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17 avril 2012 2 17 /04 /avril /2012 10:30

 

Clonage. Vestiaire d’Esprit. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Le Fantôme du CouloirdelaVie.com

 

Muses Academy, V bis.

 

 

 

 

      -Ecoutez ! intime Calliope, notre reine des Muses, l’index sur le chocolat au lait de ses lèvres ourlées. Le précédent récit, celui de notre Terpsichore endormie, n’était-il pas bien court ?

      -Paresseux pour le moins, ironise Melpomos, la lippe viscéralement méprisante.

      -Aussi je devine une voix qui veut se faire entendre.

      -Voix de notre mère, la Mémoire, ou voix d’un oracle ? demande Clios.

      -Ecoutons-la. Ce sera un récit surnuméraire.

      -Un récit fantôme avec des fumées du Styx et des souffleries d’arrière-scène, s’amuse Thalios.

       -Chut :

 

 

      -Qui êtes-vous ?

      -Je suis celui qui vient.

      -Pourquoi ?

      -Parce que je suis ton fantôme.

      Ce dernier mot avait dans sa bouche absente une saveur de vieilles ailes de papillons de nuit écrasés, d’écorce de bouleau mangée de lichen...

      La mécanique ridicule -et depuis des siècles usée- des cauchemars n’avait déjà plus de sens dans mon fantasme diurne. Ou dans mon rêve nocturne. Alors que le matin de la minuit écrasait les aiguilles désossées de la montre-bracelet qui étranglait mon poignet. Je m’extirpais comme une larve de mon fauteuil de cuir froissé. Les volumes du Tour d’écrou, de Frankenstein, de La morte amoureuse m’étaient tombés sur les genoux, les chevilles, sur le tapis élimé.

      -Je suis celui qui revient.

      Cette fois, à moins qu’en me frottant les paupières j’avais rêvé que je me réveillai, il était bien là, en smoking crasseux, avec des doigts osseux, un sourire étroit laissant transparaitre des dents bien trop technologiques pour être naturelles.

      -Je suis celui que tu seras et que tu étais.

      -Pouvez-vous être plus clair ? lui demandai-je, tentant de faire front avec fermeté à sa voix éraillée, un brin nasillarde.

      -Je suis le clone de toi auquel tu ne peux échapper. Car tu as souhaité, payé. Tu es mort et tu n’es pas mort.

      Je crus m’en sortir avec aménité :

      -Veuillez sortir, s’il vous plait.

      -Mais je suis là parce que tu es là. Inséparable de toi. Quoique ta disparition n’enrayera en rien mon existence, mon éternité qui est la tienne, reproduit que tu es pour te succéder ad vitam eternam. À demain, même nuit, même nulle part et partout, cher Maxime…

      J’allais m’ébrouer le visage dans la force de Coriolis de l’évier. La clarté paisible de la salle de bains aux frais carrelages bleutés, le duvet moussu et neigeux d’une serviette contre ma peau, voilà qui faisait de nouveau partie de mon réel préféré.

Même nuit en effet. À moins que ce fut la reproduction de la précédente. Il était là, miroir où je crus reconnaître mes pires défauts, dominant mon lit, mon oreiller, mon rêve :

      -Te souviens-tu des locaux de la Fondation ? Du Couloir de la Vie ? Là où glissait ton corps-esprit ? Là où une lecture intégrale t’a cloné en moi-toi-même…

      Je me souvenais, oui, avec la plus impeccable netteté, de la chose, de ce voyage horizontal dans la lumière. Après être entré dans le bâtiment de la Zone Technologique de Zurich, m’être miré dans la blancheur de ses parois, le cristal de sa porte double. Un personnel impeccablement silencieux aux traits anonymes. Linge de papier, gants d’ailes de libellules, masque d’air stérile. Scan intégral en sur et infra-luminescence en tunnel, code ADN et ARN, groupe sanguin, groupe tissulaire, groupe cellulaire, infographie de la moelle épinière, numérisation neuronale en surcode de Türing, fond d’œil, aura charnelle et intellectuelle, poétique épique et affective, toutes les données furent prises et enregistrées en moins d’un quart d’heure. Pour bien plus qu’un quart d’éternité…

      -Tu oublies l’essentiel, reprit mon fantôme. Ensuite, imprimante par nuage d’Osborne en moins de neuf mois. Plus exactement en neuf heures, neuf minutes, neuf secondes. Puis neuf jours en cocon-sarcophage. Tout cela en dehors de tes yeux qu’il ne fallait pas blesser. Et me voilà ! Moi, ton semblable, ton jumeau, ton interchangeable, ta résurrection…

      J’en restai bouche bée.

      -Souviens-toi ! Le Couloir de la Vie est en fait double. Le premier où ton corps et ton esprit ont glissé pour être cartographié, enregistré, en cinq dimensions, la quatrième étant biochimique et la cinquième conceptuello-neuronale. Le second, où, par la vertu d’une imprimante cinq dimensions, c’est moi, Hortus Major, qui ait éclos, clone impeccable et définitif.

      Dès le nuage de lait dans la noirceur du café, j’oubliai tout ce fatras, qui se détachait de mon enveloppe cervicale comme un vieux plâtre inutile. J’allais vaquer à mes raisonnables et légitimes occupations…

      Le lendemain (quel lendemain ?), n’ignorant pas que les portes du cauchemar sont au sommeil de la raison, là où s’auto-engendrent les monstres, je le réentendis, assénant ses vitupérations :

      -Sache que je suis tes pires terreurs : l’Inquisition et le fascisme, le communisme et le terrorisme, le fanatisme des lapidations. Et bien pire : le néant de l’oubli qui te condamnerait à la plus définitive des inexistences.

      Cette fois-ci, il avait un pantalon fraise écrasée, une veste banane et une cravate petits pois. Un clown, un dingo ! Avec un miroir sur le visage, avant de s’évaporer dans la touffeur nocturne…

 

      De guerre lasse, épuisé par ces nuits où ce qui restait de moi s’affalait devant la consistance assurée de celui qui se disait mon fantôme, mon double, ma reproduction, mon clone -il avait l’impudence de se dire mon ami, mon cœur, mon confident, mon amant secret !- je décidai de procéder aux indubitables vérifications du réel.

Je me rendis d’abord, après quelques heures de route, dans cette Zone Technologique de Zurich où j’avais signé le contrat, puis glissé, allongé comme un passager intergalactique, dans le Couloir de la Vie. Je reconnus en effet la bretelle d’autoroute, l’ « Aire des Technologies d’Avenir » et, parmi ses bâtiments rutilants d’inox et de verre, aux toits végétalisés et arbustifs, le hangar bleuté, se confondant presque avec le ciel à peine nuageux de l’après-midi, dont l’entrée s’acheminait par un labyrinthe de buis miniature. La porte était bien là, et, comme l’on gravait d’or au fronton des églises « Porta Coelis », la raison sociale de la Fondation gravée en argent sur verre : « CouloirdelaVie.com ».

 

     Mais à l’encontre de mon souvenir, ou de ce que l’on m’avait persuadé de concevoir comme un souvenir, la baie de verre ne s’ouvrit pas à mon approche. Rien d’ailleurs ne permettait d’imaginer un bouton de porte, un audiophone, une présence humaine. Le nuage de la baie n’offrait à la vue que le reflet du ciel vide, qu’un ombreux reflet immature de ma personne, désemparé. Par les excroissances, les adjacences et les articulations du labyrinthe de buis, je fis le tour, en trente-cinq minutes, du bâtiment aux inusables parois d’acier poli. Sûrement, si j’avais dû dessiner le plan de ce dernier, j’aurais abouti à quelque chose qui aurait dû ressembler aux peintures abstraites et calligraphiques acérées du peintre Georges Mathieu.

      De retour devant l’entrée, qui visiblement ne consentait pas à en être une, mon smartphone tenta d’appeler le secrétariat, voire la tête pensante du « Couloir de la Vie.com ». Seule une délicieuse voix féminine, plus sucrée qu’un gâteau bavarois à la crème et aux fruits confits, me répondait, ou plus exactement me répétait en boucle : « Le CouloirdelaVie.com est au regret d’être fermé pour vacances. Veuillez renouveler votre appel à une date ultérieure ». S’en suivait une alarmante répétition, en boucle, des premières mesures de l’Orfeo de Monteverdi.

      Je rentrais à Genève. Pour le moins surpris, j’évitais de me laisser submerger par une quelconque inquiétude, pourtant sourde, évitant de savoir qu’une créature de la nuit se disant moi allait une fois de plus me rendre visite, réclamer d’autorité mon attention, me la sucer, me la vampiriser. Qui sait, jusqu’à la remplacer par l’autorité de sa présence, de ses impératifs physiques, intellectuels et moraux.

 

      -Ecoute-moi bien, Hortus Minor. Je suis Hortus. Mais Hortus Major. J’ai le tiers de ton âge. La forme physique et spermatique de tes vingt ans. Mais la force intellectuelle de ta maturité. La somme de tes connaissances, de tes capacités argumentatives, y compris ce que, sans que tu t’en doutes peut-être, tu as perdu, est en moi. C’est-à-dire en plus. Je suis ton surhomme.

      Le rêve -ou la réalité- se brouilla aussitôt, ne laissant qu’une persistante odeur de métal poli au-dessus de mon bureau…

 

      Le lendemain, mon smartphone rappela les locaux zurichois du CouloirdelaVie.Com. En trois langues, allemand, français et italien, une voix cyclamen fit son chemin dans mon couloir auditif : « Le numéro que vous demandez est actuellement en dérangement. Veuillez renouveler ultérieurement votre appel ». Il n’y avait même plus de musique.

      Cette fois il était jour, du moins me semblait-il.

      -Ecoute-moi bien, Hortus Minor. Je suis ton Hortus préféré. D’ici quelques années, tes forces, physiques, affectives, intellectuelles, décroitront. Alors que je serai dans la force d’un âge insensible au temps. Pourquoi ne pas maintenant te dissoudre et te confier totalement à ce que tu es ; c’est-à-dire moi, le vrai toi ? Pourquoi résister à cette dernière et indispensable étape : l’acquiescement ? La disparition de ta conscience en voie de péremption ne signera que ta résurrection effective dans ta surconscience qui est en face de toi, qui est Hortus Major. Tu découvriras alors ton entièreté, ta solidité, ta force de vie éternelle. N’y a-t-il pas un contrat signé de ta main, de notre main ? Laisse-toi glisser, mieux qu’Alice, de l’autre côté du miroir…

 

      Certainement j’avais trop lu Frankenstein bien avant dans les oreillers de ma nuit. Comme si entre deux chapitres s’étaient intercalées les séquences de mes rêves et cauchemars, les séquences de mes démarches administratives et scientifiques, comme si l’intrus et comédien, envoyé plus ou moins bien programmée du CouloirdelaVie.com, avait entrebâillé autant la porte de ma conscience que de ma chambre.

      N’importe quoi ! Les seuls intestins du cauchemar, les flatulences de la spéculation nocturne… À moins que quelque chose de rationnel, un seul fait, se soit glissé sous ce délire. Cette fois le numéro de Couloir de la vie.com, quoique toujours trilingue, comme en Suisse il se doit, ne savait plus que répéter : « Le numéro que vous demandez n’est pas attribué ». Jusqu’à ce qu’une croissanterie, une nouvelle station de téléphérique, qui sait, réponde à son tour…

      Le site internet lui-même, pourtant luxueux, n’affichait plus que « Désolé. La page demandée n’existe pas ».

      Soudain, je me rassérénai : s’il y avait ne serait-ce qu’un embryon de réalité à toute cette affaire, il ne devait pas manquer d’exister une trace de paiement ! En effet, consultant mon compte bancaire genevois, quelques milliers de Francs avaient été réglés à la société Neurobiotech. Comment avais-je pu oublier cela ? Ma nuit était opaque, mon jour laiteux à ce point ! Je retrouvai aussitôt l’objet du délit : le code source de l’imagerie bioneurale réalisée à mon nom. Rien moins que deux centaines de pages, pour moi illisibles, mais dont nous avions joué à croire, avec la réceptionniste et le technicien, qu’elles permettraient, dans le cadre d’une technologie qui n’avait pas encore vu le jour, de réactiver le corps et la mémoire une fois remplacée, plus efficacement certes, la résurrection des corps peinte aux fresques des églises médiévales.

      Décidément le goût du réveil, parmi mes pourtant meilleurs oreillers, était moite…

      -Petit Hortus minor, entendons-nous bien. La pâle copie que tu es me fatigue. Cesse de compulser cette liasse de papier qui n’est qu’une trace sans vie, destinée au broyeur de documents confidentiels. Jette-là sans tarder dans la bouche bleue de l’appareil ! Bien. Maintenant, parlons tout net. Il est impossible que nous coexistions ; j’avoue d’ailleurs ne pas comprendre ce qui autorise cette coexistence. Impérativement l’un de nous deux, puisque nous ne sommes qu’un, le même, doit disparaître. Dois-je te faire un dessin ? Je suppose qu’au moment même où je corporifiais tu aurais dû t’évanouir du même souffle. Par conséquent la politesse voudrait que tu cèdes cette place que de longtemps déjà tu as occupée. Qu’attends-tu pour t’annihiler ? D’ailleurs, tu n’y perdras rien puisque je suis toi, puisque tu seras moi, puisqu’il est de toute nécessité de supposer et d’affirrmer preuves immédiates à l’appui que ta conscience misérablement individuelle à demi, se résorbera pour se réaliser en toute puissance dans la mienne. En ton immédiate et plus que parfaite résurrection.

      Je crus m’éveiller en sursaut. Quoi, ce faciès en quoi je reconnaissais l’abjection du miroir était pour moi le mal radical ! Non que je sois la bonté originelle, bien sûr… En attendant ma chambre était vide, insonore, étouffante…

      -Vous n’existez-pas ! lui criai-je, exaspéré. Pas même un fantôme. À peine l’ombre noire d’un fantasme.

      J’eus la sensation ridicule de m’adresser à une urne de poussière, au vide où ne sont même pas les trous noirs de la cosmologie. Seul un rai oblique agitait, depuis l’interstice des rideaux estivaux, les fibrilles et les insectes translucides de la lumière.

      Mais pourquoi restais-je à Genève par cette chaleur qui engendre des monstres ? J’aurais dû rejoindre la fraicheur de la raison, à l’hôtel Weishorn par exemple, à plus de deux mille mètres d’altitude, donc au bas mot dix degrés de moins, sans compter le vent des orages, l’onction des pluies.

 

      -C’est toi, petit animalcule, reprit mon trop cher fantôme, impavide et narquois, qui va dans un instant ne plus exister ! Il va suffire que je te touche pour que n’existe plus de toi que le vide entre tes électrons…

      Malgré moi je reculai. Son index, mollement tendu comme celui du Dieu de Michel-Ange, s’approchait inexorablement de mon visage, de ma peau, de la peur de mes pores…

      Il y eut une muette déflagration. Je crus un instant que la commotion m’était fatale. Mais l’infime contact de son empreinte digitale sur ma joue avait soudainement résorbé son corps, son entité, son aura, en une infinie chute de particules cendreuses, le plus souvent dorées. Elles dansèrent en groupe un bref moment, comme dessinant la vapeur d’un corps sous la douche, puis s’égaillèrent sur la blondeur fauve du parquet. Ce n’étaient plus que quelques cendres comme de papier journal après la crémation, quelques écailles infimes comme venues de la desquamation d’un tableau pré-Renaissance à fond d’or, là où l’on représentait les saints et leurs auréoles généreuses. Un souffle d’une fraîcheur relative venu du changement de temps annoncé passa par les fentes des persiennes et balaya ce qui n’était plus qu’une absence…

      Bon débarras ! Quoiqu’il ne restât pas même l’âcreté d’une poussière pour authentifier l’événement, pas même un champ de particules pour imaginer identifier l’ADN de la Créature rendue ad patres, je jubilai ! Certes, il faut aimer son ennemi, conseillait le Christ, mais en toute cette dramatique je ne m’étais guère senti la patience du martyr. Je me passais même du trophée, peau d’écorché, momie cartonnée, saint-suaire turinois (était-il nu, vêtu ?), qui aurait pu signaler au monde ma victoire, même si je n’avais absolument rien su faire pour elle.

 

      Depuis combien de temps durait cette histoire ? Un mois ? Une semaine ? Quelques interstices du cauchemar nocturne, du fantasme gourmand et du rêve éveillé peut-être. À moins qu’il s’agisse des éclats de la création d’un savant fou qui m’aurait manipulé, d’un artiste qui m’aurait écrit…

      Toute cette histoire n’était évidemment que celle d’une poignée de nuits caniculaires dans des draps en sueur. Ou d’une seule. Entrecoupées de réveils, de bribes de cauchemar, de verres d’eau glacée… Le matin était bien là, déjà torride. Cependant, à mon plus grand soulagement, une ribambelle de cirrus voluptueux s’étalait au travers du bleu du ciel, présageant pour la soirée l’arrivée d’un front froid, de pluies fraiches et d’automne précoce.

      Je me jetai sous la douche, sur un thé à la menthe, des confitures de litchi et des pains aux noisettes, heureux de vivre, d’être unique et singulier.

      Devais-je alors tirer, le plus rationnellement du monde, une morale de cette déflagration d’images et de sons ? Il me semblait qu’une fois de plus, les avancées scientifiques les plus audacieuses, les plus spéculatives, si elles promettaient de frôler le sol des réalités, engendraient à mon intellect défendant, moins l’enthousiasme, même circonspect, que les craintes, y compris les plus irrationnelles. Comme si l’escalier de la peur allait devoir s’effondrer parmi les couloirs de la prométhéenne catastrophe, du châtiment opposé à celui qui avait eu l’indécence coupable de forcer les lois de la nature, voire d’un Dieu, de dépasser les limites de la vie et de la mort… Une sorte d’éthique conservatrice grotesque imposait le respect obligé des contraintes dont la nature nous borne aux frontières inéluctables de la mort. Transgresser les limites de la vie serait, alors, comme auprès d’un bûcher médiéval, le péché capital, punissable du pire enfer…

      Balivernes que tout cela. L’imagination scientifique et biotechnologique devait avoir droit de cité, hors de toute irrationnelle déflagration du cauchemar aussi bien diurne que nocturne.

 

      Quand, sur le côté gauche, de mon bureau une liasse inconnue attira mon attention : quelques centaines de pages, des séries de chiffres, absolument illisibles, comme des agrégats de code-barres. Visiblement de ma plume, j’avais biffé ainsi le cartonnage jaunâtre qui servait de malhabile couverture : « Hortus ou Le Fantôme du CouloirdelaVie.com ».

 

 

      -Joli récit, je like et surlike, annonce Erato. Serait-ce une de tes manipulations favorites, Calliope ?

      -Entendu et approuvé ! ajoute notre Historien Clios. Mais pourquoi les avancées de la Science seraient-elles forcément effrayantes ?

     -Rappelle-toi Frankenstein, intervient farouchement Melpomos. Si l’homme s’empare du pouvoir de la vie conféré aux Dieux seuls, son hubris ne peut qu’aboutir à la catastrophe.

      -Toujours tragique, notre Melpomos, assure Uranos. Au contraire, la vie humaine n’est qu’une lutte contre les excès du Destin. Il n’est pas interdit aux Muses d’inspirer l’humanité et les sciences pour qu’elle améliore et dépasse sa condition. Un transhumanisme est à notre portée.

      -À condition d’en user avec sagacité, remarque Clios.

      -En un mot, continue Calliope, de rester au service de l’humanité dans ce qu’elle a de meilleur.

      -Les hommes ne sont-ils pas les clones inférieurs des Dieux et des Muses ? tonne Melpomos.

      -À moins que ces derniers ne soient les clones des animaux religieux et politiques, corrige Clios.

      -Il reste un moyen, pour le moment plus sûr, de se cloner, affirme Calliope.

      -Lequel ? demande Polymnie.

      -Nous le savons toutes ici : l’œuvre d’art…

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

Voir : Muses Academy, synopsis et sommaire

 

 

San Miguel, Abiego, Alto Aragon. Photo. T. Guinhut.

 

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Published by Thierry Guinhut - dans Muses Academy - roman
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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 14:21

 

Bibliophilie allemande. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Muses Academy

 

IX

 

Récit du cinéaste Thalios

 

L’ecpyrose de l’Envie

 

 

 

 

(...)

Les vols en série me devinrent coutumiers, facilités par de sophistiquées techniques de pickpocket, d’illusionniste. Il me fallait consacrer mon peu d’argent à voyager pour léser de nouvelles victimes aux richesses trop concurrentes qui ne pouvaient être amoureuses de leurs livres puisqu’elles les vendaient. Voyager pour brouiller les pistes, ne pas voler plus de deux fois dans la même boutique, écumer Bruxelles et Francfort, Lyon et Genève, Milan et Munich, Bordeaux et Londres… Si je ne dépensais plus guère mes sporadiques émoluments dans les librairies anciennes et modernes, je les jetais à pleines mains (lorsque je réussis à vendre le scénario de Ghost in the black town) dans les billets d’avions qui étaient autant de sésames vers de nouvelles boutiques, de nouveaux trésors qui surprenaient mon érection bibliophilique autant dans ma culotte que dans ma calotte crânienne : les Mille et une nuits illustrées par Van Dongen et reliés par Paul Bonet, un San Antonio illustré par Dubout et dédicacé, Les Baisers de Dorat aux gravures, bandeaux et cul de lampes par Eisen dont j’embrassais longuement la reliure en cuir de biche tendre ornée de fers dorés aux baisers, la Bible miniature de Rutlangenner, dont la plupart des exemplaires furent brûlés à cause de la gravure jugée licencieuse de Loth et ses filles, le Voyage in moda Utopia de Pichegrande et ses illustrations sur canivet, le Manuel d’inquisition des sorcières relié au XVI° en peau de fesse de suppliciée, Les Priapées de Saint-Vit faussement relié sous le cuir noir à la cathédrale des « Prières matinales pour le parfait chrétien » en fait pour de culottés calotins…

Jusque dans les films de mes rêves j’allais voler. Je rêvais de lèvres de crapauds qui se pendaient aux oreilles, de livres de magie noire jamais répertoriés, y compris à la Bibliothèque du Congrès, sur le pouvoir obscène de la bave de crapaud, sur l’encre magique que l’on pouvait extraire de crapauds pressés entre deux plaques de bronze, de livres païens reliés en peaux de crapauds pustuleux et racontant les amours interdites de crapaudes bipèdes aux cuisses ouvertes au-dessus des humains fascinés… Et le matin, lorsque je voulus lever des croquis de ces livres pour les filmer, ils avaient disparus… Qui donc me les avait volés dans mon rêve ?

Toujours, une micro-caméra en marche à la boutonnière, j’illustrais le sempiternel combat et l’assomption enlacée de ces ami-ennemis indissociables : le livre et le cinéma. J’aurais voulu pouvoir me greffer sur la cornée une pellicule sensible enregistrant pour la postérité ma vision ainsi que mon permanent jeu d’acteur reflété dans une dimension satellitaire sans cesse suspendue autour de moi… Un film racontant l’histoire d’un bibliophile animé par le démon de l’Envie, ce suave péché capital, me venait à l’esprit…

Un jour cependant, je fus à un doigt de me faire prendre. A Lyon, une fois la vitrine ouverte avec la permission de la clef de l’officiante, mes doigts salivèrent au contact d’un Ronsard publié du vivant de l’auteur et couvert de peau de vélin aux fers dorés. La libraire était digne, son chignon impeccable, ses fines lunettes lui faisaient une maturité charmante. Est-ce parce que je me laissai chavirer un moment par ce charme que mes doigts perdirent le charme qui devait les faire agir en glissant l’un des deux objets de mon désir dans une de mes poches aux fonds masqués ? « Si Monsieur veut bien nous rendre le Ronsard avant que j’appelle la police… ». Thalios recouvra en un instant son meilleur sang froid. « Ah pardonnez, j’ai dû le reposer de manière erronée parmi les Bible ou les Elzevier ». Ce tour de passe-passe, étant donné le format modeste, fut exécuté sans coup férir, Thalios le faisant jaillir d’entre deux tomes de La Jérusalem délivrée. « Que Monsieur m’excuse, j’avais cru… » « Ce n’est rien », la coupa-t-il. Peut-être aurait-il pu alors, la glace étant rompue, changer son visage de crapaud en celui d’Humphrey Bogart et tenter une délicate manœuvre de séduction empruntée à Jean Marais, mais en tuant un de ses désirs, et le plus aigu, elle avait tué l’autre… Ce Ronsard lui manqua longtemps…

Mais dans ma grange bibliothèque, malgré quelques travaux sommaires livrés aux paluches grossières d’un artisan morvandiau, la splendeur de mes collections, les tranches peintes par des doigts experts en fleurs de lys et autres marbrures, les reliures aux sourdes brillances souffraient d’une incongruité monstre. Poutres torves, murs lépreux -qu’on ne voyait d’ailleurs presque plus sous les étagères de planches moisies lourdement garnies- plancher noir de nœuds, troué d’yeux aveugles, tatoué de crasse séculaire, plafond de plâtre taloché et tordu comme l’estomac d’un variqueux, l’écrin n’était en rien digne des bijoux indiscrets. Il fallait bien effet l’œil inexpert du menuisier plâtrier pour se contenter d’expectorer un « Ben Bon Diou, y en a pour du pognon ! », car quiconque eût ici pénétré, dans ce bâtiment aux extérieurs un brin sordide, n’aurait pu que s’exclamer combien il était transporté dans un musée richissime. Je manquai de place, je manquai de beauté. J’eus beau livrer à l’autodafé d’un joli brasier rouge et bleuté, quelques médiocres centaines de films bêtement accumulés, pour ne garder que le meilleur du cinéma et ainsi gagner quelques mètres de rayonnages, les acquisitions nouvelles confluaient et se bousculaient comme les containers dans un port chinois. Il me fallait donc un lieu que je ne pouvais acquérir. Pourquoi alors ne pas se transporter, avec la fine fleur de sa collection, dans une des plus belles bibliothèques d’Europe et s’y livrer à une occupation, une possession exclusive et ultime, dans le sublime orgasme du bibliophile comblé ? Ce serait mon rôle le plus intime, révélateur, au dessus de la verdeur grenouillesque de mon visage, de mon goût parfait, de ma capacité de composition d’un univers en réduction par la grâce de la bibliophilie filmée, ce serait mon film le plus esthétique et extatique, enfin échappé dans la transcendance…

Patiemment, j’échafaudais un plan parfait pour parvenir à mon acmé. Après maintes documentations, explorations et délibérations, j’arrêtai mon choix sur la bibliothèque Anna Amalia de Weimar. La plus belle de toutes, certes pas l’une des plus vastes, des plus nombreuses et des plus riches, mais encore à taille humaine, intime comme l’amour autour d’un corps. Son plan ovale mimait le cosmos. Son Apollon vainqueur et solaire s’élançait au plafond peint au travers et au-dessus des balustrades du seul étage. Ses bustes de poètes et de philosophes étaient aussi purs et blancs que ses stucs baroques. Ses étagères exquisément moulurées et peintes étaient chargées de trésors sensuels en cuirs et vélin, en allemand et latin, en italien et français, manuscrits enluminés et incunables, jusque là hors de ma portée qui allaient devenir miens et dont j’allais abreuver mes yeux et caresser mes doigts jusqu’à l’âme… Sûrement, son Conservateur pourtant comblé de suavités bibliophiliques ne savait pas la posséder, l’aimer, l’idolâtrer…

Sous les caméras de surveillance d’Amalia, Thalios revint plusieurs fois, à chaque fois discrètement déguisé en un écrivain différent, et chaque fois déguisant sa voix comme un acteur de comédie à petit budget qui doit interpréter à lui seul tous les rôles, depuis la diva jusqu’au bruiteur de dessins animés : Walter Benjamin à moustache et feutre mou, Tristan Tzara au nœud papillon et à la voix perchée sur son monocle, Richard Burton noir de mélancolie et à la voix rauque comme un dragueur de bile, Virginia Woolf au chapeau-cloche, Casanova aux poignets de dentelles et aux tabatières de diamants, Raymond Chandler au col de celluloïd taché d’encre de machine et à la voix déglinguée d’alcool, Léopold Sédar Senghor vêtu de perroquets violets et d’un chapeau d’écorce de baobab, Thomas Mann aux boutons de manchettes en or, Borges en aveugle avec canne à pommeau elliptique et cosmique, Dante en bonnet pendant, Umberto Eco avec barbe et lunettes, Roberto Bolano aux traits émaciés par le cancer du foie, Murasaki Shikibu en kimono d’intérieur aux oies sauvages volant vers le septentrion, Héraclite avec des cendres volcaniques sur ses pieds nus, Rudyard Kipling sous un turban indien, Cervantes avec une fraise comme sur le portrait du Comte d’Orgaz par Le Gréco, Frédéric Dard sous une piteuse calvitie, Proust en veston blanc et cathleya à la boutonnière avec une voix de folle achevée... A chaque fois, je cachai quelques uns de mes livres préférés derrière les rangées de livres en prenant bien garde que la Cerbère à gros cul et jupe entravée jusqu’aux lèvres en col de poule ne me vit pas. Après une cinquantaine de visites toujours plus extasiées, je me cachai derrière une étagère en espérant que la grue filiforme de garde qui remplaçait ce jour là mon anti-égérie avait omis de compter le lot de visiteurs. Je collai alors sur les œilletons des caméras une photo approximative de ce qu’elle devait veiller, photo piratée en m’introduisant via internet dans le logiciel de sécurité.

Dans mon hôtel de Weimar, dont le balcon avait reçu la morve allemande des discours éructés par le Führer (ce charlot qui avait écrit un mauvais livre et avait fait brûler ceux d’autrui sur des bûchers vulgaires et criards), je rêvais sur écran géant  de crapauds immenses envahissant la bibliothèque Anna Amalia de leurs sexes pustuleux ouverts comme des doubles pages in folio pour absorber leur lecteur; je rêvais de Charlot Chaplin jeune qui venait me prendre la main pour me remettre sur la scène un bouquet d’Oscars, et c’était un panier de ces livres reliés en peau de crapaud noir, de ces démonologies interdites qui brûlaient les mains de ceux qui les saisissaient autrement qu’avec des gants en peau de porc, qui brûlait le désir et le cerveau et la bistouquette innocente des bibliophiles obsessionnels…

Je venais alors de déchiffrer une affichette chez le seul libraire d’ancien de Weimar -ce pourquoi je m’étais bien gardé de le piller, malgré une tentante édition originale du Werther de Goethe, reliée en veau blond raciné- qui mettait en garde contre un voleur bibliophile poursuivi par Interpol. Il y avait également un portrait robot alarmant, qui ne me ressemblait pas vraiment, ou qui ressemblait à l’acteur de mon propre rôle… Mes jours de liberté étaient probablement comptés. Mon projet devenait plus qu’urgent. Ma quête des plus grands livres de la civilisation humaine allait de toutes-façons trouver son terme. Soit j’étais menotté avec un ultime livre précieux sous mon aisselle ; soit je consentais à voir avorter l’expansion infinie de ma collection en cessant tout bonnement mon activité paradisiaque. Penser que j’aurais pu ainsi, si l’impunité m’avait préservé, doubler, tripler, sextupler pour moi seul la richesse de l’Anna Amalia…

 

Bibliothèque Anna Amalia, Weimar.

 

Enfin, une nuit, sous mes propres projecteurs, sous ma propre caméra, j’installais au centre du parfait ovale baroque, entre les manuscrits enluminés et reliés en peaux de porc, les Genèses incunables aux fermoirs de fer et aux gravures coloriées par de saintes mains, les Décaméron historiés, les vies et les conciles ecclésiastiques, les auteurs latins traduits pour la première fois en français, les éditions originales de Goethe et Schiller, les études de linguistique arabe et les contes des Mille et une nuits dans l’édition du Cabinet des fées, j’installais disais-je, les fleurons de ma collection volés aux douze coins de l’Europe. Je les rangeais sur le sol. En ordre de bataille, comme de braves soldats du feu. Les plus petits devants. Les plus grands derrière. Tous leurs dos aux titres dorés riant vers la lumière. D’abord une minuscule Foutromanie du XVIIIème français aux gravures cochonnes et maladroites, premier opus que j’avais ici amené sous le manteau. Au second rang, la première édition complète et ne varietur de l’édition Brockhaus, conforme au texte original de Casanova, de L’Histoire de ma vie, reliée en maroquin citron. Au troisième rang mon Diable à Paris, objet de mon premier amour voleur. Au quatrième rang les grands cartonnages Hetzel en percaline vieux rose illustrés par Gustave Doré. Au dernier rang les in-folio pour lesquels j’avais dû harnacher l’intérieur du dos de mon pardessus : Atlas de Blaeu et autres volumes de planches de L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Avec quel ravissement et religieuse vénération n’installais-je pas mon Discours du Songe de Poliphile, exemplaire venu des bibliothèques Fuger et Esmérian, illustré par Cousin ou Goujon et relié dans le style de Grolier, rarissime objet volé à Chartres chez Sourget. Et mon Ovide, les Métamorphoses en latin, publiées en format oblong chez Plantin à Anvers en 1591, illustrées de 180 gravures sur cuivre qui me mettait le feu aux joues à chaque fois que je ne faisais que penser à lui. Environ cent cinquante volumes chatoyants ou ternis par la gloire des temps qui allaient être rédimés dans la gloire du feu intellectuel et d’origine divine qui les créa. Parmi lesquels, bien sûr, Les Cent visages du cinéma, dont les 700 pages, sur vélin pur fil Lafuma numéroté, avec envoi de l’auteur, étaient reliées avec un savant collage de chutes de pellicules de L’Eternel retour de Cocteau ; ainsi que mon fripon Voleur de Darien au tout premier rang relié plus rouge que le feu aux joues de la honte et du bonheur mêlés. Car qui ne sait pas que la mort de l’aimée est pour l’amant l’émotion la plus folle et la plus transcendante… Je voulais donc pour mes livres et pour la bibliothèque la plus belle ecpyrose : brûler d’amour pour eux et pour elle ensemble !

Mes cinquante tickets d’entrée, je les avais avec soin collectionnés: quels délicats allume-feux ne feraient-ils pas ? L’essence des grands textes et des beaux livres allait se réaliser dans l’essence qui les humectait, dans l’essence qui allait jaillir comme du sperme igné de l’esprit séminal de notre Thalios, ainsi définitivement unis au corps des livres et subsumé en parfaite essence bibliophilique dans l’embrasement amoureux et conjoint de son enveloppe mortelle, de l’éternité des livres, de l’éphéméréité de la belle Anna Amalia Bibliotheka.

Mon savant délire de complètement allumé m’avait permis, lors de mon dernier voyage, de cacher dans mes jambes de pantalon et manches de veste -j’avais eu l’air alors d’un Joyce haltérophile à moitié invalide à Zurich- huit longues fioles de zinc remplies d’essence sans plomb qui allaient se muer en autant de cocktails molotov. Sans compter les deux litres d’eau de vie de framboise dissimulées sous mon chapeau qui avaient accentué ma dégaine d’auteur de polars de gauche bourré comme un coing et qui allaient arroser ma chère collection de volumes précieux. Y-compris le tirage de tête dédicacé, sous reliure ignifugée, du Nom de la rose d'Uberto Eco...

Mais au moment de réaliser mon grand œuvre, mon opération alchimique, qui évacuerait ma peau de crapaud, ma voix coassante, conjointement à l’ecpyrose de la masturbation splendide de ma colonne grecque, et au moyen de l’allumette soufrée frottée contre les flancs violets de la boite, jetée sur les reliures imbibées et odorantes, lorsque le ballet des flammes s’éleva vers moi en un vlouff soudain et salvateur- Thalios n’avait pas prévu (oh cécité de la volonté !) qu’un performant système de sécurité allait se mettre en action.

Echaudés par le précédent incendie, causé celui-là par une défaillance électrique, le conservateur et ses multiples experts avaient fait installer le nec plus ultra en matière de protection contre le feu. Au même instant, sans rien distinguer de sa folie, que sa caméra, elle, distinguait, Thalios entendit le souffle vainqueur de son bûcher, le glissement de vitres anti-feu le long des boiseries de chaque rayonnage et une vigoureuse douche de neige mousseuse. Cramé autant qu’enneigé, plus noir et blanc qu’un caractère d’imprimerie à demi effacé sur une page, Thalios barbota quelques minutes dans la boue crémeuse, qu’il ne confondit qu’un instant avec le sperme misérable de l’extase qu’il s’était procurée au moment exact du frottis inflammatoire, à moitié étouffé jusqu’aux amygdales, les chairs des membres moins caramélisées qu’une peau de magret de canard jetée sur la poêle…

Quand un escogriffe neigeux surgit alors… Il crut distinguer le Conservateur lui-même, les bras et les globules des yeux en bataille, la robe de chambre ailée comme les serpents d’une Furie… C’était lui en effet, hurlant indistinctement et projetant un Niagara de postillons qui aurait éteint à lui seul tout bon incendie normalement constitué. Jetant les pans protecteurs de son habit d’oiseau de nuit sur les volumes accumulés par Thalios, atterrissant tel un rugbyman dégingandé sous la gorge de Thalios qu’il agrippa de ses serres inflexibles… Menacé de perdre l’usage de son larynx, l’incendiaire refroidi brandit alors un in folio (la percaline rosée de L’Enfer de Dante illustré par Gustave Doré) qu’il asséna bruyamment sur la tête de son agresseur. Sous la violence du coup, la vieille momie s’écroula comme une crêpe chantilly. Thalios l’aurait achevée en ajoutant l’indispensable confiture de fruits rouge à son grand-œuvre si le gardien ne lui avait vigoureusement et dans un cri de rage plaqué les coudes sur les omoplates. Le bibliophile voleur et incendiaire -ainsi il apparut à la une des journaux de Thuringe et de Bavière- quitta menotté sa chère bibliothèque pour une cellule de dégrisement, via l’arrière d’une voiture de police, tandis que le Conservateur refusait tout soin pour apporter les siens aux volumes abandonnés par leur illégitime propriétaire. L’enluminure du feu et du sang de la gorge de Thalios sur le vélin de quelques pages du Hieronymus de Pragagel imprimé au XVI° siècle à Venise méritait-elle d’être ainsi pieusement conservée en mémoire de l’événement ?

La caméra que Thalios avait installé sur pied continua de fonctionner jusqu’à ce que le seul maître du terrain bibliophilique la récupère intacte. C’est bien ainsi que l’on put retrouver le film des événements où l’ou voyait s’agiter un Buster Keaton compulsif jouant une religiosité hyperbolique. Bientôt, les volumes si adroitement volés retrouvèrent leurs précédents propriétaires. A moins que, là où Thalios les avait échoués, ils fussent recueillis par défaut. Mais ce ne fut pas un défaut pour notre Conservateur Von Wilemnine ainsi aisément guéri de ses émotions et commotions qui consentit de bonne grâce à enrichir avec eux les collections de l’Amalia…

Quant à Thalios, ce bibliophile kleptomane dont l’autodafé n’avait léché qu’une poignée de cheveux, d’épiderme et de reliures, il fut déclaré maniaque responsable par le tribunal de Weimar, bien que son avocat eût plaidé le désordre psychique. N’avait-il pas montré qu’il ne comprenait pas toute son histoire ? Que son immaturité maladive confondait l’objet de son désir avec la réalité de la propriété ? Il serait aujourd’hui, et par ironie du sort consentie, connu de quelques malfrats d’occasion pour être le bibliothécaire de la prison-hôpital, gérant les poches avachis et délabrés, pour la plupart des polars de seconde zone -San Antonio mal traduits et SAS aux pages parfois manquantes- et des revues pornographiques tachées par la salive et le sperme sidaïque des détenus. Le pauvre garçon reste bourrelé de remords pour avoir, croit-il, sauvagement tué le conservateur de l’Amalia qu’il persiste à appeler du nom d’on ne sait quel maffioso de seconde zone… Il fut condamné à vivre sans allumettes, briquets et autres silex et amadou pendant un purgatoire de sept ans dont l’Histoire ne retint pas la fin. Ce pourquoi son histoire est ici néanmoins racontée. Libre à vous d’en relier précieusement un exemplaire veillant derrière de pudiques vitrines ignifugées.

Aux dernières nouvelles, les producteurs qui lui avaient été les plus infidèles se livrèrent à de considérables batailles de chiffres pour acheter le dernier scénario de leur Muse soudain favorite : un pont d’or lui fut ouvert, qu’il ne pourrait cependant franchir qu’une fois sa peine purgée. Jouerait-il son propre rôle ? Hélas, il lui fallait refuser : il avait présentement un autre engagement. Le contrat fut signé et paraphé, les acteurs engagés, le film tourné. Il put le visionner dans sa cellule, mais sans se reconnaître sur l’écran -brûler des livres, quel fou furieux !- malgré le rythme, la couleur et l’inventivité du metteur en scène.

Le succès fut évidemment au rendez-vous. Et l’on dit que le crime ne paie pas ! Dans quelques années, peut-être retrouvera-t-il sa grange aux rayonnages dévastées par la justice, pour la changer enfin en digne réplique de son fantasme…

 

Thierry Guinhut

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

 

Voir : MUSES ACADEMY, roman, sommaire

 

Incendie de la Bibliothèque Amalia de Weimar, 2004.

 

 

 

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Published by Thierry Guinhut - dans Muses Academy - roman
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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 18:16

 

Huesca, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Muses Academy,

roman

 

XI

 

Récit de la musicienne :

 

Euterpe ou la gourmande des sons.

 

 

 

 

        Notre singulière affaire criminelle commença lorsqu’un employé particulièrement perspicace d’une entreprise de vente de plats surgelés vint au domicile de sa cliente pour garnir, comme chaque semaine, son congélateur. Quelle était, au fond d’un des caveaux glacés du meuble au design impeccable, cette moisissure violacée qui innervait la viande prétendue rouge sous le scellofrais de son entreprise, la Food and Frais, bien connue de tous les consommateurs de deux continents ? Pour lui, sans rien en dire devant sa belle et goûteuse cliente, il s’agissait d’un produit qui avait été décongelé, puis recongelé par cette dernière. A moins d’une erreur dans le processus de préparation ou de conditionnement de la viande de bœuf de premier choix -un beau morceau dans la culotte- qu’il n’avait à la livraison pas pu percevoir, évidemment revêtue du suggestif cartonnage à fenêtre armorié et labellisé Rouge Surchoix de la Food and Frais. Animé des meilleures intentions, l’employé, que nous appellerons David Xemeneies, subtilisa adroitement la pièce à conviction. Son intention était double. Protéger sa cliente, séduisante, aux yeux de chair fondante, quoique terriblement distante, d’une éventuelle intoxication alimentaire, et protéger son entreprise multinationale d’un problème toujours possible. Il remplaça la pièce de bœuf par une autre, conforme, elle. Notre trop romanesque jeune livreur avait peut-être sauvé la vie, pensait-il, de celle qu’il appelait en secret sa « Lolita », bien que seule sa minceur, son minois frais et sa relativement petite taille, aient pu justifier qu’il l’appelât du nom d’une célèbre et trop jeune nymphette…

       En vérité, la Lolita criminelle de notre romanesque livreur, par ailleurs totalement dénué de curiosité intellectuelle et de culture musicale, se nommait Julia Ventosa i Calvell. Je fis sa connaissance lorsque je ne pus refuser une invitation à présider un énième concours de chant lyrique qui, pensais-je, ne promettait guère d’exploits vocaux et expressifs. La profession de Muse, vous vous en doutez, n’est pas faite que de sinécures et de ravissements : vous savez combien sans nous les humains sont plats et décevants.

        Erreur… Quoique je fusse alors l’impresario d’un jeune violoncelliste aux archets émouvants (imaginez quel était le deuxième) muet par ailleurs et dont vous savez qu’un tragique accident d’avion a depuis causé la mort, une surprise fabuleuse m’attendait. Parmi les voix confondantes de banalité et leur technique excellemment correcte mais sans le brio de la sensibilité, cette Julia Ventosa i Calvell stupéfia son auditoire : jamais je n’avais entendu ainsi l’air des cloches de Lakmé, tel que seul Léo Delibes l’avait rêvé. Libérant tout naturellement les contre-fa et les contre-la, elle était l’ardeur et la cristallinité mêlées, la chaleur et la transcendance. Chacune des bulles sonores qui coulaient de sa glotte était un champagne de bonheur, ses cordes vocales étaient violoncelle et hautbois d’amour, sa langue l’exquise succion du son jusque dans l’oreille de chaque auditeur dont la moelle épinière trembla comme un jeune bouleau sous un vent de neige printanière…

       De quoi donc pouvait se nourrir un si jeune corps pour tirer de ses viscères une telle sonorité ? La Malibran, La Callas, La Bartoli, que sais-je encore, parurent soudain, n’être que raclements de gorges sur l’échelle soudain distendue des valeurs vocales. Je ne croyais pas savoir que l’ambroisie des dieux était en vente libre ou sur aucun marché délictueux. Je me chantais mentalement quelques dangereuses mesures de cet air célèbre. Bien, cette chipie ne m’avait pas volé ma voix, elle ne faisait que m’approcher, ce qui, convenez-en, pour une mortelle, est au choix un crime de lèse Muse ou une grâce momentanément cédée par le Dieu des dieux à une péronnelle, suite au travail de sape de la jalousie d’une mes sœurs Muses… Non, ne vous récriez pas !

         Certes, j’aurais pu voter publiquement contre elle, monter une acide cabale, jeter la massue de mon droit de véto, arguer de sa jeunesse de petite pisseuse, la mettre au défi de chanter ex abrupto la Reine de la nuit, la scène dernière d’Elektra…

        Mais je sentais bien qu’elle avait pris le public aux tripes, aux couilles et aux ovaires, que toutes les oreilles étaient ses heureuses captives. Sans compter mon fond de bonne foi ; je suis viscéralement bonne joueuse et dus reconnaître in petto que j’avais bien inspirée cette petite. Sûrement cela s’était-il produit lors d’un de ces multiples rêves nocturnes que nous oublions trop souvent et que j’avais imprudemment confié à notre ami le Dieu du Sommeil et à ses trois aides, Morphée, Phantasos et Phobetor… Quoiqu’une telle pureté sensuelle n’eût pu échapper à ma pleine et souveraine intention… D’où cette adorable pécore tenait-elle l’aliment de sa voix ? De quel louche contrat faustien, de quel vol au domaine des dieux, de quel rapt parmi le club des Muses -pourtant je m’appartenais encore, moi Euterpe, Muse de la musique et du chant lyrique- tenait-elle le joyau vocal qui palpitait autour de la chair pulpeuse de sa langue, comme la gainant du baiser ultime de l’art…

       Mais revenons à Julia Ventosa i Calvell. Elle fut fêtée, engagée. A peine le moindre bout d’essai. Voulait-elle chanter Rosine au Met, Armide à la Scala, Manon à Covent Garden ? Les pétales de roses couraient sous ses semelles comme un tapis des Mille et une nuits. Les cœurs énamourés crevaient de tout leur sang sous ses ongles de fée. Les hommes et les femmes découvraient soudain qu’ils n’avaient jamais su ce qu’était l’amour. Bref, l’encre d’imprimerie allait maculer les revues musicales et à scandales, les électrons frapper en mesure les écrans plats des chaines hertziennes, numériques et des blogosphères. Pourtant, déjà, elle gardait, hors les archipels du chant, une froideur, une insensibilité apparente, une discrétion, en un mot une tenue irréprochable qui désarma les ragots, sinon les jalousies.

      Qu’on me pardonne si j’anticipe, si la prolepse de la narratrice enthousiaste (quoi, moi soulevée par les Dieux au contact d’une mince mortelle tout juste pubère !) m’emporte. Revenons à ce concours. Où il parut soudain que le décibel Julia Ventosa i Calvell, était un bonbon magique, une valeur inédite et prête à être cotée en bourse. S’en suivit donc un cocktail-repas, un de ces micros évènements soudain à la mode au pays de ce chef ultra médiatisé qui applique la chimie la plus sophistiquée à la cuisine.

       Regarder Julia pincer entre les lèvres de ses doigts mignons une fumée d’escargot aux morilles, une vapeur de truffe à la vanille et les porter à sa bouche comme une note de Mozart où un accord de Rossini qu’on avale et déglutit au lieu de les expectorer dans un souffle à l’intention des auditeurs enlacés fit aux assistants du cocktail le même effet que lors de cet historique et pourtant minimal récital. Chacun eût voulu être la bouchée que la porte des sons lubriques confisquait à mesure, chacun, ingéré par ce délicieux orifice buccal et pavillon vocal, eût voulu ainsi se fondre en mystère du chant, en sa formule biologique née dans la chair secrète de la trachée, des joues et des poumons de la belle.

        Mais foin de ces éloges sans portée, de ces périodes muettes, de ces fades compliments qu’on tentait inopportunément de lui adresser en l’approchant avec crainte ; notre petite dinde se farcissait force bouchées apéritives, certes avec la lenteur étudiée de la dégustation capiteuse, intime et strictement personnelle, mais avec l’irrattrapable régularité métronomique de l’affamée méthodique. Elle mangeait. Voilà qui parut un tantinet scandaleux à quelques aficionados de l’art lyrique qui vainement avaient tenté de lui faire parler de Tosca ou d’Eurydice, ne serait-ce que pour tester sa précoce culture musicale et au moins l’entendre, faute de chant, parler. Elle dévorait. Filets de cuisses de grenouilles au romarin, dés de râbles de lièvres au poivre, œufs de caille au sfumato de genièvre, nuages d’huitres au Sauternes, perles de fuet catalan, écorces de cédrat au gel de miel quittaient les coupes de cristal et les présentoirs de porcelaine pour s’unir à l’intérieur gourmand de son estomac capitonné de roses muqueuses. Elle se goinfrait avec lenteur. Comment allait-elle pouvoir, après ce pelletage néanmoins raffiné, ce remplissage rabelaisien, chanter ? On exigeait en effet, et ce le plus traditionnellement  du monde, un air après boire de la lauréate… Le champagne avait bien sûr entre temps régulièrement humecté son gosier -une Veuve Cliquot qui acceptait sans broncher ce nouveau mariage- au point que l’on se demandait si une aussi mince créature, à la peau si parfaite, n’allait pas tomber aussitôt dans un coma gastronomique, à moins qu’elle soit depuis l’enfance affectée d’un exigeant ver solitaire.

