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26 septembre 2020 6 26 /09 /septembre /2020 08:20

 

Château du Boisrenault, Buzançais, Indre. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Le sabre politique et religieux

des dictatures arabes et ottomanes.

 

Al-Kawâkibî, El-Khoury, El Aswany, Temelkuran.

 

 

 

‘Abd al-Rahmân al-Kawâkibî : Du despotisme et autres textes, traduit de l’arabe (Syrie),

Sindbad Actes Sud, 2016, 240 p, 20 €.

 

Bachir El-Khoury : Monde arabe : les racines du mal,

Sindbad Actes Sud, 2018, 256 p, 22 €.

 

Alaa El Aswany : Extrémisme religieux et  dictature,

traduit de l’arabe (Egypte) par Gilles Gauthier, Actes Sud, 2014, 240 p, 22 €.

 

Alaa El Aswany : Le Syndrome de la dictature,

traduit de l’anglais (Egypte) par Gilles Gauthier, Actes Sud, 2020, 208 p, 19,80 €.


Ece Temelkuran : Comment conduire un pays à sa perte. Du populisme à la dictature,

traduit de l’anglais par Christelle Gaillard-Paris, Folio, 2020, 288 p, 20 €.

 

 

 

« Souvenez-vous que la paradis est à l’ombre des sabres », enseigne en 870 de notre ère un hadith de Bukhari[1]. Le poète du X° siècle Mutanabbî écrivit en ce sens son vindicatif Livre des sabres : « Mon sabre scintillant occultera l’éclair céleste / Et le sang répandu lui tiendra lieu d’averse[2] ». Sur l’étendard des pays arabes, le sabre signifie l’alliance de la politique et de la religion. Aussi dénoncer le despotisme n’est pas chose aisée parmi le monde arabe, tant il est lié à celui religieux. Entendons à cet égard l’avertissement implicite d’Al-Mawardi (974-1058), considéré comme l’un des plus fermes théoriciens politiques de l’Islam : « Dieu ne dissocie donc pas la rectitude de la religion de la bonne direction de l’Etat et du bon gouvernement des sujets[3]. » Au contraire du Judaïsme et a fortiori du Christianisme (même si l’on parla en Occident de l’alliance du sabre et du goupillon, certes bien plus modeste), cette unicité du religieux et de l’étatisme dictatorial handicape depuis longtemps et lourdement les pays arabes, jusqu’à la Turquie ottomane. En 1902 le Syrien ‘Abd al-Rahmân al-Kawâkibî, faisait ce constat dans son traité Du despotisme, avant d’être empoisonné par les agents du Sultan égyptien. Et même si le XX° siècle arabe et ottoman a vu des gouvernements un tantinet séparés du religieux, car socialistes, comme en Algérie et en Egypte, ou passablement laïque avec Mustapha Kemal en Turquie, le mal est loin d’être éradiqué, au point qu’il prolifère de pire en pire. C’est ce terrible constat que font aujourd’hui Alaa El Aswany, Bachir El-Khoury et Ece Temelkuran, non sans nous avertir des conséquences, jusqu’en notre Occident.

 

Consultons l’autorité de l’historien arabe du XIV° siècle, Ibn Khaldûn, d’origine andalouse et yéménite, qui confirme le caractère irrévocable de cette association totalitaire : « Dans la communauté musulmane, la guerre sainte est un devoir religieux, parce que l’islam a une mission universelle, et que tous les hommes doivent s’y convertir de gré ou de force. Aussi le califat et le pouvoir temporel y sont-ils unis, de sorte que la puissance du souverain puisse les servir tous les deux en même temps. Les autres communautés n’ont pas de mission universelle et ne tiennent pas la guerre sainte pour un devoir religieux, sauf en vue de leur propre défense. Les responsables religieux n’y sont en rien concernés par les affaires du gouvernement[4] ». Un tel précepte gouverne encore, voire de plus, en plus les pays islamiques, sans compter les poches occidentales de prosélytisme et de charia, ces « territoires perdus de la République[5] ».

Sans doute, c’est en 1902, avec ‘Abd al-Rahmân al-Kawâkibî, que le despotisme musulman fut d’abord mis en cause et réfuté. Certes, par une prudence bien compréhensible, l’essayiste a farci son ouvrage, intitulé Du Despotisme, de « louanges à Dieu », et prétend que « le virus responsable de notre mal est la dérive de notre religion, à l’origine instinctive et sage, ordonnée et ardente, portant le message clair du Coran ». C’est faire bon marché d’une religion explicitement totalitaire. Mais notre auteur pouvait-il alors en traiter autrement pour tenter d’avancer sa thèse ? C’est avec pertinence qu’il note : « Le pouvoir despotique s’étend à tous les niveaux, depuis le despote suprême jusqu’au policier, au domestique et au balayeur des rues. En profitent les plus vils de chaque niveau ». Or, pour se débarrasser d’une telle chaine tyrannique, il réclame la liberté de conscience et d’expression (qu’invalide le livre du Prophète), l’égalité des citoyens et la séparation des pouvoirs, non seulement exécutif et législatif, mais aussi religieux et politique. Le voici donc un réel précurseur des démocrates libéraux arabes qui aujourd’hui encore constatent les effets délétères du despotisme arabe en matière d’éducation, d’économie et de progrès scientifique. Il faut alors dépasser « un éléphant de préjugés », bousculer « l’apathie » arabe et ottomane (sauf lorsqu’il s’agit de faire jaillir le sabre du châtiment et de la guerre), dont il liste 86 causes, dont « l’oubli de la tolérance religieuse », « la croyance que les sciences rationnelles sont contraires à la religion », « l’affaiblissement de l’opinion publique du fait de la censure », « l’ignorance satisfaite », « la négligence dans l’éducation des épouses »… La lecture méditée d’un tel traité politique, dont l’éthique résulte de l’influence des Lumières occidentales, devrait faire le bénéfice des amants de la liberté et du développement des connaissances, bien au-delà du monde arabe et ottoman.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Seule la Turquie, à l’occasion de la gouvernance, par ailleurs un brin despotique, de Mustafa Kemal Atatürk, entre 1923 et 1938, a connu une fenêtre laïque, refermée par Recep Tayyip Erdogan, président depuis 2014 et despote aussi religieux que politique, nationaliste belliciste de surcroit, menaçant aujourd’hui gravement la Méditerranée, la Grèce et l’Europe. Le monde arabe quant à lui est resté prisonnier d’une « aliénation dans le temps », d’un « sous-développement intellectuel », pour reprendre les termes de Fouad Zakariya, dans Laïcité ou islamisme. Les Arabes à l’heure des choix[6].

Ce serait cependant trop simple d’attribuer au seul cancer religieux le mal qui dévore les sociétés arabes. Bachir El-Khoury trouve au Monde arabe : les racines du mal. Elles sont d’abord en un indécrottable substrat socio-économique. L’extrême pauvreté d’une large couche d’une population par ailleurs affligée par une démographie pléthorique, la rente pétrolière - voire « la malédiction pétrolière » -, la corruption récurrente, un droit du travail plombé et une lenteur administrative exaspérante, une éducation à la traîne, tout se coagule pour assurer un immobilisme moisi, sans oublier la désertification. Nous y ajouterons le socialisme et l’antilibéralisme économique. Si les « printemps arabes » ont paru un moment secouer la chape de sable, bien vite l’hiver leur a succédé, infiltrés qu’ils étaient par l’islamisme et le terrorisme, conduisant aux chaos syrien et libyen, à la fragilité démocratique tunisienne, entre autres exemples. Sans compter qu’aux conflits religieux récurrents, intra-musulmans entre sunnites et chiites, et aux éliminations des Chrétiens d’Orients, des Yazidis, des zoroastriens et des Baha’is, s’ajoutent les guerres ethniques : il suffit de penser aux Kurdes livrés au génocide par la Turquie, voire par leurs voisins.

Malgré les nombreuses qualités de cet essai documenté, nanti de graphiques chiffrés, il est stupéfiant de lire chez Bachir El-Khoury, un éloge de modèles comme le Brésil et le Venezuela qui seraient parvenus à réduire la pauvreté. Si cela est vrai pour le premier, le socialisme autoritaire du second aboutit à la catastrophe que l’on sait ! De plus, comme trop souvent, il oublie un facteur de sous-développement non négligeable parmi l’aire islamique : la consanguinité, qui, au moyen de récurrents mariages entre cousins, affecte dangereusement l’intégrité et les potentialités intellectuelles de ses habitants, entre Algérie et Pakistan.

Faut-il penser que la signature de l’accord d’Abraham, impulsé par Donald Trump, qui noue des alliances entre Israël, Bahreïn et les Emirats Arabes Unis, sous l’œil probablement bienveillant à cet égard de l’Arabie Saoudite, prélude à des jours meilleurs pour le monde arabe ?

 

C’est en la tradition d’‘Abd al-Rahmân al-Kawâkibî, tradition hélas minoritaire, que s’inscrit Alaa El Aswany pour s’attaquer au Syndrome de la dictature, écrit et publié prudemment en anglais et à Londres en 2019.

L’on connaissait le romancier satiriste, non sans tendresse, de L’Immeuble Yacoubian[7], qui radiographia la vie des Cairotes et obtint un succès mérité en jouant avec le réalisme social et les mœurs sexuelles de ses personnages. Talent narratif et sens du portrait ne l’empêchent pas d’être un essayiste politique informé, un polémiste vigoureux. Il avait commis en 2011, mais en arabe, un volume d’une vingtaine d’articles : Extrémisme religieux et dictature. Ces deux phénomènes jumeaux sont en effet indissociables, tant le salafisme, le frérisme musulman et le wahhabisme cimentent le retour de l’Islam originel et de sa charia. Le dilemme est cruel pour un moyen-oriental : sans Islam, pas de démocratie libérale, avec la démocratie libérale le lien avec la tradition religieuse se rompt.

L’égalité entre hommes et femmes, entre Coptes et Baha’is d’Egypte d’une part et Chiites et Sunnites d’autre part, sans compter les athées et apostats, les homosexuels, n’est qu’un vœu pieux, la justice un rêve, la tolérance une hallucination. Aussi Alaa El Aswany dénonce-t-il « l’influence négative du niqab pour la femme et la société », niqab qui ne diminue en rien les agressions sexuelles et l’omniprésent harcèlement sexuel, malgré le couple « puritanisme et bigoterie ».

Autres mœurs, autres maux. Un restaurant ostensiblement pieux triche sur le poids, applique des prix démesurés, évite les contrôles sanitaires et s’en porte le mieux du monde en son hypocrisie rapace. La tartufferie est la règle, de la jeunesse à la police en passant par les politiques, qui falsifient les élections. Les religieux véhiculent à qui mieux mieux des énormités anti-scientifiques…

Il faut lire ce bel exercice : « Être musulman en Grande-Bretagne », où les croyants de l’Islam sont opprimés de mille façons. Mais un addendum signale « une erreur volontaire » : « Veuillez changer le mot « Grande Bretagne » par le mot « Egypte », le mot « musulman » par « copte et le mot « mosquée » par « église », puis lisez l’article à nouveau pour comprendre ce que signifie être copte en Egypte aujourd’hui ».

En 2009 le vote de l’interdiction des minarets en Suisse, scandalisa les naïfs, y compris notre auteur, en tant qu’attentat à la liberté religieuse. S’il montre l’hypocrisie des Egyptiens qui dénient aux Coptes la construction d’églises (quoique ces derniers ne soient guère des modèles), s’il renvoie aux Musulmans la responsabilité de leur image désastreuse, il semble oublier qu’un minaret, une mosquée donc, est le fer de lance du fascisme religieux qu’il dénonce.

Relatant de significatives anecdotes come cette Française assaillie par la rue lubrique, Alaa El Aswany radiographie la société égyptienne et arabe avec la vivacité de son regard et la verdeur de la satire argumentée. Mais est-ce par prudence, ou par illusion qu’Alaa El Aswany prétend qu’au cœur de la religion se trouvent des « valeurs universelles » ? Celle de la « soumission » est cependant radicalement contraire au libre-arbitre, donc à la liberté… De même le voici défendant la tolérance de la civilisation islamique, dont l’omni-tyrannie a pu légèrement s’assagir au cours de son histoire. A-t-il cependant oublié les massacres récurrents, la dhimmitude des Juifs et des Chrétiens en Al-Andalus[8], tant vantée par les chantres de la coexistence des cultures ? « La démocratie est la solution », répète en fin de chaque article notre écrivain égyptien. Pour asséner cet insoutenable oxymore : « l’Islam est la vraie démocratie ». Sauf que lorsque celle-ci consiste en l’expression d’une majorité affamée de tyrannie et de servitude volontaire, elle ne vaut rien. La démocratie est libérale ou n’est pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Néanmoins l’argumentation se développe avec une rigueur implacable dans Le Syndrome de la dictature, second volet politique d’ Alaa El Aswany. Une dizaine de parties guident le lecteur de la définition de ce « syndrome » à l’association de « l’esprit fasciste » avec le « terrorisme », jusqu’à la « prévention », soit « la séparation de la religion et de l’Etat », puis un « scepticisme salutaire ».

Ce n’est pas que le fait du tyran : « Comment des traces d’attitudes dictatoriales s’immiscent-elles dans le comportement du citoyen de tous les jours ? » Ainsi la foi en la propagande se vit déçue lorsque Nasser, en 1967, attaqua Israël pour essuyer une brusque défaite ; ce qui ne détourna pourtant pas le peuple de le confirmer au pouvoir. Il est fait alors allusion au principe de la « servitude volontaire », analysé par La Boétie. Corruption, brevet d’obéissance pour obtenir un poste, presse stipendiée, tout concourt à la doxa autoritaire et à sa « contradiction entre ce qui est annoncé et la vérité ». S’ensuivent des exemples de brutalités tyranniques, du monde arabe à l’Afrique et au-delà. Les « théories du complot » prospèrent, comme celle des Protocoles des sages de Sion, un faux notoire, qui nourrit l’antisémitisme[9], d’Hitler aux pays arabes. L’on stigmatise les « conspirateurs », l’étranger ou l’impie. À ces manipulations s’adossent la répression et la « déshumanisation ».

De la nationalisation de la presse, au service d’une « vision unique pour tous », à la censure, tout ressemble à l’Allemagne nazie, à l’Union Soviétique, aux « dictatures religieuses », d’Iran, d’Arabie saoudite. Les exemples de livres et de films attaqués pour « offense à Dieu » abondent. Sans oublier des souvenirs personnels, comme lorsqu’étudiant, il entendit un professeur de chimie barbu jurer de faire échouer quiconque « est communiste ». La militarisation de la société devient évidente « car une hiérarchie semblable à celle de l’armée était partout en place ». Tout aboutit au « démantèlement du milieu intellectuel », comme pour Thomas Mann ou Soljenitsyne, sauvé par l’exil, ou jeté au goulag, par les régimes de leurs pays. En revanche, pensant à Garcia Marquez et Fidel Castro, « il est indécent qu’un grand écrivain soit l’ami d’un tyran », un « intellectuel mercenaire », comme ces auteurs égyptiens adulant le piètre écrivain que fut Kadhafi.

Etudiant la tradition dictatoriale comme une maladie, une « hypnose de masse », le réquisitoire d’Alaa El Aswany, dont les œuvres furent bannies d’Egypte en 2014, dépasse largement la perspective égyptienne, nourri d’anecdotes étonnantes, par exemple sur Saddam Hussein, et de portraits psychologiques des tyrans. C’est une nécessaire plaidoirie en faveur de la liberté politique. Sachant que notre essayiste a déjà été inculpé de « diffamation des institutions de l’Etat », l’on en déduit à quelle portion congrue la liberté d’expression est réduite. Le diagnostic édifiant d’El Aswany embrasse toutes les dictatures.

 

 

De même la Turquie peut être lue comme le parangon d’un despotisme qui a la prérogative de ne potentiellement épargner aucun Etat. Comment conduire un pays à sa perte est un manuel pratique élaboré par Ece Temelkuran. Sous-titré Du populisme à la dictature, il est à lire, sous la plume de la journaliste turque aujourd’hui en exil, comme un avertissement, espérons-le salutaire. Hélas, en associant de manière répétée Erdogan à Donald Trump, elle commet une infâme assimilation, une indigne reductio ad hitlerum caractérisée ; non sans vouloir égratigner sans cesse les Boris Johnson et les Viktor Horban et autres « populistes de droite », qui ont le malheur de lui déplaire. Cela suffirait à décrédibiliser cet essai qui se veut « progressiste », dégoulinant de confusion, sautant du coq à l’âne, de Facebook à Zizek, prosélyte du communisme, donc d’une tyrannie. Dommage, car les « sept étapes » qui permettent à un « leader populiste » de devenir un « autocrate sérieusement terrifiant » pourraient contribuer à une réelle analyse ; ce en associant les techniques du récit et de l’essai, car il s’agit à la fois d’une autobiographie politique et d’une mordante satire d’un régime qui chassa l’auteure de son pays en même temps que la liberté de la presse.

« Créer un mouvement », celui du « vrai peuple », en fait issu de la « secte religieuse » islamiste est le premier pas. Il est animé par « le désir suspect du je de se fondre en nous ». Il suffit ensuite de « détraquer la raison et affoler le langage », de « dissiper la honte », pour « démanteler les dispositifs judiciaires et politiques » et « façonner ses propres citoyens » de façon à ce qu’ils puissent « rire devant l’horreur » ; c’est ainsi que « construire son propre pays » revient à le bétonner par un despotisme meurtrier et grotesque, puisqu’Erdogan n’hésite pas à diffuser l’image d’une petite fille de neuf ans coiffée d’un foulard, prétendument « élue au poste de présidente du Parlement ».  La Turquie est devenue un bastion islamiste autant qu’un vindicatif surgeon du nationalisme expansionniste ottoman.

 

Un Monde sans Islam, titrait Aquila[10]. Si les causes socio-économiques du mal arabe n’auraient pas pour autant complètement disparu, nul doute qu’un surcroit de liberté et de vitalité intellectuelle et scientifique aurait nourri un Moyen-Orient qui aurait pu s’inspirer de ce que l’Occident a de meilleur. Ce dernier non plus n’est pas débarrassé de la pulsion despotique, son Histoire l’a prouvé. Il lui reste à se garder de l’importation et de l’infiltration d’un fascisme religieux attentatoire à la vie et à la dignité de l’humanité.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Le Syndrome de la dictature a été publiée dans Le Matricule des anges, juillet 2020.

 


[1] Livre 52, 2666 1.

[2] Mutanabbî : Le Livre des sabres, Sindbad, 2012, p 41.

[3] Al-Mawardi : De l’éthique du prince et du gouvernement de l’Etat, Les Belles Lettres, 2015, p 360.

[4] Ibn Kaldün : Muqaddima I, Le Livre des exemples, La Pléiade, Gallimard, t I, 2013, p 532.

[5] Emmanuel Brenner : Les Territoires perdus de la République, Pluriel, 2015.

[6] Fouad Zakariya : Laïcité ou islamisme. Les Arabes à l’heure des choix, La Découverte, 1991.

[7] Alaa El Aswany : L’Immeuble Yacoubian, Actes Sud, 2006.

[10] Voir : L'arbre du-terrorisme et la forêt de l'Islam II

 

Fresque XVI°, Saint-Barthélémy, Mont, Haute-Garonne.

Photo : T. Guinhut.

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12 septembre 2020 6 12 /09 /septembre /2020 12:56

 

Marché de La Couarde-sur-mer, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Métamorphoses du racisme

 et de l’antiracisme.

En passant par Buffon, Gobineau et Ibram X. Kendi.

 

 

 

Le racisme est le requin blanc de l’humanité. D’autant que les blancs puissent être l’auteur de ce concept humiliant. Mais il est à craindre qu’il s’agisse là d’un préjugé dont il faudrait limer les dents suraigües. Face à la gueule dentée de l’antiracisme, la contrition blanche ne devrait plus avoir d’autre limite que la disparition. Aussi faut-il que consentants ils s’agenouillent en prière devant la noirceur de leurs crimes esclavagistes et de leur mépris des peaux noires. En dépit de l’expansion peut-être salutaire de l’antiracisme, faut-il laisser croître l’emprise de nouveaux racismes, de métamorphoses de la bête aux crocs sournois ?

 

Le racisme est un collectivisme. Puisque l’on ne considère pas la personne en fonction de caractéristiques individuelles mais d’une superficielle enveloppe commune qui bouche les yeux de l’observateur prétendu, soit la couleur de la peau, ou, par extension, l’origine géographique (parlons alors de xénophobie) et la religion, comme dans le cas de l’antisémitisme. Le racisme, qui n’a évidemment aucun sens scientifique, ou plus exactement, pour reprendre le néologisme judicieux de Toni Morrison[1], le « colorisme », efface et nie à la fois l’individualisme et le libre arbitre. Cette hiérarchisation hostile a pu conduire jusqu’au génocide, comme lorsque les Allemands massacrèrent 80 % des Héréros au début du XX° siècle, dans l’actuelle Namibie.

« Le racisme est la création des Blancs », tonne dans The Daily Telegraph[2], Liz Jolly, bibliothécaire en chef de la prestigieuse British Library londonienne, en un propos en soi raciste. Forcément, l’institution qu’elle dirige entretient avec son histoire, celle de l’impérialisme britannique et celles de minorités brimées une relation pour le moins suspecte, puisque le philanthrope du XVIIIe siècle qui la dota, Sir Hans Sloane, a financé en partie sa collection de 71 000 objets avec de l’argent de la plantation de canne à sucre de sa femme en Jamaïque, qui utilisait le travail des esclaves. Aussi faut-il décoloniser et colorer l’espace pour en finir avec une violence institutionnelle ! Comment va-t-on rééduquer, moraliser, voire dépecer la bibliothèque universelle ? Un comble, alors qu’à peu de choses près seule la culture occidentale sut s’intéresser aux autres cultures, voire les protéger de la disparition.

En fait, si le racisme parait au naïf et à l’idéologue une création blanche, c’est faute de regarder partout où il s’exhibe et se cache, et faute de documents écrits de la part de peuples aux cultures orales. Puisqu’il s’exprime jusqu’entre ethnies aux semblables couleurs de peaux, il est en quelque sorte atavique à l’humanité, depuis la préhistoire, voire depuis l’animalité. Ce dont témoigne Buffon en parlant des « Nègres de Gorée [qui] font un si grand cas de leur couleur, qui est en effet d’un noir d’ébène profond et éclatant, qu’ils méprisent les autres Nègres qui ne sont pas si noirs, comme les blancs méprisent les basanés […] ils aiment passionnément l’eau de vie, dont ils s’enivrent souvent ; ils vendent leurs enfants, leurs parents, et quelques fois ils se vendent eux-mêmes pour en avoir ».

Ce naturaliste des Lumières, en dépit de la somme des connaissances ordonnées sur la diversité du monde, ne laisse pas d’exsuder quelques pointes que l’on qualifierait aujourd’hui de racistes : les Lapons, par exemple, « paraissent avoir dégénéré de l’espèce humaine, […] ils sont plus grossiers que sauvages, sans courage, sans respect pour soi-même, sans pudeur : ce peuple abject n’a de mœurs qu’assez pour être méprisé ». Plus loin, il examine les peuples africains : « Ceux de Guinée sont extrêmement laids et ont une odeur insupportable ; ceux de Soffala et de Mozambique sont beaux et n’ont aucune mauvaise odeur[3] ». Faut-il cependant ne plus exercer de jugement, certes discutable et destiné à être remis sur le métier ? Ne jetons pas l’opprobre sur les Lumières, tant Montesquieu, De Raynal, donc Diderot, ou Condorcet étaient anti-esclavagistes.

En 1543, Gomes de Zurara, dans sa Chronique de la découverte et de la conquête de la Guinée[4] ne fut guère plus tendre, malgré sa compassion pour les victimes, en prétendant que « les Noirs n’avaient aucune compréhension du bien, ne savaient que vivre dans une paresse de bêtes ». L’immense naturaliste Carl von Linné, dans son Systema Naturae de 1735, établit quant à lui une hiérarchie, depuis le blanc, en passant par le jaune et le rouge, jusqu’au noir, associé à la paresse. Cette prétendue science, datée, est évidemment battue en brèche, car tous les individus issus de tous ces groupes colorés peuvent potentiellement accéder à l’étude, à la culture, à la science, voire y briller.

De quel racisme parle-t-on ? Celui, abject de l’esclavage[5], puis de la ségrégation qui sévit longtemps aux Etats-Unis ; ou celui des Africains esclavagistes en leur continent et leurs ethnies, ou encore des Arabes eux-mêmes continument et férocement esclavagistes, sans omettre leur racisme (en particulier des Algériens) envers les Noirs, sans exclusive cependant. Car si l’on lit l’historien arabe du XIV° siècle, Ibn Khaldûn, d’origine andalouse et yéménite, l’on s’aperçoit que le racisme est consubstantiel à l’Islam : « Au sud de ce Nil est un peuple de Noirs qu’on appelle Lamlam. Ce sont des infidèles ; […] Il n’y a que des hommes plus proches des animaux que d’êtres raisonnables. […] Ils se mangent souvent entre eux. On ne peut les considérer comme des êtres humains[6] ». L’on sait que les Arabes et Berbères d’Al-Andalus[7] ne se privèrent pas d’être violemment racistes et persécuteurs envers les dhimmis juifs et chrétiens. Plus près de nous, pensons également au génocide exercé entre Hutus et Tutsis du Rwanda…

 

C’est au tout début de ce XX° siècle si fécond en génocides que fut inventé le mot « racisme », alors qu’en 1853 Arthur de Gobineau avait publié son Essai sur l’inégalité des races humaines. Blanches, jaunes et noires, ce sont ces dernières qui sont selon l’écrivain frappées d’infériorité : «  Les deux variétés inférieures de notre espèce, la race noire, la race jaune, sont le fond grossier, le coton et la laine, que les familles secondaires de la race blanche assouplissent en y mêlant leur soie tandis que le groupe arian, faisant circuler ses filets plus minces à travers les générations ennoblies, applique à leur surface, en éblouissant chef-d'œuvre, ses arabesques d'argent et d'or ». Notons cependant qu’Arthur de Gobineau n’a qu’un très faible intérêt pour le concept de race aryenne et que le nazisme, en conséquence, n’a pu que travestir le discours de l’essayiste, qui était élogieux à l’égard des Juifs : « que furent les Juifs ? Je le répète, un peuple habile en tout ce qu’il entreprit, un peuple libre, un peuple fort, un peuple intelligent, et qui, avant de perdre bravement, les armes à la main, le titre de nation indépendante, avait fourni au monde presque autant de docteurs que de marchands[8] ».

 Cependant l’ouvrage d’Arthur de Gobineau est moins un vulgaire pamphlet qu’une étude scientifique et historique fort documentée, dont la thèse discutable souligne que le mélange des races est le moteur de l’Histoire : « L’espèce blanche, considérée abstractivement, a désormais disparu de la face du monde. Après avoir passé l’âge des dieux, où elle était absolument pure ; l’âge des héros, où les mélanges étaient modérés de force et de nombre ; l’âge des noblesses, où des facultés, grandes encore, n’étaient plus renouvelées par des forces taries, elle s’est acheminée plus ou moins promptement, suivant les lieux, vers la conclusion définitive de tous ses principes, par suite de ses hymens hétérogènes[9] ». Que dirait-il aujourd’hui, à l’ère du métissage !

Car en 2010, les mariages mixtes concernaient 27% des mariages en France. De plus 60% de ces mariages mixtes sont contractés au Maghreb, en Turquie et en Afrique francophone, entre tradition, prescriptions religieuses musulmanes et stratégie d'immigration. En fait il ne s’agit pas de métissage mais d’une endogamie en relation avec le village ou le bled d’origine d’une famille. Ce serait un moindre mal si le risque de consanguinité n’y était considérable, de par des mariages entre cousins, entraînant des déficiences physiques et mentales courantes, des quotients intellectuels faibles. Arthur de Gobineau se scandaliserait à bon droit d’un tel métissage convoqué pour régénérer le sang de ces malheureux Français dont la baisse démographique menace !

Malgré l’érudition d’Arthur de Gobineau, mais une science sans guère de conscience, ou la pseudoscience raciale nazie, le racisme est avant tout une réaction épidermique (c’est le cas de le dire !) à la différence, à l’étrangeté, mue par l’ignorance et l’incapacité d’accéder à une nouvelle connaissance, mais aussi une peur irrationnelle, qui entraîna longtemps l’adage américain : plus la peau est claire, plus la peine est légère ».

Ne tombons pas dans ce qu’il faut reprocher à autrui, soit la généralisation abusive : tout individu à la pigmentation plus ou moins chocolatée - étant entendu qu’il existe du chocolat blanc - n’est pas forcément comptable des excès de son groupe. Et, de plus, comme le dit Ibram X. Kendi, « Nos erreurs étaient généralisées pour devenir les erreurs de notre race ».

 

 

Qui sait si un antiracisme pourrait être le garant d’une réelle équité au point de considérer toutes les couleurs de peau avec le même égard, et de traquer avec justice et pertinence toutes les manifestations indues de racisme. C’est l’idée que défend avec ardeur Ibram X. Kendi (né en 1982) en son Comment devenir antiraciste[10]. Ce professeur fondateur et directeur du centre de recherche sur l’antiracisme de l’American University de Washington D.C. prétend en quatrième de couverture que si l’on croit que « les problèmes se trouvent leurs racines chez des groupes de gens », l’on est raciste ; alors qu’elles sont « dans le pouvoir et la politique », et seule cette dernière option permet pour lui d’être antiraciste ». Il nous semblait pourtant que pouvoir et politique étaient l’apanage de groupes de gens et que dénoncer des groupes de gens n’avait pas forcément à voir avec la pigmentation et l’englobante détestation… Fort heureusement l’on comprend vite qu’il s’agit là de « groupe racial ».

Narrant son adolescence lycéenne, Ibram X. Kendi revient sur lui-même : « je regroupais les jeunes noirs sous un « ils » ». C’est effectivement une forme avérée de « racisme intériorisé ». Au-delà de cette « Introduction raciste » et affinant peu à peu sa pensée en une série de mea culpa, il tient à traquer et contester les iniquités liés aux différences raciales, de façon à permettre un monde plus juste, quoique sans guère d’illusions. Avançant de manière ordonnée des arguments historiques, politiques, biologiques, culturels, comportementaux, sexuels (à l’occasion d’un racisme sexiste), de classe et de genre, à l’assaut du piètre racisme, y compris ethnique entre Afro-Américains et Antillais, en presque une vingtaine de parties, fort documentées et riches d’enseignements, l’essayiste offre une lecture salubre. Il dénonce non seulement l’eugénisme racial, du darwinisme au nazisme, mais aussi la « composante génétique du comportement humain » de Nicholas Wade[11], ou encore les « solidarités de race ». Non sans parvenir à cette conclusion : « la source des idées racistes n’était pas l’ignorance ni la haine, mais l’intérêt.

Nombreux sont les points qui nous paraissent pourtant pêcher. L’« iniquité raciale », par exemple en ce qui concerne les propriétaires de logements, factuelle, n’est cependant pas qu’une affaire de « politique raciale », comme le prétend notre auteur, mais de facteurs divers et complexes, historiques, génétiques, culturels, sanitaires. Il note d’ailleurs que l’espérance de vie des Noirs est plus faible aux Etats-Unis que celle des Blancs, que la surreprésentation des noirs dans la population carcérale est patente, en grande partie à cause de cette guerre contre les drogues probablement contre-productive. Il défend la discrimination positive, en arguant que les non-Blancs ont été défavorisés, mais ce ne sont plus les mêmes personnes qui sont en cause ; et favoriser un étudiant noir de par sa couleurs et en dépit de concurrents blancs plus performants, et des Asiatiques que leurs succès scolaires dévalorisent, c’est nier autant l’individu que le mérite, de plus, obérer les chances de la société en son entier. Les thèses de l’essayiste ne s’améliorent guère, lorsqu’il s’agit de climat[12] : « une politique climatique consistant à ne rien faire est une politique raciste. Puisque le Sud de la planète, majoritairement non blanc, est bien plus victime du changement climatique que le Nord ». De surcroit, son grotesque  « anticapitalisme » viscéral, qui l’entraîne à prétendre qu’ « aimer le capitalisme revient à aimer le racisme » et que ces derniers « sont nés ensemble », l’empêche de percevoir le sens du capitalisme authentiquement libéral qui en tant que tel ne peut être raciste et dont les libertés économiques sont accessibles à toutes les couleurs de peau. Serait-il raciste de penser que le capitalisme n’est pas fait pour les Noirs…

Lorsque les Noirs représentent 13% de la population des Etats-Unis, « les corps noirs » représentent 21% des morts causés par la police, rapporte-t-il, mais ceux désarmés sont deux fois plus susceptibles d’être tués s’ils sont noirs. Cependant rappelons que le taux de délinquance des Noirs est presque 8 fois plus élevé que chez les Blancs et les premiers tuent bien plus de Noirs. Que le risque pour un policier d'être abattu par un homme noir est 18,5 fois plus important que le risque pour un homme noir désarmé d'être abattu par un policier (Wall Street Journal, le 2/06/2020). Noyons cependant avec l’auteur une « corrélation bien plus forte entre le niveau de criminalité et le taux de chômage qu’entre la criminalité et la race ».

Nous pourrions également discuter l’affirmation selon laquelle l’« antiraciste culturel rejette les standards culturels et égalise les différences culturelles entre les groupes raciaux ». Pour qui ne reconnait pas « les groupes raciaux », l’on risque de choir dans le relativisme et de ne pas vouloir constater si des civilisations sont de meilleur aloi que d’autres selon des critères judicieux[13], ce qui n’empêche en rien l’émergence et la reconnaissance de cultures autres et nouvelles. Pourtant Ibram X. Kendi considère le mot « civilisation » comme « un euphémisme poli pour dire racisme culturel »… Parfois l’on se demande si l’auteur n’est pas aveuglé par son objet d’étude, sans compter par instant un côté donneur de leçons et sculpteur de doxa passablement inquiétant.

Récit autobiographique et roman de formation habilement entrelacé dans essai, depuis la rencontre de ses parents parmi l’église de la libération jusqu’à la maturité de sa pensée et jusqu’à son cancer et celui de son épouse, le livre d’Ibram X. Kendi est d’une lecture stimulante, émouvante, propice à la réflexion du lecteur, y compris critique. Le réquisitoire est argumenté, à charge contre les politiques reaganiennes en particulier, rejetant également « les idées assimilatrices et les idées ségrégationnistes », les unes infantilisantes, les autres injurieuses. « La race est un mirage, ce qui ne diminue pas sa force », dit-il. Ce pourquoi il exècre les « races monolithiques ».

Que Donald Trump ait eu à cet égard des propos discutables, soit ; mais l’associer aux « suprémacistes blancs » est pour le moins excessif, lui accoler l’étiquette de « pouvoir raciste » est indigne, surtout sachant que le chômage des Noirs n’a jamais été aussi bas qu’au printemps dernier et que ce Président a contribué à l’arrêt de la politique judiciaire des « trois coups », soit jusqu’à la prison à vie à la troisième récidive, quelques soient le délit ou le crime. Autre bévue d’Ibram X. Kendi, qui est certainement démocrate : associer les Musulmans à une race, même si ce dernier mot est d’usage bien plus large aux Etats-Unis qu’en France. Pire, il tonne que « la première puissance mondiale [fut] la première à faire le commerce exclusif d’esclaves de la race construite des Africains ». C’est oublier les esclavagistes africains et islamistes, qu’étonnamment il mentionne quelques pages plus loin ! De même, parlant des Musulmans discriminés, il oublie la dimension sexiste, génocidaire de l’Islam. Ainsi des pages exaltantes côtoient des pages pour le moins irritantes…

Nous sommes reconnaissants à notre essayiste de constater l’existence du « racisme anti-Blancs », et de son mea culpa : « Je ne crois plus qu’un Noir ne peut pas être raciste ». Néanmoins il est à craindre que notre essayiste pense trop en termes de Blancs, de Noirs, de races, quoiqu’il s’agisse là d’un tropisme américain, même s’il privilégie l’individu, ce à l’encontre de la notion d’humanité. Autrement dit, un antiracisme qui ne serait pas universaliste serait un faux semblant, versant raciste de l’antiracisme. Ainsi à l’issu de cette lecture, l’on balance entre l’éloge et le blâme…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme ses pères et mères, Ibram X. Kendi, sut améliorer sa condition, plutôt que de sombrer dans le chômage, la drogue et la délinquance. Telles sont les voies de la réussite. Ainsi le sénateur noir de Caroline du Sud, Tim Scott qui rappela, lors d’une intervention à la Convention républicaine, que l’Amérique était la terre des libertés et des réussites. Ses ancêtres ramassaient le coton dans les champs, pourtant, après de brillantes études, il est devenu membre du Congrès, d’abord à la Chambre des représentants, ensuite au Sénat. « Les études et le travail m’ont permis de réussir », a souligné Tim Scott, en une ode aux possibilités offertes par l’Amérique. En effet, l’American Enterprise Institute souligne la progression sociale des hommes noirs aux Etats-Unis : 41% d’entre eux étaient considérés comme pauvres en 1960, ils ne sont plus que 18% aujourd’hui ; 38% faisaient partie de la classe moyenne, ils sont 57% aujourd’hui. En avril 2019, Chicago sut élire maire Lori Lightfoot, une femme noire. Ainsi, elles sont une bonne dizaine à diriger les plus grandes villes, San Francisco, Atlanta, Nouvelle Orléans, Washington. En 1965, il n’y avait que 5 représentants noirs au Congrès, en 2019 ils étaient 52.

Hélas, aux Etats-Unis, une élite identitariste s’appuie sur des groupes identitaires, ethniques et raciaux (à l’exclusion du mâle hétérosexuel blanc), tous groupes victimisés de façon à engranger sans cesse de nouveaux adhérents afin de justifier des discriminations positives et d’opérer de juteuses captations de fonds publics par des agences dédiées. La culture blanche, forcément oppressive, selon un mantra postmarxiste, doit céder la place à d’autres cultures, entraînant dans son discrédit jusqu’à la science qui a le tort d’être occidentalocentrée. De même l’enseignement se voit corrompu par une idéologie qui considère en premier lieu l’origine ethnoraciale des élèves, en fonction de laquelle l’on devra enseigner. Toutes évolutions désastreuses que démonte l’essai de Mike Gonzalez : The Plot to Change America - How Identity Politics is Dividing the Land of the Free[14].

Une perversion de l’antiracisme change ce dernier en racisme pur et dur, sans vergogne, qui ne se cache guère d’être le fer de lance d’une pulsion de violence continue, voire d’un dessein d’extermination au service d’une prise de pouvoir en cours. L’inversion des valeurs permet la soumission d’une partie de l’intelligentsia blanche depuis longtemps remuée par « le sanglot de l’homme blanc[15] », le repentir pour les fautes des pères et des ancêtres supposés. Ce n’est plus la loi du Talion, mais le retour à la culpabilité et au châtiment prononcés jusqu’à la septième génération. Alors que l’on cache sous le tapis les crimes de ses propres ancêtres, esclavagistes noirs africains et arabes et de ses contemporains dans des pays où l’esclavage est encore bien vivace[16]. Aussi soupçonnerait-on, si l’on était mauvais esprit - mais à mauvaise foi, mauvaise foi et demie - qu’il s’agit de faire des Blancs d’aujourd’hui les esclaves de demain, alors qu’ils sont déjà les généreux pourvoyeurs d’aides sociales. Car une leader du mouvement Black Lives Matter, Sasha Johnson, annonce que le combat n'est pas que les Noirs soit l'égal des blancs... mais que les blancs soit réduit en esclavage. Ce n’est là peut-être qu’une extrémiste surexcitée, mais elle montre bien jusqu’où l’esprit de revanche peut envenimer un antiracisme qui devient un mouvement guerrier, véhiculant un projet d’oppression inique, montrant au passage que les leçons de l’Histoire et de l’humanisme peuvent être vaines…

 

L’argument ad hominem, ou plus exactement ad colorem, l’emporte sur tout autre : blanc, vous avez tort, noir, vous détenez la vérité inaltérable : sur le plateau d’échec du débat, les blancs non seulement ne jouent plus les premiers, mais sont échec et mat avant d’avoir touché un pion. La blancheur de la peau signe ab ovo la génétique du racisme colonial et systémique - selon une généralisation abyssale - et tout argument est d’avance invalidé, qu’il s’appuie sur l’Histoire, les faits, le droit naturel, la justice…

À force de s’attaquer à une prétendue négrophobie d’Etat et à un racisme systémique et de multiplier les « activismes » violents, ne risque-t-on pas un retour de bâton qui ferait couver un racisme blanc que l’on croyait disparu ou résiduel parmi quelques hordes suprémacistes, que l’on verrait se barder d’étincelles criminelles ? À moins que ce soit là précisément le but recherché, de façon à faussement valider le « Ah, je vous l’avais bien dit », soit la preuve par la provocation.

Après avoir protesté et lutté pendant des décennies contre la ségrégation et l’apartheid, l’on risque d’y revenir, cette fois par une contrainte inverse : ce sont des Noirs qui réclament de se séparer de l’impureté blanche, revendiquant et instituant des bastions communautaires et universitaires fondé sur la couleur de peau.

Comme en toute évolution civilisationnelle, ou révolution marxiste et fasciste, le vocabulaire subit des distorsions, des curetages et des excisions, que l’on agite comme des armes tranchantes : ainsi les mots « racisé », racialisé », décolonialisme, intersectionnel, genré… Le néologisme « racisé », avec son pendant « non racisé » est à cet égard particulièrement abject, alimentant un désir de haine blancophobe.

« Il existe pourtant, en France, une loi sur les discours de haine, discutable au demeurant[17]. Mais devinez qui sera vilipendé, par une « cancel culture «  (soit de l’élimination pour éviter le désastreux anglicisme), voire inculpé : le malheureux abruti front nationaliste et identitaire franchouillard qui aura noirci ses indignes menaces et insultes de Blanc indigne ; alors que celui qui en dit autant envers des Blancs parait un justicier à visage découvert. Cette cancel culture » cache à peine un syndrome du lynchage. L’on abat les statues[18], supprime des auteurs, des artistes.

Post mortem, Agatha Christie, l’auteur de du célébrissime Dix petits nègres se voit désavoué par son descendant qui efface le titre jugé raciste (et les nombreuses occurrences du trop coupable mot, pour y substituer un fade « Ils étaient dix ». Le lavage de cerveau militant et consenti offense non seulement à la propriété intellectuelle, mais aussi à la dignité de l’artiste. Au point que le distributeur Amazon a tiré la chasse d’eau désodorisante sur son stock de l’ancien titre. Aussi il est inévitable de se demander si ce blanchiment des saletés racistes ne va pas courir débaptiser les infamants Nègre du Narcisse de Joseph Conrad, Le Nègre de Pierre le Grand de Pouchkine jusqu’aux écrivains à la peau chocolatée à qui il ne serait peut-être plus permis de colorer leur langue : Léopold Sédar Senghor avec Négrutide et humanisme, Aimé Césaire avec Nègre je suis, nègre je resterai, ou notre contemporain Alain Mabanckou avec ses Propos d’un Nègre presque ordinaire, sans compter un silence discret sur les « Negro spiritual »…

Que « nègre » vienne du latin nigrum, sans aucune connotation particulière, semble échapper à nos piètres linguistes ; serait-il respirable de le réhabiliter en toute paix ? Il est vrai que le mot, peut-être irrévocablement, fut sali par les insultes qui le portèrent, par la « traite négrière ». Peine perdue pour toute argumentation nuancée, la bonne conscience intrusive et péremptoire commande le révisionnisme.

De même, une poignée de membres du gouvernement de l’État du New Jersey réclamèrent de retirer Les Aventures d’Huckleberry Finn de Mark Twain de leurs établissements scolaires, au motif de la présence d’insultes et autres stéréotypes raciaux. Sans songer un instant que ce roman du XIXe siècle est à lire en tant qu’ouvrage antiraciste. Les travestissements idéologiques qui voulurent justifier l’esclavage y sont démontés, alors que les personnages esclaves sont plein d’une humanité au service de l’égalité et du droit naturel à la liberté.  La volonté de soustraire un tel toman du canon littéraire américain, actée parmi certaines écoles et universités, relève ni plus ni moins de l’imbécile censure. D’autant que si l’on prétend ainsi protéger les jeunes générations contre les mots et les sentiments racistes, le résultat tendra vers l’ignorance et l’absence de sens critique, et surtout l’absence de protection intellectuelle contre le racisme atavique de la rue et de la foule.

Pire encore, l’on va aux Etats-Unis jusqu’à vouloir effacer un immense philosophe de l’Antiquité. Certes Aristote ne réprouvait pas l’esclavage, comme le consensus de l’époque n’imaginait guère de le faire, mais prétendre, au motif qu’il y eut des gens qui ont ressenti directement les conséquences pratiques des vues - dit-on - haineuses d’Aristote, le rayer de l’enseignement témoigne d’un abrutissement de la pensée, tant on oublie ses contributions à la philosophie politique, à la physique, et caetera, au fondement de la civilisation occidentale. Une exhibition prétendument éthique d’aujourd’hui vise à lacérer la culture, qui est plus complexe qu’elle, plus sage en fait…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme les Asiatiques affichent un QI plus élevé que les autres, les régressistes antiracistes leur collent un handicap de 140 points au concours d'entrée des universités américaines. Au bénéfice de 130 points de bonus pour les Hispaniques et 310 points de bonus pour les Blacks. La couleur de peau et l’origine ethnique sont devenus des critères prioritaires et politiques, au-delà de l’intelligence, de la culture et des compétences. Ce qui est rapidement contre-productif, dans la mesure où sont sacrifiés in nucleo les réalisations de qualité qui seraient au service de la société entière, outre le sentiment de frustration des uns et de préférence indue des autres. L’injustice prévaut sur l’excellence, la médiocrité est encouragée, l’excellence découragée, y compris chez ceux, Hispaniques ou Blacks, qui se voient recrutés non pour leurs qualités intrinsèques, mais pour leur couleur ethnique, ce qui est attentatoire à l’équité humaine, à l’universalisme. À tel point qu’enfin l’Université de Yale vient d’être accusée de discrimination contre les Blancs et les Asiatiques !

Ainsi le galimatias à la mode parvient à de tels intitulés : « Lutter contre l’islamophobie et le patriarcat dans un contexte décolonialiste et anti-capitaliste : une solution au réchauffement climatique ? » Ou encore : « Inventé par les mâles blancs dominants, les Lumières sont un concept raciste et islamophobe », comme le disent les Frères musulmans et autres décervelés. L’expression serait-elle plus supportable si l’on parlait de « femelles noires » ?

L’infamie idéologique racialiste se glisse jusque-là où aurait dû être une des plus prestigieuses écoles du monde. Sciences Po Paris vient d’offrir une liste de lectures estivales sur son compte Instagram officiel. Soit une flopée d’ouvrages racialistes colorés, anti-blanc. Le parti pris idéologique « célèbre le militantisme, l'action, la diversité, et la jeunesse », au  travers de How To Be An Antiracist, que nous venons de lire ci-dessus avec un esprit critique qui probablement ne plairaient guère aux concepteurs de la liste. L’on y trouve en outre : Me and White Supremacy, Why I'm No Longer Talking to White People About Race White Fragility, The Next american revolution. Les titres sont assez clairs sans qu’il soit besoin de traduire. Même s’il faut avoir la prudence d’avouer que nous les ont pas lus (ce qui n’est guère le cas de piètres détracteurs), n’est-il pas discutable qu’une école censée éduquer nos futurs politiques promeuve des ouvrages où la couleur de la peau détermine l’identité et les droits, où l’on exècre un privilège blanc fantasmé, où le dogmatisme s’enferre en idéologie tyrannique, appelant cela progressisme, à l’instar des « Indigènes de la République ». Et quoique l’on espère que les étudiants lisent assez bien l’anglais, l’on se demande pourquoi, par exemple, l’on ne recommande plus d’Alexis de Tocqueville De la démocratie en Amérique, les quatre volumes de L’Avènement de la démocratie de Marcel Gauchet et L’Histoire de la philosophie politique de Leo Strauss ; ils ne sont ni noirs ni marxistes…

Le racisme anti français existe bel et bien. A-t-on vu passer ce bel ouvrage qui s'intitulait Nique la France. Devoir d’insolence[19] (à l’explicite couverture exhibant une dame enturbanée qui offre un élégant doigt d’honneur) de Saïd Bouamama ? La haine raciste y fleure bon. Faisons allusion à un odieux essai Les Blancs, les Juifs et nous[20], dont l'auteure franco-algérienne, Houria Bouteldja, employée de l'Institut du Monde Arabe à Paris, et présidente de l'association des « Indigènes de la République », qui aime traiter les Français de « souschiens » ? Ce pourquoi elle fut mise en examen pour « racisme anti-français » par le juge d'instruction du tribunal correctionnel de Toulouse. Même si l’on doit considérer avant tout la liberté d’expression, il faut prendre garde aux jugements et arrêts prononcés par les tribunaux­­­­­­­­­, qui feront jurisprudence.­­­­­ ­­­­­­­Qui sait s’il s’agira de permettre un racisme alors qu’un autre est condamné… Finalement la Cour d’appel de Lyon l’a condamnée en 2018 à la peine symbolique d’un euro de dommages et intérêts, mais assortie de l’injonction de verser 3000 € à l’association plaingnate, l’AGRIF (Alliance Générale contre le Racisme et pour le respect de l'Identité Française et chrétienne) pour ses frais de procédure et d’avocat. Pensons également à la secrétaire générale du syndicat étudiant, l’UNEF de Lille, Hasfa Askar, qui twitta sans vergogne : « On devrait gazer tous les blancs, cette sous-race ».

Pendant ce temps, le conservateur du Museum of Modern Art de San Francisco , Gary Garrels, a été accusé de suprématisme blanc et a dû démissionner : « Je ne crois pas avoir jamais dit qu’il est important de collectionner les œuvres des artistes blancs. J’ai dit qu’il est important de ne pas exclure les œuvres des artistes blancs ». Ainsi vont les métamorphoses du racisme.

Ce dernier serpente jusque parmi le terrain des sciences. Titania Mcgrath, « poétesse intersectionaliste radicale », va jusqu’à professer : « la science est une fiction irrémédiablement blanche, patriarcale et cisnormative qui n'existe que pour rejeter les identités marginalisées ». Le délire de la dame prétend réfuter « la nature performante de la maladie et du bien-être vers un objectif néolibéral : l'autonomie individuelle comme moyen d'assurer un travail (c'est-à-dire une « main-d'œuvre saine ») au profit du système capitaliste […] Afin de démanteler les structures médicales oppressives, nous devons faire ce qui suit : Fermez tous les hôpitaux, chirurgies, cliniques et autres établissements. Détruisez tous les manuels médicaux et soulevez des façons non scientifiques de savoir ». S’il s’avère en fait qu’il ne s’agit que d’un compte twitter parodique, la parodie sait l’art de radiographier les errements du temps. Ainsi la triste science soviétique du Lyssenkisme et du Stalinisme se voit remplacé par un obscurantisme racialisé et indigénisé au motif de rabattre la suprématie blanche grâce à des camps universitaires de rééducation. Alors qu’il devrait être évident que l’on n’enseigne pas un savoir blanc suprématiste et colonial, parure de l’homme blanc hétérosexuel et raciste, mais un savoir universel de Platon à Einstein, d’Ambroise Paré à Pasteur, de Shakespeare à Murasaki Shikibu…

SOS racisme n’a pas de pluriel, aussi l’opération risque-t-elle, par un renversement de l’objectif affiché, de glisser vers un l’établissement d’un bastion d’orgueil noir méprisant, voire visant l’exécration, la domination de la blancheur occidentale, à qui l’universalisme des Lumières[21] est dénié. Fracturer la société entre Blancs et Noirs, et en ce sens atomiser la République, est le but avoué de ces groupuscules activistes antihumanistes.

Avatar gauchiste du maccartysme, un fascisme vêtu de chemise noire sévit aux Etats-Unis. Conforme aux canons du fascisme historique il dispose d’une milice armée pour soumettre à sa terreur la population civile et substituer à la démocratie libérale un Etat fondé sur la race noire et débarrassé de l'économie de marché originairement blanche. Ce fascisme incendie des églises et les synagogues, pille des commerces, se livre à des agressions, voire des assassinats (être un partisan de Donald Trump peut vous coûter la vie), à l’encontre de ceux qui n’ont pas la chance d’avoir leur couleur de peau, exige de se substituer à la police honnie. Quand on lui résiste, elle met le feu aux commerces et à des quartiers entiers et pille les magasins tenus par la race ennemie. Une nouvelle race supérieure vise à exproprier autrui, annexer les biens et exercer le pouvoir absolu. Ainsi les villes démocrates, dont les maires refusent l’aide des forces fédérales, sont gangrénées par les « Antifas » et autres « Black Lives Matter », dont la passion marxiste s’enflamme contre  la « blanchité » - et plus précisément l’homme blanc hétérosexuel. Une prétendue injustice raciale dépecée depuis des décennies aux Etats-Unis mobilise les factieux pour établir leur totalitarisme. Nul doute que les Républicains et Donald Trump réélu devront ramener l’ordre et la paix.

 

Concept spécieux et tordu, de plus fluctuant selon les langues et les cultures, la race est une fiction qui n’a aucun sens biologique. Attaché à de superficiels marqueurs, au premier chef la pigmentation, cet arbre qui cache la forêt de l’unité et de la diversité humaine, le racisme est bien un puéril fauteur d’exploitations et de conflits. Si l’on pouvait espérer qu’un « sens de l’Histoire » hégélien, qu’une « fin de l’Histoire » à la Fukuyama pourraient effacer peu à peu le primitivisme du racisme, le progressisme - dont l’atavisme sémantique est d’ordre marxiste -, menace de substituer à de récurrents racismes anti-Noirs et intra-Noirs, un racisme anti-Blanc non moins ravageur, comme l’on tue encore en certaines contrées africaines, du Mali au Malawi, les Noirs albinos. Il est à craindre cependant qu’au-delà de ce colorisme un monstre plus puissant soit à l’œuvre : la libido dominandi, soit la pulsion tyrannique, voire totalitaire.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] 29 August 2020.

[3] Buffon : Œuvres, Histoire naturelle. De l’homme, Furne, 1853, t III, p 297, 268, 269, 295.

[4] Gomes de Zurara : Chronique de Guinée, Chandeigne, 2012.

[6] Ibn Khaldûn : Muqaddima I, Le Livre des exemples, La Pléiade, Gallimard, t I, 2013, p 279.

[8] Arthur de Gobineau : Essai sur l'inégalité des races humaines, Livre I, chapitre 6, Oeuvres, Pléiade, Gallimard, 1983, t 1, p 195.

[9] Artur de Gobineau : Essai sur l’inégalité des races humaines, Firmin Didot, 1884, t II, p 560.

[10] Ibram X. Kendi : Comment devenir antiraciste, Alisio, 2020.

[11] Nicholas Wade : A Troublesome Inheritance. Genes, Races and Human History, Penguin Books, 2014.

[14] Mike Gonzalez : The Plot to Change America- How Identity Politics is Dividing the Land of the Free, Encounter Books, 2020.

[15] Pascal Bruckner : Le Sanglot de l’homme blanc, Seuil, 1983.

[19] Saïd Bouamama : Nique la France. Devoir d’insolence, Z.E.P. 2010.

[20] Houria Bouteldja : Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire, La Fabrique, 2016.

[21] Voir : Grandeurs et descendances contrariées des Lumières

 

"Négresse albinos". Buffon : Œuvres, Histoire naturelle. De l’homme, T XIV, Verdière, 1826.

Photo : T. Guinhut.

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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 15:39

 

Via Lazzaretto, Milano. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Pandémies historiques et idéologiques.

 

 

 

 

 

 

      Le moindre petit caillou dans la chaussure, individuelle ou sociétale, est prétexte à une réaction physique, psychique, d’autant plus si le roc est de taille planétaire. Ainsi vont les réactions à la pandémie coronavirale qui nous occupe, nous meurtrit, nous tue parfois, non qu’elle soit inédite si l’on consulte l’Histoire. Religiosité niaise, nationalisme frileux et xénophobie imbécile, écologisme béat, anticapitalisme furieux, antilibéralisme débile, tout y passe pour refiler les potions magiques de ses postures et obsessions idéologiques et finalement pré-totalitaires, alors que nous sommes presque tous confinés par un biopouvoir, sauf les indispensables petites et grandes mains salvatrices du ravitaillement et du soin, dans un lazaret planétaire. Sans compter l’emballement des phrases définitives et comminatoires, à la « Plus rien ne sera comme avant », « il y aura un avant et un après », « une nouvelle ère », destinées à montrer combien le beau parleur est définitif, combien il gouverne le monde et l’avenir…

 

 

      L’Histoire humaine est constellée, obérée par les pandémies. Thucydide avait décrit la peste d'Athènes, qui « fit sa première apparition en Ethiopie » et dévasta l’Attique : « Rien n’y faisait, ni les médecins qui, soignant le mal pour la première fois, se trouvaient devant l’inconnu (et qui étaient même plus nombreux à mourir, dans la mesure où ils s’approchaient le plus des malades), ni aucun autre moyen humain[1] ». Le Romain Lucrèce dans son poème De la nature des choses, au Ier siècle, prétend déjà savoir « la cause des maladies contagieuses, de ces fléaux terribles qui répandent tout-à-coup la mortalité sur les hommes et les troupeaux[2] ». C’est une peste particulièrement virulente et venue d’Orient qui cause, en sus des Barbares, l’effondrement de la civilisation romaine[3] au VIème siècle : d’un million d’habitants, Rome s’est vue ramenée à vingt mille. Edward Gibbon rapporte dans son Histoire de la chute et de la décadence de l’empire romain que « la funeste maladie dépeupla la terre sous le règne de Justinien et de ses successeurs ». Ce dernier, frappé par la peste, en réchappa, et « durant la maladie du prince, l’habit des citoyens annonça la consternation publique ; et leur oisiveté et leur découragement occasionnèrent une disette générale dans la capitale de l’Orient[4] ». Une phrase à méditer aujourd'hui. 

      Entre 1347 et 1350, la peste noire ravage un tiers de la population européenne. L’on soupçonne alors un méfait satanique des Juifs. Le pape Clément VI a beau expliquer dans sa bulle de 1348, que ces derniers ne sont pas épargnés, la populace court massacrer les Juifs entre Strasbourg et Zurich. Le virus antisémite continue d’ailleurs d’attribuer notre coronavirus au Juifs !

      Une autre peste obligea en 1564 de jeter les cadavres dans le Rhône, là où la ville de Lyon déplorait 60 000 morts. Les médecins et autres apothicaires étaient lapidés, le désordre et le crime dévastaient les rues, la nourriture manquait, ainsi en témoigne le fameux chirurgien Ambroise Paré…

      L’année de la peste à Londres, entre 1664 et 1665, vit passer outre-tombe au moins 75 000 individus, soit 20 % de la population, ce que rapporte l’auteur de Robinson Crusoé, avec une actuelle pertinence, Daniel Defoe : « La Peste défia tout remède, les médecins furent pris, leurs préservatifs à la bouche, et ces hommes firent leurs ordonnances et dirent aux autres tout ce qu’il fallait faire jusqu’au moment où ils virent sur eux les marques de la peste et tombèrent morts, tués par l’ennemi qu’ils enseignaient aux autres à combattre[5] ».

      Venu du Gange, en passant par l’Arabie, le choléra-morbus vint à Paris en 1831 pour balayer jusqu’à « huit-cent-soixante et une personnes par jours […] et c’est particulièrement dans les rues populeuses et malpropres qu’il a exercé le plus de ravages[6] ».

      Depuis un siècle les pandémies n’ont guère faibli. En 1918-1919, au retour de la première Guerre mondiale, la grippe espagnole fit en France (alors peuplée de 39 millions d’habitants) au moins 240 000 morts ; et l’on ne se confina pas pour autant, travaillant à la résilience économique. À peu près effacées de nos mémoires, la grippe asiatique aurait causé près de 100 000 morts entre 1957 et 1958, quand celle de Hong Kong, entre 1968 et  1969, n’a balayé de par le monde qu’un million de morts, et plus de 50 000 en France. La grippe H1N1, qui sévit quant à elle en 2009, fit au moins 18 500 morts, quoique ce chiffre paraisse sous-évalué au point que la revue The Lancet Infectious Diseases prétende qu’il y en eut quinze fois plus. Sans oublier le Sida, dont les victimes depuis les années 80 se montent à plus 25 millions…

      Quant à la grippe saisonnière, d’une récurrente banalité, elle parvient à entraîner 650 000 décès bon an mal an, pour lesquels on ne fait pas le moindre pataquès. Mais un chiffre de la mortalité due à l’actuel coronavirus (690 000 dans le monde et 30 000 en France en juillet 2020) serait le lendemain dépassé et à la seule merci de l’historien du futur… Et si la liste ici esquissée est loin d’être exhaustive, elle est assez pandémique pour montrer qu’il eût fallu être naïf pour imaginer que le présent et l’avenir seraient préservés. L’idéologue d’un progrès sanitaire définitivement acquis au point d’abriter une humaine immortalité se verrait démenti.

 

      Certes l’émergence des maladies infectieuses est directement liée à notre rapport à la nature. Mais le truisme sert d’argument spécieux à l’écologisme forcené. Les zoonoses sont des maladies produites par la transmission d’un agent pathogène entre animaux et humains. L’augmentation démographique contribue à leur multiplication, sauf que ce sont des pratiques de consommations animales ancestrales qui sont la cause de ce nouveau coronavirus, au mépris de l’hygiène moderne. Le coronavirus de Wuhan est né dans un marché vivant de pangolins et autres chauve-souris où les contrôles vétérinaires sont absents, une tradition chinoise plus que millénaire (à moins qu’il se soit échappé d’un laboratoire d’armes biologiques, selon des thèses conspirationnistes ou une maigre confiance dans l’humanisme du régime communiste). Voilà qui en fait un virus bien naturel. La nature est bourrée de microorganismes utiles ou nuisibles à l’homme ainsi qu’à bien d’autres organismes vivants, elle n’est ni bonne ni mauvaise, ni en équilibre, ni en déséquilibre, pas le paradis à restaurer par un écologisme[7] fantasmatique et antihumain. En cette occurrence purement naturelle qu’est le coronavirus, l’écologiste militant accuse derechef le réchauffement climatique d'origine anthropique, la déforestation, l’élevage intensif, le capitalisme outrancier, le végan lui emboitant le pas en incriminant l’alimentation carnée. La déraison obsessionnelle fait concurrence à la déraison des chiffres fournis par le communisme, autre idéologie prometteuse d’un bonheur cette fois politique, qui fut planétaire et survit scandaleusement en Chine totalitaire.

 

Lucrèce : De la nature des choses, Bleuet, 1795. Photo : T. Guinhut.

 

      L’antiaméricanisme primaire s’en donne à cœur joie, surtout s’il peut cracher son virus sur Donald Trump : Il y avait, le 6 avril, 29 morts par million d’habitants aux Etats-Unis contre 124 en France. Alors que l’on proclame le nombre impressionnant de morts dans un pays qui a cinq fois plus d’habitants que notre petit hexagone et où le dépistage est plus abondant, il faut déduire qu’à cette date, la pandémie tuait quatre fois plus en France qu’aux Etats-Unis, au lieu de bramer que ces derniers sont le pays le plus contaminé du monde, oubliant au passage la Chine. Et forcément l’on dit que le pauvre Américain ne peut payer ses soins, quand le gouvernement fédéral prend intégralement en charge les tests et les soins. Alors que c’est en France que la gabegie et l’incompétence étatiques sont nues, la désinformation idéologique bat son plein ! Les Etats-Unis sont le pays au monde qui dépense le plus en soins de santé, soit 10 000 dollars par habitant (mais avec des inégalités criantes) alors que la France aligne petitement 4 600 dollars, coq juché sur le fumier du meilleur système de santé du monde ! Le certes maladroit Donald Trump (mais que les poêles ne se moquent pas du chaudron !) a fait fermer les vols pour la Chine fort tôt, ceux pour l’Europe peu de temps après, autorisé la peut-être discutable hydroxychloroquine, aidé massivement l’économie qui se relèvera probablement plus rapidement que tout autre, préfère la responsabilité personnelle à un confinement autoritaire et massif. De plus l'Etat de New-York où se trouve l'épicentre pandémique du coronavirus, est dirigé par un gouverneur démocrate. N’oublions pas que chaque Etat détient la responsabilité sanitaire et juge des mesures nécessaires. L'Etat fédéral peut décréter des directives ; et c'est ce que Trump a fait pour venir en aide à ces Etats. La presse américaine, pourtant peu amène envers le Président, regorge de remerciements de gouverneurs, tant démocrates que républicains, à l’occasion des meures considérables prises, tant du point de vue sanitaire qu’économique. L’avenir dira où l’on se relèvera le plus vite et le mieux…

      Ne serions-nous pas également victime d’un antigermanisme ? En une Allemagne décentralisée - sans parler de la Suisse - dont le système de santé pratique la privatisation des hôpitaux et la concurrence entre les caisses d’assurance maladie publiques ou privées, bien sûr exécrée par tant de nos économistes, journalistes et politiques, la bataille contre le coronavirus parait bien plus efficace en termes de lits d’hôpitaux, respirateurs, tests et masques, au point que la mortalité y soit notablement plus faible qu’en notre malheureux hexagone abandonné des dieux et perclus d’un nationalisme narcissique et délétère.

      Il est évident que les idéologies religieuses restent pernicieuses. Tant chez quelques Juifs ultra-orthodoxes, que chez quelques évangélistes américains, et que parmi l’Islam. Communier dans le culte reste premier, au motif que Dieu décide et sauve, au risque de voir déferler les contaminations. Cette bêtise étant consubstantielle à des religiosités obscurantistes et restant ancrée dans les mentalités depuis des millénaires, elle est en quelque sorte hors concours au regard de civilisations qui ont été éclairées par les Lumières de la science, et pourtant encore, nous ne pouvons que le constater, dans l’ombre des idéologies.

 

      L’on compte, bon an mal an, 1 400 morts par jour en France, 60 000 morts par an en Europe, dont 8 100 morts de la grippe saisonnière pour l’hiver français 2018-2019. Autrement dit la létalité du coronavirus, certes impressionnante, n’est pas absolument exceptionnelle. Or l’unique chiffre qui vaille quant au coronavirus est celui de la surmortalité, que nous ne pouvons encore tout à fait mesurer ; de façon à mesurer les conséquences de la pandémie. Reste à se demander si la coercition par le confinement aurait un coût économique, voire sanitaire plus grave, d’autant que l’immunité de groupe est peut-être plus avancée que l’on ne le croit. Si l’on incrimine à cet égard la saturation hospitalière, la pénurie de matériel thérapeutique est la conséquence d'un système bureaucratique centralisé à l’inertie proverbiale et incapable d’anticiper. Encore une fois le modèle allemand, si proche, que nous affectons de ne pas voir, dont nous ne voulons pas nous inspirer, fait ses preuves (espérons-les pérennes). Outre-Rhin, le choix du dépistage massif, des masques suffisamment anticipés, du confinement gradué est probablement le meilleur. Souvenons-nous par ailleurs que la France est endettée à 100 % de son PIB, que les dépenses publiques s’élèvent à 56 % de ce même PIB, que les prélèvements obligatoires sont parmi les plus élevés du monde à 45 % de ce PIB. Pourtant l’Hôpital du Val de Grâce est un Hôpital Militaire de 45.000 m2 en plein cœur de Paris, nanti de 380 lits, dans un parc de 2,7 hectares, que l’on découvre fermé, à l’abandon ! Il faut cependant noter que la baisse du nombre de lits dans les hôpitaux publics, si décriée, est due aux progrès de la médecine qui permettent de diviser par deux la durée des séjours des patients. Et, au-delà des incompétences de l’Etat stratège, qui, si glouton de nos impôts, ne disposant ni de masques ni de tests, se paie le culot de faire des appels aux dons, ce sont les initiatives privées, industrielles et individuelles qui viennent pallier l’impéritie : masques Décathlon pour respirateurs, couturier Hermès et mamies cousant des masques cruellement introuvables, chaudronnier inoccupé créant des cloches plastiques pour les brancards des ambulances…

      Il est de notoriété publique, du moins cela le devrait, que l’hôpital public est engorgé de personnels administratifs au lieu des médecins dont le numérus clausus (fomenté par les médecins libéraux, ou leurs syndicats, qui l’avaient réclamé pour tuer toute concurrence) a contribué à étrangler le nombre, que l’État-providence se prétend un dieu omniscient compteur de chaque décision, à la place de la conscience et des talents de chacun. Ce sont jusqu’aux médecins qui ont perdu la liberté d’exercer et de prescrire. Quoi que l’on pense de l'hydroxychloroquine combinée à l’antibiotique azithromycine (le modeste auteur de ces lignes ne prétend avoir en ce domaine pas l’ombre d’une compétence), il est aussi absurde que tyrannique de ne pas laisser les praticiens juges de leurs prescriptions. Plutôt que rien, tenter de sauver des vies (ce qui semblerait être le cas) est un devoir scientifique et moral. Au point que le gouvernement qui ne le permettrait pas puisse être criminel ! Même si nous ne sommes pas des thuriféraires du Docteur Raoult, il a le mérite de proposer quelque chose d'efficace. L'on peut se demander jusqu'à quelle extrémité criminelle se livrent ceux qui refusent ce traitement, par doxa idéologique ; et qui sait par le biais d'une corruption financière dans le cadre d'une connivence de l'Etat et des médecins avec les firmes pharmaceutiques avides de proposer des traitements coûteux... C’est toute une biopolitique à revoir, au sens foucaldien, soit « la manière dont on a essayé, depuis le XVIII° siècle, de rationaliser les problèmes posés à la pratique gouvernementale par les phénomènes propres à un ensemble de vivants constitués en population : santé, hygiène, natalité, longévités, races…[8] »

      Gageons cependant que nous verrons bientôt la fin de cette pandémie, que ce soit grâce à ces associations médicamenteuses et bien d’autres à l’étude, soit grâce à un vaccin lui aussi prévisible. Nous serons heureux d’avoir éliminé une plaie sanitaire par ailleurs peu égalitaire : elle s’abat préférentiellement non seulement sur les hommes et surtout sur les obèses, mais aussi sur les populations noires, qui sont parfois trois fois plus touchées que les autres aux Etats-Unis…

      Hélas, le système de santé publique prétendument modèle, qui méprisa les offres des cliniques privées prêtes à accueillir des malades, est non seulement une faillite, mais une tromperie. La faillite est celle de l’étatisme, de l’Etat-Providence obèse et cul-de-jatte, et pas le moins du monde d’un libéralisme, ou d’un néolibéralisme, hélas à peu près inexistant en France.

      D’aucuns iront jusqu’à penser que le confinement généralisé, sauf pour les cols bleus, les ouvriers, les soignants, les routiers, les magasiniers et les caissiers, corvéables à merci et sommés d’éventuellement mourir pour la patrie, est une mise sous cloche de la population par un Etat collectiviste, incapable encore une fois de fournir masques et tests, d'offrir la liberté de soin et de recherche, qui fait fi des responsabilités et des libertés individuelles, au prix d’un accroissement de la médiocrité économique et de la pauvreté que notre antilibéralisme ne permettra guère de contrecarrer. Peut-être est-ce un fantasme que de pencher pour l’hypothèse selon laquelle le confinement serait une manœuvre de surveillance généralisée, de contrôle des populations, pré-totalitaire, digne d’un pays en voie de sous-développement scientifique et économique. Qui sait ? Si un confinement modéré se justifie, c’est à dire interdire tout ce qui entraîne une promiscuité fort susceptible de contribuer à la contamination, l’on peut se demander si, de la part d’un gouvernement et d’un Président affichant une rhétorique guerrière, engrangeant l’économie de manifestations, l’attentat aux libertés n’est pas incohérent. Une infantilisante autorisation de sortie doit-elle être par soi-même signée, voire verbalisée par la police ? Quel est le sens de ces fermetures incompréhensibles de mairies, de milliers de magasins et d’entreprises, au service de la prospérité économique, alors qu’ils pourraient aussi bien s’adapter que les supermarchés restés ouverts ? De ces interdictions de sorties solitaires et précautionneuses, y-compris dans les solitudes des sentiers de montagne ? Evidemment, pour ne pas plier devant le politiquement correct, osons remarquer que nous risquons une amende si nous sortons plus ou moins indûment et quelque instant de notre confinement, alors que les quartiers pudiquement dits sensibles ne sont guère approchés par la force publique, laissant ainsi les trafics, les tyrannies perdurer et les contaminations pulluler par la vertu du coranovirus (ceci n’est pas une coquille)…

 

      Créer un gouvernement mondial, dit-on ; certainement pour en être le et les gouverneurs, pour qu’une fausse manœuvre bénéficie à tous, pour assurer une tyrannie, un confinement policier. Repenser la mondialisation, dit-on. Ramener nos industries dans le pays au lieu de les abandonner à la Chine pour des coûts inférieurs ; comme cela semble vertueux ! Mais à un tel patriotisme économique[9] qui fleure bon la nationalisation, ne faut-il pas opposer une désindustrialisation française dont la cause est d’abord une taxation éreintante des entreprises ? Que l'Etat sache gérer un budget qui soit en excédent, et qu'il se contente d'une flat tax en libérant l'économie, qui pourra lutter contre le Covid dans le cadre du libre marché. Notons au passage que la liberté économique est infiniment supérieure à Taiwan, 11ème sur la liste de l’Index of Economic Freedom 2020, ou en Corée du Sud, 25ème, tous pays qui ont su gérer au mieux la crise du coronavirus, qu’en France, qui est misérablement au 64ème rang. Il faudrait nous dit-on « changer de modèle économique » (traduction : un socialisme rouge et vert). Et pourtant, si l’on consulte la Banque mondiale, le taux d’extrême pauvreté a chuté de plus de moitié sur notre planète, passant de 18,2% à 8,6%, entre 2008 et 2018. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, plus de la moitié de la population mondiale pourrait être assimilée à la classe moyenne. C’est bien, comme le confirmait en 2003 l’analyse experte de Johan Norberg[10], le capitalisme libéral qui est responsable de ces bonnes nouvelles. Et qui saura nous délivrer du coronavirus - si ce dernier ne s’affaisse tout seul - via la recherche et la créativité. « Le coronavirus ravit tous les ennemis de la liberté[11] », remarquait le romancier et essayiste Mario Vargas Llosa[12].

 

      Pour revenir à la grippe de Hong Kong, il s’agissait d’une grippe virulente, non d’un virus inconnu, dont la vitesse de propagation était moindre, d’où aujourd’hui  l’incertitude, l’inquiétude, l’affolement. Or le regard sur la mort a profondément évolué depuis l’époque médiévale. L’on est passé progressivement de la mort familière, « apprivoisée », au Moyen Âge, à la mort refoulée, maudite et « interdite » dans nos sociétés contemporaines, pour reprendre les mots de Philippe Ariès[13]. Au point que même le décès d’une personne fort âgée, en outre affligée de diverses pathologies, sans compter l’obésité, le tabagisme et l’alcoolisme, soit perçu comme une insulte à l’hédonisme, comme un scandale, certes peu métaphysique, en tous cas sociétal. Bien loin du temps médiéval fataliste, notre temps contemporain, qui nous a bercé de l’illusion d’une vie presque éternelle, aseptisée et heureuse, se voit menacé, ramené à la sanction aveugle de la maladie et de la mort. Sans dieu, voire sans la sauvegarde et l’onction de la médecine, probablement provisoire au vu des recherches, des médicaments et vaccins imminents, ne restent à ceux pour qui la sérénité est inaccessible, que la peur, que le secours boiteux de l’Etat prétendu protecteur, qui faillit à sa mission quand la médecine fait front.

 

 

      Pas peu fiers de leurs erreurs et crimes passés, les constructivistes[14], étatistes, écologistes et autres anticapitalistes, proclament à qui ne veut pas les entendre leur volonté, bien sûr altruiste, de construire le monde d’après, soit leur dogme d’une société plus juste, sans lésiner sur les taxes, les fonctionnaires et les coercitions liberticides, qui n’auront pour résultat que de coronavirer ceux que le coronavirus n’aura pas tués ou handicapés… Il y a fort à parier que l’épreuve sanitaire une fois passée, et la biopolitique on l’espère (peut-être vainement) remise dans le droit chemin, sans compter la prospérité économique et culturelle ranimée, l’inanité des donneurs de leçons idéologiques (et peut-être celle de l’auteur de ces lignes qui n’est expert en rien et court ventre à terre le risque de se tromper) sera démontrée. Pourtant, fidèles au principe de la connaissance inutile analysé par Jean-François Revel[15], ils continueront leur péroraison, sans vergogne.

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Thucydide : La Guerre du Péloponnèse, Les belles Lettres, 2019, p 229.

[2] Lucrèce : De la nature des choses, Bleuet, 1795, t II, p 365.

[3] Voir : Causes et leçons de la chute de Rome

[4] Edward Gibbon : Histoire de la chute et de la décadence de l’empire romain, Ledentu, 1828, t VIII, p 175, 177.

[5] Daniel Defoe : Journal de l’année de la peste à Londres, 1664-1665, Aubier Montaigne, 1975, p 43.

[6] A. N. Gendrin : Monographie du choléra-morbus, Baillière, 1832, p 1, 10.

[7] Voir : De l'histoire du climat à l'ideologie écologiste                                               

[8] Michel Foucault : Naissance de la biopolitique, Hautes Etudes, Gallimard / Seuil, 2004, p 325.

[10] Johan Norberg : Plaidoyer pour la mondialisation capitaliste, Plon, 2003.   

[11] Le Point, 31 mars 2020.

[13] Philippe Ariès : Essai sur l’histoire de la mort en Occident, Seuil, 1975. 

Vöran / Verano, Südtirol / Trentino Alto-Adige. Photo : T. Guinhut.

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7 mars 2020 6 07 /03 /mars /2020 16:57

 

Loggia del capitano, Piazza dei Signori, Vicenza, Veneto.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Notre virale tyrannie morale.

 

Petit essai sur Roman Polanski

 

& sur les réprobations de la doxocratie.

 

 

 

 

 

 

      L’être humain aime la tyrannie, aussi surprenant que cela puisse paraître, d’abord pour l’infliger, ensuite pour la recevoir. Or nous avons pu être convaincus qu’une morale trop stricte, religieuse et victorienne, puisse tyranniser étroitement l’individu. Si bonne se voulait-elle, n’allait-elle pas jusqu’à faire le mal ? Quoique le recul d’un christianisme rigoriste, son apaisement via les Lumières et l’évolution des mœurs nous aient libérés des excès de ses affidés trop zélés, la migration d’une autre religion bien plus liberticide, en un mot totalitaire, nous apprend que la pulsion tyrannique descendue de la main des porteurs de Dieu est capable de fureurs extrêmes. Cependant, en un monde laïc, les positions morales, sûres de leurs bons droits, ne sont pas indemnes de volontés purificatrices. Le droit des victimes, qu’il s’agisse du racisme ou du sexisme, droit a priori plus que respectable, se mue en un devoir de conspuer et d’interdire, en une idéologie de la rancœur et de la colère. Une ochlocratie[1], qui est aussi une doxocratie[2], se jette sur tout ce qui ne cadre pas avec leur exigeante moralité, au mépris de la justice et de l’intelligence. Le règne de l’opinion et du ressentiment fait dégainer ex abrupto les accusateurs et censeurs, sans réflexion ni équitable procès, de façon à condamner et punir dans l’urgence le contrevenant à une morale de bas étage, démagogique et comminatoire. Ce que la remise d’un César au cinéaste Roman Polanski, autant qu’une rage sociétale traversant médias et universités, viennent mettre en lumière d’une manière pour le moins boueuse.

 

      Règles de conduite tenues pour inconditionnellement valables ou théorie raisonnée du bien et du mal, la morale devrait s’assouplir en faveur d’une justice plus grande dans les relations sociales et d’un respect élargi des libertés individuelles. Hélas, au nom des sacro-saints antiracisme et antisexisme, qui pourtant partent d’un excellent postulat moral, voici la morale dévoyée, le vivre-ensemble adoubé comme Bien suprême accouchant d’un monstre tyrannique aux multiples bras et aux yeux d’Argus. En ce sens, et comme le veut l’histoire de la philosophie depuis Aristote et Cicéron, une telle morale ne s’embarrasse pas d’éthique, la première prenant sa source de l’habitude des mœurs et la seconde de l’excellence du caractère. Plus tard, après que Kant ait séparé les mœurs de la moralité, Alain Etchegoyen est d’une clarté limpide : « La morale est un impératif catégorique ; l’éthique est un impératif hypothétique. Cette distinction est décisive. Ou l’action est déterminée par un impératif inconditionné qui s’impose de façon catégorique : la conscience agit alors par devoir. Il s’agit de morale. Ou l’action est déterminée par une hypothèse qui lui impose un comportement, ce qu’on pourrait appeler un impératif de prudence. Il s’agit maintenant d’éthique[3] ». C’est donc, plutôt qu’une morale, trop souvent quadrillée et ainsi oppressive, l’éthique fondée sur le droit naturel aux libertés individuelles qu’il faut préférer, ce au bénéfice de l’humanité entière.

      Si Tocqueville constatait avec raison « que le plus grand danger des républiques […] vient de l’omnipotence de la majorité[4] », encore faut-il craindre la tyrannie des minorités bruyantes et revanchardes, qui se baptisent activistes et sont autant propagandistes que prescriptives de tables de la loi morale qui ne sont passées ni par le verdict des urnes - certes plus que faillible - ni par celui du droit naturel. Quelques individus, habiles rhétoriciens et démagogues, ou braillards entraînant une foule, suffisent à constituer un parti, une association, un « collectif », auquel les partis officiels peuvent rendre allégeance par électoralisme : ainsi « L’esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusqu’aux petitesses du peuple », disait La Bruyère[5]. La tyrannie des législateurs n’est pas loin, ce dont témoigne la récente et imbécile loi sur la haine[6] votée en meute.

      En conséquence, la tyrannie de la victimisation s’attaque paradoxalement à faire de nouvelles victimes. Victimes, prétendent-ils, du racisme, de la colonisation et du sexisme, sans compter le capitalisme, alors que les pays occidentaux ne cessent d’approcher l’égalité des sexes et des couleurs de peau, ils vomissent l’Occident, lui infligeant leur brassées de réquisitoires et de censures, alors que ce dernier est comptable des progrès de la science, du niveau de vie et d’éducation, et des cultures dont ils bénéficient pourtant.

 

      Être un artiste talentueux, usant de sa liberté créatrice, protège-t-il de la vindicte populacière, quoique cette dernière se veuille intellectuellement et moralement informé ? Il est à craindre que non. Le cas du cinéaste Roman Polanski est à cet égard troublant. L’auteur de films fantastiques comme Rosemary’s Baby, parodiques comme Le Bal des vampires, éthiques comme le récent J’accuse, d’après l’affaire Dreyfus, se voit, malgré la palme des César (que l’on reste libre d’approuver ou non) vilipendé, son film étant boycotté - ce qui est loisible - voire empêché d’être vu - ce qui l’est beaucoup moins – au motif qu’il fut un violeur. Cependant Roman Polanski, par ailleurs jeune rescapé de la Shoah, a eu des relations sexuelles illégales avec une mineure (sans user d'un viol), une adolescente de treize ans, Samantha Geimer, à Los Angeles, en mars 1977. Il a bien été jugé pour ce crime et condamné à une peine de prison de quatre-vingt-dix jours, dont il n'a effectué que la moitié pour bonne conduite. Alors que le juge qui avait accepté un « plea bargain » (par lequel un mis en cause s'abstient de contester les charges, mais ne se reconnaît pas formellement coupable) était revenu sur sa décision, le cinéaste a choisir de fuir les Etats-Unis. De plus, le tribunal fédéral suisse a jugé que ce dernier avait purgé sa peine. Ces dames actrices et humoristes, altesses vengeresses des César, endossent publiquement et indûment la toge des juges. Comme si elles avaient la moindre légitimité pour dire le droit au regard de la juridiction suprême de la confédération helvétique… Chacun est libre de juger en conscience la question, mais pas de fomenter un retour de l'affaire Dreyfus en condamnant un demi-siècle après les faits, sans imaginer la présence d’un avocat.

      Certes, différentes femmes raniment leurs souvenirs des années 1970, prétendant avoir été les victimes d’outrages sexuels de la part du cinéaste, ce qu’il conteste. L’on sait que l’absence de preuves ne signifie pas en ce domaine innocence, mais plainte et accusation ne signifient pas non plus culpabilité. L’imbroglio est peut-être aux dépens des femmes, soit. Mais entre fantasme, confusion entre soi et toute la gent féminine outragée par le machisme et la culture du viol, désir de notoriété en se scotchant à un accusé qui réunit toutes les auras du succès, l’occasion est qui sait trop belle : « Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes », déclara l’actrice Adèle Haenel au New York Times, « Ça veut dire : "ce n’est pas si grave de violer des femmes." ».

      Cependant, si Roman Polanski ne la mérite peut-être pas, son œuvre mérite notre amitié, car disait Marcel Proust, « un livre est un produit d'un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices[7] ». Condamner l’œuvre de l’artiste au motif des crimes de l’homme, d’autant que la première ne reflète pas les seconds, est une aberration, qui conduirait à expurger l’histoire de l’art, de la musique, de la philosophie, des sciences, de milliers d’auteurs. C’est confondre la morale et la justice, le vice éventuel et le crime réel, confondre les mots, les œuvres, avec les actes délictueux, qu’ils s’agissent d’insultes ad hominem, de harcèlement moral ou de violences physiques.

      Ne s’agit-il pas de la victime sacrificielle d’une morale indignée, vengeresse, qui ne connait plus la présomption d’innocence, ni la nécessité d’une argumentation contradictoire judiciaire sereine qui s’appuie sur la recherche des faits, sur le réquisitoire et la plaidoirie ? Car le tribunal populaire, ou plus exactement de quelque minorité bruyante, éructante, de la rue la moins apaisée, est un terreau de violence, l’ochlocratie se dressant contre la démocratie libérale. C’est la colère virale contre le droit, qu’il soit naturel ou positif, c’est le ressentiment de la médiocrité cachée sous les oripeaux infâmes de la haine du mâle blanc, racisme non moins, sinon plus, virulent que celui contre le noir, car il se vêt des sales habits de la vertu morale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Plutôt que de soulever la question du pardon, de la réhabilitation, car Samantha  Geimer affiche depuis longtemps son pardon, au bénéfice de Roman Polansky et d’elle-même, une aberration du féminisme prétend user de ce dernier comme de la plus vertueuse épée de la revanche et de la vengeance. Ce qui se voulait émancipation, égalité, liberté, devient tyrannie. Il est remarquable que Samantha Geimer prenne la défense  du réalisateur franco-polonais. Non seulement elle approuve le César du film offert à J'accuse, mais elle s'insurge contre le bruyant procès médiatique à l’encontre de celui qui l'a violée en 1977. « Une victime a le droit de laisser le passé derrière elle, et un agresseur a aussi le droit de se réhabiliter et de se racheter, surtout quand il a admis ses torts et s'est excusé », argumente Samantha Geimer, dans un entretien publié dans Slate[8]. « Je ne sais pas pourquoi le grand public est si hostile à la vérité, mais je constate que cela n'a fait qu'empirer ces dernières années », continue-t-elle, alors qu’elle dénie à qui ce soit le droit d’user de son histoire personnelle pour nuire  au cinéaste. « Les vrais militants ne font pas commerce de la douleur des victimes », argue-t-elle. « C'est tout le côté obscur du militantisme, qui ne se soucie guère d'aider les victimes à aller mieux [...] mais qui ne fait qu'exploiter la douleur et la peur des femmes pour alimenter la colère et l'indignation en roue libre ». L’on pourrait ajouter qu’il faut pointer l’abus de la rhétorique victimaire au service des harpies d’un féminisme dévoyé, comme pour dire : Vous avez été victime, vous l’êtes encore, vous le serez toujours, usez de votre sainteté outragée de victime pour châtier la race des coupables, avérés, présumés, supposés, imaginés…

      Le pire est peut-être dans le deux poids deux mesures : lors de ces mêmes César, Les Misérables, le film de Ladj Ly a été primé. Subtilisant le sens de la justice de Victor Hugo en s’appropriant son titre, il met en scène de jeunes racailles musulmanes dans des banlieues où les pacificateurs sont des imams. Le prosélytisme islamique serait donc à l’honneur ? De surcroit ce Ladj Ly est un individu d’origine malienne impliqué dans un « crime d'honneur », « complicité d’enlèvement et de séquestration », ce qui lui valut une condamnation à deux ans de prison. Mais bénéficiant de sa peau noire et de sa qualité de Musulman, tous damnés de l’Occident, comme il se doit, le voilà intronisé dans le camp du Bien, au bénéfice de l’Islam invasif. Une morale a choisi son bastion, au mépris de l’éthique et de la dignité de l’humanité, sans compter celle des femmes…

      L’éthique inhérente au féminisme[9] semblait s’adresser à toutes les femmes. Toutefois, quand les victimes, réelles ou supposées, du machisme occidental sont chouchoutées, exploitées par l’informel tribunal moral, celles de l’Islam, des gangs de Pakistanais violeurs et souteneurs en Angleterre, celles des crimes d’honneurs parmi cinquante-sept pays musulmans et autres banlieues islamisées n’ont pas droit de cité !

 

      Une nouvelle génération, peut-être incapable de faire les longs efforts du travail nécessaire à la création de chefs-d’œuvre, préfère aller au plus vite, condamner, détruire, censurer, pour paraître au-dessus des créateurs et des penseurs, drapée dans une haute posture morale munie du glaive noir d’une justice viciée. Interdire est leur joie, leur bave, leur fiel, après que l’on eût bêtement voulu interdire d’interdire aux alentours de mai 68.   Philippe Muray dénonçait en 1997 « L'envie du pénal[10] », parodiant ainsi « l’envie du pénis freudienne », comme s’il y avait une jouissance sexuelle maligne au sein de cette obstruction à la liberté intellectuelle : « Les jeux du cirque justicier sont notre érotisme de remplacement. La police nouvelle patrouille sous les acclamations, légitimant ses ingérences en les couvrant des mots " solidarité ", "justice", "redistribution". Toutes les propagandes vertueuses concourent à recréer un type de citoyen bien dévot, bien abruti de l'ordre établi, bien hébété d'admiration pour la société telle qu'elle s'impose, bien décidé à ne plus jamais poursuivre d'autres jouissances que celles qu'on lui indique. Le voilà, le héros positif du totalitarisme d'aujourd'hui, le mannequin idéal de la nouvelle tyrannie, le monstre de Frankenstein des savants fous de la Bienfaisance, le bonhomme en kit qui ne baise qu'avec sa capote, qui respecte toutes les minorités, qui réprouve le travail au noir, la double vie, l'évasion fiscale, les disjonctages salutaires, qui trouve la pornographie moins excitante que la tendresse, qui ne peut plus juger un livre ou un film que pour ce qu'il n'est pas, par définition, c'est-à-dire un manifeste, qui considère Céline comme un salaud mais ne tolérera plus qu'on remette en cause, si peu que ce soit, Sartre et Beauvoir, les célèbres Thénardier des Lettres, qui s'épouvante enfin comme un vampire devant un crucifix quand il aperçoit un rond de fumée de cigarette derrière l'horizon[11] ».

      En effet, le moins que l’on puisse dire est que l’on a l’indignation sélective. Simone De Beauvoir, fameuse icone du féminisme avec Le Deuxième sexe n’hésitait pas à abuser de ses élèves mineures et à les faire passer sous les cuisses de Jean-Paul Sartre. Mais ils étaient de gauche et féministes de surcroit, ce qui leur offre une armure de progressisme inattaquable.

      Pour reprendre les mots de Philippe Murray, dans L’Empire du bien, les tartuffes ne brûlent que du désir de couvrir de « plumes et de goudron » les contrevenants prétendus. Le lynchage, moral, médiatique et public, avant d’être physique, est un plaisir goûteux autant qu’une hydre aux capacités totalitaires : « Le Bien, en 1991, était dans les langes, mais ce petit Néron de la dictature de l’Altruisme avait déjà de sérieux atouts de son côté. Il commençait à étendre sa prison radieuse sur l’humanité avec l’assentiment de l’humanité […] par l’intermédiaire de la police, de la justice, et bien sûr de la prêtraille médiatique, […] les enragés des procès rétroactifs[12] ».

      Notre époque, notre moi, en un orgueil sans vergogne, se prétendent moralement supérieurs à celles et ceux qui les ont précédés, elle s'érige bien haut sur le fauteuil du juge du passé coupable de l'Occident forcément homophobe et xénophobe, colonisateur et esclavagiste, alors que d’autres société ont fait et font bien pires[13] en la demeure. La faute des pères retombe donc sur les fils pendant sept générations, comme dans l’Ancien Testament, qui cependant corrigea cet excès par la loi selon laquelle seul le coupable devait être puni.      

      Il est à craindre que les moralisateurs du bien, s’ils se risquent à la création, produisent de la mauvaise littérature, aveugles et sourds qu’ils sont à la réalité qui pourtant les entoure. Que leur ressentiment soit une forme de jalousie rentrée à l’égard du talent et du génie, n’est pas douteux. Qu’ils se mettent au travail plutôt que de censurer le travail d’autrui, ce qui est bien plus facile et plus orgueilleux.

 

 

      L’on se fatiguerait à énumérer et citer les abjections des censeurs d’une morale devenue folle. « L’homophobie et le sexisme n’ont pas leurs places dans notre école »,  c’est par ces mots éminemment vertueux que commence la proclamation du « syndicat étudiant solidaire de Sciences Po Lille », dans un communiqué contre la venue du député européen et philosophe François-Xavier Bellamy. Une aventure semblable échut à la philosophe Sylvianne Agacinsky, cette fois à l’université de Bordeaux, qui a le front de s’opposer à la gestation pour autrui, c’est-à-dire les mères porteuses, et qui essuya de violentes menaces de la part d’associations LGBT[14]. Outre que ces tribuns ne sont solidaires que d’eux-mêmes, les voici incapables de lire la pensée de ces philosophes, qui ont certes une conception assez traditionnelle de la famille (qu’il est permis de ne pas partager), mais ne peuvent être qualifié de sexisme et d’homophobie. Les voici incapables d’accepter l’échange d’arguments, fussent-ils contraires, cette salutaire dispute philosophique qui doit être au service de la démocratie libérale. Ces affichistes du bien moral ne sont en fait que de factieux censeurs, dangereux tyrans de surcroît, dont la loi devrait nous protéger.

      Les universités, en particulier américaines, sont en proie à cette lèpre morale qui oriente la pensée et interdit toute expression d’une dissidence. À Yale, l’on supprime le cours d’introduction à l’Histoire de l’art, car « occidentalo-centré », après que les exigences d’étudiants aient obtenu de ne plus étudier Shakespeare, mais des auteurs venues de « catégories victimaires ». Que l’on étende l’Histoire de l’art et de la littérature à bien des civilisations et des productions serait un gain, s’il ne s’agissait d’éradiquer les plus grands génies de l’humanité qui savent que le monde qu’ils décrivent en leurs tragédies et tableaux n’est pas politiquement correct. La censure scolaire et estudiantine sévit avec succès au point de déserter les cours pour participer à des grèves des femmes contre Trump (l’on passera sur le prosélytisme politique) ou ailleurs à des marches pour le climat. Les problématiques sacrées de genre, de race, de classe et de réchauffement climatique ont remplacé la culture générale au sens noble[15] et l’éducation libérale[16]. Sans cause militante dans le vent, point de salut ! L’on peut se demander d’ailleurs si ces pratiques ne contreviennent pas au premier amendement de la Constitution américaine sur la liberté d’expression et d’association. C’est ce que pointe en son dernier livre[17], L'Âge des droits. L'Amérique depuis les années soixante, l’essayiste américain Christopher Caldwell[18], en dénonçant une mainmise de la justice fédérale, en particulier avec le concours de la législation sur les droits civiques de 1964 (qui déclare illégale une différence de traitement reposant sur l’origine ethnique, le sexe ou la nationalité). Pour lui, les associations contraignent la démocratie à plier devant leurs diktats sur des sujets aussi divers que l’immigration, l’avortement, le mariage gay, l’éducation, au motif d’un privilège blanc, bien fantasmé depuis la disparition de la ségrégation. Il va jusqu’à qualifier l’élite culturelle et démocrate responsable de tels errements par l’adjectif « jdanovienne » (du nom du responsable de la politique culturelle soviétique)...

      Aux dernières nouvelles, sous l’embrasement des réprobations morales, l’éditeur Hachette et son personnel courroucé renoncent à publier aux Etats-Unis les Mémoires d’un autre cinéaste : Woody Allen, au prétexte qu’il aurait abusé de sa fille adoptive. Pourtant l’on devrait laisser la justice investiguer en cette affaire et doner la possibilité à des voix diverses d’arguer de leur version des faits, s’il y eût faits. D’autant que les accusations de Dylan Farrow ne sont pas nouvelles, quoique relancées dans le sillage du mouvement #MeToo, qui défend l’idée que toutes les réelles violences sexuelles ne peuvent être retenues par la Justice faute de preuves. Accusation que Woody Allen a constamment réfutées, sachant qu’après deux enquêtes de plusieurs mois dans les années quatre-vingt-dix, le procureur du Connecticut chargé du dossier n’avait pas jugé l’inculpation nécessaire. La censure, non plus d’Etat, royale ou religieuse, frappe aveuglément, aux dépens de l’intelligence du lecteur. Heureusement le livre controversé doit paraître en France chez Stock, sous le modeste titre de Soit dit en passant. L’on ne nous interdira pas le soupçon selon lequel la judaïté de Roman Polanski et de Woody Allen ne serait pas étrangère à l’affaire, cachant ainsi un double fond antisémite[19], surtout en lisant le tweet abject d’activistes féministes, se nommant « Terriennes » : « Celui qui devrait être gazé, c’est Polanski ! ». Il y a là plus qu’un relent d’autodafé[20]

      Le délire d’interdiction va parfois jusqu’à l’absurde. Gabrielle Bouchard, présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), a réclamé, fin janvier, l’interdiction des relations hétérosexuelles au motif qu’elles seraient basées sur la religion et la violence : « Les relations de couple hétérosexuelles sont vraiment violentes. En plus, la grande majorité sont des relations basées sur la religion. Il est peut-être temps d’avoir une conversation sur leur interdiction et abolition. »

      Sommes-nous plus moraux qu’il y a un siècle, ou un demi-siècle ? Il n’est guère douteux que Guillaume Apollinaire recevant la Légion d’honneur au sortir de la Première Guerre mondiale au cours de laquelle il avait été blessé, se verrait aujourd’hui poursuivi par l’indignation qui brocarderait sa publication des Onze mille verges, sous le manteau en 1907, un roman crument pornographique. Vladimir Nabokov ne pourrait très probablement pas publier son Lolita, narré par un pédophile fictif, que l’on n’imputera pourtant pas à l’auteur qui put le publier, non sans mal, en 1955, quoique l’œuvre, géniale, permette une réflexion morale d’une plus haute tenue que celle des censeurs aux oreilles crispées. Sur ces points, sans compter la réactivation du blasphème[21] par la stratégie conquérante de l’Islam, le recul des libertés est confondant !

 

      « À vaincre sans péril on triomphe sans gloire[22] », arguait Rodrigue dans Le Cid de Corneille. Attaquer la pédophilie au sein de l’église catholique, ou un cinéaste blanc, devient un jeu d’enfant, mais s’il fallait que le féminisme activiste œuvre dans le vif en égratignant une autre religion pour son sexisme outrageux ou plus simplement une cinéaste noire et lesbienne qui aurait sexuellement abusé d’un enfant, ce serait une autre paire de manches. Pourtant les réelles libertés féminines et humaines, les réelles libertés critiques sont à la charnière de telles problématiques. Révélant, s’il avait fallu le révéler au naïf, que le totalitarisme n’est pas seulement le fait d’un Etat, armé du fascisme, du communisme ou de l’Islam, mais des venins du populaire, ou de pseudo élites intellectuelles et médiatiques entraînant un populisme d’égoutier, une ochlocratie se double d’une doxocratie, prêts à jeter le contrevenant dans les flammes de leur enfer. Samantha Geimer n’est pas philosophe, pourtant, l’une de ses phrases lui vaudrait presque ce titre : « Je ne sais pas pourquoi le grand public est si hostile à la vérité, mais je constate que cela n'a fait qu'empirer ces dernières années ». Au-delà de la vérité des faits, il y a bien une vérité morale, au lieu d’un venin moralisateur jeté aux yeux de l’intellect, qui relève de l’éthique, en souhaitant que n’elle se perde pas tout à fait.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Gouvernement par le bas-peuple.

[2] Gouvernement par la doxa, l’opinion communément admise et les préjugés.

[3] Alain Etchegoyen : La Valse des éthiques, François Bourin, 1991, p 78.

[4] Alexis de Tocqueville : Tyrannie de la majorité, L’Herne, 2018, p 93.

[5] La Bruyère : Les Caractères ou les mœurs de ce siècle, Le Club Français du Livre, 1964, p 303.

[7] Marcel Proust : Contre Sainte-Beuve, La Pléiade, Gallimard, 2000, p 221.

[10] Philippe Muray : L’Empire du Bien, Les Belles Lettres, 2010, p 11.

[11] Philippe Murray : Exorcismes spirituels, Les Belles Lettres, 1997.

[12] Philippe Murray : L’Empire du bien, ibidem, p 9 et 10.

[14] LGBT et LGBTQI+ sont des sigles utilisés pour qualifier les personnes lesbienne, gay, bisexuelle, trans, queer, intersexe et assimilées qui sont utilisés pour désigner des personnes non hétérosexuelles et/ou non cisgenres et/ou non dyadiques.

[17] Christopher Caldwell : The Age of Entitlement. America since the Sixties, Simon & Schuster, 2020.

[22] Pierre Corneille : Le Cid, Acte II, scène 2.

 

Sesto / Sexten, Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

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6 mars 2020 5 06 /03 /mars /2020 19:59

 

Monnaie du Pape. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Critique de l’anarchisme de Bakounine,

 

entre Catéchisme révolutionnaire,

 

Confession et Liberté.

 

 

Michel Bakounine : Catéchisme révolutionnaire, L’Herne, 2009, 64 p, 6,50 €.

 

Michel Bakounine : Confession,

 traduit du russe par Pauline Brupbacher, Le Passager clandestin, 2013, 222 p, 9 €.

 

Bakounine : La Liberté, Jean-Jacques Pauvert, 336 p, 1965, 5 F.

 

 

 

 

      À la fausse monnaie du Pape, l’anarchiste répond : « Ni dieu, ni maître ! ». Son catéchisme est révolutionnaire, sa confession est de mauvaise foi. Le plus emblématique des anarchistes, le Russe Michel Bakounine (1814-1876), revendique la plus entière liberté, débarrassée de tout étatisme. Mais en révoquant la propriété et le droit à l’héritage, en englobant l’individu dans la communauté d’un socialisme révolutionnaire, ne met-il pas en péril les libertés économiques, donc individuelles ? L’anarchisme serait-il une tyrannie ?

 

      Un concentré de la doctrine bakouninienne est lisible comme une bombe noire parmi la petite cinquantaine de pages de son Catéchisme révolutionnaire, fomenté en 1866, mais ici publié sans appareil critique, hors une brève introduction d’Alexandre Lacroix. Il faut noter que le mot « catéchisme » est employé, comme souvent au XIX° siècle, au sens de profession de foi, et qu’il ne se veut pas une psalmodie religieuse. Titre d’ailleurs à ne pas confondre avec le Catéchisme du révolutionnaire de Netchaïev[1], qui fit en 1869 le portrait idéal de l’agent de la révolution, exaltant son ethos, entièrement au service de la cause.

      Quoique, comme tous les livres de Bakounine, ce manifeste ait été abandonné avant de voir son achèvement, le propos vindicatif parvient à former le programme d’une société secrète : l’« Alliance des révolutionnaires socialistes ». Deux axes en sont les piliers : la liberté d’une part et le rejet de la religion et de l’Etat bourgeois d’autre part. Il s’agit de « l’exclusion absolue de tout principe d’autorité et de raison d’Etat », quoique un Etat doive fédérer les communes. L’objet programmatique est donc pour le moins incohérent, de surcroit proclamant la liberté d’être « fainéant ou actif » et menaçant de déchoir des droits politiques et paternels les inactifs en âge de travailler. Voilà qui sentant bien l’hypocrisie et la main lourde d’un tel régime. De même l’« abolition du service et du culte de la divinité » ne s’oppose-t-elle pas à la liberté ? Et deux pages plus loin, l’on trouve « la liberté d’élever autant de temples qu’il plaira à chacun ». L’on se fatigue très vite d’un tel brouillamini argumentatif…

      Et bien qu’il prétende (en une conclusion qui n’en est pas une, puisque l’ouvrage reste inachevé) à la « liberté pour tout le monde, « l’égalité politique par l’égalité économique » aboutit forcément à l’éradication des libertés économiques, tout en contribuant à la perte de vitesse, sinon la disparition, du développement des ressources et de la créativité, intellectuelle, technique, artistique…

      S’ensuivent des commandements libertaires aux droits individuels et d’association, aux parents, de par le « mariage libre », et aux enfants, élevés grâce à une subvention de la société ; l’on devine à cet égard que l’impôt y doit être lourd. Quant à la volonté de ne plus séparer travail intellectuel et manuel, elle ne laisse pas d’être inquiétante, tant elle risque d’obérer la liberté de choix de l’individu. Peut-être faut-il imaginer avec bienveillance que l’inachèvement du texte entraîne celui d’un projet encore inabouti, à moins de penser que la cohérence n’est pas le moins du monde l’apanage du révolutionnaire exalté…

      Retenons pourtant de ce texte ce qui pourrait voisiner avec le libéralisme politique, soit « la liberté absolue de conscience et de propagande pour chacun », « égalité absolue des droits politiques pour tous, hommes et femmes », la « liberté absolue de commerce, de transaction et de communication entre les pays fédérés », au risque de dénaturer la pensée du penseur brouillon… Il n’en reste pas moins qu’en terme de liberté il vaut mieux lire de réels penseurs libéraux[2] !

 

 

      Le mythe du père de l’anarchie s’effrite-t-il un peu plus en lisant cette Confession ? Le célèbre révolutionnaire russe, ce Bakounine ami de Proudhon, et de Marx qui le traitait cependant d’âne, fut emprisonné après les barricades allemandes, échappa à une condamnation à mort, avant d’être extradé en Russie. Si l’on connait ses programmes anarchistes, basés sur l’athéisme et le refus de l’Etat, l’on ignore trop souvent qu’en 1851 il écrivit à la demande du Tsar, donc contraint et forcé, cette Confession. Après huit années de prison, il parvint à fuir la Sibérie, épousant une Polonaise, rejoignant l’Europe, où il devint le pilier de l’anarchisme politique. Jusqu’où faut-il faire confiance à cette profession de foi ?

      Moins que la dénonciation de ses réseaux, qu’il eût le courage d’éviter, on trouve un plaidoyer en ce curieux texte autobiographique… L’existence romanesque à souhaits du farouche révolutionnaire se double, avec ce qui a valeur de document historique, d’un incontestable talent de rhétoricien, quoique non sans mauvaise foi, pour tenter de soudoyer la conscience et la clémence du Tsar : « Sire ! Je suis un grand criminel et je ne mérite pas de grâce ! » (…) « ne me laissez pas me consumer dans la réclusion perpétuelle ! » Il prône sa conception de la « République » : « Je crois qu’en Russie, plus qu’ailleurs, un fort pouvoir dictatorial sera de rigueur, un pouvoir qui sera exclusivement préoccupé de l’élévation et de l’instruction de la masse (…) sans liberté de la presse ». A moins qu’il s’agisse de flagornerie envers l’absolutisme du tsarisme, on ne peut lire ces pages que comme une affirmation de la volonté tyrannique de l’anarchisme. Est-ce là le véritable point noir de cette Confession, où l’anarchiste confesse sa liberté au prix de l’absence de liberté d’autrui ?

      Pourquoi lire ce texte écrit au fond d’un cachot en 1851 ? Parce qu’ici annoté avec la patience de Jean-Christophe Angaut, il permet de resituer événements et protagonistes, non sans offrir une lecture engagée, partisane, des révolutions européennes de 1848-1849, qui furent d’abord révoltes contre le prix du pain. Elles échouèrent, malgré l’avènement du suffrage universel français, écrasées par des répressions parfois sanglantes et sans discernement. Mais ce qui fut un printemps des peuples, avant la Commune et la révolution bolchevique, aurait-il abouti à plus de liberté, ou à un plus précoce hiver communiste ?

      L'on ne réduira cependant pas Bakounine à cette Confession de plus ou moins bon aloi. Dans Dieu et l’Etat[3], il prône encore une fois la disparition de Dieu et de la religion, ces stratégies de pouvoir et d’esclavage, mais aussi le coopératisme et le fédéralisme antiautoritaires. À condition, lui répondrons-nous, que ce coopératif soit lui-même issu de la libre volonté des individus et du contrat, ce qui revient aux principes du libéralisme. De même, l’Etat est comparé à un marteau, lorsqu’il frappe les tables de la loi, forcément abusives. « L’Etat n’est pas la Patrie ; c’est l’abstraction, la fiction métaphysique, mystique, politique, juridique de la Patrie » disait Bakounine, c’est également « le patrimoine d’une classe privilégiée quelconque ». Dans Etatisme et anarchisme[4], il ne tolère aucune dictature, dont l’objectif est sa perpétuation et qui n’a pour conséquence que l’esclavage. Pourtant, au-delà d’une anarchie idéale faite par des individus idéaux, également inatteignables, l’on sait qu’établir l’anarchie selon Bakounine ne peut se passer d’une bureaucratie prolétaire et rouge, donc du laminoir dictatorial de l’Etat. Le voilà donc encore une fois empêtré dans ses contradictions…

 

 

      Au-delà des introuvables Œuvres complètes en six tomes, publiées chez Stock, entre 1895 et 1913, l’on se contentera d’un judicieux « choix de textes », intitulé La Liberté. En effet, par la grâce de Bakounine, « L’homme conquiert son humanité en affirmant et en réalisant sa liberté dans le monde ». De plus « La liberté d’autrui étend la mienne à l’infini ». En conséquence l’Etat est un tyran qui « a toujours été le patrimoine d’une classe privilégiée quelconque : classe sacerdotale, classe nobiliaire, classe bourgeoise ». Il faut alors récuser l’emprise de l’Etat qui prétend que son citoyen doit se sacrifier pour la patrie : « le socialiste s’appuie sur ses droits positifs à la vie et à toutes les jouissances tant intellectuelles et morales que physiques de la vie. Il aime la vie, et il veut en jouir pleinement ». Aussi, au-delà d’un gouvernement des meilleurs, des hommes vertueux et savants, il faut que le peuple « ait atteint un si haut degré de moralité et de culture qu’il ne doive plus avoir besoin ni de gouvernement, ni d’Etat ». L’on se doute que si une telle position soit ardemment souhaitable, elle pêche par idéalisme, et qu’un minimal Etat régalien reste nécessaire pour éradiquer délits et crimes…

      Car, à cette fiction trop idéaliste de l’absence totale d’Etat, il faut opposer la nécessité d’un Etat qui puisse préserver chacun de nous des violences contre nos libertés. Même si Bakounine croit devoir réfuter cet argument pourtant solide : « L’Etat ne restreint la liberté de ses membres qu’autant qu’elle est portée vers l’injustice, vers le mal. Il les empêche de s’entretuer, de se piller et de s’offenser mutuellement, et en général de faire le mal, leur laissant au contraire liberté pleine et entière pour le bien ».

 

A. Sergent / C. Harmel : Histoire de l’anarchie, Le Portulan, 1949.

Photo : T. Guinhut.

 

      Devant la dimension militaire de l’Etat, y compris contre son propre peuple, arguant que l’homme, « s’il est réellement amoureux de la liberté, doit détester la discipline qui fait de lui un esclave », Bakounine conclut à  « l’absolue nécessité de la destruction des Etats ». Marx lui-même postulait le stade ultime du communisme dans lequel l’état aurait disparu. On sait pourtant que le stade initial et final des Etats communistes fut la disparition non seulement des libertés mais aussi de l’homme dans leurs goulags.

      Si « la propriété c’est le vol », la liberté n’a rien à faire d’un Etat qui garantirait la propriété individuelle et capitaliste. Sans Etat, plus de coercition de l’accaparement des richesses et des biens, mais une communauté idéale des hommes. Serions-nous alors plus libre si aucune propriété n’était garantie ? La séduisante utopie critique du pouvoir par l’anarchisme bute sur l’anti-utopie d’une liberté impuissante. C’est une naïveté de croire que nous serions plus libres sans l’Etat[5], si imparfait soit-il.

 

      Peut-on alors faire confiance à l’anarchie ? Sachant que Bakounine, qui écrit, selon le mot d’Alain Sergent et Claude Harmel, avec un « lyrisme apocalyptique[6] », a repris à son compte la célèbre formule de Proudhon, « La propriété c’est le vol » (quoique ce dernier la tempéra par la suite), il est évidemment anticapitaliste, traitant le capital comme il traite Dieu et l’Etat, simplisme qui imaginerait le partage et la communauté des biens, doux euphémisme pour l’impossibilité de faire fructifier librement des biens individuels, ce qui ne peut qu’aboutir à la tyrannie socialiste et communiste, malgré les critiques bakouniennes contre Marx[7]. En ce sens, la principale critique de l’anarchisme par les libéraux est rédhibitoire : « ses conséquences factuelles étant désastreuses : absence de règles, destruction violente de l’état, et suppression de la propriété privée[8] ». A moins d’imaginer comme Murray Rothbard[9] un anarcho-capitalisme discutable, dans lequel ce dernier dénonce le monopole des biens publics réputés imprivatisables, comme la sécurité, la justice, l’éducation ou la santé, la crainte est de voir l’absence d’Etat empêcher le droit de contribuer à la liberté. Immanquablement, cet Etat devra exercer une coercition pour contrer la coercition contre les biens, les contrats et les personnes, ce dans le cadre du libéralisme classique. Ainsi, quoique « l’anarchiste individualiste en conclut donc que l’Etat est intrinsèquement immoral[10] », soyons, comme Robert Nozick, des fervents de « l’Etat minimal ». Ce qui revient, en démocratie libérale, à trouver le difficile équilibre entre Léviathan hobbesien et anarchie, à toujours maintenir le monstre étatique dans ses strictes limites régaliennes, de façon à protéger les libertés individuelles, qu’elles soient économiques ou morales…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 


[1] Sergueï Netchaïev : Le Catéchisme du révolutionnaire, Ronces éditions, 2019.

[3] Michel Bakounine : Dieu et l’Etat, Mille et une nuits, 2000.

[4] Michel Bakounine : Etatisme et anarchie, Tops et Trinquier, 2003.

[5] Voir: Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

[6] Alain Sergent et Claude Harmel : Histoire de l’anarchie, Le Portulan, 1949, p 190.

[7] Voir : Karl Marx, théoricien du totalitarisme

[8] Dictionnaire du Libéralisme, sous la direction de Mathieu Laine, Larousse 2012, p 57.

[9] Murray Rothbard : L’Ethique de la liberté, Les Belles Lettres, 1982.

[10] Robert Nozick : Anarchie, Etat et utopie, PUF, 1988, p 75.

 

Cirque de Troumouse, Gèdre, Hautes-Pyrénées. Photo : T. Guinhut.

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25 février 2020 2 25 /02 /février /2020 14:57

 

Allegoria de la vanidad, catedral de Calahorra, La Rioja.

Photo T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

De la révolution du féminin :

 

pour un féminisme humaniste.

 

Camille Froidevaux-Metterie, Betty Friedan,

 

Soraya Chemaly, Jeanette Winterson,

 

Heide Goettner-Abendroth.

 

 

 

 

Camille Froidevaux-Metterie : La Révolution du féminin,

Gallimard, Bibliothèque de sciences humaines, 2015, 384 p, 23,90 €, Folio, 9,70 €..

 

Betty Friedan : La Femme mystifiée,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yvette Roudy, Belfond, 2019, 576 p, 22,50 €.

 

Soraya Chemaly : Le Pouvoir de la colère des femmes,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Collon, Albin Michel, 2019, 370 p, 21,90 €.

 

Jeanette Winterson : Les Oranges ne sont pas les seuls fruits,

traduit de l’anglais par Kim Trân ; Pourquoi être heureux quand on peut être normal,

traduit par Céline Leroy, L’Olivier, 2012, 240 p, 18 € ; 276 p, 21 €.

 

Heide Goettner-Abendroth :

Les Sociétés matriarcales. Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Camille Chaplain,

Des Femmes-Antoinette Fouque, 2019, 600 p, 25 €.

 

Clara Bouveresse : Femmes à l’œuvre, femmes à l’épreuve,

Eve Arnold, Abigail Heyman, Susan Meiselas, Actes Sud, 2019, 168 p, 35 €.

 

 

 

 

 

      Dans un monde trop résolument machiste, avons-nous remarqué qu’à peu près toutes les allégories sont féminines ? La Liberté, les Vices et Vertus,  la Vanité, la Luxure, la Chasteté, la Tempérance ou la Force… Or si les progrès du féminisme sont avérés, ont-ils cependant un avenir, coincé qu’il est entre le rigorisme infamant de l’Islam honorant prétendument les femmes et les tendances virilicides de viragos qui brandissent le drapeau d’un mouvement de libération dévoyé, entre outrecuidance, tyrannie et vanité ? Il est temps de dire qu’il ne faudrait peut-être plus employer le terme « féminisme » s’il est la peau retournée du machisme. Aussi l’humanisme, en sa neutralité insexuée, conviendrait bien mieux pour signifier une réelle et respectueuse équité. Il n’en reste pas moins que ce que l’on appelle encore avec dignité le féminisme, produit de belles réflexions et des livres sagaces, jalons de notre humanité[1]. Associant histoire et corporéité, Camille Froidevaux-Metterie, en son essai capital, trace le chemin d’une Révolution du féminin. Toute une histoire du féminisme la précède, de Betty Friedan et sa Femme mystifiée à la colère de Soraya Chemaly, en passant par l’autobiographie de Jeanette Winterson et les témoignages de la photographie. À moins de penser à ces sociétés matriarcales qui ne sont pas un mythe.

 

      Le féminisme n’existe pas. Cette affirmation apparemment aussi aberrante que provocatrice ne signifie rien d’autre que la nécessité de concevoir qu’il est un humanisme, en tant qu’il existe déjà dans ce dernier, qu’il n’est ni complet ni essentiel sans la dignité égale de la femme et de l’homme. C’est ce que postule Camille Froidevaux-Metterie, en son essai, clair, roboratif, apaisé. Si La Révolution du féminin est toujours en cours et à parfaire, elle a déjà, depuis un demi-siècle, accomplit une révolution copernicienne, auparavant inimaginable. Pourtant sa généalogie est plus lointaine, entre anthropologie et libéralisme politique.

      Droit de vote des femmes, accès égal à l’éducation, à des dizaines de professions auparavant à elles fermées, à la représentation entrepreneuriale, militaire, politique, les décennies qui nous séparent de l’immédiat après-guerre, ont marqué une révolution des mentalités et des actes, étonnante et brillante au regard d’une longue Histoire, parmi laquelle la séparation des sphères domestique et politique était celle du féminin et du masculin. Pour incomplet, à parfaire encore, qu’il soit, le tableau est celui, étonnant d’une post-histoire, intrinsèquement libérale.

      Pourtant « la consécration du dessein égalitaire et l’avènement d’une société à la fois neutre et mixte n’ont pas fait disparaître cet invariant anthropologique que constitue la division du genre humain en deux sexes ». Devenir humain n’efface pas la féminité du corps. C’est à cette « dimension incarnée de l’existence féminine » que se propose de réfléchir Camille Froidevaux-Metterie. En effet, « quel sens revêt pour les femmes l’obligation de devoir vivre dans le monde comme des hommes, tout en continuant de s’éprouver comme des femmes ? » Elle nous dira combien la femme est un « individu de droits », qu’il s’agisse de figurer dans la sphère privée intime, autant que dans la sphère sociale et politique.

      Pour mesurer cette révolution du statut féminin, l’essayiste examine les lointains de l’histoire, depuis les Grecs et Platon, qui fait renaître - oh sort cruel ! - dans un corps de femme ceux qui ont échoué à vivre une vie vertueuse. La République condamne l’épouse et l’enfant au même statut d’objet que le bétail. Ensuite, « la définition aristotélicienne du destin domestique féminin traversera les âges »… La Rome patriarcale, accueillant le christianisme, fait de la femme, autant que de l’homme, une créature divine, quoique le « patriarcalisme d’amour » de Saint Thomas d’Aquin justifie le chef de famille. C’est avec Locke, au XVIIème, que le libéralisme pense le mariage comme « un contrat entre deux égaux », même si le philosophe conserve l’argument de la « force » masculine, pour « légitimer un substrat inégalitaire enraciné dans la nature ». HHHHHHélas, Rousseau consacrera la dépendance féminine, bien qu’elle s’appelle Sophie dans son sexiste Emile

 

 

      Il faut attendre le timide « droit de cité » des femmes de Condorcet, en 1790, la revendication de l’anglaise Mary Wollstonecraft (soit la mère de Mary Shelley[2]) en faveur du droit de vote des femmes, en 1792, et surtout Olympe de Gouges, dont la « Déclaration de droits de la femme et de la citoyenne », de 1791, ne fut guère entendue, pour espérer en un changement. Ainsi, la modernité politique du XIXème continuera à exclure les femmes. Les philosophes libéraux ne vont jusqu’au bout de leur démarche, en n’accordant pas la même liberté à ces dernières, sauf, imparfaitement, John Stuart Mill. Pourtant, il ne faut pas omettre que « généalogiquement, le féminisme s’est constitué en dialogue avec la doctrine libérale ». C’est à partir de 1845 que nait le féminisme américain. Seul le XXème siècle verra se succéder droits politiques et fin de « l’enfermement au foyer ». Et les années 70 seront à cet égard cruciales, grâce à son « rejet de la division sexuée du monde ». Et surtout grâce à la maîtrise de la fécondité : « Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une femme peut se rêver un avenir sans enfants et s’imaginer une vie non domestique ». Mais aussi l’homme peut révolutionner sa paternité, en participant aux tâches paternelles. Si l’on est passé « de la guenon à la lady », il s’agit d’accéder, à l’instar de l’homme, à la femme libre.

      Outre la voie libérale, s’ajoutent en ce volume des lectures marxistes, psychanalytiques et radicales du féminisme, toutes voies bien excessives. Car le marxisme phagocyte le féminisme en l’agglomérant à sa mortifère lutte de classe, à sa lutte entêtée contre « la mondialisation néolibérale », donc en l’éloignant de ses racines inscrites au cœur du libéralisme. La psychanalyse, elle, s’embourbe dans « le manque du pénis ». Enfin, le radicalisme oppose l’homme prédateur à la femme opprimée, voit la grossesse comme une tyrannie de la nature, ce qui est le point de vue outrageux de Simone de Beauvoir, dans Le Deuxième sexe. Ce pourquoi « la contraception et la dépénalisation de l’avortement forment le cœur de l’action féministe ». Bientôt le concept de « genre », ou de « sexe social », permet de déconstruire les stéréotypes, de faire bouger la « matrice hétérosexuelle »…

 

 

      Mais que vaut une vie si elle ne transmet pas la vie ? Comme lorsque la génération des femmes sans enfants compte en Allemagne 30% d’entre elles ? Bientôt la science permet la « pilule sans règles », le projet d’enfant grâce à la grossesse d’autrui, voire à un prochain utérus artificiel. C’est alors que Camille Froidevaux-Metterie, dans son projet conjoint de fonder la liberté féminine et de réinvestir sa corporéité, passe par le biais bienvenu de quelques pages autobiographiques qui, pour rompre le contrat apparent du strict essai, n’en sont pas moins à son service. Née en 1968, elle accède aux fonctions universitaires (elle enseigne la science politique) quand elle ressent le désir d’enfant. Être mère d’un garçon et d’une fille est vécu comme une réalisation intime complémentaire de la réalisation professionnelle. La gestation est une « générosité », auprès de « la transmission du langage et de l’avènement d’un être nouveau et autonome », ce dont nous lui sommes reconnaissants. Au-delà de « la hiérarchisation sexuée du vivre ensemble », le défi pour les femmes est bien de « s’éprouver comme des sujets incarnés et libres », et « reliés aux autres », ne serait-ce qu’en lisant plus que les hommes, en s’investissant plus sur les blogs, en assumant la séduction comme désir de reconnaissance. Car elles sont aussi à la source de la responsabilité du monde meilleur de demain…

      Si l’on consent de pardonner un léger manque de concision, l’essai de Camille Froidevaux-Metterie vaut autant par ses qualités historiques et politiques, que par ses qualités de modération et d’engagement. En effet, elle n’écrit pas un manifeste, encore moins un pamphlet, mais une réflexion raisonnable et raisonnée, à la fois encyclopédique et discrètement personnelle.

      « Féminisation du monde », grâce à « l’être humaine ». Soit. On aurait tort d’y voir, si l’on est de sexe masculin, une menace ; plutôt une universalité, une complémentarité, où chacun a sa façon « d’exprimer sa singularité sexuée », parmi « le vertige de la liberté d’être soi ». Reste que le retour d’idéologies au machisme surdimensionné et tyrannique, non sans fonctionner comme une réaction d’incompréhension, de peur et de vengeance envers la révolution du féminin dans les sociétés occidentales, est une menace non négligeable. L’Islam, pour ne pas le nommer, quoiqu’il existe un féminisme arabe, quoique les Kurdes viennent de proclamer l’égalité homme-femme au grand dam de leurs ennemis, n’est-il qu’un éphémère archaïsme bestial devant la cause de l’humanité féminine ? Quel avenir pour le féminisme ; donc pour l’humanité ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Si le mot « féministe » a pu être une insulte dans des gueules machistes et avinées, il a pris depuis longtemps ses lettres de noblesse, ne serait-ce qu’avec le livre de Betty Friedan (1921-2006), publié dès 1963 outre-Atlantique sous le titre de The feminine Mystique et l’année suivante en France : La Femme mystifiée, en un biais du sens cependant révélateur. Bien que traduit par Yvette Roudy, qui allait devenir ministre des droits de la femme sous François Mitterrand, l’essai eut son heure de gloire. Pourtant un peu oublié, et c’est pourquoi le voici justement réédité, il contribuait à changer la vie des femmes.

      Une bombe au cœur du mythe de la femme au foyer ! Ainsi parut l’essai de Betty Friedan, qui s’appuie sur maints entretiens et une soigneuse enquête. Comme l’auteure elle-même a pu le ressentir, mariée, trois enfants puis divorcée, Madame, épouse et mère, n’est pas aussi comblée que le laisserait accroire la fameuse American Way of Life. Trop souvent elle se révèle frustrée, aussi bien sentimentalement qu’intellectuellement, sans oublier la vie sexuelle, dont le fameux Rapport Hite est l’autre versant, dévoilant en 1976 les pratiques érotiques des Américains et des Américaines. Ne reste à la gent féminine que le secours de l’alcool et autres psychotropes pour s’évader. À moins de se jeter dans la frénésie d’objets de consommation destinée à la ménagère frivole. En outre la jeune fille américaine ne cherche alors plus souvent que le mariage et la procréation pour s’affirmer, comme si « la possession de deux seins et d’un utérus lui octroyait une gloire que les hommes ne pourraient jamais connaître, même s’ils travaillent toute leur vie à une œuvre créatrice ». Le foyer est le monde de la femme, le monde est celui de l’homme. Or pour sortir du cercle fermé, mieux vaut faire des études, exercer un métier, se marier plus tard, et concurrencer la sphère masculine sur son terrain, sans oublier « une intelligence qui n’aura plus à refuser l’amour pour s’épanouir ». Ou encore : « Le dépassement du moi, dans l’orgasme ou la création, ne peut être atteint que par un être qui s’est pleinement réalisé, un être mûr et achevé ». N’oublions pas à cet égard que plusieurs facteurs expliquent cette évolution des mentalités vers plus de liberté féminine, l’espacement des naissances (et bientôt la contraception), la généralisation de l’électro-ménager (donc le capitalisme) et la formation intellectuelle des jeunes femmes.

      Polémique, notre essayiste déplore l’imagerie de « la ménagère comblée », « le solipsisme sexuel de Sigmund Freud » enclin à l’infériorité de la femme, l’éducation liée au sexe autant que les « obsédées du sexe », tout ce qui conduit à une déshumanisation. En conséquence, la sagesse de Betty Friedan la pousse à militer pour une réelle égalité des sexes (en particulier salariale), pour le droit à l’avortement, mais sans cautionner « les dérives qui conduisent à une hostilité à l’égard des hommes ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Ce serait alors le retour du péché capital de la colère, cependant préconisé par Soraya Chemaly, dans son essai rageur paru en 2018 aux Etats-Unis : Le Pouvoir de la colère des femmes. Cependant la polémiste dénonce avec raison le cliché misogyne selon lequel un homme en colère a du caractère, quand une femme est qualifiée d’hystérique, sachant que ce dernier mot vient de l’utérus grec. Sans compter un autre cliché, celui de « la femme noire hargneuse »…

      N’y a-t-il pas en effet de quoi être saisi d’une vive colère lorsque « vous faites partie des millions de personnes qui ont été maltraitées dans votre enfance ou ont subi des violences sexuelles à l’âge adulte » ? Il suffit de « sextos » bien sûr envoyés par les garçons sans consentement d’autrui, de « porn revenge », d’exhibitions sexuelles machistes, de constater le désintérêt pour les symptômes féminins dans le milieu médical, de pointer l’inégale répartition des tâches ménagères et culinaires (quoique, notons-le, cela puisse être un féminin bastion de pouvoir), le manque de toilettes publiques adéquates, la pléthore de viols et la dépréciation a priori des femmes scientifiques, d’observer le regard sociétal sur la grossesse et la dépression post-partum, les souffrances gynécologiques qui empêchent longtemps une sexualité sereine, sans compter l’éventuel divorce qui afflige la condition affective et économique, pour comprendre combien la condition féminine mérite mieux que de la pitié. En outre la position anti-avortement de trop religieux acteurs, voire activistes tyranniques et violents, peut entraîner une sujétion, un sacrifice de la femme, par exemple lorsque dans un hôpital catholique de Phoenix Sœur McBride autorisa un avortement pour sauver la mère, ce qui leur valu d’être excommuniées !

      Cependant, tant la colère rentrée, que celle qui s’épuise envers autrui sont contre-productives, dévastatrices, si l’on ne les verbalise pas. Si la colère, que l’on ne confondra pas avec la haine, est « un instrument de pouvoir », il n’est pas sûr que la femme s’autorisant de son investiture, y gagne en dignité et en noblesse. Ne vaut-il pas mieux  la pugnacité, « réorienter [sa] colère de manière à aider les gens », être efficace et rationnelle au service d’une dignité humaniste, qui transcende les sexes ?

      Riche d’anecdotes, personnelles et recueillies parmi la société américaine, de faits scientifiques souvent ignorées, de réflexions le plus souvent pertinentes, d’indignations ardentes, l’essai mérite son succès outre-Atlantique et, cela reste à souhaiter, dans l’hexagone. Journaliste engagée, Soraya Chemaly s’intéresse à la distribution des genres dans les médias, la politique, la culture et même la religion. Directrice du « Women Media Speech Project », elle milite avec vigueur en faveur de l’engagement social et politique des femmes. Rien que de très honorable, quoique le syndrome anti-Trump ne l’ait pas épargnée. Certes l’amitié du Président des Etats-Unis à l’égard du droit à l’avortement est sujette à caution, mais c’est bafouer les millions de chômeurs et de chômeuses qui ont acquis leur indépendance grâce aux vertigineuses créations d’emplois (le taux de chômage étant aujourd’hui descendu à 3,4 %), et les femmes de son gouvernement, que de méconnaître ses qualités[3]. Reste que Soraya Chemaly a été entendue dans la mesure où de nombreuses femmes font preuve de pugnacité, que ce soit dans le domaine économique, scientifique, intellectuel ou politique, quoique la limite de la chose, mais à l’égal de l’homme, soit la justesse de l’engagement, ce qui n’est pas toujours avéré…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Une enfance éprouvante est à la source de l’autobiographie féministe de Jeanette Winterson. Ce fut dans Les Oranges ne sont pas les seuls fruits, qu’en un roman autobiographique construit selon les livres de la Bible, elle narra sa vie familiale et sa formation entravée, entre religiosité étriquée et pauvreté obligée, dans les années soixante, parmi l’Angleterre industrielle. Sa mère pentecôtiste est un dragon de haine, interdisant, hors la Bible révérée, les livres, le sexe et le diable… Alors, on cache ses lectures, on rêve de légendes arthuriennes. Difficile, dans cette atmosphère, de déployer sa personnalité, surtout lorsque l’on ressent des émotions lesbiennes. Il ne restera qu’à fuir l’affreux foyer maternel…

      Quoiqu’impressionnant, ce roman, qui fut le premier succès de l’auteur en 1985, devient presque superflu, en découvrant le bien plus récent Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? Cette autobiographie embrasse en effet toute la carrière intime et publique de Jeanette Winterson, malgré les vastes ellipses temporelles assumées. Ces mémoires d’une jeune fille venue du prolétariat de Manchester et corsetée par son milieu, deviennent un vade-mecum du féminisme. Elle se crée « une bibliothèque intérieure », et, en dépit des violences subies, elle parvient à « aimer les femmes sans se sentir coupable ni ridicule ». Puisque adoptée, elle part à la recherche de sa mère naturelle, que la pauvreté, l’excessive jeunesse, l’absence de contraception, les préjugés, poussèrent à abandonner son bébé. Ce qui nous vaut une belle réconciliation.

      Outre ses romans passablement baroques et ses essais féministes, notre autobiographe, dans la tradition de Simone de Beauvoir et de Virginia Woolf, sait jouer à la fois de rigueur intellectuelle et de fantaisie narrative dans son « trajet utérus-tombeau d’une vie intéressante ».

 

 

      Il reste à souhaiter que nos sociétés deviennent nettement moins patriarcales, a fortiori infiniment moins machistes. Ne serait-ce qu’en sachant que le patriarcalisme n’est en rien une norme absolue, moins anthropologique qu’arbitraire. En témoigne le livre, que dis-je, la somme passionnante et fourmillante, d’Heide Goettner-Abendroth : Les Sociétés matriarcales. Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde, originellement publié outre-Atlantique en 1990, et qui a mis trente années à nous parvenir. Il existe bien des sociétés, anciennes ou encore d’aujourd’hui, où les pouvoirs, qu’ils soient religieux, politiques ou économiques, sont détenus par la gente féminine, au-delà de nos traditions occidentales. Or, s’est indignée notre ethnologue, elles ont trop rarement été étudiées, voire occultées, au point qu’elle crut bon de fonder en 1986 l’Académie internationale HAGIA au service des recherches sur le matriarcat. Et, contrairement à ce que l’on aurait tendance à imaginer, il ne s’agit guère de remplacer une domination par une autre : « les sociétés matriarcales sont des sociétés de réelle égalité entre les sexes ». Un insolite tour du monde parcourt une vingtaine de peuples (en autant de chapitres), des Khasi d'Inde aux Newar du Népal, des Kuna colombiens aux Mosuo chinois (auprès desquels elle a vécu), en passant par les Juchitan mexicains, les Ashanto africains, les Iroquois d’Amérique du Nord et quelques Touaregs. C’est d’abord la capacité d’enfantement qui est infiniment respectée. Si l’égalité politique est patente, l’on reste néanmoins assez conforme aux usages du monde : comme le soulignait Alain Testart[4], aux femmes revient l’agriculture, aux hommes la pêche et la chasse. Ce sont de petites communautés, autonomes et sans propriété privée, où l’on n’est pas censé gouverner au moyen de la violence. Mais, pour rester méfiant devant l’enthousiasme engagé de l’essayiste, loin de les idéaliser, de célébrer une utopie à calquer sur notre présent, même si leur gestion des conflits est fondée par la négociation, il est à craindre que la liberté individuelle y soit fort réduite. Cela dit, ne vaudrait-il pas mieux que les distinctions patriarcales et matriarcales s’effacent pour laisser place à l’humanisme…

 

 

      Joignons aux mots les images. Clara Bouveresse présente Femmes à l’œuvre, femmes à l’épreuve, soit un triptyque de photographes américaines : Eve Arnold, Abigail Heyman, Susan Meiselas. Il ne s’agit guère de faire l’éloge de la beauté féminine comme l’artiste aime traditionnellement le faire, mais de reportages sur des pans de la condition féminine peu radiographiés. Les clichés, presque toujours en noir et blanc, sont poignants et courageux. Abigail Heyman trace en 1974 un journal intime du « devenir femme » où les scènes réalistes sont accompagnées de commentaires manuscrits afférents au conditionnement des sexes. En 1976, Eve Arnold travaille à « la femme non-retouchée ». Ce ne sont plus de somptueuses mannequins, mais, de Marilyn Monroe à des anonymes, une factrice, une policière, ou un visage affirmatif : « Black is beautiful ». Avec Strip-tease forain, Susan Meiselas, évite en ces tranches de vie à la fois le misérabilisme, le voyeurisme et la séduction, ce qui n’empêche en rien une esthétique sculpturale. L’on s’intéresse aux tâches ménagères, au maquillage, au corps faisant l’amour, divorçant, accouchant, voire avortant, dans une perspective résolument veinée de militantisme. Une dame en bigoudis balayant auprès de la statue d’Athéna pourrait être l’allégorie de ce livre…

      L’un des nombreux charmes de ce volume, quoique ces charmes soient parfois volontairement et justement rugueux, est de présenter des pages ouvertes de magazines, de livres, telles que les ont voulues les créatrices. Comme quoi, une fois de plus, elles ne sont pas seulement créatrices d’enfants ; mais de regard et d’art, d’humanité au sens le plus large, voire espérons-le, le meilleur.

 

      Là encore, l’indépendance, la liberté, est bien celle de l’humanisme dont nous avons besoin. L’homme serait encore plus homme si la femme était partout l’équivalente de ce qu’elles ont gagnées dans les sociétés occidentales, même s’il reste de réels progrès à faire. Ce n’est pas pécher par européanocentrisme que de prôner la liberté et l’humanisme au service de tous, l’accord grammatical féminin étant ici superflu. Voilà bien un universalisme qui n’a rien de relativiste, ni d’oppressif…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

Ainsa, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.

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3 janvier 2020 5 03 /01 /janvier /2020 18:21

 

Toblach / Dobbiaco, Südtirol, Trentino Alto-Adige.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Retraite cistercienne, communiste ou raisonnée :

 

tyrannie syndicale, sévices publics

 

ou capitalisations.

 

 

 

 

      Fenêtre de ciel paisible, lieu retiré du monde, une retraite est un espace de repos, de sérénité, oisif après et hors du travail, otium après le negotium. Avant l’ultime retrait du monde dans la mort et en Dieu, le religieux se faisait ermite, quand seule d’abord l’amélioration de la vie occidentale et de son espérance de vie, grâce au capitalisme, a pu permettre d’espérer une retraite laïque - hors pour celui dont l’aisance avait pu dégager un capital offert à sa vieillesse - celle durement gagnée par une vie de labeur et grâce à une capitalisation corporatiste ou étatique. Bismarck n’avait-il pas demandé quand fixer l’âge de la retraite pour ne pas avoir à la payer ? Soixante ans, lui répondit-on à la fin du XIX° siècle. Or l’évolution de la démographie et de l’espérance de vie est telle qu’aujourd’hui l’on doive en France retarder l’âge de départ, sans compter l’éradication de régimes spécieux indus. Mais devant la cacophonie, les clameurs des grèves, l’oreille et l’esprit en sont si fatigués que l’on se prend à rêver d’une calme retraite cistercienne. Quoique très vite le risque soit que son régime communautaire éborgne la liberté. Comme le fait ce régime étatique des retraites, finalement communiste, donc tyrannique et forcément en échec. Envisagerions-nous, hors de toute politique circonstancielle et partisane, une retraite éthique et raisonnée ?

 

 

      Le calme cistercien, son cloître aux pas tranquilles, ses chants grégoriens, ses repas frugaux en entendant quelques pages de la Genèse ou du Livre d’Esther, ses messes aux mains de prières éclairées par les vitraux, sa cellule au frais sommeil, seraient parfait, si la bibliothèque y permettait de lire, en compagnie de studieux et silencieux lecteurs, les chefs-d’œuvre de l’Antiquité, des Pères de l’Eglise (pas toujours sympathiques) et des Lumières. N’idéalisons cependant pas la chose : il faudrait bien payer son écot, en une vacance d’un autre travail et grâce à des revenus précédents, ou jardiner au potager de manière vite harassante, ou autre tâche répétitive et méditative artisanale, le métier de copiste de manuscrits médiévaux n’étant plus guère à la mode, destruction créatrice aidant, pour reprendre le concept de Joseph Schumpeter[1]… Sans compter que le régime communautaire laisserait peu de place à la solitude, à l’athéisme, aucune à la mixité, à la liberté individuelle. Une telle retraite, quoiqu’au premier regard séduisante, est à peu près impraticable.

 

      Bien que la révolution communiste rêvée n’ait pu se dresser depuis des conditions qui n’étaient pas en France réunies - que la démocratie libérale soit louée – au moins deux coups de force ont été engagés et réussis par le communisme : la nationalisation des chemins de fers en 1937 et la création conjointe de la Sécurité Sociale nationale en 1945 et des caisses de retraites par répartition, également nationales en 1941 (sous le bien aimé Pétain), venues du modèle bismarckien et sous l’égide d’anciens responsables de la CGT comme René Belin (ministre du Travail sous Pétain et signataire du statut des Juifs en 1940) tout ceci au dépend de la liberté de choix et de la libre concurrence. Ce fut l’édification d’un bastion communiste dans l’Etat et la société, alors qu’il s’agit aujourd’hui pour ses affidés d’« une unité communiste d’urgence qui doit leur donner un sentiment aigu de l’identité née de la menace commune », pour reprendre l’expression de Peter Sloterdijk qui enfonce le clou : « Ce qui est dans l’air, ici, c’est la communication circulaire totalitaire qui l’y place : l’air est empli des rêves de victoire de masses vexées et de leurs autocélébrations enivrées et coupées du monde empirique, masses que le désir d’humilier les autres suit comme une ombre[2] ». Ainsi la petite masse syndicale revendicatrice et tyrannique serre-t-elle les rangs devant ce qui menace de la stériliser.

      Soixante-cinq ans pour entrer en retraite n’était déjà pas si mal, mais les années Mitterrand ont abaissé le départ à soixante, ce qui fut à la fois une démagogique erreur et un cadeau empoisonné. Devant les contraintes démographiques - papy-boom, baisse des naissances, allongement de l’espérance de vie - la réforme Fillon le fit reculer à soixante-deux ans. Si l’on songe que l’espérance de vie ne cesse de progresser (trente ans depuis un siècle), un tel régime par répartition ne peut qu’être déficitaire et réclame de repousser l’âge de départ à soixante-cinq ans, voire soixante-sept, comme en Allemagne, et chez la plupart de nos voisins. Restent les quarante-deux régimes de retraite, dont certains, dits spéciaux, sont des héritiers de corporatismes le plus souvent abusifs. Si se justifiait un départ précoce des chauffeurs de locomotives qui bouffaient de la poussière de charbon jusqu’aux maladies pulmonaires et autres cancers, il est aujourd’hui plus qu’obsolète.

 

      Lorsque 80 % des actifs dépendent du régime général des salariés du privé, le régime de la fonction publique d’État, territoriale et hospitalière côtoie 11 régimes des indépendants et 20 régimes spéciaux indûment avantageux. Quelques-uns ne concernent que peu de gens : les sénateurs, dont un euro cotisé entraîne 6 euros de prestation, contre 1,5 euro dans le régime général, ou l’Opéra de Paris et la Comédie française, ou encore quelques résiduels et provisoires individus relevant du régime des mineurs ; la dimension minuscule de la chose n’autorisant cependant pas d’exception.

      Evidemment ces derniers voient le déficit qu’ils entraînent compensé par l’Etat, donc les impôts de tous les contribuables. Mais les plus outrageux sont trois : industries électriques et gazières (avec 158 entreprises, dont EDF et Engie) et enfin la SNCF et la RATP. Non seulement le gain de prestation peut aller jusqu’à 25 % par rapport aux salariés du privé, mais l’âge de départ est autour de 56 ans, et sous certaines conditions à partir de 52 ans pour les conducteurs de trains. Ce qui coûte environ 3 milliards d’euros par an à la société toute entière, donc à chacun de nous, sans parler de l’injustice flagrante, de la rupture du contrat d’égalité inscrit au fronton de la République. Sans qu’aucune pénibilité réelle ne soit en cause, alors que l’on pourrait arguer que ceux qui peuvent voir leur vie menacée dans le cadre de leurs profession, policiers, gendarmes, militaires, voire pompiers, puisse bénéficier d’un régime plus clément.

      Comme d’injuste, les syndicats, CGT en tête (de tradition communiste), mais aussi Sud Rail et FO, sont vent debout contre une réforme qui les priverait de leurs régimes spéciaux, de leur poule aux œufs d’or. Sous prétexte de service public, de défense des droits de tous, ils s’arc-boutent sur leurs privilèges éhontés que leur communisme a permis d’annexer en faveur d’un corporatisme et d’une prise de pouvoir oligarchique. En communisme syndical, tous les hommes sont égaux, « mais certains sont plus égaux que d’autres », pour parodier George Orwell[3].

      L’on ne sait pas assez que seulement 7,7 % des salariés sont syndiqués, que 50 000 salariés de la fonction publique (en équivalent temps plein) sont mis à disposition de leurs syndicats. Ceux-ci gèrent des budgets dits sociaux, pour un total de 130 milliards d’euros par an, soit 6% du PIB, venus des retraites complémentaires, de l’assurance chômage, de la formation professionnelle, sans compter la manne des comités d’entreprises. Si 90 % de leurs ressources proviennent des employeurs, publics et privés, seuls 3 à 4% viennent des syndiqués eux-mêmes, alors que la taxe syndicale prélève 82 millions d’euros sur les salaires bruts (nous voilà syndiqués de force) ; de surcroît, au moins 175 millions d’euros par an sont des subventions publiques (étatique et territoriales). Tout cela pour financer et encourager les 3 millions de journées de grève qui ont été comptées en 2016, selon Contribuables associés[4]. L’on consultera également le Rapport Perruchot[5], rapport soigneusement tu et cependant parfaitement lisible, pour se convaincre que l’argent des syndicats est le résultat d’une exaction : ces derniers puisent à l’envi dans les fonds des organismes paritaires (Sécurité Sociale, Unedic, Formation professionnelle, etc.), se servent des comités d’entreprises comme pompe aspirante, tout cela d’une manière délictueuse. La Cour des Comptes dénonça en 2011 la gestion pour le moins opaque d’un château XVIII° de l’Essonne, aux mains de la CGT et du comité d’entreprise de la RATP. Ce dont il ressort qu’impérativement les syndicats ne devraient se financer que par les seules cotisations de leurs adhérents. Ce qui aurait pour heureuse conséquence de rogner leur pouvoir de nuisance et de devoir les recentrer sur la défense de l’employé.

      Et aujourd’hui des trains de grèves rognent, voire éradiquent, la liberté de circuler, de travailler et de commercer, imposant de dures et longues journées à des travailleurs sans train, ni bus, ni métro, contribuant à la faillite de nombreux commerces et entreprises, qui crachent au bassinet des syndicats et syndiqués au moyen des impôts et autres taxes qui leur sont extorquées.

      Souvenons-nous que dans la nuit du 2 au 3 décembre 1947, des militants de la CGT Pas-de-Calais ont saboté la ligne Paris-Tourcoing en déboulonnant deux rails : un train dérailla près d'Arras, tuant 20 voyageurs et blessant 50 autres. Si nous n’en sommes pas là aujourd’hui, des syndicats révolutionnaires ne sont pas loin d’être des organisations terroristes bloquant le pays en toute impunité, coupant l'électricité, y compris d’entreprises et de cliniques, et parfois comptables d’intimidations et de voies de faits sur des employés non-grévistes, ce en assumant leur délinquance et leur illégalité. Comme le brame un Anasse Kazib, délégué syndical SUD Rail à la SNCF, associant en un beau ramassis d’abomination marxisme révolutionnaire et islam politique !

 

      Tout cela au nom du sacro-saint Service Public. Dont il faut dénoncer le mythe, grâce auquel il masque un sévice public. Qu’est-ce qu’un mythe ? Sans conteste, une fable, un récit fabuleux, qui aurait pour vocation autant de charmer que d’expliquer et de solutionner l’inexplicable. Il est également « une représentation passée de l’histoire de l’humanité », « une construction de l’esprit sans relation avec la réalité[6] ». De fait, il joue un rôle considérable dans l’appréciation et le comportement des individus et des collectivités. N’est-ce pas la définition même du service public ? Sauf qu’imposé, communautaire et délivré du souci de la concurrence, donc de l’efficacité réelle, il est un Léviathan, un Moloch, dans la gueule duquel les citoyens sont enfournés bon gré mal gré. Prétendument il serait indispensable, au service des besoins de tous.

      Revenons à nos besoins primaires : se nourrir, se vêtir. Aucun service public ne se préoccupe en France d’être le grand pourvoyeur de pains et de croissants, de vastes manteaux et de petites culottes. Heureusement d’ailleurs. Ce qui nous assure d’être abondamment fournis, que ce soit tant au moyen des entreprises privées que des associations caritatives, de la grande distribution à Emmaüs, en produits divers, sans cesse renouvelés, améliorés, et variés par l’invention des individus que protègent encore les lambeaux du capitalisme libéral étranglé par les milliers de pages du Code du travail et une fiscalité punitive, confiscatoire, suicidaire et championne du monde. Faut-il à cet égard se souvenir de l’économie entière aux mains de l’Etat, ce Service Public géant, lors des sept décennies soviétiques : au temps bienheureux du communisme les queues s’allongeaient devant les magasins aux trois-quarts vides, sinon de quelques produits aussi uniformes que médiocres… C’est alors que le Service Public paradait sous la forme du Sévice Public auquel nul n’échappait. Ainsi la SNCF, la RATP, la Sécurité sociale, sans oublier le RSI, cette Sécurité sociale des Indépendants, sont des monopoles, aux mains d’une mafia étatique et syndicale (quand aux Etats-Unis « mafia » et « syndicate » sont des synonymes).

      Personne n’est jamais contraint de devenir le client d’une société privée, forcément soumise à la concurrence ; en revanche tous sont obligés par l’Etat à consommer et subir ses services publics monopolistiques : qu’il s’agisse de la SNCF, de la RATP, de la Sécurité sociale, dont le nom sonne comme une maison de sécurité (entendez une prison), voire de la Police et de la Justice. Heureusement, en cette affaire, le Parlement européen, pourtant pas toujours pertinent, voudrait imposer le respect de la concurrence à des organismes comme la SNCF et la Sécurité sociale, quoique l’on puisse aisément imaginer combien l’Etat, nos chers, trop chers élus et nos syndicats freinent des quatre fers, enferrés qu’ils sont dans leurs privilèges, la puissance de leur tyrannie. Sans compter l’impéritie de leur gestion, si l’on pense que la SNCF, sans cesse déficitaire (comme d’ailleurs la Sécurité sociale), pour la valeur de la moitié de son chiffre d’affaire, voit son abîme financier sans cesse comblé par l’Etat, encore une fois le contribuable, à hauteur de 13 millions d’euros par an en y incluant ses retraites, soit depuis des décennies plus de 28 milliards d’euros de subventions pour une société en faillite constante…

 

      Quelle est la solution ? Privatiser ! L’Allemagne et le Royaume Uni ont vu leurs compagnies ferroviaires devenir non seulement bénéficiaires après leur privatisation, quoique partielles, mais gagner en sécurité. Les trains régionaux suisses fonctionnent parfaitement bien. Depuis le 1er janvier 2020 la SNCF est une société anonyme qui n'embauchera plus ses nouvelles recrues au statut de cheminot. C’est une étape clef de la réforme ferroviaire de 2018 qui passe presque inaperçue, en pleine grève, à peu près autant que l’entrée dans la concurrence européenne, qui permet à des compagnies étrangères d’exploiter les lignes françaises - et réciproquement- , à l’instar de Trenitalia qui circule dès 2020 entre Milan et Paris.

      Voulez-vous que les dividendes du CAC 40 financent vos retraites ? Il suffirait de pratiquer une retraite par capitalisation, en essayant soin de choisir les bons chevaux de la Bourse et de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, d’appeler de ses vœux des fonds de pension français.

      La CGT et autres syndicats comme FSU, FO et Solidaires prétendent haïr les retraites par capitalisation ou par points. Cependant ils gèrent des fonds de pension alimentés par le contribuable en faveur des fonctionnaires. Depuis 2005, l’ERAFP, l’Etablissement pour la Retraite Additionnelle de la Fonction Publique, reçoit en effet près d’un milliard par an pour capitaliser la retraite complémentaire des fonctionnaires. Ces syndicats siègent également aux conseils d’administration de l’AGIRC et de l’ARRCO, régimes de retraite par répartition et par points. De même, pour la Préfon-retraite, soit la Caisse de prévoyance de la fonction publique, qui détient 17 milliards placés sur les marchés financiers… Alors qu’avec un cynisme et une hypocrisie sans nom ces mêmes acteurs dénoncent la retraite par capitalisation. Or cette dernière viendrait au secours d’une économie française mal en point, permettant de développer des fonds d’investissements, finançant les créations d’emplois, augmentant via la TVA les revenus de l’Etat qui pourrait imaginer (s’il en est capable) de diminuer les charges sociales et cette fiscalité confiscatoire qui nous étrangle. Citons une étude Natixis du 2 janvier 2020[7] : un euro investi en 1982 en France fournit en 2019 une richesse de retraite de 1,9 € dans le système de répartition plébiscité par l'Etat. Mais 21,9 € dans un fond de pension avec 50 % en obligations et 50 % en actions sur le marché français. Le capitalisme libéral fait dix fois mieux qu’un Etat essoufflé. Comme le montre Black Rock, une société multinationale spécialisée dans la gestion d'actifs, dont l’action a été introduite à 14 dollars en 1999. Elle est aujourd'hui à 509 dollars, et a donc été multipliée par 36 (soit +20% par an), ce au service de retraités fort aisés aussi bien que modestes. Si les Français avaient investi dans Black-Rock, leurs retraites seraient plus que financées et plus généreuses…

 

      Nous ne prétendrons pas juger de manière assurée un projet de réforme des retraites qui n’est ni réellement publié, ni finalisé, sans compter que le voilà déjà écorné par les coups de boutoir des syndicats qui s’assurent de jolies concessions, ou plus exactement des « partenaires sociaux », joyeux euphémismes pour dissimuler des prédateurs asociaux. Reste qu’un Etat notoirement si incompétent pour gérer son budget, sa dette, le chômage, et cependant fort en gueule, ne nous laisse aucune illusion sur l’équité d’une réforme des retraites cependant nécessaire. Tout juste, avec des moyens communistes, si nous pourrons nous payer une retraite cistercienne. Nous ferions bien plus confiance (quoique jamais complètement) à des régimes privés. Au-delà du monopole étatique et de sa servitude volontaire, du capitalisme de connivence avec l’Etat, un capitalisme réellement libéral saurait faire profiter les adhérents exigeants de fonds de pensions concurrentiels. Car, pour lire Miton Friedman, « le citoyen […] que la loi contraint à consacrer quelque 10% de son revenu au financement de tel type particulier de système de retraite administré par le gouvernement est frustré d’une partie correspondante de sa liberté politique[8] ». Reste qu’une telle conclusion ferait vomir d’horreur tout syndicaliste, tout étatiste, tout socialiste, voire tout Français culturellement ignorant en libéralisme[9], et qui auraient eu le masochisme d’aller jusqu’au bout d’une telle lecture. Il est à craindre en effet, si l’on écoute le pessimisme de Joseph Schumpeter, que « le capitalisme (le système de libre entreprise), en tant que système de valeurs, de mode d’existence et de civilisation, pourrait bien sembler ne plus peser assez lourd pour que l’on se préoccupe de son sort[10] »…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Joseph Schumpeter : Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot, 1954, p 161.

[2] Peter Sloterdijk : Ecumes, Pluriel, Hachette Littératures, 2006, p 165.  

[3] George Orwell : La Ferme des animaux, Champ libre, 1981, p 108.

[6] Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1994, p 1299.

[8] Voir : Du concept de liberté aux penseurs libéraux

[9] Milton Friedman : Capitalisme et liberté, À contre-courant, 2010, p 48.

[10] Joseph Schumpeter, ibidem, p 462.

 

Cloître de l'abbaye cistercienne de Noirlac, Cher.

Photo : T. Guinhut

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23 juin 2019 7 23 /06 /juin /2019 16:36

 

Tératologie. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Le procès contre la haine :

 

du juste réquisitoire à la culpabilisation abusive.

 

 

 

 

      Une loi contre un sentiment ? Quelle aberration pousse nos législateurs à sévir contre la dignité humaine en prétendant la protéger ? Ce sentiment si mal venu, si décrié, si responsable de tous les crimes, c’est la haine, comme telle a priori coupable, donc à condamner, éradiquer, par une loi peut-être haïssable. Ce pourquoi notre gouvernement, qui sait si bien veiller au grain et jeter l’ivraie, intente une proposition de loi visant à lutter contre les discours de haine sur Internet, sommant les plateformes en ligne et les moteurs de recherche d'évacuer les contenus haineux - et pourquoi pas mépris, envie, hypocrisie, dans le sillage de la loi de 2018 sur les fausses nouvelles ou infox, qui prétend instaurer un ministère de la Vérité orwellien ? Il est à craindre que la loi Avia, du nom de sa propagandiste - finalement votée au Parlement le 13 mai 2020 - se révèle liberticide, d’autant qu’elle intime l’éradication des propos haineux aux algorithmes aveugles de Google, Twitter ou Facebook, donc une censure indistincte. Sont concernés l’injure, la provocation ou l’appel à la haine contre des personnes en raison de leur religion, orientation sexuelle ou origines, ce qui parait au premier abord moralement bienveillant. Même s’il sera plus que délicat de démêler cette critique rigoureuse - qui ressortit au libre arbitre - de celle qui met en cause des personnes avec violence. Toutefois, dans la plus grande confusion, le réquisitoire enchaîne haine antisémite, raciste, islamophobe, sexiste et caetera. Mais ne la confondons-nous pas avec la colère et son cortège de violence ? Gare alors à la hainophobie et à son cortège de culpabilisation abusive de la haine. Au-delà de savoir si une haine peut être abominable,  judicieuse ou injuste, salutaire ou haïssable, il faut bien s’interroger sur la pertinence d’une telle furie législative attentatoire à la liberté d’expression, sur une tentation d’un despotisme épaulé par l’entrisme identitaire et religieux. Et même si cette loi vient, le 18 Juin 2020, d’être déclarée « contraire à la Constitution » et coupable d’ « atteinte à la liberté d’expression et de communication » par le Conseil constitutionnel, il n’est pas de trop de s’interroger à son égard, tant la menace n’est pas pour autant écartée.

 

      Si la haine est un sentiment de l’ordre de l’aversion contre quelque chose ou quelqu’un, un sentiment qui pousse à vouloir du mal à autrui, elle n’est pas tout à fait la colère. Selon le philosophe espagnol José Ortega y Gasset, « Haïr, c'est tuer virtuellement, détruire en intention, supprimer le droit de vivre. Haïr quelqu'un, c'est ressentir de l'irritation du seul fait de son existence, c'est vouloir sa disparition radicale. […] La haine sécrète un suc virulent et corrosif. […] La haine est annulation et assassinat virtuel - non pas un assassinat qui se fait d'un coup ; haïr, c'est assassiner sans relâche, effacer l'être haï de l'existence[1] » Il est permis cependant de lui rétorquer que la haine ne signifie pas le passage à l’acte assassin, il lui faut une décision supplémentaire, ou, plus vigoureusement, l’impulsion de la colère. La colère en effet, venue du latin « colhera », est une maladie humorale et bilieuse (la bile chaude selon la théorie des humeurs antérieure au XVII° siècle), est rapide et brûlante, le plus souvent irrationnelle, réactive, susceptible d’immédiate violence, alors que la haine peut-être froide, raisonnée et raisonnable.

      Comme l’indique l’expression vulgaire « avoir la haine », cette dernière est plutôt synonyme de colère. C’est bien la colère qui est un des sept péchés capitaux, et non la haine, depuis Saint-Augustin en passant par Saint-Thomas d’Aquin, quoiqu’ils fussent précédés par l’Antiquité romaine.

       Sénèque, philosophe stoïcien du premier siècle, ne parle en effet pas de haine, mais bien de colère, en son traité fondamental : « les autres affections admettent le délai, une cure plus lente : celle-ci, impétueuse, emportée par elle-même comme par un tourbillon, n’avance point pas à pas, elle nait avec toute sa force. Elle ne sollicite point l’âme comme les autres vices, elle l’entraîne et jette hors de lui l’homme qui a soif de nuire, dût le mal l’envelopper aussi ; elle se rue à la fois sur ce qu’elle poursuit et sur ce qu’elle trouve en son passage. […] Mais aucun peuple ne résiste à la colère, aussi puissante chez le Grec que chez le Barbare, non moins funeste où a loi se fait craindre qu’aux lieux où la force est la mesure du droit[2] ». La haine, qui peut rester sourde et muette, retenue, a-t-elle autant cette dimension populaire et politique ?

 

      Pourtant la puissance du seul discours haineux est capable d’affecter psychologiquement, voire gravement, qui le reçoit en pleine face. Et, comme tel, allumant la colère, courent à sa suite, surtout avec les secours de la foule, de sa contamination et de son instinct grégaire, pogroms et bûchers, lynchages et autodafés, voire génocides. Mais cette traînée de poudre de la haine ne s’est-elle pas allumée qu’avec le silex de la colère ? Pensons à cet égard à l’excitation orchestrée des « deux minutes de la haine » dans 1984 d’Orwell, qui ne sert que d’exutoire et de défoulement, que de fanatisme politique au service de Big Brother, en l’absence d’un objet sous la main à écraser, éliminer, car Goldstein (au patronyme éminemment juif et capitaliste, voire Totskiste face à un stalinisme totalitaire) n’est qu’une fiction, cependant digne de la plus virulente hystérie forcément collective : « Une hideuse extase, faite de frayeur et de rancune, un désir de tuer, de torturer, d’écraser des visages sous un marteau, semblait se répandre dans l’assistance comme un courant électrique et transformer chacun, même contre sa volonté, en un fou vociférant et grimaçant[3] ». Mais il s’agit là bien plus que de haine, mais d’une venimeuse excitation colérique orchestrée aux dépens d’un bouc émissaire, bien digne de transmuer les frustrations en jouissances sadiques.

 

      La haine colérique échappe à la raison. Ce pourquoi Heinrich Mann dans son essai publié en 1933, en français et en France (l’on devine que sa publication eût été impensable outre-Rhin), titré La Haine, se livre à un pamphlet bien senti contre le nazisme et contre les masses du national-socialisme qu’il fait ainsi parler : « C’est la révolution de la nation contre les partis, et aussi contre tous ceux qui pensent. L’ennemi c’est la raison. Unissons-nous contre elle ! […] La véhémence de notre haine, c’est ce que nous avons de révolutionnaire ». Notons que moins la rhétorique de la nation, c’est un discours qui n’est pas loin de celui que tenaient les Bolcheviques et communistes de 1917. Heinrich Mann conclue avec pertinence : « La haine, non seulement comme moyen, mais comme seule raison d’être d’un puissant mouvement populaire, voilà la trouvaille du grand Hitler.[4] » Dans son chapitre intitulé « Leur méprisable antisémitisme », notre essayiste ne peut ignorer le principal levier de la haine : ignorant l’apport considérable des Juifs au bénéfice de la culture allemande, il pointe l’imbécillité d’Hitler : « Son antisémitisme s’explique par un grand vide intellectuel et par un défaut absolu de toute parenté culturelle[5] ». Hélas le pamphlet d’Heinrich Mann, comme la traduction de Mein Kampf [6]en 1934, n’eurent guère l’effet escompté d’avertisseurs…

 

 

      Nous n’oublierons pas que les vitupérations haineuses du passé purent se répandre plus vite qu’un crachat à la surface d’un pays et de la terre avant la naissance des réseaux sociaux. Cependant ces derniers sont de toute évidence un accélérateur du phénomène, et de son grégarisme. Marc Knobel, dans son essai L’Internet de la haine[7], exhibe, avec le concours d’une documentation impressionnante, l’assaut des « racistes, antisémites, néonazis, intégristes, islamistes, terroristes et homophobes », cette brochette d’intolérants virulents qui occupe avec véhémence les bastions du Web. Dans son livre Haine et violences antisémites[8] le même Marc Knobel débobine les avatars du préjugé haineux le plus ancestral et le plus entretenu, qu’il passe par l’Intifada, la délinquance et le djihadisme, ou glissant de l’euphémisme de l’antisionisme à l’antisémitisme stricto sensu. Il fait par exemple référence à l’idéologue égyptien Sayyid Qutb (1906-1966) dont le pamphlet Notre combat contre les Juifs nourrit cette haine jusqu’au vomitif trop-plein, de Gaza au Québec, du Maghreb à la Seine-Saint-Denis, partout où l’immigration musulmane s’infiltre, et pas exclusivement car l’extrême gauche anticapitaliste ne dédaigne pas cette passion vénéneuse. L’Historien établit avec rigueur comment l’islamisme succède, et dépasse grâce à sa généalogie venue du VII° siècle en Arabie, à l’antisémitisme chrétien des siècles passés, et au plus récent nazisme, tout en ne méprisant pas leurs a priori pour ainsi sédimenter leur furia génocidaire. En outre, lorsque l’on fait feu de tout bois, toute communauté parmi les jeunes musulmans en échec scolaire et  social, tant dans les banlieues, les mosquées et les prisons, tout fait réseau, et en conséquence au moyen des réseaux sociaux et des sites internet, qui deviennent des armes de prosélytisme massives.

      Faut-il donc sévir pénalement ? S’il s’agit, et là l’on n’en doute guère, plus que d’incitation à la haine, mais d’incitations, d’ordre explicite, au passage à l’acte criminel, c’est là une évidence. Des Dieudonné et des Céline[9] chauffant la salle du meurtre rituel méritent-ils cependant l’exclusion pénale ? Il faudrait apprécier le degré explicite d’incitation à la curée sanglante, travail aussi ingrat que délicat. Au risque d’enfermer la haine dans un chaudron à ne pas laisser ouvrir et qui exploserait…

      Rappelons-nous cependant que, si vicieuse moralement que soit une haine, elle n’a rien de criminelle tant que le passage à l’acte violent n’a pas sévi. Les vices ne sont pas des crimes, comme le montre le juriste américain Lysander Spooner[10], tant qu’ils ne nuisent qu’à la personne morale qui les abrite. Cette revendication de liberté morale doit concerner autant l’usage personnel du cannabis (malgré sa dangerosité) que celui de la haine. De plus, si le discours peut être la cause de la conséquence criminelle, il ne l’est, sine qua non, que si le récepteur, avant tout responsable de lui-même et de ses actes, est déjà animé par la pulsion violente et persuadé par les arguments fallacieux de la haine. Comme lorsque l’Inde vit en 2002 une déferlante de crimes de haine à l’encontre de populations de castes inférieures, de genres honnis, de religions adverses, tel que le rapporte Revati Laul, dans The Anatomy of Hate[11], qui s’intéresse tout autant aux faits qu’à une nature humaine criminelle.

 

 

      Une ochlocratie, venue autant de la plèbe d’extrême-droite que d’extrême-gauche, que du vulgaire, autrement dit du plouc, pratique la haine des intellectuels, ou des « intellos » ; un tel anti-intellectualisme, depuis le XIX° siècle, englobe selon l’étude de Sarah Al-Matary[12] un vaste panier de crabes, de Proudhon à Michel Houellebecq, des anarchistes aux catholiques les plus crispés, des nationalistes maurrassiens aux maoïstes ou aux situationnistes… L’envie, la bêtise la plus crasse, l’incompréhension et le radicalisme aux réponses courtes devant des problèmes complexes font le terreau de cette haine à l’encontre de qui s’arroge la liberté et l’autorité de penser. Nul doute que cette haïssable haine des intellectuels, qui n’est pas sans parenté avec l’antisémitisme, mais aussi celle à l’encontre des bourgeois, puissent figurer dans une Histoire de la haine[13]. Ce qui ne signifie pas qu’il faille accorder un blanc-seing à un intellectuel patenté : cette dernière qualité n’empêche pas hélas d’être haineux envers les Juifs, comme Céline, envers la bourgeoisie anticommuniste, comme Sartre, envers les capitalistes, comme tant de nos élites politiques…

      Hors les haines les plus médiatisées, forcément fascistes et racistes, il faut veiller aux haines identitaires, pas seulement nationalistes, mais indigénistes, racisées, voire féministes et gays. Là où une identité de couleur, de sexe, de genre, de classe dresse les sensibilités associatrices les unes contre les autres, et surtout là où elles obèrent l’individu au profit d’une appartenance communautaire.

 

      Existe-t-il des haines froides, raisonnées et raisonnables, donc judicieuses ? Le Baron d’Holbach, philosophe des Lumières écrivait : « La colère et la haine, si funestes quelquefois par leurs effets terribles, étant contenues dans de justes bornes, sont des passions utiles et nécessaires pour écarter de nous et de la société les choses capables de nuire. La colère, l’indignation, la haine, sont des mouvements légitimes que la morale, la vertu, l’amour du bien public doivent exciter dans les cœurs honnêtes contre l’injustice et la méchanceté[14] ». Il y a bien alors de bonnes et de mauvaises haines. La xénophobie des peuples occupés par les Nazis entre 1939 et 1945 était plus que compréhensible, l’Allemand n’étant guère en odeur de sainteté. Or la tyrannie, le totalitarisme, le fascisme, le nazisme, le communisme, l’islamisme et l’antisémitisme sont haïssables. Quant au racisme, qu’il soit anti-noirs ou anti-blancs, il n’est pas plus pardonnable d’un côté comme de l’autre. Si habiter sous l’uniforme nazi faisait de tout Allemand un être détestable, habiter sous une couleur de peau ne fait pas de vous un membre des Black Panthers ou un suprématiste blanc.

      Aussi haïr en connaissance de cause est-il non seulement pertinent, sans devoir glisser vers l’irrationnelle et contre-productive colère, mais nécessaire. C’est haïr humainement et justement une haine injuste qui ne vise qu’à déshumaniser. Connaître, comprendre, dans ses textes et son Histoire, l’accélération d’une haine ennemie est plus que nécessaire pour se prémunir et combattre au service des libertés. Sinon l’indifférence et l’amour mal placé seront tout autant inefficaces (ou pour le moins ridicules à la façon du trop fameux « Ils n’auront pas ma haine » à la suite des attentats islamistes au Bataclan) pour se préserver de monstres politiques et théologiques, de surcroit si le monstre cumule les deux obédiences. Comme le rappelle Sénèque, Aristote, arguait de la nécessité de la colère, ce qu’ici nous appelons plus exactement la haine : « C’est, dit-il, l’aiguillon de la vertu : qu’on l’arrache, l’âme est désarmée, plus d’élan vers les grandes choses, elle tombe dans l’inertie[15] ». En ce sens la différence entre la colère et la haine est celle qui tranche entre instinct de prédation et fierté morale, violence passionnelle et violence calculée et calculatrice, à la condition que cette dernière ne soit ni du Lager nazi ni du goulag communiste, ni de l’éradication théocratique, et soit de fait au service de la vertu, en particulier de celle de la liberté et de la dignité face aux tyrannies de toutes sortes et de tous bords.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      La confusion dépasse des sommets lorsque l’islamophobie côtoie dans l’équivalence le racisme et l’antisémitisme, alors que l’Islam n’a rien à voir avec une couleur de peau, alors que l’Islam repose sur un texte et une histoire criminelles à l’égard des infidèles, quand le Judaïsme, lui, est indemne d’une telle accusation. La fabrication du concept d’islamophobie veut laisser entendre que le rejet de cette religion est aussi infondé qu’irrationnel, ce qui ne suffirait d’ailleurs pas à le criminaliser, alors qu’au-delà d’un préjugé fantasmé, les faits sont indubitables. Ce qui ne permet pas d’incriminer, en une abusive généralisation, tous les pratiquants, cela va sans dire. Le tour de passe-passe du concept d’islamophobie vise à interdire le débat, et, lorsque politiques et législateurs s’en emparent d’avaliser le délit de blasphème[16] ! À ce compte-là, l’islamophilie est un vice, en tant que préjugé, absence de libre arbitre, complaisance, voire complicité criminelle.

      Pourtant, en raison de la loi de 1905 concernant la séparation des Églises et de l'État, la république laïque n’est censée ni reconnaître le blasphème, ni le pénaliser, au contraire du racisme moteur du crime, susceptible d’être vigoureusement sanctionné. Or la critique de l’Islam, y compris satirique, au même titre que celle du Christianisme et de toute autre religion, doit rester une prérogative de l’intellect des Lumières et de la liberté de penser et d’expression. Proposer de faire de l’islamophobie un délit est donc une trahison des valeurs civilisationnelles, telles que le droit naturel, la liberté, la connaissance et la dignité humaine.

      Devant la bronca des intellectuels conscients des réalités et des idéologies, de députés et polémistes, le terme islamophobie, semble devoir être remplacé par « anti-musulman ». L’on semble déplacer ainsi le débat depuis le terrain des idées vers celui des hommes, en les protégeant des injures haineuses en raison d’une religion. Mais il est à craindre que cela ne change pas grand-chose, dans la mesure où être musulman, chrétien ou bouddhiste, c’est adhérer à une idéologie. Et il est bien nécessaire de refuser des hommes en raison d’une idéologie si elle s’avère délétère et meurtrière, de refuser des porteurs d’un statut de la femme infamant, d’une absence de pluralisme caractéristique d’un Islam qui ne sépare pas le politique et le religieux, impose la charia et éradique la liberté de vivre et de penser tout haut.

      À ce compte, le tour de passe-passe sémantique est pitoyable, d’autant qu’il s’agit d’avouer que règne un interdit sur un sentiment ou un argumentaire anti-musulmans, alors qu’il faut deux mots pour ne pas séparer Islam de musulmans, et un seul pour chrétien et Christianisme. Or, le vocable anti-chrétien, injustement, n’est pas prononcé, tant est permise la christianophobie, d’autant que les fidèles du Christ sont éradiqués au Moyen-Orient par l’Etat islamique.

      Il sera aussi délicat que risqué de mesurer quand finit la critique d’une religion et de ses disciples et quand commence la haine. Faudra-t-il inventer un hainomètre finement gradué ? En fait ce sera à l’appréciation subjective des associations plaignantes, des juges stipendiés, de la soumission houellebecquienne[17]. Se risqueront-ils à pénaliser et condamner les discours de haine incitant au meurtre des apostats, des athées, des associateurs, c’est à dire des Chrétiens et des Juifs, dans Le Coran ?

      Un rappeur de sinistre réputation, Nick Conrad, engageait dans une de ses éructations à « pendre les blancs et à tuer les bébés blancs dans les crèches », ce pourquoi il a écopé d’une peine de 5000 euros, mais avec sursis. Est-ce à dire que le racisme anti-blanc assorti d’incitation aggravée au génocide doit être moins pénalisé qu’un propos bêtement raciste envers des noirs ?

      Au-delà d’une maladroite gestion des discours de haine, se lit la frilosité de nos élites politiques, désarmés devant la pression islamiste. Car face à ceux qui nous menacent, de plus en acte, par le terrorisme et la réalité de la charia dans de nombreux quartiers, la France, l’Europe, sans compter d’autres Etats, font montre pour le moins de maladresse et pour le pire de soumission lorsqu’il s’agit de gérer l’immigration de la délinquance et de l’Islam, aussi bien d’un point de vue éthique et culturel, que politique, juridique et pénal. La démission des valeurs venues du monde gréco-romain, judéo-chrétien et des Lumières, honnies par tant de musulmans, sans compter l’extrême gauche, est hélas patente.

 

 

      Dire que l’on hait tel gouvernement, qu’il est haïssable, y compris l'émetteur d'une telle loi, pourrait donc être punissable par la loi ? À la liberté d’apprécier, d’aimer et d’adorer, faudrait-il opposer dans l’abjection législative et carcérale la licence de détester, de haïr et d’abhorrer ce qui conduirait un Etat sur le chemin de la tyrannie ? Choirons-nous dans l’hainophobie ? L’expression de la pensée critique ne devrait alors passer qu’en termes galants, voilés, euphémisés, voire silencieux. Le bâillon de la censure n’est pas loin, se resserrant d’un degré dès qu’un seuil de sentiment et de vocabulaire, voire de caricatural dessin, dépasserait d’un pouce difficilement appréciable sauf au gré du caprice des pouvoirs législatifs et judiciaire (sans compter la collusion avec l’exécutif). Mieux vaut garder la liberté et le devoir de répondre à une opinion abjecte par l’argumentation (quoique peu soient capables de l’entendre, tant elle doit être trop longue et trop subtile), par la connaissance de l’Histoire et des mœurs.

      En une démocratie libérale mise à mal, la tolérance des opinions doit être la règle, dussent-elles nous sembler abjectes. Mais, me direz-vous, l’antisémitisme n’est pas une opinion, c’est un délit. Serait-ce à dire que mal penser, penser abjectement, mérite les rigueurs de la loi ? Il y faudrait encombrer les tribunaux, voire en comptant les opinions homophobes, xénophobes, sexistes, anti-scientifiques, anti-gouvernementales, anti-intellectuelles, pro-nazies, pro-communistes, et non en oublions, encager les trois-quarts de la population. Sentir et penser haineusement ne mérite pas une surveillance orwellienne et à reconnaissance mentale (comme il existe une reconnaissance faciale appliquée par la Chine à ses subordonnés coupables de comportements déviants), tant que n’est pas franchie la limite réellement dangereuse : celle de l’incitation directe au meurtre, puis celle de la discrimination indue en acte, donc l’acte délinquant, vandale et assassin. Si d’autre part il ne faut pas oublier qu’être antisémite est faire injure à la vérité, qu’être homophobe est dénier à autrui le droit de faire ce qu’il a envie de faire avec ses seuls pairs consentants, que ces erreurs sont intellectuellement et moralement condamnables, il n’en reste pas moins que tant qu’il y a pas eu de contrainte exercée sur autrui pour renier son judaïsme ou son homosexualité, aucune suite pénale ne doit pouvoir être envisagée.

 

 

      Quand la haine est la conséquence d’une situation sociale et économique désastreuses, il est vain, voire contreproductif, d’imaginer d’en interdire une expression prétendument causale ; d’autant qu’elle risque d’être goûtée de par sa valeur transgressive. Ne doutons pas que cette condamnation morale, et bientôt pénale, absolument liberticide, de la haine, conjointement confiée à l’Etat et aux Google et autres Facebook, et potentiellement totalitaire, vient d’une tradition chrétienne intériorisée, quoique non-assumée, venue du « Aimez-vous les uns les autres » et du commandement à aimer ses ennemis. Au-delà de l’irénisme qui se refuse à voir une religion autrement qu’avec des grilles de lectures hérités du christianisme, et qui ne veut condamner autrui par tolérance, ne s’agit-il pas là d’une tolérance dévoyée lorsqu’elle laisse la porte ouverte à une tyrannique intolérance ? C’est ce que montrait M. de Bonald (un auteur néanmoins discutable) en 1806 : « Les partisans de la tolérance absolue se sont vus forcer de soutenir et d’insinuer l’indifférence de tous les actes religieux, ou autorisés par les diverses religions, ou lorsque ces actes ont paru d’une barbarie et d’une extravagance trop révoltantes ; ils en ont accusé la religion en général, c’est-à-dire toutes les religions injustement[18] ». Si l’on excepte d’une juste intolérance l’Islam, c’est bien par faiblesse. Il faut alors voir dans le Christianisme, comme dans notre démocratie, une religion des faibles[19], qui en quelque sorte a contaminé nos sociétés laïques, qui risquent de ne plus guère l’être. Si le Christianisme dans l’Histoire ne fut pas toujours tolérant et paisible, le Christ recommanda cependant à ses disciples de « laisser croître ensemble le bon grain et l’ivraie jusqu’au temps de la moisson, de peur qu’en arrachant l’ivraie vous ne déraciniez le blé[20] ». Cette recommandation vaut pour l’expression de la haine.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] J. Ortega y Gasset, Études sur l'amour, Payot, 2004, pp. 38-41.

[2] Sénèque : De la colère, Livre III, Œuvres complètes, t I, Hachette 1860, p 48.

[3] George Orwell : 1984, Club des Libraires de France, 1956, p 24.

[4] Heinrich Mann : La Haine, Gallimard, 1933, p 78.

[5] Heinrich Mann : ibidem, p 9.

[7] Marc Knobel : L’Internet de la haine : racistes, antisémites, néonazis, intégristes, islamistes, terroristes et homophobes à l’assaut du web, Berg International, 2012.

[8] Marc Knobel : Haine et violences antisémites, Berg International, 2013.

[10] Lysander Sponer : Les Vices ne sont pas des crimes, Les Belles lettres, 1993.

[11] Revati Laul : The Anatomy of Hate, Westland, 2018.

[12] Sarah Al-Matary : La Haine des clercs. L’anti-intellectualisme en France, Seuil, 2019.

[13] Voir : Frédéric Chauvaud : Histoire de la haine. Une passion funeste, 1830-1930, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

[14] Paul-Henry Thiry d’Holbach : La Morale universelle, Œuvres philosophiques 1773-1790, Coda, 2004, p 350.

[15] Sénèque, ibidem, p 49.

[18] M. de Bonald : « Réflexions philosophiques sur la tolérance des opinions », Mélanges littéraires, politiques et philosophiques, Le Clere, 1819,  p 271.

[19] Jean Birnbaum : La Religion des faibles. Ce que le djihadisme dit de nous, Seuil, 2018.

[20] Evangile selon Saint-Matthieu, 13, 24-30.

 

 

M. de Bonald : Mélanges littéraires, politiques et philosophiques, Le Clere, 1819.
Photo : T. Guinhut.

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14 juin 2019 5 14 /06 /juin /2019 12:43

 

Etang Grenouilleau, Mezières-en-Brenne, Indre.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Henry-David Thoreau, de l'étang de Walden

 

au Journal de la désobéissance civile en question.

 

 

 

 

Henry-David Thoreau :

Journal 1837-1841, Journal 1841-1843, Journal 1844-1846, Journal 1846-1850,

traduit de l’anglais (Etats-Unis), annoté et présenté par Thierry Gillybœuf,

Finitude, 256 p, 22 € ; 320 p, 23 € ; 320 p, 23 € ; 400 p, 25 €.

 

Henry-David Thoreau : Walden, traduit par Nicole Mallet,

Les Mots et le reste, 384 p, 9,90 €.

 

Henry-David Thoreau : Le Paradis à reconquérir, traduit par Nicole Mallet,

Les Mots et le reste, 96 p, 3 €.

 

Henry-David Thoreau : Marcher,

traduit par Sophie Rochefort-Guillouet, L’Herne, 90 p, 7,50.

 

Henry-David Thoreau : Résistance au gouvernement civil,

traduit par Sophie Rochefort-Guillouet, L’Herne, 72 p, 7,50.

 

 

 

      Une lecture superficielle, voire une réputation entendue, mais guère vérifiée, laisse entendre que Thoreau est un chantre enthousiaste de la nature. Certes, mais il apparait  qu’il est également peu amène envers le progrès. Jusqu’où faut-il vivre dans la nature avec lui ? Laissons-nous cependant porter par son Journal, qui est l’œuvre de la vie d’Henry-David Thoreau (1817-1862). C’est un archipel d’une quinzaine de volumes, dont huit sont parus aux Etats-Unis. Grâce à la bonne volonté, à la patience des éditions Finitude et de Thierry Gillybœuf, qui traduit, annote avec tant de ferveur son auteur favori, nous pouvons en lire les quatre premières livraisons, entre 1837 et 1850. Nous supposerons qu’elles se dérouleront jusqu’en 1862, année de la mort de Thoreau, qui ne publia de son vivant que deux volumes, dont Walden ou la vie dans les bois et le fameux La désobéissance civile, manuel libéral, quoique peut-être trop facilement invoqué comme protestataire.

 

      « Mon journal contient de moi tout ce qui, sinon, déborderait et serait perdu : des glanures du champ que je moissonne à travers mes actes », écrit-il en 1841. Cette éthique restera toujours sienne, au long des trente-neuf cahiers pour lesquelles il fabriqua une caisse en pin, simple écrin pour un immense trésor littéraire. D’abord bribes et notations, fragments d’essais et poèmes, le Journal évolue peu à peu vers sa plus pure expression : les évocations de la nature et la place modeste d’une sagesse humaine éphémère en son sein. Car ce marcheur des frontières naturelles et des espaces sauvages, cherchait les bouts du monde. Comme lorsqu’il escalade les 1605 mètres du Mont Ktaadn[1], ou Kathadin, dans le Maine, pour découvrir l’immensité d’un désert forestier, sans contrat aucun avec l’homme. Ou lorsqu’il atteint une extrémité terrienne devant la fureur des vagues, ce qu’il relate dans les tableaux puissamment colorés de Cap Cod[2]. Il connaît intimement et de longue expérience l’art de la Marche[3], son rythme, sa cadence et son regard ouvert ; et c’est ainsi que s’écrit son Journal, comme en témoigne une conférence donnée en 1851, et sobrement intitulée Marcher, à la recherche d’une « littérature qui permette à la Nature de s’exprimer », car, ajoute-t-il « Ma soif de savoir est intermittente, mais mon désir de baigner dans des atmosphères que mes pieds ne connaissent pas est permanent et constant ». Ainsi vont les pages du Journal parmi lesquelles « tout est sujet […] de la planète et du système solaire jusqu’au moindre crustacé et au moindre galet sur la plage » (12 mars 1842).

      Philosophe transcendantaliste, dans la compagnie d’Emerson[4], Thoreau entretient avec la nature et la vie un lien quasi-mystique. Emporté par « la fièvre poétique », il compose « L’invitation de la brise », quand les auteurs de l’antiquité grecque veillent à son chevet. Sans jamais oublier sa devise du 26 juin 1840 : « L’état suprême de l’art est l’absence d’art ». Ainsi, « Une phrase parfaitement saine est extrêmement rare. Parfois j’en lis une qui a été écrite lorsque le monde tournait rond, quand l’herbe poussait et que l’eau coulait. » (10 janvier 1841). Des moments véritablement zen ravissent le lecteur, comme cette mise en abyme : il lit la piste d’un renard, « l’étang était son journal », où « la neige a fait tabula rasa » (30 janvier 1841).

      Parfois, le Journal se fait recueil d’aphorismes : « Il existe deux sortes d’auteurs : les uns écrivent l’histoire de leur époque, les autres leur biographie » (18 avril 1841). Son impressionnante culture littéraire se heurte cependant à des jugements pour le moins rapides, voire démagogiques : « L’ensemble de la poésie anglaise depuis Gower réunie dans un même écrin parait bien médiocre comparé à la nature la plus ordinaire aperçue par la fenêtre de la bibliothèque ». Ce qui ne l’empêchait pas de tenir à ses livres, y compris aux trente-neuf volumes manuscrits de ce Journal qu’il protégeait jalousement !

      L’éloge de l’espace naturel fait vibrer les pages. Le romantisme de Thoreau doit se lire dans la continuité des poètes lakistes anglais, mais aussi dans le cadre de l’exaltation du pionnier américain. La quête de la sagesse irrigue également le Journal. En effet le 27 juin 1840, au regard des bruits du labeur humain, il précise son éthique personnelle, inspirée par la pensée orientale de Manu et des Brâhmanes, aussi individualiste qu’hédoniste : « je ne veux rien avoir à faire ; je dirai à la fortune que je ne traite pas avec elle, et qu’elle vienne me chercher dans mon Asie de sérénité et d’indolence si elle peut ». Plus loin, le 27 mars 1841, il note : « Je ne dois pas perdre une once de liberté en devenant fermier et propriétaire terrien ». Heureusement pour lui qu’Emerson mit à sa disposition la pauvre cabane de Walden !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Si le ravissant Journal de Thoreau n’innove guère du point de vue générique, malgré l’éclatement des notations visuelles, sensibles, et la fluctuation des pensées, il faudra chercher en Walden ou la vie dans les bois, publié en 1854, l’horizon d’un nouveau genre au croisement du récit de voyage, de l’essai naturaliste et du traité d’éthique écologique ; à moins de penser dans une certaine mesure aux Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau. Nous trouvons l’occasion de le relire, avec le secours d’une récente traduction de Brice Matthieussent, peut-être plus agile que celle de G. André-Laugier, quoique cette dernière eût l’avantage d’être publiée dans le cadre d’une édition bilingue[5].

      Voici le récit de deux années passées dans une fruste cabane au bord d’un étang forestier du Massachussetts, à partir de juillet 1845. Il commence cependant par un réquisitoire contre la civilisation moderne, et, en contrepartie, par une plaidoirie enthousiaste à l’égard de la vie naturelle. La dimension pamphlétaire de Walden ou la vie dans les bois, dont le Journal est une matrice, s’insurge contre la culture artisanale, industrielle et urbaine. Quoique gagnant sa vie en pratiquant le métier d’arpenteur, le voilà « arpenteur, sinon des grandes routes, du moins des sentiers forestiers et des chemins de traverse », « inspecteur autoproclamé des tempêtes de neige et des orages de pluie ». Récit d’une expérience, ce livre est aussi un recueil de petits essais à la Montaigne, c’est-à-dire « à sauts et à gambades », avec des parties intitulées « Economie », « Lire » ou « Des lois plus élevées », quand d’autres s’appellent plus humblement « Solitude », « Le champ de haricots » ou « Le lac en hiver ».

      Son centre du monde est l’étang de Walden, auprès duquel il resta chaste et presque végétarien, vivant dans une relative autarcie, quoique bien proche de Concord et de ses amis, pour écrire dans une cabane aux poutres de pin taillées à la hache. Aussi s’agit-il dans une certaine mesure d’une réponse à l’expérience de George Ripley qui, dans le même temps, pensait améliorer l’homme et ses conditions d’existence au moyen de la collectivité agraire de Brook Farm. Thoreau choisit de vivre une expérience solitaire, comme, toutes proportions gardées, Robinson Crusoé. Or la seule vision mystique de la nature, telle que pouvaient la pratiquer certains romantiques comme Wordsworth, n’est pas son fait : il privilégie la vision du naturaliste.

      Il n’est pas sans avoir cependant des convictions discutables, comme préférer à toute éducation celle des forêts et de la construction d’une cabane ou d’un canif. Plaçant l’expérience bien au-dessus de la théorie, il rétrécit pourtant le champ de l’évolution humaine et technique. Mais fidèle à son éthique, il cultive son terrain dans le cadre d’une simple économie de subsistance, « car le commerce corrompt tout ce qu’il touche », dédaignant les plus fiers monuments de l’architecture et de l’Histoire, ne nous laissant rien ignorer de ses travaux manuels intenses, de sa nourriture et de son budget, modestes au demeurant. Aussi ne cesse-t-il de faire l’éloge de la frugalité, voire de la pauvreté. Pourtant, plus loin, il se contredit : « Ce qui me plait dans le commerce, c’est l’esprit d’entreprise et le courage », tout en célébrant la régularité du chemin de fer qui passe non loin de son étang.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Le Thoreau de Walden est également un moraliste, par exemple en doutant de la philanthropie, qui « est presque la seule vertu qui soit appréciée à sa juste mesure par l’humanité. Mieux voudrait dire qu’elle est grandement surestimée ; et c’est notre égoïsme qui la surestime ». L’argumentation morale glisse parfois jusqu’à l’aphorisme : « Ne vous obstinez pas à surveiller les pauvres ; efforcez-vous plutôt à devenir un digne habitant de ce monde ».

      Au bord de l’étang de Walden, il entend « le poème de la création ». La verve lyrique de l’écriture transporte le prosateur, qui découvre avec émotion que « sa maison se situait vraiment dans une partie de l’univers retirée mais toujours nouvelle et non profanée », même si l’on vient l’hiver scier et charrier la glace de son étang. Il accorde toute son attention aux « bruits », cloches lointaines, chant des engoulevents et des grenouilles-taureaux. Ainsi confie-t-il : « Je n’ai jamais trouvé compagnon d’aussi bonne compagnie que la solitude ». Ou encore : Ne suis-je pas en intelligence avec la terre ? »

      Il n’est pas tendre, quoique réaliste, à l’égard des habitants de Concord, le village voisin, qui ne lisent ni les indispensables grands classiques, ni les écritures saintes : « Il est temps que nos écoles soient des universités, et leur ainés des chargés de cours […] pour continuer des études libérales pour le restant de leur vie ». Nous apprécions son éloge de l’éducation libérale[6], tout en relevant qu’il faudra pour cela s’abstraire un tant soit peu de la « vie dans les bois ». Néanmoins, entre contemplation et art de la description paysagère, entre sarclage du champ d’haricots, pêche aux tacauds et cueillette des myrtilles et des airelles, il reçoit volontiers quelques visiteurs, étonnés ou compréhensifs. Il est poète en prose certes, ce qui ne l’empêche en rien d’être doté d’un solide esprit pratique, lorsque, par exemple, il prend tant de soin à construire sa cheminée, précieuse quand gèle le lac, lui consacrant tout un chapitre (« Pendaison de crémaillère ») comme le fit son contemporain Herman Melville dans Moi et ma cheminée[7]. Au rythme des saisons, des observations devant de paisibles perdrix ou de batailleuses fourmis, et des méditations lyriques et philosophiques, ces pages ne peuvent manquer de nourrir leur lecteur : « Aimez votre vie, si pauvre soit-elle », conclue-t-il…

 

      C’est dans Le Paradis à reconquérir (une réponse acide au projet d’utopie technique de John A Etzler) qu’il prononce des phrases dignes d’une conscience écologique d’aujourd’hui : « Nous nous comportons avec tant de mesquinerie et de grossièreté envers la nature ! Ne pourrions-nous pas la soumettre à un travail moins rude ? » Cependant l’utopie régressive de Thoreau, prophète rassis de la décroissance (quoiqu’il ne prétende pas l’imposer à autrui de manière autoritaire), ne vaut guère mieux, affirmant : «  Les inventions les plus merveilleuses des temps modernes retiennent bien peu notre attention. Elles sont une insulte à la nature ». Il termine cette recension critique d’une manière emphatique et un brin ridicule, car l’amour est une force qui « peut créer un paradis intérieur qui permettra de se passer d’un paradis extérieur ». Il y a cependant un louable versant scientifique chez notre naturaliste, lorsque dans un petit essai, La Succession des arbres en forêt,[8] il montre que ce n’est pas par magie et génération spontanée que poussent les arbres loin de leur habitat, mais parce qu’écureuils et oiseaux transportent graines et semences. L’explication naturelle succède aux élucubrations surnaturelles et créationnistes de ses contemporains.

      Diariste, conférencier et philosophe politique se liguent en lui au cœur d’une conscience américaine en gestation. Bientôt, il sera reconnu parmi les grands, entre Herman Melville, Walt Whitman et Emily Dickinson. Quoique caché sur le bord de son étang, il rayonne comme le chantre d’un espace et d’une conscience à préserver. Evidemment, toute la tradition du « nature writing », voire une bonne part de la pensée écologiste, découlent de notre poète-prosateur et philosophe des sentes forestières. La sensation intérieure et la conscience environnementale se fondent en un seul leitmotiv.

      Certes l’on aime Thoreau ; mais il faudra prendre garde à ne pas l’idéaliser, surtout en l’effleurant comme l’on révère une rumeur, faute de le lire. L’on est bien content que la révolution industrielle qu’il rejetait en préférant les bois de Walden, nous ait apporté un appréciable confort de vie. Lorsqu’il vitupère dans Marcher, « Je rêve d’un peuple qui commencerait par brûler les clôtures et laisserait croître les forêts », il ne s’embarrasse guère de la propriété, dans une rousseauiste nostalgie, et des investissements de la civilisation. Il n’aime guère non plus ni les beaux-arts, ni la technique, ni la division du travail, dans une optique passéiste accordée à une nature édénique. Pas tout à fait fou cependant il reconnait dans Walden qu’il vaut « certainement mieux accepter les avantages, aussi chèrement payés soient-ils, proposés par l’invention et l’industrie des hommes ». Bien que nous nous gardions de faire de sa pensée un système, encore moins une dictature écologiste, nous aimons Thoreau comme une pause fondamentale hors du bruit de la cité, comme un rêve de grandes vacances rustiques et éternelles parmi les forêts, comme une conscience nécessaire de l’homme dans la nature, et surtout comme un chantre farouche de la liberté : « je suis un citoyen libre de l’univers, qui n’est condamné à appartenir à aucune caste », écrit-il en 1842.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      La désobéissance civile, publiée en 1849, et aujourd’hui sous le titre Résistance au gouvernement civil, est-il un mythe pour adolescent frondeur ou une réelle philosophie politique ? Les libéraux classiques peuvent à juste titre revendiquer ce fulgurant essai. Notons qu’il fut publié dans la collection « Libertés » chez Jean-Jacques Pauvert, où il voisina avec le regretté Jean-François Revel[9]. De plus, si nous ouvrons la fabuleuse anthologie des Penseurs libéraux[10], nous en trouvons un bel extrait, titré « Désobéir aux lois ». Libéral, certes, mais anarchisant : « Il y a quelque chose de servile dans l’habitude que nous avons de chercher une loi à la quelle obéir », écrit-il dans Marcher. En ce sens, le concept de désobéissance civile peut être brandi aussi bien par l’anarcho-capitaliste que par le plus fruste libertaire, par le philosophe issu des Lumières et en butte à l’injustice et au despotisme, que par une gauche révolutionnaire. Cette remise en cause de l’Etat, certes à l’époque de Thoreau encore esclavagiste, mais absorbant moins dans les bras de sa pieuvre la vie économique qu’aujourd’hui, reste en butte contre les principes libéraux classiques de l’Etat régalien gardien de la liberté.

      « Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins ». Voici la phrase inaugurale et trop peu célèbre de cet essai vigoureux, souvent suivi du « Plaidoyer pour John Brown », autant au service « des droits des plus pauvres et des plus faibles parmi les gens de couleur opprimés par l’esclavage, que ceux des riches et des puissants ». Le réquisitoire contre l’Etat, dans le cadre d’une protestation contre la guerre menée par les Etats-Unis au Mexique, est d’une puissance éthique et rhétorique remarquable. Décrivant un fusilier marin, « debout vivant dans son suaire », il proteste : « La masse des hommes sert ainsi l’Etat, non point en humains, mais en machines avec leur corps ». Plus loin : « Pas un instant, je ne saurais reconnaître pour mon gouvernement cette organisation politique qui est aussi le gouvernement de l’esclave ».

      Son refus de l’impôt, donc de l’Etat auquel il ne voulut pas souscrire, lorsqu’il sert à mener une guerre qu’il désapprouve, est à la source de ce bref et néanmoins vigoureux discours. L’actualité de ce texte reste considérable à l’heure d’une fiscalité confiscatoire et d’une économie plombée, sachant que Thoreau passa une journée en prison pour ne pas vouloir payer l’impôt (on le paya pour lui) : « quand […] l’oppression et le vol sont organisés, je dis : débarrassons-nous de cette machine ». Plus loin : « Il existe des lois injustes, consentirons-nous à y obéir ? » Ou encore : « Il faut que je veille, en tous cas, à ne pas me prêter au mal que je condamne », ce qui conduisit aux mouvements de résistance passive, et à la détermination de Martin Luther King. La conclusion reste mémorable : « Jamais il n’y aura d’Etat vraiment libre et éclairé, tant que l’Etat n’en viendra pas à reconnaître à l’individu un pouvoir supérieur et indépendant d’où découlerait tout le pouvoir et l’autorité d’un gouvernement prêt à traiter l’individu en conséquence ».

 

     

      Le principe de désobéissance civile, si héroïque soit-il, ne délivre pas du jugement sur le bien et le mal, entre le bon choix et le mauvais choix, en faveur du droit naturel et non du droit positif déterminé par les législateurs et les tribunaux, pour reprendre la distinction de Léo Strauss[11]. Désobéir contre la tyrannie, et au service de la vertu, de l’égalité devant le droit, de la liberté économique, des mœurs et d’expression, soit. Mais pas au prix du divorce d’avec une loi, une doxa, une courtoisie, une justice bonnes. Pas dans le but conscient ou inconscient d’installer une tyrannie pire que la présente…

      La désobéissance civile devient alors un sur-romantisme, dans laquelle l’indigné, le révolté contre le pouvoir, quelque soit sa représentativité et sa légitimité, devient une sorte de messie des temps nouveaux, démocratiques et libertaires, ou prétendument. Trop souvent d’ailleurs les médias ont tendance à sacraliser les révoltés contre un pouvoir inique ou non, qu’il s’agisse des printemps arabes, cairotes ou syrien, des places de Kiev ou de Nantes, d’un José Bové, s’appuyant indûment sur l’opuscule de Thoreau pour saccager de forts utiles champs de Plantes Génétiquement Modifiées.

      Sans compter que l’obéissant fait moins spectacle que le désobéissant, que les désobéissantes et pacifiques foules familiales de la Manif pour tous sont moins spectaculaires et dignes d’images que les pillages des casseurs fascistes, des anarchistes en noir, des écologistes en vert et autres jeunes racailles diverses. Quoique le traitement policier soit moins tendre pour les premiers que pour les seconds, parce qu’ils sont plus faciles à circonscrire, et considérés comme réactionnaires (ils n’ont pas la bonne désobéissance idéologique), parce le diktat de gauche sur le pouvoir qui compte s’allier les seconds le paralyse.

 

      Entendons-nous : par les temps qui courent, la désobéissance civile est bien mieux acceptée si elle obéit à la bonne conscience de gauche. Il faut craindre que ce concept phare soit mangé à toutes les idéologies. Au point de plus les servir que de servir celui à laquelle s’adressait l’auteur de Walden : l’individu et ses libertés. Si tous ceux qui invoquent le fantôme de Thoreau sur des barricades civiles et mentales avaient la modestie, l’intériorité et la capacité créatrice d’écrire un tel essai, un tel Journal, peut-être ne démériteraient-ils pas d’Henry-David Thoreau. Comme lui, le 26 février 1841, pouvons-nous dire aujourd’hui : « Ce bon livre aide le soleil à briller dans ma chambre » ?

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Dont on peut lire le récit dans Henry-David Thoreau : Les Forêts du Maine, José Corti, 2008.

[2] Henry-David Thoreau : Cap Cod, Imprimerie Nationale, 2000.

[5] Henry-David Thoreau : Walden ou la vie dans les bois, Aubier-Montaigne, 1982.

[7] Herman Melville : Moi et ma cheminée, Falaize, 1951.

[8] Henry-David Thoreau : La succession des arbres en forêt, Les mots et le reste, 2019.

[10] Voir : Du concept de liberté aux penseurs libéraux

[11]  Leo Strauss : Droit naturel et histoire, Champs Flammarion, 2008.

 

Photo : T. Guinhut.

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15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 10:38

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

Pourquoi un libéral lit-il Nietzsche ?

Romantisme, philosophie critique et politique :

une pléiade de lectures.

 

 

Friedrich Nietzsche : Œuvres I et II,

Gallimard La Pléiade, sous la direction de Marc de Launay et de Dorian Astor,

divers traducteurs de l'allemand,

1162 p, 56 € ; 1568 p, 65 €.

 

 

 

      Il peut paraître étonnant qu’un libéral lise Nietzsche. D’abord parce nous ne sommes pas réductibles à une seule identité, une seule obédience. Et ce n’est guère une réputation de libéralisme que lui fait le sens commun, si tant est que le sens commun connaisse réellement l’un et l’autre… Pourtant, quoique avec quelques réticences à lui opposer, le philosophe de Sils-Maria reste une urgente et stimulante nécessité pour la compréhension non seulement de l’histoire de la pensée, mais aussi l’histoire des siècles derniers ; sans compter que l’on puisse appliquer sa perspicacité à des problèmes de l’heure qui engagent notre demain. Si je lis Friedrich Nietzsche - et aujourd’hui dans les deux volumes tant attendus de la Pléiade - c’est d’abord pour son romantisme, pour sa méthode critique ensuite, enfin pour la singularité discutable et cependant  stimulante de sa philosophie politique.

     

      Longtemps je me suis couché à pas d’heure en refermant à regret un volume de Nietzsche, ou d’abord plus exactement sur Nietzsche. Si l’on ne peut qu’en partie qualifier son discours philosophique de romantique, par son aspiration sans cesse rallumée à la hauteur aristocratique de la pensée, son destin l’est absolument. C’est avec une voracité impatiente pour les faits et la gourmandise de l’exaltation adressée à celui qui pouvait passer pour un modèle, que j’ai lu des biographies : celle passionnée de Daniel Halévy, qui va du « tracé sentimental d’une vie » à « l’une des aventures les plus singulières et les plus héroïques qui aient été tentées dans l’ordre de l’esprit » [1], puis celle, plus scientifique, colossal travail d’historien, de Kurt Paul Janz[2]. Dans lesquelles suivre le parcours exceptionnel de l’adolescent qui s’arrache à l’étroitesse de l’Allemagne petitement protestante, qui, à la vitesse d’une comète, devient professeur de philologie à Bâle, publie l’éblouissante Naissance de la tragédie, devient l’ami de Wagner, non sans avoir la conviction de s’en éloigner ensuite. Vient alors la douleur de son amour ébloui, impossible pour Lou Andréas-Salomé. Malgré sa santé chancelante, et grâce à elle, l’homme mûr édifia une œuvre insolite, incomprise, mêlant essai, aphorisme et poésie, errant entre Nice et l’Engadine, entre Venise et l’Allemagne, peinant, jusqu’au compte d’auteur, à publier ses livres fulgurants, jusqu’à son Zarathoustra inachevé, jusqu’à la pathétique folie… Ses embardées dans la solitude des rivages et des montagnes, dans la solitude de la méditation sont absolument romantiques ; au point que j’eus tendance à préférer la grandeur exaltante et tragique du destin à l’alacrité difficile de la pensée…

      Pourtant, conjointement au plaisir du style, à la vivacité de l’aphorisme, s’ajoutait déjà dans ma lecture erratique un intérêt pour le travail critique sans cesse remis sur l’établi du philosophe. Aucune naïveté n’est possible chez Nietzsche. Les comportements et les opinions convenus sont déshabillés. Il est le généalogiste, non seulement de la morale, mais aussi des motivations et des ambitions humaines, trop humaines. Il est celui qui établit la genèse des supports psychologiques (en cela précurseur de la psychanalyse de Freud, voire la supplantant) et des supports historiques et sociétaux des constructions ontologiques et métaphysiques pour les balayer. Les belles vertus sont soudain pétries de racines peu ragoutantes. L’amour est alors une cupidité : « Notre amour du prochain n’est-il pas impulsion à acquérir une nouvelle propriété ? Et tout de même notre amour du savoir, de la vérité ? »[3] Ou encore : « l’amour en tant que le contraire de l’égoïsme, alors qu’il s’agit peut-être de l’expression la plus effrénée de ce dernier »[4]. Il s’agit alors autant de l’éros que de l’amour social, y compris de la justice sociale, cette hypocrisie… La critique du nihilisme (on dirait également aujourd’hui le relativisme) et du christianisme est également décapante ; tous les deux sont des produits du ressentiment des esclaves et du bas peuple qui construisent leur morale pour parvenir à dominer les puissants : « Le christianisme est un platonisme pour le peuple »[5]. Ainsi, toute la boutique des arrière-mondes, des au-delàs est balayée, la transcendance évacuée, ce à cause de leur origine médiocrement plaintive lors du refus du monde et de la condition humaine comme ils vont. En ce sens il y a une dimension aristocratique à l’acceptation de l’immanence, cet amour du destin qui conduisit notre homme à des extrémités plus mythologiques que rationnelles : l’éternel retour du même.

 

Photo : T. Guinhut.

 

      L’espèce du philosophe n’est pas épargnée par la remise en question critique : « Ce sont les passions qui donnent naissance aux opinions ; la paresse d’esprit les fige en convictions[6] ». Ne doutons pas qu’il s’applique à lui-même un tel aphorisme, qui doit aussi nous alarmer, à l’occasion de notre éthique de penseur, si modeste soyons nous : « La moralité n’est que l’instinct grégaire individuel[7] ». Ou encore : « L’instinct de la connaissance aussi n’est qu’un instinct supérieur de la propriété[8] ». Quoique il faille également lire cela dans le cadre d’un éloge : « La connaissance des philosophes est création, leur volonté de vérité est volonté de puissance[9] ». Où l’on perçoit bien que ce dernier concept n’a rien de nazi, qu’il s’honore d’une dimension, d’une qualité intellectuelle et morale. D’où la nécessité de la hiérarchie des législateurs sur la plèbe démocratique, vivier de ce dernier homme que Tocqueville vit poindre dans la satisfaction béate de la majorité.

      L’on sait également qu’il encourage au danger plutôt qu’à la paix : « la plus grande jouissance de l’existence, consiste à vivre dangereusement ! Construisez vos villes auprès du Vésuve ! Envoyez vos vaisseaux dans les mers inexplorées ! Vivez en état de guerre avec vos semblables et avec vous-même ![10] ». Bien qu’il faille le lire moins physiquement que métaphoriquement, voilà bien un autre concept à débarrasser des lectures travesties par sa sœur, Elizabeth Forster-Nietzsche, épouse d’un antisémite notaire, lorsqu’elle piocha, coupa, recomposa parmi les fragments posthumes, pour publier La Volonté de puissance qui devint un bréviaire nazi, alors qu'il ne s'agit que d'un ouvrage qui n’a jamais existé[11]. Pourtant l’on sait que notre philosophe était un anti-antisémite convaincu[12]. Dans « Ce que l’Europe doit aux Juifs ? », il conclue : «  Nous qui assistons en artistes et en philosophes à ce spectacle, nous en sommes – reconnaissants aux Juifs[13] ».

 

 

      Nietzsche est-il alors un libéral ? Oui pour sa liberté de penser, pour l’individualisme du surhomme, de celui qui se développe soi-même en tant qu’œuvre. Non, de par son peu d’intérêt aux questions économiques. Non, à cause de l’importance incontournable accordée à la hiérarchie et à la subordination ; non, pour sa méfiance envers la rationalité humaine gouvernée par ses instincts et son ressentiment. Non, à cause de cette nostalgique admiration pour la fière animalité de l’homme : « Au fond de toutes ses races aristocratiques, il y a, à ne pas s’y tromper, le fauve, la superbe brute blonde avide de proie et de victoire[14] », une de ses phrases hélas récupérées par le nazisme, la séparant de son contexte d’analyse de la généalogie de la morale des faibles construite par le judaïsme et le christianisme pour supplanter celle des forts. Non encore, pour son antiféminisme : « Rien n’est d’emblée aussi étranger à la femme, rien ne lui est aussi odieux, aussi contraire que la vérité[15] ». Il exècre « une femme qui se laisse aller en présence de l’homme, peut-être jusqu’au point d’écrire un livre, au lieu d’observer comme naguère une réserve décente et une soumission rusée[16] », ce entre autres gracieusetés qui culminent avec le trop célèbre et paléolithique : « Tu vas chez les femmes, n’oublie pas le fouet[17] ». Quoique sur la photographie du trio Nietzsche, Paul Rée, Lou Andréas Salomé, c’est cette dernière qui tient le fouet… Cependant, notre philosophe aime pratiquer la contradiction (ce pourquoi l’on peut lui faire dire beaucoup, ce à quoi je n’échappe peut-être pas). Et l’on sait qu’il n’aima pas seulement Lou pour son front lumineux[18] mais pour son intelligence hors pair : « L’intelligence des femmes se manifeste sous forme de maîtrise parfaite, de présence d’esprit, d’exploitation de tous les avantages (…) les femmes ont l’entendement, les hommes la sensibilité et la passion[19] », ceci au rebours du préjugé commun. Enfin,  « on ne saurait être assez tendre avec les femmes[20] »…

 

Daniel Halévy : Nietzsche, Grasset, 1944.

Photo : .T Guinhut

 

      Jamais Nietzsche n’aurait pu être favorable à aucune tyrannie, être théocrate, être nazi, national socialiste donc. Il suffit de lire ce qu’il pense du collectivisme et du socialisme, qu’il soit nationaliste ou internationaliste : « Le socialisme est le frère cadet et fantasque du despotisme agonisant, dont il veut recueillir l’héritage ; ses aspirations sont donc réactionnaires au sens le plus profond. Car il désire la puissance étatique que seul le despotisme a jamais possédé, il surenchérit même sur le passé en visant à l’anéantissement pur et simple de l’individu[21] ». Il achève ce réquisitoire par « le cri de ralliement opposé : Le moins d’état possible.[22] » Autre cri pour notre temps, dans un développement sur la croyance et les religions : « Le fanatisme est en effet l’unique force de volonté à laquelle puissent être amenés les faibles et les incertains ». Ce à quoi il oppose « le libre esprit par excellence [23]». Clairvoyant, n’est-ce pas ?

      Il n'est pas sûr cependant que Nietzsche connût fort bien les penseurs libéraux, d'Adam Smith à John Stuart Mill. Dans une page intitulée « Ma conception de la liberté », il commence judicieusement : « Les institutions libérales cessent d'être libérales dès qu'elles sont acquises », car le danger qui guette toute institution, même animée des meilleures intentions, est sa volonté de puissance lorsqu'elle mine celle des individus : en elle « c'est l'animal grégaire qui triomphe toujours. Libéralisme : en clair cela signifie abêtissement grégaire... » Cette dernière formule, compréhensible dans le contexte, est un oxymore, en tant que le libéralisme politique est par principe irréductible au grégarisme. Mais face à la tyrannie, « La liberté signifie que les instincts virils, les instincts belliqueux et victorieux, ont le pas sur les autres instincts, par exemple celui du bonheur[24] ».

      Que pourrait de plus nous enseigner Nietzsche afin de comprendre notre aujourd’hui et prévenir notre demain politiques ? Par exemple : « Le caractère démagogique et le dessin d’agir sur les masses sont actuellement communs à tous les partis politiques : ils sont tous obligés, en raison dudit dessein, de convertir leurs principes en grandes sottises[25] ». Ainsi « la démocratie est (…) une école des tyrans[26] ». Et c’est là une des rares occurrences où il approuve Platon : car l’égalité politique ne vaut rien devant la vérité. Il y a une altitude intellectuelle, venue, outre des penseurs libéraux, entre Tocqueville et Aron, de Nietzsche qui doit nous protéger de la bassesse d’une démocratie qui ne serait plus celle des libertés.

 

 

      Lire Nietzsche adossé à un rocher battu des vents de l’Engadine ? Dans la paix feutrée de la bibliothèque ? Parmi les pages des vieux Mercure de France traduits par Henri Albert, dans la bonne douzaine de volumes des Œuvres philosophiques complètes établies par Colli et Montinari, et maintenant dans la collection de la Pléiade. Après dix-neuf années d’une attente impatiente, trépignante, insupportable, voici enfin le volume II, le premier étant paru en l’an 2000, une fois de plus établi sous la vigilance éclairée de Marc de Launay, et cette fois ci assisté d’une autre expert nietzschéen, Dorian Astor, qui dirigea récemment le Dictionnaire Nietzsche[27]. Espérons que nous ne subirons pas le même intolérable délai pour le troisième volume, qui habillera Par-delà le bien et le mal, La Généalogie de la morale, Ainsi parlait Zarathoustra et les textes de la folie jusqu’à l’extinction de janvier 1889 ; au risque de ne trouver aucune librairie dans les tombes…

      Reconnaissons qu’il s’agit à d’un habile découpage. Le premier Pléiade réunissait le Nietzsche que La Naissance de la tragédie avait révélé, l’examen de Schopenhauer et l’éloge de Wagner, le philologue discursif, l’homme du fondateur creuset de l’apollinien et du dionysiaque, l’homme affronté aux grandes figures de son temps. Outre les écrits de jeunesse, des textes curieux, jusqu’alors inédits en français, émaillent l’ensemble, comme des conférences Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement,  des recherches sur les présocratiques, La Philosophie à l’époque tragique des Grecs, et Vérité et mensonge au sens extra-moral.

      Soudain, le voici, à l’orée de ce second Pléiade, prenant entre 1878 et 1882 son vol singulier : il s’est secoué de la lourde révérence envers Wagner, sa philosophie est moins analytique qu’éruptive. Volontiers polémique, répudiant le genre du traité, son écriture est définitivement convertie à l’aphorisme, souvent fort brefs, parfois intensément développés,  sans compter une poignée de poèmes intensément lyriques. Il sait désormais, combien, loin de l’idéalisme, nous sommes Humain, trop humain ; bientôt une Aurore, qui met à mal la pureté de la morale instituée, se lève pour Le Gai savoir, celui de la critique des valeurs, de la volonté de puissance et de l’éternel retour. Il n’est plus le professeur de Bâle, mais le philosophe errant, et secoué de crises maladives, de vastes exaltations créatrices, entre Venise, Marienbad, Gênes et Sils-Maria, en Suisse…

      La philologie l’amène à reconsidérer le langage : « Chaque mot est un préjugé », écrit-il dans Le Voyageur et son ombre, seconde partie d’Humain trop humain. Alors que Wagner se coule dans un christianisme languissant avec son Parsifal, Nietzsche entame sa remise en cause de l’éthique chrétienne, déniant l’origine transcendante de la morale. Au point que dans Le Gai savoir, il annonce la mort de Dieu. Certes Jean-Paul Richter, dans Siebenkaes, en 1797, l’avait précédé : « tous les morts s’écrièrent : Christ ! n’est-il point de Dieu ? Il répondit : Il n’en est point ![28] » ; mais ce n’était qu’un avertissement aux sceptiques. Pour Nietzsche l’information est définitive, même si elle reste pour beaucoup encore à caution, ce dont témoigne l’allusion platonicienne : «  Dieu est mort, mais telle est la nature des hommes que, des millénaires durant peut-être, il aura des cavernes où l’on montrera encore son ombre[29] ». Il faut donc à une existence dépourvue de sens ajouter une « gaya scienza », une sagesse gaie, y compris au prix de l’acceptation de l’effrayant éternel retour du même, concept que l’on pourra trouver fumeux ou témoignant de l’accord avec soi et son destin, concept finalement assez peu explicité par son auteur.

      Mais en ce Gai savoir, que de pépites pour notre temps ou intemporelles ! Par exemple le « Danger des végétariens » : « les promoteurs de ces manières-là de penser et de sentir, tels les docteurs hindous, prônent précisément une diète végétarienne dont ils voudraient faire la loi à la masse : ils veulent ainsi provoquer et augmenter le besoin qu’ils sont eux-mêmes en mesure de satisfaire[30] ». Mieux : « De la plus grande utilité du polythéisme. Que l’individu puisse établir son propre idéal[31] ». Mieux encore : « Le parlementarisme, c’est-à-dire la permission publique de choisir entre cinq opinions politiques fondamentales, flatte le grand nombre de ceux qui aimeraient paraître indépendants et individuels et combattre pour leurs opinions. Mais, à la fin, il est indifférent qu’une seule opinion soit imposée au troupeau ou que cinq opinions lui soient permises - quiconque s’écarte des cinq opinions fondamentales aura toujours contre lui le troupeau tout entier[32] ».

 

      Lire et relire Nietzsche est en quelque sorte un éternel retour de la philosophie : il a pris en écharpe les substrats de notre civilisation, antiquité grecque, judaïsme, christianisme, sans excepter le bouddhisme, pour en décaper les présupposés, le socialisme et le libéralisme également. Quant à l’Islam, il n’a malheureusement pas su, ou pas eu le temps, de faire le même travail, sauf lorsqu’il fait l’éloge de son vouloir vivre, de sa puissance : « Si l’Islam méprise le Christianisme, il a mille fois raison : l’Islam suppose des hommes pleinement virils... Le Christianisme nous a frustrés de la moisson de la culture antique, et, plus tard, il nous a encore frustrés de celle de la culture islamique. La merveilleuse civilisation maure d’Espagne, au fond plus proche de nous, parlant plus à nos sens et à notre goût que Rome et la Grèce, a été foulée aux pieds (et je préfère ne pas penser par quels pieds!) – Pourquoi ? Parce qu’elle devait le jour à des instincts aristocratiques, à des instincts virils, parce qu’elle disait oui à la vie, avec en plus, les exquis raffinements de la vie maure !… Les croisés combattirent plus tard quelque chose devant quoi ils auraient mieux fait de se prosterner dans la poussière.[33] » Entraîné par son enthousiaste déboulonnage du Christianisme, ne commet-il pas un excès répugnant, un de ces éloges de la force, qui ont pu lui être subtilisés par le nazisme ? Oublie-t-il qu’il n’aurait à peine pu penser en terre d’Islam, encore moins y publier ses livres ? En tout état de cause il n’oublie pas parmi les mêmes pages de louer le « génie » des Grecs et des Romains, leur « civilisation savante » et leur « grand art ». Si nous adhérons assez peu à l’éloge de la force aristocratique (quoiqu’elle puisse être nécessaire au service de la civilisation) dont rêvait la faiblesse physique de Nietzsche - ne savait-il pas qu’il s’agissait d’une forme de sublimation ? - il est à peine un philosophe à système et doctrine, sous la bannière duquel se ranger, nous laissant aux prises avec les seules libertés dont nous serions capables. Aussi n’oublie-t-il pas de déboulonner les idoles qui entravent la pensée : « Le "saint mensonge" est commun à Confucius, aux lois de Manou, à Mahomet, à l'Église chrétienne – : il ne manque pas chez Platon. " La vérité est là " : partout où l'on entend ça, cela signifie que le prêtre ment[33] »...

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

Lire également :  Bonheurs et trahisons du Dictionnaire Nietzsche

 


[1] Daniel Halévy : Nietzsche, Grasset, 1944, p 9 et 10.

[2] Kurt Paul Janz : Nietzsche, Gallimard, 1984.

[3] Le Gai savoir, Œuvres philosophiques complètes, V, Gallimard, 1982, p 64.

[4] Ibidem, p 65.

[5] Par-delà le bien et le mal, Œuvres philosophiques complètes, VII, Gallimard, 1992, p 18.

[6] Humain trop humain, Œuvres philosophiques complètes, III, tome I, Gallimard, 1988, p 334.

[7] Le Gai savoir, Œuvres philosophiques complètes, V, Gallimard, 1982, p 144.

[8] Fragments posthumes, Œuvres philosophiques complètes, V, Gallimard, 1982, p 330.

[9] Ibidem, p 131.

[10] Le Gai savoir, Œuvres philosophiques complètes, V, Gallimard, 1982, I, 14, p 194.

[11] Tel, Gallimard, 1995. Voir à ce sujet : Mazzino Montinari : La Volonté de puissance n'existe pas, L'Eclat, 1996.

[12] Voir à ce sujet Jean-Pierre Faye : Le Vrai Nietzsche, Hermann, 1998.

[13] Par-delà le bien et le mal, Œuvres philosophiques complètes, VII, Gallimard, 1992, p 169.

[14] La Généalogie de la morale, Œuvres philosophiques complètes, VII, Gallimard, 1992, p 238.

[15] Par-delà le bien et le mal, Œuvres philosophiques complètes, VII, Gallimard, 1992, p 152.

[16] Ibidem, p 156.

[17] Ainsi parlait Zarathoustra, « La vieille et la jeune femme », Club du meilleur livre, 1959, p 65.

[18] Dont le livre de Daniel Halévy offre p 288 une photo éblouissante.

[19] Humain trop humain, Œuvres philosophiques complètes, III, tome I, Gallimard, 1988, p 251.

[20] Le Gai savoir, Œuvres philosophiques complètes, V, Gallimard, 1992, p 102.

[21] Humain trop humain, Œuvres philosophiques complètes, III, tome I, Gallimard, 1988,  p 283.

[22] Ibidem, p 284.

[23] Le Gai savoir, Œuvres philosophiques complètes, V, Gallimard, 1992, p 245 et 246.

[24] Crépuscule des idoles, Œuvres philosophiques complètes, VIII, Gallimard, 2004, p 133.

[25] Humain trop humain, Œuvres philosophiques complètes, III, tome I, Gallimard, 1988, p 263.

[26] Par-delà le bien et le mal, Œuvres philosophiques complètes, VII, Gallimard, 1992, p 162.

[28] Jean-Paul Richter : Choix de rêves, José Corti, 2001, p 145.

[29] Le Gai savoir, 108, Œuvres II, La Pléiade, Gallimard, 2019, p 1028.

[30] Le Gai savoir, 145, ibidem, p 1051.

[31] Le Gai savoir, 143, ibidem, p 1049.

[32] Le Gai savoir, 174, ibidem, p 1059-1060.

[33] L’Antéchrist, 59-60, Œuvres philosophiques complètes VIII, Gallimard, 2004, p 231.

[34] L'Antéchrist, 55, ibidem, p 230.

Photo : T. Guinhut.

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  • : Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.
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Index des auteurs et des thèmes traités

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Ackroyd

Londres la biographie, William, Trois frères

Queer-city, l'homosexualité à Londres

 

 

 

 

 

 

Adams

Essais sur le beau en photographie

 

 

 

 

 

 

 

Aira

Congrès de littérature et de magie

 

Ajvaz

Fantastique : L'Autre île, L'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Akhmatova

Requiem pour Anna Akhmatova

 

 

 

 

 

 

 

Alberti

Momus le Prince, La Statue, Propos de table

 

 

 

 

 

 

Amis

De La Flèche du temps à la zone d'interêt

Réussir L'Information Martin Amis

Chien jaune, Guerre au cliché

Lionel Asbo, l'état de l'Angleterre

 

 

 

 

 

 

Amour, sexualité

A une jeune Aphrodite de marbre

Borges : Poèmes d’amour

Guarnieri : Brahms et Clara Schumann

Vigolo : La Virgilia

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Luc Ferry : De l'amour au XXI° siècle

Philosophie de l'amour : Ogien, Ackerman

Eros décadent : de Pauvert à Vargas Llosa

Une Histoire des sexualités ; Foucault : Les Aveux de la chair

 

 

 

 

 

 

Ampuero

Cuba quand nous étions révolutionnaires

 

 

 

 

 

 

 

Andonovski

Venko Andonovski : Sorcière ?

 

 

 

 

 

 

Animaux

Elien Ursin : Personnalité et Prosopopée des animaux

Quand les chauve-souris chantent, les animaux ont-ils des droits ?

Jusqu'où faut-il respecter les animaux ? Animalisme et humanisme

L'incroyable bestiaire de l'émerveillement

Philosophie porcine du harcèlement

Meshkov : Chien Lodok, l'humaine tyrannie

Le corbeau de Max Porter

 

 

 

 

 

 

Antiquité

Le sens de la mythologie et des Enfers

Métamorphoses d'Ovide et mythes grecs

Belles lettres grecques d'Homère à Lucien

Rome et l'effondrement de l'empire

Les Amazones par Mayor et Testart

Le Pogge et Lucrèce par Greenblatt

Des romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Antisémitisme

Histoire et rhétorique de l'antisémitisme

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Céline et les pamphlets antisémites

Wagner, Tristan und Isolde et antisémitisme

Kertesz : Sauvegarde

Eloge d'Israël

 

 

 

 

 

 

Appelfeld

Les Partisans, Histoire d'une vie

 

 

 

 

 

 

 

Arbres

Leur vie, leur plaidoirie : Wohlleben, Stone

Richard Powers : L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Arendt

Banalité du mal, banalité de la culture

Conscience morale et littérature : lecture de Walter Benjamin

 

 

 

 

 

 

Argent

Veau d'or ou sagesse de l'argent : Aristote, Simmel, Friedman, Bruckner

 

 

 

 

 

 

Aristote

Aristote, père de la philosophie

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

 

 

 

 

 

 

Art contemporain

Que restera-t-il de l’art contemporain ?

L'art contemporain est-il encore de l'art ?

L'image de l'artiste de l'Antiquité à l'art conceptuel

Faillite et universalité de la beauté

Michel Guérin : Le Temps de l'art

Théories du portrait depuis la Renaissance

L'art brut, exclusion et couronnement

Hans Belting : Faces

Piss Christ une icone chrétienne par Serrano

 

 

 

 

 

 

Attar

Le Cantique des oiseaux

 

 

 

 

 

 

Atwood

De la Servante écarlate à Consilience

Contes réalistes et gothiques d'Alphinland

Graine de sorcière, réécriture de La Tempête

 

 

 

 

 

 

Averroès

La caduque opposition Averroès Ghazali

 

 

 

 

 

 

Babel

Isaac Babel ou l’écriture rouge

 

 

 

 

 

 

 

Bachmann

Celan Bachmann : Lettres amoureuses

Toute personne qui tombe a des ailes, poèmes

 

 

 

 

 

 

 

Bakounine

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

L'anarchisme : tyrannie ou liberté ?

 

 

 

 

 

 

Ballard

Le romancier philosophe de Crash et Millenium people

Nouvelles : un artiste de la science-fiction

 

 

 

 

 

 

 

Bande dessinée

Roman graphique et bande-dessinée

 

 

 

 

 

 

Barcelo

Cahiers d'Himalaya, Nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Barrett Browning

E. Barrett Browning et autres sonnettistes

 

 

 

 

 

 

Bashô

Bashô : L'intégrale des haikus

 

 

 

 

 

 

Basile

Le conte des contes, merveilleux rabelaisien

 

 

 

 

 

 

Bastiat

Le libéralisme contre l'illusion de l'Etat

 

 

 

 

 

 

Baudelaire

Les Fleurs du mal : « Une charogne »

"L'homme et la mer", romantisme noir

Vanité et génie du dandysme

Baudelaire de Walter Benjamin

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

Beauté

Faillite et universalité de la beauté, de Platon à l’art contemporain

 

 

 

 

 

 

Beckett 

En attendant Godot : le dénouement

 

 

 

 

 

 

Benjamin

Baudelaire par Walter Benjamin

Conscience morale et littérature

Flâneurs et voyageurs

Paris capitale des chiffonniers du XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Bennet

La Reine des lectrices ou de l'horrible danger de la lecture

 

 

 

 

 

 

Benni

Toutes les richesses, Grammaire de Dieu

 

 

 

 

 

 

 

Bernhard

Goethe se mheurt et autres vérités

 

 

 

 

 

 

 

Bibliothèques

Bibliophilie : Nodier, Eco, Apollinaire

Eloges des librairies et des libraires

Babel des routes de la traduction

Des jardins & des livres, Fondation Bodmer

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Bibliothèques vaticane et militaires ou les livres sauvés

L'ardeur des livres et des manuscrits de Saint-Jérôme au contemporain

La Haine de la littérature

Rabie : La Bibliothèque enchantée

Des prestigieuses bibliothèques du monde à l'or des manuscrits

Du papyrus à Google-books : Darnton, Eco

De la bibliothèque perdue aux bibliothèques fictionnelles : Mehring, Ménager, Stark

Livres perdus : Straten,  Schlanger, Olender

Manguel, Uniques Fondation Bodmer

Diane de Selliers du Dit du Gengi à Shakespeare

Eloge de l'Atelier contemporain

 

 

 

 

 

 

Blake

Chesterton, Jordis : William Blake ou l’infini

Le Mariage du ciel et de l’enfer

 

 

 

 

 

 

Blasphème

Eloge du blasphème : Thomas-d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

 

 

 

 

 

 

Blog

Du Blog comme œuvre d’art

Pour une éthique de la critique littéraire

 

 

 

 

 

 

Bloom

Amour, amitié et culture générale

 

 

 

 

 

 

Bloy

Le désespéré enlumineur de haines

 

 

 

 

 

 

 

Bolaño

L’artiste et le mal : 2666, Nocturne du Chili

Les parenthèses du chien romantique

Poète métaphysique et romancier politique

 

 

 

 

 

 

 

Bonnefoy

La poésie du legs : Ensemble encore

 

Borel

Pétrus Borel lycanthrope du romantisme noir

 

 

 

 

 

 

Borges

Un Borges idéal, équivalent de l'univers

Géographies des bibliothèques enchantées

Poèmes d’amour, une anthologie

 

 

 

 

 

 

 

Bounine

Coup de soleil, nouvelles élégiaques

 

 

 

 

 

 

Brague

Légitimité de l'humanisme et de l'Histoire

 

 

 

 

 

 

Brésil

Poésie, arts primitifs et populaires du Brésil

 

 

 

 

 

 

Bruckner

La Sagesse de l'argent

 

Brume et brouillard

Science, littérature et art du brouillard

 

 

 

 

 

 

Burgess

Folle semence de L'Orange mécanique

 

 

 

 

 

 

Burnside

De la maison muette à l'Eté des noyés

 

 

 

 

 

 

Butor

Butor poète et imagier du Temps qui court

Butor Barcelo : Une nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Cabré

Confiteor : devant le mystère du mal

 

 

 

 

 

 

 

Canetti

Des Années anglaises à L’Amant sans adresse

 

 

 

 

 

 

Capek

La Guerre totalitaire des salamandres

 

 

 

 

 

 

Capitalisme

Eloge des péchés capitaux du capitalisme

De l'argument spécieux des inégalités

La sagesse de l'argent : Pascal Bruckner

Vers le paradis fiscal français ?

 

 

 

 

 

 

Carrion

Les orphelins du futur post-nucléaire

Eloges des librairies et des libraires

 

 

 

 

 

 

Cartarescu

La trilogie roumaine d'Orbitor, Solénoïde

 

 

 

 

 

 

Catton

La Répétition, Les Luminaires

 

 

 

 

 

 

Cavazzoni

Les Géants imbéciles et autres Idiots

 

 

 

 

 

 

 

Celan

Paul Celan minotaure de la poésie

Celan et Bachmann : Lettres-amoureuses

 

 

 

 

 

 

Céline

Voyage au bout des pamphlets antisémites

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

 

Censure et autodafé

Requiem pour la liberté d’expression : entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Incendie des livres et des bibliothèques : Polastron, Baez, Steiner, Canetti, Bradbury

Le totalitarisme pas à pas : du renseignement comme sécurité sociale

 

 

 

 

 

 

Cervantès

Don Quichotte et le problème de la réalité

Don Quichotte par Pietro Citati et Avellaneda

 

 

 

 

 

 

Chesterton

William Blake ou l'infini

Le fantaisiste du roman policier catholique

 

Chevalier

La Dernière fugitive, À l'orée du verger

Le Nouveau, rééecriture d'Othello

Chevalier-la-derniere-fugitive

 

Chine

Chen Ming : Les Nuages noirs de Mao

Du Gène du garde rouge aux Confessions d'un traître à la patrie

Anthologie de la poésie chinoise en Pléiade

 

 

 

 

 

 

Civilisation

Petit précis de civilisations comparées

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

Climat

Histoire du climat et idéologie écologiste

Tyrannie écologiste et suicide économique

 

 

 

 

 

 

Coe

Peines politiques anglaises perdues

 

 

 

 

 

 

 

Colonialisme

De Bartolomé de Las Casas à Jules Verne

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte

Histoire amérindienne

 

 

 

 

 

 

 

Colonomos

Politique des oracles, responsabilité du futur

 

 

 

 

 

 

Communisme

"Hommage à la culture communiste"

Karl Marx théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

 

 

 

 

 

 

Constant Benjamin

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Corbin

Fraicheur de l'herbe et de la pluie

Histoire du silence et des odeurs

 

 

 

 

 

 

Cosmos

Cosmos de littérature, de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Couleurs
Couleurs de l'Occident : Fischer, Alberti

Couleurs des monstres politiques

 

 

 

 

 


Crime et délinquance

Jonas T. Bengtsson et Jack Black

 

 

 

 

 

 

Cronenberg

Science-fiction biotechnologique : de Consumés à Existenz

 

 

 

 

 

 

Dandysme

Brummell, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire

 

 

 

 

 

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe

 

 

 

 

 

 

Dante

Traduire et vivre La Divine comédie

Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

Daoud

Meursault contre-enquête, Zabor

Le Peintre dévorant la femme

 

 

 

 

 

 

 

Darger

Les Fillettes-papillons de l'art brut

 

 

 

 

 

 

Darnton

Requiem pour la liberté d’expression

Destins du livre et des bibliothèques

Un Tour de France littéraire au XVIII°

 

 

 

 

 

 

 

Defoe

Robinson Crusoé et romans picaresques

 

 

 

 

 

 

Démocratie

Démocratie libérale versus constructivisme

De l'humiliation électorale

 

 

 

 

 

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Déconstruire Derrida et les arts du visible

 

 

 

 

 

 

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Charyn : La Vie secrète d’Emily Dickinson

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

 

 

 

 

 

 

Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique : d’Ovide et Rousseau à Sloterdijk

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Tout peut changer, sauf Naomi Klein : anticapitalisme et changement climatique

Wilson : Biophilie, Bartram : Voyages

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Fredrik Sjöberg : La Troisième île

Emerson : Les Travaux et les jours ; Lane : La Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation idéologique

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers et fantômes d'Asie, Pu Songling, Lafcadio Hearn

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Masques romanesque espagnols face à l'Histoire du franquisme

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Libéralisme et amendements à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

L'impéritie de l'Etat et la France contre l'Europe : Verdier-Molinié, Bouzou

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava : Une Singularité nue

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Pessl : La Physique des catastrophes

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Scott-Heron : La Dernière fête

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : perversion totalitaire ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Federici : Caliban et la Sorcière

Christine de Pizan, féministe du Moyen-âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin : Froidevaux-Metterie, Friedan, Chemaly, Goettner-Abendroth

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Prières nocturnes, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

 

Garcia Lorca

Homosexualité, mort et création

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

 

 

 

 

 

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

 

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

To a young marble Aphrodite

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Trois peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

Nouvelles du jour et de la nuit

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable : médecine et amour

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Rêveur romantique, conquérant du nazisme

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'état ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

La Croisade roumaine des enfants, Les Vies parallèles du poète Eminescu

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Sommes-nous islamophobes ?

Guerre : Honni soit qui Syrie pense

Christianophobie et désir de barbarie

Attar : Le Cantique des oiseaux

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'integrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

K. Dick

Miller ou l'avatar de Philip K. Dick

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

Georges Steiner, tragédie et réelles présences du langage

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manea

La Tanière, La Cinquième impossibilité

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Du renseignement comme sécurité sociale à la lumière de L'Esprit des lois

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

Panoptique de surveillance et holocauste

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen