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8 juin 2020 1 08 /06 /juin /2020 13:50

 

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Daniel Kehlmann

romancier du picaresque et des sciences :

Tyll Ulespiègle, Les Arpenteurs du monde.

 

 

 

Daniel Kehlmann : Le Roman de Tyll Ulespiègle,

traduit de l’allemand par Juliette Aubert, Actes Sud, 416 p, 220, 23 €.

 

Daniel Kehlmann : Les Arpenteurs du monde,

traduit de l’allemand par Juliette Aubert, Actes Sud, 2007, 304 p, 21 €.

 

 

 

 

      Rire et pleurer avec Tyll Ulespiegle, s'instruire avec les savants arpenteurs du monde, ainsi le romancier jongle avec les mythes et les sciences de l’Histoire allemande. Quand les guerres hélas récurrentes et les avancées des sciences sont le terrain de jeu d’une humanité régressive ou en avance sur son temps, elles sont également des terrains de jeux privilégiés pour l’écrivain. En une démarche résolument postmoderne, le romancier allemand Daniel Kehlmann revisite des icônes du passé, qu’il soit historique ou littéraire, au moyen d’ironiques et inventives réécritures. C’est au siècle de la guerre de Trente ans, soit le XVII°, qu’il emprunte le théâtre de son Roman de Tyll Ulespiegle, alors que celui des Lumières et de sa continuité au XIX° sert de matériau à l’intrigue des Arpenteurs du monde.

 

      L’antonomase, cette figure de rhétorique qui fait d’un nom propre un nom commun, s’applique parfaitement au mot « espiègle ». À l’origine, quoique l’on n’en soit pas tout à fait sûr, Tyll Ulespiegle nait en 1515 à Strasbourg, où il est imprimé pour la première fois, écrit en haut-allemand par un cordelier, Thomas Murner. Car cet auteur, à qui l’on attribuait la chose sans guère de preuve, ne faisait que reprendre une légende relatée dans un recueil en bas-allemand vers 1483. Probablement un tel personnage aurait vécu dans le Schleswig-Holstein, paysan de beaucoup d’esprit, d’humour, dont les plaisanteries raillaient bourgeois et citadins. La puérilité et les bêtises de Tyll lui valurent d’être chassé de la maison paternelle. Qu’à cela ne tienne, la ville est propice à ses tours facétieux, voire obscènes, à ses farces, comme lorsqu’il passe au travers d’une vitrine en la brisant, fait sonner la monnaie sous la table au lieu de payer le rôti, ou vend à un cordonnier « des excréments gelés pour du suif[1] ». Bientôt les multiples éditions contribuent à doter le drôle de visées anticléricales à l’encontre de prêtres bêtas et roulés.

      Le succès de cette histoire picaresque et comique entraîna bien des réécritures. Johann Fischart en 1572 en fit une moralisatrice version en vers. C’est en français que Charles de Coster, en 1867, reprit ce qui devenait un mythe, dans sa Légende de Ulenspiegel et de Lamme Goedzack au pays des Flandres et d’ailleurs, où le personnage devient le populaire champion de la justice et de la liberté, dans le cadre de la révolte des Pays-Bas contre la tyrannie espagnole de Philippe II. L’épopée nationaliste se fait héroïcomique, mais aussi sentimentale, puisque Till est amoureux de la belle Nele. Si l’on excepte un poème satirique de Gerhart Hauptmann en 1918 et le fameux poème symphonique de Richard Strauss en 1895, notre espiègle attendit notre siècle pour revivre d’une manière brillante avec Daniel Kehlmann.

 

 

      Plutôt que de narrer l’origine de son personnage, depuis l’enfance, conformément à son modèle, notre auteur commence son roman in media res. Une charrette amène au village Tyll et ses deux compagnes. Une tente rouge, une toile bleue pour la mer, une tragédie d’amour à la façon de Roméo et Juliette, puis une comédie, des facéties au sujet du « roi d’Espagne à la lèvre inférieure charnue, lui qui croyait dominer le monde alors qu’il était fauché comme les blés ». Il provoque les villageois à jeter leur chaussure dans la foule et l’on devine qu’il s’en suivra plaies et bosses, avant de terminer en dansant sur une corde. Ainsi commence la série des aventures du saltimbanque, dans une Allemagne ravagée par la guerre de Trente ans. Mais jusque-là rien que d’assez fidèle à l’original, quoique narré avec vivacité.

      Le père de Tyll est plus curieux. Claus a volé des livres qu’il consulte avec passion, préoccupé par ses « réflexions sur la nature du monde, sur l’origine des pierres et des mouches », qu’il rêve d’enseigner à son fils. L’un d’entre eux, sauvé des flammes, énorme, est en illisible latin. Ces volumes étranges sont le pont qui va relier Tyll aux érudits qu’il rencontrent, d’abord des Jésuites, parlant et écrivant en allemand, français et latin, dont le plus marquant est certainement Athanasius Kircher. Ce dernier n’a rien d’une fiction. Né en 1602 et mort en 1680, il est le plus étonnant savant de l’ère baroque, compilant les savoirs de son temps sur la minéralogie et les profondeurs de la terre, sur la tour de Babel et les mondes exotiques, de la Chine à l’Amérique, sur les machines magnétiques et optiques[2]. Il va jusqu’à s’imaginer pouvoir déchiffrer les hiéroglyphes : « un mur jaune argile et, dessus, des bonshommes à têtes de chien, des lions ailés, des haches, des épées, des lances, toutes sortes de lignes ondulées. Personne ne les comprend ». Quoique vaquant dans un univers où la magie et l’alchimie ont encore droit de cité, son itinéraire de recherche s’éloigne des superstitions qui régentent le monde du populaire pour emprunter le chemin d’une prolixe aventure scientifique en gestation.

 

 

      Fort de son bon allemand, Kircher accompagne le Docteur Tesimond qui rend la justice, exorcise les démons, fait torturer les sorcières et procéder au « supplice capital ». Hanna Krell, sorcière, et le meunier Claus Ulespiègle, qui possédait un livre interdit, sont les deux accusés à ce procès auquel assiste Tyll. Après son dernier et somptueux repas, son père sera pendu.

      Suite à ce retour en arrière, l’on retrouve Tyll et sa complice Nele, saltimbanques itinérants avec le chanteur Gottfried, au « talent pitoyable », puis avec un plus talentueux comparse irascible dont on aura raison au moyen de champignons vénéneux. Sa réputation grandit au point que « Sa Majesté » envoie Martin von Wolkenstein à la recherche du « célèbre farceur ». Le bouffon de la cour auprès d’une reine en pleine déconfiture et devenue misérable, quoiqu’elle ait eu l’occasion de parler avec Shakespeare. En un lacis baroque, le récit explore le passé de nombre de protagonistes pris dans les tourmentes de l’Histoire et les champs de bataille empuantis de cadavres protestants et catholiques, suédois et espagnols, revient à Tyll. Le risque est alors de perdre trop souvent de vue le héros éponyme.

      Les personnages picaresques, ces gueux aux aventures pittoresques et misérables, abondent. Outre Tyll, ce sont un bourreau à qui l’on ne doit pas parler, un abbé qui porte un cilice cruel, des paysans abrutis, sans oublier un roi sans royaume qui dégringole jusque dans la fange. Le roman est léger de fantaisie, lourd de sorcellerie imaginaire et de condamnations à mort, brutal de tableaux de guerres, de famines et de pillages. Daniel Kelhmann sait écrire autant en noir et gris qu’en couleurs bigarrées. Ainsi s’éloigne-t-il de son modèle.

Au-dessus d’un monde en guerre perpétuelle, au-dessus des charniers, que reste-t-il à notre espiègle, sinon le théâtre et le rire ? Héros populaire allemand, saltimbanque appelé à divertir et berner autant le peuple que les rois, il échappe étonnement aux balles et au fil de l’épée. Mais à cet archétype, Daniel Kehlmann a su ajouter d’effrayantes fresques guerrières, qui témoignent d’une humanité brutale et pourrie de toutes parts, esprits et corps ; mais aussi la rencontre étonnante avec d’étranges savants baroques d’envergure européenne, comme Athanasius Kircher, qui sont, dans la carrière du romancier, un écho de ceux de L’Arpenteur du monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     L’un est le « Prince des mathématiques » et astronome, découvreur de la courbe de Gauss, l’autre un explorateur et naturaliste. Le premier s’appelle Carl Friedrich Gauss et vécut entre 1775 et 1855 ; le second, Alexander von Humboldt, poursuivit sa carrière entre 1769 et 1859. Quoique l’un soit affreusement casanier, l’autre parvient à le contraindre de quitter son cabinet pour le rejoindre à Berlin. Tous les deux cependant sont des Arpenteurs du monde, calculant l’orbite de la planète Cérès, ou marchant au travers des forêts vierges et sur les pentes des volcans.

      Le vieux ronchon, qui « voit derrière chaque événement la finesse infinie de la trame causale », est accueilli avec joie par le grand explorateur, au point qu’il fasse fixer la rencontre par l’appareil de Daguerre. Las, la scène se passant en 1828, et la photographie ayant été inventée en 1839[3], Daniel Kehlmann commet un anachronisme dommageable ; à moins que son propos soit moins scientifique que fantasmatique.

      Au moyen de la technique éprouvée du retour en arrière - ou analepse, pour employer un terme rhétorique - le romancier nous raconte l’enfance et l’adolescence d’Humboldt, soit un roman d’apprentissage, dans lequel le jeune homme devient inspecteur des Mines, pratique aux dépens de son propre corps des expériences sur l’électricité. Devenu adulte et libre, nanti de toutes sortes de baromètres et autres sextants, il traverse l’Espagne et obtint de pouvoir naviguer vers les Amériques. Infatigable, il gravit le volcan du Teide, tandis que souffre Bonpland, son assistant et botaniste, guère enthousiaste.

      Alternant les chapitres, le narrateur fait de même avec la biographie romancée de Gauss, quoiqu’il soit fort différent, antithétique. Né dans un pauvre et inculte milieu, il apprend à lire seul et s’aperçoit que les êtres humains « ne voulaient pas penser ». Calculateur prodige, il est tôt remarqué pour avoir « démontré à lui tout seul la loi de Bode sur les distances des planètes par rapport au soleil ». Bientôt l’insolent gamin s’élève en ballon avec Pilâtre de Roziers. Sauf qu’il préfère s’élever avec ses recherches, au point de publier, alors qu’il ne dépasse qu’à peine l’âge de vingt ans, ses Disquisitiones arithméticae.

 

Club des Libraires de France, 1961. Photo : T. Guinhut.

 

      À la recherche de la confluence de l’Orénoque et de l’Amazone, Humboldt étudie le curare ; au Mexique il assiste aux fouilles d’un temple aztèque, descend dans le cratère du Popocatépetl et découvre que les pyramides de Teotihuacan obéissent au soleil du solstice : « la ville entière était un calendrier ». Au Pérou, c’est l’immense volcan du Chimbarozo qui fait l’objet d’une ascension à la limite de l’asphyxie. Là il confirme sa théorie de l’isothermie. Avec constance, il collecte plantes, roches et animaux, jusqu’à des squelettes humains recueillis dans une paroi rocheuse, pour les envoyer en Europe où ils alimenteront collections et muséums. Il est reçu aux Etats-Unis par le Président Jefferson, en Russie par le tsar. Dans une grotte de la Nouvelle Andalousie, Humboldt s’écrie : « La lumière, ce n’est pas la clarté, mais le savoir ! » Les Lumières allemandes continuent en effet à se propager à la fin du XVIII° siècle et en ce début du XIX° siècle qui ont pour vocation d’explorer le monde[4]. Dangereuses et curieuses, les pérégrinations de Humboldt aboutiront à une publication en trente-quatre volumes, avec cartes et planches : Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, fait en 1799-1804. Quant au dernier voyage, en Russie, il est ridiculisé par les réceptions officielles, l’itinéraire contraint, les interdits, loin de toute exploration réelle. La gloire n’est pas une sinécure…

      Pendant ce temps, Gauss se fait arpenteur en Allemagne pour gagner son pain, se marie deux fois, sans parvenir à transmettre son génie mathématique à son fils Eugène, qui a le malheur de se faire arrêter par la police prussienne pour une réunion d’étudiants. S’isolant dans des cabanes idoines, il étudie le magnétisme terrestre dans des conditions parfois burlesques. Même vieillissant, perclus, toujours bourru, il continue d’exercer sa pensée : « trop de gens tenaient leurs habitudes pour des principes de base de l’univers ».

      C’est au cours de la conversation entretenue par les deux géants du savoir, qu’Humboldt lance une vindicte contre « les romans qui se perdaient en fabulations mensongères parce que leur auteur associait ses idées saugrenues aux noms de personnages historiques ». L’exercice d’auto-ironie de la part du romancier est savoureux !

      Mené avec entrain et humour, le roman arpente autant le monde que les personnalités et l’Histoire des sciences. Si l’hommage tend à faire des deux savants présentés en un miroir déformant une paire de bonshommes parfois grotesques, c’est pour mieux les humaniser. Les péripéties intellectuelles et aventureuses nourrissent sans cesse le récit de manière palpitante et colorée, pour aboutir un éloge piquant des scientifiques et des sciences. La façon contrapuntique dont les sciences se dispersent et se rencontrent, au travers du globe et de l’Allemagne de Kant et de Goethe, est menée de main de maître, avec intelligence et ironie, formant là le plus cohérent et étincelant des romans de Daniel Kelhmann.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Outre son intérêt virtuose et amusé pour l’Histoire littéraire et scientifique allemande, Daniel Kehlmann est un Janus romanesque. Son second visage est celui du roman psychologique et familial. Dans Les Friedland[5], il conserve sa tendresse autant que son ironie envers ses personnages pour les plonger simultanément dans la crise économique de 2008 et un krach intime. Deux jumeaux, Iwan et Eric, associés à Martin, leur demi-frère, parcourent les crises d’une fraternité mise à mal à coup de mensonges, de drogues et d’angoisses.

      Mieux, dans Gloire[6], le roman se multiplie en neuf histoires, par allusion peut-être aux neuf Muses de l’écrivain. Car il s’agit là souvent d’artistes, comme un écrivain richissime qui, après avoir prodigué ses livres de sagesse, renie tout ce qu’il a professé : « Miguel Auristo Blancos, l'écrivain vénéré par la moitié de la planète et vaguement méprisé par l'autre, auteur d'ouvrages sur la sérénité, la grâce intérieure et la quête du sens de la vie ». Retournements de situations, antithèses comiques abondent. Ainsi un quidam reçoit une foule d’appels destinés à une célébrité, au point de se prendre au jeu ; alors qu’un acteur de cinéma ne reçoit plus le moindre appel et doute de la validité de sa carrière. Notre romancier à n’en pas douter joue avec lui-même, avec sa célébrité, au moyen d’une ironie consommée. En effet, une femme décidée à mourir, se révolte contre l’écrivain qui l’a imaginée ; un écrivain de romans policiers se perd en Asie centrale où son portable ne fonctionne plus ; un cadre supérieur gagne, grâce à son portable, le pouvoir de ne plus se trouver là où on l’imagine. Ainsi le roman n’est pas fait du fil d’un discours unique, mais d’une mosaïque de récits dont les fils et les échos se répondent et s’entrecroisent, subvertissant les vanités de la renommée et les technologies de communications qui remplacent le réel. Comme dans la nouvelle intitulée « Contribution au débat », dans laquelle un informaticien, usager prolixe des forums, côtoie dans un séminaire Leo Richter, un célèbre romancier. Le narrateur usant de cette syntaxe brouillonne et pauvre qui peut pulluler sur le web, la langue saccagée devient vite fort pénible pour le malheureux lecteur. Hors cet écart, l'ensemble est le plus souvent divertissant, mené avec vivacité, derrière lequel le titre, un brin satirique en un apologue où deviner la morale, laisse entendre la mise en abyme de l’auteur lui-même, qui s’agace, se réjouit et se départit de sa propre « gloire ». Qui sait s’il est caché sous les traits de ce romancier qui est le passeur de ce bouquet de récit : « Leo Richter, l'auteur de nouvelles embrouillées regorgeant d'effets de miroir et de retournements inattendus d'une virtuosité vaine »…

 

      Né en 1975 à Munich, Daniel Kelhmann, amateur de Jorge Luis Borges[7] et de Vladimir Nabokov[8], a publié son premier roman à 22 ans, La Nuit de l’illusionniste[9], dans lequel  un magicien au sommet de son art voit sa vie bouleversée par cet art même. Illusions et réalité surprenante sont au cœur de Moi et Kaminski[10], curieuse rencontre entre un critique d’art ambitieux et médiocre, en quête d’une biographie qui assiérait sa renommée, et l’artiste autrefois couvert de gloire, aujourd’hui retiré du monde dans un village de Bavière, quasi-aveugle, dominé par sa fille, qui refuse tout entretien avec son père et s’impose comme seul porte-voix. Sebastian Zöllner devra conduire un rocambolesque enlèvement pour ramener le peintre à ses anciennes amours, en un voyage erratique et bourré de surprises. N’en doutons pas, les tours d’illusionniste romanesque de Daniel Kehlmann, interrogateur malicieux des destinées de l’artiste et des identités humaines, qui a plus d’un tour dans son sac à malices, ne manqueront pas à l’avenir de la littérature.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Les Aventures de Til Ulepiègle, Picard, 1866, p 87.

[2] Voir : Joscelyn Godwin : Athanasius Kircher, le théâtre du monde, Imprimerie Nationale, 2009.

[5] Daniel Kehlmann : Les Friedland, Babel, Actes Sud, 2020.

[9] Daniel Kehlmann : La Nuit de l’illusionniste, Actes Sud, 2010.

[10] Daniel Kehlmann : Moi et Kaminski, Actes Sud, 2004.

 

 

Stiftsbibliothek, St.Gallen, Schweiz.

Photo : T. Guinhut.

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3 juin 2020 3 03 /06 /juin /2020 15:23

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

La science-fiction dystopique de Karel Čapek,

ou la menace totalitaire :

R.U.R. La Fabrique d’absolu

& La Guerre des salamandres.

 

 

 

Karel Čapek : R.U.R., traduit du tchèque par Jean Rubes et alii,

Editions de l’Aube, 1997, 288 p, 149 F.

 

Karel Čapek : La Fabrique d’absolu,

traduit du tchèque par Jean Banes, Ibolya Virag, 1998, 224 p, 15 €.

 

Karel Čapek : La Guerre des salamandres,

traduit du tchèque par Claudia Ancelot, La Baconnière, 2012, 320 p, 18 €.

 

 

 

 

      Les mots sont des inventions, qui parfois, comme les robots, échappent à leur créateur. L’on ignore trop souvent que l’écrivain tchèque Karel Čapek (1890-1938) inventa en 1920 le mot « robot », dans une pièce intitulée R.U.R. un acronyme de Rossum's Universal Robots, selon le sous-titre en anglais, et en tchèque Rossumovi Univerzální Roboti. Quoique ce soit son frère qui l’ait imaginé, depuis « rob » signifiant esclave, c’est indubitablement le dramaturge et écrivain qui est à l’origine de sa fortune universelle. Il ne s’agit cependant pas là du seul prodige de la science-fiction créée par un Karel Čapek qui n’eut pas besoin d’aller chercher ses extraterrestres au-delà de la terre, car il sut se renouveler avec de mémorables romans, comme La Guerre des salamandres et La Fabrique d’absolu, romans vigoureusement dystopiques et antitotalitaires.

 

      Aussi curieux que cela puisse paraître, cette œuvre iconique de la science-fiction est une pièce de théâtre, genre qui n’en est guère coutumier : il s’agit d’un « drame collectif en un prologue de comédie en trois actes ». Dans un futur imprécisé et sur une île - « patrie même de l’utopie[1] » selon Georges Gusdorf - Harry Domin (au nom programmatique) est directeur d’une usine de fabrication de robots R.U.R. qui en a déjà fabriqué plus de trois-cent mille. Car « un robot a exactement la productivité de deux ouvriers et demi ». C’est ainsi qu’il fait visiter en partie son usine à la jeune et belle Hélène, fille du président Glory et « représentante de la Ligue de l’Humanité ».

      Aujourd'hui l’on parlerait d'androïdes, voire de clones. Ces machines biologiques présentent une apparence humaine parfaite. Cependant les robots « ont une étonnante intelligence rationnelle mais ils n’ont pas d’âme », donc sont dénuées de sensibilité et de sentiments. Aussi Hélène, révoltée, aimerait qu’ils puissent être « plus heureux ». Alors qu’elle vient avec le projet de les libérer, conquise par ce monde et les ingénieurs qui la courtisent, elle reste dix ans. Pendant lesquels la révolte des ouvriers contre les robots a été matée par ces derniers. Mais il se pourrait qu’après une décennie de bons et loyaux services, la conscience de leur esclavage les conduise à leur tour à la révolte : « l’organisation universelle des robots » déclare « l’homme ennemi numéro un ». Même Harry Domin doit tirer la morale de son entreprise : « Si tu transformes des pierres en hommes, demain nous serons lapidés », comme par allusion au mythe de Deucalion qui changea les pierres en hommes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Ecoutons le message totalitaire de Radius, l’un des émeutiers : « Il faut que les robots aient leur espace vital », où l’on reconnait un slogan qui fera florès avec le nazisme. C’est bientôt chose faite et la leçon d’Histoire est d’une efficacité redoutable : « Il faut tuer et régner pour être comme les hommes ». Au troisième acte, une Hélène robotique, nouvel écho de celle d’Homère, a remplacé la précédente, quand l’humanité a été éradiquée. Au point que le secret de la fabrication de ceux qui voudraient se multiplier encore soit exigé de l’ingénieur Alquist désemparé : « Pas la moindre trace, rien sur la fabrication des robots ! Ça ne sert à rien ! Les livres sont muets comme tout ici. Ils sont morts, en même temps que les gens ». Deux robots deviennent « le premier couple qui a inventé l'amour », nouvel « Adam » et nouvelle « Eve ». L’humanité, réduite à Alquist, le dernier homme, leur transmet la responsabilité du monde. L’on a compris l’habile dimension mythique qui innerve le drame futuriste.

      Bourré jusqu’à la gueule de bruit et de fureur, de questionnements éthiques et métaphysiques, R.U.R est une réussite indéniable, une tonitruante tragédie shakespearienne. Mais aussi un cas d’école, certes discutable, à l’adresse de ceux qui n’étaient pas encore les artisans du transhumanisme, de la robotique et de l’Intelligence Artificielle[2] qui se développe aujourd’hui. Car rien ne prouve que ce modèle, inspiré par la peur, trouverait sa réalisation dans un futur encore à naître.

      Grâce au coup de maître inaugural de Karel Čapek, les robots allaient devenir un passage obligé, un topos de la science-fiction, jusqu’au cycle d’Asimov, Le Grand Livre des Robots[3], à partir de 1950. Voici, énoncés par ce dernier, les trois lois fondamentales : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. » ; « Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi. » ; « Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi ». À l’heure où les robots pullulent, les Intelligences Artificielles nous cernent, le transhumanisme est au menu du développement humain, qui sait si ces lois sont de rigueur ou dangereusement obsolètes ?

      La science-fiction de Karel Čapek est à la fois faussement ou justement prémonitoire, apocalyptique et anti-utopique, ou dyschronique. Sans guère de doute, et aux côtés de la dimension scientifique, l’on peut lire R.U.R. comme une satire anticommuniste, étant donné la communauté collectiviste formé par les robots. En effet Karel Čapek publia en 1924 un article intitulé « Pourquoi je ne suis pas communiste ». Ce qui lui valut d’ailleurs d’être mis à l’index dans les pays de l’Est de l’après-guerre…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      L’on ne saurait assez conseiller ce volume publié aux éditions de l’Aube, quoiqu’il soit épuisé. Outre R.U.R, il est permis d’y lire deux autres pièces, La Maladie blanche et surtout Le Dossier Makropoulos. Dans la première, une pandémie venue de Chine, « la maladie de Tcheng », dispense une lèpre terrible que personne ne guérit. Sauf le docteur Galen, aux méthodes peu orthodoxes et secrètes, qui ne donnera pas son traitement aux « souverains et chefs d’Etats de la planète […] tant qu’ils n’auront pas promis de ne plus jamais faire la guerre », et qui refuse de traiter les riches ! Quant à Sigelius, le chef de la clinique, il réagit vertement, renvoyant Galen et sa « peste pacifiste », malgré l’indéniable réussite thérapeutique. Il préfère proposer au grand producteur de matériel de guerre, Krüg, bientôt lui aussi atteint, l’isolement des lépreux : « Tout malade chez qui se déclarera la tache blanche sera interné dans un camp surveillé ». Entre le suicide de Krüg, la « tache blanche du Maréchal », qui se nomme lui-même « Son Excellence la Mort » et doit « mourir selon toutes les règles scientifiques », et un peuple fanatisé par la guerre, la « paix universelle » attendra, bien après la consommation de la tragédie. Dénonçant un totalitarisme en gestation, l’apologue satirique grinçant un rien burlesque, tant le Maréchal est un lointain cousin du Père Ubu d’Alfred Jarry, n’est sans faire penser aux actuels conflits d’intérêts et de personnalités autour d’un traitement du coronavirus, venu lui aussi de Chine[4]

      Quant à la seconde pièce, elle a son héroïne. Emilia Marty, cantatrice adulée, « inculpée d’escroquerie et d’usage de faux à des fins lucratives », se révèle être Elina Makropoulos, qui a le bonheur de bénéficier d’un élixir de vie : elle atteint, en toute jeunesse, l’âge estimable de 337 ans. Sauf qu’ennuyée de la vie, elle fait preuve de froideur et de cynisme. Le fameux « dossier », contenant le secret de trois cents ans de jeunesse, donné à Krista, plus jeune chanteuse, finira en cendres sous les doigts de cette dernière, qui refuse l’outrage temporel. La veine fantastique a provisoirement remplacée la science-fiction, en cette pièce qui a été rendue célèbre grâce à un brillant opéra de Leos Janacek, créé en 1926. Loin d’exalter cette aspiration à l’immortalité, le compositeur, lui-même âgé de 71 ans, en fait une méditation sur la nécessité de la mort et sur la vanité humaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      De la même manière que R.U.R, aussi abruptement et efficacement, La Fabrique d’Absolu, cette fois un roman publié en 1922, commence par la découverte d’un carburateur novateur capable de briser les atomes de charbon et de multiplier l’énergie, soit « la transformation de l’énergie des électrons en travail ». Le procédé inventé par l’ingénieur Maret, fort peu coûteux, fait la joie et la fortune de l’industriel G-H. Bondy, précédemment dévasté par « la crise charbonnière […] l’épuisement des gisements miniers ». Sauf qu’un étrange phénomène contamine celui qui l’approche : « Tu brûles un atome et tu as tout à coup ta cave pleine de Dieu, pleine d’Absolu ». La matière libère ainsi l’essence divine qu’elle est censée contenir, comme le prétendent Spinoza et Leibnitz. Maret lui-même a commencé à « prophétiser et faire des miracles » avant de s’extirper in extrémis de cette influence délétère ; il en conclue : « c’est le mal déchaîné ».

      Le succès considérable, les commandes et les ventes, tout va pour le mieux pour Bondy. Mais les mineurs sont au chômage. Et, commercialisés, les carburateurs diffusent l’esprit christique, contaminent leurs heureux possesseurs au moyen d’une mystique extase, permettent au travail, manuel ou industriel, de se faire tout seul, de guérir la tuberculose, maos également de pratiquer la lévitation, y compris les gendarmes qui s’élèvent de manière burlesque. Un manège à chevaux de bois atomique flotte au-dessus de la terre et diffuse des hymnes d’actions de grâce. Même le ministère de la guerre en vient à prôner « la paix perpétuelle ». Pourtant l’« épidémie de religiosité » n’est pas reconnue par l’église officielle qui se sent flouée. Que l’on soit membre du conseil d’administration de la « SOMETA », qui fabrique les prodiges énergétiques, ou banquier, l’on prône l’amour des pauvres, distribuant l’argent à flots ; chrétien ou juif l’on est touché par la foi : c’est « comme si on allait mourir de bonheur et d’amour » ! Quant à Hélène (toujours ce prénom symbolique), elle aussi contaminée, elle parvient sans peine à lire les pensées de Bondy, qui, prudent, sachant se préserver, reste lucide et cynique devant ce flot de religiosité.

      Cependant les conséquences vont de bien en pis : l’énergie « devint l’Ouvrier infini ». Aussi la surproduction pléthorique, encombrante, des clous, du drap ou de n’importe quels objets, jusqu’aux billets de banques, rend les ouvriers inutiles, entraîne la chute des cours de la bourse. Et « les usines sans Absolu arrêtent la production », quand d’autres, ayant tout distribué, se retrouvent démunis. L’inflation côtoie la catastrophe industrielle, la pléthore de produits s’adosse à la famine urbaine, ce qui permet de constater néanmoins : « les lois économiques sont plus fortes que les lois divines ». Heureusement préservé des carburateurs, seul « le paysan ne fit don de rien ».

      Chaque sphère de pouvoir, chaque secte, chaque idéologie se dispute l’Absolu, depuis les églises jusqu’à la Libre Pensée, depuis la meurtrière « insurrection islamique » jusqu’à l’Union soviétique qui décide de mettre au point un « Culte ouvrier de l’Absolu » !

      Ira-t-on là encore jusqu’au conflit mondial ? Car guerres civiles et religieuses fleurissent, l’on commet des destructions de générateurs d’Absolu, qui savent se défendre et attaquer avec une puissance colossale. Le conflit devient aussi terrible que grandguignolesque.

      Ce roman jubilatoire, que l’on lira avec entrain et une ironie amusée, annonce conjointement avec George Herbert Wells, dans La Destruction libératrice[5] publié en 1914, l’invention de l’énergie atomique. Notre écrivain tchèque prévoit une fois de plus les catastrophes engendrées par une hubris industrielle sans frein. Mais il laisse de toute évidence une large place à la satire des élans divins, ainsi que de l’intégrisme religieux, sans oublier « le communisme mystique ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      C’est sagement que commence le récit de cette Guerre des salamandres, comme un roman maritime à la Joseph Conrad, avec un capitaine haut en couleurs et en jurons. Jusqu’à ce qu’il découvre d’étranges salamandres à la taille et aux qualités presque humaines. Parmi les îles du Pacifique, une population a échappé à l’extinction et, grâce à la clairvoyance et aux couteaux fournis par le capitaine Van Toch, ils se protègent des requins et deviennent d’habiles pêcheur de perles, alimentant un commerce fructueux. Leur capacité de construction sous-marine permet au navigateur et commercial de s’allier à l’homme d’affaire Bondy, personnage récurrent déjà présent dans La Fabrique d’Absolu, et d’envisager l’exploitation et l’exportation de ce peuple. Comme en ce précédent opus, la satire de l’impérialisme d’un capitalisme prédateur et monopolistique fait long feu.

      Bientôt, le roman prend une dimension encyclopédique, lorsque les mœurs, « l’illusion érotique », l’intelligence de ces animaux capables de parler, de fonder des sociétés « collectivistes » qui n’ont rien à envier à celles des tyrans, sont exposées. L’on y trouve des rapports de savants sur l’évolution des espèces, mais aussi la satire du microcosme scientifique et politique, sans compter celle, corrosive, des milieux du cinéma et de la presse, des mécanismes commerciaux et entrepreneuriaux. D’abord paisibles et travailleurs infatigables, ces animaux presque humains se ressentent peu à peu de leur asservissement. Jusqu’à ce que ces batraciens veuillent étendre leur « espace vital » aux dépens des humains, où l’on reconnaît une fois de plus la rhétorique nazie… L’épopée tourne à la catastrophe mondiale, parmi les races nordiques de salamandres et d’autres plus disgraciées. Si la concurrence puis la guerre sans merci des races n’est pas sans être une allusion aux théories raciales du nazisme, le combat de l’impérialisme animal est digne des Soviétiques, alors que la veulerie humaine imaginant de pactiser avec les salamandres est soumise à l’accusation.

      Qui eût cru que ce livre d’abord si léger et fantasque allait peu à peu devenir un roman total aux frontières des genres, une fable impressionnante où les animaux parlent à l’imitation de ceux de La Fontaine, mais pour balayer l’humanité, mieux encore que ne le savent le faire les hommes ?

      Ecrit en 1935, La Guerre des salamandres est évidemment redevable de la menace du nazisme voisin, au pouvoir depuis 1933, soit trois ans avant le premier viol de la Tchécoslovaquie par les armées d’Hitler, douze ans avant l’imposition du communisme, et trente-trois ans avant l’invasion soviétique consécutive au Printemps de Prague. Ce pourquoi il n’est pas interdit d’apprécier sa dimension prémonitoire. L’Histoire rattrapa notre cher Karel Čapek lorsque les Allemands occupèrent Prague en 1939 : il fut le premier Tchèque que rechercha la Gestapo pour le traîner en camp de concentration. Ce fût son frère que l’on emmena, Karel était déjà mort d’un œdème pulmonaire, sinon de désespoir.

 

      Entre drame technologique et robotique, romans d’aventure aux perspectives scientifiques et dystopiques, à la lisière de Jules Verne et d’un fantastique loufoque, cependant presque crédible, mais aussi de l’orwellienne Ferme des animaux, le Tchèque Carel Čapek, antitotalitaire patenté, apparaît comme un écrivain majeur et trop méconnu. Il est un pionnier de ce qui, au-delà de l’anticipation, devenait en son temps la science-fiction. Il ose avec son bouillon de culture aux salamandres un conte philosophique attrayant et effrayant, en un mot : inoubliable. En quelque sorte prophétique, cet apologue d’une plus vaste portée que le bien plus populaire La Guerre des mondes d’Herbert George Wells, et dont les extraterrestres ne sont pas marins mais martiens, cache une réflexion sur le racisme, un antinazisme subtil, une charge féroce contre les totalitarismes de tous poils et de toutes peaux. Le bonheur de l’humanité aurait pu passer par l’exploitation de robots et d’une espèce mi-humaine mi-salamandre, et par la fabrique de l’absolu. Mais l’utopie, servie par des expériences politiques désastreuses, devient anti-utopie, à la lisière de Zamiatine[6], d’Huxley[7] et d’Orwell[8]. À moins de se demander si la peur, qui régente les achèvements catastrophiques de cette science-fiction, n’est pas, en même temps qu’un avertisseur providentiel, une pusillanimité devant des développements scientifiques qui ont fait et feront progresser le bien-être et la connaissance de l’humanité…

 

Thierry Guinhut

La partie sur La Guerre des salamandres a été publiée dans Le Matricule des Anges, juillet-août 2012

Une vie d'écriture et de photographie

 

Salamandre noire, Tällistock, Gadmental, Suisse.

Photo : T. Guinhut.

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28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 14:54

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

La photographie,

biographème ou œuvre d’art ?

Michel Frizot, Dominique de Font-Réaulx, Walter Benjamin,

Roland Barthes, Denis Roche, Susan Sontag.

 

 

 

 

Michel Frizot : Nouvelle histoire de la photographie,

Bordas / Adam Biro, 1994, 736 p, 199 €.

 

Dominique de Font-Réaulx : Peinture et photographie. Les enjeux d’une rencontre, 1839-1914,

Flammarion, 2020, 336 p, 25 €.

 

Walter Benjamin : Petite histoire de la photographie, suivi d’Une photo d’enfance,

traduit de l'allemand par Olivier Mannoni,

 Petite bibliothèque Payot, 2019, 96 p, 6,90 €.

 

Roland Barthes : La Chambre claire. Note sur la photographie, 1980, 200 p, 24,90 €.

 

Denis Roche : Conversations avec le temps, Le Castor astral, 1985, 69 p, 21 €.

 

Susan Sontag : La Photographie,

traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Gérard-Henri Durand et Guy Durand,

Christian Bourgois, 2008, 280 p, 8 €.

 

 

 

 

 

      Il a été, c’était là, semble dire la photographie. Alors que le vernis de la peinture en son cadre, semble dire : il est toujours là, telle une icône. La seconde, même médiocre, paraît devoir afficher son statut d’œuvre d’art, quand la première, qui lui est bien postérieure de quelques millénaires, peine encore, bien qu’on l’expose à tours de bras et de cimaises, est encore suspecte de ne pas advenir à la dignité de l’art, d’autant qu’à force d’Iphone et de selfies elle se vulgarise à qui mieux mieux, voire de pire en pire, quoique leurs légitimités puisse être réévaluées - notons à cet égard que les photos qui illustrent cet étude sont faites avec un IPhone. Déjà, et nonobstant bientôt deux siècles, l’Histoire de la photographie, élevée par les hommages de Michel Frizot, Dominique de Font-Réaulx, Walter Benjamin, Susan Sontag, Roland Barthes, avait posé les bases séminales de notre réflexion, pour qui aurait la fatuité, la vanité, de dépasser le biographème et faire œuvre d’art photographique.

 

 

      D’abord enregistrement poussif du réel, la camera oscura de la photographie a visé à témoigner de deux présences, celles du regardeur et du regardé. Le « cela est » devient très vite un « cela était », comme le modèle confie au futur l’identité de son visage pour qu’il bascule bientôt dans le passé, surtout tant qu’il garde la stature sculpturale et fantomatique du noir et blanc. Ainsi naissent les premières photographies, en 1839, date à laquelle l’Académie des sciences reconnaît l’invention du daguerréotype, quoique Nicéphore Niepce ait réalisé en 1926-1927 une héliogravure : « Point de vue pris de la fenêtre du Gras », et qu’Hyppolyte Bayard ait peut-être précédé Daguerre.

      Avec la Nouvelle histoire de la photographie, la réflexion et la somptueuse iconographie - soit 1050 photographies reproduites - se partage entre déroulé chronologique et parties thématiques. Michel Frizot lui-même y rédige, outre l’introduction et la conclusion, quatorze chapitres, avec le secours d’une pléiade de spécialistes pour quarante et un autres chapitres, ce qui place l’ouvrage sur le fil d’un délicat équilibre, entre une originalité conceptuelle orchestrée par le maître d’œuvre et la pluralité des perspectives, quoique le lecteur y soit plutôt gagnant.

      Des pratiques sociales aux pratiques esthétiques, un siècle et demi de photographie voit ici son expansion. Guidant les démarches historiques, techniques, géographiques et artistiques, ce sont en cet ouvrage des perspectives aussi diverses qu’éclairantes : « Usage et diffusion du daguerréotype », « Anonymat et célébrité », « L’hypothèse de la couleur », « Le Japon et la photographie », « La surface sensible, support, empreinte, mémoire » (ce qui est un fort beau titre), « Formes du regard. Philosophie et photographie », ou encore « Intimités et jardins secrets ». Professionnelle ou d’amateur, de commande ou spontanée, exhibée ou cachée, officielle ou pornographique (quoiqu’ici l’on reste trop pudique), et plus seulement ancré dans la problématique qui dichotomise le document et l’art, la photographie telle qu’elle se déploie en cette œuvre-maîtresse s’expose et s’explose en ses diversités, ses pluralismes, ses renouvellements.

      Encyclopédie raisonnée des origines, des genres, des acteurs, des faire et des mentalités, la Nouvelle histoire de la photographie supplante tous les précédents, voire tous les successeurs, par la multiplicité des approches, l’abondance de la bibliographie et l’avalanche de ses reproductions, belles jusqu’à la sensualité. Le miracle est, qu’à part des icônes plastiques et conceptuelles, comme « L’autoportrait en noyé » d’Hippolyte Bayard, « L’appareillage » de Stieglitz, « La critique » de Weegee ou le « Tissu pour Harper’s Bazar » de Hiro, très peu d’images fassent doublon avec la plus modeste et cependant très honorable, donc complémentaire, Histoire mondiale de la photographie de Naomi Rosenblum[1].

 

 

      Michel Frizot fait la part belle au XIX° siècle et à ses anonymes dont le talent parfois inouï est magnifié, telle cette boule de verre miroir de la famille du photographe au jardin, autour de l’appareil sur pied, prise vers 1910, et qui ouvre le livre. Les délicieux tons sépia reviennent alors du passé pour rendre une sensuelle et subtile matérialité terreuse, vporeuse, à des centaines d’images. Les noirs profonds et luisants de Margaret Bourke-White, les couleurs éthérées du « Rodin autochrome » de Steichen ou violentes d’Ernst Haas, font de ce volume digne d’un lutrin un monument de voyeurisme luxuriant, comme si l’on révélait un passé interdit par le temps. Car déjà les nouvelles tendances des années quatre-vingts ont quelque chose de nostalgique. Quant aux textes, ils sont fins et distanciés, sans verbiage, s’attachant autant à l’esthétique personnelle du créateur qu’au contexte technique, intellectuel ou institutionnel, en pointant par exemple le rôle des commandes qui peuvent susciter la créativité, ou l’académisme. Certes, en cette bible, que l’on se gardera de penser définitive, quelques grand maîtres sont brouillés par le saupoudrage et le parti-pris. Bill Brandt et Ansel Adams, par exemple, sont un peu amputés, l’un du graphisme épuré de ses nus, l’autre de la transcendance de ces vastes paysages de l’Ouest américain. Quant à l’immanence, elle se trouverait parmi les paysages de photographes plus contemporains : Robert Adams et Lewis Baltz. Ainsi va la tension entre réalisme et platonisme dans la photographie[2].

      Cependant des cahiers de plusieurs pages font honneur au vieux Paris d’Atget, au Pittsburg. A photographic essay de W. Eugene Smith, « qui accumula 11 000 négatifs » entre 1955 et 1957. Autre volupté parmi cent, les jaquettes et doubles pages conçues par les photographes eux-mêmes, maquettistes pour l’occasion, comme Doisneau, Brassaï ou  Kertész, qui prétendait que l’appareil photographique lui permettait de donner sens à tout qui l’entourait. Ce qui valorise l’objet livre par rapport à l’image isolée du collectionneur et montre s’il en était nécessaire l’efficacité d’une déclinaison thématique, d’une rime plastique, graphique ou colorée. À cet égard un mince reproche peut être envisagé : un tel ouvrage privilégie absolument le noir et blanc, comme laissant entendre que la couleur serait le parent pauvre de la photographie d’art, qu’elle serait confinée à la facilité plébéienne du portrait de famille, du voyage touristique ou à la publicité luxueuse du créateur de mode. Pourtant Harry Callahan ou Eliot Porter ont su magnifier par leur goût de la splendeur colorée, qui les paysages urbains, qui les canyons de l’Ouest américain. Ce n’est cependant pas le cas dans un ouvrage plus récent inventoriant la « Collection Neuflize Vie[3] », dans laquelle, malgré une résilience toujours vivace du noir et blanc, les photographes d’aujourd’hui pratiquent sans regret la couleur, qu’il s’agisse de celle pixélisée ou floue venue de la vidéo, ou de celle de coloristes impénitents.

      Il est évident que cette Nouvelle histoire de la photographie est à la fois un somptueux livre d’art autant qu’une référence probablement indépassable ; sauf par les rebonds ultérieurs de la création bien sûr. Ce qu’ont pourtant tenté, non sans vertus, mais avec une splendeur plus modeste, André Gunthert et Michel Poivert dans L’Art de la photographie[4]. Certes, le quart de siècle qui a passé depuis le travail monumental de Michel Frizot laisse deviner qu’il faudrait y ajouter, outre des noms de nouveaux créateurs, l’usage généralisé du numérique, qui a ringardisé - ou muséifié - la pellicule argentique et la diapositive, le développement des IPhone et cet avatar de l’autoportrait que l’on appelle par un triste anglicisme le selfie, qui à la fois démocratisent encore plus la technique et laissent imaginer des floraisons artistiques peut-être inédites.

 

      Avec « l’aspiration artistique » et « l’image symboliste », la photographie tente assez vite de s’extraire de son syndrome de l’enregistrement du réel pour se laisser aller à « la tentation des beaux-arts », telles que les pointent Michel Frizot et ses compères. C’est ce mouvement que problématise Dominique de Font-Réaulx en son Peinture et photographie, sous-titré « Les enjeux d’une rencontre, 1839-1914 ». Dès sa naissance, la nouvelle concurrente de la peinture a suscité enthousiasmes, méfiances et railleries.

      Cependant, les historiens de l’art ont trop souvent « ignoré, occulté parfois, le rôle et la place que la photographie avait prise dans les processus créatifs des peintres. Ils ont passé sous silence, ou même refusé de regarder, ce que les nouvelles images crées par le procédé avaient apporté à la représentation esthétique ». C’est bien le contraire que se propose Dominique de Font-Réaulx, car en 1955 une première exposition juxtaposait sur les cimaises peintures et photographies. Cette fois « l’étude par genres picturaux a donné la possibilité de souligner l’ambition esthétique des photographes », mais aussi « la façon dont leur travaux les ont modifiés, voire transgressés, bouleversant la tradition picturale[5] ». Se cantonnant majoritairement à la France, l’ouvrage réussit son pari, intégrant parfois des comparaisons bienvenues avec les genres théâtral, opératique, et leurs décors. Le subterfuge photographique va jusqu’à reproduire la peinture, confronter portraits peints et portraits photographiés, jouer avec les tableaux vivants, avec le nu, la nature morte, réfléchissant ou décevant la tradition picturale. Si les photographes imitent et songent les peintres, ces derniers se font parfois photographes, soit pour des études préparatoires, soit pour enclencher une créativité adjacente à leur art, mais pas forcément pensée comme digne de dédain. Observons à cet égard des artistes comme Edgar Degas, Fernand Khnopff, Pierre Bonnard ou Pierre Vuillard. L’ouvrage fait bénéficier son argumentation d’une iconographie comparée tout à fait judicieuse. Or si les artistes tels que ces derniers n’ont pas dédaigné la photographie, même s’il s’agit d’une sorte d’argument d’autorité, c’est qu’elle peut dépasser sa qualité de reproduction du réel pour accéder à sa singularité esthétique, à sa qualité nouvelle d’œuvre d’art.

 

Salon des collectionneurs, Magné, Deux-Sèvres.

Photo : T. Guinhut.

 

      En 1857, Théophile Gautier, dans le journal L’Artiste, préfigurait la réflexion de Walter Benjamin : « Bref, la photographie est un miroir qui retient toutes les images réfléchies et les multiplie à un nombre illimité d’exemplaires - prodige inouï que l’antiquité eût sans nul doute attribué à la sorcellerie[6] ». Presqu’un siècle plus tard, en 1936, l’auteur de Paris capitale du XIX° siècle[7] publiait L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée.  Imprimerie, lithographie, photographie, tous conspirent, malgré la démocratisation nécessaire, à un effacement : « À la reproduction, même la plus perfectionnée, d’une œuvre d’art, un facteur fait toujours défaut, son hic et nunc, son existence unique au lieu où elle se trouve ». Car « les composantes de l’authenticité se refusent à toute reproduction […] ce qui dans l’œuvre d’art, à l’époque de sa reproduction mécanisée, dépérit, c’est son aura ». En ce sens une œuvre d’art sans son aura n’en est pas une. De plus « dans la photographie, la valeur d’exposition commence à refouler sur toute la ligne la valeur rituelle[8] ».

      Cependant, un peu plus tôt, soit en 1931 et 1934, dans sa Petite histoire de la photographie, Walter Benjamin avait cru déceler dans la photographie un « inconscient optique », ce quelque chose que nous captons sans le savoir en appuyant sur le déclencheur, qui permet à l’image d’engager un dialogue avec l’intime C’est à l’occasion de la découverte d’un portrait de Kafka enfant que le philosophe, en cela influencé par le surréalisme, s’émeut profondément : « portant un costume d’enfant étriqué et pour ainsi dire humiliant, surchargé de passements, un garçon d’à peu près dix ans dans une sorte de paysage d’hiver. Des palmiers sont figés à l’arrière-plan. [en] ces tropiques molletonnés et torrides, le modèle tient à la main gauche un chapeau d’une taille disproportionnée ». Cette image « d’une tristesse sans borne » et « abandonnée de Dieu » ne peut fonctionner que comme une sorte de préfiguration a posteriori pour qui a lu Kafka, frappant ainsi le philosophe. Il s’agit bien d’un double biographème, à la fois kafkaïen et Benjamien, alors que les photographes « considérèrent que leur mission était plutôt de donner l’illusion de l’aura[9] ». Pourtant Kafka lui-même était plus que méfiant à l’égard de la photographie qui « concentre le regard sur le superficiel[10] ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Cette photo d’enfance, devenue kafkaïenne, n’est pas loin de la lecture de Roland Barthes, dans La Chambre claire, en 1980. Quand Walter Benjamin s’étonnait des yeux du futur Kafka, l’auteur de L’Empire des signes voyait « les yeux qui ont vu l’empereur ». Ne doutait-il pas pourtant pas que la photographie disposât d’un génie propre » ? Etait-ce l’amitié ou l’émotion suspensive de l’art qui lui avait fait choisir pour frontispice un « polaroïd » de Daniel Boudinet représentant l’ombre d’un rideau ?

      L’on se rappelle son « punctum », ce détail « qui me point » ; quant au « studium », il est de l’ordre de l’ « affect », du « goût » au sens culturel, où « rencontrer les intentions du photographe ». Or pour l’essayiste, la photographie « répète mécaniquement ce qui ne pourra jamais plus se répéter existentiellement ». Elle est donc inhérente au temps, ce qui la renvoie à ce qui, en tant que « studium », enchante l’essayiste : « des biographèmes » ; la Photographie a le même rapport à l’Histoire que le biographème à la biographie ». La fonction proustienne de la photographie consiste pour lui en ce qu’elle est liée à la mémoire ; en particulier ces modestes épreuves qu’il range après la mort de sa mère et où il la découvre avant qu’il puisse se souvenir d’elle. Là réside sa folie, « faisant revenir à la conscience amoureuse et effrayée la lettre même du Temps »…

      Cependant la proposition de Roland Barthes selon laquelle « la Photographie est contingence pure et ne peut être que cela (c’est toujours quelque chose qui est représenté)[11] », se révèle discutable : il suffit de lui trouver l’équivalent de la peinture abstraite, où plus rien n’est représenté, mais où seule la photographie donne à voir, comme avec Edward Weston et Minor White, qui, en prélevant un fragment de réel, effacent toute référence et tout souvenir pour faire advenir une disposition et une expressivité plastiques.

      Dans ses Conversations avec le temps, Denis Roche n’est pas si loin de Roland Barthes. « Je crois que la photo est empreinte de profondeur, et que cette profondeur est due à la rencontre du Temps et du Beau. Juste avant la prise photographique, c’est le Temps qui règne, juste après, c’est la Beauté qui a lieu. […] Enfin, je crois que raconter les circonstances qui précèdent l’acte photographique lui-même est précisément le seul commentaire esthétique réel qu’on puisse apporter à l’image qui suivra[12] ». Un biographème coïncide avec un lieu (un village du Frioul italien ou la proximité des pyramides d’Egypte), le temps du vécu avec l’espace du monde. Reste qu’il y a bien d’autres commentaires esthétiques à trouver leur nécessité que le seul biographème de l’auteur du cliché, voire sans nul doute une nécessité plus criante.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      En 1973, Susan Sontag pensait que la photographie est une consommation « proche du désir érotique », quoiqu’il demeure là insatisfait. Pire, pour elle « les images consomment la réalité ». Changeant le réel qui nous entoure, et nous-mêmes par la même occasion, en ombre, « les pouvoirs de la photographie ont eu pour effet, en quelque sorte de « dé-platoniser » notre conception de la réalité », alors que nombre d’amateurs et professionnels du XIX° siècle pensaient qu’il fallait idéaliser le monde et affirmer sa beauté. Cependant le réalisme inhérent au medium tendait à faire des choses et des êtres « des objets de mélancolie[13] ». S’agit-il là, face au visible périssable, de penser la photographie comme un concours de biographèmes révélant notre fugacité, ou comme une tentative de rédemption par la beauté de l’art…

      Une photographie peut-elle avoir une aura ? Si l’on suit Walter Benjamin, la réponse est négative ; toutefois l’on expose des tirages soignés, des tirages Fresson, par exemple, ils sont collectionnés, muséifiés. Si l’on permet à l’auteur de ces modestes lignes une expérience personnelle, la vision soudaine d’une photographie, un tirage original d’Ansel Adams, soit une lune au-dessus d’un désert (« Moonrise, Hernandez, New Mexico, 1941), pourtant déjà connue par des reproductions, par des livres souvent feuilletés, déclencha une émotion sans mélange, un trouble exalté devant l’évidence, non seulement de la beauté paysagère, mais de l’acte de beauté du photographe qui avait travaillé un bon nombre de décennies plus tôt - quoique l’on ne soit pas certain que l’expérience émotive et esthétique soit reproductible, ni possible parmi les nombreuses expositions photographiques. Une photographie exceptionnelle avait révélé la sureté de sa composition, son ambigüité entre ombre et lumière, son interrogation ontologique et métaphysique, sa dure pureté, son immobile grâce et son doux effroi, son « kalos kagathos » grec, soit le bel et bon…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      L’ouvrage de Michel Frizot concluait (ou presque) sur un chapitre intitulé « Formes du regard. Philosophie et photographie », sous les doigts judicieux d’Yves Michaud. Image réelle ou Image mentale, analogon ou artifice, « présence magique du disparu et de l’éloigné ou image aussi fabriquée et artificielle que les autres signes », la photographie oscille sans cesse sur la corde raide à l’instar de la tension entre biographème et œuvre d’art. Cependant seul le photographe un tant soit peu attentionné et nourri d’une certaine culture de l’image, y compris picturale, pourra dépasser le procédé mécanique de reproduction au service de sa liberté et de son invention. Au-delà de la conservation d’une icône du passé, la création photographique « rend visible des choses qui, autrement, seraient restées invisibles[14] ». Qui sait si la philosophie a suffisamment regardé et pensé ce qui aura bientôt deux siècles ? Nous ajouterons que, présidée par une conception formelle, la photographie rend grâce à une esthétique, voire à une dimension morale, selon les sujets choisis et surtout la façon de les construire et les illuminer.

      Reste à penser à la belle métaphore de Georges Didi-Huberman, dont il fait son titre : Phalènes. Essais sur l’apparition. Ces papillons nocturnes, qui viennent parfois se consumer sur une chandelle, suscitent chez le philosophe une réflexion poétique : « Savoir regarder une image, ce serait en quelque sorte, se rendre capable de discerner là où elle brûle, là où son éventuelle beauté réserve la place d’un signe secret, d’une crise non apaisée, d’un symptôme[15] »…

      Rosalind Krauss avance quant à elle qu’il est erroné de vouloir penser la photographie selon les critères historiques et taxinomiques qui ont cours pour la peinture, car l’univers de la première est celui de l’archive et non celui du musée. Elle note avec pertinence que Roland Barthes élimine de son sujet tout ce qui « permettrait de constituer la photographie en objet propre de son analyse. Elle n’est pas un objet esthétique ; ni un objet historique ; ni un objet sociologique ». Ce qui lui importe, c’est l’affect. Alors que pour Rosalind Krauss, le photographique est un « corpus delicti », à l’image du fétichisme surréalisme de Man Ray ou d’Hans Bellmer. Au-delà du réalisme attendu, il produit un « simulacre », tel que Platon le pense dans Le Sophiste, quoiqu’il puisse prétende à « l’innocence, la primauté et l’autonomie du « support » de l’image esthétique[16] ». À cet égard, Platon séparait dans « la production d’images […] deux genres : celui des copies et celui des illusions[17] ». L’illusoire corps du délit photographique peut cependant, répondrons-nous,  parvenir à statufier la présence de l’art, à force de soin, de penser et de regard.

 

      La nouvelle objectivité des années soixante aux années quatre-vingts préconisa un « photoréalisme », des images absolument neutres, des collections de faits, comme les châteaux d’eau gris de Bernd et Hilla Becher, qui se veulent une « typologie des constructions techniques ». Ce sont des images « essentiellement dénuées de qualité artistique », selon Ed Rusha. Comme le soumet l’analyse de Jean-François Chevrier et de James Lingwood, dans le catalogue de l’exposition Une autre objectivité, des photographes comme Patrick Tosani (qui aime présenter non sans beauté spectrale d’immense vues de creux de cuillères de métal), aiment à produire des « artifices » et « cherchent le point d’équilibre entre la prise du réel (par l’enregistrement) et la distance du tableau ». Car pour eux « la réalité est une chose introuvable, une fiction du XIX° siècle […] tout est théâtre et illusion […] l’objectivité n’est plus en soi un critère de vérité ». L’on passera sur la thèse un brin spécieuse pour préférer : « une image descriptive peut être considérée aujourd’hui comme une œuvre en soi, autonome et suffisante, à condition qu’elle résulte d’une démarche méthodique et spécifique ». C’est ainsi que ces photographes n’en cherchent pas moins une beauté, pas celle miraculeuse de la trouvaille, mais celle « élaborée, construite, concrètement, selon une procédure précise […] lucide[18] ».

      Il est alors évident que la question de « l’aura » de l’œuvre d’art selon Walter Benjamin est ici invalidée, comme celle de la noblesse de la beauté[19], devenue presque un tabou dans l’art contemporain[20], qui n’est peut-être en cela n’est plus art. S’agit-il, de la part de cette « autre objectivité » d’une réelle rigueur sans vanité devant le réel, ou d’une démission devant la responsabilité esthétique, voire morale de l’œuvre d’art ?

 

 

      Pour revenir à Walter Benjamin, ce dernier notait que Karl Blossfeldt, « avec ses étonnantes photographies de plantes, a ainsi fait apparaître les formes les plus anciennes de colonnes dans des prêles, le bâton d’évêque dans des fougères, des arbres totem dans des pousses de marronnier et d’érables agrandies dix fois[21] ». Soit le dépassement du modèle pour en extirper la magie d’une autre forme et des métaphores, donc l’œuvre d’art que peut être indubitablement la photographie, n’en déplaise à notre amateur de Baudelaire[22]. Il y a en effet, devant certaines images, archétypale ou novatrices, spirituellement et esthétiquement conçues, la nécessité induite d’un vouloir dire ce qui n’est pas déjà dans la forme, d’un arrangement compositionnel - éventuellement digne du nombre d’or- d’un cadrage, d’un angle et d’une lumière, d’une traque des sphères de la réalité autant que d’un saut platonicien, d’une contemplation devant la beauté enfin ; pour une paix intellectuelle et sensuelle, labile et nourrissante.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur la Nouvelle histoire de la photographie a été publiée

dans La République Internationale des Lettres, mars 1995.

 

 

[1] Naomi Rosenblum : Histoire mondiale de la photographie,  Abbeville Press, 1992.

[3] Photographies modernes et contemporaines. La Collection Neuflize Vie, Flammarion, 2007.

[4] André Gunthert et Michel Poivert : L’Art de la photographie, Citadelles & Mazenod, 2007. 

[5] Dominique de Font-Réaulx : Peinture et photographie. Les enjeux d’une rencontre, 1839-1914, Flammarion, 2020, p 6, 7.

[6] Théophile Gautier : L’Artiste, 8 mars 1857.

[8] Walter Benjamin : L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée, Ecrits français, Folio essais, 2003, p 179, 181, 190.

[9] Walter Benjamin : Petite histoire de la photographie, Petite bibliothèque Payot, 2019, p 25, 37, 38, 41.

[10] Gustav Janouch : Conversations avec Franz Kafka, Maurice Nadeau, 1998.

[11] Roland Barthes : La Chambre claire. Note sur la photographie, Œuvres complètes 3, 1994, p 1111, 1112, 1126, 1127, 1129, 1137, 1192.

[12] Denis Roche : Conversations avec le temps, Le Castor astral, 1985, p 46.

[13] Susan Sontag : La Photographie, Seuil, Fiction & Cie, 1979, p 196, 197, 63.

[14] Michel Frizot : Nouvelle histoire de la photographie, Bordas / Adam Biro, 1994, p 733-734, 736.

[15] Georges Didi-Huberman : Phalènes. Essais sur l’apparition, 2, Minuit, 2013, p 356.

[16] Rosalind Krauss : Le photographique. Pour une théorie des écarts, Macula, 1990, p 12, 164, 217, 222.

[17] Platon : Sophiste, 266 e, Œuvres complètes, Flammarion, 2008, p 1873. 

[18] Jean-François Chevrier et de James Lingwood : Une autre objectivité, Idea Books, 1989, p 10, 20, 28, 35, 37.

[21] Walter Benjamin : Petite histoire de la photographie, ibidem, p 26.

[22] Voir : L'hydre de Lerne du Baudelaire de Walter Benjamin

 

 

Photo : T. Guinhut.

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26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 12:43

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

La Bibliothèque du meurtrier.

Roman.

VI

Le Club des tee-shirts politiques.

 

 

 

 

      C’est avec une certaine amitié pour le malheureux héros et son amante sacrifiés par un barbare, que je reposai L’Hôtel-monastère Santa Cristina[1], prétentieusement relié de moire et d’or. Tout en me défendant, cela va sans dire, de la moindre faiblesse envers son auteur, le sanguinaire Allan Maladetta. En revanche, rien en ce récit ne paraissait pouvoir me mettre sur la piste de mon coupable patenté, qui se contentait de me contraindre à lire ses maudits bouquins enrobés de soies et de cuirs précieux.

      Quel idiot ! J’avais, pendant ma lecture, qui, semblable aux pavots du Léthé m’avait fait oublier toute autre préoccupation, manipulé un marque page qui ornait la mince plaquette, soigneusement lié au tranchefile de la reliure par un ruban de soie pourpre. Il exhibait, sur pur fond nacré, une inscription du même pourpre en lettres gothiques : « Le sang est politique ».

      Me dressant sur le ressort de mes jambes, je supposai qu’il me fallait partir en quête d’une salle politique. De livre en livre, de rayonnage en rayonnage, de salle en salle, certainement, in fine, le bougre allait me mener à son repaire…

      Avec précision, je rangeai L’Hôtel-monastère Santa Cristina en sa place au sein des monographies aragonaises, vérifiant que rien n’y parut qui puisse sembler un indice étrange, et quittai la « Salle Maladeta », tout en me jurant de l’explorer encore puisqu’elle portait, à une consonne près, le nom de mon minotaure.

      Suivant scrupuleusement le plan griffonné dans mon carnet, qui s’étoffait à n’en plus finir, je retrouvai sans peine le dodécaèdre central. J’avais déjà repéré l’allée de l’Histoire, celle des Sciences physiques, celle de la Médecine, celle des Mythologies, celle de la Géographie d’où je venais. J’entrai dans celle des Sciences et Philosophies politiques. Son couloir molletonné d’ouvrages concernant l’Antiquité, débouchait sur une cellule aux fauteuils azurés, consacrée aux utopies, puis une autre aux fauteuils émeraude offerte à l’écologie politique… Comment, en ce capharnaüm conceptuel et livresque à vertige, allai-je trouver l’ouvrage suivant ?

      Il me faut des fauteuils rouges-sang me dis-je. En effet, cette cellule, vaste comme la nuit, brillait de lueurs rougeâtres, celle de canapés de fer aux coussins pourpres. J’allumais d’un seul geste une douzaine de lampes judicieusement disposées. Sur un lutrin de fer, un cadre, également de fer, exhibait une plaque de fer gravée : « Salle des totalitarismes ». Je suppose que là m’attendais l’ouvrage suivant. Mais où l’avait donc déposé cette mauvaise tête de Maladetta ? Parmi des milliers de volumes d’un imperturbable sérieux, et souvent lourds comme des enclumes, où serait niché le récit espéré autant que redouté ? Je supposai que le faible format des productions de l’écrivain secret allait à la fois me faciliter la tâche en éliminant les mastodontes, et me la compliquer, coincé qu’il devait être, en un coin obscur et cependant concerté.

      Il me suffisait, me dis-je, de chercher le signet rouge, qui laisserait deviner le marque-page convoité. Hélas, je dus très vite déchanter. Tous les livres consacrés aux zélateurs du communisme en avaient un, sans le marque-page cependant, du même pourpre sombre. J’en compulsais, parmi les plus minces, une bonne centaine, avant de poser un doigt toujours prudent sur une mince plaquette in quarto reliée en peau violine, dans laquelle était glissée le marque-page, cette fois ornée de la citation de Nietzsche : « L’Etat, le plus froid des monstres froids ». Sur le dos courait enfin le nom pourpre et convoité du Sieur Maladetta ! Dos affublé d’un titre burlesque : Le Club des tee-shirts politiques. Le texte, assez bref, était imprimé sur un papier vergé à grandes marges.

      Mal assis sur les coussins réprimés dans les sièges de fer, j’entamai derechef, la lecture de ce Club des tee-shirts politiques ; aussitôt outré que le drôle puisse, dès la quatrième ligne, subtiliser mon nom à l’usage de son narrateur ! Comment pouvait-il oser une telle entourloupe ! Est-il possible d’imprimer et relier en si peu de jours un volume ainsi conçu ? À moins qu’il m’eût prévu avant que mon enquête l’imagine, à moins que je ne sois qu’un pion balancé dans la partie d’échec qui nous opposait… Je repris, infiniment troublé, ma lecture :

 

      Sur fond rouge, le faciès romantiquement hirsute de Che Guevara. L’image, mobile cependant, tendue par l’obscénité de la brioche grasse, eut brièvement le temps de se douloureusement imprimer dans ce cerveau que je prétends un poil perspicace : celui de Bertrand Comminges soi-même ; pour vous servir, chétif lecteur. Sans que je puisse y associer un visage, puisque ce dernier déjà s’engouffrait dans la porte à tambour de l’Hôtel Barcelo Champ de Mars avant que mon regard remonte à la recherche du phénomène capable d’une telle incongruité…

      Voilà qui ne choque pourtant pas grand monde. Non seulement l’on peut se vêtir le plus sordidement pour être accueilli dans un palace cinq étoiles si l’on fait y résonner le tintement de la carte Gold Premier. Mieux, le culte des icônes, des idoles utopistes, des veaux de plomb meurtrier, passe pour une bluette progressiste. L’ironie du propos m’amusait et m’agaçait à la fois : s’engager dans un palais aux notes de frais rédigées à la feuille d’or et arborer le prétendu symbole des masses paupérisées opprimées par le capitalisme que l’on promet de libérer par la révolution, n’aurait pu être le fait, au choix, que d’un naïf inculte et sordidement romantique, que d’un plaisantin de mardi gras, ou d’un tyranneau parfaitement démagogue et cynique.

      Cela n’était rien ; une anecdote, une amusette un peu putride. Pourtant mon nez de flic vieillissant y respirait une odeur de sueur pas catholique, comme un filet de sang aux commissures du suspect d’une morsure vénimeuse…

      D’ailleurs, assis que j’étais à la terrasse d’un bar printanier, en observateur soudain affuté, je ne tardais pas à repérer un drôle de zig, cette fois maigre comme une asperge nocturne, dont le tee-shirt pendouillait de manière éhontée du blouson blanc. Lui ne se présentait pas à la porte-tambour, mais un peu plus à gauche, auprès d’une porte oblongue, de tôle grisâtre dans son anonymat, coincée entre deux immeubles fastueux, une porte qui ne semblait livrer passage qu’aux rares visiteurs désargentés d’une façade étroite, sans fenêtre, au point qu’elle ne semblait devoir abriter qu’un escalier, rien d’autre. Alors que l’olibrius tapait nerveusement sur un digicode d’acier, une rafale inopportune balaya un pan de son blouson, découvrant un instant - il le rabattit aussitôt - le faciès caractéristique de l’homme immémorial à la petite moustache carrée et à la mèche sur le front, entrelardé de la noire svastika. Il était fort de café, celui-là ! À n’en pas douter, il tombait sous le coup de la loi, arborant une effigie nazie, pour laquelle on avait moins d’indulgence que pour celle de son comparse bedonnant. Avant que j’aie eu la pensée d’intervenir, la porte, de toute évidence aussi pauvre d’apparence que solidement blindée, avait avalé le bravache…

      J’attendis vainement quelques heures, avec force cafés astringents, que l’infâme miracle se reproduise. De façon à pouvoir être sûr qu’il ne s’agisse pas d’une coïncidence. Après tout, ces deux portes, quoique passablement adjacentes, ne communiquaient peut-être pas, et la faune parisienne pouvait être si étrange que deux hurluberlus de plus ou moins ne changeraient pas grand-chose à la face du monde…

      Mais je m’étais juré de revenir. Et un peu plus tôt, soit à l’heure du digestif, quoique la mode fût plutôt au Perrier citron. En effet, le samedi suivant, après un marécage de temps occupé par une exigeante routine, pendant lequel le film de la procession m’obsédait, surgit un gogol au visage glabre, au crâne rond et brillant sous le soleil, dont le tee-shirt arborait impunément un Mao Zedong rayonnant sur fond rouge acidulé, sans même la pudeur d’un blouson. Il n’hésita pas, jongla sur le digicode et s’engouffra comme la tempête des steppes au travers de la porte métallique ; non sans que j’aie eu le temps de photographier le gugus. J’eus à peine le temps de souffler mon étonnement qu’un second acteur approchait de l’entrée de l’hôtel, dont les vitres brillaient comme un contre-jour, auréolant le post-ado replet dont le tee-shirt était maculé par la tête du bienheureux général Franco !

      Ensuite, ce fut un véritable festival ! Tour à tour je contemplais et mitraillais avec ma discrète boite à image zoomeuse les tee-shirts à l’effigie de Karl Marx, Lénine, Trotski et Staline, alignés comme à la parade, respectant l’ordre chronologique et la gradation dans le totalitarisme ; mais aussi un Mussolini plus pâlot, un Kim il Sung bouffi et flanqué de ses sales gosses Kim Jong-il et Kim Jong-un, suivis par un Pol Pot agité d’un rictus perpétuel.

      Il y eut un moment de vide qui me laissa éberlué. Quelle brochette à la sauce ketchup ! La blanchisserie de tee-shirts allait avoir du travail… Quand les deux espoirs des peuples de la veille, longiligne caporal nazi et barbudo cubain enfilèrent de front le portail hôtelier, tee-shirts agités par leur course, à peine masqués par les blousons blancs, comme des étendards prêts à s’envoler vers la libération des races supérieures et des masses populaires. Le défilé ne s’arrêta pas pour autant, avec un faciès dont la représentation était pourtant ardemment réprimée, le Prophète lui-même, barbu enturbanné, sur le ventre d’un homme également pileux et enturbanné. Comme attendu, Castro rejoignit son pote. Bientôt, deux personnages dont je ne compris pas tout suite les faciès, comme venus de gravures anciennes et de chinoiseries, furent complaisamment déglutis par la porte de fer, sans je puisse comprendre la logique de la distribution parmi les deux passages : il s’avéra, suite à mes recherches, qu’il s’agissait de Gengis Khan et Attila. Sur ces sommets de l’humanité, le défilé de la Victoire s’arrêta.

      Comme je l’avais subodoré la veille, les deux entrées, apparemment si différentes, trouvaient leur communication, le fer étroit étant pour la porte de service du petit personnel, le verre vaste et brillant pour celle du prestige. Aucun crime ou délit n’ayant été commis, je ne pouvais diligenter la moindre enquête officielle, quoiqu’il m’en démangeât. Certes le masque hitlérien qui mangeait l’estomac d’un individu non identifié pouvait subir les foudres de la loi, mais cela me semblait d’autant plus mince et spécieux de l’alpaguer sur le fait, alors que ses compères, qui ne subissaient aucun interdit d’affichage, devaient être laissé tranquilles. 

      J’en étais là lorsque surgit un retardataire, affublé de la canine sanguinolente de Dracula ! Le grotesque allait-il sauver la tragédie ? Ensuite, il ne se passa rien, rien du tout, je ne pus attendre assez longtemps pour les voir ressortir…

 

Photo : T. Guinhut.

 

      Le semaine suivante, je me fis la réflexion qu’obnubilé par les tee-shirts politiques je n’avais pas songé à remarquer qu’ils étaient tous habillés de blanc, intégralement, pantalon, chaussettes, basquets, parfois blousons, la couleur étant seule réservée à leur saint patron. Examinant mes photographies agrandies, je remarquai alors que loin de n’être composé que d’individus masculins, le groupe comptait près de la moitié de spécimens femelles, les cheveux courts, l’uniforme et tache aveuglante de leur figure tutélaire abusant l’observateur ; la parité sans doute. Les visages, légèrement flous, semblaient ne relever d’aucun fichier délinquant, ni même des Renseignements généraux.

      Nous avons tous nos accointances n’est-ce pas ? A fortiori dans notre métier. Aussi j’appris auprès de l’hôtel qu’un salon blanc était effectivement réservé chaque samedi après-midi, entre 15 et 19 heures, et que l’on y buvait force champagne blanc de blancs, accompagné de desserts de blanc-manger. Dans tout ce blanc, mes commensaux espéraient-ils laver les péchés de leurs figures tutélaires ?

      La curiosité, chers lecteurs, taraudait votre serviteur, bien évidemment votre Bertrand Comminges préféré, qui se démangeait les méninges pour imaginer sous quel prétexte entendre et voir les seize guignols politiques en réunion.

      Le samedi suivant, en sus des fidèles, je pus surprendre l’entrée surnuméraire d’un Pinochet, d’un Ceausescu. Je reconnus un Caligula, un monstre de Frankenstein. N’étaient-ils que vingt ? Ou toute l’Histoire du monde, de ses crimes de masse et de ses peurs, allait-elle débouler pour engorger le salon des agapes en blanc et faire exploser le palace…

      Un soir, j’allais au bar du dit palace pour boire une bière néozélandaise au prix effrayant, sachant que le maître des lieux, expert ès cocktails de couleur aimait parfois avoir l’oreille d’une police soigneusement élue, en toute confidentialité cela va sans dire. Bénéficiant d’un mot de passe, que je ne confierai pas au lecteur, je profitai d’un coin de silence pour entreprendre sa discrétion. Que faisaient mes protégés, de quoi parlaient-ils ?

      Las, ils observaient une mutité exaspérante en bombant le torse de leurs tee-shirts lorsque le service apportait le champagne. De plus leurs visages étaient masqués de blanc. Seule information curieuse : ils buvaient leur champagne dans de petites fioles de couleurs, le plus souvent rouges, parfois bleuâtres, verdâtres ou noires. Rien de plus.

      Selon toute apparence, j’en étais pour mes frais. Pas l’ombre d’un fait délictueux, hors l’exhibition du néonazi de pacotille, pas plus de brouillard criminel. Ce n’était probablement qu’un jeu de post-adolescents, de fils à papa-maman, gâtés et ennuyés, voire un jeu de rôles sophistiqué, plutôt qu’un complot dont le déclenchement ultérieur aurait à empuantir le monde de ses caillots étranglés.

      Je préférais toutefois garder un œil, plus curieux que professionnel, sur l’affaire, tandis qu’avec Midora, mon experte scientifique, je travaillais languissament sur la pénible disparition de quelques Juifs. L’enquête piétinait laborieusement. Tout lecteur avisé devine aussitôt une accointance entre deux éléments cités lors d’une narration, mais je savais trop bien que corrélation n’est pas causalité.

      Histoire de me distraire, je commandai une discrète filature du tee-shirt hitlérien, quoiqu’il le cachât sous le blouson blanc en entrant et dès la sortie. Le dégingandé gamin s’appelait Daniel Ratsberg, son père était un diplomate du Quai d’Orsay au-dessus de tout soupçon ; mais tout en fréquentant de manière intermittente une fac de sociologie, il prisait les boites de nuit glauques, les alcools de couleurs et les bottes de cuir noir.

      Je m’avisai soudain, en compulsant une fois de plus mes piètres photographies des zigs aux tee-shirts politiques, d’un détail anodin qui m’avait jusque-là échappé : quelque chose sur le blanc de leur affublement semblait faire légère protubérance. En agrandissant le mieux que je pouvais les images, j’arrivai à une certitude ; chacun d’entre eux avait contre son flanc un mince sac blanc. Qu’était-ce ? Un simple accessoire en corrélation avec leur tenue, sorte de portefeuille, ou sachet rituel lié à leur cérémonie ?

      Je me décidai à alpaguer, en vertu de l’article R645-1 du Code pénal selon lequel « porter ou exhiber en public un uniforme, un insigne ou un emblème rappelant les uniformes, les insignes ou les emblèmes qui ont été portés ou exhibés (...) par les membres d'une organisation déclarée criminelle est puni d'une amende de 1.500 euros », le contrevenant. C’est avec Mathias que je mis la main au collet du grand gamin, avant qu’il puisse franchir la porte fatidique. Et malgré de minces protestations faites d’une voix de fausset, je pus mettre la main sur le sachet qui m’intriguait tant. Certes il contenait un portefeuille avec la carte d’identité attendue, une carte de crédit et quelques menus billets. Mais surtout une étrange plaquette plastifiée, scellant un carré rosâtre ressemblant à un bout de sparadrap. Que je subtilisai, tout en feignant de photographier la carte.

       Voilà qui allait surexciter Midora. En effet, quelques jours plus tard - elle avait pris quelque congé et les retards s’étaient accumulés face à la misérable concurrence d’un  bout de sparadrap - la mine gourmande, elle vint me faire son rapport :

      - Il s’agit, Monsieur Comminges, devinez quoi ? Je vous le donne en toute certitude. De peau humaine. D’un individu mâle d’environ la soixantaine…

      Elle marqua un temps d’arrêt, comme une artiste consommée du suspense, devant mon attention stupéfaite :

      - Et, vous allez être ravi, n’est-ce pas, l’ADN correspond à l’un de vos Juifs disparus, Milos Feschermann…

      - Que faire ? Le triste Daniel Ratsberg a été laissé libre, mais si je lui saute sur le poil, le reste de la bande, dont je n’ai pas pu obtenir l’identité, tant mes photos étaient imparfaites, va se volatiliser…

      - Attendre samedi et cueillir dans la nasse.

      - S’il est assez malin, s’étant déjà aperçu que l’objet du délit avait été subtilisé, il a déjà prévenu ses compères, non ?

      - Samedi n’est que demain.

      - Il est probable qu’il n’y aura personne au rendez-vous.

      - Essayez tout de même.

      - Je n’y manquerai pas. À quinze heures trente, sans qu’auparavant nous soyons visibles dans la rue, la salle est bouclée, et, s’ils y sont, les chérubins pris dans la nasse.

      Je serrai le poing comme pour les choper d’un coup, rêvant de contracter le temps au point que les vingt-quatre heures deviennent autant de minutes. Juste ce qu’il me fallait pour me projeter sur les lieux avec mes sbires…

      Sans exception aucune, nos olibrius étaient allongés nus sur le sol, en cercle, leur bras tendus d’où avait coulé le sang de leurs suicides teignant en abondance le fouillis de leurs tee-shirts politiques. Sur une petite table ronde, outre autant de fioles de couleurs sanglantes et fiéleuses, une coupe d’argent, cernée de fourchettes à escargot comme à la parade - ceci sans préjuger de la rigueur historique des impétrants en art totalitaire - dans laquelle gisaient autant de pastilles de peaux juives.

      Aux dernières nouvelles, le salon du palace s’était reconverti en adeptes du virus religiosus. Ils semblaient tout d’abord les pacifiques du monde : un Christ, un Bouddha sur fonds de tee-shirts blanc… La chose allait-elle se gâter avec un pape orné de sa tiare pontificale ? Ou avec un revenant du précédent club : le prophète barbu et enturbanné avait su ressusciter de son mortel virus politicus…

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23 mai 2020 6 23 /05 /mai /2020 07:27

 

Vierge XV°, Museo civico de Bolzano / Bozen, Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Féminités littéraires,

du Moyen Âge à notre contemporain.

Martine Reid & Nathalie Heinich.

 

 

Femmes et littérature. Une histoire culturelle I & II,

Sous la direction de Martine Reid, Folio essais, 2020, 1040 p, 13,50 € et 592 p, 10,30 €.

 

Nathalie Heinich : Etats de femme. L’identité féminine dans la fiction occidentale,

Tel Gallimard, 2018, 402 p, 12,50 €.

 

 

 

 

      Il est loin le temps où l’on songeait à une Galerie des femmes célèbres avec un rien de condescendance, comme Sainte-Beuve, qui, tout en honorant deux douzaines de dames fort renommées, reines, duchesses et amoureuses, ne comptait qu’à peine une demi-douzaine d’écrivaines, quoique ce féminin ne fût pas employé. Madame de Sévigné pour ses lettres, Mademoiselle de Scudéry, pour les interminables préciosités de Clélie et sa « carte du Tendre », traitée d’ailleurs du bout du bec, ou George Sand, dont il aimait ses « tableaux de pastorales et de géorgiques bien françaises[1] ». Cette manière critique bien désuète se devait d’être dépassée. C’est chose faite, en toute ampleur et vigueur, avec Femmes et littérature. Une histoire culturelle, sous la direction de Martine Reid et avec le concours d’une dizaine de spécialistes. Les plumes féminines françaises et francophones méritaient au moins ces mille-six-cents pages, du Moyen Âge à notre contemporain. À cette somme, il ne faut pas manquer d’ajouter l’essai de Nathalie Heinich : Etats de femme. L’identité féminine dans la fiction occidentale, de façon à élargir encore la perspective, non sans se demander s’il y a bien une spécificité de l’écriture féminine et combien de représentations collent à la peau des femmes dans la littérature.

 

 

      À qui était-il permis d’écrire, au Moyen Âge ? Fallait-il encore savoir lire… «  La grande dame, la religieuse ou la veuve » seules était susceptibles de pages épistolaires, dévotes, plus rarement poétiques à l’instar des troubadours, ou de ce qui devenait le roman. Mais en français, et non en latin, ce qui les rendaient méprisables aux yeux des lettrés. Quoiqu’elles fussent également commanditaires, copistes, enlumineresses, jouant un rôle parfois crucial dans la chaine du livre, encore manuscrit. L’une de ces artistes, Anastaise, nous est connue par l’éloge qu’en fit Christine de Pizan, dans son Livre de la Cité des Dames. Celle-ci, après Marie de France et ses Lais, est la « nonpareille », présentée avec conviction par Jacqueline Cerquiglini-Toulet, qui la traduisit en français moderne[2]. Aux autorités paternelle et masculine, Christine de Pizan préfère « Raison et Philosophie ». Ce qui lui permet d’être fort polémique à l’encontre de la misogynie du Roman de la rose. Sa Cité des dames présente les femmes célèbres, tant dans la guerre que la sainteté et les arts, le Livre des Trois Vertus répond aux Enseignements moraux. Se faisant homme en mettant la main à la plume qui la fait vivre, elle est « la première figure d’une intellectuelle écrivant en français ». Comme quoi « les femmes auteurs ne se sont pas coulées dans un modèle d’amour, d’amour dit courtois, qui n’a pas été pensé par elles ».

 

      La Renaissance fut-elle également féminine ? Souvent encore, la femme subit les attaques des auteurs qui la conspuent : elle est libidineuse, folle et traitresse, selon Toulouse Gratien du Pont, qui, en 1534, publia les Controverses des sexes Masculin et Femenin. Tout ou presque, y compris la police des mœurs est au service des hommes. À une époque où se poursuit la chasse aux sorcières[3], le développement de l’imprimerie bénéficia cependant à nos auteures, malgré une exclusion des lieux d’éducation : « une floraison inattendue, puisque près de cent-quarante autrices ont pu y être repérées, là où les dix siècles précédents en avaient laissé émerger à peine une cinquantaine ». En effet, l’aristocratie et une certaine bourgeoisie encouragent une éducation de leurs filles. Princesses et reines sont au pouvoir, les salons apparaissent, quand les imprimeurs travaillent avec leurs femmes et filles, et la veuve reprend parfois l’affaire. Bientôt l’on publie une Fleur des dames ou une Vie des femmes célèbres. Quand des humanistes se font « champions des dames », le néoplatonisme et le pétrarquisme contribuent aux « idéologies philogynes ». Et si la poésie de Scève et Ronsard loue la femme, leur répond Louise Labé. Marguerite de Navarre, après une œuvre étendue, dont théâtrale avec pas moins de onze pièces, laisse inachevé son Heptaméron, publié de manière posthume. Si les Reines du temps sont prolixes, sans compter des écrits politiques injustement oubliés, l’on retient les noms de Pernette du Guillet, d’Hélisenne de Crenne, dont il faudrait lire le « grandiose roman » : Les Angoysses douloureuses qui procèdent d’amours. Elle y jette « les bases du roman psychologique qu’on dit à tort inventé par Madame de Lafayette ».

      La « dénonciation de la sujétion féminine » et des violences masculines, dans l’Heptaméron par exemple, est évidement féministe, même si le mot n’existe pas encore. À quoi répond l’éloge des « femmes fortes ». Cependant ce sont aussi des hommes qui se font les éditeurs, les anthologistes de cette « renaissance des Muses », dans la lignée d’une Sappho redécouverte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Enfin vint « un grand siècle pour les femmes auteurs » ! Le XVII° de Mesdames de Lafayette, de Villedieu, d’Aulnoy et de Sévigné, est aussi le grand siècle où elles « revendiquent l’égalité politique, sociale et économique entre les sexes ». L’émergence de volumes aux petits formats, la vogue de la prose romanesque et du français au détriment du latin, tout contribue à l’émergence d’« Amazones, femmes fortes et frondeuses » ; comme Barbe d’Ernecourt, qui porta l’épée pour défendre ses terres et conçut des tragédies. L’on s’arrache avec délectation les romans épiques, politiques, chevaleresques et pastoraux de Madeleine de Scudéry, Artamène ou le grand Cyrus et Clélie, histoire romaine, comptant chacun dix volumes, quand le premier exhibe treize mille pages, soit le plus long roman français jamais écrit ! Ces modèles de chroniques guerrières, de la préciosité et de la galanterie, de l’art d’aimer en de baroques développements, coulaient d’une main révoltée contre la tyrannie du mariage, qu’elle évita en restant célibataire. N’empêche que si l’on ne lit plus guère ses pages aujourd’hui, peut-être à tort, elles eurent une affolante réputation et une influence considérable pendant plus d’un siècle, jusque dans les développements du roman anglais. Hélas, les précieuses à la Clélie sont moqués par Boileau, quoique louées par Huet, deviennent « ridicules » avec Molière, qui en récolte grand succès…

      Avec Zaïde puis La Princesse de Clèves, Madame de Lafayette participe à la « naissance des grands classiques ». Madame de Villedieu n’a pas cette chance, à cause d’un vent de scandale. Madame D’Aulnoy publie en 1690 le premier conte de fées, avant Perrault, donnant lieu à un engouement pour ce nouveau genre presque exclusivement féminin, qui influencera grandement les Lettres anglaises. Probablement a-t-on eu grand tort d’enfouir dans l’oubli les romancières Murat et de La Force. C’est alors que le Dictionnaire de l’Académie, mais aussi ceux de Richelet et Furetière, incluent autant hommes que femmes sous le mot « auteur », ce qui permet à la signataire de ce vaste chapitre, Miss Joan Dejean, de « rester fidèle au choix des premiers grands lexicographes français » et d’adopter « les termes d’auteurs et d’écrivains sans recourir à une forme féminine » ; sage posture sans polémique superflue.

 

      Paradoxalement, le siècle des Lumières ne fut pas aussi prolixe en auteurs féminins. Ce qui n’empêche pas les dames de la République des Lettres de dialoguer avec les penseurs du temps et les encyclopédistes. Si la question du droit des femmes est intensément débattue, au travers de L’Egalité des deux sexes de Poulain de la Barre que discute Louise d’Epinay, de Voltaire qui prétend que l’imagination passive et servile est féminine quand celle active et créatrice est masculine, sans oublier Sophie fort inférieure à Emile chez Rousseau, auquel l’on préférera la défense de l’éducation dans Les Conversations d’Emilie de Louise d’Epinay, elle aboutira à une revendication occultée, celle de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, en 1791, par la dramaturge et essayiste Olympe de Gouges, guillotinée lors de la Terreur révolutionnaire.

      Il n’en reste pas moins qu’en ce siècle des salons et des académies, des figures essentielles surgissent, tant Emilie du Chatelet, mathématicienne et physicienne dont la traduction française des Principia Mathematica de Newton fait toujours autorité, sans compter son essai De la liberté, que Françoise de Grafigny, dont les excellentes Lettres d’une Péruvienne participent de la curiosité des Lumières à l’égard des nouveaux mondes, ou Marie-Jeanne Riccoboni, aux vastes romans épistolaires sentimentaux et polémiques, ou encore Germaine de Staël[4], qui déborde sur le XIX° siècle.

 

Madame du Boccage : La Colombiade, Desaint & Saillant, 1756.

Œuvres, Chez les Frères Périsse, 1770.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Placé « sous le signe de la différence des sexes », le siècle inauguré par Napoléon entérine en son Code civil de 1804 l’inégalité des sexes. Germaine de Staël dénonce l’existence « incertaine » des femmes, George Sand vitupère contre « l’esclavage féminin », Hortense Allard défend l’éducation, le divorce, la liberté de conduite. Pendant ce temps la satire s’amuse à caricaturer la savante et l’auteure, comme le fit Frédéric Soulier dans sa Physiologie du bas-bleu, en 1841. Aurore Dupin prit le pseudonyme que l’on sait, Rachilde se targuait de cartes de visite ainsi libellées : « homme de lettres ». Libraires et éditeurs féminins sont encore bien rares.

      C’est cependant le temps des livres pour la jeunesse, pour les filles, dans une visée éducative, écrits par Félicité de Genlis ou la comtesse de Ségur. Cénacles, salons, presse féminine, librairies se développent peu à peu. Quelques rares voyageuses peuvent publier, comme la malheureuse Flora Tristan avec ses Pérégrinations d’une paria. Mais aussi des mémoires, des autobiographies, telle l’Histoire de ma vie, sous la plume de George Sand. Quant à la poésie, elle reste un discours « genré », où parmi une abondante production domine la romantique Marceline Desbordes-Valmore, que Baudelaire ne dédaignait pas, poétesse honorée, mais à condition qu’elle reste fidèle à une poésie de femme… Nombreuses et lyriques, ces poétesses parlent du cœur, des fleurs et de l’âme, jusqu’à la musicalité synesthésique d’Anna de Noailles ; rares sont celles qui accèdent autour de 1900 à la capacité de laisser entendre leur homosexualité, telle Renée Vivien ou Natalie Clifford Barney dont on retient Quelques portraits-sonnets de femmes.

      Genre féminin, le roman se doit être sentimental. Sophie Cottin et Madame de Staël, avec Corinne ou l’Italie sont parmi les meilleures ventes. Il en est de même avec George Sand, puis à la Belle époque, Marcelle Tynaire, Gérard D’Houville, alors que ces dames n’hésitent pas à investir les genres gothique, historique, comme Madame de Genlis, avec Mademoiselle de Lafayette ou le siècle de Louis XIII, voire libertin, avec Monsieur Vénus de Rachilde. Cependant il s’agit d’investir l’essai, là encore avec Germaine de Staël dont l’Essai sur les fictions n’est pas aussi célèbre que De l’Allemagne. C’est sous le nom de Daniel Stern que Marie d’Agout, amante de Franz Liszt, publie son brillant et méconnu Essai sur la liberté considérée comme principe et fin de l’activité humaine, dans lequel elle défend ardemment le droit des femmes, à l’éducation, au divorce, au choix de la maternité !

      Le XIX° littéraire n’était pas si misogyne que l’on voulut nous le faire croire. Au rebours de nombre de contempteurs méprisant une romancière prétendue médiocre, l’auteur de L’Âne mort, et critique renommé, Jules Janin, déclara en 1839 : « Le roi des romanciers modernes, c'est une femme ». Certes il ne pensait pas à détrôner Balzac, mais à louer George Sand, elle-même admirée par l’auteur de La Comédie humaine et par Flaubert, rien de moins ! Celle qui a publié plus de soixante-dix romans[5] obtint un succès considérable avec Indiana, s’illustra scandaleusement au cours du roman-poème Lélia dans la révolte métaphysique et l’expression d’une sexualité féminine en 1833. Mauprat est à la fois un roman historique, familial, d'amour, d'aventures, noir, humanitaire, et social, quand Nanon réécrit l'histoire de la Révolution par le truchement des lèvres d’une paysanne. Pauline est le roman de formation de l'artiste, alors que le triptyque champêtre formé par La Mare au Diable, François le Champi et La Petite Fadette, la révèle en pionnière de l'ethnographie et de l'ethnolinguistique, non sans compter l'ethnomusicologie avec Les Maîtres sonneurs. Par ailleurs Chopin transparait dans  Lucrezia. La Ville noire est un roman industriel à la fois réaliste et utopiste. N’est-elle pas également précurseure du Voyage au centre de la Terre, de Jules Verne, lorsque Laura, voyage dans le cristal associe voyage initiatique, conte fantastique et science, en particulier la minéralogie ?

 

Madame de Grafigny : Lettres d'une Péruvienne, Didot l'Ainé, 1797 ;

Ménard et Desenne, fils, 1822. Photo : T. Guinhut.

 

      Foisonnant, explosant toutes ou presque les barrières, le XX° siècle voit la vogue de Colette, qui aura droit à des funérailles nationales en 1959, malgré ses thématiques parfois homosexuelles, voire incestueuses, puis celle du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, le flux du féminisme et les éditions « Des femmes ». Une Marguerite de Yourcenar se voit accéder à l’Académie française, Françoise Sagan ou Marguerite Duras éclipsent bien des messieurs. Les « étrangères de Paris » viennent de Russie pour devenir Nathalie Sarraute ou Irène Némirovski, dont Suite française, posthume, ne sera publié qu’en 2004. Le roman politique fait d’Elsa Triolet une thuriféraire du Parti Communiste, alors que Charlotte Delbo participe de la littérature concentrationnaire. Sans compter que le roman sentimental devient stéréotypé, rose avec Delly et « passion » avec les surproductions de la collection « Arlequin » qui abreuve les lectrices en mal d’amour, c’est « Eros au féminin » qui vient troubler le jeu : l’on se souvient, malgré la censure encore vive, d’Histoire d’O, de Pauline Réage, de Thérèse et Isabelle de Violette Leduc, d’Emmanuelle

      Être romancière n’a plus rien qui puisse être dépréciatif. Journalistes, philosophes comme Simone Weil, poétesses comme Andrée Chédid, peut-on dire que le récent siècle réalise le rêve de l’équité ?

 

      Une foule de poétesses, théologiennes, romancières, épistolières, essayistes éclosent sous nos yeux en ce livre-fleuve, parfois introuvables, comme Madame du Boccage[6], au XVIII° qui fit une tragédie sur Les Amazones, mais aussi, quoiqu’elle soit ici trop peu évoquée, une belle épopée en vers sur Christophe Colomb et la découverte de l’Amérique : La Colombiade. Une redécouverte s’impose, non pas par égalité des sexes, car ce serait un critère usurpé face à celui de la qualité littéraire, mais de par une réelle équité, une curiosité créatrice, jusqu’à une actuelle et féminine francophonie.

      « Chacune des contributrices », dit-on ; est-ce à dire qu’aucun contributeur ne fut invité ? Au risque du sectarisme féminin qui considérerait que l’on ne peut faire œuvre féminine que par des femmes. Ce qui, gageons-en, serait à cent lieues de l’esprit dans lequel Christine de Pizan, George Sand ou Simone Weill ont écrit. Un rien de dogmatisme, aimant traquer pas toujours avec nuance, l’« antiféminisme ordinaire » (à propos des « chosettes » de Christine de Pizan qui devinrent au XIX° des « chaussettes »), imprègne de manière par instant dommageable ce vaste ensemble, quoique nos femmes savantes de cette « histoire culturelle échappent presque toujours à ce travers. Insistons avec vigueur, l’ouvrage, qui eût gagné à être édité avec des couvertures cartonnées, reste au long cours prodigieusement intéressant, lisible comme un bon roman, érudit et roboratif.

Nous avouerons qu’en apercevant un entrefilet annonçant cette parution, nous imaginions une anthologie documentée et commentée, de façon à découvrir maintes auteures ignorées. Faut-il regretter que cela ne soit pas le cas ? Oui et non. Certes ces deux volumes comptent des citations judicieusement choisies et permettent d’éclairer ce qui fut occulté, mais la perspective s’intéresse autant au contenu proprement littéraire qu’aux conditions sociétales et idéologiques qui président à cette créativité moins contrainte que l’on aurait pu l’imaginer, qui a cependant pu exploser au cours du XX° siècle, grâce à sa libération des femmes. Sans oublier les lectrices et bien plus tard les éditrices.

      Nos auteures rappellent avec pertinence Hélène Cixous, affirmant en 1975 combien il est « impossible de définir une pratique féminine de l’écriture », et Julia Kristeva, elle aussi en 1975, pensant « de plus en plus qu’il faudrait se garder de sexualiser les productions culturelles ». L’on sait à ce propos qu’aujourd’hui ces messieurs, au contraire de Georges Sand au XIX° siècle, ne répugnent pas le moins du monde à user d’un pseudonyme féminin, tel Yasmina Khadra, qui se révéla en 1999, s’appeler Mohammed Moulessehoul, ce qui ne manque pas de sel si l’on pense à l’origine culturelle maghrébine de tels noms…

 

 

      En complément de cette vaste traversée, ne faut-il pas s’intéresser à « l’identité féminine dans la fiction occidentale » ? L’essai de Nathalie Heinich (dont nous connaissions la réflexion sur l’art contemporain[7]), Etats de femmes, aurait pu se passer d’un tel titre pour ne conserver que le sous-titre plus explicite. L’essayiste s’attache à décrire les « structures élémentaires de l’identité féminine » parmi le roman occidental du XVIIIe siècle à notre contemporain, sans ignorer contes, nouvelles, pièces de théâtre et films. Soit, à la suite de Claude Lévi-Strauss, « les structures élémentaires de l'identité féminine ». Comment représente-t-on les personnages féminins, selon quels regards, quelles stratégies ? Ils sont évidemment et de manière écrasante hétérosexuels, fort souvent adossés au sentiment amoureux et à un projet matrimonial, en situation de sujétion face aux entités masculines.

      Nathalie Heinich structure sa réflexion selon trois états de la femme romanesque : la première, jeune fille à marier, devient souveraine légitime face au mari, et mère comblée comme il se doit ; la seconde, rivale ou maîtresse, est aux prises à la menace d’une autre fantasmée ; la troisième est gouvernante, veuve, vieille fille ou « bas bleu », en ce sens exclue du monde sexué, elle n’est rien ni n’est touché par la rivalité entre les précédentes. L’on se demande alors où placer la courtisane, la prostituée et fille des rues et de bas-étage, « la grisette et la débauchée », ou encore « concubine et maîtresse ». Même si l’on observe la survenue de nouvelles figures, en particulier entre les deux guerres mondiales, comme la « femme non-liée », indépendante financièrement et assumant sa sexualité, qui chamboule la représentation traditionnelle du féminin.

      Cependant des modèles iconiques surgissent, telle Rebecca, chez Daphné Du Maurier, qui est éprouvée par le « complexe de la seconde », soit l’ « incertitude quant à sa propre position, obsession d’une autre magnifiée, rabaissement puis négation de soi, endossement successif de rôles toujours plus infériorisant. » Nathalie Heinich y décèle un « Œdipe au féminin », ce qui s’explique par « l’identité de la structure entre la situation de la seconde épouse en rivalité avec la première pour l’amour du mari, et la situation de la fille en rivalité avec sa mère pour l’amour du père ». Ainsi, de Charlotte Brontë à Marguerite Duras, d’Henry James à Delly, l’on saura comment et quelle femme être, quelle femme remplacer dans le cœur ou le panier de mariage de messieurs exigeants, ou dupés. L’on devine que les désillusions dues au mariage sont nombreuses. Il en va ainsi en étudiant le cas de Madame Bovary par l’entremise de Flaubert, de Gervaise dans L’Assommoir de Zola. L’on ne pouvait rater les romans de Colette, icône de « l’affranchissement sexuel de la femme moderne », en particulier La Seconde, où les relations extraconjugales perturbent Fanny, l’épouse de Farou, quoique notre essayiste fasse l’impasse sur ce titre. Ni ces personnages emblématiques, Jane Eyre, menacée par une première femme folle, dans les pages addictives de Charlotte Brontë, « Tess, âgée de seize ans, violée au fond des bois, dans sa robe de fête » sous la plume de Thomas Hardy… Veuve joyeuse et dangereuse, femme passive ou révoltée, harem, polygamie, sorcière, « divorce et délivrance », « écriture et indépendance », ce sont cent « états de femme » qui donnent le vertige.

      Malgré la riche énumération d’intrigues romanesques et d’allusions à des personnages aux prises avec leur féminité, le roman ne se contente pas ici d’être un objet littéraire, il devient le « terrain » d’une enquête sociologique, anthropologique et psychanalytique. Le désir qui peut être tyrannie de la possession de l’autre chez l’homme peut devenir, au-delà du désir de procréation, au-delà de la domination patriarcale, un désir de reconnaissance chez la femme, celui d’un statut familial, social, intellectuel. L'appréciation traditionnelle des qualités littéraires des œuvres n’est pas ici la tasse de thé de Nathalie Heinich. Qu’importe, le but est autre, préférant scruter le récit, les personnages, en tant que témoignages et moteurs d’un temps, en tant que structures des mentalités. Il postule avec pertinence que le roman est un moyen pour les femmes de se connaître et d'exister, comme auteur et comme lectrice.

      In fine, faut-il saluer la probité de la chercheuse qui ne campe pas au sommet d’une position dogmatique, «  pour s’abstenir de toute position idéologique et, en l’occurrence, de tout engagement féministe », assumant une sociologie de la compréhension, ou se chagriner qu’elle ne joue pas dans la cour d’une lecture critique, déconstructive et militante du champ masculin à l’œuvre dans la fiction littéraire, se démarquant ainsi de ce que l’on appelle la recherche féministe ? La seconde démarche polluerait qui sait la première…

 

 

      Certes l’Histoire littéraire, dans les manuels scolaires de Lagarde et Michard, par exemple, honorait une écrasante majorité d’hommes. Mais, quand un tropisme hérité du XIX° siècle ne daignait pas considérer les « bas-bleus », ce n’était pas faute de candidates honorables ; il suffit de feuilleter ces copieux volumes de Femmes et littérature pour s’en convaincre. Ces dames ne sont plus seulement des personnages de la fiction occidentale, le plus souvent écrite par des hommes, quoiqu’ils puissent dire avec justesse « Madame Bovary c’est moi », mais depuis longtemps et pour longtemps des créatrices à part égale. Espérons qu’un avenir venu de la dystopie de Noami Alderman, dont Le Pouvoir[8] met en scène une tyrannie féminine, ne nous obligera pas à devoir imaginer un essai en miroir intitulé « Hommes et littérature »…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Sainte-Beuve : Galerie des femmes célèbres, Garnier Frères, sans date, p 435.

[5] George Sand : Romans I et II, La Pléiade, Gallimard, 2019.

[6] Madame du Boccage : Œuvres, Les Frères Périsse, 1770.

[8] Voir : Révolution anthropologique, féministe et politique du Pouvoir par Naomi Alderman

 

Madame de Genlis : Mademoiselle de La Fayette ou le siècle de Louis XIII,

Maradan, 1813. Photo : T. Guinhut.

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17 mai 2020 7 17 /05 /mai /2020 10:41

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Les romans intimistes

de Mieko Kawakami & Kawakami Hiromi :

De toutes les nuits, les amants ;

Seins et œufs ; J’adore ;

Le Temps qui va, le temps qui vient.

 

 

 

Mieko Kawakami : De toutes les nuits, les amants,

traduit du japonais par Patrick Honnoré, Actes Sud, 2014, 288 p, 21,80 €.

Mieko Kawakami : Seins et œufs, traduit par Patrick Honnoré, Actes Sud, 112 p, 13,50 €.

Mieko Kawakami : Heaven, traduit par Patrick Honnoré, Actes Sud, 2016, 240 p, 20 €.

Mieko Kawakami : J’adore, traduit par Patrick Honoré, Actes Sud, 2020, 224 p, 21,50 €.

 

Kawakami Hiromi : Le Temps qui va, le temps qui vient,

traduit par Elisabeth Suetsugu, Philippe Picquier, 2013, 280 p, 19 €.

 

 

 

      À la charnière des X° et XI° siècles, le Japon connut un « âge d’or de la prose féminine[1] ». Qui sait si les auteures du Dit du Genji, Dame Murasaki Shikibu, des Notes de chevet (ou « de l’oreiller »), Sei Shônagon[2], ont trouvé une lointaine et plus modeste descendante en la personne de Mieko Kawakami, pour un nouvel âge d’or de la féminité littéraire japonaise ? Murasaki Shikibu dépliait, sous le voile translucide d’un érotisme discret, la vie des femmes de la cour, leurs amours intenses et souvent contrariés, en un immense roman-fleuve constellé de poèmes allusifs : les waka. Notre contemporaine reçut le fameux prix Agutagawa pour sa nouvelle au titre indécent et comique : Seins et Œufs. Elle sut alors comment rendre intéressante les vies les plus banales. Il semble qu’il s’agisse d’un art maîtrisé par les auteurs japonais, au premier rang desquels la jeune Mieko Kawakami, née à Osaka en 1978. On l’avait remarquée lors de son bref roman intimiste et discrètement féministe ; elle récidive, avec De routes les nuits, les amants, puis avec J’adore, en explorant la personnalité, si pauvre en apparence, d’une anti-héroïne, puis de deux adolescents. Découvrons également, par rebond, le roman d’une homonyme, Kawakami Hiromi, dont nous lirons Le Temps qui va, le temps qui vient.

 

      Les générations de femmes japonaises sont l’un des fils d’Ariane de la romancière et nouvelliste Mieko Kawakami, également diplômée de philosophie, musicienne, actrice et poète. Dans Seins et œufs, c’est en toute sensibilité qu’elle oppose une fille et sa mère de quarante ans, dont le projet, la lubie, est de se faire refaire les seins. Sa petite poitrine, plate comme des « œufs », est en effet pour elle une « malédiction ». On se doute que la chirurgie esthétique serait une revanche sur la jeunesse perdue, voire une concurrence insidieuse avec son enfant en devenir de femme. L’adolescente pubertaire tourne alors ses réflexions angoissées vers son propre corps, ses règles, la reproduction sexuée ; au point de demander aux ovules et aux spermatozoïdes » si l’on « devrait éviter de les faire se rencontrer ». Elle ne communique qu’avec les notes d’un carnet, se mure dans le silence, dans son journal intime dont les pages alternent avec le récit de Natsu, la cadette célibataire de Makiko. Comme au cours de Toutes les nuits, les amants, le réalisme du huis clos, un rien clinique, est légèrement tragicomique. Reste que toute japonaise que soit la sensibilité de Mieko Kawakami, entre analyse impitoyable des fantasmes, des peurs, des désillusions et compassion, elle devient la nôtre, reflétant plus que des destins de femmes, mais d’humanité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      C’est par antiphrase que le titre nous accroche : Toutes les nuits, les amants. Car Fuyuko n’a pas le moindre amant pour ses nuits, en sa chasteté rétrécie, ni pas grand-chose pour plaire d’ailleurs. Elle est passe-partout, la trentaine peu causante, quoique volontiers attentive, elle couve une addiction pitoyable au saké, qui alourdit son haleine. Sa culture est d’une faiblesse insigne, puisqu’elle ne retient rien de ce qu’elle lit. Pourtant, elle est correctrice free-lance, maniaque invétérée de son métier qu’elle exerce comme un sacerdoce laïque et moral : « C’était comme si je n’existais nulle part ». Ses rares rencontres sont formelles, avec Hijiri, sa patronne néanmoins amicale et dont la vie relationnelle et sexuelle est agitée, nombreuse, en une parfaite antithèse. Mais aussi, peu à peu, de loin en loin, avec un homme, Mitsutsuka, professeur de physique, dont le discours sur la lumière la fascine. Va-t-elle laisser ouvrir sa carapace au contact de ces deux êtres ? Saura-t-elle ce qu’est l’amitié, voire l’amour avec celui qui offre un disque de Chopin, avec qui elle mange « une soupe de terre » ?

      Au creux des abîmes existentiels de la solitude psychologique et de la relation avec l’étrangeté de l’autre, Mieko Kawakami sait offrir à son lecteur, entraîné à son corps défendant, une intrigue qui le confronte aux incompétences et aux possibilités de son existence. Correctrice, peut-être s’agit-il d’une métaphore de nos tentatives de pouvoir sur le monde et sur autrui ; timide, introvertie, s’agit-il de notre piètre destin sous influence, qui peu à peu s’éclaire en des épiphanies lyriques… Le roman réaliste de l’incommunicabilité devient peu à peu sentimental, profondément émouvant, quoique pas un instant à l’eau de rose. Il traque la condition féminine japonaise au tournant de son évolution, alors que la solitude de l’anti-héroïne s’exile entre femmes indépendantes sexuellement actives et femmes mariées insatisfaites qui se confient à la narratrice.

      Sans nul doute, en ce roman qui est peut-être sa plus intense réussite, notre Mieko Kawakami, fouillant et dépliant le non-dit des sentiments et de la sensibilité, est une lointaine héritière de Murasaki Shikibu, cette fabuleuse femme de lettres du XIème siècle, qui inventa le roman psychologique, fort avant Madame de Lafayette. Elle fit s’épanouir, non sans que bien des fleurs s’y fanent, le cœur des femmes de la cour, dans le roman fondateur aux multiples volets de la culture nippone, le Dit du Genji[3]. Certainement peut-on imaginer que Mieko Kawakami, sociologue de la condition et de la sensibilité féminine du tournant du XX° et du XXIème siècle, où les femmes ont plus de liberté, mais non moins de solitude, malgré le format modeste de ses romans, en soit un lointain avatar. Sans compter que ses seins ont de nombreux amants : lecteurs et lectrices…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Chez Mieko Kawakami l’enfance et le passage vers l’âge adulte sont tout un roman. Un roman rose et noir. Le harcèlement scolaire frappe les deux adolescents d’Heaven, l’un brimé pour un défaut physique, l’autre pour son apparence volontairement négligée. La violence des élèves du collège s’abat sur eux comme grêle morale et physique. Cachés aux adultes qui pensent les entourer, leur souffrance, leur stoïcisme les rapproche : ainsi nait une réelle et pudique amitié. La dimension psychologique tout en finesse du roman n’empêche en rien celle sociologique : un roman engagé nait sous nos yeux, un appel à l’attention se lève, de façon à ne plus ignorer les traumatismes du harcèlement scolaire. Est-cette amitié, ou l’espoir de voir un ciel de paix se révéler qui résonnent dans le titre ?

      Plus paisible et néanmoins inquiet est J’adore. C’est encore dans et au dehors des salles de classe que se croisent les collégiens Hegatea et Mugi. L’on sait que l’amitié nait de la rencontre de points communs. Ces deux enfants ont tous deux perdu un parent ; mais les unit surtout leur désir effréné de nommer les choses de la vie. La première, dont le père est critique de cinéma, adore les films dont elle mime à la perfection les scènes et les expressions. Le second adore dessiner, arroser de « pluie colorée » le papier et faire le portrait de « Miss Ice Sandwich » pour le lui offrir en un pudique hommage.

      D’un narrateur à l’autre, la romancière offre à son lecteur un vif sens de l’observation et des images, vus au travers du regard enfantin, sans cesse à l’affut et surprenant. La grand-mère mutique de Mugi meurt. Hegatea est bouleversée en découvrant sur Internet que son père a une autre fille, d’autant qu’elle est censée rédiger en classe un « Livre de nos souvenirs ». L’incendie du « magasin des pierres à pouvoirs » les impressionne, les failles des adultes les laissent perplexes, entrainent des abîmes de soupçons, de furtives enquêtes, jusqu’à la rencontre des deux sœurs. Comment analyser et exprimer au mieux le mystère de ses émotions ? La brouille et la réconciliation permettent aux deux amis de mieux se comprendre. Au-delà d’une émouvante intrigue, ce sont la concurrence et la complémentarité entre l’image et le langage qui sont mises en scène en ce récit psychologique.

Il n’est pas douteux qu’avec ce quatrième livre traduit chez nous et tout en finesse, Mieko Kawakami puisse nous ravir, d’autant qu’à sa sensibilité particulière s’ajoute la dimension de l’initiation à l’être et au monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Voici une homonyme : Kawakami Hiromi, née à Tokyo en 1958, dont nous aimons Le Temps qui va, le temps qui vient. C’est autour d’une boutique de poissonnier que s’organise ce roman en forme de puzzle. Peu à peu, surgit sous nos yeux tout un quartier de Tokyo, mais aussi son mode de vie, parmi lequel cuisine et gastronomie ont une large place. Ses habitants nous rendent visite, nous parlent. Ce sont un veuf et l’amant de sa femme qui deviennent amis, une cliente enseignante avec qui les liens de cordialité et de compassion parviennent à se nouer. Plus loin, comme dans d’autres nouvelles, ce sont les jeunes élèves de cette dernière qui nous content leur enfance, leurs petites amours, leurs amitiés parfois contrariées, leur vie familiale souvent difficile. Ou les parents, dont les vies sont en pointillés : elles vont de mariages en divorces, de maîtresses en remariages, voire jusqu’à la solitude. On y croise un homme malchanceux qui démissionne de plusieurs emplois, avant de devenir « auxiliaire de vie », des gamins qui capturent des vipères pour les vendre. Fait d’une pléiade de petits récits, apparemment disjoints, ce roman intimiste est tissé de psychologie et d’affects, dans une tonalité tendre et douce-amère. Les petits riens et les grands événements se distribuent et se complètent, ténus ou graves, mais toujours dans une sorte de prose semi-poétique qui parvient à toucher la sensibilité du lecteur. Bientôt l’on comprend que tous ces personnages sont liés : « Ces parcelles, innombrables, par millions, par milliards se combinent et nous existons ». Toutes ces existences aléatoires forment un motif dans le tapis de l’univers, comme celui d’Henry James[4]. Ainsi, l’écriture de cette auteure a pour vocation de ressusciter une population inaperçue : « Jusqu’à ce qu’un jour les hommes disparaissent de l’univers, moi, Heizô, Genji, nous vivons. Perpétués par ceux qui vivent aujourd’hui, dans cette ville, dans ce quartier, au fin fond de la mémoire. »

 

      Par chance, Kawakami Hiromi est abondamment traduite. Son écriture est amoureuse de l’amour et de la sexualité, comme dans Les Années douces[5], récit d’une relation épisodique entre une trentenaire et un professeur septuagénaire, ou Les Dix amours de Nishino[6]. Ce roman étonnant sait entretisser avec soin le personnage énigmatique de Nishino, sous les yeux de dix femmes, qui, tour à tour, sont les observatrices et narratrices de ce contrepoint poétique et parfois amusant. Sans guère de doute, l’on peut supposer qu’un inconscient littéraire permet de lier cette romancière, et bien évidemment Mieko Kawakami, à la tradition du Dit du Genji, en un renouvellement obligé du roman sentimental et psychologique en une ère plus moderne et plus féministe.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur De toutes les nuits, les amants a été publiée dans Le Matricule des anges, avril 2014,

celle sur J'adore, avril 2020.

 


[1] Jacqueline Pigeot : L’Âge d’or de la prose féminine au Japon (X°-XI° siècle), Les Belles Lettres, 2017.

[2] Sei Shônagon : Notes de chevet, Connaissance de l’Orient, Gallimard / Unesco, 1985.

[3] Murasaki Shikibu : Le Dit du Genji, Diane de Selliers, 2007.

[4] Henry James : Le Motif dans le tapis, Nouvelles complètes 1888-1898, La Pléiade, Gallimard, 2011, p 1117-1161.

[5] Kawakami Hiromi : Les Années douces, Philippe Picquier, 2005.

[6] Kawakami Hiromi : Les Dix amours de Nishino, Philippe Picquier, 2015.

 

 

Manga japonais XIX°. Photo : T. Guinhut.

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15 mai 2020 5 15 /05 /mai /2020 14:05

 

Catedral de Santo Domingo de la Calzada, La Rioja.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Les spectaculaires funérailles de Julien

 ou la page dernière

du Rouge et le Noir de Stendhal.

Lecture analytique linéaire.

 

 

 

 

      Nature morte et vanité par excellence, le crâne orne les tombeaux et les tableaux allégoriques, comme la tête coupée de Julien Sorel orne l’excipit du roman de Stendhal. Marie-Henri Beyle, né à Grenoble en 1783 et mort à Paris en 1842, emprunta son pseudonyme poétique à la ville allemande de Stendhal, grâce auquel fut consacrée sa réputation littéraire. Après une carrière de sous-lieutenant en Italie, devenu intendant dans l’armée napoléonienne, il suit la trace de son impérial héros, de Vienne à Moscou. Le dandy mélomane aux nombreuses amours se réfugie à Milan à la chute de l’Empire, avant de résider entre Paris et l’Italie. Mélomane passionné, il publie sous le pseudonyme de Bombet Les Vies de Haydn, Mozart et Métastase, en 1814 ; puis Rome, Naples et Florence en 1817, cette fois sous le nom de Stendhal. En 1822, son essai De l’Amour, reflet de sa passion pour Métilde, présente sa célèbre théorie de la « cristallisation » amoureuse. Après le manifeste romantique de Racine et Shakespeare, son premier roman s’intitule Armance. En 1839 paraît La Chartreuse de Parme, avant que seules des publications posthumes assurent l’importance de ses œuvres autobiographiques, telles que La Vie d’Henry Brulard, au titre transparent. Mais en 1830 avait été publié Le Rouge et le noir, qui s’appela d’abord Julien, du prénom de ce jeune précepteur d’origine modeste qui s’élève jusqu’aux sphères de l’aristocratie. Après avoir séduit deux femmes, Madame de Rênal et Mathilde de la Mole, il meurt sur l’échafaud pour avoir tenté d’assassiner sa première maîtresse qui avait dénoncé sa duplicité, son « hypocrisie » et sa « séduction ». Penchons-nous sur l’excipit du roman, soit la dernière page. Comment le cérémonial funèbre contribue-t-il à l’esthétique romantique de ce roman ? Etudions, en une lecture analytique linéaire, la loyauté de Fouqué, puis les mises en scènes macabres de Mathilde et enfin la mort discrète de Madame de Rênal.

 

 

      Séparé par une ellipse, où l’on devine l’exécution de Julien, notre passage voit Fouqué seul, d’abord loué par le narrateur, en un registre épidictique : « Fouqué réussit dans cette triste négociation », ce qui est une conséquence des paroles testamentaires recueillies auprès du condamné. L’habileté et la fidélité de l’ami sont soulignées par le verbe au passé simple et l’oxymore associant une personnification pathétique à l’art de la diplomatie. Le personnage est mis en valeur à la façon d’un religieux priant auprès d’un mort, quoique la scène soit désacralisée. Sa solitude est aiguisée par la chronographie nocturne, par l’austère topographie de « la chambre » et par le champ lexical funèbre de la veillée mortuaire. « Le corps de son ami », souligne la dichotomie entre l’âme disparue, autrefois capable d’amitié, et ce qui reste, en un euphémisme : « le corps ». Ce que l’on comprend être une longue et amère méditation est brusquement interrompu par une entrée perturbatrice et théâtrale, marquée par le passage de l’imparfait au passé simple : « Il passait la nuit seul dans sa chambre, auprès du corps de son ami, lorsqu'à sa grande surprise, il vit entrer Mathilde ». Son émotion est à l’antithèse de la précédente, comme les deux personnages sont opposés, ami et amante, homme et femme, abattu et surexcitée. Suit une brève analepse et une topographie régionale, la lieue faisant environ quatre kilomètres : « Peu d'heures auparavant, il l'avait laissée à dix lieues de Besançon ».
      Le champ lexical de la vue, celle de Fouqué, balaie le personnage de Mathilde avec une personnification et une synecdoque, accusant son exaltation à la limite de la folie : « Elle avait le regard et les yeux égarés ». Le portrait moral, ou éthopée, la montre décidée, autoritaire, exprimant une exigence, un ordre, qui ne souffre pas de retard, grâce à un bref registre délibératif au discours direct : « Je veux le voir, lui dit-elle ».
Fouqué représentant l’émotion vraie sans théâtralité, mais aussi la faiblesse, l’antithèse se poursuit : « Fouqué n'eut pas le courage de parler ni de se lever. Il lui montra du doigt un grand manteau bleu sur le plancher […] Fouqué détourna les yeux. […] Lorsque Fouqué eut la force de la regarder ». Le champ lexical de la vue oppose les deux protagonistes, l’un cache par pudeur et craint de regarder, tétanisé par l’effroi, montrant « du doigt », et non du regard, l’autre veut voir et exhiber. Entre eux deux est « un grand manteau bleu sur le plancher », disposé comme s’il était vide, mais inquiétant par sa grandeur, par la froideur de sa couleur, en une allusion à celle du ciel, sinon au costume bleu et jaune porté par Werther, suicidé par amour impossible, dans le roman de Goethe : Les Souffrances du jeune Werther. Répondant au « corps de son ami », l’objet tragique est évoqué par un euphémisme : « là était enveloppé ce qui restait de Julien ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Au contraire de l’intimisme de l’évocation de Fouqué, Mathilde est une actrice de la théâtralité spectaculaire : « Elle se jeta à genoux. Le souvenir de Boniface de La Mole et de Marguerite de Navarre lui donna sans doute un courage surhumain ». La passion du romanesque pousse Mathilde à accomplir son geste macabre avec une hyperbole et à l’aide de ce « souvenir » qui confère à son acte la dimension généalogique et aristocratique requise, venue du chapitre X de la seconde partie, dans laquelle « la reine Marguerite de Navarre osa faire demander au bourreau la tête de son amant », soit Boniface de La Mole. Ainsi Julien, par cette comparaison implicite, fait symboliquement partie de la lignée de La Mole. L’émotion de Mathilde est accentuée par une personnification. « Ses mains tremblantes ouvrirent le manteau », et par un trouble érotisme.
      La focalisation interne là centrée sur Fouqué (quoique dans un roman usant du point de vue omniscient) mène le discours narratif et descriptif, d’abord grâce au champ lexical de l’ouïe, puisqu’il n’ose regarder, ensuite celui de la vue : « Il entendit Mathilde marcher avec précipitation dans la chambre. Elle allumait plusieurs bougies. Lorsque Fouqué eut la force de la regarder, elle avait placé sur une petite table de marbre, devant elle, la tête de Julien, et la baisait au front ». Un rituel macabre et nécrophile, transmuant la sombre veillée mortuaire en adoration d’un reliquaire illuminé, est mis en scène par l’amante narcissique, puisque sans nul doute elle reproduit une anecdote historique avec grande autosatisfaction. Eros et Thanatos, soit l’amour et la mort, sont ici présents, par ce baiser, presque maternel, puisqu’au « front », quoique le narrateur, d’une manière elliptique, s’abstient de décrire, par bienséance et pudeur, la « tête » que l’on devine sanglante et convulsée, et cependant sacralisée comme une relique sur le « marbre », un matériau noble relevant de l’objet d’art, esthétisant la scène. L’écho du romantisme noir est patent, venu de ces romans gothiques anglais au goût macabre de la fin du XVIII° et du début du XIX° siècle, comme Le Moine de Lewis.
      Là encore une ellipse précipite le lecteur vers les funérailles : « Mathilde suivit son amant jusqu'au tombeau qu'il s'était choisi ». Le champ lexical égrené de la mort amplifie le registre tragique, tandis que Mathilde assure sa fidélité à la dernière volonté de Julien. Le narrateur ménage une antithèse entre la solitude assumée de l’héroïne en un lieu clos, sa secrète action, la reprise du mot « genoux », signifiant sa révérence envers l’être aimé, accentuée par le modalisateur « tant », et d’autre part le cortège officiel des membres du clergé : « Un grand nombre de prêtres escortaient la bière et, à l'insu de tous, seule dans sa voiture drapée, elle porta sur ses genoux la tête de l'homme qu'elle avait tant aimé », ce qui est une note élégiaque. L’on devine que cette voiture est « drapée » de noir, rappelant, conjointement avec la tête à la gorge tranchée de sang, le titre du roman.
      Le sommet des funérailles est également un sommet topographique : « Arrivés ainsi vers le point le plus élevé d'une des hautes montagnes du Jura […] dans cette petite grotte ». Ce choix de la grotte est symbolique : elle signe d’abord le retour de Julien dans cette ville qu’il abhorre au début du roman ; d’autre part, sa position dominante en fait un lieu symbolique par la domination qu’il s’assure au-dessus de cette même ville, par sa situation élevée qui coupe le personnage de l’agitation du monde, soit un romantisme qui n’est pas sans rappeler les tableaux du peintre romantique allemand Caspar David Friedrich. En effet, cette notion d’élévation est clairement soulignée  puisqu’ils se trouvent au « point le plus élevé d'une des hautes montagnes », ce qui est la métaphore de l’ascension sociale de Julien depuis le début du roman, ce malgré son déraisonnable acte criminel qui entraîne sa chute et le conduit vers la mort. À l’antithèse de l’immensité et de l’altitude, leur répond la « petite grotte » par sa taille humaine et sa profondeur. Elle devient un monument au mort, assurant à Julien une gloire posthume usurpée par la vanité de Mathilde. Autre antithèse spectaculaire, celle de l’ombre et de la lumière, métaphores de la mort et d’une vie éternelle, suggérée par l’hyperbole, « infini », le champ lexical religieux, les « cierges » qui sont l’amplification des bougies précédentes : « au milieu de la nuit, magnifiquement illuminée d'un nombre infini de cierges, vingt prêtres célébrèrent le service des morts. Tous les habitants des petits villages de montagne traversés par le convoi l'avaient suivi, attirés par la singularité de cette étrange cérémonie ». Les marques quantitatives sont nombreuses : « nombre infini », « vingt », « tous les habitants », pour accentuer la solennité et l’importance de la scène, telle que voulue par les goûts de grandeur et de pompe de Mathilde. Si Julien pouvait encore regarder, il verrait avec ironie (et c’est celle du narrateur) se réunir pour ses funérailles les trois ordres de la société qu’il a pourtant méprisés et défiées jusqu’à son procès : l’aristocratie, le clergé et le peuple villageois, en une piquante description sociologique.
      Le narrateur montre que Mathilde choit dans l’ostentation et dans tous les travers de sa caste : elle fait une véritable entrée théâtrale, en grand costume, soulignée par le verbe « paraître » : « Mathilde parût au milieu d’eux en longs vêtements de deuil », ses derniers rappelant le « grand manteau bleu ». Aveuglée par sa vanité nobiliaire, elle reste enfermée dans sa caste au point de risquer de méconnaître la vérité de Julien, sa conduite va à l’encontre de la façon modeste dont celui-ci a vécu sa mort, assurant cependant la gloire à son ambition, de manière posthume, dans un sépulcre splendide. La nature et l’art sont à l’antithèse, avec « grotte sauvage » et « marbre sculpté à grand frais », ce dernier répétant avec une gradation ascendante « la petite table de marbre ». Le champ lexical de l’argent est celui de l’ostentation : « Mathilde parut au milieu d'eux en longs vêtements de deuil, et, à la fin du service, leur fit jeter plusieurs milliers de pièces de cinq francs ». Si l’avarice est un péché capital, l’indécente prodigalité, marquée par l’exagération, est loin d’être une vertu ; l’ostentatoire charité est donc une acmé de l’orgueil, où l’on devine une fois de plus l’ironie du narrateur. Enfin, « restée seule avec Fouqué, elle voulut ensevelir de ses propres mains la tête de son amant ». La beauté du geste, digne d’une scène picturale, au milieu des marbres travaillés avec art, contraste avec ce que l’on devine être la laideur de la tête, à moins qu’il s’agisse, dans une opération esthétique concertée, de la beauté du laid, donc du sublime. Ce qui foudroie le spectateur : « Fouqué faillit en devenir fou de douleur ». Le nom de Fouqué étant répété, accentué par la répétition de la syllabe « fou », en une association de sonorités persuasive, s’agit-il de renforcer l’hyperbole ou de l’opposer à la maîtrise de soi de l’amante qui va jusqu’à jouer le rôle cérémoniel du fossoyeur, de prêtresse d’un culte chtonien, puisque dans une grotte, et solaire puisqu’au sommet d’une montagne…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Hors un paragraphe, relevant plus exactement du paratexte, qui justifie l’invention de la « petite ville de Verrières » et donc garant du statut de la fiction romanesque, le roman trouve une chute discrète, à l’antithèse des attitudes de Mathilde : « Madame de Rênal fut fidèle à sa promesse. Elle ne chercha en aucune manière à attenter à sa vie ; mais trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses enfants ». Les trois jours ont quelque chose de christique (puisque Jésus ressuscita trois jours après sa crucifixion). Une fois de plus, le narrateur connait les sentiments et les pensées de ses personnages, en une focalisation omnisciente habilement menée. Au contraire des nombreuses velléités exaltées de suicide de Julien, elle confirme son rôle de victime expiatoire, alors que son amour pour Julien ne lui permet pas de négliger l’amour maternel, qui reste une valeur infrangible.
      À l’inverse de Mathilde, dont l’amour pour Julien est d’abord un amour d’orgueil personnel, Mme de Rênal, même si elle ne réapparaît que dans les deux dernières lignes, et pour disparaître, représente peut-être aux yeux  du narrateur la véritable épouse de Julien. Absente tout au long de cette page, loin de l’horreur, elle retrouve tous ses droits à la dernière ligne qui la consacre comme l’héroïne ultime du roman et la véritable amante. C’est à elle que Julien a confié la garde de son fils futur, dont la mère est Mathilde, faisant d’elle sa véritable épouse de cœur, et lui redonnant l’image maternelle qui a caractérisée la jeune femme tout au long du roman. Mme de Rênal, au contraire de Mathilde, clôt son destin avec celui de Julien, en allant jusqu’au bout de sa passion. Elle reste fidèle à elle-même et à ses convictions morales et religieuses prohibant le suicide, « elle ne chercha en aucune manière à attenter à sa vie », et meurt comme elle a vécu, en mère et femme aimante. Après la mort sanglante de Julien et l’ostentation macabre de Mathilde, le roman s’achève sur une mort douce, une vision apaisée. Non sans faire penser au traditionnel memento mori, consubstantiel au registre tragique empreignant cet excipit qui sait subtilement unir émotion profonde et ironie stendhalienne.

 

      Les valeurs d’un personnage sont l’ensemble des croyances et des principes qui vont l’influencer dans ces choix et décisions pour donner du sens à sa vie. Honorer un mort et l’accompagner au tombeau est un devoir moral partagé par Fouqué et Mathilde, au-delà des barrières sociales entre la fille du marquis de la Mole et le propriétaire d’une entreprise de vente de bois. Tous deux  honorent le souvenir Julien, fils de paysan anobli, malgré leurs différences de classes sociales. Si l’amitié et la fidélité sont les valeurs du personnage de Fouqué en cet incipit, celles de Mathilde sont l’aristocratie, le luxe et l’amour passion. Mais ces derniers sont ostentatoires, alors que Madame de Rênal aime avec plus de discrétion, voire de sincérité, jusqu’à la mort. Ainsi l’esthétique de Stendhal s’appuie à la fois sur le réalisme, ici morbide, sur un spectaculaire sommet tragique, et sur le romantisme, qui compte autant de versants que ses deux personnages féminins. Cet expicit du Rouge et le noir, profondément original, met en valeur une grande diversité d’espaces, de sentiments et de picturalités. Ce en quelques paragraphes, qui répondent aux attentes des lecteurs en achevant le roman au moyen de la  mort de Julien et de Mme de Rênal. Il peut être perçu comme l'achèvement d'une vie ambitieuse et trompeuse, exhibant le passage de l'illusion romantique à la réalité tragique. La concision, le sens de l’ellipse, la rapidité de la succession des émotions et des actions, tout cela, mené avec brio par notre Stendhal préféré, ne peut qu’accrocher et bouleverser le lecteur d’un tel roman d’apprentissage finalement avorté. La mort du personnage principal est un topos de l’excipit romanesque, à l’instar de Meursault, meurtrier lui aussi guillotiné, au final de L’Etranger d’Albert Camus publié en 1942, mais dans un contexte littéraire fort différent, puisqu’au lieu de romantisme il s’agit du mouvement philosophique de l’absurde.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

Voir : Julien lecteur bafoué. Stendhal : Le Rouge et le noir, I, IV, commentaire littéraire

Voir : L'échelle de l'amour : Julien et Mathilde. Stendhal, II, XIX, Le Rouge et le noir, lecture analytique linéaire

 

 

Photo : T. Guinhut.

 

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9 mai 2020 6 09 /05 /mai /2020 15:44

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Alberto Manguel lecteur des aventures d’Alice

& collectionneur de folie, de monstres.

 

 

 

 

Alberto Manguel : Nouvel éloge de la folie,

traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco et par Christine Le Bœuf,

Actes Sud, 2011, 400 p, 24 €.

Alberto Manguel : Monstres fabuleux,

traduit de l’anglais (Canada) par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 2020, 288 p, 22,50 €.

Alberto Manguel : Un Retour,

traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco et par Christine Le Bœuf,

Actes Sud, 2005, 80 p, 12 €.

 

 

      Bibliomania, folie des livres et gourmandise du lettré sont de délicieux virus qui n’ont pas manqué d’insuffler une seconde vie, sinon la seule vraie, à l’écrivain argentin Alberto Manguel. Ainsi goûte-t-il le bonheur de se portraiturer en incurable et boulimique papivore. Son identité, entre Argentine natale, Canada d’élection, Londres des hippies et sérénité poitevine, entre quatre langues, le souvenir d’ancêtres juifs et l’intérêt pour la littérature gay, est avant tout celle d’un noble lecteur, mais aussi d’un essayiste et conteur. Ce serait assez d’éloges à lui faire s’il n’avait aussi le goût du partage. Il confie en effet à ses aficionados ses choix, ses analyses, toujours séduisants, souvent aussi fantasques que son Alice préférée… L’encyclopédiste protéiforme, quoique toujours animé par la courtoisie de la discrétion, n’en est pas à son coup d’essai. L’impressionnant Une Histoire de la lecture[1] balayait nos civilisations pour interroger ce silence ému de l’intellect devant le papier ouvert, mais aussi les cris brûlants des censeurs lors des autodafés[2]. Quant à La Bibliothèque, la nuit[3], cet essai, toujours curieux, enlevé, explorait les architectures et les mœurs de ces temples de la connaissance intemporels autant qu’à l’abri, du moins espérons-le, de la volatilité numérique. Une fois, deux fois de plus, voici Alberto Manguel courtisant en diable les bibliothèques dans son Nouvel éloge de la folie et collectionnant Les Monstres fabuleux de la littérature.

 

       L’arrivée torrentielle du numérique ne menace pas tant que l’on voudrait nous le faire croire. C’est du moins la conviction de Manguel dans son Nouvel éloge de la folie. Dans la continuité de l’humanisme d’Erasme et de son Eloge de la folie[4], du papyrus en passant par Gutenberg et au-delà des Ebooks, le livre en son objet reste une ferveur entre les mains, car « Dans ces bibliothèques fantomatiques, l’incarnation concrète du texte est abandonnée et la chair du verbe est privée d’existence. » La volatilité du texte sur écran, le picorage et le copié-collé d’un document électronique ne sont que « collecte d’informations », et ce n’est pas là « lire avec compétence (…) dans le labyrinthe des mots ». Vision passéiste, nostalgique, trop alarmiste ? Procès de ces pages de blog ? Ou sagesse devant un écran trompeusement disponible qui ne devient pas bibliothèque aux volumes vivants, aux pages caressées et comprises ?

      Comme en un jeu de piste, Alberto Manguel prend pour guide Alice « dans la forêt du miroir » (ce qui est un autre de ses titres [5]) pour tisser cet essai pluriel aux yeux plein de curiosités. Parmi « édits et inédits », il fait précéder chacun de ses trente-neuf petits bijoux d’une citation de Lewis Carroll : Alice au pays des merveilles étant pour lui, depuis l’enfance, un livre séminal. De « Qui suis-je ? » à la « Bibliothèque universelle », de l’enfance à la maturité, c’est à une autobiographie en lecteur que nous somme conviés. Depuis la gouvernante qui lui lisait ses premiers contes jusqu’à l’immense prieuré poitevin du grand âge qui abrita ses milliers de livres venus de garde-meubles de plusieurs continents[6], jusqu’aux « Notes pour une définition de la bibliothèque idéale », le parcours est vertigineux. Sans oublier, à tout seigneur tout honneur, des portraits du maître semi-aveugle dont il fut un des lecteurs : Borges lui-même, dont il relate les amours souvent malheureuses, sa passion pour Dante qui peut-être n’écrivit La Divine comédie que pour y placer sa Béatrice, réhabilitant enfin sa dernière épouse, parfois jalousée par les critiques et universitaires : Maria Kodama[7].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Seul bémol peut-être à pointer en ce retour sur ses vies et en ces pages profuses, en ces « Memoranda » : l’évocation du mythe Che Guevara, « héros romantique », « qui a assumé pour nous notre besoin d’agir contre l’injustice, notre encombrante mauvaise conscience ». Certes ; mais c’est trop vite oublier la carrière criminelle de celui qui contribua au régime communiste et donc liberticide de Fidel Castro et ne rêvait que d’en fonder d’autres… Reste qu’Alberto Manguel, qui se définit comme un « anarchiste modéré », est lui bien attaché à l’exercice souverain des libertés : il ne manquerait pas d’être révolté par les récents autodafés hongrois contre les livres du Juif Imre Kertész, qui connut en son enfance l’enfer des camps nazis[8], ou par les Frères Musulmans décidés à interdire l’un des chefs-d’œuvre préférés de Borges : ces merveilleuses Mille et une nuits. De cette éthique nécessaire témoigne, entre des évocations de la cécité d’Homère et des explorations parmi « Le commerce des livres », sa réflexion sur le rôle des journalistes et des écrivains - ces Don Quichotte - dans la « Persévérance de la vérité » face aux tyrannies et aux mensonges de l’Histoire, mais aussi en confrontant « Le sida et le poète ». Même face à une telle pandémie, un poème peut-il être une « lueur de bonheur […] une possibilité de sagesse » ?

      Ainsi, en ces « essais édits & inédits », va l’éloge de qui est atteint de la folie de la lecture, qui stocke des milliers de livres en une bibliothèque au lieu de les engouffrer dans une puce électronique ou dans un cloud internet, jusqu’à leur disparition programmée. Car l’art de lire, l’éthique de la lecture, se conjuguent avec la certitude de n’être « jamais seul » dans sa bibliothèque aux murs couverts d « amis littéraires ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Ils caressent et secouent nos nuits et nos jours, enrichissent de nouvelles excroissances nos mythologies, se dupliquent sur nos écrans, ces Monstres fabuleux de la littérature ! Ce sont « Dracula, Alice, Superman et autres amis littéraires » d’Alberto Manguel et, toutes affaires cessantes, du lecteur complice en amitié. Trente-huit petits croquis facétieux de la main de notre Alberto préféré illustrent autant de figures étonnantes et détonantes, qui boursouflent les pages, crevassent et fleurissent les oreillers du songe. Plus modestement, une quinzaine d'entre elles avaient déjà été publiées dans une version traduite de l'espagnol[9], ce qui permet de deviner les capacités presque babéliennes de notre essayiste, puisqu'il les a réécrits, amplifiés et multipliés dans la langue anglaise, alors qu'il maîtrise parfaitement le français.

      Il s’agit de lister ces obsédants et symboliques personnages autant que de considérer quels enseignements ils sont en mesure de nous délivrer. S’ils sont « monstres fabuleux », c’est presque un oxymore, autant la peur induite côtoie l’émerveillement, mais c’est souligner leur dimension totalement fictionnelle, tant ces créatures sont à l’image d’un « Adam verbal ». Si preuve en était besoin, ils témoignent le nécessité des amis  - ou ennemis - imaginaires, avec qui nous entretenons une « relation dyadique normale », pour emprunter l’expression d’Edmund Husserl. Ils sont pour Alberto Manguel une façon d’assurer son autobiographie : « J’ai toujours considéré ma vie comme  un composé des pages de nombreux livres ». D’autant que, fils de diplomate voyageur, toute chambre ne devenait la sienne qu’avec le concours de sa petite bibliothèque.

      Etrangement, l’essayiste commence avec un personnage inattendu, un médiocre à l’ombre d’une héroïne malheureuse : Monsieur Bovary, « le plus prosaïque ». Quoiqu’il ne fasse en rien rêver, il est proprement indispensable à l’intelligence du roman de Flaubert, mais également en terme d’élément contrastant au seuil de cette énumération d’héroïnes et héros féériques et légendaires. « Dépourvu d’imagination », il est l’antithèse des préférés de notre collectionneur.

      Plus colorés sont le Petit chaperon rouge et Dracula[10] : si éloignés soient-ils, le sang de l’innocence les désigne. Le loup du conte est un émule du marquis de Sade, celle qui finit dans le lit du loup annonce la destinée de la Lolita de Nabokov. Si la première est « emblématique de la liberté individuelle », vite châtiée par le loup, le second, prince sanguinaire de Valachie, va jusqu’à mordre à la gorge les jeunes gens de l’Angleterre en raillant le sang du Christ, et en recherchant ardemment la fontaine de la jeunesse. Jeunesse autrement « miraculeuse » que celle d’Alice, née de la rencontre d’Alice Liddell et du révérend Dodgson, alias Lewis Carroll. L’entrée dans le trou de lapin, puis la chute en spirale, le royaume labyrinthique de la Reine rouge et l’autre côté du miroir firent dès lors partie de « la littérature universelle ». Cette métaphore du voyage au travers du non-sens et de la folie humaine est à la fois enfantine et voisine de celui de Dante parmi l’Enfer souterrain, ce qui apparaît bien vite archétypal. La Reine de cœur est un « despote », ce « pays des merveilles » n’est pas loin de Kafka ; cependant face à un tel désordre, Alice conserve et logique et raison. Plus loin, répondent à ces enfants une jeune fille telle que la Belle au bois dormant, dont le sommeil ressemble à la mort, qui a l’art de « ne pas vieillir avec grâce », en son trouble érotisme.

      Faust est une sorte d’opposé de Superman. L’un, vieux, cherche la connaissance, la jeunesse, l’amour, et signe un pacte avec le Malin ; l’autre, toujours jeune, combat avec succès les forces du mal, tout en étant touchant par sa fragilité : « Je me sentais proche de Superman. Non pas, bien sûr, en raison de ses super-pouvoirs, mais à cause de la solitude forcée et de son impression d’être exclu ». Alberto Manguel souligne là cette identification qui fait de nos héros des doubles fantasmatiques. Superman, qui n’est pas le « surhomme » nietzschéen, est l’image du désir d’impossible qui éreinte l’homme, comme Don Juan cherche l’impossible de l’amour. Collectionneur et « tireur d’élite », ce dernier est semblable aux « conquistadors espagnols pillant les royaumes du Nouveau Monde ».

      Lilith, qui précéda Eve, aimait converser avec le serpent et concevoir des démons. Le Juif errant, qui repoussa Jésus, est condamné à voyager pour l’éternité. Ils viennent tous deux de mythes juifs et ensemencent la littérature de leurs maléfices, malheurs et errances, non sans hélas concourir à l’antisémitisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    

 

 

 

 

 

 


 

      Après avoir écrit son De la curiosité[11], Alberto Manguel reste fidèle à cette vertu. Ce ne sont pas seulement les « amis littéraires » les plus connus qui le sollicitent, mais aussi Phoebé venue de L’Attrape-cœurs de Salinger, Hsing-Cheng dans La Conférence des oiseaux d’Attar[12], Jim l’un des noirs esclaves dans les Aventures d’Huckleberry Finn de Mark Twain. Ce dernier nous parle encore tant que le racisme sévira aux Etats-Unis et ailleurs… L’on ne s’étonnera cependant pas que Robinson Crusoé croise Queequeg, l’indien tatoué de Melville, ou le voyageur Sindbad, que le fascinant et effrayant Capitaine Nemo voisine avec le monstre de Frankenstein, que Jonas et Job jaillissent de la Bible ; et si nous attendions Don Quichotte, ô surprise, c’est Cid Hamet Ben Engeli, son auteur fictif imaginé par Cervantès, qui le détrône ici, en ambigu témoin de la culture morisque. Plus étonnant encore est ici la présence d’Emile, le jeune homme qu’éduque par la nature Jean-Jacques Rousseau, et qui serait aujourd’hui tout autre : « Plutôt que par une éducation rationnelle, l’apprentissage quotidien d’Emile s’effectue au moyen d’annonces publicitaires et de jeux électroniques qui lui disent que le bonheur, on peut l’acheter, que la violence est sans conséquences et que les anciennes règles patriarcales sont encore en vigueur ». La satire de celui qui manque d’éducation, est rude, amère, hélas passablement réaliste…

      Monstrueux au sens propre est la chimère, mythologique et rêveuse en sa polysémie, ce qui entraîne notre essayiste à énumérer les « monstres d’aujourd’hui » : Hitler, Staline ou « les tueurs en séries, les violeurs ». Alors que pauvre monstre humain reste Quasimodo, qui « demande seulement qu’on l’autorise à être », même si c’est l’idéaliser. Il y a ceux qui font peur, comme Satan, « l’implacable ennemi de l’humanité », ou le « Wendigo » cannibale qui hante les forêts du nord du Québec. Ceux qui font rêver comme l’hippogriffre, merveilleux cheval volant au service du héros, parmi le poème de l’Arioste, Roland furieux, où règne « une logique poétique sauvage ». Ainsi demeure la dichotomie entre le bien et le mal.

      Une fois de plus, autant les plus anciens « amis littéraires » que les plus récents (l’on aurait pu ajouter Harry Potter) entraînent l’écrivain et moraliste à réfléchir sur notre temps, voire à d’étonnantes extrapolations, comme lorsque le biblique Jonas le conduit au statut des artistes de Ninive qui pourrait être le nôtre. Pourtant, le rappelle Alberto Manguel, « la fiction n’est ni comptabilité ni dogme et ne délivre ni message ni catéchisme ». Ce voyage parmi les héros littéraires de l’imaginaire est aussi érudit que joliment hétéroclite, animé par un aimable talent de vulgarisateur, goûteux à souhait, revitalisé de rapprochements imprévus, qui donnent à chaque fois une irrésistible envie de se plonger, ou replonger, dans les romans - voire les comics pour Superman - qui leur donnent vie. Ce recueil de Monstres fabuleux se déploie comme une galerie de peintures, éminemment intelligente et stimulante.

 

 

 

 

 

 

 

 

     

      Notre auteur a parfois commis des romans plus vastes[13], des récits plus ténus, voire, diront les détracteurs, plus maigres, quoiqu’associant l’érotisme du voyeur et l’art photographique[14]… Mais s’il faut choisir un texte narratif emblématique, son Retour, quoique mince en pagination, est d’une réelle intensité. Intensité de la dynamique narrative d’abord et de la déflagration produite par le souvenir ensuite.

      Nestor, antiquaire romain, reçoit une invitation à un mariage. C’est l’occasion de retrouver une Argentine oubliée, ou occultée. Dès l’aéroport, les rues bondées, il fait la première rencontre d’un fantôme de son passé… Quitte-t-il le sol de la réalité, des coïncidences perturbées par la fatigue du décalage horaire ? S’agit-il de fantasmes excités par le retour du refoulé de sa jeunesse estudiantine, des manifestations, des interventions policières, de l’exil précipité ? Peut-être est-il entré dans le royaume des ombres, si l’on imagine que ses anciens amis, étrangement inchangés, ont été tués par la répression fascisante… Peu à peu, les apparitions et disparitions, au détour d’une rue, dans un café soudain introuvable, emportent Nestor dans une spirale d’inquiétude et de culpabilité : pendant que ses amis étaient dévorés par les geôles de la police, il profitait d’un exil aussi rapide que facile. Un autobus apparemment réaliste finit par l’emporter sur le terrain d’un Luna Park qui fleure bon les retrouvailles autant que la danse macabre aux Enfers…

      Si l’on se demandait comment unir réflexion sur les années noires du fascisme argentin et bacchanale fantastique, comment l’éthique de l’essayiste rejoint celle du raconteur d’histoires, nul doute qu’Alberto Manguel nous ait offert une réponse magistrale grâce à ces fantômes argentins.

 

      Notre essayiste lit comme Alice parcourt le pays des merveilles. Pour interroger et comprendre un monde parfois absurde, armé des lampes des livres dans la nuit des rayonnages. Il serait évidemment injuste de ne voir en lui qu’un disciple et lecteur officiel de Borges[15] au paradis des bibliothèques et des contes ; assurément sa voix, quoique prudente, est aussi universelle, de par son cosmopolitisme, de par l’acuité de sa pensée, que singulière. Si le « point final » est pour nous tous un « memento mori », souhaitons à notre cher Alberto Manguel bien d’autres points à démêler de la clarté de sa langue. Non sans lui assurer la suprême consolation future : ses livres ont une place irréfragable dans nos bibliothèques.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Alberto Manguel : Une Histoire de la lecture, Actes Sud, 1998.

[3] Manguel : La Bibliothèque, la nuit, Actes Sud, 2006.

[4] Voir : Eloge de vos folies contemporaines, à l'occasion d'Erasme et Jean-Francois Braunstein

[5] Alberto Manguel : Dans la forêt du miroir. Essai sur les mots et le monde, Actes Sud, 2000.

[8] Voir : Généalogie et encyclopédie de Dracula et autres vampires

[9] Alberto Manguel : M. Bovary & autres personnages, L'Escampette éditions, 2013.

[10] Voir : Alberto Manguel, le cheminement dantesque de la curiosité

[12] Alberto Manguel : Dernières nouvelles d’une terre abandonnée, Seuil, 1999.

[13] Alberto Manguel : Un Amant très vétilleux, Actes Sud, 2005.

[14] Alberto Manguel : Chez Borges, Acte Sud, 2003.

 

Photo : T. Guinhut.

 

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7 mai 2020 4 07 /05 /mai /2020 09:24

 

Porto de Barquero, Galicia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

L’empreinte antédiluvienne du mal.

Jaume Cabré : Confiteor,

Quand arrive la pénombre ;

Ricardo Menéndez Salmon : Medusa.

 

 

Jaume Cabré : Confiteor,

traduit du catalan par Edmond Raillard, Actes Sud, 2016, 782 p, 26 €.

Jaume Cabré : Quand arrive la pénombre,

traduit du catalan par Edmond Raillard, Actes Sud, 2020, 272 p, 22 €.

 

Ricardo Menéndez Salmon : Medusa,

traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu,

Jacqueline Chambon, 2013, 138 p,  18 €.

 

 

 

 

      Péché originel ou pénombre anthropologique et antédiluvienne, le mal est un terrain miné propice au labour du philosophe[1]. Mais aussi du romancier qui choisit de tracer une destinée individuelle en résonance avec l’Histoire. C’est ce parti qu’a pris le Catalan Jaume Cabré (né en 1947) avec cet immense fleuve romanesque à plusieurs bras qui devient un Confiteor. En effet, la destinée d’Adrià, entre les années quarante et deux mille, n’aurait qu’un éclat modéré si elle ne s’enrichissait du passé de ses ancêtres et du poids symbolique des objets qu’il côtoie. Outre son personnage d’érudit confronté au mystère du mal, de l’inquisition à Auschwitz, Jaume Cabré multiplie en ses nouvelles ceux qui se livrent tout entier, « quand arrive la pénombre », à l’empreinte du mal radical. Plus radical encore est le courage du Catalan Ricardo Menéndez Salmon, médusé par les serpents du mal.

 

      Né à Barcelone dans une famille sans amour, mais dans une bibliothèque, l’enfant prodige de Jaume Cabré subit en Confiteor la double pression de ses parents : l’une le décrète violoniste virtuose, l’autre, à son image, le charge de pratiquer une dizaine de langues, jusqu’à l’araméen. Quoique bon exécutant, Adrià abandonne bientôt le premier rêve pour se consacrer avec aisance au second. Devenu professeur des courants esthétiques et d’histoire des idées, et malgré de profondes périodes de découragement, Adrià Ardèvol publiera « La Volonté esthétique » et une « Histoire de la pensée européenne », avant de méditer une « Histoire du mal » : « Nous essayons de survivre au chaos grâce à l’ordre de l’art » devient sa profession de foi, trop souvent contrariée.

      Car le chaos veille. Son père, ce théologien défroqué qui à Rome abandonna une jeune fille aimée, ce grand antiquaire et collectionneur de manuscrits précieux, meurt assassiné, lui laissant, entre autre fortune, ce violon « Storioni », qui devient bientôt un personnage chargé de sens, de sa généalogie, des vies et des morts de ceux qui l’ont créé, fait sonner ou volé. Une longue chaîne de crimes, depuis la fondation d’un monastère des Pyrénées catalanes, en passant par l’inquisition, le franquisme, jusqu’à Auschwitz, ensanglante l’instrument, pollue les consciences et rend plus que malaisée la confession, sans guère de mea culpa, adressée post-mortem par le vieil Adrià à celle qu’il aime, Sara : « J’écris devant ton autoportrait, qui conserve ton essence ». Du déploiement de l’immensité des connaissances et des doutes à la maladie d’Alzheimer, le projet autobiographique devient arborescence.

       Peu à peu, les secrets du père ressurgissent : une fille cachée, l’origine délictueuse de ses collections, y compris lors de la spoliation des Juifs au cours des exactions nazies, tout ce que devra difficilement assumer le fils. La fresque, aux richesses inouïes, est menée non sans puissance, campant les personnages avec une acuité psychologique aussi concise que troublante. Peut-on sereinement « chercher le territoire du bonheur », quand « le désir ne s’ajuste jamais à la réalité », quand Adrià pense à son père : « Il est mort par ma faute » ; quand Sara, d’origine juive, ne lui pardonne pas d’omettre de rechercher les justes héritiers du violon ? En un subtil contrepoint, Bernat, l’ami de toujours, est un écrivain de peu de succès, un talentueux second violon, un époux maladroit, un père qui ne sait pas comprendre son fils…

      Mais y-a-t-il une structure romanesque plus curieuse, en rhizomes, sans contraindre en rien la lisibilité ? Au beau milieu d’un paragraphe, pourquoi pas d’une phrase, on change d’espace et de temps, de narrateur, entre « je » et « il » (ce que Gérard Genette appelle une métalepse[2]), rencontrant en des récits emboités et disséminés d’autres personnages, comme autant d’opposants, d’échos et alter ego. Ainsi, comme s’ils se chargeaient de conter leurs propres destinées, les objets cristallisent autour d’eux l’envie et le meurtre, l’art et l’argent, qu’il s’agisse de ce violon dont on découvre la forêt originaire, sa facture à Crémone en 1725, ses tribulations au cours de l’Histoire troublée de l’Europe, car il est « un mirador pour l’imagination ». Mais aussi d’une serviette de table, de figurines d’Indiens et de Cow-boys, de rares manuscrits…

      Le roman mosaïque ne souffre que de rares longueurs, brassant l’amour et la mort, le judaïsme et le nazisme, la tyrannie religieuse et politique, à la recherche du mystère du mal, qu’il soit divin, naturel, humain ; comme lorsqu’avec ses fusains, Sara dessine « l’âme humaine au noir ». Pire, celui qui se révèlera être un vieil acteur, faux Juif rescapé des camps, au service d’arnaqueurs décidés à s’approprier le violon, dit à Adrià : « Je suis arrivé à la conclusion que si Dieu tout puissant permet le mal, Dieu est une invention de mauvais goût ».

      En des raccourcis fulgurants, l’écriture talentueuse permet alors de bousculer et d’agréger les temporalités, d’associer inquisition et nazisme, tous deux « au service de la vérité de la foi et des ordres sacrés ». Ainsi « L’Oberstrurmbannführer Rudolf Höss, qui était né à Gérone pendant l’automne pluvieux de l’an 1320 », se dévoue-t-il « ad majorem Reich gloriam ». Le souffle épique du réalisme magique est alors impressionnant, montrant que la volonté tyrannique court d’âge en âge, que le mal radical est indéracinable. Y compris lorsque le modeste héros - ou anti-héros - de sa vie maladroitement prise en charge, « coupable de la dérive peu enthousiasmante de l’humanité », incarne la banalité du mal, pour reprendre le concept d’Hannah Arendt[3].

Plus qu’une personnelle confession, ce roman de formation d’un érudit fortuné, ce roman-somme aux multiples facettes de la connaissance et de la culpabilité, entre intimité profonde et vastitude du champ politique, non loin des Bienveillantes de Littell[4] ou de La Fête au bouc de Vargas Llosa[5], est un magnifique Confiteor universel de l’humanité, cette bête angélique tenaillée entre les aspirations de l’art et celles du mal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      C’est au plus modeste clavier du nouvelliste que Jaume Cabré prend également  le mal à la racine et à la gorge, enfilant une belle brochette de meurtriers. Car pour les enfants la « mère supérieure » a « le regard du diable », quand Henricus le surveillant est aussi tortionnaire que pédophile. L’incompréhension du petit narrateur auquel son père a dit en l’abandonnant, selon le premier titre, « Les hommes ne pleurent pas », fait du lecteur un voyeur impuissant. De l’enfance à l’âge adulte, un train de brutalité, physique et morale, carbonise l’existence, dans le cadre d’un réalisme sans échappatoire. Se venger d’Henricus jusqu’à la mort est de l’ordre des choses. De même le séjour en prison. Enchaînant les vengeances jusqu’au parricide, le jeune Toi vit « pour être au plus près de la tragédie ». Comme en une sordide fatalité venue de la Grèce antique, le bruit des « tragédies célestes » est assourdissant. Lui répond l’un des derniers criminels du recueil, que n’embarrasse pas l’hubris : « Je me sens invincible. Comme si j’étais un héros grec toujours victorieux. Appelez-moi Thésée ».

      Un tueur impeccable, « moyennant finances », est un des personnage-clefs du recueil. Sa confession devant un prêtre prépare une chute d’une splendide ironie, non sans écho avec Confiteor. Ironie également à l’occasion d’un voleur d’agneaux, qui tué et enterré continue son monologue souterrain, jusqu’à ce qu’en compagnie de cinq « héros et victimes de la guerre civile assassinés par les troupes franquistes » il soit honoré par une plaque tombale gravée. Autre ironie encore, celle d’un écrivain que son Prix Nobel tout frais n’empêche pas de se faire assassin d’assassins. Et gare à celui qui hésite à enclencher le contrat, il risque d’en être à son tour  la victime explosée.

      Que l’on soit un professionnel de l’assassinat commandité ou un pédophile qui étrangle ses « lolitas » après consommation, pas l’ombre d’un remord pour cette galerie d’abominables. À moins que le boulot de « ramoneur » envisagé par ce tueur de petites filles en soit la métaphore à double sens. Pour la plupart il faut « une âme de fer et un cœur d’acier » si l’on veut réussir dans cette profession, celle de la parfaite exécution du mal, quoiqu’elle sache être source de biens, d’aisance et de la possession d’œuvres d’art pour les heureux élus.

      Le meurtre de sang-froid est un motif récurrent en ce recueil de nouvelles au réalisme exacerbé, sauf si l’on glisse au travers d’un tableau, en de rares contes fantastiques, car la peinture est un autre leitmotiv. Cet art répond à l’écriture d’un plumitif qui menace de se suicider s’il n’est pas édité. Au-delà de ce dernier personnage repoussoir, l’écrivain catalan maîtrise à merveille l’art du récit, les échos et le contrepoint, sans qu’aucune nouvelle ne répète la précédente, quoiqu’une ou deux d’entre elles soient un peu décevantes, comme « Balle d’argent », non sans instiller un personnage qui traverse de ci-de-là les pages. Jaume Cabré a l’élégance de laisser son lecteur déduire de ses récits les causes d’une telle addiction maléfique chez ses personnages. Rarement il est loisible de l’attribuer à des conditions sociales, à une éducation perverse, presque toujours au pur appât du gain, à l’absence d’empathie, mais le plus souvent au « mal radical inné dans la nature humaine[6] » selon Emmanuel Kant. Le recueil de Jaume Cabré, volontiers sarcastique, pourrait passer pour un éloge paradoxal du professionnalisme du tueur à gages, et, bien entendu comme un clin d’œil à De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts par Thomas de Quincey[7].

 

      Le presque compatriote du Catalan Jaume Cabré est un romancier espagnol venu des Asturies. Sa Trilogie du mal[8] a fait de Ricardo Menéndez Salmon (né à Oviedo en 1971) un écrivain assis à la lisière du romanesque et de la philosophie autant esthétique que politique. Exploitant le filon des abominations humaines, il ne pouvait que s’interroger sur la relation de l’artiste au mal, s’il s’agit d’une relation saine, perverse, voyeuriste, cathartique ou thérapeutique… C’est chose faite avec Medusa, bref (trop bref ?) roman qui emprunte les masques de la biographie et de l’essai pour heurter le lecteur de sa rare puissance en s’attaquant aux serpents de Méduse.

      Le peintre, tout ce qu’il y a de plus fictif, également photographe et cinéaste, se nomme Prohaska. Son art, ou du moins son activité d’enregistreur, qui ne parait pas vouloir s’embarrasser ni de l’éthique, ni du réquisitoire, consiste en un regard  apparemment sans responsabilité. Commis aux massacres nazis, puis franquistes, enfin des dictatures d’Amérique latine, mais jamais communistes - là est peut-être une limite de cet ouvrage - l’homme ne veut que nulle part n’apparaisse son visage : a-t-il peur de se regarder en face et d’en être médusé ? Œuvrant au service de tyranniques régimes, s’il reste indemne de tout sentiment, l’est-il de toute idéologie, de toute impunité ?

      Quand Prohaska, qui est pourtant capable d’aimer sa femme Heidi, travaille « sous la dictée d’un dieu cruel », l’écriture froide du romancier est celle du constat et de l’amère ironie devant « les bagatelles de l’extermination ». Regard clinique, cynisme, irresponsabilité s’adressent autant à la conscience professionnelle du journaliste qu’à l’éthique de l’artiste. Faisant de l’image « son baume et sa rage », il dessine des visages d’enfants morts. Vautour des images ou cueilleur de vérité ? Complice, témoin ou procureur ? Figurant les « Plaies d’Hiroshima », le narrateur et faiseur d’icônes fuit l’émotion, délivrant « l’une des plus puissantes représentations de la douleur humaine que l’art du XX° siècle nous ait léguées ». La cruauté mécanique de l’Histoire est alors l’occasion pour l’auteur de nourrir un véritable mythe, celui de l’artiste, nouveau Sisyphe, condamné à vivre au chevet des souffrances qu’il reflète. Comme les victimes de la Méduse de l’antiquité grecque, il oscille froidement entre fascination et répulsion. Au service du catalogue de l’horreur à la gloire des tyrans, peut-il encore croire contribuer à la beauté, à la pitié, à l’empathie envers la victime, croire en une fin atteignable de la chaîne de tortures, que son art aurait contribué à voir advenir… La dimension esthétique de la violence et de ses cadavres semble subjuguer le sens moral. À moins qu’il s’agisse d’une lecture théologique sous le silence de Dieu, non loin de la Théodicée de Leibniz : « Dieu étant porté à produire le plus de bien qu’il est possible, il est impossible qu’il y ait en lui faute, coulpe, péché ; et quand il permet le péché, c’est sagesse, c’est vertu[9] ». En effet, l’anti-héros de Ricardo Menéndez Salmon médite ainsi : « La guerre est le récit répété de la chute ».

      Le suicide de ce « bureaucrate du mal », de ce Goya des « Désastres de la guerre », dont l’âme, sans aucune transcendance, serait irrémédiablement salie, conclue alors cet étrange et bel apologue, épique et psychologique, qui peut être lu comme un poème en prose, un livre noir du mal. Auquel on pourrait également donner le titre d’une des œuvres de l’artiste : « Requiem pour notre dignité ».

 

      Du reportage à l’œuvre d’art, la lecture du mal infligé par l’homme à l’homme est une constante de la nécessaire interrogation humaniste. Là où le mal radical selon Kant côtoie la banalité du mal selon Hannah Arendt, l’universalité des génocides et des crimes met en doute la capacité de l’humanité à œuvrer au service de la tolérance et du bonheur, autrement dit, le bien. Manichéisme philosophique ou nécessité de l’artiste, l’opposition du bien et du mal, voire l’iconologie du mal, rassemblent des écrivains aussi divers que Jaume Cabré et Ricardo Menéndez Salmon, dont la Medusa est une sorte de déploration antique, ou Jonathan Littell, pour qui Les Bienveillantes oscillent moins vers le pardon que vers le châtiment. Bien que les personnages des nouvelles de Jaume Cabré s’y refusent absolument, la fonction de l’artiste consolateur, peintre ou romancier, est-elle d’être à chaque création le nouveau Persée tranchant la tête de Méduse du mal ?

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] Gérard Genette : Métalepse, Seuil, 2004.

[6] Emmanuel Kant : La Religion dans les limites de la raison, 1, III, Œuvres Philosophiques, Pléiade, tome III, p 46.

[7] Thomas de Quincey : De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts, Nouvel Office d’Edition, 1963.

[8] Ricardo Menéndez Salmon : La Ofensa, Derrumbe, El Corrector, Seix Barral, 2007, 2008, 2009.

[9] Leibniz : Essais de Théodicée, Charpentier, 1842, 83.

 

Empreintes de dinosaures, Abiego, Huesca, Alto Aragon.
Photo : T. Guinhut.

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5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 11:22

 

Museo del vetro, Murano, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Muses Academy

 

Roman IV

 

Premier dialogue & jury des Muses.

 

 

 

 

      (…[1]) La vie, l’expérience et la mort démoniques d’Uranos était-elle cette preuve de l’existence de Dieu ardemment réclamée par les théologiens ? Quant à la galaxie-maison d’Uranos, on pensa en faire un musée pour la postérité. Mais un musée où le misérable et le dérisoire l’emportaient bien largement sur l’exception… Une conclusion s’imposait à l’esprit des enquêteurs et de l’écrivain : si Uranos le céleste avait créé le meurtre, Dieu avait-il créé le meurtre ? »

 

      - Hum, j’adore ton histoire d’architecte orgueilleux, Uranos ! Je suppose que tu aurais envie de me la dédicacer… Foi de Melpomos, quoique prisonnier dans le vivier aux poissons rouges et aux pieuvres de Muses Academy, je te propose mon amitié, pleine et entière ; que dis-je, complice.

      - Désolé, cher confrère. Et néanmoins concurrent… Les mots semblent jetés sur le sol par l’ironie solitaire et laconique d’Uranos.

      - Uranos l’orgueilleux, qui es-tu ?

      La question est fichée entre les yeux de l’interpellé comme un dard au curare. Euterpia avait-elle senti en lui un concurrent redoutable, une bête à abattre… À moins que ce ne soit un homme à clouer par le désir, par l’amour…

      - Oui, reprend Polymnie, glaciale, ta présence ici et ton récit sont pour le moins incohérents. Un petit réquisitoire bien senti ne va pas faire de mal à celui qui parle de lui-même à la troisième personne, comme un divin Jules, un roi Soleil. Ou tu n’es pas cet Uranos dont tu parles, ou c’est une fiction…

      - Une hallu, un mytho, l’interrompt Thalios avec le coup de balai de la galéjade…

      - Qu’importe, intervient l’apaisante Calliope, nous sommes tous et toutes des Muses, n’est-ce pas…

      - Soit, insiste Polymnie, tu n’es pas cet Uranos que tu prétends être, et que tu ne peux être, si l’on en croit ton histoire à dormir assis, car je ne vois guère comment un architecte réduit à l’état de momie péruvienne peut venir respirer parmi nous. Soit tu es un délirant qui nous sert un conte faisandé.

      Le silence blafard du visage d’Uranos n’avait pas faibli pendant ces attaques…

      - Il y a une autre hypothèse, propose Calliope : notre Uranos serait bien celui du récit, mais à un stade quelconque de son développement. Il ne serait que le vainqueur de ce fameux concours d’architecture, ayant acquitté seulement deux ou trois commandes… A moins qu’il ait déjà bâti la coque encore balbutiante de l’œuf, le modèle réduit de cette galaxie-maison. Voulant par là nous avertir par avance des dangers de la démesure architecturale, de l’appétit meurtrier inhérent à…

      - Pensez-vous, la coupe Thalios en verve. Ce glaçon verdâtre n’est qu’un rigolo, un frimeur, qui a barbouillé deux croquis d’archi et se prend pour le Niemeyer, non pas du Brésil, mais de l’univers entier. Foutaises et boules de gomme à souffler dans la disparition de l’air…

      - Réponds, Uranos !

      - Calliope a dit vrai. Ma maison est en cours.

      - Combien de crimes ? Lesquels ?

      - On peut les représenter sans les commettre.

      - Non sans l’intention de les commettre, le chagrine Polymnie. Un innocent parmi nous ! Je rêve… Ne sais-tu pas que le péché d’intention est le plus grave de tous ? Désirer la présence du crime dans sa maison, n’est-ce pas le rendre plus sanglant, le légitimer…

      - Non, l’intention n’est pas le crime ! s’insurge Clios.

      - Et toi, Polymnie, se lance doucement Erato, qui es-tu pour condamner à tous bouts de chants héroïques ? Le pire des crimes reste la condamnation sans humilité, sans indulgence, sans charité.

      - L’indulgence ne sert qu’à se faire manger. De la lunule de l’ongle jusqu’au bras, de l’omoplate jusqu’au cœur. Si l’on ne purifie pas totalement les eaux du crime, du moins peut-on les contenir. Je propose donc d’enfermer le pire de tous, j’ai nommé Uranos, ici présent, dans la geôle qui s’ouvre au milieu de nous, sous le tapis…

      Une cascade de rires accueille alors cette proposition.

      De sa voix sépulcrale, Melpomos rabroue l’assemblée :

      - Oui, qu’il pourrisse, qu’il crève comme un rat blanc gonflé de bubons rouges dans l’humidité crasseuse de nos oubliettes… Et si vous ne voulez pas l’accompagner…

      - Qu’il est attendrissant dans sa sincérité, sa candeur, son exaltation, notre juge des Enfers ! Retenez-le, il va se prendre les pieds dans le tapis.

      On aura reconnu Thalios, qui se tient les côtes de rire…

      - Le vote est d’abord entre les Muses, en cas d’égalité de voix pour ou contre, celle qui est l’auteur du récit fait balancer le verdict, rappelle Calliope. Qui est favorable à Uranos ? Melpomos bien sûr, son fan. Ah, Clios, très fair-play, je vois. Euterpe qui je le sens, peut y voir un sujet d’opéra. C’est tout. Et moi ! Pour sa dimension d’univers. Donc quatre voix, puisque visiblement Uranos ne peut consentir à voter contre lui-même. Cela suffit tout juste à lui conférer la majorité, mais en rien une position avantageuse, je le crains… Nous pouvons disposer pour ce soir.

      Je me faufilai entre les fauteuils et les corps remués pour regagner la sérénité précaire de ma chambre. J’avais bien à méditer de ce récit et de ces événements…

 

      Réveil & Duchesne Ainé : Musée de peinture et de sculpture, Audot, 1829.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Historien, me voilà bombardé Tite-Live de la Muses Academy. En quelle langue, nous Muses, parlons-nous ? Si vous m’entendez ou me lisez en français, ce n’est qu’une apparence. Il vous sera passablement aisé de nous traduire en anglais, en japonais, en espagnol, en finnois ou en hindi, mais pour vous impossible de chanter en langue des Muses… Car, en vérité, à ceux que nous inspirons, nous parlons en une langue à eux inconnue, une langue originelle venue des dieux, qui est à la fois pureté essentielle et glossolalie. Chacun nous entend et nous traduit instantanément dans son arbitraire langue créatrice, qu’elle soit récit, musique, sculpture ou danse…

      Et pourtant, suffit le baratin prétentieux ! Nous le savons avec autant d’humilité que de forfanterie, nous ne sommes que des acteurs d’occasion… Des post-ados qui ont révisé pour le concours d’entrée à Muses Academy et qui jouent aux cracks pour s’exhausser dans la fiction.

      Je m’étais surpris à regarder le silence de cette Muse nommée Calliope. Ou de cette femme. Réalisant que j’étais en train de coller mes yeux sur elle comme une affiche sur un panneau publicitaire pour un parfum féminin aux pouvoirs corporels, esthétiques et synesthésiques inconnus, je baissai soudain le charbon de mes cils comme un fautif lorsque sa vigilance me surprit. L’éclair ocre de son regard, venu de la courbe violence d’une faunesse, me lava jusqu’à la blancheur de la moelle. Si la Beauté avait jusque là porté un nom commun, à cet instant il s’était pour moi incarné. Des psychologues de courrier des lecteurs y verraient une passion amoureuse d’abord inconsciente et secrète de votre serviteur Clios devant une Calliope qui l’ignore ou le traite avec ce qu’il faut de condescendance, maternelle et lointaine, comme pour un bébé étranger. Il est vrai que j’ai fort à grandir pour ressembler à Plutarque ou Gibbon.

      S’intéressait-elle à moi ? Auquel cas, fort improbable, qu’est-ce qui pourrait l’expliquer, me demandai-je de retour dans ma chambre en fixant le miroir, aussi vaste et précis que le lisse de la surface de la caméra qu’il dissimulait peut-être, ou plus exactement le reflet que mon visage me renvoie. Muses Academy ne mérite sûrement pas de recueillir mon autoportrait… Je ne sais pas à vrai dire à quoi je ressemble. Jeune homme banal, cheveux courts châtain avec l’indomptable épi, œil châtain et vif, bouche assez bien dessinée, nez droit et pommettes creuses, oreilles un peu décollées, rien qui, au-delà du stéréotype et de l’inévitable et méprisable narcissisme, mérite l’éloge ou le blâme. Sauf que dans le miroir, je vois flotter à ma place la beauté chocolat, aussi suave qu’incisive, de Calliope, comme si elle m’effaçait… J’imaginai un instant qu’elle était derrière ce miroir sans tain, devant son écran d’ordi cliquant sur mon auto-caméra, et pris peur.

Je jetai alors dans la corbeille l’image de la choupette asiatique nue qui rosissait mon fond d’écran et la changeai pour une série de dos reliés maroquin rouge de Plutarque. Aussitôt, je me mis à fatiguer mon clavier au profit de l’Histoire de la Muses Academy et de sa première journée. Car il ne me suffit plus, comme mes consœurs, d’être une Muse, mais d’être également fille de Mémoire, et donc de travailler, plus acharnée que l’attente du miracle… Tout en me demandant, maintenant que nous avons le récit d’Uranos, quelles histoires sont encore cachées dans le ventre d’Euterpe, de Terpsichore et d’Erato, de Thalios et de Melpomos, de Polymnie, et surtout, reine entre toutes, de la belle Calliope, si la chose dont elles vont accoucher va avoir une influence sur ma vie, qui en eux préside au choix et au sens de leur histoire…

      Soudain, la tranquillité de ma chambrette fut troublée par cette arrivée impromptue des feuilletonistes en mal d’intrigue. La porte grinça doucement, et longuement, comme complice de l’intrus qui me laissa le temps de m’interroger sur son identité. N’avait-on pas appris à des rustres comme Melpomos ou Polymnie - mais je les connaissais trop peu, ces deux là et les autres, pour qualifier avec certitude leur psychologie, sinon leur psychose - à respecter la solitude de l’Historien… Quand une joue chocolat au lait apparut. Cette Calliope n’avait-elle pas tous les moyens de me voir et de me lire ? Fallait-il qu’elle me surveille plus étroitement ?

      - Clios, je t’ai apporté un oiseau.

      - Un oiseau ? Mais pourquoi… Elle avait en effet à la main une cage d’or en forme de pagode contenant un plumitif bleu et jaune. Etourdi, il me sembla qu’il manquait à sa robe…

      - Parfois, seulement parfois, s’il t’aime bien, il chante. Il te suffira de changer l’eau, de débarrasser ses rares déjections. Je viendrai chaque jour t’apporter ses graines.

      - Merci. Et s’il ne m’aime pas ?

      - Il se taira pour toujours, voilà tout.

      - Que dois-je faire pour en être aimé ?

      - Être toi-même. A lui seul de décider de son amour. Mais… je manque à tous mes devoirs, as-tu besoin de quelque chose pour ton travail ?

      Je n’avais que deux réponses à cette question. Qu’on me fiche la paix avec cette puérile histoire d’oiseau générateur de saletés et qu’on me laisse travailler, ou qu’elle approche son visage du mien pour je puisse lui consacrer ma libre et pleine attention. Mais aucune que je pusse dire.

      - Non, merci. Je suppose que les frigos étant pleins, je n’ai aucun besoin de demander le room service.

      Son sourire se ferma aussitôt. Elle tourna les talons. « A plus tard », entendis-je comme résonne un verdict.

      Quel butor je venais d’être ! Mais comment peut-on être aussi bête, macho, maladroit, timide, à couvrir de ronces et d’excréments pour m’en faire un chapeau de fou !

      Ouf, il me restait une chance : l’oiseau. J’osai le regarder avec libre et pleine attention. Il parut me considérer de même, avec trois quart de méfiance et un quart de ce que l’on pourrait appeler chez les volatiles, aménité. Mais avec un silence contraint.

 

Réveil & Duchesne Ainé : Musée de peinture et de sculpture, Audot, 1829.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Pour me distraire de ma bêtise proprement abyssale, pour agiter mes doigts et mes yeux, sinon mes pensées, j’allais sur la page téléréalité de Muses Academy. Parmi la trentaine d’icônes, neuf permettaient d’accéder aux images venues de chacune des chambres… Vous vous en doutez, je cliquai d’abord, sur celle de Calliope. Elle était vide. Où boudait-elle ? Encore aurais-je de la chance si c’était le cas. Probablement avait-elle déjà remisé au garage du néant mon indélicatesse. Mademoiselle son Indifférence était où je ne la trouvais pas, si belle, précieusement orfévrée dans la goutte de ma larme perdue…

      Chez Erato, le vide également, hors un bric à brac d’atelier, de toiles, de seaux, de tubes et de palettes, des couleurs encore incompréhensible sur un chef d’œuvre inconnu où seul était reconnaissable parmi l’abstrait chaos, un œil grand ouvert. Les internautes devaient trouver le programme rasoir.

      Je trouvai Erato chez Euterpe. Car au-delà du pupitre à la partition abandonnée, le mouvement circulaire de l’indiscrète caméra me jeta devant un lit aux draps explosés, sur lesquels ces deux Muses, plus nues que la paume de ma main, jouaient à des jeux qui devaient réjouir des milliers de télévoyeurs : l’une passait et repassait en douceur l’archet d’un violoncelle sur la cuisse et le ventre de sa consœur, tandis l’autre peignait d’un coquin pinceau au manche démesurément long une ligne qui alla lentement, mais avec une précision anatomique et sensuelle, que je ne saurais décrire sans me ressentir une érection déjà menaçante, du talon d’Achille à ce creux parfumé qui est sous l’oreille, en passant par des monts galbées et des vallées intimes joliment frissonnées… Ces deux là allaient sûrement se garder pour longtemps l’estime de fans inconditionnels. À moins que quelque ligue de vertu vaticane ou coranique ne leur tombe sur le poil que l’une avait fort fourni.

      Chez Thalios, je vis un acteur grimé en Buster Keaton faire ses gammes gestuelles devant une monstrueuse caméra à l’ancienne, aux rouleaux ronronnants, probablement venue d’une brocante spécialisée. Ce ne pouvait être que lui. Comme si les œilletons de Muses Academy ne suffisaient pas à séduire son narcissisme ! Soudain, il se déshabilla, jetant ses vêtements sur les meubles - ouf, il lui resta un caleçon à fleurs de courgettes- pour enfiler la chemise et le bonnet de nuit du Malade imaginaire, se mettre au lit comme un arthritique, brasser les bras et la tête sur son oreiller bouffant, appelant « Toinette ! » et agitant en forcené une clochette de cuivre…

      Terpsichore ayant dansé toute la journée, dormait déjà toute alanguie dans ses draps remontés jusqu’au menton, un chou à la crème sur sa table de nuit, une paire de chausson de danse contre sa joue, un léger filet de salive de bébé souillant le satin pastel… Je ne savais si une telle vision attisait les fantasmes des internautes scotchés à Muses Academy, mais j’imaginai qu’ils auraient préféré la voir danser en tenue plus légère…

      Il n’y avait qu’un visage, crispé d’attention pour illustrer le travail acharné de Polymnie, penché sur l’ardeur absconse de son clavier cliquetant, les émotions, s’il elle en avait, claquemurées derrières ses paupières… On pouvait lire si l’on voulait sa savante analyse en cours de la rhétorique de charmants personnages, d’Hitler à Marx, en passant par le Christ…

      Melpomos, lui, était plus impressionnant, voire effrayant. Dans une sorte de caverne illisible, il brouettait des livres en charpies, comme venus des fosses communes de la tragédie, des livres par centaines, par milliers, ou plus exactement des fagots de papelures, noirâtres, verdâtres si un surplus de lumière consentait à caresser cette marée temporelle et sans cesse renouvelée… Il essuyait la sueur qui le maculait, comme un pelleteur de diamants dans une mine sud-africaine, avec le torchis venus des recueils de destinées perdues qu’il rangeait sur des cases pariétales. Bientôt, il parut s’effondrer sur les déjections de son art. Tout cette pantomime emphatique pour rêvasser en fumant un cigare gros comme le poing et que l’on pouvait supposer puant comme l’enfer. Les traînantes volutes d’une fumée violacée avaient peine à s’élever, tels de lourds phylactères au-dessus des saints des retables gothiques, masquant peu à peu toute visibilité dans ce que l’on hésiter à appeler encore une chambre.

      Un signal clignotant et pépiant m’annonça un message urgent. Comme il ne pouvait venir de l’extérieur, il émanait forcément d’une de mes consœurs : c’était Calliope. M’avait-elle pardonné ce pourquoi je ne m’étais pas donné la peine, certes délicate, de m’excuser ? Non, plus simplement, d’une manière assez raide, comme une lettre officielle, elle accusait réception de mes travaux, et me félicitait (était-ce mérité ?) de la bonne tenue de mon journal de Muses Académy. Je la remerciai sur le même ton emprunté, espérant que quelque implicite de l’écriture dirait combien je me sentais penaud, combien j’aimerais retrouver le bonheur confiant de sa présence… Même au prix d’un oisillon chassieux qui dormait, recroquevillé, petit comme un sexe que l’érection, dans le froid nocturne, fuyait. Pauvre bestiole. Soudain, je m’ébouriffai la tignasse : Bon sang, mais c’est bien sûr, elle est le rouage intérieur entre Montalotti,  Angélina & consorts et nous. Le comité de surveillance à soi seule de Muses Academy. Qui se prenait pour une maîtresse d’école et qui me corrigeai comme un élève studieux, mais désastreusement maladroit. La traîtresse !

      Je cliquai sur l’icône de sa chambre. Comment faisait-elle cela ? Je la voyais de dos, son chignon serré jusqu’à l’étranglement, une nuque chocolat à se damner… Pouvait-elle couper le contact de la webcam de son ordi, sachant que je la regardais ? Ou alors elle boudait ! Je déteste les boudeuses. A moins que ce soit à cause de ma vilaine personne… Oh, Calliope !

      Aï, et si elle était en train de me lire ? Inutile, impossible même, d’effacer. De dépit, je fermai l’ordi. Je me jetai sur mon lit.

      C’est ça, le boulot d’Historien ? Se débattre dans le bocal aux poissons rouges et aux méduses de Muses Academy ? Là où la télévisuelle surveillance ne cesse pas un instant au-dessus de moi et des Neuf Muses que nous sommes…

      Je dois supposer que l’on m’a observé, commenté, moqué au travers des caméras et des liens internet, que ce soit mes huit consœurs après tout dans le même bateau que moi, ou la foule des télévoyeurs qui moins que l’art et la pensée cherchent parmi nous les maladresses, les fautes et les vices. J’avoue que je croyais un peu la chose. Mais je ne vois pas ces regards collés sur moi, je n’entends pas ces commentaires sarcastiques. Alors pourquoi s’en inquiéter Pour vivre heureux vivons cachés, y compris dans l’inconscience des yeux qui nous visent comme des fusils lasers. Après tout ils peuvent bien me placarder sur leurs écrans, me démonter par leurs sarcasmes. Je les laisse braire les ânes et suis ce que je suis. Tout ça parce que j’ai été plus goujat qu’il n’est permis. Ce que les ânes regardent et conspuent est leur miroir. Je ne vis rien que de normal. Qu’importe d’être épié. On verra bien s’il y a retour de bâton après muses Academy. Mais l’indifférence sera si rapide après le rouleau d’une autre émission et d’une célébrité plus éphémère encore. Le problème n’est pas d’être regardé par une omniprésente vidéosurveillance mais les lois qui y sont attachés quant à l’utilisation de la vie privée. Je suis ce que je suis et que j’assume froidement. Et je ne sache pas que le délit de vie privée soit à l’honneur, du moins pas encore.

      C’est ça, le boulot d’Historien ? Pas si facile que je le pensais. Peut-être déjà la vérité - quelle vérité ? - me bouche-t-elle la vue ?

 

[1] Voir : Muses Academy III Récit de l'architecte : Uranos ou l'orgueil

Thierry Guinhut

Extrait du roman : Muses Academy, synopsis et prologue

Une vie d'écriture et de photographie

 

Pictura romana antiqua, Ars Latina, 2001. Photo : T. Guinhut.

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Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers et fantômes d'Asie, Pu Songling, Lafcadio Hearn

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Masques romanesque espagnols face à l'Histoire du franquisme

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Libéralisme et amendements à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

L'impéritie de l'Etat et la France contre l'Europe : Verdier-Molinié, Bouzou

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava : Une Singularité nue

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Pessl : La Physique des catastrophes

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Scott-Heron : La Dernière fête

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : perversion totalitaire ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Federici : Caliban et la Sorcière

Christine de Pizan, féministe du Moyen-âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin : Froidevaux-Metterie, Friedan, Chemaly, Goettner-Abendroth

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Prières nocturnes, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

 

Garcia Lorca

Homosexualité, mort et création

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

 

 

 

 

 

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

 

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

To a young marble Aphrodite

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Trois peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

Nouvelles du jour et de la nuit

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable : médecine et amour

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Rêveur romantique, conquérant du nazisme

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'état ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

La Croisade roumaine des enfants, Les Vies parallèles du poète Eminescu

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Sommes-nous islamophobes ?

Guerre : Honni soit qui Syrie pense

Christianophobie et désir de barbarie

Attar : Le Cantique des oiseaux

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'integrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

K. Dick

Miller ou l'avatar de Philip K. Dick

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

Georges Steiner, tragédie et réelles présences du langage

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manea

La Tanière, La Cinquième impossibilité

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Du renseignement comme sécurité sociale à la lumière de L'Esprit des lois

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

Panoptique de surveillance et holocauste

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, A l’estomac, Snuff

Orgasme et science-fiction politique

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, nouvelles

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

R.D.A.

Tellkamp : La Tour ; Seiler : Kruso

 

 

 

 

 

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

Jésus l'Encyclopédie et chrétiennes uchronies

Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

Rios Alice

 

Rilke

Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Rivas

L'Eclat dans l'abîme. Mémoires d'un autodafé

Rivas

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome : Barbares, socialisme, climat, épidémies

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

Ursula Le Guin : La Main gauche de la nuit

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie, une conscience londonienne ; No Smoking, un Candide au pays des non-fumeurs

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare : six Sonnets traduits

Traduire et vivre les Sonnets de Shakespeare

Sonnet à Shakespeare

A une jeune Aphrodite de marbre

Un faussaire shakespearien, Arthur Philips : La Tragédie d’Arthur

Réécritures de La Tempête à Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Durmarque : Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Le Livre des vices privés et politiques

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

A une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Traduire les Sonnets de Shakespeare

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

Sorrentino

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Steiner

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Tejpal

La Vallée des masques, communauté sectaire

Tejpal 1

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

 

 

 

 

 

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Thoreau

Journal, Walden et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

 

 

 

 

 

 

Tolstoï

Sonate familiale chez Sofia & Léon Tolstoi, chantre de la désobéissance politique

 

 

 

 

 

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

« Hommage à la culture communiste »

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

Mussolini et le fascisme

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Tejpal : La Vallée des masques

Meerbraum, Mandelstam, Yousafzai

 

 

 

 

 

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Trump

Entre tyrannie et rhinocérite, éloge et blâme

 

 

 

 

 

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

 

 

 

 

 

 

Utopie, dystopie, uchronie

Etat et utopie de Thomas More

Zamiatine, Nous et l'Etat unitaire

Huxley : Meilleur des mondes, Temps futurs

Orwell, un novlangue politique

Margaret Atwood : La Servante écarlate

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Scheers, Walton

Utopies politiques radieuses ou totalitaires : More, Mangel, Paquot, Caron

Dyschroniques, dystopies, écofictions

Histoire des pandémies littéraires

A. Waberi : Aux Etats-unis d'Afrique

Alan Moore : V for vendetta, Jérusalem

L'hydre de l'Etat : Karlsson, Sinisalo

 

 

 

 

 

 

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Le Héros discret de la culture : la civilisation de la littérature contre la Civilisation du spectacle

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vila-Matas

Vila-Matas écrivain-funambule

 

 

 

 

 

 

Vin et culture alimentaire

Histoire du vin et de la bonne chère de la Bible à nos jours

 

 

 

 

 

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

De la Famille royale au Grand partout

Guerre et paix en Central Europe

Vollmann famille royale

 

Volpi

A la recherche de Klingsor

Des cendres du XX°aux cendres du père

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire, retrouver notre sens politique : Fanatisme, Traité sur la tolérance

Espmark : Le Voyage de Voltaire

 

 

 

 

 

 

Vote

De l’humiliation électorale

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

Voyage, villes

Villes invisibles et imaginaires : Calvino, Anderson

Flâneurs, voyageurs : Benjamin, Woolf, Deville

 

 

 

 

 

 

Wagner

Tristan und Isolde et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Walcott

Royaume du fruit-étoile, Heureux voyageur

Walcott poems

 

Walton

Morwenna, Mes vrais enfants

 

 

 

 

 

 

Welsh

Drogues et sexualités : Trainspotting, La Vie sexuelle des soeurs siamoises

 

 

 

 

 

 

Whitman

Nouvelles et Feuilles d'herbes

 

 

 

 

 

 

Wideman

Trilogie de Homewood, Projet Fanon

Le péché de couleur : Mémoires d'Amérique

Wideman Belin

 

Williams

Stoner, drame d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

Winterson

Winterson ou l'autobiographie féministe

Winterson Oranges Couleur

 

Wolfe

Le Règne du langage

 

 

 

 

 

 

Yeats

Derniers poèmes, Nôs irlandais, Lettres

 

 

 

 

 

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

Zamiatine

Nous : le bonheur terrible de l'Etat unitaire

 

 

 

 

 

 

Zao Wou-Ki

Le peintre passeur de poètes

 

Zimler

Les Anagrammes du ghetto de Varsovie

 

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