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Trois vies d'Heinz M, vers libres

Vendredi 18 janvier 2013 5 18 /01 /Jan /2013 23:16

19-Lichen-Banious.JPG

Cabane de Banious, Campan, Hautes Pyrénées, photo T. Guinhut

 

 

 

Trois vies dans la vie d’Heinz M


III

Elégies à Liesel


 


Heinz M., maintenant tu enseignes à Tübingen

et tu as mis longtemps avant d’aimer.

Elle enseigne la botanique,

quand tu enseignes le poème que tu ne sais pas.

Préparant pour elle un cours sur la poésie

que tu ne pourras dire,

tu enseignes et tu ne sais pas comment aimer.

Déchiffrant les casiers pour savoir son nom,

Liesel, lis-tu, comme si elle avait écrit avec un lichen orangé,

sans que tu aies su le lire dans son œil couleur d’amour,

sur sa bouche restée lisse.

 

***

 

Heinz M., tu veux perdre ton nom,

pour t’appeler en toi Liesel,

pour écrire qu’écrire est une ombre

et te faire lumière d’elle…

Pour approcher la beauté visible

jusqu’à ce qu’elle te boive de près le cœur,

le pétale de sa joue

où un seul baiser permis

te laisserais mourir de la mort des roses.

Heinz M., seul, tu te racontes,

joueur d’inaccessible,

tu ne lui parles que séparé.

 

***

 

Heinz M. aime,

c’est le secret de son nom,

une femme aux yeux pervenche,

nez droit, cheveux courts,

aux ongles digitale pourpre.

Il ne sait même pas danser le rock synthétique des post-adolescentes,

ni ne connait les Fondements de la botanique de Linné.

Il cogite sur ses croquenots partis avec elle

dans des montagnes intérieures

dont elle n’a peut-être que faire de rire,

y compris de ses métaphores idiotes et botaniques…

 

***

 

Heinz M., doux dingue d’aimer,

craindrait-il, de ses brodequins de marche,

d’écraser la poussière de plus féminins escarpins ?

Pauvre Heinz M.,

couillon au jus de roses,

quel poème ou pollen

veux-tu distiller dans sa bouche aimée,

que tu te laisses faire croire à l’amour ?

 

***

 

Ce fut le jour, Liesel,

Où ma bouche prit de tes yeux feu et eau,

Jour où la chasse d’Amour

Me coursa dans ses champs déserts

Pour m’ôter toi,

Corps dessiné d’amour perdu dès que gagné.

Sûr, rêvais-je,

Si j’ai cru voir la première syllabe d’aimer sur tes yeux ;

Sûr rirais-tu, si tu me savais dans le poème

Que peut-être on a voulu t’enseigner à coups d’ennui dans les oreilles…

 

***

 

Qui es-tu, Liesel ?

Dont je ne sais qu’imaginer l’être flou,

et dessiner la plénitude du corps ?

On t’aurait cru tout à fait nue sous ton tee-shirt de fil blanc,

plus nue ton âme, fragment du mot amour,

âme rêvée nue sur tes yeux…

Sot Hölderlin je suis,

si je te prends pour Diotima !

Puis-je écrire à tes yeux jusqu’au centre amour noir de la pupille aimée,

jusqu’au brun des cheveux,

au rouge de la robe mobile,

aux lèvres pleines du babil aimé d’aimer…

 

***

 

La mûre claire soleillée à la bouche,

pour la boire et la mordre sensible

dans le fondu doux de nous deux,

belle inosée qui marche sans fleurs dans les mains,

qui affiche un silence d’églantine sur la lèvre supérieure,

dans un Tübingen qui n’est pas

l’élastique support

d’une femme toi vers moi.

La sale couleur des larmes sèches sur le temps,

la plate couleur du poème sans l’érogène toucher

de tes phalanges approchées

quand tu me regarderais…

 

***

 

Liesel…

Où est ma bouche ?

Où est ton oreille ?

Quel vent sur Tübingen les sépare ?

Assez de heurts dans ma voix,

dans ces mots qui me font et ne me font pas l’amour,

pour rêver toucher les coins du monde,

les muets leviers de la physique et des dieux,

ou l’intime cyprine et salive du plaisir dans ta voix…

Lecteur,

Ou Liesel,

lectrice qui touche mon livre,

toi dont l’éros et l’être

babilleraient devant le temps,

dans mon poème.

 

***

 

Le silence parlé entre les corps…

« C’est beau, c’est simple, c’est pur, c’est moi »,

projeté entendu intérieur

dans une pause de tes yeux, de tes seins.

Je ne te connais

que par l’à côté visible de ton corps.

autant dire rien,

l’image chair et beauté au filtre de mes pupilles.

Que te donner ?

Sinon l’amour du poème,

le soupçon, la force éparse d’un vécu,

Le secret lecteur dans le temps…

Ailleurs, loin du désir,

la lyrique de ton corps…

Toi, est-ce toi, Liesel ?

Aimée.

 

***

 

J’avoue, j’ai peur,

de la beauté

de son masque,

du masque de banalité qui la couvrirait,

comme aujourd’hui la poussière démodée du poème.

Sous tes cils baissés,

sous tes jeans bleus lavés clairs

et tee-shirts de garçon,

il faudrait te parler, comme si plus tard

tu trouvais le vif de ton prénom

mêlé à la poussière de mon nom,

à la poussière d’un vieux poème,

soudain vivant.

 

***

 

Que te donner ?

Une enveloppe aux fleurs séchées glissées,

avec la carte et le nom d’Heinz M.,

dans le désert de ton casier,

suffira-t-elle ?

Séchées pour fleurir dans tes mains,

Dans tes yeux adressés aux miens…

Suffiront-elles ?

Pour le balbutiement de l’amour…

 

***

 

Liesel,

je ne sais même pas si tu es morte

ou nue dans les bras d’un homme.

Où es-tu ?

Le silence alentour aurait toi

pour se changer en parler de poème…

Qui es-tu ?

Poème qui ne sait même pas dire

la plastique de ton corps,

l’intelligence des sens perceptible

où tu regardes

celui que tu ne sais pas

se croire vanité de poème,

dans le contemporain.

 

***

 

Moi aussi,

lans le silence tendre, étonné, de tes yeux,

j’étais en Arcadie de Tübingen.

Liesel,

sais-tu lire aimer

ces fleurs séchées qui ont déserté ton casier ?

Est-ce ta main : pour les aimer ?

L’amour fait et fou,

en se pensant,

en se fleurant.

 

***

 

Heinz M. Plus même moi.

Autre : à Lisel.

Il quitte la défroque faite et pleine de lui.

Qui est-il ce « je »

Posé en tas d’os défait sur le trottoir de Tübingen ?

Il abandonne sa vie,

ou la reprend,

pour le drame minuscule du poème amour,

pour un beau corps

aux yeux froids pleins de doux intérieurs.

Il cherche une agate d’eau du Neckar

pour contenir l’or des sens et des pensées,

une boite lumineuse où se tient une larme.

 

***

 

Liesel,

Au creux du ventre vide de sens,

la main féminine du poème

aurait l’éclair,

si tu venais,

délicieux et ravageur

du sperme couleur de pollen

pour toi montant…

Vanité.

 

***

 

Cherchant le fin amor du poème

en une lointaine Liesel entraperçue,

l’harmonie pure tombée sur moi,

le sensuel amoureux madrigal enveloppant…

Sûrement,

je me trompe

et préfère-t-elle

le rock psychédélique ou le bruyant disco sucré…

Ou, qui sait,

le seul mot amour qui l’éveillerait,

comme un bourgeon né sur une feuille séchée,

serait-il si imprononçable,

parmi les habitants de Tübingen,

qui n’hébergent plus de poète fol,

dans le contemporain.

 

***

 

Des fleurs inconnues séchées pour Heinz M.

Une enveloppe à son nom dans le verger de son casier,

Des fleurs qu’il ne sait pas nommer.

Heinz a tout un feuillage vibrant de fleurs dans la poitrine.

Il quitte le retrait de la poésie

-la pure détestation extinction de la poésie-

l’art insensé, puéril et trompeur,

celle qui bêle amour,

devant le réel enfin ouvert

ou la trouvant enfin.

Et Liesel, près de lui, a le souffle parfumé du poème

En un bisou de pétales sur l’oreille.

Syllabe épelée amour du poème de la peau touchée sentie..

« Liesel », lui parles-tu…

« Heinz M. », répond-elle…

 

***

 

Liesel poursuivie,

Une vie d’à-coups sensuels.

Peu de mots avec elle,

La chair des bras au soleil,

Les mains caressées, les doigts enlacés,

Les « approche-moi »,

Les mots superflus,

Toucher de papilles gustatives,

La peau, les bouches…

Il coule, le jus translucide de la poésie

Qui a le goût translucide de ta langue…

 

***

 

Liesel a des mains de pétales,

une langue de pistil,

elle prend la sève d’Heinz M.,

asséchant ses métaphores filées.

Les marches avec elle dans les jardins et les forêts de Tübingen…

elle m’épelle sa botanique,

je suis sa tige et sa dispersion de pollen,

nos nus se roulent dans les herbes sèches,

parmi nos corps terreux et feuillus

Où se collent les mots du poème.

 

***

 

Calmerais-tu,

avec le corps, avec la langue enfin,

l’arc bandé d’amour en moi furieux…

Oui, vivante, tu reçois, tu es

le souffle sensuel du poème,

en ton ventre sa sève liquide,

en nous la suavité extrême des peaux, des muqueuses,

qui n’est bonheur que par Liesel éblouie.

Dans la forêt des draps,

Liesel sait être le silence botanique des corps.

 

***

 

Le jeu vif et léger,

le tee-shirt de fil blanc tombé

et le goût rouge des seins

dans l’oreille interne des sens,

et de la langue

fondue dans le nu de ton corps…

Tu effeuilles ton peu de mots essentiels.

Où sommes-nous ?

Sinon dans le nous sans nom

comme au ciel des muqueuses de la déesse et du dieu,

montée sur moi,

jouant à cheval sur le corps vivant du poète

le lent galop dans le temps,

le cri mortel et joui

contre la peau étoilée partagée du ciel…

 

***

 

Mériteras-tu, lue, plus que nue, d’être

plus que les lettres que je trace ?

Liesel nue,

admise de beauté,

nos sens gavés avec la parcimonie juste des dieux,

ces dieux qui ont pillé Hölderlin à Tübingen,

celle énamourée jusqu’au feuillage du temps…

 

(…)

1989-1993


Thierry Guinhut

Trois vies dans la vie d'Heinz M, vers libres

 

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

Par Thierry Guinhut - Publié dans : Trois vies d'Heinz M, vers libres
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Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 10:53

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photographie (c) T Guinhut

 

 

Thierry Guinhut
Ein Jahr im Leben des Heinz M.



Einmal mehr
kotz ich das Gedicht aus,
dem ich widerwillig nachgegeben hatte…
Sirenen der Anmut
Nutten der Anmut,
(lyrisch-elegisches Schnarchen der Verse),
ich dreh euch langsam denn Hals um.
Und dennoch,
könnte ich, Heinz M., den leben
ohne das Gedicht, im Zeitgeist…

***
Scheiße und sonstwas aufs Gedicht,
Gedicht von süßem süßem Klang…
Sich ernähren und entleeren, ist das Gedicht?
Unterm Wind stehend scheien,
auf dem Lande ums fetttriefende Hoch-Wien
und sich zuletzt ein deutsches Bier reinsaugen
in eine Granitdorf
schafft mir das Sinn genug,
Licht genug?

***
Ich muss mit dir brechen,
zu junger, zu alter Hölderlin,
die auf die Frese spucken, wenn’s sein muss,
und andernort, wo du nicht sein kannst,
mein Sprache sprechen.


Thierry Guinhut

Première version de  Trois vies dans la vie d’Heinz M. I Une année sabbatique
Traduit du français par Manfred Ratzenböck,
paru dans la revue Konzepte, Dezember 1988.

 

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

Par Thierry Guinhut - Publié dans : Trois vies d'Heinz M, vers libres
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Dimanche 15 janvier 2012 7 15 /01 /Jan /2012 08:03

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Val de Cestrède, Gèdre, Hautes-Pyrénées, photo T. Guinhut

 

 

Thierry Guinhut

TROIS VIES DANS LA VIE D’HEINZ M.

                                                                              Au secret lecteur dans le temps


I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel


I
Une année sabbatique

 



Lire Hölderlin dans la nuit encore du matin,
où ai-je laissé ma tête
pour désaxer le cours du jour
et le prendre à rebours,
songer à la poésie,
ayant depuis longtemps tiré la chasse d’eau sur elle,
et me conduire en bouffon
dans le désarroi du sans jour ?

***

A sept heures du matin,
fraîcheur des cris pour quoi faire d’oiseaux,
sur le balcon Vénus froide,
la tête enfin vide,
un quotidien dévasté sur le sol,
niais tranquille m’imaginant portraituré
dans l’œil collé au parking d’un écureuil
vu de lampadaire.

***

Dans la ville,
le jour sonne sur les cartes de crédit.
Tous magasins bureaux ouverts,
les portes des hommes sont fermées.
Trottoir des solitudes de groupe,
Voies rapides et sourdes des foules,
bruit batteur de rock and disco standard.
Sortir de la ville des fils de pères…
Et dans la montagne,
marcher le ciel terreux dans la bouche,
le cri soudain bleu cherchant à exister,
trouver un arbre à passion
et semer, l’écorce aux lèvres,
le poème qui ne fera pas de vertes feuilles,
dans le temps des rocades post-industrielles,
des machines à écrire anciennes éclatées sur les décharges.

***

Les barres des banlieues
répétées quinconces sales sans cases de sortie,
la dingue seringue au caillot de néant
craquant sous la sculpture du brodequin,
le gravât défait de marelle pavillonnaire…
Où écrabouiller d’encre
la plume or d’une vie ?

***

Derrière,
comme écartant d’un geste de lâcher de tête,
derrière,
un au-delà ?
Dans le no monde’s land
happant l’air post-nucléaire,
bouche à bouche avec l’échappement des fumées,
comptant les bétons chus jusqu’à la poussière…
Où vivre du compte-chèque de solitude,
son talon d’Achille de sérénité
déchiré de sa reliure de société ?
Où vivre la drôle d’année sabbatique du poème ?

***

Le bleu du moi dans la rage,
dans les traînées de sans rencontre…
Vieilleries semi-urbaines du paysage,
cubes gris de dieux et d’hommes dans la pourrissure…
La nuit en plein jour de pluie,
la sortie de ville sans Massif central encore,
sans hauteur d’alpe :
dans le sang animé de rouge du voyageur,
le vent de fureur,
l’avalanche taurine,
la plus légère montagne de mots.

***

Entré, résolument,
dans la lisière nivale du jour,
ayant cru, on ne peut plus faussement,
plus en deçà qu’hier,
que le jour était une réponse métaphysique essentielle,
je marche avec mon sac à dos de mondes ruinés,
la vigueur rebelle au long du corps,
celle des jambes et des pensées,
sur l’espace aux déchets de plastique.
Odeurs, volumes, couleurs et sons semi industriels,
ne serait-ce qu’en abord de neige dure
la buée du souffle…

***

Ligne ivoire du soleil avant midi
sur la perspective haute tension d’une plaine à pylônes,
les bras animés du mouvement de la marche,
un homme qui a avalé les hommes de travers,
pour quelques minutes
à l’unisson des planètes
qui jouent avec lui d’un imprévisible flipper
dans le temps cosmique des dieux gelés.

***

Jour,
près de la toute lumière et cendre anthracite,
derrière les panneaux publicitaires éclairés de côté,
je te parle
comme un homme qui a foi dans l’ange du lyrisme,
un homme qui a pourtant depuis longtemps avalé la poésie de travers,
et joue des coudes
au travers des épanchements convenus et mièvres,
des métaphores désertiques,
leurs vers muets,
pour avancer
dans son chemin terreux du poème.

***

Dehors,
Toujours en dehors de quelque chose,
en désaccord avec des fragments naturels et humains du monde,
avec les éclaboussures du banal tragique sur le monde…
Bric et broc des champs et des villes,
le médiocre sommet du moi monté
à l’écart de la plate autoroute,
les secondes inégales continues des véhicules
sur la flèche de l’espace moi-temps…
Un mouvement de bassin derrière le talus :
ciel ouvert et bousculé de gris,
terre de sentes et d’obstacles,
en l’accord.


***


Matin,
labourant des genoux la courbe terrestre
comme si après trois siècles des Lumières
l’homme avait allumé la mèche du globe,
sur le roide plateau de Millevaches,
le café bien loin,
je veux casser la glace pour boire,
pour exister à la proximité immédiate
de la géologie, du gel, de l’eau
et du boire.

***

Par la vallée de la Maulde,
immersion dans le sans lumière rauque d’une fin d’après-midi,
couleurs cuivres et rousseurs
des bois chaotiques et interminés,
un homme descend,
un homme affamé de mondes,
avec son feulement tranquille de loup,
le long des strates animées du temps.

***

Ecrire,
une seule phrase libre,
sous l’amorce d’une montagne,
j’aimerais pour m’envoler en mots vivants…
Cassant la larmoyante musiquette à remontoir
du piteux poète,
chantant faux
dans la fureur hirsute,
la douce inspirée,
trouvant des nids de coléoptères
prêts à l’envol doré
sur le chantier de l’autoroute
lyrique et bleutée.

***

M’en allant,
je cherche et crois toucher
comme une narrativité orphique du poème,
comme l’haleine aubépine des nuées,
sous le ciel cocaïne :
l’haleine imbuvable des dieux morts de terre
ou ma seule respiration
de sang et de cervelle ?

***

Traînant ma viande sur la terre,
au lieu de vivre sur écran télé reflété gris,
le creux d’estomac
chassant le restaurant de village
qui ne sert pas du vent,
à peine une trace de spirituelle nourriture
sur le tranquille tablier de boucher
de l’époque.

***

Une rue de crépi sans montagne au bout.
Un quidam âgé d’humanité
en veston, parfois,
sur les chaos du Massif central.
Qu’est-ce qu’on peut faire dans un bled pareil ?
Est-ce vivant
comme la poussière en feuilles dans une bibliothèque
a goût de cerisier sauvage,
de femme,
de sa cuisse et de sa bouche,
comme peut-être encore jeune le monde ?

***

Sur un plateau violet
(l’âge des bruyères)
aucune définition autre qu’un court lointain,
approche et mur de la pluie.
Je pisse contre une saute d’humeur du vent,
contre l’odeur des tanneries du bas-Limousin.
le pantalon humide et plaqué sur la cuisse,
j’avance,
m’empoignant avec le souffle soleil
qui fait aux nuées des jambes d’ange illusoire,
pour scruter ce que je fais là.

***

Quoi, dans la contemporain,
j’irais flirter
et me rouler dans le moi du poème,
dans ses phrases-mots trop belles et sans réels,
dans ses vieilles images à bousiller,
dans sa quasi-narration délinquante ?
J’irais me griser dans des boues de demi-montagnes
et trouver un noisetier d’exode
pour ma respiration sonore,
sans fuir le contemporain ?

***

Plus loin,
une zone de montagnes basses en Creuse.
Quand sentir la hauteur ?
Quand sentir les chaos qui élèvent,
les eaux qui rabotent,
les vents qui secouent et lissent et neigent ?
Quand sentir
sur les pelouses arbustives
le grondement des dieux écroulés en tas ?

***

Un bureau d’esprit sur la montagne,
des temps se télescopent,
des mois de poème et de terre
fermentent et pourrissent aussitôt
pour l’éclair senti pensé du moi…
Irais-je croire au poème,
au puits de mine du rêve
dans les cadavres secs des hommes et des dieux ?
Un dépit de moi et du monde
sur la montagne en Creuse,
un dépit de l’esprit…
Un reste sec de neige dans la buée de la vue…

***

Mais cette angoisse
dans le temps,
trouvant sans cesse le cherchant,
elle est dynamique…
Marche de nuit sans voir le pourquoi de l’univers,
Au-dessus de l’électrique tableau à vivre en Creuse ,
sentier de loin vers luisants,
de lune étoiles entre les nuages,
d’ici je ne vois pas
l’empreinte de pied sur son cratère…
Comme joyeux au rythme des pas sur le monde.

***

Heinz M.,
tu écris de la poésie au lieu de vivre,
au lieu de travailler au monde.
Tu te retires
dans des vieux coins de Corrèze et de Creuse
sans pouvoir brancher ton traitement de texte.
Tu écris de la poésie de défonce à la main
comme du plain chant agité dans une retraite
comme le vieux mort demain
fait un jardin de légumes et de dahlias sous la pluie,
de laurier sauce trempé
avec son chapeau de toile sale,
aussi sale qu’un homme d’hier à jeter.

***

Une chenille crevée en Haute-Loire
qui ne deviendra même pas papillon…
Ou papillon de poème dans le moi,
les ailes au soleil de l’illusion,
entre deux noirs d’averse
et de neige mouillée…
Est-ce l’éclair humide du poème,
son pétard mouillé ?

***

Un instant de trouée,
Sous le plein branchu d’un plateau…
Le vent vif de solitude
jouant des cordes sur la falaise,
la rivière couleur de lait des mères vers la source,
le soleil blessure rouge blessure caillée vers l’aval,
tranquille.

***
A peine des montagnes,
des forêts sans besoin d’homme au lieu du monde,
au lieu du contemporain.
Et tu joues sur le monde
ton petit clavier bien intempéré,
l’artiste d’une autre regard sur l’harmonie
à tête de cochon.
La mousse humide et verte
sur un tronc de sous-bois noir
au lieu de l’humide et vif regard
de la joue, lèvre et cheveux
du féminin.

***

Ce dos neigeux de bois de Cantal,
ce moi éclatant de givre
et le sang d’une mésange frais tuée…
Que faire du bavard
qui comprend les crimes de la gent ailée
(anges et rapaces)
et pas ceux des hommes,
entre eux et sur leur terre ?

***

Qui es-tu monde ?
Quand pas un dieu n’a planté ce carré de forêt
tombé au cri des tronçonneuses
quand le contreplaqué gémit
sous les télés aphones.
Poète efflanqué loup solitaire,
pas une miette de pain dur totalitaire
pour ta gueule inutile
pour ta langue tempête et passion.
D’une pousse de noisetier libre
Ferais-je ma sérénité haydnienne,
Ma paix classique ?

 

***

 

Sans doute,
dans le contemporain,
Orphée s’est tué en quittant la route du poème…
On écrase les corps imaginaires des Muses
sous les pneus à sculptures du réalisme…
Et je croirais les ressusciter avec des mots ?
Sous mes yeux et leurs ailes,
l’avalancheuse banlieue de Clermont.
Le volcan éteint des pentes
qui ne s’éveillerait
que pour la mort.

***

Soudain,
chaman de fiction,
homme à la baguette en bois de poème,
je suscite ce qui n’a jamais été,
ce qui est par la langue :
l’arbre insoupçonné du printemps,
le coup d’aile opalin du ramier dans l’air,
le bonheur échangé de mot en mot,
l’œil aux couleurs du monde,
le monde aux couleurs d’Aphrodite…
Ces boues fermentées splendides,
ces boues de l’idéalisation,
ce réel auparavant invisible…

***

Comme entrevue dans une rue d’Aurillac,
la déesse aux fesses grecques,
l’onde des cheveux dans le dos,
l’essence de narcisse du plaisir
qui a chair de sexe et duvet d’esprit…
Comme le rêve à mains réelles par le poète,
la rue vide,
une montagne au bout.

 

***

 

Avec ton lourd sac à dos de mythologies,
sais-tu voir, Heinz M.,
l’écrou tombé sur la route,
et qui ferait tenir le contemporain,
le vélo déglingué poussé à la main du grand père dans la côte,
ou le blanc montagneux
dont une eau brille encore
dans un fossé d’herbe drue ?

***

Faut-il rentrer chez les hommes pour exister ?
Ou s’éreinter sur les chemins désertés du monde
comme au détour d’un puy boisé du Forez,
sous le vent boueux,
le ciel nu aiguisant la tête,
les flaques en train de geler,
les pieds de s’échauffer sous la laine et le cuir,
la poitrine raboteuse et vide de présences aimées…

***

Quand l’inquiétude du poème cessera-t-elle ?
De ta vieille eau polluée de vers
je ne veux plus pour croupir,
sinon pour m’abattre
comme la queue humide de truite
dans le splash de l’eau-rivière.
Voulant écrire pourtant
le poème du contemporain,
le déconnecté poème rêveur,
le décohérent poème…
Marquer un instant d’air et de moi,
matière et couleur volatile,
comme sous la baguette d’or
d’un portrait de jeune femme ancien.

 

                                                  (...)

(c) Thiery Guinhut


Dans une précédente version, la première « vie » est parue en trois livraisons

dans les revues Europe, Po&sie et Détours d’écriture.
Des fragments ont été traduits en allemand dans la revue Konzepte.

 

Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie

Par Thierry Guinhut - Publié dans : Trois vies d'Heinz M, vers libres
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Samedi 14 janvier 2012 6 14 /01 /Jan /2012 15:57

Holderlin.jpg

Friedrich Hölderlin, © Bildarchiv Preußischer Kulturbesitz

 

 

 

Thierry Guinhut


Trois vies dans la vie d'Heinz M.

 

 

II

Hölderlin à Tübingen



L’Alpe souabe au loin,
le tremblement du cœur auprès,
j’ai voulu rester seul
pour aller à la maison.
Parquets cirés, vitrines,
une poignée de livres et de manuscrits.
Rien ; sinon la graphie par sa main.
Dehors, le jardinet à ras d’eau ombreuse,
roulant l’ocre jaune de son bassin-versant.
Deux passereaux communs, seuls,
M’ont donné le chant.
Hölderlin,
où es-tu,
chien tapageur,
preneur de fibre sensible,
vieux tapeur de lyre ?
Viens !
Peut-être est-ce déjà là,
Au plus en dedans.

***

A Tübingen,
Jardin et saules devant le Neckar boueux,
où Hölderlin brisait son chant…
Les oiseaux chantent-ils là mieux qu’ailleurs ?
Goethe dormit aussi dans une de ces maisons.
Un souffle de seule mythologie passe
pour les petites têtes révérantes de la poésie.
Je dois rompre avec toi,
trop jeune et trop vieil Hölderlin,
te cracher au talon s’il le faut,
et dans un lieu où tu ne peux être,
parler ma langue.

***

Cher et fol Hölderlin,
Rilke est-il allé voir ta maison ?
Jardinet vide,
saules et leur ombre
sur la lumière de l’eau
(grasse, gonflée de l’orage de la veille).
Il semble que peut me parler encore
une voix,
toute de moi,
mais aussi de ce jardin.
Les choses parlent, dit le poème…
Sentirais-je quelque chose à Duino,
A Rien-sur Rivière,
à Lieucomunville ?

***

Aller chercher le Tübingen d’un poète,
des siècles et rêves de retard,
même dans son présent.
Un jardin cultivé d’illusion près du Neckar,
perdu loin derrière l’agroalimentaire.
Une main fugace à ticket,
un mark pour un halo de parquet,
un ami à Tübingen
fut-il mort et enterré.
Futile…

***

Tübingen, lâche-moi,
vieille urne de la poésie,
ville belle où je pourrais vivre,
où coulent eau fluviale et bière,
où circulent libraires et jeunes filles,
ville-égout de l’onde démodée beauté,
ville piège à rage
pour qui nomme par le poème.

***

L’orage en gris de la veille sur Tübingen,
comme le ciel de la poésie
éclaboussé, sali par les vivants
par leur lie de vie et de mort sur le monde,
il s’abattait sur moi
qui comptait sur le beau langage
pour empêcher l’orage.
De mon vêtement
pissait la soupe du poète…
sans nourrir un homme.

***

Du poème, vieil Hölder,
on ne fait que bateau de papier sur le chaos du Neckar.
Et, comme chacun sait,
le fleuve du temps,
comme il est violent, secoué, guerre, famine, peste et sida,
avant et depuis l’ère Hölderlin.
A moins qu’un souffle venu des dieux improbables,
d’un homme ou d’une femme,
le change en papier-avion pour l’étranger,
le secret lecteur dans le temps,
en alouette au chant de poème.

***

Plutôt Marine, Myriel ou Mathilde
que me nourrir de la bouche de tes vers,
vieil Hölder,
de tes lèvres noires et bleues
de révolte de poème.
Plus simple de courir l’Hölder,
Son illusion des dieux agitée vers moi…
Tandis que toi, M. et M…
ta chair de rire,
ta bouche inconnue et difficile d’aimer
qui ne salive pas
de mon vers d’illusion.

***

Quoi, Hölderlin,
Je succombe avec toi à l’idéalisateur poème !
Devant ta vieille tour,
je crèverais de désir
pour l’au-delà du vieux temps fané des rêves ?
Non, c’est le mouvement du vivre
sur la façade nuageuse, verre et acier,
pure de tout sentiment humain,
pleine et vide tour à tour
d’ombre, ciels, couleurs, brume,
fragment de ville et de vivants répétés,
vaste panneau d’images
qu’un seul orage volatile, de mode ou de guerre,
fera tomber,
sans même la mémoire
des mots d’une image.

***

Et les autres,
les habitants de Tübingen,
les autre êtres humains,
plus divers que les feuilles du hêtre,
parlent-ils, sentent-ils
ce que je parle, ce que je sens ?
Près, une différence,
loin, une connivence.
J’écoute, je saisis des bribes,
nous n’avons tous qu’un fragment de monde,
leur vie de cuisine, de commerce et de bureaux,
leur langue blanche ou marronasse…
où trouver
dans cette ville
dans ce pays de bois jardinés sans loups,
celui ou celle dont la langue rose
aurait couleur de poème ?

***

Ah, me débarrasser du poème !
Comme l’aiguillon d’or
d’une seringue à venin drogue dans le flot du caniveau de Tübingen,
une autre sensation de vivre et de monde possible,
non pas abolir les contraires,
mais s’écouter, se regarder calmes
dans l’utopie stupide
du poème universel sur la terre…
Mais qui fait mal à la cuisse
comme l’ivresse d’avoir trop marché,
la subsistance assurée,
dans le poème de l’espace.

***

Quand retrouver le calme,
le raisonnable de la prose,
où tout n’est pourtant pas entendu,
moins suractivé et tendu
(certes une corde sympathique à Hölderlin vibre)
que le rythme fou aisé du poème…
Quand retrouver le travail reposant
sur le réel le plus commun,
le travail du professeur ou du menuisier,
avec qui tu n’as fait que semblant,
Hölderlin,
de pactiser.

***

Les dieux,
des spectres,
des fictifs,
séduisants et magnifiques,
le sein rond d’Aphrodite,
le fil sourire de Bouddha,
le profil d’Hölderlin aussi en médaillon…
Pas même une lectrice
à qui envoyer
cette carte postale.

***

A Tübingen,
malgré moi dévolu au poème ;
faire sens n’est plus un problème,
scènes et facettes,
instants et rencontres
ont le gout mobile et nourricier,
le vert translucide
des feuilles penchées au Neckar.
Ai-je quelque chose à vivre à Tübingen,
un autre moi,
amande au-dedans de moi
qu’il suffirait de jeter en terre,
en celle-là seule,
même si je n’ai pour moi
que la vitre molle des mots.

***

Même à Tübingen,
que peut-on faire du poème ?
A-t-il promis de nous sauver des morts ?
Ils riront,
ceux qui vivent là,
d’entendre poser
mes brodequins de poèmes
derrière la poussière effacée
(un siècle et demi plus tard)
des pieds nus d’Hölderlin.

***

Hölderlin, je te hais.
Toi, et si peu de pareils,
tu me pousses à la poésie,
la position sociale à peu près morte de la poésie,
pendant que le monde est à vivre.
Qu’y a-t-il
dans ton ciel de poèmes
sinon l’impossible lyre du sensible et des pensées
à chaque instant d’être ?

***

Parmi les réalités,
jusqu’à Tübingen j’ai marché,
le pistolet mental de la poésie sur la tempe,
jusqu’à toi, Hölderlin,
abattu, crevé, pourri,
sec sous terre,
jusqu’à ton paysage d’amitié,
tes feuilles de pleurs sur le Neckar
que j’ai reconnues.

***

Pourtant, cher Hölderlin,
je te rencontrerais au bord d’une route,
Que je ne te reconnaîtrais pas,
hirsute,
que je ne saurais ni ne voudrais te parler,
un ballot de poèmes sur ta folle épaule,
à travers ton Massif central vers Bordeaux.
Ah, tu n’es pas un modèle,
un crane mort sous le sol
qui n’a jamais embrassé le sexe de sa Diotima,
pendant que dans tes collines de Tübingen
je bavasse de poèmes
sans toucher d’un instant de vivant
la chair et la voix
d’une femme.

***

Croiserais-je un dieu,
Que de mon poème il chancèlerait.
Pareil pour toi, Hölderlin.
Non des muscles de mes bras et de mes plumes,
à moins de mes mollets de marcheur
et des pieds boiteux de mes vers
arc-boutés sur l’Alpe souabe entier.
Simplement,
du souffle,
je le ramènerais
à la poussière d’esprit humain d’où il vient.
Poussière d’homme en homme transmise
qui, fumier toujours chaud,
laisse lever fleurs et légumes oubliés…

***

Jazzant la pure spéculation lyrique,
La fanfaronnade
Et la poigne imaginaire,
Les pattes sur mon globe,
comme ce peuple de plantes pourries et vertes
piétinées au hasard
sur un pré de Tübingen,
je me change en bousier pousseur de poème,
en mouche du coche sur la terre…
L’Indien au front peint
de bleu adorable
et de noir montagne.

 

                                (...)

(c) Thierry Guinhut

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Par Thierry Guinhut - Publié dans : Trois vies d'Heinz M, vers libres
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