Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
14 avril 2012 6 14 /04 /avril /2012 11:55

 

El Pueyo de Araguas, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.
 

 

 

 

 

 

Muses Academy

 

XVII

 

 

Récit de la juge éloquente :

 

Polymnie ou la tyrannie politique.

 

 

 

       « All men are alike in the poetic genius », disait William Blake. Me voici, Polymnie, Juge éloquente et Docteur de la Loi, Juge d’instruction et d’assises des libertés et des tyrannies, vêtue de toge noire et d’hermine, pour instruire parmi vous le procès, votre procès, du plus retors, ébouriffant et répugnant criminel de notre temps. Mais n’allez pas croire, perfides consœurs Muses, et saligauds audispectateurs, que comme Pilate vous allez vous en laver les mains avec l’eau la plus pure, et vous les essuyer ensuite avec le linge le plus blanc pour y abandonner ou y vénérer la sale trace de l’infamie, comme Véronique et son voile essuyant le Christ. En mon héroïne, vous allez reconnaître vos instincts les plus immondes, vos crimes les plus vrais, vos ambitions les plus basses. Cette criminelle, cette Richard III en jupes-pantalons, pourtant nommée Pan Crespès, jugez-en, c’est mon accusée, c’est ma victime, c’est vous, c’est moi.

       Pan Crespès naquit à Fiume, sur les bords poétiques de l’Adriatique. Une généalogie compliquée d’aristocrates oublieux de leurs devoirs, de prêtres luxurieux, de moniales abusées, de prostituées picaresques jamais assouvies, ni par l’argent ni par le stupre, de délirantes visionnaires brûlées sur les bûcher, puis de pauvres hères sans pouvoir ni imagination, courbés pendant des siècles sur une terre peu nourricière, sur les ordures napolitaines et les ateliers du cuir milanais, présidèrent à la naissance d’une chétive drôlesse à laquelle le gynécologue accoucheur ne laissait guère d’espoir, ni de force physique, ni d’élan mental… Scolarité médiocre parmi des maîtres français (ses parents avaient émigré les semelles de corde aux pieds) aussi petits que scolaires, éducation familiale à la va comme je te pousse les taloches, les raisonnements boiteux, les tautologies et les lourdeurs péremptoires.

        Elle n’avait d’abord guère la vivacité de son Dieu tutélaire : pas de sabots étincelants sur la pierre, pas d’œil pétillant au travers des mèches bouclées. Seul son occiput aurait pu porter les courtes cornes de cet entêtement qui plus tard se changea en détermination. Jeune fille malingre aux cheveux plats et gras, au faciès boueux, elle n’attirait du sexe fort que la faiblesse des quolibets, des crachats dans des préservatifs qu’on lui jetait à la tête depuis le fond de la classe… Elle ne lisait pas, n’avait pas d’amis, ne vivait pas ; elle ne devenait pas obèse malgré son appétit rageur pour des nourritures que la gastronomie n’aurait regardé qu’avec l’œil du vomi, en particulier son légendaire bâton de réglisse usagé…

       Pourquoi suis-je laide, bêtasse, molle, se demanda-t-elle lorsque l’éclair de la lucidité lui tomba sur la nuque (sûrement s’était-il trompé d’adresse). La chape de smog de l’absence de pensée rembrunit aussitôt les mordantes rides d’expression de son front taurin. Pourtant, ses résultats scolaires étaient affublés de chiffres corrects. Il faut supposer qu’elle ne faisait que ce qui était demandé, rien d’autre, pour se protéger de ces ennuis inutiles qui auraient pu contribuer à briser la coquille de polystyrène dont elle entourait son apathie. Les filles l’appelaient « Tête de pou », les garçons « Pan dans la gueule ».

        Un matin que ses voisines de préau jouaient à l’oracle des mots, elles l’invitèrent, sûrement pour l’humilier, à ouvrir le dictionnaire et y poser son doigt. Quand les autres étaient tombées sur « poupée », « fleur », « fortune », elle vit : « avarié ». Conclusion, il valait mieux ne pas lire (le travail scolaire n’était pas lire mais obéir). Solitaire comme un chien bâtard, elle se renfrogna une fois de plus en mordant son habituel bâton de réglisse. Pourquoi, deux jours plus tard, ramassa-t-elle ce livre qui baillait dans une poubelle du centre ville de Lyon ?

        « All men are alike in the poetic genius », lut-elle soudain. Elle avait assez d’anglais pour la chose. Mais le sens ? Elle sut alors qu’elle n’était pas « alike ». Il devait y avoir une erreur dans l’univers. Le reste du livre -il était de William Blake- ne l’enrichit guère, hallucinant et incompréhensible, aussi le lendemain, le rendit-elle à sa native poubelle. 

        Mais le ver rongeur était dans le fruit, si avarié fût-il. Si les hommes sont semblables dans le génie poétique, comment expliquer que je ne sois ni belle, ni capable de répartie brillante, encore moins susceptible d’enchanter le monde autour de moi ? Pourquoi autour de moi cette injustice de l’intelligence, de ceux qui comprennent et qui apprennent vite, qui ont une mémoire disponible et aisée, des idées brillantes et originales, qui cassent la doxa et les préjugés, qui en un mot peuvent créer du nouveau, quand d’autres, tant d’autres ne peuvent rien de tout cela… Pourquoi Blake a-t-il pensé cela, alors que je ne pense rien ? Il avait du génie et moi pas !

        Elle décida alors qu’elle aurait du génie. Ou plus exactement que personne n’en aurait plus qu’elle. Qu’il y avait une injustice insondable à corriger par l’égalité. Et qu’elle allait être celle qui parviendrait à ravaler les inégalités. Pour cela, elle comprit qu’il lui fallait travailler plus que les autres, briller sans éclat dans toutes les matières scolaires, étudier le droit, faire Sciences Politiques. Etonnamment, elle gagna un respect méfiant et bovin de la part de ses parents en bossant comme une bête, en buchant comme une tâcheronne, en travaillant comme une intellectuelle précise et complète. Elle comprit également que ce n’était pas en brûlant son énergie dans le maigre milieu bouffi de suffisance qui l’entourait qu’elle parviendrait à imposer la vérité. Fût-ce par la force. Il lui fallait attendre d’avoir les connaissances et les réseaux nécessaires à son projet grandiose. Avancer masquée. Qui eût cru que cette tête de pou, sortie du rude tamis de l’élitisme républicain, allait intégrer Sciences Po Paris? Là encore, comme dans ses années lycéennes, elle progressait en silence, se gardant bien de mettre ses idées à l’épreuve de ses condisciples qui la fuyaient respectueusement, ou plutôt avec la crainte que l’on éprouve devant la placidité des monstres.

        Nul n’ignore qu’en 1981, date historique de la déculottée des Conservateurs, la France élut une Présidente libérale. Aussitôt, Sophia Calliope s’entoura d’un gouvernement restreint : une Garde des Sceaux nommée Polymnie, Clio ministre de l’Economie et des Finances, Euterpe à la Culture et Communication, Uranie à l’Aménagement du Territoire, Terpsichore à la Santé, Thalie à l’Education, Erato aux Affaires étrangères, Melpomène à la Police et la Défense.

         On attendait de cette aristocratie des Muses, de ce gouvernement féminin une juste et douce évolution des mœurs. Il fallut bien cependant user non seulement de la conviction, de la persuasion, mais aussi de la fermeté, quoique en restant strictement dans les limites constitutionnelles, pour imposer des réformes libérales, dans les mœurs aussi bien qu’en économie. Ainsi, tout, ou presque, prospéra, si bien inspirés par notre Gouvernement des Muses que les citoyens étaient… Car tout en diffusant l’inspiration, elles faisaient confiance à leurs initiatives. Les interventions des Muses devinrent discrètes, loin du l’état monstre ou providence. La police de Melpomos sut faire respecter un ordre et une liberté fluides avec une force impeccable et gantée de velours. La justice rapide et sensée de Polymnie eut des prisons humaines d’où l’on pouvait ressortir lavé et prêt à servir la multiplicité des Muses en même temps que la multiplicité de ses bonheurs. Pourtant, la libre prospérité, si elle profitait au plus grand nombre, laissait derrière elle non seulement ceux qui n’avaient pu ou su en profiter, mais plus encore ceux que la prospérité d’autrui paraissait diminuer, même si la leur croissait de manière convenable. Qui eût cru que la prospérité générale entraînât l’envie ? La réussite du gouvernement des Muses était insupportable à ceux que leur ressentiment  poussait à haïr celles qui avaient fait la preuve de la fausseté de l’idéologie dirigiste, colbertiste et postmarxiste.

       En 1988, suite aux menées des conservateurs qui trouvaient que la liberté des autres menaçait leur nostalgie et feu leurs privilèges de capitalistes non libéraux, suite aux lazzis des communistes qui ne s’étranglaient jamais autant que devant le libéralisme des mœurs et des activités, l’individualisme et la réussite d’autrui, y compris lorsqu’ils leurs profitaient, la campagne électorale qui devait assurer un triomphe au gouvernement sortant fut rien moins que troublée : collectifs clairsemés et bruyants parmi les rues, partis d’autant plus criards qu’ils étaient aux abois, piquets de grève des délinquants que la police et les juges empêchait de prospérer, sans abris et drogués qui refusaient d’user des libéralités humanitaires du gouvernement et des charités privées, nostalgiques d’une utopie qui ne pouvait s’incarner dans le réel, folkloriques opposants aux Muses qui espéraient substituer la tyrannie médiocre de leur pouvoir sur autrui à la grandeur bienveillante de mille pouvoirs laissés aux responsabilités individuelles…

        Survint alors la splendide réélection de l’aristocratie des Muses. On peut légitimement se demander ce qui poussait dans les rues les gorges enrouées et égosillées des manifestants au cours de cette seconde période de prospérité économique et des libertés. Plus que la prospérité, ils voulaient le pouvoir des saints, ils voulaient l’ivresse du martyre, ils voulaient offrir la perspective perdue de l’utopie, ils voulaient dire qu’ils savaient où était la vérité unique de la collectivité. Du moins c’était l’argument le plus rationnel qu’ils puissent montrer avant la pulsion de mort et la soif de guerre. Pour eux, en effet, cette prospérité tant vantée était une insulte à la nature avant son extinction, une acmé du capitalisme sans partage, où la richesse aiguisait une concurrence effrénée. Ils voulaient l’absolu. Un seul pauvre, chômeur ou délaissé était la preuve de l’échec d’une civilisation fondée sur les puissances de l’argent. En fait, ils n’étaient que quelques uns à dénoncer cette ploutocratie arrogante, cette aristocratie injuste, pour reprendre leur rhétorique, mais ils suffisaient à divertir de leur pittoresque les écrans et les journaux, à faire peur autant qu’envie au moyen de leur jacquerie bruyante et colorée qui  paraissait à quelques uns être investie d’un sens supérieur de la vie… Cependant, ces hordes professionnelles, aussi peu nombreuses que peu infleuentes, n’auraient pas prospéré comme elles le firent bientôt, sans une curieuse et géniale oratrice et politique…

        Au cours de cette législature maigrement troublée, lors d’un scrutin partiel -suite au décès inspiré d’un député conservateur- un candidat du Parti Communiste fut élu (un de ces député-maires de la banlieue rouge qui s’ingénient à écarter l’implantation des entreprises pour favoriser la pauvreté dont ils font leur terreau). David Doubs, le seul de ce parti obsolète à figurer dans l’hémicycle, eut l’heureuse idée d’aller fouiller, pour reprendre ses mots, dans cette élite venue des bas-fonds méprisés. Il y puisa Pan Crespès que personne ne connaissait, pour la nommer sa suppléante, en même temps que son attachée parlementaire. Deux mois plus tard, après qu’en un discours marquant il eût fustigé les inégalités sociales et financières -ce genre de scie marchait toujours auprès de quelques esprits obtus- avec une furia hystérique et un rouge érythème facial qui lui valurent les honneurs de la télévision et ceux de figurer parmi les listes du baromètre des personnalités en vue, après qu’il eût montré en son assistante l’exemple des réprouvés de l’esthétique du capitalisme, David Doubs mourut d’un coup, d’un rare empoisonnement intestinal dû vraisemblablement, selon le légiste, à l’ingestion d’une côte de porc avariée, comme Mozart. Il se targuait d’un estomac de bronze, mangeait les restes laissés par le grand capital, laissait moisir son frigo… Les mauvaises  langues dirent que le fiel de son discours l’avait tué.

       Pan Crespès sauta sur l’occasion comme la faim sur le pauvre monde pour se présenter comme son successeur. D’après elle, cette mort était due aux puissances d’une industrie agroalimentaire qui ne visait qu’au profit financier au détriment de la santé populaire. On fut stupéfait de la vigueur de l’éloquence d’une inconnue que les initiés n’osèrent plus appeler « Tête de pou » et dont le seul vice connu était son bâton de réglisse parfois mâchonné. D’autant qu’elle se targuait de sa différence esthétique pour incriminer le monde d’inégalités dans lequel nous vivons :

         -Devant l’Orgueil de l’aristocratie, il est naturel que naisse l’Envie de la démocratie. Peut-on empêcher le désir d’égalité ? Cette présidence des Muses cumule tous les pouvoirs : exécutif, législatif et judicaire, certes. Mais pire encore, voyez les privilèges indus que confèrent les pouvoirs de l’inspiration ! Qui, parmi nous, peut atteindre aux qualités, aux talents et aux profits outrageants dont jouissent les neuf Muses qui nous gouvernent ? De plus, à l’aveugle, comme Eros et Plutus, elles distribuent parmi nous la beauté et l’argent, l’habileté manuelle ou les qualités intellectuelles, pour en léser le plus grand nombre. Et contrairement au préjugé commun, on ne leur doit rien, à ceux qui réussissent et par là permettent à l’humanité de sot disant progresser. Car ils ne le peuvent que parce que les Muses leur ont tout donné, volant ainsi les dons à ceux qui en sont honteusement dépourvus. Aucun mérite ne leur revient, en tous cas bien moins qu’aux pauvres lésés de l’intelligence et des dons, eux qui ont le vrai mérite d’assumer leur médiocrité, leur imbécillité, leur paresse, leur pauvreté, toutes choses dont ils ne sont pas responsables. En effet, l’ayant hérité depuis le berceau de la reproduction muséale, génétique et sociale, ils ne peuvent s’en extirper, au point qu’ils soient condamnés à rester des exclus des Muses, des prolétaires bafoués des arts, des chômeurs de l’inspiration…

      Ne voyez-vous pas que la dictature de cette oligarchie est aussi arbitraire qu’injuste, distribuant par les couloirs étroit du népotisme le don des langues et de l’économie, offrant le don des arts et de la parole à leurs chéris, leurs préférés, ou, pire, selon le hasard et l’injuste fortune… Les Muses, en inspirant les uns, en leur distribuant une culture élitiste et exclusive, vident les autres de l’inspiration nécessaire pour jouir et briller. Nous, petits de l’inspiration, malheureux du bonheur, miséreux de la carte de crédit, bafoués de l’intelligence, nous subissons la tyrannie la plus injuste de l’Histoire : celle de l’inspiration inégalement répartie, celle de cette inspiration dont nous ne voulons plus, que nous rejetons, vomissons… Afin de rétablir avec moi, Pan Crespès, cette égalité qui grandira enfin les petits, les pauvres en esprit que nous sommes !

        C’est de ce discours inaugural que l’historien Siméon Goldsberger, dans son ouvrage Le Rationnel dans l’Histoire, date ce qu’il appelle « le glissement vers l’irrationnel », quoique d’autres soulignent que cette irrationalité lui était antérieure, voire perpétuellement constitutive de l’Histoire.

         Déjà Pan Crespès faisait preuve d’un charisme insidieux, d’un charisme prenant, du charisme ravageur de l’avalanche noire et désirée… Sa laideur avait quelque chose d’écœurant : la marque de la fadeur au plus étroit du terme, à laquelle pourtant certaines -et certaines- étaient sensibles, comme un charme secret qui les pouvait persuader qu’elle était la marque indélébile des sans beauté, des sans grade, des sans inspiration ; la plupart de nous tous en fait. Car nous pouvions tous trouver quelqu’un qui avait plus de dons que nous. Et la trouvaille de son coiffeur ne fut pas pour rien dans sa métamorphose : une petite mèche noire malpropre qui lui barrait le front et accrochait les cœurs malades à elle. Le plus surprenant était l’absence de charisme de sa voix : couineuse dans les aigus, gutturale et crapoteuse dans les graves, aux inflexions faites d’à-coups et de vagues de fond violentes. Les froids observateurs, s’il en restait encore d’assez nombreux, ne comprirent pas que c’était justement l’infamie de cette oralité bestiale, la passion perpétuellement et obscènement caressée, cassée et éructée, qui se faisaient le moteur des adhésions populaires, voire, déjà, de certains intellectuels que le peu de succès de leur démarche alambiquée reléguait dans l’ombre du ressentiment.

        Elle fut élue en effet. On n’avait jamais vue une si laide créature à l’Assemblée Nationale. Elle paraissait à distance sentir la sueur, les pieds de porc et le souffre rance. Une haine froide semblait sourdre des ses yeux fixés sur ses congénères comme la gluance marron de la limace sur le marbre blanc des Vénus. Ce qui, de sa part, était un calcul : la haine qu’elle allait susciter chez ses pairs allait se retourner contre eux en un imparable argument.

        -J’ai la haine. Nous avons la haine. J’ai la haine de la richesse, de la richesse d’argent, de talent et d’inspiration. Savez-vous combien j’ai dû sacrifier ma jeunesse pour parvenir à cet emploi et à cette candidature ? Combien j’ai du essayer de crachats physiques et moraux, de harcèlements sournois tout au long de mes études ? Non pas pour faire étalage de mes talents, mais pour parvenir à une position qui permette de faire entendre la vraie voix, notre vraie voix, celle du peuple ininspiré, la juste revendication de ceux qui ne sont ni inspirés par le talent, ni par l’intelligence supérieure, ni par l’argent… Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage : pas d’amitiés, pas de loisirs ni de sorties, pas de joies, seul ce laborieux travail intellectuel (sociologie, histoire, philosophie politique, culture générale, droit et économie, sans compter l’anglais et l’allemand, tout ce cependant qui n’est rien devant la souffrance de tous les inégaux). Sans compter celui manuel de décharger des cageots de légumes sur les marchés populaires pour payer ces études, études qui n’ont pas été au service de ma réussite qui n’est rien, mais au service de tous, vous les démunis, les pauvres, les déclassés… Voyez comme à l’Assemblée la haine suinte de la classe entière des députés contre moi. Qu’importe que ce soit contre moi. J’y suis habituée. Mais le vrai est que c’est contre le peuple des désinspirés que cette haine se cristallise. Vous êtes méprisés parce qu’à côté d’eux vous n’êtes rien. Rien que leurs déchets, les écales des noix qu’ils ont mangées. Ils ne vous flattent que pour conserver et augmenter leurs fonctions et leurs privilèges. Ils sont la négation de l’Egalité, de celle qui devrait être la vôtre, vous les moins payés d’argent, d’intelligence et de superbe, vous que les banques pressurent, que l’argent sépare de la satisfaction, que les inspirés séparent de la communauté !

 

 Photo : T. Guinhut.

 

        C’est ainsi qu’alors Pan Crespès put fonder le Parti Anti Muses. Sa conquête de l’Egalité s’élança vers la gloire avec un succès bientôt fulgurant. Son discours inaugural avait enfiévré les populations, bien qu’il fît rigoler les nantis qui pensèrent l’oublier aussitôt. Hélas, il fallut bien qu’il effrayât non seulement ceux qui paraissaient les plus directement menacés, mais aussi ceux qu’un peu de discernement n’avait pas quittés. Ce réquisitoire contre la société, les institutions, et les vertus morales de l’inspiration leur parut signer la naissance l’égalitarisme le plus tyrannique. On n’entendit alors plus parler que du PAM de Pan Crespès !

         Au cours de son fameux Discours de Reims, elle affuta son réquisitoire contre l’injustice de la répartition de l’inspiration parmi les hommes, trop chichement allouée par les Muses. Cet arbitraire du don des Fées n’était ni la récompense d’un effort, ni le résultat de l’amour d’autrui. Seule une injustice native, génétique ou sociale fournissait le droit, d’être heureux ou malheureux, irrémédiablement. Quant à l’individualité de l’inspiration, elle était une insulte à celui qui en était exclu, une violence envers la solidarité populaire… Exigeant l’établissement de l’égalité de l’inspiration pour tous, et la fin immédiate de l’excès d’inspiration qui chapeautait la tête des privilégiés sans cesse caressés par les neuf sœurs, Pan Crespès lançait sur les Muses honnies les fusées chargées de missiles de ses actes d’accusation :       

      A Calliope d’abord, elle reprochait d’être au-dessus des Muses et à fortiori de tous. D’être la plus belle et la plus inspirée. De recevoir la part royale venue des dieux.

      A Polymnie d’être la tyrannique ministre de l’injustice, non seulement de celle qui perdurait parmi les cours de justice et sur le sol du peuple, en poursuivant par exemple les pauvres délinquants qui n’étaient inspirés ni par la vertu du travail ni par celle de l’honnêteté, mais aussi Garde des Sceaux de cette abondance d’inspiration qu’elle ne versait qu’à bien peu d’élus sur le parquet des palais de Justice et dans les universités de Droit.

      A Clio d’être la ministre ploutocrate de la richesse qui pleuvait comme une manne au-dessus de la bouche ouverte de quelques uns sans déborder plus de quelques miettes aux nécessiteux que nous sommes tous.

       A Euterpe de ne verser la Culture et le don de communiquer qu’à quelques artistes qui agrégeaient autour d’eux la masse du succès ou l’aura du poète maudit.

       A Uranie un aménagement du Territoire absolument dépourvu de rationalité et d’équité. Pourquoi des villes saines et ventées par l’air pur des forêts et des mers alors que d’autres souffraient de pollutions et d’encombrements, pourquoi certaines étaient-elles irriguées par des  autoroutes fluides et des canaux charmants, bâties de splendeurs architecturales, quand d’autres ne fournissaient que le déterminisme des laideurs, des incommodités, délinquance et autres travaux débilitants, dégradants…

        A Terpsichore d’offrir et de refuser la santé avec l’arbitraire le plus total. Pourquoi celui là mourait-il à cent douze ans, qui plus est dans son sommeil, après une vie exempte d’accident et de maladie, alors que tant d’entre nous succombent à des cancers et autres sidas, sans compter mille souffrances et invalidités qui frappent jusqu’aux plus jeunes…

        A Thalie de distribuer l’Education par des maîtres aux qualités et compétences disparates, sans compter les dispositions intellectuelles et comportementales inégales aussi bien socialement que culturellement des élèves et des étudiants, inadmissible gestion de l’égalité des chances…

       A Erato d’offrir aux pays amis les relations les plus courtoises, voire les aides les plus généreuses alors que les autres se voyaient méprisés, bafoués, sinon menacés.

        A Melpomène d’inspirer une police qui abusait de l’insulte raciste et anti-jeune, des violences, de la loterie de l’emprisonnement et des meurtres impunis, sans compter la pléthore de coûteux procès verbaux vidés à sac sur le bas peuple contribuable à merci.

            Et, au Gouvernement des Muses tout entier de n’inspirer le talent, la beauté, la santé et la richesse qu’avec parcimonie et inégalité. Le système de la vie et de l’économie tout entier était à revoir de fond en comble, à balayer et récurer pour élever une utopie enfin raisonnable : celle de la justice esthétique, sociale, sanitaire et talentueuse…

          Le réquisitoire à boulets feux et aux arguments spécieux parut convaincre toutes les oreilles. Toutes les bouches répétaient à l’envie ces barbarismes faciles et péremptoires. Dès lors la côte de popularité de Pan Crespès frôla les sommets de l’enthousiasme. Au moins, alors, chacun se sentait inspiré par Pan Crespès et non par d’injustes inspiratrices. Ce qui était un bel argument dans les mains des ses lieutenants, de ses plus chauds partisans dont le nombre croissait comme grêle en l’orage…

         Car le PAM avait son logo : le triple éclair rouge pour ses trois lettres. Et bientôt, l’autre nom de ce Parti qui paraissait avoir le don d’ubiquité, le PEG, ou Parti de l’Egalité, eût aussi son logo : le rose signe égal. On les voyait fleurir sur les banderoles des manifestants, sur les drapeaux, fanions et flammes qui partout s’agitaient, sur les tee-shirts pour l’été, sur les bonnets et les cagoules intégrales pour l’hiver et pour les hordes des délinquants qui brisaient les vitrines des magasins, pillaient les richesses des possédants pour se les redistribuer en bons Robin des bois qui œuvraient pour les pauvres… Les trois éclairs du PAM, logo et parti de combat destinés à disparaître lorsque l’utopie concrète de l’Egalité serait établie pour tous, voisinaient avec le signe égal du PEG sur les deux joues des sympathisants et des thuriféraires hilares qui, lorsqu’ils se rencontraient, y compris sans se connaître, s’embrassaient, se caressaient en une fraternité érotique et festive qui semblait ne jamais devoir s’éteindre. Déjà on n’avait pas plus à avoir une quelconque individualité pour s’intégrer au PAMPEG : il suffisait d’afficher ces signes de reconnaissance, d’appartenance et d’utopie pour que tous soient choyés en toute égalité les uns par les autres : unis dans le même désir et le même cri !

      Pourtant Clio, Muse de l’Histoire et ministre de l’Economie, avertissait sans cesse les électeurs du danger des théories et des projets de Pan Crespès. Elle rappelait à qui ne voulait pas l’entendre les avertissements de Tocqueville selon qui le culte de l’égalité allait à l’encontre des libertés. Pan Crespès et ses affidés allaient semer la discorde et l’impéritie, épuiser le pays, récolter la violence et la ruine… Déjà les lycées et les universités avaient leurs portes bloquées par des chaises, des tables et des bibliothèques renversées, gardées par des gros bras encagoulés refusant l’éducation muséale, bourgeoise et sélective, refusant l’élitisme et la discrimination… Erato voyait dans cet anti-intellectualisme la fin de la culture et des musées, où l’on commençait d’ailleurs à recenser des attentats contre des chefs-d’œuvre trop généreusement inspirés, peintures de Mantegna lacérées, statues grecques renversées et dessins de Watteau couverts de tags fluos ou salis de jets d’encre par de piètres Pollock rigolards et hargneux… Terpsichore voyait venir avec horreur la fin de la légèreté physique et mentale: on allait marcher en frappant de lourdes godasses au lieu de s’élever par l’aile de la danse, sans compter les blessés qu’il allait falloir soigner. Euterpe n’entendait plus ni Bach, ni Schubert, ni Garbarek, mais seulement les pulsations assourdissantes des basses de la techno et d’un rock trashmétal hurlés dans de tribaux rassemblements de teufeurs qui squattaient les rues de leurs violences sonores. Uranie voyait les meutes des manifestants préférer les tentes de chiffons et de cartons aux architectures qu’elle avait contribué à construire pour ceux qui ne voulaient plus être des citoyens. Polymnie usait sa rhétorique à tenter de persuader et de convaincre les foules de retrouver le chemin perdu de l’inspiration, quand Calliope paraissait atone, quoique espérant un sursaut de l’intelligence qui ne pouvait selon elle se faire attendre devant une telle gabegie. Son rayonnement n’avait plus le moindre effet sur ceux qui désertaient tout travail et  préféraient la fraternité rituelle de l’oisiveté… Melpomène annonçait, le visage sombre, les lèvres serrées, des bains de sang, tout en usant de sa douce colère, trop douce aux dires de certains, contre les séditieux violents, quoique ses justes arrestations et châtiments furent délégitimés par le chantage au fascisme bramé par les plus nerveux des affidés de Pan Crespès. Thalie, quant à elle, préférait l’arme de la comédie pour tenter de disqualifier la nouvelle égérie de la populace, faisant d’elle une parodie de Charlot dans Le Dictateur

          En 1993, à l’issue d’une campagne menée haine et joie battantes, Pan Crespès fut avec éclat élue Présidente. A l’annonce des résultats, son visage perdit en brûlante inquiétude et gagna en détermination froide. L’héroïne, enfin parvenue à monter à l’assaut du château des Muses sur leur Olympos, parut avoir enchaîné définitivement leurs langues lorsque les législatives confirmèrent aussitôt en sa faveur le fanatisme populaire.

         La tyrannie de Pan Crespès fut d’abord douce d’apparence, sans violence… Mais en une semaine, elle parvint à faire voter par le parlement un addenda à la Constitution qui stipulait que tout comportement attentatoire à l’égalité devait être réprimé. La liberté n’était Liberté pour tous que si elle était subordonnée à cette Egalité qui permet la Fraternité. La camaraderie festive, grégaire et fusionnelle devait être préférée à la solitude, qui plus est si elle était intellectuelle, donc prétentieuse et discriminatoire. D’abord, elle conseilla, puis dénonça, enfin punit. Menacées d’être appréhendées, jugées et condamnées sans appel, les Muses s’enfuirent d’un seul coup d’aile au-delà des frontières, attendant que le régime de Pan Crespès pourrisse, que le peuple las les rappelle, disaient-elles. Seule, Clio entra en clandestinité.

         Tous les élèves, tous les étudiants sans exception, durent recevoir un 12 pour tous leurs travaux. L’école étant l’apprentissage de la sélection, du rejet, de la domination sociale, car sélectionner, discriminer, c’est exclure, opprimer, enferrer les inégalités d’inspiration. Mieux encore, les enfants des intellectuels et des classes possédantes furent interdits d’éducation, ce pour écrémer par la racine l’hérédité des inégalités. Une euphorie assez générale noya les quelques protestataires qui avaient l’outrecuidance de vouloir s’élever au-dessus du vulgaire. Les apprenants étaient d’ailleurs encouragés à divulguer devant le Commissaire à l’Egalité de quartier ou de commune les manquements des professeurs à cette justice rendue à l’humanité. Les éditeurs ne durent plus refuser le moindre manuscrit. Tous furent dans l’obligation de tout publier au même tirage, roman, mémoires, chanson, essai, dictionnaire, manuel de physique nucléaire ou du petit bricoleur amateur… Le fallacieux critère de qualité étant abrogé, chacun pouvait étaler sur des pages papiers et internet ses bidouilleries analphabètes, ses miroirs de fantasmes éculés, ses insipidités permanentes et leur donner dans les bibliothèques dévastées la place indue accordée autrefois à Kant, Proust ou Coleridge, ces péteux illisibles. La critique littéraire fut prohibée, car elle est publicité à but financier ou choix d’un individu en faveur d’un individu, ce qui est un autre mot pour inégalité. Le championnat de patinage artistique désigna 38 premiers ex aequo. Toute discrimination, qu’elle soit positive ou négative, tout jugement de valeur porté sur un individu, puis un objet d’art (car c’était humilier le non connaisseur, l’inéduqué au bon goût bourgeois que de valider une échelle de valeur) fut compris comme une fracture grave dans le corps de l’Egalité et de la dignité humaine.

        En conséquence de cette égalité de l’inspiration, des revenus et des biens, l’économie fut intégralement dirigée, régulée selon la justice sociale par une meute de fonctionnaires égalitaires nouvellement embauchées aux frais de l’état, ce qui miraculeusement résorba le chômage, d’autant que ceux qui tenaient à conserver des privilèges indus étaient virés sans être comptés ni indemnisés par les services de l’emploi. Les impôts purent croître, pour les plus favorisés, jusqu’à cent-cinquante pour cent des revenus et cent-quatre-vingts pour cent du patrimoine. Les banques furent nationalisées, les banquiers jetés dehors les fesses à l’air, pour être mieux fustigés d’orties, de ronces et de barbelés. Mieux encore, les héros tournants -car chacun avait sa minute d’héroïsme télévisé- organisaient des opérations gratuité dans les supermarchés, les magasins, les galeries d’art, des pique-niques improvisés, des redistributions spontanées des richesses par le pillage et le gaspillage…

        L’égalité des connaissances historiques, économiques et politiques, l’égalité générale des productions signaient la fin de la tyrannie de l’émulation, de la compétition, de la concurrence. Aucun citoyen ne pouvait plus être suspecté de se voir préférer un autre travail, un autre talent, une autre production que les siens, qu’il s’agisse de fraises, de pièces mécaniques, de poèmes ou de rapports comptables, puisque tous étaient enfin, sous Pan Crespès, égaux…

          Malgré les dires de Pan Crespès, le PAM et ses trois éclairs rouges de combat n’avaient pas disparus. Au contraire, il ornait les casquettes et les cagoules des milices spontanées. Malgré l’exil des Muses, il restait encore et toujours bien de leurs partisans visibles ou cachés à débusquer, tous ceux qui étaient encore illégalement inspirés par ces chiennes de Muses et qui devaient être impérativement ramenés au moule commun ou éradiqués par l’Egalité, et ce pour le bien de tous…

          Bientôt, le blâme fut interdit, puis, par voie de conséquence, l’éloge. Les meilleurs n’avaient plus droit de cité. Chacun put tour à tour, selon un tirage au sort public et festif, occuper toute fonction publique (car les fonctions privées n’existaient plus) qu’il désirait, à condition bien sûr d’appartenir au PAMPEG. Pan Crespès, elle, et avec l’assentiment de tous, ne restait au pouvoir que comme la garante historique de l’Egalité, interdisant bien sûr officiellement tout culte de la personnalité, quoique l’on sût qu’il se faisait sous le manteau un commerce de médailles pieuses à l’effigie de la nouvelle vierge.

          Le faible ne pouvait plus être méprisé. Il fallait donc que toute réussite fût conspuée, jetée à bas, lacérée, livrée aux sbires de l’Egalité, quand elle ne fût pas mise à mort par des foules coiffées des cagoules rouges et roses de l’Egalité, dans les rues où les caniveaux rougissaient de honte malodorante… Ornés des teeshirts et des turbans du PAMPEG, on devenait soudain tous des héros, brisant des nuits de cristal parmi les boutiques de luxe, brisant le beau langage bourgeois par le hurlement des insultes, par le remugle des vulgarités, du vocabulaire estropié, syntaxe saccagée, mots cassés, on s’étreignait entre pampegueurs parmi les trottoirs salis de crachats, puants d’alcool et de la fumée des joints et des incendies…

          Résultat, si l’on parvenait à lire les libelles publiés sous le manteau par Clio et ses quelques complices, les pires ennemis du peuple que l’Histoire selon Crespès eût comptés, la pauvreté générale de l’inspiration, la médiocrité et la disette, la fin de l’émulation, de la concurrence et de l’excellence. Tous les Michel Ange, de l’art aussi bien que de l’économie, de l’amitié aussi bien que de l’artisanat, présents et futurs, avaient disparu. Plus que jamais, l’incompréhension de ces derniers, lorsqu’ils avaient pu appartenir au passé, se faisait générale. L’art, la littérature et les sciences politiques devinrent le règne de la médiocrité sans pour autant faire disparaître le mal et la sensation d’abandon qui ne put même plus être contrebalancée par la contemplation et l’étude du génie qui étaient un œilleton, une porte possibles vers le génie… Cette égalité qui inspirait la haine, le crime et le sang était la tyrannie des médiocres. Une ochlocratie, ou gouvernement immonde par la populace ! On était si bien asservi que l’on réclamait à toute liberté d’être à son tour asservie. C’est ainsi que Clio, décidément mal inspiré, insultait les Pan Crespès que nous sommes tous.

        La tête des Muses, ces Dames invisibles dont certains cerveaux nostalgiques étaient secrètement encore amourachées, fut alors mise à prix. Et plus encore celle de Clio qui avait le front d’imprimer et de diffuser des torchons clandestins, venus d’on ne savait quelles imprimeries, d’on ne savait quelles caches, quelles complicités de rebelles et de résistants à l’Egalité ! Heureusement on avait mis fin à leur ploutocratie…

       Pan Crespès s’attela alors à un vaste chantier national -avant bien sûr qu’il devienne mondial-, il lui fallait réécrire l’Histoire dans le sens de l’Egalité, biffer les atteintes aux populations exploitées et malheureuses dont la dignité allait être redorée, blanchir comme une page vide les noms des héros de la guerre, des arts et des sciences qui s’étaient rendus coupables de crimes contre l’Egalité…

       Les beaux eux-mêmes, car ils se sentaient rarement assez beaux, voire disgraciés, en voulurent un peu plus à la beauté qui fut dans la rue conspuée. Les affiches publicitaires représentant de beaux modèles à fin de vanter quelque soin, parfum ou voiture, furent souillées, lacérées, arrachées. Les visages jugés trop beaux furent giflés, griffés, tuméfiés par esprit de justice et d’Egalité. Plutôt que la belle Melpomène, celle qui inspirait la beauté des tragédies qui assaillent toujours les humains en y ajoutant ce supplément de beauté et d’âme qui peut les rendre un peu plus supportables, du moins peut-être sensées et esthétiques, les sbires du PAMPEG veulent des tragédies dégueues comme un abat de tripes sanglantes jetées dans la rue, humiliantes comme la gratuité de la haine, autodestructrices et veules…

        Quand, au plus fort de sa tyrannie, le PAMPEG paraissant solidement assis sur ceux qui opprimaient savamment ceux qui leur avaient été supérieurs, Clio fut arrêtée dans le maquis… En jugement express, celle qui avait le front de croire qu’elle allait inspirer encore quelques esprits supérieurs et individualistes, quelques bourgeois élitistes, quelques aristocratiques banquiers nostalgiques de leurs sofas dorés, fut condamnée à mort. Il ne fallait pas moins que la peine capitale à ceux qui conspiraient contre l’Egalité des vies et des destins. A l’aube d’une heure de grande écoute, elle fut pendue. On entendit en direct sur toutes les télévisions étatisées le craquement de ses cervicales dans l’air froid. Son corps à la tête ballante fut jeté dans un trou à fumier au-dessus duquel les pleutres du PAMPEG venaient pisser leur gloriole et chier leur diarrhée onomatopesque.

        Mais après l’exécution publique du traître à l’Egalité, qui fit jubiler groupuscules et foules dans des manifestations citoyennes qui remplirent rues et avenues, le nom de Clio commença à circuler d’une manière plus souterraine, à bruire sous quelques lèvres, à chanter dans le silence de quelques langues. Sa mémoire devint pour quelques-uns un devoir, un encouragement au secret individualisme, à un héroïsme peut-être à venir… Il fallut cependant attendre une décision plus terrible que jamais de Pan Crespès, de ses affidés, de ses reitres et séides, pour que l’exemple de Clio servit d’exemple vivace à la liberté, d’aliment à l’Histoire.

         Ce fut lorsque Pan Crespès et son gouvernement voulurent gérer l’amour et la distribution des couples en décrétant l’égalité de l’accès à l’éros pour tous, y compris des laids, des puants, des machos et des imbéciles à qui l’on octroyait de force un partenaire, que la révolte contre le PAMPEG au pouvoir éclata. Soudain, ceux qui croyaient encore à son idéologie de l’Egalité, malgré la pauvreté généralisée qui réduisait le peuple à orner les queues devant les magasins faméliques, sentirent la plaie de leur oppression s’ouvrir sous le sel de cette vexation: Pan Crespès était à la fois un commissaire armé du peuple qu’elle brisait, une talibane qui aplatissait sous le joug de la violence civile les mœurs, les vies privées, les goûts et les amours. Voilà à quoi avait mené le charisme de Pan Crespès... La majorité silencieuse et souvent pusillanime se leva au grand jour, rejointe aussitôt par les déçus du régime, par ceux qui sentaient soudain le vent tourner. Partout, tout soudain, on cessa de lui obéir. Cette désobéissance civile devant un totalitarisme impensé apparut aussitôt comme une vertu. Comment avait-on pu avoir les yeux et oreilles si pleins de sang, de pus et de merde pour accorder foi au programme social et économique de Pan Crespès ? La sainte colère de Melpomène ressurgit soudainement pour arrêter les pires responsables de la tyrannie. Seuls quelques disgraciés professionnels de la vie résistèrent devant son palais avant d’abandonner leurs armes à leurs assaillants, ou de tirer avec l’entêtement du désespoir sur leurs propres camarades, en un suicide orgiaque que peut-être ils supposaient pouvoir être étudié par les martyrologues futurs. Quelques hallucinés de l’Egalité se bardèrent alors l’estomac de ceintures d’explosifs et se firent éclater en intestins de feu parmi les foules des libérateurs des Muses, devant le parlement pacifié. On découvrit, au fond de son Elysée, Pan Crespès crispée sur une arme à gros calibre qu’elle ne pouvait se résoudre à armer, le visage plus fermé qu’une autiste, les dents serrés sur un bâton de réglisse moisi, les membres tremblant de peur et d’urine.

         Les bastilles insalubres où gisaient les contrevenants et opposants de Pan Crespès furent bruyamment ouvertes. On libéra les plus valides, soigna les blessés, souvent défigurés pour la peine d’avoir été beaux, intelligents, cultivés et entreprenants, ou pire d’avoir uni la réussite à la richesse, on rendit les derniers honneurs aux corps abandonnés dans les morgues et sous les remblais sommaires des terrains vagues, aux dernières cendres des fours.

           Dès le lendemain, avec la plus grande humilité possible, on rappela les Muses. On implora leur pardon. Elles vinrent. Et reprirent aussitôt leurs fonctions usurpées. Leur premier geste officiel fut de faire exhumer le corps de Clio, dont le visage avait été écrasé, dont la langue avait été broyée. On le posa respectueusement sur un bûcher de bois aromatiques qui brûla pendant une nuit entière, à l’issue de laquelle on vit de ses cendres fumantes, comme le phénix de la légende, ressusciter Clio, nue, telle la vérité. Aussitôt vêtue de lin blanc, souriante parmi les ovations, elle reprit ses fonctions de Muse de l’Histoire et de Ministre de l’Economie.

          Les Muses organisèrent un référendum pour retrouver leur légitimité politique. Il n’y eu que quelques non anecdotiques, à peine un peu plus de bulletins blancs ou nuls. De l’Egalité, il ne resta que la juste égalité devant la loi, celle qui veille à ne plus entraver les libertés. L’aristocratie éclairée des Muses se plia de nouveau à l’ancienne Constitution républicaine pour œuvrer à la reconstruction et distribuer généreusement, récompensant ainsi le travail et le mérite, quoique avec une logique dont elles avouaient humblement ne pas connaître tous les secrets, l’inspiration… Faut-il que nous, Muses, disions que cette inspiration dont nous sommes parfois prolixes et prodigues, parfois chiches, est un autre nom pour la génétique ? A moins qu’il s’agisse d’un contact éclairant entre les lois génétiques, entre des zones plus ou moins développées et entraînées du cerveau, avec le réel, l’éducation et les autres œuvres d’art et de science… Les gênes neuronaux peuvent-ils être sensibles au libre arbitre ? Les Muses sont-elles le signe de la dépendance des hommes ou de leur liberté ? L’aristocratie des Muses se teinta alors d’une humilité bienvenue.

           Lors du procès pour crime contre l’humanité, pour crime contre les Muses (n’avait-elle pas castré l’inspiration de l’humanité ?) dont l’instruction dura six mois (autant que le défunt règne printanier de la prévenue), devant la Cour pénale Internationale de La Haye, et sous l’œil impartial de Clio, on rapporta avec Polymnie les crimes de Pan Crespès et des ses plus cruels affidés : contre la Constitution, contre l’inspiration venue des Muses, contre la liberté des citoyens, contre la prospérité ; on écouta la procession des blessés défigurés dans les geôles à qui la chirurgie esthétique de nouveau permise rendait la dignité, les témoignages des mères, des filles, des pères et des fils, reconnaissant les morts, cherchant en vain les disparus… On ne sut jamais si, comme on le subodorait, Pan Crespès avait empoisonné David Doubs en lui servant intentionnellement la côte de porc fatale. Après avoir écouté les douze avocats de la tyranne déchue, un jury européen de vingt-quatre anonymes condamna celle qui semblait frappée de mutisme à vie, de stupidité éternelle, à la prison à perpétuité dans une cellule où on lui fournit avec humanité les bâtons de réglisse qu’elle mâchonnait cruellement quoique sans plus y trouver de goût, et maints ouvrages, livres qu’elle ne lut jamais, films qu’elle ne fit jamais scintiller sur un écran, consacrés aux plus grands crimes de l’Histoire, à toutes les  tyrannies infectes qui avaient avant elle sali l’humanité. Y compris l’essai magistral de l’historien Siméon Goldsberger, Histoire de l’ochlocratie contemporaine, où moi, Polymnie, j’ai puisé quelques uns des concepts qui ornent ce récit… Merci à vous, chères Muses ici présentes dans notre salon des récits, pour votre aimable participation.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

Extrait d'un roman à paraître : Muses academy

 

Potiers, Vienne. Photo : T. Guinhut.

Partager cet article
Repost0
12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 07:01

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Muses Academy

 

XIX

 

Récit de la jeuvidéaste Calliope :

 

Civilisation, ou la guerre des neuf planètes. 

 

 

 

 

      Le Jeu raconte, mais Calliope est plus savante, qu’il fut créé par celle des Muses que l’on appelle Calliope. Et qu’Hésiode, le poète de la Théogonie, de la Création, la regarde comme supérieure à toutes les autres Muses, que Diodore de Sicile dit qu’elle est la plus savante d’entre elles, que la beauté de sa voix lui a permis ce nom, comme le sait notre historien ici présent de ses yeux feux, à moi farouchement, gracieusement abandonnés. Ce pourquoi, amies et concurrentes, vous allez devoir, en plus d’entendre mon récit, bientôt intervenir dans le Jeu. Jeu qui est à la fois la surface neuronale de mon moi, un logiciel complexe et un tableau polyplanétaire. Sans compter qu’il va révéler, s’il en était besoin, la véritable nature de chacune des Muses ici présentes. Mais n’imaginez pas un instant de vous sentir offensés et de vouloir vous venger de moi, comme lorsque Vénus a fait tuer Orphée. Je n’ai pas de fils, pas même l’historien ici présent, dont il serait vain, dans votre fureur rentrée, d’imaginer la peau brisée par des thyrses de base-ball, les membres arrachés par vos mains de boxeurs, les chairs déchirés par vos dents redessinées par la chirurgie esthétique. Suffit ! Que je lève la langue du récit, comme ceci, voyez, et vous êtes l’immobilité même, statufiés, avec seule la tendresse dans l’oreille. Clios, l’Historien, est mon immortel protégé, dont le talent va plus loin pour transcrire nos voix qu’un simple appareil enregistreur, magnétophone ou puce espionne, aussi loin que le peut la complicité de l’émotion, la sensualité des voyelles, la musicalité des consonnes, l’implicite des intentions et l’animation de cette éloquence qui m’est native, mais qui pour lui être totalement offerte mérite encore la chaleur de sa pédagogue. Regardez comme il brûle, dans ses yeux couleurs de fauve duveteux, dans ses empreintes digitales si douces et cependant nervurées comme l’intensité du plaisir, que je lui fasse l’amour. Peut-être, ne serait-ce, chers auditeurs, que pour vous voir rosir, verdir, bouillir et vomir, et s’il se conduit bien, le satisferais-je. Mais trêve de préambules mythologiques, j’en viens enfin aux labyrinthes imagés de mon nouveau jeu vidéo…

      Le Jeu raconte, mais Calliope est plus savante, comment j’ai créé et fait vivre, en passant par sa vaste expansion, jusqu’à l’imminence de sa destruction et jusqu’à son triomphe enfin, le Jeu vidéo bien connu qui embrasa et pacifia les passions. Dès l’instant de sa conception, je l’appelai « Civilisation ».

      Le Jeu raconte, mais Calliope est plus savante, que « Civilisation » n’est d’abord qu’un logiciel téléchargeable gratuitement, la première case individuelle d’un immense damier en réseau où chaque joueur se voit offrir, de manière aléatoire, un enfant vide. Car il n’a ni ADN ni éducation. Chaque action positive qu’impulse pour lui le joueur, qu’il s’agisse de manger, boire, jouer, mais surtout d’apprendre quelque chose sur lui-même et sur le monde, donne à cet enfant des points de gestation et de connaissance qui lui permettent de s’agréger avec un programme génétique dont les séquences sont péchées de manière aléatoire. Ensuite de se construire un programme éducatif qui enrichit ses possibilités. Quoiqu’en quelque sorte il hérite du patrimoine psychogénétique du joueur qui l’anime.

      Autant dans une sorte de magasin géant où l’on ne paie qu’avec la connaissance et des actions positives -autrement dit des points de Civilisation-, que par l’inventivité du joueur qui peut créer, vêtir et intelligir son enfançon, vont se mettre à vivre et à grandir sur le webjeu mille et un personnages. Au cours de divers apprentissages et épreuves initiatiques, comme apprendre à lire, résoudre des problèmes, sentir des émotions, passer des galops d’essai et des grands oraux, conceptualiser la beauté, produire des ressources agricoles et technologiques, commercer, construire des monuments…, peu à peu ils acquièrent expérience et se mettent à créer, multipliant ainsi leurs points de Civilisation, d’autant plus importants que l’on acquiert connaissances et compétences ; plus importants encore si l’on fonde des institutions démocratiques, si l’on contribue au bien être et à la prospérité du plus grande nombre, si l’on anime des sociétés non exclusives et originales, si l’on ouvre et remplit des bibliothèques, si l’on multiplie les œuvres d’art jusque dans le quotidien.

      Une fois devenu Aube de Civilisation, chaque enfant choisit parmi les neuf planètes celle où investir son capital de Civilisation et sur laquelle, devenu Etre de Civilisation, il peut engendrer d’autres enfants et constituer, ou reconstituer, un groupe de travail, une société. Ainsi, sur Uranus, il intégrera la Civilisation des architectes et astronomes, sur Terpsichora, celle de la danse, sur Clio, l’Histoire, sur Thalius, le cinéma, sur Euterpa, la musique, sur Eratora, la peinture, sur Polumnia, l’éloquence, sur Melpomus, le théâtre, sur Calliope, les jeux. Etant entendu que cette dernière planète est centrale et fournit l’énergie qui fait tourner les huit autres autour d’elle, se nourrissant en retour des arts et des sciences que vous animez et enrichissez pour mon curieux appétit de savoir. Bien sûr, en conséquence, chacune de ces neuf planètes est une cité de la Vertu, du bonheur et de la liberté…

     Sur quelque planète que ce soit, on a la possibilité autant de ressusciter une civilisation disparue que d’inventer de nouvelles, la seule condition étant que le loisir favori de ces sociétés soit en accord avec la destination artistique de chacune des planètes. Néanmoins, il est permis de migrer au gré de ses désirs et plaisirs d’une planète à l’autre, sachant qu’en partant on laisse en héritage la moitié de ses points de Civilisation. Une saine émulation conduira ainsi à décerner au cours de jeux floraux une couronne de Civilisation autant à la planète qui aura le plus brillé parmi ses  concurrentes qu’aux individus qui auront le plus bellement fait prospérer sa société et son être de Civilisation, que ce soit dans la collectivité de l’économie ou dans la solitude de son art, sans que l’un empêche l’autre y compris au sein d’un même et individualiste joueur. La concurrence et l’émulation -donc la liberté- règnent de fait dans « Civilisation ».

      La pose des pierres architecturales vaut à chaque joueur un point de Civilisation par pierre, une caresse du regard vaut un point, un sonnet vingt points, une amitié trente points, une technologie innovante et positive, qu’il s’agisse d’usinage, d’organisme génétiquement modifié, de nanotechnologie ou d’informatique, vaut cinquante points, un amour soixante points, l’éros accompli quatre-vingts, la création d’une œuvre d’art réussie vaut cent points, deux cents s’il s’agit sur Calliopa d’une œuvre d’art totale, sans compter dans les deux cas précédents l’immortalité muséale conférée à son joueur-auteur. Une religion paisible aux transcendances puissantes vaut également deux cents points. Une constitution équilibrée, tolérante et effective vaut trois cent points, en tant qu’œuvre d’art politique…

      Chaque société étant libre de prospérer et d’inventer, déjà l’on voit se mettre en place, depuis le solitaire ordinateur d’un rêveur entreprenant, la fondation de la Cité céleste et ses voix d’anges exaltées sur Euterpa, à laquelle d’autres joueurs, voire un collectif de joueurs, peuvent apporter leur partition, leur logiciel et leurs fonctionnalités si le fondateur y consent. Plus loin, l’un imagine de faire revivre et réussir les communautés anarchistes agricoles du XIX°, l’autre de mettre en scène sur Thalius la bourgeoisie commerçante hanséatique. Ainsi, sur Eratora, les Anasazi du Nouveau Mexique peignent de nouveau sur le sable, les condottières de la Renaissance italienne, le livre de Machiavel à la main, établissent la paix autour de la prospérité florentine, les quakers de la Nouvelle Angleterre concourent aux brouillons et à l’achèvement de la constitution américaine à la fin du XVIII°. Cependant, les civilisations conceptuelles et utopiques ont autant de réalités que les autres. Sur Terpsichora, nait le ballet Alice, développé à partir du livre de Lewis Carroll. Un joueur restitue l’Ile d’utopie de Thomas More avec ses habitants, ses structures économiques et sociales, un autre donne vie à la société communiste idéale telle que l’a rêvée Marx à la fin du Manifeste du parti Communiste… D’autres réécrivent l’histoire en célébrant la réalité des plus belles uchronies. Un joueur spécialiste de l’antiquité romaine imagine d’engager Auguste à libérer tous les esclaves, préparant la première démocratie constitutionnelle alliée avec un tolérant polythéisme, évitant ainsi les succès planétaires d’un obscur prophète appelé Jésus et cantonnant par la suite dans les sables brûlants de l’Arabie un Islam à jamais resté embryonnaire et desséché. Un autre fait intervenir militairement l’Angleterre et la France lors de la remilitarisation de la Rhénanie puis de la prise avortée des Sudètes empêchant ainsi Hitler d’être autre chose qu’un médiocre tyran bientôt affaibli par la prospérité des démocraties environnantes et chassé sous les huées du peuple allemand.

 

Joan Blaeu : Atlas Maior, 1655.

 

 

      Mais, me direz-vous, la violence, le crime, le mensonge, en un mot le mal, n’existaient pas dans « Civilisation » ? Eh bien non ! Comment aurait-il pu y prospérer puisque je n’avais fourni que des briques vertueuses et heureuses à chaque joueur en réseau pour construire et s’échanger la sensation unanime de l’amour.

      Quand apparut soudain, comme une tache en fond d’œil, un virus, un site malade, qui gangréna « Civilisation ». Sur Terpsichora en effet, un accident malheureux, quelque fuite de gaz peut-être, endommagea gravement une pâtisserie d’art, en tuant deux danseuses gourmandes… Quoi ! On égorgea bientôt là-bas de manière atroce quelques jeunes chevreuils de ballet, ces garçons un peu chiens fous mais ravissants. Avais-je commis quelque erreur ou mauvaise vue dans un coin égaré de « Civilisation » ? Etait-ce d’avoir laissé vivre les émotions et l’affect dans toute leur splendeur ? Des joueurs, me semble-t-il, s’étaient sentis frustrés de ne pas engranger autant de points de Civilisation que d’autres, s’étaient aigris de ressentiment au point de laisser pourrir leur jalousie et de jeter des éclaboussures de haine. Ils s’étaient donc désintéressés du bonheur de construire et de la suavité des œuvres d’art parfaites ! Auquel cas peut-être devais-je, non sans châtier là-bas les crimes, faire preuve de tolérance envers ce sentiment d’abandon qui animait des joueurs de Civilisation moins favorisés… A moins que les utopies collectivistes et anarchistes aient révélé leur impossibilité native… Etait-ce la liberté que j’avais posée en dogme qui d’elle-même s’était égarée ? Ce libre-arbitre là incluait-il le possible choix du mal ?

      Le Jeu raconte en effet, mais Calliope est plus savante, qu’un disque dur s’est installé dans « Civilisation » au point de rapidement prospérer comme un Jeu concurrent, dont on apprend bientôt que le créateur est Melpomus par son prière d’insérer qui se veut un addenda à « Civilisation » : « Sur notre planète Melpomus, les points de Civilisation sont trop chichement répartis. Pourquoi ? Parce qu’un théâtre sans tragédie, ou du moins qui ne repose que sur la fadeur de la fiction et sur aucune tragédie réellement vécue et ressentie par les joueurs, n’est d’aucune créativité, d’aucune force esthétique et morale. Toutes les œuvres de « Civilisation » sont lénifiantes et niaises comme l’ennui du bonheur : en un mot médiocres. Pas de bonne tragédie sans le mal, son influence, sa douleur et son vécu. La fadeur d’une vie bonne ne vaut pas la puissance d’une vie excitée par le mal et vécue dans la tragédie. Ce pourquoi je propose à ceux qui voudront me rejoindre un théâtre où s’épanouira et s’épanouit déjà l’intensité immarcescible du tragique : j’ai nommé « Barbarie », le Jeu magnifiquement concurrent, le Jeu où les points de barbarie s’acquièrent en clin d’œil. Au lieu de longues journées et années de Jeu pour accumuler un maigre panier de points de Civilisation, il suffit d’un coup de hache dans un corps -et non dans un arbre dans le but fastidieux de construire une maison- d’un jet d’essence et de flamme sur un musée ou sur un théâtre aussi trompeur que le fatigant labeur de la fiction pour voir régner autour de soi les pleurs et le sang, le vice et la mort, pour aussitôt donc amplement moissonner les points de Barbarie qui vous sacrent instantanément barbare de choc. Qu’importe si vous-même êtes fauché dans la moisson de tripes et d’écorchés, vous voilà auréolé, dans d’éternelles représentations, sur le théâtre de Melpomus, du titre de Grand Héros Tragique dont les exploits seront sans cesse joués sur les scènes de la mémoire. » On ne s’étonnera pas si, parmi les neuf planètes, la contagion de cette exaltation virale et l’extension du conflit avec « Civilisation » s’envenimèrent comme une traînée de sida…

      Le Jeu raconte, mais Calliope est plus savante, que dans « Barbarie », des joueurs pervers se liguent pour installer la victoire des Nazis et des Japonais sur les terres des Etats-Unis, comme dans Le Maître du haut château de Philip K. Dick. D’autres généralisent le succès des plus cruels jeux du cirque romains, ou reprennent les recettes éprouvées des guerres tribales primitives qui tuèrent jusqu’à quatre-vingt pour cent de la population des jeunes hommes, ou encore font revivre les surabondants sacrifices de jeunes filles nubiles pratiqués par les couteaux d’onyx des anciens Aztèques…

      C’est ainsi que jusque dans « Civilisation », les communautés agricoles anarchistes se mirent d’abord à dégénérer dans la procrastination, l’impéritie, les vols, dans les luttes intestines pour le pouvoir, les crimes politiques et les famines. Que la réalisation apparemment parfaite du communisme marxiste originel se gangréna aussitôt de la conception de tyrannies échevelées où fumèrent dans le froid les archipels des goulags, où gelèrent les cadavres que le permafrost sibérien et les sables volatiles du Gobi chinois ne permettaient plus d’enterrer, où les yeux des mères et des fiancées tombaient comme des billes putréfiées, leurs larmes évaporées sur un sol inhumain… La planète Polumnia se révéla soudain totalement gagnée par « Barbarie ». Comment la terre de l’éloquence avait-elle pu faire allégeance à celle qui semblait être par nature la terre du mal ? On peut supposer que pour elle, être juge éloquente était plus excitant dans « Barbarie » que dans la forme précédente du Jeu, où elle animait de démocratiques, nuancés et courtois débats. Que la copulation récurrente qui occupait les héros de Melpomus et de Polumnia était une copulation de combat, barbare et sadomasochiste… Sans qu’on sache qui était le sado et qui était le maso. Les viols de prédateurs et de prédatrices devenaient monnaie courante, monnaie de points de Barbarie qui déboulait comme jackpot sur deux planètes enfiévrées.

      Les Jeux racontent, mais Calliope est plus savante, que le combat de Calliope et de « Civilisation » contre Melpomus et « Barbarie » essaima parmi toutes les joueurs et devint la guerre des neuf planètes. Terpsichora est soudain détruite en guise de déclaration de guerre. Un sombre ballet de linges noircis et ensanglantés n’y danse plus que parmi les ruines de la schizophrénie suicidaire.

      (...)

Voir : Muses Academy, sommaire et synopsis

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

Photo : T. Guinhut.

Partager cet article
Repost0
9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 15:34

 

Museu diocesa, La Seu d'Urgell, Catalunya. Photo T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Roberto Bolaño

et les parenthèses du chien romantique.

 

 

Arturo Bolaño : Les Chiens romantiques, Un Petit roman lumpen, Trois,

traduits de l’espagnol (Chili)

par Robert Amutio, Christian Bourgois, 96 p, 96 p, 112 p, 12 € chaque.

 

Roberto Bolaño : Entre parenthèses, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio,

Christian Bourgois, 490 p, 25 €.

 

 

 

      Pourquoi qualifier Roberto Bolaño de « chien romantique » ? Né dans l’enthousiasme de la jeunesse, de la poésie et de l’amour, il voit son monde laminé par le fascisme de Pinochet, amis dispersés, disparus d’on ne sait quelle atroce façon, lui-même emprisonné quelques jours… L’exil, mexicain, puis espagnol, le laissera sans cesse nostalgique de cette période édénique. Il passera sa vie d’écrivain à osciller entre la scène originelle de la naissance à la jeune poésie chilienne, le traumatisme de la révolution châtrée, puis le tableau d’un quotidien morose, parfois étrangement illuminé par l’examen clinique de ce « secret du mal[1] » pour toujours inaccessible. C’est de ces trois manières que relèvent les trois minces inédits -par la taille et non par leur dimension esthétique et éthique- publiés en bouquet, un surmontés par les fulgurants poèmes gravés dans Les Chiens romantiques. Récits et vers que l’on ne mettra pas Entre parenthèses, comme la modestie de l’écrivain le propose pour une belle poignée de petits essais critiques et autres chroniques.

 

      Sortis étouffés, épuisés, estomaqués, éblouis, des mille pages de l’immense 2666[2], quête presque infinie de la vérité d’un écrivain mythique, Arcimboldo, et de la résolution impossibles des assassinats de jeunes femmes qui gangrènent le Mexique, nous avions retrouvé en un plus concis roman la quintessence de Roberto Bolano. Ce fut la relecture du fabuleux, percutant, indépassable Nocturne du Chili[3]. Où la culpabilité, la passivité complice devant les crimes hallucinants du fascisme de Pinochet, émanaient d’un magnifique, troublant, cataclysmique monologue du curé Icabache. Pourtant le régime d’Allende, d’un socialisme à la lisière du bolchevisme, n’était guère brillant. Reste à imaginer l’envers nécessaire, où notre bolanien curé ferait son mea culpa en séide du communisme, laissant ainsi la mémoire chilienne devant le biface de sa vérité tyrannique, maintenant qu’heureusement lui a succédé la démocratie libérale…

      Plus modeste encore, ce bouquet de trois inédits, cependant d’autant indispensable à l’aficionado bolanien. Le Petit roman lumpen, est bien dans la manière apparemment pétrie de banalité sociologique de Bolano. Son sous-prolétariat, à la frange de la pauvreté, est constitué d’un frère et d’une sœur qui ont perdu leurs parents dans un accident. Ils ont abandonné le lycée, l’un pour fréquenter des salles de musculation et des amis quelconques, l’autre pour se faire employée de coiffure. Et narratrice romaine de cette tranche de vie falote où la lumière du ciel est étrange, où les sensations frisent l’instabilité métaphysique, le fantastique. La crise économique est suggérée, sans misérabilisme, la fascination irrationnelle de la délinquance trouble la jeune fille dont « l’histoire perd encore plus ses contours », avant qu’elle se prostitue à une ex-star du culturisme et du cinéma peplum, dont le sperme est, selon les points de vue, alternativement « doré » et « noir ». C'est volontiers sordide, sans que les personnages, à la recherche d’un coffre-fort et de la tentation du mal qui les sauveraient de leur médiocrité, en aient complètement conscience. L’écriture parait simpliste, quoiqu’assurée, lorsqu’une béance, une soudaine métaphore jaillit : « une fragilité qui ressemblait à une raie manta tombant du plafond ». Est-ce une satire ? Le constat d’une déréliction contemporaine ? Le tableau de la vanité humaine est tenu à bout de bras par le talent époustouflant d’un Bolano qui sait nous rendre intéressant, presque magique, ce qui pourrait ne pas l’être, comme ce « visage dans l’attente » de la narratrice qui parvient à une « lucidité »…

      Dans Trois, des proses poétiques autobiographiques parcourent d’abord comme un « kaléidoscope » la ville de Gérone. Le poète est inquiet de son droit de séjour, de « l’argent comme cordon ombilical qui te relie aux jeunes femmes et au paysage »… Cinquante-sept « rêves » font « Un tour dans la littérature », où Kafka « voyait brûler le monde » où Pérec « avait trois ans et pleurait, inconsolable ». Le panneau central du triptyque est un fabuleux poème mi-épique, mi-lyrique, au souffle sombre et heurté, qui raconte un voyage vers un « Pérou légendaire » par quelques Chiliens. De leur « bouche ouverte […] sortent / Les rêves : des empreintes / Fossiles / Colorées avec la palette / De l’apocalypse. »

      Tout aussi fulgurants sont les poèmes de ces Chiens romantiques qui, auprès du mal, aboient à la lune de la liberté, de l’amour et de la poésie… Parfois cette dernière a, chez notre malheureux chien littéraire pistant les énigmes du monde, la rapidité omnivore de Ginsberg, parfois elle a l’émotion bouleversante du poème presque final et néo-classique dédié à sa « Muse » : tour à tour à « seize ans », tour à tour dans la maturité, elle est « dans la file / des prisonniers politiques », quand il est son « sillage élégant ». Parmi des vers libres que l’on pourra juger inégaux, se détache un trio dédié aux « détectives », qui sont la mise en abyme d’un plus immense roman : Les Détectives sauvages[4], parmi lequel il voit « les livres de questions que personne ne résout / Les archives ignominieuses ».

      En une réelle lucidité, et non sans amertume, il prend ses distances avec le mythe révolutionnaire : « La révolution s’appelle Atlantide / Et elle est féroce et infinie / Mais elle ne sert à rien ». Le pathétique, y compris en faisant l’amour à des femmes plus inquiètes encore que le poète, côtoie le morbide : « J’avais vu la mort copuler avec le rêve ». On a la sensation terreuse d’entrer « Dans la salle de lecture de l’Enfer » où feuilleter « un recueil de poèmes de terreur », recueil explosif que l’on regrette d’ailleurs de ne pas être bilingue.

 

 

      Roberto Bolano a les qualités de ses défauts. Délicieux bavard, littérateur et critique sans avoir l’air d’y toucher, il parait en ses parenthèses critiques préférer les anecdotes, les impressions amicales, aux analyses exhaustives, par pudeur, de peur peut-être d’ennuyer son lecteur. Et soudain, parmi cette conversation apparemment légère, ces discours, ces chroniques et un entretien, ces brefs carnets de voyage entre Vienne, Teruel et Blanes où il vivait, un éclairage original et inattendu, une phrase magique, un paragraphe fulgurant nous stupéfient.

      Au déroulé de tant de petits textes, dont le titre, Entre parenthèses, montre la modestie de la dimension et du propos, le lecteur reste trop souvent sur sa faim. A force d’évoquer ces poètes, ces écrivains espagnols et latino-américains que nous connaissons parfois ou qui nous restent douloureusement inconnus, et au vu de l’admiration que Bolano leur voue, une sensation de manque s’installe : que ne trouve-t-on plus souvent un bref résumé de roman, une citation, quelques vers, de façon à ce que nous puissions entièrement partager l’empathie du chroniqueur, de façon à ce que notre curiosité ne soit pas trop déçue, sinon satisfaite, du moins assez excitée pour nous nous précipitions sur ces écrivains qui probablement mériteraient de devenir également nos amis…

      Ainsi, Cesar Aira[5], Roberto Piglia, souvent des romanciers argentins, mexicains, sont en quelque sorte, et pour reprendre un de ses titres, les « étoiles distantes » de notre critique. Ils s’appellent également Bioy, Donoso, Tomeo, Vila-Matas, parmi l’aire entière de la langue espagnole… Ce sont aussi des poètes, souvent espagnols, auxquels il rend visite, comme Olvido Garcia Valdés, « dont la capacité de provoquer l’inquiétude, la réflexion, le plaisir esthétique ne décline pas au fil des jours ». Elargissant l’orbe de ses curiosités, il évoque Cervantès, Amis, Burroughs, K. Dick ou Hannibal de Thomas Harris, accordant une aura privilégiée à Melville, une spéciale admiration à Vargas Llosa, évidemment à Borges, dont il cherche à Genève la tombe, pour y trouver les corbeaux de Poe.

     Roberto Bolano, dont on connait l’ampleur et l’acuité de romans insurpassables comme 2666 ou Nocturne du Chili, est certes ici pieds et poings liés par les contraintes du genre. Ce sont en effet de brèves chroniques pour un journal catalan, puis un quotidien chilien. Mais très vite, la si reconnaissable voix bolanienne s’installe, en toute  musicalité amicale et intellectuelle, parfois impitoyablement provocatrice. Il sait cingler les mauvais, dont nous tairons les noms, et les bons faiseurs de clichés, comme la romancière chilienne Isabel Allende : malgré ou de par son « glamour », son « kitsch », « la littérature d’Allende est mauvaise, mais vivante ». Et comme elle, Paolo Coelho n’a qu’un mérite : « il vend des livres ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Mieux, Roberto Bolano rédige « Trois discours insupportables », des pages plus denses, des conférences dans lesquels il tacle la gauche sud-américaine : « Nous avons combattu pour ses partis qui, s’ils avaient remporté la victoire, nous auraient envoyés immédiatement dans un camp de travail forcé. » Ce qui est une façon discrète de renvoyer le socialisme d’Allende, balayé par Pinochet, à ses réalités. Comme Cervantès, il choisit, au-delà du métier des armes, celui de la poésie : « savoir mettre la tête dans l’obscur, savoir sauter dans le vide, savoir que la littérature, fondamentalement, est un métier dangereux. » Plus loin, il croise un libraire qui lui parle de « plus d’un romancier capable de recommander ses propres livres à un condamné à mort ». Ironie ou profond sérieux lorsqu’il s’agit de « lecteurs désespérés » ? Dans sa « cuisine littéraire », il « affronte son adversaire sans faire ni demander de quartier ». Une éthique alors traverse les humbles prestations de l’écrivain, en marge du grand-œuvre, celle d’une urgence devant le tragique de la condition humaine, à traiter avec ce qu’il faut de légèreté, d’angoisse et de grandeur. Façon d’évoquer discrètement les thèmes de ses grands romans, le mal fasciste chilien et le mal assassin mexicain, mais aussi bien sûr universel, le mystère de l’écrivain au centre du maelstrom, depuis Les Détectives sauvages jusqu’au cosmos douloureusement terrestre de 2666, en passant par l’introspection coupable et fulgurante de Nocturne du Chili.

      Si brèves que soient ces pages, certaines s’installent durablement dans la mémoire du lecteur, telles d’évocateurs poèmes en prose, d’incisifs essais. Ainsi, dans « Civilisation », il compare l’odeur du napalm, qui est celle de la victoire pour le personnage d’Apocalypse now, à celle des crèmes bronzantes : ces onguents « sentent la démocratie, ils sentent la civilisation ».

      Ainsi, malgré la modestie apparente des propos, le côté recueil de circonstance et posthume, ce livre devient nécessaire, y compris en recueillant un entretien pour le magazine Playboy : il est la bibliothèque intérieure, car « pour le véritable écrivain, l’unique patrie est sa bibliothèque », il devient l’autoportrait sensible et intellectuel de notre auteur chilien météorique et préféré.

 

      Mal ici et maintenant, mort en 2003 à cinquante ans, nostalgique d’une jeunesse chilienne poétique à jamais perdue, confronté à la concaténation du mal, sans espoir autre que la littérature qui seule lui rendit ses aspirations à une totalité brisée, sans les résoudre en sa « pugnace vie livrée aux intempéries », que ce soit dans ces petites parenthèses ou dans ses roman-monstres Roberto Bolano est bien notre « chien romantique » préféré…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Titre d’un mince récit  d’ailleurs aussi décevant que la quête impossible de la résolution du mal, dans Le Secret du mal, Christian Bourgois, 2009.

[3] Voir note 2.

[4] Roberto Bolano : Les Détectives sauvages, Christian Bourgois, 2006.

 

Photo : T. Guinhut.

Partager cet article
Repost0
7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 09:35

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Les Sphères de Peter Sloterdijk,

 

esthétique ou éthique politique

 

de la philosophie.

 

 

 

 

        Esthète ou philosophe politique ? Nouveau Copernic de la philosophie ? Ne sont-ce que d’élégants « globes » à l’érotisme flatteur ou englobent-ils avec rigueur toute la pensée humaine, jusqu’à un penser le monde contemporain… La parution du troisième volet du triptyque intitulé Sphères, permet enfin de tenter une vue synthétique, quoique forcément modeste et lacunaire, devant la pagination monstrueuse et bouillonnante de ce philosophe allemand à la mode, qui, si sa pertinence est avérée, mérite de le rester. Peter Sloterdijk, né en 1947, professeur d’Esthétique à Karlsruhe, est en effet l’auteur d’une œuvre profuse qui dénonce la mort de l’humanisme et promeut une réflexion globale sur l’histoire de l’humanité autant que sur les perspectives de notre temps. Si cette grande figure de la philosophie contemporaine a séduit de nombreux lecteurs, son audace polémique et politique n’a pas manqué de le placer sur le fil de controverses brûlantes. C’est après avoir salué l’importance de son premier ouvrage, Critique de la raison cynique[1], depuis traduit en une trentaine de langues, qu’Habermas lui-même s’est scandalisé des propos, selon lui eugénistes, de ce penseur gargantuesque. Comme d’autres se sont étranglés devant ses remises en question de la gauche, de l’impôt… Quoique les écrivains ne soient pas « les coursiers de l’absolu, mais des individus qui ont à l’oreille les détonations de notre temps »[2], force est de constater que le démiurgisme totalisant de Peter Sloterdijk et son habileté polémique sont triplement séduisants : autant par les positions conceptuelles que par la dimension esthétique, non moins que par la subtile et judicieuse boite à outils de la pensée politique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rigueur baroque du philosophe

 

        Par sa position conceptuelle d’abord : rien moins que dire le monde sous l’égide des sphères, cercles, boules et autres globes, de façon que rien ne lui échappe, que tout y trouve place ordonnée. Une sorte de tentative philosophico-romanesque de raconter la pensée de l’homme au cours d’une traversée cependant non totalisante de la pensée, dans laquelle la recherche des angles d’attaques prévaut sur le concept d’unification générale. « La philosophie, aujourd’hui, c’est l’art d’établir un rapport immédiat avec des supercomplexités »[3]. Voici donc une histoire de la philosophie au travers des bouleversements dans la conception du monde sphérique. Mais aussi à travers l’idée de « l’immunologie générale », depuis les rituels primitifs, en passant par le système du droit, jusqu’à l’immunologie biologique et thérapeutique de la science, de façon à nous protéger de l’irrationnel, de la criminalité et de la mort[4]… Enfin, à travers une remise en cause de « la boutique d’antiquité de gauche » et « la tradition paranoïaque du marxisme[5] » , il s’agit pour lui de refonder une éthique politique.

        Posture esthétique et esthétisante ensuite. Le lecteur qui aurait crainte de s’engager dans un ensemble ardu et hautain, jargonnesque et pesant (totalisant en trois volumes quelques deux mille et cent pages, parmi une vingtaine de volumes publiés) a la surprise de se sentir guidé par une main prudente et néanmoins propice à la pyrotechnie langagière et conceptuelle, touché par l’élégance de la prose et surtout instantanément conquis par la sûreté conceptuelle, les allusions culturelles, les rapprochements surprenants et rarement vains… D’autres seront irrités par cette maestria, ce jonglage de concepts, de faits et d’images ; voire ce bavardage, cette esbroufe, diront les plus récalcitrants. Bien des philosophes de profession ont été d’abord déconcertés, ne serait-ce que devant ce très beau moment ontologique d’écriture autobiographique, prénatale et placentaire, dans le chapitre V de Bulles[6] : « Boule de basalte noir, je repose en moi, je couve dans mon milieu comme une nuit de pierre. »… En effet, l’engagement stylistique de cette littérature pensante pratiqué par Sloterdijk, déploie une inventivité rhétorique autant qu’une manière pour le moins originale de construire et de développer ses livres comme des romans philosophiques, non sans mêler à cette distanciation sereine qui fait le philosophe, autant le lyrisme de la prose que les perles métaphoriques, autre sujet d’irritation pour les grincheux. Les néologismes abondants marquent l’avancée intellectuelle et imagée du philosophe esthète : « sphérologie », « insulations » « atmoterroriste », « érototope »… Sans compter qu’il s’attache à des sujets aussi scabreux que réjouissants pour ce rabelaisien encyclopédiste : du « latrinocentrisme » et de « l’autocoprophagie » à la « Merdocratie », dans Globes[7] jusqu’à « Pisser contre le vent idéaliste » ou « Du point de vue sémiotique, nous comptons le pet dans le groupe des signaux » (dans Critique de la raison cynique[8]) ce qui est suivi par une pétomane anecdote venue de La Guerre des Juifs de Flavius Josèphe. Son sens de la formule est souvent aussi insolite qu’éclairant : la ville antique comme « système immunitaire », l’enfer comme « antisphère » ou mieux encore, dans Colère et temps les partis de gauche vus -non sans ironie- comme des « banques de la colère[9] »…

        Certes, Peter Sloterdijk est professeur d’Esthétique. Il est inutile de ce fait de lui rappeler la traditionnelle opposition kierkegaardienne selon laquelle l’éthique est le stade supérieur de l’esthétique ; imaginons cependant qu’il l’a dépassée en postulant que l’esthétique est la forme parfaite de l’éthique ; en effet, la dimension de l’esthétique est constitutive du contenu de vérité des connaissances. Point n’est besoin du jargon philosophique sous-heideggerien, rien de pesant, l’écriture et la curiosité intellectuelle sont sans cesse stimulantes. A la rigueur conceptuelle de la démonstration s’ajoute, sans rien y gâter, une écriture baroque. Ainsi ce poète du concept, comme il le note au sujet de Nietzsche dans Le Penseur sur scène[10], échappe à la froideur désincarnée attendue de ses pairs, et assure une bonne partie de son succès. Car, outre sa capacité à balayer l’art et l’histoire, autant qu’à se mettre à l’épreuve de la mobilité du contemporain, il anime, non sans humour une sorte de suspense sensuel et vigoureux, parfois émaillé de bombes polémiques…

 

De la gestion du parc humain

 

        C’est en 1999 que Règles pour le parc humain, provoqua une rude controverse en Allemagne, et au-delà. Oubliant leurs éloges, Habermas en tête, les détracteurs de Peter Sloterdijk n’apprécièrent guère l’emploi de mots plus que connotés comme « sélection natale[11] », lorsqu’il commenta les biotechnologies et la génétique. De par un réflexe pavlovien au vocabulaire, on n’y vit rien moins -et le plus abusivement du monde- qu’une apologie de l'eugénisme nazi. Pourtant, contrant l’excès de moralisme d’un humanisme naturiste et désuet qui s’attaque aux techniques du vivant, il ne faisait qu'y souligner l'antiquité de la sélection que s'impose l'humanité, plaidant pour une gestion plus libérale de la fabrication des humains : résultats d’un « élevage » et d’une « sélection », ne serait-ce que par l’éducation et le choix du partenaire, sans compter les avancées anthropogénétiques qui visent à produire un homme exempt de maladies génétiques, voire de tares morales, qui resteraient -non sans danger- à définir. Peut-être s’agit-il d’un humanisme nouveau, quoique Sloterdijk n’ait pas ouvert la boite de Pandore de la liberté procréative par manipulation génétique (et pourquoi pas ?) mais proposé un peu plus tard l’interdiction, pour le moins  prudente, de toute tentative en ce sens. Sloterdijk va-t-il au bout de sa pensée ? Importerait-il de souligner que cette « sélection prénatale » n’est pas l’eugénisme soustractif nazi, mais la liberté de choix parentale (donc non issue de la tyrannie d’un pouvoir collectif), quoique avec le soin de ne pas oublier la liberté de celui qui est conçu de par la peut-être trop précise volonté des géniteurs…

 

 

Du rire cynique et de la raison

 

        Cette coqueluche de la philosophie a souvent eu de quoi irriter les moins frileux. Dans le si brillant essai Critique de la raison cynique, allait-il jouer à l’antihumaniste, reprochant au rationalisme des Lumières les tyrannies qui l’ont suivi ? L’impasse du projet de l’Aufklärung n’aurait plus selon lui comme échappatoire que le rire roboratif du cynique antique et non celui du cynique moderne, ce nihiliste de la dérision… N’allons donc pas croire qu’il élabore un projet anti-Lumières… Au contraire, promouvant une alternative à la « pénombre cynique » (p 109), Sloterdijk nomme insolence « kunique » (p139) cette résistance au cynisme moderne qui se ferait humour vivant et insolent de la vérité. Face au vieux cynisme bougon et désabusé, il faut être l’homme-chien de Diogène : primaire, instinctif, bestial, anti-réflexif, anti-théorique, anti-idéaliste : incarner dans la bassesse du corps toute l’altitude d’une Aufklarüng joyeuse et véritablement débarrassée de toute forme de téléologie, ce en quoi il reste dans la tradition nietzschéenne. A moins que l’esprit manque ici : on sait combien le corps peut être porté aux bas instincts, aux idéologies simplistes et lourdes. Nietzsche lui-même aurait été effrayé par ceux qui l’ont falsifié, récupéré. Le saut conceptuel sloterdikien ne laisse pas de surprendre, même si l’on a bien compris que l’esprit ne lui fera guère défaut puisqu’il conclue sur le « sapere aude », le « ose savoir » kantien[12], comme condition d’une vie réussie, et donc imagine un nouvel humanisme. Dans le court essai « La vexation par les machines[13] », il ajoute : « L’entreprise Aufklärung (…) demeure un jeu gagnant au cours duquel ils peuvent échanger l’illusion contemplative contre le pouvoir opérationnel ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sphères, bulles, globes et écumes

 

        Cette énorme trilogie baptisée Sphères n’a qu’un défaut majeur : on n’a pas encore inventé le livre sphérique qui pourrait contenir cette histoire du monde par concepts… Le premier volume, Bulles, va de l’utérus à l’extase mystique, interrogeant -entre autres- psychanalyse et religions (de Platon à Lacan), mais aussi les conditions qui permettent à l’homme de se rendre le monde habitable, qu’il s’agisse du monde concret ou du monde intérieur, tous deux pensés comme circularités. Cette complétude recherchée ayant longtemps coïncidé -du moins dans la pensée occidentale- avec le géocentrisme, qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Le second, Globes (dernier paru en France, conformément au vœu de l’auteur), s’intéresse à l’histoire politique : de la perfection initiale et terrienne issue de la totalité divine, à la globalisation, en passant par la révolution copernicienne, le monde peut passer au-delà de sa clôture pour envisager l’infini. Il n’est pas indifférent que ce qui devait être le huitième et dernier chapitre en ait été détaché pour être indépendamment publié sous le titre Le Palais de cristal. A l’intérieur du capitalisme planétaire[14], brillant exercice de style autour de la mondialisation de la consommation et de la communication, dans lequel le palais de cristal est la métaphore des « ambitions finales de la modernité » (p 253). Ecumes[15], enfin, voit se disperser les bulles individuelles et ces écumes que sont nos sociétés : comment concilier individualisme et circulation, espace séparé et espace global ? Expansion de l’individu et ses limites démultiplient alors les aspirations autant que les frustrations et une certaine nostalgie d’une ronde solidarité (peut-être mythique), d’où les révolutions et les utopies… Sans compter que « sur les marchés destinés à la jeunesse, où l’on diffuse le prêt-à-révolter, le mal intégré paraît cool[16] ». Quant à « la vague individualiste », elle est pour lui « une forme luxueuse de l’être-dans-le-monde ». Ainsi nos « écumes » contemporaines s’achèvent sur cette « rose des vents du luxe » qui va de pair avec le « libéralisme érotique[17] » . Notre philosophe alors en appelle à des solidarités à venir pour éviter que le tissu des « écumes » se déchire définitivement. L’hédonisme est-il la fin de l’Histoire ?

       C’est ainsi que, de la Bible utérine à la société de l’abondance et des médias, Sloterdijk englobe dans une trinité sa réflexion d’abord métaphysique et ensuite politique grâce à un faisceau de métaphores filées autour de la circularité de notre espace terrestre, cosmique et communicationnel : il nous dit comment habiter le monde en cohérence avec cette sphéricité autant spatiale qu’intellectuelle, économique et fantasmatique. Pensée non plus systémique, mais métaphorique, intertextuelle, en ce sens postmoderne. Que nourrit également une riche iconographie puisée dans toute l’histoire de l’art, des sciences et de l’architecture. Penser le tout, au sens hégelien, devient, chez Sloterdijk, penser en tous sens. Mais nous ne lui ferons pas l’injure de dire qu’il ne pense qu’en rond… Comme le « danseur de corde » du prologue du Zarathoustra de Nietzsche qui finira par tomber, risque-t-il de choir dans le grand écart entre métaphores poétiques et prudence philosophique ? Est-on sûr que la métaphore puisse tenir lieu de concept ? Ce en quoi cette lecture du monde comme « sphères » peut paraître forcée, comme un prétexte à penser plus qu’une pensée finie et close, à moins d’une floraison de pistes destinées à germer, comme le chou-fleur qui multiplie lui-même ses arbres et ses fleurs fractales... Ce philosophe bien carré dans ses raisonnements autant que florissant des écumes d’une pensée multipolaire peut apparemment sans peine porter comme Atlas toute la terre philosophique et caresser les rondeurs d’une pensée, depuis la boule du divin où le centre est partout est nulle part jusqu’aux fractales écumes de l’individualisme contemporain, en passant par l’analyse critique des systèmes politiques successifs. Voici par exemple comment il définit le postcommunisme : « un passage entre des systèmes fondés sur la dynamique de la colère et de la fierté, d’un côté, des systèmes fondés sur la dynamique de l’avidité, de l’autre – ou encore, pour l’exprimer dans le cadre de l’analyse psychopolitique : avec le rejet du primat du thymotique en faveur d’une érotisation sans limite[18] ». Notre philosophe a sans nul doute développé une sphère de cohérence aux bulles et écumes nombreuses pour soutenir la complexité du devenir humain.

      Voici venir dans ces Sphères une phénoménologie de l’espace qui va du cosmos aux couveuses, des cocons aux serres, des espaces ontologiques aux espaces de vies, en passant par ceux de l’imaginaire. S’éloignant sans retour bien sûr (dans la continuité d’Heidegger) des pistes éculées de la métaphysique (étudiées comme historicité) pour s’engager résolument dans les voies les moins idéalistes et les plus rationnelles du possible, quoique avec l’indispensable tremplin de la métaphore, dont il est bien connu qu’elle est aussi subjective que stimulante pour le rafraichissement de la pensée. Après L’Etre et le temps, voici l’homme et l’espace, à condition qu’il soit circulaire ou fait d’éclats circulaires, comme dans Ecumes. La plasticité de l'espace répond au comment nous façonne l'espace en fonction de la bulle que nous projetons autour de nous. L’ère des bulles, du point de vue « psycho-historico-anthropologique », de la préhistoire au Moyen-âge, précède celles des Globes, de la révolution copernicienne aux mondialisations, tandis que celle des écumes rejaillit sur le XX° siècle, ses sphères totalitaires, le cocon de ses état-providences et ses individu-bulles contemporains et dispersés. Ainsi l’homme n’est plus seulement une essence mais un processus, y compris par la fabrication, qu’elle soit conceptuelle, technologique ou biologique. Ce pourquoi Sloterdijk n’est pas sans penser que la « monosphère métaphysique était vouée à l’échec », ce qu’il montre dans Ecumes.

 

Le palais de cristal capitaliste

 

        Notre philosophe a trouvé au capitalisme sa vitrine, sa métaphore, dans ce qui brilla au sein de la première exposition universelle anglaise en 1851 : ce « Palais de cristal » exposant les merveilles du monde, du commerce et de l’industrie, première bulle visible de la mondialisation planétaire capitaliste. L’universalisation de la science et de la finance, jusqu’à la bulle internet qui est devenue sphère, écume et réseau, permet, grâce à l’échange exponentiel de la production et de la consommation, un hédonisme jamais vu, en expansion, peut-être infini. Mais cette bulle surprotégée du « Palais de cristal » occidental et capitaliste, pour laquelle il fait la différence entre capitalisme de travail, d’investissement, de production et de récompense et le « capitalisme de la Fortuna[19] » (pour les bulles spéculatives fondées sur les pyramides de Ponzi et sur la procrastination de la dette de l’état-providence), qui sait, attaquée par d’autres sphères et écumes -religieuses, régressives ou terroristes-, jusqu’où elle s’étendra, jusqu’à quand elle durera. Cependant, si on a reproché à notre philosophe d’accepter ce capitalisme, de choir dans les tréfonds de l’ultralibéralisme -procès certes partisan- il n’en reste pas moins qu’il est le seul système économique, malgré ses défauts, ses oppressions et ses crises, à avoir amené tant de populations à la prospérité.

 

Penser la politique après l’effondrement des traditions de gauche

 

        C'est alors que la charge satirique n’hésite pas à stigmatiser le socialisme comme « bourse aux illusions » et en écartant (non sans provocation) Marx et Lénine : « les classiques marxistes sont pratiquement devenus illisibles pour les gens dotés de réflexes intellectuels, moraux et esthétiques contemporains ». Sans compter qu’ils « fournissent la démonstration d’une foi aveugle dans le conceptuel telle qu’on n’en observe d’ordinaire que dans les sectes fondamentalistes[20] ». Ce qui fut ressenti par les tenants de l'Ecole de Frankfort (pour qui la philosophie est d'abord une critique sociale du capitalisme), Habermas en tête, comme une gifle sonore. En ce sens, le projet de Sloterdijk n’est pas seulement rétrospectif, mais résolument contemporain, jusqu’à l’interrogative anticipation, sans se laisser séduire ni par les chants de sirène des utopies politiques ou religieuses ni par celui du catastrophisme écologique.

      Autre provocation apparente. N’allait-il pas jusqu’à affirmer (non loin de la thèse de Fukuyama qui voit la démocratie libérale comme horizon de la Fin de l’histoire[21]) lors d’une conférence à Strasbourg[22]: « Les synergies du consumérisme victorieux avec les mondes figurés de la belle vie et la chape de doctrines libérales placées au-dessus d'eux conduisent à résilier la plus grande partie de nos mémoires sombres et pathétiques ». Il pronostiqua « l'effondrement des traditions de gauche », avec peut-être un peu trop d’aplomb, car on sait que les traditions et les idéalismes ont la vie dure, y compris contre les faits. Que l’on veuille le suivre ou non, Peter Sloterdijk, Gargantua au-dessus de la mêlée des philosophes européens, parait pouvoir embrasser l'ensemble des problèmes qui embarrassent notre monde. Même si l’on peut légitimement, quoique modestement, s’interroger : Sloterdijk connaît-il la tradition de la pensée philosophique, économique et politique d’une -plus généreuse qu’il n’y parait- pensée libérale?

         La position politique de Sloterdijk reste pour ses détracteurs, dont la doxa consiste à penser que seule la bonne conscience de gauche est une morale philosophique inattaquable, sujette à caution. Ce à quoi il répond : « Je reste un social-démocrate tout en acceptant certains arguments du courant libéral » ajoutant avec plus de plaisir polémique : « La victimologie dominante interdit d'observer cette réalité en face. Il faut que les riches soient coupables et les pauvres innocents. Il existe une véritable haine à l'égard de la contre-proposition libérale et de sa prétention à mettre l'accent sur le mérite et le hasard.[23] »

       Cependant il fit pire, ou mieux si l’on veut bien casser son sac à préjugés. C’est dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung[24] que, s’interrogeant sur l’avenir du capitalisme, il conspua l’Etat-providence et ses dangers : « la suréglementation qui réfrène à l’excès l’élan entrepreneurial, la surimposition qui pénalise la réussite et le surendettement où la rigueur budgétaire -dans le secteur public comme dans le privé- se trouve contrecarrée par une frivolité spéculative. » Ce dans le cadre d’une aussi surprenante que finalement (si l’on consent à y réfléchir) stimulante charge contre l’état dont « la main qui prend » a remplacé « la main invisible » d’Adam Smith[25]. « Oui, le pauvre exploite le riche. » continue-t-il, en comparant « l’impôt progressif sur le revenu » avec « l’expropriation socialiste », en s’étonnant « qu’une poignée de citoyens performants fournissent sans ciller plus de la moitié de l’impôt sur le revenu ». En conséquence, « nous ne vivons pas le moins du monde dans un système capitaliste ». Pour lui « la thèse libérale, ô combien plausible, de l’exploitation des citoyens productifs par les citoyens improductifs aurait damné le pion à la thèse socialiste de l’exploitation du travail par le capital, tellement moins vraisemblable ».

         Cette mise au point faite, qu’on se rassure, Sloterdijk ne remet pas en cause la nécessité de l’impôt, ne serait-ce dans l’intérêt de la gestion du vivre ensemble. Quoique son dernier livre écorne sérieusement l’éthique de l’imposition… Dans repenser l’impôt[26], il dénonce la « fiscalité contraignante » et son « irrationalité babylonienne », et qualifie de « criminel » l’endettement de l’état. Pour redonner sens à ce qui n’est plus que « fiscocratie » et « soumission à l’imposition », il propose une éthique du « don », de façon à dépasser l’éros du désir, de l’envie qui orientent la redistribution vers une justice sociale du ressentiment, pour accéder au thymos de la dignité du soi fier de celui qui choisirait librement vers quel bien commun orienter son argent…

        Notre philosophe nous maintient-il dans une dommageable incertitude ? Sur quel pied faut-il danser : est-il plus libéral -au sens classique, d’Adam Smith à Raymond Aron- qu’il ne veut le faire entendre, ou sa prudence le pousse-t-elle à ménager d’éventuels censeurs et autres ostracismes, en continuant de faire allégeance à une politiquement correcte social-démocratie…

 

 

Changer la vie vers la hauteur

 

        Tu dois changer ta vie[27], son récent opus, moins polémique, voire plus consensuel, est alors une injonction à la verticalité, opposée à l’horizontalité matérialiste du capitalisme, dans laquelle cependant il n’y a ni dieu ni métaphysique. Par l’ascèse, par les disciplines du savoir et des arts, il s’agit de maîtriser un peu plus notre destin. Peu nouveau vadémécum de développement spirituel et de comportements responsables, ou système d’immunologie au service d’un mieux vivre  qui serait « une structure co-immunitaire planétaire[28] »? Politique de précaution pour l’individu, l’humanité, la terre et l’environnement technique (en tant qu’impératif écologique), ou poursuite intellectuelle de la chasse aux préjugés pour aller de l’avant, au-delà du post-pessimisme ?

 

        De fait, la boule de la mondialisation, de la richesse et du confort, quoique encore à venir, quoique livrée aux attaques sporadiques, intestines et marginales, permet à Sloterdijk de postuler ce post-pessimisme. Même les inquiétudes climatiques, les raréfactions des énergies fossiles n’entament pas sa confiance en les capacités d’invention de l’humanité. Selon lui, notre époque est le foyer de possibilités stimulantes. Même si « l’insulation[29] » risque de générer un dernier homme nietzschéen, un consommateur célibataire et détaché de ce collectif consistant et pérenne qui aurait sa place dans une cohérence cosmologique, notre ogre de la connaissance et des métaphores filées, fait de son optimisme, au-delà de ces « modernes intoxiqués par la plainte[30] », la réelle et rafraichissante soif d’un homme œuvrant dans le réel et pour le réel à édifier un monde de créativité.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

Lire également : Peter Sloterdijk : Contre la fiscocratie, repenser l’impôt

Et : Peter Sloterdijk, le temps du philosophe : Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

 

Sloterdijk Colère

  Sloterdijk-Palais.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Christian Bourgois, 2000.

[2] Ni le Soleil ni la mort, entretiens avec Hans-Jürgen Heinrichs, Pauvert, 2003, p 12.

[3] Ni le Soleil ni la mort,  Pauvert, 2003, p 32.

[4] Voir l’entretien avec Stephan Maus, Repenser l’impôt, Maren Sell, 2012,  p 259.

[5] Repenser l’impôt, p 35 et 45.

[6] Hachette Littératures, 2003, p 376.

[7] Libella Maren Sell, 2010, p 300.

[8] p 142 et 196.

[9]  Hachette Littératures, 2009, p 87.

[10] Christian Bourgois, 2000.

[11] Mille et une nuits, 2010, p 52.

[12] Dans « Qu’est-ce que les Lumières ? », Œuvres philosophiques, Pléiade, T 2, p 209.

[13] Dans Essai d’intoxication volontaire, p 246, Hachette littératures, 2007.

[14] Hachette Littératures, 2008.

[15] Maren Sell, 2005.

[16] Le Palais de cristal, p 247.

[17] Ecumes, p 737 et 760.

[18] Colère et temps, p 263. (Lié au désir de reconnaissance,  le thymos désigne le foyer d’excitation du Soi fier).

[19] Colère et temps, p 271.

[20] Colère et temps, p 296.

[21] La Fin de l'histoire et le Dernier Homme, Champs, Flammarion, 1992.

[22] Le Point, 17 01 2007.

[23] Le Point, 24 09 2009.

[24] Quelques pages en ont été traduites dans Courrier international du 1 au 19 août 2009.

[25] La Richesse des nations,  PUF, 1995, p 513.

[26] Maren Sell, 2012.

[27] Maren Sell, 2011.

[28] Libération du  25 04 2009.

[29] Ecumes, p 273.

[30] Globes, p 24.

Nota bene :

Les livres de Peter Sloterdijk sont traduits de l'allemand par Olivier Mannoni,

que nous remercions chaleureusement.

 

Photo : T. Guinhut.

Partager cet article
Repost0
6 mars 2012 2 06 /03 /mars /2012 16:31

 

Bois de Payolle, Campan, Hautes-Pyrénées. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Les fantômes de David Mitchell :

 

Ecrits fantômes, Mille automnes, Slade House.

 

 

 

David Mitchell : Écrits fantômes, L'Olivier, 2004, 542 pages, 21 € ;

Le Fond des forêts, L’Olivier, 2009, 480 p, 23 €.

 

David Mitchell : Les Mille automnes de Jacob de Zoet, 2012, 704 p, 24 € ;

traduits de l’anglais par Manuel Berri.

 

David Mitchell : Slade House,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Manuel Berri, L’Olivier, 272 p, 22 €.

 

 

 

       Quel étrange et polymorphe écrivain ! A chaque publication, il change de monde, d'esprit, en une sorte de métempsychose, de renaissance romanesque... Il nous apparut d’abord comme un fantôme, ou cartographiant des univers, puis sortant du fond des forêts, chassant mille automnes japonais ; enfin explorant les abîmes de Slade House.

 

         Recueil de nouvelles ou roman ? Émiettant une dizaine de récits apparemment indépendants, et néanmoins palpitants, qu'un lecteur fureteur peut aborder au gré du hasard, David Mitchell vient nous piéger en ses fantômes. Distraitement, il abandonne des bouts de fils épars, des échos inattendus, des liens qui tressent un étrange et incertain réseau. Ce livre fascinant, à tous égards mystérieux, collationne une dizaine de pièces à conviction, chacune prise en charge par des narrateurs à la première personne, forts crédibles et tous différents, sauf le premier et le dernier, tous deux venus d'un « Pur » affilié à une secte apocalyptique. Il y aurait une raison à l'œuvre, un esprit peut-être, dans ces Écrits fantômes...

        Quel fantôme erre dans ce livre ? Celui de la raison littéraire ? De l'inconscient de l'écrivain ? Du dieu qui donnerait sens au livre et à l'univers ? Du lien holistique qui unirait les récits dispersés sur le globe et le réseau mondial afin d'en dévoiler l'entière destinée et nécessité ? À première lecture, il n'y a de fantomatique que l'état des personnages qui rêvent leur vie, fantasmant le « Nouvel Ordre » des « Purs », une vie conjugale idéale dans un chalet suisse jamais atteint, ou la consacrent à une jeune fille, une hutte à thé, un gourou meurtrier. Nous étions dans l'île d'Okinawa, fuyant le métro de Tokyo où le délire d'un illuminé déposa ce gaz mortel qui raya du monde quelques « impurs ». Nous rêvions d'une histoire d'amour adolescent et de jazz à Tokyo. Nous sommes à Hong Kong parmi les angoisses d'un avocat de la finance qui tous les jours détourne les lois. Nous montons les marches de « la montagne sacrée » où défilent les témoins et les acteurs de l'Histoire chinoise, du maoïsme, de la Révolution culturelle et de ses horreurs. Quand sur les steppes de la Mongolie, un esprit pratique la « transmigration » d'homme en femme, de Russe en enfant... Plus loin, à Saint-Pétersbourg, notre russe mafioso rencontre, au milieu d'un tragique trafic de tableaux de musée, l'écho des malversations financières de l'avocat dont l'ex-femme, à Londres, croise par hasard, croit-on la destinée d'un Don Juan amoureux. Plus loin encore, sur une île irlandaise, une femme tente, toutes peines perdues, de fuir les sbires d'une firme américaine qui a vu les bénéfices que l'industrie de l'armement pouvait tirer d'une spécialiste de la « cognition quantique ». Enfin, sur Night Train FM, aux États-Unis, le radionoctambule Bat Secundo, fait parler un gardien de zoo qui déborde de visions prophétiques et croit, à vue de satellite, déchiffrer un complot nucléaire, incroyable zombie qui met cependant la puce à l'oreille au FBI...

 

 

         Les genres se bousculent : polar, métaphysique, biographie, dialogue radiodiffusé... Même si la narration se fait parfois fantomatique, le lecteur ne peut s'empêcher, amusé, interpellé, commotionné, de s'engager dans un jeu de pistes, un puzzle aux archipels manquants, où traquer les détails récurrents, les allusions, les réseaux lexicaux, les personnages reparaissants ; comme dans La Comédie humaine de Balzac... « De notre point de vue de mortel, c'est le hasard. Mais si l'on porte un regard extérieur, comme à la lecture d'un livre, alors c'est bien la fatalité qui, de bout en bout, dirige notre existence. » La somme complexe des causes et conséquences permet-elle le libre-arbitre ? « Nous croyons tous contrôler notre existence, mais celle-ci n'est que l'œuvre des nègres du destin ». L'auteur, nègre d'une totalité impossible, a pour métaphore cet esprit qui « transmigre » dans les personnages visités, et dénonce les complots visant à décimer l'humanité.

        Traquant les défis planétaires, David Mitchell invente un troublant jeu de pistes narratif qui brouille les destinées individuelles. Œuvre ouverte, au sens d'Umberto Eco, ce roman polymorphe et postmoderne, infiniment séduisant, suscite une réflexion jamais close, à moins que tout ce galimatias pseudo-scientifique ne soit qu'un miroir aux alouettes pour gogos adonnés aux fantasmes de complots et autres fumées spiritualistes. Ce serait là moins un portrait du monde tel qu’il est, qu’une figure de notre irrationnel esprit…

 

 

     Nous avions cru, avec David Mitchell, nous habituer à des romans aux structures conceptuelles inhabituelles. Ecrits fantômes télescopait des récits par une distribution géographique, alors que Cartographie des nuages distribuait les temps historiques et biographiques jusqu’à l’horizon de la science-fiction. Il est, dans Le Fond des forêts, nettement plus traditionnel et réaliste. Au risque de proposer le roman autobiographique obligé de l’enfance s’ouvrant à l’adolescence.

          Mais il n’est pas facile d’être incompris. Par ses parents et, pire encore, par ses camarades qui ne jurent que par de stupides valeurs viriles. Le chemin à frayer est jonché d’embûches par les « barbares poilus » parmi lesquels il aimerait s’intégrer. Mais il faut cacher qu’il aime les livres et écrit des poèmes primés sous le pseudonyme d’Eliot Bolivar. Il sera traité de « pédoque » comme tous ceux qui lisent ou aiment Bach. Pire, notre Jason est affligé de « bégaiement tonique » et peut-être d’un « cancer de la personnalité ». Tel un chasseur de société primitive, il fera tout un parcours du combattant à la lisière de la délinquance pour faire partie du groupe. Hélas, il n’échappera pas aux humiliations en série, sauf au « fond des forêts ». Le voilà bientôt côtoyant l’Histoire de l’Angleterre, lorsqu’un ancien élève de son école meurt lors de la guerre des Malouines. Le récit bascule lors de la rencontre de Mme Crommelynck qui s’intéresse à son « œuvre ». Vif et pertinent, l’échange littéraire et critique donne une profondeur soudaine à la destinée de Jason qui s’interroge sur sa création : « Dès qu’un poème a quitté le nid, il n’en a plus rien à faire de vous ».

       Plein de fantaisie et de tendresse, de poésie et de psychologie, ce roman d’initiation -y compris à l’amour et au divorce de ses parents- a le mérite insigne de montrer, en une discrète et cependant efficace charge satirique, combien nos contemporains sont encore barbares à l’encontre des valeurs intellectuelles et poétiques.

 

 

       Encore une volte-face romanesque. Après la structure géographique des Ecrits fantômes, après Cartographie des nuages et ses archipels temporels, le recours au récit autobiographique du Fond des forêts tranchait également et absolument avec ce qui, dans Les Mille automnes de Jacob de Zoet, relève d’un genre apparemment passéiste : le roman historique.

      Nous sommes en effet en 1799. Dans le cadre de l’accord privilégié qui permit aux commerçants hollandais d’établir des comptoirs en un Japon jalousement fermé aux Européens, Jacob de Zoet obtient mandat de la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales pour commercer avec l’Empire du soleil levant. C’est un jeune clerc, un brin naïf, qui devra affronter les regards sans indulgence et se frayer un chemin ardu. Surtout lorsqu’il devient amoureux d’une jeune femme captive du Seigneur Enomoto qui est plus proche du sadisme que de la cordialité. Au roman sentimental s’ajoutent les péripéties dramatiques du pavé farci d’aventures : enlèvement, esclaves sexuelles, visage semi-brûlé de la belle qu’il faudra sauver… On pourrait croire à un ouvrage dont l’objectif serait, outre l’exotisme, la distraction de son lecteur emporté par l’aisance de la narrativité. Mais l’acuité réaliste, par exemple la mise en scène d’un accouchement, puis de l’opération d’un calcul de la vessie, permet de percevoir l’état des sciences à la fin du XVIII°. L’échange encyclopédique de connaissances, économiques, politiques, entre Néerlandais et Japonais est ainsi fructueux, malgré l’interdiction d’apprendre la langue de l’archipel… Confrontant l’Orient et l’Occident, en un choc des cultures, entre un protestant passablement puritain et la langue salée des japonaises, leurs mœurs surprenantes, le jeune héros, déraciné, réenraciné, devient une sorte d’homme aux identités plurielles, un peu comme son auteur.

 

 

      La structure du roman puzzle est propice au fantastique. Ainsi David Mitchell compose un ensemble de cinq récits, dont le pivot est la maison du titre : Slade House. En dépit du temps, elle sait garder ses secrets, car tous les neuf ans, depuis 1979 jusqu’en 2015, elle engloutit ses visiteurs derrière sa porte cachée dans une ruelle. Là un jardin florissant, une demeure digne d’un manoir paraissent assurer le bonheur de ses habitants et de ses invités, comme la pianiste qui se voit fêtée.

      Pourtant ce réalisme, d’abord affecté par l’étrangeté, est de plus en plus perturbé, chamboulé par l’interversion du rêve et de la réalité, à laquelle est d’abord sensible un enfant, Nathan, qui oscille entre l’Amérique maternelle et la Rhodésie paternelle. Quant au policier qui rencontre l’amour auprès de la maîtresse du lieu, Chloe, il croit mener une enquête conventionnelle, concernant la disparition de Nathan et de sa mère, tout en devant accepter l’idée de paisibles fantômes, ceux des jumeaux Norah et Jonah venus du premier récit. « Promettez-moi que je ne suis pas en train de vous rêver », s’entend-il dire lorsque le délire de l’espace et le désordre du mental s’emballent. Y compris parmi le « club Paranormal », qui reprend l’enquête, les avaleurs d’âmes sévissent sans espoir de retour dans une introuvable maison.

      « Ton âme se dissoudrait comme un morceau de sucre », prévient un des personnages. Est-ce le destin qui attend tout visiteur, voire tout lecteur de Slade House ? David Mitchell, connu pour ses romans singuliers, aux structures étonnantes, comme La Cartographie des nuages, maîtrise en virtuose les particularités des voix narratives. En cette réécriture toute personnelle du mythe des vampires, il répond à un chef-d’œuvre contemporain de la littérature américaine fantastique : La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski.

 

        Après avoir vécu au Japon, le romancier anglais David Mitchell, né en 1969, semble, au cours de sa carrière d’écrivain, prendre successivement en écharpe tous les genres romanesques. Jusqu’où ira-t-il ? S’il parait à chaque fois moins novateur qu’attendu, il s’en tire toujours avec richesse et brio, comme par une pirouette générique. Jacob de Zoet s’était acclimaté dans l’incroyable au point de se retrouver un étranger à son retour. De même, au sortir de chaque roman de David Mitchell, puzzle géographique, temporel, autobiographique ou historique, ou encore fantastique, le lecteur se sent à la fois, sans qu’il faille les opposer, plus étranger au monde et plus présent dans la littérature…

 

Thierry Guinhut

Les parties sur Ecrits fantômes et Le Fond des forêts ont été publiées

dans Le Matricule des Anges, juin 2004 et mars 2009, celle sur Les Mille automnes, avril 2012,

celle sur Slade House, juillet-aoüt 2019.

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

Partager cet article
Repost0
3 mars 2012 6 03 /03 /mars /2012 20:48

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Le sonnet, un autoportrait d'amour :

 

Elizabeth Barrett Browning

 

et autres sonnétistes.

 

 

Elizabeth Barrett Browning : Sonnets portugais,

Traduits de l'anglais par Claire Malroux, Le Bruit du temps, 156 p, 13 €.

 

 

 

        Le sonnet amoureux, cet autoportrait, est-il une prérogative masculine ? Histoire de s’assurer la main sur la langue, le pouvoir de la persuasion sur la sensibilité et le corps féminins… Si l’on connaît ceux de Ronsard, adressés à Hélène, Marie ou Cassandre, ceux de Shakespeare qui virent s’affronter l’art et le temps, s’affronter l’amour et la bassesse du moi ; oublie-t-on les 23 sonnets de Louise Labbé (« Je vis, je meurs : je me brûle et me noye » [1]) ? Tous ceux que l’histoire littéraire a consacrés, en cet âge d’or du sonnet que fut le XVI°. Où il faudrait encore nommer Messieurs La Boétie, Du Bellay et Jean de Sponde. A moins que leur langage ne nous parle plus tout à fait autant qu’il le faudrait ; ou faute de notre modeste capacité d’empathie intellectuelle. C’est cependant avec une étonnante clarté, une fulgurante émotion que nous parlent amoureusement, quelques soient les siècles, Elizabeth Barret Browning, Silvina Ocampo, mais aussi Philip Sidney…

 

        Cette prise d’otage intérieure qu’est l’amour ne peut-elle s’exercer que par un homme ? Et faut-il la pardonner ? Mais à vouloir tenter le réquisitoire on en oublie le don, et cette œuvre d’art miniature qu’est le sonnet. Et qui n’est en rien une propriété masculine, comme l’a montré Louise Labbé, comme le montre Elizabeth Browning, dont une nouvelle traduction révèle les plis précieux. C’est une lettrée anglaise, née en 1806, déjà célèbre poétesse et essayiste, endeuillée, malade, cloîtrée par son père, lorsqu’en 1843, vint la voir Rober Browning, lui-même célèbre, dont elle admirait les vers. Non seulement l’amour masculin put avoir le bonheur de lui inspirer la réciproque, mais elle joignit grâce à lui le quasi-miracle de s’échapper de sa morbidité, de se marier, de partir avec lui en Italie. Mieux encore, dans son intime silence, elle écrivit 94 sonnets, que Robert proposa de titrer, sachant combien elle appréciait Camoens, Sonnets from the Portuguese, comme si l’apparente traduction permettait de masquer cette brûlante intimité.

       Lors de cette biographie intérieure, elle est soudain métamorphosée, sentant : « une Forme mystique bouger / dans mon dos, me tirer en arrière par les cheveux ; / Et une voix impérieuse dit, comme je luttais, / « Devine qui te tient ! » - « La Mort » dis-je – mais, alors, / Tinta la claire réponse… « Non, pas la Mort, l’Amour. » (p 23). Le journal d’une résurrection s’élance alors : « -Si tu m’y invites, / Je surmonterais mon abaissement, aussitôt. » (p 53). L’échange intérieur du je et du tu devient follement lyrisme, cet enthousiasme de la langue. Alors la fonction de la poésie est d’ « Eveiller ou éteindre la rumeur des mondes / Dans leur ruée, d’une mélodie pure » (p 55). Plus que romantisme, il s’agit d’intemporalité du souffle de la parole accomplie et de l’élan vers le vivre : « Deux âmes (…) / Jusqu’à ce que leurs ailes s’étirant prennent feu » (p 65). Si elle se qualifie, avec trop de modestie, de « viole usée / Jouant faux » (p 85), elle ne peut pas ne pas se savoir écrire « à neuf l’épigraphe de [son] avenir » (p 105) aussi bien avec Robert Browning qu’avec ses sonnets éblouissants… Qu’elle ne confia qu’une fois mariée, après l’offrande d’une boucle de cheveux, à son aimé. Passion, pudeur et engagement poétique sont ici associés pour ce qui est un trop rare exemple de la réciprocité. Car le sonnettiste amoureux se plaint trop souvent d’un amour impossible. Alors, pensons à poser dans la bibliothèque le recueil de celle qui, trop tôt, disparut en 1861, contre L’Anneau et le livre [2] de celui qui lui fut destiné…

 

Elizabeth Barrett-Browning et Robert Browning.

 

 

      Quoi de plus parfait que la forme ramassée du sonnet, cette exigeante stèle où se grave soudain une construction lyrique, élogieuse, élégiaque, dramatique, argumentative, jusqu’à l’acmé du dernier vers, cette chute obligée, brillante, surprenante… Dans et grâce à la contrainte formelle, « disposant délicieusement avec proportion des mots qui s’accompagnent de l’art enchanteur de la musique [3] », l’idée jaillit plus intense, que ce soit par le concours et l’empêchement de la rime, du choix du mètre, alexandrin le plus souvent, ou décasyllabe : « Si je n’avais pas adopté ce parti prosodique, quatorze vers distribués en deux quatrains et deux tercets, ces poèmes n’auraient pas existé (…), mais je n’aurais pas su ce que quelqu’un en moi avait à me dire. [4] » A cet égard, Elizabeth Barrett Browning prend des libertés avec la stricte euphonie des rimes, use de l’enjambement pour jouer de contrastes, de vitesses… Seule la talentueuse traductrice Claire Malroux, si familière par ailleurs avec Emily Dickinson, ose tenter de respecter la structure de chaque vers [5], de surprendre une musicalité :

 

XIII

« Et tu voudrais que je façonne en paroles,

Sans manquer de mots, l’amour que je te porte,

Que dans les vents violents je tienne haut la torche

Entre nos visages, pour chacun les éclairer ?...

Je la lâche à tes pieds. Je ne puis habituer

Ma main à tenir mon âme si loin de moi-même…

Moi… que je t’apporte la preuve en mots…

De l’amour en moi caché, hors d’atteinte.

Non, - laisse le silence de ma féminité

Confier mon amour de femme à ta foi, -

Voyant que courtisée, je reste inconquise,

Et déchire le vêtement de ma vie, en bref,

Avec la plus muette, résolue force d’âme,

De peur que touché, ce cœur n’exhale sa peine. [6] » (p 47)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        Gérard Gacon, lui, traducteur de Philip Sidney, sonnettiste anglais de la fin du XVI°, parvient avec une aisance redoutable à l’alexandrin rimé. Quelle injustice a fait qu’aux côtés des 154 indépassables Sonnets de Shakespeare, l’histoire littéraire fasse chez nous si peu de cas d’Astrophil et Stella [7] et de ses 108 bijoux élizabéthains ? Alors, nous sommes tous astrophiles et amoureux de cette Stella insensible : « sachant ces yeux dépositaires / D’Amour, elle leur fit cet habit de grand deuil, / Hommage aux morts que Stella saigne d’un coup d’œil ». Allant jusqu’à se moquer des rimailleurs, Sidney ne se contente pas du flot lyrique, il établit une esthétique poétique, une interrogation éthique et métaphysique, toute une sapience amoureuse, avec des accents très modernes : « J’écris donc, en doutant d’écrire, pour occire / Mes maux à perte d’encre. »

     S’il fallait trouver, au-delà des Sonnets à Orphée de Rilke, de bien d’autres à laisser à la liberté du lecteur, une correspondante féminine plus contemporaine, pourront-nous penser à Silvina Ocampo ? L’épouse de Bioy Casares, l’amie de Borges, mais d’abord nouvelliste et poète, publia ses Poèmes d’amour désespérés [8] en Argentine, en 1949, alors qu’elle avait quarante-six ans. Parmi lesquels les sonnets du même nom, mais aussi « du jardin ». Elle chante avec une sensibilité exacerbée, peut-être d’hyperbole, et néanmoins poignante : « Ah, comme les mains du vent / caressaient ma gorge pour me tuer ! » Ou encore, un peu pus loin : « Comme dans la nuit obscure d’un bordel / je cherche l’amour fallacieux par les ténèbres. / Dans une chambre, sans tes portraits, / je commets, te haïssant, des meurtres / ô régions de limbes et de brumes ! »…

 

        Le sonnet aujourd’hui n’est pas mort, loin s’en faut. Toujours renaissant de son ombre, il est pudeur néoclassique, richesse mythologique et pensée lyrique chez Yves Bonnefoy [9], il est jeu avec les tics et les mœurs du contemporain chez Valérie Rouzeau, dans Vrouz [10], un titre qui donne le ton. Certainement ce corset archaïsant peut-il susciter encore des libertés, mille victoires intimes sur soi et sur le monde…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

[1] Poètes du XVI° siècle, La Pléiade, Gallimard, 1969, p 283.

[2] Robert Browning : L’Anneau et le livre, Le Bruit du temps, 2009.

[3] Philip Sidney : « Défense de la poésie »,  Astrophil et Stella, Orphée La Différence, 1994, p 109.

[4] Yves Bonnefoy : L’Heure présente, Mercure de France, 2011,  p 119.

[5] Au contraire de Lauraine Jungelson : Poésie Gallimard, 1994.

[6] Le sonnet anglais, au contraire du sonnet français, ne sépare pas toujours  les strophes, sinon chez Shakespeare ; quand Philip Sidney se contente d’un alinéa devant chaque quatrain et tercet…

[7] Voir note 3.

[8] Silvana Ocampo : Poèmes désespérés, José Corti, 2010.

[9] Voir note 4.

[10] Valérie Rouzeau : Vrouz, La Table ronde, 2012.

 

Photo : T. Guinhut.

Partager cet article
Repost0
2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 10:40

 

Foz de Lumbier, Navarra. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour une Histoire de la Mélancolie

 

en l’âme occidentale :

 

Laszlo Földényi, Robert Burton.

 

 

Laszlo Földényi : Mélancolie, essai sur l'âme occidentale,

traduit du hongrois par Natalia Huzsvai et Charles Zaremba,

Actes Sud, 2012, 352 p, 24, 80 €.

 

Robert Burton : Anatomie de la mélancolie, traduit de l'anglais (Royaume Uni),

par Bernard Hoepffner et Catherine Goffaux,

José Corti, 2000, 2 tomes, 2100 p, 70 €.

 

 

 

     Saviez-vous que la mélancolie avait une Histoire ? Qu’elle n’est pas seulement un être dépressif, une éprouvette de la psychiatrie, un ersatz du romantisme, mais la « bile noire » de l’Antiquité… Du Hongrois Laszlo Földény à l'Anglais Robert Burton, elle traverse l'âme occidentale depuis l'Antiquité. Ainsi Aristote alla jusqu’à dire que « les hommes qui se sont illustrés dans la philosophie, la poésie ou les arts sont […] tous des mélancoliques » (p 15). Cicéron voyait l’acedia, aujourd’hui pauvrement taxée du nom de dépression, en apanage des génies ; jusqu'au spleen baudelairien…

 

        Les définitions changeant avec l’état des mythes (Hercule fut un grand mélancolique, accablé par les dieux de la nuit), avec l’état des mentalités et des sciences, il n’en reste pas moins que l’objet fuyant de l’essayiste hongrois, qui publia cet essai en 1984, est un abaissement des capacités de l’homme, ou une lucidité supplémentaire devant la condition humaine et l’incertitude métaphysique. Donc un défaut auto-complaisant, une faiblesse, une paresse, ou une qualité intellectuelle affrontée à l’urgence de la création devant la fugacité de l’existence et la vanité de l’esprit.

     Parmi les plus intenses destructeurs mélancoliques, l’on compte Hamlet à l’expression fabuleuse, quand Freud fut parmi les destructeurs de la noblesse de cette tristesse déchirée du moi, née de ce qu’il appelait « le sentiment de perte » (p 294). Cette mania frappait nombre de comiques, nombre de musiciens, comme Gustav Mahler qui disait volontiers : « Ma vie entière est un mal du pays » (p 311). Bien qu’il s’agisse d’un « sentiment de non-accomplissement » (p 314), où « le manque est une sorte d’accomplissement » (p 321), où l’on voit le monde comme un « chaos nu » (p 317), celui qui mâche sa fatalité, qu’elle soit métaphysique ou biologique, nous a fourni des dépassements de son mal intime et universel par le tableau, l’opéra où la poésie…

        Alors que le Moyen-Age ne connaissait qu’un seul créateur, Dieu, reléguant le mélancolique dans la folie et dans l’œuvre diabolique, la Renaissance ramène ce dernier à la conception aristotélicienne de son génie. Ainsi, « la mélancolie des grands hommes correspond au délire divin de Platon » (p 111). Le tourment, comme chez Michel-Ange, est la marque de celui qui doit assumer sa génialité. Si Dürer et sa célèbre gravure n’échappent pas à la sagacité de notre essayiste, curieusement il accorde une place étonnante au miroir des « Epoux Arnolfini » de Van Eyck : cet objet est le témoin de la fugacité, surtout lorsque le peintre y calligraphie qu’« il fut ici en 1434 » (p 129). Comme une marque de vanité au dos d’un couple sûr de lui et de sa richesse…

 

      Le romantique allait jusqu’à la pulsion suicidaire à la Werther, jusqu’à être « à-demi amoureux de la mort secourable[1] », mais aussi jusqu’au sublime, selon Burke et Kant, tout en se nourrissant « aussi bien d’utopie que de réalité » (p 198). Non sans y associer l’ironie. Hélas, l’homme contemporain, sans compter le thérapeuthe, délégitime celui qui câline sa déréliction. Pourtant, dans l’exposition « Mélancolie, génie et Occident[2] » Jean Clair, en 2006, rassembla 250 œuvres au Grand Palais, pour en montrer les vocables imagés, les splendeurs picturales et sculpturales, de Dürer à Caspar-David Friedrich. Etait-ce le signe d’un renouveau de l’anoblissement de cette catégorie psychologique et intellectuelle ? A condition de se demander avec Földényi : « Et si la mélancolie n’était pas définissable en tant que maladie ? » (p 261). Et de ne pas se contenter du narcissisme morose, mais de s’élever à la délectation de la création et du créateur…

       Rassurons-nous donc. Un tel essai ne concourt pas à plonger son lecteur dans les affres du soleil noir, dans les seules interrogations de la psychiatrie et de la biologie morale… Informé, stimulant pour l’esprit, ce livre réussi, quoiqu’il s’égare parfois un peu, par exemple sur l’amour, cette érotomanie frustrée, cette spiritualité impossible, sans se resserrer sur l’objet de sa prédilection. Heureusement : « L’amour est une œuvre d’art [qui dépend] de sa capacité à faire de la mélancolie un principe formel » (p 243). Ne manque alors que d’un index. Et de vérifier cette contre-vérité : Nietzsche serait selon Földényi « indifférent à la politique ! » (p 217)[3]. Ou encore, peut-être, dans sa conclusion, d’une projection vers cette fragile bouteille à la mer, la solide œuvre d’art devant le temps et le vertige du néant, comme lorsque Proust conçut l’antidote de La Recherche du temps perdu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       Au-delà de la somme de Robert Burton qui au XVII° compila, non sans le liant de l’élégance et de l’inspiration, l’immensité des connaissances antiques et de son temps dans son Anatomie de la mélancolie, Földényi (né en 1952) sait donner un nouveau souffle, plus léger, néanmoins roboratif, au genre, parvenant à rendre toute sa noblesse à ce sentiment hélas trop souvent relégué par notre contemporain du côté de l’indésirable. Gageons que notre essayiste hongrois doit être un beau philosophe mélancolique pour réussir à sculpter une telle stèle littéraire à son modèle…

      L'on devine que Robert Burton qui, né en 1576, plongea dans la tombe en 1640, passa la majeure partie de ses jours et de ses nuits à compiler et sculpter les 2100 pages de son Anatomie de la mélancolie, se demandant sans cesse si nous sommes plus ou moins qu'une poussière noire dans le monde, si notre éphémère finitude mérite d'accoucher d'une œuvre d'art qui assoirait la légitimité d'un homme. Fouillant avec opiniâtreté les sources antiques, médiévales et Renaissance, il n'en est pas moins le vénérable ancêtre de la psychologie moderne, voire de la psychanalyse et de la psychiatrie. Ne déclarait-il pas : « la vie que nous menons est contentieuse, sourcilleuse, tumultueuse, mélancolique et misérable ; à tel point que si nous étions capables de deviner ce qui va nous arriver et si nous avions le choix, nous préférerions sans doute refuser cette vie de souffrance plutôt que l'accepter. » Outre son érudition torrentielle, son écriture est d'une vigueur rhétorique et d'une couleur profonde, couleur noire évidemment : « En bref, le monde est lui-même un labyrinthe, un dédale parsemé d'erreurs, un désert, un lieu sauvage, un repaire de brigands, de tricheurs, &c., il est rempli de mares dégoûtantes, d'horribles récifs, de précipices, c'est un océan d'adversité, un joug pesant, les infirmités et les calamités s'y succèdent comme les vagues se pressent les unes derrière les autres à la surface de la mer ; et si nous parvenons à éviter Scylla, nous sombrons sur la côte de Charybde ; ainsi pour toujours apeurés, laborieux et angoissés, nous courons d'un fléau, d'un malheur, d'un fardeau à un autre, assujettis à une dure servitude, et il nous serait plus facile de dissocier le poids du plomb, la chaleur du feu, l'humidité de l'eau, la lumière du soleil, que d'épargner à l'homme la misère, le mécontentement, le souci, les calamités et le danger. » (II p 463). Il est vrai qu'en son autoportrait philosophique et encyclopédique, Robert Burton écrivait en un siècle moins clément que le nôtre.Voilà bien une lecture à ne pas envisager comme thérapie, à moins d'être nanti d'un foie solide et d'un esprit inénarrablement curieux de l'âme humaine.

 

        Dernière incarnation, qui sûrement aurait ravi notre Hongrois et notre Anglais, Melancholia, le film de Lars von Trier, allait non seulement entraîner son héroïne ophélienne dans l’attraction d’une planète saturnienne, mais emporter jusqu’à la terre entière, finalement soufflée. Sans nul doute, ce film, esthétisant, à la fois réaliste et allégorique, parvient à la suprême aporie de la mélancolie et à l’étrangeté fascinante de l’art…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 


[1] John Keats : « Ode au rossignol », Sur l’aile du phénix, José Corti, 1996, p 69.

[2] Jean Clair : Mélancolie, génie et occident, Réunion des Musées nationaux, Gallimard, 2006.

 

Torrent de Zinal, Valais, Suisse. Photo : T. Guinhut.

Partager cet article
Repost0
12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 20:13

 

Bibliothèque A. R. Photo : T Guinhut.

 

 

 

 

 

Petit précis de civilisations comparées :

 

la supériorité culturelle

 

de l'Occident en question.

 

 

Jean-Francois Mattéi :

Le Procès de l’Europe. Grandeur et misère de la culture européenne,

PUF, 254 p, 22 €.

 

 

 

      Comme il existe un indice de développement humain, un classement des pays en termes de libertés individuelles et économiques, il n’est pas interdit d’imaginer de proposer un indice de civilisation, de comparer les civilisations entre elles, ne serait-ce que dans une démarche intellectuelle prospective, fût-elle à risque… Qu’est-ce qu’une civilisation ? C’est au prix de l’établissement des critères qui permettent d’en juger que l’on pourra discriminer celles que l’humanité a pu créer. Et peut-être de postuler, comme Jean-François Mattéi, la supériorité culturelle et morale de l’Occident.  Afin de proposer, en pesant avec la balance de la Justice, de quelle aire intellectuelle, arobomusulmane ou d’Occident, laquelle nous voulons…

 

      C’est d’abord de civilité qu’est faite une civilisation, de civis (membre d’une société libre) et civitas en latin, d’où viennent la cité, le citoyen… Elle est, sine qua non, une « articulation du politique et de l’éthique[1] », une urbanité, un vivre ensemble policé, une courtoisie, un accomplissement scientifique, politique, social et artistique raffiné, un respect kantien de la liberté d’autrui : « on prend ainsi la liberté de pensée au sens où elle s’oppose à la contrainte sur les consciences, où, en dehors de toute pression extérieure, des membres de la cité s’érigent dans les choses de la religion en tuteurs des autres, et, remplaçant les arguments par des formules de pitié imposés (…) excellent à bannir, au moyen de l’empreinte précoce exercée sur les âmes, tout examen par la raison[2]. » Ainsi la religion dans la cité doit rester une liberté personnelle et intérieure, au détriment de tout expansionnisme politique. En effet, depuis Des Délits et des peines[3] de l’italien Beccaria en 1765, le droit pénal est totalement indépendant du pouvoir religieux chrétien, l’Etat ne lui est plus en rien soumis, ce qui n’est évidemment pas le cas de la sharia, inféodée à l’Islam.

      Les Grecs se pensaient comme supérieurs, les autres étant des barbares. Certes, il y avait une part de fatuité, mais on leur doit l’invention d’une démocratie à parfaire et la richesse de leur philosophie, de leurs poètes et historiens qui atteignent à l’universalisme. Sans compter que malgré leurs guerres avec leurs voisins, ils n’ont pas commis de génocide. Le relativisme ne permet pas de leur attribuer le même degré de civilisation qu’aux Jivaros réducteurs de têtes. Ce qui n’empêche en rien l’égalité initiale de la dignité humaine et la possibilité que tout individu de toute culture soit animé de qualités. D’autant qu’il est loisible d’immigrer vers une civilisation plus accueillante et plus libérale, d’en accepter les règles du jeu, quelque soit son origine, sans forcément renier toutes les composantes de sa culture de départ. Ce dont témoigne la paisible intégration de nombre d’immigrés, y compris musulmans et déjà bien civilisés qui viennent ici justement chercher un degré supplémentaire de civilisation. L’ostracisme n’a pas à être jeté sur un individu au prorata de son aire culturelle originelle. Si l’on ne doit pas accepter qu’il importe en Occident l’excision (qui serait souterrainement pratiquée jusqu’en Espagne) ou une quelconque charia, on doit lui laisser, sans préjugé ni exclusion, la possibilité d’exprimer ses capacités dans une liberté raisonnable.

      Certes l’Islam, au-delà et en dépit de son originelle théocratie, au moyen du Coran, des hadits et de la charia, qui en font un terrain peu propice à la civilisation, est aussi un espace de civilisation dans la mesure où il a pu développer arts et commerce, et surtout dans la mesure où son territoire s’est agrégé d’influences persanes, mogholes, berbères, syriaques, byzantines, chrétiennes et juives…

      Qu’est-ce qui fait civilisation, sinon l’inscription du citoyen dans le concert d’une nation, d’une aire linguistique, et plus largement d’un consensus politique et culturel ? Lequel se fait autour de la figure centralisée d’un monarque, d’un tyran, d’une oligarchie, ou mieux encore (évidemment en terme qualitatif) autour du concept de démocratie libérale. Ce sont les principes issus de l’humanisme, des Lumières et des constitutions républicaines, notamment celle des Etats-Unis en 1787, qui font de la civilisation occidentale quelque chose de supérieur. Non pas au point bien sûr de qualifier toute autre civilisation d’inférieure au sens des races inférieures, concept aussi stupide que dépourvu de sens. D’autant qu’historiquement des civilisations peuvent avoir été ou être dominantes sans être éthiquement supérieures. Au-delà de la réductio ad hitlerum, habituelle chez les orfraies d’un politiquement correct qui vise à interdire la pensée dans ce qu’elle a de plus noble, pouvons-nous établir en quoi une ou des civilisations sont équipées au mieux pour être au service du développement de l’humanité ? Emettre des jugements de valeur n’a rien d’intolérable, au contraire, en permettant de réfléchir et de poser les valeurs de travail et de mérite, de liberté et de tolérance qui nous guident et nous légitiment, de façon à choisir dans quel monde nous sommes en droit de vivre et d’agir.

      Les collectivismes, nazi et fasciste, communiste et socialiste, religieux et théocratique, sont à n’en pas douter un degré bien inférieur de civilisation, jusqu’à la barbarie, comparés à ce degré supérieur où les individus peuvent développer leurs libertés et leurs responsabilités, à l’abri si possible des délits et des crimes d’autrui et de l’état. Certes, qualifier une civilisation ou une société de désastreuse ne signifie pas qu’il faille l’éliminer au moyen d’on ne sait quelle croisade Occidentale ou japonaise. Il n’est en rien question de devoir commettre un génocide en Corée du nord ou à Cuba. Au contraire, il ne reste qu’à souhaiter la libération de ces populations opprimées grâce à une seconde chute du mur de Berlin. Pourtant cette pulsion génocidaire est bien à l’œuvre lorsque certains islamistes radicaux, ataviquement antisémites, réclament la liquidation d’Israël, voire de l’Occident entier…

      Reste qu’à l’intérieur d’une même civilisation, des sociétés peuvent être plus performantes tant du point de vue humain que du point de vue économique. Est-ce le cas de l’Allemagne et surtout de la Suisse vis-à-vis de la France ?

      Faut-il croire que ceux -intellectuels, se prétendent-ils- qui clament que toutes les civilisations se valent, pour paraître ne vexer personne, par pusillanimité, soient épris des barbaries contraires aux droits de l’homme, cette malheureuse fiction occidentale ? Ce n’est pas rendre service à l’humanité en son entier que de refuser l’art de la discrimination[4] intellectuelle et d’abuser du relativisme par démagogie et prétention : ainsi ils paraitraient aimer tout le monde également, en un angélisme béat, mais ils haïraient, mépriseraient l’humanité et le nom même de progrès humain, économique, culturel et moral  qui inspirent le meilleur des civilisations.

      Laquelle respecte plus les droits de l’homme ? Certaines aires géographiques cumulent les retards démocratiques, scientifiques, économiques et moraux. Leurs tyrannies se doublent de tyrannies contre toute leur population féminine, contre leurs clitoris, contre l’enrichissement (hors clanique et de copinage) de leurs pseudo-citoyens. Le choix est alors aisé à faire…

      En dépit des inconséquences d’une civilisation qui d’Europe s’est étendue des Amériques en Australie et qui par ailleurs a étendu son influence libératrice de l’espérance de vie et du mieux vivre, elle reste globalement préférable. Y compris si l’on est en droit d’adorer la calligraphie chinoise ou arabe, la miniature persane et la poésie d’al-Andalus[5]. Reste qu’il n’y a pas de Proust zoulou, mais un Lezama Lima[6] cubain, pas de Mary Shelley papoue, mais une Murasaki Shikibu japonaise[7], pas de Bach kenyane ou saoudienne, du moins pas encore. Nous ne pouvons qu’encourager tout individu à la création universelle…

 

 

      Certes, nous pouvons difficilement nous poser en donneurs de leçons. Une civilisation qui a pratiqué la Saint-Barthélémy, la guerre de Sécession, inventé le nazisme, mais aussi ces produits d’exportation, le marxisme et le communisme, deux totalitarismes de belle venue, sans compter la bombe atomique, l’agent orange au Vietnam ou les dettes exponentielles européennes, contribué à la pollution atmosphérique et fluviale, ne peut guère s’ériger en parfait modèle. Mais au cœur d’une civilisation dont les principes peuvent être parmi les plus honorables, ne faut-il pas compter l’invention d’Auschwitz et de la Kolyma comme des preuves de décivilisation ? On ne doute pas que des cultures concurrentes dans cette hiérarchisation délicate aient également été probantes dans le domaine de l’abjection : sacrifices humains aztèques ou excisions arabo-musulmanes, polygamie et absence de droits individuels attentatoires à la féminité, lapidation de femmes adultères sous leur burqa honteuse déshonorent le nom d’humanité. De plus, hélas, un élément constitutif de la civilisation, c’est-à-dire le progrès technique et scientifique, a pu être mis au service de la barbarie. A Hiroshima et Nagasaki, quoiqu’on puisse arguer que cela ait permis d’arrêter une guerre qui promettait d’être encore bien longue et meurtrière (mais pourquoi deux bombes, qui plus est sur des populations civiles ?), à Auschwitz encore où la technicité administrative, ferroviaire et industrielle fut l’esclave d’une volonté d’extermination d’un peuple pourtant brillant. Lequel peuple a su faire d’Israël une démocratie avancée qui, avec sa dizaine de millions d’habitants, sait déposer des milliers de brevets par an quand l’Arabie saoudite, bien plus nombreuse, n’en dépose qu’une quarantaine…

      Que le respect des civilisations dans ce qu’elles ont de respectable soit la règle, bien. Mais pourquoi, sinon, par crainte devant le plus menaçant, vouloir respecter l’Islam et crier haro sur le Christianisme et le Judaïsme qui ne sont pas des religions polluées par le concept de jihad ? Qui n’ont guère, ou il y a bien longtemps, été les commanditaires d’assassinats et de terrorisme, comme ceux qui se pratiquent aujourd’hui contre les Chrétiens, du Nigéria à l’Irak… D’autant que l’Islam, déchiré dans la fracture entre sunnites et chiites,  continue à jouer les fauteurs de conflits dignes de notre guerre de Trente ans entre catholiques et protestants, heureusement révolue. Pourquoi haïr le capitalisme occidental, quand il n’est pas celui d’une oligarchie privilégiée, du monopole et de la connivence, alors qu’il est essentiel au développement civilisé ? Sinon par envie d’une part et par désir d’asservissement d’autrui d’autre part ? Non aux collectivismes, qu’ils soient social-étatiste, fasciste, communiste ou religieux. Oui à une civilisation du capitalisme libéral pour tous, du progrès scientifique en cohérence avec la nature et l’humain, du libre-arbitre, des richesses individuelles, matérielles et culturelles, et de la tolérance et de la justice issues des Lumières européennes. Voilà qui devrait pouvoir lui permettre d’être à la hauteur de ses idéaux…

      Le grand poète arabe et syrien Adonis, au nom si grec, dénonçant ceux qui « invoquent les Livres Saints / et transforment le ciel / en poupée ou en guillotine [8]» déplore l’absence de liberté d’expression dans ce monde arabo-musulman qui ainsi se dessert lui-même. Où sont les libertés des philosophes Al Fârâbi[9] ou Ibn Arabi[10], du poète Hâfez[11], du satiriste Mouhamad Ibn-Dâniyâl[12], de l’érotologue Cheïkh Nefzaoui dans son traité de l’amour Le Jardin parfumé[13] écrit au XVI° ? Peut-on lire encore avec sérénité Les Mille et une nuits, ou les auteurs contemporains comme Naguib Mahfouz[14], Alaa al-Aswani[15] et Gamal Ghitany[16] ? S’ébahir de l’art de l’Islam[17] sans sentir sa gorge se nouer ? Ne faut-il constater la déréliction de la femme arabe qu’à travers l’enfer du Sexe d’Allah[18] ? Nous sommes alors au regret de ne pas pouvoir considérer cette civilisation, et plus précisément ce qu’elle est devenue, comme indigne du nom de civilisation… Car dans le monde arabe, souligne Malek Chebel, « dès le XIII° siècle, l’ensemble des conduites constituant le cœur vivant du raffinement, à savoir la liberté, l’inventivité comportementale et une certaine autodérision faite de paradoxe et d’excès, subit de plein fouet l’étroitesse de vue d’une frange de théologiens réactionnaires et de fondamentalistes[19] ». Le retour contemporain de ces derniers n’est-il qu’un provisoire sursaut morbide devant l’ouverture à l’Occident ? Il faut, avec un penseur comme Malek Chebel appelant un « Islam des Lumières [20]», l’espérer…

      Reconnaissons avec plaisir que nous devons continuer à nous ouvrir aux autres cultures autant qu’à remettre en question la nôtre, ce que ne font pas toujours celles concurrentes. Car on ne peut compter tellement c’est merveille et richesse ce que les autres civilisations nous ont apporté, de la tomate au safran, des kimonos aux masques dogons, de l’ikebana aux traités bouddhiques en passant par l’Alhambra de Grenade. Ainsi, au-delà de l’aire gréco-judéo-chrétienne, nous nous multiplions. Plus encore aujourd’hui où toutes ces cultures ont tendance à s’interpénétrer, dissolvant les blocs identitaires, fondant une sorte de civilisation globale et polymorphe, ouverte à la circulation des idées, des biens et des individus, cette ouverture même permettant alors de qualifier la qualité d’une civilisation, au contraire de celles fermées et exclusives…

      Il est vrai que le Ministre de l’Intérieur - Monsieur Claude Guéant pour ne pas le nommer - par qui le pseudo scandale arrive, même s’il s’appuie sur de judicieux arguments, en affirmant le 4 février 2012 que « toutes les civilisations ne se valent pas », ne brille pas par son ouverture. Contrôler une immigration si elle est fauteuse de troubles et de délits, soit, mais refouler les bonnes intentions venus d’ailleurs et des diplômés étrangers qui ne nous nuiraient pas, au contraire, mais aussi se priver des Français que l’absence d’opportunité de valoriser leur travail contraint à l’émigration sous des cieux fiscaux meilleurs, s’avère aussi maladroit, incohérent que contre-productif.

      Il n’y a sous des cieux humains aucune civilisation ni justice parfaites ; reste la volonté de tenter avec prudence d’y accéder : « Car la liberté que nous, nous pouvons espérer n’est pas l’impossibilité de toute nouvelle injustice dans l’Etat : qui pourrait l’escompter ici-bas ? Mais avec la libre audition des griefs, leur examen attentif et leur prompte réforme est atteinte l’extrême limite de la liberté civique à notre portée, celle que recherchent les sages[21] ». Ainsi s’exprimait au XVII° le poète et philosophe Milton. Un des garants des vertus de notre civilisation…

 

 

      Et si Jean-François Mattéi avait raison ? L’absurde thèse de la supériorité culturelle et morale de l’Occident, retrouverait-elle un digne prestige ? Hélas, les épisodes justement décriés des croisades, du commerce triangulaire, de l’esclavage, de la colonisation, sans parler de ces dignes productions européennes, le nazisme et le communisme, qui ont ensanglanté le vingtième siècle, paraissent devoir définitivement invalider sa crédibilité. Pourtant, c’est bien l’Occident qui aurait été à l’origine de valeurs universelles…

      Cette conception universaliste, explique Jean-François Mattéi, vient en droite ligne de Platon, en passant par le christianisme, puis l’humanisme, jusqu’aux Lumières. Les valeurs qui fondent l’universalité de l’Europe et les développements de sa civilisation trouvent leur origine dans les concepts humanistes et la raison scientifique qui ne font qu’un avec le droit naturel : « Si l’on veut comprendre l’invariabilité des lois physiques, comme celles des lois humaines, en d’autres termes leur universalité, il faut supposer que leur existence est antérieure à leur découverte. » Ainsi « Le modèle européen de rationalité s’est imposé dans le monde comme outil indispensable d’intelligibilité ».

      Opposant les sociétés extra-européennes « closes » à celle que nous savons « ouverte », il montre que cette confrontation tolérante à l’autre a contribué à l’esprit critique, y compris contre soi. Au point que l’Europe ait trop tendance à s’auto-flageller. Certes, elle a commis des crimes en son sein autant qu’en s’ingérant, y compris par la violence, parmi les autres cultures, mais à trop vouloir la repentance, ne risque-t-on pas de jeter le bébé avec l’eau du bain, de délégitimer les acquis humanistes qui doivent nous protéger de la barbarie, y compris intérieure[22] ? Il rappelle alors que les autorités chrétiennes ont toujours condamné l’esclavage et que seul l’Occident est presque parvenu à l’éradiquer sur notre planète.

      Les déclarations universelles des droits de l’homme, prétendument ethnocentrées, se heurtent alors à l’oxymore de « La déclaration islamique universelle des droits de l’homme », fondée sur la charia, puisqu’une religion, de plus exclusive, ne peut prétendre à l’universalité, puisqu’un droit fondée sur la soumission, et plus particulièrement des femmes, ne peut qu’être attentatoire à la liberté et à la raison. Ces cultures du sud qui prétendraient nous désavouer, nous corriger de notre prétention, ont-elles fait preuve de repentance quant à leurs pratiques encore contemporaines de l’esclavage, quant à l’excision, quant à la lapidation des femmes adultères, quant aux condamnations à mort pour blasphèmes, quant aux intouchables ? Que les cultures africaines, arabes, indiennes, ne soient pas réductibles à ces horreurs, nous n’en douterons pas, reste que la crispation sur l’identité culturelle fait fausse route et que rien ne vaut quand leur esprit d’ouverture se manifeste. Seul l’Occident a su pleurer, trop pleurer, le « sanglot de l’homme blanc[23] » au nom de ses valeurs. Qui sont celles, kantiennes, du modèle idéal de l’homme civilisé, respectueux de l’autre et d’une éthique responsable.

      Certes Jean-François Mattéi n’a aucune tendresse pour les exactions de la colonisation, mais il ose, avec justice, rappeler ses bienfaits, en particulier au Maghreb : éducation, santé, communications, développement économique pour un retour d’investissement en métropole guère avéré, qui hélas, il faut le rappeler, se sont heurté à la limite de la représentativité démocratique insuffisamment concédée au peuple algérien. Il pointe également les excès de ceux qui voudraient faire payer à l’Europe ses crimes passés. Outre que l’on n’a pas à être dédommagé pour des crimes que l’on n’a pas subis, il faut aller voir du côté des abominations colonialistes et génocidaires dont les autres cultures ne se sont pas privé la jouissance et pour lesquelles on ne voit pas pointer le moindre nez de repentance. Il suffit de penser à l’occupation sanglante des deux tiers du pourtour méditerranéen par les Arabes et les Turcs… Tirons un trait  sur le passé, sur ses leçons nécessaires, et allons de l’avant vers une civilisation mondiale meilleure…

      Notre essayiste absout donc l’Europe du crime d’universalisme qui n’en est pas un, également de celui d’ethnocentrisme. Mieux, il montre qu’elle est la seule à savoir se remettre en question au nom justement de ses propres valeurs d’ouverture et de tolérance. Non sans regretter qu’elle renie un peu trop ses fondements, de par sa « christianophobie », de par « le mal de Munich », ce renoncement devant la « montée du nihilisme culturel », devant le relativisme qui dénie toute valeur en postulant la subjectivité et l’égalité de toutes les cultures, fussent-elles incultes. Il faudrait alors dénier toute universalité à la culture dominante du mâle blanc occidental, au profit des créateurs noirs et femmes, voire homosexuels, comme dans certaines universités américaines. Les revendications particularistes et communautaristes iraient désagréger ces valeurs universelles qui fondent l’humanité. C’est pourquoi la déconstruction de Derrida trouve ici sa limite : la fermeture sur soi, la négation de tout jugement et de toute aspiration à l’altitude de la pensée et de la culture, choses qui ne dépendent pas des couleurs de peau, de sexe ou des origines socioculturelles…

      C’est devant le tribunal du relativisme que la thèse de l’universalité européenne trouve son acmé. Toutes les cultures ne sont pas en effet également respectables. Que penser de la tyrannie esclavagiste et gorgée de sacrifices humains des Aztèques ? Des cultures communistes aux goulags affolants ? Des burkas qui essaiment à l’ombre délétère de la charia ? Rien d’autre que la pensée que la qualité d’une culture se mesure autant à ses œuvres technologiques, spirituelles et artistiques qu’à son droit international et qu’aux propriétés de son respect humain. Et c’est probablement à ses succès que l’Europe doit le ressentiment, autre mot pour la jalousie, de ceux qui n’ont pas encore atteint son niveau de développement, de justice et de libertés.

      L’un des rares défauts de ce livre percutant et intellectuellement stimulant est l’appel à l’argument de l’impénétrabilité des desseins de Dieu, donc à la théodicée leibnitzienne. Certes, les Noirs américains ont aujourd’hui une vie meilleure, grâce aux souffrances de leurs ancêtres, mais n’allons pas croire qu’une Histoire y « cache son plan secret » et « fait usage du mal pour parvenir au bien ». Une humaine immigration eût été plus efficace du point de vue autant moral qu’économique, même si les Etats-Unis restent un modèle (quoique passablement imparfait) de démocratie libérale.

      Et si Jean-François Mattéi a bien fait la preuve de la supériorité scientifique, technique, intellectuelle et morale de l’Europe, il semble oublier la richesse de bien des cultures, qu’elles soient zen ou qu’elles aient produit depuis la Perse Les Mille et une nuits, oubliant, lorsqu’il affirme avec Kundera que le « roman est une forme littéraire européenne », cette merveille romanesque du XI° siècle japonais : le Dit du Genji de Murasaki Shikibu, une femme remarquable au point de pouvoir être comme un Proust oriental. Ce que notre philosophe appelle, dans la perspective de Braudel, les « unités brillantes [24]», ces œuvres de l’esprit et de l’art, ne sont bien sûr pas qu’européennes.

      Notre essayiste montre enfin combien notre « culture universelle » est capable de s’ouvrir au point d’intégrer un « horizon plus vaste que l’horizon de notre culture particulière », comment l’Europe est capable de revitaliser d’autres ères culturelles, ce qui, entre autres, dans le cas du Japon, par digestion de l’influence occidentale est devenu la  vertu d’une ère Meiji continue, au contraire de l’ère arabo-musulmane dont l’apport scientifique reste fort faible, à moins que les aspirations actuelles à la démocratie, mais pas encore aux libertés de conscience, laisse percer un espoir…     

 

      À l’heure où la supériorité économique de l’Europe, et de son épigone les Etats-Unis, est fort menacée par la Chine et les pays émergents du Sud, qu’en est-il ? Reste que les valeurs européennes de démocratie, de liberté individuelle, du capitalisme libéral, si bien défendues par Mattéi, essaiment de plus en plus de par le monde au service de la prospérité matérielle, intellectuelle et humaine. À moins qu'outre l'agression de l'Islam, celles-ci perdent confiance en elles...

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Vocabulaire européen des philosophies, sous la direction de Barbara Cassin, Seuil Le Robert, 2004, p 220.

[2] Kant : Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? Œuvres Philosophiques, La Pléiade, Gallimard, 1985, tome II, p 543.

[3] Becaria : Des Délits et des peines, GF, 2006.

[4] Au premier sens du Petit Robert : « Action de discerner, de distinguer les choses les unes des autres avec précision, selon des critères définis ».

[5] Le Chant d’al-Andalus, une anthologie de la poésie arabe d’Espagne, Sindbad, 2011.

[6] Voir José Lezama Lima : Paradiso, Seuil, 1971.

[7] Murasaki Shikibu : Le Dit du Genji, Diane de Selliers, 2007.

[8] Adonis : Tombeau pour New-York, Sindbad, 1986, p 64.

[9] Voir son Traité des habitants de la cité idéale, Vrin, 1990, ou La Philosophie de Platon, Allia, 2002 .

[10] Voir : Ibn Arabi : Traité de l’amour, Albin Michel, 1986.

[11] Hâfez : Le Divân, Verdier, 2006.

[12] Mouhammad Ibn-Dâniyâl : Le Mariage de l’émir conjonctif, L’Esprit des péninsules, 1997.

[13] Cheïkh Nefzaoui : Le Jardin parfumé, Tchou, 1981.

[14] Voir par exemple Naguib Mahfouz : Les Mille et une nuits, Actes Sud, 1997.

[15] Alaa al-Aswani : L’Immeuble Yacoubian, Actes Sud, 2006.

[16] Voir : Gamal Ghitany : Le Livre des illuminations, Seuil, 2005.

[17] Titus Burckhardt : L’Art de l’Islam, langage et signification,  Sindbad, 1985.

[18] Martine Gozlan : Le Sexe d’Allah, Grasset, 2004.

[19] Malek Chebel : Traité du raffinement, Payot, 1999, p 48.

[20] Voir par exemple Malek Chebel : Manifeste pour un Islam des Lumières, Hachette Littérature, 2004.

[21] Milton : Aeropagitica, pour la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure, Aubier, 1956, p 121.

[22] Cf Jean-François Mattéi : La Barbarie intérieure, PUF, 2001.

[23] Cf Pascal Bruckner : Le sanglot de l’homme blanc, Tiers monde, culpabilité, haine de soi, Seuil, 1983.

[24] Dans Fernand Braudel : Grammaire des civilisations, Arthaud, 1987.

 

 

Art arabe et Renaissance, Casa de Pilatos, Sevilla.

Photo : T. Guinhut.

Partager cet article
Repost0
11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 08:28

 

Musée des Arts Premiers, Quai Branly, Paris. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

 

Mario Vargas Llosa,

 

entre colonialisme et nationalisme :

 

Le Rêve du Celte.

 

 

 

 

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte,

traduit de l'espagnol (Pérou) par Albert Bensoussa et Anne-Marie Casès,

Gallimard 528 p, 22,90 €.

 

 

 

     Comme les utopies aux parfums délicieux, les rêves distillés par une colonisation idéale finissent en tyrannies abjectes, en trop humaines pourritures : sous la peau du rêve africain bout la torture du cauchemar pour les populations indigènes. C’est hélas ce que va vivre, dans Le Rêve du Celte, le dernier héros malheureux de Vargas Llosa, ce romancier spécialiste en rêves pourvoyeurs de cauchemars, en utopies bâties à coups de sabres ravageurs (1). Pour un roman infiniment nécessaire, même si peut-être moins flamboyant que les précédents…

 

      L’écrivain utilise ici un procédé chez lui récurrent. L’alternance des chapitres consacrés à l’emprisonnement final et ceux généreusement attachés aux pérégrinations entre Afrique, Amazonie et Irlande de Roger Casement rend justice à cet idéaliste né en Irlande en 1864 et mort en 1916, qui resta célèbre pour son « Rapport Casement », dénonçant les sadiques exactions des colons dans le Congo belge, propriété du roi Léopold II. Plus tard, ce diplomate anglais, furetant parmi les zones de production du caoutchouc, rejoint l’Amazonie, avant de devenir un révolutionnaire très engagé pour la cause irlandaise, ce qui lui valut un emprisonnement infamant. En effet, ayant convaincu les Allemands de fournir des armes à l’Irlande en pleine première guerre mondiale, il est accusé de haute trahison, puis pendu.

      Au-delà du récit de vie épique et édifiant, le roman est évidemment un apologue, dans lequel une morale humaine et politique est explicite. En effet, dans la plupart des cas l’utopie la plus exaltante contient in nucleo le ver dans le fruit, la tyrannie qui l’invalidera. Thomas More, au XVI°, planifie tant son île du bon gouvernement de L’utopie que l’on conçoit très vite sa douce dimension carcérale. Au XIX° le Manifeste du parti communiste de Marx se termine sur des admonestations en faveur de la justice sociale qui sont liberticides et totalitaires. La suite ne se fera pas attendre, le XX° sera celui de la vérité des anti-utopies, aryennes ou communistes… Entretemps, le colonialisme du XIX°, tel que le voit d’abord le jeune Casement, s’honore de ses bonnes volontés : « œuvrer, par le biais du commerce, du christianisme et des institutions sociales et politiques de l’Occident, à l’émancipation des Africains et en finir avec leur retard, leurs maladies et leur ignorance. » (p 40). Hélas, si le colonialisme anglais ou français peut parfois se montrer fidèle à ces préceptes, la cupidité, l’impunité en des forêts lointaines peuvent engendrer des monstres et libérer le mal originel dans la nature humaine. Plus particulièrement au Congo belge : « Comment se pouvait-il que la colonisation soit devenue cet horrible pillage, cette inhumanité vertigineuse où des gens qui se disaient chrétiens torturaient, mutilaient, tuaient des êtres sans défenses et les soumettaient à des cruautés aussi atroces, enfants et vieillards compris ? N’étions-nous pas venus ici, nous Européens, mettre un point final à la traite et apporter la religion de justice et de charité ? Parce que ce qui se passait ici était encore pire que la traite des esclaves, n’est-ce pas ? » (p 124).

 

 

    Est-ce à dire que le colonialisme est aussi infect dans son principe que les idéologies communistes et aryennes ? Peut-être pas tout à fait. Le communisme et le nazisme partent de principes dès l’origine délétères, communauté des hommes sans liberté ou communauté raciale, quand le colonialisme peut être plus généreux. Quoique la cruauté et l’impéritie humaine, la cupidité et le racisme le polluent très vite. A moins que dès l’irrespect de la souveraineté des peuples, le ver soit dans le fruit… Et, dans ce cas, le dévoiement des bonnes intentions par ceux qui exercent le pouvoir politique, militaire et entrepreneurial, fût-ce au plus bas niveau, est patent. Seuls, sur les rives du Congo, les religieux sont souvent épargnés par le mal, charitables, au contraire de cette acmé atavique de l’horreur indigène et européenne qui inspira Joseph Conrad : c’est d’ailleurs en conversant avec Casement qu’il put échafauder la violence de son roman emblématique : Au cœur des ténèbres.

     La seconde partie, dans les forêts péruviennes, montre combien « le Congo et l’Amazonie étaient unis par un cordon ombilical » (p 182). Les responsables locaux d’une compagnie anglaise d’exploitations des hévéas sont des tortionnaires et des esclavagistes, soumettant la population indienne à un réel génocide. Casement s’épuise à inspecter, interroger, noter pour rédiger un second rapport, presque le miroir du premier. Son esprit n’en reste pas indemne, au point que pour lui « l’Irlande, comme les Indiens du Putamayo, si elle voulait être libre devait se battre pour y parvenir. » (p 272) A-t-il confondu la condition amazonienne avec celle des Irlandais qui ne sont privés que de souveraineté ?

     Nous laisserons le lecteur découvrir dans la troisième partie combien le nationalisme, fût-il venu des meilleures intentions, animé par le compréhensible désir de développement d’une culture propre et de la libération gaélique de l’impérialisme britannique, peut conduire à l’explosion déraisonnée des armes : « Le patriotisme est une religion, il est fâché avec la lucidité. C’est de l’obscurantisme pur, un acte de foi. », assène l’écrivain George Bernard Shaw (p 228) à ce converti au service d’une nouvelle sauvegarde des peuples. La culture irlandaise ramenée à sa pureté nationale mérite-t-elle que lui soit sacrifiés des militants, que le sang soit abondamment versé, que l’inflexible Casement aille jusqu’à trahir l’Angleterre qui avait reconnu son combat humaniste ? Le pionnier de l’anticolonialisme s’est-il fourvoyé dans les perversions du nationalisme ?

 

 

     Si l’on est convaincu par la nécessité de cette stèle biographique élevée à Roger Casement, l’on peut aussi s’interroger : sommes-nous réellement à la hauteur du roman ? Ou, plus modestement, à celle du reportage, du document d’historien ? La narration reste trop souvent monocorde, voire répétitive, déflorant trop tôt et sans surprise, dans les scènes carcérales, le mystère de la haute trahison anti britannique. Certes il est indubitable qu’au-delà de ses recherches sur le personnage, Vargas Llosa a tenté d’infiltrer ce qui manquait de fiction pour donner de l’épaisseur psychologique au personnage, à ses interrogations politiques et existentielles. Mais, restant au service d’une figure un peu trop oubliée -ainsi justement réévaluée-, d’une figure symbolique du destin colonial de l’humanité, Vargas Llosa n’a-t-il pas perdu quelque chose de la liberté et du souffle de la fiction romanesque ? De même, malgré l’ampleur et la maîtrise incontestable de la documentation exploitée, ne manque-t-il pas de quoi nourrir une empathie du lecteur qui a du mal à s’identifier au héros trop granitique et réservé, malgré quelques émotions homosexuelles dont le contre-espionnage anglais sait se servir. Toutes ces victimes, à la chaîne massacrées, quoique avérées, restent également un peu abstraites. Le Rêve du Celte (qui tire son titre d’un poème de Casement) reste une œuvre documentaire indispensable, à la lisière de la biographie et de l’essai, mais un récit qui peine à nous faire vibrer.

      Certainement faut-il replacer en perspective ce roman avec ceux consacrés au fasciste d’Amérique centrale Trujillo et à l’activiste Flora Tristan, formant ainsi une  trilogie de la lutte contre les oppressions. Il y avait dans La Fête au bouc un personnage féminin qui cachait un lourd secret dans son passé de Saint-Domingue, ainsi que des hommes préparant l’assassinat du dictateur Trujillo. Ceux-là avaient su nous toucher, nous faire frémir avec le récit de leurs douleurs et de leurs espérances, quand la figure du caudillo exotique devenait aussi démentielle que fragile. De même, la pasionaria des ouvriers et des femmes, qui au XIX° voulut les libérer d’un capitalisme barbare et d’un machisme tribal, pouvait, dans Le Paradis un peu plus loin, nous prendre par la main dans la justesse de sa cause. On se rappelle aussi le grand souffle épique qui balayait La Guerre de la fin du monde en radiographiant la révolte d’une communauté chrétienne hallucinée en quête d’utopie dans le nord-est brésilien… Mais à ce Celte dévoyé, à qui sont réservés les dévoiements des idéaux et du militantisme, une sorte de froideur mécanique empêche une suffisante identification…

     Dénoncer les tyrannies, mais aussi les utopies qui sont consubstantielles aux espoirs de libération, jusqu’à leurs aboutissants mortifères est bien le principe vital auquel obéit le libéral Mario Vargas Llosa, dont les essais reflètent cette éthique politique, qu’ils soient De sabres et d’utopies ou parmi Les Enjeux de la liberté. Ce fut grâce à la lecture de La Route de la servitude d’Hayek et de La Société ouverte et ses ennemis de Popper, qu’il comprit que les libertés ne pourraient s’exprimer dans le chaudron empoisonné des révolutions de gauche, que Cuba devenait un cloaque communiste. Le libéralisme économique et des mœurs est alors enfin pour lui et pour nous la voie du développement des sociétés et des individus. Flora Tristan, quoique précurseur du socialisme marxiste, Roger Casement quoique thuriféraire du nationalisme, étaient des libérateurs encore à parfaire…

 

     Trop sage et attendue, quoique élégante, est la couverture choisie par Gallimard. Celle de l’édition espagnole, chez Alfaguara, est rouge rubis : l’entremêlement du visage et de la carte sanglante est le reflet de la personnalité du héros, comme problématisant de la plus heureuse manière plastique qui soit le destin meurtrier du colonialisme et celui meurtri de l’idéaliste égaré que devient peu à peu le foudre de guerre pro-irlandais. C’est alors que le roman n’est pas à la hauteur de sa couverture. Consolons-nous, il y a bien des bonheurs à revenir aux réussites indépassables que sont Les Cahiers de Don Rigoberto, La Fête au bouc ou La Guerre de la fin du monde. Avec de tels chefs d’œuvre, il faut admettre que nos attentes sont placées bien haut. Trop haut peut-être…

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

(1) Voir à ce sujet le recueil d'essais de Mario Vargas Llosa : De Sabres et d'utopies, Visions d'Amérique latine, Gallimard 2011.

Voir également : Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

 

Partager cet article
Repost0
6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 17:51

 

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Naipaul essayiste, voyageur et romancier :

 

du Masque de l'Afrique

 

et autres Semences magiques.

 

 

V. S. Naipaul : Le Masque de l’Afrique,

traduit de l’anglais par Philippe Delamare, Grasset, 336 p, 19 € ;

V. S. Naipaul : Semences magiques,

traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux, Plon, 300 p, 21 €.

 

 

 

      Né à Trinidad en 1932, cette ancienne colonie britannique peuplée d’esclaves, V. S. Naipaul a plus d’une corde à son arc pour peindre les terres de ses ancêtres divers et les aspirations des peuples. Romancier et écrivain voyageur, il sait tremper sa plume autant dans l’empathie que dans l’acide, qu’il parcoure l’Afrique, l’Inde ou l’Angleterre.

 

      A mi-chemin du journal de voyage et de l’essai anthropologique, Naipaul n’est évidemment pas à la hauteur du styliste et penseur qu’est Claude Lévi-Strauss dans cet illustre modèle : Tristes tropiques. Mais ce serait injuste de ne pas accorder toute son attention à ce curieux qui sait entendre « la voix des masques » pour reprendre le titre de notre illustre disparu. Car Naipaul peut difficilement être qualifié d’ethnocentriste. Né Caribéen, son origine métissée (il est d’ascendance indienne) paraît donner une aura supplémentaire à sa qualité de prix Nobel de littérature 2001. Ce qui lui permit de parcourir les terres du Crépuscule sur l’Islam[1] en offrant une image peu tendre de la montée de l’intégrisme musulman, l’autorise aujourd’hui à donner dans Le Masque de l’Afrique quelques « aperçus de la croyance africaine ».

      Parcourant le continent, entre Ouganda, Nigéria, Ghana, Côte d’Ivoire et Gabon, il observe, écoute, interroge. Il lui faut admettre que ce n’est pas toujours reluisant. Il voit « la religion étrangère comme une maladie contagieuse, même si le christianisme et l’islam proposent tous les deux un au-delà ». Le réquisitoire est sans appel. En effet l’Islam est « parmi les impérialismes essayant de contrôler l’esprit africain » : au nord, « le système coranique les conduisait (…) à faire des tâches inférieures qui leur permettaient tout juste de subsister. » La polygamie et le harem, même expliqués par « l’idée d’une unité familiale plus large », sont des exercices d’esclavage, ce dont témoigne l’histoire de Laïla…

      Quant à l’animisme traditionnel, il est pétri d’irrationalité : « plus insouciante, la religion africaine n’offre que le monde des esprits et les ancêtres », quoique Susan, interrogée, la trouve « traumatisante ». Ainsi, notre enquêteur poursuit sorciers, devins, féticheurs et guérisseurs, plus ou moins grotesques, affamés de crédulité et d’argent. Autour de leurs cabinets improbables, des immondices, les violences pullulent : « dans la religion païenne, il n’y a pas de pardon », confie un Nigérian. Heureusement de beaux mythes perdurent, comme le « bâton de la Source de la Vie ». Au Gabon, la fascinante forêt des Fangs et Pygmées n’est qu’esprits, rites d’initiation et sacrifices humains. Au Ghana, où les dieux ordonnent de tout interpréter, imposent des tabous, « la religion traditionnelle meurt lentement » face à la modernité et au christianisme, grâce auxquels l’éducation permet de dépasser « l’impasse de la vie instinctive ».

      Loin d’idéaliser le passé politique précolonial, il exhibe ses sauvageries lors des visites de tombes royales en Ouganda fournis en images de crimes collectifs perpétrés par les rois locaux, tyrans guerriers depuis le XIX°, mais aussi des souvenirs de récents massacres : « La période coloniale britannique, avec ses lois et sans guerres locales, doit être considéré comme un interlude ». Certes, mais d’autres terrains, comme le Congo belge, furent ceux d’un moins tendre colonialisme… L’avenir ne parait pas toujours meilleur : parmi corruption, richesses insolentes, des quartiers de Lagos « débordaient d’énergie », côtoyant une pauvreté endémique : « avec l’explosion de la population (…) vient l’apathie sociale ». Quant à l’Afrique du Sud, elle tente de digérer ses métissages…

     L’indépendance de vision de Naipaul, son franc-parler sont proverbiaux. Son politiquement incorrect lui a valu bien des jugements sévères. Reste que, sans mépris, malgré la tendance anecdotique d’une promenade parfois risquée, il a le don de soulever le « masque de l’Afrique » et d’alimenter un débat crucial : « la comédie de la vieille culture de la brousse (…) qui résiste à la rationalité », est-elle forcément en tout respectable ? Si le choc des cultures ne fait guère le bonheur de l’Africain, sa capacité à les faire coexister est remarquable.

      L’infatigable curiosité du voyageur essayiste se penche autant au chevet de l’Afrique que sur l’Inde et la Grande Bretagne. C’est en  romancier que Naipaul propose ce qui est peut-être l’autre « moitié d’une vie ». Ainsi nous retrouvons, après La Moitié d’une vie[2], le personnage de Willie Chandran, alter ego ou repoussoir de l’écrivain. Ce sang mêlé venu d’Inde luttait à Londres pour construire son identité, une sexualité, une carrière d’écrivain. Lorsque l’amour lui fit suivre une femme en Afrique, jusqu’à ce qu’il la quitte, révulsé par sa phobie des mouvements de libération anti-coloniaux…

 

 

      Dans Semences magiques, nous le découvrons à la quarantaine, dans Berlin-ouest. Peut-être se lasserait-il des luttes politiques si sa sœur Sarojini ne le houspillait pour qu’il s’engage dans une nouvelle révolution. Plutôt que de se sentir « pareils aux gens des publicités », elle le convainc de s’associer à la guérilla paysanne de « Kandapalli ». On pense bien sûr à Kondappalli, ce leader des rebelles maoïstes qui tentèrent d’imposer la domination des castes inférieures dans les campagnes indiennes. Mais Willie, bien que s’élevant dans la hiérarchie combattante, garde une distance intérieure envers ces « semences magiques » de la libération des peuples opprimés. Il comprend combien les coups de semonce peu magiques de sa donneuse de leçons de sœur et de ses frères révolutionnaires fondent une tyrannie assénée aux pauvres : « Nous parlions de l’oppression qu’ils subissaient, mais nous ne faisions que les exploiter. Nos idées et nos discours comptaient plus que leurs vies et les ambitions qu’ils avaient pour eux-mêmes. » C’est avec un frère retors surnommé « Einstein » qu’il négocie une reddition, qui lui vaut dix ans d’emprisonnement pour une histoire de meurtre de policiers, malgré la sensation que sa « vie de révolutionnaire avait été innocente ».

      De guerre lasse, et libéré grâce au militantisme de sa sœur d’une prison où les prisonniers politiques étudient « Mao et Lénine tous les soirs » (ce pourquoi il demande à être relégué parmi les délinquants), il revient en Angleterre, trouve un emploi dans un magazine d’architecture. Là, il prend conscience d’autres « semences magiques », d’une révolution sociale en cours. Depuis les chaînes des époux, des amants et des maîtresses jusqu’au fondamentalisme musulman, chacun y va de sa revendication de liberté qui est en fait un nouveau moyen d’asservir le prochain.Ainsi, « tels de jeunes taureaux élevés en vue du massacre dans l’arène, ces enfants sont mis au monde en grand nombre en vue des allocations socialistes qu’ils rapportent dans un foyer de cité ». Un peuple de délinquant « pompe l’argent des impôts ». On pourra être choqué de ce discours si l’on est bien-pensant, ou révolté, comme les personnages amers de Naipaul, par ces « semences » empoisonnées qui lèvent dans nos démocraties… On voit que l’on fait ici peu confiance à la nature humaine. Les vraies « semences magiques » sont-elles les fruits menaçants de ce mariage interracial : les enfants ? Naipaul ose cette maxime finale : « On a tort d’avoir une vision idéale du monde. C’est là que le mal commence »…

      Un même désabusement semble s’être emparé de l’écrivain, qui annonça, lors de la sortie anglaise de ce roman, qu’il n’écrirait plus. Ce grand auteur du déracinement, des identités mélangées et introuvables, aurait-il perdu la foi romanesque pour finalement reprendre le collier avec le documentaire ? Ce qui est également sensible dans le discours révolutionnaire des personnages, qui n’est plus qu’un catéchisme dogmatique creux. Volontaire dénonciation par le cliché, ou perte de substance ? Le risque est de déconnecter le lecteur d’une narration et d’une problématique qui aurait mérité plus de vigueur, voire la parodie, pour mieux faire le procès des illusions de ces révolutions qui sèment l’oppression… La partie londonienne met en scène des personnages plus convaincants, qui tentent de changer leur vie, même maladroitement, et non celle des peuples : des êtres vivants, non des dogmes.

 

       Depuis le 11 septembre 2001, après avoir dénoncé l’impérialisme et l’asservissement colonial, Naipaul hausse le ton contre le « colonialisme musulman », pour lui plus dangereux que le prosélytisme chrétien, non sans s’attirer les regards courroucés des Anglais autant que de la communauté islamique. Il reste, alternant le désabusement et l’enthousiasme au service de l’humanisme et de l’universalité des droits de l’homme, un critique avisé de ces révolutionnaires et autres porteurs de bannières religieuses qui sont moins au service des opprimés que de pseudo-libérations, enferrées  dans de pires tyrannies peut-être à venir...

 

Thierry Guinhut

La partie sur Semences magiques est parue dans Le Matricule des Anges, octobre 2005

Une vie d'écriture et de photographie

 


[1] Réédité en « Cahiers rouges », Grasset 2011.

[2] Plon, 2002.

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : thierry-guinhut-litteratures.com
  • : Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.
  • Contact

Index des auteurs et des thèmes traités

Devenez mécène :
https://fr.tipeee.com/httpwwwthierry-guinhut-litteraturescom

 



 

 

 

 

Ackroyd

Londres la biographie, William, Trois frères

Queer-city, l'homosexualité à Londres

 

 

 

 

 

 

Adams

Essais sur le beau en photographie

 

 

 

 

 

 

 

Aira

Congrès de littérature et de magie

 

Ajvaz

Fantastique : L'Autre île, L'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Akhmatova

Requiem pour Anna Akhmatova

 

 

 

 

 

 

 

Alberti

Momus le Prince, La Statue, Propos de table

 

 

 

 

 

 

Amis

Inside Story, Flèche du temps, Zone d'intérêt

Réussir L'Information Martin Amis

Chien jaune, Guerre au cliché

Lionel Asbo, l'état de l'Angleterre

 

 

 

 

 

 

Amour, sexualité

A une jeune Aphrodite de marbre

Borges : Poèmes d’amour

Guarnieri : Brahms et Clara Schumann

Vigolo : La Virgilia

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Luc Ferry : De l'amour au XXI° siècle

Philosophie de l'amour : Ogien, Ackerman

Eros décadent : de Pauvert à Vargas Llosa

Une Histoire des sexualités ; Foucault : Les Aveux de la chair

 

 

 

 

 

 

Ampuero

Cuba quand nous étions révolutionnaires

 

 

 

 

 

 

 

Andonovski

Venko Andonovski : Sorcière ?

 

 

 

 

 

 

Animaux

Elien Ursin : Personnalité et Prosopopée des animaux

Quand les chauve-souris chantent, les animaux ont-ils des droits ?

Jusqu'où faut-il respecter les animaux ? Animalisme et humanisme

L'incroyable bestiaire de l'émerveillement

Philosophie porcine du harcèlement

Apologues politiques, satiriques et familiers

Meshkov : Chien Lodok, l'humaine tyrannie

Le corbeau de Max Porter

 

 

 

 

 

 

Antiquité

Le sens de la mythologie et des Enfers

Métamorphoses d'Ovide et mythes grecs

Belles lettres grecques d'Homère à Lucien

Anthologies litteraires gréco-romaines

Rome et l'effondrement de l'empire

Esthétique des ruines : Schnapp, Koudelka

De César à Fellini par la poésie latine

Les Amazones par Mayor et Testart

Le Pogge et Lucrèce par Greenblatt

Des romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Antisémitisme

Histoire et rhétorique de l'antisémitisme

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Céline et les pamphlets antisémites

Wagner, Tristan und Isolde et antisémitisme

Kertesz : Sauvegarde

Eloge d'Israël

 

 

 

 

 

 

Appelfeld

Les Partisans, Histoire d'une vie

 

 

 

 

 

 

 

Arbres

Leur vie, leur plaidoirie : Wohlleben, Stone

Richard Powers : L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Arendt

Banalité du mal, banalité de la culture

Conscience morale et littérature : lecture de Walter Benjamin

 

 

 

 

 

 

Argent

Veau d'or ou sagesse de l'argent : Aristote, Simmel, Friedman, Bruckner

 

 

 

 

 

 

Aristote

Aristote, père de la philosophie

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

 

 

 

 

 

 

Art contemporain

Que restera-t-il de l’art contemporain ?

L'art contemporain est-il encore de l'art ?

L'image de l'artiste de l'Antiquité à l'art conceptuel

Faillite et universalité de la beauté

Michel Guérin : Le Temps de l'art

Théories du portrait depuis la Renaissance

L'art brut, exclusion et couronnement

Hans Belting : Faces

Piss Christ une icone chrétienne par Serrano

 

 

 

 

 

 

Attar

Le Cantique des oiseaux

 

 

 

 

 

 

Atwood

De la Servante écarlate à Consilience

Contes réalistes et gothiques d'Alphinland

Graine de sorcière, réécriture de La Tempête

 

 

 

 

 

 

Averroès

La caduque opposition Averroès Ghazali

 

 

 

 

 

 

 

Babel

Isaac Babel ou l’écriture rouge

 

 

 

 

 

 

 

Bachmann

Celan Bachmann : Lettres amoureuses

Toute personne qui tombe a des ailes, poèmes

 

 

 

 

 

 

 

Bakounine

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

L'anarchisme : tyrannie ou liberté ?

 

 

 

 

 

 

Ballard

Le romancier philosophe de Crash et Millenium people

Nouvelles : un artiste de la science-fiction

 

 

 

 

 

 

 

Bande dessinée

Roman graphique et bande-dessinée

 

 

 

 

 

 

Barcelo

Cahiers d'Himalaya, Nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Barrett Browning

E. Barrett Browning et autres sonnettistes

 

 

 

 

 

 

Bashô

Bashô : L'intégrale des haikus

 

 

 

 

 

 

Basile

Le conte des contes, merveilleux rabelaisien

 

 

 

 

 

 

Bastiat

Le libéralisme contre l'illusion de l'Etat

 

 

 

 

 

 

Baudelaire

Les Fleurs du mal : « Une charogne »

"L'homme et la mer", romantisme noir

Vanité et génie du dandysme

Baudelaire de Walter Benjamin

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

Beauté

Faillite et universalité de la beauté, de Platon à l’art contemporain

 

 

 

 

 

 

Beckett 

En attendant Godot : le dénouement

 

 

 

 

 

 

Benjamin

Baudelaire par Walter Benjamin

Conscience morale et littérature

Critique de la violence et vices politiques

Flâneurs et voyageurs

Paris capitale des chiffonniers du XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Bennet

La Reine des lectrices ou de l'horrible danger de la lecture

 

 

 

 

 

 

Benni

Toutes les richesses, Grammaire de Dieu

 

 

 

 

 

 

 

Bernhard

Goethe se mheurt et autres vérités

 

 

 

 

 

 

 

Bibliothèques

Bibliophilie : Nodier, Eco, Apollinaire

Eloges des librairies et des libraires

Babel des routes de la traduction

Des jardins & des livres, Fondation Bodmer

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Bibliothèques pillées sous l'Occupation

Bibliothèques vaticane et militaires

Masques et théâtre en éditions rares

L'ardeur des livres et des manuscrits de Saint-Jérôme au contemporain

Haine de la littérature et de la culture

Rabie : La Bibliothèque enchantée

Des prestigieuses bibliothèques du monde à l'or des manuscrits

Du papyrus à Google-books : Darnton, Eco

Bibliothèques perdues et fictionnelles

Livres perdus : Straten,  Schlanger, Olender

Manguel, Uniques Fondation Bodmer

Diane de Selliers : Dit du Gengi, Shakespeare

Eloge de l'Atelier contemporain

 

 

 

 

 

 

Blake

Chesterton, Jordis : William Blake ou l’infini

Le Mariage du ciel et de l’enfer

 

 

 

 

 

 

Blasphème

Eloge du blasphème : Thomas-d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

 

 

 

 

 

 

Blog

Du Blog comme œuvre d’art

Pour une éthique de la critique littéraire

 

 

 

 

 

 

Bloom

Amour, amitié et culture générale

 

 

 

 

 

 

Bloy

Le désespéré enlumineur de haines

 

 

 

 

 

 

 

Bolaño

L’artiste et le mal : 2666, Nocturne du Chili

Les parenthèses du chien romantique

Poète métaphysique et romancier politique

 

 

 

 

 

 

 

Bonnefoy

La poésie du legs : Ensemble encore

 

Borel

Pétrus Borel lycanthrope du romantisme noir

 

 

 

 

 

 

Borges

Un Borges idéal, équivalent de l'univers

Géographies des bibliothèques enchantées

Poèmes d’amour, une anthologie

 

 

 

 

 

 

 

Bounine

Coup de soleil, nouvelles élégiaques

 

 

 

 

 

 

Brague

Légitimité de l'humanisme et de l'Histoire

 

 

 

 

 

 

Brésil

Poésie, arts primitifs et populaires du Brésil

 

 

 

 

 

 

Bruckner

La Sagesse de l'argent

 

Brume et brouillard

Science, littérature et art du brouillard

 

 

 

 

 

 

Burgess

Folle semence de L'Orange mécanique

 

 

 

 

 

 

Burnside

De la maison muette à l'Eté des noyés

 

 

 

 

 

 

Butor

Butor poète et imagier du Temps qui court

Butor Barcelo : Une nuit sur le mont chauve

 

 

 

 

 

 

Cabré

Confiteor : devant le mystère du mal

 

 

 

 

 

 

 

Canetti

Des Années anglaises à L’Amant sans adresse

 

 

 

 

 

 

Capek

La Guerre totalitaire des salamandres

 

 

 

 

 

 

Capitalisme

Eloge des péchés capitaux du capitalisme

De l'argument spécieux des inégalités

La sagesse de l'argent : Pascal Bruckner

Vers le paradis fiscal français ?

 

 

 

 

 

 

Carrion

Les orphelins du futur post-nucléaire

Eloges des librairies et des libraires

 

 

 

 

 

 

Cartarescu

La trilogie roumaine d'Orbitor, Solénoïde ; Manea : La Tanière

 

 

 

 

 

 

Cartographie

Atlas des mondes réels et imaginaires

 

 

 

 

 

 

Catton

La Répétition, Les Luminaires

 

 

 

 

 

 

Cavazzoni

Les Géants imbéciles et autres Idiots

 

 

 

 

 

 

 

Celan

Paul Celan minotaure de la poésie

Celan et Bachmann : Lettres amoureuses

 

 

 

 

 

 

Céline

Voyage au bout des pamphlets antisémites

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

 

Censure et autodafé

Requiem pour la liberté d’expression : entre Milton et Darnton, Charlie et Zemmour

Incendie des livres et des bibliothèques : Polastron, Baez, Steiner, Canetti, Bradbury

Le totalitarisme pas à pas : du renseignement comme sécurité sociale

 

 

 

 

 

 

Cervantès

Don Quichotte et le problème de la réalité

Don Quichotte par Pietro Citati et Avellaneda

 

 

 

 

 

 

Chesterton

William Blake ou l'infini

Le fantaisiste du roman policier catholique

 

Chevalier

La Dernière fugitive, À l'orée du verger

Le Nouveau, rééecriture d'Othello

Chevalier-la-derniere-fugitive

 

Chine

Chen Ming : Les Nuages noirs de Mao

Du Gène du garde rouge aux Confessions d'un traître à la patrie

Anthologie de la poésie chinoise en Pléiade

 

 

 

 

 

 

Civilisation

Petit précis de civilisations comparées

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

 

 

 

 

 

 

Climat

Histoire du climat et idéologie écologiste

Tyrannie écologiste et suicide économique

 

 

 

 

 

 

Coe

Peines politiques anglaises perdues

 

 

 

 

 

 

 

Colonialisme

De Bartolomé de Las Casas à Jules Verne

Métamorphoses du colonialisme

Mario Vargas Llosa : Le rêve du Celte

Histoire amérindienne

 

 

 

 

 

 

 

Colonomos

Politique des oracles, responsabilité du futur

 

 

 

 

 

 

Communisme

"Hommage à la culture communiste"

Karl Marx théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

 

 

 

 

 

 

Constant Benjamin

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Corbin

Fraicheur de l'herbe et de la pluie

Histoire du silence et des odeurs

 

 

 

 

 

 

Cosmos

Cosmos de littérature, de science, d'art et de philosophie

 

 

 

 

 

 

Couleurs
Couleurs de l'Occident : Fischer, Alberti

Couleurs des monstres politiques

 

 

 

 

 


Crime et délinquance

Jonas T. Bengtsson et Jack Black

 

 

 

 

 

 

Cronenberg

Science-fiction biotechnologique : de Consumés à Existenz

 

 

 

 

 

 

Dandysme

Brummell, Barbey d'Aurevilly, Baudelaire

 

 

 

 

 

 

Danielewski

La Maison des feuilles, labyrinthe

 

 

 

 

 

 

Dante

Traduire et vivre La Divine comédie

Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

Daoud

Meursault contre-enquête, Zabor

Le Peintre dévorant la femme

 

 

 

 

 

 

 

Darger

Les Fillettes-papillons de l'art brut

 

 

 

 

 

 

Darnton

Requiem pour la liberté d’expression

Destins du livre et des bibliothèques

Un Tour de France littéraire au XVIII°

 

 

 

 

 

 

 

Defoe

Robinson Crusoé et romans picaresques

 

 

 

 

 

 

De Luca

Impossible, La Nature exposée

 

 

 

 

 

 

Démocratie

Démocratie libérale versus constructivisme

De l'humiliation électorale

 

 

 

 

 

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Déconstruire Derrida et les arts du visible

 

 

 

 

 

 

Dick

Philip K. Dick : Nouvelles et science-fiction

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Charyn : La Vie secrète d’Emily Dickinson

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

 

 

 

 

 

 

Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique : d’Ovide et Rousseau à Sloterdijk

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Tout peut changer, sauf Naomi Klein : anticapitalisme et changement climatique

Biophilia : Wilson, Bartram, Sjöberg

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Emerson : Les Travaux et les jours ; Lane : La Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation idéologique

Haine de la littérature et de la culture

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers et fantômes d'Asie, Pu Songling, Lafcadio Hearn

 

 

 

 

 

 

Erasme

Erasme, Manuzio : Adages et humanisme

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Histoire romanesque du franquisme
Rivas : Les Livres brûlent mal

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Libéralisme et amendements à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

L'impéritie de l'Etat et la France contre l'Europe : Verdier-Molinié, Bouzou

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava : Une Singularité nue

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Pessl : La Physique des catastrophes

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Scott-Heron : La Dernière fête

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : perversion totalitaire ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Federici : Caliban et la Sorcière

Christine de Pizan, féministe du Moyen-âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

La révolution du féminin : Froidevaux-Metterie, Friedan, Chemaly, Goettner-Abendroth

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Földényi

Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Du destin des prisons et de l'angélisme pénal, postérité de Surveiller et punir

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

Peter Sloterdijk : Ma France, élégie ; Tardif-Perroux : La France, son territoire

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Prières nocturnes, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

 

 

 

 

 

 

Guarnieri

Etrange amour, Brahms et Clara Schumann

 

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

V bis Le fantôme du CouloirdelaVie.com

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche, photographies et triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages. Prologue. Les belles inconnues

IV Eros à Sauvages. Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De Natura rerum. Montée vers l’Empyrée

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets des paysages

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Trois peintres : Tàpies, Titien, Rothko

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V L'Hôtel-Monastère Santa Cristina

VI Le Club des tee-shirts politiques

 

 

 

 

 

 

Haddad

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

Haine

Procès contre la haine : juste réquisitoire ou culpabilisation abusive ?

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Rêveur romantique, conquérant du nazisme

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'état ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme et Aldo Manuzio

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder ; Un été sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

La Croisade roumaine des enfants, Les Vies parallèles du poète Eminescu

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inegalités : Rousseau, Marx, Piketty , Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam I Analyses et dénis

L'arbre du terrorisme et la forêt de l'Islam II Un défi politique français

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales : d’Iribarne, Schemla, Sarrazin

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Sommes-nous islamophobes ?

Guerre : Honni soit qui Syrie pense

Christianophobie et désir de barbarie

Attar : Le Cantique des oiseaux

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Faut-il pardonner Jankélévitch ?

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 Poemes du Japon d'aujourd'hui

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Aléa

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Seiobo est-descendue sur terre

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies et autobiographie par Barbara Cassin

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral, Dictionnaire du libéralisme

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique, socialisme, islamisme

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, roman historique et mythologique

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

Federico Garcia Lorca par Ian Gibson ; Une Colombe si cruelle

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Maladie et métaphore : Wagner, Maï, Zorn

Pandémies historiques et idéologiques

Histoire des pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Hanan el-Cheikh, Schéhérazade féministe

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie et justice sociale : de Thomas More à Ruwen Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Histoires parallèles de la mémoire, mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Pourquoi lire Nietzsche ? Romantisme, philosophie critique et politique

Nietzsche poète et philosophe à l'innocence controversée : Poèmes, Losurdo, Safranski

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières, une inversion des valeurs

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

Panoptique de surveillance et holocauste

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et lyrisme

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, A l’estomac, Snuff

Orgasme et science-fiction politique

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Le Dictionnaire khazar, une oeuvre ouverte

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pizan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

Poésie 

A une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Anthologie de la poésie chinoise

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Robert Marteau : Ecritures, sonnets

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Poésie en vers, poésie en prose

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Aphrodite Shakespeare

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

Powers

Les mystères du moi : Générosité, La chambre aux échos

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Le Mystérieux correspondant, nouvelles

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

Racisme

Métamorphoses du racisme et de l'antiracisme

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

Rand Atlas

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

R.D.A.

Tellkamp : La Tour ; Seiler : Kruso

 

 

 

 

 

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Réquisitoire et plaidoyer pour le catholicisme suivi d'un éloge du polythéisme

Eloge du blasphème : Thomas d'Aquin, Rushdie, Cabantous, Beccaria

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

Revel Conaissance

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

 

Rilke

Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome : Barbares, socialisme, climat, épidémies

Rome de César à Fellini, par la poésie latine

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Sonnets pour Hélène LXVIII Commentaire

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

San-Antonio- Boucq chah

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

 

 

 

 

 

 

Science fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Magnason : LoveStar, conte et anti-utopie

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Longo : L'Homme vertical devant la barbarie

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

Ursula Le Guin : La Main gauche de la nuit

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie ; No Smoking

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Un faussaire shakespearien, Arthur Philips : La Tragédie d’Arthur

Réécritures de La Tempête à Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Durmarque : Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

A une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Haushofer : Sonnets de Moabit

Sonnets autobiographiques

Sonnets de l'Art poétique

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Science-fiction politique rabelaisienne : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

 

 

 

 

 

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

Steiner

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

Stalker

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tartt

Le Chardonneret, Le maître des illusions

Tartt Illusions

 

Tavares

Un Voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

Temps de Chronos et politique des oracles

 

 

 

 

 

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

Texier page 106

 

Théâtre et masques

Masques & théâtre, Fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Thoreau

Journal, Walden et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

 

 

 

 

 

 

Tolstoï

Sonate familiale chez Sofia & Léon Tolstoi, chantre de la désobéissance politique

 

 

 

 

 

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

« Hommage à la culture communiste »

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

Mussolini et le fascisme

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Hayes : Je suis Pilgrim ; Tejpal

Meerbraum, Mandelstam, Yousafzai

 

 

 

 

 

 

Trias de Bes

Encre, un conte symbolique

Encre

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Trump

Entre tyrannie et rhinocérite, éloge et blâme

À la recherche des années Trump : G Millière

 

 

 

 

 

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

 

 

 

 

 

 

Utopie, dystopie, uchronie

Etat et utopie de Thomas More

Zamiatine, Nous et l'Etat unitaire

Huxley : Meilleur des mondes, Temps futurs

Orwell, un novlangue politique

Margaret Atwood : La Servante écarlate

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Scheers, Walton

Utopies politiques radieuses ou totalitaires : More, Mangel, Paquot, Caron

Dyschroniques, dystopies, écofictions

Histoire des pandémies littéraires

A. Waberi : Aux Etats-unis d'Afrique

Alan Moore : V for vendetta, Jérusalem

L'hydre de l'Etat : Karlsson, Sinisalo

 

 

 

 

 

 

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Le Héros discret de la culture : la civilisation de la littérature contre la Civilisation du spectacle

Le rêve du Celte, colonialisme et nationalisme

Arguedas ou l’utopie archaïque : Awar Fiesta, El Sexto

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vila-Matas

Vila-Matas écrivain-funambule

 

 

 

 

 

 

Vin et culture alimentaire

Histoire du vin et de la bonne chère de la Bible à nos jours

 

 

 

 

 

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

Vollmann

Le Livre des violences

Central Europe, La Famille royale

Vollmann famille royale

 

Volpi

Volpi : Klingsor. Labatut : Lumières aveugles

Des cendres du XX°aux cendres du père

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire, retrouver notre sens politique : Fanatisme, Traité sur la tolérance

Espmark : Le Voyage de Voltaire

 

 

 

 

 

 

Vote

De l’humiliation électorale

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

Voyage, villes

Villes invisibles et imaginaires : Calvino, Anderson

Flâneurs, voyageurs : Benjamin, Woolf, Deville

 

 

 

 

 

 

Wagner

Tristan und Isolde et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Walcott

Royaume du fruit-étoile, Heureux voyageur

Walcott poems

 

Walton

Morwenna, Mes vrais enfants

 

 

 

 

 

 

Welsh

Drogues et sexualités : Trainspotting, La Vie sexuelle des soeurs siamoises

 

 

 

 

 

 

Whitman

Nouvelles et Feuilles d'herbes

 

 

 

 

 

 

Wideman

Trilogie de Homewood, Projet Fanon

Le péché de couleur : Mémoires d'Amérique

Wideman Belin

 

Williams

Stoner, drame d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

Winterson

Winterson ou l'autobiographie féministe

Winterson Oranges Couleur

 

Wolfe

Le Règne du langage

 

 

 

 

 

 

Yeats

Derniers poèmes, Nôs irlandais, Lettres

 

 

 

 

 

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

Zamiatine

Nous : le bonheur terrible de l'Etat unitaire

 

 

 

 

 

 

Zao Wou-Ki

Le peintre passeur de poètes

 

Zimler

Les Anagrammes du ghetto de Varsovie

 

Recherche