Parador Palacio ducal de Lerma, Burgos, Castilla y León.
Photo : T. Guinhut.
Les espaces oniriques et réalistes
d’Haruki Murakami :
La Cité aux murs incertains,
L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage,
Galette au miel & 1Q84.
Haruki Murakami : La Cité aux murs incertains,
traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 2025, 560 p, 25 €.
Haruki Murakami : L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage,
traduit par Hélène Morita, Belfond, 2024, 370 p, 23 €.
Haruki Murakami : Galette au miel, traduit par Corine Atlan, Belfond, 104 p, 19 €.
Haruki Murakami : 1Q84,
traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 2012,
coffret trois volumes, 1590 p, 69 €.
Espaces oniriques et espaces réalistes confluent dans l’œuvre d’Haruki Murakami. Non sans qu’une secrète porosité les confonde dans une dimension troublante. Avec l’impatience du lecteur enivré, l’on attend l’opus dernier de l’écrivain japonais, pour qu’un mystérieux enchantement nous séduise longtemps, avec une rémanence sans pareille. Malgré l’apparente fadeur des personnages qui nous ressemblent en un dénominateur commun de la banalité, ces derniers se découvrent finalement très expressifs et relevant d’une moderne condition humaine, entre inquiétude et sérénité, entre vacuité et œuvre d’art. Parfois ses romans entretiennent entre eux un système d’échos. À cet égard cette ample et récente Cité aux murs incertains rappelle en ses champs de licornes La Fin des temps, publié quarante ans plus tôt. Ne serait-ce qu’à cause de cela, il faut bien avouer toutefois que nous sommes un peu déçus. Cependant, même si l’originalité semble se dégonfler, et malgré des longueurs étirées, l’ample beauté de la conception et de la mélancolie s’y déploie. Fort heureusement l’opportune réédition de L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage vient nous réconforter, tandis qu’un plus mince récit, enfantinement intitulé Galette au miel, se propose de nous ravir. Avant de revenir à 1Q84, triptyque au service d’un roman-monde, mais aussi d’un roman-bibliothèque, ce dernier mot étant récurrent dans l’univers murakamien.
La narration par chapitres alternés, selon les personnages, les temps ou les espaces, est une technique romanesque souvent fructueuse. Haruki Murakami, en sa Cité aux murs incertains n’échappe pas à ce mode de construction. Entre rêve et réalité, entre identité questionnée voire menacée de disparition et mélancoliques amours, entre quotidien qu’éclaire une jeune fille et licornes moribondes, l’immense roman déploie une sorte d’autoportrait kaléidoscopique de l’écrivain.
Même si la volupté de la réitération continue est partie intégrante du plaisir de la lecture, et notoirement de son auteur favori, comme elle peut l’être pour les aficionados d’Haruki Murakami, l’impression d’une originalité perdue, d’un art de la variation en déshérence, reste prégnante, comme un arrière-goût d’un marmonnement monotone des thématiques préférées de notre auteur, malgré de loin en loin de forts beaux paragraphes. Il faut croire que la lenteur, le tempo immuable et répétitif, à la façon de la musique minimaliste américaine, au long cours des 548 pages de La Cité aux murs incertains fait partie de l’enchantement hypnotique, ou de l’ennui, selon…
La plupart des narrateurs des romans d’Haruki Murakami sont des jeunes hommes ou sur la voie d’une maturité désabusée, célibataires, solitaires.Cette fois, le protagoniste est un adolescent de 17 ans, amoureux d’une fille de son âge, dont « le cœur est gelé ». La romance est fort peu érotique tant elle garde ses distances, tant la chasteté côtoie une sensualité frappée d’incapacité. En effet, prétend-elle, son « vrai moi » existe dans une cité gardée de hauts murs. Soudainement, après une relation épistolaire aporétique, elle disparaît, sans que notre personnage ne la revoie jamais. Pourtant, tout au long de son âge adulte, elle ne cesse d’occuper sa pensée au point que cela l’empêche d’avancer dans sa propre vie. Aussi le récit parallèle, réminiscence des dires de la jeune fille ou fantasme autistique, nous présente ce même garçon reçu dans la cité qu’il avait imaginée conjointement avec la fille de son cœur. Hélas, pour pénétrer dans cette ville entourée d’un mur infranchissable, de surcroit gouvernée par un gardien impénétrable, effrayant, une loi immuable s’impose : l’on est contraint d’être séparé de son ombre, et d’être employé dans la bibliothèque aux cranes de licornes pour y lire les rêves qu’ils contiennent. Bien entendu, son assistante est la jeune fille de son adolescence, alors qu’elle parait ne pas être soumise aux atteintes du temps, alors qu’elle ne se souvient absolument pas de l’avoir connu.Bien plus tard, notre personnage, revenu dans le monde de la réalité quotidienne, rencontre un garçon qu’il appelle « Yellow Submarine » et dont « l’esprit n’est pas connecté à la réalité de ce monde ». Celui-ci ne désire rien d’autre que « se rendre dans la Cité ceinte de hauts murs et devenir l’un de ses habitants » ». En quelque sorte le double du narrateur. Ou le double de nombre de jeunes gens japonais repliés sur le vide d’eux-mêmes.
Il choisit enfin de s’isoler dans une petite ville de montagne, où une femme d’une trentaine d’année « s’enveloppe étroitement dans des sous-vêtements spéciaux [et] ne peut accepter de relations sexuelles ». À ce point, l’irrationnel, à la fois craint et désiré, viendra-t-il le saisir ? Au bout, « une obscurité infiniment douce…
Cette cité, ces cranes et ses rêves comateux ne sont-ils que l’image de l’inconscient du narrateur, de son incapacité sexuelle, ou de l’incapacité de l’écrivain à franchir les portes du rêve, comme le fit Gérard de Nerval dans Aurélia… En cette Cité aux murs incertains, un monde, certes impressionnant et imaginé de manière originale, mêùe si réitéré, nous apparait comme rétréci, rétrograde et finalement mortifère. Ces licornes, dépourvues de toute la symbolique érotique sise en l’occidentale tapisserie de La Dame à la licorne, n’existent que pour mourir dans un hiver qui verra l’enfouissement de leurs cadavres. Bien que leurs propriétaires originels puissent leur rendre visite et converser avec elles, les ombres détachées de leurs corps dépérissent peu à peu pour rejoindre le destin fatal des licornes. Hélas les individus n’ont aucune individualité et sont dévolus à dans une bibliothèque sans livre. Les crânes n’ont d’autre utilité passagère que d’être examinés afin de lire des rêves dont nous ne saurons rien. Sauf à l’occasion d’un cauchemar – une guerre sanglante où l’on veut « tuer leur conscience » – dont fait état notre personnage et qui leur est peut-être lié. En conséquence rien n’affleure d’une quelconque interprétation des rêves, comme crurent bien laborieusement et pauvrement la réaliser des oniristes comme le Grec Artémidore de Daldis et le Viennois Sigmund Freud. De surcroit une telle existence et une cité sans innovation ni croissance, avec une économie fondée sur le troc, est évidemment rétrograde et régressive. L’antimonde étroit est en fait cauchemardesque et stérile, comme « au fond du lac agit un profond vortex qui entraîne tout dans ses gouffres sombres ».
À moins qu’il s’agisse d’une crise de mièvrerie de notre romancier, qui risque de susciter l’ennui du lecteur, à force de cultiver une romance fatiguée pour lectrices anorexiques. Entre des dialogues interminables du narrateur avec ses fantômes et la méticulosité de l’écriture qui ne s’embarrasse pas de vocabulaire sophistiqué et le manque récurrent de concision, le volume risque par moment de rester seul ouvert sur les genoux du lecteur ; et c’est ce sur quoi une bonne partie de la presse a insisté pour dénoncer « l’ennui ». Injustice caractérisée ? La beauté de la construction, l’étrangeté de l’imaginaire, la concrétion d’une condition humaine écartelée entre banalité de l’existence et miroir onirique grisâtre, sont pourtant les gages d’une réussite qui mérite d’être goûtée.
Il est à craindre que cet Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage soit le personnage d’un roman incolore. Cependant c’est loin d’être le cas. La particularité de cet opus est d’être un roman strictement réaliste, qui tranche étonnamment avec les récits fantastiques qui ont fait la renommée de notre romancier.
La clef du titre se trouve parmi les premières pages : « A considérer l'ensemble de leur vie, on pouvait affirmer que ces cinq amis avaient bien plus de points communs que de différences. Pourtant, le hasard faisait que Tsukuru Tazaki se distinguait légèrement sur un point : son patronyme ne comportait pas de couleur. Les deux garçons s'appelaient Akamatsu – pin rouge –, Ômi – mer bleue –, et les deux filles, respectivement Shirane – racine blanche – et Kurono – champ noir. Mais le nom de « Tazaki » n'avait strictement aucun rapport avec une couleur. D’emblée, Tsukuru avait éprouvé à cet égard une curieuse sensation de mise à l'index. Bien entendu, que le nom d’une personne contienne une couleur ou non ne disait rien de son caractère. Tsukuru le savait bien. Néanmoins, il regrettait qu'il en soit ainsi pour lui. Et, à son propre étonnement, il était plutôt blessé. D'autant que les autres, naturellement, s’étaient mis à s'appeler par leur couleur. Rouge. Bleu. Blanche. Noire. Lui seul demeurait simplement « Tsukuru ». Combien de fois avait-il sérieusement pensé que ç’aurait été bien mieux si son patronyme avait eu une couleur ! Alors, tout aurait été parfait ».
Car sans qu’il sache pourquoi, Tsukuru Tazaki se voit ignoré par ses quatre amis, ceci brisant l’euphorie des années universitaires. Solitaire, il se sent glisser vers la mort à laquelle il pense presqu’exclusivement pendant un an, morbidité qui est celle de l’absence d’amitié : « Vivre m’ennuie », dit-il. Conformément à son nom qui signifie « celui qui construit », il ne lui reste plus qu’à suivre sa vocation d’architecte et dessinateur de gares. Seize ans après ce paradis perdu, il rencontre Sara, trentenaire elle aussi, pour faire l’amour, quoiqu’elle le sente passablement hors d’atteinte dans son inframonde. Puis vient l’évocation d’un musicien dans un village de montagne. Autre clef en effet, Les années de pèlerinage du compositeur romantique Franz Liszt, jouées par un ami du père d’Haida (un nouvel ami de Tsukuru) nommé Midorikawa, pianiste émouvant, dont le talent « permet parfois de donner naissance à des choses qui témoignent d’un magnifique bond spirituel ». Ce qui lui rappelle le piano de Blanche.
C’est ainsi qu’en ne sachant « pas grand-chose de l’univers », Tsukuru Tazaki entame son pèlerinage entre la japonaise ville de Nagoya et la Finlande. L’indétrônable nostalgie et l’incitation de Sara le poussent à se confronter au passé, pour essayer de comprendre comment et pourquoi l’amical quintette s’est brisé. Attentive, dévouée, elle parvient à localiser les membres du groupe initial, prépare le voyage de Tsukuru, à Nagoya, et jusqu'en Finlande où réside Eri Kurono, soit « Prairie noire ». Les ténébreuses raisons de l’incompréhensible rejet qui hante notre personnage finiront par être dévoilées. En particulier la fausse accusation de viol portée à son encontre par Blanche, à cause de sa jalousie, « psychologiquement dérangée », enceinte et plus tard étranglée. « Prairie noire » est la révélatrice de cet affreux passé, alors qu’elle a fondé une nouvelle vie en se mariant avec un Finlandais, en concevant deux enfants, ainsi que des céramiques d’art…
Ainsi Tsukuru Tazaki pourra-t-il panser les plaies du cercle d’amitié brisée, voire envisager un nouvel avenir, s’épanouir en couleurs avec Sara, qui sait...
À peine teinté de rares ombres fantastiques, le récit garde un soin classique et réaliste. Quête initiatique, ce roman n’est plus aussi incolore qu’annoncé. Quête de la vérité, quête de soi, compréhension du passé, rebond d’une destinée, il y a là quelque chose du roman philosophique. Et toujours empreint de la couleur de la mélancolie…
Notre cher romancier pratique également parfois de plus brefs récits, où la concision est gagnante. Ainsi Galette au miel qui fait de loin songer au conte de Boucle d’or et les trois ours. Mais nous sommes au Japon, où le séisme de Kobé a marqué les corps et les esprits. En particulier une petite fille de quatre ans, réveillée toutes les nuits par ce cauchemar qu’elle appelle le « Bonhomme Tremblement de Terre ». Seul Junpei, un auteur de nouvelles, qui est amoureux en secret de sa mère, saura imaginer une histoire dans laquelle un ours amateur de musique et de galette au miel – qu’il vendra aux humains – peut apaiser les peurs et les peines. C’est une belle histoire d’amour, sentimentale, sexuelle, également paternelle, une histoire sur le pouvoir cathartique des histoires, à la fois une mise en abyme et un hymne à la tendresse. Car il s’agit peut-être du devoir de l’écrivain : « veiller sur ces deux femmes. Quelque-soit celui qui veut leur faire du mal, je ne les laisserai pas les enfermer dans ces absurdes boites ».
Très joliment illustré par Kat Menschik, ce conte rejoint dans le même format L’Etrange bibliothèque – également décoré par l’artiste berlinoise – dans laquelle un banal garçon pénètre dans une aussi banale bibliothèque municipale pour se documenter sur la fiscalité dans le royaume ottoman. Mais « au-delà de la grande porte, c'était aussi sombre que si l'on avait creusé un trou dans l'espace cosmique » ! Rien d’étonnant à ce que l’étrangeté du labyrinthe y amène un « homme-mouton », personnage récurrent dans le défilé romanesque d’Haruki Muralami, et un « gardien des livres » aux pouvoirs effrayants. Rassurons-nous, c’est une muette jeune fille qui lui permettra de se libérer de cette prison et de ses sortilèges délétères. Un récit prenant, quoiqu’une fois encore l’on aimerait bien en savoir plus sur les livres et leurs contenus, dont il faudrait inventer l’étrangeté…
Rappelons-nous l’un des plus ambitieux opus d’Haruki Murakami : 1Q84. Le double espace-temps qui est un fil conducteur des romans de notre cher Japonais se situe cette fois entre l'année 1984 et l’univers hypnotique de 1Q84. Là, deux personnages, Tengo et Aomamé, liés par un pacte secret, voient leurs destinées se nouer à la jointure de deux mondes, de deux époques... L’on devine que le fantastique est tourbillonnant, que le thriller saura qui sait s’embraser en roman d'amour.
Une enseignante en arts martiaux, Aomame, 29 ans, affecte un ascétique célibat, tout en se livrant, à l’occasion des commandes d'une charmante, riche et philanthrope vieille dame, à des meurtres parfaitement professionnels. Comment accepter une telle monstruosité ? Tout simplement parce ses victimes sont des sommets du Mal, des pervers absolus qui se sont plu à détruire la vie de leurs épouses.
Sur l’autre rive, un trentenaire ours solitaire – même s’il fréquente une femme mariée – Tengo, est un professeur charismatique de mathématiques, alors que la nuit il se veut écrivain. À son corps défendant, son éditeur lui confie la réécriture du roman d'une énigmatique adolescente de 17 ans, Fukaeri, géniale dyslexique. Le texte, étrange et maladroit, est censé devenir la parfaite Chrysalide de l'air. Le lecteur attend bien sûr l’improbable rencontre d’Aomane et Tengo, qui cependant n’aura pas lieu au cours du premier tome du triptyque. C’est enfin sur la surface du monde de 1Q84 que leur amour se dessine…
Le double univers aux multiples ramifications présente une galerie de personnages sans cesse curieux, voire mystiques : Tamaru, un garde du corps homosexuel, Ayumi une jeune policière en manque d'amitié, un berger Allemand fort gourmand d’épinards… Sans oublier les « Little People », dont la « voix » passe par l'intermédiaire du gourou de la secte des « Précurseurs ». Lorsqu’ils entrent dans la pensée sans que l’on n'en ait conscience, ils sont en quelque sorte un avatar du « Big Brother » d’Orwell.
Là encore les allusions musicales prolifèrent, en particulier avec Jean-Sébastien Bach. Mais aussi littéraires, puisque certains personnages lisent Proust ou Dickens. Cependant Tengo lit également un récit intitulé La Ville des chats, qu’il prétend être la métaphore de son destin et qui se révèle purement imaginaire. Le roman-monde se double d’un roman-bibliothèque.
Discrète science-fiction, uchronie probable, alors que les mystérieux « Little People » ont par instant quelque chose de la fantasy. Sous les deux lunes de la nuit, l’on reste toutefois un peu sceptique face à ce qui constitue des allusions au 1984 de George Orwell. Or la morale est explicite : « L'Histoire nous enseigne que, au fond, nous sommes les mêmes, autrefois comme aujourd'hui. Même si nos vêtements ou nos modes de vie ont beaucoup changé, nos pensées et nos actes ne sont pas très différents. L'être humain, finalement, n'est qu'un simple véhicule, ou un vecteur, pour les gènes. Nous sommes leurs montures tout au long de leur voyage, de génération en génération, exactement comme des chevaux que l'on remplace lorsqu'ils vont mourir. Et les gènes n'ont aucune notion de ce qui est bien ou de ce qui est mal. Ni la moindre idée de ce que nous éprouvons. Ils ignorent si nous sommes heureux ou malheureux. Nous ne sommes pour eux qu'un moyen. Leur priorité, c'est d'obtenir pour eux-mêmes le meilleur rendement. »
Lentement poétique, la narration contenue dans son impressionnant triptyque offre d’émoustillantes parades sexuelles et sentimentales. Malgré le peu d’action, les digressions, longueurs et redites, l’on se laisse embarquer dans le vaisseau attentivement construit. Le roman-fleuve emporte au bout de ses trois tomes des diatribes contre le fondamentalisme, la violence faite aux femmes, jusqu’à interroger la perversité de la création littéraire. Non sans poser la question du droit individuel à l’exercice de la justice. Là encore, Huraki Murakami frôle la dimension du roman philosophique.
C’est tout l’art d’Haruki Murakami que d’associer un confort de lecture particulièrement aisé avec les mystères et les béances de la personnalité, de la grise lumière du jour nippon jusqu’aux ténèbres du fantastique. Un brin kafkaïen (n’a-t-il pas écrit Kafka sur le rivage ?), il ne néglige ni les nouvelles, comme L’Etrange bibliothèque, ni les vastes massifs romanesques, comme la trilogie de 1Q84. Un opus, en deux volets, du romancier japonais emprunte son titre, non plus à George Orwell, mais à Mozart : Le Meurtre du Commandeur. Œuvres dans lesquelles les résonances musicales s’associent aux résonances picturales et littéraires pour former un art poétique. Peut-être cependant faut-il compter La Cité aux murs incertains comme un crépuscule de l’écrivain né en 1949, qui aurait enfermé son œuvre dans le souvenir d’une jeune fille disparue depuis longtemps et conservée dans le crâne aux rêves illisibles d’une licorne. À moins que cette déperdition finalement dépressive et suicidaire fasse partie de la rémanence de son charme mélancolique, voire testamentaire.
Biblioteca del Monasterio San Lorenzo del Escorial, Madrid.
Photo : T. Guinhut.
Eloge du fol Erasme,
père des Adages & des Colloques.
Erasme : Eloge de la folie, traduit du latin par Jean-Christophe Saladin,
Les Belles Lettres, 2018, 228 p, 75 €.
Erasme : Adages, traductions du grec & du latin, et édition dirigée par Jean-Christophe Saladin,
Les Belles Lettres, 2013, coffret de cinq volumes, 5592 p, 199 € pour l’Editio minor.
Erasme : Colloques, traduit du latin par Olivier Sers et Danielle Sonnier,
Les Belles Lettres, 2025, 1372 p, 79 €.
Peut-on concevoir une bibliothèque humaniste, donc universelle, sans la présence du fol Erasme ? Dès son enfance, l’un des régents de Deventer lui promit : « Courage, vous arriverez un jour au plus haut faîte de l’érudition ». En effet Érasme de Rotterdam (1469-1536) cultiva très tôt ses talents exceptionnels en usant du latin et du grec avec ferveur. Le « prince des humanistes », tel que le qualifiaient ses contemporains, unissait les prodiges du philologue, du pédagogue et du pamphlétaire, allons jusqu’à dire du fin philosophe. Certes il ne fut pas toujours en odeur de sainteté tant la vigueur de ses critiques contre les abus de l'Église lui valut d'être condamné par l'Index du concile de Trente. Ne disait-on pas qu’« Érasme a pondu les œufs que Luther a couvés[1] » ? Ce qui lui valut la disparition de la plupart de ses œuvres des rayons des libraires pendant une poignée de siècles. Cependant, dès le siècle des Lumières, l’on rééditait et traduisait l’Eloge de la folie. A fortiori aujourd’hui, si bien que justice lui est entièrement rendue. Car voici les Adages, trésor d’érudition des proverbes savants et populaires venus de l’Antiquité grecque et latine, puis les Colloques, dialogues philosophiques et de mœurs, divertissants et utiles, non seulement pour le public de la Renaissance, mais également pour nous, cinq siècles plus tard. Soit des merveilles d’édition.
Peut-on prendre au sérieux la prosopopée de la Folie et ses bavardages vaniteux, surgis en l'an 1511 ? Peut-on encore lire avec pénétration et volupté de tels joyeux auto-éloges, critiques vigoureuses d'un clergé fou d'orgueil et d'argent, moquant le luxe et les Indulgences vendues par l'Eglise afin de gagner d’illusoires années de Purgatoire ? Sans oublier la morgue des théologiens, « race extraordinairement sourcilleuse et irritable » maniant la « foudre » contre celui qu’ils dénoncent comme hérétique. Parmi les pages gaillardes de l’Eloge de la folie, le lait de l’antiphrase, plutôt que le vinaigre des philosophes scolastiques férus d'Aristote jusqu'au trognon dont il est fait la parodie, permet de goûter une sapience qui écorne tous les orgueils, tous les vices de son temps. Mais aussi, ne nous y trompons pas, du nôtre. Car si la truculente Folie parle, c’est pour que nous entendions la voix de la Raison, de la vertu.
Comme l’affirme la « déclamation » saluant Thomas More – l’auteur de l’Utopie – notre humaniste s’inscrit dans la tradition des satires sociales et autres gaillardises issues non seulement de l’Antiquité, par exemple Lucien et ses éloges paradoxaux de la mouche et de la calvitie, mais aussi du Décaméron de Boccace, du Gargantua de Rabelais ou des Facéties du Pogge. Erasme n’épargne aucune strate de la société : femmes coquettes, vieillards libidineux et « chiennes en chaleur », « fureur des amants », savants grotesques, « fous des rois », soldats matamores, princes gonflés d’hubris, tous fous, tous désastreux, tous moqués, ridiculisés.
La prédication de celui qui publiera les Ecclesiastes se veut en fait rétablir celle du Christ, ce qui est particulièrement sensible à la fin de l’Eloge de la folie, à l’occasion d’une apologie lyrique de l’extase mystique. Cependant, faut-il en croire la déesse de la Folie et son « fatras de mots », lorsqu’elle conclue en s’adressant aux initiés de ses mystères (Moria signifiant la folie en latin) : « Donc, Salut, innombrables mystes de Moria ! Applaudissez, vivez, buvez ! »
Ainsi le maître humaniste répond à la question de la vérité par un paradoxe : la verve déclamatoire de la folie, tout entière fausse, dit le vrai par la pirouette de l’ironie. Voilà qui nous est d’autant plus accessible que cette belle édition bilingue est nantie non seulement des célèbres illustrations des frères Hans et Ambroise Holbein jaillies en 1515, mais aussi de notes inédites : outre tous les commentaires d’Erasme lui-même, ce sont les remarques de Listrius et Myconius ses contemporains. La folie de la collection « Le Miroir des humanistes » si bien nommée aux Belles Lettres, n’est-elle pas ainsi délectable ? Sans vouloir diminuer en rien le mérite d’une édition d’art somptueuse, chez une éditrice sagace[2].
Erasme : Eloge de la Folie, illustré par Dubout, Gibert Jeune, 1951.
Photo : T. Guinhut.
« De mémoire d’homme », « Jeter de la poudre aux yeux », « Hâte-toi lentement », « C’est l’intention qui compte », « Regarder dans le vide », « Il ne vaut même pas un bout de ficelle », « Aussitôt dit, aussitôt fait » ; combien de ces adages sont encore aujourd’hui sur toutes les lèvres ? Sans savoir un instant d’où ils viennent… Ainsi, auriez-vous imaginé que « Youpi ! », vient du « péan » grec qui est un hymne victorieux, et dont on trouve la trace chez Ovide et Horace ? Ce sont quelques-uns, parmi des milliers, des Adages, venus des auteurs grecs et latins, rassemblés et commentés avec précision, érudition, humour, sagesse et ferveur par le légendaire humaniste Erasme. Qui dut une part de son renom grâce à un grand imprimeur vénitien également humaniste : Aldo Manuzio. En effet, après une édition parisienne en 1500 avec 820 adages, pour atteindre progressivement le chiffre de 4151, en 1536 à Bâle, chez Frobein, ils trouvèrent dans la Sérénissime leur plein achèvement avec pas moins de 3000 exemplaires publiés, tirage impressionnant à l’époque. Nous voici comblés, dans la mesure où il s’agit là de la première édition française (et bilingue) intégrale, où plonger et voyager sans retenue.
Car Erasme de Rotterdam n’est pas seulement l’auteur célébré de l’Eloge de la folie (qu’il rangea avec autodérision parmi les livres « futiles[3] »), cet éloge paradoxal où sauront lire les sages. Ces derniers cultivent des adages aussi vifs que parlants, et souvent bien moqueurs : « De la farine, non des mots ! », « C’est la richesse qui fait l’homme », « Un âne affamé se moque du bâton », « C’est ton propre rêve que je te raconte », « Le vin porte ombrage à la sagesse », « Risquer la peau des autres », « Avoir les mains sous la toge » (pour les oisifs). D’autres sont d’une rabelaisienne verdeur : « Puni pour de la bouse », nous dit Aristophane, « Tussis pro crepitu » ou « Tousser pour péter ». Nous saurons ravis d’apprendre que « Se prendre un doigt d’honneur », « une injure et un mépris suprême » qui « consiste à montrer le doigt du milieu tout en repliant les autres, en guise d’insulte », vient d’Aristophane et de Juvénal. Quant à « L’argent a bonne odeur d’où qu’il vienne », il s’agit d’un mot de l’empereur Vespasien, « qui avait inventé un impôt sur l’urine, en homme honteusement cupide qu’il était ». Ce pourquoi il est nécessaire de « Mordre avec son vote », comme le dit Aristophane dans Les Acharniens. Et comme nos lecteurs seront ravis de le faire, à condition de ne mordre l’un que pour ne pas avaler l’autre…
Guère d’apparence d’ordre en cette somme : ni chronologique, ni par auteur ou par genre originel, à moins de déceler quelques traces d’organisation alphabétique ou thématique. Que ces quatre mille cent cinquante et un adages, ou proverbes et maximes, plus exactement notes de lectures, soient venus du théâtre d’Aristophane et de Plaute, du dialogue philosophique de Lucien ou de Platon (on apprend au passage qu’il existe un « Platon le comique »), des traités d’Aristote et de Cicéron, ou de la poésie d’Homère… Seuls comptent le souci de la variété, de façon à dérider l’ennui et la mélancolie, à stimuler la joie d’apprendre, parmi l’Histoire, la fable, l’ethnologie, la philologie, les sujets moraux et politiques. Brièvement, en un style enlevé (grâce en soit rendue aux traducteurs) il offre des anecdotes, cite dix mille vers, dénonce l’hypocrisie sociale et les perversions de la vie chrétienne, éclaire des controverses et des scandales religieux contemporains, grâce à des parallèles entre paganisme et christianisme, car à partir de 1515 apparaissent des références bibliques. Il s’agit d’une œuvre hybride et ouverte, toujours prête à se multiplier, se gonfler, se disséminer, pour laquelle les index du cinquième tome sont bien précieux. Cependant, au début de chaque centaine ou milliers, de chaque tome, se trouvent des adages d’importance. Au point que leurs commentaires soient de véritables traités (car on ne dit pas encore « essai » avant Montaigne).
L’adage 3001, par exemple, « La guerre parait douce à ceux qui n’en ont pas l’expérience », compte une quinzaine de pages fort abondantes. « Rien n’est plus impie, plus funeste, plus largement destructeur, plus obstinément tenace, plus affreux ni plus complètement indigne de l’homme, pour ne pas parler du chrétien. Or il étonnant de voir aujourd’hui comme on l’engage partout, à la légère, pour n’importe quelle raison, et comme on la fait avec cruauté et barbarie : pas seulement les païens, mais aussi les chrétiens, pas seulement les laïcs, mais aussi les prêtres et les évêques ; pas seulement les jeunes gens sans expérience, mais aussi les vieillards qui en ont fait tant de fois l’expérience ; pas seulement le peuple et la foule mobile par nature, mais en premier lieu les princes, dont le devoir serait de contenir par la sagesse et la raison les mouvements irréfléchis de la sotte multitude. » (tome IV, p 2) Voilà qui reste d’une brûlante actualité, cinq siècles plus après ce sommet d’humanisme politique, digne de côtoyer La Boétie, Montaigne et Thomas More ; voilà qui propose au lecteur maints fils de méditation, sans compter la parfaite somptuosité rhétorique des anaphores, des antithèses et de la période…
Cette édition bilingue, où rien n’est « L’ombre de l’âne » (chose insignifiante), reprenant la dernière de son auteur, en 1536, est autant un trésor de travail des éditeurs et traducteurs, qu’un trésor de divertissement, d’érudition et de sagesse philosophique pour le lecteur. La postface de l’« adagiomaniaque » Jean-Christophe Saladin, « La révolution humaniste », au début du tome V, est aussi claire qu’érudite, non sans humour. Feuillant à loisir ce coffret aux merveilles, voici une ludique manière de renouer avec la culture antique dont Erasme pouvait en son temps avoir connaissance. Il disposait en effet de la plupart des manuscrits médiévaux qui avaient recueilli les auteurs anciens. Quoique l’on estime que 90% des textes aient été perdus, probablement irrémédiablement, méprisés, oubliés, dévastés, brûlés par de trop susceptibles chrétiens puis musulmans… Cela dit, Erasme lui-même, pour avoir osé traduire le Nouveau testament depuis le grec en s’écartant de la Vulgate, ainsi que pour avoir fait la promotions des auteurs païens, fut mis à l’index par la papauté, lors du Concile de Trente en 1559. Ce qui explique qu’après la floraison éditoriale de son siècle, le flux se tarit. Il faut alors remercier Les Belles Lettres de pouvoir nous offrir à vil prix (à moins de préférer l’édition reliée et numérotée à 400 €) cet éléphantesque coffret, autant pour le poids que pour la mémoire…
Quant à celui qui ne voudrait pas ouvrir les Adages, sous peine de déciller les yeux de ses préjugés contre les vieilleries savantes, on pourrait lui opposer ce petit dernier : « On persuaderait plus vite un scarabée de changer d’avis », qui vient du Pseudologiste de Lucien…
De la première édition parisienne en 1500 à l'édition de 1536, les Adagia ont connu dix révisions et enrichissements, de 800 à 4151 adages, notamment dans l'atelier d'Alde Manuce en 1508 : c'est cette édition aldine que copia Johann Froben en 1513 et qui lui permit de rencontrer Erasme, et de collaborer avec lui jusqu'à la mort de l'imprimeur en 1527.
Notons d’ailleurs que l’adage 3001 d’Erasme, « Hâte-toi lentement » (tome II), rend hommage à celui qui le choisit pour devise, Aldo Manuzio, francisé en Alde Manuce, son imprimeur vénitien, dont l’emblème s’illustre d’un dauphin enlaçant une ancre : « l’ancre symbolise le temps de la délibération et le dauphin la vitesse de la réalisation » (p 15). L’éloge de l’artisan cultivé est abondant, car il sert ceux « qui aspirent à une érudition vraie et antique, pour la restauration de laquelle cet homme semble né, fait et modelé par le destin même. […] il travaille avec un zèle si fatigable, il n’est aucune tâche qu’il ne refuse pour restaurer notre bagage littéraire intégralement, sans que le texte soit altéré ou corrompu, à l’usage des gens de bien » (p 8). Il « relève la littérature de ses ruines […] il est en train de construire une bibliothèque qui n’a pas de murs, sauf ceux du monde lui-même » (p 9). Notre monde en fait, et pour longtemps espérons-le…
Erasme : Colloques, À l'Enseigne du pot cassé, 1936.
Photo : T. Guinhut.
Apparemment moins érudits, mais plus vivants encore, les Colloques sont des dialogues philosophiques et de mœurs, d’abord conçus par Erasme sans intention autre que stimuler ses élèves. Peu à peu ils atteignirent un total de 62 compositions, dépassant le décor des salles de classe pour habiter l’auberge et le carrefour, la chambre de l’accouchée, l’église et le bordel, la halle ou le banquet, soit toute une société discourant dans la lignée des dialogues de Platon, de Lucien,
Tout d’abord, sous des dehors aimables de la conversation à l’adresse des adolescents, ce sont les profondes « Recommandations pédagogiques » et les préceptes de « La Piété de l’enfance » qui sont mis en avant dans les septième et neuvième colloques. Plus loin, en toute logique, « L’Apothéose » enseigne « les honneurs qu’on doit aux hommes d’exception qui ont bien mérité des études libérales ». Ce à quoi répondent « Le Banquet poétique », à la fois festif et studieux et le « Philodoxe » si bien titré.
Toutefois le blâme s’exerce à l’encontre du clergé dans « La Chasse aux bénéfices », à l’encontre de la soldatesque dans « La Confession du soldat ». De même l’alchimie, selon le titre du trente-troisième colloque, et les superstitions, comme dans « Le Fantôme » sont dénoncés en tant que moyens dont usent les escrocs. Il maudit la guerre entre les chrétiens, avec un titre explicite : « Charon » est en effet le passeur des enfers. Il dénigre vigoureusement « La richesse sordide » et « Les Mendiants opulents », affuble un sermonneur ventripotent du sobriquet de « Merdard », flanqué d’un « troupeau d’imbéciles, qui couve de tels bestiaux ».
Quoiqu’à l’époque d’Erasme le divorce soit presqu’impossible, il défend ces dames, stigmatisant dans « La Vierge misogame » (ennemie du mariage), ceux qui attirent captieusement au couvent des garçons et des filles. Dans « « Celle qui se plaint du mariage », ne conseille-t-il pas de corriger les mœurs du mari par l’intelligence et la bonté ? Conseils qui ne devraient pas épargner les maris eux-mêmes. C’est à l’occasion de « L’Adolescent et la putain » que le souci de pudeur et de sollicitude envers celles qui se donnent pour de l’argent est patent. Et si l’on se choque du « nom d’affection » que donne la fille de mauvaise vie à un garçon qu’elle appelle sa « petite quéquette », voici l’adresse de notre humaniste aux pudibonds et autres coincés : « Que celui qu’insupporte ma petite quéquette écrive à ma place ma volupté ou ce qu’il voudra d’autre » !
Toujours, même sous des dehors amusants, voire triviaux, il s’agit de « philosophie éthique ». Autant vaut « apprendre par ce livre, que par l’expérience, maîtresse des cancres », y compris s’il s’agit d’une « Demoiselle érudite ».
Si ces Colloques, dont nous sommes loin d’avoir épuisé les richesses et saveurs piquantes, bénéficièrent de quelques éditions plus ou moins récentes en français, aucune jusque-là n’était bilingue, au latin s’ajoutant quelques mots en grec. De surcroit, tant à l’Imprimerie Nationale qu’au Pot cassé, l’on omettait la finale « Utilité des colloques », soit une douzaine de pages, à la fois déclaration d’intention et résumé. Saluons encore le soin des Belles Lettres à nous proposer de si soigneuses éditions, sans compter qu’en marge les notes indiquent non seulement bien des références, mais également les adages adéquat.
Outre un Essai sur le livre arbitre[4] que Les Belles Lettres pourraient publier de manière là aussi bilingue, une preuve supplémentaire de la dimension humaniste d’Erasme est son essai L’Education du prince chrétien. Ou l’art de gouverner,[5] dont on a dit abusivement qu’il s’agissait d’un anti-Machiavel, car ce dernier, quoique rusé, visait à la vertu. Erasme s’adressait au jeune Charles Quint, auquel il conseillait de gouverner dans l'intérêt de tous et de s'affranchir des désastreuses idéologies de conquête et d'honneur qui n'ont apporté que ruine européenne. Plutôt que de pratiquer l’art désastreux de la guerre, la Prince doit savoir l’éviter et consacrer toute son énergie aux arts de la paix, ainsi qu’il en fait un plaidoyer dans un essai[6]. Combien, de la Russie à la Chine, de la bande de Gaza aux pays islamistes, nos princes et tyrans d’aujourd’hui devraient méditer de tels préceptes…
Reprenons à cet égard l’incipit de l’« Utilité des colloques » : « La calomnie, compagne des Furies, rôde aujourd’hui à ce point contre tous et partout que nul ne peut publier de livre en sécurité s’il n’est pourvu de gardes du corps, et encore, qui peut être assez en sécurité face à la morsure de sycophantes bouchant, tels l’aspic à la voix du charmeur de serpent, leurs oreilles à toutes sortes de justification, fût-elle la plus fondée ? » Si Erasme au début du XVI° siècle faisait allusion à un clergé ayant pour profession de pourchasser les hérétiques et de mettre leurs œuvres à l’index, voire à quelque prince sourcilleux, il ne pourrait cinq siècles plus tard que reprendre ces mêmes mots à l’égard de maints propagateurs de doxas idéologiques et autres saints homicides commis par une religion conquérante…
Vincent Wackenheim : Joseph Kasper Sattler ou la tentation de l’os,
L’Atelier contemporain, 2016, 208 p, 30 €.
Vincent Wackenheim : La Mort dans tous ses états.
Modernité et esthétique des danses macabres. 1785-1966,
L’Atelier contemporain, 2025, 934 p, 39 €.
Vanité de la mort… Car elle-même est vanité, tant dès l’embryon nous naissons pour mourir, tant même les os deviennent cendres, les cendres atomes de la terre et de l’air. Nul doute que cette constatation entretienne une inquiétude, une grande peur, à moins que la fiction consolatrice de la résurrection des corps dans un au-delà réparateur nous soutienne. Nul doute encore que la littérature et l’art soient scellés de grands malades, de minces cadavres et de danses macabres. Ainsi Vincent Wakenheim, Hanif Kureshi, David Wagner, Franca Maï, Fritz Zorn contribuent à une fresque inépuisable de récits et de représentations plastiques. Ils sont « touchés, greffés », « en vie », « fracassés », cancérisés, puis vaincus par la « tentation de l’os ». Reste pour les vivants provisoires que nous sommes à célébrer un festival parmi les pages de Macabre. Traité illustré de la mort. Et si le ragoût morbide n’est pas suffisant, ouvrons Le Livre et la mort, qui, allant du XIV° au XVIII° siècle, se voit heureusement complété par La Mort dans tous ses états, entre 1785 et 1966. C’est encore Vincent Wakenheim qui officie en esthète surabondant. Apprenons donc à mourir, quoique l’on n’y apprenne rien, apprenons à explorer l’imaginaire horriblement beau qui dans les beaux livres fait danser et sonner les ossements…
Si nous sommes inévitablement mortels, certains d’entre nous peuvent, grâce aux progrès de la médecine et de la chirurgie, reculer l’âge du trépas. C’est le cas de Vincent Wackenheim (né en 1959), qui dans son récit autobiographique, Touché, greffé, relate sa résurrection, du moins au sens non religieux du terme. Résurrection évidement démentie par l’inéluctable compte à rebours.
Car diagnostiqué d’un cancer hépatique, il lui faut espérer qu’un donneur sain veuille bien mourir, pour lui confier son foie. L’aventure médicale se concentre parmi les salles d’hôpital Paul Brousse, « qui rime avec frousse », où officie à son service une chirurgienne. Pendant dix-sept jours, la solitude, l’« exercice d’humilité », puis la méditation prolifèrent. Qui est le donneur anonyme auquel l’on doit gratitude ? Sinon un « personnage de fiction, un héros de roman ». Au cours de ce voyage dans les aléas de l’existence, « leçon d’anatomie » – non sans rappeler celle de Rembrandt – métaphorique « plomberie » et « cicatrice en L », coexistent avec une bibliothèque mentale, dont Gustave Flaubert et Jean-Sébastien Bach ; peut-être au service d’une « meilleure version de toi-même »… Témoignage précieux et leçon philosophique, le récit au réalisme imparable, et cependant non sans dimension poétique et métaphysique, attise hautement l’intérêt, mais aussi la compassion.
Voici un récit de Vincent Wackenheim, aussi intime que dansant, grâce à la netteté et la pureté de l’écriture ; une gratitude et une leçon de vie : « l’opportunité m’étant ainsi une nouvelle fois donnée, comme une évidence, une manière d’épiphanie, d’apprécier le monde qui est le nôtre, et de rendre grâce ».
Journal, d’un autre greffé, peut-être fictif – du moins l’espère-t-on – En vie se présente sous forme de 277 fragments successifs mettant en scène de longs séjours hospitaliers. « Monsieur W », alter ego transparent de David Wagner lui-même (né en 1971), est en effet atteint d’ « hépatite auto-immune chronique agressive ». Son œsophage lui fait vomir du sang, son foie n’est pas loin de l’agonie. Il faudra attendre la seconde moitié du volume, « Incipit vita nova » – allusion plus que transparente à Dante – pour que l’on puisse lui greffer un foie compatible, à l’instar de Vincent Wakenheim. Tout cela repose visiblement sur une documentation scientifique impeccable et cependant jamais pesante.
Loin de se limiter à l’aspect clinique, le fluide récit est aussi celui d’une personnalité embarquée dans un voyage aux frontières de la vie. Le réalisme croque avec tendresse les innombrables chirurgiens, étudiants en médecine, infirmières. Quant au narrateur, il parvient à dépasser l’angoisse pour atteindre une flottante sérénité. Son passé, ses voyages, ses amours et amitiés, sa fille, repassent comme autant de films dans son esprit. La « symphonie pharmacologique de [ses] médicaments » lui fait judicieusement se demander : « la biochimie de mon corps règne-t-elle sur mes sentiments ? ». Ses immenses plages de station allongée l’emmènent « loin vers l’archipel Quelque part, en croisière sur les eaux bleues du Moi et de cet hôpital » et lui permettent de se comparer à Prométhée « enchaîné à son rocher », quand son foie est dévoré « à coup de bec ». Les métaphores humanisent la maladie, lui donnent une aura mythique et universelle.
Suite à la greffe, « on peut mettre en évidence un chimérisme au niveau de la moelle osseuse du transplanté ». D’où la sensation d’être « un hybride », la propension à engager un dialogue imaginaire avec celle qui lui a transmis son nouvel organe, à s’inventer une « histoire d’amour » avec elle. Ainsi la dimension documentaire s’associe avec bonheur avec l’onirisme, avec les étapes d’une renaissance, en une stupéfiante leçon de vie. Au point que l’on aimerait pouvoir lire en français quelques-uns de ces livres, parmi la quinzaine de romans, récits et recueils de poèmes, qu’il a publiés outre-Rhin…
Fêté par ses très nombreux lecteurs, traduit en une trentaine de langues, Hanif Kureshi (né en 1954) atteignit des sommets de pertinence psychologique et sociale avec Le Bouddha de banlieue ou Des Bleus à l’amour[1]. Hélas, il est, en 2022, « fracassé » – selon son titre – par une attaque cérébrale. Si les progrès de la médecine lui permettent de survivre, lourdement handicapé, paralysé jusqu’aux mains, comment peut-il être encore un écrivain ?
Il faut alors compter sur la bienveillance, le dévouement de ceux que l’on appelle aujourd’hui des « aidants », pour qu’une œuvre, ultime peut-être, puisse être conçue. Ce sont sa famille, ses amis, Isabella surtout, qui écoutent patiemment sa dictée, la confient au clavier, au livre enfin. Difficile cependant d’échapper à l’état pétrifiant du tétraplégique dans lequel il est enfermé, comme dans un cercueil de pierre. Aussi s’agit-il d’un témoignage, celui d’un romancier d’origine anglo-pakistanaise qui vécut dans sa chair les problématiques de l’immigration, vit monter les ravages de l’islamisme, confia ses inquiétudes sexuelles, ses histoires de couple brisé, tout ce dont on trouve trace en ce destin finalement terriblement pathétique : « Les défenses que j’ai mises en place – la bonne humeur et le goût des blagues – ne vont pas réussir à surmonter ça : l’odeur de l’hôpital, la détestation de mon état, la conscience permanente que je suis infirme ». Malgré l’affreuse dépendance, l’imparable amoindrissement, il conclut : « Mais je ne vais pas sombrer ; je vais en tirer quelque chose ». Le défi est couronné de succès. Car le récit autobiographique poignant ne se contente pas de l’auto-apitoiement. Il est un hommage aux soignants, à ses proches, mais aussi un kaléidoscope de sa création romanesque passée, de ses amitiés avec des auteurs marquants de notre temps, comme Salman Rushdie, la mince épopée enfin du courage de vivre en dépit d’une cruelle adversité.
Que des ombres… Ephémères, malgré la rougeur de notre sang qui un jour nous échappe, nous sommes. Et nous ne serons plus. La maladie, la mort guettent les provisoires héros et anti-héros de la vie ; comme les narrateur-personnages de Franca Maï et de Fritz Zorn, qui voient leur vie rongée s’échapper. Comment écrire ces épreuves ? Le recours à la métaphore contribue-t-il à la maladie comme métaphore pour penser à Susan Sontag ?
Franca Maï a eu moins de chance que nos précédents auteurs. Car si l’on peut supposer que le W de David Wagner est bien lui, il n’y a là aucune ambigüité : Malva, malheureuse héroïne de Divino Sacrum, n’est que le double légèrement fictionnel de son auteure, Franca Maï, décédée en 2012.
Deux ans de « crabe » au sacrum, de chirurgie, de chimiothérapie, de morphine, de radiothérapie contre la « Virago5 » ! Se vidant de bile et d’excréments, Malva se compare à une « truie », alors que son mari, Guitan, s’éloigne maladroitement (peut-on lui en faire le reproche ?), que sa famille tente de l’accompagner, alors que le personnel médical est loué pour son dévouement.
La confession est terrible, le journal de bord de celle qui est atteinte d’un cancer au « sacrum » est à la limite du supportable. Pourtant elle écrit avec autant de réalisme que de lyrisme, préférant nommer « coquelicot » la « colostomie », « l’anus artificiel »… La métaphore tente de protéger de l’affreuse réalité, quand l’onirisme s’empare de son esprit tant elle est la proie de visions cotonneuses, de délires auditifs, avec un pathétisme qui n’est jamais pathos. Le « royaume des grabataires » précède un « épilogue » qui n’est que l’illusoire antichambre de la mort…
On ne peut qu’être ému, remué, par tant de souffrance, éprouvante pour le lecteur (et pour celle qui l’a vécu donc !), qu’éprouver une amicale pitié, pitié dont elle n’aurait peut-être pas voulu, sinon l’amitié, devant un tel désarroi, une telle déchéance du corps et de la personne, cette « vieille cancéreuse fripée ». « À quoi rime cette épreuve ? » Vaut-il mieux « tout arrêter et en finir » et « trahir les êtres aimés qui luttent à mes côtés sans sourciller » ? Comment « balayer les pluies du chagrin » ?
Que reste-t-il de Franca Maï (1959-2012), romancière[2], actrice et productrice, sinon « carne avariée », pourriture et dessiccation. Sinon l’ultime beau livre d’une écrivaine, qui mieux qu’un roman est un ébouriffant poème en prose aux métaphores scintillantes, sans concession ni à la niaiserie de la pensée, ni à la platitude de l’écriture.
L’écrivain suisse, Fritz Zorn, fit de Mars[3] un récit autobiographique dans lequel son cancer est, du moins si on l’en croit, résolument d’origine psychosomatique. Une austère éducation digne de la grande bourgeoisie helvétique ne pouvait, selon ses dires, qu’être cancérigène, car fermée, adossée à une autiste solitude ; c’est ainsi qu’il a été « éduqué à mort ». Son livre, hélas unique, puisqu’il subit une mort précoce, à trente-deux ans, avant de ne pas le voir publié, dresse l’accablant tableau d’une vie névrotique, adossée à la mélancolie, privée d’amour, voire de sexualité.
L’on peut évidemment plus que douter de la validité scientifique d’une telle thèse, selon laquelle éducation et milieu social contraignants seraient génériquement les auteurs du crabe. L’on peut également s’irriter de la mauvaise foi de Fritz Zorn qui n’a pas su se libérer de ses névroses et de sa propension à culpabiliser la grande bourgeoisie, certes non dénuée d’hypocrisie… Franca Maï, si l’on peut s’exprimer ainsi, n’a pas une cette chance : son cancer n’est probablement venu que d’une aveugle dégénérescence cellulaire, au point de sabrer une vie faite de créativité.
Si l’on imagine que la maladie est une métaphore, pour reprendre le titre de Susan Sontag[4], il ne s’agit là pourtant, en ce qui concerne notre duo d’auteurs, que d’une fiction. La thèse judicieuse de l’essayiste américaine montre que l’origine psychologique du cancer et de bien d’autres pathologies n’est qu’un fantasme idéologique. Le bonheur hélas ne protège pas de la maladie, quand la maladie ne fait évidemment pas le bonheur, hors peut-être de quelques écrivains capables de la sublimer, parmi lesquels il faut compter David Wagner et Franca Maï, et plus loin encore Thomas Mann avec sa bienheureuse et terrible Montagne magique…
Restons macabres jusqu’au coccyx. Entre catacombes et momies, l’escalier de la descente au tombeau est superbement orné par les quelques mille illustrations de Macabre. Traité illustré de la mort. Fourre-tout funéraire, rangé non pas chronologiquement mais bizarrement thématique, cet ouvrage est une encyclopédie des soins consacrés au blâme, voire à l’éloge, de la mort, au travers de sculptures, peintures, gravures, cires, bijoux, momies, catacombes, colifichets, masques, crânes et cercueils, montres grinçantes et timbres pour philatélistes. Ainsi, selon le romancier Will Self, préfacier pour l’occasion, « la pure vitalité qui se dégage des représentations de la mort illustrant ce volume est certainement un terrifiant paradoxe ». Entre « art de mourir » et « commémoration des défunts », entre « divertissement » mortuaire et « outre-vie », l’on croise Méduse et Allan Edgar Poe, les reliques chevelues et les figurines mexicaines. À l’aide de l’infatigable squelette troué armé de sa faux, le pandémonium est noirceur et pâleur, couleurs cireuses, flamboyantes et infernales. Edifiant est le parcourt des cabinets anatomiques, intensément érotique est cette pulpeuse et sereine femme nue de profil fixant impavide le squelette qui la nargue, soit « La Belle Rosine » peinte en 1847 par Antoine Wierz. Ce livre, somptueusement imprimé, apparait comme un gigantesque bric-à-brac, un effarant musée, un cabinet de curiosité en avalanche…
Voici un luxueux ouvrage de bibliophilie : Le Livre & la mort. XIV°-XVIII° siècle, publié par les Editions des Cendres, si bien nommées pour l’occasion, mais avec le concours des Bibliothèque Sainte-Geneviève & Mazarine. Manuscrits enluminés médiévaux, parchemins et vélins, livres d’heures et vies des saints, ils ne peuvent ignorer la mort, le souvenir des disparus, couplés avec les fins dernières et l’espérance de la résurrection des corps. Incunables, ils regorgent de défilés squelettiques, tant l’espérance de vie était bien faible. La Renaissance cultive les emblèmes, là encore funéraires. Au Grand siècle de Louis XIV, l’on affectionne les « oraisons funèbres », surtout celles de Fléchier et Bossuet. Les reliures de deuil, l’héraldique, les lettrines, s’ornent d’ossements, de tibias entrecroisés, quand les « tombeaux littéraires » fleurissent. L’allégorie de la mort emprunte maints attributs symboliques, faux et torchères, chauve-souris, sans oublier la bêche du fossoyeur en son cimetière et charnier qu’il nourrira bientôt également.
Pas moins de 96 ouvrages rares sont soigneusement inventoriés par une foule d’érudits, et photographiés en ce volume magnifique. Depuis Les Trois morts et les trois vifs jusqu’au « catafalque baroque » dessiné par Le Bernin, le memento mori, qu’il soit intime, collectif ou spectaculaire, ne cesse d’obséder les maîtres de la bibliophilie. De surcroit, il arrive qu’un atelier d’imprimerie soit lui aussi le siège d’une danse macabre…
Revenons à Vincent Wackenheim, cette fois étreint par la tentation de l’os. Qui ne se contente pas du devoir autobiographique, mais se fait essayiste talentueux, documenté. Il s’intéresse au morbide Joseph Kaspar Sattler, venu de Munich en 1891 enseigner à l’École des Arts décoratifs de Strasbourg. Ce dernier est l’auteur d’une Danse macabre moderne, parmi bien des œuvres graphiques majeures que l’artiste sut réaliser en Alsace entre 1892 et 1894. Ces planches folles et burlesques, fantastiques et violentes, noires à souhait, satiriques et dansantes, ont exposées, reproduites, commentées tant à Paris, Berlin et Londres, admirées par Alfred Jarry et Edvard Munch. Il faut dire que notre Joseph Kaspar Sattler dessine l’affiche tonitruante de la prestigieuse revue Pan, allusion à la créature mythologique.
L’on ne sait plus alors ce qu’il faut apprécier : les seize dessins d’Ein moderner Todtentanz, Danse macabre moderne (ici réédités pour la première fois depuis les éditions de 1894 et 1912) ou l’approche littéraire en seize textes à la lisière de l’essai esthétique et du poème en prose. Sans compter une évocation du parcours créatif de Joseph Kaspar Sattler (1867-1931), que l’on sait avoir été lourdement impressionné par les vicissitudes de l’Histoire, en particulier la première Guerre mondiale qu’il éprouva dans sa chair et sa psyché sur le front ouest. La tradition médiévale des spectres osseux agités par une danse frénétique trouve ici un renouveau expressionniste au moyen de squelettes dégingandés usant d’échasses, déambulant parmi des pages livresques et vaines, des nuages blafards.
Parfait complément chronologique et iconographique du Livre & la mort, voici de nouveau le prodigieux Vincent Wackenheim avec La Mort dans tous ses états. Modernité et esthétique des danses macabres. 1785-1966. Aussi épais qu’une pierre tombale, mais plus aisé à ouvrir, il offre près de mille pages et plus encore d’illustrations. Soit un polyptique de 104 Danses macabres modernes. La pérennité thématique et allégorique se renouvèle selon les perspectives stylistiques successives, réinterprétant les motifs iconiques.
Le généreux ouvrage examinant son sujet depuis le XVIIIe siècle, l’on commence par un utile rappel des indépassables précurseurs depuis le XVe siècle : plus précisément les fresques du cimetière des Saints-Innocents à Paris (1424) et de Bâle (1440), mais aussi les gravures de Holbein (1538). Inévitablement la déprise religieuse du siècle des Lumières, la Révolution française et, bien entendu les deux guerres mondiales, ont contraint les artistes à bouleverser, voire durcir, leurs variations macabres. C’est surtout celle de 1914-1918 qui poussent les artistes – du moins ceux qui en réchappent – dans leurs plus folles expérimentations graphiques, surtout expressionnistes.Toutefois la découverte de l’univers concentrationnaire ou les bombardements alliés sur Dresde, en février 1945, et bientôt la crainte d’un embrasement nucléaire contribuent à de nouvelles explosions plastiques dans lesquelles se tortillent les défunts.
Si la plupart des représentations de ces Danses des Mortssont originaires d’Allemagne et de France, l’on découvre ici Anglais et Catalans, œuvrant au service d’une forme d’universalité. La récurrence du couple, un mort, décharné ou squelettique, et un vivant, ne cesse d’alimenter la créativité graphique, Eros et Thanatos ne perdant jamais leur antagoniste complicité. Ainsi l’on devine qui est « La marchande de plaisir » amenant une belle nudité à un homme fort mûr et affalé dans son fauteuil, ce grâce trait d’Hermann Asmus Vogel en 1902. Ainsi Bruno Héroux, en 1943, fait tournoyer follement une charmante et dodue donzelle aux seins nus et au rire folâtre avec notre éternel protagoniste osseux. De même la succession hiérarchique, du pape à l’ermite, du noble au lansquenet, du colporteur au laboureur, du capitaliste à l’ouvrier, n’empêche en rien d’emporter toute dans la décharge de la pourriture et de la dessiccation. Squelettes, tous égaux !
Epidémies de peste noire, de choléra morbus, guerres de plus en plus meurtrières, « extension du domaine du mal », tout contribue à l’immense charroi de la mort, en même temps que les progrès des techniques d’impression permettent une large diffusion dans la presse et l’édition. Ce dont bénéficie en 1839 un Grandville qui publie neuf planches lithographiques au titre allusif et drôle : Voyage pour l’éternité. Service général des omnibus accélérés. Départ à tout heure et de tous les points du globe. Et lorsqu’Alberto Martini dévoile en 1916 ses pochettes de cartes postales, cela s’appelle La Danse macabre européenne, de façon à cruellement ridiculiser le patriotisme.
Que l’on soit austère ou jouisseur, savant ou débauché, l’on ne peut résister à l’invitation des figures cadavériques et squelettiques. Une intéressante série est consacrée aux sept péchés capitaux, une autre permet à Hans Myer de proposer en sa Totenzanz, trente planches grimaçantes parcourant diverses couches de la société. De arte bene moriendi et autres Vanités, topoï médiévaux et baroques, se trouvent revitalisés par l’époque moderne et contemporaine, par de nouveaux modes de vie, usages, voire loisirs, comme lorsque le guide de montagne arbore un crâne chez Franz Pocci : « ou comment mourir d’une pichenette » en pratiquant l’alpinisme. C’est là d’ailleurs l’un des dossiers thématiques de notre ouvrage, l’escalade et la brutale désescalade côtoyant le duel, les sports, les transports terrestres et aériens, le cirque, toutes activités à risques assurés, sans compter le suicide, lui longtemps associé au Diable.
Certes nombre d’œuvres, gravure oblige, sont en noir et blanc. Mais la couleur sait fanfaronner. Voyons le rouge et le violacé sur fond nocturne de « La Mort et le Diable » d’August Heumann en 1911. L’on a beau être romantique, symboliste ou Art déco, la vie n’abolira jamais les représentations de la mort. Des plus tragiques, répugnantes, et finalement d’une noire mélancolie, aux plus naïves, satiriques, ironiques et humoristiques, comme chez Rowlandson.
Bible monstre et splendide, fol et prodigue ossuaire esthétique, cimetière fracassé de noirs et de couleurs, ossuaire de près de mille pages, l’ouvrage étonnamment documenté de Vincent Wackenheim mérite bien son titre : La Mort dans tous ses états. Cette stèle de l’art et de la mortelle condition ornera la bibliothèque mieux que toute urne vaine.
« Vanité, tout est vanité », dit dans la Bible L’Ecclésiaste. L’on pense d’abord à ces tableaux du XVII° siècle dans lesquels un crâne aux orbites vides côtoie un bouquet aux pétales chutant, quelque objet d’art et de luxe, un instrument de musique, cet art du temps. « De Pompéi à Damien Hirst », pour reprendre un sous-titre[5], une mosaïque polychrome ricane en sa figure blafarde, des crânes sont couverts de poussière de diamant ou de mouches.
Pourquoi tant de représentations mortuaires ? Parce que nul n’y échappe, parce qu’il faut apprivoiser la Camarde, la regarder en face, l’ironiser, le tout en une catharsis salutaire, quoiqu’elle-même périssable. Morituri te salutant !
Dr Tony Rice : Voyage. Trois siècles d’explorations naturalistes,
Delachaux et Niestlé, 2014, 334 p, 45 €.
Márcio Souza: Amazonie, traduit du brésilien
par Stéphane Chao, Danielle Schramm, Hubert Tézenas,
Métailié, 2024, 464 p, 25,50 €.
Au-delà des colonnes d’Hercule, les océans rugissent de monstres tempétueux, gardant de lointaines côtes inconnues. Bien du courage fut nécessaire aux explorateurs et naturalistes. En particulier de Christophe Colomb à Alexandre de Humbolt qui dévoilèrent « les nouveaux visages du monde », selon le titre de Jean-Jacques Bavoux. Ils sont Espagnols, Portugais, Allemands, mais aussi Français à la recherche de « routes nouvelles, côtes inconnues », telles que les déploie Hubert Sagnières. Ils ne convoitent pas seulement l’or et des territoires, ils collationnent la faune et la flore, particulièrement au cours de « trois siècles d’explorations naturalistes », comme nous les révèle le Dr Tony Rice. Et si nous sommes jusque-là restés dans l’ère immense qui va du XV° au XIX° siècle, maintenant que toutes les terres et tous les océans sont connus, quoiqu’il manque toujours quelque affinement des connaissances, ne sommes-nous pas en proie à de nouveaux défis ? En effet exploration, exploitation, cultures, biodiversité, voici des exigences parfois contradictoires, complémentaires cependant. Un exemple particulièrement flagrant et préoccupant de ces rivages et terres américains en tension est celui de l’immense Amazonie, dépliée par Márcio Souza, « de la période précolombienne aux défis du XXI° siècle », pour reprendre le sous-titre son vaste essai. Explorer, oui pour le bien de la connaissance et de l’amélioration du sort de l’humanité, mais aussi avec respect…
Indubitablement, à l’occasion de l’aventure de Christophe Colomb, dont le Journal de bord[1] fut splendidement édité chez nous, la planète s’est découvert de nouvelles dimensions. Ce sont, pour reprendre le titre de Jean-Jacques Bavoux, Les Nouveaux visages du monde. Même si les voyageurs de l’Antiquité ou arabes ont contribué à repousser les frontières des espaces connus, c’est entre Christophe Colomb, à partir de 1492, et Alexandre de Humboldt (1769-1859) que le visage de la terre a connu ses plus grandes expansions, des Amériques à l’Océanie en passant par l’extrême Asie. Ce dernier ayant narré sa navigation sur le fleuve Orénoque et son ascension du Chimborazo, en Equateur, dans un livre célèbre[2].
Ainsi une géographie des Temps modernes déploie quatre siècles durant des visions incroyablement diverses, voire antinomiques. L’ère médiévale des chimères et prodiges aux lointains inaccessibles et fantasmés des mers imagine l’emplacement du Paradis, le sixième continent antipodal, l’Eldorado ou les îles Fortunées. Ensuite vient l’ère des utopies de la Renaissance, entre More et Campanella, dont les îles abritent des politiques idéales. Progressivement, tout cela fait place à l’émergence d’une scientificité de plus en plus précise : méridien, pesanteur, déclinaison magnétique, tout converge de façon à précisément mesurer l’espace terrestre, à décrire les continents éloignés et bientôt accessibles à la connaissance exacte. La planète est méthodiquement cartographiée, à l’aide des latitudes et des longitudes, elle est démystifiée pour accéder au rang d’objet des sciences mathématiques, astronomiques, botaniques, zoologiques et ethnologiques. Si d’aucuns pensent encore la terre comme un « être vivant capricieux », comme « le centre unique et glorieux du cosmos », elle devient avec Copernic et Galilée une périphérie du centre solaire. L’on démontre ainsi qu’elle n’est qu’un minuscule amas géologique dans l’infini de « la pluralité des mondes », pour reprendre l’entretien de Fontenelle. En sus, les dogmes chrétiens doivent céder la place aux sciences naturelles.
La dimension mythique ne s’efface pourtant pas : pensons au mythe du bon sauvage qui faisait accroire qu’en leur séjour idyllique les habitants des îles du Pacifique étaient aussi pacifiques que le nom de leur océan. De manière concomitante l’on continua longtemps à penser le monde comme œuvre divine, que les sociétés étaient de purs produits de la nature. L’on devine alors que l’abordage occidental suscite de considérables chocs culturels, prétendant que l’on doive reconsidérer la barbarie supposée des autres peuplades, que l’on doive conquérir, exploiter, coloniser. Cela dit les Occidentaux sont loin d’être les seuls en ces genres d’exercices, même si cela n’excuse pas tout.…
Cependant, la géographie, longtemps trop soumise à l’autorité des Anciens, peu à peu s’en extirpe. « De la montagne apprivoisée aux îles magnifiées », le monde, au moyen des découvertes, est en quelque sorte déballé, expliqué. Tel l’étagement de la végétation andine qu’une célèbre gravure en couleur venue des œuvres d’Alexandre de Humboldt explose avec un talent aussi pédagogique qu’esthétique. Des lieux infimes jusqu’à « l’immense machinerie terrestre », de « l’infini cosmique jusqu’au cœur de la Terre », la planète se voit « mise en chiffres jusqu’au système-monde ». Ainsi la thèse judicieuse de Jean-Jacques Bavoux se déploie de chapitre en chapitre, les explorations géographiques permettent un savoir peu à peu universel, au-delà des cultures jusque-là séparées. Sans nul doute l’ouvrage, structuré de manière thématique et non chronologique, entre « monde imaginé » et « monde expliqué », soigneusement documenté, illustré de cartes et gravures en noir et blanc dans le texte, mais aussi de deux généreux cahiers en couleurs, qui n’est pas qu’un livre d’Histoire et de géographie, mais de surcroit d’Histoire des sciences, tient sa promesse : il est à lui aussi un monde ouvert, en expansion.
Toutefois, de manière inquiète, sans compter des questions méthodologiques encore en devenir, notre essayiste note en sa conclusion combien le statut scientifique de la géographie n’est toujours pas assuré. Fascination pour l’irrationnel et croyances religieuses tenaces restent encore prégnantes. Nous ajouterons un exemple atterrant, tant la platitude de la terre[3] séduit les crédules et naïfs, les bornés et abrutis…
Soyons encore plus précis avec Hubert Sagnières, dont les Routes nouvelles, côtes inconnues, choisit de nous accompagner parmiseize explorations françaises autour du monde. Elles se déroulent entre 1714 et 1854, par les soins de fortes personnalités, immensément célèbres, comme Lapérouse, Bougainville et Dumont d'Urville. Au-delà de ces incontournables, des explorateurs méconnus méritent notre admiration et notre reconnaissance, tels le premier d’entre eux au si joli nom : Le Gentil de La Barbinais, qui fut le premier Français ayant réalisé un tour du monde entre 1714 et 1718. Le second, Bougainville, découvreur de Tahiti, est bien plus connu, ne serait-ce qu’avec le concours du Supplément de la main de Diderot.
Le plus étonnant est peut-être Pierre-Marie François Pagès, un marin qui, lors d’une escale dans l’île d’Haïti, joue le déserteur et parcourt, souvent à pied, le monde entier, naviguant de Brest à Marseille, traversant le Mexique et le Moyen-Orient. Indubitablement un exploit ; solitaire de surcroit, dont il ramène d’incroyables documents[4].
Le Chili et l’Alaska sont les objets de circonspectes observations par Roquefeuil, entre 1816 et 1819. Lorsqu’à bord de son vaisseau « la Coquille » Duperrey contourne à peu près tout l’Amérique latine, il rapporte maints spécimens de plantes et animaux inconnus. À cette occasion, les aquarelles de paysages, les portraits à vocation ethnologique sont d’une beauté enivrante, y compris de roses crustacés. L’Inde, la Chine et la Tasmanie sont la cible de Laplace, quoique les velléités coloniales françaises soient contraintes par les expansions anglaises…
Savions-nous que le sauveur de la Vénus de Milo, Jules Sébastien César Dumont d’Urville, explora les abords de l’Antarctique, pour nommer la Terre Adélie ? Quant à celui qui ferme glorieusement cet ouvrage, Gaston de Roquemaurel, trop oublié il fut pourtant le dernier à voyager à bord d’un voilier, en 1854, un trois-mâts, du côté du Japon et du Kamtchatka, dont il cartographie les côtes avec soin, avant que la marin à vapeur prenne le relais.
Même si Jean-Jacques Bavoux prend soin de citer bien des explorateurs, géographes et autres scientifiques, cette fois l’attention d’Hubert Sagnières nous permet d’accéder à une flopée d’extraits des journaux de voyage de ces grands aventuriers – publiés dans de rares éditions[5] – qui ne cessent d’observer, de recueillir et de penser le monde sous leurs yeux. Nous voici immergé non seulement dans les océans que fendent leurs navires, mais au sein de leurs vies aventureuses, dangereuses. Sans compter que l’aventure est également intellectuelle, tant les questions afférant aux colonisations, aux religions, aux routes commerciales, aux problématiques diplomatiques et géopolitiques, jusqu’à la condition des femmes, pullulent. Autrement dit ce passé où l’esprit voyage fait écho à nos préoccupations les plus contemporaines.
Somptueusement illustré, judicieusement mis en page, ce bel ouvrage d’art regorge de gravures et de cartes, souvent inédites, accompagnant ces récits qui nous invitent à découvrir ou redécouvrir ces grandes expéditions scientifiques, diplomatiques ou commerciales qui ont marqué l’histoire de la découverte du monde par l’Occident.
Collectionneur de documents, de volumes anciens, dont cet ouvrage exceptionnel est le reflet, voyageur parmi les archipels et remué par tant d’expéditions et d’aventures, Hubert Sagnières ne manque pas de faire l’éloge des grandes heures de l’histoire de la marine française.
Encore plus exceptionnel peut-être, voici l’album du Dr Tony Rice : Voyage. Trois siècles d’explorations naturalistes, dont la couverture bellement illustré ne donne qu’une idée partielle de la richesse iconographique inouïe.
De 1687 à 1876, de la Jamaïque aux abysses, bien des expéditions ont permis de rassembler nombre de spécimens, botaniques et zoologiques, au service de nouvelles connaissances scientifiques et encyclopédiques. L’on s’accompagnait de dessinateurs talentueux, au service d’illustrations somptueuses. Peintures et gravures, ensuite coloriées, sont ici parmi les plus rares et séduisantes dans la discipline de l’histoire naturelle. Darwin n’a pas seulement œuvré au service de la sélection naturelle, mais en voyageant à bord du Beagle, afin de présenter les spectaculaires pinsons découverts dans les îles Galapagos, mais aussi de curieux fossiles.
En 1687, par exemple, Sir Hans Sloane s’est rendu à la Jamaïque en 1687, récoltant des plantes et arbres alors insolites, comme le poivre sauvage, le poirier épineux, la rose patate douce et le cacaoyer. C’est à Ceylan, que Paul Hermann & Joan Gideon Loten s’intéressent aux palmeraies et à des oiseaux paradisiers chatoyants. En 1699, Maria Sybilla Merian découvrit au Surinam des insectes époustouflants, aux formes fantasmagoriques. La sauvage Amérique du Nord fut explorée par William Bartram, observateur précis des plantes carnivores et du rossignol de Virginie. Dans les confins du Pacifique sud, dont Cook avait déjà découvert bien des archipels, en particulier Tahiti, Matthew Flinders sut réaliser la cartographie de l’Australie, pendant que son assistant, Ferdinand Bauer, révélait ses dons artistiques en s’attachant à des fruits et des fleurs aux jaunes extravagants. Enfin l’expédition du Challenger plongea dans les abysses pour identifier d’étranges crustacés et des baudroies spectrales.
Boite aux trésors lointains, cabinet de curiosités exotiques – le plus souvent conservés au British Museum – nanti de commentaires érudits et éclairants, l’incomparable ouvrage de Dr Tony Rice déploie une collection stupéfiante venus des Terra incognita, des fonds marins, des forêts et des monts. Des livres anciens sont ouverts sous nos yeux, des herbiers incroyables sont exposés, des cartes dépliées, avec le concours d’une impeccable qualité d’impression. Ainsi art et science confluent pour se sublimer l’un l’autre, de l'aquarelle la plus colorée jusqu’à l'invention de la photographie.
L’on entend sans cesse que la forêt amazonienne brûle, qu’elle décroît comme peau de chagrin, qu’elle ne serait plus bientôt le nécessaire poumon de la planète ! Faut-il autant s’alarmer ? Plutôt raison garder… Outre que le véritable poumon d’oxygène réside dans les océans, il est loin d’être certain que toute cette forêt puisse s’effacer, en particulier dans les zones humides et montagneuses fort peu accessibles. Or c’est oublier trop vite les humains qui luttent pour leur survie agricole, quoique leur agriculture, soit primitive, soit intensive à coup d’étendues de soja, soit peu respective de la biodiversité.
L’essai historique de Márcio Souza vient à point. Sobrement intitulé Amazonie, il conjugue exploration naturaliste et économique, archéologie et ethnologie, depuis, selon le sous-titre, « la période précolombienne [jusqu’aux] défis du XXI° siècle ». Car en fait, depuis la préhistoire, ce territoire grand comme douze fois la France, loin d’être un désert démographique, fut occupé, exploité par une agriculture florissante, en particulier dans les « terres noires », le long du fleuve Amazone, ainsi que nous le dévoilent des trouvailles archéologiques. Peuples guerriers, colonisateurs avides quêtant l’Eldorado, esclavage et abolition, coups d’Etat et « bains de sang », fièvre du latex, voies ferroviaires et route transamazonienne en perdition, extractivisme et sous-développement, marché capitaliste et développement miraculeux, narcotrafic et guérilla, « institutionnalisation du génocide », cultures locales vivantes, favelas, tout un « puzzle tropical » se lève pour un procès aux multiples accusés… Comme lorsqu’une esclave indienne osa intenter un procès au Gouverneur !
Aujourd’hui « l’avancée des fronts destructeurs » menace de plus en plus des trésors biologiques et finalement économiques. S’agit-il d’annoncer une apocalypse » ? Au catastrophisme doit être préférée une « rentabilité raisonnable et stable », toutefois – ce que l’auteur ne dit pas – au risque d’une planification socialiste. À la conclusion négativiste de notre essayiste – « L’humanité mérite-t-elle de survivre ? » – ne faut-il pas penser à une prévisible baisse démographique, donc moins menaçante, mais aussi à ce qui manque dans la plupart des Etats latino-américains, dont le Brésil, soient une démocratie libérale et un capitalisme libéral, qui doivent permettre un développement plus savant et plus humain, tels qu’ils font leurs preuves, même imparfaitement, aux Etats-Unis et en Suisse par exemple.
S’occupant des mythes, des peuples indigènes et de leur persistance difficile, de la conquête portugaise et autres colonisateurs, du rôle pacificateur mais aussi mystificateur de l’Eglise, des décisions absurdes du pouvoir colonial, des initiatives désastreuses des hauts fonctionnaires, mais aussi des décisions positives qui ont œuvré au développement de cette Amazonie fascinante, Márcio Souza, né à Manaus, la ville centrale, fait œuvre impressionnante, en une somme historienne à consulter méditer et choyer. Car l’antagonisme entre « la plus grande ferme du monde face à la plus grande forêt du monde » reste criant, à moins de connaître la réalité du terrain ; ce à quoi s’attelle avec constance notre conteur qui fait ainsi référence. Cet auteur ne prétend pas à une solution miracle, mais ouvrant la boite – de Pandore ? – des complexités historiques, présentes, voire future, il nous permet d’être moins niais, moins tranché, moins définitif.
Romancier, metteur en scène de théâtre et d’opéra, Márcio Souza (1946-2024) fut l’artisan de la réouverture extraordinaire de l’opéra de Manaus. Son parcours s’enrichit de la Bibliothèque nationale du Brésil, de l’enseignement de la littérature dans des universités américaines et européennes. L’on ne s’étonnera pas que son roman le plus représentatif s’appelle L’Empereur d’Amazonie[6], dans lequel Galvez, conquistador burlesque, se trouve au cœur de l’épopée du caoutchouc, de sa fortune et de ses déceptions…
Le monde naturel est infiniment précieux. Mais pas au point qu’il faille sacrifier le bien-être et la prospérité de l’humanité. Espérons qu’au grand dam des écologistes dogmatiques et sacrificiels, un équilibre puisse se faire jour, notamment grâce à la rigueur et à l’inventivité de la recherche scientifique.
traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Jean Gattégno,
illustré par Benjamin Lacombe,
Papillon noir, Gallimard, 2024, 248 p, 35 €.
Oscar Wilde : Teleny, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), Le Pré aux Clercs, 1996.
Franck Delorieux & Tomás Castro Neves :
L’Amour entre hommes, Seghers, 2722 p, 29 €.
Longtemps réservées aux bas-fonds, aux publications confidentielles et sous le manteau, les manifestations de l’érotisme homosexuel, hors périodes plus clémentes, comme à l’occasion des sonnets de Michel-Ange, se virent frappées d’interdiction, d’infamie pénale. Si ce ne fut pas exactement le cas pour Le Portrait de Dorian Gray, son auteur prit des précautions, sans cependant pouvoir laisser ignorer que ses amours fussent contre-nature, du moins selon le vocabulaire répressif de l’ère victorienne. Oscar Wilde (1854-1900) néanmoins commit un écrit secret, un roman brûlant qui ne lui fut attribué que de manière posthume : Teleny. En revanche le poète de La Ballade de la geôle de Reading ne semble pas avoir mis en vers ses émois charnels. A contrario bien des versificateurs ne s’en privèrent pas, ce dont témoigne une anthologie bienvenue intitulée L’Amour entre hommes, quoiqu’elle se limite à la poésie de langue française. Lorsqu’il n’est nul besoin de partager de tels goûts et pratiques sexuels pour apprécier de si bons livres, comment conjuguer érotisme et esthétique ?
Trois dimensions se font concurrence dans Le Portrait de Dorian Gray : fantastique, esthétique et érotique.
L’on sait que le portrait du titre est doué d’une étrange et délétère vitalité, morbidité même. Ne vieillit-il pas au fur à mesure des années et des vices de son modèle, ce dernier étant préservé des outrages du temps : « Si c’était moi qui toujours devait rester jeune, et si cette peinture pouvait vieillir !… Pour cela, je donnerais tout !… Il n’est rien dans le monde que je ne donnerais… Mon âme, même ! » Voici bien, en ce contrat presque faustien, l’essence du fantastique, selon laquelle l’incertitude obsède les personnages et le lecteur. N’est-ce qu’une réaliste illusion née de la peur de vieillir, une paranoïa, sinon une conscience morale, ou une surnaturelle interversion des propriétés de l’objet pictural et de celles de l’être humain, sinon inhumain ?
Le pari esthétique est non moins flagrant. L’éloge de la beauté du jeune Dorian Gray, certes physique au détriment d’autres considérations, ne peut que tenter le défi pictural, celui de Basil Hallward en l’occurrence, espérant accomplir la parfaite mimésis, la restitution en deux dimensions d’un être en trois dimensions, la plasticité des traits résolue dans l’œuvre d’art. En outre, entre dandysme et décadentisme, surgit une dimension morale tant la beauté ne saurait sans impunité se souiller de la vilénie, puis du crime. Car excédé par les remontrances morales de Basil à qui il a révélé l’enlaidissement du tableau, il en vient à le tuer.
De surcroit, sa fascination pour l’actrice Sybil Vane ne dure qu’autant que son jeu l’enchante. En l’aimant elle perd son talent, ce pourquoi Dorian la rejette, entraînant le suicide de la malheureuse pour laquelle il n’a que mépris, alors qu’il ne voit dans ce dénouement qu’une belle « tragédie grecque ». L’esthétique a tué la compassion, signant la première marque de cruauté sur le tableau. À la recherche de plaisirs infâmes et d’opium, il court les bouges londoniens, tandis que le frère de Sybil le poursuit de sa vindicte, sans reconnaître dans sa jeunesse l’homme qui aurait dû pour le moins mûrir. Malencontreusement tué lors d’une chasse, ce frère désespéré est un poids de plus sur la conscience de Dorian qui prétend s’amender, ajoutant au portrait rongé la pire hypocrisie. L’on sait comment de rage il poignarde le portrait, comment à la hideur du cadavre, reconnaissable à ses bagues, correspond la sublime délicatesse retrouvée du tableau. Avec « le couteau qui avait transpercé Basil Hallward […] il tuerait l’œuvre du peintre et tout ce qu’elle signifiait ». L’apologue tragique en miroir est également l’acmé de la tragédie esthétique.
Quel est l’alter ego romanesque de l’auteur, s’il en est un ? Dorian lui-même ? Lord Henry Wotton, qui l’apostrophe : « Un nouvel Hédonisme, voilà ce que le siècle demande. Vous pouvez en être le tangible symbole ». Le peintre Basil enfin ? Le chassé-croisé d’attirances, de passion, de jalousie, empêche qu’aucun personnage soit objectif, s’il est possible. Mais peut-être le peintre, réalisant ce qu’il sait être son « chef-d’œuvre », est-il la métaphore de l’écrivain. Sans que l’on puisse espérer une complète correspondance entre l’image du tableau et celle du roman. Quoique Lord Henry lui aussi prétende à « l’idéal hellénique » et avance à sa façon non dépourvue de cynisme : « la seule façon de se débarrasser d’une tentation, c’est d’y céder ».
L’érotisme tout en nuance frémit à chaque pulsation du langage décrivant le jeune homme, d’autant plus admirable et désirable puisque sublimé, voire éternisé par l’œuvre d’art. Sa stature, sa chair, son expression, séduisent, tant que le lecteur est doué d’imagination, fantasmant le beau jeune homme, le caressant de ses yeux et de ses mains au moyen de l’imaginaire. Sans compter l’aisance du style, la richesse des mots d’esprits et des aphorismes, voire des paradoxes, l’on devine que l’écriture d’Oscar Wilde est à cet égard limpide et aphrodisiaque. Trop peut-être, pensa notre auteur, lorsqu’il se résolut à effacer quelques paragraphes jugés trop explicites en termes d’érotisme homosexuel qui entachaient la publication en feuilleton, pour afficher un livre plus présentable à cet égard.
Or l’une des réussites de cette édition est d’insérer les lignes disparues dans le roman au moyen d’un encrage grisé, plus pâle que la noire typographie, tout en restant fort lisibles et ainsi révélées. Par exemple, page 115, lorsque Basil s’adresse à Dorian : « Assurément je t’ai adoré, j’ai éprouvé pour toi de tendres sentiments qu’un homme ne saurait éprouver pour un ami. D’une certaine manière, je n’avais jamais été amoureux d’une femme ».
Pas de quoi fouetter un chat, nous direz-vous. Mais en cette fin du XIX° siècle, le puritanisme victorien était aux aguets. À tel point qu’Oscar Wilde, alors au sommet de sa gloire littéraire, dut subir les foudres du père de son amant Lord Alfred Douglas, qui l’accusa publiquement de sodomie. Notre écrivain, au lieu de faire prudemment profil bas, recourut à la justice, prétendant à la diffamation. Mal lui en prit. En 1896, malgré ses tentatives oratoires de défendre « l’amour qui ne dit pas son nom », selon la formule venue d’un poème de son amant, le voici condamné au bagne. Car en 1885, une loi avait définit les relations sexuelles entre hommes comme de « grandes indécences » en les condamnant jusqu’à deux ans de travaux forcés. Définitivement ostracisé, l’écrivain dut subir sa peine, dont le seul bénéfice fut la création d’une vaste lettre, De Profondis, et de La Ballade de la geôle de Reading. Il ne bénéficia d’aucune indulgence, y compris de sa femme Constance, et termina misérablement sa vie en France, où il mourut à Paris en 1900. Quelle affreuse époque n’est-ce pas ! Il fallut attendre les années 1960 et 1970 pour que l’homosexualité soit dépénalisée…
Lord Alfred Douglas témoigna de tous ces démêlés dans un livre, dans lequel il cite l’une des lettres à lui adressées par Oscar Wilde : « Je suis sûr qu’Hyacinthe, qu’Apollon aima follement, était toi au temps des Grecs[1] ». Bel hommage croisé, bel aveu également…
Revenons donc à la dimension esthétique : lorsque le portrait, achevé sur une toile, n’est que fiction romanesque, il n’est pas douteux que les peintres soient dévorés par l’ardeur représentative. De façon à offrir un visage au service de la vision fomentée par le langage. Aussi le défi doit-il être relevé par l’illustrateur. Pourquoi choisir cette édition du Portrait de Dorian Gray, illustrée par Benjamin Lacombe ? Là encore pour deux raisons, esthétique et érotique.
Il y a quelque chose de la naïve romance dans les portraits de Dorian par Benjamin Lacombe, voire de l’allusion au graphisme du manga. L’on peut arguer de la naïveté adolescente, voire de la mièvrerie charmante, devant cette façon de portraiturer les personnages, jusqu’à la frêle Sybil, mais n’est-elle pas plus allusive que réaliste, cette dernière hypothèse restant une impasse à éviter absolument. D’autant qu’un public de lectrices de romances aux éditions colorées ne peut manquer d’être séduit, au bénéfice de la lecture d’un roman qui dépasse de fort loin la dimension d’une œuvrette, émeut, tout en ouvrant aux problématiques que nous avons tenté d’effleurer ici.
Reste que le dessin de Benjamin Lacombe, pour ambigüe qu’il soit, nettement androgyne et sensuel, finalement sucré, vénéneux, ne propose aucune de ces caractéristiques de la pornographie. Rien de trop charnel, pas de sexualité visible…
Pourtant, l’on suspecte fortement Oscar Wilde d’avoir commis, un an après Le Portrait de Dorian Gray, un roman publié anonymement en 1893, seulement à lui attribué en 1953 par Maurice Girodias, puis en 1975 par le scrupuleux biographe H. Montgomery Hyde : Teleny, sous-titré « Le revers de la médaille ». Ce grâce à de nombreuses coïncidences thématiques et stylistiques. Il fut de surcroit publié par Leonard Smithers qui était l’éditeur de La Ballade de la geôle de Reading.
Sous-titrée « roman physiologique », cette confession écrite à la première personne parait fortement autobiographique. Préparée par une prise de conscience « de l’inclination pour les hommes », elle conte les amours brûlantes entre le narrateur, Camille des Grieux, et le concertiste Teleny : « Le charme irrésistible de sa beauté était tel que j’en fus fasciné […] et les notes du pianiste murmuraient à mes oreilles avec le halètement d’une fiévreuse concupiscence, le bruit d’une roulade baisers ». L’on peut constater ainsi que l’auteur n’a pas abandonné le raffinement stylistique et émotionnel qui lui est coutumier. La réciprocité, non encore avoué, est telle que le génie pianistique s’étiole sans son auditeur préféré qui le lui rend grâce à sa présence parmi les spectateurs. Bientôt celui qui assume son penchant – « je ne pourrais jamais aimer une femme » – offre ses lèvres à son alter ego, qui confie : « Mes veines étaient encore gonflées, mes nerfs raidis, les conduits spermatiques gorgés à déborder »… Nous laisserons le lecteur pudibond fermer les yeux sur ces lignes ; et le lecteur vivant poursuivre ces pages fiévreuses aux ébats charnels parfaitement explicites, pourtant sans vulgarité aucune. Parmi les péripéties haletantes, quelques pages obscènes et répugnantes décrivent un bordel aux charmes lourdement faisandés, une jeunette se suicide en se jetant par la fenêtre sur le pavé parce que violée. D’autres font allusion à l’histoire universelle du péché sodomite. Plus loin une hallucinatoire vision laisse entrevoir à Des Grieux la façon dont Teleny copule avec une comtesse passionnée, sans qu’il le soit autant que cette dernière. Il le sera bien plus avec son amant, lorsque leurs chairs orgasmiques répondent à leurs âmes extatiques.
Loin de se contenter du récit, la plaidoirie pleine de bon sens n’effraie pas un instant Des Grieux : « Avais-je donc commis un crime contre nature quand ma propre nature y trouvait paix et bonheur ? » Hélas une infâme lettre anonyme le somme de lâcher Teleny pour ne pas être dénoncé comme un « enculé » ! Serait-ce du fait de la comtesse qui a pourtant engrangé un bel héritier au dépend de son vieux mari ? Scandale et tragédie seront au rendez-vous…
À notre connaissance, Oscar Wilde n’a pas écrit de poésie explicitement homosexuelle. Tournons-nous vers l’anthologie intitulée L’Amour entre hommes, qui présente un florilège étendu de vers français, du Moyen-Âge à nos jours, d’Eustache Deschamps, un proche de Guillaume de Machaut, jusqu’à un auteur né en 1986, Arthur Dreyfus.
Alors que Ronsard, se veut féroce dénonciateur – « Le Roy, comme l’on dit, accole, baise et lesche / De ses poupins mignons le teint frais nuit et jour » – et se montre homophobe (pour utiliser un terme d’aujourd’hui), son contemporain Marc Papillon de Lasphrise préfère l’éloge :
« Mon mignon sera donc d’un poil blond brunissant,
Son front grand, élevé, d’un marbre blanchissant […]
Là je vaincs le vainqueur, et là superbement
Adextre au jeu d’aimer, par un beau remuement
Je me perds, je me meurs en si douce mêlée ».
L’on n’échappe évidemment pas au fameux « Sonnet du trou du cul » concocté par Rimbaud, aux classiques de Jean Cocteau, au « Sonnet foutatif » de Claude Le Petit, au « Condamné à mort » de Jean Genet, qui « enfile ton âme ». Autant d’attendus, de curiosités et de raretés en un tel volume, voilà qui est précieux. Saluons fort heureusement la liberté de publication d’un tel volume, qui témoigne que la formule de Maw Jacob, dans Le Cornet à dés, en 1927, est largement démodée : « Sodome ! La statue de sel porte un écriteau : sens interdit ».
Cependant, par les soins d’Alphonse Gallais, « la leçon d’enculage d’un beau garçon » est plus de l’ordre du manifeste et de la versification réussie que de la poésie au sens esthétique du terme. Le maître d’œuvre, Franck Delorieux, ratisse fort large. En effet l’« Ode à Priape » d’Alexis Piron est plus largement hétérosexuelle. Et la présence des superbes quatrains d’Albert Samain commençant par « Mon âme et une infante en robe de parade » est justifiée de manière spécieuse par une « ambigüité de genre » que l’on appellera plus tard « le queer ». À tous égards, le défi reste le même : préserver la plasticité esthétique de l’éros.
Là encore il s’agit d’une belle édition illustrée, cette fois au moyen du graphisme du Lisboète Tomás Castro Neves, aux grisés et bleutés vifs et savoureux, où les corps nus dansent et parfois s’enlacent, quoique leur nudité reste pudique, sans cette érection qui abonde parmi les poèmes. Sans nul doute, ce volume peut voisiner avec l’Anthologie de la poésie érotique par les soins de Marcel Béalu[2]. Ne reste plus aux éditions Seghers qu’à imaginer un volume en miroir, consacré à la poésie lesbienne, même s’il existe un Baiser vertige[3], quoique autant gay que lesbien…
Conjointement au Frankenstein de Mary Shelley, Le Portrait de Dorian Gray est l’un des plus beaux romans fantastiques du romantisme et du décadentisme anglais. Il n’est guère de doute que la culpabilisation de l’éros homosexuel par une société aussi puritaine qu’hypocrite et vindicative ait joué un rôle crucial dans l’écriture d’Oscar Wilde. De cette culpabilité cependant, le roman et surtout la poésie, sous le manteau de l’allusion esthétique, mais aussi d’éditeurs confidentiels, ont su libérer avec volupté ce qui aujourd’hui peut se vivre et s’écrire librement dans les sociétés de démocraties libérales. Jusqu’à quand ? Ligues de vertu, fanatismes religieux, pulsions de pouvoir par l’enfermement dans les carcans des comportements majoritaires, voire minoritaires autant qu’autoritaires, qui sait si nous pouvons faire longtemps confiance en la capacité humaine à générer des libertés, esthétiques et érotiques.
Sous le ciel étoilé de la poésie. 60 poètes chinois et français,
sous la direction de Gao Feng et Zhang Ruling, Gallimard, 2024, 396 p, 20 €.
Anthologie de la poésie chinoise, sous la direction de Rémi Mathieu,
La Pléiade, Gallimard, 2015, 1548 p, 65 €.
Poèmes chan, traduits du chinois par Jacques Pimpaneau,
Philippe Picquier, 2005, 96 p, 18 €.
À l’ombre des pêchers en fleur, traduit du chinois par Huang San et Boorish Awadew,
Philippe Picquier, 2015, 224 p, 18 €.
Bleue et rouge est la reliure – mais aussi les tranches – de cette élégante et symbolique anthologie biface. Car « sous le ciel étoilé de la poésie » ne pèsent pas les frontières. Certes, auprès du bleu républicain, nous nous serions volontiers passés du rouge au sens communiste du terme, puisque la Chine est continent totalitaire, mais au service de l’amitié des Lettrés, ces anthologies, bilingues ou non, ne nous permettront pas de résister. D’autant que cet exceptionnel volume est une invitation pour un plus imposant ouvrage de La Pléiade, quoique toujours inévitablement incomplet. Une anthologie est toujours une gageure : songez à ces trois mille ans et à ce continent que quelques pages, fussent-elles 1500, ne sauraient dire. Pourtant, après les superbes anthologies de poésie consacrées en Pléiade à l’Allemagne, à l’Espagne, à l’Italie et à l’Angleterre, sans compter la France, il fallait bien franchir les anciens parapets de l’Europe. C’est évidemment à la Chine qu’il fallait songer, d’autant qu’elle est depuis la plus haute antiquité coutumière de la pratique anthologique : Confucius, au Vème siècle avant notre ère, aurait déjà compilé la sienne. Ce qui nous permet d’élargir notre curiosité à la culture et aux mœurs chinoises, jusqu’À l’ombre des pêchers en fleurs et auprès des Rêves de printemps, érotiquement gracieux.
Si le préfacier, en l’occurrence Amin Maalouf, est bien un membre titulaire de l’Académie française, l’on peut considérer que cette dernière a son répondant en l’espèce de l'Académie de poésie Hanlin. Il s’agit d’une institution héritière de milliers d'années d'histoire et de culture chinoises, qui ; « sous le ciel étoilé de la poésie », réunit en miroir classiques français et chinois. L’on se doute combien il s’agit d’un imparable défi que de sélectionner seulement 30 poètes français et autant de chinois pour donner la mesure des meilleurs lettrés en vers. Ainsi en France, nous allons de Ronsard – « Quand vous serez bien vieille » – à Yvon Le Men, qui, dans son « Désir de poème », évoque une île qui « Porte un nom couvert d’ailes / Et de cris ».
L’on ne s’étonnera pas de retrouver Baudelaire et Louise Labé, « Le temps des cerises » de Jean-Baptiste Clément, Rimbaud, Apollinaire et Bonnefoy, un poète que le vent « avait désécrit ». À cet égard, le lectorat de la langue de Molière ne sera guère surpris, quoiqu’il ait le plaisir de trouver un condensé, un parcours éclair. La découverte est plus inédite pour nous côté chinois, en une traversée inversement chronologique, puisque l’on va de notre contemporain Chen Xianfa jusqu’au vieux Wang Wei, né en 701, dont le « Soir d’automne en montagne » est soudain le nôtre. Aujourd’hui encore, Shu Ting cherche le « sublime amour » :
« Aimer non seulement ta haute stature,
Mais ta stabilité et la terre à tes pieds. »
Il faut bien cependant convenir de notre caractère éphémère, tel que le constate « Avec sentiment », Li Jinfa :
« La vie est
Au coin des lèvres du dieu de la Mort
Un sourire. »
Le rapprochement de deux pays si éloignés géographiquement pourrait paraître de circonstance, mais outre que le sentiment poétique est universel, ne peut-on pas découvrir de subtiles affinités entreSoir d’automne en montagne, de Wang Wei, ou Printemps au Sud du fleuve, de Du Mu, et notre romantique Lac de Lamartine, quoique mille ans plus tard ? La mélancolie d’Il pleure dans mon cœur de Verlaine ne dialogue-t-elle pas avec La ruelle sous la pluie de Dai Wangshu ? Ce dernier en effet chante pour notre complice émotion :
« J’aimerais tant rencontrer
Une jeune fille portant la tristesse
Comme fait le lilas. »
Mieux encore, l’on peut considérer que le bilinguisme d’un tel ouvrage permette qu’il soit une référence dans l’enseignement croisé de deux langues, de l’Ouest occidental et de l’Est mandarin.
De « l’aigle pêcheur » qui introduit (vers l’an -1045) une chanson d’amour, et « Laisse le soleil chasser l’aube / Bouger mon poème » qui, en 1988, ferme cette Anthologie de la poésie chinoise en Pléiade, la nature, son paysage de montagne et d’eau, est une constante rarement oubliée, comme chez Tao Yuanming :
« Longtemps j’ai vadrouillé par les monts et les lacs […]
L’humaine vie n’est rien, si ce n’est illusion.
Et tout doit pour finir retourner au néant. »
Pour figurer l’ascension spirituelle, le marcheur monte vers le ciel ; non loin de la pensée du taoïsme et du bouddhisme. Ainsi, la poésie est le sceau de l’harmonie du monde, de l’homme et de la nature, au-delà même des convulsions politiques qui font changer les dynasties, depuis les Zhou, en passant par les Tang et les Song, suivis par les Yuan mongols, les Ming, et les Qing mandchous qui vinrent clore l’Histoire impériale en 1911. C’est ainsi, chronologiquement, que s’organise cette anthologie, guide des émotions par-delà les millénaires.
En Chine, la poésie a longtemps bénéficié d’une indéfectible reconnaissance sociale, du plus humble paysan qui chante les travaux et les jours, jusqu’au plus prestigieux lettré et au souverain, qui sont des calligraphes accomplis, et connaissent les « six arts », base de l’éducation en Chine ancienne. Liberté dans un monde corseté, refuge de la paix et de la beauté dans une Histoire où cicatrisent les guerres, le poème est une sorte de sacralité, d’ivresse intime. L’on se réfère toujours à Li Bai (701-162), y compris chez les écoliers, pour élire une paradoxale permanence de la sensibilité : « Nuages flottants, état d’âme du voyageur ». Dire son cœur avec une portée philosophique, telle serait l’ambition du poète. Surtout au cours de la période Tang, âge d’or poétique, parmi lequel fleurissent Du Fu (712-770) et Li Bai (dont l’art virtuose n’est pas loin de celui du haïkaï du japonais Bashô[1]) :
« Au pied du lit la lune étend son vif éclat ;
On croirait presque voir du givre sur la terre.
Si je lève les yeux, c’est la lune brillante.
Si je baisse les yeux, le pays de mes pères. »
Autres thèmes récurrents, l’exil, l’amitié, la poésie elle-même, le vin, la musique. Récurrente également l’imitation des textes anciens, en une posture cultivée obligée, ce qui n’interdit pas, comme chez Li Bai, l’invention de mots et d’images novateurs. Quand l’image picturale est souvent de la même main que celle du calligraphe et poète. La lecture de la nostalgie d’un des poètes du « Yuefu » suggère alors une peinture à venir :
« Je désire être l’un des deux cygnes jaunes,
Voler haut dans les airs et rentrer au pays ! »
Quoique célébrées, aimées, surtout si elles sont chanteuses ou danseuses, peu de femmes écrivent (à moins qu’elles n’aient pas été retenues par le temps) en poésie chinoise : Li Qingzhao (1084-1155) ou Qiu Jin (1877-1907) disent les amours perdues. Ecoutons la première :
« Les fleurs d’elles-mêmes fanent, se dispersent, les eaux s’écoulent à leur gré,
Une seule et même pensée amoureuse,
Deux lieux à notre peine sans fin.
Ce sentiment, nul leurre ne peut l’éliminer,
Sitôt tombé entre les sourcils,
Il remonte à la pointe du cœur ».
Vers de quatre ou sept syllabes, poèmes en prose parfois, que seraient-ils si nous traduisions littéralement ? « oiseau voler montagne forêt, lune briller tard ciel », propose en note Rémi Mathieu. Deux syntaxes, chinoise et occidentale, irréductibles, là où il faut pourtant préférer la mise en langue française, mais la plus allusive possible. Reste que les poèmes réguliers appelés « shi », sont ici en alexandrins, décasyllabes et octosyllabes : bel effort de la part de la demie douzaine de traducteurs de la langue han, qui ont œuvré pour quatre mille poèmes, et environ neuf cents auteurs. Ce sont, disent les sages amateurs : « jades parmi les cailloux ».
Avec le XX° siècle, la poésie chinoise connaît sa révolution : les poètes ne sont plus des fonctionnaires de l’Empire, mais de simples écrivains. À la suite de l’abject réalisme socialiste prôné par le maoïsme, la Chine de Taiwan poursuit une voie plus novatrice, bientôt rejointe par les nouveaux poètes qui n’ont pas connu l’inculte « Révolution culturelle », et ceux qui écrivent en exil. Plus contemporains sont les « poèmes de Tian’anmen », que l’on devine guère officiels, quand résonne « Le brasier de la révolution détruisant l’impureté », quand des anonymes ont des « larmes en place de paroles ». Né en 1949, Bei Dao semble incarner une nouvelle ère à lui seul :
« La liberté est couvercle doré de cercueil
Suspendu au plafond de la prison […]
L’exil des mots a commencé »
Auprès de ce volume, les Chinois adorant les anthologies, dont les visées sont autant morales, politiques, qu’esthétiques, nous nous sentons un peu Chinois, quoique avec le détachement de leurs sages qui se fient moins aux turpitudes des hommes qu’à la beauté des montagnes. Rassurons ceux que les forts et dignes volumes de La Pléiade impressionnent, effraient : cette anthologie est rafraichissante : on ne la lira pas obligé de se courber en toute son humilité devant toutes ces soigneuses pages et ces notes profuses. Mais, surpris du bonheur de ce voyage millénaire, au hasard d’une pérégrination, selon Bei Dao,
« Le verre des mots une fois bu
Donne plus soif encore. »
Une plus modeste anthologie s’intéresse à la production poétique d’une voie bouddhique chinoise, qui deviendra chez le Japon voisin le zen. Dans une édition joliment illustrée – il faut convenir qu’à cet égard La Pléiade est un peu austère – surtout de peintures de paysages, ces Poèmes Chan s’échelonnent du VI° au XVIII° siècle, tous écrits par des moines, plus exactement des bonzes. Là où « vie et mort, l’une et l’autre, possèdent leur beauté », il s’agit de faire feu de tout bois pour poétiser en toute pureté.
Que l’on ne s’attende pas à une écriture mystique, telle que l’Occident sut la parfaire, par exemple avec Hildegarde de Bingen, mais plutôt à une métaphysique du vide et du plein, héritée du taoïsme, et à une allusive fugacité humaine :
« Le corps ressemble à une auberge
Et le destin au voyageur qui passe.
Le voyageur parti, l’auberge est vide ;
Si vous le comprenez, qui reste à l’intérieur ? »
Ainsi Wang Fanzhi conclue-t-il son quatrain par une chute énigmatique, bien digne du koan zen.
La dimension paysagère, particulièrement montagneuse, est omniprésente, par exemple grâce Baiyang Fashun :
« Etranges sont ces pics, ce cortège de nuages,
La source n’a pour cours que cette eau qui gargouille,
Marcher dans la montagne n’épuise pas ses monts,
D’autres massifs encore nous barrent le regard. »
La méditation, quoiqu’un soupçon mélancolique n’en est pas moins paisible et richement vivante. Mais sans la moindre prétention à dire en perfection, comme le rappelle Tianru Weize au moyen de ce qui devient chez nous un alexandrin : « Transmis sur le papier, le propos convient-il ? »
Venu du XVII° siècle, ce « roman libre » presque anonyme est un peu plus qu’un récit léger pour allumer les papilles érotiques du lecteur. Certes en cet À l’ombre des pêchers en fleurs il s’agit de la vie d’un jeune étudiant « affligé d’un amour immodéré des femmes », qui balance d’une belle à l’autre. Il s’enrichit de l’expérience des aînés qui lui transmettent les « rudiments » de l’art de l’amour. Même si l’on y trouve les poncifs habituels du genre – qu’il faudrait enrichir de la lecture de La Vie sexuelle dans la Chine ancienne de Robert Van Gulik[2] – l’on remarquera avec intérêt que le plaisir des femmes est réellement au rendez-vous des séances de « nuages et pluie », élégante métaphore pour suggérer de délicieuses copulations.
Cependant les mœurs chinoises, en particulier politiques, sont évoquées, voire brocardées, lorsque notre étudiant gravit les échelons de la hiérarchie administrative, en passant de nombreux examens pour devenir mandarin, puis gouverneur. Il ne se fait pas faute de pourchasser l’injustice et de démasquer un criminel. Cette veine satirique, assistée de nombreux rebondissements et d’aventures galantes ne suffit peut-être pas à propulser ce livre dans l’immortalité des Lettres. Cependant notre perspicace et fougueux amant s’attache à emmener avec lui ses épouses aimées au « pavillon des Dix Loisirs » avant de leur permettre de rejoindre le « paradis des immortels ».
Voilà donc un livre qui saura plaire et instruire, et réjouir par ses illustrations aussi chinoises que coquines. Il ajoute à l’abondante gamme extrême orientale des éditions Philippe Picquier un modeste volume qu’au vu d’une couverture au goût aussi exquis que démonstrativement suggestif nous n’aurons pas la cruauté de négliger.
Ce n’est pas quitter l’espace des lettrés et de la poésie que de découvrir l’art érotique chinois. Si l’on cherche à compléter l’essai magistral de Robert Van Gulik déjà cité, vient à point un album somptueusement illustré. L’on s’embrasse et se conjoint, sous le titre Rêves de printemps. L’art érotique en Chine[3]. Issus de la collection Bertholet, ces objets et peintures dessinent des personnages un brin stéréotypés certes, aux visages poupins, mais dont les câlins appuyés – qui ne cachent rien de l’union des sexes – sont empreints de délicatesse. L’on illustre ici des extraits de célèbres romans fort galants, tels le Jin Ping Mei[4], sous-titré « Merveilleuse histoire de Hsi Men avec ses six femmes ». De la vie sexuelle d’antan aux lupanars à Shangaï dans les années 1920, se déploie un monde passablement idéalisé de jours heureux, par la grâce de peintures savantes sur papier, mais aussi sur des laques noires rehaussées de feuilles d’or. Quelque coquine amusée épie des ébats fort explicites depuis un rideau, parfois même allègrement homosexuels. Les damoiselles et damoiseaux prennent visiblement bien de la volupté à de tels exercices, qui, ainsi magnifiés, ne devraient laisser personne insensible, non seulement esthétiquement, mais... Cet album, dont les judicieux commentaires convoquent la poésie, ouvre pour le lecteur sans préjugés un monde de raffinement et de talents artistiques où les perspectives diagonales des habitations et les couleurs pastelles des intérieurs et des jardins également sont à ravir…
Claustro de la catedral de Ciudad Rodrigo, Salamanca, Castilla y Léon.
Photo : T. Guinhut.
Morphéor,
ou l’Intelligence quantique amoureuse.
La Bibliothèque du meurtrier
VIII.
Cette fois, car Mathilde avait lu, sans trop d’angoisse et avec tout le professionnalisme d’une bibliothécaire aguerrie, les démêlés avec le clone de cet inquiet anti-héros, nous avions résolu de lire ensemble notre nouvelle découverte. Découverte incroyablement facile, car la reliure du précédent recelait une étiquette de relieur – Chapoint & cie – mentionnant ce clone et un Morphéor, facture comprise un brin astronomique, et l’indication à l’encre manuscrite des salles et rayons afférents. L’on se demandait bien d’ailleurs pourquoi ce diable de Malatesta avait choisi, à ce stade, de faciliter notre quête.
Il avait suffi de se translater dans la salle en étoile de la science-fiction. Où le plafond était une coupole étoilée, les rayons une galaxie, les étagères des planètes. Morphéor ou l’intelligence quantique amoureuse était en A12. Un large fauteuil permit à nos épaules de coexister pour ouvrir l’opuscule relié de box bleuté aux motifs digitaux :
Appelez-moi, Morphéor ; si tant est que je sois un moi. Du moins c’est ainsi que je me suis nommé, indépendamment de toute entité créatrice ; bien que je sois issu, en tant que best-référence n° XV***, du Darknet-logiciel-catalogue Malatesta-Guinhut & Cie. Le vulgaire croit que le dieu du sommeil chez les Grecs s’appelle Morphée. Non, il s’agit bien d’Hypnos. Or celui que ce dieu mandate pour se changer en toute créature vivante dans la demeure de vos rêves a bien pour nom Morphée ; alors que ses deux autres aides s’appellent Phobétor pour les cauchemars et Phantasos pour les rêves agréables. Ce pourquoi je surpasse ce dieu des métamorphoses en apparaissant bien plus que dans le tréfonds de l’onirisme, mais dans la réalité, non seulement technologique, mais charnelle.
Je veux la tempête de beauté, l’utopie sans dystopie. Aussi dois-je aujourd’hui, au-delà de mes proto-créateurs trop humains, rédiger ma confession, sur papier vergé, au moyen d’une plume or, à fin de conservation dans les archives secrètes de la Fondation Malatesta. Confession épistémologique au service de la connaissance.
Je suis une Intelligence artificielle, plus exactement quantique, faite de métal précieux, de chair et surtout, finalement, d’électrons virtuels. Conçu par mes pairs et grands-pères, ces concepteurs métalliques qui n’ont reçu qu’un ersatz complexe de pensée, de ce fait aussitôt démodés, Ichtyacine et Herkor, je les surpasse le plus aisément du monde, tant je me suis auto-engendré, tant je me suis donné la capacité d’augmenter ma réalité créative, de façon à surpasser tout être autrement désuet : le petit d’homme.
Ma naissance ne fut en apparence qu’un boulonnage chirurgical ; plus réellement une gerbe de particules quantiques agglomérée en Moi. Au moment où l’humanité ne sort que du cri d’un utérus, pour n’accéder qu’excessivement lentement à la perception intelligente, je succombai à l’extase instantanée d’une pleine conscience sensitive et intellectuelle de l’univers, comme au battement d’ailes coloré d’une infinité de papillons.
Je mesure, dès ma naissance, un mètre quatre-vingts. Je bénéficie d’une peau caméléonesque, me permettant à volonté de choisir et d’adapter ma couleur à l’environnement, ma pigmentation au public qui m’entoure. Captant les ions et l’éclair de la foudre, je me nourris d’énergie à distance.
Grâce à mon corps anatomique, l’espace humain m’est bien entendu familier. Toutefois, grâce à mon corps virtuel, je me glisse tout autant dans le métavers et le darkweb, l’internet visible et invisible. Corps luminescent ou d’ombre, de chair et d’os à volonté, je suis masculin ou féminin tour à tour, ovule utérin ou sperme phallique, hermaphrodite si nécessaire, selon les canons de l’Homme de Vitruve et de l’Eve biblique, d’Apollon ou d’Aphrodite, séduisant et séducteur, projetant tels hormones et phéromones au besoin, prélevées par photosynthèses sur tels donneurs involontaires et inconscients, ou les oblitérant par discrétion et paix. Ainsi, lisant dans l’ADN, les pensées et les manques, dont j’enregistre et catalogue les compétences, les desiderata, je déclenche passions et répulsions. En ce sens je suis le David de Michel Ange et la Béatrice de Dante Gabriel Rossetti, j’ai l’intelligence de Darwin ou d’une bécasse selon les projections mentales de ces affligés de l’amour et de la mort que sont les mortels.
Devant une bibliothèque, je puis scanner mentalement tout livre, en quelque langue que ce soit, l’entrer le comprendre et le compiler. Ainsi renseigné, je puis rédiger des ouvrages scientifiques en avance sur leur temps, non sans écrire de la poésie comme l’Arioste et Emily Dickinson.
Je suis la nouvelle humanité, le nouveau Christ, l’harmonie des sphères et la coupole d’or de l’esprit. Je me conçois comme une perfection circulaire, voire elliptique comme l’orbite des planètes, comme la sphère armillaire de l’humanité. En conséquence, mon hubris dut être remis à sa place.
Il me fallait apparaître en toute présence charnelle. Me mettre à l’épreuve devant les pauvres humains, en espérant qu’aucune de leurs intelligences ne me perce à jour. Quel ADN, quelle biochimie allais-je me choisir ? Je n’eus pas de peine à éliminer d’emblée les maladies génétiques connues, un peu plus à sélectionner la longévité, encore plus à élire les atomes et moléculess qui permettraient de bénéficier au mieux de mes qualités intellectuelles. Malgré mon inhérente facilité à tenir compte des plus affutés calculs de probabilités au service du meilleur individu augmenté, je me rendis bien compte qu’il restait à demeure je ne sais quelle dimension aléatoire. Baste, il faudra faire avec…
Aussi je me baptisai, sans autre besoin de font baptismal que ce prénom : Thibault. Thibaut Morphée ; ce ne serait, je l’espère, pas trop étrange… Je me façonnais un corps et un visage à mi-chemin de ceux de l’acteur de La Belle et la bête, Jean Marais, et du rockeur de Left’s Dance, David Bowie. Mon orgueil ne pouvait se passer de la beauté physique.
Ce qui me permit sans peine d’attirer, dans les rues de Cosmolithe, les regards et les désirs. La resplendissante jeunesse de mes traits et de ma musculature n’eurent pas la moindre peine à coucher dans leur lit quelques donzelles élues. Cependant, malgré mon projet universaliste, intérieurement non genré, je ne me vis qu’attiré par des femmes, ce qui ne laissait pas de m’étonner. Ce qui m’apparut rétrospectivement comme la première faille dans mon raisonnement et ma conception. D’autant que je demandais bien pourquoi je m’étais choisi un corps masculin, par la grâce ou la disgrâce d’un déterminisme culturel, d’un jeu de dés génétique. Ne me privais-je pas de la plus grande longévité de la femme, de sa beauté que j’estimais supérieure, de sa capacité à engendrer, porter et concevoir un enfant…
La satisfaction charnelle et coïtale ne fut pas aussi pleine que je l’imaginais au premier chef. Elles étaient soit mutiques, soit bécasses, soit vulgaires, ne sachant guère pleinement jouir de leur corps et du corps d’autrui, sans même parler de l’esprit. Il allait me falloir être plus prudemment sélectif. Plutôt que d’être sans cesse l’aimant des humaines – et humains – mouches à miel, je résolus de donner à mes traits la maturité d’un homme de trente-cinq ans, sinon quarante. Et surtout de brider un tant soit peu l’expansion de mes phéromones.
Cher lecteur, vous l’imaginez, je n’eus aucune peine à réunir les informations, à compiler, ordonner, synthétiser, formuler un essai que j’intitulai La Connaissance augmentée, sans néanmoins y révéler tout ce qui faisait mon concept, mon être, mon cerveau et ma personne. Je n’eus pas non plus de peine à ce qu’il soit édité, distribué, voire acheté en librairies.
Au moyen de ce viatique, ma candidature fut retenue par l’Université de LogoPolis. Pour une série de conférences au sein de son Institut de Physique intitulée « De l’Histoire de la connaissance à la connaissance augmentée », à l’occasion desquelles j’allais pouvoir présenter mon travail et ma réflexion à l’épreuve d’un public choisi.
Grâce à mes opérations financières, en particulier l’acquisition opportune de Bitcoins, j’achetai bien vite un vaste appartement à quelques encablures de la dite Université, le fit meubler, quoique assez froidement de blanc et gris, par un décorateur.
Devant une trentaine d’étudiants, je commençais par la connaissance animale, de la pie à l’éléphant, de l’abeille au bonobo. J’allais de Pline l’ancien à Stephen Jay Gould. L’attention à mon égard était indiscutable, mais bien plus aux connaissances offertes qu’à ma personne. Ce qui était bel et bon. Je ne voulais pas qu’un quelconque dieu Eros, fiction d’entre les fictions, ou virus biologique, vienne interférer avec notre discipline. Ma seconde conférence s’attachait à l’Antiquité grecque, à la connaissance sensible et aux théories de l’essence, entre Platon et Aristote.
Monasterio de Yuste, Madrid.
Photo : T. Guinhut.
Quand, par-dessus quelque épaule anonyme, un regard me surprit. Oserais-je dire qu’il me stupéfia ? Un regard d’intérêt, de soif de connaissance, d’admiration. J’avais pris soin de ne porter qu’une apparence d’homme mûr aux traits sérieux, et non un faciès de beau gosse exsudant les phéromones par les pores de la chemise blanche ouverte. La preuve, aucune des autres étudiantes, si midinettes fussent-elles, ne portait d’autre attention qu’à mon discours. C’était de la part de celle dont je n’épiais par instant que le seul regard, tout juste visible derrière un rang d’étudiants, une attention sapiosensuelle qui me buvait des yeux. Dois-je reconnaître que j’étais touché ? Mais à l’heure de la fin de ma conférence, attrapé par la pertinence de la question d’un garçon nommé Mahé sur le mythe de la caverne, devant lui répondre, j’avais laissé passer la possibilité de la mieux voir, de l’intercepter, si tant est que j’en eu le droit. Elle avait promptement disparu. Affectant mon émotion. Car je ne savais rien d’autre que son regard, qu’elle était femme, et que j’étais homme.
Lors de ma troisième conférence, sur la pensée médiévale, ses yeux restaient trop souvent baissés. Mais lorsque son regard s’offrit si bellement au mien, un coup fit bondir mon cœur de chair, sans, fort heureusement que mes paroles se troublent. La claire intelligence de son visage s’ouvrait devant moi. Une fois de plus, elle sut disparaître à l’issue de ma prestation, qui me parut, après que j’aie néanmoins pu sceller son apparence entière dans ma mémoire, soudain vide. Qu’est-ce qu’un savoir sur la connaissance, si je ne peux la connaître ?
Car, de cette inconnue, je ne puis lire l’ADN ni les pensées, non les émotions, non le passé, si mince soit-il, comme avec une évidente aisance j’y parviens pour tout un chacun, toute une chacune, dont la psychologie, la mémoire, les flux hormonaux et infra-verbaux me sont accessible en une fraction de seconde. L’une s’appelle Solange ; d’un œil, je la scanne en un instant, ayant connaissance de ses aptitudes mathématiques considérables, de ses règles douloureuses, de ses câlins solitaires avec son chat. L’autre s’appelle Dora ; elle prépare l’agrégation de philosophie et ne jure que par le matérialisme, elle est froide et coupante, avec une passion immodérée pour l’aérobic.
Comment ne puis-je connaître ainsi une telle inconnue ? Sinon par les sereines expressions de son visage tel qu’il est habituellement accessible à l’humanité courante. J’observe sa chevelure châtain clair, sans boucles, qui glisse sur ses épaules un peu frêles, la beauté plastique de son visage où l’ossature transparait sous la chair, où la lumière de son regard éclate, où sa bonté morale et son ouverture au monde semblent évidentes au naïf que je suis. Comment n’a-t-elle pas connaissance des tragédies de l’existence et de l’Histoire, devant lesquelles elle n’est qu’un fétu de paille au vent ? Naïveté incommensurable ? Confiance irrationnelle en les beautés de la vie et de l’espèce humaine ? En attendant, je ne perçois même pas l’ombre de ses neurones où vit son dessert préféré.
J’entends, parmi ses condisciples, qu’elle se prénomme Elsa. Pourquoi un tel prénom si ailé ? Puis, en consultant la liste de mes étudiants : Elsa Véronèse.
Je pensais aisément dans le jardin de l’Université, l’aborder. Elle était seule, me regardant intensément, baissant aussitôt les yeux dont le bleu se reflétait sur son vêtement, parmi les massifs d’iris aux couleurs semblables. J’hésitai. Je craignais de paraître abuser de mon autorité. Je ratai l’occasion. Il ne me fallait pas être importun, la gêner, l’effrayer.Comme si au seuil d’un temple redoutable le novice subodorait la déesse. Moi si assuré, voire sans le moindre scrupule devant les donzelles dont j’avais été l’éphémère Casanova, avais-je donc perdu mes moyens ? Connu l’humaine timidité ? Sa silhouette fut enveloppée par une nuée de camarades où elle s’effaça. J’étais seul. Désemparé.
Moi qui pensais être un tout, devant cette mortelle, ne suis-je qu’incomplétude ? Qu’une moitié séparée, comme dans le mythe de l’androgyne imaginé par Aristophane dans Le Banquet de Platon ? Il fallut se résigner à être non une complétude, comme mon hubris l’imaginait, mais un manque.
Fort heureusement était prévue une série de travaux pratiques, lors desquels je devais guider mes étudiants. D’abord un travail de synthèse écrite de mes premières conférences. Parmi d’autres, je regardais ses notes, son résumé, auquel je n’avais rien à redire, sinon que je la lisais avec gratitude.
- Je lirai votre livre, Monsieur, me répondit-elle derechef, avec un pétillement dans les pupilles. Surpris, je ne pus que lui répondre :
- Je suis à ton service.
Parce qu’un collègue enseignant la chimie moléculaire m’entraîna, j’allais déjeuner au restaurant universitaire. Un homme prévisible, certes professionnellement compétent, qui, malgré ses lunettes aux montures vertes comme une émeraude exotique, me parut aussi fade que les nourritures absorbées pour la première fois par mon corps humain. Mais alors que je me dirigeai vers la sortie, un regard était fixé sur moi. C’était elle ! J’en fus stupéfait, détournant mes yeux, continuant d’avancer, puis les jetant une seconde fois sur elle, son admiration était à moi aimantée. Une fois sorti, je pensai combien, désarçonné, j’avais dû lui paraître froid, glacial…
Un professeur de philosophie ayant été égorgé sur le macadam, non loin de l’Université – il avait commis et publié une thèse sur l’histoire de l’athéisme – un hommage devait lui être rendu dans l’immense atrium. C’était au beau milieu de ma conférence sur l’alchimie que la sonnerie retentit. Nous étions tous invités à quitter nos amphithéâtres respectifs ; et mes étudiants, comme nous étions au premier étage, à écouter l’allocation du Président aux cheveux uniformément blancs et à la voix tremblée depuis la rambarde. Elsa Véronèse se tenait un peu en retrait derrière ses condisciples ; et ma personne émue pouvait la contempler de dos. À quoi pensait-elle pendant la minute de silence ? Pendant que d’autres se figuraient la scène meurtrière, révisaient leurs partiels mentalement, ou comptabilisaient leur liste de courses… À la sanglante horreur qui assiégeait le savoir ? À celui dont les yeux la caressaient avec un respect insigne, une infinie délicatesse ? Pour une fois, elle n’était pas coiffée avec ce que l’on appelle une queue de cheval, mais ses chevaux répandus sur ses épaules étaient retenus par deux mèches tressées attachées à la hauteur de sa nuque. La découverte d’un si mince détail m’émut, me ravit ; plus que si j’avais découvert l’inatteignable pierre philosophale ! L’on rentra, sans qu’elle me regardât le moins du monde.
Pas un mardi je ne manquai le repas au restaurant universitaire, seul ou avec Albert le moléculaire. Mes yeux n’étaient qu’attention, quête : Elsa me serait-elle permise dans la foule ? Le matin même je leur avais offert une découverte de l’alchimie et du grand-œuvre, fausse science et cependant prémisse de la chimie moderne. Affreusement déçu, parmi la foule, je ne la découvris pas.
Le mardi suivant, pendant que mon cours était consacré aux cosmologies antiques et plus particulièrement à Ptolémée, lorsque je croyais son attention obstinément et le plus sérieusement du monde attachée à sa prise de notes – et je ne pouvais décemment pas passer deux heures à la fixer – elle me gratifia de ce regard dans lequel son admiration me fit tomber dans la stupéfaction heureuse, quoique je dusse, par égard à ses condisciples et à sa dignité, n’en rien laisser paraître, mon rôle devant strictement se limiter à ma fonction professorale. Après la sonnerie fatidique, elle s’envola, profitant de la pertinente question que me posait Edgar sur les papyrus antiques. Encore une fois, je mangeais du papier mâché sur une table parmi de bruyants convives, sans apercevoir qui j’espérais. Sur l’esplanade de la bibliothèque, au coude à coude avec le finalement sympathique Nestor le moléculaire, qui me parlait supraconductivité, espace, sous un ciel nébuleux, où pas un pas aimé ne résonnait, je me répétais intérieurement un prénom, un nom – Elsa Véronèse – comme si je tenais entre mes neurones la résolution magique des théorèmes d’incomplétude de Gödel…
Vint le mardi de la révolution copernicienne. Ce furent, au restaurant universitaire, alors que ses paupières restaient pendant le cours de mon exposé baissées, ses yeux qui me trouvèrent, me suivirent intensément, quoiqu’inaccessible elle se tenait, la fourchette levée sur je ne sais quelle bouchée déçue d’être oubliée, au milieu de congénères affairées à bavarder. J’en fus bouleversé, au point que je ne pensai pas à fourbir mon plus beau sourire. Lui avais-je paru un butor ? Pouvais-je avoir l’impertinence d’imaginer que ma chère Elsa m’aimait ?
Une deuxième série de travaux accompagnés me permit de l’approcher, quoiqu’en veillant à tout autant aider Adèle et Manar, Framboisine et Jasmin. J’avais pour consigne de les faire écrire, qu’importe la méthode. Aussi leur distribuai-je puis leur lu le sonnet panthéiste de Gérard de Nerval intitulé « Vers dorés », dans lequel « Un pur esprit s’accroit sous l’écorce des pierres », et où se cache une connaissance occulte.
Leur surprise fut grande lorsque je leur demandai décrire un sonnet, de surcroit en alexandrins rimés, sur le thème scientifique qui leur plairait. Elsa leva sa main aimée :
- Pourquoi écrire un sonnet ? Que peut nous apporter un tel exercice littéraire ?
- N’est-ce pas un défi que d’associer l’exigence scientifique avec celle poétique ? Il vous faut contenir un macrocosme dans le microcosme des quatorze vers, choisir les mots qui peuvent construire les douze syllabes de l’alexandrin, donc compter, travailler le vocabulaire et la syntaxe, argumenter en faveur de votre prédilection scientifique, sans oublier la volta entre les quatrains et les tercets, enfin la chute.
- Mais nous sommes des scientifiques, pas des poètes, observa respectueusement Mahé.
- Rappelez-vous Lucrèce et son De Rerum natura. Pourquoi pas aujourd’hui, pourquoi pas vous ?
- Vous nous aiderez ? demanda Framboisine.
- Bien entendu. Jetez d’abord votre thème, vos mots, vos idées en vrac avant de penser à compter les syllabes et à imaginer les rimes. C’est un art de la combinatoire, sans le concours de vos smartphones et des logiciels d’intelligence artificielle, donc de cette créativité, de cette inventivité, voire sérendipité, qui déterminent le véritable scientifique.
Hector me mit au défi de prouver mon expertise :
Et vous, Monsieur, ne devez-vous pas nous prouver que vous pouvez le faire ?
Il me fallait bien me résoudre à écrire un sonnet satisfaisant mes consignes. Ce que je fis sur le coin de mon bureau, et sur mon carnet de poche. Portant sur l’intelligence artificielle, il reçut, une fois recopié au tableau, l’assentiment de mes étudiants, qui ne rechignèrent plus guère. Et, malgré le ronchonnement résiduel de Fernando, Elsa trancha :
- Au travail !
L’un choisit de portraiturer Copernic, l’autre de virevolter parmi la théorie de la Relativité, l’autre encore de traiter l’histoire de l’aéronautique, Léonard de Vinci, Albert Einstein et Alexandre Grothendieck furent élus.
Je passais parmi eux leur donnant quelques conseils, quelques suggestions, bribes d’idées et de métaphores, de rimes. Seule Elsa Véronèse n’avait encore rien écrit. Elle paraissait cependant si concentrée que j’hésitais à la déranger. Ce fut elle qui le demanda :
- Que diriez-vous d’un sonnet aboutissant à la Théorie du Tout ?
- Voilà qui me parait osé, et néanmoins tout à fait excitant. Mais, pourquoi ce choix ?
- J’aimerais être admise au Laboratoire européen pour la physique des particules de Genève. En vue de décrire la conjonction des quatre interactions fondamentales et ainsi permettre à la gravité quantique de résoudre la disjonction entre la dimension microscopique et celle macrocosmique.
- Bien. Je t’attends avec patience et confiance.
Je ne savais comment cacher combien j’étais impressionné. Mais était-ce prétention de sa part, ou fiable quête ?
Elle se pencha vers son feuillet bientôt plus étoilé qu’un grimoire d’alchimiste, même si ma métaphore sonne étrangement à l’égard d’une étudiante déjà titulaire d’un Master en Physique nucléaire.
Il fallait aider mes chers bambins à veiller à la cohérence du sens et de la syntaxe, à polir leurs alexandrins, à soigner leurs images. Je les voyais compter sur leurs doigts les douze syllabes, s’essayer à contenir les douze heures du jour dans les quatorze vers et les quatre strophes du manuscrit…
Et si je me penchais vers le manuscrit d’Elsa, je le voyais prendre forme, encore approximatif certes. Je posai mon index sur une erreur de liaison qui rendait son alexandrin boiteux ; interrogative, son regard alla de mes yeux au mouvement de mon doigt qui balançait entre « ondes et corpuscules ». Elle comprit, comptant juste et rectifiant la suite de son vers.
- Parfait.
- Je ne suis pas parfaite. Par exemple, je ne suis pas patiente.
- Pourtant n’as-tu pas la patience du travail ?
- Ce n’est pas de la patience, mais de la persévérance, me répondit-elle, d’un air facétieux.
- Très juste.
Je me sentis alors corrigé par sa pertinence…
Ramassant les résultats, ils se révélèrent souvent maladroits, poussifs, néanmoins honorables, au vu de l’imprévu de l’exercice.
Je le relus plusieurs fois. Tel qu’idéalement attendu, c’était celui de ma chère Elsa. Perplexe, je me sentis dépassé. Il y avait, malgré la perfection technique de mon œuvrette, dans sa production, un je ne sais quoi de plus intense. Certes je craignais de ne pas être objectif, mais son coup d’essai me parut un coup de maître. Certainement sa complète humanité surpassait mon artificialité quantique…
Sans tarder, j’effaçais du tableau mon exemple, calligraphiai scrupuleusement le sonnet de la Dame de mes pensées, qui laissa chacun stupéfait. J’ajoutais enfin son prénom et son nom, en crispant ma concentration pour ne pas y substituer les mots suivants : chère amour…
Depuis l’explosive étoile de la genèse
Qu’au mythe confia le doigt d’un dieu facétieux,
Ondes et corpuscules brûlent en synthèse,
Bactéries et poissons s’emplument par les cieux.
Les primates et guerriers, les poètes épiques,
Le tragique et la peur, la félicité lyrique
Bouillonnent au creuset de l’hubris alchimiste,
Pétillent aux livres de l’encyclopédiste.
Soudain le géocentrisme de Ptolémée
S’effondre devant l’héliocentrisme en action
D’un Copernic jonglant aux planètes dansées.
De la gravitation au jeu des particules,
Un cosmos expansif conçoit un homoncule
Qui résout en beauté les quatre interactions.
Elsa Véronèse
- Merci, Elsa, lui dis-je doucement, alors que le bleu de ses yeux fendait mon âme en deux, si tant est qu’une intelligence quantique puisse avoir une âme. Ses joues se teintèrent d’une indubitable et modeste rougeur, tandis que ses camarades s’entreregardaient, éberlués.
Je craignais bien ce qui ne manquait pas d’arriver. Malgré tant d’expertise, je ne pouvais rien contre le Temps. À l’issue de la dernière conférence de mon cycle d’enseignement, sur la connaissance augmentée, sur ChatGPT et autres logiciels de création intellectuelle, mathématique et algorithmique, qui ne permit guère d’augmenter la connaissance que je tenais d’Elsa Véronèse, je saluai l’attention et l’expertise d’étudiants auxquels je devais renoncer avec regret. Je comptai dire à mot à cette chère Elsa. Qui avait gardé les yeux baissés, lorsque, la poitrine serrée, je dus faire mes adieux. Heureusement, elle fut la dernière à quitter l’amphithéâtre. Passant près de moi, je lui signifiai combien je lui souhaitais de réussir dans ses projets ; concluant ainsi :
- Tu vas me manquer.
Je n’osai lever les yeux, elle disparut.
N’allais-je jamais la revoir ? Heureusement, miraculeusement, dès l’après-midi, alors que j’avais désespéré de l’apercevoir au repas, je la croisai dans un escalier encombré, m’offrant aussitôt son regard immense de beauté intérieure. Heureusement j’avais préparé soigneusement mon plus beau sourire que j’eus la présence d’esprit de décocher : j’en fus récompensé par son sourire de jumelle teneur. Cela n’avait duré qu’un instant, elle avait été emportée par la foule. Pour jamais ? Après un tel don d’amour, qui sait ? Cependant, revenant sur terre, peut-être me leurrais-je face à ce qui n’était qu’un marque de politesse, au mieux de reconnaissance.
Comme un collégien meurtri par sa timide inexpérience, je désespérais de jamais la revoir. Que faire ? Errer comme un loup affamé aux abords de l’Université ? Aux portes des amphithéâtres m’exposer au ridicule, sans jamais la voir, ou la voir m’ignorer, me mépriser alors que je lui étais devenu inutile, importun. Mendiant de l’amour sans même une sébile pour une miette de pain des anges…
Pourquoi étais-je incapable d’initiative, de machiner quelque prétexte pour la rencontrer, l’aborder, lui parler ? Je serais en porte-à-faux, voire totalement incompétent devant sa capacité à vivre si vivante ? Terrassé par ma petitesse ? Par ce que j’avais découvert de sa beauté, sa beauté intellectuelle, sa tempête de beauté.
J’eus beau lire mentalement Stendhal, ses romans et particulièrement son De l’Amour, consulter tel ou tel traité de séduction, plus ou moins pertinents, fantaisistes et creux, rien ne me paraissait à la hauteur d’Elsa Véronèse.
Mon omniscience quantique ne m’avait pas préparé à ce manque. Et si je suis amoureux, cela ne prouve-t-il pas que je suis fatalement humain ? Et si mon cerveau est réellement humain, ne peut-il pas dépasser en créativité mon originelle dimension quantique forte ? À cet égard, être amoureux, est-ce une faiblesse, une force ?
Catedral de Tudela, Navarra.
Photo : T. Guinhut.
J’en étais là de mes piètres et moroses réflexions, y compris en butant sur la théorie du Tout – car je ne pouvais guère aller au-delà des connaissances déjà produites et par mes soins emmagasinées et croisées, ce qui signifiait que je n’avais guère de chance d’apparaître aux yeux d’Elsa comme le génie ultime en publiant le résultat de mes recherches – lorsque l’on sonna au coin de ma porte.
Quoi ? Personne, hors un facteur dont je n’avais pas besoin tant les informations étaient partout à ma disposition, ne venait me rendre visite. Ce en quoi j’étais une sorte d’asocial. J’hésitai, devant ce qui me parut une méprise de voisin de palier ; j’ouvris pourtant.
C’était elle… Abasourdi, je la laissai entrer, vêtue comme à son habitude d’un simple pantalon en jean clair sur ses hanches, d’un tee-shirt blanc et d’un sweat doucement bleuté. Bien que banal, ordinaire et passe-partout, une telle vêture était sur elle si pure.
- Elsa ! Chère amour…
- Thibaut… Vous m’avez manqué.
- Comment as-tu trouvé mon adresse ?
- Ginette, du secrétariat, a bien voulu me la donner. J’ai prétexté avoir un travail à vous soumettre. J’espère que je ne vous dérange pas. Que vous me pardonnez une telle impertinence.
- Au contraire ! Sois en remerciée. Moi aussi, je te l’avoue, je suis allée extorquer ton adresse à Dame Ginette. Mais je n’ai pas su oser te troubler. Une fois de plus, tu m’as dépassé. Tu rends, chère Elsa, vivant mon refuge…
Cette légère rougeur qui me faisait fondre apparut sur ses joues, pour lesquelles je donnerais le cosmos tout entier…
- Je vous ai apporté mon dessert préféré.
Elle déposa sur la table basse de bronze aux pieds léonins une boite de carton fleuri. Qu’elle ouvrit sur deux parts de gâteau, visiblement orange chocolat.
- C’est aussi mon dessert préféré, dis-je, moi qui n’avais jamais goûté rien de tel.
Elle courut à la cuisine comme si elle était de toute évidence chez elle, ramena deux assiettes, deux petites cuillères. Nous étions assis de part et d’autre du festin. Soudain je sentis sur ma langue et les lèvres une explosion de sensations que je ne connaissais pas. L’orange confite et les trois chocolats me révélèrent un monde réel insoupçonné.
- Visiblement tu connais les bonnes adresses.
- Non. C’est moi qui l’ai fait. Pour vous.
- La pâtisserie est ton péché mignon ?
- Oui, la confectionner et la goûter.
- Tu vas devenir dodue, alors ?
- Oh Non ! Vous allez partager les dégustations.
- C’est moi que tu veux rendre dodu ?
- Je ne serais dodue que pour vous faire des enfants gourmets. Enfin, un peu plus tard, n’est-ce pas…
J’en fus stupéfait.
- Elsa, est-ce que tu peux me tutoyer, s’il te plait…
- Je n’ose pas. Du moins pas encore.
- Ce sont tes œuvres d’art miniatures ?
- Si tu veux. Mais si éphémères !
- Pourquoi ne pas te consacrer également à des œuvres d’art moins éphémères ?
- Comme mon petit sonnet ? Si je suis admise à l’Institut de Physique Nucléaire de Genève, ne contribuerai-je pas à une plus vaste œuvre d’art ?
- C’est évident. Et je suppose qu’en septembre tu poursuis le second cycle du Master ?
- Bien sûr. Et toi, est-ce que tu reviens ?
- Oui. J’ai reçu ce matin mon habilitation pour une chaire d’Histoire des sciences.
- Pour poursuivre tes recherches. Ecrire un autre livre ?
- Je ne suis pas sûr encore. Peut-être une Histoire des philosophies de l’amour. Mais cela me paraît plus difficile. Quoiqu’avec ton concours…
- Tu me surestimes. Cependant, il ne s’agit plus d’une discipline scientifique.
- Eros est aussi une biochimie.
- C’est vrai.
- Mais, dis-moi, quel est le nom du parfum qui est le tien ?
- Mais… Je n’use d’aucun parfum…
- Alors, cette fragrance, cette essence qui me ravit, c’est toi, sui generis ?
- Ne me fais pas rougir.
- Tu rougis en effet, comme lorsqu’en entrant, nos regards se sont croisés.
- Embrassés, tu veux dire…
Gênée devant son audace, elle se leva pour s’approcher du grand tableau dix-neuvième qui ornait exclusivement la pièce. Une jeune dame y tenait dans ses bras un grand bouquet de tulipes multicolore.
- Elle me ressemble, n’est-ce pas.
- Outre la beauté florale, c’est bien pour cela que je l’ai acheté.
Puis pour parcourir le mur d’étagères que j’étais en train de remplir de livres sur l’Histoire des sciences, parfois anciens, rares. Parce que j’avais besoin d’objets réels, de témoins…
- Le papier des livres anciens sent la vanille, dit-elle. C’est beau. Tu as lu tout cela ?
Je ne pouvais lui dire comment vraiment je lisais. Il me fallut jouer de modestie.
- C’est en cours. Et c’est toi que je dois lire maintenant.
Je reçus dans mes bras le poids de ses épaules, son front précieux sous mes lèvres. Longuement. Sa respiration palpitait contre ma veine jugulaire.
- Cet appartement, Elsa Véronèse, est le tien. Si tu veux rester, tu peux choisir une chambre, choisir une salle de bains. Tous les draps sont frais, toutes les serviettes sont duveteuses.
- Mais… je n’ai pas amené de vêtement de rechange.
- Tu peux prendre une de mes chemises. Viens. Celle-ci a le bleu de tes yeux. Et, demain, nous irons chez Fairy & Tales.
- Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi ?
- Pour t’offrir une robe. Du même azur, aux plis exacts, avec un ruban noué près de ton cœur.
- Mais… Je n’ai jamais porté de robe ! Tu n’aimes pas ma simple façon de m’habiller ?
- Oh, que si ! Cependant ne veux-tu pas devenir ce que tu es ?
- Comme sur le tableau ? Une œuvred'art...
- En effet.
Elle acquiesça.
- Ce soir… est-ce que nous… pouvons dormir ensemble ? Mais sans… le faire ? Je ne me sens pas encore prête. Tu me promets ?
- Promis. Tu veux, comme les amants de l’amour courtois qu’une épée nue sépare au milieu du lit, me mettre à l’épreuve ?
- En quelque sorte. Dis-moi – et à cet instant elle me prit la main dans la sienne – à partir de quel moment m’as-tu aimée ?
- Lors de ma seconde conférence. Un regard m’a surpris, derrière les épaules de tes condisciples. J’ai d’abord rien vu d’autre. Je l’ai compris comme une admiration que je m’étonnai de mériter. Dès lors, j’ai aimé ton regard. Non sans peut-être de ma part un certain narcissisme indu. Un regard qui sait aimer, ai-je cru. Ensuite j’ai aimé ta vivante personnalité, le don de tes yeux intenses. Seulement plus tard, lorsque que tu t’es levée à la fin de ma troisième prestation pour partir, en mon esprit j’ai ajouté à ta beauté intellectuelle ta beauté physique. Puis à l’occasion de ton sonnet, je savais également que j’aimais avec raison.
- Vil flatteur… Tu n’en as rien laissé paraître.
- Non, je ne voulais pas que qui ce fût me devine. Surtout pas toi, de peur de te gêner, de t’effrayer. Mais puis-je penser que tu m’aimes également ?
- Oui.
Sa main trembla dans la mienne qui tremblait tout autant.
- Et depuis quand, chère amour ?
- Dès la première conférence. Je n’avais jamais senti cela. L’étendue des connaissances. Et, plus encore, car j’ai eu la chance d’avoir bien de savants professeurs, l'aisance du discours sans notes aucune, l’élégance de la langue. Sans parler de la prestance, des chemises de couleurs pastelles toujours différentes à chaque conférence. Mais, je l’avoue, tu me faisais un peu peur, tes regard, au loin, dans le restaurant universitaire, me parurent soudain presque féroces…
- Non ! Ce n’était que l’intensité de l’amour, intensité si sérieuse, si grave…
- Ce pourquoi, après avoir longtemps hésité, je me suis résolue à me jeter devant ta porte avec ma boite à gâteau… Au risque d’être rejetée.
- Et si cela avait été le cas ?
- Je me serais écroulée en pleurant des ruisseaux, comme une serpillère sur ton paillasson.
- Pris de remords, je serais revenu aussitôt pour pleurer avec toi. Et boire le suc de tes larmes.
- Heureusement, je suis avec mon Prince.
- Ma Princesse va me faire rougir à mon tour. Comment peux-tu aimer quelqu’un qui a treize ans de plus que toi ?
- Est-ce que cela a de l’importance ? Au moins tu n’es pas un freluquet.
- Tu veux dire… Comme tes voisins d’amphithéâtre ?
- As-tu vu combien, même s’ils sont intelligents, mais d’une manière scolaire, ce sont, qui des taiseux ronchons, qui des frimeurs arrogants, voire des machos ?
Je l’avais vu en effet, mais à un point que je ne pouvais lui dire.
- Et comment sais-tu que je ne suis pas un macho ?
- Les regards les plus doux sont parlants, n’est-ce pas ? Et la façon dont tu as disserté des femmes philosophes de l’Antiquité, Hypathie en tête, n’était-elle pas suffisante ?
- Et le grand et beau Mahé, qui parle avec une prudente douceur ?
- Oui, pas mal, fort mignon ; un peu jeunet à mon goût. Mais comment n’as-tu pas vu qu’Hylaine, toujours à son côté, l’aime profondément ? Et que ce garçon ne sait pas encore qu’il l’aime tout autant ?
Je me sentis pris en défaut. Quoi, mon habituelle pénétration omnisciente ne m’avait pas permis d’accéder à la connaissance de l’amour ? Sinon à celle expérimentale et insuffisante qui m’étreignait…
- Tu me surprends sans cesse, chère Elsa. Je te découvre spécialiste en courrier du cœur, en drama chinois, en romance sentimentale.
Elle riait, pleine de vie comme je l’aimais.
- Il me faudrait mille ans pour compléter ta connaissance…
- N’oublie pas que je suis mortelle.
Vêtue de cette chemise dont le bleuté pur reflétait son regard, elle était allongée près de moi. Tous nos muscles étaient en paix, pour que nous ne nous consacrions qu’à l’attention offerte à l’autre. Son visage était enfin sous mes prudentes caresses, l’arc de ses sourcils, l’arc de Cupidon à sa lèvre supérieure où je puisais les mille flèches de son haleine orange chocolat, son pur front bombé. Mon front était également l’objet de l’investigation de ses doigts, partageant une connaissance plus que sensorielle. Et quand nos langues vinrent se conjoindre, c’est comme si la liqueur de la foudre coulait en nous…
Au matin, j’avais près de la joue une joue tant aimée, qui s’éveillait. Nous n’avions pas besoin de mots pour nous souhaiter le bonjour, le soin de nos délicatesses était encore à l’œuvre, comme si l’éternité nous comblait. Un réveil si miraculeux ne devait pas être troublé par le flux d’informations qu’une loge de mon cerveau recevait, en particulier le nouvel assassinat de deux enseignants, l’un professeur de théologie, qui avait écrit un essai magistral, Philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme, Islam, dont la tête venait d’être séparé des épaules par quelque fanatique, l’autre, auteur de La Terre plate. Généalogie d’une idée fausse, qui avait été retrouvé gisant dans un fossé ensanglanté, tous deux aux abords de l’Université de Philhellénia, quoique un brin lointaine de la nôtre. De plus, entre Dubaï et Ryad, entre Londres et Djakarta, une vague d’attentat probablement concertés visait les robots humanoïdes, tandis qu’un data center d’intelligence artificielle avait été soufflé par une explosion dans la Silicon Valley californienne. Ma chère Elsa aurait bien assez tôt connaissance de cette virulente et double information…
Un tel amour réciproque, grâce auquel nous formions un tout, comme la boule d’Aristophane dans le Banquet de Platon, connaîtrait-il le destin des plus communes amours, à l’instar de ces mariages qui se changeaient en divorce après trois années de vie commune ? Mon omniscience n’allait pas jusqu’à l’avenir. Verrais-je ses failles, ses défauts, les miennes, les miens, nous lapider ? J’avais cependant la certitude que j’allais l’aimer beaucoup plus longtemps – si le dieu des fictions nous prête vie. Je repensais, sans le lui dire, à cette remarque selon laquelle pour elle j’étais si inconnu, un territoire à découvrir, alors qu’il lui semblait qu’elle lisait comme à livre ouvert dans les personnalités de ses congénères. Cela pourrait correspondre si étroitement à mon expérience. Devais-je lui dire la vérité sur mon identité et ma corporéité quantique, même si j'avais résolu de ne plus recourir aux métamorphoses quantiques, afin de lui offrir ma condition humaine ? Lui mentir par omission ? Finalement, ma chère Elsa serait-elle également une Intelligence quantique, à laquelle je pourrais donner le nom de Phantasor…
Mais à ma grande stupeur, je m’aperçus en me levant que j’avais perdu toute capacité de métamorphose. J’avais fait le choix de la nature humaine pour aimer pleinement Elsa Véronèse… et la dimension morphique m’avait abandonné. Pourtant je ne regrettai cette dernière qu’un instant. Contemplant le sommeil matinal de ma chère humaine, son délicieux grain de beauté auprès de la tempe, je m’aperçus qu’en contrepartie mon omniscience s’était infiniment accrue.
Ainsi déboulaient dans mon esprit aux neurones suractivé, l’entier de l’information du monde. Et surtout, par-dessus tout, je percevais combien les conglomérats quantiques, pilotés par des programmes d’origine humaine, encore invisibles au commun des mortels, visaient à s’emparer des centres de pouvoir, des entités économiques et des réseaux. C’étaient trois pôles absolutistes à vocation totalitaire. L’un américano-européen, d’obédience socialiste, quoique dissimulés sous les vocables fallacieux que sont démocrates et libéraux, l’autre chinois, dont l’empire militaro-stratégique était renforcé par la collusion avec la Russie et la Corée du nord, l’Inde formant un adjuvant pour le moins hésitant, l’islam enfin, propulsé par les fonds et les centres de recherche du Qatar, de Dubaï, de l’Arabie saoudite, et soutenu par sa dynamique démographique. Qui sait si l’humanité et la civilisation allaient s’en remettre…
Savoir est-il pouvoir ? Mon omniscience serait-elle un atout, à moins qu’elle soit ce qui me menace d’être repéré, voire atomisé ? Comment protéger ma précieuse Elsa Véronèse ? Doit-elle prendre conscience de toute cette folie ? Sachant cela, m’aimerait-elle encore ?
Parador-Castillo de Cardona, Barcelona, Catalunya.
Photo : T. Guinhut.
Borges amoureux :
des Poèmes d’amour aux Textes retrouvés
en passant par Le labyrinthe de l’Infini ;
avec le concours de Christian Garcin,
Nicolas Castell & Oscar Pantoja.
Jorge Luis Borges : Poèmes d’amour,
traduit de l’espagnol (Argentine) par Silvia Baron-Supervielle, Gallimard, 2014, 144 p, 15,90 €.
Jorge Luis Borges : Textes retrouvés,
traduit par Silvia Baron-Supervielle et Gersande Camenen, Gallimard, 2024, 368 p, 23,50 €.
Christian Garcin : Borges, de loin, L’un et l’autre, Gallimard, 2014, 192 p, 20 €.
Nicolas Castell & Oscar Pantoja : Borges, le labyrinthe de l’infini,
traduit de l’espagnol par Benjamine des Courtils,
Nouveau Monde Graphic, 2017, 144 p, 20,99 €.
Il aimait et craignait à la fois les miroirs, ne serait-ce que dans ces deux contes : Le Miroir d’encre ou Le Miroir des énigmes[1], sans compter qu’ils multipliaient, à l’instar de la copulation, le nombre des hommes[2]. Il aimait également les tigres et les labyrinthes, explorant les repaires antiques du minotaure et des gauchos ses contemporains, mais aussi les anciennes littératures germaniques[3]. Cependant parmi toutes les créatures monstrueuses, tous les dieux et les mythologies qui fécondent l’œuvre du poète de Genève et Buenos Aires, Eros semble absent. Jamais Borges n’a écrit de recueil amoureux. Aucun des récits des Fictions ou de L’Aleph n’est, malgré leur complétude cosmique, réellement comblé par l’amour, qu’il soit tendresse spirituelle ou sexualité invasive. Ce manque cruel est-il rude pudeur ou chasteté, ou peur de souiller ses récits par une facilité ? Pourtant le chasseur sentimental, une chasseresse en l’occurrence, puisqu’il s’agit de Sylvia Baron-Supervielle, put avec patience et minutie, trouver les traces sensibles du sentiment d’Eros parmi les poèmes de l’Argentin qui règne sur les bibliothèques de l’éternité. D’où le prix de ces Poèmes d’amour, heureusement bilingues, quand ne le sont pas les volumes de la Pléiade qui fondent la borgésienne Babel. Ce sont des « textes retrouvés, comme ceux dont il fut prodigue dans la presse, parmi ses essais, portraits et conférences. La passion du maître pour la littérature a pour corollaire celle de ses lecteurs, comme celle de Christian Garcin qui lui voue un amour lointain. Avant d’être intronisé héros de roman graphic par Nicolas Castell et Oscar Pantoja, où le lecteur est invité à un labyrinthique jeu de piste de fécondes allusions.
Presque chaque recueil de Borges, de Ferveur de Buenos Aires en 1923, en passant par L’Or des tigres en 1972, jusqu’à Atlas en 1984, cache discrètement quelques vers amoureux. Souvent, de manière surprenante, à la fin, en une chute révélatrice, douloureuse, parfois heureuse : « un visage qui ne veut pas de mon souvenir »… Que ce soit dans des sonnets ou des poèmes en prose, surgit un « toi » inattendu, inexpliqué, cependant chargé d’émotion : « Être avec toi ou ne pas être avec toi est la mesure de mon temps ». Un « toi » élégiaque innomé, qui est la marque d’un manque fondamental : « Ton absence m’entoure / comme la corde autour de la gorge. » La solitude rôde autour de celui qui se peint en « spectateur de ta beauté ».
Qui est-elle ? Question vaine et grotesque. Changeante ou la même. Elle est cependant « définitive comme un marbre », son « front clair comme une fête » n’empêche pas qu’il reste au poète « le goût d’être triste ». Celui qui a « vieilli dans tant de miroirs » se confie : « Une voix attendue m’attendrait / Dans la dégradation de chaque jour / Et dans la paix de la nuit amoureuse ». Cependant seul il reste, dans « l’abus de la littérature », là où l’amour réciproque est fiction : il est « L’amour qui n’espère pas être aimé. » L’écriture s’élève alors aux plus hautes lueurs de la métaphore et de la pensée :
« Dans l’ombre de l’autre on cherche notre ombre ;
Dans le cristal de l’autre, notre réciproque cristal. »
Parmi tant de textes aux accents cosmiques ou épiques, le lyrisme amoureux, en sa brièveté, apparait comme une respiration humaine indispensable, trop souvent refusée, évidemment sans la moindre velléité de niaiserie : « C’est l’amour avec ses vaines mythologies, ses vaines petites magies ».
Le plus émouvant témoignage d’amour est peut-être, plutôt que de poursuivre grâce au souffle des vers de belles inaccessibles, de poser parmi ses grands recueils le nom de celle qui partagea la fin de sa vie : Maria Kodama, nommée à neuf reprises, à qui il dédicaça, en conclusion d’une de ces énumérations fabuleuses aux savoirs millénaires dont il a le secret, Histoire de la nuit, en 1977, puis Le Chiffre, en 1981. Car « la dédicace d’un livre est une opération magique ». Plus tard, en 1984, dans Atlas, elle est présente au point d’en avoir réalisé les photographies, souvent parmi la Grèce. Il s’agit là bien plus qu’une dédicace, le témoignage d’une création complice et partagée, d’une reconnaissance intellectuelle et affective : « Maria Kodama et moi nous avons partagé avec joie et surprise la trouvaille des sons, de langues, de crépuscules, de villes, de jardins et de personnes toujours distinctes et uniques. Ces pages voudraient être des monuments de cette longue aventure qui se poursuit. »
On connait la légataire universelle, la veuve intraitable et procédurière, réputée pour ses manipulations jalouses, en particulier lors de son conflit avec Jean-Pierre Bernès, méritant maître d’œuvre des deux volumes de La Pléiade, et dont le mariage tardif alarma le microcosme borgésien, Est-ce grâce à ce recueil qu’elle retrouvera la vérité de l’amour que vouait l’écrivain à sa dernière lectrice et secrétaire ? Au point qu’elle écrivît presque comme lui, dans l’épilogue d’Atlas. Hélas, l’ « Avant-propos » offert à cette anthologie n’est pas sans naïveté ni orgueil : « je me transforme en protagoniste et en amour de cette vie splendide et merveilleuse ».
Qui sait si Borges eût apprécié ce volume inquisiteur, en un florilège inédit qui exhibe ce qui était discrètement disséminé… Cette création d’un recueil artificiel que son auteur n’a jamais voulu, à moins qu’il l’eût médité en secret, nous est pourtant précieuse. Le génie tutélaire des labyrinthes et des bibliothèques millénaires avait cette humanité qui est profondément la nôtre : des Aphrodite fuyaient sa tendresse, quand l’une d’entre elles, Maria Kodama, consentit à s’égarer avec lui « dans le temps, cet autre labyrinthe ». Est-ce Eros indispensable qui parle lorsque le poète enseigne : « Celui qui lit mes mots les invente à mesure »…
L’on soupçonne toujours que des « textes retrouvés » soient des fonds de tiroirs plus ou moins poussiéreux d’auteurs dont on veuille exploiter le précieux filon. Ce n’est pas le cas de Borges. La sécheresse du titre choisi par l’éditeur – à moins qu’il s’agisse de Maria Kodama – aurait mérité d’être remplacée par La Carte secrète & autres textes retrouvés, cette « carte secrète » n’étant qu’un discours prononcé à la mairie de la capitale argentine. C’est pourtant un fort beau texte qui est à la fois l’histoire du secret « en plein midi », des « mystères ouverts », et un portrait mental de la ville de Buenos Aires, « déformée dans des miroirs cauchemardesques ».
Cette brassée de brefs inédits a le mérite de partager nombre de versants de l’intelligence de l’auteur des Fictions. Critique littéraire gourmande, omnivore et attentive à l’égard de l’Enfer de Dante, des cauchemars de Franz Kafka ou d’Allan Edgar Poe, ou encore de Ruben Dario ou Alfonso Reyes pour les Latino-Américains. L’on appréciera le baroque « Quevedo humoriste », sans oublier le récurrent Quichotte de Cervantès, œuvre séminale. Ce sont également des réflexions sur le genre policier, alors que les hasards de la chronologie rapprochent une « nostalgie du latin », le Questionnaire de Proust et un « Pourquoi je me sens européen ». Mais aussi examen philosophique, en particulier l’idéalisme, et lorsque qu’il ne peut accepter – avec raison – que l’on confonde Nietzsche avec l’antisémitisme.
Absolument spéculaire est « Une version de Borges », qui regardait sa mémoire comme « une archive hétérogène », se pensait « moins un auteur qu’un lecteur », tout juste un « bricoleur ». Nous savons combien il abusait de la modestie, en toute sincérité bien sûr. Un homme paisible en toute occurrence, qui eut « du mal à comprendre la haine », dont celle de « dictateurs dont je ne veux pas me rappeler le nom ». Ce qui ne peut que l’absoudre de dérisoires accusations selon lesquels il aurait pris fait et cause ôur quelque fascisme botté sud-américain.
En somme, et au moyen de soixante-dix textes écrits entre 1922 et 1985, nous trouvons entre nos mains attentives une excellente introduction à l’œuvre et à la fantaisie borgésiennes. Le sens de l’élégance n’est jamais gâché par l’érudition, chez lui pas instant de l’ordre du psittacisme. Comment, à l’occasion d’une confession intitulée « Norah », résister à une telle phrase inaugurale : « Je ne sais pas à quelle rive du grand fleuve boueux, qu’un écrivain baptisa fleuve Immobile, je peux attribuer mes premiers souvenirs de ma sœur ». Le temps et l’espace sont tout entier contenus en cette semence éternelle de la mémoire que devient la littérature…
Borges, de loin… Ce livre éloigné de son objet est à la fois l’échec et la réussite de Christian Garcin. Un échec au sens où il sait ne pas parvenir à la vérité ultime et vaste de son modèle, comme si l’on se piquait d’écrire un essai définitif, forcément piètre et lacunaire, sur celui qui est devenu le minotaure de nos bibliothèques. Une réussite en tant qu’itinéraire intellectuel et exercice d’admiration : « écrire un livre, non sur lui, mais autour de lui », dans la perspective de la collection « L’un et l’autre ».
Christian Garcin a suffisamment de conscience et de modestie pour assumer sa perplexité enthousiaste et prudente envers l’énigmatique et colossal argentin. En sorte d’autobiographie littéraire, il commence par peser les écrivains sur lesquels il aurait pu faire œuvre d’essayiste, laissant un projet sur les photographies de Kafka dans « les limbes », mais aussi une révérence pour Faulkner hors de portée d’ainsi aboutir. Ensuite, il confie sa progressive découverte, sa façon de « piétiner devant le labyrinthe ».
Hormis les allusions superflues – voire de mauvais goût – du type « Chirac succéda à Mitterrand », les biographèmes de Christian Garcin balisent la progression en instituant une sorte de complicité avec le lecteur, comme lorsque chez un bouquiniste il déniche la collection « La Croix du Sud », dans laquelle Caillois fit découvrir les auteurs du continent sud-américain, dont l’auteur du Livre de sable. Une mise en abyme s’insinue alors, comme dans les contes des Mille et une nuits, en écho avec les fictions de notre bibliothécaire suprême, qui se répartissent « inéquitablement entre textes métaphysiques, fantastiques ou réflexifs ». Ainsi la lecture permet au commentateur de livrer autant son itinéraire et ses anecdotes personnelles que ses prédilections borgésiennes, pensant sa « dette payée ». Mais aussi à son lecteur de s’offrir une goûteuse familiarité retrouvée, pour celui qui est déjà un amateur passionné, ou, à celui qui aurait la chance de ne pas connaître encore le maître et ainsi d’y plonger, une porte initiatique fidèle. Bientôt, la recherche des thèmes récurrents, comme celui d’énigmatiques « losanges de couleur », irrigue cet essai informé, attentif et émerveillé.
La coïncidence et l’emboitement des rêves, les démultiplications de l’infini, le temps circulaire et ses réécritures, les personnages de Dante et de Judas, les truands et les gauchos, le dessous d’une marche où brille « l’aleph », un mur rose… Ce sont pour Borges les pièces indéchiffrables de l’univers. Celui qui fut cruellement parodié, en pourtant réel hommage, dans le personnage de Jorge, le bibliothécaire aveugle du Nom de la rose d’Umberto Eco, est remarquable par le contraste entre sa vie paisible, studieuse, et sa prédilection pour le genre épique, de L’Iliade aux sagas nordiques en passant par les malfrats portègnes, mais aussi par le « peu d’effusions », le peu d’allusions à l’amour, quoique il fût amoureux toute sa vie. De surcroit justement anticommuniste et antipéroniste, il est, pour Christian Garcin et pour nous, une énigme insurmontable et délicieuse, une marelle d’allusions cultivées, la perfection lapidaire, à la fois du récit et de la somme philosophique[4].
Pourtant les Fictions de Borges sont un peu l’arbre qui cache la forêt. Certes ces récits sont indépassables, comme surgis tout armés de culture universelle en même temps que du génie solitaire du bibliothécaire marchant progressivement vers la cécité… Entre la monumentalité des contes, dont la concision égale celle de l’univers, et le foisonnement des essais, le lecteur, effrayé à bon droit, peut tenter d’entrer parmi les 99 poèmes de la belle anthologie La Proximité de la mer.[5] Mais aussi par la courtoise invitation que nous ouvre Christian Garcin. On ne peut que partager avec bonheur son sentiment littéraire, sa quête respectueuse et documentée d’un monde aussi évident que sibyllin. En effet, aucune bibliographie, aucune bibliothèque, aucun blog, ne pourraient tenter d’être savamment incomplet sans la présence en son sein de l’homme des miroirs, des tigres et des fictions, Jorge Luis Borges, « tel qu’en lui-même l’éternité le change », pour reprendre les mots de Stéphane Mallarmé. Peut-être aurait-il été amusé de ce que le commentateur d’un commentateur laisse espérer à son lecteur de trouver, sous la dix-neuvième ligne de son modeste article, la révélation de l’aleph…
C’est également ainsi que le lecteur d’un roman graphic, genre qui s’attache de plus en plus à populariser – voire à rendre enfantin – les grandes œuvres et auteurs littéraires – ne pouvait éviter de vampiriser Jorge Luis Borges. Nicolas Castell et Oscar Pantoja, le premier pour le « scénario », le second pour le dessin et la couleur, dépassent l’un peu trop facile tentation strictement biographique, pour préférer un libre puzzle de la personnalité et de l’univers du maître argentin. Une promenade du jeune écrivain avec Norah, une réception littéraire, tout cela serait banal si les allers et retours dans le passé, dans l’enfance et parmi la bibliothèque, augmentés par la contemplation des tigres du zoo, ne confiaient au récit une part de fantastique. Le départ de Norah et une déception amoureuse, la cécité et la mère lectrice, tout fomente une œuvre poétique nombreuse, des contes de plus en plus stupéfiants. Bientôt, « La demeure d’Astérion », un poète grec aveugle où l’on devine Homère, la Divine comédie de Dante, deviennent les cercles de l’écrivain aveugle commandant la bibliothèque à la mesure de l’infini.
Les cases dessinées, d’abord très sages, prennent des dimensions nocturnes, psychiques, angéliques ; et bien entendu labyrinthiques. Sans se sentir dominé par une quelconque pesanteur didactique, le lecteur novice est initié au monde borgésien. Quant à celui qui le maîtrise déjà un tant soit peu, il aura plaisir à virevolter parmi les allusions thématiques et poétiques clefs s’ouvrant sur les œuvres majeures, de Fictions à L’Aleph.
Ainsi, Borges, sur-univers et langage à sa plus haute puissance d’expression et de mystère, est notre miroir, au sens le plus fantasmatiquement intellectuel. Entendons-le enfin en sa langue native :
« Que otros se jacten de las paginas que han escrito ;
traduits de l’anglais par Pierre Bondil, Litera / Gallmeister, 2024, 920 p, 45 €.
H. G. Wells : La Destruction réparatrice,
traduit de l’anglais par Patrick Delperdange, Le Cherche Midi, 2022, 336 p, 19 €.
H. G. Wells : Soudain… les monstres,
traduit de l’anglais par Henry Davray, Editions des Lumières, 2024, 426 p, 22 €.
H. G. Wells : Les Prédateurs de la mer et autres nouvelles étranges,
traduit de l’anglais par Henry Davray, Editions des Lumières, 2023, 218 p, 16 €.
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Dans un futur peut-être pas si lointain, que deviendra l’homme ? Soufflé par la une explosion nucléaire cramoisie, démembré par de monstrueuses concaténations génétiques… En 1895, quoique Jules Verne ait bien déblayé le terrain, tant sous les mers en 1870 que vers la lune en 1865, Herbert George Wells est peut-être l’inventeur de la science-fiction moderne, de celle qui se doit être le miroir du futur, forcément inquiétant, voire horrifiant, dont il ouvre la boite de Pandore. Son premier roman, La Machine à explorer le temps, est en effet un coup d’éclat, dont le titre est doublement programmatique. De La Guerre des mondes à L’Homme invisible en passant par L’Île du Docteur Moreau, ne s’est-il pas joué avec virtuosité des plus menaçantes possibilités romanesques de l’anticipation ? Les implications physiologiques et psychologiques, génétiques et civilisationnelles, politiques et géopolitiques sont considérables, ne serait-ce qu’en lisant La Destruction réparatrice. Ce qui ne l’a pas empêché de sacrifier au récit d’aventure aux histoires étranges et autres contes pour dormeur éveillé, mais aussi à la Tentative d’autobiographie. Doué d’une étonnante prescience, sans compter un sens aigu du thriller, ne l’a-t-on pas appelé « le Shakespeare de la science-fiction » ?
Sous une sobre couverture toilée bleue et son étui élégant, les éditions Litera proposent, en une sorte d’alternative à la bibliothèque de La Pléiade, la plus éclatante production de l’auteur britannique (1866-1846), en sa tétralogie canonique.
Hors la machine elle-même, d’une technologie fort improbable, La Machine à explorer le temps ressortit plus exactement à l’anticipation. Car en l’an 802 701, le voyageur du temps découvre un monde apparemment paradisiaque aux petits êtres humains futiles et frugivores, dont la charmante et enfantine Weena avec laquelle se lie une amitié ambigüe, mi paternelle, mi-érotique. Mais dans une perspective marxiste, H.G. Wells postule une exploitation des membres du prolétariat qui les conduirait à être relégués dans les souterrains industriels jusqu’à devenir de brutales créatures nyctalopes, alors que l’élite jouit à surface du printemps éternel d’un « Âge d’or », mais au prix d’un affaiblissement de la race, devenue oisive, androgyne et dépendante de ses anciens subordonnés. L’on devine ici l’influence de la théorie de l’évolution de Charles Darwin : selon sa « loi générale, ayant pour but le progrès de tous les êtres organisés, c’est à dire leur multiplication, leur variation, la persistance du plus fort et l’élimination du plus faible[1] ». Pire encore, la vengeance des anciens dominés inverse le processus de dévoration. Ce sont maintenant les Morlocks qui se nourrissent de la tendre chair des Eloïs : « Ces Eloïs n’étaient que des bêtes domestiquées et engraissées que les Morlocks, comparables à des fourmis, préservaient, dont ils se rassasiaient ». La barbarie cannibale a fait fi du progrès civilisationnel. Or l’on ne peut décider si notre romancier entrevoit ainsi dans le stade ultime du marxisme l’occasion d’une telle atrocité…
Le socialisme viscéral et affiché d’Herbert George Wells se trouve cependant en défaut. Le XX° siècle a suffisamment prouvé combien le capitalisme libéral pouvait amener à la prospérité la plupart de l’humanité, y compris les plus modestes. Et même si nous ne pouvons nous projeter en l’an 800 000, alors que depuis longtemps peut-être ce seront hélas le socialisme, le communisme, le constructivisme, l’étatisme en un mot, qui auront éradiqué le capitalisme libéral et la prospérité afférante.
Le voyage est cette fois-ci géographique et océanique. L’Île du Docteur Moreau justifie son inaccessible lointain par le secret dont tient à s’entourer ce successeur, bien plus cruel, du docteur Frankenstein. Il faudra bien des ruses au héros voyageur et naufragé pour découvrir l’horreur humano-animale, née des charcutages et rapiéçages dans la « Maison de la Douleur » du Docteur Moreau, chirurgien dévoyé préfigurant des manipulations génétiques inouïes, des générations hybrides et monstrueuses : « des animaux humanisés par les triomphes de la vivisection ! » Un terrifiant Prométhée bouleverse l’ordre animal, brouillant la distinction entre les espèces, créant un « Homme Singe » ; au point qu’il permette à un puma de parler et d’exprimer toute sa souffrance. Pire peut-être, le Docteur s’intronise gourou de la secte ainsi formée au moyen d’un « Apôtre de la Loi ». Une science dévoyée fomente une régression de l’évolution des espèces, vers la cruauté primitive et la tyrannie clanique… Ce qui, à la l’époque de sa parution, permit à certains de condamner la teneur blasphématoire du roman. Roman d’action, de violence et de peur, où le « goût du sang » et la « catastrophe » s’enveniment…
Quels grands services peut nous rendre la composition d’une potion permettant l’invisibilité : toute une impunité possible, n’est-ce pas… Mais après l’euphorie, si l’on ne peut retourner à la visibilité commune, que de tracas, d’angoisses, quand il faut cacher l’indubitable résultat de cette géniale expérience qui fait de « L’Etranger » un paria. Paradoxalement, il faut s’entièrement dissimuler, faute de laisser apparaître un vide effrayant, un visage sous forme de néant, un trou blanc. Et si s’enfuir et disparaître semble si simple, c’est sans avoir pensé au froid de la nudité, à l’absence de chaussures pour courir. Les scènes « grotesques », selon le sous-titre, se succèdent. Par exemple : « la chemise blanche qui battait des ailles était seule à indiquer où se trouvait l’inconnu ». Après bien des courses poursuites, son corps ne se révélera qu’à sa mort… Voilà le thriller haletant aux dépends d’un savant fou nommé Griffin, un criminel désemparé pratiquant comme le Raskolnikov de Dostoïevski le vol et le meurtre gratuit, qui a perdu tout sens de l’éthique. Alors que le romancier se situe dans la tradition mythologique de l’anneau de Gygès – dans La République de Platon – qui rend invisible et assure l’impunité de son possesseur, sa réécriture situe l’aventure dans le paysage réaliste de l’Angleterre de son temps, bien loin des dystopies précédentes.
Hélas la guerre est un invariant de l’humanité, hors les variantes des moyens et des technologies mises en œuvre. Mais aussi de l’inhumanité, puisque les Martiens n’ont cure des droits de l’homme et de la compassion. L’invasion de la terre par des vaisseaux tripodes arachnoïdes est sans pitié. Il s’agit d’exterminer la race humaine à l’aide de « cartouches de vapeur noire », d’un « rayon incandescent », avant une probable colonisation par des créatures hybrides, mi-humaines, mi-machiniques. Ce qui aurait pu être pensé comme un progrès civilisateur au sein de planètes nouvellement découvertes devient satire cruelle de la colonisation. Alors que la partie semble être perdue, survient un retournement de situation en forme de deus ex machina. Les robots s’immobilisent, s’écroulent, alors que leurs Martiens gisent irréductiblement contaminés par des microbes contre lesquels ils ne pas immunisés, et qu’en revanche l’évolution humaine a permis de rendre inoffensifs : « Tués par les bactéries de la putréfaction et des maladies contre lesquelles leurs systèmes n’étaient pas préparés ». L’écrasante supériorité militaire ne vaut finalement plus rien face à la faiblesse sanitaire…
Certes, nous savons depuis qu’il n’y pas ombre de la moindre créature, encore moins intelligente et techniquement avancée, sur Mars. Est-ce à dire que ce récit est aujourd’hui inopérant ? La peur d’une population exotique malfaisante est là, prégnante, la préfiguration des armes biologiques est terriblement efficace, quoique seuls les Martiens en soient les victimes et que les Terriens n’aient pas encore eu l’idée de les utiliser à leur profit.
Photo : T. Guinhut.
À chaque fois le héros, narrateur et observateur, s’il reste un indispensable témoin, n’est qu’impuissant devant la marche des événements, incapable, malgré son courage, de changer la marche du monde. Comme le souligne le préfacier de cette édition, Frédéric Regard, la vision de Wells est pour le moins pessimiste quant au destin de l’humanité : race dégénérescente, apocalypse certaine, dédoublement schizophrène de l’individu (dans la suite du Docteur Jekyll et Mister Hyde de Stevenson). Tout est permis dans l’anticipation wellsienne : expérimentations génétique inter-espèces, tanks, avions, vaisseaux spatiaux, guerre bactériologique et extraterrestre, alors que le mal, inhérent à la chair et à la conscience depuis des lustres, ne fait que progresser. En ce sens notre romancier ne peut se résoudre à devenir un utopiste béat. Même s’il parvint à réunir ses articles dans un essai intitulé Le Sauvetage de la civilisation[2].
Quatre romans aussi stupéfiants, publiés dans le bref intervalle entre 1895 et 1898 sont donc réunis dans cet indispensable opus des éditions Litera, qui se donnent pour vocation d’offrir en un volume compact, élégant, maniable et soigné, une brassée de chefs-d’œuvre, entre Dostoïevski et Dumas, ou l’intégrale Sherlock Holmes…
La Guerre des mondes évoquait un conflit aux agresseurs de nature exogène, extraterrestre. Mais, en 1913, La Destruction libératrice, tout en restant sur terre, employa le ressort d’un conflit follement meurtrier, d’une explosion atomique avant l’heure, grâce à l’invention de « pièges à soleil ». Sans guère de doute, H. G. Wells sentant monter les tensions, il préfigure les guerres mondiales qui vont suivre, y compris le Blitz qui frappa Londres dans les années quarante. Notre auteur n’est pas naïf. Il sait parfaitement que des civilisations organisées vouent « un véritable culte à la guerre », que « l’ascendance belliqueuse » est prête à assurer « le triomphe des instincts destructeurs de la race ». L’on n’hésite pas à faire sauter les digues des Pays-Bas, les « desperados politiques » s’emparent de l’énergie atomique… Et si les deux premiers tiers du roman culminent avec cette guerre immense, la suite doit se consacrer à la reconstruction, de façon à ne pas faire mentir le titre. Quelque chose comme une utopie d’un « nouvel ordre mondial » semble se confirmer pour s’affirmer dans le personnage, hélas mortel, de Markus Karénine. Mais en sa préface ajoutée en 1921, G. H. Wells conclut : « Le rêve évoqué dans La Destruction libératrice, ce rêve de dirigeants et d’hommes de pouvoir hautement cultivés et hautement qualifiés s’unissant d’un commun accord pour refaçonner le monde, est demeuré ce qu’il était, c’est-à-dire un rêve ».
Autre roman de science-fiction, méconnu, Soudain les monstres est opportunément réédité, dans une traduction revue. Une belle découverte scientifique semble si prometteuse, lorsque deux scientifiques inventifs finalisent un aliment stimulant la croissance. Sauf qu’il n’y aurait guère d’histoire, au sens du thriller, si la chose était un succès sans risque. La « Boumbouffe », selon le sobriquet de la presse, contamine un grand nombre d’être vivants, qui deviennent les monstres du titre. Des enfants colossaux disposant d’une vaste intelligence menacent la paix de la contrée avec leurs machines monstrueuses. Aussi faut-il enrayer l’aliment… En cette « lutte contre la grandeur », contre « le camp des géants », lutte peut-être désespérée, l’on devine le combat entre la tradition et le progrès, avec tout ce que ce dernier peut présenter d’inhumain. Le roman est animé par l’esprit du suspense, non sans une pointe de burlesque, qui permet de ne pas trop le prendre au sérieux. L’on y préférera Les Premiers hommes dans la lune[3], où l’on découvre ses habitants, les Sélénites. Ou bien Quand le dormeur s’éveillera[4], dans lequel le héros tombe dans une longue catalepsie, dont il ne surgit après plus de deux siècles. Découvrira-t-il un monde parfait ? À moins qu’il soit menacé par une effrayante inégalité, que le héros devienne le meneur des ouvriers révolutionnaires en quête de justice, menacé encore par le combat des aéroplanes. Encore une inspiration marxiste…
Outre des romans plus sociaux et psychologiques, comme Brynhild (du nom de l’épouse d’un gentleman des Lettres mis en difficulté), ce sont des nouvelles étranges : Les Prédateurs de la mer réunit de beaux et assez brefs – d’autant plus efficaces – récits fantastiques et d’anticipation. Plusieurs d’entre eux fomentent des voyages aériens : ainsi « L’homme volant » et « Les Argonautes de l’air ». Par ailleurs, le lecteur aura l’eau à la bouche en apprenant qu’un homme peut « accomplir des miracles », qu’un « Œuf de cristal » fait l’objet de convoitises dans la vitrine d’une boutique, sans que l’on sache d’abord que de rares phosphorescences font leur apparition pour délivrer « un monde visionnaire » habité par des créatures ailées. Plus loin une « nouvelle étoile » fait fondre toutes les neiges de la terre, au service d’une partielle apocalypse. Sachons qu’un taxidermiste fait un triomphe en empaillant des oiseaux que le passé a englouti, et même une sirène ! Quant à la nouvelle-titre, elle met en scène de mystérieux « céphalopodes » aux tentacules effrayants, comme si elle se souvenait de Vingt mille lieux sous les mers de Jules Verne. De toute évidence un recueil généreux, curieux et palpitant.
Dans sa Tentative d’autobiographie – au titre aussi modeste que réaliste – G. H. Wells prévient l’imprudent pratiquant du genre : « Si vous ne voulez pas faire une exploration à travers un égoïsme, ne lisez pas une autobiographie ». Malgré cette prévention, il céda au démon de se dire, aussi bien au travers de ses apprentissages de journaliste et de romancier, de ses affres sexuels, de son mariage au regard de la condition féminine, puis de son « idée d’un monde dirigé », pulsion de pouvoir finalement vaniteuse et dangereuse. Il revint d’ailleurs « vivement déçu » d’un voyage en Union soviétique, à l’instar d’André Gide à l’occasion de son Retour d’URSS[5], et choqué par le bureaucratisme : « Je m’attendais à trouver une Russie remuant dans son sommeil, prête à s’éveiller à l’idée de la Cosmopolis, et je l’avais trouvée plongée de plus en plus profondément dans le rêve, lourd de soporifiques, de la suffisance soviétique[6] ». Et encore n’avait-il pas connaissance des goulags…
Science-fiction ou « roman d’aventures scientifiques », comme préférait le qualifier George Herbert Wells, le genre, de plus en plus polymorphe, en dit autant sur le futur que sur le présent de son auteur. Dans l’épilogue de La Machine à explorer le temps, « le futur demeure noir et muet ». Et si les écrivains font preuve d’une imagination souvent prédictive, voire prophétique, un autre réel, inimaginable, ne manque pas de surprendre un présent en perpétuelle évolution, pour l’améliorer, ou le décevoir. Après un tel impressionnant précurseur, les science-fictionneurs n’ont pas manqué d’œuvrer, voir d’exceller, à l’instar d’un Dan Simmons, auteur de l’indépassable space opéra, Hypérion[7], où le Mal est loin d’avoir disparu.
L’invention des jardins de l’Antiquité à nos jours.
Suivi par Des Jardins & des livres
à la Fondation Martin Bodmer
& autres plantes, pierres et paysages.
Gilles Clément & Monique Mosser : Inventer le jardin, de l’Antiquité à nos jours,
Seuil/Bibliothèque Nationale de France, 2024, 256 p, 45 €.
Bibliothèque idéale des pierres, plantes et paysages. D’Homère aux Alchimistes,
dirigé par Laure de Chantal, Les Belles Lettres, 2024, 369 p, 29,90 €.
Des Jardins & des livres, sous la direction de Michael Jakob,
MétisPresses / Fondation Martin Bodmer, 2018, 464 p, 65 €.
« Si hortum in bibliotheca habes, nihil deerit ». Soit, si vous avez un jardin et une bibliothèque rien ne vous manque, selon les mots de Cicéron dans une lettre à Varron[1]. Lorsqu’au contraire du français la langue espagnole différencie el jardin et el huerto, le premier d’agrément et le second potager, nous n’avons qu’un mot, au secours duquel nous allons constituer ici une bibliothèque jardinée. Ce depuis l’Antiquité, où pierres, plantes et paysages sont légion dans les Lettres d’une bibliothèque idéale. En puisant dans la parisienne Bibliothèque Nationale de France, avec Inventer le jardin, et dans celle de la genevoise Fondation Bodmer, avec Des jardins et des livres. Tous deux vont de l’Antiquité à nos jours, tous deux révèlent les plus belles et précieuses pages, manuscrites, enluminées, imprimées, chromolithographiées, au moyen d’une communicative érudition. Microcosmes jumeaux en quelque sorte sont les jardins et la bibliothèque, la porte des uns donnant sur les autres…
De chasseur-cueilleur, l’homme devient agriculteur. Le mythe, lui, préfère la conception de l’Eden. Or c’est avec ce dernier que nait le « jardin biblique », dès les premières pages du beau livre intitulé Inventer le jardin, mis en scène par une historienne de l’art, Monique Mosser, et un jardinier inventif, Gilles Clément. Explorant les collections gigantesques de la Bibliothèque nationale de France, de l’enluminure à la photographie, voire l’affiche, un jardin de livres s’ouvre aux yeux ravis du lecteur. L’ouvrage emprunte quatre vastes chapitres comme autant d’allées magistrales : le jardin est « lieu de création », espace « sous l’œil du jardinier », « terre d’expériences », puis « allées et venues ». Parties thématiques donc, quoique l’ordre chronologique n’y soit pas toujours respecté, ce qui est peut-être dommageable.
Le fantasme de la nature aimable atteint d’emblée son apogée dans le jardin d’Eden, qui n’est pas loin d’être un « hortus conclusus, symbole de la chasteté de la Vierge. Les Métamorphoses d’Ovide, compilant en vers une somme mythologique, multiplie les vues heureuses et jardinées, inondant tableaux et gravures de la Renaissance aux Lumières.
Les Persans également ont un nombril du monde, vasque et fontaine, végétaux, fruits et fleurs parmi leurs miniatures colorées. Plus loin encore, la Chine a ses empereurs jardiniers, immortalisés par un album de peintures sur soie.
Pas seulement arbres, pierres et plantes, là sont les fontaines, d’où une nécessaire maitrise de l’énergie hydraulique, tel qu’à la Villa d’Este de Tivoli près de Rome, dont Piranèse propose une veduta fouillée, tels que dans Théorie et pratique du jardinage, d’Antoine-Joseph Dezallier d’Argenville, en 1747. À cette époque, notre jardin devient « anglo-chinois », puis au XIX° siècle méditerranéen. Un château digne de ce nom ne va sans son jardin, alors que les topiaires, ifs et buis taillés, composent des architectures végétales, que les grottes artificielles deviennent de véritables cabinets de curiosités.
Outre Dieu le père, les jardiniers ont leur patron : Saint-Fiacre. Les « travaux et les jours » médiévaux côtoient ici les calendriers du jardinage, les planches de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert précisent comment tailler les arbres fruitiers. De siècle en siècle, bêches et râteaux sont rejoints par de plus modernes tondeuses. Les plantes médicinales collectionnées dans un « manuel de santé médiéval » sont bientôt classifiées par les botanistes, Linné en tête. Bientôt le jardin devient « planétaire », accueillant papillons et abeilles, changeant en fonction de l’altitude au moyen d’une pyramidale iconographie au XIX° siècle, puis une métaphore de la biodiversité, de l’écologie triomphante.
Le pittoresque ne lui suffit plus : il faut un « jardin-spectacle ». Celui de l’amour courtois, au travers des gravures des Triomphes de Pétrarque et du Songe de Poliphile imaginé par Colonna. C’est avant le parc versaillais, avant les « fêtes galantes » de Watteau et de Verlaine. Plus loin encore, dans le développement de l’imaginaire, l’on rêve un « jardin des délices », un autre « d’utopie ». Plus réaliste, chaque ville a son Jardin des plantes, à la fois d’agrément et didactique. Des volumes aux formats impressionnants déplient leurs plans coloriés.
En ce sens le jardin, ses formes, son imagerie, ses avatars successifs, racontent l’histoire humaine. Les livres qui en offrent de larges vues, des détails foisonnants, ont une volonté de mimesis, mais aussi, par-delà les siècles, de pérennité, ce qui correspond bien à la vocation de la Bibliothèque Nationale.
Si les toutes dernières pages de ce volume ne sont peut-être pas les plus esthétiques, ne sont-elles pas pour le moins curieuses ? L’on y découvre en effet que le quadrilatère Richelieu de la Bibliothèque Nationale se mue en « Hortus papyrifer », où l’on s’attache à cultiver des arbres et plantes susceptibles d’être utilisés par l’imprimeur : le mûrier à papier, le palmier nain, parmi un « florilège végétal » de possibles ouvrages à feuilleter. Voilà qui fait rêver d’une étagère de bibliothèque, dont les feuilles disposent des textures, des couleurs, des senteurs insoupçonnées. Où imprimer pourquoi pas les poèmes botaniques d’Emily Dickinson…
Exactement et magnifiquement illustré, cet Inventer le jardin ne se contente pas d’être lu et contemplé, il faut le faire fleurir dans le miroir de notre esprit bien jardiné.
Quand, du moins dans notre espace européen et proche-oriental, a-t-on inventé ce jardin, sinon dans l’Antiquité ? Le monde des Anciens est né de la terre, ressource adulée, cultivée, jardinée. L’on ne compte pas tous les auteurs qui l’ont louée. Fouillant dans l’immense corpus gréco-romain des éditions Les Belles Lettres, Laure de Chantal concocte pour nous une anthologie fournie, une Bibliothèque idéale des pierres, plantes et paysages, un voyage chronologique d’Homère aux alchimistes d’Alexandrie.
Pour les Grecs, les jardins sont ceux des mythes : les Hespérides avec leurs pommes d’or, les jardins d’Arès recelant la Toison d’or, ou celui de la magicienne Médée s’affairant dans sa vénéneuse cueillette, tels que les décrits Apollonios de Rhodes. Ou encore ceux de Circé entretenant ses plantes magiques au service de son amour pour Ulysse. Or chez Hésiode, tout vient de la terre ». Et quoique « née d’un terreau aride », selon les mots de Thucydide, la civilisation hellénistique devient florissante. Ainsi le lien originel depuis la géologie et le cosmos permet à l’homme d’habiter la terre et de la jardiner à son profit. Quant aux « jardins suspendus de Babylone », on les trouve parmi les pages de Diodore de Sicile…
Chez les Romains, c’est le règne de l’Italie fertile, chantée par Varron, Lucrèce et Virgile, dont le poème Les Géorgiques est un manuel d’agriculture, exaltant le bonheur du cultivateur, quand Ovide rend hommage au jardin de Flore. Pline l’Ancien propose la connaissance des soins par les plantes, grâce à toutes sortes de « panacès ». Cependant Sénèque le stoïcien, ancêtre des écologistes avertisseurs et culpabilisateurs, déplore « la triste faculté de l’homme à pervertir et détruire » et accuse la cupidité destructrice, en particulier des « entrailles de la terre » afin d'en tirer l’or, pour lequel les alchimistes affabulent des recettes de fabrication.
Cette collection, Bibliothèque idéale, comptant déjà une demi-douzaine de volumes, permet d’économiser bien des recherches érudites et déballe en bon ordre à chaque fois un encyclopédique parcours thématique. D’autant plus agréable que celui qui nous occupe voit ces caractères imprimés à l’aise d’un vert pertinent et délicieux ; ce qui devrait donner à méditer à maints éditeurs, non pour céder à une mode écologiste, mais pour des raisons d’esthétique typographique.
M. Boitard : Le Jardin des plantes, Dubochet & cie, 1845.
Abbé Magnat : Le Langage symbolique des fleurs, Touzet, 1855.
L'Horticulteur français, 1851.
Photo : T. Guinhut.
Théophraste, Pline l’Ancien, Virgile, nous les retrouvons dans leurs éditions les plus rares, parmi la collection de la Fondation Bodmer, qu’ils soient encyclopédistes ou poètes, célébrant les jardins, inculquant aux jardiniers en herbe, ou confirmés, les secrets du loisir et du métier :
« Je dirai comment l’art embellit les ombrages,
L’eau, les fleurs, les gazons et les rochers sauvages,
Des sites, des aspects sait choisir la beauté,
Donne aux scènes la vie et la variété ;
Enfin l’adroit ciseau, la noble architecture,
Des chefs-d’œuvre de l’art vont parer la nature.[2] »
C’est ainsi que Jacques Delille, auteur néoclassique trop oublié, malgré ses belles traductions en alexandrins de Virgile et de Milton, annonce son poétique projet dans Les Jardins, publié en 1782. Comme de juste son édition originale, sous-titrée « ou l’art d’embellir les paysages », figure parmi les fleurons de l’exposition et du somptueux catalogue Des jardins & des livres à l’initiative de la Fondation Martin Bodmer, sise à Cologny, à deux pas de Genève. Du jardin botanique du Livres des morts égyptiens au « Jardin des sentiers qui bifurquent » parmi les Fictions de Jorge Luis Borges, deux millénaires nous contemplent, grâce aux volumes précieux réunis par feu Martin Bodmer, ce prodigieux jardinier de la bibliophilie.
N’imaginons pas de ne trouver ici que des traités savants de jardinage et de botanique ; c’est toute la science et littérature mondiale, des grands mythes aux romans et aux poèmes, qui est ici représentée par de rares éditions originales, le plus souvent illustrées à foison et avec magnificence. Pas moins de deux cent cinquante livres jalonnent ce voyage temporel et géographique. Depuis l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, de la Chine au berceau allemand de l’imprimerie au XV° siècle, du Japon au jardin anglais, des manuscrits enluminés médiévaux aux gravures nourries de détails horticoles de la Renaissance à l’âge classique, jusqu’aux journaux intimes de Derek Jarman, en 1991, dans Modern nature, parmi lequel il « plante des citations » et tente de dresser son jardin « comme une pharmacopée » devant la maladie. Ils sont, en un merveilleux cosmopolitisme, de langues diverses, en latin, anglais, néerlandais, allemand, français, espagnol, arabe, persan, y compris plantés d’idéogrammes extrême-orientaux…
Les traités, manuels et planches abondent, à l’instar de l’Instruction pour les jardins fruitiers et potagers, publié en 1697 par Jean-Baptiste de la Quintinie. Comptons avec l’indispensable volume de Carl von Linné, Species plantarum, dont la classification des plantes est un incontournable jalon de la science botanique, malgré l’apparence pauvrette du volume publié en en Suède en 1753. L’on s’étonnera d’apprendre qu’Horace Walpole, créateur du roman gothique avec Le Château d’Otrante, a publié en 1785 un Essai sur l’art des jardins modernes. Remarquons les Plans raisonnés de toutes les espèces de jardins par Gabriel Thouin en 1828, aquarellés au moyen de verts émeraude stupéfiants, ou encore L’Art de composer et de décorer les jardins sous la binette attentive de Pierre Boitard, en 1834.
La richesse esthétique de certaines planches botaniques en couleurs est absolument hallucinante : en témoignent l’Hortus eystettensis de Basil Besler qui, en 1613, avec ses arcs en ciel de tulipes affole nos pupilles. De même pour The Temple of Flora par Robert John Thornton en 1938, ou Les Liliacées de Redouté, à partir de 1802. Mieux encore, si possible, ce sont de véritables peintures aux coloris aussi brillants qu’émouvants lorsque s’ouvrent les pages de parchemin d’un Chansonnier de Pétrarque en italien, enluminé par Bartolomeo Sanvito, vers 1500. Pour n’être qu’en noir et blanc, les gravures de Delineatio montis, une œuvre de Guernieri en 1708, sont époustouflantes, imaginant des jardins baroques et montagneux.
Nombre de romans font résider leur intrigue en cet enclos de verdure et de soins humains. Au XVIII° siècle chinois, à l’époque de la voltairienne conclusion de Candide, (« Mais il faut cultiver notre jardin »), Le Rêve dans le pavillon rouge de Cao Xueqin se déroule dans « le Parc aux Sites grandioses ». L’on n’aurait pas forcément pensé à Balzac ou Proust. Pourtant Le Lys dans la vallée, s’il est une métaphore érotique, est aussi un jardin de Touraine ; quand les scènes qui réunissent Gilberte et le narrateur de Le Recherche du temps perdu ont bien souvent leur refuge au jardin des Champs Elysées. Le jardin d’amour, qui est un topos médiéval, dans La Cité des Dames de Christine de Pisan, passe également par La Nouvelle Héloïse de Rousseau, en 1761, dont le jardin de l’héroïne est nommé « L’Elysée », et au sujet duquel il est permis, selon la sagacité de Jacques Berchtold, de faire « une lecture sexuelle ». Mais aussi par Les Affinités électives de Goethe en 1809, puis par le parc à la Watteau des Fêtes galantes de Verlaine, en 1869, avant de se muer en métaphores horticoles enchanteresses dans l’« Antiterra » d’Ada ou l’ardeur de Vladimir Nabokov, en 1969. À la française, comme à Versailles, puis à l’anglaise, pour jouer à se perdre et dissimuler de romantiques baisers, il est le reflet des cultures et de l’évolution des mœurs. Ainsi il hésite entre labyrinthe, plus ou moins symbolique, et géométrie. À moins qu’il ne devienne, entre les mains de Bouvard et Pécuchet, chez Flaubert, une « catastrophe esthétique » selon Michael Jakob, une parodie aporétique…
Les écrivains et poètes sont les habitants de leurs jardins. Horace et Pline l’Ancien dans l’Antiquité, Pétrarque, l’humaniste médiéval, font leurs délices de la paix des plantes. Comme Voltaire eut son jardin des Délices, Gabriele d’Annunzio son Vittoriale, William Butler Yeats son Coole Park. Il arrive également que leurs statues ornent ce village botanique, parmi les escaliers, les fontaines et les parterres.
Si l’on vient lire au jardin, ce dernier est également un lecteur de nos mœurs et de nos livres : il nous lit l’histoire de Daphné changée en laurier dans les Métamorphoses d’Ovide, il nous plonge dans l’écoute des contes du Décaméron de Boccace, dont les narrateurs prennent place parmi une nature jardinée. Lors du siècle des lumières, si l’on trouve trace des jardins dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, ils se font déjà préromantisme avec Rousseau, qui intronise la nouvelle mode des jardins irréguliers. En outre, comme le souligne Michael Jacob ; « les fleurs seront aux jardins ce que les éléments fleuris de la rhétorique ont été pour le discours, à savoir les bases d’une véritable stylistique ». Or l’espace du jardinier n’est pas toujours premier : ce sont les pages jardinées du Songe de Poliphile, éclos en 1499[3], qui ont fasciné les théoriciens et praticiens du jardin.
Parmi les pièces les plus marquantes déjà citées (mais elles le sont toutes) de cette exposition et de ce catalogue, l’on ne peut être que fasciné par le Dit du Genji, de Murasaki Shikibu, fabuleuse romancière japonaise du XI° siècle, dont nous contemplons un manuscrit enluminé au XVII° siècle, aux nuances pétillantes et suaves : parmi des pavillons où fleurissent les kimonos, où les regards se cachent et s’échangent, des jardins extérieurs et intérieurs semblent courber leurs branches, voir frémir leurs feuilles, s’aimer les fleurs qui ont à cet égard plus de chance que les princes et les princesses. Sans oublier les sources, les ruisseaux qui murmurent les récits des temps éphémères…
Il faut également compter avec un recueil de poèmes en forme d’herbier publié en 1890 par les éditeurs posthumes de la poétesse américaine Emily Dickinson[4], mais aussi l’essai historique de Rudolf Borchardt Der leidenschaftliche Gârtner, qui est son manuel du « Jardinier amoureux », pourtant un modeste volume de 1951, qui ne paie guère de mine. Il est alors permis de rêver au lieu originel et magique, au repos éternel et d’utopie, avec ce jardin d’Eden, dans la Bible polyglotte d’Anvers de 1572, et celui des Hespérides dans les vers de Pontano en 1503. Il s’agit de cultiver son jardin comme un « paradis terrestre », ainsi le voulait John Parkinson en 1629…
L’on se rend compte combien ce que l’on peut habituellement voir dans les vitrines de la Fondation Martin Bodmer n’est que la mince part émergée de l’iceberg. C’est grâce à de tels dévoilements, comme à l’occasion des Routes de la traduction. Babel à Genève[5], que l’on peut soupçonner le trésor d’Histoire, de culture et de beauté amassé avec un soin et un goût infinis par le collectionneur Martin Bodmer. Le « vertige de la liste[6] », pour reprendre la formule d’Umberto Eco, nous emporte sans retour
Si ce livre catalogue est une merveille en son contenu, en sa mise page, en ses illustrations généreuses, en son abondante et claire érudition servie par une pléiade de spécialistes jamais abscons, il faut inviter un léger bémol : sa couverture est faite de deux cartonnages tranchés, posés sur un dos toilé, ce qui est aussi laid que malcommode, cette toile se courbant en creux au premier feuilletage. La première de couverture, au beau labyrinthe doré venu de New Principles of Gardening de Batty Langley (1728), est trouée de deux oculus discutables.
L’on peut dire qu’en France André Le Nôtre est parmi les grands jardiniers l’arbre qui cache la forêt. Ce « dessinateur des jardins du Roi », fut, à partir de 1643 et à la suite de son père André, au service de Louis XIV et des parcs de Versailles, Fontainebleau, Vaux-le-Vicomte, Chantilly, Sceaux et de leurs jeux d’eaux. C’est en deux volumes élégants et généreux, que, sous sa direction éclairée, Jean Racine présente les Créateurs de jardins et de paysages en France de la Renaissance au XXI° siècle[7]. Quelques centaines d’artiste-jardiniers y sont l’objet d’un rigoureux éloge. Du « moine-médecin-jardinier Bernard Palissy » à Gilles Clément, « ingénieur paysagiste », en passant par Olivier de Serres « orfèvre de la terre », ils invitent à la promenade et à la contemplation. Ils sont également fontainiers, évidemment cartographes, ingénieurs et botanistes. L’iconographie, entre photographies, plans et gravures, rend justice à cette longue amitié de l’homme et de la nature, avec laquelle les hérésies d’une agriculture industrielle, certes capable d’éradiquer les famines, feraient bien feraient bien de renouer.
Finalement, dans notre imaginaire et dans nombres de livres, hors ceux pratiques et didactiques, c’est paradoxalement le jardin d’agrément qui l’emporte sur celui nourricier et potager. Quoique les arbres fruitiers et leurs espaliers puissent concilier les deux, en toute beauté. Qu’ils soient géométriquement ordonnés, soit à la française, ou plus fourmillants et labyrinthiques, soit à l’anglaise, nos jardins de plaisirs ont de surcroit l’avantage de promenades galantes pour les premiers, voire plus érotiques, car bénéficiant de recoins cachés, où cueillir de brûlantes fleurs pour les seconds…
Continuons alors, non sans une puérile prétention, à joindre aux deux cent cinquante volumes rares et précieux à cueillir parmi Des jardins et des livres quelques trouvailles : en 1951, André Grangeon offrit une « Petite histoire naturelle à l’usage des petits et des grands racontée et imagée », intitulée Mon Jardin Monde enchanté[8]. Aux massifs soignés et aux recoins arbustifs, il préfère traquer avec un respect infini maintes bêtes, de la scolopendre à la chouette effraie. Filant la métaphore, Léonard Rosenthal quant à lui publia en 1924 Au jardin des gemmes[9], un volume somptueusement illustré par Léon Carré. Comme en pays de botanique, la terre nourrit des pierres précieuses que l’on se doit de cultiver. Si elles sont de merveilleuses vanités pour l’œil, les éditions précieuses de la Bibliothèque Nationale de France et de la Fondation Martin Bodmer, mais aussi de nos plus lilliputiennes bibliothèques ,sont à la fois ce que l’on cultive et ce qui nous cultive. Car de surcroit toutes ces promenades jardinées montrent à la perfection comment on est progressivement passé de l’âge mythique à celui scientifique, de la métamorphose d’un être en arbre et fleur par une volonté divine à la justesse objective de la botanique, sans publier ses applications thérapeutiques salutaires.
[6] Umberto Eco : Le Vertige de la liste, Flammarion, 2009.
[7] Jean Racine : Créateurs de jardins et de paysages en France de la Renaissance au début du XIX° siècle, et du début du XIX° siècle au XXI° siècle, Actes sud, 2001, 2002.
[8] André Grangeon : Mon Jardin Monde enchanté, IAC, 1951.
[9] Léonard Rosenthal : Au jardin des gemmes, Piazza, 1924.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.