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9 juin 2024 7 09 /06 /juin /2024 13:14

 

Santa Maria de los Angeles, San Vicente de la Barquera, Cantabria.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Des animaux fantastiques

 

à l’incroyable bestiaire de l’émerveillement.

 

En passant par le chat de Schrödinger

 

et la Zoologie de Jorge Luis Borges.

 

 

 

 

Hélène Bouillon (sous la direction de) : Animaux fantastiques,

Snoeck, Louvre Lens, 2023, 432 p, 39 €.

Hélène Bouillon : Une Histoire des animaux fantastiques, PUF, 2023, 256 p, 16 €.

 

Françoise Armengaud : Apprendre à lire l’éternité dans l’œil des chats

ou De l’émerveillement causé par les bêtes, Les Belles Lettres, 336 p, 27 €.

 

Marie-Christine Deprund : Le chat de Schrödinger & autres animaux célèbres,

Pygmalion, 208 p, 15 €.

 

Caspar Henderson : L’Incroyable bestiaire de Monsieur Henderson,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Pierre Salina,

Les Belles Lettres, 440 p, 29 €.

 

Jorge Luis Borges et Margarita Guerrero : Manuel de zoologie fantastique,

traduit de l’espagnol (Argentine) par Gonzalo Estrada et Yves Peneau,

Christian Bourgois, 1980, 208 p.

 

 

 

 

        Au commencement étaient les bêtes des cavernes, celles fantastiques des mythes, encouragées par leur sauvagerie menaçante et par la fantasmagorie humaine. Même si ces animaux fantastiques, révélés en beauté par Hélène Bouillon et le Louvre Lens, appartiennent d’abord au passé mythologique, ils font encore vibrer notre imaginaire, nos peurs, notre onirisme et nos médias. Non loin d’eux, les chats sont éternels, leur œil est lumière et acuité, tendresse et vigueur cruelle. S’il peut être un miroir de notre humanité, il nous émerveille également par son altérité, qui, même faute de notre langage, est aussi étonnante que respectable. Ainsi, avec Françoise Armengaud, l’on sait Apprendre à lire l’éternité dans l’œil des chats, alors que l’un d’entre eux oscille entre la vie et la mort dans la physique de Schrödinger, parmi bien des animaux célèbres et devenus mythiques, listés par Marie-Christine Deprund. L’animal est l’une des créatures de L’Incroyable bestiaire de Monsieur Henderson, mais à distance de la Zoologie fantastique de Jorge Luis Borges, qui prouvent combien l’émerveillement est à porter au crédit des animaux, combien ils fécondent nos lettres et nos polymorphes œuvres d’art.

 

 

De Sumer au manga, de la Bible au cinéma, la vogue de l’animalité bizarre et monstrueuse ne se résume pas à l’antiquité gréco-romaine et à son long sillage ; ce dont se fait preuve l’ouvrage Animaux fantastiques, témoin superbe d’une exposition du Louvre Lens, sous la direction éclairée d’Hélène Bouillon. Son sous-titre, « Du merveilleux dans l’art », dit assez les dimensions picturales, sculpturales et livresques de cette fascination pour les bêtes imaginaires, fabuleuses, parfois délicieuses, souvent effrayantes, quoiqu’il entretienne une confusion entre fantastique et merveilleux, soit l’irruption du surnaturel sans une réalité d’une part et la totalité surnaturelle d’autre part. Mais de longtemps, jusqu’aux bestiaires de l’ère médiévale, cette distinction n’ayant pas cours, l’on parlait de « prodiges » et non de fictions. Ce sont, pour reprendre les mots de Laurence des Cars, Présidente-directrice du Musée du Louvre, « les faunes du fantasme et de l’invention », mais aussi les figurations du Bien et du Mal, de l’ici-bas et de l’au-delà.

S’il semble que la préhistoire n’entre guère en ligne de compte, dès la fin du IV° millénaire, en Mésopotamie un aigle léontocépahale orne un sceau-cylindre, en Egypte ancienne l’on dédie au dieu Seth un quadrupède à la tête composite et indéchiffrable. Outre le célèbre sphinx, l’omniprésent griffon évoque le dieu Petbe, soit le Destin. Sans oublier le démon Pazuzu, aux ailes déployées, à la gueule effrayante et ricanant dans son bronze assyrien.

Prodigue en créatures infernales, le monde gréco-romain aligne Cerbère, chien à trois têtes, Méduse et les Furies aux chevelures serpentiformes, le sphinx encore. Hercule tue l’hydre de l’Herne, Bellérophon combat la Chimère en chevauchant Pégase, cheval ailé…

Le texte biblique révèle le Béhémoth et le Léviathan, monstres guerriers terrestre et maritime, mis en image au XIX° siècle par William Blake et Gustave Doré. L’hagiographie célèbre Saint Michel et Saint Georges terrassant le dragon maléfique ; qui arbore sept têtes dans l’Apocalypse de Jean. Alors que son avatar, la Grand’Goule, est vaincue par Sainte Radegonde, puis sculptée au XVII° siècle dans un bois polychrome.

De longtemps, licorne et sirène médiévales paraissent parfaitement plausibles. C’est moins clair pour les montres hybrides, dragon ou griffon, ou encore d’oiseux aux pouvoirs de résurrection, tel le phénix. Mais à partir de la Renaissance, ils ont tendance à disparaitre des livres de zoologie, alors que Rabelais se moque de la licorne et de la crédulité qui l’accompagne.

Le dragon, auquel sont consacrés plusieurs chapitres, est universel, chrétien, chinois, persan, aztèque au moyen du serpent à plumes, Quetzalcoatl. Il hante les peintres préraphaélites et expressionnistes, la Tétralogie de Wagner avec Fafner, les bandes dessinées entre Rahan  et Strange, les mangas japonais, les cabinets de curiosités. Sans omettre Harry Potter et Le Seigneur des anneaux, ni le jeu vidéo et le jeu de rôles, à l’instar de Donjons & dragons. L’art contemporain n’est pas en reste, lorsque l’artiste taxidermiste Thomas Grünfeld crée un cochon flamant rose, ou Damien Hirst avec sa Méduse d’or et d’argent aux sept têtes de serpents tortillés et gueules ouvertes. Métamorphoses et fantasmes sont le miroir de nos psychés aventureuses.

L’iconographie de ce beau livre est stupéfiante. Songeons à ce camée d’agate rouge et blanche, qui fit scintiller un phénix, à ce « gemme magique » de jaspe rouge, soit le serpent clouté, Chnoubis, venu d’Egypte, au Dragon héraldique du verrier Emile Gallé. Les cosmographies et sphères célestes regorgent de constellations zoologiques et fantaisistes, dont les pendants figurent sur les manuscrits enluminés, y compris alchimiques. Emblèmes et tarots côtoient des retables de l’école des Pays-Bas…

Pièce exceptionnelle, iconique, le tableau Roger délivrant Angélique, d’Ingres, orne splendidement la couverture de son chevalier chevauchant l’hippogriffe et perçant de sa lance un visqueux monstre marin, sans oublier la parfaite nudité de la belle. Ce drame mythologique, métaphore héroïque de la défloration, invite à parcourir avec une trouble délectation un ouvrage richement illustré, proprement hallucinant, offrant la part belle au peintre symboliste Gustave Moreau, ouvrage soigneusement documenté, qui embrasse la plus haute antiquité et notre contemporain, le Proche-Orient et l’Afrique, l’Europe et les Etats-Unis, jusqu’au phénix de porcelaine venu de Corée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est permis de compléter cette lecture aussi contemplative qu’érudite avec l’essai d’Hélène Bouillon publié conjointement : Une Histoire des animaux fantastiques. De la préhistoire à la pop culture, de telles bestioles imaginaires sont signifiantes de notre perception de l’étrangeté de la vie, de la mort et du sacré. Notre essayiste et égyptologue fouille les ressorts de l’onirisme et de l’effroi, pour décrypter les « puissances protectrices et agents du chaos ». Car l’hybridité, malgré le « désenchantement positiviste », donc les marques de la science, ne cesse de fasciner une humanité inquiète et rêveuse, depuis la préhistoire jusqu’aux aubes de demain. Si l’Egypte ancienne et le Proche-Orient occupent principalement cet ouvrage, les « chimères poétiques et philosophiques » continuent d’incarner nos peurs profondes, nos espoirs indicibles, ce dont témoigne ce merveilleux tourné vers un passé fantasmatique incarné dans la vogue immense de la fantasy aux imageries médiévales reconditionnées, par exemple dans l’épopée Game of Thrones. L'on s'amusera de constater que la licorne de la tapisserie de la Dame médiévale est devenue, dans le monde des geeks et des start-up, le symbole des entreprises en plein essor, du job de rêve, en une réincarnation fantaisiste des rêves de petites filles...

 

Potter. Photo : T. Guinhut.

 

    « Un livre d’amour à la gloire des animaux par le truchement des écrivains et des poètes », tel est le fil d’or de Françoise Armengaud. Alors que le premier prosateur qu’elle chérit est Maurice Genevoix, dont elle goûte les hardes de cervidés, elle ajoute à ceux qui « subissent le double enfer de l’incarcération et de l’abattage » la visite de l’abattoir sanglant par le romancier enfant, au début de son Tendre bestiaire. Les scandales (qui sont aujourd’hui légion) de l’abattage tortionnaire subi par bien des « bêtes » résonnent alors en écho.

      Entre « émerveillement esthétique » et « émerveillement éthique » ressenti par l’homme, les animaux, qu’elle appelle des « émerveillants », se déclinent quant à eux entre domesticité et sauvagerie. La prolifération des espèces est un « argument ultime dans le discours divin ». Mais aussi l’occasion d’une trop humaine « méconnaissance égocentrique de l’altérité et de la pluralité, qui fut à juste titre critiquée par Jacques Derrida ». Par-dessus tout, la poésie est à cet égard « une métamorphose sublimante ». C’est bien le sens des vers d’Emily Dickinson[1]:

« L’Emerveillement – n’est pas précisément de savoir

Et pas précisément non plus de ne pas savoir -

C’est un état à la fois beau et désolé,

Qui ne l’a pas ressenti n’a pas vécu – . »

Cette étrange américaine qui aimait tant les abeilles et les rouges-gorges le dit mieux que personne :

« Le bourdonnement d’une Abeille –

Pour moi, est de la sorcellerie.

Si d’aucuns me demandent « Pourquoi » –

Mourir serait plus facile

Que d’expliquer ».

Il est loisible alors de s’émerveiller devant le travail de Françoise Armengaud, à la lisière de l’analyse et de l’anthologie. Car jamais avant son essai, l’on avait pris à ce point conscience de l’importance et de la surabondance animalière dans la littérature, et plus précisément dans la poésie : « Car les mieux-disants sont pour nous les poètes ».

Immanquablement vient Baudelaire qui, dans ses Petits poèmes en prose, voit « l’heure dans l’œil des chats ». Rilke côtoie Bashô[2], les classiques dialoguent avec les contemporains, dont Philippe Jaccottet. Ted Hugues s’émeut devant un « Poulain nouveau-né », devant « Un veau de mars » qui « se contente de remuer la queue – de scintiller / Dans le portrait pimpant qui est le sien / Ignorant tout des lois / Qui enchaînent et condamnent sa race ». L’on redécouvre le « coyote » de Borges et le « Tigre » de Blake. Mais il est également possible, feuilletant ce volume, comme une boite aux trésors animaux, de découvrir des quasi-inconnus, l’Italien Carducci, les baroques français…  Sans la moindre peine, notre essayiste a su comment « se dépoisser de la niaiserie prompte à parasiter l’émerveillement ». Esthétique, compassion et attention, tout ceci précède « la vraie question : qu’est-ce qu’il en revient, de bénéfice, aux animaux de cet émerveillement ? » Si belle soit-elle, la chose peut sembler un peu trop irénique, tant la gent animale sait pratiquer la cruauté, tant nécessaire que gratuite, comme les chats justement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le chat de Schrödinger est-il à ce point connu ? Il devient pourtant la créature éponyme de l’essai en forme de compilation divertissante de Marie-Christine Deprund. Depuis la préhistoire jusqu’à notre contemporain, l’essayiste égraine une demie douzaine d’animaux au moins aussi célèbres, voire bien plus, que leurs maîtres. Suivant Elisabeth de Fontenay, une philosophe proche de Derrida également citée par Françoise Armengaud, elle envisage « chaque animal comme une entité bien particulière, indissociable de sa biographie ». Ainsi l’amour des hommes, ou leur cruauté, président aux destins de ces douze personnages à poils et à plumes.

Les bisons de la grotte de Font-de-Gaume sont les premiers héros de l’art quand les oies du Capitole sont les héroïnes de la cité romaine. Les uns font partie d’un rituel pictural ancestral, les autres, par leurs cris, protègent la cité romaine des invasions barbares. Bientôt l’affection pour un cheval, Bucéphale, accède au rang du mythe : c’est Alexandre qui « se penche sur les blessures de son compagnon depuis vingt ans, touché à mort, et les embrasse ». C’est avec moins de tendresse qu’Hannibal voit mourir ses éléphants lors de la traversée des Alpes, et que Cléopâtre use de l’aspic, à moins qu’il s’agisse d’un cobra, pour quitter une vie devenue insupportable lors de son humiliation politique.

En un raccourci peut-être discutable, nous voici au XIXème siècle, avec un cadeau venu d’Egypte, « la girafe de Charles X » qui fascina Paris et dont le convoi fut toute une odyssée. Lors de la Grande Guerre, « 30 000 pigeons voyageurs » sont les messagers des tranchées ; parmi eux, « Le Vaillant » accomplit sa mission malgré les gaz et les flammes. Il sera chéri jusqu’à la vieillesse par son maître. Les quatre derniers animaux choisis sont eux consacrés aux sciences : Jo-Fi, chien-star du divan de Freud, Ham, singe cosmonaute, et Dolly la brebis clonée. Quant au chat de  Schrödinger, le seul qui soit un animal de fiction, et de surcroît symbolique, parmi cette amusante et didactique énumération, est-il vivant, est-il mort, alors qu’il est soumis aux aléas de la physique quantique ? Ainsi l’Histoire, les arts, la science sont les complices de nos amies et énemies les bêtes, sous la plume (d’oie) de Marie-Christine Deprund, charmante vulgarisatrice, qui restant réaliste, frôle le fantastiques tant ses personnages confinent aux mythes et à l’Histoire universelle…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Encore un naturaliste émerveillé que ce Caspar Henderson ! Son Incroyable bestiaire est toujours infailliblement réaliste. Quoique la nature se réserve la possibilité d’exceller en les catégories de l’extraordinaire, voire de frôler le fantastique. Ce généreux catalogue encyclopédique, petit frère de l’Histoire naturelle de Pline et des Œuvres de Buffon, facétieusement illustré de surcroît, joliment relié comme un cadeau, se lit avec gourmandise, curiosité, stupéfaction enfin. Notre expert anglais du cabinet de curiosité conçoit son livre « comme une alètheiagorie », soit une fantasmagorie qui soit dévoilement de la vérité. Ainsi, par la vertu de l’ordre alphabétique, il nous promène de l’Axolotl, qui fascina tant Julio Cortazar en sa nouvelle éponyme[3], au Zèbre marin ; sans omettre, en passant par le H, et en toute pertinence, l’être humain.

Auriez-vous pensé que tels animaux puissent exister ? Parmi les vingt-sept bestioles épinglées, il faut compter avec l’Octopus et le Nautilus, évidemment marins, avec un macaque japonais, le Jacuza, avec le Trident du diable et le Voile de Vénus, pour lesquels nous laisserons aux lecteurs le soin de dévoiler la nature… Dirons-nous que le Gonodactylus est un heureux stomatopode au sexe digité ? Que le Filiforme est un parmi les vers plats qui se nourrissent de cadavres, en une hygiénique régénération terrienne, au point que l’un d’entre eux « peut se régénérer à partir d’une seule cellule prise dans le corps d’un adulte ». Que l’incroyable Luth des mers, tortue en danger d’extinction, quoique « apparue  il y a entre 110 et 90 millions d’années » et contemporaine du Tyrannosaurus rex, creuse telle « un potier » le nid de ses douzaines d’œufs, et qu’elle est digne d’être un « objet de méditation » à l’égal d’un « jardin zen »…

Le souci pour la préservation des espèces s’associe à l’émerveillement esthétique : le Crabe yéti, qui vit près des bouches brûlantes et sulfureuses du plancher océanique, est de toute beauté, de même pour le « crabe porcelaine », ou « le crabe fée aux yeux exorbités ». Quant au crabe des cocotiers, il grimpe comme un singe en haut des arbres et en brise les noix de coco.

Non content d’être un exact naturaliste, d’une délicieuse lisibilité, Caspar Henderson brasse, avec charme et talent, les bonheurs de la description et du récit, de l’allusion historique et philosophique. Alors seulement l’émerveillement est connaissance autant qu’éthique : « nous sommes pleinement humains lorsque, dans nos actions, nous nous soucions de la vie qui nous entoure », conclue ce naturaliste pertinemment cultivé.

 

 

En son introduction, Caspar Henderson cite Jorge Luis Borges, lorsque ce dernier imagine une ubuesque classification animale en une encyclopédie chinoise. Au-delà de notre poignée d’essayistes, il faut alors poursuivre notre émerveillement envers les bêtes les plus insolites jusqu’aux extrémités du fantastique et du surnaturel le plus échevelé. Jorge Luis Borges et sa complice Margarita Guerrrero, en leur Manuel de zoologie fantastique, inventorient presque une centaine de ces animaux que recèlent à foison les mythologies et les littératures. En autant de textes qui sont à la lisière du poème en prose, ils bouleversent les catégories traditionnelles de la monstruosité, qui commencent avec le Minotaure, pour aller jusqu’au « myrmécoleo » que Flaubert définissait « comme lion par devant, fourmi par derrière et dont les génitoires sont à rebours ». Nous autres, à rebours de qui ne voit dans les animaux que réserves de protéines, aurons le cerveau par devant si, au moyen de la capacité à l’émerveillement, nous procédons à l’amitié envers les bêtes, fussent-elles sauvages et fantasmagoriques, quoiqu’avec prudence. Sinon gare à l'octuple serpent de Koshi, figure atroce des mythes cosmogonique du Japon, gare à la vertu meurtrière du regard du basilic !

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


 

[3] Julio Cortazar : « Axolotl », Les Armes secrètes, Gallimard, 1959.

 

Bestiarium, XIII° siècle, fac simile Club du Livre, 1984.

Photo : T. Guinhut.

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11 avril 2024 4 11 /04 /avril /2024 15:08

 

Cathédrale Saint-Pierre, Saintes, Charente-Maritime.

Photo : T. Guinhut.

 

 

Miscellanées littéraires :

Odile Massé, Richard Canal,

Mary Elizabeth Braddon,

William Chambers Morrow, James Morrow,

Sarai Walker, Andreï Guelassimov,

Nino Haratischwili & Sofronis Sofroniou.

 

 

Odile Massé : Forêt des mots, dessins de Paul Pignol,

L’Atelier contemporain, 2022, 160 p, 20 €.

Richard Canal : Cristalhambra, Mnémos, 2023, 304 p, 21,5 €.

Mary Elizabeth Braddon : La Bonne Lady Ducayne,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Jacques Finné, Corti, 2024, 80 p, 13,50 €.

William Chambers Morrow : Dans la pièce du fond,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Baptiste Dupin, Finitude, 2022, 192 p, 19 €.

James Morrow : Lazare attend,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sara Doke, Au diable vauvert, 2022, 496 p, 21 €.

Sarai Walker : Les Voleurs d’innocence,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Janique Jouin de Laurens, Gallmeister, 2023, 624 p, 26,40 €.

Andreï Guelassimov : Purextase,

traduit du russe par Raphaëlle Pache, Editions des Syrtes, 2023, 344 p, 23 €.

Nino Haratischwili : Le Chat, le Général et la Corneille,

traduit de l’allemand par Rose Labourie, Belfond, 2021, 592 p, 24 €.

Sofronis Sofroniou : Fonte brute,

traduit du grec (Chypre) par Nicolas Pallier, Zulma, 2023, 368 p, 23,50 €.

 

 

 

Selon le Dictionnaire de l’Académie françoise de 1776,  les miscellanées sont « un recueil de différents ouvrages de science, de littérature, qui n’ont quelquefois aucun rapport entre eux ». En effet, ce seront là dix éclats de lumières jetés sur un autel littéraire, au moyen de minces articles – mais pas forcément consacrés à de minces livres – que leur format presque lilliputien ne permettait pas de voir publiés sur ce blog, mais qu’il fallait rédimer, pour les offrir à la curiosité du lecteur, voire à quelque secrète lectrice qui en serait charmée. Ils ont le plus souvent, et de loin en loin, été publiés dans Le Matricule des anges, au risque d’avoir été oubliés. Les voici peut-être rédimés. Et puisque qu’aucune cohérence ne les relie, nous adopterons une démarche centrifuge, en partant de quelque Française, Odile Massé, en passant par des Anglais et une Américaine, sans oublier deux homonymes anglo-saxons, une Macédonienne, jusqu’à deux lointains Russes et un Chypriote. L’intime et le soin du langage côtoient ici le Space opera de la science-fiction, le gothique sentimental joue avec le fantastique du plus bel aloi, voire le surnaturel théologique ; quand le conte familial tragique culbute les mariages un brin burlesques, les trépidants souvenirs d’un rappeur et les désastres de la guerre, ou encore les structures labyrinthiques et oniriques du récit…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Odile Massé : Forêt des mots.

 

Quoique laconique, le titre dit assez l’intrication entre un espace et le langage, de plus la métaphore qui les unit : Forêt des mots. Une alternance de brèves proses et d’un vaste flux de vers libres compose ce qui est moins un recueil qu’un poème au long cours. Nous voici dans une forêt obscure dantesque mais sécularisée, dans laquelle s’aventurent des êtres parlants. Une tribu disparate avance dangereusement, frayant son chemin parmi les arbres à la manière de qui s’avance parmi les dangers du langage, « taraudant la moelle avec fureur ».

Le déroulé poétique parait puiser au fonds le plus ancien des littératures. En un conte mystérieux, l’on croise « la maison de l’ogre », les protagonistes sont « tourmentés par l’attente des loups ». Cependant le récit et son flux de paroles est intemporel ; il s’embrase par instants de lyrisme, il bruit de polémique et d’ironie, non sans véhiculer une ardente satire contre notre modernité.

Les paroles sont vivantes, « comme autant de lianes », les voix s’entremêlent, c’est « une mission d’enfer », tandis que le bavardage et l’urgence poétique parcourent les pages avec une intense vibration, dénonçant au passage les clichés et les attentats contre la langue, mais aussi son « leurre ». L’on croirait lire une fatrasie, une épopée de l’humanité à l’incertain destin. Parfois, dans la course et la rumeur langagière, des aphorismes signifiants pointent leur nez : « Qui n’a plus de mémoire n’a pas de devoirs ».

À la voix singulière d’Odile Massé sont associés les expressifs et dansants graphismes et sanguines arbustifs de Paul de Pignol qui illustrent cet ouvrage : le seul reproche que l’on puisse leur faire, c’est d’être trop peu nombreux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Richard Canal : Cristalhambra.

 

Space opéra, puissances politiques, ordre religieux, Richard Canal fait feu de tout bois pour alimenter sa science-fiction multi-planétaire, situé dans les sphères de Cristalhambra.

Parmi les huit « Quadrants », règne la Chancelière Farida Dontzen, dont l’univers est menacé par la chute de la planète « Déloria » sous les coups de l’énergie infinie des « mornes », non sans que les réseaux de la « Trame » soient également attaqués. Voilà le résultat de « l’essaimage de l’humanité à travers le vide intersidéral » et de la duplication des individus « dans l’Analog Word sous une forme solide, la personna ». De surcroit la mort prochaine de celui qui espérait l’immortalité, Kuniaki Toshigawa, maître du plus riche Quadrant, risque de faire s’écrouler la coexistence des puissances. À l’occasion de ce personnage, la culture japonaise est omniprésente. Cédant à la glace, « Cristalhambra, la ville vertige » est le reflet de cet équilibre menacé. Et qui sait si les âmes rejoindront la planète « Animamea » ? C’est l’enjeu d’un vaste conflit religieux, y compris avec les Templiers qui fomentent d’éliminer la Chancelière. Entre les adeptes de la « Congrégation du Retour » sur terre et les expansionnistes, le sort de l’empire est fort disputé. Un enfant, nommé Inti, va jouer un rôle prépondérant, car investi d’une mission par la ville…

Il y a plus de guerre que de paix dans cette monstrueuse épopée. L’orgueil et les dissensions économiques sont le signe qu’un tel roman est une métaphore de notre monde. En cinquante chapitres aux noms de personnages alternés et récurrents, la narration progresse jusqu’à l’épilogue avec la mécanique heurtée d’une horloge atomique. Peut-être Richard Canal, tant son imagination bouillonne, est-il le digne émule de Dan Simmons[2] dont la tétralogie d’Hypérion est probablement le plus ample et le plus subtil joyau de la science-fiction contemporaine…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mary Elizabeth Braddon : La Bonne Lady Ducayne.

 

Qui sait si nous sommes dans un roman à l’eau de rose ? Mais une eau peut-être teintée de pourpre, celle du sang. Car la Cendrillon du récit, la jeune londonienne Bella, doit se résoudre à devenir demoiselle de compagnie auprès de « la Bonne Lady Ducayne »,  pour contrer sa pauvreté et celle de sa mère, au péril de sa vie, quoiqu’elle n’en ait pas le moins du monde conscience.

Engagée par une fort vieille dame, « la rêveuse romantique » est derechef embarquée dans un voyage en Italie, qui lui « avait toujours paru utopique ». L’euphorie est au rendez-vous parmi les paysages méditerranéens. Mais le plaisir de Bella s’émousse : n’est-elle pas moins en forme ? Pendant que Lady Ducayne affecte une vieillesse indécente sous son « masque parcheminé », elle est assistée par le docteur Parravicini, qui la contemple en « artiste qui ressentait une immense fierté devant sa création ». Ce dernier panse également des piqures de moustiques « au sommet d’une veine » de la jeune fille, dont les prédécesseures ont vu leur santé décliner jusqu’à la mort. Les cauchemars et la mélancolie l’oppressent. Herbert Stafford, bien plus jeune médecin, qui avec stupéfaction reconnaît sur le bras blessé la marque d’une « saignée », saura-t-il veiller sur elle et sur son cœur ?

Auteure aussi originale que prolifique de roman policiers, Mary Elizabeth Braddon (1835-1915), aime cependant à flirter avec le conte, voire le fantastique, ce dans la tradition du courant gothique. C’est en effet, en 1896, soit un an avant le Dracula de Bram Stocker[3], dont elle était l’amie, une délicieuse variation sur le thème du vampirisme. Elle use d’une écriture vivante et colorée, d’un art du suspense consommé, non sans le sens de l’ironie, parfois ravageur. De ce côté de la Manche, une victorienne trop ignorée, en somme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

William Chambers Morrow : Dans la pièce du fond.

 

Traduit par un homonyme du détective Dupin créé par Allan Edgar Poe, voici entre ce dernier, Lovecraft et Stephen King, un chaînon manquant à redécouvrir. William Chambers Morrow (1854-1923) est l’inventeur d’un genre oxymorique : le fantastique policier, auquel il excelle parmi dix nouvelles. Leurs titres sont tout un programme : « L’automate hanté », « L’ombre fatale », « L’étrangleur écarlate ». Parmi une telle compagnie, « La femme dans la pièce du fond », qui donne son titre au recueil, acquiert son poids de mystère morbide.

Notre nouvelliste aime les automates : l’un répète : « Je suis hanté » pour jouer un tour à son acquéreur, un riche et vieil alcoolique qui séquestre sa nièce ; l’autre est un maléfique pendu qui s’anime à l’heure dite dans une pendule. Son sosie, qui a « le meurtre sur le visage », prend le temps de boucler le cycle de la vengeance. Non loin de là, les phrénologues discernent dans le crâne d’un jeune garçon, qui se trouve être le narrateur, le profil d’un « meurtrier », quoique moins virtuose que cet « étrangleur » au bras serpentiforme. C’est en glissant le doigt jusqu’au cerveau d’une victime que la fille du chirurgien découvre son identité, voire la criminelle… Le détective nommé Rutan est à la recherche d’un homme monstrueux et d’une femme fascinante qui sera victime d’un énorme python. Le principe du mal est-il humain ou animal ?

Les récits scrupuleux montent en puissance jusqu’à une amé palpitante, une chute surprenante. Angoisse, tension, folie, tout accuse un crescendo redoutable, non sans ironie lorsque le narrateur joue avec le suspense et avec les nerfs de son lecteur.

James Morrow : Lazare attend.

 

Venu des temps bibliques, Lazare, opportunément ressuscité par le Christ, s’offre une nouvelle résurrection sous le clavier impertinent de James Morrow. Prétendant que son histoire ancienne était un « tour de magie », le voici réincarné en « Larry » à New-York dans les années soixante. Un cinéma diffuse une pornographique « Salopmé » et autres « films bibliques à succès », il découvre Freud et les comics de super-héros.

Après un tel prologue, reprenant le fil de sa mémoire, il est forcé de fuir la Judée. Nouveau « Juif errant », il trouve refuge avec les deux Marie et Madeleine sur un bateau somptuaire égyptien, dont le timonier est un automate à tête de crocodile, qui use d’un « globe de vision ». Vaisseau spatial et temporel, « chevauchant frénétiquement le calendrier », il permet un voyage parmi des temps et des personnages hallucinants, entre Rome et Alexandrie, gladiateurs, thuriféraires d’Astarté, et une philosophe épicurienne, Celaeno, qui devient un moment l’épouse de Lazare, avec lequel elle met en œuvre  une bibliothèque philosophique.

Nos « chrononautes » filent vers l’époque de Constantin, pour, à l’aide de stratagèmes messianiques et prédictions, contribuer à sa victoire contre Maxence, permettant au Christianisme de devenir religion officielle, puis vers le Concile de Nicée, ou, malgré la « folie meurtrière » ambiante, les « hérésies et hystéries », Lazare espère en une tolérance universelle.

Prolifique, l’Américain James Morrow déplie le surnaturel jusqu’en des proportions cosmiques et chronographiques démesurées. Il fait feu de péripéties rocambolesques, d’une culture encyclopédique pour développer une dystopie fantasque, ce dont témoignent ses titres : L’Arche de Darwin ou La Trilogie de Jéhovah. Avec une écriture riche et intelligente, il est le maître de la science-fiction historique et théologique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sarai Walker : Les Voleurs d’innocence.

 

Un bouquet de jeunes filles… Elles sont six et portent des prénoms floraux. L’on sait pourtant que les fleurs sont mortelles. Car au sein de ces sœurs refermées sur elles-mêmes, une malédiction frappe la féminité. Malgré la prospérité qui comble cette famille américaine, au sortir de la deuxième Guerre mondiale, une chape de plomb sexuelle pèse sur les consciences.

Appelée « le gâteau de mariage », l’immense villa victorienne est sous l’égide du père, un immense industriel de l’armement, et de la mère, Belinda, douloureusement égarée, dont « le mariage en lui-même s’était révélé être la plus grande des indignités, à la façon qu’avait eu son mari de se servir de son corps pour son propre plaisir et de la tuer à petit feu avec cette grossesse ». Elle est viciée par l’odeur des roses, obsédée par des fantômes, des visions prémonitoires annonçant la mort de l’aînée, Aster, si elle commet son mariage ; puis après la conséquence sanglante de la nuit de noces, celle de la seconde, Rosalind, qui ne tient en rien compte de l’avertissement. Car, selon Iris, « notre lignée maternelle est un collier enroulé si serré autour de notre cou qu’on ne peut pas respirer ». Ce qu’illustre une comptine du village voisin : « Les sœurs Chapel : / d’abord elles sont mariées / Puis elles sont enterrées ». Hors de cette villa, en une frappante antithèse, le luxueux univers newyorkais semble permettre une vie rêvée avec un homme : « C’est quoi la vie sans amour ? », demande Zélie avant de succomber à son tour.

Les « voleurs d’innocence » du titre sont à n’en pas douter, mais avec une généralisation abusive, voire dommageable, les hommes : père aux armes meurtrières, « un nuage de pollution morale », maris sacrifiant leurs épouses sous la violence de leur sexualité. Daphne semble en passe d’y échapper car cultivant les amours saphiques ; pourtant elle préfère se noyer. Est-ce la pression sociale, le mythe de la famille heureuse avec des enfants, qui poussent Zélie à sauter le pas ?

Dans un cadre réaliste, le fantastique rôde autour de la maudite Belinda, des plus jeunes attendant le retour de l’esprit de leurs sœurs, alors que la tragédie fauche ses proies, sans pitié pour les plus enjouées, pour les plus douées, comme Calla écrivant des poèmes à la façon d’Emily Dickinson.

Seule la narratrice, Iris, sait échapper à la fatalité, à l’hécatombe. Elle devient l’allégorie de l’accession des femmes à la liberté et à la créativité, au travers de la découverte de l’expressionnisme abstrait, de la nécessité de peindre non plus les objets et les personnes, mais les sentiments. Puis de ses amours avec Lola. À cette occasion, le roman prend un nouvel envol, remarquable. Devenue célèbre, sous le nom de Sylvia Wrenn, elle pratique une peinture florale sexualisée, non sans faire penser à Georgia O’Keeffe, et rédige enfin ses souvenirs dans ses carnets.

Construit comme une tragédie grecque, où l’on lutte contre un implacable destin, le roman progresse au moyen de vastes tableaux vigoureux et sensibles, de détails signifiants, de portraits tendres, effrayants et affutés, d’un suspense récurrent. La mise en abyme de la création artistique n’est sa moindre qualité. Chronique sociale, conte gothique, apologue féministe : toutes ces dimensions irriguent le volume prenant de Sarai Walker, qui s’illustra avec (In)visible[4]. Au sein d’une trame policière, cet autre roman interroge les critères de beauté de notre société occidentale. Exagérément ronde, Prune est happée parmi la clandestine « Fondation Calliope » dont les femmes rejettent les diktats sociétaux. Quel prix chirurgical et mental payer pour devenir belle ? Une guérilla terroriste aura-t-elle raison des auteurs de violences contre les femmes ?

Rumena Buzarovska : Mon cher mari.

 

C’est à un jeu de massacre tour à tour hilarant et amer que se livre l’écrivaine macédonienne Rumena Bužarovska. Son titre, Mon cher mari, est à lire par antiphrase, tant l’ironie est à fleur de récit.

Très vite, l’admiration, la passion se sont fanées. Là où la vie conjugale n’est pas semée de roses, mais d’épines, ils sont tous plus ou moins ridicules, comme le « poète », vaniteux bien entendu, menteurs, alcooliques, brutaux, usant sans vergogne de « l’adultère ». Sans oublier « le gynécologue qui peint des chattes », dont la prétention artistique agace Madame. Elles sont parfois poètes, peintres, en dépit des vexations subies. Le sens de l’observation, l’écriture piquante et enlevée assurent le lecteur d’un plaisir immédiat et durable. Ainsi le temps du romantisme a irrémédiablement laissé place à un réalisme cruel.

Cependant, moins qu’un recueil de nouvelles, il s’agit d’une fresque de société aux onze facettes. Et ne croyez pas qu’il ne s’agisse que d’un brûlot féministe : ces dames, bien que narratrices, subissent en creux les égratignures de la satire. Elles ne sont guère parfaites en effet, tant l’une brandit « la pelle au-dessus de [sa] tête » pour commettre l’irréparable à l’encontre d’un type abject, tant l’autre est aussi « méchante » que son fils, en vertu des « gènes » ; la dernière se couvre d’un symbolique « vomi » avec son amant de passage en pensant : « Boban, mon mari bien-aimé, l’amour de ma vie ». L’un des moindres mérites d’un tel ouvrage n’est pas le sens de la chute, surprenante, cinglante, humoristique, permettant une efficacité redoutable. Et il ne faut pas omettre la verve de la traductrice, Maria Bejanovska, qui sut aussi révéler le Serbe Milorad Pavić.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Andreï Guelassimov : Purextase.

 

Le bruit du rap, la fureur de la guerre, le désordre russe, tout concourt à faire de ce roman un phénomène de génération. Si l’action parait se dérouler en 1996, ce sont toutes les années quatre-vingt-dix qui sont ici prises en écharpe, mais aussi, plus tard, en 2016, l’Allemagne de Dortmund, au moyen des souvenirs d’un célèbre rappeur. Qu’il s’appelle Pistoletto, Tolia ou Booster, selon ses divers pseudonymes et selon les trois parties successives du roman, le narrateur traverse le chaos postsoviétique à Rostov-sur-le-Don ou Moscou, ses violences, ses trafics. Il trimballe une vipère domestique, alors qu’il se veut « le dieu des piqures », entame une carrière de « vulgaire toxicomane », doit rembourser une « dette aux truands pour de l’herbe [qu’il avait] incendiée » ; bien entendu les flics déboulent. Le voilà ressassant des « conversations psychothérapeutiques » avec la doctoresse Natacha. Un « concert en prison » côtoie des liaisons amoureuses pas toujours reluisantes, comme lorsque la possessive Maïka écarte une nana canon : « Oublie. C’est pas ton niveau. Pour toi c’est à peu près… Comme le cosmos pour un cafard ». En somme, constate notre personnage, « Tout s’écroule dans ma vie ».  Ne s’ingénie-t-il pas à faire « de sa vie le dernier cercle de l’enfer »…

Avec inventivité, non sans humour, il rapporte sans ambages le langage parlé des protagonistes, le rythme haletant des vies, des fantasmes et du son : « Tu es à côté de moi… C’est la plus purextase » !

La musique peut-elle donner un sens à la vie ? Certainement. Et si l’on n’est guère amateur de rap, l’on préfèrera certainement le rythme romanesque trépidant de ce picaresque opus. Car, né en Sibérie, à Irkoutsk, en 1965, Andreï Guelassimov, anime en son Purextase des personnages déglingués pour une fresque de société déjantée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nino Haratischwili : Le Chat, le Général et la Corneille.

 

Plutôt qu’une fable, à laquelle peut faire penser le titre animalier, Le Chat, le Général et la Corneille est une épopée aux acteurs hauts en couleurs et en noirceurs. Le premier est le surnom de Sesili, actrice en devenir qui a fui  la Géorgie pour l’Allemagne et parait être un alter ego de l’auteure. Le second, Alexander Orlov, est un oligarque russe richissime dont la fille s’est suicidé devant la monstruosité du monde, d’où sa froideur vengeresse. Onno Brenner, journaliste parmi les conflits les plus meurtriers, tient de son oiseau-totem la capacité d’annoncer le malheur.

Ces personnages alternés dessinent une fresque de de la Russie à la suite de la chute du communisme, alors que la guerre de Tchétchénie est le pivot de l’horreur. Nuit fatale, viol et assassinat de la jeune Nura, culpabilité de Malish qui pense n’avoir pas su la protéger, théâtre, tout cela s’avance inexorablement, s’imbrique, pour enchainer le lecteur dans une vertigineuse tragédie. Et l’on se doute qu’Onno Brenner aura fort à faire pour démêler vingt ans plus tard les responsabilités du Général. L’indépendance des femmes est tour à tour brisée, développée, selon les points de vue et les destinées ; l’étrange ressemblance de Nura et du Chat permettant à l’actrice de se voir proposer par Orlov un rôle traumatique : « Dans cette galaxie noire, poussiéreuse, sans fenêtre, elle voulait fouiller, explorer tous les abîmes, et, tel un phénix, renaître de ses cendres, plus vide que jamais ».

Hors le peu de concision et la tension trop mélodramatique (surtout à la fin), Nino Haratischwili est en son roman déjà historique une conteuse éprouvée, maniant avec sûreté un réalisme cru, un rare lyrisme, une acuité psychologique prenante.

Sofronis Sofroniou : Fonte brute.

 

La métaphore du jeu d’échecs innerve ce roman, onirique météore plus qu’étrange qui défie les bulles temporelles. Car au voyage dans l’espace s’ajoute celui dans le temps, entre fantastique et science-fiction. Car une partie délicate s’engage, entre la vie et la mort, entre la mémoire et l’art.

Assassiné en 1948, à la soixantaine, le narrateur, un joueur d’échec new-yorkais, est projeté sur la planète « Petite Vie », retrouvant l’âge de vingt ans. Gagner dix ans de vie ne se fait pas sans contrepartie. Il lui incombe de se plier au « Mois du souvenir », de faire la preuve de ses facultés de réminiscence en confiant les précieuses données accumulées. Et surtout de recomposer une œuvre énorme, soit 4001, d’un certain Robert Krauss, dont le livre est un « océan de révélations intellectuelles ». D’autres comparses ont pour mission de reconstituer, qui une nouvelle de Tchekhov, qui un opuscule de Kant. Son travail se fera avec le concours de Bonadea, qui porte le même prénom qu’un personnage du roman recherché.

Un long parcours s’impose, labyrinthique, ponctué de stations fantomatiques et énigmatiques ; qui pourrait être borgésien s’il était plus laconique. Couloirs blafards, salles chirurgicales, pièces renouvelées où l’on se restaure et change de vêtements, immenses paysages, sollicitations érotiques diverses, « fulgurance mnésique » et « instabilité cognitive » s’accumulent en un cauchemardesque capharnaüm. Le carambolage des espaces temporels dispose un puzzle à l’inénarrable solution, tant le but annoncé, soit l’écrivain Robert Krauss, semble introuvable, oublié même : « Etions-nous livrés aux mains d’une caste déstructurée, ou bien existait-il un plan derrière tout ce qui nous arrivait ? »

La quête permet d’explorer les continents de cette planète, de rencontrer divers types humains, parfois menaçants, dans des atmosphères souvent kafkaïennes, de s’interroger sur le rétablissement ou l’éradication des souvenirs terrestres, enfin de « saper pour l’éternité les fondements de tout rationalisme ». Les épreuves initiatiques et symboliques se succèdent, comme lorsqu’il faut passer une cuve aquatique, voir Baxter « se faire aspirer l’intégralité du cerveau », être confronté aux cohortes des nombreux Hans acharnés à restaurer « le Mécanisme » : « un gigantesque mécanisme souterrain, conçu comme une tentative de reproduction de l’encéphale humain ». Cependant « la compréhension de l’univers et de l’existence » est l’enjeu de rivalités, de pillages : « une guerre est engagée au nom de la connaissance, de la préservation et de la survie de toute notre planète ».

Que le Chypriote Sofronis Sofroniou, né en 1976, ait étudié les neurosciences ne nous étonne guère, tant les facettes de la perception et le dédale des hypothèses interprétatives empreignent son onirique roman, qui fut d’ailleurs précédé par Les Géniteurs, non traduit.

Fulgurantes sont les premières pages. Aussi craint-on qu’au long cours les promesses ne soient pas tenues. Pourtant, malgré un rythme plus patient, une avalanche continue de péripéties, l’intérêt décroit, se ranime, tandis que le mystère reste intact. Ne serait-ce qu’à l’occasion d’allusions à la caverne de Platon, à Jules Verne, à L’Homme sans qualités de Robert Musil, à la Recherche de Marcel Proust. Ou encore lorsque les tas de vêtements deviennent ceux des camps d’extermination, dont le cinéaste Alfred Hitchcock aurait imaginé de tirer un film. Mais aussi à la mythologie grecque, jusqu’à une tragédie perdue de Sophocle « imprimée dans [l’] esprit du narrateur ». Récit testamentaire et postmoderne, au sens métalittéraire, cette recherche d’un écrivain mythique, butant sur des statues semblant « protégées du vieillissement », n’est pas sans rappeler celle d’Arcimboldo, dans 2666 du Chilien Roberto Bolaño[5], quoiqu’avec des moyens romanesques aussi différents qu’excitants.

Il n’y a pas de conclusion à de telles miscellanées. Pourrait-il y en avoir ? Le genre, si genre se peut imaginer en l’espèce désuète, mais soudain innovante, est toujours ouvert, poreux à de nouvelles découvertes, minimes, sinon, qui sait, capitales.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Patrick Cloux : Marcher à l’estime, Le Temps qu’il fait, 2023.

[4] Sarakh Walker : (In)visible, Gallimard 2017.

[5] Voir : Roberto Bolano ou l'artiste devant le mal : 2666

 

Cathédrale Saint-Pierre, Saintes, Charente-Maritime.

Photo : T. Guinhut.

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22 mars 2024 5 22 /03 /mars /2024 14:20

 

Lucane cerf-volant. Photo T. Guinhut.

 

 

 

Rencontre avec des animaux extraordinaires,

Lobo le loup, Monarque le grizzly

& autres rapaces nocturnes.

Andrès Cota Hiriart, Ernest Thomson Seton

& John Lewis-Stempel.

 

 

 

Andrès Cota Hiriart : Rencontre avec des animaux extraordinaires,

traduit de l’espagnol (Mexique) par Bertrand Fillaudeau, Corti, 2024, 328 p, 22 €.

 

Ernest Thomson Seton : Lobo le loup,

traduit de l'angalis (Etats-Unis)

par Bertrand Fillaudeau, Corti, 2023, 144 p, 17,50 €.

 

 

Ernest Thomson Seton : Monarque le grizzly,

traduit par Bertrand Fillaudeau, Corti, 2023, 144 p, 17,50 €.

 

John Lewis-Stempel : La Vie secrète des rapaces nocturnes,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Patrick Reumaux,

Klincksieck, 2024, 116 p, 21 €.

 

 

 

Depuis au moins les Grecs de l’Antiquité, sinon les compilateurs de tablettes cunéiformes mésopotamiennes, poètes, scientifiques et philosophes sont fascinés par les bêtes. Ainsi, par-delà les millénaires, le Mexicain Andrès Cota Hiriart est-il un successeur d’Aristote qui écrivit une Histoire des animaux en distinguant ceux qui ont du sang et ceux qui n’en ont pas. Notre écrivain et naturaliste choisit lui d’examiner les plus extraordinaires pour stupéfier son lecteur : babiroussa, basilic, charale, dragon de Komodo, tarsier, autant de bestioles pour le moins étranges. Ce sont les tribulations d’un naturaliste mexicain et planétaire dans la collection « Biophilia », qui compte également un loup, un grizzly et un mouflon parmi ces trophées, cette fois sous la plume d’Ernest Thomson Seton. Et quittant les clartés du jour, trouvons celles plus mystérieuses des rapaces nocturnes, aux bons soins d’une autre plume, celle de John Lewis-Stempel, qui sait également éclairer la lanterne de notre connaissance.

En un prélude autobiographique, Andrès Cota Hiriart, qui vit dans l’immense métropole de Mexico, conte comment il fut saisi par le virus de la collection. Mais uniquement d’être vivants, tortue, mille pattes, jusqu’à « Perro, le boa constrictor de trente kilos et de quatre mètres de long, avec qui j’ai partagé ma chambre pendant dix ans ». Ensuite ce furent les axolotls, capables de se métamorphoser en salamandre, qui retiennent cet enfant, lui-même en passe de se métamorphoser en biologiste scandalisé : « la créature la plus emblématique de nos zones humides était au bord de l’extinction à cause de désastres successifs ». L’on devine qu’il n’allait pas s’arrêter là, qu’il lui faudrait de plus grands espaces.

En effet, c’est à Bornéo que coexistent les orangs-outans - jusqu’à quand ? - et les « déforestations les plus intenses jamais enregistrées », soit une cause peut-être perdue. Une telle « lune de miel » avec sa jeune épouse est en quelque sorte une urgence. Entre temps, ses poches de pantalon cachent dans l’avion venu du Texas de petits « boas arc-en-ciel » et des bébés de « caméléons à quatre cornes », en une contrebande qui ne laisse pas de l’inquiéter aux contrôles de l’aéroport. Il assume d’être une sorte de « toxicomane », un « accro aux écailles ». Voire, en un paradoxe certainement hallucinant, d’aimer la férocité des crocodiles. Bientôt, révulsé par ses terrariums, il prend sa décision : « je n’ai jamais plus eu d’animaux enfermés ». Elargissant les découvertes, l’on saura comment survivre « face à une attaque d’anaconda dans la jungle », comment affronter aux îles Galapagos une otarie mâle, « un pinnipède aux dents pointues et violent sultan de son harem en pleine saison des amours ». Quant aux tarsiers des Célèbes, ce sont des primates carnivores aux oreilles proéminentes et aux yeux énormes, dont le dialogue est « fourni de cris métalliques presque ultrasoniques […] de vocalises ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D’intenses accents lyriques parcourent le texte, comme lorsque vibre l’éloge paradoxal du scorpion empereur : « de la biomécanique dans toute sa splendeur […] Protagonistes durables de bestiaires médiévaux, d’images poétiques et de passages narratifs en rapport avec le malheur ». Connaissant bien le naturaliste en herbe, sa petite amie lui offre dans une boite à chaussures ce scorpion : « Cupidon sous la forme d’un arachnide ». L’attention est pour le moins délicate, sinon ambigüe. Le voyage planétaire à la recherche de ceux avec qui nous cohabitons sans guère de respect, quoique parfois violemment sauvages, est également un voyage à l’intérieur de la personnalité singulière, attachante d’Andrès Cota Hiriart.

La conclusion est un plaidoyer en faveur de la biodiversité, de l’écologisme global militant que le lecteur appréciera dans sa sincérité, dans sa nécessité, par exemple contre « l’invasion du plastique », mais aussi dans son inquiétant globalisme politique. Néanmoins, et par conséquent, dans la tradition des grands naturalistes, de Buffon à Darwin, Andrès Cota Hiriart est bien digne de figurer parmi la collection « Biophilia », dont le titre vient du livre de Edward O. Wilson, Biophilie, et déjà fameuse aux éditions Corti, à la couverture verte comme de juste, et au discret graphisme végétal ou animalier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ernest Thomson Seton est un conteur qui aime nommer affectueusement les animaux. Ainsi de son Lobo le loup, recueil en plusieurs volets Ce naturaliste américain, qui vécut de 1860 à 1946, fut un défenseur des Indiens et de la faune sauvage. Ses héros à pattes et à poils sont ceux du wilderness. Mais pas seulement des héros d’imagerie animalière. Bien avant le philosophe Gary Francione[1], il postule que les animaux puissent avoir des droits, moraux et légaux. Pour ce faire il propose avec Lobo le loup huit histoires « authentiques » de bêtes, dans lesquelles il s’agit de « leur héroïsme et de leur personnalité ». Hélas « la vie d’un animal sauvage a toujours une fin tragique ». Trois chiens ou loups, bien avant Croc Blanc de Jack London, font l’objet de portraits élogieux, alors qu’ils voisinent avec une corneille et une gélinotte huppée, avec un lapin, une renarde et un mustang. On le voit, ce ne sont pas forcément les amis les plus proches de l’homme qui font l’objet de l’amicale attention de l’auteur.

Lobo est un redoutable chef de meute, un grand loup tueur de bétail, un « ravageur gris », dont la tête est mise à prix à concurrence de 1000 dollars par les hommes. Pourtant, sa noblesse fait l’admiration du conteur : il déjoue toutes les ruses, méprise les pièges et les appâts empoisonnés savamment disposés par notre narrateur, qui finit par ressentir « quelque chose comme du remord » lorsqu’il parvient à signer la fin du « majestueux vieil hors-la-loi ».

« Tache d’argent » est une corneille dont les cris et les chants, ici posés sur une portée musicale, non seulement mettent en garde ses congénères, mais savent dire si le prédateur humain est armé ou non d’un fusil ! Plus étonnant encore, Ernest Thomson Seton « traduit du lapin »  son histoire dans laquelle « Feuille de chou » reçoit de sa mère des leçons de vie. Quant au chien Bingo, s’il reçoit une éducation de notre conteur, ce n’est pas sans réciprocité : « Très peu de temps après, il entreprit la mienne », avoue-t-il… « Le Balafré » est un renard, dont la compagne est « Diablesse ». Face à ses renardeaux, elle a « ce regard caractéristique des mères, plein de fierté et d’amour ». Le mustang, un « vrai dandy », sacrifiera sa vie pour la liberté. « Collier roux », la gélinotte, dernier représentant de sa race en une vallée, perdra la vie et la liberté, elle aussi par le coup de grâce de la  main humaine. Ces récits de chasseur sont en fait marqués par une immense compassion. Faut-il douter du règne de l’homme[2] ? C’est bien, en ses récits réalistes, une interrogation qui motive Ernest Thomson Seton, fort chagriné par l’agressivité criminelle envers les animaux, envers des espèces en voie de génocide…

 

Charles d’Orbigny : Dictionnaire universel d’histoire naturelle,

Atlas, Renard, Martinet & cie, 1849.

Photo : T. Guinhut.

 

Quoiqu’il ne soit pas réputé pour être le roi des animaux, à l’instar du lion des savanes et de Jean de La Fontaine, le grizzly est un « Monarque » pour Ernest Thomson Seton. D’abord chasseur, notre conteur fut scrupuleusement initié au pistage et à l’observation du gibier. L’alphabet des bois et des traces n’a presque plus de secrets pour lui, au point qu’il ait compris qu’une véritable connaissance du vivant ne peut se passer du déchiffrement des hiéroglyphes sur le sable, la boue et parmi les herbes.

Monarque le grizzly est un ouvrage en forme de diptyque. Ses deux volets s’attachent d’abord à la figure de Monarque, le grizzly géant de Tallac, fiévreusement convoité par le magnat William Randolph Hearst, puis à celle de Krag, le Mouflon du Kootenay, quant à lui soumis à l’obsession meurtrière de Scotty.

Dans les Rocheuses de l’ouest des Etats-Unis, le mont Tallac frôle les 3000 mètres d’altitude. En ces escarpements reculés et forestiers règne Monarque, un grizzly géant pour le moins peu commode. Mais ici, ce sont plusieurs de ses congénères qui sont synthétisés en un seul, au moyen de témoignages divers, de façon à lui donner une stature allégorique. De sa découverte à sa captivité, donc son désespoir, il est décrit, poursuivi, par un implacable chasseur. Ce dernier commence par tuer la « Vieille teintée », une ourse dont il capture les deux oursons. L’un d’entre eux, Jack, vendu, devient un féroce adulte, confronté à un taureau pour l’amusement du public, ce qui lui permet la fuite, « l’Indépendance » enfin : « la confrontation avec la réalité de la vie sauvage ne fit qu’affuter son intelligence ». Il n’est pas que végétarien, dévore les moutons au dépend des bergers. La bataille entre le grizzly et le teigneux berger est ponctuée de coups de feu, d’un incendie de forêt, et lorsque le premier parait écraser le second, le narrateur se fait pour le moins irénique : « Il était incapable d’imaginer que cette brute au poil hirsute obéissait à une impulsion innée pour le bien ». C’est lorsqu’avec ses compères il se met à dévorer force bœufs qu’il gagne son surnom : « Monarque » ! Fatalement, malgré sa stature presque fantastique, il sera « déchu », enchaîné…

Toujours dans les Rocheuses, mais canadiennes, en Colombie britannique, Krag est le « mouflon du Kootenay », ou « bighorn ». Mouflons et agneaux sont sans cesse menacés par le puma et par l’homme. « Courtes cornes » doit affronter le « bizutage » de ses pairs pour être admis. Et lorsque, grandissant, ses cornes s’allongent, « incurvées comme un sabre », il devient Krag, « bélier solitaire », dont « la joie d’exister », mais aussi « la beauté et la bravoure » s’épanouissent parmi les crêtes. Il n’a guère de mal à vaincre ses mâles rivaux, à devenir grâce à son intelligence et sa ruse le chef d’un prospère troupeau. Mais avec le têtu Scotty c’est une autre affaire, quoique ses trois lévriers russes chutent et meurent lors d’une poursuite montagneuse, car le fusil sait être redoutable, même contre un bélier dont les cornes balaient les loups. L’épitaphe prononcée par Scotty est paradoxale : « J’y rendrais bien la vie, si j’pouvais ». Ne demeure que la tête aux cornes imposantes, « suspendue sur le mur d’un palais »…

Méticuleusement, Ernest Thompson Seton poursuit ces deux destinées avec un infini respect. Parlant de la « sagesse » de ses animaux, il les anthropomorphise ; peut-être à l’excès. De chasseur et tueur, notre auteur s’est métamorphosé en protecteur des animaux et de la « wilderness » - soit la nature sauvage selon un anglicisme spécifique - menacée par l’inéluctabilité du « progrès économique ». Il renonce à la chasse et à la mort de la proie, pour préférer l’investigation, l’initiation, la connaissance du règne animal, afin de tirer parti de ses enseignements, de l’individualiser, et peut-être communiquer avec lui. La vie devient un trophée à soi-seul, il choisit l’animal dans son milieu, non la viande et le cadavre, non la fierté du mur orné par un faciès naturalisé, et pas plus la cage, le zoo.

Ernest Thompson Seton (1860-1945) était un artiste, naturaliste, écrivain, défenseur des Indiens et de leur mode de vie, engagé en faveur de la nature sauvage et de ses habitants originels. L’histoire naturelle au sens scientifique s’allie chez lui au sens de la narration, véritable « récit épique ». Son talent le place indubitablement dans la lignée d’un Jack London et en complicité avec un autre Américain des montagnes, John Muir[3], également publié dans cette collection « Biophilia ».

Lointaine, parmi d’autres continents, la faune exotique nous est difficilement accessible, à moins de voyages aériens et autres safaris, que l’on espère photographiques. Quoique tout près de nos demeures, de nombreux spécimens restent délicats à débusquer, car nocturnes, comme ces rapaces dont la « vie secrète » nous est révélée par le naturaliste anglais John Lewis-Stempel.

Alertés par les « hululements dans les bois », nous pensons au monde des spectres, alors qu’il ne s’agit que de la chouette hulotte. Elle est celle d’Athéna, donc de la sagesse, mais aussi le hibou doudou des enfants. Celle que l’on appelle « Vieille Brune », se réveille au crépuscule pour tuer dans l’ombre ses proies, ce à l’aide de l’acuité de son ouïe, de sa « vue mortellement perçante » de ses serres, puis de son bec. Les squelettes de ses victimes se retrouvent momifiés et emballés dans les « pelotes de régurgitation ».

Du grand-duc à la chevêche, ces nocturnes sont peints dans les grottes du paléolithique. De la Chine aux Apaches, de la Bible aux mythes celtiques, l’on prétend que la chouette  annonce la mort, alimentant les superstitions, jusqu’à la prendre pour une femme fatale. Cependant, pour John Lewis-Stempel, quoique les corvidés soient plus intelligents, les chouettes « sont charismatiques et aucune ne l’est plus que la chouette neigeuse », soit le Harfang des neiges, visible au nord de l’Ecosse.

En ces pages délicatement illustrées par des portraits plumeux du naturaliste du XIX° siècle John Gould, et par des poèmes de Baudelaire et autres Anglais méconnus, l’ornithologue John Lewis-Stempel est un narrateur scientifique attentif à ses « strigidés » préférés, ainsi qu’à l’univers culturel qui les entoure, soit un redécouvreur d’espèces méconnues et cependant fort utiles, un délicieux guide dans la nuit rapace…

Même si boa constrictor, scorpion, otarie mâle, loup, grizzly et hibou grand-duc sont loin d’être nos amis, la faune sauvage mérite le respect de ses espèces et espaces. Certes pas au dépend de l’humanité. Pour rétorquer à Ernest Thompson Seton, la sagesse étant un concept humain, elle n’est guère animale, lorsqu’il faut parler d’instinct, quoique certaines espèces soient capables d’apprentissage. Il n’en reste pas moins, que malgré la nécessité de se nourrir en partie de viande pour les chasseurs cueilleurs que nous sommes anthropologiquement, le plaisir de tuer ne doit s’appliquer à aucun de nos congénères et voisins sur cette terre. Apprendre à connaître animaux extraordinaires et ordinaires doit être notre ordinaire.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Andrès Cota Hiriart fut publiée

dans Le Matricule des anges, mars 2024.


[3] John Muir : L’Appel du sauvage, Corti, 2021.

 

Charles d’Orbigny : Dictionnaire universel d’histoire naturelle,

Atlas, Renard, Martinet & cie, 1849.

Photo : T. Guinhut.

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18 décembre 2023 1 18 /12 /décembre /2023 10:10

 

Au jardin. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Présences, absences fantastiques

& autres contes philosophiques.

Jonas Karlsson : La Pièce,

Fernando Trias de Bes : Encre.

Laurent  Pépin : L’Angélus des ogres,

Kjell Espmark : Le Voyage de Voltaire,

Zaki Beydoun : Organes invisibles.

 

 

Jonas Karlsson : La Pièce, traduit du suédois par Rémi Cassaigne,

Actes Sud, 2016, 192 p, 6,50 €.

 

Laurent Pépin : L’Angélus des ogres, Fables fertiles, 2023, 104 p, 17,50 €.

 

Fernando Trias de Bes : Encre, traduit de l’espagnol par Delphine Valentin,

Actes sud, 2012, 176 p, 18 €.

 

Kjell Espmark : Le Voyage de Voltaire,

traduit du suédois par Hubert Nyssen, Marc de Gouvenain et Léna Grumbach,

Actes Sud, 2012, 240 p, 20€

 

Zaki Beydoun : Organes invisibles, traduit de l’arabe (Liban)

par Nathalie Bontemps, Actes Sud, 2023, 128 p, 14,50 €.

 

 

Certes nous disparaissons tous, que les causes soient naturelles ou accidentelles. À moins d’y songer sous les espèces du fantastique. « Escamotage » de Richard Matheson[1] est à cet égard une nouvelle emblématique. Bob manque cruellement d’argent, se dispute avec sa femme, qu’il a de plus trompée. Est-ce le remord qui cause ses troubles graves ? Est-ce le monde qui lui fait défaut ? Son épouse a disparu, le lieu de son travail n'existe même plus. Ses amis et sa famille disparaissent un par un, jusqu’à ce que lui-même disparaisse également. Ce dont ne témoigne que son journal intime abandonné dans un pub. Au plus près de cette angoissante perspective, le thème de la pièce surnuméraire, de « la chambre, l’appartement, l’étage, la rue effacée de l’espace[2] » reste un classique, tel que référencé par Roger Caillois, alors que Marcel Aymé subvertit en 1943 le thème avec son Passe-muraille. Hélas son anti-héros « était comme figé à l’intérieur de la muraille. Il y est encore à présent, incorporé à la pierre[3] ». Plus près de notre contemporain, une « pièce », existe ou non dans un bref roman de Jonas Karlsson satiriste de l’Administration. Chez Trias de Bes, l’encre d’un livre ne se manifeste plus que par son absence. Laurent Pépin use d’une thanatopractrice pour pallier ka disparition. Kjell Espmark préfère subtiliser à son siècle le philosophe des Lumières et le ressusciter dans notre contemporain, là où a disparu toute raison. Le double jeu entre présence et absence ne cesse de réapparaitre parmi des écrivains aux origines et cultures diverses, au point que, chez Zaki Beydoun, il puisse entraîner l’évaporation absolue de l’individu lui-même. L’on hésite alors, parmi ses écrivains, suédois, français, espagnols, libanais, entre effacement politique et effacement métaphysique.

 

Le récit de Jonas Karlsson, plutôt minimaliste, parait d’abord anecdotique. Le narrateur, Björn, nouvel employé d’une quelconque « Administration », montre son zèle le plus exact, en vue d’en « devenir un gros bonnet ». Mais, très vite, il découvre la « pièce », petite, où tout est « en ordre parfait ». Il s’y ressource parfois, ne ménageant pas son application dans son travail, jusqu’à ce que son attitude, debout, immobile, devant un mur, laisse ses collègues pantois. Jusque-là, le propos est celui d’une nouvelle réaliste, tout juste impeccablement écrite, respectant avec un brin d’humour la prétention du personnage, mais sans absolue originalité.

Cependant, abrité en cette « pièce », le narrateur travaille mieux, le soir, la nuit, chipe les dossiers de son voisin pour les traiter avec brio, accède aux documents classés dans la catégorie supérieure ; le voici fin prêt à conquérir les échelons de la hiérarchie, décide qui va bientôt être congédié. La success-story serait implacable et cynique si la gêne occasionnée par son insistance à affirmer l’existence de son lieu d’élection n’était source de trouble et de conflit dans le service. Au point que l’on envisage pince sans rire : « Un consultant va devoir venir pour nous dire que la Pièce n’existe pas ? ». Le trouble psychiatrique probablement dû à l’addiction au travail irait-il s’aggravant…

Pourtant, peu à peu, l’intensité du récit, l’insistance de l’écrivain qui mène son personnage jusqu’aux plus honorables qualités de l’employé modèle ambitieux, les intrigues de bureau - plus exactement un inquiétant espace de travail ouvert - voilà que tout cingle le lecteur d’une déflagration d’ironie, lui laissant prendre conscience qu’une vaste satire est à l’œuvre.

Ce sont en effet les mondes des entreprises, des complexes de bureaux, des administrations de tous bords qui sont ici cruellement moqués. En ce monolithique univers, qui n’est pas loin de faire songer à Kafka, Björn n’a pas la moindre vie hors du bureau auquel il est corps et mental dévoué ; à peine l’exception d’une aventure sexuelle mécanique avec une collègue. De plus, cette « Administration » n’a jamais le moindre référent dans le réel. À quoi s’occupe-t-elle, sinon traiter des dossiers dont le contenu est tu, classer le vide, archiver le néant ? Qui sait si ce ne sont pas des vies humaines, des prisons politiques qui sont là gérées, tant la peur irrigue les employés à la moindre anicroche ? L’absurde activité tourne pourtant avec régularité, quoique avec paresse et négligence pour les uns, et surefficacité pour Björn. La majuscule affublant l’« Administration » laisse à penser qu’elle est la seule, la suprême, qu’il s’agit peut-être d’une émanation de l’Etat total, sinon cet Etat lui-même.

Enfin, sans qu’il n’y paraisse, page 179, le mot est lâché : « Selon ma kremlinologie personnelle, le mouchard le plus vraisemblable était Ann. » Sans qu’il s’agisse forcément du communisme soviétique, la dimension totalitaire innerve impitoyablement les lieux, les esprits, sans espoir de retour.

Il faudra suivre les productions, aussi brèves que perspicaces et troublantes du Suédois Jonas Karlsson. En un précédent volume, La Facture, un autre anti-héros était l’exact opposé de celui de La Pièce : insouciant employé sans ambition, il ne sait qu’être heureux, alors qu’il est frappé d’un immense impôt sur le bonheur[4]. Là encore l’Etat le plus innocemment monstrueux a frappé. La morale de l’apologue est claire. En une « pièce » qui n’existe pas, la perfection du travail administratif se déroule, quand ailleurs une fiscalité redistributrice prétend égaliser le bonheur. Sous des apparences anodines et parfois burlesques, Jonas Karlsson est un expert es anti-utopies on ne peut plus affuté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’on sait que chez les défunts la vie disparait sans retour. Pourtant la thanatopractrice de Laurent Pépin, dans son Angélus des ogres, s’attache à capturer des « fragments de vie résiduels ». Comme le fait l’écrivain finalement…

À l’issue de Monstrueuse Féérie, précédent volet du trio narratif, son narrateur, psychologue clinicien, avait été lui-même interné dans l’hôpital psychiatrique où il exerçait, ce à cause de crises de panique et autres hallucinations. Ou peut-être à l’issue d’une saine réflexion : « J’habitais dans le service pour patients volubiles depuis ma décompensation poétique. Au fond, je crois avoir toujours su que cela se terminerait ainsi. Peut-être parce qu’il s’agissait du dernier lieu susceptible d’abriter une humanité qui ne soit pas encore réduite à une pensée filtrée suivant les normes d’hygiène. Ou plus simplement, parce qu’il n’y avait plus de place ailleurs dans le monde pour un personnage de conte de fées ». Le voici en plein délire, si l’on en croit la ténacité avec laquelle les cliniciens dépoétisent l’homme et le monde, à moins qu’il s’agisse des portes de la perception. Sauf qu’une thérapie amoureuse est en cours à son chevet, à l’instigation de Lucy, qui s’amaigrit au fur à mesure qu’elle sauve ses patients de leurs monstres, ou de leurs « ogres », dans le cas du narrateur. En effet, pendant la nuit, Lucy devient une ogresse alors que pendant le jour elle agonise. Son anorexie ne fait qu’empirer depuis qu'elle a perdu un bébé. Aussi est-elle en chasse des « traits unaires », censées receler les émanations encore vivantes des morts, de façon à sauvegarder les pensées qui s'évanouissent, une fois que l’individu est privé de son imaginaire, donc de ses contes. Le tout avec le concours d’entités indispensables : « les Monuments s’en allaient et entraient par les fenêtres des enfants malades pour leur faire le récit de vies extraordinaires, de trouvailles miraculeuses : ils réveillaient l’imagination éteinte des enfants malades de la pensée filtrée. Puis ils revenaient et n’en parlaient plus ». Ces mêmes Monuments « s’étaient rendus maîtres de tous les organes de décision du pays et avaient aboli toute pensée officielle. À la place, ils saupoudraient de pensée singulière la nuit ». Un monde affreusement rationnel a disparu au profit « des histoires d’enfance aventureuse ». Le titre alors semble supposer en son oxymore, une poétisation par la prière et une conversion de l’horreur ogresse. Soit une catharsis.

S’agit-il d’une satire de la psychiatrie, ce « camp de concentration » ? Sommes-nous ici confinés dans le seul fantastique ; sinon plutôt dans le merveilleux puisqu’il s’agit d’un conte ? Le doute reste cependant permis face au final « ricanement rauque du Philosophicus scepticus »…

Indéfectiblement onirique et consolatoire, cet Angélus des ogres est le second volet d’un triptyque initié par Monstrueuse féérie[5]. La pérennité du genre du conte, que l’on aurait pu croire enfoui dans le temps de Perrault, Grimm ou Andersen, trouve ici son rebond, sa réactualisation intrigante, séduisante, prenante. Peut-être au croisement du pays des fées, d’Alice au pays des merveilles et du monstrueux cinéma de David Cronenberg, que l’on connait pour sa métamorphose en mouche[6]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce n’est pas un homme qui disparait chez Trias de Bes, mais peut être pire… De l'encre des incunables à l'encre des fictions, combien de rêves et de cauchemars dansent-ils parmi nous ? Deux hommes blessés par la vie cherchent, au tout début du XX° siècle, l’origine de leur infortune parmi les pages chatoyantes de ce roman intitulé Encre. L’un, Johann Walbach, est libraire à Mayence, ville qui fut le berceau de l’imprimerie de Gutenberg. Parce que son épouse le trompe chaque mardi avec un inconnu qu’elle n’aime pas, il cherche à comprendre le pourquoi de cette attraction. L’autre, mathématicien, aimerait voir revenir son épouse comme lui bouleversée par la mort, par noyade en mer, de leur fils. L’un va lire ses livres pendant des années, l’autre poursuivre ses chiffres, de façon à rejoindre la phrase ou l’équation introuvable qui les délivrerait du non-sens. Leur rencontre permet au second de fouiller les livres à la recherches de phrases récurrentes et de composer grâce à quelque algorithme savant un livre parfait et salvateur. S’ajoutent alors un imprimeur qui cherche à réaliser, pour ces assoiffés de certitudes, un livre effacé aussitôt lu, un ouvrier créateur d’une encre qui a les propriétés de la pluie, un éditeur qui ne lit pas et s’enduit chaque matin le corps du noir de froides pages imprimées, un collectionneur de nuages et correcteur déçu par son œuvre littéraire…

Nos deux protagonistes cherchent, pour l’un le secret d’Eros, pour l’autre le secret de Thanatos. Pour tous, la quête métaphysique est celle de la « pierre de Rosette des injustices ». A moins que ce livre vierge et mallarméen, où l’on a imprimé avec le plus grand soin les phrases fondamentales de la littérature et de la philosophie, permette à son lecteur d’« aimer en sachant que la raison de son injustice n’existait pas ». Là sont nos démons et nos paradis, si l’on consent à lire au plus près du monde, à écrire au plus près de soi, là sont les rédemptions des personnages, les nôtres peut-être : « Une identité étrange où la déraison acquiert un sens ». Ou encore : « De l’encre par amour ».

Mais à la chute du roman, lorsque le libraire reçoit « la livre de l’origine de l’infortune », ne s’ouvrent que des pages blanches. Quelle est cette sanction qui fit disparaître l’encre et son pouvoir de lisibilité ?

Outre cinq fictions encore inédites en français, Fernando Trias de Bes, né à Barcelone en 1967, nous avait proposé en 2006 Le Vendeur de temps (Hugo, roman éditeur). Vendre du temps était une géniale trouvaille, jusqu’à bouleverser l’économie toute entière, non sans user des armes aiguisées de la satire. A la lisière du fantastique, Encre, ce conte à la chute surprenante, précieux et attachant, passablement anachronique, postromantique et symbolique, est tout entier une métaphore des pouvoirs et des apories de la lecture et de l’écriture, du livre enfin.

 

Voltaire : Candide, illustré par Brunelleschi, Gibert Jeune, 1933.

Photo : T. Guinhut.

 

À lui tout seul un monde, Voltaire ne peut cesser de faire école, d’engendrer des émules. Son Candide ne peut manquer de réécritures, comme le prouve le Suédois Kjell Espmark au moyen de son Voyage de Voltaire. Et c’est dans la tradition de Voltaire et de Borges que l’espagnol Fernando Trias de Bes nous propose un conte philosophique mélancolique et coruscant.

Croyant mourir, donc disparaître, Voltaire s’éveille, avec toutes ses dents et sa vigueur intellectuelle, mais en ce XX° siècle qui « paraissait être le plus détestable de l’Histoire ». Comme Montesquieu promenait son Persan à Paris, voilà donc le héros des Lumières mis à l’épreuve de notre contemporain. Envoyé en mission pour l’ONU, il visite New York, puis la Russie où il est enlevé par les nouveaux capitalistes d’une « cleptocratie » qui salarie le gouvernement. Il s’agit de rétablir les forces de la raison contre le fanatisme islamiste. Après une critique des mœurs et des institutions suédoises, le philosophe se voit coiffé du casque bleu dans les Balkans. Nouveau Candide, il parcourt les horreurs serbes et leur justification pseudo-rationnelle, voyant ses idées reprises et trahies.

Dénonçant le cynisme des puissants, les totalitarismes, ce voyage est une amusante satire. Qui risque cependant d’enfoncer des portes ouvertes, de frôler les clichés, faute d’analyses précises. En Chine, au Japon, partout il note « les déceptions liées à la déchéance de la Raison ». En Iran, la « Raison divine » lapide. Après sa rencontre avec une nouvelle et noire Emilie parmi l’Afrique massacrée, il ira « cultiver son jardin », « la pelle de la Raison s’enfonçant dans l’humus des forces souterraines ». Sous la plume de Kjell Espmark, c’est bien un apologue fort désabusé.

L’objet satirique est à lire avec humour, même si Kjell Espmark n’a pas la vivacité de son modèle du XVIII° siècle. Mais en cette parodie du conte philosophique le plus fameux de Voltaire, n’a-t-on pas le plaisir, après la disparition de ce dernier, de le voir réapparaitre en un siècle qui n’est pas le sien, où il semblerait qu’ait disparu l’esprit des Lumières et brillé par son absence la raison.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La frontière entre la réalité et le surnaturel est d’autant plus ténue qu’elle explose sous la plume du Libanais Zaki Beydoun. L’anti-héros de ces Organes invibles est peut-être toujours le même, récurrent ou diffracté parmi une poignée de nouvelles. D’autant que l’« Extension » cosmique ou la disparition semblent affecter ce qui l’entoure, jusqu’à sa petite amie, quoiqu’elle s’avère bien présente pour tous les autres : « Ne voulez-vous pas saluer votre amie, me demande-t-il en désignant un fauteuil vide à côté du mien ». Un protagoniste « tombe en déliquescence » quand le narrateur le touche. Les visages s’effacent, jusqu’au silence…

Un autre, en pleine « Paranoïa », est persuadé que l’on lit dans ses pensées. Alors qu’il est paralysé par « le complexe du mille-pattes », et que plusieurs comparses s’appellent laconiquement « K », faut-il y voir une révérence à Kafka ? Au choix, l’on peut être « enfermé dans un point », trouver sa bouche changée en « grenouille hybride », ou se reconnaître autre : « Dans un instant de lucidité, j’ai consulté le grand miroir à côté du lit, et j’y ai vu Mr K ».

Entre « Gueule du monstre », « Terrorisme au ciel » et « Médicament de la mort », où « une Fatwa a peut-être été promulguée », l’on hésite : folie, hallucination, déni de réalité, dérangement psychologique, lois physiques de l’univers débordées ? « L’invisible s’est révélé possible » en cette prose envoûtante à la métaphysique inquiète et vertigineuse. Les métamorphoses traumatiques et de plus en plus abstraites côtoient les rêves borgésiens.

Etonnant à maints égards, Zaki Beydoun cumule quatre recueils fantastiques, volontiers surréalistes, un doctorat de philosophie qui lui permet d’enseigner en Chine et d’y épouser une Chinoise professeur de français. La philosophie serait-elle devenue folle ? Ou pour le moins perspicace tant il s’agit de dire sans dire, de feindre le fantastique et la métaphysique, pour ne pas dire la réalité du totalitarisme communiste chinois…

 

Le conte philosophique, ou apologue, qu’il joue avec les époques en les subvertissant par la dystopie, comme chez Jonas Karlsson et Kjell Espmark, ou qu’il convoque les fabulosités du fantastique, comme chez Trias de Bes et Laurent Pépin, aura de longtemps la capacité d’inspirer lecteurs et écrivains. Le satiriste politique autant que le rêveur des pouvoir des bibliothèques y trouveront sans fin leur miel, amère pour celui qui est l’objet d’une disparition fomentée par une administration, un régime totalitaire, cependant voluptueux pour le lecteur, à l’abri des pages parmi lesquelles ne s’est pas encore évanouie l’encre.

 

Thierry Guinhut


[1] Richard Matheson : Intrusion, Flammarion, 1999.

[2] Roger Caillois : Anthologie du fantastique, Le Club Français du Livre, 1958, p. 10.

[3] Marcel Aymé : Le Passe-murailles, Gallimard, 1943, p 21.

[5] Laurent Pépin : Monstrueuse féérie, Fables fertiles, 2022.

 

 

Collégiale de La Romieu, Gers.

Photo : T. Guinhut.

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14 août 2023 1 14 /08 /août /2023 17:02

 

Costa de Jezkaibel, Hondarribia, Guipuzcoa, Euskadi.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Onirocritique grecque et Mondes invisibles.

 

Ou l'interprétation des rêves d’Artémidore à Foucault,

en passant par Avicenne, Freud

& Walter Benjamin.

 

 

Artémidore : La Clef des songes,

traduit du grec par André-Jean Festugières, Vrin, 1975, 300 p, 37 €.

 

L’Onirocritique grecque. D’Artémidore à Foucault,

édité par Christophe Chandezon et Julien Dubouchet,

Les Belles Lettres, 2023, 462 p, 55 €.

 

Walter Benjamin : Rêves, Le Promeneur, 2009,

traduit de l’allemand par Christophe David, 168 p, 21,50 €.

 

Mondes invisibles, Cahier dirigé par Sylvain Ledda,

L’Herne, 2023, 280 p, 33 €.

 

 

Contrairement à l’expression commune qui attribue le sommeil aux bras de Morphée, ce n’est pas lui qui en est le dieu, mais Hypnos. En une grotte somptueuse et douillette, il dort. S’il s’éveille, ce n’est que pour envoyer au service du dormeur l’un de ses trois aides empressés : Morphée, « imitateur de l’homme et de ses traits[1] », qui se métamorphose en toute personne rencontrée par le rêveur, Phantasos, dispensateur de rêves agréables, Phobétor enfin, chargé de brassées de cauchemars. Tout un monde invisible aux cinq sens diurnes s’anime alors, bien que nous sachions que seule une infime partie de notre univers onirique accède à la surprise du réveil. Or ce domaine nébuleux n’est pas loin des mondes invisibles stimulés par le désir, l’imagination et l’urgence de la transcendance qui agitent l’esprit humain. Ainsi affleure la postulation de l’au-delà, de l’esprit des morts, des dieux mêmes.

L’étymologie du rêve est  incertaine. Il viendrait du gallo-romain « esver », soit vagabonder, ou « raver », soit délirer. Voir en songe pendant le sommeil, ou se laisser aller à la rêverie pendant le jour, sont les deux facettes du mystère onirique ; la première cependant restant la plus fascinante, soumise depuis la plus haute Antiquité à une foule d’interprétations, d’Artémidore à Freud, plus fantaisistes les unes que les autres, oraculaires ou sexuelles. Prenons néanmoins pour guide le célèbre incipit d’Aurélia, de Gérard de Nerval : « Le Rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible[2] ». Ainsi se nouent les relations entre l’onirocritique grecque et les « Mondes invisibles » déployé par un Cahier de L’Herne. Fatras fumeux ou marques indélébiles d’un esprit humain qui interrogèrent également la sagacité d’Avicenne, de Freud, de Walter Benjamin et que les neurosciences ont bien du mal à démêler.

 

Le philosophe grec du V° siècle, Synesius de Cyrène ponctuait son « Eloge de la calvitie[3] » avec bien des arguments : elle est le signe de la raison et de la sagesse, le chauve ne pouvait au combat être saisi par les cheveux… En revanche, Artémidore interprète avec autorité le rêve de calvitie, qui, selon lui, signifie perdre tout ce qui concerne l’ornement de l’existence. Où l’on voit bien que la recherche de la vérité onirique est tirée par les cheveux !

Entre oniromancie et onirocritique il y a loin. La première est de l’ordre de la divination, ce dont l’Antiquité grecque et romaine est friande. La seconde se veut un peu plus rationnelle. C’est la voie qu’emprunte ce fort volume collectif, sous la direction de Christophe Chandezon et Julien Dubouchet : L’Onirocritique grecque. D’Artémidore à Foucault. Le point de départ est un étrange opuscule : Oneirokritika ou Traité d’interprétation des songes, d’Artémidore de Daldis, écrivain et philosophe syrien d'expression grecque du II° siècle. C’est le seul traité antique d’interprétation des rêves qui soit intégralement conservé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ancêtre tout aussi talentueux et extravagant que Freud et praticien de la divination, Artémidore cependant prend le soin de différencier faux devins et autres nécromanciens de ceux véridiques, qui savent interroger les oiseaux, les astres et les prodiges. Il fait appel à un classement des espèces, à une zoologie et une botanique oniriques, où l’olivier est féminin, le chêne masculin, ce que Cristiana Franco appelle « une caractérisation genrée du symbole onirique ». L’on est stupéfait et amusé à la fois de découvrir par exemple que « la hyène signifie une femme qui fait l’homme ou une envoûteuse, ou bien un homme qui est un sodomite innocent ».

Le songe est un enjeu de la « culture agonistique » antique, soit la culture athlétique ; la réussite sportive rêvée devenant une métaphore de l’accomplissement, y compris en cette occasion la mort. Se nourrir, faire le marché, les plaisirs de la table pullulent dans les songes, signifiant la crainte de la famine, ou le désir d’ascension sociale, lorsqu’éclate la somptuosité gastronomique. Ce qui n’est pas sans permettre un tableau de l’alimentation romaine. De même l’on rêve d’accéder à la richesse, à la magistrature, de participer au gouvernement de la cité. Plus haut encore, ce sont les « mondes divins » qui sollicitent le rêveur Sa secrète activité psychique lui permet de communiquer avec les puissances supérieures, dont l’omniscience est un modèle à atteindre. Au-delà de la stricte clé des songes, l’on se rend compte qu’Artémidore déploie tout un panorama de la société de son temps, de ses mœurs et de ses pratiques religieuses.

Si une poignée d’interprétations artémidoriennes paraissent douées d’une certaine logique, d’autres surprennent pour le moins : « la crucifixion signifiant gloire et abondance de biens - gloire parce que le crucifié est très haut placé, abondance de biens parce qu’il sert de nourriture à beaucoup de rapaces » !

Sa réputation a franchi l’espace et le temps. Traduit en arabe, vers le milieu du IX° siècle, il témoigne de la faveur de l’oniromancie dans l’Islam, le prophète ayant beaucoup rêvé alors que « le rêve du croyant continuerait à représenter d’authentiques messages venus d’en haut ». En conséquence la traduction est édulcorée, voire censurée, tant le paganisme d’Artémidore est flagrant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lors de la Renaissance, il est redécouvert, publié par Alde Manuce dans son texte grec, en 1518. S’ensuivent de nombreuses éditions, bilingues latin-grec, puis en français, prisées par les médecins. L’aura scientifique de la chose fut ternie par les méfiances papales et luthériennes à l’égard de la divination, puis par une conception de science préférant les faits aux signes. Pourtant à partir de 1715, en Allemagne, l’on compila d’abondantes clefs des songes, en particulier prémonitoires ; ce dont s’inspira le célèbre et controversé charlatan Cagliostro. Par la suite, Gotthilf Heinrich Schubert publia un traité récusant « le réductionnisme physiologique des Lumières » en faveur d’un « langage onirique particulier, une symbolique du rêve ». Le romantisme coexiste avec un catholicisme qui prétend « donner des songes une explication raisonnable et morale ». Freud, lui, préféra chercher des clefs dans le passé des rêveurs, de manière un peu plus rationnelle.

Enfin, Michel Foucault[4] vient privilégier « une interprétation sociologique d’Artémidore[5] ». Lorsque l’histoire des sciences n’est plus entendue comme histoire du vrai, sonne l’heure de Subjectivité et vérité. C’est dans ce volume de cours, qu’il commente notre oniriste grec, le rêve étant à cet égard un point charnière et d’interrogation. Car, sujet conscient, nous sommes aussi sujet rêveur : « l’onirocritique ancienne, c’est cela : une manière de vivre, une manière de vivre en tant que, pendant au moins une partie de ses nuits, on est un sujet rêveur ». L’on devine que l’auteur de L’Histoire de la sexualité, y traque les rêves à contenu sexuel, de façon à lire chez Artémidore « les distributions et les hiérarchies morales des actes sexuels dont il parle [et la] signification économique et politique[6] ». L’on sait que cette morale ne réprouve à peu près que ce qui est subi de la part d’un inférieur. De plus bien des rêves interprétés par Artémidore portent sur des relations incestueuses, rêves qui ont des significations négatives, « à l’exception de l’inceste entre mère et fils qui annonce des profits matériels et symboliques[7] » ! Sachons que notre interprète antique réprouve les actes sexuels avec les dieux, les animaux, les cadavres, entre deux femmes, tous hors-nature… Ainsi pour Michel Foucault rapports sexuels et rapports sociaux ne sont pas dissociables.

Au travers du statut des rêves, la pléiade de chercheurs ici convoqués, historiens, anthropologues et philologues, s’intéresse non seulement à la culture gréco-romaine, à sa conception du monde et des dieux, mais à des univers aussi différents que l’Islam médiéval ou l’Allemagne des Lumières, du romantisme, jusqu’à notre contemporain. Le volume, profus, est impressionnant de précisions, de perspectives…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Loin d’être absurde, selon Sigmund Freud, le rêve serait un processus de réalisation du désir. Dans son Interprétation des rêves, en 1899, il postule que rêver est en fait la mise au jour du refoulé, donc de l’inconscient. S’il prétend n’y pas confier une clef des songes, quoique n’oubliant pas de se référer à Artémidore, il insiste sur la dimension œdipéenne, sur l’impact d’une sexualité récurrente.

Une fois de plus s’agit-il de vouloir donner à toute force un sens à ce qui n’en aurait guère ? Certes, nous avons tous des rêves érotiques parfois exquis, des cauchemars où nous tombons d’une falaise, où nous devons repasser un examen scolaire, universitaire, où nous avons déjà plus ou moins brillamment réussi, de voler au-dessus des terres et des mers avec une aisance absolue. Dans ce dernier cas, par exemple, ce « sont des rêves d’érection, parce que le phénomène remarquable de l’érection, qui n’a cessé de préoccuper l’imagination humaine, doit lui apparaître comme la suppression de la pesanteur (cf. les phallus ailés des Anciens) ». Voilà qui est un peu tiré par le phallus…

Néanmoins, malgré son peu de scientificité, sinon psychanalytique, Freud ne fait preuve de guère de superstition : « Le rêve révèle le passé. Car c’est dans le passé qu’il a toutes ses racines. Certes, l’antique croyance aux rêves prophétiques n’est pas fausse en tous points. Le rêve nous mène dans l’avenir puisqu’il nous montre nos désirs réalisés ; mais cet avenir, présent pour le rêveur, est modelé par le désir indestructible, à l’image du passé[8] ». Le père de la psychanalyse n’avait pu voir émerger les neurosciences…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces deux volets complémentaires auraient pu être rassemblés par Walter Benjamin lui-même en un tel volume, si les convulsions politiques de son temps lui avaient permis de garder la vie. Ainsi édité par Burkhardt Lindner, probablement répond-il à un vœu secret de l’auteur de ces récits de rêves, recueillis chronologiquement et complétés par diverses bribes qui ressortissent à l’interprétation. Rêveur, il note scrupuleusement la découverte de « fétiches et sanctuaires mexicains », sa visite nocturne dans le cabinet de travail de Goethe, dans un musée. Mais aussi des images plus cauchemardesques, comme ce fantôme dans une cage d’escalier « qui me paralysa en me jetant un sort ». Ou encore : « je me suicidai avec un fusil », ce que d’aucun qualifierait imprudemment de rêve prémonitoire, puisqu’il se suicida lorsqu’il craignit d’être renvoyé à la frontière française, à Port-Bou, donc livré aux Nazis.

L’auteur de Paris capitale du XIX° siècle[9], tente de se changer en théoricien, tâtonnant à la recherche de la clef des songes : « dans la langue du rêve, le sens est caché à la manière d’une figure dans un dessin-devinette ». L’on pourrait craindre que Walter Benjamin, qui rédigea sa thèse dans le cadre de l’idéalisme romantique allemand[10], ait une conception de l’onirisme encore largement dépendante du romantisme, mais aussi du surréalisme dont il est le contemporain. Cependant le voilà plus réaliste. «  Le rêve n’ouvre plus sur un lointain bleu. Il est devenu gris. La couche de poussière grise sur les choses en est la meilleure part. Les rêves sont à présent des chemins de traverse menant au banal ». Quant au cauchemar, ne vient-il pas « d’une nécessité d’apaiser l’horreur devant la mort - qui est certaine - en évoquant une horreur encore plus profonde devant des choses, qui, elles, sont incertaines et nous seront peut-être épargnées[11] »… Mais si l’on trouve ça et là quelques perles, le recueil, où rôdent Proust, Freud et Bergson, se ressent d’être un rabibochage de fragments, liés de près ou de loin à la thématique du rêve ; bien fidèle cependant à la technique benjamienne, soit la prise de notes infinie, en vue d’ouvrages rarement achevés, entre Paris et Baudelaire[12].

Si l’on sait que les progrès de l’imagerie médicale ont permis de mieux comprendre les mécanismes neurophysiologiques à l’œuvre durant les rêves, invalidant Artémidore et Freud, l’on est loin d’avoir trouvé la clef des songes. Lors de la phase de sommeil paradoxal, quatre zones cervicales s’activent : régions visuo-spatiales, situées à l’arrière du cerveau, cortex moteur, hippocampe, lié à la mémoire autobiographique, amygdale et cortex cingulaire. Ce sont là des centres émotionnels profonds, plus actifs durant le sommeil paradoxal qu’à l’état de veille. Pendant ce temps le cortex préfontal, siège des idées rationnelles, des prises de décision, est endormi. À quoi servirait le rêve nocturne ? Ce mécanisme de rangement favoriserait la mémorisation, la gestion des émotions, l’oubli des plus stressantes, mais aussi la créativité. Une auto-thérapie en quelque sorte.

Philosophe et médecin persan du XI° siècle, Avicenne prétendait connaître la « cause du rêve et de sa vérité ». En une minuscule poignée de pages, il professe : « Le rêve vient de ce que la faculté de l’imagination reste seule, qu’elle se libère de l’influence de l’action des sens ». L’interprétation se fait, dit-il, « le plus souvent par conjecture », sans en dire plus. Il relie néanmoins la disposition onirique aux « mondes invisibles », car « un homme doué d’une âme très subtile […] peut percevoir en état d’éveil ce qu’elle verrait en rêve[13] ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ainsi, les songes et leurs significations rejoignent les champs de l’excentricité et de la superstition qui confluent dans les mondes invisibles, prétendument révélés par le spiritisme, l’occultisme et autres billevesées. Pourtant tant de penseurs, d’écrivains, d’artistes ont cédé à de tels mirages. Comment l’expliquer ? Il faudra rien moins qu’un Cahier de L’Herne pour rêver une réponse tangible…

Préférer l’irrationnel au rationnel, l’invisible au visible, quelle folie ! Pourtant, nombreux sont les penseurs, les écrivains, à fantasmer, sinon à percevoir, le paranormal et l’au-delà. Partons, avec Sylvain Ledda, directeur et préfacier de ces Mondes invisibles, un insolite Cahier de L’Herne, collection habituée aux études monographiques sur des auteurs, à la découverte d’une culture à contre-courant. Pourquoi le sceptique peut-il néanmoins s’intéresser à une telle myriade de fantaisies occultes ? Car des Lumières au XX° siècle, spiritisme, au-delà, occultisme, affolent les consciences et les Lettres.

La suggestive formule de Gérard de Nerval, au début d’Aurélia, en 1855, est encore une fois le sésame de cet ouvrage : « les portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible ». Il faut alors choisir la voie de l’initiation, ou subir la folie, comme le poète. Son siècle, positivisme et scientiste, a son envers, celui des songes, des spiritualités venues de Dante et de Swedenborg, de l’hermétisme et de la mystique, irrigués par l’orphisme ou l’Apocalypse de Jean. Victor Hugo fait tourner les tables du spiritisme et entend parler les morts : Dante ou Napoléon empruntent le style emphatique de l’auteur des Contemplations, dont les vers chuchotent avec les défunts, via l’hypnagogie. L’on devine qu’à cette sincère passion s’associe un charlatanisme éhonté. La photographie n’échappe pas aux trucages fantomatiques. Toute la première partie de notre ouvrage embrasse la vogue surabondante des manifestations spirites.

Au XX° siècle, la pérennité du fantastique est patente avec Le Matin des magiciens de Louis Pauwels[14], qui fit en 1960 grand bruit. Le retour du religieux et le goût de l’occultisme s’acoquine avec des sectes, des fins idéologiques dangereuses. Aujourd’hui Internet, le darkweb, permettraient-il aux défunts communiquer avec leurs proches ?

Les scientifiques lorgnent les régions occultes, en témoignent l’alchimie et le vitalisme qui ont fait long feu, sans compter les fantaisistes, comme Messmer, qui prétendit au magnétisme animal, à la circulation de l’énergie vitale. L’astrologie fascine depuis les Anciens, mais elle figure dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert avec l’objectivité historique requise, dénonçant les superstitions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des Lumières aux romantiques, des plus rigoureux scientifiques aux illuminés du XIX° siècle, ce Cahier de L’Herne brasse large. Du symbolisme et de la magie dans la partie centrale du volume aux mystères individuels et collectifs qui referment le triptyque, le frisson de l’initié voisine avec l’analyse de la fiction.

Le cabinet de curiosité de l’esprit humain s’enrichit des vertigineux mystères de l’univers. Si ce Cahier ne nous convainc pas de confier sa vie aux mondes invisibles, il nous guide vers les capacités imaginatives de maints esprits, écrivains et poètes, pas si inactuelles. D’autant que les grandes peurs, d’antan et d’aujourd’hui, climatiques, sanitaires ou nées des conflits, peuvent ranimer le recours à l’occultisme et à l’ésotérisme. Le regain d’intérêt, cette fois féministe, pour les sorcières[15] n’en est-il pas la preuve…

Historiens, sociologues, anthropologues, philosophes et chercheurs en littérature, les auteurs de ce cahier ne sont en rien des crédules. Leur champ d’investigation, entre 1750 et 1960, est couvert au moyen d’une démarche descriptive et analytique, montrant combien ces terrains oniriques ont infusé la création littéraire et artistique. Ainsi, des inédits, des raretés émaillent ce Cahier : Dom Calmet et ses Raisonnements sur les vampires, Joséphin Péladan maître de l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix.

Si nous avons négligé la nocturne sobriété de la couverture, détrompons-nous : elle cache un motif invisible que seul un QRcode permet de découvrir et que nous laisserons à la disposition de la curiosité du lecteur et du rêveur. Ne doutons pas que ce Cahier de l’Herne entretienne quelque rapport étroit avec l’un de ses prédécesseurs intitulé Romantisme noir[16]. Car à la charnière du XVIII° et du XIX° siècle bien des auteurs cultivèrent l’effroi et le cauchemar, entre roman gothique anglais[17] et morbidité baudelairienne.

 

Quoiqu’au risque de castrer le songe de sa dimension impénétrable, voire plus banale et moins prestigieuse qu’il n’y paraissait, peut-être le rêve réécrit est-il plus parlant, tel celui du « Christ mort », sous la plume Jean-Paul Richter, ce romantique échevelé, originellement publié dans le roman Sibenkäs[18] en 1795, soit près d’un siècle avant la nietzschéenne mort de Dieu. Voilà qui impressionna fort en son temps, au point que Madame de Staël, dans son essai De l’Allemagne[19], paru en 1813, le traduisit in extenso. En voici le moment crucial : « Le Christ poursuivit : J’ai parcouru les mondes, je suis monté dans les soleils et j’ai volé avec les Voies Lactées à travers les solitudes célestes ; mais il n’y a point de Dieu[20] ». Heureusement, de ce cauchemar, le narrateur se réveille rasséréné. Une telle scène fut-elle rêvée par Jean-Paul Richter et brillamment réécrite au réveil, ou ne relève-t-elle que de la fiction romanesque ? Car mieux encore, il faut compter avec les écrivains, romanciers et poètes pour agrémenter leurs fictions. En effet, inventé par leur soin scrupuleux, le rêve est probablement plus sensé, plus révélateur de notre psyché et de la psychologie de leurs personnages, comme celui d’Aschenbach, dans La Mort à Venise[21], de Thomas Mann. Ce dernier lui faisait en effet rêver de son bel apollinien Tadzio sous les traits d’un dangereux Dionysos, avertisseur de son illusion et de son désir pas seulement éthéré.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Mondes invisibles fut publiée dans Le Matricule des anges, juillet 2023

 


[1] Ovide : Les Métamorphoses, XI, XIV, traduction Desaintange, Crapelet, 1808, T 3, p 585.

[2] Gérard de Nerval : Œuvres, Aurélia, Le Club Français du Livre, 1952, p 159.

[3] Synesius de Cyrène : Œuvres, Hachette, 1878. Eloge de la calvitie, Arléa, 2004.

[5] L’Onirocritique grecque. D’Artémidore à Foucault, p 63, 64, 105, 220, 233, 275, 351, 369, 377.

[6] Michel Foucault : Subjectivité et vérité, EHESS Gallimard / Seuil, 2014, p 52-53, 55, 57-58.

[7] L’Onirocritique grecque. D’Artémidore à Foucault, p 396.

[8] Sigmund Freud : L’Interprétation des rêves, PUF, 1987, p 338-339, 527.

[10] Walter Benjamin : Le Concept de critique esthétique dans le romantisme allemand, Champs Flammarion, 2008.

[11] Walter Benjamin : Rêves, p 15, 21, 25, 73, 76, 115.

[13] Avicenne : Le Livre de science, Les Belles Lettres, 2007, II, p 82, 84.

[14] Louis Pauwels : Le Matin des magiciens, Gallimard, 1960.

[16] Romantisme noir, Cahier de l’Herne, 1978.

[18] Jean Paul Richter : Siebenkäs, Aubier Montaigne, 1963.

[19] Madame de Staël : De l’Allemagne, Garnier, 1874, p 369-371.

[20] Jean Paul Richter : Choix de rêves, José Corti, p 146, 2001.

[21] Thomas Mann : La Mort à Venise, Fayard, 1987.

 

Costa de Jezkaibel, Hondarribia, Guipuzcoa, Euskadi.

Photo : T. Guinhut.

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2 avril 2023 7 02 /04 /avril /2023 13:35

 

Potter. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Chats littéraireset philosophie féline.

Julie Delfour, Albine Novarino-Pothier,

Michèle Sacquin, John Gray

& Haruki Murakami.

 

 

Julie Delfour : L’œil du chat. L’Ultime bête noire, Klincksieck, 2023, 152 p, 19 €.

 

Albine Novarino-Pothier : Une Vie de chat, De Borée, 2018, 205 p, 24,90 €.

 

Michèle Sacquin : Des Chats parmi les livres,

BNF/Officina Libraria, 2010, 208 p, 23 €.

 

John Gray : Philosophie féline,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Fanny Quémant,

Gaïa, 2022, 128 p, 16,50 €.

 

Haruki Murakami : Abandonner un chat,

traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 2021, 86 p, 17 €.

 

 

 

Autant ils assurent aujourd’hui pléthore de « j’aime » sur Instagram et Facebook, autant ils inspirent de longtemps les poètes, les écrivains, les philosophes. Charles Baudelaire, en 1857, parmi ses Fleurs du mal, ne les considérait-il pas comme des « Amis de la science et de la volupté » alors qu’ « Ils prennent en songeant les nobles attitudes / Des grands sphinx allongés au fond des solitudes »… Du fauve sans pitié au chat de maison étonnamment manipulateur, il est une essayiste pour décrypter cette évolution : Julie Delfour, qui a L’œil du chat. Tandis qu’Albine Novarino-Pothier décline les portraits complices de nombreux écrivains qui agréent les chatteries ; à l’instar des Chats littéraires de Michèle Sacquin. Cependant, félin féroce et chat caressant, il n’est pas sans leçons philosophiques à l’adresse de celui qu’il domestiqua, soit son compagnon humain, comme le postule John Gray dans sa Philosophie féline. L’on comprend alors combien l’on ne peut « abandonner un chat », tant ce dernier accompagne le fil à déplier de la relation qu’entretint Haruki Murakami avec son père. Ami cher, modèle philosophique, maître de la paix du foyer et de l’inspiration littéraire, tel est notre maître chat.

Prédateur, indépendant et cependant domestique… Le paradoxe ajoute au mystère et à l’attrait du chat. C’est bien ce que, dans L’œil du chat, tente de démêler Julie Delfour, car ne s’agit-il pas de « faire ami-ami » avec un fauve ? Voire pour l’animal de fêter son influence, tant son faciès à fourrure presque enfantin, et cependant armé de dents aigües, a permis de changer notre perception : nous étions programmés pour craindre et fuir le félin agile et griffu, nous voici sous l’emprise d’un « prestidigitateur de génie » bénéficiant d’un empire sur le genre humain sans pareil parmi le monde animal. Il s’est coulé dans la maison, où toute porte, toute fenêtre, lui est chatière, où tout canapé de salon et fauteuil de bibliothèque lui est trône et baldaquin. Croquettes, pâtée, morceaux friands lui sont dus, en échange de caresses câlines et de ronronnement follement bénéfiques à notre santé, physique, morale, affective. L’observateur aux yeux brillants dans l’obscurité est la vigie de nos fenêtres, le fauve miniature de nos jardins et des champs.

L’essayiste nous rappelle qu’il est de ces prédateurs aux dents de sabre que l’on peignait au fond des cavernes, mais qu’il bénéficie également de sa constellation, dont l’étoile la plus brillante fut baptisée « Felis ». Dans l’ancienne Egypte, Sekhmet, la plus antique déesse, est un lion féroce qui « se mue en félin docile ». Cette mutation est le fil conducteur qui anime l’essai de Julie Delfour. Du carnivore aux dents carnassières, avide de proies frémissantes, doué d’une vue crépusculaire et d’une ouïe infaillible, au jouet domestique, le chat montre d’incroyables facultés d’adaptation. Lorsque l’homme devient l’animal dominant, la souris domestique menace ses récoltes. Or notre « Felis silvestris catus » s’aventure près de lui et « tire son épingle du jeu » en croquant maints souriceaux, quoiqu’il soit bien peu efficace face au rat, alors que le chat sauvage est fort rétif et préfère le fond des forêts aux douceurs de la literie. La paléogénétique permet de reconstituer un long parcours, depuis l’Anatolie au sixième millénaire avant notre ère, en passant par les routes commerciales terrestres puis maritimes ; ainsi conquiert-il l’empire romain et le monde en son entier. Se révéler « pourfendeur de rongeurs » vaut bien mille éloges et caresses. Son patrimoine génétique variant moins que celui du chien, qui peut se révéler incapable de se défendre dans la nature, il garde sa capacité à survivre. Sa « résistance éthologique » lui permet de balancer entre sociabilité et farouche indépendance, faisant de lui un « domestique infidèle ». Où va-t-il vaquer la nuit, vivant de rocambolesques aventures, refusant ou quêtant la caresse de passants inconnus ? Car chaque félin des villes et des campagnes a sa personnalité singulière, ses préférences, ses goûts, son langage, sa connaissance des humains qui l’entourent, ses ruses enfin. Au point que le naturaliste Buffon, au XVIII° siècle, dénonçait sa « fausseté ». Et s’il peut jouer avec nous, il résiste à tout dressage, préférant la chasse, car « 4 milliards d’oiseaux et 22 milliards de petits mammifères finissent chaque année sous leurs dents », quoique 56 % des proies ne soient pas consommées. Oh, le cruel !

Mais la cruauté de l’homme à son égard n’est guère excusable, tant l’Histoire garde ou non la mémoire des maltraitances, des abandons. Faut-il stériliser les chats errants ? Ils ont heureusement leurs défenseurs, en la personne d’associations. Souvenons-nous que, de longtemps, ils furent associés au diable, aux sorcières, en particulier par le pape Grégoire IX, père de l’Inquisition au XIII° siècle. Si cette ère de diabolisation est révolue, et bien que les chatons soient les favoris du monde numérique, d’Instagram à YouTube,  ne croyons pas ne plus devoir rester à cet égard vigilants ! Méfions-nous d’ailleurs de la toxoplasmose, contractée au trop près de ses excréments, qui, bien qu’apparemment bénigne, aurait un impact neurologique, voire jusqu’à la schizophrénie…

Quoique ses photographies de faciès félins soient un peu univoques de par le cadrage trop serré - malgré les couleurs variées des pelages - l’essai de Julie Delfour, zoologue et historienne, est aussi rigoureux qu’attachant. De Pline l’Ancien aux plus récentes recherches scientifiques, d’Aristote à Paul Léautaud, fort « dévoué à la cause féline », ce livre est si nourrissant qu’il faut craindre que, comme notre favori, nous n’en digérerons que 56% ; aussi mérite-t-il une seconde lecture...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chasseurs ou câlineurs, ils séduisent tant Albine Novarino-Pothier qu’elle semble envier « une vie de chat », pour reprendre le titre de son livre, généreusement illustré de photographies. Parallèlement il s’agit de cent vies d’écrivains, si souvent conquis par leur beauté, leur indépendance, leur incroyable capacité à nous nous tenir compagnie, à se tenir tranquille près de la plume et du livre. Qu’ils soient de décoratifs compagnons de leurs ouvrages ou des personnages à part entière de leurs récits, ils sont collectés par l’anthologiste attentive, qui n’omet pas de commencer par un rappel de l’égyptienne vénération pour nos chers félins. Mais ce qui l’occupe surtout ce sont les façons dont la littérature du XIXème siècle les honore, avec Baudelaire, puis celle du XX° siècle avec Léautaud ou Colette.

Les textes ainsi collectés nous content de belles histoires d'amitiés entre les chats et les hommes, au point que les premiers deviennent inséparables de leurs maîtres : Victor Hugo, Raymond Poincaré, Alexandre Dumas, Pierre Loti, Prosper Mérimée, sans oublier le célèbre et parisien Cabaret du Chat Noir. Cueillons de délicieuses citations. Selon Léonard de Vinci : « Le plus petit des félins est une œuvre d'art » ; Colette affirme avec raison que « le temps passé avec un chat n'est jamais perdu » ; Aldous Huxley conseille les apprentis écrivains : « Si vous voulez écrire, ayez des chats ». N’omettons pas, chez Lewis Carroll, le passablement surréaliste « chat du Cheshire » venu d’Alice au pays des merveilles, et capable d’apparaitre et de disparaître à tout moment. Ce don de métamorphose est d’ailleurs pointé par Chateaubriand : « J'aime dans le chat cette indifférence avec laquelle il passe des salons à ses gouttières natales ». Ainsi Une Vie de chat, sous la vigilance d’Albine Novarino-Pothier, est-il l’un de ces ouvrages, qui sait, capables d’apprendre à lire à nos amis ronronnant. S’ils ne le savent déjà sans nous le dire, tant ils sont  de coquins cachotiers…

 

François-Augustin Paradis de Moncrif : Les Chats, Contes, Quantin, 1979.

Photo : T. Guinhut.

 

Et pour mieux parcourir les plumes des amants de nos bêtes à poils, voici Michèle Sacquin, commentatrice avisée Des Chats passant parmi les livres. Combien peut-elle fureter à patte de velours parmi les réserves de la Bibliothèque Nationale de France, puisqu’elle en est conservateur ! Car voilà ces chères bêtes se faufilant dans les marges des enluminures médiévales, aux pieds d’Adam et Eve dans le tableau d’Albrecht Dürer. Et bien entendu chez les naturalistes, au premier chef Buffon, dont la langue est perfide à leur encontre. Illustrateurs, comme Grandville ou Steinlein, ils en raffolent, romanciers ils leurs font des chatteries, comme Hoffmann et son Chat Murr, Colette et sa Chatte, fabulistes, d’Esope à la Fontaine et Florian, ils jouent à les anthropomorphiser, à les changer en moralistes.

Merveilleusement illustré, cet ouvrage témoigne de l’inventivité humaine certes, mais aussi de la qualité inspiratrice du matou, voire d’un certain fétichisme lorsque le dos de reliures rouges porte un fer doré à la forme féline ! De la plus noble peinture à la caricature, du papyrus à l’estampe japonaise, de la calligraphie ornée à la photographie, tout est pâtée pour le félin qui a colonisé l’esprit et les arts. Songez qu’il suffit à François-Augustin Paradis de Moncrif, en 1727, de publier son charmant ouvrage, Les Chats, pour être reçu en 1733 à l’Académie française ! À tel point qu’il s’en suivit une parodie, Le Miaou ou Très Docte et Très Sublime Harangue miaulée par le seigneur Raminagrobis. La « félinomanie » ne désarme pas. Ainsi le « Chat botté » est magnifié par Charles Perrault puis Gustave Doré, alors que notre hardi et caressant minet, à la queue opportunément dressée, devient au XVIII° siècle symbole d’érotisme, taquinant et  câlinant une dame aux appâts rebondis et demi-dévêtue en son lit.

Il est bon de choyer un chat dans une bibliothèque, n’est-ce pas, ne serait-ce que pour chasser les bestioles papivores, mais surtout comme « Chat Muse » et gage de sérénité…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Savant en psychologie humaine, domestiquant l’homme depuis la plus haute Antiquité, il lui fournit de surcroit rien moins qu’un modèle philosophique… Pourquoi le chat plutôt que tout autre animal ? Sa sérénité, sa propension au sommeil, son agilité et son attention patiente au kairos[1], soit le moment décisif des Grecs, au moment d’assaillir la proie nécessaire, voilà qui en fait un modèle de vie, presque un esprit au sens philosophique du terme. Car selon John Gray, essayiste britannique, le « sens de l’existence », selon son sous-titre, appartient tout entier à notre cher minet, bien digne que lui soit consacrée une Philosophie féline.

Notre félin préféré, dont on n’idéalisera pas la nature paisible tant il sait se montrer féroce au besoin, voire cruel en jouant avec sa proie condamnée, serait-il le modèle de cette ataraxie recherchée par les épicuriens antiques ? Peut-être… Serait-il l’animal-machine selon Descartes, autant privé de conscience que de sensibilité ? Que non ! Il est tout bonnement le compagnon de Montaigne qui, ayant perdu son cher ami Etienne de La Boétie, auteur de La Servitude volontaire[2], avait bien besoin d’une ronronnante fourrure en sa librairie.

La conscience de la mort n’effleurant pas les animaux, hors peut-être les éléphants, alors qu’elle conduit Pascal à la foi, les chatons et autres matous ont quelque chose de salvateur. Ainsi l’avance John Gray : « N’ayant aucunement besoin de cette obscurité intérieure, les chats sont au contraire des créatures de la nuit qui vivent au grand jour ». Samuel Johnson, essayiste anglais du XVII° siècle, soignait son inquiétude, voire sa myopie, avec de félins compagnons. Dans une sorte de conte, Rasselas, Prince d’Abyssinie[3], publié en 1759, il met en scène une quête destinée à l’échec : quitter la « Vallée heureuse », ne permet en rien de trouver le bonheur poursuivi. Au contraire du chat auquel il portait affection, Samuel Johnson  avait bien du mal à « supporter sa propre compagnie ».

Reste que ce sont « des créatures amorales ». Le sens du bien et du mal étant un apanage humain, le souverain bien est-il humain, est-il félin ? Vivre selon sa nature était l’idéal des Grecs, non loin de celui du taoïsme. Et si la moralité peut s’appuyer sur des faits utiles ou dommageables pour l’humanité, elle peut cependant varier : « Il n’y a pas si longtemps, la moralité exigeait d’étendre le pouvoir impérial pour civiliser le monde.  De nos jours elle condamne toute forme d’impérialisme ». Dans l’absolu, les humains ne valent pas plus que les animaux ; ce qui ne signifie pas, ajouterons-nous, qu’il faille subordonner les premiers aux second, et ainsi choir dans un relativisme antihumaniste.

Cependant si pour Spinoza « le bonheur consiste pour l’homme à conserver son être », selon son Ethique[4], nul doute que la maxime s’applique à notre chasseur de souris, alors que « les êtres humains ne comprennent pas qui ils sont, ni quelle est leur place dans le monde ». Rien alors de la « volonté de puissance » nietzschéenne, rien de l’altruisme sauf de la part de la chatte pour ses petits, rien de la chimère du « moi », telle que la dénonçait Nietzsche ; au point que le test du miroir les laisse indifférents, au contraire des cochons, pies et chimpanzés qui font ainsi preuve d’une conscience au moins partielle.

Et lorsque la vie bonne dépend des vertus, si l’on suit Aristote, le courage n’en est-il pas la plus vigoureuse, chez celui qui, dans la nature, doit batailler pour sa nourriture et sa vie…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Amour humain et amour félin sont parfois comparés. John Gray nous rappelle la jalousie de Saha, héroïne féline du roman de Colette : La Chatte[5]. Nombre d’écrivains aiment les chats d’un « amour passionnel », comme Patricia Highsmith, dont le chat siamois Ming se venge de l’homme qui fréquente sa maîtresse[6]. Anthropomorphisme sans nul doute, car il n’y a pas l’ombre d’une vie amoureuse dans l’accouplement félin. Ce qui n’empêche pas le philosophe chevronné de trop s’attacher, comme le Russe Nicolas Berdiaeff, qui espérait la rédemption de son Mourry. L’on eut d’ailleurs un peu trop tendance à diaboliser ou diviniser nos petits félins, lorsque sorcières médiévales étaient dit-on accompagnées de chats maléfiques, que l’on brûlait trop volontiers, lorsque l’Egypte ancienne momifiait des chats, et dressait des stèles au « Grand chat » : « Les Egyptiens avaient de bonnes raisons de vouloir que les chats les accompagnent dans leur voyage vers l’au-delà ».

Autre vision morale à mettre en avant : « L’éthique féline est une sorte d’égoïsme désintéressé ». Mais c’est peut-être ce qui chez les chats nous convient ; voire ce qui devrait faire d’eux des modèles. Car la vertu d’égoïsme - pour reprendre le titre d’Ayn Rand[7] - ferait bien d’être un peu plus présente chez cet être humain dont l’altruisme mal placé consiste à se mêler des affaires de ses contemporains et voisins pour les contraindre en religion, en politique…

En une demi-douzaine de chapitres répartis peu ou prou chronologiquement selon l’histoire philosophique, la pensée suit un chemin de promenade, non sans profondeur. Certes, la réflexion de notre essayiste est parfois un peu tirée par les poils des moustaches - que l’on appelle des vibrisses - tant il s’ingénie à faire voisiner une petite histoire de la philosophie avec son animal préféré ; mais la chose est toute entière roborative. L’on ne saurait oublier de conseiller à notre lecteur de se délecter de l’ouvrage de John Gray, mais impérativement de l’accompagner d’une soyeuse fourrure attentive à portée de caresse, de façon à ce que s’en dégage un suave ronronnement : musique si grave et douce, apaisante, chaleureuse et, à l’encontre des déboires et agressions humaines, si consolatrice, si bienheureuse.

Vivre la vie philosophique du chat est chose sage ; cependant bien limitée, car ce faisant l’on se priverait de toute philosophie politique, de tout art, de toute liberté, tant à cet égard il faut souligner que John Gray, en philosophe, a écrit sur la liberté humaine[8], sur l'athéisme [9], en le distribuant selon sept types.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Apprendre à vivre grâce au chat est un peu ce que met en avant le romancier japonais Haruki Murakami. Récit autobiographique, Abandonner un chat est sous-titré « Souvenirs de mon père ». Souvenirs ordinaires certes, parmi lesquels l’élément fondateur et déclencheur est la décision d’abandonner une chatte sur la plage, vers l’an 1955. Le voyage sur le vélo paternel parait être couronné de succès, quand, au retour, l’animal est déjà revenu à la maison. Admirable, n’est-ce pas ! Aussi est-elle réintégrée à la maisonnée. Pour l’enfant unique, les « compagnons les plus précieux étaient les livres et les chats ».

De ce retour symbolique à la maison découle la remémoration de la vie du père enseignant, qui faillit devenir prêtre bouddhiste comme le grand-père, qui survécut à la guerre sino-japonaise, qu’il passa dans un régiment d’infanterie, réputé pour avoir été particulièrement « sanguinaire ». A-t-il décapité un prisonnier ? Ce qui ne l’empêcha pas, malgré d’autres mobilisations, d’écrire des haïkus avec ferveur. Mais il fut déçu du peu d’ardeur du jeune Haruki Murakami pour les études, même si ce dernier devint écrivain.

Plutôt que d’abandonner un chat, le romancier a choisi d’abandonner ses souvenirs à ses lecteurs, d’oser un « transfert d’héritage » et d’offrir un touchant gage d’amour filial. Joliment illustré par Emiliano Ponzi, ce récit témoigne de la sensibilité d’Haruki Murakami, pas le moins du monde superficielle. Ce qui ajoute à la variété de la palette d’un écrivain attentif à une féline mémoire, qui nous avait pourtant brillamment habitués au fantastique, avec, entre autres réussites, La Fin des temps[10].

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] La Boétie : La Servitude volontaire, Tel Gallimard, 1993.

[3] Samuel Johnson : Rasselas, Prince d’Abyssinie, L’Accolade, 2017.

[4] Spinoza : Ethique, GF, 1964.

[5] Colette : La Chatte, Le Livre de poche, 1971.

[6] Patricia Highsmith : « La plus grosse proie de Ming », Le Rat de Venise et autres histoires de criminalité animale, Calmann-Lévy, 1977.

[7] Voir : Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève, La Source vive

[8] John Gray : The Soul of the Marionette, Allen Lane, 2015.

[9] John Gray : Seven Types of Atheism, Allen Lane, 2018.

[10] Voir : Les mondes parallèles des licornes de la fin des temps par Haruki Murakami

 

Buffon : Histoire naturelle, Furne & cie, 1843.

Photo : T. Guinhut.

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6 novembre 2022 7 06 /11 /novembre /2022 10:12

 

Sant Joan de Boí, siglo XI, Lleida, Catalunya.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Bestiaire philosphique de Derrida,

Bestioles & autres Musicanimales.

Descartes, Condillac, Eric Baratay,

Orietta Ombrosi, Vincent Wackenheim,

Marie-Pauline & Jean-Hubert Martin.

 

 

 

Condillac : Traité des animaux, Vrin, 2004, 254 p, 6,50 €.

 

Eric Baratray : Le Point de vue animal, Seuil, 2012, 400 p, 25,40 €.

 

Orietta Ombrosi : Le Bestiaire philosophique de Jacques Derrida,

PUF, 2022, 360 p, 24 €.

 

Vincent Wackenheim : Bestioles,

L’Atelier contemporain, 2020, 144 p, 20 €.

 

Marie-Pauline & Jean-Hubert Martin :

Musicanimale. Le Grand bestiaire sonore,

Gallimard / Musée de la Musique-Philharmonie de Paris,

2022, 208 p, 39 €.

 

 

 

Ils miaulent, aboient, braient, gloussent, zinzinulent, sans parler bien entendu, bien qu’ils puissent émettre et recevoir un langage. Ou presque. Car, avec anthropomorphisme garanti, ils figurent les vices médiévaux, ils sont ensuite un brin philosophes, en tant qu’ils appréhendent la vie et le monde. Du moins à leur manière, qui n’est pas sans leçon à l’adresse de celui qui s'en nourrit. Tel que Descartes en fait, croit-on, son animal-machine et que Condillac plaide sa cause. Alors qu'aujourd'hui Eric Baratay en fait un acteur de l'Histoire. Tel que le développe Orietta Ombrosi, il s’agit, dans Le Bestiaire philosophique de Derrida, l’on s’en doute, de déconstruire la figure de l’animal et surtout celle de la domination humaine. Moins élogieux en apparence est le titre de Vincent Wackenheim : Bestioles. Mais à ce prosateur rien n’est empreint de mépris envers les animaux, surtout s’ils s’accompagnent d’artistes et d’écrivains. Et les musiciens ne sont pas en reste, tant ils jouent à décrypter, figurer, sonoriser, recomposer leurs bruits et vocalises en un grand bestiaire sonore, dont rend compte Musicanimales. Quelle fascination nous fait donc interroger l’altérité des bêtes, parler et faire parler comme animaux, chanter au plus près d’eux ?

 

Pauvre animal-machine ! Aristote et Pline l’ancien, mais aussi Elien et Ursin[1], avaient été plus tendre avec lui. Descartes assène aux animaux ses présupposés : ils n’ont pas le moindre psychisme (quoique ce mot soit anachronique), leurs mouvements ne sont que des processus chimiques et mécaniques. Aujourd’hui l’on accuse le philosophe du Discours de la méthode rien moins que de spécisme. Par ailleurs, pour Malebranche, leurs cris et gémissements ne peuvent être que le reflet de dysfonctionnements dans les rouages plutôt que l'expression d'une souffrance. Certes pour Descartes ils n’ont pas d’âme, ce qui n’est pas le psychisme : il pensait plus exactement « qu’après l’erreur de ceux qui nient Dieu […], il n’y en a point qui éloigne plus les esprits du droit chemin de la vertu que d’imaginer que l’âme des bêtes soit de même nature que la nôtre[2] ». De même l’expression « animal-machine » n’est en rien de la plume de Descartes, seul ses détracteurs l’en ont affublé. Et La Mettrie, au XVIII° siècle l’associera au concept d’homme-machine. Pauvre Descartes !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Reste que cette conception sera fort controversée, au crédit de Gassendi et surtout de Condillac, dont le Traité sur les animaux reste un classique. Le sous-titre est parlant : « Où, après avoir fait des observations critiques sur le sentiment de René Descartes et sur celui de M. de Buffon, on entreprend d’expliquer leurs principales facultés ». Oui, les animaux font preuve de sensibilité et d'intelligence : « si les bêtes sentent, elles sentent comme nous » ; il prétend avec un rien d’exagération « que les bêtes comparent, jugent, qu’elles ont des idées et de la mémoire », quoique « les passions de l’homme diffèrent de celles des bêtes[3] ».

Aujourd’hui, Eric Baratay, dans Le Point de vue animal, défend la thèse selon laquelle l’histoire n’est élaborée que par et pour les hommes. Cependant les animaux n’ont-ils pas abondamment participé à de grands événements, à de lents phénomènes ? Seraient-ils indignes de participer à la marche de l’Histoire ? Epique avec les éléphants d’Hannibal traversant les Alpes ; ludique et cruelle avec le divertissement des jeux du cirque, sans compter leur potentiel de viande et de travail. Pour cet historien, l’on doit se défaire d’une vision anthropocentrée pour adopter le point de vue de l’animal, pour s’intéresser avec empathie à la condition faite à nos amies les bêtes. Démarche judicieuse, mais irénique, au risque de glisser vers un véganisme qui ne tiendrait compte ni de la nécessité de la nourriture carnée aussi bien pour les hommes que pour les animaux eux-mêmes prédateurs.

Sant Joan de Boí, siglo XI, Lleida, Catalunya.

Photo : T. Guinhut.

À de nombreuses reprises Jacques Derrida[4] a tenté de se faire animal, du moins de rencontrer « l’animalautre ». En particulier dans un dialogue avec Elisabeth Roudinesco : De quoi demain…[5] où la violence contre les animaux est l’objet d’un réquisitoire. Il a également pensé sa « zootobiographie » parmi les pages de L’Animal que donc je suis[6].

Au travers de l’analyse d’Orietta Ombrosi, titrée Le Bestiaire philosophique de Derrida, il s’agit, l’on s’en doute, de déconstruire la figure de l’animal. Et plutôt que ce dernier mot, réducteur, unificateur comme s’il s’agissait d’une seule espèce, un « singulier générique », l’on y préfère le « bestiaire ». Ainsi « l’heure du coq » est une allusion au sacrifice fait par Socrate à Esculape, mais aussi à la tradition judaïque qui apprécie chez ce gallinacé la capacité de saluer la lumière. Et bien qu’elle ne soit pas chez le philosophe, « l’ânesse de Balaam », qui sut reconnaître l’ange de Yahvé, est l’image de l’humilité, de la servitude. Si les animaux sont des « sans logos », ils ne sont « pas sans pathos ». Il est vain en effet de tenter d’effacer leur calvaire, voire leur « génocide ».

Le « regard de voyant » de sa chatte, « vivant irremplaçable », engage le philosophe à quitter le « carnophallogocentrisme », quoique celle-ci ne quitte en rien la viande qui lui est indispensable. Plus loin, le « bélier » du sacrifice devient celui de l’eschatologie, car dans la tradition du judaïsme il est celui qui porte l’autre, sans oublier le « tallith », ce châle de prière » tissé avec sa laine.  Prière ou prophétie, il habitera avec l’agneau dit du loup Isaïe dans la Bible. Une telle chimère est-elle possible entre féroces et domestiques ? Utopique encore, Jacques Derrida et à sa suite Orietta Ombrosia plaident pour un « politique universellement ouvert », une « Europe Arche de Noé ». Ce n’est certes pas là « L’homme est un loup pour l’homme » dans le sillage de Hobbes.

Malin génie, le « serpent » ne peut que rappeler celui de la Genèse, ou encore l’attribut d’Apollon et de Dionysos, où l’on devine le bout du nez tragique de Nietzsche. Il est aussi celui de l’écriture ; d’où la nécessité dans les textes philosophiques de recourir à la poésie ; ce pourquoi Derrida pense à Baudelaire, Valéry, Celan. En ce sens, le face à face avec le serpent est une « autobiographogenèse » et une « séduction du séducteur ».

 Et quand l’antenne de l’escargot est le symbole de l’intelligence (selon Horkheimer et Adorno qui effacent en ce chapitre Derrida) elle renvoie au regard humain la souffrance animale et le sacrifice de sa viande, tels que les « abattages systématiques » peuvent être comparés à l’holocauste ; à moins que l’on récuse cette association outrancière. Reste le chat Murr du romantique Hoffmann, dont les « autobiogriffures » (selon le titre de Sarah Kofman[7]) affirment la dignité égale de l’animal et de l’homme. Retour au chat philosophe donc, qui cette fois, entreprend d’écrire sa propre vie. En ce cas, la raison n’est pas du seul côté de l’homme. Quoique cela ne soit qu’une belle fiction ; de même qu’un âge d’or de la communication entre humains et bêtes…

Pour revenir au chant du coq, ne s’agit-il pas d’espérer qu’il signifie une aurore de nouvelles relations entre les deux protagonistes de la vie ? L’on devine que régulièrement le bestiaire de Levinas, « tissé à travers les lectures talmudiques », vient au secours de Derrida. Tous deux sont des philosophes de l’altérité, rendant hommage à « l’animalautre ».

En dépit du concept erroné et « répressif » de l’animal machine cartésien, le risque est toutefois d’effacer les différences scientifiques, ontologiques, au profit d’une utopie qui verrait l’animal sortir de l’alimentation humaine. D’opérer une idéalisation de la nature, telle que sur la fort jolie couverture de cet essai, où un éden n’use que des arbres, des fleurs et des herbivores, hors un chat. Pourtant, outre la condition carnivore de tant de bêtes, nous sommes anthropologiquement des chasseur-cueilleurs, et ce serait prendre un risque sanitaire, malgré les divers compléments alimentaires, que de devoir cesser de se nourrir de façon carnée. Ce qui n’empêche en rien de pouvoir veiller au bien-être animal…

Un  brin erratique, parfois se répétant, le mérite insigne de l’essai d’Orietta Ombrosi est de rassembler et disposer la pensée animalière de Jacques Derrida dispersée dans maints volumes, tous ses « animots », comme une synthèse discourant de manière peut-être plus lisible que le discours derridien, même si l’on ne se départ pas toujours du penchant derridien à la verbosité. Elle rappelle avec justesse que le propos du philosophe, malgré son « démantèlement du logocentrisme », au sens où il s’agit d’interroger « tous les concepts destinés à centrer le propre de l’homme », n’est « pas de dénoncer et de répudier le logos », ce qui serait hérésie pour l’exercice de la philosophie.

De « la prunelle du chat », un excentrique écrivain fait son incipit. Bien loin d’Esope et de La Fontaine, ce presque fabuliste contemporain, Vincent Wackenheim, écrit sans alexandrins ni octosyllabes, usant néanmoins de la prose en styliste. Ses Bestioles sont onze, comme quoi la douzième reste à imaginer par le lecteur ; à moins de compter les dessins de Denis Pouppeville à même de compléter l’ouvrage avec ce qu’il faut d’invention graphique et colorée.

Le propos de l’auteur est de « commercer avec les bêtes », mais en se gardant « de toute sentimentalité : à l’instar de celui des hommes, le monde animal fait preuve d’une infinie cruauté ». Alors il est bon de philosopher « du groin et du destin » quand le cochon finit immanquablement en boudin, côtelettes et saucisses pour faire ripaille. La célébration de la vie et des sens se fait au dépend de celle du porc, mais c’est dans l’ordre de la nature, où abondent les mangeurs et les mangés. Quelque bégueule lecteur tordra du nez devant cette célébration de l’animal en bestiole pour affamés gourmands. Car si végan, végétarien ou végétalien, il se croit autorisé d’être par la vertu de sa physiologie nutritive, ou de sa compassion envers la souffrance animale, à moins qu’il s’agisse de sa sensiblerie morale, il déchantera bien vite tant nos amis ou ennemis à quatre pattes ou plus deviennent ainsi cochonnaille ! Attendons-nous donc, non pas à un manifeste moralisateur, mais à une délectation foutraque et gargantuesque.

Peut-être le lecteur préfère-t-il apprivoiser « Le tatou de Jean Paulhan ». Car ce dernier aimait cette bestiole pourtant si peu douée d’affection, capable de se rouler en une boule imprenable ; du moins il s’agissait du nom de son chien. L’écrivain de la NRF aurait, selon la légende, promené un tatou en laisse, gage d’excentricité.

Pour employer une expression animalière, Vincent Wackenheim saute du coq à l’âne, du porc en cochonaille aux manières d’accommoder le bœuf, du tatou au lapin. En une gastronomique énumération bovine, son « déjeuner à la fourchette » amène l’eau à la bouche du lecteur. Quant au « lapin d’Albrecht Dürer », s’il se déguste, c’est seulement par l’œil.

Notre prosateur saute également de la recette de cuisine à la critique d’art, de la liste à la nouvelle : une « fatale idylle » unit « Mademoiselle Roll et Monsieur Mops ». Le premier étant « issu de la poiscaille », l’on devine quel jeu de mot révèle leur union. De même, prendre un animal de compagnie de « cinq mètres cinquante », en l’occurrence une girafe, relève de la bouffonnerie. Tout est burlesque et tragique à la fois pour le pauvre animal grandissant en l’appartement étriqué qui le reçoit…

Après Jean Paulhan, c’est Victor Hugo qui s’y colle, au moyen de la « pieuvre » des Travailleurs de la mer ; voire Ionesco qui ne peut manquer d’affleurer à la pensée du lecteur face à « La consolation des rhinocéros ». Et quoique herbivore, la bestiole reste menaçante : « Ce fut une consolation de penser qu’aucun d’entre nous ne mourrait dévoré, puis digéré, mais seulement piétiné et encorné ». Plus dangereuse encore est « La grande guerre des volatiles ». Car « les paisibles soldats de Fridolon le Pur se révélèrent de féroces combattants, à la surprises de tous, s’acharnant de leur bec à trouver le défaut des armures et des cotes de maille »…

N’est pas si bestiole que celle que le miroir nous présente en fait. Comme un « masque », les fantasmes animaliers ont quelque chose de la satire de l’humanité. Claironnons combien la prose rabelaisienne du facétieux Vincent Wackenheim réjouit. La fête des sens est également fête des mots.

Même les plus discrets, quoique les poissons ne parlent que chez le fabuliste Jean de la Fontaine, émettent quelque son, plus ou moins expressif, plus ou moins mélodieux, du moins à l’aune de notre perception. La tentation est bien grande de mettre en scène le « grand bestiaire sonore », comme le font l’exposition et le catalogue de la Philharmonie de Paris intitulé Musicanimale. Puisque les insectes stridulent, les loups hurlent, les baleines chantent, sans oublier les vocalises des oiseaux, la tentation est grande de les imiter, pas seulement par des appeaux pour les attirer et les capturer, mais d’en faire les moteurs d’œuvres d’art. Par exemple ces instruments zoomorphes, vièle en forme de paon ou trompe en forme de serpent. Au service de ces concerts en forme de charivari, une pléiade d’auteurs, sous la direction de Marie-Pauline et Jean-Hubert Martin, se voue à un vibrant éloge.

En ces pages profuses et si diverses, le champ des arts plastiques est parcouru autant que celui du bioaccousticien à l’écoute des baleines, ou du philosophe qui entend le baudet braire « le sain-dire-oui » à la fin du Zarathoustra de Nietzsche : « Et l’âne de braire I-A ». Lorsqu’ils « sont tous redevenus pieux, ils prient, ils sont fous[8] ». Mais aussi de la chorégraphie, puisque Luc Petton danse avec des oiseaux en liberté sur scène. De même un escargot fait son petit bonhomme de chemin sur l’archet d’un altiste interprétant Stravinsky. Quant aux pendules à coucou, elles avoisinent les cages à grillon, alors qu’un trio d’artistes s’intitulant « Tout / Reste / À / Faire » démonte et désosse des instruments hors d’usage pour construire d’énormes et étonnants insectes, sauterelle, araignée ou cloporte, faits de bois et de métal, ainsi devenus de sculpturales figures prètes dirait-on à s’animer de toutes leurs pattes et carapaces pour un concert jamais entendu. L’on va jusqu’à faire entrer dans la condition muséale les « sonnailles » des vaches et les « ultra-sons » des chauves-souris, ou « écholocation ». Le rayon « X » est également présent sous la forme des parades sexuelles ou les mâles préludent, rivalisent de trilles, de glissandi et d’harmoniques pour séduire la femelle !

Le musicologue s’en donne évidemment à cœur joie. Car la musique privilégie sans surprise les oiseaux. Du « Coucou » de Daquin, au XVII° siècle, aux « oiseaux dans la charmille » dans Les Contes d’Hoffmann d’Offenbach au XIX° siècle, en passant par « La poule » grâce au clavecin de Rameau ou le « Duo des chats » faussement attribué à Rossini, l’art des instruments à vent, à cordes pincées, frappées, frottées, et par-dessus tout de la voix s’ingénie au lyrisme à plumes. Pensons à l’air de l’oiseleur Papageno au début de La Flûte enchantée de Mozart. À cet égard l’indispensable et magnifique partition du Réveil des oiseaux d’Olivier Messiaen ne manque pas à l’appel.

Si l’art ancien, en particulier les « Concerts d’oiseaux » de la peinture hollandaise est ici fort représenté, celui contemporain n’est pas en reste. Amusons nous de « la chemise du piégeur » couverte d’appeaux par Daniel Spoerri, d’un Concert de chats peint par David Teniers au XVII° siècle, d’une Symphonie des chats, sur laquelle ces derniers sont les notes fantasques de la partition de Moritz von Schwind en 1868. Quant à Gloria Friedmann, en 1995, elle juche le brame du cerf sur un ballot de journaux à recycler, l’intitulant Envoyé spécial. Pour bramer quelle nouvelle, quelle inquiétude ?

Construit comme un abécédaire, ce beau livre invite à la déambulation sonore et musicale. Il aurait pu être chronologique, mais il préfère chanter depuis les « Appeaux » jusqu’au qualificatif « Zoomorphe ». Superbement illustré de diverses œuvres d’art, entre peinture et sculpture, baroques et contemporaines, avec le concours du dessin fantaisiste de Julien Salaud, en particulier pour les lettrines, ce volume souffre parfois de trop grandes photographies, floues de ce fait, comme celle d’Olivier Messiaen observant les oiseaux de Alpes. Voilà qui cependant tient bellement de la polymorphe boite à musique, de l’imagier burlesque et du cabinet de curiosités, non sans rappeler - malgré le prêchi-prêcha insistant sur la crise climatique et son cortège de disparition des espèces dont l’homme est l’infini coupable - combien nous perdrions si nos nuits devenaient vides du chant du rossignol, si nos jardins étaient muets de leurs mésanges, nos forêts du brame du cerf…

 

Si l’on quitte toute démarche strictement scientifique, donc zoologique, les regards sur les animaux choient immédiatement dans l’anthropomorphisme. Y compris l’écologisme et le véganisme, qui profitent d’un sentimentalisme strictement humain[9]. Reste que nos compagnons, amis et ennemis, à deux, quatre, six ou huit pattes, contribuent à nous apprendre l’altérité. Et non content d’être des « musicanimales », sont les musanimales inspiratrices des artistes.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] Descartes : À Mersenne, 13 nov. 1639, AT, II, Œuvres, Vrin, 1974, p. 621.

[3] Condillac : Traité des animaux, Vrin, 2004. p 117, 129, 183.

[4] Voir : Déconstruire Derrida et les arts du visible

[5] Jacques Derrida Elisabeth Roudinesco : De quoi demain… Dialogue, Champs Flammarion, 2001.

[6] Jacques Derrida : L’Animal que donc je suis, Galilée, 2006.

[7] Sarah Kofman : Autobiogriffures. Du Chat Murr d’Hoffmann, Galilée, 198-.

[8] Friedrich Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra, Le Club du Meilleur Livre, 1959, p 328, 329.

[9]  Voir : Jusqu'où faut-il respecter les animaux ?

 

Sant Joan de Boí, siglo XI, Lleida, Catalunya.

Photo : T. Guinhut.

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1 mars 2021 1 01 /03 /mars /2021 14:35

 

 

Aornach / Acereto, Südtirol / Trentino Alto-Addige.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Ecofictions, écotopies

& littératures environnementales :

Klaus Modick, Edward Abbey,

Christian Chelebourg, Pierre Schoentjes,

Ernest Callenbach.

 

 

Klaus Modick : Mousse,

traduit de l’allemand par Marie Hermann, Rue de l’échiquier, 192 p, 17 €.

 

Edward Abbey : Le Gang de la clef à molette,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, Gallmeister, 2019, 50 p, 25 €.

 

Christian Chelebourg : Les Ecofictions. Mythologies de la fin du monde,

Les Impressions nouvelles, 2012, 256 p, 19,50 €.

 

Pierre Schoentjes : Littérature et écologie. Le Mur des abeilles,

José Corti, 2020, 464 p, 26 €.

 

Ernest Callenbach : Ecotopia,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent,

Folio, 2020, 336 p, 9,20 €.

 

 

Inquiétude fondée ou exagérée, préoccupation scientifique ou mode intellectuelle et médiatique, la grande peur de l’impasse civilisationnelle face à la sénescence écologique ne peut qu’agiter la plume et le clavier des écrivains. Leurs personnages sont rongés de « mousse » chez Klaus Modick, ou balayés par les désastres écologiques et sociétaux, contre lesquels lutte « le gang de la clef à molette » d’Edward Abbey. C’est dans toutes les dimensions de la science-fiction et du catastrophisme que se dresse l’impressionnante fresque des écofictions brossée par Christian Chelebourg, alors que les rejoignent les auteurs français agitant les agressions contre le règne de la nature, tels que les présente Pierre Schoentjes en son essai sur les romans environnementaux. À moins qu’ils préfèrent, tel le doux rêveur peut-être rationnel Ernest Callenbach, imaginer une utopique « Ecotopia », qui serait une sauvegarde de la planète bleue et de l’humanité. Au risque de la tyrannie ou d’une douce évolution ?

 

Supposons que le vert soit la couleur préférée de Klaus Modick, du moins les verts nombreux des mousses, dont il a fait le titre d’un étrange roman. Ou plus exactement d’un ersatz romanesque à mi-chemin du récit et de la prose poétique.

 L’objet de sa passion a-t-il tué le Professeur Lukas Ohlburg ? Célèbre botaniste, il s’est retiré près des forêts. Aussi le retrouve-t-on dans un état de « moussification » avancé. La preuve : « des mousses étaient apparues sur son visage ».

Après cet étrange préambule, le récit intitulé Mousse nous conduit parmi les pages du manuscrit laissé par le défunt. Plus qu’une « critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques », il s’agit d’une autobiographie, marquée par une enfance à l’époque  nazie, lors même que ses camarades scientifiques ont « prêché la nation, le sang, le sol ». Sa famille choisit de fuir à Londres avec lui, avant qu’il puisse revenir en Allemgne.

En cette belle vision du corps et de la mémoire, sur « les relations entre les mots et le réel », l’on croise son maniaque de père qui détestait la croissance de la nature sauvage, croqué de manière acerbe par un narrateur qui n’écrit plus qu’à l’encre verte. Le solitaire reçoit la visite de son frère et des enfants, face à l’épicéa de Noël, dont les légendes lui deviennent plus parlantes que l’examen scientifique. Devant les convictions du parti politique « Les Verts », il reste dubitatif, et guère végétarien. Enfin les paysages prennent une valeur essentielle, au travers des descriptions minutieuses et sensibles de « toute une vie vécue avec un regard botanique ».

Paradoxalement, sa science l’a éloigné de la nature. Aussi, étudiant les mousses, dont il est « amoureux », et qui savent fixer des polluants, y compris radioactifs, il parvient à une sorte d’osmose. Le réalisme cède la place à un discret fantastique quand sa barbe se change en mousse, métaphore du verdissement écologique du bonhomme.

Il ne s’agit en rien d’un roman policier à la recherche d'un éventuel meurtrier, mais bien d’une méditation relavant de ce genre assez récent que l’on appelle écofiction. Klaus Modick, né en 1951, veut-il nous signifier que dotée d’une force maligne ou salubre, la nature prend sa revanche sur l’homme et reprend ses droits bafoués ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pire que cette mousse invasive, ce sont les poubellifications de la planète d’origine humaines trop humaines qui nous prennent à la gorge. Avec Edward Abbey, dont Le Gang de la clef à molette parut en 1975, une poignée de lurons déjantés traversent un roman loufoque, d’ailleurs illustré avec un trait plein d’humour par le satirique Robert Crumb. Ses héros sont directs, bêtes et méchants, quatre zigotos dépités et révoltés par l’industrialisation et l’enlaidissement des déserts du Grand Ouest américain. Ils se lancent dans une croisade écologiste qui ne dédaigne pas un brin de terrorisme. Leur outil privilégié, outre quelques bâtons de dynamite, est leur sacro-sainte « clef à molette » pour dézinguer des voies ferrées et un pont, « qui se fractura en zigzag ». Ce qui n’est qu’un prologue à d’autres exactions. Selon eux, il faut détruire tout ce qui atteinte gravement à l’environnement. L’on devine que les forces de police mais aussi les férus de morale vont traquer ces entêtés partis plein pot « sur une trajectoire de collision certaine avec les ennuis ».

Le road movie est haletant et burlesque, ponctué de sueur et de bières en veux-tu en voilà, bourré d’action, de suspense et de dialogues guère raffinés, car il s’agit pour nos compères de « quitter ce putain de foutu pays indien hypercivilisé et surdéveloppé et retrouver les canyons où les gens comme nous ont leur place ».  N’empêche que les hurluberlus d’Edward Abbey furent passablement pris au sérieux par une frange de l’écologie militante, plus ou moins pacifique, plus ou moins terroristes : salutaire ou dangereuse, voire tyrannique ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous alertant, jouant sur nos peurs, la science-fiction se fait alors Ecofictions, pour reprendre le titre de Christian Chelebourg. Faute d’exalter le progrès, les deux cents romans, films, bandes dessinées, essais et autres publicités, sélectionnés dans cette ambitieuse étude, dressent un réquisitoire sans appel contre les sociétés industrielles. Coupables, forcément coupables, elles ne sont guère vues pour ce qu’elles sont : un formidable progrès en termes d’espérance de vie, de sécurité et de loisir, même si elles ne sont pas indemnes de critiques et méritent d’être amendées. Mais pour le poids des catastrophes écologiques, réelles ou fantasmées, qui s’abattent en avalanches sur l’humanité. Pollutions plus crasseuses les unes que les autres, réchauffement climatique anthropique imparable - cette probable fiction de scientifiques discutables et de politiques en mal de prophétie, de reconnaissance et de pouvoir[1] -, catastrophes naturelles, épidémies anciennes et nouvelles, manipulations génétiques aux conséquences effarantes, tout y passe. Paul Ziller, dans son film Stonehenge Apocalypse, sorti en 2010, imagine que les mégalithes, en résonnance avec les pyramides d’Egypte, se mettent en branle pour déclencher séismes et éruptions inouïs. Al Gore, « super héros » d’une « nouvelle religion » inspire David Guggenheim qui lance le film annonciateur d’avalanches climatiques brûlantes : Une Vérité qui dérange, sorti en 2006. « L’écologie doit se faire contre les hommes », martèle Jean-Christophe Ruffin dans Le Parfum d’Adam[2]. Car parmi les pages de La Théorie Gaïa, Maxime Chattam[3] dénonce « l’Homo Entropius qui va nous détruire très rapidement ». Dans le film Matrix des frères Wachowski sorti en 1999, l’agent Smith s’adresse à Morpheus : « Les êtres humains sont une maladie. Le cancer de cette planète ». Qui sait si les écologistes délirants ne sont pas pires que ce qu’ils dénoncent…

S’il est difficile de croire en toute vérité à ces fictions littéraires et cinématographiques, il est plus que divertissant, inquiétant et fascinant de se plonger dans les mondes emboités en cet essai, mené de main encyclopédique par Christian Chelebourg. « Surenchère et grand spectacle », « fléau », « souillure » et « démiurgie », OGM et CO2, prophètes et savants, « virus producteur de zombis », « population zéro » fondent les classifications de l’essayiste qui offre un miroir hallucinant à l’imagination née de l’apocalyptique effroi du lendemain pour une Gaïa changée en poubelle toxique…

 

Christian Chelebourg ayant surtout consulté les auteurs et les imaginaires anglo-saxons, il ne faudrait pas en inférer qu’un tel mouvement de fond ne touche pas les auteurs hexagonaux, pourtant peu habitués au « Nature Writing » américain. Pierre Schoentjes, dans Littérature et écologie, sous-titré Le Mur des abeilles, déploie un impressionnant catalogue ordonné de la littérature française la plus extrêmement contemporaine attachée aux heurs et malheurs de l’environnement. Ecopoétique et littérature environnementale ont leurs « figures tutélaires », en les personnes de Jean Giono, Maurice Genevoix, Claude Simon, Jean-Loup Trassard ou Pierre Gascar, mais aussi des plumes moins connues, Maria Borrély ou Charles Exbrayat. Le retour à la nature est illustré par un titre emblématique : Savoir revivre de Jacques Massacrier[4], autour du concept d’autarcie. Aujourd’hui abonde une « littérature verte », dans laquelle la fiction enrôle des militants radicaux et violents, comme Paul Watson mis en scène par Alice Ferney pour célébrer la beauté des océans et de leurs baleines dans Le Règne des vivants[5]. Franck Bouysse, Maylis de Kerangal sont le signal d’une littérature de l’anthropocène, mais aussi les voyageurs Jean Rolin et Sylvain Tesson. Et, plus secrets, Gisèle Bienne ou Claude Huizinger invitent à une lecture sous les pins. Cet essai organise son analyse en trois axes : « l’écologie militante », la « littérature verte » et celle « marron » qui s’intéresse aux graves atteintes à l’encontre de l’environnement et de la biodiversité. Jusqu’au « roman végan », celui de Camille Brunel : La Guérilla des animaux[6]. Où l’on hésite entre juste sensibilisation et littérature à thèse au risque de la lourdeur, sans compter les aigreurs d’estomac. Ainsi cette littérature environnementale permet-elle de « retrouver une fonction que le roman avait abandonnée : relayer des données factuelles, mais en suggérant des pistes afin de permettre ces connaissances en rapport avec un ensemble d’autres savoirs… et de sensibilités ». Balzac avait écrit une vaste Comédie humaine, ce buisson d’auteurs ambitionnerait rien moins qu’une comédie naturelle.

Le roman environnemental sauvera-t-il le monde ? Le « fragile rempart » du « Mur des abeilles », selon le sous-titre, est à la fois un avertisseur des pollutions et des violences intolérables à l’encontre de la nature et de l’homme, mais aussi la métaphore d’une bibliothèque aux rayons à remplir de miel sensé. Documentée avec précision, agrémentée de citations à plaisir, que l’on partage ou non ou avec précaution ces problématiques, l’étude, colossale et « pas pour autant militante », de Pierre Schoentjes est une invitation à la conscience verte aussi bien qu’à la lecture sensible et pensante. Comme en la belle collection « Biophilia[7] » qui, chez José Corti, rassemble des essais, des récits scientifiques et de voyages d’auteurs scandinaves et américains autour de cette terre dont il faut prendre soin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que faire, qu’imaginer ? D’abord publié aux éditions Rue de l’échiquier, comme son camarade moussu, Ecotopia d’Ernest Callenbach (1929-2012), est repris en Folio, avec un graphisme de couverture aussi expressif que manichéen entre de verts rivages et de noirs parages de la mort forestière. Voici une utopie écologiste qui rêve de ne pas être une dystopie, ce qui est de l’ordre de l’oxymore. Quoique son auteur préfère parler de « semi-utopie », ce qui est plus modeste.

Scindés par une « plaie fratricide », les Etats Unis se sont vus privés des trois Etats de l’Ouest : Californie, Oregon, Washington, ce qui aggrava la grive économique sur la côte ouest. En une anticipation publiée en 1975, Ernest Callenbach projette son héros, l’envoyé spécial William Weston, vingt ans plus tard, alors que pour la première fois la frontière s’entrouvre. L’on ne sait rien, hors rumeurs et mensonges, d’Ecotopia.

Une fois la frontière passée, les trains à « propulsion magnétique » et les « vidéophones » côtoient les arcs et les flèches des chasseurs, les rues sont arborées et jardinées, les bus et les vélos gratuits. Les « mini-villes », sont ravitaillées par des réseaux souterrains de tapis roulants.

Quant aux habitants, ils sont « accord naturel avec leur être biologique », « l’égalité absolue entre les sexes » règne, la famille nucléaire a disparu et l’on élève les enfants en commun. Ils pratiquent mille activités dans la nature, au point de devoir un « service forestier ». Une aventure érotique avec Marissa la forestière, fort directe, comme le sont les Ecotopiennes, pimente un brin le récit, cela prétend-on d’abord sans le moindre « psychodrame », ce qui témoigne d’une appréciable évolution des mœurs, quoique la perspective du départ de William entraîne un « affreux déchirement ». Ce qui permet une comparaison avec Francine, restée à New York. En revanche, faute de compétitions sportives, l’on pratique des « jeux de guerre […] lors desquels des centaines de jeunes trouvent la mort chaque année ». Ce rituel sert à canaliser l’agressivité. Et lorsque notre narrateur inexpérimenté se voit participer à un tel combat, il s’étonne de son enthousiasme, et se retrouve vigoureusement blessé par une lance…

Les minibus sont électriques, mais les voitures particulières ont été interdites, comme l’ont été les « produits précuits et conditionnés ». L’on s’est débarrassé de la pollution et les plastiques sont biodégradables. Mais d’où vient l’électricité, sinon de quelques barrages, des centrales d’énergie solaire, éolienne, géothermique et liées aux marées, alors que semblent résolus les problèmes d’intermittence et de stockage. Malgré l’élimination de nombre de technologies pour cause de « toxicité écologique », la vidéo est omniprésente, ce qui témoigne, en 1975, d’une certaine prescience. La semaine de vingt heures est de règle : pas de surproduction, mais un équilibre avec les autres créatures terrestres, telle est la loi. Mais la sécession économique entraîna nationalisations et spoliations, période chaotique, dont on parait minimiser les méfaits pour le bien-être d’un temps présent qui tient ses promesses, en pratiquant l’autogestion et le « revenu minimum garanti ». Dorénavant la décroissance démographique accompagne celle économique, quoique l’éducation et la recherche ne soient point négligées. Toute religion semble avoir disparu, hors celle de la terre et des arbres, quoique sans culte particulier.

Ce qui n’empêche pas qu’il y ait des médias divers et concurrents, une opposition politique sporadique, estimant que l’on « étouffe l’esprit d’entreprise » et souhaitant des échanges avec le reste des Etats-Unis. Mais aussi un « service de contre-espionnage » intrusif.

Faut-il y voir, comme le soupçonneux narrateur, « un labyrinthe bureaucratique où rôderait un gros rat totalitaire » ?  Les vastes appartements sont destinés à « favoriser le mode de vie communautaire », la solitude y est plutôt mal vue et quelques-uns dénoncent des « tests de grégarité ». L’on découvre un « magasin d’Etat », alors que s’appliquent « des lois pour punir le délit de propriété abusive et confisquer les héritages ». Ce qui est l’occasion de fréquents retours en arrière pour expliciter le déroulement de la « révolution écotopienne » et sa « guerre des hélicoptères » qui se solda par un échec retentissant et cependant soigneusement tu par les Etats-Unis humiliés ; ce qui reste de l’ordre de la fiction de bande dessinée.

L’auteur de ce qui aurait pu être une utopie trop idéaliste a pris soin de laisser poindre en Ecotopia un nombre certains d’inconvénients, parfois gravissimes. Ernst Callenbach n’est pas en ce sens un naïf sur la réalité de la nature humaine ; à moins qu’en tant qu’écocommuniste et anticapitaliste, il les approuve ! De plus Ecotopia menace de voir diverses sécessions se faire jour, de par les Hispaniques par exemple, et c’est déjà le cas pour les Noirs. Aussi le romancier ménage-t-il à la marge une réelle critique de l’univers écotopien et de ses limites, au travers de son narrateur et reporter. Nous laisserons le lecteur découvrir comment ce dernier se tire de son enlèvement par un groupe d’écotopiens et s’il choisira ou nom de rester et de se convertir en Ecotopia…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Construit sous la forme d’un journal de voyage, comme un cahier d’observations à destinations des journaux, mais aussi comme une théorie politique et économique, totalement encyclopédique, le récit est entraînant, grâce aux rencontres avec divers écotopiens. Nous voici non loin de ces fictions étranges où l’explorateur passe la frontière d’Herland[8] ou d’Erewhon[9], ces romans de Charlotte Perkins Gilman, en 1915, et de Samuel Butler, en 1872. Ce en quoi Ernest Callenbach, parmi les pages de ce qui est bien plus un traité science-fictionnel qu’un roman, car passablement dépourvu de péripéties, se place dans une longue tradition du voyage en utopie.

Nous trouvons là le défaut typique du roman engagé à thèse, sa soumission à une idéologie, qui pourtant en 1975 était loin d’être planétaire. Ernst Callenbach n’est qu’en partie un prophète de la décroissance, alors qu’aujourd’hui cette idéologie a de plus en plus d’affidés, parfois bien en cour. Il est cependant l’héritier des nostalgiques de la nature originelle, d’un éden pastoral, rural et artisanal idéalisé, tout en accordant aux découvertes scientifiques la place qui lui revient pour une humanité prospère. L’on sait en effet que ce sont les progrès de la science, portés par l’imagination et la créativité humaine, qui viennent et viendront à bout de la pollution, de la dégradation des espaces naturels et même d’un épuisement des ressources, d’ailleurs largement exagéré.

En imaginant que l’écologisme punitif et son compère le socialisme fiscaliste ne nous mangent pas, peut-être parviendrons-nous paisiblement à quelque chose qui ressemble au monde d’Ecotopia. Avec la liberté en plus…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] Jean-Christophe Ruffin : Le Parfum d’Adam, Flammarion, 2007.

[3] Maxime Chattam : La Théorie Gaïa, Albin Michel, 2008.

[4] Jacques Massacrier : Savoir revivre, Albin Michel, 1973.

[5] Alice Ferney : Le Règne des vivants, Actes Sud, 2016.

[6] Camille Brunel : La Guérilla des animaux, Alma, 2018.

[9] Samuel Butler : Erewhon, Gallimard, 1981.

 

Aornach / Acereto, Südtirol / Trentino Alto-Addige.

Photo : T. Guinhut.

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27 janvier 2021 3 27 /01 /janvier /2021 15:13

 

Museo Lara, Ronda, Malaga, Andalucia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Un triptyque de sirènes.

Lampedusa : Le Professeur et la sirène ;

Hubert Haddad : La Sirène d’Isé ;

Philippe Beck : Traité des sirènes.

 

 

Guiseppe Tomasi di Lampedusa : Le Professeur et la sirène,

traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, Seuil, 2014, 192 p, 18 €, Points, 2017, 6,50 €.

 

Hubert Haddad : La Sirène d’Isé, Zulma, 2021, 192 p, 17,50 €.

 

Philipe Beck : Traité des sirènes. Suivi de Musiques du nom,

Le Bruit du temps, 2020, 128 p, 16 €.

 

 

 

« Viens, Ulysse fameux, gloire éternelle de la Grèce,

arrête ton navire afin d’écouter notre voix !

jamais aucun navire noir n’est passé là

sans écouter de notre bouche de beaux chants.

Puis on repart, charmé, lourd d’un plus lourd trésor de science. »

C’est dans l’Odyssée d’Homère, ici bellement traduite en vers par Philippe Jaccottet, qu’apparaît le mythe des sirènes, dont il faut se garder de l’ensorceleuse voix, sous peine de finir en « os des corps décomposés dont les chairs se réduisent[1] », comme en prévient Circé. L’on sait qu’Ulysse comblera de cire les oreilles de ses marins et se fera lier au mât pour jouir sans risque du chant de ses sirènes ailées qui alimentèrent l’imagination des poètes et fascinèrent les peintres. Aujourd’hui encore, en son avatar à la queue poissoneuse, le mythe trouve ses réécritures chez les nouvellistes, comme Guiseppe Tomasi di Lampedusa, les romanciers, à l’instar d’Hubert Haddad, mais également un poète, Philippe Beck. Ainsi résonnent toujours les pouvoirs exquis et maléfiques de l’éros et du chant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le succès affolant du Guépard, de plus magnifié par le film de Luchino Visconti, cache dans son ombre un récit lumineux et aquatique de Guiseppe Tomasi di Lampedusa : Le professeur et la sirène, qui est l’un des quatre joyaux de ce recueil de nouvelles charnelles et spirituelles, initialement paru en 1961. Parmi ses « Souvenirs d’enfance » qui constituent le premier volet de ce retable, c’est une série d’impressions visuelles venues des vastes demeures de la noblesse sicilienne, ranimées par les fragments autobiographiques. Mais aussi, dans « Les chatons aveugles », un cadastre « coloré de jaune » à mesure des achats, « un château de mensonges […] entièrement fait de cuisses de femmes ». Ce qui reste dans le registre profondément érotique de la meilleure page de ce quatuor de nouvelles…

Nous restons cependant irrésistiblement aimantés par une sirène et son chant. À partir d’une confrontation réaliste dans un café - « une sorte d’Hadès peuplé d’ombres exsangues » - s’ouvre un récit emboité. La confession du vieux professeur à son jeune camarade déplie une histoire fantastique d’un postromantisme échevelé. Car lorsque le narrateur, alors étudiant, se retire près d’une mer Méditerranée solaire, la troublante apparition d’une voluptueuse, à la fois apollinienne et dionysiaque, sirène l’enchante : « Sous l’aine, sous les fesses, son corps était celui d’un poisson, revêtu d’écailles nacrées et bleutées très menues, et finissait en une queue fourchue ». Nommée Lighea, « fille de Calliope » (qui est la Muse de la poésie épique), elle parle en grec ancien : « sa parole avait une immédiateté puissante que je n’ai retrouvée que chez quelques grands poètes ». La rencontre est le prélude d’une amoureuse parenthèse aux vies trop sordides : « dans ces étreintes, je jouissais à la fois de la plus haute forme de volupté spirituelle et de l’autre forme, élémentaire, privée de toute résonnance sociale, que nos bergers solitaires éprouvent quand sur les montagnes ils s’unissent à leurs chèvres ».

Comme en un fantasme qui devient immanquablement le nôtre, il faut se plonger en la fulgurance de cette prose éclaboussée d’éros, de beauté et d’émotion pour découvrir enfin comment le professeur rejoindra sa nostalgie infinie. N’a-t-il pas évolué à la trouble lisière de la zoophilie et du platonisme, dans le cadre d’un paganisme librement assumé et « des plans bestial et surhumain » ? En effet, « c’était un animal mais c’était aussi, en même temps une Immortelle ». Magnifiquement construit autour d’un oxymore entre animalité et spiritualité, et autour d’une antithèse entre les deux hommes - narrateur et auditeur -, entre une ville froide du nord italien et les abords méditerranéens de l’Etna, ce récit est également une profession de foi esthétique nietzschéenne, à laquelle cette nouvelle traduction rend splendidement justice. Non sans compter qu’il y a là une dimension féministe et initiatique évidente : c’est l’éternellement jeune sirène qui prend en main la séduction libertine et réalise l’osmose des plans charnels et spirituels, qui appelle le jeune homme en un au-delà de l’humanité, quoique aujourd’hui devenu vieillard. Pour quel naufrage morbide, pour quelle éternité de bonheur ? Peut-être vaut-il mieux penser que le nouvelliste nous propose un heureux contre-modèle aux traitresses sirènes homériques…

Noble sicilien, d’une antique famille peu à peu déclassée, Giuseppe Tomasi di Lampedusa (1896-1957), était toujours un peu ailleurs : dans son enfance somptueuse, dans le passé mythique en décomposition du Guépard, dans un en-deçà ou un au-delà merveilleux où vivent et aiment les sirènes. À la hauteur des plus belles nouvelles de Théophile Gautier et d’Henry James[2], son écriture, étonnement produite lors de ses deux dernières années, à la lisière du testamentaire et du fantasmatique, a pour nous rédimé les temps disparus et les rêves impossibles.

 

 

 

 

 

 

Romancier prolixe, nouvelliste réaliste et fantastique[3], amant d’un japonisme[4] du meilleur aloi, Hubert Haddad cède lui aussi au chant de ces dames mi chair mi poisson, quoique d’une manière beaucoup allusive. Nous sommes plus en Méditerranée, mais au bord de l’océan.

Quel est donc cette Leeloo, sans autre nom connue, conduite « à la pointe sud de la baie d’Umwelt, dans ce drôle de château face au vide » ? Accueillie dans l’étrange maison de santé des « Descenderies » par le docteur Riwald, son amnésie n’éveille que soliloques et « bredouillages », alors qu’elle aime extravaguer parmi le labyrinthe du jardin. Elle accouche d’un enfant handicapé, car sourd, appelé « Malgorne », que veille jalousement Sigrid, la vieille infirmière. Echappée du domaine, dont les falaises s’écroulent et reculent avec insistance, Leeloo disparait dans les flots. Plus tard, à seize ans, nanti d’un diplôme concernant « l’art des jardins », voici notre jeune homme réintégrant le domaine. Bientôt, le long de la route adjacente, passe la « robe incandescente » d’une jeune cycliste. Le préposé à l’entretien du labyrinthe de résineux, dont le code est celui d’un « Petit labyrinthe harmonique », est, l’on s’en doute, bouleversé. Le voici qui « bredouille une langue de silence » et s’en va observer « l’habitante du sémaphore », rêvant « follement partager le secret humide et chaud des paroles ».

Soudain, la foudre le traverse et lui révèle le son de l’orgue de l’église où il s’est réfugié : « Une vibration le taraude, mille frelons de bronze ». Au loin, un père oublieux, conduit un tanker au-devant du fjord : « un navire colossal au large actionne sa sirène ». Tout semble se répondre, à la seule lisière d’un fantastique qui ne s’avoue pas.