Claude Aziza : Pompéi-Herculanum et les cités du Vésuve,
Les Belles Lettres, 2026, 390 p, 29 €.
Vincent Jacq : Atlantides, L’Escampette, 2025, 176 p, 19 €.
Nous ne pouvons que rêver l’Antiquité gréco-romaine. Malgré l’indubitable abondance de ruines, de statues et d’écrits, parmi lesquels nous déambulons et étudions, il reste une part d’imaginaire, voire de fantasmes, si nous voulons faire l’expérience réelle des cités d’Athènes et de Rome, lors que leurs siècles de gloire ont été soufflés et brouillés par les siècles. Aussi une helléniste et latiniste, Jackie Pigeaud – hélas disparue puisqu’elle vécut et œuvra entre 1937 et 2016 – s’efforce-t-elle de revitaliser ce qui subsiste, et ce qui nourrit avec persistance notre présent, depuis ce thésaurus antique. Cette dimension intellectuelle fait ses preuves avec la plus grande efficacité, malgré des sites romains intenses comme Ostie ou Mérida, lorsque Pompéi & Herculanum ressuscitent leurs splendeurs enfouies sous les cendres du Vésuve. En revanche la promenade n’est que mentale si l’on pense au mythe platonicien qui fit tant gloser, celui de l’Atlantide, au point que Vincent Jacq puisse parler d’Atlantides, au pluriel…
Si l’on a parfois abusé de fantasmatiques révisions de l’Antiquité, qu’il s’agisse des films en péplum ou d’idéologiques récupérations, à l’instar du fascisme mussolinien, voire d’accusation de suprématisme culturel blanc par quelques wokistes, rien n’empêche de considérer avec sérieux l’apport gréco-romain. Esthétique, sémiologie, philosophie, médicine, n’ont-elles pas toutes leurs sources dans l’Antiquité ? Il a longtemps fallu conserver, retrouver, puis ranimer leurs richesses.
En son Rêver l’antique, où il ne s’agit pas d’onirisme nocturne mais de rêveries intellectuelles, Jackie Pigeaud – qui publia entre autres un volume sur la folie[1] – convoque d’abord les médecins Hippocrate et Galien. Une attention particulière s’attache à la mélancolie associée au génie selon le premier ou encore Aristote. De tels textes sont « porteurs d’une rêverie organisée qui parle des rapports de l’âme et du corps, du physique et du moral, de la créativité, de la nature et du droit, de la création du vivant, des modifications du vivant par le milieu, des rapports de la forme et de la matière ». Aussi notre essayiste ne rêve pas à bâtons rompus, mais en une pensée organisée.
Probablement l’inaugural rêveur à cet égard est-il Johann Joachim Winckelmann – le premier historien de l’art antique digne de ce nom – qui, au XVIII° siècle, n’a jamais dépassé l’Italie alors que la Grèce était sa terre d’élection, et auquel Jackie Pigeaud consacre deux chapitres éclairés ; l’Histoire de l’art chez les Anciens étant en 1763 fondatrice. Ce dans un ensemble formé d’une vingtaine d’articles et autres conférences, qui ne manque pas pour autant de cohérence. Et lorsque dix d’entre eux ont trait à la médecine, avec des perspectives vers Laennec ou Bichat, l’on découvre des travaux pour le moins inattendus, comme sur les « Sélénites et lunatiques ». Enfin une poignée de textes s’intéresse à l’esthétique et à la poétique : sur l’ekphrasis (la description de l’œuvre d’art) et sur la phantasia. Ou, plus curieux encore, une étude sur l’ivresse bachique. Reprenons notre lecture à l’ouverture, lorsque notre essayiste se demande « Sommes-nous prêts pour Renaissance ? » Ce qui semble à première vue anachronique. Mais à un second regard, le savoir ancien disponible permet de « se constituer une histoire, de s’assurer sur les fondements d’un passé ». Il plaide pour la communication des savoirs, pour une imagination culturelle, pour un humanisme encyclopédique, un peu à l’instar de Pline l’Ancien, dont l’abondante Histoire naturelle est en filigrane de cet érudit et brillant essai.
Jules Monod : La Cité antique de Pompéi, Delagrave, 1929.
Photographie: T. Guinhut.
Malgré son format modeste, ce livre d’art et d’histoire est une merveille. Abondamment et justement illustré, il oscille entre les rêveries littéraires et les investigations archéologiques pour révéler au mieux un mode désenfoui. Sous la plume et la direction iconographique de Claude Aziza, Pompéi-Heculanum et les cités du Vésuve nous propose bien des « promenades insolites », selon son sous-titre. Ce n’est pas l’album photographique qui vise au seul splendide comme ceux consacrés à Pompéi et Herculanum par L’Imprimerie Nationale[2], mais une sorte de manuel délicieusement fureteur, qui, outre les lieux de la tragédie vésuvienne, parcourt le témoigne de Pline le Jeune et les hommages de nombre d’écrivains, de Goethe à Nerval en passant par Théophile Gautier, de nombre de cinéastes...
Le document inaugural est le duo de lettres que Pline le Jeune adressa trente ans après la catastrophe à son ami Tacite. En effet, en 79 après Jésus Christ, le Vésuve projeta pendant deux jours les nuées ardentes, les débris et les cendres de son éruption entre Neapolis (Naples) et Stabies, engloutissant une poignée de cités, dont Pompéi et Herculanum, tuant de surcroit son oncle, Pline l’Ancien, qui l’observait depuis son bateau : « Une nuée se formait […] ayant la forme d’un arbre et faisant penser surtout à un pin. Car après s’être dressée à la manière d’un tronc fort allongée, elle déployait comme des rameaux […] elle s’évanouissait en s'élargissant : par endroit elle était d’un blanc brillant, par ailleurs poussiéreuse et tachetée, par l’effet de la terre et de la cendre qu'elle avait emportées. » L’on cite ici la lettre XXVI, entièrement reproduite à la fin de ce volume documenté. D’autres auteurs, Stace, Dion Cassius, évoquèrent cet événement qui fut fatal à la ville consacrée à Vénus.
Le Moyen âge et les siècles oublièrent non seulement la catastrophe, mais ces lieux. Il faut attendre 1738 à Herculanum, 1748 à Pompéi, pour que des fouilles soient entreprises. Et que l’expansion de cet univers romain gagne les esprits de manière exponentielle et contagieuse.
Claude Aziza structure son livre en quatorze « promenades ». Après « les deux Pline », voici le romantique Edward George Bulwer-Lytton, dont le roman Les Derniers jours de Pompéi[3], publié en 1834, fut inspiré par la découverte de l’amphithéâtre, de thermes, de mains objets, de corps piégés dans la cendre. Roman qui entraîna à sa suite des tableaux tragiques et, plus tard des films pléthoriques : « roman fondateur qui non seulement a bravé victorieusement les outrages du temps, mais qui, aujourd’hui, joint à ses qualités romanesques les vertus d’un manuel d’archéologie ».
« Cité des femmes », « héroïnes de papier », « Muses » et « drôles de dames », nombre de promenades mettent l’accent sur la féminité, les mères, le temple d’Isis… De plus, au XVIII° siècle, ce sont deux reines de Naples et une aventurière aux amours célèbres qui s’intéressent à Pompéi : deux Caroline et Emma Lyons. Plus tard, en 1860, Alexandre Dumas fut nommé Directeur des fouilles à Pompéi, avant de se passionner pour la peinture pompéienne et la Vénus callipyge, qui est aujourd’hui au musée de Naples. Ce denier faisant l’objet d’une promenade informée, soit celle du « Cabinet secret, aux scènes explicitement érotiques. Nerval chante les amours d’Octavie, dans un récit passablement morbide ; alors que le Danois Jansen offre à l’an 1903 Gradiva, fantaisie pompéienne, à laquelle le commentaire de Freud, en 1906 donnera un surcroit de postérité. Quant à la romancière Jean Bertheroy, c’est en 1905 une jeune pompéienne qui est amoureuse d’Hyacinthe, dans son roman La Danseuse de Pompéi. Evidemment les voyageurs, tels Chateaubriand, Stendhal ou même Berlioz, se pressent sur « les pentes du fatal volcan ». Ou encore Vivant Denon, amateur d’Herculanum. Tous au-delà de bien des « niaiseries romanesques et cinématographiques » qui abondèrent.
Les « fantômes d’Oplontis » sont ceux de la villa du même nom, auprès de celle de Poppée – dont on lit ici les le menu et les recettes de son « festin ». Là pullulent les bijoux et les pièces d’or, mais aussi les cadavres, dont celui d’un enfant réfugié contre sa mère, parmi des peintures murales aux rouges et aux ocres éclatants. Hélas Pompéi ne put échapper à un bombardement en juin 1943. Le mythe d’amour et de mort en est conforté. De surcroit, il est à craindre que le Vésuve ne dorme que d’un œil…
Au travers des gravures, des portraits, des tableaux, et bien entendu des photographies, c’est toute une histoire des passions pompéiennes, des découvertes, des fouilles successives qui se déploie. D’autant que récemment de nouvelles trouvailles ont afflué ; par exemple une méthode fiable pour déchiffrer les rouleaux de papyrus carbonisés semble voir le jour. Lira-on des pièces perdues, des poèmes oubliés ?
Chez Platon, les pages sur l’Atlantide sont de celles qui ont le plus fait miroiter les interrogations et les fabulations. Dans le Critias, mais surtout le prologue du Timée, deux paragraphes l’évoquent : « au-delà des colonnes d’Hérakles, cette île était plus étendue que la Lybie et l’Asie prise ensemble […] Or dans cette île, l’Atlantide, s’était constitué un empire vaste et merveilleux que gouvernaient des rois […] sut toutes les autres cités, elle l’emportait par la force d’âme et pour les arts qui interviennent dans la guerre […] Mais dans le temps qui suivit, se produisirent de violents tremblements de terre et des déluges. En l’espace d’un seul jour et d’une seule nuit funestes, toute notre armée fut engloutie d’un seul coup sous la terre, et l’île d’Atlantide s’enfonça pareillement sous la mer[4] ». D’après Platon encore, les Atlantes et les Athéniens ne peuvent éviter la guerre. Car leurs peuples sont absolument opposés. L’Atlantide, thalassocratie pervertie par la richesse, s’oppose à Athènes, cité austère et militaire. Parce qu’ayant conservé sa nature divine, Athènes l’emporte, avant que le cataclysme engloutisse l’une sous les flots, l’autre dans les abîmes souterrains.
Plus tard, le Romain Pline l’ancien, dans son Histoire naturelle (VI, 36,2), fit allusion à une île Atlantide, située au pied du mont Atlas, « traditur insula contra montem Atlantem et ipsa Atlantis appellata ». D’autres géographes et philosophes, comme Posidonios et Strabon, prêtaient foi à l’existence antérieure et à l’effondrement de cette Atlantide. Au point qu’entre les XVI° et XVIII° sicles, bien des savants se mirent en quête d’un tel continent, que l’on imaginait sis aux bouches occidentales de la Méditerranée, au large du Portugal ou du Maroc, voire dans un Atlantique que se disputaient les points cardinaux, sinon dans les glaces du pôle.
Traitant de ce mythe profus, l’historien Pierre Vidal-Naquet[5] affirmait que Platon, usant de sa socratique ironie, joue avec la fiction, de façon à faire accroire que l’Atlantide est le contretype d’une Athènes elle-même imaginaire.
Plus imaginatif, Vincent Jacq étend le concept de l’Atlantide originelle à maintes occurrences. Et pas seulement sous l’effet de submersions aquatiques. Il se livre à une enquête mondiale, parmi à peu tous les continents, à la lisière de l’essai et de l’autobiographie, en déployant les filaments du journal de voyage aux poétiques sensations et évasions. Ce à la recherche de « quelques tessons d’un monde qui s’efface ». Ainsi les « tesselles de terre sainte », le « berceau » de Gilgamesh, les plaines de la Perse ; en fait l’origine des spiritualités et de l’écriture. Pour ce faire, la boulimie du voyageur est presque incroyable tant il parcourt Bali ou l’estuaire du Tage, en un puzzle, une myriade d’impressions visuelles et civilisationnelles.
Pour Vincent Jacq, les Atlantides sont précolombiennes, toscanes ou japonaises, tant ces différentes civilisations ont sombré dans l’abîme des temps, éradiquée pour la première, éloignées dans l’Histoire et dans l’espace pour les deux autres. Ainsi « voyager est une autre façon de pactiser avec les puissances démoniaques ». Mais aussi de pactiser avec la « longévité tranquille » des peintures chinoises des Song.
Sinon apocalyptique, la tonalité de ce recueil de souvenirs est élégiaque. En témoigne la récurrence des « je me souviens ». Son écriture est ainsi faite : « la première graine qu’on enfouit dans les jardins est celle de la nostalgie ». Son charme est tellement prenant que nous consentons à lui pardonner en sa première page sa foi en un catastrophique réchauffement climatique : « des submersions inédites s’annoncent. Les banquises s’effondrent dans les océans des pôles […] la mer menace les piles et les ports ». C’est ignorer combien la fonte du pôle nord ne changerait rien au niveau des océans. Plus heureuse est la métaphore : « la lave des images de l’intelligence artificielle commence à recouvrir celles que nous avons crées ou que nous gardions dans nos mémoires ».
À l’instar des Derniers jours de Pompéi d’Edward G. Bulwer-Lytton, le roman fut l’espace où Pierre Benoit déploya son talent avec L’Atlantide, dans laquelle règne la fascinante Anthinéa. Gardons également une réelle admiration pour la bande dessinée de la féconde série des Blake et Mortimer : L’Enigme de l’Atlantide, publiée en 1956, qui recèle une civilisation avancée et un minéral qui est la source d’une énergie fabuleuse : cet orichalque mentionné par Platon.
[1]Jacquie Pigeaud : Folie et cures de la folie chez les médecins de l'Antiquité gréco-romaine. La manie, Les Belles Lettres, 2010. [2]Eva Cantarella & Luciana Jacobelli : Pompéi, Herculanum, L’Imprimerie Nationale, 2011 & 2012. [3]Edward G. Bulwer-Lytton : Les Derniers jours de Pompéi, Les Belles Lettres, 2007. [4]Platon : Timée, 25 a, 25 d, Œuvres complètes, Flammarion, 2008, p 1987. [5] Pierre Vidal-Naquet : L’Atlantide, petite histoire d’un mythe platonicien, Points, 2007.
Ariane Lefauconnier : Erotiques. 69 poétesses érotiques de notre temps,
Bruno Doucet, 2024, 208 p, 20 €.
Alice Mendelson : L’Erotisme de vivre et autres poèmes, Points, 2026, 156 p, €.
Les traces de l’amour le plus tendre et de la fornication la plus franche ne sont pas seulement dans les romans sentimentaux bleutés et la rougeoyante pornographie, mais dans la poésie. Ce que n’ignore pas la splendidement rose Anthologie de la poésie érotique de Marcel Béalu, qui commence au XV° siècle, pour se clore en notre contemporain, du moins, faut-il l’espérer, provisoirement, si les velléités de la censure et le manque d’appétit ne viennent pas faire le lit du désamour, autrement dit l’asexualité. Complément indispensable et attendue, une autre anthologie, La Poésie érotique aujourd’hui, par les soins de Thomas Deslogis, voit enfin le jour. Ainsi de manière récurrente, entre sensualité ravissante et sexualité orgasmique, le poème ne peut retenir les élans d’« Eros émerveillé ». Sommes-nous plus érotique, plus savants et plus délicieusement sensuels que nos éternels contemporains du XVI° ? Et si ces deux anthologies sont illustrées grâce à des traits sinueux et des roses aguichants, c’est pour laisser deviner leurs tendresses sensuelles et fauves.
Non ! l’érotisme n’est pas que masculin dès la naissance de la versification française. En effet, les dames ne sont pas en reste au XV° siècle. Telle Clotilde de Surville :
« Doucement s’esgarer layssoiz mes mains folastres
Sur le contour de tes aymables traicts,
Tandis que de mon seyn tes lèvres idolastres
En meyssonnoient les pudiques attraicts ».
Son époux Béranger avait bien de la chance !
Nombre de ces poèmes ont été publiés sous le manteau, de manière clandestine, voire sont restées dans le silence d’un manuscrit complice. Comme de Brantôme que nous oserons citer (tant pis pour les chastes de profession) :
« Et quant à l’autre, à voir sa douce mine,
Son embonpoint, son visage si bon,
Je crois qu’elle a belle motte et beau Con :
Elle aura donc mon vit pour contremine ».
Ode, sonnet, octosyllabes, alexandrins et rimes, tout ici fait usage, y compris l’épopée, certes parodique, comme La Pucelle d’Orléans de Voltaire, le néanmoins philosophe bien connu. L’on n’est pas surpris de trouver là Baudelaire et ses « promesses du visage », Théophile Gautier dont « le foutre jaillit comme par une pompe », « Verlaine, sa « luxure en songe » et sa célébration des « couilles de [son] amant, sœurs fières / À la riche peau de chagrin » et « le vit, [son] idole », où peut-être faut-il deviner les attributs de Rimbaud. Mais plus étonnant est ici Mallarmé, « levant au nombril la baptiste ». Il s’agit de se faire plaisir, en un onanisme linguistique bien senti, mais aussi « d’offusquer le bourgeois », selon le mot de l’anthologiste aimablement coquin.
L’on a beau être de la Pléiade, classique, romantique ou surréaliste, l’amour, ses douceurs et fureurs spermatiques et utérines sont toujours au rendez-vous, nonobstant les choix stylistiques. Cinq siècles tard, à Clotilde de Surville répond Grisélidis Real qui, en 1965, commence avec ardeur :
« Par le grand lys noir de ton sexe
Et par la douceur veloutée
De ses mandarines jumelles
Dans la tiédeur de tes broussailles »
Toutes les gammes de l’éros se conjoignent en ce florilège : tendresse, obscénité viriloïde, humour salace, grivoiserie, amoureuse séduction. Mais aussi bonheur, comme à l’occasion de cette femme de Lettres du XVII° siècle, Marie Catherine Desjardins, dite Madame de Villedieu, dont le sonnet, et son dernier tercet, soit la chute, suffisent à nous rendre rétrospectivement amoureux d’elle :
« Une douce langueur m’ôte le sentiment ;
Je meurs entre les bras de mon fidèle amant
Et c’est dans cette mort que je trouve la vie ».
L’on sait que ce sonnet fut jugé en son temps scandaleusement libertin, alors qu’une liaison passionnée l’attacha longtemps à Antoine de Boësset, sieur de Villedieu.
Avec modestie, Marcel Béalu (1908-1993), lui-même poète, n’a pas cru devoir y faire figurer ses propres productions. Aujourd’hui, c’est avec justice que l’éditeur adjoint quelques-uns de ses vers : « Ses jambes sont la prairie sous-marine / Une palourde noire y dort / Qui ne s’entrouvre que pour moi ».
Cette splendide et abondante anthologie, précédée par l’amusante liste d’un « petit glossaire de la langue érotique », n’est évidemment pas la seule du genre. Parue initialement en 1971 dans son édition originale, à l’époque de la libération sexuelle, la voici enrichie de plumes féminines, de surcroit illustrée avec une douce fantaisie épicée par Louise Bourgoin. Suave souvent, raide et mouillée parfois, elle mérite de figurer aux côtés de celle libertine et débridée de Pierre Perret[1], chanteur facétieux ou de celle de Jean-Paul Goujon[2]. Car, à toute époque, Eros est en enfer, ou au paradis des bibliothèques. Et puisque six siècles de poésie galante et gaillarde nous ont précédés et sont libérés, reste à souhaiter que son élégance et sa verdeur puissent rester préservées, continuées, renouvelées par nos descendants que la pruderie et l’obscurantisme n’auront pas opprimés…
Photographie : T. Guinhut.
Puisque voici un demi-siècle que fut publié cet ouvrage dirigé de main de maître par Marcel Béalu, il fallait un addendum d’importance, donc La Poésie érotique d’aujourd’hui, cette fois sous la direction de Thomas Deslogis. Désir et liberté débridée semblent-être ici les maitres mots. Encore une fois chronologique, mais en vertu de poètes et poétesses nés avant 1975 et après 1985, la moisson charnelle oscille entre délicatesse charmante, stupre assumé et mauvais goût saligaud. Le tout comme il se doit autant hétérosexuel qu’homosexuel, voir bisexuel.
Malgré quelques poèmes en prose, les vers libres ont la part belle. Quant aux traditionnels alexandrins, ils ont, semble-t-il, disparu du paysage contemporain. De même, trop souvent, la disparition du lyrisme et de la musicalité accuse une perte de dimension poétique, ce à quoi ne contribue pas une découpe arbitraire du vers qui saute à la ligne sans toujours de nécessité. Enfin une exigeante sexualité se fait couramment triviale.
Moisson abondante, car les auteurs d’aujourd’hui n’ont plus à craindre les foudres de la censure, voire de l’autocensure, la libération sexuelle des années soixante-dix continuant son œuvre. L’on ne publie plus guère de vers salaces sous le manteau, mais au su et au vu des maisons d’éditions et des librairies, même si les volumes et plaquettes restent trop souvent confidentiels. De surcroit ce sont ici une majorité de poétesses, qui, se débarrassant d’un mâle qui serait le mal, d’un machisme oppresseur, affirment leur droit, leur capacité et leur plaisir à fleurir la jouissance des sens et de la langue. Thomas Deslogis n’affirme-t-il pas en sa préface : « il se pourrait bien que l’érotisme définisse notre ère poétique »…
En son « Sacre sexuel » de 1976, Grisélidis Réal est ardente, voire violente :
« Perlées de foutres et de baisers
Nous sommes les Dispensatrices
De toutes vos damnations charnelles
Mâles châtrés aux phallus écorchés ».
L’on s’y attendait, le romancier misérabiliste bien connu Michel Houellebecq est plus que flasque et tristounet dans son recueil La Poursuite du bonheur :
« Ils mourront c’est certain, un peu désabusés,
Sans illusions lyriques ;
Ils pratiqueront à fond l’art de se mépriser,
Ce sera mécanique ».
Plus suave et émouvant, Sony Labou Tansi célèbre un « Sexe orange », dans une inspiration cosmique :
« Voici que l’univers s’arrête
Aux pieds de cette énorme âme
Qui me rend si fragile […]
Je me penche ombre foudroyée
Sur la planète de ton sein nu »
Pierre Vinclair essaie « d’être beau comme un animal / libre, rugissant au dos de la terre » ; Etaïnn Zwer, « voix forte de la poésie queer française », confie « je m’échoue dans toi / parmi les banderoles des manifestations », sans réellement nous toucher, tant le militantisme ne fait pas tout. Hugo Fontaine préfère la gourmandise :
« Je mange le pépin, je gobe tes rythmes,
Dans l’interstice je passe la tête, /
pour y découvrir notre espèce animale »
Autre gourmande, Lucie Lelong s’exalte : « Reine, mon rein est ivre des rivières utérines », quand Clara Ysé est toute passion : « Tu poses tes missiles et dans la planque où je t’écris / Dans mon sexe la terre et toi panthère dans ma nuit ».
Il est fort délicat de comparer deux anthologies quand l’une présente la quintessence de cinq siècles, l’autre seulement de cinq décennies. Forcément la seconde ne bénéficie guère du filtre du recul ; le temps critique n’ayant que peu fait son œuvre. En conséquence il est à craindre que cette dernière paraisse manquer de discernement et de concision. L’anthologiste, Thomas Deslogis, n’est pas en cause : il fait au mieux avec ce que les poètes – trop souvent peu poètes – proposent. Malgré d’indéniables beautés, trop de trivialité, de petitesse médiocre, de crudité…
L’illustratrice de ce diptyque d’anthologies bellement cartonnées et reliées, dignes d’être collectionnées, Louise Bourgoin, s’est élégamment contentée du trait noir, sur fond blanc parfois, le plus souvent dans un suave lac de rose. Il y a parfois bien plus de poésie et d’allusif éros dans ses dessins que dans les poèmes qui l’avoisinent. Ses emmêlements de corps et ses baisers sont suggestifs et sans la moindre vulgarité ni crudité.
Si l’on veut trouver en un format plus habituel les classiques de l’érotisme, l’on se tournera vers un volume surabondant de la collection Poésie Gallimard aux 640 pages : Eros émerveillé. Le libertinage galant est fruité au XVIᵉ siècle, y compris dans ses blasons. À l’autre extrémité des siècles, les surréalistes déploient les prodiges de l’imagination pour s’enivrer d’amour et de sexe. Ainsi l’on voyage de l'érotisme le plus délicat jusqu’à la pornographie la plus intense. En trois cent cinquante poèmes, la voluptueuse anthologie déploie ses désirs, ses sensations et ses vertiges, sentimentaux, charnels, métaphoriques en diable. De Ronsard à Rimbaud, de Verlaine à Genet, de Louise Labé à Joyce Mansour, de Sade à Bataille, de Jouve à Calaferte, de Pierre Louÿs à Franck Venaille, de Michel Leiris à Bernard Noël, ils sont deux cents poètes, dont l’impudeur exquise, ithyphallique et sirupeuse, bouleverse la langue et les sens.
L’on peut se pencher exclusivement vers « 69 poétesses » érotiques de notre temps. Elles sont frémissement du désir, effleurement des corps, lèvres et souffles. Elles n’ont que faire des interdits, du carcan patriarcal, elles se veulent insoumises, donc libres. Elles ne sont plus les seules, face au masculin, à s’emparer de sceptre de l’éros. Si le chiffre du titre est autant hétérosexuel que lesbien, nul doute qu’il est à l’apogée, même inégal, de la langue. Ainsi, Ana Istarú chante à pleine voix :
« Une femme
a traversé l’aura d’une ville endormie,
la nuit de graphite.
Elle dénoue son sexe,
s’enfonce dans ses entrailles.
Elle n’attend plus.
Ne revient plus.
Elle émet le chant bleu des baleines.
Elle jure d’aimer
un inconnu.
Une femme
célèbre
un hymen de feu
avec la vie. »
N’est-ce pas là une fulguration toute lumineuse…
Anthologie personnelle cette fois, puisque l’artiste interprète Catherine Ringer a choisi parmi l’œuvre d’Alice Mendelson un bouquet de textes sous le titre fort beau de L’Erotisme de vivre. Résistante d’origine juive, cette poétesse, qui vécut un grand siècle entre 1925 et 2025, se caractérise par un intense appétit de vivre. Elle aime les hommes avec une ardeur communicative :
« Temple à la somptueuse colonne irisée
Mon dard ailé
Mon frelon lourd et muet et avide
Enfoui dans le miel rayonnant du plaisir
Ô mon guide attentif au voyage tropical »
Vers libres enthousiastes, rares poèmes en prose, voici une découverte attachante qui ne peut que nous faire regretter de ne pas avoir connu cette Alice, dont le souriant profil orne la couverture : « Ouvrir les yeux sur toi, / entre deux transes / et vérifier l’aura de ton / sourire mettait / mon être en liesse ». Ou encore : « De l’oreille au menton, du cou à l’épaule, / je pars. Mes doigts suivent ta trace ». Ce livre est une joie, vous dis-je…
Reste à rêver de telles anthologies, plus largement internationales, même si le Chilien Roberto Bolano est brièvement présent dans celle de Thomas Deslogis. Suave aux amants, cruel aux poètes, qui célèbrent autant la surabondance que le manque, le dieu Eros, si fictionnel soit-il, n’a jamais achevé sa course dans nos artères en feu, dans nos langues ensalivées de poésie…
Arthur Koestler : Spartacus, traduit de l’allemand par Olivier Manonni,
Calmann-Levy, 2025, 300 p, 24,90 €.
Arthur Koestler : Le Zéro et l’infini, traduit de l’allemand par Olivier Manonni,
Calmann-Levy, 2025, 352 p, 22,90 €.
Arthur Koestler : Croisade sans croix, traduit de l’allemand par Denise van Moppes,
Calmann-Levy, 2025, 280 p, 21,50 €.
Arthur Koestler : La Lie de la terre, traduit de l’allemand par Olivier Manonni,
Calmann-Levy, 2025, 482 p, 22,90 €.
Arthur Koestler : Les Tribulations du camarade Lepiaf,
traduit de l’allemand par Olivier Manonni,
Calmann-Levy, 2025, 368 p, 21, 50 €.
Il est l’un de ces nombreux naïfs exaltés à avoir cédé à l’espérance communiste. Heureusement échaudé, il en reviendra ; pour devenir un antistalinien farouche. Entre nazisme et communisme, l’ironie d’un Arthur Koestler, grand fresquiste romanesque s’attaque férocement aux avatars du totalitarisme. De Spartacus au Zéro et l’infini, ses personnages adressent à la liberté un cri désespéré. Outre un ces deux titres essentiels, les éditions Calmann-Levy rééditent, en de nouvelles traductions, trois autres œuvres, parmi lesquelles Croisade sans croix, LeCamarade Lepiaf, et La Lie de la terre, même si l’on ne saurait ignorer ses essais, dont Suicide d’une nation, qui emprunte un titre programmatique, ou encore ses textes autobiographiques, comme Hiéroglyphes. Il n’est jamais trop tard pour sortir de son purgatoire l’espoir et la rage d’un écrivain coincé par les cendres de l’Histoire entre Kafka et Orwell…
Né en 1905 en Hongrie, parmi une famille juive de Budapest, Arthur Koestler écrit d’abord en allemand, puis en anglais avant d’être naturalisé britannique, pour mourir en 1983 à Londres. Entre temps, son existence aura été secouée par le sionisme, un séjour en Palestine, d’autres en Union Soviétique (il ne témoigne alors qu’en privé de la famine qu’il découvre), par des reportages pour un journal anglais pendant la guerre franquiste – qui devinrent Testament espagnol. Communiste fervent en Allemagne à partir de 1931, il doit se réfugier en France. Mais en 1938, il quitte le parti communiste, à cause des procès et des purges de Moscou. Antinazi autant qu’antistalinien, est-ce à dire qu’il aurait été assez lucide pour devenir justement et absolument anticommuniste ?
C’est après la seconde Guerre mondiale qu’il publie un triptyque. Il est composé par Les Somnambules (1959), consacré à l’histoire des représentations du monde et à l’émergence de la raison. Puis Le Cri d’Archimède (1964) fait l’éloge de la créativité humaine ; et enfin Le Cheval dans la locomotive (1967) s’intéresse aux capacités d’autodestruction de l’humanité ainsi qu’à d'éventuelles solutions. Le tout avant de mourir à Londres en 1983.
Tant qu’à écrire un roman historique, lorsque l’on s’appelle Arthur Koestler, ne faut-il pas choisir un héros malheureux de la liberté ? En une sorte d’alter ego fantasmatique, ce sera Spartacus. Le titre allemand, Der Sklavenkrieg, soit La Guerre des esclaves, devient pour nous, plus laconiquement : Spartacus. Cet emblématique esclave révolté devient un « meneur de foules » qui faillit bouleverser de fond en comble l’empire romain. L’épopée reste prenante, entre le tableau des conditions de vie pitoyables des esclaves et celui plus enviable du pouvoir qui, après avoir vacillé, finit par l’emporter, fomentant une revanche impressionnante en faisant crucifier des milliers de victimes le long de la fameuse Via Appia.
Le roman se déploie en quatre parties, depuis « L’ascension », jusqu’au « déclin ». Il s’achève sur une dimension christique, soit « La certitude qu’il y en aura toujours un pour recevoir le Mot, puis monter sur la Croix, jusqu’à ce qu’enfin le Dernier fasse triompher la Justice et la Bonne Volonté ».
Héros apparemment bienveillant, Spartacus est contraint, pour édifier son utopique « Etat du soleil », de se montrer tyrannique, lui-même asservissant et assassinant à son tour. Dérive du pouvoir, ou perversion originelle ?
Spartacus mérite sa réputation. S’appuyant sur une réelle documentation historique, haut en couleurs, fertile en émotions, en scènes colorées et bruyantes, il emprunte un passionnant souffle épique jusqu’à la tragédie collective.
Le romancier prévenait, dans un de ses opus autobiographiques, Hiéroglyphes[1]: « Spartacus est le premier roman d’une trilogie consacrée à l’éthique de la révolution, au problème de la fin et des moyens. Dans le deuxième, Le Zéro et l’infini, le problème est replacé dans un décor contemporain ; dans le troisième, Croisade sans croix, il est posé sur le plan psychologique ».
Livre iconique d’Arthur Koestler, publié en 1940 en Angleterre sous le titre de Darkness at Noon, Le Zéro et l’infini mérite bien son titre français, qui semble à peine affleurer du néant. Néant dans lequel sombrera le malheureux héros dénommé Roubachoff. Ancien cadre dirigeant du parti communiste russe, il est arrêté, traduit en justice, soumis à d’infinis interrogatoires dépourvus de sens, à la torture psychologique et physique, et finalement exécuté. De quoi est-il coupable, sinon de trahison, de « déviationnisme », ce péché capital de la directissime collectiviste, alors que ses dénégations se retournent infailliblement contre lui ? Il se sent néanmoins contraint d’endosser une foultitude de délits imaginaires, de façon à ne pas contrecarrer la Révolution, ce dernier concept étant assurément plus saint que toute divinité. Une ligne inexorable s’impose : « Le Parti n’a jamais tort, camarade. Toi et moi, nous pouvons nous tromper. Mais pas le Parti. Le Parti est quelque chose de plus grand que toi et moi et que mille autres que toi et moi. Le Parti est l’incarnation de l’idée révolutionnaire dans l’Histoire. L’Histoire ne connait ni scrupule ni hésitation. Inerte et infaillible elle coule vers son but. À chaque courbe de son court, elle dépose la boue qu’elle charrie et les cadavres des noyés ». L’on trouve là une image synthétique des procès de Moscou, qui permit au roman de rencontrer un réel intérêt lors de la vague anticommuniste qui parcourut la période de la Guerre froide. Au contraire, les suppôts du stalinisme, Sartre et Beauvoir en tête – qui le traitèrent d’ordure – vouaient aux gémonies Arthur Koestler, alors que l’intelligentsia communiste (un oxymore) clouait le traitre au tréfonds de l’abjection, le menaçant de mort !
Plus qu’un témoignage, car Arthur Koestler a servi en toute servitude le parti communiste entre 1831 et 1839, c’est une ode tragique à l’amertume, une stèle d’abrutissement face à l’esprit de masse qui solidifie un parti politique dirigeant, et qui broie la moindre dissidence, sans égard ni remord à l’égard de l’individu. Infâme excrément de la conception de l’Histoire de Hegel et de la tyrannie marxiste… À la lisière du roman et du pamphlet, cet ouvrage désespéré mérite son brevet d’antitotalitarisme ; même s’il est loin de l’universelle puissance de son rival : 1984 de George Orwell.
Encore un jeune enthousiaste du communisme dansArrival andDeparture, étrangement traduit par Croisade sans croix. Peter Slavek sort de prison pour avoir exercé des activités communistes, et fuit en héros bafoué la Hongrie pendant le printemps 1941. Il parvient à débarquer clandestinement à Neutralia, terre d’asile qui est peut-être un équivalent de Lisbonne. Espérant recevoir un visa pour l’Angleterre, son objectif est de s’enrôler dans les forces alliées. Hélas, la bureaucratie n’affiche qu’indifférence et cynisme. Seule la rencontre d’une Française, Odette, lui rend espoir, non sans qu’il en devienne amoureux. Nouvelle déception, elle part vers l’Amérique. En une curieuse réaction psychologique, son désespoir lui fait développer une handicapante paralysie à la jambe droite. Il lui faudra le concours de Sonia, une psychanalyste, qui lui offre un toit, pour plonger dans l’antre intime de ses malheurs autant que dans les tréfonds de son besoin de militantisme. Peter va chercher à comprendre l’origine de ses maux et les raisons profondes de son adhésion à un système politique corseté. Comme si ce dernier était bien une maladie psychique ; ce qui n’est peut-être pas sans fondement. Dans une Europe en voie de démembrement, les idéaux et les fanatismes totalitaires s’écroulent. Comment une réelle éthique pourrait-elle s’en tirer ? D’autant qu’un fasciste tente de convaincre notre anti-héros du bien-fondé de sa cause ! Dégouté, plutôt que de s’embarquer lui aussi vers l’Amérique, il fonce tête baissée pour défendre la liberté au prix de la torture et de la mort. « Au lieu d’une guerre normale sur deux fronts, il s’agissait maintenant d’une triangulaire : d’un côté l’utopie trahie ; le deuxième, la tradition pourrie ; le troisième, la destruction organisée. » L’héroïsme des causes perdues est battu en brèche. Ainsi Croisade sans croix, ce fort sombre roman, semble-t-il dénier l’authenticité d’une foi politique dans un champ de totalitarismes.
Cette fois, il s’agit, non d’une fiction mais d’un récit autobiographique, celui d’un homme qui est, selon le titre, La Lie de la terre. Dès 1939, lors de l’entrée en guerre de la France, le Juif hongrois et ancien militant communiste, Arthur Koestler, est arrêté à son domicile. Aussitôt il est conduit manu militari au stade Roland-Garros, où sont parqués les « étrangers indésirables ». Ensuite vient le camp du Vernet, dans les Pyrénées ariégeoises, pour être condamné à des travaux forcés abjects. Fort heureusement, il estlibéré en janvier 1940, de façon à pouvoir rejoindre l’Angleterre où il rédige fiévreusement cette Lie de la terre, à la fois récit de l’internement et tableau de la France en pleine dégringolade. Le témoignage est vif, cruel : « Et la procession du désespoir allait s’allongeant, refluant vers ce dernier port, vers cette bouche béante de l’Europe, qui vomissait le contenu de son estomac empoisonné ».
L’on glosera encore longtemps sur l’identité des deux totalitarismes du XX° siècle : nazisme et communisme, aux origines socialistes communes, comme on l’ignore trop. En 1934, Arthur Koestler la pressentait-il ? En ses « tribulations», il va plus loin que le traumatisme infligé par Hitler. C’est en France que, rédigeant un rapport sur la misère des enfants immigrés en centres d’hébergement, il imagine ce roman, dont le manuscrit, envoyé à un éditeur antifasciste en Suisse, ne parut jamais : on ne le trouva pas assez communiste. Retrouvé en 1950 par son auteur, il ne le jugea pas digne de publication. Il fallut attendre 2012 pour le détromper, puis aujourd’hui en sa première et nécessaire traduction. Si l’antifascisme est flagrant dans Les Tribulations du camarade Lepiaf, l’on y devine déjà une sourde méfiance envers le communisme.
Le lecteur est d’abord un peu réticent devant une composition erratique. Le jeune Peter est coincé entre l’angoisse de ses parents juifs qui veulent le mettre à l’abri et l’attente d’un père adoptif, avant d’échouer dans un foyer près de Paris, appelé « L’Avenir». Quant au « camarade Lepiaf », ce n’est qu’un congénère, parfaitement secondaire, abusivement éponyme. Les péripéties, conversations et controverses sont parfois oiseuses et répétitives. « Journal mural » et journaux intimes complètent l’alternance des points de vue. L’on sait que l’auteur s’appuya sur un travail documentaire lorsqu’il visita un tel foyer.
Pourtant, une fois les fragments épars du tableau agrégés, cette micro-satire de société prend un relief étonnant. D’abord grâce aux personnages hauts en couleur : Roland le nain et Petit Hérisson, et les éducateurs : Clystéria, psychanalyste, férue de sa logorrhée, Furonclet, remplacé par Lampel et Moll, respectivement l’ouvrier et l’intellectuel. Entre les deux, Piete le Grand, Ulrich l’Opposition et Thekla l’Oie rouge. L’on devine les marqueurs politiques. Car les adolescents, au fait de la tyrannie hitlérienne et conscients de l’impéritie de la direction, s’érigent en « membres du collectif», fomentant « compétition socialiste pour l’épluchage des pommes de terre», « grève et insurrection armée », montant un procès pour « acquitter le voleur de chocolat victime du capitalisme». La phraséologie marxiste-léniniste est redoutable. L’on conçoit, à l’issue d’une fin ouverte, si « L’Avenir » du foyer est de l’ironie.
La gabegie grotesque devient satire au vitriol. Les polémiques politiques sont le reflet de celles des adultes, les méthodes d’éducation sont conspuées, en un condensé des « luttes de faction » de l’époque. Malgré l’apparence farfelue, le roman reste réaliste, troublant constant de la misère d’avant-guerre. Les enfants politisés à outrance, ou définitivement « bourgeois », ne sont en rien idéalisés, non loin de ceux qui peuplent l’île de Sa Majesté des mouches de William Golding. L’on doute alors que ces futurs adultes, s’ils survivent, préparent une génération meilleure que celle de leurs parents. Celui qui rêve de devenir un « vampire » quand il sera grand peut apparaître comme une prémonition du totalitarisme rouge.
À la lisière de la littérature concentrationnaire, des dystopies, des romans d'action et des pamphlets, l'œuvre est cohérente, quoique polymorphe.Peut-on réellement penser qu’Arthur Koestler acta sa définitive perte de foi envers tout communisme ? La violence de ses romans, l’acuité de ses textes autobiographiques, en font un puissant pétrin du siècle sanglant des totalitarismes.
La partie sur Les Tribulations du camarade Lepiaf
Fut publiée dans Le Matricule des anges, juillet 2016
Antoine de Baecque : La Traversée des Alpes. Essai d’histoire marchée,
Folio, 2018, 432 p, 11,10 €.
Philippe Joutard : L’Invention du Mont Blanc, Folio, 2025, 272 p, 8,50 €.
Andreas Mayer : La Marche. Histoire d’une fascination savante,
Traduit de l’allemand et de l’anglais par François Gire,
Les Belles Lettres, 2025, 264 p, 26,90€.
Comment les montagnes nous aimantent elles ? Qu’est-ce qui nous pousse à marcher vers elles, en elles, malgré les difficultés ? Découvrir qu’elles ont une histoire, selon le titre d’Elisée Reclus, également amateur de ruisseaux, de surcroit une « histoire marchée », pour reprendre le sous-titre d’Antoine Baecque, nous permet de nous diriger à travers monts et mots. Et vers les Alpes, vers ce moment fondateur de l’invention du Mont Blanc. Ainsi la locomotion humaine entraîne également une histoire de la marche et du voyage à pied, intense et ressourçant. Espaces sauvages et esthétiques, touristiques et écologiques, ils sont autant le résultat de l’histoire géologique que de l’histoire de la sensibilité et de la pensée humaine.
Géographe et néanmoins poète en sa prose, mais aussi réel encyclopédiste, Jean-Jacques Elisée Reclus a de quoi nous surprendre. Né en Gironde en 1830, mort en Belgique en 1905, il édifia une œuvre colossale. Entre 1852 et 1857, il visita l’Angleterre, les Etats-Unis, les Antilles… Son premier ouvrage scientifique, La Terre, parait en 1867, son Ruisseau en 1869. Hélas son ralliement à l’insurrection de la Commune de Paris le fit condamner à la déportation, quoique son prestige intellectuel lui permît de voir sa peine commuée en bannissement parmi l’Italie et la Suisse, où il continua d’agiter ses idées anarchistes, fort proches de Bakounine et peu amènes à l’égard de la propriété individuelle. Ce qui le conduisit à publier en 1897 le condensé de son militantisme politique : L’Evolution, la révolution et l’idéal anarchique[1]. Rentré enfin à Paris en 1879, il mit au point sa gigantesque Géographie universelle en dix-neuf volumes (1876-1894).
L’examen mâtiné d’éloge des plus hautes terres va des glaciers sommitaux aux gorges les plus profondes. Sauvage, âpre, ce monde avalancheux perpétue la froidure, ce qui n’arrête en rien l’opiniâtreté du marcheur qu’est assidument Elisée Reclus. Car cette Histoire d’une montagne n’est en partie qu’un essai : l’expérience personnelle, en particulier la marche, nourrit le récit légèrement autobiographique. En effet les souvenirs de ses randonnées nombreuses, parmi les Alpes, les Pyrénées, voire la Sierra Nevada, lui permettent, lorsque l’exil le navre, lorsque « l’humanité [lui] avait parue hideuse », d’édifier une sorte de terre élevée synthétique, essentielle. Une fois parvenu dans les contrées montueuses, « une joie réelle » le saisit dans « la montagne non encore asservie ».
Que de ravissements ! « La roche et le cristal », volcans et cimes, les nuages sans cesse changeants, les brouillards, lieux horrifiants lorsqu’un orage vient « se tordre en fureur ». Le scientifique et le poète sont également fascinés. D’autant devant le prestige du glacier, quoique « morne avec ses crevasses béantes, ses amas de pierres, son terrible silence, son apparente immobilité. C’est « la mort à côté de la vie ». Cette vie éclate à l’occasion de « l’étagement des climats », des torrents, forêts et pâturages, où pullulent les animaux sauvages.
Malgré les solitudes montagnardes, quelques rencontres émaillent le récit. Dont celle des bergers, d’une « crétine des Alpes » qui le renseigne alors qu’il est égaré : une telle bienveillance le touche. Les animaux suscitent en lui des réactions variées. Le loup est un dévoreur brutal ; il lui préfère le chamois, à la course légère. Mais également les animalcules qu’abrite la neige…
Impressionnante est la dimension géologique, lorsque les montagnes se plissent, se dressent, s’effondrent. Car la terre est « toujours en travail de création nouvelle », ce dont témoignent les « fossiles révélateurs ».
Pour reprendre la préfacière, Bérengère Cournut, « Embrasser le milieu naturel et l’homme dans un même mouvement de pensée » est l’ambition menée à bien de notre géographe. Le lecteur ne manque pas de penser au sublime des tableaux de Caspar-David Friedrich, voire de Turner. Mêlant description, souvent lyrique, de l’espace, et histoire des hommes qui l’ont investi, le texte du « libre montagnard » que devient Elisée Reclus convoque la minéralogie, la mémoire – comme celle des avalanches dans les villages – les mythes avec les dieux, les génies et les géants, et surtout un idéal de respect de la terre, qui n’est pas sans faire de lui un précurseur des idéaux écologistes, même si fourvoyés de nos jours par l’idéologie.
En fait, si nous avons choisis ici de commencer par son Histoire d’une montagne, pour des raisons d’une part thématique et d’autre part de chronologie géologique, voici le premier livre d’Elisée Reclus. De « La Source » au « Fleuve », cette Histoire du ruisseau en XIX chapitres lui permet de parcourir tout « Le Cycle des eaux », selon l’intitulé de son vingtième chapitre, qui peut être lu comme une sorte de synthèse, d’épilogue enfin.
Invitation à l’observation attentive, à la contemplation, cet éloge de l’eau vagabonde est à la fois rigoureusement scientifique et poétiquement propice à la beauté de la nature et du monde. L’on ne s’étonnera pas de découvrir qu’il fut d’abord publié par Hetzel, dans sa collection « Bibliothèque d’éducation et de récréation ». Aussi, d’une manière pédagogique n’oublie-il pas de faire découvrir les utiles activités humaines, barrages, pisciculture, industries. En effet les expériences sensibles, visuelles, olfactives, tactiles, croisent des allusions historiques, civilisationnelles, voire spirituelles. La source par exemple est un « symbole de la pureté morale », elle s’accompagne de « la nymphe joyeuse ». Mais à Londres, la cité est « un monstre prodigieux engloutissant des torrents d’un seul trait ». La Tamise est en son temps « la bouche du grand égout », cette pureté originelle n’est plus de mise, hélas. Heureusement les travaux de dépollution ont, de nos jours, rendu cette collusion de maints ruisseaux plus propre.
« Histoire de l’infini », de « la goutte imperceptible » à l’océan, du « site gracieux » aux tempêtes océanes, ce voyage aux quantités exponentielles se répète sans cesse. Il acquiert métaphoriquement une dimension universelle, quoique bien idéalisée par la propension à l’utopie : « Les peuples, devenus intelligents, apprendrons certainement à s’associer en une fédération libre : l’humanité, jusqu’ici divisée en courants distincts, ne sera plus qu’un même fleuve, et, réunis en un seul flot, nous descendrons ensemble vers la grande mer om toutes les vies vont se perdre et se renouveler »…
Quand l’Histoire d’une montagne est illustré d’austères striures minérales par le talent de Clément Viullier, l’Histoire du ruisseau est couverte – par le même talent – de foisonnements aquatiques et végétaux. Ce au moyen d’une étonnante symphonie de verts et de bleutés. La couverture est à cet égard un enchantement. Au point que l’immersion visuelle et textuelle du lecteur soit à son comble. Les éditions Reliefs, aux livres si soignés et dignes d’un coup de cœur bibliophilique, sont également le siège d’une revue du même nom, consacrée aux paysages, avec des numéros dédiés aux volcans et déserts, aux nuages et océans. Si cette maison d’édition a également publié l’indispensable Henry David Thoreau, en particulier son Walden, le patronage d’Elisée Reclus est aussi évident que bienvenue.
Elisée Reclus : La France. Géographie universelle, 1876.
Photographie : T. Guinhut.
En France, en Europe, l’arc des Alpes domine, impressionne, fait bouillir les pieds impatients des marcheurs. Tel Antoine de Baecque, par ailleurs historien du cinéma. Depuis Saint-Gingolf, sur la rive du Lac Léman, le 6 septembre 2009, Antoine de Baecque enfourche un sac-à-dos de dix-sept kilos, de façon à traverser la chaîne alpestre française jusqu’à Nice, au bord de la Méditerranée. Il lui faut un mois de solitude pour six cent cinquante kilomètres, trente mille mètres de dénivelée, sept à neuf heures de marche par jour, qu’il vente ou pleuve, qu’il ensoleille ou que la brume s’épaississe. Il se dirige donc vers le sud, quoiqu’avoir le soleil en face ne soit pas forcément la meilleure méthode pour apprécier la variété des paysages.
Il suit le sentier de Grande Randonnée numéro 5, tout en narrant la genèse de ce GR5, tantôt chemin de pèlerinage souvent dédié à la Vierge, tantôt sentier commercial ou de contrebande, draille de transhumance, voie militaire, enfin sillon alpin pour randonneurs de refuge en refuge. Soit de la nécessité à la civilisation des loisirs.
De cette aventure somme toute assez banale, Antoine de Baecque nous ramène un exercice d’histoire expérimentale où se conjoignent études savantes sur les régions alpestres et leur aménagement et réflexion personnelle, en partie autobiographique, mentale et corporelle. Il montre au jour le jour l’expérience du randonneur individuel croisant les strates multiséculaires et culturelles qui le constituent cet espace
Le charme sauvage des vallées, les hauteurs des parcs naturels, comme la Vanoise et le Mercantour, réserves géologiques, botaniques et animalières, ne cessent d’enchanter notre randonneur écrivain. Au contraire, le béton venu des 30 Glorieuses, les affreuses stations de ski sont par lui condamnées. De même à l’encontre du tourisme de masse. Il faut cependant nuancer cet anathème. Lui aussi, nous aussi, sommes des touristes, hélas pas toujours respectueux, mais ne contribuent-ils pas à la vie économique des autochtones ? Y compris le tourisme guerrier autour des frontières et des forteresses militaires. L’on sent chez notre narrateur-essayiste (alternant selon cette dualité les typographies) un brin d’idéalisation de la pure nature.
Le journal de marche est peut-être ici un peu trop mince, même si l’on compatit d’expérience à l’occasion de la promiscuité des dortoirs de refuges d’altitude. L’observation et la réflexion historique, sociologique, laisse place à l'influence de l'homme sur son environnement, parfois depuis des temps forts anciens.Le récit use peu de la dimension initiatique que l’on trouve souvent chez bien des montagnards écrivains. Car notre homme est un urbain, empruntant un sentier fort balisé, sans originalité, malgré quelques belles réflexions : « La marche est plus forte que moi, et j’aime ce sentiment, telle une forme de dépendance à l’enfance. Ce n’est pas un amour passionné, plutôt celui qu’on éprouve pour une vieille maîtresse. J’ai fini par admettre être plus faible que la marche qui me prend ». Ou encore : « Revendiquer le droit de se perdre revient à résister au tourisme comme à la névrose sécuritaire. Marcher dans la conscience des risques que la montagne, encore heureux, impose à celui qui la fréquente ».
Antoine de Baecque a décidément des frissons dans les pieds. N’a-t-il pas présenté une anthologie des écrivains randonneurs[2], de Jean-Jacques Rousseau à Nicolas Bouvier, en passant, étonnement par Marcel Proust ? « Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans les voyages que j'ai fait à pied », écrivait l’auteur du Contrat social…
Le trône des Alpes est sans conteste le Mont Blanc, avec ses 4807 mètres. Même s’il existait avant l’homme, il n’en est pas moins vrai que celui-ci l’a inventé. Cette « invention du Mont Blanc », selon le titre de Philippe Joutard, date du XVIII° siècle, et son couronnement fut la première ascension, réussie en 1786.
« Monts épouvantables » aux glaces mortelles, demeures des dieux et des dragons, punition divine ou logis du diable, tous les qualificatifs les plus repoussants ont de longtemps été associés aux montagnes. Les visions esthétique et écologique se font encore attendre.
De manière précoce, et néanmoins lointaine, la première apparition du plus haut sommet alpin dans la peinture date de 1444, lorsque Konrad Witz le fait figurer dans une christique pêche miraculeuse, au-delà du Lac Léman – œuvre d’ailleurs reproduite au début d’un petit cahier couleur bienvenu au centre de l’ouvrage.
Les réelles apparitions de la haute montagne dans les mœurs et la culture eurent lieu en 1336, puis 1492. En effet, le poète humaniste Pétrarque gravit le Mont Ventoux, pour en rapporter le récit associant son effort à la vie spirituelle. Puis, un 28 juin, Antoine de Ville, sur ordre du Roi, escalada le rocheux et escarpé Mont Aiguille, haut de 2097 mètres, en Dauphiné.
Il faut cependant attendre « une nouvelle sensibilité », en l’occurrence préromantique, attachée au sublime, pour que les ancêtres du Club Alpin commencent à sillonner les crêtes. Ce qui s’accompagne d’une vocation touristique lorsque les « délices de la Suisse » enchantent la bonne société au XIX° siècle. Les glacières de « Chamouni » (soit Chamonix aujourd’hui) sont à la mode.
Mais c’est d’une quête scientifique digne du siècle des Lumières que procède la première ascension du Mont Blanc. Saussure fait une première tentative en 1784, quand il faut attendre le 8 août 1786 pour que Jacques Balmat et Michel Paccard foulent enfin le glacial sommet neigeux. Ce qui ne laisse pas d’engendrer une mémorable rivalité.
L’exacte dimension documentaire de l’essai de Philippe Joutard n’empêche pas le charme de la lecture voyageuse. Cependant, « de l’invention du Mont Blanc à sa possible destruction », l’on va d’une peur à une autre : celle des Anciens effrayés par ces territoires violement sauvages à celle de nos contemporains qui craignent la disparition des glaciers, la faute au réchauffement climatique ; d’origine anthropique prétend-on. De surcroît un tel glorieux sommet devient victime de son succès, la surfréquentation des cordées – et la pollution qui risque de s’en suivre – ne risquent-elles pas de nuire à la pureté du Mont Blanc ?
Puisque nous sommes entourés de marcheurs, parmi la montagne, auprès d’un ruisseau, et surtout au travers des Alpes, demandons-nous ce c’est que marcher, alors que le geste paraît si évident. Comment marchons-nous sur nos deux pieds ? s’interroge Andreas Mayer, qui circonscrit son étude entre les années 1770 et 1914.
Cette activité quotidienne particulière et essentielle à l'humain n’a pourtant de longtemps guère attiré l’attention de la science. En revanche, à partir du XIXe siècle, le mécanisme de la marche intéresse à pas comptés anatomistes et médecins. Il faut en conséquence un historien des sciences pour rassembler en un faisceau de disciplines ce qui nous fait marcher : physiologie, neurologie, orthopédie, anthropologie, psychiatrie…
Lors du siècle des Lumières – pensons encore une fois à Rousseau et à ses « promenades solitaires » – puis du romantisme, le voyage à pied n’est plus pensé comme un pis-aller de pauvres gens, mais comme une activité noble associant la découverte de soi, des paysages et du monde.
Bientôt, les savants s’attachent à mesurer et codifier la démarche. Ce sont les travaux des représentants de la physiologie du mouvement humain, comme Wilhelm et Eduard Weber, Charcot travaillant sur « la démarche du steppeur », ou Étienne-Jules Marey qui emploie la chronophotographie pour étudier « les systèmes de locomotion ». L’on observe le squelette, l’on compare avec les animaux, les chevaux en particulier, l’on décompose le mouvement, y compris des enfants, au service desquels l’on met en place une « gymnastique philanthropique ». Et, bien entendu, l’on tente de rationaliser les mouvements du soldat.
Notre historien et « homo alpinus », s’intéresse activement aux ramifications sociales, politiques et esthétiques engendrées par la marche. Par exemple au patois savoyard, aux retables baroques des églises visitées. Les observations anthropologiques des écrivains, Balzac par exemple avec sa Théorie de la démarche, sont légion. La compréhension de la locomotion humaine, aussi tardive que passionnée, a eu une influence sans précédent sur tous les domaines culturels et sociaux, qu’ils s’agissent des marcheurs dans la peinture de Caspar-David Friedrich ou, plus tard, d’une discipline sportive. La psychanalyse vient également au secours du chercheur lorsqu’il pense à la démarche antique de la Gradiva de l’écrivain Jensen, telle que Freud l’étudia. Il rend également hommage à l’ « écriture randonneuse » de Raoul Blanchard, qui fut « le patron des excursions géographiques alpines » et publia en 1928 Les Alpes françaises à vol d’oiseau, ouvrage orné de 137 héliogravures.
De nombreuses illustrations en noir et blanc ponctuent ce document encyclopédique fort curieux, érudit à plaisir – l’abondance des notes et références en témoigne. Faut-il glisser dans sa poche cet ouvrage pour mieux marcher ? Il a en effet quelque chose du vade me cum, du manuel éclairé du randonneur. Egalement « très philosophe au fond, péripatéticien en méditation »…
À l’heure d’une civilisation des assis, devant nos écrans et dans nos véhicules, il serait bon, pour notre santé physique autant que mentale, pour notre capacité à penser et à rêver, de marcher hors des sentiers battus. Autant en quête de découvertes paysagères que d’esprit critique oxygéné.
Don Quichotte. Histoire de fou, histoire d’en rire,
Gallimard, 2025, 264 p, 34 €.
Si les grandes œuvres d’art sont à peu près impossibles à offrir, rien ne nous empêche d’offrir les livres qui les reproduisent, les analysent. Et, s’ils sont bien trop nombreux à paraître, cherchons ceux dont les perspectives sont soudain originales. Divaguons donc au travers des essais, beaux livres et catalogues d’exposition… Cyril Gerbron revient aux sources pierreuses de la Renaissance et de la théologie, Philippe Comar et Olivier Cena déplient leurs pensées esthétiques au sein des éditions de L’Atelier contemporain, tandis que la Scandinavie devient sous nos yeux tout un continent d’art moderne. Enfin, une vision protéiforme de Don Quichotte, ce générateur d’images, enchaîne les folles et risibles péripéties à l’occasion d’une exposition du MUCEM de Marseille. Ainsi ce panier de livres enchantera notre nécessaire sentiment de l’art… L’art est-il facettes du sentir, ou du monde ?
Les roches, murs et pierres pullulent dans la peinture italienne des XV° et XVI° siècles italiens, non pas pour enfermer, mais circonscrire, protéger, ou encore, au travers des cieux visibles, ouvrir vers la transcendance. En ce sens, le spécialiste de l’art de la Renaissance et en particulier de Fra Angelico, Cyril Gerbron, vient éclairer la dimension théologique présente dans la peinture de la Renaissance. Au travers de neuf peintres, en guise d’enquêtes iconologiques, les mystères du christianisme s’éclairent en de subtiles révélations esthétiques. Que signifie cette pierre posée à l’écart de cette résurrection de Pierro della Francesca ? Celles maçonnées de Fra Filippo Lippi sont un écrin pour une Adoration… Egalement, dans le cadre d’une contemplation dévote, chez Fra Angelico ou Battista Franco, la dimension minérale encourage la méditation. Fra Carnevale plante quant à lui une crucifixion parmi d’impressionnantes stèles rocheuses, ainsi infiniment tragiques. Bâtissant leur univers colorés, Vechietta, Callisto Piazza, Lucas Signorelli et Bronzino nous parlent à l’œil et à l’oreille interne, quand la genèse de leurs œuvres et les splendeurs de leurs inventions formelles ne cessent de s’éclairer et de se renouveler.
Chez Fra Diamante une étable à ciel ouvert laisse naître le Christ (selon l’excellente mise en page de la couverture). Plus loin des tombeaux sont ouverts au service de la résurrection, des sols rocheux sont des contrepoints répondant aux échappées célestes. Les animaux y courent, les oiseaux s’y perchent, toutes créatures de Dieu, selon Saint François d’Assise. Alors qu’« une pierre peut symboliser le Christ ». Le songe de Jacob, qui mit « une pierre sous sa tête », est particulièrement parlant, déclinant la généalogie de Jésus au moyen d’une « communication spirituelle supérieure ».
Loin de l’humanisme renaissant, qui éleva l’Antiquité au pinacle, loin d’une doxa religieuse corsetée, cette peinture italienne, particulièrement autour de Florence, rivalise de ferveur et d’ingéniosité plastique. Elle est étudiée dans le cadre de son contexte historique, de ses commanditaires, ce jusqu’à l’époque des Médicis, mais surtout de l’herméneutique biblique.
Grâce à ces « pierres mortes et vivantes », pierres bâties de main d’architecte ou naturelles examinées par Cyril Gerbron, la peinture n’en finit pas de ressusciter. « L’au-delà dantesque et mythologique » est un rêve rendu parfaitement plausible. Généreusement illustré en noir et blanc et au moyen d’un cahier couleurs, l’ouvrage, érudit sans lourdeur, est, parmi « les signes spirituels », un chemin initiatique.
Hélas, Cyril Gerbron est décédé en 2019 à l’âge tendre de trente-six ans. Le recueil d’essais intitulé Les pierres et le rêve fut collecté par un cercle d’amis soucieux de rendre hommage à son auteur, qui publia la thèse qu’il avait consacrée au peintre Fra Angelico[1]. De manière posthume, ce livre rend justice à un brillant historien de l’art, dont nous pouvons que rêver combien il eût pu bâtir d’autres beaux essais si le dieu de la théologie lui eût prêté longue vie.
Comment n’y avait-on pas pensé auparavant ? Interroger « le sentiment de l’art » aurait dû être une évidence ; et c’est chose faite avec Olivier Cena, qui use de la propension autobiographique pour étayer sa réflexion. Le voici interrogeant ses premières émotions esthétiques, en la demeure le portrait d’une jeune fille par François Clouet, découvert dans un ancien numéro de L’Illustration. Cette obsession originelle, entre séduction érotique et admiration artistique, ne cessa de le poursuivre. Lui répond, en couverture, une Madone de Giovanni Bellini, en qui il crut retrouver le regard fondateur, et qui en est le versant sacré. S’agit-il de soupçonner que c’est autant la beauté de ces femmes que celle de la peinture qui le fascine ? En l’occurrence, il semble ne pas y avoir de raison objective à sa passion pour l’art, et à la nôtre.
Notre esthète – qui rend hommage à un enseignant, Monsieur Barjon, qui lui apprit l’existence des musées – refuse l’idée de rupture. Cependant il pointe l’ère où ne travaillant plus pour l’Eglise ou le Roi, l’artiste ne se fie qu’à lui-même, sinon à ses amateurs. Cette libération n’est pas qu’un bienfait. La modernité artistique conduit à une désagrégation du sens, s’embourbant jusqu’à l’art conceptuel, le kitsch, le Pop Art, toutes propositions plastiques rendant impossible l’émerveillement. Pour preuve le ready-made duchampien est « une œuvre au regard énucléé ». Plus de beauté vivante, plus d’intériorité. Au point de devoir déplorer l’absence de l’éros, de l’éblouissement, du ravissement. Olivier Cena perd-il le sentiment ou le sentiment a-t-il quitté l’art ?
La généralisation à l’encontre d’un art « marchandisé » est pour le moins abusive, la critique est sévère, mais non dénuée de fondement, y compris sur nos contemporains qui « artialisent les malheurs du monde ». S’appuyant sur bien des lectures, bien des œuvres, de toutes les époques, Olivier Cena convient qu’il « est difficile d’aller contre la masse, contre la démocratisation de la culture et de l’art, d’être pour une élite dont le prestige ne serait pas dû à la naissance, de repérer la poésie toujours présente »…
La pensée d’Olivier Cena veut confirmer à sa manière que l’art n’est guère dans l’œuvre, mais dans le sentiment. À l’instar du philosophe Emmanuel Kant pour qui la beauté est moins dans l’objet que dans le regard[2]. Et à l’instar de Friedrich Nietzsche selon lequel il n’y a pas de fait, que des interprétations[3]. Même si cela reste fort discutable. À ce bel essai ne manque que des illustrations, alors que le suivant, de Philippe Comar en est abondamment pourvu.
Artista anónimo : Retablo de San Antón, San Juan Evangelista.
Museo de Albacete, Castilla la Mancha.
Photographie : T. Guinhut.
Avec Philippe Comar, oscillant grosso modo de la Renaissance au XX° siècle, la grâce est moins celle du dieu que de l’art lui-même. Car au-delà des ruptures qui sont le cheminement de l’Histoire de l’art, un lien, peut-être ténu, perdure. C’est surtout lors du temps de Manet et de Cézanne que quelque chose se casse, soit une esthétique continue de la représentation. Dérive, impasse, tel qu’il faille peut-être qualifier leurs noirs et leurs brisures ; ou rebond vers l’autonomie, vers une nouvelle grâce ? Ce que ne semble guère penser notre esthète : « Que reflète alors cet art déchainé hormis sa propre errance ? » Lorsque l’héliocentrisme copernicien ou l’animalisme évolutionniste de Darwin modifient notre appréhension du monde et de l’homme, l’histoire de l’art, surtout depuis le XIX° siècle, grouille de « ruptures, cassures, dissidences, décalages ». En ce sens, la figuration humaine éclate jusqu’à l’anéantissement. Or, un art « enfermé dans son propre discours » empêcherait-il le lien de la grâce de perdurer ?
Depuis « le mythe de l’origine », huit chapitres ponctuent ce généreux volume, intitulé de manière inspirée Le Lien et la grâce, au moyen de nombreux articles précédemment publiés en divers ouvrages collectifs et catalogues d’exposition. Ils trouvent ici leur cohérence en une sorte de galaxie artistique temporelle et thématique. Anatomies, caricatures, « maître ou modèle », voilà qui se succède avec rigueur. Ensuite, le triptyque « nudité », « sexe et beauté » s’aventure jusqu’à « la beauté du mal », au point que les beaux-arts puissent être « considérés comme un crime », pour faire écho à l’essai de Thomas de Quincey[4]. Ainsi les « beautés faites à peindre » du Marquis de Sade, qui ne cesse de les déflorer et torturer, succèdent à la « fleur du sexe », qui, par la grâce de la botanique de Georgia O’Keeffe, permet de transposer ce sexe longtemps désavoué. Chère à Baudelaire, « la beauté du mal » est alors celle de Félicien Rops. « Scène du crime », « Petit manuel du crime », l’œuvre, surtout picturale, associe le mal et la mort, deux invariants de la nature humaine. Enfin la peinture se voit le théâtre d’une psyché où se conjuguent folie et mélancolie, mais surtout, en acmé, « jouissance esthétique ». Par ce moyen, des « phares de notre culture », des œuvres « ignorées ou discrédites » sauront resurgir…
Cependant, au sein d’un livre aux investigations et pistes de réflexion nombreuses, notre essayiste, qui s’appuie sur presqu’autant d’écrivains et de philosophes que de peintres, conclue avec un brin d’optimisme : « Si, aujourd’hui, débarrassés de nos illusions, nous avons perdu toute forme de transcendance dans notre rapport au monde, chercher à y adhérer plus étroitement en mettant en évidence les liens qui nous y attachent encore est assurément la plus haute grâce à laquelle nous pouvons prétendre ».
Cette fois l’époque est circonscrite à l’art moderne, soit entre les années 1870 et 1950, mais l’aire géographique est exclusivement scandinave, quoiqu’il s’agisse d’un monde protéiforme aux cinq pays. Excusons cependant du peu, car l’on se rend compte combien nous sommes ignorants, et heureusement désabusés de notre ignorance avec le secours de Serge Fauchereau.
Nous ne serons pas étonnés de contempler bien des paysages marins et forestiers, des scènes rurales, des montagnes et des fjords norvégiens, sans compter les volcans et les neiges islandaises.
De toute évidence, l’on s’arrête sur des artistes fort connus, au-delà de ces frontières nordiques : Edward Munch, avec ses figures et son cri expressionnistes, Askeli Gallen-Kallela, Carl Larsson, ou encore Asger Zorn, le « cobra » le plus fauve de tous. Surtout des peintres, quelques sculpteurs également, comme le Danois Niels Hansen Jacobsen dont les bronzes et les grès – « L’ombre » et « Militarisme » - sont d’un expressionnisme virulent.
S’il parait tout à fait naturel que les artistes romantiques, impressionnistes et symbolistes s’expriment au travers du paysage et du portrait, voire des scènes de genre, l’on ne peut que s’étonner de constater combien les acteurs de l’art se glissent dans les mouvements de leurs temps, expressionnisme, cubisme, surréalisme, abstraction, presque d’une manière trop grégaire… En conséquence, leur curiosité sait se nourrir du reste de l’Europe, au point d’aller visiter Berlin, Paris, la Bretagne de Pont-Aven, voire l’Afrique noire pour Vera Nillson. Ce malgré de notables individualités qui savent tirer leur épingle du jeu. À cet égard il faut compter sur les personnalités hautement singulières de la Suédoise théosophe Hilma af Klint ou du Finlandais Askeli Gallen-Kallela, qui passe du réalisme au « symbolisme mystique » en illustrant l’épopée finlandaise du Kalevala. L’on ne peut faire l’impasse sur le mouvement « Cobra », qui, autour de 1950, danse ses furies abstraites et colorées. Pour reprendre l’Avant-propos de Serge Fauchereau, « le Zeitgeist souffle où il veut »…
Le surréaliste danois Wilhelm Freddie érige des viandes semi-humaines roses dans son « Phénomène psycho-photographique ». Si l’on devine que les perspectives marines et montagneuses abondent dans l’art islandais, l’on imagine moins sa sculpture travaillant un formalisme dynamique. Au-delà d’Edward Munch, la Norvège excelle en un néoromantisme exaltant le sublime des monts et des forêts. Ce dernier pays dresse avec Gustav Vigeland d’infernales fresques de bronze et des monolithes tressés de corps humains. Quant à la Suède enfin, elle charme au moyen du pinceau graphique et coloré de Carl Larsson dont les scènes familiales nous attendrissent. L’on ne saurait ici nommer et décrire tout entier ce foisonnement artistique, sinon inviter expressément le lecteur à de si étonnantes découvertes…
L’iconographie est foisonnante, impeccable, si l’on excepte les formats timbre-poste dans les marges. Les portraits sont d’une sensibilité coruscante. La luminosité incroyable des paysagistes danois, leurs « rayon de soleil » et « soir d’été » bleutés fascine nos pupilles, quand les neiges et les eaux vertes du « Rapide », peint par le Finlandais Victor Westerholm, font frissonner. Ainsi faut-il avouer que les paysages peints restent peut-être les plus évocateurs et les plus sensibles.
Décidemment Serge Fauchereau œuvre au service de contrées exotiques et fraîches. N’avait-il pas consacré son talent à l’Art des Pays Baltes[5] ? Ce dernier volume, dont la couverture, soit dit en passant, était plus réussie, parcourait Lettonie, Lituanie, Estonie. Où les brumes nordiques trouvaient leur remède dans des œuvres intensément colorées.
Après le nord de l’Europe, son sud. Et le personnage de fiction le plus remarquable de l’Espagne : Don Quichotte. Il fait l’objet d’une exposition au MUCEM de Marseille et d’un catalogue scintillant, là où une fraise blanche d’hidalgo rayonne avec les mots du titre : Don Quichotte, histoire de fou, histoire d’en rire. Le sérieux du longiligne chevalier à la triste figure, lecteur raffiné et néanmoins tourneboulé, trouve son contrepoint en la personne de son bedonnant écuyer Sancho Pansa, quasiment illettré, dont le réalisme terre à terre et la gourmandise proverbiale finissent cependant par être contaminés par l’idéalisme chevaleresque de son maître.
Quoique né en 1605, redoublé en 1615, ce personnage emblématique de la littérature espagnole et des fondations du roman moderne, nous fait toujours rire. Mais aussi penser la distance entre la fiction et le réel, entre la grâce et la parodie. Ce qui se retrouve dans la persistance des essayistes et conteurs, dont bien sûr Jorge Luis Borges et son Pierre Ménard lecteur du Quichotte, mais également dans l’attention des arts savants et populaires, des illustrateurs, des peintres, des cinéastes, sans compter la bande dessinée et la publicité. Jusqu’à des peintres contemporains, comme Robert Combas, clown roi de la nouvelle figuration, ou bien Gérard Garouste qui, fort abondamment, et avec un incroyable feu d’inventivité, illustra l’entier du roman aux éditions Diane de Selliers. La fortune iconographique de la parodie carnavalesque n’a pas fini de nous enchanter.
Si l’on peut compatir, pleurer aux déboires de celui qui se fait éjecter de son cheval par les ailes d’un moulin qu’il combat en l’imaginant un géant, mieux vaut en rire. Car si sa livresque folie est bien réelle – restaurer la chevalerie errante et héroïque et la lyrique courtoise au service d’une fictionnelle Dulcinée paysanne – est elle aussi un théâtre lorsque notre anti-héros imite la folie amoureuse du Roland furieux. Contrepoint de l’Eloge de la folie d’Erasme, l’univers romanesque aux multiples récits emboités suscite également un rire philosophique.
Mais dans la seconde partie, comme le soulignent les maîtres d’œuvre, « Don Quichotte ne paraît plus vraiment dupe de ses délires, il soupçonne qu’il n’est lui-même qu’une fiction ». Parallèlement, Cervantès s’invente un double : Cid Hamet Benengeli, qui saurait le réel auteur de son livre. Le mensonge auto-mis en scène a quelque chose de la validation de l’utopie…
Sous la direction d’Aude Fanlo & Hélia Pauker, la démarche de ce livre-catalogue, généreusement illustré, est particulièrement originale et bienvenue. Sous la forme d’un « livre dont vous êtes le héros », il permet tour à tour d’y entrer si l’on aime « dénicher des trésors au marché aux puces », si l’on est « de tous les défis, de tous les combats ». L’on peut aussi « avoir un faible pour la fiction, la magie et les faussaires », préférer « le cortège turbulent des mascarades », ou encore si « vous êtes un geek, fan de sciences et de techniques ». Par exemple, en imaginant « Dulcinée vue par l’IA », soit l’Intelligence Artificielle » pour être explicite. Le tout comme autant de couleurs graphiques et textuelles.
Ainsi embarque-t-il son lecteur dans une chevauchée qui va et vient parmi les trésors et curiosités bibliophiliques, la reproduction de fragments de chapitres de cette œuvre-monde, les analyses esthétiques et métalittéraires, les gravures, les tableaux, les photographies, tous plus burlesques les uns que les autres. À l’occasion desquels il est hors de question de rater Gustave Doré, Francisco de Goya et Honoré Damier. Un tel ouvrage, ludique et bouillonnant, devait absolument s’ajouter à toute bibliothèque cervantine.
Sans art, nos musées sont vides, nos bibliothèque fort lacunaires, l’incomplétude de l’humanité irréparable. Puissent ces essais, ces catalogues, nous permettre de déguster le meilleur de nous-mêmes.
Traduites de l’anglais (Etats-Unis) par Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf,
Tome I 1831-1839, 432 p, 27 €,
Tome II 1840-1844, 386 p, 26 €,
Tome III 1844-1849, 432 p, 27 €,
Phébus, 2018, 2019.
Edgar Allan Poe : Arthur Gordon Pym,
traduit de l’anglais par Charles Baudelaire,
illustré par Daniele Serra, Callidor, 2025, 322 p, 35 €.
Peter Ackroyd : Edgar Allan Poe, une vie coupée court,
Traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Bernard Turle,
Philippe Rey, 2009, 224 p 18 €.
Poète maudit avant l’heure, traduit par Baudelaire, et par Mallarmé, Edgar Allan Poe, était un amateur forcené de nymphettes phtisiques et morbides. Aussi incroyable que cela puisse paraître, l’on n’avait jamais vu toutes ses nouvelles traduites en français. Enfermé dans le tombeau mallarméen, où « la mort triomphait dans cette voix étrange[1] », et dans les Histoires extraordinaires ornées de la prose baudelairienne, il faut aujourd’hui pas moins de deux traducteurs pour entreprendre une tâche absolument nécessaire : publier les Nouvelles intégrales, parmi trois généreux volumes, de celui à qui échut « une vie coupée court », selon Peter Ackroyd, une fois de plus biographe scrupuleux. Et si les mêmes traducteurs ont œuvré au service des Aventures d’Arthur Gordon Pym, attachons-nous à ce titre, en plus laconique, mais transfiguré par les éditions Callidor, au moyen des illustrations spectrales de Daniele Serra.
Ce sont trente-six Histoires extraordinaires que traduisit Charles Baudelaire, en fait le seul travail qui lui rapporta un peu d’argent. Pourtant ce premier volume, établi de façon chronologique (1831-1839) en traduit et publie déjà vingt-cinq, ce qui laisse imaginer que la trilogie, une fois achevée, réunira pas loin du double de ce que nous connaissons, dont une moitié d’inédits. En effet, avec dix-neuf dans le second tome, puis vingt-cinq au troisième, l’on peut se faire une idée exacte des pérégrinations mentales et fantastiques du sombre romantique impénitent.
« Ange du bizarre[2] », Edgar Allan Poe l’est d’autant plus que le choix de Baudelaire ne fut pas innocent. Il prit soin de choisir et traduire les nouvelles les plus morbides, celles du fantastique le plus noir. Il faut cependant, et ce n’est pas le moindre mérite de cette édition, découvrir nombre de textes que le grotesque anime de la plus étonnante façon.
Sans compter que, si admirable soit-elle, la traduction du maître des Fleurs du mal « n’est pas exempte d’erreurs, de contresens, d’obscurités et de lourdeurs absentes de l’original », soulignent les préfaciers et traducteurs d’aujourd’hui. Et de donner les exemples d’yeux « limpides au lieu d’être vitreux », de « sixième ciel au lieu de siècle », de gens « heureux au lieu de nerveux », sans compter que la langue a bien sûr évolué, rejetant dans une obscurité surannée quelques vocables. D’autre part, l’on aurait tendance à considérer, de ce côté de l’Atlantique, que la langue de Poe avait eu besoin de Baudelaire pour mieux s’habiller de noir, alors que la prose américaine s’enorgueillit de la splendeur classique et de la précision de l’auteur du « Corbeau ». Peut-être faut-il considérer qu’outre Aloysius Bertrand, Poe a nourrit la conception du poème en prose baudelairien. Voilà cependant qui n’enlève rien au mérite de celui qui acclimata chez nous son frère en spleen et nourrit son idéal au cours de l’écriture de son recueil emblématique et longtemps médité.
Restons cependant un brin nostalgiques de la splendeur de la langue baudelairienne... Par exemple si l’on compare les deux versions de « Petite discussion avec une momie, qui devient « Quelques mots avec une momie ». Baudelaire commence ainsi : « Le symposium de la soirée précédente avait un peu fatigué mes nerfs. J’avais une déplorable migraine et je tombais de sommeil ». Notre duo de traducteurs contemporain propose plus platement : « Le colloque de la soirée précédente m’avais nerveusement épuisé : j’avais une forte migraine et tombais de sommeil ». Plus loin, Baudelaire fait ainsi parler la momie : « Le Scarabée était l’emblème, les armes d’une famille patricienne très distinguée et très nombreuse. », alors que nos deux compères préfèrent un plus sonore : « Le Scarabaeus était l’insignium, ou les armes d’une famille patricienne très distinguée, qui comptait très peu de membres ». Difficile donc de les départager. Baudelaire était souvent plus somptueux, la complétude plaide en faveur de cette nouvelle édition, où l’on découvre « La mille deuxième histoire de Schéhérazade ».
D’un styliste raffiné, lisons maintenant ces Nouvelles intégrales, dans l’ordre de parution. Le goût du fantastique et du cauchemar, suivant la tradition du roman gothique[3] anglais et de l’Allemand Hoffmann, souvent ici parodiés, innerve « les caprices de notre imagination », pour reprendre les mots de la première nouvelle de 1831 : « Un rêve ». Ainsi faut-il s’abandonner à la réécriture du Peter Schlemihl de Chamisso dans « Le souffle perdu », qui en est une parodie. L’on pourra rire en effet des grotesques avanies subies par le malheureux héros qui a perdu son souffle, disséqué tout vivant, pendu, jeté dans une fosse commune pour y vertement converser avec les cadavres, dans une de ces nouvelles ignorées par Baudelaire. Les personnages outranciers abondent, comme ce « petit Caligula » qu’est le jeune baron Metzengerstein, devant qui, venu d’une tapisserie, un cheval à « la robe incandescente » prend vie, évidemment d’essence diabolique, à la façon des Elixirs du diable d’Hoffmann. La lecture des ressorts fictionnels et de l’intertextualité étant bien plus opérante à cet égard que ce qui aurait pu passer pour une trace autobiographique, comme le fantasmait la psychanalyste Marie Bonaparte[4].
La curiosité cosmographique est récurrente parmi les récits d’Edgar Allan Poe. À la charnière de Cyrano de Bergerac et de la science-fiction à venir, « Hans Pfaall » imagine un voyage à l’aide d’un ballon, approchant des « régions sauvages et oniriques de la lune » et de ses étranges habitants dépourvus d’oreilles… La « Conversation entre Eiros et Charmion », dernier texte de ce tome, est à cet égard étonnante, lorsque l’approche d’une brûlante comète annonce l’apocalypse inévitable, quoique sans religiosité aucune.
Être un imitateur génial du courant gothique ne l’empêcha pas de se faire novateur absolu à l’occasion de l’invention de la nouvelle policière, lorsque le détective Dupin résout les « crimes de la rue Morgue », les mystères de « Marie Roger » et de « La Lettre volée », ou « dérobée » ; invention promise à la nombreuse descendance que l’on sait. La dimension réaliste de ces nouvelles, opposée à la dominante fantastique et horrifiante, permet de rappeler que Poe, journaliste républicain de son état, ne négligeait pas d’insérer en ses joyaux littéraires des allusions politiques, des coups de griffes satiriques contre les présidents démocrates de son temps, comme dans « Le roi Peste ».
Voici des rêves horrifiques, à moins qu’il s’agisse du topos fantastique de l’interversion du rêve et de la réalité : « les réalités du monde me semblaient n’être plus que visions, tandis que les idées folles du domaine des rêves devenaient non seulement le matériau de mon existence quotidienne, mais à proprement parler mon existence toute entière, dans sa spécificité et son unicité », confie le narrateur de « Bérénice ».
Dans « l’enfer liquide » les voyages de vaisseaux fantômes, comme dans « Le manuscrit trouvé dans une bouteille », les explorations des mers du sud jusqu’aux glaces du pôle sont les prémisses d’un plus vaste roman : Les Aventures d’Arthur Gordon Pym[5]. Mais à ces aventures géographiques, répondent celles qui empruntent à rebours le fleuve du temps, plongeant le lecteur dans une antiquité grecque fantasmée, que l’on lira dans « Ombre – une parabole », où résonne la voix qui n’est « ni l’ombre d’un homme ni celle d’un dieu », mais celle du « timbre connu et familier de milliers d’amis disparus ».
Languides et morbides sont des jeunes créatures comme Bérénice et « Morella ». La première, cousine du narrateur (ils sont nombreux à dire « je », comme des doubles de l’auteur) le fascine autant par sa beauté passée que sa silhouette maladive, où brille « l’horrible spectre des dents ». Et comme « toutes ses dents étaient des idées », c’est dans un état second qu’il va violer la sépulture de l’enterrée vive et s’emparer des objets de son désir ! Un autre de ces narrateurs interchangeables, marié à la mystique Morella, se voit dangereusement menacé : « Ainsi le bonheur soudain se fondit dans l’horreur, et la beauté devint monstruosité ». Car la lugubre jeune femme meurt en prononçant une étrange et noire malédiction, et en donnant le jour à une fille qui deviendra son double au point qu’il ne faudra pas lui donner le nom de la mère…
Si l’on retrouve ici, magnifiés par la traduction à quatre mains, des contes célèbres, dont « La chute de la maison Usher » et « William Wilson », dans lequel ce dernier, à l’occasion de son agonie, offre au narrateur des traits qui sont, « de manière absolument identique, les miens ! », découvrons ceux qui sont pour nous de véritables inédits. Comme l’histoire de ce fameux Général Smith, admirable de bravoure et de prestance, qui n’est rien d’autre qu’un « homme rafistolé », et dont la marionnette un rien macabre doit provoquer l’hilarité du lecteur…
Aventures jaillies du fond de l’inconscient, comme l’ont voulu croire les psychanalystes, éclaboussures de l’imagination ? Ciseler les désirs, les peurs et les fantasmes semblent être les objectifs du romantisme noir. En tant qu’explorateur des potentialités humaines, Poe découvre des territoires insoupçonnés avant lui, comme un voyant au sens de Rimbaud. Bien que mort assez jeune, il est à l’image du capitaine dans « Le manuscrit trouvé au fond d’une bouteille » : « Ses cheveux gris sont les témoins du passé, et ses yeux, plus gris encore, les sibylles de l’avenir ». Le narrateur confie cependant, en un pathétique autoportrait : « mon âme elle-même est devenue une ruine ». A cet égard, l’on trouve, dans un récit qui est également pour nous un inédit, « Un beau pétrin », une sorte de passeport de la créativité du conteur américain : une « armée de souvenirs ténébreux se réveillera de temps à autre dans l’esprit de génie et de contemplation imaginative ». Tout ceci n’interdit en rien une lecture biographique, quoique toujours insuffisante.
Cette belle édition, outre le soin apporté à la traduction, à la préface et aux notes éclairantes, se présente comme un vrai livre : pas un fagot de ses feuilles massicotées, collées et fragilement cartonnées qui encombrent le monde de l’édition française, mais un élégant volume relié, au dos toilé de noir, aux illustrations naïves et néanmoins obsédantes de Sophie Potié, dont notre bibliothèque approuve avec joie la trilogie achevée.
Edgar Poe : Les Poèmes, Edmond Deman, 1888, traduits par Stéphane Mallarmé.
Edgar Allan Poe : Arthur Gordon Pym, illustré par Daniele Serra, Callidor, 2025.
Photographie : T. Guinhut.
Publié en 1838 en revue, puis augmenté l’année suivante, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym bénéficie de la récente traduction des deux même compères aux éditions Phébus, de surcroit complété par une nouvelle inédite en français, le Journal de Julius Rodman, relatant les premiers voyages dans l’Ouest américain sauvage. Retrouvons le cependant grâce à l’immémoriale traduction de Charles Baudelaire. Mais là n’est pas l’originalité des éditions Callidor…
Fis d’un commerçant de Nantucket, Arthur Gordom Pym, narrateur pour l’occasion, se fait un ami en la personne du fils d’un capitaine au long cours. Fasciné par les récits de son jeune mentor, il embarque en cachette sur le baleinier « Grampus ». Mais une révolte éclatant à bord, les rebelles massacrent une partie de l’équipage, jetant une autre dans une chaloupe, hors Auguste, le fils du capitaine. Grâce au quartier-maître Dirk Peters, à moitié indien, les deux amis parviennent à reprendre le commandement du navire. Mais une tempête balaie tous les hommes ; seuls nos deux compères qui, comme Ulysse, se sont ficelés au mat, en réchappent. Les cadavres jonchant le pont, ils sont affamés lorsque le « Jane Guy » les récupère. Ce dernier navire est en route vers les îles de l’Antarctique et le pôle sud. L’île de Tsalal aux sauvages cruels et anthropophages, où règne le « tabou du blanc », aurait pu leur être fatale, lorsqu’Arthur et Peters parviennent à s’enfuir à bord d’une chaloupe. La pluie de cendres et la barrière de nuages ne sont que les préludes à l’apparition gigantesque d’un être à la blancheur de neige. Ainsi bute le récit, auquel manquent trois chapitres.
Sous la paternité des Aventures de Robin Crusoe, celles d’Arthur Gordon Pym, en une dimension rocambolesque et surtout fantastique en plus. Scène de souffrance dans la cale, navire fantôme, descriptions hallucinantes, « labyrinthe troué d’abîmes où l’on découvre d’étranges caractères gravés dans la roche, rien ne manque à ce sommet du romantisme noir, également l’un des précurseurs de l’œuvre de Jules Verne, qui, d’ailleurs contribue à ce volume avec une rare préface, réglant ainsi sa dette littéraire. À l’autre bout, une postface de Jean-Pierre Naugrette déplie les ressorts des oppositions colorées, peut-être racistes, entre les méchants Noirs et le blanc mystique qui sera également celui du Moby Dick de Melville. Il nous rappelle combien Jorge Luis Borges affectionnait ce roman apocalyptique.
Les éditions Callidor, que nous connaissions pour ces prouesses à l’égard de Dracula[6] et d’Arthur Machen[7], nous en propose une réalisation spectrale, à laquelle l’illustrateur Daniele Serra contribue par les couleurs froides, comme il se doit, de bleutés et de blancheurs tourmentées. Quelques ocres pour le bois des navires et chaloupes, pour des portraits effarés, voire rougeoyants d’horreurs, ajoutent une densité picturale à cette histoire maritime et exploratrice jusqu’aux confins de la folie et de la disparition de l’âme. Daniele Serra, qui vit sur l’île de Sardaigne, use de l’aquarelle au service de ses marines, mais surtout d’une vision surnaturelle, « horrifique et gothique ». La propension épique et onirique du roman est ici survoltée jusqu’au sublime.
Biographe aux modèles nombreux, Peter Ackroyd à portraituré avec scrupule et empathie quelques-uns des ténors de la littérature anglaise : Chaucer, Shakespeare[8], ou Dickens. Son américaine incursion voue une réelle admiration à l’auteur du « Masque de la mort rouge ». Son Edgar Allan Poe, sous-titré « une vie coupée court », devient un personnage hautement contrasté, dont la mort, à l’automne 1849, d’ivrognerie et de delirium tremens, à moins que cela s’adosse à la tuberculose, à une tumeur cérébrale, est le sombre portail mystérieux, « à l’image de ses nouvelles ». Le biographe rembobine alors le fil des Parques pour nous faire découvrir l’orphelin, né en 1809, d’un père alcoolique et d’une mère actrice, dont la mort tuberculeuse se grava profondément dans l’esprit de l’enfant, qui fut adopté par la famille Allan. Choyé, il montra son intelligence, et découvrit cet océan qui l’inspira tant, lors d’une traversée vers l’Angleterre.
Jeune et déjà poète, talentueux et farouche, il aima Jane, la mère d’un camarade, qui mourut bientôt : « dans son imagination, mort et beauté était inextricablement et perpétuellement liées ». Il aimait également les langues anciennes et modernes, et l’alcool, hélas… Son impécuniosité le contraignit à s’engager dans l’armée, où il devint un sergent-major « exemplaire ». Ce qui ne l’empêcha pas de publier en 1827, son premier recueil, Tamerlan et autres poèmes, passé inaperçu, mais augmenté deux ans plus tard, quoique sa poésie ne fut « jamais reconnue de son vivant » : elle s’attache à des sensations indéfinies, pour lesquelles la musique est essentielle », anticipant ainsi « L’Art pour l’art ». Après avoir intégré l’école d’officiers de West Point, pour s’en faire exclure, il rejoignit New-York, puis Baltimore. Le journalisme le sauva de la pire pauvreté, le Saturday Courrier publiant ses premières nouvelles, « exercices savamment ironiques, destinés à donner la chair de poule aux esprits faibles », qu’il plaçait loin au-dessous de sa poésie, quoique « Le manuscrit trouvé dans une bouteille » obtint un prix de cinquante dollars. Il put alors décliner son humour macabre, portant « le loufoque au sommet du grotesque », selon ses propres mots.
Secrètement, il épousa les treize ans de sa cousine Virginia, devint rédacteur du Messenger, cessa de boire, se fit acerbe critique littéraire et conçut ses plus étranges contes, dont la concision ciselée fait merveille. Hélas encore, le démon de l’alcool le chassa de son poste, quoiqu’il entamât la rédaction de son roman, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym. De nouveau rédacteur, au Gentleman’s magazine, il publia enfin les Contes du grotesque et de l’arabesque, soit vingt-cinq nouvelles, dont la sanglante et ténébreuse « chute de la maison Usher », qui voit Lady Madeline, prématurément enterrée, jaillir, émaciée, dans son linceul. La passion nécrophile n’est pas loin. Il ne fut payé que d’une reconnaissance grandissante, alors que le Graham’sMagazine, où il dévoila le « Double assassinat dans la rue Morgue », lui permit de trouver une certaine aisance. Notre précurseur de Conan Doyle « fait figure de Newton du crime », selon Peter Ackroyd ! Quant à « Eleanora », elle se fait prémonitoire, puisqu’un certain Pyros, y voit mourir sa jeune épouse de phtisie, ce qui sera bientôt le sort de Virginia… Les contes funèbres sont alors pléthores, du « masque de la mort rouge » à « Lenore ». Il s’enivre encore, perd son emploi, reçoit un prix de cent dollars pour « Le scarabée d’or », se voit en 1843 caricaturé dans le roman de Thomas Dunn English : Le Destin de l’ivrogne. Soudain, en 1845, le « Nevermore » du « Corbeau » fit sensation, devenant l’un des plus célèbres poèmes de la littérature américaine. Pourtant un nouveau recueil de contes, un autre de poèmes, n’eurent guère de retentissement. Acculé entre le « démon de la perversité », les scandales, les coups de dents journalistiques contre ses confrères, l’ivrognerie croissante et la pauvreté, Poe vit sa chère Virginia rendre l’âme en 1847. Il lui restait à publier l’année suivante son obscur essai cosmique, Eureka, et les résultats de sa quête de beauté, ses poèmes déjà symbolistes, purs et sonores : « Ulalume » et « Les cloches ». Sans succès, il multiplia les offres de mariages auprès de dames attentives, mais point dupes. La « folie éthylique » acheva son œuvre. Il n’avait que 40 ans.
Qui sait si Baudelaire est un peu trop élogieux et déterministe, en un mot, romantique, lorsqu’il affirme : « l’ivrognerie de Poe était un moyen mnémonique, une méthode de travail, méthode énergique et mortelle, mais appropriée à sa nature passionnée[9]».
Avec alacrité, empathie, mais sans commisération excessive, Peter Ackroyd fait revivre son modèle, montrant enfin combien lui sont redevables les poètes, de Baudelaire à Mallarmé, les romanciers d’anticipation, de Jules Verne (pensons à son Sphinx des glaces qui est plus qu’un écho de Gordon Pym) à Herbert George Wells, sans omettre la déferlante du roman policier au XX° siècle…
Au-delà des hormones de la génétique, des nourritures de l’éducation, des aventures de la vie, il y a quelque chose d’irréductible dans les neurones de la création et de l’art littéraire. Contredisant son propre poème, « Le corbeau », dans lequel l’âme, « de cette ombre qui gît flottante à terre, ne s’élèvera – jamais plus[10] », l’âme du conteur s’élève grâce à ces nouvelles traductions et éditions auxquelles il faut souhaiter tout le succès désirable, de façon à voir achevées et publiées ses trois stèles noires au complet. Outre Baudelaire, la descendance vénéneuse d’Edgar Allan Poe saura couler, parmi la littérature américaine, dans les veines de Lovecraft[11], voire jusqu’à Stephen King, notre contemporain en noirceurs.
Tyto Alba & Irène Vallejo : L’Infini dans un roseau. L’Invention des livres dans l’Antiquité,
traduit de l’espagnol par Manuela Corigliano, Les Belles Lettres, 2025, 208 p, 25,90 €.
Marine Le Bail : Bibliocrimes. Le livre au cœur de l’enquête, La Baconnière, 288 p, 21 €.
Vanessa de Senarclens : La Bibliothèque retrouvée. Une enquête, Zoé, 2025, 256 p, 20 €.
Pascal Fouché : Flammarion. 150 ans d’édition et de librairie,
Flammarion, 2025, 288 p, 36 €.
Banque du savoir et de sa transmission, le livre est paré de toutes les vertus. À moins qu’au contraire il cache et révèle tour à tour ses vices, criminels parfois. Ouvrons les portes et les malles d’une bibliothèque infinie, voire secrète, qui, dans l’Antiquité, s’écrivit sur les roseaux, qui est parfois volée, puis retrouvée, pleine de bibliocrimes, de publications magnifiques depuis 150 ans comme chez Flammarion, voire délictueuses… Quelle éthique doit préserver le livre en son essence ? S’il peut aller jusqu’à documenter toutes les aberrations criminelles, politiques et religieuses, doit-il pour autant en être l’instrument, tant une éthique du livre doit se vouloir judicieuse…
El Infinito en un junco[1], tel fut le titre originel de cet essai d’Irene Vallejo (née à Zaragoza en 1979) qui fit un succès retentissant dans le monde hispanique. Traduit chez nous, cet Infini dans un roseau, soit le papyrus, se vit doublé par une adaptation dessinée par les soins de Tyto Alba, qu’à notre tour nous découvrons. Quoique colorée avec bien des variétés suggestives et quelques pages plus mystérieuses sur fond noir, cette œuvre à quatre mains brille modestement par le dessin, en particulier en ce qui concerne les visages fort sommaires ; mais elle sait emporter son lecteur, petit ou grand, dans l’odyssée des lettres et de l’Histoire.
De l’Egypte ancienne à notre ordinateur, le voyage du livre est brossé avec maints détails et va et vient. Le geste séminal de l’ouvrage est celui d’envoyés à la recherche de manuscrits, alors que les princes et surtout la bibliothèque d’Alexandrie cherchent à compléter jalousement leurs collections. L’opération est risquée, tant les voyages sont dangereux, tant le vol des précieux manuscrits est susceptible de représailles. Bientôt l’Empire romain voit éclore en ces cités des bibliothèques privées, aux rouleaux abondants nourris par des armées de copistes, puis publiques.
L’Antiquité commence ici par les champs de bataille d’Alexandre le Grand, les palais de Cléopâtre, mais aussi au moyen de retours en arrière jusqu’aux poèmes inauguraux d’Homère, d’abord confiés à l’oralité, avant qu’ils soient recueillis sur ces papyrus récoltés et préparés sur les rives du Nil, puis exportés au travers de la Méditerranée vers Rome et tout l’Empire.
Ainsi Irene Vallejo et son complice Tyto nous emportent avec ferveur dans l’aventure collective de la sauvegarde des livres depuis l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie, lorsqu’un navire de César communiqua le feu de ses voiles à des entrepôts. S’ensuivirent des destructions par des Chrétiens bien peu chrétiens lorsqu’ils assassinèrent la savante Hypathie, puis l’ultime effacement par la barbarie de l’Islam. Qui d’ailleurs jeta des milliers de parchemins dans les eaux du Bosphore à l’occasion de la conquête de Byzance en 1453.
Peu à peu, le papyrus est concurrencé par le parchemin venu de Pergame, plus solide, mais onéreux ; puis par le papier venu de Chine, qui est encore le nôtre, quoique évoluant au cours des trouvailles technologiques. Malgré l’ombre de la chute de l’Empire romain et du Haut-Moyen âge, et malgré trop d’œuvres disparues, les classiques de l’Antiquité ressuscitèrent à l’aide des humanistes de la Renaissance, qui elle-même, au-delà des trésors médiévaux, et grâce à l’imprimerie, permit un essor des Lettres et des sciences, en passant par les Lumières et l’Encyclopédie, jusqu’à notre temps de démocratisation des savoirs. Du moins si des pouvoirs totalitaires ne tentent de les faire disparaitre. Au cours de cette Histoire, « l’espérance de vie des idées augmenta ».
À la faveur d’allers et retours incessants entre le passé originel et tous les temps de l’Histoire, y compris le nôtre, entre Aristote et Walter Benjamin, nous furetons dans les premières librairies et les ateliers des copistes, mais aussi sur les bûchers où brûlaient les codex interdits, parmi la bibliothèque en ruine de Sarajevo et dans le labyrinthe souterrain d’Oxford. Aussi oppose-t-on les créateurs de livres, à leurs destructeurs, censeurs et fanatiques intolérants de diverses obédiences, jusqu’à Salman Rushdie soumis à une fatwa, attaqué au couteau pour avoir commis trop librement ses Versets sataniques. La menace renouvelée ne vient pas que des Nazis, Communistes et autres fascistes, que des obscurantistes religieux, pseudo chrétiens et surtout islamistes, mais du commerce numérique planétaire, lorsqu’en 2009, sans le moindre avertissement, Amazon retira subrepticement 1984, dystopie politique fameuse écrite par George Orwell, de sa liseuse Kindle.
Non loin de telles agressions anti-livres, Irene Vallejo dénonce avec un sens éthique remarquable les réécritures des chefs d’œuvres pour des raisons de politiquement correct moralisateur, de wokisme et de prétendues défenses de minorités plus ou moins opprimées : « si l’on applique de la chirurgie esthétique à la littérature du passé, elle cessera de nous expliquer le monde ».
L’ouvrage à quatre mains, dont le texte est une sorte d’anthologie de l’essai premier, n’obéit pas un strict déroulé chronologique. Il progresse par rhizomes. Des moments autobiographiques montrent combien notre Irène a le livre dans la peau. Par exemple, lorsqu’enfant, en bute aux harcèlements de ses camarades d’école, elle trouve refuge dans le livres. Par la suite, face à l’omerta qui présidait à de telles humiliations, elle répond : « Aujourd’hui je suis une moucharde professionnelle ».
La vertu pédagogique de cet ouvrage historique est indéniable. Même si l’on peut apporter un bémol lorsqu’elle affirme : « Les guerres favorisaient le commerce le plus lucratif de l’Histoire : l’esclavage ». Car les Etats-Unis ont bien montré que le Nord, basé sur le travail salarié, se soit montré bien plus efficace économiquement et militairement que le Sud esclavagiste. En outre l’Islam, reposant sur l’esclavage, n’a pas vu son Histoire économique et civilisationnelle progresser.
Aussi attrayant que profondément humaniste, dans lequel les classiques sont « la mémoire de l’avenir », le beau travail d’Irene Vallejo entretient de subtiles parentés avec l’Histoire de la lecture, d’Alberto Manguel[2], à laquelle elle fait d’ailleurs allusion. À son tour, elle invente « une patrie de papier pour tous les apatrides de tous les temps ».
Depuis les assassinats pléthoriques que l’on trouve chez les historiens romains de la République et de l’Empire, jusqu’au genre conquérant du roman policier, nos bibliothèques regorgent d’actes criminels, à se demander s’il ne faudrait pas imprimer en lettres de sang. Un regard curieux oriente le lecteur vers des crimes plus livresques encore : Marine Le Bail place « le livre au cœur de l’enquête », au moyen du mot valise qui forme son titre si explicitement réussi : Bibliocrimes.
Ici les livres sont des agents du crime, des meurtriers à part entière, des indices indispensables à l’intrigue. L’on pense bien sûr au Nom de la rose d’Umberto Eco, dans lequel les coins empoisonnés des pages encouragent à saliver pour les tourner plus aisément. Forcément le topos du « cadavre dans la bibliothèque » est récurrent. Alors que la convoitise d’un livre rare peut pousser le bibliomane au meurtre afin de s’emparer. Bibliothécaires fanatiques, biblioclastes, « assassins devenus écrivains », l’on est stupéfait de découvrir tant de cas pendables. De surcroit, faut-il imaginer que le faux livre tue la vérité ? Que les livres diaboliques encouragent aux péchés capitaux rapidement criminels ?
À l’inverse d’une littérature visant à améliorer l’humanité, ou du courant « feel good » qui console et fait du bien, « les bibliocrimes exploitent de manière privilégiée le versant mortifère et menaçant des pouvoirs associés au livre ».
Sherlock Holmes des bibliophiles, des gourmets et autres pervers littéraires, Marine Le Bail nous offre un ouvrage aussi érudit que plaisant, à disposer auprès de celui de Thomas de Quincey : De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts.[3] Il faudrait ici ajouter ces volumes ornés d’un bel émeraude, tels qu’il étaient à la mode au début du XIX° siècle. Pensons à ce Keepsake de Prague, de 1834, muni d’un cartonnage vert fascinant obtenu grâce à l’arsenic. Crime involontaire de la part des fabricants, alors que ces livres destinés aux dames agressaient leurs doigts délicats…
Keepsake de Prague, 1834, cartonnage vert à l’arsenic.
Hélas récurrent au cours de l’Histoire, le vol des livres trouve parfois une conclusion heureuse. Tel dans cette Bibliothèque retrouvée, au service de laquelle Vanessa de Senarclens se fait enquêtrice.
L’on sait que les Nazis ne se sont pas privés d’embarquer des bibliothèques françaises entières. L’on sait moins que l’Armée rouge soviétique exerça un rapt spectaculaire dans celle du château de Plathe, en Poméranie allemande. Notre enseignante en littérature française retrouve un meuble à tiroir familial qui abrite un catalogue ébouriffant. Il fait état de seize mille volumes venus de la « Prusse littéraire ou nouvelle Cythère » du siècle des Lumières. Friedrich Wilhelm von der Osten (1721-1786) fut le fondateur de cette splendeur, où régnait Aristote préfacé par Erasme, des « manuscrits rares et interdits », parce que fort peu théologiquement agréés, des Voltaire suspects, des poésie latines, des curiosa fort osés, comme L’Art de foutre de 1741…
Pendant les années de la montée du nazisme, Karl Graf von Bismarck-Osten (1874-1952) est « le dernier bibliophile ». Il continue à enrichir la bibliothèque, y compris avec la littérature anglaise, sans y extirper les ouvrages écrits par des Juifs, tant il avait « en horreur les actes arbitraires des Nazis ». Préservée, la collection s’évanouit cependant sous la période soviétique. Prétendument « réparation de guerre », le pillage généralisé en 1945 inclut, parmi « 4000 wagons de trophées », les livres pour « amputer de sa culture » l’Allemagne.
Plus tard, les bibliothèques russes révèlent un livre illustré de Maria Sybilla Merian sur les métamorphoses des insectes et des vers du Surinam, publié en 1705. D’autres moisissent, « tâchés d’excréments de pigeons, sous le toit d’une église », près de Moscou. D’autres encore, reviennent « au nom de l’amitié des peuples socialistes », à Berlin, dont l’Archontologia cosmica de 1649. D’autres enfin échouent à la bibliothèque universitaire de Lodz, en Pologne, où demeurent 13 000 livres d’une « collection disséminée ».
Quelques documents illustrent livre érudit et cependant palpitant, comme l’indique son « enquête » en sous-titre : une carte géographique, un arbre généalogique armorié, une poignée de pages de titre, et surtout le fameux « catalogue à fiches », aux tiroirs de bois miraculeusement conservé. Notre auteure garde haletant le récit de ses recherches, d’autant qu’il s’agit de sa « belle-famille ». Pitié familiale et indispensable bibliophilie se conjuguent au service d’une Histoire dépassant les turbulences des siècles. Il n’en reste pas moins que le château de Plathe n’a pas retrouvé – qui sait un jour – ni l’intégrité ni l’intégralité de sa bibliothèque, ce qui serait souhaitable, dans le cadre d’une éthique démarche.
Les maisons d’édition plus que centenaires sont peu nombreuses. Au-delà de Gallimard, née en 1919, sous le nom de la Nouvelle Revue Française, voici Flammarion qui fête ses cent cinquante printemps. Romans, livres d’art, enfantina, littérature classique, explorations, sciences humaines ou physiques, philosophie, rien, ou presque, ne lui échappe. Il fallait bien célébrer la performance au sein d’un fort volume de près de 300 pages, illustré comme il se doit d’une foultitude de documents historiques, depuis 1875, et de couvertures, chatoyantes ou discrètes, au service d’auteurs plus ou moins prestigieux.
Par les soins de Pascal Fouché – en collaboration avec Alban Cerisier – il s’agit d’une stèle élevé en hommage au fondateur, Ernest Flammarion. Plus largement, « de Zola à Houellebecq, l’on parcourt une aventure souvent fort glorieuse, seulement parfois discutable.
Dès la troisième année, commence la série de l’Astronomie populaire de Camille Flammarion, aux cartonnages ornés. C’est ainsi que s’amorce, outre la fonction de divertissement, l’éthique de cette maison de librairie et d’édition, tournée vers le progrès scientifique et social. En une remarquable continuité, cette Astronomie populaire orne désormais la collection « Champs », prodigue en Histoire, science, ethnologie, philosophie politique…
De prestigieux auteurs sont tour à tour attachés à Flammarion : Emile Zola, Guy de Maupassant, Alphonse Daudet, Jules Renard, alors que la guerre de 14-18 suscite la publication du Feu d’Henri Barbusse. En 1922, le pourtant assez sage ouvrage de Victor Marguerite, La Garçonne, suscite le scandale. Doit-on s’étonner de la coexistence d’œuvres édifiantes et morales avec des textes licencieux, sulfureux, polémique ? La liberté auctoriale et éditoriale est à ce prix.
Les dames, comme Colette bien entendu, ne sont pas privées de publication ni de succès. Par exemple Raymonde Machard, trop oubliée aujourd’hui, dont La Possession. Roman de l’amour, fut vendu, en 1927, à 190 000 exemplaires ! Cependant des collections à bon marché favorisent la popularité des auteurs, alors qu’une nouvelle génération fait surface : Kessel, Morand, Romains, Mauriac. Les enfants ne sont pas oubliés, avec « Les albums du Père Castor ». Mais un peu trop de littérature patriotique, militariste, voire collaborationniste, entraîne en 1946 les éditions Flammarion devant la Cour de Justice pour ses activités pendant l’Occupation allemande. L’affaire se dégonfle lorsque l’on admet que l’on s’est « efforcé par tous les moyens de mettre obstacle aux efforts de la propagande ennemie ».
Après-guerre, Henri Flammarion redore le blason de la maison avec de nouveaux auteurs, des collections de poche, comme « J’ai lu » et « GF ». Plus tard, « le temps des sciences humaines, valorise Derrida, Jankélevitch, Furet… Chez « le quatrième éditeur français », qui devient bientôt « le troisième », l’on publie Françoise Sagan et François Mitterrand, qui ne sont peut-être pas des talents remarquables, et plus récemment, en reprenant 48 % des éditions Pygmalion, l’immense Trône de fer de l’Anglais George R. R. Martin. Des éditeurs actifs, comme Françoise Verny, Raphaël Sorin, Teresa Cremisi, renouvellent le cheptel, en particulier avec le controversé Michel Houellebecq, peut-être surestimé. Entre temps, il faut l’avouer, les couvertures ont parfois perdu de leur superbe esthétique. Mais en 2012, au travers du Holding Madrigall, Flammarion est achetée par Gallimard, pour une nouvelle ère à venir.
L’on découvre en ce patient volume de piquantes curiosités, tel une « Bibliothèque physiologique », associant « intention médicale à la manière grivoise », et lorsque le facétieux docteur Gérard, en 1890, illustre la couverture de La Grande névrose, avec une dame nue, hors les bas aguichants, qui agite un cerveau comme la marotte de la Folie.
Récemment, ce furent des monstres philosophiques magnifiques. En un unique volume, relié ou solidement broché, tout Platon, tout Aristote, tout Nietzsche, en des traductions révisées. Soit d’immanquables références.
Loin de se contenter d’élever une stèle à la gloire de son éditeur et commanditaire, Pascal Fouché ne cache pas que Flammarion prit la responsabilité d’éditer en 1886 La France juive de Drumont. Essai verbeux, calomniateur, nanti d’un index recensant 3000 personnalités juives ou complices, n’est-il pas responsable de crimes commis en son nom, alimentant le fiel de l’antisémitisme ? L’on peut concevoir que les Œuvres et discours de Mussolini soit publiés en tant que document nécessaire à la compréhension du temps politique ; à moins que l’on doive considérer qu’il s’agisse de bibliocrimes encore,
Est-ce encore un assassinat des livres[4], tel que le perpétuent la numérisation, l’internétisation, conduisant à l’abstraction du papier et des reliures, à la dématérialisation de l’objet, à la volatilité de l’écran et à la menace d’une panne qui effacerait le savoir. Heureusement, à l’instar du retour en grâce des disques vinyles, la présence réelle du livre garde et renouvelle ses amateurs passionnés. L’éthique de la connaissance, qu’il s’agisse de science ou d’imaginaire, est à ce prix.
L’on croit connaître Tocqueville si l’on a dit qu’il est l’auteur de De la démocratie en Amérique, dans laquelle il fait l’éloge de la constitution et de la libre entreprise des Etats-Unis. Tout en s’interrogeant sur la passion démocratique de l’égalité qui peut conduire, via la tyrannie de la majorité et l’état tutélaire, à l’acceptation de la servitude. Mais qui est cet homme, comment est-il devenu le penseur et l’acteur des révolutions libérales que nous connaissons trop peu, par quelles enquêtes et voyages ? Opportunément, Françoise Mélonio nous livre une roborative biographie, quand, quoique l’on puisse trouver ce texte en Pléiade, un éditeur qui se veut « clandestin », ose mettre en avant les Quinze jours au désert américains de notre cher Tocqueville. Aussi verra-t-on comment, au milieu du XIX° siècle, il considère avec une empathie diverses les Indiens américains, les noirs et les Algériens, ce qui suscite l’ire de Michel Onfray. Reste à considérer, à l’aide Raymond Boudon, l’héritage trop oublié d’un Tocqueville libéral que la France d’aujourd’hui méconnait absurdement.
Les biographies de Tocqueville ne manquent pas ni ne sont sans mérites, telles celles de Brigitte Krulic[1] ou d’Olivier Zunz[2]. Mais elles pâlissent devant l’apparition de celle de Françoise Mélonio, opus tout autant soigneusement documenté, foisonnant, qu’agréable à lire, tout entier en faveur de cet « éducateur de la démocratie ».
Lorsque l’on nait en 1805 dans une famille d’aristocrates normands, l’on a forcément derrière soi « un héritage d’échafaud », mais aussi, après 1815, lors de la Restauration, un père, Hervé, plusieurs fois préfet. Très vite, le jeune homme devient déiste, et au conservatisme de l’aristocratie légitimiste il préfère les valeurs issues des Lumières. Une fois acquis son diplôme de Droit, en 1826, il entame un grand tour en Italie, de Naples à la Sicile, où il est frappé par « le despotisme politique et social ». Nommé juge à Versailles, il se fait en ce milieu un ami de toute la vie : Gustave de Beaumont. Navré par l’étroit conservatisme de Charles X, puis la révolution de 1830, il accepte le régime de Louis-Philippe, tout en restant attaché au concept d’une monarchie parlementaire plus libérale.
C’est alors qu’il part, en 1831, avec son ami, en Amérique, sous couvert d’y étudier le système pénitentiaire, dont le taux de récidive et le coût sont plus faibles qu’en France. Ce qui donnera lieu à une publication en 1833. Mais il s’agit surtout de savoir pourquoi « une vaste république est praticable ici, impraticable là ». Il découvre une démocratie égalitaire unique au monde, mue par la nécessité de faire de l’argent, « critère plus souple que la naissance », et traversée par des courants réformateurs « en faveur de l’abolition de l’esclavage, de l’humanisation des prisons, du droit des femmes et du développement de l’instruction publique ». Il explore les forêts lointaines, le Canada français, Boston, le Mississipi. Le voilà choqué par la pauvreté brutale, minée par l’alcool, des Indiens, par la déportation des tribus, par la ségrégation à l’encontre des Noirs.
C’est en deux parties que parut cet essai devenu classique du libéralisme et de la sociologie : De la Démocratie en Amérique, en 1835 puis 1840. Au-delà de la mission qui l’envoya observer le système pénitentiaire américain, Tocqueville élargit sa réflexion et prit de la hauteur pour offrir une pensée politique d’une étendue considérable. La première partie est essentiellement une analyse de la confédération, quand la seconde est plus critique, non sans proposer des comparaisons avec les modes de vie et les législations de l’ancienne Europe. Mue par la passion de la liberté, avertie des vexations imposées par l’Etat, depuis l’indépendance gagnée de haute lutte sur l’impérialisme anglais, les Etats-Unis d’Amérique usent du libéralisme politique et économique au service du progrès humain, à condition de ne pas souffrir avec excès de la différence entre le riche et le pauvre. L’égalité des conditions, civile et juridique, est un gage de démocratie, ce en quoi Tocqueville est fidèle à Benjamin Constant. Voilà la perspective proposée à l’Europe et à la France.
Mais cette passion de l’égalité, peut devenir dangereuse pour les libertés des citoyens, encourageant le conformisme et menaçant les différences et réussites individuelles. L’empire de la majorité fait mieux que les bûchers pour détruire les livres subversifs, « elle a ôté jusqu’à la pensée d’en publier ». Ce qui est une préfiguration des concepts d’autocensure et de l’intimidation par la masse.
Bientôt, Tocqueville en arriva au concept de « despotisme démocratique », étant donné l’emprise de la tyrannie de la majorité : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire (…) Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire (…) il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre-arbitre (…) le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule, il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète (…) un pouvoir unique, tutélaire, tout puissant, mais élu par les citoyens[3] ».
Françoise Mélonio n’a pas tort de penser que notre philosophe et sociologue tire de l’Amérique, « une vision exagérément irénique », du moins par contraste avec la France de son temps. Cependant l’on a compris que la démocratie recèle en son sein de dangereuses espérances…
Moins célèbre est L’Ancien régime et la révolution. Livre d’historien, certes, mais aussi d’analyse politique, qui « traque l’origine du penchant des Français pour les Bonaparte », soit pour les hommes providentiels, voire les tyrans…
Pour revenir à la savante biographie de Françoise Mélonio, grâce à elle l’on sait tout ou presque sur la famille de notre cher Alexis de Tocqueville, ses deux frères, moins brillants, sa carrière judiciaire déçue, son travail de parlementaire. Mais aussi sur sa maîtresse Marie, qu’il finira par épouser, alors que sa fidélité lui permettra de veiller – avec l’ami Beaumont – sur ses manuscrits et leur publication, après la mort précoce de notre sociologue et philosophe politique, en avril 1859, soit à l’âge encore tendre de 54 ans.
Et loin de n’être qu’une biographique narrative, il s’agit là d’une biographie intellectuelle et conceptuelle. C’est « éclairer, à travers un parcours individuel, l’Histoire politique et intellectuelle du XIX° siècle et celle, en amont, de la Révolution », mais plus encore permettre au libéralisme économique et politique de se voir justifiés par l’acuité de l’observation et de la pensée. Tocqueville ne fut romantique que dans sa passion des libertés et des grands espaces américains, mais plus exactement un héritier des Lumières, tant la liberté individuelle et de la presse devait être pour lui le pilier de la démocratie libérale.
Glissons vers des versants méconnus parmi l’œuvre de ce chantre du libéralisme. Par exemple grâce aux éditions Le Passager clandestin de nous ouvrir des yeux curieux. Car ces Quinze jours au désert sont un précieux journal de voyage dans les profondeurs du Michigan, en 1831. L’auteur parcourt une nature qui le stupéfie par sa vide immensité, en une perspective digne du sublime romantique, où les colons font preuve d’une force physique et morale extraordinaire en vue d’y construire un pays neuf « qui marche à l’acquisition des richesses ». Mais admirant ces villages qui deviennent des villes, déplorant l’abattage des arbres, il est « en quête des sauvages et du désert ». Qui eût cru qu’un tel penseur allait faire preuve de tant d’empathie envers les Indiens, ce « peuple antique, le premier et légitime maître du continent », qu’il allait s’alarmer du comportement des blancs, de leur « égoïsme froid et implacable lorsqu’il s’agit des indigènes » ? Sa première rencontre est pourtant décevante : « Aux vices qu’ils tenaient de nous se mêlait quelque chose de barbare et d’incivilisé qui les rendait cent fois plus repoussants encore ». L’eau de vie qui dévaste leur santé permet aux nouveaux Américains de se déculpabiliser, bien qu’ils la leur vendent… Enfin, il est touché par leur « charme réel », leur fierté, leur bonté, leur attachement à la vie dans la nature, leur « indépendance barbare ». Sans céder au mythe du bon sauvage, Tocqueville, sociologue perspicace, est un humaniste attentif à la condition humaine, y compris des femmes des colons, des métis, ainsi qu’à la variété des religions chrétiennes qui n’empêchent malheureusement pas « le sort final réservé aux races sauvages », soit les massacres, l’exil vers de pauvres pâturages, des réserves arides…
Nous ne partagerons pas forcément les convictions de Tocqueville sur la colonisation de l’Algérie. Pourtant il ne faut en rien oublier que la prise d’Alger, en 1830, fut orchestrée pour mettre fin aux pirateries, pillages et réductions en esclavage par les navires barbaresques venus de ce même port. Ainsi cessèrent enfin ces violences séculaires. Est-ce à dire qu’il fallait compléter la chose par la colonisation de l’Algérie ? Une expédition guerrière coûteuse mobilise des effectifs militaires importants et des moyens financiers considérables. Parmi les personnalités politiques, certaines exigent le retrait des troupes françaises, d’autres préconisent une occupation limitée, d’autres enfin sont en faveur de l’extension de la domination et de la colonisation.
Rappelons-nous à cet égard que Jacques Marseille[4], pensant d’abord établir les bénéfices de la colonisation en faveur de la France, finit par s’apercevoir qu’au contraire, en exportant hommes, matériaux, capitaux et subventions, l’affaire fut largement déficitaire… L’on se doute que, malgré le travail scrupuleusement documenté de l’historien, une cohorte de bien-pensants gauchisants le vilipende à l’envi.
Pour revenir à notre Tocqueville, alors qu’il était déjà nanti d’une abondante documentation, il est nommé membre d’une commission extraordinaire attachée à l’Algérie. En 1841, puis 1846, son enquête soucieuse lui permet de découvrir villes, villages, de faire connaissance avec la population indigène, et d’abord « l’état social et politique des populations musulmanes et orientales : la polygamie, la séquestration des femmes, l’absence de toute vie publique, un gouvernement tyrannique et ombrageux[5] ». Découvrant également les acteurs français, et sans guère hésiter, Tocqueville approuve la colonisation, y compris avec le recours de tribunaux d’exception qui relèvent du droit de la guerre.
Le prolixe et bavard Michel Onfray, familier une fois de plus de l’emporte-pièce, n’hésite pas à déboulonner la tocquevillienne mémoire, usant du réquisitoire à l’envi. Tocqueville et les Apaches, sous-titré « Indiens, nègres, ouvriers, Arabes et autres hors-la-loi », permet de dévoilerun penseur de la démocratie et de la liberté qui justifie le massacre des Indiens d’Amérique, l’apartheid entre Noirs et Blancs, la violence coloniale en Algérie, le coup de feu contre les ouvriers quarante-huitards. Pour Michel Onfray, « si l’on est blanc, catholique, Européen, propriétaire, Tocqueville est le penseur ad hoc », trois qualificatifs fort exagérément dépréciatifs.
Tocqueville désapprouve moins « la grande plaie » de l’esclavage par empathie humaniste que pour cause d’une rentabilité économique bien moins efficace que la liberté et le salariat. Mais Michel Onfray omet de faire allusion à des pages plus clémentes, plaidant la cause des Noirs du Nord des Etats-Unis : « Ainsi le Nègre est libre, mais il ne peut partager ni les droits, ni les travaux, ni les douleurs, ni même le tombeau de celui dont il a été déclaré l’égal[6] ».
Il est, pour Michel Onfray, celui qui justifie et légitime « ce que l’on nomme aujourd’hui ethnocide ou crime de guerre », en particulier dans le cas de l’Algérie. En effet Tocqueville ne se lasse pas de démonter « que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays » que « des voyages meurtriers [lui] paraissent quelquefois indispensables[7] ». Certes Michel Onfray n’a pas tort de dénoncer un « manuel de guerre coloniale », mais c’est négliger la dangerosité de l’islam et des conquêtes arabes, quoiqu’il écrivit un volume brouillon pas toujours cohérent, néanmoins passablement informé, peu amène envers son objet d’étude, intitulé Penser l’islam[8].
C’est pourtant exiger de Tocqueville qu’en dépit de son inscription dans son siècle il soit en tout parfait et conforme à quelque notion du bien absolu qu’un Onfray ne peut représenter péremptoirement, à l’instar du modeste critique qui joue sur son clavier pour produire cette lecture et cette réflexion.
Le sociologue Raymond Boudon est à juste titre beaucoup plus sensible à la pensée de notre Alexis. Dans Tocqueville aujourd’hui, il se pose les indispensables questions suivantes. « Pourquoi est-il si difficile de réformer l’État français ? Pourquoi y a-t-il beaucoup plus de fonctionnaires en France qu’en Allemagne ? Pourquoi les Américains sont-ils beaucoup plus religieux que les Anglais ou les Français ? Pourquoi le culte de l’égalité prend-il le pas sur celui de la liberté ? »Tocqueville prédisait et expliquait l’apparition du culte des droits de l’homme, l’éclatement des religions, le succès de la littérature facile, les effets pervers de l’État-providence, les résistances au libéralisme. Ce dernier avait vu juste tant les choses ont empirées en notre XXI° siècle. Aussi Raymond Boudon accuse-t-il les intellectuels et gouvernants français de ne pas lire Tocqueville, tant le marxisme et l’étatisme centralisateur obèrent la liberté et la croissance françaises.
Pauvre Tocqueville, si tu revenais parmi nous… Voulant assurer « le mirage de la justice sociale » – selon la formule de Friedrich August Hayek[9] – l’égalité économique, écrêter les riches pour donner aux pauvres assistés et autres immigrés importés par flottilles, notre Etat dévoyé, notoirement incompétent, dévore ses enfants et n’en rejette que les os, à force de se dévouer à une obèse sociale redistributive, non seulement dispendieuse, mais contreproductive, car ruineuse, tant sur le plan de la dette appauvrissante que sur le plan civilisationnel. Voici fleurir, sous nos yeux pour le moins inquiets, pour revenir à notre Tocqueville, « les périls que l’égalité fait courir à l’indépendance humaine[10] ». Reste à longuement méditer sa distinction entre la centralisation administrative, liberticide, et la centralisation politique, indispensable pour la sécurité nationale. Et combien « le résultat général de toutes ces entreprises individuelles dépasse de beaucoup ce qu’aucune administration ne pourrait entreprendre. […] Le plus grand soin d’un gouvernement devrait être d’habituer peu à peu les peuples à se passer de lui[11] ». Nous en sommes bien loin, hélas…
Parador de San Ildefonso de La Granga, Segovia, Castilla y León.
Photographie : T. Guinhut.
La Bibliothèque du meurtrier,
versus Bibliothèque Hespérus,
roman.
XIX
La vraie vie d’Allan Malatesta
- Et puisque l’affreux Zeldon nous a livré sa version des faits, avança Mathilde Bénédicte, ne faut-il pas nous dire quelle fut votre vie, et, surtout, nous offrir le cheminement de la vocation qui vous a conduit à édifier cette bibliothèque ?
- Eh bien, vous n’avez plus qu’à m’écouter vous lire ce nouvel écrit, en ce volume soigneusement relié de pourpre, soit ma vraie vie, foi d'Allan Malatesta ; en quelque sorte le memento de la Bibliothèque Hespérus :
Comme vous ne l’ignorez plus, loin de moi ce Zeldon Malatesta, meurtrier en série des bibliophiles de mauvais goût, qui crut pouvoir me mettre ses crimes sur le dos et dont vous avez découvert le corps définitivement défunt dans le Mausolivres.
Mon nom, Allan Malatesta, d’origine médiévale, viendrait de quelque brute avinée, ou d’un condottière de la Renaissance, ce qui n’est guère contradictoire. Comme quoi, du moins je l’espère, il n’a pas de fatalité induite par le patronyme. Le solstice de juin vit ma naissance. Alors que Zeldon Malatesta avait éclos un 21 décembre, du moins selon la date de son adoption. Mes parents, impatients d’attendre un enfant qui ne venait pas, l’avaient adopté au moyen d’une obscure agence spécialisée dans les orphelinats roumains. Il n’avait sur ses langes, qu’une étiquette de carton sur laquelle cet étrange prénom était maladroitement calligraphié, comme à demi mouillé de larmes séchées. Je naquis trois ans plus tard. Mère et père ne faisaient pas la moindre différence à cet égard entre leurs deux garçons ; et ils s’efforcèrent de tenir parole.
Et je n’étais pas seul. Puisqu’après une vaine attente, c’étaient des jumeaux que le ventre de ma mère portait, et que mon père écoutait et sentait bouger au bonheur de ses baisers attendris. Ma sœur s’appelle Angelina. Et si nous n’étions pas semblables, ne serait-ce que par le sexe, nous fumes longtemps complices.
À l’âge de vingt ans, ma chère Angelina crut bon de s’acoquiner avec un homme qu’elle aimait selon ses dire « à s’en tordre les tripes ». Un étudiant en Lettres qui ne jurait que de devenir écrivain, dont les phrases, prétendait-il, coulaient dans ses veines créatrices. Mais à la déception de tous, et d’Angélina la première, c’était surtout l’alcool qui nourrissait et pourrissait ses artères. Faute d’autre inspiration, Oxyel Dreamend ne réussit qu’à narrer ses traumatismes et ses alcools forts dans un pseudo-roman, qui put persuader un éditeur de le publier. Ce fut un échec désastreux. Une presse muette, soixante-et-onze exemplaires vendus, des retours par centaines dans les presses à recyclage, un refus net et poli de l’éditeur d’envisager une autre publication… Malgré les tentatives de consolation raisonnable d’Angélina, qui arguait que l’échec d’un premier livre ne présageait pas de l’échec des suivants, qu’il y avait d’autres éditeurs, qu’il fallait se tourner vers d’autres sources d’inspiration, qu’elle serait sa Muse, le drôle aux traits déjà émaciés cherchait à compenser le sang de l’écriture perdue par les abysses des cocktails violemment alcoolisés, jusqu’au désastre glorieux et rapide du delirium tremens. Personne ne sut si le balcon avait été complice d’une chute écrasante. Ne restaient à ma sœurette que des larmes. Qu’elle sécha un peu plus tard en jurant de ne jamais plus aimer ; de ne se consacrer avec ferveur qu’à sa galerie d’art qui commençait à trouver une clientèle aussi fortunée qu’avisée. Ce qu’elle fit avec constance et sagacité. Pourtant elle céda aux avances d’un Professeur d’Université spécialisé dans l’Art contemporain. Bien lui en prit, puisque cet homme lui permit, outre un mariage harmonieux, d’enfanter deux filles, qui sont également mes nièces préférées, Alice et Gisèle.
Vous savez maintenant où j’ai puisé l’inspiration de mon récit L’Ecrivain voleur de vie.
Lorsque Zeldon se révélait turbulent, préférant jouer les chenapans plutôt que d’étudier, à chacun de mes petits succès scolaires je réclamais d’enfantines encyclopédies, que père et mère m’accordaient volontiers.
Bientôt, à la faveur de mes aptitudes scientifiques et mathématiques, en sus de mon cursus de Finance internationale, j’accédais à l’Ecole Fédérale Polytechnique de Zurich, puis au saint des saints de la banque Burgenstein & Valais. Entretemps, sans compter allemand, français et anglais, j’avais appris le latin par jeu et surtout de façon à pouvoir lire dans l’original Copernic – De Revolutionibus orbium coelestium – et Newton – Philosophiæ naturalis principia mathematica – tout en sachant combien l’argent meut les étoiles humaines…
Pendant ces années de jeunesse, Zeldon avait cru bon de fuguer, de revenir, de frôler la prison pour usage et revente de drogue, de désespérer mes parents, qui, de guerre lasse, lui avaient alloué à sa majorité une pension mensuelle suffisante, hélas pour préférer l’alcool certain et les filles douteuses, des boulots de courtier plus ou moins fallacieux et des bricolages d’informaticien filou. Il vaquait le plus souvent loin de Zurich. L’on croyait en être ainsi débarrassé. Mais il obsédait de son ombre mes parents, qui culpabilisaient, comme s’ils avaient commis un crime d’adoption indu, alors qu’ils n’avaient rien à devoir se reprocher ; ce que je disais régulièrement, finissant par les apaiser.
Vous devinez là d’où j’ai tiré l’insistante inspiration qui me fit écrire Le Clone du couloirdelavie.com.
Pourtant il revint un jour, affublé d’un vilain tee-shirt noir à l’effigie de Che Guevara, ce trop fameux portait photographique aux cheveux romantiques, vantant l’effigie ornant sa poitrine comme le libérateur des peuples opprimés, comme la revanche des mal-aimés, hurlant des outrages insensés, jurant d’abattre le capitalisme dont nos parents étaient le modèle et le véhicule, alors qu’il en suçait chaque mois l’argent sans la moindre contrepartie. Depuis qu’il fut jeté dehors par le majordome et garde du corps, nous ne le revîmes plus. De loin en loin, l’écho de ses frasques nous parvenait : rendez-vous louches dans des clubs de poker, des courses hippiques truquées, diverses inculpations pour trafics de drogues multiples et séjours sous les écrous, club anarchiste dissous par les autorités.
Vous avez deviné que là j’ai tiré l’inspiration du récit que vous avez lu : Le Club des tee-shirts politiques.
Je ne voudrais pas véhiculer des clichés manichéens entre deux frères si dissemblables, mais la réalité est parfois ainsi faite. Certes je ne pouvais prétendre à aucune perfection. N’étais-pas un brin infatué de ma personne, voire hautain ? Aux côtés de mes entreprenants congénères de promotion, ne prétendais-je pas à l’austérité asexuelle ; face aux jeunettes et plus mûrettes qui m’auraient volontiers capturé, j’affectais la froideur, baladant un long faciès de plomb…
Qu’allais-je faire de ma vie ? Absolument produire des richesses, gagner beaucoup d’argent, et par voie de conséquence en faire gagner aux acteurs économiques environnants, à leurs employés, à leurs familles. Par exemple, parmi les laboratoires de l’Ecole Fédérale Polytechnique de Zurich, plus particulièrement à bord de ceux de physique nucléaire, en œuvrant au service de systèmes de distribution quantique de clé pour sécuriser les données bancaires, ainsi inviolables.
J’étais, par je ne sais quelle grâce de la génétique et de l’éducation, une machine à apprendre. Ne devais-je pas alors penser à la transmission ? Aussi mes compétences en termes de finance internationale et la thèse que je publiais sur les cryptomonnaies allaient me permettre d’être chargé de cours à l’Université de Zurich.
Vous devinez là, outre mon hypermnésie bien digne d’un omnivore bibliophile, l’une des sources d’inspiration du personnage de Morphéor en l’un de mes récits.
Château de Chaumont-sur-Loire, Loir-et-Cher.
Photographie : T. Guinhut.
Bien qu’avec un prénom européen, Giseline était asiatique, d’origine chinoise, ses parents ayant pu fuir sur une jonque pourrie la tyrannie de Mao Ze Dong. Je ne vis qu’elle parmi mes étudiants, je l’aimais, ne n’osais tant elle était réservée, elle n’osait, et pourtant ce fut elle, sous le prétexte d’une question sur la variabilité des taux de change, qui laissa sur mon col de chemise la trace de son rose à lèvres, aussitôt donnée, aussitôt enfuie. Pour que nous nous retrouvions étroitement pendant huit années, seulement…
C’est un accident, route mouillée, chauffard drogué, plombé d’amphétamines et de cannabis, qui causa son décès. Et si je n’ai pas changé ma tristesse, mon souvenir d’elle, quoique j’y ai ajouté le jeu des Pokémons inspiré par mon neveu, j’ai changé l’accident en l’attentat islamiste que vous avez lu. Ce n’était qu’un affreux accident, cela devint dans la fiction, un reflet des conflits civilisationnels qui nous ballotent.
Vous savez ainsi comment j’ai cru devoir écrire Les Neiges du philosophe.
Quant à l’étudiante Elsa Véronèse, qui n’avait évidemment ni ce nom ni ce prénom, tout s’est passé comme je l’ai dit, sauf que je ne suis pas Morphéor et que je n’enseignais par l’Histoire de la connaissance, sans oublier que dans le cadre de cours sur l’Histoire des échanges monétaires je ne pouvais penser à faire écrire un sonnet. Sauf la seconde partie, car jamais elle n’est venue, en toute logique au regard des trois décennies qui me séparaient d’elle et que je n’aurais pas eu le cœur de lui imposer. Seul le tableau est venu. Je ne l’ai jamais revue. Mais mon petit Instagram me dit un jour qu’elle avait trouvé un amoureux, qui, semble-t-il, la comblait. J’en fus à la fois stupidement mélancolique et fort heureux pour elle. Savait-il caresser son visage comme il le méritait ? La fiction compensatrice du conte de fée lyrique a joué son rôle n’est-ce pas… N’est-ce pas la raison d’être de nombreux livres ?
Encore une raison d’être de mon récit Morphéor ou l’intelligence quantique amoureuse.
J’eus donc très tôt le sentiment d’être infiniment différent. Je vous accorde qu’une vanité de caste en même temps qu’une fatuité préadolescente y furent pour quelque chose, mais c’est lorsque l’impression confuse et continue de ne rencontrer que des êtres limités – idées courtes, clichés et comportements codifiés – se heurta à son contraire au cours de mes lectures que je me sentis aspiré dans un univers d’élection, d’aventures, d’intellections et de passions. Certes j’éprouvais plus tard et parfois les mêmes sensations au contact des grands films, sans parler des musiques, quoique la précision du mot, de la syntaxe et de l’outil rhétorique me parût plus à même de me dire et de dire le monde.
Ainsi, mes lectures enfantines et adolescentes m’emmenèrent sur cent îles au trésor, parmi voyages extraordinaires et mille et une nuits, de la terre à la lune et au centre de la terre. Et bientôt entre raison et sentiment. Je vécus la guerre des mondes et des liaisons dangereuses, je fus tour à tour Meaulnes et Fabrice del Dongo, Emma Bovary et Anna Karenine. Trop tôt peut-être, je trouvai le lys dans la vallée, la Vénus à la fourrure et l’assassinat considéré comme un des beaux-arts. Voyez comme je suis fidèle à la mission éducative, pacificatrice et pervertisseuse des littératures… Il me fallut alors faire catleya, vivre les grandes espérances, sachant bien qu’il ne suffisait pas, pour faire œuvre de génie, d’imiter ses modèles par les plus savants pastiches. Il me fallait vivre pour faire vivre mes contes et récits.
Très vite, cependant, vivre m’apparut un brin vulgaire. L’art, seul, est l’élite de la vie. J’abandonnais volontiers les manifestations triviales de l’existence à la plupart de l’espèce humaine qui m’entourait avec la distance requise, pour ne m’attacher qu’aux plus hautes et durables manifestations de l’humanité. Un livre pouvait contenir et dépasser une vie, soixante-dix-neuf ans de vie ne valaient la plupart de temps pas même un sonnet de Shakespeare, pas une éphémère gorge féminine ne valait Les Belles endormies de Kawabata. Et si, d’aventure, l’art du typographe, du graveur, de l’illustrateur et du relieur, avait doublé avec une harmonieuse audace la qualité de l’œuvre littéraire, historique, religieuse ou scientifique que le lecteur y déchiffrait, c’était pour moi summa con laude. Sans compter que tenir entre ses doigts, comme le plus délicieux et pérenne des fétichismes, la première édition où la main de l’auteur avait caressé l’émoi de sa naissance, ajoutait une incomparable valeur d’Histoire et d’émotion…
Alors, tout en gérant pour les plus grandes banques de Lucerne et Genève, de Bâle et Zurich, des portefeuilles fabuleux aux potentialités inouïes, je mis ma fortune familiale et personnelle au service de la constitution de ce que j’eus le projet de voir devenir la plus belle bibliothèque privée d’Europe, sinon du monde.
Tout cela me semblait encore insuffisant. Quelle serait l’œuvre de ma vie ? Comme dans le nord scandinave, au Svalbard, l’on avait créé une banque génétique de semences, en entreposant, dans une mine de charbon abandonnée devenue chambre forte sécurisée, plus de 10 000 échantillons, soit 2 000 cultivars de 300 espèces différentes sur plusieurs années, j’allais en concevoir l’équivalent pour le savoir et la créativité humains.
Il me fallait alors patiemment non seulement construire selon un plan soigneusement médité avec mon architecte Mario Botta cette bibliothèque, mais la remplir avec méthode. Laquelle dissimulée au flanc de la presque circonférence d’une montagne rocheuse et arbustive, en sacrifiant le moins d’arbres possible. Alors que la maison qui la surmonterait, villa modeste et seule aisément visible, serait de plain-pied exposée au sud. En cette villa je ne dormirai guère, puisque la bibliothèque comporterait une salle intitulée « Hypnos », dont les divans seraient entourés de livres de littératures et de sciences consacrées au sommeil, aux rêves, autour des Belles endormies du Japonais Kawabata.
Un octogone central, consacré aux encyclopédies, manuscrits médiévaux parfois enluminés et incunables, duquel partent huit couloirs vers autant de salles, ce sur deux niveaux, sans compter la crypte évidemment souterraine, que vous connaissez sous le nom du « Mausolivre ».
Tandis que les murs des couloirs seraient garnis d’ouvrages de géographie, voyages et explorations, les salles seraient enrichies chacune de littératures. L’Extrême Orient, les Amériques, l’Europe, l’Arabie, l’Inde et l’Afrique. Il y aurait aussi un espace pour la philosophie, pour la poésie, un autre pour la Musique, un autre enfin pour l’Histoire de l’art.
Le sous-sol, ou soubassement de la connaissance et de la culture, serait voué aux mythologies, aux religions et aux sciences, par exemple chimie, physique, médecine, botanique, zoologie, géologie, ce dernier comprenant un pavillon offert aux montagnes et un autre aux mers, alors que l’Histoire couvrirait les murs des couloirs.
Lorsque fut achevée la construction, l’aménagement intérieur, je pus faire venir ce que j’avais déjà entrepris d’accumuler sans ordre. De plus, avec constance, je parcourais les librairies, modernes et d’ancien, voire les brocantes, les catalogues, à la recherche des pièces indispensables, courantes ou plus rares. Je visais une complétude impossible, associant aux grands textes universels, leurs papiers soignés, leurs reliures précieuses…
Bientôt j’imaginais qu’à cette bibliothèque universelle en formation par mes soins éclairés, il me fallait ajouter mes propres et indispensables créations : écrire. Et ainsi lui donner une personnalité plus singulière, inédite. Le défi est probablement insoutenable. Lorsque je résolus d’écrire les livres qui manqueraient – non sans cet orgueil qui me défigure – dans la bibliothèque, je me sentis animé par la foi de l’écrivain. Il faudrait plutôt y voir la stratégie du génie incompris, de laquelle l’injuste esprit du temps est le seul coupable. Certes, je vous vois déjà arguer que cette incompréhension a pour source ma seule incompétence. Peut-être. Mais il faut plutôt diagnostiquer l’incapacité chronique des lecteurs professionnels, à se faire à une œuvre nouvelle, surprenante, et peut-être trop caparaçonnée d’art.
Une fois achevé mon premier conte, je ne voulus pas croire qu’il puisse paraître comme une maigre nouvelle ; même si parmi toutes les lettres de refus, un seul éditeur me proposa de le publier dans une revue, parmi d’autres textes, narratifs et argumentatifs… Non, il me fallait la solitude et l’orgueil du livre, les pages blanches et les pages de titre préliminaires, les grandes marges et le colophon, tout ce qui lui donnerait l’intensité spatiale du roman, sa vastitude polynarrative, bien que contenue dans l’écrin concis du conte. L’Artiste en maigreur déplut s’il fut lu. « Trop satirique et cynique », m’écrivit le seul qui eut la perfide courtoisie de motiver son refus.
Il me faut livrer ici également, après cette autobiographie prétestamentaire du bibliophile, mon testament d’écrivain. J’aurais voulu écrire comme Jean-Sébastien Bach écrivit ses suites pour violoncelle seul. Mais j’ai été et je suis plus seul que ce violoncelle. Il avait son Dieu ; et je n’en ai pas. N’est-ce qu’une froide constatation, ou le drame qui brise le fil d’or des sonates ? Pendant des années, des heures, des décennies, j’ai ciselé des œuvres brèves, le pensant plus aptes à approcher la perfection. Vanitas vanitatum. Je ne me suis guère écarté du genre le plus pur, le plus concis et le plus riche à la fois : le conte ou apologue. Sa dimension réaliste, sa portée magique, voire son enseignement initiatique vers ces régions supérieures de la transcendance qui, sans regret, m’otn toujours fait défaut, sont idéalement à égale distance de l’imitation photographique et de la création enlevée ex nihilo. Vous avez pu constater, cher lecteur caressé dans le sens du fantasme des plumes des anges, que j’ai rangé mes sept livres en quelques paniers de fruits, du plus suave au plus amer : l’Art, la Politique, la Science, la Mort. Un carré magique aux termes palindromes. Un quatuor aux deux violons, un alto et un violoncelle. Mais au sommet, j’ai rangé les récits amoureux, volupté amère, idéalisation délicieuse… Ce pourquoi le récit du parfait accord d’Héléna Venezia et Romain Monts-sur-Guesne est une pure fiction ; sans le moindre ancrage autobiographique.
Lecteur, sans toi, il faut imaginer que de ma bibliothèque, que de tous mes livres, ceux que j’ai collectionnés autant que ceux que j’ai écrits, les lettres se sont peu à peu détachées de leurs pages. Comme des ailes aux plumes noires tombées en miettes sur le sol, il ne te resterait, si tu venais trop tard, après la consommation des millénaires, après que ces langues ne soient plus lisibles par les yeux absents des disparus, plus qu’à pelleter sur le sol ces millions de nouilles en lettres de jais passé pour tenter d’en reconstituer le sens perdu, irrattrapable. Comme des seiches qui auraient perdu leur encre dans un dernier combat inutile et flasque contre la mort de l’océan abandonné par sa planète que l’explosion du soleil aurait ignifiée. Les livres ne seraient plus que des torchons absents où le sens et le poème ne pourraient même plus s’essuyer… Lecteur, tu dois être celui qui de son souffle aspire ces rébus autrefois noirs pour les restituer d’un seul cri de joie au bonheur des pages et aux noms des reliures !
Comme vous avez pu le constater, il subsiste encore des étagères clairsemées, voire des salles vides, au service du futur. Et, puisque j’atteins un âge déjà bien avancé, il me faut penser à ma succession. À qui donc léguer cette Bibliothèque et la Fondation que je suis en train de mettre sur pied pour continuer de la financer ? Mes comptes bancaires pourvoiront plus que suffisamment à cet usage. Quoique je commence à fomenter à cet égard ma petite idée… À charge pour l’heureux et compétent élu de la faire vivre et croître, en l’ouvrant à la disposition des chercheurs et autres amateurs passionnés et délicats.
Iglesia San Agustin, Almagro, Ciudad Real, Castilla la Mancha.
Photographie : T. Guinhut.
Boccace, père des récits humanistes du Décaméron
chez Diane de Selliers.
Suivi par Les Femmes illustres
et Les Nymphes de Fiesole.
Boccace : Le Décaméron. Illustré par l’auteur et les peintres de son époque,
traduit de l’italien sous la direction de Pierre Bec, Diane de Selliers, 2025, 660 p, 68 €.
Boccace : Les Femmes illustres,
traduit de l’italien par Jean-Yves Boriaud, Les Belles lettres, 2013, 464 p, 47 €.
Boccace : Les Nymphes de Fiesole,
traduit de l’italien par Patrick Mula, Les Belles lettres, 2012, 366 p, 55 €.
Quel prodige d’observation et d’imagination que de rassembler pas moins de cent récits ! Sur une « petite montagne couverte d’arbres variés et de plantes au vert feuillage », sept jeunes dames et trois jeunes hommes se livrent au bonheur des contes. Ce fut entre 1349 et 1351 que Boccace, au sortir de la peste qui ravagea Florence, entreprit d’écrire, pour conjurer le sort fatal, se divertir et divertir ses contemporains, ce depuis lors fameux Décaméron, soit les dix journées. Mais au-delà de l’efficace divertissement, la dimension satirique, morale et humaniste est bientôt largement reconnue. Certes l’on peut se régaler du récit-cadre et des dix récits de dix personnages réfugiés, en une édition de poche, chez Folio, par exemple. Mais rien ne vaut l’écrin raffiné des éditions Diane de Selliers, dont on sait qu’elles ont publié en de comparables trésors éditoriaux les deux autres couronnes fondatrices de la langue et de la littérature italienne ; nous avons nommé Dante et Pétrarque. Réunissant cinq cents œuvres graphiques et picturales de l’aube de la Renaissance, la narration n’en est que plus fluide et vivante. Ce serait cependant être réducteur que de confiner Boccace à son immense Décaméron, tant il fait merveille avec ses Femmes illustres, son Corbeau et ses Nymphes de Fiesole. Reste que l’ingéniosité du Décaméron n’a pas fini de féconder les arts, tant depuis l’opéra baroque jusqu’au cinéma de Pasolini, voire demain…
Selon la légende, Giovanni Boccacio serait né à Paris. Mais plus certainement en Italie, à Certaldo, en l’an 1313. C’est de sa jeunesse à Florence que date son culte de Dante (1265-1321) l’auteur de la Divine comédie. Décevant la volonté paternelle, il se révéla inapte tant en droit qu’en commerce, et préféra se consacrer à la littérature auprès des érudits de la cour voluptueuse et raffinée de Naples. C’est là que naquit son amoureux roman : Fiametta. Suivirent, comme il se doit en ce temps d’humanisme naissant, des œuvres inspirées par l’Antiquité : Le Philostrate, La Thébaïde, De la Généalogie des dieux…
Voilà qui contrastait avec la société florentine où pullulaient les marchands riches et rusés, qu’il retrouva, mais à l’occasion de la peste de 1347. Sa renommée croissante lui valut ensuite de devenir ambassadeur.
Il reprit l’inlassable filon du lyrisme amoureux, avec Le Songe ou le labyrinthe d’amour, ce à l’époque où il rencontre Pétrarque. D’où s’en suivirent d’innombrables conversations et correspondances. Pétrarque parlait à cet égard d’ « une même âme dans deux corps ». Revenu à Certaldo, son foyer devint un rendez-vous de l’humanisme heureux, où l’on découvrait des manuscrits de Martial, Tacite, Apulée…
Ce qui n’empêchait pas sa foi chrétienne. Pour preuve, il reçut les ordres mineurs. Resté fidèle à Dante, il en rédigea une biographie, puis un commentaire de L’Enfer. La mort de Pétrarque, qui l’affecta beaucoup, précéda de peu la sienne… Au faite de sa gloire, Andrea Castagno peignit son portrait, le regard élevé, la main sur un livre.
Les dix nouvelles contées en dix journées par chacun des dix narrateurs du Décaméron sont à chaque fois présidées par la « reine » ou le « roi » du jour, qui propose un thème à suivre, ou, selon, préfère le laisser libre. Chacun d’entre eux a sa personnalité symbolique. Philostrate l’amoureux désespéré, Dioné le jouisseur farceur, Pamphile l’âme sereine, Pampinée la sagesse florissante, Philomèle étant un peu sa sœur cadette, Laurette la maîtresse meurtrie, Emilie la Narcisse, Elise l’amoureuse insatisfaite, Fiamette la parfaite amoureuse, Néphile l’ardente et lascive.
Ces cent nouvelles vont avec plus d’allant que celles médiévales qui circulaient alors. S’il s’agit échapper à la morbidité de la peste – en tant que métaphore de l’iniquité de la population et du châtiment divin – en quittant la cité pour une villa de campagne, et au-delà du récit-cadre, la diversion des récits doit être complète. Aussi faut-il que la langue soit colorée, animée, les personnages variés et les situations piquantes. Or un affrontement constant entre les forces de la nature et les conventions sociales guide les histoires d’amour, de maris, d’amants et de de tromperies, de fausses et vraies vertus. Car l’amour est de la plupart des nouvelles, ce qui culmine avec l’exaltation de la « courtoisie », lors de la dixième journée.
Photographie : T. Guinhut.
Infiniment variés sont les registres, du comique le plus débridé au tragique. Les thématiques galopent de l’ignorance à la sagesse, depuis la sensualité graveleuse jusqu’à la spiritualité la plus sainte. Parallèlement, un initiatique chemin ascendant guide l’œuvre entière, de la dénonciation des vices des grands de ce monde à l’occasion de la première journée, jusqu’à l’éloge des hautes vertus lors de la dernière.
Des personnages hauts en couleurs frappent l’esprit du lecteur. Ciapolletto, un religieux escroc et criminel, devient pourtant une fois mort Saint Ciapolletto ! Le vertueux et riche marchand juif se convertit dans la vie dissolue de la Curie romaine. Un miséreux, Landolfo Russolo, se fait corsaire et ramène un coffret de diamants échappé d’un naufrage. Ferondo est persuadé par un abbé fourbe d’avoir succombé avant de ressusciter. Le cruel prince Tancredi fait boire à sa fille l’eau empoisonnée du cœur de son amant dans une coupe d’or. Natagio émeut celle qu’il aimait jusque-là en vain en lui montrant une fille implacable poursuivie et tuée par deux chiens féroces. Les farces abondent pendant la huitième journée, quand la suivante est volontiers licencieuse, prétexte à de futures illustrations érotiques, par Gravelot au XVIII° siècle, par Brunelleschi au XX° siècle…
Il faut alors prendre conscience, que sous l’égide de l’écrivain, les dix narrateurs dispensent une fresque de leur époque, y compris au sens historique du terme puisque des personnages célèbres y font leur apparition. Le tout surplombé par une éthique admirable, plus précisément grâce à l’autorité de Pampinea, la plus sagace, qui découvre les « richesses les plus chères derrière le paravent des métiers les plus vils », comme elle le met en scène avec l’histoire du boulanger Cisti, « rappelant Messire Geri Spina à la réalité des choses » à l’occasion d’un problème d’importance. De même, la nouvelle conclusive, soit celle de la parfaite Griselda, ne néglige pas d’offrir sa morale : « dans les pauvres chaumières descendent parfois du ciel des âmes divines, tout comme il y a, dans les demeures royales, des gens qui seraient plus dignes de garder les cochons que de gouverner des hommes ».
Celui qui, selon Todorov, est « à l’origine de la narration moderne », aurait-il ou non « mauvaise langue, et venimeuse, parce que, en quelque endroit, [il écrit] la vérité sur les religieux » ? La liberté de ton, parfois bien licencieuse, est réjouissante. En sa conclusion, Boccace se justifie à raison : « Ces choses ne sont dites nulle part entre religieux ni entre philosophes, mais dans des jardins, lieux faits pour la détente, par des personnes jeunes, pourtant sérieuses et irréprochables, et en tant que nouvelles, à un moment où se montrer avec les braies sur la tête pour sauver sa vie n’aurait pas été choquant même chez les plus honnêtes gens ». Le pivot intellectuel des narrations reste considérablement de tous temps : « Toute chose en elle-même est bonne à quelque chose et, mal employée, peut-être nocive à beaucoup d’autres ; et je dis qu’il en est ainsi de mes nouvelles. À quiconque voudra en tirer mauvais conseil et mauvaise conduite elles n’interdiront de le faire […] à qui voudra y chercher utilité et profit, elles n’en refuseront pas et il n’arrivera jamais qu’elles ne soient dites ou réputées autrement qu’honnêtes si elles sont lues dans les circonstances et par des personnes pour lesquelles elles ont été racontées ».
En quoi Décaméron est-il humaniste ? Comme Montaigne qui, plus tard professait « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », comme Erasme dans ses Colloques, il convoque toute une humanité, toutes classes sociales confondues. Ses personnages sont de nobles dames et damoiseaux, mais aussi des bourgeois, de commerçants, des humbles. En ce sens notre préfacier Vittore Branca peut annoncer à cet égard, au moyen d’une allusion balzacienne, une « épopée marchande » et une « comédie humaine ». Vices abjects, vertus aimables, voire héroïques, défilent pour notre amusement, mais également, au deuxième regard, pour notre édification morale. Car un pêcheur, un boulanger peuvent révéler autant de grandeur d’âme qu’un héroïque chevalier. Et nombre de religieux se révèlent d’hypocrites pécheurs, fort dignes du fouet de la satire.
Il est enfin de temps de célébrer le Décaméron, comme l’expression de la naissance du capitalisme marchand, banquier, artistique et littéraire dans la Florence d’un automne éclairé du Moyen âge. Est-ce, alors qu’il offre également un panorama géographique de l’Italie et de la France à l’Angleterre, l’aube de la Renaissance ?
« Griselda », dernière nouvelle de l’ouvrage est restée justement célèbre. Epouse soumise, vertueuse jusqu’à l’abnégation, n’est-elle pas maltraitée par son mari afin de mettre à l’épreuve sa fidélité et sa patience, finalement récompensées par celui-ci ! Jean de La Fontaine et Charles Perrault réécriront l’édifiante nouvelle en vers, tandis que l’opéra d’Alessandro Scarlatti, puis d’Antonio Vivaldi s’en emparera brillamment.
Son histoire orne également des coffres de mariage, dont l’un, peint par Botticelli. Un autre représente celle de Nastagio degli Onesti, en notre volume entièrement reproduit pour la première fois. Notons que la couverture – mieux que dans l’édition précédente – s’orne de deux narrateurs dans les feuillages, un détail particulièrement signifiant d’une fresque d’Andrea Bonaiuti, soit une Allégorie de la Vanité et des plaisirs terrestres, venue de l’an 1368 et de l’Eglise Santa Maria Novella de Florence.
Outre Botticelli, ce sont Giotto, Lorenzetti, Pisanello qui brillent de vies et de couleurs en ces pages. Les processions, les danses, les navires, les artisans, tout cela pullule, qu’il s’agisse de vues d’ensemble ou de détails choisis. Sans oublier des manuscrits du début du XV° siècle, illustrés au moyen de l’aquarelle, ou par le Maître de la Cité des Dames, des dessins en vignettes noir et blanc au fronton de chaque nouvelle… Entre gothique tardif et pré-Renaissance, les illustrations ne sont jamais gratuites, elles dialoguent avec le texte, en une sorte de contrepoint musical et coloré.
Avouons-le, cette édition du Décaméron est d’une beauté incomparable. Outre la justesse de la traduction et la pertinence des préfaces, l’illustration est encore plus convaincante que dans la première édition en grand format, sous coffret et reliée toile. Car Diane de Selliers a revu la mise en page et la distribution des images, plus élégantes ; de surcroit certaines photographies d’œuvres picturales, de fresques, ont été refaites pour l’occasion, à la faveur de restaurations. Finalement « La petite collection », gagne en maniabilité, en charme enfin…
Inspiré par l’exemple des Hommes illustres de Plutarque, et rédigé en 1361 et 1362, le De mulieribus claris, est connu sous le titre Les Femmes illustres, ou parfois Des Dames de renom. C’est la première apparition, dans l’Histoire occidentale, d’une collection de biographies féminines, exactement cent-six. Novateur en la matière, Boccace y compose une compilation raisonnée des dames remarquables, aussi bien païennes que chrétiennes, dont l’excellence prime autant dans le bien ou le mal, non sans qu’une indispensable morale y soit générée. Elles sont puisées chez Tite-Live, Virgile, Tacite, Pline lʼAncien ou Suétone, ou encore saint Jérôme, et bien entendu dans la Bible. Car Eve trône aux premières pages de l’ouvrage, Jeanne de Naples aux dernières. Entre temps, l’on découvre la Papesse Jeanne, la naïve Paulina, une Romaine qu’aima le dieu Anubis. L’on devine que les femmes y subissent parfois des jugements dépréciatifs traditionnels et fort misogynes, leur faiblesse de caractère étant proverbiale, leur luxure également. Cependant, à l’occasion de l’éloge de figures comme celles de Nicostrata ou Epicharis, les mentalités sont comptables d’un regain de faveur, grâce à la réflexion humaniste sur les vertus féminines. Un tel ouvrage bénéficia aussitôt d’une réelle célébrité. Aussitôt traduit en français par Laurent de Premierfait, y puisèrent aussi bien Chaucer au service de ses Contes de Canterbury que Christine de Pisan, en 1405, pour son Livre de la cité des dames. L’on goûte en cette lecture, l’alliance de l’érudition historique et la légèreté plaisante du conte.
Parmi Les Nymphes de Fiesole sont chantées en octosyllabes des amours nobles et pures, dans un cadre inspiré par une mythologie délicieuse que surmonte la chaste Diane. Tout au long de l’immense coulée de 473 huitains, Amour est le dieu, non pas généré au moyen d’une lourde érudition, mais d’une réelle finesse psychologique et lyrique. Récit, monologues et dialogues s’entrelacent au service de l’expression du sentiment.
Une telle poésie pastorale est parcourue de pâtres solitaires, nymphes des bois et diverses divinités champêtres. Cette étrange société voit coexister hommes, dieux et autres êtres, à mi-chemin entre le naturel et le surnaturel, ce parmi les temps primitifs du mythe. Là cependant les élans naturels de l'amour sont contrecarrés par des règles rigides. Car Diane, déesse de la chasse et de la chasteté, sépare rigoureusement les sexes, d’où l’expression d’un irrésistible désir passionné autant que rigoureusement celé. Aussi l'érotisme est-il mesuré entre Africo, un jeune berger, et Mensola, une nymphe bien décidée à éviter toute relation masculine. La séduction parvient à porter ses fruits et l’idylle se noue, quoique la jeune fille doive regretter de s’être laissée prendre. Honteuse, elle se cache si bien que son amant désespérée jamais ne la retrouvera. Courroucée face à cet affront à la loi de virginité, Diane change celle qu’elle découvre mère d’un beau bébé en source :
« Tu ne pourras échapper à mes flèches
Si je tends mon arc, sotte pécheresse !
Mais pour autant Mensola n’a de cesse
de dévaler la pente à toutes jambes ;
une fois au fleuve, elle entre dans l’eau
pour le traverser ; mais Diane profère
certains mots qu’elle adresse à la rivière,
ordonne de retenir Mensola.
La pauvre, au milieu du fleuve elle était,
Quand elle sentit ses pieds lui manquer ;
là, par Diane selon sa volonté,
Mensola fut en eau changée ;
et son nom resta toujours par la suite
à cette rivière, qu’à travers elle
Mensola on nomme encore aujourd’hui.
Et voilà de son nom l’origine. »
La métamorphose fait bien entendu penser à celles qu’illustra en ses vers Ovide. Voilà qui met en exergue la dichotomie entre la froide Diane et une Vénus insidieuses aux amours chaleureuses hélas interdites...
Beaucoup moins connu est Le Corbeau. Roman satirique et onirique à la première personne, il met en scène Boccace lui-même. Econduit par une femme, il doit voyager avec l'âme du mari de cette dernière. Il est ainsi censé l'aider à se libérer de ce « labyrinthe d'amour » bien sombre, infernal en fin de compte, qui l’emprisonne et le tourmente. Car au cours de ce périple souterrain, le roman n’est pas tendre avec ces dames, dont la nature luxurieuse met en péril ces messieurs. Heureusement, lorsque notre écrivain se réveille de son cauchemar, il se sent guéri de toutes ses peines. Ici le noir corbeau, issu du bestiaire médiéval, est allégorique, puisqu’opposé à la blanche et fidèle colombe, stigmatisant les natures perverses, évidemment féminines, ce dans une perspective misogyne une fois de plus. Reste que l’œuvre ne manque ni de verve ni de couleur, quoique intensément noire.
Notre fleuron de l’humanisme naissant écrit autant en prose qu’en vers, en latin qu’en cette langue vulgaire, qui devient après Dante et conjointement avec Pétrarque la langue noble de la péninsule italienne. Il est étonnant, sept siècles plus tard, de pouvoir apprécier à ce point une œuvre divertissante et morale à la fois, qui est une somme des conditions et des passions de notre humanité.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.