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25 juin 2019 2 25 /06 /juin /2019 17:15

 

Dom Anselm Grün : Aux Prises avec le mal.

Le combat contre le démon dans le monachisme des origines,

Spiritualité orientale n°49, Abbaye de Bellefontaine, 1990.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

La Bibliothèque du meurtrier.

 

Roman. II

 

Première semaine :

 

Enquête et pièges au labyrinthe.

 

 

 

 

 

 

      Je refermai d’un claquement sec cet infâme Artiste en maigreur. Dans le matelassage chaleureux, que j'aurais pu croire étouffant, de ce vaste nid labyrinthique de livres précieux, l’air paraissait pourtant renouvelé par une mystérieuse fraîcheur au service de laquelle la technicité d’une machinerie insonore fleurait l’invisible perfection. Je m’étonnai que le seul écho de ce claquement, que j’avais voulu impétueux, soit le battement de ma pompe sanguine en émoi inquiet. J’avais trouvé là une presque agonisante dont les doigts amaigris m’avaient en dernier recours confié le maroquin d’une histoire passablement sadique ; d’autant plus étrange que la mise en scène de cette remise en mains propres paraissait minutée à l’aiguille d’une seconde près. Je venais de lire une infamie, dans laquelle un écrivain tuait un de ses personnages et révélait la nature calculatrice et perverse de quelques autres parmi son engeance. Diable, la morbidité de cet Allan Maladetta n’allait pas en s’arrangeant lors que l’on approchait son antre et les méandres de sa psychotique psyché ! Comment lutter contre ce fantôme, cet incube assassin et écrivain? Que faire pour contrebalancer cette morbidité que j'avais également vue sous la forme reconnaissable du crâne des vanités sous la peau fragile du visage de sa prisonnière ? J’aimais la vie ; et au sang des victimes efflanquées, je préférais celui des magrets de canard aux airelles… J’aurais aimé offrir à ce criminel le compotier d’endives amères de la vérité et non celui du sang qu’il avait versé. Et à sa victime, que le seul hasard - et non ma compétence - avait permis de sauver, la douce salade de fruits et de framboises du rétablissement que, je n’en doutais pas, l’hôpital d’Annecy vers lequel on l’avait emmenée, était déjà en train de lui offrir. Bon, certes, sous la forme moins gastronomique et moins poétique de la transfusion et de l’intraveineuse, mais je me jurai d’être bientôt son maître d’hôtel et cuisinier, ne serait-ce qu’une fois, au nom de la pitié et de la justice. En tout état de cause, ce n’était pas une mince victoire pour cette martyre que d’avoir trouvé le livre - ou le premier d’une série ? - d’Allan Maladeta, dont le nom, ou le pseudonyme, fleurait bon le Mal !

      Cependant, resté seul dans ce temple maladetesque, les murs de livres et leurs dos alignés, aux cuirs lisses et grenus, aux teintes unies et parfois bariolées, aux ors faiblement luisants et fortement lisibles, me parurent alors menaçants, prêts à s’ouvrir avec abondance sur autre chose que leurs titres classiques ou à moi inconnus. S’ouvrir sur une collection inimaginable de récits cruels et morbides découplés par la plume aiguisée et farcis par l’imagination morbide de leur infect propriétaire… Avant d’imaginer ouvrir ces milliers de livres dont la lecture entière me prendrait des décennies, des vies entières que je n’avais pas à ma disposition, ne devais-je pas explorer, au risque de me perdre, ce labyrinthe…

      Reste que cet Artiste en maigreur n’était pas dans mes mains par hasard, ni n’avait chu dans celles de la jeune affamée par l’opération d’un saint esprit. Elle avait su trouver une œuvrette du Malin. Certes nous avions là le premier - car je subodorais qu’il y en aurait d’autres - témoin de la créativité du monstre, mais aussi quelque probable indice vers la livraison du meurtrier ex machina. Lequel ?

      Il me fallait trouver un livre maigre, pensai-je. Mais en tournicotant parmi les salles, les recoins, les allées, où devait trôner au bas mot plusieurs dizaines de milliers de volumes, il y avait pléthore de livres maigres, fort peu épais, voire minces comme des langues de colibris. Je me trouvai dans une pièce à mezzanine, visiblement consacrée à la théologie. Des Bibles in folio pesant le poids d’un bœuf de la crèche menaçaient de faire ployer les étagères, des théories de tomaisons interminables égrenaient des Histoires des Papes, quand des opuscules étroits chuchotaient de subtils conciliabules sur le sexe des anges parmi les trompettes de Jéricho de ces mastodontes. Une reliure rouge-sang attira mon attention, quoiqu’elle ne fût qu’un mince filet coincé entre les deux volumes pesants d’un Dictionnaire des religions, reliés, comme tous ses voisins d’étagères en cette salle ne nuançant que les beiges, les crèmes et les blancs, de vélin. Visiblement l’ordre était erratique : à part les salles thématiques, l’ordre alphabétique n’était pas le péché mignon du propriétaire.

      La reliure sang de bœuf était incrustée de diables tentateurs harcelant un moine en prières. Bien que lui présentant les mets de la Gourmandise, l’argent de l’Avarice et la couronne de l’Orgueil, sur le second plat ce moine expulsait d’un vigoureux coup de pied au derrière un diablotin crachant des flammes. Il s’agissait d’un opuscule de l’illustre inconnu Dom Anselm Grün : Aux Prises avec le mal, sous-titré Le combat contre les démons dans le monachisme des origines, publié en 1990 à l’Abbaye de Bellefontaine. J’eus beau le parcourir, non sans mal, je n’y trouvais rien qui me conduise, sauf la coïncidence de la première syllabe, vers le mégalomaniaque Allan Maladeta. La fausse piste avait été hasardeuse.

 

Paul Morand : Chroniques de l'homme maigre, Bernard Grasset, 1941.

Reliure : Sandrine Salières Gangloff.

Photo : T. Guinhut.

 

      À moins qu’un titre avec le mot « maigreur » ou « maigre », parce qu’« artiste » serait trop courant ? Mais en l’absence de catalogue, ou du moins introuvable en l’état de mes recherches, l’indice, si c’en était un, était bien maigre. Sauf la coïncidence parfaitement orchestrée avec celle qu’il assassinait au moyen de la maigreur…

Je dus sortir dans la prairie, sous l’ironique regard des montagnes, pour effectuer une recherche sur mon IPhone. La moisson était maigre, surtout en cuisine et carême, ce qui paraissait faciliter l’entreprise, ou la rendre rapidement vaine. Je supposai qu’il y avait un tel rayon sous mes pieds, puisque l’on devait y trouver un reflet du monde en son entier. En imaginant qu’ « homme maigre » puisse être une possibilité, je ne tombai que sur les Chroniques de l’homme maigre de Paul Morand, qui n’était pas son œuvre la plus considérable. Mais qui sait.

      Malgré la faim qui commençait à me tenailler, je redescendis, en prenant la précaution de caler un fauteuil entre le chambranle et l’accès à la bibliothèque. Et de consigner un maigre plan dans mon carnet en notant les salles, recoins et couloirs en fonction de leurs thématiques et rubriques. Je mis bien une demi-heure à trouver le rayon gastronomie et cultures alimentaires, au moins trois cents volumes. Un seul titre correspondait à mon attente : Cuisiner et manger maigre à l’âge médiéval, d’un certain Athénor Para, bizarrement relié de deux fines planchettes à cageot. Je ne le saisis qu’avec précaution, ganté, après avoir dégagé ses voisins : Les Interdits alimentaires dans la culture juive, par Gershom Schlonin, et Bonne bouffe et belle gueule, anonyme publié aux Editions rabelaisiennes en 1932. Mais la plaquette incriminée n’avait rien de particulier, à part les échardes de sa reliure ; ce n’étaient que recettes peu affriolantes, avec des bettes cardes, des racines et des arêtes de poisson. Je me demandai un instant s’il s’agissait d’un canular. Je préférai son voisin, qui parlait de porc aux truffes, de pâté de cerf en croute, de « tripailles à la gorette »… J’avais fait chou blanc.

      Je pensai à ma pauvre bibliothécaire qui, je l’espérais, n’était pas tombée sur une telle littérature, en furetant à la recherche de Paul Morand. Après l’Allemagne et l’Amérique latine, y compris dans les langues originales, cela va de soi, j’accédai à ne salle démesurée : visiblement la littérature française était ici pléthorique. Je parcourus les siècles aussi vite que je le pus, pour rester coi devant le mur du XX° siècle. Rien que pour Proust, il y avait au moins dix mètres ! Comment avais-je pu croire que la bibliothèque n’était qu’un salon, alors qu’elle semblait étendre son labyrinthe au fur et à mesure que je découvrais une nouvelle allée, un nouveau recoin, une nouvelle porte, un nouveau vestibule, une nouvelle chapelle, et au-dessous de moi, voire au-dessus de moi, une galerie, tous peuplés de milliers de volumes, comme si c’était ma perception, ma découverte qui agrandissait ses proportions et ses rendez-vous circulaires où confluaient de nouvelles entrées…

      Trois mètres enfin de Paul Morand. Et ses Chroniques de l’homme maigre ! Une reliure havane soignée aux papiers fleuris… Je me demandai comment elle allait me conduire à mon gibier. Un volume passablement rare, puisqu’en édition originale, dédicacée de surcroit : « À l’écrivain voleur de vies », sans plus de mention du destinataire. Mais bon sang c’était bien sûr ! Si mon criminel n’était probablement pas le dédicataire, ce n’était pas pour rien qu’il me faisait passer par ce jalon. Il n’y avait pas pléthore de livres, quoique souvent policiers, comportant le mot « voleur » dans le titre... Ma réflexion fut interrompue par un feulement amical.

      Un chat me glissa contre les jambes, un angora superbement noir ! Je le caressais avec un plaisir mitigé : quoiqu’aimant ces animaux, il m’apparaissait comme une substance maladetesque de son probable maître. Il appréciait visiblement mon attention. D’où venait-il ? Certainement avait-il un itinéraire, une chatière dissimulée, des fauteuils préférés, une nourriture et une fontaine assurées, sans compter les malheureux souriceaux qui s’entêteraient à tisser leurs nids parmi les cuirs et les papiers. Ce chat, sans le moindre collier, parfaitement agile, visiblement bien nourri, n’était-il pas la preuve qu’Allan Maladetta était tapi quelque part, que la filature bibliophilique devrait à lui me mener ? Soudain il eut assez de sa ration de caresses et de ronronnements et fila derrière un recoin, dans une allée où je tentais de le suivre… Peine perdue. Le félidé était souple et furtif.

      Je trouvai non loin du Paul Morand, de Georges Darien, Le Voleur, avec un paraphe à l’encre noir : « Mieux encore, être un voleur de vies ! ». Les indices étaient concordants. Et contre lui un opuscule relié en un cuir aussi noir que la fourrure du beau noiraud, apparemment peu remarquable. Et cependant un œil attentif lisait sur le dos, gravé d’un discret gris souris, le nom et le titre attendus.

      Le voilà, m’écriai-je, en faisant résonner les salles alentour ! L’Ecrivain voleur de vie du Sieur Maladeta soi-même. Au moment exact où j’achevai de retirer avec une infinie précaution la reliure en peau de je ne sais quoi, un glissement étrange se fit entendre : je n’étais plus dans un des nombreux recoins de la bibliothèque, mais enclos entre quatre murs de livres ! Un secret mécanisme avait fait glisser sur d’imperceptibles rails une lourde étagère. Ne restait-il plus qu’un fauteuil et de la lecture pour ici vivre mes dernières heures, sans même le secours de mon IPhone, sourd et muet ? Le perfide Maladeta avait résolu d’être le voleur de ma vie ! Au sein d’une minute de silence, une voix sépulcrale, parfaitement posée, prononça distinctement la phrase suivante :

      - Qui que vous soyez, veuillez prononcer le sésame, pour lequel vous n’avez que trois essais.

      Diable, me dis-je, les tempes battantes. Ne soyons pas fébriles. La solution doit être à ma portée. Si j’échoue, personne avant des siècles, sinon jamais, n’aura l’occasion de reprendre la chaîne, ni de retrouver mon squelette empaqueté de son costume. Les souris que le chat n’aura pas mangées nettoieront mes os. Il ne me semble pas que cela soit ce que ce bouquinophile veuille, attaché au soin d’être pleinement découvert et ainsi satisfait dans son orgueil ; du moins je préférais le supposer. Dans ce satané livre certainement. L’ouvrant, je trouvai sur le rabat, car le relieur avait eu soin de conserver la couverture, une phrase qui devait flatter l’ego du Maître.

D’une voix plus assurée que je l’étais intérieurement, je me lançais :

      - Allan Maladeta est un écrivain d’une rare précision stylistique et d’une plus rare encore adéquation avec la métaphysique du mal.

      - Merci, répondit la voix que l’on pouvait imaginer être celle du prince noir du dédale, bientôt suivie du délicieux chuintement attendu.

      J’étais vigoureusement soulagé, me décidant à ne pas me séparer d’une forte mallette à outils, ainsi que d’un planton qui me suivrait de loin en loin. Et de retirer au préalable, et avec moult précautions, les volumes qui jouxteraient le ou les prochains corps du délit. Quoique je me demandai si je n’aurais pas dû examiner ce que recelait cette étagère, maintenant absolument invisible, illisible. Je n’étais même plus sûr de désigner avec exactitude le pan de bibliothèque concerné, s’il s’agissait de celui consacré à Léon Bloy, et d’un autre à aux auteurs décadents de la seconde moitié du XIX° siècle. Ce devait être un surplus de rayonnage consacré à l’édification des médecins légistes…

      À moitié rassuré, car le plan que je dessinais augmentait en confusion, sans avoir pris la précaution d’un fil d’Ariane ou des cailloux du Petit Poucet, j’allai m’assoir dans un canapé rouge un peu passé, apparemment inoffensif, au milieu d’une salle circulaire, salle dallée de motifs en étoiles noirs et blancs, entourée de couloirs rayonnants séparés par des étages de nouvelles Bibles monstrueuses, de mythologies baroques, de traités bouddhistes abscons et autres Corans dangereusement illuminés, et seulement habitée de trois échelles de bois montées sur roulettes. J’allais lire, non sans appréhension, relié en ce qui aurait pu ressembler, avec le M de l’intérieur des paumes, à de la noire peau humaine, L’Ecrivain voleur de vie.

Thierry Guinhut.

Une vie d'écriture et de photographie

 

Voir : La Bibliothèque du meurtrier. Synospsis, sommaire et Prologue

          La Bibliothèque du meurtrier. I L'artiste en maigreur

 

Bibliothèque Municipale, Poitiers, Vienne. Photo : T. Guinhut.

 

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23 juin 2019 7 23 /06 /juin /2019 16:36

 

Tératologie. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Le procès contre la haine :

 

du juste réquisitoire à la culpabilisation abusive.

 

 

 

 

      Une loi contre un sentiment ? Quelle aberration pousse nos législateurs à sévir contre la dignité humaine en prétendant la protéger ? Ce sentiment si mal venu, si décrié, si responsable de tous les crimes, c’est la haine, comme telle a priori coupable, donc à condamner, éradiquer, par une loi peut-être haïssable. Ce pourquoi notre gouvernement, qui sait si bien veiller au grain et jeter l’ivraie, intente une proposition de loi visant à lutter contre les discours de haine sur Internet, sommant les plateformes en ligne et les moteurs de recherche d'évacuer les contenus haineux - et pourquoi pas mépris, envie, hypocrisie, dans le sillage de la loi de 2018 sur les fausses nouvelles ou infox, qui prétend instaurer un ministère de la Vérité orwellien ? Il est à craindre que la loi Avia, du nom de sa propagandiste - finalement votée au Parlement le 13 mai 2020 - se révèle liberticide, d’autant qu’elle intime l’éradication des propos haineux aux algorithmes aveugles de Google, Twitter ou Facebook, donc une censure indistincte. Sont concernés l’injure, la provocation ou l’appel à la haine contre des personnes en raison de leur religion, orientation sexuelle ou origines, ce qui parait au premier abord moralement bienveillant. Même s’il sera plus que délicat de démêler cette critique rigoureuse - qui ressortit au libre arbitre - de celle qui met en cause des personnes avec violence. Toutefois, dans la plus grande confusion, le réquisitoire enchaîne haine antisémite, raciste, islamophobe, sexiste et caetera. Mais ne la confondons-nous pas avec la colère et son cortège de violence ? Gare alors à la hainophobie et à son cortège de culpabilisation abusive de la haine. Au-delà de savoir si une haine peut être abominable,  judicieuse ou injuste, salutaire ou haïssable, il faut bien s’interroger sur la pertinence d’une telle furie législative attentatoire à la liberté d’expression, sur une tentation d’un despotisme épaulé par l’entrisme identitaire et religieux. Et même si cette loi vient, le 18 Juin 2020, d’être déclarée « contraire à la Constitution » et coupable d’ « atteinte à la liberté d’expression et de communication » par le Conseil constitutionnel, il n’est pas de trop de s’interroger à son égard, tant la menace n’est pas pour autant écartée.

 

      Si la haine est un sentiment de l’ordre de l’aversion contre quelque chose ou quelqu’un, un sentiment qui pousse à vouloir du mal à autrui, elle n’est pas tout à fait la colère. Selon le philosophe espagnol José Ortega y Gasset, « Haïr, c'est tuer virtuellement, détruire en intention, supprimer le droit de vivre. Haïr quelqu'un, c'est ressentir de l'irritation du seul fait de son existence, c'est vouloir sa disparition radicale. […] La haine sécrète un suc virulent et corrosif. […] La haine est annulation et assassinat virtuel - non pas un assassinat qui se fait d'un coup ; haïr, c'est assassiner sans relâche, effacer l'être haï de l'existence[1] » Il est permis cependant de lui rétorquer que la haine ne signifie pas le passage à l’acte assassin, il lui faut une décision supplémentaire, ou, plus vigoureusement, l’impulsion de la colère. La colère en effet, venue du latin « colhera », est une maladie humorale et bilieuse (la bile chaude selon la théorie des humeurs antérieure au XVII° siècle), est rapide et brûlante, le plus souvent irrationnelle, réactive, susceptible d’immédiate violence, alors que la haine peut-être froide, raisonnée et raisonnable.

      Comme l’indique l’expression vulgaire « avoir la haine », cette dernière est plutôt synonyme de colère. C’est bien la colère qui est un des sept péchés capitaux, et non la haine, depuis Saint-Augustin en passant par Saint-Thomas d’Aquin, quoiqu’ils fussent précédés par l’Antiquité romaine.

       Sénèque, philosophe stoïcien du premier siècle, ne parle en effet pas de haine, mais bien de colère, en son traité fondamental : « les autres affections admettent le délai, une cure plus lente : celle-ci, impétueuse, emportée par elle-même comme par un tourbillon, n’avance point pas à pas, elle nait avec toute sa force. Elle ne sollicite point l’âme comme les autres vices, elle l’entraîne et jette hors de lui l’homme qui a soif de nuire, dût le mal l’envelopper aussi ; elle se rue à la fois sur ce qu’elle poursuit et sur ce qu’elle trouve en son passage. […] Mais aucun peuple ne résiste à la colère, aussi puissante chez le Grec que chez le Barbare, non moins funeste où a loi se fait craindre qu’aux lieux où la force est la mesure du droit[2] ». La haine, qui peut rester sourde et muette, retenue, a-t-elle autant cette dimension populaire et politique ?

 

      Pourtant la puissance du seul discours haineux est capable d’affecter psychologiquement, voire gravement, qui le reçoit en pleine face. Et, comme tel, allumant la colère, courent à sa suite, surtout avec les secours de la foule, de sa contamination et de son instinct grégaire, pogroms et bûchers, lynchages et autodafés, voire génocides. Mais cette traînée de poudre de la haine ne s’est-elle pas allumée qu’avec le silex de la colère ? Pensons à cet égard à l’excitation orchestrée des « deux minutes de la haine » dans 1984 d’Orwell, qui ne sert que d’exutoire et de défoulement, que de fanatisme politique au service de Big Brother, en l’absence d’un objet sous la main à écraser, éliminer, car Goldstein (au patronyme éminemment juif et capitaliste, voire Totskiste face à un stalinisme totalitaire) n’est qu’une fiction, cependant digne de la plus virulente hystérie forcément collective : « Une hideuse extase, faite de frayeur et de rancune, un désir de tuer, de torturer, d’écraser des visages sous un marteau, semblait se répandre dans l’assistance comme un courant électrique et transformer chacun, même contre sa volonté, en un fou vociférant et grimaçant[3] ». Mais il s’agit là bien plus que de haine, mais d’une venimeuse excitation colérique orchestrée aux dépens d’un bouc émissaire, bien digne de transmuer les frustrations en jouissances sadiques.

 

      La haine colérique échappe à la raison. Ce pourquoi Heinrich Mann dans son essai publié en 1933, en français et en France (l’on devine que sa publication eût été impensable outre-Rhin), titré La Haine, se livre à un pamphlet bien senti contre le nazisme et contre les masses du national-socialisme qu’il fait ainsi parler : « C’est la révolution de la nation contre les partis, et aussi contre tous ceux qui pensent. L’ennemi c’est la raison. Unissons-nous contre elle ! […] La véhémence de notre haine, c’est ce que nous avons de révolutionnaire ». Notons que moins la rhétorique de la nation, c’est un discours qui n’est pas loin de celui que tenaient les Bolcheviques et communistes de 1917. Heinrich Mann conclue avec pertinence : « La haine, non seulement comme moyen, mais comme seule raison d’être d’un puissant mouvement populaire, voilà la trouvaille du grand Hitler.[4] » Dans son chapitre intitulé « Leur méprisable antisémitisme », notre essayiste ne peut ignorer le principal levier de la haine : ignorant l’apport considérable des Juifs au bénéfice de la culture allemande, il pointe l’imbécillité d’Hitler : « Son antisémitisme s’explique par un grand vide intellectuel et par un défaut absolu de toute parenté culturelle[5] ». Hélas le pamphlet d’Heinrich Mann, comme la traduction de Mein Kampf [6]en 1934, n’eurent guère l’effet escompté d’avertisseurs…

 

 

      Nous n’oublierons pas que les vitupérations haineuses du passé purent se répandre plus vite qu’un crachat à la surface d’un pays et de la terre avant la naissance des réseaux sociaux. Cependant ces derniers sont de toute évidence un accélérateur du phénomène, et de son grégarisme. Marc Knobel, dans son essai L’Internet de la haine[7], exhibe, avec le concours d’une documentation impressionnante, l’assaut des « racistes, antisémites, néonazis, intégristes, islamistes, terroristes et homophobes », cette brochette d’intolérants virulents qui occupe avec véhémence les bastions du Web. Dans son livre Haine et violences antisémites[8] le même Marc Knobel débobine les avatars du préjugé haineux le plus ancestral et le plus entretenu, qu’il passe par l’Intifada, la délinquance et le djihadisme, ou glissant de l’euphémisme de l’antisionisme à l’antisémitisme stricto sensu. Il fait par exemple référence à l’idéologue égyptien Sayyid Qutb (1906-1966) dont le pamphlet Notre combat contre les Juifs nourrit cette haine jusqu’au vomitif trop-plein, de Gaza au Québec, du Maghreb à la Seine-Saint-Denis, partout où l’immigration musulmane s’infiltre, et pas exclusivement car l’extrême gauche anticapitaliste ne dédaigne pas cette passion vénéneuse. L’Historien établit avec rigueur comment l’islamisme succède, et dépasse grâce à sa généalogie venue du VII° siècle en Arabie, à l’antisémitisme chrétien des siècles passés, et au plus récent nazisme, tout en ne méprisant pas leurs a priori pour ainsi sédimenter leur furia génocidaire. En outre, lorsque l’on fait feu de tout bois, toute communauté parmi les jeunes musulmans en échec scolaire et  social, tant dans les banlieues, les mosquées et les prisons, tout fait réseau, et en conséquence au moyen des réseaux sociaux et des sites internet, qui deviennent des armes de prosélytisme massives.

      Faut-il donc sévir pénalement ? S’il s’agit, et là l’on n’en doute guère, plus que d’incitation à la haine, mais d’incitations, d’ordre explicite, au passage à l’acte criminel, c’est là une évidence. Des Dieudonné et des Céline[9] chauffant la salle du meurtre rituel méritent-ils cependant l’exclusion pénale ? Il faudrait apprécier le degré explicite d’incitation à la curée sanglante, travail aussi ingrat que délicat. Au risque d’enfermer la haine dans un chaudron à ne pas laisser ouvrir et qui exploserait…

      Rappelons-nous cependant que, si vicieuse moralement que soit une haine, elle n’a rien de criminelle tant que le passage à l’acte violent n’a pas sévi. Les vices ne sont pas des crimes, comme le montre le juriste américain Lysander Spooner[10], tant qu’ils ne nuisent qu’à la personne morale qui les abrite. Cette revendication de liberté morale doit concerner autant l’usage personnel du cannabis (malgré sa dangerosité) que celui de la haine. De plus, si le discours peut être la cause de la conséquence criminelle, il ne l’est, sine qua non, que si le récepteur, avant tout responsable de lui-même et de ses actes, est déjà animé par la pulsion violente et persuadé par les arguments fallacieux de la haine. Comme lorsque l’Inde vit en 2002 une déferlante de crimes de haine à l’encontre de populations de castes inférieures, de genres honnis, de religions adverses, tel que le rapporte Revati Laul, dans The Anatomy of Hate[11], qui s’intéresse tout autant aux faits qu’à une nature humaine criminelle.

