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15 janvier 2019 2 15 /01 /janvier /2019 18:35

 

Cinque torri, Cortina d'Ampezzo, Veneto. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

La stature totalitaire avortée
du fascisme mussolinien.
Frédéric Le Moal : Histoire du fascisme ;
Umberto Eco : Reconnaître le fascisme ;
Malaparte : Muss.

 

 

Frédéric Le Moal : Histoire du fascisme, Perrin, 432 p, 23 €.

 

Umberto Eco : Reconnaître le fascisme, traduit de l’italien par Myriem Bouzaher, Grasset, 56 p, 3 €.

 

Curzio Malaparte : Muss, suivi de Le Grand imbécile,

traduit de l'italien par Carole Cavallera, Quai Voltaire, 224 p, 18 €.

 

 

 

 

 

      Socialiste faisceau des énergies populaires, renaissance de la Rome impériale, tout cela s’est effondré piteusement, comme les tours d’une ère dolomitique résiduelle. La fière stature du Duce a fini pendue à un croc de boucher. Le fascisme pourtant est resté au fronton du vocabulaire politique, non seulement comme une référence, mais comme le prototype de la bête immonde à abattre ; comme s’il n’avait pas ses jumeaux, ses frères ennemis. Ce qui conduit à la nécessité de définir en profondeur ce mouvement, cet archétype mussolinien, et d’en déplier l’Histoire, comme le fait Frédéric Le Moal dans son Histoire du fascisme. Ce à quoi Umberto Eco ajoute un petit manuel permettant de Reconnaître le fascisme. À moins de ne pas résister à se moquer du Muss, sous la plume acerbe et comique de Curzio Malaparte. Il reste à se demander quelle réalité, ou quel épouvantail, il reste du fascisme et de l'antifascisme aujourd’hui…

 

      Au contraire de la vulgate marxiste interprétant le fascisme, ce dernier est d’abord socialiste. Il ne s’agissait pas dans les années vingt « d’une bande de voyous » instrumentalisés par « les classes possédantes » et l’église pour s’opposer au « progressisme ». Mais d’un surgeon du marxisme et d’un rejet du léninisme, de la démocratie parlementaire, de l’individualisme et du pacifisme, en faveur d’un régime fomenté par un parti unique étatiste. Contrôler une communauté nationale militarisée allait de pair avec l’obsession de la naissance d’un homme nouveau. Même si l’évolution de Mussolini du socialisme au fascisme ne fut pas d’une logique imparable, faite autant de sinuosités idéologiques que d’opportunisme de l’ambition et des manœuvres politiques pour s’attacher le pouvoir presque suprême, il existe bien une généalogie imparable, qui lui permit d’associer socialisme et nationalisme. Né à l’extrême gauche du socialisme officiel, le fascisme de 1919 était résolument antibolchevique, mais pas anti-prolétarien, il se voulait « une alternative au marxisme et au libéralise », revendiquait l’expropriation des richesses, projet qu’il abandonna bientôt pour s’adjoindre des conservateurs et des monarchistes exaspérés par les ambitions des rouges.

      Dans la généalogie du fascisme, il faut compter avec la guerre contre l’Autriche-Hongrie qui permit au royaume italien de prendre le Trentin Haut-Adige, plus exactement le Südtirol, où l’on parle encore allemand, mais ne lui permit pas de figurer parmi les grands vainqueurs de 1918. Malgré des pertes considérables, la nostalgie de la camaraderie du front, associée à celle de l’empire romain évanoui contribuèrent à l’exaltation de la patrie. En outre les poètes futuristes, enthousiastes de la guerre, mais aussi le poète Gabriele d’Annunzio qui prit d’assaut Fiume et dut cependant reculer (comme quoi la poésie n’est garante ni de paix ni de démocratie libérale) entretenaient une mythologie préfasciste. De surcroit le peu d’efficacité des partis libéraux ne contribua pas à éloigner le désir d’un pouvoir fort, qu’il fût marxiste ou nationaliste. Or, même si « le fascisme ne se résumait pas à du mussolinisme », une telle Histoire du fascisme est avant tout charpentée par la biographie de Benito Mussolini (1883-1945), né dans un milieu modeste et dans une province traditionnellement rouge.

      L’agitateur prolétarien socialiste vitupérait l’individualisme, vit son activisme récompensé par un peu de prison, puis rédimé par sa participation à la guerre de 1915 à 1918 contre l’Autriche-Hongrie. Bientôt son habileté, son charisme, quoique controversés, le mit à la tête du mouvement fasciste qui s’extirpait du socialisme révolutionnaire.

      La marche sur Rome d’octobre 1922, associée à la prise de villes successives par les chemises noires, permit à Mussolini d’être invité par le Roi Victor-Emmanuel III[1] à prendre la Présidence du Conseil, dans le cadre d’un « subtil équilibre […] entre subversion et légalisme ». Les conservateurs de la bourgeoisie, de l’armée et de l’Eglise pactisaient alors avec les forces libérales pour assoir le pouvoir du Duce. On déplora cependant quelques dizaines de morts à Rome, alors que « l’arrivée au pouvoir du fascisme se déroula dans le cadre d’une violence incontestable qui coûta la vie à près de 4000 personnes dans les deux camps » ; ce qui n’est pas à mettre sur le même plan que la bien plus sanglante guerre civile espagnole et son débouché sur le franquisme, ni même que la répression léniniste et stalinienne[2]. Le même roi allait destituer Mussolini deux décennies plus tard…

 

 

      Le parti fasciste au pouvoir ne reculait pas devant la violence et les menaces, y compris au moyen de la création de sa Milice, saccageant des journaux, contraignant la liberté de la presse en vue d’une « fascisation des esprits » et de « l’étatisation du fascisme ». En modifiant la loi électorale, Mussolini solidifia sa majorité au Parlement, tandis que ses sbires intimidaient les électeurs, y compris fascistes dissidents. Malgré une situation chaotique et bien des opposants antifascistes et libéraux cependant frappés d’impéritie, sans compter la farouche opposition des socialistes radicaux et bolcheviques,  le fascisme était en voie de devenir « un Moloch étatique construit sur une soumission totale de l’individu et la négation de ses libertés ». C’est alors qu’apparut pour la première fois le terme de totalitarisme, « dans un article du Mondo du 12 mai 1923 ».

      Cependant, Mussolini avait nommé De Stefani ministre, qui s’attacha à « libérer le monde entrepreneurial de la bureaucratie […] pour libéraliser l’économie italienne : réforme fiscale, impôt progressif sur le revenu, baisse des dépenses publiques et du nombre de fonctionnaires, libéralisation des prix, accords commerciaux avec des pays étrangers ». À cet égard il ne s’agit absolument pas de totalitarisme, et, de fait, l’Italie de 1926 retrouva son niveau économique d’avant-guerre. Hélas, bientôt, l’économie fut soumise au pouvoir de l’Etat. Et pour garder « une patine socialisante », la « Charte sociale », instituait un corporatisme étatique, tout en rejetant la lutte des classes, reconnaissant le capitalisme et la propriété privée, garantissant les acquis sociaux, quoique laissant les travailleurs sans défense…

      Parti unique, police et tribunal politiques, élections et plébiscites truqués, tout était huilé au service de la tyrannie. Fin 1926, la démocratie libérale avait cessé de vivre, au profit d’une volonté générale héritée de Rousseau et guidée par le Duce. Le fascisme, quoique gardant sa collaboration avec l’Eglise, l’armée et la bourgeoisie, devenait « une religion pour la Nation », selon la formule de Mussolini. Aussi « la discipline de type militaire, l’obéissance totale au Chef devaient cohabiter avec le caractère électif de nombreuses fonctions, élément indispensable pour la participation des masses ». Peu à peu furent mises en place « l’éducation physique et politique » des enfants et adolescents, la taxation des célibataires et la chasse aux homosexuels, la valorisation de la natalité. « Tout dans l’Etat, rien en dehors de l’Etat, rien contre l’Etat », clama le Duce en 1925, non sans un de ces coups de menton dont il avait le secret.

      Comme le stalinisme cher à bien des intellectuels, dont Eluard et Aragon[3], comme le National-socialisme cher à Brasillach, le fascisme exalta philosophes et écrivains : outre D’Annunzio, le futuriste Marinetti, les philosophes Giovanni Gentile et Julius Evola et des dizaines d’autres applaudirent de toutes leurs plumes, même si des esprits plus prudents, tel Benedetto Croce, tempéraient le délire. Il n’en reste pas moins que l’on rédigea une célèbre Encyclopédie italienne, moins idéologique que l’on aurait pu le croire, même si l’article « Fascisme » était signé par Mussolini soi-même. Rien n’échappait, quoique d’une main passablement souple, au régime modelant l’art, le cinéma, l’urbanisme romain… Quant aux rebelles, ils étaient relégués dans des régions reculées, comme Carlo Levi qui alla dans le sud profond écrire Le Christ s’est arrêté à Eboli. Le peu de confort de la chose n’était pas comparable avec la terreur de masse nazie et communiste.

      Dans la continuité de l’Emile de Rousseau et du révolutionnaire français Thibaudeau qui pensait « que les enfants étaient une propriété de l’Etat », mais aussi du marxisme, Mussolini assura : « La transformation de l'instruction publique en éducation nationale est la plus fasciste  de mes réformes ». S’il se heurtait pourtant à la résistance de l’Eglise romaine, il n’en réalisait pas moins un endoctrinement de la jeunesse, visant à détruire « le savoir élitiste de l’Italie libérale », en vue d’une « révolution anthropologique », utilisant, comme tous les régimes totalitaires, le sport[4] comme levain et vitrine, et le moralisme sexuel procréatif au service d’une politique nataliste encouragée par l’Etat-providence italien. On se doute que, malgré l’exaltation grégaire, et plus ou moins secrètement, une partie de la population ne croyait guère à ce cirque…

      La crise économique de 1929 permit aux fascistes de prétendre qu’elle signait la fin du capitalisme et du libéralisme, antienne d’ailleurs récurrente à gauche. Avec un million de chômeurs, l’on vit revenir grèves et drapeaux rouges, bientôt calmés par la répression et par les velléités d’une « économie corporatiste », par le « financement public des entreprises » et le ravitaillement des familles. Toutes mesures fondamentalement socialistes, à l’instar d’autres initiatives sociales, souvent désastreuses pour les libertés, comme la collusion du corporatisme et du syndicalisme ; parfois judicieuses, comme l’assèchement des maris du Pô et dans les régions de Pise et Rome, créant 35000 fermes, alors que le Duce fait construire des milliers de kilomètres de routes et voies ferrées, des stades dans toutes les communes, gagne la « bataille du blé », assure la création de villes nouvelles, toutes choses qui permettent encore à des admirateurs de vanter le dictateur fasciste, quoique propagande et endoctrinement aimassent amplifier le mouvement sans frein, quoique ce dirigisme protectionniste économique préparât une crise prévisible…

 

 

      Evidemment, le fascisme mussolinien ne pouvait que succomber à une maladie trop courante : le colonialisme. Le travailleur acharné, qui ne déléguait aucun pouvoir, le nouveau César, engageait la « race latine » à envoyer ses « légionnaires » à l’assaut de la Lybie pacifiée avec une brutalité sans nom, puis de l’Ethiopie en 1935, dans le cadre un impérialisme revendiqué et d’une exigeante « militarisation de la société ». En moins d’un an, l’affaire fut enlevée au moyen de massacres abjects et avec des appels du pied complices à l’Islam. Autre maladie, cette fois mortelle : après une grande méfiance, une alliance ambigüe avec Hitler fut scellée en 1936. De plus l’Italie envoya des divisions soutenir le franquisme, avec peu de succès d’ailleurs. Une autre étape fut franchie en 1938 avec le racisme et l’antisémitisme d’Etat, ce dernier étant « un héritage du socialisme » anti-bourgeois, mais aussi un anti-bolchevisme, même si les motivations étaient un peu confuses, hors le fantasme de l’ennemi de l’intérieur, hors l’alliance avec l’Allemagne. Notons que la mesure ne suscita pas le consensus attendu, y compris du Pape Pie XI, vigoureusement hostile à cette insulte au message du Christ.

      En 1939, l’Italie s’empara de l’Albanie, et, malgré sa « non-belligérance », s’enferma dans le « Pacte d’acier » avec l’Allemagne en guerre. Opportuniste, elle attendit juin 1940 pour participer à la curée contre la France, malgré une population récalcitrante, curée fort médiocre d’ailleurs devant la résistance française. Pire, l’agression contre la Grèce fut un échec cinglant. Ephémère furent les gloires de la participation à la guerre contre l’URSS, de l’annexion qui allait de la Corse à la Savoie, des exactions dans les Balkans et dans « l’espace vital méditerranéen ». La propagande ne suffisait plus à masquer les échecs, les pénuries grandissantes subies par la population, les bombardements alliés, le débarquement en Sicile.

      Destitué en juillet 1943 par le Grand Conseil fasciste et par le roi, Mussolini était en état d’arrestation. Bénéficiant d’une rocambolesque évasion de sa prison des Abruzzes par les Allemands, il redevint le Duce, mais au petit pied, à la solde de ces derniers, bataillant dans la guerre civile, chaos politique et sanglant. Rattrapé, fusillé au bord du lac de Côme, l’archétype incarné du fascisme finit en cadavre violenté à Milan. La brève République de Salo fut le dernier ersatz cruel du fascisme. L’Italie payait encore sur son sol ses erreurs avec la dernière prime d’une guerre entre les Nazis et les alliés…

      Avorté le fascisme mussolinien ? Oui. Parce que ses réalisations sociales restaient en-deçà du mythe, qu’il restait sous la tutelle du roi Victor-Emmanuel III, qu’il ne sut pas prévoir pas de successeur à l’homme providentiel, car « à défaut d’être fascistes, les Italiens étaient mussoliniens », parce qu’il restait un « totalitarisme de basse intensité ». Oui parce que son hubris l’avait jeté dans les bras d’une poignée de guerres de plus en plus impraticables, parce que son mythe pourrissait aux yeux de tous. De fait, en 1943, « les Italiens se débarrassèrent du fascisme comme un serpent de sa peau usée ». L’idole avait été abattue sans guère de regret. Même s’il reste encore aujourd’hui de groupusculaires nostalgiques qui vénèrent son tombeau…

      Toujours passionnant, bénéficiant d’une écriture aussi informée qu’alerte, l’essai de Frédéric Le Moal ouvre un pan de l’Histoire européenne finalement peu connu au regard de la pléthorique bibliographie sur le nazisme : il peut être considéré comme une référence. Cette Histoire du fascisme est également un indispensable d’une honnête bibliothèque de philosophie politique. C’est à cet égard que notre historien fait souvent et pertinemment allusion à Rousseau, dont l’antiféminisme, les principes d’éducation (dans l’Emile), l’antiparlementarisme et l’affirmation de la « volonté générale » (dans Le Contrat social) ne sont pas sans continuité avec l’idéologie fasciste.

      Au-delà du tragique de l’Histoire, le fascisme est pétri de ridicules : chemises noires sanglées, culte de l’uniforme, foi collective nationaliste, valorisation viriloïde des armes et des saluts, démonstrations de masse avec les colifichets que sont les drapeaux et les emblèmes comme le faisceau, propagande éhontée, en particulier lorsque le Duce s’exhibe torse nu dans les champs de blé, charisme outrecuidant et culte de la personnalité enfin, caractéristiques communes, aux couleurs[5] près, avec le nazisme et le communisme. Prenons toutefois garde que les ridicules idéologiques de tous bords puissent toujours nous épargner.

 

 

      C’est avec un opportunisme passablement discutable que l’éditeur français, mais aussi celui italien, proposent sous forme de mince opuscule un texte d’abord publié dans Cinq leçons de morale[6], sous le titre de « Le fascisme éternel », parmi des réflexions hautement roboratives sur la guerre, la presse, l’autre et la tolérance aux migrations. Soyons rassurés, nous saurons avec L’italien Umberto Eco[7], sémiologue, essayiste et romancier, Reconnaitre le fascisme au moyen de quatorze caractéristiques ataviques.

      Le voici s’incarnant dès qu’il y a « culte de la tradition » et « refus de la modernité », dès que « l’action » est valorisée, quand « la culture est suspecte » et l’esprit critique vilipendé, quand s’exacerbe « la peur de la différence ». L’on trouve également « l’appel aux classes moyennes frustrées » et « l’obsession du complot ». Quant au pacifisme, il est « collusion avec l’ennemi », et associé au « mépris des faibles », qui se complète par un « élitisme populaire ». Dans un tel cadre, le culte du héros conflue avec celui de la mort, évidemment réservé au machisme. N’oublions pas l’antienne de l’illégitimité du parlementarisme, et cerise empoisonnée sur le gâteau putride : le novlangue, théorisé par Orwell[8].

      Il manque cependant à ce fascisme (qui sans cela serait encore trop pâle) au moins quatre caractéristiques absolument essentielles : la militarisation de la société, et en particulier de la jeunesse, le collectivisme, l’antilibéralisme dans les mœurs et enfin la mainmise de l’Etat sur le tissu économique. La plupart de ses caractéristiques, sinon toutes, étant prééminentes dans le communisme, hors l’opposition entre le nationalisme et l’internationalisme, entre la collusion capitalisme-Etat et la dévoration des moyens de production par l’Etat, le cousinage d’un totalitarisme à l’autre est flagrant, quoique la terreur du second soit sans commune mesure, sinon avec le nazisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Nous avons les gouvernements que nous méritons, dit-on souvent. Curzio Malaparte (1898-1957) se rangea d’abord parmi la cohorte des intellectuels italiens exaltés par le fascisme, apposant sa signature au bas du Manifeste des intellectuels italiens fascistes aux intellectuels de toutes les Nations. L’écrivain, de passage en France, devait en 1931, pour l’éditeur Grasset, écrire une biographie du Duce. Il avait entre-temps bien déchanté, en fait parce qu’il était favorable au fascisme révolutionnaire et non plus à celui réactionnaire selon lui de Mussolini. Probablement l’éditeur ne s’attendait pas à cet essai, descente en flèche du prototype du fascisme, quoique de la part de celui qui rejoignit après-guerre le parti communiste ce ne fut qu’un prêté pour un rendu : décidément il était abonné au totalitarisme...

      Portraiturant Mussolini, l’auteur de Kaputt et de La Peau brosse un tableau peu flatteur de l’Italie de son temps : vanité, mauvaise foi, bêtise... S’il a, un temps, été fasciné par les personnalités d’exception des gouvernements autoritaires, au point d’avoir été un théoricien apprécié du fascisme italien, le voilà renvoyant dos à dos ce totalitarisme et celui nazi. Après avoir, dans Technique du coup d’Etat, assuré la perspicacité de son analyse du phénomène Hitler, il en remettait une couche en déshabillant cet autre modèle de la tyrannie. Le « Muss » est vigoureusement déboulonné. Crimes « contre les corps » et « contre les consciences » sont les péchés de l’icône politique, associés à ceux de son imitateur autrichien que notre auteur devine devoir se révéler encore plus violent. C’est ainsi que le nouveau César est replacé dans son contexte historique, dans la distorsion d’une nouvelle légalité capable d’auto-justifier ses crimes.

      Pourtant la mère de l’écrivain a été « amoureuse » du « pauvre Muss », comme elle l’appelait. Fallait-il publier ces manuscrits hélas inachevés ? Certes, oui ! Interrompus par sa relégation politique en des lieux perdus de la péninsule, il pensa reprendre ces travaux dans les années quarante. Mieux encore, son second opus consacré à Mussolini, Le Grand imbécile, devient une franche bouffonnerie, dans laquelle une révolte grotesque balaie l’homme pas si fort du régime. Le tyran sans humour est brocardé de façon à montrer qu’il n’aurait pas été si difficile de le renverser, du moins si le peuple avait su en assumer la décision. Après avoir trop pris au sérieux le surhomme, Malaparte déboulonne celui qui porte « la tomate jaune de son kyste sur sa nuque lardeuse » avec les armes efficaces du rire…

 

      Ecoutez les cris d’une foule consciencieuse, des médias avertisseurs jaloux du point Godwin, de la reductio ad hitlerum : l’extrême-droite sourd sous nos pas, le fascisme est partout, nauséabond à souhait. Bien sûr l’on peut trouver des néo-nazis un peu partout, voire en Italie des afficionados du mythe mussolinien, mais ils sont résiduels. Quoiqu’il ne faille pas négliger la force du mythe, de l’idéologie face aux réalités, qu’elles soient historiques ou présentes. Mais dès qu’un politique, dès qu’un gouvernement n’est pas de gauche, n’est pas socialiste (tiens-donc Mussolini l’était bien lui et Hitler National Socialiste rappelons-le), il est flétri, conspué, plus qu’un Christ aux outrages. Certes sont loin d’être des Christ ces Salvini, Orban, Trump et Bolsonaro, que l’on brocarde en fascistes patentés, mais c’est méconnaître le sens politique. On a vu qu’Hitler et Mussolini était islamophiles (entre collègues l’on se comprend n’est-ce pas ?), ce n’est pas le cas de ces dirigeants contemporains.

      Prenons l’exemple du nouveau Président du Brésil. La proximité de Jair Bolsonaro avec des entités religieuses conservatrices peut hélas le conduire à réduire les libertés individuelles, notamment en ce qui concerne l’avortement et l’homosexualité... Il faut également s’interroger sur le sort des tribus indiennes de l’Amazonie et savoir si l’extension agricole les menace ou si en légalisant la propriété, il s’agira de les protéger des vols de terrains. Excepté ces questions, et tenant compte de la violence urbaine et d’une criminalité galopante qui sévit au Brésil, à laquelle il faut porter remède, les autres aspects de sa politique promise n'ont rien de fasciste, au contraire. A-t-on vu un Etat fasciste proposer la liberté du port d’armes pour que l’individu puisse se protéger d’une criminalité hallucinante, alors qu’il est le criminel en chef s’arrogeant le monopole des armes ? A-t-on vu un Etat fasciste s’appuyer sur des économistes libéraux comme Paulo Guedes, venu de l’Ecole de Chicago ?

      Sans vouloir, du haut de notre petitesse, ôter le moindre mérite à Umberto Eco, nous saurions insinuer que le fascisme ne se reconnait pas qu’aux portes ouvertes enfoncées qui mènent à l’extrême droite, au nazisme et au franquisme, et bien sûr, puisque l’on parle ici depuis l’Italie, au mussolinisme, qui, lui, n’a pas tout à fait réussi son totalitarisme. Ne doutons cependant pas de la délicieuse malice de notre écrivain et intellectuel, qui nous laisse libre d’inférer. En tant que système idéologique holistique qui a cœur de soumettre l’individu à une tyrannie collective incarnée par un Etat, un maître, un guide, il n’est pas seulement fascisme aux chemises brunes et noires. Mais fascisme rouge, mais fascisme vert, qu’il s’agisse d’un vert religieux et théocratique, voire d’un vert écologiste et végan. À l’issue de cette lecture, nous voici savoureusement rassurés : le fascisme ne passera pas, nous savons déjà le repérer avec emphase et bien du ridicule chez Berlusconi et Donald Trump, mais c’est avec les yeux grands fermés que trop d’entre nous ne le voient pas où il faut voir. Le regretté Jean-François Revel[9] parlait à cet égard de Connaissance inutile.

 

 

      L’identité totalitaire du fascisme n’est plus à démontrer. Qu’il soit mussolinien, nazi ou communiste, une même nature viscéralement hostile au libéralisme politique et économique fut à l’œuvre. Reste que le premier, malgré ses exactions et meurtres, est loin d’avoir atteint les tristes records génocidaires de ses frères : en effet Mussolini, assure Frédéric Le Moal, « ne se rangeait pas dans la catégorie des épurateurs sanglants dont l’Europe accoucha à cette époque ». C’est à cette occasion que le mystère semble entier : pourquoi seul l’antifascisme parait-il rayonnant de vertu ? À moins de remarquer sous son vernis de vertu agressive le rouge de sa pulsion totalitaire, comme lorsque des groupuscules prétendent détruire le « Monument à la victoire » de Bolzano, certes d’une esthétique peu convaincante et exaltant la conquête plus que discutable du Südtirol, pour effacer le souvenir fasciste et réécrire l’Histoire. Quand donc saurons-nous être autant anticommuniste, antithéocratique qu’antifasciste ?

 

Thierry Guinhut

 La partie sur Malaparte est parue dans Le Matricule des Anges, avril 2012

Une vie d'écriture et de photographie

 

      

Sasso Piatto, Val Gardena, Trentino Alto-Adige / Südtirol. Photo : T. Guinhut.

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9 janvier 2019 3 09 /01 /janvier /2019 18:26

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Faut-il pardonner

 

Jankélévitch et Derrida ?

 

 

 

Vladimir Jankélévitch : Le Pardon,

Champs Flammarion, 296 p, 11 €.

 

Vladimir Jankélévitch : Philosophie morale,

Mille & une pages, Flammarion, 1182 p, 32 €.

 

Jacques Derrida : Pardonner. L’impardonnable et l’imprescriptible,

Galilée, 88 p, 19 €.

 

 

 

 

 

      Errare humanum est, perseverare autem diabolicum[1]. En d’autres termes, depuis Saint-Augustin : l’erreur est humaine, mais persévérer est diabolique. Il semblerait alors que la première soit évidemment pardonnable, le second non. Si la question christique et ecclésiastique du pardon donne lieu à des fleuves de traités théologiques, il faut à la philosophie se faire pardonner son humanité en la traitant avec une rare perspicacité : celle de Vladimir Jankélévitch (1903-1985) ; et, peut-être à un moindre degré, de Jacques Derrida (1930-2004).  Que reprocher alors à Jankélévitch et à Derrida qui ne nous soit pas reprochable ? Le « péché d’exister », cette variante du péché originel chrétien qui pour le moins embarrasserait le fidèle de la Bible, où règne d’abord un Dieu vengeur, puis du pardon, Euménide devenue Bienveillante ? La conscience, ou mauvaise conscience, de ne pas ignorer cette pointe ou cette pyramide de mal qui est native en chaque être humain ? La capacité, ou l’incapacité, de pardonner la Shoah[2] et tous les autres noms de la shoah parmi l’Histoire ? Voilà un Pardon qui serait bien au-delà de toute transcendance biblique, sans parler de l’humaine immanence…

 

 

      Qui sait si l’on est en droit de se demander pourquoi Jankélévitch écrivit-il tant sur le mal[3], qui, au-delà du « mal d’insuffisance » et de « scandale[4] », sans omettre son absurdité, est en tout état de cause un vouloir le mal, mais aussi sur cette mauvaise conscience[5] qui est la prémisse du remord et in fine de la liberté. Si nous ne confondrons ni l’écrivain avec son personnage, ni le philosophe avec son objet d’étude, il est permis d’émettre deux hypothèses. La première, assez faible au demeurant, concernant une culpabilité sourde, irrationnelle, peut-être psychanalysable de l’homme Jankélévitch, voire parfaitement consciente, sinon justifiée. La seconde, plus raisonnable et efficace, est l’irréfragable sensation du scandale éprouvé par l’humaniste devant le mal et ses agents. Aussi est-il nécessaire d’examiner la dimension de mauvaise conscience, à moins que l’on puisse parle de la bonne conscience du tourmenteur sadien, de façon à glisser vers un possible ou impossible pardon, rendu d’autant plus possible par le remord, et empreint de charité ou de justice.

      Il est primordial de replacer l’essai de Jankélévitch dans son contexte : publié en 1967, donc mûri dans les années qui précèdent, Le Pardon est indubitablement la conséquence d’un absolu traumatisme qui ne date que de deux décennies, alors absolument contemporain, nous avons nommé le nazisme et la shoah, le massacre de six millions de justes au moyen d’une logistique impeccable et justifié par une aberration racialiste et prétendument scientifique. Pardonner peut alors paraitre un second scandale, un scandale en miroir, voire en complicité. C’est alors que le « devoir de pardonner est aujourd’hui devenu notre problème ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Prenant toute la hauteur philosophique nécessaire, notre essayiste ne se limite cependant pas à l’examen de cette circonstance de l’Histoire, c’est avant tout qu’il s’attache à déplier la théorie du pardon, entre « grâce » et « avachissement », sans angélisme : « Le pur amour sans ravisement et le pur pardon sans ressentiment ne sont donc pas des perfections qu’on ne puisse obtenir à titre inaliénable ». En effet le pardonneur n’est pas exempt de devoir être pardonné.

      Le temps parait pouvoir effacer la faute, le péché, le crime. Pourtant « l’usure temporelle » n’est pas selon Jankélévitch un argument solide. Ce jusqu’à suspecter la validité du « délai prescritif » dans le droit, le temps n’ayant aucune signification morale. Sinon seraient prescrits les abjections de la pédophilie (plus exactement de la pédosexualité) qui enlaidissent une vie en gestation et les crimes de masse qui ont enlaidi les barbaries et les civilisations. À cet égard, « le temps continu escamote la conversion définitive, le don gratuit, le rapport à autrui ».

      Fautif peut être le pardon, lorsqu’il ouvre la porte à la reconnaissance du « néant du mal », de « l’inexistence du péché ». C’est accepter qu’au mal[6] diabolique appartienne la seule responsabilité, donc s’abstraire du libre arbitre et de la responsabilité. De même à l’occasion de la Théodicée de Leibniz qui attribue le mal aux voies impénétrables de la Providence divine. Car selon ce dernier Dieu peut vouloir le mal, mais « comme un moyen propre à une fin, c’est-à-dire pour empêcher de plus grands maux ou pour obtenir de plus grand biens ». En conséquence, « quand il permet le péché, c’est sagesse c’est vertu[7] ». Evidemment tout cela ressortit à une grande fiction téléologique et consolatrice.

      L’excuse ne vaut pas pour pardon, encore faut-il qu’elle soit acceptée. Comprendre n’est pas non plus salvateur pour le coupable : « Comme une volonté cesse de vouloir si elle ne peut vouloir que le Bien, si elle veut le Bien par nature et en vertu des lois physiques, ainsi la pardon cesse de « pardonner » s’il découle de l’intellection comme la sécrétion des sucs gastriques découle de l’ingestion des aliments ». À moins que « l’intellection [soit] calmante », faut de remplir entièrement son rôle moral.

      Des « circonstances atténuantes » au « bon-débarras », le philosophe ne nous laisse rien ignorer du sérieux et des bienveillances (« Il faut donner sa chance au méchant », dit-il au dernier chapitre du Mal), des paresses et des frivolités de la justice, qu’elle soit religieuse, institutionnelle, ou interpersonnelle, ou encore intime. De même, le relativisme et l’humilité se dressent soudain au-devant de l’argumentation ; le « pardon fou » et le « pardon impur » se jettent au travers de nos pas. Ainsi « l’eschatologie philanthropique des libertaires, on le sait, met tous ses espoirs dans la contagion révolutionnaire : brûler tous les dossiers, amnistier tous les gredins, libérer tous les gangsters, embrasser les gentlemen tortionnaires, recevoir docteur honoris causa les métaphysiciens de la Gestapo et l’ex-commandant du Gross-Paris, transformer les palais de justice en cinémas et les prisons en patinoires – voilà le vrai jugement dernier et l’objet même du pari final ». Où l’on lira le talent autant intellectuel que rhétorique du connaisseur en ironie[8]

 

 

      Reste que « la victime ne se repentira pas à la place du coupable ». Non loin d’Eichmann à Jérusalem, sous la plume pleine de conscience d’Hannah Arendt[9], « cet empressement à fraterniser avec les bourreaux, cette réconciliation hâtive sont une grave indécence et une insulte à l’égard des victimes ». Selon Jankélévitch enfin, la limite ultime serait de « pardonner au misérable, quitte à instaurer pour mille ans le règne des bourreaux ». L’impératif d’amour se heurte à celui de l’annihilation du mal (comme la joue tendue du Christ face à la violence à désarmer), du moins celui d’origine humaine, y compris celui de l’indifférence à l’égard de la terreur sanglante infligée. Il n’y a pas de dernier mot, sinon : « Aussi le pardon est-il fort comme la méchanceté ; mais il n’est pas plus fort qu’elle ».

      Erudit, informé, aussi élégant que profond, l’essai ne dément pas la réputation brillante de l’auteur du Je ne sais quoi et du presque rien[10]. Ce dont on ne rend ici que très partiellement compte, les mânes du philosophe étant priées de pardonner la modestie, voire la petitesse, de notre analyse. Sa « docte ignorance[11] », pour faire allusion à Nicolas de Cues, fait ici merveille, en une quête qui vise à repousser les limites de l’inconnaissable dans la conscience humaine. Plus métaphysique et intellectuelle que psychologique, la démarche est éclairante, même si l’abîme de l’impardonnable se refuse à s’ouvrir au pardon.

      Saluons également, outre la réédition dans la même collection jaune « Champs » du texte jumeau La Mauvaise conscience, la somme impressionnante réunie sous le titre programmatique de Philosophie morale. Trois décennies d'écriture se déploie, depuis la thèse en 1933, La Mauvaise conscience, jusqu'à notre Pardon, en passant par Du Mensonge, Le Mal, L'Austérité et la vie morale, Le Pur et l'impur, et L'Aventure, l'Ennui, le Sérieux.

      En quelque sorte, l’impardonnable est le Tartare des Grecs où sont infiniment suppliciés les Titans coupables d’hubris, d’avoir voulu abattre l’Olympe divin, Ixion sur sa roue, Sisyphe et son rocher, Prométhée et son foie dévoré ; comme il est l’Enfer des religions monothéistes, même si c’est le Christianisme qui est coupable de l’avoir tant creusé, en particulier avec Dante[12]. Commettre le mal avec intention et préméditation, si l’acte est suivi de remord, mieux de repentir, peut-être pardonné, au moyen d’une grande mansuétude ; faute de quoi, et surtout s’il y a répétition en conscience et persévérance du mal, l’impardonnable mérite le devoir d’enfer de la mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Bien des commentateurs n’ont pas pardonné à Jacques Derrida sa phraséologie absconse, son emprise sur les intellectuels, en particulier outre-Atlantique, sinon sa déconstruction[13]… Ses concepts et sa syntaxe parfois fumeux, ses jeux de mots abstrus, saupoudrés de psychanalyse, son mystère entretenu à dessein, son retrait du schibboleth nécessaire, à la lisière de la poésie hermétique et oraculaire, parurent parfois n’être que pièges à gogo, quand on attendait d’un philosophe la vertu majeure : la clarté. Vertu que ne renie pas Jankélévitch… A l’occasion de la reparution, chez Galilée, l’éditeur maintenant iconique de Derrida, de Pardonner, peut-on pardonner celui parle du pardon ?

      Faut-il faire grief à Jacques Derrida le brio de sa difficulté à trouver La Vérité en peinture[14] ? D’abuser des ronds de jambe abscons, voire pédants parmi les pages de La Carte Postale[15] ? D’avoir signé le livre d’or de « Todtnauberg », lorsque, visitant la hutte d’Heidegger,  il a fait suite aux innombrables noms de pèlerins, et surtout à celui de la déception de Paul Celan[16] qui espérait entendre là une demande de pardon de la part du maître de l’être et du temps qui avait été nazi ?

      Bien sûr, en la matière, Derrida ne prétend pas faire œuvre fondamentale. En ce séminaire à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, prononcé en 1997, il est d’abord le commentateur de Jankélévitch, trente ans après ce dernier, pour qui « le pardon du péché est un défi à la logique pénale ». C’est la question du « mal radical » kantien, et plus précisément du « mal inexpiable » qui les taraude tous les deux, celui commis au cœur du XX° siècle contre les Juifs. En effet, « on ne peut demander le pardon à des vivants, des survivants, pour des crimes dont les victimes sont mortes ». En ce sens, « le pardon est-il quelque chose de l’homme, le propre de l’homme, un pouvoir de l’homme – ou bien réservé à Dieu ? » Y a-t-il un « pardon absolument inconditionnel qui nous donne à penser l’essence du pardon », hors de celui « juridico-politique » et pénal ? L’on glisse alors ici du côté de la loi du Talion, puis du pardon des Bienveillantes grecques qui laissent ouverte la possibilité de l’humaniste rachat, sans compter le versant glissant de la question de la peine de mort abordée en un autre séminaire[17].

      Peut-on « anéantir le mal même » ? C’est jusque chez les animaux que Derrida sait l’existence du « se sentir coupable », donc la possibilité de la grâce. A moins de buter sur un oxymore, une aporie bien derridiens : « il n’y a de pardon, s’il y en a, que de l’im-pardonnable. » Est-il, enfin, justiciable de « demander pardon au lecteur », lorsque « toute faute, tout mal est d’abord un parjure, à savoir le manquement à quelque promesse (implicite ou explicite) » ? Ainsi ne pas avoir été compris par tous ses lecteurs (mais n’est-ce pas notre faute commune, écrivain, critique ou philosophe) est peut-être la faute implicite de Derrida, ici soumise à la demande de pardon : « je dois demander pardon pour être juste ».

      Reste que cet opuscule mérite à Derrida d’être pardonné, ne serait-ce qu’à la faveur de son exceptionnelle clarté. Chacun d’entre nous a pu attendre longuement une réponse à sa demande tacite ou exprimée de pardon. Et lorsque le oui lustral est prononcé, une joie, une gratitude totales envahissent l’être. Nous aimerions à Derrida, pourtant de manière posthume, et s’il est en notre indigne et modeste pouvoir, offrir ce pardon. Car de ce petit livre, quoique centré sur « l’impardonnable et l’imprescriptible » venu de Jankélévitch[18], sourd une lumière d’humanité ; car du « langage du pardon », les fantômes déconstruits doivent pouvoir, s’enfuir…

 

 

      Peut-on jamais pardonner les génocides de Gengis Khan, de Mahomet et ses sbires séculaires, de Staline, d’Hitler, de Mao, dont les poubelles de l’Histoire regorgent sans cesser de puer pour l’éternité ? Théocraties, communismes et fascismes, tous se liguent pour ne rien pardonner à leurs ennemis, aux ennemis et jusqu’aux indifférents de leur pensée unique et de leur pulsion totalitaire. Si nous ne sommes pas tous, loin s’en faut, des tyrans politiques parvenus aux sommets des coupe-gorges historiques et des pyramides de cranes, n’y-a-t-il pas en chacun de nous une pincée de cette pulsion, de cette libido dominandi, plus ou moins sensible, à moins d’être un saint, lorsque que nous nous affrontons à l’autre, y compris lors d’un débat d’opinions, d’une argumentation de conviction ? Le saint lui-même, ascète ou bonze retiré du monde, ou dévoué à la charité, n’a-t-il pas besoin d’être pardonné du crime qui consiste à opposer le silence et la paix aux nécessités des luttes intellectuelles et physiques contre les tentatives et réussites totalitaires de ses contemporains…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Renzo Tosi : Dictionnaire des sentences grecques et latines, Jérôme Million, 2010, p 1391.

[2]  Voir : Peut-on philosopher après la Shoah et autres génocides ?

[3] Vladimir Jankélévitch : Le Mal, in Philosophie morale, Flammarion, 2019.

[5] Vladimir Jankélévitch : La Mauvaise conscience, Champs Flammarion, 2019.

[7] Leibniz : Essai de Théodicée, Œuvres II, Charpentier, 1842, p 86 et 88.

[8] Vladimir Jankélévitch : L’Ironie, Champs Flammarion, 1979.

[10] Vladimir Jankélévitch : Le Je ne sais quoi et le presque rien, Seuil, 1980.

[11] Nicolas de Cues : La Docte ignorance, GF, 2013.

[14] Jacques Derrida : La Carte postale, Flammarion, 2014.

[15] Jacques Derrida : La Vérité en peinture, Champs Flammarion, 2010.

[17] Jacques Derrida : Séminaire. La Peine de mort, Volume I (1999-2000), Galilée, 2012.

[18] Vladimir Jankélévitch : L’Imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, Seuil, 1986.

 

 Photo : T. Guinhut

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3 janvier 2019 4 03 /01 /janvier /2019 14:51

 

Grand'Rue, Poitiers, Vienne. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Les Métamorphoses de Vivant

Roman. IV.

 

Deuxième métamorphose :

 

Francastel, frontnationaliste.

 

 

 

 

      Je me lève. J'ai soif, suant toute eau. Soif de sang. Non... Plutôt grenadine, jus de cerise et de tomate. Mais où est passé le mini-bar ? Et cette porte de salle de bains bloquée dont le chambranle se secoue comme une ruine... Ou j'ouvre mon cahier sur cette table et sous mon nom de plume, « Vivant d’Iseye » artistement calligraphié, j'écris ce qui me vient au fil de la vidéo qui défile, ou j'ouvre une porte sur une aventure, à la recherche de ce qui pourrait étancher ma soif de sensations chaudes et de terreurs glacées…

      Je serais un vampire que je me sentirais l'évidence d'aller ouvrir la première gorge de jeune fille venue dans le blanc d'une chambre, pour étancher de sang ma soif de vie. J'écrirais la fin de son histoire en entrefilets rouges sur la double page ouverte de ses seins blancs. Et c'est ainsi que je commencerais la mienne en votre serviteur à cravate rouge, gilet de peau et crâne rose.

      Quelle potion de soif m'a-t-on fait boire pour que j'aie si soif?  Je ne reconnais pas cet escalier. Comme s'il avait subi des siècles de réparations et dégradations. Comme si des immigrés clandestins l'avaient squatté. D'ailleurs ça pue à outrance le couscous rance et le chevelu crépu, la coiffure rasta ensuiffée de shit...

      Mais qu’est-ce que je raconte ? Que j’écris la main prise dans une autre main ? Des invectives contre l’humanité indignes d’un Vivant d’Iseye…

      J'ai dû tomber sans m'en apercevoir sur un escalier de service. Voire un toboggan désaffecté entre deux cloisons oubliées. Est-il possible qu'on dégringole dans un tel merdier à l'Hôtel Royal Monceau ? De tels monceaux de planches, marches contremarches, gravats, poubelles déglinguées contre le béton nu et cloqué ? Un tas de couvertures pourries sur le palier ironise la forme humaine, ou de la chrysalide avec ses plis, manches et capuche dans un estuaire d'ordures, pelures, boites de conserves et leur jus répandu... Encore un de ces vieux juifs venus des Balkans et fuyant la guerre arabo-serbe. Sont-ce les bas-fonds qui supportent le luxe du Grand Hôtel ? Qu'est-ce que c'est que cette porte de tôle ? Il faut la brusquer à coup d'épaules, lui défoncer le cul pour la faire céder... Quoi ! Une rue pareille pour l’Hôtel Royal-Monceau ! Où suis-je ? Qui m'a versé au compte-goutte du LSD sur la pupille pour voir l'Hôtel Royal en monceaux se disloquer en gueule de bunker déchiqueté ? A moins que j'aie un casque vidéo sur les tempes pour me passer le film d'un arrière-quartier en béton sale et détritus... Mon Hôtel a disparu !

      La lune commence à se fendiller dans la tranchée du territoire. C’est le signal de l'infiltration nocturne des foncés ! L'heure du nettoyage. Méticuleusement, j’enfile doigt par doigt les deux gants de cuir blanc. Quoi, encore une ampoule de réverbère pétée ! Et qu'est-ce que c'est que cet éclat lumineux, ce reflet fugitif ? Gaffe. Encore une saloperie de caméra-espion, un relais vidéo-surveillance de la police démocratique, un de leurs journalistes valets qui aimerait bien avoir vent de notre organisation...

      Calme noir. La nuit est fétide. Ça sent le juif maghrébin et le bourgeois franc-maçon. Un coup de rangers dans leurs gueules, leurs caméras. Pour leur foutre la raie au beur noir. Ah, ah, ah... On y verra bientôt plus que des faces propres et nettes comme le cirage clair et poli de mes guêtres. On pourra enfin être fier de se regarder dans la pureté polie de mon crâne de parfait blanc occidental. Vêtements au carré, blazer bleu-marine sur la chemise brune, ceinturon blanc et cravate rouge sur un coffre de mangeur de viande ! Paré.

      Qu'est-ce que c'est que ce costume de clown? Quand il respire comme ça j'ai comme les tuyaux d'une marche militaire dans les bronches. Pourquoi me fait-il cadencer et raidir tous les muscles? Comme sifflant par le nez une sonnerie aux morts pour la patrie. Non... Me voilà encre le mental dans la tête d'une espèce de monstre qui ne me laisse même pas penser. Seulement vivre à mon cœur défendant sa démarche, son déguisement et son théâtre vulgaire qui me censure la réflexion. Et une fois de plus je ne peux pas m'échapper d'entre ces bajoues qui battent la mesure.

      J'espère qu'il ne va pas lui venir l'idée de nous regarder dans un miroir. J'en vois et j'en sais assez comme ça sans m'ajouter aux cinq sens la vision d'un faciès qui n'est pas le mien et dont me suffit amplement ce que je sens du cubique des mâchoires... C’est parce qu'il ne pense pas en se coltinant son pas militaire de bande dessinée que je peux...

      Stop! Ça sent le complot... Affirmatif ! Il y a des yeux noirs de tiers monde qui photocopient la ville pour se la cloner à l'usage de leur pillage et ne nous laisser que la trame de nos papiers d'identités aux empreintes effacées. Au rapport avant la levée du secret ! Je ne veux avec moi et mes sbires que la caméra de l'Hawks. Uniquement cette démone. La seule qui laissera voir toute la vérité nécessaire de notre mouvement. Et l'Hawks l'aura dans l'os. C'est l'heure de grande écoute nocturne pour le Mouvement Uni de Libération de la Race Blanche. Et quand nous n'aurons plus besoin de son sens de l'information... Clic ! Permis de pellicule coupé, bande son noyée, internet dératisé, neurones au détergent, réseau câblé passé à la voix blanche. Défense de dépasser la ligne blanche.

      Attention! Cachons nous dans la rencoignure de cette porte cochère, contre le tableau d'entrée à code digital de sécurité. Oui. C'est elle. L'Hawks entre dans le bar « Au Français ». L'épieuse épiée. Ce bar qu'entre initiés nous appelons « Le Bleu Blanc Rouge ». Le bleu pour l'uniforme horizon, le blanc pour la pureté de la race, et le rouge pour le sang répandu des envahisseurs. Bien drivée cette Hawks pourrait faire une excellente voix populaire. À condition de lui laver sévèrement le cerveau aussi blanc que le blanc bleu de ses yeux... Pas un bouton de guêtre ne me manque. J'y vais. Par la porte de côté et le cagibi aux deux placards. Changer rapidement mon uniforme d'action pour un vêtement politique. Costume bleu-France croisé, cravate passe-partout, souliers vernis noirs. Bien au chaud dans mes sous-vêtements bleu blanc rouge et noir invisibles contre mon cœur. En piste...

      - Benoit-Adolphe Francostal, qui êtes-vous? Un obscur militant, l'éminence grise d'un parti non encore homologué, ou le leader absolu d'une force montante que la marée des urnes populaires plébiscite?

      - Vous savez bien qui je suis, Mademoiselle Hawks. Vous devez savoir qui je suis. Vous saurez bientôt qui je suis.

      - Mais encore...

     - Je suis la France pure ! Le peuple national. La revanche des travailleurs. Des exclus du capitalisme mondialiste. Des victimes de l'immigration sauvage.

      - D'abord, dites à nos showsectateurs si ce nom, Benoit-Adolphe Francostal, est votre nom en vertu de l'état civil ou si ce n'est qu'un grotesque pseudonyme?

      - Pourquoi grotesque ? Alors que dans ce nom coule le sang de mon père, de nos pères et aïeux. De nos ancêtres les Gaulois. Alors que ces prénoms sont la langue de ma mère, le b a ba de mes initiales... Ce nom venu des Francs, porteur du sceptre de la pure lignée des Français. Enfin vous savez que l'écrivain français Henry de Montherlant appela Costals le fin héros d'un de ses meilleurs romans...

       - Un héros misogyne. ..

      - Car la femme n'est que le passé de l'homme. Dans le rôle sacré de la mère, la femme française se réalise pleinement et uniquement.

      - Délicate perspective... Pourquoi toujours « Français » ? Qu'y a-t-il de plus à être né par hasard Basque, Breton ou salade niçoise, plutôt qu'Américain, Letton, Malien ou Coréen?

      - Je suis Xénophobos le Grand, le viriloïde français, qui pue bon la France sous aisselles, Madame ! Moi et mes Français, nous aimons la France, la vraie, celle de race blanche et fraçouaise, nous détestons le négroïde et le jaunoïde, nous haïssons l’espingouin et le baragoin, le boche et l’italoche, l’english et le polish, le bicot et le noirpiot ! Et les valeurs, l'histoire, Mademoiselle Hawks! L'esprit français, cartésien et classique, Lully et Vauban, Louis XIV et Napoléon, Charles-Martel et Clémenceau, Pascal et Gobineau, Barrès et sa « colline inspirée »…

      - Beurk et rebeurk, Monsieur Francostal ; même les meilleurs noms prennent dans votre bouche une odeur de crocs cariés. Voulez-vous ma liste ? Non... La voici : Goethe et Martin Luther King, Madonna et Mère Thérèsa, Rossini et Jim Morrison, Gandhi et Bashô ; Diderot comme encyclopédiste et érotique, Octavio Paz et Matisse...

      - Je veux bien prendre ce déballage de métèques immoraux, Mademoiselle Hawks, pour une légère provocation à l'usage des quelques puérils intellectuels qu'il faut bien retenir parmi vos showspectateurs friands de linge sale. Napoléon, vous dis-je, et sa grande France absorbant l'Europe. Charles Martel repoussant ces arabes que nous laissons aujourd'hui entrer par la porte de la lâcheté. Mussolini et sa restauration de la grande Rome... Le peuple a besoin d'admirer. Non de mépriser ses élites, ses institutions et sa police. Le peuple est méprisable s'il vénère un tennisman, un chanteur de jerk, un présentateur de télé, au lieu d'être inspiré par le charisme et l'idéal d'un grand leader. ..

      - Que le peuple soit aussi méprisable qu'un match de foot sans arbitre, je suis payé pour le savoir. Et pour savoir qu'un Mozart, qu'un Fragonard y peuvent naître si vous ne les empêchez pas.

      - Ôtez, Mademoiselle Hawks, votre pseudonyme digne du plus charognard impérialisme américain, et rejoignez-nous. Vous serez, Arielle, notre nouvelle liberté jaillissant des barricades de la France pour jeter à bas les complots de l'intérieur et la peste métissée des envahisseurs ! Vous écraserez l'hydre du cancer mondialiste et économique, à côté des pires impérialismes que sont et ont été l'Islam et le communisme.

      - Joli fantasme ! Un : l'impérialisme américain n'est qu'un mythe, certes doué de surappétit. Deux: je ne suis pas à vendre. On ne me paie que libre. Trois : voulez-vous en prime time mes seconds prénoms? Kyoto et Parvati. J'ai une grand-tante née noire et esclave à New-Orléans et du sang hopi coule sous l'apparence de ma peau de White Anglo Saxon Protestant.

      - Voilà ce qui vous empêche d'être naturelle, d'être authentiquement vous-même et spontanée, Mademoiselle Arielle. Ce sang cosmopolite, cette bâtardise transgénique. Qu'êtes-vous devenue? Une créature hybride. Une cybermétisse dont les identités originelles sont diluées, empoisonnées... Non, le vrai peuple, tout peuple, veut et doit garder ses racines, sinon il ne sait plus qui il est. Le vrai Français ne s'enracine que dans un sol non colonisé par les mauvaises herbes étrangères. Chaque peuple a droit à sa pureté ethnique. Chaque individu doit savoir dans quelle identité il a sa place, son nom, ses droits et ses devoirs !

      - Alors, entre l'Occitan et le Tourangeau, entre le Tzigane et le Berbère, entre le Dogon et le Pygmée, il faut dresser des barbelés...

      - Seulement entre le Français et l'étranger. Pour que chacun conserve son territoire et sa fierté.

      - Et clouer sur ces barbelés de sang ceux qui s'aviseraient de les franchir?

      - Bien gardés, ils ne les franchiraient pas.

      - Et que ferez-vous de ceux qui sont nés d'une union interethnique?

      - Ils sont innocents du crime de leurs parents. Ils seront éduqués et parqués d'un côté ou de l'autre de la Méditerranée selon leurs facteurs raciaux dominants. Bien sûr, ils seront priés de ne pas se reproduire pour éviter de propager sur la planète ce drame qui scie en deux leur chair et leur sang. Tout cela bien sûr dans le respect de la personne morale.

      - Et celui qui, hors son délit de faciès, aura assimilé la culture française et occidentale au point de ne pouvoir se reconnaître au royaume d'Allah?

      - Ne compliquez pas les choses, Mademoiselle Hawks, Cela ne doit ni ne peut se produire. On n'acquiert une culture que si elle est drainée par le sang pur de l'origine.

      - Vous avouez donc que certaines personnes n'ont pour vous pas droit à l’existence ? Je suis sûre que vos électeurs du Bâtiment Travaux Publics seront heureux d'apprendre qu'ils vont échapper au chômage grâce à vos chantiers d'Auschwitz sur Seine et de Goulag en Provence...

      - Comment osez-vous ! Chienne télévisuelle ! Catin cosmopolite ! Insulter ainsi la mémoire de mon père qui, résistant contre l'oppression nazie, passa trois ans dans un camp de concentration allemand. .. Il n'y a donc aucune valeur que vous respectiez?

      - On dit que votre père respecté, et communiste de surcroît, fut parmi les premiers volontaires du travail obligatoire dans une usine d'armement à Dusseldorf, en vertu du pacte germano-soviétique. Qu'il n'a rejoint la résistance à l’automne 44 qu'en vertu d'une permission exceptionnelle pour bons et loyaux services.

      - Sale souris ! Bête à charniers ! Si je ne me retenais pas... Non. Raclure de médias, pure calomnie, vous dis-je...

      - Regardez-le, chers showsectateurs ! Non, ce n'est pas l'écume de la bière qui s'éructe ainsi, mais la bave de la fureur blanche qui coule des crocs jaunes de Benoit-Adolphe Francostal, notre dogue des valeurs morales...

      - Riez, riez, Miss Médias... Plus vous m'insultez, plus vous bafouez le flot montant du peuple. Plus vous me crucifiez sur l'autel des marchandises télévisuelles, plus je pérore, plus je gagne des voix. Et vous ne pouvez pas vous passer, personne ne peut se passer du spectacle de nos militants et de son chef charismatique jetés aux hyènes des médias. Ces médias vendus à l'idéologie socialo-immigrée.

      - Monsieur Francostal. Vous êtes au centre d'un soupçon... Celui du meurtre d'un jeune Malien retrouvé dans la Loire. Un insigne métallique a profondément marqué sa nuque.

 

Bibliothèque A. R. Photo : T. Guinhut.

 

      - Quel insigne ? Que pouvez-vous prouver, sinon la perfidie concertée du complot libéral ?

      - Eh bien, la chair a été visiblement massacrée à cet endroit pour en rendre la lecture impossible. Mais sûrement savez-vous quelque chose...

      - Pas le moins du monde. Il y a bien des groupuscules, des sectes, sinon des psychopathes solitaires que la police devrait inquiéter au lieu de notre mouvement des valeurs nationales. Et nettoyer ainsi la France de ses dégénérés sexuels.

      - Allons... Les extrémités sont lisiblement celles de la svastika nazie, Mais le centre de l'objet, lui, reste, dans le torturé, incompréhensible.

      - À nous également, cet objet reste inconnu, soyez-en persuadée, Mademoiselle Hawks.

      - Revenons à votre mouvement politique et à ses valeurs morales.

      - Voilà qui vous honore, Mademoiselle Hawks. Notre parti sera le seul à pouvoir poser sur la pureté de la France un préservatif étanche contre le sida de l'immigration. Pour que les couples français puissent retrouver une saine monogamie fondée sur la virginité, la fidélité, la reproduction. Vous connaissez déjà notre ligne sur l'immigration. Voici notre second point de programme. Création d'une ligue anti-pornographique d'intérêt national. Epuration des librairies, des cinémas, des télévisions, des vidéos et d'internet. Traque de la prostitution, professionnelles et des clients, par des comités de santé publique. L'amour sera sous le voile de la pudeur ou ne sera pas. C'est la pornographie, le sexe facile dans la publicité, dans les kiosques et les mœurs, qui est responsable de la dépression économique et de la généralisation des crimes sexuels sur les enfants.

      - Ne devenez pas tout rouge comme ça. On dirait à vous voir que vous succombez à cette lubricité que vous dénoncez. Que le seul rempart à votre sang chaud de brute est cette armure morale qu'en bon sadomasochiste vous désirez imposer.

      - De telles insinuations sont aussi perverses que cette pseudo science juive et dégénérée connue sous le nom de « psychanalyse ». Et votre entregorge, Mademoiselle Hawks, si palpitante qu'elle soit, dans la soie de votre soutien-gorge demi-découvert, ne m'impressionne pas.

      - « Cachez ce sein que je ne saurais voir » !

      - Seul l'enfant saurait voir la mamelle de sa mère sans danger. Chaque objet sexuel, chaque image lubrique entrevus contribuent à faire avorter les valeurs de Travail, Famille, Patrie.

      - Refrain connu. Allons, Monsieur le Censeur, savez-vous qu'il y avait bien plus encore de cuissages, viols et meurtres sadiques aux époques où ni l'imprimerie ni le cinéma ne pouvaient encore divulguer la moindre imagerie et pensée coupables ? Savez-vous que sous l'ancien régime le viol n'avait même pas d'existence légale à moins que la victime ne fût une personne de condition? Les rapports de pouvoir phallocrates tenaient lieu de morale sexuelle. La femme n'avait qu'à être vierge, mère ou femme perdue. Sans compter les enfants qui n'avaient pas droit à la parole.

      - Auriez-vous l'audace, vous, l'apatride égérie des ondes versatiles, l'audace de me faire un cours d'Histoire de France? Et tendancieux, qui plus est! Que faites-vous des barrières de la religion ? Cette religion aujourd'hui bafouée par le scandale de ce livre dans lequel Jésus est traité d'homosexuel ! Et par ce film où Marie-Madeleine copule avec le Christ ! La santé morale publique exige qu'on pilonne ce livre, qu'on éventre au soleil ces bobines de pellicules, qu'on en brûle les ulcères maudits !

      - Il me semble que le livre et le film dont vous parlez ne sont qu'à peine de légères provocations, pour reprendre votre expression. Ils ne visent qu'à donner à l'amour du Christ pour ses créatures une visibilité sensuelle supplémentaire. De plus, ces œuvres, que personne n'est obligé de lire ou d'aller voir, et dont les affiches urbaines ne peuvent choquer aucune sensibilité, restent du domaine de la liberté privé du lecteur et du spectateur. Le cardinal Sanzini lui-même, qui pourrait être le prochain Pape, a dit à ce propos que Dieu appartenait tout autant à la Bible qu'à la conscience de chacun et que les poèmes érotiques du Cantique des cantiques étaient une image de l'amour universel.

      - Mais la pornographie, sœur infâme de l’avortement ! Sale, vulgaire ! Vous qui êtes une femme, ne vous sentez vous pas insultée par cet exposition de vos parties, par l'étalage de vos fonctions organiques conspuées?

      - Que savez-vous de la pudeur, Monsieur Francostal ? Chacun choisit la pornographie qui lui convient. Vous avez la vôtre. La mienne peut être belle, délicate, raffinée, extatique.

      - Malgré tout le respect que je dois à une femme, vous êtes aussi pernicieuse que satanique...

      - Dans votre bouche, Monsieur Francostal, je prendrais cela comme une flatterie. Ou comme un geste de concupiscence…

      - Ne perdons pas de vue, je vous prie, notre programme. C'est ce qui intéresse d'abord les Français. Après l'immigration et la pornographie, mon troisième point : l'Insécurité! Et dans insécurité, il y a « jeunesse »...

      - Et en quoi ces enfants innocents...

      - Mais que vous, forces de l'argent et des médias, corrompez sans cesse! L'enfant est naturellement bon. Seuls votre société et vos télés le corrompent.

      - Comment, nous qui étions ces purs enfants, serions-nous devenus des corrupteurs sans que notre enfance possède les germes de la violence?

      - Si nos enfants volent, pillent et brûlent, si leurs bandes rivales s'estropient, s'ils vont jusqu'au meurtre de policiers, c'est parce que la répression parentale ne les a pas saisi dès la première incartade. Dès qu'un parent se révèlera incapable d'assurer l'exercice de son autorité, il sera privé de sa progéniture, privé de ses allocations nourricières, privé de son droit de vote. Un impôt-amende de solidarité nationale sera exigé pour toute désertion parentale. Quant au fruit de ses entrailles, il sera rééduqué aux frais de l'Etat dans des internats pénitentiaires, au moyen du travail manuel, de la prière et des châtiments corporels réguliers. Moi-même, pour l'exemple, je me chargerais d'élever le jonc sur leurs fesses délinquantes...

      - Comment votre bouche, Monsieur le Président Francostal, peut-elle contenir sans dégorger tant de salive au moment d'exalter vos vertus pédagogiques ?

      - Laissez-moi ignorer vos sarcasmes misérables. Parlons justement de pédagogie. Pour retrouver une jeunesse saine, il faut nettoyer leur environnement. Plus un bruit de rock, de rap, de techno. Plus une musique nègre ou beur. A la place, un austère et viril chant grégorien. Le retour aux folklores régionaux, aux danses du terroir. Accordéon, Harmonie Municipale, Orchestre Militaire. Plus de cheveux savonnés, punks, iroquois, plus de tresses africaines qui sentent le suint et le cannabis. Plus un seul vêtement grunge, mini ou maxi, plus un seul jean importé, plus un seul déguisement d'origine étrangère. Boule à zéro pour les garçons, front haut, oreilles dégagées... Uniforme scout couleur sable et chaussures de marche. Coupe au carré, nœud rose pour les filles. Uniforme bleu-nuit, souliers noirs. Une guerre absolue contre les drogues et le tabagisme sera déclarée. Chaque jeune sera fouillé jusqu'à la peau nue à l’entrée de tous les centres d'apprentissage et de travail. Pas de lectures malsaines. Censure et mise à l'index scrupuleux. Une télévision d'Etat exclusivement. Education idéologique, formation aux métiers traditionnels et divertissement collectif dans des créneaux horaires adaptés aux rythmes naturels. C'est ainsi que les hooligans, les voyous, les dealers, les coupe-bourses, les traîne-savates, sans compter les homosexuels, seront éradiqués. La liberté, dans ses cadres préétablis, ne sera accordée que sur preuve de comportement idéologiquement correct. Le monde occidental décadent, fade et putrescent retrouvera enfin ses héros de grand style, ses croisés, ses chevaliers teutoniques, ses condottières. Vous riez, Mademoiselle Hawks?

      - Vous n'aurez jamais assez de miliciens pour ça, Monsieur Francostal. Vos frontières seront aussi poreuses que les esprits.

      - Vous ignorez que le Réveil a partout commencé. En Allemagne: le Furherarium. En Italie, la Ligue Mussovaticane. En Espagne : l'Opus Castillan. Aux Etats-Unis : le Ku Klux Kan. En Russie: la Tsarléninia... Il est évident que, l'Union Européenne dénoncée, l'étanchéité de nos frontières sera renforcée par les mouvements alliés des pays limitrophes. Ce qui nous permettra, dans un second temps, de viser l'autarcie économique et culturelle grâce à un contrôle strict des moyens et des objectifs par des entreprises et des associations nationalisées.

      - Je crains que nos showsectateurs se lassent, Monsieur Francostal... Qu'ils quittent notre chaîne pour une autre.

      - Veuillez, m'excuser, Mademoiselle Arielle et chers showsectateurs, mon attaché de corps me…

      - Showsectateurs aimés, pendant que notre invité se laisse susurrer des messages par son lieutenant en âme damnée, nous avons le plaisir, sans quitter l'antenne, ni vous priver du visage concentré de Maître Francostal, de vous proposer en incrustation sur votre écran Sony Very large Visual, des publicités dont les espaces sont achetables et programmables démocratiquement et en temps réel par Immediat Internet Respons Televisor System Data. Espaces vendus au plus offrant qui assurera l'efficacité de son message grâce à son adéquation avec le masssacrentretien diffusé en direct. Comme vous pouvez le voir, défilent, quoique privées de leur son optionnel, des gemmes à mobilité visuelle avancée consacrées à des sites de militaria, collections d'insignes, médailles, objets et armes de toutes guerres, produits artisanaux, gastronomiques et culturels nationaux et régionaux, livre et vidéos révisionnistes rétablissant la vérité sur le suicide de six millions de juifs apatrides qui ont choisi, comme chacun sait, de rejoindre le royaume de leur Dieu par la voie du gaz et de la fumée, en maquillant leur sacrifice rituel en crime aryen pour salir les peuples germain, celte, slave et latin, ourdissant le plus satanique complot de toute l'histoire de l'humanité, toutes productions récompensées par le Prix Vérité fondé par Benoit-AdoIphe Francostal. Leur succède aussitôt le défilé du célèbre couturier Musso Phalangio, de Milan, dont les modèles d'uniformes aux couleurs terres et marines, aux lignes aussi strictes pour la rectitude morale qu'élastiss pour l'aisance de tout exercice corporel, font déjà un malheur parmi la jeunesse dorée des banlieues délinquantes de Londres et de Strasbourg.

      - Quoi... Adolphe-Benoit Francostal s'éclipse ! Nous quitte avant la fin du massacrentretien... Et dix huit gros bras me barrent la porte qui l'a aspiré ! Pas d'autre issue pour notre Hawks chérie, chers showsectateurs, que d'user de son don d'ubiquité bien connu. Paraître par corporeité rester dans ce fauteuil, à cette table ronde, provisoirement veuve de son mentor  - on me confirme son retour imminent d'un signe ganté - et filer par cristaux numériques photonisés à travers les culs de bouteille de cette vitre, dans la rue, poursuivant l'objet désiré de notre adhésion médiatique, seul dans son nouvel imperméable brique pour se confondre avec les murs, intimement suivi par le don de visualisation nécessaire à la pure et distincte transmission des images...

      - Que fait-il, s'aventurant dans les ruelles fétides et vides, sauf de leurs ordures, du quartier Franc ! Ce quartier malfamé d'immigrés indo-européens qui souillent de leur barbaritude le pur terroir de la civilisation celto-romaine dont l'architecture s'enorgueillit de découvertes aussi avancées que le menhir à tête corinthienne... Masqué d'un sévère incognito, le Conductor Francostal rase les murs lépreux, louvoie parmi les décombres de plastiques, de parpaings et d’huiles usagées, jusqu'à surprendre un camp retranché :

      - Tudieu, le magnifique trou de cul à rats ! Une tente en polycarbonate de poubellium au-dessus d'un feu de braises volées. La famille Chienlit fait son camping urbain. Le chef de tribu a garé sa caravane de chameaux carrossés Porsche et motorisés Rolls Royce. Les domestiques dorment d'un sommeil de bêtes abruties au qat. Les sept, huit, treize enfants grandissent dans leurs berceaux avant d'être assez forts pour enculer la France en pleine face de leurs utérus populeux et de leur sperme colonisateur. Le voilà enfin, ce Farid Al Mékouil, couché sur sa parcelle de trottoir public généreusement allouée par l'Etat démocratique, sur son grabat de faux chômeur, qui se réchauffe les testicules avec un sac de couchage gracieusement fourni par les associations de secours caritatif aux sans-papiers. Regardez-le qui prépare son regroupement familial pour ses cinq femmes, ses dix-huit chamelles enceintes, sans compter sa horde de bougnouls enjuivés, cachant entre ses doigts de pieds qui puent le bouc sa carte platine American Express. Ce Farid Al Mekouil qui s'est vanté sur TévéArabTroisSatellite.com, d'être le fer de lance de l'humanité polyraciale et polygame... Chien ! Réveille-toi ! Bâtard de fils de pute. Sale juif éthiopien converti à l'Islam. Sale bourgeois nomade. Accapareur planétaire infiltré. Réveille-toi, te dis-je, pour que tu me voies te crever les couilles. Pour que tu t'imprimes dans la carte à puces de ta sale barbe la vision de tes spermatozoïdes agonisant dans le caniveau. Je vais te saigner l'enflure de ta race ! Toi le chantre de l'antiracisme républicain, je vais te châtrer le chancre qui te pend entre les pattes !

      - Arrêtez ! Vous êtes dingue ! Je ne sais pas qui vous êtes. Mais je vous ai vu à la télé ! Au secours! Non... Argh…

      - Ah, charogne! Bête à génocide ! Lâche-moi, desserre tes griffes de furet... Te débat pas comme ça. Arrête-moi ces convulsions... Vipère! Tuerie... Ough…

 

Bibliothèque A. R. Photo : T. Guinhut.

 

      - Quelle douleur... Qu'est-ce que j'ai dans le haut de la nuque ? Qui résonne comme un gong ? Je ne peux pas relever mon corps... Ce corps écroulé contre un fauteuil-poubelle en tôle et toile de tente. Mais... Qu'est-ce que c'est que ce type cassé par terre, dans son duvet crasseux, la tête ébouillée contre un braséro à marrons ? Un coup de chance si dans son drôle de sommeil il ne prend pas feu par les cheveux et le pardessus. Il regarde vers la nuit comme aucun être humain ne peut le faire. Il y a quelque chose de saillant dans la viande rouge de son cou... Non... C'est moi qui l'ai dévissé comme ça ? Moi, Vivant d'Iseye, si doux, si discret, si pleutre... C'est insoutenable... J'ai des grosses mains sales de sang... C'est moi.

      - Qu'est-ce ? Un éclair de lune ? Ou de flash ? Le clin d'œil d'une caméra impossible... Non, je me souviens ! Me voilà complètement secoué par un drôle de sbire qui veut me ranimer, alors que je suis réveillé au dedans de l'inconscience de... Non! L'infect Francostal, je suis dans sa peau, annihilé dans sa volonté… Si je déraisonne aussi clairement, c'est qu'il est out, complètement groggy. Sûrement s'est-il, et moi avec lui, cogné contre le bras ébréché de ce fauteuil de camping zonard. Et si je suis pris devant cet éclat de vertèbres cervicales d'un pauvre homme vêtu de chiffons, est-ce que je suis responsable ? Coupable par omission ou par intention? Comment ai-je pu ne pas retenir la force démente qu'il a fallu à ce Francostal qui m'emprisonne pour démonter la bobine de ce Malien, ce Sahélien, ce Maghrébin, sûrement sans papiers, je ne sais pas avec la nuit. Comme le coup du lapin sur une tortue. Beurk, j'en vomirais le bleu de mes intestins dans mes genoux si je n'étais pas Francostal... Attention, il se ranime et je perds conscience, non, à mesure qu'il…

      - Monsieur Francostal, Maître, venez... Vite, partons, levez-vous, je vous aide...

      - Ah, la saloperie... Ouh, ma tête... Il a failli me tuer sur son fichu mobilier de nomade en se débattant. Marque-lui la nuque à ma place. Tiens, je ne peux pas... Non, la nuque de cette raclure est inutilisable. Fais lui sur le front. Voilà. Démonte le manche et donne-moi la broche. Bien. Décampons. Aide-moi... La voirie passera au petit jour pour nettoyer tout ça. Dire que nos frontières sont poreuses de ces petites frappes illégales... Cest tout des bougnouls aux poubelles. Ils feront la part dégueulasse du nettoyage. Ça ira dans l'incinérateur à ordures collectives. Décampons... Ça va? Je suis propre sur moi ? Merci, Numéro 2. Décampons. La petite Hawks n'a pas eu le temps de s'impatienter. Bien gardée comme elle est. Retournons sous sa caméra peaufiner notre moralité. Elle a été bien sage, l'Hawks. Ni vu ni connu. Tu jetteras mes gants rougis dans les égouts. Dire que ce cloporte était à deux rues de notre bistro. Le sang dans mes cheveux ne se voit pas? Bien. Laisse-moi maintenant. J'y revais.

      - Ah, notre héros du soir... Nous allons pouvoir terminer cette mise en lumière qui passionne notre fan-club et soulève un délicieux maelstrom de controverses. Cette entrée dans le cortex langagier de Francostal, sera-t-elle assez édifiante? Attention! Notre applaudimètre à correction en temps réel ne vous donne que 51 pour cent d'encore...

      - Excusez-moi. Un message finalement sans importance. Je vois que vous filmez nos bérets rouges et notre décor. Souvenirs d'Indochine, d'Algérie et de mai 68. Carte des opérations, pavés. Je vois que vous commencez à vous passionner, Mademoiselle Hawks...

      - Revenons à votre mouvement politique, à sa structure. Vous êtes un groupuscule d'extrême droite et...

      - Pas d'extrême droite. La vraie droite. L'extrême droiture du collectif.

      - Vous déviez donc de toute droite officielle. Pourquoi?

      - Nous récusons leur défense de l'individualisme, du corporatisme, pour une vision globale de la politique et du parti dans la communauté de la société. Nous récusons également leurs actes de violence sporadiques et désordonnées contre les minorités ethniques immigrées, qui, dans le cadre d'une solution globale, doivent être traités...

      - Comme du bétail pour abattoir de cordon sanitaire.

      - Vous tenez décidément, Mademoiselle Hawks, à nous coller une étiquette de bourreau…

      - Non. Doivent être traités avec tout le respect dû à leurs racines éthniques dévoyées dont ils doivent retrouver la pureté sur leur sol originel. Notre programme rétromigratoire est un devoir humanitaire sacré.

      - Qu'avez-vous derrière la tête, Monsieur Francostal ? Dans les cheveux...

      - Oh... Rien. Ce n'est rien... J'ai dû me cogner. Oui, je me suis heurté sous l'escalier de la cave.

      - Cave, caveau, tombeau... C'est là que le Barbe Bleue de la politique suspend ses victimes ?

      - Je ne vous permets pas!

      - Je vous permets de vous laver les mains sous le flot de mes caméras, Monsieur Francostal. Voyons si vos mains sont malades du complexe de Lady Macbeth, si vos mains se séparent des marques indélébiles du sang.

      - Vous déraisonnez. Vous ne me ferez pas avoir honte de mon sang, du sang de la France, Mademoiselle l'Apatride.

      - Notre caméra numéro deux nous confirme par analyse à cristal photonnique ADN que c'est bien votre sang qui tache le haut de votre nuque. Revenons à votre profil intellectuel et psychologique. On vous a surnommé l'Interdicteur. Vous avez en effet déclaré vouloir prohiber les danses rock et techno, les drogues, le tabac, le préservatif, la pilule, l'alcool, internet...

      - Vous oubliez l'apparence génitale qui doit être évincée des feuilles et des écrans. Seule a droit de cité la pilosité du torse mâle dans l'effort public. Le sexe n'existe pas dans un corps et un esprit sain.

      - Que vous a fait votre zizi pour que vous le…

       - Question nulle et non avenue.

      - Et les livres ? Pourquoi les condamnez-vous tous ?

      - Pour isolement schizophrénique.

      - On a dit que vous étiez un délirant obsessionnel. Comme Mussolini le syphilitique.

      - Je veux bien vous absoudre, Mademoiselle Hawks, de vos allégations téléguidées et calomnieuses. Justement, voilà un de ceux que nous admirons : ces hommes à poigne. J'ai nommé: Mussolini, Castro, Hitler, Staline, Franco, Pol Pot… Je réussirai où ils ont échoué. J'orienterais le sens de l'histoire vers plus d'efficacité et de pureté, vers plus de splendeur collective et de vérité. Seul un destin fort peut sortir le pays de la crise identitaire, économique et morale. Seul un homme déterminé peut sortir nos concitoyens de l'ornière des délinquances urbaines. Seul un garant de la solidarité collective peut nous libérer de l'exploitation par un patronat qui secrète l'exclusion au lieu de rassembler.

      - Benoit-Adolphe Francostal, il est bientôt l'instant de rendre l'antenne à nos concurrents. Il vous faut conclure, Maintenez-vous votre programme économique aberrant ?

      - Protectionnisme national. Collectivisation des terres, des ressources, des moyens de production sous l'autorité d'un Etat fort. Nationalistes de tous les pays, unissez-vous ! Nettoyez et déplacez de toutes parts les minorités ethniques et les sangs mêlés. Otez leurs richesses indues des poches des bourgeois juifs mondialistes. Coupez les ailes de ces libéraux qui prostituent le peuple dans leurs temples d'une consommation à l'américaine. Une politique fiscale d’effort national et de confiscation des richesses capitalistes prendra en charge les couches paupérisées de la population de souche et leur rendra leur dignité outragée. Voilà mon mot d'ordre final: rendez chaque étranger à son état national, planifiez les économies au service des purs travailleurs nationaux !

      - Allez- vous enfin, Monsieur Francostal, nous révéler - vous m'aviez promis ce scoop - le nom de votre parti?

      - Le Front Communiste National !

      - Merci. Sur cette bienfaisante révélation qui fera couler beaucoup de pixels, nous allons d'un coup fondre au noir toutes nos caméras. Vous aurez bientôt, Monsieur Francostal, le plaisir de recevoir - et la surprise de visionner - la vidéo montée de notre charmant entretien.

      - Bisous et suçons de sang à tous nos nombreux showsectateurs que nous bordons dans la bonne conscience de leurs lits bien chauds...

       - Quoi... La minuterie s'éteint dans ce couloir... Je tâtonne, groggy. En pyjama rayé glacial dans un escalier désaffecté du côté du local à poubelles. Ah, c'est une porte enfin... Je reconnais mon couloir du Royal Monceau avec ses veilleuses et son tapis sous mes pieds nus. Je ferais des crises de somnambulisme? C’est du jamais vu dans ma vie sans histoires. Tranquillisons-nous. C’est anodin, en fait. La porte de ma chambre s'ouvre comme un lit. Et mes draps n'y sont pas plus ouverts que si j'y dormais encore. Oh, qu'est-ce que c'est ce truc contre mon téton droit ? Dans une poche de pyjama. C’est métallique. Rond. Légèrement bombé. Aï! La saloperie. C’est truffé d'arêtes coupantes. Mon pouce ; je vais saigner dans les draps comme une femme qu'on viole. J'espère que personne ne verra ça. Allumons. Nom de Dieu! C'est quoi cette quincaillerie? D'où je tiens ça? Une sorte de broche comme en avait mon arrière-grand-mère pour attacher ses châles... Avec son aiguille. Mais jamais avec un motif pareil en laques de couleur. C'est pas dicible un machin pareil. Immonde : c'est une croix gammée noire dans laquelle sont incrustés une faucille et son marteau. Tout ça dans un cercle blanc. Quelle horreur ! C'est même pas propre. Crasseux de particules élémentaires brunâtres. Avec une odeur de viande fade...  Ça pue comme l'inconscient de Sade, de Trotski et de Goebbels réunis ! Francostal ! J'y suis. Ou plutôt je n'y suis plus. Le pauvre immigré. Il faudra regarder les informations à la télé au matin. Je dois me débarrasser de cet objet compromettant. Un Francostal, ça ne peut pas exister. Mais un désaxé mental qui fait des crises de somnambulisme à travers la ville, pourquoi pas. Et qui va tuer un homme? Est-ce possible? Vite. Dans les wécés. J'espère qu'une fois la chasse d’eau tirée, la lunette ne viendra pas à déborder de sang et d'intestins maigres et longs comme d'ici au Sahel. Ouf. Retournons au lit. Je suppose que ça traînait dans le pyjama fourni par l'hôtel. Voilà ce que c'est d'être un écrivain. On rêve qu'on est n'importe quoi. Sommeil calme et cathartique. Surtout le vide du repos. La page blanche.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et photographie

Voir : Les Métamorphoses de Vivant, roman

 

Bibliothèque A. R. Photo : T. Guinhut.

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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 15:57

 

Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences des arts et des métiers.

Par une société de gens de Lettres. Mis en ordre & et publié par M. Diderot ;

& quant à la partie mathématique par M. D’Alembert, Pellet, Genève, 1778.

Photo : T. Guinhut.
 

 

 

 

 

Les Lumières encyclopédiques de Robert Darnton :
Un tour de France littéraire.
Le monde du livre à la veille de la Révolution.

 

 

Robert Darnton : Un Tour de France littéraire. Le monde du livre à la veille de la Révolution,

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-François Sené),

Gallimard, 400 p, 25 €.

 

 

 

 

 

      Incontestable succès de librairie, néanmoins controversée, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert est l’arbre qui cache la forêt de l’édition au XVIII° siècle. Avec une aimable et précise érudition, Robert Darnton sonde les reins de la France à la veille de la Révolution, quand livres permis et livres interdits se partageaient les ballots des colporteurs, se cachaient ou s’exhibaient, depuis les imprimeries jusqu’aux librairies. Au voyage dans le temps, s’ajoute un périple géographique, au cours duquel Robert Darnton suit la trace de ces livres qui nourrissent l’édification, le divertissement, et par-dessus tout l’éducation aux libertés morales et politiques des lecteurs français au siècle des Lumières.

 

      Une sorte de marché noir occulte est à la fois l’envers et l’allié des Lumières. C’est justement à ces acteurs du livre, ces entrepreneurs et « intermédiaires loqueteux à la petite semaine » que rend hommage Robert Darnton. Un certain Noël Gille passa deux mois en prison pour « commerce de livres interdits », fourguant brochures de « piratage » et autres pages licencieuses. En effet, outre une pointilleuse censure, l’Etat versaillais ne cessait d’émettre des décrets, de créer de nouvelles corporations, « étendant l’autorité de la Police de la librairie […] augmentant ou réduisant les taxes sur le papiers » ; comme quoi l’Etat taxateur ne date pas d’aujourd’hui…

      Aussi curieux que cela puisse paraître, une immense partie des livres afférents aux Lumières étaient pour ces raisons mêmes publiée hors des frontières françaises, en ce que Robert Darnton appelle joliment « un croissant fertile » : aux Pays-Bas, souvent La Haye, parfois à Londres, ou encore en Suisse, à Genève et Neufchâtel, jusqu’en Avignon, alors territoire papal. La domination parisienne de l’édition qui est la nôtre, n’était pas, loin s’en faut, la règle, au siècle de Voltaire. Car si la capitale concentrait la production légale, soumise au regard des censeurs et au « Privilège du Roi », la province accueillait volontiers les productions étrangères, les contrefaçons et les livres sous le manteau, en particulier au voisinage des frontières, où sévissaient les douaniers, plus ou moins sévères, plus ou moins coulants, ou achetés. Ce pourquoi l’historien choisit de se consacrer à « la dimension provinciale du commerce du livre ».

 

      Un étonnant parcours est reconstitué par la patiente enquête et la sagacité de Robert Darnton : celui de Jean-François Faverger qui, entre l’été et l’automne 1778, entreprend un périple de plus de 1900 kilomètres, depuis la Suisse, par une ville du Jura, Lons-le-Saunier, en passant par Lyon, Toulon, Carcassonne, Bordeaux, puis Orléans, le tout au service de la Société Typographique de Neufchâtel. C’est un représentant en livres auprès des libraires, dont les archives sont intactes, parmi des milliers de lettres.

      Collant à ses talons, grâce à son « carnet de voyage », Robert Darnton nous conte les aventures et mésaventures de Faverger, ses rencontres, les chemins boueux entre La Rochelle et Poitiers, son cheval fourbu et blessé. Voilà un voyageur consciencieux, parfois picaresque : « En sueur pendant l’été dans le Languedoc et grelottant dans la bourbe automnale du Poitou, Favarger ne devait pas faire bonne figure sur la route ; il puait certainement quand il arrivait dans les auberges de campagne ».

      Les bouquinistes sont parfois des roués, les libraires achalandés font fructifier les marchandises ou commettent des impayés monstrueux, ont pignon sur rue ou établissent leur domicile « en l’air », profitent ou périclitent, à moins qu’ils se livrent au farniente, et meurent, laissant une veuve prompte à reprendre l’affaire. Une Comédie humaine à la Balzac en somme… S’en suit tout un peuple, plus ou moins fiable, de commissionnaires, colporteurs, voituriers et contrebandiers, qui portaient clandestinement les ballots de livres en feuilles ; à charge aux libraires de plier et coudre, avant de passer chez le relieur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Protestant et « agent des Lumières », Favarger vendit aussi bien la Bible que l’Encyclopédie, dont la société Typographique imprimait l’édition in quarto en 36 volumes, ce qui fit l’objet d’un « succès de vente spectaculaire ». L’entreprise commerciale vise d’abord à faire fructifier un capital, à gagner de l’argent, mais le livre n’étant pas une marchandise comme une autre, elle induit, vis-à-vis de la demande, de l’horizon d’attente des lecteurs, un réel opportunisme, aussi bien qu’une certaine dose de mission civilisatrice.

      Quels sont les livres les plus demandés par les lecteurs ? Robert Darnton nous fournit des listes et tableaux d’une précision inattaquable. Avec 1145 titres commandés à Favarger entre 1769 et 1789, l’on peut découvrir les ouvrages les plus prisées. Ce sont, outre les Psaumes de David (protestantisme oblige) premiers sur le tableau d’honneur, des recueils de sermons et de prières, des Mémoires sur l’administration du royaume, des dictionnaires, des comédies et « chansons gaillardes ». Beaucoup plus révélateur du vent d’esprit nouveau qui souffle sur la France et sur l’Europe occidentale, l’on trouve la Collection complète des Œuvres de Jean-Jacques Rousseau, probablement autant pour la dimension politique du Contrat social que pour le sentimentalisme préromantique des lettres de La Nouvelle Héloïse.

      Les ouvrages plus proprement philosophiques et historiques caressaient la curiosité et emportaient visiblement l’adhésion. Par exemple la considérable Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, de Guillaume-Thomas-François Raynal, (œuvre à laquelle Diderot mit la main) et dans laquelle l’esclavage est conspué, la colonisation mise en doute, ouvrage qui fut brûlé « par le bourreau public le 29 mai 1781 », et qui n’est hélas aujourd’hui réédité que par bribes[1]. Ce que l’on peut rapprocher de l’intérêt des lecteurs pour Les Incas, ou la destruction de l’empire du Pérou de Marmontel. L’on lisait le sérieux Helvétius, qui, parmi les pages intitulées De l’Homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, était fort critique envers « les fausses religions », dont le « papisme[2] ». Il est d’ailleurs un peu dommage que Robert Darnton ne dise le plus souvent pas grand-chose sur le contenu des ouvrages cités ; mais il est vrai que ce n’est pas son propos. Et surtout il faut considérer que ce travail a déjà été fait dans son précédent essai Edition et sédition[3] auquel il ne faut pas manquer de retourner.

 

Guillaume-Thomas-François Raynal :

Histoire philosophique et politique

des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes,

Gosse, La Haye, 1774.

 

 

      Plus surprenant, l’ouvrage-phare, mi-essai, mi-récit, de Louis-Sébastien Mercier, publié en 1771, fut un énorme succès de librairie. Trop oublié, aujourd’hui injustement dédaigné, L’An 2440, est une anticipation utopique. En effet, à peu près tous les maux ont disparu : luxe (Voltaire est loin d’être d’accord sur ce point dans son poème Le Mondain qui en est une apologie), privilèges de la noblesse, esclavage, exploitation des pauvres… Quoique l’on se demande si l’on ne glisse pas vers l’anti-utopie en découvrant, lors de la visite de «  la bibliothèque du roi », le récit d’un gigantesque autodafé[4] : « D’un consentement unanime, nous avons rassemblé dans une vaste plaine tous les livres que nous avons jugés ou frivoles ou inutiles ou dangereux ; nous en avons formé une pyramide qui ressemblait en hauteur et en grosseur à une tour énorme : c’était assurément une nouvelle tour de Babel. Les journaux couronnaient ce bizarre édifice […] Il était composé de cinq ou six cent mille dictionnaires, de cent mille volumes de jurisprudence, de cent mille poèmes, de seize cent mille voyages et d’un milliard de romans. Nous avons mis le feu à cette masse épouvantable, comme un sacrifie expiatoire offert à la vérité, au bon sens, au vrai goût[5] ». De fait, le Tableau de Paris de Mercier, ainsi que son Bonnet de nuit bénéficièrent également de tirages confortables.

      Parmi les romans un peu libres, l’on était friand du Compère Mathieu ou les bigarrures de l’esprit humain, volontiers picaresque, humoristique et anticlérical. Et du Paysan perverti ou les dangers de la ville, du sieur Restif de la Bretonne, imprimeur et écrivain compulsif, qui donnait dans les ouvrages prolixes destinés à n’être lus que d’une seule main et publiés sous le manteau, comme L’Anti-Justine

      L’on aimait la poésie un peu leste et anticléricale, comme La Pucelle d’Orléans, qui s’amusait de Jeanne d’Arc, anonyme bien sûr, mais l’on sut bientôt qu’elle était de Voltaire. Ses Lettres philosophiques étaient toujours demandées. Ses thèses afférentes au déisme, au rationalisme, à la tolérance, à l’exigence de justice faisaient leur chemin.  Quant à Candide, quoique d’abord paru sous le nom d’emprunt du « Docteur Ralph » et prétendument traduit de l’allemand, en 1759, il fut de nombreuses fois réimprimé au point de devenir un beau succès de librairie ; même si la Société Typographique de Neufchâtel n’en vendit guère, quoiqu’elle eût à son catalogue 1145 titres. Notons que l’on est dépourvu de sources équivalentes concernant d’autres marchands, éditeurs et libraires concurrents qui permettraient d’en savoir plus. Reste que « les hommes qui dirigeaient la Société Typographique de Neufchâtel avaient des opinions qui correspondaient en général aux idées des Lumières ».

      Les romans sentimentaux ravissaient leurs lecteurs et lectrices, ainsi Le Voyage sentimental de Sterne, ou Les Malheurs de l’inconstance de Dorat, dépassés en modernité par Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Si la poésie était de loin dominée par La Fontaine, l’on ne dédaignait pas le théâtre, lu même en dehors de toute représentation : toujours et encore Molière, mais aussi, plus novateur, Le Barbier de Séville de Beaumarchais…

      Plus épicées, il fallait compter sur de revigorantes productions pornographiques, à l’instar de Thérèse philosophe, dans lequel le « cordon de Saint-François[6] », joue un rôle priapique et orgasmique qui ravit spirituellement et physiquement Mademoiselle Eradice. Un tel titre pouvait passer pour ce qu’il n’était pas, car le terme « livres philosophiques » était souvent un euphémisme pour désigner des écrits pour le moins lestes, scabreux et obscènes, irréligieux, séditieux, voire diffamatoires.

 

Hobbes :  Œuvres philosophiques et politiques,

Société Typographique de Neufchâtel, 1787.

M*** : La Vie de Voltaire, Genève, 1786.

  Photo : T. Guinhut.

     

 

      Lire c’est voyager. Aussi les livres des grands voyageurs contemporains, comme Cook, Lapérouse ou Bougainville, emportaient les lecteurs vers des destinations lointaines et exotiques, vers d’autres mœurs, permettant à Diderot de rebondir dans son Supplément au voyage de Bougainville (très bien vendu par la Société Typographique de Neufchâtel) passablement utopique et irénique, en particulier en ce qui concerne la vie sexuelle. Ce qui ne fut pas sans contribuer au mythe du bon sauvage et à la critique des mœurs occidentales. La géographie, l’histoire, les sciences, la médecine, le droit, les manuels pratiques, la littérature pour enfants, voire la Franc-maçonnerie et la magie, il n’y avait guère de domaine qui échappât à la librairie, peignant un portrait intellectuel d’un siècle en bourgeonnement.

      C’est ainsi que l’on découvre l’esprit des Lumières, à travers des libelles à scandale et des textes à charge contre la monarchie (comme les Annales politiques de Simon Nicolas Henri Linguet), des « ouvrages qui attaquaient Louis XV, ses maîtresses et ses ministres », dénonçant la corruption et les abus de pouvoir. Mais aussi des ouvrages plus ambitieux, prônant la séparation des pouvoirs dans la lignée de Montesquieu, prônant le déisme de Voltaire, l’athéisme d’Helvétius, donc les ferments actifs de l’anticléricalisme et de la Révolution. À cet égard l’essai du baron d’Holbach, Système de la nature, était un propagateur d’athéisme fort demandé par les esprits forts et les curieux.

      Grâce à ce Tour de France littéraire, plaisant et didactique à souhait, de plus illustré de cartes, pages de titres et frontispices, ainsi que de vues de villes, l’on fouille les arcanes non seulement du commerce des livres, mais surtout de l’évolution des mentalités qui bouillonnent du désir de renverser la monarchie absolue et la censure, préparant ainsi le terrain d’une Révolution à venir, dont la disparition des privilèges aristocratiques et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen furent les meilleurs symptômes ; hélas endeuillés par la Terreur républicaine. En ce sens, il est permis de placer cet essai profus aux côtés de celui de Jean Starobinski, L’Invention de la liberté, 1700-1789[7]. La seule et discrète réserve que l’on pourrait adresser au travail remarquable de Robert Darnton tient à sa louable méticulosité, qui, concourant à l’accumulation de scrupuleux détails, le contraint parfois à des redites qui ralentissent le propos.

 

 

      Voici complété un beau triptyque précédemment composé de L’Aventure de l’Encyclopédie[8] et d’Edition et sédition, soit sur la conception, la fabrication, les succès et les mésaventures du maître ouvrage de Diderot et d’Alembert, soit sur la littérature clandestine, pamphlets ou ouvrages érotiques. L’on connaissait l’historien et essayiste Robert Darnton (né en 1939 à New-York, il est le Directeur de la Bibliothèque d’Harvard) pour son Apologie du livre[9], pour son De la censure[10] qui s’aventurait jusqu’à notre contemporain. Mais cet éclairage sur le marché du livre au XVIII° siècle ne permet-il pas mieux de comprendre la fabrique de notre contemporain ? La contrefaçon est aujourd’hui à peu près inexistante, il n’existe plus, ou presque, de livres interdits, du moins dans nos démocraties libérales, mais une certaine conception de la liberté de publier et de lire est bien née parmi les Lumières, qui doivent être encore les nôtres.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Guillaume-Thomas-François Raynal : Histoire philosophique et politique des deux Indes, La Découverte, 2001.

[2] Helvétius : De l’Homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, Œuvres, t III, Londres, 1781, p 49-51.

[3] Robert Darnton : Edition et sédition. L’univers de la littérature clandestine au XVIII° siècle, Gallimard, 1991.

[5] Louis-Sébastien Mercier : L’An 2440, France Adel, 1977, p 158-159.

[6] Boyer d’Argens : Thérèse philosophe, in Romanciers libertins du XVIII° siècle, T I, La Pléiade, Gallimard, 2000, p 883.

[7] Jean Starobinski : L’Invention de la liberté, 1700-1789 suivi de Les Emblèmes de la raison, Gallimard, 2006.

[8] Robert Darnton : L’Aventure de l’Encyclopédie. Un best-seller au siècle des Lumières, Perrin, 1982.

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30 décembre 2018 7 30 /12 /décembre /2018 10:30

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Couleurs des monstres politiques :

 

Gilets jaunes,
drapeaux rouges et noirs, religions vertes.
Avec le concours de Michel Pastoureau,
Friedrich Nietzsche et Roger Caillois.
 

 

 

 

 

 

      Contre la grisaille du quotidien, nous avons le bonheur de nous vêtir de couleurs. Mais n’est-ce que pour lutter contre la grisaille politique que l’on brandit des étendards violemment colorés, agités par le vent de l’Histoire ? C’est ce qu’il semblerait au vu de l’apparition insolite du jaune en politique, alors que le rouge, encore virulent dans son cadavre, sinon le noir, tour à tour anarchiste et fasciste, sans compter le rose, voire le bleu, passés de mode, se voient déborder par deux verts, l’un écologiste, l’autre religieux. Au-delà du sens des couleurs, point innocent, alors qu’il ne faut pas oublier de se demander quelle est celle de l’Etat, ne sont-elles pas les cocons accoucheurs des monstres politiques ?

 

      Outre la couleur du traitre politique (un jaune), sinon du cocu, le gilet jaune est celui de l’automobiliste en panne et en danger, de l’ouvrier des chantiers, en particulier nocturnes. Les Gilet jaunes se munissant d’un accessoire de visibilité et de protection, il est le symbole de la fragilité menacée, du blessé, du laborieux à la peine, voire du réprouvé. Le jaune était en effet parfois celui de Judas, aujourd’hui c’est celui de l’essence et du diésel, du rire jaune, et de l’abandonné sur le bord des routes qu’il faut respecter et sauver, comme un pauvre Christ molesté par le pouvoir romain. Ainsi, portés par les chômeurs, les retraités, les petits salaires, les Gilets jaunes sont les cocus du régime. Pourtant cette couleur pourrait être celle de l’or, de la richesse, mais ostentatoire elle est peu portée parmi les vêtements ; aussi son mauvais goût, sa soudaine visibilité sont de l’ordre du cri : détresse et insolence soudaines.

      L'on sait depuis longtemps la marée boueuse d’impôts et de de taxes (elles sont plus de 360 !) qui déferle sur le peuple, en particulier français. Au délicieux or noir pétrolier, s’ajoute un répugnant or jaune, sous l’espèce d’une odieuse taxation à 65 %. C’est alors qu’un projet de surtaxation est la goutte d’eau qui fait déborder le vase de la colère. Alors que l’on est imposé pour son travail, grevé de charges sociales, de plus mal payé (ce qui en est la conséquence), il faut payer plus pour travailler, pour aller à son travail, pour aller payer d’autres taxes en achetant des biens de consommation taxés ; c'est alors que l'on rit jaune…

      L’on bloque des péages autoroutiers, l’on fait fi des autorisations pour manifester par milliers, l’on fait la nique aux institutions traditionnelles du politique, en la matière devenues obsolètes : les oligarchies des partis politiques et des syndicats. L’on use des réseaux sociaux, en particulier Facebook, en rejetant une presse et des médias stipendiés, subventionnés, détenus par une oligarchie financière. L’on préfère le grincheux et joyeux bordel, les revendications individualistes, les solidarités de classe et d’occasion, la chaleur suante de la foule en vague et en tempête, celle des braseros nocturnes et des tentes de fortune aux ronds-points, où l’on cause, vitupère, picole et rigole, retrouvant par là le sens de la horde et de l’amitié, la communauté d’intérêt et d’opinions, malgré les mots d’ordre parfois surréalistes, ubuesques et incohérents, comme de réclamer moins d’impôts et de taxes tout en réclamant plus de services publics, quoique la plupart du temps gérés en dépit du bon sens, en déficit…

       Mais au-delà des violences collatérales, et de la violence indue qui consiste à entraver la liberté de circulation, forcément opposées aux violences policières justes et injustes selon les cas, parfois intolérables lorsque des tirs de flash-balls éborgnent des individus, il y a une involontaire violence contre soi-même : en bloquant avenues et ronds-points, le commerce et l’industrie en souffrent, alors qu’ils sont les pourvoyeurs d’emplois et de revenus de ces mêmes Gilets jaunes. C’est en ce sens que cette jaunisse citoyenne et anti-citoyenne à la fois, est un monstre politique, d’autant plus mouvant, imprévisible et dangereux qu’il n’a pas de tête pensante, mais mille têtes qui peuvent repousser sans cesse, comme celles de l’hydre de Lerne, pas d’autorité représentative, quoique cela puisse être aussi de l’ordre de sa liberté, à moins qu’il faille se féliciter de l’absence d’un chef charismatique et démagogique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Michel Pastoureau n’a pas encore publié son livre sur le jaune. Qui sait s’il dira un mot de ces déjà fameux Gilets ? Il a cependant offert aux lecteurs curieux sa déclinaison titrée Histoire d’une couleur, se consacrant tour à tour au rouge, au bleu, au vert et au noir[1], qui est bien, n’en déplaise aux grincheux, une couleur. Ira-t-il jusqu’à se consacrer au blanc autrement qu’en marge du noir ?  Ce serait un défi à la hauteur de cet « historien des sociétés occidentales » [qui] travaille sur des terrains documentaires variés : le vocabulaire, la littérature, la poésie, les traditions orales, les croyances, l'art et spécialement la peinture, mais aussi le vêtement, qui est le grand code de la couleur de la vie en société, les étoffes, les drapeaux, les emblèmes[2] ». Il serait donc difficile de s’aventurer sur les sentiers colorés des civilisations et de l’Histoire, sans reconnaître sa dette à l’égard de Michel Pastoureau.

      Rouge comme le sang et comme la passion, en particulier amoureuse. C’est la couleur chaleureuse par excellence. Ambivalente, la nuance flamboie comme la colère, saigne à flots, rougit de honte et marque les ecchymoses, signe le meurtre, alors qu’elle sait être vivante, palpitante, amoureuse, érotique. Purpurine et carmine, elle est poivron et piment, pétales soyeux et veloutés, reliures de maroquin cerise, couverture et sac de couchage dont on prétend qu’ils sont plus chauds, ne serait-ce que psychologiquement, parce que rouges. L’impact mental, voire moral, des couleurs n’est plus à prouver, entre vie et énergie, voire virilité. Historiquement il est avec la pourpre impériale symbole de puissance chez les Romains, puis sang du Christ chez les Chrétiens. Amour, gloire et beauté, dit Michel Pastoureau, il est cependant décrié par le Protestantisme, qui y voit « théâtralité papiste », orgueil, luxure et vanité, aussi est-il en déclin, jusqu’à ce que les révolutionnaires de 1789 lui redonnent vigueur.

      Mais gare si le rouge est politique. Franchir le Rubicon était pour César le franchissement d’une ligne interdite les armes à la main.  Il était déjà celui des flammes de l’enfer, il forge un enfer sur terre avec le drapeau du marxisme, du communisme[3]. Et pour paraître moins sanglant, voire joliment niais, le rouge s’est mué en rose avec le socialisme mitterrandien. Prétendant signifier l’humanisation du marxisme, il n’en cache pas moins un étatiste têtu.

      Passons rapidement sur le bleu, couleur préférée des Français et qui est le symbole de leurs équipes sportives, quoique républicain, depuis le nuancier dominant de l’uniforme des soldats de la Révolution ; qui se livrèrent pourtant à ce que l’on n’hésite pas à qualifier du mot de génocide, en Vendée, en 1793. Il semble aujourd’hui, même si le Front, ou Rassemblement, National tente de le récupérer, qu’il soit dévolu à une relativement inoffensive destinée.

      Le vert parait herbacé, forestier, apaisant, écologique en un mot. Mais, en son ambivalence, il put paraître autant affilié à la sève vitale et à l’espérance qu’associé à l’époque médiévale au diable verdâtre, donc emblème du mal. Pour les comédiens, il porterait toujours malheur sur scène. Fées, petits hommes verts, sorciers et Martiens, ils sont verts, parfois de rage, ce pourquoi nous sommes verts de peur, sauf si le destin tourne en notre faveur, ce pourquoi le dollar est vert. Ce n’est qu’avec le romantisme qu’il se pare de la mythologie naturelle[4], de la verdeur de la santé, au point qu’il soit aujourd’hui à son apogée : la nourriture bio, les parcs et jardins, la biodiversité sont plus verts que verts. En un mot, une idéologie est née, avec son parti politique. L’indispensable lutte contre la pollution n’est même plus un combat digne, devant la divinisation d’une planète à verdir, sous peine de mort clinique, sociale et politique.

      Assisté par le rouge marxiste repeint en émeraude, de façon à recycler dans l’air du temps sa pulsion totalitaire, il est devenu un monstre politique. Monstre suceur de taxes et d’impôts, de subventions, de supercheries scientifiques et d’aberrations économiques[5], engraisseur d’élus, d’associations et de groupements pseudo-scientifiques (le GIEC), il s’est trouvé une cause plus élevée que l’homme : la planète et sa survie. Donc susceptible de devoir en toute justice terrienne opprimer et pressurer pour les besoins de la cause, avec tous les oripeaux de la religion : culte, processions, hiérarchie, prophètes, au-delà salvateur… C’est ce que disait du nazisme Roger Caillois, même si nous devons nous garder de la reductio ad hitlerum : « La base du système, comme son but, demeure strictement politique, mais la pointe en est religieuse[6] ».

      Plus explicitement religieux, le vert est dans l’Islam celui du turban de Mahomet au combat, de l’étendard palpitant au vent de la conquête. Couleur sacrée qui ne décore pas les tapis afin de pas la fouler, elle est celle des meilleurs pâturages et des oasis parmi des contrées désertiques, désirés au point de se confondre avec l’au-delà. En fonction des cultures, le vert hérite donc d’une symbolique paisible ou guerrière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Du noir découlent la fois l’image du sérieux et de l’autorité, mais aussi de l’élégance, entre caviar et smoking, opposée à la crasse, à la suie des « gueules noires » charbonneuses, et celle de la mort et du deuil, du moins en Occident. Car les ténèbres sont celles du ciel noir et vide d’avant la Genèse biblique, du chaos, de l’Erèbe infernal chez les Grecs, de l’enfer satanique dans l’eschatologie chrétienne.  Renversement des valeurs, il est avec le blanc et le gris, la facture de l’austérité monacale ; de même la négritude devient une dignité libératoire, en particulier avec le poète Aimé Césaire.

      Mais noir est le drapeau du pirate, de la mort et du pillage. Or la « Milice volontaire pour la sécurité nationale » de Benito Mussolini se vêt de « chemises noires », alors que son fascisme est une conséquence de son socialisme. Par ailleurs, en un affront envers le rouge autoritarisme marxiste, le noir est le drapeau de l’anarchisme, parangon de la liberté face à l’Etat[7], en cohérence avec sa devise « Ni Dieu ni maître ». S’il ne parait pas monstrueux au premier abord, sa haine de la propriété privée (en l’espèce le libertaire s’oppose au libertarien) en fait un acteur infiniment risqué du champ politique. L’anarchiste se décline aujourd’hui en « Black blocs », vêtus et cagoulés de noir, radicalement coupés de la non-violence de certains anarchistes, et devenus professionnels de la preste violence, de l’assaut de commissariats, de la casse de vitrines, banques et grands magasins représentant le grand capitalisme honni. La noire extrême-gauche anticapitaliste a pour passion la destruction programmée de l’ordre étatique comme de l’ordre financier issu de la mondialisation libérale. Alliée avec l’atavisme du pillage de la racaille islamiste et des bandes ethniques africaines (on ne verra là ni généralisation abusive ni racisme), comme lors des pillages des boutiques GoSport à Paris, de l’Apple Store à Bordeaux, elle va jusqu’à imaginer une monstrueuse tabula rasa qui serait le préalable d’une utopie également monstrueuse, puisque toute hiérarchie, toute propriété économique, en seraient bannies. Rêver la disparition des fonctions régaliennes de l’Etat, Justice, Police et Défense, serait nous jeter dans les bras délinquants et criminels de l’anarchie au sens courant du terme.

      Les Gilets jaunes et leurs manifestations, comme toutes les manifestations sur la voie publique, entraînent, d’autant qu’elles ne respectent ni ordre de marche, ni autorisation préfectorale, les violences collatérales des casseurs rouges, noirs et verts. Faut-il leur en tenir rigueur, d’autant plus que n’importe qui, animé d’intentions plus ou moins louables devient un Gilet jaune en enfilant le dit gilet par opportunisme. Que ce soit pour profiter des marges du mouvement ou pour le salir, le rougir et le noircir…

      Une couleur d’étendard, voire de drapeau, doit fédérer les foules, les hordes, les tribus. Unique elle risque de voir sa symbolique au service de la guerre nationaliste au théocratique, comme le rouge communiste et le vert islamique. Multiple, elle entend fédérer, sinon  réconcilier les composantes pacifiées du peuple, comme dans le bleu, blanc, rouge de la République française.

 

 

      Monstre politique, les « Gilets jaunes » ? Oui, parce qu’outre leur dangerosité d’humiliés et de jusqu’auboutistes ils sont enfantés par l’oppression de l’Etat, cette « nouvelle idole » selon les mots de Nietzsche : « Etat, de tous les monstres froids ainsi se nomme le plus froid. Et c’est avec froideur aussi qu’il ment, et suinte de sa bouche ce mensonge : Moi, l’Etat, je suis le peuple. […] avec des dents volées, il mord, ce mordeur. […] Sur Terre rien n’est plus grand que moi ; de Dieu, je suis le doigt qui ordonne. Ainsi rugit le monstre[8] ». Et encore Nietzsche, s’il était au fait des potentialités de l’Etat hégélien, prussien et du socialisme, n’avait pas vu à l’œuvre les démons totalitaires du marxisme russe, soviétique et chinois, ni ceux des fascismes, d’ailleurs leurs frères de sang et néanmoins ennemis.

      Le veau d’or de l’Etat doit sans cesse être nourri d’or, par le clystère de ses impôts, taxes, emprunts, et vomir l’or par tous les pores de ses fonctionnaires, de ces subventions, de ces aides, de sa redistribution et de sa dette, qui atteint 99% du Produit Intérieur Brut, soit 2300 milliards d’euros qu’il nous faudra rembourser pendant trente ans, à condition de pas en contracter de supplémentaires. Le monstre devrait être jaune de la graisse dorée dont se gorgent ses clients, profiteurs et affidés, alors que jaune de pauvreté chronique sont ses victimes. L’on comprend alors, faute de l’excuser, combien la hargne des Gilets jaunes va jusqu’à s’attaquer aux symboles de l’Etat, et plus particulièrement de ce gouvernement, macronien par la puissance étouffante et micronien par la légitimité et l’efficacité, en tentant d’assaillir l’Elysée, le Fort de Brégançon (résidence de la Présidence) et en décapitant l’effigie du technocrate enfanté par la manipulation oligarchique et médiatique et béatement jailli des urnes comme un enfantin pantin…

      Sans en avoir forcément conscience, faute de culture politique et économique, mais c’est une qualité partagée bien au-delà des Gilet jaunes, ces derniers n’ont qu’à peine connaissance des connivences du grand capitalisme avec l’Etat, faute de libéralisme économique, mais aussi de sa connivence avec les syndicats généreusement et scandaleusement arrosés de subventions par l’Etat et les collectivités locales, qui puisent allégrement et indument dans les fonds des organismes paritaires (Sécurité sociale, Unedic, Formation, Comités d’entreprises publiques, etc.), ce qu’a révélé le rapport Perruchot, sans qu’aucune action en justice s’en suive ! Savent-ils que 57% du Produit Intérieur Brut français est absorbé par la dépense publique, donc par l’Etat, sans qu’il rende les services que l’on devrait en attendre ? Que les prélèvements obligatoires atteignent 47% du Produit Intérieur Brut ? Qu’à cet égard il s’agit des taux les plus lourds de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique ? Que la France est classée au 70ème rang de l’Indice de Liberté Economique, aux côté du Panama et derrière la Turquie ; quand la Suisse, notre heureuse voisine dont nous ne savons ni ne voulons nous inspirer, figure au 4ème rang, ce qui contribue à expliquer son plein emploi et sa prospérité, avec un taux de chômage à 2,4%, alors que la France se traîne à 9,3% ?  Qu’ainsi est le meilleur moyen d’oblitérer la croissance, l’emploi, la création de petites et grandes entreprises, donc de contraindre à la pauvreté ces Gilets jaunis sous la peine… Hélas, redisons-le, le monstre jaune est le plus souvent inculte, mais à cet égard pas plus que les autres, accusant le libéralisme et les marchés financiers, alors qu’il faudrait accuser un socialisme étatique récurrent, quelques soient les prétendues couleurs politiques de gauche et de droite qui se succèdent au pouvoir, ou se bousculent aux portes d'un pouvoir de plus en plus risqué.

      Comment nettoyer les écuries d’Augias ? Cesser les aides inutiles aux pays étrangers (environ dix milliards d’euros en 2017), abroger l’Aide Médicale aux Etrangers, limiter les prélèvements obligatoires à un maximum de 20% du revenu des particuliers et des entreprises, desserrer l’étau des normes et des interdits à la recherche, supprimer toute taxe, toute aide aux entreprises libérées, donc simplifier considérablement le Ministère des finances et diminuer d’autant le nombre des fonctionnaires, sans oublier celui des députés et sénateurs, ouvrir à la concurrence la Sécurité Sociale, l’Unedic, l’Urssaf, etc. Toutes conditions préalables à la prospérité. L’Etat français est-il réformable ? Doit-on s’enfoncer avec le monstre dans le déclin ?

      D’autres motifs d’exaspération légitimes confortent la jaunisse civique et incivique. La limitation à 80 kilomètre heure sur les routes, est vécue comme une coercition de plus, eut égard aux résultats peu probants quant aux vies épargnées et au coût faramineux, non seulement en perte pour les entreprises de transports, mais aussi en coût de remplacement des panneaux (une dizaine de millions d’euros au bas mot), d’où le vandalisme symbolique à l’encontre des radars. Voir supprimer l’Impôt Sur la Fortune (sauf hélas sa partie immobilière) ne peut être compris comme la mesure judicieuse qu’elle doit être, lorsque les plus modestes et les classes moyennes se prennent des coups de bambous à répétition sur la platitude de leur porte-monnaie, via l’augmentation des taxes, des Contributions Générales de Solidarité, qui ne contribuent qu’à acheter un semblant de paix sociale par la redistribution. Le démagogique et improductif appel à la chasse aux riches ne peut que ressurgir. De surcroît, le monstre politique de l’immigration (mais pas celle des Asiatiques, des Chrétiens d’Orient, des Juifs ou des Yézidis), essentiellement venue de l’Islam et des zones tribales africaines où le sens du politique n’est en rien celui d’une république laïque et courtoise, laisse fort amer le modeste peuple qui ne voit plus assurée sa liberté ni son identité[9], et que dire de sa sécurité ! Alors qu’en signant l’abject Pacte de Marrakech sur les migrations, quoiqu’il n’engage légalement à rien, le gouvernement français accorde un droit, voire un devoir d’islamisation…

      Pendant qu’au moins 25000 clandestins dorment à l’hôtel aux frais du contribuable, les travailleurs pauvres doivent parfois dormir dans leur voiture, chauffée au diésel, les sans domiciles éjectés dans le chômage et la fin de droits dorment au frais des rues. Pendant qu’une assez juste répression s’abat sur les Gilets jaunes coupables de violence, les banlieues chariacaillesques où la police ne pénètre plus guère bénéficient d’un laxisme éhonté. Il en va là vers l’abîme comme pour l’impéritie économique étatique qui accumule dette sur dette : « l’Etat qui n’ose trancher dans le vif, et qui, gagné par la gangrène subtile dont il devrait arrêter le progrès, ajourne toute mesure salutaire et s’en épouvante : il se destine clairement à la catastrophe[10] », ainsi écrivait Roger Caillois en 1964.

 

 

      Si les Gilets jaunes sont le peuple, il faut s’en féliciter lorsqu’ils dénoncent la surtaxation et l’appauvrissement conspirés par l’Etat, voire l’islamisation des quartiers dits sensibles. Mais il faut s’en méfier lorsqu’ils fleurent la violence vengeresse et irrationnelle, voire un putschisme atavique, lorsque les instincts de la foule s’abaissent à l’antisémitisme, à la brutalité, à l’imposition d’une loi clanique qui fait des ronds-points des zones soumises à leur discrétion et indiscrétion, instaurant une sorte de droit de passage et de blocage, qui n’est pas loin d’un fascisme in nucleo.

      Or, Roger Caillois, dans son essai Instincts et société, notait que la culture, cette sensibilité aux arts et à la justice, reste fragile devant les forces obscures des instincts brutaux et de l’entropie politique, qu’elles viennent de l’esprit de secte, de la pulsion dictatoriale et totalitaire, de la raison rouge, noire ou verte des oligarchies savantes en téléologie politique, ou de la foule, de la populace, capable de contraindre la démocratie à dégénérer vers l’ochlocratie. En dépit des tentatives de récupération venues des partis démagogues et plus étatistes encore que l’Etat, soit le Front ou Rassemblement National, soit les Communistes et autres Insoumis d’extrême-gauche, faut-il craindre que cette foule jaune se trouve un chef, un homme providentiel ? Ce que disait Roger Caillois à propos d’Hitler (même si là encore il faut se refuser à la reductio ad hitlerum) reste opérant : « le chef charismatique ne s’oppose pas à la masse. C’est justement parce qu’il en partage les passions et qu’il les éprouve avec une intensité contagieuse qu’elle en fait son chef[11] ».

      Cette foule des Gilets jaunes, des drapeaux rouges enveloppant le sang des capitalistes et des koulaks, des marches vertes pour un climat imaginaire, des chemises noires fascisto-mussoliniennes ou anarchistes, peut être lue grâce à la faveur du titre révélateur de Wladimir Drabovitch : Fragilité de la Liberté et séduction des Dictatures. Dans son chapitre consacré à « La psychologie des foules », l’essayiste note : « La violence des émotions induites ainsi inhibe le reste de la personnalité chez les membres de la foule : la conscience personnelle, la réflexion critique[12] ».

 

      Monstre d’Etat fut bien le communisme, voire encore aujourd’hui, en son désir d’être l’Etat, en sa capacité idéologique à être plus persuasif que le réel. Un autre monstre d’Etat est bien plus sûrement planétaire : l’écologisme par la grâce duquel la planète idéalisée est l’étendard et le ciment d’une tyrannie, en l’espèce d’un projet fantasmatique de gouvernement mondial, voire cosmique. Monstre d’Etat divin sans nul doute que l’Islam, qui ne sépare pas le politique et le religieux[13], qui peut user des leviers de la démocratie majoritaire, de l’intimidation morale et terroriste, pour se dresser en Etat islamique, dont la charia étouffe toute velléité libérale. Reste à se demander quelle est la couleur de l’Etat. Si l’Etat des ponctionnaires est le plus froid de tous les monstres froids selon Nietzsche, il est de glace, donc blanc. Il est à craindre qu’il soit d’un gris sale, conspué des strates de son opacité, de sa corruption, de ses troupes obscures qui conspirent à l’étouffement du pays. Alors qu’il devrait être transparent… A contrario, y-at-il pour le libéralisme au sens classique du terme, c’est-à-dire à la fois politique et économique, une couleur fédératrice ? Probablement le « Gadsden Flag », représentant un serpent à sonnette sur fond jaune, avec la devise Dont Tread On Me (« ne me marche pas dessus » ou « ne me foule pas aux pieds », (du latin : nemo me impune lacessit), venue d’Ecosse et qui est l'étendard de ralliement des libéraux et des libertariens, depuis Benjamin Franklin et la guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique. C’est bien ce jaune libéral que l’Etat taxateur foule aux pieds, au lieu de se consacrer avec rigueur à ses seules fonctions régaliennes, et qui devrait inspirer les Gilets jaunes.

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Tous publiés aux éditions du Seuil et Points.

[2] Michel Pastoureau : Entretien avec Juliette Cerf, Télérama, 15-11-2013.

[6] Roger Caillois : Instincts et société, Gonthier, 1964, p 172.

[8] Friedrich Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra, Gallimard, 1971, p 61-62.

[10] Roger Caillois, ibidem, p 81.

[11] Roger Caillois, ibidem, p 164.

[12] Wladimir Drabovitch : Fragilité de la Liberté et séduction des Dictatures, Mercure de France, 1934, p 97.

[13] Voir : Vérité d'Islam et vérités libérales

 

Photo : T. Guinhut

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26 décembre 2018 3 26 /12 /décembre /2018 20:29
 

 

Photo : T. Guinhut.
 
 
 
Edgar Allan Poe, « Ange du bizarre »,
ses Nouvelles intégrales,
et sa vie coupée court par Peter Ackroyd.

 

 

Edgar Allan Poe : Nouvelles intégrales,

Traduites de l’anglais (Etats-Unis) par Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf,

Tome I 1831-1839, 432 p, 27 €,

Tome II 1840-1844, 386 p, 26 €,

Tome III 1844-1849, 432 p, 27 €,

Phébus, 2018, 2019.

 

Peter Ackroyd : Edgar Allan Poe, une vie coupée court,

Traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Bernard Turle, Philippe Rey, 224 p 18 €.

 

 

 

 

 

      Poète maudit avant l’heure, traduit par Baudelaire, et par Mallarmé, Edgar Allan Poe, était un amateur forcené de nymphettes phtisiques et morbides. Aussi incroyable que cela puisse paraître, l’on n’avait jamais vu toutes ses nouvelles traduites en français. Enfermé dans le tombeau mallarméen, où « la mort triomphait dans cette voix étrange[1] », et dans les Histoires extraordinaires ornées de la prose baudelairienne, il faut aujourd’hui pas moins de deux traducteurs pour entreprendre une tâche absolument nécessaire : publier les Nouvelles intégrales, parmi trois généreux volumes, de celui à qui échut « une vie coupée court », selon Peter Ackroyd, une fois de plus biographe scrupuleux.

 

      Ce sont trente-six Histoires extraordinaires que traduisit Charles Baudelaire, en fait le seul travail qui lui rapporta un peu d’argent. Pourtant ce premier volume, établi de façon chronologique (1831-1839) en traduit et publie déjà vingt-cinq, ce qui laisse imaginer que la trilogie, une fois achevée, réunira pas loin du double de ce que nous connaissons, dont une moitié d’inédits. En effet, avec dix-neuf dans le second tome, puis vingt-cinq au troisième, l’on peut se faire une idée exacte des pérégrinations mentales et fantastiques du sombre romantique impénitent.

      « Ange du bizarre[2] », Edgar Allan Poe l’est d’autant plus que le choix de Baudelaire ne fut pas innocent. Il prit soin de choisir et traduire les nouvelles les plus morbides, celles du fantastique le plus noir. Il faut cependant, et ce n’est pas le moindre mérite de cette édition, découvrir nombre de textes que le grotesque anime de la plus étonnante façon.

      Sans compter que, si admirable soit-elle, la traduction du maître des Fleurs du mal « n’est pas exempte d’erreurs, de contresens, d’obscurités et de lourdeurs absentes de l’original », soulignent les préfaciers et traducteurs d’aujourd’hui. Et de donner les exemples d’yeux « limpides au lieu d’être vitreux », de « sixième ciel au lieu de siècle », de gens « heureux au lieu de nerveux », sans compter que la langue a bien sûr évolué, rejetant dans une obscurité surannée quelques vocables. D’autre part, l’on aurait tendance à considérer, de ce côté de l’Atlantique, que la langue de Poe avait eu besoin de Baudelaire pour mieux s’habiller de noir, alors que la prose américaine s’enorgueillit de la splendeur classique et de la précision de l’auteur du « Corbeau ». Peut-être faut-il considérer qu’outre Aloysius Bertrand, Poe a nourrit la conception du poème en prose baudelairien. Voilà cependant qui n’enlève rien au mérite de celui qui acclimata chez nous son frère en spleen et nourrit son idéal au cours de l’écriture de son recueil emblématique et longtemps médité.

 

 

      Restons cependant un brin nostalgiques de la splendeur de la langue baudelairienne... Par exemple si l’on compare les deux versions de « Petite discussion avec une momie, qui devient « Quelques mots avec une momie ». Baudelaire commence ainsi : « Le symposium de la soirée précédente avait un peu fatigué mes nerfs. J’avais une déplorable migraine et je tombais de sommeil ». Notre duo de traducteurs contemporain propose plus platement : « Le colloque de la soirée précédente m’avais nerveusement épuisé : j’avais une forte migraine et tombais de sommeil ». Plus loin, Baudelaire fait ainsi parler la momie : « Le Scarabée était l’emblème, les armes d’une famille patricienne très distinguée et très nombreuse. », alors que nos deux compères préfèrent un plus sonore : « Le Scarabaeus était l’insignium, ou les armes d’une famille patricienne très distinguée, qui comptait très peu de membres ». Difficile donc de les départager. Baudelaire était souvent plus somptueux, la complétude plaide en faveur de cette nouvelle édition, où l’on découvre « La mille deuxième histoire de Schéhérazade ».

      D’un styliste raffiné, lisons maintenant ces Nouvelles intégrales, dans l’ordre de parution. Le goût du fantastique et du cauchemar, suivant la tradition du roman gothique[3] anglais et de l’Allemand Hoffmann, souvent ici parodiés, innerve « les caprices de notre imagination », pour reprendre les mots de la première nouvelle de 1831 : « Un rêve ». Ainsi faut-il s’abandonner à la réécriture du Peter Schlemihl de Chamisso dans « Le souffle perdu », qui en est une parodie. L’on pourra rire en effet des grotesques avanies subies par le malheureux héros qui a perdu son souffle, disséqué tout vivant, pendu, jeté dans une fosse commune pour y vertement converser avec les cadavres, dans une de ces nouvelles ignorées par Baudelaire. Les personnages outranciers abondent, comme ce « petit Caligula » qu’est le jeune baron Metzengerstein, devant qui, venu d’une tapisserie, un cheval à « la robe incandescente » prend vie, évidemment d’essence diabolique, à la façon des Elixirs du diable d’Hoffmann. La lecture des ressorts fictionnels et de l’intertextualité étant bien plus opérante à cet égard que ce qui aurait pu passer pour une trace autobiographique, comme le fantasmait la psychanalyste Marie Bonaparte[4].

      La curiosité cosmographique est récurrente parmi les récits d’Edgar Allan Poe. À la charnière de Cyrano de Bergerac et de la science-fiction à venir, « Hans Pfaall » imagine un voyage à l’aide d’un ballon, approchant des « régions sauvages et oniriques de la lune » et de ses étranges habitants dépourvus d’oreilles… La « Conversation entre Eiros et Charmion », dernier texte de ce tome, est à cet égard étonnante, lorsque l’approche d’une brûlante comète annonce l’apocalypse inévitable, quoique sans religiosité aucune.

      Être un imitateur génial du courant gothique ne l’empêcha pas de se faire novateur absolu à l’occasion de l’invention de la nouvelle policière, lorsque le détective Dupin résout les « crimes de la rue Morgue », les mystères de « Marie Roger » et de « La Lettre volée », ou « dérobée » ; invention promise à la nombreuse descendance que l’on sait. La dimension réaliste de ces nouvelles, opposée à la dominante fantastique et horrifiante, permet de rappeler que Poe, journaliste républicain de son état, ne négligeait pas d’insérer en ses joyaux littéraires des allusions politiques, des coups de griffes satiriques contre les présidents démocrates de son temps, comme dans « Le roi Peste ».

      Voici des rêves horrifiques, à moins qu’il s’agisse du topos fantastique de l’interversion du rêve et de la réalité : « les réalités du monde me semblaient n’être plus que visions, tandis que les idées folles du domaine des rêves devenaient non seulement le matériau de mon existence quotidienne, mais à proprement parler mon existence toute entière, dans sa spécificité et son unicité », confie le narrateur de « Bérénice ».

      Dans « l’enfer liquide » les voyages de vaisseaux fantômes, comme dans « Le manuscrit trouvé dans une bouteille », les explorations des mers du sud jusqu’aux glaces du pôle sont les prémisses d’un plus vaste roman : Les Aventures d’Arthur Gordon Pym[5]. Mais à ces aventures géographiques, répondent celles qui empruntent à rebours le fleuve du temps, plongeant le lecteur dans une antiquité grecque fantasmée, que l’on lira dans « Ombre – une parabole », où résonne la voix qui n’est « ni l’ombre d’un homme ni celle d’un dieu », mais celle du « timbre connu et familier de milliers d’amis disparus ».

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Languides et morbides sont des jeunes créatures comme Bérénice et « Morella ». La première, cousine du narrateur (ils sont nombreux à dire « je », comme des doubles de l’auteur) le fascine autant par sa beauté passée que sa silhouette maladive, où brille « l’horrible spectre des dents ». Et comme « toutes ses dents étaient des idées », c’est dans un état second qu’il va violer la sépulture de l’enterrée vive et s’emparer des objets de son désir ! Un autre de ces narrateurs interchangeables, marié à la mystique Morella, se voit dangereusement menacé : « Ainsi le bonheur soudain se fondit dans l’horreur, et la beauté devint monstruosité ». Car la lugubre jeune femme meurt en prononçant une étrange et noire malédiction, et en donnant le jour à une fille qui deviendra son double au point qu’il ne faudra pas lui donner le nom de la mère…

      Si l’on retrouve ici, magnifiés par la traduction à quatre mains, des contes célèbres, dont « La chute de la maison Usher » et « William Wilson », dans lequel ce dernier, à l’occasion de son agonie, offre au narrateur des traits qui sont, « de manière absolument identique, les miens ! », découvrons ceux qui sont pour nous de véritables inédits. Comme l’histoire de ce fameux Général Smith, admirable de bravoure et de prestance, qui n’est rien d’autre qu’un « homme rafistolé », et dont la marionnette un rien macabre doit provoquer l’hilarité du lecteur…

      Aventures jaillies du fond de l’inconscient, comme l’ont voulu croire les psychanalystes, éclaboussures de l’imagination ? Ciseler les désirs, les peurs et les fantasmes semblent être les objectifs du romantisme noir. En tant qu’explorateur des potentialités humaines, Poe découvre des territoires insoupçonnés avant lui, comme un voyant au sens de Rimbaud. Bien que mort assez jeune, il est à l’image du capitaine dans « Le manuscrit trouvé au fond d’une bouteille » : « Ses cheveux gris sont les témoins du passé, et ses yeux, plus gris encore, les sibylles de l’avenir ». Le narrateur confie cependant, en un pathétique autoportrait : « mon âme elle-même est devenue une ruine ». A cet égard, l’on trouve, dans un récit qui est également pour nous un inédit, « Un beau pétrin », une sorte de passeport de la créativité du conteur américain : une « armée de souvenirs ténébreux se réveillera de temps à autre dans l’esprit de génie et de contemplation imaginative ». Tout ceci n’interdit en rien une lecture biographique, quoique toujours insuffisante.

      Cette belle édition, outre le soin apporté à la traduction, à la préface et aux notes éclairantes, se présente comme un vrai livre : pas un fagot de ses feuilles massicotées, collées et fragilement cartonnées qui encombrent le monde de l’édition française, mais un élégant volume relié, au dos toilé de noir, aux illustrations naïves et néanmoins obsédantes de Sophie Potié, dont notre bibliothèque approuve avec joie la trilogie achevée.

 

Photo : T. Guinhut.

     

 

      Biographe aux modèles nombreux, Peter Ackroyd à portraituré avec scrupule et empathie quelques-uns des ténors de la littérature anglaise : Chaucer, Shakespeare[6], ou Dickens. Son américaine incursion voue une réelle admiration à l’auteur du « Masque de la mort rouge ». Son Edgar Allan Poe, sous-titré « une vie coupée court », devient un personnage hautement contrasté, dont la mort, à l’automne 1849, d’ivrognerie et de delirium tremens, à moins que cela s’adosse à la tuberculose, à une tumeur cérébrale, est le sombre portail mystérieux, « à l’image de ses nouvelles ». Le biographe rembobine alors le fil des Parques pour nous faire découvrir l’orphelin, né en 1809, d’un père alcoolique et d’une mère actrice, dont la mort tuberculeuse se grava profondément dans l’esprit de l’enfant, qui fut adopté par la famille Allan. Choyé, il montra son intelligence, et découvrit cet océan qui l’inspira tant, lors d’une traversée vers l’Angleterre.

      Jeune et déjà poète, talentueux et farouche, il aima Jane, la mère d’un camarade, qui mourut bientôt : « dans son imagination, mort et beauté était inextricablement et perpétuellement liées ». Il aimait également les langues anciennes et modernes, et l’alcool, hélas… Son impécuniosité le contraignit à s’engager dans l’armée, où il devint un sergent-major « exemplaire ». Ce qui ne l’empêcha pas de publier en 1827, son premier recueil, Tamerlan et autres poèmes, passé inaperçu, mais augmenté deux ans plus tard, quoique sa poésie ne fut « jamais reconnue de son vivant » : elle s’attache à des sensations indéfinies, pour lesquelles la musique est essentielle », anticipant ainsi « L’Art pour l’art ». Après avoir intégré l’école d’officiers de West Point, pour s’en faire exclure, il rejoignit New-York, puis Baltimore. Le journalisme le sauva de la pire pauvreté, le Saturday Courrier publiant ses premières nouvelles, « exercices savamment ironiques, destinés à donner la chair de poule aux esprits faibles », qu’il plaçait loin au-dessous de sa poésie, quoique « Le manuscrit trouvé dans une bouteille » obtint un prix de cinquante dollars. Il put alors décliner son humour macabre, portant « le loufoque au sommet du grotesque », selon ses propres mots.

 

 

      Secrètement, il épousa les treize ans de sa cousine Virginia, devint rédacteur du Messenger, cessa de boire, se fit acerbe critique littéraire et conçut ses plus étranges contes, dont la concision ciselée fait merveille. Hélas encore, le démon de l’alcool le chassa de son poste, quoiqu’il entamât la rédaction de son roman, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym. De nouveau rédacteur, au Gentleman’s magazine, il publia enfin les Contes du grotesque et de l’arabesque, soit vingt-cinq nouvelles, dont la sanglante et ténébreuse « chute de la maison Usher », qui voit Lady Madeline, prématurément enterrée, jaillir, émaciée, dans son linceul. La passion nécrophile n’est pas loin. Il ne fut payé que d’une reconnaissance grandissante, alors que le Graham’s Magazine, où il dévoila le « Double assassinat dans la rue Morgue », lui permit de trouver une certaine aisance. Notre précurseur de Conan Doyle « fait figure de Newton du crime », selon Peter Ackroyd ! Quant à « Eleanora », elle se fait prémonitoire, puisqu’un certain Pyros, y voit mourir sa jeune épouse de phtisie, ce qui sera bientôt le sort de Virginia… Les contes funèbres sont alors pléthores, du « masque de la mort rouge » à « Lenore ». Il s’enivre encore, perd son emploi, reçoit un prix de cent dollars pour « Le scarabée d’or », se voit en 1843 caricaturé dans le roman de Thomas Dunn English : Le Destin de l’ivrogne. Soudain, en 1845, le « Nevermore » du « Corbeau » fit sensation, devenant l’un des plus célèbres poèmes de la littérature américaine. Pourtant un nouveau recueil de contes, un autre de poèmes, n’eurent guère de retentissement. Acculé entre le « démon de la perversité », les scandales, les coups de dents journalistiques contre ses confrères, l’ivrognerie croissante et la pauvreté, Poe vit sa chère Virginia rendre l’âme en 1847. Il lui restait à publier l’année suivante son obscur essai cosmique, Eureka, et les résultats de sa quête de beauté, ses poèmes déjà symbolistes, purs et sonores : « Ulalume » et « Les cloches ». Sans succès, il multiplia les offres de mariages auprès de dames attentives, mais point dupes. La « folie éthylique » acheva son œuvre. Il n’avait que 40 ans.

      Qui sait si Baudelaire est un peu trop élogieux et déterministe, en un mot, romantique, lorsqu’il affirme : « l’ivrognerie de Poe était un moyen mnémonique, une méthode de travail, méthode énergique et mortelle, mais appropriée à sa nature passionnée[7] ».

      Avec alacrité, empathie, mais sans commisération excessive, Peter Ackroyd fait revivre son modèle, montrant enfin combien lui sont redevables les poètes, de Baudelaire à Mallarmé, les romanciers d’anticipation, de Jules Verne (pensons à son Sphinx des glaces qui est plus qu’un écho de Gordon Pym) à Herbert George Wells, sans omettre la déferlante du roman policier au XX° siècle…

 

 

      Au-delà des hormones de la génétique, des nourritures de l’éducation, des aventures de la vie, il y a quelque chose d’irréductible dans les neurones de la création et de l’art littéraire. Contredisant son propre poème, « Le corbeau », dans lequel l’âme, « de cette ombre qui gît flottante à terre, ne s’élèvera – jamais plus[8] », l’âme du conteur s’élève grâce à cette nouvelle traduction dont il faut souhaiter tout le succès désirable, de façon à voir achevées et publiées ses trois stèles noires au complet. Outre Baudelaire, la descendance vénéneuse d’Edgar Allan Poe saura couler, parmi la littérature américaine,  dans les veines de Lovecraft[9], voire jusqu’à Stephen King, notre contemporain en noirceurs.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Mallarmé : « Le tombeau d’Edgar Poe », Paul Verlaine : Les Poètes maudits, Albert Meissen, 1920, p 53.

[2] Du titre de l’une de ses nouvelles.

[4] Marie Bonaparte : Edgar Poe, étude psychanalytique, Denoël et Steele, 1933.

[5] Edgar Allan Poe : Les Aventures d’Arthur Gordon Pym, Club des Libraires de France, 1960.

[6] Voir : Shakespeare, le mystère dévoilé. Stephen Greenblatt : Will le magnifique

[7] Charles Baudelaire : Etudes sur Poe, Œuvres complètes II, La Pléiade, Gallimard, p 315.

[8] Edgar Allan Poe : « Le corbeau », Les Poèmes, traduit par Mallarmé, Edmond Deman, 1888.

[9] Voir : Qui a peur de Lovecraft ? Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

 

 

Edgar Allen Poe : The Raven,

pop-up by David Pelham & Christopher Wormell, Abrams, 2016.

Bibliothèque A. R. Photo : T. Guinhut.

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16 décembre 2018 7 16 /12 /décembre /2018 12:04

 

Martigny, Valais, Suisse. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 
Boualem Sansal,
sismographe algérien des tyrannies :
Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu ;

suivi du Dictionnaire des écrivains algériens.

 

 

 

Boualem Sansal : Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu,

Gallimard, 256 p, 20 €.

 

Boualem Sansal : Le Village de l'Allemand ou le journal des frères Schiller,

Gallimard, 272 p, 17 €.

 

Salim Jay : Dictionnaire des écrivains algériens,

Serge Safran éditeur, 480 p, 27,90 €.

 

 

 

 

      Remarquables pour leur ponctualité, les trains suisses sont aussi ceux d’une confédération du prospère libéralisme économique et politique. Nombreux sont ceux qui auraient aimé pouvoir les emprunter pour quitter maints régimes honnis ! Hélas, Le Train d’Erlingen ne viendra jamais au secours des opprimés, coincés dans une Allemagne fantasmatique. Résistant de la liberté, Boualem Sansal imagine en son roman une glaciale dystopie, terrifiante pour notre humanité, dressant un impressionnant tableau allégorique de l’attente et de la soumission à une tyrannie, plus précisément islamique. Il répond ainsi à l’un de ses précédents romans, Le Village de l’Allemand, honorant à la fois la langue française et sa nationalité algérienne dissidente, parmi ceux que l’on découvre à la faveur du Dictionnaire des écrivains algériens de Salim Jay.

 

      La richissime Ute Von Herbert écrit en Allemagne, à Erlingen, quand sa fille Hannah, est à Londres. Sans réponse à ses lettres, elle ajoute des « notes de lecture » pour un roman en cours, aux fragments dissimulés dans « notre cachette », dont un mémoire sans concession sur la « saga des Von Ebert ». À Erlingen, l’on dit que « la désintégration est planétaire », que guerre et épidémie rôdent avec « l’envahisseur sans nom », et l’on attend un train d’évacuation bondé qui ne viendra jamais. Nombre d’édiles de la ville préfèrent payer « le tribut d’allégeance » à ceux que l’on ne veut nommer, qui exigent « la SOUMISSION ou la mort », ou fuir en abandonnant leurs concitoyens, plutôt que le combat, « la reconquista » face aux « Serviteurs universels ». À moins qu’Ute ranime le feu de la liberté en manipulant « le gang de la Rosa and Co »…

      L’apologue est limpide. Entre le « train d’Erlingen », inséparable d’une arrière-pensée associée au nazisme, à ses déportations, et la tyrannie religieuse en marche, inséparable de l’avancée de l’Islam, sans réduire l’ouvrage à cette seule interprétation, Boualem Sansal sculpte une forme allégorique impressionnante, qui révèle notre passé, présent et futur. En ce sens, ce roman, dont le vortex se partage entre le leitmotiv des migrations et  les tyrannies obsédantes, se situe à la croisée de ses précédents livres, sans les répéter, mais aussi des lettres intimes et du brouillon de ce qui  devient, sous la main de la narratrice, un recueil d’aphorismes : « les pacifistes sont les ennemis de la paix », ou encore : « Nous en sommes à la fin de l’Histoire, notre Histoire, et nous allons, pour solde de tout compte, la terminer par notre propre génocide ».

      Tout cet héritage doit être trié par Léa, narratrice de la deuxième partie, qui est un roman-miroir de la première. Car sa mère, professeure, victime d’un attentat islamiste, de plus perpétré par un de ces anciens élèves (ce qui est une satire à peine voilée d’une Education Nationale dévoyée) devient une autre : Ute elle-même ! Cette « métamorphose », dont la dimension onirique confine au fantastique, s’ajoute à celle de Dieu, « dont la mission est précisément de soumettre le monde ».

      Même si le noyau de la pensée de Boualem Sansal est peu ou prou toujours le même, il métamorphose sans cesse et avec brio la forme. Après le « journal » entrecroisé des « Frères Schiller », au nom si européen dans Le Village de l’Allemand, puis un roman dystopique situé dans la société mythique de 2084[1], c’est un roman épistolaire, puis un méta-roman, voire un essai de géopolitique.

      L’écriture est entraînante, riche, urgente. Le pathétique et la peur sont orchestrés avec sûreté, sans cet excès d’effet qui serait du pathos, de l’emphase. Contrastée et colorée, elle est veinée d’allusions culturelles, historiques et littéraires, dans le cadre d’une judicieuse intertextualité : l’angoisse de La Métamorphose de Kafka, l’attente du Désert des Tartares de Buzzati, La Désobéissance civile de Thoreau, voire l’analyse du totalitarisme par Hannah Arendt au travers du prénom de la jeune correspondante…

      Selon notre orientation idéologique, le roman déplaira, si nous trouvons intolérable l’amalgame entre nazisme et Islam (comme dans Le Village de l’Allemand qui rapprochait la Shoah des massacres du Groupe Islamiste Armé en Algérie), si nous craignons d’agiter le spectre des peurs xénophobes ; ou il frappera par sa perspicacité visionnaire. Alors l’on saura le lire comme un avertisseur, mais aussi une satire politique de nos gouvernements, séduits par « irénisme », lâches, compromis ou aveugles : « J’espère de tout cœur que le monde encore indemne va réagir et commencer par réfléchir ». Boualem Sansal va jusqu’à utiliser judicieusement la prosopopée en faisant parler feu le naturaliste et philosophe américain Henry David Thoreau[2] : « Où sont vos hommes libres… les descendants des fiers Gaulois ? Qu’est-ce donc qui a été aboli chez vous, l’esclavage ou la liberté ? nous demanderait-il ».

      Seules les quelques pages et « notes » finales, qui se veulent un petit peu trop explicatives, didactiques, aurait mérité de ne pas s’ajouter à la construction biface et judicieuse de l’apologue : nous avions compris qu’il s’agissait de dénoncer la geste tyrannique de l’Islam. Il va jusqu’à proposer des mesures prophylactiques : « Pourquoi diable a-t-on supprimé les bagnes d’antan, Cayenne, la Guyane, le Nouvelle-Calédonie, les îles du Salut, c’est là qu’il faut expédier les malfaisants »…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Et si nous n’avions pas compris, lisons quelque entretien offert par Boualem Sansal à un hebdomadaire, que les autruches prétendument progressistes qualifient de « nauséabond », voire d’extrême-droite, sans craindre la grotesque reductio ad hitlerum : « Si, dans certains pays les colonisations ont bâti de grandes civilisations, dans d’autres ils ont simplement exterminé les autochtones et pillé leurs richesses. […] L’Islam étant par nature prosélyte, conquérant, communautariste et rétif à toute intégration dans des sociétés chrétiennes, la cohabitation avec les autochtones s’avère impossible. […] La France [est] une cible privilégiée dans le plan d’islamisation planétaire. » De plus, notre auteur distingue « la phase 1, le prosélytisme gentil […], la phase 2, les islamistes ont fait de maintes banlieues de véritables républiques islamiques qui se gouvernent par la charia, et la phase 3, celle du jihad, est arrivée, inaugurée par les attentats de 2015. […] plus de protection et de sécurité incline à l’irresponsabilité individuelle et collective, voire à la soumission ». Voilà qui a le mérite d’être clair. Hélas vrai de surcroît. De la part de celui qui a « fait de l’alerte le cœur de [ses] livres[3] » et dont nous devrions nous inspirer au risque de perdre identités et libertés…

      Si vis pacem para bellum[4], dit l’adage latin venu du grec de Thucydide ; soit : si tu veux la paix, prépare la guerre. Nous n’avons pas identifié l’ennemi des démocraties libérales, ou bien trop tard, nous n’avons pas préparé la guerre juste ; serons-nous les vaincus ?

      La reduction ad hitlerum, ou encore le qualificatif pseudo infamant d’islamophobe[5], qui équivaut à un appel au meurtre, seraient d’autant plus absurdes que Boualem Sansal, outre qu’il connait parfaitement ce qu’a de génocidaire et de liberticide le texte du Coran[6], a construit un précédent roman, Le Village de l’Allemand ou Le Journal des frères Schiller, sur une mise en parallèle des exterminations de masse menées avec entrain par le Groupe Islamiste Armé en Algérie et celles perpétrés avec sérieux par les Nazis.

      Formant une sorte de diptyque, deux frères confrontent leurs expériences permettant de mesurer l’horreur de la guerre civile et religieuse en Algérie dans les années quatre-vingt-dix, mais aussi la déréliction des banlieues françaises où s’installe peu à peu « une république islamique parfaitement constituée », à laquelle il faudra bientôt « faire la guerre ». Rachel et Malek, tous deux fils de Schiller, ont eu un père qui « a sciemment commis la faute de transmettre la vie sachant que tout ou tard la vérité viendrait à la surface et que ses enfants souffriraient le martyr ». Ainsi, au cours d'une quête qui mène dans un village algérien perdu, découvrent-ils que leur géniteur est un ancien bourreau nazi qui s’est reconverti vers le Front de Libération Nationale algérien, en passant par l’Egypte. Or le FNL est le parti « national-socialiste du grand Raïs », quand les religieux sont les bras armés des « gestapos islamistes ». L’ex moudjahid a secrètement conservé son insigne des Wafer SS. Effarés, Rachel visite le camp d’Auschwitz-Birkenau, touchant du doigt l’horreur de la Shoah. Cette fois l’hypotexte est celui de Primo Levi, Si c’est un homme. Le roman est torturé, implacable, néanmoins salutaire si l’on consent à en tirer la substantifique morale politique.

 

 

      Une fois de plus, loin des nombrilismes fatigués de trop de romanciers hexagonaux atones, Boualem Sansal, Algérien né en 1949, signe une œuvre forte, courageuse qui honore la langue française : indispensable. C’est alors qu’il faut prendre conscience de l’importance de ces écrivains d’outre-Méditerranée ; ce à quoi contribue Salim Jay avec son Dictionnaire des romanciers algériens. L’auteur du Train d’Erlingen y est présenté à l’aide de pages généreuses où l’on apprend qu’il se dit « islamistophobe ». Sa « prose tellurique » ausculte l’Algérie fracturée et sanglante, dès Le Serment des barbares,  Cependant nous restons plus que dubitatifs devant un tel jugement à l’emporte-pièce, aussi petitement infamant qu’incohérent, puisque Boualem Sansal ne cesse de dénoncer les fascismes : « Il arrive parfois que ses mises en garde coïncident bien involontairement avec la rhétorique la plus outrancière de l’extrême-Droite ». Il n’en reste pas moins que Salim Jay reconnait à notre romancier la capacité de synthétiser « le destin algérien ». Il note avec perspicacité combien « l’imbrication de l’angoisse existentielle et de l’analyse morale et politique » est chez lui cruciale.

      À notre grande surprise, ce Dictionnaire des romanciers algériens nous met sous les yeux une réalité passablement invisible. Albert Camus était Algérien autant que Français, l’avions-nous oublié ? Entre Français, Harkis, Berbères ou Kabyles, qui est Algérien ? Mohammed Dib voyait d’ailleurs en cette question de l’identité un « sophisme ». La plupart de ces écrivains usent de la langue française, quelques-uns seulement de l’Arabe, voire sont berbérophones, ou même italophones, ce qui n’est pas sans poser la question d’une introuvable légitimité linguistique, que les attendus politiques et religieux empoisonnent. Il n’est d’ailleurs pas impossible que beaucoup d’entre eux soient plus connus en France qu’en Algérie. D’autant que traduire les auteurs algériens, du français à l’Arabe, est presque peine perdue. Un roman ainsi transposé « est reçu comme un grain de sable qui vient bloquer un nuage », pour reprendre l’humour amer d’Amin Zaoui.

      La profusion et la multiplicité des voix originales est stupéfiante, invitant à la découverte. Nous connaissons (un peu) Kateb Yacine, Rachid Mimouni, Rachid Boudjedra, Kamel Daoud, Nina Bouraoui, (n’y-a-t-il pas trop peu de romancières, au regard de telles origines culturelles ?), ou Malek Chebel et Benjamin Stora, plus connus comme essayiste et historien ; mais nous ignorons tout de Mehdi Charef, de Sandrine Charlemagne et de Samir Toubi…  Si la plupart « refusent la bienséance hypocrite et la langue de bois », tous s’opposent à une « littérature obscurantiste », selon les mots d’Abdelhamid Benhedouga, qui écrit en arabe.

      C’est avec un enthousiasme encyclopédique, sans naïveté, que Salim Jay, nous livre son intelligente préface, ses fiches synthétiques, ses analyses, ses témoignages, ses rencontres, ses lectures boulimiques enfin. Ses qualités documentaires sont d’autant plus impressionnantes qu’il a déjà œuvré au service d’un Dictionnaire des écrivains marocains[7]. C’est ainsi qu’il combat « l’indifférence au talent »…

 

      « Nul ne saurait aliéner sa liberté de juger ni de penser ce qu’il veut, et tout individu, en vertu d’un droit supérieur de la nature, reste maître de sa réflexion[8] », disait Spinoza. C’est justement en quoi l’Islam aliène la liberté, ce dont ne cesse de nous prévenir avec raison un écrivain éclairé comme Boualem Sansal, à la fois romancier et pamphlétaire à l’égard de l’embrigadement des consciences. Comme lui esprit critique souverainement indépendant, Kamel Daoud[9], n’est pas plus en odeur de sainteté auprès des Islamistes, qui réprouvent évidemment le culte des saints autant que les Lumières, et dont l’inculte fanatisme est pétri de haine envers les descendants de Voltaire[10].

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Le Train d’Erlingen a été publiée

dans Le Matricule des anges, octobre 2018

 

[3] Entretien avec Anne-Laure Debaecker, Valeurs actuelles, 22 novembre 2018, p 22-27.

[4] D’après Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, 1, 124, 2 ; in Renzo Tossi : Dictionnaire des sentences latines et grecques, Jérome Millon, 2010, p 610.

[7] Salim Jay : Dictionnaires des écrivains marocains, Paris Méditerranée-Eddif, 2005.

[8] Baruch Spinoza, Traité des autorités théologiques et politiques, Gallimard, La Pléiade, 2006, p 898.

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9 décembre 2018 7 09 /12 /décembre /2018 17:55

 

Saint Jean l’évangéliste à Patmos, Museo del Duomo, Milano.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Le triomphe de Pétrarque :
du Canzoniere aux Triomphes
illustrés par le vitrail de l’Aube au XVI° siècle.

 

 

Pétrarque : Canzoniere, traduit de l’italien par René de Ceccatty,

Poésie Gallimard, 560 p, 12 €.

 

Pétrarque : Les Triomphes illustrés par le vitrail de l’Aube au XVI° siècle,

traduits par Jean-Yves Masson, Diane de Selliers, 322 p. sous coffret, 195 €.

 

 

 

 

 

Vous qui en ces rimes éparses écoutez

Le son de ces soupirs dont j’ai nourri mon cœur

Au temps de ma première et juvénile erreur

Quand j’étais un autre homme enfanté du passé,

 

Où je pleure et raisonne en un style varié

Parmi vaines espérances, vaines douleurs,

Si par vécu vous connaissez d’amour l’erreur

Je veux trouver, sinon indulgence, pitié.

Mais je vois bien combien, du peuple tout entier,

Je fus la fable si longtemps et dont souvent

Je tirais grande honte envers moi tout entier.

Et de mes errements la honte est bien le fruit

Et tout le repentir et clair savoir autant,

Quand tout ce qui plait au monde est un songe enfui.

 

      C’est à la honte de votre modeste critique que d’avoir tenté cette traduction en alexandrins rimés du premier sonnet du fondateur du pétrarquisme. Broutilles en langue vulgaire, ou plus exactement « nugae » en latin, ainsi Pétrarque écartait d’un revers de manche les sonnets en italien de son Canzoniere, même s’il considérait avec plus d’indulgence ses Triomphes. Car le poète réservait à la noble langue latine ses essais humanistes, jusqu’à ses Invectives[1] et ses lettres[2]. Mais au regard de l’histoire littéraire, ses sonnets et canzones ont acquis une noblesse inégalable, qu’il était bien temps d’offrir comme il se doit au lecteur français. Le défi est relevé avec brio par René de Ceccatty qui, plus sage, traduit en décasyllabes ce que l’on n’ose appeler le Chansonnier, tant le terme est connoté. De même Jean-Yves Masson s’empare du décasyllabe pour honorer Les Triomphes, magnifiés par une illustration aussi insolite, pertinente qu’inédite, venue des vitraux de l’Aube, où trône Saint Jean l’évangéliste.

 

      Qu’est-ce que le Canzoniere ? Ce ne fut tout d’abord pas un recueil ; écrivant des pièces éparses pendant une vingtaine d’années, ce ne fut que vers 1353 que Pétrarque (1304-1374) songea réunir ses poèmes. Embrasé en 1327, dans l’église Sainte-Claire d’Avignon, par une passion soudaine et chaste pour une jeune Laure de Noves (qui serait d’ailleurs l’ancêtre du marquis de Sade) il lui restera fidèle, au-delà de la mort de cette dernière, du moins poétiquement, puisque ses aventures lui donnèrent deux enfants. Chanoine il fut pourtant, et bien entendu grand intellectuel humaniste[3].

      Laure est l’aura, soit l’inspiration poétique, l’oro, soit l’or, et il lauro, soit le laurier d’Apollon et du poète. L’on se doute qu’une telle polysémie se prête aux jeux de langue et de sens. Si elle est blonde beauté physique, elle est aussi l’allégorie de la retenue, quoique parfois intentionnellement séductrice, et la muse poétique indispensable, sans omettre la beauté spirituelle, quoiqu’elle soit bien plus humaine que la Béatrice de Dante. Trois cent cinquante et un sonnets, une poignée de madrigaux, ballades, chansons et sizains, lui sont exclusivement consacrés, allant de l’amour profane à l’amour sacré, « En liant l’idylle à l’hymne mystique ». Hélas, au sortir du sonnet 263, se clôt le cycle « En vie de Madame Laure », pour basculer ensuite « En mort de Madame Laure », car en 1343 la peste eut raison d’elle. En conséquences les amères lamentations se font plus noires, voire morbides tourments, sans céder aux trop faciles anecdotes de l’autobiographie.

 

 

      Qui eût pensé que dans la même collection Poésie/Gallimard la précédente traduction du Canzoniere, par  Gramont, date de 1842 ? Pire elle était en prose, certes passable, mais bien peu musicale. Il faut cependant mentionner une belle réalisation bilingue, en alexandrins rimés, par Jacques Langlois[4], en 1936, qui ne compte hélas que trois cent dix-huit sonnets, et omet les canzone et sixains ! Aussi était-il nécessaire qu’un tel classique fondateur soit retraduit à sa juste valeur. Même si cette édition n’est pas bilingue, ce qui est toujours dommageable en cas de poésie, la traduction complète du recueil en décasyllabes, plutôt qu’avec l’alexandrin « pompeux, autoritaire » (ce qui est discutable), « dans un vocabulaire et selon une syntaxe généralement modernes », rythmée, colorée, de René de Ceccatty vaut déjà référence. Tout juste pourrait-on en chipotant lui reprocher un rien de sécheresse, par exemple en balayant la périphrase « vago lume » (belle et douce lueur) qui devient banalement « ses yeux ». Certes il faut être un connaisseur de la langue italienne, de surcroît médiévale, mais surtout un poète pour bien traduire, voire en tel cas, qui sait, être amoureux. Nul doute que René de Ceccatty soit amoureux de la langue de Pétrarque. Et s’il a renoncé à la rime, mais pas à sa liberté d’interprète, c’est pour ne pas « distordre le sens », même si la métrique encourt le même risque ; les difficultés étant assez nombreuses à l’occasion du maniérisme de Pétrarque. Parfois, le traducteur semble avoir égalé le maître (et ce n’est pas le moindre des compliments) en ce sonnet synthétique de la pensée de Pétrarque :

 

« Amour de son trait m’a placé pour cible

Et, neige au soleil, cire près du feu,

Brume au vent, j’ai perdu ma voix, Madame,

Vous appelant, sans qu’il vous importe.
 

Un coup mortel est parti de vos yeux.
Je n’ai ni temps ni lieux pour l’éviter.
Vous êtes l’origine, et c’est un jeu,

Du soleil, du feu, du vent qui m’attaquent.

Les pesées sont des traits, et le visage

Un soleil, le désir le feu, ces armes

Font qu’Amour me frappe, éblouit, consume.

 

La musique angélique et les paroles

Ont la douceur dont rien ne me défend,

Un pur esprit qui souffle et me détruit. »

 

      Explicitant sa démarche avec modestie, la généreuse préface de René de Ceccatty compare Pétrarque à Dante, son contemporain, qu’il a également traduit[5] en un diptyque nécessaire. Le Canzoniere est « un monument sentimental et conceptuel d’une grand abstraction lyrique », note-t-il. La forme du sonnet y parait si parfaite, si expressive, passant par sa volta argumentative entre les quatrains et les tercets, et s’achevant sur une chute souvent brillante, qu’elle fit école et séduisit Ronsard, Du Bellay et tant de poètes de la Pléiade, sans compter Shakespeare[6], et jusqu’à Pasolini[7]. Universalité et intimité, amour brûlant et élégiaque, jeux d’oppositions et d’antithèses, tout conspire à la musicalité qui trouva ses échos dans les madrigaux de Monteverdi, dans les pianistiques Années de pèlerinage de Liszt.

      « Gai prisonnier », célébrant la beauté de Laure, Pétrarque conserve son humanité : « Je perds mes poils, mon visage se ride », dit le sonnet 195. Plus loin, la belle aux blondes tresses devient « os disjoints de leurs nerfs », quoiqu’elle reste beauté dans l’amour et dans le poème. Sans cesse, un va et vient, un paradoxe animent les vers : « Je crains tant l’assaut de ses beaux yeux où / Demeurent l’Amour et ma mort ».

 

Photo : T. Guinhut.

 

      Bien moins connus sont Les Triomphes. Dont voici cependant un triomphe de l’édition. Après Dante illustré par Boticelli et Boccace par les peintres de son temps, est complétée chez Diane de Selliers la triade des humanistes qui fondèrent la langue italienne, le Tre corone fiorentine. C’est un volume sous coffret d’une élégance rare : Les Triomphes illustrés par le vitrail de l’Aube au XVI° siècle,

      Songe initial de la survenue d’Amour, Les Triomphes est un poème allégorique en six volets, dont seuls les deux derniers sont restés inachevés. L’Amour, passant par les épreuves de la Chasteté et de la Mort, parvient à la Renommée, éphémère devant le Temps que transcende enfin l’Eternité. La somme d’expériences trouve sa perspective spirituelle. Y compris grâce à la forme choisie des tercets, la « terza rima » héritée de Dante, et qui « rend hommage à la Trinité chrétienne », selon l’analyse de Jean-Yves Masson.

      Ces Triomphes voient défiler le cortège des hommes illustres (en une allusion à Plutarque) depuis l’Antiquité, car tous sont passés sous les fourches caudines du dieu Amour. Les vainqueurs romains sont remplacés par des vaincus. Mais à chaque nouveau cortège allégorique, le précédent est lui aussi vaincu, comme Laure cuirassée en Chasteté, à son tour bafouée par la Mort (ce qui est une allusion au Canzoniere). La trame narrative n’est pas sans dimension morale, car seule vaut la vie éternelle de l’âme. De la Provence à l’île de Cythère, de Naples à Rome, là où triomphe Laure (et où Pétrarque fut couronné des lauriers du poète), le périple prend ensuite une dimension plus largement cosmique. Si l’énumération de personnages illustres de l’Histoire et de la mythologie peut paraître fastidieuse, quoique la perspective humaniste y soit probante, et surtout si l’on pense à la rapprocher de tous ceux que Dante rencontre en l’Enfer de sa Divine comédie, la présence de Laure, l’évocation de sa mort rendent le poème plus palpitant, plus émouvant, sans compter que les tableaux oniriques y sont impressionnants.

 

Francesco Petrarca, Antonio Zatta, Venezia, 1784.

Photo : T. Guinhut.

 

      Les vers alternent la puissance de l’évocation avec le charme de l’émotion : « de ses beautés je composais ma mort », confie le poète à la vue de Laure. Le voici dans « le cloître d’amour », confiant également son art poétique : « depuis ce jour je couvre de pensées, / d’encre et de larmes des pages sans nombre, / et j’en noircis autant que je déchire ». Ou encore : « Pour cette mer, mon style est un ruisseau ». Alors, en ce premier Triomphe, défilent les poètes soumis au dieu… Hélas la Chasteté couvre « soudain son beau visage / d’un vertueux bouclier de bravoure » et piétine, sur le vitrail, Amour. Vient ensuite le memento mori, quand « de tous côtés les champs de morts s’emplirent », et quand « sur ses beaux traits la Mort paraissait belle » ; alors que le vitrail exhibe les squelettes des Parques. Et plus que les guerriers, les rois et les reines, la Renommée se plait à choyer les philosophes, Platon et Aristote, les poètes, Homère et Virgile, Pline et Plotin ; son justaucorps vitré se voit truffé d’yeux et de langues. Tout est repris par le Temps avide : « enfant à l’aube – et ce soir, un vieillard ! » Heureusement, l’Eternité console, « où vrais et faux mérites deviendront / plus transparents qu’une œuvre arachnéenne ».

      Outre bien des traductions en prose, Fernand Brisset avait en 1903 traduit Les Triomphes en alexandrins, mais il s’agissait plus d’une réécriture francisée que d’une réelle recréation. Jean-Yves Masson, comme René de Ceccatty, choisit de transposer l’hendécasyllabe italien en décasyllabes non rimés[8]. Car pour lui, la contrainte de la rime tient de « l’acrobatie » (alors qu’elle peut-être occasion de virtuose création) ; or il lui préfère la « pulsation » du rythme, ce qui n’est pas sans pertinence si les images savent y fleurir également dans la langue d’accueil, comme c’est le cas ici. De plus, à « l’ampleur et la solennité » de l’alexandrin, le scrupuleux traducteur préfère le décasyllabe qui selon lui retrouve « la rapidité nerveuse de l’hendécasyllabe ». Ce qui peut paraître discutable, à condition de ne pas enfermer son alexandrin dans le balancement formel des deux hémistiches. Il faut admettre que Jean-Yves Masson sait animer le récit avec élégance et vivacité, non sans une communicative ferveur.

      Notre édition d’élection est évidemment bilingue, en une mise en page d’une réelle clarté, jamais cependant écrasée par l’illustration somptueuse. Le généreux et précis appareil critique est évidemment à l’avenant, tant sur le poème que sur le vitrail, commenté avec une rare pertinence.

 

Le Triomphe de l'Amour,

Saint-Pierre-ès-Liens, Ervy-le-Chatel, Aube.

 

      « Ut pictura poesis », chantait Horace[9]. Or le miroir idéal du poème est dans ce vitrail méconnu, haut de 5,20 m, d’une modeste église, Saint-Pierre-ès-Liens, d’Ervy-le-Chatel, dans l’Aube, où flamboient six allégories de l’Amour, de la Chasteté, de la Mort, de la Renommée, du Temps et enfin de l’Eternité, ce depuis l’an 1502. Il s’agit d’une donation de Jehanne Leclerc, en hommage à son époux décédé, qui est une mise en scène des vers de l’humaniste italien. Personnages en prières, attributs symboliques, Vierge à l’enfant couronnée de soleil, phylactères, flutiste et miroir, anges musiciens, paire de lunettes sur les yeux d’un lecteur concentré, armures dorées, tout concourt au ravissement du regard, à une lecture initiatique, de bas en haut, comme une marelle sublime. Le plus étonnant et insolite, au regard de l’iconographie chrétienne, est la représentation du païen dieu Amour, entouré de chaines, bandant son arc et ses flèche, ailé de rouge, rose et demi-nu alors que ses yeux sont bandés de fleurs, « jeune enfant cruel », dit le poète.

      Jamais l’on ne pourra contempler d’aussi près de telles beautés, enchâssées entre les plombs du vitrail : grâce à une luminosité photographique exceptionnelle, rouge-rubis, grisaille et jaune d’argent révèlent tant la splendeur et la tendresse des figures que le cabinet de curiosités des détails. Par exemple ces ruches, ces fruits et ces larmes, parfois venus de vitraux voisins du même département de l’Aube et de Troyes en particulier, qui fut à cet égard un carrefour culturel. Pensons également que ce fabuleux travail d’édition n’a pas peu contribué à une campagne de restauration, pour rendre aux vitraux leur intégrité, leur opalescence, leur illumination, même s’il reste un indispensable travail pour lutter encore contre le triomphe du Temps.

      Ce livre, à tous égards exceptionnel, est une double révélation, dont les accords parfaits sont chantants de couleurs et de langue : un recueil poétique jaillit de l’art de la traduction, alors qu’il semblait poussiéreux, et un chef d’œuvre Renaissance l’éclabousse de lumières inouïes.

 

      Un volume de poche associé à un écrin de luxe ! Tous deux cependant peuvent paraphraser les derniers vers des Triomphes : « Heureux le marbre où sa face est enclose », qu’il s’agisse de celle de Laure et de Pétrarque, ou encore, des traducteurs, photographe et éditrice qui ont présidé à la beauté langagière et plastique qui nous fonde et nous importe. Ils ont su réveiller la trilogie d’un monde enfoui, le révéler à la lumière soudain neuve de la beauté des vers, de la pensée humaniste et de l’art des vitriers de la Renaissance…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Pétrarque : Invectives, Jérome Millon, 2003.

[2] Pétrarque : Sans titre, Jérome Millon, 2003.

[4] Pétrarque : Les Sonnets amoureux, Editions Marc Artus, 1936.

[8] Cette traduction sera prochainement publiée par Les Belles Lettres.

[9] « La poésie est comme la peinture », Horace : Art poétique, 361, Œuvres II, Janet et Cotelle, 1823, p 442.

 

 

Photo : T. Guinhut

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1 décembre 2018 6 01 /12 /décembre /2018 08:45

 

Château de Boisrenault, Buzançais, Indre.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 
Démons et libertés de la luxure.
Sylvie Steinberg : Une Histoire des sexualités ;
Michel Foucault : Les Aveux de la chair.

 

 

 

Sous la direction de Sylvie Steinberg : Une Histoire des sexualités,

PUF, 528 p, 22 €.

 

Michel Foucault : Les Aveux de la chair, Gallimard, 436 p, 24 €.

Michel Foucault : La Sexualité, EHESS, Seuil, Gallimard, 300 p, 25 €.

 

 

 

 

 

 

      L’ardeur du désir et a fortiori l’orgasme ne sont pas les moments les plus propices pour philosopher. Pas même peut-être son après. Ne dit-on pas « post coïtum animale triste[1] » ? Il est vrai que l’adage parfois attribué à Galien de Pergame (un Grec du II° siècle), à moins qu’il vienne d’Aristote et de De la génération des animaux, est suivi par « praeter gallum mulieremque » (à l’exception du coq et de la femme). Il faut donc une femme-philosophe en la matière, ce qui est le cas de Sylvie Steinberg, dirigeant Une Histoire des sexualités, certes uniquement occidentale, voire souvent française. L’on se doute que cela ne nous empêchera pas le moins du monde de lire Michel Foucault et ses posthumes Aveux de la chair pour partir à la recherche de la généalogie, des démons, des pouvoirs et des libertés de cette luxure, qui est devenue sexualité.

 

      De l’Antiquité à notre XXI° siècle à peine entamé, cette Histoire des sexualités à cinq mains prétend retracer les évolutions des normes et des mentalités, non sans y apporter une inflexion venue des études féministes et de genre, bienvenues espérons-le. Il est évident que depuis le dieu Eros des Grecs, notre temps a bouleversé nos comportements et nos représentations. La dissociation mentale et technique de la sexualité et de la procréation, les revendications et les jalons du féminisme[2], ses lectures féminisées de la sexualité, la prise en considération des « minorités » sexuelles », voilà qui sépare cette histoire en un avant et un après…

      Déjà le XIX° siècle avait été celui de l’expansion de la médecine et de l’invention de la psychanalyse, or il s’était achevé selon Michel Foucault dans les années cinquante. Aussi, bien au-delà de la révision et du recyclage de la pensée antique dans la sexualité médiévale et chrétienne, il faut considérer un bouleversement contemporain, rare au regard de l’Histoire, qui doit de plus s’interroger sur la validité des sources essentiellement masculines, sans oublier le concept de violences sexuelles, qui court de l’esclavage à la répression des pratiques insolites au regard de la majorité, signant les processus d’exacerbation du pouvoir, au cœur même du politique, entre oppression et liberté. C’est en ces termes que Sylvie Steinberg engage le volume collectif qu’elle dirige.

      Attention donc à ne pas catégoriser de manière anachronique les sexualités anciennes, précaution à laquelle prétend prendre garde Sandra Boehringer, sur le seuil de l’Antiquité. Cependant trop de précautions de méthodes, trop d’allusions obligées, pour paraître branché, à des icônes comme Simone de Beauvoir, aux théories du genre, alourdissent d’abord le propos, ce qui n’est guère le cas de ses corédacteurs suivants.

 

Paulo-Gabriele Antoine : Theologia moralis universa, Venitiis, 1754.

Photo : T. Guinhut.

 

      Soyons plus clairs, il s’agit de lire la sexualité antique sous l’angle de la condition féminine, des « violences sexuelles », propos assumés et justifiés, pour une lecture discutable et moralisatrice, qui confronte les mœurs athéniennes à nos lois contemporaines sur le viol. Il n’en reste pas moins que l’on ne se reconnaissait pas dans une identité sexuelle à Rome ou Athènes. L’acte sexuel « était mis en lien avec la personne, avec son statut, et selon des critères sociaux », surtout libre et non-libre. Le couple hétérosexuel n’était pas aussi valorisé qu’un érotisme actif dans les champs politique et de l’éducation, plus précisément entre un citoyen et un adolescent.

      Au lieu de sexualité, les Grecs parlent d’éros, cette force qui nous entraîne. Ici les premiers exemples sont féminins, on dirait aujourd’hui, homosexuels, ou queer[3], avec Sappho et Alcman, un poète lyrique du VII° siècle avant notre ère, qui faisait chanter par un chœur de jeunes filles : « Je suis rompue de désir » en invoquant la belle Astuméloisa. Il est fort louable d’attirer l’attention sur de tels phénomènes « transgenres » passablement occultés (sauf par un Pierre Louÿs), à condition que la subjectivité de l’autrice n’en soit pas la seule cause. Le lien conjugal, quant à lui, est philia et non eros, utile au patrimoine et à la procréation. Et l’adultère, s’il est interdit pour les épouses, est permis pour l’époux avec des prostituées et des esclaves, alors que la notion de consentement n’existe pas pour ces derniers : « c’était l’asservissement et non la prostitution qui faisait de la personne une victime ». L’homosexualité était courante, surtout entre les hommes et dans le cadre de l’initiation d’un jeune éphèbe, mais cela n’était en rien une identité sexuelle. Pas d’homophobie donc, mais une condamnation morale pour qui se ruinait en prestations sexuelles ou se laissait dominer.

      Mais à Rome, où « le sexe tarifé était une industrie florissante », survient l’interdit concernant « la relation sexuelle entre un homme et un jeune citoyen », ce qui ne concerne pas les autres, comme Cicéron et son secrétaire Iron. Là où l’amour-passion est moqué, où la chasteté n’a rien d’admirable, l’on se définit par son statut social et non par son sexe, par la pudicitia contre le stuprum. Car moralement condamnés sont les dépenses excessives et l’oubli des devoirs du citoyen, mais aussi la passivité du fellateur. Peu à peu, sous l’influence du stoïcisme, et d’un idéal de tempérance, l’amour entre époux est valorisé. Auguste promulgue une loi contre l’adultère, qui laisse cependant toute licence à l’époux. Les concepts d’inégalité sexuelle et de consentement tels que nous les entendons aujourd’hui n’ont guère de validité dans la société romaine.

      Il peut paraître curieux qu’aussi bien Sandra Boehringer, dans Une Histoire des sexualités, que Michel Foucault, malgré leurs documentations impressionnantes, ne fassent pas allusion à un ouvrage fondamental à peine oublié : le Manuel d’érotologie classique de Friedrich-Karl Forberg[4], qui compile intelligemment des extraits des auteurs de l’Antiquité en fonction des pratiques et des mœurs sexuelles. Ce sont des chapitres consacrés à la « futution » (ou coït), la « pédication » (ou sodomie), l’irrumation » (ou fellation), la « masturbation », aux « tribades » (ou lesbiennes), jusqu’au « coït avec les bêtes » ! L’anthologie est délicieusement érudite, truffée de centaines de citations, d’Aristophane à Martial, d’Ovide à Ausone…

 

 

      La notion de péché intervient avec le christianisme, donc dès avant l’ère médiévale, car à la suite de la Bible, « le seul acte sexuel licite est celui qui se réalise à des fins procréatrices ». Didier Lett s’intéresse plus précisément à la période qui va du XII° au XV° siècle, lorsqu’est « contre-nature » et « fornication » tout ce qui n’est pas honoré par le sacrement du mariage, et a fortiori autant la masturbation, la fellation que la sodomie. Si l’on écoute l’Eglise, plaisir est jouissance sont condamnables et la luxure conduit droit en enfer. Y compris s’il l’on est trop ardent avec sa propre femme, comme le profère Saint Jérôme[5] : « Rien n’est plus infâme que d’aimer une épouse comme une maîtresse ». Quoique certains commentateurs encouragent le plaisir au service de la procréation, comme Constantin l’Africain qui écrivit au XI° siècle un De Coitu. C’est de cette époque que vient le nom de la seule position acceptable, celle du « missionnaire ».

      Cependant le pouvoir de l’Eglise n’allait pas jusqu’au fond de toutes les consciences et de tous les lits, ce dont témoigne la liberté de la littérature volontiers paillarde du temps[6]. L’on se doute doute que les couples, mariés ou non, n’observaient pas à cet égard le calendrier chrétien, avare d’occasions de batifoler sous la couette. Et l’on sait que les méthodes préservatives, souvent à base d’herbes et peu efficaces, que les avortements, quoique sévèrement jugés, restent monnaies courantes. Lorsqu’apparait le concept d’adultère masculin, une « certaine égalité pénale » se fait jour, le viol lui-même pouvant être vigoureusement puni. Quant au concubinage, il affecte les laïcs, mais aussi une bonne partie des clercs. Alors que la prostitution est plus tolérée, l’époque médiévale est celle de « la naissance de la sodomie », qui n’est pas encore celle de l’homosexualité. La peine peut aller jusqu’à l’excommunication. À Venise et Florence, le « vice sodomite » est cruellement châtié ; jusqu’à la castration pour l’Espagne. Quant aux relations lesbiennes, elles sont plus discrètes et moins sévèrement punies, malgré quelques peines de morts appliquées.

      De la Renaissance aux Lumières, la sexualité change-t-elle entre Réforme, progression de la médecine et valorisation du libertinage ? C’est ce qu’examine Sylvie Steinberg. Chez les Protestants, le contrôle intime des mœurs s’accentue, entraînant par contrecoup le contrôle des prêtres au travers des séminaires, sans qu’il soit sûr que la sexualité se restreigne… Mais au XVI° siècle, deux anatomistes, Colombo et Fallope, découvrent le clitoris, du moins lui rendent sa singularité féminine et non pénienne. Par ailleurs un procès pour impuissance de l’époux peut conduire un tribunal médical et ecclésiastique à observer une relation sexuelle en guise de preuve ! Reste que les naissances illégitimes diminuent et que la surveillance sexuelle est de plus en plus intériorisée, quoique dans les campagnes  l’on observe avec relâchement les rescriptions religieuses. Au cours du XVIII° la fécondité baisse notablement : contraception (éponges et préservatifs), sexualité sans coït ou abstinence ? Des livres étonnants paraissent, sous la plume de médecins, La Nymphomanie ou Traité de la fureur utérine en 1771 et la persistance de la « hantise de l’onanisme », sous les doigts disciplinés d’un certain Tissot qui publie en 1764 son Essai sur les maladies produites par la masturbation !

 

De Bienville : La Nymphomanie ou traité de la fureur utérine, Londres, 1789 ;

Tissot : Essai sur les maladies produites par la masturbation, 1764.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Cependant, les romans libertins et pornographiques bourgeonnent au siècle des Lumières, vigoureusement anticléricaux, sans compter le Marquis de Sade, puis contribuent à la critique de l’aristocratie dépravée, jusqu’à la reine Marie-Antoinette prétendument corrompue. Mais à l’autre extrémité du spectre, le préromantisme idéalisateur valorise le choix amoureux et un fidèle mariage. Ce qui n’empêche pas le siècle de cumuler prostitutions et viols de toutes sortes, de devenir « de plus en plus phallocentrique », « de plus en plus soumis à la norme de l’hétérosexualité », si l’on en croit Sylvie Steinberg et l’historien Randolph Trumbach. Néanmoins il devient celui des « prémisses de l’émancipation sexuelle », avec l’éphémère droit au divorce en 1793, puis grâce la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne par Olympe de Gouges, hélas guillotinée par la Révolution…

      Le XIX° quant à lui n’est-il que le siècle de « la bourgeoisie frigide victorienne » ? Il est aussi, selon Michel Foucault, dans La Volonté de savoir, celui de la montée du « biopouvoir médical », ne serait-ce qu’avec l’apparition du mot « sexualité » sous la plume de Julien Joseph Virey en 1800. Si l’homme doit faire son initiation, y compris en affrontant la syphilis et le « péril vénérien », la femme reste « sensitive et vulnérable », soumise et maternelle. En fait son éducation érotique est voisine du néant, alors qu’elle ne découvre que la « brutalité sexuelle » lors de sa nuit de noces ; quoique les paysannes soient un peu plus délurées. En dépit des préceptes religieux et médicaux, voire étatiques qui condamnent la masturbation (solitaire ou mutuelle) et les moyens contraceptifs, au motif qu’ils détourneraient de la procréation et donc du peuplement, les pratiques évoluent souterrainement. Cependant prostitution, homosexualité et pornographie sont réprimés sans relâche. Le tableau, dressé avec vigueur par Gabrielle Houbre, fait frémir.

 

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      Bien heureusement, la « révolution sexuelle » irrigue le XX° siècle, en particulier à partir de 1968. Peinte par Christine Bard, elle valorise la jouissance et la séduction, le mariage d’amour, le recul des tabous, la tolérance envers l’amour libre et l’adultère, alors que l’inceste et le viol deviennent intolérables… Même si l’auteure insiste un peu lourdement sur la collusion du marxisme avec cette libération, certes revendiquée par de nombreux auteurs et militants issus d’un tel courant, malgré le « conservatisme en matière de mœurs » de la gauche, alors qu’il ne serait pas indécent d’introduire le concept de libéralisme, elle dresse un tableau roboratif. De Wilhelm Reich à Simone de Beauvoir, en passant par Herbert Marcuse, les intellectuels bousculent les tyrannies de la répression sexuelle. Mais l’on oublie ici combien le capitalisme contribue à cette révolution, grâce à la démocratisation de la mode, des instruments ménagers, de la presse et des livres, y compris pornographiques, sans oublier la pilule contraceptive. La pensée féministe n’est pas en reste, rompant avec le phallocratisme. Bientôt, venu des Etats-Unis et de l’essayiste Robert Stoller, le concept de genre bouscule les mentalités. Si « la sexualité est une construction sociale » (et notre précédente lecture l’a suffisamment montré), si le genre n’est pas le sexe, ce qui est avéré pour les homosexuels, bisexuels et a fortiori hermaphrodites[7], n’allons pas jusqu’à délirer en prônant l’idée selon laquelle les sexes n’existent pas.

      La recherche bouillonne : women’s studies et queer studies, mais aussi porn studies, venues des Etats-Unis, font florès pour offrir de nouvelles légitimités. L’Historien ne s’intéresse plus seulement aux femmes, mais au viol, au coup de foudre[8] ; le sociologue imagine un Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes[9]… Outre ces incontournables démarches, le Rapport Kinsey sur les comportements sexuels, paru en 1948 aux Etats-Unis, ensuite celui de Hite en 1976, l’institution du divorce par consentement mutuel, la libéralisation d’une efficace contraception puis de l’avortement, et enfin le sida, dans les années quatre-vingts, auquel succomba Michel Foucault, sont des jalons qui ont révolutionné les pratiques et les mentalités. Sexologie, sex symbol et sextoy, mais aussi homophobie et gay, trans, voire intersexe, asexuel et pansexualité, deviennent des mots courants au service de la liberté des corps, même si ces derniers sont encore empêtrés de normes sociales, quoique celle de la virginité ne soit plus guère d’actualité, même si s’élèvent des critiques arguant d’une « ruse de la domination masculine » qui permet de jouir des disponibilités féminines. L’on « balance le porc[10] » du harcèlement sexuel et l’on découvre également le néologisme « pédocriminalité », peut-être aussi maladroit que « pédophilie », alors qu'il faudrait parler de « pédérastie »…

      Cette révolution politique et anthropologique étant une affaire française et occidentale, l’on devine qu’elle reste fragile, y compris lorsque des féministes radicales comme Robin Morgan plaident que « tout rapport sexuel impliquant une pénétration vaginale avec un homme est par essence un viol », préparant un nouveau puritanisme ; d’autant qu’elle est fort menacée par le sud, en particulier par les pays arabes et l’Islam…

      Au sortir de cette belle Histoires des sexualités, une fois de plus se vérifie l’adage : toute Histoire est faite avec les fondamentaux, les tendances, les préjugés et les avancées de son temps. La sexualité est cependant bien devenue un domaine noble de l’Histoire, et la reconnaissance de la féminité, des violences sexuelles, des homosexualités, du genre parfois distinct du sexe, peut être un humanisme. En ce sens, s’appuyant sur des sources variées, historiques et littéraires, de Catulle à Ovide, de Boccace à Dante, des archives judiciaires, la littérature médicale, religieuse et militante, des témoignages, y compris des papyrus antiques récemment retrouvés, l’investigation est aussi probante qu’enrichissante : prodigieusement documenté, l’ouvrage est une mine de connaissance, un panorama impressionnant des pratiques et des mentalités. Entre cent autres exemples, l’on appréciera l’étude des « représentations artistiques aux frontières des interdits », qui usent souvent de l’artifice mythologique. Sans compter que les détails sont parfois croustillants, voire édifiants, comme lorsque l’adultère de Victor Hugo conduisit sa partenaire seule en prison, ou comme lorsqu’au détour du Tableau de l’amour conjugal de 1686, il apparait que la position dominante pour la femme est non seulement contraire à la « naturelle domination masculine », mais peut engendrer des enfants boiteux et stupides !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Bien avant Une Histoire des sexualités, c’était à partir de 1976 l’Histoire de la sexualité de Michel Foucault[11], écrite jusqu’à la veille de sa mort en 1984. Nuance d’importance. L’on se doute que l’auteur des Mots et les choses n’affectait pas ainsi une position d’autorité absolue. Il faut cependant admettre que ce qui est aujourd’hui un quatuor d’essais sur les mœurs, depuis l’Antiquité et jusqu’au premier Moyen-âge, laisse le lecteur rêveur : si le sida avait prêté longue vie à l’auteur, jusqu’où n’aurait-il pas été, jusqu’à notre contemporain, érigeant une somme plus solide que la tour de Babel, inventoriant les discours qui ont réglé, inventé et orienté la sexualité de toute l’humanité…

      Ne boudons pas notre plaisir, malgré une légère frustration : quel dommage que ce quatrième volume, posthume (quoique l’auteur prétendait : « Pas de publication posthume »), n’ait pu rejoindre ses congénères dans le coffret de la Pléiade, faute d’une trop tardive volonté de faire savoir de la part des ayant-droits, car nous voici avec un volume orphelin, si à l’occasion nous nous sommes séparés de ses trois prédécesseurs.

      Quand La Volonté de savoir était un vaste prologue méthodologique, intégrant le couple discours et répression à l’usage de « nous autres, victoriens », dépassant le concept de pouvoir par celui de biopouvoir, le second volume, L’Usage des plaisirs est celui des anciens Grecs du IV° siècle, dont les catégories, le « rapport aux corps, à l’épouse, aux garçons et à la vérité[12] », les interdits n’ont pas grand-chose à voir avec ceux du Christianisme. Le Souci de soi prolonge cette enquête historique chez les Romains en interrogeant Galien, Artémidore et le Pseudo Lucien : comment les exigences de la nature et de la Cité permettent-elles de se soucier de son corps autant que de l’éducation de son esprit ?

      Comblant judicieusement un vide entre l’Antiquité et le Moyen-Âge étudié dans la précédente Histoire des sexualités, l’ouvrage de Michel Foucault en est en quelque sorte le chaînon manquant. Ces Aveux de la chair sont assurément des discours, étudiés en tant que tels, dans le cadre de « la gouvernementalité pastorale », et en effet la répression n’est jamais loin de l’obéissance et de la pénitence. Ils bâtissent les fondations du Christianisme et de sa règle sexuelle aux travers des plus grands Pères de l’Eglise. Clément d’Alexandrie, Cyprien, Ambroise, Jean Chrysostome, Cassien, et, richissimes cerises sur le gâteau, Augustin et Tertullien, Pères de l’Eglise des II° au V° siècles, sont au centre de cette philologie de la confession et de la pénitence, de la rhétorique et de la morale. La quête de la vérité, car au travers du confesseur Dieu sonde les reins et les cœurs, irrigue le cheminement du Chrétien. Il s’agit d’orienter son âme au travers des voies de la virginité et de la chasteté, de la concupiscence et du devoir conjugal, entre célibat des clercs et mariage des laïcs : selon Saint Ambroise, « la virginité est pour quelques-uns et le mariage pour tous ». Il est nécessaire de purifier le désir, d’éloigner, d’exorciser le démon de la luxure, rejeté en enfer, pour gagner le paradis de la procréation qui augmente les fidèles du Christ et celui de l’esprit angélique abondé par la chasteté. Ainsi l’essayiste montre comment la formation de l’expérience christique, depuis le baptême jusqu’à cet examen de soi qui est « l’art des arts », passe par deux chemins du corps et de l’âme : « Être vierge », « Être marié ». Car il s’agit de pratiquer l’abstinence anachorétique ou la continence conjugale, de penser « la  disqualification du plaisir » pour s’affranchir du mal », en particulier de ce mal qui est la concupiscence, le péché capital de luxure. Ainsi va la « libidinisation du sexe », qui est à la fois une morale et une médecine : « Ce que produit la volupté, n’est-ce pas trop souvent la ruine de la santé ? », écrit Saint Augustin dans La Cité de Dieu. Or la lecture des Pères de l’Eglise ne se limite pas à la condamnation des aiguillons de la chair et des emportements de l’orgasme qui volent à l’humanité la maîtrise de soi, mais elle engage une éthique intellectuelle bien comprise par notre philosophe : « la chasteté comme maîtrise des passions charnelles au sens strict est indispensable à la science spirituelle ».

      Il semblerait qu’il n’y ait guère de continuité à cet égard entre l’Antiquité et le Christianisme ; pourtant l’examen de conscience stoïcien, qui est une « discipline de soi », est à la source de cette rencontre qu’est la confession, au pied du directeur de conscience, reflet de l’omniscience divine. Cette continuité permit de faire accepter par Rome le Christianisme. Il y avait « l’usage des plaisirs » et leur gestion raisonnée,  il y eu cependant une herméneutique du désir, « de se manifester en vérité ». Au point que soient liés « le sexe, la vérité et le droit » dans une ère où s’invente « une forme de la subjectivité », un dire des « mystères du cœur ».  Ne peut-on pas déduire que de ce travail d’introspection découlera l’individualisme moderne ?

      Au-delà de la patiente richesse de l’érudition de Michel Foucault, l’on retrouve ici, même si l’on ignore dans quelle mesure il eût peaufiné ce texte d’ailleurs inachevé, l’élégance de son écriture, la capacité à déplier les règles et les motivations d’une époque de la sexualité humaine, celle du christianisme primitif, sans le vouer aux gémonies, et dont on peut encore mesurer aujourd’hui parmi nos mœurs et nos mentalité la trace, même si, au sortir de cette généalogie de la sexualité, elle s’efface, « comme à la limite de la mer un visage de sable », pour reprendre la célèbre dernière phrase des Mots et les choses.

 

Dionis : Cours d'opérations de chirurgie, Laurent d'Houry, 1724, p 237.

Photo : T. Guinhut.

 

      L’on sait que Michel Foucault faisait de ses cours un banc d’essai pour ses livres. Les volumes en paraissent peu à peu : le dernier en date étant La Sexualité, avec des cours venus des universités de Clermont-Ferrand en 1964 et Vincennes en 1969. Cette « formation culturelle » se découvre au moyen d’une « archéologie » de la sexualité, au travers du concept du tragique face au droit et à la mort. Une trilogie thématique irrigue le volume, entre masturbation, hystérie et homosexualité. Mieux, au-delà de la question du droit des femmes et du mariage au cours de l’Histoire, se dresse un savoir biologique qui, au cours du XIX° siècle, peut accéder au statut d’utopie, de Sade à Histoire d’O, en passant par Le Nouveau monde amoureux de Charles Fourier, prémisses de cinquième et sixième volumes futurs jamais rédigés. Sexualité naturelle et révolution sexuelle y sont opposées. Cependant l’idée, déjà bien datée, voire désuète, selon laquelle la psychanalyse puisse être « la clé de toutes les sciences humaines » laisse le lecteur pantois.

 

 

      Si la liberté est un pouvoir, les pouvoirs ont toujours tenté, et tentent toujours, d’ordonnancer et de réprimer la et surtout les sexualités. Entre gynécologie, pilule contraceptive et avortement, la science et le droit issus des Lumières se sont alliés pour libérer les individus et au premier chef les femmes des contraintes cruelles de la nature, des clans, des gouvernements, des églises et des mosquées. Au-delà des oripeaux et des carcans religieux, des assignations identitaires, y compris hétérosexuelles, gays, transgenres, asexuelles, ou tout ce que l’on voudra imaginer, il est à espérer que l’on puisse devenir enfin, au-delà du « régime victorien[13] », dénoncé en 1976 par Michel Foucault et aujourd’hui dépassé, « le sujet moral de [sa] conduite sexuelle[14] ». Souhaitons également  que par-delà tous ces pouvoirs aliénants, que la liberté ne se contente pas et ne se cadenasse pas dans et par la sexualité. N’y-a-t-il pas d’autres dimensions au sein de l’être humain, ne seraient-ce que celles de l’art…

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Renzo Tosi : Dictionnaire des sentences latines et grecques, Jérôme Million, p 291.

[4] Friedrich-Karl Forberg : Manuel d’érotologie classique, Joëlle Losfeld, 1995.

[9] Didier Eribon : Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Larousse, 2003.

[12] Michel Foucault : L’Usage des plaisirs, Œuvres II, La Pléiade, Gallimard, 2015, p 764.

[13] Michel Foucault : La Volonté de savoir, Œuvres II, La Pléiade, Gallimard, 2015, p 617.

[14] Michel Foucault : L’Usage des plaisirs, Œuvres II, La Pléiade, Gallimard, 2015, p 764.

 

Photo : T. Guinhut.

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17 novembre 2018 6 17 /11 /novembre /2018 10:45

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Les résonances musicales, picturales et littéraires
d’Haruki Murakami :
Le Meurtre du Commandeur,
Kafka sur le rivage.

 

 

Haruki Murakami Le Meurtre du Commandeur,

traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond,

Livre 1, 456 p, 23,90 €, Livre 2, 480 p, 23,90 €.

 

Haruki Murakami : Kafka sur le rivage,

traduit par Corine Atlan, 10/18, 640 p, 12 €.

 

 

 

 

 

      Qui sait si un autre monde s’ouvre près de nous, lorsque résonne la mystérieuse clochette à manche de bois d’un vieux sanctuaire nocturne et pierreux. De même, parmi les anfractuosités du moi, repose un autre monde auquel un rien, mais surtout une œuvre d’art, permettront d’accéder. C’est tout l’art d’Haruki Murakami que d’associer un confort de lecture particulièrement aisé avec les mystères et les béances de la personnalité, jusqu’aux ténèbres du fantastique. Un brin kafkaïen (n’a-t-il pas écrit Kafka sur le rivage ?), il ne néglige ni les nouvelles, comme L’Etrange bibliothèque, ni les vastes massifs romanesques, comme la trilogie de 1Q84. Le dernier opus, en deux volets, du romancier japonais emprunte cette fois son titre, non plus à Orwell, mais à Mozart : Le Meurtre du Commandeur. Œuvres dans lesquelles les résonances musicales s’associent aux résonances picturales et littéraires pour former un art poétique.

 

      Faussement simple, Haruki Murakami est un conteur dont la langue (et il en est probablement de même en japonais, ce pourquoi il faut remercier la traductrice Hélène Morita) coule avec une aisance remarquable. Elle prend son lecteur dans ses bras souples pour l’emporter dans le confortable fauteuil de la fiction, au point que l’on regretterait d’achever finalement cette lecture. Cependant cette simplicité recèle des interrogations infinies : « Dans vos toiles, il y a un je ne sais quoi qui stimule l’âme du spectateur d’une manière inhabituelle. À première vue, on se dit, oui, bon, ce sont des portraits ordinaires, conventionnels, mais si on les examine bien, on découvre qu’il y a quelque chose dedans ». C’est ainsi que Menshiki, amateur bientôt devenu client, commente les productions apparemment conventionnelles du jeune portraitiste.

      Une telle citation pourrait s’inscrire au fronton de l’art d’Haruki Murakami. Art d’autant plus perspicace et universel qu’il s’intéresse à celui de la peinture. En effet, le personnage principal, narrateur et modeste héros, des deux « Livres » du Meurtre du Commandeur est un peintre. Et, comme si ce n’était pas assez, il habite quelques temps dans la demeure abandonnée par un vieux peintre grandement renommé qui maintenant est « dans un état mental qui ne lui permettait pas de faire la différence entre un opéra et une poêle à frire ».

      Autre art donc, celui de l’opéra, puisque la discothèque du vieux Tomohiko Amada regorge d’interprétations remarquables, puisque le « Commandeur » est celui du Don Giovanni de Mozart. Ce sont des « correspondances » au sens baudelairien, d’autant plus qu’un tableau, celé dans le grenier du vieux peintre déchu, et habité par un hibou, attire l’attention du narrateur : « Le Meurtre du Commandeur ». Quoique peint dans le style profondément japonais du « nihonga », il représente la scène initiale de l’opus mozartien. On ne s’étonnera pas que la maison sur la montagne où s’installe le narrateur après son divorce soit l’occasion d’écoutes inspirantes. Ni que notre auteur ait publié ses entretiens avec un chef d’orchestre, Seiji Ozawa[1].

      Lui qui est devenu un portraitiste professionnel recherché, bien qu’il ne lui semble pas travailler en artiste, parviendra-t-il, en faisant le portrait de Menshiki à « capter ce qui constituait le cœur de ce qu’il était » ? Car l’homme à la chevelure « étonnamment blanche », dont le nom s’écrit comme dans « Epargné par les couleurs », et qui habite opportunément une maison blanche sur la montagne d’en face, ne laissera peut-être pas découvrir son « secret enfermé dans une petite boite fermée à clé, elle-même profondément enterrée ». De même un vieux sanctuaire pierreux dégage « une atmosphère lourde de sens caché », alors que la nuit résonne de sa mystérieuse clochette.

      Toute la difficulté du romancier est d’attirer le lecteur vers les secrets cachés et promis sans trop les déflorer. Aussi différents objets, différentes révélations, sont-ils comme les pierres d’une marelle, les balises d’un jeu de piste et d’une randonnée dans une contrée inexplorée : le hibou du grenier, le tableau caché et déballé, la clochette esseulée au fond de l’excavation, bientôt également musicale dans la nuit de l’atelier, qui est peut-être celle d’un bonze enterré vivant, momifié, et devenu « Bouddha à même le corps », ou d’une âme invisible.

      Le peintre, d’abord en panne d’inspiration, et son voisin de la montagne d’en face sont deux solitaires, décalés de la société, artiste et amateur d’art, l’un nanti de quelque amante occasionnelle, l’autre fort riche, en son élégante maison immaculée et dont les cheveux blancs luxuriants seront le motif central de son portrait. L’un a perdu sa jeune sœur, l’autre n’a jamais été le père de sa fille… Ainsi la sorte de relation d’amitié, peut-être intéressée, qui s’installe peu à peu entre le peintre et son modèle permet peu à peu la confession de Menshiki, confiant sa probable paternité émue d’une fille de treize ans, dont il observe la maison avec de puissantes jumelles, et dont le narrateur va devoir également peindre le portrait.

      Ne révélons pas toutes les chausse-trappes, n’ouvrons pas toutes les boites à mystère de ce roman et laissons le lecteur en craindre et savourer les contenus. Peut-être saura-t-il ainsi qui est ce « Commandeur », venu de l’Histoire de l’Autriche, qui est l’homme « au long visage », quels sont les chemins secrets de la fillette, comment la clochette sera un élément déclencheur, puis salvateur…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      N’en doutons pas. À l’instar de Menshiki devant la lettre posthume de son amante, le lecteur se doit d’être armé d’attention et de perspicacité : « à la manière d’un linguiste étudiant une langue antique que plus personne ne parle, il avait exploré les différentes possibilités cachées dans ces lignes ».

      À l’exploration psychologique, répond l’interrogation fantastique, là où s’ouvre « un léger décalage dans la jointure des mondes ». Certes, les explications rationnelles restent possibles, par exemple un courant d’air qui animerait la clochette sous les roches du sanctuaire, des hallucinations auditives et visuelles, des rêves intenses, comme lorsque le petit Commandeur est sorti de son tableau pour parler à notre peintre. Du moins en-a-t-il l’apparence, car il est plus exactement une « Idée ».

      Cependant le fantastique monte par paliers. Les apparitions fantomatiques sont d’abord soumises au doute du narrateur, qu’il s’agisse du « Commandeur », dont l’apparence est empruntée par la momie philosophe venue du puits sous le sanctuaire (qui devient un tableau), ou du vieux peintre Tomohiko Amada, dont la vieillesse desséchée mais attentive réinvestit un instant son atelier. Elles deviennent de plus en plus prégnantes, jusqu’à l’apogée souterraine du roman !

      Même si ce n’est qu’à l’occasion d’un rêve érotique, voire de paternités incertaines, prenons-y garde : « De multiples couches de réalité avaient fondu et s’étaient mélangées dans mon cerveau avant de se transformer en un fatras boueux. À l’image du chaos primitif du monde »...

      On l’a deviné, le mystère ne va pas sans suspense. De surcroît lorsque la petite Marié manque son cours de dessin, disparait de manière inquiétante ; ce qui permet au roman de se voir frôler le récit policier. Reste qu’il faudra en passer par le meurtre de « l’Idée » du Commandeur, là où gît peut-être « la racine du mal », et brutalement interroger l’observateur au « long visage » qui n’est « qu’une métaphore ». Or mener son enquête parmi le souterrain « chemin des métaphores » et « entre le rien et l’être » risque de ne pas être de tout repos, là où aucune police ne peut être d’aucun secours : seule l’imbrication des pièces de l’irrationnel puzzle nous rendra Marié…

      Aussi faut-il se demander quelle fonction remplit l’épisode démesurément fantastique de l’onirique descente souterraine de notre jeune peintre. Catabase orphique avec son passeur, initiation à la mort et à la renaissance, épreuves pour accéder aux métaphores de l’art, monnaie d’échange pour ramener au jour la petite Marié enfermée dans l’inconscient de la maison de Menshiki, où elle respire longtemps l’odeur ancienne des vêtements de sa mère dans le dressing…

      Ce qui peut-être nous convainc le plus parmi les deux volets de ce roman, ce sont les récurrentes réflexions sur l’art, en particulier pictural ; ce dès le matinal degré zéro de la conception : « J’appelais ce moment « le zen de la toile ». Rien encore n’était dessiné, mais ce n’était pas encore du vide qu’il y avait là. Sur cette surface immaculée se dissimulait la forme sur le point d’advenir ». À cette esthétique zen s’ajoute une dimension platonicienne, ce que confirme à sa manière la mention de « l’Idée », qui définit le petit Commandeur.

      En outre, l’art est partout saupoudré dans ce roman, qu’il s’agisse de la simple attention envers un acte culinaire quotidien ou de l’élégance de Menshiki : « il appuya alors sur la sonnette. En prenant son temps, prudemment, comme un poète lorsqu’il choisit un mot précis à placer à un endroit clé du vers ». Alors que ce dernier sait pertinemment qu’il n’atteint pas à la qualité d’artiste : « À ma façon j’ai une certaine intuition, mais malheureusement je n’ai pas le moyen de l’extérioriser. Si aigüe que soit cette intuition, je suis incapable de la transposer en une forme universelle, autrement dit, en œuvre d’art ».

      C’est aussi l’histoire de la métamorphose du peintre. Une fois réussi le portrait de Menshiki, le narrateur a trouvé sa voie : le « portrait « abstrait » en quelque sorte ». Il sait aussi percevoir la vertu du non finito : « En demeurant inachevée, cette peinture était achevée », médite-t-il devant l’inquiétant portrait de « l’homme à la Subaru Forester blanche ». Si la capacité créatrice qui explore et expose la nature intime et explosive des choses s’épanouit, parfois dangereusement, sur les nouveaux tableaux du narrateur, la fin est à cet égard un peu décevante puisqu’il se cantonne de nouveau aux portraits de commande. Comme quoi, il n’a côtoyé qu’un moment le monde de « l’Idée » et le « chemin des métaphores »... Heureusement pour son lecteur, Haruki Murakami est en la matière un expert.

      Le premier livre, sous-titré « Une Idée apparait », est plus riche intellectuellement ; le second, « La métaphore se déplace » est empreint d’un suspense plus haletant ; ce qui induit la seule et bien modeste réserve que l’on puisse amener auprès d’un tel diptyque de l’artiste et de la paternité. Il reste un de ces livres dont la lecture rend progressivement plus sensible et intelligent.

      Aux références occidentales, comme les opéras de Mozart et de Richard Strauss, s’associent celles à des classiques de la littérature japonaise, Les Contes de pluie et de lune d’Akinari Ueda ; comme dans Kafka sur le rivage (titre qui vient d’une chanson) l’écrivain éponyme croise le Dit du Gengi de Murasaki-shikibu[2]. Explorant les pages du Meurtre du Commandeur, l’on frôle Alice au pays des merveilles, une allusion au cinéaste Akira Kurosawa, une autre à George Orwell, qui est évidemment un ricochet de 1Q84[3].

 

      À l’instar de notre diptyque aimé, Kafka sur le rivage est une « tempête métaphysique et symbolique ». Un ami nommé « Corbeau », une noire « prédiction », un destin comparé à une « tempête de sable », tout semble orchestré pour que le doigt de la fatalité inscrive le signe de la tragédie sur le front du jeune narrateur. L’adolescent projette une fugue dans une « ville lointaine et inconnue », un « refuge dans une petite bibliothèque ». Car il se fait appeler « Kafka Tamura » et se dirige vers la bibliothèque Komura, où l’on conserve des volumes anciens de poésie. L’un des employés, Oshima, le recueille, le loge dans un refuge de montagne sommaire, et parlant de Sôseki[4] et de Schubert, lui confie : « les œuvres qui possèdent une sorte d’imperfection sont celles qui parlent le plus à nos cœurs, précisément parce qu’elles ont imparfaites ». Est-ce l’une des seules vertus de Kafka sur le rivage, dont le titre vient d’une étonnante chanson, qui fut jadis un fabuleux succès, de la belle bibliothécaire, Mlle Saeki, dont l’amoureux disparut tragiquement…

      En ce mince refuge, des étagères sont chargées de livres, au service de l’autodidacte. Il lit ce que l’on devine être Eichmann à Jérusalem[5], médite sur l’accident dont il se réveilla ensanglanté, quoiqu’il ne s’en souvienne pas le moins du monde, puis, note : « Ce que j’imagine a peut-être beaucoup d’importance en ce monde ». Comme s’il s’agissait de la devise de notre écrivain.

      Deux histoires parallèles se nouent : des enfants étrangement évanouis en 1944, celle du vieux Nakata qui sait parler aux chats. Evidemment elles sont liées. Le réalisme jusque-là omniprésent, se fissure légèrement, éclate, devant l’homme qui éventre et rassemble « des âmes de chats », que Nakata doit, sur sa demande, tuer, et qui se révèle avoir été un célèbre sculpteur, Koichi Tamura, donc le père de notre adolescent. Des pluies de poissons et de sangsues se produisent, mais « c’est peut-être une métaphore ». Le vieux, resté « idiot », mais pas si bête, doit partir en quête de la « pierre blanche » du sanctuaire (ce qui est un autre leitmotiv), avec le concours du jeune Hoshino (qui se métamorphosera grâce à son guide et au trio « À l’Archiduc » de Beethoven) et du « Colonel Sanders » (qui est un « concept »), alors que l’enquête policière est sur la piste de Nakata et de Kafka…

      Le roman d’éducation d’un jeune homme le conduit à travailler et loger dans la bibliothèque, à être troublé par le jeune fantôme de Mlle Saeki, qui a cependant cinquante ans : « Ce qu’on nomme l’univers du surnaturel ne sont que les ténèbres de notre propre esprit ». Et, qui sait, à obéir à la prophétie paternelle : « Un jour, tu tueras ton père de tes mains, et tu coucheras avec ta mère », mais aussi avec sa sœur. Bien qu’il se découvre amoureux de la jeune fille du passé, l’oedipéenne tragédie se produira-t-elle ? Se changera-t-elle en sérénité ? Ce sont cette fois-ci des résonances littéraires, entre Sophocle et Kafka, qui irriguent l’univers profondément émouvant d’Haruki Murakami. De plus, comme le dit le poète William Butler Yeats, « la responsabilité commence dans les rêves ». Aussi, « ton sperme est absorbé dans l’autre monde ». Les personnages s’aventurent dans le lacis de la filiation, des vies antérieures et des réincarnations, mais aussi dans une forêt initiatique où il faut laisser Eurydice. En un roman exponentiel, là « où tu devras vivre dans ta propre bibliothèque », là également sont les résonances…

 

 

      La délicatesse du réalisme onirique d’Haruki Murakami (né en 1949 à Kyoto) fait ici et là merveille, non loin d’ailleurs de l’écriture de Yoko Ogawa[6], mieux semble-t-il que dans le triptyque formé par 1Q84. Mieux encore que dans la nouvelle térébrante titrée L’Etrange bibliothèque[7], où, des leitmotivs parcourant le patrimoine de l’écrivain, l’on croise une fillette consolatrice, un « homme-mouton » (renvoyant à La Course du mouton sauvage[8]), où un vieux bibliothécaire entraîne un enfant au fond d’un labyrinthe et l’oblige à lire des ouvrages abscons qu’il mémorise cependant parfaitement, sous peine de relégation perpétuelle. Il serait en tous cas pour le moins risqué d’être enfermé à perpétuité dans un livre d’Haruki Murakami. Pourtant même la peur qui peut y régner semble enchanteresse…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Haruki Murakami : De la musique. Conversations avec Seiji Ozawa, Belfond, 2018.

[2] Murasaki-shikibu : Le Dit du Genji, Diane de Selliers, 2007.

[3] Haruki Murakami : 1Q84, Belfond, 2011.

[7] Haruki Murakami : L’Etrange bibliothèque, 10-18, 2016.

[8] Haruki Murakami : La Course du mouton sauvage, Seuil, 1982.

 

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Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Christine de Pizan, féministe du Moyen Âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin : Froidevaux-Metterie, Friedan, Chemaly, Goettner-Abendroth

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

Herland parfaite république des femmes

Bernardine Evaristo, Imbolo Mbue

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L'Après littérature

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Prières nocturnes, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte, Vraiment peindre

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Adam et Eve, mythe et historicité

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Des peintres : Crivelli, Titien, Rothko, Tàpies, Twombly

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

La Sirène d'Isé

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Faim romantique et passion nazie

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

Croisade des enfants, Vies parallèles, Livre des nombres

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Averroès et al-Ghazali

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

Jaccottet

Philippe Jaccottet : les madrigaux, la clarté

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Rires du Japon et bestiaire de Kyosai

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kehlmann

Tyll Ulespiegle, Les Arpenteurs du monde

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Le Conquérant, Aléa

 

 

 

 

 

 

Knausgaard

Autobiographies scandinaves

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies et autobiographie par Barbara Cassin

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Troubadours et érotisme médiéval

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

SurVeillance, holocauste, hermaphrodisme

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Censures et Autodafés

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, L'Estomac, Orgasme

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Dictionnaire khazar, Boite à écriture

 

 

 

 

 

 

Peinture

Traverser la peinture : Arasse, Poindron

Sonnets des peintres : Crivelli, Titien, Rohtko, Tapiès, Twombly

 

 

 

 

 

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Philosophie

Mondialisations et féminisations philosophiques

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Lyrisme, baroque : Riera, Voica, Viallebesset, Schlechter

Trois vies d'Heinz M, vers libres

 

 

 

 

 

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Générosité, Chambre aux échos, Sidérations

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, 75 feuillets

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Ecrivains noirs : Wright, Ellison, Baldwin, Scott Heron

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

De l'origine des dieux ou faire parler le ciel

 

 

 

 

 

 

Renaissance

Renaissance historique et humaniste

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

 

 

 

 

 

 

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

 

Rilke

Sonnets à Orphée, Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome : Barbares, socialisme, climat, épidémies

Rome de César à Fellini, par la poésie latine

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

Isaac Babel ou l'écriture rouge

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

 

 

 

 

 

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

L'Eglise est-elle contre la science ?

Inventer la nature : aux origines du monde

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, Kling : Quality Land

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

Ursula Le Guin : La Main gauche de la nuit

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie ; No Smoking

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Réécritures de La Tempête à Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Ecrits des camps, Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Faire parler le ciel. De la théopoésie

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

Surveillances étatiques et entrepreneuriales

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Dictionnaire amoureux de Venise

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorcières

Sorcières diaboliques et féministes

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

 

 

 

 

 

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Spengler

Déclin de l'Occident de Spengler à nos jours

 

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell