne doivent pas céder au devoir d'information.

      - Nous devons vous le reprendre, Princesse. Pardonnez-nous.

      - Oui, il nous faut le peser, le mesurer, ce petit ange...

      - Oh, comme ces mains diligentes s'affairent autour de lui, l'une piquant son mignon talon pour la prise du précieux sang. L'autre l'étendant sur le mètre étalon. Oh, il braille ! Puis on le pose se tortillant sur la balance...

      - Charles de Monthluc-Parme, quarante-deux centimètres, trois kilos deux cents tout rond, tout nu, né à huit mois, trois semaines et un jour, à zéroheure trente et une, ce lundi dix.

      - Oh, le voilà déjà couvert d'une couche petit format, puis de son body de coton blanc Petit Bateau, pyjama bleu-mousse Jacadi et brassière de laine assortie tricoté par les mains tremblantes de son arrière grand-mère la Princesse de Guise-Lichtenstein, en son château de Vaduz, ses petites patounnes s'agitant de menues convulsions. Comme ces sages-femmes ont la main maternelle... Le voilà couché dans son berceau-coquille transparent, dans un nid d'ange bleu-maritime Bébéconfort pour commencer sa traversée de la vie, et entre des draps miniatures brodés aux armes princières des Monthluc-Parme... Princesse, il est à vous. Comme il est chou, contemplons le ensemble, attendrissons-nous...

      - Merci, Arielle. Vous faites de la naissance de Charles, mon fils, un vrai conte de fée. Mais pourquoi ai-je encore l'impression d'avoir quelque chose, quelqu'un en dedans de moi ?

      - Un jumeau ? Un second enfant qui n'est pas encore sorti ?

      - Allons, mademoiselle Hawks ! Après l'expulsion du placenta ? Impossible. Ne dites pas de bêtises...

      - Princesse, êtes-vous comblée que ce soit un garçon? Auriez-vous préféré une fille?

      - J'attendais... Pour aimer qui viendrait. Mais penser que moi, mon corps de femme, j'aie pu faire un garçon! C'est étrange, merveilleux, quand on y pense... Un garçon dans mon corps... Comme si je l'avais rêvé et qu'il s'était fait. Je suis ravie... Mais fatiguée, Arielle...

      Oui je suis ce garçon dans son corps, cet intrus dont je me passerais bien. Les jambes ramenées à l'horizontale du repos peut-être, je flotte, abasourdi, sans réaction, décervelé, niais... Sa peau, ses tendons, ses terminaisons nerveuses, ses neurones par-dessus les miens les enveloppant, les ouatant, parlant à l'extérieur par sa seule voix et conscience malgré moi. Moi changé en elle elle mélangé. Comme une huile qui se fait mayonnaise tournée... Qu'est-ce que j'ai fait, bu et mangé pour sentir ce que je sens avec un dos et des pattes de princesse qui s'agitent su le lit ? Il v a moins d'ombres en vert autour de moi. Ou de nous. Ou d'elle, cette niaise... Comment ça se fait que je ne m'en sente pas plus malade, pas plus fou d'angoisse ? Est-ce qu'on nous a injecté quelque chose ? Où est-ce son épuisement, sa sérénité, son sommeil post-partum qui me drogue l'esprit ? J'ai disparu dans quelqu'un d'autre. Qui va me retrouver dans une princesse accouchée. Quelle horreur! Et devant la caméra de l'Hawks encore ! Comment puis-je voir par des veux qui ne sont pas les miens ? Et si j'essayais des mouvements ? Soulever une main. Déplacer une jambe. Au moins bouger la langue. Non, Ça ne marche pas. Je suis coincé. Je parle seulement dans un cortex qui est est dans un esprit que sens autour palpiter, penser des ruisseaux immangeables que je ne peux empêcher de voir défiler comme un texte à séquences d'images. Eurk, elle se repasse son accouplement. Je ne sais même pas avec qui... Et je suis oblige' de diapositiver de son point de vue... Heureusement que je ne suis pas tombé dans cette princesse au moment où elle faisait ça. Quelle horreur ! Est-ce que ça va durer longtemps? Je vais rester là encore combien de temps, jusqu'à un autre coït, jusqu'à ses nouvelles règles, jusqu'à sa mort, dans cette position humiliante de chair de bête dans la bête... Devrais-je accomplir avec elle toutes ses obligations, cet esclavage de mère, d'épouse et de Princesse de Mothluc-Parme? Pourquoi suis-je son otage ? Qui m'a jeté dans ce corps, comme un boyau dans un pneu. Hep là ! On dirait que l'Hawks éteint toutes ses caméras! Sauf une...

      - Je l'entends pleurer!

      - Vous dormiez, Princesse? Non. Il s'est paisiblement assoupi dans sa nurserie.

      - C'était lui... J'en suis sûre. L'instinct d'une mère ne doit se tromper.

      - Non. Certainement vous rêviez. Reposez-vous, sans crainte...

Je suis une femme, j'ai conscience de mes seins qui montent, et je ne suis pas elle. La personne coupée en deux, mais pas pour elle dont je ne suis qu'une demi-moitié. Collé avec elle dans une marionnette qui vit sans mon contrôle. Une poupée dangereusement vivante dont je ne veux pas. Que je hais. Apparemment si elle dort, si elle relâche son attention, je ne disparais pas, je ne naufrage pas dans ses tissus... Je peux penser. Est-ce que c'est mieux ? Qui m'a changé en Princesse que je ne suis pas? Peut-être si l'Hawks m'embrassait je redeviendrais crapaud ? Qui a oublié de me débrancher en m'introduisant en elle? Et je sens par ses doigts! Elle se pince son ventre mou, adipeux ! Je sens encore la dilatation et la brûlure entre mes cuisses qui sont les siennes et les miennes. En fait, elle ne dort pas. Elle gamberge faiblement. Et si elle dormait vraiment, sans rêve, je m'échapperais? Accoucher, c'est vraiment un viandeux cauchemar pour un homme, traître, et violant les lois de la nature... Comment s'évanouir, m'évader de cette prison épidermique, ces barreaux d'os qui me ligaturent? Je veux sortir. Sortez-moi ! Ils ne m'écoutent pas. Hep là! Arielle, hep, ohé ! Ohé... Personne ne m'entend. Pas plus que lorsqu'on songe et pense. Elle, ils l'entendent. Peut-être qu'en m'endormant je m'exhalerais hors d'elle ? Peut-être que je me réveillerais hors de ce cauchemar en cinq dimensions trop tactile pour être un rêve... Pourquoi pas moi ?

      - Dormez, Princesse, dormez. Donnez-moi la main.

      - Je veux mon Mozart. Mon Cosi fan tutte. Arielle, s'il vous plait…

      - Oui, Princesse, voilà votre casque. Passez-le.

      - La caméra va s'éteindre avec moi. Je vous laisse. Cosi fan tutte... C'est parti. Bonne nuit, Princesse.

      Oh, je n'aime pas cet opéra, ce Mozart là. Trop triste, perfide et désabusé... C'est trop contre le tympan intérieur du cœur. Oh, Arielle s'en va... Arielle Hawks, ne me laissez pas tomber! Emportez-moi si vous pouvez dans la mémoire de votre caméra. « Caméra », ce mot qui en italien signifie chambre. Quelle chambre ? Les draps n'ont plus la même consistance moite. La chambre noire. Je ne dors jamais dans le noir. Il me faut me lever pour ouvrir un volet sur la rue...

      Et je me levai. Mal assuré, me frottant les poings de mes veux. Mes mains, des mains tirèrent le cordon qui fit un peu remonter l'écran noir de la fenêtre, ouvrant une bande de nuit urbaine, de rue d'hiver pluvieux, une petite rue passante. Mes mains d'homme, aux tendons saillants… Je compris que j'avais mes mains au bout des bras, mon corps d'Iseve au bout du vivant, que j'étais emberlificoté dans ma veste de pyjama avec un nœud dans le dos, les deux manches passées malgré ce tordion entre les deux reins. Un rêve vénéneux, tout simplement. Beurk... J'avais mes quatre pattes de Vivant d'Iseve, sa gueule déjà mal rasée, et l'esprit livré avec, au-dessus des lampadaires, leurs cônes jaunes, le double vitrage rayé de phares et de pluie d'apocalypse. La chambre n'était plus noire. Seulement une pénombre animée d'éclats furtifs venus du dehors. Le format granitique de la télévision, comme une tombe, restait sage. Je sortis du frigo un jus de tomate verte, le bus lentement. Ç’avait été stupide cauchemar, voilà tout. Il y en avait de pires. Ça se balayait de la tête comme on se mouche un peu bruyamment, voilà tout. J'avais été trop épuisé, impressionné, au sortir de mon entrevue avec l'Hawks. Ça allait mieux. Très mieux. Quel délice, ce pyjama et ces draps, finalement... Je les lissai d'une main mienne et me détendis. Je n'eus pas le temps de cultiver la moindre aiguille de paix ni guerre dans la spirale qui navigua le rapide de mon sommeil.

 

 

Thierry Guinhut

Extrait d'un roman à venir : Les Métamorphoses de Vivant

 

 

Photo : T. Guinhut.

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26 décembre 2019 4 26 /12 /décembre /2019 09:29

 

Abbatiale de Saint-Maixent-L’Ecole, Deux-Sèvres.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Philosopher la science-fiction et le cinéma

 

avec Jean-Clet Martin :

 

de Hegel à Philip K. Dick,

 

Ridley Scott et Gilles Deleuze.

 

 

 

 

Jean-Clet Martin : Logique de la science-fiction, de Hegel à Philip K. Dick,

Les Impressions nouvelles, 352 p, 22 €.

 

Jean-Clet Martin : Ridley Scott. Philosophie du monstrueux,

Les Impressions nouvelles, 272 p, 20 €.

 

Jean-Clet Martin : La Philosophie de Gilles Deleuze,

Payot, 368 p, 9,70 €.

 

 

 

 

      Le monolithe noir de 2001 L’Odyssée de l’espace pourrait être fait de lumière. Il irradie depuis la création en direction de multiples possibles. La chose et son essence spéculative n’a pas échappé à Jean-Clet Martin. Aussi lit il pour nous son irradiation science-fictionnelle, depuis Hegel jusqu’à Philip K. Dick. Mais que vient faire Hegel en cette galère, ou plutôt en ce vaisseau spatial ? Aux philosophes confits dans une vision traditionnelle de leur discipline, de Platon à Heidegger, et sacrifiant aux vieux dieux de l’ontologie, Jean-Clet Martin, qui commença sa carrière en exégète de Gilles Deleuze, préfère un pied de nez, un coup de pied dans le lit défait de la sagesse, et s’aventure à plaisir dans les territoires exotiques et dangereusement modernes d’une Logique de la science-fiction et du cinéma de Ridley Scott, le réalisateur de Blade Runner, pour en déduire une Philosophie du monstrueux. Il faut admettre que nous sortons un tantinet époustouflés de ces lectures qui conduisent aux destinées du transhumanisme et de cette intelligence artificielle qui acquiert peut-être une âme.

 

 

      Revenons à cette « logique » de Hegel ; ce que fait trop allusivement Jean-Clet Martin au début de son étude, quoique l’on parvienne bientôt à l’y deviner. L’impétrant lecteur peut bien s’interroger : que vient faire l’auteur de La Philosophie de l’Histoire, de l’Esthétique, le penseur de la dialectique au service du système des connaissances de son époque, auquel notre essayiste a déjà consacré un sérieux ouvrage[1], avec une science-fiction née un siècle après lui ? Ouvrons le premier volume de l’Encyclopédie des sciences philosophiques, publié en 1817, soit La Science de la logique : « La logique, dans la signification actuelle de philosophie spéculative, prend la place de ce qui était en d’autres temps nommé métaphysique [2]». Là où « l’être pur constitue le commencement [et] Dieu le concept inclusif de toutes les réalités[3] », il faut entendre l’origine de toute fiction spéculative.

      La dimension cosmologique de ce commencement ne fait pas de doute, qu’il soit théologique ou scientifique. Originelle, La Logique prédispose donc à toutes les possibles : « Elle est la carte de ses transformations possibles, de ses régions encore inconnues, à explorer ». Ainsi l’essai de Jean-Clet Martin cartographie son avancée selon le plan de Hegel lui-même : ses trois parties s’appellent « L’être », « L’essence » et « Le concept ». Or, souligne notre essayiste, « la science-fiction exerce sur nous une attraction inévitable, nourrie de métaphysique et de théologie expérimentale », au point que l’on y trouvera « une réécriture possible de la Logique, un goût pour l’absolu qui en constituera comme un terrain d’expérimentation supérieure, une entrée en des aventures fort paradoxales. » En effet, de Wells à Philip K. Dick, en passant par Asimov ou Van Vogt, cette littérature regorge de fondations de civilisations, de planètes vierges ou étrangement habitées à coloniser, de galaxies à explorer, sans oublier des structures religieuses et politiques parfois inouïes.

      Allégorique est pour Jean-Clet Martin, le parallélépipède originel de 2001 L’Odyssée de l’espace, aride et vierge, « sans aucune priorité chronologique », d’autant qu’il réapparait à la fin du film, et auprès duquel un singe lance un bâton, premier outil et première arme, qui devient en son envol un vaisseau spatial, vaisseau « encyclopédique des sciences », pour reprendre Hegel. Son « approche imaginative de Hegel » est faite de prospections, comme La Phénoménologie de l’esprit est une Histoire de l’humanité à partir d’un ex nihilo fondateur et en passant par la naissance de Dieu. En ce sens le devenir hégélien est le fil rouge de la science-fiction. Or les personnages du film de Stanley Kubrick, mais également ceux du livre de Clarke[4], oscillent sans cesse entre le néant et l’être, entre le vide spatial et l’éloignement de la terre, parfois invisible, entre la solidité de la planète originelle et celle du vaisseau dont l’ordinateur portant fait des siennes, menaçant de renvoyer au néant les astronautes.

    Cependant, dans Ubik, de Philip K. Dick, les morts ne sont pas tout à fait morts, suspendus dans un entretemps, entre le fini et l’infini. Il n’est pas étonnant que Jean-Clet Martin pense à cet égard au personnage de Néo, dans Matrix, le film de Lana et Lilly Wachowski, au moment de quitter la « matrice » et son monde programmé pour faire le saut dans l’inconnu du chaos, quoique cette dernière contienne un algorithme viral à cet effet. Autre rapprochement : Le Cycle de Fondation d’Isaac Asimov peut être compris comme un succédané de l’hégélienne Philosophie de l’Histoire, dont la téléologie anime par ailleurs cette propension des auteurs de science-fiction à composer des cycles, comme Van Vogt avec son Cycle du non-A, Frank Herbert avec Dune et Dan Simmons celui d’Hypérion, tous opus aux milliers de pages. Car ce genre a pour espace-opera tout ce qui va des quanta et des atomes aux plus vastes galaxies cheminant dans l’univers en expansion, l’œuvre empruntant alors le mouvement immense de son objet ; sans compter l’expansion de ses empires politiques et leurs belligérances continues. Mieux - ou pire - l’hyperespace se conjugue avec un trou noir temporel : au-delà de La Machine à explorer le temps de Wells, voguent Les Vaisseaux du temps de Stephen Baxter où l’on circule « transversalement entre les versions potentielles de l’Histoire ». Hegel parlait à cet égard des choses qui peuvent être et simultanément ne pas être. Les uchronies de Robert Silverberg, comme Roma aeterna ou de Philip K. Dick, comme Le Maître du Haut-Château[5] ne sont pas loin. Un espace non euclidien apparait dans La Maison de la sorcière, un conte de Lovecraft, maison et paysage aux propriétés physiques et gravitationnelles défiant toute explication.

 

 

      Alors que des écrivains de science-fiction n’hésitent pas à faire référence à Hegel, comme Van Vogt, dont Le Cycle du non-A forme une histoire « non-aristotélicienne », la Trilogie divine de Philip K. Dick n’est-elle pas une image d’un Dieu qui est à la fois Essence et Être de tous les possibles ? Ainsi répond Jean-Clet Martin : « La Logique de Hegel n’a d’intérêt que pour un lecteur qui saurait lire son déroulé dans la clarté d’un triptyque parfaitement intuitif en y réintroduisant le tour fictif d’une science qui pourrait rendre transparents les différents volets et les recouvrir l’un par l’autre sans les occulter ».

      Lorsque l’Être s’extrait du néant, le film de Christopher Nollan, Interstellar, louvoie entre trou noir et lumière, comme dans une chambre photographique. Ainsi la naissance et le déploiement d’une cosmogonie parcourt de manière obsessionnelle l’univers de la science-fiction. Une apparition lumineuse, « le spectre de son fondateur », ponctue sans cesse Le Cycle de Fondation d’Asimov. Dans lequel le personnage de Seldon est à l’origine d’une encyclopédie, comme le fut Hegel avec son Encyclopédie des sciences philosophiques. Cependant, l’identité voit son essence mise à mal, une différence polymorphe démultipliant les personnages.

      Reste que fondamentalement Philip K. Dick est le suprême maître hégélien, dont Le Maître du Haut Château ressortit d’une autre logique, opposée à la doxa, grâce à laquelle les Etats-Unis ont été envahis par l’Allemagne nazie et le Japon, là où un étrange auteur imagine en son livre circulant sous le manteau que l’Amérique aurait gagné la guerre. L’Histoire aurait plusieurs fleuves possibles, naviguant sur un Temps désarticulé, pour reprendre un autre titre de Philip K. Dick. « La limite virtuel / réel, sa frontière s’abîme, devient poreuse », la paranoïa est « une activation philosophique de systèmes possibles », comme dans La Vérité avant-dernière. La topographie subit le même sort dans Le Monde inverti de Christopher Priest, qui met en scène une cité nomade… Les Fictions de Borges[6], auquel notre essayiste a consacré un ouvrage[7], dont ses « Ruines circulaires », sont à l’affut.

      Des romans où les idées deviennent matière, quoique la réciproque y soit vraie, où l’on rencontre des « chose-esprits », des romans où la mythologie fusionne avec l’univers science-fictionnel, des machines qui deviennent cerveau et accèdent à la capacité de former un jugement, des personnages qui rencontrent leurs descendants du futur, des voyages qui dépassent la vitesse de la lumière, la rupture du principe de causalité, des « tombeaux du temps » qui s’ouvrent dans Hypérion de Dan Simmons ; tout est possible en cette Logique de la science-fiction. Y compris chez Poul Anderson, dont le vaisseau de Tau zéro affronte la contraction de l’univers, en une « intrigue métaphysique » où il est possible de toucher l’absolu…

      La démonstration de Jean-Clet Martin est probante, brillante, usant de nombreuses références issues d’un multivers romanesque hypertechnologique et hyperconceptualiste. Elle sait filer l’arachnéenne toile qui va de l’origine hégélienne aux vaisseaux de l’espace et du temps science-fictionnels. L’écriture de Jean-Clet Martin, virtuose, jonglant avec l’érudition, virevolte à l’intérieur et autour de son sujet. Métaphorique, informée, elle a peu ou prou les défauts de ses qualités : un rien verbeuse, un tout entraînante, elle ne ménage pas son lecteur, qui est censé déjà maîtriser bien des attendus philosophiques, de Platon à Gilles Deleuze, et s’y reconnaître dans la foule d’allusions et d’exemples venus d’auteurs, souvent américains, qui sont des références de la science-fiction, de Frank Herbert à Dan Simmons, le dieu presqu’omniscient inégalé du cycle d’Hypérion. Quoiqu’il ne prétende pas à « une histoire raisonnée » du genre, son balayage centrifuge n’en est pas moins fulgurant.

 

 

      De manière complémentaire, l’on retrouve le maître des dystopies et autres uchronies, Philip K. Dick lui-même, dans le dernier livre de Jean-Clet Martin : Ridley Scott. Philosophie du monstrueux. L’écrivain n’est-il pas l’auteur, en 1968, du roman Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Roman réédité sous le titre de Blade Runner quoiqu’il n’apparaisse en rien dans le livre, à la suite du film de Ridley Scott, qui éclaboussa les écrans en 1982. L’histoire du « Blade runner » Rick, chasseur d’androïdes en situation illégale, d’ailleurs prétendument dépourvus d’empathie, se déroule sur une terre qui a été dévastée par une explosion nucléaire, où les animaux ont pratiquement disparus. Aussi le rêve de Rick est de remplacer son mouton électrique par une véritable chèvre. Hélas, cette dernière sera jetée du haut d’une maison par Rachael  qui aimait son androïde éliminé au point de coucher avec lui…

      Ridley Scott en offre une vision plus noire, apocalyptique, qualifiée de « cyberpunk », amplifiant l’inquiétude sur l’humanité des androïdes, « réplicants » qui font fonction d’esclaves en zones dangereuses, mais aussi du personnage principal. Le test « Voight-Kampf », destiné à mesurer le degré d’humanité est mis à mal et au bout du compte l’on arrive à se demander si tout un chacun n’est pas un androïde, ou une « Andréïde », ce dès le roman de Villiers de l’Isle-Adam, L’Eve future, en 1886[8]. Courses poursuites et meurtres agrémentent le film d’action, quoique aux questions d’humanité et de transhumanité technologique, entre eugénisme et clonage, s’ajoutent celle de la quête d’immortalité. Sans oublier la dimension d’anges déchus de ces réplicants aux pupilles rougeâtres dans la nuit, la puissance athlétique de ses femmes évoquant de sublimes machines, quoique plusieurs personnages s’identifient à des animaux. De nombreux films, et des jeux vidéo seront les descendants plus ou moins réplicants de Blade Runner, entre Terminator et Inception. Et maintenant un essai philosophique de Jean-Clet Martin.

      Car si Blade Runner est l’opus iconique de Ridley Scott, ses autres films contribuent avantageusement à cette Philosophie du monstrueux selon Jean-Clet Martin. Ainsi Alien confronte l’humanité en désarroi à une mutation quasi mécanique, les napoléoniens Duellistes se combattent jusqu’à dépasser leurs capacités physiques, comme pour annoncer Gladiator, Thelma et Louise pousse l’agressivité féminine jusqu’à la métamorphose, Prometheus invente un ingénieur issu d’une autre planète et qui offre son corps, son patrimoine génétique, à notre monde pour enfanter un nouveau règne vivant…

      Interrogeant les limites, les transgressions et les métamorphoses technologiques de l’humain, le philosophe se alors veut « chasseur d’androïde ». C’est avec pertinence qu’il le trouve chez Thomas Hobbes, dont le « Léviathan », monstre collectiviste et tyrannique fait de tous les corps de la nation, est également un « spectre fait de molécules ». L’on devine alors que la dimension corporelle poussée au-delà de ses possibilités est débordée par la dimension politique qui en découle. L’avenir de l’humain et de l’humanité horrifiés est en jeu.

      Depuis Métropolis de Fritz Lang, en passant par les possibilités ludiques et constructivistes, voir apocalyptiques, de l’image de synthèse, le cinéma, en particulier celui de Ridley Scott, pourtant maltraité par la critique, traite le corps comme une pâte à modeler, autant physique que conceptuelle. D’autant que le vertige mythique n’effraie pas le cinéaste, du titanesque et homérique combat qui anime Gladiator et Les Duellistes, aux parages cosmiques et démiurgiques d’Alien et de Prometheus ; ce dernier se permettant d’animer dans un couloir chaque particule élémentaire portant la mémoire d’une scène. La violence métaphysique trouve son anima cyberpunk dans les exacerbations technologiques, jusqu’à ce que l’androïde puisse s’assurer d’une nature qui sera celle d’un « automate spirituel », en une prométhéenne transgression insupportable à la tradition humaniste.

      La science-fiction transhumaniste[9], c’est déjà presque maintenant : homme augmenté par la technologie et les exosquelettes, chimères animhumaines… Un nouveau vitalisme déborde les cadres. Contrairement à bien des philosophes traditionnalistes, s’il préfère le posthumanisme au transhumanisme, Jean-Clet Martin ne porte de pas de jugement moral définitif. Il préfère s’intéresser au sublime de ce cinéaste « néoromantique », décrire et pousser à bout les phénomènes et les fantasmes mis en œuvre dans ses films, en particulier le rôle de la technique, destinée à permettre à la nature humaine de se dépasser, jusqu’à leurs implications métaphysiques, comme lorsque David, le héros d’Alien Covenant (cette « œuvre d’art totale », « wagnérienne ») croit en la mission qu’il s’est fixé, « hors de toute programmation, et qui consistera à tuer son créateur, son Dieu ». Ainsi le film « fait tomber la statue de l’Homme et des dieux, quand le cyborg s’enlise sous leur charme et en imite  désir d’éternité ».

      Une petite remarque s’impose, malgré l’immense qualité de l’essai, alors qu’il est question du film 1492 : Christophe Colomb de Ridley Scott : non, l’Eglise ne soutenait en 1492 pas « que la terre est plate » (p 18). Hors quelques farfelus incultes, l’Eglise connaissait avec Aristote, Bède le Vénérable et Saint-Thomas d’Aquin, la rotondité de la terre.

      Oublions cette bévue. Le philosophe se doit, au-delà de débats circonstanciels, qu’ils soient platement politiques ou religieux, de penser une mutation anthropologique sans précédent, brusque, lorsque l’homme-machine, et plus encore la machine-homme, cassent le contrat aristotélicien et adamique. Dans quels univers allons-nous entrer ? Dans quelle liberté, quel rapport au mal ? Dans une apocalypse inédite ? C’est ce que tente de penser Jean-Clet Martin, en un « cogito cybernétique », là où un hologramme, dans Prometheus, est plus qu’un fantôme : « cette image de synthèse, qu’en penser ? Comporte-t-elle une âme ? » Si le lecteur peut parfois se perdre dans les exhalaisons d’une pensée sinueuse, explosive, l’enthousiasme de l’analyse, le sens des correspondances inédites, la capacité à l’ekphasis, c’est-à-dire la description des images filmiques, sans oublier, last but not least, la virtuosité interprétative, sont communicatifs. Même si comparer Ridley Scott à Mary Shelley, Michel-Ange et Wagner est peut-être hyperbolique ; qui sait...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Il y a une cohérence - certes fractale - dans le parcours de notre essayiste esthète. Né en 1958, Jean-Clet Martin, agrégé et docteur en philosophie, avec sa thèse sur Gilles Deleuze (1925-1995), d’abord parue en 1993, est à la tête d’un parcours intellectuel impressionnant. Il fait partie de cette génération pour laquelle la triade Foucault, Deleuze, Derrida est incontournable. Son premier travail, sous l’égide du maître, fut consacré à Gilles Deleuze, tandis que Derrida fut associé à un démantèlement de l’Occident[10]. N’est-il pas ici fidèle à l’orientation de Deleuze qui étendit la main de la philosophie vers le cinéma, au moyen de son Image-temps et son Image-mouvement ? À cet éloignement des philosophies de système totalisant au bénéfice des marges, des différences ?

      La réédition de La Philosophie de Gilles Deleuze, permet un regard rétrospectif sur celui qui trouva son image séminale chez un maître, de façon à pouvoir ensuite parcourir sa propre trajectoire orbitale. Procédant par incandescence de mots clefs - « éthique et esthétique », « empirisme transcendantal » « nomadologie », « multiplicités » - l’essai n’ignore pas le goût de ces marges de la philosophie prisées par Deleuze que sont, outre  le cinéma, les grands textes littéraires, de Marcel Proust à Malcom Lowry, qu’il déplie en son dernier chapitre. Cependant, comme il le rappelle dans son élogieuse et reconnaissante « lettre-préface », Deleuze se veut un philosophe à système, au sens classique, et de l’univocité de l’être, ce qu’il ne s’agit pas condamner, comme le fit Alain Badiou[11], mais d’accompagner par une lecture amicale et didactique : c’est ce à quoi se tient scrupuleusement Jean-Clet Martin, sans omettre la difficulté qui consiste à affronter une écriture souvent à quatre mains, avec Felix Guattari à l’occasion des Mille plateaux, par exemple. Le vitalisme du maître est une affirmation de l’être, de l’immanence et du devenir. Qui trouve son acmé dans l’œuvre d’art, telle que la proposent les dernières pages de Qu’est-ce que la philosophie ? : « L’art n’est pas le chaos, mais une combinaison du chaos qui donne la vision ou sensation, si bien qu’il constitue un chaosmos, comme dit Joyce ». Ou encore : « L’art prend un morceau de chaos dans un cadre, pour former un chaos composé qui devient sensible, ou dont il tire une sensation chaoïde en tant que variété[12] ».

      L’historien de la philosophie, écrivant sur Hume, Spinoza, Nietzsche, puis Foucault et Leibniz, se mue en critique du capitalisme et de la psychanalyse, et surtout en faiseur de concepts, qui sont des systèmes de singularité, comme ceux de « rhizome » et de « déterritorialisation ». Fort peu hégélien, passablement poststructuraliste, essentiellement métaphysicien et immanentiste, Gilles Deleuze est un pluri-esthète, tant à l’égard du peintre Francis Bacon que du romancier Marcel Proust, sans compter les cinéastes, un interprète des signes ; et par-dessus tout, ce sur quoi insiste Jean-Clet Martin, un penseur de la vie et du concret. Il extravague « vers des architectures de pensée extra-philosophiques », au moyen de « constructions en variations ». En effet, « chaque livre de Gilles Deleuze constitue un dispositif où s’entrecroisent différentes composantes sémiotiques, des régimes de signes, d’affects, de percepts très différents selon les concepts qui en tracent la carte et en entrecroisent les variables diagrammatiques, transformationnelles et génératives ». Invitation à la lecture, boite de chemins selon le graveur Escher, l’essai de Jean-Clet Martin est autant un hommage qu’un bouillon de culture spirituel…

 

      Être un docte passionné de philosophie n’empêche en rien de se passionner pour les romans de science-fiction, pour le cinéma d’action combattif et futuriste. Au contraire, surtout s’il est armé des plis deleuziens. Là se joue une enquête sur les possibilités du futur et de l’humain dépassé par ses propres projections mentales et techniques. Le guère passéiste Jean-Clet Martin, qui traversa l'enfer de la philosophie[13] et anime un blog roboratif intitulé avec brillance et humour Strass de la philosophie[14] ne compte pas en rester là. Ce dont témoigne sa page Facebook : « Une année passée entre de nombreux films poursuivant un parcours dans la science-fiction qui s'est concentré non plus seulement autour d'un voyage vers l'Espace, comme dans les débuts du genre, mais entreprend une aventure dans la profondeur de l'image. Une immersion numérique notamment à partir des années quatre-vingts à travers la naissance des jeux vidéo. Je pense qu'il faudrait encore compléter le tableau par un dernier volume centré sur la BD pour déborder « L'image-mouvement » et « L'image-temps » vers « L'image-virtuelle » qui relancera le cycle spectral de l'Esprit. C'est en route pour l'année qui vient ». Voilà bien une sorte d’alien intellectuel dont il faut encourager le travail et qui tend à l’humanité un miroir aussi exaltant qu’inquiétant…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Jean-Clet Martin : Une Intrigue criminelle de la philosophie. Lire La Phénoménologie de l’esprit de Hegel, La Découverte, 2009.

[2] Hegel : La Science de la logique, Vrin, 1979, p 191.

[3] Hegel, ibidem, p 201.

[4] Arthur C. Clarke : 2001L’Odyssée de l’espace, J’ai lu, 2001.

[8] Villiers de l’Isle-Adam : L’Eve future, Charpentier, 1891, p 239.

[11] Alain Badiou : Deleuze, la clameur de l’être, Hachette, 1997.

[12] Gilles Deleuze : Qu’est-ce que la philosophie ? Minuit, 1991, p 193-194.

[13] Voir : Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

[14] http://strassdelaphilosophie.blogspot.com/

 

 

Schönruh, Gerlos, Tirol, Österreich. Photo : T. Guinhut.

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23 décembre 2019 1 23 /12 /décembre /2019 17:20

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

La bibliothèque du meurtrier.

 

Roman.

 

III

 

L’écrivain voleur de vies.

 

 

 

 

      Il se sentait vide comme une bouteille de gin percée. Vide de toute inspiration. Comme si le monde pourri qu’il avait cru porter en ses viscères l’avait abandonné, comme si la cohorte imbécile de ces saloperies de muses déchues et démodées ne consentait en rien à lui susurrer des bruits de Bloody Mary à l’oreille. Un écrivain, assis dans son studio puant les vieux alcools éteints, qui ne peut plus pisser sur le papier, ou grêler sur son clavier ne vaut plus un cent, n’est-ce pas ? Qui savait encore qu’il s’appelait Valmontis ? Evidemment un pseudonyme de frimeur, alors que le patronyme qui flétrissait son passeport périmé n’était même pas regardable.

       Certes, il avait eu, jadis, un succès.

      Classiquement, son premier livre avait été un autobiographique roman de formation : jeunesse rapide, coucheries pseudo intellectuelles, fornications d’une obscène banalité avec le milieu de la publicité, histoire d’amour intéressée avec une mûre et riche propriétaire d’une agence internationale à ne pas nommer relatée avec le cynisme du novice, seule partie strictement fictive d’un volume mal fagoté comme un scénario, et qui finissait par le meurtre de cette égérie de matelas et d’or. Le film qu’on en tira aussitôt commença et s’acheva comme de juste par l’égorgement de la presque belle sur la rougeur des draps dont elle avait voulu écarter le godelureau déçu.

      Le livre était, du propre aveu de Valmontis, mauvais ; fait pour l’affiche aux draps sanglants qui rougeoya longtemps au fronton des salles de cinéma et des étuis plastifiés de dévédés, le réalisateur ayant habilement exploité le pourpre récurrent qui balisait de loin en loin le récit. Les critiques avaient d’ailleurs titré « Ode au rouge », « Etude en rouge », pour chroniquer ce film qui s’appela Meurtre aux draps rouges, mieux que le titre du roman qui n’était que Pub en rouge et qui, de l’aveu même de Mishka Benvoglio, le réalisateur, n’était que celui d’un plumitif qui n’avait guère su réaliser ses promesses. Sous-entendu : le film, lui, l’avait fait.

      Les droits d’auteur échus en cascade permirent alors à Valmontis de faire tapisser de rouge les suites des plus grands hôtels où il descendait, de capitales en villes thermales, de se beurrer systématiquement la gueule au Bloody Mary. Et de laisser son Mont Blanc de poche de poitrine pisser l’encre rouge sur ses vestes et chemises sans en maculer un instant ni ses carnets vierges, ni ses claviers tétraplégiques. Seules les putes de luxes aux robes rouges bénéficièrent de sa plume sur les cartes de visite démesurées qu’il paraphait d’un pourpre prétentieux.

      Autant le succès du film et des traductions qu’il avait entraînées avait cavalé en tête d’affiches et de gondoles, autant ce même succès dégringola en peu de mois, jusqu’à un oubli que Valmontis s’étonna de voir se creuser dans les yeux de son éditeur, de Mishka Benvoglio lui-même, qui venait de propulser sur les écrans son nouvel opus, déjà primé : La Blancheur de Blanche, adaptée d’une nouvelle obscure d’une écrivaine d’origine guinéenne secrète jusqu’à l’absence.

      Quand Valmontis s’aperçut que seul son compte en banque était dans le rouge et vint s’en plaindre à son éditeur, le fameux et matois Wilfried Komushka, ce dernier lui répondit, cassant :

      - As-tu travaillé ?

      L’écrivain, qui n’avait qu’une belle addiction au Bloody Mary à afficher sur ses joues déjà légèrement couperosées, se sentit un moment interdit, avant de balbutier un « On allait voir ce qu’on allait voir » qui ne convainquit pas une seconde Wilfried Komushka. Quant à Mishka Benvoglio, lui pensait déjà à un nouveau film qu’il allait intituler Un Amour en bleu wedgwood

      Au fond du studio crasseux qu’il avait eu la sagesse (où avait-il pris cette sagesse miteuse ?) d’acheter, dans le XVème parisien, Valmontis comprit qu’il ne pouvait jouer une deuxième fois sur la gamme des couleurs. Ce qui avait été pour lui un pur hasard, un élément secondaire de son roman somme toute pauvret et petitement provocateur, était devenu chez Mishka Benvoglio un système, une marque de fabrique, un prétexte à reconnaissance immédiate du public autant qu’une sensuelle, intellectuelle et efficace esthétique. Son éditeur d’ailleurs, qui ne le reçut qu’entre deux portes fermées, le lui fit bien sentir, lorsqu’il lui proposa un synopsis dérisoire : une énumération sans queue ni tête de meurtres de prostituées de luxe, toutes vêtues et dévêtues de rouge, depuis les boucles d’oreilles, en passant par le pubis, jusqu’aux yeux… Qu’il l’écrive donc ! Et qu’il le ficèle mieux que ça, et on verrait. D’ailleurs c’était tout vu, le rouge était passé de mode. Il faisait vulgaire. Le meurtre et la prostitution se voyaient taxer de banalité obscène et le voyeurisme afférent ne valait plus grand-chose en cette ère de réprobation morale et de pudicité officielle.

      Econduit comme un videur de corbeille à papier, Valmontis regagna, désespéré, son studio. Il n’avait même pas en poche de quoi se beurrer aux alcools de couleur au bar de La Closerie des Lilas. Il passa à la broyeuse anorexique la page et demie de son romanesque synopsis et pleura comme un amoureux romanesque, lui qui n’avait jamais aimé, et ce jusqu’au sang, que lui-même. La vaine tentative de trouver une épaule pour épancher un chagrin d’ivrogne en manque auprès des créatures vénales dont il avait claqué les fesses à coups de cartes de crédit lui avait ôté d’un coup les dernières illusions qu’il avait pu nourrir sur la nature humaine.

      En rongeant un hamburger qui ne s’était pas résolu à complètement dégeler, il tenta d’analyser les causes de son succès premier, unique et peut-être ultime. Il ne le devait en fait qu’à l’adaptation géniale de Mishka Benvoglio. Et s’il avait pu mener à bien l’écriture des cent quatre-vingt pages du roman, c’est parce qu’il tenait encore l’alcool, parce qu’au sortir de son école de publicité il avait fait un stage chez « Cyprès et Mimosa », l’agence bien connue de Zorah Manassias, cette femme mûre impavide aux seins blancs dans ses bustiers rouges qui ne l’avait jamais gratifié du moindre regard et dont il s’était ainsi vengé. Heureusement, Zorah Manassias ne lisait pas de romans, et, si elle avait vu Le Meurtre aux draps rouges, l’actrice lui ressemblait si peu et Mishka Benvoglio avait à ce point pimenté de rouge l’histoire qu’elle n’eût pu imaginer s’y reconnaître. En fait, conclut-il, il n’avait dépeint en ce petit livre que sa petite vie, son petit fantasme, il avait pillé sa propre existence et le personnage de Zorah Manassias. Il était, il le savait trop bien, totalement dépourvu d’imagination. Puisque sa vie depuis lors n’avait été que cocktails bruyants de noms et d’anonymes qui ne lui avaient laissé aucun souvenir, n’avait été que succession de call-girls internationales et cosmopolites dont aucun ne parlait correctement français (en avaient-elles besoin, d’ailleurs ?) quand lui n’avait en sus qu’un fétide anglais à la bouche, il n’avait pu que déposer sur le papier les vides points de suspension autobiographiques qu’ils avait espéré rédimer en œuvre d’art en l’ensanglantant du cliché du meurtre en série…

      Il n’avait rien vécu d’autre. En conséquence, il lui fallait vivre quelque chose pour espérer écrire et vendre. Et arrêter l’alcool, cet inhibiteur de l’érection du stylo. Oui, mais pour avoir le courage de l’arrêter, il fallait en reprendre. L’alcool à 90% de l’armoire à pharmacie, s’il n’avait croisé son visage de trop jeune poireau violacé dans le miroir fêlé de la salle de bain où la douche ne savait plus laver les toiles d’araignées, lui aurait paru salvateur. Qui allait pouvoir devenir avec lui un de ses personnages ? se demanda-t-il dans les affres du manque… Qui, sinon, oui, idée de génie, les « Alcooliques Anonymes » où l’on pourrait facilement justifier un meurtre en série par la saine et immonde volonté d’assainir le monde de ses loques.

      Son portable n’avait plus de crédit, son fixe avait été coupé, sa connexion internet dévastée, ses poches étaient trouées, dans tous les sens du terme il n’avait plus de liquide, sauf l’eau encore disponible au robinet d’un retard de paiement que les autorités incompétentes avaient eu la paresse de sanctionner et dont il aspergea son encore jeune trogne rubescente. Il failli vomir tant sa langue chargé de soif éthylique se rétracta au contact impie de l’eau du Bassin parisien. Il se sentait comme un personnage sans son auteur, sans son intrigue, sans ses mots, tombé de son livre en loques. Il dut alors consulter, dans un bureau de poste voisin, un annuaire en charpie, pour rejoindre d’un pas vacillant le local des Alcooliques Anonymes, rue de la Pompe…

      Une femme au visage maigre comme la tranche d’une étiquette de whisky hors d’âge  le reçut au coin d’un bureau qui avait visiblement été un vaste casier à bouteilles. L’hallucination lui vrillait les yeux et les oreilles, quand Valmontis lui exposa son cas : « Je veux renaître. Je ne veux pas sombrer dans les éléphants roses et les fraises des bois bleues comme le curaçao du delirium tremens. Sauvez-moi, je vous prie… »

      La femme parut se liquéfier de pitié. Elle s’était appelée Mauve-Eglantine de Charrières. Elle avait trente-neuf ans, un physique de septuagénaire. Elle aussi avait sombré dans l’alcool mondain, elle avait pris des bols de gin au petit déjeuner et des baignoires de cherry au dîner. Sa famille l’avait répudiée, malgré ce nom dont le Gotha s’enorgueillit. Sa langue avait failli tomber comme une pomme ridée, elle s’en était sortie grâce aux Alcooliques anonymes, ses amis : maintenant je suis leur secrétaire, leur réceptionniste, leur Madone, leur Madeleine pénitente aux cheveux déjà gris pour essuyer les pleurs de leurs jeunes joues couperosées. Confiez-vous, cher jeune homme, je peux tout entendre. Et restez avec moi jusqu’à ce soir où vous intégrerez le cercle des confessions addictives…

      Valmontis la sentit bonne poire. Un peu blette, certes, comme un fruit que l’alcool du bocal avait ridé. Alors, il lui lâcha toute sa maigre vie ; en une heure de soulagement vaguement narcissique et masochiste, il lui ouvrit les écluses de sa pitoyable descente aux enfers, degré par degré, jusqu’au dé d’alcool à quatre-vingts dix degrés qu’il avait dérobé à sa propre armoire à pharmacie pour se donner le courage infâme de s’humilier devant une Sainte.

      C’est ce dernier mot, bien appuyé d’un regard ardent, qu’il employa pour conclure son récit. Mauve-Eglantine de Charrière en eut les larmes aux yeux, aux joues, aux lèvres… Visiblement, elle avait changé le manque alcoolique pour le manque affectif, à moins que le premier fût la conséquence du second…

      Elle lui offrit des sandwiches pain de mie salade et des infusions de sauge. C’était infâme, comme s’il avait mâché du carton-pâte et bu de l’urine de héron. Mais il acceptait avec reconnaissance. Jamais, en dépit de l’affection de sa mère, plus froide que la porte d’un congélateur, de son père au divorce fuyant, du désir spleenétique du confesseur qui l’avait préparé à sa première communion en lui palpant le testicule gauche et de la mécanique corporelle de ses escort-girls aux émotions plastifiées et feintes, il n’avait vu ainsi l’amour maternel, sororal et passionnel lui fondre sur le râble, ni une main si douce, parfumée à la crème d’origan et de vanille…

      Le soir même, il était sous la couette rose et parmi le chintz de ses murs et rideaux, dans une chambre d’ami princière qu’elle lui confia, après l’avoir lavé nu dans une baignoire de marbre vert. Elle avait ondoyé son sexe de ses longs cheveux gris sans même qu’une demie-érection n’effarouche sa pudeur. Il se laissa faire comme un enfant. Il retint un moment sa main dans la sienne lorsqu’elle le borda en lui offrant le regard de la vérité de l’être. Elle avait des yeux gris infinis.

      Il dormit longtemps, dans un cauchemar intermittent où des sorcières aux cheveux de saintes ouvraient leurs bouches tubéreuses, décochant des langues dardées et gonflées d’entêtantes odeurs lourdes d’alcool de genièvre, d’œufs battus, de grenadine et de vieil armagnac…

      Le lendemain matin, il tint à prendre sa douche seul, à préparer des cafés serrés pour lui et lui verser son thé à la bergamote dans des tasses de porcelaine coquille d’œuf minuscules. Mais elle tint à lui laisser prendre ses aises dans son petit bureau bibliothèque, déjà pourvu de carnets vierges, de rames de papier recyclé près d’une imprimante discrètement enchâssée dans un meuble de palissandre, un ordi portable Apple et des stylos Mont Blanc en bouquet, pendant qu’elle faisait une course…

      Il se fit la réflexion qu’il ne pouvait faire moins que noircir du papier. D’une écriture qu’il rendit aussi pire en illisibilité que possible, il saccagea quelques pages en énumérant ses cuites, ses beurrages et ses tremblements de delirium au bout des doigts, jusqu’à ses dernières pannes de pénis avec Mata Hari 115, 116, 117 et 118… C’était nul ; et taché de quelques gouttes de ce jus de pamplemousse acerbe qu’il buvait à petites gorgées pour ne pas penser à cet alcool de mandarine qu’il avait surconsommé à La Spezia…

 

Grenada, Andalucia. Photo : T. Guinhut.

 

      - Je le sais, vous pouvez mieux faire, lui dit-elle à son retour, spectrale et royale dans un fauteuil, dont la couronne de bois sculpté, tresse de roses et de lys, nimbait son chignon.

      C’était à peine si Valmontis la reconnaissait, dégrisé de la folie lamentable de la soirée, des brumes du petit-déjeuner dont il avait émergé avec peine. Les cheveux gris de Mauve-Eglantine approchaient le blond platine, sa peau paraissait rajeunie, tellement moins grise et tannée que lorsqu’elle était teintée par le reflet sordide du local des Alcooliques Anonymes.

      - Vous allez mieux faire, reprit-elle, en tapotant sur son genou et sa robe chèvrefeuille la couverture du seul et piètre bouquin de son protégé. Ce que vous avez vécu doit être dépassé par l’écriture. Comportez-vous bien et ce bureau est le vôtre. La chambre où vous avez dormi est la vôtre. Il n’y a pas pour vous de clef sur la porte. Vous avez la clef de votre écriture. Je vois que vous avez travaillé. Ne me lisez votre nouveau travail que lorsque vous le jugerez assez mûr. Vous ne devez rien. Sinon votre nouveau live. J’ai toujours rêvé d’un écrivain. Vous serez celui-là. Et elle l’enveloppa d’un de ces regards qui changent les écailles de tatou en duvet de cygne et en confiture de roses blanches…

      Valmontis la remercia humblement. Tout en s’inquiétant avec la sincérité du désespoir s’il serait un pur salaud, sans compter la sincérité du diable pour les rechutes alcooliques. Il termina son aveu en riant d’une possible addiction au pamplemousse rosé. Elle le laissa pour aller accomplir son office au bureau des Alcooliques Anonymes.

      Il ne se permit qu’une brève sortie dans le square voisin où des enfants gardés par d’attentives nounous en semi-uniformes semblaient à jamais hors d’atteinte des affres du Bloody mary… Il ferma ses yeux avec ses poings sous lesquels veillait la caresse soyeuse d’éternels cheveux gris-blonds, ou plus exactement blond cendré (là était le secret) pour ne pas regarder la brasserie où de chaudes lumières chatoyaient comme un gâteau d’anniversaire illuminé de bouteilles cuivrées. Dans sa bouche, sa langue avait un goût de souris morte. Pourvu que Mauve-Eglantine n’ait pas l’idée saugrenue de vouloir l’embrasser, lui, un si piètre garçon aux joues rouges, à l’immaturité abjecte, au pénis de colin-mayonnaise…

      Après un repas du soir plus austère qu’une cantine de monastère, laissé à sa disposition par celle qu’il considérait déjà comme la gardienne de son inspiration, la nuit fut sans écueil, inédite, reposante en diable, alors qu’à sept heures pétantes, une heure qu’il n’avait jamais connue depuis des années, il se sentit un appétit d’ogre des contes, et impatient d’écrire, qui sait un conte, un essai, une roman-fleuve, une somme philosophique… Il n’aboutit, en quelques heures d’affreux labeur, qu’à vider deux cartouches d’encre blanche en dessinant pléthore de spaghettis. Qu’importe, se dit-il, peu avant le retour de Mauve-Eglantine, la discipline était là, en compagnie d’une fraîche eau d’Evian.

      Pour la recevoir néanmoins dignement, il vida ses graphismes indignes dans la corbeille à papiers, alla s’ébrouer sous le robinet d’eau froide, avant de se réinstaller à son bureau de forçat.

      Il rêvassait. À il ne savait quoi. À la claire blancheur, à la transparence du verre, au filet d’une source de montagne, aux cirrus peignant un ciel infini... Reprenant soudain conscience, il vit qu’il avait écrit deux pages. Eberlué, il considéra son œuvrette, la lut : c’était un portrait de sa nouvelle Muse. Assez réussi ma foi. Tendre et précis. Jamais il n’avait écrit ainsi. Certes cela était à peine l’embryon d’un roman, mais l’heure était à l’humilité.

      Elle vit sur le bureau ces deux pages, au graphisme net, aux lignes rangées comme à la parade scolaire. Elle eut un sourire à lui adressé. Il se sentit fondre comme une guimauve. Il lui prit la main. Elle lui prit l’autre main.

      - Non, je ne suis pas plus pure que toi, commença-t-elle. Je dois laver mon abjection devant toi. Es-tu prêt à m’écouter ?

      Valmontis ne put qu’acquiescer.

      - J’ai été mariée. Par ma famille. Une de Charrière doit tenir son rang, n’est-ce pas ? À dix-neuf ans, je n’avais, quoique précoce, qu’une licence d’économie. On me destinait à Pierre-Christophe de Murailles, dix ans de plus que moi, déjà fondé de pouvoir dans une grande banque dont je tairai le nom. Et comme j’étais fille unique, j’avais bien conscience de représenter un investissement substantiel. Même intérieurement, je ne doutais pas de cette décision, tout en ne sachant pas que mes sentiments étaient vierges. L’homme avait belle prestance, froide et distante, et pratiquait le baisemain en frôlant mon poignet, ce qui me procurait des frissons dont je ne savais s’il fallait les interpréter comme les prémices du désir ou comme de la répugnance.

      - Je passerai sur le temps de fiançailles, pendant lequel nos rapports se limitaient à la mince cérémonie du baisemain et à une distante conversation sans âme. La perspective du grand jour m’amusait, m’excitait, m’incendiait par avance : sa robe aux blancheurs nouvelles, ses enfantines demoiselles d’honneur à ma traîne, la cathédrale en foule et le prêtre en extase, la bague diamantée que Monsieur mon mari glissait à mon doigt avec une autorité sans pareille. Je m’ennuyais bien un peu pendant les longues agapes, où je trouvais cependant un confident dans le Champagne exceptionnel qui me fut servi.

      - Le train de nuit était pour Venise, les couchettes séparées, le lever de soleil fantomatique sur la lagune et la gondole funèbre dans la fraîcheur matinale. Il me semble que mon mari avait un rendez-vous d’affaires au Florian, ce pourquoi je visitais seule l’Academia, exaltée par « La Présentation de la Vierge au temple » de Titien, ne pensant pas à la légère incongruité de la situation. Le soir, il y eut encore du champagne au Danieli, au point que j’étais un peu pompette, m’accrochant au bras de mon mari pour rejoindre notre suite.

      - Tout à coup, j’étais crucifiée sous le corps de l’homme, un glaive d’ivoire perforant mon sexe, criant comme égorgée alors que le monstre prenait garde de fermer ma bouche avec son poing, avant de m’abandonner comme un chiffon d’essuyage gorgé de sang et de sperme. Alors que le vainqueur avait rejoint la sienne, je sanglotais longtemps dans ma chambre. Avais-je dormi ? Je fus éveillée, saillie par l’arrière comme une biche par un sanglier d’airain, encore une fois souillée, sans m’essuyer. La niaise avait été légalement violée, saccagée.

      - Mais pas engrossée. Quoique le soc de labour de Monsieur ne me rendait plus que fort rarement visite - ce pourquoi je lui rendais la seule grâce possible - les mois passaient sans le moindre signe de maternité envisageable. Heureusement, pour me rendre la vie supportable, même si l’on me concédait d’entreprendre un Master d’économie sur les flux de capitaux internationaux, je me beurrais consciencieusement au champagne en toutes occasions mondaines auxquelles j’étais conviée.

      - Au bout de deux années, je ne pouvais plus cacher mes titubations, mes joues trop roses, mon haleine, chargée, mon élocution hasardeuse, alors que je n’avais aucun embonpoint à cacher. Ai point que lors d’un cocktail, et en présence de nos deux familles, et - cela va sans dire - de Monsieur Pierre-Christophe de Murailles, je m’écroulai dans une table chargée de flutes et de bouteilles, évanouie, le haut des seins, le visage tailladé d’éclats de verre, la chevelure mousseuse et poisseuse de champagne, la robe blanche tailladée du sang de mes bras…

      - Le scandale fut tel que l’ivrognesse se retrouva gisant sur le lit d’une clinique, sans la moindre visite, sauf celle du notaire familial que l’on avait chargé de m’assurer un divorce à mes torts exclusifs, une modeste pension mensuelle, un appartement à l’autre bout de Paris, une solitude sociale honteuse, la haine de soi, des liqueurs, des vins blancs avec ou sans bulles, la peur et le remord de soi. Cependant j’avais accompli, non sans une certaine jouissance, ma vengeance. Assez vite il ne me resta aucune trace de ses blessures au verre brisé, sauf sur ce bras que tu vois là…

      Bouleversé, Valmontis embrassait avec passion cette légère cicatrice rosée qu’on ne lui refusa pas. C’est avec une délicatesse qu’il ne se connaissait pas qu’il glissait ses doigts respectueux sur ses veines vivantes. Il sentit des lèvres ailées glisser sur sa nuque, avant qu’elle lui chuchote en disparaissant :

      - Henri, écris pour moi…

      Le lendemain, il ne se rendit même pas compte qu’il écrivait. Il lui fallait pour cela fatiguer le Flaubert de Madame Bovary et le Tolstoï d’Anna Karénine, épier les dictionnaires, monter, on ne sait par quelle opération d’un hypothétique Saint Esprit, les épisodes de ce qui s’annonçait comme un roman, assurer la puissance de la fiction, fouiller les caractères, rayer, biffer, réécrire de jour en jour, décrire les lieux avec précision, donner des noms à ses personnages, animer la vitesse dramatique, offrir de l’ampleur aux destinées, alors que l’eau d’Evian le désaltérait princièrement, alors que Mauve-Eglantine avait la discrétion d’approcher son parfum d’un travail dont elle voyait en quelques mois les pages s’accumuler, sans exiger un instant de lire quoi que ce soit, brouillon, variante ou jet d’imprimante.

      - Je ne veux lire que le roman publié, lui confia-t-elle. Je ne voudrais pas que la moindre de mes remarques, que la moindre expression de mon visage gênent ou influencent l’écrivain.

      Il n’avait jamais écrit comme cela. Parfois, il était contraint de s’arrêter, parmi le silence de sa vie devenue monacale et dans laquelle il ne se reconnaissait pas, mais sans le moindre regret, oh non ! Il était stupéfait devant la beauté d’une phrase, d’un paragraphe, d’un chapitre de Proust et de Nabokov, l’efficace simplicité de Camus, la psychologie torrentielle d’Henry James, qui hantaient au-dessus de lui les étagères que sa mécène avait su pourvoir. Il considérait avec une humilité qui le surprenait grandement le tricotage de mots auquel il se livrait, repassant plutôt dix fois qu’une sur le métier, raturant, élaguant, enrichissant, polissant l’ouvrage qui approchait peu à peu de l’achèvement.

      Nom d’un Prix Nobel, s’étrangla Wilfried Komushka ! Je n’aurais jamais cru que tu pouvais écrire comme ça ! Je te croyais lessivé, mort de frime et péteux comme un déchet de cannabis. Bon c’est peut-être un peu trop léché pour nos lecteurs, mais la satire est rude, le pleur de Margot dans les chaumières est assuré, nous le sortons dans trois mois. Mon petit Valmontis, va chercher ton chèque d’à-valoir chez le comptable rugueux et viens-là que je te fasse péter un champagne !

      Voyant la mine soudain déconfite de Valmontis, Wilfried Komushka se rétracta :

      - Ah, je comprends, te voilà sobre comme le sable d’Arabie ; tu n’étais pas joli à voir la dernière fois, sans compter l’haleine à tuer les morts…

      Il fallut annoncer à Mauve-Eglantine que le livre allait bientôt paraitre. Elle dansa de joie, le prit dans ses bras, fondante comme la pulpe du lychee ; il n’avait jamais fait l’amour si lentement, si tendrement, il n’aurait jamais cru que l’on puisse encore aimer celle dont on venait de jouir et dont les yeux avaient l’inimitable parfum de l’amour reconnaissant.

      Mais plus le jour de la sortie du roman approchait, plus Valmontis se rongeait d’angoisse : que dirait-elle de ce qui n’était pas digne d’elle ? Décidément non, elle méritait un génie créateur qui transcenderait le réel, pas un apprenti malhabile, pas un volume broché jailli des rotatives, mais un incunable composé par Aldo Manuzio, pas une cascade de psychologies pour courrier des mœurs, mais rien moins qu’une œuvre monde hors de la portée de son clavier…

      Lorsqu’il le tint entre les mains, ce livre, sobrement intitulé Champagne !, le dégouta. Comment cacher à sa chère Mauve-Eglantine l’objet putride qu’avaient vomi des stylos d’emprunt, une imprimante confiée par ses saintes mains ? Il eût aimé le cacher dans tous les égouts des librairies, l’arracher des doigts charognards des critiques qui l’avaient reçu en service de presse, quitte à rembourser un indigne et intouché à-valoir. Comment rentrer chez elle dignement ? Il se sentait les tripes nouées comme un cep de vigne biblique, les mains tremblantes comme un alcoolique

      Un whisky saurait le secouer, le raffermir, le sauver. Le tabouret de bar tanguait avant même qu’il se jette l’incendiaire breuvage au creux du gosier. La brûlure œsophagienne le terrassa. On le ramassa comme s’il avait bu douze douzaines de verres, on le jeta sur le trottoir. Où pouvait-il rentrer ailleurs que chez elle ? Il trouva la force de boire un grand verre d’Evian au bar suivant qui ne s’en formalisa pas.

      Elle était échevelée, livide, la démarche brinquebalante, la diction chargée, une flute à champagne dégoulinante à la main. Il reçut son propre livre à la tête, dont le coin lui entailla la pommette droite, elle l’invectivait comme il ne l’en eût jamais crue capable, le traitant de traitre, de voleur, de sac à malignité…

      Il dut écorner son à-valoir dans une chambre d’hôtel en rafraichissant sa pommette sous une douche qui n’était pas d’Evian.

      Dès le lendemain, trois hebdomadaires consacraient des critiques louangeuses au roman de Valmontis : « Une éclatante satire des mœurs mondaines », « Le goût doux-amer de l’alcoolisme » et, pour le magazine féminin, « Un réquisitoire contre le viol conjugal ». En une semaine, une dizaine de grands quotidiens plaçaient au pinacle le roman « vindicatif », « doué d’un remarquable sens de la psychologie », sans compter les meilleurs blogs… Wilfried Komushka le fatiguait de ses appels, réussit à le recevoir dans son bureau :

      - Mon petit Valmontis, mon grand Valmontis, les librairies me commandent des réassorts, Amazon réclame un wagon de réimpressions, les Italiens, les Américains, les Allemands et tutti quanti se battent à coups redoublés pour acheter les droits, la téloche réclame ton faciès, les radios veulent ta voix. Même mon rogue comptable t’a déjà signé un chèque en peau de lion. Allez, ne fais pas la gueule, on dirait que le succès de fait peur !

      Seul Valmontis savait ce qu’il avait perdu…

      Insinuant come une loutre, l’éditeur réussit une nouvelle fois à l’attirer en ses bureaux :

      - Alors là ! Nous tenons le pompon, mon cher Valmontis, te voilà à l’abri du besoin jusqu’à la fin de tes jours, que nous espérons aussi nombreux que tes prochains livres. Tu ne devines pas ? Non. L’innocent… Te voilà avec un procès au cul, pas besoin de publicité, elle est gratuite. Attends-toi aux grands titres des médias, aux réimpressions au kilomètre. Un certain Pierre-Mireille de la Christole, ou je ne sais quoi, enfin je vais te retrouver le nom du gonze, un banquier des sphères européennes, assigne l’éditeur et l’écrivain en justice pour atteinte à la vie privée ! Il parait que tu l’aurais diffamé ; dis-moi en confidence, ton personnage appelé Jean-Pierre Cressange, joaillier genevois de son état, violeur mondain d’épouse alcoolisé, aurait-il à voir avec ce plaignant, qui, entre nous, eût été plus avisé de passer inaperçu, s’il ne veut pas se prendre dans les parties intimes notre avocat, qui saura convaincre l’épouse outragée de porter plainte…

      Valmontis était à la fois indifférent - quant à son propre sort - et outragé, pour sa chère et désespérée Mauve-Eglantine, qui n’avait pas mérité un tel tracas, et dont il murmurait sans cesse le prénom avec les lèvres de l’amour.

      Visiblement Pierre-Christophe de Murailles avait le bras long, car le procès avait été annoncé pour le trimestre suivant. L’instruction était d’autant plus rondement mené que l’avocat Parketat savait pouvoir compter sur la confession de Madame ex de Murailles, sur sa plainte pour viol conjugal réitéré, sur le certificat du médecin qui avait dû soigner l’intimité malmenée de la dame peu d’années auparavant.

      Le jour dit, après le sirupeux réquisitoire de l’avocat du plaignant quémandant l’interdiction à la vente du corps du délit, un malheureux bouquin qu’il agitait en guise d’éventail, le dit Monsieur Pierre-Christophe de Muraille, plus froid qu’une banquise antarctique, se fit chaudement décongeler par le vivace Parketat. Il jouait à la fois la carte de la défense de la liberté créatrice de l’écrivain, de son engagement en faveur de la dignité féminine, et du réquisitoire, à l’encontre d’un violeur avéré, qui plus est soudain assailli par trois plaintes venues de son personnel opportunément débâillonné. L’habile Parketat eut le génie d’accorder des qualités intellectuelles indéniables à celui qui risquait une condamnation bien sentie, histoire de ne pas choir dans le manichéisme…

      Apparemment impavide, Mauve-Eglantine assistait évidemment au procès, quoiqu’une larme ne pouvait pas ne pas être adressée à Valmontis, qui la recueillit des yeux avec une bouffée de bonheur digne de l’éruption du Vésuve. Leurs âmes, si tant est que ce mot ait une signification, se souriaient.

      La foule du procès des journalistes et des preneurs de son aux micros intrusifs, la presse des curieux, rien de tout cela ne les empêcherait de se rejoindre, pendant la pause qui précédait le verdict dont personne ne doutait… Enfin, Valmontis blottit contre lui le corps fragile de …

      Quand il sentit un bras s’immiscer entre leurs deux poitrines pourtant unies, un bruit de déchirure, un hoquet dans le baiser de … Elle vacilla comme un chiffon qui s’abandonne, il vit une lame s’échapper d’entre d’eux, un flot de larmes les couvrir. Il tomba avec elle qui dans un demi souffle répéta : « J’ai tellement mal… Je t’aime tellement… » Il lui redit cette dernière et si brève phrase qui était un monde. L’entendit-elle ?

      Sous les flashs, parmi les cris, alors qu’un homme hirsute était ceinturé, plaqué au sol, on releva Valmontis. Stupéfait, il se découvrit lavé de sang sur toute sa chemise blanche et sa veste, la bouche pleine d’un dernier baiser vomi par la mort de son aimée, les lèvres aussi sanguinolentes que celles d’un vampire.

Thierry Guinhut

Extrait d'un roman à venir : La Bibliothèque du meurtrier

Une vie d'écriture et de photographie

 

Rämistrasse, Zurich, Schweiz. Photo : T. Guinhut.

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18 décembre 2019 3 18 /12 /décembre /2019 17:26

 

Charles d’Orbigny : Atlas du Dictionnaire d’Histoire naturelle,

Renard, Martinet & cie, Paris, 1849.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Aux temps où les animaux parlaient.

 

Elien, Ursin :

 

La Personnalité et La Prosopopée des animaux ;

 

Le Physiologos ou Le Bestiaire des bestiaires.

 

 

 

Elien : La Personnalité des animaux,

traduit du grec par Arnaud Zucker, Les Belles Lettres, 688 p, 26 €.

 

Anonyme : Physiologos ou Le Bestiaire des bestiaires,

traduit du grec par Arnaud Zucker, Jérôme Millon, 2004, 328 p, 33,50 €.

 

Jean Ursin : La prosopopée des animaux,

traduit du latin et présenté par Brigitte Gauvin, Jérôme Millon, 336 p, 30 €.


 

 

 

      Hors Aristote, voire Pline l’Ancien, point de salut, croit-on, si l’on a écrit en zoologue dans l’Antiquité. Pourtant un auteur aussi profondément et injustement méconnu qu’Elien gagne à être mis en lumière. En sa Personnalité des animaux, quelques centaines de bêtes sont si vivantes, si étonnantes et attachantes que c’est tout juste s’il leur manque la parole. Il n’y a qu’un pas alors pour qu’après les bestiaires médiévaux, à la suite du Physiologos, et lors de la Renaissance, un médecin également méconnu, nommé Jean Ursin, les fasse parler avec une verve plus qu’humaine, parmi les pages de sa Prosopopée des animaux. Comme quoi, au rebours des préjugés qui voudraient croire que l’on ait attendu notre contemporain pour éprouver une réelle empathie, voire un antispécisme, à l’égard de nos frères à quatre, six et huit pattes, et autres myriapodes, sans compter les nageoires, l’Antiquité et l’âge de l’humanisme se révèlent une fois de plus un trésor de connaissances allègrement nourrissantes. Ce en faisant parler nos compères animaux en langue mythologique et encyclopédique, puis en les enrôlant pour être les interprètes du Christianisme, et enfin pérorer en langue médicale et pharmacologique.

 

      Ce drôle d’animal a vécu entre 170 et 225 de notre ère à Rome, et, s’il parlait latin, il écrivit en grec. Le sophiste Elien, ou plus exactement Claudius Aelianus, était également un stoïcien qui commit une poignée de traités philosophiques, dont Sur la providence et Sur les manifestations de la puissance divine. Il réunit ici, en six cent pages, un bon boisseau des connaissances livresques de l’Antiquité sur le règne animal, en s’appuyant peut-être sur une anthologie alexandrine d’Aristophane de Byzance, voire sur Pamphilos d’Alexandrie. Bien qu’il ne s’agisse que d’un compilateur adroit, consultant et pillant cent manuscrits de son temps, comme celui de « Sur l’intelligence des animaux » dans les Opuscules et œuvres morales de Plutarque, et ceux de Ctésias, Eudème, Oppien ou Démocrite, d’ailleurs souvent perdus, l’on célébra sa « langue de miel », son talent conjuguant la variété thématique et la vive couleur du langage. Heureusement la postérité a conservé ce recueil en son entièreté, quoique cela ne soit pas hélas le cas de ses Histoires variées.

      Notre Elien vouait un véritable culte à l’auteur de l’Odyssée, puisqu’il avait disposé à l’entrée de sa bibliothèque romaine une statue d’Homère et le citait d’abondance en rédigeant sa Personnalité des animaux. À l’égal d’Aristote, dont il ne suit pourtant guère le système de classification, il le considérait comme un philosophe, et comme tel il avait pour ambition d’examiner les caractéristiques animales, de l’anatomie aux mœurs, mais également leurs apports au service de l’espèce humaine, qu’il s’agisse de la chasse, de la médecine et des rites religieux. Les « dons de la nature » et les « honneurs accordés » aux animaux sont les maîtres mots de l’épilogue. Notre cher Elien n'est-il pas déjà bien moderne en affirmant dès le prologue : « Que les bêtes brutes possèdent par nature un certain sens moral et qu’elles partagent avec l’homme bon nombre des merveilleux privilèges qui ont été impartis aux humains, voilà bien quelque chose de grandiose ».

 

 

      La liste des bestioles, du héron à « la stricte séparation des sexes chez les oiseaux du temple d’Hérakles », en passant par « le dragon joufflu », est sans guère d’ordre, en une joyeuse fatrasie et fantaisie. Ce à quoi remédient les précieux index en fin de volume, de la main sagace du traducteur et préfacier Arnaud Zucker, si l’on cherche et trouve les étoiles de mer ou les onagres. Mieux vaut cependant naviguer à vue, tout lire en une progression scrupuleuse, à moins de préférer picorer quelques pages, de ci-delà, à la rencontre des surprises sans cesse renouvelées. Car l’on glisse sans prévenir de l’anecdote curieuse à l’observation réellement scientifique, puis de l’allusion mythologique à l’éthologie, sans oublier les espèces surnaturelles : ainsi le phénix et l’amphisbène, le basilic et le griffon, le martichore ou l’unicorne, qui, au siècle de Jorge Luis Borges, honorent les pages de son  Manuel de zoologie fantastique[1]. Cependant, parmi dix-sept, le livre IX s’intéresse en bonne partie aux poissons, et le XIV aux usages médicaux. Quant au livre XI, il aime rendre compte des cultes rendus aux animaux, tandis que bien souvent l’Egypte, terre de merveilles, fournit une abondante matière.

      Ce serait bien réducteur de ne voir en notre cher Elien que le chroniqueur des bizarreries et prodiges animaux. Il sait être scientifique avec pertinence, lorsque les dents du cobra ou les leurres de la baudroie sont décrits avec une redoutable exactitude. Mais aussi fin moraliste, et plus exact d’Esope qui se fiait à une imagerie plus qu’à l’observation des phénomènes. L’excellence des bêtes, leur adéquation avec leur milieu et la haute tenue des comportements en font des modèles, bien que le logos ne soit pas leur apanage. Elles ont de toute évidence des codes de communication, voire, selon lui, des attitudes religieuses, comme ces éléphants qui offrent et brandissent de « jeunes bourgeons » à l’intention de la lune nouvelle leur « déesse », jettent de la terre avec leur trompe sur le cadavre d’un congénère et rendent « un hommage rituel aux dieux, tandis que les hommes se demandent si les dieux existent vraiment ». Outre l’éléphant, le dauphin est particulièrement choyé pour ses vertus par le compilateur. Il sait collaborer avec les pêcheurs pour obtenir sa part de butin, il est possible de s’ébahir de « l’amour d’un dauphin pour un beau jeune homme ». Cependant les vaches connaissent l’arithmétique et les abeilles la géométrie. Au point que notre auteur, constatant l’habileté de certains oiseaux à construire leurs nids, aille jusqu’à prétendre que les hommes techniciens ne sont que des imitateurs ! Quant aux mœurs, les animaux n’ayant pas besoin de législateurs, leur perfection innée laisse augurer du peu de considération abandonné aux hommes. Ainsi va Elien, arguant du courage, de la tendresse, de la piété et de l’exemplarité de ceux à qui ne manque que la parole articulée, tentant de réduire la traditionnelle fracture entre l’animalité et l’humanité avec un idéalisme pour le moins excessif, en une sorte de « zoomythologie », selon le juste néologisme du préfacier. Seuls les serpents, les rats et les crocodiles restent indéracinablement confinés dans leurs vices.

      Comme l’abeille parmi une anthologie de fleurs, butinons parmi ces pages. Pour y croiser la pie qui « sait imiter toutes les voix, et surtout la voix humaine » ; le poulpe qui est « le plus libidineux des animaux », au point de copuler jusqu’à un épuisement fatal ; et si le précédent dauphin aimait d’amitié, « un coq du nom de Kentauros s’éprit de l’échanson d’un roi, tandis qu’« un palefrenier était tombé amoureux d’une jeune pouliche » et « eut des rapports sexuels avec elle ». Assistant à la scène, son poulain, outré, sauta sur l’homme et non seulement le tua, mais déterra ensuite le corps pour l’outrager. Encore une fois l’éléphant, s’il aimait une « marchande guirlandes », « lustrait le visage de la femme avec sa trompe », qui en retour lui offrait une couronne ; hélas la mort de sa belle le rendit furieux… Plus charmant encore s’il se peut, l’ibis : « lorsqu’il dissimule sa tête et sa tête dans les plumes de son poitrail, il prend la forme d’un cœur ». Ce qui témoigne de l’anthropomorphisme du compilateur.

      Découvrons la « double vie du lézard », qui retrouve la partie perdue par accident de sa queue pour vivre de nouvelles aventures, ou, pour rester chez les reptiles, plus incroyable encore, l’idée saugrenue selon laquelle il suffit de cracher sa salive dans la gueule d’une vipère pour que sa nocivité soit avérée : elle « se décompose ».

      Loin de nous l’idée d’infliger un tel sacrilège à un tel volume ! Partie de la mémorable collection du centenaire des Belles Lettres[2], cet ouvrage d’Elien bénéficie d’une délicieuse couverture rose, ornée d'un dauphin d'or, à rabats, de cahiers cousus de papier ivoire, sans oublier les insolites et charmantes illustrations d’Hipkiss qui courent du recto au verso. Une merveille bibliophilique d’aujourd’hui pour un texte rare, pimpant et instructif, deux fois millénaire ; que rêver de mieux…

 

 

      Toute une tradition animalière irrigue la littérature antique, médiévale et de la Renaissance ; recueil d'emblèmes des vices et des vertus, elle peut servir à un incarner une théologie, enrôlant ces bêtes qui n’en peuvent mais parmi la procession du Christianisme. Dans l'anonyme grec Le Physiologos ou Le Bestiaire des bestiaires (en cette même collection « Atopia » dirigée par Claude Louis-Combet) probablement rédigée en Egypte au II° siècle, la zoologie est spiritualisée pour représenter les mystères chrétiens. Ce sont cinquante-six animaux, dont « l’oiseau-Phénix », six pierres et deux arbres, habillés en théologiens, qui ont une âme et deux faces, l’une animale, l’autre humaine, diabolique et divine, l’une narrative, l’autre interprétative. Ce pour dispenser des vérités spirituelles et édifier le Chrétien, voire celui qui ne l’est pas encore, lui annoncer l’incarnation de Dieu et le chemin du salut.

       Par exemple : « Comme le cerf aspire aux sources d’eau, de la même façon mon âme aspire à toi, Dieu ! » L’abeille est comparée aux « œuvres de Dieu, qui sont impénétrables aux mortels et admirables dans les hauteurs, et plus sucrées que le miel et la cire, plus que tout ce qui a été créé ». Ou encore (et contre toute vérité zoologique) : « le Physiologue a dit que la hyène est androgyne. […] Ne ressemble donc pas, toi non plus, à la hyène en adoptant tantôt le sexe mâle, tantôt la nature féminine. Parlant de tels hommes, le divin apôtre a dit en les critiquant : Des hommes ont commis l’infamie sur des hommes ».

      Né de la confluence des savoirs grecs et de la théologie judéo-chrétienne, ce Physiologos connut, au moyen de son évidente simplicité symbolique, une incroyable popularité : il fut copié, enluminé, puis longuement oublié, et ici retrouvé. Finalement l’on fait bien dire tout ce que l’on veut, y compris d’édifiantes et judicieuses vérités, y compris de superstitieuses inepties, à ceux à qui nous subtilisons la parole…

 

      En rhétorique, la prosopopée est une figure qui consiste à faire parler un dieu, un mort, un absent, un objet… Hugo, dans « Stella », parmi les Châtiments, fait parler une étoile ; Rousseau, dans son Discours sur les sciences et les arts, fait parler un consul romain. Oublierons-nous La Fontaine et ses animaux ? Depuis Esope, c’était une tradition bien établie que de les faire discourir et illustrer les comportements des hommes dans les fables. Moins connue est cette Prosopopée des animaux qui permet à Jean Ursin de nous faire écouter leurs voix mutines et savantes.

      Entre science et magie, un médecin érudit du XVI° compose une joyeuse encyclopédie poétique où les animaux savent parler. C’est avec une délicieuse fantaisie que ce médecin dauphinois du XVIème siècle réalise ses vers latins. L’édition de 1541 porte un sous-titre prometteur : « Dans laquelle on trouve de nombreuses informations sur les vertus de ces animaux, sur leur nature, sur leurs propriétés, surtout médicales, De Jean Ursin, docteur en médecine et poète couronné ». Nous n’en savons guère plus sur cet original érudit, sinon qu’il s’inspire de l’Histoire naturelle de Pline[3], sinon qu’il écrivit des élégies sur la peste. Son talent poétique est incontestable ; grâce à lui, le « scinque » (petit crocodile à la chair aphrodisiaque) a bien de l’esprit : « J’offre Vénus par ma queue, mais la mort par mes crocs. »

      Il y a deux versants à cette compilation versifiée, traduite en prose : l’humour complice et la pharmacopée. Ursin est le premier à user des animaux autrement que par la fable, leur offrant l’occasion de se présenter dans leur étrangeté, leurs merveilles. Une centaine d’entre eux prend tour à tour la parole, du lion au borax, qui, comme chacun ne le sait pas, est un crapaud venimeux. Des quadrupèdes « sanguins » aux insectes, en passant par batraciens, oiseaux et poissons, les attitudes psychologiques côtoient les qualités guérisseuses, plus magiques que médicales. L’exactitude zoologique le dispute à peine à la fantaisie. Nombreux sont ceux qui donnent des leçons, comme l’aspic : « Idiot, pourquoi cherches-tu une pierre précieuse dans ma tête ? En récompense, c’est un sommeil mortel qui t’attend. » Ainsi, proposons au lecteur d’essayer qui prétend : « mes cornes me servent d’yeux », car sieur l’escargot commande : « Si la fièvre te donne mal à la tête, pose-moi sur ton front après m’avoir broyé et, crois-moi, cela t’apportera un soulagement extrême. » On conseillera à qui veut arrêter l’alcool d’essayer le vin d’anguille : « il deviendra buveur d’eau ». Il peut être utile de savoir qu’en cas de « mal caduc », les testicules de coq « macérées dans l’eau » sont souverains…

      Quant au chat, peut-être l’animal domestique préféré de nos contemporains, il est ici considéré avec moins de tendresse :

« Cata trucem refero, non ui, sed dente, leonem,

Oreque ; mundicies et mihi pulchra placent. (…) »

      C’est-à-dire : « Moi, le chat, je rappelle le lion féroce, non par ma force, mais par mes dents et ma tête ; l’élégance et la beauté me plaisent. Mes griffes recourbées et mon corps agile me servent à chasser les souris ; la nuit est plus claire pour moi que le plein jour. Mes excréments permettent d’ôter les arêtes plantées dans la gorge ; ils soignent aussi l’alopécie et ils arrêtent les règles. Mais si on les associe aux serres du sinistre hibou, ils peuvent, dit-on, guérir la fièvre quarte. Absorber ma chair réduit les hémorroïdes, et manger mes reins soulage les maux de reins. » L’on espère qu’aucune arête ne se plantera dans une gorge, de peur de devoir user d’un tel remède !

       Cependant chez Elien, les chats, quoique rarement traités, dont « la semence est brûlante [et] brûle l’organe génital de la femelle », sont capables de reconnaissance, et « jamais on les verra agresser leurs bienfaiteurs » ; au contraire de l’homme qui « peut devenir l’ennemi implacable de son ami ». La leçon morale d’Elien pointe également le bout de sa griffe pour anticiper Ursin, quoique le procédé rhétorique du second lui permet une vivacité inouïe, comme s’il s’agissait d’arguments publicitaires animés pour des prescriptions pharmacologiques forcément efficaces. La lecture savoureuse de l’ouvrage de Jean Ursin, dont on peut rire, n’empêche pas de plonger dans l’univers des connaissances encyclopédiques du XVI° siècle, avant l’aube de la médecine moderne.

 

      Notre vision des animaux a considérablement évolué. L’abondant Buffon, au XVIII° siècle, quoique gardant une part de vision subjective et d’anthropomorphisme, était un naturaliste scientifique, sachant non seulement décrire mais classer. Plus scientifique encore, Charles d’Orbigny conçut au cœur du XIX° siècle un presque (car l’on découvre sans cesse de nouvelles espèces) exhaustif  Dictionnaire d’Histoire naturelle aux huit mille pages sur deux colonnes, sans compter son Atlas illustré. Aujourd’hui, pensant aux milliers de créatures pas forcément bestiales qui parcourent notre globe, ou disparues, voire en voie de disparition, l’homme s’émerveille[4] autant qu’il s’inquiète du droit des animaux[5], à son détriment peut-être, ou dans une démarche bio-universaliste et humaniste de compassion envers ses congénères à plusieurs pattes. À qui Elien et Ursin ont su offrir avec tendresse une reconnaissance encyclopédique, bien que fondée pour le second sur les services que grosses et petites bêtes rendaient à l’humanité souffrante. Ne faudrait-il pas également que l’humanité rende les mêmes services à ces êtres de poils, d’écailles et de carapaces ?

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Jean Ursin a été publiée dans Le Matricule des Anges, mars 2012

 

 

 

Mia Moon. Photo : T. Guinhut.

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14 décembre 2019 6 14 /12 /décembre /2019 11:05

 

Sestiere Cannaregio, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Les Métamorphoses de Vivant,

 

roman. I.

 

Synopsis, sommaire et prologue.

 

Bonae Artis Cultorem Habeas

 

 

Soudain, Vivant d’Iseye, écrivain cloîtré dans son modeste incognito, se voit propulsé dans l’excitation des médias. Comment cet homme secret va-t-il affronter son rendez-vous inespéré avec la fascinante Arielle Hawks ? A quelle sauce, bouillon de poule ou piment, la prêtresse des télénoctambules va-t-elle le servir à ses showsectateurs affamés de situations médiatiques extrêmes ?

A travers une nouvelle série d’entretiens, à mi-chemin de la télé-ordure et du dialogue philosophique, des spots de communication de masse et des performances de l’art-punch, Vivant se verra infliger sept métamorphoses traumatiques et initiatiques. S’agit-il seulement d’un prélude à sa propre mise sur le grill par la douce et perverse Arielle ? A moins que les figures de son imaginaire soient stripteasées par la caméra scalpel de la célèbre vivisectrice des folies et des mœurs contemporaines…

Fantastique et critique sociale, satire et provocation s’unissent pour animer un récit à plusieurs voix où chaque métamorphose, chaque « massacrentretien », nous expose aux démons de nos sociétés. Une vivacité parfois démente électrise les déclarations de la Princesse de Monthluc-Parme, de l’écoterroriste Greenbomber, du délinquant Franck-Abdel Bloqué, du protofasciste Francastel, de Lou-Hyde Motion, de Clarissa Virago, jusqu’à l’ultime et éclairante métamorphose…

 

 

I Synopsis, sommaire et prologue : Rendez-vous au Royal Monceaux

II  Pré-entretien avec Arielle Hawks, prêtresse des médias

 

III   Première métamorphose : Vivant en Princesse de Monthluc-Parme

 

IV  Seconde métamorphose : Vivant en Francastel, frontnationaliste

 

V Troisième métamorphose : Vivant en Greenbomber, écoterroriste

 

VI Quatrième métamorphose : Vivant en Frank-Abdel Bloqué, racaille.

 

VII Cinquième métamorphose : Vivant en Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

VIII  Sixième métamorphose : Vivant en Clarissa Virago, féministe.

 

IX Epilogue : Entretien Vivant Arielle Hawks.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

Abbatiale de Saint-Maixent-L'Ecole, Deux-Sèvres.
Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Les Métamorphoses de Vivant.

 

Roman

 

 

Prologue.

 

 

 

      C’est en montant l’escalier du Jardin des Plantes que je butai sur une métamorphose insolite. En lourds champignons concentriques -vert-moutarde à l’estragon dans la nuit- la mousse vomissait sur les marches. Je ne pouvais espérer quitter ces lieux où la chute du jour avait surpris mes rêveries bucoliques sans piétiner une aussi précieuse, effroyable et vivante matière. Etait-ce l’effet d’un thé vert prétendument anti-cancérigène et particulièrement corsé, de la vision monstrueuse du cuir gris des éléphants, des muqueuses immenses, gluantes et roses d’un hippopotame gueule ouverte ? Je me sentais patraque, déconnecté. Quatre heures du souffle du TGV sur l’oreille interne, ce rendez-vous proprement inespéré, déphasé, délirant, à tout prendre effrayant, avec cette journaliste furieusement à la mode… Je devais souper à l’hôtel Royal Monceaux et j’étais en retard.

      Pourquoi m’étais-je attardé dans la Grande Galerie de l’Evolution ? Comme sur la touche tachée de sang d’un clavier d’ordinateur… Pour poser mon squelette peu charnu à côté de ceux du règne animal ? Être à peine plus que le rat, l’iguane et le bouc… Me menacer d’extinction sous les os aux tiges de fer des êtres paléontologiques… Et ce thé vert hallucinatoire que j’avais voulu boire à pleines amphores pour me garder l’esprit au vif et l’uriner à deux reprises dans les buissons déjà noirs… J’étais resté comme un couillon à méditer de la supériorité de l’espèce humaine, du tremblement devant une femme inaperçue, laissant passer l’heure raisonnable de quitter cette confortable terrasse dominant le jardin, me prenant pour la copie en mousse d’un laid Balzac en forme de sac non loin d’un autre jardin parisien… Parfait acte manqué. Sans compter mes égarements voluptueux et romantiques parmi les courbes des allées, les creux des bosquets. En fait, je le reconnais, la réputation et l’image d’Arielle Hawks, journaliste vedette, lolitesque et carnassière, me donnait la chair de poule. Bref, je finis par me retrouver enfermé dans le Jardin des Plantes avec l’écrasement du jour sur la terre urbaine. Aux plus hautes grilles, j’agrippai mes mains inutiles. Après avoir couru, haletant l’air comme un chien par la langue, je finis par trouver une grille qui me parut moins acérée, moins élevée. Avec les contorsions grotesques du grimpeur inexpert, je parvins à franchir, sans dommage pour mes génitoires crispés, l’obstacle hérissé. Non sans laisser le misérable trophée de la poche droite de ma veste accroché aux pointes de métal vert. Je tombai rue Cuvier.

      L’heure de mon prestigieux rendez-vous - vingt heures - s’affichait à ma montre-gousset, et j’étais rue Cuvier ! Je me souvins soudain que c’était jour de grève des taxis. L’un d’eux s’était fait agresser l’avant-veille par un groupe de crânes roses armés de dogues. Ils réclamaient la liberté du port d’armes. Et j’allais devoir prendre le métro, faute de connaître la complexité du réseau de bus, d’ailleurs paralysé par les barrages filtrants de ces mêmes taxis encolérés.

      Je ferai grâce au lecteur du parcours somnambulique que je dus m’imposer. La rue Geoffroy Saint-Hilaire, où, une fois de plus, me narguèrent du haut de leur resserre vitrée, bizarrement encore éclairée, les files torses et épineuses de vertèbres des hauts dinosaures disparus… La descente dans l’enfer puant des escaliers et couloirs métropolitains… L’épreuve de la promiscuité collante, chaude, étouffante, transpiration et bousculade, orteils écrasés, trépidation et panne fugitive d’électricité, arrêt noir de quelques dizaines de secondes dans les wagons matelassés d’humains plus ou moins usagés. Moi, Vivant d’Iseye, si éloigné de la foule, secret jusqu’à l’auto-séquestration bucolique… J’aurais voulu pouvoir courir au travers des marches pour dépasser l’exaspérante lenteur des escaliers roulants. Mais, outre que mes performances sportives n’ont jamais rien eu d’olympique, sinon pour le dégingandé blafard, toutes les issues étaient marrons de monde, pardessus, blousons, vestes, imperméables et chaussures me coinçant le pied gauche. Comment tant de gens peuvent-ils ne pas être des individualités pour nous ? C’est le flux lourd de l’humain et malodorant troupeau qui me poussa soudain vers la gifle soudaine de l’air libre. Glacial.

      Pourtant, la nuit d’hiver pinçait moins que ma fatigue, que mon stress, ma crainte de paraître ridicule, grossier, plouc précieux, et moins que rien devant « l’Hawks » ; Arielle Hawks, jeune prêtresse des médias nocturnes. Par quel caprice voulait-elle une interview de ma personne ? Alors qu’il lui aurait suffi de filmer les pages silencieuses de mes livres. Elle avait faux sur toute la ligne avec moi. A moins qu’elle veuille me faire concourir pour le titre de l’auteur le moins vivant, le moins télégénique, avec ma tête de céleri-branche, mon visage aux traits effacés par la pudeur…

      Qu’est-ce que j’avais fait de mes gants de peau ? La sueur qui m’avait imbibé alors que je ne pouvais penser à retirer mon manteau dans le bestial coude à coude, parut me saisir d’une nouvelle glaciation quaternaire, des omoplates au coccyx. Il me sembla que lorsque j’allais paraître en veston à la poche pendante devant l’égérie des télénoctambules, devant la dompteuse des situations extrêmes, j’allais dégager un parfum entêtant d’aisselles avariées. Alors que j’aurais voulu lui apparaître vêtu d’un pur et anonyme smoking au-dessus de la plus immatérielle chair. Sur une telle viande en voie de putréfaction, l’Hawks allait sûrement se jeter bec et ongles, actionnant les serres cruelles de son ironie, digérant rapidement mon peu de créature pour assurer la perfection post-adolescente de ses traits à l’angélisme calculé.

      Vingt et une heures. Cela signifiait pour le moins une heure de retard. Peut-être serait-elle déjà partie, définitivement furieuse, vers des sujets autrement plus passionnants que moi. Après tout, tant mieux. N’était-ce pas ce que j’avais secrètement voulu ? Venir et la rater à mon corps défendant. Me et lui prouver mon peu de valeur. Moi, Vivant d’Iseye, si peu de choses, la discrétion, la sensibilité classique en personne, en quoi allait-elle me changer ? Je dus demander le célèbre hôtel à un passant qui leva une main lasse vers les lumières du bâtiment qui me clouait la vue. Décidément j’allais être obligé d’entrer. J’imaginai la belle Arielle, créature ectoplasmique bombée par l’écran, inspectant les dix reflets de son vernis à ongle et leur trouvant à cause de moi une écaille à la fine extrémité de l’annulaire. Horreur ! Voilà bien le motif de se venger sans faillir d’un auteur qui avait rêvé les sentiments démodés de l’amour dans son dernier livre, de peu d’épaisseur.

      Contre toute espérance, l’homme en livrée qui présidait à l’entrée du Royal Monceaux ne me plaqua pas sur le trottoir, malgré la dégaine lamentable de ma poche de veste dépassant du manteau, comme il l’aurait fait d’un de ces fades délinquants clochardiques qui tentent régulièrement d’ébrécher le monde des hommes et des femmes que le luxe avait abonné au bonheur. Dans la porte à tambour, je crus un instant ne pouvoir échapper au grotesque tournis continu des Chaplin et autres Marx Brothers. Débouchant dans le hall, je ne pus m’empêcher de sourire du prix que je tenais ainsi à remporter pendant mon concours de complexes. De toutes façons ce rendez-vous avec Arielle Hawks était sans importance ni conséquence sur mon réel travail, même si bien des demi-stars de la mode, du rock et de l’argent -ne parlons pas de l’écriture- me l’enviaient comme elles respiraient.

      Je ne sus d’abord où me diriger. Puis je pris un pas de cow-boy de banlieue à raser les murs pour entrer à droite dans un grand salon qu’un tunnel d’exotique verdure encadrait. Mon manteau recommença à me donner chaud. Je me sentais des hanches étroites de chimpanzé en traversant les tablées, fauteuils et canapés ouverts comme autant de cabinets particuliers. Où était-elle, celle dont on ne pouvait manquer de reconnaître enfin la silhouette, le visage ? Bien des femmes que mon imaginaire et ma petitesse auraient parées de toutes les grâces qu’elles avaient déjà, ne me renvoyèrent que le dédain de leur paupière, l’absence de leur regard pour lequel j’étais plus transparent qu’un hippopotame dans son glauque marais à nénuphars géants. Je suppose que, si le cœur de l’hippopotame en question eût battu comme le mien en cherchant Arielle Hawks, une marée du siècle aussi spasmodique que les plus terribles tsunamis eût ravagé les régions avoisinantes du marais et de l’hôtel. Il fallut bien me rendre à l’évidence du vide. Arielle Hawks, qui m’avait brièvement décrit ce salon sur un élégant bristol, n’était pas, ou n’était plus là. Un froid frisson me sabota la colonne vertébrale malgré mon tropical manteau. Stupide animal ! Une chance pareille ne se reproduirait pas.

      Penaud, agacé contre moi-même, j’allais quitter le champ des hostilités, lorsque je me ravisai. Je fonçai sur la réception. Au moins consommer ma défaite. Plus inexistant que la bassesse de mon humilité, tu désolidarises tes atomes aux yeux du goitre d’iguane de l’homme de la réception. Aussitôt que j’eus prononcé le sésame de mon nom, et plus exactement de celle par qui, pour qui et en qui j’existais ici, il appela un jeune chasseur.

      - William, veuillez décharger Monsieur Vivant d’Iseye du poids de son manteau et de sa sacoche.

      Apparemment satisfait de mon supplément d’aisance empruntée, il reprit, d’une voix de boa constrictor au moment de l’affut, penchant sa professionnelle discrétion vers l’orifice pleutrement complice de mon ouïe impatiente :

      - Mademoiselle Hawks a fait téléphoner de Londres où elle recueille les entretiens de Lady Golem et de son basketteur noir de fiancé, vous savez, le fameux Margar Jordansonn, avant qu’ils ne quittent le monde accessible aux médias pour leur suite privée… Bref, je ne vous ferai, Monsieur d’Iseye, pas languir plus avant… Elle n’est donc pas dans nos murs. Quoique la vidéothèque de l’hôtel conserve, si vous souhaitez les consulter, toutes les copies de ses célèbres entretiens nocturnes. Elle m’a prié de l’excuser auprès de vous. Mais rassurez-vous, Monsieur d’Iseye, nous ferons tout notre possible pour rendre votre attente agréable. Il n’y a pas de fantôme de l’hôtel. Sauf la délicate empreinte toujours ici présente de Mademoiselle Hawks qui espère que vous aurez la patience de lui pardonner trois heures de retard. Elle sera parmi nous à onze heures. Vous n’avez pas à vous soucier d’un retard qui n’en est plus et qu’ici personne n’ébruitera. Vous aurez la joie d’entendre la vraie voix vous parler à vous et à nul autre dans une heure trois quarts. William, donnez une veste convenable à Monsieur d’Iseye et conduisez le à sa chambre-suite. Il désirera indubitablement se rafraîchir et croquer un en-cas. Puis vous lui montrerez le petit boudoir vert.

(...)

 Lire la suite : Pré-entretien avec Arielle Hawks, prêtresse des médias

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

Pinacoteca de Brera, Milano.
Photo : T. Guinhut.

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Eloge des péchés capitaux du capitalisme

De l'argument spécieux des inégalités

La sagesse de l'argent : Pascal Bruckner

Vers le paradis fiscal français ?

 

 

 

 

 

 

Carrion

Les orphelins du futur post-nucléaire

Eloges des librairies et des libraires

 

 

 

 

 

 

Cartarescu

La trilogie roumaine d'Orbitor, Solénoïde ; Manea : La Tanière

 

 

 

 

 

 

Catton

La Répétition, Les Luminaires

 

 

 

 

 

 

Cavazzoni

Les Géants imbéciles et autres Idiots

 

 

 

 

 

 

 

Celan

Paul Celan minotaure de la poésie

Celan et Bachmann : Lettres amoureuses

 

 

 

 

 

 

Céline

Voyage au bout des pamphlets antisémites

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

 

Censure et autodafé

Requiem pour la liberté d’expression : entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Incendie des livres et des bibliothèques : Polastron, Baez, Steiner, Canetti, Bradbury

Le totalitarisme pas à pas : du renseignement comme sécurité sociale

 

 

 

 

 

 

Cervantès

Don Quichotte et le problème de la réalité

Don Quichotte par Pietro Citati et Avellaneda

 

 

 

 

 

 

Chesterton

William Blake ou l'infini

Le fantaisiste du roman policier catholique

 

Chevalier

La Dernière fugitive, À l'orée du verger

Le Nouveau, rééecriture d'Othello

Chevalier-la-derniere-fugitive

 

Chine

Chen Ming : Les Nuages noirs de Mao

Du Gène du garde rouge aux Confessions d'un traître à la patrie

Anthologie de la poésie chinoise en Pléiade

 

 

 

 

 

 

Civilisation

Petit précis de civilisations comparées

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

Climat

Histoire du climat et idéologie écologiste

Tyrannie écologiste et suicide économique

 

 

 

 

 

 

Coe

Peines politiques anglaises perdues

 

 

 

 

 

 

 

Colonialisme

De Bartolomé de Las Casas à Jules Verne

Métamorphoses du colonialisme

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte

Histoire amérindienne

 

 

 

 

 

 

 

Colonomos

Politique des oracles, responsabilité du futur

 

 

 

 

 

 

Communisme

"Hommage à la culture communiste"

Karl Marx théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

 

 

 

 

 

 

Constant Benjamin

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Corbin

Fraicheur de l'herbe et de la pluie

Histoire du silence et des odeurs

 

 

 

 

 

 

Cosmos

Cosmos de littérature, de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Couleurs
Couleurs de l'Occident : Fischer, Alberti

Couleurs des monstres politiques

 

 

 

 

 


Crime et délinquance

Jonas T. Bengtsson et Jack Black

 

 

 

 

 

 

Cronenberg

Science-fiction biotechnologique : de Consumés à Existenz

 

 

 

 

 

 

Dandysme

Brummell, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire

 

 

 

 

 

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe

 

 

 

 

 

 

Dante

Traduire et vivre La Divine comédie

Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

Daoud

Meursault contre-enquête, Zabor

Le Peintre dévorant la femme

 

 

 

 

 

 

 

Darger

Les Fillettes-papillons de l'art brut

 

 

 

 

 

 

Darnton

Requiem pour la liberté d’expression

Destins du livre et des bibliothèques

Un Tour de France littéraire au XVIII°

 

 

 

 

 

 

 

Defoe

Robinson Crusoé et romans picaresques

 

 

 

 

 

 

De Luca

Impossible, La Nature exposée

 

 

 

 

 

 

Démocratie

Démocratie libérale versus constructivisme

De l'humiliation électorale

 

 

 

 

 

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Déconstruire Derrida et les arts du visible

 

 

 

 

 

 

Dick

Miller ou l'avatar de Philip K. Dick

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Charyn : La Vie secrète d’Emily Dickinson

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

 

 

 

 

 

 

Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique : d’Ovide et Rousseau à Sloterdijk

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Tout peut changer, sauf Naomi Klein : anticapitalisme et changement climatique

Wilson : Biophilie, Bartram : Voyages

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Fredrik Sjöberg : La Troisième île

Emerson : Les Travaux et les jours ; Lane : La Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation idéologique

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers et fantômes d'Asie, Pu Songling, Lafcadio Hearn

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Masques romanesque espagnols face à l'Histoire du franquisme

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Libéralisme et amendements à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

L'impéritie de l'Etat et la France contre l'Europe : Verdier-Molinié, Bouzou

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava : Une Singularité nue

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Pessl : La Physique des catastrophes

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Scott-Heron : La Dernière fête

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : perversion totalitaire ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Federici : Caliban et la Sorcière

Christine de Pizan, féministe du Moyen-âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin : Froidevaux-Metterie, Friedan, Chemaly, Goettner-Abendroth

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Prières nocturnes, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

 

 

 

 

 

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

 

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

To a young marble Aphrodite

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Trois peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

Nouvelles du jour et de la nuit

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable : médecine et amour

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Rêveur romantique, conquérant du nazisme

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'état ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

La Croisade roumaine des enfants, Les Vies parallèles du poète Eminescu

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Sommes-nous islamophobes ?

Guerre : Honni soit qui Syrie pense

Christianophobie et désir de barbarie

Attar : Le Cantique des oiseaux

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies et autobiographie par Barbara Cassin

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Du renseignement comme sécurité sociale à la lumière de L'Esprit des lois

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

Panoptique de surveillance et holocauste

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, A l’estomac, Snuff

Orgasme et science-fiction politique

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, nouvelles

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

R.D.A.

Tellkamp : La Tour ; Seiler : Kruso

 

 

 

 

 

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

Rios Alice

 

Rilke

Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Rivas

L'Eclat dans l'abîme. Mémoires d'un autodafé

Rivas

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome : Barbares, socialisme, climat, épidémies

Rome de César à Fellini, par la poésie latine

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

Ursula Le Guin : La Main gauche de la nuit

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie, une conscience londonienne ; No Smoking, un Candide au pays des non-fumeurs

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Un faussaire shakespearien, Arthur Philips : La Tragédie d’Arthur

Réécritures de La Tempête à Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Durmarque : Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

A une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Traduire les Sonnets de Shakespeare

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

 

 

 

 

 

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Steiner

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

 

 

 

 

 

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Théâtre et masques

Masques & théâtre, Fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Thoreau

Journal, Walden et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

 

 

 

 

 

 

Tolstoï

Sonate familiale chez Sofia & Léon Tolstoi, chantre de la désobéissance politique

 

 

 

 

 

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

« Hommage à la culture communiste »

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

Mussolini et le fascisme

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Hayes : Je suis Pilgrim ; Tejpal

Meerbraum, Mandelstam, Yousafzai

 

 

 

 

 

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Trump

Entre tyrannie et rhinocérite, éloge et blâme

 

 

 

 

 

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

 

 

 

 

 

 

Utopie, dystopie, uchronie

Etat et utopie de Thomas More

Zamiatine, Nous et l'Etat unitaire

Huxley : Meilleur des mondes, Temps futurs

Orwell, un novlangue politique

Margaret Atwood : La Servante écarlate

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Scheers, Walton

Utopies politiques radieuses ou totalitaires : More, Mangel, Paquot, Caron

Dyschroniques, dystopies, écofictions

Histoire des pandémies littéraires

A. Waberi : Aux Etats-unis d'Afrique

Alan Moore : V for vendetta, Jérusalem

L'hydre de l'Etat : Karlsson, Sinisalo

 

 

 

 

 

 

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Le Héros discret de la culture : la civilisation de la littérature contre la Civilisation du spectacle

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vila-Matas

Vila-Matas écrivain-funambule

 

 

 

 

 

 

Vin et culture alimentaire

Histoire du vin et de la bonne chère de la Bible à nos jours

 

 

 

 

 

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

Le Livre des violences

Central Europe, La Famille royale

Vollmann famille royale

 

Volpi

Volpi : Klingsor. Labatut : Lumières aveugles

Des cendres du XX°aux cendres du père

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire, retrouver notre sens politique : Fanatisme, Traité sur la tolérance

Espmark : Le Voyage de Voltaire

 

 

 

 

 

 

Vote

De l’humiliation électorale

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

Voyage, villes

Villes invisibles et imaginaires : Calvino, Anderson

Flâneurs, voyageurs : Benjamin, Woolf, Deville

 

 

 

 

 

 

Wagner

Tristan und Isolde et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Walcott

Royaume du fruit-étoile, Heureux voyageur

Walcott poems

 

Walton

Morwenna, Mes vrais enfants

 

 

 

 

 

 

Welsh

Drogues et sexualités : Trainspotting, La Vie sexuelle des soeurs siamoises

 

 

 

 

 

 

Whitman

Nouvelles et Feuilles d'herbes

 

 

 

 

 

 

Wideman

Trilogie de Homewood, Projet Fanon

Le péché de couleur : Mémoires d'Amérique

Wideman Belin

 

Williams

Stoner, drame d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

Winterson

Winterson ou l'autobiographie féministe

Winterson Oranges Couleur

 

Wolfe

Le Règne du langage

 

 

 

 

 

 

Yeats

Derniers poèmes, Nôs irlandais, Lettres

 

 

 

 

 

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

Zamiatine

Nous : le bonheur terrible de l'Etat unitaire

 

 

 

 

 

 

Zao Wou-Ki

Le peintre passeur de poètes

 

Zimler

Les Anagrammes du ghetto de Varsovie

 

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