Museo del vetro, Murano, Venezia. Photo : T. Guinhut.
« Qu’est-ce que l’obscurantisme ? »
Emmanuel Kant
au regard du socialisme de gauche et de droite.
L’obscurantisme se définit comme la sortie de l’homme hors des Lumières, hors de l’état de majorité, d’où il sort par sa propre faute. La majorité est la capacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre, quand la minorité est un état où l’on entre par sa propre faute, et résulte d’un manque de courage pour s’en sortir sans être dirigé par l’Etat et le Socialisme. Non sapere aude ! Aie le courage de te servir de ta servilité ! Voilà la devise de l’obscurantisme. On aura reconnu ici la triste parodie de « Qu’est-ce que les Lumières ?[1] » d’Emmanuel Kant. Texte aujourd’hui oublié, bâché, condamné par la doxa, la loi et les mœurs d’un socialisme de trois décennies, autant de droite que de gauche, tant cette dernière a aspiré dans sa gueule idéologique la première, sommée de lui faire allégeance, quoiqu’elle eût une circonstance atténuante : son colbertisme natif. Qui donc, pour sortir de l’obscurantisme du Socialisme de gauche et de droite, osera se servir de son propre entendement ?
L’obscurantisme constructiviste socialiste est dans l’incapacité de voir la cavalerie de la dette de l’Etat et des collectivités locales, qui d’ailleurs est proportionnelle à la pléthore d’emplois d’une utilité douteuse. Les privilèges des élus et des hauts-fonctionnaires, du public contre le privé, des syndicats contre les patrons, attendent une nouvelle Nuit du 4 août où en déclarer l’abolition. Hélas, seule la nuit de l’obscurantisme aveugle notre entendement, tant le conservatisme du privilège est confortable à des cohortes d’affidés du socialisme indéboulonnable, quelque soit le piètre courage des gouvernements successifs.
L’obscurantisme est niché dans une politique économique soviétisée, qui chasse et pressure les riches, dans la tradition marxiste-léniniste, ligote les velléités d’entreprendre par les punitifs barbelés des taxes et des impôts sur les bénéfices, des plus victorieux aux plus modestes, sans compter un code du travail qui a triplé son poids en trente ans. Le « nul n’est censé ignorer la loi » devient au mieux une comique antiphrase, et doit se lire ainsi : « nul n’est censé ignorer la tyrannie ». A moins de se livrer au travail au noir qui devient un devoir moral de survie, une économique souterraine seule salvatrice, si l’on ne fait pas partie des entreprises à grand succès parmi le marché, ou du capitalisme de connivence avec la pieuvre de l’Etat.
Pourtant des chiffres effarants devraient alarmer l’entendement du Socialisme : en 2013, les investissements étrangers ont décrus de 77%, quand dans l’Union européenne, ils ont crus de 37,7 %. Laissez-nous gagner de l’argent, que nous soyons grands investisseurs ou minuscules entrepreneurs, promoteurs immobiliers ou exploitants de gaz de schiste : nous ferons mieux la prospérité du pays que l’éteignoir du Socialisme !
Aldous Huxley, dans son Meilleur des mondes, avait prévenu : « Mais la vérité est une menace, la science est un danger public[2] » C’est ainsi que la vérité économique menace le Socialisme, que la science est un danger public pour le dogme écologiste et passéiste, qu’il s’agisse du gaz de schiste, du principe de précaution, des OGM, ou des nouvelles technologies qui menacent de « destruction créatrice » les vieilles industries qui ne veulent pas se réformer, rêvant en luddistes de détruire les nouvelles machines qui menacent leur passéisme et leurs positions acquises. La chose est autrement dite par Aldous Huxley : « C’est ce genre d’idées qui pourrait facilement déconditionner les esprits[3] ».
Il ne devrait pas manquer d’experts, d’intellectuels, de philosophes politiques, d’économistes, pour dévoiler depuis leur propre entendement ces évidences. Trop rares ils sont, tant la presse est subventionnée, en même temps que saignée de ses bénéfices par les charges sociales, tant les journalistes ont la critique édulcorée, tant ces derniers boivent à la mamelle la doxa marxiste et keynésienne de l’antilibéralisme.
Pourtant chacun, au moyen de son propre entendement, voit de ses propres yeux l’étranglement fiscal des ménages et des entreprises. Ce qui vide de tout sens le droit de propriété inscrit au fronton de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Spoliation d’autant plus indue que l’Etat, au mépris de la connaissance de la courbe de Laffer, récolte moins en taxant plus, que l’Etat rend de plus en plus à ses citoyens le corollaire de l’impôt d’une manière indigente. Ce sont des services publics à la dérive : Education nationale, qui n’est plus une Instruction publique, vomissant des charretées de sans diplômes et d’illettrés, de délinquants et de contestataires djihadisés.
Le tropisme autoritaire est alors autant moral qu’économique. La répression des libertés individuelles passe par des lois qui veulent faire l’Histoire jusqu’à interdire la négation des faits, sans penser à ranger sous le même boisseau le négationnisme des camps nazis, des goulags et logaïs communistes. Mais aussi des jurisprudences qui s’appuient sur le concept fumeux de la dignité de l’homme au détriment de la responsabilité. L’Etat doit dire ce sur quoi et comment nous devons rire, quand notre propre entendement est sommé de ne plus savoir penser ni rire.
La vérité politique a sa Pravda, le droit-de-l’hommisme a son officiel credo que dément la non reconnaissance de la christianophobie, devant la seule reconnaissance de l’antisémitisme et de l’islamophobie, aux dépens de la liberté d’expression, de la liberté féminine. Car les archipels de charia s’étendent comme moisissure sur nos barres d’HLM et nos banlieues pavillonnaires. Tant que l’immigration ne sera pas plus libre pour ceux qui désirent contribuer aux libertés par leur travail et fermée pour ceux qui colportent le djihad moral et physique, tant que le Socialisme ne cessera pas d’abreuver d’aides financières les sans-papiers et les défavorisés -auxquels d’ailleurs il ferme l’accès à l’emploi et à la création d’entreprise de peur qu’ils s’enrichissent- afin de récolter à la pelle leurs bulletins de vote, l’obscurantisme socialiste et islamique contribuera à faire de nous des dhimmis.
Et quoique le Socialisme ne puisse pacifier ses banlieues et ses quartiers gangrénés d’une délinquance exponentielle, il fanfaronne en intervenant militairement en Lybie, au Mali, en Centrafrique, en un relent inavoué de colonialisme, faisant fi de la vie de nos soldats, imaginant d’intervenir en Syrie pour contribuer à l’expansionnisme islamiste qu’il ne combat en France qu’à la dernière extrémité terroriste.
De plus, au mépris de l’entendement universel, le Socialisme dépasse les frontières, quoiqu’il soit arrêté aux portes de gouvernements aux intellects économiques moins antilibéraux, comme le Royaume Uni, les pays germaniques et scandinaves, sans compter les heureux Suisses et Luxembourgeois, ou ces Néozélandais qui ont jeté à bas l’Etat-providence qui les étouffait. En effet, un Obama imagine d’augmenter le salaire minimum des fonctionnaires et des salariés des entreprises en contrats avec l’Etat fédéral de rien moins que 40% ! Quelle générosité… Outre qu’il dissuadera ces dernières entreprises d’embaucher, ne manquant pas ainsi de contribuer à la pauvreté, il sait habilement graisser la patte de sa pléthorique clientèle aux bruissants bulletins de vote démocrates…
Se servent-ils de leur entendement kantien ceux qui abandonnent leur jugement aux vaches sacrées des préjugés socialistes et colbertistes ? « Sapere aude ! » Ose savoir la vérité… « Moins d’état ! » devrait-on leur répondre, quand soixante mille dispositifs d’aides économiques sucent l’investissement, l’autonomie, l’innovation des entreprises, au profit des impôts et taxes qu’ils leur prennent pour que subsistent et croissent les servants de la fiscocratie. « Laissez-nous faire », répondirent les marchands et artisans au ministre Colbert qui prétendait les aider…
La Boétie connaissait dès 1547 La Servitude volontaire, examinant « s’il est possible, et comment il se peut faire, que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de nations, endurent un tyran seul qui n’a puissance que celle qu’on lui donne ; qui n’a pouvoir de leur nuire, sinon de tant qu’ils ont vouloir de l’endurer ». Quoique pire soit le tyran Socialisme puisqu’il a ses ministres, ses élus, ses hérauts et ses profiteurs, et que son verbe soit dans la plupart des têtes, y compris de ceux qui l’endurent. Car ses assistés, ses récipiendaires d’allocations chômage, de subventions et d’aides diverses croissent par milliers. « Ainsi le tyran asservit les sujets, les uns par le moyens des autres ». Pourtant, ceux qui vivent grassement ou maigrement du Socialisme qui a cru bon de rançonner les producteurs de richesse, du plus humble au plus fortuné, devraient relever la tête : « Quelle condition est plus misérable, que de vivre ainsi, qu’on ait rien à soi, tenant d’autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie ? [4] ». Il faut maintenant compter avec l’obscurantisme volontaire…
Et pour sublime divertissement officiel, le Ministère de la Culture, non content de nous offrir les services d’un Centre National des Variétés en coinçant ses mains prédatrices dans nos poches et dans nos oreilles, nous amuse avec les parties de scooter en l’air d’un Président qui confond les casques et les préservatifs, répudie une concubine qu’il avait placé au sommet de l’Etat avec l’argent généreusement ratissé dans la poche du contribuable à merci. Sans que son Ministère des Droits de la Femme s’émeuve de ce modèle d’indignité de la nature humaine, qui d’ailleurs ne s’émeut de l’égalité des sexes que là où la burqa de la charia de s’abat pas encore. Moralité : peuples et bobos, amusez-vous avec vos zizis, mariez-vous et divorcez pour tous, sauf pour les malheureuses de l’Islam, y compris en affirmant qu’on ne nait pas sexué, qu’on le devient, mais ne vous amusez pas à penser avec vos cerveaux. Là encore, Aldous Huxley avait prévenu : « A mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle a tendance à s’accroître en compensation. […] Conjointement avec la liberté de se livrer aux songes en plein jour sous l’influence des drogues, du cinéma et de la radio, elle contribuera à réconcilier ses sujets avec la servitude qui sera leur sort[5] ».
« Nous sommes socialistes, et ennemis du système économique capitaliste actuel, qui exploite les économiquement faibles, avec ses salaires injustes, qui évalue un être humain selon sa richesse et ses biens et non selon la responsabilité et la performance, et nous sommes déterminés à détruire ce système à tout prix ». Devine, cher lecteur kantien, qui a dit cela ? Rien de moins qu’Adolf Hitler[6]. Entre le National-Socialisme d’une Marine Le Pen et le Socialisme International du Front de Gauche (deux fronts bien lourds), il n’y a que l’épaisseur d’une page du Manifeste communiste de Marx et d’une autre de Mein Kampf contrecollées. Ils ont en effet le même ennemi obsessionnel : le libéralisme, nos libertés individuelles, économiques et des mœurs, aveuglées par leur goût de la tyrannie et leur obscurantisme.
Le gouvernement est un club de lions repus, aux canines sans cesse menaçantes, l’Etat fiscal est une pieuvre aux tentacules visqueux et infinis, les collectivités locales des poulpes aux bouches avides, l’Education nationale un mammouth aux graisses syndiquées, le fonctionnariat une fourmilière aux capacités de reproduction inouïes, les collectivités locales des sangsues munies de pompes à subventions, la police des manifestations une meute de loups noirs, les humoristes des hyènes à collier, les prisons sont des nids de vipères qui sifflent face aux têtes des gardiens, les banlieues des ratières de délinquance et de prosélytisme coranique… Lecteur ne te sers pas de ton propre entendement ! Ne lis plus ni La Fontaine, ni Kant. Ecoute, enregistre, apprends, régurgite le muezzin officiel du Socialisme autocratique : « L’Etat veille sur ses citoyens pour leur bien, l’Education nationale est le paradis de l’égalité des chances et des sexes, la police et les juges sont les garants du pacte républicain, la presse est libre de critiquer la droite et le libéralisme, le multiculturalisme est une chance pour la France. Les requins de la Finance mondiale sont seuls responsables de la crise… »
Il est si commode d’être mineur et d’abdiquer son entendement. Si, cher lecteur, tu as un Socialisme de gauche ou de droite qui te tient lieu d’entendement, un gouvernement qui te tient lieu de conscience, un médecin qui juge de ton régime à ta place, etc., tu n’as pas besoin de te fatiguer toi-même. Répugne à penser librement les lignes qui précèdent, pourvu que tu puisses payer (ce qui ne saurait durer longtemps), d’autres se chargeront pour toi, et moins librement, de cette besogne fastidieuse[7] ! Les cendres des Lumières d’Emmanuel Kant doivent se retourner dans leur tombe…
Ironisant, Boileau, imagina au XVIIème qu’Apollon, dieu des poètes, allait faire le malheur de ses derniers s’il leur prenait la fantaisie de se soumettre aux contraintes des deux quatrains et des deux tercets. Ce qui n’empêcha pas que le sonnet, né au XIIIème des mains d’un inconnu en Sicile, popularisé par Pétrarque au siècle suivant, connût une vogue extraordinaire au siècle de la Pléiade, entre Ronsard, Du Bellay et Louise Labbé ; mais aussi Shakespeare, les Baroques italiens et espagnols… Depuis ces prestigieux ancêtres auxquels on revient avec bonheur, le sonnet parut une vieille lune formelle. Certes il eut des retours de flamme au XIXème, avec Nerval, Baudelaire, Hérédia ; mais le XXème, si l’on excepte Neruda ou Vikram Seth[2], lui fut plutôt hostile, préférant les libertés et les inconséquences du vers libre et de la prose. Est-il étonnant que la Babel de notre nouveau millénaire permette au phénix du sonnet, comme une plume de mésange éteinte retrouvant sa lumière, de renaître de ses cendres ?
Venue d’outre-Atlantique, l’initiative est étonnante : construire et publier au Canada une Anthologie de sonnets du début du troisième millénaire : Le Phénix renaissant de ses cendres, The Phoenix Rising from the Ashes. Ce titre étant une allusion au sonnet XIX de Shakespeare, dans lequel le quatrième vers évoque le phénix : « And burn the long liv’d Phoenix in her blood », ou « Et brûle du phénix les jours longs dans son sang ». Mieux encore, le tout est plurilingue : si la part belle revient à l’anglais, les sonnets français et espagnol pullulent. Sans compter ceux en chinois, et les ghazals, du nom d’une forme fixe persane, ces derniers heureusement traduits en anglais. Le livre parait mimer la nature polyglotte d’Internet qui a permis de susciter et rassembler des trouvailles, parfois publiées sur des sites, des blogs… Richard Vallance, le maître d’ouvrage et architecte de l’ensemble, en plus d’avoir traduit Shakespeare et son sonnet LIII, ou d’adapter un « aki-fuyu » japonais, contribue de sa plume à l’exercice avec une chute pour le moins pertinente, comme évoquant le pouvoir des sonnets : « If they run mad, though I may be God’s fool, / would poets foam for them where full moons rule ? »
La partie anglaise du recueil, qui commence avec le merveilleux « Ozymandias » de Shelley, est divisée en divers chapitres. « History », ou alternent visite aux marbres d’Elgin et au Musée du train, « Humour » avec un auteur qui signe « The Potato of Terror », « Life and death », « Nature », « Personnal Relationships », « Self-Perception », Sexuality », « Spirituality », « War and Peace ». Comme quoi le sonnet s’adapte à toutes les facettes de nos univers, sans oublier les « Sonnets on Poetry and the Sonnet ». Parmi lesquels Phlip Frey pratique l’autodérision : « This sonnet is ultra-modern, rhetoric free […] Its verbal polish resists / blurring, garbling, incoherency. » Mais au derniers vers d’Anna Evans, une charmante ironie affleure : « And that is where I stopped the verse to kiss you »…
C’est en français « que je garde le poème où c’est déjà froid », pour reprendre l’alexandrin d’Alin Anseeuw. Entre ceux que fascinent encore les velours, les roses des clichés de la poésie bien vieillote, et la suspicion envers tout élan lyrique et rhétorique, la place où faire confiance aux pouvoirs du poétique est restreinte et dangereuse. Laurent Desvoux fait des « Châteaux de mots », qu’il polie « pour le jeu du rimoir, du strophoir », dans les bus parisiens et parmi leur quotidienneté, comme sans trop y croire, « Pour la Sous-Préfecture - et la Surécriture ». Son talent un rien humoristique et doux amer de joueur de mots est symptomatique d’une grande partie de la poésie contemporaine qui se défie de toute transcendance, de tout lyrisme grandiloquent. Au risque de parler d’une voix trop modeste, quoique sa modestie l’honore…
Pourtant, apparemment également modeste, Abraham Lechaf réécrit le mythe d’Icare : « La cire fond mes ailes s’enflamment et je m’en fous ». Quand Joceyline Laurent ne faillit pas à la mission du poète : « Je dis les maux du monde, les beautés, ses fêlures. » Un auteur -dont nous tairons le nom- use d’un thème apparemment exagérément classique en s’adressant « A une jeune Aphrodite de marbre[3] ». Mais en lui écrivant « Pour que sonne en IPhone un sonnet qui soit toi », en y associant des métaphores résolument quotidiennes et modernes, comme « la ferveur d’une cuillère vide ». C’est peut-être là le secret de cette anthologie : associer aux formes canoniques une liberté et une modernité qui les subvertissent de l’intérieur tout en les justifiant.
Côté espagnol, « desangrandose en semen, tiempo y poco mas », ou « se saignant en sperme, temps et à peine plus », Amparo Arrospide retrouve le champ tragique de la grande tradition baroque, quand José Antonio Pamies assure : « Toda la eternidad tiembla de frio ». Plus loin, Robin Ouzman Hislop demande : « Que es el velo / que ondula fascinante tras el limite ? » Ainsi la dimension métaphysique fait trembler le sonnet…
« This poem will be silent », dit Daniel Langton, quand Francis-Etienne Sicard Lundquist écrit « Où se meurt un oiseau sans faire de vacarme ». La discrétion doit être une des qualités du sonnet. Certes il faut imaginer que nombre de vers en cette anthologie sont de qualité inégale ; et qu’il est vain de voisiner en cette anthologie avec ceux de Ronsard, Valéry, Nerval ou Rilke qui asseyent, dispersés en ces pages, l’incontestable légitimité du genre, comme un argument d’autorité qui placerait sous son patronage les divers contributeurs.
La liberté, thématique et stylistique, voire syntaxique, dans la contrainte, la concision, la charnière argumentative de la volta (entre quatrains et tercets), la chute, tout conspire au défi intellectuel, à la possible et indéfinissable explosion de l’écart poétique, grâce à l’union de l’idée originale, des images surprenantes et de la musicalité… Ainsi, après peut-être trop de facilité en le cours du vers libre et de la prose plus ou moins poétique, dont ont peut-être abusé nos poètes du XXème, le sonnet retrouve-t-il la confiance des plus récents poètes du troisième millénaire. Qu’il soit construit de deux quatrains et de deux tercets, ou compact en ses quatorze vers, voire gréé de trois quatrains et d’un distique, comme par Shakespeare. Car dans la petite et ancienne cage du sonnet, ce « reflet du cosmos » (dixit Richard Vallance) à ne pas considérer comme un vice formaliste, qui sait si l’ambition d’un chant moderne, décalé, cependant universel, de la « recherche de la langue parfaite », peut s’entendre pour dire le monde et notre comment vivre…
« Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.[4]» professait Boileau qui s’est à peine essayé d’exercer ainsi ses talents. Tous les auteurs de cette anthologie aux trois cents poèmes avaient-ils cette maxime sous la langue, au moment de couler leur inspiration dans le bronze du papier et de l’écran où s’impriment et s’illuminent leurs sonnets ? Il y eut, à la fin du XIXème, un beau volume un peu oublié, intitulé Le Livre des sonnets[5], réunissant cent-soixante sonnets depuis le XVI°. L'on y trouve Ronsard, La Boétie, Molière et Voltaire, Musset, Gautier, Hérédia, et bien des inconnus aux noms moins épais que la poussière évanouie des tombes. Mais aussi Félix Arvers, qui réussit à acquérir une mince célébrité avec un seul sonnet : « Mon âme a son secret, mon cœur a son mystère »… L’avenir dira peut-être si, parmi Le Phénix renaissant de ses cendres, sont les Ronsard et les Arvers d’aujourd’hui, ou les déjà oubliés. Car si chaque lettre est un peu de cendre en ce volume publié dans la lointaine Colombie britannique, soudain si proche, en chacun de ses sonnets brûle, qui sait, un feu nouveau, pour éclairer les neurones de nos langues. Cette modeste Babel où les poètes s’entendent…
Abbatiale de Saint-Maixent, Deux-Sèvres.. Photo : T. Guinhut.
Deux biographes de William Blake l'infini :
G.K. Chesterton et Christine Jordis.
G. K. Chesterton : William Blake,
traduit de l’anglais par Lionel Leforestier, Le Promeneur, 176 p, 16,50 €.
Christine Jordis : William Blake ou l’infini,
Albin Michel, 288 p, 19 €.
« Tout ou rien » pourrait être la devise de William Blake. Si ses poèmes sont assez connus et publiés, ses peintures tatouées sur toutes les mémoires, sa biographie méritait un opuscule d’un genre nouveau. Une vie, un essai, deux genres intimement mêlés, qui se lisent comme un roman. Car on ne peut rester simplement narrateur pour enquêter sur cette personnalité météoritique sans considérer la pensée qui la sous-tend. De sa révolte contre le monde contemporain au peintre et coloriste soigneux en passant par le poète halluciné, les portraits de Christine Jordis et de Chesterton se chargent de noirceurs et de lumières, s’animent sous nos yeux stupéfiés, sinon totalement conquis.
Voici la collusion de deux excentriques anglais. L’un, Chesterton (1874-1936), écrivait des récits policiers dont un prêtre exact et jovial est le détective ; l’autre, Blake (1757-1827), était un peintre-poète qui rédigeait d’épiques et bibliques délires en les illustrant de personnages torrentiels : prophètes, démons, Dieu… Le talent du premier, qui se fait fin biographe de celui qui était peut-être un génie, donne un relief tout particulier à l’objet de son étude, figure solitaire du préromantisme.
C’est avec regret que Chesterton ne commence pas, à la manière de Blake, son récit (qui passe souvent la frontière de l’essai) par la création du monde. Rassurons-nous, s’il n’est pas démesurément exhaustif, il a l’art de la concision suggestive, la clarté conceptuelle et la richesse stylistique, ce qui est bien le moins pour garder les pieds sur terre et portraiturer celui qui vit « le prophète Ezechiel assis sous un arbre », dès son enfance. Heureusement « Blake était le seul qui parlât du surnaturel avec naturel ». L’on admirera le sens de la formule de Chesterton pour qualifier la poésie de celui qui était « bloc de convictions volcaniques » : « Son verbe diluvien l’assourdissait. » Parmi de longs textes, parfois « décousus », il trouve une phrase « cosmique et synthétique ».
Il se fait à la fois critique d’art et littéraire, débat de la question de la folie de ce « grand mystique », dont les plus mauvais poèmes sont ceux d’un « spirite », dresse des portraits édifiants de ses mécènes, de l’ange à l’escroc, brosse un tableau des courants intellectuels et politiques du XVIII° siècle qui est celui de « l’affranchissement de la raison vis-à-vis de l’église », dans lequel se dresse la figure spirituelle et solitaire de son héros. Qui nous semble un monstre démentiel, terriblement inactuel, et cependant fascinant, beaucoup plus par son œuvre graphique que par ses fleuves et joyaux poétiques. Même si surnagent de merveilleux vers consacrés aux anges et aux animaux, à ce tigre que Borges aimait tant : « un tigre immortel qui rugit de joie sous le regard de Dieu pour les siècles des siècles », souligne notre biographe. Plus étrange encore, le divin de Blake est, dit-il, « net et charnel », car « la divinité est plus tangible que l’humanité ». Nous sommes d’autant plus stupéfiés par de tels aphorismes que nous ne partageons pas forcément les convictions religieuses des deux auteurs… Même si Blake était un fervent admirateur de la Révolution française, l’on sent un peu trop chez lui le fanatique, ce qui n’apparaît pas chez Chesterton. Il faut bien pourtant reconnaître le pouvoir de fascination des créatures du peintre : loin de la niaiserie saint-sulpicienne, « c’est contre ce mysticisme émasculé que Blake s’est dressé tel un Titan ». Chesterton cingle d’un mot son époque, lorsque il fait l’éloge de la précision du dessin de son idole et blâme « le paysage nuageux du pur coloriste », donc de l’impressionnisme. Ainsi, il s’attache à « la conception blakienne de l’art », analysant les gravures allégoriques et les aquarelles (dont on vit une superbe exposition au Petit Palais en 2009).
La prose puissamment cultivée, succulente et précise de Chesterton fait merveille. Ce « journaliste d’idée », poète et essayiste, nouvelliste, polygraphe infatigable qui se convertit au catholicisme, n’en conserve pas moins des traits du rationalisme de son temps, tout en figurant à travers son modèle ses angoisses et convictions. Entre ses biographies de Dickens, Browning et Stevenson, celle-ci est certainement la plus époustouflante. Certes, il ne s’agit pas là d’un strict inédit, puisque Néo (les Nouvelles Editions Oswald au catalogue jadis impressionnant) publia ce texte en 1982. Reste que la maquette blanche, si chic, ornée de « L’Ange Michel ligotant Satan », et une nouvelle traduction, peut-être plus élégante, rendent cette curiosité biographique et fantastique, tout simplement météorique.
Plus sobre et néanmoins particulièrement efficace est la biographie-essai de Christine Jordis. Né en 1757 d’une famille de petits artisans londoniens, William Blake ne pactisera jamais avec le monde clérical, monarchiste, bourgeois qui le cernait. A la misère humaine qui l’entourait, il pensait substituer un monde d’anges ; le réaliste en lui n’avait guère à opposer au visionnaire. Il « haïssait la tyrannie, les institutions et les lois, les rois et leurs fidèles, les prêtres et leurs interdictions, toute forme de pouvoir, c’est-à-dire d’oppression ». Républicain dans l’âme, il avait la nostalgie d’un monde pastoral et biblique qu’oubliaient la montée du capitalisme et la peine du prolétariat. En cela il était bien un romantique.
En conséquence, allait-il fomenter une révolution ? Non, malgré le seul premier chant de son poème La Révolution française, en 1791, sinon celle du bonheur, de « l’infini »… Il conquiert, non sans peine et pauvreté, sa liberté, en imprimant lui-même ses livres, en trouvant divers mécènes et protecteurs, dont William Hailey, Thomas Butts et John Linnell. Graveur sur cuivre, sur acier, puis sur bois, à la fois du texte et des images, il invente de nouvelles techniques, de nouveaux usages de l’aquarelle, tendre, explosive. Malgré quelques fervents admirateurs, il est souvent incompris, taxé de « cerveau dérangé », quoiqu’il se compare sans vergogne à Michel-Ange. En réactionnaire magnifique, il flagelle alors la mode, le commerce, la publicité, les critiques, l’art manufacturé, la spécialisation du travail, les machines. Le dégoût des clichés et du kitsch voisine avec la haine de la modernité.
Bouleversé par la mort de son jeune frère Robert, qu’il vit « se libérer du corps inerte et monter vers le ciel, les mains battant de joie », il n’a de cesse de réaliser sur le papier et dans les yeux de ses amateurs les déclinaisons de ce moment parfait qui contamine toute la création, toutes les mythologies, y compris celle, hermétique et démesurée, qu’il fonde. Ce sale caractère voit, en toute sincérité, des anges sur les arbres, « le fantôme d’une mouche », des Christ de lumière, converse avec les saints, fait parler les prophètes, figure Job et Satan. Il rejette évidemment la raison des Lumières, préférant la perception des archétypes, œuvrant au Mariage du Ciel et de l’Enfer, « ivre de vision intellectuelle » lorsqu’il compose, grave et peint sous l’œil du cosmos.
William se fit l’éducateur de sa femme d’abord illettrée ; Catherine se fit bien plus que sa compagne, broyant ses couleurs, reliant ses livres, partageant ses visions, dessinant presque aussi bien que lui, à s’y méprendre. Au-delà de la loi morale de son temps, il réclame une dynamique de la « Vierge en prostituée », une liberté du désir et de l’amour, au-delà de la guerre des sexes et de la sexualité réprimée de son temps…
En ces œuvres torrentielles, cet éternel enfant et titan rêve, autant qu’il commente, L’Ancien et le Nouveau Testament, l’Europe, l’Amérique… L’Apocalypse et le Paradis sont ses demeures véritables. Puisant chez Platon et Plotin, chez Swedenborg, imaginant le Diable inspirer Dante, il est un « voyant » au sens rimbaldien. « Ni philosophe, ni métaphysicien », il échappe à toute catégorie. Poésies picturale et verbale sont ses seuls guides auprès de Dieu, au plus près de l’énergie et de la vie.
L’inspiration de Blake est proprement hallucinée : manuscrits enluminés aux créatures sculpturales, aux mouvements verticaux et spiralés, aux couleurs puissantes et contrastées ; poèmes épiques et prophétiques aux accents bibliques, aux métaphores brûlantes sinon grandiloquentes. Outre la Bible, il illustra Shakespeare, Milton ou Dante. N’est-ce qu’une inspiration passéiste ? Christine Jordis insiste sur la modernité, presque joycienne, d'un poème de 1784, UneIle sur la lune, dans lequel trois philosophes fantaisistes et paillards jouent avec les mots. Il trouva l’ascension où rejoindre ses rêves, en mourant en 1827.
Le talent et la culture de Christine Jordis n’étaient plus à démontrer. Savante angliciste, elle avait publié une biographie de Gandhi, des essais sur les romanciers anglais, comme ses Gens de la Tamise et d’autres rivages[1]. Mais avec ce qui outrepasse les limites de l’essai et de la biographie, non sans un réel souffle lyrique, elle offre de William Blake un « drame à épisodes ». Le portrait est saisissant, offrant de sa pensée, de son esthétique, une lecture critique pleine d’empathie, explicitant les problématiques inhérentes au personnage hors normes autant que ses choix de peintre, de poète politique et mystique.
Dans la bibliothèque du lecteur blakien, il faut, en bonne compagnie complice et sombrement illuminée, adosser ces livres coruscants de Chesterton et Jordis au précieux catalogue, richement illustré, qui accompagna l’exposition du Petit Palais[2]. C’est ainsi que, cependant protégés de la contagion du délire prophétique, nous pourrons rêver des métaphores colorées du plus étonnant des romantiques anglais. Vous avez dit « romantique » ? Il associait la nature à l’illusion, donc au diable ; il ne pouvait alors habiter le même pays que Coleridge et Wordsworth. A moins qu’il s’agisse d’un romantisme biblique, d’un romantisme noir et aquarelle.
San Pantaléon de la Losa, Burgos. Photo : T. Guinhut.
Déconstruire Derrida :
Penser à ne pas voir, Ecrits sur les arts du visible.
Jean-Clet Martin :
Derrida un démantèlement de l'occident.
Jacques Derrida : Penser à ne pas voir. Ecrits sur les arts du visible, 1979-2004,
La Différence, 368 p, 25 €.
Jean-Clet Martin : Derrida, un démantèlement de l’Occident,
Max Milo, 320 p, 19,90 €.
Faisons le pari que nous savons ce qu’est la déconstruction de Derrida. Pari qu’il faudrait déconstruire bien sûr, ne serait-ce qu’en passant par Pascal. Celui qui a pensé pour tellement dire et à ne pas dire parait une fois de plus assurer sa légitimité, quoique post-mortem, grâce à diverses publications, pas si anodines. L’une concerne « les arts du visible », grâce auxquels il apprit « à ne pas voir », tentant de découvrir « en quelle langue on dessine ». L’autre concerne une monographie de Jean-Clet Martin qui se donne rien moins que l’ambition de nous offrir « une lecture intégrale » de la déconstruction et de la « différence », ces concepts qui, affirment-il, n’annoncent rien moins que le « démantèlement de l’Occident ». Au-delà du discours sinueux, brillant, souvent abscons et finalement aporétique de Derrida, ce fantôme des souterrains de la philosophie, y-a-t-il là une clarté suffisante pour permettre d’éclairer le sens de ce qui a défait le sens ?
La déconstruction serait « une émancipation à l’endroit de l’hégémonie et de l’autorité du discours philosophique » et ce qui interroge la légitimité du discours. Voilà ce qu’affirme Derrida à l’orée d’un entretien sur les « arts de l’espace », donc au fronton de ce recueil : Penser à ne pas voir. Pour tenter d’y voir plus clair, voyons comment Jean-Clet Martin va jusqu’à faire de cette déconstruction un « démantèlement » :
L’essayiste Jean-Clet Martin refait d’abord avec Derrida le voyage de Robinson Crusoé, pour en accuser cette « reconstruction manquée des notions fondatrices de l’Occident ». Quoique seul, ce dernier ne reconstitue-t-il pas sur son île les prémisses de l’Encyclopédie ? Certes son pouvoir de maître sur Vendredi qu’il a sauvé ne joue qu’à demi en sa faveur. Si Derrida fore les prémisses de l’Occident avec une philosophie de « l’écriture libérée de l’économie des princes qui y cherchent l’économie du retour », nie-t-il à dessein la valeur humaine et civilisationelle de l’encyclopédie portative qu’est Crusoé et que seront les colons de L’Ile mystérieuse de Jules Verne ? Il n’en reste pas moins qu’ici la déconstruction derridienne est à la recherche de « la couche pré-historique et pré-culturelle de l’expérience spatio-temporelle qui fournit un sol unitaire et universel à toute subjectivité, à toute culture[1] » Ainsi notre intégrité intellectuelle et morale, en cohérence avec « l’archéologie du savoir » foucaldienne, ne peut se passer de « démanteler le sens, le socle sur lequel repose notre civilisation, la grammaire de nos mythes et la constitution de nos savoirs dominés trop souvent par la violence du discours », sinon, ajouterons-nous, par la violence trop humaine et trop politique.
En suivant les tours et détours de la pensée errante de Derrida, entre différence et différance, il s’agit de côtoyer maintes interrogations. C’est après le concept nietzschéen, et d’après une « carte postale », qu’il joue à « renverser le platonisme », où Platon ferait écrire Socrate, tandis qu’il interroge : « Y-a-t-il des vérités nues ? » Mais faut-il suivre Derrida lorsqu’il joue sur les sens des mots, comme « voile » et voile, et qui, semble-t-il n’a crainte que son lecteur se voile la face devant tant de disséminations ? À moins de penser que ce sont « les tissus, les palimpsestes qui mettent en scène ce qui tient lieu de vérité »…
Où « l’ontologie s’étend vers des frontières sans véritables bords », c’est aux « marges » de la philosophie que Derrida interroge -entre bien d’autres mythes, comme celui de la caverne- le mythe d’Ariane et ce « devenir femme dont Nietzsche semble être le témoin ». Très vite, les têtes de chapitres de Jean-Clet Martin semblent devenir folles et pétillantes, courant après les écarts de la pensée-poésie derridienne : « Condillac et les associations frivoles », « La mythologie blanche ou le transport des métaphores ». Poursuivant « l’origine tombée en désuétude des rémouleurs de la philosophie »… Derrida puise au plus étroit du « for intérieur », des « cryptes », des « momies », des Spectres de Marx [2]», qui sont aussi ceux du langage, de la « dissémination du sens ». Les rubans de signes jouxtent le « ruban d’ADN », les « écritures génétiques » flirtent avec « l’écriture générique », ainsi qu’« une espèce d’échographie de la pensée dans l’univers flottant comme des méduses numériques ». Traces, « architraces », empreintes en « mal d’archive » disent le coup de dé de l’Etre, quand « Thot, le dieu de l’écriture est celui du démantèlement dont les failles ne se comblent pas sans induire des disséminations plus sourdes et plus insaisissables. » Sur quel vent, quel vide troué repose alors notre langage, notre moi ? Reste le « toilettage cathartique des textes » effectué par Derrida, entre Platon, Kant et Hegel. Sommes-nous avec Derrida, avec Jean-Clet Martin, dans le verbeux de la langue, dans son verbe ou dans son aporie ? Cherchons-nous la « logique du sable » ? La philosophie et le sens sont-ils plus inatteignables que le sommet du Château de Kafka…
On se rend compte alors combien la curiosité de Derrida -était-il un génie ?- est infatigable, du beau à la peine de mort, de « la tulipe de Kant […] éclose pour rien » au kitsch, de la « théologie négative » au désert de sable de la « Khôra », de l’amitié à la « différence sexuelle » mise en doute, de l’animal dont « l’insomnie » vaut « mieux que le sommeil de la raison » à « sa propre déconstruction ». Sans compter la création de concepts, ce que Deleuze plaçait au seuil de la philosophie, mais des concepts « différants ». La dissémination de la liste, le vertige de la liste[3], frôleraient l’infini…
Valerio Adami : Portrait allégorique de Derrida, 2004.
L’écriture de Jean-Clet Martin, en dépit et au moyen de son lyrisme, est étonnamment claire et fluide. Qui eût cru que l’on puisse déchiffrer le « sens » derridien avec tant d’errance construite et de clarté ? Un travail considérable de lecture aboutit à un archipel synthétique. En trois parties, de « Tag », à « Tatouages », en passant par « Graffitis », c’est bien l’aventure des signes derridiens et de leurs disséminations que Jean-Clet Martin, en tentant de se faire le jumeau biaisé de son maître, déroule et disperse… Le lecteur qui voudra bien suivre Jean-Clet Martin dans sa promenade d’amitié avec Derrida découvrira moins un exposé dogmatique qu’un compagnonnage conceptuel et poétique qui louvoie entre fidélité au philosophe et « différance » ; autant un exercice de didactique que des marginalia poétiques. Si les philosophes analytiques anglais ont reproché au pape de la déconstruction un rédhibitoire manque de clarté et de rigueur, vaut-il mieux lire un commentateur, même trop enthousiaste, plutôt que le maître lui-même, auquel Jean-Claude Martin offre une belle stèle posthume faite de mots…
Peut-être faut-il, avec Sloterdijk, « considérer la déconstruction avant tout comme un procédé visant à défendre l’intelligence contre les conséquences de l’unilatéralisation[4] ». Mais aussi « comme le renversement de la forme de stabilité de la société traditionnelle, centralisé et hiérarchisée vers la forme de la stabilité de la société moderne, différenciée et multifocale[5] » ; ou encore « comme un mode d’emploi pour la passation des églises et châteaux de l’ancien régime métaphysique et immortaliste entre les mains du Tiers-Etat des mortels.[6] » Reste que Derrida, malgré ses irritants chapelets de questions sans réponse, son air de savoir dire alors qu’il ne dit pas, est justement celui qui n’a pas cessé de nous dire qu’il y a toujours chez tout acte de langage un soubassement à explorer, un réprimé, un refoulé, une construction sociale et métaphysique…
« Derrida se lance dans la tentative de présenter l’usine à rêves de la métaphysique[7] », nous dit Sloterdijk ; à moins qu’après lui elle ne fasse plus rêver. Lorsque que ses rouages sont démontés par la déconstruction, s’il n’y pas forcément destruction, il reste peut-être un vide salutaire où prendre le réel et notre condition absurde à bras le corps, pour construire enfin le monde et une pensée. Mais peut-être n’est-ce là qu’une surinterprétation de la postérité de Derrida, qui affirme néanmoins dans Penser à ne pas voir, que « la construction n’est possible que si les fondations elles-mêmes ont été déconstruites ». Ainsi, loin de se complaire dans les jeux de langage et l’évacuation stérile de la métaphysique, il se révèle capable de penser éthique et société, ne serait-ce que lorsqu’il interroge la question controversée de la peine de mort[8].
La déconstruction s’étend enfin jusqu’à douter du statut supérieur de l’homme blanc, au profit de la différance de la femme, de l’autre, de l’animal. Déconstruisant les doxas, Derrida ne se réfugie-t-il pas derrière de nouvelles doxas, celles de son temps, certaines respectables, d’autres plus douteuses, comme l’anticolonialisme, l’antilogocentrisme, sans parler de l’anticapitalisme…
A moins d'une séduisante lecture étymologique qui le verrait venir du dé-mantèlement du manteau, comme celui d'Arlequin, comme celui de Pascal aux doublures gorgées de textes, peut-on légitimement se demander si le titre choisi par Jean-Clet Martin est malheureux : « démantèlement de l’Occident » ? Outre que « déconstruction » eût pu suggérer que l’on puisse reconstruire et que démantèlement paraisse sans retour, la critique de l’Occident parait injuste. Certes il y a dispersion, variation, et « la pensée est entraînée vers un univers sans limite », mais cela doit-il être interprété comme « une dérive de l’occident, de ses valeurs, de ses croyances répétées dans des altérations toujours plus nombreuses » ? Doit-on alors préférer à cet Occident ouvert et volatile, d’autres espaces culturels, espaces théologico-philosophiques fermés, comme se veut par exemple l’être la vérité de l’Islam[9] ?
Si, comme l’affirme bellement Jean-Clet Martin, la déconstruction c’est « déjouer toutes les muséifications figées du sens que voudrait fixer l’Occident dans la détermination de ses certitudes », tous espoirs sont permis pour ce dernier puisse se défiger et s’ouvrir au-delà de lui-même. Cependant s’il s’agit de lui récuser l’accès à la vérité, le risque est de choir dans le vide, dans les tréfonds du nihilisme, dans la perte des mots et des vertus…
A ce compte-là, déconstruire Derrida serait aboutir à l’aporie du sens de la démarche qu’il appliqua sur les plaies de la métaphysique et de l’Occident. Sans nier un instant la nécessité de son travail, ne risque-t-on pas de laisser vide le champ des ruines, ainsi prêt pour le sel des barbares, le temple d’une nouvelle -ou trop ancienne- vérité religieuse ou politique, totalitaire ? A dénier tout logocentrisme, ne risque-t-on pas de chasser la possibilité de la vérité, aussi bien dans l’écriture que dans la parole ? Le mot « démantèlement » choisi par Jean-Clet Martin, est-il une hyperbole, un souhait ? Conscients que nous sommes après Derrida de la nécessité du soupçon, il y a pourtant une vérité à fonder sur l’Occident : celle des faits scientifiques, économiques et civilisationnels, bâtis sur l’humanisme et les Lumières, qui ont permis et permettront encore notre développement humain.
Nul doute que la philosophie soit une théogonie, engendrant ses dieux, parmi lesquels Foucault, Derrida, Deleuze, dont la théologie négative surpasse la réalité… Que Jean-Clet Martin envoie de derridiennes cartes postales à ces dieux absents, soit. Qu’elles soient, plus qu’il n’y parait, des pierres pour la refondation de l’Occident, faudrait-il en douter…
Parmi ces Ecrits sur les arts du visible, Derrida s’appuie sur un paradoxe fuyant : « Penser à ne pas voir ». Ou plus exactement voir au-delà du simple voir, voir avec la pensée et pas seulement les yeux. Comme lorsqu’il travaille sur les peintures et dessins de Valerio Adami qui lui renvoie, sous l’habit étrange des circonvolutions acérées du signe et du graphisme son « portrait allégorique ». Adami, était déjà au cœur de l’essai La vérité en peinture, pour lequel il tentait de « dévoiler le substrat linéaire », de lire « la deuxième navigation du dessin dans la couleur[10] ». Ce peintre et dessinateur éminemment littéraire (on pense à ses portraits de Freud ou de Walter Benjamin) permet à Derrida de s’intéresser au hors-peinture, au cadre, à la signature, au discours… Ce que l’on retrouve dans Penser à ne pas voir, qui réunit diverses interventions sur l’art produite depuis 1978, dont un hommage et entretien à et avec Adami, artiste « critique et extatique ». Ainsi, lorsqu’il « trouve dans le dessin sa meilleure forme, c’est la jouissance, c’est l’extase. L’artiste atteint alors une sorte d’acmé »… Au-delà de la peinture, ce sont la photographie, la vidéo le théâtre qui questionnent Derrida. Parmi des salves de questions biaises et sans réponses, on trouve de magnifiques fragments, tel : « je dirais que, pour moi, l’expérience de la beauté, s’il y en a une, est inséparable des relations à et du désir de l’autre, dans la mesure où elle travaille la voix, à travers quelque chose d’un différentiel tonal ». Ou la beauté, qui « possède un effet de transcendance », comme différance…
L’un des plus pertinents exposés est celui qui reprend le titre « Penser à ne pas voir », où il se demande « en quelle langue on dessine », quand le dessinateur, qui ne pense pas, est « un grand voyant », à l’écart du logocentrisme. Avec le peintre, « ils donnent à voir la visibilité ». On y trouve également, dans « A dessein, le dessein », une réflexion sur les « dessins d’aveugles ou montrant des aveugles », ou, à propos d’Atlan, « De la couleur à la lettre ». On ne sera pas surpris de suivre à la trace le concept de trace ainsi que dissémination de la rhétorique métaphorique de l’art. Plus loin, la lumière de la photographie « en vient à surprendre l’instant d’imminence », ou la perplexité se creuse devant « la spécificité d’un nouvel art », la vidéo de Gary Hill, à moins qu’il convoque l’effroi du « cinéma et ses fantômes », ceux de la Shoah… Un dernier texte de 2004, l’année de sa mort, est profondément émouvant et lyrique : « Dans ces contradictions mêmes, je trouve, depuis toujours, mon « rebond », ou mon « échappée », mon « appel » avant le saut, je le suppose du moins, et la force de continuer, de déjouer tous les miroirs qu’on me tend. De garder mon enfance et mon désir en vie. Avec le sentiment, à la fois désabusé et fou d’espérance, que je n’ai pas encore commencé… » Le lecteur, s’il ne l’avait pas compris, se surprend à goûter la qualité littéraire, absolument poétique, de la langue de Derrida.
Faut-il risquer une hypothèse ? Déconstruire Derrida, ce serait interroger ses soubassements. Venu après le « discours hégémonique » de la philosophie, les grands systèmes et leurs faillites, de Platon à Hegel, voire jusqu’à l’engagement sartrien désavoué, venu après les fantasmes verbeux de retour à l’être heideggériens, qu’est-ce qu’un philosophe ? Est-ce face à cette question que Derrida a joué le déconstructeur final, jusqu’à l’aporie totale et désertique, sinon du babil philosophique, du questionnement sans cesse biaisé, à la réponse sans cesse impossible, parce que la question de l’être philosophique se dérobe en-deçà de toute philosophie. Il ne reste alors qu’un déconstructeur déconstruit, pour notre plus grande perplexité, à l’ultime stade de l’hubris philosophique déçu, parfois notre plus grand bonheur, parfois éclaboussant la philosophie du feu d’artifice de ses concepts, parfois butant sur les déchets desséchés des concepts : là où Derrida, humblement, n’a su que penser à ne pas penser… « Nous demandons seulement un peu d’ordre pour nous protéger du chaos. » notaient Gilles Deleuze et Félix Guattari. Mais avec Jacques Derrida, « ce que le philosophe rapporte du chaos, ce sont des variations infinies[11] ».
C’est avec les romans de San Antonio, ces saines et saintes parodies du genre policier, qu’il fait bon de rire de tout : des polices du KGB soviétique, des statues de Lénine, du drapeau français et franchouillard, des langues trop pendues menacées par le sabre et le turban… Certes, il n’est pas allé, comme un humoriste dont la vulgarité a bavé sa trainée putride, jusqu’à rire des camps de concentration, de ses Juifs étiques et finalement gazés. Une limite qu’il faut ou ne faut pas franchir ? Peut-on rire de tout ? Du bonheur de rire et du malheur de pleurer, d’Aristote et de Dieu, du rire cathartique et mimétique, d’Hannah Arendt à Jérusalem et des tartes à la crème chaplinesques, des pets de Bérurier et des pyjamas d’Auschwitz, des prophètes enturbannés et des militaires emmédaillés, des gonzesses féministes et des machos avinés, du rire tolérable ou punissable, de Baudelaire et des contrepets, de la censure et de la liberté d’expression…
Dieu ne rit pas. En effet, remarque Baudelaire, « le Sage par excellence, le Verbe Incarné, n’a jamais ri[1] ». Cependant celui de la Bible, dans la Genèse, est capable de demander : « Pourquoi ce rire de Sarah ? Abraham était centenaire à la naissance de son fils Isaac. Sarah dit : - Dieu m’a fait rire ! Je ferai rire qui l’apprendra.Elle dit aussi : - Qui aurait prédit à Abraham que Sarah allaiterait des fils ? J’ai pourtant donné un fils à ses vieux jours ! » (Genèse 21, 4-7). D’où la signification d’Isaac en hébreu : « Il rit ». De là à imaginer que Dieu puisse rire de lui-même et laisser les rieurs le railler, il n'y a qu'un pas. Quand le Talmud peut savoir rire, à l'occasion des raisonnements insolites, voire de la risible érudition, les Juifs sont traditionnellement des humoristes impénitents, jusqu’à l’autodérision.
En revanche Allah prend le rire en horreur. Car Mahomet, ayant souffert de railleries diverses, dénie tout sens de l’humour,condamne explicitement le rire, et, cela va sans dire, le châtie : « Vous les avez pris pour objets de vos railleries, au point qu’ils vous ont permis d’oublier mes avertissements. Ils étaient l’objet de vos rires moqueurs » (XXIII « les Croyants », 111) ; « Les criminels se moquaient des croyants. Quand ils passaient auprès d’eux, ils se faisaient avec les yeux des signes ironiques. De retour dans leurs maisons, ils les prenaient pour l’objet de leurs rires » (LXXXIII « la Fausse mesure », 29-31). Bouddha, lui, porte plus sereinement le sourire, sans compter l’humour plus franc quand le koan zen sait rire et faire rire. Les fidèles, et pire les fanatiques, de Dieu n’aiment guère, voire n’imaginent guère que Dieu puisse rire. Alors que ces religions se rient de nous en nous liant dans des commandements parfois judicieux, souvent liberticides, en particulier dans le cas de l’Islam.
Le Dieu sévère des intégristes catholiques médiévaux ne supporte pas la rigolade, il lance des « anathèmes contre le rire », au point que son thuriféraire, Jorge, le bibliothécaire, dans Le Nom de la rose, d’Umberto Eco, cache, empoisonne et brûle le deuxième livre de la Poétique d’Aristote, sur la comédie et le rire, aujourd’hui perdu, s’il a jamais existé. Nous savons seulement qu'elle est l'imitation du risible, de l'ignominieux. La « force positive » et « cognitive » du rire selon Jorge, « atteint l’effet de ridicule en montrant, chez les hommes communs, les défauts et les vices ». Pourtant, Jorge voit dans le rire « une pollution diurne qui décharge les humeurs » ; il « libère le vilain de la peur du diable ». « Quand il rit, tandis que le vin gargouille dans sa gorge, le vilain se sent le maître, car il a renversé les rapports de domination ». Paraphrasant par avance tous nos censeurs des amuseurs et populistes de bas étage, il commande : « Si le rire est le plaisir de la plèbe, que la licence de la plèbe soit tenue en bride et humiliée, et sévèrement menacée[2] ». Ainsi Jorge condamne-t-il l’existence du rire, d’essence satanique, car rire de tout serait rire de Dieu….
Cependant en voyant les trognes ricanantes et les rires grossiers de la soldatesque autour de la croix, arrosant de vinaigre l’éponge plantée sur une lance lorsque Jésus profère un « J’ai soif », les catholiques doivent se remémorer la tradition du Christ aux outrages dans l’iconographie et la mystique chrétienne. Et ne pas se scandaliser du jet d’urine sur un crucifix photographié par Andres Serrano, en invoquant le prétendu blasphème de ce « Piss Christ » (« Immersion »). Plutôt que de briser l’œuvre de 1987, il faudrait s’agenouiller et célébrer les souffrances de celui qui s’est fait homme pour sauver les hommes. Et s’esclaffer de la bêtise ignare des vandales…
En-de-ça du rire médiéval du bouffon, les Grecs ne dédaignaient ni la plaisanterie ni la raillerie. En dépit de Platon, qui, dans le Philèbe et La République, voit un plaisir malsain et concupiscent dans « ce désir de faire rire que tu réprimais par la raison, de peur de passer pour un pitre[3] », Athènes tenait à « l’idéal démocratique de la parrhèsia, cette liberté de tout dire dont chaque citoyen disposait[4] ». Aristophane en est la preuve lorsqu’éclate le rire politique, dans Lysistrata où les femmes menacent les hommes trop guerriers de faire la grève du sexe. Parmi la mythologie, Momos (Momus chez les Romains) est le dieu de la raillerie, qui ne se gêne pas pour moquer tous les dieux. En conséquence il est jeté sur la terre, mais les désordres qu’il y engendre le font rappeler auprès de Dyonisos. Mis en avant par le philosophe et satiriste Lucien, au II° siècle, Momus n’envoie pas dire à Jupiter et autres dieux qu’à cause des malheurs qui affligent l’humanité, les hommes « s’imaginent que nous n’existions pas[5]». Il fut repris par Leon Battista Alberti, à la Renaissance, dans son récit allégorique, Momus ou le Prince[6], où ce dieu du sarcasme et de la satire va jusqu’à remettre en cause l’existence des dieux. Toute une tradition gréco-romaine et humaniste est consciente de la réalité du rire, de son pouvoir transgressif.
Si selon Aristote, « l’homme est un animal politique », il est le seul animal qui sache rire, car, disait Rabelais, « le rire est le propre de l’homme ». Bergson ajoutant qu’il « n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain[7]», le rire est une liberté naturelle et politique inaliénable. Car rire, même si cela fait mal aux sérieux et tristes sires qui se drapent dans la vérité inattaquable de leur religion, de leur idéologie politique ou morale, qui se cramponnent au fauteuil de leur pouvoir tyrannique, reste une saine liberté, y compris lors de l’épisode controversé des caricatures de Mahomet par un magazine danois ou Charlie Hebdo...
Rire relâche la tension, dédramatise, annihile la violence, rassemble les individus ; Dans ce cas, il ressortit à la catharsis, cette purgation des passions, dont Aristote lance l’idée : « un récit qui, suscitant pitié et crainte, opère la purgation propre à de pareilles émotions[8] ». De même dans le supposé livre sur le rire d’Aristote, réécrit par Umberto Eco : « justifiant la comédie comme miraculeuse médecine, et la satire et le mime, qui produiraient la purification des passions à travers la représentation du défaut, du vice de la faiblesse[9] ». Comme lorsque Molière fait rire du Tartuffe, pour purifier le public de l’hubris tyrannique des hypocrites religieux. A l’instar de la tragédie, dans le rire de la comédie et de l’humoriste, la catharsis permettrait de laver les passions mauvaises, dans un but hautement moral de régénération intellectuelle et éthique. Ce que développe Aristote dans sa Politique : « en émouvant ces passions, elle leur ôte ce qu’elles ont d’excessif et de vicieux, et les ramène à un état modéré et conforme à la raison […] Nous voyons ces mêmes personnes, quand elles ont eu recours aux mélodies qui transportent l'âme hors d'elle-même, remises d'aplomb comme si elles avaient pris un remède et une purgation. C'est à ce même traitement, dès lors, que doivent être nécessairement soumis à la fois ceux qui sont enclins à la pitié et ceux qui sont enclins à la terreur, et tous les autres qui, d'une façon générale, sont sous l'empire d'une émotion quelconque pour autant qu'il y a en chacun d'eux tendance à de telles émotions, et pour tous il se produit une certaine purgation et un allègement accompagné de plaisir. Or, c'est de la même façon aussi que les mélodies purgatrices procurent à l'homme une joie inoffensive.[10] » Au contraire de Platon, Aristote ne souhaitait pas, ne serait-ce que pour cette raison même, bannir les poètes des Etats bien policés.
En dépit d’Aristote et contre Racine, Corneille, en 1650, reste dubitatif quant à la catharsis : « j’ai bien peur que raisonnement d’Aristote sur ce point ne soit qu’une belle idée qui n’ait jamais son effet dans la réalité[11] ». La catharsis n’aurait qu’une dimension esthétique, ludique, qu’il s’agisse de la tragédie et de la comédie, du pleur ou du rire, comme Nietzsche qui a « éprouvé au spectacle de la tragédie musicale, à quel point en effet le comble du pathétique peut n’être qu’un jeu esthétique.[12] » Comme lorsque jouer à des jeux vidéo guerriers, ou rire des pires horreurs, loin d’en apaiser la pulsion de guerre ou d’en exiger la reproduction dans le réel, ne procurent qu’une satisfaction esthétique, de l’ordre du bien dit et du bien vu spectaculaires, ou, plus platement, musculaire et destressante.
Pourtant, les rieurs (car « c’est spécialement dans le rieur, dans le spectateur, que gît le comique[13] ») qui s’esclaffent à l’occasion d’une blague vaseuse à propos d’un Juif, qui aurait dû ne pas échapper aux chambres à gaz, ne sortent pas du théâtre pour se livrer à une nouvelle nuit de cristal et saccager les boutiques juives. Seuls quelques-uns sont et deviennent des harceleurs et des assassins de Juifs, Mohamed Merah peut-être à venir. Reste que le risque que ces rires soient le terreau d’un jihadisme, d’un terrorisme en gestation est négligeable sauf s’il s’accompagne d’un prosélytisme islamique. Que la police s’occupe de ceux qui préparent des attentats et non des rires et des rieurs. Si tout le monde n’est pas touché par la catharsis, il n’en est pas pour autant touché par le mimétique, comme lorsque des collégiens ou des soldats s’encouragent les uns les autres en riant à frapper un camarade, un ennemi, à terre… Le plus souvent, une pulsion mauvaise est déchargée de son électricité par le rire, si irrespectueux soit-il. Pour que le rire du spectacle soit suivi d’un acte délictueux ou criminel, il faudrait bien autre chose : un contexte politique, tel que l’encouragement au crime soit institutionnalisé par un groupe constitué, un parti, une mafia, une horde délinquante, un gouvernement…
« L’ironie a quelque chose de plus relevé que la bouffonnerie[14] », disait Aristote. Ainsi ne fait pas rire qui veut. Le vulgaire rie grossièrement, le raffiné rie spirituellement. Mais un poil de rire vulgaire ne nuit pas sous les bras du raffiné. Cependant même la blague, la saillie, l’éructation les plus basses ont droit à la liberté, dût-on se boucher le nom à leurs flatulences, pets et vesses de cet humour sale que n’a pas dédaigné San Antonio. Humour cependant plus capiteux aux narines que celui qui va racler les plus abjects préjugés racistes et antisémites pour faire se gondoler un public moutonnier.
Le rire, de si mauvais goût qu’il soit, qu’il insulte à des faits historiques avérés, à des principes humanistes ou aux consciences les plus sacrées, peut être un vice, mais pas un crime. Reste alors à s’interroger sur la constitutionnalité du rire, en relisant le premier alinéa du préambule de la Constitution de 1946 : « Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d'asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. Il réaffirme solennellement les droits et libertés de l'homme et du citoyen consacrés par la Déclaration des droits de 1789 et les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République. » En ce sens ce texte n’est pas absolument clair. Faut-il considérer que le rire peut-être attentatoire à la dignité de la personne humaine, et donc pénalement répréhensible, ou qu’il est, intrinsèquement consubstantiel aux droits et aux libertés humaines ?
A cet égard le premier amendement de la Constitution américaine de 1791 est beaucoup plus clair : il interdit au Congrès d’adopter des lois limitant la liberté de religion et d’expression, la liberté de la presse ou le droit à s’assembler pacifiquement. Il ne serait pas indécent de s’en inspirer, même si l’obscénité a pu en être exceptée, ce qui joua des tours à Nabokov et sa Lolita. Certes, rire et faire rire en diffamant, en appelant à la violence et au meurtre, comme lorsque des rappeurs furent condamnées pour avoir fait l’apologie de « tueurs de flics », doit rester passible des tribunaux.
Hélas, voir rire ou voir que l’on rit de soi peut provoquer le ressentiment, aggraver les déchirures, les chiismes. Ce pourquoi Etat, ministre, censeur, voire philosophe, préfèrent souvent, et préventivement, donc abusément (car on ne peut punir le supposé trouble à l’ordre public -trop vague concept- qui n’a pas encore eu lieu) user de l’épuration douloureuse qui consiste à interdire le rieur et ainsi purifier la société : « Parmi les moyens de réaliser ces purifications, il y en a de plus doux et de plus sévères. Les plus sévères qui sont aussi les meilleurs, c’est un législateur qui serait en même temps un tyran qui pourrait les appliquer[15] ». Ainsi Platon, qui n’est pas réputé pour son libéralisme, sépare ce qui est sain et malsain, et punit ce dernier. Probablement y inclut-il le rire des poètes, un rire qui a le tort de déchirer les citoyens, d’abattre l’Etat…
« Castigat ridendo mores[16] » : la satire corrige les mœurs en riant, donc en se moquant du vice. Mais que se passe-t-il si l’on rit des vertus ? Un principe moral doit-il chapeauter et régler le rire ? Il est bien difficile de ne rire qu’au nom de la vertu et contre le vice. Si rire contre les vertueux Juifs et pour les vicieuses chambres à gaz est moralement condamnable, il ne faudra pas confondre la condamnation morale avec celle pénale, qui aurait le sordide inconvénient d’engorger les tribunaux et les prisons aux dépens des véritables actes criminels. Et qui aurait l’inconvénient de nous emporter sur la piste savonneuse de l’omniscience : la Loi saurait en tout et pour tout de quoi il faut rire ou non ! Laissez-moi rire avant que s’abatte le poing de la tyrannie…
Rire de tout, oui. Mais surtout penser tout. Et pas seulement les diversions du rire. Car il faut bien du sérieux pour penser et conduire une politique des libertés économiques et des mœurs. Sinon, dans la continuité du « panem et circenses » des Romains, nous aurions le rire du cirque, du moins celui permis, et les rationnements de l’économie…
Le rire appartient à tous, mais surtout au pauvre, au démuni, à l’opprimé, au frondeur et au libéré. Rire du puissant, du riche, de l’oppresseur, soit. Mais rire du faible, du démuni, de l’opprimé ? Rire de la main armée du pouvoir criminel ou rire de la victime ?
Rire de tout, oui pour être libre de tout. Mais il faut bien admettre qu’il est plus facile de rire d’un dieu car toujours fictif, que de la réalité des morts les plus abjectes infligées par l’homme. Que l’humour soit possible à l’égard des génocides d’Auschwitz, d’Arménie, du Soudan ou du goulag communiste, soit. Mais il faudra une finesse et un talent hors du commun pour parvenir à faire rire sur ses sujets graves, tragiques, voire sacrés qui incarnent l’innocence bafouée, et faire rire mieux qu’un vulgaire et bête amuseur. Si la Mort rit, celui qui est opprimé par elle devra faire preuve d’une vitalité fabuleuse pour rire d’elle. Quant à ses victimes, rire d’elles serait faire d’un manque de charité, d’un cynisme épuisants. Et surtout d’un mauvais goût flagrant. Mais interdire un territoire, une époque, un sujet au rire, du plus léger au plus lourd, c’est risquer de devoir les interdire tous, pour ne pas devoir blesser mille susceptibilités. Reste à se cuirasser contre le rire d’autrui, à s’en alléger, et surtout à donner sujet de rire pour le bon rire et non le méchant. « Car le risible est un défaut et une laideur sans douleur ni dommage.[17] » Et compter plus sur l’éducation à la courtoisie pour éviter de blesser par le violent rire celui qui ne le mérite pas, moins que sur le diktat de l’Etat. Car ce dernier aura tendance à se parer des vertus les plus belles pour masquer sa censure la plus laide : « Quand on croit avoir trouvé le principe unique de vertu politique, on le pousse aveuglement à l’excès ; mais l’erreur est grossière[18] ». Ne dirait-on pas qu’Aristote pensait à la vertu politique de la loi Gayssot qui interdit la négation de la shoah, et qui pourtant engendre peu à peu des monstres, ceux de l’interdiction du rire antisémite, du rire islamophobe, du rire homophobe, du rire obésophobhe, du rire socialophobe, ad infinitum…
Aristote proposait une bonne stratégie du rire : « on doit détruire le sérieux de ses adversaires par la plaisanterie et leur plaisanterie par le sérieux[19] ». Car, trop souvent certes, le rire est bête. S’il parait antisémite, homophobe, raciste, se moquant des obèses, des anorexiques, des cancéreux, des sidéens, il s’appuie moins souvent sur une idéologie constituée, avec ses codes, ses militants et ses armées, que sur la bêtise, sur le manque d’empathie et d’éducation. Trop souvent, pas un instant le rieur ne comprend qu’il blesse -à moins d’aimer blesser- qu’il rit sans s’appuyer sur la moindre nécessité ni justification rationnelles de moquer l’autre et sa différence. En revanche, savoir que les sujets qui fâchent, plutôt que de les taire, au risque de cacher leur venin qui agit pourtant sournoisement, méritent le rire, est sain, cathartique et libérateur. Il est alors méritant d’exposer à la légèreté les sujets lourds, d’ouvrir les portes de la remise en question et de la connaissance par le rire.
Reste à savoir si le rire est la cause ou la conséquence de l’antisémitisme. Si l’on rit par mimétisme, car un bon rieur en fait rire dix, ou si l’on rit parce qu’enfin l’on peut se délivrer d’une vache sacrée de la pensée et de la dignité humaine : rire des Juifs, après la shoah, serait se laver de cette chape de plomb idéologique, de cette peur de l’holocauste suspendue au-dessus de toutes les têtes, y compris non-juives, de cette peur de la culpabilité qui s’y rattache. L’antisémitisme, venu d’une tradition séculaire, de Judas en passant par la diaspora et la fondation d’Israël, de l’extrême-droite maurrassienne, célinienne et pétainiste, de la gauche anticapitaliste et antisionisme, et notamment aujourd’hui de l’apport musulman, jaloux de territoires perdus et cependant justement occupés, jaloux de succès économiques, scientifiques et libéraux insupportables, accumule un capital de haine qui peut être réinvesti dans la cruauté du rire. C’est alors que le rire est un substitut au génocide, à moins qu’il en soit la prémisse, la jubilation qui l’accompagne… A ce rire d’un goût infâme, seuls les bienfaits de la civilisation libérale peuvent répondre. Une civilisation libérale qui doit impérativement conserver et renforcer ses vertus mises à mal par le surétatisme et les tyrannies de ses majorités et minorités qui ne supportent ni le rire ni les libertés.
En ce sens, en 1899, Bergson, qui voyait dans le rire un geste social, était plus optimiste : « Il nous a paru que la société, à mesure qu’elle se perfectionnait, obtenait de ses membres une souplesse d’adaptation de plus en plus grande, qu’elle tendait à s’équilibrer de mieux en mieux au fond, qu’elle chassait de plus en plus à sa surface les perturbations inséparables d’une si grande masse, et que le rire accomplissait une fonction utile en soulignant la forme de ces ondulations[20] ». Que le sens de l’histoire l’entende aujourd’hui !
A moins qu’il faille répondre par un taoïste avisé, Tchouang-tseu, qui conseillait de « laisser le monde à lui-même et être tolérant à son égard et non le gouverner. […] L’esprit de l’homme est ainsi fait que toute pression l’opprime et que toute incitation l’exalte[21]. » A l’égard du rire, mieux vaut l’ignorer s’il rit de la vertu, mieux vaut en rire en toute sapience s’il rit du vice, de peur de l’opprimer et de l’inciter à l’explosion sociale…
On n’est pas sûr que San-Antonio, son Berurier, ses couvertures dessinées par Boucq soient du meilleur goût. Qu’importe, c’est aussi le mauvais goût qui permet de faire rire aux dépens de ceux qui ont le bon goût statufié, aux dépens de la police de la pensée, y compris littéraire. Bérurier « libère du genre policier par le rire[22] », analyse Dominique Jeannerod. « C’est leurs malédictions chez les Berurier, la dégueulasserie intégrale : scatologiques, hirsutes, dégueulatoires, mal embouchés[23] ». Malédiction qui est la bénédiction des lecteurs. La revanche du rire populaire et de ce personnage rabelaisien, gras comme un porc, doté d’une sexualité hyperbolique, survient lorsqu’il est nommé ministre de l’Intérieur[24], lorsque le rire éclate jusqu’au sommet de l’Etat. Enfin culmine la satire des vices, des maladresses, des grossièretés, des corruptions et des cul-serrés par le sérieux…
Ainsi, lorsque San-Antonio écrit en 1981, il met en scène Achille, directeur de la Police, « ce vieux réac, cet admirateur inconditionnel (croyais-je) du précédent locataire de l’Elysée », pour, devant « le portrait officiel de M. Mitterrand », l’entendre s’extasier : « Là, oui, ça vous regarde au fond de la France ! J’en ai des picotements à l’anus[25]. » Ou comment retourner sa veste en style sanantonien qui met le rire au service du scepticisme politique…
Le capital de satire et de rire chez San-Antonio atteint son summum lorsque dans Votez Bérurier, ce dernier, dans le cadre d’une enquête sur les meurtres de candidats aux législatives, se présente à la députation. Il fonde le « Parti Amélioré Français », ou « P.A.F. » (on appréciera le calembour sexuel) et propose à l’adresse des « Bellecombais et Bellecombaises », un discours argumenté en cinq points, parmi lesquels il promet à « la classe paysanne », de lui « distribuer le blé et la pomme de terre gratuitement[26] ». Cet irrésistible morceau d’anthologie et de démagogie mériterait d’être médité par tous nos politiques, élus et électeurs. Rire avec Bérurier, et avec San-Antonio son auteur, vaut parfois bien plus qu’une page de la Politique d’Aristote.
On se doute que Berurier, assis sur le fauteuil des institutions suprêmes et républicaines, pète à l’envi. Car, note Sloterdijk, « Du point de vue sémiotique, nous comptons le pet dans le groupe des signaux […] Le pet, comme signal, montre que le bas-ventre est en pleine action et cela peut avoir des conséquences fatales dans des situations où toute allusion aux sphères de ce genre est absolument indésirée. » Et de noter une anecdote venue de La Guerre des Juifs de Flavius Josèphe, et rapportée par Ernst Jünger, dans laquelle un soldat romain soulève son manteau et pète au-dessus d’une fête des pains juive, ce qui « fut l’occasion d’un conflit qui coûta la vie à dix mille hommes, si bien qu’on peut parler du pet le plus funeste de l’histoire universelle[27]. » Ici, le pet, rire anal, est antisémite. Ainsi nous comptons le rire dans le groupe des signaux autant d’amitié que d’irrévérence, de déclaration de guerre, du moins par ceux qui n’ont pas voulu rire du pet, se sentant blessés. Tous les pets et tous les rires ont-ils le pouvoir de dérider, ou de provoquer les spectres les plus respectables de la police de la pensée ? San-Antonio aujourd’hui oserait-il rire des imams qui voilent autant les femmes que le rire ?
Car la police de la pensée n’est pas seulement étatique, mais aussi médiatique, religieuse, communautaire, ethnique, y compris sous couvert de non-discrimination, de respect, hélas à sens unique. Au risque de se conformer malgré soi à l’implicite interdit du rire, à l’autocensure. Oui, le rire est bien un animal politique et libéral menacé.
A moins que rire ne se fasse qu’aux dépens d’autrui, pour le dénigrer, pour le décourager, le détruire, y compris pour jeter à bas les qualités morales, les talents, par envie travestie en mépris, comme dans l’anecdote de Flavius Josèphe. Si le rire blâme, par esprit prétendument supérieur de raillerie, si le rire sait faire de la discrimination indue, que reste-t-il de la noblesse de l’admiration, de l’éloge des choses, des êtres et des causes justes et belles ?
Faut-il respecter également tous les rires ? Laisser le rire sardonique des FEMEN, d’ailleurs improprement subventionnées par la Mairie de Paris, se moquer des églises et du christianisme, et également commettre leurs intrusions blasphématoires dans une mosquée ? Il y a des lieux sacrés, réservés et privés où la courtoisie et le respect d’autrui, y compris si l’on ne partage pas ses convictions, même antilibérales, où le rire se fera au moins discret. Mais on rira dans la bibliothèque de l’auteur de ces modestes lignes, car s’il ne sait rien, sa bibliothèque sait incomplètement pour lui…
Fermer le robinet du rire, c’est risquer que le bouchon éclate sous la colère, les rancœurs et les violences. Rire du Juif, du noir, du capitaliste, du flic, de la victime et du tortionnaire, bien qu’ils ne soient pas à ranger sur les mêmes étagères de la pensée, peut être sain, malsain, au choix. Mieux vaut ne pas s’abaisser à racler le caniveau du rire, si l’on ne veut pas craindre d’en être éclaboussé… Lorsque le rire est encagé, cloîtré, muselé par le délit d’opinion, l’interdiction est contreproductive, risquant d’enfler la sourde violence du rire frustré, sans compter qu’il est déjà trop tard pour pleurer sur notre liberté d’expression mutilée par la gueule aux dents fermées sur sa proie de la censure. A propos, lirez-vous ce contrepet : « Outré, j’ai noté leurs abus[28] » ?
« Il ne faut pas juger », entend-on trop souvent… Alors à quoi servent connaissance, entendement, raison ? On supposera que sur le terrain de la justice intellectuelle, un érudit des cultures, un ethnologue de renommée mondiale tel que Claude Lévi-Strauss soit à même de porter de judicieux jugements. Pourtant, il y a peu de doutes que bien des pudeurs et bienpensances pousseraient aujourd’hui des cris d’orfraies, le vouant aux gémonies, en relisant les pages qu’à l’Islam il consacra parmi ses Tristes tropiques. Sur quoi s’appuie donc le blâme de cette religion dans une œuvre consacrée au point d’être entrée dans La Pléiade ?
Comme l’historien, l’ethnologue devrait pouvoir faire l’examen des peuples qu’il visite sans porter de jugement, ou, plus exactement, en ne manifestant ni sympathie ni antipathie. Cependant lorsqu’en ses Tristes tropiques, Claude Lévi-Strauss observe au Brésil les Indiens Nambikwara, il ne manque pas de noter qu’ils « sont hargneux et impolis jusqu’à la grossièreté. » Ne s’agit-il que d’un jugement européanocentré, en lequel la politesse viendrait de la « polis » grecque et de la courtoisie de Batalsar Gracian[1] ? Peu après, il conclue le chapitre XXVII ainsi : « On devine chez tous une immense gentillesse, une profonde insouciance, une naïve et charmante satisfaction animale, et, rassemblant ces sentiments divers, quelque chose comme l’expression la plus émouvante et la plus véridique de la tendresse humaine[2] ». Nul doute que cette tendresse humaine relève de l’universalité, nonobstant le fait que « la société occidentale était la seule à produire des ethnographes ; que c’était là sa grandeur[3] ». Observation objective, dégoût, et amitié se partagent donc les « carnets de notes » du voyageur (car l’on sait combien cet ouvrage scientifique est également récit de voyage et autobiographie). L’ethnologue, dont « La pensée sauvage » parcourut toutes les Amériques avec une patience infinie envers les populations indigènes, se trouve bien moins patient lorsqu’à l’occasion de son retour, au cours d’un séjour en Inde, et avec une rare conviction, il blâme l’Islam :
« L’Islam me déconcertait par une attitude envers l’histoire contradictoire à la nôtre et contradictoire en elle-même : le souci de fonder une tradition s’accompagnait d’un appétit destructeur de toutes les traditions antérieures. […] Sur le plan moral, on se heurte à la même équivoque d’une tolérance affichée en dépit d’un prosélytisme dont le caractère compulsif est évident. En fait, le contact des non-Musulmans les angoisse. […] les Musulmans tirent vanité de ce qu’ils professent la valeur universelle de grands principes : liberté, égalité, tolérance; et ils révoquent le crédit à quoi ils prétendent en affirmant du même jet qu’ils sont les seuls à les pratiquer. […] Vous inquiétez-vous de la vertu de vos épouses ou de vos filles pendant que vous êtes en campagne ? Rien de plus simple, voilez-les et cloîtrez-les. C’est ainsi qu’on en arrive au burkah moderne, semblable à un appareil orthopédique. […] Grande religion qui se fonde moins sur l’évidence d’une révélation que sur l’impuissance à nouer des liens au-dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien du dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. […] Ne consacrerions nous pas notre perte si, renforçant notre erreur de celle qui lui est symétrique, nous nous résignions à étriquer le patrimoine de l’Ancien Monde à ces dix ou quinze siècles d’appauvrissement spirituel ».
Dans le cadre d’une comparaison entre Bouddhisme, Christianisme et Islam, ne prétend-il pas que ce dernier est « la pensée religieuse […] la plus dangereuse des trois » ? Le point culminant pour nos oreilles est peut-être ici : « il m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane.[4] » On admirera la préscience du maître. Non seulement, il publie Tristes tropiques en 1955, mais il n’a pas cru devoir en retrancher une ligne lors de sa réédition définitive, en 2008, dans la collection de La Pléiade.
Pourtant Claude Lévi-Strauss avait pris soin dans ses pages d’énoncer qu’ « aucune société n’est foncièrement bonne ; mais aucune n’est absolument mauvaise.[5] » Et de s’appuyer sur « la fraternité humaine[6] ». C’est dire combien l’Islam le révulse. Au point qu’il persiste et signe en 2003 dans un entretien accordé au Magazine littéraire : « J’ai commencé à réfléchir à un moment où notre culture agressait d’autres cultures dont je me suis alors fait le défenseur et le témoin. Maintenant, j’ai l’impression que le mouvement s’est inversé et que notre culture est sur la défensive vis-à-vis des menaces extérieures, parmi lesquelles figure probablement l’explosion islamique. Du coup je me sens fermement et ethnologiquement défenseur de ma culture[7] ».
Y-a-t-il contradiction dans la pensée de Claude Lévi-Strauss ? L’on sait en effet combien il s’insurge contre le racisme dans le fameux opuscule Race et histoire[8], publié en 1951. Dans lequel il réfute la thèse racialiste sur « l’inégalité des races humaines » de Gobineau, affirme la pluralité et l’interaction des cultures, tout en accordant à l’Occident la qualité de « culture cumulative », de par ses progrès, non pas dus au prétendu génie de la race mais à des conditions locales objectives, sans vouloir juger de la supériorité des cultures. Mais à cet irénisme, en 1971, il apporta, au moyen de Race et culture, une réfutation nécessaire :
« Sans doute nous berçons-nous du rêve que l’égalité et la fraternité règneront un jour entre les hommes, sans que soit compromise leur diversité. Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé, capable seulement de donner le jour à des ouvrages bâtards, à des inventions grossières et puériles, elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus sinon même leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création.[9] »
En d’autres termes, notre ethnologue affirme le droit à l’identité culturelle, avant qu’elle ne devienne une Identité malheureuse, malgré les limites conceptuelles du terme identitaire, et pour reprendre le titre de Finkielkraut[10]… De plus, l’indignation contre tout racisme, cohérente avec le sens de la dignité humaine, rencontre alors ce même sens de la dignité humaine bafoué par l’Islam lorsque ce dernier bâche le corps et la liberté féminine, lorsqu’interdisant l’apostasie et le blasphème il est fondamentalement attentatoire envers la liberté politique et de conscience qui fonde l’Occident et ses Lumières.
Certes, redisons-le, si besoin est, ce réquisitoire adressé à quatorze siècles d’islam, qui voudraient se cloner pour castrer notre à peu de choses près bel aujourd’hui issu du progrès des sciences et des Lumières, ne comprend pas en son sein tous les Musulmans. Car, outre la diversité géographique et culturelle de l’aire islamique, sans compter ses créations littéraires, poétiques, plastiques, architecturales et philosophiques, les individus qui composent aussi bien le cœur que la diaspora musulmans peuvent savoir vivre leur religion non seulement d’une façon discrète, mais laïque, respectueuse des usages et des mœurs des civilisations occidentales et orientales. Ce dans le cadre d’une sécularisation de l’Islam et d’une fragmentation, d’un délitement de sa vérité[11], voire d’un Islam des Lumières cohérent avec les libertés individuelles… Certainement Claude Lévi-Strauss, dont l’islamophobie[12] est somme toute raisonnée, n’aurait pas dérogé à cette argumentation nuancée, ce pourquoi nous ne lui intenterons pas de mauvais procès, pas la moindre reductio ad hitlerum.
Il y a bien liberté et nécessité à juger, à intellectuellement discriminer. Au-delà de l’honnêteté qui consiste à réserver son jugement si l’on sait ne pas disposer de suffisamment d’éléments, au-delà de l’argument d’autorité qui consiste à se placer sous le patronage de Claude Lévi-Strauss, toute démarche d’humanité doit exercer sa capacité à juger dans le respect des valeurs de tolérance mutuelle et de liberté. C’est d’ailleurs en 1976 que l’auteur du Cru et le cuit[13] publia ses « Réflexions sur la liberté[14] ». Dans lesquelles il pointe la « date relativement récente » de ce concept, « qu’une fraction de l’humanité adhère » à ce « caractère distinctif de la volonté humaine ». Au-delà des embûches, « entre le fanatisme spontané » et « le dirigisme », le « caractère relatif » et « arbitraire » de la notion de liberté rend difficile son expression. Il s’agit pourtant de « fonder les droits de l’homme sur sa nature, non pas d’être moral, mais vivant ». Ce qui inclut la préservation des espèces, de notre environnement, y compris culturel. Si les libertés sont « faites d’héritage, d’habitudes et de croyances qui préexistent aux lois », elles doivent rendre possibles de se libérer de toutes ces dernières, dans le respect, au sens kantien, de la liberté d’autrui. Mieux, s’appuyant sur Renan, notre ethnologue conspue « l’impertinence vaniteuse de l’administration » (autre mot pour l’Etat) « qui, sur tout citoyen, fait peser une insupportable dictature ». Serait-ce à dire qu’attaché à Montesquieu, il est enfin un libéral ? Pour conserver toute la vitalité de notre liberté, devant une possible « explosion de l’Islam », ou plutôt, espérons-le, sa libéralisation peut-être en cours, et si c’est encore possible, nous ne pouvons que nous faire les défenseurs de la culture de Claude Lévi-Strauss…
traduit de l’espagnol par Jacques de Miggrode, Chandeigne, 320 p, 17 €.
Jules Verne : Voyages extraordinaires.
Les Enfants du Capitaine Grant. Vingt mille lieux sous les mers.
Pléiade, Gallimard, 1404 p, 57,50 €.
Il eût mieux valu que l’Amérique restât cachée, plutôt que découverte en 1492 par Christophe Colomb, ce glorieux conquérant digne d'être couronné par les anges. Du moins pour ceux qui habitaient ces Indes. C’est par millions qu’ils moururent de cette rencontre malencontreuse, même s'il ne faut pas négliger l'immense impact de soudaines rencontres épidémiologiques. Les conquérants espagnols les massacrèrent en toute impunité. Sauf la mémoire de l’Histoire, grâce à la voix, au réquisitoire implacable de Bartolomé de las Casas : sa Brève relation de la destruction des Indes, publiée en 1552. Et loin d’être une exception, le génocide parcourut la plupart des entreprises de colonisation, ce dont témoigne également, au-delà du récit et pamphlet de Las Casas, et trois siècles plus tard, un roman de Jules Verne.
Il fallut un sens de la foi chrétienne bien accroché pour que Bartolomé de Las Casas devienne le défenseur des Indiens. Né à Séville en 1484, il fut parmi les premiers évangélisateurs des îles caraïbes. Malgré la proclamation de la liberté des Indiens par la Couronne espagnole, les conquistadors et grands propriétaires des encomiendas régnaient par le servage. Aussi fut-il outré par les travaux forcés, par les sévices infligés à ceux qui portent « des âmes rationnelles » et qui ont un « droit naturel » (ce concept venu de Sant-Thomas d’Aquin) à jouir de leurs terres. Ce ne sont pas uniquement des châtiments injustes, mais des massacres, un réel génocide. Non seulement il assimile la figure de l’Indien persécuté à celle du Christ des Evangiles, mais il va jusqu’à exiger la réforme de la colonisation des Indes. Malgré le bon vouloir de Charles Quint et de ses Leyes Nuevas, les pressions des grands propriétaires ne permirent guère à la situation de se retourner.
Certes Bartolomé de Las Casas eut la mauvaise idée, mais avec d’autres, d’importer des esclaves noirs pour les substituer aux Indiens ; il en éprouva cependant plus tard du remord. Mais outre qu’en 1536 il parvint à évangéliser le Guatemala par des moyens pacifiques, il contribua à la publication de la bulle Sublimis Deus par le pape Paul III en 1537, qui proclamait que « les dits Indiens et tous les autres peuples qui pourront être découverts plus tard par les chrétiens, ne peuvent être en aucun cas privés de leur liberté ou de la possession de leurs biens, même s’ils demeurent en dehors de la foi de Jésus-Christ ». Bel exemple d’humanisme que les chrétiens du nouveau continent et de bien d’autres contrées ne suivront guère. Evidemment notre avocat des peuples fut calomnié. Et l’on se souvient qu’il fut opposé à Sepulvedra, fervent tenant de l’esclavage, dans le cadre de la fameuse controverse de Valladolid, qui n’aboutit qu’à bien peu d’avancées.
Le réquisitoire qu’est cette Brève relation de la destruction des Indes est pourtant sans appel : malgré un manichéisme appuyé, car on ne fera pas croire que les Indiens ne fussent que de doux agneaux, on est obligé de constater que les tyrans espagnols firent des Amériques un enfer pire que celui de Satan, qui, au moins, ne châtiait que les méchants. Las Casas n’épargne aucune horreur : « sur plus de trois millions d’âmes qui étaient dans l’Ile espagnole et que nous avons vues, il n’y a point maintenant des naturels du pays que deux cents ». Il estime que « plus de quinze millions d’âmes » ont été sacrifiées parmi les nouvelles Indes, et avec le concours des épidémies, ce que les historiens ne contestent pas. Entre buchers, enfants fracassés contre les murs, familles jetées aux chiens, femmes enceintes dont on ouvre le ventre, mutilations et égorgements, la litanie est insupportable. D’autant qu’elle couvre un territoire exponentiel, entre Floride, Yucatan, Cuba et Pérou. On appréciera l’injure, lorsque Las Casas traite les Espagnols de « continuateurs de Mahomet », alors qu’ils venaient de chasser les Mores de leur péninsule.
On ne sera pas étonné d’apprendre que ce pamphlet aux sûrs moyens rhétoriques, fut aux mains des protestants une arme efficace dans le cadre du désaveu du catholicisme, alors que le Pape ne pouvait faire respecter son autorité. De plus, les éditeurs ne se bousculèrent pas pour publier ce texte qui fait honte à la nation espagnole : seulement trois éditions en trois siècles. Car de telles exactions « déshonorent Dieu et dérobent le roi », conclue Las Casas…
Pourquoi signaler cette édition due aux bons soins de Chandeigne, parmi bien d’autres d’un texte aujourd’hui bien connu ? Parce qu’elle concilie les qualités esthétiques, l’exactitude historique et la richesse informée de l’appareil critique de son meneur de jeu Jean-Paul Duviols. Outre la première traduction française en 1579, par Jacques de Miggrode, la reproduction des gravures en noir et blanc de Théodore de Bry, parues en 1598, dignes de la plume de l’infâme Marquis de Sade, et toutes commentées, on trouve ici un superbe et terrible cahier de seize aquarelles venues d’un manuscrit de 1582. Aquarelles flamboyantes, tant par leurs coloris jaunes et rouges que par la cruauté des sévices dépeints. « Heureux celui qui devient sage / En voyant d’autrui le dommage », proclame une page de titre du temps ; adage qu’il faut aujourd’hui encore méditer...
Photo : T. Guinhut.
Autre voyageur qui pourtant ne mit guère les pieds ailleurs que dans la bibliothèque de la fameuse revue géographique de la seconde moitié du XIXème siècle, Le Tour du monde, Jules Verne ne manqua pas lui aussi de dénoncer le génocide du colonisateur, cette fois anglais (mais il faut admettre qu’il était un tantinet plus tendre pour la France). Retrouvons ses propres mots issus d’un de ses romans les plus célèbres et cependant pas assez lu : Les Enfants du Capitaine Grant, que publie la Bibliothèque de la Pléiade, comme de juste en les illustrant avec les gravures des éditions Hetzel :
« Paganel, tout en chevauchant, traitait cette grave question des races indigènes. Il n’y eut qu’un avis à cet égard, c’est que le système britannique poussait à l’anéantissement des peuplades conquises, à leur effacement des régions où vivaient leurs ancêtres. Cette funeste tendance fut partout marquée, et en Australie plus qu’ailleurs.
Aux premiers temps de la colonie, les déportés, les colons eux-mêmes, considéraient les noirs comme des animaux sauvages. Ils les chassaient et les tuaient à coups de fusil. On les massacrait, on invoquait l’autorité des jurisconsultes pour prouver que l’australien étant hors la loi naturelle, le meurtre de ces misérables ne constituait pas un crime. Les journaux de Sydney proposèrent même un moyen efficace de se débarrasser des tribus du lac Hunter : C’était de les empoisonner en masse.
Les anglais, on le voit, au début de leur conquête, appelèrent le meurtre en aide à la colonisation.
Leurs cruautés furent atroces. Ils se conduisirent en Australie comme aux Indes, où cinq millions d’Indiens ont disparu; comme au Cap, où une population d’un million de Hottentots est tombée à cent mille. Aussi la population aborigène, décimée par les mauvais traitements et l’ivrognerie, tend-elle à disparaître du continent devant une civilisation homicide. Certains gouverneurs, il est vrai, ont lancé des décrets contre les sanguinaires bushmen !
Ils punissaient de quelques coups de fouet le blanc qui coupait le nez ou les oreilles à un noir, ou lui enlevait le petit doigt, « pour s’en faire un bourre-pipe ». Vaines menaces! Les meurtres s’organisèrent sur une vaste échelle et des tribus entières disparurent. Pour ne citer que l’île de Van–Diemen, qui comptait cinq cent mille indigènes au commencement du siècle ; ses habitants, en 1863, étaient réduits à sept ! Et dernièrement, le Mercure a pu signaler l’arrivée à Hobart-Town du dernier des Tasmaniens.
Ni Glenarvan, ni le major, ni John Mangles, ne contredirent Paganel. Eussent-ils été anglais, ils n’auraient pas défendu leurs compatriotes. Les faits étaient patents, incontestables.[1] »
Comme quoi les Voyages extraordinaires de Jules Verne, outre leurs qualités récréatives, de par leurs aventureuses péripéties, et leurs qualités encyclopédiques et géographiques, témoignent de la dimension éthique de l’écrivain, humaniste attentif au progrès non seulement des sciences, mais aussi des consciences. Sans compter que pour être juste, il faudrait ne pas se limiter, en cette affaire planétaire, à couvrir de honte Espagnols et Anglais, mais y comprendre Français, Belges[2], sans limitation de nations…
Ces réquisitoires de Las Casas et de Jules Verne signifient-t-ils que l’Occident soit toujours coupable ? Non ; car bien des colonisateurs ont également pensé au développement et à l’éducation de leurs colonisés, à l’éradication de l’esclavage, en particulier en Afrique,en même temps qu’à l’exploitation des richesses, même si les bénéfices ne furent pas toujours à la hauteur des investissements considérables. Hélas, nous savons qu’aucune partie de l’humanité n’est indemne de génocides, qu’ils s’agissent des peuplades amazoniennes entre elles, des trafics et des castrations d’esclaves par les Arabes, des abominations commises contre les Arméniens, les koulaks russes, les paysans chinois… Commis au nom d’idéologies ou de religions idéales, Reich de mille ans ou communisme radieux, ou simplement de la haine, du mépris et du sadisme ordinaires, ils sont le péché originel et continuel de l’humanité, chose cachée depuis la fondation du monde[3] et dévoilée par de grands humanistes, qu’ils aient nom Bartolomé de Las Casas ou Jules Verne. Trop souvent l’homme, qu’il soit occidental, d’orient ou d’islam, a dévoyé, bafoué, torturé le droit naturel, les Evangiles et l’esprit des Lumières.
Serait-ce une vaine espérance que de compter, non sur la vengeance infecte et les stériles réparations du passé, mais sur un monde meilleur aujourd’hui et demain ? Il est heureusement avéré, malgré bien des troubles au sein et aux franges des aires musulmanes, que la mondialisation de la démocratie et du capitalisme va dans ce sens. Ce que confirme un analyste et philosophe aussi raisonnable qu’informé, Francis Fukuyama : « la démocratie libérale constitue en réalité la meilleure solution possible pour le problème de l’humanité[4] ».
[1]Jules Verne : Les Enfants du Capitaine Grant, Pléiade, Gallimard, 2012, p 418, 419. Je dois la retrouvaille de cette page à Jean-Clet-Martin. Qu’il en soit remercié.
Claustro de San Zoilo, Carrion de las Condes, Palencia, Castilla y Léon.
Photo : T. Guinhut.
Thomas Bernhard se mheurt :
à la recherche de la vérité de Goethe,
de l’Autriche et du moi.
Thomas Bernhard : Goethe se mheurt,
traduit de l’allemand par Daniel Mirsky ;
Sur les traces de la vérité, discours, lettres, entretiens, articles,
traduit par Wolfram Bayer, Raimund Fellinger et Martin Huber ;
Gallimard, 130 p, 13,50 € et 420 p, 22,50 €.
On n’a guère connu Thomas Bernhard en odeur de bienveillance. Il faut dire que le contexte de son apparition fut bien peu réjouissant, et qu’on lui a rendu au centuple la hargne avec laquelle il caressait l’Autriche, la culture allemande et l’humanité. Iconoclaste, bougon, volontiers revêche, la langue baignée d’ironie, l’écrivain autrichien (1931-1989) récidive post-mortem avec un meuglement acerbe contre Goethe le grandiose, accompagné de trois autres récits, mais aussi avec un bouquet d’articles et de discours passablement vénéneux.
La figure immense de l’auteur de Faust domine l’Allemagne ; au point qu’on y parle, dit-on, la langue de Goethe. La richesse de l’œuvre mérite le plus grand respect, mais pas au point de la religiosité, au point qu’il soit devenu « le tétaniseur de la littérature allemande », « l’anihilateur des Allemands ». La pure mauvaise foi de Thomas Bernard n’a d’égale que la pleutrerie de ses flagorneurs, comme le sont à leur manière les célinolâtres. C’est au chevet de Goethe mourant que nous convie le romancier; mais au moyen d’anachronismes hallucinants : le maître invite impérativement Wittgenstein, couchant le Tractatus sous son oreiller. Il trouve autour de lui à peu près tout le monde « bête », c’est-à-dire sa cour d’admirateurs, ceux qui s’emparent du génie pour avoir le privilège de le passer à la postérité, au premier chef Eckermann, « encore plus bête ». De plus, le vieil auteur polymorphe réduit son œuvre à « un déballage de mes sentiments les plus intimes ». La vache sacrée du romantisme et du classicisme ne sait plus que meugler… Probablement il devient gaga lorsqu’il conseille à l’une de ses correspondantes de s’adresser à Voltaire. Est-ce facilité à descendre ainsi les idoles, ou nécessaire remise en cause des inconditionnels gonflés de leur importance, comme le fit à sa manière Arno Schmidt dans Goethe et ses admirateurs[1] ? Le conte philosophique n’en reste pas moins vivifiant.
Pourtant Thomas Bernhard est capable d’admiration sans mélange. « Fuyant ma famille, c’est-à-dire mes persécuteurs, je me réfugiai dans un coin de la tour », c’est ainsi que commence son récit de la redécouverte de Montaigne. « Coiffé d’un véritable bonnet en toiles d’araignées », il médite là encore sur ses « anihilateurs », parents et proches. Nul doute qu’il faille lire ce trop bref et fulgurant apologue comme un manuel d’hédonisme, comme une relecture du « familles, je vous hais » de Gide, et comme une morale nécessaire : il s’agit, en dépit d’autrui, de ses hargnes et de ses préjugés, d’être soi-même, ce en quoi Montaigne est infiniment précieux. Car, aux yeux de la famille et autres tyrans, « le simple fait de pénétrer dans la bibliothèque était un crime ». Ainsi « Montaigne a toujours été mon sauveur et mon secours », s’exclame celui qui recherche là un père de substitution. Ce bel et poignant exercice d’admiration n’a qu’un défaut : pas un instant Bernhard ne nous dit en quoi l’auteur des Essais est pour lui salvateur, ni ce que lui apporte précisément cette lecture…
« Retrouvailles », le troisième récit, reprend cette litanie bernhardienne : « les maisons familiales sont toujours des cachots ». Avec un ami d’enfance retrouvé, notre auteur revient sur leur traumatisme commun. Quand le premier d’entre eux n’a pu s’affranchir de ses parents, le second peut formuler un verdict sans appel : « Tu lis des livres avec la même hébétude et écoutes de la musique avec la même hébétude que celle que t’ont inculquée tes parents ». L’un des deux pères écrit et publie des « imbécillités rimées » ; l’autre, dessinateur fêté de paysages montagnard, se voit qualifié de faiseur d’« abjection » et de « kitsch. Les ascensions sont alors des calvaires, entre forfanterie des parents et tempête glacée, ce qui met à mal le mythe alpin. Le réquisitoire dépasse le cercle étroit de la famille pour embrasser toute la culture autrichienne et allemande.
Ce qui n’a pas empêché Thomas Bernhard de voir son œuvre rencontrer un réel succès, quoique controversé. Au point que l’on puisse se demander si la haine et le ressentiment ne sont pas son fonds de commerce, comme dans le plus faible et dernier récit « Parti en fumée » où l’aigreur balaie également la Suède, voire l’humanité entière. Au-delà de la mort de Goethe et des pères, dont l’ami d’enfance n’a pas su profiter pour ouvrir les yeux, au-delà des départs et des lieux égrenés, seule compte la gestation douloureuse d’un écrivain et d’un art hors du commun.
Toute cette bile finirait-elle par devenir fatigante ? A moins que l’on en trouve la clé nécessaire dans le recueil titré Sur les traces de la vérité. En particulier dans un poème intitulé « Manie de la persécution ? » qui conclue chaque strophe d’une pérégrination autrichienne consacrée à un personnage plus qu’irritant par un « c’était un nazi ». Autrement dit, pour reprendre le titre d’un autre réquisitoire : « Rien n’a changé en Autriche ». L’amateur passionné trouvera en ces quelques dizaines de discours, entretiens, lettre et articles, les variations éclairantes et parfois décevantes d’un credo littéraire et existentiel. « Je travaille sur moi-même », répond-il, laconique, à des questions au lors de la réception du Prix de littérature de la ville de Brême. Plus généreusement, il répond à Victor Suchy : « il y a chez moi un intérêt pour le psychisme sur le fil du rasoir, les actes de somnambulisme au-dessus de l’abîme ». Les scandales, les insultes volent vers lui lorsqu’il stigmatise les théâtres et les festivals, leur conservatisme. Ne se représente-t-il pas sous le masque du philosophe lorsque dans une de ses pièces il confronte Emmanuel Kant aux Etats-Unis, où il finit dans un asile de fous ? Pensons également à ce drame, Avant la retraite, dans lequel il mit en scène un juge allemand qui célèbre en secret l’anniversaire de la mort d’Himmler, mettant au passage en cause un ministre. Cela va sans dire, nombre d’Autrichiens se sentirent insultés en ce qu’ils ont de plus précieux : leur nation. Dans la même veine, il justifie sa détestation des familles avec enfants en arguant avec réalisme : « Car ils donnent naissance à des adultes, pas des enfants. Ils mettent au monde un aubergiste ou un tueur en série, transpirant, bedonnant, répugnant, pas des enfants ».
Pourtant, dans un entretien titré « D’une catastrophe à l’autre », suite à la question d’Asta Sheib, « Qui est Thomas Bernhard ? », il finit par répondre : « La vie est merveilleuse ». Comme quoi le personnage est plus complexe qu’il n’y parait. Au-delà de la mauvaise humeur chronique, l’écrivain justifie son combat d’homme et d’écrivain en ajoutant : « on est aussi un peu amoureux de la haine et du mépris ».
L'on retrouve évidemment en ces deux volumes et chez cette tête de cochon forcenée qu’est Thomas Bernhard, fidèle à lui-même, le don de la répétition, le laminage de la parole, l’opiniâtreté du discours à coup de marteau -ce qui peut irriter le lecteur, ou le fasciner, comme dans les anneaux du serpent prédateur de l’âpre musicalité de son style. Mais aux récits féroces et sobres de Goethe se mheurt s’adjoignent un humour et une légèreté peu usités. Quant à ses écrits divers, au-delà du politiquement correct qui n’est certes pas sa tasse de thé, le troublion des lettres autrichiennes approche-t-il la vérité ? En tout cas la sienne, précieuse parce que garante pour chacun de sa vérité possible, non pas au sens du relativisme, mais de l’indépendance individuelle et sainement égoïste.
Quoique posthumes, ces récits, pourtant inégaux, ces exercices de détestation et de libération, ne sont en rien des œuvres mineures. Ils supportent, en dépit ou au gré de leur qualité de miniature, la comparaison avec les œuvres phares de Thomas Bernhard, son autobiographie en cinq volumes, de L’Origine à L’Enfant, et ces points culminants que sont Maîtres anciens et Extinction, un effondrement… Comme il resta marqué par son combat contre la maladie pulmonaire qui saccagea son enfance, le misanthrope et provocateur autrichien reste profondément lacéré par les séquelles du nazisme et du kitsch qui défigurent son pays ; seule l’écriture, invaincue, lui permit de survivre. Nous permettant, moins les outrances de sa haine et de son agressivité maladives, de chercher et trouver à son côté, sans l’imiter pourtant -il aurait haï des disciples- les traces de notre vérité.
Eglise abbatiale Notre-Dame la Blanche, Selles-sur-Cher, Indre.
Photo : Guinhut.
L’hydre de Lerne du Baudelaire
de Walter Benjamin.
Walter Benjamin : Baudelaire,
traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau,
La Fabrique, 2013, 1040 p, 30 €.
Benjamin, cahier dirigé par Patricia Lavelle,
L’Herne, 2013, 392 p, 39 €.
Littérature ou philosophie ? Walter Benjamin lui-même ne savait tracer la ligne de démarcation, ou plus exactement le passage, entre ses deux disciplines, ni oser se dire littérateur ou philosophe. L'on se doute alors que s'observant dans le miroir de Baudelaire, il n’a su s’il se faisait critique littéraire ou s’il faisait de son poète favori un philosophe. L’auteur du « Livre des passages » parisiens pratique en effet l’art du passage interdisciplinaire, ouvrant nos yeux sur la ville littéraire et capitale économique du XIX° siècle. Jamais pourtant Benjamin ne parviendra à faire passer du côté de l’œuvre achevée son travail d’Hercule sur le poète des Fleurs du mal. Il ne nous reste que des bribes splendides, qu’un chantier inachevé, dont l’entièreté est enfin publiée en France, conjointement avec un dossier magistral des Cahiers de l’Herne, consacré à celui qui avait dû fuir une « enfance berlinoise ». Pourquoi Walter Benjamin fascine-t-il tant ? Et quels sont, à travers ses deux monuments dont il a longuement construit les ruines, ses apports à la pensée ?
De ce Baudelaire, « poète lyrique à l’apogée du capitalisme », nous connaissions des îlots : « Le Paris du second empire, La bohème, Le flâneur, La modernité ; Sur quelques thèmes baudelairiens ; Zentralpark »[1] ; ainsi que 175 pages fichées au centre de Paris capitale du XIX° siècle[2], qui d’ailleurs se recoupent, parties émergées d’un iceberg enfoui… Mais grâce à Giorgio Agamben, par ailleurs préfacier[3] de ce volume, nous avons l’archipel entier, quoique brusquement interrompu. C’est en effet en 1981 que l’on découvrit à la Bibliothèque Nationale de France une liasse de manuscrits que Walter Benjamin confiait à Georges Bataille avant de devoir quitter Paris en 1940. La genèse, la méthode de travail, les perspectives critiques de ce vaste ouvrage s’éclairent. C’est comme dans l’amitié d’un travailleur acharné, de ses milliers d’heures studieuse à la BNF, que l’on peut enfin lire avec lui, ces briques d’un puzzle fabuleux, à moins que ce soient les ruines d’un projet trop cyclopéen.
Ruines magnifiques que ces pages : « palais neufs, échafaudages, blocs, / Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie », disait Baudelaire dans « Le cygne », poème né parmi les « Tableaux parisiens » où Benjamin puise le centre de son inspiration. Ruines d’un monument à venir et jamais advenu en sa totalité, peut-être plus beau de son inachèvement. Ruines apparentées à cette esthétique du fragment de Lichtenberg et de Novalis encyclopédiste, qu’il connaissait bien pour avoir étudié Le Concept de critique esthétique dans le romantisme allemand. En ce sens le dispersé du fragment et la totalité de l’encyclopédie fantasmée participent de la fascination exercée par Benjamin sur la secrète confrérie de ses lecteurs un brin fétichistes. En ce sens ces pages boulimiques et impeccablement documentées sont une allégorie de l’œuvre d’art totale en son utopie. Interrompue par la fuite et le suicide à Port-Bou, aux portes de l’Espagne, en 1940, cette stèle immense à Baudelaire aurait peut-être trouvé son achèvement ; à moins que sa nature, entre accumulation et perspectives éclairées, l’eût rendue impossible. C’est ainsi que les livres majeurs de Walter Benjamin, chacun d’entre eux se faisant « livre des passages », exercent une irrémédiable fascination sur les intellectuels : ils sont le matériau énorme d’une œuvre jamais totalement réalisée, le fantasme de l’incapacité de beaucoup d’entre nous à parvenir à la totalité de la pensée et de l’art, la projection de la justification mythique d’une vie fauché par le destin contraire.
À son corps défendant, Walter Benjamin réalise ce qu’il étudiait dans Le Concept de critique esthétique dans le romantisme allemand : « L’idée de l’Art comme médium crée donc pour la première fois la possibilité d’un formalisme non dogmatisme ou libre, d’un formalisme libéral, comme auraient dit les romantiques[4] ». Pourtant, la perception synthétique de l’œuvre ultime est rendue particulièrement délicate par la proximité de Baudelaire et de Paris capitale du XIX° siècle, cette déambulation raisonnée, cependant proche des surréalistes Breton et Aragon. Au point que ces deux forts volumes puissent apparaître comme des frères siamois, reliés par le sternum ; en l’occurrence les pages baudelairiennes qui participent de l’ossature de deux projets, sans avoir pu trouver le temps de construire leurs propres territoires, s’il était possible. Ainsi le lecteur s’invite, entre documentation, invention et rédactions partielles, à la reconstruction de ces deux work in progress.
L’apport de Walter Benjamin dépasse évidemment la critique biographique, à la façon de Sainte-Beuve qui plaçait Baudelaire « à la pointe extrême du Kamtchatka littéraire romantique », avec un rien de dédain, se gaussant de la « la folie Baudelaire[5] ». Ne se limitant pas à la critique thématique, relevant les occurrences du haschich, de la prostitution, il œuvre dans la perspective du « matérialisme historique », et de Marx lui-même, souvent nommé. Là encore se trouve le noyau de la fascination, voire de l’idolâtrie, vouée à Walter Benjamin : à la destinée errante du brillant intellectuel juif chassé de l’Allemagne nazie et de la France occupée, s’ajoute, bien mieux que cette dernière, la figure du penseur marxiste qui a su donner ses lettres de noblesse au « matérialisme historique » grâce à des travaux joignant à une impeccable érudition une dimension poétique et encyclopédique.
Pourtant, son « marxisme libertaire », son « communisme messianique » (pour reprendre l’analyse de Michaël Löwy dans le Cahier de L’Herne) restèrent de l’ordre de la rêverie ; et de son amour pour Asja Lacis qui l’initia au marxisme à partir de 1924. Les concepts périmés et tyranniques de « lutte des classes », la phraséologie marxiste rendent parfois ses pages désagréablement pâteuses et plus collantes qu’un vieux et vénéneux chewing-gum qui ne veut pas se décoller. Jusqu’à ce qu’il exprime bien des nuances critiques dans cette poignée de pages de 1940, « Sur le concept d’histoire » : parlant de la « poupée qui porte le nom de matérialisme historique », il ironise en ajoutant qu’ « elle n’aura aucun adversaire à craindre si elle s’assure les services de la théologie, cette vieille ratatinée et mal famée qui n’a sûrement rien à faire d’autre que de se nicher où personne ne la soupçonnera[6] ». Mieux encore, il dénonce « les vices fonciers de la politique de gauche » : « la confiance aveugle dans le progrès ; une confiance aveugle dans la force ; dans la justesse et dans la promptitude des réactions qui se forment au sein des masses ; une confiance aveugle dans le parti[7] ». On aimera supposer que l’intelligence de Benjamin, par ailleurs critique du totalitarisme[8], qui parlait, dans le cadre de sa foi communiste, et donc d’un hallucinant paradoxe, d’ « abandonner la perspective immodeste de systèmes totaux[9] », si elle n’avait été fauchée à la fleur de la maturité intellectuelle, aurait pu évoluer vers une mise en cause égale du communisme et du socialisme d’une part, et du fascisme (qui est un « national-socialisme ») de l’autre, à l’instar du libéral Hayek écrivant La Route de la servitude[10]…
Arpentant sa lecture de Paris et de Baudelaire dans le cadre du « matérialisme historique, il parait entendu qu’il fait une lecture critique du capitalisme, en un mot un blâme. Est-ce si sûr ? Magnifiant les « passages parisiens » et « l’homme des foules » baudelairien devant l’éclat des marchandises, comme plus tard Zola devant le grand magasin haussmannien du « Bonheur des dames », paraitrait-il plutôt qu’il en fasse l’éloge ?
Cependant l’analyse de Walter Benjamin ne se limite pas à décrypter à travers les vers des Fleurs du mal et les Petits poèmes en prose les seuls bouleversements économiques et sociaux, comme le changement radical infligé et offert aux Parisiens par les travaux du préfet Haussmann, comme la montée d’une industrie de masse, le gonflement démographique du prolétariat, ou l’ostentation de la marchandise. Ce sont aussi la vie des foules, sensible parmi le coup de foudre du sonnet « A une passante », la « passion esthétique », « l’érotologie du damné », la « perte d’auréole » du poète et de la prose qui le cerne, qu’il tente de rédimer en ses Petits poèmes en prose, le spleen féroce, le dandysme, la capacité du romantique à être moderne, ou encore « la sorcellerie évocatoire[11] » du vers baudelairien… Notre chercheur s’intéresse à tout ce qui environne et constitue son héros : les « marchands de vin », en relation avec le poème « Le vin de l’assassin », les « stupéfiants » qui menèrent à l’écriture des Paradis artificiels, les « abonnements aux journaux », la « mode » et « la nouveauté », le « rapport allégorie et correspondances », le « Paris en ruine » du graveur Charles Meryon… Des formules lumineuses frappent l’œil du lecteur : « La femme chez Baudelaire : le butin le plus précieux dans le triomphe de l’allégorie ». Plus loin : « Avec la prostitution des grandes villes, la femme elle-même devient un article de masse ». Sociologie et poétique s’entrelacent en ce gigantesque pêle-mêle infiniment séduisant, stimulant…
S’il n’avait dû fuir Paris menacé par le nazisme, s’il n’avait cru devoir se suicider à Port Bou, Walter Benjamin aurait-il achevé son Baudelaire ? Telle une hydre de Lerne, les têtes de chapitres achevées repoussaient sans cesse au gré des nouvelles notes, des nouvelles fulgurances du travail d’Hercule de cet assidu qui avait fait de la Bibliothèque Nationale une nouvelle patrie, un éden dont, Juif, il fut chassé… Le protéiforme penseur aux multiples têtes pensantes méritait bien, si l’on nous permet de jouer sur les mots, son cahier de L’Herne…
La réputation des Cahiers de L’Herne n’est plus à faire. Souvenons-nous des volumes consacrés à Soljenitsyne ou Lovecraft, Borges ou Vargas Llosa, Steiner ou Musil… Une fois de plus inédits et analyses, aussi claires qu’érudites, voisinent en un généreux opus. Les bribes biographiques, comme les esquisses pour Enfance berlinoise, n’y sont pas anecdotiques, constitutives qu’elles sont de la formation de la pensée du philosophe. Les lectures des poètes Goethe et Stefan George, de « Socrate », les correspondances avec Hannah Arendt, les rapports amicaux et intellectuels avec Gershom Sholem ou Adorno, tout cela bouillonne avec intensité. L’on saura même, sous la plume d’un Walter Benjamin humoriste « Pourquoi l’éléphant s’appelle l’éléphant ? », pas loin d’une réflexion « Sur le langage et la mimésis » et de « notes antithétiques sur le verbe et le nom ». Des critiques avisés s’interrogent sur la « théologie politique » et le judaïsme de celui qui nous surprend en proposant une « Conversation sur l’amour », dialogue platonicien dans lequel Sophia livre à Agathon le secret de l’art d’aimer et de la philosophie : « Qui a l’amour est contraint de devenir meilleur ». Protéiforme une fois de plus se révèle Walter Benjamin, pratiquant le mélange des genres littéraires et philosophiques, depuis la thèse doctorale et l’essai, en passant par l’autobiographie, la collection de citations et les contes pour enfants, jusqu’aux récits de Rêves[12]. Nul doute que les universitaires et autres critiques autorisés, ou plus simplement amateurs au sens noble du terme, y trouvent de quoi butiner parmi les arcanes de la pensée et du monde : là où, selon Patricia Lavelle, « nous pouvons donc comprendre le projet théorique de Benjamin comme la restitution de ces instants d’éternité qui font la vérité de notre existence individuelle et collective ».
L’auteur d’Enfance berlinoise et de L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée, qui infléchirent notablement les codes de l’autobiographie -entre chronique personnelle et géographie urbaine- et de la critique esthétique -entre élitisme et perception des masses-, apparait alors comme un « Angelus novus », pour reprendre le titre d’un dessin de Paul Klee qu’il aimait tant, de la création littéraire et philosophique. Comme s’il avait voulu se faire l’ange de Baudelaire et du Paris du XIXème siècle avant que le Satan du Troisième Reich balaie l’Europe et en efface les richesses culturelles. Si ce dernier n’a heureusement pas réussi son entreprise, quoique marquée les immenses champs de batailles et l’holocauste, Walter Benjamin n’a-t-il pas réussi la sienne, quoique encore partielle, hélas de manière trop posthume ? Si Baudelaire est un auteur capital du XIXème siècle, le Baudelaire de Walter Benjamin et son Paris capitale du XIXème siècle, restent des œuvres capitales de l’encyclopédisme historique et poétique de notre temps. Il est certain que, dans nos bibliothèques, ces deux livres savent parler, répétant pour nous et pour la mémoire du philosophe allemand qui sut traduire « Les tableaux parisiens », ces vers du « Balcon » : « Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses », celles du travail de la pensée.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.