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20 avril 2021 2 20 /04 /avril /2021 18:47

 

Marché de La Couarde-sur-mer, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Trivialisme romanesque

& autobiographie scandinaves :

Miki Liukkonen : O ;

Karl Ove Knausgaard : Mon Combat.

 

 

Miki Liukkonen : O, traduit du finlandais par Sébastien Cagnoli,

Le Castor astral, 2021, 962 p, 24 €.

 

Karl Ove Knausgaard : La Mort d’un père, traduit du norvégien

par Marie-Pierre Fiquet, Folio, 2020, 546 p, 9,70 €.

 

Karl Ove Knausgaard : Fin de Combat, traduit du norvégien

par Christine Berlioz, Jean-Baptiste Coursaud, Marie-Pierre Fiquet et Laila Flink Thullesen,

Denoël, 2020, 1408 p, 32 €.

 

 

Pour être fidèle à une vie probablement faudrait-il en établir une carte aussi vaste que le territoire, soit un fleuve d’autant de secondes que de feuillets. Sous les traits gonflés du pavé romanesque de près de mille pages, O du Finlandais Miki Liukkonen interroge, effraie, risque d’être négligé ; à tort. Certes nous ne le lirons pas comme un absolu chef-d’œuvre, mais comme un symptôme éclairant d’une démarche et d’un état de la littérature contemporaine, soit un pandémonium de psychoses au service du trivialisme finlandais. Alors qu’un autre Scandinave, le Norvégien Karl Ove Knausgaar, propulse sa gigantesque autobiographie intitulée Mon Combat jusqu’à son final de 1408 pages et au sommet, sinon au dépotoir, des containers de trivialités que peut receler une vie. Quoique chacun d’entre eux tentent de prétendre à un cosmos, du moins étroitement personnel et relationnel, voire sociétal.

 

S’il fallait résumer en quelques mots cet opus de Miki Liukkonen, boursouflé de notes, où « l’angoisse trouve toujours ses voies », O serait un catalogue de névroses et psychoses entrelacées. Elles cohabitent, s’ignorent et se croisent pendant les sept jours peu symboliques d’une semaine et parmi un puzzle géant de cent personnages, aux abords tous plus banals les uns que les autres, et cependant confrontés à de peu ordinaires incidents et  accidents. Quand le narrateur central étudie la physique et la cosmologie, pratique la natation presque en professionnel, l’un de ses camarades d’université vomit son horreur d’avoir vu le suicide d’une jeune fille s’écrabouiller à ses pieds ; ce qui est peut-être l’épisode générateur et l’effet multiplicateur du récit. Plus loin Bengt trouve un corps, « celui d’un bel adolescent, d’un ange blond tombé du ciel dont le crâne fendu à la verticale forait une grimace cramoisie » ; recueillant le séraphin, « il pouvait jouir enfin librement des fruits enivrants de sa sexualité ». Pire peut-être, un médecin annonce, constatant la « déshistorisation » de ses patients : « il se pourrait que vous n’existiez plus ».

Gribouillé de digressions, de bavardages, d’effrois et de peur, de « cas d’évanouissements » récurrents, le roman apparait comme un gigantesque portrait sociétal, comme si un seul individu réunissait tous ces masques grimaçants pour se définir en tant qu’humanité, incapable de sursoir à ses réactions dépressives, incapable de résilience, de catharsis et d’action réellement créatrice. Il s’orne cependant d’une belle mise en abyme : « Et il y aura aussi un cirque de névrosés, le Kirkos Neurosis, ainsi qu’une compagnie théâtrale qui doit toute sa créativité à ses membres compulsifs ». Ou encore, entre autres bizarreries plus ou moins loufoques, un « Livre de cuisine pour névrosés » où « incorporer la cause de tous vos traumatismes, les lambeaux de votre victime ». Des personnages rivalisent de pauvre étrangeté, comme ce professeur entiché de certaines variétés d’aubergines, ce quidam qui fait retraite dans un cabanon du fond du jardin. Un autre est légèrement plus remarquable, car il fut un siècle plus tôt l’un des assistants de Nikola Tesla, inventeur génial, en particulier dans le domaine de l’électricité, et que nous découvrons au travers de son petit-fils, professeur de musique au Conservatoire d’Helsinki, comme pour signifier les noces de science et de l’art. Les technologies de la transmission de l’énergie et de la lumière, de la transmission des ondes, semblent d’ailleurs innerver le roman, alors que les « antennes des humaines » croissent en hypersensibilité.

 L’on a compris que l’écriture privilégie le langage courant et parlé, « si c’est pas le scénario le plus foireux possible », voire la vulgarité, ponctuée de métaphores percutantes : « le café qui a un goût d’anus de martre », ou lors de l’ultime page qui est au contraire un festival de lyrisme musical. Car les notes venues des aubergines, rangées comme des touches de piano, provoquent une virtuosité inouïe, suscitent des dizaines d’instruments curieux, « et voici qu’on évolue vers une vaste fugue bachienne, en avant, vers la lumière »…

Dans le cercle du titre, O, qui est une bouche bée sur le réel, une totalité circulairement tracée autour du narrateur, ce sont près de mille pages qui se subdivisent en cent personnages, comme en une boite à compartiments complémentaires, ou comme une bobine de girations planétaires autour de leur soleil : le moi perceptif de ce fichu narrateur. Plus qu’en une juxtaposition, il s’agit d’une composition en réseau, tissée de fils neuronaux plus ou moins liés ou détissés. Il n’est pas impossible que les sept jours où s’enclot la totalité des drames soient l’équivalent d’une dé-création passablement nihiliste. À moins que O soit le signe du trou laissé dans la trame du monde par le suicide d’Emilie, alors que l’on met quelques jours à prévenir ses parents, alors que maints personnages semblent de près ou de loin contaminés par cette absence originelle, cette béance métaphysique épidémique.

Il est alors possible de lire cette somme comme un équivalent dérisoire du cours dispensé par un physicien : « L’augmentation des connaissances s’accompagne d’une grande responsabilité […] L’entropie est une grandeur physique qui exprime le désordre dans un système ». Et lorsque le lyrisme cosmique s’emporte, nous ne sommes pas loin de penser à l’écriture de Contrejour de Thomas Pynchon[1], qui est d’ailleurs l’un des écrivains, scientifiques et philosophes cités dans l’ultime référentiel.

Le roman monstre de Miki Liukkonen (né en 1989), poète et musicien dont les finlandais connaissent également un précédent roman, Les Enfants sous le soleil, et un recueil intitulé Poèmes blancs, semble un représentant de ce que l’on pourrait appeler le trivialisme. Cette inesthétique, ne nous épargnant rien des moindres banalités, bizarreries dérisoires et laideurs du quotidien et de ses contemporains, affleurait chez Michel Houellebecq[2], quoique avec une inquiétude métaphysique prégnante. L’Américain David Forster Wallace[3] déployait son Infinie comédie suicidaire en égrenant ses millimétriques névroses et ses drogues. Ce dernier partageait l’addiction compulsive pour un sport, le tennis, avec notre Miki Liukkonen dont la natation est la discipline chlorée. La truffe collée au réel trivial, ces écrivains nous renvoient à la déréliction d’une époque et d’une vision du monde narcissique qui se prive de toute transcendance, de toute passion pour la beauté, pour la richesse de l’art et des cultures, ignorant toute perspective historique ou philosophique, même si  Miki Liukkonen n’est pas sans brillant, ni respectable ambition. C’est cependant grâce à l’art du romancier aux velléités cosmologiques que notre Finlandais parvient à élever son monument fragile au-dessus des trivialités de ses personnages et de ses obsessionnelles tranches de vies blessées, ce qui n’est pas forcément le cas de son collègue venu de Norvège.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’on sait que Jean-Jacques Rousseau, dans le préambule de ses Confessions tenait à dire toute la vérité sur sa vie. « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi. […] Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été : j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même[4]. » Or Jean-Jacques Rousseau n’ayant point manqué » d’imitateurs, il en trouve un de plus en la personne de Karl Ove Knausgaard, qui a l’impudence de le dépasser en terme de pagination, mais guère en terme d’esthétique.

L’inesthétique de la confession trivialiste est criante chez le Norvégien Karl Ove Knausgaard, dont la gigantesque autobiographie intitulée Mon Combat livre au lecteur toute la litanie de ses soucis, agissements, beuveries et liaisons passablement sexuelles, jusqu’à confondre sa littérature et sa vie, depuis la mort de son père jusqu’à la satisfaction de s’être déversé dans un chapelet de livres. Fleuve, marée, océan, Mon combat, le grand-œuvre autobiographique de Karl Ove Knausgaard, paraît en français après une décennie de purgatoire acharné aux mains des traducteurs. Ce sont plus de 4 800 pages, étalées parmi 6 tomes de plus en plus prolixes, jusqu’aux 1 400 pages de l’ultime volume. Qui sait si l’auteur toujours vivant saura résister à une apostille tout aussi bavarde, de façon à donner à son opus une apparence d’infini, un ersatz de totalité cosmique, bien qu’elle ne se consacre qu’à un moi omniprésent au centre de la carrière d’autrui et voué aux accidents et aux banales initiations de la vie.

Il est de tradition d’ouvrir une autobiographie par son enfance. Or c’est ici La Mort d’un père qui en est le déclencheur et en forme le premier volet. Après un préambule sur le phénomène de la mort et ses corps rendus invisibles, le père apparaît comme un homme « dont la vie subissait les rafales du temps qui passe, entraînant avec lui des pans de sens ». Mais, très vite, les banalités rattrapent le clavier, des tartines du repas familial il fait des tartines. Il se découvre avec surprise : « ma bite était de travers quand j’avais la trique ».

Trente ans plus tard, l’homme qui a trois enfants, écrit qu’il « ne retire aucun bénéfice du contact avec les autres. Je ne dis jamais ce que je pense vraiment ». Probablement est-ce par compensation que les lignes du moi s’accumulent. Ses yeux, ceux de Rembrandt, ceux de sa fille… La trivialité du quotidien, des devoirs parentaux, de ses gestes et de ses non-événements reprend le dessus de la manière la plus soutenue, malgré « l’ambition d’écrire un jour une œuvre unique ». Il faut pourtant admettre que la chose se laisse avaler sans peine ; à moins de lassitude devant tant de frustration, de vanité. Et pourtant l’intérêt rebondit devant des poèmes parfois insérés : « tes livres sont poison ». Hélas, dès quinze ans, « boire était quelque chose de fantastique ». Entre une mère lointaine, un père peu commode et démesurément alcoolique, il devient intarissable sur ses congénères lycéens, leurs mœurs, et c’est à peine si s’en dégage une teneur sociologique, quoique un lectorat post-adolescent puisse sans peine s’identifier avec l’anti-héros et son auto-apitoiement, tant nous avons vécu des choses peu ou prou semblables, sans portée élevée. Ce sont (et à partir du second volume elles seront interminablement développées) des parties de drague, des filles et de la bière, des potes et des groupes de rock écoutés, des frustrations récurrentes. Seulement parfois une réflexion sur « la vague de puissance et de beauté » qui le soulève devant la peinture. Et bien sûr la visite mortuaire, la maison qu’il faut débarrasser de sa puanteur et des cadavres de bouteilles…

Or dans La Mort d’un père, le déroulé ne restant pas chronologique, le narrateur saute les années pour nous parler de la grossesse de Linda. Le découpage en parties semble à cet égard erratique. D’énormes digressions décrivent son bureau, les livres, ses « métaréflexions », s’interrogent sur le déchiffrement du monde, citent Nietzsche, glosent sur « l’impénétrable » et les « anges », sur l’art qui est « maintenant un lit défait », à la recherche à la fois du moi et du tout : « En écrivant, je voulais ouvrir le monde et, en même temps, c’était pour ça que j’échouais ».

Il est difficile de garder une juste opinion devant ce fleuve autobiographique charriant une foule de gens, de détails, de réflexions et de circonstances, sur un esprit « bombardé de souvenirs » qui ne font pas toujours un monde. Le manque de  concision est le dernier souci de l’auteur, nécessaire peut-être en cohérence avec la démarche, mais rapidement fort dommageable. L’on criera au génie, ou se laissera gagner par l’ennui, alors que l’écrivain en herbe, d’abord accablé de déboires, réalise pêle-mêle son « espoir permanent, des illusions ridicules qu’on a à vingt ans sur les femmes et l’amour, les amis et la joie, le talent caché et le succès »…

Ce furent, parmi les volumes intermédiaires, des histoires du néant de la vie d’un jeune homme, égaré par sa naissance en Norvège, qui cherche à s’affirmer, trouver sa place parmi ses contemporains. Le narrateur personnage, Karl Ove Knausgaard tel qu’en lui-même, sans fard, et de tome en tome, cherche désespérément à coucher avec quelque fille, erre de ci-delà, va de beuverie en beuverie avec des potes, intercalant les épisodes amoureux et ceux de la fondation d’une famille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fin de combat est composé comme un triptyque, où s’encadre un essai entre deux volets autobiographiques. Et malgré un incipit qui prend les apparences de la gaité, l’on ne peut s’empêcher de remâcher, si l’on a eu l’abnégation de tout avaler, un sentiment de désolation, tant la culpabilité ronge le narrateur personnage qui, forcément, a mis en cause, outre lui-même, ses amis, sa famille. Car le récit commence en 2009, à la veille de la sortie de l’ouvrage inaugural, La Mort d’un père. Au milieu du bain des enfants, « doute, culpabilité et angoisse » le consument, car Linda ne sait rien du livre à paraître sinon qu’il « parle de nous », qu’il serait « vrai », ce qu’elle approuve. Mais, « romantique » et possessive, elle ne connait pas les « fossiles de sentiments » de son mari, par ailleurs « violeur verbal » d’après l’oncle Gunnar qui pense être diffamé, quand d’autres sont bien plus compréhensifs. L’autobiographe est-il si fiable ? Tout cela étant, comme d’habitude, entouré des mille détails oiseux inhérents à la vie domestique et aux enfants. Reste que son éditeur l’encourage : « C’est un projet lié à la liberté, et la liberté ça se prend ». Voilà qui contribue à faire de Mon Combat plus qu’un récit, une réflexion sur ce dernier, un objet métalittéraire longuement développé, souvent avec une finesse inattendue, entremêlant des réflexions sociétales parfois judicieuses, par exemple sur « la tyrannie des bonnes intentions » et sur l’effacement de « sa propre culture », face à l’immigration musulmane et à son « comportement machiste ». Le voici réaliste : « une tendance saute aux yeux : les élèves les plus forts viennent d’un milieu suédois, et les plus médiocres de l’immigration ».

La réaction de ses proches est parfois bienveillante, parfois explosive : se livrer tel qu’il est et les livrer tels qu’ils sont n’est pas sans risque auprès de tous ceux qui ont droit au respect, voire au silence, de leur histoire, de leur intimité, pas forcément brillante. À partir de là Karl Ove Knausgaard oscille entre remord et nécessité organique d’aller jusqu’au bout de son entreprise devenue pour lui essentielle, voire existentielle, d’autant plus qu’alors il rédige déjà le troisième volume. Son oncle Gunnar, outré de lire les déboires et la déchéance de son frère, exige des coupes, menace de procès, recrute des témoins ; en conséquence les développements du cheminement autobiographique frôlent bientôt la chronique judiciaire. À la lecture, son épouse, l'écrivaine Linda Boström Knausgård (de 2007 à 2016), avec qui il a eu quatre enfants, découvrant combien il lui reprochait « de ne pas en faire assez et de [lui] faire porter ses propres limites », est ébranlée, tout en admettant qu’il s’agisse d’un « bon livre ». Plus tard, elle sombre dans une dépression profonde, en prise à des troubles bipolaires, au point de devoir être hospitalisée ; ce que l’on lit à la fin de l’entreprise, affectant parfois la forme du journal. L’on devine que notre auteur culpabilise, alors que ses livres, dirons-nous, n’ont guère à voir avec un terrain dépressif chez un individu. La noirceur psychologique a cependant tendu un miroir au texte.

Aussi a-t-il consenti à modifier quelques noms, dès La Mort d’un père, néanmoins sans renoncer de publier un volume qui apparut comme un casus belli : « Si j’acceptais cette perspective, je m’anéantissais moi-même. Pas une seule fois, je n’avais pensé que j’avais exagéré, en racontant ce qui s’était passé ». La discrétion et la pudeur n’étant pas son fort, il mesure - voire exagère - le mal ainsi infligé à sa famille, livrant au public ses tripes et celles de ses proches, dans un festival de trivialités. En ce sens le couronnement de l’édifice intitulé Fin de combat est une victoire autant qu’une défaite : en achevant son opus magnus il a en quelque sorte achevé quelques-uns de ses proches, quoique la responsabilité de leur réaction leur reste entière, en une entreprise de vérité et de trahison inextricablement mêlés. Ce qui n’empêche pas notre autobiographe norvégien, aux dernières pages du monstrueux opus, d’offrir platement à sa famille son mea culpa : « Je ne pardonnerai jamais ce que leur ai fait subir, mais je l’ai fait et je dois vivre avec ». Et de faire preuve d’une paradoxale autosatisfaction : « je savourerai vraiment l’idée que je ne suis plus être écrivain ». Est-ce parce qu’à cause des tracasseries des avocats relisant les manuscrits « le roman était devenu l’otage de la réalité » ?

 

Que le titre Mon Combat puisse faire penser à celui d’Hitler, nous n’y voyions pas malice, mais pour le moins une maladresse. Cependant une digression démesurée, plus de 500 pages, intitulée « Le nom et le nombre », qu’il aurait fallu publier à part, s’envase en ce que l’auteur prend visiblement pour exégèse à prétention philosophique de Mein Kampf d’Adolph Hitler en s’entourant de maintes références, d’Hannah Arendt au poète Paul Celan, longuement commenté. Provocation ? Inconscience ? Revanche personnelle ?

L’association d’un tel ouvrage et son antipode, À la recherche du temps perdu, dans le cadre de l’interrogation autobiographique laisse le lecteur passablement pantois. Toutes proportions gardées, le lecteur indulgent, trop indulgent, ou plutôt totalement  incompétent, y lira une démarche organisatrice voisine de la somme proustienne, à laquelle Karl Ove Knausgaard fait souvent allusion dans le premier tome et qu’il avait plus que lue : « bue » dit-il ; dimension romanesque et beauté subtile de l’écriture en moins, sans compter un usage de la chronologie pour le moins errant, voire répétitif. Reste que si l’écriture autobiographique devait permettre un soulagement, un apaisement, voire une catharsis, ce « combat » fracture soi et autrui : « Ce roman a fait du mal à tous ceux qui me sont proches, il m’a fait du mal à moi ». Il n’a rien d’un Temps retrouvé. Et l’on ne sait pourquoi l’auteur appelle ceci un « roman ». Est-ce parce que la confession se double de pans de fiction, volontaires ou involontaires ? Il y a en effet une altération de la vérité, lorsqu’amoureux d’une jeune fille de treize ans il ne s’en suit aucune séduction dans la vraie vie, alors que le récit permet qu’Henrik Vankel couche avec son élève, soit « une réalité fictionnelle »…

Né à Oslo en 1968, Kar Ove Knausgaard publia deux romans bien accueilli par la critique norvégienne avant de virer de bord avec le premier volet de Mon combat. Il n’est pas impossible que la figure du père, à la fois imposante et décevante, puis fauchée par la mort abjecte, ait été à l’origine de la rédaction de cette fresque de l’identité qui se déploit sur six tomes, faute d’infini. Comme une revanche à prendre, il allait devenir le père indigne de son œuvre, dont la spontanéité, la crudité et la fidélité au quotidien ont assuré un succès insolent : un demi-million d'exemplaires se sont vendus en Norvège, puis ont été traduits en plusieurs langues. Ce qui en un sens est un peu inquiétant : la logorrhée du moi ininterrompu serait donc le miroir de tant de lecteurs ? Qui ne sauraient goûter à leur juste valeur les vertus d’une concision qui aurait permis à Mon combat de frôler la qualité du chef-d’œuvre, sans compter la finesse stylistique lacunaire…

 

De Liukonnen à Knausgaard, le narcissisme s’allie au trivialisme. Le premier trace autour de lui un cercle romanesque qui affecte une dimension cosmique, quand le second fait du cercle de la famille et des proches un omnivore aspirateur à mots, pour tenter de « fuir l’invasion de [son] moi par la vie triviale », avec « l’impression que [sa] banalité devenait extraordinaire ». Le critique ne peut que rester perplexe devant des objets passablement dépressifs, comme le « sujet » de David Forster Wallace[5], qui hésitent entre littérature presque morte et valeur éclatante d’un syndrome.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Liukkonen a été publiée dans Le Matricule des anges, janvier 2021

 

[4] Jean-Jacques Rousseau : Les Confessions, Gallimard, La Pléiade, 2001, p 5.

[5] David Forster Wallace : Le Sujet dépressif, Au Diable vauvert, 2005.

 

Marché de La Couarde-sur-mer, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.

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18 avril 2021 7 18 /04 /avril /2021 16:31

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Le Dictionnaire Khazar,

une œuvre ouverte sortie de La Boîte à écriture

de Milorad Pavic.

 

 

Milorad Pavic : Le Dictionnaire Khazar,

traduit du serbe par Maria Bejanovska, Le Nouvel Attila, 2015, 288 p, 24 €.

 

Milorad Pavic : La Boîte à écriture,

traduit du serbe par Maria Bejanovska, Le Nouvel Attila, 2020, 176 p, 24 €.

 

 

 

De quelle boîte mentale sortit en 1984 le Dictionnaire Khazar ? Le moins que l’on puisse dire est que le Serbe Milorad Pavic maîtrise un sens du rangement passablement hétérodoxe. Car jaillissent de sa Boîte à écriture autant les suggestions de l’imaginaire que celles d’un passé incertain. Histoire des Balkans et géographie des steppes, des confins de l’Eurasie confluent dans des histoires d’amour et de guerre, dans des mises en forme insolites autant que dans la grâce rugueuse et inoubliable du mythe.

 

N’espérez pas entrer ici dans une narration confortable, dans un essai navigable : ce dictionnaire se lit comme un polyèdre, un Rubik’s Cube. Faut-il alors déchiffrer ce « roman lexique » en respectant l’ordre alphabétique, ou de manière palindrome, en l’ouvrant au hasard, comme le divinatoire Yi Jing chinois, en tentant d’y repérer des priorités, des axes de lecture souverains ? Faut-il disposer de deux exemplaires, l’un « féminin », l’autre « masculin », de ce Dictionnaire Khazar,  pour les faire dormir côte à côte, voire copuler pour enfanter notre imaginaire… À l’abrupt de cette avalanche de questions, il faut enfin se résoudre à plonger avec bonheur dans cette œuvre ouverte, dans ce puzzle chatoyant consacré à un peuple disparu, peut-être tout simplement mythique, surgi tout armé ou presque de la tête d’un écrivain serbe, dont une mère accoucha en 1928 et que la Faux cueillit en 2009 : Milorad Pavic.

Comment lire Le Dictionnaire Khazar ? Devons-nous scrupuleusement tenter de suivre le « mode d’emploi » liminaire ou se jeter dans les flux narratifs, explicatifs et descriptifs « qui ont pour but de recréer un monde »… Il est en effet acrobatique de lire de front les trois colonnes, selon les trois confessions - chrétienne, islamique et hébraïque - présentant l’histoire et le portrait de la princesse Ateh, du souverain Kaghan, du « peuple belliqueux » Khazar et enfin la « polémique khazar », imprimées sur un fond grisé. Disposition que d’ailleurs ne présentait pas la première édition française[1].

La présence des sources selon les trois religions du Livre vient de ce que les Khazars, en passe d’être balayés par les Orthodoxes et les Musulmans au cours du VIIIème siècle, firent appel à trois dignitaires, un moine, un derviche et un rabbin, pour défendre leurs doctrines, et, par suite envisager la conversion du peuple entier. Ce qui permet à l’opus de Milorad Pavic d’offrir successivement un « Livre rouge », puis un « Livre vert », enfin un « Livre jaune », également alphabétiques, consacrés aux prosélytes des trois religions, nantis chacun d’une typographie différente : Didot, Archer, Avenir, sans compter l’Univers pour le paratexte, ce qui n’est pas sans intention de la part de l’éditeur, qui, en « Nouvel Attila », s’intéresse à ces anciens barbares des steppes, quoique pas si barbares.

De plus, un sous-texte, plus ou moins mythique, voire totalement farfelu, serait à découvrir dans le Lexicon cosri, publié par un certain Daubmannus en 1691, dont la page de titre est ici reconstituée. Mais, en 1692, l’Inquisition fit détruire les 500 exemplaires, « sauf l’exemplaire empoisonné et celui à la serrure d’argent qui l’accompagnait ». Ces derniers livres, sans négliger « l’exemplaire d’or », écrit dans les trois alphabets, grec, hébraïque et arabe, furent détruits, ou « condamné à ne pas être lu pendant huit cents ans »… Notre écrivain joue avec un réel brio de la thématique du livre interdit, maudit, empoisonné, comme le fit, dans son Nom de la rose[2], Umberto Eco, avec le deuxième livre de La Poétique d’Aristote sur la comédie et le rire[3].

Imaginez une princesse qui « portait, accroché à sa ceinture, le crâne de son amant », et « possédait sept visages ». Ateh entreprit, « sous la forme d’un cycle de poèmes », une encyclopédie khazar, qu’un « démon musulman » lui fit oublier. Selon une des trois sources juxtaposées, elle « n’a jamais réussi à mourir » ; selon une autre elle fut « tuée en même temps par les lettres du passé et celles de l’avenir »… Imaginez encore un chef militaire, Avram Brankovitch, qui apprend « d’un perroquet la langue khazare », et dont le double est un « kouros », qui contribue à la tâche de ses vieux jours : écrire « un glossaire, un abécédaire », qui est un double de celui que nous lisons.

Parmi les « chasseurs de rêves », l’un savait « apprivoiser les poisons dans les rêves d’autrui ». Cyrille, lui, fit « un alphabet aux lettres grillagées enfermant ainsi comme un oiseau cette langue insoumise ». Quant au peintre Sévast Nikon, qui ne fait « que feuilleter un dictionnaire de couleurs », ce sont ses icônes qui multiplient son talent. Rien d’impossible quand un œuf peut « sauver une journée d’un objet, par exemple d’un livre »… Entre la prolifération du surnaturel et des métaphores, un univers parallèle, à la fêlure de l’Histoire et du mythe, prolifère.

Quittons alors Cyrille et Méthode, le monde chrétien orthodoxe donc, pour, au « Livre vert », découvrir les prodiges fabulés de l’Islam, où l’on joue du luth, et dont les tenants affirment que les Khazars l’ont choisi en premier et en dernier. L’on se doute que la mauvaise fois inspire tous les chroniqueurs, de quelque religion qu’ils soient, comme Al Bekri, qui « écrivait avec ses dents qu’il enfonçait dans la carapace du crabe ou de la tortue ». Quant au poète Al Mazroubani, il était réputé pour avoir composé « un livre de poésie démoniaque ». Les trois cultes ont en effet leurs démons : Asmodée, Ahriman et Satan…

Restent les chroniques juives, parmi lesquelles le fameux Daubmannus, imprimeur de l’originel Dictionnaire khazar en 1691, se suicida en lisant dans l’encre empoisonnée. Halevi préfère, lui, étudier « l’allitération du nom de Dieu », puis écrire son Livre des arguments et des preuves pour la défense de la religion juive. Délégué juif à la polémique khazar, le rabbin Sangari Isaac affirmait que « toutes les langues, sauf celle de Dieu, seraient des langues de souffrances, des dictionnaires de douleurs ». Cependant, en tout cela, le merveilleux omniprésent est bien loin d’une controverse théologico-rationnelle. Il y a tout lieu de s’étonner lorsqu’une aristocrate de Raguse croise au XVIIème siècle rien moins que le comte Dracula ! Sans compter que les généalogies de la controverse khazare ressurgissent jusqu’au XX° siècle, quand un colloque est l’occasion d’un meurtre au Smith & Wesson.

L’on aurait dû s’en douter : chacune des confessions postule, ou plutôt affirme, qu’après la controverse mémorable les Khazars se sont convertis à son bénéfice. S’il fallait tirer une morale, ce serait celle de la forfanterie, de l’orgueil et de la vanité de toutes les religions…

 

 

Un tel objet littéraire non identifié, abécédaire de récits emboités et pandémonium de légendes, à la croisée du roman, de l’essai et de la mythographie, autorisant plusieurs modes de lectures, aléatoires ou programmées, n’est pas sans mériter de figurer parmi les « œuvres ouvertes », telles que les théorise Umberto Eco, en s’appuyant sur des compositions musicales de Karlheinz Stockhausen ou de Pierre Boulez. Il est alors permis de qualifier le livre de Pavic de postmoderne, dans la mesure où il défie le rationnel au moyen des prestiges douteux de la magie, où il réinvestit le passé avec les instruments de la critique textuelle, de l’intertextualité, de l’ironie et du ludique. Ce dont témoigne le livret associé, « Lexique des lecteurs du Dictionnaire Khazar », qui vous permet de choisir votre entrée, selon que vous êtes, entre autres, « bibliomane », « interprète des rêves », « qui s’en remet aux listes de best-sellers », ou « syndicaliste du déchiffrage »…

En fait, n’en déplaise à l’imaginaire de Milorad Pavic, le peuple Khazar a bien existé. Son royaume s’étendait au nord de la Mer Noire, de la Mer Caspienne, autant qu’autour du X° siècle, ce qu’atteste le livre d’une poignée d’historiens dirigés par Jacques Piatigorski et Jacques Sapir : L’Empire Khazar, VII-XI° siècle. L’énigme d’un peuple cavalier[4]. Reste la question de savoir quel choix religieux ces populations ont fait au moment d’abjurer le polythéisme, alors qu’elles ont fait barrage contre l’invasion islamique. Probablement ont-ils élu le Judaïsme, sans que grand-chose puisse en attester. Qui sait si les Ashkénazes sont leurs descendants, comme l’imagina Arthur Koestler[5] ? Les querelles d’érudits peuvent faire rage, dès lors que les sources font défaut, sinon de manière adjacente, grâce à des chroniqueurs byzantins ou islamiques d’une fiabilité discutable, les passions identitaires et religieuses s’exacerber alors que l’objet de la connaissance glisse entre les doigts comme le vent des steppes éternellement parcourues par ces désormais fameux et fumeux Khazars. Au point que d’autres romanciers, comme Marek Halter[6], se soient emparés de ces irrattrapables cavaliers. Qui doivent avant tout leur postérité légendaire et splendide au roman éminemment borgésien de Milorad Pavik.

Jouant sur les typographies, la mise en page, colonnes ou fac simile, les éditeurs du Nouvel Attila ont sans nulle équivoque réussi une belle et nécessaire réédition de cette traduction de Maria Bejanovska, dont on connait les talents, pour avoir traduit la Sorcière d’Andonovski[7]. Tout juste pourrait-on craindre pour la fragilité de la couverture à fenêtre et interroger le bien-fondé de la reliure à l’orientale, sans dos. Mais à un tel fringant cheval des steppes on ne regarde pas les dents…

En une narration « non linéaire », que l’ordre alphabétique induit à terminer différemment en fonction de la langue choisie par le traducteur, se rencontrent « versions masculine et féminines » (il faut alors consulter la page 235) : « la raison tient au fait qu’un homme vit le monde hors de son corps, alors que la femme porte l’univers en elle ». Nous laisserons à Milorad Pavic la responsabilité d’une telle dichotomie. À moins d’acquérir l’anglaise édition hermaphrodite. Qu’importe, le roman-jeu, l’encyclopédie khazares ainsi construite comme un dessin d’Escher, se glisse parmi des pages surnuméraires de l’encyclopédie universelle. Comme dans l’Encyclopaedia Britannica, existait et n’existait pas la possibilité stupéfiante d’une nouvelle de Jorge Luis Borges : « Tlon Uqbar orbis tertius[8] ».

 

Photo : T. Guinhut.

 

Livre-objet infiniment séduisant, à l’image de son sujet, cette Boîte à écriture, originairement publiée en 1999, déploie ses tiroirs, comme le cerveau de l’écrivain offre ses couloirs, ses salles et ses jardins au lecteur. Le bel objet bibliophilique semble disposer trois couvertures, successivement marron glacé, pêche et grisée, puis de cahiers orange et blanc, rose et vert, en autant de récits, sans oublier un encart dépliant vert, qui ne permettra pas de dévoiler le nom interdit, quoiqu’il soit coupable de la mort de Timothée. Le volume est soigné, plus encore qu’à l’habitude de l’éditeur, Le Nouvel Attila, après le passage duquel l’herbe littéraire repousse mieux que jamais. La maquette est signée Gabrielle Coze, qui habilla également Le Dictionnaire khazar ; ce qui lui permit de recevoir le grand prix de « La nuit du Livre 2016 ». Il est à craindre que l'éditeur ait ici oublié de citer ici son nom.

Une fois les yeux pris par la lecture, l’ouvrage s’ouvre sur une boîte marine, judicieusement agencée, dans un bois d’acajou et sertie de cuivre, aux serrures et casiers parfois secrets. Outre les parfums salés et de tabac qui en émanent, elle sert à classer des histoires.

D’abord celle des « quarante-huit cartes postales », jamais envoyées, qui content les amours d’une femme libre, gourmande d’un riche manteau de fourrure que son amant lui offre, peut-être au service d’un autre amant. Elle est experte en odeurs corporelles et parfums, et l’érotisme s’élève à fleur de peau, en une ébullition presque surréaliste, non sans faire penser à André-Pierre de Mandiargues. Labyrinthique comme celle des maris et des amants pris et jetés, cette escapade parisienne trouve à la librairie « Shakespeare and company » une petite annonce où un exemplaire masculin du Dictionnaire Khazar cherche un exemplaire féminin, en un clin d’œil complice à un autre opus de Milorad Pavic.

Avec « les petits compartiments noirs et blancs », la découverte de la boîte devient de plus en plus une ekphrasis, ce terme rhétorique désignant la description d’une œuvre d’art. L’on y trouve un sifflet « en forme de phallus [...] pour appeler l’esprit des morts ». Quant au « tiroir en bois de rose », sur papier adéquatement coloré, son secret révèle une boîte à musique aux sept mélodies, en une mise en abyme attendue. Celui en noyer contient un manuscrit, en réponse à la petite annonce, qui permet à deux étudiants d’étudier plus les mathématiques que l’amour. Il est question de « regard à briser les miroirs », d’un voyage de Paris à Salonique pour retrouver un amant qui n’en peut-être pas un, d’une « horloge d’amour » (plus loin décrite), d’union sexuelle à la lisière de la mythologie, de « décalculer » l’avenir. Laissons le lecteur découvrir la chute de cet étrange et beau récit…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À l’usage des gourmets, le « compartiment en soie verte » offre le journal de bord d’un bateau grec, avec les « mets qu’il avait goûtés en rêve ». Celui destiné aux objets précieux ne contient qu’une bande magnétique à la voix venue de la guerre de Bosnie : d’un soldat voulant oublier la langue serbe. Sa fuite, sa traversée de l’Italie, son retour à Paris, tout cela s’emboîte dans le précédent récit, comme tenon et mortaise. Timothée, « l’amant du taureau blanc », croise de nouveau l’existence de l’ingénieure Lili qui devient « Europe », alterne la guitare, les vêtements féminins et masculins, la froideur et l’amour. Alors que les tragédies amoureuses sont les légendes du passé, la maison de Timothée revit ses ombres et ses lumières, avec « l’histoire de la servante Selena », avec un duel entre sœurs…

Ainsi, en cet ouvrage onirique de plus en plus enivrant, se démultiplient les histoires, nourries d’échos et de leitmotivs, les appels poétiques, les secrets de la psyché, où la finesse intellectuelle, l’art des drames et de l’imaginaire s’allient à la fantaisie.

Les récits emboîtés, comme l’entend le titre, distribuent une constellation d’histoires d'amour qui progresse par tiroirs successifs et par zones géographiques, entre Salonique et Paris, la Serbie et Kotor, alors que les Balkans sont le pôle magnétique de l’ouvrage voyageur. Ce à quoi nous dispose notre auteur en son épigraphe : « Chaque fois que l'Europe tombe malade, elle cherche à soigner les Balkans ». Même si ne connaissons pas un traitre mot de serbe, l’on devine que la traductrice, Maria Bejanovska, n’a pas manqué de soigner la beauté du phrasé pavicquien…

 

Le Serbe Milorad Pavic, en quelque sorte docteur en érudition imaginaire, mériterait en France d’être mieux connu : il faudrait alors se souvenir de son roman de Héro et Léandre, ou de Léandre et Héro, selon que l’on lit une première partie jumelle de la seconde, qu’il faut aborder en retournant le volume, jusqu’à ce qu’elles se rejoignent au centre des pages : L’Envers du vent[9]. Ou son « roman-tarot », Le Dernier amour à Constantinople, qui attend encore sa traduction. Il est enfin résolument permis d’agréger les romans « boîte » et « dictionnaire » de Milorad Pavic à ce qu’Umberto Eco appelait « l’œuvre ouverte » : « Nous ne sommes plus devant des œuvres qui demandent à être repensées et revécues dans une direction structurale donnée, mais bien devant des œuvres ouvertes que l’interprète accomplit au moment même où il en accomplit la médiation ». Ce dernier étant ici le lecteur, l’on dira, conjointement avec l’auteur du Nom de la rose : « une forme est esthétiquement valable justement dans la mesure où elle peut être envisagée et comprise selon des perspectives multiples, où elle manifeste une grande variété d’aspects et de résonnances sans jamais cesser d’être elle-même[10] ».

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Milorad Pavic : le Dictionnaire khazar, Belfond, 1988.

[2] Umberto Eco : Le Nom de la rose, Grasset, 1982.

[4] Jacques Piatigorski et Jacques Sapir : L’Empire Khazar, VII-XI° siècle. L’énigme d’un peuple cavalier, Autrement, 2005.

[5] Arthur Koestler : La Treizième tribu, Tallandier, 2008.

[6] Marek Halter : Le Vent des Khazars, Robert Laffont, 2001.

[8] Jorge Luis Borges : Fictions, Gallimard, 1951, p 19-46.

[9] Milorad Pavic : L’Envers du vent, Belfond, 1996.  

[10] Umberto Eco : L’œuvre ouverte, Seuil, 1965, p 17.

 

Parador San Marcos, Leon, Castilla la vieja. Photo : T. Guinhut.

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14 avril 2021 3 14 /04 /avril /2021 09:22

 

Salon des collectionneurs, Poitiers, Vienne.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

À la recherche du Proust perdu :

 

du Mystérieux correspondant

 

aux soixante quinze feuillets.

 

 

 

Marcel Proust : Le Mystérieux Correspondant et autres nouvelles,

Editions de Fallois, 2019, 176 p, 18,50 € ; Folio, 2021, 208 p, 7,50 €.

 

Marcel Proust : Les Soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits,

Gallimard, 2021,  386 p, 21 €.

 

 

 

 

      Comme un parfum dont la rémanence interroge, la mystérieuse source de La Recherche reste à identifier. Est-elle dans l’éphémère bouillon génétique et biochimique de l’homme qui l’écrivit, dans le terreau culturel du Paris de la fin du XIX° siècle, dans les figures et les amours qui croisèrent la destinée de l’écrivain ? Sans résoudre définitivement bien sûr de telles problématiques inhérentes à toute création artistique, la publication d’un bouquet d’inédits vient à propos. Le jeune Marcel Proust (1871-1922) écrivit de tragiques bluettes qu’il ne daigna pas publier dans Les Plaisirs et les jours, à moins qu’elles fussent trop révélatrices : Le Mystérieux Correspondant et autres nouvelles, aujourd’hui révélées. Si elles ne sont qu’un jeu de gammes pianistique, cependant fort troublant, du futur orchestrateur de sa cathédrale romanesque, elles voisinent avec des documents afférents aux sources de ce qui faillit s’appeler Les Intermittences du cœur pour accéder à la dignité d’À la recherche du temps perdu. Mieux encore, l’apparition des Soixante-quinze feuillets, presque miraculeuse, est une marche essentielle pour comprendre comment va s’édifier la singularité d’une cathédrale romanesque en gestation.

 

      Comment est-ce possible ? Retrouver après plus d’un siècle des nouvelles d’un écrivain si convoité, si unanimement salué ! De plus souvent des inédits… Ces manuscrits brouillons (parfois ici photographiés), ces bribes encore mal raboutées, contemporains de l’élaboration des Plaisirs et les jours, recueil publié en 1896, viennent des archives de Bernard de Fallois, décédé en 2018, ce pourquoi elles peuvent aujourd’hui nous être livrées. Non sans peut-être un parfum de vieux scandale craint tant par l’auteur que par ses héritiers.

      Car l’intimité s’y dévoile au moyen d’une homosexualité transposée, néanmoins avouée. Certes rien d’obscène, mais un questionnement psychologique, une dimension morale affleurent sans cesse. Cette homosexualité induit une souffrance psychologique, voire le sentiment d’une malédiction sociale et biblique, ce dont le futur volume titré Sodome et Gomorrhe accuse la trace. L’on est ici bien loin du Corydon de Gide, dont l’objet est un dialogue philosophique sans fard sur ce sujet. Pourtant Les Plaisirs et les jours n’évite pas complètement l’objet du délit. Si Marcel Proust n’y a pas inclus ces pages, c’est que, bourgeons malhabiles, elles n’étaient pas tout à fait des fleurs.

      Publié en 1896, Les Plaisirs et les jours fut rien moins que préfacé par le célèbre Anatole France et accompagné de quatre pièces pour piano de Reynaldo Hahn. Les joies enfantines et les beautés de la nature y perdent leurs saveurs en passant par le dessèchement de la vie mondaine. Cet arasement de la sensibilité s’accompagne d’une délectation mélancolique qui brise le personnage de « Violante ou la mondanité », et condamne un dilettante dans « La mort de Baladassare Silvando, vicomte de Sylvanie ». La satire des plaisirs mondains, conspués pour leur vanité, s’efface devant des nouvelles plus nettement psychologiques, comme « Confession d’une jeune fille » et « La fin de la jalousie », où l’imagination amoureuse n’est pas sans danger mortel, ce en lien avec les thématiques abordées dans ce Mystérieux correspondant et autres nouvelles. Ces dernières rejoignent en quelque sorte, dans l’édition de la Pléiade, quatre petits « Textes non publiés par Proust », évoquant deux beaux jeunes hommes et deux jardins, répondant ainsi aux proses des « rêveries couleur du temps ».

 

      Nous sommes avant Jean Santeuil, qui se veut « l’essence de ma vie », premier jet et immense brouillon de La Recherche, qui se dote d’un narrateur externe au récit et conte la vie et les émois de son personnage à la troisième personne, et bien avant l’invention géniale d’un narrateur interne qui efface toutes (ou presque) les traces de Marcel, dans le cadre d’un roman autobiographique, d’initiation, psychologique, de société, soit un roman-somme.

      Les stratégies narratives de ces proses sont à chaque fois différentes, comme si l’écrivain encore en herbe s’essayait sur plusieurs cordes d’un instrument encore immature. Le statut du narrateur ici est varié, homme, femme, il dit parfois « je », comme celui qui raconte sa visite à « Pauline de S » bientôt mourante. Cependant le « souvenir » du capitaine qui nous offre en une nouvelle épistolaire le récit à la première personne de son émoi pour un brigadier, nanti « d’exquis yeux calmes », quoiqu’il reste dans l’ignorance de la nature de son penchant, peut être lu comme l’émanation d’une sorte d’alter ego de l’écrivain.

      C’est de la main d’un « mystérieux correspondant » que Françoise reçoit une lettre en forme de déclaration d’amour. Cependant l’intérêt se déplace vers son amie Christiane qui, possédée par un « douloureux secret », meurt d’une « maladie de langueur », en fait son amour passionné pour Françoise, sans que son confesseur lui accorde le droit de contenter son amie, ce qui pourtant est conseillé par le médecin, qui croit à un amour hétérosexuel. Le lecteur perspicace, et bouleversé, devine que ce « mystérieux correspondant » n’est autre que Christiane : qui d’autre en effet aurait pu laisser messages et réponses ? La transposition est une pudeur, mais aussi un exorcisme.

      Le désespoir amoureux trouve une consolation lorsque son allégorie, sous forme de « bel écureuil-chat blanc », apparait près d’un homme. Ce beau poème en prose, titré « La conscience de l’aimer », est une rare occurrence du fantastique dans l’œuvre de Proust, non loin du « Corbeau » d’Edgar Allan Poe. Une telle souffrance fait également partie du « Don des fées », outre la fatalité d’être « perpétuellement méconnu », et de ne pouvoir aller aux « Champs Elysées où tu joueras avec une petite fille », comme plus tard l’une des « jeunes filles en fleurs », Gilberte. Une fée supplémentaire le console : « la maladie a sa grâce dont tu jouiras profondément ». Ne devine-ton pas là cette capacité de perception du monde qui permettra la longue création d’une œuvre d’art…

      En effet, plus loin, nous espérons en la « Grâce ». Elle se déploie « Après la 8° symphonie de Beethoven » : « C’est l’âme vêtue de son, ou plutôt la migration de l’âme à travers les sons,  c’est la musique ». Les derniers quatuors du même, et les œuvres de Vinteuil, sonate et septuor, sauront plus tard amplifier cette réflexion.  

       « Aux Enfers » appartient au genre du dialogue des morts, là un peu scolaire, dans la tradition grecque et classique de Fénelon et de Fontenelle, qui ne saurait effacer la perspective de l’enfer chrétien. Mais n’en retrouve-t-on pas un écho, lorsqu’Albertine devra écrire une consolation de Sophocle à Racine à l’occasion de l’insuccès d’Athalie ?

      Ce n’est plus la charmante mélancolie fin de siècle des Plaisirs et les jours ; aussi Proust a bien eu conscience qu’il risquait de déséquilibrer le recueil en y intégrant ces nouvelles parfois mortuaires, parfois morcelées, dont l’écriture encore inassurée trahit le manuscrit en chantier, sans compter le parfum trop insistant des amours maudites.

Marcel Proust : À la Recherche du temps perdu,

illustré par Van Dongen, Gallimard, 1947.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Jean-Yves Tadié, maître d’œuvre de l’édition d’À la Recherche du temps perdu  en Pléiade, et perspicace auteur de Proust et le roman[1], pointe « l’intérêt littéraire bien faible » de ces nouvelles abandonnées en leur chantier, et de surcroit un auteur « mou et sentimental[2] ». Certes ce n’est que rétrospectivement que l’on peut se pencher avec un réel intérêt sur les gammes avortées de celui qui n’est pas un enfant prodige, comme le fut Rimbaud, mais qui dut atteindre la maturité pour déployer son génie. Cependant elles ne sont ni sans grâce, ni sans puissance séminale.

      Car en soi, malgré leur finesse, ces nouvelles n’auraient qu’un intérêt modeste, si elles ne contenaient pas in nucleo quelques-unes des intuitions de La Recherche. En n’abusant pas un instant de la critique biographique à la Sainte-Beuve, ni de la trop facile interprétation oraculaire, l’on préférera voir comment le romancier y prépare des filigranes qui veinent La Recherche ; où la transposition est encore plus vaste, puisque le narrateur, seul à ne pas être affecté par le virus, découvre peu à peu l’homosexualité de bien des personnages, de Charlus à Saint-Loup, sans oublier Albertine. La culpabilité au sens catholique du terme sera rejetée dans les limbes au profit d’une sorte de religion de l’art, même si l’on peut considérer que les figures luxurieuses de Charlus et de Saint-Loup s’exaspèrent en contrepoint de la Première guerre mondiale. De plus l’écoute consolatrice de la « 8° symphonie de Beethoven » préfigure le rôle dévolu aux œuvres de Vinteuil, « hymne national » de l’amour de Swann et Odette, comme le rôle de passeur de Botticelli qui auréole la perception du beau militaire aimé préfigure Swann aimant Odette la cocotte par l’entremise de l’art du peintre, seule réalité essentielle, lorsque « la vraie vie c’est la littérature ». Les moments emblématiques exploités par les nouvelles se multiplieront pour devenir un vaste roman d’apprentissage, depuis l’enfant qui attend le baiser de sa mère jusqu’à l’homme qui voit vieillir tous les protagonistes de son univers qu’il faudra d’urgence se résoudre à cristalliser en beauté dans Le Temps retrouvé de l’œuvre. Le microcosme social mondain dans lequel évoluent ces quelques personnages deviendra une véritable galaxie romanesque, incluant satire et vanité, médecins et militaires, écrivains, peintres et musiciens… Enfin le travail du capitaine repassant son souvenir peut être considéré comme un embryon de celui de la mémoire volontaire secourue par celle involontaire. Quoiqu’au rebours de tout cela, nous l’avons dit, il faille concéder que le narrateur que nous attendons est loin d’être ici conçu.

      Les motifs précoces proliférants, qui ne trouveront leur pleine expression que dans sa future somme romanesque, attestent que le jeune Proust est loin d’être un mondain superficiel, mais déjà un écrivain à part entière, qui joue avec presque sûreté des genres qu’il abandonnera cependant ensuite : le dialogue des morts, le récit à suspense ou fantastique. Seul le portrait psychologique est au travail. D’autant que la subtile et profonde phrase proustienne est déjà là par éclats : « Les méditations sur la vie et sur l’âme, les profondeurs d’émotion où nous nous sentons descendre au cœur même de notre être, la bonté, le pardon, la pitié, la charité, le repentir au premier plan, seuls réels ». Ou encore : « La face de nos âmes change aussi souvent que la face du ciel. Nos pauvres vies flottent désemparées entre les courants de la volupté où elles n’osent pas rester et le port de la vertu qu’elles n’ont pas la force d’attendre ».

 

Marcel Proust : À la Recherche du temps perdu,

illustré par Van Dongen, Gallimard, 1947.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      En fin de volume, Luc Fraisse nous offre quelques clefs afin d’accéder « Aux sources de la Recherche du temps perdu ». L’œuvre serait-elle moins grande avec les béquilles de ces éléments documentaires ? Certes non, mais s’interroger sur l’alchimie de la création n’a rien de vain. La géographie de Balbec, les « jeunes filles en fleurs[3] » ne sont pas nées ex nihilo.

      L’on sait maintenant que les essais du sociologue Gabriel Tarde, Les Lois de l’imitation et La Logique sociale (1890 et 1895) ont contribué à la conception de l’évolution du noyau Verdurin vers une influence considérable dans le Faubourg Saint-Germain, que celui de Joseph Baruzzi, La Volonté de la métamorphose (1909), qui montre que la création artistique est essentiellement un effort individuel et qui préfigure la proustienne mémoire involontaire ont été des leviers pour l’écrivain. Il n’en reste pas moins que la transmutation intellectuelle qui conduisit à l’ampleur romanesque n’appartient qu’à Proust.

      Les personnages trouvent aussi leurs sources. La reprise de passages de lettres à Reynaldo Hahn trouve sa pleine expression dans la jalousie de Swann à l’égard d’Odette. Gilberte était probablement un garçon aux Champs Elysées, et emprunte plus tard des traits au chauffeur de Proust, Agostinelli : elle révèle au narrateur l’étonnante proximité des côtés de chez Swann et de Combray, quand celui-là connaissait si bien les routes d’Illiers et de Cabourg, devenus Combray et Balbec. À Cabourg, ce furent des « jeunes gens en fleurs » qui donnèrent l’occasion d’esquisser une « ode » à des « golfeurs », dont un certain Marcel Plantevignes, qui, en 1966, publia un recueil de souvenirs sur l’écrivain. L’on n’en déduira évidemment pas que tous les personnages féminins ont une source masculine. L’on sait, par exemple, qu’il y a beaucoup de Madeleine Lemaire, peintre de roses, dans Madame Verdurin, de Marie Bénardaky dans Gilberte, que la bicyclette d’Albertine est celle de Marie Nordlinger, que la duchesse de Guermantes est un condensé des comtesse Greffulhe, de Chevigné, et caetera. Reste qu’au-delà du matériau autobiographique et social seul le moi profond de l’artiste anime la création : « un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices[4] », affirme l'auteur de La Recherche dans son Contre Sainte-Beuve. Seule la cristallisation dans la fiction donne leur pleine dimension, au-delà de modèles épars et partiels agrégés, aux personnages qui animent l’œuvre d’art.

      Présenté avec soin et sagacité par Luc Fraisse, ce mince recueil n’est en rien indigne d’être glissé auprès des volumes de la Pléiade sacralisant À la Recherche du temps perdu. Une intense mélancolie sans affèterie transporte ses textes injustement oubliés, ourdis qu’ils sont par les fils rouges de la mort, des amours impossibles et de l’homosexualité, qui chacun à leurs façons seront transcendés dans le fleuve romanesque à plusieurs bras, qui nous affirme que ni Proust, ni son art, ni nous-même, n’avons vécus en vain. Et même les dissertations du jeune Marcel, au lycée Condorcet, n’auront pas été écrites en vain : outre leur utilité formatrice, elles seront bientôt publiées avec diverses pages de jeunesse en compagnie d’un carnet de citations composé par maman Jeanne Proust. C’est en miroir de La Recherche que l’on peut lire également la Correspondance avec sa mère[5], dans laquelle cent-cinquante-neuf lettres, de 1897 à 1905, se croisent entre deux êtres qui s’aimaient d’amour tendre : elle aussi était bien inquiète de ce baiser retardé au début de Combray

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Baiser cependant soigneusement et longtemps préparé par l’écrivain. Car le voici parmi Les Soixante-quinze feuillets, exhumés là encore des « archives Fallois », cette fois-ci préfacés avec enthousiasme par Jean-Yves Tadié, quoique soigneusement édités par Nathalie Mauriac Dyer et nantis d’un impressionnant appareil critique. Le baiser de Combray est déjà fondateur, mais l’on ne sait pas encore de quoi, même s’il est déjà bellement développé : « et qu’enfin ce baiser précieux, unique, car on ne me laissait pas l’embrasser plusieurs fois, trouvant que c’était ridicule, je puisse bien en garder le souvenir entier, mieux la présence prolongée en mon esprit, de façon à pouvoir dans ma chambre, quand je commencerais à haleter de me sentir seul et séparé d’elle, en ouvrir le souvenir intact et gardé par mon intelligence à sa portée comme une hostie où je trouverais sa chair et son sang »…

Depuis l’impasse de Jean Santeuil, le futur maître du temps avait abandonné en 1899 le genre romanesque. C’est à la fin de 1908 et au début de 1909 qu’il rédige ces Soixante-quinze feuillets. Comme les blocs errants des soubassements préromans de sa future cathédrale gothique, sinon baroque, le compositeur en herbe de La Recherche ne sait pas encore où il s’engage, convoquant et pétrissant les matériaux bruts de l’autobiographie et de la chronique sociale. Car la grand-mère s’appelle toujours Adèle, sa mère Jeanne, lui-même Marcel et l’imaginaire et synthétique Balbec se cache sous un « C » qui est celui de Cabourg ; de plus la fameuse madeleine n’est qu’une inoffensive biscotte. Pas encore d’intrigue pour relier ces fragments dans une dimension romanesque, pas encore le phénomène dynamique et démiurgique de la mémoire involontaire, mais des brouillons thématiques et générateurs, tels « Une soirée à la campagne », « Séjour au bord de la mer », « Jeunes filles », « Noms nobles », « Venise » enfin. Si les lieux iconiques de l’opus proustien sont présents in nucleo, Combray, Balbec, Venise,  « Le côté de Villebon et le côté de Meséglise » n’ont pas encore revêtu la magie des noms, qui seront ceux de Swann et de Guermantes.

Parfaites briques de l’édifice à venir, elles ne sont cependant pas le moins du moins du monde ouvragées comme les pierres de Venise[6], pour reprendre le titre de John Ruskin que Marcel Proust goûtait fort et auquel il a consacré un article. Car ces feuillets ont indubitablement des phrases, mais pas encore la phrase, où à peine, par éclats soudains. Cette phrase proustienne soyeuse et enveloppante qui se déploie par métaphores filées et envolées vers les dimensions cosmiques du temps et de l’art, comparant par exemple les joues d’Albertine à des figures de Michel-Ange. Prenons par exemple le début de « Jeunes filles » : Un jour, comme deux oiseaux de mer marchant sur le sable et prêts à s’envoler, j’aperçus sur la plage deux fillettes, plus tout à fait des petites filles, pas encore des jeunes filles, dont l’aspect inconnu, l’aspect étrange pour moi, me les firent prendre pour des étrangères de passage et que je ne reverrai pas ». Retrouvons-les dans la seconde partie d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs : « presque encore à l’extrémité de la digne où elles faisaient mouvoir une tache singulière, je vis s’avancer cinq ou six fillettes, aussi différentes, par l’aspect et par les façons, de toutes les personnes auxquelles on était accoutumé à Balbec, qu’aurait pu l’être, débarquée on ne sait d’où, une bande de mouettes qui exécute à pas comptés sur la plage - les retardataires rattrapant les autres en voletant - une promenade dont le but semble aussi obscur aux baigneurs qu’elles ne paraissent pas voir , que clairement déterminée pour leur esprit d’oiseau ». L’on découvre ainsi combien le romancier a gagné non seulement en ampleur, mais en lissé poétique, en projection vers le sens indispensable de la beauté. Ces fillettes sont cependant un peu plus loin, comparées à « des statues exposées au soleil sur un rivage de la Grèce[7] ».

 

Nouvelles intimes, trop intimes, moments de confessions, tous ces feuillets jusque-là inédits ne métamorphosent pas le bonheur que nous avons à lire La Recherche. Encore englués dans la terre nourricière de l’autobiographie, sans prendre leur envol vers la puissance et la grâce romanesque, ils en sont cependant les émouvantes prémices, avec l’immense utilité de montrer comment un homme peut devenir l’artiste qui est enclos en lui, à condition de travailler longuement le marbre de la langue et de la vaste forme, comme Michel-Ange fit éclore du marbre brut la vie de ses statues. Songeons que Françoise, allait au marché choisir sa viande comme Michel-Ange choisissait ses marbres, et qu’elle opère, dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, une plus modeste, et pourtant signifiante transsubstantiation : « Le bœuf froid aux carottes fit son apparition, couché par le Michel-Ange de notre cuisine sur d'énormes cristaux de gelée pareils à des blocs de quartz transparent[8] ».

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Jean-Yves Tadié : Proust et le roman, Gallimard, 1971.

[2] Le Monde des livres, 18 octobre 2019.

[4] Marcel Proust : Correspondance avec sa mère, 10/18, 2019.

[5] Marcel Proust : Contre Sainte-Beuve, La Pléiade, Gallimard, 200, p 221-222.

[6] John Ruskin : Les Pierres de Venise, Hermann, 2005.

[7] Marcel Proust : À la recherche du temps perdu, t II, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, La Pléiade, 1988, p 146 et 148.

[8] Marcel Proust : À la recherche du temps perdu, t I, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, La Pléiade, 1988, p 449.

 

 

Marcel Proust : À la Recherche du temps perdu,

illustré par Van Dongen, Gallimard, 1947.

Photo : T. Guinhut

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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 17:18

 

Saint-Jean de Montierneuf, Poitiers, Vienne.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

L’Eglise est-elle contre la science ?

Entre Copernic, Giordano Bruno & Galilée.

Rémi Sentis, Jacques Arnould, Pietro Redondi.

 

 

Rémi Sentis : Aux origines des sciences modernes.

L'Eglise est-elle contre la science ?

Cerf, 2020, 271 p, 22 €.

 

Jacques Arnould : Giordano Bruno. Un génie martyr de l’Inquisition,

Albin Michel, 2021, 176 p, 19,90 €.

 

Pietro Redondi : Galilée hérétique,

traduit de l’italien par Monique Aymard, Gallimard, 1985, 456 p, 30 €.

 

 

 

Résolument fourbe, réactionnaire et arcboutée sur ses convictions millénaires, assassinant volontiers tout hérétique et censurant tout discours scientifique hétérodoxe, telle apparait l’Eglise au préjugé commun et à l’instigation d’un XIX° siècle furieusement laïcard. Cependant il est justice de réviser ces entendus pour examiner le rapport de cette institution millénaire face aux sciences, même si en furent victimes des esprits forts comme Galilée et Giordano Bruno. Ainsi Rémi Sentis se penche sur les Origines des sciences modernes pour affirmer l’idée selon laquelle ces dernières sont bien nées dans un creuset chrétien. Jacques Arnould examine le cas du philosophe Giordano Bruno que ses audaces conceptuelles menèrent au bûcher, alors que Galilée, sous la plume de Pietro Redondi, permet de démonter la légende selon laquelle il n’aurait été qu’une victime de l’obscurantisme. L’arbre brulé Bruno et celui en procès de Galilée ne doivent pas cacher la forêt de l’intérêt de l’Eglise pour les avancées de la science.

 

Résolument, un érudit plus que pertinent, Rémi Brague[1], soutient le projet de Rémi Sentis. Selon le philosophe, il s’agit rien moins que de souligner ici que la foi religieuse et la raison scientifique ne s’excluent pas : « loin d’être l’ennemi de la science, le christianisme en avait été l’origine, ou à tout le moins la condition de possibilité ». Même si c’est occulter l’Antiquité gréco-romaine, l’affaire est d’importance tant elle va à l’encontre d’une idée reçue. Car le dieu de la Genèse n’intime-t-il pas à Adam de nommer les créatures du jardin, en une démarche préscientifique…

Du XIV° au XVII° siècle, philosophes et scientifiques ne se distinguent guère, ils adhèrent à la « philosophia naturalis », comme le rappelle Rémi Sentis, en son Aux origines des sciences modernes, sous-titré L’Eglise est-elle contre la science ? De fait une langue commune, le latin, et la diffusion des imprimés les rapprochent dans toute l’Europe. Savants et autorités ecclésiales ont la même formation et appartiennent aux deux milieux, comme De Cues, Copernic, Mersenne, Gassendi. Mathématique et astronomie stimulent tous les esprits. Avec Paracelse et Vésale, tous ont « la conviction que la raison insufflée en l’homme par Dieu-Créateur peut accéder à la connaissance des lois qui régissent le monde créé ». De plus la théologie platonicienne et le néoplatonisme de Marsile Ficin offrent une correspondance entre l’harmonie des cieux et celle des nombres et de la géométrie. Ce dernier postulant déjà « le Soleil au milieu des planètes », dans sa Théologie Platonicienne de l’immortalité des âmes[2].

C’est grâce à la création des universités, au XIII° siècle, que naissent les ferments de la science moderne, alors que le monde arabe et la Chine, engoncés dans l’Islam pour l’un et dans le confucianisme pour l’autre n’en auront pas de longtemps l’équivalent. À Paris, Bologne, Oxford d’abord, puis en Italie, en France, en Allrmagne, l’effervescence universitaire a l’aval de la papauté. Les lois de la nature étant ordonnées par Dieu, le monde créé étant rationnel, il est du devoir de l’homme de les inventorier en assimilant la pensée grecque. Physique aristotélicienne et dogme chrétien se confrontent. Jusqu’à ce que, du XIV° et XV° siècle, la première doive céder le terrain aux observations astronomiques, via Nicolas de Cues (l’auteur de La Docte ignorance), Regiomontanus (champion de la trigonométrie et constructeur d’un observatoire astronomique). Sans omettre la théorie de l’impetus qui vise à expliquer les mouvements des corps physiques ; donc le mouvement infini et uniforme des astres.

Le XVI° siècle est quant lui celui d’une révolution scientifique, celle Des révolutions des orbes célestes[3] », ouvrage publié en 1543, donc de l’héliocentrisme de Copernic, qui ne suscite guère d’opposition du clergé catholique (sauf lors de l’affaire Galilée, mais aussi de Protestants virulents comme Melanchthon), tant la cosmographie de Ptolémée devenait complexe et inopérante, en terme de calendrier et de description du mouvement des planètes. Le système de Copernic se diffuse rapidement dans le monde des lettrés et des universités. Au-delà de l’alchimie qui rêvait de transmutation du plomb en or et de pierre philosophale, celle-ci effectue peu à peu sa transmutation en chimie avec Paracelse, mort en 1541. Le médecin est l’un des premiers à utiliser le laudanum contre les douleurs, travaille en grand connaisseur de la métallurgie et des alliages. Le chirurgien Vésale (mort en 1564) fait de ses dissections le lit de l’anatomie, alors que « contrairement à une légende répandue l’Eglise n’a jamais prohibé la pratique de la dissection » ; l’ère du Grec Galien était définitivement révolue. Si ces trois sommités, Copernic, Paracelse et Vésale, travaillent « à contre-courant », ils sont hommes de foi tant leur conviction de travailler de concert avec Dieu ne pouvait contrecarrer une Eglise attentive.

 

 

« L’apogée » du début du XVII siècle est celui de Galilée (1564-1642) et de Kepler (1571-1630). Avec eux, la mécanique et l’optique volent au secours de l’astronomie. La « stella nova » de 1604 frappe les esprits, et contredit l’immutabilité aristotélicienne du monde supra-lunaire. Galilée améliore une lunette grâce à laquelle une multitude des étoiles de la voie lactée est enfin observable.

Les améliorations techniques, en particulier le lien entre la balistique et l’artillerie, et les connaissances s’articulent, ne seraient ce que grâce aux mathématiques, d’ailleurs enseignées par les Jésuites qui, notons-le, étaient favorables à Kepler. Bientôt, la méthode expérimentale, initiée par Galilée, permettra un bond qualitatif surprenant. L’amélioration des instruments d’optique, dont les télescopes, permettent à ce dernier et à Kepler de décrire l’univers, alors que Kepler s’appuie sur Tycho Brahé qui émet l’hypothèse de la carrière elliptique des astres.

Les succès de Galilée, sur les taches solaires par exemple, lui valent l’admiration du pape Urbain VIII, mais aussi des jalousies, celles des Dominicains de Florence qui s’insurgent contre sa thèse selon laquelle « dans le domaine des phénomènes physiques, l’Ecriture sainte n’a pas de juridiction », l’accusant d’hérésie. En faisant la leçon aux Dominicains, partisans du géocentrisme, sur la concordance de l’Ecriture avec le système de Copernic, il s’attire leurs foudres. Au point qu’Urbain VIII se sente floué. A l’issue d’un procès disputé, Galilée, soumis à la résidence surveillée, doit se rétracter. Il faut admettre que souvent polémique et sarcastique il manquait de prudence et de souplesse. L’on obtient en 1616 une mise à l’index du De Revolutionibus de Copernic, bientôt réfutée en 1741, alors que Galilée est réhabilité pot mortem en 1737.

À partir de la culture de l’héliocentrisme de Copernic, « Galilée pourra unifier la mécanique terrestre et l’astronomie, dans laquelle Kepler pourra découvrir les lois empiriques sur les mouvements elliptiques des planètes [qui] permettront ensuite de formuler la loi de l’attraction universelle », qui sera l’œuvre de Newton en 1687.

Jusqu’en 1666, année de la création à Paris de l’Académie Royale des Sciences - et là s’arrête la fresque de notre historien - ce sont les voix de Descartes, Gassendi, Pascal, Boyle, van Helmont, souvent formés par les Jésuites, partisans de l’infini de l’univers, qui dominent la pensée, sans oublier Marin Mersenne, « plaque tournante de la correspondance scientifique » qui fit publier Galilée à Leyde, et dénie toute valeur à l’astrologie contraire au libre arbitre ; il écrivit de surcroit un monumental traité sur la musique : l’Harmonie universelle, paru en 1636. Peu à peu, il semble que l’atomisme devienne de moins en moins hérétique, en particulier grâce à Gassendi, partisan d’une « science des phénomènes » et par ailleurs chanoine. Pascal, Huygens et Fermat sont les fondateurs du calcul des probabilités moderne, quand van Helmont se détache de la théorie des quatre éléments d’Aristote pour fonder la chimie moderne.

Tous instaurent un dialogue fécond avec l’Eglise : « Nous ne suivrons pas la ligne prédominante de l’historiographie française actuelle, selon laquelle les sciences modernes trouvent leur origine dans un empirisme foncièrement séculier qui est hostile a priori à toute idée de vérité révélée », ainsi argue Rémi Senris. De facto, la foi en un Créateur qui soit la source de la nature est « un des facteurs fondamentaux de l’éclosion des sciences modernes ».

La progression de l’argumentation de Rémi Sentis est rigoureuse. Toujours basée sur les faits, sur une bibliographie généreuse, sa pensée claire et documentée avec soin progresse par étapes, par chapitres bien balisés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais, nous direz-vous, cet irénisme affiché entre la science et l’Eglise achoppe sur les cas de Giordano Bruno auquel Rémi Sentis fait à peine allusion, et de Galilée, bien plus célèbre.

Kepler qualifiait de « théories effrayantes », les allégations de Giordano Bruno selon lequel l’univers est infini et recèle une pluralité de mondes habités. Ce n’était pas seulement ce point qui heurtait l’église, mais son atomisme, et pire encore l’idée selon laquelle l’homme est au centre de l’univers et par conséquent que Dieu n’avait pu intervenir pour le placer au sommet de la Création. Il s’agit moins d’une controverse scientifique que métaphysique.

Brûlé sur le bûcher, Giordano Bruno (1548-1600) n’eut pas droit à l’indulgence qui affligea Galilée en 1633. L’on était plus regardant à l’encontre d’un provocateur qui fulminait en proclamant la liberté de pensée, tant religieuse que scientifique. Car non seulement il soutenait l’héliocentrisme de Copernic, mais il affirmait en son Banquet des cendres que Dieu avait créé un univers infini, sans centre de surcroit : « la masse de l’univers est infinie et il est vain de chercher le centre ou la circonférence du monde universel ». Mais aussi « les mondes sont autant d’animaux dotés d’intelligence[4] ». Et, pire encore, il prétendait invalider la Sainte Trinité, l’incarnation de Dieu en Christ, la virginité de Marie, jusqu’à la damnation éternelle. C’en était trop, l’Inquisition ne pouvait rater ce boutefeu, pourtant dominicain, qui eut l’inconséquence de jeter de l’huile sur son bûcher…

Reste qu’au-delà de la figure hautement sulfureuse de l’hérétique, un véritable philosophe déploie une œuvre considérable. Jacques Arnould, à la fois astrophysicien et ancien moine dominicain déplie en sa biographie la personnalité et les œuvres incendiaires de celui que l’on surnomma « Le Nolain », du nom de la ville de son enfance, près du volcan l’Etna, dans un livre alerte où le biographe s’identifie avec son modèle : Giordano Bruno. Un génie martyr de l’Inquisition. Il ne prétend pas à la posture de l’érudition, quoique précisément documenté, mais à celle qui accompagne une vie, une pensée, en croyant bienveillant autant qu’en scientifique qui écrivit des essais tels que Sous le voile du cosmos. Quand les scientifiques parlent de Dieu[5]. Aussi offre-t-il « un fraternel requiem » à l’auteur du sacrilège Banquet des cendres.

Trois étapes marquent la carrière de Giordano Bruno : il est d’abord le religieux napolitain studieux, ensuite le philosophe révolutionnaire, enfin le prisonnier de l’Inquisition qui défend en vain sa pensée jusqu’au bûcher romain, soit « l’homme blanc », puis « noir, enfin « nu ». Fort brillant, doté d’une mémoire époustouflante, ordonné prêtre, nommé lecteur de théologie, il se fit remarquer en maintenant que les hérétiques puissent être savants. Jeté dehors par son couvent, il erre de ville en bibliothèque, pour lire Erasme, traiter le Christ d’imposteur, se défroque, se fait un temps Protestant, donne des conférences de cosmologie à Toulouse, éblouit Henri III à Paris avec sa « science mnémotechnique », se fait espion à Londres, réfute la métaphysique aristotélicienne, devient professeur d’université à Wittenberg, goûte la mythologie et l’ésotérisme, revient à Venise pensant y trouver asile et réaliser sa réforme spirituelle et morale. Ce fut une erreur stratégique. Dénoncé par son hôte et chargé par lui des pires griefs, il est cueilli par l’Inquisition, écroué dans la prison du Saint-Office à Rome. Huit ans de geôle et de procès ne le guérirent pas de son intransigeance. L’on condamna plus le moine apostat que son œuvre philosophique ; ce avec le concours du même cardinal Bellarmin qui œuvra plus tard contre Galilée. Tout un roman abordé sans grandiloquence par Jacques Arnould qui ne contente pas de l’anecdote, car il s’agit là « d’un philosophe libre », qui se dit « académicien de nulle académie ».

Ses poèmes et dialogues philosophiques brillants et haut perchés comme De la cause, du principe et de l’un, son texte coruscant sur la magie[6], sa comédie satirique Le Chandelier, l’éloge de l’amour et de la connaissance en ses Fureurs héroïques, font de Giordano Bruno un astre étonnant, une constellation à lui seul, qui ne manquait de s’adresser des hommages dithyrambiques, car il a « outrepassé les limites du monde », ne consentant en rien à « entraver notre raison dans les sphères de cristal de l’antique cosmologie ». À la veille du bûcher, celui qui prétendait dans La Cabale du cheval pégaséen[7] que ce sont « les sots de ce monde qui ont fondé la religion », ne déclara-t-il pas qu’il « n’avait pas lieu de se repentir » ? C’est ce qui s’appelle, mourir pour ses convictions. En la matière, les juges n’ont respecté ni le « Tu ne tueras point » des dix commandements, ni le pardon christique. C’est avec humanité que Jacques Arnould conclue en le comparant à Moïse : « Puisse frère Giordano, cet homme de cendres et d’étoile, avoir connu la même grâce et être mort, selon son plus vif désir en embrassant l’infini, en embrassant son Dieu », quoiqu’il ne soit pas certain qu’il en eût un.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La lecture de l’essai profus de Pietro Redondi, Galilée hérétique, corrobore les dires de Rémi Sentis. La fameuse formule, « Et pourtant, elle tourne ! », soit autour du soleil, contribua pour beaucoup à la légende édifiante : l’Inquisition dominicaine fut aussi perfide qu’ignorante. De là à l’assimiler à toute l’Eglise, il y a une marge immense et condamnable. D’autant que, quoique tardivement, Jean Paul II réhabilita solennellement le héraut de l’héliocentrisme copernicien. En fait le reproche réel portait sur l’atomisme. Car venu d’Epicure et de La Nature des choses de Lucrèce, récemment redécouvert[8], ce concept fleurait un brin l’athéisme, puisque Lucrèce envisageait les dieux comme des êtres lointains ne se préoccupant guère de l’humanité, d’autant que le concept paraissait contraire à la transsubstantiation eucharistique. Urbain VIII le fit taquiner sur l’héliocentrisme en détournant les flèches de l’Inquisition, pour le sauver, en dépit de son côté irascible et trop piquant. Basé sur des recherches pointilleuses, jusqu’à de rares manuscrits, l’essai de Pietro Redondi déplie les rouages d’une controverse entre le tribunal du Saint-Office et les bibliothèques des savants, des lettrés de son temps. L’on louvoie entre informateurs et « malices exégétiques », entre « police théologique » et « défenses académiques », loin de tout simplisme manichéen. Le procès de Galilée fut surtout une « affaire de propagande », de façon à laisser accroire que l’Eglise ne se délitait pas et savait marquer son autorité, même de façon passablement inoffensive. Défendant une « culture fondée sur la controverse », notre essayiste fait œuvre pie. Après tout, même le plus sceptique peut imaginer que Dieu soit atomiste…

 

L’on a beau jeu de dénoncer l’intolérance de l’Eglise, bien moins souvent avérée qu’imaginée, quoique Galilée et Giordano Bruno en eussent trop souffert. Mais outre que d’autres religions se sont montrées continument et théocratiquement intolérantes, il y a peu dans l’Histoire de pouvoirs politiques qui fassent preuve à cet égard de pur modèle. Il suffit de songer à d’autres églises, celles du communisme, du nazisme, voire de l’écologisme contemporain en ses excommunications idéologiques, pour constater que, selon l’adage populaire, la poêle se moque du chaudron.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] Marcile Ficin : Théologie Platonicienne de l’immortalité des âmes, Les Belles lettres, 1970, t III, p 191.

[3] Nicolas Copernic : Des Révolutions des orbes célestes, Les Belle lettres, 2015.

[4] Giordano Bruno : Le Banquet des cendres, 2017, L’Eclat, p 29.

[5] Jacques Arnould : Sous le voile du cosmos. Quand les scientifiques parlent de Dieu, Albin Michel, 2015.

[6] Giordano Bruno : De la magie, Allia, 2020.

[7] Giordano Bruno : Œuvres complètes VI, Les Belles lettres, 1994, p 34.

[8] Voir : Le Pogge, découvreur de Lucrèce : facéties et autres satires morales et humanistes

 

Musée Bernard d'Agesci, Niort, Deux-Sèvres. Photo : T. Guinhut.

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3 avril 2021 6 03 /04 /avril /2021 14:29

 

Monasterio de  San Millan de la Cogolla, La Rioja. Photo T. Guinhut.

 

 

 

 

De l’Histoire de l’écriture à l’Histoire du livre.

Sylvia Ferrara, Yann Sordet & Neil Gaiman.

 

 

Silvia Ferrara : La Fabuleuse Histoire de l’invention de l’écriture,

traduit de l’italien par Jacques Dalarun, Seuil, 2021, 320 p, 22 €.

 

Yann Sordet : Histoire du livre et de l’édition, Albin Michel, 2021, 800 p, 32 €.

 

Neil Gaiman : L’Art compte, Au Diable vauvert, 2020,

traduit de l’anglais (Royaume Uni) par Patrick Marcel, 120 p, 15 €.

 

 

 

Tablettes d’argiles entassées ou brisées dans les sables, les bibliothèques cunéiformes nous ont révélé des catalogues des arbres et des minéraux, des traités médicaux ou destinés à l’exorciste, déjà des encyclopédies, jusqu’au Catalogue d’ouvrages de la bibliothèque du roi Assurbanipal[1]. Imaginée à la fin du IV° millénaire avant notre ère, l’écriture connut après la Mésopotamie maints avatars, égyptien, phénicien, grec et latin, pour être fixée sur des papyrus et circuler aisément. L’on sait qu’il fallut attendre Gutenberg, en 1454, pour que l’imprimerie commençe de répande son papier encré au service des grandes œuvres de l’humanité. Il apparait, au travers des essais de Silvia Ferrara et de Yann Sordet, qu’écrire, confectionner et éditer des livres sont des étapes du savoir qui ont demandé des siècles et des siècles de constance et d’invention. Alors que le livresque passé est ainsi à notre service, le futur, nous rappelle Neil Gaiman, dépend de nos bibliothèques.

 

En se livrant à une enquête érudite qui ne dédaigne pas la saine vulgarisation, Silvia Ferrara nous permet de voyager, tant dans le temps que dans l’espace, avec La Fabuleuse Histoire de l’invention de l’écriture. Car quelque part auprès du jardin d’Eden mésopotamien ainsi que du fleuve nilotique, naissent aux alentours de l’an trois mille avant notre ère deux versions concurrentes, et qui cependant s’ignorent, de l’écriture : les cunéiformes et les hiéroglyphes. Mais au-delà de ces berceaux classiques, il faut aller explorer d’autres continents pour rencontrer les foyers chinois et mexicains, décrypter les graphies encore indéchiffrées de Chypre, de Crète et de l’Île de Pâques, témoignant de l’universalité de l’entreprise, malgré des formes dissemblables, figuratives, syllabiques ou alphabétiques. Ou encore les « quipus » incas, qui sont des cordelettes à nœuds, voire le syllabaire amérindien des Cherokee créé au XIX° siècle par un seul homme nommé Sequoyah. Icones, symboles, signes servent d’abord à « sceller des transactions », avant de composer de la poésie. Mais l’alphabet est « un système sophistiqué et supérieurement intelligent comme la philosophie et la démocratie ».

Loin de se contenter de ces écritures qui marquèrent la charnière entre préhistoire et Histoire, Silvia Ferrara s’intéresse de manière aussi bienvenue qu’originale à de curieux avatars, ces créateurs d’indéchiffrables qui ne cessent de jouer avec la perplexité d’un lecteur déçu et cependant fasciné : les médiévales « litterae ignotae » d’Hildegarde de Bingen, le Manuscrit Voynich, fleuri de plantes et de femmes nues au XV° siècle, et plus près de nous le Codex seraphinianus[2], la stupéfiante encyclopédie d’un monde impossible fantastiquement illustrée et aux élégants gribouillis.

Professeure de philologie mycénienne à l’Université de Bologne, Silvia Ferrara captive son lecteur au moyen d’un bel ouvrage un brin ludique, rigoureusement documenté, illustré, et d’une enquête aux révélations palpitantes : n’y a-t-il pas en cette aventure le plus grand bouleversement de l’humanité, tant il est à l’origine de son développement et de sa mémoire…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il faut à cette écriture trouver la pérennité du livre, qui n’allait pas de soi, traverser des étapes préparatoires avant de trouver l’assomption que nous connaissons en nos librairies et nos rayons chargés de chefs d’œuvres et autres peccadilles lettrées. Yann Sordet, directeur de la Bibliothèque Mazarine, ne pouvait faire l’impasse, quoique bien plus brièvement que Silvia Ferrara, sur l’invention de l’écriture, avant de bondir en un prodigieux fleuve de succulente érudition, son Histoire du livre et de l’édition, jusqu’à la révolution numérique, celle qui donne un nouveau souffle au livre, à moins qu’elle ne l’essouffle.

Du volumen, ce rouleau antique de papyrus muni d’une étiquette (index ou titulus) dont le plus ancien vient du IV siècle avant notre ère avec un poème orphique, nous passons au codex de l’ère chrétienne, cependant attesté dès l’an 90 avec les Epigrammes du poète latin Martial). Entre temps la Renaissance carolingienne impose l’écriture ronde, que l’appelle « caroline ». Venue de Chine, la fabrication du papier s’impose au XIII° siècle en Europe. La typographie prend son essor avec la Renaissance humaniste, alors que l’invention des périodiques a lieu au XVII° siècle, avant les journaux que nous pratiquons encore. De manière concomittante, la librairie s’engage résolument dans la société de consommation culturelle. Jusqu’à son avatar numérisé, rien n’entrave la dimension symbolique du livre, qui fait vivre tant bien que mal l’auteur, l’éditeur et le libraire, enfin touche le modeste lecteur aussi bien que le collectionneur et le bibliothécaire.

Depuis la plus haute antiquité l’écriture comptable, à l’aide de jetons, bullae, et tablettes d’argile, croise l’écriture divinatoire : pattes d’oiseaux, écailles et omoplates gravées. Bientôt la forme du signe se dirige vers l’abstraction linguistique et l’intention calligraphique. La période médiévale est celles des scriptoria (VIe-VIIIe siècle) quand les savoirs se polarisent entre sacré et profane. Il faut en la Constantinople chrétienne confronter le texte avec l’iconoclasme. Du XII° au XV° siècle vient l’ère des librarii, où glose et index enrichissent le livre, surtout destiné au salut du croyant, non sans opérer des changements cruciaux : séparation des mots et des vers, des chapitres, apparition de l’image. À l’ère triomphante du gothique, l’on note la musique, l’on voit l’émergence de nouveaux professionnels, des commanditaires, fournisseurs, libraires et clientèle, en particulier au travers du livre d’heures : cette production de luxe et livre ordinaire à l’usage des laïcs. Aussi l’on saura tout des encres et des enluminures, du papier et de la reliure, des bibliothèques médiévales où de lourds volumes sont parfois enchaînés.

Il y eut des précédents extrême-orientaux à l’invention de Gutenberg, gravure sur bois et livrets xylographiques par exemple. Cependant, très vite, l’imprimerie devient européenne dès la fin du XV° siècle, avec plus de  sept millions d’exemplaires incunables produits. L’on rencontre des humanistes imprimeurs, comme Alde Manuce[3] ou Josse Bade. Une nouvelle économie use déjà de prospectus et spécimens, de foires et catalogues, soit des outils de marchandisation. Evidemment le livre ne peut échapper au pouvoir politique. Outil de prestige, de législation, il se voit également soumis à la censure, d’autant que la Réforme protestante pèse de tout son poids, relevant le « défi de la traduction ». Via le « privilège du Roi », le contrôle de l’édition est un enjeu crucial, entre pouvoirs spirituels, séculiers et corporatifs, comme lorsque la mise à l’index permet d’interdire et d’excommunier, voire de livrer au feu[4].

Peu à peu l’identité visuelle du livre se vêt de page de titre, de marges, de formats divers, de créativité typographique et de singularités de mise en page. L’art de la lettre voit le triomphe du romain et l’expérience de l’italique, quand le livre scientifique se pare d’une « imagerie », qu’il s’agisse de médecine, de botanique et de sciences naturelles, de géographie ou d’astronomie

La librairie de l’âge classique n’échappe ni à la « police du livre », ni à la contrefaçon. Alors naissent la presse, la gazette, le « livre missionnaire », la pédagogie jésuite par le livre, la populaire Bibliothèque bleue et les almanachs. Avant que les péripéties éditoriales des Lumières défraient la chronique, au travers de l’Encyclopédie, entre 1752 et 1772, De l’esprit d’Helvétius, notoirement athée, en 1758, ou l’Emile de Rousseau en 1762. La question de la liberté de la presse devient urgente, ainsi que celle de la reconnaissance de l’auteur et du statut des œuvres, tels que les défend Beaumarchais.

 

Manuscrit Voynich, XV° siècle, fac simile Hadès, 2013.

Patrice de la Tour du Pin : Une Somme de poésie,

cartonnage Paul Bonet, Gallimard, 1946.

Photo T. Guinhut.

 

 

Yann Sordet s’interroge : « l’édition française à travers Révolution, Empire et Restauration : césure ou transition ? » La liberté d’imprimer fut brièvement totale avant le « code impérial de la librairie » et le système du brevet (1810). Un nouveau monde industriel, les mutations du papier, la dynamique des inventions, la mécanisation croissante de l’impression et de la composition, presse rotative et fin du caractère mobile font du XIX° siècle une explosion technique, mais aussi des consommations ; bientôt assises sur « le règne de l’image », de la lithographie, le renouveau de la gravure sur bois, puis la photographie qui vient bouleverser la presse. Le droit d’auteur se voit balisé par la convention de Berne (1886), et dans le cas des États-Unis par l’International Copyright Act (1891), non sans que la censure s’éclipse si facilement devant une liberté de la presse durement conquise. C’est aussi le siècle de la massification de l’alphabétisation.

La naissance des « maisons d’édition » jouxte l’apparition des grands entrepreneurs de l’imprimerie, ce qui entraîne parmi les métiers du livre et les organisations professionnelles l’irruption du syndicalisme ouvrier. Les libraires, bouquinistes et relieurs prolifèrent, quand la presse de masse invente le feuilleton, quand l’édition voit poindre la « révolution Charpentier » et les « livraisons et romans à quatre sous », puis les guides de voyage, comme le fameux « Baedeker ». Chez les Anglo-saxons, ce sont des « Penny bloods » et des « Pulp Magazines ». L’Instruction publique entraîne son lot de manuels, revues, dictionnaires et matériaux pédagogiques, sans compter la survenue de la littérature jeunesse, comme celle de la Comtesse de Ségur.

Quant au XX° siècle, il est le père d’une « production en voie de dématérialisation », au travers de la fin du plomb, via l’offset, la photocomposition et l’informatisation des procédés, jusqu’à la micro-informatique et l’auto-édition. Or le livre d’artiste et la reliure sont résiduels à l’âge des smartphones, quand mondialisation et flux de traductions échangent leurs pouvoirs dans des oligopoles de l’édition, comme « Galliflagrasseuil », manœuvrant les prix littéraires, sans totalement obérer le renouvellement des « indépendants et francs-tireurs » ; à moins de devoir annoncer la fin des éditeurs.

Outre la révolution de Gutenberg, celle de la culture de masse au XIX°, puis notre internetisation, des phénomènes et moments phares sont ici mis en relief : les titres à succès (long-sellers) comme L’Astrée d’Honoré d’Urfé ou L’Imitation de Jésus Christ de Thomas A Kempis dès le XVII° siècle, l’immensité de la production hollandaise aux XVII° et XVIII° siècles, l’Aréopagitica de John Milton, qui fut le premier et fort éloquent manifeste pour la liberté de la presse en 1644, la circulation des livres clandestins et libertins au XVIII° siècle, parmi bien d’autres exemples excitants et pertinents…

Il s’agit bien avec Yann Sordet de renouveler la recherche en considérant « l’archéologie de l’objet » et « la fabrication typographique ». Le volume manuscrit ou imprimé est marchandise et « ferment » de civilisation. En outre, du parchemin enluminé monastique à la démocratisation du poche, les formes qu’il emprunte sont également significatives des systèmes de pensée. Ce pourquoi, fidèle à sa démarche, il s’interroge en fin de volume sur les nécessités du droit d’auteur et celle de l’« open access », dans la tradition de Condorcet, pour qui, en 1777, « les privilèges de la propriété littéraire [sont] une gêne imposée à la liberté, une restriction mise aux droits des autres citoyens » ; au risque de léser l’auteur et de décourager son long travail…

 

 

Non seulement Directeur de la bibliothèque Mazarine, à Paris, mais aussi rédacteur en chef de la revue Histoire et civilisation du livre, Yann Sordet fait œuvre à la fois synthétique et sommitale, déroulant une poignée de millénaires d’innovations. Agrémenté de deux cahiers d’illustrations en couleurs, d’une bibliographie pointilleuse, de notes et d’un index généreux, l’ouvrage est à la fois un voyage temporel qui ne lâche pas son lecteur, un voyage géographique et technologique, une alliance du savoir et de l’esthétique, tant l’édition peut offrir au bibliophile l’alliance du savoir, du déploiement de l’imagination et celle de l’esthétique de l’objet livre. Quoiqu’à cet égard il faille regretter que l’éditeur de ce délicieux pavé, de cette forêt presque entièrement blanche et noire n’ait pas consenti à le relier avec des couvertures toilées, à l’instar de ses volumes précédents, intitulés Lieux de savoir[5]

Sans nul doute, nous devons partager les éloges de Robert Darnton[6] en sa postface, louant la clarté « sans pédanterie » de cette somme érudite. Il vante également la table des matières détaillée, où l’on peut puiser de manière ponctuelle si l’on ne peut, hélas, se confier au flux d’une lecture continue. Il remarque « l’accélération progressives des révolutions », des plus anciennes écritures aux réseaux sociaux d’Internet où la lecture va des âneries communes  aux pourquoi pas plus grands chefs-d’œuvre de la poésie ; ce qu’il juge plus important que « la révolution gutenbergienne ». Devant la marée du tout numérique, il constate avec soulagement une récente stagnation du livre sur écran et le retour en grâce l’imprimé : « Le codex est mort, vive le codex ! »

Notre essayiste aimé, Yann Sordet, pour le nommer encore, offre un précieux bagage historique et encyclopédique. Avec une rare clarté et un enthousiasme raisonné pour son sujet, il initie son lecteur à un monde enchanté, cependant sans cesse fait de main d’homme, au cours des millénaires. Il reste à imaginer un second tome pour le futur du livre et de l’édition, qui serait de l’ordre de la science-fiction, et qui, venu de l’an 5000 tomberait entre nos mains éblouies, peut-être inquiètes, tant on y aurait brûlé les livres, comme le font les pompiers de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury[7], sinon comme la sélection trop drastique de L’An 2440 de Louis-Baptiste Mercier[8], où les intelligences totalitaires les auraient effacés ; à moins que l’imagination humaine ne sorte vainqueur en créant des volumes inouïs. Car le livre reste un gage salvateur, à l’abri et en dépit d’un législateur attentif, voire enclin à une censure que les totalitarismes, politiques, religieux et groupusculaires aiment à pratiquer dans une guerre continue contre l’imaginaire et le savoir. Comme nous le rappelle Yan Sordet, le socle de la mémoire livresque joue sur l’étymologie du mot livre venu de liber en latin, qui est une écorce appelant l’écriture manuscrite, en appelant son corollaire, la liberté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Car les bibliothèques « sont une affaire de liberté » affirme avec un aplomb nécessaire, dans L’Art compte, l’écrivain américain d’aujourd’hui, Neil Gaiman, spécialiste de romans fantastiques fort réussis, comme Le Dogue noir[9]. De plus il ne manque pas de nous prévenir : « notre futur dépend des bibliothèques, de la lecture et de l’imagination ». Ne dit-on pas que les cadres et ingénieurs de nouvelles technologies américains ont été des lecteurs adolescents de science-fiction ? A contrario il y a une forte corrélation « entre les enfants de dix et onze ans qui ne savaient pas lire » et « le nombre des détenus » dans les prisons du futur. Outre sa qualité de « drogue d’appel vers la lecture », la fiction « développe l’empathie ». Aussi fermer une bibliothèque « pour gagner de l’argent », c’est « voler l’avenir pour payer le présent ». Si nos jeunes gens lisent moins, ils auront moins de mots, moins d’intrigues, moins d’idées et d’ouverture vers autrui pour dire et construire le monde, pour le défendre contre les tyrannies. Or « les livres sont notre façon de communiquer avec les morts. Notre façon d’apprendre des leçons de ceux qui ne sont plus avec nous, la façon dont l’humanité elle-même s’est édifiée, a progressé, a rendu le savoir graduellement plus important ».

Né en 1960 en Angleterre, Neil Gaiman a écrit une trentaine de romans et bandes dessinées, dont Stardust, Coraline et La Mythologie Viking. Sa série de bande dessinée Sandman est un classique du roman graphique. American Gods fait s’affronter d’anciens dieux devenus superhéros de comics et les nouveaux dieux barbares du consumérisme et des technologies exponentielles. Quant à ce mince volume revigorant intitulé L’Art compte, illustré au trait et avec humour par Chris Ridell, il s’achève par un « Créez de l’art ! » et commence par un « Credo » : « Je crois qu’on peut opposer ses idées à d’autres qui déplaisent. Qu’on devrait être libre de discuter. D’expliquer, de clarifier, de débattre, de scandaliser, d’insulter, de fulminer, de moquer, de chanter, de dramatiser, de nier ». Voilà qui est aussi clair qu’indispensable face aux fanatiques au cerveau carbonisé par un seul livre, politiquement sacré et farci d’objurgation génocidaires, qu’il soit meinkampfesque, léninoïde ou coranesque. Lire Silvia Ferrara, Yan Sordet et Neil Gaiman nous propulse vers la possibilité de la Torah, vers Tite-Live et Shakespeare[10],  Flaubert et Ayn Rand[11], Emily Dickinson[12] et Georg-Friedrich Hayek, par une concaténation qui est celle d’un monde ouvert à l’imagination, à la création, au pluralisme des idées contradictoires, à la prospérité intellectuelle ; à la dignité libérale enfin.

Et s’il était besoin de prouver que Neil Gaiman tient à sa liberté conceptuelle, allons apprécier à sa juste valeur un texte, illustré avec grâce par P. Craig Russell, un apologue sur le mal angélique, bien avant la naissance d’Adam, d’Eve : Le Premier meurtre[13], qui n’est pas celui de Caïn. Ecrit sous la forme d’une pièce radiophonique, d’abord intitulée Murder mysteries, le récit est au ciel, raconté par une sorte de sans domicile fixe qui prétend être un ange déchu. Car les anges aux ailes immenses peuvent être amants, jaloux, voire meurtriers. Il y aurait donc au royaume de Dieu, une naissance du mal[14], une essentialité du mal, trop humaine, et cependant livresque…

Thierry Guinhut

La partie sur Ferrara a été publiée dans Le Matricule des anges, février 2021

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Tous les savoirs du monde, Bibliothèque Nationale de France, Flammarion, 1996, p 40.

[2] Luigi Serafini : Codex seraphinianus, Rizzoli, 2013.

[5] Lieux de savoir I & II, Albin Michel, 2007 & 2011.

[7] Ray Bradbury : Fahrenheit 451, Folio, 2000.

[8] Louis-Sébastien Mercier : L’An 2440, France Adel, 1977.

[9] Neil Gaiman : Le Dogue noir, Au Diable vauvert, 2018.

[13] Neil Gaiman & P. Craig Russell : Le Premier meurtre, Delcourt, 2016.

[14] Voir : De l'origine et de la rédemption du mal 

 

Stiftsbibliothek, St Gallen, Schweiz. Photo T. Guinhut.

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27 mars 2021 6 27 /03 /mars /2021 13:10

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Knut Hamsun,

ou la Faim de romantisme et de nazisme.

Avec le concours de Martin Ernstsen & d’Ingar Sletten Kolloen.

 

 

Knut Hamsun : La Faim, traduit du norvégien par Georges Sautreau,

Le Livre de poche, 1989, 288 p, 6,90 €.

 

Knut Hamsun & Martin Ernstsen : Faim, Actes Sud, 2020, 222 p, 26,50 €.

 

Ingar Sletten Kolloen : Knut Hamsun, rêveur et conquérant,

traduit du norvégien par Eric Eydoux, Gaïa éditeur, 2010, 766 p, 28 €.

 

 

 

Malheureux rêveur, le jeune Knut Hamsun, affligé par une pauvreté infamante, eut faim, très faim. De pain, mais aussi de romantisme, ce qui lui permit de rédiger de beaux romans réalistes et poétiques où les paysages de Norvège et les jeunes gens en quête d’amour réalisent une initiation pas toujours satisfaisante. Révélé en 1890 par La Faim, roman autobiographique d’un jeune homme aux aspirations d’écrivain tourmentées confronté à de terribles difficultés pécuniaires, le Norvégien Knut Hamsun (1859-1952) est un véritable démiurge. A travers quelques dizaines d’ouvrages, romanesques, mais aussi théâtraux et poétiques, c’est un créateur d’univers, aux personnages fouillés, attachants ou désespérants, le chantre d’une littérature psychologique aux histoires d’amours passionnées entre jeunes rêveurs et filles de bourgeois commerçants… Grâce à une écriture évocatrice et émouvante il dépeint la société norvégienne de son temps, entre ruralité traditionnelle et révolution industrielle. Son succès et son éthique d’écrivain ne lui assurèrent cependant pas une carrière indigne de tout reproche. Pourquoi un si grand romancier est-il devenu pronazi ? Sa biographe Ingar Sletten Kolloen, dans Knut Hamsun, rêveur et conquérant, balise avec soin cette dérive intellectuelle.

 

Roman autobiographique terriblement réaliste, La Faim, publié en 1892, est loin d’être un navet. Le jeune narrateur-personnage est un modeste homme de lettres désargenté, errant parmi les froides rues de Christiana, l’actuelle Oslo. Alors que rares sont ses articles acceptés par les journaux locaux pour quelques couronnes, il n’a plus qu’une obsession, recueillir quelques piécettes qui le nourriront afin d’imaginer survivre de jour en jour. Jeté hors de sa pension misérable, « pareille à un lugubre cercueil disjoint », il fantasme « la faim au ventre » devant les vitrines des boulangers comme devant le charme de femmes qui seraient ses salvatrices. La solitude urbaine le nargue, les gens le repoussent, la société parée de vertus protestantes dément ses principes. En une descente aux enfers graduelle, non seulement la faim affaiblit son corps étique, mais elle érode ses pensées, jusqu’au délire, mêlant souvenirs, espérances, désespoir, colère et apathie, à la lisière du fantastique et de l’illumination.

Au-delà de la réalité autobiographique, cet ouvrage révèle une dimension anthropologique et clinique, grâce à l’acuité de la description d'un état physiologique et psychologique qui va s’altérant. Les idées paraissent d’abord plus claires, permettant à l’inspiration de jaillir au service de nouvelles pages, le corps semble plus léger, avant que l’épuisement vide le crâne du malheureux. Il culpabilise, s’en remet au Dieu qui l’a créé, dort dans les bois, dans un atelier de tôlerie désaffecté, sur un banc et y compris sous la pluie, voire en cellule, en tant que sans-logis ramassé par la police. Il occupe ses mâchoires comme il peut : « Mâcher des copeaux ne servirait plus à rien ; mes mâchoires étaient lasses de ce travail stérile et je les laissai en repos. [...] Au surplus, un bout d'écorce d'orange déjà brunie que j'avais trouvé par terre et m'étais aussitôt mis à ronger m'avait donné la nausée ». Pire, lorsqu'il peut enfin dévorer un bifteck, son estomac le trahit et il vomit. Comme une bête, il ronge un os qu’il prétend demander à un boucher pour son chien. Incroyablement, au cœur d’une existence aussi misérable, apparait une romance avec une jeune fille au cours de laquelle, il peut se laisser rêver d’être aimé ; romance cependant avortée à cause de son instabilité.

En cette tranche de sociologie sans guère de tranche de viande ni de pain, en ce récit un brin naturaliste, la dépersonnalisation du narrateur a quelque chose de kafkaïen, surtout si l’on pense à la nouvelle « L’artiste de la faim » de l’auteur du Procès. Dans un perspective sociale, il ne va pas sans une certaine empathie implicite à l’égard des miséreux et autres sans domiciles fixes. Enfin l’anti-héros n’aura que l’engagement sur un bateau trois-mâts en tant qu’homme à tout faire pour survivre, puis s’installer en prolétaire aux Etats-Unis, avant de revenir en Europe, à Paris, puis en Norvège, où la publication de ce roman lui permit non seulement de manger plus qu’à sa faim, mais d’engager une prolifique carrière littéraire. Un peu à la manière de son contemporain américain Jack London. La mosaïque d’une conscience altérée permet cependant à ce roman frappant d’associer à la mise à nu d’une société les processus tortueux de la créativité en une esthétique déjà fort moderne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le roman devient Faim en perdant son article et la plupart de son discours, comme désossé, et en devenant bande dessinée avec Martin Ernstsen, un Suédois né en 1982. C’est bien le problème éternel d’une telle adaptation, quoique le dessinateur y mette un talent bienvenu, en jouant sur les gris et les noirs, pathétiques, les tremblements du personnage, mais aussi les rouges intensément contrastés. Dans toute cette grisaille aux intestins serrés, « le palais d’Ylajali » rêvé par le pathétique héros se cristallise en une vison aux couleurs féériques où le rêve amoureux s’entoure de rose. Mais le plus souvent son corps se métamorphose, se désagrège, devient une limace chapeautée.

Cet album, fort réussi, insiste avec talent sur les délires hallucinatoires du protagoniste que son estomac, et par voie de conséquence sa psyché, ne laissent pas en paix. Il peut donner envie, outre de prendre un solide goûter, et, ce serait judicieux, d’aller vers l’accomplissement de la lecture, soit le roman lui-même. À moins de penser, et ce serait désastreux, que l’adaptation en bande dessinée permette de faire l’économie d’une plus patiente et gratifiante tâche.

C’est L’Eveil de la glèbe[1] qui attira l’attention l’Académie Nobel aux fins d’attribuer son prix en 1920 à Knut Hamsun. En une réécriture de la Genèse, un jeune couple, Isaac et Inger, fait la conquête d’une région sauvage, la Nordland. La pastorale se heurte cependant aux nécessités du monde moderne. L’éden devra reculer face à la société mercantile et industrielle ; d’où une vision réitérée de la destinée humaine écartelée entre deux mondes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Henry Miller appréciait profondément Vagabonds[2], écrit en 1936. Ces derniers s’appellent Edevart et August, dont le retour au village stupéfie le premier qui ne rêve que de partir, que d’explorer le vaste monde. Passablement impécunieux, les deux compères parcourent en ce peu prospère XIX° siècle rural le pays à la recherche de boulots divers, tour à tour paysans, colporteurs, marins ou pêcheurs. Quelques-uns de ces « vagabonds » norvégiens tentent la fortune en émigrant en Amérique, d’autres tentent de survivre au pays à qui mieux mieux. Le roman déploie une amitié entre deux personnages inquiets, voire torturés par leurs passions, leurs ambitions et leurs prodigalités, et une époque charnière entre le monde ancien et la modernité. Entre de vastes descriptions de la nature sauvage, les personnages divers sont souvent hauts en couleurs, alors que les tableaux de société atteignent une réelle valeur sociologique…

Thomas Mann appréciait « le charme infiniment aimable de l’art d’Hamsun ». En effet, Le Dernier chapitre[3], publié en 1923, peut être considéré comme une âme sœur de l’immense Montagne magique. Car une bonne part de l’action se situe également dans un sanatorium de montagne. Le propos est volontiers satirique, dénonçant les vices petits et grands d’une société bourgeoise où se côtoient névrosés et escrocs. Un personnage domine le livre et en particulier la fin : c’est « le Suicidé », anti-héros manifeste et marionnette absurde de la vie séduite par la mort.

L’un des thèmes récurrents et significatifs de Knut Hamsun est l’opposition entre la paysannerie traditionnelle et la tradition aristocratique terrienne d’une part et les parvenus d’une bourgeoisie cupide qui représente une modernité aussi agressive que désastreuse d’autre part. À cet égard le roman Enfants de leur temps[4] présente une galerie de personnages contrastés, sans néanmoins choir dans un manichéisme outrancier, entre Tobias Holmengra, parvenu génial, Willatz Holmsen, aristocrate nordique, lieutenant éprouvé par son destin et porteur d’un rêve aussi sublime que désespéré. Le déterminisme social est alors la cible de l’écrivain engagé.

Le titre de son dernier roman est visiblement symbolique : Le Cercle s’est refermé[5]. Mais c’est sur l’amertume. Car son personnage principal, Abel Brodersen, au malheureux prénom biblique, ne vit que par indifférence. Que lui importent les valeurs et les ambitions, l’argent et les amours qui mènent le monde, que lui importent ces femmes, Lili, Lolla, Olga, qui virevoltent autour de lui ! « Un drôle de phénomène cet Abel qui vagabondait constamment et ne se fixait nulle part. Et comment faisait-on pour devenir quelque chose ? » La satire de société, criante, n’épargne pas le vide d’un anti-héros insouciant et désabusé : « En attendant, le temps passait et Abel s’anéantissait de plus en plus ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La biographe Ingar Sletten Kolloen, en un ouvrage aussi encyclopédique qu’agréablement lisible, nous permet d’entrer au cœur des affres de cet auteur instable, qui eut du mal à trouver sa place dans le milieu littéraire scandinave, avant que son succès soit fêté. Prodigue, il gaspilla ses droits d’auteur considérables, eut autant de mal à se fixer en amour que pour sa résidence. Deux épouses trompées, Bergljot puis Marie, soumises à un caractère possessif, égoïste, témoignent d’une personnalité difficile et d’une contradiction flagrante avec ses héros aux aspirations amoureuses idéales. Pour Knut Hamsun hélas, la création artistique légitime les tyrannies domestiques.

De là à adorer d’autres tyrannies, il y a qu’un pas. Car, malgré l’intérêt de ses romans bouillonnants de qualités esthétiques et morales, l’on ne peut qu’y déceler une fixation sur le monde rural, sur un passé idéalement proche de la nature, en un mot une pensée réactionnaire face aux évolutions de la civilisation. Si l’on ajoute qu’adulé par le lectorat allemand et boudé par les Anglais, il en vint à devenir anglophobe, l’on comprend son attrait pour la « germanité », son adhésion au parti pronazi, le Nasjonal Samling, puis, sans l’excuser un instant, sa passion délirante envers Hitler à qui il finit par rendre visite en 1943, en pleine guerre mondiale, offrant sa médaille du prix Nobel à Joseph Goebbels. Interné au pays après l’effondrement de l’Allemagne, jugé malgré son grand âge pour trahison envers la Norvège, qui, rappelons-le, fut occupée par la botte nazie, il fut considéré comme une vieille tête de pioche au jugement fragile. Gloire nationale, il reste cependant un auteur pour le moins controversé.

 

 Outre la richesse du récit précisément documenté, cette biographie intime et politique du grand Norvégien Knut Hamsun a le mérite de poser des questions et un problème récurrent. Le nazisme est-il un romantisme, en son rêve de grandeur, romantisme pour le moins avarié ? Comme dans le cas de Louis Ferdinand Céline[6] ou d’Ezra Pound[7], sans compter tous ceux aimantés par la fascination communiste, un artiste peut-il rester un grand créateur humaniste si la bête totalitaire l’a séduit ?

 

Thierry Guinhut

La partie sur Ingar Sletten Kolkhozien a té publiée dans Le Matricule des Anges, mai 2010

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Knut Hamsun : L’Eveil de la glèbe, Le livre de poche, 1999.

[2] Knut Hamsun : Vagabonds, Grasset, 1986.

[3] Knut Hamsun : Le Dernier chapitre, Calmann-Lévy, 1976.

[4] Knut Hamsun : Enfants de leur temps, Calmann-Lévy, 1983.

[5] Knut Hamsun : Le Cercle s’est refermé, Calmann-Lévy, 1990.

 

Knut Hamsun : La Faim, Jonquières, 1927.

Knut Hamsun & Martin Ernstsen : Faim, Actes Sud, 2020.

Photo : T. Guinhut.

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21 mars 2021 7 21 /03 /mars /2021 13:24

 

Graus, Huesca, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Mario Vargas Llosa, romancier engagé

en faveur de la démocratie libérale :

Aux cinq rues, Lima ;

Coffret Pléiade ;

L’Appel de la tribu.

 

 

Mario Vargas Llosa : Aux cinq rues, Lima,

traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort,

Gallimard, 2017, 304 p, 22 €.

 

Mario Vargas Llosa : Œuvres romanesques,

sous la direction de Stéphane Michaud,

La Pléiade, coffret deux volumes, 2016, 1936 p et 1904 p, 145 €.

 

Mario Vargas Llosa : L’Appel de la tribu,

traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort,

Gallimard, 2021, 334 p, 22 €.

 

Claidio Magris & Mario Vargas Llosa : La Littérature est ma vengeance,

Traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau &

de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort,

Arcade, Gallimard, 2021, 96 p, 22 €.

 

 

 

Probablement sommes-nous à la recherche d’une ville idéale. Si ce n’est Lima pour le Péruvien Mario Vargas Llosa, c’est celle des libertés des philosophes et économistes du libéralisme contre « l’appel de la tribu ». Mais aux « cinq rues » de Lima, au travers des fenêtres de la vie privée, la presse à scandale ouvre les draps, qu’ils soient propres ou sales, des personnalités en vue, hommes ou femmes. Semblablement, mais avec une autre hauteur de vue, le romancier ouvre ses pages aux vies intimes, solaires, sombres et scabreuses, mais aussi aux secrets pourris des vies publiques et des vices des dictatures. À cet égard, commencer un roman aux visées politiques par une lumineuse page coquine - en l’occurrence une scène lesbienne - sans risque de se voir pourfendu par le romanesquement correct est l’apanage des plus grands. Ainsi Mario Vargas Llosa, fort de ses dizaines de livres, de son prix Nobel de littérature, et de son apparition dans un somptueux coffret de la Pléiade, ne risque guère de perdre l’estime qui lui est due si la suite d’Aux cinq rues, Lima est aussi savoureuse que d’importance. Ce que sans peine l’on vérifiera tant l’action, enlevée, pleine d’effrois, de surprises et de plaisirs, est au service de la liberté, sexuelle, journalistique, politique enfin…

 

Que vaut cet instant de liberté saphique dans un pays, le Pérou, en proie aux attentats et aux enlèvements perpétrés par les terroristes maoïstes du « Sentier lumineux » ? Pire, si possible, le pays, autour des « Cinq Rues, nombril des Hauts Quartiers » délinquants de Lima, est livré aux crocs des journaux à scandales les plus graveleux et haineux…

Avec la maîtrise qui lui est coutumière, le romancier alterne en ses chapitres un couple de jeunes femmes qui se découvrent amoureuses et s’en vont batifoler à Miami, un couple d’amis (leurs maris), puis un journaliste dont la profession consiste à racler les cabinets d’aisance de ses contemporains péruviens pour en dévoiler les fesses cachées, et ainsi faire baver ses lecteurs, d’envie et d’hypocrite dégoût. Rolando Garro, tyrannique rédacteur en chef de Strip-tease, n’a que haine pour toute l’humanité qu’il s’attache à salir et vilipender en son magazine, sans reculer devant le chantage, le tout avec une « perverse génialité ». Car « le voyeurisme est le vice le plus universel qui soit ». Avec un cynisme outrecuidant - et cependant salutaire en sa qualité de révélateur - Garro prétend satisfaire tout le Pérou en « sa curiosité morbide, son appétit des ragots, ce plaisir immense dispensé aux médiocres ».

Enrique Cardenas, riche ingénieur de Lima, « dieu de l’Olympe industriel du Pérou », confie à son ami Luciano, avocat de son état, un dossier de photos compromettantes que lui a remis l’infâme Garro : « Une orgie […] au milieu de ces grosses putes peinturlurées comme des perroquets ». N’est-ce qu’un sordide chantage, qui le forcerait à investir dans l’entreprise éditoriale titrée sans ambages Strip-tease, qui ne se gênera pas pour exhiber en couverture le pauvre Enrique effectuant un « 69 », ou une manipulation venue du « Docteur », le « propre conseiller de Fujimori » (le Président d’alors) et chef du Service de Renseignement ? Alors qu’il « finance une bonne partie de ces immondes feuilles de chou, pleines de gros mots et de filles à poil, qui roulent dans le caca ceux qui critiquent le gouvernement ». On devine qu’ici se pose le problème de la collusion de la liberté de la presse, du respect de la vie privée et de la diffamation, que toute société empreinte de démocratie libérale se doit de résoudre.

Un drôle de personnage, « la Riquiqui », apparente anti-héroïne, journaliste de modeste extraction et d’une ruse incomparable, paraît être d’abord l’âme servile de Garro et de Strip-tease. L’on saura cependant bientôt comment cette héroïne fait sa conversion à la dignité du journalisme, au nom du courage, de la vérité, de la liberté et de la justice : ainsi elle viendra contrecarrer les machinations de l’oligarchie dictatoriale. Jusqu’à ce que, aussi bien en matières conjugales que politiques, intervienne un « happy end »…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Personnages hauts et bas en couleurs, sensualité tour à tour délicieusement torride et grassement sordide, sûreté psychologique et palpitant suspense, bassesse du scandale et de la foule, meurtre abject, rebondissements, arrestation expéditive, réalité sociale misérable et enfin acuité de la conscience politique, font d’Aux cinq rues, Lima, indépendamment de sa modeste taille, une œuvre morale et politique, capitale enfin, indispensable addenda à l’œuvre prolifique de Vargas Llosa. Qui est le personnage le plus représentatif, voire symbolique du roman ? Peut-être Juan Peineta, récitant de poèmes, qui prostitue son art, qui commet « un crime contre la poésie », moqué, giflé, dans l’émission télévisée « Les Trois Guignols » ; et qui ferait un coupable idéal tant il détestait et dénonçait la cause de sa ruine : ce Garro que l’on a trouvé assassiné d’affreuse manière. Car le public est méprisable, mais bien moins que la police politique. A moins qu’il s’agisse des femmes, au choix la « blondinette » ou « La Riquiqui »…

La satire de la presse de caniveau, des tabloïds à scandale et de la marécageuse sous-culture du divertissement et du spectacle[1], mise en relief par Mario Vargas Llosa pourrait être un second volet ajouté à celui d’Umberto Eco dans Numéro zéro[2]. Plus largement, le roman engagé embrasse, outre cette satire, celle des délires terroristes des maoïstes du Sentier lumineux, celle du Pérou tout entier, à l’occasion du gouvernement corrompu de Fujimori, élu alors que notre romancier s’était présenté aux élections présidentielles en tant que libéral. Est-ce à dire Mario Vargas Llosa règle ses comptes personnels, remâchant sa déception ? D’autant qu’il fut lui-même la proie des journaux à scandale à l’occasion de son divorce d’avec la femme avec qui il avait partagé un demi-siècle de vie… Sa hauteur de vue, son universalisme, sont au-dessus de cette petitesse. Il règle plutôt ceux du Pérou, vérolé par la tyrannie, la corruption, les trafics de drogue. Ce en prise directe avec l’Histoire, puisque le « Docteur » est bien Montesinos en personne et sans fard, l’âme damnée du Président Fujimori (qui assit son pouvoir sur un coup d’Etat) d’ailleurs tous deux jetés depuis en prison à vie pour crimes contre l’humanité. Notons au passage que la fille du dit Fujimori perdit les élections de 2016 en faveur de Kuckzinski... En passant par le détour romanesque et ses personnages fictionnels, le réalisme de l’écrivain dresse un tableau acide et néanmoins plein d’espérance d’un pays qu’il aurait aimé voir devenir une véritable démocratie libérale, animée par le libéralisme économique et politique[3].

 

L’impressionnante Œuvre romanesque de Mario Vargas Llosa est prise en écharpe parmi le coffret Pléiade aux deux volumes, qui va de La Ville et les chiens, paru en 1962, aux Tours et détours de la vilaine fille, en 2006, soit huit romans, sur un total d’une vingtaine, sans compter les essais et le théâtre. Certes il fallait faire des choix dans une œuvre profuse, autour de ses deux plus magistraux opus, La Guerre de la fin du monde et La Fête au bouc, qui sont l’apogée de ce coffret. Faut-il avouer cependant que nous regrettons l’absence (il y eût fallu un troisième volume) du diptyque formé par l’Eloge de la marâtre[4] et Les Cahiers de Don Rigoberto[5], qui mettent en scène l’éducation érotique du jeune Alfonsito, et ne sont pas sans rappeler l’espiègle bonheur des deux couples d’Aux cinq rues, Lima. Voilà qui permet au romancier de contribuer à la liberté sexuelle et féminine. De même l’héroïne aux multiples facettes et identités de Tours et détours de la vilaine fille, s’attache à faire un pied de nez aux conventions, y compris machistes. Car misère et répression sexuelle sont également les cibles du délicieux libertin qu’est notre écrivain. Cependant, que ce soient l’autoritarisme de droite ou le dogmatisme de gauche, entre Conversation a La Catedral et Histoire de Mayta, tous deux sont conspués pour leur pruderie et leur hypocrisie. Le satirique sommet est atteint avec Pantaleon et les visiteuses, dont le lieutenant éponyme établit un bordel militaire, flottant en Amazonie, et régi par des règlements cruels et ubuesques.

Dans chacun de ses romans - et si seulement quelques-uns sont pléiadisés, c’est implicitement qu’ils le sont tous - « le réalisme n’est pas incompatible avec la rigueur esthétique la plus stricte », comme il le professe dans son « Avant-propos », non sans s’émerveiller avec reconnaissance et modestie de se voir investi dans cette collection qui l’a longtemps nourri. L’on retrouve cette profession de foi, dans un article de 1967, lors de laquelle il s’agit de « faire du récit un objet verbal qui reflète le monde tel qu’il est : multiple et océanique[6] ». Ces derniers adjectifs nous éloignent d’un réalisme servile et plat, comme en témoigne le chapitre « Tourbillon » d’Aux cinq rues, Lima, animé par une polyphonie qui brasse toutes les voix du roman.

Dernier feu du « boom latino-américain », après Jorge Luis Borges et Julio Cortazar, Gabriel Garcia Marquez et Juan Carlo Onetti, Carlos Fuentes et Octavio Paz, mais à l’écart du réalisme magique, notre romancier est de plus le fils spirituel de Flaubert, de Faulkner et de Cervantès. Ses premières œuvres romanesques, comme La Ville et les chiens, roman d’apprentissage situé dans une école militaire, et Conversation à La Catedral, du nom d’un bar sordide de Lima, sondent les reins d’un pays fourvoyé dans la corruption et dominé par une dictature militaire ; qui n’hésita pas à opprimer les Indigènes d’Amazonie, comme le confie La Maison verte. Engagé, le romancier l’est à plus d’un titre, dénonçant les tyrannies bourgeoises et familiales dans La Tante Julia et le scribouillard, les théocraties au travers du personnage du prophétique fanatique religieux appelé « le Conseiller » dans La Guerre de la fin du monde, les dictatures, comme celle de Trujillo à Saint-Domingue, dans la magistrale Fête au bouc, ou encore le colonialisme dans Le Rêve du Celte[7] (non retenu en Pléiade). En une opposition signifiante, Le Paradis - un peu plus loin, confronte la permanence de l’utopie aux contraintes du réel, au travers de Fora Tristan et de son petit-fils, le peintre Gauguin, en un subtil contrepoint. Ne manquent plus, mais peut-être sera-ce dans une autre vie, que les mises en œuvre littéraire du castrisme cubain, du chavisme vénézuélien, ce socialisme fomenteur de pauvreté, et de l’Islam, pour tenter d’échapper à la virulence des doctrinaires…

Travailleur acharné, Mario Vargas Llosa n’a pas mésestimé de faire profiter autrui de son expérience et de son art de conteur. En écho aux Lettres à un jeune poète de Rilke[8], les Lettres à un jeune romancier montrent que non seulement « la description de tout objet, même le plus insignifiant, élargie dans un sens totalisateur, conduit purement et simplement à cette prétention utopique : la description de l’univers ». Mais encore que « cette inquiétude face au monde réel qu’alimente la bonne littérature peut, dans certains cas, se traduire aussi par une attitude de révolte contre l’autorité, les institutions et les croyances établies[9] ». La passion pour la littérature de l’écrivain péruvien, évidemment communicative, est bien, et irrépressiblement, au service des libertés, de vision, de pensée et d’action, qu’il s’agisse de la vie privée ou de la vie politique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au-delà du Poisson dans l’eau [10]qui était une chronique autobiographique relatant l’épopée de la campagne présidentielle de Mario Vargas Llosa, voici une autobiographie intellectuelle intégrant les penseurs du libéralisme[11], dont Adam Smith, José Ortaga y Gasset, Karl Popper, Raymond Aron, Jean-François Revel… Pourtant le titre, peut-être maladroit, peut induire en erreur : il ne s’agit pas d’intégrer quelque tribu que ce soit, régresser en un collectivisme tribal, bien au contraire. Cet essai eût gagné à s’intituler Le Libéralisme contre l’appel de la tribu. Mais il est à craindre qu’en France hélas le premier mot soit peu vendeur…

L’Ecossais Adam Smith (1723-1790) s’appuie sur la propriété et le commerce pour assoir ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations, essai paru en 1776. L’on y trouve cette fameuse « main invisible » faisant de l’égoïsme le moteur de la coopération de la société et du marché, concept haï avec violence par les constructivistes, socialistes et marxistes et autres anticapitalistes. Un « mécanisme que personne n’avait inventé » unit libre marché et division du travail au service des échanges et surtout de la prospérité générale. Ainsi « la liberté économique nourrit et dynamise toutes les autres » et contribue à l’éradication de la pauvreté, tout cela dans le cadre d’un Etat réduit et fonctionnel. Pas seulement expert économique, Adam Smith est également l’auteur de la Théorie des sentiments moraux, dont le titre dit assez les qualités d’humanité (il était contre l’esclavage), d’autant qu’il pensait que l’éducation devait être financé par la société civile.

Moins connu en France, l’Espagnol Ortega y Gasset (1883-1955) sut ne pas choisir entre le fascisme et le communisme de son temps, gardant sa fidélité à la démocratie libérale. Son essai La Révolte des masses est un avertisseur publié en 1930. La primauté des élites s’achevant, la foule abdique son individualité face aux collectivismes de droite et de gauche, ces hypertrophies de l’Etat que sont le nationalisme et le communisme. Il s’agit en fait un retour au primitivisme : l’appel grégaire de la tribu conduit à la barbarie, comme le proche avenir allait le montrer. À cette décadence répond celle de La Déshumanisation de l’art, c’est-à-dire « la vulgarisation, la remplacement du produit artistique authentique par sa caricature, ou sa version stéréotypée et mécanique, et par une vague de mauvais goût, de grossièreté et de stupidité ». Cet essai de 1928 reste plus pertinent encore avec la déferlante d’un certain art contemporain… Même si le sagace critique esthétique Ortega y Gasset ignora la nécessité du libéralisme économique, il reste un authentique libéral politique.

Les œuvres de Friedrich August von Hayek (1899-1992) sont fondamentales pour aborder la philosophie du libéralisme. Dans La Route de la servitude, il pointa en 1942 la parenté, l’homogénéité du fascisme et du socialisme, dont les planifications économiques entraînent le totalitarisme, quoiqu’il tût le nationalisme de l’un face à l’internationalisme du second. L’on devine combien son dialogue avec le dirigisme économique de Keynes sut invalider ce dernier. L’auteur de Droit, législation et liberté, qui dépeçait de son aura le « mythe de la justice sociale », eut le bonheur de voir sa pensée reprise par Ronald Reagan et Margaret Thatcher, qui délivrèrent en grande partie l’économie de la tutelle étatique et en particulier de la paralysie de la doctrine de l’Etat-providence. Hayek préfère justement au monstre étatique, un « ordre légal rigoureux et efficace qui garantisse la propriété privée, le respect des contrats et un pouvoir judiciaire honnête ». Dénonçant avec rigueur le constructivisme, il montre que seul le capitalisme réellement libéral, respectant la libre concurrence, permet l’accès aux libertés et prospérités.

De Karl Popper (1902-1994), La Société ouverte et ses ennemis dresse en 1945 la généalogie de l’Etatisme absolutiste, depuis La République de Platon jusqu’à Karl Marx, en passant par Hegel. Là sont les fondements de l’Etat totalitaire collectiviste. « L’esprit de l’Etat », cher à Hegel, s’incarne dans les dictateurs, et se dresser contre lui est un crime que paie fort cher l’individu libre. N’oublions pas que Karl Popper, par ailleurs philosophe avisé de la connaissance et de La Logique de la découverte scientifique, ne dédaigne pas des « initiatives d’ordre social », pour « protéger l’économiquement faible de l’économiquement fort », et privilégie l’éducation au service de tous, en une sorte d’égalité des chances, dans la perspective du chèque éducation préconisé par Milton Friedmann.

À une époque où les intellectuels se pavanaient dans le gauchisme, l’on disait qu’il valait mieux avoir « tort avec Sartre que raison avec Aron ». Nous aurons donc la sagesse de penser avec Raymond Aron (1905-1983). « Libéral incorrigible, il fut très tôt favorable à l’indépendance de l’Algérie, donc conspué par la droite et la gauche. Sans trêve, il dénonça le marxisme et ses affidés, en particulier dans L’Opium des intellectuels. Cet ouvrage traque les soumissions des intellectuels face aux pouvoir depuis le Moyen Âge, et appelle « la venue des sceptiques s’ils doivent éteindre le fanatisme ». Le communisme est bien une « religion séculière ». C’est à cet égard que Mario Vargas Llosa balaie la figure de « l’illisible Sartre » de son mépris bien mérité, alors que « presque personne n’est séduit par la figure d’un Raymond Aron, sensé et convaincant ».

« Philosophe discret », Sir Isaiah Berlin (1909-1997) est peu accessible en français, malgré À Contre-courant. Essais sur l’histoire des idées. Or son œuvre, fort critique de Marx, est autant une analyse qu’un éloge de la liberté, de la part d’un penseur qui avait « horreur du totalitarisme ». Pour lui, « il n’y a pas de justice qui aurait résulté d’une politique injuste ou de liberté qui soit née de l’oppression ». En conséquence, la tolérance est, plus qu’un impératif moral, une nécessité pratique.

Ce n’est pas par hasard que Jean-François Revel dirigea la collection « Liberté », chez Jean-Jacques Pauvert. Ce pamphlétaire de haut-vol, qui publia Pourquoi des philosophes ? en abattant les baudruches Heidegger, Lacan, Barthes, Derrida et Foucault, même si dans le cas de ce dernier il fut excessif, brocarda avec brio La Tentation totalitaire de ses contemporains. L’auteur de Ni Marx ni Jésus, œuvra sans relâche en faveur des libertés individuelles et d’une social-démocratie qui les respectât et contre la censure. Avec Quand  les démocraties finissent, il est un avertisseur de la fragilité de ces dernières, avec La Connaissance inutile, un polémiste dénonçant l’aveuglement et le mensonge de qui ne veut pas voir les réalités carnassière de l’espérance communiste, de qui obère les faits sous le parti-pris idéologique.

Avec clarté, Mario Vargas Llosa s’acquitte de son devoir didactique. Gageons que cet essai animé d’autant de pénétration politique et économique que de verve personnelle, de la part de celui qui fut d’abord communiste et partisan du castrisme en une jeunesse aveuglément idéaliste, et se mit à comprendre que le libéralisme (y compris en ce qu’il se doit de refuser l’Islam) est la meilleure voie de libération et de prospérité pour l’humanité, ne fera guère sourciller les vieux yeux pochés de marxisme de la non-intelligentsia française, puisqu’il en existe encore tant. Le romancier et essayiste déplore que la rigueur et la sagacité de Jean-François Revel soient des qualités que « de nombreux intellectuels de notre temps semblent avoir perdues ». Même si la thèse selon laquelle le communisme allait gagner le monde libre fût invalidée par l’écroulement de l’Union soviétique, la rémanence du marxisme et de ses avatars constructivistes et anticapitalistes reste une menace crédible.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est en dialoguant, à l’occasion de l’an 2009, avec l’écrivain italien Claudio Magris[12] que Mario Vargas Llosa anime La littérature est ma vengeance. Les secrets de la créativité romanesque, les rapports du roman avec le monde, voire la capacité du premier à changer le second, sont au moyeu de cette réflexion complice et croisée.

Si le réel n’est pas rationnel, ni forcément compréhensible, un récit construit avec les moyens de la fiction peut permettre de l’ordonner : « Le roman nous permet de comprendre une réalité qui, sans lui et d’autres institutions culturelles - la religion, les idéologies -, serait pour nous des plus chaotiques. Nous n’avons pas de perspectives face à ce chaos qu’est la vie où nous sommes plongés, et c’est pour cela qu’existe la culture : pour nous donner des instruments qui permettent de trouver un ordre, de donner une cohérence à notre vie, parce que sans ces institutions, nous vivrions dans la confusion et les ténèbres. » Mario Vargas Llosa ne nie pas pour autant la dimension fantasmatique et les pulsions irrationnelles qui agitent l’être humain - Claudio Magris les nomme « ses démons » - ; qui ainsi font « vivre des contradictions » et nourrissent le tissu romanesque. Conjointement avec l’auteur de Danube, il affirme la nécessité d’une éthique au cœur de cet engagement, ce qu’on déjà confirmés les essais libéraux de L’Appel de la tribu. Qu’il s’agisse de l’Odyssée ou de Don Quichotte, et jusqu’à notre contemporain, nos deux compères font montre d’une nécessité de transformer le monde au moyen de l’art ; et, cela va sans dire, pas au regard d’une perspective politique utopique et constructiviste, mais plus simplement pragmatique et humaniste.

Pour nos deux auteurs, le roman ne peut être platement à thèse, soumis à un diktat idéologique, il est au travers de ses personnages, un mélange « d’aspiration à la vérité et d’égarement dans l’erreur », même si de grands écrivains, comme Céline ont persisté et signé dans l’erreur et l’horreur antisémite, et communiste pour d’autres. Car, rapporte Claudio Magris, le roman est aujourd’hui confronté à « l’impossibilité de représenter une totalité harmonieuse et rationnelle du monde », mais aussi, selon Mario Vargas Llosa, à « l’infirmité incurable ». Pourtant, en cette fiction, qui nous arrache à la  petitesse de notre vie, nous découvrons un univers « où même l’imperfection et la laideur sont parfaites », ce qui nous incite à critiquer le monde qui nous entoure et doit permettre de contribuer à une civilisation meilleure. Voilà pourquoi les régimes dictatoriaux, religieux et politiques, se méfient du roman et aiment à le censurer. Et pourquoi il faut préférer les valeurs universelles aux valeurs nationales et confessionnelles. Et si nous partageons le goût du « dialogue entre des cultures différentes », nous n’aurons pas la naïveté de voir en l’Islam une culture capable de pluralisme et de tolérance, ce dont est bien averti Mario Vargas Llosa, qui estime juste, devant ses assauts contre les libertés, d’« imposer une limite »…

De la plus haute volée, et cependant ni jargonnante ni pontifiante, cette « conversation » redonne foi, s’il en était besoin, en l’intelligence humaine.

 

Infatigable, outre son palais romanesque pléiadisé et les innombrables articles d’un journalisme élevé qui emplissent à craquer trois volumes pour un total de 4500 pages[13], Mario Vargas Llosa, toujours vivifié par son jeune esprit, prépare un essai sur le journalisme, qu’il soit fouilleur de scandales ou tourné vers la dénonciation des pouvoirs corrompus et abusifs. Certainement il a dans la boite à malices de son intelligence politique et romanesque d’autres feuilletons de l’humanité vivante à nous offrir encore. Ses fresques romanesques autant que ses essais forment une irremplaçable initiation aux potentialités dangereuses autant que revigorantes de l’humanité, alors que son Appel de la tribu, offre à la liberté intellectuelle un guide philosophique propre à l’initiation politique du lecteur de bonne volonté.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[4] Mario Vargas Llosa : Eloge de la marâtre, Gallimard, 1990.

[5] Mario Vargas Llosa : Les Cahiers de Don Rigoberto, Gallimard, 1998.

[6] Mario Vargas Llosa : Piedra de toque I, Galaxia Gutenberg, 2012, p 392.

[8] Rainer Maria Rilke : Lettres à un jeune poète, Grasset, 1937.

[9] Mario Vargas Llosa : Lettres à un jeune romancier, Gallimard, p 130, p 15.

[10] Mario Vargas Llosa : Le Poisson dans l’eau, Gallimard, 1995.

[13] Mario Vargas Llosa : Piedra de toque I, II, III, Galaxia Gutenberg, 2012.

 

Graus, Huesca, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.

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13 mars 2021 6 13 /03 /mars /2021 13:09

 

Monasterio de San Millan de la Cogolla, La Rioja. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Pour l’annulation de la Cancel Culture.

Avec le concours de Pascal Bruckner

& Caroline Fourest.

 

 

Pascal Bruckner : La Tyrannie de la pénitence. Essai sur le masochisme occidental,

Grasset, 2006, 264 p, 16,50 € ;

Le Livre de Poche, 2008, 256 p, 7,40 €.

 

Caroline Fourest : Génération offensée. De la police de la culture à la police de la pensée,

Grasset, 2020, 162 p, 17 €.

 

 

Peut-on encore penser ? Le visage de l’humanité se voit effaré, grêlé, la bouche aux belles paroles se voit éventrée, emplâtrée, muette, la faute à l’offensive de ce que l’on appelle la Cancel culture, le woke, faute de contrer l’anglicisme. Le cortège du ressentiment, de la victimisation, du casus belli et de la libido dominandi fomente un fascisme de fait, ou bolchevisme si l’on préfère, qui s’appesantit d’abord sur l’expression et la langue, sur l’Histoire, la littérature et sur l’art ensuite, sur les comportements et les libertés enfin. Appelons purificulture, ou annulationnisme, cette obsession de l’élimination, de l’épuration du langage et du paraître, l’éradication de ce qui était la juste discrimination et de la pensée nuancée. Elimination que nous appelons à annuler…

 

Une politique identitaire devenue folle croît sur les gazons des universités, et pas seulement américaines. Le colt des justiciers du Far West a trouvé son remplaçant chez les justiciers sociaux qui traquent l’écart de comportement, de langage et de pensée à l’encontre de toute identité de groupe coloré, placardant parmi les coupables leurs contemporains et jusque chez leurs ancêtres. Il s’agit de soumettre ou de démettre celui qui contreviendrait à un diktat sociétal de nouvel et mauvais augure.

Ils se nomment fièrement « woke », d’awake, soit éveiller. Lors d’un discours à l’université Oberlin, sise dans l’Ohio, en juin 1965, Martin Luther King, qui évitait les expressions argotiques en de telles occasions, exhortait les étudiants à rester « éveillés pendant la grande révolution » et à « être une génération engagée ». Depuis les années 2010, l’expression a fait florès, au-delà de l’archipel noir, et au-delà de l’antiracisme[1]. Conscientisés, engagés, ils s’éveillent en revanche à la voix pour contraindre au silence ceux qui ont le malheur de malpenser. Ils sont les fers de lance de cette « Cancel culture » qui vise à éliminer les coupables de la moindre ombre de racisme, de misogynie et d’homophobie, de victimophobie enfin.

Ils ont une Histoire, venue de ce que Pascal Bruckner appelle La Tyrannie de la pénitence. Car c’est entendu, l’Occident est coupable devant le tribunal de l’Histoire et des opprimés, des esclavagisés, même si Africains et Arabes se sont gorgé de l’esclavage[2]. Il fut l’instigateur des Croisades et de l’Inquisition, le maître de l’esclave, le Blanc contre le Noir, le Fasciste contre l’espérance de gauche. L’on parle moins du communisme pourtant occidental et exportant ces génocides, voire de façon biaisée du nazisme puisque les Juifs sont taxés d’être de nouveaux fascistes israéliens. Aussi « le masochisme occidental » dénoncé par Pascal Bruckner est-il un « consentement à la servitude ». Car non seulement nous sommes accusés de tous les maux par les indigénistes et décolonialistes, mais « de l’existentialisme au déconstructionnisme, toute la pensée moderne s’épuise dans la dénonciation mécanique de l’Occident », coupable de tous les désarrois du Tiers-monde. Le remords forcé des Européens « devient dogme », il interdit « de juger, de combattre d’autres régimes, d’autres Etats, d’autres religions ». Mais la chose est viciée par un péché originel plus infâme encore, l’Occident et les Etats-Unis étant le lieu et le moyeu du capitalisme, ce pourquoi ils ne méritent que leur dissolution. Bref, à ce compte-là, même le terrorisme islamiste passe pour un agent de l’expiation.

Ainsi la victimisation devient une « carrière », un tremplin à l’usage de l’Arabo-Africain en vue de « sanctuariser son malheur », ce qui est en fait une entrave à sa capacité d’évolution. Plutôt que de favoriser l’ouverture à autrui, il s’agit là d’une « véritable guerre civile des mémoires incompatibles les unes avec les autres » et « l’identité cesse de coïncider avec la citoyenneté », sans compter que l’on réduit l’homme à une identité collective, raciale, voire tribale, aux dépens de l’individualité. Cela révèle de plus un « despotisme des minorités, rétives à l’assimilation ».

C’était déjà le propos du Sanglot de l’homme blanc[3], mais que l’évolution du ressentiment conquérant rend nécessaire d’amplifier par la plume abondante et pertinente de Pascal Bruckner. En outre, moins que les exactions occidentales exhibées sur le pilori de l’exécration, c’est la réussite de l’Occident qui est secrètement l’objet d’une jalousie féroce, tant les peuples noirs, arabes et indigènes ne pourraient supporter de se sentir diminués par leur retard économique, voire culturel. Aussi faut-il se venger, prendre le pouvoir dans le sens du manche. Et une part des intellectuels occidentaux marche dans la génuflexion masochiste et spectaculaire, dans la mauvaise conscience, pour reprendre le titre de Vladimir Jankélévitch[4], comme si seuls leurs ancêtres incarnaient le mal, pourtant bien partagé par toute l’humanité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De toute évidence les apôtres pervers de la Cancel culture ont beau jeu de s’appuyer sur cette culpabilité devenue viscérale, en enfonçant le clou. La faiblesse de leurs ennemis fait leur force, d’autant qu’est flagrante la complicité de ceux qui ne veulent en rien défendre ce que l’Occident a de meilleur : la civilisation de la démocratie libérale, l’expansion des sciences au service de l’humanité, la presque éradication de l’esclavage.

Pourtant, à la suite de Michel Foucault qui pointait justement les constructions sociales au service d’une domination, on en arrive à penser que l’aveuglement face au concept de race est de l’ordre du privilège blanc, que ne reconnaitraient pas les Blancs, en un syndrome systémique. Il en est de même, à la suite de Judith Butler, et de son Trouble dans le genre[5], lorsque la différence des sexes est une construction sociale au service de l’hétéropatriarcat, surtout blanc comme de bien entendu. S’en suit la notion d’ « intersectionnalité », concept créé par l’Afro-féministe américaine Kimberlé Williams Crenshaw, désignant la triple oppression qui pèserait sur les femmes noires pauvres. La doxa marxiste de lutte des classes s’est reconvertie en lutte des races et des genres.

Venu de ces gourous, un clergé suractif et surexcité, sans Eglise officielle cependant, se grime en inquisiteurs et meneurs de procès sans avocat ni juge, au seul bénéfice de la condamnation par une vénéneuse doxa sûre d’elle. La seule légitimité de la victime, ou plus exactement prétendue, voire lointaine descendante de réelles victimes, suffit à la dignité d’inquisiteur maître du bien et du mal, de l’audible et de l’inaudible, du dicible et de l’indicible, du droit à l’existence et de la flétrissure de l’inexistence sociale.

Ayons une amicale pensée pour Marieke Lucas Rijneveld, qui vient de se trouver au maelström d’une raciale polémique aux Pays-Bas et dut décliner la mission qui lui était confiée. Car, pour quelques esprits enténébrés et virulents, cette traductrice, blanche, est trop blanche pour traduire en néerlandais la jeune poétesse noire prétendue prodige Amanda Gorman qui fit le bonheur politiquement correct et démagogique de l’investiture de John Biden aux Etats-Unis, en offrant un texte qui est plus un plat plaidoyer politique que de la poésie. L’obsession qui consiste à penser et ordonner qu’il faille être noir pour traduire un auteur noir, au point de récuser un traducteur blanc, est redevable du racisme, plus exactement du colorisme, le plus crasse, ressortissant à la fois à la plus basse bêtise et aux prémices de violence raciale. Que l’on s’affirme progressiste et prétendre à bien penser en instituant un tel racisme relève de l’obscurantisme le plus immonde. Nous sommera-t-on d’être femme, homosexuel, diabétique pour traduire un écrivain de sa catégorie, sans que les compétences linguistiques et expressives, la connaissance des domaines abordés dans le livre original entrent en ligne de compte, alors qu’il s’agit là des desiderata sine qua non du métier et que traduire est un échange de langue à langue, de civilisation à civilisation, d’autrui à autrui, de façon à échanger les vertus de l’ailleurs. La même aventure désastreuse vient d’arriver au traducteur catalan…

Ce racialisme crie sur tous les toits possibles que le critère premier pour juger d’une personne, d’un talent, d’une œuvre est la couleur de peau, comme se drapait de scientificité la théorie raciale nazie. Que fera-t-on alors des métis ? Faudra-t-il un métisomètre pour mesurer le degré de sang noir ou blanc, quoique tous les sangs soient rouges ? Devraient pourtant régner sans partage les critères de compétence, de qualités manuelles, intellectuelles et morales. C’est ainsi que la méritocratie fondée sur les talents et sa capacité à construire un monde meilleur s’effondre sous les coups de la bêtise militante et de l’ignorance. En conséquence il n’est permis que d’être raciste envers les Blancs, que d’être libéral contre les libertés, fanatique contre la tolérance. Au point que la méritocratie soit dénoncée aux Etats-Unis comme raciste.

 Tout ce qui n’est pas noir et racisé, tout ce qui n’est pas femme et genré, tout ce qui n’est pas victime de l’oppression coloniale, capitaliste, mâle systémiquement violeuse,  patriarcale blanche enfin, n’a plus droit de cité. Se déclaré « racisé » c’est se coller une étiquette de victime, étiquette le plus souvent indue, arborer un drapeau séparatiste et conquérant. Désormais le New York Times écrit « Noir » avec une majuscule et « blanc » avec une minuscule, complaisant ainsi bassement aux activistes militants, aux thuriféraires de l’antiracisme raciste. Parfois même le noir et les Noirs sont des mots imprononçables, sans même parler du jeu d’échec forcément raciste !

Il devient de bon ton que des personnages historiques soient incarnés, dans des films et des séries, par des acteurs noirs, tel ce chef viking remplacé par une actrice noire dans un feuilleton de Netfix. Mais le contraire de ce grand remplacement serait pour le moins taxé d’appropriation culturelle, et serait un innommable sujet de scandale !

Interpréter Anne Boyleyn, l’épouse d’Henri VIII, par une actrice noire, pourquoi pas. Incarner un Viking ou Achille le héros homérique avec un faciès afro-américain, voilà ce que les antiracistes présentent comme une avancée, dont la provocation les émoustille, dont la symbolique de prise de pouvoir les grise. Mais risquez-vous à faire jouer Martin Luther King ou Louis Armstrong par un acteur blanc et le scandale, le blasphème, la transgression insupportable et fatale sont assurés. Ce serait une insulte, un blasphème, de « l’appropriation culturelle » enfin. Ainsi le spectacle du Théâtre du soleil, intitulé SLĀV,  mettant en scène d’anciens chants d’esclaves, ne parvint à proposer que deux interprètes noirs sur les six choristes, et le metteur en scène, malheureux inconscient, dut se repentir, aplatir son autocritique comme devant le Politburo ou la racaille maoïste !

Un soudain ahuri professeur de Princeton, Dan-el Padilla Peralta, donne une nouvelle inflexion à sa discipline, l’étude de la Grèce et de la Rome antiques, en  décidant d’« enlever la blanchité des textes antiques qui propagent le racisme ». Y aurait-il découvert la source du fascisme, alors que Mussolini empruntait ses faisceaux aux armées des Césars ? Aurait-il cru que les marbres des temples étaient dangereusement blancs alors qu’ils étaient peints ? L’on peut douter de l’érudition du bonhomme, mais surtout de son intégrité morale et intellectuelle, alors qu’il préfère la sécurité grégaire et la moralité du crieur d’ostracismes, d’anathèmes et d’oukases…

La dénonciation de l’appropriation culturelle est un déni du cosmopolitisme des Lumières. Au Canada et aux Etats-Unis l’on réclame de supprimer un cours de yoga pour ne pas s’approprier la culture indienne, de ne pas porter de tresses africaines si l’on est blanche, de ne pas organiser un anniversaire costumé en kimono, ce qui laisse pourtant les Japonais indifférents. Il faut à toute presse boycotter des œuvres où l’auteur s’inspire d’un autre continent. Intimer de ne pas partager une culture est bien entendu une forme sévère de racisme.  Que chacun reste dans son frileux pré carré ! Ainsi l’on n’apprendra plus rien d’autrui et du vaste monde, l’on ne s’ouvrira plus aux échanges et inséminations culturelles, à l’instar de cette dénonciation du capitalisme mondialisant qui gangrène la pensée régressive. Les cultures, qui ne sont pas la proie d’un concept fermé, n’appartiennent à personne, sauf à ceux qui les font vivre revivre, qui les bousculent avec des variations, des réécritures…

Si la mauvaise foi de la sensibilité noire exacerbée se veut la principale cause de l’annulationnisme, d’autres phénomènes viennent s’y greffer, comme la collusion du féminisme et de la théorie du genre. Alors que de tels mouvement ne se privent pas de jeter plus bas que terre le mâle blanc occidental, déprécier la femme aussi bien que les homosexuels, serait invariablement comptable de crime contre l’humanité. En une logique ahurissante avec ces arguties, les mots « père » et « mère » sont jugés affreusement discriminatoires, du Royaume-Uni au Québec.

C’est en de véritables camps de rééducation mentale que nous convient sans vergogne les épurateurs de la purificulture, dont la première et dernière victime est la culture, au sens noble du terme. Car outre que cette purificulture vise au champ de ruines, à la terre arasée de ses littératures et philosophies, de son Histoire et de ses arts, elle prend la civilisation  à rebours. Il faut en effet au mâle blanc se prosterner pour payer les péchés de ses ancêtres, jusqu’à offrir en expiation de lourdes réparations financières aux descendants présents des victimes passées de l’esclavage et de la colonisation. Non seulement il s’agit d’une extorsion de fonds, d’un racket, mais l’on en revient à ces fautes qui pèsent sur les épaules de plusieurs générations comme au début de l’Ancien testament, avant qu’une plus modérée loi du talion, soit œil pour œil dent pour dent, ramène le grief aux seuls dépens du coupable. La Grèce antique a opéré d’ailleurs un semblable mouvement vers plus de justice en faisant des Furies vengeresses des Enfers des Bienveillantes. Le droit moderne, lui, préfère depuis Des délits et des peines de Cesare Beccaria[6], au XVIII° siècle, penser moins en termes de vengeance qu’en termes de pardon et de capacité du coupable à se rédimer. Ce pourquoi les affidés virulents de la Cancel inculture imposent une véritable régression morale et civilisationnelle, en jouissant avec délectation de la posture de pénitence, de l'agenouillement du Blanc occidental.

 

Musée Sainte-Croix, Poitiers, Vienne. Photo : T. Guinhut.

 

La grande lessive Cancel culture lave plus noir et plus genre tous azimuts. Une école anglaise débaptise le nom de ses maisons, anciennement nommées Winston Churchill et J.K. Rowling par ce que l’un aurait été impérialiste, alors qu’il se battit contre le nazisme, et la seconde critique envers l’idéologie du genre, soit « transphobe » pour avoir dit que les femmes avaient des menstrues et non les hommes.

Ainsi un identitarisme crispé assigne le Noir et le Blanc, l’homme et la femme, sans oublier le transgenre, l’hétérosexuel et l’homosexuel, sans oublier le Queer et l’asexuel, le handicapé et le non-handicapé, le gros et le mince, le laid et le beau, qui ne sont plus laids et gros d’ailleurs, tout jugement prétendument discriminatoire étant aboli. De plus le corolaire en est qu’aucun de ces derniers ne peut parler pour l’autre, ne peut comprendre l’autre, atomisant les groupes identitaires dans un carcan narcissique au mépris de la tolérance, de l’ouverture, de l’empathie et de l’humanisme universel.

Dégoulinant des bancs des Universités, par les chaises des lycées, jusque sur les pages et les vitres des médias, voire les bancs des assemblées représentatives et les fauteuils des gouvernements, l’idéologie woke and stock gagne les esprits en une lèpre contagieuse, à laquelle il ne manque plus qu’un leader charismatique pour emporter une adhésion au-delà des nations. Un tel panurgisme suant la haine et bavant de sadisme n’est pas sans rappeler la façon dont l’écologisme[7] s’empare de la totalité des instances, voire, sans vouloir tomber dans la reductio ad hitlerum ou ad bolchvicum, celle dont les remugles de totalitarisme formatent les armées populaires.

Dénoncer l’islamophobie, plutôt que la coranophilie (car il suffit d’ouvrir le Coran  pour y lire ses objurgations génocidaires et sexistes) est un sport de haute volée, lorsqu’à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble un syndicat étudiant, l’UNEF, derrière lequel l’on devine le CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France) menace de grave dangers deux professeurs en les accusant d’islamophobie, non sans la complicité d’une enseignante-chercheuse : leurs noms sont taggués et affichés sur les murs, comme cloués au pilori, exigeant la démission. L’on se demande alors pourquoi l’enseignante n’est pas suspendue si son action est avérée, quoique les fauteurs de troubles et groupuscules fascisants soient l’objet d’une enquête de police afin d’être éventuellement poursuivis par la Justice. Ce au sein d’une Education Nationale infiltrée par l’islamisme et pratiquant à l’envi une forme de lynchage. Cela s’accompagnant de la plaintive argutie d’Anne-Laure Amilhat Szary, la directrice du laboratoire : « Nier, au nom d’une opinion personnelle, la validité des résultats scientifiques d’une collègue et de tout le champ auquel elle appartient, constitue une forme de harcèlement et une atteinte morale violente ». Ce qui signifie que le désaccord intellectuel, le débat argumenté sont tels pour cette dame, dans une école de Sciences Politiques dévoyée.

Faut-il penser qu’en parallèle avec la séparation des races désirée, la séparation des sexes devient effective ? La collection de disques « Présence compositrices » ne paraît destinée qu’à publier ces dames, quoique nous aurons plaisir à y découvrir de belles voix musicales. Il y a quelques décennies, nous pardonnions volontiers, voire accueillions avec plaisir la maison d’édition « Des femmes », certes exclusive, mais au service de voix littéraires nouvelles et parfois tues par d’autres maisons. Aujourd’hui le non mixité devient aussi égoïste que sexiste et infamante.

L’ostracisme fond sur le malheureux qui aurait osé penser et le dire autrement que selon le diktat de ces nouveaux corps totalitaires. Ainsi la comédienne Gina Carano, star de la série The Mandalorian, affirme être victime des purges progressistes, alors qu’elle est licenciée par la production. Le chef d’accusation est radical et sans appel : ne pas être progressiste comme l’immense majorité du milieu hollywoodien. Car elle a eu le malheur d’afficher son soutien à Donald Trump et son dédain des Démocrates. Les conservateurs sont-ils, ainsi qu’elle le prétend, persécutés comme les Juifs sous le nazisme ? Ce qui reste encore exagéré, mais tout du moins comme par un nouveau maccarthysme. Car imaginer penser que Donald Trump[8] ne soit ni un idiot, ni un sexiste, ni un raciste, qui plus est aux résultats économiques probants, fait de vous un paria, voire un enseignant qui risque d’être éjecté de son emploi.

Même les dessins animés, comme Pepe le putois ou Speedy Gonzalez, sont au banc des accusés, l’un pour, dit-on, favoriser la culture du viol, l’autre pour racisme envers les Mexicains. Il ne s’agit plus d’affronter des œuvres dans la nécessité de monstration du monde fût-il digne de désapprobation, ni d’argumenter, mais de lessiver le passé, les medias et le champ de la culture. Shakespeare devient suspect d’antisémitisme avec le personnage de l’usurier juif Shylock, voire ses couples binaires tels que Roméo et Juliette. Ainsi déferle une razzia sur le théâtre, les bibliothèques et le vocabulaire. Un millénaire de musique, abusivement appelée classique, est taxé de blanchité, donc d’oppression patriarcale blanche. L’oppression purificatrice atteint des sommets de stupidité inconcevables !

Jusqu’à la cause animale : « poule mouillée », « âne bâté » serait plus infamants pour eux que pour ceux auquel le compliment est adressé. Ainsi l’association de défense des animaux Peta prétend devoir éviter de parler de « rat » pour un mouchard, de « cochon » ou « porc » pour un saligaud, de « poule mouillée », pour un trouillard. Le comble étant atteint à l’égard de « paresseux » qui ne devrait plus désigner quelque fainéant que ce soit ! La capacité, aussi bien populaire qu’intellectuelle et philosophique à la juste discrimination, à l’éloge et au blâme, est finalement entièrement déniée. Rappelons-nous, chez Beaumarchais, le mot de Figaro : « Sans la liberté de blâmer, il n’y a pas d’éloge flatteur[9] ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’essayiste et polémiste Caroline Fourest est loin d’être illégitime dans ce débat, tant elle a œuvré avec La Tentation obscurantiste[10], Eloge du blasphème[11] et Génie de la laïcité[12]. Son nouveau titre, Génération offensée, est parfaitement en phase avec ces enfants gâtés de la société dont les susceptibilités égoïstes deviennent des meutes collectivistes et des injonctions à la disparition du contradicteur et de l’altérité. Se sentir offensé est un blanc-seing pour bruyamment censurer, pour pouvoir quitter un cours d’université si le sujet froisse, qu’il s’agisse d’Homère ou des Métamorphoses d’Ovide, jugés violents et occidentaux.

L’ancienne collaboratrice de Charlie Hebdo dénonce une tyrannie de la minorité : « Il suffit d’un petit groupe d’inquisiteurs se disant « offensés » pour obtenir les excuses d’une star, le retrait d’un dessin, d’un produit ou d’une pièce de théâtre ». Ce avec le concours des réseaux sociaux véhiculant les indignations et les insultes. Elle précise les limites de l’appropriation culturelle qui n’est dommageable que s’il y a « intention d’exploiter et de dominer ». Non sans justesse, elle rapproche ce qui est devenu interdiction de toute inspiration extra-culturelle de la réactivation du blasphème invoqué pour assassiner des dessinateurs. Et défend l’échange de l’inspiration. Elle rapporte la séance de contrition et de rééducation de Kate Perry, qui ayant porté des tresses blondes ukrainiennes devait s’excuser auprès des Afro-Américains ! Interdire à autrui les coupes afro n’empêche pourtant pas d’inviter au « Hijab Day » ! Bientôt il ne faudrait plus bronzer au risque de se métisser. Aussi parle-t-elle d’« impérialisme culturel » noir, quand la « phobie du mélange culturel » excite « les épidermes douillets ». Au risque d’user de « black face », un artiste blanc ne doit plus peindre de Noirs, y compris pour dénoncer leurs souffrances ! Les nouveaux intégristes pratiquent la censure coloriste et génétique. Othello, aussi bien de Verdi que de Shakespeare, ne doit plus être noir, sinon joué par un Noir, alors qu’il est « Maure » ! Qu’il s’agisse des pharaons prétendument noirs en dépit de la génétique, de la pièce Les Suppliantes d’Eschyle, où l’on use de masques blancs et cuivrés, tout est prétexte à manifester avec virulence. Heureusement dans ce dernier cas, la France semble un peu mieux résister à la bêtise militante et à son pouvoir en marche, malgré l’Union Nationale des Etudiants de France (UNEF) que Pierre Jourde va jusqu’à qualifier de « syndicat de talibans[13] ». Mais au Canada, la « police de la pensée » mitraille l’Université, les medias, défait les réputations et démissionne les malheureux dissidents. Quant au féminisme made in USA, il flirte avec les militants de l’antisémite « Nation of Islam », qui veille à la lisière de « Black Live Matter » et de la « Women’s March ». Les lesbiennes noires, entre autres, pratiquent une « identity politics », soit un sectarisme délétère, qui déteint sur le post-foucaldisme en nos Universités avec des ateliers non mixtes, sexuellement et racialement. L’excès peut aller jusqu’à enjoindre de ne pas porter plainte si violeur est noir ou musulman. Ce qui fait dire à Caroline Fourest que « le patriarcat est rusé », que « la mort de l’université » est en cours.

Notre essayiste rappelle qu’elle a réalisé un film, Sœurs d’armes, dans lequel une Yézidie rejoint la résistance Kurde pour se venger des djihadistes. Ce qui ne lui donne aucun désir ni droit de vouloir interdire un film qui ne lui plairait pas. Dénonçant avec ironie de futurs « castings sur tests ADN » ou « urinaires », elle offre de nombreux exemples dans le cinéma américain où la Cancel culture a frappé. Puis de nombreux cas où « les diktats énoncés par des identitaires de gauche finissent toujours par servir les identitaires de droite ». Enfin, lors d’une série de cours à l’université de Duke, elle imagine d’enseigner comment sortir de cette assignation victimaire qui terrorise, enferme chacun dans un « safe space » entre seuls trans, lesbiennes, noirs, et caetera, et interdit la confrontation avec autrui et le monde. Car un bonheur pour l’un est un outrage pour l’autre, au point qu’un bien portant offensera par sa seule existence un handicapé, une célibataire sera brimé par la vision d’un couple, une homosexuelle sera outrée par l’existence d’un mâle cisgenre et non intersectionnel ! Alors que les enseignants craignent de parler, de peur de perdre leur emploi, au point qu’ils soient tyrannisés par de « nouveaux esclavagistes », comme à Evergreen en 2017. Il est alors temps, argue-t-elle, de débloquer les discours : « Tout le monde devait parler de tout, quitte à offenser ». Mais en France, les universités deviennent des bastions du genre et de la race, de l’islamisme conquérant, de la « démission intellectuelle », des intervenants menacés et interdits de conférence, dont les livres sont déchirés, en un maquis d’injonctions idéologiques à faire trembler…

 Au-delà des « polémiques absurdes », Caroline Fourest préfère « les identités fluides », et à la bonne orientation sexuelle et à « la bonne pigmentation […] le bon degré d’âme ». Il est bon de lire un tel essai engagé, qui aime par-dessus tout les couleurs de la pensée vivifiante...

La Cancel idéologie cherche et trouve volontiers à enrôler la jeunesse, dont ces étudiants qui ne veulent étudier ce qui déroge à un woke exponentiel, tant il est plus facile de dénoncer, bâillonner et détruire que de prendre le temps long d’apprendre et de créer au risque d’être incompris et ignoré, tant un pouvoir soudain se révèle à portée de gueule ouverte. S’il faut se méfier de la reductio ad hitlerum, ou ad bolchevicum, rappelons que ce sont de semblables phénomènes qui entraînent une collectivité fasciste à déquiller l’individu, à brûler toute pensée qui n’est pas la sienne et qui aurait l’inconvénient de nécessiter un patient apprentissage, de sérieuses réfutations et reconstructions. Comme aux heures lumineuses des absurdes procès staliniens et de la Révolution culturelle chinoise, il s’agit en fait de propagande partisane aussi vulgaire qu’aggressive et de révolution déculturelle. À laquelle cependant résistent de nombreux intellectuels noirs, qui n’ont que la belle couleur de leur intelligence, tellement le sort des Noirs et des femmes s’est amélioré depuis les années soixante où ségrégation et partage des sexes étaient encore si vif ; comme l’économiste Glenn Loury, le philosophe politique Thomas Sowell, ou l’écrivaine Chloé Valdary, pour qui « il n’est pas juste de réduire la complexité de l’expérience humaine au prisme de la « race » ».

La traditionnelle censure de droite tronquait les paroles, évacuait les œuvres. Une surcensure non étatique, quoiqu’avec les Démocrates de Joe Biden ce soit devenu le cas, est subrepticement puis bruyamment venue de la gauche, affichant son sens du Bien progressiste. Au-delà de l'effacement des propos incriminés et prétendument offensants, c’est la personne qui est cancelée, annulée, frappée d’ostracisme social, au point qu’elle puisse perde son emploi, ne puisse plus publier ni exposer. L’excommunication catholique n’était que religieuse, certes dans une société gouvernée par la religion, celle qui balaie États-Unis et menace la France est d’une lourde puanteur totalitaire.

Le regretté Jean-François Revel énumérait en 1977 dans La Nouvelle censure[14] plusieurs formes de censure : d’Etat, officielle ou officieuse ; financière par l’omniprésence des médias les plus fortunés ; sociale, excluant les non-conformistes ; l’autocensure certes ; puis la censure idéologique qui interdit ou dissuade l’accès du public à ce qui ne conforte pas la doxa, abaissant déconsidérant et effaçant l’auteur d’une pensée risquée car outrageusement non conforme, quelles que soient les qualités de la thèse et de l’argumentation, devenues hérétiques, complotistes, opinions débiles, nulles et non avenues. L’anticommuniste d’alors, qui fut pour cette raison vilipendé, accueillerait non sans perspicacité ni dégoût ce nouveau masque de la censure idéologique grimaçant.

 

Retrouvera-t-on la sérénité des paroles d’autorité ? Non pas au sens de l’autoritarisme violent tel que celui des annulateurs dont bruit avec fracas la Cancel culture - que l’on invite d’ailleurs à tenter de créer plutôt que censurer -, mais de cette autorité qu’autorisent le savoir, la finesse de la pensée et la liberté. Il est évident, une fois de plus, comme l’a montré l’Histoire des pouvoirs, que des groupuscules surexcités ont trouvé dans la Cancel idéologie un moyen d’exciter leur testostérone, de faire fluer leur libido dominandi, de tyranniser autrui à plaisir, d’assoir un totalitarisme nec plus utra…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[3] Pascal Bruckner : Le Sanglot de l’homme blanc, Seuil, 1983.

[5] Judith Butler : Trouble dans le genre, La Découverte, 2006.

[6] Cesare Beccaria : Des délits et des peines, Gallimard, 2015.

[9] Beaumarchais : Le Mariage de Figaro, V, 3, Club de Libraires de France, 1959, p 294.

[10] Caroline Fourest : La Tentation obscurantiste, Grasset, 2005.

[11] Caroline Fourest : Eloge du blasphème, Grasset, 2015.

[12] Caroline Fourest : Génie de la laïcité, Grasset, 2016.

[13] L’Obs, 9-4-2019.

[14] Jean-François Revel : La Nouvelle censure, Robert Laffont, 1977.

 

Torcello, Venezia. Photo : T. Guinhut.

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6 mars 2021 6 06 /03 /mars /2021 14:07

 

Raoul Iggy Rodriguez (Philippines) « Hallowed Be Thy Name », 2019.

Biennale de Venezia. Photo T. Guinhut.

 

 

 

 

Sorcières diaboliques :

Histoire & représentations féministes.

Dominique Labarrière, Catherine Clément,

Silvia Federici, Venko Andonovski.

 

 

 

Dominique Labarrière : Le Diable. Les origines de la diabolisation de la femme,

Pygmalion, 2021, 224 p, 21,90 €.

 

Catherine Clément : Le Musée des sorcières, Albin Michel, 2020, 304 p, 19,90 €.

 

Silvia Federici : Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive,

traduit de l’anglais (Etats-Unis)  par le collectif Senonevero, Entremonde, 2017, 464 p, 24 €.

 

Venko Andonovski : Sorcière  traduit du macédonien par Maria Béjanovska,

Kantoken, 2014, 482 p, 22 €.

 

 

En 1862, empoignant son romantisme exacerbé, sensuel en diable, Jules Michelet publia non sans remous La Sorcière. Ce rejeton diabolique de la sibylle antique, était pour lui une protestation de la liberté contre les tyrannies catholiques médiévales. Se livrant à Satan, elle est l’esprit de la nature, et l’on ne s’étonne pas que l’ouvrage, adoubé par un succès de scandale, subît les foudres de la censure impériale. Aujourd’hui c’est le féminisme qui s’empare de la figure symbolique de la sorcière. Aussi un pandémonium de diaboliques sorcières gangrène l’édition, pour notre plus grand plaisir. Car elles ont bien le diable dans la peau, lorsqu’avec Dominique Labarrière l’on fouille « les origines de la diabolisation de la femme ». Cependant en son Musée des sorcières, Catherine Clément fait défiler celles honnies du passé et celles célébrées du présent. Alors que Silvia Federici les engage au service d'une discutable croisade contre le capitalisme. Face à l’omniprésent défilé de suppliciées de l’Histoire, le Macédonien Venko Andonovski ajoute un éclairage romanesque en forme de plaidoirie.

 

Il n’a pas de sorcière sans diable. Il faut donc le percer à jour pour connaître ces dames sulfureuses. Quand est né le diable ? Séparant radicalement le bien et le mal, le prophète perse Zarathoustra opposait à Ahura Mazda le maléfique Ahriman. En conséquence Dieu et le diable seraient, selon la tradition manichéiste, deux puissances indépendantes. De plus le second pourrait venir de Seth vaincu par Horus, deux dieux égyptiens, alors que Seth représentait le temps féminin et matriarcal de l’humanité. À cette relation entre la féminité et l’engeance diabolique s’ajoute celle de la tradition biblique, lorsqu’Eve, tentée et tentatrice, entraîne l’humanité à venir dans sa chute, ainsi vouée au mépris alors que la Genèse[1] fait d’elle la « chair de la chair » d’Adam. Outre Satan, prince des ténèbres, puisque Lucifer il succomba au péché d’orgueil, les démons inférieurs succombèrent à luxure pour avoir trouvé belles les filles de la terre. Ce sont ces « incubes », dont ne doutèrent ni Saint Augustin ni Saint Thomas d’Aquin, néanmoins philosophes et grandissimes pères de l’Eglise, et qui séduisent infiniment les femelles de l’homme. Ainsi, confirme Dominique Labarrière, « le lien entre diable, femme et sexe est constamment réaffirmé ».

De plus Adam aurait eu une première épouse, Lilith : venue de la démone babylonienne et trop orgueilleuse égale, ou stérile qui sait, ce pourquoi elle fut châtiée et se serait vengée en envoyant le serpent auprès d’Eve. Les archétypes de la femme entachée de diabolisme sont en place. Voilà qui « nourrira l’hystérie de la chasse aux sorcières », pour reprendre la belle formule de notre essayiste renvoyant l’hystérie au masculin.

Si au Moyen Âge l’on peut berner Satan, l’église a bientôt l’esprit malin de réaffirmer sa puissance pour assurer sa propre autorité. Il faut le traquer parmi les hérésies, qu’elles soient cathares ou individuelles. C’est là que l’Inquisition se régale des turpitudes féminines avec le démon, car belle au dehors et « putride en dedans », la femme est selon Odon de Cluny, au X° siècle, un « sac de fiente ». La métaphore est galante, n’est-ce pas ? Pourtant le Moyen Âge accorde noblesse aux femmes, qui ont ce que l’on appelle la « capacité juridique » et ne manquent pas de figures d’exception, ne serait-ce que Christine de Pizan[2].

Au XV° siècle, ce sont les Dominicains qui écrivent Le Marteau des sorcières[3], de façon à pouvoir guider l’impétrant en sa chasse gynophobe. Car les « turpitudes sexuelles », c’est bien connu, sont féminines, pour dérober la semence masculine et pour jurer allégeance à Satan lors des sabbats, quoiqu’il s’agisse de « réminiscences de cultes de la fertilité ». L’imagination des « démonologues » est trépidante ; car pour enduire d’onguent le manche chevauché par les amatrices d’anus de Satan,  il faut « faire bouillir un enfant » et en prendre la graisse ! Soupçonnées de commerce sexuel et de messes noires avec le diable, des milliers de prétendues sorcières furent brûlées…

Au prosélytisme démoniaque s’associent le diable fornicateur et la fureur utérine que l’Inquisition accuse et condamne à sa guise avec l’aval du peuple, gourmand de dénonciations et autres sombres vengeances : « Il suffit de déplaire ou de trop plaire ». Ainsi le juriste Jean Bodin édicte sans vergogne, dans La Démonomanie des sorciers, en 1580 : « Le soupçon est une base suffisante pour la torture, car la rumeur populaire n’est presque jamais mal informée ». Il faudra attendre 1682 pour que Colbert interdise « aux tribunaux d’admettre l’accusation de sorcellerie », moins par bonté d’âme du roi Louis XIV que pour protéger sa favorite, Madame de Montespan, compromise dans la trouble Affaire des Poisons. Vient alors le temps pour les libertins du « satanisme mondain », mais aussi de « l’emprise mentale et sexuelle d’un confesseur, d’un directeur de conscience, d’un moine », tout ce qui trouvera son acmé dans les romans de Sade[4]. L’essai devient ensuite une petite anthologie des plus curieuses histoires de sorcelleries, telles « L’horloge de Saint-Placide », de la « veuve noire de Kilkenny », puis, cerise sur le gâteau, de « l’excrément sacré ».

Documenté de maints contes de femme-louves démoniaques et autres rapports sur  les méfaits des sorcières et leurs grotesques histoires de « possédées », par exemple de Loudun, l’ouvrage historique témoigne d’une théologie devenue folle, puis des fantasmes et superstitions, mais aussi des mœurs érotiques. Illustré d’un cahier de gravures et peintures, augmenté du texte de l’ « Exorcisme contre Satan et les anges apostats » édicté par le Pape Léon XIII (associé à celui valide encore aujourd’hui) et pratiqué sans discernement, il est sommé par un indispensable « Hymne à Satan » d’Iwan Gilkin. L’essai de Dominique Labarrière, quoique cédant un peu trop à l’anecdote au dépend de la rigueur historique, est aussi instructif que distrayant ; et effrayant ; tant il témoigne du meurtrier opprobre longtemps jeté sur la femme et sa sexualité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le réquisitoire de Catherine Clément est bien plus vigoureux, dénonçant un « crime contre l’humanité » en son Musée des sorcières. Avec notre essayiste, le mot « sorcière » passe de l’exécration médiévale à l’élogieuse réhabilitation chez nombre de femmes d’aujourd’hui, d’où ce titre qui n’est pas seulement historique mais de l’ordre de l’éloge. Car, dans une perspective féministe devenue respectable, elle dresse un impressionnant tableau du rejet de l’individualité des femmes par un pouvoir à la fois religieux et masculin, dont, prétendument, « le membre viril est en danger ». Bourreaux et bûchers n’ont eu de cesse de châtier les femmes et leur « hystérie », un terme qui connut encore le succès chez Freud au XX° siècle.

Qu’elle soit magicienne ou sorcière, il suffit qu’elle « pense seule », selon Le Marteau des sorcières pour être mise à mal depuis l’Antiquité. Le Christianisme déplorait le maléfice des déesses et figures femelles du paganisme : Isis l’Egyptienne, puis Hérodiade et Salomé qui obtinrent la tête de Saint Jean Baptiste. Ce malgré les nombreuses figures féminines positives de la Bible, comme Esther, Judith, Marthe et tutti quanti. En 1326, Jean XXII rédige « la bulle pontificale qui assimile la sorcellerie à une hérésie ». Contre la « peste féminine », l’Inquisition dominicaine doit sévir. Une fois dénoncée, la malheureuse, persuadée d’user de philtres et de sorts, de jouir d’une sexualité attentatoire à la chasteté, était le plus souvent considérée comme « la catin d’Asmodée », l’un des lieutenants du diable. Même ses hurlements sur le bûcher étaient entendus comme des manifestations diaboliques.

Entre autres nombreuses occurrences, l’essayiste rapporte le cas de Pierre de Lancre, qui en 1609 fut chargé par Henri IV de vider de ses sorcières le Labourd basque. Ce pieux serviteur de Dieu glosait sur « le Malin sodomisant les gueuses aux cheveux libres ». Aussi offrit-il à la bénédiction publique des flammes quatre-vingt maudites païennes qui aimaient danser la sarabande et se comporter de façon un tantinet légère. Ce qui permet à Catherine Clément de pointer le sadisme libidineux du bonhomme. D’autres préfèrent offrir leurs filles « contorsionnistes » en spectacle pour faire merveille de possession soudain guérie. Les récits de mortifications des nonnes, de leurs « crêpages de chignons », des exorcismes spectaculaires sont quant à eux assimilés des cas de névroses. Alors que ces dames cloîtrées ne répugnent pas à la bagatelle, au point qu’une « Angélique d’Estrées, abbesse de Maubuisson, éleva dans son abbaye douze enfants qu’elle avait eus de douze pères différents ». 

Il fallut au Catholicisme mettre en œuvre un contre-modèle : la Vierge Marie, dont le dogme de l’Immaculée Conception date de 1854. C’est à cette époque que les apparitions mystiques jettent quelques hallucinées dans l’extase. Alors que les « possédées » continuent de fleurir, que bientôt Charcot s’intéresse aux transes des hystériques autant qu’en médecin qu’en amateur de phénomènes de foire.

Suffit-il que les chasses aux sorcières appartiennent à un lointain passé, que le mot lui-même ne soit plus cause d’effroi ?  Malgré le renversement à la mode qui fait des sorcières des icônes et des modèles d’un féminisme passablement exalté il est d’évidence que les femmes ne sont toujours pas indemnes de toute chasse ; au point que Catherine Clément aille jusqu’à comparer le sort de ces ancestrales malheureuses à celui des victimes de « sauvages féminicides » d’aujourd'hui, même si comparaison n’étant pas toujours raison l’on pourra lui rétorquer que ce phénomène est d’une part de nature différente et d’autre part qu’il est hélas de toute époque.

L’essai est profus à souhait, chassant par retour du bâton tout ce qui pourrait s’apparenter encore à l’accusation de sorcellerie pesant sur les femmes, dans une orientation féministe militante. Il est cependant parfois confus, empruntant une progression erratique aux parcours et arguments sinueux télescopant les siècles ;  et par instants encombré de vocabulaire psychanalytique : il est vrai que c’est, outre la philosophie, une part de la formation de l’auteure. Le risque est alors de ne pas réellement faire œuvre d’historienne et de choir dans l’anachronisme. Reste que « la sorcellerie tue » encore, par exemple en Afrique où l’on accuse les uns et les unes de « voler le pénis des hommes » ! Et que plus inoffensive elle est devenue, sous le nom de « Wica », une pratique officielle aux Etats-Unis et au Canada, depuis son fondateur Gérald Gardner, dans les années trente. Gare à l’esbroufe, aux superstitions, au ridicule… Cependant, en ce Musée des sorcières nourri d’abondantes « diableries » et ensorcelleuses, l’érudition bienvenue, le choix des anecdotes édifiantes, riment avec indignation.

 

Duomo, Bolzano / Bozen, Südtirol / Trentino / Alto-Adige.

Photo : T. Guinhut.

 

Vicié par une omniprésente perspective marxiste, l’essai calibanesque de Silvia Federici, fait un sort aux sorcières jusque dans les Amériques. La phraséologie pâteuse de la préface et de l’introduction pourrait décourager le lecteur de bonne volonté. Sans compter, ensuite, de nombreux vices de pensée : d’où vient et quel est ce capitalisme dont il assuré à longueur de pages qu’il est le coupable originel et perpétuel[5] ? Pourquoi marxisme et féminisme, en quoi oppression capitaliste et sorcières paraissent-ils irrévocablement liés ? Dommage encore. Et pourtant, poursuivant avec un méritoire courage notre lecture de cet essai, que de perspectives historiques s’ouvrent ici à nous, que de questions sont soulevées… Débarrassé de ses oripeaux idéologiques, ce Caliban et la sorcière, commis par une universitaire et militante féministe radicale née en 1942, serait, en vue de rendre justice aux Caliban opprimés et aux sorcières brûlées, hautement recommandable.

Par ailleurs le titre est discutable. Si l’on sait que le personnage de Caliban est devenu le symbole des indigènes colonisés et persécutés, c’est méconnaître la pièce de Shakespeare. En effet, dans La Tempête, Caliban n’est mis en esclavage par Prospéro qu’après avoir bénéficié d’une bienveillante éducation et qu’après avoir trahi la confiance offerte en tentant de violer Miranda. Certes, on arguera qu’il s’agit là d’une diabolisation du colonisé. Cependant l’on comprend mieux le titre, sachant que Caliban est devenu le symbole des exploités et des opprimés, quand la sorcière est celui des femmes diabolisées, également opprimées et sacrifiées. Ce qui résume parfaitement la thèse de Silvia Federici, appuyée par le verbeux sous-titre, Femmes, corps et accumulation primitive, dont la connotation décolonianiste et féministe affirmée permet de ranger l’ouvrage dans la bibliothèque américaine des women studies.

L’ouvrage pêche par l’absence de définition précise (et c’est un comble pour un tir de barrage marxisant) du capitalisme. Plus exactement, s’agit-il de celui né avec les banquiers florentins et flamands au XV° siècle, ou de son expansion au moyen de la révolution industrielle anglaise au XVIII°, ou des artisans, de leurs ateliers, voire des seigneurs et exploitants agricoles ? Notre auteure emploie indifféremment, dans un flou non artistique, les termes de capitalisme et de « précapitalisme » pour caractériser la période qu’elle étudie, du Moyen-Âge à l’aube du XIXème.

Evidement le capitalisme est le coupable sine qua non, le grand Satan postulé les yeux fermés. Certes, « l’accumulation primitive » du capital se fait trop souvent, au cours de l’Histoire, à coups d’oppression, d’exploitation, d’esclavage. Ce en quoi on ne peut qu’approuver le réquisitoire de Silvia Federici. Mais elle semble n’avoir aucune lueur du capitalisme libéral[6] - donc en opposition au capitalisme tyrannique qui s’appuie sur la force, sur l’état monarchique, voire sur le clergé - qui permet à partir des Lumières anglaises une sortie, progressive et inégale selon les régions, de la pauvreté et des exactions pour la plus grande part de l’humanité. Il faut admettre pourtant que, parfois, notre auteur mentionne des contre-arguments venus, par exemple, d’Adam Smith qui défendit les enclosures en arguant de leur meilleure rentabilité et productivité agricole.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces précautions prises, et dépassant une pâteuse introduction dont la doxa marxiste est encore une fois du plus piteux effet, il faut tout de même, et avec conviction, conseiller la lecture de Caliban et la sorcière. Car il s’agit d’un panorama impressionnant des misères de l’humanité. Entre servage, guerres, famines, pestes noires, la condition du « prolétaire » est tout sauf reluisante. Il faut là se souvenir à travers quoi sont passés nos ancêtres pour que nous puissions parvenir à notre société d’abondance et de relatives libertés.

D’après Silvia Federici, le Moyen-Âge, une fois désagrégé le servage, est un presque havre de prospérité pour les ruraux, qui peuvent jouir des « communaux », là où la vie paysanne communautaire parait bien trop idéalisée par notre essayiste, dont le rêve communiste perdure jusqu’à la déraison. Mais, à la fin du XVI° siècle, les propriétaires anglais mirent en place les « enclosures », « privatisant les terres ». Même si Thomas More, au début de son Utopie, en a justement déploré les conséquences, jetant nombre de paysans dans le vagabondage, la faim et la délinquance, notre auteure en fait le péché originel du capitalisme, à l’égal de la propriété chez Rousseau qui, pour lui, est la cause de l’inégalité[7]. Mais les enclosures sont un phénomène anglais, et non européen, et bien d’autres causes peuvent être à la source de la paupérisation des campagnes, ainsi que des ouvriers des villes. Encore une fois, guerres (de Trente ans par exemple), famines, pestes, baisses démographiques, contribuent au désarroi économique. Bientôt les richesses affluant d’Amérique, obtenues en partie grâce à l’esclavage[8], contribuent à faire baisser les salaires des ouvriers européens. Sans compter le refroidissement climatique du règne de Louis XIV dont notre auteure ne tient absolument pas compte. Hélas la croissance démographique revenue, elle contribue à égarer les pauvres sans terre, dont les femmes, souvent prostituées par nécessité.

Il faut attendre la page 180 pour entendre sérieusement parler de la condition féminine. Il n’est pas étonnant que celles que Marx et Foucault ont oubliées, (remarque faite avec justesse par Silvia Federici) subissent de plein fouet les dégradations générales. D’autant que l’Eglise et l’Etat se préoccupent de natalité, jetant l’ostracisme sur les femmes non mariées, sur les naissances hors mariage, les abandons d’enfants, les méthodes contraceptives et abortives des fameuses sorcières, poursuivies par l’Inquisition, souvent brûlées… La vision de la femme comme mégère va peu à peu faire place à l’idéalisation punitive de la femme chaste, de la serviable et corvéable femme au foyer. Quoique, faut-il rétorquer, l’idéalisation perdure, depuis la Vierge Marie, en passant par l’amour courtois, jusqu’au romantisme…

Ainsi, « la persécution des sorcières fut le point culminant de l’intervention de l’Etat contre le corps prolétaire de l’époque moderne ». Leur magie, associée aux superstitions populaires, que semble regretter notre auteure, doit pourtant s’effacer devant la montée du rationalisme, pourtant plus efficace. Même s’il faut avec elle déplorer cette hécatombe de femmes non conformes, elle semble idéaliser ces sorcières favorites, oublier leur versant de délinquance et de criminalité, ainsi que celui des Caliban qui infestent cours des miracles, campagnes et faubourgs.

De même, la sorcière est éradiquée sur les terres du Nouveau monde, dans le cadre d’une mise au pas par les grands propriétaires, par la religion, et au moyen d’une discrimination sexuelle et raciale. Sans oublier le génocide, qu’il soit guerrier, sanitaire[9] ou à cause des mines, dont de mercure, où les Indiens étaient, de fait, sacrifiés. Les Européens ne se font pas faute, à travers l’évangélisation, de castrer également leur liberté sexuelle, d’un bout à l’autre du continent américain.

Le bilan est confondant : « La chasse aux sorcières était aussi un instrument pour la construction d’un nouvel ordre patriarcal où le corps des femmes, leur travail, leurs pouvoirs sexuel et reproductif étaient mis sous la coupe de l’Etat et transformés en ressources économiques. »

Il n’en reste donc pas moins que Silvia Federici, malgré nos peu indulgentes réserves, fait œuvre utile et roborative. Il suffit, outre le texte lui-même, toujours fort nourri, généreusement illustré de gravures, de se plonger dans les notes, aussi savantes qu’abondantes, aussi précises que disertes, pour être convaincu du sérieux scientifique, quoiqu’affreusement partisan, de la démarche historique. Certes, il y a eu de forts réussies Histoires des femmes en Occident[10], mais faire le lien entre l’oppression des pauvres, celle des femmes et des sorcières reste une perspective originale. Sans compter la réhabilitation des figures de la sorcière, trop souvent méprisée, ostracisée. Mais pourquoi enchaîner marxisme et féminisme ? Alors que le capitalisme a fait plus pour les femmes que tous les régimes mortifères issus des perspectives tyranniques du cerveau de Karl Marx[11] ! L’imprimerie, les appareils ménagers, la contraception, ne sont-ils pas, après tout, des réussites universelles du capitalisme libéral au service de la liberté féminine, non seulement matérielle, corporelle, mais aussi intellectuelle ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au-delà des essais, le roman peut permettre d’entrer dans l’esprit de nos malheureuses héroïnes, grâce à l’écriture à la fois historique et contemporaine d’un Venko Andonovski : Sorcière ‽ Venu d’une contrée littéraire peu explorée, la Macédoine, voici un objet d’art bifide. Ses deux langues sont celle d’un roman historique situé au XVIIème siècle et d’un récit contemporain. Sorcière  avec son point exclagorratif, signifiant certitude et doute des protagonistes, met en scène une interrogation existentielle sur le mal : « on veut vérifier si le diable est matériel et réel, venimeux et créé. »

Le Padre Benjamin parcourt la Croatie et Macédoine. Quoique émissaire du Pape, ami de savants et philosophes représentant la raison, comme Descartes et Galilée, il est confronté à l’obscurantisme d’un Grand Inquisiteur fanatique, dont la passion dogmatique traque les sorcières séduites par le Malin. Mais c’est une sexualité rentrée qui anime les procès ordonnateurs de sévices. Car « l’origine des films porno se trouve dans ces témoignages de l’Inquisition sur le sexe de groupe et les orgies ». De plus, « l’homme aux yeux de serpent » est l’incarnation de la violence absolue : « la vérité lui appartenait, car il avait entre les mains… le bûcher. »

À cet écho lointain du Nom de la rose d’Umberto Eco, répond une intrigue amoureuse : le Padre Benjamin est séduit par une intelligente rousse que son mari accuse de le rendre stérile et d’être une sorcière. Le prêtre bientôt défroqué écoute alors l’histoire de Jovana, qui fut l’esclave d’un bey islamique, puis d’un marchand, sans vouloir renier sa religion. Jusqu’où Benjamin devra-t-il manœuvrer pour sauver sa sorcière et écrire son livre sur les sciences diaboliques ?

Abruptement, le roman est périodiquement interrompu. Par des considérations en italiques, passablement oiseuses de l’auteur impécunieux, dont l’éditeur demande des histoires policières vendables. Le procédé narratif - plus exactement la métalepse - parait une affèterie postmoderne gratuite, bientôt plus fine : « Il est toujours temps de mourir d’une narration classique, ampoulée, stylisée ! » Jusqu’à ce que l’on perçoive, après des dizaines de pages, que les deux arguments, historique et contemporain, se répondent par un lien ténu : deux femmes rousses, à quatre siècles de distance, fascinent le personnage et son narrateur : « les amants se retrouvent après des siècles, après que la mort les a séparés […] dès leur renaissance, ils se cherchent mais dans d’autres corps. » Ainsi, de celle qui ensorcelle d’amour Padre Benjamin à l’étudiante en médecine, un écho subtil se noue, inscrivant l’ouvrage dans une esthétique digne du réalisme magique. « En fait, ce n’est qu’une recette pour écrire un roman ». Qui, enfin, se retourne sur lui-même pour être offert et dédicacé à « la rouquine ». Ce pourquoi Milan Kundera est un préfacier enthousiaste, quoique trop peu disert.

Sans nuire à la fluidité romanesque, la richesse intellectuelle et métaphorique imbibe la langue, les pages. De la « fille-lettrine » à Jovana « la rousse, belle comme une lettrine », en passant par le séminariste et futur « doctor angelicus », grâce à sa connaissance du doute, tout s’inscrit « dans l’objet le plus secret de la magie diabolique qui du mensonge fait la vérité : le livre. » Là où bientôt l’Inquisiteur est démasqué : il est le Diable ! Dans une langue aisée, les débats théologiques éclairent les problématiques du roman, à l’instar de l’apologue nietzschéen, lorsque le Padre Benjamin dévoile l’illusion du théâtre d’ombres. L’œuvre polyphonique, à la lisière du conte, de la chronique et de l’essai encyclopédique, dénonçant ce grand massacre des femmes prétendues sorcières, oppose la terreur documentée des tortures et l’érotisme brûlant du poème en prose.

Il faut explorer ces marges de l’Europe, où des auteurs surgissent à nos yeux soudain dessillés, aussitôt ébahis. Venko Andonovski, né en 1964, qui enseigne les littératures d’Europe centrale et la théorie narrative à l’université de Skopje, est chamarré d’une bibliographie impressionnante : Sorcière ‽ cet étonnant roman philosophique, en est à sa huitième édition en Macédoine, Le Nombril du monde à sa douzième, ses volumes de nouvelles à la sixième, son théâtre et ses essais jouent dans la cour de l’abondance. Hélas, seule sa pièce Cunégonde en Carlalande[12], imaginaire pays où la promise de Candide découvre la folie de l’Occident, est traduite en français. Il tient de surcroit dans un quotidien une chronique  hebdomadaire: « Le dictionnaire des passions humaines ». Un univers à soi seul et à découvrir, parmi lequel ce dont nous ne lisons que le titre, L’Alphabet des désobéissants, semble ainsi particulièrement fascinant…

 

L’on estime à environ soixante mille exécutions capitales, entre 1430 et 1630, le passif de la persécution de celles qui furent trop libres. S’il est justice de réhabiliter la mémoire de ces milliers de victimes de la tyrannie religieuse et mâle, gardons-nous cependant d’idéaliser les sorcières. Ce serait délire d’imaginer qu’elles étaient toutes d’innocentes prunelles des yeux de la liberté sexuelle. Il y avait probablement parmi elles, comme parmi leurs délatrices, de nombreuses mégères et furies, comme il en existe bien des équivalents masculins. Plutôt que les violences du pouvoir mâle, quoiqu’il faudrait prendre garde qu’un pouvoir féministe n’ait pas de telles velléités, prônons la tolérance et la paix des libertés.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Andonovski a été publiée dans Le Matricule des Anges, juin 2015


[3] Institoris & Sprenger : Malleus maleficarum, 1486.

[10] Histoire des femmes en Occident, direction Georges Duby et Michelle Perrot, Perrin, 1992.

[12] Venko Andonovski : Cunégonde en Carlalande, même traductrice, L’Espace d’un instant, 2013.

 

Museo de la Catedral de Leon. Photo : T. Guinhut.

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1 mars 2021 1 01 /03 /mars /2021 14:35

 

 

Aornach / Acereto, Südtirol / Trentino Alto-Addige.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Ecofictions, écotopies

& littératures environnementales :

Klaus Modick, Edward Abbey,

Christian Chelebourg, Pierre Schoentjes,

Ernest Callenbach.

 

 

Klaus Modick : Mousse,

traduit de l’allemand par Marie Hermann, Rue de l’échiquier, 192 p, 17 €.

 

Edward Abbey : Le Gang de la clef à molette,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, Gallmeister, 2019, 50 p, 25 €.

 

Christian Chelebourg : Les Ecofictions. Mythologies de la fin du monde,

Les Impressions nouvelles, 2012, 256 p, 19,50 €.

 

Pierre Schoentjes : Littérature et écologie. Le Mur des abeilles,

José Corti, 2020, 464 p, 26 €.

 

Ernest Callenbach : Ecotopia,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent,

Folio, 2020, 336 p, 9,20 €.

 

 

Inquiétude fondée ou exagérée, préoccupation scientifique ou mode intellectuelle et médiatique, la grande peur de l’impasse civilisationnelle face à la sénescence écologique ne peut qu’agiter la plume et le clavier des écrivains. Leurs personnages sont rongés de « mousse » chez Klaus Modick, ou balayés par les désastres écologiques et sociétaux, contre lesquels lutte « le gang de la clef à molette » d’Edward Abbey. C’est dans toutes les dimensions de la science-fiction et du catastrophisme que se dresse l’impressionnante fresque des écofictions brossée par Christian Chelebourg, alors que les rejoignent les auteurs français agitant les agressions contre le règne de la nature, tels que les présente Pierre Schoentjes en son essai sur les romans environnementaux. À moins qu’ils préfèrent, tel le doux rêveur peut-être rationnel Ernest Callenbach, imaginer une utopique « Ecotopia », qui serait une sauvegarde de la planète bleue et de l’humanité. Au risque de la tyrannie ou d’une douce évolution ?

 

Supposons que le vert soit la couleur préférée de Klaus Modick, du moins les verts nombreux des mousses, dont il a fait le titre d’un étrange roman. Ou plus exactement d’un ersatz romanesque à mi-chemin du récit et de la prose poétique.

 L’objet de sa passion a-t-il tué le Professeur Lukas Ohlburg ? Célèbre botaniste, il s’est retiré près des forêts. Aussi le retrouve-t-on dans un état de « moussification » avancé. La preuve : « des mousses étaient apparues sur son visage ».

Après cet étrange préambule, le récit intitulé Mousse nous conduit parmi les pages du manuscrit laissé par le défunt. Plus qu’une « critique de la terminologie et de la nomenclature botaniques », il s’agit d’une autobiographie, marquée par une enfance à l’époque  nazie, lors même que ses camarades scientifiques ont « prêché la nation, le sang, le sol ». Sa famille choisit de fuir à Londres avec lui, avant qu’il puisse revenir en Allemgne.

En cette belle vision du corps et de la mémoire, sur « les relations entre les mots et le réel », l’on croise son maniaque de père qui détestait la croissance de la nature sauvage, croqué de manière acerbe par un narrateur qui n’écrit plus qu’à l’encre verte. Le solitaire reçoit la visite de son frère et des enfants, face à l’épicéa de Noël, dont les légendes lui deviennent plus parlantes que l’examen scientifique. Devant les convictions du parti politique « Les Verts », il reste dubitatif, et guère végétarien. Enfin les paysages prennent une valeur essentielle, au travers des descriptions minutieuses et sensibles de « toute une vie vécue avec un regard botanique ».

Paradoxalement, sa science l’a éloigné de la nature. Aussi, étudiant les mousses, dont il est « amoureux », et qui savent fixer des polluants, y compris radioactifs, il parvient à une sorte d’osmose. Le réalisme cède la place à un discret fantastique quand sa barbe se change en mousse, métaphore du verdissement écologique du bonhomme.

Il ne s’agit en rien d’un roman policier à la recherche d'un éventuel meurtrier, mais bien d’une méditation relavant de ce genre assez récent que l’on appelle écofiction. Klaus Modick, né en 1951, veut-il nous signifier que dotée d’une force maligne ou salubre, la nature prend sa revanche sur l’homme et reprend ses droits bafoués ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pire que cette mousse invasive, ce sont les poubellifications de la planète d’origine humaines trop humaines qui nous prennent à la gorge. Avec Edward Abbey, dont Le Gang de la clef à molette parut en 1975, une poignée de lurons déjantés traversent un roman loufoque, d’ailleurs illustré avec un trait plein d’humour par le satirique Robert Crumb. Ses héros sont directs, bêtes et méchants, quatre zigotos dépités et révoltés par l’industrialisation et l’enlaidissement des déserts du Grand Ouest américain. Ils se lancent dans une croisade écologiste qui ne dédaigne pas un brin de terrorisme. Leur outil privilégié, outre quelques bâtons de dynamite, est leur sacro-sainte « clef à molette » pour dézinguer des voies ferrées et un pont, « qui se fractura en zigzag ». Ce qui n’est qu’un prologue à d’autres exactions. Selon eux, il faut détruire tout ce qui atteinte gravement à l’environnement. L’on devine que les forces de police mais aussi les férus de morale vont traquer ces entêtés partis plein pot « sur une trajectoire de collision certaine avec les ennuis ».

Le road movie est haletant et burlesque, ponctué de sueur et de bières en veux-tu en voilà, bourré d’action, de suspense et de dialogues guère raffinés, car il s’agit pour nos compères de « quitter ce putain de foutu pays indien hypercivilisé et surdéveloppé et retrouver les canyons où les gens comme nous ont leur place ».  N’empêche que les hurluberlus d’Edward Abbey furent passablement pris au sérieux par une frange de l’écologie militante, plus ou moins pacifique, plus ou moins terroristes : salutaire ou dangereuse, voire tyrannique ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous alertant, jouant sur nos peurs, la science-fiction se fait alors Ecofictions, pour reprendre le titre de Christian Chelebourg. Faute d’exalter le progrès, les deux cents romans, films, bandes dessinées, essais et autres publicités, sélectionnés dans cette ambitieuse étude, dressent un réquisitoire sans appel contre les sociétés industrielles. Coupables, forcément coupables, elles ne sont guère vues pour ce qu’elles sont : un formidable progrès en termes d’espérance de vie, de sécurité et de loisir, même si elles ne sont pas indemnes de critiques et méritent d’être amendées. Mais pour le poids des catastrophes écologiques, réelles ou fantasmées, qui s’abattent en avalanches sur l’humanité. Pollutions plus crasseuses les unes que les autres, réchauffement climatique anthropique imparable - cette probable fiction de scientifiques discutables et de politiques en mal de prophétie, de reconnaissance et de pouvoir[1] -, catastrophes naturelles, épidémies anciennes et nouvelles, manipulations génétiques aux conséquences effarantes, tout y passe. Paul Ziller, dans son film Stonehenge Apocalypse, sorti en 2010, imagine que les mégalithes, en résonnance avec les pyramides d’Egypte, se mettent en branle pour déclencher séismes et éruptions inouïs. Al Gore, « super héros » d’une « nouvelle religion » inspire David Guggenheim qui lance le film annonciateur d’avalanches climatiques brûlantes : Une Vérité qui dérange, sorti en 2006. « L’écologie doit se faire contre les hommes », martèle Jean-Christophe Ruffin dans Le Parfum d’Adam[2]. Car parmi les pages de La Théorie Gaïa, Maxime Chattam[3] dénonce « l’Homo Entropius qui va nous détruire très rapidement ». Dans le film Matrix des frères Wachowski sorti en 1999, l’agent Smith s’adresse à Morpheus : « Les êtres humains sont une maladie. Le cancer de cette planète ». Qui sait si les écologistes délirants ne sont pas pires que ce qu’ils dénoncent…

S’il est difficile de croire en toute vérité à ces fictions littéraires et cinématographiques, il est plus que divertissant, inquiétant et fascinant de se plonger dans les mondes emboités en cet essai, mené de main encyclopédique par Christian Chelebourg. « Surenchère et grand spectacle », « fléau », « souillure » et « démiurgie », OGM et CO2, prophètes et savants, « virus producteur de zombis », « population zéro » fondent les classifications de l’essayiste qui offre un miroir hallucinant à l’imagination née de l’apocalyptique effroi du lendemain pour une Gaïa changée en poubelle toxique…

 

Christian Chelebourg ayant surtout consulté les auteurs et les imaginaires anglo-saxons, il ne faudrait pas en inférer qu’un tel mouvement de fond ne touche pas les auteurs hexagonaux, pourtant peu habitués au « Nature Writing » américain. Pierre Schoentjes, dans Littérature et écologie, sous-titré Le Mur des abeilles, déploie un impressionnant catalogue ordonné de la littérature française la plus extrêmement contemporaine attachée aux heurs et malheurs de l’environnement. Ecopoétique et littérature environnementale ont leurs « figures tutélaires », en les personnes de Jean Giono, Maurice Genevoix, Claude Simon, Jean-Loup Trassard ou Pierre Gascar, mais aussi des plumes moins connues, Maria Borrély ou Charles Exbrayat. Le retour à la nature est illustré par un titre emblématique : Savoir revivre de Jacques Massacrier[4], autour du concept d’autarcie. Aujourd’hui abonde une « littérature verte », dans laquelle la fiction enrôle des militants radicaux et violents, comme Paul Watson mis en scène par Alice Ferney pour célébrer la beauté des océans et de leurs baleines dans Le Règne des vivants[5]. Franck Bouysse, Maylis de Kerangal sont le signal d’une littérature de l’anthropocène, mais aussi les voyageurs Jean Rolin et Sylvain Tesson. Et, plus secrets, Gisèle Bienne ou Claude Huizinger invitent à une lecture sous les pins. Cet essai organise son analyse en trois axes : « l’écologie militante », la « littérature verte » et celle « marron » qui s’intéresse aux graves atteintes à l’encontre de l’environnement et de la biodiversité. Jusqu’au « roman végan », celui de Camille Brunel : La Guérilla des animaux[6]. Où l’on hésite entre juste sensibilisation et littérature à thèse au risque de la lourdeur, sans compter les aigreurs d’estomac. Ainsi cette littérature environnementale permet-elle de « retrouver une fonction que le roman avait abandonnée : relayer des données factuelles, mais en suggérant des pistes afin de permettre ces connaissances en rapport avec un ensemble d’autres savoirs… et de sensibilités ». Balzac avait écrit une vaste Comédie humaine, ce buisson d’auteurs ambitionnerait rien moins qu’une comédie naturelle.

Le roman environnemental sauvera-t-il le monde ? Le « fragile rempart » du « Mur des abeilles », selon le sous-titre, est à la fois un avertisseur des pollutions et des violences intolérables à l’encontre de la nature et de l’homme, mais aussi la métaphore d’une bibliothèque aux rayons à remplir de miel sensé. Documentée avec précision, agrémentée de citations à plaisir, que l’on partage ou non ou avec précaution ces problématiques, l’étude, colossale et « pas pour autant militante », de Pierre Schoentjes est une invitation à la conscience verte aussi bien qu’à la lecture sensible et pensante. Comme en la belle collection « Biophilia[7] » qui, chez José Corti, rassemble des essais, des récits scientifiques et de voyages d’auteurs scandinaves et américains autour de cette terre dont il faut prendre soin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que faire, qu’imaginer ? D’abord publié aux éditions Rue de l’échiquier, comme son camarade moussu, Ecotopia d’Ernest Callenbach (1929-2012), est repris en Folio, avec un graphisme de couverture aussi expressif que manichéen entre de verts rivages et de noirs parages de la mort forestière. Voici une utopie écologiste qui rêve de ne pas être une dystopie, ce qui est de l’ordre de l’oxymore. Quoique son auteur préfère parler de « semi-utopie », ce qui est plus modeste.

Scindés par une « plaie fratricide », les Etats Unis se sont vus privés des trois Etats de l’Ouest : Californie, Oregon, Washington, ce qui aggrava la grive économique sur la côte ouest. En une anticipation publiée en 1975, Ernest Callenbach projette son héros, l’envoyé spécial William Weston, vingt ans plus tard, alors que pour la première fois la frontière s’entrouvre. L’on ne sait rien, hors rumeurs et mensonges, d’Ecotopia.

Une fois la frontière passée, les trains à « propulsion magnétique » et les « vidéophones » côtoient les arcs et les flèches des chasseurs, les rues sont arborées et jardinées, les bus et les vélos gratuits. Les « mini-villes », sont ravitaillées par des réseaux souterrains de tapis roulants.

Quant aux habitants, ils sont « accord naturel avec leur être biologique », « l’égalité absolue entre les sexes » règne, la famille nucléaire a disparu et l’on élève les enfants en commun. Ils pratiquent mille activités dans la nature, au point de devoir un « service forestier ». Une aventure érotique avec Marissa la forestière, fort directe, comme le sont les Ecotopiennes, pimente un brin le récit, cela prétend-on d’abord sans le moindre « psychodrame », ce qui témoigne d’une appréciable évolution des mœurs, quoique la perspective du départ de William entraîne un « affreux déchirement ». Ce qui permet une comparaison avec Francine, restée à New York. En revanche, faute de compétitions sportives, l’on pratique des « jeux de guerre […] lors desquels des centaines de jeunes trouvent la mort chaque année ». Ce rituel sert à canaliser l’agressivité. Et lorsque notre narrateur inexpérimenté se voit participer à un tel combat, il s’étonne de son enthousiasme, et se retrouve vigoureusement blessé par une lance…

Les minibus sont électriques, mais les voitures particulières ont été interdites, comme l’ont été les « produits précuits et conditionnés ». L’on s’est débarrassé de la pollution et les plastiques sont biodégradables. Mais d’où vient l’électricité, sinon de quelques barrages, des centrales d’énergie solaire, éolienne, géothermique et liées aux marées, alors que semblent résolus les problèmes d’intermittence et de stockage. Malgré l’élimination de nombre de technologies pour cause de « toxicité écologique », la vidéo est omniprésente, ce qui témoigne, en 1975, d’une certaine prescience. La semaine de vingt heures est de règle : pas de surproduction, mais un équilibre avec les autres créatures terrestres, telle est la loi. Mais la sécession économique entraîna nationalisations et spoliations, période chaotique, dont on parait minimiser les méfaits pour le bien-être d’un temps présent qui tient ses promesses, en pratiquant l’autogestion et le « revenu minimum garanti ». Dorénavant la décroissance démographique accompagne celle économique, quoique l’éducation et la recherche ne soient point négligées. Toute religion semble avoir disparu, hors celle de la terre et des arbres, quoique sans culte particulier.

Ce qui n’empêche pas qu’il y ait des médias divers et concurrents, une opposition politique sporadique, estimant que l’on « étouffe l’esprit d’entreprise » et souhaitant des échanges avec le reste des Etats-Unis. Mais aussi un « service de contre-espionnage » intrusif.

Faut-il y voir, comme le soupçonneux narrateur, « un labyrinthe bureaucratique où rôderait un gros rat totalitaire » ?  Les vastes appartements sont destinés à « favoriser le mode de vie communautaire », la solitude y est plutôt mal vue et quelques-uns dénoncent des « tests de grégarité ». L’on découvre un « magasin d’Etat », alors que s’appliquent « des lois pour punir le délit de propriété abusive et confisquer les héritages ». Ce qui est l’occasion de fréquents retours en arrière pour expliciter le déroulement de la « révolution écotopienne » et sa « guerre des hélicoptères » qui se solda par un échec retentissant et cependant soigneusement tu par les Etats-Unis humiliés ; ce qui reste de l’ordre de la fiction de bande dessinée.

L’auteur de ce qui aurait pu être une utopie trop idéaliste a pris soin de laisser poindre en Ecotopia un nombre certains d’inconvénients, parfois gravissimes. Ernst Callenbach n’est pas en ce sens un naïf sur la réalité de la nature humaine ; à moins qu’en tant qu’écocommuniste et anticapitaliste, il les approuve ! De plus Ecotopia menace de voir diverses sécessions se faire jour, de par les Hispaniques par exemple, et c’est déjà le cas pour les Noirs. Aussi le romancier ménage-t-il à la marge une réelle critique de l’univers écotopien et de ses limites, au travers de son narrateur et reporter. Nous laisserons le lecteur découvrir comment ce dernier se tire de son enlèvement par un groupe d’écotopiens et s’il choisira ou nom de rester et de se convertir en Ecotopia…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Construit sous la forme d’un journal de voyage, comme un cahier d’observations à destinations des journaux, mais aussi comme une théorie politique et économique, totalement encyclopédique, le récit est entraînant, grâce aux rencontres avec divers écotopiens. Nous voici non loin de ces fictions étranges où l’explorateur passe la frontière d’Herland[8] ou d’Erewhon[9], ces romans de Charlotte Perkins Gilman, en 1915, et de Samuel Butler, en 1872. Ce en quoi Ernest Callenbach, parmi les pages de ce qui est bien plus un traité science-fictionnel qu’un roman, car passablement dépourvu de péripéties, se place dans une longue tradition du voyage en utopie.

Nous trouvons là le défaut typique du roman engagé à thèse, sa soumission à une idéologie, qui pourtant en 1975 était loin d’être planétaire. Ernst Callenbach n’est qu’en partie un prophète de la décroissance, alors qu’aujourd’hui cette idéologie a de plus en plus d’affidés, parfois bien en cour. Il est cependant l’héritier des nostalgiques de la nature originelle, d’un éden pastoral, rural et artisanal idéalisé, tout en accordant aux découvertes scientifiques la place qui lui revient pour une humanité prospère. L’on sait en effet que ce sont les progrès de la science, portés par l’imagination et la créativité humaine, qui viennent et viendront à bout de la pollution, de la dégradation des espaces naturels et même d’un épuisement des ressources, d’ailleurs largement exagéré.

 

En imaginant que l’écologisme punitif et son compère le socialisme fiscaliste ne nous mangent pas, peut-être parviendrons-nous paisiblement à quelque chose qui ressemble au monde d’Ecotopia. Avec la liberté en plus…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] Jean-Christophe Ruffin : Le Parfum d’Adam, Flammarion, 2007.

[3] Maxime Chattam : La Théorie Gaïa, Albin Michel, 2008.

[4] Jacques Massacrier : Savoir revivre, Albin Michel, 1973.

[5] Alice Ferney : Le Règne des vivants, Actes Sud, 2016.

[6] Camille Brunel : La Guérilla des animaux, Alma, 2018.

[9] Samuel Butler : Erewhon, Gallimard, 1981.

 

Aornach / Acereto, Südtirol / Trentino Alto-Addige.

Photo : T. Guinhut.

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Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Charyn : La Vie secrète d’Emily Dickinson

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

 

 

 

 

 

 

Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique : d’Ovide et Rousseau à Sloterdijk

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Tout peut changer, sauf Naomi Klein : anticapitalisme et changement climatique

Biophilia : Wilson, Bartram, Sjöberg

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Emerson : Les Travaux et les jours ; Lane : La Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers écoromancier de L'Arbre-monde

Ernest Callenbach : Ecotopia

 

 

 

 

 

 

Editeurs

Eloge de L'Atelier contemporain

Diane de Selliers : Dit du Genji, Shakespeare

Monsieur Toussaint Louverture

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation idéologique

Haine de la littérature et de la culture

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers et fantômes d'Asie, Pu Songling, Lafcadio Hearn

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Histoire romanesque du franquisme

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Libéralisme et amendements à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

L'impéritie de l'Etat et la France contre l'Europe : Verdier-Molinié, Bouzou

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava : Une Singularité nue

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Pessl : La Physique des catastrophes

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

Wright, Ellison, Baldwin, Scott-Heron

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : perversion totalitaire ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Christine de Pizan, féministe du Moyen-âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin : Froidevaux-Metterie, Friedan, Chemaly, Goettner-Abendroth

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

Herland parfaite république des femmes

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Prières nocturnes, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte, Vraiment peindre

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Adam et Eve, mythe et historicité

 

 

 

 

 

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

 

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Des peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

La Sirène d'Isé

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Faim romantique et passion nazie

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

La Croisade roumaine des enfants, Les Vies parallèles du poète Eminescu

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

Jaccottet

Philippe Jaccottet : les madrigaux, la clarté

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kehlmann

Tyll Ulespiegle, Les Arpenteurs du monde

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies et autobiographie par Barbara Cassin

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Troubadours et érotisme médiéval

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

Panoptique de surveillance et holocauste

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, L'Estomac, Orgasme

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Peinture

Traverser la peinture : Arasse, Poindron, Slimani

Sonnets des peintres : Tapies, Titien, Rohtko, Twombly

 

 

 

 

 

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, 75 feuillets

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Ecrivains noirs : Wright, Ellison, Baldwin, Scott Heron

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

De l'origine des dieux ou faire parler le ciel

 

 

 

 

 

 

Renaissance

Renaissance historique et humaniste

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

 

Rilke

Sonnets à Orphée, Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome : Barbares, socialisme, climat, épidémies

Rome de César à Fellini, par la poésie latine

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

L'Eglise est-elle contre la science ?

Inventer la nature : aux origines du monde

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

Ursula Le Guin : La Main gauche de la nuit

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie ; No Smoking

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Réécritures de La Tempête à Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Durmarque : Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Faire parler le ciel. De la théopoésie

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Dictionnaire amoureux de Venise

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorcières

Sorcières diaboliques et féministes

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

 

 

 

 

 

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Spengler

Déclin de l'Occident de Spengler à nos jours

 

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences