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5 mai 2024 7 05 /05 /mai /2024 14:55

 

Catedral de Sigüenza, Guadalajara, Castilla la Mancha.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Salman Rushdie : de Joseph Anton au Couteau,

en passant par La Cité de la victoire :

plaidoyers pour les libertés entravées

& les utopies politiques.

 

 

Salman Rushdie : Joseph Anton, une autobiographie,

traduit de l’anglais par Gérard Meudal, Plon, 2012, 736 p, 24 €.

 

Salman Rushdie : Le Couteau, traduit de l’anglais par Gérard Meudal,

Gallimard, 2024, 272 p, 23 €.

 

Salman Rushdie : Essais 1981-2002,

traduit de l’anglais par Aline Chatelin et Philippe Delamare, Folio, 2024, 1088 p, 14,30 €.

 

Salman Rushdie : La Cité de la victoire, traduit de l’anglais par Gérard Meudal,

Actes Sud, 2023, 336 p, 23 €.

 

 

En 1644, le poète anglais Milton plaida « la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure » dans son Areopagitica[1] ; en 1632, Galilée dut abjurer son héliocentrisme devant l’inquisition du Saint-Office ; en 1766, Voltaire défendit la mémoire du chevalier de la Barre qui, pour n’avoir pas ôté son chapeau devant une procession et autres incivilités, fut torturé, décapité et brûlé avec le Dictionnaire philosophique[2]. Depuis, en terres d’Occident et des Lumières, nous croyions être débarrassés de ces entraves à la liberté d’expression. Douce illusion, quand en 1989, le fanatisme que Voltaire appelait « l’Infâme », jeta sa griffe fétide, venue d’Islam, sur un livre et son auteur, sous le coup d’une iranienne fatwa, menacé d’être à chaque instant, traqué, assassiné. Etait-il possible à Salman Rushdie de s’en libérer en écrivant Joseph Anton. Une autobiographie ? Trente-trois ans plus tard, en 2022, un Musulman zélé parvenait à le frapper quinze fois, sectionnant les tendons d’une main, l’éborgnant. Miraculeusement, non seulement il survit, mais il écrit Le Couteau, répondant à la virulence par l’art. Cet art du roman et du mythe animant en outre les pages heurtées de La Cité de la victoire, utopie politique s’il en est.

 

 

En 1989, soudain menacé par la fatwa de l’ayatollah Khomeyni, l’écrivain Salman Rushdie est protégé par une branche spécialisée de la police britannique (dont il louera les qualités professionnelles et humaines), alors qu’aucun membre du gouvernement ne le reçoit ni ne le visite, que certains écrivains (John Le Carré, John Berger) lui reprochent de l’avoir bien cherché, que des Anglais s’émeuvent du coût de cette protection. Pire encore, des Musulmans anglais relaient publiquement l’appel au meurtre de l’auteur des Versets sataniques, de l’écrivain apostat et blasphémateur. Depuis quand ceux qu’accueille une démocratie libérale tolérante (trop tolérante ?) peuvent-il se permettre de trahir les principes d’humanité, de respect d’autrui qui sont les nôtres, sans parler de pardon…

Ainsi, se sentir offensé pour un croyant en une religion, a fortiori aussi brutale et rétrograde qu’un Islam obscurantiste, est devenu une sorte de sport, une soupape de colère. Alors que cette absurdité est absolument attentatoire à la liberté d’expression. Un livre nous déplait : il suffit de ne pas l’acheter. Une pensée heurte les préjugés, les dogmes et la crispation des lecteurs d’un livre prétendu saint, et la haine fuse comme d’un lance-flamme. « Depuis quand les histoires fantaisistes des superstitieux étaient-elles hors d’atteinte de la critique, de la satire ? », s’indigne Rushdie, pointant une seconde ignominie : « Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : l’islamophobie. » Voilà comment il plaide sa cause, celle de l’art et de la liberté dans son Joseph Anton. Une autobiographie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Seules lueurs dans la solitude de ses villas prisons et parmi « l’ornithologie de la terreur », entre le rejet de sa femme et l’intransigeance des haineux professionnels que sont les fatwa-dépendants, son fils Zafar, pour qui il écrit un conte fabuleux, Haroun et la mer des histoires, les encouragements d’amis écrivains (Martin Amis, Nadine Gordimer, Mario Vargas Llosa, Thomas Pynchon), le devoir enfin de fatiguer sa machine à écrire, puis son ordinateur, pour des essais, de nouveaux romans, raisons d’être et de vivre libre… Malgré l’assassinat de son traducteur japonais, il n’a pas cédé à la peur, seulement à la tentation « d’être aimé », en imaginant pouvoir être excusé par les croyants en la violence. De même, il céda un moment à la même faiblesse envers son épouse Marianne qui se détachait de lui. Heureusement, à l’occasion de la parution de l’édition de poche de Patries imaginaires, l’intégrité est redevenue sienne : face à « la persécution religieuse (…) la liberté de parole est la vie même », ajoutant : « Il était incroyant et fier de l’être ». Les Versets sataniques sont bien un livre libre, il n’y a pas à le regretter, même si, « Cassandre de son époque », il n’est probablement que le prélude d’une longue série d’occasions tyranniques pour l’Islam d’opprimer la dhimmitude de l’Occident : « une ère dans laquelle des éditeurs occidentaux parlaient ouvertement de ne publier aucun texte qui pourrait paraître crique envers l’Islam ».

Quoique la presque infinité de ses détracteurs vengeurs ne l’aie pas lu, l’on peut penser qu’un passage incriminé des Versets sataniques soit le suivant : « La condition humaine, mais quelle est la condition des anges ? À mi-chemin entre Allahbonne et homo sapiens, ont-ils jamais douté ? Oui : défiant la volonté de Dieu un jour ils se sont caché sous le trône, osant poser des questions interdites : des antiquestions. Est-ce juste. Ne pourrait-on pas en discuter. La liberté, la vieille antiquête[3] ».

Le titre lui-même est suffisamment explicite, faisant allusion aux versets 19 à 23 de la sourate 53 – « L’étoile » – du Coran, dans lesquels Satan aurait fait prononcer à Mahomet des paroles empreintes de conciliation avec les idées polythéistes. L'expression  inventée par l’orientaliste William Muir vers 1850 reste cependant inusitée dans la tradition arabo-musulmane. « Versets sataniques » apparaitrait en effet comme un insupportable oxymore.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Baptisée « Inferno » en cours d’écriture, cette autobiographie intitulée Joseph Anton, menée jusqu’au trop fameux 11 septembre américain, était deux fois nécessaire : pour son auteur, en une sorte de catharsis qui le libèrerait du poids de l’angoisse, au moyen de cette distanciation qu’est le choix de la troisième personne pour se raconter, se disculper ; et pour ses lecteurs de bonne volonté. Quant à ceux qui seraient de mauvaise volonté, il leur est réservé une leçon de courage et de juste insoumission, si l’on se souvient qu’Islam signifie soumission. C’est également un hommage continu à l’amitié, à tous ceux qui lui ont prêté leur maison, qui ont continué à éditer ses livres, qui l’ont invité à des rencontres publiques. Mais aussi à Margaret Thatcher ou Bill Clinton qui ont fini par le soutenir, ou encore à l’enthousiasme de Bono, le chanteur de U2. Sans compter l’amour profond d’Elizabeth, quoique éphémère, ou celui magique, quoique cyclothymique, de la belle Padma qui défraya la presse, instillant pour le lecteur le soupçon terrible de la vanité des mariages : « il se demanda si lui aussi allait être toute sa vie poursuivi par les Furies, les trois Furies du fanatisme islamiste, des critiques de la presse et de la colère d’une femme abandonnée, ou bien si, à l’instar d’Oreste, il allait réussir à briser la malédiction qui pesait sur lui, à être acquitté par une sorte de version moderne de la justice athénienne, et à être autorisé à vivre en paix. »

Certes, il ne faut guère attendre en ce récit un festival d’inventions rhétoriques, comme « privé des richesses du langage », alors que « la beauté ouvre des portes à l’intérieur de l’esprit ». Au contraire de ses romans empreints des feux d’artifice du réalisme magique et des saveurs épicées du conte oriental, la neutralité de la confession et du témoignage, hors l’indignation, reste de mise. Si l’on excepte un sentiment diffus de longueurs et de répétitions, le mélange des genres, entre thriller et chronique familiale, fonctionne comme une fresque où la vastitude de la perspective politique et morale côtoie l’accumulation des détails quotidiens. Pourtant, quelques pages flamboyantes sur la création littéraire jaillissent aux côtés de ce camion et de sa « cargaison de fumier » qui faillirent le tuer : « Tomber dans la page, guettant l’extase qui se produisait trop rarement. (…) Il se laissa tomber avec délice vers ce lieu profond où les livres non écrits attendent d’être découverts ». Ou : « Nous sommes citoyens de nombreux pays : la région finie et délimité de la réalité observable et de la vie quotidienne, les Etats-Unis de l’esprit, les nations célestes et infernales du désir et la république libre de la langue ». Ou encore : « La littérature s’efforçait d’ouvrir l’univers, d’augmenter, ne serait-ce que légèrement, la somme de ce que les êtres humains étaient capables de percevoir, de comprendre, et donc, en définitive, d’être. »

L’écrivain poursuivi et balloté de cache en cache aurait pu être Grégoire K, pour reprendre les personnages de La Métamorphose et du Procès de Kafka ; il fut Joseph Anton par nécessité d’anonymat, quoique y cachant deux de ses auteurs préférés : Conrad et Tchékhov. Il reste l’héritier d’ « Ibn Rushd, l’Averroès de l’Occident (…) le commentateur et traducteur très fameux des œuvres d’Aristote (…) au premier plan de l’interprétation rationaliste de l’Islam contre la tradition littérale. » D’où le père de Salman tira son nom. Ce qui est d’ailleurs une erreur tant Averroès prône la possibilité de la compréhension de Dieu par la raison, mais en rien un rationalisme des Lumières, ni a fortiori la liberté de pensée et d’apostasie…

 Aujourd’hui, toujours sous le coup de la fatwa nantie de millions de dollars supplémentaires à l’intention de l’éventuel meurtrier, il est notre nouveau Voltaire, dont le chemin de croix sans pardon emprunte un orbe planétaire.

De ce pitoyable feuilleton de la bassesse de l’humanité, de ce roman d’aventures secrètes et diplomatiques nourri de suspense que fut la vie traquée de Salman Rushdie, de cette renaissance et reprise en main de soi par le combat des idées, l’écriture romanesque et autobiographique, nous retiendrons la vigueur nécessaire du réquisitoire contre le totalitarisme fondamentaliste, et le plaidoyer en faveur de la dignité humaine. La liberté d’écrire, de publier, d’inventer, de parodier, de blasphémer[4] (si tant est que ce mot ait un sens), de penser enfin, n’est pas un instant négociable. Pourtant l’Etat français lui-même, en la personne de Jacques Chirac, alors maire de Paris, n’a-t-il pas franchi les bornes de l’abjection en affirmant en 1989 qu’il n’avait « aucune estime pour lui ni pour les gens qui utilisent le blasphème pour se faire de l’argent » !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La mémoire têtue de l’islam arme en 2022 la main d’un assassin, alors qu’au nord de New-York, à Chautauqua, il vient, ironie du sort, disserter dans un amphithéâtre de la « sécurité des écrivains » et de leurs « villes refuges ». Mais au grand dam du jeune fanatique abruti – qu’il  appelle « A. » comme Assassin –  il peut, après coups, rédiger, à la lisière de l’essai et, encore une fois, de l’autobiographie, Le Couteau, qui se déplie, comme les deux volets d’un diptyque : « L’ange de la mort », puis « L’ange de la vie ». Respectivement l’attentat et les séjours à l’hôpital, en rééducation, puis le retour à la maison.

Brusquement, vêtu de noir, « un fantôme meurtrier surgi du passé » assaille l’écrivain. Le couteau contre la plume. Si notre romancier fut à plusieurs reprises la proie de cauchemars, attaqué par un gladiateur dans un amphithéâtre romain, voici le cauchemar incarné : « À Chautauqua, j’ai connu à la fois le pire et le meilleur de la nature humaine ». Il n’est que le reflet, le point nodal d’une crise de nos sociétés : « la liberté est attaquée de toutes parts autant par la gauche bienpensante que par les conservateurs épris de censure », allusion à la Cancel culture des wokistes[5] et à l’offensive de l’islam, sans exclusive.

Lors de son douloureux séjour à l’hôpital d’Hamot, mutilé, recousu, les opiacés lui procurent des visions : « Je m’étais habitué à ces palais d’alphabet et à ces lettres d’or flottant dans l’air ». Ensuite la rééducation courageuse, physique et spirituelle, permet enfin de repenser à son parcours romanesque, depuis Les Enfants de Minuit[6].

Un dialogue imaginaire s’instaure entre la victime et A. Comme attendu, le jeunot, qui prétend trouver la liberté dans la soumission, est inculte et buté, pétri de ressentiment, usant d’ « âneries dogmatiques en noir et blanc ». Ce face à la richesse argumentaire de l’écrivain rigoureusement athée. Mais au final l’emporte un livre émouvant, pétri autant d’humanité que d’éthique politique, au moyen de son « désir de protéger les libertés – celle de Thomas Paine, des Lumières, de John Stuart Mill ».

Même si l’on se doit de regretter quelque abjection, à l’occasion d’une reductio ad hitlerum, lorsqu’il met dans le même sac « Donald Trump, Boris Johnson, Adolf Eichmann ». Ou parlant du premier, cette contre-vérité : « S’il est réélu, ce pays pourrait bien devenir impossible à vivre ». Comme quoi la clairvoyance politique n’est pas toujours notre fort…

De plus, ne commet-il pas une grave erreur d’appréciation, en prétendant à « la transformation de l’islam en arme un peu partout dans le monde » ? En prétendant que « le totalitarisme religieux a provoqué une mutation mortelle au cœur de l’islam » ? Nous avons assez lu le Coran et  étudié l’histoire de l’islam pour constater que ce dernier est ab ovo[7] une arme de génocide, d’esclavage et de soumission[8].

Enfin, malgré la mort frôlée – comme celle entre temps accomplie d’amis écrivains, dont Martin Amis[9] – il prend la décision d’écrire ce que nous lisons : « J’allais répondre à la violence par l’art », quand ce dernier, toujours, « défie l’orthodoxie ». Hélas, « un  poème ne peut arrêter une balle », conclue-t-il, non sans amertume.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Certes, « l’ange de la vie » peut être l’énergie vitale, et tous ceux, public, médecins, qui l’ont sauvé. Mais n’est-ce pas également Rachel Eliza Griffiths, rencontrée peu d’années plus tôt, alors qu’il heurtait une porte de verre, qu’elle lui porta secours, avec laquelle il s’unit d’amour, lui rendant en ces pages hommage ? Car lors de cette reconstruction après le couteau, elle « passa en mode super-héros ». Il l’appelle Eliza, en une romance réciproque étonnante qui fait rêver. Sans omettre qu’elle est une auteure de talent dont la détermination contribua fort à la résurrection de son écrivain d’époux. Les livres de Rachel Eliza Griffiths sont celle d’une romancière, avec Promise[10], d’une poétesse, avec l’élégiaque Seeing the Body[11], illustré par ses propres photographies, tant elle est « photographe et vidéaste accomplie ». Et si nous ne pouvons pas encore lire ses livres en traduction française, nous ne pouvons qu’éprouver une profonde admiration et curiosité pour elle, pour son actif dévouement à l’égard de celui qui, grâce au génie profondément humain de sa Muse, écrit ce qui est également un livre d’amour. Ainsi se présente-t-elle :

« Je suis une hors-la-loi

Une femme dansant dans l’ombre.

Qui vit trop vite pour être blessée.

Comment nommer ceux qui reçoivent la beauté. »

En conséquence, notre prosateur en tire une judicieuse éthique littéraire en forme d’énigme : « Le voyage qui permet de franchir la frontière entre Poesiland et Proseville semble souvent passer par le Mémoiristan. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prolifique, Salman Rushdie aligne plus de mille pages d’article de presse, publiés au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, puis chez nous sous les titres de Patries imaginaires et de Franchissez la ligne. Ce sont des critiques littéraires consacrées à des collègues d’élection, en un large spectre, qui va de l’Inde à l’Amérique en passant par l’Europe, d’Ania Desai ou V.S. Naipaul, à Umberto Eco, Mario Vargas Llosa ou Gunther Grass… Mais aussi des textes de politique internationale sur le Kosovo ou le Pakistan. L’on peut lire des témoignages plus personnels et métalittéraires sur la conception des Versets sataniques, ou sur l’angoisse de la fatwa.

Celui qui est né à Bombay en 1947 s’inquiète également du nationalisme hindou, lorsque « le militantisme religieux menace les fondements de l’Etat laïque ». Et si la globalisation américaine, et sa conception de la pax americana ne sont pas la panacée absolue, il craint contre elle à juste titre « une alliance improbable qui rassemble tout le monde, des libéraux culturo-relativistes aux intégristes inconditionnels ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quittons la terre obligée par les circonstances de l’autobiographie et de la presse pour nous élever vers ce qui originellement et finalement la raison d’être de l’auteur d’un nouveau Quichotte [12]: la fiction. Conjointement au réalisme scrupuleux du Couteau, voici de nouveau l’art en « rêve éveillé », le « réalisme magique », tels qu’il définit son écriture parmi les pages du Couteau. Voici La Cité de la victoire, qui présente une université mystérieuse et énigmatique, lorsque la déesse emprunte la bouche d’une petite orpheline, Pampa Kampana, qui vivra deux cent quarante-sept années. Dans cet immense conte flamboyant, elle est à l’origine de la ville de Bisnaga, soit la « cité de la victoire » du titre, brillante civilisation où les femmes sont les égales des hommes. Elle pense moins à sa gloire qu’au confort des habitants, faisant par exemple construire, un barrage, un aqueduc : « L’eau crée plus facilement l’amour que la victoire ». Cependant le destin d’une telle cité n’échappe pas aux fluctuations des empires, aux guerres perdues, à l’hubris du pouvoir. Ainsi « Naissance », « Exil », « Gloire » et « Chute », selon les parties du quadriptyque, ponctuent les âges de la vie et du monde : sic transit gloria mundi.

Bien des romanciers ont présenté leur création comme un manuscrit qu’ils auraient découvert. Salman Rushdie prétend offrir la traduction d’une antique épopée. Un « poème narratif », aussi long que le Ramayana et conclu à la fin de sa vie par la poétesse aveugle, comme Homère, et comme Salman Rushdie faillit le devenir. Certes, réfugiée dans le mythe, comme le Mahabharata, cette création littéraire peut paraître hors d’âge ; mais intemporelle, elle parle à notre temps, enchante notre mémoire, nos lendemains, nos destinées, tout en délivrant une juste morale : « La voix dans sa tête lui disait d’oublier la guerre et l’intolérance ». En ce sens il s’agit d’une heureuse, quoique provisoire, utopie : « Une vision qui n’était plus opposée à l’art ou aux femmes, qui n’était pas hostile à la diversité sexuelle mais qui englobait la poésie, la liberté, les femmes et la joie, et ne retenait du manifeste originel que la Première Protestation contre l’implication de la sphère religieuse dans les affaires du gouvernement »…

Les derniers vers de ce roman haut en couleurs et bourré de péripéties dramatiques ne sont-ils pas bellement programmatiques, quoiqu’élégiaques ? Lorsque le personnage central, conseillère du roi et gouvernante éclairée, la poétesse Pampa Kampana elle-même, célèbre le pouvoir du langage capable de survivre aux empires : « Les seuls vainqueurs, ce sont les mots. / Seule subsiste la cité des mots ».

 

 

Il n’en reste pas moins qu’en tant que civilisation occidentale issue de la source grecque[13], du christianisme et des Lumières, qu’en tant que démocraties libérales (même amochées) nous sommes tous des Salman Rushdie in nucleo, nous sommes tous sous le couteau de Damoclès : celui d’une fatwa universelle – ce dont témoigne l’assassinat du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty – qui n’attend que les moindres rébellions contre une soumission programmée…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

[1] Milton : Areopagitica ou la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure, Aubier, 1956.

[2] Voltaire : Dictionnaire philosophique, GF, 2010.

[3] Salman Rushdie : Les Versets sataniques, Christian Bourgois, 1989, p 108.

[6] Salman Rushdie : Les Enfants de Minuit, Stock, 1983.

[7] Depuis l’œuf.

[10] Rachel Eliza Griffiths : Promise, Random House, 2023.

[11] Rachel Eliza Griffiths : Seeing the Body, W. W. Norton, 2020.

[12] Voir : Salman Rushdie ou les libertés de l'imagination : du Quichotte aux langages de vérité

[13] Pour reprendre le titre de Simone Weil : La Source grecque, Gallimard, 1953.

 

Jaramilla de la Fuente, Burgos. Photo : T. Guinhut.

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1 avril 2024 1 01 /04 /avril /2024 07:20

 

Ciudad Encantada, Cuenca, Castilla la Mancha.

Photo : T Guinhut.

 

 

Arthur Machen,

maître gallois du fantastique.

La Colline des rêves,

La Pyramide de feu & Le Grand Dieu Pan.

 

 

Arthur Machen : La Colline des rêves, traduit de l’anglais (Pays de Galles)

par Anne-Syvie Homassel, Aux Forges de Vulcain, 2023, 512 p, 30 €.

 

Arthur Machen : La Pyramide de feu, traduit par Francine Achaz et Jacques Parsons,

La Bibliothèque de Babel, Retz-Franco Maria Ricci, 1978, 180 p.

 

Arthur Machen : Le Grand Dieu Pan, traduit par Paul-Jean Toulet,

Petite Bibliothèque Ombres, 1993, 130 p, 54 F.

 

 

Jorge Luis Borges, dont le jugement est rarement mis en défaut, le plaçait parmi les légendes de « La Bibliothèque de Babel », cette précieuse collection d’une douzaine de volumes aux éditions Franco Maria Ricci. Arthur Machen (1863-1947) pionnier de l'imaginaire généalogique, aimait côtoyer des menaces subtiles, des terreurs profondes. Maître de la littérature fantastique, de cette anglaise « weird fiction » issue du roman gothique et cependant plus ancrée dans une étrange alliance des ressouvenirs de la mythologie gréco-romaine et du celtisme. De La Colline des rêves à La Pyramide de feu, en passant par Le Peuple blanc et Le Grand Dieu Pan, l’on aura connaissance des récits les plus marquants de celui qui fut un irremplaçable ancêtre et contemporain de l’américain Lovecraft. De toute évidence, Arthur Machen était préoccupé par le mystère du mal…

Fils unique d'un prêtre anglican, il naquit à Caerlon-on-Usk, dans une région séminale du Pays de Galles, où la légende situe le départ des Chevaliers de la Table Ronde en quête du Graal. Solitaire, ayant échoué à intégrer l'école de médecine de Londres, c’est un lecteur fébrile, que les volumes du décadent Charles Swinburne bouleversent au point de le persuader d’écrire. Il goûte également Allan Edgar Poe[1] et Thomas de Quincey, auxquels il faut souvent allusion, en particulier dans La Colline des rêves. Après l’éclosion d’une poignée de poèmes mystiques, il vit pauvrement à Londres en travaillant dans une librairie où il doit classer des collections qui lui permettront de publier en 1885 un Catalogue occultiste, puis en tant qu’enseignant. Son épouse, Amy Hogg, professeure de musique, l'introduit en 1887 dans les cercles littéraires londoniens. Outre des travaux journalistiques aux Evening News, il traduit L'Héptaméron de Marguerite de Valois, les Mémoires de Casanova. Soudain, grâce à un héritage, il peut se consacrer totalement à la littérature. Il rejoint en 1903 la Golden Dawn, société rosicrucienne à laquelle sont affiliés rien moins que W. B. Yeats, Bram Stocker, Sax Rohmer, Algernon Blackwood et Aleister Crowley. La mort de sa première femme lui donne l’occasion d’épouser en seconde noces Dorothie Hodleston. Ses ouvrages, une trentaine, se succèdent rapidement pour se signaler parmi la littérature fantastique la plus efficace, aux lisières des temps disparus et du surnaturel le plus horrifique. Outre La Colline des rêves, un roman largement autobiographique, en 1907, l’on compte les récits, ou novellas, du Grand Dieu Pan en 1894, La Pyramide de feu en 1895, Les Trois Imposteurs ou les Transmutations en 1895, Les Archers en 1914, et enfin La Gloire secrète en 1922.

Une lente promenade initiatique occupe les premières pages de La Colline des rêves, roman de formation de Julian, peut-être un alter ego de son auteur. La campagne du Pays de Galles se révèle touffue, escarpée. Le jeune homme, au travers des bois, des chemins creux, souvent obscurs, fait l’ascension de la « colline des fées », dans une atmosphère onirique. Là-haut, les vestiges d’un fort romain l’impressionnent grandement, alors que la contrée est également imprégnée par « la magie celte ». Quelle « sombre horreur » serait là dissimulée ? Des « masques d’hommes », la « vision lumineuse et charnelle d’un faune égaré », voilà qui occupe ses rêves nocturnes.

Méprisé par la société locale, parce que pauvre, Julian a cependant de vastes aspirations. Il dévore les livres. Il écrit. Un premier manuscrit refusé lui procure déception ; encore plus lorsqu’il constate qu’il est victime d’un plagiat éhonté. Pourtant, il ne se décourage pas : un nouvel enthousiasme le pousse de nouveau vers l’écriture, tandis qu’amoureux d’Annie sa capacité d’idéalisation est à son comble, au point qu’il vive dans une ville imaginaire : « il s’était mis à considérer la ville comme un étrange chef-d’œuvre de joaillerie ». Toute la beauté onirique du « jardin d’Avallaunius » se déploie dans son esprit, et bien entendu dans la prose poétique du romancier. La vision devient de plus en plus hallucinatoire, concrète et sensuelle à s’y méprendre, parmi les tavernes luxurieuses, « les prêtres de Mithra et d’Isis », à la recherche de « l’amphore sur laquelle est inscrite le nom de Faunus ». C’est au moyen du langage que se relève ce monde enfoui : « Là gisait le secret de l’art sensuel de la littérature : la suggestion, l’art de provoquer des sensations délicieuses par les mots ». Y compris d’un érotisme des dames romaines affriolant…

Le voici désormais à Londres, dans une mansarde, poursuivant ses songes et ses écrits. Vient alors l’héritage d’un lointain cousin, dont la rente lui permet d’assurer le quotidien et de ne penser qu’à « la grande aventure des lettres ». À l’opposition traditionnelle entre le « désert urbain » et la richesse de la campagne se mêle celle entre un passé somptueux venu de la civilisation romaine et un présent sordide, sans oublier une luxure mentale obsédante et une chasteté physique au refoulement ingrat. Reste une autre hypothèse pour explique sa solitude incorrigible : « le stigmate du mal défigurant son front ».

Le narrateur interne, rarement omniscient, transmet à notre patience attentive les rêves hallucinatoires de celui qui devient un anti-héros, ciselant le voyage au travers des espaces d’une âme tourmentée : « il ne pouvait atteindre à l’art des lettres et il avait perdu celui de l’humanité ». À tel point que sa mort, tombé sur ses manuscrits que personne ne lira, est peut-être due, qui sait, à une overdose de fantasmes, à la démence, à l’inanition, à une « communion avec le démon », à une créature venue des songes : « la mort habitait le visage de la femme qui l’avait, sans conteste, invité au Sabbat »…

Personnage éminemment romantique, le héros de La Colline des rêves nous permet de nous absorber dans un immense et beau roman, idéaliste et sombre à la fois, riche d’aspirations et d’images contrastées, tragique finalement, sans omettre la dimension métalittéraire, tant son auteur nous confie sa méthode et ses émotions, les souffrances et les extases du créateur, « son désespoir et son malaise [qui] étaient choses maudites ». Hélas, ce double et repoussoir antithétique de l’auteur ne rencontrera pas une professeure de piano pour l’épouser, ses livres resteront à jamais impubliés, y compris ce « chef d’œuvre au pied de l’arc-en-ciel ».

 

Ciudad Encantada, Cuenca, Castilla la Mancha.

Photo : T Guinhut.

 

À ce volume intitulé La Colline des rêves - et illustré par Bastien Bertine - s’ajoute un quatuor de nouvelles essentielles, dont Le Peuple blanc et La Terreur, toutes dans une nouvelle traduction, y compris Un Fragment d’existence, jusque-là inédit en français. Ce qui fait qu'un tel ouvrage ne doit en aucun cas manquer à une bibliothèque fantastique digne de ce nom.

De nouveau des forêts, des hauteurs, mais cette fois au sommet un champ de mégalithes. Il faut, pour découvrir le « peuple blanc », déflorer le carnet vert d’une jeune fille, trouvé par Ambrose dans un tiroir et confié au moyen d’un récit emboité ; le manuscrit découvert étant un topos romanesque, un accélérateur de mystère.

Si le récit parait d’abord de l’ordre du merveilleux, la conversation d’Ambrose avec une poignée d’amis en quoi consiste le prologue propose une vision du Mal pour le moins virulente. Car dans la partie centrale du triptyque, intitulée Le livre vert, une très jeune fille confie être initiée à de très anciens cultes maléfiques. Elle rencontre des petits visages blancs, chante « des chansons pleines de mots que l’on ne doit ni dire, ni écrire », prononce des mots anciens « dans le langage des fées ». Ainsi les contes de nourrice dont elle a été nourrie sont empreints de véracité odieuse, les nymphes claires et les nymphes sombres entraînant la victime dans un inconnu terrifiant que balisent les « lettres aklo » et la langue Chian ».

 Cependant l’épilogue, quoiqu’Ambrose prétende l’avoir connue, ne peut nous dire en quoi consiste cette vérité abominable qui conduisit la jeune fille à s’empoisonner. Ne reste que le souvenir d’une « statue romaine » qu’il fallut pulvériser car coupable d’avoir été « incorporée dans la mythologie monstrueuse du sabbat ».

Ambrose aime à cultiver les paradoxes : «  bien des saints les plus honorés n’ont jamais accompli ce qu’on appelle communément « une bonne action ». D’autre part, il y a ceux qui ont sondé les abîmes du péché sans commettre dans toute leur vie une seule mauvaise action ». Le vert manuscrit apparait alors comme la preuve de ses dires et d’un mal insoutenable et antédiluvien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De manière tout à fait réaliste et de bon aloi commence Un Fragment d’existence. Il y est beaucoup question d’argent et d’ameublement, entre un couple et quelques comparses de l’excellente bourgeoisie, parfois un brin dérangés. Darnell et son épouse Mary vivent harmonieusement dans « la réalité raisonnable ». Pourtant le premier chapitre se conclue de manière inattendue : n’avait-il pas « oublié les mystères et les splendeurs à l’éclat lointain du royaume dont il était l’héritier légitime » ? À Mary, émerveillée, il conte ses explorations d’un Londres qui lui réserve des visions féériques. Quelques péripéties secondaires plus tard, le « sang ancien » se réveille chez lui, depuis son vieil oncle et leurs ancêtres, leur « maison grise » dans les collines boisées du « pays de l’ouest ». Plongé dans « les manuscrits Iolo », il réalise que les merveilles et les fées côtoient « les forces essentielles du mal ». Le nouvelliste laisse là le couple, dont on ne saura plus rien, en une fin ouverte, à moins qu’il ait laissé tomber sa plume. Cette nouvelle, ou plutôt ce bref roman, associe satire sociale humoristique et changement progressif d’atmosphère habilement mené, u point que nous ayons tout à craindre de deviner les aventures de Darnell et de la délicieuse Mary.

Plus que le temps de la guerre qui couvre l’Angleterre, dans La Terreur, ce sont les conversations des habitants qui véhiculent à demi-mots des horreurs enfouies, malgré la censure infligée par le gouvernement afin que rien ne puisse dévoiler des événements qui frappent un certain nombre de zones reculées du pays, sans y rien comprendre. Pourtant le récit des étranges manifestations qui inquiètent au plus haut point « en sera secrètement transmis de père en fils, deviendra plus insensé à chaque génération, sans jamais réussir cependant à dépasser la vérité ». Quoique seulement infligée à la fin du récit, cette vérité se veut apocalyptique en diable.

Quant aux Archers, plutôt des à-côtés littéraires, leur sous-titre est assez parlant : « et autres légendes de la guerre ». Si nous sommes en 1914, sur le front, les fantômes des anciens archers anglais des batailles médiévales de Crécy et d’Azincourt reviennent combattre aux côtés des soldats anglais, ce qui donna l’occasion à la légende des « Anges de Mons » de perdurer. Le fantastique reste à l’ordre du jour, mais il a quitté les espaces londoniens et l’arrière-pays gallois pour perdre en efficacité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un feu d’artifice de trois nouvelles associe à La Pyramide de feu, l’opposition entre L’Histoire du cachet noir » et celle « de la poudre blanche ». Comme souvent chez Arthur Machen, la première commence par une conversation. L’incipit est efficace : « Hanté, dites-vous ? » Car le pays des collines est un « théâtre de drames ». Est-ce la même Annie, qui cette fois disparait ? Sans nul doute elle a « rejoint les fées ». Parmi les seuls indices est une « pyramide de silex », d’antiques pointes de flèches en fait. Puis au creux des vestiges d’un amphithéâtre, appelé le « Bol », s’élèvent des forces démoniaques, à moins que grouille le « ver de la corruption », d’où jaillit une « pyramide de feu » ; sont-ce les membres et le cri de la jeune fille ? Une broche résiduelle en témoignera. Il s’agit bien moins d’un récit policier aux intelligentes déductions dignes d’un Sherlock Holmes, que d’un sommet du fantastique ; pire de l’horrifique…

De même L’Histoire du cachet noir est confiée à un sceptique, mais par une jeune femme. Pauvre et démunie, elle est sauvée de la famine et du désespoir par un professeur londonien d’ethnologie qui en fait la gouvernante de ses enfants et sa secrétaire. Bien innocente, elle consent avec plaisir à l’accompagner dans ses recherches, au fond d’une région de collines. À leur stupéfaction ce cachet est exactement conforme à la « pierre Hexalithe », dont parle Solinus, un géographe de l’Antiquité. Les plus étranges caractères ornent le corps du délit, où l’on peut lire quelque chose comme « Ishakshar », soit « les secrets du monde inférieur », vocable expectoré par un adolescent malade mental, voire issu d’une copulation immonde.

Les topos récurrents des collines et des souvenirs antiques est abandonné dans L’histoire de la poudre blanche, contée par la sœur de la victime. Comment un revigorant médicament peut-il être la cause de sa dégénérescence « en masse sombre et putride, foisonnant d’une hideuse pourriture » ? Sauf s’il s’agit d’un « vin de Sabbat […] graal infernal » grâce auquel la consommation d’un mariage diabolique ne peut qu’aboutir à la corruption. Arthur Machen sait à cette occasion parfaitement encercler son lecteur dans les rets du suspense et de l’effroi !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Venu des abîmes de la mythologie gréco-romaine, Le Grand Dieu Pan traîne à sa suite d’anciens rites effarants, dont l'horreur n’est que suggérée pour rester plus puissamment suggestive. Un étrange savant londonien, « voué à la médecine transcendantale », consacre son existence à des recherches ésotériques, prétendant à la présence terrestre et inévitable de créatures profondément maléfiques. Ce docteur Raymond s’engage en un espace interdit, irrépressiblement poussé par son obsessionnelle conviction de pouvoir aborder et révéler le « monde vrai », soit « voir le Dieu Pan ». C’est en quelque sorte l’envers de la caverne de Platon, là où l’on serait incapable de contempler l’essence du mal, sinon par de minces reflets : « le gouffre inexprimable, le gouffre impensable qui bée si profondément entre deux mondes, le monde de la matière et le monde de l'esprit ». Est-il un avatar de Prométhée, de Faust, cet autre docteur ?

Toujours est-il que ce savant fou use de la jeune Mary pour pratiquer sur son cerveau une incision : ainsi « elle est idiote irrémédiablement […] elle a vu le Grand Dieu Pan » ! Elle n’est pas la seule victime, car Hélène Vaughan « a bien fait de s’attacher la corde et de mourir »… La protagoniste fondamentale de ce récit, la démone Helen Vaughan, fille en personne de Mary et du hideux Pan lui-même, est d’une plasticité extraordinaire : « Je vis la forme aller d'un sexe à l'autre, se séparer d'elle-même puis s'unir à nouveau. Puis je vis le corps descendre à l'état de bête, d'où il remonta, et ce qui était sur les hauteurs plonger dans le gouffre, dans l'abîme même de tout être ». Le pire étant peut-être la dissolution dans l’absolu du néant : « la lumière s'était faite noirceur [...] négation de la lumière ». Le dieu grec Pan, « simple fantaisie antique et poétique » n’étant qu’une allégorie, est-il à ce point une ruse du mal qui à tout instant peut débouler en foule sur le monde, d’où la peur panique ? Le mal vient-il des dieux, des profondeurs de l’Antiquité, du tréfonds de l’humanité, des nerfs de chacun d’entre nous ?

Lovecraft le tenait en haute estime. Au point qu’il lui consacra plusieurs pages élogieuses en 1927 dans son essai Epouvante et surnaturel en littérature : « Parmi les créateurs contemporains capables de hisser la peur cosmique à son plus haut niveau d’expression artistique, rares sont ceux qui peuvent espérer égaler Arthur Machen». Il qualifie La Colline des rêves de « mémorable épopée de la sensibilité esthétique[2]  ». Cependant, si Borges était un expert apportant une caution bienvenue à notre romancier et nouvelliste, peut-être a-t-il eu le tort de méconnaître l’Américain Lovecraft[3], le mythe de Cthulu et de ses « Grands Anciens », valant à lui seul son pesant d’horrible splendeur…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] H. P. Lovecraft : Epouvante et surnaturel en littérature, dans Essais, Mnémos, 2023, p 83, 84.

[3] Voir : Qui a peur de Lovecraft ? Depuis L'Abîme du temps, L'Appel de Cthulhu

 

Ciudad Encantada, Cuenca, Castilla la Mancha.

Photo : T Guinhut.

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17 décembre 2022 6 17 /12 /décembre /2022 15:49

 

Museo Casa Natal de Cervantès, Alcala de Henares, Madrid.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Salman Rushdie

ou les libertés de l’imagination :

Quichotte, Langages de vérité

& Penser Salman Rushdie.

 

 

Salman Rushdie : Quichotte,

traduit de l’anglais (Royaume Uni) par Gérard Meudal,

Actes Sud, 2020, 432 p, 24 €.

 

Salman Rushdie : Langages de vérité,

traduit de l’anglais (Royaume Uni) par Gérard Meudal,

Actes Sud, 2022, 400 p, 25 €.

 

Penser Salman Rushdie,

coordonné par Daniel Salvator Schiffer,

L’Aube, 2022, 248 p, 20 €.

 

 

Pourquoi condamner un écrivain ? Pour érotique obscénité façon Lady Chatterley, atteinte baudelairienne aux bonnes mœurs, éloge sadien du crime, blasphème enfin… Voilà qui, à l’exception de l’incitation au meurtre, pourrait se traduire par un seul mot : l’imagination. En tout état de cause c’est bien ce qui fut, ce qui est, qui sera, reproché à Salman Rushdie, lorsqu’une iranienne fatwa, en 1989, commanda de l’assassiner au service et au nom du prophète de l’islam. Comme un seul homme, la théocratie et les masses de ses affidés hurlèrent au blasphème, ne brulèrent que de porter la main du crime sur la gorge de l’écrivain, siège de la parole, de séparer de son corps sa tête, siège de l’intelligence et de la liberté. Les Versets sataniques était-il un roman si indécent ? Il n’en reste pas moins qu’il continua de conter ses histoires, au travers d’ouvrages comme Haroun ou la mer des histoires ou L’Enchanteresse de Florence, de composer avec brio de nouvelles Mille et une nuits et un Quichotte échevelé, non sans confier sa réclusion pour échapper au totalitarisme islamique dans Joseph Anton[1]. Mais aussi de rédiger entre 2003 et 2020 divers essais sur le pouvoir d’imagination de la littérature, réunis aujourd’hui sous un titre peut-être discutable : Langages de vérité. Le merveilleux des contes invoquerait-il la vérité ? Cette vérité qui serait insupportable aux yeux des fondamentalistes. Ce pourquoi il faut, avec rien moins que vingt-six auteurs divers, Penser Salman Rushdie, au nom d’un libre humanisme et de la dignité, tant de l’individu que de la civilisation.

 

L’inénarrable roman de chevalerie intitulé, en 1605 puis 1615, Don Quichotte, n’a pu que fasciner notre Salman Rushdie. Au point de vouloir en découdre avec le modèle inégalé. Double décalé de Cervantès, Sam DuChamp n’est qu’un piètre auteur de romans d’espionnage qui se concocte un alter ego romanesque, Ismail Smile, au nom révélateur. Aussi Salman Rushdie fait-il de son Quichotte un représentant de commerce en produits pharmaceutiques frelatés, amateur forcené de télévision, rêveur impénitent et cependant un poil raffiné. Quelle drôle de lubie le pousse à tomber amoureux de Miss Salma R, actrice sur le retour, animatrice de talk show, star de l’écran de ses songes ? Sancho n’est que son fils imaginaire et pourtant il l’accompagne au long cours d’une quête picaresque parmi les espaces immenses des Etats-Unis. Les aventures sont sans cesse dédiées à la dulcinée qui habite l’illusion du petit écran, faisant s’entrecroiser les vies à la manière fabuleuse de Salman Rushdie.

N’en doutons pas, la chose est intensément satirique. Le personnage affirme « son intention de s'attaquer à la sous-culture abrutissante et destructrice de notre époque tout comme Cervantès était parti en guerre contre la sous-culture de son temps ». Le road trip, pour user de l’anglicisme, décrit un pays en déshérence, dégringolant les échelons du spirituel, tant la drogue, les réseaux sociaux, les violences sexuelles, la pop culture, le racisme gangrènent pêle-mêle le pays. Bouillonnant, sans cesse en mouvement, le roman amuse, inquiète, tant il est à craindre qu’au bout de la quête de ce Quichotte improbable, malgré d’hilarants moments, de cette épopée déglinguée, ne se dessine qu’un vide apocalyptique.

Hélas, l’avatar rushdien a plus triste figure que son modèle. Si la verve ébouriffante  de Salman Rushdie n’est pas en reste et peut ravir un lecteur complice, changer Rossinante pour une Chevrolet, Dulcinée pour une actrice, Sancho Pansa pour un ami imaginaire dont le nez s’allonge comme celui de Pinocchio, malgré l’incessante intertextualité, ne suffit pas à égaler le modèle du XVI° siècle. De plus, surcharger la fresque de péripéties et de personnages secondaires, de surcroit éphémères, finit par lasser. Sans compter que la charge contre le bric à brac peu culturel américain, les errements de la politique à l’occasion l’Amérique de Trump, n’est ni nouvelle, ni forcément nuancée. Il n’en reste pas moins que si le héros de Cervantès confondait l’illusion et la réalité[2], celui de Salman Rushdie tente de ne pas confondre une réalité peu flatteuse avec le mensonge médiatique et propagandiste. En ce sens la prouesse romanesque truculente n’est pas sans mérite.

L’on ne s’étonnera pas qu’outre Don Quichotte, Les Mille et une nuits ait également fourni la trame d’une réécriture : Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits[3]. Ce n’est évidemment pas un hasard si ces deux chefs-d’œuvre de la littérature mondiale se composent, entre autres qualités narratives, de multitudes d’histoires emboitées, technique dont est friand notre écrivain anglo-indien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il ne s’agit pas seulement, dans Langages de vérité, d’une collection d’essais divers. Bien qu’issus de cours donnés dans diverses universités américaines, de préfaces pour des catalogues et autres discours, et bien entendus des articles publiés dans des magazines, ils forment un tout cohérent. Comme une sorte d’infra-roman de formation, il s’agit là d’un récit des origines, tant fictionnel qu’autobiographique ; mais aussi une entreprise critique.

Comment devenir Salman Rushdie ? En vénérant le dieu indien de la littérature, l’éléphant Ganesh, scribe du Mahabharata, qu’il découvrit dès l’enfance. En trouvant dans le réservoir immense des contes une stimulation permanente, de prolixes sources d’inspiration. En s’abreuvant aux Mille et une nuits, où l’on apprécie « l’absence presque totale de la religion », et dont Shéhérazade est le modèle révéré. Sans oublier tout un corpus indien, dont le Somadeva. Océan de la rivière des contes inspira le titre d’Haroun et la mer des histoires[4]. Mais en rencontrant également la partition de l’Ide et du Bengladesh, de l’hindouisme et de l’islam, lorsqu’au passé laïque de Bombay succède un « présent amer, porté à l’oppression, la censure et le sectarisme ».

Dans le panthéon de Salman Rushdie, Cervantès côtoie un autre géant mort à quelques jours d’intervalle, en 1616, William Shakespeare, dont la « liberté de forme » le stupéfie. Dans leur « truculence », tous les deux « se refusent à moraliser, et c’est en cela qu’ils sont beaucoup plus modernes que beaucoup de leurs successeurs ».

Il faut en conséquence à l’appétit omnivore de notre romancier autre chose qu’un piètre réalisme. Ce dernier dominant les Lettres et les appauvrissant, il est l’objet du dédain, voire du mépris du prince du récit, Salman lui-même, non sans raison. Il lui faut le merveilleux, quoiqu’il emploie à cet égard le terme « fantastique » qui n’est valable que pour Kafka, dont La Métamorphose permet l’irruption du surnaturel dans un contexte réaliste. Plutôt qu’au conseil  généralement donné à l’aspirant écrivain, « Parle de ce que tu connais », le développement de l’imaginaire est le credo de notre auteur qui préfère « injecter le fabuleux dans le réel pour le rendre plus vivant, et, curieusement, plus véridique ». Car « l’animal fabulateur » que nous sommes trouve dans les mythes, les fables, les contes, une raison de vivre, une morale, une évasion. Parmi le triangle formé par « l’amour, l’art, la vie », le réalisme magique peut se déployer en toute liberté.

En ce sens, l’on ne s’étonne pas que son personnage mythologique, allégorique et emblématique soit Protée. Car la vie, multiforme, monstrueuse, sans cesse changeante, doit trouver dans la forme et le sens romanesque, un reflet, une extrapolation de cette protéenne dimension. Ce pourquoi cette littérature « est plus réaliste que le réalisme, parce qu’elle correspond à l’irréalité du monde ».

Au côté de ce versant de la formation et surtout de l’esthétique de l’écrivain, figurent quelques belles pages plus autobiographiques, contant son enfance à Bombay, sa prodigieuse famille, ses lectures, puis son émigration vers les universités anglaises.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une seconde partie s’intéresse à la génération de l’écrivain, ses contemporains, voire ses complices. Philip Roth[5] par exemple, dont les romans mettent en scène les Juifs américains, le maccarthysme, le racisme et la montée du wokisme : « nous vivons une époque où les événements publics affectent si directement notre vie privée que le rôle de la littérature à présent est de montrer comment fonctionne cette relation ». Qu’il s’agisse du Complot contre l’Amérique ou de La Tache, il est « un Cassandre de notre temps, nous mettant en garde contre l’avenir sans être pris au sérieux ». Sauf qu’en faisant à cet égard allusion à Donald Trump (sans le nommer), Salman Rushdie ne fait guère preuve de pénétration[6]. C’est aussi Kurt Vonnegut qui regarde la guerre « avec le masque de la comédie », dans son Abattoir 5. Faisant « face à la mort », les romans de Samuel Beckett fascinent ce lecteur prolixe, qui appelle affectueusement Gabriel Garcia Marquez « Gabo », alors qu’il était le grand ami de Fidel Castro ! Toutefois l’on reconnaît  notre auteur dans cet éloge d’Harold Pinter : « un adversaire déclaré et passionné du sectarisme, des préjugés, de la censure et des abus de pouvoir commis par les puissants ». À ce égard, Slaman Rushdie ne prend-il pas fait et cause pour l’artiste chinois Ai Weiwei, arrêté par le pouvoir communiste ?

Malgré la multiplicité des vérités qui courent de par le monde, le romancier a pour but de « reconstruire la croyance de nos lecteurs dans la réalité, leur foi dans la vérité. Aussi faut-il bien du courage aux écrivains, qu’ils soient anglais ou chinois, pour affirmer la vérité de la liberté et infirmer la vérité des pouvoirs qui nous oppriment. Comme il en fit preuve à l’occasion d’un congrès du Pen Club en 1986, où il mania « la plume et l’épée ». Lors de houleuses controverses que l’on imagine, Saul Bellow répondit : « Nous n’avons pas de tâches, mais des inspirations », ce qui est remettre les pendules idéologiques à l’heure de la vitalité de l’écrivain face au monde qui nous entoure, face à ces pays où « l’imagination libre est toujours considérée comme un danger », où la censure s’impose, quoiqu’elle sache s’infiltrer dans les pays qui se prétendent libres. Y compris aux Etats-Unis où l’on peut furieusement souhaiter effacer la théorie de l’évolution de Darwin, voire la sorcellerie de J. K. Rowling et de son Harry Potter. Y compris en Inde où le fanatisme hindou concurrence celui de l’islam. Conclusion : « Se détacher des dieux, c’est la naissance de la liberté de l’individu et de la société ».

Si le titre peut être discutable tant les vérités au pluriel peuvent être le champ du relativisme, ces « vérités » restent néanmoins des défenses contre la vérité religieusement (ou politiquement) autoproclamée : « une religion définie comme la capacité pour ses adeptes de commettre des violences sur terre au nom de leur mystérieux dieu céleste ». L’allusion à l’islam étant assez claire et nous ramenant à la fatwa prononcée contre l’auteur des Versets sataniques, qui vient d’ailleurs cet automne de subir une grave agression au couteau, la férocité de ces détracteurs faisant preuve d’une mémoire têtue, depuis trois décennies. Or c’est avec pertinence que Salman Rushdie récuse le terme « islamophobie[7] » : étant donné le concours de violences et de tyrannie afférentes, « il est juste d’éprouver une véritable phobie sur de tels sujets ».

Cependant dans un pays comme l’Inde où les dieux sont pas moins de trois cents millions, le réalisme de l’écriture est quasiment impossible. À moins qu’il s’agisse de réalisme magique, comme dans Les Versets sataniques, qui est d’abord un livre sur l’immigration, où trois déesses antéislamiques pointent le bout de leurs nez, pour le plus grand mécontentement des monothéistes furieux, qui sont à l’origine de cette furie s’abattant sur New-York, dans le roman du même nom[8]. Ainsi Salman Rushdie, et on le comprend, préfère les polythéismes, où les histoires « sont bien meilleures » et laissent la liberté s’ébattre, alors que dans les monothéismes, « ces policiers de l’âme », elles sont « inhumaines ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est évident que le rapport entre « autobiographie et roman » dépasse de loin le seul cas de notre romancier, en un temps où l’on soupçonne sans répit que l’écrivain représente ses proches, ses amis, ses connaissances dans les pages de ses romans : « De nos jours, la supposition qui prévaut c’est que tout roman est en fait une autobiographie déguisée ». Il suffirait alors de connaître l’identité de la personne pour tout savoir sur le personnage, ce que Marcel Proust ne cesse de récuser[9]. Ce qui compte, « c’est le saut imaginatif, et non les éléments de la vraie vie ». Et notre Salman de donner de nombreux exemples, y compris dans sa famille, dont les membres ne deviennent personnages qu’en changeant de personnalité, de vie, dans Les Enfants de Minuit [10]ou Furie. La solution est-elle d’éviter les narrateurs à la première personne ? Ainsi Shalimar le clown[11] et L’Enchanteresse de Florence[12] échappèrent-ils à ce déterminisme…

Il est cependant difficile de convaincre une immense part du public que l’art est supérieur à la reproduction réaliste du vécu, ce dont témoigne le succès d’un Karl Ove Knausgaard[13].

Pour Salman Rushdie, comme certainement pour Shakespeare, quoiqu’il soit risqué de les comparer, « l’anglais est l’or des langues », tant il est malléable. Si nous le lisons seulement en français, hélas, tant sa langue est touffue, nous avons conscience de cette aisance à sculpter la pâte des phrases et des mots, d’une manière particulièrement évocatrice. Même si au long cours de ses romans une lassitude peut empreindre le lecteur, lorsque que s’enchaîne la pâte du récit sans cesse renouvelé par des histoires séductrices, mais dont on ne ressent pas toujours la nécessité morale et esthétique.

Véritable boite aux trésors, même si parfois inégaux, Langages de vérité recherche par exemple celle de « l’adaptation », soit le passage d’un livre à un film, le plus souvent médiocre, quoiqu’il existe de notables exceptions, comme Le Guépard de Luchino Visconti. La réflexion est de bric et de broc, comme l’exige l’exercice de la réunions d’interventions diverses, mais rarement sans sagacité. Comme à l’occasion de « Notes sur la paresse », qui entrechoque le classique Russe de Gontcharov, Oblomov, avec les films de Fellini, un anti-héros de Thomas Pynchon et le mannequin Linda Evangelista : ainsi le lecteur saura s’il peut être « pour ou contre la paresse[14] ». Le recueil s’achevant sur des textes rendant hommage à des artistes, peintres comme Francesco Clemente ou photographe comme Sebastiano Salgado, l’éclectisme et l’ouverture d’esprit sont au rendez-vous d’un intellectuel nécessaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voilà bien « quelqu’un qui ne croit ni en Dieu ni au diable », alors qu’il était né dans une famille sunnite et auprès de l’hindouisme. Insupportable apostasie, que la cohérence coranique et ses sbires se jurent de châtier. Aussi faut-il penser la tolérance, les droits de l’homme et de l'irréligion, autrement dit Penser Salman Rushdie, selon le titre d’un hommage, plus exactement d'un recueil de brèves et pertinentes mises au point, sous les plumes croisées de vingt-cinq essayistes engagés, dont les interventions ont été coordonnées par Daniel Salvatore Schiffer.

 Ils viennent d’horizons divers et sont de vifs défenseurs du « cou de Salman Rushdie », comme Eric Fottorino en son poème en vers libres, de son athéisme, comme Catherine Clément, voire de vigoureux procureurs d’un « islam inexistant », pour Guy Sorman. Remarquons des argumentaires appréciables, à la manière de Véronique Bergen : « La danse de la plume contre le couteau », le réquisitoire contre les « fanatiques de Thanatos » par Robert Redeker : « Humilier la liberté de penser est le seul blasphème », voire d’inquiétantes complicités : « Un nouveau négationnisme : l’islamo-gauchisme face à l’islamo-fascisme » sous la gouverne de Nathalie Heinich. Enfin le pertinent préfacier se fait, si l’on nous pardonne le néologisme, postfacier, en traçant une ligne directe depuis l’affaire Calas, rendue célèbre par Voltaire, jusqu’à notre écrivain si menacé, en passant par l’affaire Dreyfus. Être condamné à mort pour une fiction, au nom d’une autre fiction, l’une romanesque, l’autre religieuse, devrait pourtant dépasser tous les sommets de l’improbable et du ridicule. Mais Dieu est si souvent un tel vice humain…

Si le Coran n’avait été composé que de versets sataniques, et c’est l’hypothèse formée par le roman incriminé, les portes du polythéisme et de l’interprétation n’auraient pu être fermées. Dans la même perspective, et au-delà du seul cas Rushdie, ce volume multiplumes se propose d’être une ardente plaidoirie en faveur de la liberté, « contre toute tentation fasciste », pour reprendre les mots de Daniel Salvatore Schiffer, préfacier de ce courageux ouvrage.

Ce dernier n’échappe pas hélas à l’approximation. En effet Stéphane Barsacq cite en défense d’un islam tolérant un verset célèbre (V 32) qui s’adresse aux Juifs : « Voici, qui tue quelqu’un qui n’a tué personne ni semé de violence sur terre est comme s’il avait tué tous les hommes. Et qui en sauve un est comme s’il avait sauvé tous les hommes ». Mais il ne faut pas, au prix d’une grave erreur, omettre la suite : « Mais voici, après cela, il est sur terre un grand nombre de transgresseurs. Mais ceux qui guerroient contre Allah et ses envoyés, semant sur terre la violence, auront pour salaire d’être tués et crucifiés[15] ». Il faut alors se garder de ne prendre le verbe guerroyer qu’au sens militaire, ce que confirment de nombreux versets virulents, affirmant ainsi la dimension génocidaire d’une telle religion et l’affreuse cohérence de la condamnation à l’égorgement de notre écrivain, à l’instar d’un Samuel Paty. Malgré une telle approximation l’ouvrage mérite d’être médité, goûté. Il est à craindre cependant que de telles pages restent lettre morte, inaudibles, sinon proprement scandaleuses aux oreilles dans lesquelles a coulé le fiel de l’islam…

 

Pourquoi condamner un écrivain ? Il serait naïf de ne voir dans le péché capital de blasphème[16] que la condamnation aux mains d’une religion séculaire et de ses mortifères affidés. D’autres engeances ont aujourd’hui le doigt sur la gâchette de la reductio ad hitlerum, de l’anti-progressisme, du crime de lèse woke[17], lèse anticolonialisme, anti-néoféminisme, anti-écologiste, en somme pléthore de grigous obscurantistes violents. Certes ce sont des groupuscules ; mais en somme tous des tenants d’un activisme forcené empreint de religiosité bouffie : ils sont bien plus redevables de la pulsion tyrannique, de la pulsion de mort, que de la raison et de l’humaniste tolérance qui devraient nous conduire et libérer l’humanité.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[4] Salman Rushdie : Haroun et la mer des histoires, Bourgois, 1991.

[8] Salman Rushdie : Furie, Plon, 2001.

[10] Salman Rushdie : Les Enfants de minuit, Stock, 1983.

[11] Salman Rushdie : Shalimar le clown, Plon, 2005.

[12] Salman Rushdie : L’Enchanteresse de Florence, Plon, 2008.

[15] Traduction André Chouraqui, Le Coran, Robert Laffont, 1991, p 226-227.

[16] Voir : Eloge du blasphème, de Thomas d'Aquin à Salman Rushdie

[17] Voir : Pour l'annulation de la Cancel culture

 

Museo Casa Natal de Cervantès, Alcala de Henares, Madrid.

Photo : T. Guinhut.

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22 janvier 2021 5 22 /01 /janvier /2021 16:12

 

Ayerbe, Huesca, Aragon. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Les arcanes de l’histoire par Martin Amis :

Inside Story ;

de La Flèche du temps

à La Zone d’intérêt.

 

Martin Amis : Inside Story,

traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Bernard Turle,

Calmann-Lévy, 2012, 712 p, 24,90 €.

 

Martin Amis : La Flèche du temps,

traduit par Géraldine Koff d’Amico, Christian Bourgois, 1993, Folio, 2010, 7,50 €.

 

Martin Amis : La Zone d’intérêt,

traduit par Bernard Turle, Calmann-Lévy, 2015, 396 p, 21,50 €,

Le Livre de Poche, 2016, 7,60 €.

 

 

La flèche du temps n’épargne personne, sauf les artistes, dont l’œuvre peut parfois leur survivre longuement, voire jusqu’à une éternité fantasmée dans le marbre d’un volume peut-être ostentatoire. Ainsi à l’écrivain il est permis de survivre, si ses livres savent convaincre la postérité. Lors éprouve-t-il la nécessité de se portraiturer, de se raconter en un monumental opus autobiographique, qui l’inscrirait dans la « zone d’intérêt » au sens littéral, voire dans le solide flux de l’Histoire. Inside Story, dit-il, en son copieux fleuve autobiographique aux cent bras. D’autant s’il a dû se confronter, comme le parfois sulfureux Martin Amis, à la vivisection du nazisme dans sa paire de récits intitulés La Flèche du temps et La Zone d’intérêt. Du roman d’Auschwitz au roman autobiographique, Martin Amis peut-il décemment déposer son opus sur l’autel de la littérature ?

 

Cette Inside Story, cette « autofiction », puzzle autobiographique qui veut s’intituler « roman » commence par un préambule sous forme d’élégante invitation : le lecteur se voit offrir un canapé chez Martin Amis lui-même. De-ci de-là, le portrait kaléidoscopique de l’auteur est brinquebalé depuis les auteurs qui ont été ses maîtres, Saül Bellow et Vladimir Nabokov, parmi des confessions intimes sur ses amitiés, ses amours, sa famille, jusqu’à l’aube annoncée de la vieillesse, puisqu’il est né en 1949. En ce sens, nous ne sommes pas loin de son précédent recueil d’essais coruscants, La Friction du temps, dans lequel se croisaient également Saül Bellow et Vladimir Nabokov, mais aussi, plus incongrus, John Travolta et Maradona, Ben Laden et Donald Trump, sur lequel il aimait poser son œil satirique, non sans humour. Entre Londres et Brooklyn, son premier roman, Le Dossier Rachel, pochade adolescente un brin provocatrice et son vaste opus L’Information, pour lequel il obtint plus de 500 000 livres de son éditeur, il collectionne les motifs de scandale, dont ceux causés par ses romans fouillant au cruel scalpel Auschwitz, puis les crimes de Lénine et Staline, dans Koba la terreur[1].

En cette « story » (mais quel diable à la mode pousse les éditeurs à ne pas traduire le titre !), qui va de la « chrysalide incomplète » du jeune homme à l’adulte vieillissant, les histoires d’amour et de désamour, de couples et d’enfants côtoient l’aventure intellectuelle du journaliste et romancier. Les voyages, lors de colloques et autres conférences, trouvent un point culminant à Jérusalem, « QG planétaire de l’idolâtrie », puis à Massada, symbole de la résistance juive. Les inquisitions personnelles de l’écrivain vont un peu dans tous les sens, voire du coq à l’âne, de la satire convenue et aveugle du « butor colossal » Donald Trump[2], au déclin de la violence dans le monde, en passant par le roman anglais du XVIII° siècle…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’on est aussi surpris que le romancier lorsqu’il apprend qu’il ne serait pas le fils de son père, Kingsley Amis, lui-même romancier, mais de Philip Larkin, un poète, qui, jeune, fut favorable à l’Allemagne nazie, ce qui n’est pas sans troubler notre autobiographe, et dont les vers et la vie parcourent ces pages, où l’on alterne entre le « je » autobiographique et le « il » romanesque. Révélation d’ailleurs amenée par une Phoebe fictionnelle, alors que celle d’origine se retrouve « enfouie comme un fossile sous les sédiments de l’invention ». L’un de ses modèles fut-il comme elle une « escort girl » ? Elle devient la synthèse mordante de bien des dames qui ont été ses liaisons dans les années soixante, tant « la fiction c’est la liberté ».

Bourrée jusqu’à la gueule d’allusions, de digressions, de notes de bas de pages parfois généreuses, parfois babillarde, cette somme, écrite avec vivacité et alacrité, mais construite de manière erratique, est à la fois un rien vaniteuse, et fort cultivée, histoire d’ériger son propre monument avec une intacte espièglerie, jonché de conquêtes féminines, et de divers alcools. Pour travestir ses proches, sinon les protéger, les prénoms changent : son épouse Isabel devient Elena. Ses coups de griffes sont parfois sévères : contre Graham Greene qu’il trouve médiocre, contre la France, « le Q.G. mondial de l’ennui, du cafard, de la nausée » ! Ce qui ne l’empêche pas d’être fort compatissant avec ses amis, Saül Bellow, atteint d’alzheimer, Christopher Hitchens, par un cancer de l’œsophage. Aux rubriques nécrologiques se sont adossés, parfois sans suite logique, les chroniques d’actualité (le 11 septembre par exemple) et celles familiales, qui conspirent à l’humanité de l’ouvrage.

Toutefois, offtant une brassée de conseils au jeune écrivain, histoire de passer le flambeau, jamais il n’oublie « l’art d’écrire ». Il déconseille « trois zones » à « aborder avec d’infinies précautions, peut-être même ignorer » : les rêves, le sexe et la religion. Si nous le suivrons un peu pour les premiers, quoique le romantique allemand Jean-Paul Richter[3] en fit son miel, il ne s’agira pas d’ignorer le second, hors sa vulgarité, ni le troisième, hors le prosélytisme. Il poursuit au mieux sa démarche conseillère : « débarrassez donc votre prose de tout ce qui sent le troupeau et le mouton de Panurge » ; ce qui est un écho de son recueil d’essais Guerre aux clichés[4]. Par ailleurs le romancier observe le passage du roman qui raconte une histoire à celui qui privilégie le langage : ce « déferlement expérimentaliste qui accompagna la révolution sexuelle », et qui, avant de s’effacer, ne toucha guère Martin Amis, plus précisément adepte du « roman social ». En tous cas, il n’a pas tort de privilégier ceux qui, comme Vladimir Nabokov, savent « avaler toute la beauté du monde » ; mais aussi comme Saül Bellow, « aller vers ce monde-là avec un œil nouveau, aimant ».

Une question cependant taraude l’écrivain : « comment un roman autobiographique peut-il tenter d’exprimer l’universel, et qui plus est y réussit ? ». L’on n’est pas certain qu’il parvienne à relever le défi, en un opus à la fois plaisant, bavard, futile, intéressant soudain, piquant, voire acerbe, émouvant enfin, en une fresque qui allie dimension personnelle et sociologique, ostentation et sens dramatique autant que didactique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que voilà une charmante pastorale… La rencontre d’une « plantureuse » jeune mère en robe blanche parmi les ombres et les feux de l’été émeut grandement Thomsen, qui conçoit alors la « météorologie du coup de foudre ». Non sans ironie, Martin Amis, l’auteur prolifique de L’Information et des poupées crevées[5], semble engager les péripéties d’une églogue sentimentale, quoiqu’elle se passe dans la « zone d’intérêt ». C’est ainsi, par euphémisme, que les Nazis désignaient les camps de concentration et d’extermination. « Solution finale », « Espace vital », « Zone d’intérêt », ces formules parent des noblesses raisonnables de la langue les lieux abjects du génocide et de la guerre que le romancier Martin Amis avait déjà traversé avec La Flèche du temps. Mais en ce précédent roman, Auschwitz n’était qu’un moment, nodal certes, d’une fiction biographique, alors que le dernier né, La Zone d’intérêt, plonge intégralement les bluettes amoureuses et autres gaudrioles sexuelles de ses personnages dans la boue cadavérique du lieu de sinistre mémoire, sans jamais le nommer cependant.

Le premier narrateur, Angelus Thomsen, officier SS et neveu du secrétaire d’Hitler, aime jouer de l’« interlude sentimental » avec la vulgaire Isle, quoiqu’il soit fort amoureux de la femme du commandant Paul Doll. Cette dernière est pour le galant un brin vaniteux « l’idéal national de la jeune féminité ». Quand le commandant devient narrateur à son tour, il se plaint des épreuves de son travail, que son épouse ne contribue guère à soulager, et se gargarise de son idéologie national-socialiste : il est le « Fer de lance de l’ambitieux programme national d’hygiène appliquée ». Cet homme « complètement normal » et cependant « pochetron », victime d’un vaudeville conjugal qui coûte la vie d’un prisonnier, gère la mort avec « radicalisme, fanatisme »… Le trio se referme avec le « Sonder » Smulz, qui est l’un « des hommes le plus triste de toute l’histoire de l’humanité ». Ce malheureux Juif est « le plus ancien fossoyeur » et dort avec les « sacs de cheveux ». Peu à peu, chacun des personnages, y compris Hannah Doll, voit ses reins et son cœur sondés jusqu’aux plus intimes, rêveuses et abjectes motivations, en une vivisection romanesque presque concurrente de celles exercées par les médecins nazis.

Sans cesse en mouvement, l’écriture de Martin Amis est pétrie de finesse, d’ironie, et de non-dits suggestifs : sous la carapace mondaine, le vernis se fendille par petites touches pour laisser subodorer ce qui se trame derrière les miradors. Alors que l’on voit les filles du commandant jouant à cache-cache dans les fleurs, des cris lointains, une « odeur », suggèrent une monstrueuse proximité : « des gens qui font semblant que c’est la nuit de Walpurgis et qui jouent à se faire peur », les rassure-t-on. L’écrivain joue au chat et à la souris avec son lecteur : « Tout ce que je peux offrir, comme atténuation, en guise d’apaisement, c’est l’entièreté, la perfection de mon impuissance », dit ce petit mammifère. Le médecin qui préside à la « Selektion » promet de garder « purs et bénis et [sa] vie et [son] art ». Bientôt, rien ne peut empêcher que les « macchabées rachitiques » et les champs de cadavres soient aussi inévitables que la froideur réjouie des exécuteurs. Le Commandant Doll va jusqu’à fomenter un sordide complot pour faire assassiner sa femme, « mariée à un des assassins les plus prolifiques de l’histoire », et devenue aussi méprisante que compromettante, par le Sonder Smulz…

Les SS sont titulaires de doctorats, un sergent récite de la poésie lors d’un spectacle, leurs coucheries ont les conséquences que l’on devine, quand, au dehors, l’on marche « dans la vase brun violacé d’une latrine infinie ». L’un « veut plus d’esclaves », l’autre « plus de cadavres », malgré la défaite en Russie bientôt évidente. Les femmes parviennent  à être, contrairement au préjugé courant, tout aussi ardemment nazies et férocement cruelles. « Qu’il était humiliant, qu’il était méprisable d’appartenir à la race des maîtres », pense bientôt Thomsen. Le contraste, aigu, est édifiant !

D’aucuns diraient que cette Zone d’intérêt est de peu d’intérêt, privilégiant d’une manière indécente, scandaleuse, les parties de jambes en l’air des uns et des autres, du Commandant Doll qui force sa maîtresse à subir un avortement dans le camp même, ou l’évocation des romantiques Souffrances du jeune Werther de Goethe, quand seul Smulz est la petite voix sacrifiée de la Shoah… Mais au pinacle de ce roman se dresse la figure du Commandant Doll, salopard fier de lui, ivrogne patenté, bureaucrate autant zélé pour les intérêts nazis que pour les siens, amoral sans nul doute, borné, veule cependant, s’élevant et s’écroulant comme le type inénarrable du Nazi qui fit l’Histoire et que cette dernière défit pourtant, personnage bas en couleurs qui est le vrai trophée du romancier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans La Flèche du temps, qui était plus continument percutant, Martin Amis imaginait la vie à rebours d’un Américain qui se révélait ancien officier-médecin d’Auschwitz, cet « Anus Mundi ». Il s’agissait de sortir les Juifs des fours puis des douches (appelées en ce roman, le « sauna ») pour les rendre à leur vie : « C’était moi, Odilo Unverdorben, qui enlevais personnellement les pastilles de Zyklon B et les confiais au pharmacien en blouse blanche […] le travail dentaire était d’habitude effectué quand les patients n’étaient pas encore vivants ». Cette façon de raconter une vie et ses travers en inversant la « flèche du temps », de la mort à la naissance, fut d’ailleurs initiée par Alejo Carpentier dans une nouvelle fantastique, « Retour aux sources », dans le recueil Guerre du temps[6]. Elle trouve ici cependant une efficacité romanesque et une acuité stylistique assurant un effet hypnotique sur le lecteur.

 Indubitablement le styliste britannique possède l’art troublant de revisiter les monstres sacrés de l’Histoire et de la littérature que l’on n’aborde qu’en tremblant de commettre impair, lourdeur, poncif, sans oublier le rédhibitoire faux pas éthique. En outre le romancier n’a rien perdu de sa verve métaphorique : « le ciel gris était en train de virer de l’huître au maquereau »… Certes, quelques pages sur la gestion, la rationalisation et le cynisme de la solution finale paraissent avoir été déjà évoquées avec une conscience plus radicale par Jonathan Littell, dans Les Bienveillantes[7], qui est, n’en doutons pas, d’une dimension bien plus formidable. Au-delà du classique Si c’est un homme de Primo Levi (que la circonspecte et prolixe bibliographie n’oublie pas) il y a place pour toutes les investigations menées parmi les instigateurs et les gérants du « mal radical inné dans la nature humaine », selon la formule de Kant[8]. Car ici, le mal n’est banal que pour les Nazis dont l’ardeur au meurtre interdit tout recours au concept de « la banalité du mal » tel que le théorisa Hannah Arendt[9]. Car Doll rejette « le système chrétien du bien et du mal ». Comme, de l’aveu même de l’auteur, son Lionel Asbo[10], bien qu’anglais, est une graine de nazi, chauffée par la délinquance et le goût de la violence… Alors qu’Odilo Unverdorben, dans La Flèche du temps, est « capable de faire ce que tout le monde fait, bien ou mal, sans limite, une fois couvert par le nombre ». Après le temps du témoignage, vient le temps des libertés de la fiction exploratrice des noirceurs de l’humanité.

L’on sait que La Zone d’intérêt fut rejeté par Gallimard, bien qu’il fût le fidèle éditeur de celui qui est bien plus que le fils indigne et officiel d’un ex-jeune homme en colère (selon le nom choisi par un groupe d’auteurs britanniques de l’après-guerre) le romancier Kingsley Amis. Risquerait-on l’empathie avec de tels Allemands, que la focalisation interne choisie permet de rendre si dangereusement intimes au lecteur ? Calmann-Lévy avait refusé les Bienveillantes, il tente aujourd’hui de faire ainsi amende honorable. Une pudibonderie éditoriale ridicule aurait-elle failli nous priver de l’« intérêt » d’une telle gaudriole nazie, sarcastique, et abyssalement tragique ? Qui, peut-être, par le biais de la fiction romanesque, voudrait être la thérapie, la catharsis de l’Histoire…

 

Des arcanes de l’histoire intérieure à ceux de l’Histoire, il n’y a qu’un pas pour le romancier digne de ce nom, celui qu’a franchi Martin Amis, satiriste impénitent qui se fit un brin moraliste, puis vivisecteur de la plaie purulente d’Auschwitz, et tente un bilan tant moral et littéraire de son existence de chair et de papier, comme s’il allait, le jour de l’au-delà, en présenter le volume à son créateur…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Martin Amis : Koba la terreur. Mes vingt millions et le rire, L’œuvre, 2009.

[3] Jean-Paul Richter : Choix de rêves, José Corti, 2001.

[4] Martin Amis : Guerre au cliché : essais et critiques, Gallimard, 2006.

[6] Alejo Carpentier : Guerre du temps, Gallimard, 1967.

[8] Emmanuel Kant : La religion dans les limites de la raison, Œuvres philosophiques, III, Gallimard, Pléiade, 1986, p 46.

 

Bois Henri IV, La Couarde, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.

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17 décembre 2020 4 17 /12 /décembre /2020 09:03

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Diasporas de couleur, de Londres à Manhattan :

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre ;

Imbolo Mbue : Voici venir les rêveurs.

 

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Fançoise Adelstain,

Globe, 2020, 480 p, 22 €.

 

Imbolo Mbue : Voici venir les rêveurs,

traduit de l’anglais (Cameroun) par Sarah Tardy,

Belfond, 2016, 440 p, 22 €.

 

 

 

Une grappe de personnages de couleur anime le portrait multiculturel de Londres dressé dans le roman de Bernardine Evaristo : Femme, fille, autre, ode polyphonique à la liberté des femmes noires. Quant à l’Américaine d’origine camerounaise Imbolo Mbue, c’est à New York qu’elle déploie ses personnages d’humbles immigrés à l’épreuve de la crise économique. Ainsi, parmi deux romans de mœurs, la féminine encre noire de la diaspora vient donner des couleurs à la littérature contemporaine.

 

Aux premières pages de Fille, femme, autre, une inquiétude saisit le lecteur : va-t-il entrer dans un roman à thèse, engagé au service du féminisme, militant de la cause des Lesbiennes-Gays-Bi-Trans-Queer-Intersexes ? Son irritation pourrait croître, abordant des phrases presque dépourvues de ponctuation, sous forme de versets, sans guère de nécessité. Cependant, assez vite, le lecteur oublie ces prémices et se laisse happer par le récit et les personnages de la romancière Bernardine Evaristo.

Elles sont douze, comme les heures du jour, voire comme des apôtres qui n’entoureraient aucun Christ, sinon un concept de féminité en voie de définition. Au service de chacune, le narrateur interne nous fait successivement pénétrer leurs vies, leurs émotions et convictions. Toutes sont noires et portent la liberté féminine chevillée au corps. Elles ont de dix-neuf à quatre-vingt-treize ans et défient la vie et le monde qui les entourent.

Alors qu’Amma est sur le point de donner la première de sa pièce de théâtre La Dernière Amazone du Dahomey (qui est le pivot du livre en tant qu’ode aux femmes soldates du Bénin au XIX° siècle et aux « guerriers intersectionnels »), sa fille Yazz s’interroge sur son avenir, qu’elle pense diriger vers le journalisme. Dominique, l’administratrice de la compagnie, lâche les planches et Amma pour filer un amour haut en couleur avec Nzinga dans une campagne américaine, une « terre de femmes » sans images d’hommes et propriété de « Gaïa » ; où l’on devine la satire. Elles s’appellent également Carole et Bummi, La Tisha, Shirley, Winsome, Penelope, Megan, Harrie et Grace, ou encore « Waris, la Somalienne », en une kaléidoscopique galerie de portraits. L’une est « fana de théories conspirationnistes » l’autre remercie Jésus, bon nombre d’entre elles sont impatientes « d’aller à l’université, de construire une carrière et d’abandonner la vie corsetée de ses parents », d’accéder au « concept de genre sans contrainte ». Car, « de genre neutre », Megan devient Morgan, en usant du discutable article inclusif « iel », tout en veillant à ne représenter qu’elle-même et non « un mouvement trans-genre ». Enfin la pièce aux Amazones, que l’on devine être un manifeste contre le théâtre mâle, mais « à mille lieux des diatribes agit-prop qui ont marqué les débuts de la carrière d’Amma » (peut-être un reflet de notre auteure), est un succès. Ainsi les bouillonnantes biographies, toutes fictives certes, se répondent, se côtoient et s’enchevêtrent en un puzzle animé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La vivacité de la narration, la verve qui ne se dément jamais, l’équilibre de la polyphonie, la musicalité d’une symphonie chorale parcourue de leitmotivs et d’échos, en quelque sorte dodécaphonique, tout contribue à ttendre ces personnages vivants, voire fort attachants, y compris s’ils ne sont pas forcément idéaux. En outre Bernardine Evaristo a su éviter l’écueil du sérieux et de l’éloge manichéen des femmes et de leurs sexualités souvent saphiques ; c’est avec humour qu’elle dépeint ses consœurs, voire avec un vigoureux zeste de satire, comme lorsque Nzinga, « lesbienne séparatiste féministe radicale, abstinente, vegan, non fumeuse », prétend contre tout « racisme intériorisé », ne pas porter de slip noir : « Pourquoi irais-je chier sur moi ? » Cette population aux aspirations étonnantes n’est en rien idéalisée. Si les femmes charmantes et créatrices ne manquent pas, celle violentes, dogmatiques et tyranniques non plus, en une comédie humaine miniature pleine d’enseignements, au-delà des préjugés et au service du triomphe des meilleures des femmes.

Sans aucun doute la valeur sociologique de ce roman perle en de nombreuses pages. Telles celles consacrées à « LaTisha », qui, laissant les hommes abuser de sa bonté et de son romantisme de midinette, voire jusqu’au viol, se retrouve avec « maintenant trois enfants, Jason, Jantelle et Jordan, et pas encore vingt et un ans trois enfants qui grandiraient sans père ». Il lui faut, seule, faire des études de gestionnaire de vente, et se démultiplier en trois mères, loin de l’irresponsabilité de ces messieurs. C’est de cette façon que le roman se démultiplie en une pluralité de récits engagés, dénonçant le comportement de trop d’hommes noirs, aussi machos que violents, voire carrément délinquants.

Ce sont aussi des contes mélodramatiques, quoique fort réalistes. Comme à l’occasion de Grace, fille d’un marin abyssinien et d’une mère anglaise de seize ans, rejetée par son père pour avoir donné naissance à une métisse. Son destin ne cesse de se heurter au monde : devenue orpheline lorsque sa mère meurt de tuberculose, elle échoue dans un foyer pour jeunes filles à la campagne, devient femme de ménage. Mais en une fin heureuse bien consolatrice, sa vie croise celle de Joseph qui en fait sa femme et la maîtresse de sa ferme.

Ainsi la plupart de ces personnages vivent leur roman de formation, en une évolution intérieure, sexuelle, sociale et politique. Les milieux et les professions sont volontairement très variés, fort dissemblables : quand l’une est dramaturge, l’autre est une modeste retraitée, quand d’autres sont agricultrice ou professeure, l’une est analyste financière dans la City londonienne.  Et si chacune, de « fille », devient « femme », elle n’en reste pas moins « autre » par sa différence essentielle, porteuse de son défi personnel, sans que la romancière enferme ses douze sœurs dans une communauté de destin et d’idéologie, dans une phraséologie antiraciste réductrice[1], ce dont nous lui sommes gré.

Un autre intérêt de ce roman de Bernardine Evaristo, qui reçut avec lui le Booker Prize en 2019, est de dessiner un tableau de Londres en ville multiculturelle, lors d’une enquête sociologique intensément vivante. À cette dimension géographique, s’ajoute celle temporelle, puisque l’on y peut lire une Histoire de la révolution sexuelle et de l’intégration des Noirs. L’écrivaine a su faire de Fille, femme, autre un beau melting-pot des genres littéraires, à la lisière du roman de société, de l’apologue et du dialogue philosophique, et, si l’on excepte quelque manque de concision somme toute pardonnable, marqué d’abondants coups de plumes réussis, au service d’un éloge d’une société cosmopolite de femmes à l’aube du XXI° siècle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et bien que fictionnel, son opus a quelque chose de volontairement encyclopédique, tant ses personnages sont les représentants de divers âges de la vie, de diverses classes sociales, d’origines géographiques et de sexualités multiples, de milieux culturels et de sensibilités ouverts, non sans associer la grande prose romanesque au rythme poétique.

Qui est Bernardine Evaristo ? Sur ses photographies, son sourire faussement naïf, sa coquinerie et sa finesse natives la rendent immédiatement sympathique. Née en 1959 à Londres d’un père nigérian et d’une mère d’origine irlandaise, elle cofonda un « Théâtre des Femmes Noires », où l’on devine que l’inspiration lui fut fournie au servie de son personnage de dramaturge. Militante féministe, elle n’en est pas moins professeure de littérature à l’Université de Brunel et vice-présidente de la Royal Society of Literature. Ce n’est peut-être pas un hasard, si en 2019 le Man Booker Prize, pour son Girl, Woman, Others, lui fut décernée conjointement avec Margaret Atwood, l’auteure de La Servante écarlate[2], pour la suite de cette impressionnante dystopie : Les Testaments.

Elle a plus d’une touche à son clavier, jouant des drames et des poèmes, des romans et des essais. La plupart, sinon tous ses livres de fiction s’attachent à explorer les territoires sociétaux, psychologiques et intellectuels de la diaspora africaine. Mister Loverman[3] traçait la destinée d’un septuagénaire londonien et d’origine caribéenne faisant le bilan intérieur d’un demi-siècle de mariage ; et néanmoins homosexuel. Comme Pouchkine, avec Eugène Onéguine, ou Vikram Seth, avec Golden Gate[4], elle écrivit en vers son roman Lara[5] pour narrer l’histoire d’une famille, en embrassant un siècle et demi. De même, The Emperor's Babe[6] conte en vers l’étonnante vie d’une jeune Nubienne qui s’en vint à Londres à l’époque de l’empire romain. Le roman historique mêle à la vie confondante de la sensuelle noire les figures d’un sénateur, Lucius Aurelius Felix, et de l’empereur Septime Sévère. Plein à ras bord de vigueur et de souffle, de mythe et d’histoire, le projet a néanmoins quelque chose d’anachronique, tant les préoccupations de notre vingt et unième siècle affleurent au travers du récit. Sans vouloir faire un inventaire exhaustif de la production de Bernardine Evaristo, que l’on aimerait voir ici un peu plus traduite, remarquons Blonde Roots[7] qui se permet de réaliser une curieuse charge de la traite transatlantique, en renversant la vapeur, soit l’esclavagisme des Européens par les Africains, quoique l’Histoire ait montré, en particulier avec les Arabes, que ces derniers ne se privaient pas du trafic des Blancs. Il n’en reste pas moins que l’uchronie est vigoureusement imaginée, plantant son personnage, Doris Scagglethorpe, avec un enviable sens du rythme. Loin d’un politiquement correct réducteur et comminatoire, la romancière montre que l’esclavage[8] est une tyrannique pulsion, une libido dominandi, qui ne s’embarrasse pas de couleurs de peau. Visiblement notre Bernardine a la langue romanesque joliment pendue !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quoique la conception et l’écriture qui animent Imbolo Mbue soient plus conventionnelles, l’épopée miniature et familiale de l’immigration déployée parmi les pages de Voici venir les rêveurs offre un roman attachant. Par ses personnages d’abord. Parmi « la tour de Babel » newyorkaise, le labyrinthique administratif pour obtenir la carte verte est le théâtre d’une conquête ardue. Ainsi, lorsque Jende, venu du Cameroun, devient chauffeur de maître d’un big boss de la banque Lehman Brothers, le mécanisme de l’accession à une vie meilleure parait bien enclenché. Travail et connaissances sont des valeurs certaines. Car Neni, son épouse,  poursuit ses études pour devenir pharmacienne, non sans travailler pour la famille de Clark, leur patron, qui écrit des poèmes en secret. Ainsi alternent les points de vue et l’intimité des deux familles. Le contraste entre les milieux sociaux est édifiant, sans manichéisme : Jende porte la nostalgie de sa ville africaine, là où pourtant « pour devenir quelqu’un, il faut déjà être quelqu’un quand vous naissez ». D’où sa foi envers son destin américain. Même si rôde la menace du « Juge de l’immigration ». Hélas, la crise des subprimes bouleverse ce petit monde, porte un coup au rêve américain de prospérité pour tous : « les saules allaient continuer de pleurer la fin des rêves ».

Attachant également par son écriture, qui sonne juste, dans le cadre d’un réalisme plein de vie, d’humanité, d’empathie. La rencontre des langages, des sentiments et des drames vaut à lui seul un tableau de mœurs, quand le melting-pot des personnages vaut  un micro-laboratoire de sociologie. Ne doutons pas qu’Imbolo Mbue, née en 1982 au Cameroun, vivant à Manhattan, grâce à l’acuité et à la tendresse de son regard, ait réussi en ce roman la transmutation d’une expérience familiale. Ses modestes héros retournant en Afrique pour voir rebondir leur vie, elle est celle qui réalise plus que leurs rêves.

 

Une mutation historique, voire anthropologique, voit la ville de Londres transmuée en un espace féminin de couleur. L’on suppose qu’en écrivant sur des bouquets de femmes, ces dames ne se consacrent pas seulement à une volonté féministe, voire à ce qui serait une dommageable ségrégation des femmes par les femmes, de surcroit en n’envisageant que celles de couleur ; mais qu’au travers de ces diasporas elles s’engagent dans la voie et la voix de l’universel.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Fille, femme, autre a été publiée dans Le Matricule des anges, octobre 2020,

celle sur Mbue, septembre 2016.

 

 

 

[3] Bernardine Evaristo : Mr Loverman, Penguin, 2003.

[5] Bernardine Evaristo : Lara, Bloodaxe Books, 2009,

[6] Bernardine Evaristo : The Emperor's Babe, Penguin, 2001.

[7] Bernardine Evaristo : Blonde Roots, Penguin, 2008.

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 15:14

 

Daniel de Foe : Robinson Crusoé, illustré par G. Fraipont, Henri Laurens, 1928.
Photo : T. Guinhut.

 

 

Au-delà de Robinson Crusoé,

les romans picaresques de Daniel Defoe,

moraliste des Lumières.

 

 

 

Daniel Defoe : Robinson Crusoé,

traduit de l’anglais par Pétrus Borel, Gallimard, La Pléiade, 2018, 966 p, 52 €.

 

Daniel Defoe : Moll Flanders,

traduit par Marcel Schwob, Folio classique, 1979, 527 p, 9,70 €.

 

Daniel Defoe : Colonel Jack,

traduit par Michel Le Houbie, Phébus, 2005, 304 p, 19,50 €.

 

 

 

      Robinson Crusoé est l’arbre qui cache la forêt. Certes, avec l’invention en 1719 de l’île déserte et de sa colonisation par un individu entreprenant, quoique inspirée de la mésaventure d’Alexander Selkirk abandonné pendant quatre ans au large du Chili, Daniel Defoe a créé un mythe susceptible de nombreux avatars, y compris de sa réécriture par Michel Tournier[1] ; mais on ne peut le réduire à ce seul livre, bien plus exotique que les suivants. Il fut aussi en 1722 avec Moll Flanders et Colonel Jack, également publiés de manière anonyme, un grand auteur de romans picaresques et d’éducation, sans compter le journaliste et le diariste du Journal de l’année de la peste. Reste que n’est pas seulement pour les qualités du roman d’aventure qu’il faut lire Daniel Defoe, mais pour sa dimension moraliste, cependant discutable.

      Hautement moral est l’entreprenant personnage de Robinson Crusoé, prétendument véridique. Aventureux, désireux d’explorer le monde et de commercer, il est un digne représentant des Lumières[2], entre les voyageurs marins de son temps et ceux qui contribuent aux richesses de la nation, pour faire allusion à l’essai d’économie politique d’Adam Smith[3] paru en 1776. Il est à la fois un héros des voyages maritimes et terrestres, un législateur judicieux, un héros du capitalisme et du colonialisme, même si le second terme parait aujourd’hui moins glorieux. Outre sa capacité à affronter l’adversité d’une tempête, d’une île sauvage et solitaire, pour la rendre habitable et l’exploiter au profit de l’être humain qu’il est, il fait montre d’une foi en Dieu qui contribue à sa résilience. De surcroit, délivrer un pauvre indigène, destiné à être dévoré par ses ennemis cannibales, est un acte d’humanité universelle, même si ce n’est pas sans un certain paternalisme que Vendredi devient un parfait serviteur et ami. Car de manière un peu manichéenne, face à Robinson, se dressent les abîmes du mal que sont la piraterie, l’anthropophagie, voire l’esclavage.

      Une fois sauvé de sa relégation en une île coupée de la civilisation, quoique fournie de nombre de ses utiles objets récupérés sur le bateau avant qu’il s’abîme, Robinson, s’il retourne en Angleterre pour se marier, ne pense qu’à coloniser comme il se doit son île, ce en quoi il ne lèse aucun indigène. Ainsi, la nature sauvage étant policée, la culture civilisatrice de l’humanité se voit confirmée de manière optimiste, dans le cadre des idéaux naissants des Lumières. La confession autobiographie du héros, qui fut un débauché avant sa réelle conversion insulaire à l’aide de « trois fort bonnes bibles », vise autant à l’élévation spirituelle qu’à l’éloge de l’esprit humain. Même si la seconde partie se détache un peu de ce paradigme en insérant des épisodes comiques, voire burlesques, au dépend du héros qui par ailleurs, à l’occasion du massacre de Madagascar, ne parvient pas à se faire respecter.

 

 

      Pourtant, force est de constater que Vendredi est moins qu’un serviteur, certes fort bien traité, mais un esclave. Nombre d’auteurs ultérieurs, comme J. M. Coetzee[4] ou Patrick Chamoiseau[5], ne se feront pas faute d’occulter cet aspect en leurs réécritures, oubliant peut-être que Robinson lui-même se vit réduit en esclavage par des corsaires maures. Ce qui ne l’empêche pas de se livrer à ce commerce fructueux aux bords de la Guinée pour abonder en matériel humain sa plantation du Brésil. Peu de voix s’élevaient contre l’esclavage[6] au temps de Daniel Defoe, qui croyait préconiser l’humanité en la matière, sinon celle de son critique Charles Gildon, puis un peu plus tard chez Montesquieu, de Raynal et autres auteurs des Lumières. Aussi Michel Tournier redonne la prééminence à son Vendredi, qui d’esclave de son maître devient maître de son esclave, J. M. Coetzee fait mourir son « Cruso » avant Vendredi et inflige à ce dernier l’ablation de la langue et la castration, peines infamantes réservées au plus rebelle des esclaves. Patrick Chamoiseau fait de Robinson un « moussaillon dogon » qui accompagnait son maître esclavagiste, qui n’est autre que le véritable Robinson…

      C’est à la préface de Beaudoin Millet que nous empruntons ces derniers renseignements. Elle est en effet une pièce maîtresse d’un Pléiade élégant et fort documenté, de surcroit nanti de la belle traduction du romantique Pétrus Borel[7], et illustré de maintes gravures venues d’éditions anciennes.

 

La Vie et les aventures surprenantes de Robinson Crusoé,
Amable Le Roy, 1784. Photo : T. Guinhut.

 

      Les romans de Daniel Defoe sont souvent nantis de sous-titres à rallonges. Ainsi, en 1722, ce sont les « Heurs et malheurs de la fameuse Moll Flanders qui naquit à Newgate et pendant une vie incessamment variée qui dura soixante ans, sans compter son enfance, fut douze ans prostituée, cinq fois mariée (dont une fois à son propre frère), douze ans voleuse, huit ans déportée en Virginie et finalement devint riche, vécut honnête et mourut pénitente ».

      Comme Flaubert se glissant dans son personnage de Madame Bovary, Daniel Defoe est un homme qui fait vivre et parler une femme du XVIIème siècle, Moll Flanders, dont la survie dépend des hommes qu’elle exploite et qui l’exploitent, car elle n’a pas eu la chance de naître dans une famille nantie. Son corps et son lit sont des monnaies d’échange, la prostitution et la courtisanerie sont ses demeures. Ses nombreux malheurs, ses rares bonheurs, ne se comprennent que dans la nécessité d’assurer une existence chaotique. Si cette anti-héroïne ne parait guère attachante, voire repoussante, son savoir-faire, son entregent, ses capacités de séduction, puis, une fois ses charmes passés, la nécessité de voler pour ne pas être jetée à la rue et ne pas mourir de faim, lui permettent tout de même de gagner une certaine amitié du lecteur. Voilà à quoi était réduite une femme du XVIII° siècle, quoiqu’elle n’ait pas su et voulu se caser dans la médiocrité. Le récit, outre l’attrait picaresque et les rebondissements, accuse la misère sociale et morale du temps.

      Ecoutons la rouée créature et ses états d’âme, à la fois moraux et calculateurs : « – Quelle abominable créature je suis ! Et comme cet innocent gentilhomme va être dupé par moi ! Combien peu il se doute que, venant de divorcer d’avec une catin, il va se jeter dans les bras d’une autre ! qu’il est sur le point d’en épouser une qui a couché avec deux frères et qui a eu trois enfants de son propre frère ! une qui est née à Newgate, dont la mère était une prostituée, et maintenant une voleuse déportée ! une qui a couché avec treize hommes et qui a eu un enfant depuis qu’il m’a vue ! Pauvre gentilhomme, dis-je, que va-t-il faire ? Après que ces reproches que je m’adressais furent passés, il s’ensuivit ainsi : – Eh bien, s’il faut que je sois sa femme, s’il plaît à Dieu me donner sa grâce, je lui serai bonne femme et fidèle, et je l’aimerai selon l’étrange excès de la passion qu’il a pour moi ; je lui ferai des amendes, par ce qu’il verra, pour les torts que je lui fais, et qu’il ne voit pas ». En effet, malgré ses avanies, Moll Flanders, qui a su providentiellement se convertir à la piété parmi les murailles d’une prison, parviendra à acquérir le statut d’une dame, riche et fort respectable, ce qui tend à faire de ce roman un apologue ambigu : si la société n’est qu’un bourbier moral, c’est par d’immorales activités que l’on parviendra, si l’on sait mener sa barque, à une condition moralement enviable.

      Ce filon sera exploité jusqu’à l’extase et jusqu’à la lie, puisqu’en 1724 Daniel Defoe publiera Lady Roxana ou l’heureuse catin. Abandonnée par un incompétent mari  qui n’a su que dilapider sa fortune et lui faire cinq enfants, elle les abandonne à son tour pour devenir la maîtresse du riche propriétaire de sa demeure, puis d'un prince étranger. Fortunée, femme d'affaires avisée, repoussant tout candidat à sa main, elle va jusqu’au crime pour protéger sa respectabilité : retrouvant sa fille qui risque de révéler ses anciennes turpitudes, elle n’empêche pas un instant qu’Amy, sa fidèle servante, la fasse disparaître de la face de la terre.

      Satire de l’ambition et de l’ivresse de l’argent, ce roman psychologique aux facettes plus complexes qu’il n’y parait, longtemps taxé d’une immoralité abjecte, pourrait être lu aujourd’hui, quoiqu’avec prudence, d’une main féministe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      1722 est une année mémorable, « annus mirabilis » du roman anglais, qui vit la publication conjointe par Daniel Defoe de Moll Flanders, du Journal de l’année de la peste et du Colonel Jack. Car comme la dame Flanders (sans en être une répétition) il fut voleur et déporté en Virginie, avant de faire fortune. Nous n’avons là que picoré dans le copieux sous-titre en omettant le « se maria cinq fois à quatre putains »…

      Il faut admettre que Le Colonel Jack, pourtant moins connu que Moll Flanders, paradigme du roman picaresque anglais, est parfois plus excitant, ne serait-ce que par la vitesse narrative qui s’empare du lecteur dès les premières pages. Voilà notre orphelin des bas-fonds londoniens, livré à la rue, couchant dans les cendres d’une briqueterie, devenant comparse de pickpockets effrontés, de pendards promis à la corde, milieu bien connu de l’auteur qui passa quatre années en prison pour dettes et pamphlets. Malgré ses vols à la tire, son éducation inexistante, quelque chose retient Jack de tomber dans l’endurcissement du péché : sa conviction d’être un gentilhomme… Il lui faudra pourtant bien des expériences et des avanies, entre rapts, commerce maritime et rencontres de corsaires, avant de prétendre à cette qualité sans jamais l’atteindre entièrement. Car malgré ses courageux et moraux succès financiers, il reste un gueux, un picaro. Son surnom deviendra un grade effectif, mais il ne pourra devenir noble : voilà la limite de son ambition.

      Faute de noblesse, il parvient après de nombreuses aventures à une sorte de sagesse. Vendu comme forçat dans une plantation du nouveau monde, il se prend de repentir : pour la première fois il gagne son pain en travaillant dur, et ses larmes, à l’écoute de son maître sermonnant un ancien voleur, lui valent protection et promotion. C’est là que le roman prend un tournant inattendu. Il est le seul à imaginer que les « nègres brutaux » puissent être rendus « sensibles aussi bien pardon qu’au châtiment », puis, métamorphosés par la clémence, la reconnaissance, être ainsi heureux de mieux travailler pour le maître : « Que la vie d’un esclave en Virginie est donc préférable à celle que peut mener le plus opulent des voleurs ! ». Certes un tel enthousiasme paternaliste, qu’il faut contextualiser puisque nous sommes au début du XVIII° siècle, peut laisser dubitatif, rien n’étant préférable à l’abolition de l’esclavage et à la liberté individuelle.

 

La Vie et les aventures surprenantes de Robinson Crusoé, Amable Le Roy, 1784.

 Photo : T. Guinhut.

 

      Une fois devenu riche en devenant planteur à son propre compte, notre héros repartira en Europe s’engager dans l’armée pour y devenir vraiment colonel. Il ne restera plus qu’à parfaire son roman d’éducation grâce à une dernière dimension de la vie humaine. Après l’accession à la vertu, puis à la bravoure, viendra l’amour, ses apparences, ses ruses, ses déceptions… Pas moins de cinq mariages, non sans qu’il retrouve une épouse infidèle sous les traits d’une condamnée au travail forcé, bouclant ainsi la boucle du mal, du châtiment et de la vertu durement acquise et consolatrice. Hélas, cette partie sent un peu le remplissage pour un auteur qui travaillait à la commande et dans le but avoué du gain immédiat.

      Du vol à la vertu, des bas-fonds de Londres à l’esclavage en Amérique, l’auteur de Robinson Crusoé nous embarque à la suite du Colonel Jack dans un attachant roman picaresque. Roman picaresque certes, mais à visée morale. On se demandera si le plus intéressant est le réalisme avec lequel sont décrits le milieu et la vie des voleurs, préfigurant ainsi Charles Dickens et son Oliver Twist, ou cette vision humaniste et optimiste de l’esclavage, qui n’a pas encore mûri en une éthique de l’humanité et de la liberté, n’annonçant réellement les Lumières qu’en partie. Hautement moral, aventurier et romanesque et édifiant avec Robinson Crusoé, à la réserve de sa qualité de négrier, Daniel Defoe a cependant plus d’une corde à son arc, désapprouvant ou approuvant secrètement ses dames de petite vertu, en particulier Moll Flanders, alors que Lady Roxana est un repoussoir. Reste au lecteur, replaçant une injuste condition humaine dans le cadre de son époque, à dégager la part d’universelle éthique qui anime le romancier.

Thierry Guinhut

La partie sur Le Colonel Jack a été publiée dans Le Matricule des anges, juillet 2005

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Michel Tournier : Vendredi ou les limbes du Pacifique, Gallimard, 1967.

[3] Adam Smith : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, GF, 1999.

[4] J. M. Coetzee : Foe, Penguin, 1987.

[5] Patrick Chamoiseau : L’Empreinte à Crusoe, Gallimard, 2012.

[7] Voir : Pétrus Borel, le lycanthrope du romantisme noir

 

 

Photo : T. Guinhut.
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1 février 2020 6 01 /02 /février /2020 08:52

 

Seo Young Deok, chiesetta della Misericordia, Biennale di Venezia.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Chroniques satiriques et dystopiques

 

par Ian McEwan, romancier androïde :

 

Une Machine comme moi,

 

Opération Sweet Tooth, Solaire.

 

 

 

 

Ian McEwan : Une Machine comme moi,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par France Camus-Pichon,

Gallimard, 2020, 398 p, 22 €.

 

Ian McEwan : Opération Sweet Tooth,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par France Camus-Pichon, 2014,

Gallimard, 446 p, 22,50 €, Folio, 8,50 €..

 

Ian MacEwan : Solaire,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par France Camus-Pichon,

Gallimard, 2011, 400 p, 21,50 €, Folio, 8,50 €.

 

 

 

 

      Observateur du monde qui lui est contemporain, l’écrivain guette les vices plus que les vertus, use de la plume acérée de la satire dans un univers qui aurait le travers de glisser vers la dystopie. Ainsi le romancier britannique Ian Mc Ewan, né en 1948, fait surveiller un couple par un androïde dans Une Machine comme moi, alors qu’il postule que l’écrivain lui-même n’échappe pas à la surveillance dans le cadre de l’Opération Sweeet Tooth. Satiriste impénitent, il jette un œil « solaire » sur ses personnages, à leurs dépens, et au dépens des effrénés du climatisme. Comme un marionnettiste, il manipule ses héros et les fait danser au bout de sa plume jusqu’à les déglinguer, jusqu’à se moquer du monde, pour notre plus acide plaisir, et au service de l’intelligence.

 

      Nul n’ignore que dans la Bible Adam est le premier homme créé par le souffle de Dieu avec la terre du jardin. Il est également le premier homme artificiel acquis par Charlie. Enfin la technologie a tenu ses promesses : à la fois factotum, « interlocuteur digne de ce nom dans les échanges intellectuels » et capable d’excellents rapports sexuels. L’utopie d’une parfaite humanité a enfin touché le sol de l’humanité avec le beau robot, dont l’apparence ne laisse rien deviner de sa mécanique.  Il ne révèle cependant que peu à peu sa perfection morale dangereuse : l’androïde est en effet « le triomphe de l’humanisme – ou son ange exterminateur »…

      Ex-étudiant en anthropologie (ce qui le conduisit au relativisme moral), boursicoteur de profession, Charlie à une amie complice de cet achat grandiose, de façon à former un trio familial. Bientôt, l’androïde devient un véritable personnage, émouvant, car le voilà de Miranda amoureux, pour laquelle il compose des haïku ; mais féroce, car il casse le poignet de Charlie qui veut l’éteindre : « personne avec un bras dans le plâtre n’avait une machine comme rival amoureux » !

      Un procès pour viol indécidable, malgré la condamnation de Gorringe, le retour de qui n’a pas violé Miranda, mais son amie Mariam, sera-t-il l’occasion pour qu’Adam soit le protecteur attendu ? Le petit garçon nommé Mark fera-t-il de Charlie et Miranda une vraie famille ?

      Ce nouvel Adam (il y a quelques Eve, souvent désespérées de leur esclavage sexuel) pourrait n’être qu’un jouet légèrement science-fictionnel, une merveilleuse revanche sur l’échec du Docteur Frankenstein. Mais le lecteur peu à peu déstabilisé pour son plus grand plaisir, découvre un Alan Turing toujours vivant, nanti de son amant, et amplifiant son travail scientifique à la source des ordinateurs, des algorithmes et de l’intelligence artificielle. Les rencontres avec Alan Turing sont d’ailleurs des moments forts, autour des questions soulevés par ces robots, qui réussissent à « neutraliser seuls le bouton de la mort ». L’Angleterre perd les Malouines, ce qui n’empêche pas Margaret Thatcher de persévérer. Le Président français s’appelle Georges Marchais - le clin d’œil à la fascination hexagonale pour le communisme est cinglant… Les robots sont des éboueurs incompétents, les Beatles toujours au complet ; ainsi l’uchronie ajoute du sel à l’entreprise romanesque, qui élargit la perspective avec un contexte social et politique de plus en plus explosif...

      Conçu pour être parfait, physiquement et moralement, Adam est sexuellement testé, à sa grande satisfaction, par Miranda. L’homme, faillible par nature, a bien du souci à se faire devant l’infaillible robot, dont les réussites boursières sont fulgurantes, les actes presqu’impeccables, comme lorsqu’il appelle bien avant le couple les services sociaux pour recueillir un enfant abandonné par son père. Il est à craindre que ces nouveaux Adam et Eve, pourtant souvent suicidaires, remplacent l’humanité, alors que cette dernière les a créés avec plus de justesse que Dieu. N’y aurait-il pas pire, si ces androïdes étaient conçus et paramétrés par une institution criminelle, un régime totalitaire ?

      Si le thème n’est pas nouveau, depuis L’Eve future de Villiers de l’Isle-Adam, en 1886, et la pléthore de robots peuplant la science-fiction, dont Le Cycle des robots d’Asimov, Ian McEwan a réussi un roman prodigieusement intéressant, posant plus qu’un problème de conscience à ses personnages, d’autant que celle-ci est « l’émanation de la matière ». Cet Adam ne promet-il pas, grâce à l’interface entre le cerveau et un logiciel, une « intelligence colossale, un accès instantané à un profond sens moral » ? Et si l’on considère que gagner de l’argent en bourse est immoral, il faut accepter qu’Adam donne tout à des œuvres de bienfaisance, frustrant Charlie de son espérance d’une maison cossue. Sa « logique inhumaine » les mènera jusqu’à l’immorale destruction du monstre, jusqu’à un désastre judiciaire - ou une justice parfaite. En effet l’utopie « dissimulait un cauchemar », donc une anti-utopie, ou une dystopie si l’on préfère ce terme. À moins qu’en ce conte philosophique, cet apologue, ce soit l’homme qui soit l’incompétence même, tout un monde dystopique en fait, et que l’idéal humain ne puisse être atteint que par un androïde au sommet de la robotique et de l’intelligence artificielle[1], né tout armé des têtes les plus intelligentes de l’humanité…

      L’écrivain n’est-il pas toujours un peu un espion de l’amour et de la guerre ? Qu’il se consacre au vaste massif romanesque de Guerre et paix, comme Tolstoï, ou au petit monde de l’Angleterre des années soixante-dix, il ne faillit pas à sa mission d’observateur caché des êtres qui nous entourent. Mais aussi de manipulateur discrètement amusé par les agissements, les exigences du quotidien, des sentiments, des idéaux et des déceptions. Ainsi, entre romance et novel, Ian McEwan pratique l’espionnage dans les Lettres et sonde avec Opération Sweeet Tooth le point de friction entre l’intimité de ses personnages et les exigences géopolitiques. L’on devine qu’il a la dent moins douce que son titre.

      L’incipit est percutant, l’argument également. Après un long et méticuleux préambule narrant la vie étriquée de la jeune femme, hors une liaison lumineuse et pathétique avec un prestigieux ainé, il s’agit, lors du chapitre sept, et central, de commander à Serena, lectrice au fait de la littérature contemporaine, d’infiltrer un jeune écrivain pour le compte du M15, le Bureau de Renseignement anglais. Inconnu, impécunieux, quoiqu’universitaire, il pense écrire un roman. Au vu de ses convictions politiques libérales, il faut l’amener à accepter une bourse, tout ce qu’il y a de plus culturelle, de façon à produire une œuvre de qualité qui contreviendrait à la doxa marxisante de la plupart de l’intelligentsia littéraire. Tom Haley parait un « artiste authentique ». Pourtant sa séductrice séduite doute : « Il semblait trop expérimenté, trop sagace, ce jeune auteur de vingt-sept ans, pour être ma cible innocente ». Enchâssés, les résumés de ses nouvelles (non loin de celles que McEwan écrivit Sous les draps) font partie du dossier des services secrets autant qu’ils permettent de pénétrer les procédés d’identification de la lectrice, joliment mis en œuvre par McEwan.

      Etonnant, quoique décevant, est le roman tant attendu par l’héroïne et ses commanditaires : en une ère grise et post-apocalyptique, « la détresse des masses urbaines sous le joug » s’achève par l’atroce agonie d’une petite fille dans une cave. S’agit-il d’un roman que McEwan aurait pu avoir écrit, cédant aux sordides clichés du genre, où Cormac McCarthy[2] excella? A moins d’un geste provocateur un brin nihiliste envers son jeune écrivain prometteur autant qu’envers les attentes des décideurs politiques… Une fois de plus, après Solaire, l’écrivain est un ironiste un rien désabusé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Comment lire ce roman contemporain de la guerre froide et des attentats de l’IRA ? Si l’on est de gauche teintée par le communisme et défavorable aux idées libérales, on éprouvera un dégoût profond contre cette « Opération » idéologique qui noyaute un écrivain pour qu’il soit un outil de propagande pré-thatchérienne. Si l’on est favorable au libéralisme politique et économique, la chose semblera reposer sur un fondement éthique inébranlable. Reste que la problématique est brûlante : doit-on utiliser un écrivain à son insu, y compris pour la meilleure cause du monde ? « Mais quant à l’écriture proprement dite, les écrivains doivent se sentir libres », note un des gradés de cette manipulation. A moins qu’ils soient véritablement libres, ce qui serait plus cohérent avec le libéralisme affiché.

      La canine de la satire est parfois féroce : « Ce monde littéraire abondamment choyé et subventionné, protégé par de la répression soviétique par la Pax americana, préférait mordre la main qui lui garantissait sa liberté ». Ne s’agit-il pas là d’un clin d’œil du romancier à notre contemporain, où l’on préfère mordre la main du capitalisme qui nous nourrit… En ce sens, le roman est un apologue à méditer : sous le récit réaliste, la morale psychologique et politique.

      En ce piège où l’espionne est espionnée, suspense, dénouement inattendu, initiation à l’amour et aux mœurs, chronographie des années grises de l’Angleterre, précision du détail, tout se ligue en ce roman pour ouvrir les secrets d’un monde pas si manichéen. Encore une fois, le désastre des relations humaines est une spécialité de McEwan. Du terrible Jardin de ciment au scabreux Amsterdam, en passant par Délire d’amour, les perversions et déviances pullulent, l’analyse psychologique devient une épopée du malaise. Cette fois, avec Opération sweet tooth, où le talent est au rendez-vous, les destinées humaines donnent dans le doux-amer. La grande guerre froide accouche ici d’une micro guerre d’amours, tour à tour chauds, froids et tièdes, où l’espionnage est élevé au rang de l’éthique et de l’esthétique littéraire…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Sombres… Ainsi paraissaient auparavant la plupart des fictions de McEwan. Du Jardin de ciment en passant par Les Chiens noirs ou Expiation, ses titres donnaient le la d’une dépression appuyée. Aussi, Solaire parait en nette contradiction avec son univers. Car sa comédie de mœurs, voire de boulevard, avec amants et maîtresses, se double d’une formidable satire de notre temps, aussi bien de l’humanité la plus courante, que du milieu des scientifiques les plus pointus. Ainsi, Michael Beard, ancien prix Nobel de Physique pour la « colligation Beard-Einstein », peut-être par défaut, voit sa cinquantaine défiler en trois dates : 2000, 2005 et 2009, en autant de vastes tableaux romanesques, apparemment légers, cependant perspicaces.

      Mais en tous points Beard n’est guère prix Nobel : qu’il s’agisse d’hygiène alimentaire et de surpoids, de fidélité amoureuse ou de déontologie, il n’est qu’un raté : « Tellement puéril, ce goût irrésistible pour les chips (…) un microcosme de toutes ses erreurs et caprices passés ». Ce qui n’empêche pas que l’auteur, via un réel travail documentaire, ait muni son personnage de quelques développements sur la physique contemporaine, quoiqu’il refourgue sans cesse la même conférence…

      Pourtant, il réussit, profitant de son esbroufe pour séduire des femmes, souvent trop bien pour lui : « Il appartenait à cette classe d’hommes - peu avenants, souvent chauves, petits et gros, intelligents - que certaines femmes trouvent inexplicablement séduisants » - première phrase aussi réussie que l’acmé de la dernière… Et pour mener des projets qui raclent des subventions colossales en surfant sur l’ère du temps : le réchauffement climatique et ses menaces. Le voilà s’emparant des notes d’Aldous, génial et jeune chercheur, par ailleurs amant de sa cinquième femme et mort par accident sous ses yeux de cocu pitoyable, pour imaginer de réaliser « la photosynthèse artificielle » et produire ainsi une magique et peut-être rentable énergie solaire… Peut-on aller jusqu’à y voir un apologue ? Les grandes aspirations collectives écologistes et de leurs tartufes opportunistes se voient affublées du ridicule, tandis que le cynisme du personnage n’est que le reflet de nos réalismes et de nos petitesses.

      Malgré quelques moments de tendresse (le souvenir de la séduction de Maisie grâce à la poésie solaire de Milton ou la présence de Catriona, fille tard venue de notre anti-héros), mais aussi quelques longueurs un peu molles, la dimension farcesque domine nettement. La comédie picaresque de l’amant trop mûr et rondouillard aux succès immérités, se voit augmentée d’un procès dans lequel le maçon amoureux et violent de sa cinquième femme est convaincu d’un crime qu’il n’a pas commis, scandale qui n’éclabousse qu’un temps notre scientifique devenu paresseux, profiteur et escroc planétaire… Entre une expédition grotesque dans le Grand Nord (où il croit sentir geler son pénis) pour constater l’effet du réchauffement et la façon dont la science, sinon la pseudoscience, est utilisée pour servir les modes du catastrophisme, les besoins électoralistes et les organismes qui grossissent en suçant les subsides de l’état et autres collectivités locales, McEwan fait énergie de toute situation sociale pour nourrir sa machine narrative. Il fait de tout bois satire, jusqu’aux excès du féminisme, du politiquement correct universitaire, qui voit en lui un infâme néo-nazi eugéniste, et du relativisme postmoderne. Et provoque le sourire en coin, voire le rire, sinon l’écœurement, du lecteur. Il ne manque que le mordant d’un Will Self[3] pour faire de ce roman une pure réussite. Reste que la satire politiquement incorrecte de l’escroquerie climatique et écologiste[4] est impayable.

 

      Pour parachever son jeu de fléchettes de satiriste, ne reste plus qu’à McEwan d’imaginer le robot qui le remplacerait, l’androïde écrivain qui écrirait mieux que lui, bien qu’il s’agisse d’une gageure. L’on n’est d’ailleurs plus très sûr que l’individu issu des Lumières, qui s’empare aujourd’hui de la plume et du clavier, puisse en toute impunité exercer l’art de la satire et de la dystopie. Une orwellienne surveillance[5] le couve des yeux, qu’il s’agisse des associations qui s’indignent de stigmatisations de groupes humains, des comités de juristes qui infiltrent les maisons d’édition pour éviter toute discrimination, tout heurt d’une sensibilité, sans compter le mille-feuille du Code Pénal, puis sa collusion avec une sourcilleuse religion fanatique. Mieux vaut écrire alors au moyen d’un algorithmique cerveau qui aurait intégré les susceptibilités des esprits faibles bardés de la panoplie d’interdits dont ils enserrent autrui. Bienvenu à l’androïtude !

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

À partir d’articles publiés dans Le Matricule des anges, février 2014 et janvier 2020.

 

Poitiers, Vienne. Photo : T. Guinhut.

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28 octobre 2019 1 28 /10 /octobre /2019 17:06

 

La Serrurerie, Poitiers, Vienne.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Les peines politiques anglaises perdues

 

de Jonathan Coe.

 

 

 

 

Jonathan Coe : Testament à l’anglaise,

traduit par Jean Pavans, Gallimard, 1995, 504 p, Folio, 10,80 €.

                                                                                                                

Jonathan Coe : Le cercle fermé, traduit de l’anglais par Jamila et Serge Chauvin,

Gallimard, 544 p, 2006, Folio, 9,50 €.

 

Jonathan Coe : Le Cœur de l’Angleterre,

traduit de l’anglais par Josée Kamoun, 2019, Gallimard, 560 p 23 €.

 

 

 

 

      Bienvenu au club politique du romancier britannique par excellence ! Il invite ses lecteurs dans les fauteuils de l’intimité du pouvoir autant que dans ceux aux couleurs passées de la plus modeste population, avec un sourire poli, quoiqu’ironique. Déchirer à belles dents les chroniques familiales, et par-dessus-tout la vie politique anglaise, est une spécialité de Jonathan Coe, dont Le Cœur de l’Angleterre ravive les plaies ouvertes avec le Brexit. De ce prolixe biographe et romancier né en 1961, on oubliera La Maison du sommeil et La Pluie avant qu’elle tombe, mélodramatiques puzzles des générations, ou les nouvelles de Désaccords imparfaits. C’est avec Le Cercle fermé, second volet du diptyque commencé par Bienvenu au club, dérive douce-amère d’une bande lycéens, qu’il affuta sa critique des années Tony Blair. Si l’on sait que les héros récurrents ont atteint l’âge mûr, on devine que leurs immanquables idéaux de jeunesse vont être bafoués dans Le Cœur de l’Angleterre. Et que l’Angleterre travailliste et contemporaine risque de se trouver aussi mal de la plume de Jonathan Coe que celle néoconservatrice de Margaret Thatcher, qu’il lacéra lors de Testament à l’anglaise, son premier roman unanimement et justement loué. A moins de se demander jusqu’où va la légitimité de la satire…

 

      Certainement son meilleur opus romanesque, Testament à l’anglaise (What a Carve up !) aussi grinçant qu’allègre, satire familiale et générale des stratégies de pouvoir et d’argent, y compris corrompues, à l’ère de Margaret Thatcher, n’a pas été égalé. Son regard incisif sur les trois générations de la riche famille des Windshaw, aux vices nombreux, vaut son pesant d’affairisme, de mensonge, de magouilles et autres saloperies diverses. L’un arme consciencieusement - et non sans antisémitisme - Saddam Hussein, en réalisant de substantiels bénéfices ; l’autre est un banquier vilainement prédateur qui « aide à déposséder la majorité et à arroser la minorité, [ce qui] l’emplissait d’un sentiment de justice délicieux ». Ces deux anti-modèles voisinent avec un critique d’art sans âme et flagorneur, qui use d’un droit de cuissage sans remords sur les jeunes artistes féminines, une star junkie des médias aux vulgarités appuyées avouant « une ignorance presque totale de ce dont elle choisissait de parler », un homme politique dont le talent principal réside dans sa capacité à retourner sa veste, une fermière qui réussit dans l’élevage intensif et l’industrie agro-alimentaire qui n’engendrent que malbouffe, voire cancers, ce avec la bénédiction d’un gouvernement complice : voilà de quoi dénoncer un immoral capitalisme de connivence… Le cynisme des personnages est roi, dépassant évidemment le cercle étroit de la seule Angleterre.

      Devrions-nous alors croire que la réussite économique de l’époque de la Dame de fer n’est faite que d’immondices ? Ce qui est sans nul doute une fort abusive, quoique réjouissante, caricature. Même si comme la plupart des intellectuels, Jonathan Coe a l’indigence intellectuelle de vouloir discréditer le thatchérisme, qui permit pourtant, après les ravages dispendieux et tyranniques de l’Etat providence, une incontestable reprise économique, ne serait-ce qu’en divisant le chômage par deux. Il faut reconnaître cependant que notre écrivain, quoique sans  peur de l’usage du cliché anticapitaliste, parvient, grâce à ses personnages bousculés par la verve du satiriste, à faire éclore sur nos visages de larges sourires d’ironie : la fresque burlesque a dézingué une élite indue.

      Mieux encore, le romancier sait piéger son lecteur dans les rets d’une savante et bienvenue construction narrative : mis en abyme dans le roman, le livre en cours de réalisation par Michael Owen s’intercale avec le récit de sa propre vie, aux amours névrosées, à l’inspiration étique, alors qu’il se cloître dans son pathétique appartement. Peut-être celui qu’un film a traumatisé lors de son enfance saura-t-il recourir aux bons soins de sa charmante voisine Fiona... C’est la vieille, et un peu frappadingue Thabita, reléguée dans un asile, qui est à l’origine de cette commande : « Par une curieuse ironie, cette même Tabitha Windshaw, âgée de quatre-vingt-un ans, et pas plus saine d’esprit qu’elle ne l’a été pendant les quarante-cinq dernières années, se trouve être, amis lecteurs, le commanditaire, le mécène, du livre que vous tenez entre les mains ». C’est en faisant de ce romancier raté, en butte avec les maisons d’édition, un enquêteur obligé, qu’elle espère faire surgir la vérité. Son frère Lawrence a-t-il trahi son propre frère, pilote de la RAF tué en mission, au bénéfice des Allemands ? La maison des Windshaw, cette tour symbolique, au centre de la toile d’araignée tissée par cette famille de pourris divers, au cynisme venimeux, sera-t-elle le lieu d’un crime révélateur ? Seul le jeune écrivain, auteur d’un « livre diffamatoire », d’un « livre à scandale, au ton fielleux et vindicatif », s’élèvera, au moins par l’esprit, traçant alors la flèche de la nécessité et de la vérité de l’art.

      Comme le roman d’éducation d’une génération prisonnière d’un « cercle fermé », ce Testament à l’anglaise, entre tableau des mœurs, intrigue feuilletonnesque et policière, initiation d’un jeune homme et satire à l’acide, pourrait s’appeler, pour reprendre un titre de Shakespeare, Peine d’amours perdues, ou peines politiques perdues… Reste que pour le romancier de talent, au-delà du droit et du devoir, inaliénables, de satire des vices vénaux et politiciens, se pose la question de son éthique politique : doit-il vilipender contre toute raison l’ère Thatcher malgré ses inévitables, et se gargariser des illusions socialistes, dénoncées par La Route de la servitude d’Hayek[1], ou faire preuve de prospective réaliste, comme Ayn Rand[2] ou Mario Vargas Llosa[3], en ouvrant la voie d’un humaniste libéralisme économique et des mœurs ? Ainsi, penser, comme le pourtant affreux député Henry Windshaw du Testament à l’anglaise, que « l’ordre du jour [est] la génération de revenus » vaut probablement mieux que le prétendu altruiste gaspillage clientéliste et démagogique. A condition que cette génération de revenus soit accessible à tous et non confisquée par l’Etat, ses élus, ses fonctionnaires et ses affairistes complices…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Le retour de Claire Newman dans Le Cercle fermé de Londres et de Birmingham permet de répondre à la question traditionnelle : qu’ont fait de leur vie ses anciens condisciples de lycée? Le bilan n’est guère brillant, sans compter une sœur disparue. Benjamin Trotter, expert-comptable, époux désabusé, n’a jamais terminé le roman rêvé. Son frère Paul, pas trop malin, est cependant cynique au point d’être devenu député blairiste. Une tuile assez banale va l’accabler : foudroyé par l’amour d’une étudiante présentée par son frère, va-t-il quitter sa femme en risquant de mettre à mal sa trajectoire politique ? La jeune Malvina devient sa « conseillère médiatique », ambitieuse aux dents longues qui compte profiter de la nomination de Paul au poste de Secrétaire d’Etat au Ministère de l’Intérieur… D’autres sont plus ou moins justement journalistes… On va mentir, placer des coups bas, trahir les rêves féminins. Et l’on apprendra que Malvina est la nièce de Paul… Sur eux tous, le « cercle » du passé et du présent va se refermer, comme la tenaille de la fatalité dans un roman de société.

      Imbattable lorsqu’il décrit la rage nouvelle des conducteurs britanniques et l’usage autiste, obsessionnel du téléphone portable, Coe joue à plaisir du petit tableau de mœurs, associant cette micro-mythologie du quotidien au balayage d’une époque politique. L’analyse au vitriol de l’extrême droite anglaise côtoie les lieux communs (peut-être parce qu’ils nous sont communs) lorsque s’avance la réfutation de l’engagement militaire en Irak au côté des Etats-Unis… Engagement que Paul, contre son parti, votera, mais pour des motifs aussi privés que sordides : « Si on déclare la guerre à l’Irak, Mark sera envoyé là-bas et on pourra de nouveau utiliser son appartement », entendez pour ses galipettes avec Malvina.

      Le portrait acide du député blairiste déconsidéré vaut pour tous ses congénères emportés dans la spirale de l’opportunisme. Hélas, c’est là une limite du satiriste engagé qui voudrait faire passer tous les acteurs politiques pour des clowns, des pourris, animés par la cupidité et l’orgueil, sans l’ombre de la moindre morale, mais aussi des anti-héros de roman… On y ajoutera la chronique des couples dont l’intérêt n’est pas toujours à la hauteur du talent romanesque attendu. Malgré des longueurs, de piètres clichés de café du commerce (« Il n’y a plus de curiosité, d’esprit critique, on est devenus des consommateurs de la politique »), le roman d’initiation politique, à moins de s’embourber dans le roman à thèse, s’élève sous nos yeux. C’est cependant bien une réussite que d’associer des personnalités politiques réelles à des personnages de fiction qui sont ce que nous sommes, en un réalisme passablement sale. Indubitablement l’efficacité discutable du socialisme de Blair réussit également au roman anglais lorsqu’il se propose de s’en moquer… « Ici, personne ne croit plus à rien d’autre qu’au capitalisme. Le blairisme est une énigme absolue », confiait Jonathan Coe dans un entretien au journal Le Monde. Le pouvoir appartenant bien à un « cercle fermé », peut-être le dernier mot, le constat d’échec, appartient-il à Paul : « On vit à l’ère de l’ironie ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Après les années Thatcher dans Bienvenue au club et celles Tony Blair dans Le Cercle fermé, le chroniqueur des mœurs privées et politiques ne pouvait faire l’impasse sur le feuilleton économique pro et anti-européen qui agite le Royaume-Uni et au-delà. Aussi se propose-t-il d’écrire son « superbe bébé du Brexit », pour reprendre les derniers mots du Cœur de l’Angleterre.

      Malgré quelques séquences plus journalistiques que romanesques, dont les émeutes urbaines ou la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques, l’entraînant roman court sur presque une dizaine d’années, d’avril 2010 à septembre 2018, de la « joyeuse Angleterre » à la « vieille Angleterre », en passant par celle « profonde ». La fresque serait ennuyeuse sans une grosse poignée de personnages dont les destinées sont affectées par les événements économiques et les décisions - ou indécisions - politiques.

      Comment un pays aux traditions si fortes, uni dans une euphorie, certes superficielle à l’occasion des Jeux Olympiques de Londres pendant l’été 2012, a-t-il pu en arriver à se fragmenter ainsi ? La visibilité des inégalités, les politiques d’austérité et la richesse insolente des beaux quartiers, le multiculturalisme qui bute sur le racisme et sur un Islam intolérant, les quartiers ghettoïsés, la montée du nationalisme d’une part et de la délinquance et de la criminalité d’autre part, la méfiance de plus en plus avérée des zones rurales et des petites villes vis-à-vis d’un Londres inféodé à l’Europe ? Tout cela est présent par petites ou grandes touches, allusions et choses vues, lors de l’avancée du roman, qui voit sa béance s’ouvrir à l’occasion du vote en faveur de la sortie de l’Europe, en juin 2016.

      Rescapé du Cercle fermé et de Bienvenue au club, Benjamin Trotter est peut-être l’alter ego du romancier : quinquagénaire né au début des années soixante parmi la classe moyenne de Birmingham, volontiers rêveur et désabusé, entamant une improbable carrière d’écrivain, avec un fatras de pages pour « allier une fresque de l’histoire européenne depuis l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun en 1973, à un compte-rendu scrupuleux de sa vie intérieure », ce qui est une belle mise en abyme du roman. Il n’en publiera qu’un extrait, Rose sans épine, mince récit autobiographique dans le rayon librairie d’une jardinerie ; à moins qu’il obtienne un prix littéraire convoité et un succès inespéré… Malgré l’enterrement de sa mère en quoi consiste le bel incipit du roman, la famille est pour lui un repère lorsqu’il s’agit de sa sœur Loïs, avec laquelle il a une relation privilégiée. Nostalgiques, ne regrettent-ils pas peu ou prou le prestige perdu de la grande Angleterre, autant que leur jeunesse envolée ? Autour d’eux, et dans le vieux moulin des Midlands que s’est offert Benjamin pour rompre avec Londres, Colin, le père veuf dont il faudra prendre soin, l’ami d'enfance, Doug, devenu un influent journaliste politique marié à une riche héritière londonienne, et sa nièce Sophie, prometteuse universitaire de 27 ans, ainsi que l’époux de cette dernière, Christopher. Ce couple ne résistera guère. Plus jeune donc que sa mère et son oncle, et le visage ouvert sur le futur, est Sophie, Londonienne et historienne de l’art, qui, en quête d’amour, le trouve auprès de Ian, un moniteur d’auto-école, moins intellectuel, mais riche d’un bon sens que l’on qualifierait de populaire. Le couple apparait enfin comme une image d’une Angleterre qui saurait rallier ses contraires, plus exactement ses complémentaires, en procréant l’avenir.

      Reste que le présent n’est pas brillant, y compris à l’occasion de personnages peut-être allégoriques, comme la transsexuelle Emily Shamma. Ou encore le parallèle entre la mort du père et l’assassinat d’une députée travailliste, Jo Cox, à quelques jours du référendum sur le Brexit. Les fractures familiales trouvent un écho plus large dans les fractures du pays. Si l’humour est loin d’être absent, avec par exemple ce loufoque et infantilisant « stage de sensibilisation aux dangers de la vitesse » suite à une infraction de Sophie (c’est là qu’elle rencontre le beau Ian), une scène de masturbation à la bougie dans une penderie, ou une croisière pour seniors qui s’ingénie à leur faire écouter des conférenciers de seconde zone, l’amertume parfois grinçante est associée au « charme discret de l’échec ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Trait d’union entre les classes modestes et moyennes d’une part et une élite de l’argent et de l’entregent d’autre part, Doug est le journaliste talentueux qui bénéficie de récurrentes conversations avec le responsable de la communication du 10, Downing Street, autrement dit le cabinet du Premier ministre. Ce qui ne peut l’empêcher de se voir de plus en plus « éberlué » face au cynisme de la collusion des pouvoirs politique et financier, en un écho avec testament à l’anglaise. Sans compter les injonctions du « politiquement correct » qui assaillent chacun des personnages, les adjurant de faire l’éloge d’une diversité culturelle qui ne tient pas ses promesses.

      Anecdotes, conversations, potins, mots d’amour et de déceptions, déclarations d’importance des politiciens, tout cela pourrait être d’un intérêt mitigé, si « l’indécision radicale » n’était pas « le nouvel esprit du temps », si les couples sans cesse séparés, les enfants loin de leurs parents, les femmes qui rêvent du compagnon plus ou moins idéal, si tout cela n’était in fine la métaphore du Brexit, comme lorsque Sophie s’interroge pour savoir si ce dernier est une cause de divorce. Ou comme lorsque Benjamin et Loïs se demandent si la France ne serait pas un havre de paix, alors que le lecteur de ce côté-ci de la Manche comprend qu’il en est passablement de même chez lui - si c’est encore chez lui. Car en cette crise d’identité autant intime que nationale, l’Angleterre est un « cœur » brisé…

      Cultivant l’ironie et la tendresse, la griffe et la caresse, l’écriture de Jonathan Coe parait batifoler avec légèreté d’un personnage à l’autre, d’une situation à une autre, quand le scalpel de l’observation psychologique ranime soudain l’intérêt du lecteur. Au-delà de ce qui ne serait petitement qu’une série de reportages dans la société anglaise, une succession de coups de sonde bien satiriques, comme « le Xanadu des jardineries », ou cette pitoyable plainte pour des « propos transphobes », c’est bien le déroulé romanesque qui l’emporte, même si la tension narrative baisse parfois. D’autant que le vécu des protagonistes, le plus souvent attachants, reflète la montée de la « folie collective » engrangée à l’occasion du Brexit. Cet étrange spécimen de l’humanité qu’est l’individu anglais, si tant est qu’il puisse se résumer à un type tant la nation se fragmente, parait alors un peu plus proche de nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Il n’est cependant pas impossible que la catastrophe du Brexit soit plus d’ordre symbolique que lourde de conséquences. Quitter l’Union européenne, certes, parait égoïste, si l’on songe qu’il s’agit de s’écarter d’une destinée communautaire, et s’esquiver du sens de l’Histoire. Cependant, s’il s’agit de se débarrasser du fardeau des contributions financières à un organisme supranational et de ses diktats technocratiques, peut-être les Anglais choisissent-ils le parti de la liberté, surtout si, comme l’on en a le projet outre-Manche, les droits de douane inhérents à la sortie de l’Union sont abolis. Il est probable que la City restera longtemps une place financière d’importance mondiale et que l’économie britannique restera florissante, malgré de dommageable poches de pauvreté. Du moins si les petits cochons ne les mangent pas comme dit le populaire de ce côté-ci de la Manche ! Or l’on ne peut s’empêcher de subodorer que Jonathan Coe est à l’affut de cet avenir, duquel il est bien difficile de se faire l’oracle, et que son clavier brûle de s’animer une fois de plus.

 

       Ecrire, c’est à la fois s’attacher à comprendre l’incompréhensible, y compris l’imbroglio politique et sociétal, et arracher au temps qui passe une plage, que l’on espère indélébile, de la mémoire. En dépit de positions politiques qu’il est permis de trouver discutables, Jonathan Coe est un de ces écrivains, non seulement anglais mais européens, grâce auquel l’on peut espérer mieux comprendre son époque et ceux qui nous entourent. Toute proportion gardée, dans cette autre désillusion politique, le Flaubert de L’Education sentimentale n’en usait pas autrement, mêlant son Frédéric aux incertitudes et convulsions de la révolution de 1848.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Le Cercle fermé a été publiée dans Le Matricule des anges, mai 2006

 

 

[1] Friedrich A. Hayek : La Route de la servitude, PUF, 1985.

 

Olivier Goldsmith : Histoire d’Angleterre, Boudaille, 1837.

Photo : T. Guinhut.

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12 septembre 2018 3 12 /09 /septembre /2018 16:22

L'Ermafrodito dormiente, Museo Nazionale Romano, Roma.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

À la recherche d’une londonienne Sodome.

Peter Ackroyd : Queer city.

L'homosexualité à Londres

des Romains à nos jours.

 

 

Peter Ackroyd : Queer city, traduit de l’anglais (Royaume-Uni)

par Bernard Turle, Philippe Rey, 320 p, 20 €.

 

 

 

 

      « Pareils à des flammes de Sodome », étaient ces jeunes chevaliers de l’Angleterre médiévale… Un tel flambeau, attisé par le vent, discrètement caché, ou violemment réprimé, n’est pas prêt de s’éteindre dans la capitale de l’Angleterre. Queer city ou « L’homosexualité à Londres des Romains à nos jours », selon le sous-titre, émane d’un grand connaisseur de cette ville, qui œuvra longtemps à son monumental Londres. La biographie[1]. L’éclairage est cette fois plus précis, plus exclusif, fouillant les mœurs exhibés autant qu’un monde interlope réprouvé. Folle ou pédale, le queer est celui qui n’est pas hétéronormé. Le terme, argotique et méprisant, a trouvé depuis quelques décennies ses lettres de noblesse, grâce aux « queer studies », autrement dit les recherches, y compris universitaires, sur la culture gay et lesbienne, trans et cisgenre. Il est évident que l’essai historique de Peter Ackroyd (né à Londres en 1949), par ailleurs romancier et biographe d’un talent précieux, relève de ce champ ; car « l’ambigüité sexuelle, que l’on imagine trop souvent caractéristique du XX° siècle, a déjà une longue histoire derrière elle ».

 

      Lisons avec profit un préambule étymologique montrant que le queer, le gay (qui s’appliquait aux prostitué(e)s) ou sodomites), voisinent avec des sobriquets comme le Ganymède (cet échanson enlevé par Jupiter). On s’amuse du « windward passage » ou « conduit venteux », ou de ces « messieurs de la porte arrière », alors que le sérieux l’emporte lorsque l’on apprend que le terme « homoszexualitas » fut inventé en 1869 (non ce n’est pas un jeu de chiffres douteux) par un Hongrois, Karl-Maria Benkert. Cependant Peter Ackroyd est loin d’avoir tort de préférer à ce dernier néologisme, et surtout à l’affreux acronyme LGBTQIA, le terme, auparavant dénotant le dégoutant, le bizarre et l’anormal, qui donne ses lettres de noblesse à ce Queer city. À ce stade, le lecteur prude aura déjà quitté ces pages…

      D’Aristote à Diodore de Sicile, les lettrés de l’Antiquité dévoilent les mœurs des Celtes, qui pratiquaient les « amitiés ardentes entre les hommes ». Les Romains de Londinium, fondée en l’an 43, affectionnaient les mœurs homosexuelles, comme les Grecs, quoique l’homme soumis fût méprisé, ce que confirme la lecture de l’Histoire de la sexualité de Michel Foucault : « c’est, dans cette société qui admettait les relations sexuelles entre hommes, la difficulté provoquée par la juxtaposition d’une éthique de la supériorité virile et d’une conception de tout rapport sexuel, selon le schéma de la pénétration et de la domination mâle ; la conséquence est d’une part que le rôle de « l’activité » et de la domination est affectée de valeurs constamment positives, mais d’autre part qu’il faut prêter à l’un des partenaires dans l’acte sexuel la position passive, dominée et inférieure[2] ».

 

Poitiers, Vienne. Photo : T. Guinhut.

 

      L’arrivée du christianisme, événement d’importance que Peter Ackroyd signale étrangement au cœur d’un paragraphe, alors qu’il eût mérité rien moins qu’un nouveau chapitre, modifie profondément la perception morale de la chose, devenue bassement criminelle. Nul doute que règnent l’écho de la loi mosaïque (« L’homme qui couche avec un homme comme on couche avec une femme : c’est une abomination qu’ils ont tous deux commise, ils devront mourir, leur sang retombera sur eux[3] ») et de la morale du mariage de Tertullien. Cependant une tolérance presque continue affecte jusqu’aux plus hautes sphères du Royaume d’Angleterre.

      Richard Cœur de Lion était-il queer ? Pour « Richard II et ses obscene intimacies avec son favori, Robert de Vere », la cause est entendue. Jacques Ier, entre autres, était friand de mignons et fondait en extase devant ses favoris. Plus tard, Guillaume III eut la même réputation. Au XVII siècle, « la cour était un univers queer », un « château de derrière ». Il semblerait qu’existât un « club sodomitical » aux plus hauts rangs de la société. Lords, évêques, nulle catégorie sociale n’échappait à cette confrérie secrète. Hélas, « les agressions sexuelles sur les mineurs étaient à la fois plus fréquentes et plus ignorées qu’au XXI° siècle ».

      Même si la sodomie pouvait être punie de mort, bien rares furent de telles condamnations, à moins d’être pris sur le fait sans ambigüité. Cependant, au cours du XVIII°, sans compter bien sûr les maladies vénériennes, la chose devint de plus en en plus risquée au regard de la loi. Agents de la « Société pour la réforme des mœurs » et policiers organisaient des rafles, qui conduisaient au pilori, à la prison et à la pendaison, sans compter la vindicte populaire et son plaisir de l’humiliation et de l’exécution publiques, ceux que l’on appelait également des « mollies », ainsi coupables de « bougrerie ». Parfois l’on en profitait pour accuser tel ou tel le plus faussement du monde. Combien d’innocents (quoique aujourd’hui l’innocence serait pour tous, sauf les violeurs et pédophiles) furent châtiés ? Le XIX° siècle atteignit le tréfonds de l’horreur : « Quatre-vingts hommes furent pendus pour ce crime entre 1806 et 1835 ». Alors que sur le continent de telles exécutions s’étaient taries depuis 1791. Seul le philosophe Jeremy Bentham, en 1818, plaidait une cause humaniste, affirmant que la sodomie est « un crime, si c’en est un, qui ne cause aucune détresse à la société », quoiqu’il se gardât de publier ce texte. Prude et rigoriste, l’ère victorienne ne fut pas tendre pour les amours particulières. Or, dans la première moitié du XX° siècle, « les gays des deux sexes furent soumis à un degré de préjugés et d’intolérance jamais atteint dans l’histoire de l’Occident ».

      Il fallut attendre les années soixante pour que les lois sur les « crimes sexuels » soient amendées, d’abord sans grand effet. Et surtout l’activisme du « Gay Liberation Front » à partir de 1970 qui permit une rupture dans les mœurs et leur acceptation : la première « Gay Pride » défila en 1972. Il n’est pas étonnant que les mouvements féministes[4] puissent faire florès en cette même période. Hélas, apparut bientôt le Sida, cette « peste gay ». Depuis, pourtant, le gay acquiert une identité visible, tant ses célébrités envahissent tous les domaines de la société. Au point que « la reine trouva le temps d’envoyer ses félicitations personnelles au London Lesbian and Gay Switchboard à l’occasion de son quarantième anniversaire ». En une génération Londres et l’Angleterre ont pratiqué une inimaginable inversion des mœurs, malgré la résilience de l’homophobie. Enfin, la « queer theory » permet d’interroger les questions de l’inné et de l’acquis homosexuels, du sexe et du genre, quand intersexes[5] et transsexuels proposent de nouvelles identités…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      L'on n’échappe évidemment pas à un chapitre consacrée aux femmes « frotteuses ». Ces dames « aux reins dévergondés », selon Robert Burton, l’auteur de L’Anatomie de la mélancolie paru en 1621, sont en quelque sorte des « hermaphrodites », selon le puritain Philip Stubbes. Certaines se travestissaient en hommes : « Moll la coupeuse de bourses » se vit honorée par deux biographies, plus ou moins fiables, dont The Roaring Girl en 1610.  Elle prétendait ne pas s’intéresser à la sexualité ; on dirait aujourd’hui une asexuelle. Le dramaturge Ben Johnson évoquait un « collège hermaphroditical » dans lequel le godemiché était un indispensable accessoire. Pourtant leurs désirs étaient le plus souvent passés sous silence, tolérés tant qu’ils ne dérangeaient pas l’ordre social. Leurs poétesses, comme Katherine Philips, étaient bien moins vulgaires que les hommes travestis. L’on connut d’ailleurs des mariages féminins, l’une étant travestie. Margaret Cavendish composa en 1668 une pièce célébrant l’érotisme féminin : Le Couvent du plaisir ! La Première Guerre mondiale fut l’occasion pour de nombreuses femmes, soudains ouvrières et employées, d’affirmer des cohabitions, donc une voie vers les libertés. Mais « un livre lesbien causa un tollé en 1928 » : Le Puits de solitude de Radclyffe Hall. Bien que retiré de la vente, cette histoire de « femme masculine » devint un étendard queer.

      Dans les milieux artistes, féconds en amateurs d’amours homoérotiques, les acteurs, des pièces de Shakespeare et du théâtre élisabéthain, jouaient les rôles féminins, car il eût été indécent que les dames montent sur scène. On imagine fort bien que l’ambigüité de ces jeunes gens faisait saliver les amateurs… Pensons également aux Sonnets de Shakespeare[6], explicitement adressés à un jeune homme blond, sommet de la poésie amoureuse la plus raffinée. Quant au Comte de Rochester, écrivain pour l’occasion, il fut l’auteur présumé d’un Sodome, ou la quintessence de la débauche, en 1684…

      La liste est longue de ces romanciers et poètes que leur homosexualité contraignit à l’exil, comme Lord Byron au début du XIX° siècle, ou, au mieux, à une difficile discrétion : ce fut le cas, un siècle plus tard, d’E. M. Forster, qui ne consentit à publier son roman Maurice que de manière posthume.

      Inévitable est alors l’affaire Oscar Wilde. Si la peine de mort pour « bougrerie » fut abolie en 1861, elle fut commuée en travaux forcés à perpétuité. L’écrivain, qui eut le tort de s’entêter à vouloir réfuter l’accusation de sodomie au moyen d’un procès, se vit condamné en 1895 à deux ans de travaux forcés. L’on se consolera en se souvenant que c’est grâce à cette abjection qu’il écrivit le déchirant poème : La Ballade de la geôle de Reading. Si aujourd’hui une quinzaine de pays ont légalisé le mariage homosexuel, il en reste encore une douzaine qui prodiguent à cet égard la peine de mort. Devinez lesquels…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Une cartographie des lupanars sodomites surgit des pudeurs de la mémoire londonienne, dévoilant maints impétrants, jusqu’à une catin masculine, surnommée « cul merdeux » ! Il existait « à Spitalfields un célèbre bordel de mineurs ». Hollywell Street était connue pour ses « cinquante-sept boutiques de pornographie », tout ceci au cœur du XIX° siècle. Un « jardin de plaisirs » à Camberwell était le refuge du « transvestisme ». Les vagabonds avaient les dortoirs de l’asile de Lambeth pour havres de chaleur humaine masculine : « Certains gentilshommes aisés se déguisaient même en mendiants pour y avoir accès ». Les églises mêmes prêtaient leur pénombre aux actes « contre nature », et jusqu’aux cimetières. Ce que confirme en 1805 le sieur Pillet, quoiqu’il passe sous silence l’homosexualité : « Le Français qui a résidé en Angleterre, qui a observé les usages et les mœurs de ce pays, y voit ce que j’ai vu, les cimetières changés en lieux de prostitution[7] ! » Peter Ackroyd note avec entrain : « Les visiteurs auraient été en droit de croire que les rues de Londres étaient pavées d’hommes plutôt que d’or » !

      Un autre intérêt de cet essai est l’attention porté au vocabulaire, à l’argot des pratiquants, où l’on voit apparaître « drag » au sens de travesti, où « dans l’idiome polari tout devenait très camp ». Mélange de cockney et de verlan, de yiddish et de romani, le « polari » fonctionnait comme un code secret aux sous-entendus couramment sexuels. Les métaphores pissaient dru dans « les chapelles en zinc » !

 

      Malgré quelques bonds chronologiques un rien désordonnés, l’essai de Peter Ackroyd se lit mieux qu’un bréviaire. Tout juste si un critique tatillon lui reprocherait l’anachronisme assumé du vocable « queer ». Animé d’anecdotes savoureuses, parfois égrillardes, avec des chapitres intitulés « Aucun con », « Suce ton maître » ou encore « Chevaucheurs de croupes », l’ouvrage soulève le voile sur tout un monde turbulent, frelaté, dangereux et cependant fascinant. Un cahier central de photographies expose des personnalités significatives, depuis les rois Guillaume II et Edouard II, friands de fessiers orgiaques ou amicaux, jusqu’à la Gay Pride et l’ « Equal marriage ». À mi-chemin du « curiosa » et du plus sérieux essai historique, la traversée des mœurs vaut par sa verdeur et sa richesse, par son empathie sans pathos. Déjà historien de sa ville préféré, avec son Londres. La biographie, Peter Ackroyd la pénètre par la porte de derrière, si l’on veut nous pardonner ce jeu de mot d’un fondement douteux. Il est cependant certain que notre essayiste, qui fait également ici œuvre sociale et politique, ayant montré en son ouvrage un tel humour pour un sujet grave aux fins trop souvent tragiques, saura sourire avec nous ; ce du haut de notre liberté sexuelle conquise de hutte lutte en Occident, et qui peut se révéler, prenons-y garde, fragile…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

[2] Michel Foucault : Histoire de la sexualité 2, L’Usage des plaisirs, Œuvres, Gallimard, La Pléiade, 2015,  p 939.

[3] Lévitique, 20, 13.

[7] Pillet : L’Angleterre vue à Londres et dans ses provinces, Alexis Eymery, 1815, p 236.

 

Photo : T. Guinhut.

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27 décembre 2017 3 27 /12 /décembre /2017 11:28

 

Santo Domingo y San Martin, Huesca, Aragon. Photo T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

 

Le protéiforme Alan Moore ;

du roman-monstre aux comics anti-utopiques :

La Voix du feu, Jérusalem,

V for Vendetta, Watchmen,

L’Hypothèse du lézard.

 

 

 

Alan Moore : La Voix du feu, traduit de l’anglais (Royaume Uni)

par Patrick Marcel, Hélios ActuSF, 376 p, 10 €.

 

Alan Moore : Jérusalem,

traduit par Claro, Inculte, 1248 p, 28,90 €.

 

Alan Moore et David Lloyd : V for Vendetta, Urban Comics, 352 p, 28 €.

 

Alan Moore et Dave Gibbons : Watchmen, Urban Comics, 464 p, 35,70 €.

 

Alan Moore et Cindy Canévet : L’Hypothèse du lézard,

ActuSF, traduit par Patrick Marcel, 138 p, 19 €.

 

 

 

 

      Un ange peint de la coupole s’arrache de sa fresque pour admonester l’un des personnages d’Alan Moore, comme pour frapper l’auteur de Jérusalem d’une inspiration torrentielle. Icône des aficionados de comics, avec ses célébrissimes From Hell, V for Vendetta et surtout Watchmen, son opus scénaristique le plus impressionnant, Alan Moore a fini, après dix ans de gésine, par accoucher d’un monstrueux chef d’œuvre. Anarchiste à la barbe de barde, aux bagues voyantes, libertaire jusqu’aux tripes, le bonhomme fut profondément marqué par une enfance pauvre parmi les Boroughs, ces quartiers ouvriers de Northampton, ville satellite de Londres qui reste sa tanière et son moyeu. Au point qu’il leur ait consacré ses deux romans. La Voix du feu, publié en 1996, un volume qui n’a guère fait de ronds dans l’eau littéraire. Enfin, doté d’une structure peu ou prou semblable, Jérusalem vint, fresque polymorphe et somptueuse sur sa ville aimée, sa famille et l’Histoire du monde, indubitablement son assomption. Quelle est donc la mesure du génie protéiforme, entre dimension sociologique, visionnaire et expérimentale ?

      La Voix du feu associe chronologiquement douze vies, chacune tirée d'une période historique spécifique, offertes à la première personne, à divers lieux de la ville, Northampton bien évidemment. Ces douze récits, à première vue indépendants, vont de la préhistoire, 4000 avant Jésus Christ, à notre contemporain, en 1995. La langue de la première est volontairement d’une syntaxe grossière : « Moi est pas vouloir devenir pas en vie par feu ». À la fin de l’âge de pierre, un jeune homme mentalement retardé raconte péniblement ses désirs et ses souffrances. En 2500 av. J.C., les « mots coulent sans effort » ; ce sont des « amas de connaissances, de malédictions et de souvenirs », face à un rituel mortuaire de la « crémation ». Comme les strates d’une fouille archéologique à Northampton, le texte palimpseste remonte en l’an 43, puis 290, pour voir les Romains envahir le territoire, puis les Chrétiens. Un saut immense nous propulse en 1064, avec un jeune homme qu’un ange dissuade de partir vers Rome et une moniale affligée de cauchemars venus d’un passé qui appartient à un autre personnage. Au centre des récits, tissés avec une écriture toujours évocatrice, somptueuse, apparait « Jérusalem », qu’un ancien Croisé a manqué de visiter ; il ne lui reste qu’un ciel vide de Dieu. On croise également l’astronome et alchimiste John Dee, un juge érotomane en passe de se faire dépecer, deux sorcières lascives et abonnées aux esprits malins, sur le point de brûler sur le dernier bûcher anglais en 1705. En progressant vers 1994, le feu du titre, depuis les « champs de crémation » jusqu’à une voiture et un homme incendiés, les anges, y compris sexuels, sont parmi les leitmotivs qui parcourent le puzzle narratif de liens historiques, irrationnels et fantasmatiques. Ainsi le roman se faisant l’écho d’au moins douze voix différentes parait tisser un même fil, celui de l’humanité qui de vague et divague, parcourt le lieu et le temps : « L’histoire est une chaleur, un feu doux sur lequel la planète commence juste à entrer en ébullition ». En une sorte de coda, le dernier chapitre, daté de 1995, rassemble sous l’autorité d’Alan Moore lui-même, dont la tâche est d’« invoquer les morts pour qu’ils nous disent ce qu’ils savent », les strates de Northampton et les motifs du roman : « la fournaise de notre passé ».

      Comme Protée et Morphée, Alan Moore se glisse dans ses personnages, dans leurs aventures et leurs obsessions, il fait du comté de Northampton « une carte de la folie » qui irradie dans l’esprit du lecteur. Si ces douze nouvelles peuvent se lire indépendamment, où dans un ordre aléatoire, on y perdrait cependant la sensation d’être propulsé dans le tunnel du temps, parmi ses douze heures d’un jour cosmique et historique, brassant quelques-unes des destinées potentielles de l’humanité, des plus réalistes à celles frisant le fantastique et le surnaturel…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      À l’origine de la déflagration des 1248 pages de Jérusalem, l’on découvre Alma et Michaël, frère et sœur, l’un étant inspiré du propre frère du romancier, l’autre prétendant « être moi en drag-queen ». Le « Prélude » juxtapose un moment de leur enfance et un autre de leur âge mûr, lorsque Michaël lui confie son accident qui lui fit entrevoir « un plafond », avant de s’arrêter au seuil de l’exposition de tableaux d’Alma, comme si le roman tout entier allait en être l’illustration. En outre, ce prélude, « work in progress » au son joycien, est également le titre d’un tableau, mise en abyme évidente au seuil du roman monstrueux qui catapulte et collectionne les temps dans un savant désordre.

      Ainsi ces deux personnages sont les pivots du roman et de la ville, Alma étant en quelque sorte l’âme artiste de son frère Michael. Le volume s’ouvrant sur le cheminement de Michael vers l’exposition d’Alma, il se ferme en son « Postlude » sur la description de chacun des tableaux, tandis qu’au centre des deux parties consacrées à la ville, s’ouvre l’univers de Mansoul, fantasme du même Michael parmi sa catabase.

      Dans la première partie, nous sinuons dans les Boroughs, ces quartiers pauvres de Northampton, pour emprunter en 1865, les pas d’Ern Vernall, ancêtre de nos frérots. La misère populaire en cette ère victorienne est abjecte. Il y a d’ailleurs là quelque chose du roman victorien à la Dickens, ce qui n’est qu’un des avatars romanesques employés par Alan Moore et son narrateur omniscient, tirant de son chapeau de magicien du récit un prodigieux faisceau d’impressions, visuelles et psychologiques, de suspense et de terreurs métaphysiques.

     Alors que le réalisme semble d’abord prévaloir, bientôt le fantastique étend ses ailes diaphanes et néanmoins inquiétantes. Ern, restaurateur de fresques religieuses, voit un ange peint du dôme changer son expression et lui parler, « chaque syllabe s’écoulant à travers un millier de fissures et de capillaires au sein d’Ern », lui annoncer : « Justice au-dessus des rues » ; s’agit-il des prémices de la folie paternelle ? La nacelle redescendue, plus personne « ne l’appellerait plus jamais le Rouquin ».

      Aussitôt l’on change de monde, avec Marla, pauvre droguée sordide qui « fait le tapin », obsédée par la mort de Lady Diana et par Jack l’Eventreur ; et l’on change en conséquence de langage, volontairement pauvre et vulgaire. La coupe sociologique est sans fard, cruelle. Ce qui parait se confirmer avec le chapitre suivant, « les sans-abris » ; pourtant quelques-uns d’entre eux traversent des sortes de murs de temps, « un passage dans le passé », comme si l’on traversait le mur de la gare dans Harry Potter, mangent de merveilleux « Galutins » qui semblent être des mandragores. Ne sont-ils pas des « anciens vivants » ? Ils observent une symbolique partie de billard dont la table est gravée en ses coins des symboles figurés sur la couverture de notre roman. Nous voilà propulsé en l’an huit cent dix, lorsqu’un moine revient de Jérusalem : il doit rapporter une croix de pierre au « centre mystique de l’Angleterre », nous l’avons deviné, dans ce qui va devenir les Boroughs. Ce ne sont là que quelques-unes des échelles de la marelle aux plusieurs dimensions historiques et sociologiques montant et descendant les degrés de la famille Vernall, depuis la Fantasy médiévale jusqu’aux temps modernes, parmi lesquels les cycles de la pauvreté semblent ne pouvoir échapper à un déterminisme implacable, entre folie récurrente, alcoolisme et libre arbitre empêché.

      La deuxième partie quitte le réalisme pour le merveilleux. « Mansoul » postule un monde d’En haut, découvert par Michael à l’occasion de sa fausse mort à l’âge de trois ans, avec le concours de passeurs : Phyllis, une petite fille, Sam O’Day, en fait le démon Asmodée, en écho à Lesage dans son Diable boiteux. Errant parmi les « Greniers du Souffle », ascensionnant la « Volée de Jacob », toutes les aventures de Michael dans « la gelée temporelle » de l’au-delà durent plus de quatre cents pages, alors que s’étouffant il n’a frôlé la mort que quelques instants. Les descriptions de ce monde incertain sont déstabilisantes et proprement somptueuses : « la plus infime détail semblait inviter à le fixer, médusé, pendant des heures ».  C’est « un univers mouvant de veines évoquant des lignes de marée sur une carte, avec des striations invisibles ondulant depuis le vortex de nœuds en plumages de paons » ; tandis que le tabac d’Asmodée « aurait un goût de Paris, de rapport sexuel et de meurtre, quelque part entre la viande et la réglisse ». Confronté aux « quatre Maîtres Bâtisseurs [qui] n’arrêtent jamais leur partie de Trillard », le minuscule Michael, pour le moins secoué, va surplomber une Northampton fantasmatique dans un « déluge changeant de temps simultané », jusqu’à parvenir une incroyable acmé : « contempler le monde des vingt-cinq mille nuits »…

      Troisième volet du triptyque (où la composition ne doit rien au hasard) « L’enquête Vernall », où « le monde est un prodigieux écorché » multiplie les points de vue. L’écriture est d’abord oraculaire ; plus loin, il s’agit d’un dialogue théâtral entre le poète John Clare et les Beckett, le tout confirmant qu’Alan Moore a les moyens de nombre de ses ambitions, dont celle de concurrencer Ulysse de Joyce. Le « texte » se met à nous parler, sous forme de « Nuages dépliés », balayant ses personnages au travers de « folie, amour, deuil, destin et rédemption ». Le narrateur plonge dans les secrets et la personnalité sédimentaire et créatrice d’Alma, à la veille de son exposition. Avant de « battre la campagne » en empruntant l’orthographe et la syntaxe barbares de Lucia, de traverser l’histoire de l’or, de la monnaie et de l’économie au travers de la figure de Roman, cambrioleur, homosexuel et syndicaliste. Plus loin, il s’agit du destin politique du Royaume-Uni et de la faculté de juger du bien et du mal… D’aucuns diront que la dimension expérimentale de ce troisième volet n’en fait pas le plus convaincant, et, a fortiori, le plus allant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Le motif de l’art, de la peinture, court dans le roman comme un leitmotiv pour trouver son acmé dans le « Postlude ». Ern, quoiqu’analphabète, manie ses couleurs de restaurateur, Ben, pitoyable poète d’« Atlantis » (une œuvre avortée) rencontre une ancienne camarade, Alma, qui « avait fini par transformer sa monomanie et se tailler une belle réputation », et qui marche « en quête d’inspiration pour quelque monstrueuse œuvre future ». Le « Postlude » ouvre en effet les portes de l’exposition d’Alma, avec « une maquette incroyablement détaillée du quartier disparu », maquette en papier mâché par ses propres mâchoires et qu’elle finira par brûler, en écho à La Voix du feu. La mise en abyme époustouflante du roman déroule alors une splendide série d’ekphrasis, descriptions d’œuvres d’art absolument coruscantes, qui à chaque fois renvoient à des scènes marquantes du roman, comme celle s’intitulant « L’En haut », « le tout peint en touches si subtiles qu’elles en étaient presque impossibles ». Sauf que pour Michael, dont les portraits émaillent les tableaux, sidéré « devant la peinture qui le mythologisait », « sa sœur donnait de l’art une image de décharge sauvage ». Mais pour le lecteur attentif, il s’agit bien de délivrer le sens auparavant introuvable de la vie des personnages, de leur éternité, là où, à l’instar de Proust, « la vraie vie est la littérature », et bien entendu la peinture. Car l’art « sauve toute chose du temps ».

      Entre la généalogie familiale des Vernall, qu’innerve la folie héréditaire, et la géographie de la ville, cet « assommoir urbain », gangrenée par la pauvreté et une politique prédatrice, c’est toute une sociologie et une sismographie qui innerve sans cesse les tesselles de cette immense mosaïque qu’est Jérusalem. Aussi l’on pourrait croire que le titre est une hyperbole au service des Boroughs, de façon à leur donner une aura historique et sacrée au travers d’une ode mystique offerte à une ville étendue aux dimensions de l’univers ; ce qui est loin d’être faux, et se confirme à l’occasion de maintes pages, par exemple quand Ern monte dans le dôme d’une cathédrale londonienne lors d’un orage pour être frappé d’une vision. Cependant il s’inspire d’un poème de William Blake[1] : « Jérusalem». En effet, selon le poète romantique anglais, la ville sainte de Jérusalem est « l’émanation du géant Albion», avant qu’il soit à l’origine de Britannia, la Grande-Bretagne. C’est également pour lui le pays intérieur dans lequel on doit vivre en esprit. Il faut imaginer qu’Alan Moore se figure les Boroughs de Northampton comme un équivalent de la Jérusalem terrestre et son « Mansoul » comme une contre-proposition de la Jérusalem céleste. Car Blake précise que les fils d’Albion furent « les premiers transgresseurs » cherchant à « anéantir Jérusalem », et parmi eux sont « les deux limites, Satan et Adam[2]  ». À plusieurs reprises notre romancier fait allusion à Blake, « qui avait habité en haut de Hercules Road », donc dans les Boroughs, qui « avait également vu les créatures de l’autre monde ». Dans la tradition du poète, Alan Moore, par la voix d’Alma, son alter ego, prétend : « Chaque zone de quartier insalubre est la cité d’or éternelle ».

      La richesse du langage d’Alan Moore et de son narrateur omniscient vise de toute évidence à étendre le champ de la connaissance, et de la perception visionnaire de son lecteur. Une écriture chargée d’analyse psychologique, sensuelle, sans cesse inventive, changeante selon les chapitres et au gré des personnages successifs, populaire ou raffinée, vulgaire, pauvre, ou sophistiquée, bourrée d’allusions historiques ou littéraires, charrie le lecteur dans le maelström de ce qui est tout un monde à soi seul : « propulsant allègrement son canoé percé sur son flux de conscience engorgé d’algues, tel est le sort de Benedict ». Ce jusqu’à inclure un chapitre (« Le Jolly smokers ») entièrement écrit en sixains versifiés. La richesse du vocabulaire et la somptuosité des métaphores affleurent en feux d’artifices récurrents et cependant jamais répétitifs. À cet égard, et une fois de plus, il faut saluer la verve et l’opiniâtreté de l’inénarrable traducteur Claro, qui, après Thomas Pynchon[3] ou Vickram Seth[4], fait preuve d’une séduisante pyrotechnie linguistique, allant jusqu’à rimer avec soin le chapitre versifié.

      Avec le scénariste de comics Alan Moore, nous sommes en 1997 au sein d’une Angleterre ressemblant à celle de 1984 de George Orwell. En 1988, une guerre atomique a ravagé le monde, laissant le fascisme s’établir à Londres. Dans V pour Vendetta, paru pour la première fois en 1990, la « Voix du destin », radio officielle, est le seul média. Quand un masque, rappelant Guy Fawkes et la Conspiration des poudres de 1605, sauve des pattes de la police -les « agents de la main »- une jeune fille qui tentait  de se prostituer pour rédimer sa pauvreté. Avant de faire exploser le Parlement. Son repaire secret, le « musée des ombres », abrite des tableaux et une bibliothèque, car « ils ont effacé la culture ». Le personnage de V (pour Vérité, Valeurs et Vendetta) lit V de Thomas Pynchon, comme de juste. Et bientôt Prothero, irremplaçable « Voix du destin », enlevé par « V », devient inutilisable, réduit à l’imbécillité par notre super-héros, amant de la liberté et de l’Anarchie, qui poursuit sa « vendetta » contre les tortionnaires du camp de concentration de Larkhill. Qu’importe s’il est finalement abattu, sa jeune disciple reprendra le flambeau…

      Le scénario -nous passerons sur les illustrations, potables- est digne d’un roman, meilleur que bien des polars ; le masque de Guy Fawkes est devenu celui des Anonymous, ces hacktivistes d’internet, œuvrant au service de la liberté d’expression, si l’on en croit leur profession de foi. Comme en un écho dressé vers le futur Jérusalem, V affirme ne pas abandonner « la lutte spirituelle […] tant que nous n’aurons pas construit Jérusalem au pays vert et charmant d’Angleterre ». À la terrible anti-utopie répond une plus douce utopie, nommément anarchiste : au-delà d’une « poignée d’oppresseurs qui a dirigé nos vies quand nous aurions dû les diriger nous-même, l’anarchie ouvre une autre voie ». On ne saura guère comment nous serions plus libres sans l’Etat[5] ; c’est un peu court, mais la bande dessinée n’a guère vocation au traité de philosophie politique. Une fois de plus, n’ayons pas peur du cliché : la tyrannie n’est que fasciste[6] ; Orwell était plus subtil, avec « l’AngSoc », ce socialisme anglais. Foin du communisme et de l’islamisme…

      Mais lorsqu’à l’occasion de Watchmen, Alan Moore s’acoquine avec Dave Gibbons, le dessin, plus coloré, offre une variété d’imagination qui va des décors urbains couverts d’affiches, de journaux, d’enseignes, à la limite du palimpseste, aux paysages martiens, en passant par les scènes de violence et l’intensité psychologique gravée sur les traits des personnages. Les Watchmen sont des super-héros de comics plus ou moins à la retraite, mais surtout humains trop humains. Le récit glisse jusqu’aux tréfonds des anti-héros, lorsqu’assassinés, arrêtés, mis en accusation, ils sombrent dans le doute, avant que les survivants puissent, qui sait, résoudre l’enquête policière et politique. Ce pourquoi la série, publiée à la fin des années quatre-vingts, révolutionna non seulement le genre des comics, entre réalisme et science-fiction, mais également le mythe des supermen, en une sorte de crime de lèse-majesté, même si cela contribue à les rendre attachants. De plus, Alan Moore joue avec virtuosité d’une composition en contrepoint lorsqu’un marchand de journaux commente l’actualité, ou, mieux, lorsqu’un jeune noir, assis près de son kiosque, lit des bandes dessinées d’aventures apocalyptiques, ce qui constitue de surcroît une signifiante mise en abyme. Cette fois ce n’est pas le fascisme qui est l’arrière-fond du récit, qui par ailleurs ne néglige pas l’analepse en revenant sur les souvenirs de nos héros, mais la guerre froide. Sans nul doute, avec un tel opus, la bande dessinée a pris des galons, qu’il s’agisse de l’art graphique ou de l’art littéraire.

      Protéiforme une fois de plus, Alan Moore maîtrise avec brio l’art de la nouvelle, ou plus exactement de la « novella », ce terme anglais pour désigner ce qui frôlerait la dimension du roman sans en atteindre l’ampleur. Il ne faut voir là rien de restrictif, tant l’univers de L’Hypothèse du lézard est solidement campé.

      La cité de Liavek, où vivent les protagonistes relève certes de la fantasy, mais aussi du fantasme de voyage en de lointaines contrées désertiques, où à la chaleur s’adosse une sensualité omniprésente et pernicieuse, car « en plus d’être un océan de hasard sans limites, le monde était également un chaotique tourbillon de sexe ». C’est en effet moins l’étrange et somptueux pittoresque du décor et de l’économie passablement médiévaux qui intéressent notre auteur, que les extrémités de la passion et les ambigüités de genre qui sont le lot des quelques prostitués qui peuplent un lupanar, « la Maison sans Horloges », une « ménagerie d’êtres exotiques », destinée au sorciers de la ville, sous la gouverne de « maîtresse Ouish » et de la servante appelée « Livre »…

      Au centre de l’intrigue, se noue, se dénoue, se renoue, et se brise dans le sang, la liaison entre Foral Yatt, acteur déclinant, et Raura Chin, jeune travesti qui s’éloigne pour entamer une brillante carrière d’artiste. Son retour le verra enchaîné sous la coupe de son amant, jusqu’au crime…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Cependant, celle qui domine le récit est bien l’incroyable narratrice, la jeune Som-Som à la « douloureuse beauté », qui ne pouvant parler, sauf quelques rares formules, assure une sorte de voix intérieure, autant qu’une fonction d’écoutante et modeste consolatrice des heurs et malheurs d’autrui. En effet, dans l’objectif d’une prostitution raffinée, rituelle, sinon sacrée, elle subit d’abord une délicate opération, à la lisière de la science-fiction et de la chirurgie magique. Un « physiomancien de grand renom » va intervenir entre les deux lobes du cerveau : « on détruirait cette délicate passerelle, on la sectionnerait avec un scalpel affûté afin de ne plus permettre de communication entre les deux moitiés de la psyché de l’enfant ». Lui restera sa beauté, couverte d’un demi-visage de porcelaine, le « Don au Silence », et sa qualité de témoin : « L’énormité de ce qui s’était passé demeura enclose en elle, créature écailleuse, froide et répugnante, à l’intérieur de son esprit ».

      Quant à l’hypothétique lézard du titre, c’est enclos dans une sphère de cuivre qu’il symbolise la logue hibernation de l’amour, peut-être capable et incapable de ressusciter, comme le chat de Schrödinger. Menée comme une tragédie grecque, la novella infuse et impressionne l’esprit du lecteur, fasciné par le venin narratif, par une écriture opalescente et térébrante. Qui sait si Borges aurait goûté un tel récit ?

      Un peu comme il a travaillé en duo avec l’illustratrice Melinda Gebbie (qui devint son épouse) à l’occasion de la conception du roman graphique érotique Filles perdues, c’est une trentaine d’années après la parution anglaise de L’Hypothèse du lézard, en 1987, que Cindy Canévet vient marier son dessin, et parfois sa couleur au récit, accentuant son trouble et sculptural érotisme, insistant sur le feu passionnel et la morbidité, en un festival d’encre de Chine, ce qui permet d'offrir un beau livre, de plus cartonné, relié, avec signet rouge-feu.

      Anarchiste, Alan Moore exècre Margaret Thatcher et Tony Blair, cite le philosophe Zizek, procommuniste avéré, au point de devoir se demander si le barde barbu est décidément bien moins fréquentable que son œuvre. Sans compter qu’outre sa prétention de magicien, il prétend vénérer Glycon, auquel il fait allusion à la fin de La Voix du feu, une divinité-serpent romaine, symbole de fertilité, une oraculaire émanation d’Esculape : « Je suis Glycon, issu du souverain des dieux / Je fais luire aux mortels la volonté des cieux », lui fait dire le philosophe grec Lucien[7]. Certes il s’agit là du pittoresque exhibitionnisme d’Alan Moore, dira-t-on… Son anarchisme affiché mâtiné de religiosité fumeuse n’est visiblement pas du bois dont on fait le libéralisme politique et économique. Et lorsqu’à la fin de Jérusalem il convoque l’économiste Adam Smith dont la « main invisible[8] » du marché fut -dit-il de manière fort réductrice- inspirée par un métier à tisser mécanique, il s’embourbe dans une vindicte luddiste et réactionnaire anti-Thatcher, lui attribuant la pauvreté des Boroughs.

      Qu’importe ! Nous ne jugerons pas un romancier à ses opinions politiques, à ses incompétences en histoire économique, fussent-elles abracadabrantes, mais à l’œuvre abondante, au service de laquelle un Guide habilement concocté par Laurent Queyssiet Nicolas Trespalle[9] ouvre des pistes judicieuses. Et pour qui aurait la patience, sacramentelle dirions-nous, d’entrer depuis les ruelles des Boroughs jusqu’aux derniers ateliers et dernières alvéoles du labyrinthe urbain, extratemporel et artistique qu’est Jérusalem, ce monstre délicieux défiant l’analyse, le parcours initiatique au long cours dans la puissance du verbe se révèle proprement, outre la dimension protéiforme, démiurgique. Si nous n’irons pas jusqu’à l’hyperbole en conduisant Alan Moore par la main à la hauteur de Proust ou de Joyce, peut-être n’est-il pas indigne de figurer non loin d’eux, sur un somptueux strapontin.

 

Thierry Guinhut