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11 décembre 2023 1 11 /12 /décembre /2023 18:39

 

Orphée, Musée Massey, Tarbes, Haute-Pyrénées.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Poèmes magiques et cosmologiques d’Orphée.

Pouvoirs & fonctions de la poésie.

 

 

Orphée : Poèmes magiques et cosmologiques,

traduit du grec par Alain Verse,

Les Belles Lettres, 2023, 182 p, 21 €.

 

 

 

« Favola in musica » et sujet obligé de l’opéra, le chant d’Orphée résonne depuis Monteverdi en 1607, en passant par celui parodique d’Offenbach en 1858, jusqu’au Voile d’Orphée, composé par Pierre Henry en 1953 avec des moyens électroniques. Et si l’on s’appuie sur la mort de son épouse Eurydice qu’il ne parvient pas à ramener des Enfers, ainsi que le racontent Virgile dans les Géorgiques et Ovide dans les Métamorphoses, l’on oublie qu’il mourut déchiré par de jalouses Ménades, sa tête posé sur sa lyre flottant sur les eaux, tête continuant de chanter... Le pouvoir de son chant avait charmé animaux et plantes, jusqu’aux pierres, avait endormi Charron, touché Perséphone et l’inflexible Hadès, d’où une réputation sans égale. Mais connait-on les vers de celui qui porte si haut sa lyre ? Magiques et cosmologiques, les voici traduits depuis des lamelles d’or et des papyrus, par Alain Verse. De telles révélations n’ont pas fini de faire d’Orphée l’allégorie de la poésie, et d’inspirer mille poètes, qu’ils soient lyriques, engagés, épiques, didactiques, en vers rimés, voire en prose.

 

Voici un corpus parcellaire, d’autant plus fascinant qu’il laisse imaginer une œuvre souverainement complète, à l’image du cosmos, dont il offre, par le biais d’une théogonie, le tableau de la création. C’est ainsi que nous parvient l’œuvre du poète mythique, venu des légendes de Thrace, fils du roi Œagre, également dieu d’un fleuve, et de la Muse Calliope, la plus savante et maîtresse en poésie épique. Pour les Anciens, Orphée était non seulement un poète stupéfiant, un devin, un musicien, un chanteur, mais de surcroit un fondateur de Mystères, non loin de ceux de Dionysos. S’il était capable de traverser les Enfers sans peine, du moins sans pouvoir répéter cet exploit, la mort ne l’a pourtant pas épargné. Le ressuscitant, ses textes sont d’une importance fondamentale, parce que l’on y trouve une révélation antérieure à toute autre, car Orphée parle directement sous l’inspiration des dieux. Cette révélation donne la clef de la création du monde et de l’homme ; elle pose le principe de l’immortalité de l’âme et fonde les pratiques rituelles initiatiques pouvant conduire l’être humain à dépasser sa finitude.

Quoique moins rigoureuse que celle d’Hésiode, du moins en fonction des 23 colonnes de textes conservées sur un papyrus carbonisé, la théogonie d’Orphée conte comment Zeus  s’empare du pouvoir après avoir avalé Protogonos, le Premier né, tout en rappelant sa généalogie divine : Nuit, Ouranos et Cronos. Le récit s’arrête brusquement au moment où Zeus désire sa mère, ce qui présidera à la naissance de Dionysos…

Quant aux Rhapsodies, elles se veulent « discours sacrés », en XXIV chants, soit autant que l’Iliade et l’Odyssée, ce qui n’est en rien un hasard, tant l’ambition est grande de se mesurer aux poèmes homériques. Hélas, là encore, nous n’avons conservé que des bribes de cette théologie orphique. Chronos donne naissance à l’Ether et au Chaos, puis à partir d’un œuf, à un être double : deux paires d’yeux, deux sexes, des ailes et quatre têtes animales. Il s’appelle parfois Phanès, parfois Eros. Il est celui qui transmet le sceptre à la Nuit, qui est sa fille-épouse et également sa mère. C’est au tour d’Ouranos (le Ciel), de Gaïa (La Terre) et de Pontos (la Mer), d’enfanter Cyclopes, Titans et Titanides. L’on sait qu’Ouranos est châtré par Cronos, selon Hésiode ; ici Zeus châtre son père Cronos et avale Phanès, permettant ainsi l’apparition de tous les autres dieux. Zeus n’arrête pas là ses talents ; en effet, s’unissant avec Corè, il engendre Dionysos, lui-même tué et mangé par les Titans jaloux, avant qu’ils soient châtiés par Zeus, qui les foudroie et les enchaîne dans le Tartare. Que l’on se rassure, le cœur de Dionysos, sauvé par Athéna, permet de lui redonner vie, en un éternel recommencement. À cette théogonie succède une anthropogonie, soit l’apparition des hommes, depuis la chair mêlée de Dionysos et des Titans, et dont l’âme pourrait passer parmi les créatures, humaines et animales, d’où la possible remontée de l’âme vers le divin. Probablement ces Rhapsodies furent-elles composées quelque part entre la fin du premier siècle et le début du second.

Lisons sur une lamelle d’or, provenant de Thourioi  depuis le IV° siècle avant Jésus Christ et conservée au Musée archéologique national de Naples :

« Mais sitôt que l’âme a quitté la lumière du soleil,

Va sur la droite aussi loin qu’on peut

Aller, en étant bien sur tes gardes.

Salut, ô toi qui as souffert la peine ;

Cette peine tu ne l’avais jamais connue auparavant,

Tu es devenu dieu d’homme que tu étais.

Chevreau, tu es tombé dans le lait.

Salut, salut, toi qui chemines sur la voie de droite,

Vers les saintes prairies et les bois de Perséphone. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      En ce sens, l’orphisme est une doctrine du salut. Une souillure originelle condamnant l'âme à un cycle de réincarnations, seule l'initiation doit pouvoir  la conduire vers une survie bienheureuse où l'humain rejoint le divin. Une telle eschatologie est entretenue dans une littérature poétique apocryphe hellénistique, puis néoplatonicienne, en particulier par le soin de Proclus, Damascius, voire Plotin. Cependant nombre d’auteurs antiques, dont Platon, ne manquaient pas de voir là charlatanisme et ramassis de superstitions.

Une autre lamelle confirme l’autorité du poète : « je possède le don de Mnémosyne, célébré par des chants chez les hommes ». Mnémosyne étant la déesse de la Mémoire, mère des neuf Muses, l’on conçoit combien il ne peut y avoir inspiration sans mémoire, et combien cet Orphée est originel, de plus le garant de la transmission du don poétique parmi les générations.

Ce savant volume commence par un choix de plus de 250 témoignages antiques, en particulier, celui d’Hérodote, le plus ancien. Les fragments « veteriora », côtoient les tablettes « orphiques », les papyrus de Derveni, les Stemma des théogonies orphiques et les rhapsodies, ou discours sacrés. Le tout attestant des plus anciennes théogonies et doctrines orphiques aux Ve et VIe siècles avant Jésus Christ. Alain Verse a présidé au choix des textes et aux traductions, restituant la beauté stupéfiante du chant, alors que l’édition est revue et augmentée par Alexandre Marcinkowski, non sans une précieuse postface de Luc Brisson, fort documentée. Ainsi nous découvrons où les auteurs néoplatoniciens ont élaboré leurs exégèses si subtiles de ces textes. Volume d’autant plus précieux que l’édition des Hymnes[1], à l’Imprimerie Nationale, est épuisée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Toute une tradition fit d’Orphée le créateur, le propagateur et l’inspirateur de la poésie. Tout poète a une dette envers lui. Quelques soient les fonctions qu’il assigne à ses vers. Rainer Maria Rilke n'en témoigna-t-il pas en ses Sonnets à Orphée ?

« Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses ». Ainsi Baudelaire était-il un nouvel Orphée dans « Le balcon », publié en 1857 parmi Les Fleurs du mal. Ramener le passé à la présence réelle et donner au présent son plein éclat grâce au pouvoir des mots et des vers, seraient donc la fonction du poète armé de sa lyre ; comme le fit Orphée, dans Les Métamorphoses d'Ovide, charmant Charron et Pluton au royaume des morts et tentant de ramener à la vie et à l'amour son Eurydice. Sensations et sentiments sont alors le miel du poète qui, écrivant ses vers mélodiques et imagés, privilégie le registre lyrique. Mais la poésie a-t-elle pour unique fonction cette expressivité des sentiments ? Certes, le lyrisme, et plus précisément le romantisme, sont le ressort des vers ; pourtant, la fable, la poésie engagée, l'Art pour l'art ont bien d'autres fonctions, quoique avant de devoir servir à quelque chose, la création poétique soit d'abord et dans tous les cas osmose réussie entre un dire, un sens, ses images et sa musicalité.

Le préjugé commun dirait sans doute que la poésie sert à exprimer ses sentiments. Si le mot grec « poiêsis » signifie création, elle est aussi une qualité d'émotion, donc, de manière élective, le support de ce lyrisme qui existe depuis l'Antiquité et sous tous les climats. Et bien sûr l'amour en est le thème roi. Du Romain Properce « À la gloire de Cynthie », jusqu'aux Yeux d'Elsa de Louis Aragon, en passant par Les Amours de Ronsard, tout est tendresse et passion, charme et éloge :

« Marie, qui voudrait votre nom retourner,

Il trouverait aimer ! Aimez-moi donc, Marie ».

Ainsi chante au XVI° le poète de la Pléiade qui affectionne le sonnet pour exalter et offrir à l'aimée ses plus purs sentiments, comme l'a fait après lui Shakespeare, ou plus tard encore Baudelaire...

 

Eisen : Orphée. Ovide : Les Métamorphoses, Desray, 1807.

Photo : T. Guinhut.

 

Mais d'autres lyrismes proposent d'extérioriser d'autres affections, pour les calmer peut-être. Lorsque Victor Hugo va se recueillir sur la tombe de sa fille Léopoldine dans « Demain, dès l'aube», sa plainte et sa détresse s'expriment avec pudeur dans un registre élégiaque. Paul Eluard, lui, propose un ardent éloge à « Paris [sa] belle ville » dans « Courage ». Nombre d'entre eux utilisent le « je » pour marquer leur intimité et permettre ainsi l'identification du lecteur qui trouvera son sentir mieux exprimé qu'il en était capable...

Indubitablement, c'est le romantisme qui a porté à l'incandescence les sentiments personnels. John Keats, dans l'« Ode à un rossignol » est « à demi amoureux de la mort secourable », dans une exacerbation de sa mélancolie. Alphonse de Lamartine, dans « Le Lac » et devant la fugacité du bonheur des amants, commande vainement : « O temps ! suspend ton vol ». Plus loin, dans Les Méditations poétiques, il énonce ce que nous avons tous ressenti : « Un seul être vous manque est tout est dépeuplé ». Gérard de Nerval commence ainsi son sonnet : « Je pense à toi, Myrto, divine enchanteresse », pour terminer « El desdichado » par :

« Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée ».

Il pense offrir à l'aimée autant qu'au lecteur la quintessence de l'expression des sentiments, de façon à les persuader de leur intensité et de sa sincérité... Orphée, d'ailleurs, étant l'archétype du poète lyrique puisqu'il parvient à séduire par son chant aussi bien les animaux que les dieux des Enfers pour presque parvenir à en ramener son Eurydice, ramenant le lecteur auprès de celle qu’il aime et que seule la poésie peut rattraper au-delà du temps.

Cependant, même les romantiques ont su ne pas se limiter à la poésie lyrique. En effet, qu'ils s'appellent Alfred de Vigny ou Victor Hugo, ils ont cherché à exprimer bien autre chose que des sentiments personnels, à travers le didactisme ou l'engagement. Dans la tradition de l'apologue, Alfred de Vigny fait des alexandrins de « La mort du loup » un précepte stoïcien, enseignant l'homme à supporter la douleur, à l'exemple des animaux. C'est dans ce genre, où se sont illustrées les Fables choisies mises en vers de Jean de La Fontaine, que nous connaissons tous « Le corbeau et le renard », que nous retenons que « Tout flatteur vit au dépens de celui qui l'écoute ». Ainsi divertir et instruire sont les fonctions jumelles de la poésie. Nous savons grâce au « pouvoir des fables », qu'

« À ce reproche l’assemblée,

Par l’apologue réveillée

Se donne toute entière à l’orateur :

Un trait de fable en eut l’honneur ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Victor Hugo, lui, a mis toute sa passion pour la liberté des peuples dans Les Châtiments, conspuant Napoléon III et son coup d'état, celui qu'il appelait par ailleurs « Napoléon le petit », avec cependant bien de l’inhustice. Cette poésie engagée, dans la tradition des Tragiques d'Agrippa d'Aubigné qui, au XVI°, s'attaque aux vices des puissants et dénonce les guerres de religions, trouve son champ d'élection pendant la Seconde guerre mondiale, lorsque Louis Aragon, Robert Desnos et Paul Eluard appellent à la Résistance, à la libération de la France occupée par la tyrannie nazie, dans un recueil commun, clandestin et signé de seuls pseudonymes : L'honneur des poètes. L’on se souvient que « Liberté, j'écris ton nom » d'Eluard fut par jeté par les avions anglais au-dessus de la France résistante : quelle belle preuve du pouvoir des mots et des vers, preuve que n’eût pas méprisé Orphée lui-même... Pierre Seghers, dans La résistance et ses poètes, refuse que ces derniers se réfugient dans une « tour d'ivoire » et légitime l'engagement de celui dont le devoir ne se limite pas à chanter sa bien-aimée. Il s'agit donc d'une poésie argumentative qui, au-delà de ses talents de persuasion, de conviction et de délibération (comme lorsque Paul Eluard dans « Courage » appelle les Français à libérer Paris), manie tous les talents de l'image et de la musicalité, non sans faire parler l'émotion et la responsabilité.
      Il y a bien moins d'émotion, hors l'admiration esthétique, dans l'Art pour l'art. Au milieu du XIX° siècle, Théophile Gautier préfère le marbre : « le carrare / Avec le paros dur », car « l'art robuste / Seul a l'éternité. » Les Parnassiens fondent une école poétique, en réaction contre le romantisme, qui perdurera jusqu'aux sonnets des Trophées de José Maria de Hérédia. La poésie alors ne doit rien au didactisme, ni aux sentiments, ni à l'engagement, elle se veut pure perfection plastique, non sans froideur peut-être. L'écriture des poèmes sert-elle alors à la société ? Ne sert-elle pas d'abord le langage, notre capacité à dire le moi et le monde, dans la plus pure tradition orphique...
      Que l'on compose en classiques alexandrins, en vers libres, en versets, voire à l'occasion d'un poème en prose, il ne suffit pas d'avoir un bon sujet, qu'il soit émouvant, moral, politique ou esthétique, encore faut-il savoir y unir la suggestion des images et les pouvoirs de la musicalité, cette « sorcellerie évocatoire » dont parlait Baudelaire, de façon, comme le fit Orphée, à charmer hommes et animaux, peut-être jusqu'aux dieux des Enfers. La preuve : dans la poésie en prose, comme chez Charles Baudelaire dans Le Spleen de Paris, ou dans « L'huître » de Francis Ponge, les métaphores rayonnent : « Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre d'où l'on trouve aussitôt à s'orner ». De plus les assonances en « ou » et « o » permettent à cette formule linguistique, à ce bijou de mots tiré du Parti pris des choses (1942) d'accéder à une puissante magie incantatoire.
      Qu'il s'agisse des vers de Charles Baudelaire dans « L'invitation au voyage », « Là, tout n'est qu'ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté », ou du « Tendre est la nuit » de John Keats dans son « Ode à un rossignol », l'orphique pouvoir de suggestion suscite l'envolée de l'imagination du lecteur. Ne s'agit-il pas là de la plus haute fonction de la poésie, nous transporter dans un état second de la perception pour une connaissance plus pure du monde et du moi.
      « Un poète est un monde enfermé dans un homme » disait Victor Hugo. Mais le devoir de ce perpétuel Orphée n'est-il pas, en recourant à l'expression poétique de ses sentiments, d'ouvrir ce monde à autrui, à ses secrets lecteurs ? Monde d'émotions, d'indignation politique antitotalitaire, d'art plastique, qu'il soit inspiré par la statuaire grecque ancienne ou par le zen japonais, il est, comme le disait Paul Verlaine « De la musique avant toute chose », une « invitation au voyage » vers le réel autant que vers l'imaginaire. Faut-il penser avec Percy Bysshe Shelley, aux dernières lignes de sa Défense de la poésie, que « Les poètes sont les législateurs non reconnus du monde » ?
 
      Les peintres n’ont pas échappé à la fascination orphique. Pensons à Jean-Baptiste Corot, dont le porteur de lyre parcourt le mystère des forêts ; à Gustave Moreau, dont la lyre picturale confine aux prémices de l’abstraction…

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Orphée : Hymnes et discours sacrés, Imprimerie Nationale, 1991.

 

Emile Blin : Orphée et Eurydice, Hôtel de Ville, Poitiers.

Photo : T. Guinhut.

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19 novembre 2022 6 19 /11 /novembre /2022 07:20

 

Villa romana La Tejada, Quintanilla de la Cueza, Palencia.
Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Histoire Auguste des empereurs tardifs

& autres historiens païens :

sous l’égide de Clio.

 

Histoire Auguste et autres historiens païens,

Edition, traductions du latin et notes de Stéphane Ratti,

Gallimard, La Pléiade, 2022, 1328 p, 65 €.

 

Clio et ses disciples. Ecrire l’Histoire en Grèce et à Rome,

Signets, Les Belles Lettres, 2014, 330 p, 15 €.

 

 

Dignes des triomphes littéraires comme d’autres l’ont été des triomphes militaires, de Polybe à Salluste, Tite Live et Tacite, en passant par Salluste, les historiens romains ont de longtemps été des modèles. Et si l’on excepte Jules César qui fut surtout l’historien de lui-même, ils s’attachèrent à la période héroïque de la République, des guerres de conquêtes et des guerres puniques. Suétone ensuite (70-140) se fit le chroniqueur des Douze Césars, tous empereurs, de César à Domitien, en passant par Auguste et Néron. Il pouvait sembler qu’après ces prestigieux empereurs et ce sagace auteur, plus grand-chose ne méritait la palme. Et pourtant. Avec l’Histoire Auguste, texte plus rare, un pan immense de l’ère romaine se déploie sous nos yeux. Son auteur prend rang avec quelques collègues de calame - non de plume - parmi les « historiens païens », alors que cet adjectif semble bien trop dépréciatif ; car dérivé de la « paidera », il signifie la pratique des arts libéraux, les humanités, dont la connaissance rend libre. Ils écrivent en effet à l’époque où, avec Constantin, le christianisme devient une religion libérée de toute contrainte, soit en 313, avant que les cultes anciens soient définitivement interdits et persécutés par Théodose en 391-392, malgré la tentative de restauration par l’empereur Julien, dont la tolérante carrière fut hélas trop brève. Outre l’évident intérêt d’un regard rétrospectif, une telle Histoire, auguste par la divinisation de ses empereurs, qui d’ailleurs cesse avec Constantin, ne montre pas toujours d’augustes personnages, offrant ainsi de curieuses et mémorables leçons. Quoique depuis la Muse Clio leur conception de l’Histoire ait subi à l’époque moderne et contemporaine de nouveaux avatars.

 

Avec ses 550 pages, l’Histoire Auguste domine largement ce volume. Il ne faut cependant pas négliger ses coreligionnaires. D’abord, en son Histoire abrégée depuis Octave Auguste,  Aurélius Victor ménage l’éloge et les coups de griffe : Auguste est plein de « respect pour ses concitoyens », ami des savants, de l’éloquence, de la piété, mais « son goût pour le luxe le dévorait, de même que sa passion pour les jeux ». Les « appétits raffinés portant sur des objets de tous âges et de tous sexes », la cruauté contre des innocents affectent Tibère. Caligula avait « dissimulé son caractère monstrueux sous des airs de pudeur », s’abreuvant de sang. « Simple d’esprit »,  Claude ne dut ses succès qu’à ses conseillers. Le fait est avéré : Néron commit « l’inceste avec sa mère » et autres turpitudes publiques ; son successeur Galba aimait à souiller, ravager. La galerie des horreurs est interrompue par Vespasien, « en tout irréprochable », à l’instar de Titus. L’on alterne entre le pire, Domitien, et le meilleur, Trajan. L’on porte au pinacle le guerrier Septime Sévère. Enfin, usant d’une prudence idoine, l’on attribue « toutes les vertus, jusqu’aux astres » à Constantin, ne consentant à ne le chicaner que sur « sa munificence et son ambition », un péché d’orgueil que le chrétien peut blâmer en tout bien tout hommeur. Les caractères de Victor Aurélius sont en peu de mots vivement croqués, en fin psychologue, voire en ancêtre de La Bruyère.

Depuis la fondation de Rome par Romulus, L’Abrégé d’histoire romaine, par Eutrope, court en un récit synthétique. Ensuite, il énumère les empereurs, dont ses deux  favoris, Auguste et Trajan, aux qualités morales et politiques incomparables. Comme si cela ne suffisait pas, Caligula « déshonora ses sœurs et même, de l’une d’elles, eut une fille qu’il séduisit à son tour » ! Néron « mit à mort une grande partie du Sénat » et « incendia Rome, afin de jouir d’un spectacle comparable à celui qu’avait jadis offert, après sa chute, Troie en flammes », même s’il s’agit probablement d’une imputation fallacieuse. La gloire n’est pas toujours clémente ; voilà ce qu’il en reste, non sans humour : « Aemilianus était d’origine très obscure et son règne fut plus obscur encore ; il mourut au cours du troisième mois ». Eutrope est plus sévère à l’encontre de Constantin, « arrogant », qui « persécuta ses proches », et « un homme que l’on peut comparer aux meilleurs empereurs dans la première partie de son règne, mais aux médiocres dans la dernière ». Ses lois promulguées « étaient justifiées par le bien et la justice, mais la plupart étaient inutiles et quelques-unes sévères », une phrase que devraient méditer nos législateurs d’aujourd’hui.

Quant à Julien, qui tenta de réhabiliter le paganisme, il est pudiquement incriminé : « Il s’en prit exagérément à la religion chrétienne, mais s’abstint cependant de verser le sang ».

L’auteur des Vies et mœurs des empereurs depuis César et Auguste jusqu’à Théodose verse un flot d’éloge sur Auguste, mais en dénonçant son « ambition d’exercer le pouvoir absolu qui allait au-delà de ce que l’on pouvait penser ». Quant à Néron il avait « voulu transformer en femme en émasculant » l’eunuque Sporus. Préférons Vespasien, qui « redonna vigueur en peu de temps à un univers depuis longtemps exsangue et épuisé ». D’après cet historien, Héliogabale poussa la perversion jusqu’à se faire émasculer. Théodose enfin défit les Huns et les Goths, son « âme clémente, pleine de miséricorde », est fort chrétienne, n’est-ce pas… Cependant, si l’on sait là qu’il interdît « par une loi d’admettre dans les festins les services de prostituées ou de musiciennes », il n’est pas le moins du monde question de son interdiction des cultes païens, et même le mot « chrétien » n’est pas prononcé !

À tout seigneur tout honneur : Hadrien ! Puisqu’il est non seulement le premier empereur de cette Histoire Auguste, mais, selon ses vers la « Petite âme voyageuse, caressante », qui inspira Marguerite Yourcenar[1]. Au « philhellène Hadrien » est consacrée cette fois une longue notice élogieuse : « Bien qu’il préférât la paix à la guerre, il exerça la troupe comme si une guerre menaçait, en lui donnant des preuves de sa propre endurance ». L’on sait ici qu’il fit édifier le fameux mur en Bretagne, bien au-delà de la Gaule. Tous ses voyages parmi l’empire ne l’empêchèrent pas d’être « féru de poésie et de littérature », de perdre « son cher Antinoüs, qu’il pleura à la façon d’une femme », ou encore de se livrer à quelques tardives persécutions. L’on connait même le plat préféré de cet homme aux cent vertus : « le pâté aux quatre viandes, composé de faisan, de tétine de truie, de jambon, le tout en croûte » ; mmm !

Autres renseignements précieux, sur Marc Antonin le philosophe, qui tout jeune étudia tant les péripatéticiens et les stoïciens que le droit. En conséquence, ce fut un grand législateur, qui vendit aux enchères son trésor pour renflouer l’Etat. Mais face à lui, les chiens faisant parfois des chats, son fils Commode, « était un débauché, un scélérat […] né pour les tâches les plus honteuses […] il volait de tavernes en lupanars », goûtait « les langues de paon et de rossignol ». Ses répressions furent criminelles, ses pratiques sexuelles cruelles, « il profana le culte de Mithra par un sacrifice humain véritable […] il incisa d’un coup le ventre d’un obèse afin de voir se répandre d’un coup ses intestins ». Plus tard, Héliogabale conjuguait les turpitudes sodomites, la vente d’honneurs, de postes, promouvant « des candidats que recommandait la taille de leur membre », et la lecture des entrailles d’enfants sacrifiés, allant jusqu’à prétendre éteindre tous les cultes de l’univers « dans l’idée fixe d’établir un culte universel, celui du dieu Héliogabale ». Il fut tué par les soldats de l’empire dans « les latrines » et son corps jeté aux égouts.

Heureusement, son successeur, Alexandre, qui régna treize années, fut l’excellence même, et plus tard, Dioclétien fut le « père du siècle d’or » ; Aurélien, qui tenait son journal dans « des livres de lin », est qualifié de « divin » ; quoique sa cruauté conduisît à assassiner ce « prince utile plutôt que bon ». L’on prend connaissance avec profusion de sa discipline rigoureuse et parcimonieuse : « Tous ces détails peuvent sans doute paraître à certains futiles et excessivement frivoles, mais le scrupule de l’historien ne néglige rien ». Y compris une réflexion d’un empereur fort peu connu, Saturninus : « Vous ne savez pas, mes amis, quelle misère c’est de régner. Ce sont des épées attachées à un fil qui vous menacent la nuque ». Ne négligeons pas la rare et chaste impératrice Zénobie, « esprit de déesse » qui marchait avec les fantassins et lisait l’histoire romaine en grec, dont la valeur lui permit de régner « plus longtemps que l’on ne le tolère du sexe féminin ».

Ce ne sont là que quelques perles, parmi une foule de tableaux curieux, édifiants, admirables, immondes, sanglants, à l’égard desquels le christianisme eut beau jeu de vouloir mettre un coup d’arrêt moral.

Même abondante, profuse, y compris sur les jeux du cirque aux milliers de lions exécutés, sur les « mille deux cents gladiateurs parés pour la procession avec des vêtements de femmes », sous Gallien, cette Histoire Auguste reste lacunaire : entre les Gordiens et Valérien, un vide béant ; Philippe l’Arabe et Dèce ont disparu dans les injures du temps faites aux manuscrits. À moins que l’auteur ait résolu de passer le premier sous silence pour son christianisme supposé, et surtout le second, tant il pouvait susciter des polémiques religieuses en tant que persécuteur des chrétiens ; ce que l’on appellerait aujourd’hui de l’autocensure.

Alors qu’un monde jupitérien s’efface au profit du monde chrétien en expansion -que taisent pudiquement nos historiens - toute une civilisation fondée sur la culture et les mœurs d’une Rome que l’on pensait éternelle, sur les qualités du prince et son accord avec le Sénat, garants de l’expansion romaine, tout ce que l’on appelait la « paideia », est menacé. Eutrope et Aurélius Victor, ces historiens dits païens tentent, sinon de restaurer, mais d’en conserver les valeurs. Leurs tablettes et leurs papyrus se couvrent de chroniques et d’annales entre 360 et 408, alors que règne un pouvoir chrétien ; ils occupent des postes puissants, et se voient contraints d’écrire avec prudence, même si ce pouvoir ne peut les écarter, tant ces lettrés, émules des plus grands, de Cicéron à Tite Live, rayonnent de savoirs et compétences, rhétoriques, politiques, indispensables. Il leur faut louvoyer pour que leur éloge d’un temps révolu ne paraisse pas attentatoire au présent d’une religion omniprésente, à laquelle ils ne font que de rares allusions ; un tel silence en disant beaucoup. Il est cependant fait mention, à propos d’Alexandre Sévère, de sa velléité d’élever un temple au Christ, ce à quoi il renonça de peur que le peuple se fit entièrement chrétien, alors qu’il priait aussi bien ce dernier qu’Orphée, Apollonios de Tyane, Abraham, etc. Ce qui, en filigrane, et malgré l’imagerie peut-être fictionnelle, est un appel en faveur de la tolérance.

Se targuant de faire « le compte juste des tyrans […] afin que ceux qui ambitionnent de régner sachent que le pouvoir ne se prend pas mais qu’il se mérite », Nicomaque Flavien senior, un aristocrate néoplatonicien et préfet du prétoire d’Italie, est très probablement l’auteur de cette Histoire Auguste, tout en se dissimulant sous six pseudonymes. Hélas, lors de la bataille de la Rivière froide, en 394, les armées de Théodose écrasent l’usurpateur Eugène et le général Arbogast, soutenus par le parti païen. Nicomaque Flavien senior, qui est l’un d’entre eux, se donne la mort. Ainsi périt un talent remarquable d’une civilisation déjà entamée par les restrictions du christianisme et dont les derniers feux mettront à peine un siècle à s’éteindre, puisqu’en 476, l’ultime empereur romain d’Occident dépose ses armes aux pieds d’un chef barbare : Odoacre. Le siècle suivant sera celui de la continuation de la désolation barbare, du refroidissement climatique et de la peste[2]. Rome qui comptait un million d’habitants n’en comptera plus que vingt mille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Malgré l’indiscutable qualité historiographique et l’écriture raffinée, il n’en reste pas moins que l’Histoire Auguste ne dédaigne pas l’ironie, la raillerie et le trivial, jusqu’à frôler le blasphème au moyen de parodies des Évangiles ou des Pères de l’Église, et s’autoriser des allusions plus ou moins limpides, sans cependant attaquer frontalement les chrétiens. Ainsi, lors de la naissance de Diadumène, un prodige fait naître des brebis de couleur, alors que Tertullien se refuse à voir ce que Dieu n’a pas créé lui-même. Ainsi, à l’occasion d’Aurélien, l’auteur fait-il un éloge du philosophe Apollonios de Tyane : « un homme que l’on pouvait lui-même invoquer comme une divinité […] Y eut-il en effet, jamais homme plus saint que lui, plus véritable, plus éminent et plus divin ? ». Faut-il lire à Propos de Claude une ironie peu chrétienne : « Il aima ses parents, quoi d’étonnant ? Il aima aussi ses frères, ce qui peut déjà passer pour un miracle. Il aima ses proches, ce qui, à notre époque, ressemble aussi à un miracle » ? Plus osé encore : l’anecdote selon laquelle Maximin recueillait sa sueur dans un calice pour l’offrir, comme en une moquerie christique…

N’avoue-t-il pas, à propos d’Héliogabale : « passant sous silence une multitude faits scandaleux […] Ce que j’ai dit, je l’ai dissimulé sous le voile des mots autant que je l’ai pu ». L’on a vu pourtant qu’il ne fait pas dans l’euphémisme. Parmi ces trente vies impériales, il faut aller en quête d’indices révélateurs, lorsque, « semet ridente », l’écrivain va souriant dans son for intérieur. À l’instar du Suétone des Douze Césars, il goûte les indiscrétions d’alcôve, les historiettes morales, et comme tout Romain crédule et superstitieux, les prodiges et les oracles, comme lorsque Marc Antonin « fit tomber le foudre du ciel, grâce à ses prières, sur une machine de guerre ennemie, et obtint que la pluie tombât sur ses soldats qui mouraient de soif ». Voire les rumeurs croustillantes : l’on soupçonna Marc Antonin d’avoir enduit de poison la moitié d’une « vulve de truie » qu’il aurait servi à Vérus pour l’empoisonner ! Qu’importe, voire au contraire, si cet historien n’est pas très scrupuleux, usant des libertés de l’imagination, des mystifications historiques et de lettres apocryphes, passant à la trappe la capture peu glorieuse de Valérien par les Perses, le plaisir du lecteur en est autant stimulé. Ce pourquoi outre ce goût de la fiction, outre ce jeu de piste parfois humoristique, parfois savant, voire crypté, une telle œuvre est d’un prix incomparable, d’autant que l’on y trouve des renseignements ailleurs restés dans les limbes de l’intention ou inaccessibles lorsque des manuscrits ont été perdus, détruits[3]. L’Histoire Auguste est bien, selon la conviction de Stéphane Ratti, une œuvre d’art, à l’instar du jugement de Nietzsche, selon lequel l’art, et non la morale, est « l’activité proprement métaphysique de l’homme[4] »…

 

Les Césars de l'Empereur Julien, Denys Mariette, 1696.

Photo : T. Guinhut.

 

La fin du volume est de manière surprenante occupée par trois « poèmes contre les païens ». Ils éclairent le point de vue chrétien dans sa détestation du monde ancien, dénonçant « des dieux sans pudeur », forgeant un sévère réquisitoire contre un « sénateur qui a abandonné la religion chrétienne pour se soumettre à l’esclavage des idoles ». Incriminant probablement Nicomaque Flavien senior, le curieux triptyque n’est cependant pas immortel.

Nonobstant l’exercice obligé de l’énumération, cet ouvrage est loin d’être un sec pensum aux antiques poussières : sans cesse il est passionnant, vivant, ressuscitant pour nous ces historiens païens, en dépit du jugement peu amène des chrétiens à leur égard. Ressuscitant également, outre la litanie de crimes et de cruautés, la gloire de l’empire, la splendeur des statues, le raffinement de la civilisation, la beauté des bibliothèques…

Nous saurons gré à l’auteur d’un travail de Romain, au sens des aqueducs, des cirques et autre Colisée, qui, non content d’être le traducteur, s’est chargé de l’établissement de la préface et des notes, Stéphane Ratti, érudit latiniste ; ses notices sont un régal. Si l’on connait par ailleurs ses travaux sur Saint Augustin[5] et sa réflexion sur l’écriture de l’Histoire à Rome[6], il propose ainsi l’indispensable pendant des volumes de la Pléiade consacrés à de plus anciens Historiens romains, non exhaustifs, néanmoins considérables, l’un pour Salluste et Tite Live, l’autre pour Jules César, entre guerres civiles, d’Hannibal, des Gaules et d’Alexandrie.

Sans compter que d’autres historiens considérables du IV siècle sont ici écartés, comme Ammien Marcellin (dont nous n’avons conservé que les pages concernant les grandes invasions de 353 à 378) et Procope de Césarée (qui écrit en grec au VI°), peut-être faut-il regretter qu’en un tel volume ne figure aucun texte de l’empereur Julien, qui ne régna que 361 à 363. Il fut vilipendé par le christianisme pour avoir voulu restaurer le paganisme. Certes, ce n’est pas un historien, mais puisque notre Pléiade inclut en prime « Trois poèmes contre les païens » anonymes, l’on eût pu y proposer la Satire des Césars, dans laquelle Julien fait comparaitre devant les dieux de l’Olympe tous les empereurs qui l’ont précédé : ils y subissent la censure du joyeux Silène. Cela va de Jules César « qui paraissait d’humeur à disputer l’empire à Jupiter même » à Constantin qui « se fixa volontiers auprès de la Débauche[7] ». Seul Marc-Aurèle a droit à la faveur des dieux… À moins de penser à sa « Défense du paganisme », qui, non sans ironie n’a été conservée dans les œuvres de Saint-Cyrille que pour la réfuter. Pour lui, « la secte des Galiléens n’est qu’une fourberie, purement humaine, et malicieusement inventée, qui, n’ayant rien de divin, est pourtant venue à bout de séduire les esprits faibles, et d’abuser du goût que les hommes ont pour les fables, en donnant une couleur de vérité et de persuasion à des fictions prodigieuses[8] ». Leur reprochant « la haine implacable contre les différentes religions des nations » et la paresse , le reste à l’avenant, sans négliger aucunement une solide argumentation, Platon et Moïse étant comparés, au bénéfice du premier. Voilà qui, malgré les vertus affichées d’amour, de paix et de pardon du christianisme, est bien rafraichissant !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rappelons-nous que les neuf Muses, ces indispensables inspiratrices, sont les filles de Mnémosyne, déesse de la Mémoire. Et conséquence elles ne peuvent, au travers de leurs disciples humains, exercer leur art sans le travail d’une mémorisation ordonnée. Clio, Muse de l’Histoire, fait l’objet d’un volume fort instructif de la fameuse collection Signets[9] des Belles Lettres, au fronton vermillon, sous la direction avisée de Marie Ledentu et Gérard Salamon. À rapprocher d’un volume du même esprit, Imperator, cette anthologie des plus belles pages de l’Histoire antique brosse menus anecdotes et immenses faits d’armes et de paix, grâce à Hérodote ou Xénophon pour les Grecs, Tacite et Tite-Live pour les Romains, sans compter bien d’autres, plus secrets. L’art du récit ne manque pas de susciter des tableaux mémorables, non sans fournir les leçons morales et politiques du passé, au service d’un présent sans cesse en mutation. Les hommes illustres, selon la formule de Plutarque, chefs de guerre, législateurs de cités, rois et empereurs, font l’objet d’une galerie de portraits haute en couleurs. Au cœur bruyant et sanglant des batailles et au secret des intrigues de palais, où sont fomentés les complots immortalisés, la postérité veille, le lecteur apprend, s’effraie, se divertit, devient un brin philosophe, embrassant le monde antique dans l’orbe de sa pensée.

 

Historiens jupitériens, les Romains et les Grecs concevaient l’Histoire comme l’établissement du déroulé des faits, dans une vocation mémorielle et héroïque bien entendu, mais également édificatrice, afin d’en tirer des leçons de tactique, de bon gouvernement, autant de soi que de la Cité et des empires, comme le fit également un Arabe berbère, au XIV° siècle, Ibn Khaldoun. Certes ils pouvaient, comme les historiens romains, voir se tracer l’expansion républicaine puis impériale comme une voie pavée de grandeurs croissantes ; quoique le Bas Empire les dut voir déchanter en déplorant la décadence, les divisions et les invasions barbares. À l’instar de Clio, certes déesse, ils n’imaginaient pas une Histoire téléologique, divinement orientée, comme le fit, à la suite de la théodicée de Leibniz, le maître de la raison dans l’Histoire, Hegel, qui croyait à un progrès infini de l’humanité, même semé d’embûche. Son fils spirituel, Karl Marx, allait assigner à une déesse disparue, Clio, le travestissement du matérialisme historique promis à un rayonnement considérable, que les faits démentirent. Quoiqu’attaché au marxisme, Walter Benjamin[10] ne croyait plus guère à la destinée téléologique de l’Histoire. En un rameau hégélien, Francis Fukuyama[11] espérait en l’expansion de la démocratie libérale, sens de l’Histoire confirmé par les faits, dans la mesure où la fin du XX° siècle voyait de plus en plus de pays y accéder, mais hélas infirmée par la pérennité du communisme chinois, de l’impérialisme russe agressif et du Jihad versus Mc World, pour reprendre le titre de Benjamin Barber[12]. Il est à craindre que de longtemps nous aurons besoin de recourir encore, même si les armes ont changé, aux leçons tactiques tirées de Jules César, comme le fit Napoléon Ier, où de Polybe, narrant la bataille de Cannes contre Hannibal, comme le fit en ses commentaires, un Folard au XVIII° siècle[13]. Et si nous ne voulons guère de gouvernants jupitériens, souhaitons que nous ayons encore des historiens jupitériens.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Marguerite Yourcenar : Les Mémoires d’Hadrien, Le Club Français du Livre, 1963.

[4] Friedrich Nietzsche : La Naissance de la tragédie, Œuvres, t I, La Pléiade, Gallimard, 2000, p 8.

[5] Stéphane Ratti : Le Premier Saint Augustin, 2016, Les Belles Lettres, 2009.

[6] Stéphane Ratti : Ecrire l’Histoire à Rome, Les Belles Lettres, 2009.

[7] L’Empereur Julien : Œuvres complètes, Moreau, 1821, T II, p 320, 356.

[8] L’Empereur Julien : ibidem, T III, p 4, 5.

[11] Francis Fukuyama : La Fin de l’Histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.

[12] Benjamin Barber : Jihad versus Mc World, Desclée de Brouwer, 1996.

[13] Abrégé des commentaires de Folard sur l’Histoire de Polybe, Chez la veuve Gandouin, 1754.

 

Château du Boisrenault, Buzançais, Indre.

Photo : T. Guinhut.

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13 mai 2022 5 13 /05 /mai /2022 17:21

 

Minerva Pacifica, Museo de Calahorra, La Rioja.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Eloge des déesses grecques & de Vénus.

Avec le concours de Laure de Chantal, Marika Doux

& de L'Enlèvement de Perséphon.

 

 

Laure de Chantal : Libre comme une déesse grecque,

Stock, 2022, 252 p, 19,50 €.

 

Bibliothèque mythologique idéale,

rassemblée et présentée par Laure de Chantal & Jean-Louis Poirier,

Les Belles Lettres, 2019, 624 p, 29 €.

 

Marika Doux : Moi Vénus… Autobiographie d’un mythe,

Henry Dougier, 2022, 136 p, 14,90 €.

 

Karrie Fransman & Jonathan Plakett :

L'Enlèvement de Perséphon,

traduit de l'anglais par Marguerite Capelle et Hélène Cohen,

Stock, 2022, 168 p, 20,90 €.

 

 

 

Malgré le préjugé qui aimerait croire que la Bible est misogyne, l’on fera remarquer qu’Eve est la « chair de la chair » d’Adam ; en outre des héroïnes comme Judith exécutent l’abominable Holopherne, Marthe et Marie-Madeleine sont des figures positives des Evangiles, la femme adultère est pardonnée, sans compter la Vierge Marie et l’amoureux « Cantique des cantiques »… Et si la Grèce antique compte tant de stratèges et de politiques, de philosophes et de tragédiens, quoique des dames philosophiques n’aient pas manqué[1] et que les matrones devaient gérer la cité lorsque ses héros partaient guerroyer, elle ne saurait être taxée de machisme. Car chez les dieux de l’Olympe, l’on découvre autant de déesses - et d’importance ! - dont Laure de Chantal offre un éloge appuyé dans les pages de Libre comme une déesse grecque. Parmi la riche cohorte de ses figures mythologiques, elles sont créatrices comme Gaïa, magiciennes comme Circé, politiques comme Antigone, artistes comme les Muses, infernales comme les Furies, amoureuses comme Aphrodite. Dont la déclinaison romaine, sous le nom de Vénus, ne cesse de nous abreuver de ses plaisirs et de ses périls, aphrodisiaques et vénériens. Au point qu’elle puisse parler aujourd’hui depuis les lèvres de Marika Doux, en un séduisant  exercice d’autobiographie fictive. Enfin, séduisants ou ridicules, qui sait si nous convaincront Karrie Fransman & Jonathan Plakett en  préférant L'Enlèvement de Perséphon à la féminine Perséphone...

C’est avec un rien d’opportunisme féministe que Laure de Chantal orne son essai, Libre comme une déesse grecque, avec un sous-titre accrocheur, voire racoleur : « Dans la mythologie, le meilleur de l’homme est une femme », qu’il eût mieux valu taire par pudeur. Rassurons-nous, l’ouvrage est de bout en bout roboratif, entraînant, convaincant. Dès l’abord, la thèse trouve son irréfutable preuve avec Gaïa, source de la cosmogonie grecque. « Terre aux larges flancs » selon Hésiode, elle est à l’origine du ciel étoilé, elle est la mère des Titans avec le concours d’Ouranos, de Cronos (soit le Temps), de Mnémosyne, déesse de la mémoire et mère des Muses, grand-mère salvatrice de Zeus, créatrice de l’Olympe et des hommes…

Ces hommes qui ne sont rien sans les Moires ou Parques, Clotho, Lachésis et Atropos, qui tissent le fil de nos destins : « À chaque homme, les Moires ont fait trois cadeaux : la vie, la mort et la liberté ».

Revenons aux neuf Muses, indispensables sine qua non. Sans elles, ni art ni sciences : « L’art et les sciences ne sont qu’une production des Muses », professe Platon (Ion 533). De Calliope, pour l’épopée, à Uranie pour l’astronomie, elles racontent, décrivent et découvrent les hommes, leurs haut-faits, mais aussi permettent la connaissance de la voûte céleste. Parmi elles, Clio inspire les historiens, Erato la poésie amoureuse, Terpsichore la danse, Euterpe est musicale, Polymnie chante les hymnes,  Melpomène tisse la tragédie et Thalie la comédie, soit l’alpha et l’oméga du théâtre grec. L’on dit même qu’en ce club fermé, seul un mortel, plus exactement une mortelle, fut intronisée : la poétesse Sapho, « dixième Muse ».

Et combien d’héroïnes parmi l’immense galerie de la mythologie ! Iphigénie, sacrifiée par son propre père aux pulsions guerrières des Grecs contre Troie, remplacée par la biche d’Artémis, est en fait l’héroïne de la fin des sacrifices humains. Les Amazones, « guerrières des confins », qui, au-delà du mythe, appartiennent à la réalité historique[2], sont pour Platon le modèle la femme idéale pour une cité idéale, malgré leur violence combattive.

Après ces « guerrières », voici, au contraire de bien des préjugés, les « savantes ». Athéna, ou Minerve chez les Romains, représente la civilisation : « lumineuse, splendide, féminine et armée jusqu’aux dents ». Bienfaisante, elle enseigne le tissage aux femmes, et aux hommes offre l’olivier. Habile et sage, elle prodigue ses conseils et protège les Grecs lors de la guerre contre Troie, dont Achille. Aux côtés des dieux, « sans elles incapables de gouverner », outre Athéna déesse de la Sagesse, Mètis est l’Intelligence supérieure, aussi rusée que prudente. Et lorsqu’Ulysse est appelé « Polymètis », cela témoigne qu’il est loisible « aux femmes et aux hommes de se partager le pouvoir, en bonne intelligence ».

N’oublions pas avec elles Thémis qui est la Justice. Voilà bien autant de déités et d’allégories féminines indispensables à la marche du monde. Flora au « gai savoir » botanique est la gardienne du savoir scientifique. Ne donne-t-elle pas de plus « l’immortalité aux cœurs blessés ? » Ainsi Hyacinthe, Narcisse ou Attis sont changés en fleurs. Les Sibylles, aux messages volontairement sibyllins, ont des talents de devineresses certains. Elles vont jusqu’à connaître l’avenir de l’orthographe, puisqu’une belle coquille orne les pages 84 et 85, en intervertissant le « i » et le « y » !

« Indépendante, sauvage et sagittaire », voici Artémis, déesse de la chasse, une pratique pourtant traditionnellement associée au mâle. La « Dame aux fauves » a des talents de protectrice, car, en dépit de son célibat aux nombreux amants et amantes, elle aide les femmes à accoucher. Mais gare à sa justice sévère ! Ne fait-elle pas dévorer Actéon, qui l’a surprise se baignant nue, après l’avoir changé en cerf, par ses chiens…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entrelaçant son énumération de remarques féministes souvent bienvenues, notre thuriféraire des déesses rétablit bien des vérités. Au-delà de l’image désastreuse de la magicienne Circé qui change les compagnons d’Ulysse en pourceaux (les hommes sont des cochons, n’est-ce pas ?) se découvre une Circé paisible et solitaire, « aux nombreux pharmaka », c’est-à-dire poisons et remèdes, un « professeur d’humanité », rehaussant ses pourceaux en les éduquant à la condition humaine, indiquant à Ulysse le chemin d’Ithaque. Ce dernier se voyant délivré avec aménité de l’amour de Calypso. Ariane, célèbre pour avoir été abandonnée par Thésée, est ici bien plus l’épouse de Bacchus, réalisant l’union de « Liber et Libera », soit celle de deux libertés. Hélène n’est pas seulement belle, mais également au sens moral, la beauté détenant un « pouvoir civilisateur universel », quoiqu’elle soit également fatale.

Femmes autant que déesses, ce sont des « battantes ». Qu’elles disent « oui » ou « non », la conviction et l’ardeur ne leur manquent jamais. Psyché ose découvrir le visage interdit de l’Amour, en « âme » assoiffée de connaissance, y compris jusqu’aux Enfers où elle est la seule femme à descendre, et à en revenir. De surcroit, de femme elle devient déesse ! Reine, mais bien au-delà de l’épouse royale et jalouse à bon droit de Jupiter, une Junon coléreuse anime de ses fureurs les poèmes épiques de l’Iliade et de l’Enéide. Exigeant la justice, Antigone refuse l’ordre inique qui lui a été donné par le tyran Créon. Daphné réussit à échapper aux avances empressées d’Apollon en se changeant en laurier. Volage comme Léda, intensément aimante comme Alcyone, la détermination et l’indépendance les animent. Symbole de la passion amoureuse ou « cheffe d’Etat », elles apparaissent comme des modèles imparables, des cristallisations de l’humaine condition à ses paroxysmes.

Pour reprendre le sous-titre, il est douteux que toujours se vérifie : « Dans la mythologie, le meilleur de l’homme est une femme ». En effet, avoue notre essayiste, « certaines sont davantage des anti-modèles que des modèles », ou encore, « la femme mythologique a le meurtre facile ». Pensons aux séductrices et fatales Sirènes, à Médée impunie qui égorge ses enfants, les sacrifiant à sa jalousie lorsque Jason l’abandonne pour une princesse. Pensons à Clytemnestre, mère coupable d’avoir tué son sanguinaire mari Agamemnon, assassinée par son fils Oreste, quoiqu’il faille peut-être la réhabiliter au nom de « l’injustice faite aux femmes »…

L’ouvrage, enthousiaste comme il se doit, trouve son acmé finale avec « Aphrodite au sommet », plus puissante que Zeus même et mère d’Harmonie et d’Eros, après avoir révélé que Tirésias, qui fut successivement homme et femme, sut que la seconde a bien plus de plaisir sexuel que le premier. Certes, cet essai n’a pas choisi de nous parler des dieux masculins, mais il concède volontiers qu’il s’agit d’une mythologie qui « regorge d’hommes admirables », même s’il le fait incidemment ; mais l’on ne saurait après cette lecture avoir la berlue en imaginant une Grèce ancienne furieusement machiste, tant au ciel de la mythologie ces dames sont riches de talents. Pour prolonger une telle thèse, pensons en outre au Christianisme, dont à peu près toutes les allégories sont femmes : Vertu, Foi, Espérance, Tempérance, Charité, etc.

Favorisée par les Muses, Laure de Chantal offre un essai rigoureux, joliment documenté, sachant citer Peter Sloterdijk[3] à propos du pouvoir et des colères égales de Junon et de Jupiter, éclairé enfin, qui ravit ses lecteurs, même si sa défense de la colère (en passant par Greta Thunberg) peut sembler fort discutable tant cette émotion est pulsion déraisonnable aux conséquences destructrices[4]. Elle n’écrit pas au hasard, ou sous le coup d’une mode idéologique. Agrégée de Lettres classiques elle a œuvré sur la langue française et la grammaire[5], sur la cuisine et le jardin antiques, y compris, ô joie, un Manuel du flirt antique[6], tout en dirigeant d’efficaces anthologies, comme sa Bibliothèque mythologique idéale, où ne manque ni déesses ni dieux. L’on y lira, réunis avec sagacité, la plupart des mythes, bien souvent féminins : le « deuil de Déméter » par Pausanias, l’histoire de Psyché, âme amoureuse » par Apulée, sans oublier un rare « Jugement des déesses » par le parodique Lucien de Samosate…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Puisqu’Aphrodite, devenue Vénus à Rome, est notre déesse chérie avec amour, lisons et contemplons une jolie prouesse éditoriale par Marika Doux : Moi Vénus… Autobiographie d’un mythe. Cette auteure entreprend une autobiographie fictive de son héroïne : Moi, Vénus. C’est pour le moins osé, surtout si des allusions à nos réseaux sociaux pétillent dès la première page. Vénus est en effet antique et aussi bien contemporaine, même nourrie par les auteurs de la Grèce et de la Rome anciennes, et animée par la voix facétieuse, espiègle, de Marika Doux, qui se glisse en coquine aimable et cependant redoutable dans la chair à l’incarnat fabuleux de son héroïne, dans l’esprit aux ruses exquises et digne du cosmos de son modèle dont elle est le reflet et le moteur. Empruntant la première  personne, la narratrice nous amuse, nous enferre, nous caresse et nous fustige…

Prenant prétexte de l’inquiétude de Zeus quant à l’indifférence d’Internet et donc de l’humanité, l’auteure invite Vénus à « sauver l’Olympe ». Ainsi la déesse de la vénusté se raconte, de sa naissance au gré du sperme d’Ouranos jeté sur la mer jusqu’à la Guerre de Troie, mais aussi d’une annonce un rien burlesque destinée à des sites de rencontre, après qu’elle ait séduit tant de peintres, de poètes et de romanciers ; dont une petite anthologie achève l’ouvrage. Gageons qu’à cette annonce les aspirants au culte de la divinité ne manqueront pas…

Surtout si l’on a lu comment tant d’amours sont ici contés. D’abord sa rencontre avec Héphaïstos-Vulcain, « dieu du feu et des forges » et « dieu boiteux ». Au moment de consommer pour la première fois l’acte, ne dit-elle pas bellement : « dans mon cœur, les biches s’enfuyaient ». Cependant il va lui falloir connaître « l’appel puissant que j’avais insufflé à tant de créatures vivantes ». L’on a compris qu’elle ne restera pas enfermée parmi les étreintes et les cadeaux de Vulcain. De là viennent ses amours avec Mars, dieu de la Guerre, rejeté pour cela même par les autres dieux, ce qui n’empêche en rien l’accomplissement : « je suis devenue une terre vivante ». L’on imagine le courroux de l’époux trompé ; et les trois enfants de Vénus : Deimos (la Crainte), Phobos (l’Horreur) et Harmonie. Poséidon et Dionysos se succèdent, non sans que l’union avec ce dernier enfante le laid Priape l’Ithyphallique. Il n’en reste pas moins qu’une éthique amoureuse guide notre déesse : « Aimer est une synergie ». Ainsi naîtront également Hermaphrodite, Eros et Antéros, l’amour non réciproque et celui partagé…

Célèbre entre tous, celui qu’elle éprouva, lorsque la blessa la flèche de son fils Eros, pour Adonis, fier chasseur hélas tué par un sanglier, dont tant de peintres et de poètes, parmi lesquels Shakespeare, se sont gorgés. Mieux encore, Vénus a conscience de ses pouvoirs, y compris le plus grand : « J’ai fait du monde un Cosmos, le lieu de la Beauté, baigné par la symphonie des sphères ». Laissons le lecteur lentement dénuder la chair de ce livre, apprenant les variations du destin de Vénus : « Je passais donc mon temps à m’occuper des histoires d’amour des autres, puisque le sens des miennes m’échappait ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au-delà du récit et des allusions mythologiques obligées, et au moyen d’une écriture sensuelle indubitablement inspirée par la Muse Erato, Marika Doux s’interroge sur ce mythe de la beauté absolue, à laquelle chaque femme et chaque homme sont confrontés, avec fascination, sinon terreur. Vénus n’est pas seulement un corps et un visage voluptueux mais un être aventureux, nourri de succès et de déboires, mais dont la liberté n’est pas la moindre qualité.

Somptueusement illustré, de Botticelli à Dante Gabriel Rossetti, en passant par Jean-Léon Gérôme (sur la séductrice couverture) cet ouvrage-bijou invite à découvrir « à l’intérieur des deux rabats ces tableaux emblématiques » : les Vénus du Titien et de Vélasquez, certes infiniment connues, mais dont il est impossible de se lasser. Refermons ces rabats, de peur d’être définitivement happés par l’odor de femina (pour reprendre la formule du Don Giovanni de Mozart…

À moins que le plus engageant soit le bonheur de découvrir qu’il s’agit d’une collection. Déjà paru, Moi Œdipe, d’Alain Le Ninèze, conte le destin fatal de celui qui aveugla les tragédies et éclaira le freudien complexe, également illustré avec ardeur, terreur et beauté. L’on nous promet, parmi ces autobiographies d’un mythe, de naviguer du côté de l’Ancien Testament, en un bel équilibre culturel, avec Judith et Eve[7] : nous sommes tentés bien entendu…

Il existe un texte rare, intitulé La Veillée de Vénus,[8] un poème resté anonyme, probablement écrit sous l’empereur Adrien. « Aimez demain, vous qui n'avez jamais aimé, vous qui avez aimé, aimez encore demain », Ainsi nous invite le refrain de ce trop bref poème découvert au XVI° siècle par Pierre Pithou. Une telle célébration de la déesse de l’amour qui fut certainement récitée parmi la plaine de Catane lors de festivités nocturnes ne doit pas rester lettre morte.

 

D'aucuns osent considérer que les déesses grecques sont trop peu nombreuses, trop victimes de ces messieurs et mâles dieux. C’est ainsi que Karrie Fransman & Jonathan Plakett  préfèrent à la féminine Perséphone L'Enlèvement de Perséphon. En un exercice de réécriture non sans talent, le couple illustratrice et auteur s’amuse à changer les sexes des héros, des dieux et des monstres. Pour évidemment dénoncer la domination historique et hystérique masculine. Ainsi Pandore devient « Pandoron », « Perséa » tranche la tête de Médusos », « Théséa » en finit au fond du labyrinthe avec la « Minogénisse », « Ulyssa » combat avec le succès que l’on sait la « Cyclopesse »…

Il est permis de prendre l’exercice avec le sourire, dans la mesure où « il s’agit d’interroger ». Et quoique le préfacier, Titiou Lecocq, défende le duo en prétendant que « les féministes ne veulent pas réécrire les récits traditionnels pour imposer leur censure », l’on ne peut s’empêcher de suspecter une idéologie de vouloir rivaliser, voire effacer, quelques siècles de mythologie que des auteurs immenses, tel Ovide, ont immortalisée, pour y substituer leur vision politiquement correcte, qu’il faut souhaiter négligeable et éphémère…

 

Et puisqu’il était question de libres déesses grecques, notons que les ferments de la liberté sont bien présents lors de l’Antiquité, y compris celle religieuse. Outre tous ceux qui prétendaient que les dieux étaient aussi lointains qu’indifférents à la condition humaine, comme Lucrèce, voici l’empereur Julien, qui, au quatrième siècle, défend ouvertement, outre « la connaissance des dieux » (donc du polythéisme), « surtout l’extirpation de la souillure de l’impiété »[9], soit se dresse contre la mainmise du christianisme, et en faveur de la liberté de penser.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[5] Laure de Chantal & Xavier Mauduit : Notre grammaire est sexy. Déclaration d’amour à la langue française, Stock, 2021.

[6] Laure de Chantal & Karine Descoings : Séduire comme un dieu. Manuel du flirt antique, Les Belles Lettres, 2008.

[8] La Veillée de Vénus, Les Belles Lettres, 2002.

[9] Bibliothèque mythologique idéale, Les Belles Lettres, 2019, p 558.

 

Bibliothèque gréco-romaine A. R.

Photo : T. Guinhut.

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28 novembre 2021 7 28 /11 /novembre /2021 11:56

 

Ciudad romana de Santa Criz, Eslava, Navarra.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Les Signets de l’Antiquité ;

ou l’Antiquité comme modèle ?

 

Imperator, Arma, Nuits antiques,

Cave canem, Ex Machina.

 

 

 

Imperator. Diriger en Grèce et à Rome,

Les Belles Lettres, 2017, 320 p, 13,90 €.

 

Arma. L’Antiquité en guerre, Les Belles Lettres, 2021, 288 p, 15 €.

 

Nuits antiques, Les Belles Lettres, 2013, 336 p, 14,50 €.

 

Cave canem. Hommes et bêtes dans l’Antiquité,

Les Belles Lettres, 2015, 422 p, 15 €.

 

Ex machina. Robots et machines de l’Antiquité,

Les Belles Lettres, 2020, 368 p, 15 €.

 

 

 

Plutôt que de s’épuiser à parcourir de lourds volumes historiques, une façon originale, voire ludique, en tout cas délicieusement instructive, d’appréhender l’Antiquité consiste en l’élaboration et la réception d’anthologies thématiques aux angles pertinents. Au sein de la collection « Signets », parmi ces Belles Lettres dont la réputation n’est plus à faire, des regards sont logiquement attendus sur l’Empereur, sur la guerre, l’armement. D’autres sont plus étonnants, insolites, comme ceux portés sur « Hommes et bêtes », sur les « Nuits antiques », ou, plus époustouflant encore avec les « Robots et machines » que rêvèrent et fabriquèrent Grecs et Romains. La méthode est à chaque fois la même, mais sans risque de répétition, puisqu’il s’agit d’aller puiser dans le fonds immenses des littératures anciennes de façon à dégager une exploration en coupe de civilisations que l’on sait fondatrices. Quel modèle, sinon quel repoussoir, pouvons-nous ainsi tirer de l’Antiquité ?

 

Rome ne serait pas Rome dans notre représentation et notre imaginaire sans un empereur à la tête des armées. « Comment devenir un chef », comment gouverner au moyen de « l’art de diriger », autant de pistes qui font d’Imperator un manuel à l’usage de l’homme d’Etat, et plus exactement d’exception. Quoique peu de femmes, Cléopâtre et Zénobie, puissent faire partie de ce club très fermé, ils ont nom, pour les Grecs Périclès et Alexandre, le Perse Cyrus et le barbare Attila, Jules César et Hadrien, pour les Romains…

Leaders (un mot venu du vieil anglais et du proto-germanique) et meneurs d’hommes, ils sont chez les Grecs des tyrans, despotes et basileus, quoique le sens en fût plus royal qu’aujourd’hui ; chez les Romains des potestas, princeps et rex. Leur dimension charismatique consiste, selon Xénophon, en un « don divin de se faire obéir de plein gré ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Doués d’une volonté de fer, d’un travail incessant, d’une voix capable de soulever les foules, voire d’une ambition dévorante, ils bâtissent et l’empire et l’Histoire, en toute conscience de leur valeur, sinon de leur hubris, au point qu’Auguste voulut que les Césars, et lui au premier chef, soient divinisés.

Homme politique, juriste, rhétoricien et philosophe, Cicéron insiste sur les nécessaires qualités sine qua non : outre « une teinture des lettres », il estime « qu’un orateur, éloquent et vertueux ensemble, apporte gloire à une cité tout entière », tant les talents oratoires sont indispensables. Car l’élite romaine est solidement armée d’une formation à l’art de la parole. Ce qui n’est en rien contradictoire avec la valeur des armes. Le poète épique de La Pharsale, Lucain, fait à cet égard un éloge appuyé de Jules César, à la fois général et écrivain : « En César, il n’y avait pas seulement un nom et une gloire militaire, mais une valeur incapable de se tenir en place ; il n’a honte de rien, sauf de vaincre sans combattre ». Le même Jules César est loué par Pline l’Ancien pour « la vigueur de son esprit » et sa « rapidité prompte comme l’éclair ».

Le tout n’étant pas de se tenir au sommet du pouvoir, mais, selon Pline Jeune, de respecter l’autorité de ses subordonnés : « chacun conservait en ta présence la même autorité qu’en ton absence », dit-il respectueusement à l’empereur, dans son Panégyrique de Trajan.

Mais gare à celui qui s’arroge une gloire imméritée. Il est la proie des satiristes, comme Juvénal, qui ne pratique guère l’éloge (comme celui de Constance par Julien) et préfère blâmer avec un talentueux humour ceux qui « ont voulu s’assurer à tout prix la première place », se moquer avec férocité d’un favori déchu de l’empereur Tibère, dont « on tire les statues au câble ». Avec « le colossal Séjan, et demain avec cette face, la seconde de l’univers, on va fabriquer des cuvettes et des cruchons, des poêles à frire et des pots de chambre ! »

Thématique et non historique, l’ordonnancement du volume va d’un panorama des grands chefs, en passant par les écoles de rhétorique aux questions de succession, sans oublier l’incroyable énergie de ces surhommes avant l’heure, possédant en propre l’art de diriger, soit de juger et de décider, et enfin s’appuyant sur la nécessité de donner l’exemple.

 Réunis par Charles Sénard, ce sont une centaine de textes en étoile autour du concept antique de l’Imperator, venus d’auteurs canoniques et attendus, mais aussi bien moins connus et à découvrir. Si l’on n’est pas surpris de lire quelques pages des empereurs eux-mêmes, Jules César qui ne put coiffer ce titre tant désiré, Auguste, Marc-Aurèle et Julien, les historiens sont de toute évidence convoqués : Tite Live pour Rome et Procope pour Byzance et à propos de Justinien. La personnalité politique exemplaire, quoique parfois idéalisée, est dessinée lors de cette Antiquité qui ne cesse pas de nous fournir encore aujourd’hui des modèles d’homme dont l’esprit unit la vertu et la décision.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il n’y a pas d’imperator sans armée. Ce pourquoi le volume intitulé Arma est l’indispensable complément du premier. Ici la gloire et la terreur se partagent une centaine de textes, choisis par Estelle Debouy et Isabelle Warin. Du bouclier d’Achille magnifiquement orné aux légions impériales, en passant par les éléphants d’Hannibal. La guerre étant en quelque sorte l’état permanent de l’Antiquité, elle trouve ses théoriciens, comme Asclépiodote, un contemporain de Virgile, qui rédigea un Traité de tactique. Les éphèbes étant soumis, selon Aristote dans la Constitution des Athéniens, à un service militaire de deux ans, le courage ne doit jamais leur manquer. Quant aux légionnaires romains, robustes et braves, ils poussent leurs conquêtes à marches forcées et chargés comme des mules, prêts de surcroit à construire le castrum en peu d’heures. Selon Végèce, « les moyens qui assurèrent au peuple romain la soumission de l’univers ne sont autres évidemment que la pratique des armes, la science des campements, l’habitude de la guerre ». Ainsi commence-t-il son De l’art militaire. Pensant résolument que ce sont les hommes qui font l’Histoire, Plutarque et Tite-Live dressent les portraits élogieux du Grec Alcibiade et d’un Hannibal qui faillit avoir raison de Rome.

Cuirasses, casques, javelots et catapultes (inventées à Syracuse) sont l’objet des plus grands soins. Denys de Syracuse fait équiper ses armées en abondance, jusqu’à des « navires à quatre et cinq rangs de rameurs », comme le rapporte Diodore de Sicile. Camps fortifiés et logistique deviennent une science à part entière.

Mais gare à la défaite, à la déroute, comme face au Germain Arminius qui infligea des pertes sévères aux légions. Et gare à la victoire à la Pyrrhus, lorsque le succès tactique est ratifié par des bains de sang considérables, des déboires ruineux pour le vainqueur, tel que le rapporte Plutarque dans sa Vie de Pyrrhus. Gare également à « Babel dans l’armée » : Polybe rapporte que les Carthaginois, engageant des mercenaires de toutes origines, se virent menacés par la confusion des langues et des intérêts, un peu comme les armées romaines, engageant des Barbares, se virent effritées de l’intérieur, jusqu’à l’effondrement de l’empire[1].

Rigoureusement rangé en ordre de bataille, l’ouvrage progresse de manière logique. La revue des troupes engage des hommes le plus souvent d’exception, l’art de la guerre ne va pas sans le nerf de la guerre, soit l’or et l’argent, l’adage « dura lex sed lex » s’applique au combat et à ses rites, alors que, malgré les constantes victoires romaines, l’horreur et le sang disent combien l’injonction « Vae victis » (malheur aux vaincus) est implacable. Enfin, au-delà des guerres intestines et civiles, voire de la guerre juste, la paix prétend toujours être le but ultime. Et si Saint Augustin est le père de ce concept de « guerre juste », soit selon « les desseins de Dieu », nous resterons à cet égard sur notre faim.

La poésie épique est reine : elle est celle de l’Iliade, où les héros, animés par les dieux, Grecs ou Troyens, rivalisent de valeur pendant des années. Entre éloge et blâme, entre gloire et larmes, les poètes, d’Homère à Silius Italicus chantant les guerres puniques, se joignent aux historiens et aux auteurs de traités techniques pour honorer et servir la survie et l’expansion d’un peuple et d’une civilisation, placés sous l’égide d’Athéna et de Mars. Dans son Anabase, Xénophon raconte l’aventure des « Dix-Mille » au service de Cyrus le Jeune en vue de détrôner son frère Artaxerxès II. Tite-Live évoque les fleuves de sang de la bataille de Cannes. L’on se doute que le philosophe n’est pas en reste. Ainsi Cicéron avertit : « Que les armes le cèdent à la toge ». Les armes tranchantes cèdent alors le pas à l’arme argumentative, polémique et diplomatique. Voire au rire, lorsque Plaute se moque du « soldat fanfaron »…

Les auteurs grecs et latins ne cessent pas de conter des exploits et des défaites, mais aussi de réfléchir sur la guerre et la paix, sur le choc entre démocratie et barbares, entre l’empire et les marges (une réflexion que développera Ibn Kaldun au XIV° siècle) ;  ce qui augure de la modernité et de l’actualité brûlante que peuvent receler leurs textes, jusqu’en notre contemporain, notre avenir…

 

Villa romana de Santa Cruz, Baños de Valdearados, Burgos.

Photo : T. Guinhut.

 

Repos du guerrier, la nuit est également antique. L’on sait que le sommeil est le dieu Hypnos. Il est nanti de ses trois aides : Phantasos, Morphée et Phobetor, qui animent nos rêves et nos cauchemars, et s’ils se rencontrent dans les Métamorphoses d’Ovide il est étonnant que l’avisée Virginie Leroux se soit endormie sur sa page en publiant ici celle de « la maison du sommeil », sans que s’y trouve la suivante présentant nos trois acolytes nocturnes[2]. Elle n’omet cependant pas « l’île des songes » où « les arbres sont de grands pavots et des mandragores », rêve du Grec Lucien dans ses Opuscules, ni la typologie des songes établie par Macrobe, ni l’Oneirokritika ou Traité d’interprétation des songes, dans lequel Artémidore, ancêtre tout aussi talentueux et fumeux que Freud, interprète le rêve de calvitie : « cela signifie perdre tout ce qui concerne l’ornement de l’existence ».

Eveillée, la nuit est également celle des plaisirs et des ivresses, en particulier sexuelles. Erotiques elles sont chez les poètes : Properce et Ovide par exemple. Cependant l’historien Suétone ne jette pas le voile sur les débauches nocturnes de Néron, tandis que Lysias rapporte comment sous les flambeaux fut châtié Erastothène, qui séduisit la femme d’Euphilétos avec la complicité d’une petite esclave.

Pire encore, attention, elle peut être perfide : s’y trament des conspirations, l’on y perpètre des crimes. Plus secrètement, voici des initiations obscures, des cérémonies magiques, des cultes nocturnes inavouables, voire la nécromancie qui réveille et interroge les cadavres dans Les Ethiopiques d’Héliodore. Sans compter les esprits démoniaques et les « Haries » épouvantables de la Germanie, signalées par Tacite.

Bien sûr elle est propice à l’astronomie et l’astrologie qui sont pour les Anciens inséparables. Nuits antiques est donc une anthologie pleine de vie, de songe et de mort, ouverte tant sur l’obscurité de l’irrationnel que sur les savoirs du sacré et du cosmos. Car, se demandant d’où vient la nuit, Lucrèce imagine que le soleil poursuit sa course sous terre. Aratos, en ses Phénomènes, observe la lune pour en déduire des événements météorologiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bêtes de la chasse ou du cirque, compagnons à quatre pattes, pensent-ils ? se demandent les Anciens. Dans le volume Cave canem, selon le célèbre avertissement de la maison du Poète tragique, à Pompéi, où une mosaïque illustrée prévient : « Prends garde au chien », l’on va des repas de « viande de singe » et de cochon de lait aux prodiges de la gent animale. Pour les Egyptiens ils sont des dieux, pour les Grecs et les Romains ils sont un élément essentiel du monde humain. Dans son Protagoras, Platon montre comment les Dieux assurent leur création. Les philosophes les classent non sans encyclopédisme, comme Aristote qui n’hésite pas à nous parler de poux, et Pline l’Ancien, dans son abondante Histoire naturelle, les décrit avec un rare luxe de détails. Et si l’on est sans pitié face aux nécessités de l’estomac, il y a parfois des auteurs, comme Plutarque, pour s’inquiéter de savoir s’il est loisible de se nourrir de viande, si l’on ne doit pas être végétarien. Sans pitié encore les jeux du cirque, où l’on exulte de voir le sang animal et humain éclabousser l’arène.

Zoologue, Jean-Louis Poirier essaime ce volume de mythologie et de « langues d’oiseaux », de bêtes exploitées et d’« art vétérinaire », convoquant bien entendu poètes et historiens, et goûtant fort le Grec Elien[3]. Avec La Personnalité des animaux, ce dernier compose une série de portraits qui sont ici sollicités à l’occasion du paon ou de la chasse à l’éléphant, alors que celles des fauves et du lièvre sont dévolues à Xénophon.

Il faut également exploiter le murex et la pourpre, deux coquillages, pour assurer la production de teinture, des mammifères pour leur lait et le fromage, les abeilles pour le miel. Pour la pêche il faut lire Ovide et ses Halieutiques, et pour ce qui concerne l’agriculture et ses animaux, l’on conseillera les Géorgiques de Virgile, très informé, par exemple sur les maladies des brebis. De même il conte une épouvantable épidémie d’épizootie qui frappa les porcs et les bœufs de Norique, dans les Alpes.

Parfois, d’un volume à l’autre de cette prodigieuse collection, les sujets se croisent. Ainsi l’animal de guerre. Car chevaux puis éléphants sont des alliés et des ennemis, des armes efficaces et dissuasives, quand les chiens montent la garde, voire les oies, à l’instar de celle du Capitole assailli par les Gaulois. Et si chaque volume offre un utile index par auteur, celui-ci ne manque à aucun de ses devoirs, avec un index des animaux…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le « deus ex machina » était à l’ère baroque le dieu sorti des machineries du théâtre. « Robots et machines dans l’Antiquité », voici le sous-t-titre d’Ex machina. Certes le mot robot ne fut créé qu’au début du XX° siècle par le dramaturge tchèque Karel Capek dans sa pièce R.U.R[4]. Cependant les Grecs connaissaient déjà les automates et pouvaient concevoir des machines déjà sophistiquées, qui parsèment les mythes et les épopées, mais aussi le terrain des réalités concrètes.

Dans sa forge, le dieu Héphaïstos invente le premier robot. En son Iliade, Homère le montre en pleine création de servantes en or dotées non seulement de « corps de vierges », mais aussi  de la parole et de l’intelligence : « par la grâce des Immortels, elles savent travailler ». C’est ainsi qu’il anticipe la science-fiction, jusqu’au Blade Runner de Ridley Scott ou la série Real Humans, voire de réels humanoïdes aujourd’hui en gestation.

Sophocle, parmi les répliques de son Antigone, célèbre l’homme comme « la plus grande des merveilles », capable d’inventer des « machines » pour se dépêtrer de toutes sortes de situations. Or les philosophes ne sont pas en reste : au travers du mythe de Prométhée, Platon conte le « don de la technè », dans son Protagoras, Aristote montre combien la main et l’outil font de l’homme un expert de « l’instrument de travail », imaginant de surcroit dans la Politique que chaque instrument puisse « accomplir son œuvre propre ». Parmi la même veine utopique, Athénée de Naucratis rapporte les mots de Cratès : « Je ferai en sorte que tous les objets marchent tout seuls ». Les mythes de Pandore, libérant les malheurs de sa boite, et de Pygmalion, animant sa statue, participent d’un imaginaire technologique troublant. Dédale est réputé pour être l’homme de la technè et de la mètis, ouvrant le regard des statues, adjoignant des ailes à Icare, comme d’aviaires prothèses.

Alexandrie fut un centre scientifique de renom. Héron d’Alexandrie écrivit d’ailleurs un traité : Les Mécaniques, dans lequel il décrit par exemple les treuils. Mais de surcroit Les Pneumatiques, dans lequel il est question d’une machine à vapeur. Aristote s’était, lui, interrogé en ses Problèmes mécaniques, sur les dispositifs à même de mouvoir des masses énormes au moyen de la seule action d’une faible force. L’on connait le mathématicien, physicien, ingénieur Archimède, son « principe » et sa « vis ». Pausanias nous présente « l’hysplex », un système destiné à assurer le départ décalé des coureurs et des chars. Quant au Romain Vitruve, à l’occasion de la troisième partie de son De l’architecture, il disserte de la « machinatio » : outre celles destinées à tracter et soulever, il s’agit de machines de guerre et de siège, balistes à l’assaut des remparts et corbeaux sur les navires, ou encore d’horloges à eau, comme de Ctésibios. L’on devine que pour amener l’obélisque de Karnak au Circus Maximus, les Romains ont su soulever et résoudre bien des problèmes. Les systèmes hydrauliques sont bien vite sophistiqués : en témoignent les aqueducs, les pompes à piston et d’ingénieux siphons. Suétone témoigne de « la Maison dorée » de Néron, égayée par le jeu des « orgues hydrauliques » dont la plus belle salle à manger « tournait continuellement sur elle-même ». Si l’on en croit Athénée et son Deipnosphitès, des « poupées mécaniques » amusaient les amateurs grecs du IV° siècle avant Jésus Christ, et, plus tard, des « théâtres d’automates » apparaissent dans les pages du prodigieux Héron d’Alexandrie. Ce dernier décrit dans Les Automates, le mouvement de dauphins artificiels et « comment la foudre tombera sur la scène ». Ausone nous présente la statue d’Arsinoé suspendue en l’air sous au plafond fait d’aimant. Aulu Gelle prétend qu’une « colombe artificielle en bois, faite par Archytas sur un principe rationnel et une mécanique, avait volé » ! Mieux encore peut-être, lorsqu’avec les fameux mécanismes d’Anticythère, l’on trouve les prémices de la mécanique de précision…

Il faut une belle sagacité à Bernadette Choppin-Lebedeff et Annie Collognat pour avoir sélectionné les textes de cette scientifique et stupéfiante anthologie, qui lève un rideau de plus sur l’intelligence et l’industrie antiques, non sans faire de judicieux rapprochements avec les grands classiques de la science-fiction aussi bien qu’avec les plus novatrices avancées de nos sciences…

 

 

Selon le même principe et le même ordonnancement, ce sont une trentaine de titres qui honorent cette collection « Signets » ou « L’Antiquité par les textes », dirigée avec savoir, talent et imagination par Laure de Chantal. L’on ne saurait assez conseiller l’amateur d’Antiquité de se constituer cette petite bibliothèque rouge dont chaque couverture présente un quatuor d’images signifiantes et symboliques en accord avec le sujet. En complément avec les anthologies des littératures gréco-romaines et de celle de la poésie latine en Pléiade[5], un savoir précieux et profus est à notre portée, dans un rayonnage à prix modique. Comment résister à des titres, comme Professionnelles de l’amour, Des lyres et des cithares, Minus (sur la petite enfance), Homosexualité, Monstres et merveilles, Hocus pocus, qui est cette formule latine des sorciers que n’a pas renié un Harry Potter, même si Torturer à l’antique est, quoique d’un intérêt historique indubitable, moins succulent. Quant À la table des Anciens, un volume aussi documenté qu’illustré, elle nous invite à goûter des mets que l’on retrouve dans un livre des Belles Lettres qui est une mise en bouche fort explicite : Rome côté cuisine[6]. Là, outre un tableau fouillé de l’alimentation, vous trouverez jusqu’à des recettes, comme les quenelles d’huitres (« Esicia ex sfondilis »), la sauce « hypotrimma », et le « garum », dont la composition reste sujette à conjectures, mais aussi du « placenta », qui, rassurons-nous, est un gâteau sacré au miel !

 

L’on sait que la démocratie tient sa source d’Athènes, mais moins que l’enclycopédisme était déjà puissamment à l’œuvre chez Aristote et Pline l’Ancien. Une telle question de la permanence de l’inspiration antique ne peut être évitée par cette collection « Signets ». En chacun de ses volumes, réclamant une préface originale, apparaissent, en forme de dialogues philosophiques, des conversations avec Michel Serres pour les Nuits antiques, avec Bruno Cabanes qui enseigne l’Histoire de la guerre, avec le mathématicien Cédric Villani pour Ex machina, ou encore avec Elisabeth de Fontenay, dont on sait qu’elle est l’auteure du Silence des bêtes[7], tous penseurs confrontant les textes des Anciens avec nos préoccupations contemporaines. Peut-on en conséquence lire les Anciens comme des modèles ? Si l’esclavage et les jeux du cirque (titres certainement à envisager en ces « Signets ») n’en sont évidemment pas, l’Antiquité fonda par exemple la pratique et la pensée sur la guerre, les mots stratégie et tactique y trouvant leur origine, et Machiavel[8] dans son Art de la Guerre s’appuyait sur Végèce, même si Clausewitz au XIX° est plus théorique, alors que les Anciens étaient plus empiriques. Aujourd’hui une sommité intellectuelle et historienne sur la guerre, John Keegan[9], ne peut lui-même ignorer l’expérience fondatrice antique. Mieux encore, parmi ce qui fut également un modèle d’inventivité scientifique, il y a bien des modèles de vertu humaine et politique chez les plus pacifiques Plutarque et Cicéron, qui devraient être encore des lectures classiques pour chacun de nous…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

Ciudad romana de Santa Criz, Eslava, Navarra.

Photo : T. Guinhut.

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1 janvier 2021 5 01 /01 /janvier /2021 11:05

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Beautés des anthologies

littéraires grecques et latines ;

& autres illustres Arabes et Hébreux.

 

 

Anthologie de la littérature grecque,

traduit du grec par Emmanuèle Blanc, Folio, 2020, 944 p, 12,30 €.

 

Anthologie de la littérature latine,

traduit du latin par Jacques Gaillard et René Martin, Folio, 2020, 578 p, 8,50 €.

 

Anthologie bilingue de la poésie latine, sous la direction de Philippe Heuzé,

 La Pléiade, Gallimard, 2020, 1920 p, 69 €.

 

Anthologie grecque, divers traducteurs,

Les Belles Lettres, 2019, 712 p, 23 €.

 

Jean-Léon l’Africain : De quelques hommes illustres chez les Arabes et les Hébreux,

traduit du latin par Houari Touati et Jean-Louis Declais,

Les Belles Lettres, 2020, 203 p, 45 €.

 

 

 

« La tradition rapporte qu’une louve descendue pour boire des montagnes voisines fut attirée par les vagissements des enfants, qu’elle leur présenta ses mamelles avec douceur[1] ». Ainsi Tite Live, au début de son Histoire romaine, conte-t-il le mythe fondateur de Rome, celui de Remus et Romulus. L’on hésiterait s’il fallait en chercher un équivalent pour la Grèce, peut-être la colère d’Achille, moteur de l’Iliade, ou la génération des dieux dans la Théogonie d’Hésiode… Lorsque quatre-vingt et dix pour cent de notre vocabulaire viennent du latin et du grec, nous ne pouvons ignorer qu’une riche littérature git sous les marches du passé, et qu’il ne tient qu’à nous de réveiller. De Troie à Byzance et des quiproquos de Plaute à L’Âne d’or d’Apulée, lire les Grecs et les Romains, leurs historiens et poètes, nous assure une sorte de retrait du monde contemporain, un otium vivifiant, quoiqu’ils puissent nous y ramener au moyen d’un regard critique. Or pour un peu plus qu’une initiation, rien ne vaut les anthologies, soit littéralement les plus belles fleurs, des auteurs les plus connus en passant par ceux plus rares de celles que l’on appelle également « Palatine » et « de Planude ». L’on doit à Rome une langue qui sonne encore au travers de près de 80 % de notre vocabulaire, une littérature prodigieuse, dont la poésie latine s’élance de plus belle en une brillante anthologie, jusqu’à nos jours parmi les pages d'un volume de La Pléiade. Et bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’une anthologie, les hasards heureux de l’édition nous proposent cependant un autre choix, celui d’ « hommes illustres chez les Arabes et les Hébreux », par Jean-Léon l’Africain.

 

L'on eût rêvé d’un Pléiade, comme l’Anthologie bilingue de la poésie latine que nous avons le bonheur de fêter, mais on ne mégotera pas en appréciant la modicité d’un prix d’une douzaine d’euros pour plus de neuf cents pages. Cette Anthologie de la littérature grecque est une constante délectation, depuis le VIII° siècle avant Jésus-Christ, soit celui d’Homère, et non pas seulement jusqu’à la période hellénistique autour d’Alexandrie, mais jusqu’au crépuscule atroce de Byzance, ravagée par les Turc en 1453. Comme de juste, « la prise de Constantinople » est racontée en fin de volume grâce à un extrait pertinent des Démonstrations historiques de Laonicos Chalcondyle, qui déplore combien « la ville était toute entière remplie de meurtriers de de victimes ». Prenant de la hauteur, il ajoute : « C’est le plus grand malheur, par le degré de souffrance qu’il causa, qui soit arrivé dans le monde, égalant ainsi celui de Troie, et, en quelque sorte, le châtiment que les Grecs durent subir des Barbares, pour ce qu’ils avaient fait à Troie ». Ainsi la boucle, tant historique que mythique, est bouclée.

Entre temps les guerres du Péloponnèse, racontées par Thucydide, le siècle de Périclès et de la démocratie, puis celui d’Alexandre aux conquêtes lointaines, ont précédé l’annexion romaine, puis la christianisation, à la laquelle ne purent résister les arguments du philosophe Proclus, de l’historien Zosime et de l’empereur Julien qui crut pouvoir restaurer le paganisme.

Ce sont « des pages choisies pour leur beauté, souvent incandescentes, pour leur importance dans l’histoire des idées ou de la culture, pour leur caractère saugrenu, parfois », nous confie l’ordonnatrice et préfacière Laurence Plazenet, dont la volonté communicative est que ces « éclats de texte […] interdisent l’oubli » ; son talent, aussi érudit qu’élégant fait merveille, sa préface méritant d’être lue et relue avec une rare délectation. Dressant une histoire de la réception des auteurs Grecs, elle œuvre dans la tradition du cardinal Bessarion, qui, au XV° siècle, ramena de Constantinople à Venise plus de 480 manuscrits grecs, et de Jérôme Aléandre, qui au XVI° siècle, acclimata le grec à Paris. Aussi nous rappelle-t-elle combien l’amour est non seulement philia (ou l’amitié sociale) et Eros, celui qui brise les membres, mais aussi dépassement platonicien dans la pureté de la beauté et de l’intellect ; ou encore combien la démocratie athénienne, si elle est notre ancêtre, fut différente de nos usages…

 

Plutarque : Œuvres mêlées, Imprimerie de Cussac, 1802.

Photo : T. Guinhut.

 

Au-delà d’une lecture chronologique, l’on peut envisager de préférer une découverte générique. Malgré le mésopotamien Gilgamesh, l’épopée, la poésie, le théâtre, la philosophie, tout ou presque nait en Grèce. À la création du monde et des dieux par la Théogonie d’Hésiode répond leur influence sur les destinées de Troie et sur le voyage semé d’embûches d’Ulysse. Entre tragédie et comédie, Eschyle et Sophocle convoquent la justice des Euménides et le supplice d’Héraclès, alors qu’Euripide se voit moqué pour sa misogynie par Aristophane. Et comme Homère est le père des poètes épiques, Héliodore est le père des romanciers, Hérodote le père des historiens, Sappho la mère des poètes lyriques…

Bien des choses curieuses nous viennent chatouiller nos oreilles. Hérodote nous apprend que les Egyptiens embaumaient les chats, que les Scythes aimaient les scalps. Strabon nous avertit que les Gaulois, outre leur goût outrecuidant des bijoux en or, aimaient clouer la tête de leurs ennemis à l’entrée de leurs maisons ; mieux, « l’homme qui était voué aux dieux recevait un coup de couteau sur le dos et, à partir de ses convulsions, on prédisait l’avenir » ! Dans ses Tableaux, Philostrate prétendait que « ne pas aimer la peinture, c’est faire injure à la vérité, cette science qui est chez les poètes ». Quant à Aristénète, il aima conter dans l’une de ses lettres, le témoignage d’un peintre : « J’ai peint le portrait d’une belle jeune fille et je suis tombé amoureux de ma peinture »…

Non seulement les auteurs canoniques sont largement présents, quoique Platon, Aristote et Plutarque y soient réduits car facilement accessibles (sauf les immenses Œuvres morales de Plutarque, hélas ici à peine effleurées !), mais des textes rares jalonnent nos surprises. Outre le cosmique bouclier d’Achille, la descente d’Ulysse chez les morts, les Fables d’Esope, nous voici émoustillés par le satiriste impénitent Sémonide d’Amorgos : « Ce fut sans la femme que le dieu / À l’origine conçut l’intelligence ; / L’une, née d’une truie aux soies dures […] engraisse, assise sur son fumier » ; laissons deviner la douzaine de portraits femelles mordants qui suit et dédions les aux censeurs et censeuses d’aujourd’hui…

L’un des traits les plus remarquables de ce volume est la place accordée aux Byzantins, qui sévirent pendant un millénaire, du V° au XV° siècle, tout en respectant la langue classique de l’hellénisme. N’appelait-on pas un Père de l’Eglise du IV° siècle, Jean Chrysostome, soit « Bouche d’Or » ? C’est au XI° siècle qu’une femme, Anne Comnène, l’historienne de l’Alexiade, justifia son art : « la science de l’Histoire dresse un rempart inébranlable pour endiguer le courant du temps et, d’une certaine façon, en arrête le cours irrésistible ; tout ce qui s’y est passé, tout ce qu’elle en a pu retenir à la surface, elle le garde et l’enserre dans son étreinte, sans le laisser glisser dans les profondeurs de l’oubli ». Tous traduits par Emmanuèle Blanc, ces extraits trouvent leur intelligibilité, tandis que les poèmes voient leurs vers respectés, retrouvant, comme Hésiode, « le don sacré des Muses ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous serons un peu moins enthousiastes à l’égard de l’anthologie latine, parce qu’elle est rudement concurrencée, et à son désavantage, par le volume de la Pléiade déjà cité, et parce qu’elle est moins abondante. Reste qu’il s’agit là encore une fois d’un bel outil d’initiation. Allant du dramaturge comique goûté par Molière, Plaute, au II° siècle avant Jésus-Christ, jusqu’au romancier facétieux Apulée, au II° siècle de l’empire, le volume resserre son expertise sur les plus brillantes lettres latines, celles dont un honnête homme se contente volontiers.

Ecoutons l’éloquence judicaire et politique de Cicéron, les stratégies gauloises et alexandrines de Jules César, les séductions amoureuses de Properce et Tibulle, la philosophie de Sénèque et Lucrèce, les historiens Salluste et Tite-Live, le comique Térence dont les saillies résonnent sur les théâtres, le romancier truculent Pétrone, dont le Satyricon fit le lit un brin obscène du cinéaste Fellini. Mais aussi quelques bribes encyclopédiques de Pline l’ancien, dont la Pléiade publia l’intégralité des 1600 pages connues[2], car on ne sait combien disparurent… Et, par-dessus tout, les vers épiques de Virgile, dont le héros Enée descendit aux Enfers grâce au rameau d’or, voire du trop négligé Silius Italicus qui dressa en vers un tableau des guerres puniques, et ceux aux cent mythes des Métamorphoses d’Ovide[3]

Ce serait un brin mesquin et trop aisé de chercher ce qui manque en un tel volume, or l’avantage de l’ordre chronologique d’une anthologie est de nous permettre de jouer à saute-mouton parmi les générations, les genres littéraires, avec à chaque fois de grandes pages, toujours étonnantes : Lucrèce tentant de nous convaincre de « repousser loin de nous tous ces vains simulacres / dont l’amour se nourrit, et vers d’autres objets / détourner notre esprit », le bouclier d’Hannibal, illustré par les soins de Silius Italicus, répondant ainsi à celui d’Achille. Sauf si l’on désire se distraire des grandeurs de la philosophie et de l’épopée, auquel cas l’on lira comment Martial portraiture « Une vieille libidineuse » : « Ton con ? Un paquet d’os, pire qu’un vieil ermite ! » Remercions les traducteurs qui n’ont pas reculé devant la crudité légendaire du poète satiriste et ont su respecter son vœu le plus cher  « Ne va pas châtrer mes poèmes : un Priape eunuque est obscène ! ».

Rendus séduisants par deux aquarelles de Miquel Barcelo, peintes pour l’occasion, ces Folios unilingues bénéficieraient de l’ajout d’une couverture cartonnée, comme en usent parfois avec beauté certains poches de la collection Points. Ne boudons néanmoins pas notre plaisir de glisser justement en poche presque toute la Grèce et la Rome antiques, grâce aux voix des plus grands et des plus insolites, que le temps n’a pas effacé des papyrus…

 

Ovide : Les Métamorphoses, Michel Brunet, 1701.

Photo : T. Guinhut.

 

Pourtant il ne s’agit pas tout à fait une langue morte. L’on risquerait à la trouver bien vivante, tant depuis le III° siècle avant Jésus-Christ avec Livius Andronicus et jusqu’en 1979, soit à peine hier, avec Pascal Quignard, la poésie s’écrit en latin. Cette Anthologie bilingue de la poésie latine rejoint en Pléiade celles consacrées à l’Espagne, à l’Angleterre, à l’Italie, à la France cela va sans dire, et à la Chine[4].

La gageure, vu l’immensité du corpus, était de taille. L’on n’allait pas publier in extenso Virgile, Ovide et Lucrèce, quoique fondamentaux, mais en donner des extraits emblématiques. Et glaner les plus belles pièces des indispensables seconds couteaux que sont Horace et Catulle, les coquineries et épigrammes de Martial, les satires de Juvénal, faire découvrir des quasi-inconnus.

Si elle subit les assauts des Barbares, fut témoin des Vandales avec l’historien Procope et de la chute de l’Empire en 473, si elle devint chrétienne, quoiqu’évoluant, voire s’abâtardissant comme toute langue, la langue latine n’en perdit pas pour autant de sa superbe. Idiome de l’église romaine, de la médecine et de la philosophie, elle tient bon pendant un millénaire, garde la métrique de la poésie et accueille la rime, avant que les poètes de la Pléiade, s’ils versifient en langue française, aiment, comme Du Bellay, celle-ci comme son épouse et la première comme sa maîtresse :

« Gallica Musa mihi est, fateor, qua nupta marito.

Pro Domina colitur Musa latina mihi ».

Et même les plus audacieux des poètes modernes, Baudelaire et Rimbaud, ont le goût des hexamètres et écrivent pour l’un « Franciscae meae laudes » (Louanges à Francisca), pour l’autre « Tu vate eris » (Tu seras poète).

Malgré l’antériorité de la Grèce à laquelle elle est redevable, le I° siècle avant Jésus Christ est un siècle d’or pour la poésie, de Catulle à Ovide et ses Métamorphoses[5] de Lucrèce et son De la nature des choses, de Properce à Virgile et son Enéide, tous ici généreusement représentés. Même César et Cicéron, jusqu’à Néron et Hadrien, ont composé sous l’inspiration des Muses. Pourtant, faute de la clémence des siècles, toute une « littérature latine inconnue[6] » ne surnage que par citations et lambeaux, et, comme Gallus, par noms muets !

L’âge de l’humanisme se prit d’un nouvel amour pour le latin, y compris « de cuisine », comme se moquait Lorenzo Valla du Pogge[7], mais surtout de celui de Cicéron, quoiqu’Erasme nourrît à cette occasion un pamphlet intitulé Ciceronianus. Le classicisme vénéra l’Art poétique d’Horace, imité par Boileau. Grâce à son Latin mystique, Rémy de Gourmont fit aimer en 1892 jusqu’aux auteurs de la décadence et de la spiritualité chrétienne médiévale. Faute de peut-être encore s’exercer en sa langue (et pourquoi pas ?) la Muse latine n’a pas fini de nous inspirer.

 De régal en régal, nous allons feuilletant, de l’inspiration mythologique à celle biblique ; des fables de Phèdre à celles d’Avianus qui enchantèrent La Fontaine ; du fleuve épique au chant amoureux, de la virulente satire à l’ardente prière. « Sont-ils des puces, des punaises ou des poux ? Réponds-moi ! » C’est tout ce qui reste d’une comédie, Le Poignard, de Livus Andronicus. Non loin de « La douceur de la parole, la délicatesse du comportement », par Marcus Pacuvius, voici Caius Lucilius : « J’ai dit. Je reprends mon début : même une épouse décrépite et cavaleuse, je préfèrerais l’enfiler plutôt que me châtrer moi-même ». Il ne faut pas oublier que les satiristes, comme Martial, ont la langue salée : « Tu dis que les jolies filles brûlent d’amour pour toi, Sextus, toi qui à la face d’un nageur en apnée ». Le plus fameux est peut-être Juvénal qui, en sa sixième satire inspirant Baudelaire en son « Sed non satiata », moque Messaline : « la vulve raide et tendue, / elle s’éloigne, épuisée par l’homme, mais pas rassasiée, / hideuse, les joues noircies, souillée de la fumée des lampes / et rapporte au lit impérial les remugles du bordel ». Plus délicat est Arborius : « ce sont tes doigts qui mettent en valeur les bagues ». Cicéron préfère narrer un « songe » et « les inquiétantes conjonctions d’étoiles à l’éclat étincelant ». Virgile fait visiter à son héros les Enfers : « Ils allaient obscurs sous la nuit solitaire, ombres silencieuses ». Lucain également pratique l’épopée : « Quand le sinistre Achillas lui perça le flanc / de sa lame, il accueillit le coup sans gémissement ; méprisant le crime, il maintient son corps immobile ».

Plus tard, ce sont Hilaire de Poitiers, qui, en ses Hymnes, ourdit sa « Louange du Christ », et Ambroise de Milan pour qui l’ « Hymne du matin » est l’occasion de louer Dieu. Le peu fameux (et pourtant !) Hildebert de Lavardin conte le malheureux trépas d’un « hermaphrodite » et s’adresse à Rome avec ardeur, « alors que tu es presque entièrement en ruine ». Quant au philosophe de la Somme théologique, Saint Thomas d’Aquin, il ne répugne pas à ciseler les vers d’un « Pange lingua » (Chante, ma langue) adressé au mystère du « corps glorieux et du sang précieux » du Christ. Pour autant le Moyen âge peut être plus que facétieux avec un anonyme « Débat contradictoire de la bière et du vin ». Lors de la Renaissance, l’humaniste Ange Politien aime délaisser un moment les amours galantes et platoniciennes pour le blâme sévère : « tu infliges à tes misérables pages / des vers pleins d’insanités ». L’on devine qu’un brin d’anticléricalisme ne fait pas de mal, si Euricius Cordus, d’un coup d’épigramme, se moque : « les prêtres n’ont plus de servantes, ils ont des maîtresses ». Un certain Palingène, dont l’inquisition fit déterrer et brûler les restes vers 1543, écrit un didactique Zodiaque de la vie où fourmillent morale et démonologie, critiques féroces des moines, des femmes et des faux savants. Plus scientifique encore est Giordano Bruno, qui lui fut bien brûlé vivant sur le bûcher, et défendit en vers Nicolas Copernic parmi Des innombrables, de l’immense et de l’infigurable.

Malgré la richesse inénarrable de ce volume, il a fallu faire des sacrifices, comme Le Siège de Paris par les Normands d’Abbon[8], venu du IX° siècle, ou l’Anti-Lucrèce de Polignac (1747), ici absents. Cependant si la modeste bibliothèque de l’auteur de ces lignes eût voulut lui tendre un piège, elle dut reconnaître la présence d’auteurs rares comme Claudien et son Enlèvement de Proserpine, ou Vida et sa Poétique venue du XVI° siècle…

Cédons au « quaedam dulcedo et sonoritas », cette musicalité latine qui enchantait Pétrarque, en nous surprenant à lire à haute voix quelques vers originaux. Y compris lorsqu’ils s’égrènent sur une page presque blanche et mallarméenne grâce à Pascal Quignard : « inter aerias fagos / saltum et / terrorem. (Quid ergo ?) » ; soit : « entre les hêtres aériens selve et / atterrement (Qui suis-je donc ?) ».

Présentée avec moins de noblesse qu'un volume de La Pléiade, et avec bien plus d’élégance que ces honorables Folio, l’Anthologie grecque des Belles Lettres n’est en rien, ou à peine un doublon. Car si le Folio grec puise parcimonieusement dans ce que l’on appelle l’Anthologie palatine, elle est ici bien plus largement présente au côté de celle de Planude, en un fort volume accueilli par la collection des « 100 ans » de l’éditeur, dont nous avions déjà fait un éloge appuyé[9].

Deux collections irriguent donc ce généreux trésor. Cette myriade d’épigrammes, compilée entre le III° siècle avant notre ère et le X° siècle, goûte un genre poétique bien plus modeste que l’épopée : de brèves pièces, qu’achève un trait d’esprit, une chute brillante, l’on dira un concetto à l’époque baroque :

« L’enfant thrace, en jouant sur l’Hèbre pris de glace,

A brisé sous son poids la nappe d’eau durcie

Et tandis que son corps glisse au bord de l’abîme

La tête est détachée par l’aigu de la lame.

Sa mère la confie au bûcher en pleurant :

« Hélas j’ai enfanté pour l’onde et pour la flamme !... »

Elles peuvent être amoureuses, érotiques, voire vigoureusement licencieuses, philopédiques, mais aussi bucoliques, funéraires, héroïques, bachiques ou encore satiriques. L’époque alexandrine en est particulièrement friande. Et de récentes découvertes ont encore livré des papyrus de l’école de Cos, avec une centaine d’épigrammes sensuelles dues à Posidippe ! Elles connurent à l’époque symboliste une vogue incroyable, inspirant abondamment Pierre Louys et ses Chansons de Bilitis.

C’est vers l’an 900 que le moine Céphalas (« la grosse tête) compila cette Anthologie palatine, non sans y joindre des épigrammes chrétiennes, alors qu’en 1301 un autre moine byzantin, Planude, donna son nom à la seconde anthologie. Heureusement, en 1423, le manuscrit rejoint l’Italie, échappant à une destruction programmée trente ans plus tard. Les poètes recueillis s’appellent Callimaque, Diodoros, Eratosthène le scholastique, Rufi ; ils aiment tant et tant l’amour : « Baignons-nous, Prodikê, puis couronnons-nous de fleurs, et pour humer le vin pur, prenons des coupes plus grandes. L’âge des jouissances est bien court dans la vie ; ensuite tout le reste du temps, la vieillesse nous les interdira, puis ce sera la mort ». À moins que l’on préfère de Philodème : « Elle est petite et noiraude, Philainion, mais plus frisée que le persil, plus douce de peau que le duvet, plus ensorceleuse de sa voix que le ceste d’Aphrodite ». Automédon est plus charnel et termine ainsi : « Elle baise de la langue, chatouille, enlace ; elle a des mouvements de jambe qui vous ramènent de l’Hadès votre trique » ! À ces grâces, Palladas, parmi ces épigrammes morales,  répond : « Dieu maudisse le ventre et tout ce qui le nourrit : car c’est par là que la chasteté se perd ». La satire peut être virulente : « Son enfant nouveau-né, il l’a jeté à la mer ce gueux d’Aulus. Il avait fait le compte de ses dépenses s’il le conservait en vie ».  Quant à Méléagre, s’il use de la muse garçonnière, c’est pour être sans ambages : « Ecrire que Théron est beau, jamais plus ! De même pour Apollodote, cette flamme de naguère, aujourd’hui tison, Moi j’aime les amours délicates : l’étau des trous poilus de ces ribauds, je le laisse aux bergers qui enfilent les chèvres ! » La galanterie est tantôt suave, tantôt féroce. Préférons alors Méléagre : « Les trois Grâces forment la triple couronne qui entoure la couche de Zénophilia ; comme insignes d’une triple beauté, l’une sur son teint a mis le désir, l’autre sur toute sa personne le charme, la troisième dans sa bouche le beau parler ».

 

 

Si l’on connaît abondamment les « hommes illustres » Plutarque, comparant les Grecs et les Romains, toujours à l’avantage des premiers, et de Périclès à Jules César, l’on ignore trop souvent ceux des Arabes et des Hébreux. Aussi faut-il glisser à portée de  lecture l’opuscule de Jean-Léon l’Africain écrit en latin à Rome en 1527. La vie de celui qui s’appela d’abord al-Hasan Muhammad al-Fasi est tout un roman (qui inspira d'ailleurs Amin Maalouf[10]). Né à Grenade, grand érudit et voyageur, enlevé par des pirates espagnols, il se convertit en 1520 au Christianisme à Rome, pour écrire une Description de l’Afrique.

Parmi ses Quelques hommes chez les Arabes et les Hébreux, l’on croise « Mesuah calife médecin », qui, en fait chrétien syriaque, traduisit nombre d’œuvres du grec vers l’arabe, quoique celles qui n’intéressaient pas furent livrées aux flammes sur ordre des califes. Ce n’est pas sans ironie que nous lisons aujourd’hui ce panégyrique du philosophe aristotélicien Esciari : « Il réfuta également tous les autres raisonnements, ainsi que les opinions et sectes apparentées, au point que jusqu’à maintenant toutes les doctrines sauf la sienne sont appelées hérétiques ». Nombre de ces Arabes sont en fait persans, comme Avicenne et Gazzali. Les médecins, comme Rasi, Avicenne (dont le Livre de science est chez nous traduit[11]), y sont tenus en grande estime, même si le récit de leur vie est souvent fantaisiste et à demi-légendaire, nourri d’anecdotes comme celle du paysan dont le membre enflé avait pénétré un âne et que Mesuah sut brutalement guérir, ou celle de Ttograi qui mourut percé par la flèche du garçon aimé. Ce qui rend la lecture, au-delà d’une dimension historique et modestement encyclopédique, beaucoup plus divertissante qu’attendue. Esseriph Essachalli est lui géographe, quoique bien moins célèbre qu’« Averois », plus connu sous le nom d’Averroès, commentateur d’Aristote (De l’âme). Ici sa vie est narrée, comme beaucoup de ses compères, en l’espèce d’une hagiographie. Pourtant l’on sait, en dépit d’une tenace légende qui voudrait nous le faire accroire modèle du Musulman raisonnable, qu’il prêchait le jihad contre les Chrétiens, qu’il prétendait à la supériorité du Coran sur la raison, cette dernière ne permettant que d’accéder à la connaissance de Dieu.

Moins nombreux sont les illustres Hébreux. Là encore, ils sont souvent médecins et philosophes, tel Isach fils d’Erram, qui rédigea un Traitement des poisons. Ou Moise ibnu Maimon, soit Maïmonide, traité bien trop rapidement, sans même citer son Livre de la connaissance. Quant à Abraham ibnu Sahal, bien que réprouvé par Averroès, son amour pour un jeune Hébreu lui fit composer des chants que l’on achetait à Cordoue plus cher qu’un Coran ; ce dont on déduisit la future chute de la ville prise par les Chrétiens.

Malgré ses erreurs, ses lacunes (par exemple sur Al-Farabi, vite expédié), cet opuscule resta longtemps une référence, à tel point que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en emprunta sans vergogne plus de la moitié. En cette édition aussi soignée qu’érudite, il témoigne une fois de plus de l’insatiable et érudite curiosité des irremplaçables éditions des Belles Lettres.

 

Bien que plusieurs intellectuels arabes et persans fussent férus de la médecine de  Galien, de la géographie de Ptolémée, de la philosophie d’Aristote, et commentèrent son De l’âme, soit les traités métaphysiques, comme le fit Averroès, ils sont loin de s’être intéressé à toute son œuvre, tant ils ignorèrent la Poétique, ne firent qu’effleurer La République de Platon. Ils laissèrent dans l’ombre, ou plutôt détruisirent les poètes et romanciers grecs, sans parler des Latins ignorés par leur intolérante incurie. Contrairement à une indécente imagerie, qui est de l’ordre de la propagande musulmane, ils n’ont joué aucun rôle dans la conservation et la diffusion des manuscrits grecs (ce sont d’ailleurs des Syriaques chrétiens - ou convertis pour ne pas littéralement perdre la tête - qui traduisirent en arabe) et restèrent étrangers à l’esprit grec. En revanche, comme nous l’avons déjà signalé, ce sont les Byzantins fuyant la tyrannie turque qui ramenèrent en Italie abondance de textes. En outre, l’Occident conservait déjà moult manuscrits dans ses abbayes. Comme le De la nature des choses de Lucrèce, découvert dans le sud de l’Allemagne par Le Pogge[12] au XV° siècle. Ce sont surtout les œuvres d’Aristote, à peu de choses près complètes, qui reposaient sous la bonne garde des ecclésiastiques occidentaux, en particulier au Mont Saint-Michel, où Jacques de Venise se fit l’infatigable traducteur en latin du Stagirite au XII° siècle, comme l’établit avec précision Sylvain Gouguenheim dans son essai titré Aristote au Mont Saint-Michel, et pour qui « L’hellénisation sépare plus qu’elle ne réunit l’Islam et la chrétienté[13] ».

 

Nos chers auteurs grecs et latins nourrissent encore pour longtemps notre créativité et notre univers Jusqu’à la fantasy, les mangas ou les jeux vidéo qui peuvent être farcis d’allusions et de références. Du dessin animé de Walt Disney s’amusant d’Hercule au réemploi subtil fait par James Joyce dans son Ulysse, jusqu’au jeune auteur qui fomentera demain un rêve, les voies étranges de l’inspiration gréco-romaine ne faibliront probablement jamais. Car au-delà d’une imagerie, voire d’une quincaillerie pour films homériques à grands spectacles, tant de beautés, de sagesse et de savoirs, tant d’ironie sont à notre disposition, comme cet inénarrable « Eloge de la mouche », par Lucien, éloge paradoxal d’où découla l’Eloge de la folie d’Erasme, savante critique en latin de l’Eglise de son temps, et grain à moudre au service de nos folies contemporaines[14]

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Tite Live : Histoire romaine, Hachette, 1877, t I, p 10-11.

[2] Pline l’Ancien : Histoire naturelle, Gallimard, La Pléiade, 2013.

[3] Voir : Lire les Métamorphoses d'Ovide et les mythes grecs

[6] Henri Bardon : La Littérature latine inconnue, Klincsieck, 2014.

[8] Abbon : Le Siège de Paris par les Normands, À l’Imprimerie royale, 1834.

[10] Amin Maalouf : Léon l'Africain, Le livre de poche, 1987.

[11] Avicenne : Livre de science, Les Belles Lettres, 1986.

[13] Sylvain Gouguenheim : Aristote au Mont Saint-Michel, Seuil, 2008, p 200.

[14] Voir : Eloge de vos folies contemporaines


 
 

Eschyle : Théâtre, De l'Imprimerie de la République, An III.
Photo : T. Guinhut.

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22 octobre 2020 4 22 /10 /octobre /2020 17:08

 

Temple d’Antonin et Faustine, Forum, Roma.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

L’empire de Rome, de César à Fellini.

en passant par Caracalla.

 

 

 

Tout César, traduit du latin par Alessandro Garcea,

Bouquins, Robert Laffont, 2020, 960 p, 30 €.

 

 

Patrice Faure, Nicolas Tran, Catherine Virlouvet :

Rome, cité universelle. De César à Caracalla, Belin, 2018, 882 p, 49 €.

 

Claire Sotinel : Rome, la fin d’un empire. De Caracalla à Théodoric,

Belin, 2019, 688 p, 49 €.

 

Jean-Noël Castorio :

Rome réinventée. L’Antiquité dans l’imaginaire occidental de Titien à Fellini,

Vendémiaire, 2019, 448 p, 24 €.

 

Rome ! À ce nom, les légions de l’Histoire se lèvent aux quatre coins de la Méditerranée, les temples résonnent des augures invoquant Jupiter et Mars, les cirques hurlent les noms des gladiateurs, les bibliothèques bruissent des textes de Cicéron… Toutefois le nom qui sonne le plus intensément dans les mémoires est peut-être celui de César, césure et trait d’union entre la République, qu’il abattit, et l’Empire, chapeauté par son fils adoptif, Auguste. Or pour prendre en écharpe l’empire romain, rien ne vaut les deux forts volumes encyclopédiques des éditions Belin, intitulés Rome, cité universelle. De César à Caracalla et Rome, la fin d’un empire. De Caracalla à Théodoric. Bien qu’entièrement ruinée, Rome encore se dresse un empire dans l’imaginaire occidental, sans cesse vivante au travers de la littérature, de la peinture et même du cinéma, jusqu’au surprenant Fellini.

Le lecteur français aimanté par Caius Julius Caesar pense immédiatement au conquérant du commentaire sur La Guerre des Gaules ; quoiqu’il soit difficile d’en séparer La Guerre civile. Le genre, attesté depuis les mémoires de Sulla, hélas disparues, est d’ordre historiographique et autobiographique : l’on sait que son auteur emploie l’honorifique troisième personne : « César envoya des éclaireurs et des centurions pour choisir un camp ». C’est entre 58 et 45 avant Jésus Christ, que ces haut-faits se déroulent, du premier coup de mains contre les tribus gauloises à la défaite des partisans de Pompée. Outre l’auto-éloge qui vise à faire connaître ses qualités et s’assurer un réel pouvoir politique parmi les colonnes du forum romain et bien au-delà, l’intérêt de ces textes dépasse la dimension stratégique et diplomatique mise en œuvre par le général. Car bien des connaissances sur nos ancêtres les Gaulois, qui ne voulaient pas de l’écriture pour préférer la transmission orale des connaissances, en particulier entre druides, nous viennent des pages de César. La figure de l’Arverne Vercingétorix est évidemment exaltée, de façon à mettre en valeur le mérite de César, dans une démonstration sans cesse animée par l’intelligence : « Il ajouta qu’il n’aimait pas moins dans un soldat la docilité et la retenue que la fermeté et la bravoure ». La Prise d’Alesia est un modèle de récit épique, s’achevant par la reddition de Vercingétorix dont « les armes sont jetées à ses pieds ». Et pour reprendre les mots d’Alessandro Garcea, « à l’instar de la Guerre des Gaules, la Guerre civile est une œuvre apologétique, fondée sur deux arguments : la liberté du peuple romain contre le pouvoir d’une faction minoritaire et le soutien que les troupes du leader charismatique rencontrent en Italie et ailleurs ». À la longue défaite de Pompée, font suite la Guerre d’Alexandrie, les Guerre d’Espagne et d’Afrique, qui sont des textes apocryphes.

Et puisqu’il s’agit de Tout César, nous voilà surpris par ce que l’auteur de ces modestes lignes ignorait superbement : Il écrivait des discours, des correspondances, ce qui aurait dû tomber sous le sens du moindre historien sensé, tant un Romain de famille patricienne devait connaître et pratiquer l’art oratoire et des lettres, celui de la rhétorique. Que le général fut bien plus qu’un soudard, nous ne l’ignorions pas, mais au point d’apprendre qu’il écrivit des Traités, nous voici stupéfait, tant une imagerie venu d’Astérix le Gaulois nous bouchait la vue. Nous le découvrons auteur de L’Analogie, un traité de grammaire où importe « la sélection lexicale ». Car à la rhétorique ornée de Cicéron son contemporain et rival politique, il préférait la limpidité et l’exactitude au service de l’écriture ainsi que de cet art oratoire qui avait tant d’importance chez les Romains. N’oublions pas à cet égard que César, outre la création du calendrier Julien, fut à l’origine de l’édification d’une bibliothèque publique qui ne fut réalisée qu’après sa mort. Quant aux Poèmes (dont un Voyage) et au Recueil de bons mots, tout est perdu, sinon de très minces bribes de Discours

Cette édition césarissime est solide et généreuse. Consultez ses cartes des tribus gauloises et des déplacements de l’armée de César jusqu’en Egypte. Ouvrez son index, cherchez et trouvez Crassus et Cléopâtre, qui « avait donc orné son appartement avec splendeur et son lit avec somptuosité ; elle s’était en outre parée avec une négligence affectée ». L’on sait qu’avec son Jules, elle aura un fils, Césarion. Grâce à Alessandro Garcea, traducteur émérite, érudit scrupuleux, cette édition vient ranimer sur les rayons de nos bibliothèques, un vide de la mémoire.

Né en 100, nommé dictateur en 49, Assassiné par Brutus et un complot de sénateurs, la comète de sa gloire inspira la stratégie napoléonienne et les historiens de la Gaule, les dramaturges Shakespeare et Voltaire. Cependant est-on sûr de devoir apprécier sa mise au pas de la République, sa « bureaucratisation » de l’Etat, selon le mot de Suétone, et qui mit fin à un certain libéralisme romain[1] ? De celui qui fit l’objet d’une biographie par Napoléon III, et si l’on ne lit guère le latin, il reste le plaisir visuel et furtif de l’édition bilingue et surtout complète tant que faire se peut d’un homme universel et cependant vigoureusement controversé.

Assassin de la République et prélude à l’empereur qu’il eût pu devenir, César confia les rênes du pouvoir à son fils adoptif, qui put devenir César sous le nom d’Auguste. Rome est depuis lors gouvernée par une longue chaîne d’empereurs, jusqu’à ce qu’en 476 Romulus, un enfant que l’on surnomma par dérision « Augustule », dépose les armes auprès d’un roi goth : Odoacre. C’en était finit de l’empire.

Pour voir défiler avec une solide érudition cet empire aux aventures prodigieuses, à la civilisation brillante, au destin finalement malheureux, rien ne vaut la double somme des éditions Belin. Avec une pagination passablement monstrueuse, environ 1800 pages à eux deux, Rome, cité universelle. De César à Caracalla et Rome, la fin d’un empire puis Rome la fin d’un empire. De Caracalla à Théodoric nous offrent, avec une avenante narration et un luxe de documents, cartes et illustrations, un imbattable panorama historique.

         En une fresque aussi monumentale que son sujet, Rome, cité universelle. De César à Caracalla conte l'apogée d'un empire qui se considérait comme le centre et le sommet du monde connu. Une petite cité d’abord excentrique, si l’on songe à la Grèce, parvint au cours des siècles de sa République puis au premier siècle de son Empire à dominer un territoire démesuré, entre Écosse et Danube, entre Atlantique et Proche-Orient, jusqu’aux marges du désert africain et de la Germanie, et à assoir sa domination afin d’imprimer en profondeur les marques de sa civilisation. Au point que l'histoire de tous ces territoires en soit marquée de manière indélébile. Une telle pax romana, quoique obtenue au fil de l’épée des légions, tient non seulement à la force et aux prouesses technologiques, au confort et à la prospérité des villes romaines, mais aussi à une conception ouverte de la citoyenneté, malgré un régime passablement tyrannique. Le recensement de 70 av. J.-C. régla un conflit qui avait opposé Rome aux Italiens, une vingtaine d'années auparavant. Tous les hommes libres de la péninsule formèrent désormais le populus Romanus. Près de trois siècles plus tard, en 212 apr. Jésus Christ, Caracalla attribua le bénéfice de la ­civitas Romana à tous les habitants libres de l'empire. Garants d'une domination qui se voulait universelle, et qui avait pour siège la plus grande ville de l'Antiquité, les princes adaptèrent la Cité au gouvernement du monde. Voilà probablement l’une des raisons pour lesquelles l’on a pu diviser en deux volumes, distribués à des auteurs différents, autour du pivot que devient ainsi l’empereur Caracalla. Bientôt, absorbant toutes les religions locales, Rome se vit absorbée par le Christianisme. Avec Constantin, au IV° siècle, et malgré les résistances, y compris celle de l’empereur Julien qui souhaitait retourner au paganisme, l’empire devint durablement chrétien, avant de se séparer en deux entités, d’Occident et d’Orient. L’on sait que la seconde, sous le nom de Byzance, put perdurer un millénaire de plus que la première.

Puisant aux sources d’un immense trésor archéologique et esthétique, sculptures, cirques, villas, médailles, peintures, d’une bibliographie aussi bien antique que moderne s’attachant les historiens les plus documentés, ces deux volumes peuvent être considérées comme une Bible de la romanité. Que l’on peut compléter en toute confiance avec le précédent opus dirigé par Catherine Virlouvet, qui commence à Rome, 70 avant Jésus-Christ, soit de la fondation de la ville éternelle à Jules César, en un triptyque bellement encyclopédique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autant sinon plus que la langue latine, l’imagerie romaine continua et continue encore pour les siècles des siècles de rayonner. Ce dont témoigne Jean-Noël Castorio en son essai : Rome réinventée. L’Antiquité dans l’imaginaire occidental de Titien à Fellini. Sans nul doute - et il le sait - l’essayiste exagère en affirmant que « l’Antiquité n’existe pas », mais il faut admettre qu’elle n’existe en fait de connaissances exactes qu’en terme de représentation, voire de fiction, de fantasme. Cependant « elle n’a jamais cessé d’être : elle n’est pas un temps résolu ; elle est le présent ». C’est en effet ce qu’il montre efficacement au travers d’une dizaine d’exemples, en autant de chapitres associés à des événements fondateurs, voire mythiques, des personnages charismatiques, mais surtout leurs réécritures par les artistes qui s’en sont nourris, peintres, écrivains et cinéastes.

Le « viol de Lucrèce », matrone et héroïne romaine qui se donne la mort non sans exiger la vengeance à l’encontre du vil Tarquin, augurant ainsi de la République, est « la métaphore de la cité ». Le récit de Tite-Live devient un modèle pour les Pères de l’Eglise, tel Tertullien qui la donne en exemple aux martyres chrétiennes, quoique Saint Augustin n’approuve pas son suicide. Symbole de la chasteté et de la victoire morale de la vertu contre le vice, elle est peinte, somptueusement vêtue, par Lorenzo Lotto, par Titien qui la montre nue, menacée par le poignard de Tarquin.

La « gloire des vaincus » fait rêver, que ce soit celle des Carthaginois revus par Gustave Flaubert en son splendide roman Salammbô, qui fit dire à Sainte-Beuve, « On la restitue, l’Antiquité, on ne la ressuscite pas », ou celle des « damnés de la terre », ces esclaves révoltés sous la conduite de Spartacus puis crucifiés par milliers, mis en scène par les péplums et les séries, souvent au mépris de la véracité historique, naviguant entre manichéisme et politiquement correct. Songeons également à l’admiration de Karl Marx pour Spartacus, aux spartakistes, sous l’égide de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht, qui tentèrent d’instaurer une république socialiste au service de la cause prolétarienne dans l’Allemagne de 1915 à 1919.

 

Jusqu’à la chute de l’empire, en passant par le tyrannicide à l’encontre de Jules César, l’on montre ici combien l’imaginaire bouillonne pour que fleurissent les tragédies shakespeariennes et les tableaux académiques de Jan Léon Gérôme, comme « La mort de César » en 1859, impressionnants au point de susciter en 2000 la créativité du cinéaste de Gladiator : Ridley Scott.

Qu’il s’agisse de « l’art du massacre », emprunté aux guerres civiles et aux « sanglants lendemain des ides de Mars », qui horrifièrent les tableaux baroques et classiques, de « l’éros romain », qui permit à Forberg[7] de compiler en 1824 un « kamasutra romain », soit le Manuel d’érotologie classique, illustré en 1906 par les charmants et pornographiques dessins antiquisants de Paul Avril, l’art et la littérature font feu de tout bois républicain et impérial. L’on imagine que « Les Romains de la décadence », pour emprunter le titre d’un tableau de Thomas Couture de 1847, puis les cendres et les ruines des cités antiques deviennent des œuvres à grand spectacle…

 Et plutôt que les grandes fresques épiques, il est à remarquer combien l’amour de l’empereur Hadrien pour son bel Antinoüs, permit la naissance d’un roman, indépassable dans le genre, de Marguerite Yourcenar, qui publia en 1951 ses Mémoires d’Hadrien, aussi poétique qu’élégiaque et historiquement informé. Mais en un autre chapitre entier, c’est également Fellini qui attire tous les suffrages de notre essayiste, fasciné par Le Satyricon de Pétrone[8], dont il fit en 1969 un film baroque à souhait, où l’on voit déambuler et festoyer des débauchés aux beautés malsaines dans une atmosphère lourde de lupanar coloré, un film bien moins documentaire qu’onirique. Suivi bientôt en 1972 par Roma, dans lesquelles de somptueuses fresques découvertes s’effacent au souffle de l’air du dehors. Moralité, Rome n’est plus qu’un fantasme…

Entrelacé de vastes perspectives, l’essai aux onze volets de Jean-Noël Castorio, qui œuvra sur Messaline[9] et Caligula[10], est non seulement animé par une perspective originale, mais par un sens du récit haut en couleurs, sans oublier des qualités d’argumentations non négligeables. Il confronte avec une entraînante érudition les sources romaines et grecques (de Suétone à Plutarque). Il laisse également deviner que nous n’en pas fini de réinventer Rome, dans nos jeux vidéo, nos roman-graphiques, nos hologramme-cinémas, voire nos jeux du cirque de la télé-réalité…

Si Rome a pu être un modèle, puis un nid à fantasmes, sa chute reste un cas d’école pour l’historien, le philosophe, le politique. Si nous savons à son occasion combien les civilisations sont mortelles, sauront nous prévenir et enrayer la chute de notre civilisation, dont il faudrait espérer au moins conserver les ruines, dans ce que nous avons peut-être de meilleur, ruines techniques, morales, esthétiques...

Thierry  Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[4] Henri Bardon : La Littérature latine inconnue, Klincsieck, 2014.

[6] Abbon : Le Siège de Paris par les Normands, À l’Imprimerie royale, 1834.

[7] Friedrich-Karl Forberg : Manuel d’érotologie classique, Joëlle Losfeld, 1995.

[8] Voir : Des romans grecs et latins et de l'avenir des anciens

[9] Jean-Noël Castorio : Messaline, la putain impériale, Payot, 2015.

[10] Jean-Noël Castorio : Caligula, au cœur de l’imaginaire tyrannique, Ellipses, 2017.

 

Civilis Caesaris, Adriani Wyngaerden, 1651. Photo : T. Guinhut.

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1 octobre 2020 4 01 /10 /octobre /2020 15:22

 

Apollon, Marché à la brocante, Ars-en-Ré, Charente-Maritime.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Lire les Métamorphoses d’Ovide

& les mythes gréco-romains,

avec Marie Cosnay, Nicola Gardini,

Jean-Pierre Vernant,

Walter F. Otto et Diane de Selliers.

 

 

 

Ovide : Les Métamorphoses, traduit du latin par Marie Cosnay,

L’Ogre, 2017, 528 p, 25 €.

 

Nicola Gardini : Avec Ovide. Le plaisir de lire un classique, de Fallois, 2019, 240 p, 18 €.

 

Jean-Pierre Vernant : L’Univers, les dieux, les hommes, Points Seuil, 2017, 272 p, 10,90 €.

 

Walter F. Otto : Essais sur le mythe, Allia, 2017, 112 p, 10 €.

 

Ovide : Les Métamorphoses, traduit du latin par Georges Lafaye,

Diane de Selliers, 2020, 372 p, 49 €.

 

 

 

Vous en rêviez : tous les mythes gréco-romains narrés en un volume affriolant. C’est chose faite avec Ovide et ses Métamorphoses. Voici, en douze mille vers et 246 fables, la plus abondante compilation mythologique et poétique de l’Antiquité, sous l’égide d’Apollon, dieu de la poésie, qui fit de Daphné poursuivie par son amour et changée en laurier, la couronne du poète. De la création du monde à la mort de Jules César, dont l’âme est changée en étoile par Vénus, c’est un bouillonnement de métamorphoses, principe et aiguillon de l’univers, sous l’impulsion des dieux. Depuis la naissance de l’imprimerie au XV° siècle, on en connait des centaines d’éditions, des dizaines de traductions en français. Quel besoin de consacrer dix ans de sa vie de traductrice à fondre un nouvel ouvrage, sinon de le rendre plus intelligible et attrayant à ses contemporains ? Qui auront une vision plus synthétique de cet univers mythologique grâce à L’Univers, les dieux, les hommes de Jean-Pierre Vernant, et sauront mieux ce que signifie le mythe, au moyen des essais de Walter F. Otto. Sans oublier de s’interroger avec Nicola Gardini sur Ovide, auteur prodige et cependant puni, auquel Diane de Selliers rend un luxueux hommage en illustrant par la peinture baroque les mythes les plus significatifs.

 

La traduction la plus utilisée des Métamorphoses est peut-être celle de Chamonard[1], précise, attentive, nourrie de notes utiles, mais en prose. De même, Georges Lafaye est un talentueux prosateur ; cependant Marie Cosnay ambitionne de relever le défi de la modernité d’Ovide,  comme un roman d’aventure aux péripéties nombreuses.

Car la métempsychose est universelle, tout se métamorphose : les pierres de Deucalion deviennent des hommes ; poursuivie par l’amour d’Apollon, Daphné devient laurier ; Eurydice passe chez les ombres aux enfers et fuit les regards d’Orphée ; Actéon épiant Diane nue est châtié sous le cuir d'un cerf dévoré par les chiens ; Nyctimène, qui « a souillé le lit de son père » est changée en cet  oiseau qui « dans les ténèbres cache sa honte » ; Myrrha, prise d’amour coupable pour son père (« Le père reçoit dans son lit obscène ses propres entrailles ») devient tronc ligneux : « Déjà l’arbre en grandissant a resserré son ventre lourd » et ses larmes coulent sous forme de myrrhe…

Toutes ces fureurs et merveilles, outre leur qualité fabuleuse, ont une rare intensité psychologique, une réelle dimension symbolique et morale, comme lorsque Marsyas, qui, avec son talent de flutiste, voulant défier le chant d’Apollon, se vit écorcher vif : l’hubris, cet orgueil démesuré, ne peut être que châtié.

Les écueils de la traduction sont nombreux. Songeons à la création du monde, si proche de la Genèse biblique, qui a aussi son déluge. Le texte latin dit : « Hanc Deus, et melior litem Natura diremit. » Ce « et » est-il et, est-il ou ? Marie Cosnay choisit la prudence : « Un dieu et une bonne nature ont mis fin à cette lutte ». Quand Lafaye propose « Un dieu ou la nature la meilleure », il choisit de laisser planer les prémisses de l’athéisme. Un chrétien fut tenté de dire seulement « Dieu ». Plus bavard, Desaintange[2], au XVIII° siècle, en fit des alexandrins superbes : « Un dieu, de l’univers architecte suprême, / Ou la nature enfin se corrigeant soi-même, / Sépara dans les flancs du ténébreux chaos… ». Il est loisible d’avoir bien de la nostalgie envers une telle traduction qui est une belle infidèle. Marie Cosnay interprète les hexamètres latins en vers libres. Libres au point que la nymphe traite de « salaud » ce Salmacis qui veut échapper à son désir, que Junon jette un « fils de putain ».

Une brève et judicieuse introduction, quelques notes, un glossaire, en ce volume à l’élégante robe, mais il faut déplorer l’absence d’index, de sommaire par mythe, tous choix dommageables, mais on a préféré ne pas alourdir un opus déjà ambitieux et non bilingue. Reste à retrouver la poésie perdue depuis le rythme et la musicalité du latin. Surtout s’il s’agit d’Orphée, archétype des poètes, charmant animaux et dieux, jusqu’aux Enfers. « Il gratte les cordes pour le chant », a-t-il un chat dans la gorge ? C’est pour le moins maladroit. Heureusement : « On raconte que pour la première fois, vaincues par le poème, / les Euménides mouillent leurs joues ». Eurydice hélas retourne parmi les ombres, car « Ici, de peur qu’elle lui manque, impatient de la voir / L’amant tourne les yeux, aussitôt elle glisse en arrière ». Voilà qui est plus suggestif et poignant…

De même les émotions sont rendus plus vives : « ton corps pris d’un froid glacial s’épouvante » ; le suspens, la fureur et le tragique s’exacerbent. « Voici la langue qui offre à l’air frappé ces sons », c’est l’histoire de Biblis et le programme d’une traductrice survoltée. Le grand récit aux mille personnages et péripéties effraie, interroge, émerveille, contant l’amour, qu’il soit incestueux ou divin, puni, impossible ou comblé, contant l’inépuisable capacité de création et de transformation de la nature figurée par l’intervention des dieux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Puni également fut Ovide, par l’empereur Auguste qui l’exila sur les bords de la Mer noire pour y écrire Les Tristes et mourir. Trop génial esprit libre, peut-être cela suffit-il à expliquer cette intrigue du pouvoir ; du moins c’est ce qu’avance Nicola Gardini, érudit patenté, poète et traducteur, essayiste élégant, qui écrivit un Vive le latin, Histoires et beautés d’une langue[3]. Il nous convie à vivre un beau moment d’aimable érudition Avec Ovide, essai et récit sous-titré Le plaisir de lire un classique.

Montaigne enfant découvrit le goût des livres en lisant Ovide et ses Métamorphoses. Né en 43 avant Jésus-Christ et mort en 17 après Jésus-Christ, ce dernier chevaucha le siècle de César et d’Auguste. Celui qui « irrigue le système sanguin de la tradition occidentale », selon Nicola Gardini, est également un « point de référence esthétique et moral ». N’interroge-t-il pas l’identité, l’amour et la liberté ? Les passions n’y sont-elles pas châtiées, comme l’inceste avec Myrrha, ou récompensées si pures, comme les sentiments de Pygmalion pour sa statue ? Victime d’une tyrannie impériale arbitraire, après avoir été adulé, n’est-il pas le symbole d’une liberté d’expression et de création injustement bafouée ?

L’on spéculera longtemps sur les raisons de l’exil du poète. L’Art d’aimer parut-il trop licencieux ? Ce serait étonnant au vu de ce qui circulait à Rome. A-t-il eu vent de quelque basse intrigue dans les rouages de la cour et de la famile impériales ? À moins que la puissance de son œuvre fît de l’ombre à l’empereur… De telles interrogations poussent Nicola Gardini à marcher sur les traces de l’auteur des Tristes, en Roumanie, à Tomes, aujourd’hui Constanta, où il est mort, cerné par le froid et les Barbares.

Un soupçon d’autobiographie donc, un usage judicieux des citations, de l’Histoire romaine, voilà qui place l’essai face à son dessein : montrer que ce « classique » est l’un des plus séminaux, les plus beaux au monde ; que le nom de Nason, soit Publius Ovidius Naso « proclame la pérennité de la poésie face au monde ».

La figure de la désobéissance filiale contre l’autorité paternelle hante Ovide : Médée aime contre l’avis paternel, Ovide lui-même ne veut qu’être poète au désarroi de son père, Phaéton transgresse l’ordre d’Apollon en élevant au firmament le char du soleil. Faut-il compter là, malgré l’éloge augustéen qui culmine au final des Métamorphoses, via l’accession de son père adoptif, César, au rang de comète, une désobéissance implicite à l’égard de l’empereur ? Aussi avoir écrit l’Art d’aimer, donc préféré l’érotique à l’héroïque épopée, pourrait être un dommageable pied de nez à Auguste : « Ovide a opposé […] à la normalité des valeurs antiques et aux certitudes augustéennes le dogme de l’incertitude ».

Mais Les Métamorphoses est en quelque sorte chez Ovide la forêt qui cache de riches bosquets. Les Fastes, consacré au calendrier religieux romain, et les Héroïdes, dont les pleurs et les plaintes sont de belles miniatures mythologiques. L’Art d’aimer et ses dimensions érotique et didactique qui ne s’embarrassent guère du respect dû aux dieux, ou encore Les Amours qui ose dire que « Dieu n’est qu’un nom dépourvu de substance » et que l’amour se gausse de la vérité et de la morale tout en dérogeant à la stabilité (toutes affirmations qui ont probablement déplu à Auguste). Enfin, ce sont Les Tristes, modèle de l’élégie, qui, avec les Pontiques « ont inventé le paysage désolé », destiné à devenir un topos littéraire jusqu’au Waste land de Thomas Stearn Eliot. Avec un bonheur communicatif, Nicola Gardini lève le voile sur ces œuvres assises à l’ombre immense des Métamorphoses, comme lorsqu’il relève les occurrences de la voix perdue, de la langue tranchée, animalisée, écho de l’isolement du poète tardif sur des rivages où l’on ne parle pas latin : « J’ai oublié le langage », écrit-il, alors qu’il lut en public et avec succès un poème en langue gétique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’on sait cependant qu’Ovide ne résume pas toute la mythologie. S’il fait allusion parfois à Homère, en lui empruntant quelques épisodes (Achille et Ajax), il faut compléter par la lecture de l’Iliade et de l’Odyssée. Ou, si l’on veut être plus rapide et plus synthétique, par celle de Jean-Pierre Vernant qui, dans L’Univers, les dieux, les hommes, judicieusement réédité dans un cartonnage de poche joliment illustré par Ulysse et les sirènes, commence par la Théogonie d’Hésiode et la guerre des dieux, puis termine par Œdipe et Persée. Cependant il emplit presque la moitié de son volume à l’aide de la guerre de Troie et des voyages d’Ulysse. En effet, il se consacre aux mythes grecs et non à leur réécriture par Ovide le Romain. Il associe le plaisir du conteur à celui de l’éclaireur qui rappelle que le mythe est un récit, inspiré par Mnémosyne, déesse de la Mémoire, « venu du fond des âges et qui serait déjà là avant qu’un quelconque conteur en entame la narration ».

Original, malgré son respect des traditions narratives et des auteurs anciens, Jean-Pierre Vernant l’est lorsqu’il traduit le chaos originel, avant toute création, par « Béance », une sorte de matière noire - l’on dirait aujourd’hui antimatière - d’où naissent la terre, la fécondation et le ciel, Gaïa, Eros et Ouranos. Dieux et Titans, puis hommes et femmes, peuplent ce cosmos, parmi lesquelles la première, sur le conseil de Zeus, débouche une jarre cachée, libérant tous les maux : c’est le mythe de la boite de Pandore, qui la referme sur l’espoir. Voilà d’où découlent toutes les histoires humaines. Ce qui ne prive pas les dieux d’intervenir, outre les demi-dieux qu’ils engendrent chez les mortelles, choisissant ou le camp des Troyens ou celui des Grecs. À l’instar de celui de Luc Ferry[4], le récit du mythographe est entraînant, initiatique, au point qu’il ait choisi de le placer au seuil du monumental volume de ses Œuvres complètes[5], qui totalise 2512 pages et se divise en « Religions, Rationalités, Politique ».

 

Ovide : Les Métamorphoses illustrées par la peinture baroque,

Diane de Selliers, 2003. Photo : T. Guinhut.

 

Qu’est-ce que le mythos, opposé au logos, sinon un récit légendaire digne d’être tourné en dérision, comme le fit Platon éjectant les poètes de sa République ? Cependant, rappelle Water F. Otto dans ses Essais sur le mythe, le caractère « surnaturel des mythes archaïques sacrés » vient de ce que « la figure du dieu constitue le centre de gravité de tous les mythes ». Au cours de l’Histoire, « plus le rationnel repousse le mythe, plus le monde se désacralise, et plus le savoir originel du divin doit se retirer dans le sentiment, dans le for intérieur. Le profane prend place dès lors à côté du religieux, et c’est bientôt lui qui occupe presque toute la place ». Le mythe perd alors sa fonction étiologique, qui consistait en l’explication par l’imaginaire de phénomènes naturels et humains incompréhensibles, de façon à structurer la pensée et la société. Il ne lui reste plus que sa dimension poétique, comme chez Hölderlin, même si elle ne conserve que peu la trace de cette parole qui venait des dieux et leur parlait par la voix de « La Muse, esprit et vigueur du mythe du monde en sa révélation musicale ».

Où trouver la vérité du mythe ? Selon notre penseur, dont ce recueil de quatre essais est intellectuellement excitant, la religion grecque est une « religion de la connaissance objective », au caractère non-autoritaire et non-dualiste. Ainsi l’essayiste allemand Walter F. Otto (1874-1858), auteur des Dieux de la Grèce[6], pensait que ces derniers étaient dignes d’exister encore dans la conscience de notre temps. Car « c’est seulement comme création, digne des œuvres d’art les plus magnifiques que nous ait léguées tout le passé, et en même temps les dépassant toutes, que le mythe se laisse saisir ».

Plus guère religieux, Ovide ne croyait déjà plus en la réalité des métamorphoses de ses merveilleux dieux et de ses malheureux personnages, devenus animaux et plantes. Divinisant César suivant l’urgente sollicitation d’Auguste, il contribua à un culte autant religieux que politique, alors que l’empereur ne lui rendît pas la politesse en l’exilant sur les bords de la Mer Noire. Reste que son fabuleux poème demeure sans cesse une source d’inspiration infinie pour les peintres, les sculpteurs, les compositeurs de cantates et d’opéras, les réécritures et jusqu’aux jeux vidéo, en même temps qu’une stimulante énigme pour l’anthropologue et le philosophe. Tournons-nous alors vers les éditions Diane de Selliers[7] qui nous proposèrent une de leur œuvre-maîtresses : Les Métamorphoses illustrées par la peinture baroque[8], et son iconographie somptueuse, d’il Padovanino au Caravage, de Simon Vouet à Pompeo Batoni…

Hélas épuisés, ces deux luxueux volumes sous coffret bourrés jusqu’à la gueule de peintures ont désormais un rejeton qui n’a rien d’indigne, au contraire. C’est un volume cartonné, d’une agréable élégance, comme celui qui honora Homère grâce à Paladino[9], qui, s’il ne réunit que « les plus belles histoires », quatre-vingt-quatre en fait, en offre un judicieux florilège, présenté avec pertinence par l’éditrice elle-même. Encadrés par un monde « tiré de la masse ténébreuse » et l’éloge de Pythagore, les mythes brillent au firmament de notre culture, donnant par antonomase leurs noms à des concepts, des adjectifs : ainsi de Narcisse et d’Echo, de Méduse, Hermaphrodite et Europe. De plus, de Dante à Shakespeare, nos plus grands génies se nourrissent d’Ovide, et si l’an 1 de notre ère est celui du Christ, il est aussi celui où furent publiées à Rome Les Métamorphoses, tout aussi dignes de figurer l’aube d’une civilisation.

 

Ovide : Les Métamorphoses illustrées par la peinture baroque,

Diane de Selliers, 2003 et Desray, 1807.

Photo : T. Guinhut.

 

Ces métamorphoses animales, végétales, minérales, voire sidérales, condamnent la passion amoureuse et violente, sous la plume fluide du traducteur Georges Lafaye. L’incestueuse Myrrha est changée en tronc d’arbre pleurant la myrrhe, alors que, plus heureux, Philémon et Baucis, devenus tilleul et chêne, peuvent mêler leurs feuillages. Il faut y lire une réelle intention morale. Comme lorsque Phaéton échouant à conduire le char du soleil, se laissait emporter par un hubris fatal, probablement la pire transgression chez les Grecs.

Parmi une généreuse iconographie narrative, les vigoureux contrastes d’ombres terribles et de lumières exquises, les sensuelles carnations rosées, les tissus et les ciels chatoyants bouleversent la peinture baroque, de l’Italie aux Flandres, entre le XVI° et le XVIII° siècle, sous les pinceaux de Rubens et de Guido Reni, de Véronèse, quoique, notons-le, Poussin soit moins un baroque qu’une icône du classicisme, sans compter de nombreux artistes méconnus, voire totalement inédits. De page en page, c’est un éblouissement pictural. Comme sur la couverture où la prégnance fumeuse de Jupiter offre un baiser à Io, sous le pinceau du Corrège, le texte est tout entier en osmose avec l’image. De plus chacune d’entre elles est accompagnée d’une phrase-clef en rouge, au plus brûlant du mythe : « Donc à peine a-t-elle vu Narcisse errant à travers les campagnes solitaires que, brûlée de désir, elle suit furtivement ses traces ; plus elle le suit, plus elle se rapproche du feu qui l’embrase ».

 

Tout est mouvement, tout est métamorphose, nous dit Ovide, qui fut le créateur de ce mot, ce dans le philosophique sillage de Pythagore. Sa vie ne l’a que trop prouvé, de la gloire au triste exil. La nôtre glisse de la naissance à la mort, de la beauté vénusienne à la charogne baudelairienne, de la liberté à l’oppression ; notre personnalité n’y échappe pas, informe et enfantine, brillante et sénescente. Le cosmos même est en mouvement incessant selon une mesure qui nous dépasse. Cependant, malgré les ravages du temps, Ovide est toujours notre Orphée quémandant aux enfers son Eurydice, selon l’enchanteresse traduction en alexandrins de Desaintange :

Par ces lieux pleins d’effroi, par ce chaos immense,

Empire de la nuit, empire du silence,

Rendez-moi mon épouse, et pour moi rattachez

Le fil de ses beaux jours que la Parque a tranchés[10]. »

 

Thierry Guinhut

La partie sur Ovide traduit par Marie Cosnay a été publiée

dans Le Matricule des anges, novembre-décembre 2017

 

[1] Ovide : Les Métamorphoses, Garnier Flammarion, 1966.

[2] Ovide : Les Métamorphoses, Desray, 1808, t 1, p 5.

[3] Nicola Gardini : Vive le latin, Histoires et beautés d’une langue, De Fallois, 2018.

[5] Jean-Pierre Vernant : Œuvres complètes, Seuil, 2006.

[6] Walter F. Otto : Les Dieux de la Grèce, Payot, 1981.

[8] Ovide : Les Métamorphoses illustrées par la peinture baroque, Diane de Selliers, 2003.

[10] Ovide : Les Métamorphoses, Desray, 1808, t 3, p 223.

 

Ovide : Les Métamorphoses, Desray, 1807 et Duprat, 1802, Héroïdes, Durand, 1763.

Photo : T. Guinhut.

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18 décembre 2019 3 18 /12 /décembre /2019 17:26

 

Charles d’Orbigny : Atlas du Dictionnaire d’Histoire naturelle,

Renard, Martinet & cie, Paris, 1849.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Aux temps où les animaux parlaient.

 

Elien, Ursin :

 

La Personnalité et La Prosopopée des animaux ;

 

Le Physiologos ou Le Bestiaire des bestiaires.

 

 

 

Elien : La Personnalité des animaux,

traduit du grec par Arnaud Zucker, Les Belles Lettres, 688 p, 26 €.

 

Anonyme : Physiologos ou Le Bestiaire des bestiaires,

traduit du grec par Arnaud Zucker, Jérôme Millon, 2004, 328 p, 33,50 €.

 

Jean Ursin : La prosopopée des animaux,

traduit du latin et présenté par Brigitte Gauvin, Jérôme Millon, 336 p, 30 €.


 

      Hors Aristote, voire Pline l’Ancien, point de salut, croit-on, si l’on a écrit en zoologue dans l’Antiquité. Pourtant un auteur aussi profondément et injustement méconnu qu’Elien gagne à être mis en lumière. En sa Personnalité des animaux, quelques centaines de bêtes sont si vivantes, si étonnantes et attachantes que c’est tout juste s’il leur manque la parole. Il n’y a qu’un pas alors pour qu’après les bestiaires médiévaux, à la suite du Physiologos, et lors de la Renaissance, un médecin également méconnu, nommé Jean Ursin, les fasse parler avec une verve plus qu’humaine, parmi les pages de sa Prosopopée des animaux. Comme quoi, au rebours des préjugés qui voudraient croire que l’on ait attendu notre contemporain pour éprouver une réelle empathie, voire un antispécisme, à l’égard de nos frères à quatre, six et huit pattes, et autres myriapodes, sans compter les nageoires, l’Antiquité et l’âge de l’humanisme se révèlent une fois de plus un trésor de connaissances allègrement nourrissantes. Ce en faisant parler nos compères animaux en langue mythologique et encyclopédique, puis en les enrôlant pour être les interprètes du Christianisme, et enfin pérorer en langue médicale et pharmacologique.

      Ce drôle d’animal a vécu entre 170 et 225 de notre ère à Rome, et, s’il parlait latin, il écrivit en grec. Le sophiste Elien, ou plus exactement Claudius Aelianus, était également un stoïcien qui commit une poignée de traités philosophiques, dont Sur la providence et Sur les manifestations de la puissance divine. Il réunit ici, en six cent pages, un bon boisseau des connaissances livresques de l’Antiquité sur le règne animal, en s’appuyant peut-être sur une anthologie alexandrine d’Aristophane de Byzance, voire sur Pamphilos d’Alexandrie. Bien qu’il ne s’agisse que d’un compilateur adroit, consultant et pillant cent manuscrits de son temps, comme celui de « Sur l’intelligence des animaux » dans les Opuscules et œuvres morales de Plutarque, et ceux de Ctésias, Eudème, Oppien ou Démocrite, d’ailleurs souvent perdus, l’on célébra sa « langue de miel », son talent conjuguant la variété thématique et la vive couleur du langage. Heureusement la postérité a conservé ce recueil en son entièreté, quoique cela ne soit pas hélas le cas de ses Histoires variées.

      Notre Elien vouait un véritable culte à l’auteur de l’Odyssée, puisqu’il avait disposé à l’entrée de sa bibliothèque romaine une statue d’Homère et le citait d’abondance en rédigeant sa Personnalité des animaux. À l’égal d’Aristote, dont il ne suit pourtant guère le système de classification, il le considérait comme un philosophe, et comme tel il avait pour ambition d’examiner les caractéristiques animales, de l’anatomie aux mœurs, mais également leurs apports au service de l’espèce humaine, qu’il s’agisse de la chasse, de la médecine et des rites religieux. Les « dons de la nature » et les « honneurs accordés » aux animaux sont les maîtres mots de l’épilogue. Notre cher Elien n'est-il pas déjà bien moderne en affirmant dès le prologue : « Que les bêtes brutes possèdent par nature un certain sens moral et qu’elles partagent avec l’homme bon nombre des merveilleux privilèges qui ont été impartis aux humains, voilà bien quelque chose de grandiose ».

 

 

      La liste des bestioles, du héron à « la stricte séparation des sexes chez les oiseaux du temple d’Hérakles », en passant par « le dragon joufflu », est sans guère d’ordre, en une joyeuse fatrasie et fantaisie. Ce à quoi remédient les précieux index en fin de volume, de la main sagace du traducteur et préfacier Arnaud Zucker, si l’on cherche et trouve les étoiles de mer ou les onagres. Mieux vaut cependant naviguer à vue, tout lire en une progression scrupuleuse, à moins de préférer picorer quelques pages, de ci-delà, à la rencontre des surprises sans cesse renouvelées. Car l’on glisse sans prévenir de l’anecdote curieuse à l’observation réellement scientifique, puis de l’allusion mythologique à l’éthologie, sans oublier les espèces surnaturelles : ainsi le phénix et l’amphisbène, le basilic et le griffon, le martichore ou l’unicorne, qui, au siècle de Jorge Luis Borges, honorent les pages de son  Manuel de zoologie fantastique[1]. Cependant, parmi dix-sept, le livre IX s’intéresse en bonne partie aux poissons, et le XIV aux usages médicaux. Quant au livre XI, il aime rendre compte des cultes rendus aux animaux, tandis que bien souvent l’Egypte, terre de merveilles, fournit une abondante matière.

      Ce serait bien réducteur de ne voir en notre cher Elien que le chroniqueur des bizarreries et prodiges animaux. Il sait être scientifique avec pertinence, lorsque les dents du cobra ou les leurres de la baudroie sont décrits avec une redoutable exactitude. Mais aussi fin moraliste, et plus exact d’Esope qui se fiait à une imagerie plus qu’à l’observation des phénomènes. L’excellence des bêtes, leur adéquation avec leur milieu et la haute tenue des comportements en font des modèles, bien que le logos ne soit pas leur apanage. Elles ont de toute évidence des codes de communication, voire, selon lui, des attitudes religieuses, comme ces éléphants qui offrent et brandissent de « jeunes bourgeons » à l’intention de la lune nouvelle leur « déesse », jettent de la terre avec leur trompe sur le cadavre d’un congénère et rendent « un hommage rituel aux dieux, tandis que les hommes se demandent si les dieux existent vraiment ». Outre l’éléphant, le dauphin est particulièrement choyé pour ses vertus par le compilateur. Il sait collaborer avec les pêcheurs pour obtenir sa part de butin, il est possible de s’ébahir de « l’amour d’un dauphin pour un beau jeune homme ». Cependant les vaches connaissent l’arithmétique et les abeilles la géométrie. Au point que notre auteur, constatant l’habileté de certains oiseaux à construire leurs nids, aille jusqu’à prétendre que les hommes techniciens ne sont que des imitateurs ! Quant aux mœurs, les animaux n’ayant pas besoin de législateurs, leur perfection innée laisse augurer du peu de considération abandonné aux hommes. Ainsi va Elien, arguant du courage, de la tendresse, de la piété et de l’exemplarité de ceux à qui ne manque que la parole articulée, tentant de réduire la traditionnelle fracture entre l’animalité et l’humanité avec un idéalisme pour le moins excessif, en une sorte de « zoomythologie », selon le juste néologisme du préfacier. Seuls les serpents, les rats et les crocodiles restent indéracinablement confinés dans leurs vices.

      Comme l’abeille parmi une anthologie de fleurs, butinons parmi ces pages. Pour y croiser la pie qui « sait imiter toutes les voix, et surtout la voix humaine » ; le poulpe qui est « le plus libidineux des animaux », au point de copuler jusqu’à un épuisement fatal ; et si le précédent dauphin aimait d’amitié, « un coq du nom de Kentauros s’éprit de l’échanson d’un roi, tandis qu’« un palefrenier était tombé amoureux d’une jeune pouliche » et « eut des rapports sexuels avec elle ». Assistant à la scène, son poulain, outré, sauta sur l’homme et non seulement le tua, mais déterra ensuite le corps pour l’outrager. Encore une fois l’éléphant, s’il aimait une « marchande guirlandes », « lustrait le visage de la femme avec sa trompe », qui en retour lui offrait une couronne ; hélas la mort de sa belle le rendit furieux… Plus charmant encore s’il se peut, l’ibis : « lorsqu’il dissimule sa tête et sa tête dans les plumes de son poitrail, il prend la forme d’un cœur ». Ce qui témoigne de l’anthropomorphisme du compilateur.

      Découvrons la « double vie du lézard », qui retrouve la partie perdue par accident de sa queue pour vivre de nouvelles aventures, ou, pour rester chez les reptiles, plus incroyable encore, l’idée saugrenue selon laquelle il suffit de cracher sa salive dans la gueule d’une vipère pour que sa nocivité soit avérée : elle « se décompose ».

      Loin de nous l’idée d’infliger un tel sacrilège à un tel volume ! Partie de la mémorable collection du centenaire des Belles Lettres[2], cet ouvrage d’Elien bénéficie d’une délicieuse couverture rose, ornée d'un dauphin d'or, à rabats, de cahiers cousus de papier ivoire, sans oublier les insolites et charmantes illustrations d’Hipkiss qui courent du recto au verso. Une merveille bibliophilique d’aujourd’hui pour un texte rare, pimpant et instructif, deux fois millénaire ; que rêver de mieux…

 

 

      Toute une tradition animalière irrigue la littérature antique, médiévale et de la Renaissance ; recueil d'emblèmes des vices et des vertus, elle peut servir à un incarner une théologie, enrôlant ces bêtes qui n’en peuvent mais parmi la procession du Christianisme. Dans l'anonyme grec Le Physiologos ou Le Bestiaire des bestiaires (en cette même collection « Atopia » dirigée par Claude Louis-Combet) probablement rédigée en Egypte au II° siècle, la zoologie est spiritualisée pour représenter les mystères chrétiens. Ce sont cinquante-six animaux, dont « l’oiseau-Phénix », six pierres et deux arbres, habillés en théologiens, qui ont une âme et deux faces, l’une animale, l’autre humaine, diabolique et divine, l’une narrative, l’autre interprétative. Ce pour dispenser des vérités spirituelles et édifier le Chrétien, voire celui qui ne l’est pas encore, lui annoncer l’incarnation de Dieu et le chemin du salut.

       Par exemple : « Comme le cerf aspire aux sources d’eau, de la même façon mon âme aspire à toi, Dieu ! » L’abeille est comparée aux « œuvres de Dieu, qui sont impénétrables aux mortels et admirables dans les hauteurs, et plus sucrées que le miel et la cire, plus que tout ce qui a été créé ». Ou encore (et contre toute vérité zoologique) : « le Physiologue a dit que la hyène est androgyne. […] Ne ressemble donc pas, toi non plus, à la hyène en adoptant tantôt le sexe mâle, tantôt la nature féminine. Parlant de tels hommes, le divin apôtre a dit en les critiquant : Des hommes ont commis l’infamie sur des hommes ».

      Né de la confluence des savoirs grecs et de la théologie judéo-chrétienne, ce Physiologos connut, au moyen de son évidente simplicité symbolique, une incroyable popularité : il fut copié, enluminé, puis longuement oublié, et ici retrouvé. Finalement l’on fait bien dire tout ce que l’on veut, y compris d’édifiantes et judicieuses vérités, y compris de superstitieuses inepties, à ceux à qui nous subtilisons la parole…

      En rhétorique, la prosopopée est une figure qui consiste à faire parler un dieu, un mort, un absent, un objet… Hugo, dans « Stella », parmi les Châtiments, fait parler une étoile ; Rousseau, dans son Discours sur les sciences et les arts, fait parler un consul romain. Oublierons-nous La Fontaine et ses animaux ? Depuis Esope, c’était une tradition bien établie que de les faire discourir et illustrer les comportements des hommes dans les fables. Moins connue est cette Prosopopée des animaux qui permet à Jean Ursin de nous faire écouter leurs voix mutines et savantes.

      Entre science et magie, un médecin érudit du XVI° compose une joyeuse encyclopédie poétique où les animaux savent parler. C’est avec une délicieuse fantaisie que ce médecin dauphinois du XVIème siècle réalise ses vers latins. L’édition de 1541 porte un sous-titre prometteur : « Dans laquelle on trouve de nombreuses informations sur les vertus de ces animaux, sur leur nature, sur leurs propriétés, surtout médicales, De Jean Ursin, docteur en médecine et poète couronné ». Nous n’en savons guère plus sur cet original érudit, sinon qu’il s’inspire de l’Histoire naturelle de Pline[3], sinon qu’il écrivit des élégies sur la peste. Son talent poétique est incontestable ; grâce à lui, le « scinque » (petit crocodile à la chair aphrodisiaque) a bien de l’esprit : « J’offre Vénus par ma queue, mais la mort par mes crocs. »

      Il y a deux versants à cette compilation versifiée, traduite en prose : l’humour complice et la pharmacopée. Ursin est le premier à user des animaux autrement que par la fable, leur offrant l’occasion de se présenter dans leur étrangeté, leurs merveilles. Une centaine d’entre eux prend tour à tour la parole, du lion au borax, qui, comme chacun ne le sait pas, est un crapaud venimeux. Des quadrupèdes « sanguins » aux insectes, en passant par batraciens, oiseaux et poissons, les attitudes psychologiques côtoient les qualités guérisseuses, plus magiques que médicales. L’exactitude zoologique le dispute à peine à la fantaisie. Nombreux sont ceux qui donnent des leçons, comme l’aspic : « Idiot, pourquoi cherches-tu une pierre précieuse dans ma tête ? En récompense, c’est un sommeil mortel qui t’attend. » Ainsi, proposons au lecteur d’essayer qui prétend : « mes cornes me servent d’yeux », car sieur l’escargot commande : « Si la fièvre te donne mal à la tête, pose-moi sur ton front après m’avoir broyé et, crois-moi, cela t’apportera un soulagement extrême. » On conseillera à qui veut arrêter l’alcool d’essayer le vin d’anguille : « il deviendra buveur d’eau ». Il peut être utile de savoir qu’en cas de « mal caduc », les testicules de coq « macérées dans l’eau » sont souverains…

      Quant au chat, peut-être l’animal domestique préféré de nos contemporains, il est ici considéré avec moins de tendresse :

« Cata trucem refero, non ui, sed dente, leonem,

Oreque ; mundicies et mihi pulchra placent. (…) »

      C’est-à-dire : « Moi, le chat, je rappelle le lion féroce, non par ma force, mais par mes dents et ma tête ; l’élégance et la beauté me plaisent. Mes griffes recourbées et mon corps agile me servent à chasser les souris ; la nuit est plus claire pour moi que le plein jour. Mes excréments permettent d’ôter les arêtes plantées dans la gorge ; ils soignent aussi l’alopécie et ils arrêtent les règles. Mais si on les associe aux serres du sinistre hibou, ils peuvent, dit-on, guérir la fièvre quarte. Absorber ma chair réduit les hémorroïdes, et manger mes reins soulage les maux de reins. » L’on espère qu’aucune arête ne se plantera dans une gorge, de peur de devoir user d’un tel remède !

       Cependant chez Elien, les chats, quoique rarement traités, dont « la semence est brûlante [et] brûle l’organe génital de la femelle », sont capables de reconnaissance, et « jamais on les verra agresser leurs bienfaiteurs » ; au contraire de l’homme qui « peut devenir l’ennemi implacable de son ami ». La leçon morale d’Elien pointe également le bout de sa griffe pour anticiper Ursin, quoique le procédé rhétorique du second lui permet une vivacité inouïe, comme s’il s’agissait d’arguments publicitaires animés pour des prescriptions pharmacologiques forcément efficaces. La lecture savoureuse de l’ouvrage de Jean Ursin, dont on peut rire, n’empêche pas de plonger dans l’univers des connaissances encyclopédiques du XVI° siècle, avant l’aube de la médecine moderne.

 

      Notre vision des animaux a considérablement évolué. L’abondant Buffon, au XVIII° siècle, quoique gardant une part de vision subjective et d’anthropomorphisme, était un naturaliste scientifique, sachant non seulement décrire mais classer. Plus scientifique encore, Charles d’Orbigny conçut au cœur du XIX° siècle un presque (car l’on découvre sans cesse de nouvelles espèces) exhaustif  Dictionnaire d’Histoire naturelle aux huit mille pages sur deux colonnes, sans compter son Atlas illustré. Aujourd’hui, pensant aux milliers de créatures pas forcément bestiales qui parcourent notre globe, ou disparues, voire en voie de disparition, l’homme s’émerveille[4] autant qu’il s’inquiète du droit des animaux[5], à son détriment peut-être, ou dans une démarche bio-universaliste et humaniste de compassion envers ses congénères à plusieurs pattes. À qui Elien et Ursin ont su offrir avec tendresse une reconnaissance encyclopédique, bien que fondée pour le second sur les services que grosses et petites bêtes rendaient à l’humanité souffrante. Ne faudrait-il pas également que l’humanité rende les mêmes services à ces êtres de poils, d’écailles et de carapaces ?

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Jean Ursin a été publiée dans Le Matricule des Anges, mars 2012

 

 

 

Mia Moon. Photo : T. Guinhut.

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31 octobre 2019 4 31 /10 /octobre /2019 14:28

 

Ostia antica, Latium. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Eloge des Belles lettres grecques :

 

Hésiode, Apollonios de Rhodes, Xénophon,

 

Epictète, Lucien, Esope

 

et Homère illustré par Paladino.

 

 

Hésiode : Théogonie,

traduit du grec par Paul Mazon, Les Belles lettres, 96 p, 15 €.

 

Apollonius de Rhodes : Les Argonautiques, traduit du grec par Francis Vian et Emile Delage,

Les Belles lettres, 360 p, 21 €.

 

Xénophon : Cyropédie, traduit du grec par Marcel Bizos et Edouard Delebecque,

Les Belles lettres, 464 p, 23,50 €.

 

Epictète : Entretiens. Manuel, traduit du grec par Joseph Souilhé et Armand Jagu,

Les Belles lettres, 488 p, 23 €.

 

Lucien : Vies à vendre, traduit du grec par Anne-Marie Ozanam,

Les Belles lettres, 208 p, 17 €.

 

Esope : Fables, traduit du grec par Emile Chambry, Les Belles lettres, 208 p, 19 €.

Esope : Fables, traduit du grec par Julien Bardot, Folio classique, 448 p, 8,40 €.

 

Homère : Odyssée, illustrée par Mimmo Paladino,

traduit du grec par Victor Bérard, Diane de Selliers, 300 p, 49 €.

 

 

 

 

      Une aurore de l’humanité s’est levée au bord de la mer Egée : elle s’appelait Eos. Elle rime avec Eros, Ouranos, ces dieux qui sont à l’origine du monde chez Hésiode. La Grèce est également à l’origine des littératures, du moins occidentales, avec Homère pour la poésie épique, Sappho pour le lyrisme, Esope pour la fable, Eschyle et Sophocle pour la tragédie, Aristophane pour la comédie, Xénophon pour l’Histoire. Et, cela va sans dire, de la philosophie, avec Héraclite, Aristote et Platon, plaisamment moqués par Lucien. Quelques-uns de ceux que les Muses ont favorisés, infiniment célèbres ou méconnus, s’égrènent soudain dans une nouvelle collection, aussi splendide que nécessaire, au service des Belles lettres grecques.

 

      Pourquoi ces œuvres sont-elles essentielles ? La création de l’univers et la formulation des dieux est un invariant d’une bonne partie de l’humanité, affirmées en beauté et en vers dans la Théogonie d’Hésiode. En vers également, conjointement à l’Iliade, cet archétype de la guerre et des héros combattants, l’Odyssée d’Homère est la figuration, encore une fois épique, du voyage aux multiples aventures et du retour au pays natal. Mythologie encore avec Les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes. La Cyropédie de Xénophon dresse le tableau de l’éducation d’un prince, quand, avec ses Entretiens et son Manuel, Epictète est le parangon de la philosophie stoïcienne ; alors que Lucien préfère la parodie du dialogue philosophique en ses Vies à vendre. Esope apparait comme le fabuliste originel.

      Tous ces textes, préludes d’un vaste programme de publication, dans le cadre de la « Série du centenaire », puisque la maison d’édition des Belles lettres aujourd’hui a cent ans, sont présentés sous d’élégantes couvertures diversement colorées et ornés d’un graphisme d’or, aiguisant l’appétit du lecteur soudain ravigoté devant un monde qu’il aurait faussement pu croire désuet, réservé à une poignée d’érudits cacochymes et poussiéreux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Probablement un contemporain d’Homère, au VIII° siècle avant Jésus Christ, Hésiode, dont le nom signifie « Celui qui se fait la voie », Béotien d’Asie Mineure, composa Les Travaux et les jours, devenant ainsi le créateur de la poésie didactique. A-t-il entendu parler de mythes babyloniens lorsqu’il composa sa Théogonie ?

Avant tout, il célèbre les Muses, qui sont les neuf filles de Zeus et de Mnémosyne, la déesse de la mémoire, ce pourquoi il n’y pas d’inspiration sans travail ; notons à cet égard que la mythologie fait, au-delà du fantasme pittoresque, sens philosophique[1]. Elles sont : « Neuf filles, aux cœurs pareils, qui n’ont en leur poitrine souci que de chants et gardent leur âme libre de chagrin, près de la plus haute cime de l’Olympe neigeux ». Elles savent « conter des mensonges », mais aussi « proclamer des vérités » ; soit, depuis « Abîme », puis « Terre », l’enfantement du monde par « Erêbe » et « Lumière », puis « Cronos », le premier dieu, qui sera le père cruel de Zeus. Une immense énumération relevant de la généalogie des dieux s’ensuit, en passant par les monstrueux Titans, par le récit de la naissance d’« Aphrodite d’or », jusqu’à Circé, Calypso… Hélas, le texte est inachevé ; ou perdu. Le traducteur, Paul Mazon, nous offre cependant une introduction aussi longue que l’œuvre, et néanmoins fructueuse.

      Ainsi, en son poème moins théologique que poétique, que l’on aimerait voir traduit en vers, Hésiode ordonne le chaos du monde et donne sens à nos pulsions, éblouit le lecteur, inspire à son tour cent peintres et poètes ; jusqu’à la plus scientifique Petite cosmogonie portative de Raymond Queneau[2], en 1950…

 

Gravure de Méaulle pour Apollonios de Rhodes : Jason et Médée, Quentin, 1882.

Photo : T. Guinhut.

 

      Autre grand classique de la mythologie, en quatre chants, lumineux malgré l’immense ombre portée d’Homère : Les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes, un alexandrin né en 295 avant Jésus-Christ. « Allons, Eratô, viens m’assister et conte-moi comment, de là-bas, Jason rapporta à Iôlcos la toison grâce à l’amour de Médée. » Voici l’une des invocations à la Muse qui ponctuent le vaste poème amoureux et épique. C’est de la « nef Argo » qu’il tire son titre, sur la proue de laquelle la déesse Athéna veille au destin du héros, Jason, qui est dangereusement aimée par la sorcière de Colchide, Médée aux poisons étranges. Celle-ci lui permet de conquérir cette introuvable toison d’or ; l’on sait que dans le théâtre d’Euripide sa funeste passion enflamme sa jalousie au point de tuer les enfants qu’elle eut de Jason. Par l’entremise d’Aphrodite, l’amour est le deus ex machina de l’intrigue, lorsque, grâce à ses talents de magicienne, Médée conduit le jeune homme, nanti d’un « philtre d’invincibilité », à vaincre l’impossible, dompter les taureaux d’Aiétès, battre les soldats d’Arès. Mieux, grâce à ses « incantations », elle endort « le dragon vigilant [aux] monstrueux sifflements », permettant à Jason d’emporter cette « toison, pareille à un nuage qu’empourprent les rayons enflammés du soleil levant ».

      Le poète mêle le savoir mythologique, le savoir philologique (il connait sur le bout des doigts la langue homérique), les connaissances géographiques sur les contrées du Pont-Euxin, soit la Mer noire, et la Méditerranée. Parmi les aventures étonnantes, comptons un monstrueux et fatal sanglier, la rencontre des Amazones, ces « filles belliqueuses », qui sont loin de n’être que mythiques[3].

      Attendons avec impatience de voir naître en cette collection les Dionysiaques de Nonnos de Panopolis, autre bouquet de chants aux mythes fabuleux. Hélas, nombre d’épopées antiques ont disparu. Qui sait si les rouleaux de papyrus calcinés de Pompéi et d’Herculanum nous les révèleront…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      La Cyropédie, ou Education de Cyrus, n’est qu’une partie de l’œuvre de Xénophon (428- 354), qu’il faudra compléter avec son Anabase. Instruire un prince est essentiel, « car c’est une tâche difficile de gouverner les hommes ». Aussi, ce qui est à la fois essai didactique et roman historique, peut être considéré comme une somme des valeurs antiques et universelles. L’éducation politique ne va pas sans celle du chasseur et du guerrier, l’art militaire ne va pas sans morale.

      Certes Xénophon n’est pas exactement un historien, comme Hérodote, qui est d’ailleurs sa principale source en la matière. Cyrus, dit-on, arracha la puissance aux Mèdes pour la confier aux Perses, en conquérant Babylone au VI° siècle avant notre ère. Il atteint ici la dimension d’un héros légendaire, dont l’éducation a quelque chose de grec autant que de perse. La mort de Cyrus, lors d’une bataille contre les Massagètes, par le soin de la reine Thomyris, dont il a tué le fils, se voit couronnée par le sang dans lequel elle plonge sa tête, alors que notre Xénophon le fait mourir à un âge vénérable, dans son lit, veillant à adresser un noble discours à ses fils, dont Cambyse, qui lui succéda. Cela dit, Xénophon ne se trompe pas lorsqu’il fait de son héros un roi juste, ce qui lui permet de l’élever au rang du modèle de l’homme d’Etat. Si les méthodes éducatives perses ne sont pas tout à fait ici à l’ordre du jour, élever les enfants en commun, apprendre le tir à l’arc, accéder aux vertus, en particulier la tempérance et la justice, tout cela relève d’un idéal grec, qui cependant peut nous paraitre encore un tant soit peu fruste. Les campagnes militaires du roi permettent de préciser les devoirs d’un général, l’art du commandement, de la gestion des troupes et de l’armement. Loin de n’être qu’un sévère exposé, néanmoins éloquent, de l’Etat idéal, en parent de La République de Platon, le récit de Xénophon est d’un rare conteur : songeons à l’histoire du couple héroïque formé par le roi de Suse, Adrabate, et de sa femme Panthée, qui se poignarde pour être enveloppée « dans un même manteau » avec son époux, ou à l’épisode burlesque du combat des « gourdins contre mottes », qui est précurseur de Rabelais…

      Cette Cyropédie n’est-elle pas le premier chainon des traités d’éducation, qui vont de L’Emile de Rousseau, aux Propos sur l’éducation d’Alain ?

      Une fois de plus armée d’une sagace introduction, qui plus est d’un utile index, cette édition mérite notre éloge, comme le vade-mecum qu’elle mérite d’être, même si nous ne deviendrons que le souverain de nous-même, ce qui est déjà un bel exercice, digne du stoïcien.

 

      Stoïcien, Epictète l’est au plus haut point : « Montrez-moi un homme malade et heureux, en danger et heureux, mourant et heureux, exilé et heureux, discrédité et heureux ». Voilà ce qu’est « le vrai stoïcien ». Ainsi le philosophe est « le seul possesseur des vrais biens ». Il est vrai qu’Epictète (environ 50-130) était un esclave qui cependant ouvrit deux écoles de philosophie, à Rome, puis en Epire où il fut exilé. Aussi curieux que cela puisse paraître, il n’a rien écrit, seul Arrien, son disciple, a consigné ses propos. Et tant païens que chrétiens aimèrent et propagèrent ces Entretiens et ce Manuel.

      Sa doctrine philosophique associe l’humilité et la patience, prise par-dessus tout la liberté, d’abord intérieure, lorsque l’âme sait penser avec droiture la qualité de soi et de Dieu. Car richesse et honneurs ne sont rien, passagers, trompeurs, et rien ne vaut cette règle morale : « Ne demande pas que les événements arrivent comme tu le veux ; mais contente toi de les vouloir comme ils arrivent et tu couleras une vie heureuse ». C’est seulement ainsi que le sage accèdera au bonheur, non loin d’ailleurs de l’amor fati nietzschéen. Cependant sa conviction a quelque chose de vigoureusement religieux, tout en étant farouchement anti-épicurien. Heureusement, parfois, ses Entretiens ne sont pas que sérieux ; il use des apologues, des prosopopées, des apostrophes en de véritables scènes de comédie : « s’il en est ainsi, va t’étendre et dormir et mène la vie d’un ver, celle dont tu t’es jugé digne toi-même : mange et bois, accouple-toi, va à la selle, ronfle ». Voilà qui est tout à fait opposé à la grandeur d’âme, à l’ascèse, à l’ataraxie, à ce service divin en quoi consiste la vie selon Epictète.

      Moquons nous cependant de telles certitudes avec les Vies à vendre de Lucien, qu’un autre éditeur a préféré traduire en Philosophes aux enchères[4], quoique ce dernier se contente de ce texte et de l’excellent « Contre un ignorant bibliomane ». En effet on y vend, comme sur un burlesque marché aux esclaves, Diogène, Pythagore et Socrate, dont l’inutilité n’est pas loin d’être avérée. Alors que le dialogue platonicien est parodié dans « Le parasite » où il est démontré « qu’être parasite est un métier », voire un art, un point de vue aussi décapant entraîne celui de « Jupiter tragique » qui s’inquiète fort - et il n’a pas tort - : « Allons-nous continuer à être vénérés et conserver les honneurs qu’on nous rend sur la terre, ou être complètement négligés et compter pour rien ? »

      La satire de Lucien de Samosate (car il était de cette cité syrienne natif vers 120, vivant peut-être jusque vers 200 en Egypte où il fut rhétoricien et haut fonctionnaire) est gouleyante, divertissante à souhait. C’est celle du moraliste sceptique, en particulier à l’égard des stoïciens. Il est un redoutable maître du dialogue philosophique, en particulier à l’occasion de son « Les ressuscités ou le pêcheur », dans lequel, aux côtés de « Philosophie », « Examen », « Vertu » et « Syllogisme », Parrhésiadès joue à pécher une foule de philosophes qui se jettent sur l’or accroché à l’hameçon ; Platon et Aristote n’&