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2 janvier 2015 5 02 /01 /janvier /2015 16:53

 

Amantes de Teruel, Aragon. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Comment être philosophe de l’amour ?

 

De Ruwen Ogien à Diane Ackerman.

 

 

 

Ruwen Ogien : Philosopher ou faire l’amour, Grasset, 2014, 280 p, 18 €.

 

Diane Ackerman : Le Livre de l’amour, traduit de l’anglais (Etats-Unis),

Grasset, 1995, 360 p, 135 F.

 

 

      Idéaliser le pays d’amour… Nous cédons tous à cette beauté, à moins de tomber dans ce travers. Dante, en ces Rimes[1], s’est appliqué à faire rimer, amour, beauté et vertu. On se doute que Ruwen Ogien, logicien, non sans un brin de cynisme bienvenu, va s’appliquer à débusquer les clichés et déconstruire ces préjugés en hésitant à choisir entre Philosopher ou faire l’amour. Le choix de l’œuvre d’art de la couverture, en dit long à cet égard : pas de « Carte du Tendre » venue de L’Astrée, ni d’ « Amour sacré et amour profane », peint par Le Titien, mais un couple, qui ne tient compte ni du genre ni de la race, formé d’un ours et d’un lapin en peluche, en train de s’envoyer en l’air avec joie, selon Paul McCarthy. C’est ainsi que les hasards de l’édition et de la bibliothèque font voisiner sur le bureau du critique deux livres antinomiques. Ruwen Ogien parlera-t-il à Diane Ackerman, dont l’essai encyclopédique et sensible, Le Livre de l’amour, arbore en couverture une allégorie de l’amour du XVIème siècle ? Peut-être le seul lieu où les réconciliés serait leur alacrité…

      Comme le postule Ruwen Ogien en son Philosopher ou faire l’amour, la poésie et le roman sauraient mieux parler d’amour que la philosophie. Mais aussitôt, en sceptique des illusions, il prend le contrepied de ce préjugé anti-intellectuel qui ferait « de l’amour une sorte d’exception par rapport à toutes les autres questions existentielles ». Et plus ncore si cet hormonal sentiment est associé sans cesse au bien moral et absolu. Ainsi le voilà, à travers un De l’amour post-stendhalien, présentant un rapide panorama des diverses formes d’amour : sexuel, romantique, moral et céleste… Ainsi, le mérite de cet essai est d’abord de faire le catalogue analytique des représentations de l’amour. Par exemple au sujet de « l’illusion amoureuse » : elle est pour les moralistes « le produit de la vanité humaine », pour les naturalistes « une ruse de la nature qui favorise le désir de se reproduire », pour les féministes « une idéologie qui contribue à l’assujettissement de la femme ». Si, dit-on, le véritable amour est désintéressé, ceux romantique et sexuel ne le sont guère. D’où la dimension égoïste de l’amour, qu’il soit physique (se procurer du plaisir) ou spirituel (monter les marches du salut). Or, il n’existe « aucune bonne raison philosophique de dévaloriser complètement l’amour physique et de survaloriser l’amour romantique, l’amour moral ou céleste ». De plus il n’existerait pas « une nature essentielle de l’amour ».

      « Affect contemplatif », ou désir, l’amour peut être une admiration, comme s’accoler à la rage, au mépris, au dégoût de la personne aimée. Est-ce alors retrouver les caractéristiques antiques de l’Eros spirituel et de l’Eros vulgaire ? À cet égard, une longue citation extraite du roman de Somerset Maugham, Servitude humaine, dans lequel un narrateur dresse un portrait désastreux de celle qui l’obsède, en dit bien plus que notre essayiste. Ce qui entraîne que lorsque l’amitié est volontaire, l’amour l’est bien moins.

      Rigoureux, systématique, Ruwen Ogien s’attelle à la tâche qui consiste à « évaluer les six clichés sur l’amour » : « L’amour est-il plus important que tout ? », « L’être aimé est-il vraiment irremplaçable ? », « Peut-on aimer sans raison ? », « L’amour est-il au-delà du bien et du mal ? », « Peut-on aimer sur commande ? », « L’amour qui ne dure pas est-il un amour véritable ? ». Les réponses attendues par les lieux communs sont évidemment déconstruites ; là où le rationnel, la liberté et le respect l’emportent sur l’amour. Seul l’Occident donne une valeur ultime à sa « moitié » (comme Aristophane dans Le Banquet). Alors que le moi est aussi changeant qu’indéfinissable, l’amour d’un moi est fort sujet à caution. Nous répugnons à considérer les causes « biologiques, psychologiques, sociologiques » de l’amour, pourtant elles sont premières ; et nos raisons d’aimer sont loin d’être toujours bonnes, surtout s’il s’agit d’une « crapule ». L’amour empêchant l’impartialité, il est forcément bien faible devant les critères du bien et du mal, malgré la valeur du partialisme amoureux. Enfin, l’amour pourrait être « désacralisé », « devenir physique, éphémère, démocratique. […] Reste à savoir si ce serait souhaitable ! » Au-delà, existent les « sexualités négociées », les « polyamoureux »…

 

 

      La démarche d’Ogien, entre philosophie normative et philosophie descriptive, entre déontologisme et conséquentialisme, ne peut qu’aboutir à une vision réaliste ; et à la question de savoir s’il y a « une place pour l’amour en morale »… Il ne se fait pas faute de ne pas remarquer que « l’éloge de l’amour est un genre qui exprime la pensée conservatrice à droite comme à gauche […] puritaine, antisexuelle », servant « à justifier le refus de toute innovation […] loin de tout asservissement à l’idée de couple fidèle, obstiné, durable, éternel, etc. » Reste alors à accepter la liberté d’être traditionnel autant que de ne l’être pas…

      Cependant, au-delà de cette judicieuse déconstruction des mythes et clichés, doit-on être sûr que les surabondants emprunts à la chanson, de Françoise Hardy à John Lennon, faits par Ruwen Ogien en cette démonstration rendent justice à l’ambition de sa réflexion ? Si leur interprétation est conceptuellement juste, la niaiserie et la pauvreté de la plupart de ces vers n’ont d’excuse que leur intérêt sociologique, au sens où le philosophe analytique vise à examiner les pensées de ses contemporains, donc des lieux communs récurrents de leur piètre culture musicale et poétique. Pire, en s’embourbant dans des considérations sur les émotions, notre philosophe parait s’éloigner de son objet, voire être démuni devant lui. Au point de tergiverser entre plusieurs amours sans vouloir ou savoir nous dire duquel il veut parler, alors qu’il sait pertinemment combien le mot amour recouvre d’orientations et de nature, selon qu’il soit hétérosexuel, de l’art, fraternel, passion, etc. Le plus ennuyeux est que l’entreprise de désacralisation manque tout au long de concision, ce qui entraîne que la dimension percussive de l’essai tombe un peu à plat. Malgré l’appel au Banquet de Platon, petitement confronté à une nouvelle de l’Américain Robert Carver, Ruwen Ogien reste parfois péremptoirement creux, sans pousser l’avantage d’une argumentation plus fine qui ne vient guère…

      Aurions-nous lors de cette lecture, dont nous nous étions promis merveille -ne serait-ce qu’après les problématiques controversées dans L’Etat nous rend-il meilleur ?[2] perdu le feu sacré du critique ? Jusqu’à ne plus guère être stimulés par ce nouvel essai, conceptuellement assez solide, mais littérairement décevant, moins nourrisant qu’attendu pour la pensée…

      Au-delà de la classique réflexion sur le mythe transhistorique qu’est L’Amour et l’Occident[3] de Denis de Rougemont, à moins de se transporter vers Robert Van Gulik et sa Vie sexuelle dans la Chine ancienne[4], puis jusqu’à cette judicieuse réévaluation de l’époque de la libération sexuelle que fut Le Nouveau désordre amoureux[5] de Pascal Brukner et Alain Finkielkraut, peut-être faudrait-il se tourner vers une tentative synthétique un peu méconnue : sous la plume de Diane Ackerman, un essai aussi gouleyant qu’érudit : Le Livre de l’amour. Avec un brio stupéfiant - d’autres diront avec trop de rapidité et d’esbroufe - elle parcourt les civilisations et les siècles pour aller d’Orphée et Eurydice, des troubadours et de l’amour courtois au « chic sexuel : la mode de la perversion », en passant par « l’ange et la sorcière » et « l’attachement chimique » ; sans oublier « bites et cons » ou « sirènes », ou encore les cheveux et la « sensualité du regard. En sa traversée encyclopédique, elle balaie Platon, Freud et Proust, sans oublier les plus pittoresques et pour le moins curieuses, voire choquantes, manifestations de l’éros contemporain[6]. Son coté féministe splendidement intelligent ne manque pas de voir dans nos voitures « des objets brûlants, durs, phalliques », grâce auxquels les hommes vont « chevauchant une érection chromée. […] Bolides et poitrines féminines sont célébrées dans une orgie de décibels et de testostérones ». Humour et satire coexistent en ce brillant essai avec une attachante sensualité de la métaphore (elle n’est pas pour rien professeur de stylistique), autant qu’avec une réelle tendresse humaine pour son pléthorique objet d’étude. Où l’on sait avec rigueur combien l’amour se définit quelque part à la rencontre de la sexualité et du sentiment.

      « Le béguin chimique » a lieu lorsque les hormones, oxytocine, phényléthylamine, sont produites en abondance, sous l’influence d’un regard, de la poésie amoureuse, autant que du rapport sexuel, qu’il s’agisse d’homo ou d’hétérosexualité ; alors « le corps frissonne sous un jaillissement ». L’amour est une neurophysiologie autant qu’une histoire littéraire et culturelle, une résultante de notre sociologie, moins - faut-il dire hélas ? - qu’une approche rationnelle. En même temps qu’une source d’aventure, d’élévation de soi, de découverte de l’autre, du corps et de l’esprit, d’enthousiasme, de fureur, de suavités et de déceptions, de création littéraire et artistique. Toute la gamme de la vie, en somme…

      La différence est considérable. Dante était de sa Béatrice inconsidérément amoureux, dépliant à plaisir les émotions, péripéties, douleurs et spiritualités afférentes à l’amour. Quand Ruwen Ogien n’est ici pas le moins du monde amoureux. Au point qu’il traite l’objet de son étude avec toute l’absence de feu de l’analyste un brin poussif, en débusquant les clichés, les masques et les prétentions, non sans une pointe de caustique ironie. Seule Diane Ackerman considère avec autant d’enthousiasme ces deux versants, entre romantisme et surexcitations biochimiques. Devrions nous souhaiter à notre cher Ruwen que le dieu Eros, s’il existe - mais il existe sûrement quelque part, sous quelque forme, virus, hormone ou concept, qu’il soit - vienne le frapper de sa flèche aigre-douce en lisant l’essai de Diane Ackerman ? À moins qu’il ait déjà été, qu’il soit amoureux, et tienne à toute force à le cacher : serait-ce indigne d’un philosophe ? La seule solution pour bien philosopher de l’amour, après Le Banquet de Platon et le De l’Amour de Stendhal, là où Ruwen Ogien philosopherait en faisant l’amour, ne serait-elle pas de faire de lui un nouveau poète…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[3] Denis de Rougemont : L’Amour et l’Occident, Plon, 1972.

[4] Robert Van Gulik : La Vie sexuelle dans la Chine ancienne, Gallimard, Tel, 1987.

[5] Pascal Brukner et Alain Finkielkraut : Le Nouveau désordre amoureux, Seuil, 1977.

 

Carte du Tendre, Honoré d'Urfé : L'Astrée, 1607-1628.

 

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28 décembre 2014 7 28 /12 /décembre /2014 18:54

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Handicap et génie littéraire : Leopardi

 

et l’infini du Zibaldone en toute beauté,

 

par Pietro Citati et René de Ceccatty.

 

 

Pietro Citati : Leopardi, traduit de l’Italien par Brigitte Pérol,

L’Arpenteur Gallimard, 2014, 542 p, 28 €.

 

Giacomo Leopardi : Zibaldone, traduit de l’italien,

présenté et annoté par Bertrand Schefer, Allia, 2003, 2398 p, 50 €.

 

René de Ceccatty : Noir souci, Flammarion, 272 p, 19 €.

 

 

 

      D’où vient-il que certaines biographies soient plus goûteuses, plus enclines à faire se dresser dans la perception du lecteur la stature, l’œuvre et les émotions d’un écrivain ? Brian Boyd avec Nabokov, Richard Ellmann avec Joyce, ou Peter Ayckroyd avec Shakespeare et Poe sont sans conteste de très talentueux biographes ; mais aucun n’atteint à l’étoffe dont sont pétries les vies et l’univers intellectuel par Pietro Citati. Nous avions déjà eu le bonheur de lire son Goethe[1], voire son Kafka, le voici abordant un autre romantique, cette fois italien : Giacomo Leopardi. Comment les doigts de Citati vont-ils ressusciter le solitaire et reclus de Recanati, le poète de « L’Infini », et l’immense diariste-essayiste du Zibaldone ? Sera-ce sans compter avec le « noir souci » de l’amour, comme l’analyse René de Ceccatty…

      « Un tuberculeux affligé de deux bosses, persécuté par toutes les maladies de la terre », telle fut dès sa jeunesse Giacomo Leopardi (1798-1837). Pourtant, dès dix-huit ans, sans qu’il eût encore rien publié de valeur, et à la seule lecture de ses lettres, son ami Pietro Giordani lui « trouvait cette noblesse, cette fureur, cette densité, cette variété de style » qui est celle du génie. L’amour du jeune disciple pour le maître, quoique sans éros, et qui « était une forme de sa passion pour la littérature », se trouva grandi par leur rencontre. Plus tard, il éprouvera un semblable sentiment pour Antonio Ranieri. C’est ainsi que Pietro Citati nous communique l’ardeur de son modèle, en même temps que sa profonde empathie pour lui…

      Reclus dans la bibliothèque paternelle aux dix mille volumes, le jeune Leopardi devient un philologue ardent, qui sut cinq ou six langues, dont le grec et le latin, un graphomane brillant. Mais son désir de gloire était vain : « Aucun éditeur ne publiait ce qu’il écrivait ». De guerre lasse, il remplit les quatre mille pages manuscrites de son fameux Zibaldone (qui compte deux mille pages bien abondantes en l’édition française) ; ce que l’on peut traduire par sabayon, ou pot-pourri, pour signifier des « Mélanges ». Accès mélancoliques et éclairs d’écriture autobiographiques, bribes d’essais et chimères s’y accumulent : « Enfermé dans la prison de sa bibliothèque, il explorait, examinait, reconstruisait l’univers -littérature, politique, histoire, linguistique, économie, philosophie, psychologie, rêveries et fantaisies- avec une furieuse énergie qui nous parait aujourd’hui presque inimaginable. » Sans oublier la musique, la religion… La précision et la force de la « fureur philosophique[2] » s’y déploie avec faste autant qu’elle illumine des aphorismes, tel : « on ne connait jamais parfaitement aucune vérité, si l’on ignore l’ensemble des relations qui unissent les vérités entre elles[3] ». Picorer le Zibaldone au hasard assure de recueillir des pensées aussi éclairantes qu’inattendues, dont plusieurs laisseraient penaud un Cioran : « Pour jouir de la vie, il faut nécessairement être désespéré.[4] »
 

      Quoique les accès de « quasi-cécité », d’ennui et de sensation de néant, accablant celui qui avait un merveilleux talent pour le désespoir, paraissent lui empêcher toute activité intellectuelle, il poursuit de manière erratique son travail de « grand architecte-orfèvre », qui n’aura jamais d’harmonieuse architecture, mais auquel il ajoutera un précieux index. Est-ce la faute de l’irréductible séparation entre la nature et la raison ? Il se sert « de la philosophie moderne, de la raison analytique, acérée, négative, pour retrouver l’œil originel de l’homme ». Est-ce position nostalgique, régressive et antiscientifique ? Ce que confirme la lecture du Zibaldone, au 11 mai 1821 : « Une fois que la raison fut introduite en ce monde, tout devint peu à peu et en fonction de ses progrès, laid, petit, mort, monotone[5] ».

        Aussi, à vingt et un ans, pense-t-il à fuir Recanati. En une lettre au père jamais envoyée, qui rappelle celle ultérieure de Kafka, il conspue la tyrannie et la dissimilation paternelles. La tentative de fuite se solde d’abord par un échec. Le voilà encore coincé entre une mère bigote et glacée et un père autoritaire de comedia dell’arte. Enfin, en 1823 (il avait vingt-quatre ans) il file à Rome, couvrant de chagrin son frère Carlo, qui est son « amour de rêve », et qui épousera une Paolina. Le poète, qui, hélas, « détestait le progrès », va mener une existence studieuse, au service d’un éditeur milanais, pour lequel il traduit Epictète, quoique égayée par Rossini, errante entre Pise et la cité pontificale, entre Florence et surtout Bologne, où il trouve une nouvelle vie, affective et sociale et intellectuelle. Avant de finir ses jours au pied du Vésuve…

         Si laid (du moins le pensait-il), presque nain, horrifié par son corps difforme, il ne se lavait guère, sentait le renard, et ne pouvait qu’être amoureux sans l’ombre d’une réciprocité. Mieux valait que ces égéries ne connaissent pas ses sentiments, partagés entre sensualité refrénée et idéalisation. L’amour, ou plutôt « un désir angoissé », une « autoexaltation amoureuse [qui] devint désespérance », le saisit à la vue de Gertrude Cassi, avant de se tourner vers « la femme qu’on ne trouve point ». Le poème « À sa dame », est un hymne à l’impossible beauté platonicienne qui ne console point dans « la nuit du siècle[6] ». Plus tard, il aima Fanny, qui devint l’Aspasie de ses Chants. Mort plus vierge qu’une hostie, il connut cependant les joies de l’amitié, surtout épistolaires, cependant fort exaltées. Ranieri, en effet, de quatre ans son cadet, admirait son génie, au point de veiller son agonie et de se charger de faire connaître, de manière posthume, son œuvre à l’Italie. Car, de son vivant, il n’avait publié que ses poèmes, Canzone et Canti, A Silvia, Il pensiero dominante (les deux derniers étant respectivement un hommage à une jeune fille morte de tuberculose et une exaltation de l’amour) ainsi que deux textes autobiographiques. Les essais virent peu à peu le jour, comme le Discours d’un italien sur la poésie romantique, et surtout les Petites œuvres morales, qui compte quelques dialogues philosophiques, perles de fantaisie et d’humour irrévérencieux envers la mythologie, dont avec un Christophe Colomb renaissant de ses cendres, avec des gnomes, démons et autres morts, puis un curieux « Eloge des oiseaux ». Qu’il termine avec cet émouvant souhait : « j’aimerais un moment être changé en oiseau pour connaître la jouissance et la joie de leur vie[7] ». Ajoutons qu’il fait dire au « démon » du Tasse ce qui le résume absolument : « Ainsi, entre le rêve et les fantasmes, tu passeras ta vie ; et sans autre profit que la consumer[8] ».

        S’il est un écrivain analytique avec le Journal du premier amour, il est aussi un théoricien du romantisme avec le Discours d’un Italien sur la poésie romantique dans lequel il fait l’éloge de la nature, de l’imagination et de la substance de la beauté, pour cependant préférer radicalement celle des anciens et céder à la nostalgie de l’âge d’or des nymphes et du temps de Brutus dans ses Chants. Il fustige les modernes qui cherchent « le renom immortel que ceux-ci n’obtiendront jamais, qui échut aux artistes italiens, latins et grecs, mais n’appartiendra jamais aux romantiques, aux sentimentaux, aux orientaux, ni à aucun tenant de l’engeance moderne[9] ». Certes, l’on peut arguer de sa méconnaissance de nombreux poètes romantiques allemands et anglais… En septembre 1821, Leopardi notait : « Mon passage de l’érudition au beau, ne fut pas instantané, mais progressif ». De « la belle littérature » à « la philosophie[10] », il s’agit d’une transmutation de la connaissance en beauté philosophique, en une démarche résolument classique. Pourtant, le voici soudain romantique, lorsqu’il écrit son plus célèbre poème, « L’infini » : « Ainsi par cette / Immensité ma pensée s’engloutit : / Et dans ces eaux il m’est doux de sombrer.[11] » Alors, nous confie Citati, il est le « poète moderne, c’est-à-dire sentimental et mélancolique », confronté à « la dramatique contradiction entre la raison et la poésie ». Mais aussi au Massacre des illusions, pour reprendre un de ses titres.

 

 

      Ni flou, ni niaiserie dans l’analyse de Citati. C’est à propos de la Correspondance, en particulier avec Pietro Giordani, qu’il note : « il inventa une nouvelle langue du cœur. La fureur, le désespoir, l’amour, la tendresse, la noblesse et la grandeur du ton, la profondeur des passions, la concentration, le don pour l’aphorisme, la fluidité familière, les figures rhétoriques, les soudaines et suaves détentes, l’expression physique des sentiments, créent un texte qui n’a pas de précédent dans la littérature italienne, ou peut-être seulement dans les lettres du Tasse. » Celui qui « avait l’âme ouverte, mobile, chaude, vive », est sans conteste l’objet de l’amour-amitié de son biographe, attentif à son romantisme terriblement mélancolique autant qu’à son universalité.

        Tour à tour, Pietro Citati se fait critique biographique, lorsqu’il commente les passages autobiographiques du Zibaldone, transparents malgré « le « jeune homme sans nom » ; critique comparatiste lorsqu’il associe « Les Souvenances » à Proust ; critique thématique et poétique (même si parfois ses commentaires des poèmes, comme « Le passereau solitaire », confinent à la paraphrase) lorsqu’il s’intéresse aux éléments, par exemple au motif de cette lune qui, dans les vers du poète « comprend peut-être cette vie terrestre ». Cette vie trop tôt fauchée, à trente-neuf ans : « C’est là le sort du peuple des mortels ? / À peine parut le vrai / Que tu tombas, fragile[12] »…

         Prince des biographes, Pietro Citati ne se contente au grand jamais d’une sèche narration factuelle -où l’on se doute d’ailleurs que la traductrice a mis tout son soin. Plutôt qu’un homme dans son siècle, il nous ouvre « un système solaire de personnalités ». N’omettant pas de dire « je » en son essai, il fait de son lecteur un complice dans ce qui ressemble à une enquête sentimentale autant qu’intellectuelle, comme si Pietro Citati était un Sherlock Holmes de la biographie, mâtiné d’un poète de la sensibilité morale, sans oublier le commentateur érudit de l’oeuvre. Lit-on Leopardi en France ? Tellement peu… Il est pourtant, avec Dante et Pétrarque, considéré par les Italiens comme l’un parmi leur triumvirat de poètes incontournables. Il faut espérer que le volume, à la fois encyclopédique et si doué d’humanité, de Pietro Citati, puisse ouvrir la précieuse porte qui mène à la connaissance d’un immense lyrique, malgré la brièveté de ses vers, et d’un diariste, épistolier et essayiste aux monstrueux talents, déchiré entre une vie brève et maladive, entre un romantisme fiévreux et un classicisme intemporel.

 

 

      Une « passion chaste » ; c’est ainsi qu'en son Noir souci René de Ceccatty peut qualifier ce lien entre le poète italien du XIX° Giacomo Leopardi et son ami Antonio Ranieri qui lui survécut assez longtemps pour permettre la publication de ses œuvres complètes. Resté vierge et laid, l’intellectuel romantique du Zibaldone, ce monstrueux journal d’essayiste aux aphorismes puissants, était-il capable d’amour homosexuel ? Non, répond avec autant de perspicacité que de pudeur René de Ceccatty, évoquant son mépris pour les passions charnelles masculines de l’antiquité. Leopardi, nain bossu et maladif, dont la vie fut fort brève formait un couple détonnant avec son jeune ami blond, aussi beau que séducteur avec les femmes. « L’attrait pour l’intelligence » l’incite alors à renoncer à ces dernières et à se consacrer au « noir souci » du poète philosophe autant que tyrannique ami. Ranieri, fidèle soutien et intellectuel cultivé, eut, lui aussi, à souffrir de la censure, pour son roman Ginevra. Le romancier n’aura pas la gloire météorique de Léopardi, mais le respect fasciné de notre écrivain narrateur qui, à sa manière, se fait l’ami posthume de ces deux figures incroyables de la littérature italienne. Son livre en forme de double hommage est aussi une réflexion sur ses proches recherches, une sorte de journal de travail personnel en même temps qu’un discret autoportrait. Il n’en reste pas moins que René de Ceccatty sait s’effacer devant son prestigieux et mystérieux modèle, qu’il compare parfois à Barthes pour ses « biographèmes ». Cette investigation attentive où le « je » de l’auteur s’interpose et prend sa responsabilité complice et affective, convoquant ses rêves, ses amours, ses livres, est à la lisière du récit, de l’essai, voire du vaste poème en prose. Sinon de l’autofiction, où d’aucuns verraient un désordre élégant au service du génie inquiet et éphémère que fut l’auteur des Chants. Ainsi René de Ceccatty nous invite à goûter l’intelligent poison de la mélancolie que distille un Zibaldone fascinant.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] Giacomo Leopardi : Zibaldone, Allia, 2003, traduit par Bertrand Schefer, p 1377.

[3] Giacomo Leopardi : Zibaldone, ibidem, p 536.

[4] Giacomo Leopardi : Zibaldone, ibidem, p 1107.

[5] Giacomo Leopardi : Zibaldone, ibidem, p 507.

[6] Giacomo Leopardi : Chants, traduits par Michel Orcel, Aubier, 1995, p 133.

[7] Giacomo Leopardi : Dix petites pièces philosophiques, traduit par Michel Orcel, Le Temps qu’il fait, 1985, p 105.

[8] Giacomo Leopardi : Dix petites pièces philosophiques, ibidem, p 53.

[9] Giacomo Leopardi : Discours d’un Italien sur la poésie romantique, Allia, 1995, p 138.

[10] Giacomo Leopardi : Zibaldone, ibidem, p 816.

[11] Giacomo Leopardi : Chants, Ibidem, p 103.

[12] Giacomo Leopardi : « À Silvia », Chants, Ibidem, p 155.

 

Photo : T. Guinhut.

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24 décembre 2014 3 24 /12 /décembre /2014 12:48

 

Fénelon : Abrégé de la vie des plus illustres philosophes de l'Antiquité,

par Diogène Laërce, David, 1822.

Constantin Castéra : Le Livre de Diogène le cynique, À l'enseigne du Pot cassé, 1950.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Diogène, chien cynique 

 

ou apôtre de la vertu et de la décroissance ?

 

Prélude au catalogue des animaux philosophiques.

 

 

 

 

 

 

Diogène le Cynique : Fragments inédits, préfacé par Michel Onfray,

traduit de l’anglais et commenté par Adeline Baldacchino, Autrement, 176 p, 13 €.

 

Michel Onfray : Bestiaire nietzschéen. Les animaux philosophiques, Galilée, 82 p, 14 €.

 

Diogène et les cyniques ou la liberté dans la vie simple :

présenté par Etienne Helmer, Le Passager clandestin, 112 p, 8 €.

 

 

 

 

      Peu d’animaux sont philosophes, sauf les cyniques. Surtout Diogène, cet anti-Platon, qui aboie contre les vices, contre le luxe ; et ne consent qu’à vivre à la dure, sans la moindre pudeur, presque nu, se masturbant en public, dormant dans le tonneau -plus exactement la jarre- qu’il pousse devant lui. Une saine pensée vertueuse, une pensée conforme aux thuriféraires actuels de la décroissance ? Deux ouvrages, tombés du tonneau des Danaïdes de l’actualité éditoriale, ramènent au jour la pensée sans indulgence du franc râleur de l’Antiquité : surprenants Fragments inédits et réunion exhaustive de ce que les Grecs anciens ont conservé de l’intempestive pensée du plus célèbre des cyniques. Prélude au catalogue des animaux philosophiques, le canidé grec est tenu en laisse par Michel Onfray, au voisinage de son Bestiaire nietzschéen.

        Le chien aurait laissé des inédits ? Le titre laisse d’abord incrédule : aurait-on nouvellement découvert dans une urne grecque, ou dans les sables de la bibliothèque d’Alexandrie, quelque papyrus retraçant ses dialogues, traités et tragédies disparus ? En fait non. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ces fragments ou aphorismes de Diogène, longtemps oubliés, dont l’original grec est perdu, avaient été traduits en arabe, puis en anglais par Dimitri Gutas dans son volume intitulé Greek philosophers in the Arabic tradition. Comparant les textes grecs déjà connus, ceux arabes et la version anglaise, Adeline Baldacchino se fait à son tour traductrice de ces inédits, sans oublier de nous offrir une présentation bien documentée. Ainsi Diogène de Sinope renait de ses cendres, éteintes depuis le temps d’Alexandre, au IVème siècle avant Jésus-Christ, avec une insolence ravivée.

        Pourquoi « le cynique » ? Parce que c’est un chien qui mord les méchants. Kunos, en grec, est en effet le nom de cet animal. C’est ainsi qu’il se justifie : « Parce que j’affronte le mal et les hypocrites avec la vérité et que je leur dis la vérité sur eux-mêmes, et parce que j’agite ma queue devant les gens de bien et grogne devant les gens mauvais ». Cet usage de la vérité, devant les puissants et la doxa, est aussi rafraichissant que dangereux. Voilà un philosophe qui, depuis sa niche, sait mordre pour veiller sur son seul maître : la morale juste. Ce qui ne l’empêche pas de prendre de la hauteur : « Le juge prononce des sentences sur les hommes, alors que le philosophe prononce des sentences sur les juges ; la philosophie est par conséquent plus puissante et supérieure. » Certes ces quelques fragments n’ajoutent rien de fondamental à la connaissance que nous avions du philosophe, mais ils sont le mérite, outre leur précision caustique, d’ajouter à notre plaisir de lecteur moraliste et d’historien de la pensée.

       Certes un lecteur d’aujourd’hui pourra se trouver mal devant le Diogène machiste qui accable la femme, qualifiée de « tromperie et perte », quoiqu’il prêchât l’égalité des sexes. Voire préférer s’abstenir de la préface, présentant ces Fragments inédits, un brin péremptoire et à l’emporte-pièce de Michel Onfray qui se targue d’être supérieur aux « fonctionnaires de la recherche », de préférer Diogène à « Lucrèce, Montaigne et Nietzsche », rien de moins ! Glorifiant le prototype antique du politiquement incorrect, il regrette (et nous avec lui) la disparition de son traité intitulé La République, dans lequel sont abolis esclavage (ouf !) et propriété privée (aïe !), « dans lequel il fait l’éloge de la licence sexuelle, de l’inceste, du meurtre de ses parents, du cannibalisme… » Diogène, en son anti-cité, aurait-il été un précurseur de Sade ? Notre estime pour lui, qui n’était pourtant pas béate d’admiration, en prend un sérieux coup. Sauvons cependant un beau trait d’esprit de Michel Onfray, préfacier à tout faire, lorsqu’il conclut, en notant que ces inédits ont été sauvés par un traducteur arabe : « Ce détour par l’Arabie invite moins à islamiser Diogène qu’à diogéniser l’islam »…

 

 

 

     De là à dire que Diogène est le plus emblématique des « animaux philosophiques », il n’y a qu’un pas ; au point que Michel Onfray aurait pu ajouter avec lui un appendice à son Bestiaire nietzschéen. En effet, « Jadis / dans sa cave / Zarathoustra / Avait des chiens / Sauvages et hurleurs / Libres et forts / Puissants et magnifiques. / Aujourd’hui / Il les a transformés en oiseaux / Puis il les a libérés. » Il eût été bon que pareille métamorphose arrivât à notre professionnel du cynisme… L’irrévérence critique de Nietzsche a-t-elle quelque chose de Diogène, fouillant des motivations moins avouables sous les bons sentiments ?

         En une trentaine de poèmes en vers libres (et non « en prose », comme l’affirme bien faussement la quatrième de couverture), Michel Onfray énumère ces compagnons symboliques de Nietzsche -et surtout de Zarathoustra- en les classant entre « bêtes humaines » et « bêtes surhumaines ». Les premières sont celles de l’humanité vicieuse et malheureuse : le buffle est veule, l’âne « enveloppe toutes ses vertus de gris » et « crée le monde à son image / Autrement dit / Aussi bête que possible », le chameau est servile car « Il exige la souffrance », le cochon est « volupté impure », la tarentule est le monstre « du ressentiment », car elle « prêche l’égalité », ce en quoi brille une perspicacité redoutable. Quant au chat, il est hélas chargé d’une bordée de vices. Heureusement les secondes sont le dépassement des premières : l’aigle jouit d’une sérénité solaire, les colombes sont la paix de l’âme, le lion est la volonté, enroulé sur lui-même, le serpent est l’éternel retour du même, ce mythe qui n’est pas la meilleure conquête du philosophe de Sils-Maria.

         Comme autant de petites fables aux qualités inégales, mais à la limite parfois du koan zen, Michel Onfray distille en ses animaux un talent inattendu. L’agneau sacrifié, cuisiné « de sauge » et d’ « énigmes », sert « à nourrir le philosophe / À l’estomac d’oiseau ». S’il n’a commis qu’une modeste réécriture d’oiseau, Michel Onfray s’est autant amusé qu’il amuse son lecteur, ainsi efficacement initié à la philosophie de Nietzsche[1]. Quand ce dernier est un aigle, quel animal est donc Michel Onfray ? Paon philosophique ou chouette de Minerve ?

       L’animal Diogène était-il un « Précurseur de la décroissance » ? Ce pour reprendre le nom de la collection publiée par les éditions du Passager clandestin. Certes, notre philosophe pour le moins bourru parait pouvoir, non sans un brin d’abus, être enrôlé sous la bannière idéologique, verte, trop verte, des écologistes, qui prônent la décroissance des activités humaines, forcément polluantes et destructrices, non durables et antinaturelles, des activités de ces chiens de capitalistes dont le cynisme est sans discernement condamné par ce gauchisme rouge qui croit se refaire une conscience en verdissant. « Une croissance infinie de la production et de la consommation matérielles ne saurait être tenable dans un monde fini », annonce le prêt à penser de la collection. Derrière l’apparence inéluctable de l’antithèse se cache une argumentation spécieuse : un, loin de décroître, une stabilisation devrait suffire ; deux, la population achève de croître en de nombreux pays jusqu’à une transition démocratique bientôt universelle ; trois, de nouvelles technologies rendent sans cesse obsolètes les modes de production et de consommations gourmands en ressources non renouvelables, voire épuisées ; quatre, l’humanité peut savoir rendre à la nature une vaste part de son intégrité, sinon toute. Enfin, quiconque veut s’adonner à la décroissance reste libre de le faire, à condition de ne pas l’imposer à autrui, en une doxa écologique bientôt totalitaire…

         Se priver de tout, jusqu’à son écuelle car les chiens lapent à même le sol ou la main, est-ce un cycle vertueux, anti-technologique et respectueux de la supposée pureté originelle de la nature ? À moins que Diogène, plutôt que sage dissident, ne soit qu’un vieux machin, un râleur antisystème, quel qu’il soit, donc sans le discernement nécessaire à la vertu politique. Rétorquer à la venue d’Alexandre « Ôte-toi de mon soleil », à rebours de la provocation contre la tentation de l’orgueil et de la saine pensée selon laquelle le roi est toujours nu, peut être compris comme un dommageable refus de penser le politique.

          Reste qu’Etienne Helmer, présentant son anti-festif héros comme le modèle de « la liberté dans la vie simple », de la « pauvreté volontaire », autarcique et frugale, et plus encore du « respect de la dignité humaine et de l’égalité », est un essayiste spécieux, tant la dignité humaine ne peut souffrir des inégalités si elles sont judicieuses et méritées, si elles contribuent, par leurs services rendus au développement, aux libertés individuelles… Or, il a le mérite insigne d’être un préfacier fort informé, voire érudit, avant de rassembler en ce petit volume les textes épars du chien. C’est en effet grâce aux Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité, par Diogène Laërce, écrit au IIIème siècle de notre ère, et dans une moindre mesure à l’empereur romain Julien ainsi qu’au Grec Lucien de Samosate, que nous conservons les bribes de la pensée du maître en chienneries.

        «  L’été, il se roulait dans le sable brûlant, et l’hiver, il tenait embrassées des statues couvertes de neige ». Après avoir falsifié la monnaie de Sinope, il cherche le bonheur de la vie simple, armé de son bâton et de ses bons mots pour frapper les consciences, quoique non sans orgueil (selon Platon). Ainsi, il s’étonnait que « les musiciens accordent avec soin les cordes de leur lyre, mais laissent désaccordées les habitudes de leur âme » ; il admirait « les esclaves qui, voyant leurs maîtres manger avec avidité, ne dérobaient pas une partie des mets ». Mieux, ou pire si l’on veut, « conduit dans une maison somptueuse par quelqu’un qui lui défendit de cracher, il lui cracha au visage en disant qu’il n’avait pas trouvé de meilleur endroit ». Pédagogue, il l’était à sa manière, rude, ou plus bienveillante : « Voyant un jeune homme s’appliquer à la philosophie, il lui dit : C’est bien de détourner la beauté de ton corps vers la beauté de ton âme. » Hélas, « il négligeait la musique, la géométrie, l’astronomie, et les autres sciences de ce genre, sous prétexte qu’elles ne sont ni utiles, ni nécessaires ». Hélas, selon Lucien, il regardait « le luxe comme un vice ».

        Prenons enfin nos distances avec ce cynique apôtre de la vertu et de la décroissance, avec toute cette « Eloquence digne des chiens ». Car, rappelle Erasme, cette formule d’Appius « est devenu, chez les érudits, un adage destiné à ceux qui appliquaient leur étude de l’éloquence à la calomnie ; ils ont reçu leur épithète des aboiements des chiens, car la lettre « r » qui est à l’initiale du mot rixando [en se bagarrant] est appelée lettre de chien »[2]. Diogène n’a-t-il pas calomnié le luxe ? S’il est forcément opposé aux cyniques d’aujourd’hui (sans compter que le cynisme est toujours celui de l’autre), on peut supputer qu’il se serait fortement opposé à tous ses commentateurs (y compris le modeste auteur de cet article). Or, reprend Diogène, non sans contradiction avec lui-même, « tout ce qui est en excès est désirable, sauf l’excès de parole ».

 

Thierry Guinhut

La partie sur les Fragments inédits a été publiée dans Le Matricule des anges, octobre 2014

Une vie d'écriture et de photographie

 

 


[2] Erasme : Adages, 1334, Les Belles Lettres, 2011, volume II, p 234.

 

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17 décembre 2014 3 17 /12 /décembre /2014 16:03

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Montagne Noire :

 

Journal de marche, photographies

 

et triptyques géographiques.

 

 

Thierry Guinhut : Montagne Noire,

 Presses du Languedoc, 1991, 98 p, 185 F.

 

 

 

 

 

          Entre Tarn et Aude, la Montagne Noire doit son nom à sa sombre couverture forestière. La beauté farouche et contrastée de ces versants atlantique et méditerranéen fascine et inquiète le voyageur qui, au hasard de sa promenade, découvrira des lieux tels que le Gouffre de Malamort, le bois du Trou Obscur, le Désert de Saint-Ferréol, la forêt de Crabemorte, l’Embut de Polyphème et autre moulin du Purgatoire…

        Thierry Guinhut, marcheur infatigable, nous révèle des itinéraires documentés et inédits à travers cette terre singulière où errance et contemplation favorisent le voyage initiatique. Ainsi se déploie sous nos yeux une montagne témoin et à l’écart du monde contemporain, une montagne métaphysique.

         L’auteur nous livre son journal de bord, proposant, grâce à des triptyques géographiques, une autre approche de l’espace, et une exploration en soixante-trois photographies en couleurs pour nous conduire sur les sentiers de la Montagne Noire et dans ses villes et villages découverts aux débouchés de routes solitaires. Ainsi s’ouvre une voie nouvelle de connaissance et de figuration du paysage. L’artiste ne prétend pas épuiser un espace, mais, à travers une marche-démarche, à travers un acte de regard contemporain, inviter le lecteur spectateur à initier sa propre aventure, nouvel accès à la Montagne Noire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Caunan-Engelis, Labruguière, Tarn.      Photos : T. Guinhut.      Forêt de Montaud, Labruguière, Tarn.

 

 

   Février 1990

            Bientôt j’en eus assez de broyer un beau noir sur mes palettes cartonnées…

          Pendant sept heures, des trains successifs, pluie battante, bruine, grand beau peu à peu, m’amenèrent au pied de la montagne, dans ces villes, Aussillon, Mazamet, où des réunions de travail me laissèrent tout juste le temps furtif de de lever les yeux au travers des fenêtres vers des fragments urbains  dominés par de hauts contreforts boisés gris-roux.

   8 février

          Aussillon-village. Sous un ciel semi-couvert à couvert (comme un crépuscule sombre à dix heures du matin) dans une étroite et courte vallée, une usine de délainage semble, malgré sa cheminée muette au-dessus des branches, encore en activité. Dans une lumière couleur d’ardoise, un relent putride et salé monte d’un tas de déchets de peaux de moutons délainées dont on distingue le souple pointu des oreilles.

         Montée sous les châtaigniers, les hêtres, les chatons de noisetiers balancés comme au mouvement du marcheur. Je pousse un cri dans la montagne… Un de ces coups de poumons qui mènent le marcheur jusqu’au col… Bougre ! la suée… Au-delà du lac des Montagnès, la masse étalée du Pic de Nore. Grise, violette, noir et vert-sapin. Menant au sommet, la nécessaire et logue ascèse de la montée par le noir des sapinières. Je veux savoir pourquoi la montagne est « noire », pourquoi au-dessus du noir le sommet…

Photo : T. Guinhut.

 

          Puis, par à-coups, en voiture, transporté en des endroits divers. Le Roc du Bougre (où de méchants bougres médiévaux guettaient, dit-on le voyageur) et ses jardinets de jonquilles au flanc des abrupts schisteux, la porte peinte aux couleurs vives du Cabardès derrière l’église de Miraval, le roulement sombre des boules de nuées sur glacis de gris au-dessus de la ruine et du cimetière de Saint-Julien. Derrière un tombeau de marbre, une montagne de non-paysage, la mastaba des débris de mine de Salsigne. Cuivre, arsenic, or surtout dont les réserves s’épuisent, semant chômage et inquiétudes dans l’économie locale. L’or sent ici le noir de la terre, les fissures enfouies, les bancs de quartz aveugles. Je serais assez fou pour aller perdre un moment de ma vie, sinon ma vie, à gratter entre mes ongles, remué par le roulement de camions, menacé d’ensevelissement sous un sale éboulement, un minable et introuvable déchet aurifère.

          Marchant sous Pradelles-Cabardès, la montagne avait la tête sous un sac pour assister au crépuscule. Buées charbonneuses et mobiles… Il allait se passer quelque chose… Foutre, voilà la lumière, m’écriai-je, avisant un torchon mal lavé de ciel bleu, aussitôt balayé sous le couvert d’une noire roustée passée à la montagne. Au sortir du hameau des Jouys, une lourde bruine nocturne se mit à graisser ce qu’il restait de la haute vallée de l’Arnette. Dans l’invisible, dans le noir enfin, j’atteignis l’hôtel du Pic de Nore.

 

Montagne-Noire-OK.jpg

 

   13 février

          Au matin, une pluie massive continuait à ennoyer la montagne… Hier, au plus haut de ma marche interrompue, il m’avait semblé voir quelques gouttes s’alléger, virevolter… Au Pic de Nore, en effet, il avait neigé en effet, me dit-on. Je montais en voiture, le long de l’Arnette furieuse et grosse, contournant par vallées et cols secondaires un arbre tombé au travers de la route, rêvant d’accéder au blanc pur du sommet, au-dessus d’une masse crachineuse tombée. Hélas, dans le gris court du brouillard, une mince couche ne faisait que mollir là-haut sous une pluie tiède, les troncs noirs de la hêtraie nord se tortillaient contre un blanc conspué de poussières d’écorces, troué de taches pluvieuses.

          Il ne me restait plus qu’à descendre en versant méditerranéen, espérer là-bas une accalmie des pluies, manger la soupe à l’auberge de Lastours, devant trois murs de cartes postales du monde entier, accumulées par dizaines au carré. Dehors, il pleuvait dru.

         Comment, être là, au pied des tours cathares tronquées par le devers de la paroi, par l’averse, et ne pas être touché par la lumière des Parfaits !

 

Saussenac, La Livinère, Hérault. Photo : T. Guinhut.

 

           Le repas achevé, je me décidai néanmoins. Je dus m’abriter un quart d’heure dans un renfoncement de quartz grisé avant de reprendre sous un indulgent crachin. Et, quittant la route, posant mes pas dans les gradins aigus et mal assurés de la garrigue calcaire, une accalmie se fit, une lueur s’ouvrit. Je vis défiler, de blocs d’ombre en rais de lumière, contre un ciel déchiré, les tours Quertigneux, Fleur d’Epine, Régine et Cabaret, sur leur étroit piton. Me hissant entre les ruines, j’étais fou de lumière, comme ici les Cathares avaient pu être fous de leur Dieu, brassant en tous sens mon appareil photo, captant, maladroit, une révélation de lumière, non pour me dissoudre en Dieu par elle, mais pour me construire et m’élever en forme et en espace, ce dont l’image ne serait qu’un mince témoignage et la voie dynamique. Air et lumière, un tel vent pour me soulever, m’emporter le long de l’aspiration vers le haut impulsée par les tours, me souffler vers une  crête, un ciel autre…

          Puis, quelque chose se ferma dans la montagne, un capuchon de pluie couvrit la lumière ; je marchais vers Les-Ilhes sous un glauque après-midi, regagnant Mazamet nord et noir…

        En nuit, je songeais à ces Cathares intolérés, rasés au XIIIème siècle de la surface du Languedoc pour avoir aspiré à un Dieu parfait à leur gré. Mais comme ces « Parfaits », vêtus de noir, marcheurs eux aussi, trop « parfaits » pour supporter ce qu’autre ils nommeraient « imperfection », comme ces « hérétiques » sonnent comme « fanatiques »… Comme ma perfection, du moins ces essais dans le voir et le faire, qui n’est ni déiste, ni dualiste en séparant si arbitrairement le monde en bien et en mal, ni méprisante du corps et de ses œuvres terrestres, qu’ils auraient imputés au diable, leur semblerait impure ! J’aime ici l’alternance et le mêlé indémêlable du noir et du blanc ; et même si, non sans humanisme, je ne suis certes pas thuriféraire du mal, bien malin qui saura séparer le blanc du noir. Une Montagne Noire passée toute entière au blanc -au-delà même de l’enneigement, car il resterait l’ombre- serait mort des couleurs, disparition, hors-être…

 

 

Photo : T. Guinhut.

 

   8 avril

       Depuis Labastide-Rouairoux, ses fabriques et filatures dominées par le premier vert tendre des châtaigniers, j’abordais la frange est de la Montagne Noire. Aux Verreries-de-Moussans dont le nom dit l’activité des verriers jusqu’au XVIIIème siècle, au-dessus d’une maison peinte en rouge-vif, bleu-roi et safran, le ciel écharpe ses dernières vapeurs matinales. Passage en versant méditerranéen au col de Serrières, cerisiers en fleurs et chênes verts dans la descente. Soudain, une image de terroir convenue : un berger et ses moutons auprès d’une chapelle à crépi rose à Cassagnoles. C’était pourtant là, comme par miracle, ou comme arrangé d’avance pour l’image et le symbole. Symbole usé cependant, le berger menant son troupeau vers l’église-mère, derrière les vignes du Seigneur, vie impensable aujourd’hui, fausse Arcadie où ce berger aussi était, bouffant des châtaignes trois cent-soixante jours l’an.

Photo : T. Guinhut.

 

          Sur les fondations arasées d’un rocher ocre, une garrigue éclatante de soleil, lavandes et genets en fleurs à Saint-Julien-des-Molières, puis un vignoble épousant les formes possibles entre les rocs calcaires à Saussenac. Je me défaisais de toute pensée, tout entier usurpé par cette fête du regard, la lumière seule dépliait, révélait le paysage entier, je ne savais que voir, m’étourdir, me cantonner et me dire avec le voir, dire par le cadre justement parfait de ma photographie, étonnement et jubilation de voir, voir jusqu’à la vision, jusqu’à je suis la forme qui est là, que je découpe et dispose là… Un instant, je suis en moi cet équilibre et cette beauté auxquels le paysage et mon geste de vision m’ont permis de parvenir. Face et versant or méditerranéen après le noir et vert du nord atlantique, fragments encore des bonheurs visibles du paysage, parce que conservé-délaissé, paysage-musée peut-être… Paysage que je construisais par la photographie, image artificielle, par la rigueur, l’équilibre et la complétude de ses éléments.

         À Notre-Dame-du-Cros, je m’insinue dans un canyon miniature et retiré, intouché du monde, marbre buriné, gouge et ciseau des eaux, poli jusqu’à ses veines roses. Plus haut, un coin de roc gris-bleu pris dans la mortaise des parois, ferme le ruisseau asséché. Dans le même marbre, taillé en obélisque sur la place de Caunes-Minervois, une phrase, incisée au-dessus d’une bouche à eau, dit combien le temps s’enfuit. Combien en Montagne Noire le paysage est prodigue en inscriptions, nominations, injonctions humaines et métaphysiques…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

Photo : T. Guinhut.

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6 décembre 2014 6 06 /12 /décembre /2014 08:37

 

Museo de la Catedral de Santo Domingo de la Calzada, La Rioja.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Alejandra Pizarnik,

la comtesse aux poèmes de sang et de silence.

 

 

Alejandra Pizarnik : Journaux 1959, 1971,

traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard, José Corti, 370 p, 24 €.

 

Les Travaux et les nuits, La Comtesse sanglante,

traduits par Jacques Ancet, Ypsilon, 80 p et 76 p, 17 € chaque.

 

César Aira : Alejandra Pizarnik, un pur métier de poète,

traduit par Susana Penalva, Revue Nunc / Editions de Corlevour, 112 p, 19 €.

 

 

 

      Dépressive jusqu’au suicide, poète jusqu’à l’exigence de concision et de perfection, telle fut Alejandra Pizarnik. Elle tint son nom étrange d’une famille juive polonaise qui eut la chance d’émigrer en Argentine avant l’arrivée au pouvoir du nazisme, et son prénom d’une involontaire éviction administrative, alors qu’elle était née Flora en 1936. Jusqu’à sa mort volontaire en 1972, elle n’eût de cesse de vivre en poète, uniquement en poète, et seules les morsures d’une dépressive mélancolie l’empêchaient de réaliser pleinement cette assomption. Comme sa Comtesse sanglante, « elle vivait devant son grand miroir sombre, le fameux miroir dont elle avait elle-même dessiné le modèle ». Infailliblement, ses amples récits, ses brefs poèmes, ses Journaux d’études et d’angoisses, renvoient pour nous, en leur miroir sombre, le destin et l’acuité métaphorique de son écriture.

 

« Je réunissais des mots très purs

Pour créer de nouveaux silences »

      Si seulement les mots de ses vers et de ses phrases avaient pu avoir la fonction thérapeutique définitive, hélas si provisoire, qu’elle avait rêvée. Trente-six années seulement pour tenter de dresser devant la mort, sa mort désirée, sa « comtesse sanglante » fascinatrice, un mur de poésie suffisamment pur… Plaintes, hantise de l’amour refusé, souffrances remâchées, accelerando tragique courent avec une lente vélocité parmi les pages des Journaux, vers un dénouement annoncé : « Ne pas oublier de se suicider », note-t-elle en 1962. Mais c’est dans la « forêt d’images » de la poésie que ces plaintes trouvent leur antidote, leur quintessence, que le réel et le vide qui la cernaient ne trouvèrent pourtant pas assez persuasive.

      En ces Journaux qui ne sont qu’un choix parmi une vingtaine de cahiers, sa « solitude est faite de chimères amoureuses, d’hallucinations ». La folie la guette ; à moins qu’il s’agisse d’un souhait : « Ne plus jamais sortir des rêves ». Elle se voit « laide », elle est « une incarnation de tous les péchés capitaux ». Maniaco-dépressive, elle se nourrit de sa douleur et cultive sa morbidité : « Je sais que je naitrai morte ». Son irrépressible besoin d’amour est celui d’une petite fille autant que celui d’une sexualité vorace et vaine, parfois bisexuelle. Une fin psychiatrique l’attendait, avant de s’administrer un psychotrope massif et définitif. Un an avant sa disparition, elle écrivit : « Mon besoin de tendresse est une longue caravane ».

 

 

La pose littéraire colle à la peau de l’auto-clinique psychologique. Quand le contrepoison, ou le supplément d’addiction, sera l’écriture : « Je pressens un langage à moi, un style qui n’a jamais existé. » Pourtant, elle déchire tant de ses textes, déchirée entre son peu de prise et sa maîtrise : « Je le possède, oui, mais je ne suis pas ce langage ». Ces poèmes en prose sont sans cesse amendés, sa tentative d’écrire un roman sera un échec : « Ma méthode de correction débouche sur la poésie pure, sèche et aride. » Elle se sent séparée de ses œuvres les meilleures : « Je ne peux pas croire que c’est moi qui ai écrit la prose sur la comtesse ».

Etrange comme ces pages de Journaux sont prenantes, intenses, émouvantes, de par et malgré les tourments d’un esprit qui se débat dans un corps et parmi les autres, dans sa solitude, quoiqu’elle n’eût pas manqué d’amis. Une intensité adamantine et violacée explose de jour en jour ; jusqu’à la combustion prévisible de la locutrice. Son art est « terriblement bref et intense comme la mort ». Curieusement, elle fut intensément éditée, admirée en Argentine, alors que la France, où elle passa quatre années, devenant amie avec Breton, Paz, Cortazar, Mandiargues et Michaux, lui reste passablement imperméable, ce malgré bien des éditeurs courageux. Quant à ses lectures abondantes, elles oscillent entre rejet (Don Quichotte) et identification (Pavese). Artaud, surtout Le Pèse nerfs, Les Frères Karamazov la fascinent. La psychanalyse la dévore avant qu’elle l’abandonne. Si philosophie, journalisme et peinture firent le lit de ses études et de ses modestes emplois, seule la tension vers le sang de la métaphore la porte vers une autre dimension intérieure.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elle n’est évidemment pas qu’un épigone du surréalisme. Au point qu’elle disciplina l’écriture automatique, pour en contrôler le résultat, et le tailler en ses vers. Au travers du drame du langage, il s’agit de se trouver autant que de trouver sa plus pure expression. En ce sens chaque poème des Travaux et les jours est un éclat d’autoportrait :

« Du combat avec les mots cache-moi,

éteins la fureur de mon corps élémentaire. »

À moins qu’il s’agisse d’un vertige autobiographique :

« Tu as fait de ma vie un conte pour enfants

dans lequel naufrages et morts

sont prétextes à des cérémonies adorables »

Le flamboiement des images, vigoureuses dans leur concision, s’associe à des antithèses surprenantes, à des paradoxes. L’amour, l’autre, fantasmé ou vécu, imprime son sceau incisif ; car il est « Embusqué dans [son] écriture ». Cependant, elle ne cesse de se risquer sur la falaise extrême du poème, auprès de son vide :

« je réunissais des mots très purs

pour créer de nouveaux silences »

Cette exigence de pureté se heurte à son contraire, à son impossibilité :

« une tribu de mots mutilés

cherche asile dans ma gorge »

La confrontation tragique atteint alors la fulgurance :

« ne me livre pas

très triste minuit

au midi impur et blanc »

À la lisière de la poésie philosophique et du haïkaï, l’ « Horloge » devient une allégorie :

« Dame toute petite

logée dans le cœur d’un oiseau

elle sort à l’aube et prononce une syllabe

NON »

Faute de lire une édition bilingue de ces miniatures, on aura du mal à juger de l’exactitude de la traduction. Pourtant la restitution de Jacques Ancet possède une évidence et une fulgurance remarquables qui augurent merveilleusement de la beauté de l’écriture originelle de notre Alejandra. Qui serait une petite sœur poétique d’Octavio Paz, mais beaucoup plus resserrée sur elle-même, sur l’os de son intériorité torturée qui tente de trouver son cristal lyrique, à la limite de l’aphonie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Maladivement et extatiquement fascinée par les tentations et les figures de la mort, Alejandra Pizarnik se réincarne-t-elle littérairement dans sa Comtesse sanglante ? S’il est risqué d’engager une lecture biographique à la Sainte-Beuve, il est loisible de tenter une lecture fantasmatique : repoussoir fascinant ou désir inassumé ; à moins qu’il ne s’agisse de la part de la poète que d’une posture esthétique assumée. Elle fut stupéfiée par le livre, aussi érudit que poétique, de Valentine Penrose[1] sur la fameuse Hongroise Erzsébet Bathory (1560-1614), qui, selon la légende, assassina 650 jeunes filles. De suite, elle va pratiquer l’art de la réécriture, dégageant la substance fantasmatique pour aboutir à un poème en prose, par tableaux successifs, dangereux et sensuels, comme en une épure baroque : « la comtesse la mord frénétiquement et la transperce d’aiguilles […] on verse l’eau sur son corps et l’eau se change en glace ». Les tortures se succèdent en une anthologie digne de Sade[2], qui donnerait envie de lâcher un livre si inutile, si complaisant, s’il n’avait été écrit que par ce dernier, s’il n’était relevé par l’esthétisme glacé de l’écriture d’Alejandra, impassible et colorée : la comtesse ne se baignait-elle pas, encore une fois selon la légende, dans le sang de ses pauvres victimes, dont personne ne parait avoir pitié, pas même notre poète. Ce en quoi l’héroïne abjecte de cette œuvre d’art paradoxale -au sens où toute éthique l’a abandonnée à jamais- apparait comme un précurseur de Dracula[3]. Elle ne fut que condamnée « à la prison perpétuelle en son château »…

Alejandra Pizarnik pratique-t-elle le masochisme en écrivant de telles pages ? Essaie-t-elle de recueillir la jouissance rouge de la tortionnaire « en transes » ? Garder en sa distanciation plastique l’apparente indifférence du rapport factuel et judiciaire n’empêche pas d’imaginer une fantasmatique identification, grâce à laquelle la littérature devient peinture et pertinence psychologique : « la pamoison sexuelle nous pousse à des gestes, des pamoisons de mort ». Cette comtesse était « mélancolique » et probablement « épileptique », à cause d’une généalogie consanguine ; elle traitait ses migraines avec « une colombe blessée mais vivante sur le front ». On devine que ces images aussi fastueuses que terribles faisaient palpiter Alejandra, comme en son miroir, ou son contre-miroir. Que cette créature maléfique lui offrait une aura de magie noire et rouge : « pour un instant -soit du fait d’une musique sauvage, d’une drogue ou de l’acte sexuel à son maximum de violence-, le rythme très lent du mélancolique non seulement parvient à s’accorder au monde extérieur, mais à l’excéder en une démesure, un bonheur indicible ; et le moi vibre, traversé d’énergies délirantes. » En ces poèmes en proses stylisés, ne parlait-elle pas d’expérience, non au sens criminel, mais au regard de la mélancolie ? Reste qu’Alejandra sait conclure en jugeant son personnage : « Elle est une preuve de plus que la liberté absolue de la créature humaine est horrible ». À moins que l’on puisse y lire, comme Jacques Ancet en sa postface, une préfiguration de la dictature sanglante argentine à partir de 1976…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une synthèse essentielle sur l’œuvre d’Alejandra Pizarnik nous est obligeamment fournie par César Aira qui éclaire son « pur métier de poète » au moyen de quatre conférences. On se souvient de César Aira, narrateur de voyages de peintre et peintre de montagnes[4]. Sa plume d’essayiste est tout aussi précise, évocatrice et analytique. Même si Alejandra « a toujours manqué de l’élan narratif », il observe que « le moi critique [est] aux commandes de l’écriture automatique », ce qui lui permet de dépasser les facilités du surréalisme. Il n’y a chez elle « aucun déguisement utopique ou idéologique, mais un objectif unique et explicite : écrire de bons poèmes ».

Pour qui veut caresser de près l’esthétique scripturale d’Alejandra Pizarnick, le propos de César Aira est essentiel, observant combien « sa poésie s’est exclusivement nourrie de termes soutenus ou nobles », combien un lexique aussi peu nombreux que prestigieux irrigue sa pensée et ses images. Son « minimalisme » n’en est pas moins chatoyant, car « c’est la configuration des éléments qui fait l’art, et non pas les éléments en soi. » Avec une rare efficacité, il ausculte son art de la brièveté, « son sens » audible « dans la confession et le pathétique », sa « volonté de pureté », la « dislocation du sujet », « la négativité et le nocturne », comme dans Les Travaux et les nuits ; sans compter le rappel de la folie de ses écrivains favoris : Hölderlin, Nerval, Artaud…

 On sera cependant moins enthousiaste envers César Aira lorsqu’il clame qu’ « avec elle la poésie est morte » : l’on sait combien les grandes annonces de clôtures apocalyptiques en art sont aussi péremptoire que rapidement démenties, même s’il faut avec lui prendre en compte l’ironie postmoderne qui affecte la noblesse de la poésie du passé...

 

Fatale Princesse de sa propre vie, Alejandra Pizarnik, a quitté les désordres et les tortures mentales pour ne nous en laisser que la substantifique essence, ces proses colorées, ces poèmes épurés ; et cependant d’une intensité qui nous touchera encore longtemps.  La comtesse de la poésie, dernier « poète maudit », entre noire mélancolie et blancheur du silence, entre sang de ses poèmes en prose et spiritualité sans dieu de sa pensée, reste néanmoins un universel mystère : comment peut-on vivre une telle vie d’angoisses et la clarifier avec tant de netteté dans l’insolent diamant noir de la poésie ?

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Valentine Penrose : Erzsébet Bathory, la comtesse sanglante, L’Imaginaire, Gallimard, 1984.

[4] César Aira : Un Episode dans la vie du peintre voyageur, André Dimanche, 2001.

 

Museo de la Catedral de Santo Domingo de la Calzada, La Rioja.

Photo : T. Guinhut.

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29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 20:19

 

Santa Maria de Sobrado, Galicia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

Michel Delon : Sade, un athée en amour.

 

 

Michel Delon : Sade, un athée en amour,

Albin Michel / Fondation Martin Bodmer, 336 p, 49 €.

 

 

 

        Le mythe Sade envahit, déniaise, excite, fascine, empuantit les bibliothèques, jusqu’au trop plein, jusqu’à déborder d’indulgence pour son exercice raisonné et irraisonné du mal. De 1740 à 1814, il vécut pour jouir et penser, pour fantasmer et écrire des récits obscènes et d’une cruauté inouïe, qui culminent en l’obsessionnelle calligraphie des Cent vingt journées de Sodome, sur un long rouleau de papier alors qu’il était embastillé. Donatien Alphonse de Sade eut pourtant pour lointaine ancêtre Laure de Sade, dont les sonnets de Pétrarque chantent les vertus. Ce qui ne l’empêcha en rien de devenir ce satanique Marquis de Sade, pervers et criminel en ses pages… Plutôt que l’amour des exactions de ses personnages, mieux vaut l’amour d’un beau livre, grâce à Michel Delon qui réunit à la Fondation Bodmer de Genève, entre les pages de Sade, un athée en amour, et entre nos mains, une iconographie absolument somptueuse. Il est cependant permis de se demander jusqu’où peut nous mener la philosophie du divin Marquis, ainsi nommé par antiphrase, à moins qu’il s’agisse d’un fascinant Moloch, d’une allégorie du Mal…

         Dans la lignée des chercheurs et éditeurs Gilbert Lély et Jean-Jacques Pauvert, Michel Delon met sa passion pour Sade, moins au service d’une idéologie suspecte que d’une démarche muséographique et bibliophilique. Un des extrêmes de la pensée et de l’écriture de notre civilisation, quoique l’on doive en juger, ne doit-il pas être conservé, exposé, critiqué ? Ainsi cent quarante documents précieux émaillent ce fort volume, élégamment et rigoureusement conduit par les soins conjugués de Michel Delon, spécialiste des Lumières, et de la Fondation Bodmer qui, en ses murs de Genève, expose cette collection ahurissante.

         En ouverture, Michel Delon se livre à un éloge bienvenu de son scabreux héros. Le maître en athéisme confie, avec un talent rhétorique exceptionnel, sa voix aux persécuteurs qui initient Justine aux « malheurs de la vertu », à la supérieure du couvent où Juliette connait « les prospérités du vice », à Dolmancé et Madame Saint-Ange, les « instituteurs immoraux » de La Philosophie dans le boudoir. Michel Delon pointe alors la « dénonciation des freins religieux et sociaux ». Empruntant son titre, Un athée en amour, à un obscur contemporain de Sade, Pigaut-Lebrun, il examine en son Marquis « la question d’un amour sans illusion religieuse, ni garant métaphysique ».

         Tout à fait étonnante est l’apparition d’un tableau et des gravures représentant Laure, dont la légende pétrarquiste a fait le lit des plus beaux sonnets. Quelle antithèse extraordinaire nous ont fourni les hasards de la descendance et de l’Histoire, du XIVème siècle au XVIIIème siècle, de l’amour courtois au sadisme, de l’humanisme à la Terreur révolutionnaire ! À partir de 1764, l’oncle de l’auteur des Cent vingt journées de Sodome, l’abbé de Sade, publia en effet trois volumes de Mémoires pour la vie de François Pétrarque, dans lesquels il affirmait cette prestigieuse généalogie. Ainsi (qui l’eût cru ?), Sade en sa Bastille devient admirateur de ce pur amour idéalisant la jeune Laure… Passerat-il le reste de sa vie de graphomane à se venger de cette parfaite figure inatteignable ? Les sacrilèges contre la beauté de la vertu, contre la beauté du corps seront en son œuvre innombrables. Où la laideur devient également désirable et sublime. Quand les romans historiques et convenables du Marquis tentent de s’afficher, ils cachent de plus terribles littératures clandestines à l’ « âme noire ». Aussi noire que la biologie créatrice de fantasmes de celui qui passa plusieurs années enfermé parmi les fous, à Charenton. Et qui mit ses talents d’argumentateur philosophique hors pair au service des « prospérités du vice ». Or, à l’égard du styliste élégant dans Aline et Valcour, et du maître en dissection des jouissances cruelles, entre matricide et incestes sanglants, Michel Delon manie le paradoxe en écrivant : « Sade retrouve finalement Pétrarque dans l’exigence du style ». Vingt-sept ans de prison pour la suprême liberté et compensatoire  d’écrire, était-ce trop cher payé ?

         Plus loin, en effet, grâce à Jacques Berchtold, l’on saura tout sur la Bastille et autres châteaux qui enfermèrent le Marquis, pour « pratique sexuelle cruelle et blasphématoire » et autres affaires de mœurs. Maquette de cette Bastille, gravures anciennes du château de Vincennes, de l’hospice pour malades mentaux de Charenton, photographies époustouflantes de Saumur, de Miolans (en Savoie) ponctuent avec soin et splendeur ce livre. Au point que l’on se prenne à rêver de l’excellente « cellule de l’espérance » avec vue montagneuse pour séjour d’écrivain… Le livre alors vagabonde sur les traces des deux voyages en Italie effectués et narrés par Sade. Où il observe le Vésuve, ce qui lui est occasion d’imaginer de précipiter dans sa gueule de lave une des malheureuses héroïnes de l’Histoire de Juliette : la princesse Borghèse. L’on découvre enfin un Sade polymorphe, dramaturge et metteur en scène à Charenton, lecteur prodigieusement cultivé, ce dont témoigne son Idée sur les romans ; un Sade « obsessionnel méthodique » en ses manuscrits (selon Jean-Christophe Abramovici).

        Sous sa superbe couverture volcanique, le livre révèle bientôt les gravures attendues, et publiées sous le manteau en 1797, d’un texte peut-être « irreprésentable », selon Christophe Martin. Elles sont en effet  absolument indécentes et obscènes, à moins que naïves et grotesques, là où les accumulations de corps nus s’empilent et se suspendent comme dans un cirque, et sont bien dignes du plus émoustillant enfer des bibliothèques, aussi bien à destination des érotomanes que des bibliophiles. Venues des rarissimes éditions originales du vivant de Sade, qui en étaient probablement l’auteur, elles s’étalent ici avec exactitude. C’est également à ce titre que ce beau livre est précieux, car ces cent gravures de La Nouvelle Justine et l’Histoire de Juliette, si elles ont été déjà reproduites en fac-simile, (mais pas avec le même soin) ne figurent trop souvent que dans des volumes épuisés et recherchés, aux éditions Obliques Borderie, ou sans même la moindre mention d’éditeur. Sans oublier l’hallucinant rouleau des Cent-vingt journées de Sodome aux douze mètres d’une lilliputienne graphie, embastillé lui aussi ; les nombreux manuscrits et lettres ici miraculeusement lisibles…

         On n’omettra pas de faire honneur à des illustrations plus récentes de l’œuvre sadienne : entre l’art raffiné d’Hans Bellmer et les silhouettes rondouillardes et parodiques de Dubout, on s’amuse des couvertures du Spiegel, témoignant de la sulfureuse fortune germanique du Marquis. À l’histoire de la lecture du scandaleux auteur au cours des XIXème et XXème siècles, Daniel Maggetti ajoute la réception de « Sade en pays de Vaud », puisque l’exposition est sise en la Fondation Bodmer, au bord du lac genevois. L’écrivain, que l’on pourrait qualifier de Pape de l’obscénité, est évidemment l’objet de la fascination des collectionneurs : au détour d’un entretien avec Pierre Leroy, on découvre un cadenas du château d’enfance de l’écrivain, des lettres inédites et retranscrites avec minutie, des éditions originales, aux couvertures de papier dominoté… Le catalogue aux cent quarante-quatre pièces est suffocant : du moulage du crâne de Sade en personne à son testament autographe, en passant par le buste du même, mais comme fait des pierres de bronze de la Bastille, d’après le dessin de Man Ray…

        Concédons que les pires œuvres sadiennes, qui culminent avec le délirant catalogue de massacres à la fin des Cent-vingt journées de Sodome, ne sont à peu près que les fantasmes d’un incarcéré à la Bastille, quoiqu’il se livra de facto à quelques exactions qui n’étaient pas peu graves sur des femmes de son temps. Mais il est assez curieux de constater combien d’intellectuels du XX° siècle ont été aimantés, charmés, par Sade, entre les surréalistes et les thuriféraires de Tel Quel, pour lesquels on imagine sans peine que le goût de l’interdit, des transgressions, et, in fine des libertés intellectuelles, fut un utile aiguillon. Sauf que leurs passions politiques confinant par ailleurs trop souvent avec Trotski, Mao ou les extrêmes de la gauche anticapitaliste, on peut légitimement s’inquiéter de la confluence, voire de la similitude de ces deux admirations pour la tyrannie. Pourquoi le XX° siècle a-t-il pris Sade au sérieux ? se demanda Eric Marty[1], énumérant Klossowski, Adorno, Bataille, Blanchot, Foucault, Sollers, Barthes, Deleuze, qui mirent leurs plumes au service d’un culte sadien au demeurent suspect. Les analyses discutables de ces derniers, entre éloge de la transgression et survalorisation d’un écrivain victime du diktat moral, sont pourtant loin d’être ridicules, et parfois d’une rare pertinence : « sans doute, la vision d’une société à l’état de criminalité permanente se présente comme une utopie du mal », commente par exemple Klossowski préfacier, ajoutant en note « cette méthode, aujourd’hui, est la technique et l’industrie de l’état totalitaire[2] ». Cependant cette pléiade de modernes tourne autour de Sade comme des mouches auprès du miel qui va les engluer. Veut-on passer pour un esprit fort, au-dessus des préjugés et des lois ? Bravade post-adolescente et pose philosophique ? Identification de la libido dominandi sadienne à la libido dominandi de l’intellectuel ? Il est curieux que ceux qui prétendent par ailleurs lutter contre le pouvoir et l’aliénation éprouvent une telle fascination pour cette contre-icone qu’est Sade. Sade devient un outil politique, au service du déni anti-bourgeois de la morale, puis une source de gloses ludiques, avant que Pasolini, lui qui savait être amoureux[3], mette en scène Salo ou les 120 jours de Sodome, où d’infects fascistes torturent, y compris au moyen de l’énucléation, une troupe de jeunes gens nus. C’est ainsi qu’en 1976, il mit ces intellectuels le nez dans leur caca : même si la réduction du fascisme à l’extrême droite, en particulier nazie, aux dépens du communisme, était une cécité bien partagée, l’admirable récit sadien n’est qu’une illustration du comportement fascistoïde.

        Avec sa proverbiale perspicacité, Hannah Arendt a su pointer le problème dans Les Origines du totalitarisme : « Les écrivains de l’après-guerre n’avaient plus besoin des démonstrations scientifiques de la génétique, et se référaient peu ou pas aux œuvres complètes de Gobineau […] Ils ne lisaient pas Darwin, mais le Marquis de Sade. […] Pour eux la violence, la puissance, la cruauté étaient les qualités suprêmes de ces hommes qui avaient définitivement perdu leur place dans l’univers et qui étaient trop fiers pour appeler de leurs vœux une théorie du pouvoir qui les réintègreraient dans le monde, en toute sécurité. Ils se satisfaisaient d’être les partisans aveugles de tout ce que la société respectable avait banni, sans considération de théorie ou de contenu, et ils élevaient la cruauté au rang de vertu cardinale parce qu’elle contredisait l’hypocrisie humanitaire et libérale de la société »[4].

        Si Sade est l’aboutissement extrême des Lumières, ce n’est pas après avoir abattu les fausses idoles de la morale corsetée et de la religion qu’il faut se déprendre du droit naturel de chacun à la liberté. Le libéralisme de Montesquieu, de Voltaire et de Kant, y compris le libertinage du XVIIIème, est à l’exact opposé de La Philosophie dans le boudoir, qui n’a que le mérite rhétorique de donner une justification philosophique spécieuse aux démons du roman gothique[5], ainsi délivrés du remord et ivres de leur toute puissance sexuelle coercitive : « Aussitôt qu’il est démontré que le crime lui plait, l’homme qui la [la nature] servira le mieux sera nécessairement celui qui donnera le plus d’extension ou de gravité à ses crimes […] il a servi la nature par l’action qui plait le mieux à cette nature sanguinaire dont le crime entretient l’énergie et qui ne se nourrit que de crimes.[6] »

         Certes la prose romanesque d’Aline et Valcour est d’une facture remarquable, et les talents dialectiques de l’argumentation sadienne étourdissants. Comme le « Dialogue entre un prêtre et un moribond », dans lequel ce dernier récuse vertement tous les dieux : « Que vois-je au lieu de cela dans tout l’univers, autant de dieux que de pays, autant de manières de servir ces dieux que de différentes têtes ou de différentes imaginations, et cette multiplicité d’opinions dans laquelle il m’est physiquement impossible de choisir serait selon toi l’ouvrage d’un dieu juste ? » Ce moribond est bientôt plus juste que Sade : « A Dieu ne plaise que je veuille par-là encourager au crime […] La raison -mon ami, oui, la raison toute seule- doit nous avertir que de nuire à nos semblables ne peut jamais nous rendre heureux, et notre cœur, que de contribuer à leur félicité, est la plus grande pour nous que la nature nous ait accordé sur la terre ; toute la morale humaine est enfermée en ce seul mot : rendre les autres aussi heureux que l’on désire de l’être soi-même et ne jamais faire plus de mal que nous n’en voudrions recevoir. »[7]. Puissent les lecteurs de Sade suivre cet excellent précepte !

Sade aux éditions Jean-Jacques Pauvert. Photo : T. Guinhut.

 

      Plutôt un athée en sexualité qu’en amour : pourquoi ? S’il faut admettre que le Marquis, comme tout un chacun, put être amoureux, et fut résolument athée, la sexualité de ses personnages, qu’il s’agisse de Dolmancé ou de ceux de La Philosophie dans le boudoir, n’est pourvue d’aucun sentiment d’amour, ni pour autrui, ni pour l’humanité. Ni philia au sens grec, ni caritas au sens chrétien. Tout juste l’amour démesuré de soi et de sa jouissance, tout juste une relative complicité dans le crime avec ses compagnons d’orgie. Jouissance irrépressible de la violence, pulsion de mort, domination quasi divine exercée sur l’autre, réduction satanique de l’autre à la victime souffrante et d’autant plus jouissive, répétition obsessionnelle de l’expulsion orgasmique. Y compris dans la sexualité, il n’y a pas de dieu chez Sade, pas même l’instinct de reproduction qui pourrait être une soumission à la nature, sinon à un dieu. En la brièveté de sa vie, l’homme, mais aussi quelques maitresse-femmes, non seulement n’a rien de sacré, mais s’ingénie à profaner les traces convenues du sacré. À l’époque du préromantisme triomphant, l’amour est rayé de la carte par Sade, autant que Dieu. Ne reste alors que la noria d’une sexualité qui épuise son imagination dans d’infinies postures et scénarios, sans cesse mue par son allié le plus noir : l’excitation tyrannique, y compris par des moines luxurieux en diable. Tyrannie qui s’exerce contre soi, puisque le héros sadien ne peut ni ne veut échapper à la chaîne sans fin de ses désirs nerveux, et a fortiori contre toute victime réduite à l’état de belle viande-objet consommable, destructible et jetable. Ce dans les cris irréfragables de la toute-puissance, et de la toute impuissance, illusoires devant le néant qui nous attend tous. Ce en quoi le sadisme est néanmoins une inquiétude métaphysique autant qu’un système politique réunissant, d’Héliogabale à Staline, en passant par Robespierre, cet exact contemporain de Sade, tous ceux à qui le pouvoir absolu permet cette ivresse du sexe et du sang d’autrui, et qu’on appelle perversion. Au point que le héros sadien soit le prototype achevé du Fasciste (rouge, brun ou vert qu’importe), point nodal sur lequel le doigt de Pasolini s’est exactement posé.

        Relisons quelques perles des personnages de La Philosophie dans le boudoir : « La destinée de la femme est d’être comme la chienne, comme la louve : elle doit appartenir à tous ceux qui veulent d’elles[8] ». Et encore, c’est une femme, Mme de Saint-Ange, si bien nommée, qui parle. Sous les espèces du dialogue philosophique, l’éloge du libertinage et le blâme d’une morale ligotée, la surexcitation forcenée, puis les extrémités de la violence préparent l’acmé des Cent-vingt journées de Sodome qui n’est qu’un camp de tortures et d’exécutions sexuelles… Quoique Sade, dans une note, prétende qu’il ne faille pas confondre  « l’absurde despotisme politique avec le très luxurieux despotisme des passions de libertinage »,  Dolmancé est bien un tyran sexuel qui conclut sa carrière ainsi : « Je ne mange jamais mieux, je ne dors jamais plus en paix que quand je me suis jamais souillé dans le jour de ce que les sots appellent des crimes[9] ». L’éloge du vol et du meurtre culmine dans « Français, encore un effort si vous voulez être républicains[10] », essai délibératif inséré dans le cinquième dialogue, et qui se veut un système politique complet, inexcusablement tyrannique.

        Une célèbre conversation des Frères Karamozov semble confirmer le postulat sadien : « Que faire, si Dieu n’existe pas, si Rakitine a raison de prétendre que c’est une idée forgée par l’humanité ? […] Pour Ivan, il n’y a pas de Dieu. […] Alors, tout est permis ?[11] » Dieu n’existant pas, le philosophe dans le boudoir s’affranchit de toute autorité morale, érige son caprice sexuel en liberté absolue, en infatigable oppression sur ses esclaves. À cet argumentaire sadien, Helvétius, philosophe des Lumières, répond : « On a demandé s’il y avait une nation qui n’eût aucune idée de Dieu, et si un peuple composé d’athées pourrait subsister ? […] On nous dit que l’Athéisme fait disparaître la sainteté des serments. […] Il n’est pas douteux qu’une société nombreuse, qui n’aurait ni Religion, ni Morale, ni Gouvernement, ni Lois, ni principes, ne pourrait se soutenir, qu’elle ne ferait que rapprocher des êtres disposés à se nuire. Mais avec toutes les Religions du monde, les sociétés ne sont-elles pas à peu près dans cet état ? Une société d’Athées gouvernée par de bonnes lois, invitée à la vertu par des récompenses, détournée du crime par des châtiments, serait plus vertueuse que ces sociétés religieuses où tout conspire à ennuyer l’esprit et à corrompre le cœur.[12] » Comme quoi l’athéisme n’empêche pas la vertu : une société des libertés n’a pas besoin d’un dieu pour assurer sa morale et ses mœurs. « Athée de l’amour », Sade n’a plus de dieu qui soit amour, certes. De même, son athéisme de la sexualité ne subordonne cette dernière à aucune divinité qui puisse être  garante du respect d’autrui. L’erreur sadienne, une fois dieu disparu, une fois postulé que la nature fomente un plaisir qui est la seule loi du tortionnaire, est de faire disparaître la dignité humaine et d’y trouver son plaisir, sans même le secours de l’art, comme à Auschwitz ou la Kolyma, où s’effacent civilisation et humanité.

         Sade est-il un philosophe des Lumières ? Bien évidemment non ! À moins que l’on considère qu’il fasse la lumière sur le raisonnement du mal. Quoique contemporain du fameux manifeste libéral Qu’est-ce que les Lumières ? de Kant, paru en 1784, il en est le contre-modèle, l’antithèse irréductible. Son argumentation ne plaide que la cause de la liberté du tyran absolu, au service donc des plus noirs desseins pour l’humanité : un Caïn sans l’œil de Dieu, sans l’ombre d’une morale des libertés. En ce sens, exposition et livre splendide, Sade, un athée en amour, est à la fois un trésor historique et bibliophilique, et un procès, dans lequel les pièces justificatives (dont les romans peut-être trop peu cités) sont au service d’un réquisitoire évident. Et d’une plaidoirie non moins évidente : les vices des œuvres de Sade ne sont aujourd’hui des Crimes de l’amour et de la sexualité qu’entre leurs pages à préserver, et non sur le sol des réalités. Ce « vice impuni, la lecture », pour reprendre le titre de Valéry Larbaud, reste une vertu, même avec Sade, si l’on sait lire, armé de la raison et du souci des libertés individuelles, pour y traquer le mystère et l’argumentaire du mal[13]

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1]  Eric Marty : Pourquoi le XX° siècle a-t-il pris Sade au sérieux ?  Seuil, 2011.

[2]  Sade : La Philosophie dans le boudoir, La Bibliothèque Oblique, Borderie, 1980, t I, p 23.

[4]  Hannah Arendt : Les Origines du totalitarisme, Quarto, Gallimard, 2010, p 643-644.

[6]  Sade : « La Vérité », Œuvres diverses, Le Club Français du Livre, 1967, p 267.

[7]  Sade : Œuvres diverses, ibidem, p 78, 81-82.

[8]  Sade : La Philosophie dans le boudoir, ibidem, t I, p 63.

[9]  Ibidem, t II, p 59, 79.

[10] Ibidem, t II, p 8 à 54.

[11]  Fiodor Dostoïevski : Les Frères Karamazov, Le Livre de poche relié, 1965, t II, p 235-236.

[12]  Helvétius : Le Vrai sens du système de la nature, Œuvres complètes, t I, Londres, 1777, p 324-325.

[13]  Voir : De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

 

Sade aux éditions Jean-Jacques Pauvert. Photo : T. Guinhut.

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26 novembre 2014 3 26 /11 /novembre /2014 18:41

 

Sevilla. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Christianophobie et désir de barbarie :

 

Le Livre noir de la condition

 

des Chrétiens dans le monde.

 

 

 

 

Le Livre noir de la condition des Chrétiens dans le monde.

Sous la direction de Jean-Michel di Falco, Timothy Radcliffe, Andrea Riccardi,

XO Editions, 814 p, 24,90 €.

 

 

 

        Si l’on pense au célébrissime Livre noir du communisme[1] et à ses cent millions de morts, une lecture malavisée de ce nouveau titre pourrait laisser penser à un semblable réquisitoire à l’encontre des Chrétiens coupables de millions d’exactions. Pourtant, non ; aux rebours de bien des préjugés, au rebours d’une islamophobie bien plus stigmatisée qu’une plus sanglante christianophobie, ce sont eux les victimes des nouvelles bêtes de l’apocalypse en notre contemporain planétaire. Il s’agit bien du Le Livre noir de la condition des Chrétiens dans le monde ; quoique l’on eût pu, pour les trois quart de ce volume fort de ses huit cents vastes pages exhaustivement documentées, l’appeler Livre noir de l’Islam. Là où la pulsion de mort et le désir de barbarie sont pour beaucoup d'êtres humains une positivité du mal...

        Voici un monstre livre, une caisse noire, insoulevable par la seule compassion, de dossiers destinée au tribunal divin -s’il existe-, plus exactement à celui de la conscience de l’humanité entière, autant que de chacun de nous. Car si nous avons dit ailleurs « Pourquoi nous ne sommes pas religieux[2] », cela ne doit en rien empêcher de prendre fait et cause pour des victimes innocentes de par le monde. Les Chrétiens en effet sont aujourd’hui les premiers visés (même si leur grand nombre contribue à statistiquement expliquer cela) : 150 à 200 millions d’entre eux sont persécutés, quand 75% des violences religieuses les visent directement. Entre Syrie et Irak, le christianisme, qu’il soit nazaréen ou catholique, est en voie de disparition, Bible et croix sont rigoureusement proscrites, la crucifixion n’est plus un souvenir pittoresque de l’empire romain, n’est plus un objet de contemplation muséal et de méditation ecclésiale… Pourtant nous ne consentirons pas à illustrer cet article avec ces photos de charniers qui circulent avec raison sur le net…

      Savions-nous qu’en Inde, au Sri-Lanka ou en Birmanie, les nationalismes hindouistes et bouddhistes exercent des exactions contre les minorités paisibles : le pogrom anti-chrétien d’Orissa, en Inde, a fait 500 morts en 2008 et 50 000 sans-abris. Décidemment, il ne faut faire confiance à aucune religion, fut-elle aussi sage et méditative que le bouddhisme ! Certes, l’homme sait s’emparer de toutes les confessions pour jouir avec voracité de son pouvoir de violence, sait dénaturer et trahir leurs textes fondateurs, comme les Chrétiens eux-mêmes ont pu bafouer le message des Evangiles en fondant l’Inquisition, en brûlant les sorcières, en abattant les idoles païennes, et contribuer au génocide de nombre d’Indiens d’Amérique[3]. Ce qui ne doit entraîner aucune vengeance contre des innocents, si abondamment paisibles, la croix contre la poitrine.

      Savions-nous qu’en Chine, Corée du Nord, Vietnam et Cuba, ces délicieux paradis communistes, les intimidations, les persécutions, les emprisonnements guettent les Chrétiens ? La foi totalitaire et matérialiste ne supporte pas qu’une foi concurrente l’ignore et la dépasse, ne serait-ce qu’en sa dimension spirituelle et philosophique. Ainsi, les camps de travaux forcés de Corée du Nord recrutent et exécutent qui ne sacrifie pas au culte du leader rouge : « Posséder une Bible peut valoir le camp d’internement, voire l’exécution capitale ».

       Savions-nous qu’en Amérique latine, continent le plus christianisé, prêtres et pasteurs sont assassinés lorsqu’ils s’engagent contre la corruption et le narcotrafic ?

         Savions-nous que la distribution géographique de la répression anti-chrétienne est un nouvel archipel de la honte ? Le plus vaste, le plus terrible va du Maroc à l’Indonésie, de l’Iran au Nigéria et au Centrafrique, en passant par l’affreux Pakistan nanti d’une glorieuse loi contre le blasphème : l’aire arabo-musulmane est gangrénée par les tracasseries quotidiennes contre ceux qui doivent se résoudre à pratiquer leur culte et leurs vertus en secret, par les mouvements islamistes radicaux à l’affut du crime à commettre avec gourmandise contre l’infidèle. Là où charia et fanatisme livrent un combat manichéen : « Djihad versus McWorld[4] »

      Nous connaissons tous Boko Haram (signifiant « livres impurs ») qui, au Nigéria, est responsable de 3000 morts et vend des esclaves sexuelles.  Un autre exemple : il y a 25 ans, l’Irak comptait un million et demi de Chrétiens ; ils ne sont plus que 150 000. Songeons également que les Musulmans ahmadis, non reconnus comme Musulmans, souffrent également de répressions. Au point qu’une « éminence grise des Frères musulmans […] défend également l’idée que l’assassinat et la crucifixion sont des réponses appropriées face au crime que constitue le fait de quitter l’Islam pour une autre religion ».

        Et si l’on en est pas à ce point en Europe et en France, il suffit de parcourir les entrefilets des journaux pour y découvrir de nombreuses exactions contre des cimetières, des églises, profanés, voire pillées pour alimenter on ne sait quelles caisses…

       On estime alors que 80 % des persécutions religieuses dans le monde sont perpétrées contre des Chrétiens ; sinon ils sont Baha’is, animistes, et de toutes les confessions selon les régimes politiques et les pays qui ne tolèrent pas le libre-arbitre. Car « la liberté religieuse est un droit orphelin », selon la formule de Caroline Cox…

         Toutes « choses sur les persécutions, qu’il ne parait pas prudent de raconter ici pour n’offenser personne », dit le Pape François, cité par Jean-Michel di Falco. Quand dénoncer le crime n’est pas une offense, n’est-ce pas une façon trop chrétienne de tendre l’autre joue ? Cette « guerre globale », y compris contre femmes et enfants, ne voit guère se lever la main de la justice, dont la force est la vertu nécessaire, pour résister aux injures sanglantes.

 

         À la barre des témoins, sous les espèces du réquisitoire, ce sont huit cents pages affolantes et encyclopédiques pour un ouvrage de référence qui a demandé deux ans de travail, soixante-dix contributeurs, forts de leurs soixante-dix témoignages et reportages, sans compter leurs analyses judicieuses ; trois directeurs d’ouvrage, l’un évêque et conseiller culturel (Jean-Michel di Falco Léandri), l’autre dominicain et enseignant dans le monde entier (Timothy Radcliffe), le troisième historien des religions (Andrea Riccardi). Ils sont dix-sept nationalités d’historiens, de journalistes, de dignitaires religieux, qu’il s’agisse du grand rabbin de France Haïm Korsia ou du recteur de la mosquée de Bordeaux Tareq Houbrou… Ce qui montre bien que l’Islam reste parfois capable d’enfanter des défenseurs de l’humanité et de la tolérance ; si nous ne nous risquons pas à le qualifier de taqiya, c’est-à-dire cette dissimulation et hypocrisie, qui est une catégorie juridique musulmane, prescrite par la charia…

        Une seule réserve face à cet imposant, émouvant et tragique ouvrage qui invite à la paix : trop souvent les auteurs, comme le mantra d’un cliché obligé, incriminent « la mondialisation ». C’est sans compter, grâce à cette dernière, le développement des échanges, des activités économiques, l’amélioration générale des conditions de vies des hommes et des femmes, sauf là où les tyrannies politiques et religieuses sont un frein considérable aux libertés commerciales, entrepreneuroriales, aux libertés de pensée et de conscience…

        Ne faut-il pas ouvrir les yeux sur ce martyr généralisé, pire que ceux figurés par l’imagerie de l’empire romain ? Car l’ « agneau du Seigneur [est] mené à l’abattoir ». Coptes ou Nazaréens, l’Egypte et la Syrie visent leur disparition, comme le monde arabe en sa plus grande part vise à désintégrer Israël. La Turquie, elle-même, à force d’ostracisme, a fini, ou à peu près, par effacer la poussière des pas chrétiens de son territoire. Cet « équivalent religieux de la purification ethnique » est commis « dans une quasi-indifférence » de nos médias et de nos politiciens.

        Force est de constater que la litanie sur les droits de l’homme ne mentionne guère ceux des Chrétiens ostracisés, pillés, exilés, massacrés. Que le génocide oublié du Sud-Soudan, que le fameux génocide arménien perpétré par le Turcs au début du XX° siècle ne sont que très rarement associés à une guerre de religion perpétrée par l’Islam, y compris contre les cultes animistes. Que les femmes chrétiennes sont trop souvent « violées, humiliées, lapidées », y compris des religieuses, rappelle une judicieuse féministe : Lucetta Scaraffia… À force d’associer abusivement le Christianisme à la répression physique et morale, on ne veut pas percevoir combien il est bafoué, immolé de par le monde. On monte en épingle la pédophilie réelle de quelques prêtres, et l’on ferme les yeux sur la forêt de glaive qui éventre les Chrétiens…

         Pourtant, y compris au Maghreb (où seule la Tunisie promulgue, en sa récente constitution, la liberté de conscience) les conversions au christianisme sont loin d’être rares ; sans compter la montée de l’athéisme. C’est ainsi qu’une spiritualité plus humaine et humaniste prend la place d’une religion si souvent régressive, tyrannique et barbare.

Gerlos, Zillertal, Österreich. Photo : T. Guinhut.

        En ce frénétique désir universel de barbarie, d’où vient cette radicalisation de jeunes occidentaux tentés par la terreur djihadiste ? Jeunes gens souvent banals, souvent dépressifs, aux profils psychologiques instables, venus très majoritairement de familles athées, qui trouvent soudain une vocation, une certitude, et surtout l’intensité de testostérone qui leur manquait. Soumission extatique au groupe, à une religion aux ambitions planétaires, servitude volontaire au service de la force, adhésion enthousiaste au leader, quête de sens et de reconnaissance, récupération des racailles délinquantes que la pression fiscale et le droit du travail contraignent à écarter de ce dernier, diabolisation de l’Occident perçu comme dominateur, instrumentalisation du ressentiment et de la haine, manipulation des impétrants via internet et les réseaux sociaux, propagande au service des convertis, manichéisme radical, tout cela impose une force de succion qui avale l’individu sans pensée, ni valeurs propres -au sens des Lumières-, comme le firent en leur temps (mais encore aujourd’hui) le marxisme et le communisme. S’y ajoutent, pèle-mêle, le mythe du chevalier héroïque, venu de Saladin, au service d’une cause transcendante et d’une eschatologie, la solution à la haine de soi, la réalisation concrète du jeu vidéo de guerre, la griserie de l’aventure exotique et du combat viril, l’assomption extatique de l’immolation, le sentiment de toute puissance lorsque meurt par soi et devant soi le réprouvé, Juif, Chrétien, apostat, infidèle…

        De plus, la constante anthropologique du mal et de la violence, cette pulsion de mort sur soi et sur autrui, enfouie à divers degrés en chacun de nous, n’attend que l’occasion pour se manifester et prospérer. Qu’il s’agisse de l’aubaine nazie ou communiste, de l’aubaine islamique, une idéologie de la force pour ses servants et chevaliers s’acoquine à celle d’une catégorie humaine à mépriser, déshumaniser, détruire, démembre, décapiter : Juifs, bourgeois, Juifs encore une fois et Chrétiens. Tout ceci étayé par des théories du complot s’appuyant sur Les Protocoles des sages de Sion -un faux avéré- et sur la satanisation de l’autre.

        Hélas, le sectarisme de la laïcité à la française s’exerce au premier chef à l’égard du christianisme. Certes il ne va pas jusqu’au martyr, mais un certain ostracisme l’écarte du droit de cité, au point que ses vertus morales, éducatives, soient ignorées, méprisées, au bénéfice d’une autre religion plus conquérante, rigoureusement intolérante, finalement terrifiante ; pour cette raison même tolérée, voire caressée dans le sens du poil par l’institution et les élus.

        Ainsi, en France, voire en Occident, quoique nous puissions en toute liberté et rationalité ne pas être religieux, du moins jusqu’à nouvel ordre, rejeter et reléguer le christianisme, en tant que rituel et spiritualité, est non seulement contreproductif, mais dangereux. Il ne s’agit pas un instant de revenir aux temps du catholicisme triomphant et arrogant, ni d’omettre le risque de fondamentalisme que peut receler l’adhésion à une religion. Mais d’avoir, comme Jean-Michel di Falco, cette conscience : « Dès lors qu’une religion se trouve en situation de pouvoir et d’hégémonie, la tentation pour elle est d’imposer sa vision à tous. Ce n’est pas le message de l’Evangile. » Ni du Judaïsme. D’où la position humaniste et supérieure de ces théologies et philosophies. Ne faut-il pas, en particulier dans l’éducation, ménager au Christianisme une dignité, dont ses valeurs de paix doivent être les garants, face à cet islamisme prédateur et totalitaire, contre lequel nous sommes loin de prendre les mesures qui s’imposent : réduction drastique de son immigration si elle est envenimée par la christianophobie, de son prosélytisme, de ses quartiers de charia, de sa délinquance, de son machisme… Pourquoi faisons-nous l’autruche, la tête dans le sable du désert relativiste ? Pourquoi tardons-nous à réagir ? Par angélisme communautariste, par culpabilité postcoloniale, par électoralisme, par peur inavouée de celui qui devient le plus fort, de l’omelette que l’on ne fera pas sans casser des œufs, avant que toute les poules juives, chrétiennes et laïques soient décapitées ? Sans compter les Musulmans innocents et respectueux de la démocratie libérale qui seront des victimes collatérales ? Tableau excessif, perspective alarmiste, nous direz-vous, probablement avec raison. Pourtant c’est déjà le cas entre l’Euphrate et le Tigre, là où le mythe biblique plaçait l’Eden…

     Christianophobie et judéophobie, qui ne reposent que sur une haine irrationnelle, puisque les arguments qui les justifient sont à peu près inexistants, s’opposent, de par le désir de barbarie avérée, assumée, d’une grande part de l’Islam, à l’islamophobie[5], qui n’est que très peu meurtrière alors qu’elle repose sur une peur rationnelle d’un Islam génocidaire… Ce qui ne signifie pourtant pas qu’il faille être musulmanophobe, car ce serait, par une excessive généralisation, reprocher à des individus innocents les crimes de certains de leur corréligionnaires.

        La vertu du Livre noir des Chrétiens dans le monde touchera-t-elle suffisamment de lecteurs ? Sera-t-elle l’occasion d’une nouveau devoir de mémoire, y compris du présent, comme le devraient être les crimes du communisme à l’égal de ceux du nazisme ? Certainement il faut apprendre à ne pas reprocher au Christianisme les crimes de quelques-uns de ses pères, au demeurant à la fois trop et assez peu nombreux au regard de l’Histoire, face aux quatorze siècles de jihad, dont notre aujourd’hui, et peut-être notre futur, deviennent une redoutable acmé. Nous aimerions tant que l’on écoute, plutôt que la torride pulsation du désir de barbarie et de sang, le cri d’alarme pour une civilisation en péril que nous livre Le Livre noir de la condition des Chrétiens dans le monde. Mais aussi, pour reprendre le titre du texte de Jean-Arnold de Clermont, ce « Plaidoyer pour un œcuménisme de paix »… 

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Collectif : Le Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Robert Laffont, 1997.

[4] Benjamin R. Barber : Djihad versus McWorld, Desclée de Brouwer, 1996.

[5] Voir : Sommes-nous islamophobes ?

 

Casere / Kasern, Trentino-Alto-Adige / Südtirol. Photo : T. Guinhut.

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19 novembre 2014 3 19 /11 /novembre /2014 15:35

 

Saint-Martin-lès-Melles. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Ivan Bounine : Coup de soleil et autres nouvelles,

 

une Russie élégiaque brisée par la révolution.

 

 

 

Ivan Bounine : Coup de soleil et autres nouvelles,

traduit du russe par Joëlle Dublanchet, Syrtes, 192 p, 16 €.

 

 

 

          Une atmosphère élégiaque et passionnée innerve sans cesse les huit nouvelles de cet écrivain russe (1870-1953), poète et romancier, également traducteur de Byron et Tennyson, qui reçut le Prix Nobel en 1933. Ecrites à Paris et dans les Alpes Maritimes, au cours des années vingt, où il s’était réfugié après avoir fui le bolchevisme, qu’il dénonce dans « Le fardeau », elles sont révélatrice de son art, intime, explosif : entre réalisme  suggestif et postromantisme échevelé.

        Venues d’une Russie qu’affecte la nostalgie, les scènes intimistes et réalistes ressortissent au sillage littéraire de Tchekhov. Les amours splendides, passagères, éblouissent les yeux du lecteur : l’éphémère nuit d’un officier avec une femme mariée est « comme un coup de soleil ». Plus proche de l’instantané policier, voire de la terreur gothique, « Une histoire effrayante » relate en un bref poème en prose le meurtre d’une vieille dame égorgée, s’attardant sur « ses yeux d’écrevisse fous », sans que l’on ne sache rien des coupables. Quant à « Sur les eaux immenses », il s’agit d’un journal de voyage, d’une ode enthousiaste à l’océan, au cosmos, bien caractéristique de l’atmosphère élégiaque dédiée à une Russie disparue, même si passablement idéalisée. À l’instar d’un autre récit, « La Grammaire de l’amour[1] », qui aurait pu trouver sa place en ce beau recueil, car il est également un carnet de voyage puissamment lyrique, en même temps que la mise en abyme d’un livre qui parviendrait à enseigner l’amour. Toutes pages affleurant d’un art protéiforme.

 

 

        Bounine était un postromantique acharné, aux talents d’évocations certains, un psychologue adroit. Le récit central de ce recueil est sans conteste « L’affaire du cornette Elaguine ». Au point qu’elle figure, avec « Le sacrement de l’amour »,  dans le volume qui lui fut consacré par la « Collection des Prix Nobel de Littérature[2] ». Les amours scandaleuses du jeune officier et de l’actrice exaltée, contées dans le cadre d’un récit judiciaire, s’exaspèrent jusqu’à un climax tragique. Celle qui déplore la concupiscence de ses amants, assène une pertinente et terrible vérité générale : « Tous veulent mon corps, et pas mon âme ». Elle cherche un cœur « capable d’aimer » et de « mourir pour une nuit passée avec elle ». Elle aménage « une pièce à suicide », dans laquelle elle attirera sur elle le révolver salvateur qui n’est pas le sien : meurtre ou auto-immolation ? La protagoniste, victime ou actrice d’une sensibilité à vif, qui aspire à l’introuvable sublime,  ne sait trouver qu’une issue tragique pour acmé de son existence… Le lecteur y verra, selon, une satire des êtres surexcités par leurs sentiments, ou une adhésion an constat d’impossibilité existentielle. À moins qu’il s’agisse de catharsis, comme au sein d’une tragédie grecque.

        Car la pire tragédie est passée par la Russie : la révolution. Loin du romantisme révolutionnaire qui, d’une salutaire tabula rasa ferait surgir un monde meilleur, Bounine sait les horreurs du réel, les bassesses des acteurs de l’Histoire, les cruautés génocidaires de ceux qui veulent changer la vie des autres et transformer le monde, pour employer une rhétorique marxiste abjecte. Sa nouvelle « Le fardeau », n’est pas une vaste épopée à la façon de Babel[3], l’écrivain rouge, mais une émouvante promenade, un bref dialogue avec un vieux paysan, « ridé », « vêtu d’une pelisse crasseuse », le type du moujik qui n’a plus rien d’idéalisé, néanmoins fort sensé : Efrem. En gaillard bourru, il vomit la destitution du Tsar, qu’il qualifie de « profanation », ironise à l’égard des « promesses » de la révolution. Restant allusif, en demi-teintes, Bounine est-il assez efficace en sa satire politique, préférant conclure avec « les troncs blancs de lointains bouleaux séculaires », métaphore d’une nature conservée par les prestiges du passé ?

        Il faut souhaiter que cette iridescente poignée de nouvelles, ténébreux et brillant kaléidoscope de l’écrivain, permette de redécouvrir l’auteur de La Vie d’Arseniev[4], vaste roman autobiographique où lire une enfance et une jeunesse initiatique parmi une Russie perdue, une vie sentimentale violente ; que d’aucuns considèrent comme son livre-phare. Il faut également remercier les éditions des Syrtes de s’être spécialisée dans les auteurs slaves et russes. De Sophia Tolstoï, et de son époux Léon[5], à Bounine, en passant par Les Trésors du Siècle d’or russe, de Pouchkine à Tolstoï[6], un splendide ouvrage pour les amoureux de la littérature russe et de la bibliophilie, les classiques s’exposent avec bonheur. Quand les souvenirs de l’innommable tyrannie communiste blessent la mémoire d’Irina Golovkina[7], de d’Ariadna Efron et de Marina Tsvetaeva[8] ou d’Alexeï et Valentina Lossev, qui disent la « Joie pour l’éternité »[9] d’une correspondance amoureuse, sainte et philosophique, venue d’un échange entre Mer Blanche et blanche Sibérie, et des tréfonds du goulag…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

Augmenté à partir d'un article paru dans Le Matricule des anges, juin 2014

 

[1] Ivan Bounine : La Grammaire de l’amour, Sables, 1997.

[2] Rombaldi, La Guilde des bibliophiles, sans date.

[4] Ivan Bounine : La Vie d’Arseniev, Bartillat, 1999.

[5] Léon Tolstoï : La Sonate à Kreutzer ; Sofia Tolstoï : À qui la faute ? Romance sans paroles ; Léon Tolstoï fils : Le Prélude de Chopin, Syrtes, 2010.

[6] Sous la direction de Georges Nivat, Syrtes, 2009.

[9] Alexeï et Valentina Lossev : « La joie pour l’éternité ». Correspondance du goulag (1931-1933), Syrtes, 2014.

 

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12 novembre 2014 3 12 /11 /novembre /2014 16:05

 

Athéna, I° siècle avant Jésus-Christ, Musée Sainte-Croix, Poitiers, Vienne.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Aristote, père de la philosophie :

 

des Œuvres complètes à la Pléiade,

 

en passant par Annabel Lyon.

 

 

Aristote : Œuvres complètes, sous la direction de Pierre Pellegrin,

Flammarion, 2928 p, 69 €, puis à partir du 28 février 2015, 79 €.

 

Aristote : Œuvres, Gallimard, La Pléiade,

1622 p, 61 €, puis à partir du 28 février 2015, 69 €.

 

Annabel Lyon : Aristote mon père, traduit de l’anglais (Canada)

par David Faukemberg, Quai Voltaire, 240 p, 21 €.

 

 

 

        Aristote est-il le père de la philosophie ? Quoique le mot fut, selon Cicéron[1], créé par Pythagore, alors que professaient les Présocratiques, l'on aurait plutôt tendance à penser, en cet emploi, à Platon, ne serait-ce que pour des raisons chronologiques, et parce qu’il en fut le disciple. Mais à l’idéaliste scribe de Socrate, répond le plus réaliste Aristote dont la descendance sera, sinon plus considérable, plus humaine, en particulier pendant l'ère médiévale. Ce dont témoigne, dans la fresque de Raphaël, L’Ecole d’Athènes, la présence presque jumelle, apparemment égale et amicale, des deux philosophes : Platon désignant de l’index le ciel et ses entités idéales, alors qu’Aristote se repose sur nos réalités terrestres. Il n’y a pas jusqu’à la division entre l’essentialisme et l’existentialisme qui soit redevable de cette allégorie bifrons de la philosophie. Et, tandis qu’une jeune fille de fiction dresse le portrait d’Aristote, son père, l’actualité éditoriale nous comble avec une presque indécente générosité, puisque que sortent conjointement un fort volume rassemblant les Œuvres complètes d’Aristote, et le premier tome d’une trilogie de Pléiades à venir.

 

        Une véritable gageure ! Ainsi pourrait-on présenter cet incroyable volume relié, presque obèse de ses trois mille pages. Depuis le dix-neuvième siècle, jamais on n’avait vu rassemblées en français les œuvres complètes du philosophe, qui plus est augmentées de « fragments inédits ». Complètes, avons-nous dit ? Il faut pourtant se résigner : il ne s’agit là que d’une bien généreuse partie de l’iceberg, gelé depuis les papyrus et autres manuscrits irrémédiablement perdus parmi les sables des bibliothèques d’Ephèse ou d’Alexandrie, les cendres et les pillages des Croisés à Constantinople, des Barbares partout, de l’Islam parmi les deux-tiers de l’espace méditerranéen. Heureusement, Aristote, sans oublier quelques érudits syriaques, arabes et byzantins, fut pieusement conservé au plus précieux des scriptorium des abbayes chrétiennes, comme au Mont-Saint-Michel[2].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        Né à Stagire (d’où son surnom : « le Stagirite ») Aristote (385-322 av. J. C.), outre le disciple de Platon fut le précepteur du jeune Alexandre. Le fondateur du Lycée, professait en marchant sous les bosquets, d’où sa qualité de philosophe péripatéticien. Ses écrits, rassemblés, voire rédigés sous la dictée, par ses disciples, puis redistribués en un ordre systématique au Ier siècle avant J. C. par Andronicos de Rhodes, configurent la quasi-totalité des sciences de l’Antiquité. En effet, la dimension encyclopédique d’Aristote est proprement stupéfiante. Bien avant l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, les livres sur les animaux d’Hildegarde de Bingen, bien avant les Lumières de Diderot et de Buffon, il décline la biologie et la psychologie des animaux en de nombreuses pages. Certes la rigueur scientifique moderne est à venir. Mais rien ne parait pouvoir lui échapper parmi les domaines exploratoires du savoir : Physique, Traités d’Histoire naturelle et des animaux, Traité du ciel et Météorologiques, Métaphysique, Ethique, Analytiques, Politique, Rhétorique, Poétique, sont parmi ses titres et parmi les catégories des connaissances. Sciences théorétiques, logiques, pratiques et poétiques sont autant classées que déclinées. « Comme Platon, Aristote tente de fonder le savoir sur ce qui est immobile et éternel », selon l’analyse de Pierre Pellegrin, -ce qui lui permet d’éviter la question de l’origine de l’univers. Cependant, il a quitté les cieux de l’idéalisme pour le « naturalisme empiriste », quoique cette infidélité à Platon divise les spécialistes. La perfection du monde sensible, et sa porosité à la connaissance sont des axiomes aristotéliciens. Plus tard, la démarche scientifique prendra ses distances avec l’évidence sensible, par exemple en ce qui concerne l’héliocentrisme, puis la physique quantique… Il n’en reste pas moins que cette ambition encyclopédique, non contente de guider Aristote, guida le programme et l’organisation de la bibliothèque d’Alexandrie. Cependant, plus tard, la métaphysique aristotélicienne verra s’achever son prestige avec la pensée de Kant.

      Or, rassembler les problèmes moraux, naturels et rationnels, ou les sciences éthiques, pratiques et logiques, comme le note efficacement Richard Bodéüs en l’introduction de son Pléiade, est l’ambition proprement ogresque du disciple de Platon, pour lequel les réalités supérieures perdent leur suprématie devant les réalités d’ici-bas. Il s’agit alors pour Aristote de juxtaposer vie méditative et vie active, préfigurant en cela Hannah Arendt[3], de distinguer les savoirs, d’élucider le bien de l’individu, puis celui de la famille, enfin de la cité, dans Les Politiques. Car, chez notre Stagirite, le Roi-philosophe de Platon doit céder le pas à une division des compétences ; à l’un la vertu, à l’autre les talents du législateur et du politique. Que le philosophe soit au service de ce dernier est une évidence, au point qu’il rédige, ou note l’on ne sait, 158 constitutions, dont celle d’Athènes. Celle-ci est d’ailleurs la seule qui nous reste, retrouvée sur un papyrus, parmi les sables égyptiens, à la fin du XIX°. En dépit de cette miraculeuse découverte, la source principale, sinon exhaustive, fleurit dans les cinq volumes publiés en grec à Venise, à partir de 1495, par le célèbre imprimeur humaniste Aldo Manuzio[4].  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Quelle édition faut-il alors choisir ? Les Œuvres complètes publiées chez Flammarion, comme en un double bien complémentaire de l’édition précédente et jumelle, façonnée selon la même démarche, consacrée à Platon[5], ont de toute évidence le mérite écrasant de la complétude. Le volume de la Pléiade, quoiqu’infiniment plus élégant et maniable, n’est que le premier d’une édition qui devrait en compter trois. Hélas, avec cette collection, il faut parfois être d’une patience angélique : si, par exemple, les deux volumes de Jane Austen se sont assez rapidement succédés, celui consacré à Nietzsche est tragiquement orphelin des deux volumes qui doivent assurer la totalité de l’œuvre, ce depuis octobre 2000, délai proprement inacceptable, scandaleux. Espérons que nos aristotéliciens de la maison Gallimard seront plus diligents.

       Pierre Pellegrin chez Flammarion, Richard Bodéüs en La Pléiade sont les maîtres d’œuvre concurrents. Quand l’obèse et grandiose générosité préside grâce au premier, le florilège est le nec plus ultra du second, proposant les textes les plus célèbres, les plus étudiés : Ethiques à Nicomaque et Eudème, Politique, Constitution d’Athènes, Rhétorique, Poétique et Métaphysique. Quant à De la génération et de la corruption, au Ciel et aux cinq opus animalier, dans lesquels Aristote associe les qualités du biologiste à celle du logicien féru de la recherche des causes, des effets et des finalités, ils attendront des jours plus ou moins prochains pour rejoindre la constellation des Pléiades. Comme à son habitude précieuse, notices et notes complètent judicieusement le volume ; alors que chez Flammarion, les premières sont minimalistes et les secondes absentes (il faut aller les chercher dans les éditions de poche GF précédentes) ; mais un index généreux (dommageablement absent en Pléiade) nous tend enfin les bras…

       Si aucun d’entre eux ne publie les traités dont l’authenticité aristotélicienne est définitivement hors service (quoique L’Inondation du Nil, Des Couleurs, Des Vertus et des vices, ni Des Merveilles ne doivent être dépourvus d’intérêt), l’édition de Pierre Pellegrin s’offre le luxe bienvenu de quelques fragments inédits.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

         Faute de tout avaler goulûment, il faut également feuilleter les Œuvres complètes pour glaner des curiosités : le sperme est le « dernier résidu des matières sanguines […] Les menstrues sont un analogue de la semence » (La Génération des animaux, 762 a et b). On se demandera dans la Métaphysique : « les principes sont-ils un numériquement ou formellement » (999b). Et l’on y saura que « L’universel n’est pas une substance » (1038b). De plus, dans l’Ethique à Nicomaque, Aristote lance des pistes précieuses sur les « justices corrective, naturelle et légale » (1131b, 1134b).

        Que penser de cette belle phrase, selon les traductions, d’abord par Richard Bodéüs, mais dans l’éditions Flammarion : « De son côté, l’association d’un mari et de sa femme parait évidemment aristocratique, parce que c’est sur le mérite que repose l’autorité du mari et elle s’exerce dans les matières où il est besoin de l’homme, tandis que tout ce qui convient à une femme est laissé de son ressort à elle. » (1160b) Ce qui devient en Pléiade, traduit par le même Richard Bodéüs qui vient de la réviser : « Par ailleurs, l’amitié d’un mari à l’égard de sa femme est la même que dans une aristocratie. Elle tient compte en effet de la vertu des partenaires ; c’est-à-dire qu’elle réserve à celui qui l’emporte à cet égard un bien plus considérable, et attribue ce qui lui convient à chacun. Ainsi d’ailleurs l’emporte la justice. » Ce passage de l’Ethique à Nicomaque nous laisse ainsi pantois : certes, il parait judicieux d’utiliser le mot « amitié », puisque qu’il ressortit de cette neuvième partie titrée « L’amitié », mais les différences ne laissent pas d’être étonnantes. La connaissance du grec du modeste critique que nous sommes étant en dessous du néant, nous laisserons béantes les oubliettes de notre perplexité…

          Quant au célèbre passage sur « les trois genres de la rhétorique » (1358a et b), traduit par Pierre Chiron chez Flammarion ou par André Motte en Pléiade, il ne subit aucune distorsion notable. « Le délibératif, le judiciaire et l’épidictique » sont bien en place, nous permettant ainsi de réintégrer le plus agréable des discours épidictiques : l’éloge plutôt que le blâme.

      Reste à ne pas négliger, en notre lecture infiniment parcellaire hélas, les Fragments inédits qui concluent les Œuvres complètes, et sont des allusions, des mentions, voire des citations afférentes à Aristote, tirés d’auteurs fort divers. Ainsi Dion Chrysostome, en ses Discours, nous apprend qu’ « Aristote lui-même, à partir duquel, dit-on, la critique littéraire prend son départ, expose en beaucoup de dialogues ses idées sur le poète. Il le fait la plupart du temps avec admiration et estime », ce qui nous fait d’autant regretter la disparition de tant de dialogues du maître. Ou encore Synésius qui, dans son Eloge de la calvitie, convoque notre Stagirite, comparant la sagesse d’un proverbe à des paroles « sauvées comme des monuments par leur concision et leur rectitude, une fois cette philosophie détruite avec les immenses destructions subies par l’humanité ». Paroles bien prémonitoires…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        Quel Aristote pour notre temps ? Certes, il faudra tempérer notre enthousiasme aristotélicien en notant que les règles contraignantes de la tragédie qu’il édicte dans La Poétique ne correspondent ni à Eschyle, ni à Sophocle, à peine à Racine, en notant que Darwin a porté un coup fatal aux espèces animales fixes de l’antique, que les hiérarchies naturelles entre homme libre et esclave d’une part et entre homme et femme d’autre part n’ont plus droit de cité sinon comme une historicité de l’anthropologie, que son empire sur la pensée médiévale n’est plus qu’une belle pièce de musée. Mais le Stagirite reste un maître de l’invention conceptuelle, de la recherche des causalités et de l’argumentation, un fondateur, ne serait-ce que de la rhétorique comme science, non seulement de ses figures, mais de la discussion au service de l’individu et du bien commun. La méthode critique et dialectique qui est la sienne irrigua l’Occident médiéval autant qu’elle innerve encore notre pratique de la philosophie. Dans Les Politiques, les distinctions entre « monarchie », « oligarchie » et « démocratie » restent toujours opérantes. Sans compter qu’à son sérieux inébranlable de pilier de l’Histoire de la pensée et des sciences, de l’archéologie des sciences humaines, puisse s’ajouter le rire, dont il serait question dans le second livre, perdu, de la Poétique[6].

        Père, Aristote l’est aussi pour l’héroïne d’Annabel Lyon, écrivaine canadienne née en 1971. Au risque de l’anachronisme, une jeune fille, bien avancée sur son temps, évoque son géniteur et éducateur : le maître lui-même, passablement misogyne. Car jalouse, querelleuse, plus oisive que l’homme, c’est ainsi qu’il voit la femme. On sait par ailleurs que parmi l’Histoire des animaux, l’étude de « la puberté chez les humains », amène notre savant à noter que « les filles ont besoin qu’on les surveille, car elles ont une très forte tendance à user des plaisirs manifestes » et « deviennent déréglées » (581b). Aussi, il est parfois risqué de juger un homme d’une époque lointaine avec les critères de notre temps.

        Roman réaliste documenté, non sans réelle érudition, Aristote mon père présente cependant ses personnages sans manichéisme. La jeune fille, et narratrice, sait appliquer la dialectique paternelle à sa vision des personnages qui l’entourent, à leur psychologie. De plus elle hérite du regard scientifique empirique paternel. Dès sept ans, elle se « demande si les chiens sont vertueux ». Ainsi Pythias, au détriment de son frère cadet, assiste son père en ses recherches, tient tête à ses rivaux masculins, au point de s’envisager un destin de philosophe, de scientifique, et, au moins, de sage-femme. Cette femme libre, qui défie son époque, va jusqu’à exécuter des dissections animales, tout en rêvant de participer aux leçons du Lycée. Hélas, les convulsions politiques, lors de la fin du règne d’Alexandre, contraignent Aristote à quitter l’Agora, puis à s’exiler. Elle n’a que seize ans lorsque meurt son père. Destinée à épouser son cousin Nicanor, quoiqu’il soit parti guerroyer sous l’autorité d’Alexandre, va-t-elle se confiner dans l’attente, se racornir sous la contrainte des préjugés et des superstitions ? Elle ne cesse cependant de veiller l’héritage du philosophe : « Mon père, en moi, commence à s’interroger sur les mécanismes de la possession divine ». Mais aussi : « Mon père disait que les gens s’appuient sur cette idée de dieux bienveillants pour éviter d’avoir à se tenir debout sur leurs propres jambes ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Didactique, enthousiaste, puis pathétique, ce tableau fait de nombreux caractères piquants, ce roman prenant est le deuxième volet d’un diptyque. Le premier, titré Le Juste milieu[7], contait la relation privilégiée entre le jeune Alexandre le Grand et son précepteur Aristote. Si ce dernier manifeste autant de vie persuasive et stimulante que la fiction autobiogaphique de Pythias, nous tenons là des portes enchantées vers les plus hautes heures de l’antiquité.

         Annabel Lyon n’est pas la seule écrivaine anglo-saxonne à insuffler une dose de féminisme au plus près du roman historique, au risque d’un anachronisme bienvenu, quoiqu’il ne faudrait pas en abuser : certainement des femmes de l’Antiquité ou de périodes moins tardives ont bravé en pensée ou en acte la condition féminine souvent contrainte de leur temps, mais probablement la chape d’une acceptation générale aux mœurs et l’inertie de l’habitude rendait la singularité de telles révoltes, pourtant plausibles, peu courantes, à moins que l’on fusse reine ou sorcière. Sarah Waters, racontant les aventures de deux lesbiennes dans l’Angleterre victorienne[8], ou encore Tracy Chevalier[9], témoignent avec Annabel Lyon de cet investissement du champ historique par des plumes aux accents féminins. Ce sont en quelque sorte trois mères du récit, aux lisères du roman philosophique féministe.

 

       Le philosophe de Stagire, outre le papa de la jeune Pythéas, très largement fictionnelle, fut le père spirituel d’Alexandre le Grand, puis, sans conteste, le Père supérieur de la pensée médiévale. S’il est de toute évidence dépassé par les sciences modernes, le philosophe de la cause finale n’en reste pas moins fondateur et délectable. Une fois de plus, nous savons avec Aristote que philosopher c’est apprendre le bonheur, en exerçant son intellect, en observant et usant du monde : « sagacité », « vertu » et « plaisir » ; « une science du bonheur » (1214b et c), pour laquelle l’Ethique à Œdème peut encore nous éclairer.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Cicéron : Tusculanes, 5, 3, 8.

[2] Voir : Sylvain Gouguenheim : Aristote au Mont-Saint-Michel : Les racines grecques de l'Europe chrétienne, Paris, Seuil, « L'univers historique »,‎ 2008.

[3] Voir : Hannah Arendt : De la banalité du mal à la banalité de la culture

[5] Platon : Œuvres complètes, sous la direction de Luc Brisson, Flammarion, 2009.

[7] Annabel Lyon : Le Juste milieu, La Table ronde, 2011.

[8] Sarah Waters : Caresser le velours, Denoël, 2001.

[9] Voir : Tracy Chevalier : La Dernière fugitive, une émancipation féminine

Aristote : Oeuvres complètes. Photo : T. Guinhut..

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25 octobre 2014 6 25 /10 /octobre /2014 11:26

 

Monasterio gotico de Rioseco, Burgos. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Frankenstein et autres romans gothiques :

 

un Pléiade horrifiant.

 

 

Frankenstein et autres romans gothiques,

traduits de l’anglais par Alain Morvan et Marc Porée,

présenté par Alain Morvan, La Pléiade, Gallimard, 1440 p, 65 €.

 

 

 


           Qui sont ces Gothiques qui exhibent leurs vêtements noirs, chargés de chaines et de clous, frangés de rouge sang ? Il est à craindre que, pour la plupart, ces jeunes gens ignorent qu’ils doivent leur look, exhibant des fantasmes morbides, à ces romans gothiques, nés en Angleterre à partir de 1764. Récits de terreurs situés parmi des châteaux et des abbayes médiévales souvent ruinés, ils unissent la fantaisie historique et le fantastique romantique. Les plus marquants d’entre eux, du Château d’Otrante à Frankenstein, en passant par Le Moine, sont enfin réunis en un volume de la Pléiade, collection qui ne nous a guère habitués aux anthologies (hors celles de poésie). Pacte démoniaque, moines pervers, jeunes filles persécutées, savant à l’orgueil démesuré, romanciers et romancières experts en portraits contrastés, en mises en scènes sublimes, en gel de l'effroi, voici un volume horrifiant qui fera date.

 

       En pleine période des Lumières triomphantes, la peur leur oppose sa voix discordante. Non, l’humanité ne va pas conduire au triomphe des sciences et de la raison, il faut également compter avec sa dimension criminelle et fantasmatique. Ce pourquoi la naissance du roman gothique entraîne un réel mouvement littéraire, qui unit aux troubles plaisirs de la peur éprouvée par le lecteur, pourtant en sécurité dans son fauteuil, à l’admiration coupable pour le sublime de héros, qui usent et abusent de leurs pulsions criminelles et érotiques ardentes, jusqu’au viol et au meurtre. Sans compter, avec le Docteur Frankenstein, la genèse d’une créature aux chairs empruntées aux morts ; créature hautaine et malveillante qui parachève cette litanie d’ambiances nocturnes et délétères, de figures monomaniaques animés par la délectation du mal…

        Le maître d’œuvre de ce bel et indispensable volume de la pléiade n’est autre qu’Alain Morvan, qui sans modération goûte la figure de l’oxymore en ses éclairants commentaires de la noirceur. Que nous connaissions pour avoir publié une érudite étude consacrée à Mary Shelley et Frankenstein[1]. Pittoresque moyenâgeux et « ce qu’il y a de plus primal chez l’homme, c’est-à-dire la peur », selon le préfacier, engendrent l’union du mystère et du macabre qui fait florès au fronton du roman gothique, dont ici est dressée la généalogie. En effet, la trace des drames les plus effrayants de Shakespeare n’est pas sans contribuer à la généalogie de cette mode, ainsi que les personnages de séducteurs chez Smollet et Richardson, sans compter les poètes, dont Young, qui affectionnent la mélancolie nocturne et le macabre. Les voyages romantiques vers les Alpes et l’Italie plantent également un décor dont se souviendront les romanciers gothiques : Walpole en effet, traversa en 1739 les reliefs alpins. Sans oublier l’influence considérable de l’essai d’Edmund Burke sur le sublime[2], paru en 1757, qui bouleversa nos auteurs naissants. Ainsi, avec une rare prédilection, ces auteurs anglais situent l’action, qui dans les montagnes des Alpes pour Frankenstein, dans celles des Abruzzes pour L’Italien, au cœur de l’Espagne et à Naples pour Le Moine et L’Italien. Seul Vathek prend son envol vers la distance de l’imaginaire avec un orient vénéneux, situé à Samarah.

 

Mary Shelley : Frankenstein, Colburn and Bentley, 1831.

Photo : T. Guinhut.

 

        Trois hommes, venus du milieu aristocratique, deux femmes venues de la bourgeoisie cultivée, vont bouleverser l’univers romanesque. Chacun d’entre eux postule un scélérat gothique : Manfred pour Horace Walpole en 1764, le calife et sa mère pour William Beckford en 1786, Ambrosio pour Matthew Gregory Lewis en 1796, Shedoni pour Ann Radcliffe en 1797 ; et, cerise vénéneuse sur le gâteau, la créature de Mary Shelley en 1818. Ces monomaniaques sont des artistes de la persécution, cultivant les perversions sexuelles, inceste, goût du sang et des cadavres, voire l’homosexualité latente. Les cruels patentés se choisissent des victimes très souvent féminines : Matilda, harcelée dans Le Château d’Otrante, Antonia, persécutée à l’envi au fil des pages du Moine, Ellena séquestrée en un couvent juché parmi d’impressionnantes montagnes dans L’Italien, Elizabeth, la jeune épouse assassinée du Docteur Frankenstein…

 

      L’anticléricalisme, issu des Lumières, et plus exactement l’anticatholicisme anglais, s’incarne en des prêtres gagnés par la passion, par l’engrenage d’une perversion qui conduit ses victimes dans des caveaux souterrains, parmi les cadavres, à être violées par le Moine de Lewis ; quoique ce dernier goûte avec justice aux cellules de l’Inquisition, alors que l’aimable et innocent Vivaldi souffre de l’enfermement dans une souterraine prison, sans compter les douleurs de son amour contrarié pour Ellena. D’une manière complémentaire, les personnages sont infatigablement poursuivis, comme Isabelle par Manfred dans Le Château d’Otrante. Quant au Docteur Frankenstein et à sa créature, sans cesse ils s’épient, se poursuivent l’un l’autre, jusqu’aux glaces du pôle…

      Nous sommes bien alors dans l’atmosphère du romantisme : passions amoureuses extrêmes, paysages sauvages et grandioses, et « cette mélancolie luxueuse et solennelle qu’inspire le spectacle d’images prodigieuses », selon Ann Radcliffe (p 648). Plusieurs fois d’ailleurs cette dernière emploie le mot « romantique ». Mais d’un romantisme noir : sombre solitude, personnages de réprouvés rejetés par l’amour et par la société, titans qui défient la nature, les femmes et leur temps…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        « Pionnier du genre », Walpole n’omet pas, en la seconde édition de son roman délicieusement affreux, Le Château d’Otrante, de le sous-titrer ainsi : « A Gothic story ». Scènes nocturnes, tempêtes intérieures, menaces et violences bouleversent le château d’Otrante, qui commence par un terrible accident : le jeune prince est écrasé sous un « heaume ». Le soupçon du fantastique jette l’effroi, la tyrannie de Manfred s’envenime jusqu’à ce que les tréfonds du mystère (qui a trait à la succession dynastique) puissent être parcourus. Certes, les ficelles de la peur sont parfois grandiloquentes, mais nous ne sommes qu’à l’aube d’un univers…

        Comme juché sur une branche adjacente du genre, le francophone William Beckford sut faire de son Vathek une croisée des chemins entre le gothique et l’orientalisme : son fantastique arabe, digne des Mille et une nuits, quoique pimenté d’un sadisme explicite conté avec une rare distanciation, plut à Borges, au point de l’inclure dans sa célèbre collection « La bibliothèque de Babel ». Est-ce un conte philosophique ? Dans lequel il s’agirait de se délecter ou de prémunir contre les abus hyperboliques d’un prince théocrate et jouisseur, au point de se convertir aux joies pour le moins perverses du meurtre en série, y compris de jeunes adolescents qui se donnent « mille baisers » avant d’être jetés « dans le gouffre » par l’immonde et raffiné calife. Ce dernier n’omettra pas  de rejoindre les régions infernales : « Tel fut, et doit être le châtiment des passions effrénées, et des actions atroces ».

        Le Moine Ambrosio de Lewis, de par le venin de l’amour, et aux dépens de la belle Antonia, devient meurtrier, puis amant d’un démon femelle. « Hypocrite, ravisseur, traitre, monstre de cruauté, de concupiscence et  d’ingratitude », il séquestre et viole l’innocence convoitée parmi les squelettes de l’ossuaire. Peut-être l’archétype le plus représentatif, le plus développé, le plus délicieusement horrifiant est-il né sous la plume de Lewis, si bien trempée dans le fiel de la noirceur. Au point qu’il influencera Les Elixirs du diable d’Hoffmann. Reste que sous les rebondissements de l’intrigue, la satire de l’hypocrisie religieuse et le tableau des développements du « mal radical inné dans la nature humaine[3] » vont bon train, non sans se colorer avec un surnaturel délirant qui fait de la fin du roman un feu d’artifice de fureur…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Ann Radcliffe a produit une demi-douzaine de romans gothiques. L’Italien ou le confessionnal des pénitents noirs est sans aucun doute son plus emblématique opus. Quatre cent cinquante pages de plaisir parmi mille quatre cent quarante pages de bonheur livide ! En des paysages dont la dimension picturale est impressionnante, sans compter la présence récurrente des motifs musicaux, l’intensité psychologique des personnages fait merveille. Shedoni, le criminel sublime, est d’une facture aussi redoutable que fouillée, les parents de l’aimable Vivaldi sont intransigeants et calculateurs jusqu’aux pires extrémités, le suspense est sans cesse mordant, la mère supérieure du couvent encastré dans les montagnes est une persécutrice appuyée, le motif incestueux devient insistant et cruel… Faut-il s’attendre à un dénouement tragique ou à une fin heureuse ?

        Couronnement indispensable de l’édifice gothique, Frankenstein ou le Prométhée moderne propose un couple indissolublement lié : créateur et créature, antithétiques, à moins qu’il s’agisse d’une variation sur le motif du double. Dérive de la science et orgueil faustien, amour familial et solitude acharnée, remord et châtiment, viande et étincelle de vie, s’opposent en une montée tragique implacable, irréversible. La créature accède à une capacité rhétorique impressionnante, alors qu’elle fit son éducation en écoutant aux portes et en lisant trois livres trouvés dans la forêt : elle invoque, non sans mauvaise foi, sa pureté originelle tout en taxant son créateur, qui l’abandonna, d’origine du mal ; ce en quoi le débat rousseauiste n’est pas loin. Dans le laboratoire de son château ruiné, le Docteur nécrophile défie la Providence divine en s’octroyant le don de vie ; dans le grandiose décor alpestre de la mer de glace, la créature satanique et psychopathe défie son créateur. Le sommet du roman gothique, écho des mythes de Faust et de Prométhée, mais aussi de la Genèse, est également l’embryon d’un genre romanesque à venir : la science-fiction…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Cinq romans d’importance donc, en de nouvelles traductions -hors Vathek que Beckford écrivit en français- font de ce Pléiade une bible du roman gothique, si l’on veut bien pardonner cet oxymore sulfureux. Comme à son excellente habitude, l’édition nous gratifie de notices roboratives et de notes précises. Tout juste, mais il fallait regarder à l’indispensable en cette partie émergée de l’iceberg, peut-on regretter l’absence des Mystères du château d’Udolpho[4], de la même Ann Radcliffe, du Melmoth de Maturin[5] qu’André Breton crut bon de préfacer ;  et de la brève préface que Mallarmé offrit au Vathek. Dans laquelle il vante, non seulement la langue, mais : « Un livre qui en plus d’un cas, son ironie d’abord peu dissimulée, tient à l’ancien ton et, par le sentiment et le spectacle vrais, au roman évocatoire moderne[6] ». On croirait entendre l’écho de « la sorcellerie évocatoire[7] » d’un Baudelaire, qui, par plus d’un trait est redevable, en son romantisme noir, du roman gothique…

        Quel jugement moral pouvons-nous porter sur ces romans gothiques, quand la réussite esthétique est indéniable ? La fascination du mal, à laquelle on consent dans la plongée, voire l’identification, et la répulsion de la lecture, trouve son retour à l’équilibre lors d’une revanche de la vertu, si le fauteur de crimes est puni, par Satan, dans Le Moine de Lewis, par la créature qui poursuit infiniment le Docteur Frankenstein. Quoique celle-ci, meurtrière d’innocents, un enfant, une jeune femme, reste impunie, sinon par la solitude et l’errance tourmentée. La science faustienne punie mériterait cependant d’être réhabilitée, quoique avec conscience : n’avons-nous pas repoussé, par-delà l’exploit incomplet et vicié du Docteur Frankenstein, les limites du vivant, l’espérance de vie, grâce aux greffes, aux biotechnologies, aux thérapies géniques…

 

        Au-delà du trio masculin, d’Ann Radcliffe et de Mary Shelley, femmes de lettres aux subtils et horrifiques talents, n’y-a-t-il pas une postérité infinie à ces romans gothiques qui firent vibrer un Balzac qui leur fut souvent redevable ? De quel surgeon du genre procède l’œuvre du Marquis de Sade ? Depuis Le Bras de la vengeance de Thomas de Quincey[8], ou L’Etrange cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde de Stevenson, en passant par le mythe monstrueux de Cthulhu, élaboré par l’Américain Lovecraft, jusqu’aux monstres humains et canins surgis de la vie ordinaire et entre les pages de Stephen King, sans compter les déclinaisons vampiriques[9], la bibliothèque noire de l’effroi reste ouverte pour de nouveaux avatars contemporains et à venir…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[2] Edmund Burke : Recherche philosophique sur nos idées du sublime et du beau, Vrin, 2009.

[3] Emmanuel Kant : La Religion dans les limites de la raison, Œuvres philosophiques III, Pléiade, p 46.

[4] Ann Radcliffe : Les Mystères du château d’Udolpho, Le Meilleur Livre du Mois, 1953.

[5] Maturin : Melmoth, ou  l’homme errant : Le Club Français du Livre, 1954.

[6] William Beckford : Vathek et ses épisodes, José Corti, 2003, p 419.

[7] Charles Baudelaire : Théophile Gautier, Œuvres complètes II, Pléiade, 1999, p 118.

[8] Thomas de Quincey : Œuvres, Pléiade, 2011, p 1537 à 1588.

[9] Voir : Généalogie et encyclopédie de Dracula et autres vampires

 

Bois de Saint-Benoit, Vienne. Photo : T. Guinhut.

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Graine de sorcière, réécriture de La Tempête

 

 

 

 

 

 

Bachmann

Celan Bachmann : Lettres amoureuses

Toute personne qui tombe a des ailes, poèmes

 

 

 

 

 

 

 

Bakounine

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

L'anarchisme : tyrannie ou liberté ?

 

 

 

 

 

 

Ballard

Le romancier philosophe de Crash et Millenium people

Nouvelles : un artiste de la science-fiction

 

 

 

 

 

 

 

Bande dessinée, Manga

Roman graphique et bande-dessinée

Mangas horrifiques et dystopiques

 

 

 

 

 

 

 

Barcelo

Cahiers d'Himalaya, Nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

 

Barrett Browning

E. Barrett Browning et autres sonnettistes

 

 

 

 

 

 

 

Bashô

Bashô : L'intégrale des haikus

 

 

 

 

 

 

Basile

Le conte des contes, merveilleux rabelaisien

 

 

 

 

 

 

Bastiat

Le libéralisme contre l'illusion de l'Etat

 

 

 

 

 

 

Baudelaire

Baudelaire, charogne ou esthète moderne ?

"L'homme et la mer", romantisme noir

Vanité et génie du dandysme

Baudelaire de Walter Benjamin

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

Beauté, laideur

Faillite et universalité de la beauté, de l'Antiquité à notre contemporain, essai, La Mouette de Minerve éditeur

Art et bauté, de Platon à l’art contemporain

Laideur et mocheté

Peintures et paysages sublimes

 

 

 

 

 

 

Beckett 

En attendant Godot : le dénouement

 

 

 

 

 

 

Benjamin

Baudelaire par Walter Benjamin

Conscience morale et littérature

Critique de la violence et vices politiques

Flâneurs et voyageurs

Walter Benjamin : les soixante-treize sonnets

Paris capitale des chiffonniers du XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Benni

Toutes les richesses, Grammaire de Dieu

 

 

 

 

 

 

Bernhard

Goethe se mheurt et autres vérités

 

 

 

 

 

 

 

Bibliothèques

Histoire de l'écriture & Histoire du livre

Bibliophilie : Nodier, Eco, Apollinaire

Eloges des librairies, libraires et lecteurs

Babel des routes de la traduction

Des jardins & des livres, Fondation Bodmer

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Bibliothèques pillées sous l'Occupation

Bibliothèques vaticane et militaires

Masques et théâtre en éditions rares

De Saint-Jérôme au contemporain

Haine de la littérature et de la culture

Rabie : La Bibliothèque enchantée

Bibliothèques du monde, or des manuscrits

Du papyrus à Google-books : Darnton, Eco

Bibliothèques perdues et fictionnelles

Livres perdus : Straten,  Schlanger, Olender

Bibliophilie rare : Géants et nains

Manguel ; Uniques fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

 

Blake

Chesterton, Jordis : William Blake ou l’infini

Le Mariage du ciel et de l’enfer

 

 

 

 

 

 

 

Blasphème

Eloge du blasphème : Thomas-d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

 

 

 

 

 

 

Blog, critique

Du Blog comme œuvre d’art

Pour une éthique de la critique littéraire

Du temps des livres aux vérités du roman

 

 

 

 

 

 

 

Bloom

Amour, amitié et culture générale

 

 

 

 

 

 

 

Bloy

Le désespéré enlumineur de haines

 

 

 

 

 

 

 

Bolaño

L’artiste et le mal : 2666, Nocturne du Chili

Les parenthèses du chien romantique

Poète métaphysique et romancier politique

 

 

 

 

 

 

 

Bonnefoy

La poésie du legs : Ensemble encore

 

Borel

Pétrus Borel lycanthrope du romantisme noir

 

 

 

 

 

 

 

Borges

Un Borges idéal, équivalent de l'univers

Géographies des bibliothèques enchantées

Poèmes d’amour, une anthologie

 

 

 

 

 

 

 

Brague

Légitimité de l'humanisme et de l'Histoire

Eloge paradoxal du christianisme, sur l'islam

 

 

 

 

 

 

Brésil

Poésie, arts primitifs et populaires du Brésil

 

 

 

 

 

 

Bruckner

La Sagesse de l'argent

Pour l'annulation de la Cancel-culture

 

Brume et brouillard

Science, littérature et art du brouillard

 

 

 

 

 

 

Burgess

Folle semence de L'Orange mécanique

 

 

 

 

 

 

 

Burnside

De la maison muette à l'Eté des noyés

 

 

 

 

 

 

Butor

Butor poète et imagier du Temps qui court

Butor Barcelo : Une nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Cabré

Confiteor : devant le mystère du mal

 

 

 

 

 

 

 

Canetti

La Langue sauvée de l'autobiographie

 

 

 

 

 

 

Capek

La Guerre totalitaire des salamandres

 

 

 

 

 

 

Capitalisme

Eloge des péchés capitaux du capitalisme

De l'argument spécieux des inégalités

La sagesse de l'argent : Pascal Bruckner

Vers le paradis fiscal français ?

 

 

 

 

 

 

Carrion

Les orphelins du futur post-nucléaire

Eloges des librairies et des libraires

 

 

 

 

 

 

 

Cartarescu

La trilogie roumaine d'Orbitor, Solénoïde ; Manea : La Tanière

 

 

 

 

 

 

 

Cartographie

Atlas des mondes réels et imaginaires

 

 

 

 

 

 

 

Casanova

Icosameron et Histoire de ma vie

 

 

 

 

 

 

Catton

La Répétition, Les Luminaires

 

 

 

 

 

 

Cavazzoni

Les Géants imbéciles et autres Idiots

 

 

 

 

 

 

 

Celan

Paul Celan minotaure de la poésie

Celan et Bachmann : Lettres amoureuses

 

 

 

 

 

 

Céline

Voyage au bout des pamphlets antisémites

Guerre : l'expressionnisme vainqueur

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

 

Censure et autodafé

Requiem pour la liberté d’expression : entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Livres censurés et colères morales

Incendie des livres et des bibliothèques : Polastron, Baez, Steiner, Canetti, Bradbury

Totalitarisme et Renseignement

Pour l'annulation de la cancel culture

 

 

 

 

 

 

Cervantès

Don Quichotte peint par Gérard Garouste

Don Quichotte par Pietro Citati et Avellaneda

 

 

 

 

 

 

Cheng

Francois Cheng, Longue route et poésie

 

 

 

 

 

 

Chesterton

William Blake ou l'infini

Le fantaisiste du roman policier catholique

 

Chevalier

La Dernière fugitive, À l'orée du verger

Le Nouveau, rééecriture d'Othello

Chevalier-la-derniere-fugitive

 

Chine

Chen Ming : Les Nuages noirs de Mao

Du Gène du garde rouge aux Confessions d'un traître à la patrie

Anthologie de la poésie chinoise en Pléiade

 

 

 

 

 

 

Civilisation

Petit précis de civilisations comparées

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

 

Climat

Histoire du climat et idéologie écologiste

Tyrannie écologiste et suicide économique

 

 

 

 

 

 

Coe

Peines politiques anglaises perdues

 

 

 

 

 

 

 

Colonialisme

De Bartolomé de Las Casas à Jules Verne

Métamorphoses du colonialisme

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte

Histoire amérindienne

 

 

 

 

 

 

Communisme

"Hommage à la culture communiste"

Karl Marx théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

 

 

 

 

 

 

Constant Benjamin

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Corbin

Fraicheur de l'herbe et de la pluie

Histoire du silence et des odeurs

Histoire du repos, lenteur, loisir, paresse

 

 

 

 

 

 

 

Cosmos

Cosmos de littérature, de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Couleurs
Couleurs de l'Occident : Fischer, Alberti

Couleurs, cochenille, rayures : Pastoureau

Nuanciers de la rose et du rose

Profondeurs, lumières du noir et du blanc

Couleurs des monstres politiques

 

 

 

 

 


Crime et délinquance

Jonas T. Bengtsson et Jack Black

 

 

 

 

 

 

 

Cronenberg

Science-fiction biotechnologique : de Consumés à Existenz

 

 

 

 

 

 

 

Dandysme

Brummell, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire

 

 

 

 

 

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe psychique

 

 

 

 

 

 

Dante

Traduire et vivre La Divine comédie

Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

Daoud

Meursault contre-enquête, Zabor

Le Peintre dévorant la femme

 

 

 

 

 

 

 

Darger

Les Fillettes-papillons de l'art brut

 

 

 

 

 

 

Darnton

Requiem pour la liberté d’expression

Destins du livre et des bibliothèques

Un Tour de France littéraire au XVIII°

 

 

 

 

 

 

 

Daumal

Mont analogue et esprit de l'alpinisme

 

 

 

 

 

 

Defoe

Robinson Crusoé et romans picaresques

 

 

 

 

 

 

 

De Luca

Impossible, La Nature exposée

 

 

 

 

 

 

 

Démocratie

Démocratie libérale versus constructivisme

De l'humiliation électorale

 

 

 

 

 

 

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Bestiaire de Derrida et Musicanimale

Déconstruire Derrida et les arts du visible

 

 

 

 

 

 

Descola

Anthropologie des mondes et du visible

 

 

 

 

 

 

Dick

Philip K. Dick : Nouvelles et science-fiction

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Emily Dickinson de Diane de Selliers à Charyn

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

 

Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

 

 

 

 

 

 

 

Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie, Ecologismes

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique

Monstrum oecologicum, éolien et nucléaire

Ravages de l'obscurantisme vert

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Naomi Klein : anticapitalisme et climat

Biophilia : Wilson, Bartram, Sjöberg

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Emerson : Travaux ; Lane : Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers écoromancier de L'Arbre-monde

Ernest Callenbach : Ecotopia

 

 

 

 

 

 

Editeurs

Eloge de L'Atelier contemporain

Diane de Selliers : Dit du Genji, Shakespeare

Monsieur Toussaint Louverture

Mnémos ou la mémoire du futur

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation et rééducation idéologique

Haine de la littérature et de la culture

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers d'Asie, Pu Songling, Hearn

 

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Histoire romanesque du franquisme

Benito Pérez Galdos, romancier espagnol

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Amendements libéraux à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

Impéritie de l'Etat, atteinte aux libertés

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Bret Easton Ellis : Eclats, American psycho

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava, Marissa Pessl : les agents du mal

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

Wright, Ellison, Baldwin, Scott-Heron

 

 

 

 

 

 

 

Europe

Du mythe européen aux Lettres européennes

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

 

Fabre

Jean-Henri Fabre, prince de l'entomologie

 

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : tyrannie ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

Morselli Dissipatio, Longo L'Homme vertical

Présences & absences fantastiques : Karlsson, Pépin, Trias de Bes, Epsmark, Beydoun

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Christine de Pizan, féministe du Moyen Âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

Rachilde et la revanche des autrices

La révolution du féminin

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

Herland, Egalie : républiques des femmes

Bernardine Evaristo, Imbolo Mbue

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L'Après littérature

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Flanagan

Livre de Gould et Histoire de la Tasmanie

 

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

 

 

 

 

 

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Maîtres de vérité, Question anthropologique

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Destin des prisons et angélisme pénal

 

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

La France de Sloterdijk et Tardif-Perroux

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Maison politique, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte, Vraiment peindre

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte