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26 mars 2017 7 26 /03 /mars /2017 16:36

 

Sculpture XVII°. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Face à faces avec l’art et l’histoire du visage

 

par Hans Belting.

 

 

Hans Belting : Faces. Une histoire du visage,

traduit de l’allemand par Nicolas Weill, Gallimard,

Bibliothèque illustrée des Histoires, 432 p, 35 €.

 

 

      Cacher, punir, annihiler le visage équivaut à un mépris de l’identité, à une négation de l’individu. À l’encontre d’un tel meurtre symbolique, la culture européenne, à travers ses mœurs et ses images, a eu soin de le fixer, d’en interroger les formes, le sens et l’émotion, en particulier à travers le dessin, la peinture, la science, puis la photographie, le cinéma. Cependant, pour le critique d’art et anthropologue Hans Belting, cette quête des traits d’autrui et de soi n’aboutit qu’à dérober sa vérité, qu’à un masque. À travers une exploration multipiste et cultivée, saura-t-il nous livrer la clef de l’intimité et de la fonction de ces « faces » qui pullulent dans l’histoire de l’art et des médias, ou nous dissoudre dans l’aporie de la représentation ?

      Au commencement était l’autre. Seule la découverte de son propre reflet, rendue visible par le mythe de Narcisse a pu faire toucher à celui qui regarde son propre dessin. Bientôt l’on prend conscience que le visage remplit plusieurs fonctions : « de signe identitaire, de vecteur d’expression et enfin de d’espace de représentation », annonce Hans Belting.

      La typologie des visages évolue-t-elle d’époque en époque ? De l’icône christique des primitifs italiens, en passant par le réalisme psychologique de Dürer, jusqu’à la déconstruction de l’art contemporain, les images de nos musées en témoignent à leur façon. Dans son livre, Hans Belting prévient : « le visage est conçu comme le point de fuite de toutes les images qui, soumises au flux ininterrompu du temps, achoppent sur son caractère irreprésentable ». Plus tard, le cinéma également fait son entrée, avec un plan de Persona d’Ingmar Bergman, cependant en frontispice, pour signifier « la possibilité de s’approcher du visage humain [qui] est l’originalité première et la qualité distinctive du cinéma ». Mais aussi la vanité de l’apparence, de son ombre. Car l’image « ne retient pas la vie ».

      Les masques tribaux et cérémoniels sont la « voie » des mythes, selon Lévi-Strauss[1], quand le maquillage, antique et moderne, est la voie de la séduction : ce qu’associe le visage aux yeux fermés et le masque baoulé de Côte d’Ivoire, dans la photographie de Man Ray en 1926, « Noire et blanche », étonnante collusion temporelle et de civilisations. Dans le théâtre antique, le masque, iconique de la Tragédie ou de la Comédie, sert de porte-voix à l’acteur, ombre de son personnage. Outre la « Sainte face » du Christ et le Saint-suaire de Turin (étonnamment absents en cet essai), qui relèvent à la fois de la présence, de la mort et de l’au-delà, il s’agit d’examiner notre ultime portrait, moule mortuaire ou crâne, objets cultuels ou mémoriels. Il y a donc une fonction cathartique à l’œuvre dans tous ces faux visages, originellement iconiques, cependant symboliquement vrais.

      La cour et la diplomatie, y compris portraiturées, sont « une société de masques », renvoyant à l’hypocrisie. Au XVIII° siècle, le visage devient plus social encore, lorsqu’il est signifiant à la manière de Lavater, dont la physiognomonie prétend lire les caractères, les vertus et les vices. Ensuite, la phrénologie, prétendue « science du crâne », malgré l’apparente caution de celui de Schiller, n’est pas plus signifiante. Darwin étudie pourtant « l’expression des émotions ». Bizarrement, Hans Belting oublie Cesare Lombroso, aux thèses racialistes fumeuses, qui dans son travail de criminologue, prétendait distinguer une héréditaire criminalité au moyen de l’apparence physique. Le visage devient un type, social ou racial, de plus avec les photographes allemands du début du XX° siècle, se prêtant à toutes les illusions, à tous les déterminismes, à tous les masques idéologiques.

 

 

      La deuxième partie de l’essai s’intéresse à la représentation, lorsque la civilisation occidentale s’est séparée des masques pour accéder au portrait, en particulier avec Jan Van Eyck au XV° siècle, passant « du visage sacré au visage-sujet », de façon à accéder à la ressemblance, là où l’autoportrait prend de plus en plus d’importance. Les certitudes du réalisme imitatif se brisent jusqu’à la rage hurlée de l’effacement chez Francis Bacon. Ce dernier se heurte à la lisière du blasphème envers la face humaine, faite dit-on à la semblance de Dieu, surtout s’il s’agit d’un de ses papes, enlaçant le cri existentiel contemporain à la philosophie de l’absurde. Aujourd’hui la photographie « rivalise avec la peinture en adoptant le format géant de toiles de musées ». Sans parler de la mode hypercontemporaine du selfie (que l’auteur n’aborde pas). Cependant, malgré l’intériorité des productions de Rembrandt et la multiplication du réflexe photographique, la même difficulté résiste toujours : « appréhender un moi inexprimable en rendant le visage visible ».

      « Consommation médiatique », ainsi s’ouvre la troisième partie. Production et reproduction, frénétiquement, s’emparent de notre société de masse et de communication. Jusqu’à l’écœurement des clichés (au double sens révélateur) : une « société faciale » (dixit Thomas Macho) déferle au service de la « société du spectacle » chère à Guy Debord. En particulier grâce à l’imprimé, la photographie, le cinéma, puis au « temps réel » de la télévision et de la vidéo. Ce qu’au-delà des journaux et des films, illustre avec tant de force les faciès des dictateurs, affichés au fronton de la gloire éternelle, adulés par les foules, puis lacérés et abattus lorsque la révolte prend feu. Songeons au destin particulièrement iconique et ironique du portrait de Mao, conçu à des fins de culte de la personnalité et de propagande totalitaire en Chine, à la fois « icône d’Etat et idole pop » ludique, trop ludique, par Andy Warhol… Il s’agissait pour ce dernier d’élire « the most important figure » du siècle, à l’exclusion hypocrite d’Hitler, jusqu’à en faire un « wallpaper », un papier-peint. Après avoir, dit-on, dénoncé le consumérisme capitaliste, dénonçait-il le tyran chinois ou faisait-il du despote un objet de consommation désirable pour les foules ? Question que n’aborde pas Hans Belting.

 

      Les identités se cristallisent et s’échangent lorsqu’un artiste envisage de représenter moins son visage que celui qui lui est intérieur. Ainsi la plasticienne Nusra Latif Qureshi superpose sur un ruban de neuf mètres une vingtaine de photos de son passeport, un profil moghol enluminé et un autre de la Renaissance vénitienne : elle est Pakistanaise et exposa lors de la Biennale de Venise. Hans Belting y voit avec justesse un « palimpseste », où se croisent histoire du visage et Histoire de l’art, ce pourquoi il a choisi d’en orner la couverture de son volume, non sans pertinence.

      Une plasticienne contemporaine est centrale -et avec raison- en cet essai : c’est l’Américaine Cindy Sherman, dont les multiples figures historiques photographiques cachent et révèlent son propre visage, grimé, surmaquillé, augmenté : « elle utilise des prothèses, des faux nez,  ou des joues postiches ». Elle se métamorphose en femme de Rubens ou en Bacchus du Caravage, y compris en couverture d'Artstudio. Comme un écho des jeux de rôles, des chirurgies esthétiques, un pied de nez aux technologies de reconnaissance faciale.

      En guise de conclusion provisoire, Hans Belting invoque les « cyberfaces », ces « masques numériques » de la « postphotographie » et de la « technofiction », qui sont « culture des surfaces plutôt que des corps ». Virtuel, le visage peut devenir « un assemblage de traits physionomiques multiples », au moyen par exemple du morphing. Imaginons alors un portrait puzzle de la naissance à la mort, un accéléré mosaïqué, ou une projection du désir qui ferait de notre visage une fiction, qui donc nous permettrait d’assister au retour du masque, qui consiste « à laisser tomber le monde de l’empirie et à ébaucher un univers imaginaire au-delà de l’espace physique et des limites corporelles établies ». De plus, en jouant sur les identités virtuelles, aussi bien mensongères qu’idéalisées, un peu comme sur Facebook, la face humaine devient moins révélatrice d’une peau sur les os que d’une polymorphe identité mentale. Là où le technofantasme peut s’exercer, les faciès de l’art n’ont pas fini de se métamorphoser.

 

 

      Etonnante à cet égard est cette « cyberutopie », lorsqu’un artiste russe, Konstantin Khudiakov, exhibe en 2004 un « mur d’icônes », intitulé Deisis, agrégeant Christ et saints, faits de photomontages numériques repeints, donnant à voir, dans un hyperréalisme plastique, ce qu’auraient vraiment été ces derniers de leur, mais dans une lumière supposément supraterrestre. On devine que les réactions furent contrastées et polémiques. La poursuite du visage idéal, qu’il soit érotique, sage ou transcendant, traverse et transfigure toutes les époques, passée et futures. Ce à l’exclusion du refus de la monstration du visage féminin et de la représentation de tout visage, pensée comme idolâtre en une religion moyen-orientale.

      Même si Hans Belting fait parfois un peu trop errer son motif du masque au travers de son essai, s’il n’est pas toujours aussi attentif au visage sculpté (hors Rodin), il s’agit là d’une somme superbe, prenant en écharpe l’art, les temps, les mentalités et les concepts… On ne le lira pas seulement comme une Histoire de l’art monographique, mais comme une sociologie du visage, comme une lecture philosophique des faces de nos mémoires et de nos projections, où sans faute apparaissent le Roland Barthes de La Chambre noire[2] et le Gilles Deleuze de L’Image-mouvement[3]. De surcroît, il ne lui a pas échappé de consacrer une page inspirée à cette œuvre par-dessus toute impressionnante, lorsque que le Caravage fait brandir à David la tête coupée de Goliath : elle n’est autre que l’autoportrait du peintre. L’on ne saurait mieux faire dans le memento mori, dans la vanité et l’effroi que l’artiste, tout transcendant soit-il, ne soit que chair et sang, bientôt cadavre. Son rouge sang est-il celui de la peinture ?

      Doué d’une remarquable clarté de l’érudition, l’historien d’art allemand, indubitablement philosophe esthétique, Hans Belting, est loin d’être pour nous un inconnu. Qu’est-ce qu’un chef d’œuvre ?[4] se demandait-il, examinant la question des critères d’appréciation et des hiérarchies artistiques. Son infatigable curiosité le poussa jusqu’à investiguer entre Florence et Bagdad. Une histoire du regard entre Orient et Occident[5]. Avec cet essai aux « faces » nombreuses, aux yeux sans cesse curieux, il sollicite le regard du lecteur, du spectateur, et du penseur que nous sommes, y compris à notre insu, devant ce mystère d’autant plus grand qu’il est devenu œuvre d’art, icone politique et publicitaire, et masque de la présence absente. Edité, illustré, imprimé, relié avec un soin aussi rare que précieux, ce volume est parfaitement digne de la prestigieuse collection de « La Bibliothèque illustrée des Histoires », aimée par une secrète confrérie de lecteurs d’un goût raffiné. Il faut se souvenir que Pierre Nora y publia les trois volumes des Lieux de mémoire, que Jean Starobinski[6] s’y glissa grâce à son Invention de la liberté, 1700-1789, qu’Edouard Pommier y fit briller ses Théories du portrait. De la Renaissance aux Lumières[7], qui mérite de figurer, en confondant avec Hans Belting leurs profils voisins, dans la bibliothèque choisie de tout amateur d’Esthétique.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

[1] Claude Lévi-Strauss : La Voie des masques, Skira, Les sentiers de la création, 1975.

[2] Roland Barthes : La Chambre claire. Notes sur la photographie, Seuil, 1980.

[3] Gilles Deleuze : L’Image-mouvement. Cinéma I, Minuit, 1983.

[4] Hans Belting : Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre ?, Gallimard 2000.

[5] Hans Belting : Florence et Bagdad. Une histoire du regard entre Orient et Occident, Gallimard, 2012.

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18 mars 2017 6 18 /03 /mars /2017 07:26

 

Plage de Beauregard, Ars-en-Ré, Charente-Maritime. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Derek Walcott, poète des Caraïbes :

 

Le Royaume du fruit-étoile, Heureux le voyageur.

 

 

Derek Walcott : Le Royaume du fruit-étoile, Heureux le voyageur,

traduits de l’anglais par Claire Malroux,

Circé, 1992, 120 p, 87 F et 1993, 170 p, 110 F.

 

 

 

Enfin Derek Walcott vint. Les rochers errants de ses poèmes peuvent ranimer en nous le goût du « fruit heureux » de la poésie, pour reprendre les mots de ses deux titres parus en français. Né en 1930 à Sainte-Lucie, dans les Petites Antilles anglaises, décédé en 2017, il fit ses études à la Jamaïque, et poursuivit de front l'animation d'un atelier de théâtre et l'écriture de pièces comme Le rêve sur le singe des montagnes. Il enseigne depuis aux Etats-Unis. Mais c'est d'abord le poète emblématique des Caraïbes que le Prix Nobel 1992 a couronné pour de nombreux recueils, dont Autre vie, Le golfe, Grappe de mer… Quoique Le Royaume du fruit-étoile et Heureux le voyageur soient indubitablement les plus remarquables, entraînants, imagés, parfois polémiques…

 

Loin de se replier sur le nombril abstrait de l'être heideggérien absent ou sur le champ de la linguistique et de la déconstruction dont se gargarise une bonne part de la poésie française et américaine, sans compter le maigre culte des objets et du quotidien sans lyrisme, Derek Walcott s'ouvre sur le monde, sur les hommes, dans leur géographie et leur histoire. L'exil du Russe Joseph Brodsky chassé par le régime soviétique ou les paradis fiscaux des Caraïbes peuvent nourrir le poète comme autant de thèmes dont l'universalité vient s'ancrer, comme du temps de William Shakespeare, dans le contemporain. Walcott ne cède pas au désespoir des voix condamnées à rester sans portée. Loin des fumées des camps de concentration chantées par la beauté des voix défaites de Nelly Sachs et de Paul Celan, loin de ceux qui clamèrent qu'écrire était impossible après Auschwitz et Hiroshima, loin de ceux qui crurent réduire la pensée poétique à la quintessence de la sobriété et à un au-delà suicidaire de la parole, Walcott, sachant qu'il écrit « aujourd'hui après Dachau et non après Jésus-Christ », renfloue les pouvoirs et les navires du langage pour une ulysséenne et moderne traversée. On se souvient d’ailleurs que revenant à l’un des fondamentaux originaires de la poésie occidentale, il a publié une réécriture épique d’Homère en sept livres et en hexamètres, Omeros, située autour de Sainte-Lucie, en Caraïbes contemporaines, hélas non traduite.

 

 

Sans vouloir revenir en arrière, sinon en écho aux accents classiques des Quatre quatuors de T.S. Eliot, Walcott renoue avec les richesses de la langue et de l'image. Il fait éclater la langue en « feuilles d'îles rousses » qui agrègent dans la métaphore maritime autant de réalités individuelles, sentimentales, politiques et métaphysiques. De même, il n'hésite pas à avoir recours à la poésie narrative, au souffle de l'épopée, nuancé s'il le faut d'ironie, pour, loin de l'aphorisme exsangue, impulser une dynamique voyageuse, une pulsion cosmique, et donner au recueil la dimension d'un portulan aventureux d'hier et d'aujourd'hui.

L'on pense bien sûr au sonnet « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage » de Joachim du Bellay. L'errance n'est plus un geste vide, elle se fait somme patiemment acquise de connaissance et d'amour. Cet Ulysse, ici explicitement métaphorisé, effectue un périple dont les Ithaque et les Cyclope sont dispersés, du « sol grec » aux Caraïbes et aux côtes américaines. Le voyage s'élargit à la recherche des diverses racines culturelles du poète qui plongent dans les terreaux de Rome et d'Athènes, du Nord et du Sud, de l’Afrique, des Etats-Unis et du Yucatan. Quelques-uns en effet parmi les ancêtres de Walcott ont dû passer les colonnes d'Hercule de la vieille Europe pour mêler leur sang à celui des « native Americans » et des esclaves noirs:

« Je ne suis qu'un nègre rouge qui aime la mer, 

j'ai reçu une solide éducation coloniale,

j'ai du Hollandais en moi, du nègre, et de l'Anglais,

et soit je ne suis personne, soit je suis une nation. » 

Ainsi, le destin personnel du poète parle pour chacun de ceux qui s'interrogent sur leur généalogie, leur identité et leur condition, sur le sens de leur problématique, parfois tragique, mais fabuleux cheminement. La voix du poète a le même degré de responsabilité que l'élu, non au sens romantique du sage hugolien, mais au sens du mandat démocratique au service d’une cosmopolite nation.

De même, il va porter une langue et une thématique aussi métissées que ses origines. En Ulysse, dépositaire de l'imaginaire grec, il emprunte les facettes diverses des destinées et des cultures à travers les espaces et les temps de l'humanité. Il se fait conquistador rêvant de l'or de l'utopie et du meurtre, colon et quaker de Nouvelle-Angleterre, noir à fond de cale vers les bagnes agricoles, Indien voyant son exotique paradis pourrir sous le ver des économies de corruption.

 

 

 

Chacun trouve ici des traces de sa langue, du « bobohl » créole aux jurons adressés à « l'île merdique ». L'anglais de Walcott se métisse et s'évade, donnant une autre dimension à l'utilitaire impersonnalité de l'anglais international. Les notes triviales côtoient et enrichissent les images grosses d'émanations poétiques fabuleuses, dignes de modernes Métamorphoses d'Ovide. Une intense émotion humaine faite de sensations courantes révèle à chaque instant le bonheur d'exister et de parler dans le monde. Car Derek Walcott croit en la langue du poème, en son éros, en ses « réelles présences », pour reprendre le titre de George Steiner[1]. S'il sent que « parfois la Muse s'en va, la Muse quitte l'Amérique », observant avec tendresse les Etats-Unis malades, il s'écrie soudain :

« Voici que je tombe amoureux de l'Amérique. 

Il me faut mettre les petits galets froids de la source

sur ma langue pour apprendre son langage,

parler en tremble et en bouleau, avec assurance. » 

Partout, le poète lit sur le monde le chiffre de la nature et de l'être: « l'aigrette sur une tablette de boue imprime son hiéroglyphe », y compris dans « le meilleur des Tiers mondes », où corruption et pauvreté sont le terreau d'un nouveau monde en gestation.

Embrassant « les dialectes de son archipel », les langues et les cultures, le poète caraïbe a pu être associé à l'étiquette imprécise de la World Fiction. Incarnant peut-être la revanche du Sud sur le Nord, revitalisant les langues des grandes traditions littéraires occidentales (anglais, français, espagnol) par les sangs mêlés des continents indiens, de l'Amérique latine et des pays arabes, la World Fiction rassemble des auteurs aussi divers que Carlos Fuentes, Salman Rushdie, Shashi Taroor, Amitav Gosh, Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant. Le goût de la somme et de l'épopée, de l'ironie et des réseaux langagiers, une baroque gourmandise de la vie et des mots caractérisent ces auteurs de la World Fiction.

 

 

Selon le poète russe Joseph Brodsky, Walcott vient d'une « Babel génétique ». Lui-même Prix Nobel en 1987, il est un admirateur et ami de Walcott auquel il consacra un petit essai : Le bruit de la marée. Leur fécond dialogue trouva son assomption dans un des plus beaux et dramatiques poèmes de Walcott : « Forêt d'Europe ». Forêt de vers dans laquelle il évoque le goulag et l'exil du poète russe, l'inscription de sa poésie dans l'universel, puis sa citoyenneté dans une langue nouvelle, cet anglo-américain où ils confluent. « Archipel du Goulag » et « Archipels de tourisme de mon Sud » se répondent, mais n'empêchent pas que la poésie soit « le pain qui dure quand ont pourri les systèmes ». Cette belle confiance dans la langue mène également Brodsky à la recherche des fondations et de l'avenir des langues, de l'Acqua Alta[2] de Venise, à la Suède et à l'East River, en passant par ses merveilleuses « Elégies romaines[3] » qui font rebondir l'écho de Goethe et les incessants miracles du présent du poème devant les soubresauts de la nostalgie.

 

C’est alors que Joseph Brodsky et Derek Walcott sont des nouveaux classiques. Si le Prix Nobel de littérature peut souvent se tromper, il aura eu par deux fois le mérite de remarquer une éthique et une esthétique poétiques qui sachent ne pas dire non au souffle lyrique appliqué à la vie et aux enjeux du monde contemporain. Au contraire d’une poésie française rétractée sur le rejet du lyrisme, sur l’abus des objets, voire des déchets du quotidien. Peut-être Derek Walcott n'a-t-il que le tort de sortir le poème de son ghetto et de sa honte d'être poème. Indubitablement, il a pour lui, et pour nous, le bonheur des voyages de connaissance, dans les temps et les lieux qui font le contemporain. Lui aussi, comme de Mandelstam auquel il rend hommage dans « Forêt d’Europe », il peut dire « chaque / métaphore le secouait de frissons ». Pour nous avec lui, voilà ce qu’est la poésie :

« mais aujourd’hui cette fièvre est un feu et sa braise

réchauffe nos mains, Joseph, tandis que nous grognons en primates,

échangeant des gutturales dans cette grotte d’hiver

d’un pavillon marron et, qu’en rafales dehors,

les mastodontes de leurs systèmes éventrent la neige. »

 

Thierry Guinhut

Article paru dans La République des Lettres, mai 1994, ici augmenté.

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2]  Joseph Brodsky : Acqua Alta, Arcades Gallimard, 1992.

[3]  Joseph Brodsky : Poèmes 1961-1987, Gallimard, 1987, p 230-236.

 

Plage de Beauregard, Ars-en-Ré, Charente-Maritime. Photo : T. Guinhut.

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4 mars 2017 6 04 /03 /mars /2017 10:30

 

Sevilla, Andalucia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme,

suivis d’un éloge du polythéisme.

Jean Robin, Olivier Hanne, Maurizio Bettini.

 

 

Jean Robin : Le Livre noir du catholicisme, Tatamis, 360 p, 20 €.

Olivier Hanne : Le Génie historique du catholicisme, L’Homme Nouveau, 426 p, 23,50 €.

Maurizio Bettini : Eloge du polythéisme,

traduit de l’italien par Vinciane Pirenne-Delforge, Les Belles Lettres, 216 p, 14 €.

 

 

 

 

 

      « Tu ne tueras point », ordonnent les tables de la Loi mosaïque. Pourtant le Décalogue est suivi du « Code de l’Alliance », dans lequel la peine de mort peut s’appliquer, par exemple : « Qui traite indignement son père ou sa mère devra être mis à mort[1] ». Et bien que le Christ ait dit « Aime ton prochain comme toi-même[2] », le catholicisme se rendra gravement coupable de mille et un meurtres au cours de son histoire. Il faut alors, à la suite du Livre noir du communisme, ouvrir Jean Robin : Le Livre noir du catholicisme, farouche réquisitoire exact, mais brouillon. Ce pourquoi il faut le confronter avec l’essai d’Olivier Hanne : Le Génie historique du catholicisme, plaidoyer plus indulgent en faveur de ce monothéisme. Or Maurizio Bettini trouve préférable de faire l’Eloge du polythéisme. Et, si nous ne sommes pas religieux[3], nous ne serons pas loin de préférer cette possibilité.

      Notre intérêt et notre déception sont tout aussi grands alors que nous ouvrons Le Livre noir du catholicisme. Jean Robin liste d’abondance les plus et moins célèbres crimes et forfaits de cette institution religieuse. En cela il fait œuvre documentaire utile, ouvrant imparablement les yeux à qui n’aurait pas voulu le savoir ou le croire : l’histoire du catholicisme est jonchée de cadavres, d’enfants violés, de persécutions contre les Juifs et les hérétiques de tous poils, ad libitum.

      On se rend cependant très vite compte que faute d’avoir écrit un essai, construit et argumenté, il nous livre un fatras de copié-collé, de citations, certes bien attribuées à leurs auteurs, dans un ordre pour le moins erratique. Ce serait une micro-encyclopédie, mais sans ordre alphabétique ; ce serait une Histoire, mais sans ordre chronologique. L'option thématique a prévalu, soit.

      Commençons, pourquoi pas, par la « Persécution des scientifiques », avec Bruno, Bacon, Galilée, les premiers brûlés vifs en 1293 et 1600 (quoique eux aussi rangés en dépit de la chronologie). Continuons par les Protestants persécutés, puis par les Juifs, jusqu’à la Shoah, ensuite par les athées, les païens et les dissidents catholiques, les Cathares, en passant par l’Inquisition. Ainsi soit-il. Mais non sans que l’on ait bifurqué par le Congo belge et le Mexique contemporain. S’ensuit une énumération de la pléthore de prêtres pédophiles aux quatre coins de la planète ; on rétrocède par Jeanne d’Arc ; on bifurque par l’Enfer des bibliothèques ; on zigzague du « prêtre nazi » à l’Opus Dei. Nous voilà accablés par une énumération d’une quarantaine de « papes ignobles », qui s’achève par la « soumission à l’Islam », lorsque le Pape Jean-Paul II « embrasse le Coran ». Cette dernière notation pourrait paraître ici hors de propos, mais, si l’on sait combien le livre du prophète est farci d’injonctions meurtrières, en particulier dans la sourate « Le butin », on comprendra en quoi il s’agit bien d’ignominie papale…

      Allons jusqu’au plus réjouissant « financement des bordels par l’église », avant de stigmatiser de manière discutable les croisades, mais de manière plus judicieuse les « collaborations avec les communistes », les conquistadores, pour enfin (ou presque) s’offrir deux nouvelles énumérations, entre « dictateurs catholiques du XX° siècle » et « Pire rois et reines catholiques ». Et terminons avec Jean-Marie Le Pen, sans qu’il soit très clairement établi ce qu’il fait là, faute de préciser explicitement que ses provocations haineuses viennent de qui se prétend catholique, à moins que l’on considère que sa présence en ce livre suffise pour le signifier. L’Abbé Pierre et son soutien au négationniste Jean Garaudy en prend pour son grade, alors que l’icône créatrice d’Emmaüs attribuait au peuple juif d’Israël une « vocation génocidaire » ! Il est à craindre que devant de tels catholiques les confessionnaux doivent se changer en bouches d’égout…

      Pour prendre quelques significatifs exemples au hasard, savions-nous qu’en 1415, le pape Bénédicte XIII interdit l’étude du Talmud et impose les sermons chrétiens dans les synagogues ? Que le pape Clément XIII fit mettre à l’index l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert ? Qu’environ un million de sorcières furent brûlées au cours du Moyen Âge ?

      Mais pour reprendre un fil historique plus cohérent, on apprend que la naissance du Christianisme ne se fit pas sans résistance. Et que dès que le pouvoir bascula de son côté, les résistances du paganisme et des cultes romains furent brutalement punies, peu à peu éradiquées sans le moindre remord. C’est bien le drame d’un monothéisme sûr de soi. Et si le catholicisme paraît aujourd’hui beaucoup plus apaisé, ayant perdu beaucoup de son influence, n’oublions pas que la certitude de la vérité révélée peut conduire, en passant par l’intolérance, aux pires exactions…

      Si l’on réfléchit bien, en fait, tous les sept péchés capitaux que l’Eglise interdit sont ceux qu’elle pratique avec le plus de constance. L’Orgueil de prétendre être l’unique religion qui vaille, la Luxure avec viols et pédophilie, la Colère avec toutes ses exécutions de protestants, de cathares, Juifs et païens. On passera sur la Gourmandise qui est moins cruelle…

      Un tel volume ne se lit guère, il se consulte avec profit. On ne doute pas qu’il eût recueilli l’assentiment du regretté Umberto Eco lorsqu’il concocta son Vertige de la liste[4], quoique la méthode eusse paru plus que discutable sous les yeux de l’auteur d’Ecrits sur la pensée au Moyen Âge[5]… En effet, ce Livre noir du catholicisme eût été bien plus efficace si le clavier de Jean Robin en avait fait un dictionnaire : son caractère indispensable et documenté en eût été bien renforcé. Plus ennuyeux encore, Jean Robin entretient une dommageable confusion entre chrétienté (c’est-à-dire les nations chrétiennes) et le pouvoir catholique de l'Eglise.

      Le réquisitoire étant uniquement à charge -mais me direz-vous sans conteste, c’est le but recherché et avéré par les faits incontestables-, peut-on se tourner vers un essai un peu plus nuancé ?

      Bien mieux construit se révèle l’essai de l’historien Olivier Hanne : Le Génie historique du catholicisme. Il y traite d’abord du rapport de l’Eglise avec la guerre, puis de la foi au risque de la raison, ensuite du refus des autres religions, avant d’aborder « adhésion monarchique et compromission politique », pour terminer avec l’Eglise en opposition aux libertés individuelles, en particulier celles sexuelles et féminines. Chacune de ces grandes parties étant organisées chronologiquement…

      Si on ne le savait déjà, l’on y apprend que ce sont moins les religieux, les pères de l’Eglise et les papes qui se sont livrés aux exactions que les rois et les Etats. Les premiers suivent approximativement les principes de Saint-Augustin et de Saint-Thomas d’Aquin en faveur de la seule guerre juste, d’un pacifisme nécessaire et de la clémence envers la vie. Les seconds préfèrent jouir de l’exercice des armes au service de leur gloire, de leurs conquêtes territoriales et de leur pouvoir.

      Ainsi les croisades ne peuvent être pensées comme une insulte à la prétendue légitimité islamique, mais « il s’agit pour tout le monde d’une libération et non d’une conquête ».

      Ainsi les guerres de religion entre catholiques et protestants opposent tout autant deux façons d’envisager la foi chrétienne que des rivalités politiques, sans oublier, au-delà de la Saint-Barthélémy de 1572, la fureur partagée par les deux camps, même si ce furent les protestants qui en furent les plus nombreuses victimes, entre massacres, persécutions et exil : « le pouvoir monarchique doit prouver qu’il sait réprimer les contestations religieuses mieux que le faisait l’Eglise autrefois ». Le Léviathan, ainsi qualifié par Hobbes, sait en ce domaine se surpasser, de façon à « justifier la mainmise de la société politique sur la religion civile », affirme notre historien ; sans pourtant rien minimiser : « Bien des massacres ont eu lieu au nom de l’Eglise et du catholicisme, pourquoi le nier ? »

      Une fois de plus, car nous l’avions montré à l’occasion d’une réflexion sur le blasphème[6], l’Etat, celui des rois et des princes, suit, outrepasse et contredit les injonctions de la hiérarchie catholique pour réduire ses opposants et dissidents...

       Il faut alors interroger des préjugés historiques. D’abord, affirme Olivier Hanne, « la justification de l’esclavage par les nations civilisées ne fut jamais catholique », ce dont témoigne le rôle de Las Casas[7] au XVI° siècle. Mais il ne faudrait pas qu’il oublie, comme le rappelle Jean Robin, les bulles de Nicolas V (en 1452 et 1455) encourageant le roi Alphonse V du Portugal à réduire en servitude (comprenez en esclavage) les populations païennes ! Cependant, contrairement à la légende noire du pape Pie XII, prétendu suppôt d’Hitler, quoiqu'il n'ait guère songé à l'excommunier, il contribua à sauver quelques centaines de milliers de Juifs. En 1943, il déclara sur Radio Vatican : « Quiconque établit une distinction entre les Juifs et les autres hommes est un infidèle et se trouve en contradiction avec les commandements de Dieu ». De plus, en France, bien des « intellectuels catholiques entrèrent en résistance contre l’occupation », comme Bernanos, Mauriac, Mounier... Rappelons cependant que l’Eglise française préférait Pétain à De Gaulle.

      Quant à l’antijudaïsme, il est affirmé depuis Tertullien, au II° siècle. L’Eglise construit peu à peu une « image négative du Juif », même si Saint-Augustin proclame : « La nation des juifs impies ne connaîtra pas une mort corporelle. Car celui qui les détruira endurera sept fois plus le châtiment ». Mais au Moyen-Âge, les activités d’usure des banquiers juifs entraînèrent le ressentiment des Chrétiens, augmenté de la rumeur selon laquelle les Juifs auraient été complices de la destruction du Saint Sépulcre de Jérusalem par un calife. On connaît hélas la suite...

      Si l’Eglise n’a « pas toujours la volonté ou les moyens de poursuivre les dissidents » hérétiques, le bras séculier pourra s’en charger. Contre les cathares, ce sont les populations et les princes qui massacrent à tour de bras, quand le pape Alexandre III réclame la clémence : « Mieux vaut absoudre les coupables, que s’attaquer, par une excessive sévérité aux vies d’innocents. L’indulgence sied mieux aux gens d’Eglise que la dureté ». Innocent III, désavouant son nom, fut bien moins tendre, en confiant à Simon de Montfort le soin de régler la chose dans le sang. L’Inquisition dominicaine nait en 1231. Et contrairement aux légendes, elle est plus prudente que la vindicte des foules : « Même l’Inquisition, dont le principe tranchait certes avec l’Evangile, offrait un cadre juridique plus équitable et plus serein que la plupart des tribunaux royaux ». Peu d’accusés sont remis au bras séculier qui, lui, se charge de la peine mortelle. Reste qu’il y eut des « inquisiteurs iniques », que le présupposé « était profondément brutal et incompatible ». Quant aux procès et bûchers de sorcières, ils concernent essentiellement les tribunaux civils.

      L’on sera étonné d’apprendre que l’Islam, même hérétique et combattu, a pu être lu, en particulier au XV° siècle, par Nicolas de Cues comme « une voie légitime de connaissance de Dieu ». Aujourd’hui encore, nombre d’édiles catholiques partagent jusqu’au pape, cet irénisme, s’aveuglant sur la nature viscéralement violente du Coran[8] (ce que ne dit pas Olivier Hanne).

      Sachons que « l’Eglise n’a jamais contrôlé le pouvoir politique » (sauf bien entendu, les Etats pontificaux en Italie). Ses collusions avec le pouvoir en firent le plus souvent une subordonnée. Hélas, elle « admit longtemps l’infériorité sociale de la femme » ; mais en attribuant le même libre arbitre aux deux sexes, en offrant une place éminente à la Vierge, en nommant deux femmes « Docteur de l’Eglise » (Hildegarde de Bingen et Sainte Thérèse), elle lui conférait une dignité qu’elle n’avait guère dans l’Antiquité. Cependant, l’Eglise a toujours, et aujourd’hui encore, cantonné la sexualité au mariage et à la procréation, et l’on n’ignore pas que ses positions sur l’avortement (même s’il faut souhaiter que la contraception le rende presque inutile) ou l’homosexualité ne sont guère empreintes d’humanisme et de libertés consenties…

      Avec un sens de la justice qui l’honore, Olivier Hanne ne masque en rien les abominations du catholicisme, tout en lui rendant sa dignité. On restera néanmoins passablement sceptique devant la thèse de l’essayiste, à la fin de sa partie « La foi sans raison » : L’Eglise « seule a pu alerter les peuples européens des risques que faisaient peser sur l’humanité les philosophies matérialistes et les doctrines totalitaires, en vain ». C’est faire bon marché de bien des compromissions et de tous ces athées et agnostiques qui se sont élevé contre les phénomènes totalitaires…

      Ne boudons cependant pas notre plaisir : l’essai d’Olivier Hanne est d’une admirable richesse et clarté, sans dogmatisme. Mais s’il fouille avec nuance la mémoire du catholicisme, sans l’absoudre de ses nombreux et réels péchés, il pèche par une once de tendre indulgence qu’il sera permis de discuter, voire de remettre en cause. Ce pourquoi il faudra naviguer entre son ouvrage et celui de Jean Robin pour lire les plis complexes de la vérité…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Est-ce le monothéisme qui est la cause de la tyrannie religieuse, même si, on l’a vu, elle est plus souvent politique ? Les violences et les guerres au nom du drapeau religieux, quoique masque des pulsions populaires et des Etats, seraient-elles moins torrides, voire éliminées, si nous revenions au polythéisme, selon l’Antiquité ? C’est la thèse que défend, non sans pertinence, Maurizio Bettini, dans son Eloge du polythéisme. Si l’on se doute qu’elle se heurte au jusqu’auboutisme des monothéistes arcboutés sur leur foi et leur idéologie, l’idée selon laquelle plusieurs dieux peuvent coexister est bien séduisante.

      Il faut se souvenir en effet que les cultes antiques, grecs et romains, acceptaient l’existence de dieux exotiques, allant jusqu’à les intégrer à leurs panthéons (ce qui est la définition originelle de ce dernier mot). En ce sens, le polythéisme, pensé de manière erronée comme un stade primaire de l’évolution religieuse, n’a rien, au-delà de la métaphore esthétique et de sa dimension cognitive, de dépassé, au contraire.

      Nietzsche lui-même (cité par Bettini) arguait de « la plus grande utilité du polythéisme », car « il était permis d’imaginer une pluralité de normes : tel dieu ne niait ni ne blasphémait tel autre dieu ! C’était là que l’on osait imaginer des existences individuelles[9] ». Le lien de conséquence entre polythéisme est individualisme est ici intéressant.

      Il est dommage qu’à propos de polémiques italiennes sur les crèches qui heurtent la sensibilité musulmane et d’une mosquée « au pays de Giotto », Maurizio Bettini n’y voit que conflits entre ceux qui pensent qu’il ne peut y avoir « qu’un Dieu ». La crèche n’est plus seulement une foi, mais une tolérance folklorique, ce que ne sont pas les exigences musulmanes. Le Catholicisme et l’Islam sont trop différents pour les confondre, comme le montre avec brio François Jourdan[10]. Sans compter qu’attribuer à la polémiste italienne Oriana Fallaci, l’auteure de La Rage et l’orgueil[11], son combat contre le jihad et le Coran à une « intolérance religieuse » (tout aussi monothéiste) est aussi stupide qu’insultant ! Cependant Maurizio Bettini n’est pas tout à fait niais en la demeure puisqu’il évoque Tarik Ramadan et sa défense de la lapidation…

      Cela dit, notre auteur fait preuve de rigueur intellectuelle en notant que le récent Catéchisme de l’Eglise catholique propose une section intitulée : « Le devoir social de la religion et le droit à la liberté religieuse » (certes le catholicisme se présente toujours comme « la vérité »), courtoisie que ne partage pas l’Islam, sinon par taqiya (dissimulation). Qui d’ailleurs ne supporte pas que le nom de Dieu soit accordé à celui des Chrétiens…

      L’analyse est fort souvent palpitante, comme lorsque l’essayiste rappelle combien en sa crèche l’enfant Jésus veillé par le bœuf et l’âne est redevable du jeune Zeus nourri par une chèvre ou de Remus et Romulus allaités par une louve ; combien les figures de la crèche rappellent les sigilla romaines ; combien la fête de Noël a des origines antiques… De plus, les statuettes du laraire romain honoraient des dieux, des ancêtres, voire des philosophes, mais de son choix : ainsi Alexandre Sévère y juxtapose « Apollonius et le Christ, Abraham et Orphée, […] Virgile et Cicéron ». En fait un petit équivalent de la bibliothèque de l’auteur de ces lignes, de facto polythéiste…

 

 

      Pour en revenir à la thèse centrale de Maurizio Bettini, ce dernier note avec justesse que Grecs et Romains n’ont jamais guerroyé « pour des motifs de nature religieuse ou pour affirmer la vérité d’un dieu unique ». Que les Anciens établissaient « des correspondances entre des divinités appartenant à des peuples différents ». Ainsi, à Rome, l’on incorpore des dieux étrusques, gaulois ; quand Wotan est identifié à Mercure, Isis à Déméter… Tout le contraire donc de « l’exclusion mosaïque », de l’atavisme monothéiste : « les dieux d’autrui ont été perçus, non comme une menace à l’encontre de la vérité unique de son dieu spécifique, mais comme une possibilité, ou même comme une ressource ». Hélas, cette curiosité romaine n’a pas rencontré un dieu chrétien qui permettait son intégration, ce pourquoi il s’est résolu à parfois le martyriser. Pourtant le Christianisme n’est-il pas un « polythéisme masqué », entre Trinité, culte de la Vierge et des Saints ?

      Emporté par son enthousiasme, Maurizio Bettini oublie un peu que la souplesse des Grecs à accueillir d’autres dieux avait des limites. Il précise bien cependant qu’à Rome « le dieu étranger devait en passer par une procédure d’acceptation officielle, délibérée par le Sénat », que des répressions contre les Bacchanales ou le culte d’Isis eurent lieu, s’ils mettaient en danger la paix de la cité. Certes, rien d’équivalent au « Dieu jaloux » de l’Ancien Testament, ni au dieu assassin du prophète. Il n’en reste pas moins que son vœu pieux (« que les grandes religions monothéistes assument les cadres mentaux du polythéisme »), c’est à dire favoriser la coexistence paisible des cultes, est particulièrement rafraîchissant. Qu’attend-on pour s’en inspirer ? Reprenons le premier Père de l’Eglise, Tertullien : « Il est contraire à la religion de contraindre à la religion »…

      Malgré son peu de détails discutables, cet Eloge du polythéisme mérite un éloge vibrant : clair et précisément documenté, suscitant notre curiosité pour un monde trop peu connu, il est en même temps profondément humaniste et digne d’une société ouverte (pour reprendre le concept de Karl Popper[12]), tolérante et libérale…

      Reprenons la thèse parfaitement justifiée de Jacques Ellul, selon laquelle les noirceurs du catholicisme sont une « subversion » : « on a accusé le christianisme de tout un ensemble de fautes, de crimes, de mensonges, qui ne sont en rien contenus, nulle part, dans le texte et l’inspiration d’origine », c’est-à-dire dans le Nouveau testament. Mais, si cela peut nous rassurer, malgré « l’adultération avec le pouvoir politique », « le christianisme ne l’emporte jamais décisivement sur Christ[13] ». Jean Robin reprenant le mot du Christ -« On juge un arbre à ses fruits »- jette-t-il le bébé avec l’eau sale du bain ? Coutumier du genre qu’est devenu « Le livre noir », puisqu’il en a publié plusieurs, dont Le Livre noir de la gauche, aux éditions Tatamis qu’il dirige (on n’est jamais mieux servi que par soi-même), qu’attend-il pour livrer un autrement plus effroyable consacré à l’Islam ? Pour revenir au catholicisme, ne doit-il pas porter le poids de sa croix, tout en sachant assurer sa résurrection vers bien plus de vertu ? Cela dit, la pureté du message originel christique ne peut-elle s’incarner en laissant place à une réelle tolérance ? On peut supposer qu’avec des penseurs de la classe d’Olivier Hanne (qui a consacré plusieurs livres à l’Islam et au jihad) plaidant -avec une excessive indulgence- pour le « génie » du catholicisme, après celui du christianisme par Chateaubriand, et malgré l’hyperbole, la chose soit possible. Même si l’on juge préférable de n’être pas le moins du monde religieux, et de préférer ces spiritualités sans Dieu que sont les arts…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

[1] Exode, 20-13 et 21-15.

[2] Matthieu, 22-39.

[4] Umberto Eco : Vertige de la liste, Flammarion, 2009.

[5] Umberto Eco : Ecrits sur la pensée au Moyen Âge, Grasset, 2016.

[9] Friedrich Nietzsche : Le Gai savoir, traduit de l’allemand par Pierre Klossowski, Gallimard, 1982, p 158.

[10] François Jourdan : Islam et Christianisme, comprendre les différences de fond, L’Artilleur, 2016.

[11] Oriana Fallaci : La Rage et l’orgueil, Plon, 2002.

[12] Karl Popper : La Société ouverte et ses ennemis, Seuil, 1979.

[13] Jacques Ellul : La Subversion du christianisme, Seuil, 1984, p 9, 157, 246.

 

Bacchus, Villa Borghese, Rome. Photo : T. Guinhut.

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25 février 2017 6 25 /02 /février /2017 08:48

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Jean Claude Bologne, historien de l’amour :

du coup de foudre au couple,

en passant par la conquête amoureuse.

 

 

Jean Claude Bologne : Histoire du coup de foudre, Albin Michel, 2017, 320 p, 21,50 €.

Histoire de la conquête amoureuse, Seuil, 2007, 402 p, 23 €.

Histoire du couple, Perrin, 2016, 320 p, 21 €.

 

 

 

 

 

      Amant parfait ? On se gardera bien de poser une question si indiscrète. Or Jean Claude Bologne est sans nul doute un connaisseur de l’amour à nul autre pareil, dont on ne divorcera pas facilement, une fois entamée la lecture de sa trilogie. Quoiqu’il n’ait pas procédé dans l’ordre chronologique, son Histoire du coup de foudre est son premier coup de maître. S’ensuit en toute logique l’Histoire de la conquête amoureuse. Rien ne prouve cependant que ces événements déclencheurs et autres péripéties conduisent forcément à la naissance d’un couple, quoique faire l’histoire de ce dernier n’est pas faire celle du mariage. Toutes distinctions dont use avec rigueur et finesse Jean Claude Bologne, jusque dans son Histoire du couple, le dernier, du moins en leur logique sinon en date, de deux essais publiés coup sur coup…

      L’amour à la première vue, c’est ainsi que de nombreuses langues voisines appellent le coup de foudre, métaphore unique dans notre langue, apparue en 1741. Pourtant depuis Ramsès II, jusqu’à nos modernes adolescents, il régit la naissance instantanée  de l’amour, quand l’énamourement[1] est plus progressif. Le vieux pharaon, certes polygame, fut au premier regard ébloui par la jeune princesse hittite que la raison politique lui commanda d’épouser. C’est la première occurrence connue du coup de foudre, expression apparue en 1741, puis confirmée en 1779, à l’aube du préromantisme.

      Comment expliquer le coup de foudre ? On a d’abord eu « recours au surnaturel. Avant de passer à la « rationalisation », puis d’interroger la science et la biochimie.

      Platon, par la bouche d’Aristophane, donna naissance au mythe de l’androgyne, qui, séparé en deux, et découvrant sa moitié, ressentit cette immédiateté amoureuse. De même, Eros, ou Cupidon, armé de sa flèche, allait déclencher l’effusion de l’amour. Comme il peut s’agir d’une intervention divine, qui guide l’amant vers le spirituel.

      La rationalisation commence au XVII° avec la « Carte du Tendre[2] » qui cartographie la progression des sentiments. Elle passe par Descartes et ses Passions de l’âme, qui insiste sur l’admiration, pour trouver en 1822 une acmé avec la « cristallisation » stendhalienne[3]. Freud penche pour le narcissisme qui reconnaît un autre soi, pour la réminiscence et pour l’Œdipe, quand d’autres pensent à l’épilepsie et la folie. Il peut suffire de la réactivation d’un souvenir d’enfance, comme dans Lolita de Nabokov.

      Ainsi, contrairement au préjugé commun qui voudrait que le coup de foudre soit aussi innocent qu’inexplicable, celui qui le ressent est préparé à subir et goûter cette émotion considérable : « En fin de compte, la cristallisation inconsciente de Stendhal, les réminiscences freudiennes, l’encadrement esquissé par Barthes, ou les analyses de Marcelli sur la surprise vont dans le même sens, celui d’une mise en condition de l’amour permettant de brûler les étapes ». Le sociologue peut aller jusqu’à s’interroger sur les liens « entre l’amour romantique et l’industrialisation de l’Europe », étant donné la nouvelle mobilité familiale et des individus, sans compter l’influence de l’exaltation napoléonienne et des romans sentimentaux.

      La lecture scientifique du phénomène existe depuis au moins Dante, au XIII° siècle, qui s’appuie sur les trois âmes analysées par le Grec Galien, du cerveau, du cœur et du foie : toutes trois convergent dans l’amour. La théorie des « pierres d’aimant[4] » dans L’Astrée, en 1607, précède le magnétisme. L’abbé Conti, au XVIII°, y associe l’attraction universelle de Newton. La médecine du XIX° préférera parler d’ « érotomanie », voire de la « bile noire », cette mélancolie[5] venue de la rate. L’électricité y va de sa foudre. L’identité entre les amants est remplacée par la complémentarité. Enfin, en 1959, naissent les phéromones, ces hormones stimulantes véhiculées par l’odorat. Adrénaline, dopamine et ocytocyne n’ont plus qu’à entrer en jeu dans le « processus neurochimique » des compatibilités entre les êtres, en fonction de leurs « cartes affectives ». Sans en avoir conscience, on cherche un partenaire au plus loin du patrimoine génétique paternel…

      Reste que le vers de Racine ne prend pas une ride :

« Je le vis, je rougis, je palis à sa vue.[6] »

      Fallait-il le souligner ? Autant « récit collectif » que passion individuelle, le coup de foudre frappe également dans le champ de l’homosexualité, quelque soit l’interdit. Dans l’Hindoustan du XVI° siècle, Zahir-ed-Din-Mohammed est près de « s’en aller en fusion » devant un jeune garçon ; la rencontre de Charlus et Jupien, dans les pages de Sodome et Gomorrhe, de Marcel Proust, est comparée à la parade nuptiale du bourdon et de l’orchidée : Charlus croise l’un de ceux qui aspire à sa « part de volupté sur la terre : l’homme qui n’aime que les vieux messieurs[7] ». C’est à l’art proustien de rendre ce qui aurait pu paraître répugnant aux délicats (ou aux homophobes), émouvant et universel.

      Hélas, rien d’assuré pour que le coup de foudre, qui a ses lieux rituels (église, salle de spectacle…) soit réciproque. Certes, l’on sait que le désir puisse être séducteur, mais il peut condamner à l’amertume et à la solitude… Si le coup de foudre est plus nombreux à l’adolescence, il touche de bien plus murs, comme Horace Walpole et Madame du Deffand à 48 et 68 ans. Mais aujourd’hui l’essayiste peut aller jusqu’à se demander : « notre époque serait-elle réfractaire au coup de foudre » ? L’amour romantique n’est plus sacralisé, il est rationalisé : les agences matrimoniales et les sites de rencontre permettent un choix plus prudent, car le coup de foudre est une dangereuse perte de contrôle, trop rarement payée de retour.

      Après les unions arrangées par la famille, « le mariage d’amour est une conquête du XX° siècle », qui rencontre « la standardisation des critères de beauté ». La libéralisation sexuelle permet coups de sang et tocades, le divorce et son consentement mutuel permettent de sortir la tête haute de situations auparavant statufiées pour l’éternité. Y compris bien sûr à l'occasion des grossesses non désirées : « force est de constater que les inconvénients de l’amour immédiat sont bien atténués par la société moderne ».

      Avec élégance, sans lourdeurs érudites, Jean-Claude Bologne écrit en pédagogue aimable. Plutôt qu’un coup de foudre pour cet historien, nous aurons une amitié de longue fréquentation. L’Histoire proprement dite emprunte avec lui souvent à l’histoire littéraire, philosophique et scientifique, voire aux témoignages contemporains, les sites internet (eDarling), les émissions de radio (Ménie Grégoire), les magazines (Marie Claire), la publicité, là où le coup de foudre et son parfum gardent un prestige indétrônable…

      Concluant, Jean Claude Bologne souligne un paradoxe : nous nous voulons indépendants, sauf dans l’amour. Autre contradiction : l’éblouissement amoureux glisse trop souvent dans la routine, voire l’exécration, conjugale…

 

      Coup de foudre ou pas, il faut bien arriver à ses fins, qu’elles soient conjugales ou celle d’un coup d’un soir. Voici place pour l’Histoire de la conquête amoureuse. Depuis l’Art d’aimer d’Ovide au premier siècle, qui donne de précieux conseils de séduction, les préceptes accusent une remarquable constance. Cependant le flirt naît avec le développement des transports et des loisirs au XIX° quand la drague accompagne la libération sexuelle. Regrettons alors amèrement que Jean Claude Bologne, préoccupé de « terminologie », ne s’indispose pas du mot « drague », né en 1953, cette vulgarité qui racle la boue du fond des ports, et dont il use, abuse et surabuse. L’éditeur hélas n’était pas en reste avec son bandeau exagérément racoleur : « L’invention de la drague » !

      Du premier regard au mariage, que d’étapes pour persuader, de la première conversation au premier baiser, à la première nuit… Mais il apparaît très tôt que l’art -ou la maladresse- de la séduction est un privilège trop souvent masculin ; seul le XX° siècle a vu apparaître, selon le titre de Marcel Prévost, les « Don Juanes[8] », de « redoutables dragueuses, plus audacieuses que les hommes ». Sans oublier que la condition sociale de l’élue (dame du monde, paysanne, prostituée) et le but poursuivi (badinage, acte sexuel, amour platonique, ou justes noces) changent les manières, le langage, l’habit, le carrosse ou la moto du charmeur, de l’entreprenant ou du timide.

      Sociologie et psychologie ne sont pas sans secours pour l’historien. Il étudie, outre la littérature (il prend soin de ne pas oublier pas Les Liaisons dangereuses  De Choderlos de Laclos), les manuels de séduction, les correspondances et les journaux intimes, voire les archives judiciaires (que peuplent les séducteurs malchanceux, car homosexuels, ou violents). Tout en prévenant : « la plupart des textes qui évoquent la conquête amoureuse l’ont condamnée ou enfermée dans un cadre moral strict ».

      Peut-être la préhistoire n’était-elle, à cet égard, que brutale. L’Antiquité grecque ne s’embarrasse pas du libre arbitre féminin ; l’amour des jeunes gens est ici plus chanceux. Le viol, chez les Romains, peut-être une affaire d’Etat. Heureusement, « la civilisation commence avec la conquête amoureuse », lorsque l’autre a quelque chose d’un individu libre. Ovide, avec L’Art d’aimer et Les Amours, quoique « la loi sur la pudeur qu’il entend respecter est celle qui punit l’adultère des femmes libres », sera contraint d’attendre l’amour courtois médiéval, où la femme devient une « Dame » supérieure, pour trouver un successeur à son raffinement. Bientôt, la promesse de mariage devient un argument du séducteur, préparant la naissance du mythe de Don Juan au XVII° siècle.

      Signe de l’évolution des mœurs, la Renaissance et le Grand Siècle verront le développement de la galanterie, même si les gens du peuple en sont exclus. Ce qui n’empêche pas Brantôme, en une époque gaillarde, de préférer le « tordion de remuement ». L’amour précieux n’est que pour quelques-unes alors que la danse devient de plus en plus un rite social propice à la séduction. Plutôt bourrues, les classes populaires connaissent bien mieux « la facilité des relations sexuelles ». Peu à peu plus permissif, le siècle des Lumières permet d’afficher un amant ou une maîtresse. Casanova écrit alors, au soir de sa vie, ce qui le justifie aux yeux de lui-même et du monde, ses mémoires de séducteur : entre amour vrai et libertinage, il n’est pas un vil Don Juan, veillant à établir si possible celles qu’il délaisse.

      Audace d’un côté, candeur et timidité de l’autre, toutes les stratégies sont bonnes, y compris, « l’effémination du séducteur » en dandy… Car le romantisme amène un « raz-de-marée sentimental ». Cependant la Révolution et les guerres napoléoniennes amènent les femmes à préférer l’uniforme, cet argument de séduction inimitable. Reste que faire sa déclaration devient un feu risquée, une diplomatie délicate. Le langage des lettres, des poèmes et des fleurs y est pour beaucoup, sans compter celui des éventails. Naissent alors, dans les journaux, les annonces matrimoniales, puis les agences spécialisées à cet effet. Les petites annonces de Libération, à partir de 1974, ont « révolutionné le genre », par leur humour et leur crudité sans gêne.

      Femmes délurées, « garçonne », flirt sans engagement : la liberté de la séduction façonne peu à peu notre contemporain. La « cible masculine » vaut bien la féminine, en un reflet de la société de consommation. Lorsqu’en 1946 les « maisons closes » ferment, « l’éclipse du macho » préalablement initié précède l’égalité (relative) des désirs et des signaux sexuels, sans oublier le rôle libérateur de la contraception, des sex-shops et du féminisme (qui envoie au diable les recettes éculées de la séduction bien lourde), même si, depuis, le sida est passé par là. L’ère de la publicité et des stratégies marketing peut permettre de se déclarer en accrochant une banderole à un avion, en louant un espace publicitaire : mieux vaut étudier « la communication non-verbale » que de recourir à l’offrande d’un bouquet de violettes…

       Notre essayiste faisant preuve d’une fabuleuse, gouleyante et réjouissante érudition, ne devrait-on pas placer cette Histoire de la conquête amoureuse, qui est peut-être le plus beau de ses livres, aux côtés des trois volumes de l’Histoire de la sexualité de Michel Foucault[9] ? L’essai est en effet riche d’anecdotes diverses et fouillées, qui visent, plus qu’à divertir, à caractériser les comportements et les sociétés.

 

 

      Les lendemains de la conquête, on le sait, ne font pas toujours le couple. Qui n’est pas non plus toujours amoureux. Avec son Histoire du couple, Jean Claude Bologne ne s’intéresse pas seulement à ce qui nous bouche les yeux : le mariage. Certes, il est historiquement l’archétype du couple, forcément hétérosexuel, mais quid des deux amis, du ménage homosexuel autrefois secret, de nos jours exhibé, du pacs, de la fratrie, de l’amant et de la maîtresse…

      Il n’y a d’ailleurs plus aujourd’hui que 37 % des Français qui soient mariés. Un simple fait qui doit rendre la démarche de l’essayiste moins iconoclaste qu’il ne le parait. Une fois évacuées les questions de reproduction, soudée par la reconnaissance des enfants, et d’héritage, qui incombaient au seul mariage, une disponibilité des statuts se fait jour.

      Quand la polygamie ne fait pas couple, la cohabitation des époux ne suffit plus à épouser les termes : paire ou couple d’amis sont Achille et Patrocle, Montaigne et La Boétie. Comme quoi le couple ne signifie pas forcément copulation, même si les mots ont la même racine latine.

      Historiquement, en ce qui concerne le mariage, « l’Antiquité songe d’abord à la transmission du patrimoine ; le christianisme au sacrement […] ; l’époque contemporaine à l’amour », voire à l’empilement d’habitudes communes et domestiques. Mais au vu de l’allongement considérable de la vie, chacun peut vivre plusieurs couples. Mais le couple n’est plus aussi soudé, il peut préserver les espaces et individualités de chacun, à la lisière d’un célibat à deux. C’est tout ce mouvant qui suscite l’intérêt de l’essayiste et intrigue avec lui le lecteur.

      S’il est malaisé de pontifier sur le couple préhistorique, le modèle d’Adam et Eve irrigue la pensée occidentale. Notons que née d’une côte d’Adam, Eve est donc son égale, puisqu’elle ne vient ni de sa tête, ni de ses pieds. Ailleurs, d’autres traditions mythiques parlent de « matriarcat originel », sous forme de « polyandrie », ou de polygamie au profit des hommes. Cependant, bien des primates préfèrent la fidélité en sein du couple. Pour ce qui concerne la famille humaine, une « base patriarcale » permet la « légitimation de l’héritier »…

      Depuis Périclès et Aspasie, en Grèce antique, où, malgré concubines et hétaïres, « le mariage légitime seul confère la citoyenneté », ce dernier devient une affaire d’Etat. La République romaine puis l’Empire vont jusqu’à prévoir de manière complexe « trois formes de mariage », concédant à la « matrone » un pouvoir non négligeable. Pourtant l’association économique et reproductrice ne s’embarrasse guère de l’amour. Dans le sillage du stoïcisme, le droit chrétien aura à cœur de simplifier la chose. Ainsi Athènes, Rome et Jérusalem fixent peu à peu pour nous les invariants du couple, lors que le Christianisme, après le Judaïsme, confirme, en l’Eglise, la sacralité du mariage. Non sans humour, Jean Claude Bologne note que les problèmes des mariés restent paradoxalement réglés par un clergé fait d’hommes faisant profession de vivre dans le célibat et la chasteté. Peu à peu néanmoins l’Eglise joue « un rôle civilisateur incontestable », non seulement en supprimant l’esclavage, mais en imposant une morale égale pour la femme et le mari. Le concubinage peut devenir, de fait, mariage, comme notre auteur le signale entre France, Espagne et pays scandinaves. Longtemps, du moins jusqu’au XX° siècle, le modèle est invariablement conjugal et hétérosexuel.

      Il n’en reste pas moins que « la vie en couple peut sembler plus horrible que la mort ». En 1651, Jeanne-Marie Varin « saupoudre de poison l’œuf de son déjeuner » pour échapper à un mari contrefait. Les jeunes épousées ont parfois espoir en la mort de leur trop vieux galant, et pour échapper aux nombreuses violences conjugales. Parfois, quoique marié, l’on ne cohabite pas, comme en son élégance Madame de Lafayette.

      Or « le couple amoureux » n’est peut-être qu’une « invention du XIX° siècle », grâce à l’influence du roman-feuilleton. On croise ici les amours de Tocqueville, qui aime sa femme et le lui prouve « physiquement », tout en ne sachant pas résister aux aventures parisiennes. L’âme-sœur n’en est pas moins fantasmée, jusqu’à l’acmé du « couple fusionnel » de la fin du XX° siècle, qui veut se retrouver dans le cocon du foyer…

      Célibataire à deux, pacsé avec son frère ou sa sœur, colocataires, amis de fesse ou d’élection, les possibilités explosent. Le concubinage et le mariage voient leurs statuts se rapprocher, devant la loi, devant le fisc. Enfin, en notre XXI° siècle, le mariage pour tous semble proclamer le couple pour tous. Mais l’irruption du monde musulman ramène sur le derrière de la scène les spectres de la virginité obligée, du mariage forcé, de la répudiation, de la polygamie. Et, Jean Claude Bologne oublie de le préciser, de l’endogamie jusqu’à la consanguinité, du fait de la trop courante reproduction des unions entre cousins…

 

      Pourrait-on instiller que de livre en livre notre historien se répète ? En fait, rarement. Hors d’inévitables effet de tuilage à cause des sujets adjacents, voire intriqués (par exemple le mythe de l’androgyne évoqués à deux reprises), il est évident qu’il a pris garde d’éviter cet écueil. C’est sans crainte que l’on peut aborder un volume après l’autre, la perspective et les informations de toutes sortes se renouvelant sans cesse. Toujours, le travail est fouillé, richement documenté, ouvrant sans cesse de nouvelles fenêtres sur les origines et les développements de nos comportements amoureux et sociaux. Les anecdotes historiques sont légion, piquantes, curieuses, révélatrices.

       Oserait-on confier une nouvelle charge à notre historien ? Celle d’écrire une histoire du divorce, qui commencerait avec les plus anciennes répudiations, quoiqu’elles ne soient après peu que du fait des hommes… Rien d’impossible en effet à ce collectionneurs des mœurs occidentales, à celui qui commit également une Histoire du mariage en Occident en 1995, puis une Histoire du célibat en 2004. Gageons que Jean Claude Bologne, né en 1956, également spécialiste d’iconologie médiévale, ne divorcera jamais d’avec l’Histoire. Sa passion, venue d’un coup de foudre, ou d’un énamourement sait-on, est à la fois celle d’un archiviste est d’un homme de sensibilité. Mais elle reste toujours une conquête à reconquérir par l’étude, l’écriture et la pédagogie, ce dont il ne se prive pas, pour le plus grand bonheur de la séduction par la curiosité et la connaissance. Jean Claude Bologne peut sereinement penser, comme Ovide, en conclusion de ses Amours : « Vous délicates élégies, et toi, Muse légère : Adieu ! Mon Œuvre vivra, après moi…[10] »

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographi

 

 

[1] Voir : Francesco Alberoni : Le Choc amoureux, Pocket, 1993.

[2] Madeleine de Scudéry : Clélie. Histoire romaine, Honoré Champion, 2001, p 179.

[3] Stendhal : De l’amour, Club des Libraires de France, 1960, p 50.

[4] Honoré d’Urfé : L’Astrée, Perrin, 1928, p 73.

[6] Racine : Phèdre, I, 4, Théâtre, La Pléiade, Gallimard, 1997, p 758.

[7] Marcel Proust : Sodome et Gomorrhe, À la recherche du temps perdu, t III, La Pléiade, Gallimard, 1988,  p 9.   

[8] Marcel Prévost : Les Don Juanes, Fayard, 1930.

[10] Ovide : Les Amours, Athéna, 1954, p 189.

 

 

Ovide : Les Amours, Athéna, 1954.

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18 février 2017 6 18 /02 /février /2017 11:58

 

La Fureur, gravure de Monnet pour Colardeau : Le Temple de Gnide,

Ballard, Le Jay, 1779. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Janus bifrons ou la double face

des amours conjugales

et du roman d’initiation

de l’artiste dramaturge.

Lauren Groff : Les Furies.

 

 

Lauren Groff : Les Furies, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par Carine Chichereau, L’Oliver, 432 p, 23,50 € ; Points Seuil, 504 p, 8,50 €.

 

 

        Alecto, Tisiphone, Mégère, chargées de poursuivre l’éternel condamné à coup de fouets, de serpents et de linges ensanglantés sont les noms des Furies ou Erynnies, ces trois déesses du châtiment, aux Enfers de la mythologie grecque[1]. Les délices premiers de l’amour se changeront ils en furies ? Un tel titre parait inexorablement l’affirmer : Fates and fury, donc Destins et Furies.  Cependant rien de furieux, sinon à la marge, dans la vie de celui qui parait d’abord le personnage central, collectionnant les initiations dans l’Amérique qui est notre contemporaine. Un beau jeune homme prometteur et papillonnant séduit tout autour de lui, coule une vie paisible puis comblée, hors quelques heurts inévitables, et meurt prématurément. Ce n’est que la face claire d’un livre bifrons, impressionnant roman psychologique aux deux faces opposées, conduit d’une main passablement perverse par l’Américaine Lauren Groff.

      Mathilde est l’ « oiseau sexy », la « lionne d’azur » de Lotto, diminutif de Lancelot. Le jeune couple amoureux, ivre de bonheur sur la plage, sert de prologue à la biographie de Lotto, dont la mère travaillait comme sirène dans un aquarium, et qui, grâce à son père est un richissime héritier. Sa mémoire prodigieuse lui permet d’envisager une carrière d’acteur méconnu, puis de dramaturge comblé. Mais auparavant, une avalanche de morts, de suicides, de vexations et d’acné, tissent son roman d’éducation universitaire, sans que trop lui en coûte. Une fois heureusement marié, Lotto commence par la pauvreté, car pour cette raison sa mère lui a coupé les vivres, ce qui n’empêche guère les fêtes bruyantes et alcoolisées, pardonnable ou pitoyable cliché du roman estudiantin made in USA.

       C’est peu à peu, faute de percer en tant qu’acteur, qu’il écrit avec grand succès des pièces de théâtre, ce qui permet au couple impécunieux de trouver un nouvel élan. Cependant, alors qu’il tente de tisser un opéra autour du mythe d’Antigone dans une résidence d’artistes avec le compositeur Leo Sen, complicité artistique et amitié passionnée croissent : « Un haut-fourneau qui le carboniserait s’il l’ouvrait. Un secret si profondément enseveli que même Mathilde l’ignorait ». La collaboration avorte, la tragédie efface Leo, l’amour s’éteint…

      Ce qui aurait rester un superficiel récit conjugal, familial et d’amitiés diverses, laisse le pas au roman d’initiation de l’artiste, avec une ampleur d’abord insoupçonnée. Le drame n’est pas qu’un genre littéraire pratiqué avec bonheur, dont nous lisons ici quelques spécimens, mais une crevasse de la vie ; jusqu’à ce que « le célèbre dramaturge Lancelot Satterwithe » devienne à quarante-six ans un « cadavre froid ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Il ne reste plus aux « Furies », Erynnies ou Bienveillantes[2], qu’à se précipiter sur Mathilde, « créature très dangereuse et très calculatrice », qui, soudain, a un passé… Ce pourquoi l’envers de la première partie -un conte de fée conjugal juste un peu boiteux, où Madame est la parfaite âme sœur au service du génie juste un tantinet machiste- révèle un autre roman d’éducation, qui est son miroir noir et biaisé.

      Roman réaliste et de société piquant, puis effrayant, Les Furies, construit en deux volets, qui d’abord furent conçus pour être deux livres indépendants, « Fortune » (au double sens du mot) et « Les Furies » proprement dites, est également l’odyssée sucrée-salée, douloureusement mélancolique du couple. Si celle-ci montre ses zones de lumières, elle cache soigneusement, puis laisse éclater ses noirceurs, lors que le point de vue de l’un est chassé par celui de l’autre, dans la tradition d’Henry James. A mi-parcours du roman, Lauren Groff radiographie la face blessée de son héroïne, alors que le livre devient un traité sur la dissimulation, sur l’apparence et la vérité, sur les secrets de famille, d’enfance et d’adolescence. Entre prostitution de luxe avec un marchand d’art pour payer ses quatre ans d’études, avortement à l’insu de son Lotto qui aurait tant aimé un enfant, le roman bascule à la lisière d’un genre gothique[3] résolument noir pour la petite Aurélie qui deviendra la Mathilde que nous croyions connaître.

      Au point que la douce satire du mariage devienne affreusement corrosive, en particulier des clichés à la guimauve entourant l’amour conjugal. Heureusement d’ailleurs qu’il s’agit d’une -et non d’un- romancière- sinon le livre eût pu être qualifié de machiste, si terrible est la Mégère qui, en sourdine, conduit le destin de son mari, pour jouir ensuite de sa fortune.

      C’est en sourdine en effet, qu’elle reconnaît sur l’ordinateur de son mari « les prémices d’un chef d’œuvre », qu’elle retravaille le texte de celui qui, au réveil ne se souvient plus de ce qu’il a écrit : « elle n’eut pas de mal à présenter le texte comme étant entièrement de lui ». C’est ainsi que sa pièce « Les Sources » sera le succès inaugural de sa carrière de « dramaturge de la bourgeoisie ». De même, elle lui soufflera par la suite des sujets, des répliques, alors que « ses textes se corrigeaient tout seuls, la nuit, comme par magie »… Elle est bien, au dire de la naïveté de son mari, « une diseuse de vérité psychologique », alors qu’elle publie sous pseudonyme « des objets littéraires et clandestins ». Voilà qui jette une lumière trouble sur la question de savoir qui sont ces femmes qui vivent dans l’ombre de leur génie de mari, quelles sont leurs parts dans la créativité de l’époux artiste…

      Mais peut-on en vouloir à Mathilde ? Venue d’un milieu désastreux, oppressif, dont il lui fallait s’arracher, lourde des secrets d’une enfance sans amour, elle a bien su mener sa barque, non sans faire le bonheur de son mari Lotto, dont elle n’est que la douce Furie toujours amoureuse, et cependant vengeresse appliquée. Alors que les Furies se sont acharnées sur sa jeunesse, elle les retrouve plus tard, malgré sa richesse solitaire, dans l’amertume de son veuvage, courant après les tristes joies du sexe, reprenant le flambeau d’une vengeance opiniâtre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Un roman Janus, bifrons, ou « Double face », pour reprendre le personnage au visage brûlé d’un seul côté par le mal, dans Batman, tel pourrait être qualifié ce volume qu’il aurait peut-être fallu publier sous la forme de deux livres affrontés en un seul, aux deux couvertures opposées et se rejoignant au centre du volume, comme L’Envers du vent, contant l’histoire de Héro et Léandre, sous la plume de Milorad Pavic[4].

      Vive et facétieuse, l’écriture de Lauren Groff, dont on avait remarqué Les Monstres de Templeton[5], explorant les sombres détours d’une généalogie familiale, séduit, pétille, quand elle sait également se faire grave, terrible, au scalpel. Est-ce la raison de son statut de livre de l’année 2015 aux Etats-Unis ? La romancière avisée pullule d’images vigoureuses : « des traces de pattes de bécasseau sur le sable lui rappelaient une vulve, des packs de lait lui évoquaient des seins » ; « les yeux baissés comme une campanule timide, alors qu’à l’intérieur une tornade l’habitait ». La narration, rapide, emporte ses personnages dans une débauche de vie et de noirceur, une énumération frénétique, une mise en scène en mouvement perpétuel, qui pourraient agacer le lecteur amateur de lenteur. Ainsi l’on ne risque pas de s’ennuyer en une telle déferlante ; seule la construction un peu erratique de la seconde partie, alternant les temps, passé lointain et présent sans cesse en marche, peut laisser un brin insatisfait, dans la mesure où le récit semble abandonné dans un état un peu lacunaire. Mais probablement est-ce de la volonté de la romancière, permettant d’imaginer combien son personnage se cache encore à lui-même…

      Lecteur, nous avons été floués, manipulés par la stratégie originale de Lauren Groff. Si nous avions cru savoir qui est le personnage principal, notre dramaturge, perpétuel adolescent, s’efface quand sa femme, moins effacée et plus explosée de secrets terribles que prévu, devient le point focal du récit. A posteriori nous savons qu’en ne publiant que la première partie, comme c’était son initiale intention, elle n’eût livré qu’un bon roman, somme toute avec un peu plus qu’un banal talent. Ainsi, un brin de perversité romanesque et compositionnelle ne nuit pas : ce qui ne va pas sans notre intense plaisir.  Est-ce cette épouse bien plus manipulatrice qu’il n’y paraît qui a tant fasciné Barack Obama, dont on sait qu’il clama combien il s’agissait de son « meilleur roman de l’année » ? Serions-nous assez perfide pour nous demander s’il s’agissait également du livre de chevet d’Hillary Clinton ?

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[4] Milorad Pavic : L’Envers du vent, Belfond, 1996.

[5] Lauren Groff : Les Monstres de Templeton, Plon, 2008.

 

La Fureur, gravure de Monnet pour Colardeau : Le Temple de Gnide,

Ballard, Le Jay, 1779. Photo : T. Guinhut.

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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 19:25

 

Anse du Martray et Pertuis d’Antioche, La Couarde-sur-mer, Île de Ré.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Charles Baudelaire : « L’homme et la mer »,

ou le romantisme noir

d’une fleur du mal.

Commentaire littéraire ;

suivi par Baudelaire et le nuage.

 

Henri Scepi : Baudelaire et le nuage,

La Baconnière, 2022, 128 p, 20 €.

 

 

 

 

      Radieux souvenirs de plage ou tempêtes meurtrières, voie maritimes commerciales ou ressources halieutiques, la mer est également un espace poétique, depuis l’Odyssée d’Homère jusqu’à l’Ode maritime de Pessoa. Charles Baudelaire, qui, sous la contrainte de son conseil de famille, fit sur un voilier le tour du continent africain, ne put que nourrir ses Fleurs du mal d’une inspiration marine. Né en 1821 et mort en 1867, traducteur de Poe et critique d’art, il est le poète charnière entre romantisme et modernisme, y compris avec son novateur Spleen de Paris, sous-titré « Petits poèmes en prose ». Mais c’est le recueil des  Fleurs du mal, paru en 1857, qui marqua la poésie française de son « Parfum exotique » et de ses « Pièces condamnées » lors d’un procès pour atteinte à la morale publique. En ses vers il prend à bras le corps la collusion de la beauté et du mal. Ce dont témoigne « L’homme et la mer », poème XIV de la partie « Spleen et idéal », écrit en 1852. Comment le poète met-il en scène un double éloge et blâme en ses vers romantiques ? Nous analyserons la description de la mer, avant d’aborder le portrait de l’homme, afin d’aboutir à l’identité entre l’humanité et la nature dans le cadre du romantisme baudelairien, qui sait également aimer les nuages…

      La topographie maritime prend en écharpe le quatuor de quatrains faits d’alexandrins. Tout un champ lexical marin irrigue le texte, depuis le titre et l’anadiplose de « la mer » en fin de premier vers et au début du second, jusqu’à l’invocatoire « Ô mer ». Sa « lame », métaphore pour une ligne de vague surélevée, développe un « déroulement infini », qui est à la fois spatial et temporel, quoique hyperbolique. Du sommet aérien des vagues au « fond » de ses « abîmes » (en l’hypallage qui les attribue également à l’homme), la description, outre son horizontalité, est également verticale, là où « plonger », là où gît ce qui n’est pas « sondé » : « Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau », comme l’entend le dernier vers de « La mort » et des Fleurs du mal

    Aimée, la mer est personnifiée. Il s’agit de la chérir, alors qu’elle est féminisée, en l’ambiguïté du mot « sein », embrassée « des yeux et des bras », en une amoureuse étreinte à l’instar des rimes embrassées. Puisque le poète ordonne : « toujours, tu chériras la mer », elle est donc digne de cet amour intense, ce qui relève de l’épidictique et plus précisément de l’éloge, pendant que le lyrisme chante sa beauté et son « infini ». Elle possède en effet « des richesses intimes » qui contribuent à l’érotisation, d’autant qu’en leur mystère « nul ne [les] connait ». Sans compter qu’un psychanalyste relèverait l’homonymie entre mer et mère, sachant combien le jeune Charles fut attachée à celle qui lui fut ravie par son beau-père, le Général Aupick.

      Cependant elle n’échappe pas à son envers, en une réelle collusion amour haine : le blâme. En un registre pathétique, la mer est un « gouffre amer », à la fois gustative, saline et au sens d’une colère triste ; elle pousse une « plainte indomptable et sauvage », plainte animalisée, à la fois fascinante et redoutable, sinon morbide. Sa « lame » est à la fois celle de la vague et du couteau (« Je suis la plaie et le couteau ! », dit « L’Héautontimorouménos », poème LXXXIII). Si la mer est femme, son portrait moral - ou son éthopée pour utiliser le vocabulaire rhétorique - est péjoratif. Notons alors que dépourvue de portrait physique -la prosopographie-, elle en est d’autant plus effrayante. « Rumeur », « bruit », « plainte » (notons l’allitération et la gradation ascendante) et plus loin « le carnage et la mort », contribuent à entendre des tempêtes dévastatrices, des légendes dignes de la ville d’Ys enfouie sous les eaux ou du Hollandais volant wagnérien, puis des cadavres rejetés sur les plages. Le sens de l’ouïe est ici plus impressionné que la vue, même s’il s’est agi de « contempler » la mer, de se plaire à « plonger » en son « image », en ce qui devient un éloge paradoxal (comme à l’occasion d’ « Une charogne[1] ») quant à l’ambivalence du reflet. Car la mer, anthropomorphisée, n’est autre que le « miroir » de l’homme.

Féli Gautier : Charles Baudelaire, La Plume, 1903.

Photo : T. Guinhut.

 

      Cet « homme libre » (car Baudelaire, chrétien et croyant, croit en ce libre arbitre accordé par la divinité) doit cependant et paradoxalement chérir cette mer. Il est à la fois le poète lui-même, le lecteur et l’humanité toute entière. Le registre délibératif favorise l’exhortation mise en avant dès le premier vers par le poète, qui se place au-dessus de ses semblables (« mon semblable, mon frère » dans la dédicace « Au lecteur »), en leur intimant un ordre qui a valeur d’éternité : « toujours » est-il affirmé de manière hyperbolique et au moyen d’une ponctuation forte : le point d’exclamation qui conclue également le poème.

      Le narcissisme humain, contrairement au mythe de Narcisse, dans les Métamorphoses d’Ovide, qui vit l’amoureux de son reflet périr noyé ou déchiré par les nymphes, ne s’intéresse pas ici seulement au physique, lorsque « Tu te plains à plonger au sein de ton image » ; mais également et surtout à la dimension spirituelle de l’homme : « tu contemples ton âme ». Cette contemplation parait être apaisante et rafraîchissante, jusqu’à ce qu’il s’agisse d’un « fond » où l’on croit pouvoir apprécier avec délectation des « richesses intimes ».

      Cependant cet amour de l’homme pour la mer se révèle bientôt amer : le dernier quatrain use d’un registre épique, voire tragique, qui n’est guère valorisant ni pour elle ni pour lui. En effet, il est un combattant « sans pitié ni remord », qui aime « le carnage et la mort », un lutteur implacable, y compris lors de ces batailles navales où l’Histoire moissonna les hommes. L’éthopée est cruelle, en une dénonciation d’autant plus grave que l’homme est né « libre » (quand la mer accusée des mêmes abominations l’est certainement bien moins), libre donc d’aimer et de commettre le mal. Ce pourquoi ces « frères implacables » sont peut-être une allusion au premier meurtre, celui d’Abel par Caïn, dans « La Genèse ». De plus, la chute use d’une anaphore sonore, d’une hypallage frappante, voire d’un chiasme brillant : « Ô lutteurs éternels, ô frères implacables », qui ne laissent guère d’espoir en une rédemption pacifique.

      Le blâme est sévère, confinant à un registre satirique, visant à dénoncer l’humanité entière, coupable d’un goût effréné pour la guerre. Le goût de son image et de sa nature profonde est également délicieux lorsqu’il s’agit de se délecter de telles « fleurs du mal ». Loin d’être une poésie charmante et flatteuse, celle de Baudelaire étonne en renvoyant un « miroir » à cette créature du mal qu’est l’homme.

Féli Gautier : Charles Baudelaire, La Plume, 1903.

Photo : T. Guinhut.

      L’équivalence entre l’homme et la mer est renforcée par le passage du « tu » au « vous », par le glissement à la rime de la paronomase « mer », âme », « amer », et par des figures réflexives : « miroir », « tu contemples ton âme », « au sein de ton image », « sa propre rumeur ». L’examen psychologique aboutit à une sorte de memento, non pas de sa mort, mais de celle que l’on aime infliger, une façon de dire « souviens-toi que tu es une créature du mal, et que tu as choisi ce même mal », pour revenir à la question du libre arbitre originel[2].

      Si « Spleen et idéal » (qui est le titre de la première partie des Fleurs du mal, dont « L’homme et la mer » est le poème XIV) se côtoient et s’affrontent ici, la percée de l’idéal où il s’agit de chérir autant la mer que l’âme est illusoire et de courte durée, dès qu’advient à la fin du premier quatrain la comparaison au moyen d’une litote : « Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer ». Un constat équivalent ferme le second quatrain avec cette « plainte indomptable et sauvage » qui est autant humaine que maritime. Pour le reste, lorsque le poète tire la morale (même s’il n’est pas question ici à proprement parler d’apologue), en commençant la seconde moitié de son poème par « Vous êtes tous les deux », la victoire du spleen, cette noire mélancolie, qui afflige le poète et son temps, est indubitable. Là plus rien d’idéaliste, d’irénique, dans cette vision de la nature humaine.

      En ce sens, c’est bien ici le romantisme qui domine, même si en 1857, l’auteur de L’Art romantique, affirmant « Qui dit romantisme, dit art moderne[3] », permet que son esthétique passe pour les derniers feux de ce mouvement littéraire et culturel européen. La comparaison entre l’homme et la nature, le goût pour les grands espaces sauvages, voire exotiques de ces mers lointaines dont Baudelaire a vécu les tempêtes, est bien dans la lignée du « Lac[4] » de Lamartine, quoique cette baudelairienne mélancolie, ce « carnage » et cette « mort » nous rapprochent plus précisément du romantisme noir, lui-même venu de l’effrayant roman gothique anglais[5].

       Il est cependant permis de parler de correspondances symbolistes, pour faire écho au poème « Correspondances », dans lequel l’homme « passe à travers des forêts de symboles ». La mer est alors le symbole, outre de l’homme en miroir, de la vie originaire, de l’inconscient, dont le poète dévoile « les secrets », bien avant Freud, en l’occurrence la pulsion de mort, voire le sadisme jubilatoire.

      L’art de Baudelaire, ce « poète lyrique à l’apogée du capitalisme », selon Walter Benjamin[6], sait associer le lyrisme et le pathétique, comme il associe l’homme et la mer dans un même portrait, qui est un blâme sans concession. De surcroît, la musicalité prenante, la vigueur des images contribuent à cette noire magie romantique, comme le soulignait l’auteur des Paradis artificiels : « De la langue et de l’écriture, prises comme opérations magiques, sorcellerie évocatoire[7] ». Loin d’être le poème d’un joli paysage - ce que n’est pas non plus « L’albatros » (poème II), figure du poète maudit sur la terre des hommes - « L’homme et la mer » mérite bien sa place parmi Les Fleurs du mal : il pourrait être une préfiguration du titre de cette nouvelle de Barbey d’Aurevilly, publiée en 1874, dans Les Diaboliques : « Le Bonheur dans le crime ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La présence initiale, outre « hypocrite lecteur, mon frère », de « Bénédiction », soit par antiphrase la malédiction de la mère à la naissance du poète, dans Les Fleurs du mal est d’autant plus évidente que le recueil se clôt sur « La Mort », en une sorte d’autobiographie rédimée par une alchimie poétique : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », conclue-t-il dans son « Projet d’épilogue aux Fleurs du mal. Cependant la présence inaugurale des nuages dans Le Spleen de Paris l’est moins. Henri Scepi scrute en son essai, Baudelaire et le nuage, ce mystère.

« J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages ! » Ainsi s’épanche « L’étranger », du titre du premier poème en prose. Cette « éthique du refus » du réel et du réalisme, pourtant bien présents dans Le Spleen de Paris, est le signe de la sensibilité romantique, projetée dans le lointain, parmi le caractère changeant des phénomènes météorologiques. En un « effet-miroir », selon Henri Scepi, ciel et conscience individuelle sont variables, indécis, flottants. La fascination picturale de l’auteur des Curiosités esthétiques s’unit à la passion intérieure pour le voyage, bien au-delà de celui qu’il fit autour de l’Afrique en bateau, mais un voyage au cœur d’un idéal éthéré échappant à la mélancolie.

« Epiphanie imprévue », écriture du « non finito », le nuage est poursuivi parmi les vers des Fleurs du mal, permettant la perception de la cohérence d’un réseau de métaphores, entre « élans d’élévation » et ombre du voyageur ». Le « poète nuagiste » est considéré dans « l’écart significatif qui sépare l’ordre des valeurs humaines du plan élevé des phénomènes célestes ». Ainsi la balance entre spleen et idéal se voit confirmée.

L’essayiste fait se croiser l’esthétique baudelairienne avec ses prédécesseurs : le Rousseau des « promenades », le Chateaubriand de la mélancolie de René. Mais de la « maladie de la volonté » et du « cercle satanique », le poète, acmé du romantisme, aura bien du mal à se détacher pour devenir nuage, sinon dans l’écriture.

Ajoutant un cahier d’illustrations, en annexe quelques poèmes et surtout un extrait du « Salon de 1859 sur le peintre de « nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces ténèbres chaotiques », Eugène Boudin, notre professeur de littérature à la Sorbonne éclaire la poétique baudelairienne avec brio et, dirons-nous, avec une élective complicité.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

Club Français du Livre, 1959.

 

L’homme et la mer

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton
 cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

Charles Baudelaire

 

[3] Charles Baudelaire : Salon de 1848, Œuvres complètes II, La Pléiade, Gallimard, 2001, p 421.

[7] Charles Baudelaire : Fusées, Œuvres complètes I, La Pléiade, Gallimard, 2001, p 658.

 

Jenesien / San Genesio, Südtirol. Photo : T. Guinhut.

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5 février 2017 7 05 /02 /février /2017 12:22

 

Cattedrale di Santa Maria Annunciata, Vicenza, Veneto.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Alberti, homme universel

de la satire politique et de l’art :

Momus ou le Prince, La Statue,

Propos de table.

 

 

 

Leon Battista Alberti : Momus ou le Prince,

traduit du latin par Claude Laurens,

Les Belles lettres, 308 p, 13,90 €.

 

Leon Battista Alberti : La Statue, suivi de La vie de L.B Alberti par lui-même,

édition d’Oskar Bätschmann, Dan Arbib, Marie Certin,

Aesthetica Rue d’Ulm, 204p, 24 €.

 

Leon Battista Alberti : Propos de table, traduit du latin par Claude Laurens,

Les Belles lettres, 2128 p en deux volumes sous coffret, 75 €.

 

 

      Un humaniste universel de la Renaissance italienne, ancêtre d'architectes et de sculpteurs, comme Michel-Ange et Canova, tel doit nous apparaître le trop peu connu Leon Battista Alberti. Peintre loué par Vasari, mais aussi architecte, ingénieur, que l'on appela « le Vitruve de Florence », il n’a cependant pu guère réaliser ses projets : « Il n’y a pas à s’étonner que le célèbre Leon Battista soit plus célèbre pour ses écrits que pour ses œuvres[1] ». On le découvre également en ingénieux théoricien de l’art avec son De Pictura (dans lequel il dévoile les lois de la perspective) et son plus sculptural traité : La Statue. C’est ainsi qu’Alberti (1404-1472) préfigure Léonard de Vinci, quoique avec la plume agile du narrateur-philosophe en plus. Il est en effet un époustouflant écrivain, en particulier avec sa fable politique qui met en scène un Jupiter moqué par le dieu de la critique, Momus ou le Prince. L'on peut être humaniste et non moins féru d'humour, ce dont témoignent également ses Propos de table.

 

      L’apologue met en scène les dieux de la mythologie grecque pour mieux figurer et satiriser les hommes. Momus ou le Prince n’échappe pas à cette règle, que l’on connait depuis les dialogues philosophiques de Lucien, jusqu’aux fables de La Fontaine. C’est d’ailleurs Lucien qui mit en scène Momus, dieu de la critique, par exemple dans son « Jupiter tragique[2] ».

      Chez Alberti, Momus, dieu du sarcasme, et un immoraliste forcené, un « censeur impitoyable », « austère et toujours hostile », un provocateur, « simulant ou dissimulant selon la nécessité », enseignant aux jeunes filles « l’art de se maquiller », dénonçant la paresse, l’insolence et la tyrannie divines. C’est au point que pour avoir irrité la colère de Jupiter, il doit s’exiler sur terre. Cependant « les désordres qu’avait engendrés l’exil de Momus chez les mortels », auxquels il raconte « toutes les fables obscènes concernant les dieux » tout en martelant qu’ « il n’existe pas de dieux », ne sont pas moins désastreux. Ramené parmi le ciel, « il créera plus de troubles qu’il ne l’avait fait jusqu’alors » et met en péril le ciel et « toute la machine de l’univers » !

      Son libertinage philosophique, non loin de Lucrèce redécouvert en 1417 par Le Pogge[3], est déjà la traînée de poudre de l’athéisme. Au point d’outrager les dieux (y compris de scatologique manière) alors qu’ils se sont changés en statues en leur théâtre :

« Qui façonne en l’airain ou le marbre les visages sacrés,

Il ne fait pas les dieux ; celui qui prie les fait »

      « Relégué et castré » par la fureur des déesses, « il porte désormais pour les dieux le nom lui-même mutilé de Humus (ou la terre). Dégradé, enchaîné à son rocher comme Prométhée, il doit user encore de mille dissimulations et momeries (pour reprendre son nom).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Le rire sérieux d’Alberti fait-il de son Prince Jupiter (qui est d’abord, chrétiennement et prudemment, aux premières lignes de sa préface « Dieu très bon et très grand ») une préfiguration de celui de Machiavel[4] ? Ce serait beaucoup trop s’avancer. Même si l’art de gouverner, parmi les mauvais citoyens et face à l’écueil de l’orgueil qui aurait le tort de déclarer sa haine aux humbles, présente de réels préceptes, Alberti ne fait  guère de Jupiter un souverain idéal. De plus, le pouvoir est « une servitude publique intolérable ». Et si Jupiter n’est qu’une fiction, que vaut ce « Prince et conservateur de l’univers » ? Surtout si l’arc en ciel construit par les architectes de Junon s’écroule… Il faudra attendre la conclusion de l’apologue pour que Jupiter retrouve « l’opuscule » de Momus et sache y lire les préceptes du bon gouvernement et « les arts de la paix ».

      Tout est allégorie en ce Momus. Fourberie, Postérité, Envie, Industrie, Destin et Vertu sont des personnages féminins ; Stupeur est « le plus sot de tous » ; changé en lierre, Momus viole Louange d’où naît aussitôt Fama -ou la bruyante Renommée- ; le vaisseau de l’Etat prend des risques en haute mer. Les passions destructrices ont nom Vénus, Mars ou « l’aveugle Cupidon », quand la force intellectuelle est celle de Pallas, Jupiter, Hercule… La dimension allégorique du roman n’empêche cependant pas de le lire comme un divertissement aux multiples saynètes et rebondissements. Il n’est pas sûr qu’il s’agisse toujours là d’« une plaisanterie noble et bienséante en même temps qu’insolite », plutôt d’un rire thérapeutique et didactique, à l’occasion d’un « récit en prose d’une liberté réservée aux poètes ».

      On ne négligera pas la précieuse préface, très documentée, de Pierre Laurens, tant sur le contexte historique et culturel que sur l’œuvre et les publications posthumes de notre peintre écrivain. Préface qui permet de se demander dans quelle mesure il s’agit d’un roman à clefs : que doivent Momus, Jupiter et Virtus, dont la fuite nautique ressemble à celle papale, au pape Eugène IV ? Dans quelle mesure l’assemblée des dieux est-elle un clin d’œil au Concile catholique ?

      La satire politique d’Alberti est agile, acide et cependant morale, à l’égard des dieux qui ont « les sottises des hommes », et à l’égard du « Prince qui est comme l’esprit et l’âme gouvernant ce grand corps qu’est l’Etat ». En effet, « il ne suffit pas qu’un prince ait songé aux plaisirs du moment si pour le futur il n’a pas pesé le pour et le contre et pris ses décisions pour vivre ensuite non, comme on dit, non du pain d’autrui, mais du sien propre ». Ce qui est bien sûr non dénué de la plus pérenne et immédiate actualité. Rien d’empêche alors d’imaginer que l’on puisse placer ce Momus, composé à partir de 1443 et publié de manière posthume en 1520, aux côtés des Traités politiques de Balthazar Gracian[5].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Existe-t-il une œuvre d’art parfaite ? Encore est-il possible d’en imaginer les canons, les proportions, si variables, dit-on, sont-elles selon les aires culturelles… À la Renaissance, une telle ambition était non seulement souhaitable, mais réalisable. C’est ainsi que notre Alberti s’ingénia à penser la vérité et la beauté de l’œuvre artistique.

      De ce grand humaniste, curieux des arts et des lettres, il est plus que justice que la collection « Aesthetica » publie deux inédits en français, hors une infidèle édition de cette Statue en 1869. En effet, la Vie d’Alberti par lui-même avait échappée à la sagacité des traducteurs. Un comble, quand on pense à la renommée des Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes de Vasari, dans laquelle celle d’Alberti est passablement erronée. Outre ses textes célèbres sur la peinture et l’architecture, La Statue (1464) est un traité majeur, écrit en latin, qui systématise ses recherches sur la proportionnalité.

      Alberti propose aux sculpteurs une méthode rationnelle, dans le cadre d’une nostalgie et d’une redécouverte de la statuaire antique, y compris au point de réaliser des œuvres colossales. La figure humaine doit pouvoir retrouver ses justes, voire idéales proportions. Ainsi, procédant de la découverte des images de la nature, l’art devient imitation. Pour venir en aide à l’artisan autant qu’à l’artiste, le théoricien imagine des instruments : « l’exempède » (règle graduée, les « équerres graduées » et un « définisseur » (disque posé sur le sommet du corps et permettant d’en mesurer les parties proéminentes).

      Ces travaux auront une large influence : de la Renaissance italienne à Dürer, jusqu’au classicisme. Reste qu’au-delà de la technique de reproduction du réel, l’art doit être synthèse et imagination ; c’est là, peut-être, la conscience et la limite d’Alberti. Le beau, selon lui, s’obtient non par la quête d’une idée platonicienne, mais, ainsi que le précise Dan Arbib, par la « moyenne proportionnelle ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Quant à sa « Vie », elle a non seulement un intérêt historique et esthétique, mais aussi générique. Cette première autobiographie moderne, quoique à la troisième personne, n’est guère rousseauiste puisqu’elle ne s’embarrasse pas toujours de la vérité plus tard prônée par l’auteur des Confessions[6]. Les qualités surhumaines qu’Alberti s’attribue sont de l’ordre de l’hyperbole. Celui qui ajouta à son patronyme le prénom léonin de Léon, nous livre sa bibliographie, ce en cohérence avec cet élégant auto-éloge : « Les lettres, dont il se délectait tant, lui semblaient des bourgeons en fleur très parfumés, au point qu’à peine la faim ou le sommeil le pouvaient arracher à ses livres ». « Difficiles ascensions en montagne » et emploi « des chevaux et des instruments de musique », rien ne manque à sa formation. Dans la tradition de Plutarque décrivant les vertus d’un homme illustre de l’Histoire grecque, il est le héros de l’humanisme, celui qui accomplit des prodiges en peinture : « des œuvre inouïes et incroyables pour les observateurs, qu’il ne montrait qu’à travers le minuscule trou d’un petit coffre, où elles étaient enfermées. On y pouvait voir des montagnes très hautes et de vastes provinces »… Il livre le catalogue de ses bons mots, comme d’imparables exempla, précieux et vaniteux réceptacle d’un estimable comportement moral, bien que le lecteur d’aujourd’hui y lise parfois le sexisme courant et autant d’estimable philosophie que de douteuse superstition : « dans ses prédictions, il alliait la sagesse à la connaissance et l’esprit aux arts divinatoires ». Il s’agit moins alors d’une narration rétrospective que d’un portrait moral. Les historiens d’art, comme Buckhardt, ont vu dans cette autobiographie le « modèle de l’uomo universale renaissant ». Illustré par des gravures venues des éditions anciennes, brillant autant par sa rigueur de son édition que par la clarté de ses préfaces, postfaces et appareils critiques, cet ouvrage savant offre un irremplaçable regard sur l’humanisme et la Renaissance italienne.

      Soyons aussi généreux avec Alberti qu’il le fut en écrivant : offrons-nous (ou offrons, cela va sans dire) ses Propos de table, publiés dans une édition également savante, enrichi de notes et autres préfaces, de surcroit bilingue, le volume second étant celui des commentaires. Nous ne prétendrons pas ici en livrer une exhaustive analyse, mais inviter à la table de la lecture, copieuse, rafraichissante : « J’ai entrepris de réunir mes Propos de table en petits opuscules pour qu’on puisse les lire aisément dans les festins entre deux libations. Toi, Paolo, mon doux ami, comme les autres médecins tu proposes aux corps malades des remèdes amers jusqu’à la nausée ; mais moi, grâce aux pages que voici, j’apporte aux maladies de l’âme un soulagement qu’on reçoit dans les rires et la gaité et je voudrais qu’il apparaisse que dans tous mes Propos de table, j’ai tâché avant tout que mes lecteurs, tout en appréciant leur caractère badin, y trouvent pour l’allègement des soucis qui accablent leurs âmes, des arguments pertinents ». Il s’agira donc de vertus morales, même si « le public est un censeur sévère toujours prêt à condamner ». Parmi les nombreux sujets qui font la mosaïque de l’ouvrage, ce sont la religion, plus précisément polythéiste, la fortune et la patience, la pauvreté, la renommée, la discorde, les femmes satirisées, ce qui n’empêche pas les hommes d’en prendre pour leur grade, et autres « tribulations ». C’est une belle brassée de petits apologues, comme « Le coq » ou « Les singes », de saynètes comiques où l’on entend parler les nuages, de dialogues philosophiques, dans la tradition des Grecs de l’Antiquité et de Lucien, et, l’on ne peut en douter, toujours aussi enlevés que piquants.

      Combien est étonnant pour nous Alberti. Loin de n’être qu’un froid et génial théoricien de l’art de la Renaissance statufié par la gloire artistique et esthétique, il sait être un brillant érudit de l’Antiquité autant qu’un satiriste bouffon et néanmoins profondément politique. L’appareil mythologique de Momus ou le Prince nous enseigne une fois de plus combien les allégories divines ont non seulement une fonction étiologique[7], mais plus encore une intemporelle acuité politique.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Giorgio Vasari : Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Actes Sud, 2005, t I, p 362, 353.

[2] Lucien : Œuvres, Hachette, 1874, t I, p 98 et suivantes.

[6] Jean-Jacques Rousseau : Les Confessions, Pléiade, Gallimard, 2001, p 5.

 

Eisen : Jupiter Foudroyant les Titans, Ovide : Les Métamorphoses, Desray, 1808.

Photo : T. Guinhut.

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2 février 2017 4 02 /02 /février /2017 15:50

 

Saint-Jean et la Vierge, Mise au tombeau du Christ (XVI°),

Notre-Dame la Grande, Poitiers. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Le corbeau grave et fantaisiste de Max Porter,

figure du deuil :

La Douleur porte un costume de plumes,

Lanny.

 

 

Max Porter : La Douleur porte un masque de plumes,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Charles Recoursé,

Seuil, 144 p, 14,50 € ;

Points Signatures, 7,30 €.

 

Max Porter : Lanny,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Charles Recoursé, Seuil, 240 p, 20 €.

 

      « Jamais plus ! Jamais plus ! », scandait le corbeau d’Edgar Allan Poe. En effet jamais plus ne reviendra l’épouse décédée, la mère de deux enfants fort polissons. En un bref roman, qui affecte la forme du poème en vers libres, les voix des garçons alternent avec celle paternelle, et surtout celle de qui « porte un costume de plumes ». On ne l’ignore pas, le corbeau est l’un des animaux les plus doués d’intelligence ; et celui de Max Porter bouillonne d’empathie et d’ironie, au service du travail de deuil, jusqu’à la dispersion des cendres. À La Douleur porte un masque de plumes, la plume de Max Porter ajoute un peu plus de fantasy avec son Lanny.

      À travers la prosopopée[1], cette figure de rhétorique qui fait parler les animaux, l’oiseau commente l’histoire familiale dans un style saccadé, des onomatopées, des embardées linguistiques, avec un humour macabre : « J’étais excuse, ami, deus ex machina, blague, symptôme, fiction, spectre, béquille, revenant, jouet, bâillon, psychanalyste et baby-sitter ». Ce qui permet aux deux enfants de s’amuser comme des petits fous et d’exercer « la dentelle délicate de [leurs] chamailleries ».

      La voix emplumée est cependant celle d’un sage, en même temps qu’un mystère incarné : « Il y a un aller-retour constant et fascinant entre le naturel de Corbeau et son côté civilisé, entre le charognard et le philosophe, la déesse de l’être entier et la tache noire, entre Corbeau et son être-oiseau ». Il est également la figuration de la « Douleur » du titre, donc l’imagerie traumatique du père, qui confie : « J’essaie de travailler, j’essaie de moins alimenter le concept de Corbeau depuis que j’ai lu un livre sur les délires psychotiques ». En effet, celui qui est costumé de plumes est fort ambigu, entre apaisement et dangereux écueil : « Il était une fois un démon qui se nourrissait la douleur des hommes », raconte-t-il. Inquiétant, il est le totem de la délectation mortuaire ; à moins que sa drôlerie serve de cure psychologique propice à un prochain rétablissement. Tout cela sans la moindre guimauve sentimentaliste, parmi le bouquet de fleurs noires de l’élégie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       Notre veuf écrit opportunément un essai sur le poète des Birthday Letters[2] qui fut marié avec Sylvia Plath, la poétesse d’Ariel[3], trop tôt suicidée : « Ted Hughes, le Corbeau sur le divan, une analyse sauvage », ce qui permet un retour en arrière, lorsqu’étudiant il se rendit à une conférence un peu loufoque de son poète préféré. Reste que le mariage du couple fut apparemment bien plus heureux que celui des poètes. En miroir, la bête pas si bête, usant encore du rituel « il était une fois », conte de curieux apologues aux enfants, prépare ses « mémoires littéraires de haut-vol » et soigne ses métaphores psychanalytiques, artistiques et religieuses : « un soupçon de plumage noir et l’odeur de la mort. Ta-daa ! C’est le centre pourri, le Grünewald, les clous dans les mains ». Comme l’on voit, l’écriture -oserait-on dire la plume ?- de Max Porter est enlevée, virevoltante, changeante, suggestive, charnelle et spirituelle. En ce sens tout écrivain est un masque de plumes…

      Une fois de plus, les oiseaux traversent de leur vol persuasif la littérature : pensons au Cantique des oiseaux[4] d’Attar, aux albatros de Coleridge et de Baudelaire, sans compter la musique de Messiaen et le cinéma d’Hitchcock. Oiseau prophète, oiseau symbolique, vecteur d’un message divin, d’une acmé de l’inconscient… Ici, le père emmène les enfants à « une démonstration d’oiseaux de proie » qui les subjugue ; et les stupéfie lorsqu’« un corbeau chevauche un aigle ». L’allégorie est transparente quand le charognard conduit le roi des airs. En outre, celui qui est traditionnellement de mauvais augure étant donné son noir plumage, devient une muse d’une rare complexité, au service de la psyché esseulée du personnage autant que de la créativité de l’auteur ; voire une image d’une liberté prête à ouvrir ses ailes : « Autorisation de décoller, j’en ai fini. »

      Le fantastique est, comme l’on sait, l’irruption du surnaturel dans un contexte réaliste. L’animal symbolique du fantasme, à la fois morbide et consolateur, est une figure de ce destin qui accable celui qui est à la fois veuf et père de deux orphelins. Ce corbeau n’est-il qu’une émanation hallucinatoire du ressassement et du refoulement, qu’une douce fiction dont le rôle thérapeutique est de « manger la tristesse », ou un réel volatile doué de pénétration intellectuelle et affective ? Voilà qui permet un récit empreint de facétie et de profondeur, subtilement psychologique et intensément onirique, où le tragique et la mélancolie côtoient le burlesque. Comme lorsque l’ironique volatile se penche sur l’épaule de l’essayiste : « Regarde, je suis la Vénus de Corvino ». C’est ainsi que la laideur de la mort et du deuil sont changés en œuvre d’art. L’écriture a bien une fonction esthétique inséparable de la catharsis, cette utile purgation des passions.

      « Elle me manquait tant que je voulais construire un mémorial de trente mètres avec mes mains », ressasse le papa. Max Porter a fait mieux : construire un livre d’un centimètre d’épaisseur physique, mais de bien plus en épaisseur poétique, intellectuelle et artistique. Souhaitons seulement que, pour celui qui, apprend-on, vit avec sa femme et ses enfants, il ne s’agisse pas d’un récit autobiographique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Rien de commun dans Lanny avec son précédent roman, La Douleur porte un masque de plumes, sinon un goût tout en délicatesse pour le surnaturel en ce conte. Cette fois Max Porter nous brinquebale avec « Le Père Lathrée morte » qui a tantôt des « bras en mélèze malade », tantôt un vêtement « en pot d’échappement » et couche sous les morts. À l’affut des voix d’enfants, le monstre, par ailleurs « tamiseur d’humus culturel depuis soixante-quatorze générations », va rencontrer Lanny. Les voix de la narration sont cependant nombreuses, le papa, la maman qui écrit des polars noirs et violents, un étrange artiste qui joue avec les squelettes d’oiseaux, puis donne des leçons de peinture à l’enfant fameusement doué, y compris en labyrinthes ; ce dernier disparait soudain. Le récit, troué de blanc et d’échos, se fait angoissant, policier, mêlant soupçons, témoignages, enquête et psychoses diverses, écrit avec un rythme haletant. Le coupable est-il le peintre, le « Père Lathrée » ? N’est-ce qu’une fugue avec ce dernier, ou un banal incident, piégé qu’il est dans une vieille canalisation ?

      Certes Lanny est un habitant de la famille littéraire de la fantasy, mais avec un ton et des thématiques qui ne sont qu’à lui. Une poétique épouvante s’empare de tous quand le Père Lathrée se faufile, dans le village, les maisons, alors qu’il n’est peut-être que le résultat de l’imaginaire enfantin, quand la disparition remue toutes les peurs. Cependant les portraits et les conversations contribuent à une dimension psychologique et sociologique riche de sens et de satire sociale. Comme Lanny, nous ferions bien de construire « un petit musée de choses magiques », pour que les gens « tombent amoureux de tout »…

 

      Editeur chez Granta et Portobello, le Londonien Max Porter est un écrivain surprenant, né en 1981. Sa fable polyphonique ne demande qu’à être illustrée par un graphisme aussi ébouriffant que le plumage de son volatile, comme lorsqu’en 1875 Manet se dévoua au « corbeau » d’Edgar Allan Poe, traduit par Mallarmé. On ne sait si l’on n’a sous les yeux qu’un court roman, une novella comme disent les Anglais, une agrégation polyphonique de poèmes, ou quelque chose qui s’apparente au conte de fées. On ne sait non plus si notre auteur, dont c’est le premier livre, avant le plus modeste Lanny, est à raison flatté par la traduction de Grief Is the Thing With Feather en le plus seyant La Douleur porte un costume de plumes. Car, si belle soit-elle, il est à craindre que nous ayons perdu l’allusion à un poème d’Emily Dickinson[5], « Hope is the thing with feathers », cette poétesse américaine dont il caviarde les vers à l’épigraphe, biffant quatre mots, dont deux fois « Amour » au profit de notre insistant « corbeau ». Qu’importe, ce récit fantastique original et suprêmement émouvant, à ranger non loin d’Alice au pays des merveilles, dégage une poésie suggestive, une fantaisie débridée, un charme noir non pareil.

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] Ted Hughes : Birthday Letters, Gallimard, 2002.

[3] Sylvia Plath : Ariel, Poésie Gallimard, 2009.

[5] Voir : Devrais-je être amoureux d'Emily Dickinson ?

 

Photo : T. Guinhut.

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28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 16:53

 

Catedral de Zamora, Castilla y León.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Le libre arbitre devant le bien et le mal,

réfutation ou nécessité ?

Autour de Jean Robin

et  Laurence Hansen-Love.

 

Jean Robin : Le Libre arbitre scientifiquement réfuté,

Tatamis, 2016, 196 p, 15 €.

Laurence Hansen-Love : Oublier le bien, nommer le mal,

Belin, 2016 192 p, 17 €.

 

 

      Dès avant la rencontre du spermatozoïde et de l’ovule qui nous fit naître, nous voilà chargés d’un poids génétique, d’une nationalité, d’un milieu socio-professionnel, peut-être d’une religion, sans oublier des goûts amoureux, voire musicaux et d’opinions… C’est que Jean Robin, dans Le Libre arbitre scientifiquement réfuté, développe de façon à détruire ce concept de libre arbitre auquel nous sommes tant attachés. Qui croirait alors que nous avons choisi notre condition singulière, notre identité unique ? Qui saurait alors raisonnablement faire un choix, non seulement entre deux pierres, mais éthique, entre le bien et mal ? À moins qu’il faille, selon Laurence Hansen-Love, Oublier le bien, nommer le mal. Et se résoudre, veillés que nous devons être par les circonspectes autorités de la philosophie, à réinventer la nécessité du libre arbitre, de façon à dépasser le relativisme et fonder une morale.

      Voici un essai particulièrement salubre, décapant le préjugé commun, selon lequel on est totalement libre de ses choix, ou, pour le dire autrement, selon lequel le libre-arbitre est une glorieuse qualité humaine ; alors qu’il n’est qu’une fiction. Il faut en conséquence avec Jean Robin que Le Libre arbitre [soit] scientifiquement réfuté. À la seule réserve -et de taille- que l’on en infère que son auteur n’a pas eu le moindre atome de libre-arbitre lorsqu’il a rédigé son travail, auquel ses origines et sa condition l’auraient inexorablement contraint.

      Jean Robin ne se fait pas faute d’oublier de lister les nombreux arguments qui montent à l’assaut du libre arbitre. Malgré des raccourcis argumentatifs sommaires (« Toutes nos décisions dépendent du fait d’être né […] Donc nous n’avons pas de libre arbitre »), il vaut la peine de considérer de qui nous sommes issus, de quels traumatismes sanitaires ou émotionnels durant la grossesse de notre mère, si nous avons été désirés, fille ou garçon, élevé avec affection, avec richesse linguistique et intellectuelle, avec ou sans tabagisme et alcoolisme… Voilà tout ce qui conditionne notre quotient intellectuel, notre équilibre affectif et moral… L’ADN est riche d’informations concernant la santé, la couleur, la beauté, les aptitudes à l’empathie, à la joie, à la dépression. La gémellité approche le copié-collé pour deux individus, qu’il s’agisse du physique, des comportements, des goûts, des parcours de vie. Nos ethnies, nos groupes sanguins, le niveau de vie familial, jusqu’à nos prénoms, tout ceci affecte notre espérance de vie, notre développement personnel. Beau ou laid, les notes, les salaires, les peines judiciaires, la loterie sexuelle varient alors considérablement. Sans compter l’orientation sexuelle sur laquelle nous n’avons aucune influence. Quant à l’influence de l’excès de télévision sur les jeunes esprits, « une lobotomie », elle n’est plus à démonter.

      Choisir est le résultat de maints déterminismes et hasards, comme le choix du partenaire sexuel et de l’époux, comme celui de l’enseignement, de la mode, de nos goûts musicaux, auxquels nous avons bien peu de part. Quant à celui du pays, du temps de paix ou de guerre, de dénuement ou de richesses technologiques, de période historique, de tyrannie ou de liberté économique, du système judiciaire, de la météo, nous voilà parfaitement démunis…

      Le plus souvent, « notre cerveau décide pour nous plus que nous décidons pour lui ». Nos choix peuvent être devinés, alors que nous ne les connaissons pas encore. Les préjugés canalisent la pensée, les rêves nocturnes n’ont rien d’un choix, l’inconscient peut aller jusqu’à aiguiller des achats et des votes, hormones et testostérone aiguisent désir et violence. Références scientifiques à l’appui, la déferlante de faits à l’appui de sa thèse fait exulter l’essayiste…

      Ainsi, à la rencontre des interactions entre l’inné et l’acquis, ce que nous faisons, « nous sommes programmés pour le faire ». De plus « le cerveau réécrit l’histoire quand il a fait des choix ». Sans compter qu’une altération du cerveau (tumeur ou blessure) affectant les zones de l’empathie, peut faire de vous le violent et le criminel que vous n’étiez pas. Est-ce à dire que nous ne sommes en rien responsables de nos crimes et délits, qu’il ne faut condamner personne, que le système judiciaire est une infamie ? En conséquence, « le concept de libre arbitre est sans doute apparu car c’est utile, cela donne aux gens le sentiment qu’ils contrôlent leur vie et cela permet de punir les autres quand ils fautent ». Ce en quoi il a tout au moins une vertu morale. L’argumentation de Jean Robin est imparable. Que cela nous fasse plaisir ou non, la vérité penche du côté du « fantôme de la liberté », pour reprendre le titre du film de Bunuel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      À la seule réserve que c’est dans ce cadre physique, neuronal et social qui est à chacun imparti que s’exercera non pas forcément un déterminisme corseté, mais une part, certes peut-être modeste, de liberté assise sur la connaissance de ces facteurs.

      À la seule réserve que, probablement, il y a des dimensions génétiques, biochimiques et sociétales, lorsqu’une société autorise ou non la multiplicité et la liberté, qui permettent une absence ou une présence de libre arbitre selon les individus. Chacun, quoique à des degrés divers, y compris dans les conditions les plus défavorisées, pourra calculer les coûts et les bénéfices à retirer d’une décision.

      Au contraire de ce qu’affirme Jean Robin, il y a bien des êtres humains pour quitter la religion ou en changer, de balancer entre les inconvénients de l’Islam, les avantages du Christianisme et l’objectivité de l’agnosticisme ; donc pour être capable d’être plus ou moins rationnels, plus ou moins imaginatifs. Quelle est la part de la programmation et la liberté créatrice chez des créateurs d’exception comme Einstein, Bach, Copernic, San-Antonio, Arendt ou Proust ?

      Les philosophes du libre arbitre se seraient-ils pétris d’illusion et d’hubris ? Paul Rée, un temps ami de Nietzsche, semblait le penser en son Illusion du libre arbitre, essai publié en 1885. L’enchaînement des nombreuses causes qui a précédé notre choix nous étant bien souvent inconnu, nous n’avons guère de responsabilité ni de mérite dans notre prise de décision. Et la culture qui nous entoure, son mode de vie, la structure mentale de sa langue, ses valeurs et ses conventions, nous façonnent en un amalgame avec notre chimie charnelle qui devient cette personnalité que nous croyons unique.

      Or, l’on peut se demander dans quelle mesure Jean Robin, publiant son essai, parmi une trentaine d’autres, a-t-il été « programmé pour le faire » ? Pourquoi, en sa conclusion, est-il persuadé, en vertu donc de son programme neuronal, que « nous sommes dans sa main toute puissante », celle de Dieu, cette attendrissante fiction, que « le Pangloss cher à Leibniz » est « peut-être la solution à tout cela » ? Il ne nous fera pas croire, en sa théodicée, que tout est bien dans le meilleur des mondes, qu’une fin salvatrice attend l’absence du libre arbitre devant le bien et le mal. Certes la foi en Dieu est tout à fait respectable, cependant après tant de réfutations scientifiques du libre-arbitre accumulées avec l’ardeur du néophyte qui découvre soudain un tel faisceau probant, il n’est pas sans involontaire ironie que de terminer sur un point de vue aussi peu scientifique…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Pourtant, depuis Saint-Augustin, qui discuta de la part de grâce et de libre arbitre, et prétendait que l’ « on ne doit pas rejeter la faute sur Dieu[1] », puis Saint-Thomas d’Aquin  pour qui le libre arbitre permet à l’homme d’être responsable de son salut, sans oublier Erasme, notre concept érige une dignité humaine face à la veulerie du déterminisme et du fatalisme. Quoique Nietzsche leur réponde ainsi (citation d’ailleurs reprise entre autres par Jean Robin) : « Il ne nous reste aujourd’hui plus aucune espèce de compassion avec l’idée du « libre arbitre » : nous savons trop bien ce que c’est -le tour de force théologique le plus mal famé qu’il y ait, pour rendre l’humanité « responsable » à la façon des théologiens, ce qui veut dire : pour rendre l’humanité dépendante des théologiens[2] »

      Entre physique classique, quantique, et neurosciences, il reste une place pour la complexité : la somme des facteurs et des interactions, rapidement fractale et exponentielle, laisse un chaos accoucher d’une liberté, d’autant plus mince que nous sommes conditionnés par une reproduction génétique, biochimique et sociale, mais d’autant plus grande lorsque ces dernières permettent à la connaissance et à la raison de s’exercer. Ce qui permet d’expliquer la naissance du libéralisme et la validité des penseurs libéraux[3]. Car selon Helvetius, philosophe des Lumières, « libre n’est alors qu’un synonyme d’éclairé[4]». Car, selon Michel Filippi, philosophe contemporain, « nous allons de la prison d’un Homme particulier à l’humain générique, à la liberté d’Être. […] Si chaque culture, chaque civilisation, chaque humain, possèdent cette double liberté, d’aller là où ils sont absents, de ne pas être prisonniers de leurs connaissances, d’algorithmes formateurs, d’ordres constituants, de ne pas être prisonniers d’un Homme particulier, alors, à l’instar des industries du luxe, tout humain, toute civilisation, toute culture, peut générer à volonté connaissances, idées et Valeur, tout humain peut être l’Homme nécessaire du moment parmi d’autres hommes[5]» En ce sens, ce que nous subissons en vertu du libre arbitre scientifiquement réfuté, devient en fonction des natures de chacun, de son tempérament, de son cerveau et de son profil génétique, un essaim d’où partent les abeilles individualistes de la liberté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Revenons à Saint Augustin, selon qui « Dieu ne serait pas l’auteur du mal », car « chaque méchant est l’auteur de son propre méfait[6] ». Et à Saint Thomas d’Aquin, pour qui le mal est l’absence du bien, « le mal n’a pas d’essence », ou encore « le mal n’est pas dans les êtres en vertu d’une intention[7] ». Si le bien est, dans cette perspective chrétienne, l’affaire de Dieu, ne faut-il pas, comme le propose Laurence Hansen-Love : Oublier le bien, nommer le mal ? Le réquisitoire de Kant est catégorique : il s’agit du « mal radical inné dans la nature humaine[8] ». Néanmoins, quelle que soit son origine[9], désigner le mal semble une aporie, lors que le libre arbitre n’existe pas ; pourtant Laurence Hansen-Love s’attaque à l’impérieuse nécessité de nommer ce monstre.

      Oublier le bien parait une hérésie, une monstrueuse erreur. Mais si l’on pense au bien en soi platonicien, à son essence, qu’importe alors que nous l’oublions puisque, plutôt que les abstractions, mieux vaut se consacrer au bien en actes : « le Mal désigne une réalité […] tandis que le Bien renvoie à un objectif hypothétique, un idéal régulateur, dont l’unification et la définition sont pour le moins problématiques ». Là réside le judicieux point nodal de la thèse de Laurence Hansen-Love. D’où, selon elle, la nécessité de réinventer une morale.

      L’essayiste  étudie le « devenir monstre » des fils de cet Adam qui a choisi en toute conscience la science du bien et du mal. À l’exemple du bourreau nazi, dépourvu d’ « empathie cognitive » en la zone déficiente de son cerveau, et dont c’est « le devoir d’exterminer », ce qui est donc pour lui un bien, l’inversion des normes brouille l’écart de ces antonymes, le bien et le mal. Là où, reprenant Jankélévitch, « il n’y a pas de mal, mais il y a des méchants[10] », il ne s’agit guère de « malveillance absolue ».

      Or, comme pour répondre à Jean Robin, Laurence Hansen-Love affirme avec justesse que « tout a priori déterministe prive de son libre arbitre et donc de sa responsabilité pleine et entière, tant le « fripon » de Rousseau que le candidat au djihad aujourd’hui ». Ainsi, Brevik, auteur d’un massacre nazi dans la Norvège de 2011, « assume le cynisme de ses engagements » : pour lui, le mal est un devoir. L’inversion des valeurs, hélas inconsidérément nietzschéenne, est cependant digne de la liberté intellectuelle et active, quoiqu’indigne au nom de la liberté d’autrui. Plutôt que de folie, il s’agit d’ « hyper conscience morale », remarque qui est pour le moins perspicace, tout en n’oubliant pas que la morale du Nazi ou du djihadiste exclut et massacre en son « devoir de tuer » tout ce qui n’est pas sa conception exclusive du bien politique et religieux. Comme Gilles de Rais qui conçut en ses crimes « délectation charnelle », il s’agit alors de délectation morale dans une immoralité sanctifiée par une déraisonnable raison politique, sociale, raciale ou théocratique.

      Le monstre nazi est en effet au XX° siècle l’arbre qui cache la forêt des régimes génocidaires. Ce ne sont pas seulement les bêtes brutes du fascisme qui en sont les agents, mais leurs administrés, la foule ordinaire, ce en quoi il faut rappeler le concept de « la banalité du mal » d’Hannah Arendt[11], mais les intellectuels, les savants, les philosophes, comme Heidegger, toujours aussi verbeux, le précise dans ses Cahiers noirs en 1938 : « Le sentier que l’Être signale à la pensée chemine juste à la frontière de l’extermination[12] ». Il faut alors ajouter que l’abus du concept de sélection naturelle chez les nazis pressés de le systématiser ne vaut pas mieux que les pensées communistes de sélection sociale, ou que celles de sélection religieuse. C’est ce que n’oublie pas Laurence Hansen-Love, parlant de « fabrication paranoïaque de l’altérité » (sauf qu’il y a des altérités, celles des génocidaires, qui n’ont rien de paranoïaques pour ceux qui les subissent), associant également tout pouvoir terroriste prisant le culte de la mort et le projet finalement suicidaire, « qu’il se nomme III° Reich ou Califat ». Pourtant il n’est pas sûr qu’elle ait compris, en dénonçant les « populistes de droite qui promettent la décadence à toutes les nations qui ouvrent inconsidérément leurs frontières à l’Autre », la nature de l’Islam[13]… Comme lorsqu’elle qualifie le djihadiste de « pur produit du monde globalisé qu’il combat », erreur lourde, car s’il utilise des moyens de notre contemporain hyperconnecté, c’est au service de la volonté totalitaire venue du VII° siècle, à savoir du Coran et des hadiths. Plus loin, elle semble nettement plus lucide. Elle mentionne alors le concept de « jâhiliyya », qui stigmatise tout ce qui n’est pas absolument coranique et théocratique, donc destiné à la destruction commandée par le pire de tous les agents du mal, car métaphysique et divin en son prophétique au-delà, donc d’une redoutable efficacité…

      Certes, elle rappelle avec justesse « comment les principes du christianisme originel, conjugués avec les exigences humanistes héritées des Lumières, furent constamment bafoués » ; combien la lutte occidentale contre le terrorisme peut faire bon-marché des libertés et combien son manichéisme peut risquer d’être caricatural en prétendant incarner le « parti du Bien » ; mais il ne faudrait pas risquer de choir dans le relativisme en parlant sans discrimination utile de « terrorisme d’Etat ». En conséquence notre essayiste, après Raymond Boudon pointant « Le relativisme omniprésent[14] », dénonce à son tour « l’impasse relativiste ».

      S’appuyant sur Locke et Voltaire, en leurs textes sur la tolérance, Laurence Hansen-Love invite à respecter toutes opinions et croyances (« aussi fausses et délirantes qu’elles puissent être »), sauf la contrainte et la tyrannie qui en découleraient. S’il n’existe pas de vérités définitives, il ne s’agit pas de rejeter toute conviction, ni de tomber dans « l’autisme moral ». En effet, « toutes les opinions ne se valent pas », même s’il faut les tolérer, quand « tous les comportements et les options éthiques ne sont pas également respectables ». Ne sont évidemment pas tolérables ces actes intolérables : excision, crime d’honneur, mariage forcé et sati (la veuve indienne brûlée sur le bûcher de son mari). Ces différences culturelles sont insoutenables pour la dignité, l’intégrité et la liberté humaine, et d’abord féminine. Sinon pourquoi condamner le viol, l’esclavage sexuel islamiste, ou le retour aux jeux du cirque romain ? Il faut donc assurer des droits universels pour se prémunir du mal. Et le nommer, car sans cela l’euphémisme[15] nous bouche les yeux sur le réel qui finit par dévorer les siens si nous ne l’avons pas traité en tant que tel. La « Papauté du mal », ou « Satan, Seigneurs des abattoirs », doivent être sus, montrés, nommés, pour leur opposer, non pas le bien absolu, mais le travail vers une paix bienheureuse, y compris ennuyeuse, ou du moins sans violence. Aussi notre essayiste ne veut elle verser dans un « silence coupable », reprenant le titre de Céline Pina[16], ne pas céder au « chantage à l’islamophobie », y compris en citant Kamel Daoud qui entend pointer combien « le verdict d’islamophobie sert aujourd’hui d’inquisition » et « dénoncer la théocratie ambiante chez nous[17] ».

      Finesse et pertinence, culture philosophique, voire historique, sont les atouts de l’essai de Laurence Hansen-Love qui sait être aussi claire en son propos que précisément documentée. On eût pu imaginer que son chapitre V « Oublier le bien », soit en fait le premier. On ne lui jettera pas pour cela la première pierre, en devinant combien les pailles de ses yeux sont loin des poutres des nôtres. Nous saurons la remercier d’avoir contribué à la finesse et à l’élargissement de notre pensée toujours à parfaire…

      Malgré le peu dont nous soyons capables, en cohérence avec l’essai de Jean Robin, le libre arbitre, s’il nous a été octroyé par le divin, doit nous permettre un jugement capable de nous prémunir contre le mal, y compris théocratique. S’il n’est qu’une émanation de la complexité biochimique et neuronale de l’espèce humaine -et ce sera là notre position-, il est de notre responsabilité humaniste et libérale, en accord avec Laurence Hansen-Love, de nommer le mal pour ne pas lui être aveugle tout au moins, pour l’éradiquer tout au plus. Notre art de la tolérance libérale ne doit pas par faiblesse se laisser grignoter et dévorer par des intolérances, qu’elles viennent des politiquement corrects, des nationalismes ou des oukases hérités de prophètes révolus. Usons de plus de liberté, de connaissance et de pragmatisme en nommant le mal, qu’il soit mal radical kantien ou « banalité du mal » selon Hannah Arendt, et plus exactement mal neuronal de l’humanité. Cette dernière doit elle oublier le bien ? Peut-être celui platonicien, quoique sa beauté puisse être un horizon éthique et esthétique. Mais ne pas cesser de le penser s’il est l’habit retourné du mal, lorsque l’on nous assène une conception obligatoire et corsetée du bien totalitaire, qu’il soit religieux, moral, politique, nationaliste, ad libitum…

 

Thiery Guinhut

Une vie-d'écriture et de photographie

 

[1] Saint Augustin : La Grâce et le libre arbitre, Philosophie, Pléiade, Gallimard, 2011, p 884.

[2] Friedrich Nietzsche : Le Crépuscule des idoles, Mercure de France, 1952, p 123.

[4] Helvétius : De l’Esprit, Œuvres complètes, Londres, 1781, t I, p 44.

[5] Michel Filippi : Manifeste pour une stratégie expérimentale, Pétra, 2014, p 101-102.

[6] Saint Augustin : Le libre arbitre, Dialogues philosophiques, Pléiade, Gallimard, 2011, p 411.

[7] Saint-Thomas d’Aquin : Somme contre les gentils, Louis Vivès, 1854, t II, p 366, 328.

[8] Emmanuel Kant : La Religion dans les limites de la raison, Œuvres, Pléiade, Gallimard, t III, 1986, p 46.

[10] Vladimir Jankélévitch : Philosophie morale, Flammarion, 1998, p 350.

[12] Cité par François Rastier : Naufrage d’un prophète. Heidegger aujourd’hui, PUF, 2015, p 5.

[14] Raymond Boudon : Le Sens des valeurs, PUF, 1999, p 296.

[17] Marianne.net, 17 février 2016.

 

Briard : Adam et Eve sous l'arbre du bien et du mal.

Madame du Bocage : Oeuvres, Périsse, Lyon, 1770.

Photo : T. Guinhut.

 

 

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21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 14:43

 

Figuier en Poitou. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Amos Oz, Judas anti-fanatique

 

de la destinée d’Israël.

 

 

Amos Oz : Judas, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Gallimard, 352 p, 21 €.

 

Comment guérir un fanatique, traduit de l’anglais par Sylvie Cohen,

Arcades Gallimard, 88 p, 8,50 €.

 

 

 

      Qu’importe l’histoire, l’action, les personnages, si l’écriture sait emporter ! Non que ces trois premières composantes soient insignifiantes chez Amos Oz, mais on est dès les premières pages de son Judas indéfectiblement happé par l’expressivité des sensations et des motifs. Comme par ce figuier qui n’avait rien donné au Christ et qui fut en conséquence celui où se pendit Judas. Ainsi la couleur et le degré de réalité des images, l’usage inventif de la langue permettent de faire appréhender au lecteur un univers. À cet égard, certainement la traductrice, Sylvie Cohen, a mis autant de respect que d’inventivité au service de ce huis-clos, de ce miroir intimiste de la destinée d’Israël. Et de cet écrivain engagé, né en 1939, qui prétend savoir Comment guérir un fanatique.

      Un étudiant désargenté, Shmuel Asch, va devoir abandonner ses études, en particulier son mémoire de maîtrise « Jésus dans la tradition juive » : il doit trouver d’urgence un job rémunérateur. Jusque-là rien que de très banal. Ce garçon grassouillet, asthmatique, qui cauchemarde avec Staline, s’enthousiasme en 1959 pour « les héros de la révolution cubaine[1] » et s’est fait lâcher par sa petite amie, n’a pas grand-chose pour plaire. Il devient soudain « garçon de compagnie » pour le vieux et « difforme » Gershom Wald. Impossible de résister à telle entrée en matière, lorsqu’il pénètre dans le bureau de son futur mentor : « son front s’enfonçant dans les ténèbres telle la tête d’un fœtus s’engageant dans le col de l’utérus ». Ce qui n’a de rien de gratuit, signe d’une nouvelle naissance en ce roman d’initiation.

       Le maître, pour le moins fantaisiste, mais aussi monstrueusement cultivé, qui n’est ni religieux ni révolutionnaire, embarque le disciple dans des  controverses enflammées sur l’Histoire d’Israël, sur l’utopie et l’anti-utopie sionistes, sur les destinées arabes, sur l’historicité de Jésus. Tout en s’embarquant dans des réfutations discutables du darwinisme, des associations entre les mythes de Judas et du Juif errant : « Nous sommes tous des Judas », proclame-t-il. Quant à Shmuel, bien qu’athée, il aime autant Jésus que Judas, qui entendait « démontrer sa grandeur » en étant l’espion des Grands Prêtres, et fut « l’imprésario » de la crucifixion, donc le « fondateur de la religion chrétienne ». Notre piètre héros est cependant fort actuel lorsqu’il évoque « les problèmes existentiels de l’Etat d’Israël : convertir un ennemi en amant, un fanatique en tolérant, un vengeur en allié »… Probablement l’auteur, par ailleurs essayiste, se cache-t-il parmi ces deux voix, en une vigoureuse prise de position engagée, brillamment ironique : « qu’ils se gardent les rédemptions avec les massacres, les croisades, les djihads, les goulags, les guerres de Gog et Démagogue ».

 

 

      On devine que la joute intellectuelle, quoique prodigieusement nourrissante, ne suffira pas au jeune impétrant, qu’il sera bouleversé par une veuve qui partage la demeure du vieux lion, son beau-père. Dans les quarante-cinq ans, « pleinement consciente de sa féminité », Atalia Abravanel parait inaccessible, malgré des soirées qu’elle lui accorde au cinéma, au restaurant, malgré la confidence sur son Micha disparu, puis brûlante…

      Micha est l’ombre noire qui pèse sur cette maison et sur ce figuier : celui qui croyait devoir pactiser avec les revendications des Arabes, alors qu’il « frayait avec eux », fut, non seulement par ses pairs israéliens qualifié de « traitre », « Judas », mais tué de la plus atroce manière par ceux avec qui il prétendait fraterniser.

      Sans crainte d’une intrigue assez mince, car d’autant plus intense, le roman bruit d’images et d’humanité : le figuier et la pluie, « l’âme nue comme une montre dont on aurait ôté le verre », « deux peuples rongés par la haine et le fiel » ; pas une platitude dans cette alliance du récit psychologique et de la perspective historique et politique. Le huis clos devient en effet le reflet de la tragédie d’une nation toute entière, voire du Moyen-Orient.

      Si Amos Oz est un humaniste partisan de la coexistence pacifique des Arabes palestiniens et d’Israël, on est en droit de se demander dans quelle mesure il ne donne pas dans l’illusion, tant il oublie le farouche antisémitisme musulman, l’irréductible et violente détestation brodée à l’envi par tous ceux qui exècrent la seule démocratie libérale du Moyen-Orient et sont jaloux de la réussite de la nation des Hébreux. Pourtant il n’ignore pas ce qu’est un fanatique.

 

 

      Ainsi, pour découvrir l’âme intellectuelle du roman, il faut se tourner vers Comment guérir un fanatique, précieux de trois petites conférences prononcées en 2002 à Tübingen. Il faut alors « se glisser dans la peau de l’autre » et préconiser dès la Guerre des six jours (1967), « l’existence d’un Etat palestinien à côté de l’Etat d’Israël, ce qui, en ces jours d’euphorie nationale, était considéré en Israël non seulement comme une trahison, mais encore comme la pire des sottises ». Il faut donc, aux fanatismes du grand et pur Israël et de l’arabisation islamique, proposer autre chose que cette « constante de la nature humaine », ce « gène déficient », dont « le germe s’ancre dans la vertu moralisatrice ». Pour le fanatique, « le traitre est celui qui s’adapte ». En une pertinente analyse, notre conférencier montre qu’hélas ce monstre n’est pas égoïste, mais un « altruiste » qui se préoccupe bien trop des autres et veut « sauver nos âmes, nous affranchir de notre détestable système de valeurs, de la liberté d’expression, de la liberté des femmes ». Que faire, et comment guérir de ce virus natif ? Il reste à penser en écrivain,  que « la littérature est la panacée parce que c’est un antidote au fanatisme, grâce à l’imaginaire ». Non sans y ajouter l’indispensable « sens de l’humour », à savoir « se moquer de soi, avoir le sens du relatif, se voir au travers du regard des autres, ne jamais se prendre au sérieux ». Si l’on ne peut que souscrire à ce délicieux traitement psychiatrique, on reste cependant dubitatif de l’effet d’une telle potion magique et poudre de perlimpinpin à l’égard de ceux que bétonnent le nationalisme et, pire encore, la caution du prophète Mahomet, grand fanatique devant l’Eternel…

      Partisan de la coexistence des deux Etats, palestinien et israélien, Amos Oz préconise un retour aux frontières de 1967. N’oublions cependant pas qu’Israël est la seule démocratie libérale du Moyen-Orient au milieu d’une meute de tyrannies arabes[2]. Que la bande de Gaza, se prétendant palestinienne alors que le nom ancien d’Israël est la Palestine, fomente le jihad et l’antisémitisme le plus haineux jusque dans la propagande de ses maternelles et de ses manuels scolaires. En ce sens Amos Oz se montre pour le moins irénique s’il imagine que le projet de l’Islam qui encercle Israël puisse être tolérance et libéralisme politique au lieu d’un programme d’éradication totale des Hébreux et de leur nation. Vouloir considérer, selon le titre d’une de ses conférences, qu’il s’agit d’ « un conflit entre deux causes justes » est pour le moins excessif, dans la mesure où l’on peut être Arabe musulman en Israël et nanti de tous les droits civiques, et où l’on ne peut qu’être menacé de mort, en absence de tous droits libéraux, dans la plus grande partie des Etats arabes environnants…

      La beauté mélancolique du dernier roman d’Amos Oz, partisan de la gauche sioniste et de la solution à deux Etats (nous avons compris que c’est ce qui lui valut d’être traité en Judas), écrivain fêté par traductions et prix, est de l’ordre de la parabole. L’autorité morale et intellectuelle du romancier  d’Une Histoire d’amour et de ténèbres[3]  n’est plus à prouver, même si l’on peut avec pertinence, et sans une once de fanatisme, discuter ses thèses. Entre un vieil apôtre de la force d’Israël (Oz signifie force en hébreu) et un jeune personnage qui doute et postule « l’Evangile selon Judas Iscariote », la destinée de deux traditions religieuses et d’un pays en formation se cristallise avec nuances et talent. Le fils d’Amos Oz (né en 1939) étant, comme le jeune impétrant de sa fiction, asthmatique, il s’agit là également d’un intime dialogue entre deux générations. Quel Judas, traitre aux fanatismes, saura démontrer la grandeur d’Israël ?

 

Thierry Guinhut

Article -ici augmenté- publié dans Le Matricule des anges, novembre 2016.

 

 

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En attendant Godot : le dénouement

 

 

 

 

 

 

Benjamin

Baudelaire par Walter Benjamin

Conscience morale et littérature

Critique de la violence et vices politiques

Flâneurs et voyageurs

Walter Benjamin : les soixante-treize sonnets

Paris capitale des chiffonniers du XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Benni

Toutes les richesses, Grammaire de Dieu

 

 

 

 

 

 

Bernhard

Goethe se mheurt et autres vérités

 

 

 

 

 

 

 

Bibliothèques

Histoire de l'écriture & Histoire du livre

Bibliophilie : Nodier, Eco, Apollinaire

Eloges des librairies, libraires et lecteurs

Babel des routes de la traduction

Des jardins & des livres, Fondation Bodmer

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Bibliothèques pillées sous l'Occupation

Bibliothèques vaticane et militaires

Masques et théâtre en éditions rares

De Saint-Jérôme au contemporain

Haine de la littérature et de la culture

Rabie : La Bibliothèque enchantée

Bibliothèques du monde, or des manuscrits

Du papyrus à Google-books : Darnton, Eco

Bibliothèques perdues et fictionnelles

Livres perdus : Straten,  Schlanger, Olender

Bibliophilie rare : Géants et nains

Manguel ; Uniques fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

 

Blake

Chesterton, Jordis : William Blake ou l’infini

Le Mariage du ciel et de l’enfer

 

 

 

 

 

 

 

Blasphème

Eloge du blasphème : Thomas-d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

 

 

 

 

 

 

Blog, critique

Du Blog comme œuvre d’art

Pour une éthique de la critique littéraire

Du temps des livres aux vérités du roman

 

 

 

 

 

 

 

Bloom

Amour, amitié et culture générale

 

 

 

 

 

 

 

Bloy

Le désespéré enlumineur de haines

 

 

 

 

 

 

 

Bolaño

L’artiste et le mal : 2666, Nocturne du Chili

Les parenthèses du chien romantique

Poète métaphysique et romancier politique

 

 

 

 

 

 

 

Bonnefoy

La poésie du legs : Ensemble encore

 

Borel

Pétrus Borel lycanthrope du romantisme noir

 

 

 

 

 

 

 

Borges

Un Borges idéal, équivalent de l'univers

Géographies des bibliothèques enchantées

Poèmes d’amour, une anthologie

 

 

 

 

 

 

 

Brague

Légitimité de l'humanisme et de l'Histoire

Eloge paradoxal du christianisme, sur l'islam

 

 

 

 

 

 

Brésil

Poésie, arts primitifs et populaires du Brésil

 

 

 

 

 

 

Bruckner

La Sagesse de l'argent

Pour l'annulation de la Cancel-culture

 

Brume et brouillard

Science, littérature et art du brouillard

 

 

 

 

 

 

Burgess

Folle semence de L'Orange mécanique

 

 

 

 

 

 

 

Burnside

De la maison muette à l'Eté des noyés

 

 

 

 

 

 

Butor

Butor poète et imagier du Temps qui court

Butor Barcelo : Une nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Cabré

Confiteor : devant le mystère du mal

 

 

 

 

 

 

 

Canetti

La Langue sauvée de l'autobiographie

 

 

 

 

 

 

Capek

La Guerre totalitaire des salamandres

 

 

 

 

 

 

Capitalisme

Eloge des péchés capitaux du capitalisme

De l'argument spécieux des inégalités

La sagesse de l'argent : Pascal Bruckner

Vers le paradis fiscal français ?

 

 

 

 

 

 

Carrion

Les orphelins du futur post-nucléaire

Eloges des librairies et des libraires

 

 

 

 

 

 

 

Cartarescu

La trilogie roumaine d'Orbitor, Solénoïde ; Manea : La Tanière

 

 

 

 

 

 

 

Cartographie

Atlas des mondes réels et imaginaires

 

 

 

 

 

 

 

Casanova

Icosameron et Histoire de ma vie

 

 

 

 

 

 

Catton

La Répétition, Les Luminaires

 

 

 

 

 

 

Cavazzoni

Les Géants imbéciles et autres Idiots

 

 

 

 

 

 

 

Celan

Paul Celan minotaure de la poésie

Celan et Bachmann : Lettres amoureuses

 

 

 

 

 

 

Céline

Voyage au bout des pamphlets antisémites

Guerre : l'expressionnisme vainqueur

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

 

Censure et autodafé

Requiem pour la liberté d’expression : entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Livres censurés et colères morales

Incendie des livres et des bibliothèques : Polastron, Baez, Steiner, Canetti, Bradbury

Totalitarisme et Renseignement

Pour l'annulation de la cancel culture

 

 

 

 

 

 

Cervantès

Don Quichotte peint par Gérard Garouste

Don Quichotte par Pietro Citati et Avellaneda

 

 

 

 

 

 

Cheng

Francois Cheng, Longue route et poésie

 

 

 

 

 

 

Chesterton

William Blake ou l'infini

Le fantaisiste du roman policier catholique

 

Chevalier

La Dernière fugitive, À l'orée du verger

Le Nouveau, rééecriture d'Othello

Chevalier-la-derniere-fugitive

 

Chine

Chen Ming : Les Nuages noirs de Mao

Du Gène du garde rouge aux Confessions d'un traître à la patrie

Anthologie de la poésie chinoise en Pléiade

 

 

 

 

 

 

Civilisation

Petit précis de civilisations comparées

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

 

Climat

Histoire du climat et idéologie écologiste

Tyrannie écologiste et suicide économique

 

 

 

 

 

 

Coe

Peines politiques anglaises perdues

 

 

 

 

 

 

 

Colonialisme

De Bartolomé de Las Casas à Jules Verne

Métamorphoses du colonialisme

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte

Histoire amérindienne

 

 

 

 

 

 

Communisme

"Hommage à la culture communiste"

Karl Marx théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

 

 

 

 

 

 

Constant Benjamin

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Corbin

Fraicheur de l'herbe et de la pluie

Histoire du silence et des odeurs

Histoire du repos, lenteur, loisir, paresse

 

 

 

 

 

 

 

Cosmos

Cosmos de littérature, de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Couleurs
Couleurs de l'Occident : Fischer, Alberti

Couleurs, cochenille, rayures : Pastoureau

Nuanciers de la rose et du rose

Profondeurs, lumières du noir et du blanc

Couleurs des monstres politiques

 

 

 

 

 


Crime et délinquance

Jonas T. Bengtsson et Jack Black

 

 

 

 

 

 

 

Cronenberg

Science-fiction biotechnologique : de Consumés à Existenz

 

 

 

 

 

 

 

Dandysme

Brummell, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire

 

 

 

 

 

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe psychique

 

 

 

 

 

 

Dante

Traduire et vivre La Divine comédie

Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

Daoud

Meursault contre-enquête, Zabor

Le Peintre dévorant la femme

 

 

 

 

 

 

 

Darger

Les Fillettes-papillons de l'art brut

 

 

 

 

 

 

Darnton

Requiem pour la liberté d’expression

Destins du livre et des bibliothèques

Un Tour de France littéraire au XVIII°

 

 

 

 

 

 

 

Daumal

Mont analogue et esprit de l'alpinisme

 

 

 

 

 

 

Defoe

Robinson Crusoé et romans picaresques

 

 

 

 

 

 

 

De Luca

Impossible, La Nature exposée

 

 

 

 

 

 

 

Démocratie

Démocratie libérale versus constructivisme

De l'humiliation électorale

 

 

 

 

 

 

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Bestiaire de Derrida et Musicanimale

Déconstruire Derrida et les arts du visible

 

 

 

 

 

 

Descola

Anthropologie des mondes et du visible

 

 

 

 

 

 

Dick

Philip K. Dick : Nouvelles et science-fiction

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Emily Dickinson de Diane de Selliers à Charyn

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

 

Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

 

 

 

 

 

 

 

Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie, Ecologismes

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique

Monstrum oecologicum, éolien et nucléaire

Ravages de l'obscurantisme vert

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Naomi Klein : anticapitalisme et climat

Biophilia : Wilson, Bartram, Sjöberg

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Emerson : Travaux ; Lane : Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers écoromancier de L'Arbre-monde

Ernest Callenbach : Ecotopia

 

 

 

 

 

 

Editeurs

Eloge de L'Atelier contemporain

Diane de Selliers : Dit du Genji, Shakespeare

Monsieur Toussaint Louverture

Mnémos ou la mémoire du futur

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation et rééducation idéologique

Haine de la littérature et de la culture

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers d'Asie, Pu Songling, Hearn

 

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Histoire romanesque du franquisme

Benito Pérez Galdos, romancier espagnol

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Amendements libéraux à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

Impéritie de l'Etat, atteinte aux libertés

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Bret Easton Ellis : Eclats, American psycho

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava, Marissa Pessl : les agents du mal

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

Wright, Ellison, Baldwin, Scott-Heron

 

 

 

 

 

 

 

Europe

Du mythe européen aux Lettres européennes

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

 

Fabre

Jean-Henri Fabre, prince de l'entomologie

 

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : tyrannie ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

Morselli Dissipatio, Longo L'Homme vertical

Présences & absences fantastiques : Karlsson, Pépin, Trias de Bes, Epsmark, Beydoun

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Christine de Pizan, féministe du Moyen Âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

Rachilde et la revanche des autrices

La révolution du féminin

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

Herland, Egalie : républiques des femmes

Bernardine Evaristo, Imbolo Mbue

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L'Après littérature

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Flanagan

Livre de Gould et Histoire de la Tasmanie

 

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

 

 

 

 

 

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Maîtres de vérité, Question anthropologique

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Destin des prisons et angélisme pénal

 

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

La France de Sloterdijk et Tardif-Perroux

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Maison politique, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte, Vraiment peindre

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

 

Gilgamesh
L'épopée originelle et sa photographie


 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas