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Allégorie de la justice et de la paix, Corrado Giaquinto, 1753, Indianapolis Museum of Arts
Serions-nous plus libre sans l'état ?
Brute épaisse ou bon sauvage, nos ancêtres préhistoriques, homo lupus ou homo sapiens, n’avaient pas encore inventé l’état pour mieux s’entretuer ou mieux se protéger et s’organiser. Il faut supposer que les progrès de l’Histoire ont eu besoin de l’état, cet administrateur de la société, pour établir les bienfaits qui nous ont permis plus de démocratie, d’espérance de vie, de confort matériel et intellectuel. Ainsi la liberté d’expression, de publication, de circulation et d’entreprendre ont contribué à la richesse des nations et des individus. Quoique l’état ait pu paver ce chemin réjouissant des joyeusetés de la tyrannie, des plus abominables aux plus douces, en passant par les plus insidieuses… Sommes-nous sûr de pouvoir bénéficier de plus de liberté sans cet état qui peut aller jusqu’à devenir liberticide ? A la fantasmatique liberté sans état, il faut opposer l’état garant des libertés non sans se demander si l’on peut tempérer le trop d’état par un état minimal.
L’anarchisme de Proudhon et de Bakounine, avec son « ni dieu ni maître », rejette l’état au nom du plus haut degré de liberté individuelle : « L’état n’est pas la Patrie ; c’est l’abstraction, la fiction métaphysique, mystique, politique, juridique de la Patrie[1] » disait Bakounine, c’est aussi « le patrimoine d’une classe privilégiée quelconque[2] » Devant la dimension militaire de l’état, y compris contre son propre peuple, arguant que l’homme, « s’il est réellement amoureux de la liberté, doit détester la discipline qui fait de lui un esclave », Bakounine conclut à « l’absolue nécessité de la destruction des Etats[3] ». Il faudrait alors que le peuple « ait atteint un si haut degré de moralité et de culture qu’il ne doive plus avoir besoin ni de gouvernement, ni d’Etat.[4] » Marx lui-même postulait le stade ultime du communisme dans lequel l’état aurait disparu. On sait pourtant que le stade initial et final des états communistes fut la disparition non seulement des libertés mais aussi de l’homme dans leurs goulags.
Si « la propriété c’est le vol », la liberté n’a rien à faire d’un état qui garantirait la propriété individuelle et capitaliste. Sans état, plus de coercition de l’accaparement des richesses et des biens, mais une communauté idéale des hommes. Serions-nous alors plus libre si aucune propriété n’était garantie ? La séduisante utopie critique du pouvoir par l’anarchisme bute sur l’anti-utopie d’une liberté impuissante.
Car, à cette fiction trop idéaliste de l’absence totale d’état, il faut opposer la nécessité d’un état qui puisse préserver chacun de nous des violences contre nos libertés. Même si Bakounine croit devoir réfuter cet argument pourtant solide « L’Etat ne restreint la liberté de ses membres qu’autant qu’elle est portée vers l’injustice, vers le mal. Il les empêche de s’entretuer, de se piller et de s’offenser mutuellement, et en général de faire le mal, leur laissant au contraire liberté pleine et entière pour le bien.[5] »
Ainsi, seul l’état de droit permet, dans un cadre juridique, empreint de modestie et toujours à parfaire, à la liberté de s’épanouir. Pour ce faire, Hobbes ou Locke proposent deux directions. Le premier préconise un état assis sur la force qui détermine le droit. Le second ne légitime l’état que s’il est soumis au droit naturel. « L’état naturel des hommes, avant qu’ils eussent formé des sociétés, était une guerre perpétuelle (…) une guerre de tous contre tous[6] » ou encore une « guerre où chacun est l’ennemi de chacun[7] ». C’est en effet ainsi qu’en 1651 qu’Hobbes, dans le Léviathan, assigne à l’état une fin indispensable, la sécurité du particulier qui donne ainsi son consentement à l’état : « j’autorise cet homme ou cette assemblée d’hommes, et je lui abandonne mon droit à me gouverner moi-même ». Voici alors formée « la génération de ce grand Léviathan, ou (…) de ce dieu mortel, auquel nous devons, sous le dieu immortel, notre paix et notre défense[8] ». Mais également donc, notre liberté. A moins que cette dernière soit réduite de manière autoritaire par ce même Léviathan, au point de ne pouvoir imaginer la légitimité de la moindre désobéissance civile qui s’appuierait pourtant sur le droit naturel.
Ce pourquoi Locke, en 1690, postule un état garant de « cette liberté par laquelle l’on est point assujetti à un pouvoir absolu et arbitraire ». De plus, « la liberté, dans la société civile, consiste à n’être soumis à aucun pouvoir législatif, qu’à celui qui a été établi par le consentement de la communauté[9] ». Reste que cette communauté n’est pas infaillible et qu’elle peut, volontairement ou involontairement, par excès de zèle, nous soumettre à cette « servitude volontaire[10] » dont parlait La Boétie.
C’est enfin Rousseau qui, plus démocratique qu’Hobbes, en 1762, pose le principe d’un contrat entre les citoyens, établissant la participation de tous à la vie politique et de « bien distinguer les droits respectifs des Citoyens et du Souverain, et les devoirs qu’ont à remplir les premiers en tant que sujets[11] », tout cela dans le cadre d’un « bon gouvernement » au bénéfice de « la conservation et la prospérité de ses membres[12] ». Sachant que Rousseau compte que son gouvernement prévienne l’inégalité des fortunes, le chemin est tracé pour que ces dernières puissent être assurées au XXème siècle, grâce à l’action redistributrice de l’état providence qui aura soin de veiller aux libertés des plus défavorisés.
Hélas le « contrat social », assis sur « la volonté générale » que prônait Rousseau, pèse très vite sur la liberté des volontés particulières : « Il importe donc pour avoir bien l’énoncé de la volonté générale qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’Etat et que chaque citoyen n’opine que d’après lui[13] ». On voit comment l’état éradique les libertés individuelles, et plus précisément d’opinion et d’expression, préfigurant ainsi les allées du totalitarisme. Ainsi, Bakounine fulminait : « Les conséquences du contrat social sont en effet funestes, parce qu’elles aboutissent à l’absolue domination de l’Etat[14] ».
De même, le despotisme démocratique de la majorité dénoncé par Tocqueville, doit s’effacer si l’état pèse sur ses concitoyens : « Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort.[15] » Gare à ce confort du dernier homme nietzschéen qui soufflerait nos libertés comme une bulle au soleil. Reste à honorer la courageuse décision de liberté au profit de cette démocratie libérale qui préserve la dignité, l’indépendance et la créativité de tout être humain, ce « je » au sein du « nous ». C’est alors que la question peut aller jusqu’à interroger ainsi : suis-je libre dans le « nous », en particulier au sein de ce « nous » que veut être l’état ?
Car le trop d’état finit très vite par conduire les animaux de l’orwellienne ferme humaine à « la route de la servitude »[16], qu’elle soit pavée par le National-Socialisme ou le Socialisme communisme. Ce pourquoi la constitution doit limiter au maximum les entraves à la liberté de cette « nouvelle idole » conspuée par Nietzsche : « L’Etat, c’est le plus froid de tous les monstres froids[17] ».
« Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins » était la devise favorite de Jefferson, reprise avec enthousiasme par Thoreau en tête de La Désobéissance civile[18]. C’est ainsi seulement que la liberté peut se gouverner elle-même. « Le citoyen doit-il jamais abandonner sa conscience au législateur ? A quoi bon la conscience individuelle alors[19] ? » Nous serions plus libre avec moins d’état, pensent les minarchistes, dans la tradition du libéralisme classique…
Ainsi Nozick va jusqu’à n’accorder à l’état qu’une place minimale : ne lui reviennent que les fonctions régaliennes : justice, police et défense. Il doit, dans la tradition d’Adam Smith, se limiter à nous protéger contre la force violente, le vol, la fraude et le viol des contrats. Qu’il s’agisse d’éducation ou d’économie, l’état n’est pas censé intervenir. Encore moins en tant que « justice distributive[20] ». En opposition avec la Théorie de la justice[21] de Rawls, il reste dans la continuité d’Hayek qui préférait « les principes de juste conduite individuelle » au socialiste « mirage de la justice sociale[22] ». Nozick interdit à l’état de nuire à la liberté des dons naturels, du travail et du mérite en redistribuant les richesses prélevées indûment par la main visible de la « soumission fiscale[23] », ainsi volées aux « sujets de l’impôt à l’égard du Léviathan[24] » et de la fiscocratie. D’autant que l’endettement considérable et handicapant de nos états, réduit considérablement notre liberté économique.
Contrairement au préjugé, même si certains d’entre eux vont jusqu’à imaginer des justices et des polices privées, les Libéraux ne sont pas opposés à l’état. Mais il ne doit en rien contraindre la « main invisible[25] » de la liberté des marchés, car selon Adam Smith, elle saura mieux que lui contribuer à la richesse des nations, des peuples et des individus. Ce dernier répond d’ailleurs, en 1776, par anticipation à Proudhon : « Etant des hommes libres, ces tenanciers sont capables d’acquérir la propriété et, ayant une certaine proportion du produit de la terre, ils sont un intérêt évident à ce que le produit total soit aussi grand que possible, pour que leur propre proportion puisse l’être[26] ». C’est ainsi que liberté et propriété, ces dernières garanties par l’état, sont le moteur de la prospérité générale. En effet, « interdire à un grand peuple de tirer tous les avantages possibles de toutes les parties de son propre produit, ou d’employer ses fonds et son industrie de la façon qui lui parait la plus avantageuse pour lui, est une violation manifeste des droits les plus sacrés de l’humanité.[27] » Reste la nécessité d’une « constitution libérale » dans laquelle « l’Etat ne peut exercer légitimement de coercition que pour imposer une conduite juste ou pour proposer les droits individuels, bien que pour certains (Hayek) la coercition peut aussi être justifiée pour collecter les taxes nécessaires aux services d’utilités publiques[28] ». A condition que ces derniers contribuent à nos libertés, sans les handicaper par un prélèvement obligatoire confiscatoire et indigne.
Au-delà des impraticables utopies de l’anarchisme, un contrat social est donc indispensable. Cependant si l’on considère que la solution à la crise économique actuelle des états surendettés ne passe pas par un manque de régulation, mais au contraire par une réduction du pouvoir des gouvernements, l’on devra choisir la liberté individuelle au détriment des Léviathan pour restaurer le dynamisme économique et la démocratie libérale. De même les lois mémorielles et les entraves à la liberté d’expression devront s’incliner devant la tradition des Lumières qui guide et doit guider l’épanouissement des individus libres, au sein d’états dont le rôle protecteur ne deviendrait pas le masque d’une tyrannie, qu’elle soit socialiste, écologique ou islamiste.
Thierry Guinhut
Article également publié sur L'Institut des Libertés : link
Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie
Nota bene : Il n’échappera à personne qu’il s’agit là du sujet de philosophie du Bac confié aux bons soins des Terminales S. Cependant cet exercice de style ne prétend pas constituer un corrigé, encore moins un corrigé officiel, d’autant que la troisième partie, consacrée aux thèses libérales, devrait être maniée avec prudence…
[1] Bakounine : La Liberté, Pauvert, 1965, p 91.
[2] Ibidem, p 57.
[3] Ibidem, p 60.
[4] Ibidem, p 69.
[5] Ibidem, p 56.
[6] Thomas Hobbes : Eléments du citoyen, Société typographique, Neufchatel, tome 1, 1787, p 18.
[7] Thomas Hobbes : Léviathan, Folio essais, 2000, p 225.
[8] Ibidem p 288.
[9] Locke : Traité du gouvernement civil, GF Flammarion, 1992, p 159-160.
[10] La Boétie : De la servitude volontaire, Flammarion, 1993.
[11] Jean-Jacques Rousseau : Du Contrat social, Gallimard Pléiade, 2003, p 373.
[12] Ibidem, p 419 et 420.
[13] Ibidem, p 372.
[14] Bakounine : La Liberté, Pauvert, 1965, p 52.
[15] Tocqueville : De la Démocratie en Amérique, Œuvres, Gallimard, Pléiade, tome 2, p 837.
[16] Pour reprendre le titre de Friedrich A. Hayek : La Route de la servitude, PUF, 1985.
[17] Friedrich Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra, Club du Meilleur Livre, 1959, p 46.
[18] Henry-David Thoreau : La Désobéissance civile, Pauvert, 1968, p 53.
[19] Ibidem, p 57.
[20] Robert Nozick : Anarchie, Etat et utopie, PUF, 1988, p 188 et suivantes.
[21] John Rawls : Théorie de la justice, Seuil, 1987.
[22] Friedrich A. Hayek : Droit, législation et liberté, PUF, 1981, tome 2, p 79.
[23] Peter Sloterdijk : Repenser l’impôt, Libella Maren Sell, 2012, p 18.
[24] Ibidem, p 42.
[25] Adam Smith : Enquête sur la nature et les causes de la Richesse des nations, PUF, 1995, p 513.
[26] Ibidem, p 445.
[27] Ibidem, p 667.
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