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Parador Palacio de Lerma, Burgos, Castilla y Léon.
Photographie : T. Guinhut.
La Juriste et le claveciniste
roman
VII
La villa de Veveney
Economie politique versus musique baroque et contemporaine.
Clara me prit la main pour me guider sur le perron gorgé d’ombre de la villa de Veveney, alors qu’un couloir aux candélabres sur pieds dorés s’ouvrait devant nous. Après quelques bifurcations, une cuisine aux murs de faïences bleues et blanches nous attendait. La table, fort longue, était chargée de porcelaines, de verreries et d’argenteries, quoique pour seulement cinq convives : Gérald et Hortense respectueusement en retrait attendaient avant de s’y asseoir, tandis qu’une grand-mère au tablier rose s’exclamait :
- Madame Clara ! Monsieur Aymeric ! Quelle joie… Mais quel beau garçon est-ce là ?
Alors que Clara prenait dans ses bras la petite dame enthousiaste, elle me la présenta :
- Voici Ernestina Volvarella. Depuis trois générations, elle veille sur la cuisine et ses fourneaux, elle a fait de mes petits déjeuners d’enfance un régal de chocolat chaud et de biscuits roulés à la myrtille. Mamie Ernestina, c’est bien là mon Aymeric…
- Jeune homme, vous êtes le Prince de ma Princesse !
- Euh, n’exagérons rien, juste un jeune homme ordinaire, musicien de tous ses doigts.
- Musicien de l’âme, voulez-vous dire. Je n’aurais pas vécu en vain la fin de ma vie, puisque je vois enfin ma Clara entre les mains d’un amoureux. J’avoue que je n’y croyais plus… Certainement les cierges que j’ai allumés pour la Sainte Vierge de l’église de Veveney y sont pour quelque chose.
Le lecteur devinera que j’étais un brin gêné. Clara apaisa mon trouble en prenant mon bras pour me conduire vers un siège.
- Trêve de bavardage, la soupe est servie, bien fumante et odorante !
En effet un consommé de légumes, qui fleurait bon le thym, nous fut servi d’une louche généreuse, suivi par un filet de bar entouré de tagliatelles, puis des tartelettes aux framboises.
Il était tard. Aussi après quelques ablutions, des draps blancs reçurent en toute sécurité nos câlins…
Au réveil, j’avais trouvé dans ma main la main de Clara, qui non seulement m’offrit le désir de la caresser, mais de la penser musicalement.
Prise par la nuit, je n’avais rien vu, ou à peine, la veille au soir, de la villa de Veveney. Seulement un porche un peu obscur, une cuisine réconfortante, quelques couloirs. Et notre chambre. Où la lumière matinale caressait maintenant le rose des doubles rideaux.
Une fois le petit-déjeuner, supervisé par Ernestina, dont j’appris qu’elle était la cuisinière attitrée de la villa, de génération en génération, fruits frais, fromages, thés et pain bis aux noix, Clara me prit par le bras pour guider ma découverte.
- C’est au dix-huitième siècle que mon aïeul Wieland Meyerberg fit construire cette villa. L’architecte Ottavio Rinuccini y consacra toute une année. Tu peux circuler partout ; mais il te faudra patienter jusqu’au Conseil de cet après-midi pour découvrir la cour intérieure. À droite, mon bureau, où tu peux bien entendu me visiter, quoique dans un moment je doive me consacrer à une vidéoconférence avec la filiale autrichienne. Là enfin ton studio ; l’acoustique devrait, je l’espère te convenir. Ne reste plus qu’à disposer à ta guise les partitions, accorder tes instruments, interpréter, créer.
Je sentis sur mon bras la pression de sa main, et sur ma joue, celle de son baiser, que je lui rendis. Je ne savais quel « merci » serait digne de ses attentions, aussi me promis-je d’œuvrer pour sa satisfaction…
Devant une volée de fenêtres, le Steinway et mon clavecin régnaient sur l’espace. Une vaste terrasse exposée au sud permettait de jouir d’une vue étendue sur les pentes ponctuées de villas et de multitudes d’arbres qui s’étageaient jusqu’aux bords du lac immense de Ginebra. Au-delà s’élevait la chaîne monstrueuse, forestière et rocheuse, constellée de glaciers étincelants par la vertu d’un vif soleil matinal, des Alpes virtutiennes.
Je restais tout un moment à contempler, les bras ballants, ce qui promettait d’être un lieu d’inspiration. Puis j’entrainais mes doigts avec une partita de Bach, avant de me plonger dans les dernières révisions de mon duo pour clavecin et viole de gambe dédié au nom de Clara. Elle apparut quelques heures plus tard :
- Une fois complètement installés, je te ferai connaître des personnalités étonnantes, pour ouvrir tes horizons…
- Tu ouvres déjà tellement mes horizons…
- J’ai beau explorer la discothèque de la musique contemporaine, tes Préludes pour une voie lactée sont tellement différents, inattendus jusque-là…
- C’est probablement pour cela que si peu de gens les ont compris.
- Comment fais-tu pour composer, pour imaginer tout un monde sonore ?
- Je ne sais pas. Parfois c’est le vide le plus blanc. Souvent c’est une fontaine.
- Est-ce que je peux te regarder composer ?
- Mieux que cela. Comme pour un peintre, tu es mon modèle.
- Alors je ne bouge pas. Je suis tout yeux.
- Tu pleures, Clara.
- Parce que je voie s’égrener sur la partition originellement vide des notes que je ne peux lire, mais dont j’entendrai bientôt les élans, les pauses et les circonvolutions.
- J’ai très bientôt terminé, juste quelques relectures, corrections et peaufinages. Mais, pour l’entendre, il te faudra patienter jusqu’à la venue d’Edmond et de sa viole de gambe.
- N’aie crainte. Il est invité.
- Quand arrive-t-il ?
- Demain. Il pourra déchiffrer avec toi.
- En attendant, j’ai deux autres idées.
- Lesquelles ?
- Te faire des câlins toute la nuit, même dans tes rêves.
- Absolument accordé. Et l’autre ?
- Composer une œuvre pour grand orchestre et clavecin obligé.
- As-tu déjà des thèmes ? Un titre ?
- Des bribes, mais qui bouillonnent. Un Requiem pour Charles Heidsick.
- C’est une idée terrible. Et brillante…
- Dis-moi, puisque tu le connaissais un peu, sais-tu quelle place il accordait au judaïsme ?
- Il n’était pas pratiquant. Mais il lisait volontiers la Torah, le Zohar et les Evangiles. Le dernier livre dont il m’a parlé fut Le Nom de Dieu et la théorie kabbalistique du langage de Gershom Scholem.
- Il me semble que toutes les religions sont des fictions.
- Je pense de même. Alors pourquoi t’intéresser au judaïsme de Charles ?
- Parce qu’il y a des religions plus ou moins respectables, plus ou moins savantes, et qui sont une image de l’intellect de l’humanité. Le judaïsme est une de celles-là. Et le kaddish, ce chant de louange et de sanctification du nom de Dieu, peut être une source d’inspiration…
Nous en étions là de nos conciliabules intimes lorsque la porte s’ouvrit :
- Oh, pardon. Je n’ai rien vu, promis ! Jeune homme, comment avez-vous réussi ce miracle, la main dans la main, les bisous dans les bisous ?
- Clémentine ! Toujours aussi facétieuse… Pensez-vous que vos qualités professionnelles vont vous faire pardonner ?
- Oh, pardon. Je n’ai rien dit, mes lèvres sont plus scellées que le silence des forêts. Promis ! Croix d’ivoire et de marbre… Celle que l’on appelle ici, même si c’est un rien affectueux et néanmoins respectueux, Madame Antarctica, aurait-elle enfin fondu…
- Clémentine ! Vous êtes insupportable !
- Ne lui en veut pas. J’adore faire fondre ma chère Clara Antarctica…
- Clémentine, je vous présente Aymeric Châteaurenaud, claveciniste et compositeur de son état. Et mon époux de surcroît. N’imaginez pas un instant de lui manquer de respect.
C’était une dame rondelette, aux lunettes d’écailles, un lourd chignon grisé, empanachée d’une robe japonisante.
- Incroyable… J’en suis toute ébaubie.
- Aymeric, voici Clémentine Schwardwald. Ne te fie pas à son air coquin. C’est la plus rigoureuse et précieuse des Vice-Présidentes.
- Que Madame la Présidente de Zurizien & Luganien soit remerciée. Je ne doute pas un instant que votre Aymeric soit le plus digne des oiseaux rares.
- Quoi ! Clara, tu es la Présidente de Zurizien & Luganien ! Le Consortium qui fait trembler la moitié de Virtus… Pourquoi ne l’avais-je pas découvert sur Internet ?
- Parce que cette information, ainsi que bien d’autres, ne sont disponibles que sur les réseaux de Virtus, auxquels la France ne pouvait avoir accès.
- Comment une poussière telle que moi peut-elle être digne d’une si astronomique Présidente…
- Allons, cher Aymeric, ne sois pas si modeste. Quand à ma modestie c’est à toi de la rappeler à l’ordre si nécessaire. Et puisque tu sais que je suis la Présidente de Zurizien & Luganien, tu es, en tant que mon époux, prié d’assister cet après-midi au Conseil d’administration, en auditeur discret.
- Que ta volonté soit faite. Mais je ne veux pas d’argent. Je postule pour un poste de professeur de clavier au Conservatoire voisin de Lausanias.
- Bien. Je te laisse travailler.
Elle revint pour me conduire auprès des actionnaires de Zurizien & Luganien. L’on devine que je marchais comme sur une plage de fragiles coquillages.
- Cher Aymeric. Suis-moi maintenant. C’est l’heure.
Sidéré, je considérai sa robe longue, pourpre et dangereusement moulante, son collier et ses boucles d’oreilles de grenats ; alors que je ne portais qu’une chemise blanche ouverte sous une veste bleu marine.
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Parador Palacio de Lerma, Burgos, Castilla y Léon.
Photographie : T. Guinhut.
Je ne m’attendais pas à ce que la villa de Veveney soit si étendue, si époustouflante… De larges et longs couloirs nous amenèrent devant une porte de chêne, sculptée de pampres et de fleurs, qu’un Gérald, en majordome ganté de blanc, nous ouvrit. Clara était à mon bras. Une vaste salle ouvrait ses lueurs vers le nord. Le contrejour me dissimula un instant les protagonistes qui se levèrent d’un coup. Autour d’une table où étaient rangés des carafes d’eau, des verres de cristal, des dossiers dans des cahiers de cuir fauve, une théorie de dignes messieurs-dames se levait à notre approche.
- Chers membres du conseil d’administration de Zurizien & Luganien, permettez- moi de vous présenter mon époux, Aymeric Chateaurenaud, musicien de son état, qui assistera en auditeur et observateur, du moins aujourd’hui, à notre réunion extraordinaire.
Les têtes chenues, chauves et châtain s’inclinèrent, alors que leurs yeux jouaient au bilboquet dans les orbites éberluées. Moi-même j’étais impressionné jusqu’aux ongles des orteils, tout en m’inclinant de semblable manière. Sur un geste de la main de ma cavalière, l’on s’assit. Tandis que Clara se dirigeait vers le fauteuil d’extrémité, donc de direction, je me contentai d’un siège de côté qu’elle m’indiqua d’un mouvement de menton.
Levant les yeux, je m’aperçus qu’il s’agissait d’une cour intérieure, non sans me faire ressouvenir du cloître où j’avais rencontré Clara, ou mon clavecin avait été vandalisé, d’où nous avions fui, fort heureusement indemnes. Sauf qu’ici, à Veveney, des colonnes doriques montaient, fuselées, pour soutenir des arcades, puis une verrière bleutée. Ainsi était doublement éclairée la salle qu’occupait la longue tablée diagonale où les visages attendaient la prise de parole officielle de la Présidente :
- Chers administrateurs, si je vous ai convoqués aujourd’hui en assemblée extraordinaire, et urgente, c’est pour annihiler notre branche française. Vous connaissez tous la situation politique, économique, criminelle et révolutionnaire de notre désastreux voisin. Aussi nous faut-il mettre en vente la filiale parisienne et ses locaux au plus vite. Qu’en pensez-vous ?
- Y compris même à perte ? C’est un petit monsieur, nanti d’une calvitie rubescente et digne, nommé Wilfried Barante.
- En effet. Le plus tôt sera le mieux, renchérit Clémentine Schwardwald.
- Approuvé, répond un certain Paul Lunenberg, car leurs noms sont sur des cartouches devant ces personnalités attentives.
- Pouvons-nous cependant accueillir dans nos filiales de Virtus les quelques employés méritants ? ajoute une dame au chignon brun, au nez effilé, nommée Ruth Wiener.
- C’est une évidence, un devoir, le moindre respect, opine du chef Saul Renfeld. J’en toucherai un mot à Wolfgang Sheller, au ministère, pour qu’il fasse exfiltrer nos fidèles par les Forces Spéciales.
- Il n’y a rien à regretter, reprit Paul Lunenberg. De toute façon, les bénéfices avaient tendance à s’effriter durablement.
Clara saisit puis éleva d’un geste théâtral deux forts volumes aux couvertures usagées, comme si elle pratiquait couramment les haltères :
- Le Code général des impôts français. Le Code du travail français. Le premier compte 3780 pages et affiche un prix public outrecuidant : 109 euros, autorisant pas moins de 438 impôts et taxes, contributions et cotisations. Ce en prélevant 46 % du Produit Intérieur Brut. Le Pire taux de prélèvement obligatoire de l’Europe, voire le pire score de toute l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques. Le second compte 4020 pages et coûte la bagatelle de 79 euros. Voilà comment une suradministration tatillonne se comporte en vampire auprès des entrepreneurs, des créateurs, comment le monstre bureaucratique, pire que le Léviathan de Hobbes, engrossé de dizaines de milliers de fonctionnaires superfétatoires et nuisibles se nourrit sur le dos de la bête en l’appauvrissant. Comme personne ne l’ignore ici, pas le moindre code des impôts à Virtus. La Constitution stipulant qu’il ne faille nourrir l’administration et les fonctions strictement régaliennes qu’au moyen d’un impôt unique, une Taxe à la Valeur Ajoutée invariable de 20 % ; hors les produits alimentaires de base et les livres qui en sont exemptés. Quant au Code du travail, il ne dépasse pas chez nous trente pages, chaque branche pouvant y ajouter quelques bricoles particulières si nécessaire. Voilà qui évite de décourager et asphyxier les employeurs et permet d’assurer l’inexistence du chômage et la prospérité des citoyens. Voici ces deux volumes illisibles rejoignant à l’instant le container à recyclage, qui risque d’ailleurs d’en vomir…
Ce disant, elle laissa choir les deux encombrants, qui disparurent, avalés par le néant.
- Vous avez compris pourquoi, en dépit de nos précédents investissements courageux, de nos minces profits, péniblement acquis, il suffit que les désordres récents – c’est là un euphémisme – soient la goutte qui fait déborder le vase de l’abjection.
- Assez ! Que l’on n’entende plus parler de notre désastreux voisin communiste et islamisé, s’exclama Giovanni Litorelli. Qu’il s’enfonce de lui-même dans son cruel marasme !
- Confions à nos derniers collaborateurs encore sur place la mise en vente des murs, des bureaux, reprit Clémentine Schwardwald.
- Puisqu’aucun d’entre vous ne s’oppose le moins du monde à cette décision, la chose est actée. Et la séance est levée.
Bêtement, je me levai en même temps que ces sévères administrateurs ; qui, derechef, se dirigèrent vers ma modeste personne.
- Comment va votre omoplate, jeune homme ? Ainsi m’apostropha une dame que j’avais identifiée comme Magda Szabor, vêtue d’une sorte de pourpoint noir aux arabesque d’or et chaussée d’une paire de lunettes suraigües au-dessus de son nez aquilin. Malgré son apparence un brin coupante, elle me parlait avec aménité.
- Beaucoup mieux ; ce n’était qu’une estafilade. Mais comment le savez-vous ?
- Tout le monde ici, répondit Wilfried Barante, connait l’histoire du chevalier qui sauve la damoiselle élue au risque de ses reins… J’éviterai donc de vous taper sur l’épaule en guise de geste d’amitié.
Le sérieux du Conseil d’administration s’était visiblement dégelé.
- Mais dites-moi, repris Wilfried Barante. Un claviériste n’est-il pas passablement impécunieux ? Consentirez-vous à n’être qu’un baladin entretenu…
- Wilfried ! se scandalisa Clémentine Schwardwald. Seriez-vous impoli envers notre hôte ?
- Hmfr !
- Rassurez-vous Monsieur Châteaurenaud, il a l’air bougon, mais il a un cœur d’agate.
- Ne dit-on pas « un cœur d’or » ?
- En Virtus, nous n’aimons pas trop les métaphores convenues et usées. Nous préférons un peu de créativité.
- Comme je le conçois en musique.
- Parfait, intervint Wilfried Barante, nous verrons bientôt comment batifolent vos vertus musicales. D’ailleurs, outre le clavecin et le piano, touchez-vous l’orgue ?
- Un peu, avec Johan Sebastian Bach, Buxtehude et Messiaen.
- Savez-vous qu’à Veveney, l’église Sainte-Marie, quoique de taille modeste, mais venue de l’ère baroque, s’enorgueillit d’un orgue d’une certaine réputation ? Un facteur d’orgues espagnol, qui fuyait l’invasion napoléonienne, s’est échoué ici et a construit un instrument avec des trompettes en chamade : ce qui est emblématique de l’esthétique ibérique. Les tuyaux d'anches en façade sont disposés à l'horizontale, pointant vers la nef. La sonorité en est extrêmement vive, cuivrée, brillante. De surcroit il dispose d’un large pédalier à l’allemande.
- J’ignorais, Wilfried – Clara s’était approchée – que vous aviez de telles connaissances.
- Spécialiste non pas, mais amateur de concerts à vocation religieuse. Jeune homme, allez voir l’Abbé Folger de ma part ; il vous ouvrira l’instrument.
- Vous cachez bien votre honorable jeu. Merci. Un jour prochain, cher Aymeric, je vous conduirai dans cette église, pour que l’essayiez.
- Avec plaisir ; je n’ai jamais encore choyé un tel joyau… Par ailleurs, Clara, je dois dire, ta maîtrise économique est impressionnante ; je me sens tout petit.
- Nous avons chacun notre façon propre d’être impressionnant. Dis-moi, Aymeric, ton ami Edmond arrive demain matin, n’est-ce pas. Est-il assez rapide pour déchiffrer d’un seul jet, et pour que vous puissiez répéter dans la foulée ?
- Pas le moindre problème. Cette pièce, qui t’es bien sûr dédiée, ne dure que douze minutes.
- Aussi peut-elle être exécutée après-demain dans la soirée ?
- Certainement.
- Eh bien, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, vous êtes tous ici conviés, demain soir pour un concert d’interprétation et de création. Outre le compte-rendu de cette réunion, Esther Warrent, notre secrétaire, enverra derechef des invitations, y compris aux associations musicales de Veveney et Lausanias.
- Nous serons au rendez-vous.
Tandis que nos dignes administrateurs se dispersaient, je ne me lassais pas de Clara, de l’hétérochromie de ses iris. Où je trouvais deux miroirs dissemblables, néanmoins complices en reflétant mon amour inconditionnel et inespéré.
Le lendemain, alors que Clara était en rendez-vous à Ginebra pour quelque conclave bancaire, j’eus la surprise de voir, dans l’allée sablée qui circulait autour de la villa, Gérald prêter main forte à des commissionnaires qui véhiculaient un large coffre de bois protecteur. Qu’était-ce ? D’un geste, il me convia, de façon à ce que je veille à l’installation de l’objet dans la cour intérieure.
Avec moult précautions, il fut extrait de sa boite. Un clavecin Hans Ruckers, daté de 1624, authentifié par maints documents, fut disposé sur le tapis central, de haute laine, bleu azur et rinceaux dorées. J’étais stupéfait. Les bras ballants, les yeux exorbités, le cerveau en confiture de lychee, je me demandais si j’avais été transporté, par la magie de la fiction compensatoire, dans un conte, où Clara était la fée, dans un palais, celui de l’harmonie humaine et de l’art, dans une fiction que tout lecteur sensé refuserait d’agréer dans un roman, dont l’auteur, écrivain fabulateur, dépasserait sans vergogne toutes les limites du vraisemblable et du réalisme…
Pendant mon instant d’asthénie, Gérald et Hortense avait disposé tout un cercle de chaises et de tables autour de l’instrument, comme si le concert n’attendait plus que ses auditeurs. Alors qu’enfin je m’approchais de la bête, dont les côtés et le chapeau ouvert montraient des peintures galantes, probablement postérieures d’un siècle, Gérald m’enjoint aimablement de l’essayer, de veiller à l’accord que le voyage avait probablement altéré. J’effleurai une touche, ressentant toute son élasticité, la pleine vérité sonore qui s’ensuivit instantanément. Le transport n’avait que fort peu affecté sa justesse ; il me suffisait d’opérer quelques ajustements, resserrant quelques cordes, quelques graves en particulier. Je me lançai avec fougue dans une Suite anglaise de Bach, dont les effluves résonnaient avec chaleur dans le bâtiment. Le silence qui lui succéda n’avait rien à lui envier.
- Nous ne connaissons pas grand-chose à la musique, intervint prudemment Hortense, mais ne venions guère plus qu’il n’était nécessaire dans ce patio. Nous le trouvions froid, trop solennel. Maintenant, grâce à vous, cet espace est devenu chaleureux, vivant.
Soudain, j’aperçus Clara : elle était appuyée contre une colonne, dans un ensemble pantalon-veste que l’on aurait cru d’un seul tenant, noir, mais d’un noir lustré, qui concourrait d’éclat avec sa longue chevelure, glissante et ondoyante ; lorsqu’elle vint me prendre la main :
- Je viens d’écouter les dernières mesures. Cet instrument n’est-il pas merveilleux ? Il nous est prêté par la fondation Monte Rosa.
- Comment te remercier, Chère Clara ?
- En développant ce que tu es…
Il était cependant l’heure d’aller chercher Edmond à la gare voisine. Il était en effet sur le quai, descendant le marchepied du train grande vitesse, ses cheveux châtain flottant sur ses épaules, entièrement vêtu de jean délavé, son sac de cuir sur le dos, et, surtout, son étui à viole de gambe à la main. Je ne le connaissais pas beaucoup, car nous n’avions passé que quelques heures ensemble, communiant dans la musique, puis bavardant devant un verre de chianti et des pâtes bolognaises, sur une terrasse près du fleuve de Basileus.
- Edmond, bienvenu. Laisse-moi te présenter Clara Meyerberg, mon épouse.
- Etonnant !
- Et Gérald, notre chauffeur et garde du corps.
- Edmond Vallée. Gambiste impénitent, gastronome d’occasion et amateur de trains… À votre service. Mais un garde du corps est-il nécessaire à Virtus ?
- Probablement pas, certes. C’est une habitude que nous gardons depuis le pays que nous ne voulons plus nommer…
- Il ne nous faut que quelques minutes de trajet pour vous ouvrir la villa…
- J’ai hâte de m’exercer avec toi, ce diable de train n’a pas de wagon concert !
- Peut-être vous faut-il d’abord vous rafraichir et vous restaurer ?
- Oui, merci. Aymeric, tu ne m’avais rien de ton mariage.
- Parce que c’est fort récent. C’est toute une histoire. Je te raconterai, si Clara le permet.
- Bien entendu. Nous y voici. C’est Hortense, elle va vous conduire à votre chambre.
- Quand tu seras reposé, tu descendras pour le repas.
Quelques minutes plus tard, Ernestina nous ouvrit la cuisine, où la surface de la table avait pris de l’ampleur. Enthousiaste, elle enleva théâtralement le linge blanc qui protégeait un pain de légumes :
- Que ces Messieurs-dames prennent place en ce léger festin ! Enfin la cuisine revit… Fini les seules paires d’ailes de poulet au citron commandées par Madame Clara, finis les vol-au-vent aux deux champignons parcimonieux et les filets de poissons blancs au cerfeuil. Avec deux gaillards à nourrir, ce midi c’est carpe du lac aux raisins et lièvre confit. Ce soir ce sera la fête aux cochonnailles, en commençant par le sanglier au vin de Bourgogne. La fête aux tartes bourrées de poires et de myrtilles…
- Mais c’est Bacchus et Lucullus ! s’exclama Edmond.
- Et avec vous, Messieurs, le concert d’Orphée, répondit Clara.
- Maintenant que nous nous sommes restaurés, viens, Edmond, découvrir notre salon de musique.
- Veuillez cependant m’excuser, préférant me garder la surprise pour le concert de demain soir, je vous laisse : le devoir des finances internationales n’attend pas.
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Parador Palacio de Lerma, Burgos, Castilla y Léon.
Photographie : T. Guinhut.
- Prodigieux !
La cour intérieure en effet, brillait dans la lumière bleutée de l’après-midi, déversée par la verrière sommitale, glissant le long des vingt colonnes de pierre rose qui encadraient le salon où trônait le clavecin. Autour de lui, plusieurs dizaines de chaises et quelques tables à thé patientaient, attendant leurs spectateurs…
Après nous être accordées, nous travaillions les sonates pour clavecin et viole de gambe de Bach, BWV 1027 à 1029, ce qui serait la première partie de notre programme. D’allegro en andante, d’adagio en vivace, l’harmonie entre nous ne posait guère de soucis, nous satisfaisant de menus ajustements…
Le lendemain fut consacré à l’étude de ma propre pièce dédiée à Clara. Bien qu’Edmond ait préalablement reçu la partition par courriel, de façon à ce qu’il puisse l’étudier dans le train, la création était plus délicate. Il nous fallait ajuster ce qui au premier abord ne présentait pas de réelles difficultés techniques, mais trouver la nécessaire expressivité. Seule la fin, une ascension en forme d’acmé, exigeait une réelle virtuosité.
Le soir arrivant, une bonne centaine de personnes s’installait progressivement en bavardant. Hortense nous avait fourni des smokings. Clara s’était vêtue d’une ébouriffante robe longue et parfaitement blanche, toute de nitescence. Elle arborait deux rangées de perles autour du cou, contrastant avec sa longue chevelure brune et lisse qui lui balayait les reins ; seuls les grenats de la bague venue de mon aïeule, et autour de son annulaire, jetaient un feu discret.
Elle allait me conduire au centre de l’attention, lorsque se posa la question d’une cavalière au service du solitaire Edmond : quelle est la dame qui lui conviendrait ? Une bonne âme venue de l’assistance allait-elle se dévouer ? Tout gêné, Edmond balaya le cercle des spectateurs :
- J’ai trouvé ! Je n’ai jamais eu de grand-mère ; alors, Ernestina, venez, soyez ma cavalière…
- Je n’oserai jamais. J’ai encore mon tablier de cuisine…
- C’est parfait. Qui a dit que la cuisinière ne devait pas être honorée ?
Notre entrée sur scène, avec une Ernestina aux joues plus roses que devant son four, fut chaleureusement applaudie.
À Clara revint l’honneur d’annoncer les interprètes et la première partie de ce concert, consacrée à Johan-Sébastian Bach. Dès le premier allegro, je sentis que la présence de la petite foule des spectateurs avait modifié l’acoustique de l’espace, un brin plus feutrée, néanmoins brillante.
Le plaisir de nos spectateurs était sans mélanges. Il fallut qu’Ernestine s’arme d’un courage inouï pour s’adresser à un si large et honorable public pour la première fois de sa vie :
- Après ce raisonnable entracte, nos deux concertistes donneront la sonate intitulée « À Clara », dont le compositeur n’est autre qu’Aymeric Châteaurenaud lui-même.
Un mouvement de surprise effleura l’assistance. Les chuchotements tus, nous observâmes un moment de vide, avant d’entamer la suave plénitude de la viole de gambe, qui, seule d’abord, file d’aquatiques écoulements. Là, plus trace du traditionnel cheminement où se succédaient vif lent vif, mais un graduel scintillement du clavecin, d’abord discret, interrogatif. Progressivement, dans le parallélisme et le dialogue entre les deux instruments, s’élève un fluide mouvement d'arpèges en triolets, calme et en forme de flottaison temporelle ; puis un riche système d’échos, de contrepoints et de variations, les rythmes et les glissades planantes s’amplifiant jusqu’au lyrisme de l’emballement extatique…
Cette fois, pendant les applaudissements d’usage, ce fut au tour de la femme que j’aimais de rougir, comme le premier coquelicot après les neiges…
Une fois le crépitement des paumes éteint, l’on vint déposer d’étranges billets et monnaies dans une corbeille ; c’étaient les fameux sesterces !
- Merci à tous. Nous allons partager en deux parts exactes.
- Non pas, répartit Edmond, tu es le compositeur, je ne suis que l’interprète. Les trois quarts pour toi.
- Mais sans l’interprète, l’œuvre n’existe pas non plus. C’est trop pour moi.
- Comment départager l’aimable litige ?
-Je sais. C’était la voix fluette d’une petite fille en robe fleurie, avec un ruban dans sa blondeur froufroutante. Je suis Olivie, ma grand-mère c’est Clémentine. La première de ma classe en arithmétique. Aussi faites deux tiers un tiers. Je compterai pour vous. Sans prendre une rémunération.
Un rire accueillit cette judicieuse proposition.
Clara s’approcha. Elle portait deux perles de plus, mais sur ses joues :
- Aymeric, c’est indécemment beau !
- À votre service, chère Madame.
- Etonnant ! intervint Wilfried Barante. Si Bach est mon péché mignon, ma felix culpa, j’avoue avoir été d’abord perplexe devant votre sonate. Mais à ma surprise, je me suis laissé emporter. Hum, visiblement mon compère de concert, Publilius Syrus, n’est pas aussi bienveillant que moi.
- En effet. Je crains de ne pouvoir dépasser Debussy. En conséquence, un tel langage musical, si c’est un langage, est pour moi rébarbatif, répétitif, à peine audible, bruyant ensuite.
- Vous êtes un vilain philistin, ronchonnant devant la nouveauté, l’indépendance d’esprit…
- Jamais je n’avais imaginé qu’une telle beauté fut possible. Foi de Livius Parcunius, ce fut un choc séducteur, comme la découverte d’une nouvelle péninsule de l’Histoire de la musique…
- Non, non, Monsieur Livius, vous me flattez !
- Où avez-vous, Clara Meyerberg, déniché un tel oiseau rossignolesque ?
- Pour filer la métaphore, Madame Andronicus, c’est un phénix renaissant du feu qui règne de l’autre côté de la frontière…
- Qui a dégelé notre Clara, s’avança Clémentine Schwardwald…
- Impertinente, Clémentine !
- Il n’empêche que le feu et la glace ont su trouver une alchimie, que même la pierre philosophale n’atteint pas.
- Edmond, êtes-vous marié ? Clara détournait ainsi la conversation. Avez-vous une petite amie ; voire un petit ami…
- Euh, dois-je le dire ? Non pas le moins du monde. Je n’ai pas l’air comme cela, tout pétulant comme l’on me prétend souvent, mais j’ose à peine vous confier…
- Quoi ? intervins-je. Dis-nous.
- Je suis tout intimidé devant le moindre charme qui passe à moins de cent mètres…
- Malgré tout l’amical respect que nous devons à notre Ernestina, il est évident qu’elle ne peut être votre âme intime. Nous verrons si nous pouvons vous aider…
Il était temps de se séparer, de rendre la villa de Veveney à son silence soyeux.
- Descendons si tu veux bien au bord du lac.
Quelques allées courbes, une vingtaine de marches, un ponton de bois où se balançait un bateau d’acajou aux bordages de cuivre : le reflet de la pleine lune se balançait sur l’eau.
- C’est la première fois que tu ne joues pas seul ton œuvre propre, n’est-ce pas ?
- C’est grâce à toi, Clara, que le dialogue me vient.
- Je ne savais pas non plus qu’un tel dialogue puisse exister. Avant toi, je ne me connaissais pas de sensibilité. Elle était comme gelée dans une gangue de néant. Avec toi, elle s’est ouverte.
- Il fait un peu frais. Tes épaules nues doivent être couvertes avec ma veste.
- Et toi, tu n’auras pas froid ?
- Ma chemise est à manches longues. Et si je te tiens contre moi, rien ne peut me glacer.
- En ce parfait moment, il est temps de tendre ton annulaire. Voici l’anneau d’argent aux lions enlacés de mon arrière-grand père Hermann.
- Il doit maintenant être l’éternelle aimée de ta bague aux grenats. En une telle nuit claire la pleine lune est suffisante pour les faire briller. Quelle paix infinie au bord de ce lac, à l’ombre des montagnes étagées au loin.
- Si cette atmosphère pouvait pacifier le monde…
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Plaza Mayor de Lerma, Burgos, Castilla y Léon.
Photographie : T. Guinhut.
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