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Nicolas Poussin: L'inspiration du poète, 1630
Des fonctions de la poésie
« Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses » disait Baudelaire dans «Le balcon», publié en 1857 parmi Les Fleurs du mal ». Ramener le passé à la présence réelle et donner au présent son plein éclat grâce au pouvoir des mots et des vers, seraient donc la fonction du poète. Sensations et sentiments sont alors son miel et écrire un poème, c'est privilégier le registre lyrique. Mais la poésie a-t-elle pour unique fonction cette expressivité des sentiments? Certes, le lyrisme, et plus précisément le romantisme, sont le ressort des vers ; pourtant, la fable, la poésie engagée, l'Art pour l'art ont bien d'autres fonctions, quoique avant de devoir servir à quelque chose, la création poétique soit d'abord et dans tous les cas osmose réussie entre un dire, ses images et sa musicalité.
Le sens commun dirait sans doute que la poésie sert à exprimer ses sentiments. Si le mot grec « poiêsis » signifie création, elle est aussi une qualité d'émotion, donc, de manière élective, le support de ce lyrisme qui existe depuis l'Antiquité et sous tous les climats. Et bien sûr l'amour en est le thème roi. Du Romain Properce « A la gloire de Cynthie», jusqu'aux Yeux d'Elsa d'Aragon, en passant par Les Amours de Ronsard, tout est tendresse et passion, charme et éloge :
« Marie, qui voudrait votre nom retourner,
Il trouverait aimer ! Aimez-moi donc, Marie, »
Ainsi chante au XVI° le poète de la Pléiade qui affectionne le sonnet pour exalter et offrir à l'aimée ses plus purs sentiments, comme l'a fait avant lui Shakespeare, ou plus tard Baudelaire...
Mais d'autres lyrismes proposent d'extérioriser d'autres affections, pour les calmer peut-être. Lorsque Hugo va sur la tombe de sa fille Léopoldine dans « Demain, dès l'aube», sa plainte et sa détresse s'expriment avec pudeur dans un registre élégiaque. Eluard, lui, propose un ardent éloge à « Paris [sa] belle ville » dans «Courage». Nombre d'entre eux utilisent le « je » pour marquer leur intimité et permettre ainsi l'identification du lecteur qui trouvera son sentir mieux exprimé qu'il en était capable...
Indubitablement, c'est le romantisme qui a porté à l'incandescence les sentiments personnels. John Keats, dans « l'Ode à un rossignol » est « demi amoureux de la mort secourable », dans une exacerbation de sa mélancolie. Lamartine, dans « Le Lac » et devant la fugacité du bonheur des amants, commande vainement : « O temps ! suspends ton vol ». Plus loin, dans Les Méditations poétiques, (1820) il énonce ce que nous avons tous ressenti : « Un seul être vous manque est tout est dépeuplé ». Nerval commence ainsi son sonnet : « Je pense à toi, Myrto, divine enchanteresse », pour terminer « El desdichado » par :
« Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. »
Il pense offrir à l'aimée autant qu'au lecteur la quintessence de l'expression des sentiments, de façon à les persuader de leur intensité et de sa sincérité... Orphée, d'ailleurs, étant l'archétype du poète lyrique puisqu'il parvient à séduire par son chant aussi bien les animaux que les dieux des Enfers pour presque parvenir à en ramener son Eurydice. Cependant, même les romantiques ont su ne pas se limiter à la poésie lyrique.
En effet, qu'ils s'appellent Vigny ou Hugo, ils ont cherché à exprimer bien autre chose que des sentiments personnels, à travers le didactisme ou l'engagement. Dans la tradition de l'apologue, Vigny fait des alexandrins de « La mort du loup » un précepte stoïcien, enseignant l'homme à supporter la douleur, à l'exemple des animaux. C'est dans ce genre, où se sont illustrées les Fables choisies mises en vers de La Fontaine, que nous connaissons tous « Le corbeau et le renard », que nous retenons que «Tout flatteur vit au dépens de celui qui l'écoute ». Ainsi divertir et instruire sont les fonctions jumelles de la poésie. Nous savons qu'
« A ce reproche l'assemblée,
Par l'apologue réveillée
Se donne entière à l'orateur :
Un trait de fable en eut l'honneur. »
Hugo, lui, a mis toute sa passion pour la liberté des peuples dans Les Châtiments, conspuant Napoléon III et son coup d'état, celui qu'il appelait par ailleurs « Napoléon le petit ». Cette poésie engagée, dans la tradition des Tragiques d'Agrippa d'Aubigné qui, au XVI°, s'attaque aux vices des puissants et dénonce les guerres de religions, trouve son champ d'élection pendant la Seconde guerre mondiale, lorsqu'Aragon, Desnos et Eluard appellent à la Résistance, à la libération de la France occupée par la tyrannie nazie, dans un recueil commun, clandestin et signé de seuls pseudonymes : L'honneur des poètes. On se souvient que « Liberté, j'écris ton nom » d'Eluard fut par jeté par les avions anglais au-dessus de la France résistante : quelle belle preuve du pouvoir des mots et des vers... Pierre Seghers, dans La résistance et ses poètes, refuse que ces derniers se réfugient dans une « tour d'ivoire » et légitime l'engagement de celui dont le devoir ne se limite pas à chanter sa bien-aimée. Il s'agit donc d'une poésie argumentative qui, au-delà de ses talents de persuasion, de conviction et de délibération (comme lorsque Eluard dans « Courage » appelle les Français à libérer Paris), manie tous tous les talents de l'image et de la musicalité, non sans faire parler l'émotion.
Il y a bien moins d'émotion , hors l'admiration esthétique, dans l'Art pour l'art. Au milieu du XIX° Gautier préfère le marbre : « le carrare / Avec le paros dur », car « l'art robuste / Seul a l'éternité. » Les Parnassiens fondent une école poétique, en réaction contre le romantisme, qui perdurera jusqu'aux sonnets des Trophées d'Hérédia. La poésie alors ne doit rien au didactisme, ni aux sentiments, ni à l'engagement, elle se veut pure perfection plastique, non sans froideur peut-être. L'écriture des poèmes sert-elle alors à la société ? Ne sert-elle pas d'abord le langage, notre capacité à dire le moi et le monde...
Que l'on compose en classiques alexandrins, en vers libres, en versets, il ne suffit pas d'avoir un bon sujet, qu'il soit émouvant, moral, politique ou esthétique, encore faut-il savoir y unir la suggestion des images et les pouvoirs de la musicalité, cette « sorcellerie évocatoire » dont parlait Baudelaire. La preuve : dans la poésie en prose, comme chez Baudelaire dans Le Spleen de Paris, ou dans « L'huître » de Ponge, les métaphores rayonnent : « Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre d'où l'on trouve aussitôt à s'orner. » De plus les assonances en « ou » et « o » permettent à cette formule linguistique, à ce bijou de mots tiré du Parti pris des choses(1942) d'accéder à une puissante magie incantatoire.
Qu'il s'agisse des vers de Baudelaire dans « L'invitation au voyage » : « Là, tout n'est qu'ordre et beauté / Luxe, calme et volupté », ou du « Tendre est la nuit » de Keats dans son « Ode à un rossignol », le pouvoir de suggestion suscite l'envolée de l'imagination du lecteur ; Ne s'agit-il pas là de la plus haute fonction de la poésie, nous transporter dans un état second de la perception pour une connaissance plus pure du monde et du moi...
« Un poète est un monde enfermé dans un homme » disait Hugo. Mais son devoir n'est-il pas, en recourant à l'expression poétique de ses sentiments, d'ouvrir ce monde à autrui, à ses secrets lecteurs? Monde d'émotions, d'indignation politique anti-totalitaire, d'art plastique, qu'il soit inspiré par la statuaire grecque ancienne ou par le zen japonnais, il est, comme le disait Verlaine « De la musique avant toute chose », une « invitation au voyage » vers le réel autant que vers l'imaginaire. Faut-il penser avec Shelley, aux dernières lignes de sa Défense de la poésie, que « Les poètes sont les législateurs non reconnus du monde » ?
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