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Elizabeth Barrett-Browning et Robert Browning
Elizabeth Barrett Browning et autres sonnettistes
Elizabeth Barret Browning : Sonnets portugais,
Traduits de l'anglais par Claire Malroux, Le Bruit du temps, 156 p, 13 €.
Le sonnet amoureux est-il une prérogative masculine ? Histoire de s’assurer la main sur la langue, le pouvoir de la persuasion sur la sensibilité et le corps féminins… Si l’on connaît ceux de Ronsard, adressés à Hélène, Marie ou Cassandre, ceux de Shakespeare qui virent s’affronter l’art et le temps, s’affronter l’amour et la bassesse du moi ; oublie-t-on les 23 sonnets de Louise Labbé (« Je vis, je meurs : je me brûle et me noye » [1] ) ? Tous ceux que l’histoire littéraire a consacrés, en cet âge d’or du sonnet que fut le XVI°. Où il faudrait encore nommer Messieurs La Boétie, Du Bellay et Jean de Sponde. A moins que leur langage ne nous parle plus tout à fait autant qu’il le faudrait ; ou faute de notre modeste capacité d’empathie intellectuelle. C’est cependant avec une étonnante clarté, une fulgurante émotion que nous parlent amoureusement, quelques soient les siècles, Elizabeth Barret Browning, Silvina Ocampo, mais aussi Philip Sidney…
Cette prise d’otage intérieure qu’est l’amour ne peut-elle s’exercer que par un homme ? Et faut-il la pardonner ? Mais à vouloir tenter le réquisitoire on en oublie le don, et cette œuvre d’art miniature qu’est le sonnet. Et qui n’est en rien une propriété masculine, comme l’a montré Louise Labbé, comme le montre Elizabeth Browning, dont une nouvelle traduction révèle les plis précieux. C’est une lettrée anglaise, née en 1806, déjà célèbre poétesse et essayiste, endeuillée, malade, cloîtrée par son père, lorsqu’en 1843, vint la voir Rober Browning, lui-même célèbre, dont elle admirait les vers. Non seulement l’amour masculin put avoir le bonheur de lui inspirer la réciproque, mais elle joignit grâce à lui le quasi-miracle de s’échapper de sa morbidité, de se marier, de partir avec lui en Italie. Mieux encore, dans son intime silence, elle écrivit 94 sonnets, que Robert proposa de titrer, sachant combien elle appréciait Camoens, Sonnets from the Portuguese, comme si l’apparente traduction permettait de masquer cette brûlante intimité.
Lors de cette biographie intérieure, elle est soudain métamorphosée, sentant : « une Forme mystique bouger / dans mon dos, me tirer en arrière par les cheveux ; / Et une voix impérieuse dit, comme je luttais, / « Devine qui te tient ! » - « La Mort » dis-je – mais, alors, / Tinta la claire réponse… « Non, pas la Mort, l’Amour. » (p 23). Le journal d’une résurrection s’élance alors : « -Si tu m’y invites, / Je surmonterais mon abaissement, aussitôt. » (p 53). L’échange intérieur du je et du tu devient follement lyrisme, cet enthousiasme de la langue. Alors la fonction de la poésie est d’ « Eveiller ou éteindre la rumeur des mondes / Dans leur ruée, d’une mélodie pure » (p 55). Plus que romantisme, il s’agit d’intemporalité du souffle de la parole accomplie et de l’élan vers le vivre : « Deux âmes (…) / Jusqu’à ce que leurs ailes s’étirant prennent feu » (p 65). Si elle se qualifie, avec trop de modestie, de « viole usée / Jouant faux » (p 85), elle ne peut pas ne pas se savoir écrire « à neuf l’épigraphe de [son] avenir » (p 105) aussi bien avec Robert Browning qu’avec ses sonnets éblouissants… Qu’elle ne confia qu’une fois mariée, après l’offrande d’une boucle de cheveux, à son aimé. Passion, pudeur et engagement poétique sont ici associés pour ce qui est un trop rare exemple de la réciprocité. Car le sonnettiste amoureux se plaint trop souvent d’un amour impossible. Alors, pensons à poser dans la bibliothèque le recueil de celle qui, trop tôt, disparut en 1861, contre L’Anneau et le livre [2] de celui qui lui fut destiné…
Quoi de plus parfait que la forme ramassée du sonnet, cette exigeante stèle où se grave soudain une construction lyrique, élogieuse, élégiaque, dramatique, argumentative, jusqu’à l’acmé du dernier vers, cette chute obligée, brillante, surprenante… Dans et grâce à la contrainte formelle, « disposant délicieusement avec proportion des mots qui s’accompagnent de l’art enchanteur de la musique [3] », l’idée jaillit plus intense, que ce soit par le concours et l’empêchement de la rime, du choix du mètre, alexandrin le plus souvent, ou décasyllabe : « Si je n’avais pas adopté ce parti prosodique, quatorze vers distribués en deux quatrains et deux tercets, ces poèmes n’auraient pas existé (…), mais je n’aurais pas su ce que quelqu’un en moi avait à me dire. [4] » A cet égard, Elizabeth Barrett Browning prend des libertés avec la stricte euphonie des rimes, use de l’enjambement pour jouer de contrastes, de vitesses… Seule la talentueuse traductrice Claire Malroux, si familière par ailleurs avec Emily Dickinson, ose tenter de respecter la structure de chaque vers [5], de surprendre une musicalité:
XIII
« Et tu voudrais que je façonne en paroles,
Sans manquer de mots, l’amour que je te porte,
Que dans les vents violents je tienne haut la torche
Entre nos visages, pour chacun les éclairer ?...
Je la lâche à tes pieds. Je ne puis habituer
Ma main à tenir mon âme si loin de moi-même…
Moi… que je t’apporte la preuve en mots…
De l’amour en moi caché, hors d’atteinte.
Non, - laisse le silence de ma féminité
Confier mon amour de femme à ta foi, -
Voyant que courtisée, je reste inconquise,
Et déchire le vêtement de ma vie, en bref,
Avec la plus muette, résolue force d’âme,
De peur que touché, ce cœur n’exhale sa peine. [6] » (p 47)
Gérard Gacon, lui, traducteur de Philip Sidney, sonnettiste anglais de la fin du XVI°, parvient avec une aisance redoutable à l’alexandrin rimé. Quelle injustice a fait qu’aux côtés des 154 indépassables Sonnets de Shakespeare, l’histoire littéraire fasse chez nous si peu de cas d’Astrophil et Stella [7] et de ses 108 bijoux élizabéthains ? Alors, nous sommes tous astrophiles et amoureux de cette Stella insensible : « sachant ces yeux dépositaires / D’Amour, elle leur fit cet habit de grand deuil, / Hommage aux morts que Stella saigne d’un coup d’œil ». Allant jusqu’à se moquer des rimailleurs, Sidney ne se contente pas du flot lyrique, il établit une esthétique poétique, une interrogation éthique et métaphysique, toute une sapience amoureuse, avec des accents très modernes : « J’écris donc, en doutant d’écrire, pour occire / Mes maux à perte d’encre. »
S’il fallait trouver, au-delà des Sonnets à Orphée de Rilke, de bien d’autres à laisser à la liberté du lecteur, une correspondante féminine plus contemporaine, pourront-nous penser à Silvina Ocampo ? L’épouse de Bioy Casares, l’amie de Borges, mais d’abord nouvelliste et poète, publia ses Poèmes d’amour désespérés [8] en Argentine, en 1949, alors qu’elle avait quarante-six ans. Parmi lesquels les sonnets du même nom, mais aussi « du jardin ». Elle chante avec une sensibilité exacerbée, peut-être d’hyperbole, et néanmoins poignante : « Ah, comme les mains du vent / caressaient ma gorge pour me tuer ! » Ou encore : « Comme dans la nuit obscure d’un bordel / je cherche l’amour fallacieux par les ténèbres. / Dans une chambre, sans tes portraits, / je commets, te haïssant, des meurtres / ô régions de limbes et de brumes ! »…
Le sonnet aujourd’hui n’est pas mort, loin s’en faut. Toujours renaissant de son ombre, il est pudeur néoclassique, richesse mythologique et pensée lyrique chez Yves Bonnefoy [9] , il est jeu avec les tics et les mœurs du contemporain chez Valérie Rouzeau, dans Vrouz [10], un titre qui donne le ton. Certainement ce corset archaïsant peut-il susciter encore des libertés, mille victoires intimes sur soi et sur le monde…
Thierry Guinhut
Thierry Guinhut: une vie d'écriture et de photographie
Sur le sonnet, lire également :
Vikram Seth : Golden Gate. Un roman californien en sonnets
versifiés
[1] Poètes du XVI° siècle, La Pléiade, Gallimard, 1969, p 283.
[2] Robert Browning : L’Anneau et le livre, Le Bruit du temps, 2009.
[3] Philip Sidney : « Défense de la poésie », Astrophil et Stella, Orphée La Différence, 1994, p 109.
[4] Yves Bonnefoy : L’Heure présente, Mercure de France, 2011, p 119.
[5] Au contraire de Lauraine Jungelson : Poésie Gallimard, 1994.
[6] Le sonnet anglais, au contraire du sonnet français, ne sépare pas toujours les strophes, sinon chez Shakespeare ; quand Philip Sidney se contente d’un alinéa devant chaque quatrain et tercet…
[7] Voir note 3.
[8] José Corti, 2010.
[9] Voir note 4.
[10] La Table ronde, 2012.
Ackroyd
Adams
Essais sur le beau en photographie
Alberti
L’homme universel: La Statue et Vie.
Amis
Arendt
Banalité du mal, banalité de la culture

Arguedas
L’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Babel
Isaac Babel ou l’écriture rouge
Bachmann
Celan et Bachmann : Lettres amoureuses
Ballard
Ballard : Millenium people, Crash
Ballard: un artiste de la science fiction
Bang
Barcelo
Miquel Barcelo : Cahiers d’Himalaya
Butor Barcelo : Une Nuit sur le mont
chauve
Barrett Browning
E. Barrett Browning et autres sonnettistes
Bashô
Bashô : L’intégrale des haïkus
Baudelaire
Charles Baudelaire : « Une charogne »

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Samuel Beckett : En attendant Godot
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Jonas T. Bengtsson : Submarino
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G. K. Chesterton : William Blake
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Roberto Bolano : Entre parenthèses
Roberto Bolano, le chien romantique

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Christian Garcin : Borges, de loin
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La Guerre des salamandres, menace totalitaire
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Eleonor Catton : La Répétition
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Noir souci, ou la passion chaste de Leopardi
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Paul Celan, minotaure de la
poésie : John E. Jackson, contre-parole et absolu poétique
Celan et Bachmann : Lettres amoureuses
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Céline ou l’indignité du génie
Céline et Wagner, l'indignité du génie ?
Céline et Proust, la recherche du voyage

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Chen Ming : Les Nuages noirs s'amoncellent
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Chesterton, le prince de la nouvelle policière
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Petit précis de civilisations comparées
Mattéi : Le Procès de
l’Europe.
Danielewski
La Maison des feuilles, labyrinthe

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Démocratie
Dans quelle démocratie vivons-nous ?
Derrida
Dickinson
Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?
Du Bellay
Chanter et enchanter en poésie
Eco
Baudolino ou les merveilles du moyen-âge
Destins du livre, du papyrus à Google Books

Ecologie
Wilson : Biophilie, Bartram : Voyages
Ralph W. Emerson : Les Travaux et les jours
Révolutions
vertes et libérale. Manier : Un Million de révolutions tranquilles
Du suicide économique et écologique, Christian Gérondeau : Ecologie, la fin

Eluard
Emaz
Antoine Emaz ou l’anti-lyrisme
Emerson
Emerson : Les Travaux et les jours
Emeutes urbaines
Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre
Etat
Serions-nous plus libre sans l'état ?
Dans quelle démocratie vivons-nous ?
Projet d'amendements à la Constitution
Française tyrannie, actualité de Tocqueville
Socialisme et connaissance
inutile
Tardif-Perroux : La France, son
territoire.
Eugenides
De Middlesex au Roman du mariage
Fables politiques
L'Etat-providence à l'assaut des lions
De l’alternance en Démocratie Animale
Les chats menacés par la religion des rats
La Fable des porcs et de la Dette
Facebook, perversion ou libertés ?
Femmes
Lettre à une jeune femme politique, socialisme et islamisme
Arendt : banalité du mal et de la culture
E. Barrett Browning et autres sonnettistes
Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?
Eleonor Catton : La Répétition
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Földényi
Mélancolie, essai sur l’âme occidentale
Foucault
Des prisons, postérité de Surveiller et punir
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Freedom ou les libertés entravées
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Garcia Lorca
Homosexualité, mort et création
Gardner
Gass
Sonate cartésienne et autres récits

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Neuromancien, Identification des schémas
Goethe
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Golovkina
Les Vaincus de la terreur communiste
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Juan Goytisolo, un dissident espagnol : de l’autobiographie au testament
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Etrange amour, Brahms et Clara Schumann
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VIII De Natura rerum, montée vers
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sabbatique
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Ein Jahr im Leben des Heinz M.
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Guinhut
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Tempérament et rationalisme politique
Hobbes
Sonnet de la liberté politique
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Serions-nous plus libre sans l'état ?
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