         Connaissez-vous cet air : Casta Diva ? Oui, bien sûr. Vous pensez à La Callas qui le tirait de sa chair comme on module un long orgasme du sentiment. Mais après que Julia eût dévasté coupes, ramequins et plats à la taille de paquebots -on se demanda d’ailleurs comment sa taille n’avait pas éclaté comme la grenouille de La Fontaine- la plus naturelle respiration du chant souleva Bellini hors de sa tombe au point qu’il parût ressusciter à ses pieds pour révérer à la fois sa création et sa créatrice. Dire que le public fut subjugué est au-dessous de ce que sentirent les amateurs d’art lyrique, de ce que seule la langue des Muses peut exprimer et qu’elles ne consentiront pas à laisser aux piètres humains. Une telle gourmandise vocale était-elle possible ? Une telle dégustation musicale offerte à l’oreille choyée des auditeurs captifs était-elle imaginable ? Et comme une note da capo jetée à la soif des auditeurs mystifiés, sa main de biche piocha au creux du dernier cristal l’ultime bonbon de feuille de menthe au Chianti pour en nourrir la source du chant. Il n’y eu pas d’autre bis.

       On sut qu’elle avait dix neuf ans. Que sa porte était gardée par une Cerbère à faciès de lesbienne outragée. Qu’elle ne donna prise à aucun bruit à réelle connotation sexuelle. Qu’hors les deux plaisirs de la bouche qui l’accaparaient toute entière, elle menait une vie plus monacale qu’un chant grégorien inviolé par l’oreille du profane.

         Deux semaines plus tard, elle remplaçait Anne Sofie Von Otter (angine blanche et lit au mol édredon) à Lisbonne, dans Cosi fan tutte, phagocytant le rôle de Fiordiligi. On craignit que son amoureux lui restât fidèle. Le pauvre, s’il chantait pour elle, cela restait d’un niveau acceptable, mais s’il le faisait pour sa rivale, il frisait sans cesse le fiasco… Qu’importe si la grâce scénique de Julia ne fut pas encore tout à fait aussi communicative que l’on aurait pu l’espérer. Elle rayonnait. Les boiseries de la salle gardèrent longtemps et jalousement dans leurs pores des éclats de la sonorité adulée. Longtemps encore des amateurs viendraient poser le coquillage de leur écoute sur les nœuds du bois, espérant leur arracher un soupir exhalé par l’ardeur de la cantatrice légendaire.

        Si elle chantait dans un théâtre, elle gagnait avant et après des restaurants soigneusement sélectionnés. A Bordeaux, après la Poppée de Monteverdi, elle se nourrit de magret de canard au sang. A Vienne, elle épuisa Elektra et des symphonies alpestres de gâteaux à la crème. A Prague, elle fit le délire des spectateurs dans L’Affaire Macropulos en se gavant de l’élixir de longue vie d’Emilia-Elina. Elle chantait tout. Elle avait de plus le don des langues, sans compter le feu et la cascatelle des vocalises. Elle était selon les cas, mezzo, soprano et alto, stupéfiant les amateurs. Etait-elle mezzo profonde, soprano colorature, contralto rêveuse ou alto cristalline ? Elle chantait comme personne le « Empio, diro, tu sei » et le « Va tacito » du Jules César d’Haendel , ressuscitant mieux que tout haute-contre, falsetto ou contreténor, l’or fantasmé, longtemps pur et solide des plus légendaires castrats. Le Lamento d’Ariana de Monteverdi lui allait aussi bien que le grand air d’Amina dans La Somnambule. La berceuse de Marie dans Wozzeck affolait toutes les larmes, l’obscénité de Lulu faisait chavirer les bas-ventres des messieurs et des dames, les lèvres de Carmen caressaient l’hystérie dans le sens du poil, l’air de la poupée des Contes d’Hoffmann robotisait l’auditeur. La suave agilité de son gosier fleurissait de redoutables, périlleux et impeccables contre-fa lorsque la Reine de la nuit chantait l’effroi. L’opera seria et buffa, le singspiel et la tragédie lyrique, le bel canto et le sprechgesang lui seyaient à son gré. Pascal Dusapin, Steve Reich et György Ligeti ne l’effrayaient pas le moins du monde. Andreas Scholl, le plus délicieux et puissant des contreténors, vint lui-même baiser ses pieds. Les compositeurs se bousculaient pour lui offrir un rôle qui la magnifiât. Seule Kaija Saariaho eut son imprimatur. Pour la Julia, la seule Julia, elle fit un personnage de déesse cosmique, au centre et au-dessus de son opéra Musique des ellipses, un rôle fait à sa démesure : elle fut toutes les Eve et les Gaïa des récits de créations venus de cent bibles et mythologies, accompagné par la basse Klaus Mektoub pour le bruit de fond de l’univers. A Bayreuth, elle fit bientôt Elsa, Brunehilde, Isolde et Kundry, vampant les plus revêches aficionados par son souffle, sa mémoire, ses masques naturels, sa profondeur, sa magie… Son da capo était redoutable, aussi attendu que le Messie, à la différence qu’il venait infailliblement, comblant de joie liquide les épidermes, les viscères et les synapses. Voix ronde et chaude, sans acidité aucune, sauf ce qu’il fallait parfois de fraîcheur citronnée, voix sensuelle, nerveuse et souple jusqu’au grave, souvent orangée, parfois pourpre, quelquefois bleutée jusqu’à l’azuré, et si généreusement cristalline quand il le fallait. Pas une voix d’oiseau mécanique, mais celle du corps caressé jusqu’au cœur troublé, une voix dansante, justement émue et superlativement émouvante. Il semblait que sa voix puisait dans le sang vineux des grands Bordeaux qu’elle goûtait, des Pétrus et des Pape Clément que religieusement elle sirotait, des Montrachet qu’elle infusait lentement de ses papilles à l’oreille enivrée jusqu’au coccyx, au nerf érecteur, au clitoris soudain savant des fans. On aurait donné ses richesses, ses cuisines, ses enfants, ses couilles, sa moelle épinière, sa vie même, pour l’entendre rien que pour soi… Tout chanter et tout manger étaient sans cesse à la mesure de sa voracité. On commençait à croire qu’elle pourrait également interpréter les rôles de Faust et de Méphistophéles. Mais le monstre sacré d’un mètre cinquante neuf ne daigna pas offrir ces plaisirs à ses fans.

        De restaurants viandeux en cocktails salés, de réceptions sucrées en déjeuners briochés et pantagruéliques, où les humoristes imaginaient qu’elle n’allait faire qu’une bouchée de Guy Savoy, Ferran Adrià, la Mère Poulard et les frères Troisgros, elle paraissait ne pas prendre un gramme ; où le mettrait-elle d’ailleurs sur une ligne aussi parfaite ? A moins que, dans le secret bien gardé de son appartement parisien, elle pratiquât un régime draconien de sylphide : bouillon de navet, demi filet de perche au citron, fraise unique et sans sucre pour seule gloire journalière de son appétit…

        On sut, par on ne sait quelle indiscrétion, qu’elle donnait parfois des dîners. Nombreux furent ceux qui auraient donné jusqu’à la chair leur placenta originel pour y assister, ne fût-ce qu’au titre de spectateur. Lassée des questions dont on taraudait ma sagacité professionnelle, je résolus de m’y faire inviter. On ne refuse rien à sa Muse, n’est-ce pas… Même si j’ignorais comment je l’avais si bien inspirée (à moins qu’il s’agisse d’une intrusion d’une de mes collègues dans la sphère réservée de mon influence) je savais comment, d’un coup sec et bref, couper la corde vocale qui la suspendait au génie.

       Je n’eus pas besoin d’un tel argument. Il me suffit de l’aiguiller sur le sous-sol B 3 de la bibliothèque du couvent San Stefano de Venise, où, parmi les moisissures des missels pisseux, gisait le manuscrit que cherchaient désespérément les musicologues : Le Phaéton de Cremonini. C’était un vague contemporain de Vivaldi, prêtre albinos, trousseur de fioles et de jupons crasseux qui mourut prématurément de la petite vérole : c’est moi qui la lui ait envoyée tant il refusait de composer un second opéra. Son unique chef-d’œuvre, une seule fois représenté (il en avait caché le cahier, déçu qu’il fût par l’exécution) avait incendié les chroniques. Phaéton était en effet destiné à une basse profonde pour Apollon, mais surtout à un castrat pour le rôle titre. Parmi des difficultés vocales sans nombre que l’on comparait aux Trilles du Diable du fameux Tartini, l’air immense de l’ascension du char du soleil, de l’affolement des chevaux, puis de la chute du fils intrépide, avait brûlé la voix de celui qui s’y était essayé, pourtant doué d’un brio qui fit se pâmer une assistance réduite en cendres.

 

Dirk de Quade van Ravesteyn : Allégorie de la Musique, 1600,

Kunsthistorisches Museum, Wien.

 

       Une fois qu’elle eût la précieuse partition entre les lèvres, je fus son obligée à la vie à la mort… Imaginez Julia sur le point de ressusciter un rôle mythique après trois siècles. Avec une faim sonore digne de Tantale, elle absorba les portées et les notes comme on engloutit la chair des huitres avec leurs perles pour mieux briller de la phosphorescence d’un chant solaire jusqu’alors inconnu. Elle confia l’orchestre à Jean-Marc Spinosi qui avait recréé quelques dizaines d’opéras du Prêtre roux. Il ne pourrait faire moins pour le Prêtre albinos.

        Quand à la Fenice les trilles dépassèrent les contre-la avec la vélocité de la folie, sans nuire un instant à l’intelligence du texte, le public suspendit son rythme cardiaque jusqu’à la limite de l’infarctus. Mille juliesques langues de feu parurent jaillir de la bouche de l’extatique cantatrice jusqu’à lécher d’amour les conduits auriculaires et les viscères les plus secrets des auditeurs en pamoison. Et lorsqu’elle retomba, comme le fils trop intrépide d’Apollon, du ciel du théâtre à machines sur le sol caverneux de la scène, on crut un moment qu’il ne restait plus que des cendres à venir pieusement recueillir…

       Les fleuristes de la Vénétie entière avaient ce soir là fait fortune. Ce n’était pas une morte que l’on couvrait ainsi de fleurs, mais une bien palpitante, vivante, riante Julia qui crevait la tempête des pétales en croquant celles qu’elle savait être toutes comestibles,  menthes et pensées, achillées et capucines, acacias et glycines, au-dessus de la basse continue des applaudissements à s’en rompre les paumes jusqu’aux omoplates…

       Il fallut à Julia un cortège de police pour franchir les portes des loges, pour descendre les degrés du théâtre, pour s’engouffrer dans une voiture sans que les inconditionnels de son triomphe se pressent contre son corps, la dévorent des mains, des baisers et des dents, au travers du corset des uniformes, comme s’ils voulaient en un cannibalisme inconscient et sacrificiel ingérer la substance miraculeuse de la Diva et de sa voix…

        Je fus donc une des rares invités de ce cocktail privé. Car dans le nouvel et, cela va sans dire, vaste et luxueux appartement de Julia, un salon de réception, entre un piano à queue Steinway et un clavecin Ruckers, offrait les bras ouverts de ses divans et les poitrines bombées de ses tables à quelques élus gourmets. Celle qui savait chanter depuis l’Eurydice de Monteverdi jusqu’à La Mort à Venise de Britten, opéra dans lequel elle s’était adjugée la voix de contre-ténor de cet autre Apollon, savait à l’évidence recevoir. Il fallait bien que quelque autre Muse concurrente et un peu salaupiote se soit mêlée de ce talent…

         Là étaient quelques personnages fantomatiques dont on aurait pu se demander s’ils venaient à un bal masqué plutôt qu’à un diner. Vêtu de rouge et noir, alors qu’habituellement son habit était aussi falot que son visage, l’impresario, connu pour être d’une discrétion de rase-murs, inattaquable, injoignable, de notre cantatrice affectait alors une aura méphistophélétique risible. Trois jeunes filles pâles jusqu’à l’excès étaient affublées de tailleurs blancs monacaux et paraissaient la suivre comme les servantes, les vestales d’un culte démodé. Le chef d’orchestre en chemise verte sur un pantalon jaune paille n’orchestrait visiblement ici rien du tout de ses mains désemparées. Une demi douzaine de vieux messieurs et de vieilles dames en smokings bleutés et Chanel roses semblaient pépier du haut du rocher des siècles, ruinés et cependant marmoréens, solides au point d’adresser un éternel sourire d’ironie à tout soupçon d’avalanche matérielle ou temporelle. Qui étaient ces Parques grotesques ? Les oncles et les tantes qui ont assuré mon éducation, payé mes études en Suisse, mes classes du Conservatoire, me dit-elle, sans préciser lequel…

       -Le dîner est servi, criailla le chœur des Anciens en tirant sur deux cordes de théâtre qui ouvrirent un vaste rideau pourpre sur ce qui ne fut, à ma grande surprise, qu’un cocktail de viandes. Viandes crues sur des planches, viandes cuites froides sur des feuillages, viandes en gelée sur des banquises de glace, viandes tièdes sur des assiettes chaudes, viandes frémissantes et caramélisées sur des poêlons rougis au feu… Viandes blanches de volailles, viandes roses de porcs et de veaux, viandes rouges de bœufs et de corridas, sans compter des nuances de carmin et de grenat que je n’avais jamais vues au monde.

        Ce qui ne sembla pas décourager les goulus vieillards aux ongles et aux canines goulues qui précédèrent même La Julia selon une étiquette qui paraissait aussi bien réglée qu’imparable. Sans compter qu’il fallait se servir avec les doigts, y compris pour les bouchées brûlantes qui paraissaient ne causer aucun dommage aux épidermes depuis longtemps cuirassées de la bande des antédiluviennes Parques.

       Pendant ce temps, sans perdre un instant l’art de la manducation et de la déglutition, sans interrompre le ballet de ses dix doigts vers ses deux mâchoires, La Julia indiquait de sa voix immanquablement chantante les noms des mets ainsi miraculeusement offerts : viandes de cygne au perlier d’eau, chevreuil au jojoba acide, singe à la fraise des savanes, sanglier au réalia de Provence, mystère de viande innommée au Margaux, tartare d’ennemi à l’ail, caille au pépin de sein de Smyrne, œil de loutre au sang d’agneau, magret de tadorne sur lit de pommes, surprise de viande innommable au sang de bœuf, jambon de rat aux truffes, filet de pigeon mêlé de confiture aigre douce, corde vocale d’alouette au cerfeuil, inventivité de viande dont on taira le nom au sel rose de Ré, aileron de requin au chorizo, faisan mariné dans l’ambroisie, création de viande dont il ne faut pas prononcer le nom au airelles de Finlande, toutes gastronomiques inventions que Julia identifiait comme une œnologue experte en plaçant des mimiques vocales irrésistibles à chaque bouchée…

      Et parmi ces plats étranges et colorées où l’on avait inventé des sculptures buccales inconnues, comme venues des Mille et une nuits, et des goûts aussi merveilleux que le chant de la Diva, on ne buvait que vins rouges ; et, pour les inconditionnels des ligues antialcooliques, des litres de jus de groseille, cerise, cassis et autres betteraves.

          Le chef d’orchestre, voyant probablement que j’étais la plus circonspecte, s’approcha en me glissant -le pauvre chéri que j’avais pourtant daigné favoriser de mon inspiration, fulgurante, il faut l’admettre- qu’il était végétarien. Je ne pus retenir mon rire en notant qu’au moins il ne mourrait pas de soif. Sans toutefois lui laisser imaginer que nombre de ses boissons aux carafes rougeoyantes était sans nul doute des jus de viandes. Sinon du sang.

        Derrière les plats déjà dévastés -j’avoue que je contribuais avec une ardente politesse à cette hécatombe- des assiettes noires quadrangulaires laissaient reposer des muscles entiers aux dimensions diverses. Malgré la taxinomie distribuée par notre Diva -biceps de lièvre à l’origan, triceps de laie aux morilles, Prostituée de biche au jus, rumsteck de panthère aux myrtilles, Inconnu de la plage, foie de crocodile au naturel, Impensable de songe au cri, Sein de sirène tranché, langue de vipère au ketchup, pénis d’orteil, testicule de cerf de Patagonie, nerf érecteur d’Adonis, corde vocale de Sainte-Cécile, pubis au sang de Roméo, pupille en gelée de Don Juan, proie de pédophile au jus de phallus impudicus, fesse de fée au cobalt- j’avais crainte de devoir regarder certains des ces esthétiques morceaux comme des muscles, des organes et des viscères d’enfants et d’adultes sur l’écorché des planches anatomiques.

          Cette gourmandise pour les corps goûtés, dévorés, me parut alors une sorte de cannibalisme culinaire raffiné quoique un peu répugnant. Et si l’on observait les vieillards, quelque chose comme une seconde jeunesse paraissait les électriser à mesure que leurs crocs, qui ne ressemblaient en rien à des dentiers de cacochymes, se hérissaient de lambeaux musculaires, que leurs mentons et leurs plastrons dégoulinaient de sangs divers et variés. Quand à l’imprésario, Monsieur Personneum en personne, il ne mangeait ni ne buvait, regardant avec une neutralité sans bornes le combat de gladiateurs se livrer dans l’arène de la salle à manger entre les viandes mortes et les viandes vivantes. Déjà il ne restait rien dans aucun plat, lapé jusqu’à la consommation des siècles. Le silence des mastications, des déglutitions et autres claquements de canines et de langues n’était plus dominé que par les petits cris orgasmiques et dodécaphoniques venus des lèvres roses et de la gorge de pigeonne de Julia Ventosa y Calvell. Qui n’était plus que chant lyrique pour avoir béatement terminé l’assiette de langues de rossignols aux pétales de rose, notre Diva, La Julia !

          Qui donc était à l’origine de ce contrat faustien ? L’une parmi nous ? Quelle Muse infâme aurait pu s’arroger l’impossible droit de marcher sur mes prérogatives ? Quelque Dieu d’une religion concurrente ? Depuis combien de temps duraient ces festins de viandes étranges et indispensables ?

         Trois jours plus tard, le signalement de la viande suspecte par David Xemeneies à la Food and Frais, révéla au travers des analyses, puis des enquêtes policières éclairs et ADN diligentées, que cet aréopage lyrique réuni autour de Julia Ventosa y Calvell se nourrissait de viandes humaines : plus exactement de jeunes corps disparus, enlevés et dépecés vivants par on ne sait quels maniaques grassement payés… Etait-ce là le secret de la voix de la Diva ?

         On ne retrouva jamais Monsieur Personneum. La Cerbère à faciès de lesbienne outragée venait de rejoindre les bords fumant du Styx au moyen d’un providentiel accident cérébral. Les six vieillards crevèrent très vite, de faim sembla-t-il, car ils ne pouvaient plus rien absorber, ou plus exactement plus rien d’autre. Les vestales n’étaient que de niaises apprenties cantatrices à qui l’on n’avait rien dit, sauf de ne toucher sous aucun prétexte aux viandes innomées et à celles sur les plats noirs. Julia Ventosa y Calvell se mourait dans un obscur hôpital militaire d’une chronique extinction de voix. Depuis l’heure où l’on annonça son décès, qui scandalisa les âmes qui la voyaient ainsi échapper à son procès et fit pleurer à larmes folles les aficionados, on ne trouve plus, parmi les cacophonies des orchestres et de ses partenaires, qu’un vide blanc sur les sillons des enregistrements qui avaient voulu recueillir son chant. Charron, dans sa barque, peina un peu plus sur sa rame et sous le poids sous estimé des morts, de la frêle Julia au sang pesant, qu’il dut cette nuit là charrier sur l’eau lourde. Dès la rive noire, les attendaient mes terrifiantes collègues en divinité, les Bienveillantes, ainsi nommées par antiphrases, ou Furies si l’on préfère, celles qui sont aussi vieilles et furieuses que le crime qu’elles persécutent, et dont pour le bonheur de cette infernale cargaison je vais prononcer les noms aux pouvoirs vengeurs et déments : Mégère. Tisiphone. Alecton.

 

Thierry Guinhut

Extrait d’un roman à paraître : Muses Academy

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

 

Laurent de la Hyre : Allégorie de la Musique, 1649.

 

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14 avril 2012 6 14 /04 /avril /2012 11:55

 

El Pueyo de Araguas, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Muses Academy

 

XVII

 

 

Récit de la juge éloquente :

 

Polymnie ou la tyrannie politique

 

 

 

       « All men are alike in the poetic genius », disait William Blake. Me voici, Polymnie, Juge éloquente et Docteur de la Loi, Juge d’instruction et d’assises des libertés et des tyrannies, vêtue de toge noire et d’hermine, pour instruire parmi vous le procès, votre procès, du plus retors, ébouriffant et répugnant criminel de notre temps. Mais n’allez pas croire, perfides consœurs Muses, et saligauds audispectateurs, que comme Pilate vous allez vous en laver les mains avec l’eau la plus pure, et vous les essuyer ensuite avec le linge le plus blanc pour y abandonner ou y vénérer la sale trace de l’infamie, comme Véronique et son voile essuyant le Christ. En mon héroïne, vous allez reconnaître vos instincts les plus immondes, vos crimes les plus vrais, vos ambitions les plus basses. Cette criminelle, cette Richard III en jupes-pantalons, pourtant nommée Pan Crespès, jugez-en, c’est mon accusée, c’est ma victime, c’est vous, c’est moi.

       Pan Crespès naquit à Fiume, sur les bords poétiques de l’Adriatique. Une généalogie compliquée d’aristocrates oublieux de leurs devoirs, de prêtres luxurieux, de moniales abusées, de prostituées picaresques jamais assouvies, ni par l’argent ni par le stupre, de délirantes visionnaires brûlées sur les bûcher, puis de pauvres hères sans pouvoir ni imagination, courbés pendant des siècles sur une terre peu nourricière, sur les ordures napolitaines et les ateliers du cuir milanais, présidèrent à la naissance d’une chétive drôlesse à laquelle le gynécologue accoucheur ne laissait guère d’espoir, ni de force physique, ni d’élan mental… Scolarité médiocre parmi des maîtres français (ses parents avaient émigré les semelles de corde aux pieds) aussi petits que scolaires, éducation familiale à la va comme je te pousse les taloches, les raisonnements boiteux, les tautologies et les lourdeurs péremptoires.

        Elle n’avait d’abord guère la vivacité de son Dieu tutélaire : pas de sabots étincelants sur la pierre, pas d’œil pétillant au travers des mèches bouclées. Seul son occiput aurait pu porter les courtes cornes de cet entêtement qui plus tard se changea en détermination. Jeune fille malingre aux cheveux plats et gras, au faciès boueux, elle n’attirait du sexe fort que la faiblesse des quolibets, des crachats dans des préservatifs qu’on lui jetait à la tête depuis le fond de la classe… Elle ne lisait pas, n’avait pas d’amis, ne vivait pas ; elle ne devenait pas obèse malgré son appétit rageur pour des nourritures que la gastronomie n’aurait regardé qu’avec l’œil du vomi, en particulier son légendaire bâton de réglisse usagé…

       Pourquoi suis-je laide, bêtasse, molle, se demanda-t-elle lorsque l’éclair de la lucidité lui tomba sur la nuque (sûrement s’était-il trompé d’adresse). La chape de smog de l’absence de pensée rembrunit aussitôt les mordantes rides d’expression de son front taurin. Pourtant, ses résultats scolaires étaient affublés de chiffres corrects. Il faut supposer qu’elle ne faisait que ce qui était demandé, rien d’autre, pour se protéger de ces ennuis inutiles qui auraient pu contribuer à briser la coquille de polystyrène dont elle entourait son apathie. Les filles l’appelaient « Tête de pou », les garçons « Pan dans la gueule ».

        Un matin que ses voisines de préau jouaient à l’oracle des mots, elles l’invitèrent, sûrement pour l’humilier, à ouvrir le dictionnaire et y poser son doigt. Quand les autres étaient tombées sur « poupée », « fleur », « fortune », elle vit : « avarié ». Conclusion, il valait mieux ne pas lire (le travail scolaire n’était pas lire mais obéir). Solitaire comme un chien bâtard, elle se renfrogna une fois de plus en mordant son habituel bâton de réglisse. Pourquoi, deux jours plus tard, ramassa-t-elle ce livre qui baillait dans une poubelle du centre ville de Lyon ?

        « All men are alike in the poetic genius », lut-elle soudain. Elle avait assez d’anglais pour la chose. Mais le sens ? Elle sut alors qu’elle n’était pas « alike ». Il devait y avoir une erreur dans l’univers. Le reste du livre -il était de William Blake- ne l’enrichit guère, hallucinant et incompréhensible, aussi le lendemain, le rendit-elle à sa native poubelle. 

        Mais le ver rongeur était dans le fruit, si avarié fût-il. Si les hommes sont semblables dans le génie poétique, comment expliquer que je ne sois ni belle, ni capable de répartie brillante, encore moins susceptible d’enchanter le monde autour de moi ? Pourquoi autour de moi cette injustice de l’intelligence, de ceux qui comprennent et qui apprennent vite, qui ont une mémoire disponible et aisée, des idées brillantes et originales, qui cassent la doxa et les préjugés, qui en un mot peuvent créer du nouveau, quand d’autres, tant d’autres ne peuvent rien de tout cela… Pourquoi Blake a-t-il pensé cela, alors que je ne pense rien ? Il avait du génie et moi pas !

        Elle décida alors qu’elle aurait du génie. Ou plus exactement que personne n’en aurait plus qu’elle. Qu’il y avait une injustice insondable à corriger par l’égalité. Et qu’elle allait être celle qui parviendrait à ravaler les inégalités. Pour cela, elle comprit qu’il lui fallait travailler plus que les autres, briller sans éclat dans toutes les matières scolaires, étudier le droit, faire Sciences Politiques. Etonnamment, elle gagna un respect méfiant et bovin de la part de ses parents en bossant comme une bête, en buchant comme une tâcheronne, en travaillant comme une intellectuelle précise et complète. Elle comprit également que ce n’était pas en brûlant son énergie dans le maigre milieu bouffi de suffisance qui l’entourait qu’elle parviendrait à imposer la vérité. Fût-ce par la force. Il lui fallait attendre d’avoir les connaissances et les réseaux nécessaires à son projet grandiose. Avancer masquée. Qui eût cru que cette tête de pou, sortie du rude tamis de l’élitisme républicain, allait intégrer Sciences Po Paris? Là encore, comme dans ses années lycéennes, elle progressait en silence, se gardant bien de mettre ses idées à l’épreuve de ses condisciples qui la fuyaient respectueusement, ou plutôt avec la crainte que l’on éprouve devant la placidité des monstres.

        Nul n’ignore qu’en 1981, date historique de la déculottée des Conservateurs, la France élut une Présidente libérale. Aussitôt, Sophia Calliope s’entoura d’un gouvernement restreint : une Garde des Sceaux nommée Polymnie, Clio ministre de l’Economie et des Finances, Euterpe à la Culture et Communication, Uranie à l’Aménagement du Territoire, Terpsichore à la Santé, Thalie à l’Education, Erato aux Affaires étrangères, Melpomène à la Police et la Défense.

         On attendait de cette aristocratie des Muses, de ce gouvernement féminin une juste et douce évolution des mœurs. Il fallut bien cependant user non seulement de la conviction, de la persuasion, mais aussi de la fermeté, quoique en restant strictement dans les limites constitutionnelles, pour imposer des réformes libérales, dans les mœurs aussi bien qu’en économie. Ainsi, tout, ou presque, prospéra, si bien inspirés par notre Gouvernement des Muses que les citoyens étaient… Car tout en diffusant l’inspiration, elles faisaient confiance à leurs initiatives. Les interventions des Muses devinrent discrètes, loin du l’état monstre ou providence. La police de Melpomos sut faire respecter un ordre et une liberté fluides avec une force impeccable et gantée de velours. La justice rapide et sensée de Polymnie eut des prisons humaines d’où l’on pouvait ressortir lavé et prêt à servir la multiplicité des Muses en même temps que la multiplicité de ses bonheurs. Pourtant, la libre prospérité, si elle profitait au plus grand nombre, laissait derrière elle non seulement ceux qui n’avaient pu ou su en profiter, mais plus encore ceux que la prospérité d’autrui paraissait diminuer, même si la leur croissait de manière convenable. Qui eût cru que la prospérité générale entraînât l’envie ? La réussite du gouvernement des Muses était insupportable à ceux que leur ressentiment  poussait à haïr celles qui avaient fait la preuve de la fausseté de l’idéologie dirigiste, colbertiste et postmarxiste.

       En 1988, suite aux menées des conservateurs qui trouvaient que la liberté des autres menaçait leur nostalgie et feu leurs privilèges de capitalistes non libéraux, suite aux lazzis des communistes qui ne s’étranglaient jamais autant que devant le libéralisme des mœurs et des activités, l’individualisme et la réussite d’autrui, y compris lorsqu’ils leurs profitaient, la campagne électorale qui devait assurer un triomphe au gouvernement sortant fut rien moins que troublée : collectifs clairsemés et bruyants parmi les rues, partis d’autant plus criards qu’ils étaient aux abois, piquets de grève des délinquants que la police et les juges empêchait de prospérer, sans abris et drogués qui refusaient d’user des libéralités humanitaires du gouvernement et des charités privées, nostalgiques d’une utopie qui ne pouvait s’incarner dans le réel, folkloriques opposants aux Muses qui espéraient substituer la tyrannie médiocre de leur pouvoir sur autrui à la grandeur bienveillante de mille pouvoirs laissés aux responsabilités individuelles…

        Survint alors la splendide réélection de l’aristocratie des Muses. On peut légitimement se demander ce qui poussait dans les rues les gorges enrouées et égosillées des manifestants au cours de cette seconde période de prospérité économique et des libertés. Plus que la prospérité, ils voulaient le pouvoir des saints, ils voulaient l’ivresse du martyre, ils voulaient offrir la perspective perdue de l’utopie, ils voulaient dire qu’ils savaient où était la vérité unique de la collectivité. Du moins c’était l’argument le plus rationnel qu’ils puissent montrer avant la pulsion de mort et la soif de guerre. Pour eux, en effet, cette prospérité tant vantée était une insulte à la nature avant son extinction, une acmé du capitalisme sans partage, où la richesse aiguisait une concurrence effrénée. Ils voulaient l’absolu. Un seul pauvre, chômeur ou délaissé était la preuve de l’échec d’une civilisation fondée sur les puissances de l’argent. En fait, ils n’étaient que quelques uns à dénoncer cette ploutocratie arrogante, cette aristocratie injuste, pour reprendre leur rhétorique, mais ils suffisaient à divertir de leur pittoresque les écrans et les journaux, à faire peur autant qu’envie au moyen de leur jacquerie bruyante et colorée qui  paraissait à quelques uns être investie d’un sens supérieur de la vie… Cependant, ces hordes professionnelles, aussi peu nombreuses que peu infleuentes, n’auraient pas prospéré comme elles le firent bientôt, sans une curieuse et géniale oratrice et politique…

        Au cours de cette législature maigrement troublée, lors d’un scrutin partiel -suite au décès inspiré d’un député conservateur- un candidat du Parti Communiste fut élu (un de ces député-maires de la banlieue rouge qui s’ingénient à écarter l’implantation des entreprises pour favoriser la pauvreté dont ils font leur terreau). David Doubs, le seul de ce parti obsolète à figurer dans l’hémicycle, eut l’heureuse idée d’aller fouiller, pour reprendre ses mots, dans cette élite venue des bas-fonds méprisés. Il y puisa Pan Crespès que personne ne connaissait, pour la nommer sa suppléante, en même temps que son attachée parlementaire. Deux mois plus tard, après qu’en un discours marquant il eût fustigé les inégalités sociales et financières -ce genre de scie marchait toujours auprès de quelques esprits obtus- avec une furia hystérique et un rouge érythème facial qui lui valurent les honneurs de la télévision et ceux de figurer parmi les listes du baromètre des personnalités en vue, après qu’il eût montré en son assistante l’exemple des réprouvés de l’esthétique du capitalisme, David Doubs mourut d’un coup, d’un rare empoisonnement intestinal dû vraisemblablement, selon le légiste, à l’ingestion d’une côte de porc avariée, comme Mozart. Il se targuait d’un estomac de bronze, mangeait les restes laissés par le grand capital, laissait moisir son frigo… Les mauvaises  langues dirent que le fiel de son discours l’avait tué.

       Pan Crespès sauta sur l’occasion comme la faim sur le pauvre monde pour se présenter comme son successeur. D’après elle, cette mort était due aux puissances d’une industrie agroalimentaire qui ne visait qu’au profit financier au détriment de la santé populaire. On fut stupéfait de la vigueur de l’éloquence d’une inconnue que les initiés n’osèrent plus appeler « Tête de pou » et dont le seul vice connu était son bâton de réglisse parfois mâchonné. D’autant qu’elle se targuait de sa différence esthétique pour incriminer le monde d’inégalités dans lequel nous vivons :

         -Devant l’Orgueil de l’aristocratie, il est naturel que naisse l’Envie de la démocratie. Peut-on empêcher le désir d’égalité ? Cette présidence des Muses cumule tous les pouvoirs : exécutif, législatif et judicaire, certes. Mais pire encore, voyez les privilèges indus que confèrent les pouvoirs de l’inspiration ! Qui, parmi nous, peut atteindre aux qualités, aux talents et aux profits outrageants dont jouissent les neuf Muses qui nous gouvernent ? De plus, à l’aveugle, comme Eros et Plutus, elles distribuent parmi nous la beauté et l’argent, l’habileté manuelle ou les qualités intellectuelles, pour en léser le plus grand nombre. Et contrairement au préjugé commun, on ne leur doit rien, à ceux qui réussissent et par là permettent à l’humanité de sot disant progresser. Car ils ne le peuvent que parce que les Muses leur ont tout donné, volant ainsi les dons à ceux qui en sont honteusement dépourvus. Aucun mérite ne leur revient, en tous cas bien moins qu’aux pauvres lésés de l’intelligence et des dons, eux qui ont le vrai mérite d’assumer leur médiocrité, leur imbécillité, leur paresse, leur pauvreté, toutes choses dont ils ne sont pas responsables. En effet, l’ayant hérité depuis le berceau de la reproduction muséale, génétique et sociale, ils ne peuvent s’en extirper, au point qu’ils soient condamnés à rester des exclus des Muses, des prolétaires bafoués des arts, des chômeurs de l’inspiration…

      Ne voyez-vous pas que la dictature de cette oligarchie est aussi arbitraire qu’injuste, distribuant par les couloirs étroit du népotisme le don des langues et de l’économie, offrant le don des arts et de la parole à leurs chéris, leurs préférés, ou, pire, selon le hasard et l’injuste fortune… Les Muses, en inspirant les uns, en leur distribuant une culture élitiste et exclusive, vident les autres de l’inspiration nécessaire pour jouir et briller. Nous, petits de l’inspiration, malheureux du bonheur, miséreux de la carte de crédit, bafoués de l’intelligence, nous subissons la tyrannie la plus injuste de l’Histoire : celle de l’inspiration inégalement répartie, celle de cette inspiration dont nous ne voulons plus, que nous rejetons, vomissons… Afin de rétablir avec moi, Pan Crespès, cette égalité qui grandira enfin les petits, les pauvres en esprit que nous sommes !

        C’est de ce discours inaugural que l’historien Siméon Goldsberger, dans son ouvrage Le Rationnel dans l’Histoire, date ce qu’il appelle « le glissement vers l’irrationnel », quoique d’autres soulignent que cette irrationalité lui était antérieure, voire perpétuellement constitutive de l’Histoire.

         Déjà Pan Crespès faisait preuve d’un charisme insidieux, d’un charisme prenant, du charisme ravageur de l’avalanche noire et désirée… Sa laideur avait quelque chose d’écœurant : la marque de la fadeur au plus étroit du terme, à laquelle pourtant certaines -et certaines- étaient sensibles, comme un charme secret qui les pouvait persuader qu’elle était la marque indélébile des sans beauté, des sans grade, des sans inspiration ; la plupart de nous tous en fait. Car nous pouvions tous trouver quelqu’un qui avait plus de dons que nous. Et la trouvaille de son coiffeur ne fut pas pour rien dans sa métamorphose : une petite mèche noire malpropre qui lui barrait le front et accrochait les cœurs malades à elle. Le plus surprenant était l’absence de charisme de sa voix : couineuse dans les aigus, gutturale et crapoteuse dans les graves, aux inflexions faites d’à-coups et de vagues de fond violentes. Les froids observateurs, s’il en restait encore d’assez nombreux, ne comprirent pas que c’était justement l’infamie de cette oralité bestiale, la passion perpétuellement et obscènement caressée, cassée et éructée, qui se faisaient le moteur des adhésions populaires, voire, déjà, de certains intellectuels que le peu de succès de leur démarche alambiquée reléguait dans l’ombre du ressentiment.

        Elle fut élue en effet. On n’avait jamais vue une si laide créature à l’Assemblée Nationale. Elle paraissait à distance sentir la sueur, les pieds de porc et le souffre rance. Une haine froide semblait sourdre des ses yeux fixés sur ses congénères comme la gluance marron de la limace sur le marbre blanc des Vénus. Ce qui, de sa part, était un calcul : la haine qu’elle allait susciter chez ses pairs allait se retourner contre eux en un imparable argument.

        -J’ai la haine. Nous avons la haine. J’ai la haine de la richesse, de la richesse d’argent, de talent et d’inspiration. Savez-vous combien j’ai dû sacrifier ma jeunesse pour parvenir à cet emploi et à cette candidature ? Combien j’ai du essayer de crachats physiques et moraux, de harcèlements sournois tout au long de mes études ? Non pas pour faire étalage de mes talents, mais pour parvenir à une position qui permette de faire entendre la vraie voix, notre vraie voix, celle du peuple ininspiré, la juste revendication de ceux qui ne sont ni inspirés par le talent, ni par l’intelligence supérieure, ni par l’argent… Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage : pas d’amitiés, pas de loisirs ni de sorties, pas de joies, seul ce laborieux travail intellectuel (sociologie, histoire, philosophie politique, culture générale, droit et économie, sans compter l’anglais et l’allemand, tout ce cependant qui n’est rien devant la souffrance de tous les inégaux). Sans compter celui manuel de décharger des cageots de légumes sur les marchés populaires pour payer ces études, études qui n’ont pas été au service de ma réussite qui n’est rien, mais au service de tous, vous les démunis, les pauvres, les déclassés… Voyez comme à l’Assemblée la haine suinte de la classe entière des députés contre moi. Qu’importe que ce soit contre moi. J’y suis habituée. Mais le vrai est que c’est contre le peuple des désinspirés que cette haine se cristallise. Vous êtes méprisés parce qu’à côté d’eux vous n’êtes rien. Rien que leurs déchets, les écales des noix qu’ils ont mangées. Ils ne vous flattent que pour conserver et augmenter leurs fonctions et leurs privilèges. Ils sont la négation de l’Egalité, de celle qui devrait être la votre, vous les moins payés d’argent, d’intelligence et de superbe, vous que les banques pressurent, que l’argent sépare de la satisfaction, que les inspirés séparent de la communauté !

 

Domenico Beccafumi : Allégorie de la Justice, 1529-1535, Palazo Publico, Sienne

 

        C’est ainsi qu’alors Pan Crespès put fonder le Parti Anti Muses. Sa conquête de l’Egalité s’élança vers la gloire avec un succès bientôt fulgurant. Son discours inaugural avait enfiévré les populations, bien qu’il fît rigoler les nantis qui pensèrent l’oublier aussitôt. Hélas, il fallut bien qu’il effrayât non seulement ceux qui paraissaient les plus directement menacés, mais aussi ceux qu’un peu de discernement n’avait pas quittés. Ce réquisitoire contre la société, les institutions, et les vertus morales de l’inspiration leur parut signer la naissance l’égalitarisme le plus tyrannique. On n’entendit alors plus parler que du PAM de Pan Crespès !

         Au cours de son fameux Discours de Reims, elle affuta son réquisitoire contre l’injustice de la répartition de l’inspiration parmi les hommes, trop chichement allouée par les Muses. Cet arbitraire du don des Fées n’était ni la récompense d’un effort, ni le résultat de l’amour d’autrui. Seule une injustice native, génétique ou sociale fournissait le droit, d’être heureux ou malheureux, irrémédiablement. Quant à l’individualité de l’inspiration, elle était une insulte à celui qui en était exclu, une violence envers la solidarité populaire… Exigeant l’établissement de l’égalité de l’inspiration pour tous, et la fin immédiate de l’excès d’inspiration qui chapeautait la tête des privilégiés sans cesse caressés par les neuf sœurs, Pan Crespès lançait sur les Muses honnies les fusées chargées de missiles de ses actes d’accusation :       

      A Calliope d’abord, elle reprochait d’être au-dessus des Muses et à fortiori de tous. D’être la plus belle et la plus inspirée. De recevoir la part royale venue des dieux.

      A Polymnie d’être la tyrannique ministre de l’injustice, non seulement de celle qui perdurait parmi les cours de justice et sur le sol du peuple, en poursuivant par exemple les pauvres délinquants qui n’étaient inspirés ni par la vertu du travail ni par celle de l’honnêteté, mais aussi Garde des Sceaux de cette abondance d’inspiration qu’elle ne versait qu’à bien peu d’élus sur le parquet des palais de Justice et dans les universités de Droit.

      A Clio d’être la ministre ploutocrate de la richesse qui pleuvait comme une manne au-dessus de la bouche ouverte de quelques uns sans déborder plus de quelques miettes aux nécessiteux que nous sommes tous.

       A Euterpe de ne verser la Culture et le don de communiquer qu’à quelques artistes qui agrégeaient autour d’eux la masse du succès ou l’aura du poète maudit.

       A Uranie un aménagement du Territoire absolument dépourvu de rationalité et d’équité. Pourquoi des villes saines et ventées par l’air pur des forêts et des mers alors que d’autres souffraient de pollutions et d’encombrements, pourquoi certaines étaient-elles irriguées par des  autoroutes fluides et des canaux charmants, bâties de splendeurs architecturales, quand d’autres ne fournissaient que le déterminisme des laideurs, des incommodités, délinquance et autres travaux débilitants, dégradants…

        A Terpsichore d’offrir et de refuser la santé avec l’arbitraire le plus total. Pourquoi celui là mourait-il à cent douze ans, qui plus est dans son sommeil, après une vie exempte d’accident et de maladie, alors que tant d’entre nous succombent à des cancers et autres sidas, sans compter mille souffrances et invalidités qui frappent jusqu’aux plus jeunes…

        A Thalie de distribuer l’Education par des maîtres aux qualités et compétences disparates, sans compter les dispositions intellectuelles et comportementales inégales aussi bien socialement que culturellement des élèves et des étudiants, inadmissible gestion de l’égalité des chances…

       A Erato d’offrir aux pays amis les relations les plus courtoises, voire les aides les plus généreuses alors que les autres se voyaient méprisés, bafoués, sinon menacés.

        A Melpomène d’inspirer une police qui abusait de l’insulte raciste et anti-jeune, des violences, de la loterie de l’emprisonnement et des meurtres impunis, sans compter la pléthore de coûteux procès verbaux vidés à sac sur le bas peuple contribuable à merci.

            Et, au Gouvernement des Muses tout entier de n’inspirer le talent, la beauté, la santé et la richesse qu’avec parcimonie et inégalité. Le système de la vie et de l’économie tout entier était à revoir de fond en comble, à balayer et récurer pour élever une utopie enfin raisonnable : celle de la justice esthétique, sociale, sanitaire et talentueuse…

          Le réquisitoire à boulets feux et aux arguments spécieux parut convaincre toutes les oreilles. Toutes les bouches répétaient à l’envie ces barbarismes faciles et péremptoires. Dès lors la côte de popularité de Pan Crespès frôla les sommets de l’enthousiasme. Au moins, alors, chacun se sentait inspiré par Pan Crespès et non par d’injustes inspiratrices. Ce qui était un bel argument dans les mains des ses lieutenants, de ses plus chauds partisans dont le nombre croissait comme grêle en l’orage…

         Car le PAM avait son logo : le triple éclair rouge pour ses trois lettres. Et bientôt, l’autre nom de ce Parti qui paraissait avoir le don d’ubiquité, le PEG, ou Parti de l’Egalité, eût aussi son logo : le rose signe égal. On les voyait fleurir sur les banderoles des manifestants, sur les drapeaux, fanions et flammes qui partout s’agitaient, sur les tee-shirts pour l’été, sur les bonnets et les cagoules intégrales pour l’hiver et pour les hordes des délinquants qui brisaient les vitrines des magasins, pillaient les richesses des possédants pour se les redistribuer en bons Robin des bois qui œuvraient pour les pauvres… Les trois éclairs du PAM, logo et parti de combat destinés à disparaître lorsque l’utopie concrète de l’Egalité serait établie pour tous, voisinaient avec le signe égal du PEG sur les deux joues des sympathisants et des thuriféraires hilares qui, lorsqu’ils se rencontraient, y compris sans se connaître, s’embrassaient, se caressaient en une fraternité érotique et festive qui semblait ne jamais devoir s’éteindre. Déjà on n’avait pas plus à avoir une quelconque individualité pour s’intégrer au PAMPEG : il suffisait d’afficher ces signes de reconnaissance, d’appartenance et d’utopie pour que tous soient choyés en toute égalité les uns par les autres : unis dans le même désir et le même cri !

      Pourtant Clio, Muse de l’Histoire et ministre de l’Economie, avertissait sans cesse les électeurs du danger des théories et des projets de Pan Crespès. Elle rappelait à qui ne voulait pas l’entendre les avertissements de Tocqueville selon qui le culte de l’égalité allait à l’encontre des libertés. Pan Crespès et ses affidés allaient semer la discorde et l’impéritie, épuiser le pays, récolter la violence et la ruine… Déjà les lycées et les universités avaient leurs portes bloquées par des chaises, des tables et des bibliothèques renversées, gardées par des gros bras encagoulés refusant l’éducation muséale, bourgeoise et sélective, refusant l’élitisme et la discrimination… Erato voyait dans cet anti-intellectualisme la fin de la culture et des musées, où l’on commençait d’ailleurs à recenser des attentats contre des chefs-d’œuvre trop généreusement inspirés, peintures de Mantegna lacérées, statues grecques renversées et dessins de Watteau couverts de tags fluos ou salis de jets d’encre par de piètres Pollock rigolards et hargneux… Terpsichore voyait venir avec horreur la fin de la légèreté physique et mentale: on allait marcher en frappant de lourdes godasses au lieu de s’élever par l’aile de la danse, sans compter les blessés qu’il allait falloir soigner. Euterpe n’entendait plus ni Bach, ni Schubert, ni Garbarek, mais seulement les pulsations assourdissantes des basses de la techno et d’un rock trashmétal hurlés dans de tribaux rassemblements de teufeurs qui squattaient les rues de leurs violences sonores. Uranie voyait les meutes des manifestants préférer les tentes de chiffons et de cartons aux architectures qu’elle avait contribué à construire pour ceux qui ne voulaient plus être des citoyens. Polymnie usait sa rhétorique à tenter de persuader et de convaincre les foules de retrouver le chemin perdu de l’inspiration, quand Calliope paraissait atone, quoique espérant un sursaut de l’intelligence qui ne pouvait selon elle se faire attendre devant une telle gabegie. Son rayonnement n’avait plus le moindre effet sur ceux qui désertaient tout travail et  préféraient la fraternité rituelle de l’oisiveté… Melpomène annonçait, le visage sombre, les lèvres serrées, des bains de sang, tout en usant de sa douce colère, trop douce aux dires de certains, contre les séditieux violents, quoique ses justes arrestations et châtiments furent délégitimés par le chantage au fascisme bramé par les plus nerveux des affidés de Pan Crespès. Thalie, quant à elle, préférait l’arme de la comédie pour tenter de disqualifier la nouvelle égérie de la populace, faisant d’elle une parodie de Charlot dans Le Dictateur

          En 1993, à l’issue d’une campagne menée haine et joie battantes, Pan Crespès fut avec éclat élue Présidente. A l’annonce des résultats, son visage perdit en brûlante inquiétude et gagna en détermination froide. L’héroïne, enfin parvenue à monter à l’assaut du château des Muses sur leur Olympos, parut avoir enchaîné définitivement leurs langues lorsque les législatives confirmèrent aussitôt en sa faveur le fanatisme populaire.

         La tyrannie de Pan Crespès fut d’abord douce d’apparence, sans violence… Mais en une semaine, elle parvint à faire voter par le parlement un addenda à la Constitution qui stipulait que tout comportement attentatoire à l’égalité devait être réprimé. La liberté n’était Liberté pour tous que si elle était subordonnée à cette Egalité qui permet la Fraternité. La camaraderie festive, grégaire et fusionnelle devait être préférée à la solitude, qui plus est si elle était intellectuelle, donc prétentieuse et discriminatoire. D’abord, elle conseilla, puis dénonça, enfin punit. Menacées d’être appréhendées, jugées et condamnées sans appel, les Muses s’enfuirent d’un seul coup d’aile au-delà des frontières, attendant que le régime de Pan Crespès pourrisse, que le peuple las les rappelle, disaient-elles. Seule, Clio entra en clandestinité.

         Tous les élèves, tous les étudiants sans exception, durent recevoir un 12 pour tous leurs travaux. L’école étant l’apprentissage de la sélection, du rejet, de la domination sociale, car sélectionner, discriminer, c’est exclure, opprimer, enferrer les inégalités d’inspiration. Mieux encore, les enfants des intellectuels et des classes possédantes furent interdits d’éducation, ce pour écrémer par la racine l’hérédité des inégalités. Une euphorie assez générale noya les quelques protestataires qui avaient l’outrecuidance de vouloir s’élever au-dessus du vulgaire. Les apprenants étaient d’ailleurs encouragés à divulguer devant le Commissaire à l’Egalité de quartier ou de commune les manquements des professeurs à cette justice rendue à l’humanité. Les éditeurs ne durent plus refuser le moindre manuscrit. Tous furent dans l’obligation de tout publier au même tirage, roman, mémoires, chanson, essai, dictionnaire, manuel de physique nucléaire ou du petit bricoleur amateur… Le fallacieux critère de qualité étant abrogé, chacun pouvait étaler sur des pages papiers et internet ses bidouilleries analphabètes, ses miroirs de fantasmes éculés, ses insipidités permanentes et leur donner dans les bibliothèques dévastées la place indue accordée autrefois à Kant, Proust ou Coleridge, ces péteux illisibles. La critique littéraire fut prohibée, car elle est publicité à but financier ou choix d’un individu en faveur d’un individu, ce qui est un autre mot pour inégalité. Le championnat de patinage artistique désigna 38 premiers ex aequo. Toute discrimination, qu’elle soit positive ou négative, tout jugement de valeur porté sur un individu, puis un objet d’art (car c’était humilier le non connaisseur, l’inéduqué au bon goût bourgeois que de valider une échelle de valeur) fut compris comme une fracture grave dans le corps de l’Egalité et de la dignité humaine.

        En conséquence de cette égalité de l’inspiration, des revenus et des biens, l’économie fut intégralement dirigée, régulée selon la justice sociale par une meute de fonctionnaires égalitaires nouvellement embauchées aux frais de l’état, ce qui miraculeusement résorba le chômage, d’autant que ceux qui tenaient à conserver des privilèges indus étaient virés sans être comptés ni indemnisés par les services de l’emploi. Les impôts purent croître, pour les plus favorisés, jusqu’à cent-cinquante pour cent des revenus et cent-quatre-vingts pour cent du patrimoine. Les banques furent nationalisées, les banquiers jetés dehors les fesses à l’air, pour être mieux fustigés d’orties, de ronces et de barbelés. Mieux encore, les héros tournants -car chacun avait sa minute d’héroïsme télévisé- organisaient des opérations gratuité dans les supermarchés, les magasins, les galeries d’art, des pique-niques improvisés, des redistributions spontanées des richesses par le pillage et le gaspillage…

        L’égalité des connaissances historiques, économiques et politiques, l’égalité générale des productions signaient la fin de la tyrannie de l’émulation, de la compétition, de la concurrence. Aucun citoyen ne pouvait plus être suspecté de se voir préférer un autre travail, un autre talent, une autre production que les siens, qu’il s’agisse de fraises, de pièces mécaniques, de poèmes ou de rapports comptables, puisque tous étaient enfin, sous Pan Crespès, égaux…

          Malgré les dires de Pan Crespès, le PAM et ses trois éclairs rouges de combat n’avaient pas disparus. Au contraire, il ornait les casquettes et les cagoules des milices spontanées. Malgré l’exil des Muses, il restait encore et toujours bien de leurs partisans visibles ou cachés à débusquer, tous ceux qui étaient encore illégalement inspirés par ces chiennes de Muses et qui devaient être impérativement ramenés au moule commun ou éradiqués par l’Egalité, et ce pour le bien de tous…

          Bientôt, le blâme fut interdit, puis, par voie de conséquence, l’éloge. Les meilleurs n’avaient plus droit de cité. Chacun put tour à tour, selon un tirage au sort public et festif, occuper toute fonction publique (car les fonctions privées n’existaient plus) qu’il désirait, à condition bien sûr d’appartenir au PAMPEG. Pan Crespès, elle, et avec l’assentiment de tous, ne restait au pouvoir que comme la garante historique de l’Egalité, interdisant bien sûr officiellement tout culte de la personnalité, quoique l’on sût qu’il se faisait sous le manteau un commerce de médailles pieuses à l’effigie de la nouvelle vierge.

          Le faible ne pouvait plus être méprisé. Il fallait donc que toute réussite fût conspuée, jetée à bas, lacérée, livrée aux sbires de l’Egalité, quand elle ne fût pas mise à mort par des foules coiffées des cagoules rouges et roses de l’Egalité, dans les rues où les caniveaux rougissaient de honte malodorante… Ornés des teeshirts et des turbans du PAMPEG, on devenait soudain tous des héros, brisant des nuits de cristal parmi les boutiques de luxe, brisant le beau langage bourgeois par le hurlement des insultes, par le remugle des vulgarités, du vocabulaire estropié, syntaxe saccagée, mots cassés, on s’étreignait entre pampegueurs parmi les trottoirs salis de crachats, puants d’alcool et de la fumée des joints et des incendies…

          Résultat, si l’on parvenait à lire les libelles publiés sous le manteau par Clio et ses quelques complices, les pires ennemis du peuple que l’Histoire selon Crespès eût comptés, la pauvreté générale de l’inspiration, la médiocrité et la disette, la fin de l’émulation, de la concurrence et de l’excellence. Tous les Michel Ange, de l’art aussi bien que de l’économie, de l’amitié aussi bien que de l’artisanat, présents et futurs, avaient disparu. Plus que jamais, l’incompréhension de ces derniers, lorsqu’ils avaient pu appartenir au passé, se faisait générale. L’art, la littérature et les sciences politiques devinrent le règne de la médiocrité sans pour autant faire disparaître le mal et la sensation d’abandon qui ne put même plus être contrebalancée par la contemplation et l’étude du génie qui étaient un œilleton, une porte possibles vers le génie… Cette égalité qui inspirait la haine, le crime et le sang était la tyrannie des médiocres. Une ochlocratie, ou gouvernement immonde par la populace ! On était si bien asservi que l’on réclamait à toute liberté d’être à son tour asservie. C’est ainsi que Clio, décidément mal inspiré, insultait les Pan Crespès que nous sommes tous.

        La tête des Muses, ces Dames invisibles dont certains cerveaux nostalgiques étaient secrètement encore amourachées, fut alors mise à prix. Et plus encore celle de Clio qui avait le front d’imprimer et de diffuser des torchons clandestins, venus d’on ne savait quelles imprimeries, d’on ne savait quelles caches, quelles complicités de rebelles et de résistants à l’Egalité ! Heureusement on avait mis fin à leur ploutocratie…

       Pan Crespès s’attela alors à un vaste chantier national -avant bien sûr qu’il devienne mondial-, il lui fallait réécrire l’Histoire dans le sens de l’Egalité, biffer les atteintes aux populations exploitées et malheureuses dont la dignité allait être redorée, blanchir comme une page vide les noms des héros de la guerre, des arts et des sciences qui s’étaient rendus coupables de crimes contre l’Egalité…

       Les beaux eux-mêmes, car ils se sentaient rarement assez beaux, voire disgraciés, en voulurent un peu plus à la beauté qui fut dans la rue conspuée. Les affiches publicitaires représentant de beaux modèles à fin de vanter quelque soin, parfum ou voiture, furent souillées, lacérées, arrachées. Les visages jugés trop beaux furent giflés, griffés, tuméfiés par esprit de justice et d’Egalité. Plutôt que la belle Melpomène, celle qui inspirait la beauté des tragédies qui assaillent toujours les humains en y ajoutant ce supplément de beauté et d’âme qui peut les rendre un peu plus supportables, du moins peut-être sensées et esthétiques, les sbires du PAMPEG veulent des tragédies dégueues comme un abat de tripes sanglantes jetées dans la rue, humiliantes comme la gratuité de la haine, autodestructrices et veules…

        Quand, au plus fort de sa tyrannie, le PAMPEG paraissant solidement assis sur ceux qui opprimaient savamment ceux qui leur avaient été supérieurs, Clio fut arrêtée dans le maquis… En jugement express, celle qui avait le front de croire qu’elle allait inspirer encore quelques esprits supérieurs et individualistes, quelques bourgeois élitistes, quelques aristocratiques banquiers nostalgiques de leurs sofas dorés, fut condamnée à mort. Il ne fallait pas moins que la peine capitale à ceux qui conspiraient contre l’Egalité des vies et des destins. A l’aube d’une heure de grande écoute, elle fut pendue. On entendit en direct sur toutes les télévisions étatisées le craquement de ses cervicales dans l’air froid. Son corps à la tête ballante fut jeté dans un trou à fumier au-dessus duquel les pleutres du PAMPEG venaient pisser leur gloriole et chier leur diarrhée onomatopesque.

        Mais après l’exécution publique du traître à l’Egalité, qui fit jubiler groupuscules et foules dans des manifestations citoyennes qui remplirent rues et avenues, le nom de Clio commença à circuler d’une manière plus souterraine, à bruire sous quelques lèvres, à chanter dans le silence de quelques langues. Sa mémoire devint pour quelques-uns un devoir, un encouragement au secret individualisme, à un héroïsme peut-être à venir… Il fallut cependant attendre une décision plus terrible que jamais de Pan Crespès, de ses affidés, de ses reitres et séides, pour que l’exemple de Clio servit d’exemple vivace à la liberté, d’aliment à l’Histoire.

         Ce fut lorsque Pan Crespès et son gouvernement voulurent gérer l’amour et la distribution des couples en décrétant l’égalité de l’accès à l’éros pour tous, y compris des laids, des puants, des machos et des imbéciles à qui l’on octroyait de force un partenaire, que la révolte contre le PAMPEG au pouvoir éclata. Soudain, ceux qui croyaient encore à son idéologie de l’Egalité, malgré la pauvreté généralisée qui réduisait le peuple à orner les queues devant les magasins faméliques, sentirent la plaie de leur oppression s’ouvrir sous le sel de cette vexation: Pan Crespès était à la fois un commissaire armé du peuple qu’elle brisait, une talibane qui aplatissait sous le joug de la violence civile les mœurs, les vies privées, les goûts et les amours. Voilà à quoi avait mené le charisme de Pan Crespès... La majorité silencieuse et souvent pusillanime se leva au grand jour, rejointe aussitôt par les déçus du régime, par ceux qui sentaient soudain le vent tourner. Partout, tout soudain, on cessa de lui obéir. Cette désobéissance civile devant un totalitarisme impensé apparut aussitôt comme une vertu. Comment avait-on pu avoir les yeux et oreilles si pleins de sang, de pus et de merde pour accorder foi au programme social et économique de Pan Crespès ? La sainte colère de Melpomène ressurgit soudainement pour arrêter les pires responsables de la tyrannie. Seuls quelques disgraciés professionnels de la vie résistèrent devant son palais avant d’abandonner leurs armes à leurs assaillants, ou de tirer avec l’entêtement du désespoir sur leurs propres camarades, en un suicide orgiaque que peut-être ils supposaient pouvoir être étudié par les martyrologues futurs. Quelques hallucinés de l’Egalité se bardèrent alors l’estomac de ceintures d’explosifs et se firent éclater en intestins de feu parmi les foules des libérateurs des Muses, devant le parlement pacifié. On découvrit, au fond de son Elysée, Pan Crespès crispée sur une arme à gros calibre qu’elle ne pouvait se résoudre à armer, le visage plus fermé qu’une autiste, les dents serrés sur un bâton de réglisse moisi, les membres tremblant de peur et d’urine.

         Les bastilles insalubres où gisaient les contrevenants et opposants de Pan Crespès furent bruyamment ouvertes. On libéra les plus valides, soigna les blessés, souvent défigurés pour la peine d’avoir été beaux, intelligents, cultivés et entreprenants, ou pire d’avoir uni la réussite à la richesse, on rendit les derniers honneurs aux corps abandonnés dans les morgues et sous les remblais sommaires des terrains vagues, aux dernières cendres des fours.

           Dès le lendemain, avec la plus grande humilité possible, on rappela les Muses. On implora leur pardon. Elles vinrent. Et reprirent aussitôt leurs fonctions usurpées. Leur premier geste officiel fut de faire exhumer le corps de Clio, dont le visage avait été écrasé, dont la langue avait été broyée. On le posa respectueusement sur un bûcher de bois aromatiques qui brûla pendant une nuit entière, à l’issue de laquelle on vit de ses cendres fumantes, comme le phénix de la légende, ressusciter Clio, nue, telle la vérité. Aussitôt vêtue de lin blanc, souriante parmi les ovations, elle reprit ses fonctions de Muse de l’Histoire et de Ministre de l’Economie.

          Les Muses organisèrent un référendum pour retrouver leur légitimité politique. Il n’y eu que quelques non anecdotiques, à peine un peu plus de bulletins blancs ou nuls. De l’Egalité, il ne resta que la juste égalité devant la loi, celle qui veille à ne plus entraver les libertés. L’aristocratie éclairée des Muses se plia de nouveau à l’ancienne Constitution républicaine pour œuvrer à la reconstruction et distribuer généreusement, récompensant ainsi le travail et le mérite, quoique avec une logique dont elles avouaient humblement ne pas connaître tous les secrets, l’inspiration… Faut-il que nous, Muses, disions que cette inspiration dont nous sommes parfois prolixes et prodigues, parfois chiches, est un autre nom pour la génétique ? A moins qu’il s’agisse d’un contact éclairant entre les lois génétiques, entre des zones plus ou moins développées et entraînées du cerveau, avec le réel, l’éducation et les autres œuvres d’art et de science… Les gênes neuronaux peuvent-ils être sensibles au libre arbitre ? Les Muses sont-elles le signe de la dépendance des hommes ou de leur liberté ? L’aristocratie des Muses se teinta alors d’une humilité bienvenue.

           Lors du procès pour crime contre l’humanité, pour crime contre les Muses (n’avait-elle pas castré l’inspiration de l’humanité ?) dont l’instruction dura six mois (autant que le défunt règne printanier de la prévenue), devant la Cour pénale Internationale de La Haye, et sous l’œil impartial de Clio, on rapporta avec Polymnie les crimes de Pan Crespès et des ses plus cruels affidés : contre la Constitution, contre l’inspiration venue des Muses, contre la liberté des citoyens, contre la prospérité ; on écouta la procession des blessés défigurés dans les geôles à qui la chirurgie esthétique de nouveau permise rendait la dignité, les témoignages des mères, des filles, des pères et des fils, reconnaissant les morts, cherchant en vain les disparus… On ne sut jamais si, comme on le subodorait, Pan Crespès avait empoisonné David Doubs en lui servant intentionnellement la côte de porc fatale. Après avoir écouté les douze avocats de la tyranne déchue, un jury européen de vingt-quatre anonymes condamna celle qui semblait frappée de mutisme à vie, de stupidité éternelle, à la prison à perpétuité dans une cellule où on lui fournit avec humanité les bâtons de réglisse qu’elle mâchonnait cruellement quoique sans plus y trouver de goût, et maints ouvrages, livres qu’elle ne lut jamais, films qu’elle ne fit jamais scintiller sur un écran, consacrés aux plus grands crimes de l’Histoire, à toutes les  tyrannies infectes qui avaient avant elle sali l’humanité. Y compris l’essai magistral de l’historien Siméon Goldsberger, Histoire de l’ochlocratie contemporaine, où moi, Polymnie, j’ai puisé quelques uns des concepts qui ornent ce récit… Merci à vous, chères Muses ici présentes dans notre salon des récits, pour votre aimable participation.

 

Thierry Guinhut

Extrait d'un roman à paraître : Muses Academy, roman

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

 

Ambrogio Lorenzetti : Allégorie du Mauvais Gouvernement, Sienne, 1340.

Entourée par Discorde, Avarice, Orgueil,

la Tyrannie trône au-dessus de la Justice enchaînée.

 

 

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Published by Thierry Guinhut - dans Muses Academy - roman
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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 07:01

 

Joan Blaeu : Atlas Maior, 1655.

 

 

 

 

Muses Academy

 

XIX

 

Récit de la jeuvidéaste Calliope :

 

Civilisation, ou la guerre des neuf planètes. 

 

 

 

 

      Le Jeu raconte, mais Calliope est plus savante, qu’il fut créé par celle des Muses que l’on appelle Calliope. Et qu’Hésiode, le poète de la Théogonie, de la Création, la regarde comme supérieure à toutes les autres Muses, que Diodore de Sicile dit qu’elle est la plus savante d’entre elles, que la beauté de sa voix lui a permis ce nom, comme le sait notre historien ici présent de ses yeux feux, à moi farouchement, gracieusement abandonnés. Ce pourquoi, amies et concurrentes, vous allez devoir, en plus d’entendre mon récit, bientôt intervenir dans le Jeu. Jeu qui est à la fois la surface neuronale de mon moi, un logiciel complexe et un tableau polyplanétaire. Sans compter qu’il va révéler, s’il en était besoin, la véritable nature de chacune des Muses ici présentes. Mais n’imaginez pas un instant de vous sentir offensés et de vouloir vous venger de moi, comme lorsque Vénus a fait tuer Orphée. Je n’ai pas de fils, pas même l’historien ici présent, dont il serait vain, dans votre fureur rentrée, d’imaginer la peau brisée par des thyrses de base-ball, les membres arrachés par vos mains de boxeurs, les chairs déchirés par vos dents redessinées par la chirurgie esthétique. Suffit ! Que je lève la langue du récit, comme ceci, voyez, et vous êtes l’immobilité même, statufiés, avec seule la tendresse dans l’oreille. Clios, l’Historien, est mon immortel protégé, dont le talent va plus loin pour transcrire nos voix qu’un simple appareil enregistreur, magnétophone ou puce espionne, aussi loin que le peut la complicité de l’émotion, la sensualité des voyelles, la musicalité des consonnes, l’implicite des intentions et l’animation de cette éloquence qui m’est native, mais qui pour lui être totalement offerte mérite encore la chaleur de sa pédagogue. Regardez comme il brûle, dans ses yeux couleurs de fauve duveteux, dans ses empreintes digitales si douces et cependant nervurées comme l’intensité du plaisir, que je lui fasse l’amour. Peut-être, ne serait-ce, chers auditeurs, que pour vous voir rosir, verdir, bouillir et vomir, et s’il se conduit bien, le satisferais-je. Mais trêve de préambules mythologiques, j’en viens enfin aux labyrinthes imagés de mon nouveau jeu vidéo…

      Le Jeu raconte, mais Calliope est plus savante, comment j’ai créé et fait vivre, en passant par sa vaste expansion, jusqu’à l’imminence de sa destruction et jusqu’à son triomphe enfin, le Jeu vidéo bien connu qui embrasa et pacifia les passions. Dès l’instant de sa conception, je l’appelai « Civilisation ».

      Le Jeu raconte, mais Calliope est plus savante, que « Civilisation » n’est d’abord qu’un logiciel téléchargeable gratuitement, la première case individuelle d’un immense damier en réseau où chaque joueur se voit offrir, de manière aléatoire, un enfant vide. Car il n’a ni ADN ni éducation. Chaque action positive qu’impulse pour lui le joueur, qu’il s’agisse de manger, boire, jouer, mais surtout d’apprendre quelque chose sur lui-même et sur le monde, donne à cet enfant des points de gestation et de connaissance qui lui permettent de s’agréger avec un programme génétique dont les séquences sont péchées de manière aléatoire. Ensuite de se construire un programme éducatif qui enrichit ses possibilités. Quoiqu’en quelque sorte il hérite du patrimoine psychogénétique du joueur qui l’anime.

      Autant dans une sorte de magasin géant où l’on ne paie qu’avec la connaissance et des actions positives -autrement dit des points de Civilisation-, que par l’inventivité du joueur qui peut créer, vêtir et intelligir son enfançon, vont se mettre à vivre et à grandir sur le webjeu mille et un personnages. Au cours de divers apprentissages et épreuves initiatiques, comme apprendre à lire, résoudre des problèmes, sentir des émotions, passer des galops d’essai et des grands oraux, conceptualiser la beauté, produire des ressources agricoles et technologiques, commercer, construire des monuments…, peu à peu ils acquièrent expérience et se mettent à créer, multipliant ainsi leurs points de Civilisation, d’autant plus importants que l’on acquiert connaissances et compétences ; plus importants encore si l’on fonde des institutions démocratiques, si l’on contribue au bien être et à la prospérité du plus grande nombre, si l’on anime des sociétés non exclusives et originales, si l’on ouvre et remplit des bibliothèques, si l’on multiplie les œuvres d’art jusque dans le quotidien.

      Une fois devenu Aube de Civilisation, chaque enfant choisit parmi les neuf planètes celle où investir son capital de Civilisation et sur laquelle, devenu Etre de Civilisation, il peut engendrer d’autres enfants et constituer, ou reconstituer, un groupe de travail, une société. Ainsi, sur Uranus, il intégrera la Civilisation des architectes et astronomes, sur Terpsichora, celle de la danse, sur Clio, l’Histoire, sur Thalius, le cinéma, sur Euterpa, la musique, sur Eratora, la peinture, sur Polumnia, l’éloquence, sur Melpomus, le théâtre, sur Calliope, les jeux. Etant entendu que cette dernière planète est centrale et fournit l’énergie qui fait tourner les huit autres autour d’elle, se nourrissant en retour des arts et des sciences que vous animez et enrichissez pour mon curieux appétit de savoir. Bien sûr, en conséquence, chacune de ces neuf planètes est une cité de la Vertu, du bonheur et de la liberté…

     Sur quelque planète que ce soit, on a la possibilité autant de ressusciter une civilisation disparue que d’inventer de nouvelles, la seule condition étant que le loisir favori de ces sociétés soit en accord avec la destination artistique de chacune des planètes. Néanmoins, il est permis de migrer au gré de ses désirs et plaisirs d’une planète à l’autre, sachant qu’en partant on laisse en héritage la moitié de ses points de Civilisation. Une saine émulation conduira ainsi à décerner au cours de jeux floraux une couronne de Civilisation autant à la planète qui aura le plus brillé parmi ses  concurrentes qu’aux individus qui auront le plus bellement fait prospérer sa société et son être de Civilisation, que ce soit dans la collectivité de l’économie ou dans la solitude de son art, sans que l’un empêche l’autre y compris au sein d’un même et individualiste joueur. La concurrence et l’émulation -donc la liberté- règnent de fait dans « Civilisation ».

      La pose des pierres architecturales vaut à chaque joueur un point de Civilisation par pierre, une caresse du regard vaut un point, un sonnet vingt points, une amitié trente points, une technologie innovante et positive, qu’il s’agisse d’usinage, d’organisme génétiquement modifié, de nanotechnologie ou d’informatique, vaut cinquante points, un amour soixante points, l’éros accompli quatre-vingts, la création d’une œuvre d’art réussie vaut cent points, deux cents s’il s’agit sur Calliopa d’une œuvre d’art totale, sans compter dans les deux cas précédents l’immortalité muséale conférée à son joueur-auteur. Une religion paisible aux transcendances puissantes vaut également deux cents points. Une constitution équilibrée, tolérante et effective vaut trois cent points, en tant qu’œuvre d’art politique…

      Chaque société étant libre de prospérer et d’inventer, déjà l’on voit se mettre en place, depuis le solitaire ordinateur d’un rêveur entreprenant, la fondation de la Cité céleste et ses voix d’anges exaltées sur Euterpa, à laquelle d’autres joueurs, voire un collectif de joueurs, peuvent apporter leur partition, leur logiciel et leurs fonctionnalités si le fondateur y consent. Plus loin, l’un imagine de faire revivre et réussir les communautés anarchistes agricoles du XIX°, l’autre de mettre en scène sur Thalius la bourgeoisie commerçante hanséatique. Ainsi, sur Eratora, les Anasazi du Nouveau Mexique peignent de nouveau sur le sable, les condottières de la Renaissance italienne, le livre de Machiavel à la main, établissent la paix autour de la prospérité florentine, les quakers de la Nouvelle Angleterre concourent aux brouillons et à l’achèvement de la constitution américaine à la fin du XVIII°. Cependant, les civilisations conceptuelles et utopiques ont autant de réalités que les autres. Sur Terpsichora, nait le ballet Alice, développé à partir du livre de Lewis Carroll. Un joueur restitue l’Ile d’utopie de Thomas More avec ses habitants, ses structures économiques et sociales, un autre donne vie à la société communiste idéale telle que l’a rêvée Marx à la fin du Manifeste du parti Communiste… D’autres réécrivent l’histoire en célébrant la réalité des plus belles uchronies. Un joueur spécialiste de l’antiquité romaine imagine d’engager Auguste à libérer tous les esclaves, préparant la première démocratie constitutionnelle alliée avec un tolérant polythéisme, évitant ainsi les succès planétaires d’un obscur prophète appelé Jésus et cantonnant par la suite dans les sables brûlants de l’Arabie un Islam à jamais resté embryonnaire et desséché. Un autre fait intervenir militairement l’Angleterre et la France lors de la remilitarisation de la Rhénanie puis de la prise avortée des Sudètes empêchant ainsi Hitler d’être autre chose qu’un médiocre tyran bientôt affaibli par la prospérité des démocraties environnantes et chassé sous les huées du peuple allemand.

 

Système héliocentrique de Copernic, Andrea Cellarius : Atlas, 1661.

 

 

      Mais, me direz-vous, la violence, le crime, le mensonge, en un mot le mal, n’existaient pas dans « Civilisation » ? Eh bien non ! Comment aurait-il pu y prospérer puisque je n’avais fourni que des briques vertueuses et heureuses à chaque joueur en réseau pour construire et s’échanger la sensation unanime de l’amour.

      Quand apparut soudain, comme une tache en fond d’œil, un virus, un site malade, qui gangréna « Civilisation ». Sur Terpsichora en effet, un accident malheureux, quelque fuite de gaz peut-être, endommagea gravement une pâtisserie d’art, en tuant deux danseuses gourmandes… Quoi ! On égorgea bientôt là-bas de manière atroce quelques jeunes chevreuils de ballet, ces garçons un peu chiens fous mais ravissants. Avais-je commis quelque erreur ou mauvaise vue dans un coin égaré de « Civilisation » ? Etait-ce d’avoir laissé vivre les émotions et l’affect dans toute leur splendeur ? Des joueurs, me semble-t-il, s’étaient sentis frustrés de ne pas engranger autant de points de Civilisation que d’autres, s’étaient aigris de ressentiment au point de laisser pourrir leur jalousie et de jeter des éclaboussures de haine. Ils s’étaient donc désintéressés du bonheur de construire et de la suavité des œuvres d’art parfaites ! Auquel cas peut-être devais-je, non sans châtier là-bas les crimes, faire preuve de tolérance envers ce sentiment d’abandon qui animait des joueurs de Civilisation moins favorisés… A moins que les utopies collectivistes et anarchistes aient révélé leur impossibilité native… Etait-ce la liberté que j’avais posée en dogme qui d’elle-même s’était égarée ? Ce libre-arbitre là incluait-il le possible choix du mal ?

      Le Jeu raconte en effet, mais Calliope est plus savante, qu’un disque dur s’est installé dans « Civilisation » au point de rapidement prospérer comme un Jeu concurrent, dont on apprend bientôt que le créateur est Melpomus par son prière d’insérer qui se veut un addenda à « Civilisation » : « Sur notre planète Melpomus, les points de Civilisation sont trop chichement répartis. Pourquoi ? Parce qu’un théâtre sans tragédie, ou du moins qui ne repose que sur la fadeur de la fiction et sur aucune tragédie réellement vécue et ressentie par les joueurs, n’est d’aucune créativité, d’aucune force esthétique et morale. Toutes les œuvres de « Civilisation » sont lénifiantes et niaises comme l’ennui du bonheur : en un mot médiocres. Pas de bonne tragédie sans le mal, son influence, sa douleur et son vécu. La fadeur d’une vie bonne ne vaut pas la puissance d’une vie excitée par le mal et vécue dans la tragédie. Ce pourquoi je propose à ceux qui voudront me rejoindre un théâtre où s’épanouira et s’épanouit déjà l’intensité immarcescible du tragique : j’ai nommé « Barbarie », le Jeu magnifiquement concurrent, le Jeu où les points de barbarie s’acquièrent en clin d’œil. Au lieu de longues journées et années de Jeu pour accumuler un maigre panier de points de Civilisation, il suffit d’un coup de hache dans un corps -et non dans un arbre dans le but fastidieux de construire une maison- d’un jet d’essence et de flamme sur un musée ou sur un théâtre aussi trompeur que le fatigant labeur de la fiction pour voir régner autour de soi les pleurs et le sang, le vice et la mort, pour aussitôt donc amplement moissonner les points de Barbarie qui vous sacrent instantanément barbare de choc. Qu’importe si vous-même êtes fauché dans la moisson de tripes et d’écorchés, vous voilà auréolé, dans d’éternelles représentations, sur le théâtre de Melpomus, du titre de Grand Héros Tragique dont les exploits seront sans cesse joués sur les scènes de la mémoire. » On ne s’étonnera pas si, parmi les neuf planètes, la contagion de cette exaltation virale et l’extension du conflit avec « Civilisation » s’envenimèrent comme une traînée de sida…

      Le Jeu raconte, mais Calliope est plus savante, que dans « Barbarie », des joueurs pervers se liguent pour installer la victoire des Nazis et des Japonais sur les terres des Etats-Unis, comme dans Le Maître du haut château de Philip K. Dick. D’autres généralisent le succès des plus cruels jeux du cirque romains, ou reprennent les recettes éprouvées des guerres tribales primitives qui tuèrent jusqu’à quatre-vingt pour cent de la population des jeunes hommes, ou encore font revivre les surabondants sacrifices de jeunes filles nubiles pratiqués par les couteaux d’onyx des anciens Aztèques…

      C’est ainsi que jusque dans « Civilisation », les communautés agricoles anarchistes se mirent d’abord à dégénérer dans la procrastination, l’impéritie, les vols, dans les luttes intestines pour le pouvoir, les crimes politiques et les famines. Que la réalisation apparemment parfaite du communisme marxiste originel se gangréna aussitôt de la conception de tyrannies échevelées où fumèrent dans le froid les archipels des goulags, où gelèrent les cadavres que le permafrost sibérien et les sables volatiles du Gobi chinois ne permettaient plus d’enterrer, où les yeux des mères et des fiancées tombaient comme des billes putréfiées, leurs larmes évaporées sur un sol inhumain… La planète Polumnia se révéla soudain totalement gagnée par « Barbarie ». Comment la terre de l’éloquence avait-elle pu faire allégeance à celle qui semblait être par nature la terre du mal ? On peut supposer que pour elle, être juge éloquente était plus excitant dans « Barbarie » que dans la forme précédente du Jeu, où elle animait de démocratiques, nuancés et courtois débats. Que la copulation récurrente qui occupait les héros de Melpomus et de Polumnia était une copulation de combat, barbare et sadomasochiste… Sans qu’on sache qui était le sado et qui était le maso. Les viols de prédateurs et de prédatrices devenaient monnaie courante, monnaie de points de Barbarie qui déboulait comme jackpot sur deux planètes enfiévrées.

      Les Jeux racontent, mais Calliope est plus savante, que le combat de Calliope et de « Civilisation » contre Melpomus et « Barbarie » essaima parmi toutes les joueurs et devint la guerre des neuf planètes. Terpsichora est soudain détruite en guise de déclaration de guerre. Un sombre ballet de linges noircis et ensanglantés n’y danse plus que parmi les ruines de la schizophrénie suicidaire.

      (...)

 

Thierry Guinhut

Muses Academy, sommaire et synopsis

 

Alexandre Auguste : Calliope et Orphée, 1869.

 

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Published by Thierry Guinhut - dans Muses Academy - roman
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11 avril 2012 3 11 /04 /avril /2012 12:50

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

A une jeune Aphrodite de marbre

 

 

                        Prologue

 

C’était au pli du temps : ou ce marbre ou ta vue...
Tête blonde étudiant l’esprit d'agrégation,
Tu me troublas. Seuls des mots ourlés d’émotions
Embellirent tes traits, durant des mois diffus,

En mon ambre mémoire. Où je te revois mieux
En cette Aphrodite capitoline aimée
Qui fascine et trahit mon art et mes sonnets,
Emprunte ton visage et l'approche des dieux.

 

Transposant en l’IPhone aventure ténue,

Ces vers entre âge mûr et ta jeune étincelle
Où j’invente piano, amant et entrevues,

Le clavier court, s'enfuit, vers ta chair inconnue.
Marbre si pur du temps et Muse fictionnelle,
Où est la faille abrupte ? Au langage, au réel ?

 

 

                              I

L’ossature sensible aux tempes et au front,
Le crâne si mortel sous la diaphane peau,
Le regard hirondelle ont la pudeur du beau :
Caresser l’idéal, mes respects le sauront.

 

Praxitèlienne icône en blondeur incarnée,

Où charmer l’impossible, où les Moires calmer,

Pulpe d’ardeur sensuelle, hellénistique don,
Constante cosmologique et joie sans affront...


Or saurais-je, enthousiaste, à la sculpture absente,

Immobile, des seins, leur tendresse et frisson,

Mieux offrir que grise esquisse pour vie décente ?


Pour l’ourlet de ta lèvre et l’esprit de ton front,  

Au souffle d’intellect, à ce marbre plastique,

J’offre Amour distillé, sa promesse lyrique.
 

 

                               II

Amour t’a façonnée de ses mots emplumés,
Paumes utérines où grandissait ton front,
A mesure des os, des muscles et des dons,

Orchis contre le mal en tes yeux assoiffés.

Précieusement sensible et si marmoréenne,
Etrangement glacée, précise et malicieuse,
Classique agrégative et mésange sereine...
A ce puzzle effacé ma mémoire oublieuse

Rature et recompose angelot de tes lèvres,
Ce pastiche du peintre et sonnettiste, fièvre
D'hormones calmées au poème qui t’effleure...

Canzoniere du web, tu es ton avenir :
A ton front je confie devoir de réunir
Racine d’art et d’humanité la meilleure.

 


                            V

Toi qui me survivras, seras maturité
Après mon soir mortel, je te donne un sonnet
Afin que ta finesse aborde après ma mort
L’éternité enclose au sein du cadre d’or

Du tableau et de l’art. Quand la fosse des corps
Broiera tous les déchets de nos vies putréfiées,
Ces quatrains rediront le nom de ta beauté,
Ton ardeur au savoir et, de ta tresse, l’or.

Au lieu des vers fouisseurs, j’offre des vers charmeurs
A ton jardin secret, goût du rock et piano,
Du penser, des bijoux, des Rita Mitsouko...

Entends-tu le sursaut des tercets cajoleurs,
D’Amour qui
 sait te vêtir d’un miroir sans tain ?
Souffle sur IPhone et sons élisabéthains…

 

 

X

 

Toi qui lis Platon et Orphée en grec ancien,

Qui traduis et Virgile et Ovide chantant,

Vingt ans séparent tes jeunes talents des miens,

Plus proches de l’inquiétude de Paul Celan,

 

De Rilke et de Shelley. Je me dois d’échanger

Maturité moderne et jeunesse classique.

Pour que mes vers cendreux et leur sèche panique

Puissent toucher ta lèvre et s’y sentir parler,

 

Pour que l’universel Eros m’offre ossature,

Pour que la transcendance envole un corps mature

Jusqu’au vernis à ongle pourpré des baisers.

 

C’est moi qui suis élève aux pieds de ton savoir

Quand mentor je t’offre postmodernes pensées ;

Or l’inactuel sonnet est ton bijou miroir.

 

 

XI

 

Chère lettrée classique et piano romantique,

Comment ne pas m’éblouir de tes qualités,

De ta blondeur qui sait justifier l’art lyrique,

Où tenter de parler la langue qui t’es née

 

Il faut bien qu’un orgueil soit ton plumage d’ange,

Quand Messiaen, ses oiseaux, me séparent de toi,

Quand marbre de langage où mon verbe dérange

N’est que poussière de stuc devant ton sang froid.

 

Muse, t’ai-je méjugée, lorsque j’ai glissé

Mon imperfection au ventre du sonnet mièvre,

Pastiché mon Shakespeare en exaltant tes traits ?

 

L’inspiré clavier d’IPhone, à tes pieds si vrai,

Sculptera-t-il la fruition de nos longs baisers ?

Mes vers auraient la joie d’être gloss de tes lèvres…

 

 

                               XIX

Tu disparais ; tu me manques affreusement.
Si, rare, je te vois, et planètes et vents
Trouvent l’art de la fugue et le zen équilibre :
Je me délie soudain dans les liens de nos fibres...

Ton tendre maxillaire et tes cheveux tilleul,
La courbe de ta taille, chevilles et nombril
Sont chemin de vertu, gourmandise de l’œil,
Néoplatonisme et songe de Poliphile...

Qui sait si, dieux ou terre, au-delà de nos cendres,
Réuniront nos corps, nos atomes perdus
En un duetto de Bach, en un Amour plus nu

Que la salive aimée de ta langue charnue,
Mobile en mon désir, où je voudrais t’entendre,
Bavarde en mon poème, à ton art dévolu.

 

 

                               XXII

 

Exercice de style, hommage aux vrais sonnets

De Rilke et de Shakespeare, art futile et désuet

Où seul l’amour des vers, d’une blonde inconnue

Et d’un marbre sans corps a guidé ma main nue...

 

C’est toi que j’ai tenté de sculpter d’adjectifs,

D’élire dans le blanc et de peindre en couleurs :

Là est ma joie modeste et baume de douleur,

Là nos sens caressés et nos amours fictifs...

 

Camée blond mémoriel, comment ton élégance,

Tes neurones dansants peuvent-ils là entrer ?
En l’enveloppe de ce marbre aquarellé,

 

Nait ce visage aux yeux apolliniens qui pensent...

Je t’offris les sonnets de Pétrarque l’intense :

Que tu rendis, dans une boite de silence.

 

 

                            XXVI

Le blanc de l’oreiller, l’or lissé des cheveux,
Paupières reposées, belle aux draps endormie,
Je t’observe et te veille, au doigté de mes yeux,
Idéal esthétique, attendrissante nuit...

De l’inné du sommeil, marbre animé, revis !
Dis-nous combien nous devons changer notre vie,
L’insuffler de beauté, d’autorité de l’art,
Du savoir répandu par un plus neuf regard.

Ton tympan sculptural sur une aile de lin,
L’équilibre du cœur n’est pas sans émotion
Au balancement pur des vers alexandrins.

Que les seuls pouvoirs de l’amour et du poème
Glissent, sous l’oreiller où s’apaise ton front,
Ce sonnet pour gardien et pour eau de baptême.

 


                             XLVIII

Comment être amoureux, si l’on n’a plus d’image ?
L’iconophile attend pour te ressusciter.
Ne me reste qu’un blond flouté pour ton visage,
Faute du dessin pur de la réalité.

La mémoire n’a donc pas la hauteur de l’art,
Ni l’amour la puissance où susciter les corps ?
Il me faudrait pourtant cent tableaux pour rempart
A la disparition, mille photos encor

Pour approcher le choix d’individualités,
Les cent mille émotions sachant te composer :
Animée, chaleureuse et sensuelle, attentive,

Discrète ; ou hautaine Damoiselle gâtée,
Le sourire à fleur d’ironie, la pensée vive,
Beauté calme et posée... Temps, rends-moi son portrait !

 

 

LII

 

Si, attentif, je collectionne ton portrait,

J’obtiens blondeur soignée, tressée, yeux caramel,

De fines lunettes aux montures dorées

Pour un Pléiade à l’agrégative fidèle.

 

Souple altitude de la taille et front de marbre,

Bijoux de pacotille et pierres de couleurs,

Robes longues mobiles aux verts jade et fleurs :

Ravissement du modeste pinson des arbres

 

Que je suis, sonnettiste impénitent du beau.

Elégante syntaxe et sensible piano,

Intellect redoutable, ou sereine ou tempêtes :

 

Ce blason élogieux est à mon bras la plume

Avec quoi dessiner le destin que je hume,

En l’humaine contrainte et l’amour des planètes.

 


                               LIII

A la mort du soleil, même l’art s’éteindra.
Mes sonnets parés, donc. Pire, tu t’éteindras...
J’ai voulu protéger des moisissures grises
Du Temps, ton visage blond, pour que tu me lises

Au-delà du sommeil infini de nos os...
S’il existe des dieux, qu’ils aient pour nom Eros,
Ou l’éléphant Ganesh, ou Aphrodite innée,
Comme la grenouille en jade vert étonné

Qui veille aux Japonais de ma bibliothèque,
Peut-être pourraient-ils conserver en leur bec,
Comme une mésange bleue garde à ses enfants

La jaune cicindèle où brillent cent reflets,
Le cosmos de ton front, jeune futur charmant :
Ton immortalité, pour grenat du sonnet.

 

 

                                 LXX

Dans tous mes précieux livres, pas un qui soit toi ;
Pas une lyre qui ne résonne de toi...
Ainsi, j'ai cent cadeaux pour ton cœur dans mes bras :
Les notes de Schubert, les sables de Petra,

Les contes aux génies, les rares orchidées,
Les robes de Gucci, les nids de ton plaisir,
Les parfums chocolat et tilleul, les pensées
Des libéraux philosophes, de l’avenir...

A toi, ta liberté de m’aimer ou de fuir.
Je ne peux t’acheter, ni ne veux t’enfermer
Comme un pétale nu en vase de Gallé,

Comme en ta tresse le lien fol de mes soupirs.
Un fleuriste à ta porte a mission de sonner :

Ce sont, pour toi, cortège et bouquets, ces sonnets.

 


                            LXXIX

Tes ongles tu as peints comme Klimt en ses toiles,
Tes cheveux tu as noués comme des graminées
Au vent blond qui les plisse, au parfum nouveau-né,
Ta robe noire et nue n’attend plus que l’étoile

Où sa nuit se révèle, où sa chair étincelle...
Au duvet de ta tempe où je vois immortelle
La fragile roseur de l’univers entier,
Je veux prendre une plume, un pinceau raffiné.

Tes clavicules sont la branche où les oiseaux
De ma lèvre timide ont choisi nid d’affects.
Axones et neurones, en la vanité

Des bijoux de tes yeux, de ton crane bombé,
Sont le souffle où la Muse a tissé l’intellect :
Suavité de la voix et terrible du beau.

 

 

                             LXXXI

Te voir est un poison. Que j’aime ce poison
Qui m’abat dans les pleurs, qui tonifie mes veines,
Nourrit ma faim servile et réchauffe ma peine,
Comme une transfusion de groseille et citron,

De jus pressé d’étoile et vapeur de nuages,
De dentelle et de peau, de dents et de carnage,
D’intellect infini, d’ADN et de toi,
Ô ma sorcière exquise, ô il était une fois...

Me guérir et me tuer, hyperbole et beauté,
Je ne suis rien, sinon dire sous ta dictée
Le chiffre des quantas, les dieux des nébuleuses,

Les Muses acharnées, les Pléiades heureuses,
Ce duvet blond secret où je sais le plaisir
De te donner mourir, de te donner ravir.

 


                         LXXXV

Les rêves éveillés sans cesse me font fête,
Rocambolesques, radieux et virevoltants,
Imaginant te voir chaque demain du temps,
Jonglant péripéties d’aimer entre nos têtes...

Je t’écris sur IPhone où sonnet envoyé
Me revient, déserté, adresse non valide,
Sentiments sans échos, marbre blond invalide.
Car seule Perséphone en range les reflets

Dans sa boite envasée aux pires collections,
Dans sa corbeille noire où crient la destruction
Des rêves tous mort-nés, le désarroi des armes

D’amour. Cette stèle, et cristal, mouillée de larmes,
Cessera d’envoyer aux dieux Twitter et Ion,
Aux sites de rencontre, une palpitation...


                            LXXXVI

Des deux sœurs ennemies qui font un duel féroce
Dans mon cerveau, Concupiscence et Amitié,
La seconde a victoire. Quand l’une est véloce,
L’autre a toute endurance et tout savoir aimer.

Mais Amitié si tendre, aux tempes chaleureuses,
Délectation de toi, clémence généreuse :
Il me faut, avec discernement, t’estimer ;
Sans compter ce respect dû à ta liberté.

De Poros et Penia, je suis le fils ardent,
L’amoureux d’Aphrodite, en toi Dame interdite
Par ton jeune lointain et mon âge prudent.

Où sont partis les dieux ? Ne restent que redites,
Homme et femme acharnés à perpétuer l’amour,
Le sperme des sonnets et l’ovule du jour...


                           LXXXVII

Sur la carte de Tendre, où partager nos mains ?
Sommes-nous, au Banquet de Platon, deux moitiés ?
Suis-je affect sublimé ou intellect inné ?
Suis-je manque et désir, surabondance enfin...

Est-ce amour génital ou union avec Dieu ?
Suis-je Erato, élancée vers mon Aphrodite ?
Eros, dit-on, un jour, se blessa au milieu
De ce muscle cardiaque aux vertus inédites.

Il aima sans pouvoir contre autrui retourner
La flèche au doux poison. Que croyez-vous qu’il fît ?
Il mâcha jusqu’au sang et le cœur et l’acier.

De ce bourbier d’amour sur la terre craché,
De ce fiel liquoreux, ce champagne, naquit
Un lys blond qui est toi, le nom de mes sonnets.

 

 

                               CII

Narcisse en mes sonnets, je ne veux qu'un miroir :
Toi. Miroir incomplet où toute connaissance
N'est que fragment infime et facettes intenses
Où tu brises, effaces, ce que je crois voir.

Callipyge blondeur où respirer la vie,
Il me faudrait cent mystiques pour naviguer
En tes rêves, tes nuits et neurones bleutés,
Sans pouvoir concilier tes visages promis.

Je cherche une blondeur qui n'est autre que toi,
Une quête impossible et jamais achevée
Dans une multitude où seule la terreur

De te voir m'ignorer me blesse en majesté,
Où seule l'ironie égratigne ma foi :
Où je cultive encor ma compagne intérieure.

 


                         CXXV

Et pour être gâtée, quels cadeaux voudrais-tu ?
Non pas gâtée pourrie par sotte vanité,
Mais par une exigeante, attentive vertu :
Ces présents sont pour ta jeune maturité.

Certes, parfum cristal et fragrance rosée,
Disques et clairs bijoux, livres et partitions
Viennent emplir le nid blond de ton oreiller,
Là où ta tête repose ses émotions.

De mon crâne captive et libre en ton destin,
Tu as déjà trouvé un ruban à délier :
C'est le fil couleur marbre où vibrent ces sonnets.

Chacun tu les déplies, comme bonbons câlins,
Comme pensées philosophes, radieuses sciences :
A toi seule l'amour, à tous cette sapience.

 


                       CXXXVII

Ton front sur mon épaule ; et t’écouter parler...
La ligne de ta nuque et douceur de mes doigts,
Blond châtain sous ma main, enfin te révéler
Les secrets amoureux de ces vers dont tu bois

Eros et amitié, sapience et métaphore.
Appelle-moi Thierry, Silence que je sers,
Ou sonnet shakespearien et robe printanière...
C’est un rêve éveillé dont je sors comme mort.

Le poison fait effet : intacte je t’ai vue :
M’aurais-tu deviné ? Il y a si peu d’heures,
Tes lèvres répondaient à mes questions classiques,

Ton regard feu et soie me piégeait comme nu,
En folle gratitude où Bach dit le bonheur :
Le talisman perdu d’existence physique...

 

 

                             CXL

Je fais une retraite, en vue de te rêver,
De te penser, en ces montagnes enneigées,
Où les flocons ont vigueur glacée d’horizon,
De mots blancs, de la porcelaine de ton front.

Comme en un monastère, à son dieu consacré,
Je suis un vieil ascète à l’éros impossible
Qu’en mon for intérieur, au langage dicible,
Je cultive et affine aux sonnets envoyés

Par un IPhone noir, un Orange réseau,
Jusqu’à la suavité de la lèvre du beau.
En ma fruste cabane, en l’hôtel quatre étoiles,

Sur les sentiers poudrés, je souffle buée rebelle
De mon mythe tout blond dans l’air dur du réel,
Dans mon oreiller, confident des pleurs qu’il voile.

 

 

Capitoline Aphrodite Louvre

Aphrodite capitoline, Musée du Louvre.

 

                              CLV

J’évoque un trouble marbre en ces quatrains blessés,
Platonicienne illusion et chair évanouie,
Paradoxe de l’art et du désir parlé :
Papillonne classique aux vivantes envies…

Je veux un sonnet dément, calme à ton image,
Pour que coulure d’aimer à mon œsophage
S’envenime et guérisse au bonheur de te voir
En seuls mots versifiés, substituts de l’espoir...

Finesse et ductilité au marbre impossible :
Croiser, blonde seconde, tes cheveux lâchés
Rayonne sur l’absence où tu sais me laisser.

Plus disert que Shakespeare, et pourtant moins audible,
Je broie tercets, plume et clavier en déraison...
Combien eût-il écrit s’il avait su ton front ?

 

 

                           CLVIII

Au grège plumetis de l’écharpe légère,
Je n’ai pas reconnu l’immatériel profil ;
Quand, soudain, le Sonnet m’a dit d’un air sévère :
« C’est elle, c’est sa queue de cheval volatile ! »

Chère amour, ta présence est si fine, qu’au fil
Du sentiment, il faut affiner tous mes sens,
Aiguiser mes paupières nues. Malgré l’avril,
J’ai froid et je t’aime. Et pourtant quelle naissance,

A chaque vision, me façonne, quelle joie
A l’expression de ta peau, perspicacité
De sensibilité, intellect bondissant...

Si j’écris pour le manque, au rival qu’est le Temps,
Il me faut cette jubilation célébrer :
A toi, cet écrin de méditation, je dois.

 

 

                        CLXIII

Oui, tu es ma révolution copernicienne
Où les planètes de mes sens et du savoir
Ont une giration autour de ton revoir,
Ma baroque splendeur, ma blondeur cistercienne...

Tu es mon darwinisme et mon évolution,
Car je suis né poisson fœtal à ton regard,
Conscience à ton profil, créateur à ton art,
Quand à l’amour tu repris mon éducation.

Si femme, singulière, tu es l’universel,
Science des Lumières, histoire naturelle,
Tu es relativité, physique quantique :

Je n’ai pas assez lu et pensé tous les mondes
Pour t’être Montrachet en la nanoseconde...
Tu m’instruis aux sonnets, je t’entends aux mystiques.

 

 

                           CLXVII

Voudrais-tu devenir personnage et symbole ?
Tu l’es déjà. Ta capacité au bonheur
Et tes mélancolies t’ont conduite en douceur
Vers la vanité de mes vers et l’hyperbole

Juste. Comme est irremplaçable la fiction
D’Aphrodite et d’Eros, ces beaux philosophèmes
Qui figurent nos pulsions, nos peur et passions,
Ainsi que l’innocence perdue du poème,

 

Le territoire interdit de l’amour lyrique

Où te peindre avec la caresse d’émotion…

Comme tu es la mystique et la transcendance,
 

Tu es raison des Lumières, cette espérance,
Cette féminine liberté politique
Qui est robe fleurie autant qu’éducation.

 


                          CLXIX

Tu me manques exquisément. Non, cet adverbe
Ne permet pas que tu me laisses jouir d’absence,
De son cortège amer de monstre et de violence,
D’aimer sans retour un lointain qui n’est pas verbe

De création du monde. Un chaos, nuit aveugle,
Broie mes yeux intérieurs quand je veux te revoir
Au nid d’Arachnée étourdie de ma mémoire,
Où seule une mélancolie sans lune meugle

Comme un vieux minotaure qui ne peut mourir...
Fraîcheur de tes cheveux, tilleul de ton parfum,
Profondeur de ta voix et pudeur de tes seins ;

Un monstre au labyrinthe, en te voyant venir,
Eût aimé ta distinction, ta dure sentence,
Et se fût converti à ton intelligence.

 

 

                       CLXXI

A ta pléiade de visages inconnus,
En chignon, queue de cheval ou blondeur lâchée,
Je ne puis opposer que le soupir ténu
De ce vers volatile ou retenir l’aimée.

Il ne me reste qu’une œuvre d’art miniature
Pour remplacer les dieux et ton profil rosé,
Comme un blond champagne où le goût se dénature
Une fois l’explosion des bulles dispersée.

J’imagine sur ma langue le mot salé
De ta peau, de tes os, bonbon d’éternité.

Comment oublier la cause et la grâce encor
 

Des sonnets ? Le masque calcaire de la Mort

Ne résiste pas à tes yeux venus d’Etrange :

Nombre d’or, constante cosmologique et Ange…

 


                         CLXXIII

Beauté sophistiquée, jeune piano fragile,
Je t’offre l’équilibre au sonnet qui est toi :
Une perfection vers quoi tendre, si labile,
Cependant possible, en quoi sans cesse j’ai foi.

Qui sait si ton prénom, crypté comme le nom
De Bach, s’élève dans l’offrande poétique,
Dans la fugue en miroir du testament lyrique,
Dans l’indicible acrostiche où celer ton front,

Où décrire et chanter ton moi en vers vieillots,
Que murmures et cris sur IPhone éconduit
Changent en contemporain, en oreille ouverte.

Comme ce matin un œuf de merle a éclos,
Nouveau chanteur, bec jaune en sa coquille verte :
Son vocable est encor memento amori.

 

 

                         CLXXIV

Tu es ma jumelle. Comme nés d’un même œuf,
Mais séparés par une faille temporelle
Obscure, anachronique, où sont brisées les ailes
Qui devaient permettre de vivre d’un œil neuf

Ensemble. Et là où seuls une assomption des vers,
Le don des langues, m’amènent en solitaire,
Je ne trouve qu’un papillon mort aux couleurs
Poudrées, écrasées, comme boues de bonheur...

Je ne veux pas céder aux chenilles des larmes,
Mais au vert opalescent, au rouge chantant,
Au clair bleu Wedgwood, aux dentelles du blanc

Dont je veux vêtir les bijoux, les sérieux mets
Offerts à ton esprit, sa nymphose et son charme.
Au fond de la forêt, un arbre : pour pleurer.

 

 

                       CLXXXIII

Thanatos, vil salaud ! Ne pense pas à prendre
Ma belle... Prends-moi, si tu veux, avec retard,
Mais ne touche pas mon Aphrodite, mon art !
Je lâcherais foudre des sonnets pour t’entendre

Casser tes dents, pour étrangler tes yeux d’ébène...
Il nous faudrait alors sa fiction déflorer
Et du requiescat abuser sur la scène
Publique, en détruisant l’inutile sonnet.

Te voir mourir... Comme si l’œil avait perdu
Son iris en terre de Sienne, si l’oreille
Avait brisé son schubertien tympan, vêtue

De marbre fracassé, de gravats sans réveil.
Quand Mort a pris Shakespeare, a-t-elle, cette pute,

Elu ton visage pour arrêter sa lutte ?

 

 

                         CLXXXIX

Si ta brosse à cheveux conserve un or ductile,
Je deviendrais l’oiseau qui vient s’en emparer
Pour son nid attendrir. Ainsi j’aurais un fil
Pour suspendre mon cœur et lier les baisers,

Un fragile bijou, une consolation
Pour ma joue, un fil d’Ariane d’une collection
Où les perles parleraient en pleurs littéraires...
Quant au jais profond de ta broche, au songe vert

De ta robe où douze boutons d’or ont éclos
Sur tes épaules, ils sont musée du beau
Pour mon apollinien babil et goût courtois.

Aux niaiseries de la vie, j’éprouve par toi
Qualité du bonheur et joie métaphysique :
Sois caressée, amour, pour ces couleurs lyriques.

 


                            CCV

Précieux visage blond où je suis entravé,
Comme un Eros malade à des crocs de boucher,
Exquise mante religieuse aux ailes d’or
Qui s’envole aussitôt m’avoir touché à mort.

Je suis le seul auteur des tourments qui me blessent,
A moins qu’Aphrodite et ses aides Phéromones
M’aient transfusé à grande pluie de sang l’icône
Où je vois le front de trop humaine déesse,

Où je ne sais pas lire... Pourquoi Amour cruel
Est-il incapable de réciprocité ?
Où trouver l’argument pour enfin te convaincre

De m’aimer ? Un sonnet va-t-il te persuader ?
Ou l’odeur de ma peau, mon charme intellectuel ?
Dévore ton amant ; viens ensuite me vaincre.

 

 

                          CCXIII

Confier peine au sonnet est mon plus blond souci :
A la disparition de ta chair si précieuse,
De ton vif intellect et paupière boudeuse,
Je me dessèche et pleure une vanille amie...

La thérapie des vers est vénéneuse et rose,
Elle n’accouche rien du granit du passé,
Où le cynisme du temps castre vers et prose,
Où la ruine élégiaque est goudron craquelé.

Où retrouver tes yeux de lumière et de don,
Ta réserve affichée, ta distance plastique,
Ta force sans pardon, ton audace pudique ?

Sinon aux lèvres de tes syllabes, Sonnet,
Dont la noire impuissance et l’appel insensé
N’ont en rien su faire palpiter son prénom.

 

 

 

                            CCXX

 

Ton marbre est remisé, Aphrodite, aux dommages ;

Attendant que des vers qui plombent ta beauté

Soient poncés les poncifs et lissés les ravages

Qui ont ton visage trop souvent effrité.

 

Tu n’as plus en l’IPhone, en l’absence amendable,

Qu’un atelier obscur, qu’une blonde rumeur,

Où l’active écriture ose aimer ton bonheur

Et tente retrouver une éthique impeccable.

 

Ainsi l’artiste affronte un Ange redoutable,

Qu’il soit diktat du Temps ou du Réel rebelle

À l’Idéal pur, cette cuillère à fantasmes.

 

Reste à laver les mots, leur bouche d'enthousiasme.

Comme si j’étais amoureux d’une implacable

Dont j’ignore la langue impossible et sensuelle.

 

 

                 CCXXXVII

Cher marbre de peau, blondeur pourtant éphémère,
Je ne verrai pas pourrir tes torves viscères,
Ni éclater tes yeux, ou suppurer tes lèvres...
Praxitèle et Muses dépassent nos vies brèves.

Marbre vivant de l'art ou vivante blondeur,
Ton corps fait de minéraux et d'eau, jeune ardeur,
Peut-il nous dire la nécessité stellaire
De nos vies ? La chimie de ton esprit sévère

Libèrerait le sens si voulait dialoguer
La cétoine dorée de tes bagues sonores...
Puis-je aimer des atomes vides ? Comme un loup

Cherche au froid du cosmos neutrinos insonores...
Au bonheur des sonnets tu restes parfumée :
Je t'aime cent douze millions de fois beaucoup.

 

 

                         CCXXXIX

 

Tenir ton front précieux entre mes mains patientes,

Où vit la formule chimique de l’amour…

Mais au puzzle incomplet de l’intouchable amante,

Je ne suis pas l’espace où tu vis avec art.

 

J’ai arraché la plume d’ange pour t’écrire ;

Et c’est moi qui saigne, encre blonde où je t’admire.

Un Pétrarque fossile, un Celan dans la Seine,

Peut-il séculariser ta langue sereine ?

 

Les plumes caressantes et griffes mordantes

De la passion ; t’écrire et souffrir jusqu’à l’ange :

Au bouvreuil de peine, mésange évaporée.

 

Comment as-tu changé ? Sablier d’alphabet,

J’aime une inconnue qui n’existe à peine plus,

Loin et constellation d’Andromède perdue.

 

 

                             CCXLI

 

Un zen et blond silence est peint en ton visage,

Ou nostalgie de ce qui n’aura jamais lieu…

Moins que portrait d’un front sauvage aux fictions sages,

C’est mon autoportrait que vient marquer le dieu

 

Eros aux vifs crocs d’or. Plénitude, évidence,

Intellect poignant de ta discrétion dorée,

Comme la douce pression de tes doigts immenses

Sur l’ivoire des os et nerfs énamourés

 

Qui vibrent pour toi. Car les atomes du Temps

T’attendaient… Bousculés par ta rose splendeur,

Ressuscitant les braises mortes de Shakespeare

 

Sous les dés de ma plume et de l’IPhone pleurant

De joie sous les ailes mentales du désir…

Oui, chaque seconde est l’ombre de ta blondeur.

 

 

                          CCLIV

 

Quand, sur le clavecin, tes sensibles empreintes,

Pour un prudent prélude, osent et s’aventurent,

Lunettes attentives, fil d’or des montures,

Reflétant en mon foie la picturale étreinte

 

De ton portrait charnel, je mange un fol plaisir :

Du mascara pulpeux au cambré de tes mains,

A l’amande elliptique de ta lèvre et ton rire,

Je divorce soudain de tout inquiet chagrin.

 

De ce lyrisme usé, sauras-tu reconnaître

Son authenticité, extraire quintessence,

Cyprine spirituelle, émotive sapience

 

Pour que ma syntaxe embrasse ta langue à naître ?
Au-delà de la mortalité des idiomes,

Que nos mots enlacent leurs bouches, vifs rhizomes…

 

 

                        CCLXII

 

Suis-je responsable de t’aimer ? Chère engeance…

Culture impressionnante, épure, intelligence

Eblouissante sont tes sensuelles beautés.

Séparé de toi, je suis, de tes qualités.

 

Il faudrait conserver, intacte en ma pupille,

Ta vie, tes joues, jusqu’à l’argile de mes yeux,

Jusqu’à l’extinction des atomes et des dieux.

Je ne suis pas ta menace, adorée tranquille…

 

Tu es belle comme les pleurs cristallisés,

Comme l’or de Gucci et la pensée, l’aria,

Belle comme la canine de cruauté

 

Où je suis mordu. Comme fin amour courtois

Pour l’étoile dans le bleu vif, comme la soif

De la pierre où j’ai léché l’aura de tes pas.

                           

 

                            CCLXVIII

 

N’aie crainte, l’amour est une veille intérieure ;

Mes sonnets sont tissés par des claviers de fleurs,

Des bouquets de plumes et pollens pour tes reins.

J’aimerais dormir avec ton nom dans mes mains.

 

Pourtant tu es ma cécité, mon agraphie,

Ma surdité, ma mutité, mon agnosie

Où je tente d’aimer ta lame de beauté,

Parmi le cosmos organisé, incomplet.

 

Nul n’ignorera que d’être aimée tu mérites,

Même si ton marbre de papier clair s’effrite

Dans une seule bibliothèque où l’IPhone,

 

Dernière stèle d’une civilisation,

Rayée de sable, est promis à ton émotion.
J’aimerais mourir avec ton visage icône.

 

 

                         CCLXX

 

Basalte gris je suis, devant le cher séisme

De sphinge de beauté, jade rose et lyrisme…

Tu es l’énigme d’or, la plaie d’intranscendance :

Sens-tu mes yeux t’envelopper, ivresse où danse

 

L’intellect ? Toi, le fouet caressant de ma vue,

La fibule du Temps que Gucci sculpte nue

Au revers de ta veste ; où je connais le sens

Du mot aimer. Et ma fragile inconséquence…

 

Quand l’inquiétude de l’amour cessera-t-elle ?

Mélancolie menthe… Ou me propulsera-t-elle

Vers la soie de ton os temporal ? Là, vibrer…

 

Elizabeth Barrett Browning, Louise Labé

Ont écrit des sonnets. N’en es-tu pas capable ?

T’entendre et te lire ! Lyre et langue imparables…

 

 

                      CCLXXII

Tu es la lumière au miroir de ton IPhone,
Comme sainte éclairée par Georges de la Tour :
Le spectacle rieur des joues magnifiées trône
Dans la pupille de ma mémoire et du jour…

Cher orchis blond, je suis une syntaxe infime
Où sont tes ferveurs, soies et mésanges intimes ;
Toi, corolle de peau, esprit vif, monde ouvert.
Je. Souffle. Cendre et orchis noir de l’art sans terre.

Je suis bague vide dont tu es le doigt d’ange
Et d’âme. Tu es Joie d’où je suis arraché.
Je. Bonheur. Pétales de sonnets colorés.

Comme l’ambre conserve en son or les étranges
Coléoptères du temps, je suis ton rituel.
De l’amour, tu es la légende et le réel.

 

 

                    CCLXXIV

 

Se peut-il qu’un prénom soit blotti, au secret,

Dans le mot Aphrodite, ou marbre satiné ?

Chiffre, algorithme où espérer t’entendre naître…

Lis-tu mes vers sur IPhone pour me connaître ?

 

Connaître la pointure de tes escarpins,

Sonate de ton cœur, ton argumentation

Politique, de ta clavicule un parfum,

Le miroir de mon ridicule ; et tes passions…

 

Cher cosmos féminin, tu es cruel emblème

De tes grands yeux froncés et tendresse sensible :

L’innocence et la peur, finesse intelligible,

 

La racine du Mal et notre onction du Bien,

Les siècles de culture et l’ambre du divin,

Je caresse les oiseaux de tes doigts. Je t’aime.

 

 

                         CCLXXXIV

 

Quand, en manque d’amour, j’ai vu ravissement,

Ta sagesse et blondeur, j’ai, comme ange, implosé ;

De sa gueule vanille Eros m’a dessillé :

La pression de tes yeux offrit lyrisme au Temps.

 

Un fleuve d’exégèse ose être à ton service,

Une ascèse joie pleurs est mon cœur tellurique,

Eviscérant ma gorge où l’esprit est orphisme.

Ton doigté syntaxique et ton feu pianistique

 

Sur ma chair érogène ont jeté leur scalpel.

Je veux tisser le masque mortuaire des dieux

Avec les rimes de tes cheveux, de l’IPhone,

 

Pour qu’à mes deux lèvres ton cher front s’abandonne,

Offrir un sac Gucci entre tes mains rebelles,

Où choyer le recueil de nos sonnets précieux…

 

 

                     CCLXXXVIII

 

Voici un nouvel ambre au lyrisme amoureux,

Cristallisant les faillibles mésanges bleues

Des vocables, dont ta syntaxe aura pitié,

Que l’ombre des sonnets tente de préserver.

 

Aimé-je un souvenir plutôt que ton réel ?

Je te ravive, comme poursuivant une aile

D’ange érogène, don perdu de blonde aura.

Je ne saurai jamais le parfum de tes bras.

 

Je mets à tes pieds coléoptères du soir,

Le décalage vers le rouge d’un cœur sage

Et des astres, jusqu’à l’explosion du langage…

 

Visage de bonbon, rire et libre fierté,

Tu es le lichen de couleur de ma mémoire,

La théologie négative et le duende.

 

 

                           CCXCV

Quand les autres blondes sont ta caricature,
J’ai le regret tranchant de ne trouver peinture
De toi, exacte et mobile, ni dans Mémoire,
Ni dans l’art du Titien, ni dans le piètre espoir

De la valse des vers. Qui sait si le pouvoir,
De ces sonnets offerts à l'effacé miroir,
Leur torrentiel lyrisme, où l'éthique est sauvée,
Saura trouver l’or ravi d’une nuque aimée ?

Quand trois cents variations sur l’absence du nom
Auront trop peu séduit ta blondeur intouchable,
Quand le sang de mon crane et ton inattaquable

Marbre auront par instants pensé à l'unisson,
Quand ta disparition, Moire, est pour moi sévère,
Ne devrais-je pas abandonner l’art des vers ?

 

 

 

 

Epilogue

 

La trace de Zurich… Jamais je n’ai revu

Le Sienne incisif et pulpeux noir de tes yeux,

Ni ta chair, ni tes robes, sinon dans les vœux

De ces vibrants sonnets aux passables vertus.

 

Mais qui, sinon tes doigts, ont ce livre posté,

« Römische Elegien », aux gravures d’Eros,

Temples, draps, qui, sans carte ni nom, sur les os

Des mains repose, amputé de qui l’a donné…

Langue dont je ne connais que la traduction…
Car tu étais germaniste et Lettres classiques.

Moderne, j’ai rejoint l’Aphrodite lyrique

 

En ne palpant que gouge et ciseau des fictions,

Buées évaporées au toucher de l’IPhone.

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

 

 

                              Colophon

Fermement composée entre ces deux décembres
Deux mille dix et douze, illusoire relique,
Ecrite en l’état de lévitation lyrique,
L’œuvre de Thierry nous offre un réel fait ambre.

Il ne faut à l’Aimée chercher quelque semblance,
Où toute identité n’est que coïncidence,
Car idéal, fiction s’en vont ici de pair
Pour figurer nos purs désirs et nos travers.

Aphrodite mobile que j’ai statufiée,
Qu’à force d’encre si blonde j’ai rédimée,
Plus inconnue que défaillance de Mémoire,

 

Tu as su pardonner ces vers attentatoires
Où tes vertus intactes, dont je suis copiste,
Ont mon fidèle amour, malgré l’art solipsiste.

 

                                                                     

                                                          (c)Thierry Guinhut

Le sonnet CXCI est publié sur le site de Poetry Life & Time : link

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

Quatre autres sonnets ont été publiés par : Le Phénix renaissant de ses cendres, The Phoenix Rising from the Ashes, Anthologie de sonnets du début du troisième millénaire

 

Photo : T. Guinhut.

 

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9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 15:34

 

Val d'Aran desde Vielha, Catalunya. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Roberto Bolano, le chien romantique.

 

 

Roberto Bolano : Les Chiens romantiques, Un Petit roman lumpen, Trois,

traduits de l’espagnol (Chili)

par Robert Amutio, Christian Bourgois, 96 p, 96 p, 112 p, 12 € chaque.

 

 

 

 

       Pourquoi qualifier Roberto Bolano de « chien romantique » ? Né dans l’enthousiasme de la jeunesse, de la poésie et de l’amour, il voit son monde laminé par le fascisme de Pinochet, amis dispersés, disparus d’on ne sait quelle atroce façon, lui-même emprisonné quelques jours… L’exil, mexicain, puis espagnol, en Catalogne, le laissera sans cesse nostalgique de cette période édénique. Il passera sa vie d’écrivain à osciller entre la scène originelle de la naissance à la jeune poésie chilienne, le traumatisme de la révolution châtrée, puis le tableau d’un quotidien morose, parfois étrangement illuminé, et l’examen clinique de ce « secret du mal[1] » pour toujours inaccessible. C’est de ces trois manières que relèvent les trois minces inédits -par la taille et non par leur dimension esthétique et éthique- publiés aujourd’hui…

 

       Sortis étouffés, épuisés, estomaqués, éblouis, des mille pages de l’immense 2666[2], quête presque infinie de la vérité d’un écrivain mythique, Arcimboldo, et de la résolution impossibles des assassinats de jeunes femmes qui gangrènent le Mexique, nous avions retrouvé en un plus concis roman la quintessence de Roberto Bolano. Ce fut la relecture du fabuleux, percutant, indépassable Nocturne du Chili[3]. Où la culpabilité, la passivité complice devant les crimes hallucinants du fascisme de Pinochet, émanaient d’un magnifique, troublant, cataclysmique monologue du curé Icabache. Pourtant le régime d’Allende, d’un socialisme à la lisière du bolchevisme, n’était guère brillant. Reste à imaginer l’envers nécessaire, où notre bolanien curé ferait son mea culpa en séide du communisme, laissant ainsi la mémoire chilienne devant le biface de sa vérité tyrannique, maintenant qu’heureusement lui a succédé la démocratie libérale…

 

 

     Plus modeste encore, ce bouquet de trois inédits, cependant d’autant indispensable à l’aficionado bolanien. Le Petit roman lumpen, est bien dans la manière apparemment pétrie de banalité sociologique de Bolano. Son sous-prolétariat, à la frange de la pauvreté, est constitué d’un frère et d’une sœur qui ont perdu leurs parents dans un accident. Ils ont abandonné le lycée, l’un pour fréquenter des salles de musculation et des amis quelconques, l’autre pour se faire employée de coiffure. Et narratrice romaine de cette tranche de vie falote où la lumière du ciel est étrange, où les sensations frisent l’instabilité métaphysique, le fantastique. La crise économique est suggérée, sans misérabilisme, la fascination irrationnelle de la délinquance trouble la jeune fille dont « l’histoire perd encore plus ses contours », avant qu’elle se prostitue à une ex-star du culturisme et du cinéma peplum, dont le sperme est, selon les points de vue, alternativement « doré » et « noir ». C'est volontiers sordide, sans que les personnages, à la recherche d’un coffre-fort et de la tentation du mal qui les sauveraient de leur médiocrité, en aient complètement conscience. L’écriture parait simpliste, quoiqu’assurée, lorsqu’une béance, une soudaine métaphore jaillit : « une fragilité qui ressemblait à une raie manta tombant du plafond ». Est-ce une satire ? Le constat d’une déréliction contemporaine ? Le tableau de la vanité humaine est tenu à bout de bras par le talent époustouflant d’un Bolano qui sait nous rendre intéressant, presque magique, ce qui pourrait ne pas l’être, comme ce « visage dans l’attente » de la narratrice qui parvient à une « lucidité »…

    Dans Trois, des proses poétiques autobiographiques parcourent d’abord comme un « kaléidoscope » la ville de Gérone. Le poète est inquiet de son droit de séjour, de « l’argent comme cordon ombilical qui te relie aux jeunes femmes et au paysage »… Cinquante-sept « rêves » font « Un tour dans la littérature », où Kafka « voyait brûler le monde » où Pérec « avait trois ans et pleurait, inconsolable ». Le panneau central du triptyque est un fabuleux poème mi-épique, mi-lyrique, au souffle sombre et heurté, qui raconte un voyage vers un « Pérou légendaire » par quelques Chiliens. De leur « bouche ouverte […] sortent / Les rêves : des empreintes / Fossiles / Colorées avec la palette / De l’apocalypse. »

 

 

         Tout aussi fulgurants sont les poèmes de ces Chiens romantiques qui, auprès du mal, aboient à la lune de la liberté, de l’amour et de la poésie… Parfois cette dernière a, chez notre malheureux chien littéraire pistant les énigmes du monde, la rapidité omnivore de Ginsberg, parfois elle a l’émotion bouleversante du poème presque final et néo-classique dédié à sa « Muse » : tour à tour à « seize ans », tour à tour dans la maturité, elle est « dans la file / des prisonniers politiques », quand il est son « sillage élégant ». Parmi des vers libres que l’on pourra juger inégaux, se détache un trio dédié aux « détectives », mise en abyme d’un plus immense roman : Les Détectives sauvages[4], parmi lequel il voit « les livres de questions que personne ne résout / Les archives ignominieuses ». Là, il semble prendre ses distances avec le mythe révolutionnaire : « La révolution s’appelle Atlantide / Et elle est féroce et infinie / Mais elle ne sert à rien ». Le pathétique, y compris en faisant l’amour à des femmes plus inquiètes encore que le poète, côtoie le morbide : « J’avais vu la mort copuler avec le rêve ». On a la sensation terreuse d’entrer « Dans la salle de lecture de l’Enfer » où feuilleter « un recueil de poèmes de terreur », que l’on regrette d’ailleurs de ne pas être bilingue.

 

        Mal ici et maintenant, mort en 2003 à cinquante ans, nostalgique d’une jeunesse chilienne poétique à jamais perdue, confronté à la concaténation du mal, sans espoir autre que la littérature qui seule lui rendit ses aspirations à une totalité brisée, sans les résoudre en sa « pugnace vie livrée aux intempéries », Roberto Bolano est bien notre « chien romantique » préféré…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

On lira également : Roberto Bolano ou l’artiste devant le mal

                                  Roberto Bolano : Entre parenthèses


[1] Titre d’un mince récit  d’ailleurs aussi décevant que la quête impossible de la résolution du mal, dans Le Secret du mal, Christian Bourgois, 2009.

[2] Christian Bourgois, 2008.

[3] Christian Bourgois, 2002.

[4] Christian Bourgois, 2006.

 

 

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7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 12:19

 

Ostia antica, Latium. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Au temps où les animaux parlaient.

 

Jean Ursin : La Prosopopée des animaux.

 

 

Jean Ursin : La Prosopopée des animaux,

traduit du latin et présenté par Brigitte Gauvin, Jérôme Millon, 336 p, 30 €.

 

 

 

 

       En rhétorique, la prosopopée est une figure qui consiste à faire parler un dieu, un mort, un absent, un objet… Hugo, dans « Stella », parmi les Châtiments, fait parler une étoile ; Rousseau, dans son Discours sur les sciences et les arts, fait parler un consul romain. Oublierons-nous La Fontaine et ses animaux ? Depuis Esope, c’était une tradition bien établie que de les faire discourir et illustrer les comportements des hommes dans les fables. Moins connue est cette Prosopopée des animaux qui permet à Jean Ursin de nous faire écouter leurs voix mutines et savantes.

    

      Entre science et magie, un érudit compose une joyeuse encyclopédie poétique où les animaux savent parler. C’est avec une délicieuse fantaisie que ce médecin dauphinois du XVIème siècle réalise ses vers latins. L’édition de 1541 porte un sous-titre prometteur : « Dans laquelle on trouve de nombreuses informations sur les vertus de ces animaux, sur leur nature, sur leurs propriétés, surtout médicales, De Jean Ursin, docteur en médecine et poète couronné ». Nous n’en savons guère plus sur cet original érudit, sinon qu’il s’inspire de l’Histoire naturelle de Pline, sinon qu’il écrivit des élégies sur la peste. Son talent poétique est incontestable ; grâce à lui, le « scinque » (petit crocodile à la chair aphrodisiaque) a bien de l’esprit : « J’offre Vénus par ma queue, mais la mort par mes crocs. »

        Il y a deux versants à cette compilation versifiée, traduite en prose : l’humour complice et la pharmacopée. Ursin est le premier à user des animaux autrement que par la fable, leur offrant l’occasion de se présenter dans leur étrangeté, leurs merveilles. Une centaine d’entre eux prend tour à tour la parole, du lion au borax, qui, comme chacun ne le sait pas, est un crapaud venimeux. Des quadrupèdes « sanguins » aux insectes, en passant par batraciens, oiseaux et poissons, les attitudes psychologiques côtoient les qualités guérisseuses, plus magiques que médicales. L’exactitude zoologique le dispute à peine à la fantaisie. Si le chat sert à « chasser les souris, ses excréments permettent d’ôter les arêtes dans la gorge. » D’autres donnent des leçons, comme l’aspic : « Idiot, pourquoi cherches-tu une pierre précieuse dans ma tête ? En récompense, c’est un sommeil mortel qui t’attend. » Ainsi, proposons au lecteur d’essayer qui prétend : « mes cornes me servent d’yeux », car sieur l’escargot commande : « Si la fièvre te donne mal à la tête, pose-moi sur ton front après m’avoir broyé et, crois-moi, cela t’apportera un soulagement extrême. » On conseillera à qui veut arrêter l’alcool d’essayer le vin d’anguille : « il deviendra buveur d’eau ». Il peut être utile de savoir qu’en cas de « mal caduc », les testicules de coq « macérées dans l’eau » sont souverains…
    

Ursin.jpg

 

      La lecture savoureuse, dont on peut rire, n’empêche pas de plonger dans l’univers des connaissances encyclopédiques du XVI°, avant l’aube de la médecine moderne. Toute une tradition animalière irrigue la littérature médiévale et de la Renaissance ; emblèmes des vices et des vertus, elle peut servir à un incarner une théologie. Dans Le Physiologos ou Le Bestiaire des bestiaires (en cette même collection « Atopia » dirigée par Claude Louis-Combet) la zoologie est spiritualisée pour représenter les mystères chrétiens. Finalement l’on fait bien dire tout ce que l’on veut à ceux à qui nous subtilisons la parole…

 

       Notre vision des animaux a considérablement évolué. Buffon, au XVIII°, gardant une part de vision subjective, était un naturaliste scientifique. Aujourd’hui, pensant aux espèces disparues ou en voie de disparition, l’homme s’inquiète du droit des animaux, à son détriment peut-être, ou dans une démarche humaniste de compassion envers ses congénères à plusieurs pattes. A qui Jean Ursin a su offrir avec tendresse une reconnaissance réelle bien que fondée sur les services que grosses et petites bêtes rendaient à l’humanité souffrante.

 

Thierry Guinhut

Article paru dans Le Matricule des Anges, mars 2012.

Une vie d'écriture et de photographie

 

Bestiaire de Flandres, 1270, Paul Getty Museum.

 

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Published by Thierry Guinhut - dans Critiques littéraires France
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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 11:53

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Ron Padgett : On ne sait jamais, ou vivre en paix avec sa finitude

 


Ron Padgett : On ne sait jamais, traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par Claire Guillot, Joca seria, 112 p, 15 €.

 

        Ne resterait-il à la poésie qu’à ramasser la poussière ? « J’aime balayer le plancher (…) J’aime bien mon gros tas de poussière toute neuve. » confie Ron Padgett en ouvrant et refermant l’un de ses poèmes. C’est tout ? Où sont donc passées la beauté, la transcendance et la tendresse que l’on associait traditionnellement à la poésie ? Pourtant, de ses poussières, le poète américain (né en 1942) fait quelque chose de neuf. De toutes les banalités, les trivialités et les désordres minuscules du quotidien, il extrait, l’air de ne pas y toucher, de modestes et cependant parlantes épiphanies. Comme dans « la cage d’ascenseur » où se produit une sorte de miracle : « nous tombons dans l’élévation du rêve / qui inclut un oiseau mouche et Sainte Thérèse d’Avila ». Cette perception et cette écriture ont l’ambition assumée de « créer une réaction en chaîne / envoyer un amour en dents de scie à travers le monde et au-delà »…

       Les tâches répétitives, les objets d’usage commun, sont l’objet de vers libres, de petites proses qui semblent se contenter d’une qualité descriptive minimaliste. Ils sont dépourvus de toute prétention, voire affectent la plus pure simplicité. C’est lorsqu’il roule « à vélo », « laisse courir [ses] doigts » sur la table avec « un doux froufrou », ou « en rinçant la vaisselle » que de petits bonheurs le comblent. Quand, soudain, fait irruption « ce petit quelque chose d’inattendu », qui est également le credo de son atelier d’écriture. C’est le moment infime et attendu d’un questionnement métaphysique, d’autant plus efficace, « pour vivre en paix avec sa finitude ».  

        Parfois, la dimension cosmique et existentielle se fait plus exigeante : « nous sommes une tornade / de tourbillons invisibles qui / tournent autour d’une statue de Giacometti. » Ou, dans une sorte d’ironie morbide et cependant critique des grands destins et des martyrs : « Il n’est pas si difficile de grimper / en haut d’une croix et des clous plantés / dans les mains et les pieds ». Ou encore, lorsqu’il rêve d’être « une jeune fille autrichienne (…) au dix-neuvième siècle », il se demande : « Mais mes arrière-petits-enfants seront-il des monstres ? ». Avec un humour plein de fraîcheur, il chante « les joies de la métaphore » en allant jusqu’à imaginer :

« Et si une métaphore vierge descendait du ciel

et se posait en douceur dans ton salon,

tourbillon changeant de tons gris et de fumée ?

Ce serait un dieu grec ! ça te ferait peur ! »

        Mais hors de ce rare moment qui bouscule notre entendement, Ron Padgett est plus mesuré dans sa rhétorique, plus ténu dans ses sensations et son intellection. Est-ce la poésie dont nous voulons toujours, dont nous avons besoin ? Passé le regret des vastes et précieuses formes, qui sait désirables et nécessaires entre toutes, de l’épopée au sonnet, faut-il se contenter des fragiles regards sur notre pauvre réel de tous les jours et de ses émotions, de ses failles où s’invite le tranquille lyrisme du bonheur ? L’acuité d’une pensée retenue, trop retenue peut-être, entre désarroi léger et cet accord avec notre terre à terre présent, sa petite sérénité métaphysique, sont-ils le contre-fa de la poésie ? Est-il possible, au-delà de l’humble sureté de l’esthétique de Ron Padgett, qui n’est pas loin du haïku, de trouver une dimension plus explosive au poème ?


Thierry Guinhut

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 16:48

Dasgupta-1.jpg

 

 

 

Rana Dasgupta : Solo, un destin bulgare et américain


 

Rana Dasgupta : Solo,


traduit de l’anglais par Francesca Gee, Gallimard, 462 p, 25 €.


 

 


      Le personnage de l’Anglo-Indien Rana Dasgupta a beau se produire en solo, son univers est abondamment peuplé. Le vieil Ulrich vit en aveugle dans une pièce sordide, au-dessus de la gare routière de Sofia. Or celle-ci est un point nodal, une image des chemins de la mémoire qui l’entraînent à visiter son enfance, ses années estudiantines, sa maturité, en une vaste autobiographie fictive. Mais aussi les chemins de son imaginaire, puisqu’une incroyable prolifération de rêveries le propulse, de la Bulgarie aux Etats-Unis, d’un réel morne à  un futur imaginé : là où Dasgupta réinvente des destins.


        La richesse de l’univers ici déployé est stupéfiante. Organisant son roman en deux parties sensiblement égales, Dasgupta partage nos existences en leurs deux composantes : « Vie » et « Rêves éveillés ». Chacune étant elle-même composée de cinq chapitres, chapeautés par autant d’éléments (de « Magnésium » à « Uranium ») et d’animaux étranges (du « Narval » au « Lamantin »). La réalité d’Ulrich est l’émanation des éléments atomiques qui la composent, quand ses fantasmes sont des créatures à la limite du possible.

       Voici d’abord un attachant roman d’initiation morose parmi les étapes de la condition humaine. Depuis les chemins de fer paternels, la formation de la personnalité du jeune Ulrich est une « alchimie » entre ses dons de musicien sacrifiés par son père et sa passion scientifique. A Sofia il découvre la sexualité quand meurt Boris, l’ami révolutionnaire, à Berlin il étudie les progrès de la chimie, puis retourne à Sofia où il épouse la pianiste Magdalena. L’élégie familiale, au cours des vicissitudes, dont le départ de sa femme avec son enfant pour les Etats-Unis, se rétrécit au retour chez sa mère, jusqu’à la solitude. Des temps terriblement politiques s’annoncent : « coup d’état fasciste de 1934 » et tourmentes guerrières, en un tragique tableau de la Bulgarie du XX° siècle. Sous les « purges » communistes, dont la chronique est édifiante, l’homme se dessèche : « Ulrich dissimula ses disques illégaux et, avec eux, presque tous ses plaisirs musicaux disparurent ». Il prend le contrôle d’une usine de chlorure de baryum, sa mère est envoyée en camp de travail. Au délire industriel du régime succède la pollution, au bout de son destin de grand chimiste avorté. Comme dans la Bulgarie entière, « Ulrich était devenu chimique lui-même, et une solution de cadmium, de plomb, de zinc et de cuivre coulait dans ses veines ». L’écroulement du communisme honni débouche sur un capitalisme mafieux et la pauvreté…

          Ce que l’anti-héros n’a pu réussir, au cours de sa déliquescence de raté (« Un chien peut-il rater sa vie, ou un arbre ? »), le vieillard, « le regard tourné vers l’intérieur », le développe alors « dans le royaume caché de ses rêves éveillés » qui sont « l’œuvre d’une vie ». L’alter ego Boris est le dernier à jouer du violon dans un village vide, un jeune poète approche un richissime gangster Géorgien, un producteur de disques américain lance une « superstar mondiale de la musique originaire de Bulgarie ». Les créateurs se retrouvent aux Etats-Unis, associant concerts fabuleux et poèmes persuasifs, bientôt corrompus par le succès et l’argent… Autant de nouvelles entrelacées qui sont le prisme de personnalités virtuelles, en écho aux aspirations d’Ulrich ; et une acmé surprenante, romanesque comme l’emballement exponentiel du songe…


        La première partie, grise sans être terne, suffirait à faire un bon livre ; la seconde le complète, en miroir. Dasgupta nous montre comment au destin assommé par l’Histoire peut s’ajouter la dimension compensatoire de contes échevelés : kaléidoscope étrangement coloré, le roman découvre sous la poussière du passé la deuxième vie secrète et révélée, souvent inavouée, ici assumée, des rêves éveillés. L’écriture de cet Anglo-Indien, né en 1971, réellement virtuose, chatoyante dans le détail, ne voit son souffle tiédir qu’en peu de séquences. Bouillonnante d’idées, capable de contrastes puissants, elle est empreinte autant de réalisme que de magie de la perception.


Thierry Guinhut

Article publié dans Le Matricule des Anges, février 2012

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

 

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Goytisolo

Un dissident espagnol

Goytisolo Marx

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

Gracian Graus

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le Cœur glacé, Inés et la joie, ou la mémoire du franquisme et de l’Espagne

Almudena 2

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

 

 

 

 

 

 

Grozni

Wunderkind, Chopin contre le communisme

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

Guarnieri

 

Guerre et violence

Guerres d'Etats ou anthropologiques : John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences antipolicières, inversion des valeurs

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis

I Prologue

II L'ouverture des portes

III Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

Pyrénées Anie Aneto

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

Couv-Aneto-Canigou

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

Montagne noire triptyque Quelque chose dans la montagne

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Synopsis et Traversées

Le recours à la montagne

Cantal

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis, incipit

III Bironpolis, Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages, prologue

IV Eros à Sauvages, Les belles inconnues

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum, incipit

VIII De natura rerum, Euro Urba

VIII De Natura rerum, montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

Synopsis et sommaire

Prologue

II Greenbomber, écoterroriste

V Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

Voyages archipel

 

Guinhut Sonnets

A une jeune Aphrodite de marbre

To a young marble Aphrodite

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Trois peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

Ein Jahr im Leben des Heinz M.

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passsage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

Ré paradis

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Haddad

Nouvelles du jour et de la nuit

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable : médecine et amour

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Rêveur romantique, conquérant du nazisme

Hamsun

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Hayek

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge et blâme de l'Histoire mondiale de la France

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Jules Verne

Corbin : Histoire du silence, Le miasme et la jonquille

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Hattemer Higgins : le troisième Reich

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'état ?

hobbes leviathan

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

Hölderlin

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Ceccatty : Noir souci, passion de Leopardi

Garcia Lorca : homosexualité et création

Broc-Hyacinthe.jpg

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

Erasme Dürer

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

ete-sans-les-hommes

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs : anti utopies scientifiques et superstitieuses

Huxley brave new world

 

Ilis 

La Croisade roumaine des enfants

Les Vies parallèles du poète Eminescu

Florina Ilis

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

Impôt

 

IPhone

Tentation totalitaire : IPhone et législation

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Sommes-nous islamophobes ?

Guerre : Honni soit qui Syrie pense

Christianophobie et désir de barbarie

Attar : Le Cantique des oiseaux

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi la rose tyrannique de l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

Moïse Philippe de Champaigne Moïse et les Tables de la Lo

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Battle royale : téléréalité politique

Murakami Ryû : Chansons populaires

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

Otsuka : Certaines n'avaient jamais vu la mer

Kiyoko Murata : Fille de joie

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jourde

Festins Secrets

Jourde

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

Jünger Orages

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

Kafk Procès GF

 

Kant

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

Kant Obscur

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

Karinthy Faremido

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

Paravent Erables

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

Kertesz Être

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

KOSZTOLANYI. C

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Krazsnahorkai venue

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

La Fontaine Amour Folie

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Georges Steiner, tragédie et réelles présences du langage

Phylactère Lucas de Leyde Annonciation

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

Larsen Spivet

 

Larsson

Les Poètes morts, roman policier

Larsson 2

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

Ceccatty : Noir souci, passion chaste

Leopardi Zibaldone

 

Lethem

Chronic city ou New-York magnifiée

Lethem Chronic city

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Lévi-Strauss Regard

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Libres, Dictionnaire du libéralisme

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression : De la censure, entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

Liberté

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

Carré magique

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

Littell B

 

Littérature française contemporaine

Blas de Roblès : L’Île du Point Némo

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Ohl : Redrum

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

Sollers-Paradis

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

Machiavel 1

 

Magris

Secrets, Enquête sur un sabre

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Menéndez Salmon : Medusa, l’art et le mal

Jaume Cabré : Confiteor

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

Dante 9° cercle Enfer Gustave Doré 1861 Musée de Brou

 

Maladie

Maladie et métaphore. Wagner : En-vie, Maï : Divino sacrum, Zorn : Mars

 

 

 

 

 

 

Malaparte

Muss ou Mussolini déboulonné

Mussolini Dux

 

Mandelstam

De la poésie à Voronej

Trois requiems, sonnets

Mandelstam Bio

 

Manea

La Tanière, La Cinquième impossibilité

Manea

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Un retour et Nouvel éloge de la folie

Lectures du mythe de Frankenstein

Manguel retour

 

Marcher

De L’Art de marcher

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

Vénus et Adonis Rubens, détail

 

Marx

Karl Marx, compagnonnage et illusion

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

Marx

 

Mattéi

De la supériorité culturelle de l’Occident ?

Europe Mattéi

 

McEwan

Une satire Solaire

Opération Sweeet Tooth, l’espion des Lettres

Solaire

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Melville Billy Budd

 

Meshkov

Le Chien Lodok, ou de l’humaine tyrannie

Meshkov

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

Mille et une nuits Guérin

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

Mitchell Fantômes

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Du renseignement comme sécurité sociale à la lumière de L'Esprit des lois

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

Utopie More 1516

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

 

Mozart

Lady Gaga versus La Reine de la nuit

Mozart

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

Mulisch siegfried-une-idylle-noire

 

Murakami Ryû

1969, Les Bébés de la consigne automatique, Chansons populaires de l'ère Showa

Murakami bébés

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Wagner : Tristan und Isolde

Wagner ou l'indignité-du génie

 

 

 

 

 

 

Mythes

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

Dracula film cauchemar

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

Nabokov Littératures

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

Naipaul Afrique

 

Nancy

L'autre-portrait

Arjonilla Christian Mélancolie bleue

 

Nietzsche

Bonheurs et trahisons du Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi un libéral lit-il Nietzsche ?

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Nuits debout et violences antipolicières : une inversion des valeurs

Nietzsche Munch

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

Nooteboom Labyrinthe

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Adieu mon livre !

Oé Adieu

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

Ogawa

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

Orwell

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, A l’estomac, Snuff

Orgasme et science-fiction politique

Palahniuk Peste

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules aux récits emboités

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

Pasolini Decameron affiche 2

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète par Fenzi, sonnet III du Canzoniere

Petrarque-par-Bargilla

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900-conclusions

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

Platon Oeuvres

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre 

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz ou l’anti-lyrisme

Robert Marteau : Ecritures, le sonnet quotidien

James Sacré, la maladresse de la poésie

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, objectivisme et lyrisme

Padgett : On ne sait jamais

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Le Pogge Facéties BL

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Jesse Kellerman : Les Visages

Pobi : L’invisible, ou la peinture

Chesterton father-brown

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz

 

 

 

 

 

 

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Céline et Proust, la recherche du voyage

Proust

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus: web profond et 11 septembre

Vineland, une utopie postmoderne

Le Vice caché du roman policier

Pynchon-gravitys-rainbow

 

Rand

Qui est John Galt ? La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

Rios Alice

 

Rilke

Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Rivas

L'Éclat dans l'abîme, Mémoires d'un autodafé

Rivas

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Rome du libéralisme au socialisme

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

Ronsard noir et blanc

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

Cyrano

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie : Le Complot contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie, Poutine

Islam, Russie, choisir ses ennemis

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

Sade Man Ray Portait imaginaire du Marquis de

 

San-Antonio

Peut-on rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Tina ou de l’immortalité, Goethe

On a marché sur la lande

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

 

 

 

 

 

 

Science fiction et fantasy

Ballard: un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification
Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium, Iliade nouvelle

Simmons : Flashback géopolitique

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Jo Walton : Morwenna, fantasy

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Strougatski L-Ile-habitee

 

Self 

 

Will Self ou la théorie de l'inversion

No smoking : Candide des non fumeurs

Parapluie : une conscience londonienne

Les-grands-singes

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Serrano

« Piss Christ » : une icône chrétienne

Andres-Serrano Piss-Christ

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Greenblatt : Will le magnifique

Shakespeare serait-il John Florio ?

Shakespeare : six Sonnets traduits

Traduire et vivre les Sonnets de Shakespeare

Sonnet à Shakespeare

A une jeune Aphrodite de marbre

Un faussaire shakespearien, Arthur Philips : La Tragédie d’Arthur

Shakespeare Cobbe portrait

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Philosophie de la shoah

Paul Celan minotaure de la poésie

 

Simmons

Ilium : Homère science-fictionnel

Flashback : mémoire et géopolitique

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Le Livre des vices privés et politiques

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Somoza

 

Sonnets

A une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Traduire les Sonnets de Shakespeare

Sonnets autobiographiques

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

Sorrentino

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

Ceux qui brûlent les livres

Fragments (un peu roussis)

Steiner

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

Dans la forêt de Bavière

Stifter Bavière

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

Leo Strauss

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Tejpal

La Vallée des masques, communauté sectaire

Tejpal 1

 

Tellkamp

La Tour, mémoire de l'ex-R.D.A.

Tellkamp

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Thoreau

Journal et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

Tocqueville par Théodore Chassériau, 1850

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

Capek : La Guerre des salamandres

« Hommage à la culture communiste »

Malaparte : Muss ou Mussolini déboulonné

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Tejpal : La Vallée des masques

Trois Requiem, sonnets : Selma Meerbraum, Ossip Mandelstam, Malala Yousafzai 

La Tyrannie qui vient

Zimler : Anagrammes du ghetto de Varsovie

Communisme 2

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

Ursin

 

Utopie, anti-utopie, uchronie

Battle royale, japonaise téléréalité

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Walton

L'hydre de l'Etat aux pays scandinaves : Karlsson : La Pièce, Sinisalo : Avec joie et docilité

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Le Héros discret de la culture : la civilisation de la littérature contre la Civilisation du spectacle

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

De la Famille royale au Grand partout

Guerre et paix en Central Europe

Vollmann famille royale

 

Volpi

A la recherche de Klingsor

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire, retrouver notre sens politique : Fanatisme, Traité sur la tolérance

Voltaire Jean Huber Le lever de Voltaire

 

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De la révocation du droit de vote

De l’humiliation électorale

De l’alternance en Démocratie Animale

Front Socialiste National et antilibéralisme

allegorie du bon gouvernement

 

Wagner

Tristan und Isolde

Céline et Wagner : l'indignité du génie ?

Wagner Isolde by Aubrey Beardsley. Illustration in Pan, Ber

 

Walcott

Royaume du fruit-étoile, Heureux le voyageur

Walcott poems

 

Walton

Morwenna, Mes vrais enfants

 

 

 

 

 

 

Welsh

Drogues et sexualités : Trainspotting, La Vie sexuelle des soeurs siamoises

 

 

 

 

 

 

Whitman

Nouvelles et Feuilles d'herbes

 

 

 

 

 

 

Wideman

Trilogie de Homewood, Projet Fanon

Wideman Belin

 

Williams

Stoner, drame d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

Winterson

Winterson ou l'autobiographie féministe

Winterson Oranges Couleur

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

Wordsworth.jpg

 

Zamiatine

Nous : le bonheur terrible de l'Etat unitaire

 

 

 

 

 

 

Zao Wou-Ki

Le peintre passeur de poètes

 

Zimler

Les Anagrammes du ghetto de Varsovie

Zimler 1

 

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