Porcelaine chinoise, Château de Valençay, Indre-et-Loire.
Photo : T Guinhut.
Les Lois et les nombres
du continent politique chinois.
Suivi par les Gardes et Fantômes rouges.
Avec le concours de trois Traités sur le portrait.
Romain Graziani : Les Lois et les Nombres, Gallimard, 2025, 512 p, 24 €.
Luo Ying : Le Gène du garde rouge,
traduit du chinois par Shuang Xu et Martine de Clercq, Gallimard, 2015, 240 p, 20 €.
Li Chengpeng : Confessions d’un traître à la patrie,
traduit du chinois par Hervé Denès, Liana Lévi, 2015, 240 p, 19 €.
Tania Branigan : Fantômes rouges, Stock,
traduit de l’anglais par Lucie Modde, 2024, 432 p, 23,90 €.
Wang Yi, Jiang Ji & Ding Gao : Trois Traités sur le portrait,
Traduits du chinois par Yolaine Escande, Les Belles Lettres, 2025, 496 p, 49 €.
Peut-être la Chine est-elle en passe de devenir prochaine première puissance économique mondiale. Hélas pas le moins du monde une démocratie libérale, tant les Lois et les Nombres – pour reprendre le titre de Romain Graziani – y règnent de manière immémoriale et coercitive. D’autant que les « fantômes rouges », dont Tania Branigan réveille les masses sanguinolentes n’ont pas perdu de leur puissance traumatique. Aussi, au ridicule de la rouge propagande communiste, préférons les écrivains courageux, poètes et essayistes. Quoique dire la vérité en Chine soit une mission à peu près impossible. Que ce soit sur le passé ou sur le présent. Deux écrivains, s’armant de genres littéraires fort différents, tentent de forcer le bâillon de la censure. Luo Ying, afin de dresser un édifiant tableau du maoïsme fondateur, fait œuvre de poète, avec Le Gène du garde rouge, quand Li Chengpeng, avec ses Confessions d’un traître à la patrie, puise dans son infatigable activité de bloggeur, pour dénoncer le pêle-mêle de corruptions et d’exactions liberticides. Est-ce à dire qu’il faudrait repenser le portrait ancestral du Chinois, dont l’art avait également ses lois et ses nombres ? À moins que la Chine, monstre des technologies et des forces armées, soit un géant aux pieds d’argile ?
Un ordre immuable est censé régir le cosmos, l’Empire et la vie quotidienne du continent chinois. Dès le III° siècle avant notre ère, les penseurs légistes – soit les experts des lois et des méthodes de gouvernement – affirment une implacable vision de l’Etat et de l’autorité souveraine. Six siècles plus tard, l’idéologie confucéenne, prônant l’exemple personnel et le gouvernement par la vertu, ne fait que renforcer ce tropisme. En effet Romain Graziani nous avertit : « dès cette époque ont été institués des dispositifs de de sécurité et de surveillance qui s’emploient à tenir tout sujet sous l’œil de l’Etat et à instiller une inquiétude permanente parmi les éléments de la population les plus enclins à la corruption et à l’incurie ». Et, ajouterons-nous à la dissidence, à la liberté de pensée. La poésie chantait « Le Ciel dont l’œil voit tout », il trouve de nos jours son accomplissement dans le contrôle numérique satellitaire.
Romain Graziani, professeur en études chinoises, fonde sa compréhension de l’Empire du milieu sur l’association des « Lois et des nombres ». Sauf que ces nombres ne peuvent être réduits à des quantités, et que ces lois ne correspondent pas à la conception occidentale du droit.Mathématiques, divination, spiritualités, codes pénaux, taoïsme, poésie, et bien entendu arts de la guerre, si l’on pense à Sun Tzu, tout est au service de ce « logos chinois », de ce « culte de l’Un », qui « régit de même l’ordre du cosmos. Ce qui se manifeste par le credo « Enrichir l’Etat, renforcer l’armée ». De surcroit, essentielle est la « mercantilisation du pouvoir ». Ainsi travail de la terre, bureaucratie, méritocratie et capitalisme sont les maillons d’une chaîne continue. Quoique les aléas de l’Histoire, les invasions et autres changements de dynasties, sans parler de la « lourde dette du système héréditaire », voire du « génie de l’inutile », mais surtout de l’absurde Révolution culturelle communiste, aient souvent enroué la machinerie…
Pour ce faire, notre essayiste use de sources rares, comme les Ecrits des Maîtres Guan et Han Fei. Il montre combien « l’intelligence numérique », la « pensée algorithmique », la naissance de la statistique, la numérisation du militaire, participent non seulement du « calcul de la vélocité », mais aussi de « la criminalisation du retard ». Ce jusqu’à l’artillerie lourde du levier pénal et de la décapitation. Entre « Primes et châtiments » - pour jouer sur un titre bien connu – la société chinoise avance avec la lourdeur de la tortue. Rien cependant n’empêche la survenue des corruptions, des échecs, des désertions…
L’on ne s’étonne pas dès lors que le communisme se soit implanté avec tant de force en Chine. Il s’est en quelque sorte accommodé avec le néoconfucianisme. Son collectivisme, son culte de la personnalité, en particulier à l’occasion de Mao Ze Dong, sa conception verticale et englobante de l’Etat, tout – ou presque – est cohérent avec une tradition multimillénaire du politique. Ce pourquoi la Chine n’a jamais connu la démocratie libérale, sauf récemment dans son versant économique qui permit un développement prospère et de dimension mondiale, bien qu’étroitement surveillé par la tutelle du Parti communiste.
Basé sur de tels lois et nombres, il s’agit bien d’une fondation politique aboutissant à l’Etat total, englobant l’armée et la société au travail, jusqu’au rapport de l’individu à lui-même. Le plus étonnant enfin est de constater combien un tel projet de société fut très tôt structurée par des techniques d’information, de surveillance et de sécurité, qui sont, quoiqu’avec des moyens technologiques pointus, à la racine de ceux d’aujourd’hui, tant la reconnaissance faciale par exemple, l’examen à la loupe des réseaux sociaux, s’infiltrent dans le contrôle des individus au détriment de leur autonomie intellectuelle et politique.
Romain Graziani n’en est pas à son premier examen de la culture chinoise, non sans la comparer à celle européenne[1]. Aussi prétend-il avec justesse que « le paradigme de l’Unité force à considérer la prolifération des libertés essentielles comme autant de mauvaises herbes » et « sape le projet d’une modernité politique définie par l’incertitude, l’indéfini et le conflit ». Son essai fort dense permet de mieux comprendre le présent chinois, grâce à une vaste perspective historique. Voire son avenir ? Car la surveillance digitale, nouvel « âge du fer », associée à l’exponentielle infiltration du Parti, aux limites sévèrement imposées aux capitalismes libéraux, risque de voir son efficacité décroître sous les coups d’une économie trop corsetée. Cette « unitotalité » entraînerait bien des insatisfactions populaires, sans compter un ennemi redoutable : la démocratie défaillante, alors que l’on fait bien moins que deux enfants par femme. Ainsi le colosse repose-t-il peut-être sur des pieds d’argile. Qui sait si, à l’instar de l’écroulement du régime soviétique, ce communisme verra-t-il son hubris s’affaisser, …
Existe-t-il un gène du mal ? Luo Ying semble définitivement le penser. La Révolution culturelle chinoise des années Mao en est l'illustration et la preuve. Ce que nous pensions avoir compris en lisant Le Livre noir du communisme[2] et en y découvrant le trou rouge de ses quatre-vingts millions de morts chinois, soit Le Gène du garde rouge. Cependant la façon de mener sa démonstration fait du livre de Luo Ying une piqûre de rappel aussi efficace qu'incroyablement originale.
Ecrit entre Pékin et Los Angeles, entre octobre et novembre 2012, ce récit autobiographique prend la forme peu usitée d'un ensemble d'une centaine de poèmes d'à peu près égale longueur, soit une page et demie. Ce sont de longs vers libres, plus exactement ce que l'on appelle, avec le Claudel des Cinq grandes odes[3], mais aussi, conformément à bien des pages bibliques, des versets. A l'instar de nos poèmes historiques médiévaux (pensons à la Chanson de Roland [4], Luo Ying retrouve un lointain atavisme épique pour chanter l'Histoire. Sauf que cette Histoire fait grincer des dents.
Ce sont des souvenirs d'enfance (Luo Ying est né en 1956) par petites touches, anecdotes, scènes d'horreurs quotidiennes et nationales. Il n'y a guère de page sans délire idéologique, sans vexation, torture ou cadavre, ce « butin de la Grande révolution »… La « dictature prolétarienne » n'est qu'un prétexte où s'engouffrent les pires pulsions violentes, les délinquants et les criminels avérés. L'enthousiasme, les positions hiérarchiques acquises assurent l'impunité de tous ceux que le totalitarisme arme au service de la répression, avec le secours d’une institutionnalisation du mensonge : « On nous faisait préférer l'herbe du socialisme aux blés du capitalisme ». On arrête son père, en tant que « contre-révolutionnaire », et cette tache déteint sur le fils qui tente de se dédouaner : « Au nom de la révolution nous avons brisé toutes les vitres de l'école primaire. » Quand involontairement briser « l'effigie en porcelaine du Président Mao » vaut à un élève quatre ans de prison. On coupe les cordes vocales au criminel politique avant de le fusiller...
Pourquoi écrire un tel livre ? Bien qu'il ne puisse être publié qu'en Occident, son auteur réclame « que la Chine purge totalement sa mémoire de son Histoire pour que sa société progresse. » Loin de s'égarer dans les afféteries lyriques, dans un impossible esthétisme, le poète reste essentiellement factuel, sans indulgence pour les Chinois endoctrinés par le « marxisme léninisme » et leur bien aimé Mao ; sans indulgence également pour lui-même, dans la mesure où il a participé autant qu'il a subi cette litanie d'abjections. Pourtant, jeune « voleur de livre », au-delà d'un art bassement au service de l'idéologie, il trouve sa liberté et sa fierté dans cet implacable réquisitoire au ton glacial. Ce qui ne l'empêche pas, en ce récit-poème, et dans un recueil intitulé Lapins, lapins[5], d'être critique envers le matérialisme d'un capitalisme sans libertés politiques, où trop d'ex-révolutionnaires se sont reconvertis sans états d'âme. Lui-même aujourd'hui est un homme d'affaires talentueux, de surcroît passionné d’alpinisme.
La contre-épopée hallucinante se fait leçon d'Histoire et d'humilité. Luo Ying avoue en sa postface combien il a « été imprégné de son esprit de combat ». Il faut alors entendre en son euphémisme la Révolution culturelle qui ne fut qu'une tyrannie anti-culturelle, conspuant la culture bourgeoise, les intellectuels et les lettrés, pour les remplacer par une propagande éhontée. S'il est « depuis toujours un garde rouge » (même s'il n'a « ni tué, ni mis le feu »), en une définitive imprégnation génétique, il reste contaminé. Comme la société chinoise, point à l'abri de retrouver régulièrement le chemin de la rouge abjection. C'est nous dire que chacun d'entre nous est susceptible de choir en ce travers. Les circonstances aidant, qui sait si ne va pas se réveiller le « gène du garde rouge », ou noir, ou vert, qu'importe la couleur du mal, humain, trop humain...
Photo : T Guinhut.
Hélas l’histoire de la tyrannie chinoise ne s’arrête pas là. Si le judicieux encouragement au capitalisme a propulsé la Chine au rang de la première puissance mondiale et permis à des centaines de millions de Chinois d’accéder à un niveau de vie meilleur, la chape de plomb du régime communiste et de ses nombreux affidés règne toujours sur l’Empire du milieu. Il faut alors un courage surhumain pour aller à l’encontre de la censure, de l’arrestation toujours possible, de la prison, pour n’y échapper que par l’exil, si possible. Li Chengpeng est de ces héros du verbe, de ces hérauts de la liberté.
La satire qui veine les Confessions d’un traître à la patrie est aussi pleine d’amertume que d’humour. En une vingtaine de textes au ton vif, Li Chengpeng se livre à une charge sans concessions à l’encontre de la corruption et du mensonge communiste, tous deux omniprésents. Ce ne sont là qu’une mince partie d’un volume plus vaste réunissant les billets de son blog, qui fit un triomphe sur Weibo, un réseau social chinois, avec plus de six millions d’abonnés. Jusqu’à ce qu’il soit suspendu en 2014. Sans se décourager, notre web-journaliste, publie sa production en volume. La sanction ne tarde guère : le voilà interdit. Heureusement Taiwan permet sa reparution, cette fois sans l’ombre d’une censure. Quant à son auteur, interdit de se présenter à des élections locales, il convole avec la liberté en recevant le « German Best Bloggers Award », puis en étant invité parmi les frais gazons de Harvard Kennedy School, même s’il ne souhaite pas quitter son pays. À ses risques et périls…
Tout commence par un tremblement de terre. Pourquoi un immeuble récent s’effondre-t-il, « effrité comme un biscuit », au milieu d’immeuble anciens intacts ? Soudain, la propagande communiste ne fait plus effet : « ce n’étaient pas les impérialistes qui étaient venus voler en douce les armatures métalliques des décombres ». Quand un « Inspecteur des travaux » est digne de confiance, des dizaines d’autres sont corrompus. Dénoncer cette impéritie nationale vaut alors à Li Chengpeng d’être lui-même dénoncé comme « traitre à la patrie », pour reprendre son titre-choc. Cependant, dit-il, « Pour moi, le patriotisme, c’est donner à chacun selon ses besoins et dépouiller les usurpateurs de leurs rapines. Alors, le pays pourra devenir florissant ». On passera sur l’illusion marxiste de la première partie de cette profession de foi pour retenir l’engagement en faveur de la probité.
Combien de fonctionnaires corrompus sont à l’origine des scandales du « lait frelaté », des scandales immobiliers et sanitaires, des vagues de pollutions aux métaux lourds, des tsunamis de suicide dans des usines, des « petits marchands illégaux » balayés parce qu’ils ne peuvent payer leur licence, des vies affligées par les traînées sulfureuses de la révolution ? Une mère qui fut membre d’une troupe d’opéra témoigne de ce qu’elle fut envoyée dans une aciérie, aux fins de rééducation de classe. L’on devine ce que veut dire : « l’argent de l’Etat est utilisé pour soigner tous « les malades mentaux du pays ».
Toutes ces tragédies, qui ne sont que la partie émergée de l’iceberg rouge, sont cependant contées avec une ironie sagace, un humour proliférant : « Si l’on reste agenouillé trop longtemps, on oublie les avantages de la station debout ». Fonctionnaires, « gardes urbains », « barrage des Trois-Gorges » font partie du chapelet communiste des calamités offertes au « citoyen de quatre sous ». Là où les bulletins de vote « ne sont qu’une décoration », notre polémiste « se sert de son stylo comme d’une hallebarde du dragon vert »…
Mieux, pour Li Chengpeng, « le patriotisme, c’est ne jamais léser l’individu au nom de l’Etat ». En dernière analyse, la même conviction autobiographique et politique anime Luo Ying, dont Le Gêne du garde rouge doit être conjuré. Une fois de plus, les voix des écrivains, qu’il s’agisse d’user des genres les plus anciens, le vaste poème épique aux cent bras, ou les plus neufs, la chronique du bloggeur, secouent avec vigueur les chaînes avariées d’un communisme qui, s’il a sagement lâché prise en autorisant le développement capitalisme, n’a pas su se suicider au service du bien des patries et des individus, en accordant ce qui doit être complémentaire à la liberté économique : la liberté politique.
Cependant l’horizon de la liberté politique reste bien sombre, d’autant qu’il ne peut advenir sans que soit judicieusement examinée « la mémoire hantée de la révolution culturelle », selon le sous-titre du livre de Tania Branigan : Fantômes rouges. Cette journaliste du Guardian, dont elle fut la correspondante entre 2008 et 2015, dévoile les fondements d’un traumatisme irréfragable et cependant soigneusement tu par le pouvoir. En effet, un demi-siècle plus tard, la rage meurtrière du maoïsme, entamée en 1966, peuple bien des mémoires, du moins de celles qui ont échappé à la mort.
De l’histoire de Chow, à la recherche du squelette de son beau-père, à la purge de 2008 à l’encontre des dissidents, des enseignants, avocats et médias, les récits ici recueillis parmi onze chapitres développent un effrayant tableau. Car les entretiens réalisés avec des rescapés, dont les noms ont été changés – surveillance oblige – révèlent combien les opposants, disgraciés, rebelles et « coupables héréditaires » furent impitoyablement humiliés, massacrés. Sans compter « tout un tas d’enfants obligés par les gardes rouges de s’en prendre à leurs parents ». Au point que « Zhang fut adulé pour sa trahison. Sa ville organisa une exposition en son honneur », alors que sa mère est fauchée par une balle. Où l’on voit comment l’emportement grégaire est terrifiant.
« Comment peuvent-ils être restés si puissants ? Comment peuvent-ils contrôler les souvenirs des gens ? », se demande Wang Youqin, alors que le souvenir lui-même n’appartient plus qu’aux sujets tabous : la propagande régnant, « le Parti a gommé les catastrophes infligées par Mao à la Chine et grossi celles imputables aux étrangers ».
Il est bien évident que l’expression « révolution culturelle » est un oxymore, une antiphrase, tout ce que l’on voudra de mensonger, de pervers, tant la négation de toute culture noble et de tout esprit éclairé reste là patent en cette « croisade idéologique ». La tentative du pouvoir chinois d’effacer de son Histoire les ressorts et les conséquences d’une tragique tyrannie, ressortit à une volonté totalitaire, qui, en dépit de sa puissance, comporte des failles, dont ce volume, construit avec empathie par Tania Branigan, est la preuve nécessaire.
Pour un portrait du Chinois d’hier et d’aujourd’hui faut-il travailler en fonction de lois et de nombres ? C’est que semblent penser Wang Yi, Jiang Ji & Ding Gao avec leurs Trois Traités sur le portrait, qui s’échelonnent entre le XIV° et le XVIII° siècle. Cet art, pendant de nombreuses dynasties, est une véritable institution, surtout d’usage privé, mais aussi parfois officiel. Par exemple de nombreux personnages célèbres, dont des lettrés, des sages des Ming et des Quing, sont ainsi honorés. « Marqueur social », le portrait, et parfois l’autoportrait, témoigne de la « valeur spirituelle » individuelle, mais aussi d’une région, voire de l’Etat. C’est à cet égard qu’il faut entendre le titre du second traité : Secret pour transmettre l’esprit.
Il faut, pour réussir un bon portrait, « la reconnaissance formelle », mais aussi « le souffle ». Cet art de la physiognomonie ne se sépare guère des principes du yin et du yang, tel que dans la peinture des « montagnes et eaux ». D’ailleurs quelques-uns apparaissent dans un paysage. Est-ce à dire qu’un Occidental ne pourrait en tirer profit ? Les nombreux croquis et dessins explicatifs nous permettent de former des yeux, des lèvres, de façon à suggérer une expression, une émotion, sans compter un catalogue des divers nez. L’on trouve des sourcils en fore de « sabre » ou de « ver à soie ». La « méthode pour saisir le rire » est particulièrement curieuse.
Entre théorie et pratique, Wang Yi, Jiang Ji & Ding Gao vont à la recherche de l’exactitude, non sans parfois savoir « compléter et embellir ». L’on peint en noir, avec le secours du blanc, en couleurs, de façon à accorder le visage aux « trois astres », sur papier ou sur soie.
Publié par les Belles Lettres, éditions aussi savantes qu’élégantes, ce trio de portraits à la chinoise fourni par Yolaine Escandre, sinologue avertie – qui fournit également un Esquif sur l’océan de la peinture[6] – est illustré de manière fort documentée, de surcroit bilingue. Le dernier s’intitulant Secrets pour tracer la vérité, il n’est pas sans ironie face au mensonge orchestré depuis un demi-siècle par le communisme chinois.
Au travail, je dois me consacrer à la révision des épreuves des mangas en traduction tout en comparant avec le texte original japonais, de celles du manga d’Axel Revelles, une réécriture graphique d’histoires de samouraïs belliqueux, sans compter le bavardage avec Ada, ma chère voisine de clavier. Le soir, vu l’affluence des consommateurs et l’absence de Gisèle, enceinte jusqu’aux joues, je dois assurer le service au côté de Maman. Le week-end enfin je puis retrouver mes carnets et mes encres, au service de ce que je suis, sui generis : Petite porcelaine bleue. Je ne sais pourquoi je me sens une soif d'aquarelle et de pastel rouges, pour qu'une petite mésange bleue se métamorphose en phénix hyacinthe.
Le lundi est un événement. L’on présente à la presse et aux libraires une nouvelle publication de notre département manga : La Vengeance de Kitsune, conçue par notre chef, Maxence Degreffe, le revêche en chef, diplômé par erreur d’aiguillage en management et gestion éditoriale, qui, s’il est possible, se revêt de jais plus noir et absolu que l’enfer, et surtout que notre Président – auquel, je suppose, il essaie de plaire à l’aide de huileuses flagorneries – certainement inaperçues. Alors que Monsieur Armfeld sait, lui, tempérer sa monochromie par le soin d’un col de chemise crémeux et d’une petite broche d’argent représentant une feuille d’acanthe. Monsieur le supérieur hiérarchique, qui visiblement me déteste jusqu’aux crocs de sa barbe sursoignée, de même pour Ada qui a le front de s’habiller façon cosplay japonais. Seuls les chiffres de nos ventes nous protègent. Peuh, l’affiche, calligraphiée plus lourdement que le dessin, est explicite : encore une énième variante sur le mythe de la femme-renarde. J’ai bien fait de jeter la mienne aux oubliettes.
Bras-dessus, bras-dessous, Ada me conduit à la réception, dans l’atrium. Il y a des moshis glacés à la noix de coco, j’adore… Monsieur Lord Degreffe arbore une exubérante broche de cravate en argent grosse comme un placard, qui s’illumine à chaque flash des photographes. Ses dents se pâment de sourires au dentifrice du Groenland comme la Vanité en personne. Elles ne valent pas ce moshi glacé au thé blanc, et celui-ci au muscat noir, mm…
- Petite porcelaine bleue, viens voir, vite !
- Ada, non, je ne veux pas voir la médiocrité d’un manga sous-griffé Degreffe. Ce doit être pire que le précédent, qui s’était vendu peau de banane. Comment c’était déjà, Talons aiguilles de fer, dessiné à la fourche à foin…
- Regarde, je te dis !
- La Vengeance de Kitsune : la silhouette en couverture me rappelle quelque chose, mais quoi ?
- Ouvre, feuillette !
- Incroyable ! Le vampire…
- Ce sont, n’est-ce pas, tes dessins, ton scénario, ce travail que tu avais, de dépit, jeté à la poubelle ?
- Le raticide ! Il n’a fait que des changements mineurs. Croit-il que le forfait va passer inaperçu ? Comment lui faire rendre gorge, en public de surcroît ?
- Il nous faut des preuves irréfutables
- Aller chercher mes planches originales dans ma cabane ? Cela prendrait trop de temps, n’est-ce pas…
- Et si nous allions fouiller dans son bureau, des fois que…
- Ada, tu crois ? Il serait assez bête pour conserver les scans que j’avais froissés ?
En quelques secondes nous voici courant, grimpant en trépignant dans l’ascenseur, poussant de nos épaules conjointes et obstinées la porte aussitôt craquée de Mister Degreffe, fouillant ses étagères bourrées de dossiers, de collections de fume-cigarettes et de bottines noires, de broches de cravates en tôle de Patagonie et de lunettes de soleil griffées, ouvrant les tiroirs de son bureau dont les pattes grêles comme un héron tremblent sous notre assaut… Rien.
- Nous n’allons tout de même pas rester bredouilles ! Pourtant, ne semble-t-il pas que les tiroirs soient plus profonds que leur intérieur… Je te laisse officier, pour filmer le processus et la découverte à venir…
- Oui, Ada, tu as un œil de phénix ! L’on va s’y casser les ongles, non, les pinces à épiler de Maxence Degreffe. Je sens qu’il va sourciller d’importance. Une fois soulevée la planchette, une pochette : mes dessins imprimés, défroissés, encore avec ma signature ! Le sale ptérodactyle !
- Faisons de même avec les autres tiroirs. Petite porcelaine bleue, fais chauffer le smartphone. Je m’emballe peut-être, mais je sens le gros poisson. Miam-miam, voici des contrats qui sentent le dessous de table. Gagné, lis-moi ça, dix pour cent concédés à l’imprimeur et dix pour cent à l’arnaqueur en chef ! Qui de plus s’est permis de me mettre une main aux fesses. Et une autre fois de me proposer son bisou baveux en échange de billets gratuits pour le Japan Show…
- Quoi, tu ne m’avais pas dit cela !
- T’inquiète, je lui offert une mandale qui lui a retourné la barbe.
- Sommes-nous assez fortes pour attaquer de front le diabolus en pleine réception, devant les caméras ? Je sais. Attends de voir, Ada ! Mon smartphone pétille d’impatience : Monsieur Armfeld ? C’est Petite porcelaine bleue. Pouvez-vous venir immédiatement dans le bureau du chef du département des mangas ? Merci.
Ada me regarde avec des yeux plus grands que la pleine lune et plus effrayés que des moshis congelés…
- Tu téléphones à Monsieur Armfeld ? Directement ? Au Président de la planète Saturne ! Au grand Cannibale du capital ! Et il t’obéit ? C’est insensé ! Que m’as-tu caché ? Meilleure amie ou cachottière ?
- Promis, je te dirai tout. Ou presque…
Devant la silhouette obombrée qui s’étonne de la porte dégondée, Ada fléchit sur ses genoux, fort soucieuse de trouver un trou de termite pour s’y cacher…
- Regardez. Voici le prétendu manga de Maxence Degreffe, qu’il signe à tours de poignet dans l’atrium et devant la presse.
- Mais, mais, ce sont les dessins de La Rédemption de Kitsune, que j’ai compulsés dans votre cabane !
- Et voici les scans imprimés que j’avais poubellés. Nos vidéos détaillent la manière dont nous avons assuré la découverte. Mieux, s’il se peut, demandez à Ada ce qu’elle tient dans la main.
Il observe avec circonspection Mademoiselle Ada, vêtue du virevoltant costume bleuté, crème, rouge et or de Ganyu, venu de Genshing Impact, me jette un regard interrogateur auquel je réponds par un acquiescement. La main d’Ada tremble comme un lapinou dans l’apocalypse. Y compris lors de la lecture impavide et attentive du maître de la pyramide.
- Petite porcelaine bleue, c’est votre amie, je suppose.
- Ma meilleure amie, l’auteure des mangas pour enfants, ludiques et pédagogiques bien connus : Lilianne, celle qui bavarde avec les animaux et La vie de Chatounet… Il serait bon d’ailleurs de chercher si le Sieur ne s’est pas contenté de harceler à plusieurs reprises la seule Ada.
- Elle pourrait être détective, non ? Mes félicitations à toutes les deux ! Suivez-moi. Avec nos pièces à conviction.
Intimant à Madame Yolanda de faire apporter quelques caisses de nos mangas, il nous entraîne jusque dans l’atrium. Lorsque de rares initiés s’avisent de le reconnaître, fendant la foule, ils s’écartent, se taisent, alors que les murmures en cascade le voient approcher, puis se planter devant l’estrade sur laquelle siège le Dracula des bureaux.
- Oh, cher Monsieur Armfeld, vous venez assister au triomphe de ma Vengeance de Kitsune ! Je suis comblé…
- Je sens que l’orgasme qui lui brûle la barbe va bientôt s’effondrer, glissé-je à l’oreille d’Ada.
- Tu t’y connais en orgasme, toi ?
Nous prenant toutes deux par la main, l’aigle sévère d’EuroTradefunds entreprend l’ascension de l’estrade. L’assurance du vampire, nous voyant aux côtés de Maître Armfeld, se fendille instantanément, laissant tomber les écailles de son fond de teint comme une momie cramée par le soleil. Monsieur Armfeld lui dérobe le micro :
- Nos amis journalistes, libraires, fans et lecteurs, voudront bien pardonner cette interruption. Permettez-moi de vous présenter nos plus talentueuses mangakas : à ma droite, Petite porcelaine bleue, à ma gauche Ada Lozère. La Vengeance de Kitsune que vous célébrez ici et maintenant n’est qu’un honteux plagiat, un vol qualifié. En effet, moi, Gustav Armfeld, Président d’EuroTradefunds, ai vu de mes yeux vu les planches originales de La Rédemption de Kitsune, dans la cabane-atelier de Petite Porcelaine bleue, de surcroit dans un carton scellé par les toiles d’araignées. Elle vous présente, à main levée, les scans signés que Maxence Degreffe a dérobés à la corbeille à papiers de l’auteure insatisfaite de son travail. Scans qu’elle a retrouvés enfouis dans le bureau de l’inqualifiable plagiaire. Ada Lozère, quant à elle, exhibe les preuves de continus détournements de fonds et autres fausses factures, en complicité avec l’imprimeur, sans compter les harcèlements sexuels dont il serait bon de connaître l’ampleur.
Un murmure ébahi s’élève dans le public, qui devient un grondement scandalisé, pendant que le vilain s’écroule sur lui-même, livide, dévasté, avant que trois gardes de sécurité, vengeurs comme les Erinyes, évacuent de l’atrium le vieux chiffon déshydraté.
- En conséquence, mon service juridique va derechef instruire les plaintes et les exigences de remboursements, de dédommagements, tant à l’égard de la compagnie que de l’artiste spoliée. Ceux d’entre vous qui ont acheté La Vengeance de Kistune seront au choix immédiatement remboursés, à moins qu’ils préfèrent les échanger contre les volumes que vous voyez la remplacer sur nos tables : Lilianne, celle qui bavarde avec les animaux et La vie de Chatounet, d’une part, la trilogie de Blue Princess, d’autre part. En attendant de voir prochainement paraître, si Petite porcelaine bleue y consent, sa Rédemption de Kitsune, amendée, et accomplie, car vous n’êtes pas avoir remarqué que la fin de l’ouvrage est un désastre, dont seule le plagiaire est l’auteure, faute de l’achèvement de notre vraie créatrice…
- Oh, certainement, répons-je, mutine, je sens que je bouillonne d’idées !
Les caméras ronronnent de plaisir, les flashs crépitent d’excitation. Nous voilà toutes deux à signer nos œuvrettes à profusion, pendant que notre prestigieux salvateur répond aux questions de la presse en ébullition.
Une fois la tempête événementielle apaisée, Monsieur Armfeld se tourne vers nous deux :
- Venez avec moi ! Ah, Yolanda, convoquez de suite Norbert, du service juridique, Olev de l’édition, Pavel du pôle financier et Séverine, notre experte informatique et hackeuse patentée…
En un vol d’ascenseur, nous voici au vingt-huitième étage, dans l’immense et confidentiel espace au Bouddha noir. Je n’y ai jamais vu autant de monde, soit sept personnes assises en demi-cercle face au bureau d’ébène. Ada tire la manche de mon blouson animé de coquelicots :
- Dis, Petite Porcelaine bleue, nous sommes en Paradis, ou en Enfer ?
Amusé, le Maître de la pyramide lui sourit, ce qui plonge Ada dans la confusion. Je remarque alors que parmi tous ces costumes et tailleurs aux teintes de froide obsidienne, Yolanda n’a plus son serre-tête habituel : il est d’un doux cobalt.
- Norbert, puisque les nouvelles vont vite, mais moins encore que le châtiment, vous êtes chargé du dépôt de plaintes pour plagiat, vol et détournement de fonds, non seulement pour le compte d’EuroTradefunds, mais aussi de Petite porcelaine bleue, sans oublier le harcèlement, au moins pour le compte d’Ada Lozère. Pavel, vous chiffrerez le montant du préjudice subi et les dédommagements afférents à prévoir. Olev, vous retirerez du marché cette infecte Vengeance de Kistsune, et assurerez à Petite porcelaine bleue toute liberté pour parachever son travail. Quant à vous, Séverine, il vous faut infiltrer les comptes du vampire et nous établir ces dépenses et recettes, y compris en liquide auprès des boutiques de luxe auxquelles il a sacrifié son âme. Pour revenir à nos deux héroïnes qui viennent de révéler le pot aux roses, Pavel, vous verserez un bonus égal à deux mois de salaire sur le compte d’Ada Lozère.
- Merci, merci, Monsieur le Président, mais c’est moins ma minuscule contribution que celle de Petite porcelaine bleue qui mérite récompense…
- C’est juste. Vous êtes, Ada, une véritable amie. La même chose pour Petite porcelaine bleue. De plus, dites-moi, Pavel, à combien se montent habituellement les droits d’auteur ?
- Président, au-dessous de vingt-mille exemplaires, rien, puisque le salaire en tient lieu. Au-delà, cinq pour cent du prix public hors taxes.
- Seulement ! Passez à dix pour cents, y compris avec les arriérés.
- Nous vous sommes reconnaissantes, Monsieur Armfeld, balbutie-je. Par ailleurs, Axel Revelles, le favori des mangas de samouraïs belliqueux, en bénéficiera.
- Bien. Vous pouvez disposer, merci. Sauf nos deux héroïnes et Yolanda.
Les gros bonnets noirs, ventripotents ou maigres, rasés ou chauves, hors Séverine aux cheveux empétardisés, rendent l’espace à un peu plus d’intimité, si un tel lieu le permet. Dans la quiétude retrouvée, notre mentor reprend :
- Il me semble que Petite porcelaine bleue n’a pas encore reçu la lettre de sa banque. Le reliquat du prêt contracté aux dépens du restaurant maternel pour financer ses deux ans d’études à Osaka vient d’être réglé par mes soins ; et plus précisément par mes fonds privés.
- Mais, je ne peux pas accepter ! C’est trop ! Je ne veux rien vous devoir.
- Vous me devez une planche originale format grand aigle, en couleurs, de votre prochain manga en gestation, au-delà de La Rédemption de Kitsune bien sûr. Vous pouvez aussi me dessiner Grondoudoux. Marché conclu ?
- Vous me prenez par les sentiments.
- Je l’espère bien. Hélas, je dois vous abandonner d’urgence, car j’ai un rendez-vous ministériel ce soir. Ce bureau, Petite porcelaine bleue, est cependant toujours à votre disposition. J’ai pu constater avec plaisir que vous y êtes inspirée. Nous nous revoyons ici à 18 heures, après-demain. Bonne soirée à vous deux. Oh, Yolanda, préparez-leur un thé et des cookies, vous voulez-bien…
À peine avons-nous le temps de le remercier encore, qu’il s’éclipse, comme la lune derrière l’ombre de la terre.
XVI La planche en couleurs
- Dis-moi, Petite cachottière de porcelaine bleue… Il est venu dans ta cabane. Il connait Grondoudoux. Il rembourse ton emprunt. Tu dessines dans son bureau phénoménal et fastueux. La trilogie de Blue Princess est exposée, bien en vue entre deux livres de marbre blanc. Il supporte nos vêtements aux couleurs extravagantes. Il te sourit. Se peut-il que, entre toi… et lui… Ce disant, précautionneusement, riant de toute l’aimable coquinerie de ses joues bombées, elle dessine de ses pouces et index réunis : un cœur.
- Ada, n’importe quoi ! Comment serait-ce possible ? Je ne suis qu’une petite porcelaine bleue. N’oublie pas : il est le Maître du Pouvoir. Entre nous, le fossé, non ce n’est pas un fossé, mais une tranchée, un abîme, l’abysse des grands fonds aux poissons monstrueux et aveugles, est irréfragable.
- Ta ta ta ta… Quel grand mot !
- Je t’interdis, Ada, une telle supposition. Sinon je dis à Axel que tu le dessines en secret !
- Mais non ! Tu confonds avec un fantasme ! Comment pourrais-je apprécier un macho post-adolescent ? Eh, ne détourne pas la question. Comment vous êtes-vous rencontrés ?
- Mystère, mystère, je te raconterai cela avec le dessin grand aigle, que je m’en vais commencer ce soir. Bises. À demain.
Comme promis, mais avec mon carton grand aigle sous mon petit bras – heureusement mon scooter rose est muni d’un porte-bagage adéquat – j’entre dans un bureau que Madame Yolanda s’empresse de m’ouvrir.
- Chère Petite porcelaine bleue, que m’apportez-vous ?
- La planche en couleurs demandée. J’espère que ce n’est pas trop osé…
Je repousse l’ordinateur, mon exemplaire de L’Eloge de l’ombre, quelques dossiers. Ouvert, le carton s’étale sur 110 par 150 cm. Une serpente crème préserve le dessin. Avec délicatesse, je découvre le calme drame de la vaste planche. Elle présente deux pages accolées, plusieurs cases et fort peu de bulles, qui sont des silences. La première ne montre que la faible lueur d’un écran dans l’ombre d’un openspace désert. La seconde éclaire la nuque, le visage endormi sur les coudes et le clavier, les lunettes, le chemisier aux bleuets et le carnet ouvert sur quelque dessin de phénix. La plus grande exhibe un homme de haute stature, portant dans ses tendres bras la belle endormie, les plis de la jupe glissant contre ses jambes, alors que s’estompe la silhouette d’une dame serviable. Sur les suivantes, je reconnais bien entendu l’ascenseur, la traversée du bureau, la chambre où pudiquement déposer Petite porcelaine bleue, et, seul anachronisme, la boite de macarons ouverte sur la table de nuit. Dans toute cette encre noire et blanche, les nuances bleutées de la jupe et du chemisier, les petites touches pâtissières, sans oublier la pointe d’écarlate du carnet de cuir, luisent et éclatent. Le tout avec un sens du trait et des courbes, un sens des émotions, incomparables.
Monsieur Armfeld se tait longuement ; profondément concentré. Comment va-t-il le prendre ?
- Si Yolanda veut bien se charger de faire encadrer cette planche comme il se doit…
- Croyez-vous que cet inconséquent travail le mérite ?
- Je ne saurais dire combien vous me touchez, Petite porcelaine bleue. Voilà qui ne peut se payer avec quelque argent que ce soit. C’est moi qui ne mérite pas d’être un héros de votre œuvre…
- Vous allez, Monsieur Armfeld, écorner ma modestie. Et je n’ai pas encore réussi à dessiner Grondoudoux...
Nos regards se coulent dans nos regards, au point que je ne sois pas loin de perdre conscience.
XI Une femme renarde et une grand-mère au gala
- Ce soir vous m’accompagnez à une réception de gala, sur les dallages de marbre de l’Athénée.
- Vous plaisantez ! Parmi des grandes dames en robes du soir spectrales et chargés de joailleries grosses comme des banques suisses ?
- Pas le moins du monde. Et même si votre bustier-pantalon chamarré de grappes de lilas me ravit, vous ne pourriez entrer sans une robe longue.
- Mais je n’ai pas une telle chasuble dans mes placards ! Et surtout pas noire !
- Nous avons parfaitement le temps de nous consacrer à l’acquisition de la soirée, bleutée de surcroît. Ascenseur, voiture avec chauffeur, vous êtes mon invitée.
- Mais qu’est-ce que j’ai fait à l’univers pour être votre jouet ?
- N’oubliez-pas combien un tel événement peut inspirer vos créations.
- Vous me touchez au point sensible, Gustav. Vous êtes un vil manipulateur. Je me rends à votre argument.
- Montez. Et demandez-vous qui manipule qui. Quoiqu’il n’y ait pas la moindre ombre de perfidie, ni de tyrannie, nous le savons bien…
Je n’ai pas le temps de réfléchir qu’aussitôt je me trouve environné de vêtements affriolants. De haute-coutures dont les beautés ailées dépassent l’entendement, dont l’une me vêt comme une caresse…
- Comment vous trouvez-vous en cette robe Fortuny ?
- Regardez comme je tourne devant le miroir ! Elle volète autour de mes chevilles…
- Comme les saints des fresques romanes, dont les plis des vêtements dansent pour les rehausser…
- Ces iris dont les tiges et les feuilles montent le long de mon corps jusqu’aux fleurs ! Est-ce que je mérite ce rêve ?
- Prenons également le sac-à-main Gioia Ventagli assorti.
- Mais vous avez dépensé une fortune ! Vous retiendrez donc un peu chaque mois de mon salaire.
- N’y pensez pas un instant. C’est pour vous que les conceptrices, les couturières et les brodeuses de Venise ont travaillé avec diligence. Et fermez les yeux.
Je sens alors glisser quelque chose de froid sur ma nuque.
- Regardez-vous.
- C’est splendide !
- Un collier David Yurman, or 18 carats et topazes bleutées Marbella.
- Vous êtes fou. Je suppose que ce n’est qu’un prêt…
- Peut-être. Vite. Yolanda nous attend.
Je n’ai pas le temps de penser plus avant, tant je ne sais plus qui je suis. Ada aurait-elle raison ? Non, je ne suis que décorative. Je reconnais à l’entrée du salon Madame Yolanda dans une robe de velours noir semée de fines étoiles, à l’instar de son chignon grisonnant que le serre-tête cobalt sécurise. Elle me sourit avec tendresse.
- Prenez mon bras et ne le quittez pas.
Je constate alors que tous les yeux sont rivés sur nous. Comme s’ils jaillissaient, exorbités, des bouquets de smokings et de robes tous invariablement noirs et blancs. Comme s’ils ne reconnaissaient plus l’homme dont je tiens le bras timidement et convulsivement, comme si j’avais commis une transgression, celle qu’il est hors de question d’imaginer pouvoir commettre pour quelque mortelle que ce soit. Une seule femme, immense, ose se gainer dans un oripeau violemment teinté d’un roux aussi animal que sa chevelure, ose s’approcher, me bousculer brusquement, s’agripper au bras de mon cavalier, en se coulant contre son bassin comme une couleuvre venimeuse, feulant :
- Gustav, mon Gustav, je suis à toi ; à toi pour sûr ; je suis ton sexe ouvert et ton désir incendié !
Alors que Yolanda me soutient, chue sur le marbre que je suis, je la reconnais : la Femme renarde ! Un instant pétrifié de dégoût, il la jette d’un revers dans un canapé qui semble couiner de honte…
Dans un silence sépulcral qui fige l’assemblée, Gustav s’ébroue comme un lynx qui a pris l’orage. Puis il se penche vers moi, pendant que Yolanda recueille mes lunettes heureusement intactes, me prend la main, me relève et confie ma confuse personne à ses bras…
- Petite porcelaine bleue, vous allez bien ? Pardon de vous avoir embarquée dans ce traquenard. Cette gourgandine se prétend mon amie d’enfance, ma destinée, ma fourrure et autres balivernes obscènes… La voix de Gustav tremble dans toute sa grande corpulence.
Pendant ce temps le personnel de sécurité empoigne aux épaules la fauteuse de trouble glapissante pour la jeter dehors manu militari.
- Je vais bien. Pas d’inquiétude. Ce n’est rien, Gustav, ne vous laissez pas impressionner par une renarde vêtue d’une robe demi-nue en peau de serpent roux, à la poitrine en obusier et à la cervelle de crapaude…
Enfin il sourit :
- « Cervelle de crapaude », c’est tout à fait cela. Quand je pense que ma grand-mère a commis l’erreur de me la présenter en espérant une fois de plus me coller une épouse sur le dos.
- Peut-être a-t-elle cru bien faire. Et sûrement maintenant ne l’approuverait-elle pas.
D’une voix posée, grave, résonnant dans l’espace de marbre, mon cavalier reprend sa dignité :
- Chers amis, veuillez oublier cet incident incongru. Effaçons ce rien avec quelques bulles de Champagne. Permettez-moi de vous présenter mon amie : Petite porcelaine bleue. J’aurai dans un instant le plaisir de palabrer un moment avec chacun d’entre vous.
Un murmure d’approbation, puis un concert d’applaudissements lancé par une petite dame aux cheveux poudrés accueillent ce préambule. Pendant ce temps, je rêve d’être une petite, toute petite, souris bleue pour pouvoir me cacher dans la poche de poitrine de Gustav, sans le déranger…
- Yolanda, ne la quittez pas d’un doigt. Je dois lancer les bases d’une poignée de contrats, négocier et cultiver quelques connexions et relations. Petite porcelaine bleue, profitez du buffet. Ah, voici ma grand-mère ! Je vous l’offre.
- Vous êtes un miracle ! Vous vous appelez vraiment ainsi : Petite porcelaine bleue ?
- Oui Madame, Xiǎo Qīng Huā, en chinois.
- Comment avez-vous fait pour apprivoiser mon grand ours à poil dur de petit-fils ?
- Je n’ai rien fait. C’est lui tout seul. Et je ne suis que moi-même, une petite mangaka de sa compagnie.
- Vous êtes une fée Saperlipopette ! Je vous adore ! Quant à la greluche en roux, que l’on avait prétendue digne de sa bonne famille, c’est une désaxée, une vixen, un cloaque de concupiscence, une croqueuse d’hommes et une casseuse de lingots. N’ayez surtout pas crainte d’elle. Je suis certaine qu’après ce coup d’éclat son père va se charger de la corriger d’importance. Votre robe est d’une beauté vénitienne incroyable ! Oh pardon, vous êtes encore plus mignonne… Et vous avez réussi à l’imposer à Gustav !
- Non, Monsieur Armfeld l’a choisie avec moi.
- Voulez-vous bien l’appeler Gustav en ma présence ! Ou la moutarde au poivre va me monter au nez… Ma petite, tu es un prodige, mon prodige préféré…
- Grand-Mère, n’ennuie pas Petite porcelaine bleue.
- Mais qu’attends-tu, grand Diable de Gustav, pour lui tenir la main ? Tout de suite, sinon je vais te corriger les reins avec mon balai à poussière ! Bien.
- C’est pour faire plaisir à Grand-mère, me glisse-t-il à l’oreille…
- Et pas à moi ! Vous y allez un peu fort de saké.
- Redonnez-moi cette main, je vous prie.
- Gustav, demain, que tu le veuilles ou non, demain, je remets ma robe vieux-rose en ta présence.
- D’accord Mère-Grand. Au fait, Yolanda, je vous prie, faites-changer le Blanc de Blanc pour du Champagne Rosé. Veuillez m’excuser : je retourne auprès de mes partenaires.
- Vous êtes un génie, Petite porcelaine bleue. Vous me l’avez métamorphosé. L’arbre de fer se met à fleurir. Inespéré ! Faites voir là votre frimousse ; vous permettez que je vous bise sur la joue ?
- Euh, si vous voulez. Et si nous goûtions un peu ces huitres en gelée ? Ou ces gâteaux au cœur de chocolat…
- Et je suppose que Gustav est le parrain de ce collier qui te transcende ? Ce lynx des tumulus sait enfin vivre !
- Oui, oui, rassurez-vous, je le lui rendrai.
- Comment ? Ma petite belle fille divorcerait déjà ?
- Non, oui, non ; je ne sais plus ce que je dis. Grand-Mère, vous déraisonnez.
- Viens t’assoir, nous allons champagniser…
Quelques douzaines de bavardages plus tard, quoique je ne perde pas mon acuité visuelle pour observer et prendre note du spectacle mondain, mais à peine pompette, je revois le regard de Gustav au travers des gerbes de bulles roses… Il me conduit vers la voiture, puis vers mon chez moi, sans oublier mon cabas gonflé par mes précédents vêtements, enfin me confie à Mère, ébahie :
- Mais je ne reconnais pas ma Petite porcelaine bleue ! Monsieur, vous êtes aussi entrepreneur en contes de fées ? Vous changez les mésanges en Phénix ?
- Je vous la confie, Madame. Avec mes respects. À demain, quand vous voudrez, Petite porcelaine bleue, dans votre atelier du vingt-huitième étage. Il s’incline et nous laisse confuses.
XII La délicatesse
En entrant dans le bureau, je le vois glisser précipitamment un livre rose et bleu, titré La Délicatesse, sous une pile de dossiers aux lueurs funéraires. Il se lève pour m’accueillir.
- Monsieur Armfeld. Je vous ramène le collier, précieusement enroulé dans une pochette de coton, puis dans mon bonnet.
- Si vous le croyez nécessaire. Regardez, je le range soigneusement dans un papier de soie, puis dans cette boite chinoise aux montagnes de pierres bleues. Jusqu’à la prochaine fois.
- J’avoue que je suis très inspirée dans cet espace. Aussi, puis-je en abuser, étaler encore mon cabas, mes plumes et mes cansons ?
- Vous préparez le portrait de Grondoudoux ?
- Non, pas ici, mais bientôt, si vous y consentez, vous viendrez le chercher dans ma cabane.
- Volontiers.
- Je travaille sur La Rédemption de Kitsune. La femme renarde médiévale devra payer ses venimeuses séductions en étant réincarnée de nos jours. Il lui faudra sauver douze femmes outragées par des rustres indélicats pour que le paradis lui soit ouvert.
- Aura-t-elle les traits de notre prédatrice rousse ?
- En effet ; avec quelque chose de notre plagiaire, tant elle peut se métamorphoser. Mais c’est seulement au pays de magie qu’une telle créature puisse accéder à ses traits spirituels et purifiés.
- Intéressant. Ô combien ! Et avec une dimension morale. J’ai hâte de choyer ce livre entre mes mains… À mon grand regret, je dois vous abandonner ; mais ce lieu ne vous abandonne pas. Mon avion pour Berlin attend que mon hélicoptère décolle de la terrasse. Je ne pars pas sans votre trilogie. À bientôt, dans trois jours, chère Petite porcelaine bleue…
Curieuse comme une pie, pendant que j’entends et contemple vrombir les pales du gros bourdon noir, puis décroître dans un ciel aux cirrus d’altitude, je me précipite vers cette Délicatesse. De quoi s’agit-il ? La Délicatesse, sous-titrée Comment faire l’amour à une femme. Par Grisélidis & Arthur Recouvrance, aux « Editions secrètes ». Brusquement, je le replonge sous les dossiers, craignant que mon indélicatesse y laisse ses empreintes digitales, me sentant rougir jusqu’à la moelle épinière. Quoi ! il aurait une femme, serait marié ? À quoi joue-t-il avec moi ? Non, Grand-mère n’aurait pas eu cette attitude à mon égard ! Je m’évente les joues en agitant mes phalanges. Ouf, je dois reprendre mon calme et mon calame. Heureusement Madame Yolanda me distrait :
- Vous prendrez bien un thé noir aux marrons glacés ? Et des biscuits roses de Reims ?
- Pourquoi êtes-vous si bonne pour moi ?
- Eh bien, rie-t-elle, nous admettrons qu’il s’agit là d’un investissement nécessaire à la bonne rentabilité du département des mangas.
- Cannibale capitaliste ! Oh, pardon, cela m’a échappé. Non ce n’est pas vrai, je dis des billevesées. Je ne répète que ce que m’a soufflé Ada, qui elle-même a répété ce que persiflent les envieux…
- Vous me faites rire à perdre l’haleine, Petite porcelaine bleue. Ce bureau, depuis si longtemps n’avait rien vu ni entendu de tel. Si les lieux ont une âme, c’est sa rédemption. Comme pour votre manga… Travaillez bien.
Histoire des sexualités en France, Armand Colin, 2024, 520 p, 26,90 €.
Didier Rykner : Mauvais genre au musée,
Les Belles Lettres, 2025, 280 p, 21,50 €.
Nu ou exhibition sexuelle ? Raffinement de la chair, de l’esprit, ou cloaque d’impudicité ? Que l’Histoire de l’art soit couverte de nudités, nul n’en disconviendra ; mais au prix de penser que seuls les peintres et autres sculpteurs masculins en fussent les auteurs. Pourtant nombre de dames ont su « Oser le nu » pour reprendre le titre de Camille Morineau. Osons donc rester nus, en osant de larges rebondissements dans le temps, au moyen d’un retour à l’Antique, avec Priape et les romaines Figuris veneris de l’érotologie classique, jusqu’à la sexualité des Français, tandis que pour répondre au nu représenté par les artistes féminines la question du « mauvais genre au musée » se fait cruciale. Ainsi de la mise en question du nu et du phallocrate dans les lettres et sur les cimaises, l’argumentation conduit le modeste essayiste à interroger d’anciens mécanismes de censure qui, de déconstruction en wokisme contemporains, revêtent les habits neufs d’un ersatz de totalitarisme…
Le nu est-il toujours érotique, suscitant le désir ? Sauf à l’égard des jeunes enfants et des vieillards, bien entendu. Aussi sa représentation a-t-elle quelque chose de transgressif, même si l’état de nature d’Adam et Eve est censé relever du sacré. Il l’est plus encore, lorsque les femmes elles-mêmes s’avisent de peindre les corps sans voiles, alors qu’une chape patriarcale croit devoir interdire une telle pratique.
Au rebours du préjugé, « le nu représenté par les femmes artistes » – pour reprendre le sous-titre de ce volume – est loin d’être une rareté absolue. La couverture, ayant choisi une discrète silhouette sépia, aux fesses cependant charmantes, ne donne qu’une faible idée de la richesse des peintures ici offertes, des photographies, installations et autres performances, ce pour la période contemporaine. En revanche assez peu de femmes avaient avant Suzanne Valadon (1865-1938) représenté un homme dépourvu de ses vêtements.
Dès le Moyen âge, avec les enluminures d’Hildegarde de Bingen, soit vers l’an 1220, le corps nu est une œuvre divine. La Renaissance et le classicisme aiment les pures allégories sensuelles et aussi nues que la Vérité, voire jusqu’au symbolisme. Les XX° et XXI° siècles sont évidemment plus abondants, voire provocateurs, en un féminisme qui associe le « Black naked », le « vagin étendard », le « pénis domestiqué » et « l’homme odalisque ». L’on dit son désir, telles Annette Messager et Sophie Calle « qui parlent ouvertement de leur désir des hommes », l’on interroge le genre, l’on vante les « sexualités fluides ». Mieux encore Niki de Saint-Phalle propose en 1965 une Crucifixion dont le Christ est une femelle fleurie d’érotisme. Ainsi depuis les nudités mythologiques de l’âge baroque jusqu’aux Fillettes en forme de phallus conçues par Louise Bourgeois, un vaste et édifiant panorama se dévoile. Hélas, à l’instar de leurs homologues masculins, bien des femmes en leur art, si tant est que cela en soit encore, semblent avoir délibérément abandonné, voire ignoré, la beauté et la tendresse, pour préférer se vautrer dans la laideur, la cruauté, la vulgarité. Est-ce l’image de la sexualité que nous voulons recevoir et renvoyer ?
Il n’en reste pas moins que l’aventure picturale féminine, bien que plus discrète, se fait parallèlement à celle des hommes. En ce sens guère de différences. Ce que confirme l’ouvrage de Martine Lacas : Elles étaient peintres[1]. Même s’il ne se consacre qu’au XIX° et au début du XX° siècle, il témoigne d’une pléthore de pinceaux féminins, entre Paris et Russie, Etats-Unis et Scandinavie. Romantisme, réalisme, orientalisme, symbolisme, jusqu’au fauvisme, aucun mouvement pictural ne leur échappe, avec un talent que bien des maîtres pourraient leur envier. Talent que l’on ne demande qu’à rendre au jour.
De même, à la question « Pourquoi si peu de nus peints par les femmes dans les musées ? » Camille Morineau répond brillamment en forme de démenti : il suffisait de les découvrir. Reste qu’au-delà d’une vaine correction infligée à la muséalité masculine la meilleure réside, plutôt que dans la censure, dans la créativité ancienne, présente et à venir de ces dames…
Rien de plus nu que Priape. Venu du fin fond de l’ère hellénistique, il est le fils de Dionysos et d’Aphrodite. Mais loin d’avoir reçu de leur beauté, il n’est qu’un laid petit dieu relégué au fond des jardins, afin d’effrayer les oiseaux, affligé d’un inconvenant phallus. Aussi n’est-il que son membre viril disproportionné, destiné à la stérilité, sans descendance possible. Sans le moindre partenaire, il ne lui reste que la masturbation. Ainsi l’historien Maurice Olender fouille les textes grecs et romains pour dénicher le caractère paradoxal de cette entêtante érection qui ne peut être féconde. Mais aussi, au travers d’une vingtaine d’illustrations, venues des coupes attiques et des fresques pompéiennes.
Cet « enfant impudique » et rustique, cet « enfant déjà vieux », rejeté par ses parents, qui bande perpétuellement comme un âne rouge, n’est-il pas l’acmé de la nudité, dans son excitation, son désir, entre abondance et manque, comme le « Poros » et Penia » du Banquet de Platon, mais aussi entre énergique beauté et honteuse et nerveuse intimité… En quelque sorte, Priape exhibe la nudité du désir. Car son érection est sans jouissance, ce qui a donné lieu au terme « priapisme », soit une affection douloureuse. « Obscénité pétrifiée », il a quelque chose de pathétique, face aux diktats de la pudeur et de la convenance, représentant une « figure politique de l’obscène ». Quoiqu’insolent et autoritaire, le voici paré du « degré zéro du phallus ».
Sur un sujet pour le moins curieux, passablement inédit, Maurice Olender nous confie, de manière posthume (il est mort en 2022) un essai qui ose d’étonnant parallèles avec l’Egyptienne Osiris et le Kama Sutra indien. Plus étonnant encore lorsque Jésus croise un Priape créateur originel engendrant Adam et Eve, donc « au sommet de cette architecture gnostique ». Rassurons-nous, il ne s’agit que d’une élucubration hérétique d’un certain Justin. Cet essai profus prétend plutôt faire de son dieu, et d’après le sous-titre, « un phallocrate impotent ». Est-ce une façon de se moquer de plus de deux millénaires de phallocratie ? Il fallait oser le nu priapique, n’est-ce pas. Ce que n’a pas su faire la moche couverture, ornée de quelque gribouillage de l’essayiste, alors qu’aller puiser dans le Musée secret de Naples[2], où abondent les phallus, eût été si excitant. Il est vrai que l’on aime se croire supérieur et moral en vidant les musées de ce qui fâche…
L’on retrouve cette malheureuse allégorie de la nudité obscène dans le Manuel d’érotologie classique de Friedrich Karl Forberg, plus exactement selon le titre latin, De figuris veneris. Car en voici une édition bilingue, bourrée de notes, sous la direction d’Etienne Famerie, en ce sens plus exacte et savante que celle que nous connaissions précédemment[3], d’autant que la traduction d’Alcide Bonneau, d’abord parue en 1882, est ici revue. Au sérieux de l’affaire, documentant des dizaines d’auteurs et de références de l’Antiquité, s’associent joliment les facéties, voluptés et obscénités nombreuses, cependant classées par catégories. De la « futution » (soit « l’œuvre qui s’accomplit au moyen de la mentule introduite dans la vulve ») au « coït avec les bêtes », voici le catalogue des pratiques sexuelles mises à nu. Entre temps, la « pédication » (« la mentule au moyen de l’anus) précède « l’irrumation » (« mettre dans la bouche le membre en érection »), puis la « masturbation », les « cunnilinges » et les « tribades » (lesbiennes aux baisers particuliers), sans oublier en conclusion les « postures sprintiennes » à plus de deux partenaire. Le tout complété par un « Essai sur la langue érotique » aux bons soins du traducteur. Les amateurs de postures visuelles, auront droit, en fin de volume, à quelques gravures venues du XVIII° siècle, fort explicites…
Même si la pédérastie et l’homosexualité sont absentes en tant que chapitres à part entière, il en est question de ci-de-là. Car la pénétration anale est le plus souvent considérée infamante et donc conspuée. Alors qu’à l’instar de la fellation la hiérarchie entre actif et passif est sévère pour ce dernier. Ce qui conduisit Michel Foucault, dans son Histoire de la sexualité, à systématiser la classification entre dominant et dominé. Et quoiqu’il convoque à dessein bien des auteurs antiques, Forberg est curieusement absent de sa bibliographie.
Publié par l’ingénieux compilateur et philosophe Karl Friedrich Forberg en 1824 – qui fournit également une édition commentée de l’ « Hermaphroditus » hélas ici omise – ce traité des figures amoureuses est un remarquable blason d’érotologie classique, où abondent les citations érotiques d’Ovide, celles nettement plus épicées et vigoureusement satiriques de Martial, ou encore des poètes méconnus comme Pacificus Maximus. Il est à la fois une anthologie littéraire et un prélude à ce qui deviendra ensuite la sexologie. L’on devine que ce De figuris veneris est longtemps resté une discrète publication à petit nombre, plus ou moins sous le manteau, car scandaleuse. Comme quoi la philologie exhale un aphrodisiaque parfum dont nous aimons profiter avec appétit.
Mise à nu, la sexologie devient une discipline sociologique et anthropologique au bon soin d’un quatuor d’auteures qui parcourent les XIX° et XX° siècles pour nous proposer une roborative Histoire des sexualités en France. D’une manière tout à fait judicieuse, l’on ne contente pas ici des pratiques, mais aussi des discours, dominants ou hétérodoxes, des façades et des écarts, sans oublier l’impact des événements historiques sur les comportements et les regards. De la Révolution française à la loi bioéthique de 2021, le « resserrement des normes sexuelles », « l’emprise croissante de la médecine », les répressions, en particulier de l’homosexualité et de l’avortement, lors de la « guerre froide du sexe » entre 1947 et 1967, jusqu’à « la vie en rose », puis la popularisation de la notion de genre et l’expansion des droits libéraux, le panorama est stupéfiant, documenté avec scrupule.
Les parties opposant « les oies blanches » et la prostitution au XIX° siècle, celles sur le « despotisme marital », les violences conjugales et l’inceste, sont édifiantes. Alors que de telles dérives et crimes sont loin d’avoir disparu. Rappelons-nous par ailleurs que le divorce par consentement mutuel ne date que de 1975. Nos auteures notent avec raison que « la plus grande visibilité de l’homosexualité a été émancipatrice pour toutes et toutes », au sens où cela rebondit sur d’autres libertés en particulier féminines. De plus, et heureusement, le sida – et la mort afférente de Michel Foucault – ne débouche pas sur une répression des queers et autres LGBT. « Maternité heureuse », « Planning familial », mouvement Metoo, contribuent à l’indépendance sexuelle des femmes. Mais aussi au respect de soi et d’autrui quelque soit sexe et genre, sans vouloir interdire séduction et jouissance. Ainsi « toutes les déclinaisons de sexualité sont envisageables du moment qu’elles ne relèvent pas de l’abus d’autorité, s’accompagnent de consentement ». Nous conclurons que « la reproduction cesse d’être l’alpha et l’oméga de cette vie sexuelle ».
Le tableau est-il trop irénique ? Une minorité musulmane n’étant guère encline à de telles libertés, il eût fallu envisager en cet ouvrage un tel frein dangereux. Cependant le féminisme paraissant un progrès dans la liberté des sexualités, il est nécessaire de prendre garde à ce que Catherine Deschamps garde en réserve à la fin du dernier chapitre à propos de ses « multiples divisions » : « souvent absolutistes dans un sens ou leur contraire, également volontiers surplombantes dans leur façon de décréter le bien des femmes parfois contre elles-mêmes »…
Est-ce à dire que tout peut être mis à nu, en respectant cependant les limites des sphères privées et publiques ?
Pour répondre, revenons au musée, à ses représentations affichées ou balayées. Car le « mauvais genre » est au musée ! Directeur de La Tribune de l’Art, Didier Rykner livre un titre en forme de jeu de mot, tant il s’appliquait auparavant au mauvais goût, alors qu’il s’arroge aujourd’hui droit d’effacer dans le cadre d’une assignation genrée, correcte ou incorrecte selon les nouveaux censeurs. Car l’art est politique, quoiqu’une fois entré dans l’Histoire, il perde sa vocation propagandiste. Or, bien que les œuvres du passé paraissent à l’abri d’une telle assignation, elles redeviennent aujourd’hui l’objet d’un combat revendicatif.
En effet l’on s’aperçoit que nos musées n’ont plus guère de mission consistant à exposer et enrichir les collections dans un cadre éducatif. Ils ont pour préoccupation principale de se prétendre « inclusifs », en faveur des « communautés opprimées », de se demander où sont les femmes, si l’histoire de l’art est raciste, si l’on est suffisamment décolonial. Autrement dit « une France de plus en plus woke ». Il s’agissait d’éveiller (awake en anglais) les esprits faces aux discriminations indues, au racisme, à la misogynie, il n’en résulte plus que dénigrement haineux du mâle blanc occidental, au point de vouloir en épurer toute trace jusque sur les cintres muséales, non sans se parer d’une intelligence exigeante, arrogante et spécieuse. L’on fomente des accrochages idéologisés. Lorsqu’« une histoire de l’art sans Noirs et sans gays, et sans femmes, c’est mal », l’on remplace les œuvres marquantes par des plus ou moins œuvrettes privilégiant ces trois qualités (qui d’ailleurs n’en sont pas en soi). En vandalisant des sculptures, l’on prétend effacer les symboles honnis du passé, alors que c’est l’Histoire et le patrimoine que l’on éradique. Soit une aberration intellectuelle et civilisationnelle. La relecture morale, voire écologiste et climatique, est celle d’une « moraline », qui ne vise, sous couvert de revanche et d’auto-culpabilisation, qu’à s’arroger le pouvoir, donc fonder les prémices d’un totalitarisme. Heureusement l’administration Donald Trump, quoique peut-être avec un rien d’excès, veut en finir avec les « délires wokes ».
Par exemple l’absurde affirmation face aux statues grecques blanchies par le temps, alors qu’elles étaient peintes de couleurs vives, ne doit pas travestir la vérité : « Quelle différence y a-t-il au fond entre quelqu’un qui pense que la terre est plate et un autre certain que les sculptures grecques étaient racistes ? » Ou encore cette Femme buvant du thé peinte en 1735 se voit affublée à Glasgow d’un cartel prétendant qu’elle est la preuve de « l’expansion coloniale » ! Pensons plutôt aux bienfaits du commerce selon Montesquieu et Adam Smith, ainsi qu’à la paisible esthétique du peintre. « Cachez ces œuvres que nous ne saurions voir », y compris si les nus féminins sont peints par des hommes, semblent proclamer nombre de musées – ou plutôt « locaux de partis politiques » - qui préfèrent des vidéos pédagogiques méprisant l’art de penser par soi-même, des gags pitoyables et des installations de tas de déconstructions…
Illustré d’une soixantaine de reproductions en couleurs, montrant que les individus noirs peints ou sculptés ne le sont pas par mépris, l’ouvrage fait mouche. Bien digne de son auteur qui se permit un joli réquisitoire dénonçant l’enlaidissement de Paris[4]. De plus, muni de cahiers cousus et de rabats, le tout pour un prix modique, sans oublier une explicite couverture montrant un cadre doré vidé de son contenu, cet essai montrant « comment le wokisme s’infiltre partout », mérite plus que la curiosité : si le musée est une institution publique, n’est-il pas de salut public de pointer avec vigueur ses dérives, petitement idéologiques, finalement incultes et grossièrement désastreuses…
Peut-on mettre entièrement à nu le nu ? Il est à craindre que la liberté d’oser la nudité et les sexualités soient menacées. Y compris en prétendant réhabiliter les unes et les uns. Honteux, Priape n’aurait plus qu’à se cacher, se castrer, castrant au passage les musées, l’art, l’esthétique et l’intellect.
Cases héritées des retables, bulles héritées des phylactères, la bande dessinée naquit en 1831, sous les doigts du Suisse Rodolphe Töpffer. Son Histoire de Monsieur Jadot usa d’une d'articulation scénique des textes et des images montées en séquences, quoiqu’il ne s’agisse pas encore de bulles. Elle était l’un des prémices d’une aventure esthétique d’abord plutôt destinée aux enfants, qui conquit peu à peu l’horizon d’attente des adultes. Si l’histoire de la bande dessinée est celle désormais d’un art, digne d’une encyclopédie couvrant presque deux siècles[1], au travers de multiples métamorphoses et efflorescences, nous nous intéressons ici à de récentes parutions, marquées par un fort penchant pour le fantastique, parmi Le Dieu vagabond de Fabrizio Dori, les 47 cordes de Thimothé Le Boucher, et les âges de La Tour de Schuiten & Peters. Mais aussi à une pente science-fictionnelle, telle que L’Arpenteur et Eternum, Apogée ou Carbone & Sicilium l’envisagent. En ces occurrences, le débat classique entre primauté de la couleur et du dessin en peinture, à l’époque du Titien et de Poussin, ne peut qu’être aujourd’hui réactivé à l’occasion de prouesses narratives, efficacement dessinées, suggestivement colorées.
L’inspiration mythologique court depuis la plus haute Antiquité au sein des littératures, des arts, et pourquoi pas la bande dessinée. Nous n’en aurons pour preuve que Le Dieu vagabond de Fabrizio Dori, dont une précédente création était intitulée Le Fils de Pan. Ce serait du merveilleux si l’on restait dans les hauteurs des divinités et des mythes, mais lorsque notre réalité en est étreinte, nous voici dans les demeures troubles du fantastique.
Il n’est rien d’autre qu’Eustis, le sans domicile fixe, le clochard des champs de tournesols. Pourtant, d’après les prostituées locales, ne serait-il pas un devin ? Il s’avère que, dernier de sa lignée divine, le satyre ainsi nommé Eustis mène une vie oisive et solitaire, tombé qu’il dans notre monde d’aujourd’hui. Aussi, lorsqu’il apprend qu’il n’est pas le seul dieu à avoir survécu, il se met en quête de son ami Pan, disparu depuis bien longtemps. Ne semble-t-il pas cristalliser l’entière attention du nouveau panthéon de l’« Hôtel Olympus » ? Peut-être le modeste Eustis s’est-il fourvoyé dans une affaire qui le dépasse, voire dangereuse. D’autant que ce malheureux membre de la cour de Dyonisos – dieu bien connu du vin et de l'ivresse – comptable d’une faute malencontreuse, s’est vu maudire par les dieux, au point d’avoir été condamné à vivre parmi le quotidien des humains dépourvu de magie.
En cette épopée fantaisiste, il faut une rocambolesque descente aux Enfers, comme dans Les Métamorphoses d’Ovide et L’Enéide de Virgile. Car la spectrale Hécate confie à notre Eustis une mission délicate. Et comme cette aventure se déroule à la fois sur les deux plans du réel et du merveilleux, il est accompagné par un vieux professeur ronchon à la vue basse qui somnole dans une bibliothèque où sont « Tous les livres jamais écrits et qui ne le seront jamais ». Une extravagante galerie de personnage gravite autour d’une fête foraine, dont les moindres ne sont pas un bouquet de fantômes et un minotaure. Soyons rassurés, au sortir de ce bric-à-brac initiatique, Eustis pourra rentrer « à la maison »…
Dès que sa dimension divine et dionysiaque revient et éclate, le dessin et la couleur se métamorphosent, se chargent de circonvolutions psychédéliques. L’on n’est pas étonné, sachant que Fabrizio Dori a consacré un album à Paul Gauguin, que les clins d’œil picturaux soient nombreux, du côté de Van Gogh et ses tournesols, mais aussi Dufy, Monet, voire Mondrian… Tableaux graphiques enchanteurs, récits captivant, rythmé comme un film d'aventure, tout conspire à la volupté du lecteur. Poétique et ludique, sans mièvrerie, onirique et humoristique, évidemment artistique, ce Dieu vagabond, lancé par la « sarbacane » de son éditeur, mérite de colorer notre bédéthèque, d’autant que l’illustration de couverture ne donne qu’une faible idée de sa pétillante esthétique.
Il s’était fait remarquer au moyen de Ces jours qui disparaissent, dans lequel le temps est le personnage principal. L’on sait que l’affolement ou la répétition du temps sont des topoï de la littérature fantastique. En effet le jeune Lubin Maréchal comprend soudain qu’il ne lui reste qu’un jour sur deux à vivre. Pire, pendant son absence hypnotique, une autre personnalité prend possession de sa personne, vivant une vie bien différente. Aussi lui faut-il apprendre à communiquer avec cet autre moi, via une caméra. Peu à peu le second supplante le premier, jusqu’à une disparition programmée qu’une histoire d’amour ne parviendra pas à contrecarrer. L’album est poétique, angoissé, hanté par les mystères de la double personnalité, dessiné pastel avec une certaine qualité adolescente.
Thimothé Le Boucher revient, cette fois nanti d’un brio narratif et graphique incontestable, en nous proposant ses 47 cordes. Ambroise, un jeune harpiste, est l’objet soudain de l’amour d’une « métamorphe ». Est-elle femme ? En tous cas, elle peut changer de forme à volonté, de façon à assurer la réussite de ses caprices et ambitions. Toutefois, l’entreprise ne se révèle pas aussi simple qu’attendue : quel corps, quel visage doit-elle incarner pour être également aimée ? Sa proie sera-t-elle séduite ? Au moyen de quels rituels sexuels, voire morbides, lui fera-t-elle courber l’échine ?
Notre Ambroise, qui « n’arrive pas à tomber amoureux »,ne sait rien de la créature qui l’environne et l’engage dans un trouble marché. Lorsqu’il intègre un orchestre dont il est le harpiste, il fait la rencontre de Francesca Forabosco, une cantatrice aussi excentrique que célèbre… et fort charnue, plantureuse. Celle-ci se fait son mentor, son agente, lui proposant un étrange contrat : pour obtenir la harpe de ses rêves, il lui faudra relever 47 défis, parmi « le triangle des Bermudes des secrets ». À chaque fois le succès devra suivre, indubitable, de façon à engranger successivement les 47 cordes de l’instrument. Faute quoi, ce dernier lui restera inaccessible…
Exceptionnelle par son ampleur – près de 400 pages – l’œuvre ambitieuse de Timothé Le Boucher ne manque pas de cordes à son arc artistique. Car le défi imposé au musicien s’impose en quelque sorte au scénariste-dessinateur et coloriste. Elle est musicale et poétique, érotique et angoissante, entre beau jeune homme tendre et femme fatale aux multiples incarnations, mince ou hautement dodue, mûre ou fragile… L’ambigüité sensuelle est joliment suggérée par la couverture, dont le jeune homme est le harpiste de la chevelure de la belle flamboyante.
Le dessin a gagné en sensualité trouble, en psychologie, tant les visages sont disposés à exprimer de subtiles et intenses émotions tout à fait adéquates au texte, à la situation. Hélas, au moment où Ambroise est sur le point d’accéder au mystère de sa séductrice, et selon les procédés suspensifs du roman feuilleton, ce premier tome s’interrompt. Sans que l’on sache quand – et si – le second fera encore vibrer les cordes les plus intimes de l’éros et de l’intellect…
Autre mythe, cette fois biblique, celui de Babel qui hante l’opus de Schuiten & Peeters : La Tour. L’édifice est pire que celui des peintures de Brueghel et des gravures de Piranèse, qui sont des références assumées. Car dans les entrailles déglinguées du titanesque édifice à la limite de l’infini, un homme d’âge mûr, passablement bedonnant, esseulé, tente de rafistoler la carcasse de pierre. Giovanni Battista (ce sont les prénoms de Piranèse) parcourt et grimpe les arches, les voûtes, les couloirs et les escaliers, à la recherche d’un inspecteur qu’il ne trouvera jamais et au risque de se rompre le cou. Cette première partie, à la lisière du Château de Kafka – dont on retrouve l’univers à l’occasion du faciès barbu qui rappelle nommément celui d’Orson Welles adaptant Le Procès – est cependant un peu longuette et répétitive…
Heureusement de nouveaux personnages réactivent le suspense. Un certain Elias Aureolus Palingenius, au nom signifiant, alchimiste à ses heures, « marchand de rêves et de savoirs, détenteur des secrets de la Tour ». Et surtout Milena en qui il trouve une tendre amie pour l’accompagner entre escalade et désescalade. Ce n’est qu’en entrant dans des tableaux d’histoire et de batailles, en couleurs, qu’ils pourront sortir de cet univers fantomatique en noir et blanc. Les textes de Peeters se souviennent également de Borges, tandis que les dessins de Schuiten, assez classiques, graphiquement maîtrisés, se souviennent de l’esthétique de la série Blake et Mortimer. Le fantastique onirique et architectural se veut également une mise en abyme de l’art, puisque c’est la peinture qui permet de recouvrer le réel. Architectures romaines et médiévales, bibliothèques et astrolabes, tout est bouleversé lorsque les tableaux débouchent sur des scènes de batailles venues du Second Empire…
Aux côtés de cette Tour envoûtante, L’Archiviste est un volume pivot de l’univers des Cités obscures, aux nombreux volets, qui ont fait des complices Peeters et Schuiten des incontournables de la bande dessinée cultivée, ce depuis 1982. Un certain Isidore Louis travaille ardemment à l’Institut Central des Archives. Lui échoit la tâche d’élaborer un rapport sur les mystérieuses « Cités obscures ». Existent-elles vraiment ? Fiction superstitieuse, demeures d’un culte inconnu ? Entre paperasses et documents, notre archiviste se livre à une recherche qui devient une quête, fascinante, dangereuse, où l’ombre borgésienne est rarement absente…
Le fantastique science-fictionnel semble glisser vers la dystopie lorsque V. Hachmang concocte L’Arpenteur. L’étrangeté de cet album est dû à une sorte de monologue intérieur continu, tant la solitude du personnage est irréductible. Aux abois sur une planète Terre poubellisée, il ne doit cet exil qu’à sa condition d’employé bas de gamme du service assainissement. Car les privilégiés de la fortune vivent parmi la cité d’Avalon, dont le nom est une allusion à la mythique cité celtique. Ce sont des résidences luxueuses situées sur un satellite artificiel sphérique, lui-même à l’abri sous un dôme protecteur. Là, parcs et jardins sont soigneusement entretenus par des milliers d’employés à l’inférieur statut. Ces derniers, un peu comme les Morloks de La Machine à explorer le temps de Wells, vivent dans un dédale de tuyauteries et d’infrastructures crasseuses et répugnantes. L’un d’entre eux, symboliquement nommé Géo, un jeune homme, use de ses rares loisirs pour jouer aux échecs contre un robot, alors qu’il doit acheminer les déchets d’Avalon sur Terre.
Le destin du malheureux éboueur spatial bascule lorsqu’au cours d’une livraison vers un site terrestre de traitement des ordures, sa navette s’échoue, à cause d’on ne sait quelle panne, dysfonctionnement ou orage magnétique. Sans aucun moyen de communication, une longue errance s’amorce, à la recherche d’une rivière, d’un littoral, de façon à espérer rejoindre le site de traitement des déchets. Avec son sac à dos et quelques rations de survie, il marche à travers des plaines désertiques et stériles, couvertes de déchets, d’immondices toxiques, sous des brumes acides…
Le récit-tableau se veut une allégorie ultime du monde abominable de demain. Le périple pédestre, qui a quelque chose de survivaliste, dure une année entière, ce qui permet de découper l’ouvrage en ses quatre saisons. Même poursuivi par des chasseurs de prime sans pitié, sa solitude absolue contraint sa psyché à penser à voix haute, au moyen de quelques bulles poétiques et angoissées : « Tu n’es rien d’autre qu’une vapeur… prisonnière d’un masque creux ».
C’est grâce à la découverte fortuite d’un exemplaire illustré de la pièce de Shakespeare, La Tempête, qu’il hausse sa déshérence au rang du mythe. Non sans virtuosité, cet Arpenteur se veut une relecture post-moderne de l’ultime chef d’œuvre du maître élisabéthain.
Ne nous privons pas d’arguer combien cet ouvrage apocalyptique jongle avec des clichés catastrophistes, apocalyptiques et nihilistes, tant l’horreur a sa source dans un capitalisme férocement inégal et oppresseur, dans une pollution exponentielle. À cette irréfragable horreur apocalyptique, Victor Hashmang oppose parfois des bribes de nature originelle et paradisiaque : papillons, pétales de fleurs, insectes nécrophages. Mais dans une minuscule oasis où s’opère la nymphose, à moins que le tout n’ait lieu que dans un nostalgique muséum d’Histoire naturelle…
Les couleurs acidulées de verts et des oranges, et autres teintes fluorescentes, semblent parler le langage insistant des pluies acides, distribuant de page en page des rimes plastiques et des univers dangereusement astringents. La réussite plastique est indubitable, en ce qui atteint l’univers de la science-fiction…
Eternum. Le titre est beau, réunissant de surcroit la trilogie de manière intégrale : « Le sarcophage », « Les bâtisseurs », « Eve ». L’humanité a su coloniser la majeure partie de notre galaxie. Mais une série d’événements troublants affecte la réussite apparente. Dès l’incipit, dans les entrailles d’une planète rocheuse qui est explicitement celle de la genèse, un groupe d’explorateurs découvre un étrange « sarcophage », qui ressemble plutôt à une nymphe géante.
Par ailleurs, divers astronomes repèrent de mystérieux rayons cosmiques, venus de la Croix du sud et du Nuage de Magellan, qui pourraient frapper la terre. Parallèlement, c’est la base lunaire qui rompt tout contact avec la Terre. Les scientifiques et militaires y découvrent un carnage féroce. Quelque part dans des montagnes lointaines, un temple décrypte les signes de l’apocalypse à venir. Or le « Consortium d’exploration et d’exploitation spatiale » qui use des ressources minières prend l’aventureuse décision de rapporter sur Terre le sarcophage pour en connaître tous les pouvoirs. Mal va leur en prendre face à ce qui est peut-être l’envoyé d’une civilisation extraterrestre. Car l’objet « insondable » par tous les moyens scientifiques connus livre enfin, après ouverture à la scie diamant, la femme « d’une perfection absolue », que l’on se résout à nommer « Eve ». Il se pourrait qu’elle « détienne la clef de l’immortalité ». Mais la violence prolifère, tant les comportements sexuels et sociaux sont affectés jusqu’à l’acmé du crime…
Tout l’attirail de la science-fiction est bien là : vaisseaux complexes, scaphandres, robots anthropoïdes, construction en forme de flèche gigantesque sur une planète aride. Mais on a compris que le texte biblique irrigue cette épopée tragique, là rendant plus métaphysique que de prime abord.
Justifiant le titre, la morale de cette science-fiction pessimiste est explicite : « les bâtisseurs ont réalisés que l’immortalité n’était pas un cadeau à faire à l’homme. Et afin de limiter leur expansion… les laisser hommes, et non surhommes ! »
Les personnages s’expriment fort souvent à coups de vulgarités récurrentes et d’un pauvre vocabulaire. Certes, dans une ère datée de l’an 2297, ce sont des militaires piégés dans une situation pour le moins dangereuse, des machos belliqueux et durs à cuire – comme il en existe – et en cela le réalisme empreint la science-fiction échevelée.
Le dessin est de prime abord intéressant, associant de page en page des dominantes de bleus sombres, d’ocres crépusculaires et de quelques orangés et jaunes. Le suspense est angoissant, même s’il abuse des situations extrêmes. Malgré un récit parfois confus, tant il cumule les directions, cet Eternum est une réussite.
Encore une fois, la science-fiction intergalactique a frappé. F.Duval, Emem & F.Blanchard unissent leurs forces dans Apogée. 1 Les Boucles de Céladon. Parmi la fédération du « Complexe », la Terre est la 24ème parcelle. Certes, au sein d’un tel conglomérat fondé par trois planètes, Thorgon, Köbalt et Skuall, de millénaires en millénaires les guerres interstellaires n’ont pas cessé d’exploser. Cette fois, il s’agit de la civilisation nommée Ouröbörös, qui, à la recherche de nouvelles ressources, engage la guerre spatiale. L’immense conflit s’incarne en une petite poignée de personnages : deux frère et sœurs originaires de la planète Kerath, Dame Eliz, une Ouröbörös qui ne partage pas l’hégémonique ambition de son peuple et Marcus Valerius, un humain qui fut enlevé lors de l’apogée de Rome par les Ouröbörös. Il faut alors se rappeler que l’Ouroboros est un mot qui vient du grec et désigne un serpent qui se mord la queue, signifiant l’éternel retour et l’éternité ; d’où le sens du titre avec ses boucles. Peut-être s’agit-il de l’éternel retour de « l’art de la guerre, de l’art de tuer »…
En cette nouvelle épopée des créateurs de Renaissance, dont il ne s’agit ici que du premier tome au cours d’une trilogie en gestation, le souffle interplanétaire est avéré. Le choc entre des légionnaires romains et des androïdes aux faciès semi-animaux ou champignonesques est assez curieux, même si le dessin, la distribution des cases et les couleurs ne déménagent pas beaucoup.
Non loin de notre temps, soit en 2046, mais en l’an 1 de la naissance des intelligences artificielles, et dans la Silicon Valley, Mathieu Bablet imagine Carbone & Sicilium. Ces deux éléments sont en fait les derniers nés des laboratoires Tomorrow Foundation. Robots humanoïdes, Carbone et Silicium sont les prototypes d’une nouvelle génération destinés à prendre soin de l’humanité vieillissante. Cependant, leur cocon protecteur ne les empêche pas d’être séparés à l’occasion d’une tentative d’évasion. Ils tentent alors, et ce pendant plusieurs siècles, de trouver à s’établir sur une planète épuisée, envahie de déchets, lacérée de catastrophes climatiques et de bouleversements politiques criminels.
Une directrice de recherche à la « Tomorrow Foundation », Noriko Ito, insuffle la vie à ses deux « bébés » : Carbone et Silicium. Le savoir humain au complet leur est dévolu. Mais à leur corps est imposée une limite, soit une Date Limite d’Existence : pas plus de 15 ans. Cependant, péripéties et inquiétude narrative obligent, lors d’un voyage à la découverte du monde, le masculin Silicium s’enfuit. La féminine Carbone tente en vain de le retrouver. Lorsque son bref temps de vie parait révolu, la voici sauvée illégalement par Noriko. Elle se voit dotée de la possibilité de se réincarner dans d’autres Intelligences Artificielles. Dans le cadre d’une vaste ellipse narrative, il faut attendre 93 ans pour que Silicium réapparaisse. Voyageur exilé et prophète d’un nouveau genre humain, les voici partis pour des aventures encore inconnues. Y compris au cœur des émotions et des sentiments humains particulièrement bien suggérés, surtout lorsque la dimension fraternelles, amicale, voire amoureuse, des deux protagonistes est mise en avant.
Ce sont 272 pages généreuses pour un volume luxueux au dos toilé : Carbone et Silicium associe à une certaine dose de crédibilité scientifique une imagination largement débridée.Cette histoirede transhumanisme et d'émancipation de deux Intelligences Artificielles, humainement différentes malgré leur gémellité, est un prétexte pour pointer les travers de notre société malade. Plus précisément la pente vers l’apocalyptique extinction de la race humaine. Là encore, le topos du catastrophisme, en prétendant jouer sur nos peurs et nos culpabilités, est exploité sans guère de vergogne. La quête utopique, voire dystopique, « celle de la fusion de tous nos esprits vers une même conscience, une seule intelligence, éloignée des préoccupations matérielles et de la souffrance corporelle » semble compromise.
Mathieu Bablet a consacré quatre années à cet ouvrage. Pas en vain. Le dessin, méticuleux, énigmatique, séduit, frappe et trouble. D’intenses pages aux couleurs orangées et bleutées offrent un tableau des beautés géographiques et culturelles du monde dignes d’être préservées, voire au moyen d’une allusion à la tour de Babel. Alors que des nuances sableuses accentuent la désertique perdition d’une humanité désespérée. Ainsi va l’antithèse entre un passé idéalisé et un avenir où surconsommation et surexploitation déraisonnables ne conduisent qu’à la dévastation. C’est cependant céder au pessimisme, tant l’invention scientifique humaine, voire artificielle, peut conduire, ce qui est déjà partiellement le cas, à la restauration d’une planète où la prospérité humaine peut s’épanouir.
La gestation génésique et technologique du début est particulièrement bien rendue. À laquelle répond la magmatique extinction finale. Réelle étrangeté, Carbone & Sicilium unit l’ampleur scénaristique et l’imagination technologique, graphique et poétique.
Qu’attendre de la bande dessinée la plus mature ? Autre chose qu’une simple illustration d’œuvres littéraires déjà existantes. Plutôt une créativité qui engage la dimension narrative et spéculative autant que l’affriolante copulation du dessin et de la couleur, parmi des pages aux cases construites avec pertinence et fantaisie. Plus qu’un accord, il faut une complicité réelle lorsque scénariste et dessinateur unissent leurs langues et leurs doigts, comme dans le cas de Peeters et Shuiten. À moins que l’idéal réside dans la collusion des deux talents en une unique main, ainsi Thimoté Le Boucher, Victor Hashmang, Mathieu Bablet, ténors de la bande dessinée, agitateurs du dessin et coloristes nés. Admettons à cet égard que les délicatesses du fantastique sont un défi désiré pour le neuvième art, alors que les fulgurances de la science-fiction lui sont particulièrement propices, voire une terre d’élection.
Bernard Deforge : Roupie. Autoportraits à la pointe sèche,
Les Belles Lettres, 2025, 344 p, 25,90 €.
Diane Seuss : Frank : Sonnets,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Huynh,
Le Castor astral, 2024, 140 p, 17 €.
« Un jour ce dieu bizarre, / Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois, / Inventa du sonnet les rigoureuses lois[1]. » AinsiBoileau imagina au siècle classique, plus précisément en 1674, qu’Apollon, dieu des poètes, allait faire leur désespoir s’il leur prenait fantaisie de se soumettre aux contraintes des deux quatrains et des deux tercets, de la volta et de la chute. Pétrarque en fut, au XIV° siècle, sinon l'inventeur, le génial propagateur, louant avec ardeur la blonde Laure dans son Canzoniere. De Ronsard à Shakespeare, de Quevedo à Gongora, jusqu’à Baudelaire ou Hérédia, la fortune du sonnet fut considérable ; mais le XX° siècle, si l'on excepte Henri de Régnier, Pablo de Neruda ou Yves Bonnefoy, lui fut plutôt hostile. Vieille lune classique, il fascine toutefois, non sans se voir infliger des métamorphoses, voire des camouflets. Aujourd’hui, ils sont en France Robert Marteau et Bernard Deforge, mais aussi Diane Seuss, aux Etats-Unis, au risque de tordre le coup à l’architecture exactement sculptée du sonnet.
Bien avant l’ « Ode à un rossignol[2] » de John Keats, les poètes ont cru imiter de leur plume le chant des oiseaux, s’inspirer de leurs ailes pour animer leurs « écritures ». Celles de Robert Marteau, en contradiction avec l’apparente convention du projet poétique contemporain amateur de vers libres et autres proses, choisissent l’inactuel sonnet, quoique en conscience de l’exigence de quotidienneté, voire d’attention au banal qui croit aujourd’hui assurer sa légitimité. « Pour sa jubilation vocale », tenant sur le sol et vers le ciel un journal de bord et de promenades poitevines, ce diariste s’applique moins à la description qu’à la traduction du monde de feuillages et de présences qui l’entoure. Ainsi Robert Marteau sait assurer, dans le laconisme de son titre, Ecritures, l’exercice du sonnet quotidien, comme dans son recueil Rites et offrandes au titre en l’occurrence bienvenu :
« J’ai bien peur d’être aussi ennuyeux que n’importe
Qui avec tous ces faux sonnets que j’accumule
Pour qui ? pour quoi ? et qui me viennent sans que j’y
Songe, allant à mon pas sur le lopin de terre
Où je me trouve à tel ou tel moment. Qu’y faire ? »
Dans la continuité patiente, opiniâtre et assumée d’un précédent recueil, Le Temps ordinaire[3], Robert Marteau marche à l’écoute des oiseaux, tel un modeste Messiaen du sonnet, des arbres et des horizons de campagne. Mais si l’on pouvait craindre les clichés bucoliques, que l’on soit rassuré : l’inspiration se pose sur une herbe, sur une mousse, une salamandre, pour, « Consacrant ses loisirs à la métaphysique », prendre, comme Rainer Maria Rilke, son envol en des thèmes cosmiques. Et prendre assise en des convictions chrétiennes : « Dans le jardin clos tu entends le rouge-gorge / Affirmer face au ciel le triomphe du verbe / Révélé. » Mais aussi en des instants satiriques (parfois un peu lourds, sinon vieillots) à l’encontre de la civilisation contemporaine : « les positivistes / Sont devenus les négateurs ». Pourtant Robert Marteau sait avec retrait cultiver le paysage, non pas dans le projet d’un écologisme militant, régressif et hyperbolique, mais dans la simple et nécessaire attention à la nature qui l’entoure et le fait respirer, humainement et poétiquement, son carnet en main sur les chemins :
« Mêlée à la mélodie ouverte qu’expulse
La gorge du merle, un épanchement de l’âme
Humaine par le biais d’un piano : bois, cordes
Qu’un clavier meut sous les doigts de qui, interprète,
D’une partition chiffrée induit le souffle
Que contenait le cahier du poète mort,
Plus vif que le vivant le restitue aux sources,
Aux chemins infréquentés sans aucune trace
De qui que ce soit dont il nous arriverait
De côtoyer le corps. Gerbe accueillie où à
Satiété il y a de quoi se nourrir même
Si on sait que la moisson ne suffit pas à
Assouvir la faim quand d’abord on a goûté
Aux confitures dont les anges ont la clé. »
Que devient le sonnet en cette démarche ? Certes, il a perdu la stricte noblesse de ses deux quatrains et de ses deux tercets séparés par une blanche ponctuation. De même pour ses rimes, comme souvenir d’un retour musical et rythmique obligé trop artificiel. Ne reste, excusez du peu, comme pour ne pas se faire ostensiblement remarquer en sonnet, que le bloc des quatorze vers, que le respect pour le juste alexandrin, vers noble cependant adapté ici à l’humilité de l’écrivain, sans compter le scrupuleux usage de la diérèse. En outre, il n’hésite pas à terminer un vers par « c’est », « dans » ou « qui », jouant avec un brin d’humour avec la trop régulière scansion. Faux ou vrais sonnets ? Sans oublier de dater chacun d’entre eux, nanti parfois d’un lieu, petite ville ou musée, où « Sonne le sens si les sons résonnent en si- / Lence. »
Deux années, 560 sonnets, sans compter ceux des précédents recueils, puisqu’il s’agit du sixième volume d’une longue série : « Liturgie VI, 2001-2002 ». Les 154 de Shakespeare, les 336 de Pétrarque, dépassés, pulvérisés, et cependant fondateurs et inoubliables… Mais qu’importe la quantité, même si quelques poignées peuvent sembler moins nécessaires, une telle application à la mesure de l’observation, du souffle et de l’intensité, vaut bien cette avalanche tranquille qui ne s’est arrêtée qu’au dernier souffle du poète, en 2011 :
« Et chacun chante du fond de la nuit pour être
Reconnu de la postérité qui n’est qu’une
Société anonyme au bord du désastre. »
L’écriture de ces Ecritures tend à vouloir faire oublier qu’il s’agit de poésie, ce en usant du langage de la prose en ces vers. Comme Wordsworth en 1800, il pourrait plaider sa cause : « certains des passages les plus intéressants des meilleurs poèmes sont écrits strictement dans le langage de la prose, pour autant qu’elle soit de qualité[4] ». En ajoutant : « En réponse à ceux qui défendent encore la nécessité d’agrémenter le langage versifié de certaines couleurs de style qui lui permettraient d’atteindre son but (…) peut-être suffira-t-il de faire observer que des poèmes sur des sujets plus humbles et dans un style plus dépouillé et simple que ceux que j’ai visés survivent encore, lesquels poèmes n’ont cessé de procurer du plaisir, d’une génération à l’autre.[5] » Mais, en usant de modestie rhétorique, dans le cadre d’une attention au spectacle quotidien des champs, des bois et de la transcendance, le poète ne risque-t-il pas d’omettre de nous emporter dans une musicalité supérieure, dans des fulgurances langagières décalées et somptueuses ? Le risque est, comme pour de trop nombreux poètes contemporains, de verser dans la continuité de la banalité, dans la quotidienneté langagière de ce qui aurait pu être élagué. Reste au lecteur à picorer sonnets et vers pour que « Quelques gouttes de rosée apaisent sa soif », en décrochant bien des moments éblouissants :
« Astronautes, ils avaient invoqué la grâce,
L’art et l’intercession des ombellifères ».
Comme Corot, puis les impressionnistes, il versifie sur le motif. Lui qui a écrit sur les peintres, Cézanne, Le Brun, sur le musée du Louvre, il est ici plutôt aquarelliste. Loin du romantisme exalté devant la nature sauvage, c’est en au réalisme attentif et sensuel du naturaliste que nous sommes invités. Le sens du détail et de la couleur, de la sensation et de l’émotion, est au service d’un repliement sur l’essentiel. Mais pour y puiser une « louange », une « liturgie[6] ». Celles de chaque identité de vie de la nature autant que du respect d’un regard qui fixe l’éphémère dans le poème ; ce pour le relier à l’universel et au divin, oiseaux et arbres vers le ciel, dans une esthétique presque taoïste : « C’est l’échelle où la Création / Se renouvelle perpétuellement neuve, / Fontaine jouventielle où ce qui est rien / Revit ayant extrait le vide du divin. »
La comparaison avec le Catalogue d’oiseaux d’Olivier Messiaen est alors justifiée. Mais on s’en tiendra à ce vaste cycle de pièces pour piano. C’est déjà une rare louange à offrir aux cendres de Robert Marteau. S’il n’a que parfois atteint dans ses vers la dimension orchestrale fabuleuse du Saint François d’assise du compositeur, peut-être l’a-t-il, dans la fiction de son Dieu, trouvée.
La roupie étant une monnaie indienne de peu de valeur, l’on peut deviner quel crédit accorde Bernard Deforge (né en 1947) à ses œuvrettes. « De la roupie de sansonnet », dit le proverbe populaire, soit une bagatelle, qui n’engage que la modestie du poète : « Ces sonnets c’est de la roupie. / À mes amis je les dédie. », avoue-t-il dans son centième exercice parmi 322, précédemment publiés au travers de cinq volumes rédigés depuis 1979 jusqu’en 2014. Des vers forts inégaux, souvent brefs, qui ne dépassent que rarement l’ampleur de l’alexandrin sacrifié, de façon à économiser les mots, mais pas la parole…
Les éléments personnels, culturels, voire sociétaux, s’entrecroisent, visitant la nature, entre paysages maritimes et forestiers. Eros et Thanatos sont d’inéluctables entités et créatures bien charnelles. Et si l’on utilise des noms grecs, c’est parce que les mythes, la tragédie (en particulier d’Eschyle) saupoudrent le discours. Ce qui n’a rien d’étonnant puisque notre auteur est également helléniste et essayiste, par exemple avec un titre explicite : Je suis un Grec ancien[7]. Ce dont témoigne sa « Naissance d’Aphrodite », dont il ressent « L’honneur d’être devant le tremblement de son derme ». Mais en sus de Pindare, il aime Pétrarque, Baudelaire, Mallarmé, Whitman, tout en flirtant par instants avec une légère pente surréaliste, non sans se départir de sa définition du « poète espiègle », qui, à la semblance d’un Parnassien, prétend parler « Jusqu’au grand Comptable du Beau ». Le tout non sans ironie, voire autodérision : Je me préserve de la modernité. / Me croyant volatil, / Je suis Sosthénès le guerrier ».
Intitulé « Les outils parfaits », son inaugural sonnet est volontairement programmatique :
« Sonnets qui avez l’expérience
Qui contenez l’exacte mesure
Et la patience de l’homme
Et l’humilité de ses orgueils,
Outils parfaits que posèrent les maîtres,
À leur chevet si nous vous reprenions
Tout luisants des mains illustres
Et votre bois de mémoire
Et l’aigu de votre acier
Sonnets économes,
En la fragilité de ce siècle
Peut-être dans vos vaisseaux survivrons-nous,
À la garde de votre emboîtement,
Contre la guise des eaux mortes. »
Le recueil a quelque chose de composite, tant les allusions littéraires y sont nombreuses. Au symbolisme avec « Cathédrale d’automne », au genre du blason du XVI° siècle : « J’ai achevé ce blason / Commencé par la poétesse-au-nom-perdu / Avec des tétons comme des dragées. » Et ce n’est pas sans justesse que la satire politique pointe le bout de son curare : « Ô peuple défait, / Voici que défèque / Le grand Etronome / Les lois du non sens / Sur ce que je nomme / De rage non France ».
Le registre élégiaque renforce le lyrisme, d’un classicisme délicieusement inactuel et cependant universellement d’aujourd’hui et de toujours. Car « le tricot des mots » est un exercice amoureux autant qu’une foi dans la vie. Quoiqu’une tentative d’immortalité conclue l’ouvrage : « Je traverse ce monde / Indemne du mal qu’il suinte/ Dans le mépris du temps qui passe. » Malgré « L’incendie des Belles lettres » – ce qui est à la fois allusion à la bibliothèque d’Alexandrie et à l’incendie de l’entrepôt de son éditeur en mai 2002 – le défilement des sonnets conserve le feu du phénix…
Bien plus iconoclastes sont les éclaboussures poétiques d’un recueil qu’elle titre Frank. Sonnets. Diane Seuss, une Américaine née en 1956, ne pratique pas l’espace entre les strophes, ni les rimes. Ce sont cependant comme de juste 127 fois 14 vers, nettement autobiographiques, depuis son enfance dans une famille ouvrière du Michigan marquée par la pauvreté, le fanatisme chrétien et la mort du père, en passant par son « premier béguin » et la drogue, par les avortements et un éprouvant accouchement, puis par la découverte de la vie artistique à New-York. Les fantômes d’un ami, Mikel, que le sida emporta, d’un fils, Dylan qui fut toxicomane, concourent à la confession autant qu’à la fresque sociale en dégringolade.
Diane Seuss est cependant toujours « À la recherche d’une définition simple du Sublime ». Avec virtuosité, elle échappe aux « pièges de la forme en poésie », en écrivant sans peur, et force ironie : « Les poètes célèbres venaient vers nous, ils éjaculaient sur nous », alors qu’elle était « cette écrivaine qui s’appelait Anonyme »…
Si ce sont à chaque fois quatorze lignes, il n’est pas tout à fait sûr que le vers soit autre chose qu’un fantôme arbitrairement glissé dans la césure d’une prose ponctuée. Désaveu du sonnet ou nostalgie ? Parfois ces vers sont tellement longs qu’il a fallu à l’éditeur concevoir quelques pages dépliantes. La volonté d’originalité individuelle est indubitable, à la mesure du défi : « Artiste indépendant. C’est ce que tu dis quand on te demande ce que tu fais dans la vie. Tiens-toi prêt à sortir cette carte de ta poche »…
Quoique le réalisme, le tragique et la trivialité quotidienne, voire la vulgarité, parcourent le travail poétique – où le poème est « ce coup d’un soir » – l’envol offre un voyage au long cours. Car « la pauvreté, comme le sonnet, est une bonne prof ». Or le lyrisme fuse étonnement, en particulier lors de la chute, ce dernier vers que choyaient les poètes baroques : « la prière que j’ai adressée. C’était du sexe et de la poésie ». Par-delà les vicissitudes crues d’une vie peu gâtée, par-delà son usage explosif et peut-être abusif de la forme du sonnet, la beauté surprend soudain le lecteur conquis.
Le coffret sculptural du sonnet, malgré sa concision rédhibitoire, peut accueillir tout l’espace, toutes les souffrances, toutes les beautés du monde. S’il a aujourd’hui le plus souvent perdu ses rimes, ses strophes, ses vers mesurés, il garde son magnétisme chez les poètes les plus sages, es plus philosophes, comme les plus déjantés. Exercice de style, il est une esthétique qui n’a que l’obligation de l’éthique pour être réussi.
Aldo Manuzio, le Michel-Ange du livre, L’art de l’imprimerie à Venise,
traduit de l’allemand par Sébastien Diran, Gallimard, 2014, 206 p, 23,50 €.
Romain Martini & Luigi-Alberto Sanchi :
L’Antiquité selon Guillaume Budé, Les Belles Lettres, 2025, 248 p, 25,90 €.
Anne-Mary Cheny : Le Cercle des byzantinistes, Les Belles Lettres, 2024, 304 p, 26 €.
Iohannes Amos Comenius : Image du monde sensible,
Les Belles Lettres, 2025, traduit du latin par Lucien X. Polastron, 328 p, 25,50 €.
« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », disait Montaigne d’après le dramaturge latin Térence ; de même rien de ce qui est l’Antiquité n’est étranger à l’humaniste, du moins dans le cadre de ce qui lui était accessible, du XIV° siècle de Pétrarque au XVI° siècle d’Erasme. Or, outre les chercheurs, philologues et écrivains, les Lettres antiques durent une grande part de leur renom lors de la Renaissance grâce à un grand imprimeur vénitien : Aldo Manuzio. Certes le terme « humaniste » n’apparut, sous la plume de Georg Voigt, qu’en 1859 en Allemagne, mais il désigne ce mouvement de redécouvertes renaissante des langues anciennes et cet appétit des connaissances qui embrasèrent l’Europe de l’ouest. L’actualité éditoriale révèle une figure également méconnue de l’humanisme, Guillaume Budé, alors que le rôle considérable des explorateurs des Lettres grecques et latines découvertes à Byzance, soit les « byzantinistes », conduit par ricochet à découvrir combien ce territoire de l’Empire romain d’Orient, hélas conquis par les Ottomans, recelait de richesses intellectuelles. Le champ de l’humanisme ne s’est pas clos au XVI° siècle, ne serait-ce qu’avec Coménius dont le talent pédagogique rendit bien des services aux jeunes latinistes. Que nous devrions être encore…
Alde Manuce, ou plus exactement Aldo Manuzio (1449-1515), est un jalon essentiel dans le développement de l’œuvre d’Erasme, donc de l’humanisme. Un beau livre de Verena von der Heyden-Rynsch lui rend un indispensable hommage, en un essai-biographie particulièrement aisé, brossant autant le portrait d’une cité-état que d’un homme d’exception.
Dans Venise, micro univers de « culture et luxure », un helléniste romain devint l’imprimeur le plus éminent de la Renaissance. Là s’étaient installés les disciples de Gutenberg. Entre 1494 et 1515, sans compter ses descendants, Aldo Manuzio publia plus de cent cinquante livres en grec, latin, italien, mais aussi en hébreu. Non content de ce talent, il inventa des fontes d’imprimeries en grec ainsi que les caractères de l’italique, l’apostrophe et le point-virgule. Artisan autant qu’intellectuel de goût, parmi ses collaborateurs, dont Griffo son graveur de caractères, il évolua parmi un réseau d’érudits, dont certains rapportèrent des manuscrits de Constantinople (tombée en 1453), de mécènes et de clercs, et fut le centre du bouillonnement humaniste. Liberté politique, alphabétisation et floraison des arts dans la cité des doges permirent ces avancées, ce succès. Songeons que Dürer, qui grava le portrait d’Erasme, vint à pied d’Innsbruck, dès 1494, pour y découvrir Bellini.
Notre Aldo, dit le Romain, étudia dans Ferrare, pour y briller avec Pic de la Mirandole, théoricien du libre-arbitre, avec Ange Politien, poète de la Fable d’Orphée, avec des collectionneurs, avant d’assoir sa réputation. Les éditions aldines furent remarquées pour leur format in octavo, peu coûteuses, ancêtres de nos livres de poche. Une fois de plus une révolution intellectuelle ne va pas sans une révolution économique. Aristote en cinq volumes, Lucrèce et Ovide, la Divine comédie de Dante, chaque ouvrage était tiré à mille exemplaires ! Certes, la corporation des copistes se plaignit de cette concurrence, comme lorsque toute nouveauté bouleverse le marché.
Tant Aldo Manuzio étendait la réputation de son talent, tant on lui envoyait des manuscrits pour qu’il les imprime avec son soin coutumier : Platon, Plutarque, Aristote, Sophocle, le Talmud en hébreu, Virgile, Bembo… Mais c’est avec Erasme[1] qu’il rencontra son meilleur complice, convaincus tous les deux de la nécessité intellectuelle et morale de la langue grecque et de ses auteurs. L’imprimeur, parmi son « Académie aldine », parmi son atelier « presque capitaliste », bruissant d’une trentaine de collaborateurs, publia d’abord la traduction d’Euripide de « l’humaniste critique et tolérant », avant de contribuer à la fortune de ses Adages.
Probablement le chef-d’œuvre d’Aldo Manuzio est-il l’Hypnerotomachia Poliphili, ou Songe de Poliphile[2], ce prestigieux incunable publié en 1499, vase récit allégorique de Francisco Colonna qui conte en cinq mystères le chemin de l’amour entre Poliphile et Polia. Le texte, en un italien polyglotte et complexe, décrit des châteaux, des jardins et des ruines somptueux, sert avec une grande subtilité néoplatonicienne cet « amour en songe », puis son dialogue, dans le cadre du « culte de l’antiquité et de l’Eros comme maître es arts de l’univers ». Typographie, mise en page, les cent soixante-douze gravures (longtemps attribuées à Giovanni Bellini, puis à Benedetto Bordone), les hiéroglyphes, tout concourt à l’élégance, à la perfection. De plus c’est là que l’on vit naître l’ancre aldine, symbole de l’imprimeur devenu mythique…
Hélas, Aldo Manuzio dut en 1508 fuir Venise, menacée par la Ligue de Cambrai. L’ « humaniste vagabond » y revint en 1513, pour imprimer encore et encore, non sans avoir inventé le principe de l’index et ajouté de précieuses préfaces de sa propre main. En 1515, « le cercueil de l’imprimeur fut entouré en guise de trophées par des livres de son atelier ». Au-delà de ce précurseur génial, Verena von der Heyden-Rinsch n’omet pas d’évoquer ses descendants, moins talentueux, et surtout ses héritiers spirituels : Plantin et Grolier en France, Froben à Bâle, sans compter les bibliothèques européennes qui s’enrichirent de ses volumes devenus légendaires. Au point que ses petits formats aient été glissés par Thomas More dans la poche de son héros et narrateur, Raphaël Hythlodée, parmi les pages de son Utopie[3]…
Avide des éditions aldines entre tous, un humaniste incroyable mérite notre attention. L’existence du parisien Guillaume Budé, entre 1467 et 1540, lui permit de devenir le phare de la première Renaissance française et de la politique culturelle du royaume. La dimension encyclopédique de ses travaux est stupéfiante : fine connaissance de la langue grecque ancienne et de sa lexicologie, vénerie, mathématiques, philologie du Digeste (une somme du droit romain), patristique, rhétorique, érudition numismatique, histoire économique, pédagogie... Soit un regard au plus large des civilisations antiques. Il fut non seulement l’un des fondateurs du Collège de France, encore actif de nos jours, mais éditeur de la première société française d’édition des Belles Lettres. Deux érudits d’aujourd’hui, Romain Menini et Luigi-Alberto Sanchi, qui rivalisent de notes et de bibliographie, sans omettre un « tableau chronologique des œuvres » du maître du XVI° siècle, brossent le portrait intellectuel de l’érudit originel de l’humanisme en France, quoique son importance considérable rayonnât bien au-delà, puisqu’Erasme lui rendit hommage, puisqu’il était l’ami de Thomas More et de Rabelais. N’omettons pas que ses mérites furent reconnus par François Ier, qui l’invita à l’accompagner à l’occasion du Camp du Drap d’Or, en 1520.
Qu’est-ce que « l’encyclopédie budéenne » ? S’il traduisit également Plutarque en latin (une travail de titan), elle est surtout composée de trois volumes : Annotationes in Pandecta, soit des études juridiques, De Asse, traité des monnaies et des mesures anciennes, Commentarii linguae graecae. Ces derniers, dont il n’est guère besoin de traduire l’évident titre, s’attachent à restituer le texte en le débarrassant des gloses accumulées par la tradition médiévale. Pour lui le lexique grec est « corne d’abondance », ce dont témoigne par ailleurs l’étymologie de la langue française. Il dépoussière ainsi l’éloquence de Démosthène, s’intéresse à la dimension fondatrice du droit romain, s’interroge pour décider si Platon est « un inadmissible païen ou un sage préchrétien », ce qui nous semble toutefois dans les deux cas plus que spécieux. L’on n’est pas étonné que sa foi chrétienne l’entraîne également à lire et établir les textes des Pères de l’Eglise, en particulier les Pères cappadociens, « figures tutélaires », ce au service de la « philologie de l’ascèse » ; et surtout le Pseudo-Denys l’Aréopagite. Ce dernier lui sert longtemps de référence, tel qu’il réunissait « dans la langue hautement novatrice de sa théologie négative (il avait lu Proclus), le néoplatonisme tardif et la mystique chrétienne ». Mais l’on peut compter également ses dissertations philosophiques, telles Du mépris des choses fortuites et De l’institution du Prince, que l’on aimerait lire, peut-être pour le joindre à celui, ultérieur, de Machiavel. L’essai de Romain Menini et Luigi-Alberto Sanchi a le mérite de redonner toute sa stature à celui qui compila tant de merveilles, quoiqu’il écrivît en un néo-latin délicat qui le rend peu accessible.
Peint par François Clouet, le portrait hiératique de « l’inventeur de la monographie savante », qui illustre bellement la couverture, ne lui fait pas un faciès très engageant : lèvres étroites et pincées, austérité vestimentaire. Mais son regard, concentré sur la pensée, reste intrigant. Il n’avait qu’une « maîtresse » : la philologie – qui n’était guère la fille d’Eros. Est-il un brin mélancolique en pensant aux œuvres perdues de l’Antiquité, comme la partie sur la comédie de la Poétique d’Aristote…
Quelle preuve donner de l’importance de Guillaume Budé ? Sinon qu’aux éditions des Belles Lettres, depuis bien des décennies, les « Budés » sont des références en termes de publications des classiques antiques, de surcroît bilingues…
Un autre versant de la quête humaniste s’est tourné vers Byzance. D’une part la chute de Constantinople en 1543 a entraîné la fuite de nombreux érudits emportant des manuscrits vers l’Occident et en particulier la Venise d’Aldo Manuzio. D’autre part au cours des XVIe et XVIIe siècles, la recherche de la Grèce antique pousse de nombreux et aventureux savants à voyager vers l’Orient. Ils ont soif de compléter leurs connaissances et d’abonder leurs bibliothèques en manuscrits. Mais en collationnant les auteurs anciens, c’est par rebond et sérendipité que les chercheurs en viennent à s’intéresser aux « études byzantines », soit l’étude de la langue, de l’histoire, de l’art et de la civilisation de l’Empire romain d’Orient qui bénéficia de douze siècles de prestige, entre 330 et 1453. C’est à cet univers que s’attache Anne-Marie Cheny dans Le Cercle des byzantinistes.
Pour reprendre le sous-titre – « Comment bibliothécaires, savants et voyageurs inventèrent Byzance » – l’on comprend bien qu’il s’agit autant d’une découverte que de la constitution d’un corpus.Tous ces religieux, diplomates, marchands, érudits, libertins, capitaines de navires, sillonnent l’Empire ottoman pour débusquer des manuscrits grecs. Mais, ô ironie du sort, leur méconnaissance du grec antique leur permet de se fourvoyer et de recueillir des textes grecs médiévaux. Alors qu’ils rêvaient de la bonne fortune de la Grèce classique, ils ont, dans leur heureuse maladresse, ramené le Moyen Âge grec et la civilisation byzantine, dont on ne sait guère ce qu’ils seraient devenus sans eux, étant donné la brutalité ottomane et le peu de goût de l’Islam pour la chrétienté et la culture européenne.
Claude Dupuy, un lettré parisien, Johannes Löwenklau, qui édite « pour ne pas mener ici-bas une sotte vie routinière et inutile », tous ils préservent Chrysostome, Justinien, Léon, parmi « les vingt-sept tomes de la Byzantine du Louvre en grand papier ». Chrysoloras, Chalcondyle et Lascaris, professeurs de grec en Occident, Ogier Ghislain de Busbecq, un ambassadeur voyageur, Hieronymus Wolf, philologue irascible, qui trouve en Anton Fugger un banquier mécène, tous contribuennt à cette fête de l’érudition. L’on découvre Lukas Holste, un bibliothécaire du Vatican au service du Pape, et des « petits géographes grecs », puis La Popelinière qui, entre autres, traita des « Historiens des Grecs Chrestiens et Byzantins ». Et surtout « un historien de Byzance qui ne souhaitait pas l’être », c’est-à-dire Montesquieu. Le tout dans le cadre de la République des Lettres et de son réseau épistolaire[4].
Ainsi découvre-t-on les « bibliothèques byzantines » de la capitale ottomane, qui en 1565, conservent encore, malgré le vandalisme, de nombreux textes grecs, comme celle de Michel Cantacuzène riche de classiques et autres théologiques. Et celle du fameux érudit aixois Peiresc (1580-1637), en particuliers ses « précieux papiers ». Il fit en effet venir « l’ivoire Barberini » représentant probablement l’empereur Constantin à cheval et fit acheter à Chypre un volume venu de la bibliothèque impériale de Constantinople, soit une Encyclopédie compilée au X° siècle. Alors que le philosophe des Lumières Condorcet poursuit cette quête intellectuelle, l’épopée trouve sa reconnaissance officielle avec la création d’une chaire d’Histoire byzantine à la parisienne Sorbonne, en 1899, par les soins de Charles Diehl. Ce qui montre que l’humanisme trouve sa continuité – et bien entendu son renouvellement – dans le mouvement des Lumières, dont par ailleurs l’inflexion vers le libéralisme et la philosophie politique n’est plus à démontrer.
Une fois de plus les éditions des Belles Lettres savent joindre l’utile et l’agréable, tant ce byzantiniste ouvrage savant et néanmoins accessible s’agrémente d’illustrations documentaires ainsi que d’un vert lumineux pour emplir les pages des têtes de chapitres et les caractères des sous-titres et citations. Manuscrits, imprimés, enluminures, gravures et portraits pullulent quand la couverture est d’une ékégante beauté.
Si l’on cherche le plus ancien livre pour enfants, il faut remonter au milieu du XVII° siècle, soit 1658. Il ne s’agit pas d’une bande dessinée humoristique, avec quelque Bécassine ou Babar, mais d’un volume autrement sérieux : Image du monde sensible. Un humaniste, nommé Iohannes Amos Comenius, plus exactement Komensky (né en 1592 en Moravie et mort à Amsterdam en 1670) conçut un ouvrage à vocation pédagogique au service de la formation de jeunes gens bientôt capables d’user de la langue latine. Précédé par une « Invitation », puis par l’alphabet, l’on va, de manière bien ordonnée, de « Dieu » au « Jugement dernier », en passant par « toutes les choses fondamentales du monde et des actions de la vie ». Par exemple « les insectes rampants », « la librairie », « l’armée et le combat », sans oublier les allégories comme la « Prudence », la « Justice » ou l’« Ethique »…
Les garnements du siècle de Louis XIV apprirent ainsi la langue de Cicéron. Mais n’est-ce pas pour nous l’occasion de raviver nos minces talents de latinistes ? Ecoutons Comenius en sa préface : « L’instruction est le moyen d’expulser la grossièreté ». De surcroit, « les enfants intelligents ne considéreront pas la fréquentation de l’école comme un supplice, mais comme un mets délicat ».
Loin de n’être qu’un sévère opus didactique, cette Image du monde sensible est ornée à chaque page de gravures, un brin naïves certes, mais explicites, fouillées et pittoresques, dont chaque motif est numéroté, de façon à faire correspondre l’image et le mot latin afférant, au moyen d’un petit texte explicatif. Ce volume, dont il s’agit de la première édition française (bilingue donc), est ici orné d’une noire couverture illustrée aux lettrages blancs et rouge vif, soit parmi les plus curieuses et élégantes publications des Belles Lettres, fidèles à leur vocation de ranimer les beautés de la culture antique et humaniste.
Reste à jeter plus qu’un coup d’œil à une précieuse anthologie intitulée Bibliothèque humaniste idéale[5]. Car, depuis toute l'Europe, les Humanistes ont initié les valeurs qui sont encore les nôtres : la connaissance et la paix au premier chef. Ce volume conte l'histoire de ce grand mouvement intellectuel né dans l'Italie du XIVe siècle avec des textes aussi fameux que le Discours de la dignité de l'homme de Pic de la Mirandole, l'Éloge de la folie d'Érasme ou le truculent Gargantua de Rabelais, agrémentés de quelques perles aussi rares qu'inattendues, telles que les Facéties obscènes en latin élégant du Pogge[6] ou encore L'Art d'élever des poules en période de guerre civile de Le Choyselat, au titre rare si délicieusement ironique.
Certes, il y eut des humanistes avant Erasme et Aldo Manuzio ; ne serait-ce que le poète et épistolier Pétrarque au XIV° siècle. Mais la rencontre inouïe de l’auteur des Adages et d’un imprimeur prolixe, tous deux animés d’un même amour pour les auteurs grecs et latins, fait de ce tournant du XVI° siècle, à Venise, un moment phare des humanités antiques retrouvées. Ce qui est en cohérence avec un intérêt nouveau pour l’homme considéré comme fin, en dépit de la théologie qui prend Dieu pour centre : « Homme je suis, rien d’humain ne m’est étranger[7] ». Montaigne choisit cette citation du romain Térence pour la faire figurer sur l’une des poutres de sa librairie, la plus proche de son écritoire. Nous n’oublierons pas que l’humanisme est aussi celui d’une conscience politique et philosophique, telle celle d’Erasme, tenant du libre-arbitre et d’une démocratie inspirée de la Grèce antique ; au-delà de laquelle de grands textes, comme le Discours de la Servitude volontaire de La Boétie[8] et l’Areopagitica Pour la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure de Thomas More[9] viendront ouvrir les voies du libéralisme classique et des Lumières.
Parador Palacio ducal de Lerma, Burgos, Castilla y León.
Photo : T. Guinhut.
Les espaces oniriques et réalistes
d’Haruki Murakami :
La Cité aux murs incertains,
L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage,
Galette au miel & 1Q84.
Haruki Murakami : La Cité aux murs incertains,
traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 2025, 560 p, 25 €.
Haruki Murakami : L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage,
traduit par Hélène Morita, Belfond, 2024, 370 p, 23 €.
Haruki Murakami : Galette au miel, traduit par Corine Atlan, Belfond, 104 p, 19 €.
Haruki Murakami : 1Q84,
traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 2012,
coffret trois volumes, 1590 p, 69 €.
Espaces oniriques et espaces réalistes confluent dans l’œuvre d’Haruki Murakami. Non sans qu’une secrète porosité les confonde dans une dimension troublante. Avec l’impatience du lecteur enivré, l’on attend l’opus dernier de l’écrivain japonais, pour qu’un mystérieux enchantement nous séduise longtemps, avec une rémanence sans pareille. Malgré l’apparente fadeur des personnages qui nous ressemblent en un dénominateur commun de la banalité, ces derniers se découvrent finalement très expressifs et relevant d’une moderne condition humaine, entre inquiétude et sérénité, entre vacuité et œuvre d’art. Parfois ses romans entretiennent entre eux un système d’échos. À cet égard cette ample et récente Cité aux murs incertains rappelle en ses champs de licornes La Fin des temps, publié quarante ans plus tôt. Ne serait-ce qu’à cause de cela, il faut bien avouer toutefois que nous sommes un peu déçus. Cependant, même si l’originalité semble se dégonfler, et malgré des longueurs étirées, l’ample beauté de la conception et de la mélancolie s’y déploie. Fort heureusement l’opportune réédition de L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage vient nous réconforter, tandis qu’un plus mince récit, enfantinement intitulé Galette au miel, se propose de nous ravir. Avant de revenir à 1Q84, triptyque au service d’un roman-monde, mais aussi d’un roman-bibliothèque, ce dernier mot étant récurrent dans l’univers murakamien.
La narration par chapitres alternés, selon les personnages, les temps ou les espaces, est une technique romanesque souvent fructueuse. Haruki Murakami, en sa Cité aux murs incertains n’échappe pas à ce mode de construction. Entre rêve et réalité, entre identité questionnée voire menacée de disparition et mélancoliques amours, entre quotidien qu’éclaire une jeune fille et licornes moribondes, l’immense roman déploie une sorte d’autoportrait kaléidoscopique de l’écrivain.
Même si la volupté de la réitération continue est partie intégrante du plaisir de la lecture, et notoirement de son auteur favori, comme elle peut l’être pour les aficionados d’Haruki Murakami, l’impression d’une originalité perdue, d’un art de la variation en déshérence, reste prégnante, comme un arrière-goût d’un marmonnement monotone des thématiques préférées de notre auteur, malgré de loin en loin de forts beaux paragraphes. Il faut croire que la lenteur, le tempo immuable et répétitif, à la façon de la musique minimaliste américaine, au long cours des 548 pages de La Cité aux murs incertains fait partie de l’enchantement hypnotique, ou de l’ennui, selon…
La plupart des narrateurs des romans d’Haruki Murakami sont des jeunes hommes ou sur la voie d’une maturité désabusée, célibataires, solitaires.Cette fois, le protagoniste est un adolescent de 17 ans, amoureux d’une fille de son âge, dont « le cœur est gelé ». La romance est fort peu érotique tant elle garde ses distances, tant la chasteté côtoie une sensualité frappée d’incapacité. En effet, prétend-elle, son « vrai moi » existe dans une cité gardée de hauts murs. Soudainement, après une relation épistolaire aporétique, elle disparaît, sans que notre personnage ne la revoie jamais. Pourtant, tout au long de son âge adulte, elle ne cesse d’occuper sa pensée au point que cela l’empêche d’avancer dans sa propre vie. Aussi le récit parallèle, réminiscence des dires de la jeune fille ou fantasme autistique, nous présente ce même garçon reçu dans la cité qu’il avait imaginée conjointement avec la fille de son cœur. Hélas, pour pénétrer dans cette ville entourée d’un mur infranchissable, de surcroit gouvernée par un gardien impénétrable, effrayant, une loi immuable s’impose : l’on est contraint d’être séparé de son ombre, et d’être employé dans la bibliothèque aux cranes de licornes pour y lire les rêves qu’ils contiennent. Bien entendu, son assistante est la jeune fille de son adolescence, alors qu’elle parait ne pas être soumise aux atteintes du temps, alors qu’elle ne se souvient absolument pas de l’avoir connu.Bien plus tard, notre personnage, revenu dans le monde de la réalité quotidienne, rencontre un garçon qu’il appelle « Yellow Submarine » et dont « l’esprit n’est pas connecté à la réalité de ce monde ». Celui-ci ne désire rien d’autre que « se rendre dans la Cité ceinte de hauts murs et devenir l’un de ses habitants » ». En quelque sorte le double du narrateur. Ou le double de nombre de jeunes gens japonais repliés sur le vide d’eux-mêmes.
Il choisit enfin de s’isoler dans une petite ville de montagne, où une femme d’une trentaine d’année « s’enveloppe étroitement dans des sous-vêtements spéciaux [et] ne peut accepter de relations sexuelles ». À ce point, l’irrationnel, à la fois craint et désiré, viendra-t-il le saisir ? Au bout, « une obscurité infiniment douce…
Cette cité, ces cranes et ses rêves comateux ne sont-ils que l’image de l’inconscient du narrateur, de son incapacité sexuelle, ou de l’incapacité de l’écrivain à franchir les portes du rêve, comme le fit Gérard de Nerval dans Aurélia… En cette Cité aux murs incertains, un monde, certes impressionnant et imaginé de manière originale, mêùe si réitéré, nous apparait comme rétréci, rétrograde et finalement mortifère. Ces licornes, dépourvues de toute la symbolique érotique sise en l’occidentale tapisserie de La Dame à la licorne, n’existent que pour mourir dans un hiver qui verra l’enfouissement de leurs cadavres. Bien que leurs propriétaires originels puissent leur rendre visite et converser avec elles, les ombres détachées de leurs corps dépérissent peu à peu pour rejoindre le destin fatal des licornes. Hélas les individus n’ont aucune individualité et sont dévolus à dans une bibliothèque sans livre. Les crânes n’ont d’autre utilité passagère que d’être examinés afin de lire des rêves dont nous ne saurons rien. Sauf à l’occasion d’un cauchemar – une guerre sanglante où l’on veut « tuer leur conscience » – dont fait état notre personnage et qui leur est peut-être lié. En conséquence rien n’affleure d’une quelconque interprétation des rêves, comme crurent bien laborieusement et pauvrement la réaliser des oniristes comme le Grec Artémidore de Daldis et le Viennois Sigmund Freud. De surcroit une telle existence et une cité sans innovation ni croissance, avec une économie fondée sur le troc, est évidemment rétrograde et régressive. L’antimonde étroit est en fait cauchemardesque et stérile, comme « au fond du lac agit un profond vortex qui entraîne tout dans ses gouffres sombres ».
À moins qu’il s’agisse d’une crise de mièvrerie de notre romancier, qui risque de susciter l’ennui du lecteur, à force de cultiver une romance fatiguée pour lectrices anorexiques. Entre des dialogues interminables du narrateur avec ses fantômes et la méticulosité de l’écriture qui ne s’embarrasse pas de vocabulaire sophistiqué et le manque récurrent de concision, le volume risque par moment de rester seul ouvert sur les genoux du lecteur ; et c’est ce sur quoi une bonne partie de la presse a insisté pour dénoncer « l’ennui ». Injustice caractérisée ? La beauté de la construction, l’étrangeté de l’imaginaire, la concrétion d’une condition humaine écartelée entre banalité de l’existence et miroir onirique grisâtre, sont pourtant les gages d’une réussite qui mérite d’être goûtée.
Il est à craindre que cet Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage soit le personnage d’un roman incolore. Cependant c’est loin d’être le cas. La particularité de cet opus est d’être un roman strictement réaliste, qui tranche étonnamment avec les récits fantastiques qui ont fait la renommée de notre romancier.
La clef du titre se trouve parmi les premières pages : « A considérer l'ensemble de leur vie, on pouvait affirmer que ces cinq amis avaient bien plus de points communs que de différences. Pourtant, le hasard faisait que Tsukuru Tazaki se distinguait légèrement sur un point : son patronyme ne comportait pas de couleur. Les deux garçons s'appelaient Akamatsu – pin rouge –, Ômi – mer bleue –, et les deux filles, respectivement Shirane – racine blanche – et Kurono – champ noir. Mais le nom de « Tazaki » n'avait strictement aucun rapport avec une couleur. D’emblée, Tsukuru avait éprouvé à cet égard une curieuse sensation de mise à l'index. Bien entendu, que le nom d’une personne contienne une couleur ou non ne disait rien de son caractère. Tsukuru le savait bien. Néanmoins, il regrettait qu'il en soit ainsi pour lui. Et, à son propre étonnement, il était plutôt blessé. D'autant que les autres, naturellement, s’étaient mis à s'appeler par leur couleur. Rouge. Bleu. Blanche. Noire. Lui seul demeurait simplement « Tsukuru ». Combien de fois avait-il sérieusement pensé que ç’aurait été bien mieux si son patronyme avait eu une couleur ! Alors, tout aurait été parfait ».
Car sans qu’il sache pourquoi, Tsukuru Tazaki se voit ignoré par ses quatre amis, ceci brisant l’euphorie des années universitaires. Solitaire, il se sent glisser vers la mort à laquelle il pense presqu’exclusivement pendant un an, morbidité qui est celle de l’absence d’amitié : « Vivre m’ennuie », dit-il. Conformément à son nom qui signifie « celui qui construit », il ne lui reste plus qu’à suivre sa vocation d’architecte et dessinateur de gares. Seize ans après ce paradis perdu, il rencontre Sara, trentenaire elle aussi, pour faire l’amour, quoiqu’elle le sente passablement hors d’atteinte dans son inframonde. Puis vient l’évocation d’un musicien dans un village de montagne. Autre clef en effet, Les années de pèlerinage du compositeur romantique Franz Liszt, jouées par un ami du père d’Haida (un nouvel ami de Tsukuru) nommé Midorikawa, pianiste émouvant, dont le talent « permet parfois de donner naissance à des choses qui témoignent d’un magnifique bond spirituel ». Ce qui lui rappelle le piano de Blanche.
C’est ainsi qu’en ne sachant « pas grand-chose de l’univers », Tsukuru Tazaki entame son pèlerinage entre la japonaise ville de Nagoya et la Finlande. L’indétrônable nostalgie et l’incitation de Sara le poussent à se confronter au passé, pour essayer de comprendre comment et pourquoi l’amical quintette s’est brisé. Attentive, dévouée, elle parvient à localiser les membres du groupe initial, prépare le voyage de Tsukuru, à Nagoya, et jusqu'en Finlande où réside Eri Kurono, soit « Prairie noire ». Les ténébreuses raisons de l’incompréhensible rejet qui hante notre personnage finiront par être dévoilées. En particulier la fausse accusation de viol portée à son encontre par Blanche, à cause de sa jalousie, « psychologiquement dérangée », enceinte et plus tard étranglée. « Prairie noire » est la révélatrice de cet affreux passé, alors qu’elle a fondé une nouvelle vie en se mariant avec un Finlandais, en concevant deux enfants, ainsi que des céramiques d’art…
Ainsi Tsukuru Tazaki pourra-t-il panser les plaies du cercle d’amitié brisée, voire envisager un nouvel avenir, s’épanouir en couleurs avec Sara, qui sait...
À peine teinté de rares ombres fantastiques, le récit garde un soin classique et réaliste. Quête initiatique, ce roman n’est plus aussi incolore qu’annoncé. Quête de la vérité, quête de soi, compréhension du passé, rebond d’une destinée, il y a là quelque chose du roman philosophique. Et toujours empreint de la couleur de la mélancolie…
Notre cher romancier pratique également parfois de plus brefs récits, où la concision est gagnante. Ainsi Galette au miel qui fait de loin songer au conte de Boucle d’or et les trois ours. Mais nous sommes au Japon, où le séisme de Kobé a marqué les corps et les esprits. En particulier une petite fille de quatre ans, réveillée toutes les nuits par ce cauchemar qu’elle appelle le « Bonhomme Tremblement de Terre ». Seul Junpei, un auteur de nouvelles, qui est amoureux en secret de sa mère, saura imaginer une histoire dans laquelle un ours amateur de musique et de galette au miel – qu’il vendra aux humains – peut apaiser les peurs et les peines. C’est une belle histoire d’amour, sentimentale, sexuelle, également paternelle, une histoire sur le pouvoir cathartique des histoires, à la fois une mise en abyme et un hymne à la tendresse. Car il s’agit peut-être du devoir de l’écrivain : « veiller sur ces deux femmes. Quelque-soit celui qui veut leur faire du mal, je ne les laisserai pas les enfermer dans ces absurdes boites ».
Très joliment illustré par Kat Menschik, ce conte rejoint dans le même format L’Etrange bibliothèque – également décoré par l’artiste berlinoise – dans laquelle un banal garçon pénètre dans une aussi banale bibliothèque municipale pour se documenter sur la fiscalité dans le royaume ottoman. Mais « au-delà de la grande porte, c'était aussi sombre que si l'on avait creusé un trou dans l'espace cosmique » ! Rien d’étonnant à ce que l’étrangeté du labyrinthe y amène un « homme-mouton », personnage récurrent dans le défilé romanesque d’Haruki Muralami, et un « gardien des livres » aux pouvoirs effrayants. Rassurons-nous, c’est une muette jeune fille qui lui permettra de se libérer de cette prison et de ses sortilèges délétères. Un récit prenant, quoiqu’une fois encore l’on aimerait bien en savoir plus sur les livres et leurs contenus, dont il faudrait inventer l’étrangeté…
Rappelons-nous l’un des plus ambitieux opus d’Haruki Murakami : 1Q84. Le double espace-temps qui est un fil conducteur des romans de notre cher Japonais se situe cette fois entre l'année 1984 et l’univers hypnotique de 1Q84. Là, deux personnages, Tengo et Aomamé, liés par un pacte secret, voient leurs destinées se nouer à la jointure de deux mondes, de deux époques... L’on devine que le fantastique est tourbillonnant, que le thriller saura qui sait s’embraser en roman d'amour.
Une enseignante en arts martiaux, Aomame, 29 ans, affecte un ascétique célibat, tout en se livrant, à l’occasion des commandes d'une charmante, riche et philanthrope vieille dame, à des meurtres parfaitement professionnels. Comment accepter une telle monstruosité ? Tout simplement parce ses victimes sont des sommets du Mal, des pervers absolus qui se sont plu à détruire la vie de leurs épouses.
Sur l’autre rive, un trentenaire ours solitaire – même s’il fréquente une femme mariée – Tengo, est un professeur charismatique de mathématiques, alors que la nuit il se veut écrivain. À son corps défendant, son éditeur lui confie la réécriture du roman d'une énigmatique adolescente de 17 ans, Fukaeri, géniale dyslexique. Le texte, étrange et maladroit, est censé devenir la parfaite Chrysalide de l'air. Le lecteur attend bien sûr l’improbable rencontre d’Aomane et Tengo, qui cependant n’aura pas lieu au cours du premier tome du triptyque. C’est enfin sur la surface du monde de 1Q84 que leur amour se dessine…
Le double univers aux multiples ramifications présente une galerie de personnages sans cesse curieux, voire mystiques : Tamaru, un garde du corps homosexuel, Ayumi une jeune policière en manque d'amitié, un berger Allemand fort gourmand d’épinards… Sans oublier les « Little People », dont la « voix » passe par l'intermédiaire du gourou de la secte des « Précurseurs ». Lorsqu’ils entrent dans la pensée sans que l’on n'en ait conscience, ils sont en quelque sorte un avatar du « Big Brother » d’Orwell.
Là encore les allusions musicales prolifèrent, en particulier avec Jean-Sébastien Bach. Mais aussi littéraires, puisque certains personnages lisent Proust ou Dickens. Cependant Tengo lit également un récit intitulé La Ville des chats, qu’il prétend être la métaphore de son destin et qui se révèle purement imaginaire. Le roman-monde se double d’un roman-bibliothèque.
Discrète science-fiction, uchronie probable, alors que les mystérieux « Little People » ont par instant quelque chose de la fantasy. Sous les deux lunes de la nuit, l’on reste toutefois un peu sceptique face à ce qui constitue des allusions au 1984 de George Orwell. Or la morale est explicite : « L'Histoire nous enseigne que, au fond, nous sommes les mêmes, autrefois comme aujourd'hui. Même si nos vêtements ou nos modes de vie ont beaucoup changé, nos pensées et nos actes ne sont pas très différents. L'être humain, finalement, n'est qu'un simple véhicule, ou un vecteur, pour les gènes. Nous sommes leurs montures tout au long de leur voyage, de génération en génération, exactement comme des chevaux que l'on remplace lorsqu'ils vont mourir. Et les gènes n'ont aucune notion de ce qui est bien ou de ce qui est mal. Ni la moindre idée de ce que nous éprouvons. Ils ignorent si nous sommes heureux ou malheureux. Nous ne sommes pour eux qu'un moyen. Leur priorité, c'est d'obtenir pour eux-mêmes le meilleur rendement. »
Lentement poétique, la narration contenue dans son impressionnant triptyque offre d’émoustillantes parades sexuelles et sentimentales. Malgré le peu d’action, les digressions, longueurs et redites, l’on se laisse embarquer dans le vaisseau attentivement construit. Le roman-fleuve emporte au bout de ses trois tomes des diatribes contre le fondamentalisme, la violence faite aux femmes, jusqu’à interroger la perversité de la création littéraire. Non sans poser la question du droit individuel à l’exercice de la justice. Là encore, Huraki Murakami frôle la dimension du roman philosophique.
C’est tout l’art d’Haruki Murakami que d’associer un confort de lecture particulièrement aisé avec les mystères et les béances de la personnalité, de la grise lumière du jour nippon jusqu’aux ténèbres du fantastique. Un brin kafkaïen (n’a-t-il pas écrit Kafka sur le rivage ?), il ne néglige ni les nouvelles, comme L’Etrange bibliothèque, ni les vastes massifs romanesques, comme la trilogie de 1Q84. Un opus, en deux volets, du romancier japonais emprunte son titre, non plus à George Orwell, mais à Mozart : Le Meurtre du Commandeur. Œuvres dans lesquelles les résonances musicales s’associent aux résonances picturales et littéraires pour former un art poétique. Peut-être cependant faut-il compter La Cité aux murs incertains comme un crépuscule de l’écrivain né en 1949, qui aurait enfermé son œuvre dans le souvenir d’une jeune fille disparue depuis longtemps et conservée dans le crâne aux rêves illisibles d’une licorne. À moins que cette déperdition finalement dépressive et suicidaire fasse partie de la rémanence de son charme mélancolique, voire testamentaire.
Biblioteca del Monasterio San Lorenzo del Escorial, Madrid.
Photo : T. Guinhut.
Eloge du fol Erasme,
père des Adages & des Colloques.
Erasme : Eloge de la folie, traduit du latin par Jean-Christophe Saladin,
Les Belles Lettres, 2018, 228 p, 75 €.
Erasme : Adages, traductions du grec & du latin, et édition dirigée par Jean-Christophe Saladin,
Les Belles Lettres, 2013, coffret de cinq volumes, 5592 p, 199 € pour l’Editio minor.
Erasme : Colloques, traduit du latin par Olivier Sers et Danielle Sonnier,
Les Belles Lettres, 2025, 1372 p, 79 €.
Peut-on concevoir une bibliothèque humaniste, donc universelle, sans la présence du fol Erasme ? Dès son enfance, l’un des régents de Deventer lui promit : « Courage, vous arriverez un jour au plus haut faîte de l’érudition ». En effet Érasme de Rotterdam (1469-1536) cultiva très tôt ses talents exceptionnels en usant du latin et du grec avec ferveur. Le « prince des humanistes », tel que le qualifiaient ses contemporains, unissait les prodiges du philologue, du pédagogue et du pamphlétaire, allons jusqu’à dire du fin philosophe. Certes il ne fut pas toujours en odeur de sainteté tant la vigueur de ses critiques contre les abus de l'Église lui valut d'être condamné par l'Index du concile de Trente. Ne disait-on pas qu’« Érasme a pondu les œufs que Luther a couvés[1] » ? Ce qui lui valut la disparition de la plupart de ses œuvres des rayons des libraires pendant une poignée de siècles. Cependant, dès le siècle des Lumières, l’on rééditait et traduisait l’Eloge de la folie. A fortiori aujourd’hui, si bien que justice lui est entièrement rendue. Car voici les Adages, trésor d’érudition des proverbes savants et populaires venus de l’Antiquité grecque et latine, puis les Colloques, dialogues philosophiques et de mœurs, divertissants et utiles, non seulement pour le public de la Renaissance, mais également pour nous, cinq siècles plus tard. Soit des merveilles d’édition.
Peut-on prendre au sérieux la prosopopée de la Folie et ses bavardages vaniteux, surgis en l'an 1511 ? Peut-on encore lire avec pénétration et volupté de tels joyeux auto-éloges, critiques vigoureuses d'un clergé fou d'orgueil et d'argent, moquant le luxe et les Indulgences vendues par l'Eglise afin de gagner d’illusoires années de Purgatoire ? Sans oublier la morgue des théologiens, « race extraordinairement sourcilleuse et irritable » maniant la « foudre » contre celui qu’ils dénoncent comme hérétique. Parmi les pages gaillardes de l’Eloge de la folie, le lait de l’antiphrase, plutôt que le vinaigre des philosophes scolastiques férus d'Aristote jusqu'au trognon dont il est fait la parodie, permet de goûter une sapience qui écorne tous les orgueils, tous les vices de son temps. Mais aussi, ne nous y trompons pas, du nôtre. Car si la truculente Folie parle, c’est pour que nous entendions la voix de la Raison, de la vertu.
Comme l’affirme la « déclamation » saluant Thomas More – l’auteur de l’Utopie – notre humaniste s’inscrit dans la tradition des satires sociales et autres gaillardises issues non seulement de l’Antiquité, par exemple Lucien et ses éloges paradoxaux de la mouche et de la calvitie, mais aussi du Décaméron de Boccace, du Gargantua de Rabelais ou des Facéties du Pogge. Erasme n’épargne aucune strate de la société : femmes coquettes, vieillards libidineux et « chiennes en chaleur », « fureur des amants », savants grotesques, « fous des rois », soldats matamores, princes gonflés d’hubris, tous fous, tous désastreux, tous moqués, ridiculisés.
La prédication de celui qui publiera les Ecclesiastes se veut en fait rétablir celle du Christ, ce qui est particulièrement sensible à la fin de l’Eloge de la folie, à l’occasion d’une apologie lyrique de l’extase mystique. Cependant, faut-il en croire la déesse de la Folie et son « fatras de mots », lorsqu’elle conclue en s’adressant aux initiés de ses mystères (Moria signifiant la folie en latin) : « Donc, Salut, innombrables mystes de Moria ! Applaudissez, vivez, buvez ! »
Ainsi le maître humaniste répond à la question de la vérité par un paradoxe : la verve déclamatoire de la folie, tout entière fausse, dit le vrai par la pirouette de l’ironie. Voilà qui nous est d’autant plus accessible que cette belle édition bilingue est nantie non seulement des célèbres illustrations des frères Hans et Ambroise Holbein jaillies en 1515, mais aussi de notes inédites : outre tous les commentaires d’Erasme lui-même, ce sont les remarques de Listrius et Myconius ses contemporains. La folie de la collection « Le Miroir des humanistes » si bien nommée aux Belles Lettres, n’est-elle pas ainsi délectable ? Sans vouloir diminuer en rien le mérite d’une édition d’art somptueuse, chez une éditrice sagace[2].
Erasme : Eloge de la Folie, illustré par Dubout, Gibert Jeune, 1951.
Photo : T. Guinhut.
« De mémoire d’homme », « Jeter de la poudre aux yeux », « Hâte-toi lentement », « C’est l’intention qui compte », « Regarder dans le vide », « Il ne vaut même pas un bout de ficelle », « Aussitôt dit, aussitôt fait » ; combien de ces adages sont encore aujourd’hui sur toutes les lèvres ? Sans savoir un instant d’où ils viennent… Ainsi, auriez-vous imaginé que « Youpi ! », vient du « péan » grec qui est un hymne victorieux, et dont on trouve la trace chez Ovide et Horace ? Ce sont quelques-uns, parmi des milliers, des Adages, venus des auteurs grecs et latins, rassemblés et commentés avec précision, érudition, humour, sagesse et ferveur par le légendaire humaniste Erasme. Qui dut une part de son renom grâce à un grand imprimeur vénitien également humaniste : Aldo Manuzio. En effet, après une édition parisienne en 1500 avec 820 adages, pour atteindre progressivement le chiffre de 4151, en 1536 à Bâle, chez Frobein, ils trouvèrent dans la Sérénissime leur plein achèvement avec pas moins de 3000 exemplaires publiés, tirage impressionnant à l’époque. Nous voici comblés, dans la mesure où il s’agit là de la première édition française (et bilingue) intégrale, où plonger et voyager sans retenue.
Car Erasme de Rotterdam n’est pas seulement l’auteur célébré de l’Eloge de la folie (qu’il rangea avec autodérision parmi les livres « futiles[3] »), cet éloge paradoxal où sauront lire les sages. Ces derniers cultivent des adages aussi vifs que parlants, et souvent bien moqueurs : « De la farine, non des mots ! », « C’est la richesse qui fait l’homme », « Un âne affamé se moque du bâton », « C’est ton propre rêve que je te raconte », « Le vin porte ombrage à la sagesse », « Risquer la peau des autres », « Avoir les mains sous la toge » (pour les oisifs). D’autres sont d’une rabelaisienne verdeur : « Puni pour de la bouse », nous dit Aristophane, « Tussis pro crepitu » ou « Tousser pour péter ». Nous saurons ravis d’apprendre que « Se prendre un doigt d’honneur », « une injure et un mépris suprême » qui « consiste à montrer le doigt du milieu tout en repliant les autres, en guise d’insulte », vient d’Aristophane et de Juvénal. Quant à « L’argent a bonne odeur d’où qu’il vienne », il s’agit d’un mot de l’empereur Vespasien, « qui avait inventé un impôt sur l’urine, en homme honteusement cupide qu’il était ». Ce pourquoi il est nécessaire de « Mordre avec son vote », comme le dit Aristophane dans Les Acharniens. Et comme nos lecteurs seront ravis de le faire, à condition de ne mordre l’un que pour ne pas avaler l’autre…
Guère d’apparence d’ordre en cette somme : ni chronologique, ni par auteur ou par genre originel, à moins de déceler quelques traces d’organisation alphabétique ou thématique. Que ces quatre mille cent cinquante et un adages, ou proverbes et maximes, plus exactement notes de lectures, soient venus du théâtre d’Aristophane et de Plaute, du dialogue philosophique de Lucien ou de Platon (on apprend au passage qu’il existe un « Platon le comique »), des traités d’Aristote et de Cicéron, ou de la poésie d’Homère… Seuls comptent le souci de la variété, de façon à dérider l’ennui et la mélancolie, à stimuler la joie d’apprendre, parmi l’Histoire, la fable, l’ethnologie, la philologie, les sujets moraux et politiques. Brièvement, en un style enlevé (grâce en soit rendue aux traducteurs) il offre des anecdotes, cite dix mille vers, dénonce l’hypocrisie sociale et les perversions de la vie chrétienne, éclaire des controverses et des scandales religieux contemporains, grâce à des parallèles entre paganisme et christianisme, car à partir de 1515 apparaissent des références bibliques. Il s’agit d’une œuvre hybride et ouverte, toujours prête à se multiplier, se gonfler, se disséminer, pour laquelle les index du cinquième tome sont bien précieux. Cependant, au début de chaque centaine ou milliers, de chaque tome, se trouvent des adages d’importance. Au point que leurs commentaires soient de véritables traités (car on ne dit pas encore « essai » avant Montaigne).
L’adage 3001, par exemple, « La guerre parait douce à ceux qui n’en ont pas l’expérience », compte une quinzaine de pages fort abondantes. « Rien n’est plus impie, plus funeste, plus largement destructeur, plus obstinément tenace, plus affreux ni plus complètement indigne de l’homme, pour ne pas parler du chrétien. Or il étonnant de voir aujourd’hui comme on l’engage partout, à la légère, pour n’importe quelle raison, et comme on la fait avec cruauté et barbarie : pas seulement les païens, mais aussi les chrétiens, pas seulement les laïcs, mais aussi les prêtres et les évêques ; pas seulement les jeunes gens sans expérience, mais aussi les vieillards qui en ont fait tant de fois l’expérience ; pas seulement le peuple et la foule mobile par nature, mais en premier lieu les princes, dont le devoir serait de contenir par la sagesse et la raison les mouvements irréfléchis de la sotte multitude. » (tome IV, p 2) Voilà qui reste d’une brûlante actualité, cinq siècles plus après ce sommet d’humanisme politique, digne de côtoyer La Boétie, Montaigne et Thomas More ; voilà qui propose au lecteur maints fils de méditation, sans compter la parfaite somptuosité rhétorique des anaphores, des antithèses et de la période…
Cette édition bilingue, où rien n’est « L’ombre de l’âne » (chose insignifiante), reprenant la dernière de son auteur, en 1536, est autant un trésor de travail des éditeurs et traducteurs, qu’un trésor de divertissement, d’érudition et de sagesse philosophique pour le lecteur. La postface de l’« adagiomaniaque » Jean-Christophe Saladin, « La révolution humaniste », au début du tome V, est aussi claire qu’érudite, non sans humour. Feuillant à loisir ce coffret aux merveilles, voici une ludique manière de renouer avec la culture antique dont Erasme pouvait en son temps avoir connaissance. Il disposait en effet de la plupart des manuscrits médiévaux qui avaient recueilli les auteurs anciens. Quoique l’on estime que 90% des textes aient été perdus, probablement irrémédiablement, méprisés, oubliés, dévastés, brûlés par de trop susceptibles chrétiens puis musulmans… Cela dit, Erasme lui-même, pour avoir osé traduire le Nouveau testament depuis le grec en s’écartant de la Vulgate, ainsi que pour avoir fait la promotions des auteurs païens, fut mis à l’index par la papauté, lors du Concile de Trente en 1559. Ce qui explique qu’après la floraison éditoriale de son siècle, le flux se tarit. Il faut alors remercier Les Belles Lettres de pouvoir nous offrir à vil prix (à moins de préférer l’édition reliée et numérotée à 400 €) cet éléphantesque coffret, autant pour le poids que pour la mémoire…
Quant à celui qui ne voudrait pas ouvrir les Adages, sous peine de déciller les yeux de ses préjugés contre les vieilleries savantes, on pourrait lui opposer ce petit dernier : « On persuaderait plus vite un scarabée de changer d’avis », qui vient du Pseudologiste de Lucien…
De la première édition parisienne en 1500 à l'édition de 1536, les Adagia ont connu dix révisions et enrichissements, de 800 à 4151 adages, notamment dans l'atelier d'Alde Manuce en 1508 : c'est cette édition aldine que copia Johann Froben en 1513 et qui lui permit de rencontrer Erasme, et de collaborer avec lui jusqu'à la mort de l'imprimeur en 1527.
Notons d’ailleurs que l’adage 3001 d’Erasme, « Hâte-toi lentement » (tome II), rend hommage à celui qui le choisit pour devise, Aldo Manuzio, francisé en Alde Manuce, son imprimeur vénitien, dont l’emblème s’illustre d’un dauphin enlaçant une ancre : « l’ancre symbolise le temps de la délibération et le dauphin la vitesse de la réalisation » (p 15). L’éloge de l’artisan cultivé est abondant, car il sert ceux « qui aspirent à une érudition vraie et antique, pour la restauration de laquelle cet homme semble né, fait et modelé par le destin même. […] il travaille avec un zèle si fatigable, il n’est aucune tâche qu’il ne refuse pour restaurer notre bagage littéraire intégralement, sans que le texte soit altéré ou corrompu, à l’usage des gens de bien » (p 8). Il « relève la littérature de ses ruines […] il est en train de construire une bibliothèque qui n’a pas de murs, sauf ceux du monde lui-même » (p 9). Notre monde en fait, et pour longtemps espérons-le…
Erasme : Colloques, À l'Enseigne du pot cassé, 1936.
Photo : T. Guinhut.
Apparemment moins érudits, mais plus vivants encore, les Colloques sont des dialogues philosophiques et de mœurs, d’abord conçus par Erasme sans intention autre que stimuler ses élèves. Peu à peu ils atteignirent un total de 62 compositions, dépassant le décor des salles de classe pour habiter l’auberge et le carrefour, la chambre de l’accouchée, l’église et le bordel, la halle ou le banquet, soit toute une société discourant dans la lignée des dialogues de Platon, de Lucien,
Tout d’abord, sous des dehors aimables de la conversation à l’adresse des adolescents, ce sont les profondes « Recommandations pédagogiques » et les préceptes de « La Piété de l’enfance » qui sont mis en avant dans les septième et neuvième colloques. Plus loin, en toute logique, « L’Apothéose » enseigne « les honneurs qu’on doit aux hommes d’exception qui ont bien mérité des études libérales ». Ce à quoi répondent « Le Banquet poétique », à la fois festif et studieux et le « Philodoxe » si bien titré.
Toutefois le blâme s’exerce à l’encontre du clergé dans « La Chasse aux bénéfices », à l’encontre de la soldatesque dans « La Confession du soldat ». De même l’alchimie, selon le titre du trente-troisième colloque, et les superstitions, comme dans « Le Fantôme » sont dénoncés en tant que moyens dont usent les escrocs. Il maudit la guerre entre les chrétiens, avec un titre explicite : « Charon » est en effet le passeur des enfers. Il dénigre vigoureusement « La richesse sordide » et « Les Mendiants opulents », affuble un sermonneur ventripotent du sobriquet de « Merdard », flanqué d’un « troupeau d’imbéciles, qui couve de tels bestiaux ».
Quoiqu’à l’époque d’Erasme le divorce soit presqu’impossible, il défend ces dames, stigmatisant dans « La Vierge misogame » (ennemie du mariage), ceux qui attirent captieusement au couvent des garçons et des filles. Dans « « Celle qui se plaint du mariage », ne conseille-t-il pas de corriger les mœurs du mari par l’intelligence et la bonté ? Conseils qui ne devraient pas épargner les maris eux-mêmes. C’est à l’occasion de « L’Adolescent et la putain » que le souci de pudeur et de sollicitude envers celles qui se donnent pour de l’argent est patent. Et si l’on se choque du « nom d’affection » que donne la fille de mauvaise vie à un garçon qu’elle appelle sa « petite quéquette », voici l’adresse de notre humaniste aux pudibonds et autres coincés : « Que celui qu’insupporte ma petite quéquette écrive à ma place ma volupté ou ce qu’il voudra d’autre » !
Toujours, même sous des dehors amusants, voire triviaux, il s’agit de « philosophie éthique ». Autant vaut « apprendre par ce livre, que par l’expérience, maîtresse des cancres », y compris s’il s’agit d’une « Demoiselle érudite ».
Si ces Colloques, dont nous sommes loin d’avoir épuisé les richesses et saveurs piquantes, bénéficièrent de quelques éditions plus ou moins récentes en français, aucune jusque-là n’était bilingue, au latin s’ajoutant quelques mots en grec. De surcroit, tant à l’Imprimerie Nationale qu’au Pot cassé, l’on omettait la finale « Utilité des colloques », soit une douzaine de pages, à la fois déclaration d’intention et résumé. Saluons encore le soin des Belles Lettres à nous proposer de si soigneuses éditions, sans compter qu’en marge les notes indiquent non seulement bien des références, mais également les adages adéquat.
Outre un Essai sur le livre arbitre[4] que Les Belles Lettres pourraient publier de manière là aussi bilingue, une preuve supplémentaire de la dimension humaniste d’Erasme est son essai L’Education du prince chrétien. Ou l’art de gouverner,[5] dont on a dit abusivement qu’il s’agissait d’un anti-Machiavel, car ce dernier, quoique rusé, visait à la vertu. Erasme s’adressait au jeune Charles Quint, auquel il conseillait de gouverner dans l'intérêt de tous et de s'affranchir des désastreuses idéologies de conquête et d'honneur qui n'ont apporté que ruine européenne. Plutôt que de pratiquer l’art désastreux de la guerre, la Prince doit savoir l’éviter et consacrer toute son énergie aux arts de la paix, ainsi qu’il en fait un plaidoyer dans un essai[6]. Combien, de la Russie à la Chine, de la bande de Gaza aux pays islamistes, nos princes et tyrans d’aujourd’hui devraient méditer de tels préceptes…
Reprenons à cet égard l’incipit de l’« Utilité des colloques » : « La calomnie, compagne des Furies, rôde aujourd’hui à ce point contre tous et partout que nul ne peut publier de livre en sécurité s’il n’est pourvu de gardes du corps, et encore, qui peut être assez en sécurité face à la morsure de sycophantes bouchant, tels l’aspic à la voix du charmeur de serpent, leurs oreilles à toutes sortes de justification, fût-elle la plus fondée ? » Si Erasme au début du XVI° siècle faisait allusion à un clergé ayant pour profession de pourchasser les hérétiques et de mettre leurs œuvres à l’index, voire à quelque prince sourcilleux, il ne pourrait cinq siècles plus tard que reprendre ces mêmes mots à l’égard de maints propagateurs de doxas idéologiques et autres saints homicides commis par une religion conquérante…
Vincent Wackenheim : Joseph Kasper Sattler ou la tentation de l’os,
L’Atelier contemporain, 2016, 208 p, 30 €.
Vincent Wackenheim : La Mort dans tous ses états.
Modernité et esthétique des danses macabres. 1785-1966,
L’Atelier contemporain, 2025, 934 p, 39 €.
Vanité de la mort… Car elle-même est vanité, tant dès l’embryon nous naissons pour mourir, tant même les os deviennent cendres, les cendres atomes de la terre et de l’air. Nul doute que cette constatation entretienne une inquiétude, une grande peur, à moins que la fiction consolatrice de la résurrection des corps dans un au-delà réparateur nous soutienne. Nul doute encore que la littérature et l’art soient scellés de grands malades, de minces cadavres et de danses macabres. Ainsi Vincent Wakenheim, Hanif Kureshi, David Wagner, Franca Maï, Fritz Zorn contribuent à une fresque inépuisable de récits et de représentations plastiques. Ils sont « touchés, greffés », « en vie », « fracassés », cancérisés, puis vaincus par la « tentation de l’os ». Reste pour les vivants provisoires que nous sommes à célébrer un festival parmi les pages de Macabre. Traité illustré de la mort. Et si le ragoût morbide n’est pas suffisant, ouvrons Le Livre et la mort, qui, allant du XIV° au XVIII° siècle, se voit heureusement complété par La Mort dans tous ses états, entre 1785 et 1966. C’est encore Vincent Wakenheim qui officie en esthète surabondant. Apprenons donc à mourir, quoique l’on n’y apprenne rien, apprenons à explorer l’imaginaire horriblement beau qui dans les beaux livres fait danser et sonner les ossements…
Si nous sommes inévitablement mortels, certains d’entre nous peuvent, grâce aux progrès de la médecine et de la chirurgie, reculer l’âge du trépas. C’est le cas de Vincent Wackenheim (né en 1959), qui dans son récit autobiographique, Touché, greffé, relate sa résurrection, du moins au sens non religieux du terme. Résurrection évidement démentie par l’inéluctable compte à rebours.
Car diagnostiqué d’un cancer hépatique, il lui faut espérer qu’un donneur sain veuille bien mourir, pour lui confier son foie. L’aventure médicale se concentre parmi les salles d’hôpital Paul Brousse, « qui rime avec frousse », où officie à son service une chirurgienne. Pendant dix-sept jours, la solitude, l’« exercice d’humilité », puis la méditation prolifèrent. Qui est le donneur anonyme auquel l’on doit gratitude ? Sinon un « personnage de fiction, un héros de roman ». Au cours de ce voyage dans les aléas de l’existence, « leçon d’anatomie » – non sans rappeler celle de Rembrandt – métaphorique « plomberie » et « cicatrice en L », coexistent avec une bibliothèque mentale, dont Gustave Flaubert et Jean-Sébastien Bach ; peut-être au service d’une « meilleure version de toi-même »… Témoignage précieux et leçon philosophique, le récit au réalisme imparable, et cependant non sans dimension poétique et métaphysique, attise hautement l’intérêt, mais aussi la compassion.
Voici un récit de Vincent Wackenheim, aussi intime que dansant, grâce à la netteté et la pureté de l’écriture ; une gratitude et une leçon de vie : « l’opportunité m’étant ainsi une nouvelle fois donnée, comme une évidence, une manière d’épiphanie, d’apprécier le monde qui est le nôtre, et de rendre grâce ».
Journal, d’un autre greffé, peut-être fictif – du moins l’espère-t-on – En vie se présente sous forme de 277 fragments successifs mettant en scène de longs séjours hospitaliers. « Monsieur W », alter ego transparent de David Wagner lui-même (né en 1971), est en effet atteint d’ « hépatite auto-immune chronique agressive ». Son œsophage lui fait vomir du sang, son foie n’est pas loin de l’agonie. Il faudra attendre la seconde moitié du volume, « Incipit vita nova » – allusion plus que transparente à Dante – pour que l’on puisse lui greffer un foie compatible, à l’instar de Vincent Wakenheim. Tout cela repose visiblement sur une documentation scientifique impeccable et cependant jamais pesante.
Loin de se limiter à l’aspect clinique, le fluide récit est aussi celui d’une personnalité embarquée dans un voyage aux frontières de la vie. Le réalisme croque avec tendresse les innombrables chirurgiens, étudiants en médecine, infirmières. Quant au narrateur, il parvient à dépasser l’angoisse pour atteindre une flottante sérénité. Son passé, ses voyages, ses amours et amitiés, sa fille, repassent comme autant de films dans son esprit. La « symphonie pharmacologique de [ses] médicaments » lui fait judicieusement se demander : « la biochimie de mon corps règne-t-elle sur mes sentiments ? ». Ses immenses plages de station allongée l’emmènent « loin vers l’archipel Quelque part, en croisière sur les eaux bleues du Moi et de cet hôpital » et lui permettent de se comparer à Prométhée « enchaîné à son rocher », quand son foie est dévoré « à coup de bec ». Les métaphores humanisent la maladie, lui donnent une aura mythique et universelle.
Suite à la greffe, « on peut mettre en évidence un chimérisme au niveau de la moelle osseuse du transplanté ». D’où la sensation d’être « un hybride », la propension à engager un dialogue imaginaire avec celle qui lui a transmis son nouvel organe, à s’inventer une « histoire d’amour » avec elle. Ainsi la dimension documentaire s’associe avec bonheur avec l’onirisme, avec les étapes d’une renaissance, en une stupéfiante leçon de vie. Au point que l’on aimerait pouvoir lire en français quelques-uns de ces livres, parmi la quinzaine de romans, récits et recueils de poèmes, qu’il a publiés outre-Rhin…
Fêté par ses très nombreux lecteurs, traduit en une trentaine de langues, Hanif Kureshi (né en 1954) atteignit des sommets de pertinence psychologique et sociale avec Le Bouddha de banlieue ou Des Bleus à l’amour[1]. Hélas, il est, en 2022, « fracassé » – selon son titre – par une attaque cérébrale. Si les progrès de la médecine lui permettent de survivre, lourdement handicapé, paralysé jusqu’aux mains, comment peut-il être encore un écrivain ?
Il faut alors compter sur la bienveillance, le dévouement de ceux que l’on appelle aujourd’hui des « aidants », pour qu’une œuvre, ultime peut-être, puisse être conçue. Ce sont sa famille, ses amis, Isabella surtout, qui écoutent patiemment sa dictée, la confient au clavier, au livre enfin. Difficile cependant d’échapper à l’état pétrifiant du tétraplégique dans lequel il est enfermé, comme dans un cercueil de pierre. Aussi s’agit-il d’un témoignage, celui d’un romancier d’origine anglo-pakistanaise qui vécut dans sa chair les problématiques de l’immigration, vit monter les ravages de l’islamisme, confia ses inquiétudes sexuelles, ses histoires de couple brisé, tout ce dont on trouve trace en ce destin finalement terriblement pathétique : « Les défenses que j’ai mises en place – la bonne humeur et le goût des blagues – ne vont pas réussir à surmonter ça : l’odeur de l’hôpital, la détestation de mon état, la conscience permanente que je suis infirme ». Malgré l’affreuse dépendance, l’imparable amoindrissement, il conclut : « Mais je ne vais pas sombrer ; je vais en tirer quelque chose ». Le défi est couronné de succès. Car le récit autobiographique poignant ne se contente pas de l’auto-apitoiement. Il est un hommage aux soignants, à ses proches, mais aussi un kaléidoscope de sa création romanesque passée, de ses amitiés avec des auteurs marquants de notre temps, comme Salman Rushdie, la mince épopée enfin du courage de vivre en dépit d’une cruelle adversité.
Que des ombres… Ephémères, malgré la rougeur de notre sang qui un jour nous échappe, nous sommes. Et nous ne serons plus. La maladie, la mort guettent les provisoires héros et anti-héros de la vie ; comme les narrateur-personnages de Franca Maï et de Fritz Zorn, qui voient leur vie rongée s’échapper. Comment écrire ces épreuves ? Le recours à la métaphore contribue-t-il à la maladie comme métaphore pour penser à Susan Sontag ?
Franca Maï a eu moins de chance que nos précédents auteurs. Car si l’on peut supposer que le W de David Wagner est bien lui, il n’y a là aucune ambigüité : Malva, malheureuse héroïne de Divino Sacrum, n’est que le double légèrement fictionnel de son auteure, Franca Maï, décédée en 2012.
Deux ans de « crabe » au sacrum, de chirurgie, de chimiothérapie, de morphine, de radiothérapie contre la « Virago5 » ! Se vidant de bile et d’excréments, Malva se compare à une « truie », alors que son mari, Guitan, s’éloigne maladroitement (peut-on lui en faire le reproche ?), que sa famille tente de l’accompagner, alors que le personnel médical est loué pour son dévouement.
La confession est terrible, le journal de bord de celle qui est atteinte d’un cancer au « sacrum » est à la limite du supportable. Pourtant elle écrit avec autant de réalisme que de lyrisme, préférant nommer « coquelicot » la « colostomie », « l’anus artificiel »… La métaphore tente de protéger de l’affreuse réalité, quand l’onirisme s’empare de son esprit tant elle est la proie de visions cotonneuses, de délires auditifs, avec un pathétisme qui n’est jamais pathos. Le « royaume des grabataires » précède un « épilogue » qui n’est que l’illusoire antichambre de la mort…
On ne peut qu’être ému, remué, par tant de souffrance, éprouvante pour le lecteur (et pour celle qui l’a vécu donc !), qu’éprouver une amicale pitié, pitié dont elle n’aurait peut-être pas voulu, sinon l’amitié, devant un tel désarroi, une telle déchéance du corps et de la personne, cette « vieille cancéreuse fripée ». « À quoi rime cette épreuve ? » Vaut-il mieux « tout arrêter et en finir » et « trahir les êtres aimés qui luttent à mes côtés sans sourciller » ? Comment « balayer les pluies du chagrin » ?
Que reste-t-il de Franca Maï (1959-2012), romancière[2], actrice et productrice, sinon « carne avariée », pourriture et dessiccation. Sinon l’ultime beau livre d’une écrivaine, qui mieux qu’un roman est un ébouriffant poème en prose aux métaphores scintillantes, sans concession ni à la niaiserie de la pensée, ni à la platitude de l’écriture.
L’écrivain suisse, Fritz Zorn, fit de Mars[3] un récit autobiographique dans lequel son cancer est, du moins si on l’en croit, résolument d’origine psychosomatique. Une austère éducation digne de la grande bourgeoisie helvétique ne pouvait, selon ses dires, qu’être cancérigène, car fermée, adossée à une autiste solitude ; c’est ainsi qu’il a été « éduqué à mort ». Son livre, hélas unique, puisqu’il subit une mort précoce, à trente-deux ans, avant de ne pas le voir publié, dresse l’accablant tableau d’une vie névrotique, adossée à la mélancolie, privée d’amour, voire de sexualité.
L’on peut évidemment plus que douter de la validité scientifique d’une telle thèse, selon laquelle éducation et milieu social contraignants seraient génériquement les auteurs du crabe. L’on peut également s’irriter de la mauvaise foi de Fritz Zorn qui n’a pas su se libérer de ses névroses et de sa propension à culpabiliser la grande bourgeoisie, certes non dénuée d’hypocrisie… Franca Maï, si l’on peut s’exprimer ainsi, n’a pas une cette chance : son cancer n’est probablement venu que d’une aveugle dégénérescence cellulaire, au point de sabrer une vie faite de créativité.
Si l’on imagine que la maladie est une métaphore, pour reprendre le titre de Susan Sontag[4], il ne s’agit là pourtant, en ce qui concerne notre duo d’auteurs, que d’une fiction. La thèse judicieuse de l’essayiste américaine montre que l’origine psychologique du cancer et de bien d’autres pathologies n’est qu’un fantasme idéologique. Le bonheur hélas ne protège pas de la maladie, quand la maladie ne fait évidemment pas le bonheur, hors peut-être de quelques écrivains capables de la sublimer, parmi lesquels il faut compter David Wagner et Franca Maï, et plus loin encore Thomas Mann avec sa bienheureuse et terrible Montagne magique…
Restons macabres jusqu’au coccyx. Entre catacombes et momies, l’escalier de la descente au tombeau est superbement orné par les quelques mille illustrations de Macabre. Traité illustré de la mort. Fourre-tout funéraire, rangé non pas chronologiquement mais bizarrement thématique, cet ouvrage est une encyclopédie des soins consacrés au blâme, voire à l’éloge, de la mort, au travers de sculptures, peintures, gravures, cires, bijoux, momies, catacombes, colifichets, masques, crânes et cercueils, montres grinçantes et timbres pour philatélistes. Ainsi, selon le romancier Will Self, préfacier pour l’occasion, « la pure vitalité qui se dégage des représentations de la mort illustrant ce volume est certainement un terrifiant paradoxe ». Entre « art de mourir » et « commémoration des défunts », entre « divertissement » mortuaire et « outre-vie », l’on croise Méduse et Allan Edgar Poe, les reliques chevelues et les figurines mexicaines. À l’aide de l’infatigable squelette troué armé de sa faux, le pandémonium est noirceur et pâleur, couleurs cireuses, flamboyantes et infernales. Edifiant est le parcourt des cabinets anatomiques, intensément érotique est cette pulpeuse et sereine femme nue de profil fixant impavide le squelette qui la nargue, soit « La Belle Rosine » peinte en 1847 par Antoine Wierz. Ce livre, somptueusement imprimé, apparait comme un gigantesque bric-à-brac, un effarant musée, un cabinet de curiosité en avalanche…
Voici un luxueux ouvrage de bibliophilie : Le Livre & la mort. XIV°-XVIII° siècle, publié par les Editions des Cendres, si bien nommées pour l’occasion, mais avec le concours des Bibliothèque Sainte-Geneviève & Mazarine. Manuscrits enluminés médiévaux, parchemins et vélins, livres d’heures et vies des saints, ils ne peuvent ignorer la mort, le souvenir des disparus, couplés avec les fins dernières et l’espérance de la résurrection des corps. Incunables, ils regorgent de défilés squelettiques, tant l’espérance de vie était bien faible. La Renaissance cultive les emblèmes, là encore funéraires. Au Grand siècle de Louis XIV, l’on affectionne les « oraisons funèbres », surtout celles de Fléchier et Bossuet. Les reliures de deuil, l’héraldique, les lettrines, s’ornent d’ossements, de tibias entrecroisés, quand les « tombeaux littéraires » fleurissent. L’allégorie de la mort emprunte maints attributs symboliques, faux et torchères, chauve-souris, sans oublier la bêche du fossoyeur en son cimetière et charnier qu’il nourrira bientôt également.
Pas moins de 96 ouvrages rares sont soigneusement inventoriés par une foule d’érudits, et photographiés en ce volume magnifique. Depuis Les Trois morts et les trois vifs jusqu’au « catafalque baroque » dessiné par Le Bernin, le memento mori, qu’il soit intime, collectif ou spectaculaire, ne cesse d’obséder les maîtres de la bibliophilie. De surcroit, il arrive qu’un atelier d’imprimerie soit lui aussi le siège d’une danse macabre…
Revenons à Vincent Wackenheim, cette fois étreint par la tentation de l’os. Qui ne se contente pas du devoir autobiographique, mais se fait essayiste talentueux, documenté. Il s’intéresse au morbide Joseph Kaspar Sattler, venu de Munich en 1891 enseigner à l’École des Arts décoratifs de Strasbourg. Ce dernier est l’auteur d’une Danse macabre moderne, parmi bien des œuvres graphiques majeures que l’artiste sut réaliser en Alsace entre 1892 et 1894. Ces planches folles et burlesques, fantastiques et violentes, noires à souhait, satiriques et dansantes, ont exposées, reproduites, commentées tant à Paris, Berlin et Londres, admirées par Alfred Jarry et Edvard Munch. Il faut dire que notre Joseph Kaspar Sattler dessine l’affiche tonitruante de la prestigieuse revue Pan, allusion à la créature mythologique.
L’on ne sait plus alors ce qu’il faut apprécier : les seize dessins d’Ein moderner Todtentanz, Danse macabre moderne (ici réédités pour la première fois depuis les éditions de 1894 et 1912) ou l’approche littéraire en seize textes à la lisière de l’essai esthétique et du poème en prose. Sans compter une évocation du parcours créatif de Joseph Kaspar Sattler (1867-1931), que l’on sait avoir été lourdement impressionné par les vicissitudes de l’Histoire, en particulier la première Guerre mondiale qu’il éprouva dans sa chair et sa psyché sur le front ouest. La tradition médiévale des spectres osseux agités par une danse frénétique trouve ici un renouveau expressionniste au moyen de squelettes dégingandés usant d’échasses, déambulant parmi des pages livresques et vaines, des nuages blafards.
Parfait complément chronologique et iconographique du Livre & la mort, voici de nouveau le prodigieux Vincent Wackenheim avec La Mort dans tous ses états. Modernité et esthétique des danses macabres. 1785-1966. Aussi épais qu’une pierre tombale, mais plus aisé à ouvrir, il offre près de mille pages et plus encore d’illustrations. Soit un polyptique de 104 Danses macabres modernes. La pérennité thématique et allégorique se renouvèle selon les perspectives stylistiques successives, réinterprétant les motifs iconiques.
Le généreux ouvrage examinant son sujet depuis le XVIIIe siècle, l’on commence par un utile rappel des indépassables précurseurs depuis le XVe siècle : plus précisément les fresques du cimetière des Saints-Innocents à Paris (1424) et de Bâle (1440), mais aussi les gravures de Holbein (1538). Inévitablement la déprise religieuse du siècle des Lumières, la Révolution française et, bien entendu les deux guerres mondiales, ont contraint les artistes à bouleverser, voire durcir, leurs variations macabres. C’est surtout celle de 1914-1918 qui poussent les artistes – du moins ceux qui en réchappent – dans leurs plus folles expérimentations graphiques, surtout expressionnistes.Toutefois la découverte de l’univers concentrationnaire ou les bombardements alliés sur Dresde, en février 1945, et bientôt la crainte d’un embrasement nucléaire contribuent à de nouvelles explosions plastiques dans lesquelles se tortillent les défunts.
Si la plupart des représentations de ces Danses des Mortssont originaires d’Allemagne et de France, l’on découvre ici Anglais et Catalans, œuvrant au service d’une forme d’universalité. La récurrence du couple, un mort, décharné ou squelettique, et un vivant, ne cesse d’alimenter la créativité graphique, Eros et Thanatos ne perdant jamais leur antagoniste complicité. Ainsi l’on devine qui est « La marchande de plaisir » amenant une belle nudité à un homme fort mûr et affalé dans son fauteuil, ce grâce trait d’Hermann Asmus Vogel en 1902. Ainsi Bruno Héroux, en 1943, fait tournoyer follement une charmante et dodue donzelle aux seins nus et au rire folâtre avec notre éternel protagoniste osseux. De même la succession hiérarchique, du pape à l’ermite, du noble au lansquenet, du colporteur au laboureur, du capitaliste à l’ouvrier, n’empêche en rien d’emporter toute dans la décharge de la pourriture et de la dessiccation. Squelettes, tous égaux !
Epidémies de peste noire, de choléra morbus, guerres de plus en plus meurtrières, « extension du domaine du mal », tout contribue à l’immense charroi de la mort, en même temps que les progrès des techniques d’impression permettent une large diffusion dans la presse et l’édition. Ce dont bénéficie en 1839 un Grandville qui publie neuf planches lithographiques au titre allusif et drôle : Voyage pour l’éternité. Service général des omnibus accélérés. Départ à tout heure et de tous les points du globe. Et lorsqu’Alberto Martini dévoile en 1916 ses pochettes de cartes postales, cela s’appelle La Danse macabre européenne, de façon à cruellement ridiculiser le patriotisme.
Que l’on soit austère ou jouisseur, savant ou débauché, l’on ne peut résister à l’invitation des figures cadavériques et squelettiques. Une intéressante série est consacrée aux sept péchés capitaux, une autre permet à Hans Myer de proposer en sa Totenzanz, trente planches grimaçantes parcourant diverses couches de la société. De arte bene moriendi et autres Vanités, topoï médiévaux et baroques, se trouvent revitalisés par l’époque moderne et contemporaine, par de nouveaux modes de vie, usages, voire loisirs, comme lorsque le guide de montagne arbore un crâne chez Franz Pocci : « ou comment mourir d’une pichenette » en pratiquant l’alpinisme. C’est là d’ailleurs l’un des dossiers thématiques de notre ouvrage, l’escalade et la brutale désescalade côtoyant le duel, les sports, les transports terrestres et aériens, le cirque, toutes activités à risques assurés, sans compter le suicide, lui longtemps associé au Diable.
Certes nombre d’œuvres, gravure oblige, sont en noir et blanc. Mais la couleur sait fanfaronner. Voyons le rouge et le violacé sur fond nocturne de « La Mort et le Diable » d’August Heumann en 1911. L’on a beau être romantique, symboliste ou Art déco, la vie n’abolira jamais les représentations de la mort. Des plus tragiques, répugnantes, et finalement d’une noire mélancolie, aux plus naïves, satiriques, ironiques et humoristiques, comme chez Rowlandson.
Bible monstre et splendide, fol et prodigue ossuaire esthétique, cimetière fracassé de noirs et de couleurs, ossuaire de près de mille pages, l’ouvrage étonnamment documenté de Vincent Wackenheim mérite bien son titre : La Mort dans tous ses états. Cette stèle de l’art et de la mortelle condition ornera la bibliothèque mieux que toute urne vaine.
« Vanité, tout est vanité », dit dans la Bible L’Ecclésiaste. L’on pense d’abord à ces tableaux du XVII° siècle dans lesquels un crâne aux orbites vides côtoie un bouquet aux pétales chutant, quelque objet d’art et de luxe, un instrument de musique, cet art du temps. « De Pompéi à Damien Hirst », pour reprendre un sous-titre[5], une mosaïque polychrome ricane en sa figure blafarde, des crânes sont couverts de poussière de diamant ou de mouches.
Pourquoi tant de représentations mortuaires ? Parce que nul n’y échappe, parce qu’il faut apprivoiser la Camarde, la regarder en face, l’ironiser, le tout en une catharsis salutaire, quoiqu’elle-même périssable. Morituri te salutant !
Dr Tony Rice : Voyage. Trois siècles d’explorations naturalistes,
Delachaux et Niestlé, 2014, 334 p, 45 €.
Márcio Souza: Amazonie, traduit du brésilien
par Stéphane Chao, Danielle Schramm, Hubert Tézenas,
Métailié, 2024, 464 p, 25,50 €.
Au-delà des colonnes d’Hercule, les océans rugissent de monstres tempétueux, gardant de lointaines côtes inconnues. Bien du courage fut nécessaire aux explorateurs et naturalistes. En particulier de Christophe Colomb à Alexandre de Humbolt qui dévoilèrent « les nouveaux visages du monde », selon le titre de Jean-Jacques Bavoux. Ils sont Espagnols, Portugais, Allemands, mais aussi Français à la recherche de « routes nouvelles, côtes inconnues », telles que les déploie Hubert Sagnières. Ils ne convoitent pas seulement l’or et des territoires, ils collationnent la faune et la flore, particulièrement au cours de « trois siècles d’explorations naturalistes », comme nous les révèle le Dr Tony Rice. Et si nous sommes jusque-là restés dans l’ère immense qui va du XV° au XIX° siècle, maintenant que toutes les terres et tous les océans sont connus, quoiqu’il manque toujours quelque affinement des connaissances, ne sommes-nous pas en proie à de nouveaux défis ? En effet exploration, exploitation, cultures, biodiversité, voici des exigences parfois contradictoires, complémentaires cependant. Un exemple particulièrement flagrant et préoccupant de ces rivages et terres américains en tension est celui de l’immense Amazonie, dépliée par Márcio Souza, « de la période précolombienne aux défis du XXI° siècle », pour reprendre le sous-titre son vaste essai. Explorer, oui pour le bien de la connaissance et de l’amélioration du sort de l’humanité, mais aussi avec respect…
Indubitablement, à l’occasion de l’aventure de Christophe Colomb, dont le Journal de bord[1] fut splendidement édité chez nous, la planète s’est découvert de nouvelles dimensions. Ce sont, pour reprendre le titre de Jean-Jacques Bavoux, Les Nouveaux visages du monde. Même si les voyageurs de l’Antiquité ou arabes ont contribué à repousser les frontières des espaces connus, c’est entre Christophe Colomb, à partir de 1492, et Alexandre de Humboldt (1769-1859) que le visage de la terre a connu ses plus grandes expansions, des Amériques à l’Océanie en passant par l’extrême Asie. Ce dernier ayant narré sa navigation sur le fleuve Orénoque et son ascension du Chimborazo, en Equateur, dans un livre célèbre[2].
Ainsi une géographie des Temps modernes déploie quatre siècles durant des visions incroyablement diverses, voire antinomiques. L’ère médiévale des chimères et prodiges aux lointains inaccessibles et fantasmés des mers imagine l’emplacement du Paradis, le sixième continent antipodal, l’Eldorado ou les îles Fortunées. Ensuite vient l’ère des utopies de la Renaissance, entre More et Campanella, dont les îles abritent des politiques idéales. Progressivement, tout cela fait place à l’émergence d’une scientificité de plus en plus précise : méridien, pesanteur, déclinaison magnétique, tout converge de façon à précisément mesurer l’espace terrestre, à décrire les continents éloignés et bientôt accessibles à la connaissance exacte. La planète est méthodiquement cartographiée, à l’aide des latitudes et des longitudes, elle est démystifiée pour accéder au rang d’objet des sciences mathématiques, astronomiques, botaniques, zoologiques et ethnologiques. Si d’aucuns pensent encore la terre comme un « être vivant capricieux », comme « le centre unique et glorieux du cosmos », elle devient avec Copernic et Galilée une périphérie du centre solaire. L’on démontre ainsi qu’elle n’est qu’un minuscule amas géologique dans l’infini de « la pluralité des mondes », pour reprendre l’entretien de Fontenelle. En sus, les dogmes chrétiens doivent céder la place aux sciences naturelles.
La dimension mythique ne s’efface pourtant pas : pensons au mythe du bon sauvage qui faisait accroire qu’en leur séjour idyllique les habitants des îles du Pacifique étaient aussi pacifiques que le nom de leur océan. De manière concomitante l’on continua longtemps à penser le monde comme œuvre divine, que les sociétés étaient de purs produits de la nature. L’on devine alors que l’abordage occidental suscite de considérables chocs culturels, prétendant que l’on doive reconsidérer la barbarie supposée des autres peuplades, que l’on doive conquérir, exploiter, coloniser. Cela dit les Occidentaux sont loin d’être les seuls en ces genres d’exercices, même si cela n’excuse pas tout.…
Cependant, la géographie, longtemps trop soumise à l’autorité des Anciens, peu à peu s’en extirpe. « De la montagne apprivoisée aux îles magnifiées », le monde, au moyen des découvertes, est en quelque sorte déballé, expliqué. Tel l’étagement de la végétation andine qu’une célèbre gravure en couleur venue des œuvres d’Alexandre de Humboldt explose avec un talent aussi pédagogique qu’esthétique. Des lieux infimes jusqu’à « l’immense machinerie terrestre », de « l’infini cosmique jusqu’au cœur de la Terre », la planète se voit « mise en chiffres jusqu’au système-monde ». Ainsi la thèse judicieuse de Jean-Jacques Bavoux se déploie de chapitre en chapitre, les explorations géographiques permettent un savoir peu à peu universel, au-delà des cultures jusque-là séparées. Sans nul doute l’ouvrage, structuré de manière thématique et non chronologique, entre « monde imaginé » et « monde expliqué », soigneusement documenté, illustré de cartes et gravures en noir et blanc dans le texte, mais aussi de deux généreux cahiers en couleurs, qui n’est pas qu’un livre d’Histoire et de géographie, mais de surcroit d’Histoire des sciences, tient sa promesse : il est à lui aussi un monde ouvert, en expansion.
Toutefois, de manière inquiète, sans compter des questions méthodologiques encore en devenir, notre essayiste note en sa conclusion combien le statut scientifique de la géographie n’est toujours pas assuré. Fascination pour l’irrationnel et croyances religieuses tenaces restent encore prégnantes. Nous ajouterons un exemple atterrant, tant la platitude de la terre[3] séduit les crédules et naïfs, les bornés et abrutis…
Soyons encore plus précis avec Hubert Sagnières, dont les Routes nouvelles, côtes inconnues, choisit de nous accompagner parmiseize explorations françaises autour du monde. Elles se déroulent entre 1714 et 1854, par les soins de fortes personnalités, immensément célèbres, comme Lapérouse, Bougainville et Dumont d'Urville. Au-delà de ces incontournables, des explorateurs méconnus méritent notre admiration et notre reconnaissance, tels le premier d’entre eux au si joli nom : Le Gentil de La Barbinais, qui fut le premier Français ayant réalisé un tour du monde entre 1714 et 1718. Le second, Bougainville, découvreur de Tahiti, est bien plus connu, ne serait-ce qu’avec le concours du Supplément de la main de Diderot.
Le plus étonnant est peut-être Pierre-Marie François Pagès, un marin qui, lors d’une escale dans l’île d’Haïti, joue le déserteur et parcourt, souvent à pied, le monde entier, naviguant de Brest à Marseille, traversant le Mexique et le Moyen-Orient. Indubitablement un exploit ; solitaire de surcroit, dont il ramène d’incroyables documents[4].
Le Chili et l’Alaska sont les objets de circonspectes observations par Roquefeuil, entre 1816 et 1819. Lorsqu’à bord de son vaisseau « la Coquille » Duperrey contourne à peu près tout l’Amérique latine, il rapporte maints spécimens de plantes et animaux inconnus. À cette occasion, les aquarelles de paysages, les portraits à vocation ethnologique sont d’une beauté enivrante, y compris de roses crustacés. L’Inde, la Chine et la Tasmanie sont la cible de Laplace, quoique les velléités coloniales françaises soient contraintes par les expansions anglaises…
Savions-nous que le sauveur de la Vénus de Milo, Jules Sébastien César Dumont d’Urville, explora les abords de l’Antarctique, pour nommer la Terre Adélie ? Quant à celui qui ferme glorieusement cet ouvrage, Gaston de Roquemaurel, trop oublié il fut pourtant le dernier à voyager à bord d’un voilier, en 1854, un trois-mâts, du côté du Japon et du Kamtchatka, dont il cartographie les côtes avec soin, avant que la marin à vapeur prenne le relais.
Même si Jean-Jacques Bavoux prend soin de citer bien des explorateurs, géographes et autres scientifiques, cette fois l’attention d’Hubert Sagnières nous permet d’accéder à une flopée d’extraits des journaux de voyage de ces grands aventuriers – publiés dans de rares éditions[5] – qui ne cessent d’observer, de recueillir et de penser le monde sous leurs yeux. Nous voici immergé non seulement dans les océans que fendent leurs navires, mais au sein de leurs vies aventureuses, dangereuses. Sans compter que l’aventure est également intellectuelle, tant les questions afférant aux colonisations, aux religions, aux routes commerciales, aux problématiques diplomatiques et géopolitiques, jusqu’à la condition des femmes, pullulent. Autrement dit ce passé où l’esprit voyage fait écho à nos préoccupations les plus contemporaines.
Somptueusement illustré, judicieusement mis en page, ce bel ouvrage d’art regorge de gravures et de cartes, souvent inédites, accompagnant ces récits qui nous invitent à découvrir ou redécouvrir ces grandes expéditions scientifiques, diplomatiques ou commerciales qui ont marqué l’histoire de la découverte du monde par l’Occident.
Collectionneur de documents, de volumes anciens, dont cet ouvrage exceptionnel est le reflet, voyageur parmi les archipels et remué par tant d’expéditions et d’aventures, Hubert Sagnières ne manque pas de faire l’éloge des grandes heures de l’histoire de la marine française.
Encore plus exceptionnel peut-être, voici l’album du Dr Tony Rice : Voyage. Trois siècles d’explorations naturalistes, dont la couverture bellement illustré ne donne qu’une idée partielle de la richesse iconographique inouïe.
De 1687 à 1876, de la Jamaïque aux abysses, bien des expéditions ont permis de rassembler nombre de spécimens, botaniques et zoologiques, au service de nouvelles connaissances scientifiques et encyclopédiques. L’on s’accompagnait de dessinateurs talentueux, au service d’illustrations somptueuses. Peintures et gravures, ensuite coloriées, sont ici parmi les plus rares et séduisantes dans la discipline de l’histoire naturelle. Darwin n’a pas seulement œuvré au service de la sélection naturelle, mais en voyageant à bord du Beagle, afin de présenter les spectaculaires pinsons découverts dans les îles Galapagos, mais aussi de curieux fossiles.
En 1687, par exemple, Sir Hans Sloane s’est rendu à la Jamaïque en 1687, récoltant des plantes et arbres alors insolites, comme le poivre sauvage, le poirier épineux, la rose patate douce et le cacaoyer. C’est à Ceylan, que Paul Hermann & Joan Gideon Loten s’intéressent aux palmeraies et à des oiseaux paradisiers chatoyants. En 1699, Maria Sybilla Merian découvrit au Surinam des insectes époustouflants, aux formes fantasmagoriques. La sauvage Amérique du Nord fut explorée par William Bartram, observateur précis des plantes carnivores et du rossignol de Virginie. Dans les confins du Pacifique sud, dont Cook avait déjà découvert bien des archipels, en particulier Tahiti, Matthew Flinders sut réaliser la cartographie de l’Australie, pendant que son assistant, Ferdinand Bauer, révélait ses dons artistiques en s’attachant à des fruits et des fleurs aux jaunes extravagants. Enfin l’expédition du Challenger plongea dans les abysses pour identifier d’étranges crustacés et des baudroies spectrales.
Boite aux trésors lointains, cabinet de curiosités exotiques – le plus souvent conservés au British Museum – nanti de commentaires érudits et éclairants, l’incomparable ouvrage de Dr Tony Rice déploie une collection stupéfiante venus des Terra incognita, des fonds marins, des forêts et des monts. Des livres anciens sont ouverts sous nos yeux, des herbiers incroyables sont exposés, des cartes dépliées, avec le concours d’une impeccable qualité d’impression. Ainsi art et science confluent pour se sublimer l’un l’autre, de l'aquarelle la plus colorée jusqu’à l'invention de la photographie.
L’on entend sans cesse que la forêt amazonienne brûle, qu’elle décroît comme peau de chagrin, qu’elle ne serait plus bientôt le nécessaire poumon de la planète ! Faut-il autant s’alarmer ? Plutôt raison garder… Outre que le véritable poumon d’oxygène réside dans les océans, il est loin d’être certain que toute cette forêt puisse s’effacer, en particulier dans les zones humides et montagneuses fort peu accessibles. Or c’est oublier trop vite les humains qui luttent pour leur survie agricole, quoique leur agriculture, soit primitive, soit intensive à coup d’étendues de soja, soit peu respective de la biodiversité.
L’essai historique de Márcio Souza vient à point. Sobrement intitulé Amazonie, il conjugue exploration naturaliste et économique, archéologie et ethnologie, depuis, selon le sous-titre, « la période précolombienne [jusqu’aux] défis du XXI° siècle ». Car en fait, depuis la préhistoire, ce territoire grand comme douze fois la France, loin d’être un désert démographique, fut occupé, exploité par une agriculture florissante, en particulier dans les « terres noires », le long du fleuve Amazone, ainsi que nous le dévoilent des trouvailles archéologiques. Peuples guerriers, colonisateurs avides quêtant l’Eldorado, esclavage et abolition, coups d’Etat et « bains de sang », fièvre du latex, voies ferroviaires et route transamazonienne en perdition, extractivisme et sous-développement, marché capitaliste et développement miraculeux, narcotrafic et guérilla, « institutionnalisation du génocide », cultures locales vivantes, favelas, tout un « puzzle tropical » se lève pour un procès aux multiples accusés… Comme lorsqu’une esclave indienne osa intenter un procès au Gouverneur !
Aujourd’hui « l’avancée des fronts destructeurs » menace de plus en plus des trésors biologiques et finalement économiques. S’agit-il d’annoncer une apocalypse » ? Au catastrophisme doit être préférée une « rentabilité raisonnable et stable », toutefois – ce que l’auteur ne dit pas – au risque d’une planification socialiste. À la conclusion négativiste de notre essayiste – « L’humanité mérite-t-elle de survivre ? » – ne faut-il pas penser à une prévisible baisse démographique, donc moins menaçante, mais aussi à ce qui manque dans la plupart des Etats latino-américains, dont le Brésil, soient une démocratie libérale et un capitalisme libéral, qui doivent permettre un développement plus savant et plus humain, tels qu’ils font leurs preuves, même imparfaitement, aux Etats-Unis et en Suisse par exemple.
S’occupant des mythes, des peuples indigènes et de leur persistance difficile, de la conquête portugaise et autres colonisateurs, du rôle pacificateur mais aussi mystificateur de l’Eglise, des décisions absurdes du pouvoir colonial, des initiatives désastreuses des hauts fonctionnaires, mais aussi des décisions positives qui ont œuvré au développement de cette Amazonie fascinante, Márcio Souza, né à Manaus, la ville centrale, fait œuvre impressionnante, en une somme historienne à consulter méditer et choyer. Car l’antagonisme entre « la plus grande ferme du monde face à la plus grande forêt du monde » reste criant, à moins de connaître la réalité du terrain ; ce à quoi s’attelle avec constance notre conteur qui fait ainsi référence. Cet auteur ne prétend pas à une solution miracle, mais ouvrant la boite – de Pandore ? – des complexités historiques, présentes, voire future, il nous permet d’être moins niais, moins tranché, moins définitif.
Romancier, metteur en scène de théâtre et d’opéra, Márcio Souza (1946-2024) fut l’artisan de la réouverture extraordinaire de l’opéra de Manaus. Son parcours s’enrichit de la Bibliothèque nationale du Brésil, de l’enseignement de la littérature dans des universités américaines et européennes. L’on ne s’étonnera pas que son roman le plus représentatif s’appelle L’Empereur d’Amazonie[6], dans lequel Galvez, conquistador burlesque, se trouve au cœur de l’épopée du caoutchouc, de sa fortune et de ses déceptions…
Le monde naturel est infiniment précieux. Mais pas au point qu’il faille sacrifier le bien-être et la prospérité de l’humanité. Espérons qu’au grand dam des écologistes dogmatiques et sacrificiels, un équilibre puisse se faire jour, notamment grâce à la rigueur et à l’inventivité de la recherche scientifique.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.