 

 

      Une ochlocratie, venue autant de la plèbe d’extrême-droite que d’extrême-gauche, que du vulgaire, autrement dit du plouc, pratique la haine des intellectuels, ou des « intellos » ; un tel anti-intellectualisme, depuis le XIX° siècle, englobe selon l’étude de Sarah Al-Matary[12] un vaste panier de crabes, de Proudhon à Michel Houellebecq, des anarchistes aux catholiques les plus crispés, des nationalistes maurrassiens aux maoïstes ou aux situationnistes… L’envie, la bêtise la plus crasse, l’incompréhension et le radicalisme aux réponses courtes devant des problèmes complexes font le terreau de cette haine à l’encontre de qui s’arroge la liberté et l’autorité de penser. Nul doute que cette haïssable haine des intellectuels, qui n’est pas sans parenté avec l’antisémitisme, mais aussi celle à l’encontre des bourgeois, puissent figurer dans une Histoire de la haine[13]. Ce qui ne signifie pas qu’il faille accorder un blanc-seing à un intellectuel patenté : cette dernière qualité n’empêche pas hélas d’être haineux envers les Juifs, comme Céline, envers la bourgeoisie anticommuniste, comme Sartre, envers les capitalistes, comme tant de nos élites politiques…

      Hors les haines les plus médiatisées, forcément fascistes et racistes, il faut veiller aux haines identitaires, pas seulement nationalistes, mais indigénistes, racisées, voire féministes et gays. Là où une identité de couleur, de sexe, de genre, de classe dresse les sensibilités associatrices les unes contre les autres, et surtout là où elles obèrent l’individu au profit d’une appartenance communautaire.

 

      Existe-t-il des haines froides, raisonnées et raisonnables, donc judicieuses ? Le Baron d’Holbach, philosophe des Lumières écrivait : « La colère et la haine, si funestes quelquefois par leurs effets terribles, étant contenues dans de justes bornes, sont des passions utiles et nécessaires pour écarter de nous et de la société les choses capables de nuire. La colère, l’indignation, la haine, sont des mouvements légitimes que la morale, la vertu, l’amour du bien public doivent exciter dans les cœurs honnêtes contre l’injustice et la méchanceté[14] ». Il y a bien alors de bonnes et de mauvaises haines. La xénophobie des peuples occupés par les Nazis entre 1939 et 1945 était plus que compréhensible, l’Allemand n’étant guère en odeur de sainteté. Or la tyrannie, le totalitarisme, le fascisme, le nazisme, le communisme, l’islamisme et l’antisémitisme sont haïssables. Quant au racisme, qu’il soit anti-noirs ou anti-blancs, il n’est pas plus pardonnable d’un côté comme de l’autre. Si habiter sous l’uniforme nazi faisait de tout Allemand un être détestable, habiter sous une couleur de peau ne fait pas de vous un membre des Black Panthers ou un suprématiste blanc.

      Aussi haïr en connaissance de cause est-il non seulement pertinent, sans devoir glisser vers l’irrationnelle et contre-productive colère, mais nécessaire. C’est haïr humainement et justement une haine injuste qui ne vise qu’à déshumaniser. Connaître, comprendre, dans ses textes et son Histoire, l’accélération d’une haine ennemie est plus que nécessaire pour se prémunir et combattre au service des libertés. Sinon l’indifférence et l’amour mal placé seront tout autant inefficaces (ou pour le moins ridicules à la façon du trop fameux « Ils n’auront pas ma haine » à la suite des attentats islamistes au Bataclan) pour se préserver de monstres politiques et théologiques, de surcroit si le monstre cumule les deux obédiences. Comme le rappelle Sénèque, Aristote, arguait de la nécessité de la colère, ce qu’ici nous appelons plus exactement la haine : « C’est, dit-il, l’aiguillon de la vertu : qu’on l’arrache, l’âme est désarmée, plus d’élan vers les grandes choses, elle tombe dans l’inertie[15] ». En ce sens la différence entre la colère et la haine est celle qui tranche entre instinct de prédation et fierté morale, violence passionnelle et violence calculée et calculatrice, à la condition que cette dernière ne soit ni du Lager nazi ni du goulag communiste, ni de l’éradication théocratique, et soit de fait au service de la vertu, en particulier de celle de la liberté et de la dignité face aux tyrannies de toutes sortes et de tous bords.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      La confusion dépasse des sommets lorsque l’islamophobie côtoie dans l’équivalence le racisme et l’antisémitisme, alors que l’Islam n’a rien à voir avec une couleur de peau, alors que l’Islam repose sur un texte et une histoire criminelles à l’égard des infidèles, quand le Judaïsme, lui, est indemne d’une telle accusation. La fabrication du concept d’islamophobie veut laisser entendre que le rejet de cette religion est aussi infondé qu’irrationnel, ce qui ne suffirait d’ailleurs pas à le criminaliser, alors qu’au-delà d’un préjugé fantasmé, les faits sont indubitables. Ce qui ne permet pas d’incriminer, en une abusive généralisation, tous les pratiquants, cela va sans dire. Le tour de passe-passe du concept d’islamophobie vise à interdire le débat, et, lorsque politiques et législateurs s’en emparent d’avaliser le délit de blasphème[16] ! À ce compte-là, l’islamophilie est un vice, en tant que préjugé, absence de libre arbitre, complaisance, voire complicité criminelle.

      Pourtant, en raison de la loi de 1905 concernant la séparation des Églises et de l'État, la république laïque n’est censée ni reconnaître le blasphème, ni le pénaliser, au contraire du racisme moteur du crime, susceptible d’être vigoureusement sanctionné. Or la critique de l’Islam, y compris satirique, au même titre que celle du Christianisme et de toute autre religion, doit rester une prérogative de l’intellect des Lumières et de la liberté de penser et d’expression. Proposer de faire de l’islamophobie un délit est donc une trahison des valeurs civilisationnelles, telles que le droit naturel, la liberté, la connaissance et la dignité humaine.

      Devant la bronca des intellectuels conscients des réalités et des idéologies, de députés et polémistes, le terme islamophobie, semble devoir être remplacé par « anti-musulman ». L’on semble déplacer ainsi le débat depuis le terrain des idées vers celui des hommes, en les protégeant des injures haineuses en raison d’une religion. Mais il est à craindre que cela ne change pas grand-chose, dans la mesure où être musulman, chrétien ou bouddhiste, c’est adhérer à une idéologie. Et il est bien nécessaire de refuser des hommes en raison d’une idéologie si elle s’avère délétère et meurtrière, de refuser des porteurs d’un statut de la femme infamant, d’une absence de pluralisme caractéristique d’un Islam qui ne sépare pas le politique et le religieux, impose la charia et éradique la liberté de vivre et de penser tout haut.

      À ce compte, le tour de passe-passe sémantique est pitoyable, d’autant qu’il s’agit d’avouer que règne un interdit sur un sentiment ou un argumentaire anti-musulmans, alors qu’il faut deux mots pour ne pas séparer Islam de musulmans, et un seul pour chrétien et Christianisme. Or, le vocable anti-chrétien, injustement, n’est pas prononcé, tant est permise la christianophobie, d’autant que les fidèles du Christ sont éradiqués au Moyen-Orient par l’Etat islamique.

      Il sera aussi délicat que risqué de mesurer quand finit la critique d’une religion et de ses disciples et quand commence la haine. Faudra-t-il inventer un hainomètre finement gradué ? En fait ce sera à l’appréciation subjective des associations plaignantes, des juges stipendiés, de la soumission houellebecquienne[17]. Se risqueront-ils à pénaliser et condamner les discours de haine incitant au meurtre des apostats, des athées, des associateurs, c’est à dire des Chrétiens et des Juifs, dans Le Coran ?

      Un rappeur de sinistre réputation, Nick Conrad, engageait dans une de ses éructations à « pendre les blancs et à tuer les bébés blancs dans les crèches », ce pourquoi il a écopé d’une peine de 5000 euros, mais avec sursis. Est-ce à dire que le racisme anti-blanc assorti d’incitation aggravée au génocide doit être moins pénalisé qu’un propos bêtement raciste envers des noirs ?

      Au-delà d’une maladroite gestion des discours de haine, se lit la frilosité de nos élites politiques, désarmés devant la pression islamiste. Car face à ceux qui nous menacent, de plus en acte, par le terrorisme et la réalité de la charia dans de nombreux quartiers, la France, l’Europe, sans compter d’autres Etats, font montre pour le moins de maladresse et pour le pire de soumission lorsqu’il s’agit de gérer l’immigration de la délinquance et de l’Islam, aussi bien d’un point de vue éthique et culturel, que politique, juridique et pénal. La démission des valeurs venues du monde gréco-romain, judéo-chrétien et des Lumières, honnies par tant de musulmans, sans compter l’extrême gauche, est hélas patente.

 

 

      Dire que l’on hait tel gouvernement, qu’il est haïssable, y compris l'émetteur d'une telle loi, pourrait donc être punissable par la loi ? À la liberté d’apprécier, d’aimer et d’adorer, faudrait-il opposer dans l’abjection législative et carcérale la licence de détester, de haïr et d’abhorrer ce qui conduirait un Etat sur le chemin de la tyrannie ? Choirons-nous dans l’hainophobie ? L’expression de la pensée critique ne devrait alors passer qu’en termes galants, voilés, euphémisés, voire silencieux. Le bâillon de la censure n’est pas loin, se resserrant d’un degré dès qu’un seuil de sentiment et de vocabulaire, voire de caricatural dessin, dépasserait d’un pouce difficilement appréciable sauf au gré du caprice des pouvoirs législatifs et judiciaire (sans compter la collusion avec l’exécutif). Mieux vaut garder la liberté et le devoir de répondre à une opinion abjecte par l’argumentation (quoique peu soient capables de l’entendre, tant elle doit être trop longue et trop subtile), par la connaissance de l’Histoire et des mœurs.

      En une démocratie libérale mise à mal, la tolérance des opinions doit être la règle, dussent-elles nous sembler abjectes. Mais, me direz-vous, l’antisémitisme n’est pas une opinion, c’est un délit. Serait-ce à dire que mal penser, penser abjectement, mérite les rigueurs de la loi ? Il y faudrait encombrer les tribunaux, voire en comptant les opinions homophobes, xénophobes, sexistes, anti-scientifiques, anti-gouvernementales, anti-intellectuelles, pro-nazies, pro-communistes, et non en oublions, encager les trois-quarts de la population. Sentir et penser haineusement ne mérite pas une surveillance orwellienne et à reconnaissance mentale (comme il existe une reconnaissance faciale appliquée par la Chine à ses subordonnés coupables de comportements déviants), tant que n’est pas franchie la limite réellement dangereuse : celle de l’incitation directe au meurtre, puis celle de la discrimination indue en acte, donc l’acte délinquant, vandale et assassin. Si d’autre part il ne faut pas oublier qu’être antisémite est faire injure à la vérité, qu’être homophobe est dénier à autrui le droit de faire ce qu’il a envie de faire avec ses seuls pairs consentants, que ces erreurs sont intellectuellement et moralement condamnables, il n’en reste pas moins que tant qu’il y a pas eu de contrainte exercée sur autrui pour renier son judaïsme ou son homosexualité, aucune suite pénale ne doit pouvoir être envisagée.

 

 

      Quand la haine est la conséquence d’une situation sociale et économique désastreuses, il est vain, voire contreproductif, d’imaginer d’en interdire une expression prétendument causale ; d’autant qu’elle risque d’être goûtée de par sa valeur transgressive. Ne doutons pas que cette condamnation morale, et bientôt pénale, absolument liberticide, de la haine, conjointement confiée à l’Etat et aux Google et autres Facebook, et potentiellement totalitaire, vient d’une tradition chrétienne intériorisée, quoique non-assumée, venue du « Aimez-vous les uns les autres » et du commandement à aimer ses ennemis. Au-delà de l’irénisme qui se refuse à voir une religion autrement qu’avec des grilles de lectures hérités du christianisme, et qui ne veut condamner autrui par tolérance, ne s’agit-il pas là d’une tolérance dévoyée lorsqu’elle laisse la porte ouverte à une tyrannique intolérance ? C’est ce que montrait M. de Bonald (un auteur néanmoins discutable) en 1806 : « Les partisans de la tolérance absolue se sont vus forcer de soutenir et d’insinuer l’indifférence de tous les actes religieux, ou autorisés par les diverses religions, ou lorsque ces actes ont paru d’une barbarie et d’une extravagance trop révoltantes ; ils en ont accusé la religion en général, c’est-à-dire toutes les religions injustement[18] ». Si l’on excepte d’une juste intolérance l’Islam, c’est bien par faiblesse. Il faut alors voir dans le Christianisme, comme dans notre démocratie, une religion des faibles[19], qui en quelque sorte a contaminé nos sociétés laïques, qui risquent de ne plus guère l’être. Si le Christianisme dans l’Histoire ne fut pas toujours tolérant et paisible, le Christ recommanda cependant à ses disciples de « laisser croître ensemble le bon grain et l’ivraie jusqu’au temps de la moisson, de peur qu’en arrachant l’ivraie vous ne déraciniez le blé[20] ». Cette recommandation vaut pour l’expression de la haine.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] J. Ortega y Gasset, Études sur l'amour, Payot, 2004, pp. 38-41.

[2] Sénèque : De la colère, Livre III, Œuvres complètes, t I, Hachette 1860, p 48.

[3] George Orwell : 1984, Club des Libraires de France, 1956, p 24.

[4] Heinrich Mann : La Haine, Gallimard, 1933, p 78.

[5] Heinrich Mann : ibidem, p 9.

[7] Marc Knobel : L’Internet de la haine : racistes, antisémites, néonazis, intégristes, islamistes, terroristes et homophobes à l’assaut du web, Berg International, 2012.

[8] Marc Knobel : Haine et violences antisémites, Berg International, 2013.

[10] Lysander Sponer : Les Vices ne sont pas des crimes, Les Belles lettres, 1993.

[11] Revati Laul : The Anatomy of Hate, Westland, 2018.

[12] Sarah Al-Matary : La Haine des clercs. L’anti-intellectualisme en France, Seuil, 2019.

[13] Voir : Frédéric Chauvaud : Histoire de la haine. Une passion funeste, 1830-1930, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

[14] Paul-Henry Thiry d’Holbach : La Morale universelle, Œuvres philosophiques 1773-1790, Coda, 2004, p 350.

[15] Sénèque, ibidem, p 49.

[18] M. de Bonald : « Réflexions philosophiques sur la tolérance des opinions », Mélanges littéraires, politiques et philosophiques, Le Clere, 1819,  p 271.

[19] Jean Birnbaum : La Religion des faibles. Ce que le djihadisme dit de nous, Seuil, 2018.

[20] Evangile selon Saint-Matthieu, 13, 24-30.

 

 

M. de Bonald : Mélanges littéraires, politiques et philosophiques, Le Clere, 1819.
Photo : T. Guinhut.

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19 juin 2019 3 19 /06 /juin /2019 15:29

 

Chiesetta della Misericordia, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Herland, parfaite république des femmes,

 

par Charlotte Perkins Gilman.

 

 

 

 

Charlotte Perkins Gilman : Herland, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par Yolaine Destremeau et Olivier Postel-Vinay,

Points, 224 p, 8,40 €.

 

 

 

 

      En 2017, Naomi Alderman avait donné Le Pouvoir[1] à un sexe féminin vengeur et  tyrannique ; mais avant elle, dès 1915, une autre Américaine, Charlotte Perkins Gilman, avait imaginé un pays de femmes libres bien plus harmonieux, au-delà de montagnes aventureuses, dans un roman mystérieusement intitulé Herland. C’est là un des rares espaces féminins de l’utopie, imaginé comme un antidote par une auteure singulière, essayiste de surcroit. Cependant l’on est en droit de se demander si cette parfaite et délicieuse république des femmes est susceptible, comme toute utopie qui se respecte, de quelque tyrannie soigneusement celée.

 

      Comme l’entend le sous-titre d’Herland, quoiqu’il ne soit qu’un ajout discutable de l’éditeur, nous voici prêts à plonger dans un roman d’aventure pour adolescents : « Ou l’incroyable équipée de trois hommes piégés au royaume des femmes ». Cependant, outre que le récit tient sa promesse en termes de péripéties, il dépasse l’Eldorado, dans Candide de Voltaire, en sa qualité d’apologue et en termes de défis intellectuels.

      Nos trois jeunes gens font un voyage d’exploration en Amazonie, où l’on parle d’un dangereux pays des femmes. Aiguillonnés par la curiosité, et au moyen de leur petit avion, ils découvrent au-delà des montagnes, et à leur stupéfaction, une contrée pacifique où « tout n’est qu’ordre et beauté », reprenant ainsi le refrain de « L’invitation au voyage » en vers de Baudelaire. Les voici choyés dans une douce incarcération par ces dames aux cheveux courts. Gymnase, jardin, livres concourent à leur nouvelle initiation. Une tentative de fuite est un échec. Habitant une sorte de château, ils apprennent « l’herlandais » : vont-ils lire des romans « sans héros masculins » ? Pourront-ils être amoureux, vivre une sexualité ?

      L’Histoire d’Herland est précisément, voire encyclopédiquement, dépliée. Depuis deux mille ans, ces dames se reproduisent par « parthénogénèse », ne donnant naissance qu’à des filles, et par conséquent élèvent un temple à « Maaia, leur déesse de la maternité ». De plus, elles sont « profondément sages », « héritières de toute la bonté transmises par leurs aînées », sont pleines d’amour maternel et sororal et sont parvenues à l’excellence de la santé, de l’éducation, s’inspirant de la pédagogie Montessori, et à la prospérité par un travail soigneux. Le roman devient un dialogue philosophique comparant leur monde et celui des Etats-Unis, que nos compères doivent reconnaître moins heureux. Heureusement Charlotte Perkins Gilman a le rare mérite de ne pas choir dans un manichéisme outrancier. C’est avec intérêt et empathie que ses sages citoyennes accueillent les trois hommes ; c’est avec bienveillance et néanmoins fermeté qu’elles défendent leur modèle sociétal, voire avec une véhémence revancharde : « les femmes sont des coopératrices par nature, et pas les hommes ! »

      Cette civilisation exclusivement féminine affamée de savoir est évidemment idéalisée : comme un vœu pieux de la part de l’écrivaine. Malgré - ou plutôt grâce - à la disparition d’une moitié de l’humanité, elle nous propose un modèle riche de séductions, tant morales qu’esthétiques, donc une exceptionnelle et novatrice utopie littéraire, scientifique, écologique, politique et féministe. La nature foisonnante est exploitée avec sagacité et respect, les punitions n’existent pas, on y préfère « patience, douceur et courtoisie ». Plus exactement elles savent parmi les espèces cultivées et élevées éliminer les défauts, comme lorsque des personnalités montrent des velléités rebelles et agressives, alors rapidement exclues d’une communauté qui tient à la perpétuation de ses vertus civiques.

      Mais est-on sûr que la disparition de la sexualité soit un bien ? Aussi l’insistance d’un des jeunes hommes à épouser sa guide et à vouloir lui faire subir l’outrage du sexe est-elle condamnée, à juste titre, quoique l’on puisse deviner un dégoût partisan de la part de l’auteure. Parmi les trois aventuriers, Terry est celui dont le harcèlement amoureux, la prédation sexuelle est la marque ; en fait son union avec Alima est le signe du fiasco du machisme. Jeff au contraire sait parfaitement se fondre dans ce monde et trouver la sérénité avec son amie Celis. Le narrateur quant à lui s’adapte en gardant une position de sociologue et d’observateur attentif, tout en éprouvant une amitié et une admiration toutes spirituelles pour la « brune Ellador ».

 

 

      Reste qu’il est légitime de se demander si une telle parfaite république des femmes frise l’anti-utopie. Le narrateur, lui-même issu de la prudence de son auteure, s’interroge : « J’aimerais bien trouver une faille à tant de perfection ». Sa guide, Somel, assurant que les « criminelles » ont disparu, avoue que les « femmes défectueuses ont dû être privées de maternité ». Voilà qui est bel et bon. Cependant l’éducation des enfants étant collective, en cohérence avec les utopies communistes, et parmi ces « femmes qui œuvraient pour la collectivité », en un monde où la grossièreté avait disparu, faut-il penser que l’individualisme n’ait pas droit de cité, que la solitude, voire la dissidence paisible soient persona non grata ?

      La conséquence de cette perfection politique est que l’art herlandais a quelque chose, pour employer une image excessive, de totalitaire : « des grands spectacles fastueux, des processions grandioses, un rituel mêlant art et religion », des « fêtes éducatives et sociales ». San aucun doute « leur art dramatique était très ennuyeux. Pas d’attirance fatale, de jalousie, de pays en guerre, d’aristocrates ambitieux, de pauvres qui luttent contre les riches ». Est-ce le prix qu’il faut payer pour vivre dans la perfection ? Ainsi l’habileté de l’auteure ne se contente pas d’une apologie de son utopie, mais pose, par la voix du narrateur, qui, notons-le, est bien masculin, les questions indispensables. Pourtant une chose était « de critiquer la civilisation trop parfaite de ces femmes, mais nous ne pouvions nous résoudre à raconter nos échecs et nos débâcles ». Or le voyage que se propose Ellador pour accompagner le retour du narrateur et de Terry (car Jeff choisit de rester et d’être « herlandisé) risque-t-il, malgré les prodiges scientifiques à découvrir, d’être éprouvant, décevant. Comme le narrateur, faisons aveu d’humilité.

      L’herlandais apologue, quoiqu’il cache une satire de son revers, c’est-à-dire notre monde, est absolument irénique. En revanche, dans les années soixante, Monique Wittig présenta une autre communauté exclusivement faite de femmes, de surcroit lesbiennes, dans son roman expérimental Les Guérillères[2], dont la seconde partie conte l’épopée guerrière qu’elle livrent contre des hommes décidés à éradiquer leur liberté. Que les Herlandaises parviennent à pacifier leur nation, mais au prix du peu d’individualisme, soit ; mais que les hommes puissent tous supporter une telle sécession, c’est hélas peu probable, le cas du plus vindicatif des trois explorateurs est à cet égard symptomatique. Il reste à espérer que leurs montagnes les protègeront longtemps d’une intrusion de séides d’une tyrannie machiste, voire théocratique…

 

 

      Injustement méconnue, Charlotte Perkins Gilman, dont le chef d’œuvre mérite d’être longuement dégusté et médité, née en 1860 et décédée en 1935, est en fait l’auteure de la Trilogie d’Herland, qui commence par Moving the Montain et s’achève avec With her in Ourland, dont Herland est le volet central, rédigé de main de maître (faut-il dire de maîtresse ?). Jeune fille à l’intelligence précoce, puisqu’elle apprit à lire seule à cinq ans et parcourut bientôt sciences et civilisations anciennes, elle batailla pour acquérir son indépendance en divorçant d’un premier mariage, ce qui était passablement rare en cette seconde moitié du XIX° siècle. Activiste féministe, elle propose des conférences engagées, publie en 1892 The Yellow Wallpaper, une nouvelle dont la narratrice raconte sa dépression post partum, sa mise au repos par son mari médecin et sa réclusion insupportable au point qu’elle arrache le papier peint de sa chambre où paraissent s’agiter des créatures féminines prisonnières… Ce qui fut chez nous fidèlement traduit sous le titre Le Papier peint jaune[3], mais aussi La Séquestrée[4]. Dans un magazine de sa création et éditée pendant sept ans par ses propres soins, The Forerunner, elle fait paraître son Herland en feuilleton. C’est une étonnante auteure, fort prolifique, aux milliers d’articles, aux 470 poèmes et 170 nouvelles, aux essais solides, dont Women and economics qui fait figure de référence théorique pour les mouvements féministes aux côtés de L’asservissement des femmes publié en 1869 par le très masculin John Stuart Mill[5]. On retiendra également son The Man-Made World (Le Monde fait par les hommes) dont on devine la dimension polémique. Restons plus prudent devant With her in Ourland, où l’on découvre la nécessité de séparer les différentes races en fonction de leurs développements culturels.  Hélas, elle dut se suicider au chloroforme alors qu’un incurable cancer du sein la rongeait. Il n’est pas étonnant qu’Alberto Manguel, en son Voyage en utopie[6], et parmi vingt auteurs aussi prestigieux et essentiels que Thomas More et Fourier, tienne en bonne part ce remarquable Herland.

 

      Un siècle plus tard, la Française Caroline Fauchon, imagine qu’en un au-delà des neiges de Laponie, un monde vit Sans eux[7]. Comment est-ce possible ? L’espèce mâle se serait autodétruite, comme l’une de ces espèces que la nature ou les conquêtes et prédations anthropiques auraient condamnées à l’extinction… Là encore, un voyage lointain permet de dépasser une barrière géographique qui est aussi celle qui ouvre sur une autre anthropologie. À la terrible anti-utopie de Naomi Alderman, il faut alors opposer, non sans manichéisme, d’harmonieuses utopies exclusivement féminines, dont le modèle indépassé restera longtemps notre cher Herland, qui, bien qu’elles soient impraticables dans notre réel, restent des tensions de l’esprit humain. Il n’est pas indifférent de noter à cet égard que Charlotte Perkins Gilman n’aimait guère le terme partisan de « féminisme », sachons lui gré de préférer celui d’humanisme.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] Monique Wittig : Les Guérillères, Minuit, 1969.

[3] Charlotte Perkins Gilman : Le Papier peint jaune, Éditions des Femmes, 1976.

[4] Charlotte Perkins Gilman : La Séquestrée, Phébus, 2002.

[5] John Stuart Mill : L’asservissement des femmes, Payot, 2016.

[7] Caroline Fauchon : Sans eux, Actes Sud, 2019.

 

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14 juin 2019 5 14 /06 /juin /2019 12:43

 

Etang Grenouilleau, Mezières-en-Brenne, Indre.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Henry-David Thoreau, de l'étang de Walden

 

au Journal de la désobéissance civile en question.

 

 

 

 

Henry-David Thoreau :

Journal 1837-1841, Journal 1841-1843, Journal 1844-1846, Journal 1846-1850,

traduit de l’anglais (Etats-Unis), annoté et présenté par Thierry Gillybœuf,

Finitude, 256 p, 22 € ; 320 p, 23 € ; 320 p, 23 € ; 400 p, 25 €.

 

Henry-David Thoreau : Walden, traduit par Nicole Mallet,

Les Mots et le reste, 384 p, 9,90 €.

 

Henry-David Thoreau : Le Paradis à reconquérir, traduit par Nicole Mallet,

Les Mots et le reste, 96 p, 3 €.

 

Henry-David Thoreau : Marcher,

traduit par Sophie Rochefort-Guillouet, L’Herne, 90 p, 7,50.

 

Henry-David Thoreau : Résistance au gouvernement civil,

traduit par Sophie Rochefort-Guillouet, L’Herne, 72 p, 7,50.

 

 

 

      Une lecture superficielle, voire une réputation entendue, mais guère vérifiée, laisse entendre que Thoreau est un chantre enthousiaste de la nature. Certes, mais il apparait  qu’il est également peu amène envers le progrès. Jusqu’où faut-il vivre dans la nature avec lui ? Laissons-nous cependant porter par son Journal, qui est l’œuvre de la vie d’Henry-David Thoreau (1817-1862). C’est un archipel d’une quinzaine de volumes, dont huit sont parus aux Etats-Unis. Grâce à la bonne volonté, à la patience des éditions Finitude et de Thierry Gillybœuf, qui traduit, annote avec tant de ferveur son auteur favori, nous pouvons en lire les quatre premières livraisons, entre 1837 et 1850. Nous supposerons qu’elles se dérouleront jusqu’en 1862, année de la mort de Thoreau, qui ne publia de son vivant que deux volumes, dont Walden ou la vie dans les bois et le fameux La désobéissance civile, manuel libéral, quoique peut-être trop facilement invoqué comme protestataire.

 

      « Mon journal contient de moi tout ce qui, sinon, déborderait et serait perdu : des glanures du champ que je moissonne à travers mes actes », écrit-il en 1841. Cette éthique restera toujours sienne, au long des trente-neuf cahiers pour lesquelles il fabriqua une caisse en pin, simple écrin pour un immense trésor littéraire. D’abord bribes et notations, fragments d’essais et poèmes, le Journal évolue peu à peu vers sa plus pure expression : les évocations de la nature et la place modeste d’une sagesse humaine éphémère en son sein. Car ce marcheur des frontières naturelles et des espaces sauvages, cherchait les bouts du monde. Comme lorsqu’il escalade les 1605 mètres du Mont Ktaadn[1], ou Kathadin, dans le Maine, pour découvrir l’immensité d’un désert forestier, sans contrat aucun avec l’homme. Ou lorsqu’il atteint une extrémité terrienne devant la fureur des vagues, ce qu’il relate dans les tableaux puissamment colorés de Cap Cod[2]. Il connaît intimement et de longue expérience l’art de la Marche[3], son rythme, sa cadence et son regard ouvert ; et c’est ainsi que s’écrit son Journal, comme en témoigne une conférence donnée en 1851, et sobrement intitulée Marcher, à la recherche d’une « littérature qui permette à la Nature de s’exprimer », car, ajoute-t-il « Ma soif de savoir est intermittente, mais mon désir de baigner dans des atmosphères que mes pieds ne connaissent pas est permanent et constant ». Ainsi vont les pages du Journal parmi lesquelles « tout est sujet […] de la planète et du système solaire jusqu’au moindre crustacé et au moindre galet sur la plage » (12 mars 1842).

      Philosophe transcendantaliste, dans la compagnie d’Emerson[4], Thoreau entretient avec la nature et la vie un lien quasi-mystique. Emporté par « la fièvre poétique », il compose « L’invitation de la brise », quand les auteurs de l’antiquité grecque veillent à son chevet. Sans jamais oublier sa devise du 26 juin 1840 : « L’état suprême de l’art est l’absence d’art ». Ainsi, « Une phrase parfaitement saine est extrêmement rare. Parfois j’en lis une qui a été écrite lorsque le monde tournait rond, quand l’herbe poussait et que l’eau coulait. » (10 janvier 1841). Des moments véritablement zen ravissent le lecteur, comme cette mise en abyme : il lit la piste d’un renard, « l’étang était son journal », où « la neige a fait tabula rasa » (30 janvier 1841).

      Parfois, le Journal se fait recueil d’aphorismes : « Il existe deux sortes d’auteurs : les uns écrivent l’histoire de leur époque, les autres leur biographie » (18 avril 1841). Son impressionnante culture littéraire se heurte cependant à des jugements pour le moins rapides, voire démagogiques : « L’ensemble de la poésie anglaise depuis Gower réunie dans un même écrin parait bien médiocre comparé à la nature la plus ordinaire aperçue par la fenêtre de la bibliothèque ». Ce qui ne l’empêchait pas de tenir à ses livres, y compris aux trente-neuf volumes manuscrits de ce Journal qu’il protégeait jalousement !

      L’éloge de l’espace naturel fait vibrer les pages. Le romantisme de Thoreau doit se lire dans la continuité des poètes lakistes anglais, mais aussi dans le cadre de l’exaltation du pionnier américain. La quête de la sagesse irrigue également le Journal. En effet le 27 juin 1840, au regard des bruits du labeur humain, il précise son éthique personnelle, inspirée par la pensée orientale de Manu et des Brâhmanes, aussi individualiste qu’hédoniste : « je ne veux rien avoir à faire ; je dirai à la fortune que je ne traite pas avec elle, et qu’elle vienne me chercher dans mon Asie de sérénité et d’indolence si elle peut ». Plus loin, le 27 mars 1841, il note : « Je ne dois pas perdre une once de liberté en devenant fermier et propriétaire terrien ». Heureusement pour lui qu’Emerson mit à sa disposition la pauvre cabane de Walden !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Si le ravissant Journal de Thoreau n’innove guère du point de vue générique, malgré l’éclatement des notations visuelles, sensibles, et la fluctuation des pensées, il faudra chercher en Walden ou la vie dans les bois, publié en 1854, l’horizon d’un nouveau genre au croisement du récit de voyage, de l’essai naturaliste et du traité d’éthique écologique ; à moins de penser dans une certaine mesure aux Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau. Nous trouvons l’occasion de le relire, avec le secours d’une récente traduction de Brice Matthieussent, peut-être plus agile que celle de G. André-Laugier, quoique cette dernière eût l’avantage d’être publiée dans le cadre d’une édition bilingue[5].

      Voici le récit de deux années passées dans une fruste cabane au bord d’un étang forestier du Massachussetts, à partir de juillet 1845. Il commence cependant par un réquisitoire contre la civilisation moderne, et, en contrepartie, par une plaidoirie enthousiaste à l’égard de la vie naturelle. La dimension pamphlétaire de Walden ou la vie dans les bois, dont le Journal est une matrice, s’insurge contre la culture artisanale, industrielle et urbaine. Quoique gagnant sa vie en pratiquant le métier d’arpenteur, le voilà « arpenteur, sinon des grandes routes, du moins des sentiers forestiers et des chemins de traverse », « inspecteur autoproclamé des tempêtes de neige et des orages de pluie ». Récit d’une expérience, ce livre est aussi un recueil de petits essais à la Montaigne, c’est-à-dire « à sauts et à gambades », avec des parties intitulées « Economie », « Lire » ou « Des lois plus élevées », quand d’autres s’appellent plus humblement « Solitude », « Le champ de haricots » ou « Le lac en hiver ».

      Son centre du monde est l’étang de Walden, auprès duquel il resta chaste et presque végétarien, vivant dans une relative autarcie, quoique bien proche de Concord et de ses amis, pour écrire dans une cabane aux poutres de pin taillées à la hache. Aussi s’agit-il dans une certaine mesure d’une réponse à l’expérience de George Ripley qui, dans le même temps, pensait améliorer l’homme et ses conditions d’existence au moyen de la collectivité agraire de Brook Farm. Thoreau choisit de vivre une expérience solitaire, comme, toutes proportions gardées, Robinson Crusoé. Or la seule vision mystique de la nature, telle que pouvaient la pratiquer certains romantiques comme Wordsworth, n’est pas son fait : il privilégie la vision du naturaliste.

      Il n’est pas sans avoir cependant des convictions discutables, comme préférer à toute éducation celle des forêts et de la construction d’une cabane ou d’un canif. Plaçant l’expérience bien au-dessus de la théorie, il rétrécit pourtant le champ de l’évolution humaine et technique. Mais fidèle à son éthique, il cultive son terrain dans le cadre d’une simple économie de subsistance, « car le commerce corrompt tout ce qu’il touche », dédaignant les plus fiers monuments de l’architecture et de l’Histoire, ne nous laissant rien ignorer de ses travaux manuels intenses, de sa nourriture et de son budget, modestes au demeurant. Aussi ne cesse-t-il de faire l’éloge de la frugalité, voire de la pauvreté. Pourtant, plus loin, il se contredit : « Ce qui me plait dans le commerce, c’est l’esprit d’entreprise et le courage », tout en célébrant la régularité du chemin de fer qui passe non loin de son étang.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Le Thoreau de Walden est également un moraliste, par exemple en doutant de la philanthropie, qui « est presque la seule vertu qui soit appréciée à sa juste mesure par l’humanité. Mieux voudrait dire qu’elle est grandement surestimée ; et c’est notre égoïsme qui la surestime ». L’argumentation morale glisse parfois jusqu’à l’aphorisme : « Ne vous obstinez pas à surveiller les pauvres ; efforcez-vous plutôt à devenir un digne habitant de ce monde ».

      Au bord de l’étang de Walden, il entend « le poème de la création ». La verve lyrique de l’écriture transporte le prosateur, qui découvre avec émotion que « sa maison se situait vraiment dans une partie de l’univers retirée mais toujours nouvelle et non profanée », même si l’on vient l’hiver scier et charrier la glace de son étang. Il accorde toute son attention aux « bruits », cloches lointaines, chant des engoulevents et des grenouilles-taureaux. Ainsi confie-t-il : « Je n’ai jamais trouvé compagnon d’aussi bonne compagnie que la solitude ». Ou encore : Ne suis-je pas en intelligence avec la terre ? »

      Il n’est pas tendre, quoique réaliste, à l’égard des habitants de Concord, le village voisin, qui ne lisent ni les indispensables grands classiques, ni les écritures saintes : « Il est temps que nos écoles soient des universités, et leur ainés des chargés de cours […] pour continuer des études libérales pour le restant de leur vie ». Nous apprécions son éloge de l’éducation libérale[6], tout en relevant qu’il faudra pour cela s’abstraire un tant soit peu de la « vie dans les bois ». Néanmoins, entre contemplation et art de la description paysagère, entre sarclage du champ d’haricots, pêche aux tacauds et cueillette des myrtilles et des airelles, il reçoit volontiers quelques visiteurs, étonnés ou compréhensifs. Il est poète en prose certes, ce qui ne l’empêche en rien d’être doté d’un solide esprit pratique, lorsque, par exemple, il prend tant de soin à construire sa cheminée, précieuse quand gèle le lac, lui consacrant tout un chapitre (« Pendaison de crémaillère ») comme le fit son contemporain Herman Melville dans Moi et ma cheminée[7]. Au rythme des saisons, des observations devant de paisibles perdrix ou de batailleuses fourmis, et des méditations lyriques et philosophiques, ces pages ne peuvent manquer de nourrir leur lecteur : « Aimez votre vie, si pauvre soit-elle », conclue-t-il…

 

      C’est dans Le Paradis à reconquérir (une réponse acide au projet d’utopie technique de John A Etzler) qu’il prononce des phrases dignes d’une conscience écologique d’aujourd’hui : « Nous nous comportons avec tant de mesquinerie et de grossièreté envers la nature ! Ne pourrions-nous pas la soumettre à un travail moins rude ? » Cependant l’utopie régressive de Thoreau, prophète rassis de la décroissance (quoiqu’il ne prétende pas l’imposer à autrui de manière autoritaire), ne vaut guère mieux, affirmant : «  Les inventions les plus merveilleuses des temps modernes retiennent bien peu notre attention. Elles sont une insulte à la nature ». Il termine cette recension critique d’une manière emphatique et un brin ridicule, car l’amour est une force qui « peut créer un paradis intérieur qui permettra de se passer d’un paradis extérieur ». Il y a cependant un louable versant scientifique chez notre naturaliste, lorsque dans un petit essai, La Succession des arbres en forêt,[8] il montre que ce n’est pas par magie et génération spontanée que poussent les arbres loin de leur habitat, mais parce qu’écureuils et oiseaux transportent graines et semences. L’explication naturelle succède aux élucubrations surnaturelles et créationnistes de ses contemporains.

      Diariste, conférencier et philosophe politique se liguent en lui au cœur d’une conscience américaine en gestation. Bientôt, il sera reconnu parmi les grands, entre Herman Melville, Walt Whitman et Emily Dickinson. Quoique caché sur le bord de son étang, il rayonne comme le chantre d’un espace et d’une conscience à préserver. Evidemment, toute la tradition du « nature writing », voire une bonne part de la pensée écologiste, découlent de notre poète-prosateur et philosophe des sentes forestières. La sensation intérieure et la conscience environnementale se fondent en un seul leitmotiv.

      Certes l’on aime Thoreau ; mais il faudra prendre garde à ne pas l’idéaliser, surtout en l’effleurant comme l’on révère une rumeur, faute de le lire. L’on est bien content que la révolution industrielle qu’il rejetait en préférant les bois de Walden, nous ait apporté un appréciable confort de vie. Lorsqu’il vitupère dans Marcher, « Je rêve d’un peuple qui commencerait par brûler les clôtures et laisserait croître les forêts », il ne s’embarrasse guère de la propriété, dans une rousseauiste nostalgie, et des investissements de la civilisation. Il n’aime guère non plus ni les beaux-arts, ni la technique, ni la division du travail, dans une optique passéiste accordée à une nature édénique. Pas tout à fait fou cependant il reconnait dans Walden qu’il vaut « certainement mieux accepter les avantages, aussi chèrement payés soient-ils, proposés par l’invention et l’industrie des hommes ». Bien que nous nous gardions de faire de sa pensée un système, encore moins une dictature écologiste, nous aimons Thoreau comme une pause fondamentale hors du bruit de la cité, comme un rêve de grandes vacances rustiques et éternelles parmi les forêts, comme une conscience nécessaire de l’homme dans la nature, et surtout comme un chantre farouche de la liberté : « je suis un citoyen libre de l’univers, qui n’est condamné à appartenir à aucune caste », écrit-il en 1842.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      La désobéissance civile, publiée en 1849, et aujourd’hui sous le titre Résistance au gouvernement civil, est-il un mythe pour adolescent frondeur ou une réelle philosophie politique ? Les libéraux classiques peuvent à juste titre revendiquer ce fulgurant essai. Notons qu’il fut publié dans la collection « Libertés » chez Jean-Jacques Pauvert, où il voisina avec le regretté Jean-François Revel[9]. De plus, si nous ouvrons la fabuleuse anthologie des Penseurs libéraux[10], nous en trouvons un bel extrait, titré « Désobéir aux lois ». Libéral, certes, mais anarchisant : « Il y a quelque chose de servile dans l’habitude que nous avons de chercher une loi à la quelle obéir », écrit-il dans Marcher. En ce sens, le concept de désobéissance civile peut être brandi aussi bien par l’anarcho-capitaliste que par le plus fruste libertaire, par le philosophe issu des Lumières et en butte à l’injustice et au despotisme, que par une gauche révolutionnaire. Cette remise en cause de l’Etat, certes à l’époque de Thoreau encore esclavagiste, mais absorbant moins dans les bras de sa pieuvre la vie économique qu’aujourd’hui, reste en butte contre les principes libéraux classiques de l’Etat régalien gardien de la liberté.

      « Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins ». Voici la phrase inaugurale et trop peu célèbre de cet essai vigoureux, souvent suivi du « Plaidoyer pour John Brown », autant au service « des droits des plus pauvres et des plus faibles parmi les gens de couleur opprimés par l’esclavage, que ceux des riches et des puissants ». Le réquisitoire contre l’Etat, dans le cadre d’une protestation contre la guerre menée par les Etats-Unis au Mexique, est d’une puissance éthique et rhétorique remarquable. Décrivant un fusilier marin, « debout vivant dans son suaire », il proteste : « La masse des hommes sert ainsi l’Etat, non point en humains, mais en machines avec leur corps ». Plus loin : « Pas un instant, je ne saurais reconnaître pour mon gouvernement cette organisation politique qui est aussi le gouvernement de l’esclave ».

      Son refus de l’impôt, donc de l’Etat auquel il ne voulut pas souscrire, lorsqu’il sert à mener une guerre qu’il désapprouve, est à la source de ce bref et néanmoins vigoureux discours. L’actualité de ce texte reste considérable à l’heure d’une fiscalité confiscatoire et d’une économie plombée, sachant que Thoreau passa une journée en prison pour ne pas vouloir payer l’impôt (on le paya pour lui) : « quand […] l’oppression et le vol sont organisés, je dis : débarrassons-nous de cette machine ». Plus loin : « Il existe des lois injustes, consentirons-nous à y obéir ? » Ou encore : « Il faut que je veille, en tous cas, à ne pas me prêter au mal que je condamne », ce qui conduisit aux mouvements de résistance passive, et à la détermination de Martin Luther King. La conclusion reste mémorable : « Jamais il n’y aura d’Etat vraiment libre et éclairé, tant que l’Etat n’en viendra pas à reconnaître à l’individu un pouvoir supérieur et indépendant d’où découlerait tout le pouvoir et l’autorité d’un gouvernement prêt à traiter l’individu en conséquence ».

 

     

      Le principe de désobéissance civile, si héroïque soit-il, ne délivre pas du jugement sur le bien et le mal, entre le bon choix et le mauvais choix, en faveur du droit naturel et non du droit positif déterminé par les législateurs et les tribunaux, pour reprendre la distinction de Léo Strauss[11]. Désobéir contre la tyrannie, et au service de la vertu, de l’égalité devant le droit, de la liberté économique, des mœurs et d’expression, soit. Mais pas au prix du divorce d’avec une loi, une doxa, une courtoisie, une justice bonnes. Pas dans le but conscient ou inconscient d’installer une tyrannie pire que la présente…

      La désobéissance civile devient alors un sur-romantisme, dans laquelle l’indigné, le révolté contre le pouvoir, quelque soit sa représentativité et sa légitimité, devient une sorte de messie des temps nouveaux, démocratiques et libertaires, ou prétendument. Trop souvent d’ailleurs les médias ont tendance à sacraliser les révoltés contre un pouvoir inique ou non, qu’il s’agisse des printemps arabes, cairotes ou syrien, des places de Kiev ou de Nantes, d’un José Bové, s’appuyant indûment sur l’opuscule de Thoreau pour saccager de forts utiles champs de Plantes Génétiquement Modifiées.

      Sans compter que l’obéissant fait moins spectacle que le désobéissant, que les désobéissantes et pacifiques foules familiales de la Manif pour tous sont moins spectaculaires et dignes d’images que les pillages des casseurs fascistes, des anarchistes en noir, des écologistes en vert et autres jeunes racailles diverses. Quoique le traitement policier soit moins tendre pour les premiers que pour les seconds, parce qu’ils sont plus faciles à circonscrire, et considérés comme réactionnaires (ils n’ont pas la bonne désobéissance idéologique), parce le diktat de gauche sur le pouvoir qui compte s’allier les seconds le paralyse.

 

      Entendons-nous : par les temps qui courent, la désobéissance civile est bien mieux acceptée si elle obéit à la bonne conscience de gauche. Il faut craindre que ce concept phare soit mangé à toutes les idéologies. Au point de plus les servir que de servir celui à laquelle s’adressait l’auteur de Walden : l’individu et ses libertés. Si tous ceux qui invoquent le fantôme de Thoreau sur des barricades civiles et mentales avaient la modestie, l’intériorité et la capacité créatrice d’écrire un tel essai, un tel Journal, peut-être ne démériteraient-ils pas d’Henry-David Thoreau. Comme lui, le 26 février 1841, pouvons-nous dire aujourd’hui : « Ce bon livre aide le soleil à briller dans ma chambre » ?

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Dont on peut lire le récit dans Henry-David Thoreau : Les Forêts du Maine, José Corti, 2008.

[2] Henry-David Thoreau : Cap Cod, Imprimerie Nationale, 2000.

[5] Henry-David Thoreau : Walden ou la vie dans les bois, Aubier-Montaigne, 1982.

[7] Herman Melville : Moi et ma cheminée, Falaize, 1951.

[8] Henry-David Thoreau : La succession des arbres en forêt, Les mots et le reste, 2019.

[10] Voir : Du concept de liberté aux penseurs libéraux

[11]  Leo Strauss : Droit naturel et histoire, Champs Flammarion, 2008.

 

Photo : T. Guinhut.

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8 juin 2019 6 08 /06 /juin /2019 13:13

 

San Marco, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 


Dostoïevski, romancier génial

 

et socialiste chrétien antirévolutionnaire

 

par son biographe Joseph Frank.

 

 

 

Joseph Frank : Dostoïevski, un écrivain dans son temps,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Pierre Ricard,

Syrtes, 1056 p, 33 €.

 

Anna Dostoïevski : Journal (1867),

traduit du russe par Jean-Claude Lanne, Syrtes, 304 p, 11 €.

 

 

 

 

      Tel un démiurge, le biographe de l’auteur d’une œuvre-phare doit embrasser tout un siècle d’Histoire et de bouillonnement culturel, pour voir surgir toutes les conditions et les clefs de la création romanesque. Défi d’autant plus risqué s’il s’agit d’un auteur aussi contrasté, aussi cataclysmique que Dostoïevski (1821-1881). Or la réputation des génies de la littérature et de l’art a trop souvent laissé dans l’ombre la présence de leurs compagnes. Et si Nora Joyce était incapable de s’intéresser à l’œuvre de son mari, ce n’était pas le cas d’Anna, l’épouse de l’auteur des Frères Karamazov. Il faut alors rapprocher une biographie monumentale, celle née sous la plume de Joseph Frank, et une année de Journal par la petite main qui accompagnait l’immense et torturé Fiodor Dostoïevski. Au-delà d’une idéologie marquée par le socialisme chrétien, il faut chercher les secrets de la puissance de son écriture, plongé qu’il était dans les entrailles de la psychologie humaine et les affres de la Russie de la seconde moitié du XIX° siècle. Non sans penser à George Steiner qui préférait Tolstoï à Dostoïevski …

 

      L’œuvre entière de Dostoïevski trace un sillage incandescent au travers des conflits politiques qui étranglent l’empire russe, entre tsarisme despotique et intelligentsia libérale, entre répression et virulente impulsion révolutionnaire. Aussi, naissant dans une famille qui n’est pas issue de la noblesse terrienne (comme Pouchkine, Gogol ou Tolstoï), doit-il affermir son ambition. Une solide éducation, y compris française et religieuse, la fréquentation des paysans, la lecture de romans gothiques, de Pouchkine et de Schelling, font le terreau de son œuvre future et de la conviction que l’art est chemin vers la transcendance. Il obtint d’abord un succès réel avec le réalisme des Pauvres gens en 1846.  Or l’élan fut brutalement brisé.

      À l’occasion d’une conspiration anti-absolutiste dans un cercle littéraire, il est arrêté en 1849. Son procès aboutissant à une fatale condamnation fut au dernier instant commué en dix ans de bagne et d’exil ; cependant « cette confrontation avec la mort avait laissé des traces ineffaçables », note Joseph Frank. L’épreuve lui permet d’agréger la découverte du peuple russe souffrant, que malgré une expérience redoutable de la violence et de la haine il a tendance à idéaliser, et ce mysticisme chrétien qui lui donne la force de surmonter quatre ans de fers et de promiscuité. Ensuite, de soldat à aspirant, l’expérience sibérienne lui est moins contraignante, tant il peut nouer des amitiés, reprendre de loin contact avec la vie intellectuelle.

      Dès son retour à Saint-Petersbourg, en 1859, il fonde avec son frère la revue nationaliste et politiquement modérée Le Temps, écrit ses Souvenirs de la maison des morts, en se distanciant de la simple expérience autobiographique, mais en révélant la face atroce de la justice tsariste, et Le Sous-sol. Les grandes œuvres de la maturité sont en gestation, alors qu’il voit sa revue pourtant rentable et reconnue, malgré cent controverses, interdite. Même si l’abolition du servage en 1861 laisse espérer une libéralisation qui ne viendra guère, les mouvements révolutionnaires socialistes et communistes, matérialistes en diable, aux aspirations violentes, l’effraient. Sa vie sentimentale alterne alors un mariage d’amour bancal avec Maria Dmitrievna, qui meurt bientôt de la tuberculose, et une liaison peu concluante avec Apollinaria, qui l’entraîne dans les villes européennes, là où son peu d’appétence pour le catholicisme l’empêche d’apprécier l’art italien, là où le démon du jeu lui fait flamber un argent qu’il tient souvent de sa famille et de ses amis. Entre les dettes abyssales, les créanciers appliqués et les récurrentes crises d’épilepsie (dont il gratifiera le Prince Mychkine dans L’Idiot), l’écrivain trouve l’énergie et « la vitalité d’un chat » pour travailler inlassablement.

      Il trouvera un certain équilibre auprès de sa sténographe, Maria, qui l’aimait déjà en lisant ses livres, et qu’il épousa en 1867, pour bientôt fuir ses dettes en passant quatre ans avec elle à l’étranger, entre Dresde, Genève et Florence. Sa créativité alors entre en ébullition lorsqu’il lui dicte Le Joueur. Outre la dimension métaphysique exacerbée, Crime et châtiment peint sans fard les ravages de la pauvreté et de l’alcoolisme, autre versant de l’engagement social de l’écrivain. Les Démons met en scène le meurtre d’un révolutionnaire par ses propres partisans. Toujours sa plume est acérée, enserrant le lecteur sous son acuité. C’est à 59 ans qu’il atteint l’acmé de son œuvre, avec Les Frères Karamazov, parmi lequel Dieu est peut-être le personnage le plus impressionnant tant il dépasse son absence physique, tant il s’oppose aux puissances irrationnelles qui emportent les pauvres et vaniteux personnages humains. Ce qui lui vaut une célébrité folle, accentuée par son Discours sur Pouchkine, qui fait de lui un héritier du fondateur de la langue littéraire russe, un thuriféraire du messianisme russe, comme portant « la pèlerine du prophète ». En février 1881, ses obsèques sont suivies par la vénération de la foule.

      Le « romantisme métaphysique », le repli nationaliste, le « christianisme social et humanitaire », la critique au scalpel des mouvements révolutionnaires le conduisent à ourdir Crime et châtiment et Les Frères Karamazov, où domine le personnage du « Grand Inquisiteur ». De telles réalisations font de Dostoïevski, selon Joseph Frank, « l’égal des tragiques grecs et élisabéthains, de Dante, de Milton et de Shakespeare. Rares sont les romanciers qui se sont élevés à de telles altitudes »…

      Echafauder des plans de romans jamais entrepris, ruser avec la censure, batailler avec son inspiration rétive ou fluviale, achever des chefs-d’œuvre, tels sont les tourments et les joies de l’écrivain, qui embrasse la psychologie torturée de ses personnages complexes, entre sainteté et folie, les débats intellectuels d’une Russie politiquement déchirée, mais aussi des perspectives métaphysiques affolantes : « Idées et personnages deviennent indissociables ». Ainsi l’horreur de la destruction des liens familiaux conduit les frères Kamarazov au désastre. La connaissance intime de toutes les strates de la société est une des clefs de l’œuvre prodigieuse : il fréquenta les plus sordides criminels du bagne et, grâce à ses succès, fut invité à dîner auprès des jeunes gens de la famille du tsar…

 

 

      Dix ans après la mort de Dostoïevski, soit en 1891, parut, sous la plume de Soloviev, la première biographie du rival de Tolstoï. Elles sont aujourd’hui légion, parmi lesquelles la plus accessible étant peut-être celle du Français Henri Troyat[1], qui est d’un plus modeste vulgarisateur, néanmoins point méprisable. L’universitaire de Princeton, Joseph Frank (1918-2013), qui consacra sa vie à l’étude de son modèle, vit l’une des parties de son immense massif biographique (environ 2500 pages) publiée en France sous le titre suivant : Dostoïevski. Les années miraculeuses (1865-1871)[2]. Avec un luxe d’intelligence et une aisance narrative et argumentative remarquable, notre biographe fouille les archives, la correspondance, les témoignages, balaye toutes les sources possibles, souvent inédites, brosse d’une main démiurgique les tableaux impressionnants du contexte culturel, lit les essais et les romans des contemporains, amis et rivaux du maître, et, cerise sur le gâteau, analyse avec brio les œuvres, bien au-delà de la seule vie personnelle, dont le buste est cependant taillé avec finesse et expressivité. Au point que l’on se demande si ce travail, toujours passionnant, qui est en fait entre nos mains une synthèse des cinq volumes initiaux, a dépassé les qualités du Joyce de Richard Ellmann, du Nabokov de Brian Boyd…

      Ce n’est pas user du petit bout de la lorgnette que lire le Journal d’Anna, la seconde épouse de Fiodor, attentive, brimée, enceinte à Genève en 1867, et spectatrice impuissante de la santé troublée de l’écrivain, de ses « attaques » et « convulsions », lorsqu’il travaille au manuscrit de L’Idiot. Elle écrit sous la dictée de son « Fedia », lit Balzac, écoute un « inepte » congrès sur la Paix, recourt aux prêteurs à gages tant l’argent est rare, confie sa jalousie à l’encontre de quelques femmes de lettres. Querelles, réconciliations et mots d’amour se bousculent : « N’insistons pas, car il est bien connu qu’aucun mari ne trouve sa femme intelligente, bonne, cultivée ». Entre tendresse et impécuniosité chronique, fulgurances et panne d’écriture, le témoignage d’Anna illustre le dévouement et la difficulté d’aimer un génie si torturé, adonné aux désastreux jeux d’argent auprès de la roulette des villes d’eaux, qui nourrit ses livres de toutes ces angoisses, comme dans Le Joueur. Certes, elle ne semble pas ici comprendre la portée de l’œuvre de son mari, auquel elle survivra, mais il faut lui rendre grâce d’avoir été auprès de lui, solide et aimante, d’avoir contribué à une relative amélioration financière et d’avoir pris en mains, de manière sûre et pratique, la gestion du ménage au retour en Russie, jusqu’à l’édition de ses romans, avec un réel succès financier. L’on peut cependant se demander ce qu’elle pensait de ses personnages tentés par les extrêmes…

 

 

      Il est bien à craindre qu’idéologiquement l’auteur du Journal d’un écrivain ne soit guère rassurant. Il hait l’Europe, sa démocratie (même s’il lui envie sa liberté de la presse), sa bourgeoisie affairiste et tant attachée à l’argent (alors qu’il le flambe sur les tables de jeu), il vilipende l’exposition du Crystal Palace de Londres en dépit de ses merveilles technologiques, il fait preuve d’un chauvinisme aveugle et d’un antisémitisme crasse, il ne jure que par le Christ et le sacrifice de l’individualité, il adule une Russie éternelle et son socialisme paysan, passablement fantasmé, dont la dimension messianique doit procurer rien moins que le bonheur à toute l’humanité…

      Mais au-delà de telles discutables, voire délirantes, convictions, l’œuvre de Dostoïevski regorge de psychologie intime et sociale, d’acuité critique envers un Raskolnikov (du russe « raskolnik », schismatique) qui tue sa logeuse et la sœur de cette dernière à la hache en se prétendant un être supérieur, qui aurait le droit d’enfreindre la loi morale du haut de son nihilisme prétendument humanitaire, quoique peu à peu il soit amené à l’aube d’une rédemption morale au moyen de la reconnaissance de son crime. Les extrêmes psychologiques et politiques, qui vont des violeurs et meurtriers aux apprentis despotes totalitaires. Par exemple, dans Les Démons, Piotr Stépanovitch Verkhovenski exige de mettre en place le système politique imaginé par Chigalev : 90 % de l’humanité devrait travailler dans des conditions primitives et serait dominée sans conteste par les 10 % restants, postulant qu’en Russie rien n’est possible sans discipline. Ainsi va l’égalité de tous avec tous au moyen de la dictature et de la déshumanisation ; le romancier conspuant ainsi le socialisme autoritaire, qui deviendra le communisme. Le moins que l’on puisse dire en effet est que ses personnages n’incarnent pas la modération : cynisme outrancier, suicides, folie, militantisme révolutionnaire exacerbé et terrorisme, virulence démoniaque, tout fait feu dans la satire ; comme sur l’autre versant la sainteté la plus pure, celle du Prince Mychkine dans L’Idiot, fait figure de modèle christique. L’on se doute que la rencontre de telles individualités ne va pas sans heurts, alors que les personnages subissent au long du récit une dynamique qui modifie parfois du tout au tout leur personnalité profonde (comme Raskolnikov), ce qui permet à la narration un dynamisme puissant, animée par des dialogues percutants. Ainsi religion orthodoxe et anarchisme athée se partagent les personnages, au risque du manichéisme. Mais pour l’écrivain, selon notre biographe, « l’art était une autre forme de la religion ». La technique du roman-feuilleton bourré de péripéties, de suspenses sentimentaux et existentiels croise celle des récits écrits sous la forme du monologue, cependant fouetté par des adresses au lecteur. Le réalisme, y compris au moyen de l’usage des sociolectes, rencontre le mysticisme, le grotesque côtoie le tragique. Le dialogue philosophique et mystique phagocyte la fresque sociale, la tempête des passions brise ou apaise les dénouements. Selon Joseph Frank, « c’est ce mélange entre une sensibilité sociale exacerbée et les plus profondes interrogations religieuses qui donne son caractère proprement tragique et lui confère une place unique dans l’histoire du roman ».

 

Album Pléiade Dostoïevski, Gallimard , 1975. Photo : T. Guinhut.

 

 

      En quoi consiste ce génie, au-delà des perspectives sociales, politiques et religieuses ? À une telle question Mikhail Bakhtine répond par le concept du « roman polyphonique ». En effet, chaque personnage, qu’il s’agisse de Raskolnikov accomplissant et le meurtre gratuit de sa logeuse dans Crime et châtiment et son long chemin vers le repentir, ou de Stavroguine confessant son incapacité à aimer et le viol d’une fillette dans Les Démons, est une voix, une vocation, une vision du monde à lui seul : « Le héros jouit d’une autorité idéologique et d’une parfaite indépendance ; il est perçu comme l’auteur de ses propres conception idéologiques à valeur absolue, et non pas comme objet de la vision artistique de Dostoïevski, couronnant un tout. […] La pluralité des voix et des consciences indépendantes et distinctes, la polyphonie authentique des voix à part entière constitue en effet un trait fondamental des romans de Dostoïevski[3] », analyse avec justesse Mikhail Bakhtine. Ce qui confirme que nous ne sommes pas en présence d’un romancier à thèse (et heureusement, de peur de sombrer dans le béni-oui-oui christique orthodoxe), mais d’une confrontation qui somme le lecteur de s’en débrouiller.

      Mieux encore, l’on peut considérer notre auteur comme le créateur d’« archétypes littéraires », selon le mot de Joseph Frank. « L’homme du sous-sol appartient à la culture moderne d’une manière qui témoigne de l’intérêt philosophique et de la puissance de la première grande œuvre de Dostoïevski après les années de Sibérie ». Celui-ci est animé de pulsions irrationnelles et contradictoires, d’inertie et d’impuissance, ce pour répondre à la naïveté de l’« égoïsme rationnel » et à la vanité de l’homme d’action révolutionnaire comme le prône Tchernychevski, l’auteur de Que faire ?[4] Ainsi le prosateur peut-il pousser jusqu’à ses dernières conséquences l’amoralisme idéologique, donc dans une perspective satirique. De plus, dans le cadre de son « réalisme fantastique », ses personnages deviennent des mythes, comme Raskolnikov. De même, dans Les Démons, amplifie-t-il le réel au moyen de son imagination, alors que l’affaire Netchaïev (un affidé de Bakounine[5] et révolutionnaire fanatique qui poussa quelques étudiants à exécuter un innocent) ne fut que le déclencheur de la création de la figure de Verkhovensky. Un tel nihiliste prétend être le représentant d’une organisation révolutionnaire qui se veut mondiale, d’une « révolution pandestrucrice », pour citer Le Catéchisme révolutionnaire[6] de Bakounine (ou de Netchaïev l’on ne sait). Au-delà des socialistes qu’il méprise, il préconise l’éradication des normes sociales et morales et la société toute entière, dans l’objectif d’une ultérieure rénovation. De plus, Chigaliov ordonne : « Les esclaves doivent être égaux. » Autre démon, Stravoguine, l’homme lige de Verkhovensky, dont il veut faire un faux tsarevitch pour s’emparer du trône. Pour Stravoguine, la négation de toute différence entre le bien et le mal le conduit au viol de la petite Matriocha de façon à mettre ses idées en pratique, comme lorsque les conjurés approuvent l’exécution gratuite d’un innocent. En lui les démons idéologiques se sont cristallisés, jusqu’à son suicide… Parmi ce « pamphlet-poème », les questionnements philosophiques et moraux s’incarnent en leur personnage de façon éblouissante.

 

 

      Il en est de même pour l’ultime roman : Les Frères Karamazov, écrit alors qu’en 1879 et 1880 se multiplient les attentats contre le Tsar et toutes sortes de personnalités officielles, avec pour conséquence le partage entre terreur et loi martiale et, cela va sans dire, le refus de toute assemblée constituante. L’impressionnant roman de l’effondrement de la famille et des valeurs morales, mais aussi du conflit entre la raison et la foi, acquiert aussitôt une réputation hors-normes. La rébelion contre Dieu au nom de l’humanité souffrante culmine dans les morceaux de bravoure que sont la révolte d’Ivan et « la Légende du Grand Inquisiteur », qui fait arrêter le Christ et prétend éradiquer la liberté pour le bien de l’humanité, sans compter la conversation d’Ivan avec le Diable. Ivan est la synthèse de l’anarchisme russe ; négateur du sens de la création divine (il accuse impitoyablement Dieu de toutes sortes d’humaines atrocités), il prône lui aussi la destruction. Comment résoudre le scandale du mal[7], alors que le vieux Karamazov « incarne à grande échelle le mal personnel et social » (pour reprendre Joseph Frank), sinon par une théodicée mystique, répond l’écrivain, qui fait de Dmitri Karamazov un parricide, peut-être innocent…

      La part de Dostoïevski dans l’évolution du roman moderne est primordiale. Ainsi Crime et châtiment fait-il évoluer le roman policier de la recherche du coupable à l’enquête psychologique et métaphysique. Ainsi le procès des criminels, des ivrognes et des révolutionnaires exaltés par leur jusqu’auboutisme est-il une leçon d’inhumanité. Il s’agit également de méta-littérature lorsqu’un roman tel que Les Démons n’hésite pas à faire de l’écrivain Karmazinov une caricature du romancier Tourgueniev en égocentrique. En conséquence, selon Joseph Frank, « par la diversité des phénomènes littéraires moraux, philosophiques et culturels qu’il aborde, il n’a que deux rivaux au XIX° siècle, Illusions perdues de Balzac et L’Education sentimentale de Flaubert ». Hors Guerre et paix et Anna Karénine de Tolstoï, son contemporain, qu’il ne rencontra jamais, et dont il enviait le train de vie et les succès, tout en dédaignant son bavardage.

 

      Dostoïevski est-il l’anti Tolstoï, qu’il taxait, dans une lettre de 1871, de représentant d’une « littérature de propriétaires terriens » ? Le perspicace critique George Steiner soutenait cette thèse : « Dostoïevski détestait la croyance de Tolstoï et de tous les radicaux qui pensaient qu’on peut persuader les hommes de s’aimer les uns les autres avec des arguments rationnels et une instruction à but utilitaire[8] ». L’auteur de L’Idiot préférait aux prétentions de la raison une pure mystique montée au pinacle. S’il y a une beauté au mysticisme et à la transcendance qui lui est consubstantielle, elle peut confiner à la folie et permettre de  préférer l’irrationnel à la raison, et le Christ à la science. Hélas, dans la Russie de Dostoïevski, écartelée entre un Christianisme orthodoxe mystique et le communisme révolutionnaire dont on connait le tragique succès, il n’y a guère de place pour le libéralisme politique.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Henri Troyat : Dostoïevski, Fayard, 2004.

[2] Joseph Franck : Dostoïevski. Les années miraculeuses (1865-1871), Actes Sud, 1998.

[3] Mikhail Bakhtine : La Poétique de Dostoïevski, Seuil, 1970, p 31-32.

[6] Bakounine : Le Catéchisme révolutionnaire, L’Herne, 2009.

[8] George Steiner : Tolstoï ou Dostoïevski, 10/18, 2004.

 

 

Cartonnages Prassinos, Gallimard, 1948, 1949, 1956. Photo : T. Guinhut.

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31 mai 2019 5 31 /05 /mai /2019 17:56

 

Saint-Maixent-l'Ecole, Deux-Sèvres. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

L’artiste et ses modèles :

 

de Louise Bourgeois par Marie-Laure Bernadac

 

à Siri Hustvedt : Un Monde flamboyant.

 

 

 

Marie-Laure Bernadac : Louise Bourgeois, Flammarion, 528 p, 32 €.

 

Siri Hustvedt : Un Monde flamboyant,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Le Bœuf,

Actes Sud, 416 p, 23 €.

 

 

 

 

      Que nous soyons machos ou viragos féministes, le sexe, sans compter le genre, doit s’effacer devant l’autorité esthétique de l’artiste. Or, que l’on s’appelle Louise Bourgeois ou Siri Hustvedt, l’on n'en est pas moins plasticienne et romancière si l’on est épouse et mère. Que se passe-t-il entre artiste et son modèle, que l’on soit critique d’art et biographe, comme Marie-Laure Bernadac faisant revivre Louise Bourgeois, ou écrivain, comme Siri Hustvedt, lors de la création d’une fictive et flamboyante artiste ? Si la narratrice d’une vie doit rester au plus près de la fidélité à son modèle, la romancière doit réaliser un travail paradoxal, c’est-à-dire laisser penser au modèle tout en s’écartant vers les prodiges de son imagination, cependant réalistes.

 

 

      L’œuvre organique et sexuelle, aussi féminine qu’autobiographique, de Louise Bourgeois, méritait une biographie scrupuleuse. C’est chose faite grâce à Marie-Laure Bernadac, conservateur de divers musées et commissaire d’expositions consacrées à son modèle, même si, et elle en a bien conscience, l’artiste est moins dans sa vie que dans ses dessins et ses sculptures. Grâce à l’ouverture des archives, journal d’enfant retrouvé, lettres, factures, écrits pléthoriques, des trésors sont à la disposition de la biographe, qui avait déjà consacré plusieurs ouvrages à son égérie, dont des entretiens[1] et une belle monographie illustrée[2]. Ainsi, met-elle au jour « une personnalité aux multiples facettes, douée d’un sens de l’humour décapant, excentrique, foncièrement originale, singulière et en même temps très vulnérable », mais aussi capable de rage, « parfois même une forme de sadisme et de cruauté », tout en se demandant : « Comment une personne aussi perturbée psychiquement, terriblement angoissée, dépressive, a-t-elle pu créer une œuvre aussi audacieuse, novatrice, spectaculaire ? » En conséquence il faut à Marie-Laure Bernadac éviter autant l’identification que l’hagiographie, rechercher « la position du retrait et de l’objectivité » ; ce à quoi elle a réussi.

      Comme son araignée géante aux pattes filamenteuses régnant sur l’art contemporain, Louise Bourgeois enjambe l’Atlantique, grâce à sa naissance à Paris en 1911, puis à son installation à New-York en 1938, jusqu’à sa mort en 2010. Une enfance aux traumatismes divers, une carrière d’épouse et de mère de trois enfants, tout cela n’empêche pas une vaste culture, et surtout la maturation d’une œuvre aux accents et techniques divers, dont la reconnaissance sera néanmoins tardive. Sa vision du monde et du corps de la femme se sont matérialisées dans le corps de ses créations, aussi son art a-t-il une « fonction thérapeutique ».

      Car, accompagnant sa mère, qui suivait son père blessé lors de la Première Guerre mondiale, elle est tôt marquée par les blessures, les amputations, qui nourriront sa sculpture. Cependant, de son heureuse enfance près d’une rivière, la Bièvre, elle tirera en 2002 un livre en tissu brodé L’Ode à la Bièvre. L’atelier de tapisserie de sa mère est « le lieu de son premier apprentissage d’artiste ». Son adolescence au cœur de la bourgeoisie éclairée est traversée de passions ambigües, pour Sadie, qui lui enseigne l’anglais et devient l’amante de son père, par exemple. La mort de sa mère aimée et par elle soignée, en 1932, la rend à sa passion pour le dessin ; mais aussi aux demandes en mariages, dont certaines pilotées par son père,qui la conduisent à des tentatives de suicide. Entre divers emplois, elle travaille avec Jacques Léger et Yves Brayer, entre à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts. Son travail pictural et sculptural reste académique, quoique influencé par le cubisme, alors qu’elle ouvre une galerie où elle vend des dessins de maîtres. C’est là qu’elle éprouve le « coup de foudre », avec Robert Goldwater, un professeur d’université et historien de l’art américain qu’elle épouse en 1938.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Partant aussitôt pour New-York, elle quitte un contexte politique tendu pour entrer dans un nouveau monde, y compris celui d’un art en ébullition, découvrant les surréalistes, Picasso et bientôt les expressionnistes abstraits américains, fréquentant Marcel Duchamp. Après la guerre, elle organise une exposition sur les publications clandestine et la Résistance française. La même année, en 1945, elle montre sa première exposition personnelle, des tableaux entre sujets réalistes et abstractions. Participant également à des expositions collectives marquantes, elle commence d’acquérir une réputation qui lui vaut d’être bellement portraiturée par la célèbre photographe Berenice Abbott en 1949.

      Devenant « une artiste totalement authentique, tout en étant très éduquée et cultivée », elle dessine des « femme-maisons », taille, découpe, tortille des formes corporelles, élève des « Femmes au couteau », dresse des élans phalliques, sculpte un lapin écorché (« Rabbit »), met en scène « The Destruction of the Father », aussi bien que des demi-champignons avec du plâtre du latex et des lumières rouges. Ce sont alors des « Pregnant Woman », des accouchements et des nourrissons ; ou encore sept paires de jambes soutenant des barres horizontales, « The Blind Leading the Blind », toutes œuvres analysées par notre biographe sous l’égide de la sexualité paternelle et personnelle, nourrie d’une fort longue psychanalyse qui est sa « religion », sans omettre l’histoire de l’art avec l’allusion à « La parabole des aveugles » de Brueghel. Pour Louise Bourgeois, « ces sculptures sont bien des présences physiques, des substituts d’êtres humains, des personnages qui ont valeur de fétiches […] un moyen pour elle de recréer de façon tangible le passé, c’est à dire de le contrôler et de le manipuler ». Comme sa plus hiératique amie et rivale, Louise Nevelson, elle travaille le bois.

      En 1951, le directeur du Museum of Modern Art, Alfred H. Barr, dont elle est amoureuse sans succès, achète « Sleeping Figure ». Hélas la misogynie du milieu de l’art ne faiblit guère. La dépression n’est pas loin, y compris à la suite de la mort de son père, de celle de son frère Pierre, atteint de maladie mentale. Hystérie, insomnie, retour de la figure du père et modèle, envie du pénis et « rejet de la féminité » entretiennent sa « graphomanie ». Même si la fin des années cinquante voit l’activité de l’artiste se raréfier, tout cet univers troublé est un « ressort de sa créativité », enrichissant son œuvre ultérieure.

      Les années soixante sont celles d’un art intensément renouvelé, du « refuge organique » de « la matrice maternelle ». Finie l’érection du bois, voici l’abondance du plâtre et du latex, plus malléables. Nid et entrailles, mamelles et phallus fragiles, tout oscille entre violence et tendresse. Ainsi sont conçus « Fée couturière » (dont elle fera une version en bronze) et « Labyrinthine Tower », des « sculptures quasis anatomiques » et spiralées, essentiellement des féminités organiques, exposées en 1964. Le mou devient une catégorie nouvelle de la sculpture, par exemple avec « Le Regard », « masse ovoïde en latex brun avec une fente sur le dessus ».

      Cependant les voyages en France et en Toscane lui permettent d’élever des œuvres en bronze et en marbre. Elle va également jusqu’à réaliser des moulages d’organes d’animaux. C’est l’époque de « Fillette », ce pénis en latex, qu’elle considère comme son autoportrait, surtout si l’on rappelle de la célèbre photographie de Robert Mapplethorpe, en 1982, sur laquelle elle tint à figurer avec ce phallus long comme le bras sous le bras, en guise de véritable manifeste esthétique et politique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            Perdant son mari aimé en 1973, elle crée dans les années suivantes des œuvres fondamentales et monumentales telles que « The Destruction of Father », où dialoguent formes maternelles et phalliques, et « Confrontation » : voici venir la décennie de l’engagement politique et féministe ; et de la consécration. Comme l’une de ses œuvres marquantes, elle est « La Femme-couteau ». Plus tard, en 1992, l’albâtre devient « Precious Liquids », qui est peut-être une allusion au Sida. Très critique envers les happenings et les accumulations, en vogue dans l’art contemporain, elle réaffirme la dimension créatrice de la sculpture, pour elle organique, sensuelle et tourmentée. À partir des années quatre-vingts, elle est reconnue par la jeune génération, le jeune Jerry Gorovoy devient un parfait assistant, le Museum of Modern Art organise une vaste rétrospective. Phallus à mamelles et yeux monumentaux naissent sous ses mains, cordons ombilicaux jaillissent du marbre, des espaces faits de portes accueillent des formes en cosses et en cœurs…

      Au-delà de ses quatre-vingts ans, la créativité est en ébullition : pensons à ses « Cellules » ou « Cells », lieux de mémoires et chambres magiques du passé, où s’apaisent flacons de parfums, objets trouvés et fragments de corps marmoréens. Les vêtements suspendus et sa fameuse « Araignée » contribuent aux plus fastueuses expositions internationales, tandis que le verre, la gouache rouge pour d’étranges grossesses, les « Dessins d’insomnie », les tissus brodés, les figurines en tricot permettent de nouvelles explorations plastiques et psychiques. Jusqu’en sa dernière vieillesse, son art est une sublimation : « J’entre dans mon atelier comme dans une église », dit-elle. N’est-elle pas une star, entre Biennales de Venise et le film The Spider, the Mistress and the Tangerine, qui lui est consacré ?

      Limpide et informée, cette biographie de Marie-Laure Bernadac se lit en toute fluidité, allant du portrait intime d’une femme contrastée et tourmentée aux réalisations foisonnantes de l’artiste, analysées avec soin et respect, présentées comme « une expérience personnelle à la résonance universelle »…

 

 

      De Louise Bourgeois à Harriet Burden, il n’a qu’un saut : celui de la fiction. Toutes les deux artistes, mariées à un professionnel de l’art new-yorkais, toutes les deux n’obtenant qu’une reconnaissance tardive, et de surcroit polissant avec opiniâtreté une œuvre marquée par la féminité. Reste que la seconde, exclusivement américaine, est bien le produit de la créativité de Siri Hustvedt, et qu’il faut à cette dernière relever un défi d’importance : créer pour son personnage des œuvres résolument originales. L’ekphrasis, qui montre l’œuvre d’art avec des mots, a quelque chose d’une gageure. Nombre d’écrivains ont tenté d’égaler la réussite de Proust en sa sonate de Vinteuil ou ses peintures d’Elstir. Pourtant, dans la tradition des femmes écrivaines et plasticiennes qui va d’Hildegarde de Bingen jusqu’à Louise Bourgeois, l’Américaine Siri Hustvedt (née en 1955) est parvenue à ériger entièrement, et avec de seuls mots, devant nos yeux, nos sens et notre sensibilité, la vie et les œuvres d’une artiste imaginaire : Harriet Burden. Femme singulière, est-il si facile de construire son identité, d’accéder à une nécessaire reconnaissance ?

      Le lecteur est convié à une enquête posthume, confiée aux bons soins de l’universitaire I. V. Hess, en phase de « mythifier les morts » et de rétablir la vérité d’Harriet, surnommée « Harry », épouse d’un grand marchand d’art new-yorkais. Aussi réunit-il le puzzle des témoignages croisés avec les carnets de son modèle.

      Malgré l’affection de ses enfants (une réalisatrice, un écrivain), la perte de son mari Felix est pour elle un traumatisme. Les œuvres de la veuve se font alors thérapie : elle conçoit en effet des mannequins chauffants à l’effigie du disparu. Et fabrique des « femmes-maisons », des « boîtes-histoires », des « métamorphes », des « chambres de suffocation », des architectures chargées de textes, car son art est littéraire, immensément cultivé. Son œuvre la plus impressionnante est probablement « Margaret », « Mère du monde flamboyant », qui donne son titre au roman : « une colossale mama ricanante, accroupie dans l’atelier, nue et furibonde, avec ses nénés qui pendaient […] En levant les yeux vers son crâne chauve et transparent, on y voyait des petits personnages, des foules de Lilliputiens occupés à leurs affaires […] en train de composer des partitions musicales, de dessiner, de rédiger des formules mathématiques, des poèmes et des histoires. […] La tête de cette Gulliver femelle abritait sept couples lascifs en pleine action »…

      De même, son immense atelier recueille, comme autant d’histoires emboitées, des vagabonds, des artistes, un « homme-météo »… Quant au tendre poète Bruno Kleinfeld, qui rate son poème withmanien et réussit son autobiographie, il vit avec Harriet une tardive histoire d’amour.

      Devant l’invisibilité de son œuvre par les marchands, la critiques et le public, elle s’invente des hétéronymes : trois hommes l’exposent sous leurs noms, rencontrant « un accueil enthousiaste ». Quand la féminité de cette « grande Vénus », dégingandée, aux seins opulents, déconcerte, il s’agit de réel sexisme. Il y a en effet un versant polémique en ce roman : les « Guerrilla girls », ayant montré la sous représentativité des femmes artistes dans les musées, le personnage d’Harriet Burden a une dimension militante ; bien que Siri Hustvedt ait assez de finesse pour ne pas choir dans la revendication geignarde. Le témoignage de Rosemary pointe une évidence : « de nombreuses femmes - pas toutes - n’ont été célébrées qu’après avoir fait leur temps en qualité d’objets sexuels désirables ». La « parabole féministe » est-elle une confession de l’auteure, qui fut longtemps moins célèbre que son mari, Paul Auster, tout en méritant sans doute mieux… Ainsi, une fois de plus, peut-on penser ici à la sculptrice Louise Bourgeois, qui n’a réellement brillé qu’à soixante-dix ans.

      Pour percer, il faut à Harriet engager un « pacte faustien » : prouvant combien la reconnaissance est sexuée, la perception fluctuante, le trio d’expositions devient une performance intitulée « Masquages », dont le succès finira par déraper. La dramaturgie devient angoissante et teintée de suspense. Si Anton Tisch et Phineas lui rendent la maternité de son œuvre, Rune emportera sa captation dans la mort, laissant l’artiste flouée, désemparée…

      Mieux qu’une reconstitution univoque et chronologique - et c’est là aussi une grande différence avec la biographie de Louise Bourgeois - la multiplicité successive des voix est stupéfiante : les enfants d’Harriet, ses amis, des critiques d’art, témoignent tour à tour, alternant avec les carnets d’Harriet, chacun avec sa perspective, ses marottes, son style, sa rhétorique favorite, son lexique. Rosemary est docte, Kleinfeld déverse sa vie et sa rencontre avec l’héroïne en avalanche, Case rédige des potins vulgaires, mais pertinents… L’écriture, incisive, émouvante, rageuse et lyrique, ne cesse de surprendre parmi ce roman intelligemment polymorphe. Où l’on retrouve l’intérêt de Siri Hustvedt (elle-même auto-citée en ces pages) pour les neurosciences, comme dans Vivre, penser regarder[3].

      L’Harriet Burden de Siri Hustvedt est elle-même tout en étant bien d’autres, son auteure d’abord, alors que Marie-Laure Bernadac reste soigneusement en retrait devant son modèle, mais aussi peut-être cette artiste à qui l’on pense en lisant dès l’incipit cette constatation polémique : « Toutes les entreprises intellectuelles et artistiques, plaisanteries, ironies et parodies comprises, reçoivent un meilleur accueil dans l’esprit de la foule lorsque la foule sait qu’elle peut, derrière l’œuvre ou le canular grandiose, distinguer quelque part une queue et une paire de couilles. » Cependant la recréation de la trajectoire et de l’univers de l’immense plasticienne, dessinatrice et sculptrice Louise Bourgeois  en une héroïne romanesque n’est en aucun cas servile. Intellectuellement solide et parfaitement construit, le roman polyphonique de Siri Hustvedt est également une réussite émotionnelle frappante, restituant autant les bonheurs et les failles de la personnalité de son artiste que les succès conceptuels et les échecs réels, car elle est moins optimiste quant à la question du succès d’une artiste-femme, voire trop pessimiste, d’autant que le cancer qui l’amène à la mort est raconté sans concessions.

 

      Alter ego, flamboiement de l’imaginaire, un peu des deux dans une projection créatrice ? Du coup l’on ne sait plus s’il vaut mieux lire la scrupuleuse biographie d’une artiste qui marqua la seconde moitié du XX° siècle ou la création d’une artiste par une artiste. Qu’importe, lorsqu’une judicieuse biographie est autant un portrait d’un siècle que d’une psyché au travail, lorsqu’avec Siri Hustvedt l’équilibre entre essai et roman, satire du milieu de l’art contemporain, thèse, ekphrasis, et biographie d’une fiction faite femme et artiste, est fondamentalement réussi. Hildegarde de Bingen, au XIIème siècle, concevait, en ses « visions », « l’homme universel[4] » parmi le cosmos ; Siri Hustvedt, avec le soin de son écriture et de son personnage aux tourments créatifs hallucinants, a, qui sait, atteint la femme universelle.

 

Thierry Guinhut

La partie sur Siri Hustvedt a été publiée dans Le Matricule des anges, septembre 2014

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Destruction du père-reconstruction du père. Ecrits et entretiens, 1923-2000, Galerie Lelong, 2000.

[2] Marie-Laure Bernadac : Louise Bourgeois, Flammarion, 2006.

[4] Hildegarde de Bingen : Le livre des œuvres divines, Spiritualités vivantes, Albin Michel, 1982.

 

 

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25 mai 2019 6 25 /05 /mai /2019 17:54

 

Porto de Barquero, Galicia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Dracula et sa Pléiade de vampires :

 

généalogies et autres encyclopédies vampiriques.

 

 

 

 

 

Les vampires. Aux origines du mythe, textes établis, présentés et annotés

par Gilles Banderier, Jérôme Millon, 176 p, 17 €.

 

Colliers de velours, parcours d’un récit vampirisé, Otrante, 226 p, 30 €.

 

Karl von Wachsmann : L’Etranger des Carpathes, traduit de l’allemand

sous la direction de Dominique Bordes et Pierre Moquet,

Le Castor Astral, 64 p, 5,90 €.

 

Pierre Moquet, Jacques Petitin : Petite Encyclopédie des vampires,

Le Castor astral, 256 p, 16,50 €.

 

Dracula et autres écrits vampiriques,

traduits, présentés et annotés par Alain Morvan,

La Pléiade, Gallimard, 1080 p, 63 €.

 

 

 

 

      Quoiqu’elles s’attaquent rarement à l’homme, les desmodontinae sont des chauves-souris vampires des tropiques américaines qui se nourrissent de sang. Même si les chauves-souris européennes sont inoffensives, une crainte s’attache à leurs ailes nocturnes et à leurs crocs, associés au mythe des vampires. De quelle mare de sang corrompu vient Dracula ? Le personnage universellement connu, depuis son fondateur incontesté, n’est pourtant pas sans fondements plus anciens, voire anthropologiques. Bram Stoker fut en effet en 1897 le maître du vampirisme avec son inoubliable roman : Dracula. Il parut alors incarner celui qui fixa les invariants du mythe : château ruiné de Transylvanie, aristocrate nocturne s’abreuvant à la gorge des jeunes gens qui dépérissent et deviennent vampires à leur tour, agilité de chauve-souris, eau bénite et pieu planté dans le cœur de celui qui dort dans son cercueil… Les ombres griffues du film de Murnau marquent de leurs canines expressionnistes l’imaginaire du lecteur et du spectateur. Jusque dans la Fascination de ses plus récentes réincarnations… Pourtant la redécouverte d’une nouvelle de 1844 semble devoir infléchir l’histoire littéraire pour les inconditionnels de l’hémophilie vampirique : L’Etranger des Carpathes par Karl von Wachsmann. Sans compter une Petite Encyclopédie des vampires, réjouissante et bienvenue que l’on complétera avec Les Vampires. Aux origines du mythe ; mais aussi, chers lecteurs, incubes et succubes, par un Collier de velours bien vampirique. Mesdames, Messieurs, le sang à votre goût est servi, surtout si vous plongez dans le Pléiade consacré à Dracula et autres vampires, réunissant la quintessence des suceurs d’âme.

 

      D’après la précieuse anthologie Les Vampires. Aux origines du mythe, la nuit des légendes obscures atteste dès 1659 de l’existence de l’oupir ou « upior » et autres « stryges », du moins parmi les rumeurs, entre Pologne, Russie, Serbie et Hongrie. Car personne ne croit, du moins parmi les auteurs sensés et cultivés, à l’existence de ces prédateurs aux dents longues. « On dit que le démon tire ce sang d’une personne vivante […] qu’il le porte dans un corps mort », rapporte le Mercure galant en 1693. On s’en débarrasse en coupant la tête et en ouvrant le cœur du dit mort…

      Le mot « vampire » apparait en 1732, chez Jean-Baptiste Le Villain de la Varenne. Ces cadavres « vermeils » et « sans pourriture » sucent le sang des vivants, qui après leur décès « sucent à leur tour ». On fit alors enfoncer « un pieu fort aigu, dont on lui traversa le corps de part en part ». Si les témoignages paraissent avérés, dont par un chirurgien, les auteurs du Siècle des Lumières n’auront de cesse de se moquer d’une telle ridicule superstition. Guillaume Rey, médecin lyonnais, réfute en 1737 toutes ces pittoresques fumées morbides : « Cette opinion populaire donne lieu à des histoires outrées, et qui contiennent des contradictions manifestes […] Tout connaisseur dans l’économie de la nature sait assez que les morts ne reviennent jamais. » Boyer d’Argens, en 1738, dénonce la crédulité populaire, un « rapport sur le vampirisme » de 1755 montre qu’un cadavre sans contact avec l’air peut seul se conserver et attribue à la peur de telles visions. Quant à Louis de Jaucourt, encyclopédiste patenté, il se gausse de « l’ouvrage absurde » de Don Calmet. Si l’on ne trouve en la saine lecture de ce volume que quelques mots de ce dernier, c’est que sa Dissertation sur les vampires, riches des variantes et invariants du mythe, est publiée par ailleurs et in extenso par le même éditeur[1]. Dans la même veine, Voltaire joue de son habituelle et impitoyable ironie pour déboulonner le conte grotesque de l’ « historiographe », et poursuit ainsi : « Après la médisance rien ne se communique plus promptement que la superstition, le fanatisme, le sortilège et les contes de revenants ».

 

      Seul le XIXème siècle romantique jouera avec le feu en se délectant de contes effroyables au goût de sang sur les lèvres. Puisque ces origines du mythe s’arrêtent en 1772, il faut se tourner vers un autre recueil, publié aux Editions Otrante, appelées ainsi par allusion au premier roman gothique, Le Château d’Otrante, d’Horace Walpole[2].

     Un titre mystérieux : Colliers de velours, parcours d’un récit vampirisé, une irritante quatrième de couverture muette. Pourtant, aussitôt ouverte, cette anthologie des femmes « méduséennes » et vampiriques est aussi fascinante que palpitante. L’éditeur, également libraire d’anciens spécialisé dans les romans terrifiants et curiosités romantiques, nous livre le résultat de sa quête minutieuse, savamment et clairement préfacé par Valéry Rion et Florian Balduc.

      Courons aux dernières pages de ce volume soigné pour trouver la solution de l’énigme du titre. Un bref récit de John Sutherland, « La mystérieuse question » (1951), présente une jolie femme qui orne son cou d’un « ruban de velours noir », ce qui intrigue son amant trop curieux : « Doucement, elle le détacha, et sa tête tomba ». Ce en quoi, plutôt que du pur vampirisme, nous sommes en présence d’un rameau détaché du tronc principal du mythe, autour des belles mortes capables de fasciner les amoureux.

       Si certaines œuvres sont connues (« L’étudiant allemand » de Washington Irving), la plupart sont exhumées d’un injuste oubli. Ces trésors commencent en 1613, lorsqu’une « Damoiselle » splendide se change en fumée et puanteur dans le lit d’un gentilhomme. « Songe », « Dame noire », « revenant succube », on frissonne sous la plume d’inconnus, Gabrielle de Paban, Horace Smith ou Joseph Méry ; mais aussi avec la griffe de plus célèbres comme Gaston Leroux. C’est cependant en 1849 Alexandre Dumas qui surplombe ce recueil avec les 120 pages (nouvelle ou roman ?) d’une initiation d’un jeune homme, intitulée comme de juste « La Femme au collier de velours ». Cet Allemand arrive à Paris pendant la Terreur pour assister à la chute de la tête de Madame du Barry sur l’échafaud. Comment ne pas succomber et vendre son âme au jeu quand la belle Arsène est une si envoutante danseuse ? La sensuelle chimère n’est plus au matin qu’un cadavre guillotiné ! L’art du fantastique irrigue cette anthologie, nous caressant la gorge de ses « colliers de velours », avec une troublante et obsessionnelle constance, entre deux grands tentateurs : Eros et Thanatos. Comme aux contrées fantasmatiques des vampires, la gorge sanglante ou vidée de son fluide est le point nodal du désir et du mystère fatal…

 

 

      Certes, nous savions déjà que Bram Stoker avait eu des précédents. Entre « La vampire », d’Hoffmann, parmi ses Contes des frères Sérapion, en 1820, et « La famille du Vourdalak » d’Alexis Tolstoï en 1847, ce sont les nouvellistes qui mettent en scène ceux et celles qui sucent le sang des vivants. L’écriture somptueuse de La morte amoureuse, par Théophile Gautier en 1836, voit le narrateur, prêtre de son état, se livrer à la blonde Clarimonde : « Je me serais ouvert le bras moi-même et je lui aurais dit : Bois ! et que mon amour s’infiltre dans ton corps avec mon sang ![3] » Il faut alors accorder une place toute singulière à l’Irlandais Sheridan le Fanu qui, dans Carmilla, publié en 1872, insinue entre cette dernière et quelques frêles jeunes filles un vampirisme lesbien. Dans les rêves de Laura, « une voix féminine » s’approche, « des lèvres couvraient mon visage de baisers qui se faisaient plus appuyés et plus amoureux à mesure qu’ils atteignaient ma gorge où se fixait leur caresse[4] ». Carmilla n’a pas manqué de lui dire : « je t’aime si fort que tu accepterais de mourir pour moi[5] »…

      Le méconnu Karl von Wachsmann vient avec la redécouverte (et première traduction française) de sa longue nouvelle, ou court roman de 1844, rallumer une pièce du puzzle. Péripéties, suspenses, aventures, angoisse, rien ne manque en cet Etranger des Carpathes, récit parfaitement mené. Une terrible tempête secoue la forêt infestée de loups que traversent de nobles voyageurs. Un combat nocturne, l’intervention providentielle d’un inconnu permettent à la famille épuisée d’intégrer le château dont elle vient d’hériter. Parmi le karst, la ruine de Klatka héberge un homme à l’apparence glaciale, néanmoins fascinant pour Franziska. Malgré la méfiance de Franz, son admirateur plus sage, elle s’enthousiasme : « Ce n’est que dans la nouveauté, l’inhabituel, l’insolite, que la fleur de l’esprit s’épanouit et répand son parfum. Même la douleur peut se changer en plaisir, si elle nous sauve du fade quotidien ordinaire, qui me répugne ». Hélas, loin de s’épanouir, elle se flétrit mystérieusement, jusqu’à la maigreur, nantie d’une étrange blessure au cou. Seul le fiancé de la sœur de Franziska, guerrier affublé d’une « main d’or », saura pénétrer le secret vampirique d’Azzo de Klatka, et dira comment le vaincre, si la jeune victime veut bien en avoir le morbide courage…

      Les ressources du roman gothique venu du Moine de Lewis et du Frankenstein de Mary Shelley[6], sont ici exploitées avec tout le talent de l’écrivain : château ténébreux, blafard personnage aux chasses secrètes, « pâleur mortelle » de la jeune fille victime du prédateur insidieux…

       Certes, l’amateur vampirique n’éprouve pas l’explosion littéraire de sa vie ; mais en se demandant dans quelle mesure Bram Stoker a lu ce récit et jusqu’où il y a puisé, sans oublier l’histoire du prince de Valachie, Vlad III, dit l'Empaleur,  la généologie du mythe trouve un nouveau rameau où se poser. Ce qui n’enlève rien à l’importance de Dracula, grand classique aux splendides frissons rouges, qui fit du château du comte en cape noire le lieu fantasmatique que l’on sait et sut ajouter un voyage maritime du cercueil dangereusement habité, afin de coloniser Londres, ce dont le cinéaste Murnau fit un chef d’œuvre de l’expressionnisme. La pauvre Lucy, contaminée par un mal étrange, subit une dangereuse métamorphose : « Exactement au-dessus de la jugulaire externe on voyait comme deux petites marques qu’auraient laissées des ponctions, pas du tout saines d’aspect » ; puis : « Sa bouche s’entrouvrit, et les gencives blanches, retirées, rendaient les dents plus longues et plus pointues que jamais[7] »… Le combat sans pitié entre le réalisme et le surnaturel dépasse alors les modestes proportions de la nouvelle pour atteindre celles d’un  touffu roman épistolaire, augmenté des pages du journal du Dr Seward. Malgré de nombreuses scènes ébouriffantes, ne nous cachons pas que l'opus manque par instants de concision.

 

      Bientôt l’on put concevoir, comme Roger Caillois, que le thème fantastique des vampires est un de ceux « qui entraînent le plus régulièrement une rançon de monotonie[8] ». En dépit des nombreuses adaptations cinématographiques, des bandes dessinées (Vampirella, par exemple), des mangas, et, bien entendu, des parodies, parmi lesquelles Le Bal des vampires de Polanski reste incontournable.

      Il fallut attendre, en 2005, Twillight, de Stephenie Meyer, improprement traduit par Fascination[9], pour que la réécriture offre l’occasion d’un renouvellement salutaire. On pointera justement les défauts de cette saga, prolixité bavarde et souvent creuse, poursuites et scènes d’actions dignes des pires films à clichés du genre. Cependant l’illumination corporelle du byronien Edward devant Bella est un moment rare. De plus, la romance noire pour adolescente frissonnante comporte une dimension morale non négligeable. La famille d’Edward pratique un vampirisme nouveau : on ne tue plus que des animaux pour se nourrir de leur sang, et, au contraire de Dracula, on se consacre, en étant par exemple chirurgien, au service de l’humanité. Il faut décrypter également l’union sexuelle, sanglante et désirée, longtemps retardée de tome en tome, d’Edward et Bella, sous peine qu’à son tour cette dernière devienne une vampire : où l’on peut lire en filigrane le culte voué à la chasteté par les Mormons, Stephenie Meyer en faisant partie.

 

 

      On retrouve tous ces héros, accessoires et concepts dans la réjouissante Petite Encyclopédie  des vampires. Elle serait proche de frôler l’exhaustivité, depuis la mythologie grecque et romaine, ses stryges et harpies, en passant par le strigoï du folklore roumain, les goules et les lycanthropes, jusqu’aux acteurs de cinéma, aux jeux vidéo, et aux séries comme True Blood. L’historique comtesse Erzsébet Bathory, friande de jeunes filles dont elle buvait le sang, au point d’en remplir sa baignoire, y tient une place évidemment privilégiée. On y croise Baudelaire et ses « métamorphoses du vampire », on saura tout sur la dentition, y compris celle de François Mitterrand ; sans oublier Batman et ses logos successifs, notre cher avatar de la chauve-souris vampirique, mais pacifique et justicier… Pourtant, quelques notices ont vu leur veine trop tôt s’épuiser, au vu par exemple de l’indigence de celle sur le « mouvement gothique », qui méritait une présentation de ce mouvement romanesque anglais du XVIIIème et du XIXème. Lui qui alimenta le romantisme noir et dont ressortissent la plupart des productions vampiriques, jusqu’à l’américaine Poppy Z. Brite et ses anthologies intitulées Eros Vampire.

      Malgré les deux index utiles et la bibliographie, un index par auteurs n’eût pas été inutile. Car comment retrouver Dom Calmet, sinon perdu au bas de la page 207, alors que premier et remarquable auteur et compilateur de faits vampiriques au XVIIIème, il disserta sur « les apparitions des esprits, et sur les vampires ou les revenants de Hongrie, de Moravie, etc.[10] »

      Mise en page et illustré grâce au talent raffiné de Dominique Bordes, par ailleurs éditeur du fameux Monsieur Toussaint Louverture, cette Encyclopédie, si elle se veut savante, ne manque pas d’humour, rappelant que Voltaire ironisait sur les vampires, dans son Dictionnaire philosophique, se moquant des « gens d’affaire qui suçaient le sang du peuple en plein jour ». Sans compter un sourire (de canines) involontaire, lorsque l’ordre alphabétique fait se succéder le savant naturaliste Buffon, qui décrit une chauve-souris vampire, et la série télévisée Buffy contre les vampires, décrite comme « l’épopée d’un  groupe d’adolescent face aux démons de la vie ».

 

 

      Que signifie cette vampiromanie qui s’enfle depuis plus de deux siècles, envahissant nos bibliothèques et nos écrans ? Nos sociétés protégées jouent avec le plaisir de la peur. Cherchent-elles à retrouver la part d’animalité prédatrice qui est en nous ? Suivre le fil de l’atavique besoin de viande sanglante, y compris parmi des lecteurs végétariens, du fantasme archaïque selon lequel absorber le rouge liquide vital serait un gage de vitalité, voire d’immortalité, en un souvenir enfoui des rituels de cannibalisme ? La frontière fragile entre l’animalité et l’humanité, entre lycanthropie et victimologie, s’amuse alors de la proximité fascinante de l’amour et de la mort, de la lèvre qui embrasse et de la dent qui mord, de l’érection de l’éros et de la blessure auprès de la gorge, des seins et de la vie, s’affole enfin de l’expansion liquide de la virginité conquise et de la jouissance répandue en ce que l’on appelle la petite mort, lent sadomasochisme et fantasme plus ou moins inassumé de possession et de soumission vampirique…

 

      C’est ainsi que, le sang aux joues, le battement du cœur à la gorge, l’on lit, relit et visionne les multiples avatars du mythe de Dracula : entre fascination et terreur, entre distanciation critique devant cette lutte archétypale du bien et du mal, et bien sûr ludique plaisir. Cher lecteur, tu ne reprocheras pas au modeste critique d’aiguiser les dents d’une curiosité gourmande. N’aie crainte de sucer le sang de ces petites généalogies encyclopédiques, qui ne craignent ni l’ail ni l’eau bénite, et par-dessus tout de glisser voluptueusement les doigts parmi les pages du Pléiade réunissant Dracula et autres écrits vampiriques, qui couronne somptueusement l'édifice des anthologies et études consacrant le maître des veines outragées.

      Alain Morvan, qui nous offrit le bonheur du Pléiade Frankenstein et autres romans gothiques[11], récidive en véritable Hercule, traduisant une belle poignée de poèmes, romans et autres nouvelles, de surcroit les préfaçant et les annotant en judicieux érudit. Parmi lesquels trône en toute justice Dracula, tel qu’en son vainqueur archétype ; d’ailleurs ici suivi d’un bel et court supplément, L’Invité de Dracula, où le loup du maître veille et réchauffe un jeune homme qui par imprudence a bravé la nuit de Walpurgis dans un village abandonné et brusquement enneigé. Bram Stoker réunit en son roman-phare tous les invariants du mythe et des rituels vampiriques : un château transylvanien, la nuit et la lune, l’hématophagie d’un être à la hideur aristocratique, la lutte contre un démoniaque érotisme, le combat du médical contre surnaturel, autrement dit du bien et du mal, le cercueil diurne, le pieu et le crucifix, la décapitation dernière du monstre. De plus, Dracula entrant en Angleterre accompagné de rats, il est, selon l’analyse judicieuse d’Alain Morvan, la métaphore d’une menace : celle de la dégénérescence de la race et de l’invasion ethnique délétère. Il faut noter que le traducteur, sachant avoir affaire avec un roman épistolaire à plusieurs voix, tient à faire ressentir la vigueur et la couleur des langues parfois pittoresques des locuteurs. Ainsi jaillissent avec une vigueur renouvelée, les topoï esthétiques, horrifiques et allégoriques du vampire autant que le dramatisme tragique, animé par un suspense à même de faire sursauter le pouls du lecteur. Car les points culminants sont soigneusement préparés, pour aboutir à des scènes de gourmandises sanguines propres à un nouveau sadisme, par exemple lors de cette transmission vampirique : « Là-dessus, il défit sa chemise d’un geste brusque et, de ses ongles longs et pointus, il s’ouvrit une veine sur le torse. Lorsque le sang se mit à jaillir, d’une main il prit les deux miennes, les serra fortement et, de l’autre, me saisit le cou et m’appuya la bouche sur cette blessure, tant et si bien qu’il me fallait ou suffoquer ou avaler une dose de… » Malheur à la lectrice qui s’identifierait à la vampiresse en cours de métamorphose !

 

      Si ce Pléiade thématique fascinant pourrait être enrichi avec « La morte amoureuse » de Théophile Gautier, il a préféré avec justesse se cantonner aux îles Britanniques ; quant à Olalla[12] de Stevenson, qui transporte le vampirisme dans un château espagnol, il aurait pu légitimement y figurer puisqu’il n’est publié dans aucun des trois volumes de cette collection à lui consacré. Reste que sont plus que suffisants les parcours en neuf stations qui ne négligent ni la poésie, ni la nouvelle. Le poème de Coleridge, Christabel, en 1800, met en scène ce personnage éponyme lors de sa rencontre avec l’étrange, fascinante et maladive Géraldine, qui se couche avec elle pour absorber son énergie. La suggestion saphique est plus prégnante encore dans la prose de Carmilla, sous la plume de Joseph Sheridan Le Fanu. Pour demeurer un instant parmi la poésie, l’on pourrait penser ajouter Lamia de John Keats, qui, en 1819, use d’une serpentine sensualité qui faillit être fatale à son amant Lycius.

      Il faut repenser à cette joute littéraire qui en un sombre été 1816 accoucha du Frankenstein de Mary Shelley : si Byron n’écrivit qu’un fragment vampirique, Polidori alla jusqu’au bout de son assez bref - et cependant séminal - Vampire, dans lequel le malheureux héros, Aubrey, se fait accompagner dans son voyage en Grèce par un Lord Ruthven fascinant, morbide et émacié, jusqu’à ce qu’il côtoie la mort d’une jeune fille, voit la sienne arriver avant l’irréparable : « Les tuteurs se précipitèrent afin de protéger Miss Aubrey, mais, à leur arrivée, il était trop tard. Lord Ruthven avait disparu et la sœur d’Aubrey avait épanché la soif d’un VAMPIRE ! »

      Mais le plus surprenant est bien l’apparition, en première traduction française, d’un roman de Florence Marryat, paru en 1897, la même année donc que celui de Bram Stoker : Le Sang du vampire. Pas de flot d’hémoglobine ici, pas de veine éclatée sous la canine prédatrice, mais l’invisible succion de la vitalité. Le vampirisme psychologique affecte le roman de mœurs, d’abord apparemment innocent, en confrontant une grosse baronne insolente et vorace à une très jeune fille également goulue. La « Gobelli » et la séductrice Harriet jouent avec la magie noire jamaïcaine, alors que l’on apprend que la grand-mère de la seconde, qui était une esclave noire, avait été mordue par une chauve-souris vampire…

 

      Parmi la richesse de l’analyse et des références dont nous comble en sa préface Alain Morvan, de la Lilith biblique à Twilight,  il est bon de rappeler que Karl Marx n’échappa guère à la popularisation du mythe en 1867 : « Le capital est du travail mort, qui ne s’anime qu’en suçant tel un vampire du travail vivant et qui est d’autant plus vivant qu’il en suce d’avantage[13] ». Le Monde des livres[14], présentant ce Pléiade, ne manqua pas d’en faire l’amorce tonitruante de son article, en digne voix de son maître. Si le capitalisme fut un vampire, Marx[15] et son âme damnée, le communisme[16], furent un abattoir. Rassurons-nous cependant, une pléiade de vampires sur papier Bible, voilà de quoi protéger nos pleine lunes de tels cauchemars vampiriques : avec ce précieux papier l’innocuité est certaine, pas même besoin de se munir d’un crucifix et d’humecter ses larmes de plaisir à l’eau bénite…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Dom Calmet : Dissertations sur les vampires, Jérôme Millon, 1998.

[3] Théophile Gautier : La Morte amoureuse, Romans, contes et nouvelles, Pléiade, T 1, 2002, p 550.

[4] Sheridan Le Fanu : Carmilla, Marabout, 1978, p 82.

[5]  Sheridan Le Fanu, ibidem, p 66.

[7] Bram Stocker : Dracula, France Loisirs, 1993, p 206 et 254.

[8] Roger Caillois : Fantastique, soixante récits de terreur, Club Français du Livre, 1958, p 9.

[9] Stephanie Meyer : Fascination, Hachette, 2005.

[10] Dom Calmet, ibidem.

[11] Voir note 2

[12] Robert-Louis Stevenson : Olalla, Folio, Gallimard, 2016.

[13] Karl Marx : Le Capital, I, X, Les Editions sociales, 2016, p 226.

[14] Le Monde des livres, 2 mai 2019.

[15] Voir : Karl Marx théoricien du totalitarisme

[16] Voir : "Hommage à la culture communiste"

 

Chauve-souris, La Couarde-sur-mer, Île de Ré.

Photo : T. Guinhut.

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19 mai 2019 7 19 /05 /mai /2019 11:38

 

Ares, Galicia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Bernhard Schlink romancier

des filiations allemandes et des culpabilités :

Le Liseur, Olga.

 


 

Bernhard Schlink : Le Liseur, traduit par Bernard Lortholary,

Gallimard, 208 p, 20 € ; Folio, 7,90 €.

 

Bernhard Schlink : Olga, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary,

Gallimard, 272 p, 19 €.

 

 

 

      Malgré leurs failles, les personnages féminins du romancier et nouvelliste allemand Bernard Schlink, né en 1944 à Bielefeld et professeur de droit public et de philosophie du droit à Bonn, méritent le soin du lecteur. Elles s’appellent, dans Le Liseur, Hannah, et Olga, selon le titre laconique de son dernier ouvrage. Mais pas toujours un hommage moral, si l’on met en balance ces deux femmes : la première, quoique aimée, est bien coupable d’une active participation à la Shoah, quand la seconde n’est peut-être coupable que d’avoir aimé. Olga, dernier roman de Bernard Schlink, est-il un anti-Liseur ?

 

      Roman judiciaire de la culpabilité et de la mémoire, Le Liseur ne prétendait pas de prime abord devenir un succès mondial, traduit en plus de quarante langues. Pourtant l’émotion compassionnelle et l’horreur du crime enfoui partagèrent leurs talents pour faire de ce roman partiellement autobiographique une icône qui dépassa largement les frontières germaniques et germanophones ; ce pour rebondir comme rebondit la concaténation d’une question morale posée à l’humanité.

      De l’adolescence à l’aube de la maturité, Michaël Berg croise un destin de femme qui est un reflet de celui de l’Allemagne. À quinze ans, il est soigné par Hannah, qu’il revient remercier. Alors qu’elle a trente-cinq ans, il devient et son amant et son « liseur », comme pour payer le soin de cette initiation sexuelle. Elle disparait. Il la retrouve sur le banc des accusés, lorsque étudiant en droit, il est placé par son professeur en position d’observateur. La longue et fidèle histoire d’amour se double d’une abyssale réflexion sur la mémoire de l’Histoire, au cœur de laquelle s’inscrit l’effondrement de la Shoah.

      L’analphabétisme d’Hannah n’est-il qu’un paravent commode à sa culpabilité ? « Non, me suis-je dit, Hannah n’a pas choisi le crime », médite Michaël. Pourtant, avoir reculé devant l’aveu d’un tel handicap au moment d’une promotion proposée dans son entreprise est peut-être une lâcheté qui lui a permis de préférer un emploi de gardienne de l’horreur nazie. Imaginer qu’elle est une martyre de la culpabilité serait faire bon marché de sa participation à l’entreprise de la banalisation du mal (pour faire écho à une autre Hannah, plus exactement Hannah Arendt[1])  au sein de la « solution finale » aryenne. Rétrospectivement, n’y a-t-il pas quelque chose d’obscène dans cette figure d’ex-surveillante de l’holocauste séduisant un jeune lycéen ?

      Hannah Schmitz mérite-t-elle la compassion, elle qui sans sourciller a poursuivi sa tâche de gardienne des camps de concentration chargée de la sélection de celles que l’on destine à la chambre à gaz, elle qui n’a pas su en avoir et encore moins la mettre en œuvre pour ouvrir les portes de l’église derrière lesquelles s’enflammaient les victimes, à l’occasion de bombardements alliés ? Ce qui pour le moins peut être assimilé à une non-assistance à personne en danger. Obsédée par l’hygiène (ne lave-t-elle pas le jeune narrateur ?), elle souffrirait en quelque sorte du complexe de Lady Macbeth, qui avait beau se laver les mains mais n’échappait pas aux traces de sang qui signaient sa culpabilité. Notons que dès les premières pages, lavant sur le trottoir le vomi du garçon à grande eau, la métaphore est destinée à devoir être filée…

 

 

      La dénonciation emporte tout un pays, mais aussi les femmes, dont on sait qu’elles n’ont pas été les moindres thuriféraires d’Hitler ni les moins cruelles aux manettes des camps. « Sur le banc des accusés nous mettions la génération qui s’était servie de ces gardiens et de ces bourreaux, ou qui ne les avait pas empêchés d’agir, ou qui ne les avait pas rejetés, au moins, quand elle aurait dû après 1945 : c’est elle que nous condamnions, par une procédure d’élucidation du passé, à la honte ». Pourtant, Michael échoue à concilier la femme aimante qui fut son initiatrice, celle auprès de qui il vient encore faire « le liseur » en prison par le biais d’enregistrements, et celle qu’il parvient néanmoins à se représenter : « Je voyais Hannah près de l’église en flammes, le visage dur, en uniforme noir et la cravache à la main. Avec sa cravache, elle dessine des boucles dans la neige et frappe les tiges de ses bottes ». Aussi se voit-il empêtré dans ses contradictions : « Mais en même temps, je voulais comprendre Hanna ; ne pas la comprendre signifiait la trahir une fois de plus. Je ne m’en suis pas sorti. Je voulais assumer les deux, la compréhension et la condamnation. Mais les deux ensemble, cela n’allait pas ».

      Grâce à cette femme, Michaël fait son entrée dans le monde de la sexualité, et grâce (ou à cause) à elle, bien plus que par ses études de droit, il subit une initiation à la densité de sa vocation de juriste, confronté bien moins à une justice subjective que chargée du poids de l’Histoire. Peut-être croyait-il naïvement que les Bienveillantes grecques, enclines à pardonner, avait remplacé les Euménides, plus exactement les Furies, plus à même de juger et de condamner l’impardonnable et l’imprescritible, pour reprendre les concepts de Jankélévitch[2]. Quoique dans la sécurité de son modeste rôle de stagiaire, même si le trouble, voire le traumatisme psychologique, est grand, il frôle les tourmentes du mal, incarnées dans un autre et puissant roman qui subjugue la Shoah : Les Bienveillantes de Jonathan Littell[3]. Comme à l’occasion de ce dernier ouvrage, celui-ci, plus modeste au premier regard, n’a pas manqué d’interroger les historiens, de générer des controverses, interrogeant le degré de fiction et de vérité de la chose, la légitimité de l’écrivain et l’aporie de l’identification inhérente à toute narration romanesque, inadéquate à l’objectivisation des faits, quoiqu’elle permette sa mise en vie, plaçant le lecteur devant une interrogation éthique plus intimement bouleversante. Il n’est pas sûr qu’une telle analyse, même si c’est celle du personnage et peut-être pas de l’écrivain, emporte l’adhésion : « Je pense aujourd’hui que le zèle que nous mettions à découvrir l’horreur et à la faire connaître aux autres avait effectivement quelque chose d’odieux. Plus les faits dont nous lisions ou entendions le récit étaient horribles, plus nous étions convaincus de notre mission d’élucidation et d’accusation. Même lorsque ces faits nous coupaient le souffle, nous les brandissions triomphalement. Regardez ! »

      Brusquement jeté dans les affres du droit et de l’Histoire, il ne semble pas que le narrateur ait pu se dégager de la gangue de son histoire sentimentale pour prendre la hauteur, certes difficilement atteignable, qui sied à l’objectivité du juriste, élevé presque au rang du Dieu de l’Histoire. Cette hauteur est-elle celle du romancier qui laisse habilement, voire avec un léger sadisme, le lecteur trancher le nœud gordien de l’amour intime et du crime contre l’humanité ? Il est à noter que l’un de ces premiers romans, passablement policier, intitulé Le Nœud gordien[4], présente un ancien procureur nazi devenu détective…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Avec Olga, Bernard Schlinck élargit les perspectives. La temporalité est plus vaste, d’une enfance à la fin du XIX° siècle jusqu’à la décennie de mai 1968. Mais alors que Le Liseur montrait une femme analphabète qui s’était laissée prendre la main et le sens moral dans la roue dentée du nazisme, a contrario Olga met en scène une femme qui tient à son éducation, à sa culture, et qui pense à l’encontre de l’hubris nationaliste et impérialiste qui gangrène l’Allemagne.

      Mêlant l’histoire individuelle, et plus précisément d’un couple, avec l’Histoire d’un siècle, Bernhard Schlink réussit à merveille une œuvre évocatrice et fluide, qui joint à l’intimité d’émotions retenues le sens du tragique et de l’épopée. L’une, Olga, devenue institutrice à une époque où l’éducation des filles est encore une ambition difficile, en particulier dans les milieux paysans, a pour ambition d’éduquer les enfants et plus particulièrement les fillettes, pour qu’elles puissent réaliser leurs potentialités ; l’autre, Herbert, se veut un héros aventureux, forgeur de grandes destinées nationales.

      Il est l’héritier d’un vaste domaine, elle n’est qu’une modeste orpheline ; pourtant une longue histoire d’amour les réunit, sans que le mariage, contraire aux conventions sociales parentales assises sur les préjugés de classe étroits, les unisse. En une première partie, le récit de Bernhard Schlink file une liaison souvent disjointe par les voyages d’Herbert, puis évanouie suite à la disparition de ce dernier dans les glaces arctiques. La seconde voit Olga se métamorphoser en vieille dame, devenue le sage mentor d’un jeune narrateur, après la deuxième guerre mondiale. Leur émouvante amitié ne s’achève qu’à sa mort, suite à un attentat contre la statue de Bismarck.

      Une fois de plus, après Le Liseur, son indépassable réussite, Bernhard Schlink anime un personnage féminin d’exception avec une écriture aussi fluide que séduisante. Malgré son apparente simplicité et des premiers chapitres empreints de tranquille réalisme, animés par une histoire d’amour sans grande originalité, Olga recueille la confiance du lecteur. Très vite cependant la griffe de velours du romancier dénonce les fantasmes d’Herbert, symbole de plus d’une génération qui marquera l’Histoire de son empreinte délétère : « Il décidait de devenir un surhomme, sans trêve ni repos, de rendre l’Allemagne grande et de devenir grand avec elle, même si cela devait exiger d’être cruel envers lui-même et envers autrui ». Les yeux indulgents de l’amour, ceux d’Olga - mais aussi de Michaël pour Hannah dans Le Liseur - ont-ils leur part de responsabilité ?

 

 

      Cependant Olga, qui n’approuve guère le militarisme et les pulsions d’explorateur de son amant à qui elle persiste à envoyer des lettres longtemps après sa disparition, mettra bien des années à tirer expérience et sagesse de sa longue existence hérissée de déceptions. L’élégiaque roman déplie avec tendresse le mystère des êtres tout en dénonçant dans le père explorateur et dans l’enfant dont elle s’occupe les fantasmes délétères du colonialisme et du nationalisme, sans oblitérer la responsabilité maternelle : « Elle présenta à Eik un Herbert héroïque ». Et l’enfant, devenu architecte de talent, « adhéra au NSDAP et entra dans les SS. Il tenait de grands discours enflammés sur l’espace vital allemand de la Memel à l’Oural […] Et la métamorphose de la misère slave en splendeur allemande, c’est lui qui la dirigerait du haut de son cheval ». La stupéfaction d’Olga précipite alors sa conscience politique. Elle ne deviendra pas pour autant une résistante anti-nazie (il eût fallu un courage démesuré et insensé, comme les héros d’Hans Fallada[5]), mais elle devient sourde, comme pour ne pas entendre les délires des aboyeurs politiques, car « avec les Nazis le monde était devenu bruyant », et comme pour répondre à l’analphabétisme d’Hannah dans Le Liseur.

      C’est après-guerre qu’Olga Rinke se fait couturière pour subsister et qu’elle devient la garde-malade puis la confidente de celui qui est le narrateur de la seconde partie. Devenu un homme mûr, le fils spirituel mènera sans relâche son enquête jusqu’à retrouver les lettres d’Olga, « la veuve d’une génération », que nous lirons avec étonnement tant les chemins de la filiation sont à la fois logiques et insondables… Le triptyque s’est refermé en glissant vers le genre épistolaire.

      Mais, répondant en quelque sorte au personnage d’Hannah, elle sait être un digne mentor, qui - car c’est une grande lectrice - frôle la pertinence philosophique. Elle sait admonester son jeune disciple et ami, empreint de grands idéaux politiques : « personne n’est aussi grand que son discours moralisant, et la morale n’est pas gentille ».

      Penser alors que Bismarck, avec son « trop de grandeur », fut l’un des responsables originels du siècle des totalitarismes n’est pas sans fondement, mais reste discutable. Le dernier acte d’Olga voudra le punir symboliquement. Mais que vaut alors la responsabilité individuelle si l’on se laisse comme Herbert illuminer par des rêves de grandeur, d’expansion nationale jusque dans les savanes de l’Afrique pour participer non à des entreprises de civilisation mais à des massacres racistes ? Si, comme Eik, le fils dissimulé d’Olga et d’Herbert, l’on se prend d’enthousiasme grégaire pour l’épopée nazie ? Reste à se demander ce qu’engendreront les idéaux de la social-démocratie, incarnés par Olga…

 

      Si Bernard Schlink n’écrit pas de romans à proprement parler historiques, il sait à merveille prendre en écharpe les générations du XX° siècle, avec cette touche intimiste qui permet d’éviter toute grandiloquence. Les filiations allemandes sont aussi des transmissions maternelles, parfois dévoyées, parfois par adoptions symboliques. Où il apparaît que l’écrivain veut œuvrer en vue de génération meilleures. Si les autres romans ou recueils de nouvelles, comme Le Retour[6], ou Amours en fuite[7], nous ont semblé plus négligeables - ou ont échappé à notre vigilance - le fil qui relie Le Liseur et Olga, le second répondant au premier, au travers de vingt-cinq ans d’écart, tend à faite de son auteur une conscience morale et politique, quoiqu’elle ne parvienne pas exactement à une pacification intérieure.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[4] Bernard Schlink : Le Nœud gordien, Gallimard, Série noire, 2001.

[6] Bernard Schlink : Le Retour, Gallimard, 2006.

[7] Bernard Schlink : Amours en fuite, Gallimard, 2001.

 

Ferrol, Galicia. Photo : T. Guinhut

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12 mai 2019 7 12 /05 /mai /2019 09:37

 

Palazzo ducale, Venezia. Photo T. Guinhut.

 

 

 

 

Factualité, catastrophisme et post-vérité,

ou comment penser le monde avec esprit critique.

D'Hans Rosling à Karl Popper.

 

 

Hans Rosling : Factfulness, traduit de l’anglais par Pierre Vesperini,

Flammarion, 408 p, 23,90 €.

 

Luc Ferry, Nicolas Bouzou : Sagesse et folie du monde qui vient, XO, 440 p, 21,90 €.

 

Maurizio Ferraris : Postvérité et autres énigmes,

traduit de l’italien par Michel Orcel, PUF, 176 p, 15 €.

 

Sous la direction de Nicolas Gauvrit et Sylvain Delouvée :

Des Têtes bien faites. Défense de l’esprit critique, PUF, 288 p, 24 €.

 

Karl Popper : Les Sources de la connaissance et de l’ignorance,

Rivages poche, 160 p, 8,20 €.

 

 

 

 

      C’est avec un brin de provocation et d’exagération que Georges Duhamel dénonçait une trop commune naïveté de l’humanité : « Nul doute, l’erreur est la règle ; la vérité est l’accident de l’erreur.[1] » En effet, plus que jamais peut-être, fausses nouvelles et dénonciations catastrophistes pleuvent dans la bouche des gourous associatifs et politiques. Pourtant indubitables devraient être les faits. À condition de les percevoir, les établir, les penser. Or il faut déchanter de cette présomption au rationalisme. L’erreur couve sous le regard ; pire, l’idéologie, loin de se contenter d’œillères, voile et nie le réel en un syndrome que Jean-François Revel appelait « la connaissance inutile[2] ». La pensée devrait cependant préférer la factualité, mise en ordre par Hans Rosling. Ainsi hésiterons-nous un peu moins, et avec le secours de Luc Ferry et Nicolas Bouzou, entre « Sagesse et folie », et saurons-nous dénoncer la postvérité grâce à Maurizio Ferraris. Il est bien temps de réhabiliter l’esprit critique, tel que le défend l’essai à plusieurs mains intitulé Des Têtes bien faites ; et de penser ignorance et connaissance, grâce au regard affuté de Karl Popper interrogeant le statut de validité de la vérité.

 

 

      Roger Bacon, au XIII° siècle, exposait déjà les plus courantes et délétères causes de l’erreur : « Je dirai qu’il y a trois causes qui font obstacle à ce que devrait être la vision du vrai : les exemples dont l’autorité est fragile ou indigne de ce nom ; le poids des habitudes, le gros bon sens des foules sans expérience. Le premier conduit à l’erreur, le deuxième paralyse, le troisième rassure indûment.[3] » Même si Hans Rosling ne le cite pas, son ouvrage se situe dans la tradition de ce philosophe médiéval.

      En dépit de son clinquant titre anglais, Factfulness, - car le mot « factualité » existe dans la langue française depuis 1957 (nous enseigne le Robert) - voici un essai salutaire, empreint de clarté, efficace et judicieux. Car il s’agit là d’apprendre à penser. Non pas à penser selon une ligne idéologique, mais avec logique, rigueur et clarté. En d’autres termes, il est plus que nécessaire de « combattre l’ignorance en promouvant une vision du monde basée sur des faits », d’acquérir la « saine habitude de fonder son opinion sur des faits ».

      Hans Rosling, médecin, conseiller à l’Organisation Mondiale de la Santé, mais aussi étoile américaine des conférences TED (Technology, Entertainment and Design), dénonce une série d’instincts qui polluent notre vie intellectuelle, car « nous avons l’instinct dramatique », au détriment de la raison. Et, non sans humour, il le fait en relatant des anecdotes, des souvenirs, des erreurs dont il a tiré leçon, et surtout ses expériences  d’enseignant auprès d’étudiants interrogés sur l’état du monde, et dont les réponses sont presque invariablement fausses, entachées de préjugés, et en intégrant de nombreux graphiques utiles et probants. Ne s’est-il pas rendu « à Davos pour expliquer aux experts du monde entier que, sur les tendance mondiales de base, ils en savaient moins que les chimpanzés » !

      Premier « instinct » (parmi neuf autres), celui du « fossé », qui imagine trop aisément que le monde est divisé en deux extrémités irréductibles, entre les pays sous-développés et ceux développés, alors que la plupart des premiers rejoignent les seconds avec célérité, alors que cette distinction devient obsolète. Ainsi la mortalité infantile diminue, l’espérance de vie mondiale atteint les 72 ans, l’éducation s’accroit, le niveau de vie également, ridiculisant le manichéisme.

      Pire, voici « l’instinct négatif », selon lequel le monde va de plus en plus mal, antienne immensément partagée. Contrairement aux poncifs mensongers, car un mensonge ardemment et suffisamment répété devient une vérité sophistique, le monde va beaucoup mieux : « ces vingt dernières années, la proportion de la population mondiale vivant dans des situations d’extrême pauvreté a diminué de moitié ». Il s’agit de « notre tendance à repérer le mal plutôt que le bien », à idéaliser le passé : « On ne pense pas, on ressent ». L’on veut ignorer que les marées noires diminuent radicalement, comme la mortalité due aux cataclysmes, que, comme l’accès à l’eau potable, la protection de la nature croît : « en dix-sept ans, la planète s’est revégétalisée d’une surface équivalente à l’Amazonie[4] », grâce à l'augmentation du taux de gaz carbonique et surtout aux reboisements dus à l’Inde et la Chine.

      N’oublions pas celui de la « ligne droite », c’est-à-dire la propension à subodorer que les choses iront dans le sens d’une invariable continuité. Dénonçons « le méga-préjugé selon lequel la population mondiale est juste en train d’augmenter sans cesse » ! Car, n’en déplaise à Malthus, elle est en train d’achever sa transition démographique, et un plateau sera bientôt atteint. Ainsi la courbe est plus juste que la droite à laquelle nous étions tentés de céder en imaginant raisonner…

      La peur est également bien souvent mauvaise conseillère. La preuve avec les victimes de Fukushima : « ce n’est pas la radioactivité, mais la peur de la radioactivité qui les tuées ». Avec Tchernobyl, à la suite de quoi l’on n’a pu confirmer la moindre augmentation de la mortalité. Parfois la peur se trompe d’objet : le DDT, qui luttait efficacement contre la malaria, fut interdit au motif qu’il fragilisait les oiseaux, or la maladie reprit une vigueur mortelle. De même la peur des vaccins entraîne-t-elle le retour de la variole.  S’il faut lutter contre la pollution chimique, alors qu’il faudrait ingérer « des cargaisons » d’un produit chimique pour qu’il soit plus qu’un cancérigène « probable », il ne faut pas que la peur, somme toute humaine, devienne une paranoïa : une irrationnelle « chimiophobie » dicte ses lois et refuse la démarche et l’analyse scientifiques, comme, probablement, dans le cas du glyphosate. On objectera que les atteintes à l’environnement (par la pollution plastique par exemple) et à la biodiversité sont fort graves, même si ce même plastique pourra être recyclé de cent manières, même si l’on est en train de reboiser de par le monde… Moralité : « La peur peut s’avérer utile, mais seulement lorsqu’elle vise juste. »

      Ajoutons au raisonnement d’Hans Rosling que les démagogues, politiques, associatifs et médiatiques, aiment agiter les peurs, y compris millénaristes et apocalyptiques, pour se faire entendre, influencer, jeter le peuple qui veut bien boire leurs paroles sous leur coupe tyrannique, et ainsi en tirer argent, pouvoir…

      Méfions-nous également de « l’instinct de la taille ». Un gros chiffre isolé impressionne alors qu’il doit être comparé ; mieux vaut observer les taux. En Suède un ours tua un homme, ce qui fut « massivement couvert par les médias nationaux ». Pourtant « le meurtre d’une femme par son compagnon a lieu une fois par mois. C’est 1300 fois plus ». Et bien plus en France où une femme meurt ainsi tous les trois jours ; et réciproquement d’ailleurs un homme tous les quinze jours, sans compter les blessés… La grippe porcine tua et fit le tour des médias, alors que la tuberculose est bien plus meurtrière, même si les grippes nouvelles peuvent devenir des fléaux. Ayons conscience que le terrorisme tue bien moins que d’autres causes de morts ; quoique, oublie notre auteur, il soit, à la différence d’autres agents mortels, causé par la malignité humaine, et le plus souvent par la pulsion totalitaire. Autre réflexion sur les chiffres : il y a plus de chômeurs aux Etats-Unis qu’en France, mais rapportés à la population, le taux est presque trois fois moindre Outre-Atlantique.

      Autre tare : « l’instinct de généralisation ». S’il peut contribuer à catégoriser, la généralisation abusive peut entraîner à occulter les différences à l’intérieur des groupes, à ne considérer que la majorité, aux dépends des individualités et du libre-arbitre. « L’instinct de la destinée », quant à lui, oblige à penser en termes de déterminisme culturel, par exemple en partant du principe que l’Afrique ou l’Iran resteront ce qu’ils furent, c’est-à-dire une aire de sous-développement chronique et de démographie galopante, de navrante condition des femmes. Une telle erreur, en termes d’investissements, ou de géopolitique, peut être fatale. Les changements culturels et le développement peuvent être rapides, parfois pour le pire, le plus souvent pour le meilleur. Qui sait si Nkosazana Dlamini-Zuma, la présidente de la Commission de l’Union africaine voit juste : « ma vision du continent dans cinquante ans c’est que les Africains seront des touristes bienvenus en Europe, et non plus des réfugiés qu’on chasse »… Aussi faut-il non seulement étudier le passé pour comprendre le présent, et mettre sans cesse à jour ses connaissances si l’on veut un tant soit peu anticiper.

      De même, « la perspective unique » est désastreuse. « Ayez l’humilité de reconnaître que vous ne savez pas tout », que les explications monocausales, que les solutions dogmatiques font fausse route. Révisons nos jugements erronés et craignons l’idéologie. Y compris des experts et des médias, et surtout des militants de causes diverses.

      Pas brillant est notre « instinct du blâme ». « Chercher intuitivement un coupable », réagir par l’accusation sont des travers trop partagés, au lieu d’analyser le problème et d’aller en quête de solutions. Escorté par le manichéisme, le blâme est également armé d’outrecuidance et d’envie. Au méchant capitalisme, opposons plutôt un jugement informé et nuancé de ses bienfaits et méfaits, alors que trop souvent nous ne sommes capables que de pas grand-chose, ce pourquoi nous avons tendance à détester qui nous dépasse. Le syndrome du bouc émissaire a frappé. Alors que l’éloge permet de sélectionner et de valoriser les réussites, comme celle d’une simple machine à laver : « Merci industrialisation, merci aciérie, merci centrale électrique, merci industrie chimique, pour nous donner le temps de lire des livres ». Y compris, ô ironie, ceux prônant la décroissance et la nature originelle !

      Reste « l’instinct de l’urgence », d’ailleurs surabondant chez les alarmistes écologistes. Mieux vaut toujours observer, réfléchir avant d’agir à la va-vite et à coup d’actions drastiques. Méfiez-vous des prévisionnistes qui voient l’Arctique fondre alors qu’il se renforce, comme le désastreux Al Gore qui en 2007 et 2009 annonçait la fonte totale des glaces en 2013 ; observez plutôt les données venues de sources contradictoires. Ajoutons qu’il faut se demander à qui profite le crime : mais à ceux qui pompent les subventions, les taxes et les financements au profit de leur science de bateleur…

 

      Nous aimons geindre et sonner l’alarme en répétant que la pauvreté et les inégalités s’accroissent, que les ressources s’épuisent, que la planète s’éteint… Et nous rechignons, voire n’y pensons même pas, à vérifier, à faire fonctionner notre intellect rationnel et notre imagination positive. Parce que les scénarios du pire attirent plus épidermiquement l’attention que toutes les améliorations de la condition humaine, voire de celle de la planète, car « les bonnes nouvelles ne font pas la Une » des journaux, des télévisions et des sites internet.

      La collapsologie, qui obtient un succès indécent, est la science de l’effondrement, du moins fausse science, puisqu’elle part d’un présupposé et sélectionne des faits à sa rescousse, et non de la réelle observation. Or les prédictions apocalyptiques, comme celles du Club de Rome, nous annonçant « The Limits to Growth », dans les années 70, l’inéluctable fin du gaz et du pétrole pour le début des années 90, comme celles d’économistes alors persuadés de l’imminence de la famine planétaire, n’ont jamais vu l’ombre d’une réalisation. Bien au contraire, les réserves énergétiques surabondent, la faim mondiale a décru du tiers au onzième de la population. Mais cela ne décille pas un instant des institutions dont le fonds de commerce se nourrit au catastrophisme de persister à consciencieusement asséner leurs prophéties alarmistes, ancrées sur des projections linéaires, alors qu’abondent les progrès techniques, les meilleures gestions des ressources, y compris de la biodiversité végétale et animale, sans compter les nouvelles et à venir...

      À cet égard interrogeons-nous : Hans Rosling a-t-il raison de souscrire à la thèse du réchauffement climatique d’origine anthropique à cause des gaz à effet de serre ; avons-nous tort de rejeter cette dernière en parlant, non sans s’appuyer sur des scientifiques, de « manipulation climatique[5] » ? Là encore les faits, des températures mondiales qui n’ont augmenté que de 0,2 degrés depuis 1975, qui n’augmentent pas depuis vingt ans, et l’opinion qui s’échauffe en imaginant avérée une augmentation en flèche…

      Il n’en reste pas moins que l’essai d’Hans Rosling, digne d’être lu dans tous les lycées et universités, doit nous forcer à l’humilité, y compris l’auteur de ces modestes lignes. Il est plus que probable que nos idées reçues, nos opinions, qui opinent à ce que les autres répandent, à ce qui nous flatte, jusqu’à ce que nous pensons être des convictions ancrées sur des faits, manquent de factualité.

 

 

      S’il faut se convaincre de l’amélioration de l’état du monde, lisons une fois de plus Luc Ferry[6] et Nicolas Bouzou[7] en leur Sagesse et folie du monde qui vient. Le philosophe et l’économiste, dans leur essai à deux voix alternées, quoique dans une progression thématique, usent à peu de de choses près de la même démarche qu’Hans Rosling. Ils dénoncent cependant le pessimisme et le catastrophisme qui gangrènent la pensée politique et économique et qui se refuse à prendre en considération les progrès immenses accomplis par l’humanité. Santé, espérance de vie, loisirs, progrès scientifiques, tout va mieux sur la planète, hors les zones de guerre et de tyrannie, hors le front de la pollution dans les pays d’Asie et d’Afrique. Au-delà de l’analyse de la « joie mauvaise » du pessimisme, nos essayistes démontent les jérémiades sur la fin du travail en réhabilitant le concept de « destruction créatrice » initié par Schumpeter[8] ainsi que les bienfaits des nouvelles technologies, de l’intelligence artificielle et de la robolution[9]. Ils démontent également « l’éternel fantasme utopiste » du socialisme, non sans alerter sur la concentration du capitalisme, donc en réhabilitant le libéralisme et en vantant l’innovation.

      À la question « Le capitalisme est-il incompatible avec l’écologie ? », Nicolas Bouzou répond avec justesse en listant les solutions proposées : « la décroissance, la planification et les incitations dans le cadre d’une économie libérale qui respecte la neutralité écologique. Seule la troisième est à la fois humaniste et efficace ».

      Dénonciation bienvenues également que celle du « mythe de la surpopulation », et que celle de la « post-vérité » par Luc Ferry. Elle est bien plus que la fausse nouvelle, ou « infox » plutôt que l’anglicisme « fake news », la désinformation ou le mensonge ; elle est un relativisme « post-soixante-huitard » et « postmoderne », inspiré par la fameuse thèse de Nietzsche selon laquelle « il n’y a pas de faits, seulement des interprétations[10] ». Certes un fait doit être interprété, mais pas au point de l’invalider. Cependant la multiplication et la vitesse des informations, secondées et précédées par les réseaux sociaux entraîne pléthore d’informations et « d’opinions peu fiables, voire absurdes ou mensongères ». Attention en conséquence à la reductio ad hitlerum (ou point Godwin), à l’entraînement grégaire vers la haine, le racisme, à la tendance à s’enfermer dans ses opinions en consultant ce que les algorithmes nous proposent, au complotisme qui imagine que les Juifs sont partout à l’origine des failles du monde, que « le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour dissimuler la nocivité des vaccins », que les attentats du 11 septembre 2001 eurent pour auteur l’administration américaine… Nous resterons avec Luc Ferry fort sceptiques à l’égard d’une correction par la loi, qui risquerait avant tout d’être liberticide. Tout ceci réclame de la part du citoyen d’autant plus de réserve, de réflexion et de vérification, sans omettre une éthique encore plus nécessaire de la part des médias, des journalistes et des philosophes…

      Une fois de plus, car nos deux compères ont à leur actif des livres aussi informés que de bon sens, ce Sagesse et folie du monde qui vient, écrit à deux mains complices qui savent ne pas se répéter, est animé avec une entraînante clarté autant qu’empreint d’une salutaire nécessité intellectuelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Un cas particulièrement flagrant de distorsion entre les faits et l’opinion est celui de Donald Trump[11]. On lui attribue une responsabilité bien exagérée en termes de post-vérité, étant donnée sa propension au tweet compulsif et parfois mensonger. À entendre les préjugés, les haines et les a priori accusatoires, il est sexiste, raciste, incompétent et forcément fascisant. Pourtant les ministres en son gouvernement sont aussi femmes et noirs, le chômage vient d’atteindre un plancher jamais vu depuis 1969, à 3,6 %, les salaires ont augmenté, surtout pour les plus modestes, la constitution américaine n’a en rien été mise à mal. Les faits sont indubitables, et pourtant l’opinion ne bascule que d’un demi-doigt, enferrée dans son hystérie, alors qu’adulés, caressés par l’indulgence, les Clinton et Obama ont sombré dans l’illégalité en faisant espionner la campagne du Président, en usant de calomnie dans le cadre d’une imaginaire collusion russe, qu’ils ont lamentablement échoué sur le front du chômage.

      À cet égard, il est dommage que l’essai de Maurizio Ferraris, Postvérité et autres énigmes, commence par une mise en balance entre Donald Trump et un linguiste et philosophe, ce qui paraîtrait évidemment au désavantage du premier, plus expert en communication tweetesque qu’en vérité platonicienne ou nietzschéenne. Mais il s’agit de Noam Chomski dont l’autorité politique se voit désavouée par son socialisme libertaire anarchiste, en face duquel les faits et bienfaits du Présidents à l’égard de l’économie et du bien-être de ses concitoyens sont avérés, même s’il reste du pain sur la planche, en termes de santé, d’éducation et d’islamisation.

      Alors que cet essai, assez pointu et cultivé, est plein de finesse. Pour Maurizio Ferraris, « la post-vérité nous aide à saisir l’essence de notre époque ». Sa thèse pertinente est la suivante : « que la postvérité est l’inflation, la diffusion et la libéralisation du postmoderne hors des amphithéâtres universitaires et des bibliothèques, et qu’elle a pour résultat l’absolutisme de la raison du plus fort », autrement dit de la pulsion de pouvoir tyrannique. Avaliser n’importe quelle proposition idéologique sous forme de vérité alternative revient à détruire le socle des faits d’une part et la possibilité de la vérité scientifique, voire morale, d’autre part, cette dernière hypothèse décriée par Nietzsche n’étant d’ailleurs pas prise en compte par l’essayiste. Ce qui était le nec plus ultra du postmodernisme philosophique de la déconstruction, de Derrida[12] et de ses épigones, devient, en traversant la foule des donneurs de tons politiques, universitaires et journalistiques, puis le public, postvérité, selon la « première dissertation » de Maurizio Ferraris. La seconde analyse la disponibilité accélérée de l’information et la capacité pour chacun de délivrer une opinion, une infox, au détriment des faits et de la conviction. Ainsi sont nées les filles du smartphone : « la postvérité et sa cause technique, la documédialité, sont le fardeau de la civilisation », cette « documédialité » étant le successeur du capital et de la « médialité » des deux précédents siècles, car la marchandise est remplacée par le document. Ce dernier point étant sujet à caution, tant il ne s’agit pas de remplacement, mais d’adjonction. Il faut enfin, en la « troisième dissertation », proposer « un remède à la postvérité ». Ainsi « la mésovérité est de fait une relation à trois éléments qui comprend : l’ontologie, l’épistémologie et la technologie », et qui permet d’obtenir des propositions vraies. Nous retombons en quelque sorte sur nos pattes : la factualité.

      Reste que nous souscrivons à cette dernière proposition du Turinois Maurizio Ferraris : « la vérité n’est en rien auto-évidente, et elle requiert un entraînement technique, sans compter une dose de bonne volonté, d’imagination, et parfois même de courage personnel ». Nous ajouterons que si aucun individu ne peut parvenir à vérifier toutes informations, opinions et vérités, la tâche est cependant celle qui va du scepticisme nécessaire à l’établissement des faits au secours des progrès de la science, de l’humanité et de la dignité humaine, en passant par la modestie.

 

 

      Aussi faut-il imaginer des « cours d’auto-défense intellectuelle », selon la proposition de Sophie Mazet, dans Des Têtes bien faites. Défense de l’esprit critique. La démarche passe par quelques injonctions précieuses. En trois parties, l’ouvrage dirigé par Nicolas Gauvrit et Sylvain Delouvée, donne des éléments d’explication « de notre propension à croire faux ou à prendre de fausses routes cognitives », en d’autres termes « l’attachement obstiné aux croyances fausses ». Indifférentes aux faits et à l’argumentation construite, nombre de faussetés restent indéracinablement ancrées dans l’esprit.

      La seconde énumère des croyances plus que répandues : « ovnis, vie après la mort, fin du monde » ; l’on y découvre le « soucoupisme » après le folklore féérique tombé en désuétude, mais qui visent tous deux à « réenchanter le monde », alors qu’il est temps de « fermer les portes du paradis », sans oublier le climatoscepticisme, qui lui, nous l’avons dit par ailleurs a de bons arguments en sa faveur[13]. La palme du délire étant attribuée au goût immodéré pour l’Apocalypse, voire pour les utopies qui s’en suivraient. Non loin figurent le bric-à-brac des conspirationnismes ; tout un ramassis agglomérant le fantasme et la conviction d’être parmi les élus de l’initiation, ensemencés par la peur et le désir…

      Enfin divers intervenants, dont des enseignants, montrent comment ils tentent de contribuer à la naissance de l’esprit critique, par exemple grâce à des sites comme « Conspiracy Watch » (2007-2018), à la revue Science et pseudo-sciences, à des démarches ludiques, à des vérifications de sources et des croisements d’informations, une attention aux sites confirmés et à ceux parodiques. Sans oublier, ô ironie, d’offrir des anecdotes à propos d’élèves et d’étudiants qui en savent plus, voire mieux, que leurs maîtres, ces derniers n’ayant d’ailleurs pas toujours l’humilité de le reconnaître. Si la sociabilité enferre de telles inepties, elles sont renforcées par les groupes, parfois sectaires, qui s’agrègent sur les réseaux sociaux.

      Pensons à « l’effet-gourou » (selon Dan Sperber[14]), qui incite à adhérer à des énoncés obscurs et spécieux, sans vérité identifiable, comme ceux de Lacan ou de Derrida, au « biais de confirmation » qui incite à d’abord chercher les données qui confortent notre pensée, au repoussoir que peut paraître une publication scientifique complexe, sans que celle-ci puisse être absolument fiable, à « la mollesse du raisonnement humain ». L’animal social a bien du mal à se départir des influences normatives, préfère la « désindividuation » à la transgression, à moins qu’elle émane d’un groupe constitué. Rares sont les êtres vraiment libres, surtout si les structures sociales et politiques ne l’y encouragent guère, y compris les microstructures groupusculaires qui permettent de transférer son manque d’identité dans celle du groupe. De plus, Internet favorisant la crédulité et le zapping, auront-nous le courage et la constance d’aller vers un long développement ardu pour démonter nos attendus ? Le développement de l’esprit critique ne doit-il pas se nourrir de philosophie, de psychologie cognitive et des sciences de l’éducation ? En ce sens, la responsabilité de l’enseignant est immense. Ainsi nourri de nombreux exemples, rigoureux, cet ouvrage collectif complète à merveille notre boite à essais…

 

 

      Restons méfiant, voire sceptique devant la vérité. Ainsi relisons Karl Popper, qui dans une conférence prononcée le 20 janvier 1960 à la British Academy, dénonçait une « épistémologie erronée » : « La doctrine qui affirme le caractère manifeste de la vérité - que celle-ci est visible pour chacun pour peu qu’on veille la voir - est au fondement de presque toutes les formes du fanatisme. Car seule la dépravation la plus perverse peut faire que l’on refuse de voir la vérité manifeste ; seuls ceux qui ont des raisons de craindre la vérité conspirent afin d’en empêcher la manifestation[15] ». La dimension politique de la balance entre la vérité et l’erreur est là explicite. Aussi faut-il examiner comment nombre de religieux, y compris au sens fasciste et communiste, de thuriféraires des causes climatique ou antispécistes et vegans, passent de la haine de l’erreur à la terreur, une seule lettre ayant changé…

 

 

      Parmi toutes leurs indispensables analyses et propositions, nos auteurs prennent le soin de nous avertir des plus courants motifs d’erreur et des déviations de nos contemporains plus ou moins patentés. Peine perdue ? La paresse intellectuelle s’allie au confort malodorant de rester ce que l’on est (ce que l’on nait également), de s’enferrer en une commode tradition, en un tout aussi commode conformisme, en toisant qui n’est pas comme soi, sans compter la peur de la solitude de celui qui pense à contre-courant. Le grégarisme est bien sûr une plaie qui va jusqu’à entraîner la foule erronée  vers les erreurs criminelles de certaines religions et des politiques tyranniques. La pulsion totalitaire est alors une sorte d’envers désiré (au prorata de la pulsion de mort) du catastrophisme millénarisme. Il s’agit de se sentir important en arguant de la nécessité et de l’urgence, voire de la majorité, pour perpétrer tant d’attentats contre la vérité. Comptons également le déni de réalité, qui peut conduire à se voir démenti, trop tard, par les événements. Le psychologue alors ne va pas sans le politologue. Mais qu’est-ce que j’en sais, moi, qui tente de réfléchir plus que les autres, qui n’est spécialiste de rien, et se prend peut-être les pieds dans des contre-vérités ? Ce qui ne signifie pas devoir abandonner la quête de la vérité, à  laquelle contribue cette précieuse factualité. Revenons à la précieuse conférence de Karl Popper, Des Sources de la connaissance et de l’ignorance, dans laquelle il faisait preuve d’une semblable humilité : « Il convient, selon moi, de renoncer à cette idée des sources dernières de la connaissance et reconnaître que celle-ci est de part en part humaine, que se mêlent à elle nos erreurs, nos préjugés, nos rêves et nos espérances, et que tout ce que nous puissions faire est d’essayer d’atteindre la vérité quand bien même celle-ci serait hors de portée[16]. »

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Georges Duhamel : Le Notaire du Havre, Avant-propos, Mercure de France, 1933.

[3] Roger Bacon : Compendium studii theologiae, I, 2, in Philosophes et philosophies, Nathan 1992, p 239.

[4] Sciences et Avenir, 15 02 2019.

[8] : Joseph Schumpeter : Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot, 1954, p 161-168.

[9] Voir : Transhumanisme, Intelligence Artificielle et robotique, entre effroi, enthousiasme et défi éthique

[10] Friedrich Nietzsche : Fragments  posthumes, fin 1886, printemps 1887, 7-60.

[13] Voir note 4.

[14] Dan Sperber : « The Guru Effect », Review of Philosophy and Psychology, 2010, I, 4, p 583-592.

[15] Karl Popper : Des Sources de la connaissance et de l’ignorance, Rivages poche, 2018, p 43.

[16] Karl Popper : Des Sources de la connaissance et de l’ignorance, ibidem, p 156.

 

 

"Dénonciations secrètes contre celui qui manquera aux grâces et aux devoirs

ou qui se livrera à des ententes frauduleuses pour cacher la véritable destination de ceux-ci".

Palazo ducale, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

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3 mai 2019 5 03 /05 /mai /2019 10:22

 

Bastanès, Pyrénées-Atlantiques. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Fraîcheur de l’herbe et de la pluie

 

par les historiens Alain Corbin et Jean-Louis Hue.

 

 

Alain Corbin : Histoire buissonnière de la pluie, Champs Flammarion 112 p, 5 €.

 

Alain Corbin : La Fraîcheur de l’herbe, Pluriel Fayard, 240 p, 8 €.

 

Jean-Louis Hue : Histoire de la pluie, Grasset, 2019, 304 p, 20 €.

 

 

 

 

 

      Qui ne saurait voir dans la rondeur et la lumière des gouttes de pluie, dans le graphisme et l'ondoiement des graminées, une délicatesse de la nature, une poétique beauté ? Aussi, pour oublier les fureurs du monde, faut-il trouver refuge auprès de la fraîcheur de l’herbe et de la pluie. C’est également auprès de la paix des livres qu’il faut venir rencontrer Alain Corbin, historien des causes minuscules, qui, paisiblement, prend le temps de l’heureuse érudition pour écrire une Histoire buissonnière de la pluie, nantie de son indubitable complice : La Fraîcheur de l’herbe, alors qu’autre complice, Jean-Louis Hue, conte également la pluie, mais en 40 épisodes. Causes minuscules, qui, à y regarder d’un peu plus près, se révèlent riches d’enseignements, bien entendu historiques, mais aussi sociologiques, psychologiques et poétiques, dégageant des Histoires de mentalités, comme il l’a fait à l’occasion de ses investigations autour du corps, de la virilité, du silence et des odeurs, par exemple dans Le Miasme et la jonquille[1].

 

      On ne confrontera pas cette Histoire de la pluie avec une Histoire du climat, comme, la dressa un autre historien, Emanuel Le Roy Ladurie, auteur d’une belle Histoire du climat depuis l’an mil[2]. Il s’agit plus exactement de sensibilité à cet événement météorologique heureusement récurrent. Sauf que trop abondante, ou désespérément absente, la pluviométrie devient la mesure des catastrophes, bibliques ou écologiques.

      Ennuyeux comme la pluie, dit-on. Alain Corbin vient nous prouver qu’il n’en est rien. L’historien y découvre un bruissement littéraire et historique sans nombre. L’essai est l’air de rien fort bien ordonné. Il commence par les couleurs politiques de la pluie, continue par sa « tristesse épouvantable », pour prendre de la hauteur avec la « Politique du mauvais temps » et s’achever sur les saints « pleurards » et les invocations adressées à leur générosité humide, qui, n’en doutons-pas, ont trouvé leur avatar dans la météorologie contemporaine, son besoin et son culte des prévisions.

      La « météo-sensibilité » s’exacerbe à l’époque du romantisme. Bernardin de Saint-Pierre associe la pluie à la mélancolie, puis aux larmes féminines, donc à l’éros. Pourtant, l’auteur de Walden ou la vie dans les bois, Thoreau[3], la « magnifie » ; bienveillante, elle est un « globe de cristal ». Hélas, elle est plus souvent un désagrément ; en témoigne Madame de Sévigné qui se plaint en ses lettres des bourbiers et des « abîmes d’eau » qui empêchent sa promenade, et au point que Stendhal l’exècre. Elle est un cataclysme, comme ce Déluge qui hante la Bible et la peinture, une permanente occasion de spleen pluvieux pour Baudelaire et Verlaine.

      Un évènement politique peut-être noyé sous les rafales : ainsi la Fête de la Fédération en 1790, ou la parade d’un Président de la République, ce que l’on ne manque pas d’interpréter comme un signe défavorable. Quoique depuis le roi Louis-Philippe, les Présidents font montre de stoïcisme sous l’averse, à l’égal des soldats et de la foule, non sans un certain orgueil et certainement une part de démagogie.

      Le pire restant la boue des tranchées pour les poilus de la Première Guerre mondiale, transis jusqu’aux os, comme si la mitraille n’y suffisait pas. Ou les « pluies acides » de la pollution portées par les vents et venues des industries de l’ex bloc communiste. Heureusement, il reste le « petit coin de parapluie » qui se fait « paradis » chez Brassens. Qui se change en enfer si la sécheresse appelle en vain la pluie du ciel sur les récoltes menacées. Y pourvoiront des prières, des fontaines sacrées, des saints, car jusqu’au XX° siècle encore, « la pluie, la grêle, les orages étaient entre les mains de Dieu »…

      Sur une idée originale, Alain Corbin a réalisé un ouvrage attachant. On regrette seulement, même si elle se termine sur une petite anthologie (de Shakespeare à Verhaeren, en passant par Verne et Zola) que cette pluie de connaissances évocatrices soit si brève : le temps d’une averse estivale au soleil, loin des quarante jours d’un sombre déluge…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Il pleut également depuis la Bible chez Jean-Louis Hue, des plus terribles aux plus voluptueuses, entre bénédictions propices aux cultures et catastrophes. Et puisque le biblique déluge est censé avoir duré quarante jours, c’est en autant d’épisodes que l’auteur de L’Apprentissage de la marche[4] a œuvré pour ses lecteurs, qui ont la sagesse de ne pas oublier leur parapluie. Certes, bien avant Pluviose, éphémère mois du calendrier révolutionnaire, les gouttes ont conservé le souvenir de leurs impacts dans des roches qui les ont fossilisés.

      Elles sont « intimes », musicales et mélancoliques, « vagabondes » de par le monde, « religieuses », du châtiment divin à l’apocalypse, « célèbres », entre Waterloo et la boue des poilus de 14-18, ou les « Cent ans de grisaille » de la guerre du même nom, « savantes » quand la pluviométrie les mesure, « annoncées » enfin, ou imprévisibles lorsque la météorologie répugne à prédire le beau temps. Elles sont pluies d’informations, documentées, rassurantes, pittoresques, effrayantes et eschatologiques. Les poètes, comme Verlaine, les pleurent et les chantent, alors que les peintres mouillent leur chemise pour les représenter, et particulièrement les impressionnistes, entre Claude Monet à Belle Île et Gustave Caillebotte dans les rues de Paris.

      Plus impressionniste, moins littéraire et plus encyclopédique qu’Alain Corbin, Jean-Louis Hue louvoie entre poésie et documentation historique. Si ces deux essayistes se recoupent et se complètent, le premier a la primeur, incontestablement ; ce qui n’enlève guère de charme au second. Car ce dernier aime les gargouilles, invoque les dieux du ciel et ne néglige pas d’observer les animaux « qui s’agitent quand la pluie s’annonce », quoiqu’il soit plus sérieux de consulter le baromètre et le pluviomètre. Voire de se fier au « Rain Business » qui fait payer ses services de probabilités météorologiques et concerne les compagnies d’assurances.

 

 

      Le précédent essai d'Henri Corbin se fermait en citant une page de L’Herbe, un roman de Claude Simon, publié en 1958. Ce dernier y montre un personnage, Louise, qui associe l’ondée nocturne à la liquéfaction de son amour : « comme si la nuit toute entière, le monde tout entier se liquéfiaient lentement dans les ténèbres humides »… Aussi, de la pluie à l’herbe, il n’y a qu’un pas, allègrement franchi par notre historien. Sous-titrant son essai « Histoire d’une gamme d’émotions de l’Antiquité à nos jours », il propose en sa Fraîcheur de l’herbe une pérégrination à la fois temporelle et géographique, qui est un hommage appuyé et sensible à cette habitante des prairies que philosophes, chroniqueurs, et surtout poètes, ont exaltée.

      Dès l’Antiquité, l’idylle pastorale chante, avec la voix de Théocrite, les bergers et les troupeaux, l’herbe et les prairies. Bonne ou mauvaise, comme le chiendent et l’ivraie biblique, apaisante ou urticante, elle est le bonheur ou le cauchemar des jardiniers, l’alliée ou l’ennemi des pelouses urbaines. « Porteuse d’origine », elle est un berceau de l’humanité, le siège des déjeuners sur l’herbe (dont celui du peintre Manet), pourquoi pas d’un érotisme champêtre, voire celle qui recouvrira nos tombes…

      L’on devine que les poètes antiques, comme Virgile dans ses Géorgiques, ont célébré « la tendre verdure » ; qu’à la suite du « vert enclos » du jardin d’Eden, et de l’« hortus conclusus » médiéval, Ronsard n’est pas en reste. En outre, l’on peut être certain que les romantiques, de Lamartine à Hugo, qui, renversant l’usage, fait l’éloge de la mauvaise herbe, jusqu’à Walt Whitman[5], l’ont chérie. En effet lui sont attribuées des « valeurs morales » : son énergie, son silence, sa fécondité. Le XX° siècle ne boude pas la prairie, au point que Philippe Jaccottet  la décrive et la chante sans lassitude. Pensons de plus au disert poème en prose de Francis Ponge, La Fabrique du Pré, imprimé non sans raison sur un papier tour à tour brun puis vert, dans lequel il note : « l’herbe exprime la résurrection universelle sous la forme la plus élémentaire ».

      Il faut évoquer « l’herbe-mémoire », dont les propriétés sensorielles raniment un souvenir d’enfance, comme d’ailleurs le foin coupé, mais aussi les soins consacrés par Rousseau à « herboriser », dans ses Rêveries du promeneur solitaire ; ce qui nous amène au versant scientifique choyé par les naturalistes et leurs herbiers. Les romanciers ne sont pas en reste, qu’ils s’appellent Colette ou Herman Hesse. De manière récurrente, l’habitante des prés est « asile », « plénitude heureuse », participant de toute évidence d’une idéalisation de la nature.

      Cependant cette nature herbeuse réclame également un travail : nourricière, elle passe par la fenaison, joyeux et labeur, parfois caniculaire, spectacle rural apprécié, associé à l’été, choyé par les peintres. N’oublions pas qu’elle se fait parfois un allié de la séduction féminine : « deux pieds de marbre blanc brillent sur l’herbe », poétisait Lamartine. La sensualité plus qu’érotique, des nymphes, des faunes et satyres, n’est pas loin, ce que Zola, comme à son habitude gourmand de grivoiserie, appelle l’espace d’une « grande fornication ». Hélas, à l’antithèse, l’allégorie de la mort, quant à elle, est « la grande faucheuse », certainement pas par hasard, de même que l’herbe des ruines pousse parmi les débris des civilisations, jusqu’à les occulter, alors que « le gazon des cimetières » cèle la paix éternelle. Ainsi, Whitman apprécie-t-il « la splendide chevelure inculte des tombes ».

      Plus curieusement, l’on apprend qu’outre l’agriculture, le brin de verdure est un enjeu économique, à l’occasion de « l’herbe des golfs exportée dans les pays du Sud » ! Aussi, de même que le feuillage, elle prête sa couleur aux mouvements écologistes, terrain sur lequel Alain Corbin ne s’aventure pas : oserons-nous dire qu’il manque ici un chapitre ?

      La promenade d’Alain Corbin est plus qu’agréable, notablement encyclopédique, en particulier dans le champ (la métaphore n’est ici pas vaine) de l’histoire littéraire, et un peu moins d’une histoire civilisationnelle ; même si un esprit un brin tatillon pourrait penser lui reprocher de céder à l’énumération, au syndrome du catalogue (quoique, malgré l’absence d’un index, les notes soient à cet égard précieuses), au « vertige de la liste », pour reprendre le titre d’Umberto Eco[6].

      Plus grand que le brin d’herbe, l’arbre fut également l’occasion d’une investigation historique sous la plume d’Alain Corbin, avec La douceur de l'ombre. L'arbre, source d'émotions, de l'Antiquité à nos jours[7].

 

 

      Une fois de plus, au-delà d’une conception de l’Histoire venue de l’Antiquité, volontiers adonnée aux « vies des hommes illustres », pour reprendre le Grec Plutarque, aux batailles et aux empires, l’on y préfère une Histoire des mentalités et de la sensibilité. Le champ embrassé par l’historien Alain Corbin fureteur est vaste. Outre ces volumes qui s’intéressent au regard porté sur la nature et sur la sensibilité qui en découle, il n’a pas manqué de s’intéresser à l’être humain. Or, loin de se focaliser sur son Histoire de la virilité[8], il a oscillé des Filles de rêves[9] aux Filles de noces[10],  ces dernières, quoique le titre laisse imaginer, étant celles de la « misère sexuelle et prostitution aux XIX° et XX° siècles ». Plus vaste encore, Le triptyque de l’Histoire des émotions[11], de l’Antiquité à nos jours, outre la direction de Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, est également animé par Alain Corbin, qui a plus particulièrement dirigé le second volume, consacré à la période qui va « des Lumières à la fin du XIX° siècle », donc celle de la montée en puissance de la sensibilité, plus précisément du romantisme. Pour répondre à la pluie et l’herbe, il s’agit d’une époque nouvelle où se fait jour une attention accrue, de plus en plus émue au paysage, où fleurit un « moi météorologique ». De la colère révolutionnaire, à la tendresse et à la passion romantiques, jusqu’à l’éblouissement impressionniste, en passant par la mélancolie, toutes ces émotions trouvent alors leur figuration dans la peinture de paysage, comme chez William Turner et Caspar-David Friedrich, tour à tour délicatement paisible et violemment tempétueuse.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur la pluie a été publiée dans Le Matricules anges, juin 2017.

 

 

[2] Emmanuel Le Roy Ladurie : Histoire du climat depuis l’an mil, Champs Flammarion, 2009.

[3] Voir : Thoreau : le Journal de la désobéissance civile en question

[4] Jean-Louis Hue : L’Apprentissage de la marche, Grasset, 2010.

[6] Umberto Eco : Le Vertige de la liste, Flammarion, 2009.

[7] Alain Corbin : La douceur de l'ombre. L'arbre, source d'émotions, de l'Antiquité à nos jours, Champs Flammarion, 2017.

[8] Alain Corbin : Histoire de la virilité, Seuil, 2011.

[9]  Alain Corbin : Les Filles de rêves, Fayard, 2014.

[10] Alain Corbin : Les Filles de noces, Aubier, 1978.

[11] Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello : Histoire des émotions, trois volumes, Seuil, 2016, 2016, 2017.

 

Au jardin. Photo : T. Guinhut.

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Chesterton, Jordis : William Blake ou l’infini

Le Mariage du ciel et de l’enfer

 

 

 

 

 

 

Blasphème

Eloge du blasphème : Thomas-d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

 

 

 

 

 

 

Blog

Du Blog comme œuvre d’art

Pour une éthique de la critique littéraire

 

 

 

 

 

 

Bloom

Amour, amitié et culture générale

 

 

 

 

 

 

Bloy

Le désespéré enlumineur de haines

 

 

 

 

 

 

 

Bolaño

L’artiste et le mal : 2666, Nocturne du Chili

Les parenthèses du chien romantique

Poète métaphysique et romancier politique

 

 

 

 

 

 

 

Bonnefoy

La poésie du legs : Ensemble encore

 

Borel

Pétrus Borel lycanthrope du romantisme noir

 

 

 

 

 

 

Borges

Un Borges idéal, équivalent de l'univers

Géographies des bibliothèques enchantées

Poèmes d’amour, une anthologie

 

 

 

 

 

 

 

Bounine

Coup de soleil, nouvelles élégiaques

 

 

 

 

 

 

Brague

Légitimité de l'humanisme et de l'Histoire

 

 

 

 

 

 

Brésil

Poésie, arts primitifs et populaires du Brésil

 

 

 

 

 

 

Bruckner

La Sagesse de l'argent

 

Brume et brouillard

Science, littérature et art du brouillard

 

 

 

 

 

 

Burgess

Folle semence de L'Orange mécanique

 

 

 

 

 

 

Burnside

De la maison muette à l'Eté des noyés

 

 

 

 

 

 

Butor

Butor poète et imagier du Temps qui court

Butor Barcelo : Une nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Cabré

Confiteor : devant le mystère du mal

 

 

 

 

 

 

 

Canetti

Des Années anglaises à L’Amant sans adresse

 

 

 

 

 

 

Capek

La Guerre totalitaire des salamandres

 

 

 

 

 

 

Capitalisme

Eloge des péchés capitaux du capitalisme

De l'argument spécieux des inégalités

La sagesse de l'argent : Pascal Bruckner

Vers le paradis fiscal français ?

 

 

 

 

 

 

Carrion

Les orphelins du futur post-nucléaire

Eloges des librairies et des libraires

 

 

 

 

 

 

Cartarescu

La trilogie roumaine d'Orbitor, Solénoïde

 

 

 

 

 

 

Catton

La Répétition, Les Luminaires

 

 

 

 

 

 

Cavazzoni

Les Géants imbéciles et autres Idiots

 

 

 

 

 

 

 

Celan

Paul Celan minotaure de la poésie

Celan et Bachmann : Lettres-amoureuses

 

 

 

 

 

 

Céline

Voyage au bout des pamphlets antisémites

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

 

Censure et autodafé

Requiem pour la liberté d’expression : entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Incendie des livres et des bibliothèques : Polastron, Baez, Steiner, Canetti, Bradbury

Le totalitarisme pas à pas : du renseignement comme sécurité sociale

 

 

 

 

 

 

Cervantès

Don Quichotte et le problème de la réalité

Don Quichotte par Pietro Citati et Avellaneda

 

 

 

 

 

 

Chesterton

William Blake ou l'infini

Le fantaisiste du roman policier catholique

 

Chevalier

La Dernière fugitive, À l'orée du verger

Le Nouveau, rééecriture d'Othello

Chevalier-la-derniere-fugitive

 

Chine

Chen Ming : Les Nuages noirs de Mao

Du Gène du garde rouge aux Confessions d'un traître à la patrie

Anthologie de la poésie chinoise en Pléiade

 

 

 

 

 

 

Civilisation

Petit précis de civilisations comparées

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

Climat

Histoire du climat et idéologie écologiste

Tyrannie écologiste et suicide économique

 

 

 

 

 

 

Coe

Peines politiques anglaises perdues

 

 

 

 

 

 

 

Colonialisme

De Bartolomé de Las Casas à Jules Verne

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte

Histoire amérindienne

 

 

 

 

 

 

 

Colonomos

Politique des oracles, responsabilité du futur

 

 

 

 

 

 

Communisme

"Hommage à la culture communiste"

Karl Marx théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

 

 

 

 

 

 

Constant Benjamin

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Corbin

Fraicheur de l'herbe et de la pluie

Histoire du silence et des odeurs

 

 

 

 

 

 

Cosmos

Cosmos de littérature, de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Couleurs
Couleurs de l'Occident : Fischer, Alberti

Couleurs des monstres politiques

 

 

 

 

 


Crime et délinquance

Jonas T. Bengtsson et Jack Black

 

 

 

 

 

 

Cronenberg

Science-fiction biotechnologique : de Consumés à Existenz

 

 

 

 

 

 

Dandysme

Brummell, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire

 

 

 

 

 

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe

 

 

 

 

 

 

Dante

Traduire et vivre La Divine comédie

Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

Daoud

Meursault contre-enquête, Zabor

Le Peintre dévorant la femme

 

 

 

 

 

 

 

Darger

Les Fillettes-papillons de l'art brut

 

 

 

 

 

 

Darnton

Requiem pour la liberté d’expression

Destins du livre et des bibliothèques

Un Tour de France littéraire au XVIII°

 

 

 

 

 

 

 

Defoe

Robinson Crusoé et romans picaresques

 

 

 

 

 

 

Démocratie

Démocratie libérale versus constructivisme

De l'humiliation électorale

 

 

 

 

 

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Déconstruire Derrida et les arts du visible

 

 

 

 

 

 

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Charyn : La Vie secrète d’Emily Dickinson

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

 

 

 

 

 

 

Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique : d’Ovide et Rousseau à Sloterdijk

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Tout peut changer, sauf Naomi Klein : anticapitalisme et changement climatique

Wilson : Biophilie, Bartram : Voyages

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Fredrik Sjöberg : La Troisième île

Emerson : Les Travaux et les jours ; Lane : La Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation idéologique

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers et fantômes d'Asie, Pu Songling, Lafcadio Hearn

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Masques romanesque espagnols face à l'Histoire du franquisme

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Libéralisme et amendements à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

L'impéritie de l'Etat et la France contre l'Europe : Verdier-Molinié, Bouzou

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava : Une Singularité nue

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Pessl : La Physique des catastrophes

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Scott-Heron : La Dernière fête

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : perversion totalitaire ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Federici : Caliban et la Sorcière

Christine de Pizan, féministe du Moyen-âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin : Froidevaux-Metterie, Friedan, Chemaly, Goettner-Abendroth

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Prières nocturnes, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

 

Garcia Lorca

Homosexualité, mort et création

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

 

 

 

 

 

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

 

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

To a young marble Aphrodite

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Trois peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

Nouvelles du jour et de la nuit

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable : médecine et amour

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Rêveur romantique, conquérant du nazisme

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'état ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

La Croisade roumaine des enfants, Les Vies parallèles du poète Eminescu

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Sommes-nous islamophobes ?

Guerre : Honni soit qui Syrie pense

Christianophobie et désir de barbarie

Attar : Le Cantique des oiseaux

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'integrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

K. Dick

Miller ou l'avatar de Philip K. Dick

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

Georges Steiner, tragédie et réelles présences du langage

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manea

La Tanière, La Cinquième impossibilité

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Du renseignement comme sécurité sociale à la lumière de L'Esprit des lois

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nancy

L'autre-portrait

Arjonilla Christian Mélancolie bleue

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

Panoptique de surveillance et holocauste

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, A l’estomac, Snuff

Orgasme et science-fiction politique

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, nouvelles

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

R.D.A.

Tellkamp : La Tour ; Seiler : Kruso

 

 

 

 

 

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

Jésus l'Encyclopédie et chrétiennes uchronies

Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

Rios Alice

 

Rilke

Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Rivas

L'Eclat dans l'abîme. Mémoires d'un autodafé

Rivas

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome : Barbares, socialisme, climat, épidémies

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

Ursula Le Guin : La Main gauche de la nuit

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie, une conscience londonienne ; No Smoking, un Candide au pays des non-fumeurs

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare : six Sonnets traduits

Traduire et vivre les Sonnets de Shakespeare

Sonnet à Shakespeare

A une jeune Aphrodite de marbre

Un faussaire shakespearien, Arthur Philips : La Tragédie d’Arthur

Réécritures de La Tempête à Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Durmarque : Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Le Livre des vices privés et politiques

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

A une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Traduire les Sonnets de Shakespeare

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

Sorrentino

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Steiner

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Tejpal

La Vallée des masques, communauté sectaire

Tejpal 1

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

 

 

 

 

 

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Thoreau

Journal, Walden et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

 

 

 

 

 

 

Tolstoï

Sonate familiale chez Sofia & Léon Tolstoi, chantre de la désobéissance politique

 

 

 

 

 

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

« Hommage à la culture communiste »

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

Mussolini et le fascisme

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Tejpal : La Vallée des masques

Meerbraum, Mandelstam, Yousafzai

 

 

 

 

 

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Trump

Entre tyrannie et rhinocérite, éloge et blâme

 

 

 

 

 

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

 

 

 

 

 

 

Utopie, dystopie, uchronie

Etat et utopie de Thomas More

Zamiatine, Nous et l'Etat unitaire

Huxley : Meilleur des mondes, Temps futurs

Orwell, un novlangue politique

Margaret Atwood : La Servante écarlate

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Scheers, Walton

Utopies politiques radieuses ou totalitaires : More, Mangel, Paquot, Caron

Dyschroniques, dystopies, écofictions

Histoire des pandémies littéraires

A. Waberi : Aux Etats-unis d'Afrique

Alan Moore : V for vendetta, Jérusalem

L'hydre de l'Etat : Karlsson, Sinisalo

 

 

 

 

 

 

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Le Héros discret de la culture : la civilisation de la littérature contre la Civilisation du spectacle

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vin et culture alimentaire

Histoire du vin et de la bonne chère de la Bible à nos jours

 

 

 

 

 

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

De la Famille royale au Grand partout

Guerre et paix en Central Europe

Vollmann famille royale

 

Volpi

A la recherche de Klingsor

Des cendres du XX°aux cendres du père

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire, retrouver notre sens politique : Fanatisme, Traité sur la tolérance

Espmark : Le Voyage de Voltaire

 

 

 

 

 

 

Vote

De l’humiliation électorale

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

Voyage, villes

Villes invisibles et imaginaires : Calvino, Anderson

Flâneurs, voyageurs : Benjamin, Woolf, Deville

 

 

 

 

 

 

Wagner

Tristan und Isolde et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Walcott

Royaume du fruit-étoile, Heureux voyageur

Walcott poems

 

Walton

Morwenna, Mes vrais enfants

 

 

 

 

 

 

Welsh

Drogues et sexualités : Trainspotting, La Vie sexuelle des soeurs siamoises

 

 

 

 

 

 

Whitman

Nouvelles et Feuilles d'herbes

 

 

 

 

 

 

Wideman

Trilogie de Homewood, Projet Fanon

Le péché de couleur : Mémoires d'Amérique

Wideman Belin

 

Williams

Stoner, drame d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

Winterson

Winterson ou l'autobiographie féministe

Winterson Oranges Couleur

 

Wolfe

Le Règne du langage

 

 

 

 

 

 

Yeats

Derniers poèmes, Nôs irlandais, Lettres

 

 

 

 

 

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

Zamiatine

Nous : le bonheur terrible de l'Etat unitaire

 

 

 

 

 

 

Zao Wou-Ki

Le peintre passeur de poètes

 

Zimler

Les Anagrammes du ghetto de Varsovie

 

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