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8 octobre 2020 4 08 /10 /octobre /2020 17:57

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

Métamorphoses du colonialisme

et de l'islamisme.

En passant par Jules Ferry, Franz Fanon,

Jacques Marseille, Achille Mbembe,

Guillaume Blanc, Bernard Rougier, Jean-Pierre Obin.

 

 

 

De quel colonialisme parle-t-on ? À peu près uniquement de celui de l’Europe occidentale sur l’Afrique, voire sur les Amériques. Alors qu’il s’agit d’un phénomène consubstantiel à l’humanité depuis la préhistoire, sinon depuis l’animalité. Les Babyloniens ont envahi la terre d’Israël et ont déporté ses habitants en esclavage à Babylone. Les Grecs se sont installés en Sicile, les Romains sur tout le pourtour méditerranéen, jusqu’au breton mur d’Hadrien et aux abords de la Perse, moissonnant leurs esclaves, l’Islam a conquis les trois-quarts de la Méditerranée, l’Indonésie et le Sahel, massacrant par pelletées et esclavagisant les populations. Seul l’Occident issu des Lumières et des libéraux, comme Victor Schœlcher, en 1848, a su libérer ses esclaves, mettre hors la loi l’esclavagisme et en débarrasser la plupart des pays d’Afrique à l’occasion de la colonisation. Cependant au dire des décolonialistes, la décolonisation de l’Après-guerre, soit il y a plus d’un demi-siècle, serait encore à parfaire, y compris dans les mentalités. Au risque d’oublier que le mouvement colonisateur ne souffre pas de coup d’arrêt, tant il retrouve des ardeurs depuis d’autres aires géographiques, voire en inversant la tendance, de l’Afrique vers l’Occident, en une colonisation islamique.

 

C’est au XVIII° siècle, soit celui des Lumières que le mot « colonie » introduit ses dérivés, « colonial » et « coloniser » sous l’impulsion des philosophe de l’Encyclopédie et de deux Indes de Raynal[1], dans le sens d’une exploitation économique de l’outre-mer. Ce n’est qu’à la fin du siècle suivant, en une acception marxienne, qu’apparait le « colonialisme », puis son corollaire « anticolonialiste », alors que dans les années soixante naissent « décoloniser » et « décolonisation », et plus récemment « décolonialisme. Le vocabulaire dit autant l’Histoire que l’évolution des mentalités et des idéologies. Or si l’on parle du colonialisme, c’est d’une part parce que seuls les Occidentaux ont su en discuter, en invalider l’idéologie et fournir les armes idéologiques nécessaires à ceux qui vinrent s’en plaindre, et d’autre part par esprit de revanche des descendants des colonisés.

N’oublions pas que l’impulsion précoloniale française en Algérie fut fournie par les prédations répétées des Maures. Outre une sombre histoire de dette et un consul français frappé « au visage d’un coup de chasse-mouches formé de plumes de paons », il s’agissait de « la destruction définitive de la piraterie, la cessation absolue de l’esclavage des chrétiens[2] ». En 1830 Alger fut prise et bombardée avant que l’Afrique devienne la proie des colons européens. La conquête des côtes, malgré la résistance de l'émir Abd El-Kader, précède celle de l’intérieur et du sud, alors qu’à partir de 1879 une intense immigration française et européenne (les « Pieds noirs ») vient exploiter et gérer le Maghreb et l’Afrique équatoriale ; car l’ensemble du continent est colonisé, par les Français du Maroc au Congo-Brazzaville, par les Anglais de l’Egypte au Kenya jusqu’en Inde, par les Allemands, les Néerlandais en Indonésie…

Jules Ferry, propagateur de l’école publique et laïque, était un colonialiste fervent. Selon lui, en particulier lors de la séance parlementaire du 28 juillet 1885, la République française doit veiller à la prospérité économique et maîtriser une stratégie mondiale : « La France ne peut être seulement un pays libre. [...] Elle doit être aussi un grand pays […] et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie ». De plus sa dimension civilisatrice et humanitaire doit exporter son savoir-faire : « Il faut dire ouvertement qu'en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. […] Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ». Certes il dénonce « la traite des nègres », mais pense devoir exploiter leurs richesses territoriales. Il contribue activement à l’expansion militaire et économique en Tunisie, au Congo, à Madagascar, au Tonkin, cette dernière expédition se soldant par un cuisant échec en 1885.

Loin des allégories de rayonnement civilisationnel et de conquêtes héroïques, une tyrannie oppressive, de surcroit raciste, animait nombre de colons européens. Pour preuve les témoignages tant de Las Casas aux Caraïbes que de Jules Verne pour l’Australie[3], mais aussi les photographies retrouvées dans les archives privées du début du XX° siècle qui exhibent un monde régi par une violence souvent systématique, physique, sexuelle et psychologique, sur l’indigène assujetti. Cependant les mœurs brutaux et tyranniques des Arabes et des Bédouins qui s’appuyaient sur la piraterie, les razzias, le pillage et l’esclavage n’ont-ils pas été avantageusement remplacés par la civilisation, même oppressive ? Car l’aménagement économique, l’accent mis sur l’éducation et les soins médicaux contribuèrent à faire de celui qui n’était qu’un indigène un citoyen du monde. Mais à partir de 1947 et de la fin du joug administratif anglais en Inde, la décolonisation ne cesse d’enflammer tous les continents, libérant les peuples, jusqu’à la déflagration de la Guerre d’Algérie et l’indépendance de cette dernière en 1962.

Certes la décolonisation n’est probablement pas partout terminée. En témoigne l’essai de Joseph Confavreux, en partenariat avec Médiapart : Une Décolonisation au présent. Kanaky-Nouvelle-Calédonie : notre passé, notre avenir[4]. La France de Napoléon III s’empara de la Nouvelle Calédonie le 24 septembre 1853 et l’on constate que cette emprise ne s’achève pas le 4 octobre 2020, lors du scrutin grâce auquel les habitants du « Caillou », aux réserves de nickel, de magnésium, de fer, de cobalt considérables (convoitées par la Chine), ont voté contre l’indépendance de l’île. Cependant les accords de Matignon de 1988, consécutifs à la tragédie de la grotte d’Ouvéa puis l’accord de Nouméa de 1998, dont le préambule reconnut officiellement le fait colonial par la République française, semblaient devoir acter une transition de trente ans, à l’issue de laquelle la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, comme la nomment les partisans de l’indépendance,  pourrait accéder à la souveraineté. Les dissensions meurtrières entre Kanak et Caldoches des années 1980 laissent espérer un apaisement, et craindre un retour de flamme. Archipel géographique et mosaïque ethnique, cette Calédonie, l’une des rares colonies de peuplement de la France et dont le peuple autochtone - les Kanak - a failli disparaître, saura peut-être laisser émerger un Etat viable pour tous. C’est ainsi que les auteurs de cet essai imaginent avec pertinence une décolonisation réussie ; mais avec une bien moindre pertinence celle d’une économie non capitaliste. La décolonisation semble plus avancée que la démarxisation…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si le colonialisme ne s’est pas contenté d’être une bienveillance civilisationnelle, il est violence. Ce pourquoi Franz Fanon réclame une violence nécessaire pour s’en libérer. Publié en 1961 pendant la Guerre d’Algérie, Les Damnés de la terre firent de Franz Fanon un maître à penser controversé. Ne serait-ce que par la préface de Jean-Paul Sartre - dont le communisme est un colonialisme peut-être pire - enjoignant : « il faut tuer : abattre un Européen c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ». Franz Fanon le disait avec plus de rigueur : « Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence ».

Sauf que Franz Fanon exigeait des réparations au-delà des générations coupables : « Le colonialisme et l’impérialisme ne sont pas quittes avec nous quand ils ont retiré de nos territoires leurs drapeaux et leurs forces de police. Pendant des siècles les capitalistes se sont comportés dans le monde sous-développé comme de véritables criminels de guerre. Les déportations, les massacres, le travail forcé, l’esclavagisme ont été les principaux moyens utilisés par le capitalisme pour augmenter ses réserves d’or et de diamants, ses richesses et pour établir sa puissance. Il y a peu de temps, le nazisme a transformé la totalité de l’Europe en véritable colonie. Les gouvernements des différentes nations européennes ont exigé des réparations et demandé la restitution en argent et en nature des richesses qui leur avaient été volées [...]. Pareillement nous disons que les États impérialistes commettraient une grave erreur et une injustice inqualifiable s’ils se contentaient de retirer de notre sol les cohortes militaires, les services administratifs et d’intendance dont c’était la fonction de découvrir des richesses, de les extraire et de les expédier vers les métropoles. La réparation morale de l’indépendance nationale ne nous aveugle pas, ne nous nourrit pas. La richesse des pays impérialistes est aussi notre richesse. [...] L’Europe est littéralement la création du tiers monde[5] ». Ce n’est parce que des vainqueurs ont exigé réparations qu’il faut un demi-siècle plus tard outrepasser la loi du talion et risquer la guerre perpétuelle. D’autant si l’on refuse d’examiner dans les plateaux de la balance les quelques bienfaits de cette même colonisation : éradication presque totale de l’esclavage tribal et musulman, médecine, éducation, infrastructures et développement économique, dont les Etats surgis de la décolonisation n’ont pas toujours su prolonger les vertus.

Cette violence retournée contre le colon tyrannique pouvait se justifier en 1961. Reste que, soixante ans après, vouloir décoloniser ce qui ne l’est plus et dont les conditions désastreuses ne sont plus de la responsabilité de cette colonisation est une ruse d’une autre tyrannie. C’est en Afrique qu’il faut se libérer de traditions religieuses coraniques, de politiques socialistes, de gouvernements dictatoriaux, de la corruption, et non prendre prétexte d’une Histoire obsolète pour établir sa tyrannie décolonialiste.

L’on n’est pas étonné que le livre de Franz Fanon ait contribué à la création des Black Panthers, aussi afro-américains que marxiste-léninistes et maoïstes. S’il y avait une oppression blanche américaine, la ségrégation, à renverser, ce n’était pas pour fonder avec de tels maîtres à penser un totalitarisme. Ce qui n’est pas loin, tyranniquement parlant, d’un leader noir américain, Louis Farrakhan, dirigeant de l’organisation religieuse et politique suprémaciste noire Nation of islam. Le sexisme, l’homophobie, le racisme et l’antisémitisme du bonhomme ne sont un secret pour personne, au point que l’on ait pu le surnommer « le Hitler noir ».

 

 

Selon la profession de foi anticolonialiste, et de surcroit marxiste, ce serait grâce à la colonisation que l’Occident aurait gagné sa prospérité, comme grâce à l’esclavage les Etats-Unis, alors que seule la révolution industrielle et le développement du capitalisme en sont responsables. Jacques Marseille montre non seulement qu’il n’est en rien, mais que l’argent, les matériaux, l’énergie et les bras déversés sur les colonies ont été un investissement dont la rentabilité fit défaut. L’on peut subodorer que sans cette exploitation et exportation des ressources européennes, l’Europe eût pu devenir encore plus riche et prospère, ce que vérifient sans peine la Suisse ou la Corée du Sud. Dépouillant maintes archives, venues de centaines de sociétés coloniales, les chiffres du commerce extérieur français de 1880 à 1960, Jacques Marseille, d’abord communiste et persuadé des bénéfices de l’exploitation de l’Afrique, dut changer son fusil d’épaule devant l’épreuve des faits. En 1984, il publia son essai Empire colonial et capitalisme français, qui aurait dû tordre le cou au mythe du pillage au profit de la France : « la logique du profit est peut-être davantage moteur du progrès que coupable de pillage[6] ». Alors que la décolonisation était un impératif économique, sinon humanitaire, les mythes ont la vie dure, prétendant encore pour longtemps que les pays colonisateurs se sont abreuvé des richesses africaines sans contrepartie, même si l’on ne cachera pas que certains hommes d’affaires en ont tiré grand profit. Pourtant, coloniser c’était gaspiller des capitaux considérables sans guère de bénéfice, c’était attacher un boulet au pied du capitalisme français et de sa modernisation, boulet dont le poids, y compris idéologique, est encore présent. Ferghane Azihari, délégué général de l'Académie libre des sciences humaines, le confirme : « Ni la colonisation ni l’esclavage n’ont enrichi l’Occident[7] ».

Une telle thèse est honnie par les études décoloniales qui postulent que, malgré l’indépendance, des rapports de pouvoirs persistent entre les métropoles et les colonies passées, ce qui est certes patent à travers le Franc de la Communauté Africaine. De même elles prétendent que la division économique et raciale des populations reste prégnante, que l’Occident et ses instances, Fonds Monétaire International et Banque mondiale maintiennent le Sud dans une servitude pérenne. Il n’est pas impossible cependant, faute d’avoir su, quoique avec des réussites indéniables, être les acteurs d’un réel développement économique et social, que les Etats du Sud et leurs activistes préfèrent exciter l’envie, la colère, le ressentiment et l’esprit de revanche le plus malsain plutôt que de voir la poutre dans leur œil. L’on se doute alors que l’anticapitalisme est un moteur de l’idéologie qui risque de glisser vers une tyrannie aussi racialisée que post-communiste.

Voici venir le temps du décolonialisme et de la « postcolonie ». Il nous semblait pourtant que les dernières colonies européennes avaient acquis leur indépendance au début des années soixante, soit il y a soixante ans de cela. Ce décolonialisme ne sentirait-il pas le réchauffé ? Certes les historiens et penseurs n’ont pas forcément achevé le travail de déconstruction du colonialisme. Mais qu’ont fait la plupart des Etats nés à cette occasion sinon recourir au socialisme autoritaire, à l’arabisation, sans compter la corruption faute de libéralisme économique ? De plus la « défaillance du droit », en particulier de propriété, entraîne la « mort du capital » et le sous-développement, tel que l’analysa Hernando de Soto à propos de l’Amérique latine, convaincu qu’il est de « vouloir réaliser la transition vers un capitalisme de marché qui respecte les désirs et les convictions des gens[8] ». Plutôt que de se remettre en question et de remettre en question ses élites captatrices, il est plus facile alors d’attribuer l’impéritie récurrente à autrui, soit l’Occident et le capitalisme, d’autant qu’un poison marxiste contribue d’alimenter la bile de l’envie. En à peine deux générations, et sans guère de ressources, la Corée du Sud est passée de la pauvreté à la prospérité ; qu’ont fait de ces décennies l’Algérie, l’Egypte ou le Mali ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une telle analyse est loin d’être ignorée par Achille Mbembe qui soutient qu’en Afrique, « la propriété en appartient au roi et à l’Etat par droit de souveraineté ». S’il ne le dit pas tout à fait de cette manière, son « essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine », titré De la postcolonie, se livre à une vigoureuse critique de la tyrannie et de l’autoritarisme qui met en pâture les Etats issus de la colonisation. Cependant, en conscience que tout Africain est un « ex-esclave », il n’ignore pas la « tradition d’Etats prédateurs vivant de la razzia, du rapt et de la vente des captifs », en particulier dans « les régions sous influence musulmane », puis, à la suite du commerce triangulaire, « l’extorsion des ressources » par les Européens et enfin « la tutelle des créanciers internationaux » ; tout ceci aboutissant à ce qu’il appelle « émasculation de l’Etat » et « excision de la souveraineté[9] ». Ces dernières métaphores participant d’une riche réflexion philosophique sur la stylistique du pouvoir et sa production fabuleuse plutôt que réaliste, quoique le propos d’ensemble soit parfois un rien confus.

Prônant le retour des Africains en Afrique, Kémi Seba est une figure du panafricanisme et du suprémacisme noir. Il a ses thuriféraires pour lesquels la remigration de tous les Noirs vers le berceau de l’humanité vaut la terre promise. Franco-Béninois, il est le messie de la cause noire radicale. Pourtant natif de Strasbourg, il réclame de « décoloniser les rues » de Belgique, d’Afrique, de France et tutti quanti. En cela il incarne le contraire du mouvement Black Lives Matter, coupable de rester selon lui victime en Occident et aux Etats-Unis.

Le délire s’empare de domaines qui semblent fort lointains des problématiques colonialistes, par exemple la littérature romanesque. La preuve, pour reprendre Jonathan Franzen, qui témoigne que selon les excités « qu’habiter la subjectivité d’un personnage différent de l’auteur est un acte d’appropriation, voire de colonialisme ; que le seul mode narratif authentique et politiquement défendable est l’autobiographie[10] ».

En sortant des bureaux du magazine Valeurs actuelles, qui eut la désastreuse maladresse - ou la finesse, diront les autres - de mettre en scène la députée noire Danièle Obono (qui apporta son soutien à Nique la France) en la portraiturant en esclave enlevée par des négriers noirs et rachetée par un missionnaire chrétien dans une fiction illustrée, bureaux illégalement investis en guise de protestation, le porte-parole de la « Ligue de défense Noire Africaine », prévint : « À ceux qui pensent que la France est à eux on vous dit que dorénavant on occupe le terrain. De Gaulle, tout ça c’est fini, maintenant c’est la Ligue de défense Noire Africaine ! » En subodorant qu’une Ligue de défense Blanche européenne s’attirerait les foudres bienpensantes, l’on peut plus galamment dire la menace et la réalité en cours d’une occupation et d’une colonisation par la force…

Rappelons-nous le discours à Madrid, puis dans une tribune de Project Syndicate (29 novembre 2019), de la jeune propagandiste écologiste Greta Thunberg : « La crise climatique ne concerne pas seulement l’environnement. C’est une crise des droits de l’homme, de la justice et de la volonté politique. Des systèmes d’oppression coloniaux, racistes et patriarcaux l’ont créée et alimentée. Nous devons les démanteler ». Les coupables sont cloués au pilori de la vindicte : anciens pays colonisateurs, quoique seulement occidentaux, les racistes, quoique seulement blancs, enfin les systèmes patriarcaux, mais surtout pas coranique et musulman. La vision androcentrée, blanche, hétérosexuelle est de l’ordre du pléonasme, comique s’il n’était si transparent de tyrannie.

 

Nouveau racisme anti-blanc, nouveau colonialisme anti-occidental. Faut-il qualifier de nouveaux trafiquants d’esclaves, ceux qui prétendent sauver des réfugiés de la menace des flots méditerranéens pour en faire des instruments de chantage, de déstabilisation des pays européens, et favoriser un nouveau colonialisme, en se targuant d’être antirascistes ? Cette fois le profit n’est pas financier, quoiqu’il faille compter sur des subventions, mais politique et idéologique. D’autant qu’un dangereux acteur, la Turquie d’Erdogan, manœuvre ces migrants de la Lybie à Lesbos, exerçant son chantage à l’égard de l’Europe et avançant les pions de la colonisation islamique.

Autre colonisateur puissant, entreprenant et déterminé, sans état d’âme cela va sans dire, se révèle le communisme chinois. La Chine en effet exploite méthodiquement et sans vergogne les richesses africaines, entre Instituts Confucius et entreprises d’extraction minières et agricoles. L’empire du milieu pratique un impérialisme qui ne fait guère sourciller les bonnes consciences. Ainsi, à la suite d’incapacité à rembourser ses dettes, la Zambie a perdu le contrôle de son aéroport international Kenneth Kaunda ainsi que de son réseau électrique, comme le Kenya risque de voir les Chinois s’emparer de ports et de lignes ferroviaires que ces derniers ont financés. Taïwan News met en garde les débiteurs de la Chine : « Les États africains doivent se réveiller face à une nouvelle forme de colonialisme de la part de la Chine qui grignote, l’une après l’autre, leurs principales infrastructures ».

 

 

Le colonialisme git parfois là où l’on ne l’attend pas. Dans les réserves africaines par exemple. Ce que révèle un essai surprenant de Guillaume Blanc : L’Invention du colonialisme vert[11], sous-titré « Pour en finir avec le mythe de l’Eden africain ». Si naïvement l’on pensait que la défense de la nature était vertueuse, en voici un sérieux démenti. Car les « éco-gardes » des parcs naturels africains n’hésitent pas à chasser les habitants, rayer de la carte des villages entiers, comme près de Gondar, en Ethiopie, où sept villages furent brûlés. En quoi ils sont ardemment soutenus par Unesco, le World Wildife Fund et autres Organisations Non Gouvernementales affidées à la défense de l’environnement au dépens de l’humanité.

Dans les années soixante, Ian Grimwood, consultant pour l’Unesco en Ethiopie, préconise « d’éliminer, dans les zones à mettre en parcs, tous les droits humains » ». De la Guinée à l’Afrique du sud, un mot d’ordre circule : « pour sauver la nature africaine, il faut empêcher ses habitants d’y vivre ». Sachons qu’ « aujourd’hui encore, la gestion des parcs africains oppose deux camps : les habitants qui veulent vivre dans la nature et les conservasionnistes qui entendent la protéger. Les premiers essaient de cultiver la terre et les seconds de les en empêcher, à coups de sanctions, d’amendes et de peines de prison ».

Factuel et rigoureux, ponctué de récits et de témoignages, le très documenté réquisitoire de Guillaume Blanc, historien de l’environnement, est sans appel. Le colonialisme à la grand-papa, exploiteur et civilisateur, s’est trouvé un nouvel avatar, la tyrannie verte : « Derrière la nature, la violence ». Décidemment, entre les puissances européennes des XIX° et XX° siècles, la Chine et l’écologisme, le continent africain n’en a pas fini avec le colonialisme et ses avatars, dont la sacralisation d’une nature fantasmée n’est pas le moindre mobile.

 

Marwan Muhammad, du CCIF, soit le Collectif Contre l’Islamophobie[12] en France, veut une France islamique, donc colonisée, peut-être pas si inatteignable. C’est bien ce qui ressort hélas de l’essai dirigé par Bernard Rougier : Les Territoires conquis de l’islamisme. Quoique son titre fasse preuve d’une pudeur de nonne effarouchée en ajoutant un superfétatoire « isme », l’ouvrage témoigne d’une colonisation en voie d’accomplissement. Car le mouvement décolonialiste se voit phagocyté par l’islamisme, c’est-à-dire l’Islam le plus politique et djihadiste qui soit, tant ce dernier est l’exacte application du Coran fondateur de l’Islam.

Aux bons soins d’une douzaine d’auteurs, l’essai, soutenu par une cartographie précise, déploie les Molenbeek français, d’Aubervilliers à Argenteuil, de Marseille à Toulouse, alors que le séparatisme, ce doux euphémisme en cours dans les allées d’un pouvoir politique qui n’en a plus guère, révèle en fait la conformité de bastions et de milices à la déité djihadiste. L’on y glane d’édifiantes informations et déclarations : en 1990, le « responsable islamiste tunisien Rached al-Gannouchi […] annonce l’entrée de la France dans le dar-al-Islam (domaine de l’islam). De mêmes, les militants issus des Frères musulmans usent en 2004 du slogan post-antiraciste « Touche pas à mon foulard » et « posent les bases de la dynamique décoloniale ainsi que du militantisme islamiste hexagonal », il serait plus juste de dire : de la colonisation par l’Islam…

En un « écosystème islamique », une pléthorique littérature, jusque dans les livres destinés aux enfants, fait l’apologie de l’islam religieux et politique, « de la non-liberté » religieuse, « de l’inégalité entre les hommes et les femmes, de l’intolérance envers les mécréants ». « La mosquée devient un équivalent de Pôle-Emploi pour les jeunes », « salafistes et tablighi » se disputent l’Île de France, le Val-de-Marne vit « à l’heure yéménite », les jeunes femmes jihadistes de la prison de Fleury-Mérogis usent de la taqiyya (dissimulation) face aux tentatives de déradicalisation…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cheville directrice de ce précieux avertissement, Les Territoires conquis de l’islamisme, Bernard Rougier n’est ni un naïf ni un provocateur inconséquent. Déjà auteur de Qu’est-ce que le salafisme ?[13], il sait en conscience et en toute documentation où il entraîne son lecteur déniaisé. Il faut à cet égard remercier les Presses Universitaires de France de jouer leur rôle d’éditeur avec dignité.

Financés par les pétrodollars arabes, insufflés par des institutions de la péninsule arabique et du Maghreb, ces islamistes, en particulier les Frères musulmans, ont édifiés des réseaux structurés. Le hallal est un blanc-seing de reconnaissance dans les rues, les foyers et les prisons, alors que l’excision, les tests de virginité, le voile et la polygamie se répandent au dépend des femmes ; l’oumma, communauté des Musulmans, est leur supranationalisme ; le radicalisme contrôle la plupart des mosquées, des pseudo-associations culturelles, coraniques en fait. Pire, d’apparentes structures républicaines, la Ligue de l’Enseignement, la Ligue des Droits de l’Homme sont noyautées, la Fédération des Conseils de Parents d'Elèves ne sont pas indemnes ; des entreprises, comme la Régie Autonome des Transports Parisiens, des syndicats, des conseils municipaux, voire des mairies, ne leur échappent pas tout à fait. Sans compter le vandalisme et les incendies de bibliothèques[14], de cimetières, d’églises et de cathédrales, symboles d’une civilisation exécrée…

Outre la chariaisation, la démographie est un facteur aggravant. Si les Musulmans sont plus de dix millions en France, pas loin de 20% de la population si l’on compte les étrangers illégaux (quoique les chiffres soient sujets à caution), leur natalité n’est pas loin du double de celle des femmes originairement françaises et européennes. Le « grand remplacement » à venir n’est donc pas un fantasme du sieur Renaud Camus. À moins qu’une proportion suffisante d’entre eux se détourne de l’Islam mortifère pour accéder à l’athéisme ou au Christianisme, la réversibilité du colonialisme s’annonce pire que son anti-modèle historique.

Certes tous les Musulmans ne sont pas musulmans stricto sensu, ni djihadistes patentés, mais un sondage propose un résultat alarmant : « À la question de savoir si la loi islamique, en France, devrait s'imposer par rapport aux lois de la République, 27% des personnes interrogées répondent positivement. Parmi ceux qui sont de nationalité étrangère, 41% adhèrent à cette affirmation. Et parmi ceux qui sont de nationalité française, ils sont 20%. » De plus 74% de leurs moins de vingt-cinq ans prétendent privilégier la charia[15]. Aussi la font ils déjà régner dans les « territoires perdus de la République[16] », ces quartiers et banlieues ou police et pompiers n’entrent plus sous peine d’être caillassés, brûlés, assassinés.

 

Sans compter que l’avenir s’annonce sous de troubles auspices, tant l’éducation de nos jeunes est empêchée et pervertie. Dans Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école[17], Jean-Pierre Obin révèle les conclusions d’une longue expérience et d’une enquête sourcilleuse assurée par une rare intelligence des enjeux et du contexte politique français, et au-delà. Depuis plusieurs décennies, la poussière infectieuse et obscurantiste tendait à être balayée sous le tapis de l’Education Nationale, qui chérissait la formule « Pas de vagues » et la « pusillanimité ». Pendant que « l’héritage marxiste ou la gauche victimaire » avait toutes les tendresses pour l’immigration jusqu’à ce que l’on nomme l’islamo-gauchisme. Il ne faudrait pas « stigmatiser les Musulmans et faire le jeu de l’extrême-droite », disait-on !

Pourtant la laïcité s’érodait, au point de ne subsister aujourd’hui que par aechipels. Malgré son trop peu fameux « Rapport Obin » de 2004, cet Inspecteur général de l’Education Nationale, se doit d’exposer à qui ne veut pas l’entendre l’étendue des dégâts.

Dans certains lycées, le « jilbab », couvrant tout le corps, contourne l’interdiction du hijab, soit le voile que l’on doit dehors porter sous peine de harcèlement ; les cours de sport, voire de science, sont désertés, le vendredi est boycotté ; l’islamophilie de l’administration est parfois telle que tout le monde y mange hallal, que le séparatisme alimentaire règne dans les cantines, que fleurissent des « salles de repos » pour les jeûneurs du ramadan, la mixité étant remise en question, l’arbre de Noël fustigé. Tout est prétexte à la contestation du principe de laïcité, au relativisme, donc à l’autocensure des enseignants qui n’enseignent plus Darwin ou Charles Martel, voire des pans entiers de l’Histoire et de la littérature, et qui, par ailleurs ne connaissent rien de l’Islam et guère des autres religions. Au point que de rares professeurs enseignent avec un Coran bilingue sur leur bureau, par conformisme, sinon pour parer à toute contestation sur la prétendue religion de paix et d’amour, et à leurs risques et périls. Tout cela sans compter les tags insultants ou prosélytes, l’antisémitisme récurrent, les violences sexistes et à l’égard des « Céfrancs », les agressions au couteau, les élèves qui courent vers l’Etat islamique ou sont classés « radicalisés », les hurlements de joie lors de l’attentat contre Charlie Hebdo, voire les collèges incendiés. Non seulement les élèves, peu sanctionnés, mais les parents, les membres du personnel entrent dans la danse anti-laïque. Jusqu’en maternelle où le conte des Trois petits cochons se voit radié des lectures, dans des classes où la couleur rouge est déclarée haram. En primaire, des bambins défilent en criant « Allah Akbar », en un territoire qui de « Dar al -Harb (territoire de la guerre), devient celui de la soumission : « Dar al-Islam ». Et des professeurs refusent tout contact avec des femmes. Par ailleurs des écoles salafistes, y compris clandestines, prospèrent. Malgré le vœu pieux de Jean-Pierre Obin, il est à craindre que soutenir un « Islam des Lumières » soit voué à l’échec. Ainsi compris, et comblé de faits ordonnés, imparables et comptables de la colonisation islamiste, l’indispensable réquisitoire de l’humaniste Jean-Pierre Obin fait froid dans le dos !

 

Faut-il accorder du crédit à Bat Ye’or, cette essayiste judéo-égyptienne, qui, dans  Eurabia : l'axe euro-arabe[18], dénonce le spectre du califat, suite à un accord passé entre des instances européennes après la crise pétrolière de 1973, pour sécuriser l’approvisionnement pétrolier, prévoyant de créer un ensemble méditerranéen euro-arabe visant à contrebalancer les États-Unis, tout en favorisant l'immigration musulmane (43% des immigrés sont musulmans) et la conversion des infidèles à l’Islam, et en adoptant une politique anti-israélienne et pro-palestinienne ? Thèse prophétique ou conspirationniste ? Si c’est le cas, un colonialisme islamique est en marche, se nourrissant d’aides sociales, de fraudes sociales et de razzias, avec l’active complicité de l’Occident, qui, fait inédit dans l’Histoire, nourrit, excuse et cajole ses envahisseurs, mieux que les Romains intégrant leurs barbares, qui parfois se sont retournés contre eux. Minoritaire encore quoique armée de sa vitalité démographique, une médiatique et criminelle domination racialiste et islamique se rengorge de notre laxisme, passivité et faiblesse. C’est ainsi que le racisme et le colonialisme ont changé de camp. Pour de pires empires…

Le leader islamique, Abdelaziz Boumediene, Président du Mouvement pour la Solidarité Internationale, déclarait : « l’Islam est la seconde religion, la seconde communauté en France. Ceux qui ne nous aiment pas n’ont qu’à quitter la France. La France on l’aime avec sa communauté musulmane ou on la quitte[19] ». Le groupe Facebook « Parti Arabe » dit la même chose sous d’autres cieux qui n’ont pourtant jamais pratiqué le colonialisme : « Le Parti Arabe veut que tous ceux qui n’acceptent pas la diversité quittent la Suède[20] ». À cette fin, du Maghreb au Sahel, de l’Erythrée à L’Afghanistan, du Pakistan à la Turquie, l’Islam exporte en une tempête migratoire ses affidés à la conquête de l’Occident, conquête dont il est le complice par sa naïveté, sa charité dévoyée, sa culpabilité indue, son irénisme des faibles en voie de soumission…

 

« Les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les dômes nos casques et les croyants nos soldats », disait le leader Turc Erdogan en 1997. Nul doute qu’il  adhère à ce que l’Algérien Houari Boumedienne avait déclaré en 1974 devant l'assemblée de l'ONU : « Un jour, des millions d'hommes quitteront l'hémisphère sud pour faire irruption dans l'hémisphère nord. Et certainement pas en amis. Car ils y feront irruption pour le conquérir. Et ils le conquerront en le peuplant de leurs fils. C'est le ventre de nos femmes qui nous offrira la victoire ». Il ne s’agissait pas là d’une vaine prophétie colonialiste.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Raynal : Histoire philosophique et politique des établissements & du commerce des Européens dans les deux Indes, Gosse, 1774.

[2] Atlas national, p 438.

[4] Joseph Confavreux, Médiapart : Une Décolonisation au présent. Kanky-Nouvelle-Calédonie : notre passé, notre avenir. La Découverte, 2020.

[5] Franz Fanon : Les Damnés de la terre, La Découverte, 2019, p 29, 61, 99.

[6] Jacques Marseille : Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, Albin Michel, 2005, p 13.

[7] Le Point, 27-08-2020.

[8] Hernando de Soto : Le Mystère du capital, Champs Flammarion, 2006, p 279.

[9] Achille Mbembe : De la Postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, La Découverte, 2020, p 179, 324, 139, 141, 145, 149.

[10] Jonathan Franzen : Et si on arrêtait de faire semblant ? L’Olivier, 2020, p 200.

[11] Guillaume Blanc : L’Invention du colonialisme vert, Flammarion, 2020.

[12] Voir : Islamophobes

[13] Bernard Rougier : Qu’est-ce que le salafisme ? PUF, 2008.

[15] Sondage Ifop publié le 2 septembre pour Charlie Hebdo et la Fondation Jean-Jaurès.

[16] Emmanuel Brenner : Les Territoires perdus de la République, Pluriel, 2015.

[17] Jean-Pierre Obin : Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école, Hermann, 2020.

[18] Bat Ye’or : Eurabia: l'axe euro-arabe, Jean-Cyrille Godefroy, 2006.

[19] Le Progrès, 05-09-2020.

[20] FL24.net, 15-09-2020.

 

Maurice Allain : Encyclopédie pratique illustrée des colonies françaises, Quillet, 1931.

Bibliothèque A. R. Photo : T. Guinhut.

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1 octobre 2020 4 01 /10 /octobre /2020 15:22

 

Apollon, Marché à la brocante, Ars-en-Ré, Charente-Maritime.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Lire les Métamorphoses d’Ovide

& les mythes gréco-romains,

avec Marie Cosnay, Nicola Gardini,

Jean-Pierre Vernant,

Walter F. Otto et Diane de Selliers.

 

 

Ovide : Les Métamorphoses, traduit du latin par Marie Cosnay, L’Ogre, 2017, 528 p, 25 €.

Nicola Gardini : Avec Ovide. Le plaisir de lire un classique, de Fallois, 2019, 240 p, 18 €.

Jean-Pierre Vernant : L’Univers, les dieux, les hommes, Points Seuil, 2017, 272 p, 10,90 €.

Walter F. Otto : Essais sur le mythe, Allia, 2017, 112 p, 10 €.

Ovide : Les Métamorphoses, traduit du latin par Georges Lafaye,

Diane de Selliers, 2020, 372 p, 49 €.

 

 

 

Vous en rêviez : tous les mythes gréco-romains narrés en un volume affriolant. C’est chose faite avec Ovide et ses Métamorphoses. Voici, en douze mille vers et 246 fables, la plus abondante compilation mythologique et poétique de l’Antiquité, sous l’égide d’Apollon, dieu de la poésie, qui fit de Daphné poursuivie par son amour et changée en laurier, la couronne du poète. De la création du monde à la mort de Jules César, dont l’âme est changée en étoile par Vénus, c’est un bouillonnement de métamorphoses, principe et aiguillon de l’univers, sous l’impulsion des dieux. Depuis la naissance de l’imprimerie au XV° siècle, on en connait des centaines d’éditions, des dizaines de traductions en français. Quel besoin de consacrer dix ans de sa vie de traductrice à fondre un nouvel ouvrage, sinon de le rendre plus intelligible et attrayant à ses contemporains ? Qui auront une vision plus synthétique de cet univers mythologique grâce à L’Univers, les dieux, les hommes de Jean-Pierre Vernant, et sauront mieux ce que signifie le mythe, au moyen des essais de Walter F. Otto. Sans oublier de s’interroger avec Nicola Gardini sur Ovide, auteur prodige et cependant puni, auquel Diane de Selliers rend un luxueux hommage en illustrant par la peinture baroque les mythes les plus significatifs.

 

La traduction la plus utilisée des Métamorphoses est peut-être celle de Chamonard[1], précise, attentive, nourrie de notes utiles, mais en prose. De même, Georges Lafaye est un talentueux prosateur ; cependant Marie Cosnay ambitionne de relever le défi de la modernité d’Ovide,  comme un roman d’aventure aux péripéties nombreuses.

Car la métempsychose est universelle, tout se métamorphose : les pierres de Deucalion deviennent des hommes ; poursuivie par l’amour d’Apollon ; Eurydice devient ombre aux enfers et fuit les regards d’Orphée ; Actéon épiant Diane nue devient cerf dévoré par les chiens ; Nyctimène, qui « a souillé le lit de son père » est changée en cet  oiseau qui « dans les ténèbres cache sa honte » ; Myrrha, prise d’amour coupable pour son père (« Le père reçoit dans son lit obscène ses propres entrailles ») devient tronc ligneux : « Déjà l’arbre en grandissant a resserré son ventre lourd » et ses larmes coulent sous forme de myrrhe…

Toutes ces fureurs et merveilles, outre leur qualité fabuleuse, ont une rare intensité psychologique, une réelle dimension symbolique et morale, comme lorsque Marsyas, qui, avec son talent de flutiste, voulant défier le chant d’Apollon, se vit écorcher vif : l’hubris, cet orgueil démesuré, ne peut être que châtié.

Les écueils de la traduction sont nombreux. Songeons à la création du monde, si proche de la Genèse biblique, qui a aussi son déluge. Le texte latin dit : « Hanc Deus, et melior litem Natura diremit. » Ce « et » est-il et, est-il ou ? Marie Cosnay choisit la prudence : « Un dieu et une bonne nature ont mis fin à cette lutte ». Quand Lafaye propose « Un dieu ou la nature la meilleure », il choisit de laisser planer les prémisses de l’athéisme. Un chrétien fut tenté de dire seulement « Dieu ». Plus bavard, Desaintange[2], au XVIII° siècle, en fit des alexandrins superbes : « Un dieu, de l’univers architecte suprême, / Ou la nature enfin se corrigeant soi-même, / Sépara dans les flancs du ténébreux chaos… ». Il est loisible d’avoir bien de la nostalgie envers une telle traduction qui est une belle infidèle. Marie Cosnay interprète les hexamètres latins en vers libres. Libres au point que la nymphe traite de « salaud » ce Salmacis qui veut échapper à son désir, que Junon jette un « fils de putain ».

Une brève et judicieuse introduction, quelques notes, un glossaire, en ce volume à l’élégante robe, mais il faut déplorer l’absence d’index, de sommaire par mythe, tous choix dommageables, mais on a préféré ne pas alourdir un opus déjà ambitieux et non bilingue. Reste à retrouver la poésie perdue depuis le rythme et la musicalité du latin. Surtout s’il s’agit d’Orphée, archétype des poètes, charmant animaux et dieux, jusqu’aux Enfers. « Il gratte les cordes pour le chant », a-t-il un chat dans la gorge ? C’est pour le moins maladroit. Heureusement : « On raconte que pour la première fois, vaincues par le poème, / les Euménides mouillent leurs joues ». Eurydice hélas retourne parmi les ombres, car « Ici, de peur qu’elle lui manque, impatient de la voir / L’amant tourne les yeux, aussitôt elle glisse en arrière ». Voilà qui est plus suggestif et poignant…

De même les émotions sont rendus plus vives : « ton corps pris d’un froid glacial s’épouvante » ; le suspens, la fureur et le tragique s’exacerbent. « Voici la langue qui offre à l’air frappé ces sons », c’est l’histoire de Biblis et le programme d’une traductrice survoltée. Le grand récit aux mille personnages et péripéties effraie, interroge, émerveille, contant l’amour, qu’il soit incestueux ou divin, puni, impossible ou comblé, contant l’inépuisable capacité de création et de transformation de la nature figurée par l’intervention des dieux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Puni également fut Ovide, par l’empereur Auguste qui l’exila sur les bords de la Mer noire pour y écrire Les Tristes et mourir. Trop génial esprit libre, peut-être cela suffit-il à expliquer cette intrigue du pouvoir ; du moins c’est ce qu’avance Nicola Gardini, érudit patenté, poète et traducteur, essayiste élégant, qui écrivit un Vive le latin, Histoires et beautés d’une langue[3]. Il nous convie à vivre un beau moment d’aimable érudition Avec Ovide, essai et récit sous-titré Le plaisir de lire un classique.

Montaigne enfant découvrit le goût des livres en lisant Ovide et ses Métamorphoses. Né en 43 avant Jésus-Christ et mort en 17 après Jésus-Christ, ce dernier chevaucha le siècle de César et d’Auguste. Celui qui « irrigue le système sanguin de la tradition occidentale », selon Nicola Gardini, est également un « point de référence esthétique et moral ». N’interroge-t-il pas l’identité, l’amour et la liberté ? Les passions n’y sont-elles pas châtiées, comme l’inceste avec Myrrha, ou récompensées si pures, comme les sentiments de Pygmalion pour sa statue ? Victime d’une tyrannie impériale arbitraire, après avoir été adulé, n’est-il pas le symbole d’une liberté d’expression et de création injustement bafouée ?

L’on spéculera longtemps sur les raisons de l’exil du poète. L’Art d’aimer parut-il trop licencieux ? Ce serait étonnant au vu de ce qui circulait à Rome. A-t-il eu vent de quelque basse intrigue dans les rouages de la cour et de la famile impériales ? À moins que la puissance de son œuvre fît de l’ombre à l’empereur… De telles interrogations poussent Nicola Gardini à marcher sur les traces de l’auteur des Tristes, en Roumanie, à Tomes, aujourd’hui Constanta, où il est mort, cerné par le froid et les Barbares.

Un soupçon d’autobiographie donc, un usage judicieux des citations, de l’Histoire romaine, voilà qui place l’essai face à son dessein : montrer que ce « classique » est l’un des plus séminaux, les plus beaux au monde ; que le nom de Nason, soit Publius Ovidius Naso « proclame la pérennité de la poésie face au monde ».

La figure de la désobéissance filiale contre l’autorité paternelle hante Ovide : Médée aime contre l’avis paternel, Ovide lui-même ne veut qu’être poète au désarroi de son père, Phaéton transgresse l’ordre d’Apollon en élevant au firmament le char du soleil. Faut-il compter là, malgré l’éloge augustéen qui culmine au final des Métamorphoses, via l’accession de son père adoptif, César, au rang de comète, une désobéissance implicite à l’égard de l’empereur ? Aussi avoir écrit l’Art d’aimer, donc préféré l’érotique à l’héroïque épopée, pourrait être un dommageable pied de nez à Auguste : « Ovide a opposé […] à la normalité des valeurs antiques et aux certitudes augustéennes le dogme de l’incertitude ».

Mais Les Métamorphoses est en quelque sorte chez Ovide la forêt qui cache de riches bosquets. Les Fastes, consacré au calendrier religieux romain, et les Héroïdes, dont les pleurs et les plaintes sont de belles miniatures mythologiques. L’Art d’aimer et ses dimensions érotique et didactique qui ne s’embarrassent guère du respect dû aux dieux, ou encore Les Amours qui ose dire que « Dieu n’est qu’un nom dépourvu de substance » et que l’amour se gausse de la vérité et de la morale tout en dérogeant à la stabilité (toutes affirmations qui ont probablement déplu à Auguste). Enfin, ce sont Les Tristes, modèle de l’élégie, qui, avec les Pontiques « ont inventé le paysage désolé », destiné à devenir un topos littéraire jusqu’au Waste land de Thomas Stearn Eliot. Avec un bonheur communicatif, Nicola Gardini lève le voile sur ces œuvres assises à l’ombre immense des Métamorphoses, comme lorsqu’il relève les occurrences de la voix perdue, de la langue tranchée, animalisée, écho de l’isolement du poète tardif sur des rivages où l’on ne parle pas latin : « J’ai oublié le langage », écrit-il, alors qu’il lut en public et avec succès un poème en langue gétique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’on sait cependant qu’Ovide ne résume pas toute la mythologie. S’il fait allusion parfois à Homère, en lui empruntant quelques épisodes (Achille et Ajax), il faut compléter par la lecture de l’Iliade et de l’Odyssée. Ou, si l’on veut être plus rapide et plus synthétique, par celle de Jean-Pierre Vernant qui, dans L’Univers, les dieux, les hommes, judicieusement réédité dans un cartonnage de poche joliment illustré par Ulysse et les sirènes, commence par la Théogonie d’Hésiode et la guerre des dieux, puis termine par Œdipe et Persée. Cependant il emplit presque la moitié de son volume à l’aide de la guerre de Troie et des voyages d’Ulysse. En effet, il se consacre aux mythes grecs et non à leur réécriture par Ovide le Romain. Il associe le plaisir du conteur à celui de l’éclaireur qui rappelle que le mythe est un récit, inspiré par Mnémosyne, déesse de la Mémoire, « venu du fond des âges et qui serait déjà là avant qu’un quelconque conteur en entame la narration ».

Original, malgré son respect des traditions narratives et des auteurs anciens, Jean-Pierre Vernant l’est lorsqu’il traduit le chaos originel, avant toute création, par « Béance », une sorte de matière noire - l’on dirait aujourd’hui antimatière - d’où naissent la terre, la fécondation et le ciel, Gaïa, Eros et Ouranos. Dieux et Titans, puis hommes et femmes, peuplent ce cosmos, parmi lesquelles la première, sur le conseil de Zeus, débouche une jarre cachée, libérant tous les maux : c’est le mythe de la boite de Pandore, qui la referme sur l’espoir. Voilà d’où découlent toutes les histoires humaines. Ce qui ne prive pas les dieux d’intervenir, outre les demi-dieux qu’ils engendrent chez les mortelles, choisissant ou le camp des Troyens ou celui des Grecs. À l’instar de celui de Luc Ferry[4], le récit du mythographe est entraînant, initiatique, au point qu’il ait choisi de le placer au seuil du monumental volume de ses Œuvres complètes[5], qui totalise 2512 pages et se divise en « Religions, Rationalités, Politique ».

 

Ovide : Les Métamorphoses illustrées par la peinture baroque,

Diane de Selliers, 2003. Photo : T. Guinhut.

 

Qu’est-ce que le mythos, opposé au logos, sinon un récit légendaire digne d’être tourné en dérision, comme le fit Platon éjectant les poètes de sa République ? Cependant, rappelle Water F. Otto dans ses Essais sur le mythe, le caractère « surnaturel des mythes archaïques sacrés » vient de ce que « la figure du dieu constitue le centre de gravité de tous les mythes ». Au cours de l’Histoire, « plus le rationnel repousse le mythe, plus le monde se désacralise, et plus le savoir originel du divin doit se retirer dans le sentiment, dans le for intérieur. Le profane prend place dès lors à côté du religieux, et c’est bientôt lui qui occupe presque toute la place ». Le mythe perd alors sa fonction étiologique, qui consistait en l’explication par l’imaginaire de phénomènes naturels et humains incompréhensibles, de façon à structurer la pensée et la société. Il ne lui reste plus que sa dimension poétique, comme chez Hölderlin, même si elle ne conserve que peu la trace de cette parole qui venait des dieux et leur parlait par la voix de « La Muse, esprit et vigueur du mythe du monde en sa révélation musicale ».

Où trouver la vérité du mythe ? Selon notre penseur, dont ce recueil de quatre essais est intellectuellement excitant, la religion grecque est une « religion de la connaissance objective », au caractère non-autoritaire et non-dualiste. Ainsi l’essayiste allemand Walter F. Otto (1874-1858), auteur des Dieux de la Grèce[6], pensait que ces derniers étaient dignes d’exister encore dans la conscience de notre temps. Car « c’est seulement comme création, digne des œuvres d’art les plus magnifiques que nous ait léguées tout le passé, et en même temps les dépassant toutes, que le mythe se laisse saisir ».

 

Plus guère religieux, Ovide ne croyait déjà plus en la réalité des métamorphoses de ses merveilleux dieux et de ses malheureux personnages, devenus animaux et plantes. Divinisant César suivant l’urgente sollicitation d’Auguste, il contribua à un culte autant religieux que politique, alors que l’empereur ne lui rendît pas la politesse en l’exilant sur les bords de la Mer Noire. Reste que son fabuleux poème demeure sans cesse une source d’inspiration infinie pour les peintres, les sculpteurs, les compositeurs de cantates et d’opéras, les réécritures et jusqu’aux jeux vidéo, en même temps qu’une stimulante énigme pour l’anthropologue et le philosophe. Tournons-nous alors vers les éditions Diane de Selliers[7] qui nous proposèrent une de leur œuvre-maîtresses : Les Métamorphoses illustrées par la peinture baroque[8], et son iconographie somptueuse, d’il Padovanino au Caravage, de Simon Vouet à Pompeo Batoni…

Hélas épuisés, ces deux luxueux volumes sous coffret bourrés jusqu’à la gueule de peintures ont désormais un rejeton qui n’a rien d’indigne, au contraire. C’est un volume cartonné, d’une agréable élégance, comme celui qui honora Homère grâce à Paladino[9], qui, s’il ne réunit que « les plus belles histoires », quatre-vingt-quatre en fait, en offre un judicieux florilège, présenté avec pertinence par l’éditrice elle-même. Encadrés par un monde « tiré de la masse ténébreuse » et l’éloge de Pythagore, les mythes brillent au firmament de notre culture, donnant par antonomase leurs noms à des concepts, des adjectifs : ainsi de Narcisse et d’Echo, de Méduse, Hermaphrodite et Europe. De plus, de Dante à Shakespeare, nos plus grands génies se nourrissent d’Ovide, et si l’an 1 de notre ère est celui du Christ, il est aussi celui où furent publiées à Rome Les Métamorphoses, tout aussi dignes de figurer l’aube d’une civilisation.

 

Ovide : Les Métamorphoses illustrées par la peinture baroque,

Diane de Selliers, 2003 et Desray, 1807.

Photo : T. Guinhut.

 

Ces métamorphoses animales, végétales, minérales, voire sidérales, condamnent la passion amoureuse et violente, sous la plume fluide du traducteur Georges Lafaye. L’incestueuse Myrrha est changée en tronc d’arbre pleurant la myrrhe, alors que, plus heureux, Philémon et Baucis, devenus tilleul et chêne, peuvent mêler leurs feuillages. Il faut y lire une réelle intention morale. Comme lorsque Phaéton échouant à conduire le char du soleil, se laissait emporter par un hubris fatal, probablement la pire transgression chez les Grecs.

Parmi une généreuse iconographie narrative, les vigoureux contrastes d’ombres terribles et de lumières exquises, les sensuelles carnations rosées, les tissus et les ciels chatoyants bouleversent la peinture baroque, de l’Italie aux Flandres, entre le XVI° et le XVIII° siècle, sous les pinceaux de Rubens et de Guido Reni, de Véronèse, quoique, notons-le, Poussin soit moins un baroque qu’une icône du classicisme, sans compter de nombreux artistes méconnus, voire totalement inédits. De page en page, c’est un éblouissement pictural. Comme sur la couverture où la prégnance fumeuse de Jupiter offre un baiser à Io, sous le pinceau du Corrège, le texte est tout entier en osmose avec l’image. De plus chacune d’entre elles est accompagnée d’une phrase-clef en rouge, au plus brûlant du mythe : « Donc à peine a-t-elle vu Narcisse errant à travers les campagnes solitaires que, brûlée de désir, elle suit furtivement ses traces ; plus elle le suit, plus elle se rapproche du feu qui l’embrase ».

 

Tout est mouvement, tout est métamorphose, nous dit Ovide, qui fut le créateur de ce mot, ce dans le philosophique sillage de Pythagore. Sa vie ne l’a que trop prouvé, de la gloire au triste exil. La nôtre glisse de la naissance à la mort, de la beauté vénusienne à la charogne baudelairienne, de la liberté à l’oppression ; notre personnalité n’y échappe pas, informe et enfantine, brillante et sénescente. Le cosmos même est en mouvement incessant selon une mesure qui nous dépasse. Cependant, malgré les ravages du temps, Ovide est toujours notre Orphée quémandant aux enfers son Eurydice, selon l’enchanteresse traduction en alexandrins de Desaintange :

Par ces lieux pleins d’effroi, par ce chaos immense,

Empire de la nuit, empire du silence,

Rendez-moi mon épouse, et pour moi rattachez

Le fil de ses beaux jours que la Parque a tranchés[10]. »

 

Thierry Guinhut

La partie sur Ovide traduit par Marie Cosnay a été publiée

dans Le Matricule des anges, novembre-décembre 2017

 

[1] Ovide : Les Métamorphoses, Garnier Flammarion, 1966.

[2] Ovide : Les Métamorphoses, Desray, 1808, t 1, p 5.

[3] Nicola Gardini : Vive le latin, Histoires et beautés d’une langue, De Fallois, 2018.

[5] Jean-Pierre Vernant : Œuvres complètes, Seuil, 2006.

[6] Walter F. Otto : Les Dieux de la Grèce, Payot, 1981.

[8] Ovide : Les Métamorphoses illustrées par la peinture baroque, Diane de Selliers, 2003.

[10] Ovide : Les Métamorphoses, Desray, 1808, t 3, p 223.

 

Ovide : Les Métamorphoses, Desray, 1807 et Duprat, 1802, Héroïdes, Durand, 1763.

Photo : T. Guinhut.

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26 septembre 2020 6 26 /09 /septembre /2020 08:20

 

Château du Boisrenault, Buzançais, Indre. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Le sabre politique et religieux

des dictatures arabes et ottomanes.

 

Al-Kawâkibî, El-Khoury, El Aswany, Temelkuran.

 

 

 

‘Abd al-Rahmân al-Kawâkibî : Du despotisme et autres textes, traduit de l’arabe (Syrie),

Sindbad Actes Sud, 2016, 240 p, 20 €.

 

Bachir El-Khoury : Monde arabe : les racines du mal,

Sindbad Actes Sud, 2018, 256 p, 22 €.

 

Alaa El Aswany : Extrémisme religieux et  dictature,

traduit de l’arabe (Egypte) par Gilles Gauthier, Actes Sud, 2014, 240 p, 22 €.

 

Alaa El Aswany : Le Syndrome de la dictature,

traduit de l’anglais (Egypte) par Gilles Gauthier, Actes Sud, 2020, 208 p, 19,80 €.


Ece Temelkuran : Comment conduire un pays à sa perte. Du populisme à la dictature,

traduit de l’anglais par Christelle Gaillard-Paris, Folio, 2020, 288 p, 20 €.

 

 

 

« Souvenez-vous que la paradis est à l’ombre des sabres », enseigne en 870 de notre ère un hadith de Bukhari[1]. Le poète du X° siècle Mutanabbî écrivit en ce sens son vindicatif Livre des sabres : « Mon sabre scintillant occultera l’éclair céleste / Et le sang répandu lui tiendra lieu d’averse[2] ». Sur l’étendard des pays arabes, le sabre signifie l’alliance de la politique et de la religion. Aussi dénoncer le despotisme n’est pas chose aisée parmi le monde arabe, tant il est lié à celui religieux. Entendons à cet égard l’avertissement implicite d’Al-Mawardi (974-1058), considéré comme l’un des plus fermes théoriciens politiques de l’Islam : « Dieu ne dissocie donc pas la rectitude de la religion de la bonne direction de l’Etat et du bon gouvernement des sujets[3]. » Au contraire du Judaïsme et a fortiori du Christianisme (même si l’on parla en Occident de l’alliance du sabre et du goupillon, certes bien plus modeste), cette unicité du religieux et de l’étatisme dictatorial handicape depuis longtemps et lourdement les pays arabes, jusqu’à la Turquie ottomane. En 1902 le Syrien ‘Abd al-Rahmân al-Kawâkibî, faisait ce constat dans son traité Du despotisme, avant d’être empoisonné par les agents du Sultan égyptien. Et même si le XX° siècle arabe et ottoman a vu des gouvernements un tantinet séparés du religieux, car socialistes, comme en Algérie et en Egypte, ou passablement laïque avec Mustapha Kemal en Turquie, le mal est loin d’être éradiqué, au point qu’il prolifère de pire en pire. C’est ce terrible constat que font aujourd’hui Alaa El Aswany, Bachir El-Khoury et Ece Temelkuran, non sans nous avertir des conséquences, jusqu’en notre Occident.

 

Consultons l’autorité de l’historien arabe du XIV° siècle, Ibn Khaldûn, d’origine andalouse et yéménite, qui confirme le caractère irrévocable de cette association totalitaire : « Dans la communauté musulmane, la guerre sainte est un devoir religieux, parce que l’islam a une mission universelle, et que tous les hommes doivent s’y convertir de gré ou de force. Aussi le califat et le pouvoir temporel y sont-ils unis, de sorte que la puissance du souverain puisse les servir tous les deux en même temps. Les autres communautés n’ont pas de mission universelle et ne tiennent pas la guerre sainte pour un devoir religieux, sauf en vue de leur propre défense. Les responsables religieux n’y sont en rien concernés par les affaires du gouvernement[4] ». Un tel précepte gouverne encore, voire de plus, en plus les pays islamiques, sans compter les poches occidentales de prosélytisme et de charia, ces « territoires perdus de la République[5] ».

Sans doute, c’est en 1902, avec ‘Abd al-Rahmân al-Kawâkibî, que le despotisme musulman fut d’abord mis en cause et réfuté. Certes, par une prudence bien compréhensible, l’essayiste a farci son ouvrage, intitulé Du Despotisme, de « louanges à Dieu », et prétend que « le virus responsable de notre mal est la dérive de notre religion, à l’origine instinctive et sage, ordonnée et ardente, portant le message clair du Coran ». C’est faire bon marché d’une religion explicitement totalitaire. Mais notre auteur pouvait-il alors en traiter autrement pour tenter d’avancer sa thèse ? C’est avec pertinence qu’il note : « Le pouvoir despotique s’étend à tous les niveaux, depuis le despote suprême jusqu’au policier, au domestique et au balayeur des rues. En profitent les plus vils de chaque niveau ». Or, pour se débarrasser d’une telle chaine tyrannique, il réclame la liberté de conscience et d’expression (qu’invalide le livre du Prophète), l’égalité des citoyens et la séparation des pouvoirs, non seulement exécutif et législatif, mais aussi religieux et politique. Le voici donc un réel précurseur des démocrates libéraux arabes qui aujourd’hui encore constatent les effets délétères du despotisme arabe en matière d’éducation, d’économie et de progrès scientifique. Il faut alors dépasser « un éléphant de préjugés », bousculer « l’apathie » arabe et ottomane (sauf lorsqu’il s’agit de faire jaillir le sabre du châtiment et de la guerre), dont il liste 86 causes, dont « l’oubli de la tolérance religieuse », « la croyance que les sciences rationnelles sont contraires à la religion », « l’affaiblissement de l’opinion publique du fait de la censure », « l’ignorance satisfaite », « la négligence dans l’éducation des épouses »… La lecture méditée d’un tel traité politique, dont l’éthique résulte de l’influence des Lumières occidentales, devrait faire le bénéfice des amants de la liberté et du développement des connaissances, bien au-delà du monde arabe et ottoman.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Seule la Turquie, à l’occasion de la gouvernance, par ailleurs un brin despotique, de Mustafa Kemal Atatürk, entre 1923 et 1938, a connu une fenêtre laïque, refermée par Recep Tayyip Erdogan, président depuis 2014 et despote aussi religieux que politique, nationaliste belliciste de surcroit, menaçant aujourd’hui gravement la Méditerranée, la Grèce et l’Europe. Le monde arabe quant à lui est resté prisonnier d’une « aliénation dans le temps », d’un « sous-développement intellectuel », pour reprendre les termes de Fouad Zakariya, dans Laïcité ou islamisme. Les Arabes à l’heure des choix[6].

Ce serait cependant trop simple d’attribuer au seul cancer religieux le mal qui dévore les sociétés arabes. Bachir El-Khoury trouve au Monde arabe : les racines du mal. Elles sont d’abord en un indécrottable substrat socio-économique. L’extrême pauvreté d’une large couche d’une population par ailleurs affligée par une démographie pléthorique, la rente pétrolière - voire « la malédiction pétrolière » -, la corruption récurrente, un droit du travail plombé et une lenteur administrative exaspérante, une éducation à la traîne, tout se coagule pour assurer un immobilisme moisi, sans oublier la désertification. Nous y ajouterons le socialisme et l’antilibéralisme économique. Si les « printemps arabes » ont paru un moment secouer la chape de sable, bien vite l’hiver leur a succédé, infiltrés qu’ils étaient par l’islamisme et le terrorisme, conduisant aux chaos syrien et libyen, à la fragilité démocratique tunisienne, entre autres exemples. Sans compter qu’aux conflits religieux récurrents, intra-musulmans entre sunnites et chiites, et aux éliminations des Chrétiens d’Orients, des Yazidis, des zoroastriens et des Baha’is, s’ajoutent les guerres ethniques : il suffit de penser aux Kurdes livrés au génocide par la Turquie, voire par leurs voisins.

Malgré les nombreuses qualités de cet essai documenté, nanti de graphiques chiffrés, il est stupéfiant de lire chez Bachir El-Khoury, un éloge de modèles comme le Brésil et le Venezuela qui seraient parvenus à réduire la pauvreté. Si cela est vrai pour le premier, le socialisme autoritaire du second aboutit à la catastrophe que l’on sait ! De plus, comme trop souvent, il oublie un facteur de sous-développement non négligeable parmi l’aire islamique : la consanguinité, qui, au moyen de récurrents mariages entre cousins, affecte dangereusement l’intégrité et les potentialités intellectuelles de ses habitants, entre Algérie et Pakistan.

Faut-il penser que la signature de l’accord d’Abraham, impulsé par Donald Trump, qui noue des alliances entre Israël, Bahreïn et les Emirats Arabes Unis, sous l’œil probablement bienveillant à cet égard de l’Arabie Saoudite, prélude à des jours meilleurs pour le monde arabe ?

 

C’est en la tradition d’‘Abd al-Rahmân al-Kawâkibî, tradition hélas minoritaire, que s’inscrit Alaa El Aswany pour s’attaquer au Syndrome de la dictature, écrit et publié prudemment en anglais et à Londres en 2019.

L’on connaissait le romancier satiriste, non sans tendresse, de L’Immeuble Yacoubian[7], qui radiographia la vie des Cairotes et obtint un succès mérité en jouant avec le réalisme social et les mœurs sexuelles de ses personnages. Talent narratif et sens du portrait ne l’empêchent pas d’être un essayiste politique informé, un polémiste vigoureux. Il avait commis en 2011, mais en arabe, un volume d’une vingtaine d’articles : Extrémisme religieux et dictature. Ces deux phénomènes jumeaux sont en effet indissociables, tant le salafisme, le frérisme musulman et le wahhabisme cimentent le retour de l’Islam originel et de sa charia. Le dilemme est cruel pour un moyen-oriental : sans Islam, pas de démocratie libérale, avec la démocratie libérale le lien avec la tradition religieuse se rompt.

L’égalité entre hommes et femmes, entre Coptes et Baha’is d’Egypte d’une part et Chiites et Sunnites d’autre part, sans compter les athées et apostats, les homosexuels, n’est qu’un vœu pieux, la justice un rêve, la tolérance une hallucination. Aussi Alaa El Aswany dénonce-t-il « l’influence négative du niqab pour la femme et la société », niqab qui ne diminue en rien les agressions sexuelles et l’omniprésent harcèlement sexuel, malgré le couple « puritanisme et bigoterie ».

Autres mœurs, autres maux. Un restaurant ostensiblement pieux triche sur le poids, applique des prix démesurés, évite les contrôles sanitaires et s’en porte le mieux du monde en son hypocrisie rapace. La tartufferie est la règle, de la jeunesse à la police en passant par les politiques, qui falsifient les élections. Les religieux véhiculent à qui mieux mieux des énormités anti-scientifiques…

Il faut lire ce bel exercice : « Être musulman en Grande-Bretagne », où les croyants de l’Islam sont opprimés de mille façons. Mais un addendum signale « une erreur volontaire » : « Veuillez changer le mot « Grande Bretagne » par le mot « Egypte », le mot « musulman » par « copte et le mot « mosquée » par « église », puis lisez l’article à nouveau pour comprendre ce que signifie être copte en Egypte aujourd’hui ».

En 2009 le vote de l’interdiction des minarets en Suisse, scandalisa les naïfs, y compris notre auteur, en tant qu’attentat à la liberté religieuse. S’il montre l’hypocrisie des Egyptiens qui dénient aux Coptes la construction d’églises (quoique ces derniers ne soient guère des modèles), s’il renvoie aux Musulmans la responsabilité de leur image désastreuse, il semble oublier qu’un minaret, une mosquée donc, est le fer de lance du fascisme religieux qu’il dénonce.

Relatant de significatives anecdotes come cette Française assaillie par la rue lubrique, Alaa El Aswany radiographie la société égyptienne et arabe avec la vivacité de son regard et la verdeur de la satire argumentée. Mais est-ce par prudence, ou par illusion qu’Alaa El Aswany prétend qu’au cœur de la religion se trouvent des « valeurs universelles » ? Celle de la « soumission » est cependant radicalement contraire au libre-arbitre, donc à la liberté… De même le voici défendant la tolérance de la civilisation islamique, dont l’omni-tyrannie a pu légèrement s’assagir au cours de son histoire. A-t-il cependant oublié les massacres récurrents, la dhimmitude des Juifs et des Chrétiens en Al-Andalus[8], tant vantée par les chantres de la coexistence des cultures ? « La démocratie est la solution », répète en fin de chaque article notre écrivain égyptien. Pour asséner cet insoutenable oxymore : « l’Islam est la vraie démocratie ». Sauf que lorsque celle-ci consiste en l’expression d’une majorité affamée de tyrannie et de servitude volontaire, elle ne vaut rien. La démocratie est libérale ou n’est pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Néanmoins l’argumentation se développe avec une rigueur implacable dans Le Syndrome de la dictature, second volet politique d’ Alaa El Aswany. Une dizaine de parties guident le lecteur de la définition de ce « syndrome » à l’association de « l’esprit fasciste » avec le « terrorisme », jusqu’à la « prévention », soit « la séparation de la religion et de l’Etat », puis un « scepticisme salutaire ».

Ce n’est pas que le fait du tyran : « Comment des traces d’attitudes dictatoriales s’immiscent-elles dans le comportement du citoyen de tous les jours ? » Ainsi la foi en la propagande se vit déçue lorsque Nasser, en 1967, attaqua Israël pour essuyer une brusque défaite ; ce qui ne détourna pourtant pas le peuple de le confirmer au pouvoir. Il est fait alors allusion au principe de la « servitude volontaire », analysé par La Boétie. Corruption, brevet d’obéissance pour obtenir un poste, presse stipendiée, tout concourt à la doxa autoritaire et à sa « contradiction entre ce qui est annoncé et la vérité ». S’ensuivent des exemples de brutalités tyranniques, du monde arabe à l’Afrique et au-delà. Les « théories du complot » prospèrent, comme celle des Protocoles des sages de Sion, un faux notoire, qui nourrit l’antisémitisme[9], d’Hitler aux pays arabes. L’on stigmatise les « conspirateurs », l’étranger ou l’impie. À ces manipulations s’adossent la répression et la « déshumanisation ».

De la nationalisation de la presse, au service d’une « vision unique pour tous », à la censure, tout ressemble à l’Allemagne nazie, à l’Union Soviétique, aux « dictatures religieuses », d’Iran, d’Arabie saoudite. Les exemples de livres et de films attaqués pour « offense à Dieu » abondent. Sans oublier des souvenirs personnels, comme lorsqu’étudiant, il entendit un professeur de chimie barbu jurer de faire échouer quiconque « est communiste ». La militarisation de la société devient évidente « car une hiérarchie semblable à celle de l’armée était partout en place ». Tout aboutit au « démantèlement du milieu intellectuel », comme pour Thomas Mann ou Soljenitsyne, sauvé par l’exil, ou jeté au goulag, par les régimes de leurs pays. En revanche, pensant à Garcia Marquez et Fidel Castro, « il est indécent qu’un grand écrivain soit l’ami d’un tyran », un « intellectuel mercenaire », comme ces auteurs égyptiens adulant le piètre écrivain que fut Kadhafi.

Etudiant la tradition dictatoriale comme une maladie, une « hypnose de masse », le réquisitoire d’Alaa El Aswany, dont les œuvres furent bannies d’Egypte en 2014, dépasse largement la perspective égyptienne, nourri d’anecdotes étonnantes, par exemple sur Saddam Hussein, et de portraits psychologiques des tyrans. C’est une nécessaire plaidoirie en faveur de la liberté politique. Sachant que notre essayiste a déjà été inculpé de « diffamation des institutions de l’Etat », l’on en déduit à quelle portion congrue la liberté d’expression est réduite. Le diagnostic édifiant d’El Aswany embrasse toutes les dictatures.

 

 

De même la Turquie peut être lue comme le parangon d’un despotisme qui a la prérogative de ne potentiellement épargner aucun Etat. Comment conduire un pays à sa perte est un manuel pratique élaboré par Ece Temelkuran. Sous-titré Du populisme à la dictature, il est à lire, sous la plume de la journaliste turque aujourd’hui en exil, comme un avertissement, espérons-le salutaire. Hélas, en associant de manière répétée Erdogan à Donald Trump, elle commet une infâme assimilation, une indigne reductio ad hitlerum caractérisée ; non sans vouloir égratigner sans cesse les Boris Johnson et les Viktor Horban et autres « populistes de droite », qui ont le malheur de lui déplaire. Cela suffirait à décrédibiliser cet essai qui se veut « progressiste », dégoulinant de confusion, sautant du coq à l’âne, de Facebook à Zizek, prosélyte du communisme, donc d’une tyrannie. Dommage, car les « sept étapes » qui permettent à un « leader populiste » de devenir un « autocrate sérieusement terrifiant » pourraient contribuer à une réelle analyse ; ce en associant les techniques du récit et de l’essai, car il s’agit à la fois d’une autobiographie politique et d’une mordante satire d’un régime qui chassa l’auteure de son pays en même temps que la liberté de la presse.

« Créer un mouvement », celui du « vrai peuple », en fait issu de la « secte religieuse » islamiste est le premier pas. Il est animé par « le désir suspect du je de se fondre en nous ». Il suffit ensuite de « détraquer la raison et affoler le langage », de « dissiper la honte », pour « démanteler les dispositifs judiciaires et politiques » et « façonner ses propres citoyens » de façon à ce qu’ils puissent « rire devant l’horreur » ; c’est ainsi que « construire son propre pays » revient à le bétonner par un despotisme meurtrier et grotesque, puisqu’Erdogan n’hésite pas à diffuser l’image d’une petite fille de neuf ans coiffée d’un foulard, prétendument « élue au poste de présidente du Parlement ».  La Turquie est devenue un bastion islamiste autant qu’un vindicatif surgeon du nationalisme expansionniste ottoman.

 

Un Monde sans Islam, titrait Aquila[10]. Si les causes socio-économiques du mal arabe n’auraient pas pour autant complètement disparu, nul doute qu’un surcroit de liberté et de vitalité intellectuelle et scientifique aurait nourri un Moyen-Orient qui aurait pu s’inspirer de ce que l’Occident a de meilleur, non sans oublier que le Christianisme, grâce au libre arbitre et à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, put être le socle du libéralisme. Même si l'Occident non plus n’est pas débarrassé de la pulsion despotique, son Histoire l’a prouvé. Il lui reste à se garder de l’importation et de l’infiltration d’un fascisme religieux attentatoire à la vie et à la dignité de l’humanité.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Le Syndrome de la dictature a été publiée dans Le Matricule des anges, juillet 2020.

 


[1] Livre 52, 2666 1.

[2] Mutanabbî : Le Livre des sabres, Sindbad, 2012, p 41.

[3] Al-Mawardi : De l’éthique du prince et du gouvernement de l’Etat, Les Belles Lettres, 2015, p 360.

[4] Ibn Kaldün : Muqaddima I, Le Livre des exemples, La Pléiade, Gallimard, t I, 2013, p 532.

[5] Emmanuel Brenner : Les Territoires perdus de la République, Pluriel, 2015.

[6] Fouad Zakariya : Laïcité ou islamisme. Les Arabes à l’heure des choix, La Découverte, 1991.

[7] Alaa El Aswany : L’Immeuble Yacoubian, Actes Sud, 2006.

[10] Voir : L'arbre du-terrorisme et la forêt de l'Islam II

 

Fresque XVI°, Saint-Barthélémy, Mont, Hautes-Pyrénées.

Photo : T. Guinhut.

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19 septembre 2020 6 19 /09 /septembre /2020 15:17

 

Aérodrome de Niort-Souché, Deux-Sèvres.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Enrique Vila-Matas, écrivain funambule

au-dessus d'une brume insensée.

 

Enrique Vila-Matas : Cette brume insensée,

traduit de l’espagnol par André Gabastou, Actes Sud, 2020, 256 p, 21,80 €.

 

 

 

Prolifique funambule entre l’être et le non-être, entre l’artiste et non-artiste, l’espagnol Enrique Vila-Matas, né à Barcelone en 1948, écrit depuis au moins l’âge de dix-huit ans. Ses entretiens en effet, avec des célébrités et alors publiées dans la revue Fotogramas, étaient en fait fictifs, jouant avec l’art controversé de s’approprier la parole d’autrui, ou d’en être le faussaire. Un demi-siècle plus tard, notre trublion un brin loufoque fournit au moyen de son personnage prénommé Simon des citations à des écrivains en mal de copie. C’est Cette brume insensée qui brouille une fois de plus les lisières de la vérité et de la fiction, de la réussite et de l’échec, de la création et de la citation,  entre les doigts doués d’ironie d’un écrivain à nul autre pareil, même s’il aime à jouer avec autant de virtuosité que de désabusement parmi les pages et personnages de Melville ou de Kafka.

 

Les titres d'Enrique Vila-Matas, prolifique minimaliste postmoderne, aussi facétieux que tenté par la disparition, disent assez la direction passablement glauque de son esprit : Suicides exemplaires, Imposture… C'est avec une rare constance qu'il cultive la désespérance et l'absurde au point de se placer, avec les quarante et un textes brefs d’Enfants sans enfants[1], dans la filiation d'un Kafka[2] mort à quarante et un ans, filiation qui est depuis longtemps une tarte à la crème des écrivains sérieux. Mais ici la chose mérite réflexion : « On pourra toujours penser que m'être imposé tout au long de ce livre la règle qui consiste à combiner ma pâle biographie et un monde imaginaire d'enfants sans enfants avec une certaine atmosphère livresque, tchèque, et la couleur un peu délavée de quelques aperçus de l'histoire de l'Espagne des quarante et une dernières années est avoir, pour le moins, parié pour une association quelque peu arbitraire. Mais il me semble que de cette combinaison a surgi une réalité rigoureuse,­ cette grande vérité que racontent les mensonges­, différente de l'officielle et probablement unique. Que sommes-nous après tout, qu'est chacun de nous, sinon une combinatoire, différente et unique, d'expériences, de lectures et de rêveries? »

Chez Vila-Matas, l'insignifiance est un objectif artistique. Fous, désœuvrés, « vampire amoureux », tous pourraient parvenir à cette conclusion amère : « la vie est une maladie de la matière […] La vieillesse et l'écriture sont les seuls médicaments contre cette maladie ». Un écrivain se protège « contre les situations trop littéraires » quand un médecin de campagne venu de son enfance vient déranger son sens de la réalité pour devenir son douzième enfant. Un électricien est « condamné à errer éternellement dans l'étroite tombe de ses parents ». Ecrire, est-ce trouver sa filiation ? Jeu vain ou humour dans le miroir ? Grincements agaçants d’un déçu de l’existence, d’un contempteur de la vie ? Il n’en reste pas moins que le dandysme de la déréliction, chez Vila-Matas, ne va pas sans un certain humour, une pointe d’autodérision. Comme lorsque l’éditeur qui s’achemine vers la faillite, dans Dublinesca, incapable de s’adapter aux nouveaux courants littéraires, préfère effectuer un pèlerinage sur les traces de James Joyce et d’un Beckett qui frôle l’aphasie. Plus ironique encore est cet alter ego qui, dans Impressions de Kassel,[3] accepte d’écrire en public dans un restaurant chinois de Kassel, pour offrir à la Documenta, cette célèbre foire d’art contemporain, la figurine vaine de l’homme de Lettres…

Notre funambule commet également des nouvelles, parmi lesquelles le recueil Explorateurs de l’abîme[4] dépasse bien évidement la banalité du genre. C’est aux lisières et limites de la condition humaine que divers personnages loufoques penchent dangereusement au-dessus de l’abîme du réel et de la métaphysique. Entre fantastique, science-fiction, voire utopie, l’humour tente d’apprivoiser le tragique. De nouvelle en nouvelle, les thématiques du vide et de la disparition, parfois de l’au-delà, creusent un questionnement impossible à résoudre et tissé avec une retorse aisance par l’atelier d’écriture de Vila-Matas, en perpétuels réitération et renouvellement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est après avoir échoué à trouver le moindre éditeur à son roman que le narrateur de Cette brume insensée devient « artiste citeur », un bien grand titre compensatoire pour un intellectuel dont le travail est d’être pourvoyeur de citations sur commande. En particulier au service de Rainer Bros, ou « Grand Bros », un écrivain barcelonais passé à l’anglais et à New-York. Or il est le modèle de « l’auteur distant », qui avait su organiser sa rigoureuse disparition, son absence médiatique totale, malgré son aura et la « griffe Bros » de son style, à l’instar d’un Salinger ou d’un Pynchon, prétendant être en quelque sorte « le fils spectral de l’auteur de L’Arc-en-ciel de la gravité[5]. C’est avec un rien d’orgueil et une envie jusqu’à la « rage »,  que Simon attribue à son « aide discrète », à ses archives de citations » et à ses conseils en matière d’intertextualité, le succès considérable de son aîné aux « cinq romans rapides » et « fulgurants », dont le dernier est titré : « Platon est un squelette ». Il s’agit en cet opus de la tension « entre les précipices de l’écriture et la non-écriture ». Ce sont des « monologues dramatiques […] qui ironisaient sur la trivialité de notre ère ». L’on se demande alors dans quelle mesure cet écrivain fictif n’est pas un reflet de l’auteur lui-même, certes plus abondant, mais traduit en trente-six langues, autoportrait biaisé et farci d’auto-ironie, car son Bros volontiers alcoolique est comptable de « répugnantes pulsions réactionnaires »…

Bientôt, il s’avère que ce fameux Bros est le frère du narrateur et qu’une affaire d’héritage va les réunir dans la cité de l’indépendance catalane. Là où vit, au milieu d’une famille de « crétins », la tante Victoria, une réelle intellectuelle, qui juge son neveu comme « une honteuse imitation de Salinger ».

La confrontation entre le prodige comblé et le désespéré est un morceau d’anthologie : « Le passage du temps semblait avoir déposé sur lui des sortes de nids de poussière qui rendaient sa silhouette encore plus cendreuse ». Coups bas, reproches et rancœur tombent comme grêle. Pire encore, Rainer Bros n’est peut-être pas Rainer Bros, mais son chef de la sécurité », ou Thomas Pynchon en personne ! Ne prétend-il pas avoir intégralement écrit Vice caché[6], un « Pynchon raté », en y intégrant une part de son fournisseur de citations ? Et projeter une « non-fiction » présentant « un maniaque des citations, le dernier survivant de la littérature » ? L’on ne sait plus alors qui est qui, si Enrique Vila-Matas est Simon ou Bros : une sorte de Simon Bros, qui sait…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La mélancolie de Cadaquès, la déréliction de Simon abandonné par la belle Siboney, « la fatigue de vivre dans [son] esprit », une nuit tragique sous la pluie et sur la falaise, le tableau de Barcelone survolé d’hélicoptères comme dans Apocalypse now, tout cela confère à la prose d’Enrique Vila-Matas une aura hypnotique, quoique passablement létale, non sans ce constant saupoudrage d’ironie qui lui sied si bien. Et, comme avec un fantastique don d’ubiquité, le voici glissant de cette falaise vers le « jardin d’Amarante », où « la guigne, la déesse de la Fatalité », s’abattit sur lui. Néanmoins, peut-être vaut-il mieux entendre la confession désespéré de Simon, cette allégorie de l’échec, cette disparition du visage de son frère et sa propre mort dans la fiction de la non-fiction, ce monologue où l’on n’attendra guère d’action, comme Kafka lisait ses nouvelles à ses auditeurs : en riant.

Une interrogation assaille en sous-main le malheureux anti-héros, et le lecteur aussi bien : la littérature ne serait-elle qu’un amas, une concaténation de citations, plus ou moins perceptibles ? Il y a quelque chose de nihiliste en ce soupçon développé par le légèrement sadique Enrique Vila-Matas qui martyrise à plaisir son piètre héros et son célèbre repoussoir. Cependant, une esthétique littéraire, un art poétique, s’élèvent « où la littérature avait été établie comme une fin en soi - sans Dieu, sans justification externe, sans idéologie sur laquelle s’appuyer, comme un champ autonome ».

Allégorie biface du grand écrivain et de son médiocre alter ego finalement plus fin qu’il n’y parait, roman psychologique et pathétique, qui sait entretenir savamment le mystère et le suspense, Cette brume insensée se présente également comme une réussite du récit postmoderne et de l’intertextualité. Avec un art consommé des faux-semblants, Enrique Vila-Matas intègre, l’on s’en serait douté, des citations du célébrissime fauteur de livres dont le narrateur est le nègre commis dans l’ombre, sans compter celles de diverses sommités littéraires. De même, la vie du narrateur se retrouve presque telle quelle dans une nouvelle de Colm Toibin, « Erosion », comme pour signifier que nous copions ce qui est déjà écrit, et que, selon Oscar Wilde, « la vie imite l’Art beaucoup plus que l’Art n’imite la vie »[7]. Ce pourquoi le livre que nous avons entre les mains, et ses livres emboités, est par instants un essai consacré à « l’art des citations », de Walter Benjamin à Georges Pérec. N’y-a-t-il pas une ombre de Borges en cette phrase : « peu importe qu’il s’agisse de la chute d’une feuille, de la nuit ou d’un empire, ma distanciation pouvait en arriver à être absolue »…

 

Il écrit vite et publie tant et tant, soit une trentaine de titres en français, et pourtant Enrique Vila-Matas préfère Le Voyageur le plus lent[8], où ranger ses chroniques et « fictions critiques », toujours curieuses, souvent piquantes. Il joue en virtuose avec la mise en abyme de la littérature, à se dédoubler en critique littéraire qui balaie l’art romanesque entre Joyce et Simenon, comme parmi les pages de Chet Baker pense à son art[9], jazzman métaphorique. Nous nous en doutions, il prise fort autant Kafka que la figure de « Bartleby l’écrivain », ce personnage désenchanté d’Hermann Melville, auquel il a consacré un hommage, Bartleby et compagnie[10], dans lequel un commis aux écritures, déçu en amour, recense les écrivains négatifs, incapables ou impubliés. Ce n’est pas sans ironie qu’il réussit ses livres en pillant et rédimant les ratés…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Enrique Vila-Matas : Enfants sans enfants, Christian Bourgois, 1999.

[3] Enrique Vila-Matas : Impressions de Kassel, Christian Bourgois, 2014.

[4] Enrique Vila-Matas : Explorateurs de l’abîme, Christian Bourgois, 2008.

[7] Oscar Wilde : « Le déclin du mensonge », Intentions, Œuvres, La Pléiade, Gallimard, p 805.

[8] Enrique Vila-Matas : Le Voyageur le plus lent, Le Passeur, 2001.

[9] Enrique Vila-Matas : Chet Baker pense à son art, Mercure de France, 2011.

[10] Enrique Vila-Matas : Bartleby et compagnie, Christian Bourgois, 2002.

 

Photo : T. Guinhut.

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12 septembre 2020 6 12 /09 /septembre /2020 12:56

 

Marché de La Couarde-sur-mer, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Métamorphoses du racisme

 et de l’antiracisme.

En passant par Buffon, Gobineau et Ibram X. Kendi.

 

 

 

Le racisme est le requin blanc de l’humanité. D’autant que les blancs puissent être l’auteur de ce concept humiliant. Mais il est à craindre qu’il s’agisse là d’un préjugé dont il faudrait limer les dents suraigües. Face à la gueule dentée de l’antiracisme, la contrition blanche ne devrait plus avoir d’autre limite que la disparition. Aussi faut-il que consentants ils s’agenouillent en prière devant la noirceur de leurs crimes esclavagistes et de leur mépris des peaux noires. En dépit de l’expansion peut-être salutaire de l’antiracisme, faut-il laisser croître l’emprise de nouveaux racismes, de métamorphoses de la bête aux crocs sournois ?

 

Le racisme est un collectivisme. Puisque l’on ne considère pas la personne en fonction de caractéristiques individuelles mais d’une superficielle enveloppe commune qui bouche les yeux de l’observateur prétendu, soit la couleur de la peau, ou, par extension, l’origine géographique (parlons alors de xénophobie) et la religion, comme dans le cas de l’antisémitisme. Le racisme, qui n’a évidemment aucun sens scientifique, ou plus exactement, pour reprendre le néologisme judicieux de Toni Morrison[1], le « colorisme », efface et nie à la fois l’individualisme et le libre arbitre. Cette hiérarchisation hostile a pu conduire jusqu’au génocide, comme lorsque les Allemands massacrèrent 80 % des Héréros au début du XX° siècle, dans l’actuelle Namibie.

« Le racisme est la création des Blancs », tonne dans The Daily Telegraph[2], Liz Jolly, bibliothécaire en chef de la prestigieuse British Library londonienne, en un propos en soi raciste. Forcément, l’institution qu’elle dirige entretient avec son histoire, celle de l’impérialisme britannique et celles de minorités brimées une relation pour le moins suspecte, puisque le philanthrope du XVIIIe siècle qui la dota, Sir Hans Sloane, a financé en partie sa collection de 71 000 objets avec de l’argent de la plantation de canne à sucre de sa femme en Jamaïque, qui utilisait le travail des esclaves. Aussi faut-il décoloniser et colorer l’espace pour en finir avec une violence institutionnelle ! Comment va-t-on rééduquer, moraliser, voire dépecer la bibliothèque universelle ? Un comble, alors qu’à peu de choses près seule la culture occidentale sut s’intéresser aux autres cultures, voire les protéger de la disparition.

En fait, si le racisme parait au naïf et à l’idéologue une création blanche, c’est faute de regarder partout où il s’exhibe et se cache, et faute de documents écrits de la part de peuples aux cultures orales. Puisqu’il s’exprime jusqu’entre ethnies aux semblables couleurs de peaux, il est en quelque sorte atavique à l’humanité, depuis la préhistoire, voire depuis l’animalité. Ce dont témoigne Buffon en parlant des « Nègres de Gorée [qui] font un si grand cas de leur couleur, qui est en effet d’un noir d’ébène profond et éclatant, qu’ils méprisent les autres Nègres qui ne sont pas si noirs, comme les blancs méprisent les basanés […] ils aiment passionnément l’eau de vie, dont ils s’enivrent souvent ; ils vendent leurs enfants, leurs parents, et quelques fois ils se vendent eux-mêmes pour en avoir ».

Ce naturaliste des Lumières, en dépit de la somme des connaissances ordonnées sur la diversité du monde, ne laisse pas d’exsuder quelques pointes que l’on qualifierait aujourd’hui de racistes : les Lapons, par exemple, « paraissent avoir dégénéré de l’espèce humaine, […] ils sont plus grossiers que sauvages, sans courage, sans respect pour soi-même, sans pudeur : ce peuple abject n’a de mœurs qu’assez pour être méprisé ». Plus loin, il examine les peuples africains : « Ceux de Guinée sont extrêmement laids et ont une odeur insupportable ; ceux de Soffala et de Mozambique sont beaux et n’ont aucune mauvaise odeur[3] ». Faut-il cependant ne plus exercer de jugement, certes discutable et destiné à être remis sur le métier ? Ne jetons pas l’opprobre sur les Lumières, tant Montesquieu, De Raynal, donc Diderot, ou Condorcet étaient anti-esclavagistes.

En 1543, Gomes de Zurara, dans sa Chronique de la découverte et de la conquête de la Guinée[4] ne fut guère plus tendre, malgré sa compassion pour les victimes, en prétendant que « les Noirs n’avaient aucune compréhension du bien, ne savaient que vivre dans une paresse de bêtes ». L’immense naturaliste Carl von Linné, dans son Systema Naturae de 1735, établit quant à lui une hiérarchie, depuis le blanc, en passant par le jaune et le rouge, jusqu’au noir, associé à la paresse. Cette prétendue science, datée, est évidemment battue en brèche, car tous les individus issus de tous ces groupes colorés peuvent potentiellement accéder à l’étude, à la culture, à la science, voire y briller.

De quel racisme parle-t-on ? Celui, abject de l’esclavage[5], puis de la ségrégation qui sévit longtemps aux Etats-Unis ; ou celui des Africains esclavagistes en leur continent et leurs ethnies, ou encore des Arabes eux-mêmes continument et férocement esclavagistes, sans omettre leur racisme (en particulier des Algériens) envers les Noirs, sans exclusive cependant. Car si l’on lit l’historien arabe du XIV° siècle, Ibn Khaldûn, d’origine andalouse et yéménite, l’on s’aperçoit que le racisme est consubstantiel à l’Islam : « Au sud de ce Nil est un peuple de Noirs qu’on appelle Lamlam. Ce sont des infidèles ; […] Il n’y a que des hommes plus proches des animaux que d’êtres raisonnables. […] Ils se mangent souvent entre eux. On ne peut les considérer comme des êtres humains[6] ». L’on sait que les Arabes et Berbères d’Al-Andalus[7] ne se privèrent pas d’être violemment racistes et persécuteurs envers les dhimmis juifs et chrétiens. Plus près de nous, pensons également au génocide exercé entre Hutus et Tutsis du Rwanda…

 

C’est au tout début de ce XX° siècle si fécond en génocides que fut inventé le mot « racisme », alors qu’en 1853 Arthur de Gobineau avait publié son Essai sur l’inégalité des races humaines. Blanches, jaunes et noires, ce sont ces dernières qui sont selon l’écrivain frappées d’infériorité : «  Les deux variétés inférieures de notre espèce, la race noire, la race jaune, sont le fond grossier, le coton et la laine, que les familles secondaires de la race blanche assouplissent en y mêlant leur soie tandis que le groupe arian, faisant circuler ses filets plus minces à travers les générations ennoblies, applique à leur surface, en éblouissant chef-d'œuvre, ses arabesques d'argent et d'or ». Notons cependant qu’Arthur de Gobineau n’a qu’un très faible intérêt pour le concept de race aryenne et que le nazisme, en conséquence, n’a pu que travestir le discours de l’essayiste, qui était élogieux à l’égard des Juifs : « que furent les Juifs ? Je le répète, un peuple habile en tout ce qu’il entreprit, un peuple libre, un peuple fort, un peuple intelligent, et qui, avant de perdre bravement, les armes à la main, le titre de nation indépendante, avait fourni au monde presque autant de docteurs que de marchands[8] ».

 Cependant l’ouvrage d’Arthur de Gobineau est moins un vulgaire pamphlet qu’une étude scientifique et historique fort documentée, dont la thèse discutable souligne que le mélange des races est le moteur de l’Histoire : « L’espèce blanche, considérée abstractivement, a désormais disparu de la face du monde. Après avoir passé l’âge des dieux, où elle était absolument pure ; l’âge des héros, où les mélanges étaient modérés de force et de nombre ; l’âge des noblesses, où des facultés, grandes encore, n’étaient plus renouvelées par des forces taries, elle s’est acheminée plus ou moins promptement, suivant les lieux, vers la conclusion définitive de tous ses principes, par suite de ses hymens hétérogènes[9] ». Que dirait-il aujourd’hui, à l’ère du métissage !

Car en 2010, les mariages mixtes concernaient 27% des mariages en France. De plus 60% de ces mariages mixtes sont contractés au Maghreb, en Turquie et en Afrique francophone, entre tradition, prescriptions religieuses musulmanes et stratégie d'immigration. En fait il ne s’agit pas de métissage mais d’une endogamie en relation avec le village ou le bled d’origine d’une famille. Ce serait un moindre mal si le risque de consanguinité n’y était considérable, de par des mariages entre cousins, entraînant des déficiences physiques et mentales courantes, des quotients intellectuels faibles. Arthur de Gobineau se scandaliserait à bon droit d’un tel métissage convoqué pour régénérer le sang de ces malheureux Français dont la baisse démographique menace !

Malgré l’érudition d’Arthur de Gobineau, mais une science sans guère de conscience, ou la pseudoscience raciale nazie, le racisme est avant tout une réaction épidermique (c’est le cas de le dire !) à la différence, à l’étrangeté, mue par l’ignorance et l’incapacité d’accéder à une nouvelle connaissance, mais aussi une peur irrationnelle, qui entraîna longtemps l’adage américain : plus la peau est claire, plus la peine est légère ».

Ne tombons pas dans ce qu’il faut reprocher à autrui, soit la généralisation abusive : tout individu à la pigmentation plus ou moins chocolatée - étant entendu qu’il existe du chocolat blanc - n’est pas forcément comptable des excès de son groupe. Et, de plus, comme le dit Ibram X. Kendi, « Nos erreurs étaient généralisées pour devenir les erreurs de notre race ».

 

 

Qui sait si un antiracisme pourrait être le garant d’une réelle équité au point de considérer toutes les couleurs de peau avec le même égard, et de traquer avec justice et pertinence toutes les manifestations indues de racisme. C’est l’idée que défend avec ardeur Ibram X. Kendi (né en 1982) en son Comment devenir antiraciste[10]. Ce professeur fondateur et directeur du centre de recherche sur l’antiracisme de l’American University de Washington D.C. prétend en quatrième de couverture que si l’on croit que « les problèmes se trouvent leurs racines chez des groupes de gens », l’on est raciste ; alors qu’elles sont « dans le pouvoir et la politique », et seule cette dernière option permet pour lui d’être antiraciste ». Il nous semblait pourtant que pouvoir et politique étaient l’apanage de groupes de gens et que dénoncer des groupes de gens n’avait pas forcément à voir avec la pigmentation et l’englobante détestation… Fort heureusement l’on comprend vite qu’il s’agit là de « groupe racial ».

Narrant son adolescence lycéenne, Ibram X. Kendi revient sur lui-même : « je regroupais les jeunes noirs sous un « ils » ». C’est effectivement une forme avérée de « racisme intériorisé ». Au-delà de cette « Introduction raciste » et affinant peu à peu sa pensée en une série de mea culpa, il tient à traquer et contester les iniquités liés aux différences raciales, de façon à permettre un monde plus juste, quoique sans guère d’illusions. Avançant de manière ordonnée des arguments historiques, politiques, biologiques, culturels, comportementaux, sexuels (à l’occasion d’un racisme sexiste), de classe et de genre, à l’assaut du piètre racisme, y compris ethnique entre Afro-Américains et Antillais, en presque une vingtaine de parties, fort documentées et riches d’enseignements, l’essayiste offre une lecture salubre. Il dénonce non seulement l’eugénisme racial, du darwinisme au nazisme, mais aussi la « composante génétique du comportement humain » de Nicholas Wade[11], ou encore les « solidarités de race ». Non sans parvenir à cette conclusion : « la source des idées racistes n’était pas l’ignorance ni la haine, mais l’intérêt.

Nombreux sont les points qui nous paraissent pourtant pêcher. L’« iniquité raciale », par exemple en ce qui concerne les propriétaires de logements, factuelle, n’est cependant pas qu’une affaire de « politique raciale », comme le prétend notre auteur, mais de facteurs divers et complexes, historiques, génétiques, culturels, sanitaires. Il note d’ailleurs que l’espérance de vie des Noirs est plus faible aux Etats-Unis que celle des Blancs, que la surreprésentation des noirs dans la population carcérale est patente, en grande partie à cause de cette guerre contre les drogues probablement contre-productive. Il défend la discrimination positive, en arguant que les non-Blancs ont été défavorisés, mais ce ne sont plus les mêmes personnes qui sont en cause ; et favoriser un étudiant noir de par sa couleur et en dépit de concurrents blancs plus performants, et des Asiatiques que leurs succès scolaires dévalorisent, c’est nier autant l’individu que le mérite, de plus, obérer les chances de la société en son entier. Les thèses de l’essayiste ne s’améliorent guère, lorsqu’il s’agit de climat[12] : « une politique climatique consistant à ne rien faire est une politique raciste. Puisque le Sud de la planète, majoritairement non blanc, est bien plus victime du changement climatique que le Nord ». De surcroit, son grotesque  « anticapitalisme » viscéral, qui l’entraîne à prétendre qu’ « aimer le capitalisme revient à aimer le racisme » et que ces derniers « sont nés ensemble », l’empêche de percevoir le sens du capitalisme authentiquement libéral qui en tant que tel ne peut être raciste et dont les libertés économiques sont accessibles à toutes les couleurs de peau. Serait-il raciste de penser que le capitalisme n’est pas fait pour les Noirs…

Lorsque les Noirs représentent 13% de la population des Etats-Unis, « les corps noirs » représentent 21% des morts causés par la police, rapporte-t-il, mais ceux désarmés sont deux fois plus susceptibles d’être tués s’ils sont noirs. Cependant rappelons que le taux de délinquance des Noirs est presque 8 fois plus élevé que chez les Blancs et les premiers tuent bien plus de Noirs. Que le risque pour un policier d'être abattu par un homme noir est 18,5 fois plus important que le risque pour un homme noir désarmé d'être abattu par un policier (Wall Street Journal, le 2/06/2020). Noyons cependant avec l’auteur une « corrélation bien plus forte entre le niveau de criminalité et le taux de chômage qu’entre la criminalité et la race ».

Nous pourrions également discuter l’affirmation selon laquelle l’« antiraciste culturel rejette les standards culturels et égalise les différences culturelles entre les groupes raciaux ». Pour qui ne reconnait pas « les groupes raciaux », l’on risque de choir dans le relativisme et de ne pas vouloir constater si des civilisations sont de meilleur aloi que d’autres selon des critères judicieux[13], ce qui n’empêche en rien l’émergence et la reconnaissance de cultures autres et nouvelles. Pourtant Ibram X. Kendi considère le mot « civilisation » comme « un euphémisme poli pour dire racisme culturel »… Parfois l’on se demande si l’auteur n’est pas aveuglé par son objet d’étude, sans compter par instant un côté donneur de leçons et sculpteur de doxa passablement inquiétant.

Récit autobiographique et roman de formation habilement entrelacé dans essai, depuis la rencontre de ses parents parmi l’église de la libération jusqu’à la maturité de sa pensée et jusqu’à son cancer et celui de son épouse, le livre d’Ibram X. Kendi est d’une lecture stimulante, émouvante, propice à la réflexion du lecteur, y compris critique. Le réquisitoire est argumenté, à charge contre les politiques reaganiennes en particulier, rejetant également « les idées assimilatrices et les idées ségrégationnistes », les unes infantilisantes, les autres injurieuses. « La race est un mirage, ce qui ne diminue pas sa force », dit-il. Ce pourquoi il exècre les « races monolithiques ».

Que Donald Trump ait eu à cet égard des propos discutables, soit ; mais l’associer aux « suprémacistes blancs » est pour le moins excessif, lui accoler l’étiquette de « pouvoir raciste » est indigne, surtout sachant que le chômage des Noirs n’a jamais été aussi bas qu’au printemps dernier et que ce Président a contribué à l’arrêt de la politique judiciaire des « trois coups », soit jusqu’à la prison à vie à la troisième récidive, quelques soient le délit ou le crime. Autre bévue d’Ibram X. Kendi, qui est certainement démocrate : associer les Musulmans à une race, même si ce dernier mot est d’usage bien plus large aux Etats-Unis qu’en France. Pire, il tonne que « la première puissance mondiale [fut] la première à faire le commerce exclusif d’esclaves de la race construite des Africains ». C’est oublier les esclavagistes africains et islamistes, qu’étonnamment il mentionne quelques pages plus loin ! De même, parlant des Musulmans discriminés, il oublie la dimension sexiste, génocidaire de l’Islam. Ainsi des pages exaltantes côtoient des pages pour le moins irritantes…

Nous sommes reconnaissants à notre essayiste de constater l’existence du « racisme anti-Blancs », et de son mea culpa : « Je ne crois plus qu’un Noir ne peut pas être raciste ». Néanmoins il est à craindre que notre essayiste pense trop en termes de Blancs, de Noirs, de races, quoiqu’il s’agisse là d’un tropisme américain, même s’il privilégie l’individu, ce à l’encontre de la notion d’humanité. Autrement dit, un antiracisme qui ne serait pas universaliste serait un faux semblant, versant raciste de l’antiracisme. Ainsi à l’issu de cette lecture, l’on balance entre l’éloge et le blâme…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme ses pères et mères, Ibram X. Kendi, sut améliorer sa condition, plutôt que de sombrer dans le chômage, la drogue et la délinquance. Telles sont les voies de la réussite. Ainsi le sénateur noir de Caroline du Sud, Tim Scott qui rappela, lors d’une intervention à la Convention républicaine, que l’Amérique était la terre des libertés et des réussites. Ses ancêtres ramassaient le coton dans les champs, pourtant, après de brillantes études, il est devenu membre du Congrès, d’abord à la Chambre des représentants, ensuite au Sénat. « Les études et le travail m’ont permis de réussir », a souligné Tim Scott, en une ode aux possibilités offertes par l’Amérique. En effet, l’American Enterprise Institute souligne la progression sociale des hommes noirs aux Etats-Unis : 41% d’entre eux étaient considérés comme pauvres en 1960, ils ne sont plus que 18% aujourd’hui ; 38% faisaient partie de la classe moyenne, ils sont 57% aujourd’hui. En avril 2019, Chicago sut élire maire Lori Lightfoot, une femme noire. Ainsi, elles sont une bonne dizaine à diriger les plus grandes villes, San Francisco, Atlanta, Nouvelle Orléans, Washington. En 1965, il n’y avait que 5 représentants noirs au Congrès, en 2019 ils étaient 52.

Hélas, aux Etats-Unis, une élite identitariste s’appuie sur des groupes identitaires, ethniques et raciaux (à l’exclusion du mâle hétérosexuel blanc), tous groupes victimisés de façon à engranger sans cesse de nouveaux adhérents afin de justifier des discriminations positives et d’opérer de juteuses captations de fonds publics par des agences dédiées. La culture blanche, forcément oppressive, selon un mantra postmarxiste, doit céder la place à d’autres cultures, entraînant dans son discrédit jusqu’à la science qui a le tort d’être occidentalocentrée. De même l’enseignement se voit corrompu par une idéologie qui considère en premier lieu l’origine ethnoraciale des élèves, en fonction de laquelle l’on devra enseigner. Toutes évolutions désastreuses que démonte l’essai de Mike Gonzalez : The Plot to Change America - How Identity Politics is Dividing the Land of the Free[14].

Une perversion de l’antiracisme change ce dernier en racisme pur et dur, sans vergogne, qui ne se cache guère d’être le fer de lance d’une pulsion de violence continue, voire d’un dessein d’extermination au service d’une prise de pouvoir en cours. L’inversion des valeurs permet la soumission d’une partie de l’intelligentsia blanche depuis longtemps remuée par « le sanglot de l’homme blanc[15] », le repentir pour les fautes des pères et des ancêtres supposés. Ce n’est plus la loi du Talion, mais le retour à la culpabilité et au châtiment prononcés jusqu’à la septième génération. Alors que l’on cache sous le tapis les crimes de ses propres ancêtres, esclavagistes noirs africains et arabes et de ses contemporains dans des pays où l’esclavage est encore bien vivace[16]. Aussi soupçonnerait-on, si l’on était mauvais esprit - mais à mauvaise foi, mauvaise foi et demie - qu’il s’agit de faire des Blancs d’aujourd’hui les esclaves de demain, alors qu’ils sont déjà les généreux pourvoyeurs d’aides sociales. Car une leader du mouvement Black Lives Matter, Sasha Johnson, annonce que le combat n'est pas que les Noirs soit l'égal des blancs... mais que les blancs soit réduit en esclavage. Ce n’est là peut-être qu’une extrémiste surexcitée, mais elle montre bien jusqu’où l’esprit de revanche peut envenimer un antiracisme qui devient un mouvement guerrier, véhiculant un projet d’oppression inique, montrant au passage que les leçons de l’Histoire et de l’humanisme peuvent être vaines…

 

L’argument ad hominem, ou plus exactement ad colorem, l’emporte sur tout autre : blanc, vous avez tort, noir, vous détenez la vérité inaltérable : sur le plateau d’échec du débat, les blancs non seulement ne jouent plus les premiers, mais sont échec et mat avant d’avoir touché un pion. La blancheur de la peau signe ab ovo la génétique du racisme colonial et systémique - selon une généralisation abyssale - et tout argument est d’avance invalidé, qu’il s’appuie sur l’Histoire, les faits, le droit naturel, la justice…

À force de s’attaquer à une prétendue négrophobie d’Etat et à un racisme systémique et de multiplier les « activismes » violents, ne risque-t-on pas un retour de bâton qui ferait couver un racisme blanc que l’on croyait disparu ou résiduel parmi quelques hordes suprémacistes, que l’on verrait se barder d’étincelles criminelles ? À moins que ce soit là précisément le but recherché, de façon à faussement valider le « Ah, je vous l’avais bien dit », soit la preuve par la provocation.

Après avoir protesté et lutté pendant des décennies contre la ségrégation et l’apartheid, l’on risque d’y revenir, cette fois par une contrainte inverse : ce sont des Noirs qui réclament de se séparer de l’impureté blanche, revendiquant et instituant des bastions communautaires et universitaires fondé sur la couleur de peau.

Comme en toute évolution civilisationnelle, ou révolution marxiste et fasciste, le vocabulaire subit des distorsions, des curetages et des excisions, que l’on agite comme des armes tranchantes : ainsi les mots « racisé », racialisé », décolonialisme, intersectionnel, genré… Le néologisme « racisé », avec son pendant « non racisé » est à cet égard particulièrement abject, alimentant un désir de haine blancophobe.

« Il existe pourtant, en France, une loi sur les discours de haine, discutable au demeurant[17]. Mais devinez qui sera vilipendé, par une « cancel culture «  (soit de l’élimination pour éviter le désastreux anglicisme), voire inculpé : le malheureux abruti front nationaliste et identitaire franchouillard qui aura noirci ses indignes menaces et insultes de Blanc indigne ; alors que celui qui en dit autant envers des Blancs parait un justicier à visage découvert. Cette cancel culture » cache à peine un syndrome du lynchage. L’on abat les statues[18], supprime des auteurs, des artistes.

Post mortem, Agatha Christie, l’auteur de du célébrissime Dix petits nègres se voit désavoué par son descendant qui efface le titre jugé raciste (et les nombreuses occurrences du trop coupable mot, pour y substituer un fade « Ils étaient dix ». Le lavage de cerveau militant et consenti offense non seulement à la propriété intellectuelle, mais aussi à la dignité de l’artiste. Au point que le distributeur Amazon a tiré la chasse d’eau désodorisante sur son stock de l’ancien titre. Aussi il est inévitable de se demander si ce blanchiment des saletés racistes ne va pas courir débaptiser les infamants Nègre du Narcisse de Joseph Conrad, Le Nègre de Pierre le Grand de Pouchkine jusqu’aux écrivains à la peau chocolatée à qui il ne serait peut-être plus permis de colorer leur langue : Léopold Sédar Senghor avec Négrutide et humanisme, Aimé Césaire avec Nègre je suis, nègre je resterai, ou notre contemporain Alain Mabanckou avec ses Propos d’un Nègre presque ordinaire, sans compter un silence discret sur les « Negro spiritual »…

Que « nègre » vienne du latin nigrum, sans aucune connotation particulière, semble échapper à nos piètres linguistes ; serait-il respirable de le réhabiliter en toute paix ? Il est vrai que le mot, peut-être irrévocablement, fut sali par les insultes qui le portèrent, par la « traite négrière ». Peine perdue pour toute argumentation nuancée, la bonne conscience intrusive et péremptoire commande le révisionnisme.

De même, une poignée de membres du gouvernement de l’État du New Jersey réclamèrent de retirer Les Aventures d’Huckleberry Finn de Mark Twain de leurs établissements scolaires, au motif de la présence d’insultes et autres stéréotypes raciaux. Sans songer un instant que ce roman du XIXe siècle est à lire en tant qu’ouvrage antiraciste. Les travestissements idéologiques qui voulurent justifier l’esclavage y sont démontés, alors que les personnages esclaves sont plein d’une humanité au service de l’égalité et du droit naturel à la liberté.  La volonté de soustraire un tel toman du canon littéraire américain, actée parmi certaines écoles et universités, relève ni plus ni moins de l’imbécile censure. D’autant que si l’on prétend ainsi protéger les jeunes générations contre les mots et les sentiments racistes, le résultat tendra vers l’ignorance et l’absence de sens critique, et surtout l’absence de protection intellectuelle contre le racisme atavique de la rue et de la foule.

Pire encore, l’on va aux Etats-Unis jusqu’à vouloir effacer un immense philosophe de l’Antiquité. Certes Aristote ne réprouvait pas l’esclavage, comme le consensus de l’époque n’imaginait guère de le faire, mais prétendre, au motif qu’il y eut des gens qui ont ressenti directement les conséquences pratiques des vues - dit-on - haineuses d’Aristote, le rayer de l’enseignement témoigne d’un abrutissement de la pensée, tant on oublie ses contributions à la philosophie politique, à la physique, et caetera, au fondement de la civilisation occidentale. Une exhibition prétendument éthique d’aujourd’hui vise à lacérer la culture, qui est plus complexe qu’elle, plus sage en fait…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme les Asiatiques affichent un QI plus élevé que les autres, les régressistes antiracistes leur collent un handicap de 140 points au concours d'entrée des universités américaines. Au bénéfice de 130 points de bonus pour les Hispaniques et 310 points de bonus pour les Blacks. La couleur de peau et l’origine ethnique sont devenus des critères prioritaires et politiques, au-delà de l’intelligence, de la culture et des compétences. Ce qui est rapidement contre-productif, dans la mesure où sont sacrifiés in nucleo les réalisations de qualité qui seraient au service de la société entière, outre le sentiment de frustration des uns et de préférence indue des autres. L’injustice prévaut sur l’excellence, la médiocrité est encouragée, l’excellence découragée, y compris chez ceux, Hispaniques ou Blacks, qui se voient recrutés non pour leurs qualités intrinsèques, mais pour leur couleur ethnique, ce qui est attentatoire à l’équité humaine, à l’universalisme. À tel point qu’enfin l’Université de Yale vient d’être accusée de discrimination contre les Blancs et les Asiatiques !

Ainsi le galimatias à la mode parvient à de tels intitulés : « Lutter contre l’islamophobie et le patriarcat dans un contexte décolonialiste et anti-capitaliste : une solution au réchauffement climatique ? » Ou encore : « Inventé par les mâles blancs dominants, les Lumières sont un concept raciste et islamophobe », comme le disent les Frères musulmans et autres décervelés. L’expression serait-elle plus supportable si l’on parlait de « femelles noires » ?

 

Figuier : Les Races humaines, Hachette, 1873.

Les Merveilles des races humaines, Hachette, 1913.

Bibliothèque A. R. Photo : T. Guinhut.

 

L’infamie idéologique racialiste se glisse jusque-là où aurait dû être une des plus prestigieuses écoles du monde. Sciences Po Paris vient d’offrir une liste de lectures estivales sur son compte Instagram officiel. Soit une flopée d’ouvrages racialistes colorés, anti-blanc. Le parti pris idéologique « célèbre le militantisme, l'action, la diversité, et la jeunesse », au  travers de How To Be An Antiracist, que nous venons de lire ci-dessus avec un esprit critique qui probablement ne plairaient guère aux concepteurs de la liste. L’on y trouve en outre : Me and White Supremacy, Why I'm No Longer Talking to White People About Race White Fragility, The Next american revolution. Les titres sont assez clairs sans qu’il soit besoin de traduire. Même s’il faut avoir la prudence d’avouer que nous les ont pas lus (ce qui n’est guère le cas de piètres détracteurs), n’est-il pas discutable qu’une école censée éduquer nos futurs politiques promeuve des ouvrages où la couleur de la peau détermine l’identité et les droits, où l’on exècre un privilège blanc fantasmé, où le dogmatisme s’enferre en idéologie tyrannique, appelant cela progressisme, à l’instar des « Indigènes de la République ». Et quoique l’on espère que les étudiants lisent assez bien l’anglais, l’on se demande pourquoi, par exemple, l’on ne recommande plus d’Alexis de Tocqueville De la démocratie en Amérique, les quatre volumes de L’Avènement de la démocratie de Marcel Gauchet et L’Histoire de la philosophie politique de Leo Strauss ; ils ne sont ni noirs ni marxistes…

Le racisme anti français existe bel et bien. A-t-on vu passer ce bel ouvrage qui s'intitulait Nique la France. Devoir d’insolence[19] (à l’explicite couverture exhibant une dame enturbanée qui offre un élégant doigt d’honneur) de Saïd Bouamama ? La haine raciste y fleure bon. Faisons allusion à un odieux essai Les Blancs, les Juifs et nous[20], dont l'auteure franco-algérienne, Houria Bouteldja, employée de l'Institut du Monde Arabe à Paris, et présidente de l'association des « Indigènes de la République », qui aime traiter les Français de « souschiens » ? Ce pourquoi elle fut mise en examen pour « racisme anti-français » par le juge d'instruction du tribunal correctionnel de Toulouse. Même si l’on doit considérer avant tout la liberté d’expression, il faut prendre garde aux jugements et arrêts prononcés par les tribunaux­­­­­­­­­, qui feront jurisprudence.­­­­­ ­­­­­­­Qui sait s’il s’agira de permettre un racisme alors qu’un autre est condamné… Finalement la Cour d’appel de Lyon l’a condamnée en 2018 à la peine symbolique d’un euro de dommages et intérêts, mais assortie de l’injonction de verser 3000 € à l’association plaingnate, l’AGRIF (Alliance Générale contre le Racisme et pour le respect de l'Identité Française et chrétienne) pour ses frais de procédure et d’avocat. Pensons également à la secrétaire générale du syndicat étudiant, l’UNEF de Lille, Hasfa Askar, qui twitta sans vergogne : « On devrait gazer tous les blancs, cette sous-race ».

Pendant ce temps, le conservateur du Museum of Modern Art de San Francisco , Gary Garrels, a été accusé de suprématisme blanc et a dû démissionner : « Je ne crois pas avoir jamais dit qu’il est important de collectionner les œuvres des artistes blancs. J’ai dit qu’il est important de ne pas exclure les œuvres des artistes blancs ». Ainsi vont les métamorphoses du racisme.

Ce dernier serpente jusque parmi le terrain des sciences. Titania Mcgrath, « poétesse intersectionaliste radicale », va jusqu’à professer : « la science est une fiction irrémédiablement blanche, patriarcale et cisnormative qui n'existe que pour rejeter les identités marginalisées ». Le délire de la dame prétend réfuter « la nature performante de la maladie et du bien-être vers un objectif néolibéral : l'autonomie individuelle comme moyen d'assurer un travail (c'est-à-dire une « main-d'œuvre saine ») au profit du système capitaliste […] Afin de démanteler les structures médicales oppressives, nous devons faire ce qui suit : Fermez tous les hôpitaux, chirurgies, cliniques et autres établissements. Détruisez tous les manuels médicaux et soulevez des façons non scientifiques de savoir ». S’il s’avère en fait qu’il ne s’agit que d’un compte twitter parodique, la parodie sait l’art de radiographier les errements du temps. Ainsi la triste science soviétique du Lyssenkisme et du Stalinisme se voit remplacé par un obscurantisme racialisé et indigénisé au motif de rabattre la suprématie blanche grâce à des camps universitaires de rééducation. Alors qu’il devrait être évident que l’on n’enseigne pas un savoir blanc suprématiste et colonial, parure de l’homme blanc hétérosexuel et raciste, mais un savoir universel de Platon à Einstein, d’Ambroise Paré à Pasteur, de Shakespeare à Murasaki Shikibu…

Ainsi, grâce à l’onction médiatique, Lilian Thuram, un richissime footballeur, risque de se glisser dans la peau de la haine raciale et du communautarisme indu en publiant un livre au titre discutable : La pensée blanche[21]. Certes, il s’agit de dénoncer, non sans pertinence, le sort trop souvent fait à ceux qui portent la couleur noire sur leur visage et l’illusion de la normalité de celui qui porte un faciès blanc, mais il est à craindre, outre qu’il puisse attiser un racisme anti-Blanc, qu’affubler la pensée d’une couleur de peau soit dommageable pour l’humanité que cet essayiste prétend défendre.

SOS racisme n’a pas de pluriel, aussi l’opération risque-t-elle, par un renversement de l’objectif affiché, de glisser vers un l’établissement d’un bastion d’orgueil noir méprisant, voire visant l’exécration, la domination de la blancheur occidentale, à qui l’universalisme des Lumières[22] est dénié. Fracturer la société entre Blancs et Noirs, et en ce sens atomiser la République, est le but avoué de ces groupuscules activistes antihumanistes.

Avatar gauchiste du maccartysme, un fascisme vêtu de chemise noire sévit aux Etats-Unis. Conforme aux canons du fascisme historique il dispose d’une milice armée pour soumettre à sa terreur la population civile et substituer à la démocratie libérale un Etat fondé sur la race noire et débarrassé de l'économie de marché originairement blanche. Ce fascisme incendie des églises et les synagogues, pille des commerces, se livre à des agressions, voire des assassinats (être un partisan de Donald Trump peut vous coûter la vie), à l’encontre de ceux qui n’ont pas la chance d’avoir leur couleur de peau, exige de se substituer à la police honnie. Quand on lui résiste, elle met le feu aux commerces et à des quartiers entiers et pille les magasins tenus par la race ennemie. Une nouvelle race supérieure vise à exproprier autrui, annexer les biens et exercer le pouvoir absolu. Ainsi les villes démocrates, dont les maires refusent l’aide des forces fédérales, sont gangrénées par les « Antifas » et autres « Black Lives Matter », dont la passion marxiste s’enflamme contre  la « blanchité » - et plus précisément l’homme blanc hétérosexuel. Une prétendue injustice raciale dépecée depuis des décennies aux Etats-Unis mobilise les factieux pour établir leur totalitarisme. Nul doute que les Républicains et Donald Trump réélu devront ramener l’ordre et la paix.

 

Concept spécieux et tordu, de plus fluctuant selon les langues et les cultures, la race est une fiction qui n’a aucun sens biologique. Attaché à de superficiels marqueurs, au premier chef la pigmentation, cet arbre qui cache la forêt de l’unité et de la diversité humaine, le racisme est bien un puéril fauteur d’exploitations et de conflits. Si l’on pouvait espérer qu’un « sens de l’Histoire » hégélien, qu’une « fin de l’Histoire » à la Fukuyama pourraient effacer peu à peu le primitivisme du racisme, le progressisme - dont l’atavisme sémantique est d’ordre marxiste -, menace de substituer à de récurrents racismes anti-Noirs et intra-Noirs, un racisme anti-Blanc non moins ravageur, comme l’on tue encore en certaines contrées africaines, du Mali au Malawi, les Noirs albinos. Il est à craindre cependant qu’au-delà de ce colorisme un monstre plus puissant soit à l’œuvre : la libido dominandi, soit la pulsion tyrannique, voire totalitaire.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[2] 29 August 2020.

[3] Buffon : Œuvres, Histoire naturelle. De l’homme, Furne, 1853, t III, p 297, 268, 269, 295.

[4] Gomes de Zurara : Chronique de Guinée, Chandeigne, 2012.

[6] Ibn Khaldûn : Muqaddima I, Le Livre des exemples, La Pléiade, Gallimard, t I, 2013, p 279.

[8] Arthur de Gobineau : Essai sur l'inégalité des races humaines, Livre I, chapitre 6, Oeuvres, Pléiade, Gallimard, 1983, t 1, p 195.

[9] Artur de Gobineau : Essai sur l’inégalité des races humaines, Firmin Didot, 1884, t II, p 560.

[10] Ibram X. Kendi : Comment devenir antiraciste, Alisio, 2020.

[11] Nicholas Wade : A Troublesome Inheritance. Genes, Races and Human History, Penguin Books, 2014.

[14] Mike Gonzalez : The Plot to Change America- How Identity Politics is Dividing the Land of the Free, Encounter Books, 2020.

[15] Pascal Bruckner : Le Sanglot de l’homme blanc, Seuil, 1983.

[19] Saïd Bouamama : Nique la France. Devoir d’insolence, Z.E.P. 2010.

[20] Houria Bouteldja : Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire, La Fabrique, 2016.

[21] Lilian Thuram : La Pensée blanche, Philippe Rey, 2020.

[22] Voir : Grandeurs et descendances contrariées des Lumières

 

"Négresse albinos". Buffon : Œuvres, Histoire naturelle. De l’homme, T XIV, Verdière, 1826.

Photo : T. Guinhut.

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4 septembre 2020 5 04 /09 /septembre /2020 19:09

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Eric Reinhardt amoureux de l’amour :

Le Système Victoria, Comédies françaises.

Ingéniosité romanesque et goût des clichés.

 

 

Eric Reinhardt : Le Système Victoria, Stock, 2011, 528 p, 22,50 €.

Eric Reinhardt : Comédies françaises, Gallimard, 2020, 480 p, 22 €.

 

 

 

 

      Il n’est pas impossible qu’Eric Reinhardt soit amoureux de l’ange de l’amour. L’un de ces titres affichait d’ailleurs ce mot magique : L’Amour et les forêts[1]. Une héroïne au nom pompeux ou risible, « Bénédicte Ombredanne » n’en offrait guère, sauf du sexe passablement clinique, au détriment d’une personnalité malheureuse, celle d’une femme « sensible, intelligente et cultivée », en un roman psychologique poignant que l’auteur prétend fonder sur la rencontre d’une lectrice qui lui confia ses désarrois. L’épouse et mère empêtrée par sa condition domestique prend un amant amateur, comme Cupidon, de tir à l’arc, qui lui vaut quelques brèves exaltations à l’orée d’une forêt et de longs déboires, entre la jalousie tortionnaire du mari rompu au harcèlement et ses propres incapacités. Cette forêt est ambivalente, allégorique autant des bonheurs volés que des tourments de l’oppression familiale. Plus puissant peut-être, Le Système Victoria s’ombre d’une passion délétère, alors que le plus récent Comédies françaises imagine la poursuite des affinités amoureuses, quoique associées à une enquête politique. Indubitablement ses romans procurent un réel plaisir de lecture, hors des moments d’irritation incompressibles. Car il n’est pas certain que l’ingéniosité romanesque du romancier vienne à bout des clichés.

 

      C’est avec surprise et perplexité que nous nous sommes engagés dans la lecture de ce Système Victoria, qui - rare privilège d’un auteur français contemporain encombrant les tables des rentrées littéraires - a eu l’insolence de nous tenir en haleine à peu près jusqu’au bout… Eric Reinhard a indubitablement entre les mains un système narratif efficace. Malgré l’éclat et la lourdeur des clichés.

      C’est en effet grâce à une écriture souvent riche et pleine, parfois à la lisière de la phrase proustienne, qu’Eric Reinhard nous entraîne non sans ingéniosité dans la rencontre, annoncée dès l’abord comme fatale, d’un architecte et « Directeur de travaux » et d’une superbe Directrice des Ressources Humaines « monde ». L’on sait dès le corps du premier chapitre que retrouvée morte en forêt, Victoria aura précipité notre David Kolski dans les affres de la garde à vue, qu’il aura brisé son couple avec enfants, qu’il reste « à ruminer [sa] culpabilité » (…) « dans un hôtel de la Creuse »… Le suspense, depuis « l’étincelle » jusqu’à l’implosion, réside alors dans le comment, dans l’épaisseur des situations et des caractères.

      Sans nul doute, Eric Reinhard est un fin psychologue, voire clinicien aux abords de la psychiatrie. En témoignent ses portraits de Sylvie, l’épouse de David, glissant jusque dans des profondeurs maniaco-dépressives, ou du futur beau-père, militaire aussi rigide, tyrannique, qu’obscène de machisme obsessionnel… De même, notre « Directeur de travaux », responsable de l’avancement de la plus haute tour de France est un manager infatigable, saisi avec une acuité dévastatrice, en particulier pour l’ambiance délétère du travail où le personnel oscille entre son état d « esclave » motivé et ses impérities récurrentes. Mais en ce qui concerne Victoria, l’on hésite entre la faculté inouïe de peindre l’executive woman mondialisée qui gère les ressources humaines d’un fabuleux groupe industriel et joue avec les syndicats comme le chat avec la souris pour fermer une usine en Lorraine, filialiser puis vendre une autre… ou la caricature grossière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Efficace est la construction narrative alternée, entre l’avancée de la relation passionnelle David Victoria d’une part, et la narration de l’enfance, puis des amours conjugales et personnelles de David d’autre part, voire de l’interrogatoire policier. Mais un peu, voire pas du tout, la caractérisation des deux protagonistes et amants, magnétisés par leur pouvoir sexuel et radicalement opposés dans leurs conceptions politiques. L’un est « de gauche », « idéaliste », l’autre est la tenante d’un capitalisme libéral mondialisé…

      En ce sens, le débat autant que l’identification du lecteur sont biaisés. Si vous êtes de gauche, vous serez du côté de David, sinon, comme votre critique, vous éprouverez une certaine admiration pour Victoria, au prénom éloquent. Quant à David, s’il croit pouvoir vaincre sa tour Goliath, il se met le doigt dans l’œil et va jusqu’à céder aux sirènes du luxe international incarné par Victoria ainsi qu’à la corruption incarnée par un investisseur russe à la limite du mafioso… Las, l’argumentation politique, limitée à de brefs échanges, est étique. Et la fin tragique, comme un jugement de Dieu, voit venir la mort sordide de la méchante qui a voulu transgresser et l’ordre masculin, et l’ordre des valeurs familiales et, cerise sur le gâteau, l’ordre social. La tour Uranus étant évidemment une belle métaphore de l’hybris du capitalisme, sorte de Babel condamnée à l’impossible achèvement, aux vices de formes cachés : « allégorie de ce moment où nous nous foudroierons nous-mêmes »… Diable ! Comme le roman se prend pour le parangon de la sagesse et de la morale en précipitant l’incarnation femelle de l’ogre capitaliste dans les tréfonds de l’abjection !

      Malgré l’intensité affirmée de cette relation amoureuse et corporelle scandée par le récurrent « compte rendu de réunion », lisible sur Blackbery, qui est fait d’émouvantes et révélatrices pages de journal amoureux, il est rare que l’auteur nous donne à voir autre chose qu’une banale recension des canons de l’érotisme codifié ; ce dans une langue parfois magnifique qui, de prime abord, parvient à intéresser à « l’exotisme idéologique » de cette femme, aux sensations et analyses de l’homme, à ce qui « transforme [sa] vie en roman ». Mais, peu à peu, il a de plus en plus peine à faire frémir son lecteur, usant par éclats de quelques images intéressantes (les belles « coccinelles de cristal » de la sueur), usant et abusant d’ « exciter » et d’ « excitant », puis de « salope », finissant par sombrer dans la mécanique porno de bas étage en fin de roman, dans ce qui aurait pu être une acmé. L’on hésite alors entre l’infamie du cliché et la représentation critique du cliché. Même si l’on sait que l’addiction au sexe et au fantasme, que la réalisation du toujours plus de jouissance vont dans le sens voulu par l’auteur : celui de la dénonciation de l’accumulation sexuelle et d’un capitalisme et ultralibéralisme érotiques, ce qui n’est pas loin de la vision réductrice d’un Houellebecq[2].

      Ainsi s’agit-il de lire une histoire post-romantique dans laquelle l’amour passion d’une et pour une femme gérant avec dextérité planète économique, carrière, famille et amants - ce en quoi consiste le « système Victoria » - ne peut que mal finir. Ce moralisme désuet, cet anti-féminisme désastreux sont cependant combattus par l’héroïne, hélas châtiée par le deus ex machina du romancier dans une scène sordide que nous ne révélerons pas... Oyez la morale de cet apologue aux lourdes vertus : la sexualité libérale et du toujours plus est le miroir du toujours plus de retard dans les irréalisables travaux babéliens du capitalisme et dans ses pénalités qui se comptent en millions d’euros…

      Le « système Reinhard » plaira aux nostalgiques du roman dixneuviémiste. Dénonçant avec fascination la mécanique de la passion, dénonçant les tares de ce capitalisme qui assure notre prospérité, même imparfaite, il se dénonce lui-même comme une habile tour Uranus de clichés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      L’écriture tour à tour policée et volontairement négligée de Comédies françaises semble faire mouche. Au sens où le lecteur se laisse prendre à cette toile d’araignée romanesque. Pourquoi s’intéresser à un personnage mort à 27 ans dans un accident de la route, sinon parce qu’il cache des amours impétueuses, voire une enquête dangereuse ?

      Une construction alternée préside au portrait du héros, ou plus exactement anti-héros. Le jeune reporter ressent soudain l’urgence de la rencontre parfaite, de la jeune femme âme sœur, à Madrid, une « androgyne » au « nez busqué », dont la démarche a « le tombé naturel de l’être, comme on le dirait d’une étoffe ». Aussitôt perdue, il revoit sa baudelairienne « passante espagnole » à Paris, pour la reperdre encore, sans avoir pu lui parler. La quête, en dépit de l’éternel cliché, a ses impulsions magiques. L’on n’échappe pas à l’allusion à Nadja d’André Breton et à la « réalité habitée », car Dimitri est un afficionado du surréalisme et de ses coïncidences exagérées, au cours d’une évocation au lyrisme échevelé. Plus tard, en brûlant cœur d’artichaut, il s’essaie aux masturbations compulsives devant l’ordinateur, aux rencontres tarifées et velues, puis retrouve impromptu, lors d’un concert bordelais, son égérie madrilène sous les traits de Rosemary Roselle, une chanteuse : « la plus puissante histoire d’amour […] ramassée en une heure ». L’on devine que, malgré une consolatrice de talent, il faut s’attendre à une pelletée de déceptions…

      Il nous faut revenir en arrière pour connaître l’enfance et la formation de Dimitri, en passant par Sciences Po, sa passion pour le théâtre, dont le plateau est le « lieu de la transcendance », ce qui nous vaut une interminable énumération de troupes et de spectacles. Très vite il se fait embaucher comme « consultant en affaires publiques » avec 4200 euros sur 13 mois pour faire du lobbying, à la lisière de la corruption, avant de devenir reporter pour l’AFP, soit l’Agence France Presse. Un brin balzacien, notre Rastignac tente de conquérir autant les femmes que Paris.

      Notre Dimitri n’est pas sans ambition, puisque si jeune journaliste il imagine d’écrire un livre, en une mise en abyme peut-être fécondante, soit une enquête sur Louis Pouzin, l’inventeur précurseur d'un Internet qui aurait pu être français : le « datagramme ». L’aventure scientifique et politique est bien réelle, le protagoniste encore bien vivant, et cependant honteusement oublié, puisque que le président Giscard d’Estaing, conseillé par Ambroise Roux, PDG de la Compagnie Générale d’Electricité, préféra miser sur un Minitel dont la gloire fut éphémère. L’on devine les errements d’une politique économique étatique et constructiviste[3], aux dépens des libertés économiques et inventives. Mais c’est évidemment la droite que vise de manière convenue notre auteur en son réquisitoire, alors qu’il faudrait être naïf pour croire qu’en la matière la gauche serait plus pertinente…

      Est-ce cette enquête, visant à dénoncer « une falsification historique », tout aussi passionnée et maladroite que ses élans amoureux, qui sera cause de la mort précoce de Dimitri ? Plus qu’un roman policier, il s’agit d’un roman d’éducation, fauché dans la fleur de l’âge.

 

      Eric Reinhard sait habilement mener son personnage, prendre son lecteur dans les suspenses, tant amoureux, homosexuels et hétérosexuels, que journalistiques et économiques, non sans moments burlesques. Le père, Thierry, qui se reconvertit dans le bricolage et la réfection, jusqu’à un avion, est particulièrement réussi. Sa plume est souvent élégante, sinon proustienne, sinon grandiloquente, usant avec justesse des subjonctifs passés, mais trop souvent encline aux « putain », « c’est ouf », « cette meuf » et « bite », pour faire peuple, lors de conversations oiseuses et démesurées avec Alexandra. De plus, les superfétatoires plages didactiques dignes d’un manuel d’Histoire et de sociologie sont trop souvent d’une platitude souveraine.

      Si le roman paraît être très éclaté entre ses différentes perspectives, c’est loin d’être un défaut diront les uns, tant il reflète à la fois la complexité d’une personnalité et celle d’un réseau Internet en formation. L’on y croise des pages dignes de l’essai sur le théâtre, le peintre surréaliste Max Ernst en précurseur de l’Action painting et en amant de l’insatiable Peggy Guggenheim, tous miroirs de la personnalité de Dimitri et de ces centres d’intérêts.

      À moins que selon d’autres lecteurs la mayonnaise du pudding ne prenne pas, qu’il y manque cet entraînement narratif et cette limpide richesse qu’exige le roman. Comment, diront-ils, lire autrement qu’en rupture avec le pacte romanesque ces abcès documentaires, en particulier l’entretien avec Maurice Allègre sur les espoirs et déboires du datagramme français en Internet avorté qui n’occupe pas moins de quatre-vingts pages ? Il est vrai que vouloir d’un roman qu’il soit forcément linéaire, univoque et ressortissant de son seul genre littéraire pourrait être considéré comme classicisant, voire passéiste. Laissons notre lecteur, qui sait plus convaincu que nous, en juger…

      Le titre, Comédies françaises, doit-il être lu comme un indicateur de légèreté ou comme une satire amère d’années politiques perdues ? La chose est passablement manichéenne, teinte de ressentiment envers les élites politiques et surtout économiques, « le capitalisme financier » ; quoique cela puisse être mérité, même si l’on confond ici le capitalisme de connivence avec l’Etat et un réel capitalisme libéral. Néanmoins l’on ne peut se résoudre à des clichés longs comme le bras : « le monde tel qu’il allait, vendu aux grandes puissances simplifiantes du marketing globalisé ». La satire la plus efficace s’exerce envers une commune tartufferie : « Il avait beau être d’extrême-gauche, il aimait les beaux hôtels et les grands restaurants ».

 

 

      Peut-être Eric Reinhardt aimerait-il être un idéaliste ; il doit se résoudre à demeurer un réaliste. Comme nous tous à notre cœur défendant. Si l’on consent à pardonner des brassées de clichés à l’écrivain - quoique nous n’en soyons certainement pas indemnes - en particulier en son habitus politicus, c’est au-delà de cette perspective qu’il est utile de le lire. Ses personnages centraux, que l’on soupçonne être des alter ego, s’élancent vers des rêves d’amour et de fusion, et retombent parmi une déréliction familiale, sociale et politique intransigeante. La quête n’est cependant pas vaine en cette bibliothèque du moi.

 

Thierry Guinhut

 

Orchis violet, Santa Cruz de la Seros, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.

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28 août 2020 5 28 /08 /août /2020 19:17

 

Santa Catarina, Fiè allo Sciliar, Tires, Trentino Alto-Adige / Südtirol.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Richard Wagner,

 

de Tristan und Isolde à Hitler,

 

via l'antisémitisme.

 

 

 

Richard Wagner : Tristan und Isolde,

par Philippe Jordan, Peter Sellars et Bill Viola, Opéra Bastille, 2014.

 

Fanny Chassain-Pichon : De Wagner à Hitler. Portrait en miroir d’une histoire allemande,

Passés/composés, 2020, 383 p, 23 €.

 

 

Les voix wagnériennes sont-elles celles de mauvais anges, trahissant la pureté de Parsifal ? La beauté douloureuse de Tristan und Isolde et la grandeur fabuleuse de La Tétralogie seraient-elles entachées par l’antisémitisme de son auteur, voire par sa paternité à l’égard d’Hitler ? Si Richard Wagner réussit indubitablement son projet d’« œuvre d’art totale », culminant avec le Ring des Nibelungen puis Parsifal, il faillit gravement en écrivant Le Judaïsme dans la musique. Est-ce à son corps défendant qu’il fut le modèle de l’auteur de la « Solution finale » ?

 

Mourir d’amour à l’opéra est possible, d’autant plus si l’on meurt d’amour pour la musicalité. Pourtant, l’orchestre wagnérien peut être hélas parfois pâteux. Avec Philippe Jordan, il est d’une solide clarté, d’une lisibilité ineffable, presque jusqu’à suggérer des accents debussystes. Le motif du désir est une montée languissante des accords qui ne s’apaise jamais. L’aspiration à l’amour et à la communion érotique est sans cesse appelée vers le haut tout en étant inéluctablement et tragiquement attirée vers le bas. Le cor est une ductile nostalgie ; les cordes sont soyeuses et la dynamique surprenante, éblouissante… Le désir de nuit et de mort qui enténèbre l’opéra Bastille nous rappelle qu’il s’agit là d’une réécriture, à la fois du mythe médiéval, à la fois de l’amour de Wagner pour une Mathilde Wesendonck mariée, tout en  retrouvant un écho des Hymnes à la nuit de Novalis.

La performance du ténor Robert Dean Smith en Tristan est impressionnante. S’il parait au début être un peu effacé par l’omnipotence de la voix de la soprano Violeta Urmana en Isolde, tour à tour d’une étincelante puissance et d’une suave intimité, il prend toute son ampleur dramatique dans le troisième acte. Jochen Schmekenbecher en Kurnewal est époustouflant de vigueur et de sensibilité. La basse Franz Josef Selig en roi Marke est si profonde, le grain est si sûr, que l’on regrette de l’entendre si peu. Le chœur des marins, seule originalité scénique, quoique modeste, chante du haut des balcons, en un bel effet de spatialité, comme entre Irlande et Cornouailles.

Mais dans l’espace strictement, voire tristement, fonctionnel de l’Opéra Bastille, le degré zéro, virgule zéro un, de la mise en scène est atteint par Peter Sellars. Au point de se demander si son absence n’est pas requise pour un tel assaut de minimalisme, ce qui est déjà un concept trop flatteur à son égard. Certes, il faut craindre pour Wagner la surabondance historiciste, le kitsch de la mise en scène ; et, pour Tristan en particulier, le bateau avec la proue du drakkar, les voilures gonflées et les marins hâlant les cordes, les armures de chevalier, les somptueuses robes royales, tout ce qui risquerait l’illustration grandiloquente.

Mais à trop dépoussiérer il ne reste que le vide : seule un maigre parallélépipède sert au choix de banquette, de tombeau, de lit d’amour bien inconfortable autant que rigoriste. Tout cela dans le presque noir, où bougent si peu les chanteurs, vêtus de costumes et robes longues noirs, sacs féminins et toiles prolétaires, recyclés d’Emmaüs, seulement nuancés, sans nécessité, de beige au troisième acte.

En son amour-haine pour Wagner, qu’a voulu nous dire Peter Sellars ? Qu’il n’y a plus aucun être-là pour l’amour passion postromantique, sauf dans une abstraction conceptuelle qui ne se réalise que dans le fantasme musical de l’œuvre d’art totale ? Que la théâtralité du décor n’est qu’une obscénité ? Qu’il n’y a plus rien à dire sur Tristan, sauf Tristan lui-même ? Que le transposer dans un décor petit bourgeois du XIX°, chez les princes arabes ou chez les dignitaires nazis et soviétiques n’est plus une transgression ni une lecture riche d’enseignements, que le soupçon d’homosexualité entre Tristan et le roi Marke (malgré le baiser de ce dernier) qui ne punit pas son fidèle et ne cherche qu’à le pardonner, voire de la part de Kurnewal qui ne cesse d’appeler Tristan « Mon héros », n’intéresse plus personne, même s’il s’agit peut-être du reflet de la relation triangulaire entre Wagner, Cosima et Louis II de Bavière[1]… Sans compter que l’on n’est pas sûr de voir mourir Isolde, restée debout. Car le puritain hiératisme ne parvient qu’à figer les non-acteurs dans de brefs carrés de lumière, au sol…

Reste la seule audace visuelle : les vidéos de Bill Viola. Pour signifier, ou parer à l’inexistence de la mise en scène, l’image filmique a l’avantage considérable de ne rien coûter (quoique le vidéaste doive saler sa note, lorsqu’il expose conjointement au Grand Palais), et le désavantage considérable de signifier au spectateur que son statut culturel d’afficionado de l’opéra n’a qu’à s’incliner devant la vulgarité commune de l’image télévisuelle tremblotante. S’il y a de beaux moments métaphoriques où un couple se dévêt comme des allégories de la Nuda Veritas, lave son visage et son corps sous une eau lustrale, où des bulles d’air circulent dans un bleu marin, où les flammes s’embrasent, formant des antithèses eau et feu, stèle de lumière et de couleurs au-dessus des chanteurs, bien d’autres sont des crachouillis de flous agités, de flashs éblouissants au travers des feuillages, détournant désastreusement l’attention hors des personnages.

Par-dessus tout, reste l’émotion. Servie par un orchestre parfait, des chanteurs au grain de voix et aux phrasés puissants et sensibles, elle résiste en toute splendeur poignante aux parasites de la vidéo, au désert scénique qui parait signifier l’épuisement du budget autant que de l’imagination. Au-delà même des couleurs de Bill Viola, sont les couleurs sonores de l’impossible passion, de l’impossible joie dans le réel, de l’impossible mystique des amours nocturnes, qu’ils soient sourdement homosexuels ou apothéotiques de l’aspiration à l’union du féminin et du masculin. La castration de l’éros qui condamne les amants, autant que la réalisation de la féminité, atteint son acmé dans le chaos savant et épuré d’une musique aux accents brutalement et suavement universels. Seuls philtres d’amour, la nature humaine inéluctable et l’opéra wagnérien, dont le temps, quoique plus épais qu’un sang coagulé, s’enfuit toujours trop vite…

 

Illustration de Robert Engels pour Le Roman de Tristan et Yseut, Piazza, 1914.

Photo : T. Guinhut.

 

Le spectre de l'indignité hanterait la littérature et jusqu'à la musique. Le destin des célinolâtres est-il d'éprouver les mêmes inquiétudes que les inconditionnels de Richard Wagner, poète et musicien ? En effet, après l'exclusion de Céline des Célébrations nationales 2011, voici venir le trait de gomme sur le créateur de « l'opéra de l'avenir », dans le cadre des Célébrations nationales 2013. On n'est jamais trop prudent. Si le principe de précaution risque d'anesthésier la recherche scientifique, il est craindre qu'il veille à souffler sur la culture un vent de censure nauséabond...

C'est à cause d'un écrit antisémite, Le judaïsme dans la musique[2], publié en 1850, que Wagner se vit exclu de ces festivités par notre avisé Ministre de la culture, Frédéric Mitterrand. En effet, ce texte, ce torchon, est grotesque autant que répugnant : « Je nourris une rancune longtemps contenue à l'égard des juifs et de leurs manigance, et cette rancune est aussi nécessaire à ma nature que la bile l'est au sang ». Certes, sa rancune s'adressait à Meyerbeer qui avait plus de succès que lui. Ou encore : « Le juif est roi et il continuera de régner tant que l'argent représentera le pouvoir qui ôte à tous nos efforts et à toutes nos entreprises leur efficacité 2 », ce qui est un écho de nombre de libelles antisémites de l'époque y compris de celui de Karl Marx...

Notons que malgré une réédition en 1869, puis d'autres articles anti-juifs de sa main, et ce jusqu'à sa mort en 1883, Wagner n'a jamais officiellement soutenu les dirigeants antisémites qui lui étaient contemporains. Et que, non sans incohérence, il eut de nombreux amis juifs, pianistes et chefs d'orchestre... De plus il faut noter que l'appel à l' « anéantissement » du juif errant Ahasver, est à lire comme une allusion au personnage d'Achim von Arnim, dans Alle und Jerusalem (1811) qui se sacrifie pour la sauvegarde d'autrui lors d'un incendie.

Nous n'avions, dans un précédent article, Céline ou l’indignité du génie[3], pas été effarés de la décision du Ministre de cultes laïcs lorsqu'il écarta Céline. Nous ne le serons pas plus à propos de Wagner. Répétons-le, non pas tant au motif de l'infamie de leurs pamphlets que personne ne discute (du moins espérons-le), qu'à celui de l'inanité de ces « Célébrations nationales ». En effet les institutions et officines culturelles, qu'elles soient d'obédiences publique ou privée, ne devraient avoir que faire d'une objurgation étatique, d'un adoubement national...

Sauf qu'avec Wagner un pas est franchi. Un pas gravissime. Une lettre officielle émanant du Ministre intime le Directeur de l'Opéra national de Paris de ne pas rejouer l'entier de la Tétralogie (dirigée par Philippe Jordan) pour le bicentenaire de la naissance de son auteur. Etant donné que cette date coïncide avec le même anniversaire de Verdi qui, dans le « chœur des Hébreux » de Nabucco s'élève contre l'esclavage, on préférera la liberté de Verdi à l'antisémitisme de Wagner. Pourquoi pas cette préférence morale... Mais la tentative de censure ministérielle, quoique transmise à L'Elysée par le Directeur de l'Opéra, risque de se doubler de coupes budgétaires faute d'obéissance[4].

Imaginez qu'à la suite de la décision en l'affaire Céline, le Ministre de l'Education nationale exige de retirer de tous les manuels de Lettres, de toutes les listes de bac, de tous les cartables le Voyage au bout de la nuit, au motif des Beaux draps... Quel tollé ! Le visage de Janus de la tyrannie, sadisme et grotesque, serait alors conspué, le Ministre sommé de démissionner, de tirer la langue en public pour baver le fiel de son péché originel... C'est pourtant ce qui se passe avec Wagner. Dont les textes indignes ne sont pas tout à fait aussi virulents que ceux de Céline (même si cela n'excuse en rien les premiers). Sous prétexte du Judaïsme dans la musique, voilà Tristran et Isolde courir le risque d’être interdits de s'aimer sur les théâtres français ! Parsifal excommunié !

Certes, nous avions argué d'un antisémitisme implicite dans le Voyage au bout de la nuit pour montrer que l'indignité de Céline avait des racines bien avant les pamphlets incriminés. Ce n'est pas pour autant que nous ayons cessé de conserver en bonne place de notre bibliothèque les Pléiades céliniens, que nous nous privons de l'étudier aux côtés de Proust et d'Orwell... De même, nous pourrions relever dans L'Or du Rhin que le nain Alberich, s'emparant de l'or aux dépens des filles du Rhin, est une volontaire figuration du Juif. Nombre d'illustrateurs (dont le splendide Arthur Rackham) ne sont pas privés d'ailleurs de figurer jusqu'à la caricature le nez crochu et la barbiche crasseuse du cupide voleur... N'oublions pas non plus que Winifred Wagner, belle-fille du maître, fut une admiratrice passionnée d'Hitler, qu'elle dirigea le Festival de Bayreuth. Que le Führer de sinistre mémoire adorait Wagner au point de s’enivrer du final du Crépuscule des dieux dans son bunker juste avant son suicide. Ce pourquoi Israël ne programme jamais le maître, même si Barenboïm fit un geste en dirigeant le prélude de Tristan à Tel Aviv en 2001. Mais on peut comprendre qu'aux survivants du génocide et à leurs descendants cette musique rappelle des accointances plus que douloureuses. Reste que Céline a écrit ses pamphlets antisémites pendant que les Juifs partaient vers le crématoire, que sa haine nourrissait une idéologie officielle. Rien de tel pour Wagner. Qui peut prouver que vivant en un autre siècle il aurait été nazi comme le fut Heidegger ? Lire Mort à crédit pendant l'entracte de La Walkyrie (même si la collusion est pour le moins curieuse) ne fait pas de vous un thuriféraire de l'holocauste.

 

Illustration d'Arthur Rackham

pour Siegfried et Le Crépuscule des dieux de Wagner, 1911.

Photo : T. Guinhut.

 

Cependant, plus grave encore, il y aurait une culpabilité a posteriori de Richard Wagner. C’est ce que tend à prouver Fanny Chassain-Pichon en son essai, De Wagner à Hitler. Sa méthode est comparative. C’est « en miroir », qu’elle confronte, de chapitre en chapitre, chacune des périodes de la vie du compositeur du XIX° siècle et du dictateur du XIX° siècle, tous deux nantis de père de remplacement, tous deux végétariens. Le risque étant de favoriser les ressemblances au dépend des dissemblances. La révolution avortée de 1848 pour l’un, la défaite de la Première Guerre mondiale pour l’autre étant deux déclencheurs de la déception, du ressentiment et des volontés jumelles de faire œuvre, opératique et politique. Toute la vie d’Hitler est orientée par son admiration inconditionnelle du maître de Bayreuth, qui est son modèle. Au point de faire « parfois de Mein Kampf un pastiche de Du Judaïsme dans la musique ». Au point que « les textes politiques de Wagner représentaient pour lui des bases essentielles et, de ce fait, constituent les véritables racines intellectuelles de Mein Kampf », outre les doctrines racistes de Gobineau et de Chamberlain, ce dernier ayant d’ailleurs épousé une fille du maître. De plus il est notoire qu’Hitler s’identifiait au héros éponyme de Rienzi, destiné à sauver la patrie, et même au pur Parsifal, tel qu’il aimait à se faire représenter sur l’affiche de propagande qui hurle sur la couverture de l’essai de Fanny Chassain-Pichon.

Il n’est pas indifférent de remarquer que cette « œuvre d’art de l’avenir est une œuvre collective, et ne peut naître que d’un désir collectif », selon Richard Wagner à propos de ces opéras. Commandement que l’on qualifiera de dangereusement collectiviste, et qu’Hitler suivra à la lettre lors de ses festivités de Nuremberg (la ville des Maîtres chanteurs), cérémonies de masse ponctuées d’orchestrations wagnériennes : « Le congrès de Nuremberg devenait une œuvre esthétique hitlérienne teintée de wagnérisme », alors que le corpus wagnérien fournissait au III° Reich toute une mythologie. Plus tard, la débâcle du nazisme et de la grande Allemagne plongée dans un déluge de feu, ainsi que le suicide de son führer dans son bunker sont orchestrés comme un Crépuscule des dieux.

L’antisémitisme wagnérien se répand en une logorrhée qui vaut bien celle de Mein Kampf[5]. Bien qu’il ait d’abord admiré le poète Heinrich Heine, qu’il ait été aidé par le compositeur Giacomo Meyerbeer, il les réunit avec Felix Mendelssohn pour débiter le fiel de son envie et de sa pitoyable haine antisémite. Le Juif est le « ver rongeur de l’humanité » qui doit être « anéanti », comme devrait l’être la race des Nibelungen. L’or est l’apanage du matérialisme juif, en la personne abjecte d’Alberich, au point que dans son essai sur la « regénération, il réclame « la fin de tout Juif ». Dans La Tétralogie, les nains et Hagen sont les sous-hommes, quand Siegfried et les dieux sont l’équivalent des surhommes selon la mythologie nazie, alors que, notons-le, le théoricien du surhomme parmi les pages d’Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche lui-même, d’abord admirateur du compositeur, s’en éloigna en désavouant son ridicule antisémitisme. Dans Parsifal, la juive Kundry, qui a ri du Christ sur son chemin de croix, bien que convertie au Christianisme et baptisée par le pur héros, devra mourir…

 

 

Fort documenté, l’essai de Fanny Chassain-Pichon s’achève abruptement alors que s’achèvent les vies de ses sujets d’étude. Ne manque-t-il une conclusion ? Tentons de répondre à ce manque, quoique ce soit plutôt l’introduction, refusant la « reductio ad Hitlerum », qui en fournisse les prémices. Si le maître de Bayreuth est pleinement responsable de ses propos, il ne l’est pas de celui qui a tant voulu le suivre de si près, qui plus est après sa mort. Prenons garde que la comparaison à sa limite. Si le musicien est férocement antisémite en ses pitoyables écrits et laisse deviner avec insistance en ses affreux et coupables Nibelung le faciès dégénéré et l’énergie destructrice du Juif face à un splendide Siegfried aryen et trahi, il n’en est pas à exiger un génocide et ne se fait pas lui-même meurtrier, alors qu’il préconise le « déjudaïsation » et la négation du soi juif. Eurent-ils été contemporains que rien ne prouve que Wagner aurait admiré Hitler, voire que sa jalousie n’aurait pas déprécié un tel thuriféraire, à moins qu’il s’en fût servi comme d’un commode mécène. Ce serait un dommageable anachronisme que de faire de Wagner un réel Nazi, malgré son apport à la formation de l’antisémitisme du XX° siècle. Ainsi Pierre-André Taguieff avertit avec justesse : « Travestir Wagner en officier SS potentiel ou en conseiller culturel avant la lettre du ministère nazi de la Propagande, affirmer que Wagner préfigure Hitler ou anticipe l’hitlérisme en citant les Nazis comme témoins crédibles, c’est se condamner à méconnaître le « cas Wagner », dont le premier caractère est la complexité, et le second l’ambivalence[6] ». Au-delà de la responsabilité involontaire de Richard Wagner dans le nazisme, ne faut-il pas s'interroger sur la responsabilité d'Hitler quant à notre lecture de l'auteur de la Tétralogie ?

Ce serait user d’une indigne reductio ad hitlerum que de se livrer au seul réquisitoire au service d’une étroitesse de perception d’un tel compositeur. Souvenons-nous que son concept d’ « œuvre d’art totale » s’étend de l’écriture de poétiques livrets à la musique orchestrale et vocale, sans oublier la conception architecturale et acoustique si particulière de son opéra de Bayreuth. Lavés de toutes scories politiques, écoutons une fois de plus l’envoûtant prélude de L’Or du Rhin, l’entraînante chevauchée des Walkyries, le joyeux appel de l’enfant de la forêt dans Siegfried, l’antithèse du cri d’allégresse des Nixes et de la figure de la raillerie de ces mêmes Nixes dans Le Crépuscule des dieux, et l’entrelacement des leitmotivs, de leurs échos…

 

Faudrait-il alors proposer de rayer de la mémoire universelle Karl Marx lui-même, qui, en 1844, écrivait dans La Question juive, « Quel est le culte laïc du juif ? Le trafic. Quel est son dieu laïc ? L'argent ». L'on serait sûr de déclencher les cris d'orfraie des intellectuels et autres marxistes pullulants. Lire, discuter et réfuter ces textes, y compris ceux des opéras wagnériens aux musicalités splendides, est l'autre versant du devoir de la liberté de publication et de mise à la disposition du public de tout document, toute œuvre, qu'elle nous agrée ou non. Il y a mille façons d'aimer l'art. Une seule de le castrer par les ciseaux de l'Etat ou d’une opinion comminatoire. Lire Céline, écouter Wagner, n'est pas forcément contradictoire avec Qu'est-ce que les Lumières ? de Kant[7] ou De l'Esprit des lois de Montesquieu. Dans un bel éclectisme éclairé, à nous de savoir lire.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Voir Philippe Olivier : « Le roi Marke, Kurnewal et Melot ou trois évangiles de l’homosexualité wagnérienne », Obliques Wagner, 1979.

[2] Citations extraites de Martin Gregor-Dellin : Richard Wagner, Fayard, 1981, p 298-301.

[4] Voir à ce sujet, le n° de mars 2011 de Diapason, p 9.

[6] Pierre-André Taguieff : Wagner contre les Juifs, Berg, 2013, p 18.

 

Eichard Wagner : Quatre poèmes d'opéras, Durand & Calmann-Lévy.

Photo : T. Guinhut.

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28 août 2020 5 28 /08 /août /2020 16:40

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Les Grands Romans Américains

de New-York et des Etats-Unis

par Garth Risk Hallberg & Jonathan Franzen :

City on Fire, Les Corrections, Freedom,

Et si on arrêtait de faire semblant ?

 

 

Garth Risk Hallberg : City on Fire,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Elisabeth Peelaert, Plon, 2016, 992 p, 23,90 €.

 

Jonathan Franzen : Les Corrections,

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Rémy Lambrechts, L'Olivier, 2002, 720 p, 24 €.

Jonathan Franzen : Freedom,

traduit de l’anglais par Anne Wicke, L’Olivier, 2011, 720 p, 24 €.

Jonathan Franzen : Et si on arrêtait de faire semblant ?

traduit de l’anglais par Olivier Deparis, L’Olivier, 2020, 352 p, 22,50 €.

 

 

 

 

      Animé par un orgueil national, ou une secrète honte et détestation, chaque écrivain américain espère d’écrire et de voir couronné son Grand Roman Américain, à l’instar de celui de Philip Roth[1] ou du plus lourd Don de Lillo, avec Outremonde[2]. À sa manière singulière, Thomas Pynchon fit de Contrejour[3] un miroir aveuglant d’une Histoire de la bannière étoilée. De nouvelles générations marchent sur leurs traces en tentant de renouveler le genre, ainsi Garth Risk Hallberg, l’auteur de City on Fire, et Jonathan Franzen, compilateur des Corrections familiales et propagandiste de Freedom. Ce dernier se voulant par ailleurs une grande conscience américaine en intimant d’arrêter « de faire semblant » dans un tonitruant recueil d’essais. Reste que la hauteur de la littérature est parfois un pari bien risqué.

 

      Avec City on Fire, ce boutefeu de l’édition, et aux dépens de Mercer, un de ses personnages qui n’a que de trop vastes velléités d’écriture, Garth Risk Hallberg  a peut-être réussi son « Grand Roman Américain ». Et à toucher un chèque gigantesque de deux millions de dollars en vendant son manuscrit à Knopf, alors que l’éditeur français, Plon, a cassé sa tirelire en acquérant les droits pour, dit-on, près de 200 000 euros. Car si New-York est le symbole de l’Amérique, il s’agit du Grand Roman Newyorkais.

      Autour de la tentative d’assassinat de Samantha Cicciaro, les milieux sociaux les plus extrêmes s’acoquinent en ce roman, entre sphères richissimes de la finance au-dessus de Central Park et bas-fonds sordides du Bronx. Drogues et alcools, corruptions et manipulations, permettent à un magnifique plateau d’anti-héros de se croiser : plusieurs générations animent les chapitres aux points de vue internes et alternés, les retours en arrière, sans guère décevoir l’exigeante boulimie du lecteur.

      Des histoires d’amour décevantes et parallèles s’entrelacent dans la New-York des six premiers mois de l’année 1977. Celle homosexuelle du jeune professeur noir Mercer, qui, malgré la discrétion de William, découvre, ébahi, « le cercle enchanté des Hamilton-Sweeney », d’où vient son amant, également ancien punk. Celle hétérosexuelle des lycéens Samantha et Charlie, qui s’égarent dans les défonces des concerts rock. Le monde de Charlie, traversé par « la tempête de la puberté », est celui de « la saleté, la mort, la juste colère », d’une éducation politique sectaire, contestataire et violente dans le squat des punks. William se fait artiste hors normes, mais aussi dragueur junkie « des hommes adultes dans les toilettes publiques ». Regan, mère au cœur tendre, divorcée de Keith, l’amant de passage de Samantha, apprend à gérer la tentaculaire fortune familiale des « oligarques » et financiers énergiques.

      Toute une constellation de personnalités fait l’objet de la plume acérée, non sans tendresse, d’Hallberg. Chacun bénéficie d’un roman d’apprentissage, quand le coma de Samantha, « beauté enfermée dans un cercueil de verre et dont le royaume était en ruine », risque d’abattre les vices publics et privés du clan et de la « pieuvre Hamilton-Sweeney ». Ce grâce à l’enquête de Groskoph, un journaliste à « l’orgueil merdeux », au tragique destin, et de Pulaski, un inspecteur bossu. Inéluctablement, les fils épars de l’intrigue se dispersent, s’embrassent, se heurtent, se nouent…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Un vaste roman de société, et pas seulement policier, se déploie autour du portrait de New-York, condensé du continent américain, de ses rêves et cauchemars. La fresque intense s’anime sous les yeux naïfs ou avertis de ceux qui parcourent leur roman d’initiation aux plaisirs et à la brutalité de ce monde urbain. La satire exhibe les hypocrisies, les magouilles immobilières, la menace d’une gigantesque banqueroute financière, le sexe pur ou sale ; tout ce temps le plus souvent gâché, sauf pour l’écrivain au clavier vif, même si la tension, inévitablement en un tel énorme opus, baisse parfois, faute d’avoir élagué quelques plus fades épisodes. Pour rebondir avec des journaux intimes manuscrits, une lettre paternelle, des fanzines, des documents divers qui s’intercalent entre les sept chapitres fleuves.

      L’écriture d’Hallberg (né en 1978) est émaillée de délicieuses surprises. Quand pour William, « l’artiste combine un besoin féroce d’être compris et l’amour le plus farouche de la solitude », Mercer découvre chez Regan « l’idée platonicienne d’une chambre de jeune fille », enseigne en offrant « des homards d’intelligence, des figues de sensibilité », et s’écrie : « Chante, Muse, les plafonds moulés et les bibliothèques pleines à craquer de volumes reliés ! » Qui sait s’il n’est pas un peu l’alter ego de son auteur…

      Tirant son titre des feux d’artifice du nouvel an, du père artificier de Samantha, du « temps chaotique » plombé d’injustices et de criminalités, mais aussi d’une chanson rock des « Ex Post facto », groupe où officia William, ce roman brûle ses destins dans une « ville en décomposition », pré-apocalyptique. Cette ode à New-York, construction romanesque savante et cependant aisément lisible, suspendue par les fils électriques de l’argent et du meurtre, s’élève jusqu’au sommet du suspense lors du « black-out » de juillet 1977, quand la ville fut de longues heures plongée dans une titanesque obscurité. C’est là que les émeutiers projettent de « reprendre la ville », que farcis de ressentiment et d’illusions ils dénoncent : « Cette ville de merde n’est qu’une gigantesque usine à inégalités ». C’est là, enfin, que vont et viennent « responsabilité, culpabilité et liberté se percutant. Désastre, honte, régénération ». Ainsi, le récit prend une dimension métaphysique, voire impossiblement eschatologique : « il attendait une indication, un doigt tendu, mais Dieu est plutôt la signification du doigt tendu ».

      Magnifiquement animé de bruit, de tendresse et de fureur, le roman-somme, aussi bien thriller que psychologique et sociétal, tient son lecteur en haleine jusqu’au climax longuement attendu. Bien que guère novateur, le sagement virtuose Garsk Risk Hallberg est un redoutable technicien du roman. Si nous restons dans la tradition balzacienne et dickensienne réaliste assumée, les chapitres s’achevant sur un suspense ouvert comme dans le roman-feuilleton, l’on devine qu’une adaptation de cet incendie romanesque, acheté avant que paru par les pontes d’Hollywood, mériterait de figurer en beauté parmi les meilleures série-télés. Qui sait cependant si l’avenir ne laisserait à ce bel incendie romanesque que la dimension et la rémanence perdue d’un feu de paille…

 

      Les sept cents pages des Corrections ont été couvertes d’éloges. Il est vrai que le romancier Jonathan Franzen sait décortiquer avec un scalpel de sociologie et de psychologue une famille moyenne dans une ville moyenne, en quelque sorte la quintessence du Middle West et le symbole de l’Amérique, à la fin des années quatre-vingt-dix. Au cœur de la maison familiale des Lambert gît le vieil Alfred, le père, ingénieur ferroviaire à la retraite, psychorigide en diable, qui déraille avec Parkinson et Alzheimer dans les désarrois de la démence sénile, sans omettre les conséquences hallucinatoires et hygiéniques désastreuses. Guère plus fréquentable, la mère insupportablement tyrannique règne en sa culpabilisante qualité de victime, manipulatrice comme la plus affutée des mégères L’on imagine que les trois enfants ne sont pas forcément brillants, malgré la réussite sociale, quoiqu’inégale : l’un est un financier névrosé, l’autre une chef cuisinière qui bat de l’aile, et le dernier un intellectuel dérisoire. Autour de l’événement fondateur, Enid exigeant de réunir ses enfants pour les dernières festivités de Noël en commun, la crise se répand parmi un bouquet d’odieux personnages, comme un indémêlable sac de nœuds. On s’entre-déteste cordialement, le cynisme répand son fiel verdâtre.

      L’on devine sans peine que Gary, Chip et Denise, ayant atteint la quarantaine, ont décampé d’un doux foyer où l’harmonie et l’amour sont aux abonnés radicalement absents. Cependant ils ne sont guère plus remarquable en ce qui concerne leur capacité au bonheur. Chip, professeur d'université médiocre s’est fait jeter dehors après avoir filé une aventure trop puquante avec une de ses étudiantes, et ne trouve rien de mieux que de s'embarquer pour la Lituanie et des aventures aussi « magouillantes » que peu reluisantes (est-ce un abcès inutile au roman ?). Comment un tel homme, écrivain raté, endetté auprès de sa sœur, peut-il en arriver à cacher un saumon dans son slip, ce que l’on trouvera désopilant ou pitoyable. Vu de l’extérieur, Gary, vice-président de la CenTrust Bank de Philadelphie, passablement sensé, aurait été un modèle de réussite, si la peur irrationnelle de la dépression ne le conduisait à la paranoïa ; il faut dire que sa femme ne ménage guère sa tyrannique attitude à son égard en usant de leurs trois enfants. La plus jeune, Denise, talentueuse cuisinière d’un restaurant gastronomique, ne peut se résoudre à se définir une identité qu’elle poursuit en vain tant ses amours tournent au désastre. De point de vue en point de vue, la narration s’étoile, et il n’est pas certain que l’on gagne toujours à lire le compte-rendu du même événement par différents narrateurs.

      Une entraînante ironie règle son compte à la luxueuse croisière qu’entreprennent Enid et Alfred, en compagnie de Scandinaves aussi aisés que leurs préjugés antiaméricains. L’humour oscille entre le sucré et le salé, voire le vitriol. Le vocabulaire use d’un luxe de précision parfois utile, parfois un brin exaspérant. Le réalisme embrasse autant les détails sordides du quotidien que le sort du capitalisme américain, écorné comme il se doit par le malheureux Chip, loser qui prétend devoir le haïr. Hypocrisie, mensonge, arnaque, dettes, chantage affectif, lâcheté, tyrannie, rarement un geste d’amour, un pardon bienvenu mais éphémère, soif avaricieuse de l’argent, banalité poisseuse, tout se coagule en un paquet de ficelles gluantes et monstrueuses. Le lecteur ne sait s’il doit compatir ou jeter par-dessus bord de tels insupportables parents, rejetons et comparses, sans compter la description initiale du désordre en la maison, les fiches biographiques assignées aux personnages de rencontre, les digressions sur la situation politique lituanienne, voire y jeter avec le livre aux velléités anthropologiques…

      La formule magique du bonheur n’a pas été trouvée, nous le savons, d’autant que finalement les personnages n’ont pas d’idéal, sinon sociologiquement consensuel, conservateur au sens le plus vermoulu du terme, médiocre, finalement étriqué. Qu’il s’agisse de transcendance ou d’art, la chose ne les effleure guère. L’Amérique moyenne a des prix, mais des valeurs au sens noble du terme pas l’ombre d’une, ce qui est peut-être de la part du romancier un jugement sommaire et peu indulgent, voire supérieur, sinon méprisant. Offrir un miroir à la société est une chose, mais y distiller ses haines et ses généralisations en est une autre.

      En cette saga domestique aux grands airs de concert et la pâte un peu lourde, l’espérance de corriger les erreurs parentales est vouée à l’échec. La présomption se révèle fatale. À l’optimisme d’une société qui s’affinerait et se régénèrerait, l’écrivain préfère la reproduction des générations et des comportements, le fatalisme d’une tragédie, non pas grecque, mais américaine, à laquelle ne correspond guère une catharsis.

      Non sans longueurs, la fresque relève d’un classicisme sans audace. Si les personnages, sans compter comme il se doit tout un tas de seconds rôles satellites, sont intensément fouillés, permettant au lecteur indulgent une nécessaire empathie, la dimension satirique ne dépasse guère celle du roman de moeurs. Imaginant de corriger un modèle familial déficient, ces « Corrections » font un roman de la famille américaine qui ne s’élève pas ; n’est pas Balzac qui veut, pour bâtir une Comédie humaine et user de splendeur stylistique.

 

 

      Comment expliquer un succès d’un million d’exemplaires ? Au moins une explosion de génie, sinon une parfaite adéquation avec l’horizon d’attente du lecteur américain, ce qui n’est pas forcément un compliment. Les deux ne coïncidant que fort rarement, il est à craindre que ce soit la seconde hypothèse qui prévale. Ainsi, après le triomphe des Corrections, celui de Freedom vaut au romancier Jonathan Franzen (né en 1959), les honneurs de la couverture du Times, rien de moins. Pourrait-on alors imaginer qu’à l’instar de Tolstoï il ait produit son Guerre et paix ? Son Grand Roman sociologique Américain ?

      Abordant le prologue, intitulé « De bons voisins », le lecteur a la maigre surprise d’un flot tranquille sans vie ni métaphore. Car nous avons la faiblesse d’attendre que la littérature soit au moins originalité ou concentré de vie. Rien de tout cela ici. Sortant de cette quarantaine de pages, l’indifférence prévaut : pourquoi cette famille, ce voisinage plutôt que d’autres ? La petite histoire du couple des Berglund, de leurs deux enfants, de leur maison retapée, bonheurs, conflits de génération et querelles de quartier n’a rien de saillant. C’est tout juste si une pointe d’intérêt sociologique vient s’immiscer : il faut croire que cette famille et leur environnement sont parfaitement représentatifs de la classe moyenne américaine et, par contrecoup, occidentale. Si ceci a valeur générale, c’est assez décevant pour l’humanité. Ces gens-là auraient pu tout aussi bien ne pas exister, ils n’apportent rien de plus à la science, à l’art, à la pensée, à la planète…

      Sauf des clichés peut-être. Ainsi, plus loin, la conversation écologico-industrielle au cours de laquelle Walter Berglund expose sa volonté de sauver un oiseau rare (la « paruline azurée ») et son habitat tout en permettant une exploitation concertée de montagnes explosées et réhabilitées, reste un brin pesante, quoique sérieusement ancrée dans les débats politiques, économiques et environnementaux les plus contemporains. Et comme il n’y a pas de bon roman américain sans rocker - ou joueur de base-ball - ni trio sentimental, autrement dit sans clichés, voilà Madame Patty Berglund hésitant de nouveau entre son bien sage mari et Richard Katz, meilleur ami de ce dernier et « bad boy » un peu has been qui eut son heure de gloire avec un tube : « Nameless Lake ». Ceci raconté dans son « autobiographie » thérapeutique à la troisième personne, où « des erreurs furent commises »…

      Franzen a au moins le talent insigne de la clarté, de l’adéquation au monde qui l’entoure, qu’il soit politique ou existentiel, du moins au seul niveau de la série Desperate housewives. Ainsi Patty Berglund se veut être « une femme au foyer et une mère exceptionnelle », et incarner, comme « le gagnant de la famille », son mari Walter « miraculeusement bon », quoique nanti du physique de « Kadhafi », l’Amérique idéale.  Cependant, au cours de son roman d’éducation étudiant puis conjugal, elle fait acte de liberté en quittant Eliza la droguée, en faisant une escapade trash puis une autre sexuelle avec Richard, en s’alcoolisant… Mais déprimée, mère abusive, minée par un adultère sans joie, aigrie par la passion de la belle et jeune indienne Lalitha pour Walter, elle n’est qu’une liberté entravée plus par elle-même que par les autres. Qu’il s’agisse de Walter, dévoué à sa femme jusqu’à l’obstination d’un idéalisme impossible, de Patty accrochée au rocker ou prédatrice affective de son fils Joey, lui-même prisonnier de sa Connie qui n’a d’autre volonté que de l’aimer, l’amour n’est guère ici liberté.

      Bien que construisant son univers avec une méticulosité impressionnante, le réalisme finalement morne de Franzen aplatit des personnages qui auraient pu être attachants. La neutralité de la narration gêne la montée de l’empathie du lecteur pour ces personnages. Le didactisme permanent, y compris au moyen de fins tableaux psychologiques, étouffe tout lyrisme, toute épopée. Une pesanteur désenchantée plombe cette Amérique sans grandeur ni passion, qu’elles soient humaine ou transcendantale…

      Pourtant, avec le recul, ce volumineux roman finit par prendre une autre dimension. Une réelle problématique américaine s’est faite jour : qu’a-t-on fait des valeurs américaines, des libertés inscrites dans le droit naturel ou la constitution ? Hélas, la réflexion de Franzen ne va pas jusqu’à ces dimensions philosophiques. De même, l’argumentation politique est passablement faible, y compris lorsque Walter  se lance dans sa vulgate pour « sauver la planète », qu’il s’agisse de la déforestation ou de la surpopulation, moulins à vent d’un donquichottisme pathétique, voire ridicule, battu en brèche par le cynisme peut-être nécessaire des forces économiques. Quand  chaque personnage se débat entre ses limites étroites et ses pauvres libertés personnelles, le pays croit encore à sa mission de héraut des libertés, y compris en Afghanistan et en Irak, ce qui n’est abordé que d’une manière incidente, par le biais de Joey, le fils républicain de Walter, qui négocie un contrat juteux mais foireux de pièces de camions pour l’Irak. Si ce dernier est tendance néoconservatrice et Bush, son père est farouchement libéral (au sens américain) tendance Al Gore, d’où la stupide guerre mentale intrafamiliale. Et l’on sent alors un peu trop poindre le roman à thèse, quoique avec une conviction minée par les déceptions, et par une remarque aussi immonde que péremptoire : « les intégrismes siamois de Bush et Ben Laden ».

      L’on craint ainsi que Jonathan Franzen, malgré l’ampleur et la précision indiscutable de son travail, n’ait pas atteint cette magie que ressent Patty (sa seule lueur intellectuelle) devant les pages de Tolstoï : « leur pertinence fut quasiment psychédélique ». Lui n’a que si peu d’images intéressantes, comme « un petit clitoris bien ferme de discernement et de sensibilité », ou « la conscience éthique d’une éponge de mer » ou encore « l’impérialisme romantique de son entichement pour quelqu’un de jeune venant d’Asie ». Son modèle avoué ne lui a laissé qu’une guerre trop lointaine, qu’une  paix morose, que de petites guérillas fétides de couples et de générations. Ce qui, à tout prendre, n’est en rien indigne d’une ambition d’écrivain et ce en quoi consiste finalement sa vraie réussite, à laquelle cependant il ne faut pas craindre d’infliger une correction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Les Corrections était en effet le titre du premier roman de Jonathan Franzen. Il a cependant la présomption de vouloir corriger le monde tel qu’il l’entoure et tel qu’il va mal, dans un inégal bouquet d’essais : Et si on arrêtait de faire semblant ? Il n’est pas sûr d’ailleurs que le titre comminatoire soit bien choisi, alors qu’il ne s’agit que de celui de la dizaine de pages qui conclue ce volume. Car nous sommes menacés rien moins que par « l’apocalypse climatique » ! Nous laisserons à Jonathan Franzen collapsologue la responsabilité de son écologisme brûlant - que nous avons déjà tenté de réfuter[4] - de sa rhétorique de la peur parmi ses pages de manière récurrente, pour préférer les essais divers qui ponctuent plus intelligemment son ouvrage. Essais qui sont des conférences plus ou moins pertinentes ou qui flirtent largement avec le récit, pour notre plaisir. Plutôt qu’une critique discutable du plaisir à « être amoureux de son smartphone », nous le préférons « amoureux des oiseaux ».

      Aussi voyage-t-il à travers le monde pour l’amour des volatiles, trop souvent menacés, il faut bien l’admettre. Sur « l’île de la solitude », « Masafuera » au large du Chili, il campe dans un brouillard de pluie, non sans autodérision, et relit avec pertinence Robinson Crusoe, « roman de l’individualisme », dans un refuge précaire, il se tapit et se perche parmi des crêtes vertigineuses à la recherche du rare « Synallaxe » qu’il ne verra pas. Sa quête lui permet cependant de comprendre combien la solitude ne lui convient guère. Et de disperser quelques cendres de son ami l’écrivain suicidaire David Forster Wallace[5]. C’est à Chypre, halte migratoire de maints oiseaux, que l’ « horrible Méditerranée », révèle son industrie de la chasse à la glue. Avec deux compères, il tente de délivrer les volatiles et de saccager les pièges, en butte aux habitants, qui, s’ils doivent bien se nourrir de la chasse (argument non retenu), font d’un tel massacre une tradition et un sport national. Nous ne sommes pas étonnés que l’écrivain, passé par Malte, achève ce voyage, en se recueillant sur le site du « sermon aux oiseaux » de Saint-François d’Assise, en Ombrie. Hélas, en Chine, les quelques passionnés d’ornithologie voient les réserves naturelles fondre devant l’insolence de l’activité économique, devant le « marché aux oiseaux de Nankin ». De l’Egypte au Costa Rica, en passant par l’Albanie et l’Antarctique, la « cause aviaire » reste essentielle. Et malgré des nouvelles alarmantes, l’espoir n’est pas perdu : en témoigne l’interdiction des « filets maillants » par de nombreux Etats américains a permis à la population de guillemots de remonter en flèche.

      Dans un recueil aux pages plus qu’inégales, voire vaines parfois, ne se détachent guère un « Entretien avec l’Etat de New York », un hommage à la nouvelliste canadienne Alice Munro, « pourvoyeuse discrètes d’expériences intimes intensément savoureuses ». Alors que c’est avec raison que Jonathan Franzen déplore « l’extinction de l’essai » dans les magazines en faveur du « microrécit personnel et subjectif », il nous propose un essai autobiographique au sujet de l’addiction au tabac et de l’écriture d’un texte à ce sujet pour le New Yorker. L’on devine qu’il se fait modeste, lorsqu’il admet que « nul n’a jamais écrit un récit plus autobiographique que La Métamorphose ». Ainsi l’intérêt du lecteur rebondit. Utilement, il nous confie la manière de « façonner un récit », triant les « matériaux par catégories », ce qui permet à l’écrivain de considérer avec une inattendue pertinence l’élection de Donald Trump[6], due à une Hillary Clinton « négligente dans son usage de sa messagerie électronique » et à un « nationalisme anti-immigration ». Sa déception ne trouve à se consoler qu’avec les oiseaux du Ghana et des Etats-Unis.

      Si l’on peut avoir le sentiment que ce recueil eût mérité une sélection nettement plus drastique, si l’on peut se gausser du « progressisme » et de l’anticapitalisme de l’auteur, travers bien connus qui raviront les lecteurs entendus, il est cependant digne d’être conseillé. Reste, face à la haine qui est « un divertissement », la possibilité que la littérature puisse « sauver votre âme »…

 

      Ne doutons pas que le Grand Roman New-yorkais ou Américain soit une melvillienne baleine blanche à sans cesse poursuivre, au risque de n’en être qu’un capitaine Achab finalement broyé, englouti dans les mers de l’oubli littéraire. Ce qui laisse pourtant, au-delà de Philip Roth, de Thomas Pynchon, de Garth Risk Hallberg et de Jonathan Franzen, un champ infini aux découvertes de nouveaux espaces, de nouvelles esthétiques romanesques brûlantes. Par exemple, n’y aurait-il pas dans l’ère Donald Trump la matière d’un Grand Roman Américain ? Nul doute que bien des manieurs de mots, de préjugés et de perspectives visionnaires, tiendront à se lancer, non sans risque de productions plus que discutables que n’auront pas ennobli le sens de l’épopée,  de l’Histoire en action, des personnages vivants, éclairants et éclairés, le don de l’ironie, et les moyens de la philosophie politique. À vos claviers, jeunes gens !

 

 

[1] Philip Roth : Le Grand roman américain, Gallimard, 1980.

[2] Don de Lillo : Outremonde, Actes Sud, 1999.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

La partie sur Hallberg a été publiée dans Le Matricule des anges, mars 2016

 

Photo : T. Guinhut

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21 août 2020 5 21 /08 /août /2020 09:17

 

Cartonnages Mame & Hetzel. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Babel en marche et imaginaire ethnologique

par Jean-Marie Blas de Roblès :

L’Île du Point Némo,

Ce qu’ici-bas nous sommes.

 

 

Jean-Marie Blas de Roblès :

L'Île du Point Némo, Zulma, 2014, 464 p, 22,50 €.

 

Jean-Marie Blas de Roblès :

Ce qu’ici-bas nous sommes, Zulma, 2020, 236 p, 20 €.

 

 

 

 

      Le bouillonnement de la psyché, tel ceux des vagues océaniques et des sables libyques, emporte l’écrivain imaginatif - ils ne le sont pas tous - vers des extrémités parfois joliment baroques. Ranimer tous les feux mythiques et éteints du roman d’aventure, tout en rejoignant des paysages étranges, au-delà de milliers de lieues l’île attendue du Capitaine Nemo, ou les déserts fabuleux, telle est l’ambition déraisonnable de Jean-Marie Blas de Roblès, écrivain et archéologue, né en 1954. Fouiller aux « greniers de Babel » lui avait déjà permis de ramener de Là où les tigres sont chez eux, d’un Brésil aussi réaliste que magique, les histoires d’Athanasius Kircher[1], encyclopédiste baroque trop peu connu. Mais avec L’Île du Point Némo, la mission du narrateur touche-à-tout est plus ludique. En prestidigitateur du roman et de ses pouvoirs de fascination, il réussit à escamoter son lecteur dans le pur plaisir ; avec un brio supérieur à celui qui gisait Là où les tigres sont chez eux. Et quoique non sans risque de kitsch, il parvient à faire de son éloge de la lecture et de l’aventure, un éloge de la science. Quant au récit illustré comme une planche de dictionnaire Larousse du siècle dernier, Ce qu’ici-bas nous sommes, il a définitivement quitté les rivages du réalisme. Bien digne de l'archéologue Jean-Marie Blas de Roblès, voici un beau roman d'aventures et d'ethnologie fantasmagorique, pétillant d'imagination, qui, à lui seul, fait honneur à la rentrée littéraire.

 

      C’est avec Dulcie qu’Arnaud fonde une luxueuse usine de cigares en Périgord. Hélas la faillite entraine leur ruine, l’attaque cérébrale de la jeune femme qui reste inconsciente, la revente des lieux à un Chinois qui les reconvertit en usine d’assemblages de liseuses numériques : « B@bil Books ». Mais ce n’est là qu’un des noyaux du kaléidoscope romanesque de L’Île du Point Némo, commencé par la bataille d’Alexandre et de Darius, que l’on croyait vraie, mais qui n’était qu’une splendide bataille de soldats de plombs sous les doigts de Martial Canterel. Ce dernier est visité par John Shylock Holmes pour l’entraîner dans une enquête rocambolesque, autour de pieds morts trouvés sur une plage d’Ecosse, et à la recherche d’un diamant volé par « L’Enjambeur Nô »… Est-ce cette histoire, aux ramifications nombreuses, qu’Arnaud lit aux employées de « B@bil Books » ? Ce sont en effet « Trente nuits pour essayer de ramener Dulcie au cœur des lectures premières, seule matrice où il fût possible de retrouver le goût de naître. » De même, il s’agit d’offrir aux cigarières attentives la condition savante et bienheureuse du lecteur, passion bienfaisante, mais parfois dangereuse : « il y avait plus de révolte chez Edmond Dantès que dans toute l’œuvre de Marx ». En effet, disent-elles, « ce sont bien les romans qui nous ont ouvert l’esprit », comme, on l’a deviné, celui d’Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo.

      L’enquête, longue odyssée géographique sur les rails du Transsibérien, qualifié de « Babel en marche » et de « nef des fous », puis vers Pékin, est digne de Conan Doyle père de Sherlock Holmes. Elle se situe quelque part entre la fin du XIXème et le XXème siècle, quand les aventures entrepreneuriales de « B@bilBooks », qui n’est pas sans faire penser à un récit du même auteur, Les Greniers de Babel[2], sont évidemment très contemporaines. En première apparence, ces épisodes n’ont rien de connecté, de plus ils sont entrelardés de divers et brefs récits un tant soit peu salaces : on se masturbe en épiant sur son iPad les douches des employées, Louise, une ronde en mal d’amour, offre son opulente poitrine à la succion du Chinois : chroniques ordinaires des abus de pouvoir en entreprise. Sans compter des pages inspirées des Notes de l’oreiller[3] de la japonaise Sei Shonagon. L’on a d’abord peine à trouver la cohérence en cette superposition de récits entraînants…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Des femmes endormies pour des années, un illusionniste qui recrache les balles tirées sur lui, jusqu’à ce que l’une le frappe mortellement, des sœurs siamoises, des sectes sibériennes assassines, des hermaphrodites, un diamant nommé « Ananké », comme la marque des baskets des cadavres mutilés… Quête rocambolesque et impitoyable destin gouvernent cet apparent désordre narratif. L’enquête policière, menée par un quatuor haut en couleurs, glisse des jeux du cirque vers les prestiges de l’épopée. À la faveur de divers moyens de transports, réalistes comme dans Le Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne, ou de science-fiction, « Ekranoplane » et « Nautilus », voire d’épisodes omis avec bien de la légèreté, un tueur implacable sera poursuivi jusqu’à « l’île du point Némo », qui est une sorte d’utopie, où se sont réfugiés une poignée de chercheurs. Là seulement, l’on découvrira le surprenant coupable et son terrible châtiment, digne de Lovecraft…

      Un réjouissant catalogue des objets improbables et fabuleux saupoudre le récit : garde-robe du dandy Canterel, « Sainte Chemise de la Vierge » semblable au suaire de Turin, animaux du zoo catapultés lors d’une attaque du train, dirigeable de luxe, île flottante. Catalogue qui est également celui de la bibliothèque du « B@bil Books », et de Jean-Marie Blas de Roblès lui-même : ne puise-t-il pas son diamant parmi « Le diamant du rajah[4] » de Robert-louis Stevenson, mais aussi « L’escarboucle bleue » et « Le diadème de béryls[5] » d’Arthur Conan Doyle ? Sans oublier bien sûr son maitre tutélaire, Jules Verne, dont il ressuscite le personnage de Cyrus Smith, Nemo lui-même, d’une fabuleuse façon, et dont les réécritures et les marques intertextuelles émaillent le tissu romanesque chatoyant…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Quelque chose de postmoderne affleure en ce roman : la réutilisation des codes et de l’imagerie romanesque du passé et leur distanciation, voire leur ironie, leur aimable parodie. Comme si sous la couverture de léger carton bariolé et fleuri de Zulma transparaissaient les cartonnages rouges d’Hetzel, l’éditeur de Jules Verne, dont les cigares d’Arnaud évoquent les titres prestigieux en or et rouge. De même, la lecture aux ouvrières des manufactures de tabac, en Haïti et en Périgord, va des Misérables à Don Quichotte, en passant par Le Comte de Monte-Cristo et Vingt mille lieues sous les mers. C’est à double sens que les personnages sont fait de lectures, lorsqu’ils en font leur propre roman d’apprentissage, autant que lorsque que le romancier Jean-Marie Blas de Roblès les fabrique et les anime, comme le souvenir d’un collage régénérateur : « que reste-t-il dans nos mémoires, sinon un résumé flou et poussiéreux, de ces livres qui ont bouleversé notre existence ? Dulcie, elle se souvenait de tout ». L’artiste alors imite moins la vie que l’art des littérateurs qui l’ont précédé : « le réel n’est au contraire qu’un miroir servile de ce qui est déjà survenu dans les romans ». Peu ou prou comme le disait Oscar Wilde dans ses Intentions : «  La Vie imite l’Art beaucoup plus que l’Art n’imite la Vie[6] ».

      Ainsi, les cigares sont des « Rastignac pur corona, et un pur Salammbô aux doux accents créoles »… Le jeu d’aventures et le catalogue littéraire des allusions, où Blas de Roblès aurait puisé, n’est pas sans faire penser au Nouveau Magasin d’écriture[7] d’Hubert Haddad. Les personnages eux-mêmes sont faits d’échos, voire de reprises d’autres personnages célèbres : Claudia Chauchat, par exemple, vient de La Montagne magique de Thomas Mann. Sans que l’on ait peur des anachronismes.

      Aussi fasciné qu’Umberto Eco - dans La Mystérieuse flamme de la reine Loana[8] - par les héros de romans populaires, Blas de Roblès est un Robinson borgésien qui ne renie pas ses amours littéraire d’antan et d’aujourd’hui, qui en avoue et exhibe les mécanismes, dans une réécriture pimpante et sans complexe. Son art romanesque, lors du réalisme magique de Là où les tigres sont chez eux[9], ranimait les cendres d’Athanasius Kircher[10], cet hallucinant Jésuite encyclopédiste du XVII° siècle. Ses nouvelles, dans La Mémoire de riz[11], étaient vingt-deux fictions colorées comme des baraques de cirques, contes où les mythes s’affolent, avec une prédilection pour l’imagerie des Mille et une nuits. Aujourd’hui, c’est avec une rare aisance qu’il empile les topoï littéraires, et fait revivre en de nouveaux et séduisants avatars les fantômes du Docteur Mardrus (le traducteur de Shéhérazade), de Sherlock Holmes et du capitaine Némo, mais aussi des Thénardier qui donnent leur nom à un cuirassé. Ecrivain de Babel, Jean-Marie Blas de Roblès l’est bien. S’il n’écrit qu’en français, ce sont les langues de l’histoire littéraire qui viennent en ses livres babiller avec délectation.

      Reste que l’on peut se demander à quoi sert une telle entreprise romanesque aujourd’hui ? Un jeu du cirque romanesque nostalgique, une imagerie délicieusement colorée comme une collection de bonbons un peu kitsch, un rêve d’humour et de super héros pour tenter de définitivement s’évader d’une réalité grise, terrible et confuse… S’il faut suivre le « delectare et docere » d’Horace, ou selon la tradition classique « plaire et instruire », Jean-Marie Blas de Roblès sait de toute évidence plaire ; mais instruire ne semble d’abord  guère au programme : rien, ou à peine, d’encyclopédique ou de philosophique, au contraire de Là où les tigres sont chez eux, à peine une satire sociale à l’occasion des abus de pouvoir chez B@bil Books », peu de ces phrases qui sont pensée surprenante et féconde.

      L'on aurait alors pu craindre que le roman ne dépasse guère le pur exercice de style. Mais au cours du voyage marin vers l’île Némo, les créatures des abysses éveillent la dimension encyclopédique. La connivence de Verity, réveillée de son long sommeil, avec le chant des baleines, et sa réponse énigmatique, atteignent une réelle hauteur poétique. Quant au « B@bil Books », bientôt « liseuse one shot » et « jetable »,  il devient l’objet de la satire culturelle : « La bibliothèque numérique n’était qu’une variation moderne du péché d’orgueil, celui de parvenus pressés d’exhiber leur prospérité, s’entourant de reliures tape-à-l’œil - voire de simples reliures vides - qu’ils n’avaient jamais lus et ne liraient jamais ». Bientôt un logiciel permettrait de se passer des écrivains… Pourtant, nous ne passerons pas de Jules Verne, ni de la thérapie en guise de lectures emboitées de Blas de Roblès !

      Mieux encore, on ne peut douter que l’ « utopie rationnelle » de la communauté des savants, bâtie autour d’un cirque sur « l’île du point Némo », face à la dérive d’un monde qui n’est qu’une « Atlantide lente », soit la raison d’être et l’acmé splendide du roman. Le palais de nouvelles technologies, « organisme chargé de comprendre et de prédire les changements climatiques », (on pardonnera l’idéologie superstitieuse) est une merveille de science-fiction écologique. Egalement le prélude d’un monde où les nouveaux citoyens expérimentent une foule de nouvelles technologies, de libres initiatives éthiques et scientifiques. Une réelle éthique au secours de beaucoup d’esthétique ; voilà qui devient considérable. Mais n’est-il pas suffisant de dire que ce livre est une jubilation ?

 

A. Carolo Mullero : Tabulae in geographos Graecos minores,

Firmin Didot, MDCCCLV.

A. Bouché-Leclercq : Atlas pour servir à l'Histoire grecque de Curtius,

Ernest Leroux, 1888.

Photo : T. Guinhut.

 

 

      Jean-Marie Blas de Robles n’a pas avec Ce qu’ici-bas nous sommes quitté l’habit de prestidigitateur qui animait son « point Nemo ». Cette fois l’île est entièrement terrestre, sauf lorsque le roman tire le rideau et voit la montée des eaux lacustres effacer toute la cité et devenir mer. Comme les territoires délirants du rêve, une illusion s’est dissipée, mais en laissant derrière elle les cailloux infiniment colorés du conte.

      « Histoire mensongère », quoique tout soit prétendu vrai par le narrateur, Augustin Harbour, le roman d’aventures, qui doit quelque chose à L’Atlantide de Pierre Benoit et à sa reine Antinéa, est encadré par le tableau d’une clinique de luxe, au bord d’un lac du Chili. Ce sont deux espaces antinomiques, le premier étant celui d’une expédition ethnographique, le second, quarante ans plus tard, celui de la rédaction de ses souvenirs, au milieu d’une demi-douzaine de personnages, dont l’anachronique Aby Warburg, le fameux historien d’art qui dut être interné cinq ans dans une clinique suisse pour soigner son traumatisme causé par le désastre de la Première Guerre mondiale. S’il réussit en 1923 son rétablissement en prononçant une conférence, « Le rituel du serpent », qui relatait son voyage parmi les indiens Hopis en 1895 et 1896, le récit que tisse notre narrateur en est un peu la métaphore.

      Quelque part au sud du désert libyque, se cache une cité lointaine, que l’on atteint qu’au prix de la soif et de la mort. S’agit-il, au bout d’une tempête de sable qui désoriente les boussoles et l’errance, de celle des Garamantes, en cet oasis que le narrateur, Augustin Harbour, disciple de Claude Lévi-Strauss[12], atteint en compagnie d’Hamza. C’est avec aménité qu’ils sont logés dans la ville de Zindan. Ils vont de surprise en surprise. Ici l’on mange les défunts, et Hamza, convenablement engraissé se voit dévoré avec force réjouissances. Une voyageuse éreintée, Adélaïde McCord, vient le remplacer. Une Anglaise du siècle victorien, car l’on « arrivait à Zindan d’à peu près n’importe où, mais aussi d’à peu près n’importe quand ». De plus, en une sorte d’avant Babel, la compréhension des langues et spontanée. Les rituels de l’amour, du mariage et de l’accouchement sont évidemment déconcertants, d’autant qu’il existe, à côté de ceux des « Mangeurs de crevettes » et des « Trayeurs de chiennes », un « clan des Amazones ». Les mœurs sexuelles connaissent des courgettes en guise d’ « olisbos », ou phallus artificiel.

      Les voix sont enregistrées dans des poteries, grâce auxquelles il existe une « Encyclopedia lethargica ». Et si l’on imagine que la culture écrite est valorisée, car « il existe deux monnaies : l’eau et les livres », il faut déchanter, car ne compte que leur poids, d’autant qu’ils sont en coréen ! Cependant « les habitants de Zindan étaient eux-mêmes la bibliothèque », puisque leur peaux, abondamment tatouées par « Babeliôn », sont après leurs morts tannées et conservées dans les familles…

      Si l’on ne sait comment ont été franchies les portes de cet espace incongru, l’on se sait pas plus comme le quitter, surtout si l’on a conscience d’y être irréparablement séquestré par un mur invisible. Qu’importe, si le merveilleux prend de l’ampleur. Ainsi le chaman Hadj Hassan connait les « secrets inavouables » de ceux qui viennent le consulter, y compris de miss McCord et du narrateur entré en « béatitude », dont il est l’omniscient récitant. Aussi est-il Dieu en personne, nanti à son côté d’une vestale fascinante : Maruschka Matlich, qui, littéralement, foudroie d’un regard un meneur hérétique. Pourtant notre Augustin reste un sceptique raisonnable et matérialiste. Laissons alors le lecteur découvrir la fantasmagorique union du narrateur avec la houri et l’irréparable catastrophe qui s’en suit. Où la transgression est la cause d’un wagnérien crépuscule du Dieu.

      Le plus sérieux pince sans rire s’insinue l’air de rien dans le récit, lorsqu’Al-Fassik se voit nanti d’un « plumeau de commandement », orné d’un « QR code » - qui devient un QûmRan code », par allusion aux manuscrits bibliques - ; alors que celui du « Duc de Trou-Bonbon » est « tatoué sur sa fesse gauche ». L’humour agite également les clochettes de son bonnet de fou à l’occasion d’un « chasseur de tatous » qui s’appelle « Mélanchthon » (comme l’humaniste du XVI° siècle), ou de la « Chamelle Sixtine », de « Barbie la gnostique », et dans la barbe du « poète incombustible, vieil homme aux allures de primate », qui a celle du vénérable Victor Hugo, dans un dessin de marge…

 

 

      Il est permis de ne voir en ce roman qu’un grand n’importe quoi divertissant, « un monde à coefficient de rationalité variable en fonction des individus, ce qui est à la rigueur admissible, mais aussi du temps et de l’espace ». Quoique s’incruste de-ci de-là, maintes vraies et fausses éruditions venues d’une Antiquité réelle ou trafiquée. Mais songeons que par contrecoup la satire va se nicher où l’on ne l’attend pas. Comme à l’occasion du personnage d’Al-Fassik, qui « gouvernait en despote, préoccupé du seul bien-être de ses électeurs ». Les clins d’œil à notre actualité sont lourds d’ironie et d’avertissements, comme lorsque les hôtes de la clinique n’échappent pas aux informations : «  sept kamikazes français, issus de la bonne bourgeoisie parisienne, s’étaient fait exploser au cœur de Notre Dame. La cathédrale était en ruines. […] L’attentat avait été revendiqué par Alpha de la Lyre, un groupuscule végan qui entendait ainsi protester contre l’exploitation des animaux et le sacrifice pernicieux de l’agneau pascal ».

      Faut-il lire ce roman chatoyant comme un pastiche, ou une parodie, des classiques de l’ethnographie, comme l’est le récit de Michel Leiris, L’Afrique fantôme ? Il n’en reste pas moins que notre romancier partage sans nul doute la profession de foi de son héros : parvenir « au cœur de ce qui faisait sens », quoique cela paraisse en la demeure une gageure.

      Et bien que suffisamment réaliste, les quelques portraits et péripéties qui jalonnent les petits épisodes alternés relatant la vie de la clinique chilienne n’en est pas moins un contrepoint pour le moins étrange. Diego, expert informatique, s’est fait tatouer sur le modèle de « la momie de l’homme de Pazyryk », Dolorès a traduit Homère à quatorze ans, Ernst Ludwig expose ses tableaux où il a portraituré de manière obscènes tous les hôtes de la clinique…. Sans doute s’agit-il de signifier par ironie que notre humanité est digne d’un ethnologue curieux ; d’autant que là encore, le tragique n’est pas absent.

      En dialogue avec les forts nombreux dessins du romancier lui-même et les quelques gravures qui s’y entremêlent, comme un catalogue des armes et quincailleries, parfois jusqu’à la façon des collages surréalistes de Max Ernst ou de Prévert, mais aussi du palimpseste, le récit affiche beaucoup d’une encyclopédie consacrée à une civilisation disparue, avec ses tabous, ses sports et divertissements, son « rhapsodomancien », son « homilophilie », « vive excitation sexuelle en prononçant une leçon, un discours, un sermon ». Ainsi aux illustrations en noir et le plus souvent au trait, s’adjoignent de petits textes didactiques.

      Outre une affinité avouée avec L’Extravagant voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet[13], et plus que suggérée avec Jules Verne, Jean-Marie Blas de Robles semble avoir un goût immodéré pour Le Tour du Monde, cette revue de voyages et d’explorations de la seconde moitié du XIX° siècle, illustrée de gravures évocatrices, dont l’auteur des Voyages extraordinaires raffolait et s’inspirait. Sauf qu’il doit à sa seule imagination fluviale et pétillante une foule d’anecdotes et de péripéties, toujours surprenantes et palpitantes.

 

 

      Pas de narcissique autofiction au fade réalisme et à la psychologie sordide au menu de Jean-Marie Blas de Roblès, pas plus de roman engagé dans les pièges idéologiques de l’Histoire contemporaine, pas de roman à thèse en faveur d’un écologisme niais ou d’un anticapitalisme aveugle et revanchard. L’écrivain revendique la plus folle liberté de la fiction, la création de contrées imaginaires, de civilisations fantasmagoriques, avec la patience de l’entomologiste. Est-ce une fuite hors notre monde dont on néglige d’être le fresquiste ? À moins qu’il s’agisse d’une indéfectible liberté, cette de l’imagination ; que Jean-Marie Blas de Roblès, exerce dans Ce qu’ici-bas nous sommes,[14] une hallucination, une fiction, une multiplication de la personnalité, à l’instar d’un autre opus, Dans l’épaisseur de la chair, où l’esprit d’un fils fabule l’histoire vraie de son père, Manuel Cortès, assisté par les sarcasmes du perroquet Heidegger. Ici-bas nous est confié un magnifique roman borgésien prodigieusement construit et délicatement ouvragé…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Joscelyn Godwin : Athanasius Kircher. Le théâtre du monde, Imprimerie Nationale, 2009.

[2] Jean-Marie Blas de Roblès : Les Greniers de Babel, Invenit, Ekphrasis, 2012.

[3] Sei Shonagon : Notes de l’oreiller, Stock, 1928.

[4] Robert-Louis Stevenson : Les Nouvelles mille et une nuits, Œuvres I, Pléiade, 2001.

[5] Arthur Conan Doyle : Les Aventures de Sherlock Holmes, Félix Juven, 1905.

[6] Oscar Wilde : « Le déclin du mensonge », Intentions, Œuvres, Pléiade, 1996, p 805.

[7] Hubert Haddad : Le Nouveau magasin d’écriture, Zulma, 2007.

[8] Umberto Eco : La Mystérieuse flamme de la reine Loana, Grasset, 2005.

[9] Jean-Marie Blas de Roblès : Là où les tigres sont chez eux, Zulma, 2008.

[10] Voir : Joscelyn Godwin : Athanasius Kircher. Le théâtre du monde, Imprimerie Nationale, 2009.

[11] Jean-Marie Blas de Roblès : La mémoire de riz, Zulma, 2011.

[14] Jean-Marie Blas de Roblès : Dans l’épaisseur de la chair, Zulma, 2017.

 

 

Le Tour du monde, 1889 ;

Jean-Marie Blas de Roblès : Ce qu’ici-bas nous sommes.

Photo : T. Guinhut.

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13 août 2020 4 13 /08 /août /2020 07:40

 

Azulejo, Casa de Pilatos, Sevilla. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

De Camões à Pessoa & Júdice,

les élans de la poésie lyrique portugaise.

 

 

Luís de Camões : La Poésie lyrique,

traduit du portugais par Maryvonne Boudoy & Anne-Marie Quint,

L’Escampette, 2001, 208 p, 22,71 €.

 

Cinq poètes portugais.

Eugénio Andrade, Herberto Helder, Nuno Júdice,

Fernando Pessoa, Antonio Ramos Rosa.

Poésie Gallimard, 2015, divers traducteurs,

cinq volumes sous coffret, 39,70 €.

 

Nuno Júdice : Le Nom de l’amour,

traduit par Max de Carvalho, La Nouvelle Escampette, 2018, 96 p, 15 €.

 

 

 

 

 

 

      Miroir de son auteur et de son lecteur, la poésie révèle une image diffractée par le temps, d’or et de mélancolie. Or, un lyrisme auquel a passablement renoncé la poésie française contemporaine[1] continue d’irriguer la littérature portugaise, ce depuis au moins le XVI° siècle. Si la réputation de Luís de Camões est définitivement assurée à partir de 1572, date à laquelle il publie Les Lusiades, vaste épopée maritime inspirée de Vasco de Gamma et de surcroit poème national qui inspira tant d'azulejos, l’on ne peut occulter sa Poésie lyrique. C’est une longue tradition d’expansion des sentiments, une inquiétude métaphysique poignante, qui continue d’innerver la poésie portugaise du XX° siècle, et jusqu’à aujourd’hui, depuis le prestidigitateur des hétéronymes, Fernando Pessoa tel qu’en lui-même, et jusqu’aux élans de notre contemporain Nuno Júdice, lyrique du bout des lèvres au clavier.

 

      Très probablement les contempteurs du colonialisme verraient d’un mauvais œil l’épopée du navigateur portugais Vasco de Gama, au point de fomenter le pitoyable abattage des statues[2], tant du marin que de l’écrivain Luís de Camões, dont les cendres reposent à Lisbonne près de celles de Fernando Pessoa. Cependant, outre l’éloge de ces « guerriers que leur valeur a rendu immortels », l’usage poétique de « la trompette belliqueuse » et le service de la foi et du commerce, Les Lusiades peuvent être lues comme une encyclopédie des connaissances du siècle. D’abord géographiques au long de l’Océan Indien, entre attaques des Maures de Mozambique, accueil chaleureux à Mélinde (l’actuelle Somalie), tempêtes et scorbut, non sans mille péripéties de l’Inde au Brésil. Ensuite mythologique, quoique la cohorte somptuese des dieux puissent paraître arbitrairement rapportée, malgré leur nécessité dramatique dans un contexte catholique. L’on cite souvent le passage où l’affreux géant Adamastor personnifie le Cap des tempêtes, qui est devenu depuis celui de Bonne-Espérance. Historique encore, en prenant en écharpe les destinées du Portugal, héraut du monde chrétien face aux contrées barbares. Scientifique avec l’anthropologie, la botanique… L’œuvre culmine avec une dimension astronomique lorsqu’au dixième et dernier chant, la reine Téthys, déesse de la mer, emmène le « Capitaine » au sommet d'une montagne, pour un banquet puis une amoureuse nuit ; non sans lui donner à contempler, en un espace initiatique et immatériel, la machine du monde : une sorte de maquette qui est « l’abrégé de l'univers», au centre duquel, suivant la cosmologie en vigueur, règne la terre : « Ainsi l’a voulu l’arbitre du monde : Au milieu de tous ces globes, il a placé le séjour des humains, qu’environnent le feu, l’air, les vents et les frimas[3]  ».

 

Covis Lamarre : Camoens et Les Lusiades, Didier, 1878.

Photo : T. Guinhut.

 

      En cette élégante anthologie bilingue de La poésie lyrique de Luís de Camões, l’on retrouve les allusions mythologiques caractéristiques, comme en son épopée, de la culture baroque et plus précisément maniériste. En bon contemporain de Ronsard, il prône un épicurisme platonicien. Car au « carpe diem » s’ajoute la nécessité sensuelle et intellectuelle de l’amour qui permet d’accéder à l’essence de l’universel : car il « habite ma pensée comme une Idée ».

      Ce sont des chansons en heptasyllabes, des sonnets en décasyllabes auxquels les traductrices n’hésitent pas à substituer des alexandrins pour ne pas trahir la richesse du sens, mais aussi des églogues pastorales et des élégies, et également des stances italianisantes inspirées de Pétrarque. L’élégiaque « Babel et Sion » convoque l’inspiration biblique pour évoquer l’inquiétude du poète face au langage : « C’est un fleuve que cette eau / dont je baigne ce papier ; / et c’est chose bien cruelle / que le chaos de souffrance, la confusion de Babel ». Les méditations sur « l’implacable destin », la mort et Dieu se croisent de strophes en strophes, évoquant avec ferveur l’apocalypse et la résurrection future. Quoique ce papier soit « le fidèle secrétaire de mes plaintes sans fin », le poète a « perdu l’illusion de trouver un remède dans les plaintes ». Aussi la poésie dépasse l’épanchement pour se faire métapoétique.

      Rien d’étonnant à ce que le sentiment amoureux s’exhale en ses sonnets, à l’intention d’une « douce tigresse » ; mais que l’on y prenne garde : « mes vers, vous ne les comprendrez / qu’en fonction de l’amour que vous éprouverez ». L’on sait enfin qu’il vécut un dernier grand amour, pour une femme noire chantée dans la « Complainte à l'esclave Barbara » : « Cette belle captive / qui me retient captif […] aux yeux noirs et lassés / si ce n’est de tuer […] Noire ébène d’amour / si douce d’apparence / que la neige avec elle / voudrait faire un échange […] elle semble étrangère / mais barbare non pas ». Parallélismes et oppositions sont aussi expressifs que caractéristiques de l’art baroque chez un poète que la lyre ne ménageait pas.

 

 

      Ce coffret opportunément consacré à la poésie portugaise ordonne cinq auteurs de manière alphabétique. Serait-il plus judicieux de les traiter chronologiquement ? Fernando Pessoa (1888-1935) est un moderniste à l’œuvre surabondante, compliquée à plaisir par ses hétéronymes. L’orphelin mélancolique et finalement alcoolique, traducteur précaire de l’anglais de surcroit, est vouée toute sa vie à une quête intérieure et à une addiction délicieuse et tourmentée à l’écriture, en prose et poétique. Cependant seul le recueil Message, vit sa parution en portugais, de son vivant, recevant un accueil enthousiaste. C’est dans une fameuse malle que furent retrouvés pas moins de 25 000 textes, dont la publication progressive fut évidemment posthume, surtout à partir des années quatre-vingts, ce qui permit d’assurer au poète une place éminente et bouleversante dans la poésie portugaise, et au-delà.

      Ses contes[4] volontiers paradoxaux, comme Le Banquier anarchiste[5] empruntent des points de vue multiples ; la revue Orpheu, qu’il fonda en 1915, fracasse le langage poétique ; sa poésie, prolixe, occupe une vingtaine de volumes ou plaquettes, culminant avec la brillante Ode maritime (scandaleusement parue dans un numéro d’Orpheu), que l’on compare souvent à « Zone » d’Apollinaire et à la Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, vision sublime et mélancolique en diable du Tage ouvert sur l’Atlantique.

      Et puisqu’il pensait n’être « rien », comme au seuil du presque existentialiste « Bureau de tabac », il devait se démultiplier en ses œuvres, en ses personnages, en ses auteurs, qui sont ses doubles et ses reflets, ses autres et son tout. Fernando Pessoa eût son jour triomphal et sa pascalienne nuit, le 8 mars 1914, lorsque lui apparurent une poignée de personnages, d’alter ego contradictoires, qui se mirent à écrire d’un jet des recueils entiers, car « nombreux ceux qui vivent en nous ». Ainsi le traditionnel concept d’identité immuable vole en éclats, affirmant la multiplicité de l’être, dans une optique moderniste, à moins qu’il faille y voir une tendance névrotique, médiumnique, une mystification, ou plutôt une affabulation créative, selon les hypothèses énumérées par son biographe, Robert Bréchon[6]. Outre quatre principales figures, Alberto Caeiro, incarnant la nature et la sagesse païenne, Ricardo Reis, l'épicurien, Alvaro de Campos, moderniste désabusé, Bernardo Soares, insignifiant employé de bureau néanmoins auteur du Livre de l’intranquillité, l’on peut dénombrer jusqu’à soixante-douze noms, qui vont parfois jusqu’à se critiquer sans aménité…

      Voici en ce recueil les vers de la nuit poétique originelle. C’est d’abord Alberto Caeiro, le créateur de ce Gardeur de troupeaux, panthéiste campagnard, qui apparait : « Je suis un gardeur de troupeaux. / Le troupeau ce sont mes pensées »… Même s’il ne s’agit là que du neuvième poème du recueil attribué par Pessoa à son hétéronyme fondateur, le titre révèle ainsi une part de son mystère, au-delà d’un thème pastoral attendu. Le poète, « triste ainsi qu’un coucher de soleil », offre son moi en pâture : « Je suis l’Argonaute de mes pensées ». Sa modeste philosophie est matérialiste : « quelle métaphysique ont donc ces arbres ? », même s’il aime d’histoire toute naïve de son « Enfant Jésus ».

      L’esthétique du vers libre est revendiquée en toute simplicité : « Que m’importent les rimes […] Je pense et j’écris ainsi que les fleurs ont une couleur […] Et ma poésie est naturelle comme le lever du vent ». Sauf l’écrivain n’imaginait guère sa réputation posthume : « Même si mes vers ne sont jamais imprimés, / ils auront leur beauté, s’ils sont vraiment beaux ».

      Si chaste se prétend Alberto Caeiro, c’est ensuite Alvaro de Campos, scribe inspiré de l’Ode maritime (qui n’est pas ici publiée) et du réquisitoire de l’ « Ode martiale », qui aime s’exclamer : « Ah ! regarder est en moi une perversion sexuelle » et promener son « angoisse de faim sexuelle ». Le « perplexe » qui a « tout raté » joue aux dés « avec le destin qui conduit la guimbarde de tout sur la route de rien », et prétend que « la métaphysique est le résultat d’un malaise passager ». Il produit ses plus symptomatiques vers dans « Bureau de tabac » où chante « l’essence musicale des vers inutiles » ; ou encore dans « Passage des heures ». Là où chercher « des rêves qui nous rejoignent au crépuscule ».

      Il est évident que le lyrisme mélancolique de Pessoa ne se suffit pas d’une plainte narcissique ; il se déploie jusqu’à l’universel d’une condition humaine ouverte sur l’infini, et cependant entravée, au point que jaillisse « une secrète envie de sanglot / peut-être parce que l’âme est grande et petite la vie, / que tous les gestes sont prisonniers de notre corps ». À cet autoportrait polymorphe qu’est l’œuvre de Fernando Pessoa, Alvaro de Campos ajoute une amicale humanité : « J’ai couché avec tous les sentiments ». Car il a en lui « Mon cœur tribunal, mon cœur marché, mon cœur salle de Bourse, mon cœur comptoir de banque, mon cœur rendez-vous de toute l’humanité » ; ceci étant tiré de « Passage des heures », l’un des plus vastes poèmes du Portugais universel. Ce qui prouve, s’il en était besoin, que cette poésie, en rien passéiste, malgré ses « produits romantiques que nous sommes tous », ne relève plus guère du romantisme et du symbolisme, mais d’une modernité aussi venteuse que l’embouchure du Tage, en un mot : cosmique.

      Et si notre lecteur veut bien pardonner, à l’auteur de cette modeste critique, cette confidence, il saura que malgré depuis longtemps une bonne dizaine de volumes dans sa bibliothèque, dont ceux prolixes des éditions Christian Bourgois, c’est ici la première fois qu’il lit réellement celui qui « sous l’ultratranscendance [est] écrasé », et reconnait alors et enfin Fernando Pessoa, avec admiration et amitié, pour un grand poète, de l’altitude humaine et sidérale de Rainer Maria Rilke[7], son contemporain, par exemple…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Est-ce à dire que l’ombre gigantesque de Fernando Pessoa risque d’occulter ses successeurs, soit les autres poètes portugais du XX° siècle ? Né en 1923, mort en 2005, Eugénio de Andrade oppose la Matière solaire et Le Poids de l’ombre, pour aboutir au Blanc sur blanc, en une démarche initiatique, digne de la tradition apollinienne et de La Métaphysique de la lumière de Marcile Ficin[8], quoiqu’il ne guère platonicien. C’est une œuvre labile, d’une sensualité jamais grossière, dont les courts poèmes s’intéressent aux corps, à la délicatesse du désir, homophile et païen, à la nature, sans la moindre mièvrerie. Au contraire du lyrisme inquiet, critique, du pathétisme sans pathos de Pessoa, pour lui, « un corps n’est pas la maison pour la tristesse ». Sans oublier « le sexe et la tremblante joie / qu’il y avait toujours à le sentir en éveil ».

      Son esthétique est attentive à une exactitude et une éthique du langage que la traduction n’empêche pas de ressentir pleinement : « Qu’as-tu fait des mots ? / Quel compte rendras-tu de ces voyelles : d’un bleu paisible ? ». Cependant, la cause n’est pas perdue : « Faire d’un mot une barque / c’est là tout mon travail ».

 

      Chevauchons les vers d’Antonio Ramos Rosa, né en 1924, décédé en 2013, pour préférer un moment aux mélancolies lusophones les éloges du Cycle du cheval et les clartés d’Accords. Etouffé par un travail d’employé de bureau, par la dictature de Salazar, il n’a trouvé son salut qu’en la poésie à laquelle il a fini par se consacrer entièrement, avec, à son actif, une soixantaine de recueils et une poignée de dialogues philosophiques. Entre attention aux sensations offertes par le monde et illuminations spirituelles un tantinet surréalistes, ses brefs poèmes (des sonnets parfois) sont faits de vers libres intensément imagés. Son « cheval diamant » incarne la force de la liberté, animal symbolique auquel il s’identifie, avec ses « syllabes musculaires ». En découle un panthéisme érotique : « Cuisses fortes, seins conquérants, / une adolescente avance sur un cheval sans selle ». Une communion heureuse avec la nature et le monde se déroule ; et s’amplifie parmi les vers d’Accords, où « la langue prononce / l’écume et la danse lumineuse ». Sa quête est celle de « la lumière qui nait et brille à travers les mots ». Son lyrisme magique se fait thuriféraire du langage poétique : « La parole est une statue immergée, un léopard / qui frémit en des taillis obscurs, une anémone / dans une chevelure ».

 

      N’en déplaise à son grand ainé lisboète, Herberto Helder, lui né en 1930 et disparu en 2015, sait affirmer en toute certitude son Poème continu. Intensément métaphorique, aquatique, acoustique et acousmatique, sa poésie n’est pas loin d’être volontiers hermétique. Son alchimie ne manque néanmoins pas de chair, tout imprégnée qu’elle est d’érotisme, voire d’une évocation assez précise de la sodomie en un sonnet fait de quatorze vers libres : « l’alliance intrinsèque d’un pénis et d’un anus », ce qui, dans ce cas, ne dépasse guère une dimension fantasmatique que la poésie ne sublime guère. L’amour y trouve toutefois  sa réalisation : « La beauté que tu transportes comme un pénible fardeau / se brise en gloire contre mon flanc / martyrisé et vivant ». Dans le cadre d’un matérialisme charnel, même l’intellect poétique trouve son origine : « Incertain grandit un poème / dans les désordres de la chair ». Ou pour signaler une autre occurrence de la poétique d’Herberto Helder : « Quel métier fléchi : polir le joyau harassant, / multiplier le monde, facette / après facette »…

 

      Toujours notre contemporain, Nuno Júdice, né en 1949, pratique Un Chant dans l’épaisseur du temps (1992). Et, par exception parmi ces cinq volumes, l’auteur lui-même préface cette édition, avec un autobiographique essai simplement intitulé « Le langage poétique ». Il y raconte comment il lisait enfant l’Enéide de Virgile et l’Enfer de Dante, près des ombres de la nuit : « la poésie a paru dans mon esprit ». Années après années, « le poème garde, en quelque sorte, la vérité des choses et des âmes, au-delà de la surface du présent », ce qui est la marque d’une confiance dans la vérité peut-être discutable. Son écriture est bien faite d’une « harmonie d’images et de constructions verbales […] au-delà de l’artisanat du vers ». Mais cette conception du poème comme « langue natale » à retrouver témoigne sans doute de quelque chose d’un peu - trop ? - platonicien…

      Parmi les pages d’Un Chant dans l’épaisseur du temps, se lèvent des figures tutélaires, Hamlet, Ulysse, William Blake, dont la hauteur métaphysique modèle la conscience du poète, dans « une déambulation entre être et ne pas être ». Plus loin, « dans la coïncidence d’un miroir », s’ouvre un « Portrait avec vitre embuée », alors que les images ravivent l’existence, comme cet « été littoral de l’adolescence ». Le goût de la nostalgie et de la vie champêtre, associé à un « Exercice de cartographie » anime des accents qui ne sont parfois pas loin d’évoquer Yves Bonnefoy[9], « quand un sentiment ancien descend avec le soleil sur l’horizon ».

      En toute logique, cette traversée de la temporalité aboutit à une Méditation sur les ruines (1994). Ne pensons pas aux ruines de Rome ou d’Ephèse ; mais à celles qui nous sont plus intimes et forcément élégiaques :

« Il lui resta de tout cela un vestige de

chant, révélation d’un écho de voix sans

l’opacité des lèvres, soudaine, comme l’image

d’une chevelure ancienne

dans le vide du poème ».

      Reprenant la tradition lyrique venue du XVI° siècle de Luís de Camões, Nuno Júdice baptise son recueil, paru en 2008, Le Nom de l’amour. En fait une très belle anthologie, entre 1975 et 2015,  qui prend soin d’égrener  « la solitude avec laquelle je t’aime », mais aussi les élans du désir désir : « je reconnais la falaise du désir dormant d’éternité ». La simplicité et la délicatesse, tant du vocabulaire que de la syntaxe, n’empêchent en rien le verbe créateur de se déployer. Or fusionner avec l’amour est le rôle et la dignité du poème :

« j’attire à lui ton corps

pour le coucher dans le lit

de la strophe, je le dénude de phrases

et d’adjectifs jusqu’à ce que je te voie, toi ».

      Autant que la poésie, l’amour est un « murmure de genèse », où l’émouvante beauté des métaphores emporte l’adhésion :

« Je veux ce poème à la place du sublime,

avec sur les genoux de la statue, une chaise de brume,

que ses seins d’herbe s’empourprent. »

      S’il y a un versant d’ombre de l’amour, quand il n’est pas réciprocité, quand il est perte et « interminable mort », il y a tout un versant solaire, érotique, auquel sacrifie avec bonheur Nuno Júdice, là où passe une « sphinge », et, non sans humour, « la déesse en minijupe », quoique devenue serveuse de zinc, elle fasse partie de celles qui « perdaient vite leur éblouissante lumière »…

 

      C’est avec l’or gris de sa vaste mélancolie que Fernando Pessoa irrigue le fleuve atlantique de sa poésie, alors que ses successeurs préfèrent œuvrer à la recherche d’une identité heureuse dans le monde. Celui dont l’influence est peut-être invisible, car il ne faudrait pas ressembler à ce créateur trop singulier pour que l’on puisse lui emprunter impunément, reste une référence pour la pléiade de poètes portugais qui lui succédèrent, cherchant ailleurs que dans les ports de la mélancolie, leur univers. Même si Nuno Júdice rend hommage à son « ombre » dans un amical poème en prose. Revenons toutefois, « sur le quai [qui] est tout entier une nostalgie de pierre », au regard de Fernando Pessoa « vers l’Indéfini » de son Ode maritime, pour trouver avec lui notre « être cyclonique et atlantique[10] ».

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et photographie

 

[3] Luís de Camoens : Les Lusiades, Didier, 1878, p 306, 307, 587, 589.

[4] Fernando Pessoa : Contes, fables et autres fictions, La Différence, 2016.

[5] Fernando Pessoa : Le Banquier anarchiste, La Différence, 1983.

[6] Robert Bréchon : Etrange étranger. Une biographie de Fernando Pessoa, Christian Bourgois, 1996, p 197-213.

[8] Marcile Ficin : La Métaphysique de la lumière, L’Act Mem, 2008.

[10] Fernando Pessoa : Ode maritime, Œuvres poétiques d’Alvaro de Campos, Christian Bourgois, 1988, p 41, 43, 65.

 

 

Photo : T. Guinhut.

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Le corbeau de Max Porter

 

 

 

 

 

 

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Le sens de la mythologie et des Enfers

Métamorphoses d'Ovide et mythes grecs

Belles lettres grecques d'Homère à Lucien

Rome et l'effondrement de l'empire

De César à Fellini par la poésie latine

Les Amazones par Mayor et Testart

Le Pogge et Lucrèce par Greenblatt

Des romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Antisémitisme

Histoire et rhétorique de l'antisémitisme

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Céline et les pamphlets antisémites

Wagner, Tristan und Isolde et antisémitisme

Kertesz : Sauvegarde

Eloge d'Israël

 

 

 

 

 

 

Appelfeld

Les Partisans, Histoire d'une vie

 

 

 

 

 

 

 

Arbres

Leur vie, leur plaidoirie : Wohlleben, Stone

Richard Powers : L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Arendt

Banalité du mal, banalité de la culture

Conscience morale et littérature : lecture de Walter Benjamin

 

 

 

 

 

 

Argent

Veau d'or ou sagesse de l'argent : Aristote, Simmel, Friedman, Bruckner

 

 

 

 

 

 

Aristote

Aristote, père de la philosophie

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

 

 

 

 

 

 

Art contemporain

Que restera-t-il de l’art contemporain ?

L'art contemporain est-il encore de l'art ?

L'image de l'artiste de l'Antiquité à l'art conceptuel

Faillite et universalité de la beauté

Michel Guérin : Le Temps de l'art

Théories du portrait depuis la Renaissance

L'art brut, exclusion et couronnement

Hans Belting : Faces

Piss Christ une icone chrétienne par Serrano

 

 

 

 

 

 

Attar

Le Cantique des oiseaux

 

 

 

 

 

 

Atwood

De la Servante écarlate à Consilience

Contes réalistes et gothiques d'Alphinland

Graine de sorcière, réécriture de La Tempête

 

 

 

 

 

 

Averroès

La caduque opposition Averroès Ghazali

 

 

 

 

 

 

Babel

Isaac Babel ou l’écriture rouge

 

 

 

 

 

 

 

Bachmann

Celan Bachmann : Lettres amoureuses

Toute personne qui tombe a des ailes, poèmes

 

 

 

 

 

 

 

Bakounine

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

L'anarchisme : tyrannie ou liberté ?

 

 

 

 

 

 

Ballard

Le romancier philosophe de Crash et Millenium people

Nouvelles : un artiste de la science-fiction

 

 

 

 

 

 

 

Bande dessinée

Roman graphique et bande-dessinée

 

 

 

 

 

 

Barcelo

Cahiers d'Himalaya, Nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Barrett Browning

E. Barrett Browning et autres sonnettistes

 

 

 

 

 

 

Bashô

Bashô : L'intégrale des haikus

 

 

 

 

 

 

Basile

Le conte des contes, merveilleux rabelaisien

 

 

 

 

 

 

Bastiat

Le libéralisme contre l'illusion de l'Etat

 

 

 

 

 

 

Baudelaire

Les Fleurs du mal : « Une charogne »

"L'homme et la mer", romantisme noir

Vanité et génie du dandysme

Baudelaire de Walter Benjamin

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

Beauté

Faillite et universalité de la beauté, de Platon à l’art contemporain

 

 

 

 

 

 

Beckett 

En attendant Godot : le dénouement

 

 

 

 

 

 

Benjamin

Baudelaire par Walter Benjamin

Conscience morale et littérature

Critique de la violence et vices politiques

Flâneurs et voyageurs

Paris capitale des chiffonniers du XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Bennet

La Reine des lectrices ou de l'horrible danger de la lecture

 

 

 

 

 

 

Benni

Toutes les richesses, Grammaire de Dieu

 

 

 

 

 

 

 

Bernhard

Goethe se mheurt et autres vérités

 

 

 

 

 

 

 

Bibliothèques

Bibliophilie : Nodier, Eco, Apollinaire

Eloges des librairies et des libraires

Babel des routes de la traduction

Des jardins & des livres, Fondation Bodmer

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Bibliothèques pillées sous l'Occupation

Bibliothèques vaticane et militaires

L'ardeur des livres et des manuscrits de Saint-Jérôme au contemporain

La Haine de la littérature

Rabie : La Bibliothèque enchantée

Des prestigieuses bibliothèques du monde à l'or des manuscrits

Du papyrus à Google-books : Darnton, Eco

Bibliothèques perdues et fictionnelles

Livres perdus : Straten,  Schlanger, Olender

Manguel, Uniques Fondation Bodmer

Diane de Selliers : Dit du Gengi, Shakespeare

Eloge de l'Atelier contemporain

 

 

 

 

 

 

Blake

Chesterton, Jordis : William Blake ou l’infini

Le Mariage du ciel et de l’enfer

 

 

 

 

 

 

Blasphème

Eloge du blasphème : Thomas-d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

 

 

 

 

 

 

Blog

Du Blog comme œuvre d’art

Pour une éthique de la critique littéraire

 

 

 

 

 

 

Bloom

Amour, amitié et culture générale

 

 

 

 

 

 

Bloy

Le désespéré enlumineur de haines

 

 

 

 

 

 

 

Bolaño

L’artiste et le mal : 2666, Nocturne du Chili

Les parenthèses du chien romantique

Poète métaphysique et romancier politique

 

 

 

 

 

 

 

Bonnefoy

La poésie du legs : Ensemble encore

 

Borel

Pétrus Borel lycanthrope du romantisme noir

 

 

 

 

 

 

Borges

Un Borges idéal, équivalent de l'univers

Géographies des bibliothèques enchantées

Poèmes d’amour, une anthologie

 

 

 

 

 

 

 

Bounine

Coup de soleil, nouvelles élégiaques

 

 

 

 

 

 

Brague

Légitimité de l'humanisme et de l'Histoire

 

 

 

 

 

 

Brésil

Poésie, arts primitifs et populaires du Brésil

 

 

 

 

 

 

Bruckner

La Sagesse de l'argent

 

Brume et brouillard

Science, littérature et art du brouillard

 

 

 

 

 

 

Burgess

Folle semence de L'Orange mécanique

 

 

 

 

 

 

Burnside

De la maison muette à l'Eté des noyés

 

 

 

 

 

 

Butor

Butor poète et imagier du Temps qui court

Butor Barcelo : Une nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Cabré

Confiteor : devant le mystère du mal

 

 

 

 

 

 

 

Canetti

Des Années anglaises à L’Amant sans adresse

 

 

 

 

 

 

Capek

La Guerre totalitaire des salamandres

 

 

 

 

 

 

Capitalisme

Eloge des péchés capitaux du capitalisme

De l'argument spécieux des inégalités

La sagesse de l'argent : Pascal Bruckner

Vers le paradis fiscal français ?

 

 

 

 

 

 

Carrion

Les orphelins du futur post-nucléaire

Eloges des librairies et des libraires

 

 

 

 

 

 

Cartarescu

La trilogie roumaine d'Orbitor, Solénoïde ; Manea : La Tanière

 

 

 

 

 

 

Catton

La Répétition, Les Luminaires

 

 

 

 

 

 

Cavazzoni

Les Géants imbéciles et autres Idiots

 

 

 

 

 

 

 

Celan

Paul Celan minotaure de la poésie

Celan et Bachmann : Lettres amoureuses

 

 

 

 

 

 

Céline

Voyage au bout des pamphlets antisémites

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

 

Censure et autodafé

Requiem pour la liberté d’expression : entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Incendie des livres et des bibliothèques : Polastron, Baez, Steiner, Canetti, Bradbury

Le totalitarisme pas à pas : du renseignement comme sécurité sociale

 

 

 

 

 

 

Cervantès

Don Quichotte et le problème de la réalité

Don Quichotte par Pietro Citati et Avellaneda

 

 

 

 

 

 

Chesterton

William Blake ou l'infini

Le fantaisiste du roman policier catholique

 

Chevalier

La Dernière fugitive, À l'orée du verger

Le Nouveau, rééecriture d'Othello

Chevalier-la-derniere-fugitive

 

Chine

Chen Ming : Les Nuages noirs de Mao

Du Gène du garde rouge aux Confessions d'un traître à la patrie

Anthologie de la poésie chinoise en Pléiade

 

 

 

 

 

 

Civilisation

Petit précis de civilisations comparées

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

Climat

Histoire du climat et idéologie écologiste

Tyrannie écologiste et suicide économique

 

 

 

 

 

 

Coe

Peines politiques anglaises perdues

 

 

 

 

 

 

 

Colonialisme

De Bartolomé de Las Casas à Jules Verne

Métamorphoses du colonialisme

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte

Histoire amérindienne

 

 

 

 

 

 

 

Colonomos

Politique des oracles, responsabilité du futur

 

 

 

 

 

 

Communisme

"Hommage à la culture communiste"

Karl Marx théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

 

 

 

 

 

 

Constant Benjamin

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Corbin

Fraicheur de l'herbe et de la pluie

Histoire du silence et des odeurs

 

 

 

 

 

 

Cosmos

Cosmos de littérature, de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Couleurs
Couleurs de l'Occident : Fischer, Alberti

Couleurs des monstres politiques

 

 

 

 

 


Crime et délinquance

Jonas T. Bengtsson et Jack Black

 

 

 

 

 

 

Cronenberg

Science-fiction biotechnologique : de Consumés à Existenz

 

 

 

 

 

 

Dandysme

Brummell, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire

 

 

 

 

 

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe

 

 

 

 

 

 

Dante

Traduire et vivre La Divine comédie

Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

Daoud

Meursault contre-enquête, Zabor

Le Peintre dévorant la femme

 

 

 

 

 

 

 

Darger

Les Fillettes-papillons de l'art brut

 

 

 

 

 

 

Darnton

Requiem pour la liberté d’expression

Destins du livre et des bibliothèques

Un Tour de France littéraire au XVIII°

 

 

 

 

 

 

 

Defoe

Robinson Crusoé et romans picaresques

 

 

 

 

 

 

De Luca

Impossible, La Nature exposée

 

 

 

 

 

 

Démocratie

Démocratie libérale versus constructivisme

De l'humiliation électorale

 

 

 

 

 

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Déconstruire Derrida et les arts du visible

 

 

 

 

 

 

Dick

Miller ou l'avatar de Philip K. Dick

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Charyn : La Vie secrète d’Emily Dickinson

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

 

 

 

 

 

 

Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique : d’Ovide et Rousseau à Sloterdijk

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Tout peut changer, sauf Naomi Klein : anticapitalisme et changement climatique

Wilson : Biophilie, Bartram : Voyages

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Fredrik Sjöberg : La Troisième île

Emerson : Les Travaux et les jours ; Lane : La Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation idéologique

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers et fantômes d'Asie, Pu Songling, Lafcadio Hearn

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Masques romanesque espagnols face à l'Histoire du franquisme

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Libéralisme et amendements à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

L'impéritie de l'Etat et la France contre l'Europe : Verdier-Molinié, Bouzou

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava : Une Singularité nue

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Pessl : La Physique des catastrophes

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Scott-Heron : La Dernière fête

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : perversion totalitaire ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Federici : Caliban et la Sorcière

Christine de Pizan, féministe du Moyen-âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin : Froidevaux-Metterie, Friedan, Chemaly, Goettner-Abendroth

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Prières nocturnes, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

 

 

 

 

 

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

 

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

To a young marble Aphrodite

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Trois peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

Nouvelles du jour et de la nuit

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable : médecine et amour

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Rêveur romantique, conquérant du nazisme

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'état ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

La Croisade roumaine des enfants, Les Vies parallèles du poète Eminescu

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Sommes-nous islamophobes ?

Guerre : Honni soit qui Syrie pense

Christianophobie et désir de barbarie

Attar : Le Cantique des oiseaux

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies et autobiographie par Barbara Cassin

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Du renseignement comme sécurité sociale à la lumière de L'Esprit des lois

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

Panoptique de surveillance et holocauste

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, A l’estomac, Snuff

Orgasme et science-fiction politique

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, nouvelles

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

R.D.A.

Tellkamp : La Tour ; Seiler : Kruso

 

 

 

 

 

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

Rios Alice

 

Rilke

Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Rivas

L'Eclat dans l'abîme. Mémoires d'un autodafé

Rivas

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome : Barbares, socialisme, climat, épidémies

Rome de César à Fellini, par la poésie latine

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

Ursula Le Guin : La Main gauche de la nuit

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie, une conscience londonienne ; No Smoking, un Candide au pays des non-fumeurs

 

 

 

 

 

 

 

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