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13 juin 2020 6 13 /06 /juin /2020 15:54

 

Manfred Kielnhofer (Austria) : The Guardians of Time, 2018,

Biennale de Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Statues de l’Histoire et mémoire.

 

 

 

 

      L’Histoire est écrite par les vainqueurs, dit-on. C’est ce qu’affirma le journaliste et écrivain Robert Brasillach dans Frères ennemis, écrit en 1944, avant de se voir fusillé à en 1945 pour haute-trahison et intelligence avec l’ennemi. Son antisémitisme virulent, sa haine de la République et son admiration pour le IIIème Reich fleurissaient sur les pages de l’hebdomadaire Je suis partout. Mais à l’affirmation selon laquelle, depuis l’antiquité, la victoire militaire assure la main à la plume de l’Histoire, il faut ajouter les victoires économiques, voire celles idéologiques, y compris des perdants. Ainsi les statues de l’Histoire s’érigent, assurant la mémoire victorieuse des haut-faits, tombent, sous le coup des révolutions et des revanches. Mais est-ce la main de la Justice qui assure leur pérennité ou leur chute ? Est-ce au peuple ou à l’historien de se faire juge du passé et maître du présent ? Devant l'iconoclaste frénésie de déboulonnage des statues historiques, ne faut-il pas s’interroger sur le bien-fondé de la chose, et sur les remèdes à apporter…

 

      L’on peut supposer qu’il a existé des statues d’Hitler. Et qu’elles ont toutes été rasées. Certes, il nous serait insupportable de croiser, au détour d’une place, le monument érigé à la gloire d’un fauteur de guerres et de génocides, voire d’y contempler un lieu d’hommage au service de néo-nazis. Que des statues de Lénine et Staline, de Castro et de Mao, voire de Marx, sillonnent des territoires entiers, en oubliant leurs projets et réalisations totalitaires et meurtriers, devrait être également impensable ; pourtant il y a bien des effigies de Lénine et de Mao dressées dans le département de l’Hérault. Faut-il imaginer que pour de muséales raisons, il eût fallu conserver un exemplaire métallique de chacun de ses monstres ? À la condition expresse qu’en une démarche pédagogique il soit accompagné d’une plaque précisant l’emprise totalitaire et la déraison génocidaire du modèle. Là est peut-être la solution, plutôt que l’éradication de l’Histoire.

      Hegel postulait que les historiens de l’antiquité, voire ceux plus récents, témoignaient de « l’unité d’esprit, la communauté de culture qui existe entre l’écrivain et l’action qu’il raconte, les événements dont il fait œuvre». Force est de constater que les historiens d’occasion qui vandalisent les statues commémoratives n’ont plus ou pas de communauté de culture avec le pays qui les accueille. Une culture communautariste  - à moins qu’il s’agisse de sous-culture et d’absence de culture - partisane, autocentrée, revendicative et séditieuse a pris le contrepied d’un passé qu’elle ne veut plus laisser passer. L’idée hégélienne selon laquelle « la raison gouverne le monde et que, par conséquent, l’histoire universelle s’est elle aussi déroulée raisonnablement », se révèle une fois de plus qu’une douce et irénique fiction. La déesse de la mémoire chez les Grecs se voit chez Hegel adossée à une communauté qui engrange les faits et dont « le but perpétuel, la tâche encore actuelle est de former et de constituer l’Etat qui amène Mnémosyne à leur conférer la durer du souvenir[1] ». S’il appartient plus au sérieux des historiens et des philosophes de l’Histoire de dire cette dernière, l’Etat, dont ce ne doit pas être la charge, n’en déplaise à Hegel, doit rester le garant de la liberté et de la dignité de ces lèvres de la vérité. Si, face à cet ostracisme de la présence spirituelle du passé, il n’intervient pas à l’aide de sa police qui, étymologiquement, est celle de la cité dont elle est la garante, sa démission est un aveu de faiblesse encourageant la tyrannie de la délinquance autant qu’une trahison des historiens. Car une censure s’assure le monopole de la vérité en s’appuyant sur des milices d’une vertu arborée. Des groupuscules minoritaires et identitaires peuvent n’avoir rien à envier aux procédés fascistes et bolcheviques, laissant deviner une complicité d’occasion ou de fait entre l’indigénisme et l’islamisme.

      Cette furie d’effacement de l’Histoire, et plus précisément de l’Histoire forcément complexe, qui anime les briseurs de statues, les éradicateurs de plaques de rues, n’est pas sans ressemblances avec le bonheur qui chavire l’enfant briseur de château de sable, avec l’ivresse de Gengis Khan rasant les civilisations. Faire table rase d’un passé honni ne protège pas, au contraire, de son retour, et surtout ne préjuge en rien d’un avenir meilleur. Sous l’alibi d’un humanisme progressiste, il est à craindre que la revanche des barbares soit le prélude d’une tyrannie.

      Ainsi, dans 1984 de George Orwell, le passé a été aboli : « Tous les documents ont été détruits ou falsifiés, tous les livres réécrits, tous les tableaux repeints. Toutes les statues, les rues, les édifices, ont changé de noms, toutes les dates ont été modifiées. Et le processus continue tous les  jours, à chaque minute. L'Histoire s'est arrêtée. Rien n'existe qu’un présent éternel dans lequel le Parti a toujours raison[2] ». Aujourd’hui, sans compter d’autres occurrences d’une telle furia totalitaire parmi les avenirs qui nous attendent, une faction activiste et virulente se veut arroger l’œil et la férule d’un Big Brother[3]

 

 

      Le déboulonnage monumental ne date pas d’aujourd’hui. Le phénomène est inhérent aux périodes troublées, aux ères guerrières. Si l’on compte la fonte de statues pour en récupérer le métal, comme lorsque le régime de Vichy en a fondu plus de mille, le phénomène ne donne pas forcément l’occasion à la polémique d’enfler. De surcroit, combien de statues ont elles sombré dans l’indifférence, l’abandon et l’oubli ? Qui fait attention à des effigies de pierre ou de bronze de Du Guesclin, éminence médiévale de la guerre de cent ans ? Elles sont cependant l’objet du vandalisme permanent des autonomistes bretons. Et Jeanne d’Arc, icône lointaine de l’Histoire tranquillement dressée sur une place, retrouve une popularité inattendue, voire un culte, avec le Rassemblement National, à moins qu’elle soit recouverte d’un gilet jaune par des manifestants qui en font soudain un symbole idéologique de souveraineté française anti-européenne. Le vide de la pensée qui nimbait des statues que personne ne regardait plus se change soudain en sens politique suraigu. Il est fort à parier que la présence métallique de Victor Schœlcher en Martinique n’était guère remarquée depuis longtemps…

      Jusqu’à l’antiquité des statues grecques, qui ont été sommées par des antiracistes de se dévêtir de leur blancheur, leur blanchitude dominatrice et oppressive ! Alors, ô ironie, que les Historiens d’art savent qu’elles étaient peintes et que seul le temps les a lavées.

      Christophe Colomb lui-même voit ses statues menacées, abattues ; par exemple à Saint-Paul, Minnesota, cette fois par des défenseurs de l’American Indian Movement, mais aussi à Richmond, à Boston, où le fauteur de troubles a été décapité. Ce au motif - ou  prétexte - qu’il aurait amené avec et après lui l’oppression occidentale, les génocides d’Indiens caraïbes et l’esclavage. Certes. Mais ce serait céder au mythe du bon sauvage que de croire que les indigènes américains auraient été indemnes de toute vocation oppressive, violente et guerrière. Rappelons-nous que les Aztèques étaient un peuple, non seulement esclavagiste, mais nanti d’une religion qui pratiquait allègrement les sacrifices humains. Faut-il alors effacer de la mémoire les pyramides et les statues, aztèques et mayas…

      Dans le sillage de la statuaire, ce sont des film-cultes, comme Autant en emporte le vent, qui sont déprogrammés. Que l’image des Noirs et de l’esclavage y soit pour le moins sujette à caution, soit. Mais que ne laisse-t-on vivre ces témoignages d’une époque en les accompagnent de lectures critiques nuancés… Plus grotesque encore, Le Metropolitain Opera fut interpellé pour la diffusion d'une Aïda de Verdi accusée de « blackface » : lors de cette production de 2018, la soprano russe Anna Netrebko interprétait la princesse éthiopienne le visage et le corps grimés de manière à rendre sa peau plus foncée. S’il est vrai que le coup de cirage est aussi ridicule qu’inutile, la susceptibilité des censeurs touche au plus pitoyable !

 

      Le militantisme afro-américain de notre triste XXI° siècle n’est visiblement plus celui de Martin Luther King, quand le Black Lives Matter, que l’on traduit par « les vies noires comptent », se montre plus redevable de la radicalité des Black Panthers, voire de Louis Farrakhan, dirigeant de l'organisation politique et religieuse suprémaciste noire Nation of Islam.

      La mort en direct de Georges Floyd, à Minneapolis, sous le genou d’un policier blanc a justement ému les consciences. Qu’il ait été un délinquant et un criminel n’enlève rien à l’injustice de cette presqu’exécution, qui vient peut-être, sinon plus, d’un différend personnel (les deux individus se connaissaient) que d’un racisme consubstantiel à la police américaine. Que la Justice fasse son œuvre ne se discute pas. Que l’indignation puisse donner lieu à des manifestations pacifiques en conscience, pourquoi pas. Mais la récupération racialiste s’engouffre en la matière, traînant après elle une statue symbolique, celle d’un « privilège blanc » fantasmé, qui n’existe plus aux Etats-Unis depuis la fin de la ségrégation et l’égalité des droits civiques, il y a bientôt près d’un demi-siècle. Certes il existe un privilège social souvent hérité, mais touchant les Afro-américains, il n’épargne pas les petits Blancs.

      Rappelons cependant que selon les chiffres du Département de la Justice américain, les Noirs, représentant 13 % de la population des USA, tuent 10 fois plus de Blancs que les Blancs ne tuent de Noirs et que près de 90 % des Noirs sont tués par d’autres Noirs. Pour un Afro-américain, la police, qui compte en ses rangs bien des Noirs et des Hispaniques, est bien moins dangereuse qu’un autre Noir, en particulier au sein des gangs liés au trafic de drogues aux États-Unis. Des policiers noirs tués se rencontrent, des Blancs tués par ses derniers n’ont rien de rares ; et, curieusement, là pas de battage racialiste et médiatique, y compris si le criminel a été condamné à la prison.

      Il s’agit donc, outre de renverser les statues symboliques, de renverser les statues de pierre et de bronze qui pourraient avoir un rapport plus ou moins avéré avec l’esclavage.

      En 2017, à Charlottesville, la statue du Général sécessionniste et sudiste Lee fut menacé d’être retirée d’un square par le maire de la ville, alors qu’il s’agit désormais de la déposer dans un musée. Une autre, du même Lee, vient d’être renversée à Montgomery. Ceci accusant un contexte nord-américain brûlant, opposant les mouvements racialistes noirs à des suprémacistes blancs. Aujourd’hui, celle de Jefferson David, président des Etats confédérés, jonche le sol de Richmond. Les militants de Black Lives Matter et les plus radicaux parmi le parti démocrate visent les symboles de ce qu’ils appellent un « racisme systémique » qui serait toujours inhérent à la société américaine et a fortiori à la police, thèse certes plus que discutable. En revanche, que le corps des Marines interdise à ses troupes d’arborer le drapeau confédéré semble bien sûr pertinent. De même, dans un tel lieu symbolique que le Capitole de Washington, peut-être n’est-il pas indu d’ôter onze statues de personnalités confédérés ; à moins d’accepter que là soit un témoigne de l’Histoire troublée des Etats-Unis, en apposant des plaques explicatives. Dans le sillage de telles destructions et controverses, l’on s’aperçoit que la liberté d’expression devient gravement menacée au pays du deuxième amendement lorsque des journalistes doivent démission pour avoir écrit à l’occasion de vandalismes urbains que les « bâtiments comptent aussi » (une équivalence avec des vies jugée offensante), ou que l’armée doive être déployée devant la violence des émeutiers…

     Au Royaume-Uni, l’effigie de d’Edward Colson, dont les navires transportèrent environ deux cent mille Noirs, haute figure du passé esclavagiste de Bristol, ville qu’il combla de bienfaits, connut le goût de l’eau de l’Avon lorsqu’elle y fut jetée. Celle de Baden Powell, fondateur du mouvement scout, dut être désolidarisée de son piédestal, au motif des tendresses de l’homme pour le nazisme et de son peu de goût pour l’homosexualité. À Oxford, c’est Cecil Rhodes, moteur du colonialisme britannique en Afrique du Sud qui est visé. Que ces statues rejoignent des musées est défendable, à moins de préférer les laisser in situ, à charge de confrontation mémorielle plus explicite avec l’Histoire. À Westminster, le vandalisme va jusqu’à s’attaquer à la statue de Churchill, déshonoré par un graffiti le prétendant raciste ! Et à celle de Gandhi, à Leicester, où l’on prétend qu’il fût fasciste, raciste et prédateur sexuel. En Belgique, à celle de Léopold II qui régissait au XIX° siècle le Congo belge, y compris à celle du roi Baudoin à Bruxelles. En France, c’est Colbert qui est visé, ministre de Louis XIV, quoique le Code noir fut  promulgué deux ans après sa mort, alors qu’il imposait de plus humaines règles  dans le désordre des peines et mutilations infligées aux esclaves. Faudra-t-il se poser la question de la statue équestre de Napoléon, qui avait rétabli l’esclavage en 1802, trônant au centre de la ville de La-Roche-sur-Yon ? Des collectifs d’épurateurs tiennent des listes de statues, de plaques de rues qui auraient un lien avec les effluents du racisme, qui seraient enfin coupables de manquement à la diversité.

      Quant à la statue de Victor Schoelcher, elle fut érigée devant l’ancien Palais de Justice à Fort-de-France en Martinique, et était due à la main Anatole Marquet de Vasselot. L’œuvre d’art célébrait un éminent représentant de notre histoire. Pourtant, selon un argumentaire aussi flou que spécieux,  l’homme statufié n’aurait agi que par intérêt personnel et ne méritait pas son brevet antiraciste. Le célébrer encore, considérer une relique du XIX° siècle comme une glorification éternelle, tout cela serait obscène, donc immédiatement voué à l’opprobre et à la destruction. Abolir l’esclavage lorsque l’on est blanc serait l’effet d’une domination de plus : l’on voit le délire du raisonnement. La rage identitaire et racialiste abat le débat mémoriel, la rage épidermique fait fi de Clio, Muse de l’Histoire, giflée, bafouée, jetée aux ordures !

      Le 27 avril 1848 Victor Schœlcher, député libéral de la Martinique, qui en 1833 avait publié un De l'esclavage des Noirs et de la législation coloniale, réquisitoire contre l'esclavage et plaidoyer en faveur de son abolition, signait le décret dont il était le rédacteur, abolissant l’esclavage en France, et donc en ses colonies. Une première abolition avait eu lieu le 4 février 1794, pendant la Révolution ; mais son efficacité fut loin des espérances. Napoléon Bonaparte réinstaurait en 1802 l’esclavage dans les colonies où l’abolition n’avait pas été appliquée, soit à La Réunion, Maurice et Rodrigues, la Martinique, Tobago, Saint-Martin et Sainte-Lucie. Des arrêtés consulaires supplémentaires durent légitimer l’esclavage en Guyane et Guadeloupe. N’oublions pas qu'ensuite quelques afro-descendants venus des colonies sensibilisent activement les sphères de pouvoir blanches et libérales, par exemple Jean-Baptiste Belley, Joseph Buisson ou Etienne Mentor, qui ont été élus à l’Assemblée nationale. Ainsi la France peut-elle s’honorer d’être en 1848 le premier pays à abolir définitivement l’esclavage. Faut-il comprendre que briser la statue de Victor Schœlcher signifie vouloir rétablir un esclavage coloré ? Que tout ce qui est blanc, même le meilleur, soit indigne de toute existence ?

 

Clio, Muse de l'Histoire.

Réveil : Musée de peinture et de sculpture, Audot, 1829.

Justin : Histoire universelle, Chambau, 1810.

Photo : T. Guinhut.

 

      Or l’objectif des identitaires racisés n’est pas d’abolir le racisme, mais d’inverser le rapport de domination colorée qui, dans une dimension fantasmatique, expliquerait l’inégalité des conditions, hors de toute considération sociale ou culturelle. Un manichéisme du blanc et du noir remplace l’éthique humaniste qui devrait présider au dialogue et à la recherche des moyens d’améliorer toutes les conditions. Mais cela demande bien plus d’empathie et d’énergie intellectuelle, de long travail enfin, qu’une immédiate et bruyante brutalité, plus médiatique de surcroit. La complaisance, la lâcheté, de nos gouvernements successifs, engendrent et augmentent, plutôt que l’apaisement, la négociation et l’ouvrage, la pugnacité des propagandistes et autres acteurs violents.

      Rappelons que la loi Taubira du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité fut votée à l’unanimité, y-compris par tous les députés de droite. Hélas, outre qu’elle entérinait la dangereuse intrusion de l’Etat et de la loi dans le pré carré de l’historien, elle faisait des Européens les seuls responsables de la traite des Noirs. Souvenons-nous en outre de plus scandaleux encore : Christiane Taubira avança que sa loi n’évoquait pas la traite négrière musulmane afin que les « jeunes Arabes (…) ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes » !

      Ainsi sanctionne-t-on deux millénaires d’histoire réactionnaire. Le militantisme décolonial ne voit l’esclavage que d’un œil, que du fait du Blanc occidental, dont la civilisation se voit accusée de son héritage gréco-romain, judéo-chrétien et des Lumières[4], pêle-mêle tous coupables, sans la moindre nuance historique et philosophique, sans la moindre contextualisation. Un séparatisme par la couleur de peau, une nouvelle guerre de Sécession agitent l’Occident, sans que pointe la moindre culpabilité noire ou arabe, qui a le front de ne se présenter que sous le masque de la fierté. L’idéologie fallacieuse du racisme structurel français et occidental ajoute à la falsification la mauvaise foi, l’inculture et l’envie d’en découdre, tant la pulsion guerrière, la pulsion de mort et la libibo dominandi alimentent les événements.

      L’on n’est pas loin d’imaginer qu’il faudrait débaptiser tous les lycées Jules Ferry, promoteur de l’instruction publique obligatoire, et quoique de gauche, propagandiste du colonialisme. Et jeter sur le bûcher des sorcières les oripeaux et le code génétique vérolé de l’homme blanc d’un Voltaire au motif qu’il s’est enrichi à l’aide d’investissement dans le commerce triangulaire. Mais aussi pourquoi pas le Balzac de Rodin et de Gaulle, quoiqu’il fût hébété face contre terre, à Évreux, en juillet 2019, lors des liesses footballistiques algériennes…

 

      La destruction des Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan par les enragés islamistes précéda de peu celle du World Trade Center, le 11 Septembre 2001, par ces mêmes fanatiques. L’on pense ici penser à la destruction des statues et des antiquités des musées irakiens par les soldats de l’Etat islamique. Et rien n’empêche de relier cette furia d’éradication de la statuaire occidentale et asiatique aux récurrents vandalismes de cimetières, aux abattages de croix, comme celle du Pic Saint-Loup, dans l’Hérault, que des militants d’Objectif France se sont chargés de  redresser, alors qu’elle avait été dessoudée par un groupuscule laïque, et probablement anarchisant. Ce qui montre bien qu’une laïcité mal comprise, radicale, peut envier la capacité destructrice de l’islamisme, sans toutefois emprunter la voie du meurtre ; alors que cette laïcité qui est censée nous assurer tolérance et liberté n’a pu naître que dans le cadre d’une culture judéo-chrétienne, qui sépare l’Eglise de l’Etat. Sans compter les Vierges explosées sur le sol, les incendies d’églises qui ravagent nos continents, dont les auteurs oscillent entre les racailles anarchistes et celles islamistes, ou tout simplement aussi incultes que gorgés de testostérone, en une guerre de la barbarie contre les civilisations, comme en une sourde invasion de Vandales dans les derniers siècles de l’empire romain.

       Rome connaissait d’ailleurs le bonheur brutal de la profanation des statues qui, suivant Pline le Jeune, servirent « de victimes à la joie publique. On aimait à briser contre terre ces visages superbes, à courir dessus le fer à la main, à les briser avec la hache, comme si ces visages eussent été sensibles et que chaque coup eût fait jaillir le sang ! Personne ne fut assez maître de ses transports et de sa joie tardive pour ne pas goûter une sorte de vengeance à contempler ces corps mutilés, ces membres mis en pièces ; à voir ces portraits menaçants et horribles jetés dans les flammes et réduits en fusion...[5] »

      La dénonciation de la colonisation et du racisme qui prétend en dévaster tous les symboles, est évidemment fort sélective, jusqu’à la mauvaise foi. Si les colonisations occidentales de l’Afrique n’ont pas été des parties de croquet pour jeunes filles du pensionnat des oiseaux, l’on ne sait plus en retenir que les abominations criminelles, avérées, au détriment des apports civilisationnels, médicaux, éducatifs, économiques, dont le premier bénéfice, de l’Algérie au Congo belge, fut l’éradication de l’esclavage pratiqué par les Noirs eux-mêmes et les Musulmans. Que ces derniers fussent des colonisateurs sans guère de pitié des trois-quarts du bassin méditerranéen depuis le VII° siècle, qu’ils fussent des trafiquants d’esclaves, castrant les hommes noirs et violant les esclaves sexuelles jusqu’aux XIX°, en un véritable génocide, voire jusqu’à la Mauritanie, la Lybie et les territoires de l’Etat islamique aujourd’hui[6], laisse parfaitement indifférent les agitateurs de l’antiracisme. Le génocide des Blancs de Rhodésie n’a guère ému les humanistes, celui qui après l’apartheid sud-africain menace les fermiers blancs non plus. Que l’Afrique soit colonisée par les Chinois, de même. Toutes les statues de l’Histoire ne sont pas égales…

      « Pendez les Blancs et tuez les bébés blancs dans les crèches », c’est ce que hurle et scande le rappeur Nick Conrad dans une prétendue performance artistique. Gageons que changer blanc pour noir vaudrait au contrevenant une inculpation pour racisme et pour incitation au meurtre et au génocide. Selon que vous soyez noirs ou blanc la Justice n’a pas le même discours, contrevenant au principe d’égalité devant la loi. Le puissant d’aujourd’hui n’est plus le Blanc, mais un Noir qui prétend au monopole de la violence illégale : « Selon que vous serez puissant ou misérable / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », concluait Jean de la Fontaine dans « Les animaux malades de la peste ». Le vent de l’Histoire tournant, élèvera-t-on à Nick Conrad une statue ?

      Préfère-t-on Larossi Abballa, l'assassin des policiers de Magnaville, le 13 juin 2016 ? Celui-là citait des commentateurs du Coran en lançant  nombre d'appels au meurtre - « tuez-les, tuez-les, tuez-les » - avec des noms de famille, dirigés contre des « policiers », des « surveillants de prison », arguant que « leur sang est licite », des « journalistes » (dont Bernard de La Villardière), des « maires », des « députés », des « rappeurs ». Il lançait des appels pour recruter des djihadistes et terminait par une prière pour « qu'Allah [lui] donne le martyre » et « le paradis ». Au moins est-on sûr que sa statue n’encombrera pas l’Histoire, puisque la représentation de la figure humaine est radicalement interdite en Islam…

      Pour mémoire, les bénéficiaires de la traite des noirs et de l’esclavage ne relèvent pas d’un privilège blanc. Ce furent les marchands-guerriers arabes, les rois et roitelets africains et les planteurs européens et américains, ce qui prouve, s’il en était besoin, que le racisme et l’esclavagisme ne sont pas in nucleo tatoués sur une seule peau.

 

      L’Histoire n’est pas un gentil fleuve tranquille et l’irénisme ne la métamorphosera pas en avenir radieux. En déboulonner les gloires et les infamies reviendrait à se bâillonner les yeux et l’entendement pour ne plus en voir les fosses d’ombre, au détriment de la réalité, de la faculté de jugement et, par conséquent, de la capacité de mieux faire que nos ancêtres, faillibles et dépendants, comme nous, des contextes idéologiques du temps. Si une relecture régulière de l’Histoire peut en assurer la vitalité, le révisionnisme perpétuel au gré des modes, des lubies et des tyrannies en assure la mise à mort. Une pulsion totalitaire anime qui exige de contrôler, outre le présent, les faits et les ressorts du passé, et, cela va sans dire, le devenir du futur.

      Autrement dit, la simplification d’une Histoire blanche ou noire, met en péril sa native complexité, donc celle de l’intellect. Le racisme étant d’ailleurs loin d’être une spécificité occidentale blanche. En témoignent le génocide rwandais entre Tutsis et Hutus, ou la constatation selon laquelle l’Algérie serait un pays particulièrement alourdi par ce phénomène. En effet, selon une enquête internationale menée par plusieurs organismes dont Open Borders for Refugees et Stop Dis Crime In Nations, l’Algérie détient la palme du pays le plus raciste au monde. Plus de 75% de personnes interrogées,  y ont avoué avoir des idées racistes parfois fort extrêmes, en particulier envers les noirs.

 

      Il y a bien une distorsion de la mémoire, une exaction à son encontre, lorsque l’on contraint et consent à se prosterner pour des crimes que l’on n’a pas commis, et dont ne sont responsable que quelques-uns des ancêtres de nations colonisatrices et esclavagistes. L’Ancien testament a répudié l’idée selon laquelle les fils devaient porter la faute des pères pendant sept génération pour lui substituer la loi du Talion, puis au travers des Lumières, en particulier Des délits et des peines, de l’italien Beccaria[7], la nécessité d’une peine raisonnable et la possibilité du rachat et de la reconversion vers le bien. L’actuelle injonction à ramper pour s’accuser d’exactions dont pas même son sang est responsable est absolument régressive, barbare, voire sadomasochiste, sans qu’aucun tribunal laisse ouverts la présomption d’innocence et le droit à la défense. La soumission désirée aux injonctions affichant l’antiracisme pour infiltrer un racisme inversé, soit anti-blanc, est de l’ordre de La servitude volontaire selon La Boétie.

      La mémoire, et plus précisément celle de Clio, Muse de l’Histoire chez les Grecs, doit permettre l’établissement d’une vérité, de celle qui approche, si tant faire se peut, de la Vérité. Et non se laisser déborder par des vérités subjectives, narcissiques, raciales et dermatologiques, partisanes et fortes de leur capacité d’éradication de toute autre parole et investigation que leur doxa finalement psychopathe.

 

      Ainsi, pour reprendre Pierre Vidal-Naquet, « Aucun régime, qu’il soit libéral ou totalitaire, n’a été indifférent au passé, bien que, naturellement, le contrôle sur le passé soit beaucoup plus strict dans une société totalitaire que dans une société libérale. Aucun régime, aucune société ne sont indifférents à la façon dont leur propre histoire ou ce qu’ils considèrent comme leur propre histoire est enseigné[8] ». Si cet historien s’intéressait au négationnisme du génocide des Juifs, sa réflexion n’en a pas moins une portée plus générale, qu’elle ait trait aux régimes politiques ou aux mouvements de quelques activistes jetés en meute à l’attaque du passé pour tenter de contrôler le présent et d’envenimer l’avenir.

      Enseigner les totalitarismes du passé, qu’ils soient religieux, fascistes ou communistes, voire raciaux, encore qu’il s’agisse une tâche délicate, ne doit pas trouver d’entraves idéologiques aux faits. Le négationnisme est une injure à l’encontre de l’humanité et de l’Histoire. N’oublions pas que si Mnémosyne déesse de la Mémoire est la mère des Muses, donc au premier chef de Clio Muse de l’Histoire, cette dernière ne peut briser les statues de la mémoires, fussent-elles indignes. Et plutôt que jeter à bas ces monuments, acte aussi puéril, colérique, que facile, ne vaudrait-il pas mieux concourir à ériger de nouvelles statues, non pas les icônes d’une négritude aussi tyrannique qu’une blanchitude orgueilleuse, mais celles d’une Histoire aux vertus autant artistiques qu’éthiques ? Qu’attend-on pour dresser côte à côte des statues de Noirs, de Blancs et de Métis (quel est le statut de ces derniers en cette affaire ?) qui ont œuvré pour le bien de l’humanité, ingénieurs, médecins, scientifiques, politiciens, philosophes, artistes…

 

 

        « Longtemps l’historien a passé pour une manière de juge des Enfers, chargé de distribuer aux héros morts l’éloge ou le blâme[9] ». Mais abattre les statues, censurer films et livres, c’est se choisir une mémoire au dépens de l’Histoire, car la première peut être folie et obsession, c’est affirmer et glorifier l’ignorance, au lieu de valoriser la connaissance, la pédagogie et le libre exercice de l’Histoire et de la mémoire. Si l’Occident ne restaure pas son honneur, son déclin, quoique d’une manière bien différente de celui qu’annonçait le trop peu libéral Oswald Spengler[10], est assuré. Car après le déboulonnage de statues esclavagistes ou colonialistes, vient celles dont le seul tort est d’être blanches. Et viendrait, en guise de prémices d'une guerre civile, celui des pages des bibliothèques qui, trop blanches, devront expier leur identité dermatologique dans la noirceur des flammes[11], comme Aristote et Saint-Augustin qui acceptaient et justifiaient l’esclavage. Pour reprendre les mots du Christ à ceux qui demandaient s’il fallait lapider la femme adultère, que celui qui n’a jamais péché leur jette la première pierre[12].

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] G. W. F. Hegel : La Raison dans l’Histoire, 10/18, 1996, p 25, 47, 194.

[2] George Orwell : 1984, Club des Libraires de France, 1956, p 168.

[4] Voir : Grandeurs et descendances contrariées des Lumieres

[5] Pline le Jeune : Panégyrique de Trajan, LII.

[7] Cesare Beccaria : Des délits et des peines, Gallimard, 2015.

[8] Pierre Vidal-Naquet : Les Assassins de l’histoire, La Découverte 1987, p 6.

[9] Marc Bloch : Apologie pour l’histoire, in L’Histoire, la Guerre, la Résistance, Gallimard, Quarto, 2006, p 948.

[10] Oswald Spengler : Le Déclin de l’Occident, Gallimard, 1948.

[11] Voir : De l'incendie des livres et des bibliothèques

[12] Evangile de Saint-Jean, 8-5.

 

Torcello, Venezia. Photo : T. Guinhut.

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5 décembre 2019 4 05 /12 /décembre /2019 19:35

 

Cueva de Canart, Teruel, Aragon. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Histoires et cicatrices pérennes de l’esclavage,

 

entre Moyen Âge, Islam et Amériques.

 

 

 

Sandrine Victor : Les Fils de Canaan. L’esclavage au Moyen Âge.

Vendémiaire, 216 p, 22 €.

 

Tidiane N’Diaye : Le Génocide voilé,

Gallimard, 264 p, 21,90 € ; Folio, 7,80 €.

 

Catherine Coquery-Vidrovitch et Eric Mesnard :

Être esclave. Afrique-Amériques, XV°-XVI° siècle,

La Découverte, 336 p, 12  €.

 

 

 

      Être esclave est une condition courante parmi les plus anciennes civilisations, voire jusqu’à aujourd’hui. Cependant, si les Grecs et les Romains pouvaient châtier sans pitié les rebellions, comme en témoignent les voies romaines semées de crucifixions suite à la révolte de Spartacus, la pratique de l’affranchissement était courante. Grâce à l’irruption du christianisme, l’emprise de l’esclavage sur l’Europe et la Méditerranée surgies des ruines de l’Empire romain, aurait disparu de ces contrées. C’est ce que croyait naïvement le modeste auteur de ces lignes - comme quoi il faut se méfier de ses convictions et avoir conscience des limites de son savoir - alors que l’ouvrage de Sandrine Victor, Les Fils de Canaan, vint le dessiller. Cependant, sans avoir recours aux affranchis et non content d’imposer le jihad guerrier, l’Islam est un moteur de l’esclavage sur le continent noir et au-delà, comme le dévoile Tidiane N’Diaye, en son Génocide voilé. Alors que la littérature historique insiste à plaisir sur l’extension de cette pratique européenne dans ses colonies, Catherine Coquery-Vidrovitch et Eric Mesnard, mettent en perspective Afrique et Amériques. Cependant, comparaison n’est pas similitude.

 

      Selon une lecture plus que partisane de la Genèse[1], Canaan, contemplant la nudité de son père Noé, fut condamné à être l’esclave de ses frères, ainsi que ses descendants noirs ; ce qui servit d’argument en faveur de l’esclavage pendant une bonne partie de l’ère médiévale. Or la traduction de la vulgate de Saint-Jérôme étant fautive, il faut lire « serviteur des serviteurs » et ajouter que Canaan n’avait rien d’Africain. C’est ainsi qu’il faut attendre la page 40 pour trouver la justification du titre de Sandrine Victor, Les Fils de Canaan. L’esclavage au Moyen Âge. Car ce fléau, même en constante diminution, ne disparut pas, alors que l’Eglise et les penseurs s’appuyaient à la fois sur Aristote qui soutient « l’utilité des animaux domestiques et des esclaves[2] », sur Saint-Paul qui prône « que celui qui a été appelé étant esclave est un affranchi du Seigneur[3] », et sur Saint-Augustin qui prétend que « la cause première de l’esclavage est le péché qui a soumis l’homme au joug de l’homme et cela n’a pas été fait sans la volonté de Dieu[4] ». En fait il s’agissait de préserver un ordre établi et de ne pas heurter les pouvoirs en place.

      Constantinople est un marché d’esclaves, les Vikings sont experts en la pratique, l’Espagne et particulièrement Barcelone ne sont pas en reste. Les guerres de Reconquista contribuèrent à pérenniser la pratique consistant à jeter les vaincus sous les fers, qu’ils soient Chrétiens ou Sarrazins : « À la fin du XVI° siècle, la péninsule ibérique compte encore 3 à 4 % d’esclaves dans sa population ». Le trafic humain sillonne la Méditerranée, mer de conflits récurrents, de piraterie et de razzias aux fins esclavagistes, ce dont fut victime Cervantès, l’auteur de Don Quichotte, qui eut la chance d’être racheté.

 

 

      Par ailleurs la loi talmudique encadre la pratique en interdisant de frapper son esclave, alors que l’Islam est « une société d’esclaves », employant massivement les captifs dans les plantations, sur les galères, y compris féminins, comme l’officialise la Sourate des femmes. Notre auteur ne fait à cet égard pas l’impasse sur « la traite subsaharienne et musulmane » qui draine des millions de noirs sous les fers. Alors que « le monde médiéval n’est pas une société que l’on peut être clairement qualifiée d’esclavagiste ».

      Bientôt cependant l’Eglise ne vit guère la chose du meilleur œil : au VIII° siècle, Smaragde de Saint-Mihiel enjoint : « Il faut interdire la servitude, ô Roi très clément ». Ainsi, dans le cadre d’un « lent dépérissement de la servitude antique », l’esclavage fut définitivement aboli en France en l’an 1100 (quoiqu’il faille attendre 1848 pour l’abolition dans ses colonies), alors que, malgré la progressive raréfaction du phénomène, les pays voisins sont plus paresseux : l’on rencontre encore des esclaves à Venise au XVIII° siècle. Le vénitien « Quai des esclavons » en témoigne, portant la trace de la Slavonie (la Croatie actuelle) qui était une forte zone d’approvisionnement. Mais aux Amériques, malgré le plaidoyer de Las Casas[5] en faveur des indigènes qui leur évita l’esclavage, l’église ne sut résister aux exigences des grands propriétaires, au point qu’en 1454, le pape Innocent IV (qui porta si mal son nom) autorisa la soumission en esclavage les « nègres » de Guinée au moyen d’une bulle papale adressée au souverain du Portugal, Alphonse V.

      Toute une économie repose peu ou prou sur ce système. On envoie les malheureux dans les mines, on les emploie dans les ateliers, aux champs, sans oublier les sévices divers. Désexualisé, l’esclave est cependant aussi un corps, d’où l’exploitation sexuelle des femmes. On n’en sortira rarement, sauf si l’on a la chance d’être affranchi, à moins de risquer la fuite ou de rares révoltes. Mais Saint-Eloi, au VII° siècle, et de nombreux autres religieux, avaient à cœur de racheter des bateaux entiers pour libérer les captifs, comme le fit encore Saint Vincent de Paul, rachetant au XVII° siècle leurs proies aux pirates arabes.

      Malgré toutes ces nourrissantes informations, il est un peu dommage que cet essai, pourtant documenté avec précision, repose sur un plan et un déroulé confus, commençant par « Une impossible définition ? » qui tourne en rond. L’on pouvait penser que l’esclavage repose sur peu de faits : le pouvoir d’acheter et de vendre un être humain, de le faire travailler durement sans salaire, de lui nier tout droit de propriété et toute personnalité juridique, voire d’avoir sur lui droit de vie et de mort. Certes, la lisière avec le servage est peu commode à définir, mais nous voilà moins avancé qu’avant à l’issue de ce chapitre pourtant inaugural, hors les nombreux vocables latins avancés, de sclavus à servus en passant par le mancipium, ouvrier non libre et sans terre. Reste que l’érudition historique de Sandrine Victor est roborative, entre « Ethique, morale et religions », tableaux géographique et économique.

 

 

      Le rigoureux esclavage antique savait aussi récompenser et affranchir, ce que manifeste l’usage du bonnet phrygien. Et malgré les tenaces pratiques résiduelles médiévale et byzantine, il fut peu à peu effacé du monde chrétien (pour hélas se réaffirmer plus tard aux Amériques), alors que « les horreurs de la traite arabo-musulmane » durent depuis quatorze siècles ; jusqu’en Lybie, Mauritanie, Soudan, et au Moyen-Orient aujourd’hui ; et les actuels esclaves sont exploités sur les mêmes routes de cette traite ancestrale... C’est qu’affirme l’anthropologue franco-sénégalais Tidiane N’Diaye en son livre trop pudiquement voilé : Le Génocide voilé. « Les versets du Coran encouragent l’esclavage des non-Musulmans par les Musulmans », argue-t-il avec pertinence. De fait, suivant, depuis la naissance des Mahométans, un tel commandement, la traite arabo-musulmane est sans commune mesure avec celle transatlantique : elle est plus pérenne, plus meurtrière, ne laissant pas même la possibilité d’une descendance, car les hommes noirs méprisés, avilis, étaient castrés, les femmes noires servaient d’esclaves sexuelles dont les enfants furent élevés selon l’Islam s’ils n’étaient pas tués à cause de leur noirceur ! Le génocide physique se doublant d’un génocide culturel, y compris parmi ces Noirs dont les populations s’étaient converties à l’Islam. De plus, tout intellectuel musulman, Ibn Khaldûn en tête, ne voyait que des animaux dans les Noirs. Ces derniers furent vendus jusqu’en Inde, en Chine ; y compris lorsqu’ils étaient vendus par des Noirs devenus Musulmans ou entre diverses ethnies excitées par le goût de la guerre, par le plaisir de la tyrannie et de l’humiliation, par l’appât du gain enfin.

      Il va sans dire que, malgré ses exactions avérées, la colonisation européenne n’atteint pas à la cheville du monstre, ne serait-ce que parce que la France abolit l’esclavage là où elle le pouvait, même si l’administration anglaise fermait les yeux en Afrique de l’est devant l’ampleur de la tâche. Reste que « la colonisation européenne mit entièrement fin à la traite arabo-musulmane ». Ainsi Tidiane N’Diaye, s’appuyant sur maints chercheurs, dont Ralph Austen[6]) estime à 42 millions le nombre d’esclaves déportés à travers l’Afrique, sans compter « l’esclavage interne » aux ethnies africaines elles-mêmes, quoique un peu moins brutal. Et encore l’essayiste ne fait qu’une brève allusion à ces « slaves » (d’où leur nom) européens esclavagisés par les Turcs et autres Arabo-musulmans et à ces « Barbaresques » qui « asservirent pendant des siècles de nombreux captifs chrétiens », d’ailleurs rachetés à tour de bras par l’église catholique. « C’est cette piraterie enragée qui sera un des motifs essentiels de la colonisation de l’Algérie par la France », dès le siège d’Alger en 1830, rappelle avec pertinence notre essayiste. Ce qui est d’ailleurs l’objet de l’ouvrage de Robert C. Davis : Esclaves chrétiens, Maîtres musulmans ou l’Esclavage blanc en méditerranée (1500-1800)[7].

      Aussi l’Afrique est « ce continent et ces vieilles civilisations que la conquête arabe devait plonger dans les ténèbres », où « l’industrie la plus fructueuse deviendra la guerre sainte et la chasse à l’homme ». Or on ne taxera pas le réquisitoire de Tidiane N’Diaye d’exagération ou de parti pris, ne serait-ce que parce qu’un historien comme Olivier Pétré-Grenouilleau[8], dans un plus vaste essai (certes moins détaillé sur notre sujet), corrobore ses dires. Reste que l’ouvrage, très documenté, citant Ibn Battûta ou Livingstone (mais sans notes référencées), fera dresser les cheveux sur la tête du lecteur bienveillant. Ce ne sont que « bestialisation, razzias et chasse à l’homme » ou encore « extinction ethnique programmée par castration massive », sans omettre la cerise putride sur le gâteau : le « syndrome de Stockholm à l’africaine ou l’amnésie par solidarité religieuse » ; religion guerrière, conquérante et tyrannique, rappelons-le, à tel point que depuis quatorze siècles le Maghreb et l’Afrique, courbés sous le joug, pratiquent également et sans guère de vergogne la « servitude volontaire », pour reprendre le titre de La Boétie. De surcroît l’on ne décèle, dans le monde arabo-musulman, pas la moindre « repentance ».

 

 

      Environ 13 millions d’individus furent les victimes de la traite transatlantique pour alimenter les travaux agricoles des Amériques entre le XVI° et le XIX° siècle. Mais, répétons-le, au bas mot 42 millions du côté de la traite arabo-musulmane, sans oublier les sociétés africaines partenaires et profiteuses de ces deux systèmes d’abjection. Ce sont ces événements et ses acteurs « mésestimés » de l’Histoire que mettent en relief et en perspective Catherine Coquery-Vidrovitch et Eric Mesnard dans Être esclave. Afrique-Amériques, XV°-XIX° siècle, tout en se proposant d’en rendre compte « à parts égales ». L’un des intérêts de cet ouvrage - et non des moindres - est de s’aventurer au-delà de la connaissance du commerce triangulaire, qui est un peu l’arbre qui cache la forêt, pour s’intéresser aux liaisons directes entre le continent africain et celui américain du sud, et en particulier le Brésil. Une éthique est ci à l’œuvre, car, selon le judicieux préfacier Ibrahima Tioub, « L’écriture de l’histoire critique bien comprise n’a ni sexe ni nationalité, encore moins une couleur de peau ».

      Mis à part des chiffres discutés, cet essai corrobore l’analyse de Tidiane N’Diaye, à l’égard de « l’Islam et la traite des noirs », aussi bien transsaharienne que vers l’Océan Indien, émaillant son propose de « Récits de vies » trimballées au travers des déserts et des forêts pour alimenter les marchés arabes de bras humains, y compris féminins. Les témoignages, rares au demeurant, sont évidemment poignants, lacérés de souffrances, quoique un peu plus nombreux du côté transatlantique. De la capture aux conditions de travail dans les propriétés négrières et les « îles à sucre », en passant par la terrible, étouffante traversée (si l’on en réchappait), tout est « crime contre l’humanité ». Face à de telles abominations, il est permis d’imaginer que des révoltes, mêmes désespérées, se produisirent ; en effet, y compris des évasions, rarement couronnées de succès. Et qui ne nuirent en rien à ce que nos historiens appellent « la mondialisation des traites africaines aux XVIII° et XIX° siècle ». Néanmoins l’on conserve la mémoire de « la grande insurrection des esclaves musulmans de Salvador de Bahia en 1835 » qui revinrent en masse au Dahomey en tant qu’ « Afro-Brésiliens ». Notons que le bisaïeul noir du poète russe Pouchkine fut enlevé dans le Nord-Cameroun, pour aboutir, via l’Egypte et Constantinople, à la cours du Tsar où il raconta son histoire. L’on découvre également les tribulations d’Ali ben Saïd, razzié vers le lac Tchad, vendu de Tripoli à La Mecque et Constantinople, cédé à un prince russe, pour aboutir aux Etats-Unis, où il publia une étonnante autobiographie en 1867.

      Cependant, grâce à l’évolution des mentalités européennes, l’Angleterre interdisant en 1807 la traite, et à l’action des abolitionnistes, en particulier aux Etats-Unis, le chemin allait s’ouvrir vers la libération des esclaves, quoique que cette traite n’eût cessé définitivement que dans les années 1860. En dépit de « négriers africains qui continuèrent d’imposer le trafic des esclaves, aussi bien, interne qu’externe, même si les négriers clandestins occidentaux ne manquaient pas non plus ». Notons que « la grande poussée de conversions à l’Islam, consécutive à des djihads », au XIX° siècle », fut en grande partie une réponse à l’abandon occidental de l’esclavage, né « de la conjonction entre des intérêts économiques nouveaux et l’humanisme libéral ».  L’Afrique ne vit poindre la débandade de l’esclavage, aux dépens des « royaumes négriers », qu’avec la colonisation européenne, pourtant si décriée, quoiqu’elle ne se gênât pas d’abuser de pratique tortionnaires au Congo et que la puissance Anglaise se heurtât à une âpre résistance des mentalités et des pratiques, en particulier dans une Afrique de l’Est résolument esclavagiste. Au-delà, l’on devine que l’attente de l’égalité réelle entre Noirs et Blancs fait encore long feu, en particulier au Brésil.

 

Raynal : Histoire philosophique et politique

des établissements et du commerce européen dans les deux Indes,

Gosse Fils, La Haye, 1774, t IV.

Photo : T. Guinhut.

 

      N’oublions pas un autre intérêt de l’ouvrage qui ne cesse d’élargir les perspectives. Il montre qu’au contraire de cette abomination que fut la castratrice traite arabo-musulmane, les transferts de populations africaines sur les deux parties du continent américain ont été, outre l’accroissement de la population asservie, un réel apport culturel, contribuant à un métissage plus ou moins ouvert, à l’émergence du blues et du jazz par exemple, en ce qui concerne les Etats-Unis. L’on parle ainsi de « créolisation », aussi bien en Afrique avec les « Luso-Africains », où des villes comme Luanda deviennent particulièrement métissées, qu’avec la tardive fin de la ségrégation aux Etats-Unis dans la seconde moitié du XX° siècle.

      Une bibliographie et des notes prolixes contribuent à ce que cet essai soit une référence, y compris en y adjoignant de précieux extraits de la Constitution d’Haïti, le premier pays d’Amérique centrale à se libérer de l’esclavage, publiée en 1805 ; ce qui ne suffit pourtant pas à la prospérité de ses habitants, faute de libéralisme politique et économique… Mais également une brève histoire de « la genèse du racisme anti-noir », qui, dans un ouvrage aussi documenté, surprend en attribuant faussement la théorie de « la supériorité aryenne, donc de l’antisémitisme » à Arthur Gobineau, qui « s’en prit quasiment autant aux Noirs qu’aux Juifs », dans son Essai sur l’inégalité des races humaines, alors que s’il était peu amène envers les Noirs, il était élogieux envers les Juifs…

 

 

      Si la repentance est obligatoire pour l’Occident et l’Amérique, et si, en une absurde concaténation, ses séides aiment culpabiliser les enfants des esclavagistes jusqu’à la douzième génération, non seulement elle n’existe pas le moins du monde dans la sphère arabo-africaine, mais de surcroit cette dernière tolère, voire encourage l’esclavage contemporain. Ne serait-ce que parce que le Coran avalise et encourage l’esclavage comme une indiscutable institution. Selon The Guardian[9], au moins 21 millions de personnes sont sous les fers de l’esclavage dans le monde d’aujourd’hui. Ce chiffre pourrait être porté à 46 millions, selon le globalslaveryindex[10]. Trafic et vente d’individus, travail et prostitution forcés, enfants soldats, esclavage sexuel… L’Afrique, les pays arabes, jusqu’à la Corée du nord sont parmi les vainqueurs d’un tel triste palmarès. L’on a vu la Libye, la Syrie et l’Irak réactiver la traite d’êtres humains à l’occasion de la naissance de l’Etat islamique et de ses avatars. Pourtant l’Amérique latine n’est pas en reste, comme le Mexique, l’un parmi les états du monde les plus dévastés par la criminalité. Le droit naturel à la liberté politique et économique n’est pas encore, hélas, acquis par l’humanité…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 


[1] Genèse, 9, 18-27.

[2] Aristote : Politique, I, 4, 7.

[3] Saint Paul : Epître aux Corinthiens, 7, 20-24.

[4] Saint-Augustin : La Cité de Dieu, XIX, 15.

[6] Ralph Austen : The Trans-Saharan Slave Trade : A Tentative Census, The Uncommun Market, 1979.

[7] Robert C. Davis : Esclaves chrétiens, Maîtres musulmans ou l’Esclavage blanc en méditerranée (1500-1800), Babel, Actes Sud, 2007.

[8] Olivier Pétré-Grenouilleau : Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Gallimard, 2004.

[9] The Guardian, août 2017.

[10] https://www.globalslaveryindex.org/findings/

 

 

Henry Stanley : Terre de servitude, Hachette, 1875.

Henry Stanley : Comment j'ai retrouvé Livingstone, Hachette, 1874.

Photo : T. Guinhut.

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6 juillet 2019 6 06 /07 /juillet /2019 11:32

 

Emmaüs. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Histoire, rhétorique et macules de l’Antisémitisme.

 

Dominique Serre-Floersheim,

 

Primo Levi, Edgar Hilsenrath.

 

 

 

Dominique Serre-Floersheim : La Rhétorique de la haine.

La fabrique de l’antisémitisme par les mots et les images, Honoré Champion, 284 p, 45 €.

 

Primo Levi : Ainsi fut Auschwitz. Témoignages (1945-1986),

traduit de l’italien par Marc Lesage, Les Belles lettres, 310 p, 14,90 €.

 

Edgar Hilsenrath : Terminus Berlin, traduit de l’allemand par Chantal Philippe,

Le Tripode, 240 p, 19 €.

 

 

 

 

 

      Jusqu’au génocide de millions d’enfants et autres adultes, la trainée glaireuse et jaune de l’antisémitisme macule l’Histoire, au sens de la salissure autant que de la lésion. Haine, ressentiment, colère sourde et soudain fulgurante, tout se ligue contre un peuple en diaspora, contre un peuple innocent, qui n’a que le tort de vouloir rester lui-même, et pire encore, d’engranger cent succès culturels et scientifiques. L’immonde serpent a une Histoire, depuis l’Antiquité jusqu’à la Shoah et un futur peu amène, s’habille d’une rhétorique, décryptée par  Dominique Serre-Floersheim, se pare d’un trou noir de sang et de gaz avec Auschwitz, documenté par Primo Levi, et demeure doté d’un contrecoup persistant, comme le narre Edgar Hilsenrath.

 

      Probablement l’antisémitisme, qu’il serait plus judicieux de nommer antijudaïsme, est-il né à l’occasion de l’Empire romain au premier siècle. Ce dernier se vit ulcéré de la résistance d’un petit peuple à la romanisation, qui ne voulait pas d’autre dieux que le sien, et encore moins des empereurs divinisés comme Auguste. Flavius Josèphe, dans son Histoire ancienne des Juifs - qui précède sa Guerre des Juifs contre les Romains - rapporte que « Les Juifs supportent si impatiemment que Pilate, gouverneur de Judée, eût fait entrer dans Jérusalem des drapeaux où était la figure de l’empereur, qu’il les en fait retirer[1] ». Or l’historien romain Tacite n’était gère tendre envers la « nation exécrable » des Juifs : « Jamais ils ne mangent, jamais ils ne couchent avec des étrangers. Malgré l’extrême dissolution de leurs mœurs, ils s’abstiennent de femmes étrangères, entre eux rien d’illicite[2] ». Parallèlement, le monde hellénistique du II° siècle n’est pas indemne de l’abomination antisémite ; comme lorsqu’Antiochos, croyant à une rébellion, décida d’interdire le culte juif et d’imposer un culte païen à Jérusalem. Cependant, alors que l’accusation mensongère de meurtres rituels d’enfants par les Juifs est dénoncée par Flavius Josèphe dans son Contre Apion, un écrivain égyptien vindicatif, elle ne refit surface qu’au XII° siècle.

      Le christianisme ne fut pas en reste en reprochant aux adorateurs de la Torah d’avoir fait crucifier le fils de Dieu, comme Saint-Paul les déclarant chers à Dieu, et les prétendant tour à tour déicides dans ses Epîtres aux Thessaloniciens : « ces gens-là ont mis à mort le Seigneur Jésus et les prophètes, ils nous ont persécutés, ils ne plaisent pas à Dieu, ils sont ennemis de tous les hommes quand ils nous empêchent de prêcher aux païens pour leur salut, mettant ainsi en tout temps le comble à leur péché ; et elle est venue sur eux la colère, pour en finir[3] ». Le Père de l’église, Tertullien, écrivit au début du II° siècle un « Contre les Juifs » en empruntant aux prophètes bibliques : « C’est à cause de vous que les nations blasphèment le nom de Dieu. […] Ainsi, en punition de ces crimes, et pour n’avoir pas voulu reconnaître le Christ au temps où il les visita, leur terre est devenue déserte, leurs villes ont été la proie des flammes, les étrangers dévorent leur patrie jusque sous leurs yeux[4] », ce concernant le temps de Vespasien à Tibère. Nuançons le propos en signalant que Tertullien, qui n’était pas un joyeux drille, puisqu’il écrivit également « Contre les femmes » et « Contre les spectacles », ne fut pas irréductiblement suivi par l’Eglise romaine en termes d’antijudaïsme, même si elle réclama pour eux la ceinture des ghettos, et si le Pape Innocent III, si mal nommé, voulut leur imposer le port d’un signe distinctif, passablement infamant.

      Quant à l’antijudaïsme islamique, il est une institution, originellement parce qu’au VII° siècle le prophète Mahomet échoua dans sa tentative de conversion, d’où la guerre perpétuelle, depuis l’envahissement de la Palestine qui les chassa de leurs terres, guerre plus ou moins brûlante selon les époques, et ravivée à partir de la fondation de l’Etat d’Israël aux succès humiliants et de la montée en puissance des monarchies pétrolières arabes.

      Dès 1095, des Chrétiens tuent des juifs, les forcent à se baptiser et s’approprient leurs biens. En 1269, les Juifs de France seront forcés à porter la rouelle, une petite roue d’étoffe jaune cousue sur la manche, ancêtre d’une sinistre étoile. Ils sont expulsés le 21 juin 1306 par Philippe Le Bel. Les vexations courent, vont et viennent jusqu’au XVIII° siècle. L’Espagne expulsa ses Juifs en 1492, les pogroms essaimèrent en Europe de l’Est…

      Entre temps les professions interdites aux Juifs, qu’il s’agisse de l’armée, du barreau et a fortiori de l’église, qui auraient pu participer d’une ascension sociale, ne leur laissaient que l’artisanat, le commerce et les banques ; d’où leurs succès en ces domaines, qui leurs valurent non seulement une vile jalousie, mais une réputation d’usuriers féroces.

      Même le siècle des Lumières ne put échapper à l’antisémitisme. En témoigne Voltaire, prétendant que la nation Juive est « la plus méprisable aux yeux de la politique » ; dans l’article « Juifs » de son Dictionnaire philosophique il enfonce le clou en arguant que « les Hébreux ont presque toujours été ou errants, ou brigands, ou esclaves, ou séditieux : ils sont encore vagabonds aujourd’hui sur la terre, et en horreur aux hommes, assurant que le ciel et la terre, et tous les hommes ont été créés pour eux seuls. […] Enfin vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et les enrichissent. Ils ne faut pourtant pas les brûler ». Ouf ; nous avons connu Voltaire, plus enclin à la tolérance[5]. Et cerise sur le gâteau, l’accusation sans le moindre fondement : « Il n’est donc que trop vrai que les Juifs, suivant leur foi, sacrifiaient des victimes humaines. Cet acte de religion s’accorde avec leurs mœurs[6] ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Petit-fils d’un rabbin et fils d’un converti au protestantisme, Karl Marx  reprocha aux Juifs de s’enfermer dans le trafic et l’argent, de  faire de la bourgeoisie et de la bourse des instances juives, ce dans sa réponse à Bauer en 1844, Sur la question juive, soit quatre avant Le Manifeste communiste. Outre ce reproche, récurrent avant lui et à son époque, il prétendait exiger que les Juifs se détachent de leur religion, comme tout religieux, quelque soit son obédience, devait s’en extirper, de façon à assumer l’avènement du communisme, autre phénomène religieux, mais sans transcendance. De Kant à Fichte en passant par Goethe, l’antisémitisme était fort partagé dans l’Allemagne du XVIII° et du XIX° siècle ; or l’auteur du Capital, en tant que lecteur de ses derniers, ne pouvait déroger à cette tradition, d’autant que son anticapitalisme et antibourgeoisisme inconditionnel voyait ces stigmates rédhibitoires sur tous les fronts juifs, sans oublier celui de sa propre origine juive à effacer. La question de savoir si Marx était effectivement et viscéralement antisémite reste débattue. Au contraire de Lionel Richard, pour Jean-François Revel et bien d’autres, il s’agit bien d’un pamphlet antijudaïque.

      Contrairement au préjugé, l'Essai sur l'inégalité des races humaines d’Arthur Gobineau, paru en 1853, n’est pas le moins du monde antisémite. Mais fort cruel aux dépens des Asiatiques et des noirs fort défavorablement considérés. L’on n’y trouve rien d’un éloge, rien d’une domination de la race blanche, le premier mot étant plutôt employé au sens de civilisation. Loin d’un Wagner[7], lui antisémite, ou a fortiori d’un Hitler, il n’imagine en rien un destin cyclique et héroïque de la race allemande, alors que l’ancienne race aryenne ne représente plus que de rares bribes…

     Or Gobineau se livre à un éloge appuyé : « que furent les Juifs ? Je le répète, un peuple habile en tout ce qu’il entreprit, un peuple libre, un peuple fort, un peuple intelligent, et qui, avant de perdre bravement, les armes à la main, le titre de nation indépendante, avait fourni au monde presque autant de docteurs que de marchands.[8] » Tout le contraire d’un bréviaire nazi, donc…

      Rédigé en 1901 par un Russe, Matveï Golovinski,informateur au service du Tsar, Le Protocole des sages de Sion obtint - et a toujours - un large succès. Il s’agit de prétendus compte rendus de réunions secrètes tenues par un conseil de sages juifs, projetant de détruire le Christianisme et de dominer le monde en s’appuyant sur le capitalisme : le prototype du complot juif  fomenté par un faussaire. Aussi bien l’Union soviétique que l’Allemagne nazie en furent friands, et aujourd’hui encore le suprémacisme blanc américain et surtout le monde arabe. Hitler en fit une référence obligée dans son Mein Kampf[9], dont la rhétorique antisémite atteint des sommets d’abjection.

      Passons sur l’affreux Edouard Drumont, qui fit un succès de librairie avec La France juive, à partir de 1886 : « Tout vient du Juif ; tout revient au Juif. Il y a là une véritable conquête, une mise à la glèbe de toute une nation par une minorité infime mais cohésive, […] On retrouve ce qui caractérise la conquête : tout un peuple travaillant pour un autre qui s’approprie, par un vaste système d’exploitation financière, le bénéfice du travail d’autrui. Les immenses fortunes juives, les châteaux, les hôtels juifs ne sont le fruit d’aucun labeur effectif, d’aucune production, ils sont la proélibation d’une race dominante sur une race asservie[10] ». Et encore ce n’est que le début parmi 1200 pages !

      La première moitié du XX° siècle fut en Europe profuse en éructations antisémites, entre celle d’Hitler et ses affidés, et d’un Céline, qui sut contribuer à la faisabilité de la livraison des Juifs français à l’Allemagne nazie, maculant de ses déjections pamphlétaires la littérature française, plumitif bien digne d’une passion française…

 

      L’on dirait que la langue des imprécateurs s’emballe d’elle-même, enflée par une rhétorique aussi délirante que bien huilée. Aussi, au-delà de Victor Klemperer, qui analysa la langue du III° Reich[11], faut-il démonter « la rhétorique de la haine » antisémite, avec Dominique Serre-Floersheim. L’essayiste, qui a la douleur d’être la descendante d’une famille massacrée par la déportation, s’attache à décoder avec une réelle pertinence « la fabrique de l’antisémitisme par ses mots et ses images » pour reprendre son sous-titre. Comment des êtres humains, appartenant à une civilisation humaniste et évoluée, y compris des intellectuels, ont-ils pu se laisser aller à l’exécration d’une population, et savonner la planche de la Shoah ?

      Parmi les écrivains français raclant le caniveau de l’antisémitisme, la liste est vertigineuse. Ils sont tous brocardés avec soin, voire présentés en fin d’ouvrage, dans un « florilège » : Charles Maurras, Robert Brasillach, Lucien Rebatet et ses Décombres, Montandon et son didactique, pseudo-scientifique et grotesque « Comment reconnaître le Juif », Marcel Jouhandeau écrivant Le Péril juif, Raymond Brasillach, Jean Giraudoux réclamant un Ministère de la Race, Céline (dont nous avions lu un de ses pamphlets[12]) enseignant le vomi antisémite dans L’Ecole des cadavres, dont l’essayiste recadre le « cynisme » et « l’écriture éruptive ». Nous aurons le cœur bien accroché à dessein d’en lire ici les extraits représentatifs, associés à une analyse critique.

      Devant les abondantes citations, le lecteur est confondu par la vulgarité, la bassesse et l’outrance de cet égout d’insultes qui ne devrait déconsidérer que celui qui les émet. D’autant qu’en utilisant les règles anciennes de l’art oratoire au service de telles déjections verbales, l’on peut parler de « perversion de la rhétorique ». Le « réquisitoire au vitriol » est tissé des ressources les plus sophistiquées de l’éloquence. L’on se doute que l’image n’échappe pas à cette perversion. Cartes postales, affiches, en fin d’ouvrage analysées, tout est fait pour caricaturer un faciès prétendument juif s’emparant de la carte d’un pays, voire du globe entier, un Juif nauséabond par son incontinence ou sa main rapace chargé d’or, sans compter l’assimilation au bolchevisme… À peu près tous ces travers s’accumulent chez Céline : « Racisme suprêmement ! Désinfection ! Nettoyage ! Une seule race en France : l’aryenne ! […] Les Juifs, hybrides afro-asiatiques, quart, demi-nègres et proches orientaux, fornicateurs déchaînés n’ont rien à faire dans ce pays. […] Ce sont les Allemands qui ont sauvé l’Europe de la grande Vérolerie Judéo-Bolchevique[13] ». Et l’on dit Céline styliste !

      L’ouvrage, aussi savant qu’attendu, est à la fois une précieuse méthode de lecture du message antisémite, associé à un panorama fort documenté, et une déconstruction de ses clichés, outrances et avatars. Il confronte l’émetteur et le destinataire, pointe le ressassement et le manichéisme, décrypte la généralisation abusive du type et l’enlaidissement du physique de façon à provoquer la moquerie et le dégout, la dégradation psychologique et tératologique, sans oublier la dimension apocalyptique du complot. Tout pour salir et déshumaniser le Juif, de façon à ne plus le percevoir que comme une vermine, que seuls d’indispensables mesures prophylactiques permettront d’éliminer. Le vertige du langage mène au cul-de-basse-fosse de l’assassinat de la Nuit de cristal et de la Shoah. En tant que tel cet essai est à ranger au côté des indispensables de Léon Poliakov[14] et de Pierre-André Taguieff[15].

      À la question « l’art peut-il racheter les dérives de la pensée ? », Dominique Serre-Floersheim répond avec justesse : « l’esthétisation de la politique » ne permet pas qu’une pensée aussi effroyable produise de beaux textes. Nous n’aurons qu’une réserve. « Les mots peuvent tuer », répète-t-elle. Quel que soit le venin de la langue, elle n’est couteau que lorsque ce dernier est empoigné par une main responsable de ses abominations.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Si Céline n’est pas racheté par l’art, Primo Lévi, lui, sait élever le témoignage au rang d’un art. Publié en 1947, mais seulement remarqué à partir de 1958, Si c’est un homme est le terrible récit autobiographique d’une captivité à Auschwitz auquel son auteur ne réchappa que grâce à ses qualités de chimiste et à l’infirmerie. Il apprend très vite qu’ « Ici il n’y a pas de pourquoi ». Au camp, le Juif échappe à toute rationalité, sinon celle de la solution finale et de la chambre à gaz.

      À ce classique indépassable de la froide cruauté et de l’humiliation humaine, qui a pour priorité absolue l’élimination du Juif, Primo Levi dut dès 1945 annexer un compte-rendu sur les conditions sanitaires du camp, à la demande des militaires soviétiques. C’est ce « Rapport sur Auschwitz » qui est l’ouverture de ce recueil de textes divers, pour la première fois réunis en français en ce recueil de témoignages, écrits de 1945 à 1986 : Ainsi fut Auschwitz. Là sont «  les installations d’intoxication collective et les fours crématoires grands comme des cathédrales », là est réduit le Juif à l’avilissement, « l’homme au niveau de ses viscères ». L’on trouve parmi ces textes des analyses on ne peut plus pertinentes : « Le microcosme du camp reflétait fidèlement le tissu social de l’Etat totalitaire ». Le goulot d’extermination est « la démonstration éhontée de la facilité avec laquelle le mal s’impose ». Ainsi que dans la « Lettre à la fille d’un fasciste qui demande la vérité », dans laquelle notre auteur défend une exposition sur les camps en ces termes : « démontrer quelles réserves de férocité gisent au fond de l’âme humaine, et quels dangers menacent, aujourd’hui comme hier notre civilisation ». Sans compter que la véracité historique reste sans cesse à soutenir face à d’inquiétantes ignorances, de terrifiants négationnismes…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      La rémanence de l’antisémitisme, comme un vieux retour du refoulé, ou un atavisme biliaire, est indémodable. C’est ce dont fait amèrement l’expérience Edgar Hilsenrath, dans son ultime ouvrage, Terminus Berlin, où d’ailleurs il annonce que son œuvre est achevée, ne serait-ce qu’en faisant mourir aux dernières pages son anti-héros. N’est-il pas né en 1926 en Allemagne en faisant l’expérience des ghettos, en échappant à la Shoah, pour mériter avec son personnage un digne repos éternel ?

      Le coup de maître d’Edgar Hilsenrath est sans conteste Le SS et le barbier, dans lequel un Nazi patenté, de plus affecté dans un camp d’extermination, change d’identité à la libération et parvient à se faire passer pour un Juif, barbier de son état, qui arbore un sionisme fanatique ! Peut-on imaginer pire transgression ? Au-delà même d’une narration menée par le point de vue de cet abject personnage, deux décennies avant que Jonathan Littell[16] fasse entrer le lecteur dans la pensée d’un implacable Nazi.

      Mais ce Terminus Berlin n’en est pas indigne, en tant qu’il s’agit d’un roman autobiographique du retour en Allemagne. Lesche, un écrivain aux livres peu remarqués, dont Le Juif et le SS (un évident reflet du SS et le barbier) quitte les Etats-Unis qui ont accueilli son exil pour baigner de nouveau dans la langue allemande. S’il trouve assez vite le succès auprès d’éditeurs berlinois, ainsi que du public, ses conférences et lectures lui valent bien vite d’être repéré et poursuivis par des néo-Nazis : « Sa porte était barbouillée de grandes croix gammées tracées à la peinture rouge ».

      Le roman bénéficie d’une composition erratique bienvenue, entre New-York et Berlin, entre l’Allemagne de l’ouest et celle de l’est, entre récit, entreprises éditoriales, reportages, rencontres amoureuses gaillardes, souvenirs de guerre et de traque, documentation en vue de l’écriture d’un conte sur le génocide arménien, et fantasmes de meurtre vengeur sur la personne de celui qui, enfant nazi le harcelait, alors qu’il a depuis abjuré l’abomination. Malgré la joie de vivre de l’alter ego d’Edgar Hilsenrath, l’ombre délétère de l’antisémitisme ne cesse de dévorer la sérénité du monde, jusqu’à ce qu’il soit assassiné par « les petits-fils des anciens Nazis »… De fait, pour lui, « le pays est tout entier un monument à l’holocauste ».

      Deux exemples parmi cent autres de ce que dénonce à juste raison l’écrivain : en juillet 2019, des néo-nazis ont perturbé une exposition de portraits de victimes de l’holocauste dans le sud de la Suède. Le même mois, l’inauguration de la place Jérusalem, à Paris, a vu parader une rageuse manifestation anti-israélienne. Sans oublier les attentats récurrents depuis mars 2012, à Montauban et Toulouse, et contre le Musée juif de Bruxelles en mai 2014 ; sans compter que les actes antisémites ne cessent d’augmenter en France et ailleurs.

 

 

      Tour à tour anti-financier, anti-religieux, économique, social, culturel et raciste, fasciste, soviétique, arabe ou palestinien, droitier ou islamogauchiste, l’antijudaïsme est une hydre aux têtes toujours hélas fécondes ; y compris jusqu’au sommet de l’Etat français, qui par la voix de sa représentante à l’Organisation des Nations Unies, en juin 2019, « ne reconnait aucune souveraineté israélienne qu’il s’agisse de Jérusalem, du Golan, de la Cisjordanie ou de Gaza », ces terres ancestrales des Hébreux, alors qu’Israël s’est retirée de Gaza en 2006 ! Depuis la Shoah et la fondation de l’Etat d’Israël qui s’en suivit, l’antisionisme et la compétition victimaire prétendument au bénéfice des Juifs sont des arguments supplémentaires à la lie de la colère et de l’envie. Le goût amer de la haine, le venin de la jalousie, la pleutre nécessité du bouc émissaire, la pulsion de mort, tout complote dans le fiel verdâtre de l’antisémitisme qui macule le nom de toute civilisation.

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Flavius Josèphe : Histoire ancienne des Juifs, Lidis, 1968, p 561.

[2] Tacite : Histoires, Œuvres, Garnier, sans date, V, V-VIII, p 321, 318.

[3] Saint-Paul : Epitre première aux Thessaloniciens, 2,15, La Sainte Bible, Le Club Français du Livre, 1965, p 3105.

[4] Tertullien : « Contre les Juifs », Œuvres, Louis Vivès, 1852, t III, p 46.

[6] Voltaire : Dictionnaire philosophique, J Bry Ainé,1856, t 4, p 165, 170, 173.

[8] Arthur Gobineau : Essai sur l'inégalité des races humaines, Livre I, chapitre 6, Oeuvres, Pléiade, 1983, Gallimard, t 1, p 195.

[10] Edouard Drumont : La France juive, Marpon & Flammarion, sans date, p VI.

[11] Victor Klemperer : LTI, la langue du III° Reich, Pocket, 2003.

[13] Louis-Ferdinand Céline : L’Ecole des cadavres, Denoël, 1938, p 128.

[14] Léon Poliakoff : Histoire de l’antisémitisme, Seuil, 1994.

[15] Pierre-André Taguieff : L’Antisémitisme de plume, 1940-1944, Berg International, 1999.

[16] Voir : Retour sur Les Bienveillantes de Jonathan Littell

 

 

Bernard Lazare : L'Antisémitisme. Son Histoire et ses causes, Léon Chailley, 1894.

Photo : T. Guinhut.

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3 mai 2019 5 03 /05 /mai /2019 10:22

 

Bastanès, Pyrénées-Atlantiques. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Fraîcheur de l’herbe et de la pluie

 

par les historiens Alain Corbin et Jean-Louis Hue.

 

 

Alain Corbin : Histoire buissonnière de la pluie, Champs Flammarion 112 p, 5 €.

 

Alain Corbin : La Fraîcheur de l’herbe, Pluriel Fayard, 240 p, 8 €.

 

Jean-Louis Hue : Histoire de la pluie, Grasset, 2019, 304 p, 20 €.

 

 

 

 

 

      Qui ne saurait voir dans la rondeur et la lumière des gouttes de pluie, dans le graphisme et l'ondoiement des graminées, une délicatesse de la nature, une poétique beauté ? Aussi, pour oublier les fureurs du monde, faut-il trouver refuge auprès de la fraîcheur de l’herbe et de la pluie. C’est également auprès de la paix des livres qu’il faut venir rencontrer Alain Corbin, historien des causes minuscules, qui, paisiblement, prend le temps de l’heureuse érudition pour écrire une Histoire buissonnière de la pluie, nantie de son indubitable complice : La Fraîcheur de l’herbe, alors qu’autre complice, Jean-Louis Hue, conte également la pluie, mais en 40 épisodes. Causes minuscules, qui, à y regarder d’un peu plus près, se révèlent riches d’enseignements, bien entendu historiques, mais aussi sociologiques, psychologiques et poétiques, dégageant des Histoires de mentalités, comme il l’a fait à l’occasion de ses investigations autour du corps, de la virilité, du silence et des odeurs, par exemple dans Le Miasme et la jonquille[1].

 

      On ne confrontera pas cette Histoire de la pluie avec une Histoire du climat, comme, la dressa un autre historien, Emanuel Le Roy Ladurie, auteur d’une belle Histoire du climat depuis l’an mil[2]. Il s’agit plus exactement de sensibilité à cet événement météorologique heureusement récurrent. Sauf que trop abondante, ou désespérément absente, la pluviométrie devient la mesure des catastrophes, bibliques ou écologiques.

      Ennuyeux comme la pluie, dit-on. Alain Corbin vient nous prouver qu’il n’en est rien. L’historien y découvre un bruissement littéraire et historique sans nombre. L’essai est l’air de rien fort bien ordonné. Il commence par les couleurs politiques de la pluie, continue par sa « tristesse épouvantable », pour prendre de la hauteur avec la « Politique du mauvais temps » et s’achever sur les saints « pleurards » et les invocations adressées à leur générosité humide, qui, n’en doutons-pas, ont trouvé leur avatar dans la météorologie contemporaine, son besoin et son culte des prévisions.

      La « météo-sensibilité » s’exacerbe à l’époque du romantisme. Bernardin de Saint-Pierre associe la pluie à la mélancolie, puis aux larmes féminines, donc à l’éros. Pourtant, l’auteur de Walden ou la vie dans les bois, Thoreau[3], la « magnifie » ; bienveillante, elle est un « globe de cristal ». Hélas, elle est plus souvent un désagrément ; en témoigne Madame de Sévigné qui se plaint en ses lettres des bourbiers et des « abîmes d’eau » qui empêchent sa promenade, et au point que Stendhal l’exècre. Elle est un cataclysme, comme ce Déluge qui hante la Bible et la peinture, une permanente occasion de spleen pluvieux pour Baudelaire et Verlaine.

      Un évènement politique peut-être noyé sous les rafales : ainsi la Fête de la Fédération en 1790, ou la parade d’un Président de la République, ce que l’on ne manque pas d’interpréter comme un signe défavorable. Quoique depuis le roi Louis-Philippe, les Présidents font montre de stoïcisme sous l’averse, à l’égal des soldats et de la foule, non sans un certain orgueil et certainement une part de démagogie.

      Le pire restant la boue des tranchées pour les poilus de la Première Guerre mondiale, transis jusqu’aux os, comme si la mitraille n’y suffisait pas. Ou les « pluies acides » de la pollution portées par les vents et venues des industries de l’ex bloc communiste. Heureusement, il reste le « petit coin de parapluie » qui se fait « paradis » chez Brassens. Qui se change en enfer si la sécheresse appelle en vain la pluie du ciel sur les récoltes menacées. Y pourvoiront des prières, des fontaines sacrées, des saints, car jusqu’au XX° siècle encore, « la pluie, la grêle, les orages étaient entre les mains de Dieu »…

      Sur une idée originale, Alain Corbin a réalisé un ouvrage attachant. On regrette seulement, même si elle se termine sur une petite anthologie (de Shakespeare à Verhaeren, en passant par Verne et Zola) que cette pluie de connaissances évocatrices soit si brève : le temps d’une averse estivale au soleil, loin des quarante jours d’un sombre déluge…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Il pleut également depuis la Bible chez Jean-Louis Hue, des plus terribles aux plus voluptueuses, entre bénédictions propices aux cultures et catastrophes. Et puisque le biblique déluge est censé avoir duré quarante jours, c’est en autant d’épisodes que l’auteur de L’Apprentissage de la marche[4] a œuvré pour ses lecteurs, qui ont la sagesse de ne pas oublier leur parapluie. Certes, bien avant Pluviose, éphémère mois du calendrier révolutionnaire, les gouttes ont conservé le souvenir de leurs impacts dans des roches qui les ont fossilisés.

      Elles sont « intimes », musicales et mélancoliques, « vagabondes » de par le monde, « religieuses », du châtiment divin à l’apocalypse, « célèbres », entre Waterloo et la boue des poilus de 14-18, ou les « Cent ans de grisaille » de la guerre du même nom, « savantes » quand la pluviométrie les mesure, « annoncées » enfin, ou imprévisibles lorsque la météorologie répugne à prédire le beau temps. Elles sont pluies d’informations, documentées, rassurantes, pittoresques, effrayantes et eschatologiques. Les poètes, comme Verlaine, les pleurent et les chantent, alors que les peintres mouillent leur chemise pour les représenter, et particulièrement les impressionnistes, entre Claude Monet à Belle Île et Gustave Caillebotte dans les rues de Paris.

      Plus impressionniste, moins littéraire et plus encyclopédique qu’Alain Corbin, Jean-Louis Hue louvoie entre poésie et documentation historique. Si ces deux essayistes se recoupent et se complètent, le premier a la primeur, incontestablement ; ce qui n’enlève guère de charme au second. Car ce dernier aime les gargouilles, invoque les dieux du ciel et ne néglige pas d’observer les animaux « qui s’agitent quand la pluie s’annonce », quoiqu’il soit plus sérieux de consulter le baromètre et le pluviomètre. Voire de se fier au « Rain Business » qui fait payer ses services de probabilités météorologiques et concerne les compagnies d’assurances.

 

 

      Le précédent essai d'Henri Corbin se fermait en citant une page de L’Herbe, un roman de Claude Simon, publié en 1958. Ce dernier y montre un personnage, Louise, qui associe l’ondée nocturne à la liquéfaction de son amour : « comme si la nuit toute entière, le monde tout entier se liquéfiaient lentement dans les ténèbres humides »… Aussi, de la pluie à l’herbe, il n’y a qu’un pas, allègrement franchi par notre historien. Sous-titrant son essai « Histoire d’une gamme d’émotions de l’Antiquité à nos jours », il propose en sa Fraîcheur de l’herbe une pérégrination à la fois temporelle et géographique, qui est un hommage appuyé et sensible à cette habitante des prairies que philosophes, chroniqueurs, et surtout poètes, ont exaltée.

      Dès l’Antiquité, l’idylle pastorale chante, avec la voix de Théocrite, les bergers et les troupeaux, l’herbe et les prairies. Bonne ou mauvaise, comme le chiendent et l’ivraie biblique, apaisante ou urticante, elle est le bonheur ou le cauchemar des jardiniers, l’alliée ou l’ennemi des pelouses urbaines. « Porteuse d’origine », elle est un berceau de l’humanité, le siège des déjeuners sur l’herbe (dont celui du peintre Manet), pourquoi pas d’un érotisme champêtre, voire celle qui recouvrira nos tombes…

      L’on devine que les poètes antiques, comme Virgile dans ses Géorgiques, ont célébré « la tendre verdure » ; qu’à la suite du « vert enclos » du jardin d’Eden, et de l’« hortus conclusus » médiéval, Ronsard n’est pas en reste. En outre, l’on peut être certain que les romantiques, de Lamartine à Hugo, qui, renversant l’usage, fait l’éloge de la mauvaise herbe, jusqu’à Walt Whitman[5], l’ont chérie. En effet lui sont attribuées des « valeurs morales » : son énergie, son silence, sa fécondité. Le XX° siècle ne boude pas la prairie, au point que Philippe Jaccottet  la décrive et la chante sans lassitude. Pensons de plus au disert poème en prose de Francis Ponge, La Fabrique du Pré, imprimé non sans raison sur un papier tour à tour brun puis vert, dans lequel il note : « l’herbe exprime la résurrection universelle sous la forme la plus élémentaire ».

      Il faut évoquer « l’herbe-mémoire », dont les propriétés sensorielles raniment un souvenir d’enfance, comme d’ailleurs le foin coupé, mais aussi les soins consacrés par Rousseau à « herboriser », dans ses Rêveries du promeneur solitaire ; ce qui nous amène au versant scientifique choyé par les naturalistes et leurs herbiers. Les romanciers ne sont pas en reste, qu’ils s’appellent Colette ou Herman Hesse. De manière récurrente, l’habitante des prés est « asile », « plénitude heureuse », participant de toute évidence d’une idéalisation de la nature.

      Cependant cette nature herbeuse réclame également un travail : nourricière, elle passe par la fenaison, joyeux et labeur, parfois caniculaire, spectacle rural apprécié, associé à l’été, choyé par les peintres. N’oublions pas qu’elle se fait parfois un allié de la séduction féminine : « deux pieds de marbre blanc brillent sur l’herbe », poétisait Lamartine. La sensualité plus qu’érotique, des nymphes, des faunes et satyres, n’est pas loin, ce que Zola, comme à son habitude gourmand de grivoiserie, appelle l’espace d’une « grande fornication ». Hélas, à l’antithèse, l’allégorie de la mort, quant à elle, est « la grande faucheuse », certainement pas par hasard, de même que l’herbe des ruines pousse parmi les débris des civilisations, jusqu’à les occulter, alors que « le gazon des cimetières » cèle la paix éternelle. Ainsi, Whitman apprécie-t-il « la splendide chevelure inculte des tombes ».

      Plus curieusement, l’on apprend qu’outre l’agriculture, le brin de verdure est un enjeu économique, à l’occasion de « l’herbe des golfs exportée dans les pays du Sud » ! Aussi, de même que le feuillage, elle prête sa couleur aux mouvements écologistes, terrain sur lequel Alain Corbin ne s’aventure pas : oserons-nous dire qu’il manque ici un chapitre ?

      La promenade d’Alain Corbin est plus qu’agréable, notablement encyclopédique, en particulier dans le champ (la métaphore n’est ici pas vaine) de l’histoire littéraire, et un peu moins d’une histoire civilisationnelle ; même si un esprit un brin tatillon pourrait penser lui reprocher de céder à l’énumération, au syndrome du catalogue (quoique, malgré l’absence d’un index, les notes soient à cet égard précieuses), au « vertige de la liste », pour reprendre le titre d’Umberto Eco[6].

      Plus grand que le brin d’herbe, l’arbre fut également l’occasion d’une investigation historique sous la plume d’Alain Corbin, avec La douceur de l'ombre. L'arbre, source d'émotions, de l'Antiquité à nos jours[7].

 

 

      Une fois de plus, au-delà d’une conception de l’Histoire venue de l’Antiquité, volontiers adonnée aux « vies des hommes illustres », pour reprendre le Grec Plutarque, aux batailles et aux empires, l’on y préfère une Histoire des mentalités et de la sensibilité. Le champ embrassé par l’historien Alain Corbin fureteur est vaste. Outre ces volumes qui s’intéressent au regard porté sur la nature et sur la sensibilité qui en découle, il n’a pas manqué de s’intéresser à l’être humain. Or, loin de se focaliser sur son Histoire de la virilité[8], il a oscillé des Filles de rêves[9] aux Filles de noces[10],  ces dernières, quoique le titre laisse imaginer, étant celles de la « misère sexuelle et prostitution aux XIX° et XX° siècles ». Plus vaste encore, Le triptyque de l’Histoire des émotions[11], de l’Antiquité à nos jours, outre la direction de Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, est également animé par Alain Corbin, qui a plus particulièrement dirigé le second volume, consacré à la période qui va « des Lumières à la fin du XIX° siècle », donc celle de la montée en puissance de la sensibilité, plus précisément du romantisme. Pour répondre à la pluie et l’herbe, il s’agit d’une époque nouvelle où se fait jour une attention accrue, de plus en plus émue au paysage, où fleurit un « moi météorologique ». De la colère révolutionnaire, à la tendresse et à la passion romantiques, jusqu’à l’éblouissement impressionniste, en passant par la mélancolie, toutes ces émotions trouvent alors leur figuration dans la peinture de paysage, comme chez William Turner et Caspar-David Friedrich, tour à tour délicatement paisible et violemment tempétueuse.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur la pluie a été publiée dans Le Matricules anges, juin 2017.

 

 

[2] Emmanuel Le Roy Ladurie : Histoire du climat depuis l’an mil, Champs Flammarion, 2009.

[3] Voir : Thoreau : le Journal de la désobéissance civile en question

[4] Jean-Louis Hue : L’Apprentissage de la marche, Grasset, 2010.

[6] Umberto Eco : Le Vertige de la liste, Flammarion, 2009.

[7] Alain Corbin : La douceur de l'ombre. L'arbre, source d'émotions, de l'Antiquité à nos jours, Champs Flammarion, 2017.

[8] Alain Corbin : Histoire de la virilité, Seuil, 2011.

[9]  Alain Corbin : Les Filles de rêves, Fayard, 2014.

[10] Alain Corbin : Les Filles de noces, Aubier, 1978.

[11] Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello : Histoire des émotions, trois volumes, Seuil, 2016, 2016, 2017.

 

Au jardin. Photo : T. Guinhut.

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10 mars 2019 7 10 /03 /mars /2019 15:07

 

San Domenico, Bolzano / Bozen, Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

De Mein Kampf à la chambre à gaz ;

ou comment lire Mein Kampf ?

Avec le secours de Claude Quétel

et de Didier Durmarque.

 

 

Claude Quétel : Tout sur Mein Kampf, Perrin, Tempus, 256 p, 8 €.

 

Didier Durmarque : Phénoménologie de la chambre à gaz,

L’Âge d’homme, 168 p, 17 €.

 

 

 

 

 

      Comment digérer les excréments de l’Histoire ? Les livres maudits ne le sont pas pour tout le monde. Ils eurent et ont toujours leurs enthousiastes, glissant de sibyllins éloges, poussant d’inépuisables éructations d’admiration. Quoique soient plus aisément disponibles d'autres manifestes, marxistes ou théocratiques, ils ne subissent pas comme Mein Kampf, du moins en France, l’étrange discrimination qui lui est faite. Chacun de ces opuscules présente une dimension totalitaire explicite, voire génocidaire, et pourtant il serait le seul à menacer d’un scandale une nouvelle traduction chez un éditeur patenté. Faut-il lire Mein Kampf, d’Adolf Hitler, puisqu’il faut le renommer ? Le pensum vaut son pesant d’or documentaire, historique, tant vaut son poids de fange antilibérale et antisémite. En attendant d’en consulter une traduction soignée et judicieusement annotée, il est permis de lire Tout sur Mein Kampf, de Claude Quétel, avec le profit de celui pour qui les abominations de l’Histoire peuvent nourrir la pensée juste. Tout en affirmant combien la ligne est directement tracée entre le gros torchon d’Hitler et les chambre à gaz, dont Didier Durmarque décline la « phénoménologie ».

 

      Tombé dans le domaine public depuis janvier 2016, et à ce titre facilement disponible outre-Rhin dans une édition judicieusement annotée, contextualisée, qui voisine les 2000 pages et conquit les historiens[1], le brûlot de celui qui aimait faire brûler des livres sur les places publiques, est censé paraître chez Fayard. Mais devant les cris d’orfraie des bonnes âmes qui craignent de revoir l’ouvrage servir de talisman satanique et d’inspirateur, l’éditeur retarde la chose avec pusillanimité, alors que le traducteur Olivier Manonni avoue avoir effectué un travail que l’on devine « accablant » (c’est son propre terme) et que l’on ne peut douter du sérieux scrupuleux de son éthique si l’on connait le colossal talent qu’il mit au service du philosophe Peter Sloterdijk[2].

      Certes le volume écrit en 1924 par le plumitif nazi en chef n’est pas le nec plus ultra du nazisme, ni la totalité de la doctrine, tant il faut la compléter avec le secours de ses sources historiques, philosophiques, de ses discours et entretiens ; il n’est qu’un ramassis passablement organisé de tout ce qui trainait à l’époque de racisme et d’antisémitisme, de nationalisme et de militarisme, de fantasme d’espace vital, de race aryenne et de grande Allemagne… Entre l’autobiographie égocentrique et l’invective, entre la géopolitique et l’obsession, entre la vulgarité de l’expression et la médiocrité de la syntaxe, le cœur du lecteur balance aux deux extrémités de la curiosité et de la nausée, même si le projet génocidaire est habilement camouflé, et cependant déductible du manifeste politique. C’est selon le traducteur « illisible » : « Je considère qu'il n'y a aucun risque à ce qu'il devienne un livre de chevet comme je l'entends dire[3] ». Espérons qu’il ne s’agisse pas d’un vœu pieux, tant il a inspiré les élites et les soldats du Reich dans leurs guerres de conquête et leur « solution finale ». Espérons également que voir un tel objet trôner en librairie ne concoure pas à lui donner une aura de respectabilité ou un parfum de transgression, qui attireraient les détraqués, les néo-nazis en herbe, les antisémites criards. En d’autres termes, seul les convaincus seront persuadés.

      Il est difficile d’accorder quelque talent d’écrivain à l’auteur de Mein Kampf. Si les chaotiques manuscrits des deux tomes, « bourrés de fautes, d’incohérences, de redites », souligne Claude Quétel, durent être polis par ses collaborateurs, voilà un texte boursouflé, interminable, d’une logique méandreuse, réuni en un seul volume en 1930. Cependant, quoique indéniablement dérangé, ce n’est pas un fou qui écrit, mais un leader politique sûr de lui, innervé par un programme dictatorial,qui définit son projet national et stratégique, et vomit de surcroit son fiel judéophobe à tour de pages, à moins qu'en cela même consiste la folie. Quittons la seule tératologie pour accéder à l’examen politique et historique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Si mythe il y a, rien ne vaut, à condition d’être autant que faire se peut sensé, cette lecture pour le faire tomber de son piédestal pourri. On mesure mal les conditions du succès politique et d’édition d’un tel histrion et d’un tel torchon : fallait-il qu’il rencontre ainsi l’horizon d’attente du lecteur et électeur allemand en fouillant et exhibant ses pires instincts ?

      La réception en France de Mon Combat fut plus molle. Alors qu’Hitler souhaitait éviter la divulgation de ses plans de conquête, la traduction fut en 1934 publiée sous l’égide à la fois de Charles Maurras et de la Ligue contre l’antisémitisme, ce qui est un oxymore, de façon à mieux faire connaître la doctrine, autant pour l’apprécier que pour une mise en garde : hélas les députés, sénateurs et intellectuels qui la reçurent ne la lurent pas. Hitler fit en 1938 paraître une traduction expurgée, euphémisée, non sans intenter un procès qui aboutit à la destruction du stock des Nouvelles Editions Latines, qui en fit secrètement tirer ensuite quelques milliers d’exemplaires à destination de la Résistance.

      « Sapere aude, ose savoir ![4] », disait Kant. Il faut en effet lire Mein Kampf, qui n’a jamais été interdit en France. Y compris dans les manuels scolaires. L’interdire reviendrait à glisser sur une pente savonneuse qui voudrait celer tout texte où le mal apparait jusqu’en sa dimension programmatique. Il est d’ailleurs le plus simplement du monde disponible en PDF[5], du moins environ une moitié, dans une traduction qui ne vaut pas celle à venir d’Olivier Mannoni

      Le torchon est bien un texte qui, dès sa première page, pousse à la guerre : « Une heureuse prédestination m'a fait naître à Braunau-am-Inn, bourgade située précisément à la frontière de ces deux Etats allemands dont la nouvelle fusion nous apparaît comme la tâche essentielle de notre vie, à poursuivre par tous les moyens. L'Autriche allemande doit revenir à la grande patrie allemande et ceci, non pas en vertu de quelconques raisons économiques. Non, non : même si cette fusion, économiquement parlant, est indifférente ou même nuisible, elle doit avoir lieu quand même. Le même sang appartient à un même empire. Le peuple allemand n'aura aucun droit à une activité politique coloniale tant qu'il n'aura pu réunir ses propres fils en un même Etat. Lorsque le territoire du Reich contiendra tous les Allemands, s'il s'avère inapte à les nourrir, de la nécessité de ce peuple naîtra son droit moral d'acquérir des terres étrangères. La charrue fera alors place à l'épée, et les larmes de la guerre prépareront les moissons du monde futur. […] C'est seulement lorsque ceci sera bien compris en Allemagne, quand on ne laissera plus la volonté de vivre de la nation s'égarer dans une défense purement passive, mais qu'on rassemblera toute notre énergie pour une explication définitive avec la France, et pour cette lutte décisive, qu'on jettera dans la balance les objectifs essentiels de la nation allemande, c'est alors seulement qu'on pourra mettre un terme à la lutte interminable et essentiellement stérile qui nous oppose à la France ; mais à condition que l'Allemagne ne voie dans l'anéantissement de la France qu'un moyen de donner enfin à notre peuple, sur un autre théâtre, toute l'extension dont il est capable. » Voilà qui a le triste mérite d’être clair !

Adolf Hitler use d’un darwinisme de pacotille en sa théorie des races supérieures et inférieures : « lorsque l'Aryen a mélangé son sang avec celui de peuples inférieurs, le résultat de ce métissage a été la ruine du peuple civilisateur ». Le délire s’amplifie en toute hyperbole éhontée : « L'Aryen est le Prométhée de l'humanité ; l'étincelle divine du génie a de tout temps jailli de son front lumineux ».

      En regard, il use de la diffamation des Juifs à l’envi : « Les Juifs ne sont unis que quand ils y sont contraints par un danger commun ou attirés par une proie commune. Si ces deux motifs disparaissent, l'égoïsme le plus brutal reprend ses droits et ce peuple, auparavant si uni, n'est plus en un tournemain qu'une troupe de rats se livrant des combats sanglants. Si les Juifs étaient seuls en ce monde, ils étoufferaient dans la crasse et l'ordure ou bien chercheraient dans des luttes sans merci à s'exploiter et à s'exterminer, à moins que leur lâcheté, où se manifeste leur manque absolu d'esprit de sacrifice, ne fasse du combat une simple parade. » Plus loin, le Juif « est et demeure le parasite-type, l'écornifleur, qui, tel un bacille nuisible, s'étend toujours plus loin, sitôt qu'un sol nourricier favorable l'y invite. L'effet produit par sa présence est celui des plantes parasites : là où il se fixe, le peuple qui l'accueille s'éteint au bout de plus ou moins longtemps […] C'est une véritable sangsue qui se fixe au corps du malheureux peuple et qu'on ne peut en détacher […] Il empoisonne le sang des autres, mais préserve le sien de toute altération. […] La ruine de la personnalité et de la race supprime le plus grand obstacle qui s'oppose à la domination d'une race inférieure, c'est-à-dire de la race juive. […] sa vilenie est tellement gigantesque qu'il ne faut pas s'étonner si, dans l'imagination de notre peuple, la personnification du diable, comme symbole de tout ce qui est mal, prend la forme du Juif. […] Ce furent et ce sont encore des Juifs qui ont amené le nègre sur le Rhin ». En toute logique tordue, l’on en arrive à la conclusion : « L'Etat raciste national-socialiste […] Un Etat qui, à une époque de contamination des races, veille jalousement à la conservation des meilleurs éléments de la sienne, doit devenir un jour le maître de la terre. » Notons que nous avons corrigé ici d’évidentes coquilles du texte, bien peu soigné, en PDF.

      Contre-vérités, argumentation illogique, incompréhension de la culture juive, ressentiment, insultes baveuses, pulsion guerrière et meurtrière, rien ne manque donc au service d’une idéologie aryano-allemande expansionniste, conquérante, aux dépens des peuples voisins, et au premier chef du Juif qui n’est digne que d’être éliminé. Tout cela sous la gouverne d’un seul guide : Adolf Hitler tel qu’en lui-même. Mais un tel discours flatte un peuple déçu par l’issue de la Première Guerre mondiale, par le parlementarisme, par la crise économique ; la démagogie permet d’exalter une race (qui n’existe pas) et un avenir collectif radieux, en projetant son ressentiment sur un bouc émissaire privilégié : le Juif.

 

 

      À l’occasion de cette édifiante lecture, il s’avère que le bateleur de taverne n’écrit pas si mal que cela, du moins du seul point de vue rhétorique, hors de toute considération intellectuelle et morale, bien évidemment, alors qu’il est « le mal radical inné dans la nature humaine », pour reprendre la formule de Kant[6].

      Aussi est-il bien nécessaire de d’appliquer la jurisprudence de la Cour d'appel de Paris de 1979, qui subordonnait la parution à un avertissement ainsi libellé: « Le lecteur de Mein Kampf doit se souvenir des crimes contre l'humanité qui ont été commis en application de cet ouvrage et réaliser que les manifestations actuelles de haine raciale participent de son esprit. » Or le monde arabe ne s’embarrasse pas de tels scrupules, puisque le volume y est un succès de librairie, aux côtés de l’imbécile et faux Protocole des Sages de Sion, alimentant le sentiment qu’il faut achever le travail d’holocauste si bien commencé par Hitler. L’on se rappelle d’ailleurs que le grand Mufti de Jérusalem, Huseyni (qui était l’oncle de Yasser Arafat), vint à Berlin rencontrer le Chancelier, qu’il avait recruté des troupes musulmanes bosniaques au service de la Waffen SS. Curieusement le Japon, produisant un Main Kampf manga, obtint un joli succès auprès de sa jeunesse, sans préjuger du degré de prosélytisme de la chose…

      Lire Mein Kampf, du moins quelques pages bien senties, fait donc partie d’une éducation à la Shoah et au totalitarisme. Education hélas impossible dans Les Territoires perdus de la République, car l’on peut, dans les collèges de Seine-Saint-Denis, « maintes fois constater un antisémitisme souvent présent, parfois virulent, de la part d’élèves issus majoritairement de l’immigration maghrébine[7] », selon le témoignage de Iannis Roder.

 

      Tout sur Mein Kampf, l’hyperbole est évidente, cependant prometteuse si le livre est synthétique. Et c’est bien le cas. Claude Quétel prend le soin de replacer le livre dans son contexte historique, dans celui de la biographie d’Hitler, dont la figure du führer dépend de l’attente d’un chef héroïque « venu du peuple et des tranchées ». Il note que « le terme de « Juif » ou de « juiverie » est celui qui revient le plus souvent dans Mein Kampf, 446 fois ». Par exemple « le Juif sanguinaire et tyran des peuples », qui est la « tuberculose raciale ». Aussi le torchon, qui se dresse au fronton de l’humanité à l’instar d’un livre saint, est l’expression d’un « antisémitisme de combat », d’un « Etat racialiste », animé par un « fanatisme qui fouette l’âme de la foule », tout cela pour reprendre les mots du propagandiste furieux (qui se compare sans mégoter à Alexandre le grand), par ailleurs obsédé par « l’hydre française » et par une croisade contre le « judéo-bolchevisme ». Une fois ce double nettoyage et l’espace vital conquis, le paradis aryen serait à portée de main, car le national-socialisme est bien une utopie[8] affichant son indéniable totalitarisme.

      Pour avoir lu (quoique parfois en diagonale, on le pardonnera) la traduction disponible de l’indigeste pavé, l’auteur de ces modestes lignes est en mesure d’assurer au lecteur que le travail de Claude Quétel est non seulement fiable, mais plus intéressant que le livre incriminé, tant il en assume une contextualisation et une critique judicieuse. Aussi s’intéresse-t-il à la diffusion de l’opus coupable, à la question de savoir si les Allemands l’ont véritablement lu, à l’ignorance de la France, puis à la postérité entre oubli et influence, n’ignorant pas le grand succès en arabe, de l’Egypte au Liban, et surtout en Turquie où il est un bréviaire…

       « Mein Kampf annonce-t-il les crimes à venir ? », s’interroge-t-il. Hitler est clair à cet égard, associant le « Juif cosmopolite » et une « effusion de sang » promise. Mais la planification logistique au service de la chambre à gaz n’y est pas mentionnée. Et Claude Quétel ne tient pas le passage suivant pour preuve : « Si l’on avait, au début et au cours de la guerre, tenu une seule fois douze ou quinze mille de ces Hébreux corrupteurs du peuple sous les gaz empoisonnés […] le sacrifice n’eût pas été vain ». Pourtant, y compris lorsqu’en 1939 Hitler eut menacé de réussir « l’anéantissement des Juifs d’Europe », le robinet semble ouvert par l’hitlérienne main depuis les tranchées de 14-18 jusqu’à Auschwitz…

      Il n’est donc pas absolument évident de faire le lien direct entre Mein Kampf et la Shoah. Suivre le fil baveux de la haine obsessionnelle de son concepteur ne parait d’abord pas tracer directement le chemin des chambres à gaz : aucun génocide n’y est explicitement programmé. Cependant l’abondance du champ lexical des plus bas animaux, de l’infection, « pourriture », « bacilles », « abcès », « parasite », « rats » et autres « vermines », laisse entendre l’impérieuse nécessité de l’éradication. Les Juifs chez Hitler ont tous les vices, principalement d’être antipatriotiques, au point que la haine génocidaire puisse affecter de paraitre rationnelle : « Un grand mouvement qui s’était dessiné parmi eux [les Juifs] et qui avait pris à Vienne une certaine ampleur, mettait en relief d’une façon particulièrement frappante le caractère ethnique de la juiverie : je veux dire le sionisme. » La phobie psychotique est suffisamment partagée en son temps pour que le rejet du bouc émissaire du malheur allemand prenne comme une glue inexorable.

      L’on a récemment retrouvé un hallucinant document de 1944, venu de la bibliothèque personnelle d’Hitler : Statistik, Presse und Organisationen des Judentums in den Vereinigten Staaten und Kanada (Les statistiques, la presse et les organisations juives aux Etats-Unis et au Canada), sous la plume d’Heinz Kloss. Il montre qu’Hitler, pensant vaincre les Etats-Unis et le Canada, programmait une seconde Shoah.

 

 

      « La chambre à gaz comme métaphysique et nouveau Sinaï »… Diantre, un tel sous-titre ne fait pas dans la modestie ! Mais Didier Durmarque, l’auteur de Phénoménologie de la chambre à gaz a les moyens de son ambition, à l’aide d’audacieuses et pertinences analyses et perspectives.

      L’essayiste ne peut échapper à la dimension technique du monstre : entre « invention » et « solution », il y a à la fois une continuité et une rupture sémantique, rupture de plus ontologique. L’on se doute qu’il est ici fait appel à des philosophes de la technique, comme Martin Heidegger et Günther Anders ; pour en montrer le fond le plus noir, la perversion, le scandale : « Il est remarquable que le négationnisme touche principalement la question de la chambre à gaz ». Car elle pointe du doigt l’insupportable, le néant de l’être, quoique cette question ne souligne pas le néant de l’essence de la technique, comme l’envisage l’auteur, puisqu’elle est beaucoup plus au service de la vie que de la mort.

      Décidée au début 1942, la « Solution Finale » est un programme d’euthanasie des malades mentaux et handicapés, des Tziganes, et bien entendu des Juifs, sans compter divers détenus russes, polonais, d’abord au moyen du monoxyde de carbone, puis du zyklon B. La gestion des cadavres donne lieu à des témoignages particulièrement macabres, dénonçant le cynisme brutal des Nazis. Le cynisme va jusqu’à la parodie du judaïsme : « À Treblinka, le fronton du bâtiment de gazage était orné d’une étoile de David avec, à l’entrée, une tenture provenant d’une synagogue où était inscrit : Ceci est la porte par où entrent les Justes ». Un Allemand hurla : « Vous allez tout de suite retourner chez Moïse ». Il y faut de plus une industrialisation des crématoriums. Trois millions de Juifs périrent gazés dans le cadre d’un « massacre industriel » auquel contribuèrent non seulement les Nazis patentés, mais des fonctionnaires, des entreprises, au cours d’un processus soigneusement caché. « Atopie » puisque ces lieux ne sont pas censés exister, anomie, puisque disparaissent un groupe et ses valeurs, euphémisme lorsque que les morts ne sont que « Figuren », tout conspire à la disparition, plus que d’hommes, de l’individualité, d’une religion, d’une civilisation, d’un langage. Ainsi la chambre à gaz « est objet d’existence sans être objet d’expérience », qui n’aurait pu être appréhendé sans la littérature. Rappelons que selon Hannah Arendt[9] les camps « dépouillaient la mort de sa signification », quoiqu’il faille bien reconnaître avec Didier Durmarque une « dissociation » entre le camp et la chambre à gaz.

      En conséquence du « royaume millénariste du totalitarisme technique », selon Anders, l’on s’engouffre dans l’insistance du « silence de Dieu », car dès lors « la question de l’Être n’est ni religieuse, ni métaphysique, mais technique ». À cet égard, étant donné l’antisémitisme du piètre philosophe, « la parole heideggérienne est devenue totalement inaudible », ce qu’assène avec pertinence notre essayiste. Au silence de Dieu, le Diable répond-il ? Même pas, s’il y a silence et « sortie de l’Être ». Là est peut-être le « nouveau Sinaï », où se vide l’alliance entre parole de Dieu et celle de Moïse, toutes les deux évacuées… Dans une conversation avec Hermann Rauschning, Hitler le disait lui-même : « Les tables du Sinaï sont périmées ». Peut-on oser dire avec Didier Durmarque : « la chambre à gaz est Dieu » ?

      C’est en pensant avec révérence au poème de Rachel Ertel, Dans la langue de personne, que l’essayiste avance les termes de sa réflexion :

« Et au-dessus des chambre à gaz

et des saintes âmes mortes

fumait un solitaire Sinaï éteint[10]. »

      Nanti d’une précision encyclopédique et parfaitement documenté, ce bref essai sans jargon, passe avec aisance des faits aux concepts : « La question de l’Être trouve sa solution finale dans l’essence de la technique » est une splendide formule, même si encore une fois, cette essence, d’abord humaniste, fut ici dévoyée. Il ne reste plus qu’à souhaiter que le talent philosophique de Didier Durmarque, qui en toute continuité logique consacra un volume à la Philosophie de la Shoah[11], s’attaque à ce morceau de choix qu’est ce livre parmi les plus antihumanistes de l’Histoire, nous avons, hélas, nommé : Mein Kampf.

 

      Interdire, et pratiquer un autodafé, qui sait par le gaz ? Impossible, il en resterait l’essence, il resterait auréolé par le tabou, alors qu’il ne doit valoir que comme indigeste document historique. « Le livre tombe des mains tout seul », conclue Claude Quétel. Certes, parce que ce dernier est un être aussi sensé qu’humaniste. Mais en d’autres mains, tant il y en a dont l’antisémitisme est viscéral, c’est une autre affaire, en particulier de ceux dont le meurtre de Juifs est consubstantiel à la religiosité. Or l’un des plus gracieux vocables récurrents pour qualifier les Juifs dans le texte d’Hitler est « Ungeziefer ». Signifiant vermine, il est employé par Kafka[12] dans La Métamorphose, paru en 1913, en une sorte de prémonition ; mais aussi « alten Mistkäfer » ou « vieux bousier », voire « vieux scarabée de merde », tel que la femme de charge qualifie Gregoire Samsa, avant de jeter son cadavre aux ordures. Pourtant le rôle écologique des bousiers est aussi considérable qu’indispensable : il s’agit de digérer et recycler les fèces, ici celles de l’Histoire. Hélas il y a tout lieu de croire qu’aucune chambre de désinfection morale ne sera suffisante pour éradiquer les relents abjects et récurrents de Mein Kampf

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Hitler, Mein Kampf. Eine kritische Edition, herausgegeben im Auftrag des Instituts für Zeitgeschichte München – Berlin von Christian Hartmann, Thomas Vordermayer, Othmar Plöckinger, Roman Töppel, München: Institut für Zeitgeschichte, 2016, 1948 p, 59 €.

[3] Le Point, 27-10-2015.

[4] Emmanuel Kant : « Qu’est-ce que les Lumières ? », Œuvres philosophiques, Pléiade, Gallimard, t II, 1985, p 209.

[5] http://tybbot.free.fr/Tybbow/Livres/Hitler/Mein%20Kampf%20%281926%29.pdf

[6] Emmanuel Kant : La Religion dans les limites de la raison, 1, III, Œuvres Philosophiques III, Pléiade, Gallimard, 1985, p 46.

[7] Les Territoires perdus de la République, sous la direction d’Emmanuel Brenner, Pluriel, 2017, p 105.

[10] Rachel Ertel : Dans la langue de personne, Seuil, 1993, p 182.

[12] Voir : De la justice et des avocats kafkaiens : autour du Procès de Franz Kafka et d'Orson Welles

 

 

Bousiers. Valle de Hecho, Huesca, Aragon. Photo : T. Guinhut.

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17 février 2019 7 17 /02 /février /2019 09:56

 

Rifugio Zallinger, Castelrotto, Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

L’épopée malheureuse de l’histoire amérindienne :

Carys Davies, Black Hawk, Jack D. Forbes.

 

 

Carys Davies : West, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne)

par David Faukenberg, Seuil, 192 p, 19 €.

 

Black Hawk : Chef de guerre, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par Paulin Dardel, Anacharsis, 192 p, 18 €.

 

Jack D. Forbes : Christophe Colomb et autres cannibales,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frédéric Moreau,

Le Passager clandestin, 344 p, 16 €.

 

 

 

 

      L’épopée des colons américains au travers des prairies et des montagnes de leur continent a ses découvreurs héroïques, ses civilisateurs, mais aussi ses bourreaux et ses victimes, parfois dénoncés par des plumes amérindiennes. Si l’on ne peut guère mettre en doute les mille progrès scientifiques et civilisateurs des Etats-Unis, malgré une propension parfois louable et parfois fort discutable à guerroyer dans le monde entier, il n’est pas interdit d’interroger le socle sur lequel repose cette réussite : l’éradication, sinon totale mais terrifiante, des populations amérindiennes. C’est avec le concours du roman, de l’autobiographie et de l’essai que l’on peut sonder cet héritage historique. Ainsi la romancière Carys Davies emmène ses personnages à la recherche d’un Ouest paléontologique et mémoriel ; le chef amérindien Black Hawk dresse une plaidoirie en faveur de son peuple ; alors que l’essayiste Jack D. Forbes préfère ériger avec Christophe Colomb et autres cannibales un réquisitoire vigoureux, quoique excessif…

 

      La découverte du continent américain ne se limite pas à une histoire de cow-boys et d’Indiens, où le Far-West voit s’affronter le mal sauvage et le bien colonisateur, en un manichéisme un brin suranné. Carys Davies renouvelle largement le genre avec un modeste roman sobrement intitulé West, qui cependant a le mérite d’ouvrir plusieurs pistes de lecture. Entre quête paléontologique, aventure intérieure d’une enfant et mémoire d’un Amérindien, Carys Davies signe un roman historique attachant.

      Plutôt qu’une conquête, guerrière et territoriale au cours du XIX° siècle, le héros de West, John Cyrus Bellman, « à la chevelure d’un roux éclatant », préfère mener une « quête exubérante ». Elle n’a de sens que pour lui, au point que le veuf laisse sa fille aux mains de sa sœur Julie, totalement dépourvue d’imagination. Une coupure de journal rendant compte de la découverte d’ossements géants l’a électrisé. Il entreprend alors d’aller à la recherche de cet « animal incognitum », qu’il imagine peuplant encore l’Ouest lointain et sauvage. S’il part seul, il y a quelque chose d’épique dans cette patiente chevauchée, dans les grands espaces des plaines, dans les forêts et long de la vallée du Missouri, à la lisière des Montagnes rocheuses, parmi des saisons généreuses, des hivers implacables. On devine là l’écho des écrivains du wilderness, par exemple John Muir, dont les Célébrations de la nature[1] déroulent un éloge attentif des paysages grandioses des Etats-Unis.

      Bientôt, l’explorateur s’adjoint un éclaireur, un jeune Indien nommé « Vieille Femme de Loin », qui convoite ses colifichets, ses armes. Ce dernier garde le souvenir traumatisant du voyage de sa tribu, spoliée de ses terres fertiles par les colons blancs, par le gouvernement, vers un Ouest moins généreux. Si Bellman n’atteint jamais son but, il est tout de même un pionner symbolique de la paléontologie, alors que son guide a « toujours entendu des histoires de gigantesques créatures mangeuses d’hommes » qui font partie de la mythologie amérindienne. D’autres découvriront les gigantesques fossiles fantasmés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Au voyage réel du paternel, s’adjoint le voyage mental de sa fille : du haut de ses dix ans, Bess parvient non sans risque à entrer dans la bibliothèque locale pour imaginer sur les atlas le tracé parcouru. Pendant ces quelques années, elle découvre le monde des adultes, parfois bien plus monstrueux que les fossiles. De plus, l’Indien fait un voyage en miroir pour emporter en Pennsylvanie le legs dévolu à Bess. La disparition tragique du héros entraîne une transmission : recevant ses liasses de lettres et ses notes de voyage, elle devient la nouvelle héroïne, sauvée à l’occasion d’un dénouement surprenant, providentiel, gardant en son for intérieur l’image paternelle, celle d’un héros magique et protecteur, d’un aventurier « romantique ».

      Construit tout en antithèses et en reflets, écrit avec une séduisante simplicité, ce roman aux personnages attachants se propose d’associer exploration géographique et maturation intérieure. Le narrateur omniscient nous permet d’entrer parmi la conscience de chaque personnage, jusqu’à connaître le sort réservé à un paquet de lettres noyées…

Au-delà de l’aventure, deux plaidoyers se répondent : celui des Amérindiens natifs, chassés et décimés par les nouveaux Américains et celui de la condition féminine, vulnérable devant les viols éhontés de ces Messieurs. Il y a quelque chose de l’apologue en ce récit plus complexe et riche qu’il n’y parait de prime abord.

      Pourquoi cette propension, qui devient une manie ridicule, à ne pas traduire les titres anglais ? Vers l’Ouest n’eut il pas été parlant ? L’on traduira peut-être les nouvelles de la romancière, The Redemption of Galen Pike, qui furent couvertes de prix. En ce roman historique, situé lors des années 1815, Carys Davies emprunte une voie qui n’est pas loin de celle de sa compatriote Tracy Chevalier, dont La dernière fugitive[2] nous transporte parmi les temps de l’esclavage américain.

      Cependant, et sans la moindre caricature, le personnage de l’Amérindien est loin de n’être qu’un comparse dans le roman de Carys Davies. Symbole d’une terre bafouée et d’une mémoire historique à respecter, il répond à l’explorateur de l’Ouest, pourtant pacifique celui-là, pour nous rappeler combien son peuple a été décimé, volé de ses terres ancestrales.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Or n’est-il pas un écho de voix puissantes, et pourtant occultées ? Comme celle de Black Hawk, chef de tribu amérindienne, dont Patterson, un Virginien, recueillit la voix pour publier en 1833 cette autobiographie : Chef de guerre. L’« Epervier noir » s’appelait en fait Makataimeshekiakiak. Aussi l’on pardonne l’éditeur d’avoir reculé devant le patronyme difficilement prononçable en notre langue. Ne soyons pas dupes cependant devant la stratégie des deux compères : autopromotion, autojustification et stratégie commerciale. Il n’en reste pas moins que le témoignage est précieux.

      À la fin du XVIII° siècle la confédération iroquoise cède peu à peu devant l’arrivée des Européens. Les territoires qui vont de l’Atlantiques aux Grands lacs sont soumis à l’expansion des blancs alors que les Amérindiens sont relégués dans des réserves ou contraints de se diriger vers l’ouest à l’occasion du traité de 1804. En 1832, Black Hawk se rebelle avec quelques centaines d’hommes, avant d’être vaincu. Captif, on l’emmène jusqu’à Washington et New York, avant d’être rendu aux siens en 1833, dans l’Iowa. Alors que son peuple doit encore migrer de plus en plus vers l’ouest, il préfère confier son autobiographie à un Français polyglotte, Antoine LeClair.

      Pensée magique autour du « Grand esprit », exploits des braves ramenant les scalps des ennemis, Osages et Cherokees, voilà quelques ingrédients de l’univers de Black Hawk, très fier de ses carnages parmi les tribus voisines hostiles et les soldats envahisseurs. Car le traité de 1804 est une escroquerie qui permet aux Américains de s’approprier de nombreuses terres. Ainsi « les Blancs nous ont éloignés de nos foyers et introduit parmi nous les liqueurs toxiques, la maladie et la mort ». Le chef indien mieux accueilli par les Anglais se jette dans une guerre à tous crins contre les Américains. La mort de son fils adoptif le poussant à la vengeance, les escarmouches se succèdent, les morts s’accumulent, les répits ne préparent que de nouvelles batailles, car les Américains lui fait signer un traité de paix, par lequel il doit consentir à renoncer à son village : « Que savons-nous des manières, des lois et des coutumes des Blancs ? Ils pourraient acheter nos corps pour des dissections, et nous utiliserions la plume d’oie pour le confirmer sans même savoir ce que nous faisons ». La spoliation entraîne une guérilla désespérée, jusqu’au massacre, en 1832. Ainsi s’achève la malheureuse épopée…

      Le récit en profite également pour offrir un tableau bienvenu des mœurs amérindiennes : agriculture, danses, festins, chasse, coutumes conjugales fort libres, mythes et « jeu de balle » ; mais le whisky fait des ravages. Ce qui s’oppose aux villes de l’est, au chemin de fer et à « l’industrie » des Blancs qui impressionnent grandement Black Hawk reçu par « notre Grand Père, le président » à Washington, lors d’une sorte de voyage triomphal, voyage étonnant dans la mesure où la curiosité ethnographique s’associe à la volonté affichée de clémence.

      Plaidant en faveur de la coexistence des Amérindiens et des Européens, Black Hawk (1767-1838) n’en dénonce pas moins l’incohérence de ces derniers, entre proclamation d’une hypocrite démocratie et irrespect de la doctrine chrétienne. Avec un brin de vanité, il proclame sa droiture, sa dignité de guerrier, son humanité universelle, quoiqu’il ne se gênât pas de proposer de régler la « question noire » en séparant les hommes et les femmes et empêchant cette population de se reproduire !

      Pour ce texte indispensable à la compréhension des Amérindiens, remercions les éditions Anarchasis, dont le nom fut celui d’un barbare de l’Antiquité passablement philosophe, mis à mort par les siens pour avoir selon eux voulu pervertir leurs mœurs et dont l’Abbé Barthélémy fit en 1788 le héros d’un voyage érudit en Grèce[3]. Ainsi l’on compte parmi leur catalogue une poignée de barbares de l’ouest américain, parmi lesquels Geronimo, Billy the Kid…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Près d’un siècle et demi plus tard, le mythe de l’héroïsme colonial se voit plus encore et radicalement remis en question. Lui-même d’origine amérindienne, Jack D. Forbes prend la défense de tous les Black Hawks d’Amérique en dressant en 1979 un réquisitoire implacable à l’encontre de Christophe Colomb et autres cannibales. Ce dernier mot étant une hyperbole, mais l’on sait que son étymologie vient du mot « Caraïbes », il est là pour frapper les esprits et renverser une accusation. Ce fondateur des Native American Studies a le mérite de brosser un tableau cruel des violences perpétrées pendant des siècles par le colonialisme européen. Aussi l’essayiste use d’un mot amérindien, « wétiko », pour qualifier « la psychose cannibale », en d’autres termes la spoliation, la cupidité, la domination violente dont se sont rendus coupables les Blancs européens dans leur marche inexorable d’est en ouest. Ce que confirme le sous-titre de l’essai en langue anglaise, qu’il aurait peut-être fallu ici retenir : « La wétiko maladie de l’exploitation, de l’impérialisme et du terrorisme ».

      Il faut convenir que l’envahissement des Amériques par les Européens fut semé de massacres, de vols territoriaux et d’esclavagisme, tels que le dénonça dès 1552 Las Casas[4]. Les guerres récurrentes, même si la cruauté n’est pas d’un seul camp, la distribution préméditée en 1760 de couvertures infestées par la variole (quoique cette question se discute puisque le virus ne fut connu que bien plus tard), la relégation dans des réserves aux maigres possibilités agricoles, la vente de l’alcool ravageur, tout ceci participe de ce qu’il faut bien appeler un génocide.

      Hélas, ce qui de la part de Jack D. Forbes pourrait être une réflexion morale judicieuse sur la quasi-destruction des cultures indigènes est gâté par un anticapitalisme primaire et un écologisme fondamentaliste obsessionnel, au travers de l’exaltation des sociétés agraires et de chasseur-cueilleurs, plus exactement par un « anarcho-primitivisme » postulant l’ « anticivilisation ». La prédation, le meurtre et la tyrannie ne datent pas de l’aube du capitalisme, alors que ce dernier, plus exactement s’il est libéral, a permis à la plupart de la population mondiale de sortir de la pauvreté et de l’oppression politique[5]. Un rousseauisme régressif innerve la pensée de Jack D. Forbes, fantasmant sur une communauté humaine et naturelle originelle, idéale, à laquelle il faudrait revenir. C’est ainsi que l’essayiste, dont l’argumentation est loin d’être rigoureuse (y compris de l’aveu du préfacier) dessert sa juste cause, celle de la réhabilitation des cultures indigènes, respectables en leurs libertés. Mais aussi celle de la dénonciation de la passion destructrice, génocidaire, voire écocidaire, qui habite le genre humain.

      Même si l’essai outrancier de Jack D. Forbes est à lire avec prudence, il faut rendre grâce aux éditions Le Passager clandestin de nous tenir informés d’un courant de pensée non négligeable outre-Atlantique, d’une évolution des mentalités et des nouveaux angles de lecture de l’Histoire des Etats-Unis, même s’ils peuvent paraître parfois aberrants : cet essai est en effet l’une des sources de l’écologie radicale. Mieux connaître, pour adhérer ou pour se prémunir, telle reste la problématique du lecteur intègre.

 

      Ne tombons pas dans l’angélisme qui fait le fonds de commerce du mythe du bon sauvage. Les Amérindiens, composés de dizaines de tribus, ne cessent guère de se faire la guerre, les Sioux affrontent les Sauks, les Dakotas s’opposent aux Ojibwas, les Séminoles de Floride, durement réprimés par celui qui deviendra le Président Jackson ne sont pas des anges, les scalps s’envolent à foison. Ce que confirme la lecture de l’autobiographie de Black Hawk. Lui aussi aime la guerre et professe, quoique dans le cadre d’une éthique guerrière, « le culte de l’agression et de la violence », pour citer le réquisitoire de Jack D. Forbes. Leur pureté écologique reste également de l’ordre du mythe. Accorder aux Native Americans une juste reconnaissance et rétribution morale, sans les diaboliser, ce dans une démarche historique, ne mérite pas qu’une escroquerie idéologique les embarque dans un anticapitalisme délétère, d’autant que nombre de leurs descendants savent aujourd’hui profiter des bienfaits de la civilisation industrielle et technologique. Civilisation qui n’a pas dit son dernier mot, ne serait-ce que par qu’elle est la seule à savoir user de l’ethnologie pour réhabiliter autrui, comme en témoignent nombre d’études sur ces Amérindiens[6], et aussi parce qu’il faut parier qu’elle est déjà en train de voler au secours d’une nature à préserver, mais pas au dépens de l’humanité, ce qui n’est en rien contradictoire.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Carys Davies a été publiée dans Le Matricule des anges, janvier 2019

 

[1] John Muir : Célébrations de la nature, José Corti, 2011.

[3] Barthélémy : Voyage d’Anacharsis en Grèce, Ledoux, 1825.

[6] Par exemple Paul Radin : Histoire de la civilisation indienne, Payot, 1935.

 

Kaserbach, St Pancraz / San Pancrazio,Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

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15 janvier 2019 2 15 /01 /janvier /2019 18:35

 

Cinque torri, Cortina d'Ampezzo, Veneto. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

La stature totalitaire avortée

du fascisme mussolinien.

Frédéric Le Moal : Histoire du fascisme ;

Umberto Eco : Reconnaître le fascisme ;

Malaparte : Muss.

 

 

Frédéric Le Moal : Histoire du fascisme, Perrin, 432 p, 23 €.

 

Umberto Eco : Reconnaître le fascisme, traduit de l’italien par Myriem Bouzaher, Grasset, 56 p, 3 €.

 

Curzio Malaparte : Muss, suivi de Le Grand imbécile,

traduit de l'italien par Carole Cavallera, Quai Voltaire, 224 p, 18 €.

 

 

 

 

 

      Socialiste faisceau des énergies populaires, renaissance de la Rome impériale, tout cela s’est effondré piteusement, comme les tours d’une ère dolomitique résiduelle. La fière stature du Duce a fini pendue à un croc de boucher. Le fascisme pourtant est resté au fronton du vocabulaire politique, non seulement comme une référence, mais comme le prototype de la bête immonde à abattre ; comme s’il n’avait pas ses jumeaux, ses frères ennemis. Ce qui conduit à la nécessité de définir en profondeur ce mouvement, cet archétype mussolinien, et d’en déplier l’Histoire, comme le fait Frédéric Le Moal dans son Histoire du fascisme. Ce à quoi Umberto Eco ajoute un petit manuel permettant de Reconnaître le fascisme. À moins de ne pas résister à se moquer du Muss, sous la plume acerbe et comique de Curzio Malaparte. Il reste à se demander quelle réalité, ou quel épouvantail, il reste du fascisme et de l'antifascisme aujourd’hui…

 

      Au contraire de la vulgate marxiste interprétant le fascisme, ce dernier est d’abord socialiste. Il ne s’agissait pas dans les années vingt « d’une bande de voyous » instrumentalisés par « les classes possédantes » et l’église pour s’opposer au « progressisme ». Mais d’un surgeon du marxisme et d’un rejet du léninisme, de la démocratie parlementaire, de l’individualisme et du pacifisme, en faveur d’un régime fomenté par un parti unique étatiste. Contrôler une communauté nationale militarisée allait de pair avec l’obsession de la naissance d’un homme nouveau. Même si l’évolution de Mussolini du socialisme au fascisme ne fut pas d’une logique imparable, faite autant de sinuosités idéologiques que d’opportunisme de l’ambition et des manœuvres politiques pour s’attacher le pouvoir presque suprême, il existe bien une généalogie imparable, qui lui permit d’associer socialisme et nationalisme. Né à l’extrême gauche du socialisme officiel, le fascisme de 1919 était résolument antibolchevique, mais pas anti-prolétarien, il se voulait « une alternative au marxisme et au libéralise », revendiquait l’expropriation des richesses, projet qu’il abandonna bientôt pour s’adjoindre des conservateurs et des monarchistes exaspérés par les ambitions des rouges.

      Dans la généalogie du fascisme, il faut compter avec la guerre contre l’Autriche-Hongrie qui permit au royaume italien de prendre le Trentin Haut-Adige, plus exactement le Südtirol, où l’on parle encore allemand, mais ne lui permit pas de figurer parmi les grands vainqueurs de 1918. Malgré des pertes considérables, la nostalgie de la camaraderie du front, associée à celle de l’empire romain évanoui contribuèrent à l’exaltation de la patrie. En outre les poètes futuristes, enthousiastes de la guerre, mais aussi le poète Gabriele d’Annunzio qui prit d’assaut Fiume et dut cependant reculer (comme quoi la poésie n’est garante ni de paix ni de démocratie libérale) entretenaient une mythologie préfasciste. De surcroit le peu d’efficacité des partis libéraux ne contribua pas à éloigner le désir d’un pouvoir fort, qu’il fût marxiste ou nationaliste. Or, même si « le fascisme ne se résumait pas à du mussolinisme », une telle Histoire du fascisme est avant tout charpentée par la biographie de Benito Mussolini (1883-1945), né dans un milieu modeste et dans une province traditionnellement rouge.

      L’agitateur prolétarien socialiste vitupérait l’individualisme, vit son activisme récompensé par un peu de prison, puis rédimé par sa participation à la guerre de 1915 à 1918 contre l’Autriche-Hongrie. Bientôt son habileté, son charisme, quoique controversés, le mit à la tête du mouvement fasciste qui s’extirpait du socialisme révolutionnaire.

      La marche sur Rome d’octobre 1922, associée à la prise de villes successives par les chemises noires, permit à Mussolini d’être invité par le Roi Victor-Emmanuel III[1] à prendre la Présidence du Conseil, dans le cadre d’un « subtil équilibre […] entre subversion et légalisme ». Les conservateurs de la bourgeoisie, de l’armée et de l’Eglise pactisaient alors avec les forces libérales pour assoir le pouvoir du Duce. On déplora cependant quelques dizaines de morts à Rome, alors que « l’arrivée au pouvoir du fascisme se déroula dans le cadre d’une violence incontestable qui coûta la vie à près de 4000 personnes dans les deux camps » ; ce qui n’est pas à mettre sur le même plan que la bien plus sanglante guerre civile espagnole et son débouché sur le franquisme, ni même que la répression léniniste et stalinienne[2]. Le même roi allait destituer Mussolini deux décennies plus tard…

 

 

      Le parti fasciste au pouvoir ne reculait pas devant la violence et les menaces, y compris au moyen de la création de sa Milice, saccageant des journaux, contraignant la liberté de la presse en vue d’une « fascisation des esprits » et de « l’étatisation du fascisme ». En modifiant la loi électorale, Mussolini solidifia sa majorité au Parlement, tandis que ses sbires intimidaient les électeurs, y compris fascistes dissidents. Malgré une situation chaotique et bien des opposants antifascistes et libéraux cependant frappés d’impéritie, sans compter la farouche opposition des socialistes radicaux et bolcheviques,  le fascisme était en voie de devenir « un Moloch étatique construit sur une soumission totale de l’individu et la négation de ses libertés ». C’est alors qu’apparut pour la première fois le terme de totalitarisme, « dans un article du Mondo du 12 mai 1923 ».

      Cependant, Mussolini avait nommé De Stefani ministre, qui s’attacha à « libérer le monde entrepreneurial de la bureaucratie […] pour libéraliser l’économie italienne : réforme fiscale, impôt progressif sur le revenu, baisse des dépenses publiques et du nombre de fonctionnaires, libéralisation des prix, accords commerciaux avec des pays étrangers ». À cet égard il ne s’agit absolument pas de totalitarisme, et, de fait, l’Italie de 1926 retrouva son niveau économique d’avant-guerre. Hélas, bientôt, l’économie fut soumise au pouvoir de l’Etat. Et pour garder « une patine socialisante », la « Charte sociale », instituait un corporatisme étatique, tout en rejetant la lutte des classes, reconnaissant le capitalisme et la propriété privée, garantissant les acquis sociaux, quoique laissant les travailleurs sans défense…

      Parti unique, police et tribunal politiques, élections et plébiscites truqués, tout était huilé au service de la tyrannie. Fin 1926, la démocratie libérale avait cessé de vivre, au profit d’une volonté générale héritée de Rousseau et guidée par le Duce. Le fascisme, quoique gardant sa collaboration avec l’Eglise, l’armée et la bourgeoisie, devenait « une religion pour la Nation », selon la formule de Mussolini. Aussi « la discipline de type militaire, l’obéissance totale au Chef devaient cohabiter avec le caractère électif de nombreuses fonctions, élément indispensable pour la participation des masses ». Peu à peu furent mises en place « l’éducation physique et politique » des enfants et adolescents, la taxation des célibataires et la chasse aux homosexuels, la valorisation de la natalité. « Tout dans l’Etat, rien en dehors de l’Etat, rien contre l’Etat », clama le Duce en 1925, non sans un de ces coups de menton dont il avait le secret.

      Comme le stalinisme cher à bien des intellectuels, dont Eluard et Aragon[3], comme le National-socialisme cher à Brasillach, le fascisme exalta philosophes et écrivains : outre D’Annunzio, le futuriste Marinetti, les philosophes Giovanni Gentile et Julius Evola et des dizaines d’autres applaudirent de toutes leurs plumes, même si des esprits plus prudents, tel Benedetto Croce, tempéraient le délire. Il n’en reste pas moins que l’on rédigea une célèbre Encyclopédie italienne, moins idéologique que l’on aurait pu le croire, même si l’article « Fascisme » était signé par Mussolini soi-même. Rien n’échappait, quoique d’une main passablement souple, au régime modelant l’art, le cinéma, l’urbanisme romain… Quant aux rebelles, ils étaient relégués dans des régions reculées, comme Carlo Levi qui alla dans le sud profond écrire Le Christ s’est arrêté à Eboli. Le peu de confort de la chose n’était pas comparable avec la terreur de masse nazie et communiste.

      Dans la continuité de l’Emile de Rousseau et du révolutionnaire français Thibaudeau qui pensait « que les enfants étaient une propriété de l’Etat », mais aussi du marxisme, Mussolini assura : « La transformation de l'instruction publique en éducation nationale est la plus fasciste  de mes réformes ». S’il se heurtait pourtant à la résistance de l’Eglise romaine, il n’en réalisait pas moins un endoctrinement de la jeunesse, visant à détruire « le savoir élitiste de l’Italie libérale », en vue d’une « révolution anthropologique », utilisant, comme tous les régimes totalitaires, le sport[4] comme levain et vitrine, et le moralisme sexuel procréatif au service d’une politique nataliste encouragée par l’Etat-providence italien. On se doute que, malgré l’exaltation grégaire, et plus ou moins secrètement, une partie de la population ne croyait guère à ce cirque…

      La crise économique de 1929 permit aux fascistes de prétendre qu’elle signait la fin du capitalisme et du libéralisme, antienne d’ailleurs récurrente à gauche. Avec un million de chômeurs, l’on vit revenir grèves et drapeaux rouges, bientôt calmés par la répression et par les velléités d’une « économie corporatiste », par le « financement public des entreprises » et le ravitaillement des familles. Toutes mesures fondamentalement socialistes, à l’instar d’autres initiatives sociales, souvent désastreuses pour les libertés, comme la collusion du corporatisme et du syndicalisme ; parfois judicieuses, comme l’assèchement des maris du Pô et dans les régions de Pise et Rome, créant 35000 fermes, alors que le Duce fait construire des milliers de kilomètres de routes et voies ferrées, des stades dans toutes les communes, gagne la « bataille du blé », assure la création de villes nouvelles, toutes choses qui permettent encore à des admirateurs de vanter le dictateur fasciste, quoique propagande et endoctrinement aimassent amplifier le mouvement sans frein, quoique ce dirigisme protectionniste économique préparât une crise prévisible…

 

 

      Evidemment, le fascisme mussolinien ne pouvait que succomber à une maladie trop courante : le colonialisme. Le travailleur acharné, qui ne déléguait aucun pouvoir, le nouveau César, engageait la « race latine » à envoyer ses « légionnaires » à l’assaut de la Lybie pacifiée avec une brutalité sans nom, puis de l’Ethiopie en 1935, dans le cadre un impérialisme revendiqué et d’une exigeante « militarisation de la société ». En moins d’un an, l’affaire fut enlevée au moyen de massacres abjects et avec des appels du pied complices à l’Islam. Autre maladie, cette fois mortelle : après une grande méfiance, une alliance ambigüe avec Hitler fut scellée en 1936. De plus l’Italie envoya des divisions soutenir le franquisme, avec peu de succès d’ailleurs. Une autre étape fut franchie en 1938 avec le racisme et l’antisémitisme d’Etat, ce dernier étant « un héritage du socialisme » anti-bourgeois, mais aussi un anti-bolchevisme, même si les motivations étaient un peu confuses, hors le fantasme de l’ennemi de l’intérieur, hors l’alliance avec l’Allemagne. Notons que la mesure ne suscita pas le consensus attendu, y compris du Pape Pie XI, vigoureusement hostile à cette insulte au message du Christ.

      En 1939, l’Italie s’empara de l’Albanie, et, malgré sa « non-belligérance », s’enferma dans le « Pacte d’acier » avec l’Allemagne en guerre. Opportuniste, elle attendit juin 1940 pour participer à la curée contre la France, malgré une population récalcitrante, curée fort médiocre d’ailleurs devant la résistance française. Pire, l’agression contre la Grèce fut un échec cinglant. Ephémère furent les gloires de la participation à la guerre contre l’URSS, de l’annexion qui allait de la Corse à la Savoie, des exactions dans les Balkans et dans « l’espace vital méditerranéen ». La propagande ne suffisait plus à masquer les échecs, les pénuries grandissantes subies par la population, les bombardements alliés, le débarquement en Sicile.

      Destitué en juillet 1943 par le Grand Conseil fasciste et par le roi, Mussolini était en état d’arrestation. Bénéficiant d’une rocambolesque évasion de sa prison des Abruzzes par les Allemands, il redevint le Duce, mais au petit pied, à la solde de ces derniers, bataillant dans la guerre civile, chaos politique et sanglant. Rattrapé, fusillé au bord du lac de Côme, l’archétype incarné du fascisme finit en cadavre violenté à Milan. La brève République de Salo fut le dernier ersatz cruel du fascisme. L’Italie payait encore sur son sol ses erreurs avec la dernière prime d’une guerre entre les Nazis et les alliés…

      Avorté le fascisme mussolinien ? Oui. Parce que ses réalisations sociales restaient en-deçà du mythe, qu’il restait sous la tutelle du roi Victor-Emmanuel III, qu’il ne sut pas prévoir pas de successeur à l’homme providentiel, car « à défaut d’être fascistes, les Italiens étaient mussoliniens », parce qu’il restait un « totalitarisme de basse intensité ». Oui parce que son hubris l’avait jeté dans les bras d’une poignée de guerres de plus en plus impraticables, parce que son mythe pourrissait aux yeux de tous. De fait, en 1943, « les Italiens se débarrassèrent du fascisme comme un serpent de sa peau usée ». L’idole avait été abattue sans guère de regret. Même s’il reste encore aujourd’hui de groupusculaires nostalgiques qui vénèrent son tombeau…

      Toujours passionnant, bénéficiant d’une écriture aussi informée qu’alerte, l’essai de Frédéric Le Moal ouvre un pan de l’Histoire européenne finalement peu connu au regard de la pléthorique bibliographie sur le nazisme : il peut être considéré comme une référence. Cette Histoire du fascisme est également un indispensable d’une honnête bibliothèque de philosophie politique. C’est à cet égard que notre historien fait souvent et pertinemment allusion à Rousseau, dont l’antiféminisme, les principes d’éducation (dans l’Emile), l’antiparlementarisme et l’affirmation de la « volonté générale » (dans Le Contrat social) ne sont pas sans continuité avec l’idéologie fasciste.

      Au-delà du tragique de l’Histoire, le fascisme est pétri de ridicules : chemises noires sanglées, culte de l’uniforme, foi collective nationaliste, valorisation viriloïde des armes et des saluts, démonstrations de masse avec les colifichets que sont les drapeaux et les emblèmes comme le faisceau, propagande éhontée, en particulier lorsque le Duce s’exhibe torse nu dans les champs de blé, charisme outrecuidant et culte de la personnalité enfin, caractéristiques communes, aux couleurs[5] près, avec le nazisme et le communisme. Prenons toutefois garde que les ridicules idéologiques de tous bords puissent toujours nous épargner.

 

 

      C’est avec un opportunisme passablement discutable que l’éditeur français, mais aussi celui italien, proposent sous forme de mince opuscule un texte d’abord publié dans Cinq leçons de morale[6], sous le titre de « Le fascisme éternel », parmi des réflexions hautement roboratives sur la guerre, la presse, l’autre et la tolérance aux migrations. Soyons rassurés, nous saurons avec L’italien Umberto Eco[7], sémiologue, essayiste et romancier, Reconnaitre le fascisme au moyen de quatorze caractéristiques ataviques.

      Le voici s’incarnant dès qu’il y a « culte de la tradition » et « refus de la modernité », dès que « l’action » est valorisée, quand « la culture est suspecte » et l’esprit critique vilipendé, quand s’exacerbe « la peur de la différence ». L’on trouve également « l’appel aux classes moyennes frustrées » et « l’obsession du complot ». Quant au pacifisme, il est « collusion avec l’ennemi », et associé au « mépris des faibles », qui se complète par un « élitisme populaire ». Dans un tel cadre, le culte du héros conflue avec celui de la mort, évidemment réservé au machisme. N’oublions pas l’antienne de l’illégitimité du parlementarisme, et cerise empoisonnée sur le gâteau putride : le novlangue, théorisé par Orwell[8].

      Il manque cependant à ce fascisme (qui sans cela serait encore trop pâle) au moins quatre caractéristiques absolument essentielles : la militarisation de la société, et en particulier de la jeunesse, le collectivisme, l’antilibéralisme dans les mœurs et enfin la mainmise de l’Etat sur le tissu économique. La plupart de ses caractéristiques, sinon toutes, étant prééminentes dans le communisme, hors l’opposition entre le nationalisme et l’internationalisme, entre la collusion capitalisme-Etat et la dévoration des moyens de production par l’Etat, le cousinage d’un totalitarisme à l’autre est flagrant, quoique la terreur du second soit sans commune mesure, sinon avec le nazisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Nous avons les gouvernements que nous méritons, dit-on souvent. Curzio Malaparte (1898-1957) se rangea d’abord parmi la cohorte des intellectuels italiens exaltés par le fascisme, apposant sa signature au bas du Manifeste des intellectuels italiens fascistes aux intellectuels de toutes les Nations. L’écrivain, de passage en France, devait en 1931, pour l’éditeur Grasset, écrire une biographie du Duce. Il avait entre-temps bien déchanté, en fait parce qu’il était favorable au fascisme révolutionnaire et non plus à celui réactionnaire selon lui de Mussolini. Probablement l’éditeur ne s’attendait pas à cet essai, descente en flèche du prototype du fascisme, quoique de la part de celui qui rejoignit après-guerre le parti communiste ce ne fut qu’un prêté pour un rendu : décidément il était abonné au totalitarisme...

      Portraiturant Mussolini, l’auteur de Kaputt et de La Peau brosse un tableau peu flatteur de l’Italie de son temps : vanité, mauvaise foi, bêtise... S’il a, un temps, été fasciné par les personnalités d’exception des gouvernements autoritaires, au point d’avoir été un théoricien apprécié du fascisme italien, le voilà renvoyant dos à dos ce totalitarisme et celui nazi. Après avoir, dans Technique du coup d’Etat, assuré la perspicacité de son analyse du phénomène Hitler, il en remettait une couche en déshabillant cet autre modèle de la tyrannie. Le « Muss » est vigoureusement déboulonné. Crimes « contre les corps » et « contre les consciences » sont les péchés de l’icône politique, associés à ceux de son imitateur autrichien que notre auteur devine devoir se révéler encore plus violent. C’est ainsi que le nouveau César est replacé dans son contexte historique, dans la distorsion d’une nouvelle légalité capable d’auto-justifier ses crimes.

      Pourtant la mère de l’écrivain a été « amoureuse » du « pauvre Muss », comme elle l’appelait. Fallait-il publier ces manuscrits hélas inachevés ? Certes, oui ! Interrompus par sa relégation politique en des lieux perdus de la péninsule, il pensa reprendre ces travaux dans les années quarante. Mieux encore, son second opus consacré à Mussolini, Le Grand imbécile, devient une franche bouffonnerie, dans laquelle une révolte grotesque balaie l’homme pas si fort du régime. Le tyran sans humour est brocardé de façon à montrer qu’il n’aurait pas été si difficile de le renverser, du moins si le peuple avait su en assumer la décision. Après avoir trop pris au sérieux le surhomme, Malaparte déboulonne celui qui porte « la tomate jaune de son kyste sur sa nuque lardeuse » avec les armes efficaces du rire…

 

      Ecoutez les cris d’une foule consciencieuse, des médias avertisseurs jaloux du point Godwin, de la reductio ad hitlerum : l’extrême-droite sourd sous nos pas, le fascisme est partout, nauséabond à souhait. Bien sûr l’on peut trouver des néo-nazis un peu partout, voire en Italie des afficionados du mythe mussolinien, mais ils sont résiduels. Quoiqu’il ne faille pas négliger la force du mythe, de l’idéologie face aux réalités, qu’elles soient historiques ou présentes. Mais dès qu’un politique, dès qu’un gouvernement n’est pas de gauche, n’est pas socialiste (tiens-donc Mussolini l’était bien lui et Hitler National Socialiste rappelons-le), il est flétri, conspué, plus qu’un Christ aux outrages. Certes sont loin d’être des Christ ces Salvini, Orban, Trump et Bolsonaro, que l’on brocarde en fascistes patentés, mais c’est méconnaître le sens politique. On a vu qu’Hitler et Mussolini était islamophiles (entre collègues l’on se comprend n’est-ce pas ?), ce n’est pas le cas de ces dirigeants contemporains.

      Prenons l’exemple du nouveau Président du Brésil. La proximité de Jair Bolsonaro avec des entités religieuses conservatrices peut hélas le conduire à réduire les libertés individuelles, notamment en ce qui concerne l’avortement et l’homosexualité... Il faut également s’interroger sur le sort des tribus indiennes de l’Amazonie et savoir si l’extension agricole les menace ou si en légalisant la propriété, il s’agira de les protéger des vols de terrains. Excepté ces questions, et tenant compte de la violence urbaine et d’une criminalité galopante qui sévit au Brésil, à laquelle il faut porter remède, les autres aspects de sa politique promise n'ont rien de fasciste, au contraire. A-t-on vu un Etat fasciste proposer la liberté du port d’armes pour que l’individu puisse se protéger d’une criminalité hallucinante, alors qu’il est le criminel en chef s’arrogeant le monopole des armes ? A-t-on vu un Etat fasciste s’appuyer sur des économistes libéraux comme Paulo Guedes, venu de l’Ecole de Chicago ?

      Sans vouloir, du haut de notre petitesse, ôter le moindre mérite à Umberto Eco, nous saurions insinuer que le fascisme ne se reconnait pas qu’aux portes ouvertes enfoncées qui mènent à l’extrême droite, au nazisme et au franquisme, et bien sûr, puisque l’on parle ici depuis l’Italie, au mussolinisme, qui, lui, n’a pas tout à fait réussi son totalitarisme. Ne doutons cependant pas de la délicieuse malice de notre écrivain et intellectuel, qui nous laisse libre d’inférer. En tant que système idéologique holistique qui a cœur de soumettre l’individu à une tyrannie collective incarnée par un Etat, un maître, un guide, il n’est pas seulement fascisme aux chemises brunes et noires. Mais fascisme rouge, mais fascisme vert, qu’il s’agisse d’un vert religieux et théocratique, voire d’un vert écologiste et végan. À l’issue de cette lecture, nous voici savoureusement rassurés : le fascisme ne passera pas, nous savons déjà le repérer avec emphase et bien du ridicule chez Berlusconi et Donald Trump, mais c’est avec les yeux grands fermés que trop d’entre nous ne le voient pas où il faut voir. Le regretté Jean-François Revel[9] parlait à cet égard de Connaissance inutile.

 

 

      L’identité totalitaire du fascisme n’est plus à démontrer. Qu’il soit mussolinien, nazi ou communiste, une même nature viscéralement hostile au libéralisme politique et économique fut à l’œuvre. Reste que le premier, malgré ses exactions et meurtres, est loin d’avoir atteint les tristes records génocidaires de ses frères : en effet Mussolini, assure Frédéric Le Moal, « ne se rangeait pas dans la catégorie des épurateurs sanglants dont l’Europe accoucha à cette époque ». C’est à cette occasion que le mystère semble entier : pourquoi seul l’antifascisme parait-il rayonnant de vertu ? À moins de remarquer sous son vernis de vertu agressive le rouge de sa pulsion totalitaire, comme lorsque des groupuscules prétendent détruire le « Monument à la victoire » de Bolzano, certes d’une esthétique peu convaincante et exaltant la conquête plus que discutable du Südtirol, pour effacer le souvenir fasciste et réécrire l’Histoire. Quand donc saurons-nous être autant anticommuniste, antithéocratique qu’antifasciste ?

 

Thierry Guinhut

 La partie sur Malaparte est parue dans Le Matricule des Anges, avril 2012

Une vie d'écriture et de photographie

 

      

Sasso Piatto, Val Gardena, Trentino Alto-Adige / Südtirol. Photo : T. Guinhut.

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2 novembre 2018 5 02 /11 /novembre /2018 18:09

Mahomet : Le Coran, traduit par Du Ryer,

Arkstée & Markus, Amsterdam et Leipzig, 1775.

Photo : T. Guinhut. 

 

 

 

 

 

Petite revue d’islamologie II.

De l’histoire de la langue et de l’Islam

parmi le destin français.

Jean Pruvost : Nos ancêtres les Arabes ;

Gerbert Rambaud :

La France et l’Islam au fil de l’Histoire.

 

 

 

Jean Pruvost : Nos ancêtres les Arabes. Ce que le français doit à la langue arabe,

Points, 410 p, 8,10 €.

 

Gerbert Rambaud : La France et l’Islam au fil de l’Histoire,

Editions du Rocher, 324 p, 21,90 €.

 

 

 

 

 

      Si les ethnies qui composent en Islam l’oumma, c’est-à-dire « la communauté des croyants », sont infiniment variées, sa langue les unifie : toute ou presque sa pensée religieuse, sinon politique, parle arabe. Or l’expansion territoriale de cette religion combattante entraîna forcément l’ensemencement de ses vocables. Aussi un saupoudrage de l’arabe a-t-il germé dans la langue de Molière. De même, depuis le huitième siècle, elle n’a pas manqué de laisser de graves cicatrices sur le sol et dans la mémoire de notre pays. Il n’est cependant pas certain à cet égard que Jean Pruvost, avec Nos ancêtres les Arabes. Ce que le français doit à la langue arabe, et Gerbert Rambaud, avec La France et l’Islam au fil de l’Histoire, fassent toujours preuve de la même pertinence… Le plaisir de la langue ne doit pas masquer bien des déplaisirs.

 

 

      Peut-on imaginer un titre aussi stupide ? Nos ancêtres les Arabes ! S’agit-il de réécrire l’Histoire au point de l’effacer, d’être complice de certaines pages de l’Histoire mondiale de la France[1] ? D’éradiquer la langue et l’identité françaises, même si ce dernier terme est passablement malaisé[2] ? Certes, il y a bien là un brin de provocation envers la formule abusive « nos ancêtres les Gaulois », car si nos ancêtres réels, au sens génétique, sont pour la plupart gaulois, nos ancêtres culturels furent avant tout les Romains et Grecs, puis les Judéo-chrétiens. Admettons alors que l’auteur de ces modestes lignes est cette fois-ci inaccessible à l’humour, même si le roman national qui s’enorgueillit de notre filiation gauloise fut passablement ridicule, surtout lorsqu’il fut ânonné en Afrique, pendant la colonisation. Il est vrai que le nombre des vocables gaulois, « dont la langue a en réalité disparu depuis le IV° siècle », précise Jean Pruvost, qui soient restés dans notre langue est infime, une centaine peut-être, parmi lesquels l’alouette, l’ambassadeur, le barde, le truand et les verbes jaillir et rayer…

      Dommage, car un tel titre, qui unit la lâcheté, la dhimmitude et le mensonge, sans compter, last but not least, la démagogie et l’opportunisme, cache et dessert un travail de lexicologie fort respectable, une analyse documentée impressionnante. Car il y est question de Ce que le français doit à la langue arabe. Quoique là encore il faille pointer pour le moins une indélicatesse : « l’arabe vient en troisième position après l’anglais et l’italien pour la quantité de termes intégrés au français ». La formulation retorse passe sous silence le fait que 80 % de nos mots viennent du latin, que l’on oublie ici le grec pour 10% et qu’en fait il n’y en a guère plus de 0,7% qui relèvent de l’arabe, soit environ cinq cents, loin derrière l’italien et l’anglais. Il ne faudrait pas oublier que l’arabe lui-même puise nombre de ses mots à d’autres langues (le castrum latin a donné le ksar) et que l’entier de son vocabulaire de Philosophie (falsafa) et de sciences fut fondé par des Syriaques, souvent chrétiens, à partir du grec.

      En effet, entre la colonisation musulmane du bassin Méditerranéen, les Croisades, les échanges commerciaux, les pieds-noirs, l’immigration et le rap, comme toute langue qui s’enrichit de nouveautés venues d’ailleurs, celle de Molière connait l’alcool et l’alchimie (le préfixe al, courant dans la langue de Cervantès, est arabe), l’artichaut et l’estragon, le haschich et le bakchich (passé à l’arabe depuis le perse), l’orange, la banane et l’abricot, la jupe et le henné, la bougie et la carafe,  le zéro et le zénith, l’azur et le hasard, le caïd et le camelot, les échecs et le luth…

      Molière d’ailleurs intègre un « Mamamouchi » à son Bourgeois gentilhomme, comme La Fontaine, après avoir épuisé les fables d’Esope et de Phèdre, se tourne vers celles du Livre de Kalila et Dimna, de l’arabe d’Ibn AL-Muqaffa’[3], quoique ce dernier se contentât de les traduire d’un original indien perdu… Et, merveille des merveilles, n’oublions pas Les Mille et une nuits, traduites de l’arabe par Galland, quoique là encore à peu près tous ses contes viennent de la Perse, de l’Inde et de la Chine.... D’où le rôle de passeur des savants et des commerçants arabes, qui échangent de nouveaux produits en transmettant des mots nouveaux.

      Ainsi Jean Pruvost relève des évidences qu’il est bon de rappeler : « On parle arabe dès qu’on se lève : une tasse de café, avec ou sans sucre ? »  » Merci, plutôt un jus d’orange ». Quatre mots issus de la langue arabe ». Ce sont des vocables de nécessité, comme orange ou coton ; alors qu’il en existe de luxe, selon la distinction de Jean Pruvost, comme talisman ou azimut. Voici, de la même veine, quelques mots scientifiques comme le zénith, le zéro (quoique le concept soit d’origine mésopotamienne), l’algèbre, lui-même dérivé du titre d'un ouvrage rédigé vers 825, le Kitāb al-mukhtaṣar fī ḥisāb al-jabr wa-l-muqābalaAbrégé du calcul par la restauration et la comparaison »), du mathématicien d'origine persane Al-Khwarizmi. N’ayons garde d’oublier les chiffres arabes, quoiqu’ils soient proprement indiens, et que les Arabes n’aient fait que les utiliser et les transmettre, jusqu’à ce que l’Italien Leonardo Fibonacci (l’auteur de la fameuse suite) publie en 1202 son Liber abaci, permette l’explosion du calcul et des mathématiques modernes. Mais aussi évidemment religieux : le Coran signifiant récitation, Islam signifiant soumission, et autre mosquée, minaret, muezzin…

      Le verbe kiffer, devenu courant, voire vulgaire[4], vient lui du kief, le cannabis. Et pour rester dans les bas-fonds de la vulgarité, qui, n’en doutons pas, est de toutes les (in)cultures et langues : le « wesh », à la fois interjection amicale ou provocatrice, à la fois « salut » ou « quoi ? », à la fois un individu, de façon péjorative.

 

 

      Cependant on se serait bien passé du ramadan qui a donné le ramdam (un bruit, un raffut excessifs), d’halal et haram (pur et impur) à cause desquels nous apprenons qu’outre le porc, les chiens et la couleur rouge sont voués à l’exécration. De Dar al-Islam et de Dar al-Harb, ces territoires de la paix, soumis à l’Islam, et ceux de la guerre où l’Islam ne doit avoir de cesse de s’implanter en appliquant sa tyrannie meurtrière. De dhimmi - lorsque les Chrétiens et Juifs sont soumis à l’impôt, au mépris, aux exactions, voire aux massacres -, de djihad et de moudjahidin, de taqiya (la dissimulation). Voire d’assassins (quoique l’étymologie soit ici discutée et que de tels personnages soient consubstantiels à l’humanité entière) venus des hachichins, une secte ismaélite qui droguait ses jeunes adeptes et les plongeait parmi les houris avant de les expédier nantis d’un couteau sacré…

      Voilà pourquoi nous nous enrichissons en nous appauvrissant, ce que ne dit pas notre lexicologue…

      Reste que l’ouvrage de Jean Pruvost, même s’il vient après le Dictionnaire des mots français d’origine arabe, de Salah Guemriche[5], une fois passé nos précautions qui sont plus que rhétoriques, est une mine d’érudition, sans la moindre cuistrerie, une promenade curieuse et gourmande en pays de vocabulaire, parmi laquelle l’on apprend sans pesanteur ni ennui l’origine trop souvent ignorée de nos mots d’usage et de moins d’usage, aussi bien du point de vue historique que de l’évolution historique. Il procède par ordre alphabétique, mais aussi thématique, nous entretenant du corps et de la sexualité, de la médecine et du vêtement, de la nourriture et du combat, parmi vingt-six thèmes.

      L’on aurait bien plus de surprises encore à faire le même voyage auprès des mots venus de l’italien par exemple : ne serait-ce qu’au travers de notre vocabulaire culinaire, et musical qui est tout imprégné de sonates, de piano, de concerto et de vivace… Si l’on ne pense qu’à l’anglais qui lui-même s’enrichit du français via les conquêtes normandes, songeons à l’hébreu, qui nous a transmis l’abracadabra, l’Eden et Satan, Pâques et sémite, l’échalote et le cidre, le chameau et l’onanisme. Et, ô surprise, le mot « palestinien » ; et encore, ô ironie,  le mot « arabe » lui-même !

      Irons-nous jusqu’au japonais avec le zen et le haïku, l’ikebana et le manga, le bento et le bonsaï, le karaoké et le kamikaze, le sumo et l’origami… La langue est plastique, accueillante, enrichissante et richissime. Car amenant de nouveaux mots, elle ouvre de nouveaux univers, de nouvelles béances…

 

 

      Une fois de plus, recourons à la connaissance du passé pour comprendre le présent, voire le futur. Au « fil de l’Histoire », la France et l’Islam sont liés pour le meilleur et plus souvent pour le pire, car, à lire Gerbert Rambaud, les visés de cette religion politique agressent bien souvent la destinée française. Ce sont, pour reprendre l'euphémisme du sous-titre, « Quinze siècles de relations tumultueuses ». Quelques points saillants émaillent cet essai d’une grande clarté : les invasions sarrasines, les croisades, la colonisation et l’invasion d’aujourd’hui. L’expansion médiévale de l’Islam est un déferlement meurtrier (la conversion ou la mort, l’esclavage ou la dhimmitude) qui balaie le Proche-Orient, le Maghreb, les Balkans et la moitié de la France. Perpignan, en 720, voit tous ses habitants tués ou rendus esclaves, Bordeaux est pillé, Sens est assiégée, « Narbonne restera sous domination musulmane pendant quarante ans, jusqu’en 759 ». Les armées sarrasines, « combattants du jihad pour la foi », envahissent la Provence, la vallée du Rhône, l’Aquitaine, entassent pillages et carnages, jusqu’aux coups d’arrêts de Charles Martel et d’Eudes d’Aquitaine. Même si les saccages de Marseille (entre autres) se perpétuent, même si le massif des Maures, au nom révélateur) est occupé pendant un siècle, jusqu’en 990.

      Survenues entre 1095 et 1291, les neuf croisades, dont « le lancement est une réplique aux invasions sarrasines », donnent aujourd’hui lieu à un jugement « totalement anachronique ». Certes violences, massacres et pillages par les Chrétiens ont bien eu lieu, mais hélas comme dans toute guerre, et en répondant aux Sarrasins égorgeurs, mais sachons que les exactions des Croisés contre les Juifs et le saccage de Constantinople furent condamnés par l’Eglise.

Passons sur des épisodes, pourtant non dénués d’intérêt, lors desquels les souverains fomentaient des alliances avec l’empire ottoman, pour contrer la puissance anglaise…

      Cependant la piraterie infeste la Méditerranée, car « l’esclavage est pratiqué de manière industrielle par les pirates musulmans », au point que « entre les XVI° et XVIII° siècles, plus d’un million d’Européens seront réduits à l’esclavage par les Barbaresques ». Voilà qui pousse les Français, les Anglais, et même les Américains (en 1815) à sévir,  jusqu’à ce qu’Alger soit prise par les Français en 1830. Ensuite la colonisation (dont les gens de gauche comme Jules Ferry sont des fervents) mettra à peu près fin à l’esclavage islamique, ce que l’on oublie trop souvent.

      Lors de la décolonisation, le Front de Libération Nationale algérien cumule deux handicaps : il est conjointement socialiste et islamiste : « une fois l’indépendance acquise, l’islam devient religion d’Etat ». Les Harkis, qui ont combattus aux côtés des Français, se replient dans l’hexagone pour échapper au massacre, méprisés : « la gauche les a assimilés à des traitres, à des collabos et ne s’en est pas préoccupé ». En France quelques rares  grands esprits, tels le Général De Gaulle et André Malraux, sont alors conscients de la dangerosité de ce théocratisme qui pouvait renaître du ressentiment et d’un orgueil identitaire. Or « pendant près de trente ans, il est d’une discrétion totale », mais le « regroupement familial » mis en place par Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac va contribuer à changer la donne. Jusqu’à ce que sonne le réveil des consciences anesthésiées : l’année 2016 sacrifie 245 morts sous les coups du terrorisme islamique. Il est temps de comprendre la puissance d’une telle religion, qui prétend interdire toute critique à son égard et imposer ses mœurs liberticides au prix du sang[6].

      « Et maintenant ? », se demande le dernier chapitre de Gerbert Rambaud. L’Historien, par ailleurs connaisseur du Droit puisqu’il est avocat aux barreaux de Paris et de Lyon, et quoique avec prudence, ne laisse pas sourdre un optimisme béat. En effet, l’on soutient la prétendue Palestine, non sans un nauséabond relent d’antisémitisme, les « rebelles syriens, dont la majorité est composée d’islamistes », l’on avalise « l’islamophobie », alors qu’il ne s’agit que d’argumentation critique. Quoique la loi « Informatique et libertés », interdise indûment la publication d’informations religieuses et ethniques, l’on peut penser que l’estimation d’une « rescapée du salafisme[7] », c’est-à-dire huit millions de Musulmans en France, soit proche de la réalité, sans compter l’évolution démographique bien plus ardente que celle des Français non-Musulmans. L’on comptait d’ailleurs 2200 mosquées sur le sol métropolitain en 2015. Certes tous ne sont peut-être pas des radicaux, mais combien sont ceux qui s’ouvrent à un réel libéralisme des mœurs ? 50% des habitants de Roubaix sont Musulmans, affirme Gerbert Rambaud, 42% des naissances de l’année 2016 en Seine Saint-Denis portent des prénoms musulmans (17,3 % dix ans plus tôt), selon le très officiel Institut National des Statistiques Economiques. Et les voici inféodés par des imams exportés par les pays du Golfe, du Maghreb, la Turquie, infiltrés par le salafisme, le wahhabisme, les Frères musulmans…

      « Aucun exemple dans l’Histoire n’a montré une civilisation multiculturelle réussie dans la durée », déplore notre historien. Si ce n’était que cela ! Mais l’Islam est ataviquement imperméable au multiculturalisme. Là encore, outre la connaissance du passé, la connaissance des religions, de cette religion, de son livre et de ses lois[8], fait tragiquement défaut à l’immense majorité de nos contemporains.

      La « laïcisation des valeurs chrétiennes », dont les Droits de l’homme sont issus, s’est faite lentement, parfois dans la douleur des exactions et spoliations lors de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Il est à craindre que cette dernière couleuvre avalée, la vipère vieille de quinze siècles soit un boa constrictor. Aussi la France, et l’Occident tout entier ne sont déjà plus entièrement Dar al-Harb, mais par bribes en extension Dar al-Islam, parce que déjà conquis, ce qui est le devoir de tout bon Musulman. Comme le répète le cheik Yousouf al-Qaradawi (en 2012 à Rome) : « Avec vos lois démocratiques, nous vous coloniserons. Avec nos lois coraniques, nous vous dominerons ». En effet l’ONU (où siègent 57 pays musulmans au travers de l’Organisme de Coopération Islamique) « préconise pour la France l’entrée de 16 millions de migrants de 2020 à 2040, quand « la Commission Européenne de Bruxelles, intitulée Eurislam, promeut le multiculturalisme et donc l’implantation de l’Islam pour ces mêmes migrants. Avec financement des fonds européens, bien évidemment ». Faut-il qualifier de tels objectifs de traîtrise ? « A-t-on peur d’affirmer les valeurs qui ont fondé la France ? conclue Gerbert Rambaud, qui souhaite par ailleurs que les Musulmans qui les refusent accomplissent leur « hijra », « leur retour en terre d’Islam, quittant la terre des incroyants » ; sauf qu’ils ont de fait conquis « les territoires perdus de la République[9] ». Beat Ye’or n’avait peut-être pas joué que dans l’arène de la théorie du complot pour hallucinés d’extrême droite en anticipant « l’Eurabia[10] ». Reste que la vocation de l’Historien, s’il peut et doit faire bénéficier son lecteur des leçons du passé, du plus lointain au plus proche, n’est pas de l’ordre de la prédictologie oraculaire[11].

      L’ouvrage de Gerbert Rambaud, qui est loin d’être celui d’un naïf, estun récit argumenté clair, synthétique, informé, direct et cependant nuancé, ne masquant ni les avantages ni les inconvénients de la colonisation par exemple. Si la thèse n’est pas agressive, l’on en ressort pour le moins méfiant envers un expansionnisme musulman, qui, malgré de salutaires et provisoires coups d’arrêts depuis quinze siècles, redevient plus agressif que jamais et ne semble pas près de se convertir à la tolérance et à la paix…

 

      Quod erat demonstrandum : l’enrichissement du langage d’une nation vient aussi bien des amis que des ennemis (dont il faut à cet égard apprendre l'idiome) à moins qu’il ne devienne un appauvrissement, un étranglement de la langue. Gardons le langage et sa multiplicité originaire et créatrice, mais  gardons-nous de nos ennemis. Pendant plus de deux siècles les Sarazins ont dévasté la France ; en faudra-t-il autant pour les subir de nouveau, quand l’Espagne a dû user de huit siècles pour s’en libérer, même si la société d’Isabelle la Catholique n’était guère libérale. Prenons-y garde, ce n’est pas aujourd’hui, et à la mode médiévale, une armée déferlant toutes armes dehors ; mais une masse d’abord silencieuse, puis, usant de ses atouts démographiques avec le concours de migrants et des prosélytes pétrodollars des monarchies du Golfe, un concours de pratiques tyranniques, totalitaires : le halal et le haram, les femmes voilées, le mariage forcé, le retour du blasphème interdit et condamné, les tribunaux de la charia, les Lumières étouffées par l’obscurantisme… Est-ce ce que nous voulons pour nos enfants ?

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

Voir : Petite revue d'islamologie I : L'histoire de l'Islam Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus


[3] Ibn AL-Muqaffa : Le Livre de Kalila et Dimna, Klincksieck, 2012.

[5] Salah Guemriche : Dictionnaire des mots français d’origine arabe, Seuil, 2007.

[7] Henda Ayari : J’ai choisi d’être libre, rescapée du salafisme en France, Flammarion 2016, p 175.

[9] Les Territoires perdus de la République, sous la direction d’Emmanuel Brenner, Pluriel, 2017.

[10] Bat Ye’or : Eurabia : L'axe Euro-Arabe, Jean-Cyrille Godefroy, 2006.

 

Saint Jude portant les instruments de son martyre,

Völlan / Verano, Südtirol /Trentino Alto-Adige.

Photo T. Guinhut.

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26 septembre 2018 3 26 /09 /septembre /2018 18:20

 

Fresques XIII° siècle, St Katherina, Tiers / Tires, Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Pour l’amour du Moyen Âge.

Jacques Le Goff :

Hommes et femmes du Moyen Âge ;

C. H. Lawrence : Le Monachisme médiéval ;

Pascale Fautrier : Hildegarde de Bingen.

 

 

 

Jacques Le Goff : Hommes et femmes du Moyen Âge, Flammarion, 448 p, 25 €.

 

 C. H. Lawrence : Le Monachisme médiéval, Les Belles Lettres, 432 p, 27 €.

 

 Pascale Fautrier : Hildegarde de Bingen. Un secret de naissance, Albin Michel, 352 p, 22 €.

 

 

 

 

 

 

      Un trou noir semblait anéantir la civilisation, du moins selon la vision héritée des Lumières, entre le déclin de l’Empire romain et la relève de la Renaissance. Pourrions-nous cependant croire qu’un millénaire soit dépourvu de personnalités marquantes, en même temps que symboliques de cet âge élevé de la chrétienté ? Or Jacques Le Goff, ange de l’Histoire, vient peser les âmes médiévales, avec son livre Hommes et femmes du Moyen Âge, qui, au-delà d’une portée biographique, permet de comprendre les enjeux et la mémoire d’une ère bien plus fascinante qu’il n’y parait. Si l’on y vit à l’ombre de l’Eglise chrétienne, elle est plus lumineuse qu’imaginée, y compris dans le cadre du Monachisme médiéval examiné par C. H. Lawrence. Au point que l’on y trouve également place pour les femmes, comme cette étonnante Hildegarde de Bingen, dont Pascale Fautrier restitue l’identité historique et intellectuelle.

 

      Suave invitation, initiation brillante, somptueusement illustrée, ainsi se présente cette nouvelle édition[1] de l’encyclopédique Hommes et femmes du Moyen Âge, rédigée avec clarté et sous la direction de Jacques Le Goff par une brassée d’historiens zélés. Parmi une bonne partie de l’Europe (n’est-elle pas née au Moyen-Âge ?[2]), et selon la progression chronologique, l’on voyage allègrement du IV° siècle pour Saint Augustin d’Hippone, au tournant de la Renaissance (quoique cette dernière ne soit qu’une certaine continuité) pour Christophe Colomb, qui « agissait comme un homme typiquement médiéval ». Sans omettre, avec un certain humour, des « personnages imaginaires » : il n’est à cet égard pas certain que les lecteurs chrétiens seront ravis de trouver, à mi-chemin d’Arthur et de Satan, de Mélusine et de Renart et de Robin des Bois, la Vierge Marie… Cependant la vérité historique du personnage étant faible, mieux vaut la considérer sous l’angle du développement du culte marial…

      Figurer les personnages célèbres peut paraître une façon de dire l’Histoire passablement désuète, tant on s’est évertué à en fouiller la dimension sociale, des mœurs et des sensibilités, comme le font Alain Corbin[3] ou Jean-Claude Bologne[4]. Ce sont cependant, affirme avec pertinence Jacques Le Goff, les « révélateurs de leur temps ». À n’en pas douter, il s’inscrit dans la tradition des Vies parallèles des hommes illustres de Plutarque. Là ne voisinent pas seulement rois guerriers et ecclésiastiques, mais aussi des savants, y compris dans le domaine de la musique, comme Gui d’Arezzo qui inventa le système de notation musicale qui est encore le nôtre, ou Suger, « l’inventeur de l’art gothique », ou encore Raymond Lulle qui appris l’arabe pour convertir les infidèles par l’argumentation plutôt que par l’épée.

      Il s’agit d’alors de corriger des présupposés. Bernard Gui, par exemple, n’est pas le fanatique inquisiteur de Toulouse que l’on croit, mais un « juge pondéré ». Autre présupposé, la Renaissance comme nouvelle ère. Ce qui serait une hérésie pour bien des historiens, Jacques Le Goff estime que cette dénomination, si elle est justifiée dans le domaine des arts, devrait plutôt laisser place à un plus long Moyen-Âge qui ne prendrait fin qu’avec l’Encyclopédie des Lumières et la Révolution industrielle, ce qui n’a rien de saugrenu.

      Contrairement à ce l’on pense communément, les femmes ne sont pas méprisées au Moyen-Âge. Certes elles ne peuvent être prêtres, mais bien reines, comme Aliénor d’Aquitaine, béguines, moniales, mères supérieures de couvent, Dames de courtoisie, enfin Saintes, ce qui est le sommet de l’humanité pour la Chrétienté. Ainsi, au-delà de Jeanne d’Arc, l’on découvre une aristocrate lettrée du IX° siècle, Dhuoda, une auteur de deux sagas islandaises, Gudrid Thorbjarnardottir, sans omettre la fastueuse Hildegarde de Bingen ou Christine de Pisan.

 

 

      L’on pourra s’étonner de ne guère trouver ici d’artistes, hors Hildegarde de Bingen déjà nommée, les peintres Cimabue, Giotto et Jean Fouquet, mais songeons qu’ils étaient alors le plus souvent anonymes. La présence d’écrivains doit nous en consoler, lorsqu’ils sont de la carrure de Dante[5] et de Boccace, dont Le Décaméron est « un message de liberté, qui vaut pour la femme comme pour l’homme (chose inouïe pour l’époque !) ». Sans compter la puissance du théologien Saint Thomas d’Aquin, auteur de la monumentale Somme théologique, qui affirmait d'ailleurs en son prologue : « Ainsi est-ce bien une même conclusion que démontrent l’astronome et le physicien, par exemple, que la terre est ronde[6] ». Ce qui, à l’encontre des ignorants qui proclament qu’alors l’on pensait la terre plate, confirme la thèse de Jacques Le Goff : « Mon Moyen-Âge s’éloigne radicalement -il en est presque le contrepied- de l’image d’un Moyen-Âge obscurantiste ». Cette immense période créatrice, technologique, philosophique, musicale, littéraire et poétique[7], s’affirme encore plus à partir du X° siècle pour culminer dans « le temps des cathédrales » pour reprendre le titre de Georges Duby[8].

      La naissance des langues romanes, français, italien, ou de l’anglais, sont également des traits saillants d’un Moyen-Âge pourtant abonné au latin. Le courtois Bernard de Ventadour, Chrétien de Troyes, Dante et Chaucer sont parmi les créateurs d’un esprit nouveau. Or pas de personnalités juives ici, car souvent chassés d’Europe, comme Maimonide qui partit écrire au Caire ; peu de musulmanes, hors Averroès, tant ses commentaires d’Aristote plurent aux scolastiques, et Saladin qui chassa les Croisés de Palestine, considéré cependant comme un homme vertueux.

      Plaisir de l’esprit, ce volume est également un bonheur pour les yeux : parmi sculptures, peintures et vitraux, ce sont les manuscrits enluminés qui pullulent, colorés, éblouissants. Par exemple ceux consacrés aux Commentaires sur l’Apocalypse par l’abbé Beatus de Liébana, composés à partir de 776. Car le Moyen-Âge c’est aussi l’abandon du papyrus en faveur du parchemin, du volumen en faveur du codex : notre livre.

      Les esprits chagrins trouveront peut-être que certaines biographies sont un peu succinctes, oubliant par exemple que le grand Charlemagne fit massacrer 4500 Saxons. Rappelons-leur que ce livre a le mérite d’offrir une vision panoptique du Moyen-Âge, et qu’une telle initiation invite à poursuivre ses recherches, ne serait-ce qu’au moyen de la bibliographie.

 

 

      Sans nul doute Saint Benoît de Nursie, fondateur entre 530 et 540 de la règle bénédictine, est l’une des personnalités marquante de l’ouvrage de Jacques Le Goff. Il est également l’un des piliers du Monachisme médiéval, bellement rédigé par Clifford Hugh Lawrence, qui, lui aussi, permettra de saper bien des préjugés sur les moines fainéants et oppresseurs, libidineux et abrutis par les messes trop matinales, même si de tels excès ont pu exister.

      Avant le IV° siècle, celui qui désirait se consacrer à Dieu recherchait la solitude du désert, entre Egypte et Syrie, comme le fit Saint Jérôme[9]. Ce pourquoi le vocable monachisme vient du grec « monos » qui signifie « seul ». L’anachorète, l’ascète, l’ermite fuient le monde et les passions humaines, choisissent le renoncement, la pauvreté et l’élan vers la transcendance, l’union avec Dieu enfin. Outre Saint Antoine, l’on se rappelle Siméon le Stylite, qui vécut quarante-sept ans isolé au sommet d’une colonne.

      Peu à peu cependant, le cénobite préfère la compagnie de ses semblables : sous l’impulsion de Saint Pacôme, l’on s’agrège en communautés. Avec Saint Basile, l’on doit préférer, à la vie solitaire, la loi de la charité, d’où la communauté, où l’on doit obéissance au Père supérieur : l’abbé. C’est toute la justesse de la pensée de Saint Benoît que d’établir cette règle qui veut que le moine partage sa journée entre la prière, le travail et l’étude. Au contraire de règles parfois sévères, voire cruelles, la règle de Saint Benoit est celle d’une « famille spirituelle » indulgente : « Nous espérons, écrit-il, n’inspirer rien de pénible, rien d’accablant ». Choisir d’adhérer à une telle règle est une prison rassurante, mais ouverte en direction de l’altitude de la spiritualité. Voilà de plus qui permet de lutter contre l’acédie, ce démon de l’ennui et de la mélancolie, et de servir à la fois les hommes et Dieu. En Gaule, ce sont les « saints itinérants », Saint Martin de Tours et Saint-Hilaire de Poitiers, qui répandirent le monachisme occidental, puis en Irlande avec Saint Patrick, mais aussi en Espagne, dans l’Empire germanique…

      Il fallait alors composer avec le pouvoir politique, qui parfois dotait les monastères. Ce pourquoi, une certaine adaptation étant nécessaire, naquirent d’autres règles, d’autres ordres monastiques. Cluny, fondée en 909 devint une véritable pépinière : « À la fin du XI° siècle, au faîte de sa magnificence, Cluny était à la tête d’un empire monastique comptant des centaines d’abbayes d’obédience et de prieurés dans toute l’Europe occidentale ». Un tel succès s’explique par son message : « le monde séculier irrémédiablement pécheur » n’a pour seul recours que la vie monastique, « seul chemin vers le salut » face à la menace du Jugement dernier. Mais au XII° siècle, des troubles semèrent la confusion. D’aucuns voulaient revenir à « l’Eglise primitive ». Moins de richesse, moins de corruption avec le monde séculier, clamaient-ils. D’où le retour aux mouvements érémitiques, avec Saint Bruno et les chartreux. Revenir à la simplicité christique, tel fut le vœu de Sain François, donc des franciscains et des frères mendiants. À Cîteaux, les cisterciens désiraient une vie « ascétique et isolée ». D’où la célèbre controverse entre cisterciens et clunisiens. D’autres ordres apparurent, parfois militaires à l’occasion des croisades, comme les fameux chevaliers du Temple, parfois hospitaliers. Mais au cours du XIV° siècle, le déclin des effectifs, les guerres et la peste, dispersèrent et fanèrent nombre de communautés monastiques. Le XV° siècle ne les vit pas disparaître, mais diminuer drastiquement…

      Ne l’oublions pas : bien vite, le fleuron des monastères devint le scriptorium, où l’on produisait la plus grande majorité des manuscrits, souvent enluminés, sacrés et profanes, tel Aristote traduit presque entièrement par Jacques de Venise au Mont Saint Michel[10], qui peuplaient les bibliothèques du Moyen-Âge.

      Moins documentés sont les monastères féminins. Sont-elles « moniales ou servantes ? » La règle est aménagée à l’égard du « sexe faible », qui ne peut travailler aux champs. Les nonnes sont recluses et se voient refuser tout rôle apostolique. Leurs monastères sont soumis à l’autorité de ceux masculins. Ce qui n’empêcha pas la prolifération des « sœurs cisterciennes » et des « béguines », tenantes d’une « forme de vie religieuse plus libre et plus novatrice », quoique vue parfois comme hérétique. Travaillant le tissage, la couture et la broderie, elles subvenaient à leurs besoins et sortaient pour soutenir les pauvres et les malades.

      Ecrit en réponse et en remerciement à l’égard de l’hospitalité des Bénédictins de Saint-Benoît-sur-Loire, cet essai ne prétend pas être une somme définitive, mais à une telle modestie répond une érudition amène et roborative. L’on saura ce qu’est un novice et un oblat, l’on connaîtra le rôle éducatif des monastères… Avec soin et alacrité, C. H. Lawrence dresse un tableau riche et documenté, précis et nuancé du bouillonnement du monachisme. Nanti d’une bibliographie et d’un précieux index des lieux et des personnes, de chapitres clairement disposés, de « L’appel du désert » aux « frères mendiants », c’est un ouvrage aussi didactique que plaisant, qui, au-delà de paraître bien austère par son sujet, est tout à fait passionnant. Et bien qu’il ne nous donne pas forcément l’envie de devenir moine, il a la délicieuse capacité de captiver son lecteur.

      Le péché mignon des biographies de saints est l’hagiographie, c’est-à-dire une vie idéalisée, en vue d’édifier le lecteur et de le conduire à une adhésion sans faille au bien-fondé de la religion chrétienne et de sa destination divine. Or Pascale Fautrier œuvre avant tout en historienne, montrant qu’Hildegarde de Bingen n’est pas native d’un modeste village de Rhénanie, comme aimerait le laisser croire la pieuse légende. Elle voit le jour en effet en 1098 et, quoique restée peu connue dans la clôture de son couvent des bords du Rhin jusqu’à l’âge de quarante ans, elle est bien native d’un domaine royal, la forteresse de Bökelheim. Certes l’auteure reprend la thèse de Franz Staab, mais ce dernier, mort trop tôt, lui laissa reprendre le flambeau. Une enquête minutieuse permet alors de retracer le parcours d’une femme emblématique.

      Nous connaissions les talents de Régine Pernoud, qui commit un agréable Hildegarde de Bingen[11]. Or à cet exercice d’admiration, voire de « prosélytisme chrétien », Pascale Fautrier ajoute une conscience d’historienne critique, voire fort polémique (l’est-elle trop ?) à l’égard de ses prédécesseurs en la matière, y compris Sylvain Gouguenheim[12]. Hildegarde n’a rien d’une jeune moniale inculte, elle est assez vite « magistra » des jeunes oblates, abbesse du monastère de Rupertsberg et déjà connue comme thaumaturge. Mais, à quarante-deux ans, une « tempête visionnaire » l’assaille, au point qu’elle doive consigner ses cosmologiques, prophétiques et apocalyptiques visions dans le Liber Scivias, encouragée en la matière par son « prieur » et secrétaire Volmar. L’équivalent de six cents pages imprimées, trente-cinq fascinantes illustrations de la main de l’auteure, le « Sache les voies du Seigneur » relate et figure vingt-six visions mystiques. Que l’ascétisme, le régime exclusivement végétarien, les migraines ou l’ergot de seigle aient pu contribuer à de telles hallucinantes visions n’enlève rien à leur beauté et à la rectitude de leur théologie morale. Suivront Le Livre des mérites et Le Livre des œuvres divines. Ce dernier est une théologie du cosmos, dans laquelle la terre, le corps humain, l’âme et Dieu sont en relation. Une figure angélique, pour donner un exemple, s’adresse à notre prophétesse : « C’est moi l’énergie suprême, l’énergie ignée. C’est moi qui ai enflammé chaque étincelle de vie. Rien de mortel en moi ne fuse. De toute réalité je décide. Mes ailes supérieures englobent le cercle terrestre, dans la sagesse je suis l’ordonnatrice universelle[13] ». C’est splendide, certes un peu fumeux, mais pas si loin finalement des prophéties de William Blake[14].

      Incroyable Hildegarde de Bingen, qui alla jusqu’à prêcher en public contre le fanatisme cathare, puritain, misogyne et antiaristocratique. En un monde dominé par les hommes, elle publia au XII° siècle ses somptueuses affabulations mystiques, qui reçurent l’assentiment des pouvoirs religieux et politiques, séduits par ce qui devient un levier de la gloire de l’Eglise germaine. De plus, porter Hildegarde au pinacle, ce fut un moyen de « lutter contre le rationalisme naissant ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Malgré ses encyclopédiques connaissances médicales et botaniques dans les pages de son Liber subtilatum diversarum naturarum creaturarum, elle n’est pas un esprit scientifique rationnel, mais une compilatrice inspirée. Ce Livre des subtilités des créatures divines ne permet guère d’identifier toutes leurs plantes ; en revanche son apport dans le cadre de ce que nous appelons la médecine psychosomatique n’est pas sans intérêt. Enfin Les Causes et les remèdes peut aujourd’hui étonner par une certaine « crudité sexuelle », cependant conforme à la théologie du mariage de l’époque.

      Pour elle, « l’âme est musique par essence » et « félicité ». Ce pourquoi elle compose de la musique instrumentale et vocale : plus de soixante-dix chants liturgiques et autres hymnes, formant la Symphonie de l'harmonie des révélations célestes, ensemble fascinant.

      À la fois théologienne, scientifique à sa manière, musicienne, elle est presque un esprit universel, que Pascale Fautrier s’attache à insérer dans la réalité profuse de son temps, ce au moyen d’une impressionnante érudition. Reste qu’elle est conforme à son époque, lorsqu’elle œuvre en une théologie politique, considérant la nécessité des classes sociales : pour Pascale Fautrier, elle est une « théocrate », ce qui n’est pas forcément un compliment. Surtout, l’essayiste montre qu’elle est un témoin de ce « pouvoir féminin » qui n’a rien de négligeable au XII° siècle. Elle insiste sur « cette quasi-égalité de genre dans la haute aristocratie féodale et cléricale ». Dommage seulement que son opus n’intègre pas de reproductions des enluminures de son modèle, ce que fit celui de Régine Pernoud.

      Nous passerons sur les excès de ceux qui phagocytent Hildegarde de Bingen au panthéon de leur pseudo philosophie new age, ou la révèrent comme la sainte patronne des médecines douces. Contentons-nous d’apprécier celle qui fut canonisée, puis déclarée Docteur de l’Eglise en 2012, comme une théologienne, une mystique rare, une scientifique à la mesure de son temps et une merveilleuse compositrice, dans le cadre du chant grégorien.

 

      S’il en était besoin, nos auteurs, non sans le secours de l’étonnante Hildegarde de Bingen, nous ont convaincu de la richesse du Moyen Âge. Ira-t-on jusqu’à ne plus pouvoir trouver l’adjectif « moyenâgeux »  comme une insulte, comme une opprobre jetée à la face de l’Histoire d’une humanité précieuse, même si inféodée au christianisme, même si la plus grande moniale associait à ses chants un messianisme politique qui nous laisserait aujourd’hui pour le moins sceptiques. Allons sans tarder écouter ses virtuoses antiennes mariales qui résonnaient dans les cloîtres du monachisme, ses vertigineux répons adressés à l’Esprit suprême ; nul n’est besoin d’être croyant pour plonger en cette extase[15].

 

Thierry Guinhut

Une vie-d'écriture et de photographie

 

 

[1] Auparavant parue dans la collection « Champs Flammarion ».

[2] Jacques Le Goff : L’Europe est-elle née au Moyen Âge ?, Seuil, 2003.

[6] Saint Thomas d’Aquin : Somme théologique, tome I, Cerf, 1984, p 154.

[8] Georges Duby : Le Temps des cathédrales, Gallimard 1976.

[10] Sylvain Gouguenheim : Aristote au Mont Saint-Michel, Seuil, 2008.

[11] Régine Pernoud : Hildegarde de Bingen. Conscience inspirée du XII° siècle, Editions du Rocher, 1994.

[12] Sylvain Gouguenheim : La Sibylle du Rhin, Hildegarde de Bingen, abbesse et prophétesse rhénane, Publications de la Sorbonne, 1996.

[13] Hildegarde de Bingen : Le Livre des œuvres divines, Albin Michel, 2011, p 122.

[15] Hildegarde de Bingen : Les Chants de l’extase, Sequentia, Deutsche Harmonia Mundi, 1994.

 

 

Chiostro dei Francescani, XIII°, Bolzano / Bozen, Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

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23 août 2018 4 23 /08 /août /2018 11:23

 

Fresque XIV°, Duomo, Bolzano / Bozen, Trentino Alto-Adige, Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Déboires et bonheurs du Scandale.

Jean-Claude Bologne : Histoire du scandale ;

Eléa Baucheron et Diane Routex :

Le Musée des scandales.

 

 

Jean-Claude Bologne : Histoire du scandale, Albin Michel, 304 p, 20,90 €.

 

Eléa Baucheron et Diane Routex : Le Musée des scandales. L’art qui fâche,

Gründ, 176 p, 24,97 €.

 

 

 

 

 

 

      Malheur au média par qui aucun scandale n’arrive. Ne court il pas le risque de se voir négligé, boudé par son lectorat, promis au marais de l’indifférence ? Il s’agit bien là d’un renversement des valeurs, alors que Jésus clamait : « Malheur à celui par qui le scandale arrive» ! Car, « s’il est nécessaire qu’arrivent des scandales[1] », mieux valait que le vice ou le péché restât privé, offert au secret de la confession, plutôt qu’étalé sur la place publique où il risquait de semer le désordre, comme si se décrochait la cloche de l’église pour sonner le malheureux… D’où la nécessité d’une réflexion sur l’évolution de la notion de scandale. Or l’historien se découvre soudain un sujet digne de son clavier, en la personne de Jean-Claude Bologne, qui étale avec une saine impudeur sa roborative Histoire du scandale ; tandis qu’Eléa Baucheron et Diane Routex s’acoquinent avec « l’art qui fâche » en faisant défiler un piquant Musée des scandales. Autrefois huile enflammée des mœurs, le scandale n’est-il pas devenu l’huile sainte des médias, le miel de l’art contemporain, à moins qu’il ne soit  déjà rance et avarié ?

 

      Un ministre socialiste du budget qui pratique la fraude et l’exil fiscal (quoique cela dissimule un plus grand scandale, celui de l’enfer fiscal[2]), un favori du prince qui s’adjuge indument des pouvoirs de police et de tabassage, des prières de rue (où se trouve le scandale, dans les faits, ou dans le silence qui voile le scandale ?), un chômage qui ne baisse pas alors que des pays voisins jouissent du plein emploi, on userait salive et clavier à énumérer les motifs de scandale. Cependant, comme en une déclaration d’intention, Jean-Claude Bologne montre que l’indignation à l’occasion d’une révélation scandaleuse « permet d’innover, de dépasser des valeurs désuètes ou, au contraire, de consolider des normes dont la transgression soulève un tollé général ». Ainsi les deux facettes, positives et négatives, du phénomène participent des évolutions et des soubassements moraux de nos sociétés.

      Aujourd’hui, comme le souligne notre prolifique historien[3], « chaque journal télévisé déballe quotidiennement son lot de scandales sanitaires, alimentaires, écologiques, financiers, politiques, judiciaires ». Les médias s’en nourrissent, appâtent et captivent ainsi lecteurs et spectateurs. D’autant que l’universel média, internet pour ne pas le nommer, permet de contourner les normes et les interdictions locales et nationales en affichant, si le curieux le veut, un festival de croix gammées, une exposition de cadavres humains dans une galerie, les exécutions de l’Etat islamique, sans compter les informations et images manipulées pour le bien de la cause et le mal de la pensée. Aussi, aux législations, doit s’ajouter, voire se substituer le jugement individuel, en toute connaissance de cause ; au service duquel la réflexion et les comparaisons de l’historien sont ardemment nécessaires.

      L’essai de Jean-Claude Bologne a l’insigne mérite de ne pas se limiter, comme attendu pour un ouvrage d’historien, à une liste chronologique et commentée. Classées par types et familles idéologiques, les scandales sont bientôt problématisés, analysés dans leur fonction de signal des mentalités et des interdits, autant que de dépassement. En ce sens, ils sont nécessaires aux évolutions et au bien-être de nos sociétés. Plus de scandales ? Alors ils seraient enfouis sous le non-dit, le mensonge, caractéristiques des régimes totalitaires ; ou arasés par le relativisme, l’indifférence morale…

 

 

      Après celui, originel, d’Eve et du serpent, Jésus n’est-il pas un scandale ? Chassant les marchands du temple, accueillant une prostituée, se prétendant fils de Dieu… Ce pourquoi son malheur fut d’être crucifié. Peine scandaleuse, réservée aux esclaves, impossible pour un dieu ! Superstition, hérésie, libertinage, la liste est longue des péchés qui éclatent au grand jour de la chrétienté menacée. « C’est le créateur ou le tentateur qui place sur le chemin de l’homme la pierre sur laquelle il trébuche ».

     Les Grecs honnissent les actions et paroles impies qui peuvent faire choir le châtiment sur la cité ; il en est de même pour l’hubris, qui est à la fois orgueil et démesure. Combien de tragédies ont pour cause des scandales! Alors que Socrate et Diogène[4] délivrent leur enseignement philosophique à coups de paroles scandaleuses. Comme Caïn tua son frère Abel, Romulus tua Rémus. Ce sont scandales originels, préludes à de longues listes, parmi lesquelles Catilina figure en bonne place dans les écrits de Cicéron. Rome, tout au long de sa République et de son Empire, est pétrie de scandales, qu’ils s’appellent Antoine et Cléopâtre, Néron ou Caligula.

      Dans l’Occident chrétien apparaissent de nouvelles catégories : scandale actif ou passif, il faut alors tenir compte de l’intention pour statuer sur l’éventuel châtiment. Ainsi « l’Eglise s’est longtemps enfermée dans cette logique, considérant que le scandale actif de prêtres pédophiles ne devait pas être dénoncé publiquement, car cela aurait entraîné un scandale passif : la défiance de la communauté vis-à-vis de ses pasteurs ». Une oreille moderne ne l’entend pas ainsi et préfère appliquer le code pénal. Le Pape François, en 2015, a d’ailleurs mis fin à cette « argutie canonique ».

      Cependant des fils conducteurs traversent les siècles. Avec Christine de Pisan, Jeanne d’Arc fait partie des « femmes scandaleuses », choquant surtout par ses habits masculins. Fut-elle l’ancêtre des femen ? Qu’elles furent suffragettes anglaises ou résistantes au voile aujourd’hui, elles sont encore scandaleuses. Mais lorsqu’elles agissent au nom de la liberté et des valeurs occidentales, elles sont conspuées, emprisonnées et exécutées au nom d’une théocratie barbare et totalitaire. Ce pourquoi il est nécessaire de savoir au nom de quelles valeurs le scandale bruit sur la terre.

      Voltaire est un jalon d’importance. De l’affaire Calas à celle du chevalier de La Barre, ce n’est plus le scandale du catholicisme bafoué qui a droit de cité, mais celui d’une injustice effroyable : il s’agit du « retournement du scandale contre celui qui l’a dénoncé ». Bientôt « la Révolution française et l’expansion de la presse entreront pour beaucoup dans le passage du scandale à l’affaire ».

      D’abord religieux et sacré, le scandale devient politique, judiciaire, plus tardivement écologique, au gré de la pente des mentalités. Ce qui « heurte la raison, la morale ou la foi » est tour à tour scandale diabolique, divin, et surtout humain. Désormais ce dernier choque comme choquaient l’idole et le blasphème, quoiqu’il s’agisse de « laïcisation du scandale ». Sacralisation du peuple, de l’art, de l’argent, de la nature, de l’enfant, voilà que l’évolution des mœurs permet l’éclosion d’inédites pépites scandaleuses. Aux nouvelles valeurs répondent de nouvelles transgressions dignes de l’étonnement et de la vindicte publique. Quoique vouloir dénoncer le scandale de l’esclavage puisse amener à vouloir déboulonner des statues de Confédérés aux Etats-Unis, ou celle de Colbert qui participa à l’écriture du Code noir. En ce sens brûler d’éradiquer des pans de l’Histoire apparait bien comme une scandaleuse pulsion totalitaire.

      En conséquence, nous direz-vous, où est le scandale? Dans les Plantes Génétiquement Modifiées, où dans l’obscurantisme des faucheurs ? Dans les emplois familiaux et plus ou moins fictifs facturés par un Député (parmi bien d’autres et alors qu’il s’agissait d’un problème moral et non d’une illégalité) ou dans l’injuste éviction d’un candidat aux élections présidentielles ? Pour rappel, il est rapidement question des affaires qui furent des pierres d’achoppement pour le pouvoir, de l’affaire Urba sous Mitterrand à celles affectant, avec plus ou moins d’efficacité, Dominique Strauss-Khann, ou Hillary Clinton. Faut-il compter parmi les scandales la loi Pleven qui permet à des associations de se porter partie civile en justice pour défendre des intérêts plus ou moins idéologiques ?  Ce ne sont que quelques-unes des allusions placées çà et là par notre historien, mais d’autant plus éclairantes, parmi un essai toujours documenté et toujours passionnant. Il a le mérite insigne, malgré quelques négligeables approximations (sur le Contre les Chrétiens de Celse prétendument perdu et sur une relation de cause à effet entre le politiquement correct et le terrorisme à expliciter) de nous interroger sur l’évolution de nos valeurs et de nos émotions, pas toujours alliées à la raison et à la connaissance. Car les « stratégies de scandalisation », des journaux à scandales aux leviers politiques, risquent fort à la fois de rater leur but tant ils se succèdent et de naufrager l’intelligence de ceux qui les suivent de la manière la plus grégaire.

      Reste que « le paradoxe entre l’universalisme et le communautarisme est un défi du monde de demain ». En effet leurs sens du scandale peuvent-être radicalement opposés. Les caricatures de Mahomet et l’attentat contre Charlie Hebdo en sont un exemple frappant. Il nous faut sans nul doute apprendre à supporter avec paix, voire humour, que qui que ce soit scandalise notre sacré, laïc ou religieux. Les mots ne sont que des scandales mineurs où l’on doit pouvoir rire de tout[5], quand l’incitation au meurtre, qu’il s’agisse de rap ou de sourate, est un scandale majeur, seul punissable au regard de la loi.

 

      Ainsi, plus largement, la littérature, à laquelle Jean-Claude Bologne fait trop peu allusion, dit l’indicible, raconte l’irracontable, soulève les loups de l’humanité. Du Tartuffe de Molière aux Verset sataniques de Rushdie, l’hypocrisie et le dogmatisme aveugle des religions se voient exhibées. Ouvrons alors Ces Livres qui ont fait scandale[6] pour croiser comment le Parti Communiste accueillit avec horreur le J’ai choisi la liberté de Kravchenko, comment le puritanisme anglo-saxon apprécia Lolita de Nabokov. Il est est à craindre qu’aujourd’hui, malgré sa langue somptueuse et ses stratégies narratives retorses, ce dernier roman croulerait encore plus sous la vindicte du spectre de la pédophilie.

      Jean-Claude Bologne a beau jeu de consacrer l’un de ses derniers chapitres à l’art. Le scandale, entre les yeux ouverts sur ce que l’on ne veut pas voir en peinture et la sortie du formalisme et de l’académisme, tant en musique qu’en peinture, emprunte une « fonction de créativité ». Au-delà de la bataille d’Hernani en 1830 et du Sacre du printemps de Stravinsky en 1913, l’urinoir de Duchamp casse l’art en deux : sa sacralité n’est plus que dans le regard fortuit d’un spectateur qui l’élève à une dimension muséale incongrue. La représentation du Christ cependant reste au long des siècles un indicateur précieux. Les nus musculeux de Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine durent voir leurs parties génitales recouvertes par des linges, ce qui valut au peintre de la pudeur le surnom de « Braghettone ». Trop de sang, de chairs tuméfiés heurtèrent les fidèles de la crucifixion. Aujourd’hui encore, quoiqu’intelligemment défendue par des ecclésiastiques qui y virent la réactivation de la conscience du scandale de la croix, l’œuvre photographique « Piss Christ[7] » de Serrano fit bouillir ceux qui crurent se sentir arrosés.

      L’art ne fut-il pas toujours scandaleux ? Menacé par son éventuel statut d’idole, par la querelle byzantine des iconoclastes, pire, par l’interdit absolu de la représentation humaine et divine qu’exige l’Islam, il réclame toujours son statut légitime d’éveil des consciences, de nouveauté piquante et de prurit des scléroses. À ce compte, la censure ne désarme pas, comme témoigne le providentiel volume concocté par Emmanuel Pierrat : 100 œuvres d'art censurées[8].

      Aujourd’hui l’art contemporain, à force de scandales, voit son pouvoir de scandale s’émousser. Lui qui se scandalise encore de voir s’exhiber la ringarde peinture, semble devenir un dinosaure affaissé, dont les viandes sèches s’évaporent sur la route de l’Histoire de l’art. À tel point que l’on puisse se demander si l’art contemporain est encore de l’art, s’il n’est plus qu’un ersatz, une pincée obligée de provocation sénescente dans l’espace vide des lieux d’exposition parsemés de tas, d’objets ruinés, de bidules empruntés à l’électroménager et à la voierie, le tout enveloppé d’un concert pompeux de concepts questionnant tautologiquement la légitimité de l’art et arborant un engagement politique et anticapitaliste suiviste et creux…

 

 

      Un complément judicieux à l’ouvrage informé de Jean-Claude Bologne se présente sous la forme d’un livre d’art, qui aurait pu choisir d’être un catalogue chronologique, mais a préféré jouer la carte du thématisme : « Sacrilège, Politiquement correct, Scandales sexuels et Transgression artistiques », se succèdent avec plus ou moins d’adresse, dans l’album conçu à quatre mains par Eléa Baucheron et Diane Routex,  intitulé Le Musée des scandales.

      Fort soignées, les reproductions indispensables, de tableaux, sculptures et autres installations, ne manquent pas à l’appel, depuis la Renaissance jusqu’au plus urgent contemporain. Certes l’on pourra regretter que la pliure du volume affecte hypocritement le point stratégique de La Maja desnuda de Goya. Et si l’album est fait pour aguicher la narine de l’acquéreur par l’effluve du scandale, tout en présentant des œuvres parfois méconnues (Auguste Préault ou Paul Chevanard au XIX° siècle), il répond bien à son objectif : cataloguer les occurrences, en montrant combien les pouvoirs du christianisme, du politique et des minorités sont fort chatouilleux, et bien souvent le plus ridiculement du monde.

      Les analyses jointes à chacune des œuvres présentées sont un peu minimalistes. Suffisantes pour un ouvrage d’initiation et grand public, elles ne laissent pas d’être lacunaires si l’on désire se plonger dans des problématiques esthétiques, historiques, sociologiques et métaphysiques inévitablement afférentes aux plus réussies des productions ici exposées, forcément inégales, comme dans toute anthologie, forcément soumises à des choix parfois discutables. Il faudra également pardonner une désastreuse coquille, qui fait Staline accéder au Pouvoir en « 1934 », alors qu’il s’agit de 1924 (ce à propos de Malevitch).

      Evidemment ce sont les corps et la sexualité qui posent d’abord problème. Trop réalistes ou trop esthétisés, ils exhibent la finitude, la dégradation de l’homme, fût-il pape, comme lors du portrait d’Innocent X par Velasquez, mais aussi le soupçon du pouvoir d’Eros, comme lorsque le Saint Sébastien de Fra Bartolomeo suggère de coupables désirs à une pénitente. Bien que mystique, le « long dard en or » brandi par un ange vers les entrailles de Sainte-Thérèse sculptée dans le marbre blanc par Le Bernin permet aux prudes de faire flèche de toute indignation.

      L’indignation sociale et politique de l’artiste, qu’il s’agisse des satiriques Caprices de Goya ou de la poire figurant Louis Philippe sous le trait de Daumier, s’attire la colère et la censure des pouvoirs en place. L’on se doute qu’être aujourd’hui un plasticien chinois, comme Ai Weiwei, dont l’épouse exhibe sa culotte sous le portrait de Mao, n’est pas de tout repos…

      Ne sapons pas le moral des troupes par un tableau de soldats morts dans la boue des tranchées, ne prenons pas le risque de figurer parmi les « Artistes dégénérés », exhibés par les suppôts d’Hitler dans l’Allemagne nazis, gardons-nous bien d’offenser les minorités, les enfants, les femmes, les noirs, les homosexuels, les transgenres, les animaux, ad nauseam… C’est ainsi que la liberté de l’art, la créativité se dessèchent comme peau de chagrin.

      Faut-il classer la peinture d’Artemisia Gentileschi parmi les scandales sexuels, pénaux, féministes ? Se représentant d’une manière splendide et hyperréaliste, en 1620, sous les traits de l’héroïne biblique Judith décapitant un Holopherne qui exhibe le visage stupéfait de son violeur, elle crie justice avec d’implacables giclures de sang.

      La désacralisation de l’art, dégradé par la banalité de ses sujets, de ses techniques et de ses matériaux, émeut également les puristes. Vidéos et photographies floues, Merde d’artiste par Manzoni, coulures brutales de Jackson Pollock, colonnes tronquées noires et blanches de Buren : à partir de quel moment l’art se suicide-t-il[9] ? L’on ne sait plus si c’est de l’art ou du cochon, selon le calembour consacré, lorsqu’en 2010 Wim Delvoye (l’auteur de la « machine à caca ») tatoue des porcs dont la peau tannée sera encadrée, ce qui fait couiner les défenseurs des animaux. On regrette qu’il n’ait pas songé à leur tatouer une sourate du Coran pour l’offrir à la vénération de La Mecque. Un homme également tatoué par ses soins dévouera sa peau post mortem à l’exposition. « Bizarrement les choqués du cochon ne se sont pas offusqués », ironisent notre duo de commentateurs…

      Alors que nombres d’artistes ne prétendent ni ne savent devoir susciter l’ire des spectateurs, comme Véronèse posant un chien sur le devant de La Cène, ou un japonais qui se voit reprocher de prétendus faux billets, les plus contemporains en font profession. Le scandale est la condition sine qua non de leur protestation, de leur notoriété et de leur portefeuille.

      Se targuer d’être celui par qui le scandale arrive ne suffit évidemment pas à la qualité d’une œuvre d’art. Aux côtés de Damien Hirst, dont les crânes constellés de diamants ou de mouches noires sont de fabuleux memento mori, Maurizio Cattelan, si décrié, restera pourtant l’un des plus profonds plasticiens du contemporain. En 2001, Him défraie la chronique, surtout lorsqu’il est exposé à Varsovie en 2012, où le souvenir des exactions nazies contre les Juifs reste prégnant : il s’agit en effet d’un Hitler de cire et en costume de ville, agenouillé, les mains jointes. Outre que la photographie en noir et blanc ne rend que peu justice à l’œuvre (il en existe en couleur dans une chapelle), le commentaire ne glose guère sur la question de la culpabilité, du pardon, de l’imprescriptible, sur l’époustouflante dimension historique et métaphysique de l’œuvre. Du même, en couverture, La Nona Ora : le pape Jean Paul II s’écroule sur fond rouge, abattu par une météorite. C’est encore en la catholique Varsovie que l’esclandre prit des proportions délirantes. Alors que, dans la tradition du « Christ au outrages », un pape n’est plus qu’un homme, usé, frappé, définitivement mortel. En son esthétique simplicité, l’œuvre questionne l’infaillibilité papale, la volonté divine, le hasard cosmique, et ce doute que tout vrai Chrétien doit avoir éprouvé, comme Jésus sur la croix…

 

      A contrario du mensonge et de la manipulation, rien de plus beau qu’une vérité scandaleuse. Ne dénonce-t-elle pas le scandale fondamental : celui de l’ignorance, pire, de l’ignorance militante, de l’obscurantisme et du mensonge érigé en loi ? Quand l’opinion, la doxa, la morale, la bien-pensance s’émeuvent, le scandale n’est pas loin, nuisible ou utile. Il est la pierre d’achoppement, selon l’étymologie latine ecclésiastique et a fortiori grecque, sur laquelle butent et se blessent l’habitude et les conventions. L’humanité et la vertu se heurtent cependant au scandale fondamental : la gravité du péché, le mal. Du nazisme à l’islamisme en passant par le communisme, l’Histoire du mal se pourlèche de scandales. Ainsi, autant la vertu que le vice, le délit, le crime et la tyrannie, peuvent être de scandaleux monstres dont la cloche résonne sur la terre et sur l’air des médias, fendant les cranes mieux que tout verbe, toute peinture, si scandaleux soient-ils. Que la prudence de la raison nous préserve des émotions trop scandaleuses !

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Matthieu, 18.7.

[6] Etienne de Montéty : Ces Livres qui ont fait scandale, Le Figaro / Favre, 2013.

[8]  Emmanuel Pierrat : 100 œuvres d’art censurées, Chêne, 2012.

[6] Voir : L'art contemporain est-il encore de l'art ?

 

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Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

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Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Prières nocturnes, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

 

Garcia Lorca

Homosexualité, mort et création

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

 

 

 

 

 

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

 

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

To a young marble Aphrodite

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Trois peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

Nouvelles du jour et de la nuit

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable : médecine et amour

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Rêveur romantique, conquérant du nazisme

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'état ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

La Croisade roumaine des enfants, Les Vies parallèles du poète Eminescu

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Sommes-nous islamophobes ?

Guerre : Honni soit qui Syrie pense

Christianophobie et désir de barbarie

Attar : Le Cantique des oiseaux

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'integrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

K. Dick

Miller ou l'avatar de Philip K. Dick

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

Georges Steiner, tragédie et réelles présences du langage

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manea

La Tanière, La Cinquième impossibilité

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Du renseignement comme sécurité sociale à la lumière de L'Esprit des lois

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

Panoptique de surveillance et holocauste

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, A l’estomac, Snuff

Orgasme et science-fiction politique

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, nouvelles

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

R.D.A.

Tellkamp : La Tour ; Seiler : Kruso

 

 

 

 

 

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

Jésus l'Encyclopédie et chrétiennes uchronies

Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

Rios Alice

 

Rilke

Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Rivas

L'Eclat dans l'abîme. Mémoires d'un autodafé

Rivas

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome : Barbares, socialisme, climat, épidémies

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

Ursula Le Guin : La Main gauche de la nuit

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie, une conscience londonienne ; No Smoking, un Candide au pays des non-fumeurs

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare : six Sonnets traduits

Traduire et vivre les Sonnets de Shakespeare

Sonnet à Shakespeare

A une jeune Aphrodite de marbre

Un faussaire shakespearien, Arthur Philips : La Tragédie d’Arthur

Réécritures de La Tempête à Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Durmarque : Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Le Livre des vices privés et politiques

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

A une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Traduire les Sonnets de Shakespeare

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

Sorrentino

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Steiner

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Tejpal

La Vallée des masques, communauté sectaire

Tejpal 1

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

 

 

 

 

 

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Thoreau

Journal, Walden et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

 

 

 

 

 

 

Tolstoï

Sonate familiale chez Sofia & Léon Tolstoi, chantre de la désobéissance politique

 

 

 

 

 

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

« Hommage à la culture communiste »

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

Mussolini et le fascisme

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Tejpal : La Vallée des masques

Meerbraum, Mandelstam, Yousafzai

 

 

 

 

 

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Trump

Entre tyrannie et rhinocérite, éloge et blâme

 

 

 

 

 

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

 

 

 

 

 

 

Utopie, dystopie, uchronie

Etat et utopie de Thomas More

Zamiatine, Nous et l'Etat unitaire

Huxley : Meilleur des mondes, Temps futurs

Orwell, un novlangue politique

Margaret Atwood : La Servante écarlate

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Scheers, Walton

Utopies politiques radieuses ou totalitaires : More, Mangel, Paquot, Caron

Dyschroniques, dystopies, écofictions

Histoire des pandémies littéraires

A. Waberi : Aux Etats-unis d'Afrique

Alan Moore : V for vendetta, Jérusalem

L'hydre de l'Etat : Karlsson, Sinisalo

 

 

 

 

 

 

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Le Héros discret de la culture : la civilisation de la littérature contre la Civilisation du spectacle

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vila-Matas

Vila-Matas écrivain-funambule

 

 

 

 

 

 

Vin et culture alimentaire

Histoire du vin et de la bonne chère de la Bible à nos jours

 

 

 

 

 

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

De la Famille royale au Grand partout

Guerre et paix en Central Europe

Vollmann famille royale

 

Volpi

A la recherche de Klingsor

Des cendres du XX°aux cendres du père

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire, retrouver notre sens politique : Fanatisme, Traité sur la tolérance

Espmark : Le Voyage de Voltaire

 

 

 

 

 

 

Vote

De l’humiliation électorale

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

Voyage, villes

Villes invisibles et imaginaires : Calvino, Anderson

Flâneurs, voyageurs : Benjamin, Woolf, Deville

 

 

 

 

 

 

Wagner

Tristan und Isolde et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Walcott

Royaume du fruit-étoile, Heureux voyageur

Walcott poems

 

Walton

Morwenna, Mes vrais enfants

 

 

 

 

 

 

Welsh

Drogues et sexualités : Trainspotting, La Vie sexuelle des soeurs siamoises

 

 

 

 

 

 

Whitman

Nouvelles et Feuilles d'herbes

 

 

 

 

 

 

Wideman

Trilogie de Homewood, Projet Fanon

Le péché de couleur : Mémoires d'Amérique

Wideman Belin

 

Williams

Stoner, drame d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

Winterson

Winterson ou l'autobiographie féministe

Winterson Oranges Couleur

 

Wolfe

Le Règne du langage

 

 

 

 

 

 

Yeats

Derniers poèmes, Nôs irlandais, Lettres

 

 

 

 

 

 

Wordsworth