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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 12:24

 

Benjamin Constant : Cours de politique constitutionnelle,

Plancher & Béchet, 1820. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les libertés politiques et romantiques

 

de Madame de Staël et Benjamin Constant

 

à la Fondation Bodmer.

 

 

 

Germaine de Staël et Benjamin Constant, l’esprit de liberté, Perrin / Fondation Bodmer,  208 p, 35 €.

Ghislain de Diesbach : Madame de Staël, Perrin, 656 p, 26 €.

Madame de Staël : Œuvres, La Pléiade, Gallimard, 1728 p, 65 €.

Benjamin Constant : Œuvres, La Pléiade, Gallimard, 1696 p, 65 €.

 

 

 

 

 

 

      Les amitiés et les amours littéraires sont les plus beaux, surtout si, dépassant les fictions qu’ils ourdissent, les amis et amants sont eux-mêmes écrivains. Qui plus est si ce sont des amants de la liberté, comme Germaine de Staël et Benjamin Constant. L’une fête le bicentenaire de sa mort, en 1817, l’autre les deux-cent cinquante ans de sa naissance, en 1767. Ce pourquoi la Fondation Bodmer, sise à Genève, a l’intelligence de les réunir dans une somptueuse exposition et dans un tout aussi somptueux album catalogue. Ces pionniers du romantisme et du libéralisme, malgré les orages de leur passion, voient également la possibilité de joindre joue contre joue deux Pléiades qui leurs sont consacrés.

 

      « J’en devins passionnément amoureux », dit-il tout net dans son récit intitulé Cécile. C’était à Lausanne en 1794, alors qu’elle découvrait « un homme plein d’esprit ». S’il n’y avait eu que la passion ! Mais de surcroît et plus vrai, une réelle intimité intellectuelle les unit. Germaine et Benjamin sont en effet sont des « enfants des Lumières », réprouvent autant la Terreur révolutionnaire et l’absolutisme napoléonien, et tous deux écrivent bientôt des romans psychologiques qui magnifient la sensibilité.

      Née  Necker en 1766 à Paris, Germaine de Staël fut élevée par sa mère avec grande ambition, un peu comme l’Emile de Rousseau, mais non comme Sophie, quoiqu’elle la fit lire bien plus tôt que lui. Elle vit ensuite à Coppet auprès du lac Léman, et le restera trop à son gré, exilée d’une ville parisienne qui lui est politiquent contraire. La biographie généreuse, pétulante et roborative de Ghislain de Diesbach nous la présente très tôt douée pour les Lettres. Elle doit son nom à son époux Erick Magnus de Staël-Holstein, passablement indifférent. À cet égard Ghislain de Diesbach entraîne son lecteur, avec un luxe de détails stupéfiant, comme si l’on y était, parmi les passions et intrigues politiques de la Révolution, ne cachant rien du courage de son héroïne pendant la Terreur, des orages de l’adultère et des enfants probablement venus de la cuisse de Benjamin : Germaine est attachante, insupportable, brillante. Sa passion pour la liberté politique ne sera pas vue d’un bon œil par Napoléon, qui n’aura de cesse de l’empêcher de revenir à Paris : ce qui lui fit écrire Dix ans d’exil.

      « Vilain Don Juan », Benjamin Constant entre en scène. Ses aventures amoureuses, sa passion du jeu rivalisent de rocambolesque.  À force de persuasion, il emporte la place sur ses concurrents nombreux. Elle conçoit, en 1796, de ses expériences sentimentales tempêtueuses, un traité : De l’Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. Ses talents de salonnière et d’intrigante, sa liberté amoureuse autant que ses convictions en faveur d’une sage République lui valent admiration, mais aussi cabales et hostilités misogynes. Bientôt, dans ses Considérations sur la révolution française, elle se fait hostile envers la prise de pouvoir de Napoléon, préférant au despotisme le modèle parlementaire anglais et ne voulant pas « prostituer la pensée à la force ».

      Elle deviendra la femme la plus célèbre d’Europe, en commençant par De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, en 1800, qui inaugure son volume d’œuvre d’Œuvres en Pléiade. Là elle examine chaque littérature en ses « rapports avec la religion, les mœurs et le gouvernement », puis « l’état actuel des Lumières en France ». Non sans dénoncer « les préjugés contre les femmes qui cultivent les Lettres ». C’est avec un enthousiasme critique sans cesse renouvelé qu’elle rend compte « de la marche lente, mais continuelle, de l’esprit humain dans la philosophie, et de ses succès rapides, mais interrompus, dans la poésie et les arts ».

 

 

      Delphine, son roman épistolaire, comme il était de mode depuis Richardson, Rousseau, Goethe et Choderlos de Laclos, est un brin touffu. Ce qui n’empêchera pas cette « histoire de la destinée des femmes » d’obtenir un franc succès. Publié en 1802, il conte les amours contrariées de l’héroïne éponyme et de Léonce. Les jalousies et calomnies vont s’enflammer, les conflits moraux, nés des conventions de la société, vont s’exacerber au point d’empêcher leur union amoureuse. Deux morts tragiques chapeauteront enfin l’intrigue un peu démesurée, mais dont les qualités d’analyse psychologique sont sans nombre.

      Il suffit de lire les premiers chapitres de Corinne ou l'Italie (1807) pour se convaincre sans peine que Madame de Staël écrit avec autant d’élégance que de richesse. Son personnage, Oswald, un riche Anglais en route vers l’Italie, est un mélancolique que taraudent des souvenirs paternels, archétype romantique digne de Robert Burton et de son Anatomie de la mélancolie[1]. Ce qui ne l’empêche pas de se comporter en héros, resté cependant modeste, lors d’un incendie à Ancône. Mais voyant et entendant sur le Capitole la belle Corinne couronnée des lauriers du poète, il « était trop captivé par les charmes de Corinne pour se rappeler alors ses anciennes opinions sur l’obscurité qui convenait aux femmes ». Ainsi elle est une femme idéale au sein de l’idéalisme romantique et une icône d’un féminisme revendiqué.

      Corinne ou l’Italie justifie parfaitement son titre lorsque son héroïne guide avec lyrisme et enthousiasme Oswald à travers Rome, du Panthéon au Vatican et au Forum ; le lecteur est avec eux emporté dans ce voyage culturel, d’autant mieux s’il l’a lui-même vécu. On pourra cependant trouver que cet hybride de roman et de guide sacrifie un peu l’intrigue. Une dimension esthétique et éthique s’élève devant la splendeur impériale romaine, lorsqu’Oswald, pensant aux esclaves et aux Chrétiens persécutés, « cherchait partout un sentiment moral, et toute la magie des arts ne pouvait jamais lui suffire ». Tourmenté par le souvenir de son père qui avait souhaité lui voir épouser la trop jeune alors Lucile, Oswald ne peut se résoudre à succomber jusqu’au bout à Corinne, elle passionnément amoureuse et sans ambages. Ni Oswald ni Corinne n’oserons vraiment rompre avec « les préjugés de leurs nations ». Elle n’ose révéler son illustre naissance anglaise dont elle s’est détachée en épousant l’Italie. Il n’ose accepter la légèreté italienne. Le départ d’Oswald pour la carrière militaire en Angleterre, puis ses noces contraintes avec Lucile, alors que Corinne lui a sacrifié sa carrière littéraire, seront l’engrenage de la tragédie. Le conflit entre l’amour et le devoir innerve le roman, dont le personnage féminin est le plus remarquable, à l’aube d’un XIX° siècle qui peine à reconnaître la liberté des femmes. En lisant cette affinité et ces distances entre les tempéraments anglais et italiens, on n’est pas sans penser aux futurs romans d’Henry James[2]

      On peut être stupéfait de constater qu’un grand absent trône au cœur de ce Pléiade Madame de Staël : De l’Allemagne[3] ! Cet essai brillant, connaisseur de la littérature Sturm und Drang et de la philosophie allemandes de son temps, rompant avec la dévotion française pour le classicisme, et montrant la curiosité et la culture de son auteure, de Goethe à Kant, fut pourtant stupidement censuré et détruit par la France en 1810, au motif d’être un éloge de l’étranger. Il est vrai qu’avec prêt de 600 pages, le Pléiade eût explosé ! À moins d’attendre un second volume augmenté des 600 pages des Considérations sur la Révolution française.

      Si la relation de cette « diablesse de femme » avec Benjamin Constant alterne les azurs, les jalousies criantes et les scènes violentes, jusqu’à leur rupture en 1811, des choix politiques les réuniront toujours.  Favorable à la liberté de la presse, elle n’en reste pas moins contemptrice des journaux qui se livrent à la calomnie et flattent la curiosité du public au lieu de susciter l’admiration pour le mérite.

 

 

      On sait combien Benjamin Constant fut également sensible à la question de la liberté de la presse. Dans le chapitre VIII du Cours de politique constitutionnelle[4], il dresse la liste des libertés fondamentales : « la liberté personnelle ; le jugement par jurés ; la liberté religieuse ; la liberté d’industrie ; l’inviolabilité de la propriété ; la liberté de la presse ».

      Son œuvre politique est plus abondante que celle autobiographie, comme dans Le Cahier rouge, picaresque récit d'enfance et de jeunesse qui accumule les ratages. Un roman, Adolphe, en 1816, égare le lecteur qui voudrait y trouver des clefs. Adolphe est-il le double de son auteur, Ellénore, qui est « un bel orage », est-elle Charlotte, épousée en 1809, où l’ombre de Germaine ? Le romancier de l’introspection réfute toute lecture autobiographique ; peut-être par pudeur. Il n’en reste pas moins que la confession du personnage éponyme, handicapé par sa sécheresse de cœur et son mal du siècle trop romantique, ne lui permet pas d’accéder à l’amour idéalement romantique d’Ellénore…

      L’essayiste multiplie les ouvrages et les brochures politiques, apportant son soutien à une république modérée dans De la Force du gouvernement actuel de la France et de la nécessité de s’y rallier, en 1796, ou conspuant la Terreur révolutionnaire, dans Des effets de la Terreur en 1797. Auxquels Germaine de Staël répondra en 1818 par ses Considérations sur la Révolution française. Ce en quoi ils sont bien d’ardents défenseurs du libéralisme politique.

       L’ouvrage le plus remarqué de Benjamin Constant fut en 1819 son De la liberté des Anciens, comparée à celle des Modernes. C’est-à-dire celle de « la participation active et constante au pouvoir politique » et celle de « la jouissance paisible de l’indépendance privée ». Elu plusieurs fois député à partir de 1819, il est un orateur habile, dénonçant  la traite des noirs, défendant la liberté des croyances.

      Cependant, en son introduction aux quatre volumes du Cours de politique constitutionnelle, en 1820, il balise sa pensée libérale : « Il sera certain dans cent ans, comme aujourd’hui, qu’il ne faut pas charger ceux qui profitent des mesures arbitraires, de réprimer les mesures arbitraires ; ceux qui s’enrichissent par les dépenses publiques, ceux qui sont payés par le produit des impôts, de diminuer la masse des impôts ; ceux qui doivent leur fortune aux prérogatives de l’autorité, de s’opposer à l’accroissement des prérogatives de l’autorité ». Hélas, deux siècles plus tard, la France, championne des impôts et taxes, droguée à l’étatisme, n’en est en rien convaincue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      De cet immense corpus politique, le volume Pléiade des Œuvres de Benjamin Constant ne donne qu’un choix, certes judicieux, en particulier les précieux Principes de politique, dans lequel, outre son rejet du despotisme, il se montre plus que méfiant envers la « souveraineté du peuple », cette « volonté générale » prônée par Rousseau, qui peut être une autre forme de despotisme, comme le montra la Révolution. En effet « la reconnaissance abstraite de la souveraineté du peuple n’augmente en rien la somme de la liberté des individus ; et si l’on attribue à cette souveraineté une latitude qu’elle ne doit pas avoir, la liberté peut être perdue malgré ce principe, ou même par ce principe ».

      Ce Pléiade se concentre en premier lieu sur ce qui fit sa gloire romantique, Le Cahier rouge et ses deux romans, Adolphe et Cécile. Remarquons à cet égard, comme pour Madame de Staël, que les prénoms sont à la fois des moteurs romanesques et des marqueurs de la personnalité et de l’intimité. On y découvre de plus des titres rares, ses Réflexions sur la tragédie, et deux chapitres de son immense ouvrage De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements. Mais aussi une ardente philippique anti-napoléonienne : De l’esprit de conquête et de l’usurpation. Le libéralisme politique trouve en Benjamin Constant une de ses thuriféraires majeurs, après Locke et Montesquieu, et avant Tocqueville[5].

 

 

      Après celles, aussi splendides qu’érudites consacrées à Sade[6] ou bien Frankenstein[7], la Fondation Bodmer est particulièrement pertinente en cette exposition : Germaine de Staël et Benjamin Constant, l’esprit de liberté.  Entre le château de Coppet, où résidait Madame de Staël et dont elle fit le « lieu des états généraux de l’opinion européenne », et la Fondation de Cologny, ne les séparent que l’extrémité ouest du lac de Genève. De plus, son riche fonds de philosophie politique s’est accru, en 2015, de maintes éditions rares de l’auteure de Corinne ou l’Italie. Le catalogue, réalisé sous la direction de Léonard Burnand, Stéphanie Génand et Catriona Seth (maîtresse d’œuvre du Pléiade Madame de Staël), et préfacé par Jacques Berchtold, directeur de la Fondation, est construit avec le soin remarquable du livre d’art, auquel les éditons Perrin ont apporté leur savoir-faire. Non seulement en ce qui concerne la qualité des textes, que celle des photographies de tableaux, statues, lettres, éditions originales, si émouvants, de nos deux écrivains. Le châle orangé et brodé, négligemment posé sur un fauteuil du château de Coppet, laisse entendre que Madame de Staël l’a abandonné à l’instant… Aussi n’abandonnerons-nous pas si aisément nos deux amants, autant passionnés qu’orageux et infidèles, cependant restés imperturbablement fidèles aux libertés romantiques et politiques.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

[1] Robert Burton : Anatomie de la mélancolie, José Corti, 2004.

[3] Madame de Staël : De l’Allemagne, Garnier Flammarion, 1993.

[4] Benjamin Constant : Cours de politique constitutionnelle, Plancher & Béchet, 1820.

[7] Voir : Lectures du mythe de Frankenstein créé des ténèbres

 

 

Club des Libraires de France, 1963.

 

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Published by Thierry Guinhut - dans Critiques littéraires France
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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 15:49

 

Vitrail de l’arbre de Jessé, XV°, Notre-Dame, Niort.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

 

L’humanisme philosophique

 

de Pic de la Mirandole en ses

 

900 conclusions.

 

 

 

Jean Pic de la Mirandole : Les 900 conclusions,

traduit du latin par Delphine Veillard, présenté par Louis Valcke,

Les Belles Lettres, 382 p, 35 €.

 

 

 

      L’arbre de Jessé dressait la généalogie du Christ. On peut imaginer que celui de Pic de la Mirandole dessine celle de la théologie et des philosophies, mais aussi de la magie et de la Kabbale. C’est à la charnière de la scolastique médiévale et de l’humanisme de la Renaissance qu’apparait Jean Pic de la Mirandole. Il peut alors sembler étonnant qu’il fallût attendre tant de siècles pour que la langue française présente en édition enfin complète (quoiqu’il y eût un beau précédent chez Allia[1]), bilingue et commentée, son œuvre essentielle : Les 900 conclusions.

 

 

      Giovanni Pico, comte della Mirandola e Concordia, né à Ferrare en 1463, grâce à l’éducation maternelle fut un enfant prodige : nommé protonotaire apostolique à dix ans, à quatorze il résuma les Décrétales (lettres papales). Il étudia tour à tour à Bologne, à Padoue, à Paris, où rugissait la controverse entre les partisans des Modernes, pour qui la foi et la divinité étaient au-dessus de la raison, et des Anciens, pour qui cette dernière permettait de séparer théologie et philosophie. Esprit vorace, il apprit le grec, l’arabe, l’hébreu, le chaldéen, pour lire dans le texte le Coran et La Kabbale, et, cela va sans dire, le latin. Il connaissait Thomas d’Aquin, Platon et Aristote, Averroès commentateur de ce dernier, sur le bout des doigts. De toute cette somme de connaissances venues des traditions et des philosophies de l’univers connu, il lui fallut offrir la quintessence : ce furent Les 900 conclusions.

      Imprimées à Rome en 1486, ce sont neuf cent thèses, chacune fort brève, venues de sources nombreuses : depuis la philosophie grecque et latine, en passant par le christianisme originel, jusqu’aux kabbalistes, voire Hermès Trismégiste, mais aussi du cru de Pic de la Mirandole lui-même, dans le but affiché de démontrer la vérité chrétienne. Destinées à être discutées l’an suivant à Rome, par tout ce que l’on comptait de savants et théologiens, elles devaient permettre d’établir une paix philosophique universelle…

      Hélas, au moins treize de ses thèses parurent hérétiques. Il lui fallut fuir Rome, car son livre était condamné au feu par une bulle du Pape Innocent VIII à Paris, où cependant il fut emprisonné. Libéré par Charles VII, il rejoignit Marcile Ficin et Laurent le Magnifique à Florence, pour retourner à ses chères études platoniciennes, kabbalistiques et bibliques, qui lui permirent de publier son Heptaplus, dans lequel il prétendait interpréter avec la plus grande sagacité le récit de la Genèse. Il acheva sa vie trop brève dans un couvent de Dominicains où il mourut en 1494, lui léguant sa fabuleuse bibliothèque, qui le suivait, partout où il allait, dans un coche. Une analyse des restes de nitre Pic confirma qu’il avait été empoisonné par son secrétaire, peut-être sur ordre de Pierre de Médicis, qui ne tolérait pas qu’il se reprochât, mais avec tempérance, de Savonarole, ce fameux dictateur théocratique qui, après avoir institué son « bûcher des vanités » finit lui-même sur le bûcher.

 

 

      Pic de la Mirandole est bien un pilier de l’humanisme, attaché à ce que l’orbe entière du savoir soit toujours vivifiant. Quoiqu’il soit traditionnaliste, dans le sillage de Thomas d’Aquin, et résolu à faire de l’homme le microcosme du divin dans la réalité terrestre, dans le cadre de laquelle « la liberté toute entière est dans la raison essentiellement (44) ». Tout en parcourant le cercle de la raison et de la déraison humaines, depuis l’argumentation logique jusqu’à la magie, il rassemble son monde dans la direction de la transcendance et du message du Christ. 400 conclusions s’inspirent directement de ceux qui écrivent en latin, Thomas d’Aquin, Duns Scot, des Arabes, d’Averroès[2] à Avicenne et al-Fârâbî, selon qui « Le souverain bien de l’homme est la perfection que l’on atteint par les sciences spéculatives (171) ». Puis des Grecs, des Platoniciens, dont son cher Plotin ; et enfin des Chaldéens, d’Hermès Trismégiste et de la Kabbale. Suivent 500 conclusions « selon ma propre opinion », conciliant Aristote et Platon (dont le concept d’immortalité de l’âme paraît préchrétien), et où il est question de mathématiques, de Zoroastre et des hymnes d’Orphée. C’est le plus souvent limpide, parfois passablement fumeux, il faut faire l’effort d’ « intelliger » (car ce mot revient sans cesse), mais on aimera lire, en un beau syncrétisme : « Les noms des dieux que chante Orphée ne sont pas ceux des démons trompeurs d’où provient le mal et non le bien, mais ceux des vertus naturelles et divines, distribuées au monde par le vrai Dieu pour la plus grande utilité de l’homme, s’il sait les utiliser (800) ».

 

      Il n’est pas indifférent de considérer quelques-unes de ces conclusions jugées hérétiques. Par exemple : « Le Christ n’est pas descendu véritablement aux Enfers (578) ». « Il n’est aucune science qui nous assure plus fermement de la divinité du Christ que la magie et la cabale (780) ». « Il est plus impropre de dire de Dieu qu’il est intellect ou intelligent que de l’âme rationnelle qu’elle est un ange (548) ». On mesure combien l’autorité ecclésiastique est susceptible, lorsque le dogme est égratigné, lorsque leur Dieu risque d’être amoindri ! Malgré l’écriture d’une Apologie brillante, destinée à défendre ces thèses rejetées, Pic de la Mirandole ne réussit pas à infléchir ses censeurs, irrita grandement le Pape, entraînant le bûcher pour ses 900 conclusions, et un oubli trop sévère pendant quelques siècles, quand une trop mince poignée d’exemplaires furent conservés. Jusqu’à ce qu’en 1860 l’historien d’art Jacob Burckhardt le redécouvre, dans La Civilisation de la Renaissance en Italie[3], quoique d’une manière très partielle, voire erronée…

 

      Ecrites dans un style sec, hérité du raisonnement scolastique, ces « conclusions », ou « thèses », ne font guère la part à la rhétorique et au raffinement de la langue, mais, à toutes fins utiles, à la rigueur. Il est peut-être regrettable que l’éditeur, malgré l’indéniable richesse de ce volume, n’ait pas consenti à y joindre ce qui devait être un préambule : le Discours de la dignité de l’homme[4], écrit lui avec une virtuose élégance. Il y résume ses thèses, son union de Platon et d’Aristote, de la magie comme philosophie naturelle et de la Kabbale juive. Et, surtout, il plaide que, venu de Dieu, l’homme est libre de devenir ange ou démon, et, qu’à son service la philosophie prépare le règne de la foi et de la paix.

      Rassurons-nous, le mysticisme de Pic de la Mirandole se fera plus raisonnable à l’occasion de l’un de ses derniers ouvrages, Disputationes adversus astrologiam divinatricem, dans lequel il se montre plus que critique envers les billevesées de l’astrologie et de l’ésotérisme !

 

 

      On ne sait ce qu’il faut le plus admirer en cette occasion, la qualité du travail de l’éditeur, de la traductrice aux notes profuses, ou de la préface de Louis Valcke, généreuse, aussi claire qu’érudite. Rappelons-que ce dernier commit, outre son Pic de la Mirandole : un itinéraire philosophique[5], un étonnant essai : Du Cosmos à la conscience[6], dans lequel il pense que les philosophes présocratiques, en particulier Héraclite, ont la prescience du big bang divin, ce en cohérence avec la pensée de Pic de la Mirandole, pour qui les philosophes de l’Antiquité préparent la venue du Christ…

 

      Acmé du Moyen-Âge et phare de la Renaissance humaniste, ainsi faut-il compter Pic de la Mirandole, dont la monumentale Disputation contre l’astrologie, déjà citée, met en avant une science capable de rendre compte des lois et des mouvements des objets célestes. Moins scientifiques sont les 900 conclusions : aussi peut-on se demander à quoi peut servir un tel livre aujourd’hui, si inactuel, surtout si Dieu est une belle fiction, balisée dans l’espace et dans le temps des hommes. Outre la dimension de jalon de l’histoire de la théologie et de la philosophie, il faut s’étonner de la capacité de l’esprit humain à réunir la somme des spiritualités et des logiques argumentatives venues de plusieurs traditions intellectuelles, en vue du savoir absolu. C’est en cela, outre sa beauté, sa richesse, sa culture aussi encyclopédique que cosmopolite,  et sa maîtrise de pas moins de 22 langues, que Jean Pic de la Mirandole nous restera précieux. Si « la beauté est en Dieu par la cause (625) », on ne mettra pas en doute la beauté intellectuelle de notre Pic.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Pic de la Mirandole : 900 conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques, Allia, 1999.

[3] Jacob Burckhardt : La Civilisation de la Renaissance en Italie, Le Livre de Poche, 1986.

[4] Pic de la Mirandole : Discours de la dignité de l’homme, L’Eclat, 1993.

[5] Louis Valcke : Pic de la Mirandole : un itinéraire philosophique, Les Belles Lettres, 2005.

[6] Louis Valcke : Du Cosmos à la conscience, Cerf, 2012.

 

 

 

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29 juin 2017 4 29 /06 /juin /2017 17:14

 

Manga japonais XIX°. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

 

De la prostitution japonaise à l’éducation :

 

un devenir féministe.

 

Kiyoko Murata : Fille de joie.

 

 

 

Kiyoko Murata : Fille de joie, traduit du japonais par Sophie Refle,

Actes Sud, 272 p, 21,80 €.

 

 

 

 

 

       Un pittoresque exotisme,  une rare délicatesse, semblent être les attributs de la geisha. Pourtant, une romancière japonaise, Kiyoko Murata, ose nous dévoiler les faces obscures et parfois claires, de celle que l’on appelle, à la différence de la première, une « yüjo », ou pensionnaire des maisons closes : elles sont huit cents dans ce « quartier réservé » ! Décrivant ce lieu du « désir bestial », Fille de joie  est un roman historique situé au début du XX° siècle, en pleine ère Meiji, autant sociologique qu’intimiste.

 

      Issue d’une île lointaine du sud et d’une famille de pécheurs vivant dans le dénuement, Ichi, quinze ans, se retrouve brusquement transplantée dans le monde flottant de Kyushu. Plus précisément au sein d’une maison de prostitution à qui son père l’a vendue. Heureusement pour elle, bien que fort fruste, mais aimant la calligraphie et la lecture, elle ne fera pas partie des filles du ruisseau « d’où l’on retirait parfois les corps des prostituées qui s’y étaient jetées ». Qui sait si elle sera une « oïran », parmi celles « de classe supérieure, capable de conduire leurs clients au septième ciel, grâce à leurs techniques secrètes, et de les charmer, hors du lit, par leurs talents dans tous les domaines, de la lecture à la cérémonie du thé en passant par la poésie et la danse »…

      Ichi, malgré ses indéniables capacités, est un peu rebelle. Un vieux et riche client, séduit, sort au bout de quelques nuits le visage tuméfié. « J’veux pas d’un vieux », rétorque-t-elle, aussitôt châtiée. Entre autres compétences sexuelles, elle doit apprendre à écrire. Au-delà du « genre épistolaire » à destination des clients, car « le mensonge est une vertu chez une courtisane », elle compose des sortes de poèmes à ses amis les « frémis » (entendez les fourmis). Ainsi elle tient une sorte de journal, rendant compte des évènements et des drames, dont son « dépucelage », mais également de son sens de l’observation et de ses émotions. Bien qu’un brin maladroite, l’écriture d’Ichi est dans la tradition poétique japonaise, depuis Le Dit du Genji de Dame Murasaki Shikibu[1], au XI° siècle, roman psychologique émaillé de vers. Hélas, cette dernière est considérée comme « une libertine » par Fukuzawa Yukichi, le grand penseur de Meiji, qui prétend par ailleurs que geishas et courtisanes « ne font pas partie du genre humain ».

 

 

      Le lecteur prend en douce pitié ces victimes d’une « geôle de débauche », exploitées sans pitié. C’est alors qu’une « grève » des femmes permettra peut-être d’améliorer leur ordinaire. « L’édit de libération du bétail de 1872 » (entendez les prostituées) va-t-il enfin, grâce au concours de la chrétienne Armée du Salut et de l’opinion publique, prendre réellement effet ?

      Le tableau de mœurs japonaises, mais aussi universelles, comme l’est la prostitution subie en ce bas monde, est impressionnant. Il vaut mieux ne pas tomber enceinte, ni attraper une « maladie du bas-ventre ». Pourtant, le retour de Mlle Shinonome, avec son bébé sera exceptionnel, car presque mythique est une « oïran avec enfant » ; à moins qu’elle préfère quitter le monde des courtisanes, puisqu’elle a remboursé sa dette. Parmi toutes ces anecdotes, ces drames, un kimono troué de sang dans une ruelle, un pubis impeccablement épilé, Mlle Shinonome, « belle comme un papillon de nuit blanc », un «  jour de soie rouge » (celui des règles) sont des images marquantes. Ainsi que le premier haïku d’Ichi : « Loin de mon pays / La première étoile / C’est ce bébé. »

 

      Tout un monde, ses rituels, ses kimonos, ses splendeurs et ses cruautés sordides, se déploie sous le perspicace pinceau de Kiyoko Murata. On ne s’étonnera pas que les lettrés de l’archipel lui accordent une sereine admiration : née en 1945, elle ne compte plus les récompenses, dont le fameux prix Akutagawa, pour Le Chaudron[2], adapté au cinéma par Akira Kurosawa sous le titre de Rhapsodie en août. Pour revenir à Fille de joie, c’est un beau livre, sensible et rude, fin et prenant. L’intérêt ethnographique est évident, quoique la dimension psychologique ne soit pas négligée. Une tendre empathie nait aux yeux du lecteur pour cette étonnante et attachante héroïne, Ichi, sans oublier une vraie reconnaissance pour son institutrice, Mlle Tetsuko. De toute évidence, chacune est un symbole, qui s’abstrait de ses chaines par l’éducation, puis la révolte, modestes icones féministes japonaises de ce roman aussi militant que poétique.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Murasaki Shikibu : Le Dit du Genji, Diane de Selliers, 2007.

[2] Kiyoko Murata : Le Chaudron, Actes Sud, 2008.

 

 

 

 

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27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 17:07

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

 

 

Transhumanisme,

 

Intelligence Artificielle et Robotique :

 

Entre effroi, enthousiasme et défi éthique.

 

Thierry Magnin, Luc Ferry,

 

Laurence Devillers, Louisa Hall.

 

 

 

 

Thierry Magnin : Penser l’humain au temps de l’homme augmenté, Albin Michel, 306 p, 19 €.

 

Luc Ferry : La Révolution transhumaniste, Plon, 288 p, 17,90 €.

 

Laurence Devillers : Des Robots et des hommes, Plon, 240 p, 16,90 €.

 

Louisa Hall : Rêves de machines,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Papot, Gallimard, 384 p, 22 €.

 

 

 

 

 

      Et si l’homme disparaissait ? Parce qu’augmenté jusqu’à la démesure ou évacué parmi le pullulement des icônes, des logiciels, des puces biotechnologiques et des robots… L’effroi des conservateurs et traditionalistes, voire réactionnaires, n’est pas moindre que l’enthousiasme, parfois hyperbolique, de scientifiques et théoriciens solutionnistes qui imaginent, à l’horizon d’un futur plus ou moins imminent, un transhumanisme qui changerait les êtres humains en machines puissamment sophistiquées, jusqu’à l’immortalité, et associerait nombre de leurs fonctionnalité intelligentes à des Intelligence Artificielles, voire seraient remplacés par des robots post-humains. Faut-il tempérer ces deux extrémités de la pensée pour la baliser au moyen d’une judicieuse éthique ? C’est ce défi qu’à l’aide des essais de Thierry Magnin, Luc Ferry et Laurence Devillers, sans omettre le roman, dont celui de Louisa Hall, nous tenterons d’éclairer, entre science et philosophie.

 

      Transhumanisme, Intelligence Artificielle et robotique ont d’abord une histoire littéraire et science-fictionnelle, depuis la menace de Frankenstein[1], en 1818, en passant par l’invention du mot robot par Karel Capek, dans R.U.R.[2], en 1920, jusqu’au cycle d’Asimov, Le Grand Livre des Robots[3], à partir de 1950. Voici, énoncés par ce dernier, les trois lois fondamentales : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. » ; « Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi. » ; « Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi. » Aujourd’hui les robots pullulent, les Intelligences Artificielles nous cernent, le transhumanisme est au menu du développement humain. Les « GAFAM » (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), mais aussi les « BATX » chinois, investissent en masse au service de ces défis.

      Est-ce penser que d’user d’algorithmes en récoltant nos clics dans ce Big data qui permet d’afficher sur ce site que vous lisez une publicité censée vous intéresser ? C’est cependant là bien le fait d’une intelligence dans la mesure où elle peut adapter ses choix à un profil, même si la connaissance qu’elle en a est bien partielle, voire erronée. Cette intelligence programmée ne pense pas encore par elle-même. Cela dit, est-on sûr de réellement savoir penser par soi-même alors que chacun d’entre nous récolte également des données que nous répétons par préjugé et opinion et qui tiennent lieu de pensée, et que nous dépendons de cent facteurs qui limitent notre libre-arbitre[4] ?

      Cependant conscience et réelle autonomie sont loin d’être au programme quant aux Intelligences Artificielles. Les discours prophétiques et catastrophiques qui voudraient  nous faire croire que l’humanité va être balayée par des ordinateurs superintelligents (comme dans 2001 L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick), des puces implantées sous la peau ou dans le cortex, contrôlant tout autant notre corps que notre esprit, restent de l’ordre de l’emballement de l’imagination tout autant que de la posture éthique la plus conservatrice.

      Une machine capable de s’améliorer elle-même, de faire advenir du nouveau au-delà de la combinatoire de sa propre banque de donnée, capable d’empathie et de socialisation comme l’est la machine de notre cerveau[5], n’est pas encore à l’ordre du jour, voire des décennies à venir. Ce saut anthropologique et technologique qui mettrait fin à la singularité humaine est peut-être à redouter, mais loin d’être raisonnablement prédictible. À moins d’associer, qui sait, des biocultures neuronales à ces Intelligences Artificielles…

      À cet égard, entre crainte et désir, trois penseurs et techniciens nous projettent vers un peu plus de connaissance, de réflexions et d’éthique.

 

 

Thierry Magnin, la prudence chrétienne

 

      À la croisée des révolutions numériques, technologiques et de l’économie mondialisée, l’exposé de Thierry Magnin est consciencieusement didactique : après quelques exemples de technosciences, il s’agit d’examiner la « tentation transhumaniste » qui rêve de sauver l’humanité, puis de visiter le concept d’ « écologie intégrale », venu du pape François. Ensuite de croiser « biologie et psychisme », ensuite encore de « prendre soin du vivant » en fondant « une éthique des technosciences ». Enfin l’on se propose « une augmentation/réalisation de l’humain ».

      Un « robot humanoïde » peut aujourd’hui être un compagnon de jeu, ou une force militaire. La génomique et la biologie de synthèse peuvent réparer et ranimer des êtres humains ; bras, jambe, œil et oreilles bioniques se substituent aux handicaps ; les nanomédicaments ciblent les zones à soigner quand le Big data actualise et synthétise les informations sur le cancer de façon à optimiser le soin. L’homme est réparé, connecté, bientôt augmenté, jusqu’au cyborg. Les Plantes Génétiquement Modifiées offrent un avenir meilleur à l’agriculture et à l’environnement[6], on brevète une « cellule vivante synthétique ». Les bactéries sont cultivées en vue de biocarburants et autres débouchés, on édite, coupe et colle les gènes des embryons humains pour se débarrasser des maladies génétiques, voire pour choisir le meilleur profil de l’enfant, alors que l’on sait que l’épigénétique étudie la relation entre corps, psychisme et environnement. Les moustiques génétiquement modifiés pourront nous débarrasser du paludisme, de la dengue, de zika. Luttera-t-on ainsi contre Ebola ou le sida ? La « modélisation de la pensée humaine » permettra-t-elle de la conserver toute vive ?

      À la fois prêtre et physicien, Thierry Magnin semble bien placé pour assumer une position et une argumentation éthiques, en particulier sur la question du transhumanisme. S’appuyant sur une « anthropologie chrétienne », il rappelle « la grandeur et la vulnérabilité de la condition humaine », de façon à tenter d’aborder les révolutions technologiques avec sérénité, dans la perspective d’un « chemin d’accomplissement ».

      Loin de se contenter d’un « que dirait Dieu de tout cela ? » il avance une réflexion nuancée. Il fait l’éloge de tout ce qu’apportent les prothèses intelligentes, le génie génétique appliqué au cancer, par exemple. Il est cependant loin d’être aussi laudatif s’il s’agit d’améliorer les capacités d’individus dont la santé n’est pas en cause, s’il s’agit d’ « augmenter » l’homme en ce qui concerne non seulement sa force musculaire, mais aussi ses capacités sensitives, de mémorisation et d’intellection, dans le cadre d’une « anthropotechnie », voire de combattre la mort au point de viser l’immortalité. L’on devine qu’en tant que croyant chrétien, il préfère laisser la maîtrise de l’évolution de l’homme à une autre volonté que la sienne, qu’elle soit divine (surtout) ou darwinienne. Une posthumanité, qui ne connaîtrait ni la maladie ni la mort, serait-elle encore humaine ? Sa certitude de l’invulnérabilité ne l’empêcherait-elle pas de dynamiser son adaptation et sa créativité ?  C’est là la thèse de Thierry Magnin, bien discutable, tant la posture éthique est traditionnaliste, dans la foulée du Pape François, tant il ne laisse pas imaginer combien de terrain de jeu seraient encore plus ouverts à la créativité humaine, malgré les risques inhérents à l’exercice, puisque se poseraient de graves problèmes de surpopulation et de financement des retraites. Mais à nouveaux problèmes, nouvelles solutions, qui sait…

      Cependant s’il est loisible de désobéir à la nature (à Dieu ?) en soignant des maladies, en réparant des blessures, s’il est loisible de se servir des capacités intellectuelles fournies par la nature ou par Dieu pour ce faire, quel absolu empêche de se servir de ses mêmes capacités pour augmenter ces dernières ?

      Au-delà d’une opposition manichéenne entre nature et artifice, ridiculement associés au bien et mal, il faudrait, selon Thierry Magnin, « combattre cette nouvelle banalité du mal[7] qu’est l’automatisation en cours de l’espèce humaine ». Comment ? Mais grâce à la spiritualité, cette part de transcendance qui est en nous, ce rapport au divin qui nous est constitutif, par une « quête de sens », tout en acceptant notre finitude et notre dimension mortelle. En effet, à l’approche de la mort, l’intervention du prêtre qu’est Thierry Magnin peut être une humanité indispensable et génératrice de sérénité. Reste cependant à accorder une validité à une foi, même si utile à cet égard, qui n’est probablement qu’une fiction[8]. En ce dernier cas, l’art peut jouer ce rôle, si l’on considère de surcroit que la machine la plus sophistiquée, la plus éduquée ne saura pas inventer un nouvel art ; quoique… Voilà qui nous invite à la modestie, à accepter peut-être qu’un Léonard de Vinci, un Copernic, un Proust, un Schubert, un Einstein, d’une personnalité totalement nouvelle, puisse être une Intelligence Artificielle suffisamment autonome pour dépasser ses consœurs…

 

 

 

La maturité philosophique de Luc Ferry

 

      Si Thierry Magnin éclaire la science par la foi religieuse, Luc Ferry l’éclaire plus judicieusement à l’aide de la philosophie. Dans La Révolution transhumaniste, sous-titrée « Comment la technomédecine et l’uberisation du monde vont bouleverser nos vies », il s’appuie sur un humanisme venu des Lumières. Parfois plus précisément documenté, il différencie le transhumanisme « thérapeutique » (qui était le lot de la médecine traditionnelle) et celui de l’ « augmentation ». Dans le cadre des NBIC (« nanotechnologies, biotechnologies, informatique et cognitivisme »)

      Selon Luc Ferry, le développement du transhumanisme, de la technomédecine et « l’hubérisation » sont inéluctables, entraînant des changements de paradigmes, aussi bien mentaux, économiques que sociétaux. Ainsi, entre les apories des bioprogressistes et des bioconservateurs, entre technophilie et technophobie, le philosophe se veut réaliste et ouvert, ce qui ne sont pas les moindres des qualités du philosophe, autant amateur de mythologie[9] que de Kant.

      Que pèse le fantasme d’eugénisme totalitaire, argue-t-il, devant la capacité de modifier le génome humain pour éradiquer une maladie génétique, un cancer, un Alzheimer ? L’eugénisme est déjà une réalité si l’on avorte en cas de trisomie 21, en dépit des crispations idéologiques et religieuses. Là commence ce transhumanisme qui pourrait aller jusqu’à l’hybridation homme-machine.

      Grâce aux avancées scientifiques exponentielles, l’homme s’arroge de plus en plus de liberté devant la fatalité, divine ou naturelle, subie par nos ancêtres, à la faible espérance de vie, aux infirmités nombreuses. Là se séparent « médecine thérapeutique » et « médecine augmentative », ou « méliorative », si l’on veut se doter de plus de force physique, de qualités esthétiques, d’intelligence, de longévité, voire d’immortalité. Devant ces perspectives alléchantes et affolantes, Luc Ferry plaide pour une « régulation », en dépit du « savoir limité des politiques et des opinions publiques ». Certes, mais laquelle ? Sinon, plaide-t-il avec justesse, la liberté individuelle, sans nuire à celle d’autrui, dans la perspective kantienne.

      En une foi technophile, le « solutionnisme » imagine non seulement une accessible immortalité, mais encore que l’Intelligence Artificielle puisse stocker et réactiver mémoire, conscience et action, au point que dans la perspective d’Asimov, nous puissions dépasser l’ère humaine pour accéder à celle des machines. En toute logique, affirmons le droit individuel à augmenter non seulement notre santé, mais nos perspectives physiques (jusqu’à prétendre à la « liberté morphologique »),  intellectuelles, voire morales, qui sait, ajoutons-nous. À cet égard, Luc Ferry examine les arguments en faveur de cette avancée, venus des solutionnistes proche des GAFAM ; mais aussi ceux en défaveur -réactionnaires ?- venus de Jürgen Habermas[10], qui dénonce la perte d’humanité et d’humilité, et de Francis Fukuyama[11], qui dénonce « l’hubris scientifique ». Tous deux préfèrent s’arrêter à la dimension thérapeutique de la médecine. D’autres encore dénoncent une « marchandisation » des enfants, une fracture et une perte de solidarité entre une élite aux pouvoirs accrus et un ramassis d’ « Epsilons », à la façon du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley[12]. Sans compter que l’on pourra reprocher à ses parents de ne pas avoir amélioré son capital génétique, même si, argue avec pertinence Luc Ferry, on peut déjà leur reprocher de ne pas avoir fourni un capital culturel nécessaire.

      Transhumanisme, par le biais de la technomédecine, et « ubérisation », donc « économie collaborative » sont plus liés qu’il n’y paraît : « Dans les deux cas, il s’agit de lutter contre les figures traditionnelles de l’aliénation, celle de la loterie naturelle de l’évolution d’un côté […] et de l’autre, celles des intermédiaires qui s’opposent aux relations directes entre particuliers ». Il s’agit bien « d’humanisme démocratique » et de libéralisme, que seuls les vieux croutons (fussent-ils fort jeunes) du luddisme, comme ces casseurs de métiers à tisser qui craignaient de perdre leurs emplois en 1811 et 1831, refuseront, arcboutés sur leurs préjugés idéologiques. Craignons que les fourches caudines des monopoles, des syndicats et in fine de l’Etat, referment leurs dents sur le futur.

      Sur ces questions, Luc Ferry fait preuve d’une ouverture d’esprit remarquable, d’une curiosité intelligente et d’une appétence sensée à l’égard de cette « Révolution transhumaniste ». Etant donné le retard intellectuel français (mais non technique), il s’appuie sur de nombreux auteurs anglo-saxons, sans œillères. En outre, il montre bien que la nouvelle économie Internet et collaborative, de type « Uber », « Blablacar » et autres, ne participe en rien des « délires idéologiques sur la fin du capitalisme » ou de la « fin du travail » (pour contrer Jeremy Rifkin[13]), mais au contraire de l’extension de la sphère marchande, y compris individuelle. Méfions-nous cependant de « l’idéal politique de la régulation », passablement imprécisé par notre auteur.

      L’Intelligence Artificielle permettra-t-elle de rendre obsolètes la plupart des emplois humains, au point de définitivement les remplacer ? Selon le Future of Humanity Institute de l’Université d’Oxford, la réponse est indubitable. Déjà les joueurs d’échecs et de go sont battus par des Intelligences Artificielles, dont les capacités de calcul outrepassent celles des plus talentueux d’entre nous. D’ici moins d’une centaine d’années, la traduction, la manutention, la conduite automobile, la chirurgie, et bien d’autres domaines seront investis par des logiciels et des robots, débarrassant les hommes des tâches pénibles, ou faillibles, pour plus d’exactitude et de sécurité, pour une productivité et un rendement plus performants. Une bonne part de l’humanité sera-t-telle exilée du travail, rendue inutile, voire nuisible en tant qu’elle consommera sans produire ? Reste que dès aujourd’hui l’Allemagne dispose de trois fois plus de robots que la France pour deux fois moins de chômage, la Corée du sud et Singapour cinq fois plus pour cinq fois moins. La tendance vers des emplois restés humains et vers de nouveaux emplois non encore imaginés n’est en effet pas prête de s’éteindre, rendant caduque la thèse de la fin du travail.

      Faut-il aller plus loin que Luc Ferry ? Ajouter donc au libéralisme politique et économique le libéralisme scientifique, dans la tradition des Lumières de Condorcet. Ajouter au surhumain nietzschéen[14] un posthumain qui soit un hyperhumanisme ? Voilà une perspective séduisante, qui ne fera pas l’unanimité.

Opposer la machine intelligente et la liberté philosophique, comme le fait Luc Ferry, quoique encore juste, est peut-être vain. Pourquoi ne pas imaginer qu’une machine intègre capital génétique augmenté, neurobiologie, histoire personnelle et culturelle, affects et modélisation postalgorythmique du chaos, pour fonder une neuromachine philosophe, ceci évacuant la question de l’origine divine… Une telle machine, capable de se reproduire, efficace à 100% du temps et du savoir, saurait-elle, devrait-elle, éliminer l’humain qui la menacerait ? Qui nous protégera de la tentation de réaliser des hommes augmentés aux desseins maléfiques, des hommes-virus et génocidaire ; sans compter des manipulations génétiques et neuronales aux conséquences imprévues et irréversibles ? Vertige…

 

 

Archéologie des robots, didactique et éthique, par Laurence Devillers

 

      Robots ouvriers, intelligents, affectifs, voire sexuels… Face à ces promesses, voire ces peurs, Laurence Devillers choisit, bien que scientifique et technicienne, de faire précéder sa réflexion, titrée Des Robots et des hommes, par de petites fictions anticipatrices. Elle imagine qu’en 2025, elle aura pour compagne LILY, « robote » capable d’apprentissage et de conversation, une aide considérable pour la famille, les enfants.

      Cependant gardons-nous « d’anthropomorphiser la machine », prévient-elle. Et surtout, se demande-t-elle, de « quelles règles morales » souhaitons-nous munir ces créatures, en fonction de l’intérêt et de la sécurité des humains ? Qui décidera de cette gouvernance ? Des instituts d’Oxford, Cambridge, Berkeley, travaillent sur cette question. Il est d’ailleurs peut-être plus prudent que des scientifiques lecteurs d’Asimov en décident plutôt que nos politiques, dangereusement étatistes et démagogiques.

      Le client et usager du robot, qu’il soit un individu ou un Etat, devra-t-il observer des règles éthiques envers son robot, règles qu’il ne respecte pas lui-même ? De façon à interdire à son presque double technologique, voire biotechnologique, de proférer des appels à la haine, de voler, de tuer. Sans compter le souci du respect de la vie privée, si inquiétant dans le cadre du Big Data, y compris, ajoutons-le, celle du sieur robot. Ainsi, un « robot éthique » pourrait refuser d’exécuter une tâche non conforme à sa programmation, voire à sa balance du bien et du mal. Une telle charte, dans le sillage d’Asimov, a été rédigée en 2007 en Corée du Sud. Laurence Devillers elle-même est membre de la « Commission de Réflexion sur l’Ethique de la Recherche en sciences et technologies du Numérique d’Allistène ». Peut-on imaginer, au niveau européen, mondial, une judicieuse régulation, s’il ne s’agit pas d’un oxymore ?

      Il s’agit également de réfléchir sur la dimension addictive des robots, déjà en marche avec nos chers smartphones. En ce sens l’essai pertinent de Laurence Devillers se propose de contribuer à la nécessité de « construire des compagnons-machines qui respectent nos valeurs[15] humaines et notre bien-être ». Son objectif, technique et pédagogique, est donc de voir surgir des robots empathiques au service de commandements éthiques.

      Elle sait combien les scientifiques concepteurs de robots ont été précédés par les auteurs de science-fiction, de Mary Shelley pour Frankenstein, à van Vogt et Asimov, cet immense précurseur. Combien les mythes ont proliféré, depuis celui de Pygmalion, en passant par le Golem, jusqu’aux héros de mangas japonais, en particulier Goldorak. Combien le cinéma, de Métropolis à L’Odyssée de l’espace a propagé une robotique exponentielle ; jusqu’au fantasme, quand le robot est un tueur psychopathe ou devient amoureux, comme dans Real Humans, cette magnifique série. Ce pourquoi son essai est sous-titré « Mythes, fantasmes et réalités ». Nous savons aussi combien de spécialistes des nouvelles technologies ont nourri leur adolescence au biberon de la science-fiction. Ce qui prouve, s’il en était besoin, qu’une telle littérature -et la littérature toute entière- nourrit la créativité scientifique.

      L’intelligence robotique, au moyen d’algorithmes, est strictement imitative. Mais en apprenant à améliorer ses performances, dans le cadre du « deep learning »,  l’on peut se demander si son contrôle restera possible. Plus fortes physiquement, plus rapides intellectuellement, les machines n’ont pas encore la conscience d’elle-même, ni a fortiori la génialité artistique. Quoique l’intelligence émotionnelle soit bientôt à leur portée. En revanche le robot « Tay » a su tenir des propos racistes ! Il faudra que soit prudente l’hybridation homme machine, que les implants cérébraux connectés soient bien fiables. De plus ne risque-t-on pas de remplacer la décision libre par la prédiction algorythmique…

      Reste à savoir jusqu’à quand les robots échoueront devant le test de Turing qui vise à les différencier des personnes humaines. Le réalisme de Laurence Devillers, en son essai intelligemment didactique et très informé, quoique se répétant parfois, lui permet de ne pas s’engouffrer dans les fantasmes, mais de mettre sous nos yeux les réalités robotiques qui nous entourent. Car les robots accueillent les clients, assistent la chirurgie, comme « Da Vinci », veillent les retraités âgés, comme le « robot-phoque Paro », les autistes et les enfants en déséquilibre psychologique, interviennent à Fukushima, comme « Maestro », ou parmi les drones contre l’Etat Islamique. Au-delà des « robots industriels », nous aurons bientôt nos « robots sociaux », capable de reconnaître et d’interagir avec nos émotions, comme nous avons nos ordinateurs personnels ; et déjà nous parlent des voix pertinentes, depuis « Siri », bientôt des assistants scolaires, mécaniques et néanmoins empathiques, seront doués d’humour.

      Mais aussi un robot garde-frontière en Israël, un « robot anti-émeute en Chine » : dédiés à la sécurité ou à la répression des libertés ? En d’autres termes, ces machines loyales seront comme le couteau, bénignes ou malignes selon les mains qui les tiennent, à moins qu’elles se révoltent pour saccager l’éthique, ou pour imposer une pertinente éthique… Faut-il doter ces soldats, tueurs ou salvateurs, pire ou plus judicieux que l’homme, d’une boite noire ? D’un cervelet éthique ? Saura-t-on rendre impossible leur piratage ?

      Mais aussi des robots humanoïdes sexuels, comme « Samantha », dotée du point G, ou la délicieuse « Orient doll » japonaise, ou encore « Harmony », aux cent caractéristiques physiques au choix et  capable de converser de littérature, d’avoir une personnalité individualisée ; voire plus tard amoureux. Notons que pour l’heure, ils sont féminins, donc plutôt réservés aux hommes, même si rien n’empêche qu’ils soient masculins. On prévoit l’avènement de la prostitution robotisée, libérant peut-être les individus, ou les privant de revenus ; on imagine apprécier la patience et la conformité à nos désirs de ces robots, leur addictive « empathie artificielle », aux dépens de nos contemporains de chair et d’os dont l’empathie est parfois pour le moins grincheuse et pour le plus abjecte…

      Faut-il par conséquent craindre encore une fois un grand remplacement ? Une mise au chômage généralisée ? Une déshumanisation du monde ? Alors que, nous l’avons dit plus haut, les pays les plus dotés en robots ont le chômage le plus bas, qu’une part minime des emplois peut-être robotisée… Qui sait si le besoin d’humain n’en deviendra pas plus vif et vivifiant, si l’exemple des qualités des robots n’encouragera pas l’homme à s’améliorer…

 

 

Louisa Hall, le roman au service de l’argumentation

 

      Le roman, évidemment d’anticipation, peut permette des prédictions sur notre futur, là où nous coexisterons avec des robots. De manière assez originale, mais dans une perspective attendue, Jean-Charles Edouard Boué et François Roche font raconter à un robot les étapes qui ont permis la plus grande activation de l’Intelligence Artificielle. Le roman parle en 2040, avec emphase et persuasion, de la splendide épopée du tout technologique. Enthousiasme tellement autosatisfait, en quelque sorte publicitaire, qu’il finit par s’entendre comme une satire. On devine que la désindustrialisation de parties immenses du monde, les inégalités considérables de la mortalité selon que l’on est riche ou misérable sont les butoirs d’une telle course à la surtechnologie. Il faudrait rétorquer aux auteurs de La Chute de l’empire humain. Mémoires d’un robot[16] que le pire n’est jamais sûr, qu’il y a une certaine facilité à se prétendre Cassandre, et que l’imagination et la créativité humaine, sans compter celle des Intelligences Artificielles et robotiques, n’ont cessé de démentir les prédictions qui sont figés dans des modèles de pensées et de technologies précédentes. Reste que l’élément le plus intéressant de ce roman sous forme d’autobiographie fictive est l’hypothèse selon laquelle nos futurs robots ne sauraient que répéter leur propre passé, donc priveraient l’Histoire de tout futur ; quoique là encore c’est faire bon marché de l’intelligence robotique, d’origine humaine, ne l’oublions pas.

 

      Plus piquant, plus émouvant, est Rêves machines, de Louisa Hall. Avec elle, on aimera des robots ; au point de devoir les éliminer… La romancière américaine postule ce sacrifice nécessaire. Le roman à thèse ouverte réunit cinq voix à l’origine des machines pensantes, depuis 2040, quand Chinn, le concepteur des plus parfaites intelligences artificielles -au point de singer, voire supplanter l’humanité- purge sa peine en prison.

      Mary Bradford tient son journal de traversée en 1663, partant peupler l’Amérique, aussi son prénom sera celui du premier programme doté d’une mémoire en 1968 par Dettman. Quant à Alan Turing, de 1928 à 1954, il fut le père des ordinateurs. En 2035, Mary3 est la dernière génération de robots qui soit douée d’empathie, remplaçant les « babybots » trop évolués, au point d’avoir volatilisé les relations sociales interhumaines parmi les adolescents, dont Gaby. Sont-ils la solution à la solitude et au besoin d’amour qui taraudent chaque personnage ? En effet, grâce à l’inventeur de « MeetLove », et de « l’équation de la séduction », « des humains et des robots vivaient en couple ».

      Malgré la structure romanesque remarquable, une écriture virtuose adaptée à chaque personnalité, le suspens est un peu sacrifié. Il reste en cette riche matière feuilletée l’éthique conviction, peut-être discutable, selon laquelle l’intelligence artificielle ne peut outrepasser ses limites en affectant d’être humaine. Cela méritait-il qu’une politique tyrannie s’autorise à désaffecter et condamner à mort ces robots parqués dans l’holocauste d’un hangar, en affligeant ceux qui les avaient aimés ? Pourraient-ils être plus sages ou plus effrayants que les hommes ?

      L’Américaine Louisa Hall, née 1982, a su agréger roman historique et science-fiction, roman psychologique et épistolaire. Un journal intime retrouvé, des lettres, le script d’un interrogatoire, d’intimes confessions habitent ce roman polymorphe, ce bel apologue. Mais peut-être faut-il le lire, au-delà d’une condamnation de robots humains, trop humains, comme un geste de tendresse envers les hubots de Real Humans qui deviennent, qui sait, capables d’aimer, de rêver…

 

 

      La menace de l’eugénisme porte souvent à confusion, de par la reductio ad hitlerum. Le nazisme pratiquait un eugénisme racial sans aucune base scientifique, en éliminant des vivants souvent plus intelligents et humains qu’eux. Nos scientifiques ne pensent -du moins espérons-le- qu’à un eugénisme positif, permettant à des erreurs et horreurs génétiques de ne pas naître et permettant d’améliorer les humains à naître. Quoiqu’il soit d’abord réservé à une élite, mais c’est le sort de toute innovation, bientôt démocratisée.

      Une inquiétude souvent répétée est celle qui consiste à arguer que face aux Etats ce sont de vastes entreprises multinationales, autour des GAFAM, qui mènent ce combat technologique, en dehors de toute régulation économique et éthique. Baste ! Les Etats ont-ils toujours été aussi vertueux, entre totalitarismes et socialismes ? Que leurs pouvoirs soient battus en brèche par des innovations qu’ils ne sont guère capables de penser ni de mettre en œuvre est bien plutôt une bonne nouvelle. Que l’on sache, c’est le capitalisme libéral qui a permis la prospérité, rarement les Etats. Il y a de nombreux domaines où ces derniers, d’ailleurs bien capables de contrôle citoyen en s’emparant des nouvelles technologies, comme en Chine, gagneraient à être remplacés par d’efficientes Intelligences Artificielles, en particulier la gestion de la fiscalité et du maquis des prestations sociales, ce qui entraînerait de fructueuses économies ! Reste à se demander si l’auteur de ces lignes mériterait d’être remplacé par un robot critique à l’intelligence plus affutée…

 

      Mon ordinateur constellé d’icônes intelligentes pourrait bientôt écrire à lui seul des bestsellers grâce à des logiciels combinant des recettes éprouvées, ce dont je ne suis en rien capable. Doutons cependant qu’il puisse écrire mes articles critiques, mes essais, mes romans et poèmes puisqu’ils ne sont en rien bestsellers ! Ne doutons pas cependant qu’une certaine uniformité, malgré l’abondance des combinatoires, ne répugne aux gens de culture et de goût. De surcroît, pensons à ces œuvres magistrales, surgies d’aucun horizon d’attente, qui bouleversent la donne, s’imposent planétairement, comme l’imprévisible et politiquement incorrect Lolita de Vladimir Nabokov. N’est-ce pas à des livres de ce tonneau que l’humanité reconnait son originalité et sa dignité ? Et là, ne serait-ce pas l’âme ? Dans R.U.R., de Karel Capek, Hélène demande au Dr Gall : « Et pourquoi vous ne leur feriez pas une âme ? » Voilà ce qu’il répond : « Ce n’est pas en notre pouvoir ». Fabry ajoute : « Ce n’est pas dans notre intérêt[17] ». Il semble pourtant que, dans le cadre du shintoïsme, les Japonais accordent une âme à tout objet, donc à une machine, que les troublants « hubots » de la série Reals Humans soient dotés de cette « âme », mot impropre, trop mystique, et cependant approchant le point de non-retour entre l’homme et le robot…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] Karel Capek : R.U.R., L’Aube, 1998.

[3] Isaac Asimov : Le Grand Livre des robots, Omnibus, 2003.

[5] Voir : Pierre-Marie Lledo : Le Cerveau, la machine et l’humain, Odile Jacob, 2017.

[10] Jürgen Habermas : L’Avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ? Gallimard, 2002.

[11] Francis Fukuyama : La Fin de l’homme. Les conséquences de la révolution biotechnique, La Table ronde, 2002.

[13] Jeremy Rifkin : La Fin du travail, La Découverte, 1997.

[16] Jean-Charles Edouard Boué et François Roche : La Chute de l’empire humain. Mémoires d’un robot, Grasset.

[17] Karel Capek, ibidem, p 36-37.

 

 

 

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Published by Thierry Guinhut - dans Sciences
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23 juin 2017 5 23 /06 /juin /2017 16:48

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Irvine Welsh, icône trash

 

des drogues et des sexualités :

 

de L’Intégrale Trainspotting

 

à La Vie sexuelle des sœurs siamoises.

 

 

 

Irvine Welsh : L’Intégrale Trainspotting, Au Diable Vauvert, 1710 p, 22 € ;

 

La Vie sexuelle des sœurs siamoises, Au Diable Vauvert, 22 € ;

traduits de l’anglais (Ecosse) par Diniz Galhoz,

 

 

 

 

      Depuis Les Paradis artificiels de Baudelaire et Gautier, et malgré leur prudence, un mythe tenace colle aux drogues, opium, héroïne, ecstasy, selon lequel elles sauraient assurer l’inspiration créatrice de l’écrivain et du poète. Cette sale légende, qui ne tient pas compte de tous ceux qui en sont morts ou ont dépéri sans la moindre capacité créatrice, ne tient guère dans l’esprit d’Irvine Welsh, icône trash des drogues et des sexualités. Cet Ecossais graphomane, né en 1958 à Edimbourg, n’a pas attendu la piquouse ou le cachet pour booster ses capacités de travail et se targuer de l’enviable dignité de satiriste sous ecstasy, entre l’énorme triptyque sommé par Trainspotting et l’affreux jojo d’Une Ordure. Ou mieux encore, la grinçante Vie sexuelle des sœurs siamoises, surprenante à plus d’un regard, en particulier au sens où le romancier et nouvelliste y dresse un stupéfiant portrait d’une artiste et de ses tourmenteurs.

 

Trainspotting, satire à l’acide et au sida

 

      Avec Trainspotting, Irvine Welsh s'est taillé en 1993 une sulfureuse réputation de spécialiste de l'addiction. Sordide, déjanté, le récit suivait à vau-l'eau quatre défoncés grave dans un Edimbourg ravagé par le thé, la bière, le chômage et la baston. Seul paradis, la seringue les délivrait un instant d'un manque à crever. Les veines brûlées jusqu'à l'os, nos anti-héros poursuivaient d'un amour-haine constant une héroïne toujours recommencée. « Drogue honnête », l'héro rend « immortel » pour aussitôt te crasher « dix fois comme le caca ambiant ». La mort fauche. Le style speedé, les images « à cent litres de salive à l'heure » peinaient à sauver ces saynètes mal raboutées, crades, scatologiques, ces pantins psychotiques, abjects, attendrissants, dont l'un s'en sortira peut-être, dont l’autre plonge la tête dans la cuvette des toilettes, dont l’autre encore enchaîne les dérives, aux dépens de celui qui ne peut plus que s’injecter les pissenlits par la racine…

      A quoi donc peut croire un ado d’Edimbourg dans un appartement destroy où le père chômeur a quitté une mère alcoolique, lorsqu’au bas des ascenseurs les éclats de bouteilles fusent vers les immigrés indiens ? Faute d’une volonté intime, d’un contexte éducatif propice, que reste-t-il, sinon le désespoir et l’insolence, « la défonce » enfin ? La brusquerie de l’image dit bien les deux pôles de l’échappatoire. Défoncé comme on éclate une poubelle qui n’a plus apparence ni raison d’être, et dont le néant permet l’abstraction totale d’un réel immonde ; défoncé comme le passage d’une « porte de la perception » vers un au-delà aux promesses affolantes… Sexe, drogue et utopie impossible sont les contrées soudées de la « défonce » où les personnages d’Irvine Welsh, mais aussi de son contemporain anglais Will Self[1], font leur nid.

      Un œil délicat, coutumier des cattleyas proustiens et des bonnes mœurs du langage, ne peut qu’éprouver une implacable nausée devant ces quatre copains crados, scatos, scotchés à leur héroïne et ravagés par le sida… Abonnés à l’assurance chômage, ils dopent une intrépide narration avec le désir et le manque récurrents de ce « jus qui donne la vie et la reprend » : « Prends ton meilleur orgasme et multiplie le par vingt et tu seras encore à des kilomètres du résultat. Mes os friables et desséchés sont dorlotés et liquéfiés par les tendres caresses de ma belle héroïne. » Portées par un style gangrené de métaphores et de grossièretés « top dance » ces saynètes mal torchées font fureur et mouche, même lors de cette célèbre scène de cuvette de water closet qui empuantit autant la page que l’écran. Un amputé, un crevé qui « n’était plus qu’un morceau rabougri de peau et d’os », des séropositifs, un seul décrochera peut-être… Un bilan affligeant, une œuvre néanmoins efficace. Au point que le succès de Trainspotting poussa d’intelligents politiques à s’interroger sur la vanité de la prohibition. Jusqu’à The Independant qui fit campagne pour la légalisation du cannabis…

 

 

      On peut se demander alors par quel miracle paradoxal, des récits qui ne laissent place à aucun salut par les drogues, sauf par brefs flashs, et n’en montrent que la déchéance, qu’il s’agisse de Morphine de Boulgakov[2] ou du Roman avec cocaïne d’Aguéev[3], jusqu’à notre Trainspotting, bénéficient d’une telle aura chez des lecteurs plus ou moins consommateurs, du joint à l’héro en passant par la coke. A moins de trouver dans la littérature une dimension transgressive faussement héroïque, même et surtout -pulsion de mort oblige- par l’intermédiaire d’anti-héros, dimension qui fait défaut dans le quotidien.

      Une réputation souterraine emporta cependant ces pages vers les sommets du livre culte. Jusqu'à ce que le film de Danny Boyle vienne shooter et speeder les écrans. Et vienne conforter le mythe selon lequel Trainspotting est le sismographe d’une société déglinguée marquée par l’ère Thatcher, et dont cette dernière aurait été la responsable. C’est bien vite inverser cause et conséquence, plaie et guérison, en accord avec l’idéologie antilibérale. Car la ruine de l’Etat providence travailliste, donc socialiste, en est la cause, et le néolibéralisme de Madame Thatcher, le remède, certes pas toujours miraculeux, puisque sous son premier mandat, le chômage anglais, auparavant astronomique, fut divisé par deux…

      Le sillon fut poursuivi -et pas encore jusqu’à la lie- au moyen d’un roman, Marabou Stork Nightmares[4], dans lequel un narrateur comateux est traversé de flash-back : une famille de psychotiques, les taudis d’Edimbourg, un suicide au sac en plastique. C’est violent, cousu de culpabilité, de revendications politiques, d’homosexualité et d’ecstasy. Le portrait du moi contemporain est implosif, un rien influencé par Martin Amis[5], et loin des complaisances nombrilistes pauvrement osées des prêtres et prêtresses de l’autofiction.

 

 

De Skagboys à Porno, la boucle de l’Intégrale

 

      L’Intégrale Trainspotting est en fait un triptyque formé de Skagboys[6], Trainspotting et Porno[7] ; une sorte de roman de formation, voire de déformation, d’une bande potes, de l’enfance à l’âge adulte, parmi la déshérence urbaine.

      Skagboys, à rebours de la chronologie créatrice d’Irvine Weslsh, puisqu’il le publia en 2012, est le premier volet de l’hydre à trois têtes, qui cultive à outrance le filon. Le « skag » est le doux nom de l’héroïne, seule drogue que n’a pas encore essayé le quatuor de déjantés : nous avons nommés nos comparses Renton, Spud, Sck Boy et Begbie, fort connaisseurs en speed, acide et autres saloperies. Dès le shoot initial, nos anti-héros de l’héroïne creusent la fosse d’excréments de l’addiction. En toute logique, l’un sombre dans la délinquance et la violence, l’autre devient un terrible psychotique, l’autre perd son boulot. Seul Sick Boy parait avoir la possibilité de réchapper de l’exclusion sociale, cet euphémisme qui rejette la faute sur la société. On navigue de pubs en rues mal famées, on drague les filles et les « skaggirls ». Doses de manque et de sexe, de manque et de came, de manque et d’alcool, se succèdent avec une invention de péripéties scabreuses que l’on n’eût pas cru possible. On vit, fort mal, du « chomdu » et sans complexe : « Les types qui bossent sont incapables de comprendre la vie d’un dilettante. Si je travaille pas, c’est par choix, bande d’abrutis ». Les fêtes succèdent à l’oisiveté, les plans foireux aux copineries peu fiables. Un ersatz de métaphysique de comptoir survole le tout : « Ça fait déjà longtemps que j’ai accepté que l’univers était un vrai bordel, imparfait et alambiqué ». Quelques personnages sont un peu plus clairvoyants : « c’est la consommation de l’alcool de Coke qui les a tous fait basculer dans cette misère ». Sans compter la liste qui conclue le roman : celles de ceux qui sont atteints du sida, sans plus d’espoir. L’intérêt sociologique est évident, si l’intérêt dramatique et littéraire, hors le sociolecte des personnages, l’est moins. Hors la typographie particulière des pages du « Journal de réhab » qui n’est pas sans fatiguer les yeux et la patience du lecteur, le rythme saccadé et les métaphores branchées, vigoureuses, agrippent le lecteur.

      Après le succès de Trainspotting, odyssée réaliste, répugnante, enjouée, pathétique et tragique d’un groupe d’accros aux drogues gagné par le sida, on attendait la suite : ce fut, en 2002, Porno. Le moins que l’on puisse dire est que la concision n’est toujours pas le fort de Welsh. Cependant la capacité de ses personnages à s’emparer des mythes de notre société de licence et de médias est avérée lorsqu’ils croient rebondir au-delà de leur galère en montant le coup du siècle : Sick Boy va tourner un « porno » avec la sulfureuse Nickki. La réussite à Cannes tourne court : arnaques, enquête de police et grand blessé. L’industrie du porno procure un instant l’argent et la gloire, sans supplément d’âme : les « capotes usagées et pleines » sont « des soldats morts sur un champ de bataille, un holocauste ». Le porno reste sous culture de masse, consommation, addiction : « une illusion de disponibilité ». Triste morale : il n’y a pas de rédemption dans le cycle maudit de Trainspotting.

 

 

Ecstasy ou les contes d’amour chimique

 

      Enfin, coupant l’interminable cordon ombilical du trio Trainpotting, et du même Irvine Welsh, Ecstasy[8] vint, avec ses trois romances, qui sont « Trois contes d’amour chimiques » : « rave », « pharmaceutique » et « acid house ». Toutes ont la chimie du cerveau pour déclencheur, toutes dressent le tableau clinique de dépendances sévères. Dans la première, une auteure de romans historiques à l'eau de rose succombe à la boulimie au point de faire une attaque cardiaque. Autour d'elle gravitent divers érotodépendants, jusqu'au nécrophile et corrupteur Freddy. Il fallait s’y attendre : la romance, « style Régence », permet à la brodeuse de romans sentimentaux de se propulser dans le cinéma hardcore. Bientôt, les romans sentimentaux balayés cèdent la place au filon pornographique.

     Dans la deuxième nouvelle, « style pharmaceutique », un couple qu'une pollution atomique a fait naître les bras atrophiés se nourrit jusqu'à plus soif du désir de vengeance la plus terrible. Il fonde un réseau terroriste à l'affût des responsables de son infirmité. Jusque-là, Irvine Welsh semble suivre le goût de son compatriote Will Self pour les étrangetés sexuelles et les violences pathologiques.

      Mais dans la troisième nouvelle, « style Acid house », où deux « accidentés de la vie » passent en un joli chiasme de « l'amour irrésistible de l'ecstasy » à « l'extase irrésistible de l'amour », la petite pilule paraît un moment avoir un effet positif : « Nos yeux ne sont plus que de grandes flaques noires d'amour et d'énergie », « I'ecsta a décuplé ma sensibilité tactile »... Hélas, aussitôt Lloyd confie : « je n'arrive plus à rien au pieu sans le nitrate d'amyle ». L’amour artificiel s’avère plus illusoire encore que l’amour naturel. Il s’agit bien de la sévère addiction de ceux qui font avec des inconnus « l’amour sous ecsta » : « comme si nous étions tous ensemble dans notre monde à nous, loin de la haine et de la peur », « comme si j’étais morte, et que je traversais le paradis ». Est-ce « de l’amour artificiel » ? se demande Lloyd, sentant « la distance qui s’installait entre nous, au fur et à mesure de la descente d’ecsta » ? C’est à peine si, dans l’utopie éphémère et saccadée de ces raves parties qui évacuent le réel, l’utopie toujours à rattraper par une nouvelle prise d’hallucinogènes, que suit implacablement la nausée de la « descente », affleure la question de la vérité…

      La porte de l'espérance s'ouvre néanmoins. Pour ne plus « faire l'amour qu'en week-end quand tu es sous ecsta », pour ne plus prétendre « à des sentiments que tu ne peux pas vivre si tu n'es pas défoncé », Lloyd « va décrocher de cette merde ». Et trouver avec Heather la réalité de l'amour, à moins qu’il ne s’agisse que de l’archéologie d’une autre illusion. Au-delà du discours sordide, répétitif et souvent ennuyeux des accros de la dope, Irvine Welsh accède à la qualité d'analyste cynique des mœurs, mais aussi à quelque chose qui ressemblerait à la pureté… Quoiqu’il y manque toute une spiritualité, toute une poétique de l’amour, hors de portée des personnages de notre romancier.

      Avec Ecstasy, les fantasmes se crashent en passant le versant du réel, autant que les traditions littéraires sont ironisées par la métamorphose des paradis au moyen des psychotropes infernaux. Irvine Welsh a changé l’ancienne « romance » en aventure contemporaine risquée : plus satirique enfin que le rire de la Faucheuse.

 

 

Quand un flic est Une Ordure

 

      Sans réclamer un ordre moral oppressif, force est de constater que rarement un sursaut éthique vient déranger les anti-héros de Welsh. Sauf lorsqu’un flic raciste, pervers, corrompu et tire au flanc, sous-produit d’une culture machiste à base de sport, d’alcool et de pornographie violente, le narrateur trash et fanfaron d’Une Ordure[9] en personne, voit pousser en son corps l’affreux ténia de la conscience. Une rédemption est-elle possible pour cette brute dissimulatrice, ce Machiavel au petit pied de la manipulation, dont l’eczéma génital est la métaphore d’un ego débordant de pulsions sexuelles purulentes pendant 500 pages ? Curieusement, l’épreuve attendue de suivre le flux mental d’un tel porc (que rend visible la belle couverture de l’édition anglaise et quoique nous trouvions un tel homme insultant pour nos chers cochons) est une odyssée aussi pleine d’enseignements qu’aisée. « Quand queue qui bande est accrochée au ventre de Bruce Robertson, elle a carrément moins que pas de conscience. On ne peut pas se permettre d’avoir une conscience de nos jours, c’est devenu un article de luxe pour les riches, et un boulet social pour tous les autres ». Sexe donc, drogue pour une vilaine addiction à la cocaïne, et pas d’autre utopie que des vacances à Amsterdam ou en Thaïlande pour acheter sexe et drogue… Sinon la promesse dérangeante d’une conscience qui le poussera au suicide.

      Grâce à la collision de l’hyperréalisme et du fantastique, lorsque la conscience prend une ampleur délirante, le récit soulève une portée insoupçonnée. Le romancier écossais s’étant fait le spécialiste d’une génération dévorée par la glandouille et la défonce, il la propulse jusque dans les forces de l’ordre et de la paix, plus désacralisées que jamais. L’autoportrait fictif sans fard d’Une ordure, flic dégueu cocaïnomane, corrompu, homophobe, raciste et misogyne, est, qui sait, son roman coup de poing le plus réussi. La satire dépasse de toute évidence ce seul individu. Gardons-nous cependant de la pente de la généralisation abusive qui fascinera les gogos : tous les policiers ne sont pas ainsi. Cependant, nombreux sont nos concitoyens, pas flics pour un sou, sans omettre une vaste pelletée de délinquants et de criminels, ne sont pas loin de l’autoportrait maniaque concocté par l’un brin pervers Irvine Welsh, qui voudrait faire jouer chez son lecteur la corde sensible de l’identification… Et ainsi nous prendre au piège.

      Passons sur Recettes intimes de grands chefs[10], qui est un amusant et grinçant apologue gothique : deux inspecteurs de l’hygiène abusent de leurs prérogatives. La critique du pouvoir s’étend jusque chez les plus minables. Se haïssant, ils glissent dans le sadomasochisme. Danny, le beau gosse habité par le mal, est un Dorian Gray qui voit les cicatrices des coups qu’il reçoit se graver sur le visage de Brian le ringard. Les meurtres familiaux vont s’enchaîner… Ce romans de mœurs et de langue trash réussi est certes une critique de l’Angleterre contemporaine, mais aussi la radiographie des plus basses potentialités de l’être humain, dans une société dure, injuste, où les personnages font à peu près eux seuls leurs malheurs, leurs dérives et leur chute.

 

 

La Vie sexuelle des sœurs siamoises

ou les métamorphoses du corps et de l’artiste

 

      Récent bastion -et non dernier certainement- de l’édifice pléthorique d’Irvine Welsh, La Vie sexuelle des sœurs siamoises a quitté les faubourgs d’Edimbourg et l’Ecosse pour la Floride : « Miami Beach où règnent la mode et l’apparence ». Cette fois deux personnages féminins sont sur le devant de la scène. Lucy ouvre le bal romanesque en arrêtant un criminel sur l’autoroute. Sa force, sa sveltesse son autorité font l’admiration de Léna, qui l’a filmée et a fait d’elle « une star ». Petite et grosse, elle va se confier à ses talents de coach de fitness en espérant métamorphoser son corps. Sans compter que cet exploit digne des meilleures séries policières attire à Lucy l’attention des médias, à l’égal de deux sœurs siamoises qui ont bien du souci : l’une est prude et religieuse, l’autre embrasse à bouche que veux-tu son petit ami. Vous devinez l’indémêlable conflit, de plus entre « cas de conscience » et « phantasme de dégénéré ». Sans compter qu’elles viennent de « s’attaquer en justice l’une l’autre »…

      La satire est à double tranchant : Lucy est « une guerrière farouche luttant contre l’ignoble épidémie d’obésité qui est en train d’engluer notre pays dans le saindoux ». Mais aussi une raide dingue du sport à outrance, de la performance physique, de la minceur et du comptage de saines calories. Va-t-elle devenir animatrice d’une émission de téléréalité qui pourchasserait l’obésité ? Réussir l’impossible en amincissant Léna, non sans sadisme, jusqu’à la séquestration menottée, jusqu’à l’extase ? Héroïne victorieuse d’un méchant, elle ne connait pas l’indulgence, au point de mépriser avec virulence les ratés et les faiblards, les gros, les gras et les mous. Un mec à baiser n’est pour elle rien de plus qu’un « appareil de fitness », sans oublier de pratiquer un lesbianisme prédateur. Inculte et cinglant tout ce qui n’est pas elle, saura-t-elle se métamorphoser, non pas physiquement, mais moralement, intellectuellement ?

      On imagine cependant que les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être : le méchant plaqué au sol était en fait une victime de pédophiles ; la niaise et grasse Léna révèle non seulement une insoupçonnable volonté mais une surprenante activité de peintre et de sculptrice, assemblant des os animaux en de nouvelles créatures « dystopiques », qui sont des « humains du futurs ». Qui sait si Lucy risque de devenir « boudinophile »…

      Une fois de plus Irvine Welsh s’attache à décalquer les personnalités des deux jeunes femmes, capables de faiblesses et de cruautés diverses, sans compter ceux qui les entourent : losers divers, désaxés, voire déments, tous pervers narcissiques à de degrés divers, en un catalogue qui donnerait le vertige, s’il ne restait en-deçà de celui de Palahniuk[11]. Par exception peut-être, le romancier n’est pas sans tendresse pour ses deux personnages principaux qui, eux au moins, trouveront leur romance, en une happy end à prendre avec méfiance.

      Apparemment éloignée de Trainspotting, il n’en reste pas moins que La Vie sexuelle des sœurs siamoises met en avant d’autres drogues : le culte médiatique du corps sportif d’une part, et « cette automutilation avec du sucre et des matières grasses » d’autre part, en fait deux sacrifices de la personnalité antinomiques. L’épaisseur psychologique du roman s’enrichit au fur à mesure que fond la graisse de Léna, que sa détermination d’artiste se développe. Si la portée de l’opus parait au départ un peu mince, elle s’enfle dès lors que l’on commence à connaître le personnage de Léna, son esthétique d’artiste à succès, ainsi que le projet « artistique » pervers de son ex petit ami Jerry qui la photographiait et l’encourageait à chaque stade de sa prise de poids, de 58 à 102 kg ! Et qui, sans doute, voit ses propres os faire partie d’une nouvelle sculpture…

      Il y là en quelque sorte deux romans jumeaux, comme le sont en fait ses « deux sœurs siamoises » pourtant si dissemblables. Le premier est celui de notre coach en fitness, Lucy, un peu maigre et limité à la satire bodybildée, voire à la parodie du roman policier puisque son père est un auteur à succès en ce genre et qu’elle fend le crâne de Jerry à la hache. Le second est celui de l’artiste, dont la vie et la formation sont prises en écharpe par de vastes analepses, et avec une force d’évocation qui est du meilleur Irvine Welsh. Ce sont aussi deux langages qui s’entrelacent : la vulgarité péremptoire de Lucy, contre la sensibilité et la culture de Léna. Mais il restera au lecteur la réconfortante tâche de découvrir comment cette dernière mène le retournement de situation final, y compris en terme de « vie sexuelle »…

 

 

      Monstrueusement bavard, passablement réticent à une concision qui lui aurait fait le plus grand bien, Irvine Welsh, malgré son rythme endiablé, est loin d’être toujours passionnant. Il faut cependant admettre qu’il est un habile sismographe de classes populaires, voire moins populaires et upper class, non seulement en ce qui concerne leur mode de vie défoncé, mais aussi leur langage. Le parler de rue, la vulgarité outrecuidante, la banalité du vocabulaire font bon ménage avec l’invention métaphorique à la mitraillette du romancier. La première héroïne (sans jeu de mots) de La Vie sexuelle des sœurs siamoises ne peut pas passer une page sans expectorer un « Putain » bien sonore. Skagboys va jusqu’à restituer le « rhyming slang » (argot rimé), qui substitue un mot par un autre mot rimant avec le précédent. C’est évidemment une gageure pour le traducteur Diniz Galhos, par ailleurs fort méritant, qui s’est efforcé d’en restituer quelques bribes. On appréciera des images comme le « safari fessier » ou la capacité d’insérer des courriels, des confessions et des critiques d’art dans La Vie sexuelle des sœurs siamoises, roman à tiroirs et à stratégies multiples.

 

 

      Il est paradoxal de constater que tous ces livres, romans ou essais consacrés aux drogues bénéficient d'une aura fabuleuse, d'une avance sur recette automatique auprès d'un lectorat jeune, branché, et plus ou moins consommateur de substances psychotropes. Comme si on allait y trouver l'hallucinante vision promise d'une humanité speedée, heureuse et libre… Pourtant, pas un texte qui ne décrive le désarroi de la défonce, qui ne fasse suivre le flash par une descente dans la douloureuse addiction, sinon la mort. Thomas de Quincey connut « plaisirs » et « souffrances » en ses Confessions d’un mangeur d’opium[12], publiées en 1800. Baudelaire vit dans le haschich des Paradis Artificiels, publié en 1860, autant de palais mordorés que les « plus terribles et plus sûrs moyens dont dispose l'Esprit des Ténèbres pour enrôler et asservir la déplorable humanité[13] ». Aldous Huxley, dans Les Portes de la Perception (titre auquel les Doors empruntèrent leur nom), publié en 1954, avouait : « Bien qu’elle soit manifestement supérieure à la cocaïne, à l’opium et au tabac, la mescaline n'est pas encore la drogue idéale[14] ». Cependant, Ernst Jünger, dans Approches, drogues et ivresses[15], publié en 1970, s'entourait de protections et réservait ces expériences aux esprits à toute épreuve. Et le Roman avec cocaïne d'Aguéev, publié en 1983, conduisait le héros à la démence et au suicide. Bizarrement, ces textes bénéficient d'un accord de principe, comme s'ils servaient d'imparables cautions, de cabinets d’excuses et de mythologies louant l’univers des drogues. Pourtant l’essayiste Max Milner, dans son Imaginaire des drogues[16], sut faire la part des choses entre création littéraire et fléau social. Alors quoi ? Passion des destins tragiques, des météores Kurt Cobain et Jim Morrison qui valent mieux, brûlant intensément et vite, qu'une vie de beauf, d'employé, de père de famille ? Et si l'art de vivre et d'écrire, d’Irvine Welsh et de son artiste Léna, était un long travail plutôt qu'une speed défonce?

 

Thierry Guinhut

La partie sur Trainspotting a été publiée dans Edelweiss, novembre 1999.

 

[2] Boulgakov : Morphine, in La Garde blanche, Nouvelles, Récits, La Pléiade, Gallimard, 1997.

[3] M. Aguéev : Roman avec cocaïne, Belfond, 1983.

[4] Irvine Welsh : Marabou Stork Nightmares, Jonathan Cape, 1995.

[6] Irvine Welsh : Skagboys, Points Seuil, 2017.

[7] Irvine Welsh : Porno, Au Diable Vauvert, 2008.

[8] Irvine Welsh : Ecstasy. Trois contes d’amour chimique, L’Olivier, 1999.

[9] Irvine Welsh : Une Ordure, L’Olivier, 2000.

[10] Irvine Welsh : Recettes intimes des grands chefs, Au Diable Vauvert, 2008.

[12] Thomas de Quincey : Confessions d’un mangeur d’opium anglais, Œuvres, La Pléiade Gallimard, 2011.

[13] Charles Baudelaire : Les Paradis artificiels, Œuvres complètes, t I, La Pléiade, Gallimard, p 428-429.

[14] Aldous Huxley : Les Portes de la perception, Editions du Rocher, 1954, p 55.

[15] Ernst Jünger : Approches, drogues et ivresses, Folio Gallimard, 1991.

[16] Max Milner : L’Imaginaire des drogues. De Thomas de Quincey à Henri Michaux, Gallimard, 2000.

 

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17 juin 2017 6 17 /06 /juin /2017 10:22

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Pétrus Borel, le lycanthrope

 

du romantisme noir

 

aux Editions du Sandre.

 

Petrus Borel : Œuvres poétiques et romanesques,

Editions du Sandre, 782 p, 45 €.

 

 

 

 

      La figure du « guignon[1] », selon Baudelaire, affligea la destinée du méconnu Pétrus Borel. Réprouvé, rejeté par son temps, il est un de ces anti-héros du romantisme noir, au début du XIX° siècle, qui eut l’impudence de diriger un journal intitulé Satan. Il est bon qu’une édition, non pas complète, mais fort généreuse, permette de remettre en selle ce petit maître original de la littérature, qui bénéficia d’un masque digne d’effrayer le bourgeois : « Le Lycanthrope », surnom venu du Don Juan de Byron dont il s’affublait. Le désespéré se compare en effet à une « louve ayant fait chasse vaine », dans ses Rhapsodies, son premier livre poétique. Grâces soient rendues aux Editions du Sandre de nous proposer enfin, au-delà du seul Champavert, qui fut réédité en 1947[2], les Œuvres poétiques et romanesques de Pétrus Borel, dont la jaquette est illustrée par le maelström diabolique d’une Ronde du sabbat par Louis Boulanger, au sein d’un catalogue à se pâmer…

 

      Un « rire de supplicié », c’est celui de Champavert le frénétique. Ainsi les « Contes immoraux » de Pétrus Borel, réunis dans le recueil titré Champavert en 1833, sont six nouvelles cruelles, encerclées par d’abondantes épigraphes et autres commentaires narquois. Une fille-mère abandonnée, dénoncée par l’infâme l’Argentière, meurt innocente sur l’échafaud ; deux nègres forcenés s’entretuent ; un anatomiste dissèque les corps de la femme qui l’a trompé, sans omettre ses amants… Assassinats et autres viols se succèdent jusqu’à l’acmé des récits : « Champavert, le lycanthrope », fantasmatique alter ego de son auteur, poignarde sa bien-aimée sur la tombe d’où il vient de déterrer leur enfant mort-né, avant de se suicider. L’auto-parodie côtoie le goût du macabre, surtout s’il imagine une machine à suicide payante, autant destinée à rendre la chose agréable qu’à renflouer les caisses de l’Etat !

      Le modèle romantique du héros paradoxal réprouvé par la société, emprisonné, innerve son unique et abondant roman Madame Putiphar, paru en 1839. L’allusion biblique à Joseph est évidente, quand cette dernière (en fait Madame de Pompadour) accuse celui qu’elle a tenté de séduire de ce même forfait. Patrick est injustement jeté en prison, entre Vincennes et Bastille, puisque nous sommes au XVIII° siècle où pullulent les lettres de cachet. Son amante Déborah est séquestrée au « Parc-aux-Cerfs », gynécée du brutal « Pharaon » (en fait Louis XV). Le 14 juillet 1789 voit la libération de Patrick, vieillard décharné, devenu « phantome » et « fou » : Déborah, qui avait nommé son enfant « Vengeance », en meurt de saisissement. Réalisme cru, satire politique, complaisance dans le sordide et le sanglant, voilà qui ne valut guère l’amitié de la critique et du public. Dans le sillage du roman gothique anglais, Pétrus Borel cultive l’effroi, met en scène une pure jeune fille persécutée, un vil séducteur, brosse un instant le Marquis de Sade en « martyr ». On parle en France de « roman noir », voire de « roman frénétique » sous la plume de Charles Nodier[3], et bien évidemment d’un épigone du roman gothique anglais[4].

 

 

      « L’art ne saurait souffrir de verrou ni de chaîne » est un vers programmatique à dénicher parmi les Poésies diverses de Joseph-Pierre Pétrus Borel d’Hauterive (1809-1859), qui est un de ces petits romantiques injustement relégués dans leur prétendue petitesse. Sans grand succès, il tâta de l’architecture, de la peinture et du journalisme, tout en étant contraint à retourner au labeur de la terre. Outre son excentricité, il fit parti du cénacle romantique d’Hugo, avec Gautier et Nerval, avant de devoir accepter un poste d’Inspecteur colonial en Algérie, qui lui valut bien des déboires, puis une mort solitaire. Poète et romancier découragé, conteur étrange et rejeté, il est le « biographe des croque-morts » selon l’ironie de Champfleury, par ailleurs fameux critique du mouvement réaliste[5]. Il ajoute à sa singularité littéraire une vocation d’écrivain engagé, et seul romantique à cet égard, à l’heure de Louis-Philippe, en 1830, en faveur de la République et contre toute tyrannie, ce qui transparaît dans Madame Putiphar. On vante sa traduction de Robinson Crusoé de Daniel Defoe, parue en 1836, toujours de référence. Baudelaire, puis les surréalistes, en particulier Tzara, admirèrent son style frénétique, son goût prononcé pour le bizarre, ses emportements sanguinaires et morbides. On vantera aujourd’hui le superbe volume relié avec soin que les Editions du Sandre publient en forme d’épitaphe, qui est bien plus qu’une curiosité littéraire : une fourmillante grimace sarcastique jetée à la face du monde.

 

 

      Il faut alors se plonger dans l’étonnant catalogue des Editions du Sandre, spécialistes d’Histoire littéraire. Elles raniment, en leur imposant catalogue, des œuvres épuisées, introuvables, aussi diverses que le Théâtre de Byron, les Lettres de jeunesse de Léon Bloy[6], les Œuvres complètes de Charles Cros ou des textes rares de Nerval, Rodin, sans omettre le précieux volume des Œuvres poétiques complètes de Shelley[7]. On devine que le XIX° siècle est leur terrain de chasse favori. Cependant d’autres pépites font la part belle aux vers des Lumières, avec les Vies des poètes anglais, de Samuel Johnson, critique d’importance au XVIII°, qui dressa les stèles de Milton, de Dryden, de Swift et de Gray, pleines d’anecdotes savoureuses, de citations poétiques, de surcroit sculptées d’une langue élégante.

      Quant au XX° siècle, il trouve son volume d’élection, quoique puisant aux sources les plus anciennes, avec une Anthologie pataphysique, où l’on croise les burlesques bien connus Plutarque et Queneau, Rabelais et les Marx Brothers, Roussel et Arrabal. Qu’est-ce qu’être pataphysique ? Sinon un amant de la « science de l’universelle Aberrance », ou encore, selon son maître Alfred Jarry, « la science des solutions imaginaires ». On n’y négligera pas le contrepet, comme lorsque « La mère Ubu hésitait à dévoiler son but devant tant de candeur », ni les détournements de citations latines : ainsi l’escargot, hermaphrodite comme l’on sait, est un « post animal coïtum pas triste ». Mieux, s’il se peut, Jonathan Swift, auteur bien connu de l’apologue politique des Voyages de Gulliver, se propose, par le biais de son cher Martin Scriblerus, « de construire, sur l’équateur, deux pôles coiffés chacun d’un phare immense pour suppléer à un défaut de la nature et rendre les longitudes aussi faciles à calculer que les latitudes »…

 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

Article -ici augmenté- paru dans Le Matricule des anges, avril 2017

 

[1] Charles Baudelaire : Les Fleurs du mal, Œuvres complètes, Galimard, La Pléiade, 2001, T I, p 17.

[2] Pétrus Borel : Champavert, Montbrun, 1947.

[5] Champfleury : Le Réalisme, Michel Lévy, 1857.

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Published by Thierry Guinhut - dans Critiques littéraires France
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11 juin 2017 7 11 /06 /juin /2017 16:43

 

Aguilar de Campoo, Palencia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Mario Vargas Llosa, romancier engagé

 

contre les tyrannies corrompues

 

et en faveur de la démocratie libérale :

 

Aux cinq rues, Lima ;

 

coffret Pléiade.

 

 

 

 

 

 

 

 

Mario Vargas Llosa : Aux cinq rues, Lima,

traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, Gallimard, 304 p, 22 €.

 

Mario Vargas Llosa : Œuvres romanesques,

sous la direction de Stéphane Michaud,

La Pléiade, coffret deux volumes, 1936 p et 1904 p, 145 €.

 

 

 

 

 

      Au travers des fenêtres de la vie privée, la presse à scandale ouvre les draps, qu’ils soient propres ou sales, des personnalités en vue, hommes ou femmes. Semblablement, mais avec une autre hauteur de vue, le romancier ouvre ses pages aux vies intimes, solaires, sombres et scabreuses, mais aussi aux secrets pourris des vies publiques et des vices des dictatures. À cet égard, commencer un roman aux visées politiques par une lumineuse page coquine -en l’occurrence une scène lesbienne- sans risque de se voir pourfendu par le romanesquement correct est l’apanage des plus grands. Ainsi Mario Vargas Llosa, fort de ses dizaines de livres, de son prix Nobel de littérature, et de son apparition dans un somptueux coffret de la Pléiade, ne risque guère de perdre l’estime qui lui est due si la suite d’Aux cinq rues, Lima est aussi savoureuse que d’importance. Ce que sans peine l’on vérifiera tant l’action, enlevée, pleine d’effrois, de surprises et de plaisirs, est au service de la liberté, journalistique, politique, sexuelle…

 

      Que vaut cet instant de liberté saphique dans un pays, le Pérou, en proie aux attentats et aux enlèvements perpétrés par les terroristes maoïstes du « Sentier lumineux » ? Pire, si possible, le pays, autour des « Cinq Rues, nombril des Hauts Quartiers » délinquants de Lima, est livré aux crocs des journaux à scandales les plus graveleux et haineux…

      Avec la maîtrise qui lui est coutumière, le romancier alterne en ses chapitres un couple de jeunes femmes qui se découvrent amoureuses et s’en vont batifoler à Miami, un couple d’amis (leurs maris), puis un journaliste dont la profession consiste à racler les cabinets d’aisance de ses contemporains péruviens pour en dévoiler les fesses cachées, et ainsi faire baver ses lecteurs, d’envie et d’hypocrite dégoût. Rolando Garro, tyrannique rédacteur en chef de Strip-tease, n’a que haine pour toute l’humanité qu’il s’attache à salir et vilipender en son magazine, sans reculer devant le chantage, le tout avec une « perverse génialité ». Car « le voyeurisme est le vice le plus universel qui soit ». Avec un cynisme outrecuidant -et cependant salutaire en sa qualité de révélateur- Garro prétend satisfaire tout le Pérou en « sa curiosité morbide, son appétit des ragots, ce plaisir immense dispensé aux médiocres ».

      Enrique Cardenas, riche ingénieur de Lima, « dieu de l’Olympe industriel du Pérou », confie à son ami Luciano, avocat de son état, un dossier de photos compromettantes que lui a remis l’infâme Garro : « Une orgie […] au milieu de ces grosses putes peinturlurées comme des perroquets ». N’est-ce qu’un sordide chantage, qui le forcerait à investir dans l’entreprise éditoriale titrée sans ambages Strip-tease, qui ne se gênera pas pour exhiber en couverture le pauvre Enrique effectuant un « 69 », ou une manipulation venue du « Docteur », le « propre conseiller de Fujimori » et chef du Service de Renseignement ? Alors qu’il « finance une bonne partie de ces immondes feuilles de chou, pleines de gros mots et de filles à poil, qui roulent dans le caca ceux qui critiquent le gouvernement ». On devine qu’ici se pose le problème de la collusion de la liberté de la presse, du respect de la vie privée et de la diffamation, que toute société empreinte de démocratie libérale se doit de résoudre.

      Un drôle de personnage, « la Riquiqui », apparente anti-héroïne, journaliste de modeste extraction et d’une ruse incomparable, paraît être d’abord l’âme servile de Garro et de Strip-tease. L’on saura cependant bientôt comment cette héroïne fait sa conversion à la dignité du journalisme, au nom du courage, de la vérité, de la liberté et de la justice : ainsi elle viendra contrecarrer les machinations de l’oligarchie dictatoriale. Jusqu’à ce que, aussi bien en matières conjugales que politiques, intervienne un « happy end »…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Personnages hauts et bas en couleurs, sensualité tour à tour délicieusement torride et grassement sordide, sûreté psychologique et palpitant suspense, bassesse du scandale et de la foule, meurtre abject, rebondissements, arrestation expéditive, réalité sociale misérable et enfin acuité de la conscience politique, font d’Aux cinq rues, Lima, indépendamment de sa modeste taille, une œuvre morale et politique, capitale enfin, indispensable addenda à l’œuvre prolifique de Vargas Llosa. Qui est le personnage le plus représentatif, voire symbolique du roman ? Peut-être Juan Peineta, récitant de poèmes, qui prostitue son art, qui commet « un crime contre la poésie », moqué, giflé, dans l’émission télévisée « Les Trois Guignols » ; et qui ferait un coupable idéal tant il détestait et dénonçait la cause de sa ruine : ce Garro que l’on a trouvé assassiné d’affreuse manière. Car le public est méprisable, mais bien moins que la police politique. A moins qu’il s’agisse des femmes, au choix la « blondinette » ou « La Riquiqui »…

 

      La satire de la presse de caniveau, des tabloïds à scandale et de la marécageuse sous-culture du divertissement et du spectacle[1], mise en relief par Mario Vargas Llosa pourrait être un second volet ajouté à celui d’Umberto Eco dans Numéro zéro[2]. Plus largement, le roman engagé embrasse, outre cette satire, celle des délires terroristes des maoïstes du Sentier lumineux, celle du Pérou tout entier, à l’occasion du gouvernement corrompu de Fujimori, élu alors que notre romancier s’était présenté aux élections présidentielles en tant que libéral. Est-ce à dire Mario Vargas Llosa règle ses comptes personnels, remâchant sa déception ? D’autant qu’il fut lui-même la proie des journaux à scandale à l’occasion de son divorce d’avec la femme avec qui il avait partagé un demi-siècle de vie… Sa hauteur de vue, son universalisme, sont au-dessus de cette petitesse. Il règle plutôt ceux du Pérou, vérolé par la tyrannie, la corruption, les trafics de drogue. Ce en prise directe avec l’Histoire, puisque le « Docteur » est bien Montesinos en personne et sans fard, l’âme damnée du Président Fujimori (qui assit son pouvoir sur un coup d’Etat) d’ailleurs tous deux jetés depuis en prison à vie pour crimes contre l’humanité. Notons au passage que la fille du dit Fujimori perdit les élections de 2016 en faveur de Kuckzinski... En passant par le détour romanesque et ses personnages fictionnels, le réalisme de l’écrivain dresse un tableau acide et néanmoins plein d’espérance d’un pays qu’il aurait aimé voir devenir une véritable démocratie libérale, animée par le libéralisme économique et politique[3].

 

 

      L’impressionnante Œuvre romanesque de Mario Vargas Llosa est prise en écharpe parmi le coffret Pléiade aux deux volumes, qui va de La Ville et les chiens, paru en 1962, aux Tours et détours de la vilaine fille, en 2006, soit huit romans, sur un total d’une vingtaine, sans compter les essais et le théâtre. Certes il fallait faire des choix dans une œuvre profuse, autour de ses deux plus magistraux opus, La Guerre de la fin du monde et La Fête au bouc, qui sont l’apogée de ce coffret. Faut-il avouer cependant que nous regrettons l’absence (il y eût fallu un troisième volume) du diptyque formé par l’Eloge de la marâtre[4] et Les Cahiers de Don Rigoberto[5], qui mettent en scène l’éducation érotique du jeune Alfonsito, et ne sont pas sans rappeler l’espiègle bonheur des deux couples d’Aux cinq rues, Lima. Voilà qui permet au romancier de contribuer à la liberté sexuelle et féminine. De même l’héroïne aux multiples facettes et identités de Tours et détours de la vilaine fille, s’attache à faire un pied de nez aux conventions, y compris machistes. Car misère et répression sexuelle sont également les cibles du délicieux libertin qu’est notre écrivain. Que ce soient l’autoritarisme de droite ou le dogmatisme de gauche, entre Conversation a La Catedral et Histoire de Mayta, tous deux sont conspués pour leur pruderie et leur hypocrisie. Le satirique sommet est atteint avec Pantaleon et les visiteuses, dont le lieutenant éponyme établit un bordel militaire, flottant en Amazonie, et régi par des règlements cruels et ubuesques.

      Dans chacun de ses romans -et si seulement quelques-uns sont pléiadisés, c’est implicitement qu’ils le sont tous- « le réalisme n’est pas incompatible avec la rigueur esthétique la plus stricte », comme il le professe dans son « Avant-propos », non sans s’émerveiller avec reconnaissance et modestie de se voir investi dans cette collection qui l’a longtemps nourri. On retrouve cette profession de foi, dans un article de 1967, lors de laquelle il s’agit de « faire du récit un objet verbal qui reflète le monde tel qu’il est : multiple et océanique[6] ». Ces derniers adjectifs nous éloignent d’un réalisme servile et plat, comme en témoigne le chapitre « Tourbillon » d’Aux cinq rues, Lima, animé par une polyphonie qui brasse toutes les voix du roman.

      Dernier feu du « boom latino-américain », après Borges et Cortazar, Garcia Marquez et Onetti, Fuentes et Paz, mais à l’écart du réalisme magique, notre romancier est de plus le fils spirituel de Flaubert, de Faulkner et de Cervantès. Ses premières œuvres romanesques, comme La Ville et les chiens, roman d’apprentissage situé dans une école militaire, et Conversation à La Catedral, du nom d’un bar sordide de Lima, sondent les reins d’un pays fourvoyé dans la corruption et dominé par une dictature militaire ; qui n’hésita pas à opprimer les Indigènes d’Amazonie, comme le confie La Maison verte. Engagé, le romancier l’est à plus d’un titre, dénonçant les tyrannies bourgeoises et familiales dans La Tante Julia et le scribouillard, les théocraties au travers du personnage du prophétique fanatique religieux appelé « le Conseiller » dans La Guerre de la fin du monde, les dictatures, comme celle de Trujillo à Saint-Domingue, dans la magistrale Fête au bouc, ou encore le colonialisme dans Le Rêve du Celte[7] (non retenu en Pléiade). En une opposition signifiante, Le Paradis – un peu plus loin, confronte la permanence de l’utopie aux contraintes du réel, au travers de Fora Tristan et de son petit-fils, le peintre Gauguin, en un subtil contrepoint. Ne manquent plus, mais peut-être sera-ce dans une autre vie, que les mises en œuvre littéraire du chavisme vénézuélien, ce socialisme fomenteur de pauvreté, et de l’Islam, pour tenter d’échapper à la virulence des doctrinaires…

      Travailleur acharné, Mario Vargas Llosa n’a pas mésestimé de faire profiter autrui de son expérience et de son art de conteur. En écho aux Lettres à un jeune poète de Rilke[8], les Lettres à un jeune romancier montrent que non seulement « la description de tout objet, même le plus insignifiant, élargie dans un sens totalisateur, conduit purement et simplement à cette prétention utopique : la description de l’univers ». Mais encore que « cette inquiétude face au monde réel qu’alimente la bonne littérature peut, dans certains cas, se traduire aussi par une attitude de révolte contre l’autorité, les institutions et les croyances établies[9] ». La passion pour la littérature de l’écrivain péruvien, évidemment communicative, est bien, et irrépressiblement, au service des libertés, de vision, de pensée et d’action, qu’il s’agisse de la vie privée ou de la vie politique.

 

      Infatigable, outre son palais romanesque et les innombrables articles d’un journalisme élevé qui emplissent à craquer trois volumes pour un total de 4500 pages[10], Mario Vargas Llosa, né en 1936, toujours vivifié par son jeune esprit, prépare non seulement un essai sur le journalisme, qu’il soit fouilleur de scandales ou tourné vers la dénonciation des pouvoirs corrompus et abusifs, mais aussi une autobiographie intellectuelle intégrant les penseurs du libéralisme[11], dont Adam Smith, José Ortaga y Gasset, Karl Popper, Raymond Aron, Jean-François Revel… Gageons que ce récit-essai certainement animé d’autant de pénétration politique et économique que de verve personnelle, de la part de celui qui fut d’abord communiste et partisan du castrisme en une jeunesse aveuglément idéaliste, et se mit à comprendre que le libéralisme (y compris en ce qu’il se doit de refuser l’Islam) est la meilleure voie de libération et de prospérité pour l’humanité, ne fera guère sourciller les vieux yeux pochés de marxisme de la non-intelligentsia française, puisqu’il en existe encore tant.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[4] Mario Vargas Llosa : Eloge de la marâtre, Gallimard, 1990.

[5] Mario Vargas Llosa : Les Cahiers de Don Rigoberto, Gallimard, 1998.

[6] Mario Vargas Llosa : Piedra de toque I, Galaxia Gutenberg, 2012, p 392.

[8] Rainer Maria Rilke : Lettres à un jeune poète, Grasset, 1937.

[9] Mario Vargas Llosa : Lettres à un jeune romancier, Gallimard, p 130, p 15.

[10] Mario Vargas Llosa : Piedra de toque I, II, III, ibidem.

 

 

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5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 10:01

 

Iris, abeille, araignée. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Annie Dillard, entomologiste

 

de la grande nature :

 

Une Enfance américaine,

 

Pèlerinage à Tinker Creek,

 

En vivant, en écrivant.

 

 

Annie Dillard : Une Enfance américaine,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Grimal et Marie-Claude Chenour ;

 Pèlerinage à Tinker Creek, traduit par Pierre Gault ;

En vivant, en écrivant, traduit par Brice Matthieussent,

Christian Bourgois, « Titres », 352 p, 9 € ; 400 p, 8 € ; 128 p, 8 €.

 

 

 

 

      Avant d’être -peut-être provisoirement- la première puissance mondiale, les Etats-Unis sont un continent de paysages. Nombreux sont les écrivains, poètes et philosophes américains à l’avoir non seulement exploré mais aussi célébré parmi leurs œuvres : Ralph Waldo Emerson[1], Henry David Thoreau[2], Walt Whitman[3], John Muir, Aldo Leopold… Une femme, Annie Dillard, née en 1942, emprunte un courant exploratoire qui unit la prose romanesque, l’autobiographie et l’essai autobiographique. Sa prédilection pour les sciences de la nature l'inscrit dans la tradition des naturalistes, comme Audubon peignant les oiseaux d’Amérique, autant que parmi les poètes, si l’on en juge par la finesse et la sensibilité de son écriture. Parmi son œuvre empreinte de délicatesse et de largeur de vue, trois opus se détachent : son récit autobiographique Une Enfance américaine, le journal botanique, zoologique et entomologique de Pèlerinage à Tinker Creek, et enfin En vivant, en écrivant, excitante méditation sur l’art de la lecture et de l’écriture.

 

      Faut-il commencer par son récit autobiographique pour mieux aborder un auteur, ou picorer au hasard des parutions et de la main du libraire, voire de celle de l’intuition ? Annie Dillard, comme nous tous, fut d’abord une enfant. Dans son Enfance américaine, la première sensation autant que démarche de l’intellect fut celle de l’espace qui l’entourait. C’est ainsi qu’une « topologie » attentive initie le projet de ressouvenance. Nous sommes d’abord notre lieu, parental, urbain et campagnard ; Annie Dillard est Pittsburgh, entre ses deux rivières et son Histoire indienne et coloniale. Elle est aussi son père et sa mère, ses sœurs. Bientôt, s’éveillant « par bribes », il lui apparait que « le monde extérieur dans son immensité [...] se remplit de choses qui apparemment avaient toujours été là : la minéralogie, le travail de détective, l’entomologie, les étangs et les cours d’eau, l’aviation, la société ». En fait tout le programme des découvertes de notre amie Annie, à partir du moment où « la conscience fond sur l’enfant comme l’hirondelle de mer touche sur le sol l’ombre de ses pattes tendue ». La comparaison est également programmatique de son infinie curiosité envers les merveilles de la création. En ce sens, l’art de l’autobiographie d’Annie Dillard consiste moins à étaler les anecdotes narcissiques que d’offrir une méthode, accessible à tout lecteur, à tout vivant sur notre terre.

 

 

      Née en 1945, dès cinq ans elle devine, malgré ses peurs, que « ce que la raison doit faire, c’est forcer l’imagination à voir le monde ». Rétrospectivement l’écriture restitue avec une admirable finesse, avec une délicieuse sensualité, mille visions, comme celle de la peau des anciens et des enfants. Ce sont autant d’illuminations au cours de l’équivalent d’un roman d’éducation, car tout est « la beauté et le mystère » ; du patinage à la lecture (Freud, Rimbaud, Emerson), de la collection de pierres au dessin, jusqu’à la découverte éberluée de la poésie : « Je me plongeai dans le lyrisme ; je vivais droguée de sensations ». Partout elle trouve l’occasion d’être stupéfaite par la vie, comme lorsqu’elle découvre le microscope, et grâce à lui « de petits objets aux proportions fantastiques ». Merveilles supplémentaires, « Le talus contenait des cristaux de roche, la pluie des animaux vivants ». Du microcosme au macrocosme, elle ne perd pas une miette d’occasion de découverte, d’émerveillement, comme pour nous avertir de ne pas perdre notre vie en platitudes, banalités et ennuis : « Tout m’attirait ; le monde visible m’expédiait, pleine de curiosité, vers les livres ; et les livres me renvoyaient, prise de vertige, vers le monde ». N’omettons surtout pas qu’elle fut un brin guidée par sa mère aux savoureux préceptes : « Le conformisme morne était pour elle un péché ».

      Finalement, on se prend, et malgré le format conséquent du volume, à regretter que cette autobiographie se close à l’orée de l’Université. Que l’on s’embarque dans cette lecture au long cours, que l’on picore, comme lorsque l’on joue à l’oracle des mots, un amical ravissement nous fait chérir cette plume.

 

 

      L’on sait que par la suite Annie Dillard écrit une thèse sur Thoreau, épouse son professeur, se consacre à la poésie et à la peinture. En 1971, suite à une grave pneumonie, elle remet en question son existence et décide de vivre seule parmi l’immensité des montagnes. Cette ascèse la conduit à publier une œuvre étonnante qui, étonnamment, lui vaudra le Prix Pulitzer en 1975 : Pèlerinage à Tinker Creek, exploration du microcosme d'une vallée sauvage des « Montagnes Bleues » de Virginie.

      Dès l’incipit, la prose est somptueuse (grâce soit rendue au traducteur) : « Nous nous éveillons, mais nous éveillons-nous jamais vraiment au mystère, aux rumeurs de la mort, à la beauté, à la violence… » Sa prose, sans cesse, a cette « lumière [qui] choisit inopinément de peindre en doré un bout de paysage ». Ainsi, autour d’une « île en forme de larme », au milieu de la rivière Tinker Creek, croissent iris, hydromètres, écrevisses, grenouilles, nèpes… un univers à soi seul. Ce qui n’empêche en rien, la connaissance scientifique s’élargissant, la réflexion métaphysique de s’élever, citant le « Deus Absconditus » de Pascal.

 

 

      Il faut aimer jusqu’à la stupéfaction le lyrisme des descriptions qui émaillent le récit d’une réclusion volontaire dans cette vallée montagneuse et boisée, l’éclat des merles et des chrysalides des monarques : « spectacle unique pour spectateur seul. Ces apparitions me prennent à la gorge ». Un fourmillement zoologique, entomologique et botanique fait vibrer les pages, comme ce « sphinx polyphème » qui peine à sortir de son cocon et à ouvrir ses ailes, ou ces « sphinx-luna qui s’accouplaient », ou encore ces poissons du cauchemar dont « les œufs étaient en train d’éclore littéralement sous mes yeux, sur mon propre lit ». Un lapereau, un rat musqué, un serpent, un chardonneret sont alors des évènements plus considérables que les unes des journaux de New-York.

      Même si l’on peut s’interroger sur la généalogie de la myriade de phénomènes naturels sans cesse en gestation dans la vallée de Tinker Creek, il est permis de rester dubitatif devant la conclusion de l’auteure, empreinte d’ardent mysticisme : « Et je poursuis mon chemin, mon pied gauche dit « Gloire à Dieu », le droit répond « Amen » : un pied dans le ruisseau de l’Ombre, l’autre sorti d’amont en aval, j’exulte, abasourdie, je danse au son des trompettes jumelles, les trompettes d’argent de la louange ». Nonobstant, lisant Annie Dillard, nous prenons indubitablement une belle leçon de capacité à l’émerveillement et au bonheur. Car, à la lisière du traité philosophique, du recueil de haïkus, du vaste récit aux multiples bras et du journal d’observations naturaliste, Pèlerinage à Tinker Creek est bien de bout en bout une myriade de bonheurs.

 

 

      Depuis, elle sut Apprendre à parler à une pierre[4], dans des notes et récits venus du Pôle, des Galapagos ou d'une « éclipse totale » observée depuis une montagne ; on y croise un chevreuil, des cygnes siffleurs et des fouines. Son grand roman, Les Vivants[5], retrace l'épopée de trois familles de colons du XIXe siècle sur la côte nord-ouest des Etats-Unis. Ainsi nombre de livres d’Annie Dillard commencent par une carte : Pittsburgh en 1850 pour Une enfance américaine, la presqu’ile du cap Cod pour L’Amour des Maytree[6], la côte de l’état de Washington pour Les Vivants. Car pour les Américains rien n’échappe aux contraintes et aux splendeurs de l’espace.

      Avec En vivant, en écrivant, elle pose un regard réflexif sur sa pratique, qui préfère l'inscription de l'homme dans la grande nature au roman trop uniment sociologique et psychologique, acharné à décrire heurts et malheurs de la société. Ce sont des conseils pratiques et pertinents à l'écrivain et poète en herbe. Mais jamais elle ne s'enferme dans un espace strictement conceptuel et de papier.

      Pourquoi lisons-nous ? Pourquoi certains écrivent-ils pour nous ? Plutôt que de se laisser subir télévisions et vidéos (à moins de savoir choisir ce qui serait intellectuellement stimulant), il s’agit de trouver un éveil à la conscience de soi et du monde. Selon Annie Dillard, « la ligne de mots est une fibre optique […] elle éclaire le chemin juste devant son extrémité fragile. Elle est ta sonde, délicate comme un ver ». Cependant la facilité n’est guère au rendez-vous : « Même quand certains passages semblaient venir facilement, comme si je les recopiais à partir d’un volume que des anges souriants tenaient ouverts devant moi, le manuscrit trahissait les signes habituels du combat : taches de sang, marques de dents, lacérations et brûlures ». Certes elle n’est pas là sans humour, mais elle s’effraie devant la dureté de son propre travail, qui a cependant le mérite de permettre « d’apprendre certaines choses », comme lorsqu’elle retranscrit son impressionnante expérience d’un survol en avion du Mont Baker avec un aviateur spécialisé en montagnes…

 

 

      Reste que lire et écrire se font « dans l’espoir d’une beauté mise à nu ». À cet égard En vivant, en écrivant conjugue l’aphorisme, le memento philosophique, les bribes d’essai et les anecdotes personnelles, rencontres d’enfants ébahis et d’un aimable shérif qui a pourtant bien du mal à comprendre son travail.

      Ecrivant le plus souvent dans une cabane de planches en forêt ou à quelques pas d’une plage de Cap Cod, « sur une dune de sable qui surplombe un marais salant sillonné de ruisseaux », Annie Dillard sait pouvoir jubiler autant devant l’éclosion de ses pages que devant la vie d'un brin d'herbe ou d'un oiseau de mer. Sans nul doute, il est loisible de rapprocher cette esthétique des Souvenirs entomologiques du Français Jacques-Henri Fabre et de l’Allemand Ernst Jünger[7] entomologiste des Chasses subtiles et penseur (quoiqu'avec plus d’emphase) de L'Auteur et l'écriture.

      Annie Dillard n'écrit que pour affirmer et échanger son bonheur de la perception terrienne et maritime. On court toujours le risque, en esquissant une esthétique de vie, de nature et d'écriture, de choir dans le dogmatisme. Heureusement, si elle a le sens du sacré, elle ne dérape jamais vers les affres du prêche chrétien, new-âge ou écologiste. Sans narcissisme, elle tourne bien moins l'antenne de sa plume vers les monuments idéologiques que vers les montagnes, les vallées, les rivages, et leurs modèles de vie. Pour Annie Dillard, toute activité ou lecture humaine du monde doit avoir la précision et la qualité médiumnique du vol de l'oiseau, la légèreté d'un absolu partout sensible.

 

      Les éditions Christian Bourgois nous permettent d’heureusement trouver -ou retrouver- cinq titres d’Annie Dillard dans sa collection de poche, « Titres », ainsi rendus accessibles à un prix modeste. Peut-être faut-il cependant regretter les couvertures des premières éditions, parfois somptueusement illustrés d’oiseaux d’Audubon. Cependant rien n’égratignera le pouvoir des images charriées comme un fleuve par l’écriture de notre naturaliste enchantée. Il n'y a pas que le Prix Nobel Toni Morrison[8] et sa voix d'humaniste noire pour caractériser la littérature américaine féminine. Reste que le concept de littérature féminine doit s’effacer, au regard de sa partialité et de son artificialité. Annie Dillard écrit en habitante perspicace et émerveillé de notre précieux cosmos, cela doit amplement suffire. À l’heure où l’on s’agite en vaines polémiques autour d’un piètre réchauffement climatique qu’idéologiquement l’on imagine d’origine anthropique, il est bon de rappeler que les Etats-Unis ne sont pas qu’un bouge de pollutions, que ses rivières se sont souvent assainies grâce au soin des Américains, que d’immenses espaces naturels protégés, des milliers de Tinker Creek, non seulement subsistent, mais s’étendent.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] Voir : Thoreau

[3] Voir : Whitman

[4] Annie Dillard : Apprendre à parler à une pierre, Christian Bourgois, « Titres », 2017.

[5] Annie Dillard : Les Vivants, Christian Bourgois, « Titres », 2017.

[6] Annie Dillard : L’Amour des Maytree, Christian Bourgois, « Titres », 2017.

 

 

 

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28 mai 2017 7 28 /05 /mai /2017 16:08

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Deux adolescences américaines

 

entre éros et racisme.

 

Joyce Carol Oates : Le Sacrifice,

 

Le Mystérieux Monsieur Kidder.

 

 

 

Joyce Carol Oates : Le Sacrifice, Le Mystérieux Monsieur Kidder,

traduits de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban,

Philippe Rey, 384 p, 22 € ; 330 p, 17 €; Points Seuil, 2014, 6,50 €.

 

 

 

      La violence et la bonté, la société américaine et la filiation semblent être parmi les thèmes récurrents de Joyce Carol Oates romancière. Si l’on associe Le Sacrifice et Le Mystérieux Monsieur Kidder, elle y oppose l’enfer de Sybilla et la rédemption de Katya. Mais à chaque fois l’écrivaine dévoile la vérité là où elle ne semble pas être : au défaut des évidences, à l’écart des clichés et des attendus moraux, raciaux et politiques, par ailleurs trop souvent surexploités par nos horizons d’attente. Sans nul doute Joyce Carol Oates use d’un scalpel redoutablement efficace pour décrire et fouailler la société des Etats-Unis : une satire sans compromission, un conte de fée moderne, ainsi se présentent Le Sacrifice et Le Mystérieux Monsieur Kidder.

 

      Un éros abject paraît faire l’objet du Sacrifice. Ednetta Fry vit en 1987 en ce New Jersey où les jeunes noirs sont « une espèce menacée ». Dans toutes les rues d’un quartier du New Jersey, elle cherche sa fille disparue : Sybilla, quatorze ans. Très vite, l’alternance des voix donne à ce Sacrifice une ampleur sociale. La focalisation interne glisse du côté d’Ada. On vit auprès de la rivière polluée, des rues délinquantes, des recoins criminels, au milieu des usines désaffectées. Dans la cave de l’une d’entre elles, Ada découvre une fille ligotée, ensanglantée, couverte d’excréments de chien : c’est Sybilla Frye. Avec peine, de manière hachée, lacunaire, elle raconte comment des « flics blancs » l’ont attrapée, l’ont violée « genre avec leurs pistolets » ; car elle est leur « Prostituée nègre de Babyland », non sans une allusion biblique. La voix d’un urgentiste lui succède pour l’emmener à l’hôpital et lire sur son corps, tracé au marqueur et à l’envers : « PUTE NEGRE KU KLUX KLANN ». S’agit-il de « flics blancs » ou d’un « tissu de mensonges » ?, se demande l’enquêtrice Iglesias. On devine que la mère n’est pas très fiable, craignant des représailles, reléguant sa fille loin de toute enquête.

      Evidemment on n’évitera pas la récupération raciste et politique : « Car le racisme est une plaie, sauf quand il est à notre bénéfice », songe l’enquêtrice. Aussi l’on raconte partout l’histoire, déformée par le bouche à oreille, ajoutant de prétendus témoins qui auraient vu les trop fameux « flics blancs ». Le beau-père, Anis, violent et meurtrier sans doute récidiviste, est quant à lui obsédé par les émeutes de 1967[1], lors desquelles la police s’arrogeait le droit de tuer -des noirs évidemment-, au point qu’il bout de l’irrépressible soif de tuer un flic blanc. Au racisme anti-noir, peu à peu atténué par l’évolution des mœurs, répond un virulent racisme anti-blanc.

 

 

      Au cœur d’une narration parfois distendue, interviennent alors Marus et Byron, deux frères activistes et charismatiques du « patriotisme noir », respectivement prédicateur et avocat. Ils ont « le doigt sur le pouls des injustices subies par les Noirs », ils sont « le côté noir de l’Histoire ». Là est le tournant du roman. La mauvaise foi et l’opportunisme se conjuguent pour dénoncer le « boycott par les médias blancs », un « Etat raciste nazi », sans crainte des hyperboles et de la reductio ad hitlerum, alors que jusque-là Ednetta, fascinée par Marus, voulait que rien ne filtre. La petite Sybilla est bientôt instrumentalisée, exploitée, et sa mère achetée, au service au service de la lutte contre l’esclavage perpétuel perpétrée par « les sépulcres blanchis ». Ainsi Joyce Carol Oates exhibe la rhétorique militante et ses excès haineux avec une rare perspicacité. Emporté par son délire stratégique, son argumentation spécieuse, Marus prétend que « les Blancs habitaient des cavernes quand la race noire bâtissait des empires » et assure : « La philosophie, les mathématiques, l’astrologie : avant Socrate et les pédés grecs, nous les avions enseignées ». On sait que les totalitarismes n’aiment rien tant que réécrire l’Histoire. La satire contre le « raciste noir » qui professe de « servir sa race » et préfère s’adresser au « tribunal de l’opinion publique » plutôt qu’aux juristes pour dénoncer « un Etat raciste nazi », tout en s’appuyant sur « Jésus », est alors sévère. Sans omettre celle des médias : « le New York Times offrant ses colonnes de première page aux accusations sans preuve de ce provocateur ».

      Qui sait si la culpabilité revient aux « flics blancs » ou à une « bande jeunes Noirs ». Qu’importe si un jeune policier aux « cheveux jaunes » qui vient de se suicider fera le coupable idéal, heureusement disculpé. On notera les motifs colorés surexposés par l’ironie. Bientôt, Quarrquan, « le Prince noir », en outre soldat d’Allah », pourra convertir la jeune chrétienne sacrifié à « l’islam noir ». On saura enfin quelle sordide manipulation familiale a présidé à l’affaire…

      La polyphonie narrative est bien celle de « la pluralité des voix et des consciences indépendantes et distinctes », telle qu’elle permit à Mikhail Bakhtine d’expliciter le concept de « roman polyphonique[2] » à partir de sa lecture de Dostoïevski. Chacune des voix use de sa couleur, son rythme, l’empreinte de son sociolecte ; la « rhétorique prédicatrice » de Marus est écoutée « comme on aurait écouté les improvisations d’un musicien de jazz ». Comme celles de la rumeur qui enfle et des slogans scandés par la foule, à la semblance du chœur de la dramaturgie de la Grèce antique. Il est étonnant de voir -plus exactement d’entendre- combien Joyce Carol Oates a su, écrivant son roman, s’approprier les voies du gospel et du blues, voire du hard rock, et s’approprier des problématiques identitaires, non loin de Toni Morrison[3] et de John Edgar Wideman[4], mais pour les exploser.

      Roman policier d’investigation, roman psychologique, fresque sociale que ce Sacrifice ? C’est un peu tout cela à la fois. Les portraits des personnages de la romancière sont hauts en couleurs, sans oublier des tonalités fort sombres, d’une rare expressivité, y compris dans leurs silences et non-dits. À partir d’un fait divers, et bien au-delà des scies sur le racisme policier, certes avéré, la romancière élargit la perspective jusqu’à de vastes problématiques politiques et raciales (c’est le mot qu’hélas on emploie aux Etats-Unis), jusqu’à ébranler les plus irritantes, les plus monstrueuses, pulsions de pouvoir, qu’il soit noir ou religieux. Sans verser le moins du monde dans le misérabilisme, sans indulgence aucune pour la criminalité noire, Joyce Carol Oates est bien une redoutable critique des comportements et des mœurs. Elle sait la valeur de la responsabilité individuelle au lieu de privilégier la tendance à se réfugier derrière des causes sociales et sur la culpabilité de l’esclavage, alors que l’Islam ne peut être écarté de ce procès. Armée d’une réelle vigueur stylistique et d’une rare conscience éthique, elle sait porter le fer dans l’immondice des religions, et de la plus totalitaire d’entre elles, qui prétend être « une religion pour les Noirs du monde entier »…

 

 

      Ne nous fions pas à la légère vulgarité accrocheuse de la quatrième de couverture qui promet avec ce Mystérieux Monsieur Kidder un éros trouble, une « Lolita postmoderne » et un suspense vaguement policier. La jeune Katya Spivak, du haut de ses seize ans, qui n’a pas les douze années de l’héroïne de Nabokov, vaut mieux qu’une telle étiquette, malgré son milieu social et familial défavorisé, délinquant. Quant à Marcus Kidder, il n’est un rien un vieil obsédé, un piètre amateur de chair fraîche.

      Que faire, lorsque l’on veut fuir sa famille irresponsable, que l’on aime lire et rêve de poursuivre des études, sinon trouver un job d’été ? C’est sur la côte du New Jersey que Katia garde deux enfants dans une famille aisée, croquée avec un œil satirique : le yacht blanc, la mère pingre et sèche, le père aux yeux salaces… Quand un vieil homme élégant fait son apparition devant une vitrine de sous-vêtements raffinée, puis dans le square où elle veille les bambins. Impressionnée, quoique méfiante, elle accepte l’invitation, le goûter, le cadeau d’un livre pour enfants dédicacé, dont il se révèle être l’auteur. Oscillant entre fascination et dégoût, elle se rend à de nombreuses reprises dans sa splendide demeure aux fleurs de verre, au piano de concert blanc, au-dessus des dunes et de la mer, dans son atelier de peintre où elle sera le modèle de son Pygmalion, bientôt demie-nue…

 

 

      Ce serait trop convenu de s’attendre à une séduction sexuelle. Il s’agit bien de tout autre chose, pour qui ne veut pas être réduite à un corps désiré par les hommes : mais d’ « Heimweh », cette nostalgie d’ « un moi perdu », de cette beauté « platonicienne » du corps et de l’âme, par-delà le temps qui sépare les deux protagonistes. La peindre, la rémunérer, l’aimer, trouver et offrir l’accomplissement ; le comprend-elle totalement ?

      Mais, en quelque sorte piégée par son atavisme sociologique, par l’appel de sa mère indigne, qui lui soutire de l’argent en un immonde chantage affectif, par l’érotisme brutal de son cousin qui a déjà été condamné pour complicité de meurtre, elle se révolte -et l’on peut la comprendre- contre une nuit où elle imagine trop facilement que le vieil homme aurait abusé d’elle, quoique guère innocente. Son cousin jouera un rôle absolument atroce, barbare. Bourrelée de remords, Katya, accèdera aux pures et morbides dernières volontés de Marcus : « Ce lien entre nous (…) comme une fleur de verre prend forme, verre en fusion d’abord, et puis formée, achevée. »

      La dimension psychologique est flagrante : « Car Katya voulait être aimée, elle avait cette faiblesse : elle voulait désespérément être aimée, même par les gens qui lui déplaisaient. » Néanmoins, dans un contexte réaliste à la plume bien trempée de discret acide, Joyce Carol Oates instille une sorte de conte de fées. Ainsi le récit emboité du « vieux Roi » et de « la Belle Damoiselle », qui nous permettra de connaître le « secret » de l’amour et de la mort, de rencontrer la « Mort » allégorisée, est un apologue dont l’euthanasie volontaire et assistée de Markus est la résolution à la fois éthique et féérique, sans compter sa dimension « prénuptiale ».

 

 

      Guère manichéen, hors les comparses infects, la mère et le cousin, ce roman, sous son apparente légèreté anecdotique, propose une réflexion affutée sur le mal et la mort, sur l’amour et la beauté, sur la transmission et le don enfin. Récit initiatique fascinant et d’un charme confondant, il laisse le lecteur exercer son peut-être sévère jugement moral ou son adhésion esthétique et éthique. En ce sens, il s’agit bien d’un conte philosophique réussi. Il permet d’espérer qu’une jeune fille, en passant par une erreur désastreuse, par le remord et le pardon, parvienne à la clarté de l’art et d’une vie qu’une fin elliptique permet d’imaginer riche et sage…

      Joyce Carol Oates offre ici un étonnant mélange de réalisme sordide et de conte magique au service d’une « belle jeune fille », si l’on traduit littéralement le titre original : The Fair Maiden. Katya est-elle une allégorie d’une Amérique capable de trouver, au-delà de ses démons, une rédemption ?

 

 

      Au-delà de ces deux romans marquants, l’un d’un réalisme sans pitié, l’autre atteignant une dimension poétique rare, Joyce Carol Oates est prolifique au point de défier toutes les attentes, avec une soixantaine de romans publiés (du moins selon les traductions), sans compter les recueils de nouvelles. Tout juste si elle n’écrit pas plus vite que son lecteur ne la lit. Forcément, il s’y trouve des productions inégales, où la langue et la pensée ne sont pas toujours à la hauteur de la facilité. Se détachent par ailleurs deux portraits de femmes : sa monumentale résurrection de Marilyn Monroe en Blonde[5], ou encore Mudwoman[6], selon le surnom de celle qui s’extirpe de la boue de son enfance. Bien souvent, outre le sens du dramatisme, la romancière use d’une perspicacité psychologique et sociologique sans aménité pour le politiquement correct. Il y a bien une dimension engagée, féministe, dans le travail de Joyce Carol Oates. La cause des jeunes filles, qu’elles soient noires ou blanches, de leur devenir et de leur liberté lui importe, mais pas aux dépens de la vérité. En ce sens, elle est une romancière intensément moraliste.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Le Mystérieux Monsieur Kidder a été publiée dans Le Matricules des anges, avril 2014

 

[1] Auxquelles fait allusion Joyce Carol Oates dans son roman : Them, Stock, 1971.

[2] Mikhail Bakhtine : La Poétique de Dostoïevski, Seuil, 1970, p 32,33.

[5] Joyce Carol Oates : Blonde, Stock, 2000.

[6] Joyce Carol Oates : Mudwoman, Philippe Rey, 2012.

 

Oates-Blonde.jpgOates mudwoman

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26 mai 2017 5 26 /05 /mai /2017 12:23

 

Playa de Luana, Cobreces, Cantabria. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

À la poursuite des livres perdus

 

et du fantôme de la bibliothèque,

 

par Giorgio von Straten, Judith Schlanger

 

et Maurice Olender.

 

 

 

 

Giorgio van Straten : Le Livre des livres perdus, traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, 176 p, 18 €.

 

Judith Schlanger : Présences des œuvres perdues, Hermann, 246 p, 26 €.

 

Maurice Olender : Un Fantôme dans la bibliothèque, Seuil, 224 p, 17 €.

 

 

 

 

      L’on dit que certains livres, mangés par l’oubli, s’enfouissent d’eux-mêmes dans un introuvable recoin de la bibliothèque, que cette dernière abrite le fantôme des livres perdus, ou le fantôme de leurs personnages prêts à jaillir des pages et menacer le lecteur nocturne qui aurait eu l’imprudence de s’y aventurer. Sans glisser dans les hypothèses fantastiques et délicieusement farfelues, n’y-t-il pas des œuvres que les mains du temps et des hommes ont jeté au feu ou aspiré dans l’oubli ? Empruntant deux genres littéraires bien différents, l’Italien Giorgio Van Straten et la Française Judith Schlanger consacrent chacun un bouquet de récit et un essai à ces livres disparus qui hantent longtemps la mémoire de l’humanité, tentant ainsi de ramener le soleil de l’intelligible sur leurs reliures définitivement mangées de vers, leurs manuscrits subtilisés, leurs cendres carbonisées et évaporées. Quant à Maurice Olender, archiviste de soi et de l’Histoire, il écrit de peur de voir la disparition à l’œuvre, collectant un petit livre « où la mémoire et l’oubli jouent à cache-cache » : ce parmi les textes rassemblés sous le titre de son ultime récit : Un Fantôme dans la bibliothèque.

 

      C’est avec une nostalgique tendresse que Giorgio van Straten offre sa « mappemonde personnelle » : un « tour du monde en huit volumes », tous perdus. De Florence à Londres, en passant par la France, la Pologne, la Russie, le Canada et l’Espagne, il traque avec une délicate attention ces pages que l’on ne lira probablement jamais. C’est également un voyage dans le temps, espérant ranimer le souffle de Lord Byron et d’Hemingway, de Romano Bilenchi et Bruno Shulz, de Gogol et de Malcom Lowry, de Walter Benjamin et de Sylvia Plath. Ces écrivains ont en commun d’avoir un ou plusieurs livres perdus parmi leur bibliographie, ainsi dangereusement lacunaire. Une rêverie d’histoire littéraire aux huit facettes, ainsi peut se lire ce bijou de Giorgio Van Straten, à la discrète lisière de l’essai sur les censures, intimes, sociétales ou totalitaires.

      Romano Bilenchi a laissé dormir dans un tiroir le manuscrit d’un roman autobiographique trop révélateur, qu’il n’a pas publié, par respect pour sa première épouse et pour Maria. Après le décès de l’écrivain, cette dernière consent de le laisser lire à notre narrateur et à quelques autres. En revanche, elle ne permettra qu’aucune copie, encore moins l’original, puisse lui survivre. Avait-elle droit de le détruire, même si, pour l’écrivain, « un livre non fini était probablement un non-livre » ?

      Chez l’éditeur Murray, en 1824, c’est probablement au feu d’une cheminée que l’on livra les Mémoires de l’immense poète anglais Lord Byron. Il s’agit là de censure, « de la plus sournoise et insidieuse qui soit, née de la soumission volontaire aux conventions et au sens commun ». Ne risquait-on pas de révéler des épisodes scabreux de la liaison de l’auteur de Don Juan avec sa demi-sœur Augusta ? Pire encore, alors que l’homosexualité pouvait être punie de mort dans l’Angleterre du XIX° siècle, ses amours pour des jeunes gens n’allaient-ils pas jeter un opprobre définitive sur la famille, les amis, l’éditeur du poète, et sur l’Angleterre entière ?

 

 

      Quant à la première épouse d’Hemingway, elle eut le tort de laisser quelques minutes sans surveillance, dans un train, une valise de manuscrits. Volée, elle ne reparut jamais. Des années de travail envolées ! Le jeune apprenti écrivain en fut désespéré, au point de songer à abandonner l’écriture. En fait, ces « premières tentatives présentaient, certes, des défauts, un excès de lyrisme ». Ne faut-il pas mieux préférer que ces pages soient perdues ? L’on sait que cela n’empêcha pas le romancier américain de rebondir et s’atteler à ses meilleurs livres. Reste que les braises de la curiosité font bouillir tout amateur et critique fidèle à la prose d’Hemigway.

      Pire, en 1942, un officier nazi, par vengeance, tue l’esclave juif d’un collègue. Le malheureux s’appelait Bruno Schulz, dont le roman Le Messie ne revit jamais le jour. Les spécialistes du nouvelliste se perdent en conjecture sur le contenu du manuscrit prometteur, probablement enterré, malgré deux chapitres publiés semble-t-il sous forme de nouvelles. Qui sait ; le retrouvera-t-on, comme lorsque deux ouvriers mirent au jour, dans un mur, une bouteille scellant des fragments d’un roman de Simha Guterman ? À moins qu’il ait brûlé dans un accident de voiture, après qu’il ait été acheté à un ancien de la police politique soviétique… Un palpitant roman d’investigation aux hypothèses nombreuses surplombe le roman perdu.

      Savions-nous que Les âmes mortes de Gogol était un roman amputé ? Son auteur prévoyait de tisser « une Divine comédie de la steppe » en trois parties. Pourtant son tomme II disparut bel et bien. À force de perfectionnisme, de réécritures, de versions plurielles, il jette dans le poêle cinq cents feuillets et « fond en larmes » : « C’est le premier des nombreux bûchers qui, par insatisfaction ou par peur de la censure, constellent l’histoire de la littérature russe », selon Serena Vitale. Gogol était-il poussé à ce sacrifice par un « archiprêtre sévère », par l’impossibilité de mener à bien la rédemption du burlesque escroc Tchitchikov ?

 

 

      In Ballast to the White Sea, plus de mille pages, était le titre d’un roman de Malcom Lowry. Mais son goût immodéré pour l’alcool, pour l’autodestruction, se liguèrent contre lui, lorsqu’en 1944 sa cabane de la côte pacifique canadienne prit feu. Il fallut attendre 2001 pour découvrir le carbone d’un premier jet, 450 pages, aujourd’hui publiés[1]. À quel chef d’œuvre, outre sa « Divine comédie ivre », avons-nous échappé ? On conserve à l’Université de Colombie Britannique, des « bouts de papiers brûlés sur les bords » avec quelques lignes…

      « Une lourde valise noire » pendait à la main de Walter Benjamin lorsqu’il se suicida à Port Bou, en Catalogne, alors qu’il pensait devoir être livré aux Nazis par la police espagnole, en 1940. On devine qu’un tapuscrit dormait dans cette valise, celui du Livre des passages[2]. Dort-il aujourd’hui encore dans quelque armoire ?

      Notre ami Giorgio von Straten nous confie qu’il « aime bien les commérages ». Aussi s’intéresse-t-il à la vie privé des époux poètes Ted Hugues et Sylvia Plath, qui se suicida au gaz. Surtout parce le veuf dut trier les papiers de la disparue, choisit de détruire des journaux trop intimes pour, dit-il, protéger ses enfants, et de publier le magnifique et posthume recueil qui la réputation de Sylvia Plath : Ariel. Qu’est devenu Double exposure, un bref roman ? L’a-t-on fait s’évaporer ? Aura-t-on la réponse en 2022, lorsque l’on pourra consulter les papiers confiés à l’Université de Géorgie ?

      En conclusion de son petit recueil énigmatique et roboratif, et avec un brin d’autodérision, Giorgio von Straten se demande s’il fait partie « de la cohorte des cannibales », se nourrissant de la faim des œuvres disparues. Sans doute à cette peuplade étrange, appartient Judith Schlanger, à qui il revient à de coucher sur le papier une typologie des livres perdus.

 

 

      Sommes-nous naïfs au point de croire que toutes les grandes œuvres, littéraires ou artistiques, nous soient connues ? Présences des œuvres perdues, l’essai de Judith Schlanger, vient à point nommé pour nous rappeler cette évidence : l’histoire de la littérature et des arts est parsemée de créations qui ont à peine vu le jour avant de s’effacer dans l’oubli, ou dont la réputation n’a pas pu empêcher la perte, la destruction.

      Notre essayiste s’attache à classer ces belles disparues : d’abord par négligence ou accident. Comme cette ignorante servante qui se sert des manuscrits de pièces pré-élisabéthaines pour allumer le feu ou « tapisser le fond des plats à tarte ». De même l’on n’a sauvé que neuf des vingt-sept planches gravées des Songs of innocence de William Blake du feu destiné à vider un débarras… Mais pas une des notes d’une biographie de Coleridge, rédigées par son petit-fils, englouties dans un naufrage. Encore en avait-on gardé une copie, ce qui ne fut pas le cas de manuscrits islandais noyés en 1684 et dont pas même un catalogue ne subsiste.

      Ensuite par destruction volontaire, par haine, intolérance et ressentiment, en un mot par tyrannie. Les iconoclasmes et autres autodafés s’imposent par leur radicalité et leur violence : des querelles médiévales de Constantinople aux Nazis, en passant par les Espagnols saccageant la culture précolombienne ou brûlant 80000 volumes lors de la reconquête de Grenade. Sans compter l’annulation des bibliothèques et donc de l’histoire par de nouvelles dynasties chinoises… Où sont passées les tragédies d’Eschyle et de Sophocle dont il ne reste qu’environ dix pour cent ? Probablement ont-elles brûlé avec la bibliothèque d’Alexandrie, après maintes déprédations, lorsqu’un calife arabe ordonna que tout ce qui n’était pas le Coran soit livré aux flammes. Tradition qui, hélas, perdure, ce dont témoigne la destruction des grands Bouddha d’Afghanistan explosés par les Taliban en 2001.

      Si l’on pense aux textes perdus d’Aristote, il semble que nulle hypothèse ne permette d’en imaginer le pourquoi. Encore sait-on qu’ils ont existés. Quant aux productions de génie dont personne n’a eu et n’aura connaissance, elles laissent une sensation de vertige et de modestie au plus profond de l’esprit du penseur : la vanité des œuvres rejoint celle des hommes.

      Les deux chapitres de Judith Changler sur « Le faux », quoique loin d’être dépourvus d’intérêt, ne paraissent participer de la problématique annoncée par le titre que d’une manière maladroite. Certes, le cas de William Ireland qui produisit de faux documents shakespeariens et une tragédie inédite pour tenter d’impressionner son père, est fascinant ; certes Mac Pherson inventant le barde ancien Ossian pour signer ses poèmes épiques est étonnant ; certes le peintre aux faux Vermeer est hallucinant, mais on ne les reliera à notre sujet qu’en considérant que toutes ses œuvres passèrent pour perdues puis retrouvées ; ce qui, dans l’argumentation de Judith Schlanger n’est pas tout de suite évident. Elles sont enfin désavouées par l’histoire de la littérature et de l’art, sauf dans le cas d’Ossian, et évacuées pour la bonne cause de l’authenticité. Les réécritures d’ouvrages évanouis sont alors des réinventions prétendument véridiques. Pires sont ceux qui s’affirment comme retrouvés alors qu’ils ont pour fonction de valider une idéologie religieuse, nationale ou ethnique…

       Il y a des pertes méritées, qui n’en sont donc pas, puisque personne ne s’en plaindra. On s’interrogera alors sur la légitimité de l’évaporation. Ainsi, l’œuvre effacée avant d’avoir été publiée a pu avoir été rejetée par déni de qualité, ou par « dédain », ce « refus du club : l’auteur n’est pas assez bien pour être intégré ». Finalement « l’exclusion par indifférence » suffit à remplir le continent immense des œuvres perdues : la majorité des œuvres nait pour disparaître dans un « cimetière néo-natal », ce qui est une fort belle image. A moins que l’on se soit trompé et que vienne la réhabilitation, que de rares élues soient soudain acceptées, sacralisées par de nouveaux critères de lecture, si notre curiosité est assez vive. Hélas, à l’ère Gutenberg, qui réduit à peine les chances de disparition, le « pullulement » des œuvres sur Internet multiplie paradoxalement l’invisibilité.

      Restent les mythes, cette « agate de Pyrrhus », ce « bouclier d’Achille », abondamment commentés, jamais retrouvés… Ou ces manuscrits de Kafka, encore aux mains des héritières de Max Brod, qui sont peut-être passionnants, peut-être décevants, en tous cas pour nous perdus puisque inconnus…

      Il est dommage que, sur un sujet aussi excitant pour l’esprit, Judith Schlanger nous fasse trop souvent lanterner. D’oiseuses considérations théoriques qui auraient pu être efficaces en peu de mots s’emberlificotent à l’envie, lourdes de périphrases et de répétitions, et manquent de faire perdre patience au lecteur, soudain sauvé par l’intérêt que représentent les exemples enfin fournis qui auraient gagné à être plus abondants, plus développés. Quant à la photographie de couverture -non légendée- l’on se demande bien ce qu’elle vient faire là… Cependant, une telle variation sur le caractère éphémère de l’art soumis aux aléas du temps et de la trop humaine humanité ne manque pas d’être irremplaçable. Souhaitons seulement que l’on ne perde pas cet essai…

 

 

      Venu d’une famille juive en 1946, Maurice Olender apparaît dans un monde où il n’y avait « pas plus de morts que de livres pour les raconter ». Toute une mémoire perdue, en somme. Ecrite avec une langue somptueuse, cette autobiographie intellectuelle est fragmentée en un octaèdre de récits et de réflexions, venus d’occasions diverses, dont Un fantôme dans la bibliothèque est le dernier, en une sorte de couronnement.

       Commencer en étant « apprenti cliveur de diamants » n’empêche pas de découvrir Nietzsche et Bach. En s’attachant aux livres, il compense « la mémoire d’un Occident enfoui sous les cendres de [son] enfance ». Or, en toute logique, il devient historien, puis directeur de la collection « La librairie du XXI° siècle » aux éditions du Seuil, archiviste de ses propres archives, ce « dépôt de mémoire […] où s’opère l’oubli », confiées à l’Institut Mémoire de l’Edition Contemporaine. Ce de façon à éviter le « traumatisme que peut occasionner un livre mal classé, ou quand, lors d’un emprunt, le fantôme manque », cette fiche ou boite de carton signalant que le volume est de sortie. Sa bibliothèque est une image de l’Histoire du monde, où l’on lit bien sûr ; mais « on peut s’entourer de livres pour rêver de les lire ». Ainsi, ceux jamais lus, ce « matériau du rêve », sont en quelque sorte, dans ce qui sert « d’abri à ce qui se perd », des livres perdus. Car cette compulsion de l’archive vise dans nul doute à la « fabrique d’une fiction d’avenir », à repousser la perte de toute mémoire, après la mort, des hommes, des civilisations, de l’univers…

      Car cette perte peut engloutir : « l’oubli d’une histoire au mémorable incandescent ». Maurice Olender est visiblement effaré par la possibilité de toute perte et d’abord du langage. Que penser de cet enfant « qui ne veut rien savoir de l’alphabet » ? Est-ce lui qui devient ce « fantôme dans la bibliothèque » ? Une étonnante fiction fantastique le met en scène : « Dans une adolescence tardive, à presque vingt ans, il avait vu les pages murées s’effondrer entre les rayonnages vides d’innombrables bibliothèques ». Cauchemar, affreux fantasme récurrent, cet apologue borgesien semble postuler une morale religieuse et politique : « Peut-être l’enfant à la volonté analphabète voulait-il protéger les caractères de tout usage tyrannique ». Jamais il n’apprend à lire, sauf avec « ses ongles », parmi des « stèles dédiées à d’ancienne divinités aux noms imprononçables ». Pourtant il collectionne les volumes avec un éléphantesque appétit : « sa bibliothèque avait fini par se coucher dans son lit et, quand il se reposait près d’eux, ses livres se mettaient à le lire. »

 

      Nos archivistes de la disparition, Giorgio Van Straten et Judith Schlanger, apparaissent comme deux « Saint Thomas de la littérature » (selon le mot d’esprit de l’Italien), qui ont souverainement besoin de preuves tangibles et sont cependant irrésistiblement  fascinés par ces libres perdus, d’autant plus fascinants qu’ils demeurent introuvables, nantis de leurs promesses infiniment alléchantes. Ainsi « les livres disparus [ont] le pouvoir d’en susciter de nouveaux, de pousser d’autres auteurs à écrire, à combler les vides qui se sont créés », toujours selon Giorgio van Starten, par ailleurs romancier et musicologue. Chez l’historien Maurice Olender, auteur par ailleurs des Langues du paradis[3] et de Race sans histoire[4], tant les livres disparus que ceux accumulés suscitent une peur abyssale, celle de voir glisser la bibliothèque universelle dans le néant. À moins que les livres aient le pouvoir de se lire eux-mêmes…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Malcom Lowry : Le Voyage infini vers la mer blanche, Buchet-Chastel, 2015.   

[3] Maurice Olender : Les Langues du paradis, Gallimard / Seuil / EHESS, 1989.

[4] Maurice Olender : Race sans histoire, Seuil, 2009.

 

Photo : T. Guinhut.       

 

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Coe Testament Gall

 

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Dasgupta 1

 

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Faut-il pardonner Derrida ?

Déconstruire Derrida : Ecrits sur les arts du visible ; Un démantèlement de l’Occident

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Charyn : La Vie secrète d’Emily Dickinson

Dickinson 1

 

Dillard

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Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

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Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Baudolino ou les merveilles du moyen-âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

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Ecologie

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Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Tout peut changer, sauf Naomi Klein : anticapitalisme et changement climatique

Wilson : Biophilie, Bartram : Voyages

Fredrik Sjöberg : La Troisième île

Ralph W. Emerson : Les Travaux et les jours

Révolutions vertes et libérales : Manier

Gérondeau : Tyrannie écologique

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Wilson Biophilie

 

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De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

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Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

Emerson

 

Erasme

Erasme et Aldo Manuzio, pères des Adages et de l’humanisme

Erasme Adages coffret

 

Etat

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Projet d'amendements à la Constitution

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Tardif-Perroux : La France, son territoire

Patriotisme et patriotisme économique

Agonie scientifique et sophisme français

L'impéritie de l'Etat et la France contre l'Europe : Verdier-Molinié, Bouzou

 

 

 

 

 

 

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De la Pava : Une Singularité nue

Hallberg : City on fire, ode à New-York

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Démonologies de Rick Moody

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

La Muse de Jonathan Galassi

Lauren Groff : Les Furies

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Scott-Heron : La Dernière fête

 

 

 

 

 

 

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L'Etat-providence à l'assaut des lions

De l’alternance en Démocratie Animale

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Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

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Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

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Humanisme et civilisation devant le viol

Alain Testart : L’Amazone et la cuisinière

Federici : Caliban et la Sorcière

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Ferré

Ferré : la Providence du lecteur?

Ferré Providence

 

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Filloy

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Filloy

 

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Averroès et Porphyre

 

Földényi

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Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

Foucault L'Herne

 

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Le Tigre de la pédophilie

Fragoso

 

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Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

La Belle France antilibérale : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France

 

 

 

 

 

 

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Diane ou la Chasseresse solitaire

Le Bonheur des familles, Inquiétante compagnie

Temps et amour faustien : L'Instinct d'Inez

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Fuentes Aigle

 

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Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

 

 

 

 

 

 

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Guarnieri

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Storia della guerra di John Keegan

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

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Violences antipolicières, inversion des valeurs

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Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

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III Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

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IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

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Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Synopsis et Traversées

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Guinhut

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Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

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II La Conscience de Bordeaux

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VIII De natura rerum, Euro Urba

VIII De Natura rerum, montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

Synopsis et sommaire

Prologue

II Greenbomber, écoterroriste

V Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

Voyages archipel

 

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A une jeune Aphrodite de marbre

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Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Trois peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

Ein Jahr im Leben des Heinz M.

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passsage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

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Guinhut

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Haddad

Nouvelles du jour et de la nuit

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

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Hamsun

Rêveur romantique, conquérant du nazisme

Hamsun

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

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Hayek

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge et blâme de l'Histoire mondiale de la France

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Jules Verne

Corbin : Histoire du silence, Le miasme et la jonquille

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Hattemer Higgins : le troisième Reich

 

Hobbes

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Serions-nous plus libres sans l'état ?

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Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

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Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Ceccatty : Noir souci, passion de Leopardi

Garcia Lorca : homosexualité et création

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Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

Erasme Dürer

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

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Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs : anti utopies scientifiques et superstitieuses

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Ilis 

La Croisade roumaine des enfants

Les Vies parallèles du poète Eminescu

Florina Ilis

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

Impôt

 

IPhone

Tentation totalitaire : IPhone et législation

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Sommes-nous islamophobes ?

Guerre : Honni soit qui Syrie pense

Christianophobie et désir de barbarie

Attar : Le Cantique des oiseaux

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi la rose tyrannique de l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

Moïse Philippe de Champaigne Moïse et les Tables de la Lo

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Battle royale : téléréalité politique

Murakami Ryû : Chansons populaires

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

Otsuka : Certaines n'avaient jamais vu la mer

Kiyoko Murata : Fille de joie

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jourde

Festins Secrets

Jourde

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

Jünger Orages

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

Kafk Procès GF

 

Kant

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

Kant Obscur

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

Karinthy Faremido

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

Paravent Erables

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

Kertesz Être

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

KOSZTOLANYI. C

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Krazsnahorkai venue

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

La Fontaine Amour Folie

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Georges Steiner, tragédie et réelles présences du langage

Phylactère Lucas de Leyde Annonciation

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

Larsen Spivet

 

Larsson

Les Poètes morts, roman policier

Larsson 2

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

Ceccatty : Noir souci, passion chaste

Leopardi Zibaldone

 

Lethem

Chronic city ou New-York magnifiée

Lethem Chronic city

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Lévi-Strauss Regard

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Libres, Dictionnaire du libéralisme

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression : De la censure, entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

Liberté

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

Carré magique

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

Littell B

 

Littérature française contemporaine

Blas de Roblès : L’Île du Point Némo

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Ohl : Redrum

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

Sollers-Paradis

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

Machiavel 1

 

Magris

Secrets, Enquête sur un sabre

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Menéndez Salmon : Medusa, l’art et le mal

Jaume Cabré : Confiteor

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

Dante 9° cercle Enfer Gustave Doré 1861 Musée de Brou

 

Maladie

Maladie et métaphore. Wagner : En-vie, Maï : Divino sacrum, Zorn : Mars

 

 

 

 

 

 

Malaparte

Muss ou Mussolini déboulonné

Mussolini Dux

 

Mandelstam

De la poésie à Voronej

Trois requiems, sonnets

Mandelstam Bio

 

Manea

La Tanière, La Cinquième impossibilité

Manea

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Un retour et Nouvel éloge de la folie

Lectures du mythe de Frankenstein

Manguel retour

 

Marcher

De L’Art de marcher

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

Vénus et Adonis Rubens, détail

 

Marx

Karl Marx, compagnonnage et illusion

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

Marx

 

Mattéi

De la supériorité culturelle de l’Occident ?

Europe Mattéi

 

McEwan

Une satire Solaire

Opération Sweeet Tooth, l’espion des Lettres

Solaire

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Melville Billy Budd

 

Meshkov

Le Chien Lodok, ou de l’humaine tyrannie

Meshkov

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

Mille et une nuits Guérin

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

Mitchell Fantômes

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Du renseignement comme sécurité sociale à la lumière de L'Esprit des lois

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

Utopie More 1516

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

 

Mozart

Lady Gaga versus La Reine de la nuit

Mozart

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

Mulisch siegfried-une-idylle-noire

 

Murakami Ryû

1969, Les Bébés de la consigne automatique, Chansons populaires de l'ère Showa

Murakami bébés

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Wagner : Tristan und Isolde

Wagner ou l'indignité-du génie

 

 

 

 

 

 

Mythes

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

Dracula film cauchemar

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

Nabokov Littératures

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

Naipaul Afrique

 

Nancy

L'autre-portrait

Arjonilla Christian Mélancolie bleue

 

Nietzsche

Bonheurs et trahisons du Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi un libéral lit-il Nietzsche ?

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Nuits debout et violences antipolicières : une inversion des valeurs

Nietzsche Munch

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

Nooteboom Labyrinthe

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Adieu mon livre !

Oé Adieu

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

Ogawa

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

Orwell

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, A l’estomac, Snuff

Orgasme et science-fiction politique

Palahniuk Peste

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules aux récits emboités

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

Pasolini Decameron affiche 2

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète par Fenzi, sonnet III du Canzoniere

Petrarque-par-Bargilla

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900-conclusions

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

Platon Oeuvres

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre 

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz ou l’anti-lyrisme

Robert Marteau : Ecritures, le sonnet quotidien

James Sacré, la maladresse de la poésie

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, objectivisme et lyrisme

Padgett : On ne sait jamais

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Le Pogge Facéties BL

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Jesse Kellerman : Les Visages

Pobi : L’invisible, ou la peinture

Chesterton father-brown

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz

 

 

 

 

 

 

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Céline et Proust, la recherche du voyage

Proust

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus: web profond et 11 septembre

Vineland, une utopie postmoderne

Le Vice caché du roman policier

Pynchon-gravitys-rainbow

 

Rand

Qui est John Galt ? La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

Rios Alice

 

Rilke

Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Rivas

L'Éclat dans l'abîme, Mémoires d'un autodafé

Rivas

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Rome du libéralisme au socialisme

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

Ronsard noir et blanc

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

Cyrano

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie : Le Complot contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie, Poutine

Islam, Russie, choisir ses ennemis

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

Sade Man Ray Portait imaginaire du Marquis de

 

San-Antonio

Peut-on rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Tina ou de l’immortalité, Goethe

On a marché sur la lande

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

 

 

 

 

 

 

Science fiction et fantasy

Ballard: un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification
Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium, Iliade nouvelle

Simmons : Flashback géopolitique

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Jo Walton : Morwenna, fantasy

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Strougatski L-Ile-habitee

 

Self 

 

Will Self ou la théorie de l'inversion

No smoking : Candide des non fumeurs

Parapluie : une conscience londonienne

Les-grands-singes

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Serrano

« Piss Christ » : une icône chrétienne

Andres-Serrano Piss-Christ

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Greenblatt : Will le magnifique

Shakespeare serait-il John Florio ?

Shakespeare : six Sonnets traduits

Traduire et vivre les Sonnets de Shakespeare

Sonnet à Shakespeare

A une jeune Aphrodite de marbre

Un faussaire shakespearien, Arthur Philips : La Tragédie d’Arthur

Shakespeare Cobbe portrait

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Philosophie de la shoah

Paul Celan minotaure de la poésie

 

Simmons

Ilium : Homère science-fictionnel

Flashback : mémoire et géopolitique

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Le Livre des vices privés et politiques

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Somoza

 

Sonnets

A une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Traduire les Sonnets de Shakespeare

Sonnets autobiographiques

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

Sorrentino

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

Ceux qui brûlent les livres

Fragments (un peu roussis)

Steiner

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

Dans la forêt de Bavière

Stifter Bavière

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

Leo Strauss

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Tejpal

La Vallée des masques, communauté sectaire

Tejpal 1

 

Tellkamp

La Tour, mémoire de l'ex-R.D.A.

Tellkamp

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Thoreau

Journal et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

Tocqueville par Théodore Chassériau, 1850

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

Capek : La Guerre des salamandres

« Hommage à la culture communiste »

Malaparte : Muss ou Mussolini déboulonné

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Tejpal : La Vallée des masques

Trois Requiem, sonnets : Selma Meerbraum, Ossip Mandelstam, Malala Yousafzai 

La Tyrannie qui vient

Zimler : Anagrammes du ghetto de Varsovie

Communisme 2

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

Ursin

 

Utopie, anti-utopie, uchronie

Battle royale, japonaise téléréalité

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Walton

L'hydre de l'Etat aux pays scandinaves : Karlsson : La Pièce, Sinisalo : Avec joie et docilité

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Le Héros discret de la culture : la civilisation de la littérature contre la Civilisation du spectacle

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

De la Famille royale au Grand partout

Guerre et paix en Central Europe

Vollmann famille royale

 

Volpi

A la recherche de Klingsor

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire, retrouver notre sens politique : Fanatisme, Traité sur la tolérance

Voltaire Jean Huber Le lever de Voltaire

 

Vote

De la révocation du droit de vote

De l’humiliation électorale

De l’alternance en Démocratie Animale

Front Socialiste National et antilibéralisme

allegorie du bon gouvernement

 

Wagner

Tristan und Isolde

Céline et Wagner : l'indignité du génie ?

Wagner Isolde by Aubrey Beardsley. Illustration in Pan, Ber

 

Walcott

Royaume du fruit-étoile, Heureux le voyageur

Walcott poems

 

Walton

Morwenna, Mes vrais enfants

 

 

 

 

 

 

Welsh

Drogues et sexualités : Trainspotting, La Vie sexuelle des soeurs siamoises

 

 

 

 

 

 

Whitman

Nouvelles et Feuilles d'herbes

 

 

 

 

 

 

Wideman

Trilogie de Homewood, Projet Fanon

Wideman Belin

 

Williams

Stoner, drame d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

Winterson

Winterson ou l'autobiographie féministe

Winterson Oranges Couleur

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

Wordsworth.jpg

 

Zamiatine

Nous : le bonheur terrible de l'Etat unitaire

 

 

 

 

 

 

Zao Wou-Ki

Le peintre passeur de poètes

 

Zimler

Les Anagrammes du ghetto de Varsovie

Zimler 1

 

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