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29 avril 2024 1 29 /04 /avril /2024 14:33

 

Costa de Jaizkibel, Hondarribia, Guipuzcoa.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

De la Méduse de la peur à l’Apocalypse zéro.

Sous le regard de Méduse ;

Michel Maffesoli : Le Temps des peurs ;

Nicolas Bouzou : La Civilisation de la peur ;

Pascal Bruckner : Je souffre donc je suis ;

Michael Shellenberger : Apocalypse zéro.

 

 

Sous le regard de Méduse. De la Grèce antique aux arts numériques,

Direction : Emmanuelle Delapierre & Alexis Merle du Bourg,

In Fine/Musée des Beaux-Arts de Caen, 2023, 344 p, 39 €.

 

Michel Maffesoli : Le Temps des peurs, Cerf, 2023, 216 p, 20 €.

 

Nicolas Bouzou : La Civilisation de la peur, XO éditions, 2024, 224 p, 19,90 €.

 

Pascal Bruckner : Je souffre donc je suis, Grasset, 2024, 320 p, 22 €.

 

Michael Shellenberger : Apocalypse zéro,

traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Daniel Roche,

L’Artilleur, 2021, 528 p, 23 €.

 

 

Fille de Phorcus, elle est une des trois Gorgones, et seules ses deux sœurs Sthéno et Euryalé ont le privilège d’être immortelles. Le dieu des mers, Neptune, abusa d’elle et la rendit enceinte dans le temple de Minerve, ce pourquoi la déesse, irritée d’un tel sacrilège, métamorphosa les cheveux de la malheureuse en serpents et donna à sa tête le pouvoir de changer en pierre quiconque la regarderait. Seul Persée parvint à la décapiter, en usant du poli de son bouclier comme miroir. La tête orna celui d’Athéna ainsi que son égide. Aussi, depuis la Théogonie d’Hésiode, Méduse peut-elle passer pour l’indépassable allégorie de la peur. Ce qui se décline « de la Grèce antique aux arts numériques », pour reprendre le titre de l’ouvrage somptueux qui fascine le lecteur, les peintres, les sculpteurs et les plasticiens : Sous le regard de Méduse. Loin d’être une quincaillerie mythologique, elle continue de pétrifier notre aujourd’hui, qui, selon Michel Maffesoli et Nicolas Bouzon est celui du Temps des peurs et de la Civilisation de la peur, tant elle emprunte le visage de la guerre lointaine sinon proche, des cancers et autres affections, mais surtout d’une catastrophe climatique et écologique. Enfin nous ne nous laisserons pas intimider par « un nouveau sacré qui méduse », selon la formule de Pascal Bruckner, qui, dans Je souffre donc je suis, montre combien les victimes, ou prétendues telles, usent de la posture victimaire pour assurer leur hubris et leur pouvoir. Entre peurs rationnelles, utiles, et peurs irrationnelles, tout le monde, malgré les manipulateurs et le panurgisme, ne se laisse pas flouer par les agitateurs de Méduse, et surtout pas Michael Shellenberger, qui, dénonçant « les erreurs de l’écologie radicale » et annonçant que « la fin du monde n’est pas pour demain », titre Apocalypse zéro et avec une conviction assurée son essai. N’ayons donc pas peur des peurs ; de façon à les balayer, les affronter…

 

 

La « fortune iconographique » de Dame Méduse est considérable, et malgré des artistes à cet égard célébrissimes, tels Rubens et Caravage, bien d’autres se relèvent de l’oubli, au moyen de l’exposition qui se tint au Musée des Beaux-Arts de Caen lors de l’été 2023, et surtout grâce à ce pérenne ouvrage dont le titre fait déjà frémir : Sous le regard de Méduse. Rassurons-nous, l’impeccable papier glacé, miroir des œuvres, est inoffensif et nous ne serons pétrifiés que de beauté. Car si elle ne peut être directement regardée, il est fort possible de la représenter. Une histoire littéraire et surtout figurative de vingt-six siècles permet à Méduse, avatar de Phobos, dieu de la peur panique, de dépasser largement le renom du Sphinx et de la Chimère, pourtant choyées par Ingres et Gustave Moreau. Au point qu’elle retrouve sa coiffe de serpents chez les Furies, qui se délectent de poursuivre le coupable aux Enfers. Sans compter qu’un de ses doubles est la figure de l’Envie dont la langue serpentiforme s’étale sur une fresque de Giotto.

Elle est le visage de la mort, en voie de putréfaction, gluante comme les serpents de sa chevelure, voire d’une sexualité maléfique et serpentine en tant que figure-vulve castratrice selon le penchant freudien. Infernale, elle est conjuratoire et ambivalente, car son sang fatal peut avoir des vertus curatives. Elle protège le guerrier qui l’arbore, ainsi que les édifices et les foyers qui lui confient frontons et acrotères. L’idéal de beauté des Grecs doit composer avec la laideur bestiale du monstre…

Mais au-delà de l’Antiquité, ce sont l’art baroque, puis le dix-neuvième fin de siècle et décadent qui goûtent les formes délétères du chef sanglant de Méduse. Toutefois, d’affreuse, elle devient parfois séduisante beauté fatale, si l’on pense à l’hellénistique Méduse Rondanini ou au symboliste Fernand Khnopff. La voici blafarde ou noirâtre, criant ou vomissant, alors qu’elle peut être multicolore, ou limpide, trompeusement calme. Elle sait hurler furieusement sur l’armure de Julien de Médicis par Verrocchio, dégouliner en déliquescence dans le bronze vert-de-gris de Bourdelle…

Mais à cette pauvre femme punie pour avoir été violée par Neptune, ne faut-il pas rendre justice ? Aussi un féminisme humaniste lui permet d’implorer la pitié dans une photographie de Dominique Gonzalez-Foerster, dans laquelle elle se photographie (en 2021) en buste nu, blafarde, les yeux délavé bleus sous une lourde chevelure qui n’a de serpentiforme qu’une longue corde lamée noir et or. Ou Laetitia Ky dont la touffe crépue qu’on lui imposa de raser en côte d’Ivoire « parce qu’elle risquait de séduire les garçons et les professeurs », s’anime en 2022 de tresses à têtes de serpents. À moins de penser, comme Luciano Garbati, en 2023, qu’il faille représenter Méduse tenant la tête de Persée, en guise de féminisme offensif.

Ce bel ouvrage est un modèle du genre. S’il ne nous pétrifie pas – et c’est heureux- il nous enchante intellectuellement et esthétiquement. Son anthologie de textes antiques est médusante, d’Homère à Nonnos de Panopolis, en passant par Euripide, le Pseudo-Apollodore et Pausanias. Une iconographie époustouflante pullule en bon ordre. Amphores et bronzes, coupes et camées, rares enluminures médiévales, huiles sur toile bien entendu, marbres et affiches, photographies et vidéos enfin… Quant aux analyses et commentaires d’œuvres, ils ne sont jamais verbeux, mais aussi enrichissants que clairs, montrant combien les mentalités en évolution sont médusés par l’effroi du féminin, même affreusement soumis. Selon l’adage populaire, comme la Gourmandise, il vaut mieux avoir cette Méduse en peinture qu’en pension n’est-ce pas…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourtant c’est sous les traits de la peur qu’elle est une pensionnée, de tous les temps certes, comme le montre l’essai déjà classique de Jean Delumeau[1], mais une pensionnée de notre temps, qui de surcroit nous coûte fort cher. C’est ce que deux essayistes, soit Michel Maffesoli et Nicolas Bouzou, jettent à la face de tous ceux – s’ils consentent à les lire – qui baissent la tête et la garde devant les miroirs aux alouettes de nouvelles méduses, cette fois sociétales, voire planétaires.

Certes la Covid 19 fut une pandémie biologique, mais elle fut autant idéologique. En avoir peur était logique, en instrumentaliser la peur pour des confinements, dont la méthode primitive put laisser pantois, relevait opportunément du détournement d’attention de problèmes plus vastes et avérés pour lesquels les gouvernements restaient incompétents et qu’ils préféraient cacher sous le tapis, mais aussi d’un exercice grandeur nature de contrôle des populations. Ainsi Michel Maffesoli relie-t-il « la peur archétypale » à « la société du spectacle », lorsqu’est patente « l’envahissement de la socialité par le « Léviathan » hobbesien, figure de l’Etat tout puissant, de sa techno-bureaucratie se focalisant en ce moment sur une sorte de tyrannie médico-politique ». Soit « des apeurants manipulant des apeurés ». En effet, ajouterons-nous, la Suède, sans recourir au confinement, mais au  moyen de recommandation de distanciation, n’a pas subi de surmortalité ; au contraire même.

Au « covidisme » s’ajoute le « wokisme » qui est une forme de « peur de soi » (l’angoisse des minorités visant à étouffer autrui), le « canicularisme », sur lequel notre essayiste manque de se pencher plus avant. Les « théâtralisations caricaturales » ne craignent pas le ridicule et le canular. Pourtant ils rassemblent la doxa et nombre de savants, car la science s’acoquine avec l’air du temps. D’où la propension à taxer de « complotisme » les dissidents, les sceptiques, ce qui est une forme de « démonologie ». En ce sens il est à espérer, ou à craindre, « la rébellion du peuple », selon qu’elle redonnera  « vigueur à une immémoriale Tradition », soit une « Renaissance », ou à quelque dangereuse révolution.

Il n’en reste pas moins que le contrôle des peurs associé aux injonctions moralisatrices ne vise qu’à « museler au nom des injonctions politiques la liberté d’expression », trace d’une « marxisation de l’esprit ». Ainsi, s’appuyant sur une réelle érudition philosophique, l’analyse de Michel Maffesoli témoigne d’une rare largeur de vue. Sa pensée prolixe s’étant par ailleurs appliquée à diagnostiquer L’ère des soulèvements[2] aussi bien que le postmodernisme[3].

Ajoutons une autre peur pleutrement orchestrée, celle du Rassemblement National, qui si médiocre et étatiste qu’il soit, n’en n’est guère, malgré quelques-uns de ses affidés néonazis, « fasciste ». La réduction ad hitlerum montre bien que l’on se méprend sur le sens du fascisme, alors que Michel Maffesoli préfère dénoncer de la part de nos élites « la saturation du totalitarisme économique », l’exagération n’empêchant pas tout à fait la pertinence. Sans compter qu’une telle surenchère du danger – bien entendu de droite et si rarement de gauche – lasse bien vite et pousse à voter son bulletin là où il ne faut pas, ou entraîne l’abstentionnisme, peut-être plus sage à l’ère des étouffants étatistes aux insuccès récurrents.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Moins philosophe, mais plus sociologue et économiste, Nicolas Bouzou pointe les prophètes de malheur, dénonçant leur marché lucratif, sans manquer de témoigner d’une judicieuse confiance en l’avenir, car sur notre planète la pauvreté recule, la santé et l’alphabétisation s’améliorent. Les peurs irrationnelles – quoiqu’il faille ne pas méconnaître celles rationnelles de façon à se prémunir contre le pire – obèrent  notre présent, voire notre demain.

Certes le souvenir de la Covid, le présent conflit russo-ukrainien, aux portes de l’Europe, les dettes et déficits récurrents de l’Etat, faisant craindre une crise financière, ne laissent pas d’inquiéter. La négativité ambiante et politico-médiatique intéresserait moins si elle ne comptait que les succès, les trains qui arrivent à l’heure ne faisant pas recette. Basé sur le « pessimisme organique » et « le ressentiment des intellectuels » marxisants envers ceux qui savent réussir, sans compter la pulsion totalitaire des apprentis sorciers de la politique, le catastrophisme vise à asservir au service d’une caste de régulateurs, de socialistes, écologistes et autres constructivistes antilibéraux.

Plutôt qu’un « catastrophisme [qui] paralyse l’action », un avenir plus souriant emporte la conviction de Nicolas Bouzou. Il soutient que l’on puisse « empêcher l’effondrement écologique », « guérir tous les cancers », « rendre le travail plus intéressant et plus rémunérateur grâce à l’intelligence artificielle », voire permettre « la renaissance de l’Occident et de la démocratie libérale ». Pour ce faire il est nécessaire de « réapprendre l’esprit des Lumières ». En conséquence, plutôt que de tabler sur une surpopulation largement fantasmée, tant la tendance est à la dépopulation prochaine, plutôt que d’assujettir la jeunesse à l’éco-anxiété, ne faut-il pas faire des enfants ?

Mis à part sa naïveté envers le « changement climatique » d’origine anthropique que l’humanité pourrait freiner – mais il serait trop incorrect de ne pas être crédule – Nicolas Bouzou a la tête sur les épaules. Ce qu’il avait, entre autres essais, montré avec Pourquoi la lucidité habite à l’étranger ?[4] Et pour revenir à son dernier titre en forme d’oxymore, ne faudrait-il pas tabler sur une civilisation de la confiance ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un phénomène concomitant n’est pas sans importance. C’est la valorisation de la souffrance victimaire, vraie ou fantasmée. Ce « nouveau sacré qui méduse » permet à Pascal Bruckner de titrer son dernier essai : Je souffre donc je suis, sous-titré « Portrait de la victime en héros ».

Il n’est pas niable que nombre d’individus, de groupes humains, aient été victimes de l’Histoire. Noirs esclaves aux Amériques, homosexuels conspués et tués, femmes opprimées plus qu’à leur tour… N’ont-ils pas droit, ceux des siècles passés, ceux d’aujourd’hui, ainsi que leurs descendants, à une juste reconnaissance ? Mais leur victimisation ne devrait pas être le gage d’une nouvelle oppression sur les descendants des oppresseurs, sur leur race entière – quoique le mot soit une farce – sur leur civilisation, forcément blanche, patriarcale et capitaliste, forcément coupable : « Plus le monde occidental décline, plus il se gonfle et se dit responsable de toutes les horreurs qui arrivent, réchauffement climatique compris ». Afrique et monde maghrébin se servent d’un passé colonial largement exagéré et exécré pour se dédouaner de leurs responsabilités et installer leurs tyrannies.

Ainsi le message des Lumières « aboutit à une société du sanglot et de la fragilité, c’est-à-dire de la démission ». Ainsi le statut de paria permet « d’accuser et d’opprimer au nom de sa blessure », parfois bien fantasmée. Ainsi les monstres « se déguisent en martyrs pour perpétrer leurs abominations ».

C’est la thèse que défend brillamment Pascal Bruckner : « le fait d’avoir été asservi  ou discriminé ne confère aucune supériorité métaphysique à une catégorie d’être humain sur les autres ». Encore moins « lorsqu’ils basculent dans la violence ». Du supplice d’hier l’on fait un blanc-seing moral qui permet de fasciner autrui sous le joug de l’injonction pétrifiante et d’être le persécuteur de demain. Le passé ne doit pas peser sur les jeunes générations « à la manière d’un titan qui les terrasse ». Pour paraphraser le sous-titre de l’essayiste, la victime, qui plus est imaginaire, ne peut se muer impunément en héros vengeur. Une vie politique ne peut consister en « un cahier de réclamation sans fin ». Lorsque la victimisation conduit au fatalisme, la « domestication de nos frayeurs » est plus que nécessaire. Plutôt que de céder à la haine de soi, « c’est aux temps de fer qu’il faut se préparer, ne fût-ce que pour les éviter ».

Or n’est-il pas curieux que les souffrances des Juifs, d’Israël, des Chrétiens – Arméniens entre autres – des Noirs victimes de la traite arabo-islamique et des Blancs de la piraterie séculaire en Méditerranée, sans compter celle de ceux que l’islam encore et toujours persécute au travers le monde, que toutes ces souffrances soient, elles, passées sous silence ? Deux poids, deux mesures, victimisation sélective donc au service d’une tyrannie wokiste souvent antisémite qui a les yeux de Chimène pour  l’islam et ceux d’une atavique colère contre l’Occident libéral…

Une fois de plus, Pascal Bruckner, qui dénonça Le Sanglot de l’homme blanc[5] et Le Fanatisme de l’apocalypse[6], fait brillamment mouche…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La peur la plus vendable est aujourd’hui sans conteste celle écologique : le réchauffement climatique dont est inévitablement coupable l’homo capitalisticus – mâle et blanc de surcroit – serait un indéniable facteur apocalyptique si rien n’est fait. Et si le parti vert n’est pas nommément au pouvoir, il l’est de fait. À coups de taxes carbone et pétrolifères, d’oukases à l’encontre des véhicules thermiques, de subventions monstrueuses à l’éolien, d’interdiction d’aménager de nouveaux espaces, et nous en passons, le succès outrecuidant du chantage et de l’extorsion est sidérant. Pourtant il ne manque pas d’esprits scientifiques et rationnels pour affirmer, preuves à l’appui, comme Michael Shellenberger, qui bénéficie en outre d’une préface de notre avisé Pascal Bruckner : Apocalypse zéro !

Car la survie de l’humanité serait en sursis si rien n’est fait, selon une vulgate serinée sans cesse… Erreur, fantasme, mensonge, tout cela au service d’une caste exponentielle de profiteurs, financiers, industriels, politiques, journalistes, associations, élus en puissance !

A contrario des éco-anxiétés qui enveniment notre jeunesse, les émissions de gaz carbonique (CO2) sont en baisse dans le pays développés – quoique cela n’ait aucune importance, nous y reviendront – les catastrophes météorologiques ont diminué de 80 %, les forêts du globe ne sont en rien menacées, hors dans quelques zones surexploitées, la hausse du niveau marin se compte en peu de centimètres, les glaces des pôles se portent vaillamment bien.

Nombreuses sont les occurrences à relever dans cet essai profus. Le plastique qui encombre les océans est en fait rapidement dissous sous l’action conjuguée de l’eau de mer et du soleil. Michael Shellenberger en choquera plus d’un, ou les surprendra, en affirmant que « la sixième extinction est annulée », tant, d’après un article de la revue Nature en 2011, on surestime toujours les taux d’extinction en omettant la croissance de la biodiversité, y compris en Europe. Que « la cupidité a sauvé les baleines, pas Greenpeace », car le pétrole et l’huile végétale ont remplacé leur huile, le plastique leurs fanons, et leur potentiel économique oblige à les protéger.

De surcroît les politiques constructivistes, donc collectivistes, de l’écologisme nuisent non seulement au développement économique et humain, mais aussi à la nature elle-même. Il suffit de penser à ces forêts que l’on n’entretient plus pour ne pas contrarier la nature et donc plus vulnérables aux incendies, presque toujours de main humaine, quoique les feux causés par la foudre soient nécessaires pour renouveler la végétation…

L’on fait fausse route avec le béton des éoliennes, si peu productives, leur technologies plus ou moins chinoises et peu recyclables, alors que les investissements en infrastructure hydro-électriques sont réduits à peau de chagrin ; même si l’on commence à se rendre compte qu’en dépit de l’ignorance des militants antinucléaires, l’énergie nucléaire de nouvelles générations est un bienfait de plus en plus prometteur, que l’on imagine à peine que les moteurs thermiques et le pétrole ont encore de beaux jours devant eux, de plus de moins en moins polluants, que d’inédites technologies ne demandent qu’à naître de l’inventivité humaine et non des interdictions. Là encore, loin du « fanatisme religieux de l’environnementalisme apocalyptique », à la peur doit succéder une confiance humaniste et courageuse.

Bourré de connaissances, de faits, de témoignages, d’enquêtes et de notes scrupuleuses, l’essai de Michael Shellenberger dresse un réquisitoire implacable contre les marchands d’apocalypse verte. Arrêtez de vous laisser prendre par les filets d’une peur irrationnelle, nous dit-il en substance. Son seul défaut est de ne pas convenir de l’innocuité du gaz carbonique – il n’est pas un gaz à effet de serre comme le méthane et la vapeur d’eau – qui, au contraire est naturel, nécessaire à la vie et à la croissance des plantes, donc au verdissement feuillu.

Hélas en France, voire en Europe, bien qu’heureusement traduit, l’essai de Michael Shellenberger est peu lu, plus invisibilisé que par une bruyante censure[7], persona non grata d’un débat que l’on réserve à la sous-catégorie méprisable des sceptiques et autres complotistes. La reductio ad complotismus en quelque sorte…

 

 

Si la politique est l'art de la peur, gardons-nous des peurs irrationnelles. En particulier de celle imaginaire du réchauffement climatique d’origine anthropique. S’il y a réchauffement, il n’a rien de catastrophique, et puisque cyclique, naturel et solaire, nous n’y pouvons rien. En revanche la peur rationnelle doit nous alerter ; contre les étatistes dont le constructivisme démagogique vise rien moins qu’à nous asservir, qu’ils soient socialistes de gauche et de droite, communistes ou écologistes ; contre l’islamisme dont le terrorisme n’est que la partie visible de l’iceberg dont l’énorme base est un colonialisme démographique, idéologique et théocratique délétère. Aussi est-il nécessaire, comme Persée, de s’armer du bouclier judicieusement poli de la connaissance rationnelle pour vaincre ces Méduses. Une fois de plus, une création de la mythologie grecque n’est pas sans secours pour comprendre notre temps, et pour ne pas obérer la civilisation libérale.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Jean Delumeau : La Peur en Occident XIV-XVIIIème siècle, Fayard, 1978.

[2] Michel Maffesoli : L’ère des soulèvements. Les derniers soubresauts de la modernité, Cerf, 2021.

[3] Michel Maffesoli : Être postmoderne, Cerf, 2018.

[5] Pascal Bruckner : Le Sanglot de l’homme blanc, Seuil, 1983.

[6] Pascal Bruckner : Le Fanatisme de l’apocalypse, Grasset, 2011.

[7] Voir : Histoire des livres censurés et des colères morales

 

Copie anonyme de la Méduse Rondanini, XVIII° siècle,

Musé des arts, Nantes, Loire-Atlantique.

Photo : T. Guinhut.

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26 octobre 2023 4 26 /10 /octobre /2023 12:55

 

Catedral de Plasencia, Extremadura.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Les Foudres dionysiaques

de Nietzsche sont en Pléiade.

De la vision dionysiaque à l’éternel retour.

Avec le concours de

Jacques Bouveresse.

 

 

Friedrich Nietzsche : La Vision dionysiaque du monde,

traduit de l’allemand par Lionel Duroy, Allia, 2022, 80 p, 6,50 €.

 

Friedrich Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra et autres écrits. Œuvres III,

divers traducteurs de l’allemand, sous la direction de Marc de Launay,

Gallimard, La Pléiade, 2023, 1308 p, 69 €.

 

Friedrich Nietzsche : Fragments posthumes sur l’éternel retour,

traduit de l’allemand par Lionel Duroy, Allia, 2023, 144 p, 7,50 €.

 

Jacques Bouveresse : Les Foudres de Nietzsche,

Hors d’atteinte, 2021, 336 p, 20 €.

 

 

 

 Le 3 janvier 1889, à Turin, Friedrich Nietzsche se jetait au cou d’un cheval battu par son cocher. Celui qui portait au plus haut point la morale des forts défendit alors un faible animal. La foudre de la folie refermait alors définitivement ses cendres sur le philosophe. Auparavant cependant ses foudres philosophiques avaient été dirigées contre les préjugés, contre le christianisme, contre Richard Wagner… Il venait de mettre la dernière main à son Zarathoustra, et tout juste à son ultime opus, Ecce homoAinsi se clôt une trajectoire qui va de la vision dionysiaque à l’éternel retour. La nuit du délire et de l’apathie conserva son corps jusqu’à sa mort en août 1900, à l’aube d’un vingtième siècle qui allait falsifier son œuvre pour en faire un prophète du nazisme. Autre falsification, en faire un penseur de gauche, ce qui déclenche Les Foudres de Nietzsche sous l’ardent clavier de Jacques Bouveresse. Et même si ce volume ultime des Œuvres en Pléiade ne propose pas les écrits posthumes, il est assez explicite pour corroborer la pensée de Jacques Bouveresse, dégageant l’auteur de Par-delà le bien et le mal de bien des mythes et des lectures politiques qui l’ont biaisé, dérouté, saccagé.

 

 

Peut-être faut-il, pour comprendre le parcours météorique de Nietzsche, revenir à son tout premier texte réellement original, donc inaugural : La Vision dionysiaque du monde. Certes il peut apparaitre comme une ébauche de ce qui deviendra La Naissance de la tragédie, en 1872, alors qu’il n’a que 26 ans. Sous une forme concise et néanmoins absolument aboutie, se dresse l’opposition entre le monde apollinien et le monde dionysiaque. En d’autres termes entre la mesure, la beauté, « la vérité supérieure » (p 25), d’une part, et d’autre part l’ivresse du cortège bachique, l’extase et la puissance destructrice : « Ici se manifeste la violente force artistique de la nature, non plus celle d’un homme : une argile plus noble, un marbre plus précieux y sont modelés et dégrossis : l’homme. Cet homme, formé par l’artiste Dionysos, est à la nature ce que la statue est à l’artiste apollinien » (p 27). Alors les instincts bestiaux se manifestent « dans cette idéalisation de l’orgie » (p 28). L’effroi de la tragédie croise et concurrence la beauté sculpturale et sereine de Phidias. Ainsi « ce monde artistique entièrement nouveau, dans son miracle étrange et fascinant, se lance à travers l’hellénité apollinienne pour de terribles combats » (p 66). Ces mots conclusifs de l’essai ont une résonance à décrypter sans répit.

Car si l’affrontement entre ces deux mondes permet la naissance de la tragédie grecque, selon la lecture devenue classique du premier essai publié par le jeune philologue, le plus étonnant est que cette brève prémisse soit suscitée par la guerre franco-prussienne de 1870. Alors est mis à jour, même si ce n’est qu’implicite, l’élément démoniaque et dionysiaque de la guerre aux fins d’un déchargement de colère au service d’une catharsis européenne.

Le cri dionysiaque affleure également dans la nietzschéenne conception du monde comme musique ; car des Bacchantes « s’élèvent l’érotisme et l’ivresse musicale éclairée » (p 33). Ce qui ne manquera pas de trouver un écho dans sa lecture de l’œuvre de Richard Wagner, auquel il préfèrera le Bizet de Carmen.

Voilà qui ne manque pas d’assurer la cohérence d’une œuvre, de ces premiers pas dionysiaques jusqu’à l’ultime Ecce homo, qui se termine opportunément par : « M’a-t-on compris ? - Dionysos contre le Crucifié… »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis le premier volume des Œuvres en Pléiade, l’impatience ne cessait de nous agacer. Car depuis l’an 2000, date du premier tome, trop longtemps resté orphelin, il fallut attendre 2019 pour le second ; et enfin 2023 pour l’achèvement. Soit presqu’un quart de siècle. D’Ainsi parlait Zarathoustra, en incluant Par-delà le bien et le mal et Le cas Wagner, jusqu’à Ecce homo, moins les abondants fragments posthumes dont un quatrième volume devrait prendre soin (même si les notes les exploitent judicieusement), la boucle nietzschéenne est bouclée, comme un éternel retour du texte, quoique soigneusement nanti de nouvelles traductions ; même si l’on peut de permettre de conserver celle de Maurice de Condillac[1].

Plutôt que le poème didactique dans la tradition du De la nature de Lucrèce, Ainsi parlait Zarathoustra préfère la parabole, voire la parole prophétique, de façon à rejoindre et dépasser le discours des Evangiles. De la sorte, pensée et poésie habitent conjointement le repaire d’altitude de celui qui disperse son discours afin de danser le surhumain. Comme de celle de Platon, il ne cesse de sortir de l’obscurité de sa caverne pour gagner la lumière et éclairer ceux qui voudraient bien l’entendre : tous et personne, pour reprendre le sous-titre du livre. Or il ne s’agit en rien d’un exposé doctrinal, même si les animaux allégoriques, lion, aigle, paraissent s’en charger, mais de la poursuite d’une insaisissable vérité. Il apparait alors que la vie humaine n’a aucune espèce de finalité, y compris face à l’indifférence de la nature, que l’effrayant éternel retour implique un perpétuel antagonisme des valeurs, d’où le fatalisme et le nihilisme, qu’il est néanmoins nécessaire de combattre au moyen de l’amor fati. Danser sur le surhumain devient alors la seule voie praticable pour les esprits libres.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À rebours de l’oraculaire Zarathoustra, Par-delà le bien et le mal revient à la pratique de l’aphorisme, pour lequel Nietzsche trouvait en son compatriote du XVIII° siècle un modèle, Georg Christoph Lichtenberg[2], dont la devise, « Éveiller la méfiance envers les oracles : tel est mon but », ne pouvait que guider notre philosophe de Sils Maria.

La vérité ne descend pas de la sagesse philosophique, mais de la vie. Plutôt que vérité platonicienne, elle est traduction et interprétation. Elle est cependant force et instinct, d’où la volonté de puissance. Quant aux lois de la nature, « c’est là une interprétation non un texte » (p 321). Un univers dionysiaque se développe soudain : « c’est le monde de la volonté de puissance[3] », tel que l’affirmeront les fragments posthumes. Et tels qu’ils seront caviardés et rassemblés sur le titre abusif de La Volonté de puissance[4], par la sœur antisémite, Elizabeth Forster-Nietzsche[5]. Reste que les philosophes se doivent d’approcher le véritable surhomme - et non celui de l’ultérieure bête blonde du nazisme - : « Leur connaissance est création, leur création est législation, leur volonté de vérité est volonté de puissance » (p 414).

Le titre Par-delà le bien et le mal se justifie au moyen de l’analyse de l’inversion des valeurs : « Mettre sens dessus dessous toutes les valeurs, voilà ce qu’ils durent faire ! Et brider les forts, débiliter les grandes espérances, calomnier le bonheur qui vient de la beauté, pervertir tout ce qui est orgueilleux, viril, conquérant, dominateur » (p 358).  En ce sens, il prône l’abandon des idéaux ascétiques.  En conséquence, si Nietzsche fut d’abord un thuriféraire de Richard Wagner, il se veut enfin le critique acerbe de sa lourdeur orchestrale, de cet apôtre de la chasteté qui subordonna sa musique à des légendes chrétiennes, à l’instar de son Parsifal. Autre prise de distance considérable, celle contre le nationalisme, en particulier prussien, sans oublier son anti-antisémitisme récurrent : « Ce que l’Europe doit au Juifs ? […] Nous qui assistons en artistes et en philosophes à ce spectacle, nous en sommes reconnaissants aux Juifs » (p 453).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Au rebours de ces vertus, l’on peut lire dans la VII° partie, intitulée « Nos vertus », quelque affirmation pour le moins surprenante : « comme si l’esclavage s’opposait à la civilisation et n’était pas la condition de toute civilisation supérieure, de tout progrès de la civilisation » (p 440). Sauf que le concept d’esclave doit ici élargi jusqu’au fonctionnaire prussien, au moine, voire au savant, donc une métaphore plus que la réelle condition de l’enchaîné, passible de châtiment mortel. De plus l’on relèvera plusieurs propos misogynes, dont ceux postulant que les femmes ne sont pas des êtres pensants : « La femme veut s’émanciper, et pour cela elle a entrepris d’éclairer les hommes sur « la femme en soi » ; c’est là un des pires aspects de l’enlaidissement général de l’Europe » (p 435). Mais ces aphorismes (§ 232, 233, 237, 239) qui ressortissent trop au préjugé de l’époque, ne sont-ils pas vigoureusement  contredits par ses relations avec Lou Andreas-Salomé, Malwida von Meysenburg, deux dames dont l'intelligence n’est pas à démonter, et dont la correspondance menée avec elles témoigne[6]… Il faut comprendre combien notre philosophe, écœuré par l’égalitarisme socialiste, perçoit le féminisme dans cette dernière perspective. Et après tout la satire, y compris contre les femmes, n’est pas forcément dénuée de fondement.

Sans compter que L’Antéchrist use de l’affirmation bien sentie selon laquelle le mépris de la vie sexuelle, consubstantiel au christianisme, est le vrai péché. Ce texte se conclut par une déclaration de guerre contre le christianisme : « l’unique instinct de vengeance » (p 856). Cette conversion des valeurs trouve son correspondant logique parmi les pages de Pour une généalogie de la morale, de façon à mettre un terme au ressentiment, à la volonté du néant, au nihilisme, à cette morale qui est une anti-nature : « À supposer qu’il soit vrai - en tous cas on y croit aujourd’hui comme à une « vérité » - que le sens de toute culture est d’élever, à partir de la bête de proie « homme », un animal apprivoisé et civilisé, un animal domestique, il faudrait alors sans aucun doute considérer comme les véritables instruments de la culture tous ces instincts de réaction et de ressentiment à l’aide desquels les races nobles et tous leurs idéaux ont finalement été humiliés et subjugués » (p 527). Si l’analyse de cette « généalogie de la morale » est redoutablement exacte, il n’en reste pas moins que l’on doive attendre de la culture et de la civilisation un rapport pacifié entre les êtres qui permette le libre développent de chacun, en respectant la liberté d’autrui…

Quant au Crépuscule des idoles, n’est-il pas essentiellement celui du christianisme ? Sauf qu’attribuer « l’erreur du libre arbitre » à une humanité destinée à « la rendre plus dépendante des théologiens » (p 716), est plus que spécieux. Et pour revenir à L’Antéchrist, sa détestation du christianisme le pousse à des raccourcis aventureux, voire à une allégeance à un pire antéchrist : « Le christianisme nous a frustrés de la moisson de la culture antique, et, plus tard, et encore plus tard, il nous a encore frustrés de celle de la culture islamique » (p 853).

Enfin Ecce homo, dans lequel il revient sur ses précédents livres pour en fournir des préfaces, subvertit la formule christique, sans que l’on sache si l’exaltation du philosophe est de l’ordre du « gai savoir » - pour reprendre un autres de ses titres - de façon à incarner le surhumain, Dionysos plutôt que le Crucifié, ou des foudres de la folie de celui qui imaginait la détenir grande santé…

Une fois complétée cette indispensable et savante trilogie des Œuvres en Pléiade, nous rêvons d’un coffret qui les réunirait, et d’un album Nietzsche…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quoique les fragments posthumes aient été publiés in extenso parmi les Œuvres complètes chez Gallimard, il est bon de réunir et de consulter les Fragments sur l’éternel retour. Parmi les plans sans cesse remis sur le métier y figure ce qui aurait pu devenir un volume à soi seul : « L’éternel retour. Livre de prophéties ». Lors de l’automne 1883, il est question de « doctrine » et d’un « objet de croyance », ce qui laisse ouverte la dimension peu assurée, voire irrationnelle, de la chose, que l'on doit se garder « d'enseigner comme une religion », mais aussi des « moyens de la supporter », des « moyens de la supprimer ». L’amor fati se double d’un « pessimisme de l’intellect ». Mais dans ces pages l’on découvre quelques mises au point bien senties, dont il faut lire aujourd’hui encore l’éternel retour : « Maxime : ne fréquenter personne qui prenne part à l’imposture des races »…

 

Photo : T. Guinhut.

 

Déjà en 2016, Jacques Bouveresse avait averti des lectures biscornues. Son Nietzsche contre Foucault. Sur la vérité, la connaissance et le pouvoir[7] abordait de front la façon dont la question de la vérité avait été l’occasion de biais, voire de mauvaise foi par bien des commentateurs, au premier chef Michel Foucault. Ce dernier considérant que Nietzsche abat toute notion de vérité, valeur parmi tant d’autres, donc nocive en soi. La Vérité ne s’imposerait que dans un rapport de pouvoir et n’aurait plus de validité universelle.

Certes le philosophe de Sils Maria défie les connaisseurs de vérité, les champions du dogmatisme et de la prétention, en particulier les tenants du christianisme et l’Evangile de Jean. Mais un Foucault peut-il ignorer la différence fondamentale entre ce qui est vrai, scientifiquement, voire philosophiquement, et ce qui est prétendu tel, alors que Nietzsche n’a pas cette inconséquence : « Il est fort significatif que Nietzsche traite également comme une forme de nihilisme, et même de nihilisme extrême, la conviction qu’il n’y a pas de vérité, en d’autres termes que rien dans la réalité elle-même ne correspond à l’exigence de vérité » (p 76).

Le trop célèbre fragment « Il n’y a que des interprétations » ne doit-il pas être associé au paragraphe 52 de L’Antéchrist, dans lequel Nietzsche définit un art de bien lire le texte du monde : « savoir déchiffrer des faits, sans les fausser par l’interprétation, sans perdre, dans l’exigence de comprendre, la prudence, la patience, la finesse ».

Revenant avec obstination et vigueur sur la nécessité de la vérité, Jacques Bouveresse adresse ses Foudres de Nietzsche à Michel Foucault (quoique ce dernier ne soit pas aussi catégorique que ses suiveurs[8]) ainsi qu’à tous ceux qui ont cru devoir en faire un philosophe de gauche, lorsque les positions politiques de l’auteur de Zarathoustra contredisent le plus souvent une telle inversion des valeurs. Car la pensée de gauche aime la démocratie, l’égalité, la raison, le progrès social ; du moins le prétend-elle. Or à ces valeurs il s’oppose vigoureusement, par exemple dans Par-delà le bien et le mal : « la démocratisation de l’Europe est en même temps, sans qu’on le veuille, une école des tyrans » (p 446). Ce qui n’est pas sans pertinence, tant la démagogie et l’homme providentiel du ressentiment peuvent guider les foules…

L’on se laisse charmer par la figure romantique et solitaire de Nietzsche, de meilleure compagnie qu’un Heidegger dont les accointances nazies sont avérées. L’on aime à ne pas voir ce qui gêne, en particulier le « radicalisme aristocratique » (mot-clef dès la quatrième de couverture), qui selon la pertinence de Jacques Bouveresse, définit au mieux notre auteur. Des formules odieuses contre les femmes, des réfutations justifiées du socialisme, tout parait à l’évidence interdire une naïveté gauchiste qui se chercherait de prestigieux prophètes.

Jacques Bouveresse est partagé entre les constats d’ignorance ou de mauvaise foi, de « l’aveuglement » de la part de ses pseudos « disciples », pour reprendre les mots de son sous-titre. À cette supercherie, Jacques Bouveresse oppose un argumentaire généreux, précis, appuyé sur de justes citations, surtout puisées dans Par-delà bien et mal et les fragments posthumes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Critiquant l’esprit boutiquier des Anglais, Nietzsche l’associe à la démocratie. Lorsque la gauche se veut hostile au libéralisme anglo-saxon, les diatribes nietzschéennes passent pour un anticapitalisme, alors qu’il faut les lire selon une perspective antidémocratique. Cependant si Nietzsche n’aime guère l’égalité et à la démocratie, il vomit, nous l’avons dit, l’antisémitisme et le nationalisme.

Gilles Deleuze[9] n’est pas sans responsabilité dans une telle lecture erronée. Contrairement à son fantasme, Nietzsche préfère Voltaire à Rousseau, le premier vitupérant contre l’égalité dans l’article « Égalité » du Dictionnaire philosophique. L’auteur de Nietzsche et la philosophie est-il aveuglé par l’idée selon laquelle tout penseur de haute-volée serait forcément de gauche ? Il aurait alors lu les excès de Nietzsche comme de simples artefacts rhétoriques. Être antirévolutionnaire et antidémocrate ne sont pas de vains mots chez ce dernier. Ce qui évidement ne permet en rien de l’agréger à quelque fascisme que ce soit, tant cet enrégimentement lui eût paru d’une insondable vulgarité, grégaire de surcroit, donc antiaristocratique. Au nationalisme étroit il préférait une européanité éclairée. En ce sens, lorsqu’en son avant-dernier chapitre Jacques Bouveresse se demande : « Nietzsche penseur apolitique ou totus politicus ? », il s’appuie sur Losurdo[10], malgré les réserves à l’encontre de cet essayiste, pour affirmer combien notre philosophe « est loin d’avoir été un penseur plus ou moins apolitique » (p 278).

Lire Nietzsche réclame une humilité, et surtout pas une adhésion sans condition. Jacques Bouveresse sait pratiquer une telle discipline sans abattre la hauteur de la pensée polymorphe et critique, du moralisme ironique que la foudre de la pensée finit par saccager. Même si à une élite aristocratique doit répondre pour lui une masse populaire asservie ; ce en quoi le libéralisme[11] politique et économique est aux abonnés absents. Quoiqu’il ne soit pas naïf face à l’étatisme qui sied tant à la gauche, mais aussi à la droite : « L’Etat, c’est le monstre le plus froid de tous les monstre froids. Et c’est froidement ainsi qu’il ment, et c’est ce mensonge qui sort de sa bouche : Moi, l’Etat, je suis le peuple », lit-on dans Ainsi parlait Zarathoustra (p 38). La recherche du vrai au sens politique n’a-t-elle pas à cet égard une essentielle dimension nietzschéenne ?

 

 

Cause ou conséquence ? L’hubris nietzschéenne, au point de croire que son Zarathoustra soit un livre qui ferait basculer le monde, le mènerait-elle à la folie des grandeurs, ou sa folie syphilitique en serait-elle déjà la cause ? Les romantiques ont glosé sur le voisinage de la folie et du génie. Préférons, même si elle est à remettre sur le métier, la recherche de la vérité - y compris dans la relativité anthropomorphique de cette dernière - qui n’a cessé d’animer l’ascète de Sils-Maria…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 


[1] Friedrich Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra, Gallimard, 1971.

[2] Georg Christoph Lichtenberg : Le Miroir de l’âme, José Corti, 2012.

[3] Friedrich Nietzsche : Fragments posthumes, 38 [12], juin-juillet 1885.

[4] Friedrich Nietzsche : La Volonté de puissance, Mercure de France, 1903.

[5] Mazzino Montinari : La Volonté de puissance n’existe pas, L’Eclat, 1998.

[6] Friedrich Nietzsche : Correspondance avec Malwida von Meysenbug, Allia, 2005.

[7] Jacques Bouveresse : Nietzsche contre Foucault. Sur la vérité, la connaissance et le pouvoir, Agone, 2016.

[9] Gilles Deleuze : Nietzsche et la philosophie, PUF, 1973.

[11] Voir : Pourquoi un libéral lit-il Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

 

Basílica de la Virgen de la Peña, Graus, Huesca, Aragon.

Photo : T. Guinhut.

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29 septembre 2023 5 29 /09 /septembre /2023 09:39

 

Bardenas Reales, Tarragona, Navarra.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Jean-Clet Martin philosophe

du coup de dés & de l’enfer.

 

 

Jean-Clet Martin : Et Dieu joua aux dés, PUF, 2023, 464 p, 21 €.

 

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie,

Léo Scheer, 2012, 132 p, 15 €.

 

 

 

Du chaos naîtrait le hasard, ou ce qu’en ferait un dieu, son absence, soit le monde, l’univers, en digne état de marche. Et si « l’art n’est pas le chaos, mais une composition du chaos qui donne la vision[1] », selon Gilles Deleuze, il n’est pas certain que ce qu’en fait l’artiste ait son exact équivalent à l’occasion de la démarche du philosophe. Appréhender la nature terrestre et humaine en sa complexité reste encore une énigme pour le descendant de Socrate, y compris au moyen des sciences les plus fines et récentes. Ce pourquoi, flirtant avec géométrie et mathématiques, Jean-Clet Martin postule : Et Dieu joua aux dés. À condition, nous direz-vous, de croire en Dieu, au risque d’assimiler son enfer à celui de la philosophie.

 

 

Pourtant « Dieu ne joue pas aux dés », disait Alfred Einstein. Une histoire de la théologie, de la philosophie et des sciences ne dit pas autre chose. Le fiat créateur divin trouve d’abord sa confirmation grâce à la correspondance avec les mathématiques et la géométrie, comme sur une toile où transcrire une réalité bien plus profonde, ce en passant par Descartes et les équations. Sauf que l’auteur du Discours de la méthode « participe d’un monde qui sent se dérober tout référentiel » ; sauf que ces mathématiques débordent « notre pouvoir fini de compter ». De plus l’idéalité mathématique bute sur les failles, le chaos, comme lorsqu’Hippase de Métaponte que la découverte de l’étrangeté du nombre  pi condamnait à être abandonné dans une barque, ce par les pythagoriciens qui faisait du nombre un dieu rationnel. Voici notre antique personnage également condamné à contempler « une divinité qui jouait aux dés ». Ce pourquoi le bonhomme est la figure tutélaire de l’essai de Jean-Clet Martin.

L’histoire de la géométrie et des mathématiques cependant dispose de « chiffrages fantômes », d’un arsenal d’irrationnels et d’imaginaires, de racines négatives, toutes demeures ouvertes sur l’inconnu, voire l’inconnaissable. Au XIX° siècle, Cardan poursuit la perfection idéale des entiers naturels, au dépend de sa vie désastreuse. De surcroit, depuis les « solides de Platon », en passant par le « graphe de Schläfli », dont les 216 arêtes côtoient le vertige, un chemin vers la quatrième dimension pourrait se dessiner, plus encore grâce à «  l’œil de l’ordinateur » et l’intelligence numérique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autre mystère des sciences et de la pensée : « le néant n’a pas de propriétés ». En est-il de même du vide cosmique, de l’avant big-bang, de l’après big-crush ? Et si nous virons là du côté de cette absence conceptuelle qui répond à l’immensité cosmique, un autre infini nous stupéfie, lorsque s’ouvre « la course à l’infinitésimal ». De la physique quantique où dansent les plus infimes particules, entre ondes et corpuscules, aux « atomes numériques », le monde se révèle introuvable. Il faut alors le secours de la poétique de Jorge Luis Borges, dont « La bibliothèque de Babel[2] » tutoie avec son labyrinthe de pentagones l’infini combinatoire ; et de William Shakespeare, dont la « roue » venue d’Hamlet[3], parmi laquelle en « ses vastes rayons dix mille êtres inférieurs sont mortaisés et joints », est la roue du devenir qui ne peut manquer de s’écrouler en enfer. Le tout à l’instar d’une « équation quartique » et de la « folie mathématique ».

Qu’il s’agisse d’un « château de cartes » ou d’un « coup de dés logarithmique », s’il faut pousser les portes du chaos pour approcher la genèse de l’univers et son ébouriffant développement, les mondes multiples et autres plurivers ne peuvent que déboucher que sur « un pluralisme philosophique ». « Nouvelle monadologie » après Leibniz, « concept de transformation quasi ondulatoire » venu de Fourier, tout, du moins la poursuite d’une théorie du tout introuvable comme en territoires de physique et de cosmologie, tout permet de penser « selon un modèle qui n’est pas une harmonie préétablie par un Dieu omniscient ». La chute d’un coup de dés présiderait aux nécessités et autres apories du calcul qui permettraient une approche partielle et chaoïde de l’univers autant que de nos modestes neurones. Là réside « le péril de la liberté », qu’il faut comprendre, nous semble-t-il, au sens de la créativité du monde physique, voire jusqu’à celui du libre arbitre des créations scientifiques littéraires, artistiques et politiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le hasard, quoique paraissant le reflet de notre incapacité à formaliser, est bien « un arrangement effectif de la nature, une formalisation de ses orientations multiples ». L’hypothèse de Riemann, qui suggéra des dimensions supérieures à trois et quatre pour décrire la réalité physique, qui permit ensuite le développement de la relativité générale, voit ici son explosion, comme une genèse inaugurale à la polymorphie universelle. Repensons à cet égard à la célèbre hypothèse de Riemann, sur les zéros non triviaux de la fonction zêta, qui n'est toujours pas démontrée et fait partie des vingt-trois problèmes de Hilbert, sans compter les sept problèmes du millénaire. Du dé manquant à l’absence de preuve, « si l’idéal mathématique classique culminait le plus souvent en un autre mode, transcendant, le voici engagé désormais en un espace-temps brisé, à la poursuite de quelques solides platoniciens tombés comme autant de dés dans l’immanence du monde ». C’est-à-dire ce que Jean-Clet Martin appelle « l’anexact », ce qui est évidemment à la lisière de l’indécidable de Gödel. L’improbable vérité nous manquera peut-être toujours, ce qui par ailleurs n’a rien à voir avec un piètre relativisme[4]. La nature n’a que faire de l’abstraction théorique de l’humaine intelligence, elle nous déborde sans cesse. Et quoique nous avancions avec obstination dans sa connaissance, sa complexité ouvre sous nos yeux ébahis la variabilité de ses complexités fascinantes.

C’est en un voyage conceptuel ambitieux, profus, sinueux, que nous embarque le vaisseau spatial Jean-Clet Martin. Du « plan complexe » des géométries à la descente vers l’infinitésimal, la philosophie de la nature et des sciences cherche son identité, ses définitions, lance ses filets pour accéder à une lecture polymorphe digne de la complexité de notre espace et de notre temps. Même si la chose est parfois ardue, voire inaccessible au commun des mortels, en particulier à l’occasion des finesses mathématiques, manquant par moments de quelques éléments d’explications et d’initiation accessibles au profane, le défi est brillamment relevé, avec les concours des sciences les plus dures et les plus quantiques, avec les concours en miroir de Jorge Luis  Borges et de ses « sentiers qui bifurquent[5] ». Etonamment, l’essai, au-delà de ses capacités de conviction, emporte le lecteur patient en une délectation intellectuelle et métaphorique, voire poétique. Etourdissant, Jean-Clet Martin l’est à plus d’un titre. Comme il osa explorer les voies de la science-fiction[6], il s’aventure parmi les sciences et les mathématiques les plus fines, tout en faisant flirtant sans peur avec l’imaginaire. Shakespeare et Borges voisinent avec Galois et Riemann. Il faut alors avouer l’infinitésimale modestie du lilliputien critique, aux lectures peut-être erronées, face au massif granitique et cependant scintillant de ces denses quatre-cent-cinquante pages, face au travail de Sisyphe mené avec un impressionnant brio. Chapeau bas, chers lecteurs !

 

Sur le sol, les dés du jardin.

Photo : T. Guinhut.

 

Si certains esprits ont cru voir dans les mathématiques un paradis, c’était au regard de leur supposée perfection, un antidote à l’enfer de la vie quotidienne, voire à l’enfer philosophique. En imaginant des philosophes au paradis, nul doute que l’on y verrait Saint Thomas d’Aquin, au milieu des rilkéennes « hiérarchies des Anges[7] » qu’il a si bien su théoriser. Dante ne s’y est pas trompé, en réservant une place lumineuse au Docteur angélique, à partir du chant X de son « Paradis ». Mais combien de philosophes trouverions-nous aujourd’hui dans son Enfer, ou plutôt dans ce bain d’enfer où ils naviguent, en-deçà de l’impensé des classiques, comme de vieux crocodiles lavés à l’acide ? Ceux qui, horribles travailleurs, se sont propulsés au fond du gouffre pour trouver les soucis et les aspirations les plus triviaux et infâmes de l’homme. Plutôt que « l’illusion idéaliste qui se croit dans le vrai », Jean-Clet Martin fore alors « ce calice vertigineux (…) peuplé par son propre photogramme, ses propres souvenirs, inséparables d’une chute dans la mouise de l’événement ou les détritus bigarrés de la vie ». C’est ainsi qu’il se livre à une édifiante énumération commentée de ces philosophes qui creusent les sous-sols de l’humanité pour y découvrir les soubresauts de l’angoisse et du vide de Dieu, de l’incompréhension de ses contemporains, de la souffrance, du mal, sans compter le chaos cosmologique.

Il ouvre d’abord la bouche du « Cri » de Munch, qui, faute de langage, s’exprime en peinture, comme « le bruit de fond de l’univers », puis le « vivre seulement ici » de la musique de Mahler, qui est aussi « chaos » et « mathématique des sons dissolue par bien des paradoxes ». Il s’interroge alors : « comment vivre sur ce plan d’inconstance lorsque plus rien ne s’ajointe et que tout motif, toute phrase, tout élément de structure s’enfoncent, gagnés d’une dissolution chaoïde »…

La perte de l’unité est également celle de Kierkegaard, « au cœur de l’irrationnel le plus obscur », qui rompt avec sa fiancée « pour préserver le charme de la rencontre tout en vivant désormais l’enfer de la séparation ». Perte contre laquelle veut lutter « Hegel le renégat (…) portant avec lui la mémoire dure du monde ». De Schopenhauer à Nietzsche, « il n’y a sans doute rien à attendre de l’avenir, aucun paradis, plutôt d’universelles souffrances (…) Chacun est comme un jet de pierre, un atome incommunicable ». Ainsi Nietzsche, celui qui connait la mort de Dieu, est « répudié, traîné dans la boue (…) par les recensions de la presse que seuls les clichés du moment semblent retenir », remarque incidente, mais pertinente, on ne peut plus actuelle, à laquelle Jean-Clet Martin et son modeste critique échappent peut-être, osons-nous l’espérer...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourtant Hölderlin rêve « de se baigner dans la même eau que celle des Grecs », lui qui est dans « dans l’éclair, immobile, du feu de l’enfer qui joint les contraires », mais aussi, comme Van Gogh, « à la limite de toute impuissance qui caractérise tout geste créateur ». S’agit-il là d’un bel échec ? Comme lorsque Dostoïevski, après Baudelaire et ses Fleurs du mal, approche « cette déchéance extrême qui rend palpable la proximité du Bien avec le mal »…

Plus loin, Jean-Clet Martin emprunte à Alain Badiou, le concept d’ « Inesthétique[8] », qui est peut-être le signe et le lieu infernal de l’art contemporain, qui a trop souvent perdu, ou voulu perdre, le lien avec la beauté[9]. À moins que cette « inesthétique » puisse en être une forme nouvelle, venue par exemple du fantastique de Lovecraft[10]

Fouillé par notre essayiste, ce « Plurivers », cet « art des constellations », cet « ossuaire » des penseurs est évidemment une sorte de cimetière vivant de la philosophie, où, au-delà d’une physique et d’une métaphysique euclidiennes, il s’agit de dénoncer, dans la continuité nietzschéenne, le platonisme et l’utopie totalitaire de La République. Et d’explorer « des sauts démoniaques, parfaitement illogiques pour ne pas dire inesthétiques », jusque parmi le « vortex d’une baignoire cosmologique », à la lisière des sciences des nouvelles mathématique et physique. Mais, pour échapper à l’éternel retour du trivial et du chaos, au nihilisme, le néant du nirvana est-il la solution ? Malgré « l’infinie nullité qui rend ma bulle d’existence à elle-même », mieux vaut écrire et vivre L’Enfer de la philosophie, en toute consciente inquiète et fatalement partielle, un de ces livres de philosophie « qui sont des coupes, des aventures d’idées ».

 

 

Animateur d’un blog au titre à la fois modeste, futile et brillant, « Strass de la philosophie[11] », au contenu roboratif, Jean-Clet Martin est un érudit papillonnant autant qu’un obstiné des travaux de fouille karstique et de terrassement labyrinthique parmi les « chemins qui ne mènent nulle part[12] » de ses philosophes aimés jusqu’à la passion. Sa prose riche et claire (sauf peut-être sur Hegel[13]) autant analytique que métaphorique, sert à merveille l’argumentation erratique - donc conforme à son sujet - et cependant solide. Un livre étrange et séduisant, anti-dogmatique et cheminant, d’un philosophe autant que d’un poète. Qui ne dédaigne pas les allitérations et les métaphores filées pour « s’enferrer aux fers de l’enfer » et préfère le mur perceptif de la caverne à l’illusoire sortie platonicienne : « l’écran où se joue la vie, la seule vérité de la fiction »… Armé de concepts qu’il n’hésite pas à malmener, et d’une langue souple, Jean-Clet Martin poursuit un combat inégal, et cependant serein, contre cet infernal éclatement du réel et de la philosophie qui est en nous. Finalement, cette progression philosophique, depuis « le fond moléculaire de l’idéation », est une sorte de roman autobiographique borgésien, grâce aux rappels des précédentes étapes que sont ses précédents livres[14] ; mais également une sorte d’autoportrait intellectuel. Qui est aussi le nôtre… Quel coup de dés permettrait à la science de sortir par le haut de l’enfer philosophique ?

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Gilles Deleuze : Qu’est-ce que la philosophie ? Minuit, 191, p 192.

[2] Jorge Luis Borges : « La Bibliothèque de Babel », Fictions, Folio, 2018.

[3] William Shakespeare : Hamlet, acte III, scène 3.

[5] Jorge Luis Borges : « Le jardin aux sentiers qui bifurquent », Fictions, Folio, 2018.

[7] Rainer-Maria Rilke : Elégies de Duino, Œuvres, Poésie, Seuil 1972, p 315.

[8] Alain Badiou : Petit manuel d’inesthétique, Seuil, 1998.

[12] Pour reprendre le titre d’Heidegger : Chemins qui ne mènent nulle-part, Tel Gallimard, 1996.

[13] A moins que notre connaissance infinitésimale d’Hegel en soit la cause…

 

Bardenas Reales, Tarragona, Navarra.

Photo : T. Guinhut..

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9 septembre 2023 6 09 /09 /septembre /2023 15:17

 

Villa Borghese, Roma, Lazio.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Pornographes des Lumières

et puritains contemporains

à l’assaut de la chair.

 

Colas Duflo : Philosophie des pornographes ;

David Haziza : Le Procès de la chair.

 

 

Colas Duflo : Philosophie des pornographes,

Seuil, 2019, 312 p, 23 €.

 

David Haziza :

Le Procès de la chair. Essai contre les nouveaux puritains,

Grasset, 2022, 256 p, 20 €.

 

 

 

Qui sommes-nous sinon une chair ? Faut-il la cacher ou l’exalter ? La faire jouir ou la faire souffrir ? Alors peut-être la pornographie peut-elle venir à notre secours… Une femme-marchandise et vendue, telle est celle dont traite le pornographe, si l’on en croit l’étymologie, venue du grec. Elle est, au temps de Socrate, une esclave, alors que la courtisane est libre d’accorder ou non ses faveurs, sans être soumises aux conventions restrictives propres aux femmes mariées. L’on sait que le philosophe désira Théodote : « Nous emportons le désir de toucher ce que nous avons contemplé, nous en allons mordus au cœur, poursuivis par le regret ; et tout cela fait que nous sommes les esclaves et elle la souveraine[1] ». Cependant, relevant le défi de sa beauté, il sut s’en délivrer par la force de la parole. N’empêche que les commentateurs n’eurent de cesse de se scandaliser de la présence de Socrate dans la maison d’une courtisane. Ainsi le philosophe serait censé ne pas céder au désir, ainsi la philosophie n’aurait rien à voir avec la sensualité. Qu’il soit ensuite stoïcien puis chrétien, il ne saurait avoir quelque commerce avec la pornographie. Pourtant au XVIII° siècle, les Lumières sont aussi celles du réveil de la chair considérée comme un bien et non un péché mortel de luxure. Colas Duflo, dans sa Philosophie des pornographes, réhabilite ces auteurs licencieux, qui ne mettent pas que le feu aux sens, mais également à l’esprit. Il est toutefois à craindre que le puritanisme soit loin d’avoir dit son dernier mot. David Haziza montre combien aujourd’hui est réactivé « le procès de la chair », dans son Essai contre les nouveaux puritains. Peut-on encore aujourd’hui célébrer la fougue du désir, l’éclat soyeux des chairs, les cris des jouissances…

 

 

Voilà qui, au rebours des préjugés, ne devrait pas nous surprendre : « l’intrication du récit pornographique et de la discussion philosophique ». C’est en effet l’objet de l’essai de Colas Duflo, Philosophie des pornographes, ce qui est un oxymore bien signifiant. Car pléthore de récits fort lestes, agrémentés de conversations osées, tant dans le domaine charnel qu’intellectuel paraissent au cours du XVIII° siècle des Lumières. Ces dernières ne résident pas seulement dans l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, ni dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire, ni dans l’athéisme exposé par Helvétius dans son De l’esprit. Mais dans un corpus dont une bonne partie acquit il y a peu la dignité d’un coffret de la collection de La Pléiade, sous le titre des Romanciers libertins du XVIII° siècle[2]. De plus une collection heureusement sortie de l’Enfer de la Bibliothèque Nationale[3] sut défricher le terrain. Pourtant lors de cette ère encore imprégnée par la monarchie absolue, par la religiosité catholique, ces œuvres ne pouvaient être publiées que sous le manteau, tant elles étaient pourchassées, voire brûlées, leurs auteurs menacés, tant le contenu débordait de « vit » et de « foutre », de religieuses séduites et converties au plaisir, de dames intensément voluptueuses. Le pire peut-être était que l’on ne s’y contentait pas de libertinage, d’ébats galants et luxurieux, mais qu’une abondante et rigoureuse argumentation encourageait aux réjouissances sensuelles, aux bonheurs charnels, sans l’ombre d’une culpabilité héritée du christianisme ainsi rendue obsolète.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est sur ce corpus que s’appuie Colas Duflo, s’intéressant à « l’intrication du récit pornographique et de la discussion philosophique ». Contre les préjugés, Sophie, allégorie de la sagesse, est, sous des masques le plus souvent masculins, le personnage essentiel. Toutefois, s’il n’y a guère de livre licencieux écrit par des femmes, nombre de personnages féminins sont mis en avant pour défendre leur condition, leur goût du plaisir, tel que dans Thérèse philosophe (1748). Ainsi qu’une certaine Clairval, une Laïs, une Rosette, et autre courtisanes devenues « narratrices philosophes ». Les limites cependant de cette philosophie du plaisir sont parfois vite atteintes, comme lorsque dans Thérèse philosophe le Père Dirrag introduit le prétendu « cordon de Saint-François » dans le vase naturel d’une jeune religieuse bernée : certes Eradice atteint un bonheur qu’elle croit mystique, mais nous devons appeler la chose un viol, sauf si la donzelle a la sagesse de s’en réjouir en toute connaissance de cause. L’hypocrisie des religieux nourrit alors la fresque anticléricale que l’on peut attribuer au Marquis Boyer d’Argens. Au point qu’ailleurs, dans Le Portier du Chartreux, l’on ne craigne pas de recourir au blasphème. Mais au bordel des moines, une femme peut prétendre être plus heureuse que dans la société de son temps !

Ce plaisir est censé être naturel, nécessaire. En ce sens, avec ces auteurs indiscrets, sûrs d’eux, et cependant voilés par des pseudonymes ou l’anonymat, il se dresse vaillamment contre les interdits de l’Eglise. La licence érotique devient le double obligé de la religion naturelle, du spinozisme, du déisme, du matérialisme, de l’athéisme enfin.

Genre encore méprisé, le roman est de plus ici érotique, cochon disent les détracteurs. La dissertation alors « peut être présentée comme un moyen - qui ne trompe personne - pour racheter le récit licencieux ». Oserons-nous affirmer que les Belles Lettres y gagnent infiniment ? Bien entendu, cher lecteur…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voici un « portier de la subversion », Dom Bougre, personnage éponyme du roman de Gervaise de Latouche : Histoire de Dom B., portier des Chartreux, écrite par lui-même (1761). Au moyen de maints récits emboités, la multiplicité des expériences sexuelles varie selon le point de vue masculin de Saturnin ou féminin de Suzon et Monique, s’agissant de faire partager de chaleureux et humides emboitements jusqu’à l’acmé du plaisir.

L’homosexualité - le mot « bougre » en témoignant - voire l’inceste, n’échappent pas à ce projet de libérations des mœurs sexuelles. Alors que la sodomie peut être alors punie du bûcher, quoique la peine ne soit plus appliquée, « l’éloge paradoxal du cul des novices » ne manque pas de sel. Deux nonnes découvrent également comment se donner du plaisir en toute bonne conscience émerveillée. Ces messieurs séduisent à tour de bras, les courtisanes rivalisent de séductions et d’aventures indubitablement luxurieuses, le péché capital étant devenu un devoir capital. Sous le mode des confessions édifiantes, ces récits et ces argumentations ont en fait une dimension didactique, éducative in fine. Y compris si les titres sont explicites : L’Almanach de Priapre ou L’Art de foutre, tel qu’une bibliothèque de curiosa doit s’orner.

D’une plus subtile manière, Diderot fait parler ses « bijoux », entendez la bouche du bas, dans la cadre d’un conte oriental. Publié de manière anonyme en 1748, Les Bijoux indiscrets a tout d’une parodie des Mille et une nuits. Le sultan du Congo, qui ne cache qu’à peine Paris, use de l’anneau pour indiscrètement révéler les aventures et intrigues des femmes de la cour. La satire et la galanterie font bon ménage. Au-delà des mensonges sociaux, les sexes parlent. Aussi grivois que raffiné, le roman vise à faire advenir la vérité humaine et naturelle.

Mais à la fin du XVIII° siècle, lorsque Sade continue cette tradition de la pornographie philosophique, ne va-t-il pas jusqu’à défier jusqu’aux ultimes barrières du bien et du mal ? Sa défense du plaisir tyrannique - jusqu’à la torture - au prix de la souffrance féminine est bien le signe de ce que Colas Duflo appelle avec justesse « la perversion des Lumières ».

          Nous savions Colas Duflo connaisseur des Aventures de Sophie, soit celles de la philosophie dans le roman du XVIIIe siècle[4]. Nous le découvrons aujourd’hui en dix-septièmiste, alors qu’il vient d’étudier Les Aventures de Télémaque de Fénelon dans une perspective cette fois politique[2]. En dix-huitièmiste encore, avec un angle plus que pertinent, c’est avec la sagesse de l’essayiste qu’il réhabilite la juste portée philosophique de cet ensemble de romans que l’on ne lit que d’une main, mais avec deux cerveaux, celui de la chair et celui de l’esprit. Même manquant en sa rédaction parfois de concision, sa rigueur intellectuelle mérite nos éloges complices.

Photo : T. Guinhut.

 

Si les érotomanes philosophes des Lumières prônaient la déculpabilisation morale de la chair, en une avancée notable des libertés, il est à craindre que notre nouveau siècle réhabilite le « procès de la chair », pour reprendre le titre de David Haziza.

Après la morale sévère du XIX° siècle, il fallut attendre la libération sexuelle des années soixante. Nous pensons parvenir à un sommet de liberté, confortée par les moyens de contraception moderne. Il va falloir déchanter : « « chacun croit plus que jamais, procureur et juré, échapper à sa propre chair par son zèle à la condamner ».

Jeune philosophe né en 1989, David Haziza se livre à une fulgurante critique de l’annulation du désir, en un monde asexué, car « tout est devenu effroyablement salubre ». Où est passée la jouissance des corps, des sens et des esprits ? crie-t-il… Le réquisitoire contre le retour d’une morale asséchant notre présent se double d’un plaidoyer en faveur du plaisir et du rire, sans oublier cent sorcières, artistes, kabbalistes, et autres génies du mal qui enrichirent le passé. Le polémiste affute son ardeur lorsqu’il voit la vraie vie menacée d’effacement, le désir sacrifié, sous prétexte de la difficulté à le dompter. Le corps même semble annihilé tant il doit être lisse, quoique vieillissement et mort ne l’épargnent pas, ce qui pourtant en fait la condition des êtres intégralement vivants, terribles et sublimes à la fois. Notre essayiste ose à cet égard une comparaison surprenante, mais pas tout à fait impropre : l’élevage industriel lui aussi désanimalise autant qu’il déshumanise, quand l’utopie végane prétend sauver une  planète fantasmée en coupant l’homme de ses racines animales et naturelles.

 Et lorsqu’il s’agit d’éradiquer la violence l’on préfère l’ignorer, la celer, plutôt que de l’affronter, l’assumer. Ainsi le fantasme d’une vie niaise et sans conflits, notre « mièvrerie non-violente » nous déshumanisent. Sans compter qu’elle nous laisse sans défense contre ceux dont la violence est l’arme constante, ajouterons-nous, qu’il s’agisse des islamistes, des post-communistes et autres terroristes écologistes. Ainsi, note notre essayiste, « c’est toujours en barbarie que finit la mièvrerie ».

Cancel culture[6] et politiquement correct sont les fers armés d’un nouveau puritanisme. Où la liberté s’évapore avec la condamnation du sexe et de l’érotisme, auxquels il faut préférer l’indifférenciation sexuelle, la transexualité neutre et inclusive, la théorie du genre au dépend de la vérité corporelle. En effet, la « théorie butlerienne[7] et ce qui en a découlé, c’est tout d’abord un dispositif sémantique, novlangue ou anti-langue, qui, contrairement au « newspeak » orwellien, ne nous fabrique pas, chaque année, « de moins en moins de mots », mais de plus en plus : cisgenré, assignation sexuelle, bicatégorisation, gender-neutral, non-binaire ». L’on a ici l’impression qu’il s’agit ici de catégoriser à outrance, d’enfermer et de séparer, au dépend de la fluidité des rencontres… Notons toutefois qu’entre pouvoirs et libertés Judith Butler définit le sexe comme l'ensemble des caractéristiques physiques spécifiques à un sujet, tandis que le genre constitue leur interprétation culturelle. Ce qui est loin d’être faux, moins les excès de qui voudrait croire que n’existent plus les chromosomes ni le patrimoine génétique pour se métamorphoser d’un corps féminin à un corps masculin ou vice versa.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous voici de plus lobotomisés par les écrans qui nous abreuvent de séries romanesques aux amours d’un romantisme niais ainsi que d’une pléthorique pornographie salace. Tout ce que nous ne vivons plus, si nous l’avons jamais vécu. Ne reste plus qu’une « conception notariale » du consentement amoureux. Comme si se voilaient le risque et le charme du désir… L’on devine par ailleurs que le voile islamique révulse notre essayiste, surtout quand en prime la veule soumission de l’Occident s’en mêle, comme lorsqu’un Premier Ministre Italien, en 2016 crut bon de faire couvrir les nudités antiques lors de la visite d’un Président iranien ! Cela dit le miroir n’en-il pas la façon dont les viragos féministes  de la Cancel culture réclament de cacher l’érotisme d’un tableau de Titien… Aujourd’hui l’on peut réclamer « la liberté de se voiler » face au regard d’un homme. Qu’un féminisme captif de l’islam ne soit plus un humanisme semble hélas une évidence : « le féminisme contemporain - et quoiqu’il prétende le contraire - est sourd aux cultures féminines ».

En son Procès de la chair, David Haziza rejette tout autant les camps politiques de droite et de gauche. Lorsque le féminisme devient affreusement normatif, il leur préfère les sorcières, en passant par celle de Michelet, et les déesses, en pensant à Aphrodite. Tout comme il préfère à la transsexualité une séculaire subversion androgyne. Au devenir machine et à sa « solitude », à la « mièvrerie technologique », il préfère le mythique et le sacré : « l’univers doit nous rester un lieu de légendes ». Antimoderne, l’essayiste prétend néanmoins réconcilier notre temps avec une vie désirante. Partant en son incipit de la peinture de  Botticelli intitulée La Calomnie, sa Vérité, « Vénus décharnée » devient l’allégorie maîtresse de son essai. Non sans  convoquer bien des artistes et autres auteurs aimés et contemporains, de Georges Bataille à Philip Roth, d’André Breton à Romain Gary, en passant par François Rabelais, René Char, Camille Paglia[8], sans oublier le Talmud et Zarathoustra. Le tout au service d’une « révolution de la chair ». La chose est peut-être un peu trop tout feu tout flamme, excessive parfois, néanmoins originale, bourrée d’allusions et d’exemples pertinents, roborative, finalement revigorante.

Nous pardonnerons à l’essayiste des formules à l’emporte-pièce : « L’Amérique ne connut les tueries de masse qu’après Peace and Love », corrélation historique n’étant pas causalité. Il y a cependant bien d’autre moments qui font mouche : « Le Noir était jadis le visage du péché ; c’est désormais le Blanc. La femme ; aujourd’hui c’est l’homme ».

La défense d’Eros sous les doigts de David Haziza ne s’arrête pas là. N’a-t-il pas associé à sa nouvelle traduction du Cantique des Cantiques, ce poème amoureux qui compte parmi les plus belles pages de la Bible, un essai[9] ? À la fois sacré, lyrique et érotique, tel est Eros, qu’il soit grec ou hébreu…

 

Il est curieux que l’humanité oscille sans cesse entre deux pôles : d’une part les délices du désir et de la chair, malgré les conséquences parfois décevantes voire désastreuses, comme les ruptures, les jalousies, les maladies vénériennes et autres sidas ; d’autre part la pulsion puritaine, s’appuyant non seulement sur ces dernières conséquences, mais également sur l’incapacité du savoir jouir. Un autre versant du puritanisme, non négligeable, n’est-il pas cette pulsion de pouvoir qui entraîne irrésistiblement les uns et les autres à tyranniser autrui, leurs voisins, leurs femmes et maris, à tyranniser ceux qui sauraient jouir plus que ceux qui ne le savent pas ? Ainsi ceux qui n’aiment pas la chair lui préfèrent la mort, qu’elle soit physique ou morale, avec la seule satisfaction de l’infliger à autrui et de se punir soi-même. Si les Lumières du XVIII° siècle, hors le Marquis de Sade bien entendu, ont signé le réveil d’Eros, ne l’éteignons pas aujourd’hui ; et demain.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Xénophon : Mémoires sur Socrate, Œuvres complètes I, Hachette 1873, p 95.

[2] Romanciers libertins du XVIII° siècle, La Pléiade, Gallimard, 2000.

[3] L’Enfer de la Bibliothèque Nationale, Fayard, 1984-1988.

[4] Colas Duflo : Les Aventures de Sophie. La philosophie dans le roman du XVIIIe siècle, CNRS, 2013.

[5] Colas Duflo : Les Aventures de Télémaque de Fénelon ou le roman politique, Champion, 2023.

[7] Judith Butler : Trouble dans le genre, La Découverte, 2006.

[8] Camille Paglia : Sexual Personae, Vintage, 1990.

[9] David Haziza : Talisman sur ton cœur. Polyphonie sur le Cantique des cantiques, Cerf, 2017.

 

Espace Mendès France, Niort, Deux-Sèvres. Photo : T. Guinhut.

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6 août 2023 7 06 /08 /août /2023 09:55

 

Sol LeWitt : Dessin mural nº 831 (Formes géométriques), 1997.

Museo Guggenheim, Bilbao, Bizkaia.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Histoire et actualité du Discours philosophique

 

par Michel Foucault.

 

Avec un détour par Gilles Deleuze.

 

Michel Foucault : Le Discours philosophique,

édition établie sous la responsabilité de François Ewald,

par Orazio Irrera et Daniele Lorenzini,

EHESS Gallimard Seuil, 2023, 320 p, 24 €.

 

Gilles Deleuze / Felix Guattari : Qu’est-ce que la philosophie ?

Les éditions de Minuit, 1991, 208 p, 16 €.

 

 

Comment peut-on avoir rédigé avec soin une telle investigation philosophique, au long cours de deux abondantes centaines pages de surcroit, et la laisser dormir, l’oublier, l’occulter ? Pourtant les portes de l’édition n’étaient pas en 1966 fermées à Michel Foucault[1], après le succès de son livre mythique : Les Mots et les choses, paru cette année-là. Aussi c’est un demi-siècle plus tard, de manière posthume, que parait ce texte mis au net, qui doit être considéré comme un opus à part entière, au contraire peut-être des cours disséminés par cette collection, sous l’égide de l’EHESS, de Gallimard et du Seuil. A-t-il la même et puissante nécessité que cet autre inédit paru il y a peu, Les Aveux de la chair[2] si nécessaire en tant qu’il apparut comme l’ultime essai parmi la tétralogie formant son Histoire de la sexualité ? Si Michel Foucault en étudie le « discours », n’est-ce pas en quelque sorte déjà répondre à la question, certes classique, formulée par Gilles Deleuze en 1991 : Qu’est-ce que la philosophie ? Cette discipline qui crée les concepts n’est-elle que l’aporie d’un discours ?

 

 

En rédigeant cette étude appliquée, pendant l’été 1966, peut-être au service des cours qu’il allait donner à l’université de Tunis, Michel Foucault semble offrir un titre qui aurait une intention définitive, un traité en somme : Le Discours philosophique. S’agirait-il d’un trait d’union qui part des Mots et les Choses pour rejoindre L’Archéologie du savoir[3], dont il éclaire les perspectives…

Depuis l’Antiquité, le philosophe pratique l’art du diagnostic. Il est le « médecin et l’exégète», « médecin de la culture », quoique sans remède ni guérison. À peine peut-il imaginer de découvrir l’au-delà de la caverne. Voici « cet étrange discours dérisoire qui constitue la philosophie en cette activité de diagnostic où il faut aujourd’hui se reconnaître», et dont les contenus intéressent moins Michel Foucault que les manières de dire notre appartenance au discours sur le moi et le sur monde. En ce sens la philosophie semble « s’écarter de la voie royale qui était la sienne quand il s’agissait de fonder ou d’achever le savoir, d’énoncer l’être ou l’homme[4] ».

Malgré sa subjectivité assumée, le philosophe cherche à atteindre la vérité, si peu assurée qu’elle soit : « Il n’y a pas de vérité philosophique - qu’elle ait trait au monde, à Dieu, à la nature, à l’être, à la philosophe elle-même - si elle ne dit en même temps et dans le mouvement qui la déploie, à quelles conditions et comment elle s’est ouverte pour devenir accessible au philosophe qui la formule ». Pourtant, plus loin, Michel Foucault postule « la vérité philosophique, cachée par essence [qui] peut cependant venir à la lumière et animer le discours d’un philosophe[5] ». Plus loin encore, il propose avec prudence : « la vérité ne nous vient pas toujours et continûment sous la forme de l’évidence, mais sous celle de l’imagination[6] ». Ce qui nous rappelle ces cours au Collège de France, en 1980 et 1981, réunis sous le titre : Subjectivité et vérité[7].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bien que le discours philosophique se situe dans le temps de son énonciation, il est tout différent du langage quotidien. Egalement de la littérature qui invente son propre présent, surtout à partir du XVII° siècle, lorsque Cervantès met en scène ses récits et dispose « un nouveau régime de fiction », ce à l’occasion de son Don Quichotte. Tout différent également du discours scientifique, qui instaure une vérité universelle ne dépendant ni du présent ni du lieu de son apparition, en particulier lorsque Galilée, encore au XVII° siècle, met en place « un nouveau régime du discours scientifique». À la même époque, Descartes, philosophe du dévoilement, « a secoué une obédience séculaire à la théologie[8] ». Une connaissance rationnelle de la nature est ainsi concomitante avec la possibilité de philosopher sans Dieu, de dire réellement Je pense. Ce qui explique « le fait que la philosophie occidentale n’ait pas cessé, depuis maintenant trois siècles, d’être destruction et fin de la métaphysique ».

Conjurant la métaphysique par « la constitution d’une nouvelle ontologie, qui a pour fin de constituer une théorie générale de l’objet[9] », Kant interroge les conditions de possibilité de l’accession à la vérité, de façon à constituer un logos du monde sous la forme de l’encyclopédie.

En une nouvelle mutation, plus brutale, l’indispensable Nietzsche déconstruit le discours classique de la philosophie. En conséquence, plutôt que philosophie pure - s’il en est - Foucault montre combien tout est figure discursive, inscrite dans son historicité. Or les figures du discours nietzschéen, nihilisme, éternel retour du même, antiplatonisme, viennent subvertir les modalités de la pensée. Soit la disparition de tous les objets de la philosophie, en particulier « toute la métaphysique occidentale selon les catégories du bien et du mal, de l’apparence et de la réalité, de l’être et de la vérité ». En contrepartie, la discipline philosophique s’adjuge la possibilité de s’agréger la philologie, l’Histoire, la psychologie, l’anthropologie, les sciences. L’auteur de Par-delà le bien et le mal n’écrit plus de traité, mais des aphorismes, il est également le poète d’Ainsi parlait Zarathoustra, le politique, multipliant les formes et les intentions discursives. Mais « la décomposition du discours philosophique le laisse sans protection ni défense contre la folie[10] ». Est-ce une conséquence intellectuelle ou plus exactement celle de la syphilis ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ainsi donc, penser après Nietzsche serait-il une gageure ? Positivisme, phénoménologie, structuralisme, marxisme, tous semblent n’en guère tenir compte. Reste, du moins pour Michel Foucault, à se déclarer archiviste, dans le cadre d’une discipline qui est celle de « l’archive-discours comme système des contraintes du langage et de l’histoire[11] », dans le cadre de son archéologie du savoir. Régression vers le passé ?

  Cependant, avec Nietzsche, philosophe critique, il s’agit impérativement de diagnostiquer le monde et l’événement qui le porte, de mettre en lumière le visible et le vécu, l’instant décisif, voire un temps plus large : « la tâche critique de la philosophie […] est alors une prise de conscience de ce qui demeure inapparent sous tous les visages les plus manifestes du monde[12] ».

Ce faisant, la philosophie perd-elle sa voie royale, lorsqu’était impératif de forger le savoir, de dire l’être ? Mais ne retrouve-t-elle pas une vocation présente chez les Grecs : distinguer et interpréter les signes, voire ouvrir la boite de Pandore du mal ? En quelque sorte un devin, un oracle delphique, un médecin de l’âme, un exégète, à la semblance d’un Héraclite, d’un Anaximandre qui sont les oreilles de la parole du dieu, quoiqu’à la suite de Nietzsche, Dieu soit mort. Ce qui n’est pas sans expliquer le glissement vers l’Histoire de la sexualité.

Le penseur du pouvoir, de Surveiller et punir[13] par exemple, n’est toutefois ici qu’en gestation, tant il exerce sa perspicacité en historisant le discours philosophique pour le mettre néanmoins au service du présent. S’il prend en écharpe les mouvements de l'humanisme, du marxisme, de l'existentialisme, il valorise le Kant de « Qu'est-ce que les Lumières ? », qui garde son actualité[14]. Tout en faisant de Nietzsche le pivot d’une rupture majeure, lorsque ce dernier dénie la capacité de la philosophie d’accéder à des vérités éternelles, universelles, ce qui, dirons-nous, est peut-être la brèche du relativisme[15]. De même sa capacité à réparer l'homme se voit invalidée par Nietzsche ; ce qui recueille un assentiment prudent de la part de Foucault, pour qui la philosophie s’est dispersée, parmi les arts,  dans des discours a priori non philosophiques, sans pourtant perdre pertinence et dignité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme Max Brod désobéissant à Kafka - dont l’œuvre est « un rhizome, un terrier[16] », selon Gilles Deleuze - en ne détruisant pas ses manuscrits, les ayant-droits et éditeurs ont fort bien fait de désobéir à Michel Foucault qui prétendait ne pas vouloir de publication posthume. Arguons cependant qu’il n’a en rien brûlé ses papiers abondants, et que, loin de démériter de l’œuvre foucaldienne, Le Discours philosophique, malgré quelque propension à se répéter qui explique peut-être un prudent oubli dans un tiroir, en est un indispensable chaînon manquant, d’ailleurs éclairé par de nombreuses et précieuses notes, sous les doigts d’Orazio Irrera et Daniele Lorenzini. D’autant que dans L’Ordre du discours, une hypothèse d’importance est émise : « je suppose que dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers[17] ». La chose est d’autant plus vraie dans les sociétés théocratiques et totalitaires, peut-être moins avérée dans les sociétés libérales, et d’autant plus à l’ère d’Internet, même si des surveillances étatiques et groupusculaires peuvent s’embusquer[18]

Faut-il alors se demander si, parcourant l’Antiquité et le Moyen âge, la tétralogie de l’Histoire de la sexualité est toujours de la philosophie ? La propension à « l’archéologie du savoir » entraîne l’essayiste dans le champ de l’historien, non sans cependant débusquer les pouvoirs, sociétaux et religieux, qui vont jusqu’à investiguer, contrôler, du moins le tenter, les corps et les esprits.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un quart de siècle plus tard, Gille Deleuze offrait son Qu’est-ce que la philosophie ? Certes à son compère Felix Guattari qu’il prétendait en être le co-auteur, mais à des lecteurs avisés, dont nous espérons rejoindre le cénacle.

Créer des concepts. Telle est, au-delà de la conception traditionnelle qui consiste à œuvrer pour une vie bonne, la fonction de la philosophie : « La philosophie ne contemple pas, ne réfléchit pas, ne communique pas, bien qu’elle ait à créer des concepts pour ces actions ou passions ». Elle a sa langue, son vocabulaire et sa syntaxe, « atteignant au sublime ou à une grande beauté[19] ». Rivalisant ainsi avec la réflexion des scientifiques ou des artistes, avec de nouvelles disciplines comme la psychanalyse ou le linguistique, avec en outre les pauvretés avilissantes du marketing et de la publicité, dont les acteurs se prétendent des concepteurs, et, ajouterons-nous, de la propagande religieuse et politique. Ainsi le mot même est galvaudé, tant tout un chacun prétend disposer d’une philosophie commerciale, associative, événementielle.

En ce sens, Gilles Deleuze établit une hiérarchisation bienvenue : « Si les trois âges du concept sont l’encyclopédie, la pédagogie et la formation professionnelle commerciale, seul le second peut nous empêcher de tomber des sommets du premier dans le désastre absolu du troisième ». Une « géophilosophie », originaire de la Grèce antique, fonde le chemin historique de la pensée, dans une réelle filiation : « En effet c’est l’utopie qui fait la jonction de la philosophie avec son époque, capitalisme européen, mais déjà aussi cité grecque[20] ». Ce que confirme par ailleurs la lecture de Karl Popper, lorsque dans La Société ouverte et ses ennemis[21], la filiation utopique et totalitaire va de Platon à Marx, en passant par Hegel. Il faut à cet égard ajouter que Gilles Deleuze, auteur de Capitalisme et schizophrénie[22], partage avec nombre d’intellectuels de son temps un tropisme anticapitalisme discutable.

Quand la science opère par observations et fonctions, quand l’art opère par percepts et affects, tout en entrant en résonnance avec ces derniers, la philosophie tente de mettre de l’ordre dans ce chaos qu’est le monde, forgeant en l’occurrence « les Chaoïdes » : « L’art n’est pas le chaos, mais une composition du chaos qui donne la vision ou sensation, si bien qu’il constitue un chaosmos, comme dit Joyce, un chaos composé - non pas prévu ni préconçu. L’art transforme la variabilité chaotique en vérité chaoïde[23] ». Ne pourrait-on en dire autant de la philosophie ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans le cadre de la tradition nietzschéenne, Foucault et Deleuze sont des opposants au platonisme. Pour eux deux, l’événement humain s’inscrit dans l’immanence. Le second n’a-t-il pas écrit un essai sur le premier ? Depuis L’Archéologie du savoir, il découvre en son mentor « un nouvel archiviste » ; depuis Surveiller et punir c’est « un nouveau cartographe[24] » de l’espace judiciaire. D’où la topologie qui permet de penser autrement, alors que la dimension temporelle déploie les strates ou formations historiques. Le tout dans le cadre du visible et de l'énonçable, qui permettent le savoir. Ce dernier se décompose en, d’une part, « les stratégies ou le non-stratifié », soit la pensée du dehors, c’est-à-dire le Pouvoir, et, d’autre part « les plissements, ou le dedans de la pensée[25] », c’est-à-dire la subjectivation.

Déplions le pertinent classement analytique établit par Gilles Deleuze : « Le principe général de Foucault est : tout forme un composé de rapports de forces », y compris les enjeux sociétaux à l’œuvre dans le cadre de notre histoire des sexualités. En sa dernière partie « Sur la mort de l'homme et le surhomme », il prétend que l’homme « chargé des animaux », des roches », et de « l’être du langage » n’est plus ni Dieu ni l’homme, mais « l’avènement d’une nouvelle forme[26] », sans nous dire laquelle, à venir peut-être, en une conclusion ouverte à la sagacité du malheureux lecteur. Telle est bien l’aporie.

Par ailleurs, n’est-il pas paradoxal que le critique des pouvoirs soit lui-même, à l’instar de son contemporain le sociologue Pierre Bourdieu, devenu une figure du pouvoir intellectuel ? Songeons combien les universitaires, combien ses thuriféraires ont fait de Michel Foucault, en font encore, peut-être à son corps défendant, une constante référence, voire une icône…

 

Il en est de la même farine aporétique à la dernière page des Mots et les choses, avec cette trop célèbre dernière phrase : « Si une nouvelle « épistémê » venait à naître, par l'effet d'un nouveau changement dans les dispositions du savoir, alors on peut bien parier que l'homme s'effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable ». L’on sait en effet que l’homme est mortel, que les civilisations sont mortelles, que l’espèce humaine l’est au regard des temps géologiques ; certes. D’une telle aporie, pourrait-on imaginer si et quel nouvel homme surgirait ? Celui de l’anthropocène et de sa sortie, ou des technologies heureuses ? Celui de la tolérance universelle ?

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[3] Michel Foucault : L’Archéologie du savoir, Gallimard, 1969.

[4] Michel Foucault : Le Discours philosophique, p 13, 16, 17.

[5] Michel Foucault : Le Discours philosophique, p 30, 31.

[6] Michel Foucault : Le Discours philosophique, p 114.

[7] Michel Foucault : Subjectivité et vérité, EHESS Gallimard Seuil, 2014.

[8] Michel Foucault : Le Discours philosophique, p 71, 73.

[9] Michel Foucault : Le Discours philosophique, p 101, 105.

[10] Michel Foucault : Le Discours philosophique, p 178-179, 185.

[11] Michel Foucault : Le Discours philosophique, p 209.

[12] Michel Foucault : Le Discours philosophique, p 66-67.

[16] Gilles Deleuze : Kafka, Minuit, 1975, p 7.

[17] Michel Foucault : L’ordre du discours, La Pléiade, Gallimard, 2015, t II, 228-229.

[19] Gilles Deleuze : Qu’est-ce que la philosophie ? p 12, 13.

[20] Gilles Deleuze : Qu’est-ce que la philosophie ? p 95.

[21] Karl Popper : La Société ouvert et ses ennemis, Seuil, 1979.

[22] Gilles Deleuze, L’Anti-Œdipe : Capitalisme et schizophrénie, Minuit, 1972.

[23] Gilles Deleuze : Qu’est-ce que la philosophie ? p 192.

[24] Gilles Deleuze : Foucault, Minuit, 1986, p 11, 31.

[25] Gilles Deleuze : Foucault, Minuit, 1986, p 77, 101.

[26] Gilles Deleuze : Foucault, Minuit, 1986, p 131, 140, 141.

 

Anselm Kieffer : Die Berühmten Orden den Nacht /

Les célèbres ordres de la nuit, 1997.

Museo Guggenheim, Bilbao.

Photo : T. Guinhut.

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13 juin 2023 2 13 /06 /juin /2023 13:19

 

Museo de la Catedral de Jaca, Huesca, Aragon.
Photo : Y. Guinhut.

 

 

 

Peter Sloterdijk, philosophe du gris politique

& du retour des réflexes primitifs.

Suivi par Le Projet Schelling.

 

 

Peter Sloterdijk : Gris. Une théorie politique des couleurs,

traduit de l’allemand par Olivier Mannoni,

Payot, 2023, 336 p, 26 €.

 

Peter Sloterdijk : Réflexes primitifs,

traduit de l’allemand par Olivier Mannoni,

Payot, 2021, 192 p, 8,20 €.

 

Peter Sloterdijk : Le projet Schelling,

traduit de l’allemand par Olivier Mannoni,

Piranha, 2019, 240 p, 18 €.

 

 

 

Couleur sinon oubliée, du moins coincée entre le noir et le blanc, sans la vigueur qui aurait permis à Michel Pastoureau[1] de lui consacrer un titre, parmi ses Vert, Bleu, Jaune, Rouge, il habite une zone grise. Même si cet historien consacre quelques mots à son heure de gloire, au XV° siècle, lorsqu’en vogue, grâce aux succès des teinturiers, il devient « symbole d’espérance[2] », et permet d’inventer la peinture en grisaille ; quoiqu’il ne s’agisse que d’un bref intermède. Pourtant le philosophe allemand Peter Sloterdijk[3] tourne la sphère lumineuse de sa lecture vers le gris, bassement politique. En effet, politiquement, il a quelque chose de la poussière et de la cendre des totalitarismes, des costumes compassés de nos impersonnalités dirigeantes, cependant lourdes de conséquences. Et s’il parait signifier la neutralité, voire l’indifférence, le gris est celui de Cézanne et de Kafka, des tempêtes naturelles et des drapeaux spectraux. Deviendrait-il menaçant au point de voir le retour des « réflexes primitifs », d’une crise psychopolitique ? Moins spectrale parait la sexualité. Aussi faut à notre philosophe un autre type d’enquête, jusqu’à un genre littéraire à demi-inédit, car au roman épistolaire s’ajoute l’innovation de l’échange de courriels entre des universitaires ; ce qui confère à ce Projet Schelling une aura, bientôt intime et passablement parodique…

 

 

À l’aboutissement d’un prologue d’abord un tantinet confus, mêlant les souvenirs de la baleine blanche de Melville, le blanc de la royauté et « la vision induite par la photographie en noir et blanc au milieu du XIX° siècle », voici venir ce que l’absence de Dieu a décoloré, car « le blanc a cessé d’être la somme du beau », voici venir enfin « l’en grisé », couleur déterminante de notre temps. Cependant si la République a évolué au cours de l’Histoire pour y inclure la dimension démocratique et libérale, bleu blanc rouge en France et étoilée aux Etats-Unis, en contrepartie ne risque-t-elle pas, de par le poids croissant de l’étatisme, de perdre et salir ses couleurs : « Aucune politique des pigments n’arrachera le gris à sa léthargie, dût-elle se parer de cocardes néo-verts ou vieux-rouge. Au-delà du plaisir et du déplaisir, le gris donne à voir à nos contemporains l’omnicolore incolore de la liberté aliénée ». L’on a compris que le vieux rouge est postmarxiste, que le néo-vert est écologiste. Le propos sera donc autant analytique et historique, mais surtout polémique, dénonçant les oppressions du présent.

Quelque part au fond de la caverne, il doit faire bien gris, s’il s’agit de celle de Platon, dans La République, ce dialogue sur la justice, là où seulement des ombres sont visibles par ceux que la lumière des idées n’atteint pas. Or ce que présupposent les temps modernes n’est rien moins que la sortie de cette platonicienne caverne. Plus loin le « crépuscule de Hegel » est celui d’un penseur qui commande en 1821 de « vénérer l’Etat comme un être divin-terrestre[4] » ! En ce cas nous n’en serions au mieux que l’ombre, au risque d’être déporté plutôt que porté, si l’on nous pardonne le jeu de mots. Reste alors « la somme des descentes des mondes pensés vers les macérations des réalités quotidiennes ». Ainsi la philosophie hégélienne fut mise en application jusqu’au plus gris de sa nature absolutiste par « des simulateurs idéologiques, jusqu’à Lénine, Staline et Mao Zedong », sans oublier, ajoutons-nous, leur inspirateur, Marx[5] tel qu’en lui-même. L’œuvre « splendidement inutilisable » de Sartre précède « la brume de Heidegger », dont l’être et le temps sont un « gris né du gris », un non-lieu mélancolique, avorton du brun nazi, prélude métaphysique cherchant « un abri post-politique dans l’insignifiant ». La satire est féroce, néanmoins réaliste. Autant dire que la généalogie de la philosophie occidentale n’est pas heureuse, que les placentas dont elle accouche tour à tour risquent d’être monstrueux. Il peut cependant paraître étonnant que Peter Sloterdijk ne fasse pas allusion à un expert en la matière, Karl Popper, dont La Société ouverte et ses ennemis[6] fonde cette analyse, de Platon à Hegel, en passant par Marx, tous précurseurs des totalitarismes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une digression sur « les corridors de Kafka » s’impose, tant le cafard de La Métamorphose ne peut être que caparaçonné d’un gris sourd, tant il ne reste, « de son errance dans les locaux des instances administratives, que le gris imperturbable des couloirs », ce pour faire allusion au Procès[7].

L’histoire politique fut marquée par les « éminences grises », comme le Père Joseph en retrait de Richelieu, ou Talleyrand, « maître discret de ses supérieurs » et plus marquant que les rois au Congrès de Vienne en 1814 et 1815. Depuis, avec moins de discrétion dissimulatrice, « les drapeaux gris battent devant nous ».

Alors que l’on fait mine de ne pas voir le rouge de ceux nazis, en préférant remarquer leurs chemises brunes, alors que le rouge soviétique envahissait l’Europe de l’est, une vaste « zone grise » s’installait en République prétendument Démocratique Allemande. Entre la Stasi, cette police politique tristement célèbre, et le brouillard industriel, s’établit pour des décennies « l’imprégnation socioatmosphérique d’un collectif emmuré ». Les formules sloterdijkiennes sont lourdes de sens. Ce qui est particulièrement probant à l’occasion de cette autre formule : « le gris est-allemand est sans la moindre équivoque un effet de post-rouge obtenu de manière endogène ». Quant au fascisme de Mussolini, qui avait Lénine pour idole, « il était la forme de déception du bolchevisme ». Dans tous les cas, l’Etat est kidnappé par « une secte portant les habits d’un parti qui constitue la forme suprême de la criminalité organisée ». Soviétisme et fascisme sont ramenés à leur équivalence, les deux totalitarismes du XX° siècle et leurs divers rejetons socialistes sont rétablis dans leur généalogie, en dépit des mythes euphorisants, des légendes et des atermoiements…

Les années 2000, habituées au « gris Merkel » et au vert-de-gris écologiste en Allemagne et en notre outre-Rhin, ne soulèvent pas l’enthousiasme de notre philosophe : « Si une Renaissance anarchique ne vient pas briser la tendance, ou si une puissante brise libérale ne se lève pas, l’avenir appartient à une politique de décrets écobureaucratique qui prescrira à un Etat aussi incompétent que dépassé par les exigences la voie vers sa ménopause post-démocratique ». L’alarmant diagnostic est aussi sévère que juste.

Une critique également réaliste s’adresse également aux partis politiques, « dépôts pour des affects politisables comme l’espoir, l’angoisse ou la vexation », soit des banques de la colère, comme il l’analysait avec alacrité dans Colère et temps[8]. Partis prêts à s’emparer de cet Etat qui dépasse en absolutisme les anciennes monarchies absolues, tant il règne sur la fiscalité, l’économie, les informations personnelles, la redistribution…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les religions ont de toute évidence leurs « zones grises ». Le Père de l’Eglise des alentours de l’an 200, Tertullien, prétendait dans « La toilette des femmes » que ces dernières devaient « adopter une esthétique du sac et de la cendre quasiment prémusulmane ». N’écrit-il pas : « quel légitime honneur peut-il revenir à des vêtements du mélange adultère des couleurs[9] ? » Rassurons-nous, il n’a guère été suivi. Mais l’invention du Purgatoire n’est-elle pas une autre zone grise, celle d’un long rachat, intermédiaire entre l’Enfer et le Paradis ? Si la lumière parfaite n’est pas de ce monde, son auteur nous a cependant fourni le nuancier coloré de la nature, et chargé les peintres de son imitation.

En revanche, « le réalisme littéraire et photographique des premiers temps sont pratiquement des phénomènes jumeaux ». De surcroit lors d’une époque où l’on s’habillait souvent de noir. Les nuances étagées des gris dans la photographie n’auraient-elles pas influencé une vision du monde ? D’autant que jusqu’au milieu du XX° siècle le cinéma lui emboita le pas dans une même colorimétrie, qui permettait encore et provisoirement un avantage à la peinture, quoiqu’à cet égard Manet et Cézanne ne furent guère pétulants… Le retour à la couleur grâce à Kodak puis Iphone ne risque-t-il pas de dénuer une part de la vérité au réel ? Ce à quoi Peter Sloterdijk répond : « La définition de la technique comme inflation de sa magie devenue quotidienne affecte la fonction de vérité du mot et de l’image ». Peut-être est-ce trop nostalgique, trop dans la tradition de ces détracteurs de la technique que sont Heidegger ou Ortega y Gasset[10], quoique ce dernier soit plus prudent. Il s’agirait toutefois chez notre philosophe d’un « bruissement gris sur les fréquences d’absence de sens libératrice ».

 Ne dénigrons pas trop le gris, puisqu’il est également celui « qui t’émeut », celui des tempêtes et du Nord, des mers et des montagnes. Il y a bien des « manifestations, touchantes d’un point de vue littéraire et sensoriel, de cette éloquente non-couleur ». Une éclipse de soleil transmise par le romancier Stifter, qui dans La Forêt de Bavière essuie une grisaille neigeuse[11], une tempête océanique par Michelet, mais aussi la cendre de La Route de Cormac McCarthy, voilà qui permet de passer du romantisme à l’activation incendiaire de la guerre froide, à l’hiver nucléaire qui s’en suit et à la déshumanisation dans le Mal. Nos peurs virent au gris. Mais notre philosophe n’est pas dupe : « Aux enchères de la terreur, la compétition des vendeurs est ouverte ».

L’on n’échappe pas à Nietzsche, amateur de « sublime gris d’altitude », dans les Alpes de Sils-Maria, là où jaillit l’inspiration de Zarathoustra, là où « la philosophie vraie est une maïeutique de la roche ». Que reste-t-il après la nietzschéenne mort de Dieu ? « Là où Dieu a subitement disparu, s’ouvrent des failles dans lesquelles ont afflué des vérités totalitaires de substitution, l’Union soviétique athéiste en premier lieu, le « Troisième Reich » zoothéiste en deuxième ». Voilà qui a le mérite d’être clair.

Si l’on découvre que l’indifférence est une constante de notre modernité, il faut alors considérer « une mystique grise, une éthique grise », une « subjectivité grise », y compris un « rap mystique » d’une telle couleur ; le tout venu de « la décomposition des essors religieux ». Quoique l’on puisse avancer que l’essor créatif, qu’il soit scientifique ou artistique puisse y remédier, même si ce dernier est moins accessible aux foules, auxquelles il est plus aisé de se tourner vers les mouvements grégaires des partis de protestation et d’exaltation, aussi bien religieux que politiques. Ne reste au mieux que la médiocrité, ce « gris par démission »…

Loin de n’être qu’un déroulé colorimétrique et symbolique, voire qu’un ouvrage d’Histoire de l’art cézannien, l’essai de Peter Sloterdijk occupe le terrain du gris comme métaphore existentielle et surtout politique. S’il peut sembler passablement abscons au lecteur non prévenu, touche à tout et virevoltant, il est au moyen de la pyrotechnie de ses néologismes expressifs, de ses métaphores éclairantes, une subtile machine de guerre de la pensée ; contre les pesanteurs, les étatismes, les doxas, les habitudes et paresses philosophiques : « cette thèse selon laquelle seule la pensée du gris fait le philosophe pourrait bien agir comme la hache qui fend la glace du consensus ». Ainsi les amoureux de la liberté se distingueront des déterministes et des constructivistes de tous bords.

Museo de la Catedral de Jaca, Huesca, Aragon.

Photo : T. Guinhut.

 

La régression vers les espaces désinhibisés du moi trouve son pamphlet dans l’essai intitulé Réflexes primitifs. Ce sont de nos jours des flots de haine, de diffamations, d’envie, de dénonciations qui occupent l’espace public et médiatique. Entre populismes et Cancel culture, l’on s’en donne à cœur amer. Là encore, la psychopolitique, selon le néologisme cher à Peter Sloterdijk, trouve un champ d’investigation privilégié. Encore une fois la caverne platonicienne est une allégorie pour notre temps de l’ignorance et de l’erreur. Le cynisme règne aussi bien chez les dominants que parmi la plèbe. Une histoire des trompeurs et de « ceux qui veulent être trompés » doit être dressée, qu’il s’agisse de la papauté ou de la propagande militariste, comme à l’occasion de la Première Guerre mondiale, ou encore du « plus haut sommet que le cynisme ait jamais atteint dans l’histoire du monde » : Lénine. S’en suivit « le héros synthétique du XX° siècle : le duce, le generalissimo, le strongman, le Führer ». Rassurons-nous, d’autres, portés par les masses des perdants colériques, attendent leur heure.

Les relations entre domination et mensonge se voient aujourd’hui envenimées par quatre facteurs : les réseaux internet, la lutte contre le terrorisme, le politiquement correct et son cortège de Cancel culture[12] venus de minorités hypersensibles et d’une « police inquisitoriale du langage », enfin « le déchaînement de flots de réfugiés ». À cet égard Peter Sloterdijk se montre réaliste : « Les formulations du droit d’asile occidental contiennent manifestement des éléments tels que le stress provoqué par le réel franchit le seuil du faisable ». En l’occurrence, la moraline médiatique prend le pas sur la vérité, une « tendance phobocratique » se généralise, une « vague d’obscurantisme cynique », surtout venue des pays musulmans et de Russie, se répand comme du goudron…

Comme en réflexologie, lorsque quelque terroriste parait menacer tout un chacun, « la surchauffe du climat des débats […] indique une tendance à la déculturation ». Une frénésie qui pousse à mordre prend le pas sur la haute culture de l’argumentation et de la nuance. L’on doute que, si notre philosophe exprime ses réserves quant à l’immigration de populations peu accréditées auprès de l’instance des libertés, de la tolérance et de la sécurité, la volée de langue de bois médiatique ne l’épargne pas, voire la reductio ad hitlerum.

Philosopher c’est observer le langage, ses évolutions, ses apparitions. Car « les errances morales et politiques commencent pratiquement toujours par des délabrements linguistiques ». De plus les médias « sont moins des moyens d’information que des porteurs d’infections », détruisant ainsi la faculté de juger sereinement. Un exemple nous en est fourni à l’occasion d’un texte de notre auteur : Règles pour le parc humain[13]. Il s’agissait d’une méditation prudente sur des « perspectives de la technologie génétique, au moyen de laquelle la relation pourrait s’établir entre patrimoine héréditaire et éducation ». Qu’avait-il commis là ! Une véritable « inquisition » et « réduction bouffonne » parcourut la presse pour s’effacer bientôt, suite à d’autres événements bruyants. La « formation de médiologue » avait buté sur « la violence de la paraphrase ».

 

De manière concomitante, nos sociétés, via leurs médias et leurs journalistes, sont faites chaque jour « de la sensation et de l’inquiétude produites par des signaux de stress, ainsi que de leurs contrepoisons : la distraction et le divertissement comme signaux de fin d’alerte ». Ainsi pensé, voilà qui nous permet de prendre nos distances, d’affiner notre esprit critique, d’être fidèles au Lumières de Kant.

L’essai, quoique plus circonstanciel que Gris (par exemple sur le Brexit, sur l’agrégat européen péchant par bureaucratisme et économisme et sur le 11 septembre), demeure, n’en doutons pas, brillant. Pourtant quelques pages auraient méritées d’être amendées. L’allégation selon laquelle Donald Trump aurait été élu grâce à des manipulations russes fut invalidée lorsqu’il s’avéra que c’était une grande fiction clintonienne et démocrate ; mais notre philosophe écrit en 2018.

Reste le rappel selon lequel 99% de attaques terroristes du XX° siècle sont le fait des Etats : « que l’on doive depuis toujours bien plus protéger les hommes de leurs protecteurs enflés aux dimensions d’un Léviathan semble toujours une idée neuve ». Or, au-delà de nos familiers, au-delà de l’Etat, du sur-Etat européen, nous risquons de voir affleurer une structure politique supérieure, qui ne suffirait pas de la liberté des échanges, mais une « société mondiale (alias plenum des Etats) qui exclut de manière systémique les individus ».

 Il s’avère que le philosophe ne peut se contenter d’être « apolitique », mais aux souffrances causées par les circonstances historiques et leurs acteurs zélés, il lui convient d’user du « luxe de leur traitement dans le langage ». Luxe nécessaire, indispensable, peut-être salvateur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alors que la couverture du volume Gris manque autant d’imagination que de goût, en une triste austérité, exclusivement typographique, peu de gris, rouge et noir, celle du Projet Schelling fait preuve d’humour graphique : une fente vaginale couronnée d’un ressort clitoridien est au second regard un carnet vu de profil aux pages courbes. Ou comment exprimer à la fois le projet d’écriture et la thématique sexuelle. Quant au philosophe de l’idéalisme allemand, Schelling, il « doit être considéré comme l’auteur du féminisme logique ». N’observait-il pas scrupuleusement le cycle menstruel de sa seconde épouse, Pauline ? « Il avait préempté son bas-ventre comme sujet pour la philosophie de la nature » !

C’est au travers de l’art épistolaire que se déploie ce roman, genre insolite et surprenant sous les doigts de Peter Sloterdijk. Et si le roman épistolaire a connu un réel engouement aux XVIII° et XIX° siècles, avec Richardson, Rousseau et Goethe, l’échange se fait non plus au moyen de lettres confiées au facteur en perte de vitesse, mais grâce au courriel, modernité technologique oblige. Ce serait s’aimer de manière virtuelle, copuler par internet, échanger les hormones et la pensée par les ondes... Plus précisément le projet consiste « à savoir apprendre dans cette vie ce qui est érotiquement possible sur terre ».

Si le propos parait un peu éparpillé, il prend son envol avec des personnages féminins, dont l’une n’épargne pas les machos : « Ces types guettent ton extase et s’assoient dessus avec leur ego. Ils s’imaginent qu’ils pourraient mettre à terre le monde féminin avec leur argument principal et turgescent ». Si philosophe que l’on soit, l’on en est pas moins doué d’humour. Comme lorsqu’un ethnologue qualifie l’extension du port du voile de « vulvisation du visage féminin ».

Chacun des correspondants se montre prodigue de sa confession intellectuelle et érotique, mâtinée de récits plus ou moins affriolants, comme lorsqu’il s’agit de « Mira la mythique bougresse » aux copulations indiennes et tantriques un tant soit peu ridicules et péremptoires, tous tentant de libérer « le saint-sépulcre de la sexualité », essentiellement féminine, tous tentant de percer le mystère de « l’orgasmogenèse ». L’on se doute que la dimension du roman philosophique, non sans parodie du colloque universitaire, entre « paléogynécologie » et « potlatch narratif », ne fait pas défaut.

 

Esthétique, Histoire, théologie, sciences politiques, médiologie, érotisme, sphère presque omnisciente des connaissances, rien ne rebute notre philosophe, tout excite sa verve analytique et polémique devant les vices du passé et de notre temps, voire du futur, s’il est loisible de se faire prévisionniste. Trop peu lu et commenté de ce côté-ci du Rhin, Peter Sloterdik a non seulement l’éminente qualité d’un philosophe réellement libéral issu de l’Auflärung de Kant, avec une curiosité critique presque infaillible pour ce que notre temps compte d’avancées et de reculs, mais de plus son écriture fait mouche, animée par le démon de la métaphore, par le génie des néologismes. Rendons hommage à la beauté rhétorique contribuant à celle de la pensée.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] Michel Pastoureau : Noir. Histoire d’une couleur, Seuil, 2008, p 106.

[4] Georg Wilhelm Friedrich Hegel : Principes de la philosophie du droit, Vrin, 1982, p 280.

[6] Karl Popper : La Société ouverte et ses ennemis, Seuil, 2018.

[8] Peter Sloterdijk : Colère et temps, Libella-Maren Sell, 2017.

[9] Tertullien : « De l’ornement des femmes », Œuvres III, Louis Vivès, 1852, p 316.

[10] Ortega y Gasset : Le Mythe de l’homme derrière la technique, Allia, 2016.

[13] Peter Sloterdijk : Règles pour le parc humain, Mille et une nuits, 2000.

 

Col de La-Pierre-Saint-Martin, Arette, Pyrénées-Atlantiques.

Photo : T. Guinhut.

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4 juin 2023 7 04 /06 /juin /2023 10:21

 

Museo diocesano de Sigüenza, Guadalajara, Castilla y León.
Photo : T. Guinhut.

 

 

 

René Girard,

de la conversion de l’art

à la violence sacrificielle ;

avec le concours de Bernard Perret.

 

 

René Girard : La Conversion de l’art,

Bernard Grasset, 2023, 272 p, 20,90 €.

 

Bernard Perret :

Violence des dieux, violence de l’homme. René Girard, notre contemporain,

Seuil, 2023, 370 p, 25 €.

 

 

 

Il y a cent ans naissait la violence. Du moins celle dont l’analyse était en gestation dans le fœtus qui allait être René Girard (1923-2015). Car l’on sait qu’elle est aussi vieille que l’homme, qu’avant eux elle est celle des dieux, et qu’après lui, puisqu’il est mort en 2015, elle ne s’est malheureusement pas éteinte. Des braises girardiennes, revit un recueil d’essais d’abord paru 2008, mais ici revu et augmenté : La Conversion de l’art. Ecrivains, philosophes, musiciens même, nourrissent et éclairent la théorie mimétique de l’anthropologue des Lettres et des mythes, de l’analyste des accointances entre violence et sacré, jusque dans la figuration d’une angoisse apocalyptique. Et si l’on veut savoir comment s’orienter dans la pensée girardienne, rien de mieux que l’essai de Bernard Perret, Violence de dieux, violence de l’homme. René Girard, notre contemporain, qui s’ingénie à explorer les intrications des violences humaines, religieuses et politiques. Depuis l’archaïsme jusqu’au au christianisme, quelle est la validité de la recherche de René Girard pour notre temps ?

 

 

Peut-être sera-t-on déçu d’apprendre que cinq parmi ces neuf essais titrés La Conversion de l’art sont des écrits de jeunesse, soit des années cinquante, en une édition cependant définitive. Toutefois les prémisses les plus tremblotantes parmi les cinq premiers, sont affermies à l’occasion des trois suivants, enfin complétées par un bref essai et deux entretiens. Comme le laisse entendre l’illustration de couverture, d’après Le Caravage, l’artiste, poète ou écrivain, est un Narcisse, avant qu’il soit garant de la théorie mimétique élaborée par René Girard.

D’abord Saint-John Perse. Chez ce poète, c’est la dimension historienne, rare au XX° siècle en ce genre littéraire, qui intéresse notre analyste. Il y a quelque chose de l’épopée, mais à la fois antique et intemporelle, dans des recueils comme Anabase, dont le titre rappelle intentionnellement le Grec Xénophon, ou encore Pluies, où défilent les civilisations éphémères, de l’Assyrie au Mexique de la conquête espagnole, jusqu’à des allusions à la Révolution française. Ainsi « l’arbitraire de Perse joue dans la série historique et anthropologique », non sans le concours continu d’images coruscantes, exotiques. Alors que la poésie contemporaine choisit le dépouillement, il préfère la surabondance, derrière laquelle se devine « le sacré », répondant ainsi brillamment à la « déshumanisation du monde ».

Un peu occulté aujourd’hui, André Malraux, ne serait-ce que parce qu’il fut un ministre de Charles de Gaulle, bénéficie de toute l’attention de René Girard. Le retour du religieux annoncé, passe par celui des démons de l’Histoire, « la mise en rapport de la Seconde Guerre mondiale et des fétiches, l’art primitif et les nouvelles formes de l’apocalypse ». À ce sacré d’ordre esthétique qu’est l’art, il répond par la tension vers l’universel, qui correspond pour René Girard à la « conversion romanesque ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paul Valéry, dont le choix du « moi pur » lui parait superficiel, est dépassé par Stendhal, révélant « qu’avec la Révolution tout le monde est passé dans la vanité, c’est-à-dire dans le désir mimétique ». Au lieu du Roi et de la noblesse dominante, voici venu le temps  de « la naissance du monde balzacien, où chacun est le rival de l’autre ». Il s’agit également de choisir l’égotisme stendhalien plutôt que la contemplation épurée, voire anorexique, du moi.

Après Freud analyste du narcissisme, après la « vérité du Temps retrouvé » proustien, répondant à la question « Où va le roman ? », voici enfin Nietzsche et Wagner, ce dernier étant, outre le poète de ses livrets, le compositeur de ses opéras. Notre philosophe avance que « l’égotisme nietzschéen est un refoulement romantique de cette intuition qu’aurait eu Wagner de la compassion chrétienne ». Le début de L’Or du Rhin est par ailleurs une mise en scène de la séduction des filles du Rhin et du désir de l’or, ce qui débouche « sur la violence absolue ». Sa lecture de La Tétralogie voit dans les Walkyries « la violence fondatrice elle-même […] qui se désagrège et se défait dans cette épopée à l’envers qu’est L’Anneau des Nibelung ».

Deux entretiens, de 1982 et de 2007, complètent ce volume. Il y montre combien la littérature rapproche mimesis et désir, combien « notre époque est plus menacée par la vérité ». Soit, celle anthropologique, lorsque ressurgit le paroxysme de la crise mimétique, ses rituels de sacrifice et « de remise en ordre par expulsion ». La pertinence ne se dément guère. Sauf peut-être lorsqu’il accuse la science-fiction de « surenchère de déshumanisation de la littérature » ; il n’est qu’à voir combien Dans Simmons, dans sa tétralogie intitulée Hypérion[1], interpénètre les destinées humaines dans une Histoire interplanétaire, sans oublier l’empreinte considérable de la religion, en particulier celle du « Gritche », si acéré.

Les persécutions franchissant la barre des millénaires et des siècles, elles sont cachées et cependant visibles dans les mythes. Or « cette persécution-là disparait dans la Bible, et reconnaître la supériorité de la Bible n’est pas politiquement correct ». Il suffit en effet de penser au sacrifice d’Isaac changé en celui d’un agneau ; et bien entendu à ce « bouc émissaire » qui sert de défouloir et de purification.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le dernier entretien se fit à l’occasion d’une exposition, « Traces du Sacré », au Centre Pompidou en 2007. Ce autour de trois dates : 1806, lorsqu’œuvra Clausewitz, théoricien de la guerre, auquel René Girard consacra un essai[2] ; 1913, date pré-apocalyptique et du Sacre du printemps de Stravinsky, ce « meurtre fondateur » d’une jeune femme ; et l’immédiat après-guerre quand notre philosophe quitte la France pour les Etats-Unis et ainsi se consacrer au phénomène religieux.  Les figures de Georges Bataille et de Simone Weil traversent cet entretien, dans la mesure où elles s’étirent entre aspiration au « meurtre archaïque » (au travers de « l’Acéphale ») et la non-violence chrétienne qui l’annihile.

À quelle conversion nécessaire assiste-t-on ? L’on sait que René Girard s’est converti au christianisme. Eût-il mieux valu qu’il se contentât de se convertir à l’art ? Cependant, sachons-le, notre philosophe ne s’intéresse à l’art « que dans la mesure où il intensifie l’angoisse de l’époque ». Méfiant à l’encontre de l’art moderne, il l’est également à l’encontre de l’esthétisme, ce « mensonge romantique[3] », pour reprendre les premiers mots de son titre inaugural. Car le stade esthétique doit être dépassé par la littérature jusqu’à ceux éthique et religieux, ce dans la continuité de la pensée de Kierkegaard. En découle une radicalité apocalyptique, au sens à la fois de la catastrophe et de la révélation, mais aussi une dimension cathartique. Sauf qu’il peut être nécessaire d’arguer du réalisme de l’athéisme et de l’agnosticisme. Mais face au siècle des extrêmes, des totalitarismes et des génocides, est-il impensable que réponde un sens du rituel sacrificiel, tel qu’il explose dans Le sacre du printemps de Stravinsky et aussi une transcendance salvatrice ?

 

Degollación de los Inocentes, Catedral basílica de la Virgen de la Asunción,

Mondoñedo, Lugo, Galicia.

 Photo : T. Guinhut.

 

Anthropologie sacrificielle et mimétique fondent toute la pensée de René Girard. Pour lui, la violence du sacrifice innerve le religieux archaïque et bien autant la culture moderne. En conséquence, penser l’Histoire, y compris notre temps, ne peut se faire sans le secours des explorations de René Girard. Venus des tréfonds anthropologiques, boucs émissaires, violences sacrificielles, désir mimétique, sont devenus des ressources essentielles pour notre compréhension des sociétés selon l’analytique commentaire de Bernard Perret. Il est en effet indubitable que cette anthropologie mimétique ne cesse de rayonner parmi les développements des sciences humaines et les analyses des religions. À cet égard son titre, Violences de dieux, violence de l’homme. René Girard, notre contemporain, est parfaitement parlant. Outre une efficace connaissance de l’œuvre, il en déplie les relations avec maints auteurs du XX° siècle, Comme Jacques Lacan, Claude Lévi-Strauss, ou encore Marcel Mauss. L’on devine que le corpus des Écritures juives et chrétiennes, la passion et à la mort du Christ, sont ici convoqués, sans omettre sa vision apocalyptique du politique.

De la tragédie grecque aux rites sacrificiels en passant par les tabous destinés à prévenir la violence, l’arsenal immunitaire de l’humanité parcourt en 1972 La Violence et le sacré[4]. Une « anthropologie fondamentale » irrigue Des Choses cachées depuis la fondation du monde[5], lorsque que le « processus d’hominisation » progresse du « mécanisme victimaire » jusqu’à la passion du christianisme, lorsqu’au sacrifice à l’intention des dieux succède le sacrifice de Dieu en faveur du rachat des hommes. Violence fondatrice et intelligence mimétique parcourent Le Bouc émissaire[6] ; alors que surgit « le contrôle de la violence par la compétition dans les sociétés modernes », à l’occasion des Origines de la culture[7]. Bien entendu le désir mimétique trouve sa « réciprocité conflictuelle », en particulier dans Shakespeare et les feux de l’envie[8]. Cependant le sacré, en particulier chrétien, trouve sa nécessité et son acmé comme transcendance au secours de la violence collective. En outre le fameux désir mimétique trouve, au-delà du stade du psychanalytique miroir lacanien, sa confirmation scientifique dans les « neurones miroirs ». En clair pédagogue, notre essayiste n’oublie pas d’ouvrir le « dossier ethnologique », tant René Girard est fort peu en accord avec le structuralisme, tant abondent les traces de la violence fondatrice dans les mythes, tant il détecte une origine commune du sacré et de la pensée symbolique. Les valeurs transcendantes s’échappent de la violence brute, en particulier grâce à la « voie  grecque » qui permet l’émancipation du politique et la sublimation par l’art. Mais par-dessus tout, c’est « la singularité judéo-chrétienne » qui permet d’identifier la violence et le mal, d’abandonner les sacrifices humains, malgré la persécution dont Dieu fait preuve à l’encontre de Job, et grâce au sacrifice du Christ sur la croix. En ce sens Jésus dévoile le mécanisme victimaire et se dresse comme une figure antisacrificielle. Ainsi à l’apocalypse violente répond « l’annonce d’une royaume de guérison et de pardon ». S’agit-il d’une nouvelle lecture des Ecritures ? N’était-elle pas en germe dans la théologie, alors que l’éclairage anthropologique qui lui est associé n’a fait que l’affiner, en constituer une autre révélation…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Reste qu’au royaume de l’homme, une violence sans fin règne. Des royautés sacrés au contrat social, la civilisation parait raboter la violence, toujours prête à sourdre, jaillir, déferler, qu’elle soit politique ou interindividuelle. Etat et démocratie libérale, société de compétition des statuts et de l’argent, sport comme alternative compensatoire, tout cela suffira-t-il à élaguer, rédimer le royaume de la violence ?

Membre du comité de rédaction de la revue Esprit, Bernard Perret a su Penser la foi chrétienne après René Girard[9]. Il a également cédé à la doxa écologiste[10], dont la fin de son girardien essai se ressent, lorsqu’il parle de crise et de « déni climatique ». Mais l’idéologie la plus dommageable se trouve en ses dernières pages. « Mettre la guerre définitivement hors la loi » ne serait qu’une naïveté, si n’intervenait « la constitution d’un Etat de droit mondial disposant du monopole des armes les plus destructrices ». Gare au constructivisme monopolistique, en ce sens inévitablement totalitaire !

Comparatiste avisé, René Girard parcourut les pages de Cervantès, Stendhal, Flaubert, Dostoïevski et Proust, sous le signe du « mensonge romantique » et de cette « vérité romanesque », qui dévoile sous le masque des fictions la réalité profonde de l’être humain. La révélation du désir mimétique embrasse Don Quichotte copiant les faits et gestes chevaleresques d’Amadis de Gaule, Madame Bovary programmant ses désirs sur les romans sentimentaux…  En historien cette fois, il balaya les religions archaïques au titre de La Violence et le sacré. L’énigme fit l’objet d’une investigation exécutée avec brio, à laquelle il répondit par Des Choses cachées depuis la fondation du monde, soit en valorisant la résolution du christianisme. Dans cette continuité, Le Bouc émissaire, d’ailleurs le préféré de son auteur, l’unanimité contre la victime, individu ou groupe ethnique et religieux - dans le cas par exemple des Juifs -, permet de croire que l’on s’est libérer du mal. Mieux vaut le « non-sacrifice d’Isaac » ou Iphigénie opportunément changée en biche par Diane… Mais « la réhabilitation des boucs émissaires, dans la Bible et dans les Evangiles, c’est l’aventure la plus extraordinaire et la plus féconde de toute l’humanité, la plus indispensable à la création d’une société vraiment humaine[11] ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y eut d’autres essais probants, bien entendu, sur le théoricien de la guerre et Clausewitz, sur la vigoureuse prédation de Satan[12]. Mais nous tenons là une tétralogie (pas exactement wagnérienne) fondatrice et indispensable, d’ailleurs réunie dans un fort volume de près de mille cinq cent pages intitulé De la violence à la divinité, qui semble avoir l’imparable poids d’une Bible, mais en a de surcroit l’analytique pertinence qui lui est complémentaire.

 

De la violence anthropologique[13] à la violence génétique, il n’y a qu’un pas originaire. Au-delà de l’indispensable force à la loi et de sa légitimité libérale, l’appel d’une transcendance, fut-elle fictionnelle, peut être nécessaire, pour donner un sens à l’impensable, voire à cet imprescriptible dont Vladimir Jankélévitch[14] affubla l’horreur de la Shoah, sinon celle de tous les massacres des innocents dont les Evangiles ont donné une illustration au-devant des exactions théocratiques et politiques, totalitaires, qui gangrènent l’Histoire du monde.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] René Girard & Benoît Chantre : Achever Clausewitz, Grasset, 2022.

[3] René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1961.

[4] René Girard : La Violence et le sacré, Grasset, 1972.

[5] René Girard : Des Choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978.

[6] René Girard : Le Bouc émissaire, Grasset, 1982.

[7] René Girard : Les Origines de la culture, Desclée de Brouwer, 2004.

[8] René Girard : Shakespeare et les feux de l’envie, Grasset, 1990.

[9] Bernard Perret : Penser la foi chrétienne après René Girard, Ad Solem, 2018.

[10] Bernard Perret : Pour une raison écologique, Flammarion, 2011.

[11] René Girard : De la violence à la divinité, Grasset, 2007, p 23.

[12] René Girard : Je vis Satan tomber comme l’éclair, Grasset, 1999.

[14] Voir : Jankélévitch, patriarche de la conscience et du pardon

 

Museo de la Catedral de Jaca, Huesca, Aragon.

Photo : T. Guinhut.

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4 février 2023 6 04 /02 /février /2023 13:04

 

Enoch, Santa Maria Gloriosa dei Frari, Venezia.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Vladimir Jankélévitch,

patriarche de la conscience et du pardon.

Suivi par : faut-il pardonner Derrida ?

 

 

Vladimir Jankélévitch : La Conscience juive,

L’Herne, 2023, 168 p, 14 €.

 

Vladimir Jankélévitch, Cahier de L’Herne, 2023, 296 p, 33€.

 

Vladimir Jankélévitch : Le Pardon,

Champs Flammarion, 2019, 296 p, 11 €.

 

Vladimir Jankélévitch : Philosophie morale,

Mille & une pages, Flammarion, 2018, 1182 p, 32 €.

 

Jacques Derrida : Pardonner. L’impardonnable et l’imprescriptible,

Galilée, 2012, 88 p, 19 €.

 

 

Septième du lignage de Seth, Enoch, ou Hénoch, est un patriarche biblique. Il est le fils de Yared, le père de Mathusalem et l'arrière-grand-père de Noé. Selon la Genèse, il vécut 365 ans avant que son créateur le saisisse pour le déposer au ciel, car « il marchait avec Dieu », dans une relation plus que privilégiée. En ce sens peut-on considérer que Vladimir Jankélévitch (1903-1985) soit de cette trempe, tant l’un de ses principaux livres est de façon biblique titré : Le Pardon ? L’auteur de La Conscience juive est cependant un « apatride philosophique[1] », qui a consacré sa pensée au mal, à la « mauvaise conscience » ; mais aussi à ce « je ne sais quoi et presque rien », dont la musique sait parler. À ce moraliste et philosophe face à l’Histoire, dont voici un impressionnant Cahier de L'Herne, il sera beaucoup pardonné, si tant est que cela soit nécessaire ; même si son commentateur, Jacques Derrida, est peut-être moins pardonnable.

Si Vladimir Jankélévitch ne s’intéressait guère à son origine juive, l’Histoire se chargea de le rattraper. Professeur de philosophie morale, il fut révoqué en 1940, à cause de son statut juif, poussé à la clandestinité, à la résistance, dont la dimension morale n’est pas à prouver, dimension qui trouve pour lui sa continuité dans un constant engagement à gauche. Ce qui ne l’empêche pas d’œuvrer en faveur d’une transcendance affleurant parmi le quotidien, jusque parmi le « je ne sais quoi et le presque rien[2] ». Une quête de l’éthique vérité s’adosse à la poursuite de cet ineffable esthétique où s’entend la musique.

    La demi-douzaine de textes réunis dans La Conscience juive provient des colloques des Intellectuels juifs de langue française, auxquels Vladimir Jankélévitch participa assidûment à partir de 1957. Au-delà du pessimisme d’après-guerre et du souvenir de la Shoah, quel sens peut-on rendre à un judaïsme rescapé de l’anéantissement ; existe-t-il une identité juive ? L’attachement à Israël, à la spiritualité biblique et à sa complexité, sa propre histoire personnelle, tout concourt à une vision du judaïsme dynamique et affirmée. Cependant « il y a dans le fait d’être juif un exposant supplémentaire d’altérité qui réside dans le fait d’échapper à toute définition ». En revanche « c’est une des marques de l’antisémitisme que de vouloir enfermer le juif dans son étroitesse juive, de ne le définir que par cette qualité - que pourtant nous revendiquons ». En ce sens il s’agit là d’échapper à une définition préalable, de permettre une liberté. Pour ceux qui sont des « survivants », et qui, de plus, ont fondé Israël, un « Etat séculier » s’affirme un devoir associant « morale et politique », voire un « messianisme moral ». Mais entre toutes les opinions émises, « engagement et désengagement, action et contemplation, assimilation et israëlisation », l’on ne peut guère accéder à « la vérité [qui] n’est jamais toute entière dans le même camp ». Si Vladimir Jankélévitch a le mérite insigne d’une telle synthèse, il ne peut toutefois accéder à une solution magique. L’Etat d’Israël étant « le pôle actif des options qui s’offrent à nous », mieux vaut « un choix à l’infini »…

En ces pages lumineuses en dépit de la noirceur historique, de l’inquiétude du futur, surgissent également la perspective du pardon, et cet humour qui « est l’évasion de la mauvaise conscience par la mobilité », pour rappeler cette ironie[3] qui est bonne conscience heureuse. En quelque sorte, voici une réponse nuancée à la question « Pourquoi nous restons Juif ? », pour reprendre le titre de Léo Strauss[4].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une fois de plus aussi affuté que ses pairs consacrés à Walter Benjamin, Paul Celan ou Marcel Proust, ce cahier de L’Herne se propose d’offrir un portrait kaléidoscopique aux chemins de pensée empruntés par Vladimir Jankélévitch. L’on devine que cet homme qui condamne tous les totalitarismes, toutes les discriminations indues, qui a soin de penser la justice et le pardon, la morale et les vertus, attire à lui bien des esprits voués à un éloge pertinent. Ainsi « la clarté et le sérieux du parcours philosophique rejoignent la constante de l’attitude éthique », selon les directeurs de ce cahier : Françoise Schwab, Pierre Alban Gutkin-Guinfolleau et Jean-François Rey.

En guise de témoignages viennent à la barre les « lettres » de ses maîtres ou pairs, Henri Bergson, Léon Brunschvicg, Michel Foucault… Et comme de tradition attendue en de telles sommes, ce cahier (qui abandonne les photographies) abonde en inédits du maître. Voici un beau texte : « Prochaine et lointaine… la femme ». Au travers des mythes, dans la Genèse, dans Le Banquet de Platon, et malgré une tradition misogyne, elle est indispensable au dialogue, au « je et tu » venu de Martin Buber[5]. Cependant, « l’idée même d’une distance infinitésimale implique à la fois l’étrangeté absolue, l’éloignement d’une tout autre ipséité ayant un tout autre noyau, un autre élément nucléaire, et l’absolue proximité ». Au-delà, « aimer c’est désirer sans avoir besoin » ; que de sagesse en ces mots sur l’amour tourné vers le futur, « qui fait parler et chanter », aussi bien les musiciens que les poètes…

Ce sont encore un petit « Curriculum vitae », des entretiens qui exposent le philosophe à l’Histoire, mais surtout une profession de foi : « Assassiner la philosophie, c’est un crime contre la jeunesse elle-même », soit la perpétuation de « la tradition de la pensée libre ». Ce à quoi répond l’« Hommage d’un lycéen », Maurice Dumons. Vient alors le « temps du faire », quoiqu’il faille l’associer au « temps pour tout », celui de naître et mourir, celui de l’irrévocable instant. À cet égard, une belle partie du cahier tente d’approcher le sens de la musique, celle qui « nait du silence », selon notre philosophe, non sans le précieux secours du compositeur Henri Dutilleux. Il faut cependant affronter une fois de plus l’Histoire, avec une partie sur la « clandestinité », une autre sur Résistances, mémoires, contemporanéité », dans laquelle nous parvient le questionnement de notre philosophe : « L’Europe de la culture : chimère ou espoir ? ». Dialoguant avec Bernard-Henri Lévy, il y récuse le concept d’homme-européen, en préférant le cosmopolitisme, de Franz Liszt, par exemple, quoique l’Allemagne « décidément est européenne par vocation », dit-il sans vouloir borner les frontières intellectuelles.

Enfin, Frédéric Worms se demande en quoi Vladimir Jankélévitch est notre contemporain. Certes il fut de son temps, mais il serait « né une fois pour toutes ». Or ce contemporain est moins un temps des horloges qu’un acte, un faire, « un devoir moral et existentiel », à l’occasion de la relation entre nos actes et l’Histoire. L’exigence est rude. Une fois de plus en un cahier de L’Herne, les pistes sont des cheminements, la pensée fourmille, dressant un riche portrait de ceux qui sont indubitablement, par-delà les décennies, les siècles, nos contemporains essentiels.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Errare humanum est, perseverare autem diabolicum[6] ». En d’autres termes, depuis Saint-Augustin : l’erreur est humaine, mais persévérer est diabolique. Il semblerait alors que la première soit évidemment pardonnable, le second non. Si la question christique et ecclésiastique du pardon donne lieu à des fleuves de traités théologiques, il faut à la philosophie se faire pardonner son humanité en la traitant avec une rare perspicacité : celle de Vladimir Jankélévitch ; et, peut-être à un moindre degré, de Jacques Derrida (1930-2004).  Que reprocher alors à Jankélévitch et à Derrida qui ne nous soit pas reprochable ? Le « péché d’exister », cette variante du péché originel chrétien qui pour le moins embarrasserait le fidèle de la Bible, où règne d’abord un Dieu vengeur, puis du pardon, Euménide devenue Bienveillante ? La conscience, ou mauvaise conscience, de ne pas ignorer cette pointe ou cette pyramide de mal qui est native en chaque être humain ? La capacité, ou l’incapacité, de pardonner la Shoah[7] et tous les autres noms de la Shoah parmi l’Histoire ? Voilà un Pardon qui serait bien au-delà de toute transcendance biblique, sans parler de l’humaine immanence…

Qui sait si l’on est en droit de se demander pourquoi Jankélévitch écrivit-il tant sur le mal[8], qui, au-delà du « mal d’insuffisance » et de « scandale », sans omettre son absurdité, est en tout état de cause un vouloir le mal, mais aussi sur cette mauvaise conscience[9] qui est la prémisse du remord et in fine de la liberté. Si nous ne confondrons ni l’écrivain avec son personnage, ni le philosophe avec son objet d’étude, il est permis d’émettre deux hypothèses. La première, assez faible au demeurant, concernant une culpabilité sourde, irrationnelle, peut-être psychanalysable de l’homme Jankélévitch, voire parfaitement consciente, sinon justifiée. La seconde, plus raisonnable et efficace, est l’irréfragable sensation du scandale éprouvé par l’humaniste devant le mal et ses agents. Aussi est-il nécessaire d’examiner la dimension de mauvaise conscience, à moins que l’on puisse parle de la bonne conscience du tourmenteur sadien, de façon à glisser vers un possible ou impossible pardon, rendu d’autant plus possible par le remord, et empreint de charité ou de justice.

Il est primordial de replacer l’essai de Jankélévitch dans son contexte : publié en 1967, donc mûri dans les années qui précèdent, Le Pardon est indubitablement la conséquence d’un absolu traumatisme qui ne date que de deux décennies, alors absolument contemporain, nous avons nommé le nazisme et la Shoah, l’extermination de six millions de Justes au moyen d’une logistique impeccable, justifiée par une aberration racialiste et prétendument scientifique. Pardonner peut alors paraitre un second scandale, un scandale en miroir, voire en complicité. C’est alors que le « devoir de pardonner est aujourd’hui devenu notre problème ».

Prenant toute la hauteur philosophique nécessaire, notre essayiste ne se limite cependant pas à l’examen de cette circonstance de l’Histoire, c’est avant tout qu’il s’attache à déplier la théorie du pardon, entre « grâce » et « avachissement », sans angélisme : « Le pur amour sans ravissement et le pur pardon sans ressentiment ne sont donc pas des perfections qu’on ne puisse obtenir à titre inaliénable ». En effet le pardonneur n’est pas exempt de devoir être pardonné.

Le temps parait pouvoir effacer la faute, le péché, le crime. Pourtant « l’usure temporelle » n’est pas selon Jankélévitch un argument solide. Ce jusqu’à suspecter la validité du « délai prescritif » dans le droit, le temps n’ayant aucune signification morale. Sinon seraient prescrits les abjections de la pédophilie (plus exactement de la pédosexualité ou pédérastie) qui enlaidissent une vie en gestation, et les crimes de masse qui ont enlaidi les barbaries et les civilisations. À cet égard, « le temps continu escamote la conversion définitive, le don gratuit, le rapport à autrui ».

Fautif peut être le pardon, lorsqu’il ouvre la porte à la reconnaissance du « néant du mal », de « l’inexistence du péché ». C’est accepter qu’au mal[10] diabolique appartienne la seule responsabilité, donc s’abstraire du libre arbitre et de la responsabilité. De même à l’occasion de la Théodicée de Leibniz qui attribue le mal aux voies impénétrables de la Providence divine. Car, selon ce dernier, Dieu peut vouloir le mal, mais « comme un moyen propre à une fin, c’est-à-dire pour empêcher de plus grands maux ou pour obtenir de plus grand biens ». En conséquence, « quand il permet le péché, c’est sagesse c’est vertu[11] ». Evidemment tout cela ressortit à une grande fiction téléologique et consolatrice.

L’excuse ne vaut pas pour pardon, reprend Vladimir Jankélévitch, encore faut-il qu’elle soit acceptée. Comprendre n’est pas non plus salvateur pour le coupable : « Comme une volonté cesse de vouloir si elle ne peut vouloir que le Bien, si elle veut le Bien par nature et en vertu des lois physiques, ainsi la pardon cesse de « pardonner » s’il découle de l’intellection comme la sécrétion des sucs gastriques découle de l’ingestion des aliments ». À moins que « l’intellection [soit] calmante », faut de remplir entièrement son rôle moral.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des « circonstances atténuantes » au « bon-débarras », le philosophe ne nous laisse rien ignorer du sérieux et des bienveillances (« Il faut donner sa chance au méchant », dit-il au dernier chapitre du Mal), des paresses et des frivolités de la justice, qu’elle soit religieuse, institutionnelle, ou interpersonnelle, ou encore intime. De même, le relativisme et l’humilité se dressent soudain au-devant de l’argumentation ; le « pardon fou » et le « pardon impur » se jettent au travers de nos pas. Ainsi « l’eschatologie philanthropique des libertaires, on le sait, met tous ses espoirs dans la contagion révolutionnaire : brûler tous les dossiers, amnistier tous les gredins, libérer tous les gangsters, embrasser les gentlemen tortionnaires, recevoir docteur honoris causa les métaphysiciens de la Gestapo et l’ex-commandant du Gross-Paris, transformer les palais de justice en cinémas et les prisons en patinoires - voilà le vrai jugement dernier et l’objet même du pari final ». Où l’on lira le talent autant intellectuel que rhétorique du connaisseur en ironie…

Reste que « la victime ne se repentira pas à la place du coupable ». Non loin d’Eichmann à Jérusalem, sous la plume pleine de conscience d’Hannah Arendt[12], « cet empressement à fraterniser avec les bourreaux, cette réconciliation hâtive sont une grave indécence et une insulte à l’égard des victimes ». Selon Jankélévitch enfin, la limite ultime serait de « pardonner au misérable, quitte à instaurer pour mille ans le règne des bourreaux ». L’impératif d’amour se heurte à celui de l’annihilation du mal (comme la joue tendue du Christ face à la violence à désarmer), du moins celui d’origine humaine, y compris celui de l’indifférence à l’égard de la terreur sanglante infligée. Il n’y a pas de dernier mot, sinon : « Aussi le pardon est-il fort comme la méchanceté ; mais il n’est pas plus fort qu’elle ».

Erudit, informé, aussi élégant que profond, l’essai ne dément pas la réputation brillante de  notre auteur. Ce dont on ne rend ici que très partiellement compte, les mânes du philosophe étant priées de pardonner la modestie, voire la petitesse, de notre analyse. Sa « docte ignorance[13] », pour faire allusion à Nicolas de Cues, fait ici merveille, en une quête qui vise à repousser les limites de l’inconnaissable dans la conscience humaine. Plus métaphysique et intellectuelle que psychologique, la démarche est éclairante, même si l’abîme de l’impardonnable se refuse à s’ouvrir au pardon.

Saluons également, outre la réédition dans la même collection jaune « Champs » du texte jumeau La Mauvaise conscience, la somme impressionnante réunie sous le titre programmatique de Philosophie morale. Trois décennies d'écriture se déploient, depuis la thèse en 1933, La Mauvaise conscience, jusqu'à notre Pardon, en passant par Du Mensonge, Le Mal, L'Austérité et la vie morale, Le Pur et l'impur, et L'Aventure, l'Ennui, le Sérieux...

En quelque sorte, l’impardonnable est le Tartare des Grecs où sont infiniment suppliciés les Titans coupables d’hubris, d’avoir voulu abattre l’Olympe divin, Ixion sur sa roue, Sisyphe et son rocher, Prométhée et son foie dévoré ; comme il est l’Enfer des religions monothéistes, même si c’est le Christianisme qui est coupable de l’avoir tant creusé, en particulier avec Dante[14]. Commettre le mal avec intention et préméditation, si l’acte est suivi de remord, mieux de repentir, peut-être pardonné, au moyen d’une grande mansuétude ; faute de quoi, et surtout s’il y a répétition en conscience et persévérance du mal, l’impardonnable mérite le devoir d’enfer de la mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bien des commentateurs n’ont pas pardonné à Jacques Derrida sa phraséologie absconse, son emprise sur les intellectuels, en particulier outre-Atlantique, sinon sa déconstruction[15]… Ses concepts et sa syntaxe parfois fumeux, ses jeux de mots abstrus, saupoudrés de psychanalyse, son mystère entretenu à dessein, son retrait du schibboleth nécessaire, à la lisière de la poésie hermétique et oraculaire, parurent parfois n’être que pièges à gogo, quand on attendait d’un philosophe la vertu majeure : la clarté. Vertu que ne renie pas Jankélévitch… A l’occasion de la reparution, chez Galilée, l’éditeur maintenant iconique de Derrida, de Pardonner, peut-on pardonner celui parle du pardon ?

Faut-il faire grief à Jacques Derrida le brio de sa difficulté à trouver La Vérité en peinture[16] ? D’abuser Des ronds de jambe abscons, voire pédants parmi les pages de La Carte Postale[17] ? D’avoir disséminé son « phallologocentrisme » parmi ses descendants de la Cancel culture[18] ? D’avoir signé le livre d’or de « Todtnauberg », lorsque, visitant la hutte d’Heidegger,  il a fait suite aux innombrables noms de pèlerins, et surtout à celui de la déception de Paul Celan[19] qui espérait entendre là une demande de pardon de la part du maître de l’être et du temps qui avait été nazi ?

Bien sûr, en la matière, Derrida ne prétend pas faire œuvre fondamentale. En ce séminaire à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, prononcé en 1997, il est d’abord le commentateur de Jankélévitch, trente ans après ce dernier, pour qui « le pardon du péché est un défi à la logique pénale ». C’est la question du « mal radical » kantien, et plus précisément du « mal inexpiable » qui les taraude tous les deux, celui commis au cœur du XX° siècle contre les Juifs. En effet, « on ne peut demander le pardon à des vivants, des survivants, pour des crimes dont les victimes sont mortes ». En ce sens, « le pardon est-il quelque chose de l’homme, le propre de l’homme, un pouvoir de l’homme - ou bien réservé à Dieu ? » Y a-t-il un « pardon absolument inconditionnel qui nous donne à penser l’essence du pardon », hors de celui « juridico-politique » et pénal ? L’on glisse alors ici du côté de la loi du Talion, puis du pardon des Bienveillantes grecques qui laissent ouverte la possibilité de l’humaniste rachat, sans compter le versant glissant de la question de la peine de mort abordée en un autre séminaire[20].

Peut-on « anéantir le mal même » ? C’est jusque chez les animaux que Derrida sait l’existence du « se sentir coupable », donc la possibilité de la grâce. A moins de buter sur un oxymore, une aporie, bien derridiens : « il n’y a de pardon, s’il y en a, que de l’im-pardonnable. » Est-il, enfin, justiciable de « demander pardon au lecteur », lorsque « toute faute, tout mal est d’abord un parjure, à savoir le manquement à quelque promesse (implicite ou explicite) » ? Ainsi ne pas avoir été compris par tous ses lecteurs (mais n’est-ce pas notre faute commune, écrivain, critique ou philosophe ?) est peut-être la faute implicite de Derrida, ici soumise à la demande de pardon : « je dois demander pardon pour être juste ».

Reste que cet opuscule mérite à Derrida d’être pardonné, ne serait-ce qu’à la faveur de son exceptionnelle clarté. Chacun d’entre nous a pu attendre longuement une réponse à sa demande tacite ou exprimée de pardon. Et lorsque le oui lustral est prononcé, une joie, une gratitude totales envahissent l’être. Nous aimerions à Derrida, pourtant de manière posthume, et s’il est en notre indigne et modeste pouvoir, offrir ce pardon. Car de ce petit livre, quoique centré sur « l’impardonnable et l’imprescriptible » venu de Jankélévitch[21], sourd une lumière d’humanité ; car du « langage du pardon », les fantômes déconstruits doivent pouvoir s’enfuir, puis construire les vivants, mais judicieusement…

Peut-on jamais pardonner les génocides de Gengis Khan, de Mahomet et ses sbires séculaires, de Staline, d’Hitler, de Mao, dont les poubelles de l’Histoire regorgent sans cesser de puer pour l’éternité… Théocraties, communismes et fascismes, tous se liguent pour ne rien pardonner à leurs ennemis, aux ennemis et jusqu’aux indifférents de leur pensée unique et de leur pulsion totalitaire. Si nous ne sommes pas tous, loin s’en faut, des tyrans politiques parvenus aux sommets des coupe-gorges historiques et des pyramides de crânes, n’y-a-t-il pas en chacun de nous une pincée de cette pulsion, de cette libido dominandi, plus ou moins sensible, à moins d’être un saint, lorsque que nous nous affrontons à l’autre, y compris lors d’un débat d’opinions, d’une argumentation de conviction ? Le saint lui-même, ascète ou bonze retiré du monde, ou dévoué à la charité, n’a-t-il pas besoin d’être pardonné du crime qui consiste à opposer le silence et la paix aux nécessités des luttes intellectuelles et physiques contre les tentatives et réussites totalitaires de ses contemporains…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Vladimir Jankélévitch & Béatrice Berlowitz : Quelque part dans l’inachevé, Gallimard, 1978, p 15.

[2] Vladimir Jankélévitch : Le Je ne sais quoi et le presque rien, Seuil, 1980.

[3] Vladimir Jankélévitch : L’Ironie, Champs Flammarion, 2011.

[4] Léo Strauss : Pourquoi nous restons Juif ? La Table ronde, 2001.

[5] Martin Buber : Je et tu, Aubier, 2012.

[6] Renzo Tosi : Dictionnaire des sentences grecques et latines, Jérôme Million, 2010, p 1391.

[8] Vladimir Jankélévitch : Le Mal, in Philosophie morale, Flammarion, 2019.

[9] Vladimir Jankélévitch : La Mauvaise conscience, Champs Flammarion, 2019.

[11] Leibniz : Essai de Théodicée, Œuvres II, Charpentier, 1842, p 86 et 88.

[13] Nicolas de Cues : La Docte ignorance, GF, 2013.

[16] Jacques Derrida : La Carte postale, Flammarion, 2014.

[17] Jacques Derrida : La Vérité en peinture, Champs Flammarion, 2010.

[20] Jacques Derrida : Séminaire. La Peine de mort, Volume I (1999-2000), Galilée, 2012.

[21] Vladimir Jankélévitch : L’Imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, Seuil, 1986.

 

 La Sainte Bible, Furne, 1841. Photo : T. Guinhut

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29 janvier 2023 7 29 /01 /janvier /2023 18:25

 

Coffret Inde, Les Belles Lettres ; Bhagavad-gita, Diane de Selliers.

Photo : T. Guinhut

 

 

 

L’Inde, mythologie et philosophie.

De la Bhagavad-gita & de son coffret

aux Stances du milieu de Nagarjuna.

 

 

Coffret Inde, Les Belles Lettres, 2022,

dix volumes, 2022, 3376 p, 240,30 €.

 

Bhagavad-gita, Diane de Selliers, 2016, 336 p, 230 €.

 

Nagarjuna : Stances du milieu par excellence,

Tel, Gallimard, 2022, 372 p, 8,90 €.

 

Vincent Eltschinger & Isabelle Ratié : Qu’est-ce que la philosophie indienne ?

Folio, Gallimard, 2022, 560 p, 13,50 €.

 

 

Décentrer le regard est parfois nécessaire. Non pour oublier un centre, y compris s’il en est de la pensée, mais pour comprendre combien l’humanité, malgré ses constantes génétiques et anthropologiques, est plurielle. Les mythes grecs demandent à être épaulés et bousculés par ceux bien étrangers, la philosophie, née avec les présocratiques, réclame de se voir jouxtée par d’autres systèmes et perspectives. Si nous nous étions déjà interrogé sur les philosophies du monde[1], à cet égard l’Inde est un continent de mythes et de sagesse, que nous observerons avec fascination, avec rigueur s’il se peut, quoique avec plus qu’un brin de nécessaire scepticisme. En conséquence la Bhagavad-gita sera notre point de départ, en passant par La Lignée des fils du soleil, des fables et des contes comme Krishna et les ogres, mais aussi des traités savants, tels celui de l’habitat et le Manuel du prince indien. De telle sorte que nous puissions initier une réponse à l’aide de Qu’est-ce que la philosophie indienne ? non sans consulter celui qui peut-être le plus étonnant et radical penseur en cet univers : Nagarjuna. Ainsi irons-nous d’une vie florissante, à la souffrance, au nirvana…
Originelle est la Bhagavad-gita, car elle traverse successivement le brahmanisme, le bouddhisme et l’hindouisme. Sis au cœur de l’immense Mahabharata[2], ce « Chant du Bienheureux » est le texte sacré fondateur de l'hindouisme. Il déploie en dix-huit chants le dialogue du guerrier Arjuna et de son cocher et avatar divin : Krishna. Lorsqu’une gigantesque bataille fratricide opposant le clan des Pandava à celui des Kaurava est sur le point d’exploser, Arjuna confie à Krishna sa crainte de défaillir à la pensée de devoir combattre ses rivaux et ses parents : « Quel bien puis-je retirer du massacre de mes propres parents ? Je n’en aperçois aucun. Ô quel mal infini irions-nous commettre, poussés au meurtre des nôtres, par l’aiguillon du pouvoir et des richesses ! ». Heureusement, le « Bienheureux » Arjuna l’initie aux valeurs du renoncement et de l’ascèse. Son existence entière en est bouleversée. L’inéluctable combat doit être accepté, mené à son terme, le destin, soit son « dharma », doit s’accomplir. De la sorte, le « karmayoga » ou détachement dans l’action, permet de réconcilier le moi et le monde, d’apaiser les sens et l’esprit. Tel est le but ultime d’un enseignement disposé dans la trame du récit, et de verset en verset, dans une suspension du temps avant la bataille, qui, durant dix-huit jours, se soldera par dix-huit millions de cadavres.
Bien entendu, à l’instar de notre analyse à propos de la mythologie grecque[3], l’appareil mythologique de l’œuvre épique permet de développer un savoir, des préceptes, ceux du yoga et de la philosophie hindoue : « Dans ce monde, je te l’ai déjà dit, ô très pur, il existe une double démarche : celle des penseurs qui font de la connaissance une ascèse, celle des ascètes du Yoga qui en font une de l’action ». Au plus haut de la sagesse, la parole s’éteint : « Il s’adonne à la pratique de la méditation et se repose dans une impassibilité permanente. Le moi, la force, l’orgueil, le désir, la passion et l’avidité : il se libère et ne possède rien en propre. Il est en paix, prêt à entrer dans l’absolu ». La dimension cosmique est avérée lorsqu’au chant XI le dieu Vihsnu se manifeste à Arjuna sous sa forme suprême et universelle de Visvarupa, l’omniforme qui contient l’univers. Parmi les peintures, la tête de ce dernier atteint les nuages, son corps contient dieux et montagnes, forêts et animaux… L’iconographie, brillante, intensément animée, vivement colorée, use de la délicate école moghole et de celle fleurie de Mysore, de la rutilante école pahari et de celle plus religieuse des ateliers rajpouts.
Parmi les volumes somptueux dont Diane de Selliers a le secret, cette Bhagavad-gita ne peut être ignorée. La traduction de Marc Ballanfat s’appuie sur la grande édition indienne du texte sanscrit, accompagné de onze commentaires[4]. Elle est accompagnée par 92 miniatures et peintures indiennes du début du XVI° à la fin du XIX° siècle, ce qui n’avait jamais été tenté ; le défi trouvant ainsi son acmé narrative, colorée, sensuelle et symbolique. Le chant VII résonne d’une puissance poétique et philosophique inégalée lors du discours de Krishna :
« Je suis le goût de l’eau.
La lumière de la lune et du soleil.
La syllabe des Savoirs sacrés.
La vibration sonore dans l’espace.
La virilité des hommes.
Le parfum de la terre.
Je suis l’ardeur du feu.
La vie de tous les êtres.
Les austérités des renonçants.
Sache que je suis le germe immortel de tous les êtres.
Je suis l’intelligence des savants.
L’éclat des puissants.
La force des forts sans la violence du désir ni de la passion.
Je suis le désir légitime qu’éprouvent les êtres. »