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1 octobre 2022 6 01 /10 /octobre /2022 10:38

 

Navia de Vega, Galicia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Eros et Thanatos,

ou la poésie de Lambert Schlechter :

Le Murmure du monde.

 

Lambert Schlechter : Le Murmure du monde. 40 ans d’écriture,

Phi, 2022, 656 p, 39 €.

 

Lambert Schlechter : Wendelin et les autres,

L’Herbe qui tremble, 2022, 82 p, 16 €.

 

Lambert Schlechter : Je n’irai plus jamais à Feodossia,

Tinbad, 2019, 232 p, 22,50 €.

 

 

Si nous ne sommes que poussière, rien de tel qu’un monument, non de marbre, mais fort de papier pour nous survivre. Du moins c’est que choisissent écrivains et poètes, s’ils ont un éditeur qui ait consenti à l’incertain investissement. Pour ce faire chaque mot devrait être à soi seul la quintessence du poème, appelant une sorte, sinon de minimalisme, de concision pure et impeccablement évocatrice, quoique l’on puisse y préférer un déferlement baroque. Mais au long d’une vie, vers et « proseries » glanées peuvent aboutir à une somme immense, même si, comme chez Lambert Schlechter, son titre parait chez un éditeur au nom d’une brièveté toute augurale : Phi. Modeste et cependant cosmologique, son livre réunissant quelques décennies de création use de l’oxymore pour apparaître : Le Murmure du monde. Auparavant ou conjointement, il faut compter sur un discret lyrisme qui insuffle aux vies croisées de ses personnages, parmi Wendelin et les autres, de proliférants et vigoureux murmures. Plus acide est son volume Je n’irai plus jamais à Feodossa. Tant que la Faucheuse n’arrêtera pas sa main, des addenda  ne cessent d’ajouter les codicilles d’Eros à ce murmure, génésique et pollinisateur.

 

 

Patiemment tissé au cours de ses plus fougueuses et mûres années, collationné à la veille du grand âge (notre poète est né en 1941), ce Murmure du monde semble un de ces codex médiévaux fait pour la continuité des siècles. Lourd et sévère volume, stèle poétique, orné du portrait buriné en noir et blanc de l’auteur, il impose, il séduit, il caresse les doigts de son cartonnage, invite à poser en quelque page secrète l’un des deux signets. C’est grâce à l’attention de Francis van Maele des Éditions Phi que ce volume de 655 pages aux « 40 ans d’écriture », prétend à l’exhaustivité chronologique, parfois en allemand à l’aube du recueil, presque toujours en français, car, bilingue, Lambert Schlechter est luxembourgeois.

Compilant en ordre concerté une longue quête poétique, non sans une poignée d’inédits, l’écrivain, grand ressasseur babélien et « loquèleur », fait s’entrechoquer la joie et le désespoir en une sorte d’autobiographie monstre dont ne pouvions reconnaître la mesure parmi les recueils épars jusqu’alors. Comme en un contraste bien senti entre l’immensité de l’œuvre et la modestie de la vie, il faut se reporter à la fin du volume pour consulter une « auto-bio-graphie » réaliste.

La liberté d’écriture est parlante dès le second volet de l’ensemble : La Muse démuselée. Lambert Schlechter aime les jeux de mots, mais les jeux de mots signifiants. Eros et Thanatos voisinent, se combattent, s’enrichissent l’un l’autre, « jetant cette grappe de sperme / pour féconder la fée alphabétique ». En une allusion à la naissance d’Aphrodite, la création poétique est comparée à un orgasme priapique. Femme autant que Muse, elle est « la plus sœur de mes putains / la plus ange de mes amantes ».

Poèmes en vers libre, parfois des vers blancs et en octosyllabes, voisinent avec de plus nombreux poèmes en prose, voire des aphorismes. Ainsi les premières pages prosaïco-poétiques de 1988, où il s’agit de boucher des « failles », ne sont pas sans faire penser à Henri Michaux. De brefs paragraphes sont plus loin des « Pieds de mouche » ; par exemple : « Le texte sera toujours hybride et orphelin. Ce que je dis autour de la mort, c’est tout ce que je peux dire ». S’en suit en conséquence « Le silence inutile », car « L’Antigone de dix-sept ans est devenue ma femme deux ans plus tard, à trente-huit ans elle est partie […] Deux mois après sa mort j’ai subitement recommencé à écrire ». Parmi ce qui pourrait être les bribes essentielles d’un journal, le flux du temps fuse, l’écriture est à nu, tragique, élégiaque. Ne reste alors, en cohérence avec le titre suivant, qu’une Ruine de parole, soit un « roman schématique et sentimental », en une facétieuse confusion des genres, roman poétique répondant à celui que lecteur entretient confusément au fond de lui-même. Car la déploration déferle quand « le cœur n’est plus qu’une baudruche d’éboulis ».

Les explorations encyclopédiques vers le passé, chinois, ou frappés par les tragédies de l’Histoire, se multiplient vers la nature et le cosmos, la dentelle de l’écriture allant du microcosme du « Papillon de Solutré » au macrocosme du « Piéton sur la voie lactée », pour reprendre quelques titres de-ci-de-là. Et quoique modeste, humble, ce murmure est parfois bruyant, résonnant, revendicatif, voire blasphématoire, tel ce nouveau fragment 9087 du Journal intime de Dieu :

« Pour ce qui est de la Trinité, il y en a deux selon les théologiens : la Trinité du Ciel, c’est moi, le Fiston et le Paraclet ; - et la Trinité terrestre : Jésus-Marie-Joseph, c’est les trois noms brodés en arc et en fil rouge sur la chemise de nuit de l’épouse au-dessus du trou pratiqué spécialement à la hauteur du bas-ventre pour qu’y passe, en cas de mâle & maritale fringale, le membre de l’époux afin d’accomplir, sans trop pécher, sa tâche de procréation, dans l’obscurité, sous la couette, et sous mon impassible regard, d’un nouveau corps stigmatisé, dès la première nanoseconde par le péché originel, damnation pour l’éternité, dans les flammes ou sous les glauques voutes des Limbes, sauf baptême à l’eau courante, en cas de mort prématurée, ce qui est le cas pour un bébé sur deux, sous mon impassible regard[1] ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Célèbre pour son Classique du thé, premier ouvrage sur le sujet, Lu Yu est un écrivain chinois du VIII° siècle. Le voici devenu personnage récurrent et fictionnel de l’œuvre de Lambert Schlechter, sans doute une sorte d'alter ego. Parmi les nombreux « Billets pour Lu Yu sur presque la moitié des choses du monde », choisissons l’un des plus récents, inédit, que nous nous sommes permis de copier du mur Facebook du poète et que nous publions ici in extenso ; car se serait le mutiler que de se contenter de quelques bribes :

« C’est une permanente irrésolution, dis-je à Lu Yu, ce qui nous met dans une permanente évanescence, dis-je à Lu Yu, comme s’il pouvait, comme s’il voulait encore m’entendre, simulateur que je suis, nous sommes sur un fil assez tendu qui peut lâcher à tout moment, et j’en suis tout à fait conscient, dis-je à Lu Yu, dans l’intention de lui faire part à demi-mot de ma situation, mais Lu Yu a toujours préféré les entretiens sur le chanvre et les mûriers, plutôt que ces arpentages spéculatifs dans les marges de l’existence, où moi trop souvent je m’avance, couard et poltron, mimant une torve et interlope témérité quant au destin, je lui avais sans doute trop longuement parlé de mon souhait de retourner dans la bienveillance de Valérie que j’ai outragée dans un accès de démence érotique, je note la date du jour au bas d’un poème de Lu Yu où il y a déjà trois dates de lectures précédentes, « je n’abandonne jamais les poèmes », écrit-il, « mes yeux assombris lisent des livres qui me piquent comme des ronces », écrit-il, il est vieux, il écrit ce poème dans sa retraite de Shan yin au bord du lac du Miroir, à 79 ans, ce qui précède d’un an l’âge de 80, mon âge, l’âge définitif & avéré de toutes les dépravations et relâchements, l’âge où aucun rachat n’est plus envisageable, où toutes les tares camouflées remontent à la surface et se mettent au premier rang, faire front face au néant, où toutes les causes atténuantes s’épuisent, s’effilent, s’effilochent et s’effrangent, lamentablement, il écrit son poème, puis part à la forêt, sans sa canne, ramasser quelques branches mortes, il est encore vaillant pour porter du bois sec, et quand il rentre, il laisse courir le pinceau à sa guise, « comme des écailles de poisson les nuages tapissent le ciel du crépuscule… », il ne va pas réagir à mon aveu concernant l’outrage à Valérie, il n’a jamais thématisé ce domaine-là, j’ai agressé Valérie en me précipitant sur elle, pour soulever sa robe, agenouillé devant elle, par une sorte de dévotion aussi fervente que feinte, et l’envie irrépressible de poser un baiser sur le bas de sa culotte, et faire de tout ça une confession soumise à Lu Yu, qui ne doit pas se faire illusion sur qui je suis, un usurpateur, un obsédé, un simulateur quand j’évoque mes irrésolutions et l’évanescence dans laquelle j’évolue dans les marges de l’existence, escomptant que la bienveillance de Lu Yu déteindra sur Valérie et qu’elle veuille à nouveau m’accueillir dans sa bienveillance, d’où elle m’avait, à raison, chassé, quand elle arriva chez moi, elle m’avait dit, avec son magnifique sourire : « je suis la présence féminine », et avec la mauvaise foi de l’obsédé, j’avais pris ça au pied de la lettre, pensant qu’en quelque sorte elle s’offrait, et j’en avais profité pour l’assaillir, Lu Yu dit : « que veux-tu que je te dise », et ne dit rien, un peu désemparé, il rentre de sa randonnée avec une brassée de bois sec, et va puiser une casserole d’eau au puits, derrière le rang des mûriers, « ce soir, dit-il, on va se faire un petit thé, et on devisera des choses de la vie, je serai à ton écoute, dit-il, tu mettras ta chemise blanche et tu me réciteras tes louches romances, mais ne compte pas trop sur ma bienveillance, je ne pense pas que tu la mérites »

Entre confession et vérité autobiographique, le texte, obsessionnel et lancinant, fait feu de tout bois, érotisme encore, culpabilité, rédemption par l’écriture, finitude, heurt à la porte du destin et du monde… Car nombre de tragédies et de drames marquèrent l’existence de notre poète. En effet, outre les deuils, le 18 avril 2015, la maison dans laquelle il avait vécu depuis 2006 à Eschweiler dans les Ardennes fut détruite par un incendie, et des milliers de livres de sa vaste de bibliothèque, ainsi que 95 % de tous ses manuscrits furent anéantis. L’on imagine aisément le traumatisme, heureusement partiellement rédimé par la publication de l’immense opus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le ruissellement poétique témoigne d’une curiosité et d’une culture ogresques. Ainsi, dans Comment Mirka dans une clairière de la forêt Wolski permet à Copernic de déboutonner son corsage, titre coquin et cosmologique digne de froisser les pudibonds et les vétilleux, les allusions, entre Spinoza, Bach, Sloterdijk et Barthes, jamais gratuites, pullulent. Une liste en anaphores emporte tout sur son passage : « Comment, pour mettre la femme à nu, Schiele n’est jamais passé par une Eve ou une Diane ». Ou encore : « comment, pour ne pas écrire « la bile noire de l’amertume », on écrit « le sang violet de l’améthyste », - - - - - - c’est un beau souci que celui des beaux titres ». Et nous devons convenir qu'Une Mite sous la semelle du Titien, en est un bien beau...

 

Le goût du dialogue entre peinture et texte est consubstantiel à Lambert Schlechter, puisque Wendelin et les autres (présent parmi Le Murmure du monde, mais sans les illustrations) est orné par Lysiane Schlechter, dont la gravure encrée, les bleutés, les ocrés et les rosés ont quelque chose de délicieusement vieillot, non sans humour et ironie puisque l’écrivain âgé est figuré dans son sommeil, sous les traits d’une accumulation de crânes, à l’occasion d’un memento mori, contemplant des portes et des apparitions peut-être mystiques, siégeant sur le globe terrestre…

 Mais, nous direz-vous, Wendelin et les autres est un recueil de nouvelles et non de poèmes ! Outre que la chose est peu narrative, peu dramatique, il y a là une parenté bien sensible avec Je n’irai plus jamais à Feodossa, sous-titré « proseries », mot-valise qui n’est pas sans faire penser aux « proêmes » de Francis Ponge[2]. À la prose en effet se marient une musicalité, un flux métaphorique, caractéristiques de l’esthétique de la poésie.

Une quinzaine de proses faites d’une seule longue phrase se suivent et se répondent parmi Wendelin et les autres. Si cet homme ordinaire est le premier de la liste, les suivants, bien que se nommant Pietro d’Azaro, Carl Niggeler, Tsung Chih, Qaanoshinqaaha ou Ropanapor, en autant de déclinaisons de l’humanité qui parsèment le tour du monde, de la Chine au Pérou en passant par l’Italie, sont autant d’alter ego fantasmatiques, ce qu’autorise le don de métamorphose de la poésie. La preuve, notre Wendelin aperçoit depuis le tram « un corbeau perché sur un poteau pourri, comme un quatrain chinois » ; la preuve encore, il pense à l’herbier d’Emily Dickinson[3]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce sont des épiphanies visuelles, comme cette « nature morte » de citrons devant le peintre qui veut faire sentir « la puanteur en peinture », comme ce gardien d’ossuaire qui tient un cahier marqué : « Almanach des Orchidées ». Voilà des occupations futiles et cependant essentielles, à la lisière du vide et plein cultivé par la calligraphie extrême-orientale. L’un s’occupe de « l’ouïe des escargots », l’autre d’un caméléon, alors qu’un excentrique est captivé par la « perspective du regard » au travers d’une enfilade de portes, mais aussi par ses tulipes et ses « merveilleuses parties honteuses » !

Ces étranges bonshommes, souvent des solitaires, voire des anachorètes, aiment les chemises blanches ; ils habitent sur une île, au bord d’un lac ou de la mer (car Qaanoshinqaaha est « prince de l’écume »), parfois d’une voie ferrée, vivent d’habitudes bien ancrées, sinon obsessionnelles, comme est obsessionnelle la mélopée de chacun de ces textes prenants. Reto Spingwa goûte le mot « béréchit » qui veut dire en hébreu « au commencement », et pourtant il hait Dieu. Quant à Nonatto, il égrène au rythme d’un « fabricant de clavecins », le catalogue de ses infirmités et malheurs, réels ou imaginaires ; alors que lui répond un fabriquant de masques, nommé « Herménégilde Duputois ». Drôle de zig, Paul-Emile Dotremont préfère « figoter dans les nébroleries », et lire son Petit Larousse Illustré, qui est une sorte de miroir mieux ordonné, mais moins étonnant que notre recueil, qui n’est pas sans mélancolie prégnante, ni sans joyeusetés piquantes.

Nouveau démiurge, Lambert Schlechter compose un rugueux et brillant bouquet de poèmes en prose testamentaire, car les personnages, sinon l’homme matriciel qui les réincarne, est âgé, car ce sont « des gammes de lucidité préventive ». Le coruscant recueil demande à être relu, dégusté…

 

Neuvième volume de la série intitulée Le Murmure du monde, Je n’irai plus jamais à Feodossa se veut une autre facette de l’écriture vigoureusement évocatrice, parfois grinçante de Lambert Schlechter. Reprenant le moule compositionnel et récurrent d’une page ou deux qui fluent sous le débord d’une vaste phrase, voici « 99 proseries ». Féodossia étant un port de Crimée, au sud de la Russie, nous voici emportés dans une vaste rêverie nostalgique en forme de périple géographique, car « la Terre tourne », en son vertige. Le « monologue » fait se croiser « mille scarabées en route », un « enchevêtrement proprement amazonien », le tout sur un rythme prestissimo. Indubitablement la raison en est capitale : « il écrit son livre, compulsivement, dans la mortelle ville, écrit son livre, afin de moins mourir ».

Pêle-mêle déferlent les allusions aux paysages et aux poètes chinois, la « mélancolie dévastatrice », « alpines & dolomitiennes & capadociques dégringolades ». La langue est travaillée, malaxée, subvertie, alternant les grâces poétiques et les attaques verbales contre le sort et le destin, les appétits érotiques crus, assumés, et l’orfèvrerie calculée de l’œuvre d’art que la prose poétique enfante : c’est « le cahier « Morphée », qui est le cahier des rêves ». Et là où rôde le souvenir de l’attachante et curieuse « Loula », le journal intime explose en fragments carabinés pour se ramasser en un vœu pieux : « dans le métaphorique cachot du désamour, le souci de soi quant à la quotidienne survie ». Ainsi le diariste aux perles baroques, sculpte, étrille et catapulte la langue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si l’on veut découvrir le projet, voire le manifeste, qui innerve l’écriture de Lambert Schlechter, ouvrons Enculer la camarde, dont le titre, qui n’est pas loin de Maurice Roche[4], dit bien le défi jeté entre Eros et Thanatos :

« écrire c’est faire baisser
le niveau de l’encre dans l’encrier[…]

c’est choyer la respiration
échapper à l’étouffement

c’est à l’aveuglette
donner coloris au clapotis des minutes […]

c’est épuiser le mot mort […]

c’est faute de mieux

c’est bonheur lorsque le mot vient

c’est beau comme baiser
c’est horreur vermine & suicide

c’est les sept dernières paroles
sans vinaigre et sans violon

c’est aller comme va le scarabée

c’est l’échapper belle et à l’onction extrême

c’est éventer à tout le monde des trucs de syntaxe intimes
qui n’intéressent personne
sauf l’amante jolie et fraîche et secrète
qui demande : comment es-tu ?

c’est dégueuler le sirop bigot des curés

et réimaginer des religions fraternelles et poétiques

des prophètes souriants

et des saintes sans chasteté »

 

Le Livre de la mour et de l’à mort couronne non sans ironie la somme du Murmure du monde, qui achève l’énorme recueil, sinon l’œuvre, encore en devenir : « Tu es mort, lisant la page d’un mort ». Malgré le discours ici proposé, il y a bien un maître de cérémonie à la vie, et c’est bien le poète : « Il n’y a pas de maître de cérémonie qui préside au ruissellement des atomes à travers le néant - - - - - - et ça vous produit anémone goudron caillasse orties nuages orteils aisselles pieds nus - - - - - - et tous les dons que je devine ». Et encore nous passons l’abondance des « pubis joliment velus », parmi ce « livre des émerveillements », qui renvoie à des pages plus anciennes conçues comme une « théorie de l’univers ».

 

Il n’y a qu’un pas d’Eros à Thanatos. Et les poètes, depuis l’Antiquité le savent. Ce ressassement métaphysique use d’infinies variations ; et celles de Lambert Schechter ne sont pas les moindres, qu’il s’agisse de leur étendue ou de leur acuité, de l’abondance des thématiques et de sa personnelle stylistique. Baroque coruscant, rabelaisien jouissif, diariste poétique têtu, créateur d’une armée de mots pour livrer un combat perdu contre le néant, notre poète nous laissera néanmoins son explosante constellation.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Inédit - à paraître en janvier 2023.

[2] Francis Ponge : Le Parti pris des choses suivi de Proêmes, Poésie Gallimard, 1967.

[4] Maurice Roche : Camar(a)de, Macabré, Seuil, 1981 et 1994.

 

Museo de arte sacro de las Clarisas, Monforte de Lemos, Galicia.

Photo : T. Guinhut.

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25 septembre 2022 7 25 /09 /septembre /2022 12:50

 

Grand’Rue, Poitiers, Vienne.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

À la recherche des illustrations

et des lectures proustiennes.

Jan Baetens, Céleste Albaret, Thierry Laget,

Antoine Compagnon, Gaëtan Picon,

Jean-Yves Tadié, Stéphane Carlier,

L’Herne & Proust-Monde.

 

 

Jan Baetens : Illustrer Proust. Histoire d’un défi,

Les Impressions Nouvelles, 2022, 224 p, 24 €.

 

Céleste Albaret : Monsieur Proust, Seghers, 2022, 256 p, 23,90 €.

Céleste Albaret : Monsieur Proust, Arion, Robert Laffont, 464 p, 12 €.

 

Thiery Laget : Proust, prix Goncourt. Une émeute littéraire, Folio, 2022, 352 p, 8,40 €.

 

Antoine Compagnon : Proust du côté juif, Gallimard, 2022, 432 p, 32 €.

 

Gaëtan Picon : Lecture de Proust, Tel, Gallimard, 2022, 216 p, 11 €.

 

Jean-Yves Tadié : Marcel Proust, Folio, 2022, deux volumes sous coffret, 1520 p, 21 €.

 

Marcel Proust : Lettres, Plon, 2022, 1360 p, 39 €.

 

Stéphane Carlier : Clara lit Proust, Gallimard, 2022, 192 p, 18,50 €.

 

L’Herne Proust, dirigé par Jean-Yves Tadié, 2021, 304 p, 33 €.

 

Proust-Monde. Quand les écrivains étrangers lisent Proust,

Folio, 2022, 592 p, 10,60 €.

 

 

Le temps des jeunes filles en fleurs[1] n’a jamais passé, malgré les ravages des décennies et du siècle. Centenaire de sa mort oblige, le parfum d’une cuillérée de thé et de sa madeleine ne cessent de nous inspirer une délicate vénération. Sans sombrer dans la proustomania, comme d’autres sont des célinolâtres incurables[2], voire impardonnables, nous saurons gré à tant de critiques, essayistes et biographes de nous faire aimer un peu plus Marcel Proust (1871-1922), y compris au travers de ces illustrateurs, quoique souvent malheureux. Plus modestement, mais au plus près du créateur reclus dans sa chambre, le témoignage émouvant de Céleste Albaret ne peut nous manquer. Et si notre mémoire regorge d’illustrations du passé proustien, c’est parce que le romancier modèle également notre propre figuration du vécu. Qu’il ait eu le Prix Goncourt en 1919 avec À l’ombre des jeunes filles en fleurs est un scandaleux miracle, tel que narré par Thierry Laget. Alors que paraît une version augmentée de la monumentale biographie de Jean-Yves Tadié, une nouvelle édition des Lettres et un hommage lorsque Clara lit Proust sous le clavier de Stéphane Carlier, l’on peut mesurer sa puissance grâce à un Cahier de l’Herne et sa réputation devenue mondiale au moyen d’un Proust-Monde. Car jusqu’à Jorge Luis Borges, sur toute la planète, un Proust est sans cesse retrouvé.

 

C’est par Les Plaisirs et les jours, en 1896, que commença le ballet des illustrateurs s’attachant à faire voir l’univers proustien autrement qu’avec le charme sineux des phrases. La gageure est d’importance tant le texte - plus que tout autre - ne vit que par les mots, dont l’éclosion se fait dans la psyché conquise et l’efflorescente vision du lecteur. En 1896, Madeleine Lemaire, au prénom prémonitoire, dessine des roses - sa spécialité virtuose - des jeunes filles et des salons mondains pour donner tout son éclat au premier livre[3] de celui qui fera d’elle l’une des modèles de Madame Verdurin. La réussite est indubitable, tant les goûts, les luxes d’une époque privilégiée sont ici à l’avenant des pièces de prose. Réalisme raffiné et chronique mondaine ne sont pas déparés par ces images un peu sucrées. Sauf que bientôt l’écrivain, devenant autre, ne désire plus rééditer ces illustrations.

Jan Baetens ne partage pas, en son Illustrer Proust. Histoire d’un défi, notre avis sur les productions trop Belle époque de Madame Lemaire : « les illustrations dix-huitiémisantes ne correspondent plus à la nouvelle langue qu’il est en train de se forger ». L’on attend en effet de l’image la suggestion plutôt que le littéral, tant les émotions de Combray et les éblouissements vénitiens sont labiles. Depuis ce geste inaugural, réalisé à la demande de Marcel Proust lui-même, rien qui paraisse à la hauteur d’À la recherche du temps perdu. Y compris « la suite photographique [qui] fait tombeau ». Voilà bien le nœud du questionnement de Jan Baetens, parcourant l’iconographie proustienne avec l’œil du spécialiste des rapports entre textes et images, tant il s’est intéressé au roman-photo et aux adaptations en bandes dessinées[4]. Il laisse à cet égard de côté les adaptations dessinées, en particulier celle de Stéphane Heuet[5], dans laquelle les phylactères conservent des bribes de la langue proustienne alors que l’élégant et sobre graphisme suit les personnages et les lieux.

C’est avec un rien de regret que l’on s’aperçoit qu’aucun illustrateur ne trouve grâce aux yeux de Jan Baetens. Certes peindre et dessiner à la hauteur de la grandeur et du sens du détail de l’œuvre proustienne reste impossible, à moins d’être comme Françoise le « Michel Ange » de la gastronomie. Mais au moins reconnaissons à Kees Van Dongen de ponctuer de ses silhouettes vivement colorées l’ensemble de La Recherche. Certes leur manière, à la lisière d’un impressionnisme perdu et d’un fauvisme finissant - nous sommes en 1947 - est un peu trop voyante, l’aquarellisme trop empâté, mais à défaut de finesse le défilé des jeunes filles près de la plage ou celui des têtes vieillies du Temps retrouvé ne manque pas de suggestion et crée un petit univers à soi seul. Les réactions furent parfois vigoureuses. Ainsi Jacques Schiffrin, fondateur de la Bibliothèque de la Pléiade, écrivit à Gide : « Le Proust illustré par Van Dongen est un scandale ».

Un peu plus tendre, Jan Baetens fait défiler Gus Bofa et Philippe Jullian, mentionne les brouillonnes soixante-douze lithographies en couleurs de Jacques Pecnard, hélas sans en reproduire une seule. Il aime - on le comprend - André Brasiller dont les suggestions roses et noires évacuent le réalisme. En revanche, Jan Baetens apprécie plus que nous de récentes propositions photographiques qui s’attachent au texte lui-même : lorsque Raphaël Denis le rend minuscule au sein d’une seule reproduction du texte entier de La Recherche, voire en le gommant vers la disparition, comme Jérémy Bennequin, toutes apories pauvrement iconoclastes bien dignes d’un contemporain que l’art conceptuel essouffle. Son examen des couvertures des livres de poche, parfois reprenant Van Dongen en folio, parait ne plus être tout à fait de l’illustration puisque seule la couverture est ornée. La photographie, venu par moments de films de Volker Schlöndorff ou Raoul Ruiz, laisse entendre que le cinéma relève d’une autre typologie de l’illustration. Nos réserves n’empêchant pas cet essai de mériter d’une bibliothèque proustienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Puisqu’il s’agit d’illustrer la vie de l’écrivain et de son humble servante, il est moins risqué de manier crayon, plume et pinceaux en face des souvenirs de Céleste Albaret que face à la cathédrale de La Recherche. Aussi faut-il avouer que les dessins de Stéphane Manel font mouche. Souvent en noir et blanc, parfois en couleurs, le trait, l’ombre et le non finito donnent assez de précision en laissant place à une part de mystère. Cette séduisante publication surfe sur la mode et le goût des adaptations en bande dessinée et des romans graphiques. De Paris à Cabourg, des livres publiés au lit de mort, la narration se contente de sélectionner et d’adapter des passages marquants, sous la gouverne de Corinne Maier, comme un résumé pour dilettante.

Peu à peu, la provinciale Céleste, épouse du chauffeur de Proust, de gouvernante attentive, vit également la nuit, dix ans entre cafés et fumigations contre l’asthme, contribuant pour beaucoup au personnage de Françoise dans La Recherche. Elle arrange la venue nocturne du quatuor Poulet qui vient interpréter César Franck « pour nourrir » la sonate de Vinteuil. Mieux, elle devient une véritable collaboratrice, écrivant sous la dictée, imaginant les « becquets » pour coller les « paperolles » des nombreux ajouts aux manuscrits et aux épreuves de l’œuvre sans cesse en expansion. Auprès de son « prince parmi les hommes et prince des esprits », elle devient une sorte de secrétaire de rédaction, un intermédiaire entre l’auteur et l’éditeur, Gallimard. « Moi, Céleste Albaret, qui n’ai même pas le certificat d’études primaires, j’ai participé dans ma modeste mesure à cet énorme travail que ce livre a représenté. J’ai reçu les insignes de commandeur des Arts et des Lettres pour ma contribution à l’histoire de la littérature française ». Ne témoigne-t-elle pas de phrases précieuses : « Céleste, la vérité de la vie est dans l’observation et la mémoire ; sinon elle ne fait que passer »…

Que faut-il préférer ? Cette édition dessinée ou la nudité du témoignage in extenso recueilli et mis en forme par Georges Belmont ? Les mots sont suffisamment évocateurs tant la simplicité du discours et l’humilité de Céleste permettent à l’œil intérieur du lecteur de visualiser la chambre où l’intimidant et cependant si délicat Marcel travaillait sans relâche à son œuvre, jusqu’à éprouver la joie sereine d’inscrire le mot « Fin ». Même s’il n’y avait de fin que la mort à la dentelle sans cesse augmentée du texte ; dont le « temps retrouvé » allait lui survivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autre « scandale », hors celui des illustrateurs : comme l’on sait, en décembre 1919, Marcel Proust obtient pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, le prix Goncourt, alors doté d’une coquette somme. Thierry Laget, dans son Proust, prix Goncourt, use d’un sous-titre expressif : « Une émeute littéraire ». Quoi, ce bourgeois mondain et maladif aux psychologies triturées devrait évincer les héros qui ont narré la vie et la mort dans les tranchées de 1914-1918 ! De plus certains critiques, comme Fernand Vandérem, dans La Revue de Paris, vomissent le roman « éléphantiforme », « des enchevêtrements, des puzzles, tels que les lecteurs les plus aguerris s’y reprennent à deux fois sur chaque phrase ». D’autres, plus analytiques, comme Abel Hermant, parlent « d’hyperesthésie ». Le résultat, une fois connu, « que les quotidiens socialistes accueilleront avec répugnance », entraîne des flots d’encre virulents, ou parfois compréhensifs.

Le plus scandaleux est peut-être que sur les rangs figurait Les Croix de bois, de Roland Dorgelès, plus une suite de tableaux réalistes qu’un roman. Mais il était « sorti de la guerre » et obtenait déjà un beau succès. Par ailleurs, son auteur, fort goujat, fit savoir « qu’il ne pourrait décemment accepter pour un livre de guerre un prix décerné par des femmes », soit celui de La Vie heureuse. Alors que « les femmes se dévouaient pour les Jeunes filles ». Ces dames ne seront pas rancunières, mais manœuvrières, puisqu’elles lui décerneront le prix, pour dorer leur propre blason et offrir « une leçon de virilité », comme l’écrit Les Potins de Paris ! L’on en profita pour reparler du vote des femmes…

Après les potins vinrent les ragots, présentant Proust comme un hurluberlu nocturne, la « surenchère d’invectives » et les poèmes satiriques, les jeux de mots bien gras (« Marcel Proutt ») et « la masturbation intellectuelle »… Enfin les clivages politiques s’en mêlent accusant les jurés Goncourt d’être des « empoisonnés d’Action française », notre romancier outre d’être un embusqué », est « le dernier des Scudéry », selon un Raymond Lefebvre, donc affreusement réactionnaire de l’avis général de la gauche et de ses tenants de « l’art révolutionnaire ». Heureusement, et au-delà d’un art populaire ou d’un art patriotique, tous deux dénoncés dans Le Temps retrouvé, un Jacques Rivière recentre la polémique sur la littérature.

Au fond, le débat porte sur la fonction de l’art, engagé, témoin de son temps, ou le dépassant vers le roman de société et de soi, lors que la dimension esthétique permet d’atteindre l’universel. Aussi notre romancier n’a guère eu de mal avec son affectueuse diplomatie bien connue, à convaincre quelques-uns des jurés Goncourt, en particulier Léon Daudet ; et de surcroit de plus en plus de lecteurs attentifs. Bientôt le panthéon littéraire l’accueille en son sein.

L’enquête de Thierry Laget est roborative, presque comique, tant le festival de mauvaise foi, de nationalisme, empreint la presse et autres particuliers, et lorsque Proust à l’annonce du prix « ne parvient à articuler à ce moment-là que la phrase la plus brève de sa vie : Ah ? ». Tout ce cirque d’une presse déchaînée, de « la férocité des attaques », n’empêche pas de rares et clairvoyants critiques de goûter le sens de l’analyse de ce « visionnaire de l’au-delà » selon Léon Daudet, de celui qui, depuis 1913, est enfermé dans la chambre, non sans imprégner La Recherche de l’atmosphère de la Grande guerre, y compris avec la mort sur le front du personnage de Saint-Loup : « pressent-il que les scènes de plages d’avant-guerre pourraient sembler obscènes à ceux qui sortent des tranchées couverts de boue et de sang ? »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si le jeune Marcel Proust fit sa première communion, il ne mit plus les pieds à la messe. Son catholicisme étant fort léger, Antoine Compagnon peut se tourner vers son « côté juif », quoiqu’il ne mît pas plus les pieds à la synagogue. Car sa mère, né Jeanne Weil ne s’est jamais convertie. Sans honte ni fierté, l’écrivain s’attache à une pléiade de personnages juifs, comme Swann, Bloch, Nissim Bernard, Rachel, fait figurer en dreyfusard fervent une chronique de l’affaire Dreyfus, comme le réclame la dimension largement chronographique du roman, entre temps individuel et intérieur et temps d’une société politique. L’on se doute qu’Antoine Compagnon s’intéresse à la réception des romans successifs dans les milieux juifs.

Comme à l’accoutumée de la « Bibliothèque illustrée des Histoires », l’essai se présente à la fois comme une enquête pointilleuse, bellement ornée de maints documents. Se demandant, « Est-ce une question oiseuse ? », l’essayiste interroge les ancêtres, dont Baruch Weil, pointe un « judaïsme déjudaïsé », et ose un « À la recherche du judaïsme perdu ». Malgré les tentatives de récupération, ni « Proust sioniste », quoiqu’il jugeât, dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs le « patriotisme juif inéluctable », ni « Proust antisémite », conclue Antoine Compagnon. Qui, non sans humour, avoue, après son livre sur Les Chiffonniers de Paris[6], s’être livré à un « livre de fossoyeur ou plutôt de déterreur du caveau des Weil » au Père-Lachaise.

 

Marcel Proust : À la recherche du temps perdu, illustré par Kees Van Dongen,

Cartonnage Bonnet, Gallimard, 1947.

Photo : T. Guinhut.

 

Le titre de Gaëtan Picon est volontairement modeste : Lecture de Proust. Pourtant, lors de sa parution en 1963, il fit figure de bouleversement. Car la critique auparavant aimait à s’appesantir sur la dimension autobiographique, cherchant l’homme dans l’œuvre. Or Gaëtan Picon rappelle : « Histoire d’une vie, À la recherche du temps perdu est aussi l’histoire d’un livre ». Cette thèse - les premières lignes de l’essai - est avec soin développée. Moins une autobiographie, d’ailleurs tellement diffractée par la fiction et les personnages qui combinent tant de modèles, qu’une œuvre d’art, La Recherche relate au plus essentiel de son projet, le chemin, souvent semé de déceptions, vers la réalisation de l’œuvre. En ce sens, il s’agit du « roman d’un roman ».

Après avoir considéré Jean Santeuil comme un grand brouillon, Gaëtan Picon s’attarde à raison sur le Contre Sainte-Beuve. Selon ce dernier l’homme Baudelaire n’est qu’un raté, d’où ne peut sortir nulle belle œuvre. Mais le génie est ailleurs : « un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices.[7] » Bien qu’il ne fasse pas cette citation, Gaëtan Picon sait qu’il ne s’agit pas de reproduire un moi, une vie, mais d’être le « créateur d’un monde romanesque ». Passant du « il » dans Jean Santeuil au « je », de l’autobiographie fictive et lacunaire au roman du narrateur, la voix proustienne s’élève, découvrant ce qui est au fond d’elle-même, trouvant dans la scène finale du Temps retrouvé ce qui « est en réalité le germe de l’œuvre ». La boucle temporelle, depuis l’incipit - « Longtemps je me suis couché de bonne heure » - et le dernier mot - « temps » - établit la somme d’une expérience autant que la collusion de l’écriture et d’un monde sauvé par le moyen de l’art.

Pour reprendre les titres des chapitres de Gaëtan Picon, une progression s’établit de « la naissance du chant » aux « révélations de la métaphore », en passant par « le moi et l’autre », puis « le moi et le monde ». La rigueur du projet créatif proustien progresse donc selon une logique centrifuge et esthétique, en lequel selon Proust lui-même, « la vraie vie c’est la littérature ». Selon ce dernier encore, les personnages y sont « les étoiles des carrefours où viennent converger des routes venues, pour notre vie, des points les plus différents ». Mais ces personnages n’apparaissent que dans une vérité provisoire, au cours d’une évolution d’un élargissement de la perception. Si certains d’entre eux sont des passeurs de l’amour impossible, Swann, Gilberte ou Albertine, d’autres sont des initiateurs sociaux, Madame de Verdurin, Charlus, ou encore des portes de l’œuvre d’art : Bergotte pour la littérature, Elstir pour la peinture, Vinteuil pour la musique, autant d’autres moi en puissance à l’usage du narrateur. Ainsi Gaétan Picon analyse «  le monde de l’apparition », par exemple à  l’occasion de Saint-Loup à Balbec, puis le développement surprenant qui métamorphosera ces personnages en dépit de la première perception. Leurs secrets, en particulier l’homosexualité, puis l’épreuve des ans, les ont révélés, y compris lorsque dans Le Temps retrouvé, Gilberte est une « grosse dame », Charlus, « un homme gros [avec] une figure mauve ». Voici « une comédie humaine qui mérite plus ce titre que celle de Balzac », ose notre essayiste, qui rend hommage au « poète comique » qu’est sans conteste le romancier, à ce fin psychologue, à ce sociologue des classes sociales. Révélant les ponts jetés à travers cette « épopée de la subjectivité », éclairant les prodiges de la mémoire involontaire, l’essai sans lourdeur de Gaétan Picon, un demi-siècle après sa parution, garde toute sa pertinence, pour célébrer « le romancier d’une expérience poétique », telle que l’on a pu la comparer aux découvertes de Kepler en astronomie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Affirmons le tout de go : l’on ne peut se prétendre proustien si l’on ne lit pas avec délectation cette édition augmentée de la biographie concoctée avec amour et patience par Jean-Yves Tadié. Nous en étions restés à celle de Painter[8], plus qu’honorable au demeurant. Si ce dernier n’oubliait pas la somme romanesque, il était plus factuel.

Avec Jean-Yves Tadié, l’on saura tout ce qu’il est possible de savoir sur l’enfant et l’élève du lycée Condorcet, sur ses amitiés et ses mondanités, sur ses velléités poétiques et ses premières armes de prosateur et chroniqueur. Mais l’intérêt ne se limite pas là. Car il s’agit de pointer et de suivre, comme on file une métaphore, le cheminement qui part des événements et des émotions pour aboutir dans la somme romanesque. Car « la véritable biographie d’un écrivain, d’un artiste, est celle de son œuvre » ; ainsi le biographe justifie-t-il en son avant-propos sa démarche pleine de sagacité. Aussi a-t-il « daté l’introduction d’un thème, d’une image d’un personnage, dans le roman en gestation ». De surcroit, « l’univers intellectuel » de l’écrivain est-il décrit, par tel tableau, telle musique, tel livre, y compris Les Mille et une nuits, telle rencontre, de Camille Saint-Saëns à Anatole France, en passant par Paul Bourget. Sa vocation littéraire se construit bien au-delà du romantisme et du symbolisme, sans parler du naturalisme, pour trouver sa voix unique, dans laquelle la poésie s’élève au-dessus des misères du monde. Il resta fidèle par-dessus tout à Racine et à Baudelaire dont un vers du « Balcon » lui est essentiel : « Je sais l’art d’évoquer les figures heureuses ».

Voici bien plus qu’une « biographie transfusée par le roman » à l’instar de Painter : Jean-Yves Tadié montre comment les modèles, Montesquiou pour Charlus, Madeleine Lemaire pour Madame Verdurin par exemple, sont loin d’être suffisants et univoques. Or, au-delà du voyeurisme, « la source du roman » est ce qui nous importe.

Paris, Auteuil, Illiers sont les lieux de l’enfance. Et malgré des ancêtres venus du judaïsme, Marcel « ne se considérait pas comme juif ». L’on apprend qu’Adrien Proust aurait été l’un des amants de la grande cortisane Laure Hayman, dont la figure d’Odette se souviendra, y compris dans sa relation (entre autres) avec le docteur Cottard. Mais de ce père le romancier hérite « un regard médical sur le monde, la vie, les passions : tout y est pathologie ». Les crises d’asthmes du jeune homme, en dépit de ses diplômes de droit et de Lettres, lui serviront de prétexte pour mener une vie sans emploi, de littérateur apparemment dilettante. Les amis et semi-amants défilent : Daniel Halevy, Robert de Montesquiou, Robert de Flers, Reynaldo Hahn, Agostinelli : autant de jeunes filles en fleurs. Dont le titre fut peut-être inspiré par les « filles fleurs » de Parsifal, l’opéra de Wagner…

Et si l’on croit connaître l’homosexualité de Proust, il faut en trouver les modalités, mais aussi le sens dans l’œuvre. À cet égard, Jean-Yves Tadié prétend que tout est resté platonique, plus de l’ordre du fantasme que de la réalisation. Non sans snobisme, le romancier aime à idéaliser les femmes, courtisanes, grandes bourgeoises ou princesses, pour lesquelles « le désir esthétique » commande, sans jamais les toucher, préférant « retrouver la féminité chez les jeunes gens ». En outre, en un « onanisme [qui] est resté la principale pratique sexuelle », « le plaisir solitaire est associé aux lilas et aux iris », en un goût de la métaphore qui irriguera et nourrira la plénitude du roman-cathédrale aux sept volets. En conséquence, peut-être le narrateur n’ira-t-il guère plus loin que prendre Albertine sur ses genoux : « Tout ce que Marcel possédera d’une femme, c’est une photographie, ou le portrait qu’il en tirera ». Autre conséquence peut-être, La Revue lilas fondée par le jeune Marcel et quelques amis, avant qu’il parvienne à publier dans la plus notable Revue blanche.

Son éducation intellectuelle restera marquée par un Professeur, Rabier, selon lequel « l’art est le maître du temps ». Chez Marcel cependant, « aucune foi religieuse, mais des convictions morales ». Et s’il se prend de passion pour un maître, comme Fauré, « c’est le signe qu’il devine sa propre œuvre ».

Or Les Plaisirs et les jours se font attendre, avant de paraître enfin en 1896. Le vide éditorial, mis à part quelques publications en journaux et revues, quelques critiques d’art sur Rembrandt et Gustave Moreau, parait abyssal jusqu’à 1913, avec Du Côté de chez Swann. Mais ce n’est pas faute de travailler. Si Jean Santeuil débouche sur une impasse, il est un filtre nécessaire avant l’aboutissement de La Recherche. En outre de nombreux événements et rencontres contribuent à faire infuser une conception du monde, ne serait-ce que l’affaire Dreyfus. Découvrir et traduire Ruskin, soit La Bible d’Amiens, est une étape esthétique. Tandis que les voyages et les séjours à Beg Meil, en Bretagne, et surtout au Grand Hôtel de Cabourg, en Normandie, nourriront Balbec. Venise est une autre assomption visuelle et artistique. Les morts, dont celles de la grand-mère et de la mère, préparent leur résurrection romanesque. Une fois la rédaction suprême enclenchée, même la Grande guerre devient matériau. Tout est racine et engrais : « Ainsi ce que je n’avais cru n’être rien pour moi, c’était tout simplement toute ma vie », écrit-il dans Albertine disparue. Voire sa propre mort : ne dictait-il pas encore, la veille, des pages sur la mort de Bergotte, son écrivain fictionnel dont les livres sont comparés à des « ailes »…

Construite chronologiquement bien entendu, mais de surcroit par une succession de brefs sous-chapitres, entre « Le baiser du soir » et « La mort », cette élégante biographie séduit autant qu’elle impressionne, tant la documentation, les notes, l’index sont éléphantesques. Le grand-œuvre biographique est digne du grand-œuvre romanesque.

 

L’autorité de Jean-Yves Tadié vient au secours d’un continent épistolaire : « On critique souvent la correspondance de Proust pour sa futilité ; encore faut-il la lire : elle permet d’établir la généalogie de ses idées, leur avance sur la trame romanesque (I, p 504) ». Entre 1879 et 1922, un surabondant fleuve d’échanges s’établit avec moult correspondants au point qu’il faille rien moins que les vingt et un volumes de l’édition établie par Philippe Kolb en 2004. Si nous nous contentons de ce volume de Lettres présentant un choix fort généreux, de plus augmenté de quelques trouvailles, nous n’avons pas en effet cette impression parfois mitigée devant les correspondances. En ouvrant celle de Madame de Sévigné, tant goûtée par la mère de Proust et la grand-mère du narrateur, l’on a parfois du mal à trouver les pépites, au-delà des formules de politesse et des protestations d’amitié. Au contraire, le hasard préside ici sans cesse à la découverte de pages toujours précieuses.

Choisir est art délicat : l’on a privilégié les lettres en réaction à des événements personnels et contemporains, les amitiés, la mort des proches, l’affaire Dreyfus, la guerre, bien d’autres s’intéressent à la formation esthétique de l’écrivain, à la genèse et à l’avance de l’œuvre, à la stratégie d’un auteur face aux éditeurs, aux critiques…

Ainsi, en 1913, écrit-il, non sans ironie à Bernard Grasset : « Mais vous êtes vous-même trop un artiste, pour ne pas comprendre qu’une fin n’est pas une simple terminaison et que je ne peux pas couper cela aussi facilement qu’une motte de beurre ». Lors de la page suivante, il se confie à Louis de Robert : « cette saveur de thé que je ne reconnais pas d’abord et dans laquelle je reconnais les jardins de Combray. Mais ce n’est nullement un détail minutieusement observé, c’est toute une théorie de la mémoire et de la connaissance ». En 1916, c’est tout une explication qui est fournie à Gaston Gallimard : « D’abord le titre (À l’ombre des jeunes filles en fleurs) est provisoire. Je ne l’aime pas beaucoup. Mais s’il y a trop de Sodome et Gomorrhe il ne sera pas mal de commencer, de mettre à la base, ce coussin fleuri de façon que les deux étages un peu effrayants reposent sur quelque chose de normal, et soient d’ailleurs couronnées par le dernier volume qui n’a rien que de pur et de philosophique (Le Temps retrouvé) ». Il est assez amusant de lire, dans une lettre à Robert de Montesquiou, alors que ce dernier est le principal modèle de Charlus : « au moment où Mr de Charlus me regarde fixement et distraitement près du casino, j’ai pensé un moment à feu le baron Doazan, habitué du salon Aubernon et assez dans le genre. Mais je l’ai laissé ensuite et j’ai construit un Charlus beaucoup plus vaste, entièrement inventé ». La méthode Proust est là toute entière. Ces quelques citations insuffisantes témoignent cependant combien chaque lettre est judicieuse et initiatique quant à une œuvre qui dépasse son temps.

 

 Notre cher Proust fascine, au point de susciter un club de « fans » sur Facebook, de faire des émules nombreux. L’un s’appelle Stéphane Carlier, au point de consacrer son huitième livre au maître du temps : Clara lit Proust. Jusqu’alors les petites coiffeuses attendaient du Prince charmant qu’il change leur vie. Espoir bien vain. Mieux vaut se fier à Marcel Proust pour une telle mission. Ainsi Clara n’a qu’un copain, JB, plutôt beau, sportif et pompier, mais bien décevant, et une patronne tristounette pour accompagner son écoute de Radio Nostalgie chez « Cindy Coiffure ». Incroyable mais vrai - du moins dans cette fiction, mais pourquoi pas - un livre abandonné par un client lui tombe dans les mains, pour faire office de miracle.

Au début, rien. Mais bientôt Clara s’y reconnait. De lire À la recherche du temps perdu « elle n’est pas peu fière ». Ce livre, elle en a le sentiment, « va la rendre plus forte ». Elle lui confronte son enfance, déguste les phrases, autour « la moindre chose devient proustienne ». Et si elle le pose près d’elle : « Il m’a sauvé la vie ce bouquin ! fait Claudie ». L’on devine qu’une élective amitié s’ensuit. Il faut cependant se consoler du départ de JB, ce qui est tâche assez facile. Se peut-il « que le seul salut possible, la seule expérience envisageable de bonheur se trouve dans les œuvres d’art ? » Bientôt, grâce  son « joli timbre », elle devient celle qui « lit Proust », auprès d’une dame, dans un festival de rue. La vie et les rencontres s’en trouvent changées…

Toute une petite sociologie est traitée avec humour, l’hommage proustien est d’abord ténu, prudent, éblouissant d’émotion ensuite. Citations, paraphrases et progression de la psyché de la modeste héroïne s’entremêlent, dans un roman d’initiation qui a pour moteur un autre roman. L’humilité de Stéphane Carlier n’a pas la prétention d’égaler son modèle, mais nous apprécions aisément sa capacité à permettre aux lecteurs frileux de trouver là une engageante porte dérobée, sa manière charmante de rendre plus aisé l’accès à l’impressionnante  somme proustienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Malgré la récente publication des 25 feuillets[9], il reste encore des inédits, ce dont fait la preuve un beau Cahier de L’Herne, ce qui est un pléonasme tant la série est fort recommandable. L’on peut, une fois de plus, après Hannah Arendt[10], Paul Celan[11] et tant d’autres, attendre sans risque de déception un opus roboratif, car sous la direction de Jean-Yves Tadié.

Agréablement imprimé en un bleu qui propage la couleur du souvenir - et nous n’omettrons pas le traditionnel cahier de photographies en noir et blanc -, ce volume offre quelques rares brouillons, que l’on a joliment titré « À la recherche du jardinier perdu ». Cette « quête des inédits » mène ici aux cathédrales et à Balbec, à Elstir et Albertine, et à quelques lettres fort brèves, dont à Louis d’Albufera, à laquelle il joint un poème : « je suis poète / C’est-à-dire un homme de rien ». Mais aussi à l’ami et compositeur Reynaldo Hahn, aux « petites mains toutes belles ». Ce dernier nous offrant d’ailleurs une petite étude : « Proust et Ruskin ». Aux témoignages et autres souvenirs s’ajoutent des hommages, à « l’un des êtres humains les plus angéliques qui ait jamais existé », selon Violet Schiff.

Ne manquent ni de fines analyses, par exemple au sujet de l’influence de Pierre Loti, au moyen de son Roman d’un enfant, ni des contextualisations pertinentes, à l’instar de « Proust et l’Art nouveau ». Il goûtait en effet le « Modern Style », offrait des vases de Gallé, ce verrier lancé par Robert de Montesquiou, l’un des modèles de Charlus, alors que ces fleurs japonaises en papier se développent dans le bol d’eau où « le microcosme de La Recherche prend son véritable départ ». Eclairant le rapport de Proust à la politique, Michel Erman pointe son « milieu familial libéral et laïc », son attachement à la justice et à la tolérance, y compris à l’occasion du massacre des Arméniens et de l’affaire Dreyfus ; reste le patriotisme lors de la Grande Guerre, qui ne choit pas dans l’antigermanisme culturel, mais n’ignore pas un nécessaire « scepticisme sur la nature humaine ». « Le plus célèbre patient de la littérature », selon Gérard Macé, dont le père et le frère étaient médecin, échappa, grâce à sa claustration, à la grippe espagnole. La science est ici convoqué jusqu’avec Einstein, dont le nom trouve plusieurs occurrences dans l’œuvre, cette « apothéose de la syntaxe », selon les mots de Jacques Réda.

Proust est-il bergsonien, aime-t-il Richard Strauss, dont Salomé est bientôt gommé par Reynaldo Hahn, quoique le fameux « septuor » en dérive peut-être… Quant aux auteurs qui innervent La Recherche, il en est peu d’oubliés, au bénéfice de Chateaubriand, de Madame de Sévigné, Taine ou Michelet. Ne manque aucun peintre, un pan de Vermeer bien entendu, Botticelli et Carpaccio… Nous serons un peu plus prudents en abordant « Proust et Ernaux, des écritures de la mémoire », tant c’est faire beaucoup d’honneur à la seconde. Sous un faisceau de regards, la présence mentale de l’écrivain gagne en profondeur. Et pour revenir au début de notre recension, trouvons en ce cahier Madeleine Lemaire, illustratrice certes, mais surtout inspiratrice de l’agaçante Madame Verdurin, dont le salon abrita la rencontre d’Odette et de Swann.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est au moyen d’un Proust-Monde que nous pouvons vérifier combien la « madeleine », les jeunes filles de Balbec et les bourdons de Sodome et Gomorrhe ont séduit des lecteurs bien au-delà de la patrie de la langue française. Evidemment, hors par un Jorge Luis Borges, Argentin, ou par le Russe Vladimir Nabokov, La Recherche est lue en bien d’autres idiomes. Walter Benjamin d’ailleurs s’interroge sur le défi que représente son entreprise de traduction, qui reçut un accueil favorable, mais « conserve un air d’absurdité ».

L’on réunit ici quatre-vingt-trois textes, dont un quart chez nous inédits, venus d’auteurs qui ont été profondément émus lors de cette lecture, qui parfois alla jusqu’à changer leur vie. Il n’est pas certain cependant qu’ils le lisent de la même façon tant l’ouvrage s’adapte au prisme de leur culture. Reste qu’ils nous font partager, comme dans une sorte d’amitié proustophile, leurs sensations et réflexions, ainsi étonnamment proches, même si elles viennent du Japon avec Haruki Murakami, qui découvre « un couloir long comme du Marcel Proust » ; l’allusion laconique étant inversement proportionnelle à l’émotion.

Le philosophe espagnol José Ortega y Gasset, en 1923, loue « un génial abandon de la forme extérieure et conventionnelle des choses [qui] oblige Proust à les définir par leur forme interne, par la structure intérieure » ; ce qu’il pourrait dire également de la forme romanesque. Pourtant en 1925, il est bien moins indulgent : « la morosité, la lenteur touche au plus extrême et ainsi se convertit en plans statiques, sans aucun mouvement, sans progrès ni tension […] il lui manque le squelette[12] ».

N’en doutons pas en effet : il y a les « anti-Proust », comme le Polonais Witold Gombrowicz qui le brocarde en 1958 dans son Journal : « il m’agace, il me dégoûte, il ressemble trop à ma propre caricature ! » Les reproches fusent : « maniérisme », « perversion », « monotonie » ; mais la tisane de mauvaise foi cède devant un hommage rentré : « Pesant ! Ce cousin m’écrase ». Sans réellement le détester, Mario Vargas Llosa[13] préfère en 1965 adresser sa réprobation lorsque « les minauderies, les affèteries, la vacuité de la Belle époque peuplent les pages de ce prétendu « professeur de beauté » : nous voici étonnés qu’il ne lui reconnaisse pas la capacité de transcender ce monde au travers de son narrateur.

Au contraire, nombreux sont ceux qui le pastichent ou le réécrivent, tels le Turc Orhan Pamuk, le Cubain Alejo Carpentier. Les admirations se multiplient chez les écrivains, en quelque sorte toujours redevables, sans compter les cinéastes, qui n’ont pu mener leur rêve à bien ou l’ont réalisé : Luchino Visconti, Raoul Ruiz. Venu d’un individu si particulier que le petit Marcel apeuré par l’absence de maman, le livre est universel. Et suffisamment riche pour que, « d’une analyse à l’autre, les auteurs ne se répètent pas », selon la remarque de Blanche Cerquiglini, préfacière de ce volume étonnant, résultat du travail d’un quintette de chercheurs. La variété de tons et d’arguments ne peut que donner des ailes aux inconditionnels de La Recherche. Pensons enfin au désarroi de Varlam Chalamov, qui se fit voler, au fin fond du goulag de la Kolyma, pour en faire des « cartes à jouer », son exemplaire in folio…

 

Pour nous, parcourir quelques pages de Proust dans une langue que nous croyons connaître, anglais ou espagnol, est une étrange expérience. Rien que le titre est un pas de côté : Remembrance of Things Past ou, plus proche, En busca del tiempo perdido. Ce serait certainement une expérience fascinante que de le lire transmué ainsi. Heureusement nous l’avons échappé belle. Imaginons que notre cher Marcel n’aie pas trouvé le moindre éditeur, y compris à compte d’auteur, comme il fit avec Grasset pour son premier opus. L’on aurait pu jusqu’à perdre les lettres de refus. Par exemple celle hilarante, quoique un poil crédible tant les éditeurs peuvent être parfois sûrs de leur surdité intellectuelle, crayonnée par Umberto Eco : « Il faut un gros travail d’editing : il y a, par exemple, toute la ponctuation à revoir. Les phrases sont trop laborieuses ; certaines prennent une page entière. […] Sous la forme actuelle, l’ouvrage est - comment dire - trop asthmatique[14] ». Le sacrilège est à l’égal de celui porté au crédit de la Bible également rejetée…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[3] Marcel Proust : Les Plaisirs et les jours, fac simile, De Fallois, 2020.

[4] Jan Baetens : Adaptation et bande dessinée, Les Impressions Nouvelles, 2020.

[5] Marcel Proust : À la recherche du temps perdu, Delcourt, 2013.

[7] Marcel Proust : Contre Sainte-Beuve, Gallimard, La Pléiade, 200, p 221.

[8] George D. Painter : Marcel Proust, Mercure de France, 1966.

[12] José Ortega y Gasset : Ideas sobre el teatro y la novela, Alianza editorial, 1982, p 30 ; traduit par nos soins.

[14] Umberto Eco : Pastiches et postiches, Messidor, 1988, p 25.

 

Marcel Proust : À la recherche du temps perdu, illustré par Kees Van Dongen,

Cartonnage Bonnet, Gallimard, 1947.

Photo : T. Guinhut.

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11 septembre 2022 7 11 /09 /septembre /2022 09:10

 

Cavallino Treporti, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Histoire et visages de la Méditerranée :

David Abulafia, Fernand Braudel

& Emmanuel Ruben.

 

 

David Abulafia :

La Grande mer. Une histoire de la Méditerranée et des Méditerranéens,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Olivier Salvatori,

Les Belles Lettres, 2022, 712 pages, 35 €.

 

Fernand Braudel : Les Mémoires de la Méditerranée,

Les Belles Lettres, 2022, 448 p, 25,50 €.

 

Dictionnaire de la Méditerranée,

Sous la direction de Dionigi Albera, Maryline Crivello et Mohamed Tozy,

Actes Sud, 2016, 1696 p, 49 €.

 

Emmanuel Ruben : Les Méditerranéennes,

Stock, 2022, 416 p, 22 €.

 


 

Même si au-delà des colonnes d’Hercule, s’étendait un océan aux airs d’infini et aux tempêtes mortelles, la grande bleue qu’est la Méditerranée est une matrice des civilisations, un palimpseste historique, économique et culturel infiniment nombreux, entre Troie et Gibraltar, entre Venise et Alexandrie. La parution d’une somme, déjà incontournable, sous les doigts de David Abulafia, La Grande mer. Une histoire de la Méditerranée et des Méditerranéens, permet cependant de se souvenir d’un ouvrage fondateur de l’historien Fernand Braudel : Les Mémoires de la Méditerranée. Et engage un parallèle bienvenu avec le Dictionnaire de la Méditerranée. Tandis que l’actualité éditoriale nous gratifie du roman d’un écrivain voyageur, Emmanuel Ruben, qui, avec ses Méditerranéennes, offre des portraits bouillonnants de vie et de blessures. Tandis que la boussole de l’économie mondiale et de la géopolitique se tourne vers d’autres rivages, extrême-orientaux et Pacifique, n’est-il pas judicieux de comprendre le passé inaugural du nœud marin des grandes civilisations qui ont fait l’histoire, et dont le puzzle maritime sera probablement encore le lieu d’autres éclosions culturelles…

 

Lorsque Fernand Braudel plaçait au nœud de l’Histoire la réalité de la géographie physique et en l’occurrence maritime - en particulier dans sa thèse La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II[1]- David Abulafia préfère y placer la dimension humaine. Et quand le premier se concentrait sur l’Antique mémoire de la « mare nostrum », le second ose la gageure : de la préhistoire à notre contemporain il tresse les fils complexes de l’Histoire avec une clarté narrative et documentaire entraînante, de façon à offrir à ce « continent liquide », une stèle en mouvement.

Il y a cependant des lieux pivots et originels, comme l’île de Malte, dont les temples mégalithiques et la « Dame endormie » viennent du IV° millénaire avant notre ère, ou la Crète de Knossos. Entre guerres récurrentes et liens commerciaux renouvelées, les rivages, les golfes, les détroits, les îles et les embouchures sont, de siècle en siècle, sillonnés par les navires, phéniciens, grecs, romains, vénitiens, barbaresques, français, anglais. Ces derniers contrôlent un temps presque toute la Méditerranée : pensons à Gibraltar et à Suez. Quant aux Américains, dès le début du XIX° siècle, ils contribuèrent à l’éradication de la piraterie barbaresque d’Islam ainsi que de l’esclavage qui lui était corrélé, avant les Français qui soumirent Alger en 1830. L’on n’avait pas vu la « grande mer » libre de toute piraterie depuis la Rome impériale. Mais au siècle suivant, au-delà des deux guerres mondiales, les Etats-Unis et l’Union soviétique font de la mer d’Ulysse un champ d’influences et d’affrontement par pays interposés, entre l’Egypte et Israël par exemple.  Ainsi va le monde, comme Carthage se vit réduite à néant par Rome, les puissances militaires et économiques changent de main, croissent magnifiquement et décroissent, comme Venise, sans parler de Constantinople, effacée en 1453.

Les langues et l’écriture voyagent, se métissent, se métamorphosent, de celle Etrusque, si mystérieuse, à l’anglais international, en passant par le grec, le latin, le français, sans oublier d’autres langues romanes, l’arabe… Les littératures également voyagent, comme Ulysse regagnant Ithaque depuis Troie.

Plus encore que les navires de guerre de César ou de la bataille de Lépante qui repoussa les Turcs et fit de Cervantès un manchot, les marchands ont la part belle sur ces flots, comme à l’occasion du colossal commerce du blé venu du Maghreb et surtout d’Egypte pour nourrir le million d’habitants de la ville de Rome, ainsi que les armées de l’empire. Ou encore lorsque que notre historien rapporte l’étonnant voyage du marchand juif Benjamin de Tudela, vers 1160, semé de péripéties, entre pirateries et douaniers tracassiers, depuis Tarragone jusqu’en Alexandrie et retour, en passant par Constantinople et Messine : il est autant fasciné par Rome que par Jérusalem. Quelques décennies plus tard, le chroniqueur Ibn Jubayr va et vient entre Grenade et Acre pour atteindre La Mecque, non sans subir tempêtes brutales et « agents du fisc excessivement minutieux ».

Des ports emblématiques bruissent d’activités, qu’il s’agisse d’Alexandrie, d’Amalfi, de Constantinople, de Venise, où se croisent navigateurs, banquiers et armateurs. Les Juifs, pour des raisons commerciales, ou parce qu’ils sont persécutés, expulsés, se propulsent d’une rive à l’autre. Hélas d’autres agents, comme la peste noire, en 1347, infligent de brusque coups d’arrêt aux échanges.

Or l’on échange également des dieux et des déesses, des cultes, alors qu’avec le Christianisme et surtout l’Islam se crispent les confrontations, à l’occasion d’une conquête spectaculaire puis du contrecoup des Croisades, d’autant que les pirates barbaresques arabes vont pendant une douzaine de siècles pratiquer les razzias côtières et jusqu’au cœur du continent européen, ravir les esclaves et les trafiquer. L’on se rappelle le fameux Kheir ed-Din, ou Barberousse (mort en 1546), qui fut l’un des corsaires les plus impitoyables.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      L’on devine que le XIX° siècle vit enfler la circulation méditerranéenne, avec la prise d’Alger la barbaresque en 1830, avec les colonisations, l’ouverture du canal de Suez. Plus encore, le XX° siècle voit la Méditerranée devenir le théâtre des belligérants. Le détroit des Dardanelles, au sud du Bosphore, fut l’occasion d’une bataille meurtrière, quand la Seconde guerre mondiale vit les Allemands prendre la Crète, puis les Alliés reprendre la Sicile et l’Italie.

D’autres perspectives sont ici judicieusement présentes. Au-delà des guerres de Troie ou de Carthage, d’Algérie ou de Lybie, le voyage en Italie et le « Grand tour », aristocratiques et littéraires (de Chateaubriand à Théophile Gautier), puis l’âge du tourisme de masse façonnent aussi bien les lieux que les visions de cet espace aux grandeurs historiques fascinantes. Mais parfois effrayantes, dans la mesure où non seulement les affrontements purent y être immensément meurtriers, mais de plus encore actifs, couvant sous les cendres, ou explosifs demain peut-être encore : Israël enfoncé comme un coin dans le Moyen-Orient arabe, les velléités turques de reconstituer l’empire ottoman en commençant par grignoter les îles grecques, les revendications berbères et Kabyle en Algérie, l’emprise des Frères musulmans et du jihad, les pouvoirs assis sur des économies de rente, sur le socialisme et l’islamisation, sur la pauvreté enfin…

Trois mille ans de guerres et de paix, de civilisation et d’art défilent ici, pour nous dire de quoi nous somme faits, même si de toute évidence d’autres influences nous ont forgés, y compris extra-européennes. La capacité des cités méditerranéennes à accueillir peuples, marchandises et cultures a largement contribué à leur prospérité, souligne notre historien. Il n’en reste pas moins que seule Rome a su faire de la Méditerranée un seul espace politique, même si l’Islam faillit à y réussir.

L’on pourrait s’étonner de la faible présence de l’Egypte ancienne en cette traversée. Ce que l’historien justifie ainsi : « Les Egyptiens considéraient les rives de la Méditerranée comme la limite extérieure de leur univers, lequel était défini par le Nil, non par la mer ». L’assertion est impeccable. Cependant d’autres sont plus sujettes à caution. Hors la coquille de la légende de l’illustration n°71, où il est question, en juillet 1943, du débarquement britannique en Sicile « qui devait conduire les Alliés à remonter peu à peu dans toute la péninsule ibérique » : il faut évidemment lire « italique ». Plus gênante est cette comparaison pour le moins stupéfiante à propos de la traite arabo-musulmane : « Bien qu’horrible, le sort de ces esclaves, y compris de ceux qui avaient survécu au traumatisme de la castration, ne peut toutefois se comparer à celui des populations qui seraient transportées à travers l’Atlantique vers les Amériques aux siècles suivants (p 224) ». Outre le calvaire de la traversée du désert pour ceux ravis en Afrique (rapportée par Tidiane N’Diaye dans Le Génocide voilé[2]), les conditions du voyage en mer ne devaient être guère plus clémentes ; de surcroît les esclaves des Musulmans apprécieront d’avoir été privés de toute descendance, au contraire de ceux des Amériques. Tempérons notre passager dépit en reprenant le fameux adage du dramaturge Destouches : « la critique est facile et l’art est difficile », tant le travail de David Abulafia est colossal. Et néanmoins prudent : se gardant bien de définir une « identité méditerranéenne, notre historien britannique préfère convenir d’une diversité, d’une « pluralité ethnique, linguistique, religieuse et politique ».

Le récit de David Abulafia, professeur émérite à l’Université de Cambridge, est exceptionnellement vivant, alternant de vastes fresques avec des centaines de personnages, éphémères, anonymes, ou glorieux. Sans compter ces centaines de milliers de victimes des exécutions commises par les Turcs à l’encontre des Arméniens, des Grecs et des Juifs, comme à Smyrne en 1922, ou encore à Jaffa, Thessalonique. Puzzle de nations, de confessions et d’ethnies, la Méditerranée reste un bouillon de culture, mais aussi un plateau d’échecs des relations et des conflits internationaux. D’indispensables cartes, et quatre cahiers illustrés, sans oublier notes, bibliographie et précieux index, complètent avec bonheur cette généreuse somme encyclopédique.

 

 

Plus modeste et cependant fondateur, puisque publié en 1998, l’ouvrage de Fernand Braudel, intitulé Les Mémoires de la Méditerranée, se concentre sur l’Antiquité, de toute évidence inaugurale en la matière. De plus, la perspective est parfois plus terrestre que marine, tant il excède les seuls horizons des flots, convoquant par exemple Çatal Höyük qui, au VII° millénaire avant notre ère, prospère en Anatolie centrale.

La condition et contrainte géographique est constamment filée dans l’ouvrage qui commence ainsi : « Sur l’immense passé de la Méditerranée, le plus beau des témoignages est celui de la mer elle-même. Il faut le dire, le redire. Il faut la voir, la revoir. Bien sûr, elle n’explique pas tout, à elle seule, d’un passé compliqué, construit par les hommes avec plus ou moins de logique, de caprice ou d’aberrance. Mais elle resitue patiemment les expériences du passé, leur redonne les prémices de la vie, les place sous un ciel, dans un paysage que nous pouvons voir de nos propres yeux, analogues à ceux de jadis. Un moment d’attention ou d’illusion : tout semble revivre ». En ce sens la démarche de Fernand Braudel est de l’ordre d’une « géohistoire », attentive à l’importance du milieu géographique, en particulier des cours d’eau qui conditionnent la vie et le commerce.

De la Préhistoire à l’acmé des conquêtes romaines, les civilisations méditerranéennes sont nomades et bientôt sédentaires, non sans conflits entre les deux. Le panorama est aussi celui des évolutions techniques, de la roue à l’écriture, des silex aux pyramides, des temples grecs aux basiliques chrétiennes. Un tel passé, prestigieux entre tous, n’en finit pas d’être présent, ruines secrètes ou brillantes, bouillonnement civilisationnel, auquel les Barbares, le refroidissement  climatique et la peste mirent un brusque coup d’arrêt, dans la première moitié du VI° siècle[3]. Ainsi défilent, avec une heureuse érudition, le paléolithique et l’invention du feu, « la première civilisation agraire », la Mésopotamie et l’Egypte, « l’expansion des mégalithes », les Phéniciens et les Etrusques, le « miracle grec » et « l’erreur d’Alexandre », « l’impérialisme de Rome » et l’irruption du christianisme. Ou encore la révolution alphabétique et l’apogée scientifique alexandrine. Et même si l’archéologie a bénéficié, depuis les années 1968-1969 où fut écrit cet ouvrage, de fructueuses découvertes, cet ouvrage garde l’aura d’un classique, servi par une prose entraînante.

« Dialectique du temps et de l’espace », l’histoire méditerranéenne va pour Fernand Braudel bien au-delà de son littoral pour en découvrir les « nœuds », les zones d’influences portuaires, les économies, les sociétés, entre démocratie fondatrice et esclavage récurrent, mais aussi entre déesse mère, polythéisme et naissance des monothéismes. À cet historien, l’on reprocha, probablement à tort, de considérer l’Islam comme un intrus…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sans faute, Fernand Braudel est à la lettre B dans le Dictionnaire de la Méditerranée. Ce nouveau garant des savoirs anciens et des travaux de recherche les plus récents s’ouvre aux territoires, aux mémoires, aux figures emblématiques et aux économies d’un espace complexe aux richesses innombrables. D’« Abraham » aux « Zones maritimes protégées », l’Histoire, les religions, jusqu’à l’écologie contemporaine, il conjugue toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, les cadres spatiaux et culturels, les filiations temporelles et intellectuelles, les fractures religieuses et politiques, les conflits et les batailles navales bien entendu.

Nettement encyclopédique mais sans prétention à l’exhaustivité - la preuve en étant l’absence d’entrée pour l’Islam - ce bel ouvrage, ambitieux et plus qu’intéressant, oscille utilement entre manuel universitaire et guide de voyage notionnel où, plutôt que de s’embarquer dans la longue odyssée de David Abulafia, l’on se pose d’île en île. De fait, l’un et l’autre sont complémentaires.

D’Homère poète épique au romancier et philosophe Albert Camus, en passant Ibn Khaldûn historien arabe du XIV° siècle et par Les Mille et une nuits, une nébuleuse d’écriture se déploie. « Migrations », Musique », « Mudéjares », « Monothéisme » (…) emplissent la lettre « M », quand l’on navigue de « Construction navale » à « Arsenal » et « Industrialisation », pour l’économie, d’ « Empires coloniaux » de « Peuplement » pour la politique et la démographie, de « Joutes poétiques » et de « Musique arabo-andalouse » pour la sphère des arts, sans oublier « Chrétiens, « Juifs » et « Musulmans » ; et plus curieux : « Mauvais œil ».

Ainsi l’on butinera de lettre en page pour découvrir par exemple : « Race méditerranéenne a un signification seulement historique, comme un fossile d’une époque révolue et d’une invention « scientifique » à connotation fortement idéologique ». Une fiction étant démontée, l’on n’échappe pas à d’autres présupposés idéologiques, tel celui, fort islamophile, à l’occasion de l’entrée « Bibliothèque » selon laquelle « les livres d’Aristote et de Ptolémée sont connus en Occident », grâce « en grande partie par les travaux de copie, de traduction et de commentaire réalisés à la Maison de la sagesse de Bagdad », alors que ces auteurs étaient bien connus dans l’espace chrétien médiéval, de Byzance au Mont Saint-Michel, si l’on se rapporte aux travaux de Sylvain Gouguenheim[4]. De même, qualifier l’œuvre d’Averroès par « l’œuvre philosophique du Moyen-Âge » relève pour le moins de la supercherie, ne serait-ce qu’en pensant à Thomas d’Aquin…

 

 

Les destinées sont façonnées par les tribulations géographiques, telles qu’animées dans le roman intitulé Les Méditerranéennes. Emmanuel Ruben, qui écrivit Sur la route du Danube[5] - comme pour répondre à Claudio Magris[6] - ou encore une Jérusalem Terrestre[7], met en œuvre l’arbre généalogique d’une vaste famille juive, entre 1785 et 1980, et à partir d’un chandelier symbolique aux neuf branches. Branches métaphoriques tant elles disent les destinées temporelles et géographiques du roman, dont la vivacité et les couleurs nous emportent avec ardeur dès les premières pages, en présentant un tableau survolté d’une famille juive réunissant toutes les polémiques et tous les clichés qui émaillent les sujets liés à l’Algérie, aux banlieues françaises, à Israël. La satire est piquante, cuisante.

Après près cette mise en bouche épicée, le récit se déploie en étoile, en constellation, le tableau devient fresque. De « Baya reine », « récitante analphabète » au « sabir méditerranéen », et bien entendu  « Sa Majesté des beignets », jusqu’à « Solange » qui fuit la Méditerranée et lui préfère la Loire, ces maîtresse-femmes dominent le roman, voire l’univers. L’une d’entre elles, hautement emblématique, est Djamila, qui trouve le courage inouï d’aller faire la révolution dans l’Algérie de Bouteflika en arborant le drapeau berbère.  Il est vrai que la mode est aujourd’hui aux personnalités féminines. Mais le romancier ne fait pas dans la complaisance. Car en cette famille, « tous ont hérité d’une tare ou d’une blessure liée à la guerre et à l’exil ».

Au travers de son personnage moteur, Samuel, le romancier part à la recherche d’une identité multiple et d’un « pays des ancêtres » aux lieux plurivoques : « cette petite flamme que tout concourrait à éteindre, c’est la meilleure image que l’on puisse donner du destin d’Israël ». Ou d’une Algérie en « archipel chimérique ». Et plus particulièrement des « terribles années 40, cet imbroglio politique où les Juifs d’Algérie avaient tout perdu, à commencer par la nationalité française ». Tout cela sous l’égide d’une Histoire que brassent les ethnies, les religions, les conflits et les civilisations, mais aussi l’antisémitisme. Car chaque personnage, à un plus ou moins haut degré, porte en lui les stigmates de l’Histoire, tel « Pépé Ruben » qui « avait inhalé les gaz allemands dans les tranchées », Henri, « évadé de Dachau », Raymond qui rejoignit les Forces françaises libres, ou encore Roger « que son communisme affiché n’avait pas libéré de toute superstition »… Les lieux également sont chargés par les déflagrations de siècles, comme cette étonnante description des « ponts suspendus » de Constantine, « assise sur un monceau de squelettes », au bas desquels les Turcs balançaient les condamnés à morts, les « femmes adultères que l’on enfermait vivantes dans un sac de jute avant de les jeter dans le vide depuis la cime du Mansourah, comme on jetait les charognes et les ordures après les repas de fête », sans compter les suicidés. Toutes évocations puissantes…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Samuel retrouvera-t-il Djamila, qui « a les yeux d’une Judith ou d’une Salomé qui exige parmi la foule la tête d’une victime » ? Comprendra-t-il la toute vérité confuse de l’Algérie perdue de Baya ? Bien que, selon les dires de « l’oncle Roman » à l’ironique prénom, la littérature soit « une couillonnade transcendantale », Emanuel Ruben en use avec un réel talent évocatoire et une sensibilité communicative, dans une prose pleine de bruit et de fureur. Le nom de « Pépé Ruben » suggérant d’ailleurs que gît une part d’autobiographie en cette quête des origines.

La résolution est aussi profuse qu’inquiète. Sur le chandelier de Mamie Baya, « reine errante de luxe », l’inscription se révèle enfin être « en araméen le nom de D…, que tu ne dois jamais prononcer ». Sans vouloir divulgâcher bien entendu toutes les ramifications romanesques, d’autant que la toute dernière partie n’est pas la moins réussie…

 

Malgré l’omniprésence de l’aire asia-pacifique, il n’est pas impossible que la Méditerranée soit et devienne cruciale au cours de notre XXI° siècle : l’affrontement Islam Occident et son nœud d’immigration d’une part, et la découverte et l’exploitation de gisements gaziers entre Israël et Chypre, mais aussi en Adriatique, n’y seront pas pour rien. Un nouvel ottomanisme menace la Méditerranée orientale, quand le colonialisme chinois s’empare de ports grecs en profitant de la crise économique qui balaya ce qui fut l’espace de Périclès. Le tout est de savoir - sinon de générer - s’il s’agira d’une Histoire tragique ou florissante…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Fernand Braudel : La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Armand Colin, 1949.

[4] Sylvain Gouguenheim : Aristote au Mont Saint-Michel, Seuil, 2008.

[5] Emmanuel Ruben : Sur la route du Danube, Rivages, 2019.

[7] Emmanuel Ruben : Jérusalem terrestre, Inculte, 2015.

 

Venezia. Photo : T. Guinhut.

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6 septembre 2022 2 06 /09 /septembre /2022 06:59

 

Krimml, Salzburg, Österreich.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Jean Paul Richter,

Titan du romantisme allemand :

de l’Eloge de la bêtise aux rêves d’Hespérus.

 

 

Jean Paul : La Lanterne magique. Florilège de pensées,

choisies et traduites de l’allemand par Charles Le Blanc,

José Corti, 2022, 176 p, 18 €.

 

Jean Paul : Eloge de la bêtise,

traduit de l’allemand par Nicolas Briand,

José Corti, 1993, 138 p, 80 F.

 

Jean Paul : Choix de rêves,

traduit de l’allemand par Albert Béguin

José Corti, 2001, 288 p, 19,06 €.

 

 

La première symphonie de Gustav Mahler, composée en 1888, trouve l’origine de son nom dans un roman oublié de Jean Paul Richter (1763-1825) : Titan. Trop méconnu en effet est celui qui comme Jean-Jacques, pour Rousseau, se fit un prénom, tant il eut du succès, tant il fut aimé de ses contemporains : les étudiants allemands d’Heidelberg l’acclamèrent comme le plus grand auteur vivant, y compris au détriment de Goethe[1]. Et à l’instar de l’auteur d’Emile ou de l’éducation, il produisit un récit pédagogique en 1807, Levana[2], se réjouissant de trouver « quelque preuve […] que l’homme est authentiquement bon ». En 1838 ses Œuvres complètes comptaient 56 volumes, quoiqu’il reste encore bien des pages complémentaires, comme ses carnets aux 40 000 pages, dont on extrait ici quelques « pensées » et autres « pierres à bâtir », sous le titre volontairement éclairant et étonnant de La Lanterne magique. Reste que cette rare actualité littéraire des éditions José Corti doit être l’occasion de vivifier la connaissance de Jean Paul Richter, au travers de son Eloge de la bêtise et d’un Choix de rêves. Voire de fouiller des volumes hélas épuisés qui révèlent ses romans prodigieux : Sibienkas, La Loge invisible, ou encore Hespérus, et bien entendu son vaste Titan, emblématique du romantisme allemand.

 

Les notes de La Lanterne magique sont jetées au hasard : perles esthétiques et « brimborions philosophiques ». En cet ensemble piquant, l’éthique de l’écrivain, la fantaisie, l’humour, les perspectives intellectuelles et psychologiques s’entremêlent : « La raison jette ses racines dans la fange des passions ».

Quelques réflexions sont dignes du journal d’un écrivain, qui conçut en 1798 sa Biographie conjecturale[3]. « Tout mon gribouillage est, en fait, une autobiographie intime ». Et d’une esthétique de la sensibilité, bien digne du romantisme : « La moindre odeur florale me rend poétique sur l’écritoire ». Ce qui n’empêche ni modestie, ni auto-ironie : « Si vous saviez combien peu je m’inquiète de Jean-Paul Friedrich Richter, cet avorton insignifiant qui me porte en son sein ! ». En lecteur enthousiasme d’Hegel, il avoue également son idéalisme, l’esprit étant le plus pur de soi.

En ces « fouilles corporelles », l’on va s’amuser de : « même l’urine crée un arc-en-ciel », et d’un trait de cynisme : « Son cerveau n’apporta quelque chose au monde que lorsqu’on l’a autopsié ». Ou plus métaphysique et mythologique : « Le corps est la selle de ce Pégase qu’est l’esprit ». Reste qu’il faut parfois méditer longuement pour saisir le sel d’une telle remarque : « La philosophie est le racloir de l’arbre de la Connaissance ». En revanche dans le domaine de la politique notre auteur dénonce « l’engourdissement des membres du corps de l’Etat », ce qui est loin d’avoir perdu de son actualité. De même que la critique acerbe des illusions et des utopies : « C’est déjà assez que, pendant quelques années, lors de la  Révolution, un Etat idéal ait existé pour les lecteurs de journaux ».

L’on devine que la dimension aphoristique y est récurrente et soignée. Ce qui vaut pour Jean Paul vaut également pour nous lecteur : « Vous m’avez tenu pour bien meilleur que je le suis et m’avez gardé comme dessert au lieu que comme potage ». Le spectre est fort large, tant il déambule de la vie ordinaire et du vin jusqu’aux « espaces infinis », en passant par les femmes et le mariage, là où le moraliste n’est pas loin. Entre « fientes érudites » et « trompette de la renommée », le romancier jette ce qui pourrait parfois ressembler à des vers pour un immense poème en gestation.

Cette lecture, à déguster par petites touches, est un régal. Il est permis de la comparer aux Grains de pollen de Novalis[4], aux aphorismes de Lichtenberg[5], aux Fragments de Friedrich Schlegel, ses contemporains.

 

L’humour de Jean-Paul est plus nettement satirique en son Eloge de la bêtise composé à 19 ans. Il s’échauffe en effet pendant l'hiver 1781-1782 en reprenant à sa manière le modèle d’Érasme, soit l’Eloge de la folie[6], tout en s’inspirant un brin des satiristes anglais, comme Swift. Les travers de la société humaine et de l’anatomie spirituelle sont lacérés. Car cette allégorique Bêtise, loin de se contenter de l’homme du commun, est la conseillère du Prince et du philosophe, de l’écrivain et bien entendu de tous autant que nous sommes.

Comme chez Erasme, la Bêtise parle, usant de la prosopopée donc, et modèle la langue et la conduite des puissants. Pêle-mêle, ils sont courtisans, nobles, fortunés, ils sont professeurs, et autres docteurs des universités. Tous les professionnels du langage qui font commerce et sentence de mots, sont là, ou presque : théologiens et autres ecclésiastiques, philosophes, juristes et médecins, mais aussi les bavards populaciers qui pérorent comme braient les ânes. Intellectuels, poètes et romanciers sont brocardés : « Certains écrivent par obligation de service […] d’autres parce qu’ils veulent se débarrasser par l’écriture de tous les déchets de leur âme pour que les examinateurs des excréments spirituels leur découvrent l’état de leur maladie ». Sans oublier les femmes : « Je rends l’époux habile à se plier au joug de la domination féminine ». Ce qui n’est pas sans prémonition, car il fut plus tard fort peu heureux en mariage. À tout le moins, la bêtise rend joyeux les idiots, n’est-ce pas…

Loin de n’être qu’un produit de la fin du siècle des Lumières, l’exercice garde toute son actualité morale. En voici l’Avant-propos : « Moi, la bêtise, j'emprunte tantôt telle forme respectable, tantôt telle autre pour me montrer aux hommes sous mon jour le meilleur ; mais je ne plais à chaque fois qu'à ceux qui me voient sous leur propre forme [...]. De plus, j'aide les écrivains qui écrivent de mauvais livres pour faire obstacle aux bons, et ceux qui recherchent leur renom en anéantissant celui d'autrui ». Le ton est d’emblée donné, gardant sa pétulance jusqu’au bout. Pour avouer enfin avec malice : « Mais non ! Je pense trop de bien de moi pour penser du mal des hommes ».

Alors que lui-même étudie la théologie, le jeune écrivain fait de son livre le déversoir d’une révolte qui n’y va pas avec le dos de la cuillère. Ses œuvres ultérieures quitteront cependant le chemin de la satire pour lui préférer le lyrisme.

Au-delà de l’antiphrase, l’éloge paradoxal et l’auto-ironie visent à balayer l’hypocrisie et la prétention, tout en espérant rétablir la sagesse. Car Jean Paul était un idéaliste invétéré qui par ailleurs ne se gênait guère devant ses contemporains. Ce qui lui fut pardonné tant le romantisme échevelé de ses romans séduisait.

Photo : T. Guinhut.

 

Même si ses romans, entre baroque et romantisme, sont chez nous épuisés ou enfouis dans les poussières des catalogues, comme Titan ou Hespérus, les éditions José Corti se sont fait un devoir, dans leur belle « Collection romantique », de faire briller son impressionnant Choix de rêves, par exemple celui du « Christ mort », originellement publié dans le roman Siebenkäs[7] en 1795, soit près d’un siècle avant la nietzschéenne mort de Dieu. Voilà qui impressionna fort en son temps, au point que Madame de Staël, dans son essai De l’Allemagne, paru en 1813, le traduisit in extenso[8]. En voici le moment crucial : « Le Christ poursuivit : « J’ai parcouru les mondes, je suis monté dans les soleils et j’ai volé avec les Voies Lactées à travers les solitudes célestes ; mais il n’y a point de Dieu ». Heureusement, de ce cauchemar, le narrateur se réveille rasséréné.

Siebenkäs est un roman passablement autobiographie, hors bien entendu la mort feinte du héros, qui compte ainsi percevoir avec son épouse l’argent de la caisse de veuvage. Justus Leibgeber tente ensuite, avec la complicité de Fike, sa femme, d’échapper aux liens du mariage. L’amitié avec divers protagonistes fera le reste. L’on devine une fois de plus l’intention satirique, et la mise en avant de la question du libre arbitre d’un personnage au carrefour de lui-même.

Pour le moins singulier, ce Choix de rêves, recueil édité et traduit par Albert Béguin en 1931 puis réédité par José Corti en 1964, donne une image sublime de Jean Paul. Pourtant fort partielle et biaisée. Albert Béguin, auteur remarquable de L’Âme romantique et le rêve[9], valorise la dimension onirique au dépend de celle satirique, dont l’ironie et le sens de la parodie ne manquent pas de sel. Le rêveur jeanpaulien s’élève aux sphères métaphysiques, entre mysticisme angélique et christianisme sucré d’une part et lisières du mouvement gothique et de son romantisme noir. L’on peut se lasser de ces extraits arrachés de leur contexte romanesque, tant bourgeonne l’accumulation des éthers luminescents et autres sublimités. Il faut cependant rendre justice à un Jean Paul qui nourrit le romantisme ultérieur, voire annonce un lus lointain surréalisme. Entre l’Eloge de la bêtise et ce recueil se dévoile l’étendue de sa palette d’écrivain, du rire grinçant aux ascensions vers les béatitudes de l’éternité.

Lisons pour exemple le rêve de Gustav, tiré de Loge invisible : « Il descendit en une prairie qui s'étendait à perte de vue sur de belles planètes bord à bord. Un arc-en-ciel fait de soleils alignés comme les perles d'un collier encadrait les planètes et tournait autour d'elles. Le cercle solaire descendait vers l'horizon pour s'y coucher, une ceinture parée de brillants était posée au bord de la vaste prairie, et ces brillants étaient mille soleils de pourpre - le ciel d'Amou avait ouvert mille yeux pleins de douceur. Des bosquets et des allées de fleurs géantes, hautes comme des arbres, couvraient la plaine de leurs diaphanes détours ; la rose, haute sur sa tige, jetait une ombre d'un or rougeoyant, la jacinthe une ombre bleue, et les ombres confondues de toutes les fleurs répandaient sur la plaine une gelée d'argent. Une magique lueur de couchant passait, comme si elle eût rougi de joie entre les rives ombreuses, entre les troncs de fleurs, sur la plaine : Gustav sentit que c'était là le soir de l'Éternité et la béatitude de l'Éternité ». Comme pour Novalis et bien d’autres romantiques, dont Gérard de Nerval, le rêve est la voix de la poésie et de la révélation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Récit d’une enfance villageoise dans les montagnes allemandes, La Loge invisible[10] est en 1792 le premier roman de Jean Paul, émaillé de souvenirs et de rêves. Dans la tradition du Wilhelm Meister de Goethe, le roman d’éducation abandonne son héros, Gustav, au seuil de l’âge viril. Malgré les échecs et les humiliations du personnage, tour à tour officier sans goût et amoureux victime d’une coquette, une société secrète, comme celle de la Tour, chez Goethe, veille sur lui. Tous les espoirs sont donc permis au jeune homme, ainsi qu’au lecteur imaginatif. Des histoires de naissances illégitimes et de substitution d’enfants, alimentent le romanesque, alors que la petite enfance de Gustav se passe dans un « paedagogium  souterrain », avec son précepteur appelé « le Génie », avant de découvrir la lumière, d’où la trajectoire de l’initiation voulue par l’ouvrage. Au sortir de la « caverne platonicienne », alternent les découvertes des beautés de l’univers et des médiocrités de la société humaine. Humour et sentimentalité tempèrent la gravité philosophique du sujet. La prose romantique est constellée d’allusions, non sans un rien de pédantisme, les idylles sont vaporeuses et cependant souvent décevantes.

C’est cependant avec Hespérus[11] qu’en 1796 la gloire enveloppa Jean Paul Richter. Son génie lyrique laisse au second plan le genre satirique pour n’en garder par contraste que ce qui lui permet de mettre en valeur ceux qu’il appelle « les hommes hauts ». C’est le seul de ses romans qui ne soit pas d’éducation, et qui lui préfère des récits liés par associations, comme des rêves, divisés en « quarante-cinq jours de la Poste au Chien », selon le sous-titre et la division en autant de chapitres. Car un chien est censé gagner chaque semaine une île déserte pour distribuer les nouvelles à ceux qui s’y sont réfugiés. S’intercalent des « feuillets extraordinaires » où fleurissent des critiques philosophiques sur l’époque. Entre fantaisie, histoires de fratries, d’amours, et « Arcadie philosophique », l’œuvre est à tout le moins étrange.

Le personnage principal hésite entre deux prénoms, Victor et Sébastien, comme pour marquer les indécisions de l’évolution humaine et son absence de limites imposées. Victor, qui pense être le fils du mystérieux Lord Horion, découvre qu’il est celui du prince, filiation et reconnaissance formant les leitmotivs du roman par ailleurs satirique à l’égard des petites cours allemandes. Une poétique idylle unit Victor et Clotilde et c’est en présence de l’ami Emmanuel qu’ils se proposent un amour éternel. Ainsi, à l’instar de la nature entière, les voilà transfigurés par une joie intérieure, caractéristique de l’éclosion de la sensibilité préromantique. L’idéal fait contrepoint avec le réel dont la satire est le révélateur.

Les élévations et les visions d’extase, comme la vision du Paradis par Emmanuel, sont les sommets d’une réalité transfigurée. Par exemple, l’extase d’Emmanuel, également présente dans le volume Choix de rêves, fait parler le « génie de la nuit », en une belle prosopopée : « Un souffle frais vient d’Eternité sur la terre ardente […] Esprits ! saisissez mon âme, elle se tourne vers vous, et attirez la à vous… » Emmanuel reprend à l’intention de son ami Victor : « Vois, mon esprit et le tien sont gelés sur ce glaçon, et, là-haut, la nuit découvre toute la série des cieux paisibles, là-haut, dans l’abîme bleu et lumineux, demeure tout ce qui est grand et qui s’est dépouillé sur la terre, tout ce qui est vrai et que nous devinons, tout ce qui est bon et que nous aimons ». La dimension mystique, voire platonicienne, proche de Swedenborg et de Novalis, est patente.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’acmé jeanpaulienne est sans conteste son Titan, publié en quatre volumes de 1800 à 1803. Plutôt que chapitres, il se dispose en  « jubilés » et « cycles », pour un total de près de mille pages. Encore une fois un roman d’éducation, il raconte l'histoire du héros Albano de Cesara, sa métamorphose progressive d'une jeunesse passionnée en un homme mûr qui accède au trône de la petite principauté de Pestitz. L’on comprend ainsi, qu’à la différence de La Loge invisible, l’ouvrage est un roman d’apprentissage au complet déploiement. D’ailleurs les premières pages, en écho à L’Emile de Rousseau, décrivent l’éducation idéale d’un prince dans le cadre des Lumières.

De l’espace étroit, voire confiné des principautés allemandes aux horizons lumineux de l’Italie, voyage Albano, un jeune noble à l'âme pure et ardente, dont les origines, le passé flottent dans le mystère. Ses qualités natives, physiques, morales et intellectuelles font de lui un creuset de l’individualisme et de l’utopie politique. Il reste cependant mesuré, intouché par l’hubris. Guidé par ses précepteurs puis par ses expériences, il apprend à distinguer le romantisme pur de celui morbide. Pour ce faire des personnages séduisants font finalement office de repoussoir, tant leur amour ou leur amitié se révèlent sujets à caution. L’évanescente et pieuse Liane est remuée par une maladive hypersensibilité qui la pousse à accueillir la mort. Son frère, comme une sorte de jumeau négatif qui fascine Albano, est la figure du tourmenté, l’incarnation du mal, personnage nouveau et emblématique dans la littérature allemande : ce Roquairol cynique, « rendu vitreux par un feu intérieur inextinguible », et qui se veut le « Mentor » de son Télémaque, finit par se suicider. Autre jeune fille, Linda parait d’abord être le double féminin d’Albano ; malgré un amour réciproque et enflammé, elle se dévoile bientôt en titanide tyrannique, dont s’échappera la liberté du héros. Shoppe enfin, le précepteur pourtant ami, à force d’ironie et de sarcasme se consume dans la folie. Tous ces titans ont été précipités par eux-mêmes dans les enfers : « La terre s’était délestée pour Albano de son poids de passé et de morts, elle s’était changée en une sphère en suspension dans l’éther et parmi les autres astres il se sentait libre, délivré de toute angoisse terrestre ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le seul titan qui soit digne d’une dignité positive reste Albano qui, grâce à la rencontre de la délicieuse Idoine (son prénom n’est-il pas symbolique ?), connait enfin la belle âme : « Et comme elle levait les yeux vers le ciel, et que les amants s’abandonnaient dans l’Elysée éphémère mais sacré du premier baiser, d’innombrables immortels lui apparurent dans les profondeurs de l’éternité bleutée ». L’heureux épilogue permet à notre héros de régner en prince éclairé sur ses Etats.

Toutes ses aventures trouvent leurs cadres, outre la principauté de Pestitz, parmi les jardins de Lilar, auprès du golfe de Naples, dans le forum romain, ou les Îles Borromées sur le lac Majeur. Au-dessus de tous, apparaît enfin l’aéronaute Giannozzo, contemplant depuis sa nacelle l’agitation humaine avec détachement et humour.

L’excès de lyrisme et de sentimentalité peut cependant lasser le lecteur. Les levers de soleil sont grandioses, les paysages bucoliques sont abondamment fleuris, les analyses psychologiques pullulent ; pourtant l’on ne peut refuser son admiration passionnée, intemporelle, voire hors-temps, à ce titan des lettres, aux dons débordant de péripéties et d’exaltation. Cependant le lecteur saura peut-être grâce à ce roman vibrionnant comment choisir les personnalités qui lui permettront sa réalisation…

 

Pour reprendre son nom germanique, Johann-Paul Richter est non seulement  parvenu à  vivre de sa plume, le premier dans l'histoire des Lettres allemandes, conjointement avec Lessing, mais aussi à faire le lien entre la profusion narrative, stylistique du baroque et l’ampleur de la sensibilité romantique. Philosophe avec Levana et son Cours préparatoire d’esthétique[12], il est un poète surhumain de la langue, du récit et de l’esprit, dont les secrets de la bibliothèque universelle ne peuvent se passer.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur La Lanterne magique fut publiée

dans Le Matricule des anges, juillet 2022.


[2] Jean Paul : Levana, L’Âge d’homme, 1983.

[3] Jean Paul : Biographie conjecturale, Aubier Montaigne, 1981.

[4] Novalis : Grains de pollen, Œuvres ouvertes, 2018.

[5] Georg Christoph Lichtenberg : Le Miroir de l’âme, José Corti, 2012.

[7] Jean Paul Richter : Siebenkäs, Aubier Montaigne, 1963.

[8] Madame de Staël : De l’Allemagne, Garnier, 1874, p 369-371.

[9] Albert Béguin : L’Âme romantique et le rêve, Le Livre de Poche, 1993.

[10] Jean Paul Richter : La Loge invisible, José Corti, 1965.

[11] Jean Paul Richter : Hespérus, Stock, 1930.

[12] Jean Paul : Cours préparatoire d’esthétique, L’Âge d’homme, 1990.

 

Sillianerhütte, Sillian, Tyrol, Österreich.

Photo : T. Guinhut.

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1 septembre 2022 4 01 /09 /septembre /2022 09:51

 

Parador del Villafranca de Bierzo, Léon.

Photo : T. Guinhut.

 

 

Ravages de l’obscurantisme vert

et écologie de l’action,

par Yves Roucaute & Guillaume Poitrinal.

 

 

Yves Roucaute :

L’obscurantisme vert. La véritable histoire de la condition humaine,

Editions du Cerf, 2022, 392 pages, 24 €.

 

Guillaume Poitrinal :

Pour en finir avec l’apocalypse : une écologie de l’action,

Stock, 2022, 252 p, 19,50 €.

 


 

Pas un instant sans que l’effroi climatique nous chauffe les oreilles, au moyen du four macro-ondes médiatique et politique. Un réchauffement, que dis-je un dérèglement, serait à l’œuvre, et ce par la faute, la grande faute, inexpiable, de l’homme du capitalocène, néologisme violemment accusateur, alors que seuls les péchés capitaux du capitalisme[1] ont permis une expansion sans précédent de la prospérité humaine, y compris d’une nature plus propre. Comme dans les sociétés primitives, où les colères de la nature sont de l’ordre de la vindicte divine, leurs causes en sont indéfectiblement les manquements et exactions humains. Une culpabilité qui est du pain béni pour les postmarxistes et les thuriféraires de Gaïa, dont la pulsion de pouvoir trouve à s’exercer en un saint totalitarisme, puisque vert. Dont les conséquences sont les ravages déjà observables de l’écologisme, sans compter ceux à venir, tant les interdits et aberrations obèrent les libertés, font dérailler l’économie, fomentent les pénuries, fauchent l’herbe sous les pieds de la science à coups d’obscurantismes et de délires totalitaires, y compris au-dépens de l’équilibre raisonné entre l’homme et la nature. Or, à ceux qui nous taxeraient de négationnisme, il faut opposer des arguments scientifiques, historiques, économiques, politiques et in fine écologiques. Pour ce faire ouvrons l’essai d’Yves Roucaute L’obscurantisme vert. La véritable histoire de la condition humaine, de façon à retrouver l’intelligence perdue. Et, quoique Guillaume Poitrinal soit un croyant du réchauffement d’origine anthropique et de la nocivité du CO2, peut-être peut-il nous proposer, dans son Pour en finir avec l’apocalypse : une écologie de l’action, des solutions intelligentes. Demandons-nous cependant dans quelle mesure avons-nous affaire à un nouveau lyssenkisme...

 

Au préambule d’une telle charge contre réchauffement et dérèglement d’origine anthropique, laissons au lecteur la possibilité de consulter un numéro de la revue Mots. Les langages de la politique consacré aux Discours climatosceptiques[2]. Il s’agit d’un dossier réunissant cinq argumentaires censés contrer « les discours conservateurs » ; pratiquant l’analyse du mot « climatosceptique, voire climatoréaliste, et son rapport avec le populisme ; puis une réponse aux anti-véganisme ; enfin une analyse du « discours climatosceptique des Brexiters au Royaume-Uni. Nous devons avouer que malgré la finesse des analyses discursives et politiques, la chose ne nous a guère convaincus…

De surcroit, avant toute chose, il est nécessaire de penser que la climatologie est une science historique ; mais que sa dimension prédictive est pour le moins sujette à caution. D’autant qu’il s’agit d’un domaine chaotique (au sens de la théorie du chaos) où l’on doit tenir compte d’une foule de facteurs complexes, de cosmologie et de chimie, de géophysique et de thermodynamique, de glaciologie et d’océanographie, de vulcanologie et de tectonique, de la connaissance des masses d’air et des courants, sans oublier last but not least, l’héliologie. Ce qui devrait nous contraindre à l’humilité. Et si à l’impossible nul n’est tenu, il n’est guère douteux qu’Yves Roucaute ait des lumières sur ces questions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pensons la planète bleue, soit selon le sous-titre La véritable histoire de la condition humaine, ce que semble nous intimer l’illustration de couverture du livre d’Yves Roucaute, L’obscurantisme vert, dont le titre est évidemment encré de vert. L’adjectif « véritable » n’est pas ici un vain mot, tant l’essayiste part à la recherche de la vérité scientifique opposée à l’obscurantisme, au-delà des doxas, des propagandes et embrigadements. Il n’est pas indifférent de noter que l’auteur n’est pas un obtus freluquet, mais un agrégé de philosophie et de sciences politiques, sans compter deux doctorats, de surcroit auteur de La Puissance de la liberté[3], sur les Etats-Unis, ou encore Le Bel avenir de l’humanité[4] et L’Homo creator face à une planète impitoyable[5].

En un tel ouvrage sont déployées sept millions d’années de combats, lorsqu’une humanité nomade tenta survivre aux innombrables holocaustes fomentés par une nature impitoyable. Car hélas elle ne connaissait ni industrie, ni commerce, ni technologies, ni science pour se protéger et prospérer. Dix-sept glaciations ont gelé les os humain lors des 2,6 derniers millions d’années ; divers réchauffements violents les ont étouffés, que c’est miracle que l’humanité ait survécu ; sans compter éruptions volcaniques, secousses sismiques, tempêtes, cyclones, tornades, tsunamis… Mais encore virus et bactéries, pestes, coqueluche, tuberculose, lèpre, syphilis, cancers, maladies génétiques et autres handicaps. Lorsque les attaques animales meurtrières étaient loin de l’imagerie des gentilles bêtes qu’il ne faudrait pas différencier des humains selon la doxa antispéciste[6].

L’essai, judicieusement intitulé L’Obscurantisme vert, est logiquement et efficacement construit. L’Histoire de la terre d’abord, alternativement balayée par les canicules infernales et les glaciations les plus roides, dont l’homme ne peut être tenu pour responsable alors qu’il n’existait pas le moins du monde. Seuls le soleil, les variations de l’orbite et de l’inclinaison de la sphère terrestre, ainsi que du pôle magnétique, le volcanisme, les courants sont les auteurs de ces aléas. Quand « 99,9% des espèces vivantes furent exterminées », l’espèce humaine, surtout nomade, faillit connaître bien souvent le même sort pendant les douze mille ans qui nous ont précédés à cause de ces mêmes bouleversements climatiques, quels que soient les taux de CO2. Mieux vaut sauver l’humanité que ce ramassis de catastrophes et de rares bienfaits : la planète. Ce qui ne signifie pas la saloper, bien entendu. Séismes, éruptions, inondations, sécheresses, cyclones, virus, bactéries, plantes toxiques et animaux tueurs et autres cancers qui sont aussi anciens que l’humanité, n’ont cessé d’être la cause des « holocaustes humains », au contraire du mythe de la douce nature protectrice.

Aussi nous faut-il « dominer la nature », domestiquer la forêt, affronter les catastrophes naturelles au moyen de la croissance et de la science. Or l’on découvre, « dans la caverne d’Ali-Baba naturelle, que l’énergie est inépuisable, l’ignorance des Verts incalculable ». Quand « la transition écologie est un attrape-gogo », les énergies fossiles ont des réserves immenses, qu’au-delà de la grande arnaque du CO2 (ou gaz carbonique), qui permet taxes et subventions sans nombre, ce dernier, indispensable à la vie, peut être une inépuisable source d’énergie aux côtés des avancées du nucléaire. Bien mieux que les faibles, coûteuses, périssables éoliennes, de surcroit destructrices de l’environnement, de par leurs matériaux rares, leurs socles de béton…

Nombre de mythes écologistes sont ici démontés à juste raison. Le « bio » est tout autant - ou presque - chimique que l’intensif et l’industriel, et désastreux tant sa productivité peut être faible et aléatoire. Ce dont témoigne le Sri Lanka, qui, interdisant engrais et pesticides, a conduit le pays aux pénuries, à la famine, à la crise économique et aux révoltes populaires.

Le mythe du CO2, comme par les soins de Christian Gérondeau[7], est mis en pièce : « Le CO2, n’est pas une molécule polluante ou dangereuse, mais une source d’oxygène et d’énergie », d’autant que son taux a toujours été supérieur à celui d’aujourd’hui, au cours des 460 derniers millions d’années, y compris pendant certains épisodes glaciaires. De plus, entre deux glaciations, il y a 5,9 millions d’années se produisit la « crise Messénienne » : un brutal réchauffement de 630 mille ans qui ne coïncida en rien avec une hausse du taux de CO2. Ce gaz expiré au rythme d’un kilo par jour et par individu est un bienfait pour l’humanité tant il permet d’augmenter les rendements agricoles, en conséquence de pallier les famines. Au contraire, le principal gaz à effet de serre est la vapeur d’eau, avec le méthane et non le CO2.

Lorsqu’un record de chaleur est battu, ou prétendument battu, les écologistes se précipitent pour inculper le CO2, donc l’Homme. Jamais rien n’est souligné lorsque les records de froid se bousculent : moins 48 degrés sur les Grands Lacs américains en 2019, ou moins 55 en Sibérie lors de l’hiver 2020 à Ojmakon, moins 38,9 degrés à Oslo en Norvège. L’Histoire de la terre voit sans cesse alterner des périodes de réchauffements, souvent rapides, et des refroidissements ; sans compter la variation du niveau des mers, soit quatre cents mètres en cent millions d’années (de moins 150 m et plus 250 mètres par rapport à aujourd’hui. Ne serait-ce que depuis l’Antiquité et depuis l’an mil minimum et optimum climatiques n’ont cessé d’alterner[8] pour des raisons essentiellement solaires. Et au contraire de la doxa réchauffiste, bien des scientifiques infèrent de la baisse d’activité solaire l’entrée dans une période froide pour le siècle en cours…

 

La Mothe-Saint-Héray, Deux-Sèvres.

Photo : T. Guinhut.

 

Qu’est-ce que le GIEC (Groupement Intergouvernemental d’Experts Climatiques), sinon une officine de sectateurs et de croyants religieusement corrects, grassement subventionnée, jouant d’énormes budgets, qui ne sont distribués qu’aux scientifiques dont les enquêtes vont dans leur sens… Leurs manipulations de chiffres, de courbes (en crosses de hockey) et de conclusions alarmistes ont été dénoncées par des scientifiques qui n’ont pas accès à la doxa médiatique. La collusion avec les entreprises capitalistiques vertes est patente pour engranger des profits. L’on parviendra bientôt à interdire les moteurs Diesels, alors qu’ils qui émettent dix fois moins de particules que les moteurs à essence. Et pourtant la pollution urbaine ne cesse de diminuer. Car, derrière les écologistes, sont à l’affut les fabricants d’éoliennes, de photovoltaïque, de véhicules électriques, ces aberrations à la mode.

Dans ce fiasco, la responsabilité des dirigeants politiques, des électeurs manipulés, des dirigeants des entreprises énergétiques est immense. De Total à EDF (d’ailleurs nationalisée), de droite et de gauche, tous exigent des Français de gérer la pénurie, d’avoir froid dans le noir de l’hiver, alors qu’ils ont criminellement omis de faire fructifier et progresser les technologies nucléaires, de construire de nouvelles centrales, par exemple au thorium, d’user du gaz abondant dans notre sous-sol (de schiste ou des mines de Lorraine), de prospecter et forer pour exploiter le pétrole du Bassin parisien et de Méditerranée en toute sécurité. L’on a préféré l’éolien, le solaire, voire la biomasse, des ressources secondaires, peu fiables, aux technologies polluantes et dépendantes de la Chine. Pour ce qui est de l’automobile, Carlos Tavares est le seul à avoir la tête sur les épaules, expliquant combien la voiture électrique est une absurdité, que les moteurs thermiques sont une solution non seulement viable mais propre à aller vers de moins en moins de consommation, sans compter que l’interdiction à venir des moteurs à essence et diesel va provoquer la disparition de la filière automobile. Relisons le roman d’Ayn Rand, La Grève[9] : lorsque les entrepreneurs ne sont pas dupes de l’absurdité des décisions politiques, mais courbent l’échine et lèchent le marteau qui les abat, seuls quelques esprits d’exception, comme John Galt et Hank Rearden font la grève des entrepreneurs et se retirent dans un havre de paix intellectuelle, technologique et libérale caché dans les Rocheuses.

Ainsi, de toute évidence, les écologistes bafouent les réalités scientifiques, méprisent et exploitent l’inculture courante, en faisant croire que ce CO2 d’origine anthropique est responsable d’un réchauffement climatique aussi modeste que naturel ; dans le but de gagner des élections, des postes, des subsides, capter des impôts, taxes et subventions. Idéologie, désinformation, éco-anxiété, tyrannie totalitaire, voilà le règne de « l’obscurantisme vert ». En ce sens, « l’urgence climatique est un leurre », pour reprendre le titre du physicien François Gervais[10]. Ce dernier, expertises scientifiques à l’appui, montre combien ce fantasme, cette fumisterie est dispendieuse. C’est avec humour qu’il avance : « Gageons qu’à ce titre, il est à craindre que cette étude n’intéresse pas les médias. Taxer le Soleil, les planètes, les nuages ? Sans doute nos dirigeants trouveront-ils plus commode et plus rentable de continuer à taxer le carbone ».

Au-delà de cette dénonciation bien sentie, Yves Roucaute montre que les solutions sont à portée de science. Les pollutions aux plastiques par exemple : le soleil, des enzymes et des champignons peuvent les dissoudre fort rapidement. Ainsi les biotechnologies sont les alliées de la dépollution. Bon à savoir également : produire de l’hydrogène génère force vapeur d’eau, principal gaz à effet de serre, il n’est donc pas la panacée. C’est là « où l’on voit que biotechs jaunes et nanotechnologies traquent toutes les pollutions, y compris intellectuelles ».

Tous les chapitres d’Yves Roucaute étant titrés par un « Où l’on voit » un brin comminatoire, ne ratons pas : « Où l’on voit que le bio est industriel est chimique, la transition agricole grotesque, le localisme une ignominie, et que l’avenir appartient aux biotechs vertes pour sauver l’humanité de la famine ». Ce en quoi il faut comprendre les Plantes Génétiquement Modifiées pour résister à la sécheresse et à leurs prédateurs. Et si on ne le savait déjà, l’on découvrira combien, au contraire de la décroissance, seuls la croissance et le productivisme contribuent à la démocratie et à la paix et « abolissent l’aliénation au travail ».

Le pire étant peut-être, au cœur de l’écologisme, cette « résurgence du spiritisme et de l’animisme », témoignant de ceux qui prétendent placer au centre des constitutions des Etats le crime - souvent prétendu - d’écocide, préparant ainsi un totalitarisme planétaire au nom de l’esprit des forêts, qui par ailleurs se portent fort bien et de mieux en mieux lorsque science et économie permettent d’assurer la survie humaine sans avoir besoin de défricher et de brûler à tout va.

Sans compter que les écologistes, antihumanistes, étant anti-voitures, contreviennent aux recherches qui les rendront moins gourmandes en énergies, mais aussi à l’indépendance et à l’individualisme. Ce sont bien des collectivistes qui ont vêtu leur communisme d’une cape de mage vert.

C’est avec beaucoup de verve, d’alacrité, d’humour et d’ironie envers les « petits bonshommes verts », ces puérils écologistes rageurs, qu’Yves Roucaute mène son indispensable et impérativement recommandable essai, non sans indiquer dans ses notes abondantes ses sources, des éléments bibliographiques rigoureux pour appuyer ses dires.

Guillaume Poitrinal, également auteur de Plus vite ! La France malade de son temps[11], proclame en Panurge que la planète se réchauffe à cause de l’activité humaine. Agitant le spectre de la peur il exige l’urgence à se remettre en question pour éviter le pire. Heureusement il n’est pas tout à fait perdu pour la cause de l’intelligence, car il ne s’agit pas pour autant de renoncer au progrès social et économique et de se précipiter tête baissée dans la décroissance, concept qui oscille entre « consensus politique » et « nouvelle religion ». Si pour lui « les dégâts de la mondialisation sont immenses », il craint « encore plus les effets de la pauvreté ». Pour ce faire, entre autres, « le retour du nucléaire est incontournable », nettoyer « le corpus de règles obligatoires le plus fourni de tous les pays de l’OCDE » est indispensable. L’« impératif écologique » bloque les initiatives et les projets industriels, dans une France déjà handicapée à cet égard.

Nous passerons sur sa formule erronée, « la prospérité en mode bas carbone est possible », pour nous intéresser aux nombreuses innovations scientifiques que la Chine met en œuvre, alors la France n’est pas dépourvue de moyens. Car elle dispose d’une source d’énergie peu chère et quasiment décarbonée, le nucléaire, du moins ajouterons nous si nous ne la négligeons pas, si nous nous poursuivons très vite l’expansion et le perfectionnement du nucléaire. C’est aussi « une grande puissance agro-sylvicole », alors que la matière issue de la photosynthèse sera celle de demain. Guillaume Pitrinal n’est donc pas un agitateur du chiffon vert apocalyptique, un rétréci du renoncement. Il juge préférable d’apporter des solutions de terrain, de la part d’un chef d’entreprise qui s’est engagé dans une écologie positive et créatrice d’emploi : cet ex plus jeune patron du CAC40 vient de créer « une start-up qui révolutionne la construction et l’immobilier en remplaçant le béton par du bois massif ». Aussi son expérience lui permet d’affirmer avec justesse : « nous devons dénoncer la prise d’otage dont l’écologie est aujourd’hui victime. Elle est devenue le terrain de jeu de prédicateurs, d’illusionnistes et d’extrémistes ». Sauf qu’il parle d’« asservir le capitalisme à l’écologie ». Certes écologisme et écologie sont deux choses bien différentes, mais l’asservissement du seul réel moyen valide d’assurer liberté et prospérité - nous avons nommé le capitalisme libéral et non de connivence - serait mortifère, aux mains de quelque oligarchie que ce soit…

Sans guère de doute un nouveau lyssenkisme est à l’œuvre. Cette politique agricole fut formulée dans l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques par Trofim Denissovitch Lyssenko et  ses affidés à la fin des années 1920, puis appliquée au cours des années 1930. Technicien agricole, il se pique d'une théorie génétique pseudo-scientifique, la « génétique mitchourinienne », qui devient en 1948, sous l’égide de Staline lui-même, la théorie officielle exclusive, évidemment opposée à une « science bourgeoise », jusqu’en 1964. Une fois reconnus les dégâts et les pénuries causés par une telle affabulation, l’on revint à la raison, si tant est que ce dernier mot eût un sens en Union Soviétique. Or il n’est pas insensé de qualifier l’urgence climatique, le réchauffement d’origine anthropique, les taxes carbone, les éoliennes et à peu de choses près tout l’appareil de l’écologisme comme un nouveau lyssenkisme, cependant plus grave que le précédent car largement international…

 

Hélas la puissance idéologique, l’endoctrinement subi par les élèves de l’Education nationale, la persuasion par la peur, l’apparence scientifique du discours et de la planification écologistes, le militantisme médiatique, bien qu’ils viennent d’un groupuscule, gouvernent de fait à la place des citoyens, exercent une réelle et sournoise dictature, au dépend des libertés et des avancées réellement scientifiques. La volonté de puissance des activistes forcenés et des politiques aussi incultes que démagogiques, associée au suivisme et à la servitude volontaire d’une part du public risquent de faire long feu. Il est à craindre que même le mur des réalités ne les arrête, tant la libido dominandi les encourage, tant le besoin de croire une pensée manichéenne et de s’enrégimenter taraude nos concitoyens. À moins que le château de cartes vert ne s’écroule et que la raison, pragmatique et créatrice, reprenne le dessus.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] Discours climatosceptiques. Mots. Les langages de la politique, n° 127, novembre 2021, ENS Editions.

[3] Yves Roucaute : La Puissance de la liberté, PUF, 2004.

[4] Yves Roucaute : Le Bel avenir de l’humanité, Calmann Lévy 2018.

[5] Yves Roucaute : L’Homo creator face à une planète impitoyable, Contemporary Bookstore, 2019.

[10] François Gervais : L’Urgence climatique est un leurre, L’Artilleur, 2018. 

[11] Guillaume Poitrinal : Plus vite ! La France malade de son temps, Grasset, 2012.

 

Monasterio de Valvanera, La Rioja.

Photo : T. Guinhut.

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24 août 2022 3 24 /08 /août /2022 14:13

 

Plaza Mayor, Soria, Castilla y Léon.

Photo : T. Guinhut.

 

 

Benito Pérez Galdós,

romancier réaliste et satirique.

Les Romans de l’interdit, Fortunata & Jacinta.

 

Benito Pérez Galdós : Les Romans de l’interdit,

traduit de l’espagnol par Sadi Lakhdari et Pierre Guénoun,

Le Cherche midi, 2022, 752 p, 23 €.

 

Benito Pérez Galdós : Fortunata et Jacinta,

traduit de l’espagnol par Robert Marrast,

Editeurs français réunis, 1975, 744 p.

 

Benito Pérez Galdós : Tristana,

traduit de l’espagnol par Suzanne Raphael,

GF Flammarion, 1992, 254 p, 9,50 €.

 

Mario Vargas Llosa : La Mirada quieta (de Pérez Galdos),

Alfaguara, 2022, 352 p, 18,90 € ;

 

 

 

Passablement méconnu en France, Benito Pérez Galdós (1843-1920) serait outre-Pyrénées digne d’être placé à la hauteur de Balzac, rien moins. Il n’est donc pas interdit de lire ses Romans de l’interdit, en fait un diptyque : Tormento & Madame Bringas, placé sous l’égide de deux personnages féminins. le romancier espagnol y fustige la médiocrité de son siècle et de ses contemporains avec un rare sens de l’humour et de la satire. Il brosse en outre une vaste fresque de la ville de Madrid, à la fin du XIX° siècle, dont les univers sociaux sont radiographiés dans Fortunata et Jacinta, qui est son emblématique opus, considéré comme un sommet de l’art du roman outre-Pyrénées, y compris par Mario Vargas Llosa qui, comme en témoigne La Mirada quieta, le sait irremplaçable.

 

Commençons par Tormento & Madame Bringas, dont le titre laisse présager des tourmentes psychologiques sans nombre. Après un prologue dialogué dans lequel un écrivain livre ses trucs de romancier mélodramatique au kilomètre - une succulente satire du faiseur de prose - nous voici plongés dans la grotesque épopée sociale de la famille Bingras. Elle aménage en 1867 dans les étages supérieurs du Palais-Royal de Madrid. Car l’entreprenant Don Francisco de Bringas est un fonctionnaire de la Couronne : « Il ne manquait à Bringas que le regard profond et tout ce qui est propre à l’esprit. Il lui manquait ce qui fait la différence entre un homme supérieur, qui sait faire l’Histoire et l’écrire, et l’homme commun qui est né pour réparer une serrure et clouer la moquette ». Doña Rosalía de Pipaón, son épouse au physique d’un Rubens, n’est guère plus épargnée, affligée qu’elle de « folie nobiliaire ».

Le premier volet s’intéresse à la belle et pauvre domestique Amparo, alias  Tormento. Corvéable à merci, brimée par la mégère Rosalía, elle attire l’attention d’Augustin Caballero, aussi riche que célibataire. L’on devine que la romance sera contrariée par quelque secret sur le point d’éclater, venu d’un prêtre à la vertu douteuse, que l'on devine obscène satyre et que l'on découvre en tourmenteur de la jeune fille : Pedro Polo. Suspense, scandale et péripéties sont au rendez-vous. Quant à Caballero, il finira par fuir l’étouffante Espagne avec sa dulcinée devenue concubine : « Tu as voulu avoir pour épouse la vertu personnifiée : mensonge ».

L’ascension sociale de Madame Bingras, apparemment triomphante lors du second volet, se verra stoppée par les convulsions politiques du temps, soit la révolution de 1868. A la pingrerie nécessaire de son époux, elle répond par une folie dépensière, vestimentaire et « les papiers de soie de son rêve évanoui ».

La brochette d’anti-héros permet ainsi de fustiger la médiocrité omniprésente. Ce au moyen d’une narration et de monologues intérieurs qui permettent d’explorer la psyché des personnages, leurs fantasmes et leur vanité, bien plus que l’action : « Les muets sont en général très éloquents quand ils se parlent à eux-mêmes ». Le réalisme et l’ironie sont les ressorts constants de l’écrivain. Soutenus par une incessante acuité, ses portraits incroyablement vivants lui permettent de dénoncer le conformisme et « la falsification de l’être ». Au-delà des difficultés de traduction, l’écriture est vigoureuse, allègre, l’humour est intact, n’hésitant pas à user de la parodie du registre épique pour les trivialités du quotidien. Même la tentative de suicide d’Amparo, où l’on pourrait penser à celui réussi d’Emma Bovary, n’est pas épargnée par le comique. La satire et la comédie de mœurs accusent les traits psychologiques et sociaux en une cavalcade de péripéties et de tourments.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Maître du roman historique, avec le cycle intitulé Les Episodes nationaux, jouissant d’une grande popularité, parvenant à vivre de sa plume - fait rare alors en Espagne - dramaturge à succès avec Electre, fresquiste des tableaux espagnols, son écriture est bouleversée par la lecture du naturalisme de Zola, au point de gagner en mordant, se consacrant à des thèmes récurrents, comme l’adultère et l’argent, non sans le piment de l’hypocrisie, mais aussi à l’influence des conditions socioéconomiques sur les individus peu flattés par leur sort. Ainsi l’analyse piquante des classes moyennes madrilènes et la rivalité amoureuse féroce font de Fortunata et Jacinta son probable chef d’œuvre.

Juanito Santa Cruz y est présenté comme personnage fondamentalement hésitant, entre une épouse aimante mais effacée et une maîtresse ardente et généreuse. Le traditionnel triangle amoureux dans le milieu bourgeois sert de pivot autour duquel gravitent les classes sociales, de l’aristocratie à la plèbe, et l’actualité politique. Les débats intellectuels et plus ou moins libéraux, la présence tutélaire de l’Eglise, tout contribue à un condensé de société, qui en 800 pages bien tassées apparait comme un massif de romans entrecroisés.

Révolution, République, Restauration, voilà qui n’est qu’une toile de fond pour Juanito, ce bourgeois désœuvré. Lui importe bien plus son gouvernement sur le petit monde féminin qui l’entoure. Jacinta est son épouse qui ne peut lui donner de descendance ; lui égrène les aventures sexuelles désordonnées. Fortunata, venue d’un milieu fort modeste, apparaît en trombe comme une révolution populaire : elle est belle, féconde, outragée, comme le peuple dont elle est issue. La métaphore politique, si elle n’est pas réellement marxiste, est parlante. Que deviendra le fils né de la liaison de Juanito et Fortunata ? Cette dernière s’est laissée épouser par un étudiant, Maximilien, qu’elle vient à haïr et trompe avec Juanito. Elle ne manque pas d’être furieusement jalouse de Jacinta. Quant à Maximilien, il en perd la raison. S’il croit d’abord entrer selon ses vœux au couvent, il franchira la porte d’un asile d’aliénés avec indifférence.

Pour faire la connaissance de Juanito, il nous faut rien moins que la vie intime de ses parents, imperturbablement amoureux, son enfance, sa jeunesse, comme en un narratif traité d’éducation. L’intérêt dramatique ne faiblissant pas, la dimension didactique n’est jamais loin. De même le commerce des draps et tissus parental permet de voir à l’œuvre les changements de goûts, des mœurs et les évolutions économiques : « la manière de s’habiller devançait la manière de penser ». Ce qui permet au romancier une remarquable hauteur et largeur de vue. Ainsi la balzacienne comédie humaine est une comédie sociale.

 

Plaza Mayor, Madrid.
Photo : T. Guinhut.

 

Sans compter une myriade de comparses, une galerie de portraits est sans cesse haute en couleurs, les personnages les plus secondaires étant loin d’être négligeables, car « l’homme, partout où il va, porte avec lui son roman ». Estupina, dont la conversation est un véritable vice, est un connaisseur infatigable du vieux Madrid : pour lui « la bibliothèque était la société ». Il règne à sa manière affairée autour de la Plaza Mayor où l’on visite encore la chambre, évidemment fictive, de Fortunata. En ce microcosme de la capitale, et de l’Espagne entière, là convergent les révolutions populaires. La cousine Guillermina représente l’esprit évangélique, au point qu’elle remettra l’enfant de Fortunata mourante à Jacinta, en ce même lieu central. Ainsi Jacinta peut « audacieusement échafauder en son esprit des châteaux de fumée couronnés de tours de vent, et de coupoles plus fragiles encore, car elles n’étaient qu’idée pure. Les traits de l’enfant hérité n’étaient pas ceux de l’autre femme, mais les siens ». Malgré le sourire en coin plus que sensible du narrateur, une certaine tendresse se dégage, tout en ménageant la nécessité d’une conduite morale.

Les tableaux se succèdent avec une vivacité irrésistible. La mère commerçante est tout aussi bien « négociante en filles », dont Jacinta, qu’il faut toutes les sept veiller et marier en toute respectabilité. On n’en finirait pas d’évoquer les surprises que ménage le talent romanesque. La perspicacité psychologique de notre romancier fait merveille ; ainsi que son ironie, voire son art de persécuter ses personnages nettement individualisés, malgré sa profonde humanité. L’on se persuade aisément de ses qualités et de son succès tant il écrit avec entrain et tient captif son lecteur en un monde plein comme un œuf, sans être étouffant cependant.

Egalement, les connaissances encyclopédiques de l’auteur sont au service de la puissance romanesque ; par exemple en économie lorsqu’un personnage « avait lu Frédéric Bastiat », un libéral français[1], et bien entendu dans le domaine politique, lorsque viennent à régner « l’Etat tutélaire et le parlementarisme socialiste », ce qui ne semble guère de son goût.

La fortune posthume Benito Pérez Galdós est considérable, tant Federico Garcia Lorca l’estimait, tant le cinéaste Luis Buñuel l’admirait, mettant en scène Viridiana et surtout Tristana en 1970, quoiqu’en introduisant des personnages supplémentaires et en modifiant la fin. « Le style c’est le mensonge. La vérité regarde en face et se tait », était son éthique littéraire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce pourquoi peut-être Tristana mérite son aura. Publié en 1892, dans le cadre du cycle spiritualiste de l’auteur, ce roman plus bref, plus elliptique qu’à l’accoutumée, met en scène un trio propice aux analyses psychologiques. Plus exactement un triangle amoureux passablement morbide entre un vieil homme, un artiste et une orpheline : Tristana Reluz. Face à cette dernière, Don Lope Garrido est le tuteur séducteur, féru d’honneur à l’ancienne et perclus de maladies, quand Horacio Diaz est le jeune peintre, quoiqu’aux idées bien traditionnelles. Rebelle, Tristana tombe amoureuse de l’artiste, qui, lui, n’approuve guère ses idéaux féministes. Au cours d’une longue absence du peintre, la jeune fille, qui préfère l’idéaliser, doit subir l’amputation d’un pied : une castration symbolique, diraient les psychanalystes. À son retour, les illusions se sont écroulées. Aussi l’un épouse une dame alors que la jeune fille, qui rêvait d’être actrice, accepte la main du vieux débris Don Lope et se consacre à l’amour de Dieu. Peut-on la considérer comme une allégorie de la jeune Madrid opprimée par une société masculine peu encline à l’évolution des mœurs, alors que Don Lope figurerait le Destin ? L’histoire, pathétique sans sentimentalisme, où la réalité brutale plombe les personnages, obéit au réalisme, plus précisément au naturalisme venu d’Emile Zola, naturalisme un brin cruel sous l’acuité de la plume de Benito Pérez Galdós.

 

Plus de cent-dix volumes émaillent la production torrentielle de Benito Pérez Galdós, que l’on crédite de la hauteur d’un Balzac espagnol. Au cours des années 1870, il produisit deux cycles d’Episodes nationaux, soit quarante-six volumes, dont seuls deux sont ici traduits[2], dans lesquels, au-delà des tableaux historiques, il cherche à comprendre comment le champ de forces sociétales éclaire la période 1805-1834, au moyen de personnages représentatifs, parfois récurrents, et grâce à une intense dynamique dramatique, ce dans une perspective à la fois romantique et politique. Si la classe moyenne de la capitale madrilène est ensuite l’objet principal de son analyse, les bas-fonds le requièrent, avec Marianela, lorsqu’une pauvre vagabonde et un aveugle s’engagent dans une tragique idylle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En un essai accessible au lecteur hispanophone, Mario Vargas Llosa[3] offre toute son admiration et sa sagacité à notre Benito Pérez Galdós parmi les pages de La Mirada quieta ; quelque chose comme « le regard tranquille[4] ». Il y salue « le premier écrivain professionnel que connut notre langue », sa « capacité à convertir le passé en matériau littéraire », à l’occasion des Episodios nacionales. Si, malgré bien des articles journalistiques et quelques essais, il n’était pas un grand penseur, au contraire plus tard d’Ortega y Gasset ou Unamuno, il est le romancier le plus complet après Cervantès, à moins de se demander si l’Espagne a depuis connu un écrivain de cette envergure. Sa capacité à donner vie à une foule de personnages au cœur d’une Histoire politique troublée permet cependant à Mario Vargas Llosa de noter combien l’anachronique Espagne qu’il décrit n’a pas vu passer la révolution industrielle européenne, alors que l’impéritie de l’Etat bureaucratique ne laisse plus ou moins prospérer que l’agriculture et le commerce. Commerce abondamment représenté dans Fortunata et Jacinta. Comprendre son siècle « sans parti-pris idéologique » est le pari, amplement réussi de Benito Pérez Galdós. D’où ce « regard tranquille et objectif » qui permet de faire défiler autant de maniaques et de fous, de généreux et de mesquins, d’idéalistes et de grossiers, de frivolité aristocratique et de bassesse populaire dans un roman monumental et cependant plein d’alacrité.

Mario Vargas Llosa se laisse emporter sans frein par l’amour-passion de cette Fortunata qui se dit « toujours peuple », innervant toute la trame de Fortunata et Jacinta. Elle qui apparait gobant un « œuf cru » (quel symbole sexuel !) poursuit de ses assiduités le « parasite social » Juanito, qui ne sait guère que jouir de la fortune familiale et n’aimer que de façon velléitaire. Le drame de son épouse, Jacinta, charmante au demeurant, étant de ne pouvoir avoir d’enfant, elle trouvera son assomption mérité à la fin du roman en adoptant celui de son mari et de Fortunata, dont le prénom est une antiphrase.

Outre ces réussites dramatiques et psychologiques, Mario Vargas Llosa relève  avec gourmandise une pléiade de protagonistes hauts en couleurs. Mauricia la Dura, au physique napoléonien, au caractère furibond, une sorte d’anarchiste « en guerre perpétuelle contre les nobles et les riches ». Celui avec qui se marie Fortunata, Maximiliano, est un amoureux désespéré, jusqu’à « se convertir en véritable pauvre diable, en une tête malade qui délire et ne cesse de rêver aux crimes d’une religion personnelle avec laquelle il pourrait livrer tous les êtres humains aux démons qui les tourmentent ». Sans compter, grâce aux soins du narrateur infiniment omniscient, les défauts de langage de toutes sortes de comparses, fidèlement reproduits. Au contraire, l’aristocrate doña Guillermina est un ange de bonté auprès des pauvres : elle fait également l’admiration inconditionnelle de Mario Vargas Llosa. Ainsi Benito Pérez Galdós anime sa nébuleuse de personnages excitants, repoussants ou attachants. Avec nous, il « s’efforce toujours de comprendre, non de juger, les conduites ».

Certes, Mario Vargas Llosa souligne que notre romancier ne fut pas un novateur ; que son attachement à l’Espagne a quelque chose du « provincialisme ». Il eut cependant le mérite, à peu près unique en Espagne, d’amplifier les leçons de Balzac, de Dumas, de Flaubert, d’Hugo, de Dickens, dont il traduisit Les Aventures de Monsieur Pickwick, quoique ses narrateurs ne furent jamais de la trempe novatrice de ceux de Flaubert. Il souligne également que, s’il se présentait comme un « libéral », les réalités de développement économique ne lui souciaient guère, continuant d’associer la religion à la résolution des problèmes sociaux, même s’il en refusait l’intolérance.

 

L’un des contemporains de Benito Pérez Galdós, voire son modeste rival, car bien moins prolifique, mais également son ami, est Leopoldo Alas, dit Clarin (1852-1901), moraliste à la plume aiguisée. Parmi les pages de La Régente[5], un immense opus aux cent cinquante personnages, ce romancier magistral exposa une égérie attachante autant que pathétique, commettant un adultère tragique, dans le cadre de la ville fictive de Vetusta, au nom significatif, quoiqu’il cache celui bien réel d’Oviedo. Ce qui lui permit de figurer auprès du Flaubert de Madame Bovary et du Tolstoï d’Anna Karénine, comme un des grands maîtres du roman européen, élevant avec ces derniers un triptyque de remarquables stèles à la féminité opprimée de leur temps.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Les Romans de l’interdit fut publiée

dans Le Matricule des anges, mai 2022


[2] Benito Pérez Galdós : Trafalgar, La Cour de Charles IV, Les Editeurs français réunis, 1969.

[4] Traduit par nos soins.

[5] Leopoldo Alas, dit Clarin : La Régente, Fayard, 1987.

 

Libreria Diogenes, Alcana de Henares, Madrid.

Photo : T. Guinhut.

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28 juillet 2022 4 28 /07 /juillet /2022 12:30

 

Icone orthodoxe, collection A. R. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Ludmila Oulitskaïa ou l’âme de l’Histoire.

Médée et ses enfants, L’Echelle de Jacob,

Ce n’était que la peste & Le Corps de l’âme.

 

 

Ludmila Oulitskaïa : Médée et ses enfants,

traduit du russe par Sophie Benech, Folio, 2021, 398 p, 8,90 €.

 

Ludmila Oulitskaïa : L’Echelle de Jacob,

traduit du russe par Sophie Benech, Folio, 2022, 816 p, 11,20 €.

 

Ludmila Oulitskaïa : Ce n’était que la peste,

traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, 2021, 144 p, 14 €.

 

Ludmila Oulitskaïa : Le Corps de l’âme,

traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, 2022, 208 p, 18,50 €.

 

 

Si la Russie n’est qu’une succession d’autocraties tyranniques et de totalitarismes, ce que d’aucuns appelleraient son âme, au-delà du christianisme orthodoxe et de ses icones, tient probablement au lyrisme et à la sagacité de ces poètes et écrivains. Ils ont été en butte aux persécutions tsaristes, comme Dostoïevski, à la chape de plomb communiste et à ses goulags, comme Mandelstam et Soljenitsyne. Mis à part les thuriféraires du réalisme socialiste, nombre d’écrivains russes restent des esprits critiques. Ainsi Ludmila Oulitskaïa (née en 1943), parmi son recueil de textes autobiographiques, À conserver précieusement[1], paru en 2013, ne manqua pas d’affuter sa pensée à l’encontre du gouvernement de Poutine ; et l’on devine qu’elle est encore plus résolue à l’opposition depuis la guerre infligée à l’Ukraine. Ses titres, entre allusions culturelles à la mythologie grecque avec Médée et ses enfants et à la Bible avec L’Echelle de Jacob sont autant de romans familiaux enchâssés dans l’Histoire d’un continent qui décidément goûte les rimes sordides, de Lénine à Poutine, en passant par Staline. Il y a cependant un au-delà dans le parcours romanesque aux nombreuses facettes de Ludmila Oulitskaïa, ne serait qu’avec son Corps de l’âme, lumineux recueil de nouvelles. La romancière ne va-t-elle pas en quête de l’âme de l’Histoire ?

 

Circonscrite à la Crimée, l’action de Médée et ses enfants prend le temps de laisser passer un siècle. Non sans convulsions. Médée n’est pas ici la magicienne vengeresse et assassine de la mythologie, mais le simple prénom, d’origine grecque, d’une femme originaire d’une famille nombreuse, qui, au contraire du mythe tutélaire, est la gardienne de la vie. Et si elle n’a jamais pu avoir d’enfants, elle s'occupe d’abord de ses douze frères et sœurs à la mort de ses parents, puis elle se fait protectrice et nourricière de ses nombreux neveux, nièces et de surcroit petits neveux, comme si, surmontant ses chagrins, elle était la métaphore d’une mère Russie idéale.

En ce sens le roman progresse comme une mosaïque, avec de nombreux retours en arrière, depuis l’enfance de Médée, de ses parents et de ses amies. Malgré la cohérence de l’œuvre, l’on peut se perdre un tantinet parmi la multiplicité des personnages ; ou se laisser guider et partir à la découverte. Par exemple avec Boutonov, talentueux soigneur des corps, qui découvre avec étonnement l’amour avec une cavalière juive. Ou encore Alik Schchwartz, un médecin, qui se trouve vite fait bien fait une épouse en la personne de Macha et lui récite les meilleurs poèmes qu’elle a composés, ce qui n’empêchera pas cette dernière de rencontrer des déceptions. La façon dont se font les mariages est ainsi le pivot de l’action et de la trame familiale. D’autant que « l’amour est l’œuvre de l’esprit, mais les corps y ont aussi leur part », ce qui n’empêche pas les divorces, car l’un est « un bûcheron aussi primaire », l’autre se conduit « de façon épouvantable ». Et les amants…

Cependant, malgré l’attention de Médée, la communication est parfois bien difficile entre les divers protagonistes. De plus, pour elle, les mots n'expriment pas pleinement la pensée. Elle rappelle à cet égard la perspicacité de Samuel, son mari juif, qui notait nombre de décalages de sens entre le russe et l'hébreu. Ce pourquoi d’ailleurs « son veuvage avait duré plus longtemps que son mariage, et ses rapports avec son défunt mari étaient toujours aussi bons, ils s'étaient même améliorés avec les années ». Ce qui n’est pas sans humour ni humanité.

Voici peut-être la ligne directrice du roman : « ceux de ses descendants qui ne furent pas broyés par l’époque sanguinaire auraient hérité de lui tant la vigueur de sa constitution que ses dons, tandis que sa fameuse cupidité se manifestait dans la lignée masculine par une grande énergie et la passion de construire, et chez les femmes, comme chez Médée, s’était muée en goût de l’épargne, en soin extrême pour les objets, et en sens pratique plein de débrouillardise ». Le sens des valeurs s’associe à celui des sexes et des générations, en ce roman à la fois psychologique et sociologique.

Hélas l’on meurt sur les champs de bataille, l’on croise l’expéditive déportation des Tatars de Crimée par le régime de Staline. Car nous sommes sur une « terre scythe, grecque, tatare […] une terre de sovkhose », une mosaïque là encore, de libertés et de tyrannies.

La chronique des vies qui se déploie dans Médée et ses enfants se termine par un enterrement, mais aussi par un poème à la dimension métaphysique incertaine :

« Et incarnés dans nos propres pensées,

Les plus insoucieux de ces hommes en troupeaux,

Nous inclinerons nos têtes résignées

Devant qui se fond dans l’éternité ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Egalement précédé par l’arbre généalogique familial, L’Echelle de Jacob est encore une traversée du siècle soviétique, de 1910 à nos jours, en un lourd roman de 800 pages. Cette fois, il s’agit moins d’une mosaïque que d’un puzzle. S’appuyant sur la correspondance de ses grands-parents, la romancière fait défiler les heurs et malheurs de la vie d’un couple fictif, et en particulier de Maroussia, danseuse aux convictions féministes affirmées. L’histoire de Jacob et de la belle Maroussia est pour le moins contrariée. Car Nora, leur petite fille, découvre dans une « malle en osier » des lettres, d’où émergent les secrets enfouis par le KGB, les trahisons, les culs de basse-fosse de l’époque. Parmi les villes d’Ukraine sous le joug soviétique, l’entrelacement des divers personnages permet de rendre compte de la façon dont les destins individuels sont touchés, voire brisés, par les bouleversements politiques et historiques. Ce qui n’est pas sans faire penser à l’immense tradition de Guerre et paix de Tolstoï, offrant ainsi une direction épique considérable au roman familial.

Deux temps se partagent la dynamique romanesque. Celui de Jacob et Maroussia depuis 1910, date symbolique de la mort de Tolstoi, et celui de Nora depuis 1975 qui verra la chute du communisme. Ces deux femmes vivent intérieurement en écho, tant elles se veulent indépendantes et sont nanties d’une réelle dimension intellectuelle. Cependant, le rêve d’un avenir magnifique du couple originel explose en tous sens lorsque « la justice sociale tant attendue frappa ». La formule est savoureuse tant elle fait penser au « mirage de la justice sociale » au centre de Droit, Législation et liberté de Friedrich August Hayek[2]. Aussi Jacob dut trouver de l’embauche dans le département des statistiques du commissariat du peuple au Travail d'Ukraine. Où l’on devine que la liberté n’est qu’un vain mot. Ne lui reste que le mince épanouissement intime avec Maroussia, hélas de courte durée. Car accusé comme il se doit d'activités antisoviétiques, il fut déporté « en relégation », tel que l’euphémisme le laisse deviner. De l’ère tsariste à l’ère de Poutine, en passant la révolution bolchevique et le long tunnel de l'URSS, les destinées contrariées et fauchées des Juifs, des intellectuels et des artistes laminés par le réalisme socialiste de sinistre mémoire, mais aussi des dissidents, témoignent - du moins pour ceux qui n’ont pas succombé - comme témoigne la romancière aux bras puissants, qui lui permettent de remonter l’échelle du titre.

À l’incessante jonglerie de chapitre en chapitre parmi les époques répond la dispersion géographique : Jacob en Oural, une usine de tracteurs à Stalingrad, Kiev et Moscou. Et plus loin, Nora, puis son fils Yourik, en Amérique, fils qui chantait dans le ventre de sa mère... Il y a d’ailleurs un fort beau chapitre 12, lorsque l’enfant découvre le monde en osmose avec sa mère, décoratrice de théâtre, qui travaille avec Tenguiz sur des marionnettes adaptant les « Yahous » et les « Houyhnhdms » venus des Voyages de Gulliver de Swift, ce pour contourner la censure et au service d’une « liberté de marionnettes ». Ce ne sont là que quelques entrées dans ce vaste roman que nous laisserons au soin de notre lecteur qui ne regrettera pas sa patiente attention.

Si le totalitarisme soviétique et stalinien n’est qu’un arrière-plan passablement lointain dans Médée et ses enfants, il est au nœud de L’Echelle de Jacob - un opus dont la portée lui est largement supérieure. La structure du roman, fait de récits, de pages de journal, d’archives, de correspondances, de carnets de notes, est au service du réquisitoire contre une Histoire dévoyée par le totalitarisme. Voilà de plus qui peut être livré au dossier des livres interdits et des autodafés[3]. Les « objets inventoriés », en possession de Jakob, sont en effet à « détruire par incinération » : caleçons et Encyclopédie juive, neuf cent quatre-vingts ouvrages… Absurdement, le nouvelliste et dramaturge Tchekhov est mis à l’index. Le tout « pour propagande et recel de littérature contre-révolutionnaire ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’on ne se laissera pas abuser par la minceur d’un opuscule qui tient plus de la chronique historique que de l’empreinte romanesque : dans Ce n’était que la peste, une problématique d’importance est effleurée avec une rare acuité.

Généticienne de formation, il n’est pas étonnant que l’écrivaine s’intéresse aux pandémies. Celle-ci éclate à Moscou en 1939. C’est un biologiste, Rudolf Meyer, qui découvre cette souche de peste échappée d’un laboratoire, en est atteint, sachant qu’il est susceptible de contaminer autrui. Il va en mourir, ainsi que celui qui le soigne. Que l’on mette en place un rigoureux système de quarantaine pour quelques personnes qui l’ont croisé, y compris dans le train, est plus que judicieux. Cependant toute l’ambiguïté de ce récit repose sur l’éloge de l’efficacité d’une police qui, à l’époque du stalinisme triomphant, est également celle des arrestations politiques, des purges, des goulags, des procès fantoches et des exécutions arbitraires. Aussi comprend-on l’angoisse de ceux qui sont arrêtés, mis à l’isolement, sans qu’ils soient renseignés. Mais aussi la fin heureuse : « Alors que tous les personnages de cette histoire sortent ensemble de l’hôpital retentit un chant soviétique plein d’entrain ». Non sans ironie.

Le récit, mené avec toute l’efficacité du réalisme et du suspense, fonctionne comme un apologue qui résonne dans notre actualité. D’où une question d’éthique politique ne manque pas de s’élever : si l’épidémie est rapidement tuée dans l’œuf, faut-il s’assurer d’une police aux moyens totalitaires pour éradiquer le risque sanitaire ? Est-ce aux dépens de la liberté ?

Fidèle aux techniques narratives des grands romans européens du XIX° siècle, en particulier Léon Tolstoï, Ludmila Oulitskaïa n’en est pas moins efficace. Elle ne s’écarte guère du réalisme, à l’exception d’un chapitre onirique parmi les pages du Cas du docteur Koukotski[4], dans lequel déboulent les visions de l’héroïne, et de lueurs surnaturelles permettant au docteur de voir littéralement l’intérieur de ses patients. Cependant elle sait frôler, voire prendre à bras le corps le fantastique dans Le Corps de l’âme.

 

Avec un titre en forme de paradoxe, l’on ne peut s’attendre à la médiocrité, aux clichés lénifiants. Une interrogation tant charnelle que métaphysique s’inscrit au fronton de ces « nouveaux récits » au nombre d’une douzaine. « Toute cette viande, où est son âme, je vous le demande ! » crie l’un d’entre eux. Ainsi pouvons-nous jouer avec les titres : s’il y a « une mort », une « autopsie », peut-être pourrons-nous découvrir le « phénix » qui renaitrait de ses cendres et l’« Aqua Allegoria » salvatrice… Misère d’ici-bas, splendeur d’au-delà, ce pourrait être le sous-titre de ce Corps de l’âme.

Cette tentative d’effraction d’un « atlas de l’âme » commence par un poème dédié aux femmes de tous âges, « amies » facétieuses ou désabusées, comme ces sœurs qui connaissent une réconciliation après la disparition d’une mère plus linguiste que maternelle. Les femmes sont en en effet les héroïnes de ces textes à l’accent tragique. Comme lorsque Zarifa cherche à comprendre la génétique des populations et ses conséquences sur les comportements agressifs et guerriers, peu avant de mourir et de savoir son cercueil enveloppé dans un tapis orné d’un dragon et d’un phénix.

De tardives histoires d’amour naissent parfois, y compris lorsqu’Alice « s’achète une mort », même si l’on peut préférer un chiot en peluche. Car si l’on meurt souvent, de cancer ou sous un tramway, l’on aime et se marie bien entendu, l’ouvrage associant ainsi Eros et Thanatos. Pour preuve, un même espace peut servir à « exposer un cercueil ou fêter un mariage ».

Mais lorsque qu’une jeune fille entre dans un abattoir de porcs, c’est une autre affaire. Voilà qui va la dissuader de son avenir de biologiste. En miroir, Dalia épure son appartement des traces de son mari enfui pour qu’il ne sente que l’« Aqua Allegoria », censée, en compagnie des « pommes « Antonovska », parfumer la vie. En conséquence, lorsqu’elle meurt, son corps accouche d’un papillon, une sorte de « pyrale des pommes », en une acmé fantastique. Une autre souffle dans la « petite âme » de son amant ; cette osmose érotique n’est évidemment pas éternelle, tant le corps finit par les trahir. Un jeune photographe malade disparait dans des paysages de montagne qu’il n’a pu photographier, mais dont il se souvient si bien.

La tonalité poétique parvient-elle toujours à conjurer un réalisme entêtant ? Il faut, pour revenir à notre humaine matérialité, « un anatomopathologiste […] prêtre de la matérialité pure, le dernier à nettoyer le temple que l’âme vient de quitter ». Et face à une particularité pour le moins étrange de son dernier cadavre, un jeune flutiste, comme des traces d’ailes, il ne laisse pas d’être perplexe, sans vouloir approuver la preuve par le surnaturel. Pourtant un ange va l’appeler. Non loin, une bibliothécaire fort active voit sa mémoire s’effilocher : ou comment traiter de la maladie d’Alzheimer comme l’accession à la blancheur, au « savoir absolu »…

Bien plus qu’en des nouvelles successives, le réseau thématique et textuel se charge d’échos. L’écriture, concise et vive, emporte le lecteur dans sa riche foulée ; jamais elle n’est à court d’idées. Sans se complaire dans la plainte et le tragique stérile, elle mesure notre finitude, le mystère des personnalités, le chemin contrasté des vies et des fictions de l’au-delà. Voici peut-être le déclencheur de ce bel ouvrage : « Lorsque sa vie fut réglée à la perfection, ce fut le début de la vieillesse ». Comme si Ludmila Oulitskaïa, née en 1947 près de l’Oural, exilée à Berlin, mesurait le chemin accompli par une humanité désorientée au moyen de son œuvre riche de dix-neuf volumes. L’on sait qu’en 1969 elle fut chassée de son laboratoire de biologie génétique pour avoir écrit de la poésie dissidente pendant l’ère soviétique et licenciée pour diffusion de littérature interdite. Elle revient aux vers à sa manière lumineuse : nous voici au seuil de l’inévitable perdition, mais avec quelque chose d’une certitude de la splendide envolée dernière de l’âme.

 

Une bonne quinzaine de romans et autres recueils de nouvelles traduits en France, une vaste perspective historique sur l’Union soviétique et la Russie, sur plus d’un siècle, font de Ludmilia Oulitskïa une figure incontournable de la littérature contemporaine. Sa carrière littéraire commence avec des récits pour enfants, puis des pièces de théâtre, avant d’acquérir son rythme de croisière avec ses sommes romanesques. De même, son univers s’élargit progressivement, depuis le microcosme des appartements communautaires moscovites, en passant par les ministères et les goulags, ou un espace plus cosmopolite de la Russie villageoise, jusqu’au macrocosme des émigrés à New York, en Suisse, en Israël. La façon dont l’auteur entrecroise les individualités participe de la revalorisation de l’individu que la société soviétique et son parti communiste tout puissant occultaient et opprimaient. De plus, les relations sentimentales et sexuelles, peintes sans puritanisme, contribuent à l’épanouissement, en dépit de la pruderie soviétique. Toutes les couches de la société sont présentes, mais en privilégiant les intellectuels et les artistes : peintres, comme l’aquarelliste Nora dans Médée et ses enfants, bibliothécaire et lectrice compulsive dans Sonietchka[5], enseignants dans Le Chapiteau vert[6], scénographe dans L’Echelle de Jacob, gynécologue dans Le Cas du docteur Koukotski. L’art, le savoir, et leurs libertés, sont vitaux. Sans oublier la tolérance, dont l’écrivaine témoigne par sa conversion du judaïse au christianisme orthodoxe, à l’occasion desquels elle défend un réel œcuménisme. Les dissidents du Chapiteau vert font partie d’un « club des amoureux de la littérature russe » et, comme de juste, diffusent des livres interdits, au risque de l’émigration ou d’être jeté dans au goulag. Voilà qui est à porter au crédit de la détestation du totalitarisme et d’une profession de foi à l’égard de la démocratie libérale. Ludmila Oulitskaïa, romancière fresquiste et néanmoins moraliste humaniste, sait faire l’indispensable lien entre l’immense Histoire qui trop souvent abat l’humanité, et l’âme familiale et individuelle de ceux qui savent continuer de vivre.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Le Corps de l’âme fut publiée dans Le Matricule des anges, juin 2022,

celle sur Ce n’était que la peste en juillet 2021.

 

[1] Ludmila Oulitskaïa : À conserver précieusement, Gallimard, 2017.

[2] Friedrich August Hayek : Droit, Législation et liberté, PUF, 2013.

[4] Ludmila Oulitskaïa : Le Cas du docteur Koukotski, Gallimard, 2003.

[5] Ludmila Oulitskaïa : Sonietchka, Gallimard, 1996.

[6] Ludmila Oulitskaïa : Le Chapiteau vert, Gallimard, 2014.

 

Photo : T. Guinhut.

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20 juillet 2022 3 20 /07 /juillet /2022 08:33

 

Château de Loches, Indre et Loire.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Du mythe européen aux Lettres européennes

par Alberto Manguel, Jacques Le Goff,

Edgar Morin & autres érudits.

 

 

Alberto Manguel : Europe : le mythe comme métaphore,

Fayard, 2022, 96 p, 12 €.

 

Jacques Le Goff : L’Europe est-elle née au Moyen Âge ?

Points, 2010, 352 p, 9,60 €.

 

Edgar Morin : Penser l’Europe, Folio, 1990, 288 p, 9,40 €.

 

Lettres européennes, CNRS éditions, 2021, 1200 p, 39 €.

 

 

Auprès du bleu de sa Méditerranée, l’évidence européenne est cependant une énigme ancienne. Cette excroissance occidentale du continent asiatique, devenue aujourd’hui un projet économique et politique, vient bien entendu des Grecs. L’on découvre la plus ancienne mention du mot « Europe » dans un Hymne à Apollon, rédigé au VI° siècle avant Jésus Christ : « Les hommes viendront des riches terres du Péloponnèse comme de l’Europe et de toutes les îles ceintes de flots. » Or l’étymologie commande : le grec « Eurôpê », soit « à la vue large » désigne plus précisément les terres de la Grèce continentale, au nord-ouest de la mer Egée. Plus tardivement, cette appellation vient s’entendre à tout l’espace continental situé au-delà de ce mince territoire. Cependant le mythe apporte un curieux éclairage. Car une princesse grecque, fille du roi Agénor de Tyr, se nomme Europe. Accoutumé à se laisser charmer par la beauté, Zeus se changea en taureau pour procéder à l’enlèvement, afin de s’unir à elle sur l’île de Crète et donner le jour à trois fils qui seront les juges des enfers. « Cesse de pleurer et apprends à te montrer digne de ta bonne fortune. Une partie de la Terre portera ton nom », l’admoneste Vénus. Le père d’Europe ordonnant à ses fils de la rechercher et de ne jamais revenir sans elle, leur quête les conduisit aux confins de l’Europe ; en vain. Le mythe est sans le moindre doute une métaphore, selon le titre de la Leçon inaugurale au Collège de France prononcée par Alberto Manguel, qui est moins à la recherche d’une jeune fille enlevée parmi des temps immémoriaux que d’une dynamique de la pensée mythique, mais aussi d’une identité de l’Europe. Après avoir interrogé l’historien Jacques Le Goff et le sociologue Edgar Morin, faut-il aller la trouver parmi les Lettres européennes, tel qu’un magistral et colossal ouvrage collectif les cerne…

 

Esprit cosmopolite, Alberto Manguel[1] naquit et vécut en Argentine, où il fut le jeune lecteur de Jorge Luis Borges, puis au Canada, en France. Alors qu’il est autant capable d’écrire en espagnol qu’en français, l’anglais et sa langue d’élection. C’est avec brio que dans la langue de Molière il inaugure sa chaire : « L’invention de l’Europe par les langues et les cultures 2021-2022 ». Et s’il ne se « baigne jamais dans le même texte », c’est pour générer les interprétations, y compris du même texte. Ainsi apprend-on que le mythe, ainsi venu d’Hygin, le bibliothécaire d’Auguste, s’enrichit du bagage d’un des fils d’Agénor, Cadmus, qui emporta dans sa quête bien des inventions phéniciennes, dont l’écriture. D’Orient, il amenait de quoi fonder à peu près toute la Grèce, même si Homère était à l’origine un poète de l’oralité. Ce déploiement de l’écriture permet à l’essayiste de montrer comment voyagent les intuitions primordiales du mythe, pour un espace dont la traduction est devenue la langue.

Ainsi le continent barbare « devint synonyme de civilisation », grâce à l’intervention romaine, le mythe acquérant une signification stratégique. Ainsi les Métamorphoses d’Ovide n’oublièrent pas la conquête de Jupiter changé en taureau. En cette continuité post-mythique, Montesquieu pensait l’Europe comme un seul Etat fait de plusieurs provinces sous l’égide de sa figure fondatrice. Cependant le christianisme n’avait pas manqué de changer à son tour la princesse Europe en « âme emportée par le Christ ayant pris la forme d’un taureau blanc », selon l’imaginatif prédicateur bénédictin du XVI° siècle Pierre Bessuire !

La tentation fut grande d’imaginer l’allégorie en « princesse élue régnant sur la totalité du monde », en « féminité archétypale » et séductrice, en incarnation du « proto-colonialisme », voire en icone féministe pleurant son viol. Ainsi vont les chemins idéologiques de l’interprétation…

Si, avec sa pertinence et séduisante érudition coutumière, Alberto Manguel note combien de mythes ont pu s’élever à la source des nationalismes, tel ceux du panthéon germanique pour l’Allemagne, en particulier nazie, ou la louve romaine pour le fascisme italien, celui d’Europe ne peut s’y résoudre, tant la multiplicité innerve son continent. En effet, « l’Europe est un concept instable, une configuration géographique, démographique et politique dont les parties constituantes ne cessent de muter ».

Dérivant un tantinet entre intellect et imagination, parmi Aristote, Averroès et Dante, Alberto Manguel revient à la dimension imaginaire du mythe, à sa naissance. Car celui d’Europe est pour lui un déclencheur de verbe, un prétexte à l’examen du phénomène mythique et de sa dimension métaphorique. En ce sens les mythes sont des « galeries de miroir », des façons de dire « oui », comme lorsque la jeune Europe, enlevée, violée (il ne faut pas craindre de le souligner), change sa négativité en un ordre positif, en « son propre désir de fondation ». Une fois de plus la dimension philosophe des mythes grecs est patente et doit nous parler, y compris pour notre temps.

 

En dépit du mythe grec, le concept européen mit longtemps à s’agréger ; alors que  que les Romains pensaient en termes d’Empire et de Méditerranée. L’histoire médiévale dut balbutier avant d’imaginer cette géographie et cette identité. En un brillant essai, Jacques Le Goff se demande : L’Europe est-elle née au Moyen Âge ?

Depuis les ruines de l’Empire romain jusqu’à la Renaissance, l’historien s’attache moins au mythe grec qu’à la continuité de la chrétienté, dont le latin est longtemps la langue européenne, de Saint Augustin jusqu’aux penseurs humanistes. Cette chrétienté s’affirme au travers de l'action du pape Grégoire Ier le Grand (590-604) qui, le premier, envoie des missionnaires vers l'Angleterre et la Germanie, et même au-delà des frontières traditionnelles du monde romain. Ce n’est qu’au XV° siècle que le sentiment d'appartenance des Européens à une civilisation commune prend corps, lorsque le pape Pie II (1458-1464) appelle les fidèles à l’union et l’action contre l'offensive turque. L’identité européenne s’érige en opposition à la radicale différence de l’Islam conquérant et esclavagiste. Outre la dimension guerrière, cette incompatibilité se mesure à l’aune du goût chrétien des images et de la représentation humaine (une véritable institution) alors que l’Islam les proscrit.

La diversité des populations, les divisions et oppositions Ouest-Est/Sud-Nord sont constitutives de la formation de cette Europe, car il ne s’agit pas d’un unique empire chrétien, mais de royaumes et de principautés diverses. À cet égard, pour notre historien, la volonté avortée de Charlemagne de relever l'empire romain s'avère « contraire à la véritable idée d'Europe ». Il en est de même, pense-t-il, des ambitions ultérieures de Charles Quint, de Napoléon et d’Hitler, dans la mesure où la multiplicité européenne eût été bafouée, perdue.

Nous héritons autant des Grecs que du peuple de la Bible, dont les textes irriguent la pensée, la foi et l’éthique. En outre, les guerres de conquêtes, par exemple normandes en Angleterre, et de défense contre l’Islam, n’empêchent pas le primat unificateur de la culture.

C’est autour de l’an mil que l’Europe se dote d’institutions nouvelles. Ainsi la famille nucléaire où la femme tient une place bien plus valorisante que dans les sociétés orientales, ce avec le concours du culte de la Vierge Marie, « grande auxiliatrice du sort terrestre de la femme ». En outre les villages structurés autours de leurs églises, la naissance des villes au-delà de celles italiennes, le développement des échanges commerciaux fonde une société dont le nerf n’est plus la prédation comme dans l'Antiquité ou en Orient, où des chefs de guerre et des privilégiés vivent en exploitant les paysans et les artisans, mais un monde qu’irrigue le commerce. Aussi notre médiéviste s'interroge-t-il sur les limites de ce prétendu Moyen-Âge. La continuité entre les innovations commerciales, intellectuelles et artistiques de l'Italie au XIIe siècle et les Temps modernes, via la Renaissance, est pour lui avérée. Ce à l’instar d’Erwin Panofsky, dans La Renaissance et ses avant-courriers dans l’art d’Occident[2].

De l’échec carolingien à la belle Europe des villes et des universités, et avec brio, Jacques Le Goff, qui fit un bel éloge des Hommes et femmes du Moyen Âge[3],  part en quête des racines et des feuillages de la conscience européenne, de ses strates, de façon à contribuer à la continuité du présent et à la construction de l’avenir des Européens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si le titre d’Edgar Morin, Penser l’Europe, parait une affirmation, il n’en interroge pas moins la multiplicité et la complexité d’un puzzle qui s’est cependant doté d’un destin et d’un dessein communs. Ce qui est probablement de l’ordre de la nécessité, peut-être de l’illusion, selon les uns, de l’hubris, du surétatisme, voire de la tyrannie, diront les autres. En tout cas, pour l’essayiste, il s’agit de la conversion d’un sceptique et d’une histoire d’amour avec la culture du vieux continent, en tant qu’elle est dialogue, entre les peuples, entre le religieux et le scientifique, entre le philosophique et le politique. « Unie dans la diversité », elle est interculturelle : « Ce qui est dans la culture européenne, ce ne sont pas seulement les idées maîtresses (christianisme, humanisme, raison, science) ce sont ces idées et leur contraire. Le génie européen n’est pas seulement dans la pluralité et dans le changement, il est dans le dialogue des pluralités qui produit le changement ».

 Dans une perspective historique, le sociologue pense notre continent comme l’aboutissement de la partition de l’Empire romain entre Occident et Orient, au travers de Byzance éloignée puis effacée, comme son ouverture face à l’univers copernicien et face à la découverte du Nouveau monde. Cependant avec les guerres mondiales et surtout la seconde et son cortège de totalitarismes est ouest, l’Europe signe son « acte de décès ». Alors que la première démocratie au sens moderne et des Lumières est américaine, le projet démocratique européen est né au travers des convulsions absolutistes, révolutionnaires, totalitaires et coloniales de l’Histoire. Seule la volonté de dialogue, au travers du couple déclencheur franco-allemand, peut alors la faire renaître de ses cendres. Rationaliste, bien que socialiste, c’est-à-dire bien peu libéral, en particulier en économie, Edgar Morin réhabilite le projet humaniste au travers d’une volonté militante en faveur de la construction européenne. Mais de quelques membres originels - les six de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier en 1951 - aux vingt-sept de l’Union Européenne d’aujourd’hui, sans compter ceux candidats, candidats discutables tels la Turquie, voire l’Ukraine, ne risque-t-on pas de succomber à l’adage : qui trop embrasse mal étreint ? À moins de voir germer, dans le lacis de contraintes qui chapeautent les peuples aux dépends des libertés, le ferment d’une désunion, telle que le Brexit anglais vient d’en faire la preuve…

Pour faire allusion au cycle de science-fiction d’Isaac Asimov[4], Edgar Morin, qui écrivait en 1987, veut néanmoins considérer l’Europe, avec un prudent optimisme, comme une « Fondation », à même de préserver les bien-fondés de la civilisation au service du futur. Ce qui est certainement la plus belle idée de cet essai ; mais, n’en doutons guère, de nature utopique. Existe-t-il en la demeure une utopie raisonnable ?

 

Mère d’une si diverse et brillante littérature, l’Europe peut-elle ne relever que du déterminisme géographique ? Probablement cet encyclopédique volume, sobrement intitulé Lettres européennes va nous en dire plus. Ce sont en effet des filiations sans nombre qui irriguent romans, essais, drames et poèmes du Portugal à la Russie, de la Grèce à l’Irlande…

Une perspective géographique anime forcément ce volume aux deux centaines d’universitaires, critiques et écrivains, quoiqu’il soit dirigé par Annick Benoit-Dusausoy, professeure agrégée en classes préparatoires au Lycée Saint-Louis à Paris, Guy Fontaine, créateur de la résidence d’écrivains européens villa Marguerite Yourcenar, Jan Je˛drzejewski, professeur de littérature anglaise et comparée à l’Université d’Ulster et Timour Muhidine, maître de conférences en langue et littérature turques à l’INALCO. Comme il se doit, ce lourd manuel est cependant organisé chronologiquement, depuis Bède le Vénérable au VIII° siècle jusqu’aux « tendances et figures contemporaines », comme la russe Olga Tokarczuk, Prix Nobel de littérature en 2018 et préfacière de l’ouvrage.

Préalables sine qua non, avant que l’idée médiévale d’Europe se fasse jour, les Lettres européennes sont des héritières de mondes gréco-romain, judéo-chrétien, byzantin ; le corpus mythologique, historien, théologique et philosophique, puis biblique ne manquant pas de susciter réécritures et germinations ; mais aussi, on l’oublie trop souvent, celtique, avec la « matière de Bretagne », la quête du Graal et autres romans de chevalerie, qui trouveront leur utopie et leur parodie dans le Don Quichotte de Cervantès. L’on comptera plus modestement l’héritage arabo-andalou, quoiqu’il nourrît au XIII° et XIV° siècle l’œuvre du Catalan Raymond Lulle.

      Songeons à l’Odyssée d’Homère. Outre ses traductions, n’a-t-elle pas nourri un œuvre aussi moderniste que l’Ulysse de Joyce, à deux millénaires ou presque de distance ? La Poétique d’Aristote et les tragédies d’Eschyle ont généré celles de Racine, y compris celles de Wajdi Mouawad, qui use en 2003 d’un écho du mythe d’Œdipe dans sa pièce Incendies[5]. Quant aux contes arabes, ils ont essaimé en Espagne, puis, au travers de la traduction des Mille et une nuits par Galland, jusque chez Voltaire. Shakespeare use des Hommes illustres du Grec Plutarque pour écrire ses tragédies, et d’une chronique de Saxo Grammaticus, historien danois du XXIIe siècle pour enfanter Hamlet. L’orientalisme suscite les voyages en Orient de Lamartine, de Chateaubriand, de Nerval et la Salammbô de Flaubert. Aujourd’hui les écrivains francophones des Antilles et d’Afrique, autant que ceux anglophones, font résonner les langues de saveurs épicées, de problématiques hautes en couleurs. Ainsi, l’européanité ne cesse de s’enrichir à partir de racines internes puis conquises, agrégées, en des rameaux renouvelés. À cet égard Olga Tokarczuk reprend le concept de « modernité fluide », venu de Zygmunt Bauman[6], tout en parlant de « mappemondes de l’expérience humaine », préludes d’une « République des Lettres mondiales ».
      La « traversée du vieux continent en trente siècle » s’en va fouiller bien des tiroirs et des recoins, à la rencontre d’auteurs, évidement français, italiens, espagnols, anglais et allemands, russes, scandinaves, mais aussi slovènes, hongrois, macédoniens, voire ukrainiens. Quant à la présence de la Turquie, elle ne manque pas d’interroger : si géographiquement elle échappe aux bornes européennes, voire culturellement, nombre de ses auteurs pratiquent le roman à l’européenne, y compris en adhérant à ses valeurs, comme Orhan Pamuk
[7]. Mais à ce titre l’entier du globe pourrait-être convoqué, n’est-ce pas…

Plutôt qu’une unité identitaire historique, la littérature européenne entrecroisant les filiations et les métissages, l’ouvrage propose un tour d’Europe à l’occasion de chaque période marquante, éclairant un mouvement, un genre caractéristique, soulignant les auteurs phares. Bien évidemment, il ne remplace pas l’immense bibliothèque qu’il convoque, mais sa concision à l’occasion de chaque auteur ou mouvement, du réalisme au naturalisme par exemple, en fait une remarquable synthèse. Si l’on se demande comment s’orienter dans la littérature, voilà une réponse pertinente. Ces Lettres européennes fourmillent de perspectives, aussi bien historiques, sociétales, philologiques et philosophiques, de portraits, de résumés d’œuvres, de détails rarement inintéressants. Les citations généreuses et bilingues sont un régal. La somme peut se lire avec une patience bénédictine, de bout en bout, ou se picorer en se laissant emporter…

Pourtant, au-delà des frontières cartographiques et continentales, l’on doit considérer que les littératures américaines et latino-américaines sont également le creuset de maintes filiations européennes, bien qu’elles se soient métissées des apports locaux,  aztèques par exemple, dans la poésie d’Octavio Paz ou les romans de Carlos Fuentes.

Il y a des écrivains particulièrement européens, dans leurs usages des langues, dans la trame de leurs romans et essais, de par les lieux eux-mêmes fort européens, comme le latin d’Erasme[8], entre Flandres, Bâle et Venise, comme la Venise de Casanova[9], qui parcouru les cours royales du continent, et qui de l’Italien passa au français pour écrire ses romans et mémoires. Claudio Magris[10], Italien, n’a-t-il pas suivi le Cours du Danube, de sa source à son delta, pour édifier toute une histoire culturelle ? George Steiner[11], Anglais, ne lisait-il pas des tragiques grecs jusqu’à Paul Celan[12], tout en comparant Tolstoï et Dostoïevski et en délivrant le sens de son destin juif parmi De la Bible à Kafka ? Lui qui maîtrisait en quelque sorte trois langues maternelles, savait traverser, sinon escalader, la Babel européenne au service d’une théorie de la traduction…

 

Aujourd’hui, malgré les institutions de Bruxelles, son Parlement européen, sa monnaie unique, tout ce qui semble une belle réussite, en dépit de la fiscalité et de la  surétisation qui en découle, l’identité européenne est mise à mal, éparpillée, tant l’immigration, turque, maghrébine, subsaharienne, en nourrit, voire en aggrave le patchwork. L’on parle d’« Afropéens ». Est-ce de l’ordre d’une intégration, d’un métissage, d’une nouvelle ère de culture ; ou d’une désintégration ?

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] Erwin Panofsky : La Renaissance et ses avant-courriers dans l’art d’Occident, Flammarion, 1993.

[4] Isaac Asimov : Fondation, Hachette / Gallimard, 1957.

[5] Wajdi Mouawad : Incendies, Actes Sud, 2003.

[6] Zygmunt Bauman : Liquid Modernity, Polity Press, 2000.

[12] Voir : Paul Celan minotaure de la poésie

 

Photo : T. Guinhut.

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14 juillet 2022 4 14 /07 /juillet /2022 12:18

 

Holfer Alpl, Fie Allo Sciliar / Völs am Schlern, Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Nature et Ethique littéraire

par Ralph Waldo Emerson & Charles Lane,

précurseurs des mouvements écologiques :

Les Travaux et les jours ;

 La Vie dans les bois.

 

 

Ralph Waldo Emerson : L’Ethique littéraire,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Pavans,

Les Belles Lettres, 2022, 160 p, 13,90 €.

 

Ralph Waldo Emerson : Les Travaux et les jours,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Blot,

Fédérop, 2010, 136 p, 14 €.

 

Ralph Waldo Emerson : La Nature,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrice Oliete Noscos,

Allia, 2012, 96 p, 6,10 €.

 

Charles Lane : La Vie dans les bois,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Gillybœuf,

Finitude, 2010, 80 p, 12 €.

 

 

Si le préjugé voulait imaginer que les Etats-Unis sont un pays dénué de philosophes, entre Hannah Arendt[1] et Leo Strauss, sans oublier aujourd’hui John Rawls et sa Théorie de la justice[2], il faut parmi bien d’autres compter Ralph Waldo Emerson (1803-1882), ce transcendantaliste pour qui l’essence spirituelle de l’être est fondamentale et dont L’Ethique littéraire s’adosse fièrement à la nature. Quant à cette belle publication des Travaux et les jours (tiré d’un ensemble plus vaste titré Société et solitude) elle se veut attirer notre attention sur l’harmonie de l’individu et de la nature dans le grand tout. Avec son contemporain Charles Lane, le philosophe Ralph Waldo Emerson est l’un des grands précurseurs des mouvements écologistes.

 

Charles Baudelaire et Marcel Proust étaient des admirateurs chaleureux de Ralph Waldo Emerson, ce qui ne peut que plaider en sa faveur. Précédée par une préface du traducteur Jean Pavans et un beau portrait d’Emerson ourdi par le romancier et nouvelliste Henry James, cette Ethique littéraire est en fait un recueil de cinq allocutions et conférences, prononcées entre 1838 et 1841. Il balance dialectiquement entre le « conservateur et le « réformateur », le second l’emportant sur le premier, de façon à former « le Jeune Américain ». À un pays neuf, à une nature immense, répondent les qualités d’une nouvelle génération fondatrice.

Pour ce philosophe d’outre-Atlantique, l’intellectuel est en quelque sorte un être surhumain, car son pouvoir « consiste en l’âme qui a créé le monde ». Ce pourquoi son « éthique littéraire » relève de l’idéalisme allemand, voire du platonisme, lorsqu’il « étudie le monde et ce que vaut le monde, et quel est le pouvoir du monde sur l’âme ». De surcroit, fidèle à la fierté américaine qui a su construire son indépendance au moyen d’une révolution libératrice au service de la démocratie, il considère que c’est à la fois son droit et sa liberté que d’interpréter le monde sans rester le valet des pensées européennes. Tout en étant enhardi par « les bardes immortels de la philosophie », mais aussi les poètes, son âme lui chuchote : « Je découvrirai tout par moi-même », ce qui n’est pas sans présomption. Aussi honore-t-il le concept romantique du génie et celui hégélien de l’individu historique-mondial. De plus, la nature et l’Histoire humaine sont les reflets de l’esprit absolu et divin. Les esprits critiques liront cela comme une fiction consolatrice…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ne refusant en rien de faire l’éloge d’un pays industrieux, du commerce et des techniques, Emerson défend cependant « la qualité de vie de l’ouvrier ». En ce sens l’intellectuel, le poète, l’artisan et le paysan, voire le saint, sont indispensables. Or la nature étant « l’étalon de notre essor et de notre déclin », l’homme nouveau se doit de vivre en son sein. En ce sens, « l’aboutissement du monde dans un être humain paraît être l’ultime victoire de l’intelligence ». Ce qui ne contrarie en rien l’individualisme : « L’universel ne nous intéresse qu’à partir du moment où il se loge dans un individu », prône-t-il. Ainsi peut-on bâtir le « pays de l’avenir », mais en recommandant au jeune Américain de se dépendre de ce « système patriarcal [qui] devient promptement despotique ». Bien que d’une manière fort différente, l’on retrouve cette nécessité de la liberté individuelle et politique, telle qu’Alexis de Tocqueville la défendait, y compris contre la tyrannie de la majorité.

Modèle pour tous les Américains, et en particulier les jeunes gens considérés comme des disciples potentiels, l’intellectuel a pour mission d’éclairer le monde et de rester exemplaire, dans son travail comme dans son comportement. Ce bel optimisme peut paraître admirable, voire irréaliste, sinon désuet. L’on doit cependant regretter que cette éthique redevable de l’idéalisme romantique du XIX° siècle ne soit plus aujourd’hui à l’ordre du jour dans le pays d’Emerson où socialisme et Cancel culture[3] gangrènent le présent et l’avenir…

Quoiqu’apparemment indépendante, cette « éthique » du fondateur de Transcendentalist Club à Boston, s’appuie sur la tradition romantique et rousseauiste ; car « ce surgissement, cette formation des meilleurs ouvrages littéraires à partir des affirmations de la nature est particulièrement manifeste en philosophie ». L’on ne s’étonnera pas qu’il ait exercé une profonde influence sur l’auteur de La Désobéissance civile : son ami et disciple Thoreau[4].

 

 

En toute cohérence, l’un des essais d’Emerson, publiés entre 1841 et 1844, s’intitule Nature. Conglomérat de huit petits textes, il progresse de « Nature » à « Perspectives », en passant par des mots-clefs qui lui demeureront essentiels : « Beauté », « Idéalisme », « Esprit », étant entendu qu’en accord avec la Nature, la Beauté est consubstantielle à l’Art…

Quoiqu’il s’agisse de sa toute première œuvre, il expose les principes dont il ne dérogera pas : unité de l’univers et de l’esprit individuel, correspondance symbolique entre lois naturelles et lois morales. Avec un lyrisme puissant il intime à son lecteur une voie philosophique grandiose : « La raison pour laquelle le monde manque d’unité et gît brisé et en morceaux, c’est que l’homme est séparé d’avec lui-même. Il ne peut étudier la nature tant qu’il ne satisfait pas à toutes les exigences de l’esprit. L’amour lui est aussi nécessaire que la faculté de percevoir. En fait, aucun des deux ne peut atteindre la perfection sans l’autre. Au plein sens du terme, la pensée est ferveur, et la ferveur est pensée ». En accord avec bien des penseurs de l’Antiquité, il prétend que la boussole du philosophe est « l’existence absolue de la nature ». L’on devra bien entendu pardonner une certaine grandiloquence, voire une certaine verbosité, telle qu’en la dernière phrase l’exaltation émersonienne se déploie dans le style prophétique : « Le règne de l’homme sur la nature, ce royaume que l’observation ne saurait faire advenir - un domaine tel qu’il est à présent au-delà de son rêve de Dieu -, l’homme y entrera sans plus d’étonnement que n’en ressent un aveugle recouvrant peu à peu une vue parfaite ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Empruntant son titre au texte fondateur de la mythologie grecque chanté par Hésiode, Les Travaux et les jours[5], Ralph Waldo Emerson fait plus précisément allusion à la partie didactique de ce poème concernant l’agriculture. Grâce à une prose intensément lyrique, il propose un bouquet de cinq petits essais vantant « La vie à la campagne », ce dans le cadre de ce qu’il faut appeler un romantisme américain. De la nostalgie de l’âge d’or à la communauté utopiste de « Brook Farm » où il rêvait d’une « économie fraternelle », le blâme de la propriété privée du territoire et du pouvoir de l’argent est l’envers d’un éloge du fermier (« celui qui crée »), du marcheur, des paysages et du climat du Massachussetts parmi lesquels « La marche exerce aussi une influence sur la beauté. ». Son éducation « en sciences de la beauté » et en savoir-faire agricole est à lire dans le cadre de ce que l’on appellera plus tard l’écologie : « Un homme devrait porter la nature dans sa tête ». Mais après un éloge des technologies du XIX°, Emerson reproche aux machines d’être « agressives » : elles « dépossèdent l’homme ». Dans la lignée de Rousseau, il considère que les progrès techniques ont contribué à faire décliner les mœurs. C’est avec bien trop d’idéalisme qu’il affirme que « ce qui a été fait de mieux dans le monde - les œuvres de génie - n’ont rien coûté ». Au contraire de l’éloge du commerce qui rapproche les peuples, contribue aux richesses et aux libertés selon Voltaire et Montesquieu, il déplore que « l’égoïste et cupide Commerce » soit le plus grand améliorateur du monde » au détriment du « grand cœur ». ce qui n’es pas sans un certain angélisme, une certaine naïveté.

Reste posé le problème de la validité de cette belle et sensible exaltation de la nature, de cette « science de la beauté », où « les montagnes sont des poètes silencieux », qui jouxte une méfiance discutable envers les progrès technologiques de la civilisation. Si Emerson peut aujourd’hui être considéré comme un précurseur des mouvements écologiques dans le meilleur sens du terme, il préfigure également leur face d’ombre : la décroissance, les préjugés antiscientifiques qui menacent l’évolution de l’humanité vers plus de bonheur. Il n’en reste pas qu’il reste loisible de méditer ses réflexions de sage, ici passablement amer, dans la tradition du poète  grec Hésiode : « Les travaux et les jours nous étaient offerts, et nous avons choisi les travaux ».

Celui qui fit preuve de scepticisme et d’une grande honnêteté intellectuelle, puisqu’il renonça au pastorat, conquit, tout en restant déiste, peu à peu sa liberté de pensée. Quoiqu’émergeant des soubassements puritains, il incarne les aspirations de l’Amérique du XIX° siècle. Rendons justice à ce philosophe également poète : son idéalisme n’était pas dénué d’humanisme, puisqu’en son versant libéral et dans le cadre de l’expansion américaine vers les terres de l’ouest, il prit position en faveur des Indiens, des esclaves fugitifs, de l’abolitionniste John Brown et du droit de vote des femmes. Et s’il appelle l’Amérique à faire chanter les poètes et se déployer les arts, c’est dans la perspective d’un large accès à la culture antique et contemporaine, mais aussi d’un retour à la nature qu’il est certes essentiel de savoir respecter. L’on est en droit trouver cela terriblement passéiste, ou délicieusement moderne, mais Emerson n’en a pas moins raison lorsqu’il exulte : « La vie n’est bonne que lorsqu’elle est magique et musicale, d’une harmonie et d’un accord parfait ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Peut-être la conscience écologique est-elle née avec le romantisme qui se souvenait de l’âge d’or de la mythologie antique[6]. Mais c’est aux Etats-Unis que Thoreau publia en 1854 son célèbre Walden ou la vie dans les bois. Sait-on qu’il rendait ainsi hommage à un court texte d’un autre ami cher ? Dix ans plus tôt, Charles Lane (1800-1870) avait en effet publié cet essai, La Vie dans les bois, dans un journal transcendantaliste. Ce végétalien libertaire rêvait d’une « Union universelle » et de « famille associative ». Hélas cet anti-esclavagiste se montra fort despotique dans la communauté de « Fruitlands » qu’il fonda, avant d’aller vivre en Angleterre une respectable existence victorienne. Comme quoi les utopistes peuvent savoir rimer avec despotisme. Reste que son idéal d’équilibre entre civilisation et vie sauvage est une bien belle utopie, mise en mots dans La Vie dans les bois ; quoique comme toutes les utopies, elles doivent rester une liberté pour quelques-uns et non devenir une tyrannie pour tous. Pour lui, la « vie de collectivité et de promiscuité » est un ennemi digne d’être éliminé par « un bras robuste armé d’une hache ». Ce qui ne place guère cet essai sous le signe de la tolérance, même si la polémique est talentueuse. Autres oppositions tranchées : une « cité commerçante raffinée » ne vaut pas la nature sauvage. Et l’homme blanc ne vaut pas l’indigène. Charles Lane se livre à un parfait éloge des Indiens, de leur religion du « Grand Esprit », de leur nomadisme et de leurs tribus. L’on se doute qu’il s’agit d’une idéalisation bien peu raisonnable. Quant à « l’étudiant civilisé », il n’est rien devant « l’étudiant naturel ». L’auteur vise cependant à « rendre le travail manuel plus digne et plus noble, et l’éducation intellectuelle plus libre et plus aimante ». On est certes en droit de trouver notre essayiste pour le moins idéaliste, voire réactionnaire, il n’en reste pas moins que cet « homme des bois » tant vanté dont « chaque sens est intégralement préservé », témoigne d’un mode de vie associé à une nature qui, elle aussi, s’il ne s’agit pas de la diviniser au dépens de l’homme, doit voir tous ses sens préservés.

Même si nous ne partageons pas toutes les convictions de ces enthousiastes penseurs, il faut se féliciter que des éditeurs aussi divers nous offrent de tels jalons de l’Histoire de la pensée, pas forcément inactuels, tant le culte de la nature professé par les thuriféraires de l’écologisme travaille notre temps, en un autre idéalisme.

 

En dignes et indignes précurseurs du sentiment écologique, Ralph Waldo Emerson et Charles Lane participent d’une filiation qui va de l’Antiquité gréco-romaine, avec les Géorgiques de Virgile, au préromantisme des Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau. Cependant cette idéalisation d’une nature que n’auraient pas corrompu les hommes, la ville et l’ère industrielle, ne va pas jusqu’à emprunter toutes les voies délétères de l’obscurantisme écologiste[7] de notre contemporain, dont la pulsion régressive et totalitaire n’est plus à démontrer.

 

Thierry Guinhut

La partie sur Les Travaux et les jours

fut publiée dans Le Matricule des Anges,  janvier 2011

 Une vie d'écriture et de photographie


[2] John Rawls : Théorie de la justice, Seuil, 2009.

[5] Hésiode : Les Travaux et les jours, Mille et une nuits, 2006.

 

Monte Pelmo, Forno di Zoldo, Veneto. Photo : T. Guinhut.

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9 juillet 2022 6 09 /07 /juillet /2022 13:07

 

Parador de Lerma, Burgos, Castilla y Léon.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Hannah Arendt, ou la liberté d’être libre.

Avec le secours du Cahier de l’Herne Arendt.

 

 

Hannah Arendt : La Liberté d’être libre,

traduit de l’anglais par Françoise Bouillot,

Payot, 2019, 96 p, 7,50 €.

 

Hannah Arendt : Il n’y a qu’un seul droit de l’homme,

traduit de l’allemand et de l’anglais par Emmanuel Alloa,

Payot, 2021, 128 p, 8 €.

 

Hannah Arendt : Heureux celui qui n’a pas de patrie,

traduit de l’allemand par François Matthieu,

Payot, 2016, 240 p, 20 €.

 

Hanna Arendt, sous la direction de Martine Leibovici & Aurore Mréjen,

Cahier de l’Herne, 2021, 312 p, 33 €.

 

Hannah Arendt, Karl Jaspers : À propos de l’affaire Eichmann,

L'Herne, 2021, traduit de l'allemand

par Olivier Mannoni, Alexis Tautou et Martine Leibovici, 112 p, 14 €.

 

Femme philosophe n’est définitivement plus un oxymore. Malgré une société allemande encore corsetée, malgré la montée du péril nazi, puis un exil nécessaire, français et américain, Hannah Arendt a su trouver et construire sa « liberté d’être libre », pour reprendre le titre d’un de ses essais jusque-là inédits en français. Aussi faut-il affirmer « un seul droit de l’homme » qui vaille. Et en une nécessaire catharsis face aux avanies de l’Histoire, ses poèmes de jeunesse et de maturité s’intitulent Heureux celui qui n’a pas de patrie. Cependant les œuvres d’Hannah Arendt[1], d’une stature considérable, se voient acquérir une dignité supplémentaire avec la consécration que lui vient offrir un magnifique Cahier de l’Herne. Ainsi le totalitarisme se fait ombres définitives pour les victimes et lumières de la littérature et de la philosophie, du moins pour ceux qui ont le bonheur d’y échapper.

 

Outre de toute évidence de la démocratie libérale et d’une judicieuse tolérance, également du langage et de la connaissance, dépendent notre « liberté d’être libre », pour reprendre le titre d’Hannah Arendt. Se libérer des oppressions, et d’abord de celles qui pèsent sur l’expression des humeurs, des opinions, des convictions et des idées, a pour condition politique sine qua non le développement, le raffinement et la beauté du langage. De là dépend une révolution humaniste et libérale, étant entendu, comme le dit Condorcet, que « le mot « révolutionnaire » ne s’applique qu’aux révolutions qui ont la liberté pour objet[2] », comme celle américaine de la fin du XVIII° siècle.

Bref essai d’Hannah Arendt découvert en 2017 à la Bibliothèque du Congrès de Washington, La Liberté d’être libre n’en est pas moins digne d’attention que ses immenses massifs consacrés au totalitarisme. En effet une réelle liberté suppose des prérequis économiques, car « être libre pour la liberté signifie avant tout être délivré non seulement de la peur, mais aussi du besoin » ; il ne s’agit donc pas seulement du privilège de quelques-uns.

À juste titre, Hannah Arendt ne valorise que les révolutions qui ont la liberté pour objet. Donc bien moins le « désastre » de celle française de 1789 qui aboutit à la Terreur, puis à l’Empire, que celle américaine, un « triomphe » quoiqu’elle restât « une affaire locale ». De plus « ceux qui sont censés « faire » les révolutions ne « s’emparent » pas du pouvoir, mais plutôt le ramassent quand il traîne dans les rues », comme l’a montré Lénine en 1917, fomentant l’un des pires totalitarismes du XX° siècle. L’on sait en effet que populace et idéologues se préoccupent moins de la liberté de leurs concitoyens que de leur ressentiment et de satisfaire leur pulsion de pouvoir.

En revanche John Adams, l’un des fondateurs des Etats-Unis d’Amérique, attribuait l’amour de la liberté à tous, pauvres et riches, ignorants et éduqués, même s’il n’était encore pas questions des esclaves noirs du sud. Hélas, comme le laissait entendre Tocqueville, la liberté se trouve menacée selon l’auteure de La Crise de la culture par la « bureaucratie », soit le poids de l’étatisme. La « sagesse pratique et théorique » des hommes de la Révolution américaine ne semble plus guère à l’ordre du jour, selon la crainte de notre perspicace essayiste. Que dirait aujourd’hui Hannah Arendt, alors que ce texte fut écrit en 1967…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La judaïté, étant donné sa singularité et sa diaspora, a toujours quelque chose de précaire face aux nationalismes qui aiment à la pourchasser. C’est en 1943 qu’elle fait paraître dans une revue juive Nous réfugiés. Ce petit texte défend avec pertinence la dignité des réfugiés, précisément les Juifs opprimés par le nazisme, même si elle ne connaissait pas encore toute la réalité de la Shoah. Il s’agit cependant pour notre philosophe de mettre en valeur « l’optimisme » des « immigrants » et « nouveaux arrivants, comme elle préfère les appeler, et ce contre la tentation du désespoir et du suicide. La question de l’identité de ceux qui sont ballottés entre Allemagne, France, Etats-Unis et bien sûr judaïté réelle ou fantasmée, pèse sur les épaules : « Rares sont les individus dotés de la force nécessaire pour préserver leur intégrité lorsque leur statut social, politique et légal est complètement disloqué ». Ainsi deviennent-ils des « parias conscients ».

Il faudrait cependant prendre garde à ne pas engager ce beau plaidoyer dans les termes d’une idéaliste naïveté à l’égard de tous les réfugiés d’aujourd’hui, comme le laisse deviner le préfacier et traducteur Emanuel Alloa. Ceux Juifs n’avaient que le désir de s’intégrer, de travailler, de contribuer au pays d’accueil, à moins de se projeter vers Israël. Ceux d’aujourd’hui sont parfois dans ce cas (hors le projet israélien), parfois dans le cas de profiter des aides sociales sans guère de contrepartie, ou, pire, d’installer l’islam et son régime religieux et politique. Il est plus que probable qu’Hannah Arendt saurait y lire un totalitarisme, tel qu’elle sut si intelligemment l’analyser dans L’Origine du totalitarisme[3].

En conséquence de l’afflux de réfugiés juifs aux Etats-Unis nait en 1949 Il n’y a qu’un seul droit de l’homme. Pour l’apatride les droits de l’homme apparaissent comme « soi-disant inconditionnels et inaliénables ». Pire, la « nudité abstraite de [son] n’être plus qu’humain » est flagrante, intrinsèquement effrayante. Devant la difficulté, voire l’impossibilité, de trouver une nouvelle patrie, d’être protégé par un gouvernement, se dresse la nécessité de ce « seul droit de l’homme », en effet primordial : plus encore que « le droit d’asile », le « droit à la liberté ». À condition que ce droit ne soit pas subverti par le cheval de Troie d’un projet politique et/ou religieux de conquête, ce que subodore Hannah Arendt, même si l’on peut lire la phrase suivante à double tranchant comme un réquisitoire contre les tyrannies : « ce droit présuppose que le persécuté ait des convictions politiques ou religieuses qui, dans le pays d’accueil, ne le mettent pas hors la loi ». Méfions-nous cependant que le spectre d’un gouvernement mondial vienne obérer définitivement la liberté de se choisir une patrie : « Ce n’est que lorsque l’espèce humaine atteint son degré d’organisation intégrale que la perte de la patrie et du statut politique équivaut à l’expulsion de l’humanité tout court ». En ce sens il y a bien une essence libérale dans la pensée politique de notre philosophe. À sa conviction selon laquelle « le droit de tout être humain est de faire partie d’une communauté politique », nous ajouterons pourtant celui de pouvoir la quitter.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une réelle logique parcourt la filiation entre Nous réfugiés et Heureux celui qui n’a pas de patrie. Dès 1924, alors qu’Allemande elle a dix-huit ans, et jusqu’en 1961 aux Etats-Unis, notre philosophe note dans ses carnets, ses papiers dispersés, voire sa correspondance, des bribes et aphorismes poétiques.  Les voici réunis dans  Heureux celui qui n’a pas de patrie. Il fallut à l’éditrice, Karin Biro, une constance d’enquêtrice pour collecter ces poèmes dans les archives de la New School Of Social Research de New York, mais également parmi les pages du Journal de pensée[4] ou encore dans la magistrale biographie d’Elizabeth Young Bruelh[5]. L’allemand est pour notre philosophe resté la langue de la poésie, alors que l’œuvre philosophique s’édifiait en anglais. Si elle éprouve une dilection pour Hölderlin et Rilke, elle n’en pas moins son propre souffle, entre mélancolie et sérénité. La dimension élégiaque de ce qui méritait de devenir un recueil à part entière éclate à de nombreuses reprises, permettant ainsi d’éclairer le titre :

« La tristesse est comme une lumière dans le cœur allumée,

L’obscurité est comme une lueur qui sonde notre nuit.

Nous n’avons qu’à allumer la petite lumière du deuil


Pour, traversant la longue et vaste nuit,

Comme des ombres nous retrouver chez nous.


La forêt est éclairée, la ville, la route et l’arbre.

Heureux celui qui n’a pas de patrie ; il la voit encore dans ses rêves ».

L’on devine l’écho de la perte d’êtres chers, un amour, celui pour Heidegger, une amitié pour Walter Benjamin.

Et comme il n’y a pas de réelle poésie sans interrogation sur sa légitimité et sa vocation, Hannah Arendt confie :

« La blessure du bonheur

veut dire stigmate, et non cicatrice.

Seule en témoigne

la parole du poète.

La fable écrite par lui

est demeure et non refuge ».

Ou encore, lorsque qu’une esthétique poétique  rencontre une éthique de la concision et de la pudeur, toute de grâce et de beauté :

« Hermétiquement le poème concentre,

Protège le cœur des sentiments adverses.

La coque, quand le noyau perce,

Montre au monde un intérieur condensé ».

À la semblance de Walter Benjamin auquel elle a consacré un essai[6] et de ses sonnets[7] retrouvés, Hannah Arendt sait bien que la justesse poétique n’est en rien antinomique de la réflexion philosophique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Malgré leur bref mariage, Günther Anders, l’auteur de L’Obsolescence de l’homme et de La Catacombe de Molussie[8], et Hannah Arendt correspondirent longtemps et régulièrement. Leurs lettres s’étalèrent de 1939 à 1975[9]. Active correspondante, elle écrit également à Herman Broch (le romancier de La Mort de Virgile), Judas Leon Magnes ou Hilde Fränkel, ce dont on trouve des traces remarquables dans ce Cahiers de L’Herne.

Nous avions consacré sur ces pages un article que nous espérons de fond à notre philosophe féminine préférée : « Hannah Arendt, banalité du mal et banalité de la culture[10] ». Hannah Arendt (1906-1975) n’est-elle pas devenue une légende de la philosophie ? Polyglotte exilée, amante d’Heidegger (ce qui n’est pas son plus grand titre de gloire, quoique l’on pardonne au sentiment amoureux), reporter controversé au procès d’Eichmann à Jérusalem, créatrice du concept de « banalité du mal », analyste des « origines du totalitarisme », sans compter sa satire éclairante de l’évolution d’une « crise de la culture » dans les Etats-Unis des années cinquante, et qui vint ensuite contaminer l’Europe et la France…

Ce Cahier de l’Herne n’a pas choisi de privilégier l’angle qui consisterait à filer la relation avec Heidegger - et c’est heureux - mais au contraire celui de « l’autonomie de sa pensée par rapport à son ancien professeur et amant », selon les efficaces directrices de cette entreprise : Martine Leibovici et Aurore Mréjen. Il est évident que la complicité appuyée du verbeux auteur d’Être et temps avec le nazisme, y compris philosophiquement, ne pouvait de longtemps satisfaire Hannah Arendt, même si elle a préféré rester passablement discrète et néanmoins fort distante à cet égard.

Parmi une brillante pléiade de contributeurs, l’on s’attache d’abord à la personnalité de notre philosophe, non en un voyeurisme biographique, mais pour insister sur son statut d’étrangère, gardant fidélité à la langue allemande, même si ses grandes œuvres ont été écrites en anglais ; elle défend « la langue maternelle, la philosophie et la poésie », car « ce n’est tout de même pas la langue qui est devenue folle », alors que pour Paul Celan[11] elle est devenu celle des meurtriers. En ce sens la dimension personnelle est intrinsèquement politique : « Sur l’amour et l’amitié en de sombres temps », s’interroge ainsi Idith Zertal.

Penser le totalitarisme, c’est penser « l’absence du penser ». Il est en cette occurrence évident que les droits de l’homme sont bafoués, alors que « le droit d’avoir des droits » (autre nom du droit naturel ?) résonne eu égard à la politique juive, et à un nécessaire « Plan pour une confédération palestinienne » et « Appel pour la paix au Proche-Orient » signés par Hannah Arendt, toutes réflexions qui résonnent on ne peut plus en ce nouveau siècle. L’on croirait qu’elle écrit aujourd’hui et demain alors qu’indubitablement la responsabilité des intellectuels ne doit pas être un vain mot.

 

 

Comme une structure en étoile, ce Cahier nous emporte vers plusieurs horizons, fouillant la pensée de l’auteure tutélaire, élargissant ses perspectives parfois. Danielle Lochak va jusqu’à montrer combien l’on dénie les moindres droits humains dans les camps de migrants et réfugiés d’aujourd’hui, sans toutefois aller jusqu’à ce qui serait une dommageable reductio ad hitlerum. Robert Legros s’interroge sur « la restauration du proprement humain dans la société de masse », montrant que « contrairement à Tocqueville, Arendt soutient que ce n’est pas le principe moderne d’égalité qui est à l’origine du conformisme moderne mais l’avènement de la société […] et la conséquence juridique et politique de la victoire moderne de l’animal laborans » ; ce qui peut paraître fort discutable si l’on reste fidèle à la pensée de l’auteur de La Démocratie en Amérique. Marc Le Ny commente ce qui est peut-être un vœu trop pieux de la pensée arendtienne : « Être violent et agir politiquement sont deux activités hétérogènes l’une à l’autre ». Or une révolution serait une transformation « dans le sens de la justice sociale ». Nous savons cependant combien Hayek a désabusé ce type d’argumentation en arguant du « mirage de la justice sociale », dans Droit, Législation et liberté[12], publié en 1976. Il n’en reste pas moins que la politique n’est pas un mal nécessaire, mais « le domaine de la liberté humaine ».

Pour reprendre le titre de l’article de Luc Boltanski, « Tout est politique », il semble que tout dans ce Cahier soit politique, au détriment (même si en ces matières cela le serait encore) de versants plus divers, comme celui de La Crise de la culture. En revanche, Vivian Liska fait diversion en examinant « La brèche entre Hannah Arendt et Franz Kafka ». Savions-nous en effet qu’elle était une fervente lectrice de l’auteur du Procès ? Dans Le Juif comme paria. Une tradition cachée « elle décrit Le Château comme le récit parfait de la condition existentielle du paria et, plus particulièrement, comme une puissante « illustration du dilemme du Juif moderne en mal d’assimilation » […] Cette célèbre interprétation du roman de Kafka écrite juste au lendemain de la Shoah conduit Arendt à conclure par […] l’affirmation de la solidarité nationale juive ».

L’un des critères pour apprécier un Cahier de L’Herne est la quantité et la qualité d’inédits de l’auteur ainsi panthéonisé. L’on sera comblé en la matière avec une douzaine de textes judicieux d’Hannah Arendt elle-même, dont « Le délitement de l’autorité ». Mais de quelle autorité parle-t-on, celle de la tyrannie, celle de la vertu et de la liberté ? Car, ni violence, ni arbitraire, elle reposa d’abord sur la transcendance, la religion, voire les idées de Platon. Avec les sciences naturelles, la vérité n’est plus révélée ; avec l’égalité universelle et la révolution industrielle, le passé et les anciens ne détiennent plus toute valeur. Jusque-là ce délitement de l’autorité peut être positif ; mais si « l’autorité a emporté même la relation qui s’établit entre l’enfant et l’adulte, ainsi qu’entre le nouvel arrivant et ceux qui ont la responsabilité du monde », le corps politique, soit toute la société, s’effrite et se rompt. Lorsqu’Hannah Arendt écrivait cela, c’était en 1953 à l’heure de l’après-guerre ; soixante-dix ans plus tard de tels avertissements ont quelque chose d’ardemment prophétique et de notoirement inquiétant, urgent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autre inédit qui n’est pas sans pertinence : Hannah Arendt, Karl Jaspers : À propos de l’affaire Eichmann, un bouquet de dialogues et d’articles croisés. L’on sait que l’existentialiste Karl Jaspers fut le maître de thèse d’Hannah Arendt ; ce qui ne l’empêcha pas de longtemps de soutenir son ancienne étudiante, qui sut établir « la banalité du mal par opposition au mal radical de Kant ».

Non, Eichmann, quoique artisan en chef de la « Solution finale », n’était pas un monstre, mais un « être humain », dont la conscience morale - s’il en avait une - s’est évanouie devant la grandeur du Führer, pour se sacrifier à l’obéissance face au charisme du tyran. C’est ainsi que la vision de cette créature, dénuée de tout démonisme et représentative de la banalité du mal, par les soins d’Hannah Arendt, déclencha une bronca polémique, dès la publication d’Eichmann à Jérusalem en 1963. D’autant qu’il s’agissait de réfuter la collaboration obligée des Jüdenrate avec l’administration nazie « qui a facilité le processus d’assassinat », selon la formule de Karl Jaspers, qui ajoute ensuite : « C’est justement la banalité qui peut gouverner le monde », ce qui n’est en rien une excuse. Alors que le complot du 20 juillet 1944 contre Hitler paraissait conforter la thèse de la résistance allemande,  Karl Jaspers, qui rejetait l’idée de culpabilité collective, affirme l’implication du peuple, dont la conscience morale était celle du national-socialisme, implication que ne minimise en rien Hannah Arendt, car s’il y a eu des résistances c’était au nom de la validité de la nation allemande et non au nom de la dignité humaine, et au premier chef de celle juive. De plus Alexander Mitscherlich note l’absence de sentiments de culpabilité chez les médecins nazis lors du procès de Nuremberg, et renchérit : « Ce ne sont pas n’importe quels mobiles primaires sadiques qui ont fait d’Eichmann un bureaucrate génocidaire, mais ce vide de toute attention, de toute pensée ». Tous deux soutinrent ardemment notre intellectuelle. C’est en conséquence de ces polémiques qu’Hannah Arendt rédige une « Discussion avec les étudiants juifs » et « Les problèmes juridiques du procès Eichmann », car les crimes de ce dernier « défient le jugement et font exploser les cadres juridiques », étant commis par des Etats souverains. Sans compter qu’il n’y a ni « innocence collective » ni « culpabilité collective ». Comprendre l’humanité dégradée d’Eichmann et diagnostiquer « l’effondrement moral » de toute une nation est à l’honneur de l’entreprise inédite d’Hannah Arendt. En fait un tel petit recueil est loin d’être anecdotique. Et, si pertinent, il pourrait passer pour une porte d’entrée fort commode à la pensée de notre égérie intellectuelle, qui est ici un précurseur, dans la mesure où elle plaide (de même que Karl Jaspers) pour « un tribunal international », ce qui est aujourd’hui le cas avec celui de La Haye, quoique cela ne nous débarrasse pas du risque d’erreur idéologique, politique et morale d’un tel instrument aux pouvoirs supranationaux, donc in fine sans recours, y compris au moyen de la fuite en n’importe coin du globe s’il s’agit d’un jugement inique.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] Condorcet : Sur le sens du mot révolutionnaire, 1793, Œuvres complètes, Didot, 1847, t XII, p 627.

[3] Hannah Arendt : L’Origine du totalitarisme, Quarto Gallimard, 2002.

[4] Hannah Arendt : Journal de pensée, Seuil, 2005.

[5] Elizabeth Young Bruelh : Hannah Arendt, Pluriel, 2011.

[6] Hannah Arendt : Walter Benjamin 1892-1940, Allia, 2007.

[9] Günther Anders & Hannah Arendt : Correspondance 1939-1975, Fario, 2019.

[12] Friedrich August Hayek : Droit, Législation et liberté, PUF, 2007.

 

Parador de Villafranca de Bierzo, Castilla y Léon.

Photo : T. Guinhut.

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Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

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La pandémie des postures idéologiques

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Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L'Après littérature

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Flanagan

Livre de Gould et Histoire de la Tasmanie

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

 

 

 

 

 

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Maîtres de vérité, Question anthropologique

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Destin des prisons et angélisme pénal

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

La France de Sloterdijk et Tardif-Perroux

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Maison politique, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte, Vraiment peindre

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gilgamesh
L'épopée originelle et sa photographie


 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Adam et Eve, mythe et historicité

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Des peintres : Crivelli, Titien, Rothko, Tàpies, Twombly

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

La Sirène d'Isé

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Faim romantique et passion nazie

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

Croisade des enfants, Vies parallèles, Livre des nombres

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inégalités : Rousseau, Marx, Piketty, Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

Arbre du terrorisme, forêt d'Islam : dénis

Arbre du terrorisme, forêt d'Islam : défis

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Averroès et al-Ghazali

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

Jaccottet

Philippe Jaccottet : Madrigaux & Clarté

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Rires du Japon et bestiaire de Kyosai

 

 

 

 

 

 

Jean Paul Richter

Le Titan du romantisme allemand

 

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kehlmann

Tyll Ulespiegle, Les Arpenteurs du monde

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Le Conquérant, Aléa

 

 

 

 

 

 

Knausgaard

Autobiographies scandinaves

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langage politique et informatique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

Du mythe européen aux Lettres européennes

 

 

 

 

 

 

 

Mann Thomas

Thomas Mann magicien faustien du roman

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

Méditerranée

Histoire et visages de la Méditerranée

 

 

 

 

 

 

Mélancolie

Mélancolie de Burton à Földenyi

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Schéhérazade, Burton, Hanan el-Cheikh

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Troubadours et érotisme médiéval

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Pour l'amour du piano et des compositrices

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe controversé

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

SurVeillance, holocauste, hermaphrodisme

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Censures et Autodafés

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et Format américain

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, L'Estomac, Orgasme

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Panofsky

Iconologie de la Renaissance

 

 

 

 

 

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Dictionnaire khazar, Boite à écriture

 

 

 

 

 

 

Peinture

Traverser la peinture : Arasse, Poindron

Le tableau comme relique, cri, toucher

Peintures et paysages sublimes

Sonnets des peintres : Crivelli, Titien, Rohtko, Tapiès, Twombly

 

 

 

 

 

 

Perec

Les Lieux de Georges Perec

 

 

 

 

 

 

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Philosophie

Mondialisations, féminisations philosophiques

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie

Anthologie de la poésie chinoise

À une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Japon poétique d'aujourd'hui

Lyrisme : Riera, Voica, Viallebesset, Rateau

Marteau : Ecritures, sonnets

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Poésie en vers, poésie en prose

Poésies verticales et résistances poétiques

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Schlechter : Le Murmure du monde

 

 

 

 

 

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

Tavares : un voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Générosité, Chambre aux échos, Sidérations

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : À l'ombre des jeunes filles en fleurs

Illustrations, lectures et biographies

Le Mystérieux correspondant, 75 feuillets

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Ecrivains noirs : Wright, Ellison, Baldwin, Scott Heron

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

 

 

 

 

 

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

De l'origine des dieux ou faire parler le ciel

 

 

 

 

 

 

Renaissance

Renaissance historique et humaniste

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

 

 

 

 

 

 

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

 

Rilke

Sonnets à Orphée, Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome

Rome de César à Fellini

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

Isaac Babel ou l'écriture rouge

Ludmila Oulitskaia ou l'âme de l'Histoire

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

 

 

 

 

 

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

L'Eglise est-elle contre la science ?

Inventer la nature : aux origines du monde

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Le Guin : La Main gauche de la nuit

Magnason : LoveStar, Kling : Quality Land

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Mnémos ou la mémoire du futur

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie ; No Smoking

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

La Tempête, Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Ecrits des camps, Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Faire parler le ciel. De la théopoésie

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

Surveillances étatiques et entrepreneuriales

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Dictionnaire amoureux de Venise

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets