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22 août 2024 4 22 /08 /août /2024 16:51

 

Verreries de Maurice Marinot, Musée d'art moderne, Fontevraud, Maine-et-Loire.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Les romans historiques et intimistes

de Tracy Chevalier,

romancière-artiste

de l’émancipation féminine :

 

La Fileuse de verre, La Dernière fugitive,

À l’orée du verger, La Brodeuse de Winchester…

 

 

 

Tracy Chevalier : La Fileuse de verre, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Anouk Neuhoff,

Quai Voltaire, 2024, 448 p, 24,80 €.

 

Tracy Chevalier : La Dernière fugitive, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff,

Quai Voltaire, 2013, 384 p, 22 €.

 

Tracy Chevalier : À l’orée du verger, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff,

Quai Voltaire, 2016, 336 p, 22,50 €.

 

Tracy Chevalier : La Brodeuse de Winchester, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff,

Quai Voltaire, 2019, 352 p, 23,50 €.

 

 

Une sensibilité fine, une technique impeccable, tout permet d’assurer à la romancière britannique d’origine américaine Tracy Chevalier, né en 1962, de successifs bijoux littéraires. Elle sait choisir des époques, des lieux historiques emblématiques – mais sans l’emphase des grands événements de l’Histoire – elle sait y insérer de modestes personnalités souvent féminines qui vont permettre à chaque lecteur de s’identifier, de palpiter au récit d’une vie, de ses entreprises, de ses émotions. Un verger menacé puis les libertés conquises par les esclaves noirs américains ont leur théâtre dans l’est américain, tandis que l’Europe abrite une brodeuse à Winchester ou, plus récemment, une fileuse de verre à Venise.

À l’instar d’Henry James, quel romancier ne rêve de voir son œuvre accomplie dans le cadre de la Sérenissime, soit la ville aquatique de Venise ? Un tel défi est ici brillamment réussi par Tracy Chevalier, dont La Fileuse de verre se situe à Murano, l’île des verriers fameux, encore joliment actifs aujourd’hui.

Issue d’une famille de verriers, une enfant est poussée dans un canal, espérant qu’en se séchant près d’un four concurrent, elle puisse épier quelque secret de fabrication, en particulier s’il s’agit de perles irisées. Elle s’appelle Orsola Rosso. Si rares sont les femmes à tenir un atelier, car elles ne sont pas censées être initiées aux savoir-faire des maîtres ;  pourtant, de façon à sauver de la ruine sa famille, la jeune fille va faire preuve d’une détermination sans faille. Elle n’est d’abord qu’une fée du logis, entre tâches ménagères, jardin, enfants. Etonnement, c’est par la grâce de Marie Barovier, unique maestro verrier féminin de Murano, qu’elle sera initiée à la création ignée de perles aux formes curieuses, aux couleurs pétulantes, jusqu'aux « larmes de sang ». Ainsi brise-t-elle la pesanteur des traditions, fait-elle évoluer les mentalités, grâce à son talent, son inventivité. La spécificité de son art est intacte : « Je ne veux pas faire des perles qui ressemblent à des saphirs ou des émeraudes, déclara Orsela. Sinon autant offrir à Joséphine des saphirs et des émeraudes. L'intérêt est de lui montrer la beauté unique du verre muranais... du verre vénitien ». Vendues et exportées dans toute l’Europe, jusqu’aux Amériques et en Afrique, ces perles portent la mémoire de leur créatrice, tout en offrant une volupté tactile et visuelle à qui les acquiert, les conserve et les transmet. Aujourd’hui, à  Murano, nous seulement les verriers sont encore actifs, mais l’on y peut visiter un « museo del vetro », aux œuvres anciennes et contemporaines, aux créations somptueuses et délicates, « des lustres pareils à des pieuvres aux tentacules emmêlées ». Y trouverons-nous le « tiroir aux dauphins » qu’Orsola garde au secret ?

À partir de l’an 1486, l'histoire de Venise transparait au travers de cette aventure et des descendants d’Orsola, en passant par une peste dévastatrice. Les mariages et les naissances, les amours contrariés, les bonheurs et les tragédies se déploient autour et au-delà d’une intemporelle Orsola, qui semble ne guère vieillir, alors que les personnages aux caractères contrastés sont le plus souvent attachants. Comme autant de perles de verres chatoyantes…

Le récit conserve tout du long une structure que l’on pourrait qualifier d’aquatique. En effet, la métaphore du ricochet d’une petite pierre plate sur la surface de la lagune est parallèle à la narration qui va par bonds de la Renaissance à nos jours. Ce qui permet de lire ce volume, plus vaste que beaucoup des précédents de notre romancière, comme une ample fresque individuelle, familiale et historique, sans oublier que la qualité du roman d’initiation n’y est pas étrangère.

Orné d’une très belle jaquette colorée, sur laquelle un vert canal vénitien révèle les perles en son eau, en outre délicatement gaufrée pour le nom de l’autrice et le titre, sans compter une couverture ornée d’une carte ancienne de Murano, noire sur fond pourpre, ce roman est un plaisir pour les mains, pour les yeux, pour l’esprit. Nous le conserverons dans notre bibliothèque avec le soin que prend l’héroïne : « Orsola sourit à la pensée que ses perles étaient jugées suffisamment précieuses pour être conservées avec des épices exotiques »…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fuir l’oppression, le quotidien, les déceptions ; qui n’en a rêvé ? Dans La Dernière fugitive, Honor Bright va jusqu’au bout de ses décisions, quittant l’Angleterre des années 1850 pour fendre l’Atlantique et refonder son existence parmi les Etats-Unis. L’héroïne de Tracy Chevalier, romancière vivant à Londres, ne fait pas que fuir, elle affronte le réel, pour se trouver. De même Robert, le héros d’À l’orée du verger, quitte l’étroitesse d’une natale terre à pommiers pour admirer les sequoias californiens. Autant les personnages de la romancière Tracy Chevalier s’émancipent, autant ils accompagnent l’expansion économique et intellectuelle américaine.

Rejetée par un fiancé, Honor Bright suit en 1850 sa sœur qui va trouver un époux outre-Atlantique. C’est la première étape de La Dernière fugitive. Une traversée nauséeuse, la mort de la sœur, la solitude, la brutalité et l’austérité des mœurs, puis l’accueil chez une amicale modiste américaine de l’Ohio, dessinent des péripéties continues, d’abord peu originales. Ce qui ne gâche en rien les qualités la jeune quakeresse qui aime la paix de la couture et les réunions religieuses d’ « Amis » (entendez les Amish), leur silence, leur « lumière intérieure ». Accueillie dans une vaste ferme familiale, elle épouse l’entreprenant Jack, dont elle aura un enfant. Mais sa rencontre avec des esclaves fuyant le Sud pour atteindre la liberté canadienne au moyen d’un chemin de fer clandestin, avec la « ville libérale » d’Oberlin, avec le cynique et troublant Donovan, chasseur de fugitifs, bouleversera son sens de l’humanité. Ainsi Honor saura porter son prénom jusqu’à son sens le plus profond. Le suspense ira jusqu’à la traque, jusqu’au meurtre, peut-être nécessaire…

Entre roman historique et roman d’initiation, entre narration interne et lettres alternées, l’équilibre est parfait. Point trop de didactisme, ce qu’il faut de descriptions, pour faire surgir à nos yeux intérieurs un monde aux richesses sensibles, comme au moyen d’une délicate écriture photographique, qu’il s’agisse d’une forêt, d’un bébé, d’une vache…

Jamais Tracy Chevalier n’est superficielle. Si l’apparente simplicité, la facilité de lecture, des premiers chapitres aux perspectives modestes, peuvent nous donner cette impression, c’est par pudeur et modestie qu’elle ne cherche pas à en imposer à son lecteur. Peu à peu, des problématiques plus fines et politiques se font jour. Dans La dernière fugitive – dont nous tairons l’identité – c’est la thématique, certes rebattue, de l’esclavage qui s’impose. Mais avec un quelque chose de plus : la question de la liberté naturelle de l’individu, qu’il soit noir, ou femme. Quand Honor découvre les visages de couleurs, elle apprend non seulement la compassion, mais leur personnalité profonde. Quand elle s’écarte des lois implicites, puis révélées et justifiées, de sa belle-famille quaker, quand elle récuse une loi du Congrès, qui interdit de porter assistance aux esclaves en fuite et ordonne de contribuer à leur arrestation, elle trouve et assume son libre-arbitre, entre « principes » moraux et « compromis ». Choisissant d’étendre « le silence des Réunions à l’ensemble de sa vie », et s’affranchissant de jougs successifs, elle devient représentative de l’esprit du libéralisme politique des pères fondateurs des Etats-Unis.

Museo del Vetro, Murano, Venezia.

Photo : T. Guinhut.

 

En une remarquable continuité, l’écrivaine donne une place considérable à l’œuvre d’art. Dans La Jeune fille à la perle, elle écrivait à partir du tableau de Vermeer ; dans La Dame à la licorne, c’était la tapisserie médiévale qui était son inspiratrice. Dans Prodigieuse créatures, où l’on croisait également une dimension féministe, des fossiles tenaient lieu de tableaux. En cette Dernière fugitive, plus ténus paraissent les « quilts », ces couvertures de « patchwork » ou d’ « appliqués », brodés avec un soin fabuleux et patient, cadeaux rituels de mariage et trésors familiaux. Pourtant, figurant l’existence d’Honor en fragments divers, et cousus entre eux, ils sont des mises en abyme, reflétant le roman en son entier. Ainsi elle agrège des morceaux de robes, de foulards et de tissus venus de lieux et de personnes qui jouent pour elle un rôle vital, dont le « gilet marron de Donovan ». Ainsi, notre auteure met au centre de sa maîtrise romanesque ce que les rhétoriciens de l’Antiquité appelaient l’ecphrasis, ou description d’œuvre d’art. Ce qui n’est pas le moindre mérite de la romancière experte à tisser un univers entre les pages…

Entre éthique féministe, cause anti-esclavagiste et reconnaissance de la liberté individuelle en dépit des communautés, l’esthétique modeste, cependant peu à peu brillante, de Tracy Chevalier sait à l’évidence réconcilier l’amateur de lecture aisée avec celui qu’anime la quête de problématiques humanistes. Parmi lesquelles la réalisation de soi et la lecture du monde par la création artistique sont justement essentielles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Malgré une entrée en matière cette fois un peu fastidieuse, un roman de mœurs de Tracy Chevalier n’est jamais anodin. Nous sommes À l’orée du verger, parmi les marais noirs de l’Ohio. Une pauvre famille de colons, installée en 1838, s’ingénie à faire pousser des pommiers, espérant tirer subsistance de ce dur labeur, vivre avec dignité, en rêvant de la rainette à « goût de miel et d’ananas ». Pour le père opiniâtre et la mère alcoolique, l’entreprise finit en tragédie sordide où l’on s’entretue par accident. Mais pour le fils Robert, qui fuit ce lieu maudit, les arbres sont le fil rouge de son existence en même temps que du roman d’initiation : à l’autre extrémité du continent américain, en Californie, il devient « l’agent arboricole » d’un botaniste qui lui fait récolter graines et plants des immenses redwoods et séquoias, de façon à les exporter vers l’Angleterre et les vendre à de riches clients : « Plutôt que de laisser la végétation à sa guise, ils répartissent les arbres de manière qu’ils composent des œuvres d’art ».

C’est bien ce que compose Tracy Chevalier en tissant des liens subtils entre les destins, les morts et les naissances, entre les filiations et les transmissions de savoir, au sein des cycles d’une nature âpre et grandiose. C’est ainsi qu’en progressant, le livre, absolument réaliste, voire naturaliste dans la tradition de Zola, jouant avec l’alternance des voix et l’alternance des vies des deux générations, avec des lettres qui ne trouvent pas toujours leur destinataire, devient de plus en plus prenant, en apparence tout simple d’écriture, en fait si subtil de conception, jusqu’à l’ouverture vers l’avenir plus lumineux d’une troisième génération, comme celle des arbres, même s’ils dépendent d’une plus vaste temporalité.

Avec son précédent roman de mœurs, La Dernière fugitive, la romancière complète un diptyque attachant : celui de la colonisation du territoire des Etats-Unis et de leur expansion économique. Il s’agissait de la question de l’esclavage et de la liberté individuelle, il s’agit « à l’orée » du vaste verger que deviennent les Etats-Unis, de la liberté d’entreprise et créatrice des Américains, sans oublier l’éloge des vastes espaces de leur continent. À l’image de ses personnages qui ourdissent des quilts ou recueillent les graines et les plants de futurs jardins, Tracy Chevalier est bien une romancière-artiste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Toujours, les personnages centraux de Tracy Chevalier sont des femmes. Parfois discrètement prestigieuses, voire mythiques, comme dans La Jeune fille à la perle, venue du peintre Vermeer, ou La Dame à la licorne, venue de la tapisserie médiévale. Le plus souvent elles sont ordinaires, d’une plate banalité apparente, alors que la romancière, prend soin d’user d’une remarquable acuité psychologique pour les plonger dans les remous de l’Histoire américaine ou anglaise.

Violet Speedwell, soit le personnage éponyme de La Brodeuse de Winchester, ne semble avoir qualité particulière, sauf son amour des livres. Mais dans les années trente ce n’est pas forcément bien vu, surtout pour une de ces « femmes excédentaires » destinées à un mari qui leur fait défaut, puisqu’une génération de jeunes hommes fut décimée par la Première Guerre mondiale, dont son fiancé. Restée célibataire, négligée par tous, elle n’est qu’une modeste dactylo, lorsqu’en 1932 elle entre dans la cathédrale de Winchester. C’est là qu’elle rencontre un « cercle de brodeuses » où elle va bientôt s’épanouir. Broder des « agenouilloirs » et des coussins ne parait guère exaltant, pourtant le sien « serait encore là après sa mort ». Comme au cours d’une initiation, il faut subir la tyrannie de Mrs Biggins, avant de découvrir l’amitié de ses consœurs et devenir une experte.

Alors que la montée du nazisme emmène l’Allemagne et menace l’Europe, Violet fera preuve d’un modeste acte de résistance : broder un « fylfot », soit une svastika anglaise, croix gammée à gauche. Le roman, plein de sensibilité, même s’il n’atteint pas la hauteur de Prodigieuses créatures, dessine une vie, entre solitude, amours d’occasion et grossesse d’une mère célibataire, peignant du même mouvement une Angleterre des gens modestes et de l’entre-deux-guerres.

N’y-a-t-il pas une discrète vocation féministes au travail romanesque de Tracy Chevalier ? Féministe sans aucun doute de bon aloi. Certes, ce sont des fictions. Mais l’Histoire, grande et petite, ne manque pas de personnalités féminines remarquables, y compris du quotidien. Ainsi que notre contemporain, plus encore favorable aux épanouissements féminins, du moins dans les démocraties libérales.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

À partir d'articles publiés dans Le Matricule des Anges, janvier 2014, juin 2016.

 

Murano, Venezia. Photo : T. Guinhut.

 

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11 août 2024 7 11 /08 /août /2024 17:55

 

Parador de Trujillo, Extremadura.

Photo : T. Guinhut.

 

 

De la Nouvelle Histoire mondiale des sciences

à la théorie fallacieuse de la terre plate.

 

 

Colin Ronan : Histoire mondiale des sciences,

traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Claude Bonnafont,

Points, 1999, 706 p, 12,30 €.

 

James Poskett : Une Nouvelle Histoire mondiale des sciences,

traduit de l’anglais (Grande Bretagne), par Charles Frankel,

Points, 2024, 688 p, 14,90 €.

 

Violaine Giacomotto-Charra & Sylvie Nony :

La Terre plate. Généalogie d’une idée fausse, Folio, 2023, 324 p, 9,20 €.

 

 

La question parait dès l’abord entendue : la science occidentale fut et reste la seule à maîtriser de considérables découvertes et épanouissements, de la médecine, des mathématiques modernes à l’héliocentrisme, de la physique, depuis l’électricité jusqu’au nucléaire, de l’imprimerie à l’informatique, jusqu’à l’intelligence artificielle… Cependant, à y regarder de plus près, ce serait demeurer perclus de préjugés que de croire qu’elle fut la seule à essaimer, tant des contrées lointaines, voire totalement inattendues, ont connues des recherches, des avancées scientifiques. Ce que ne cessent de montrer des ouvrages savants prétendant à de nouvelles histoires mondiales des sciences, sous les plumes de Colin Ronan et James Poskett, cependant plus différents que le laisseraient paraître leurs titres. Alors que des méconnaissances, des mystifications pseudo-scientifiques, ont la vie dure, comme celle qui affirma et affirme encore combien le Moyen âge avait la bêtise de croire la terre plate, cette idée fausse dont la généalogie est retracée par Violaine Giacomotto-Charra & Sylvie Nony. Or science et histoire des sciences se doivent de rechercher et de cultiver la vérité, de se garder des lubies obscurantistes profondément enracinées et des gangrènes idéologiques.

De James Poskett, cette récente (puisque parue en anglais en 2022) Nouvelle Histoire mondiale des sciences est présentée par l’éditeur comme « fondamentale ». Soit. Serait-ce oublier bien vite que ce même éditeur publia un ouvrage d’abord paru en anglais en 1983, de Colin Ronan, intitulé plus modestement Histoire mondiale des sciences, qui commence par « science primitive », va des Egyptiens aux Mayas, en passant par la Mésopotamie. Les premiers étaient férus de mathématiques, de métallurgie, de dentisterie et la pratique de l’embaumement concourut à une précise anatomie. Les Mésopotamiens prisaient géographie et biologie, quand ils étaient suffisamment avancés pour rédiger de réelles encyclopédies cunéiformes sur tablettes d’argile venues de Sumer, au II° millénaire avant notre ère. Elles dénombrent entre autres les minéraux, les pratiques médicales, ce que confirme un volume irremplaçable : Tous les savoirs du monde[1], reflet d’une exposition de la Bibliothèque Nationale de France. Les Mayas quant eux surent mesurer les cycles de Vénus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De toute évidence, puisque chronologique, un tel volume, profus et scrupuleux, consacre son second chapitre à la science grecque, à nombre de ces « savants illustres », comme Archimède ou Pythagore, Euclide ou Ptolémée, auxquels Louis Figuier[2] rendit un hommage appuyé. Avant ce dernier, au XVIII° siècle, Dutens montrait que nombre de philosophes éclairés de son temps avaient « puisé la plupart de leurs connaissances dans les ouvrages des Anciens[3] ».

Nous n’ignorerons pas la Chine, ensuite l’Inde, puis le monde arabe. Si la médecine, voire l’agronomie chinoise, sont l’objet de toutes leurs attentions, les préoccupations astronomiques et conjointement astrologiques, sont de tous les horizons anciens.

Bientôt cependant, et grâce au concours de l’empire romain, de la médecine de Galien, et de l’ère médiévale qui sut adopter les chiffres arabes – en fait indiens – une stupéfiante et irrésistible progression féconde la Renaissance, ce dont témoigne Gutenberg imprimeur, Ambroise Paré chirurgien, sans omettre Léonard de Vinci. Les mathématiques modernes et la révolution astronomique, dû à l’héliocentrisme de Copernic, au XVII° siècle, n’échappent pas à notre historien, qui a par ailleurs écrit une biographie de Galilée, et œuvré à l’étude des premiers télescopes. Physiologie, zoologie avec Buffon, chimie avec Stahl et Lavoisier, l’on ne cesse de parfaire une connaissance complète de la terre, dont l’âge n’est plus celui biblique, et dont l’évolution préfigure en quelque sorte la doctrine de Darwin. L’industrialisation du XIX° siècle s’accompagne de l’électrification, de la photographie, sans parler de l’explosion faramineuse des découvertes et des applications au cours du dernier siècle, du radium à la pénicilline, du gramophone au téléphone, de l’automobile à l’aviation, des technologies nucléaires aux satellites, jusqu’à à l’aube de l’informatique.

Colin Ronan, en son ouvrage, avoue son ambition de couvrir « la science pure plutôt que la technologie », y compris ces sciences « rendues obsolètes par la révolution scientifique », ce de manière extrêmement documentée. Il conclue avec l’univers en expansion et la théorie du Big bang. Pari tenu…

 

Musée d'Agesci, Niort, Deux-Sèvres.

Photo : T. Guinhut.

 

Différence de taille, James Poskett commence son investigation en 1450, soit là où son devancier en était déjà presqu’à la moitié de son volume. Il ne s’intéresse qu’incidemment à l’Occident, le propos étant ailleurs. Ainsi, entre 1450, date du miracle florentin, de notre imprimerie et prélude aux grandes découvertes maritimes, et 1700, la « révolution scientifique est ailleurs », lorsque s’ignorent la médecine aztèque et la cartographie des Amériques. La science islamique infuse la Renaissance européenne, même si l’on sait que cette influence est surestimée tant l’islam entre dans une longue ère d’obscurantisme à partir du XII° siècle, si l’on lit attentivement l’essai informé de Faouzia Charfi[4]. Les astronomes africains, indiens et ceux de Beijing font des prodiges, même si leur déclin, pour des raisons internes et géostratégiques, est confirmé par les performances occidentales, surtout coperniciennes.

Selon la formule de notre auteur, « les esclaves de Newton » – car ce dernier investit largement dans le commerce d’esclaves – sont en Gorée (au Sénégal aujourd’hui), parmi les Incas, les navigateurs du Pacifique, tous contribuant à leur corps défendant à la gravité universelle, car c’est au moyen des observations des savants voyageurs que l’auteur de la Philosophiae naturalis principia mathematica put en 1686 parfaire son ouvrage. De même, un botaniste nommé Sloane collecta les plantes de la Jamaïque, avec le concours d’esclaves africains, dont les bateaux négriers avaient de surcroit véhiculé la noix de cola. De là à établir la culpabilité du botanisme occidental, quoiqu’il puisse reconnaître le savoir des Africains en la matière, il n’y  a qu’un pas. C’est un peu oublier l’immense catalogage de Linné, mais également les progrès de la médecine qui en découlèrent.

De toute évidence les conséquences économiques de ces découvertes ne sont pas sans enjeu. Tel l’importation du thé chinois, qui fit florès en Angleterre, alors que depuis des siècles la Chine ne se privait pas d’étudier cette plante, de publier sous la gouverne de Lu Yu Le Classique du thé[5] au VIII° siècle.

Voici, de 1790 à 1914, le chapitre « capitalisme et conflits », qui conduit à examiner combien « le côté sombre de la recherche », invasions, colonisations, tueries, ne laisse pas de semer le doute sur les méthodes, voire les fins des explorateurs scientifiques. Tel Etienne Geoffroy Saint-Hilaire amené par Napoléon envahissant l’Egypte et découvrant des momies d’ibis sacré de façon à tenter de confirmer avant Darwin sa théorie de l’évolution. Ou encore Francisco Moreno chassant les fossiles en Argentine avec le secours d’une armée massacrant les indigènes. « Une fois qu’ils rentrent en contact avec les peuples civilisés, ils sont voués à l’extinction totale », déclara Sarmiento en 1879. De tels « civilisés » ont une éthique de la civilisation pour le moins désastreuse. L’histoire des sciences est en effet entachée d’infamies.

De façon adjacente, la science est instrumentalisée par l’ambition politique : la traduction chinoise par Ma Junwu de L’Origine des espèces en 1903 allait au-delà de Darwin en arguant que « la révolution est le principe universel de l’évolution ». S’en suivirent 200 000 morts et l’abdication du dernier empereur. En Union soviétique, les scientifiques « subissaient les affres d’un conflit idéologique majeur », à l’instar de Piot Kapitsa, empêché de retourner à Cambridge, qui découvrit à Moscou la superfluidité de l’hélium liquide, qui lui valut néanmoins le Prix Nobel de physique. Cependant nous ne ferons pas grief à la science elle-même d’être manipulée par les pouvoirs tyranniques…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aux faits scientifiques in exacto ici rapportés s’ajoute le talent de narrateur de James Poskett, qui raconte par exemple le voyage de La Condamine vers les sommets des Andes, de façon à ce que l’arpentage contribuer à confirmer l’hypothèse de Newton selon laquelle la terre est aplatie aux pôles…

Quarante ans plus tard, James Poskett a l’avantage de l’actualisation, aussi bien en ce qui concerne des travaux effectués aujourd’hui en Afrique, aux pays arabes, en Asie, la science se mondialisant, qu’en ce qui concerne les recherches historiques, voire archéologiques. Son propos se veut universaliste : « Des naturalistes tchèques et astronomes ottomans aux botanistes africains et chimistes japonais, l’histoire des sciences modernes a besoin d’être racontée sous la forme d’un récit mondial. […] Des recherches passionnantes en matière d’intelligence artificielle, d’exploration spatiales et de sciences climatiques se déroulent déjà en Asie, en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique latine ; les informaticiens chinois font des percées majeures dans l’apprentissage automatiques des ordinateurs ; les ingénieurs émiratis envoient des sondes spatiales autour de Mars ». En ce sens les contrées les plus exotiques bénéficient de la contamination, de l’exportation des savoirs et des talents de l’Occident. Sauf que cette embellie scientifique ne s’accompagne pas toujours d’embellie des libertés : il suffit de penser à la surveillance faciale et des réseaux en Chine postcommuniste, à la dimension islamique des pays arabes…

La science n’est pas à l’abri des censures et autres répressions. James Poskett signale combien certains régimes, en particulier associés à l’islam, lorsque la dictature d’Erdogan, en Turquie, incarcère des chercheurs qui ont eu le front de se montrer critiques, lorsqu’au Soudan l’on arrête un généticien. Mais en Chine les Ouïgours, fussent-ils des scientifiques, disparaissent…

Il n’en reste pas moins que malgré ses qualités intrinsèques, rendant à César ce qui est à César, l’ouvrage de James Poskett n’est pas dénué d’un relent idéologique douteux. Comme s’il fallait par mode intellectuelle, par décolonialisme, anticapitalisme et par rejet de l’européanocentrisme, contester à l’Occident moderne ses réussites et monter à toutes forces combien les populations exogènes ont été frustrés de leur scientificité. Comme quoi il est vain d’imaginer que la connaissance des évolutions scientifiques puisse être vierge de tel ou tel virus idéologique. Un semblable courant de pensée discutable anime également un récent titre dont la gémellité n’est pas à mettre en doute : Histoire mondiale de la France[6] sous la direction de Patrick Boucheron.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les errances de l’histoire des sciences ne sont pas toutes à la recherche de la vérité, mais témoignent du goût de l’erreur des uns, de la falsification des autres. Ainsi les platistes ont la vie dure, qu’ils soient islamiques, usant à l’envie de la métaphore coranique selon laquelle « la terre est comme un tapis[7] » – quoique des savants arabes en sachent la fausse évidence – ou bien Américains, à l’instar de la californienne Flat Earth Society qui prétend à un complot des partisans de la sphère, tels que la NASA, rien de moins. Mais l’expérience d’enseignant de votre modeste critique a montré que de nombreux élèves soutenaient que le Moyen âge pensait la terre plate, suivant en cela leurs précédents enseignants. Ce qui ne laisse pas d’inquiéter sur la culture de ces derniers.

D’où vient cette idée fausse ? L’essai de Violaine Giacomotto-Charra & Sylvie Nony vient à point nommé pour soigneusement infirmer un tel lieu commun, une telle billevesée obscurantiste. Le Moyen âge brillait dit-on par son ignorance, par sa coercition religieuse, par son arriération scientifique. Seul le temps des navigateurs, entre Colomb et Magellan, mais aussi les astronomes modernes, Copernic et Galilée, aurait permis que la raison éclaire la rotondité terrestre pour que les ténèbres se dissipent et qu’enfin la Terre devînt ronde. Le XIX° siècle, scientiste, anticlérical, contribua longtemps à la diffusion de cette conception fantaisiste d’un Moyen âge, parce que chrétien, inculte et ignorant.

De plus la légende selon laquelle Galilée aurait conclu que la terre était ronde est tenace, alors qu’il ne fit que confirmer l’héliocentrisme de Copernic, ce dernier étant au passage évacué, sans doute parce que Galilée, de par son mauvais caractère, avait été en butte, mais si peu, avec une frange de l’église, forcément anti-scientifique bien entendu, au mépris de la qualité intellectuelle de l’oligarchie religieuse, certes conservatrice, comme tout milieu savant au demeurant, lorsque pointe une découverte inattendue, surprenante, paradoxale.

Il s’agit bien, selon les justes mots de notre duo d’essayistes, « d’une manipulation de l’histoire des sciences et surtout des consciences [qui] participe d’une vision pauvrement linéaire et téléologique du développement des civilisations, issue du positivisme ».

En fait, de l’Antiquité grecque à la Renaissance européenne, à part quelques lourdauds, l’on n’a jamais prétendu, jamais enseigné en Occident une telle platitude ! Au IV° siècle, Aristote dans Du Ciel avait observé la rotondité de notre terre. Un siècle avant Jésus-Christ, Eratosthène avait déterminé avec une précision satisfaisante le rayon de la terre et sa circonférence (nos autrices donnent en une utile annexe l’« Exposé de la méthode d’Eratosthène par Cléomède). Les manuscrits astronomiques médiévaux sont clairs à cet égard, par exemple ceux d’Isidore de Séville au VII° siècle, de Bède le Vénérable au VIII°, de Sacrobosco au XIII°, dont notre volume reproduit quelques citations et illustrations probantes. Ainsi que les fort nombreuses enluminures représentant la création de la terre et ses antipodes. Nos deux historiennes, Violaine Giacomotto-Charra et Sylvie Nony, nous offrent les sources antiques, en passant par les Pères de l’Église, jusqu’aux manuels et encyclopédies médiévales utilisés pour l’enseignement dans les écoles cathédrales, ensuite dans les universités à partir du XIIIe siècle.

Entre Aristote prévenant de la sphère terrestre et Saint Thomas d’Aquin stipulant à la première page de sa Somme théologique la même réalité, le consensus philosophique, scientifique et théologique, tour à tour grec, romain, chrétien, est patent. Mais l’incroyable cas de Lactance, autorité théologique du III° siècle avec ses Institutions divines, en aucun cas une autorité scientifique, s’élevant vigoureusement contre les antipodes et ceux qui marchent la tête en bas, quoiqu’il fit se gausser tout religieux sensé, n’a pas cessé de laisser des traces, y compris mis en avant par Voltaire qui n’a pas été toujours judicieux. Là est « le nœud gordien de la controverse », même si un Cosmas eut le même type d’arguments fallacieux.

Un mythe n’est pas sans genèse, sans généalogie. Aussi notre duo d’autrices abondamment informé pointe avec rigueur les causes de la falsification et sa persistance, les vecteurs académiques, les manuels scolaires, depuis le XIX° siècle jusqu’aux années 1980 ! Ce qui laisse douter du sérieux de l’Education Nationale, voire laisse à deviner que le grégarisme et la paresse de pensée ont par là de beaux jours devant eux. « La force du faux », pour reprendre une formule d’Umberto Eco, est telle que « les récits, comme les mythes, sont toujours persuasifs[8] ». Et plus c’est simpliste, plus cela passe…

Tous phénomènes appartenant sans nul doute à l’histoire mondiale des sciences, pierre philosophale, génétique soviétique et stalinienne de Lyssenko, terre plate, voire réchauffement climatique d’origine anthropique[9], voilà qui prouve combien l’éthique scientifique peut être dévoyée. Par ignorance têtue et assumée, complotisme, obscurantisme, conservatisme, idéologie politique, grégarisme et, bien entendu appât des prébendes et des postes de pouvoir...

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Tous les savoirs du monde, Bibliothèque Nationale de Franc / Flammarion, 1996.

[2] Louis Figuier : Vies des savants illustres. Savants de l’Antiquité, Lacroix, 1866.

[3] Dutens : Origine des découvertes attribuées aux modernes, Chez la veuve Duchesne, 1776.

[5] Lu Yu : Le Classique du thé, Les Belles Lettres, 2023.

[7] Coran, 71-19.

[8] Umberto Eco : De la littérature, Grasset, 2003, p 393.

[9] Voir : De l'Histoire du climat à l'idéologie écologiste

 

Biblioteca de San Lorenzo del Escorial, Madrid.

Photo : T. Guinhut.

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2 août 2024 5 02 /08 /août /2024 13:01

 

Poitiers, Vienne. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

D'Hypérion à Flashback,

les titanesques science-fictions

homériques et géopolitiques

de Dan Simmons.

 

 

Dan Simmons : Hypérion,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Guy Abadia,

Robert Laffont, 2022, 510 p, 23 €.

 

Dan Simmons : Les Cantos d’Hypérion,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Guy Abadia,

Robert Laffont, 2003, 1288 p et 1010 p, 25 & 26 €.

 

Dan Simmons : Ilium,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Daniel Brèque,

Robert Laffont, 2012, 618 p, 23 €.

 

Dan Simmons : Flashback,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Dusoulier,

Robert Laffont, 2012, 528 p, 22,50 €.

 

Dan Simmons : Le Nez-boussole d’Ulfänt Banderoz,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sébastion Guillot,

Robert Laffont, 2022, 192 p, 18 €.

 

 

 

      Les voies de la science-fiction sont presque aussi impénétrables que celles des dieux. Tant ils sont, en Hypérion, multiples, chrétien, grichtèque, panislamique, cruciforme bikura, voire zen gnostique, dans l’hégémonie de l’œuvre polymorphe du romancier polygraphe américain Dans Simmons (né en 1948)… Mais aussi des dieux de l'Olympe, lorsqu'ils veillent et jouent d'influences au-dessus de la guerre de Troie, sur Hector, Achille et Ulysse. Ainsi Dan Simmons, depuis le tour de force de sa tétralogie Les Cantos d’Hypérion, en passant par Ilium puis son pendant, Olympos, ajoute aux treize siècles de son space opera un étage temporel et technologique réécrivant les récits homériques. Le titanesque Dan Simmons montre une fois de plus combien il a de cordes à son talent. Qui compte le thriller fantastique de L’Echiquier du mal, et le remake du récit d’exploration polaire à la lisière de Jules Verne et du roman gothique, intitulé Terreur. Sans compter qu'en infiltrant une trame policière parmi la science-fiction presque contemporaine de Flashback, le voici imaginant une guerre islamique ravageant les Etats-Unis d'Amérique. Décidément le romancier aime surplombler et manipuler les conflits de l'Histoire, tant passée que future. Plus ludique est son Nez-boussole d’Ulfänt Banderoz, qui relève plus exactement de la fantasy. Et si les prodiges de la littérature s’étaient déplacés des classiques aux prouesses narratives et conceptuelles de la science-fiction ?

        Toutes les dimensions du passé, de l’avenir de l’humanité, ses complexités, déboires et aspirations apparaissent dans l’œuvre de Dan Simmons ; et au premier chef dans ses Cantos d’Hypérion. Gigantesque prélude, le volume inaugural, laconiquement intitulé Hypérion, paru aux Etats-Unis en 1989, doit propulser le personnage du Consul vers une planète lointaine ainsi nommée par allusion au poème du romantique anglais John Keats[1]. Mais quoi de mieux pour occuper les longueurs d’un tel voyage que de confier aux sept pèlerins le récit de leurs aventures et ainsi leur liens avec la dite planète, menacée par l’ouverture des « tombeaux du Temps » et par le « Grichte » sanguinaire qui en occupe le point névralgique ? L’on devine ici un souvenir du procédé des récits emboités, tel qu’en usa un Chaucer dans ses Contes de Canterbury, ce qui renforce l’aspect métalittéraire du roman-somme. Ce sont, dans l’ordre d’apparition, un prêtre, un soldat, un poète, un érudit philosophe, une femme-détective, un diplomate, soit notre consul enfin. Parmi ceux-ci s’est glissé un traître ; lequel ? Et si la légende rapporte que six parmi les pèlerins seront sacrifiés au « Gritche », qui sera le survivant, qui sera « L’Elu » ?
      Il faut attendre le second volet, La Chute d’Hypérion, pour explorer les mystères dangereux, voire apocalyptiques, d’un tel parage. Découvrir, au cours d’une narration chronologique cette fois, le « Gritche », monstre aux griffes acérées, auquel tout un peuple voue un culte suicidaire. À l’instar du « parasite de résurrection », en quoi consiste le « cruciforme », il atteste combien il s’agit de religions de la souffrance, ce dont témoigne également « l’arbre aux épines » qui empale des milliers de vivants. Le mystère effarant du mal reste entier… Ce qui fait écho à L’Echiquier du mal
[2],l... roman fantastique et policier, à la recherche d’un ancien tortionnaire nazi qui ne cesse de sévir, des décennies après. L’action est trépidante, l’angoisse est prégnante, surtout lorsque le meurtrier s’insinue dans l’esprit de ses victimes devenues pions d’un jeu d’échec mortel...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      272 ans plus tard, Endymion et L’Eveil d’Endymion font l’objet du second diptyque dans cette tétralogie dédiée à John Keats. Berger devenu soldat puis guide pour chasseurs, Raul Endymion doit protéger Aenea, fille de l'ancienne pèlerin Brawne Lamia, également messie venue des temps passés. Ainsi, au-delà de la réécriture du mythe des Titans vaincus par les divinités olympiennes et chantés par l’omniprésent poète John Keats - réincarné en un « cybride » -  s’accomplit la renaissance religieuse…
      Le Space opera exhibe sa dimension politique, entre galaxies lointaines gouvernées par l’ « Hégémonie », sous l’autorité de Meina Gladstone, invasion des marges de l’empire par les « Extros », guerres interstellaires complexes, « portes distrans » reliant les planètes les unes aux autres – exception faite d’Hypérion – s’allie à des avancées scientifiques inouïes, tels une considérable intelligence artificielle avant l’heure, tapis volants à « propulsion Hawking », « traitement Poulsen » de résurrection auquel le poète Martin Silenius a sacrifié. Les allusions à l’entropie, à la biologie des machines, celles au philosophe chrétien Pierre Teilhard de Chardin nourrissant la quête mystique, la richesse stylistique, épique et poétique, tout contribue, sans lourdeur ni pédantisme, sans nuire à l’efficacité narrative, à une réussite époustouflante.

 

 


      Hubris et ruines des civilisations, amours émouvantes, celui édénique de Merin et Siri, et déchirantes, celui de Sol pour sa fille dont le temps est renversé, rien ne semble avoir été oublié pour tisser cette fresque pluridimensionnelle, des plus immenses perspectives spatiales et temporelles aux plus infimes, intimes et coruscants détails. De surcroit les registres employés varient sans cesse : épique au premier chef, lyrique, tragique, burlesque, parodique, sans compter les registres de l’argumentation, judiciaire, épidictique, délibératif, qui conviennent à une œuvre politique aux complots, machinations et résolutions nombreux.
      Presqu’exactement contemporain, soit deux ans après, du cycle de La Culture de Ian M Banks
[3] – une utopie techniciste  et philosophique, en quelque sorte anarchique – celui d’Hypérion présente avec ce dernier des points communs : guerre intergalactique, humanité dirigée par les intelligences artificielles, ici le « TechnoCentre », mais ce serait exagérer les familiarités afin de déprécier l’un ou l’autre. D’autant que la virtuosité poétique de Dan Simmons fait la différence, sans omettre la pertinence philosophique et théologique.

Homère : L'Iliade, Jean de Bonnot.

Photo : T. Guinhut.
 

      La récurrence des allusions mythologiques dans les Cantos d’Hypérion précède à juste titre un autre diptyque explicitement consacré à la guerre chantée par Homère. Dans le premier volume, intitulé Ilium, un universitaire du XX° siècle est envoyé depuis le futur afin d’observer la guerre de Troie, des « Moravecs » passionnés de Proust et Shakespeare enquêtent sur l’activité quantique de Mars, alors que les Terriens, surveillés par les Vyonix, sont devenus des niais. Trois histoires et trois temps se rassemblent sous le regard hypertechnologique des dieux grecs à l’affût du meilleur et du pire de l’humanité et de la post-humanité. Les interventions d’Aphrodite, de Zeus et autres divinités, s’expliquent alors grâce à d’éblouissants recours à la physique quantique et aux nanotechnologies. Homère a-t-il fidèlement rapporté cette guerre ? C’est ce que l’on tentera de vérifier, à la croisée de la réécriture de l’épopée et d’une intertextualité virtuose.

      Certes, cet Ilium, auquel succède Olympos, en un diptyque historico-poétique impressionnant croisant mythologie et space opéra, n'a peut-être pas de bout en bout la puissance d'Hypérion, cette tétralogie radicalement indépassable. Là où ce dernier nous entraînait dans un suspense aventureux sans équivalent, et ce avec une écriture et une pensée stupéfiante, qu'il s'agisse de création poétique, de religions et de civilisations imaginées, la réécriture homérique pêche parfois par le manque de concision, les longueurs, les répétitions dommageables. Mais qu'importe, dira-t-on devant l'ambition assumée...

      Rien de tel donc que la culture des grands poètes, dont Dan Simmons fait indubitablement partie, pour comprendre les évolutions, le passé et les futurs des mondes…  La science-fiction postmoderne, riche de tant d’allusions, récits et références, ne se sépare pas de la littérature classique et se trouve être le refuge le plus adéquat et le plus développé du genre épique redevenu contemporain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Plus près d'aujourd'hui, en un futur très proche, soit en 2035, notre démiurge romancier plonge dans la psyché d’un ex-policier, veuf de surcroit, d’où le titre : Flashback. Suite à l’accident de la route qui a tué sa femme Dara, Nick traîne sa déréliction dans un monde sabordé par l’Histoire. Il n’est plus qu’une dépendance continue au « flashback », une drogue que l'on devine capable de lui faire rejoindre un passé heureux et perdu. C’est à peine s’il prend au sérieux le conseiller Nakamura qui l’engage pour retrouver l’assassin de son fils Keijo, une vieille enquête restée infructueuse dix ans plus tôt. Aux ficelles élimées du thriller s’ajoutent deux axes qui donnent indubitablement du corps à l’ouvrage : entre réflexion sur la mémoire et les conflits politico-religieux exacerbés, le roman brosse une fresque alarmante de ce que nous pourrions, en 2035, devenir.

      L’épigraphe de Marcel Proust ouvre alors au lecteur une porte sur l’ambition - mais en même temps la respectueuse reconnaissance - de Dan Simmons. Ses autres livres s’appuient d’ailleurs sur de persistantes allusions à Homère (Ilium et Olympos en tant que réécritures science-fictionnelles de L’Odyssée), à John Keats (pour Hypérion) et à Shakespeare, dont un personnage de camionneur est ici féru. Ainsi, au service de la mémoire, qualifiée par Proust d’ « espèce de pharmacie, de laboratoire de chimie, où on met, au hasard, la main tantôt sur une drogue calmante, tantôt sur un poison dangereux », notre prospecteur d’univers imagine une substance aussi séduisante que redoutable qui permet de revivre avec une profonde acuité ses souvenirs. Interdite par l’Islam, elle plonge une bonne partie de l’humanité dans la torpeur. Existe-t-il un « flashback deux (…) totalement immersif », se demande Nick ? Il permettrait de vivre le bonheur de fantasmes sans cesse développés, comme « se construire une vie nouvelle avec Dara »… Dans quelles cuves contrôlées par de politiques puissances plonge-t-on des cobayes humains pour la tester ? Est-on sûr à la fin d’y avoir échappé ?

      Jouant sur nos nerfs et nos peurs - de manière moins fantasmatique que réaliste - Dan Simmons dresse également le portrait d’une Amérique et d’un monde pré-apocalyptiques. Le « Califat Global », au profit duquel les Européens ont abandonné leur culture, a vitrifié Israël, pris le contrôle de la moitié de la planète et des trois quarts des Etats-Unis. Il est contré au sud par les « Spaniques » et leur « Reconquista », alors que les Japonais rétablissent les traditions des « Shôguns » qui luttent d’influence pour placer leurs pions sur l’échiquier géopolitique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      D’où vient cette dégringolade des Etats-Unis ? Dans une analyse pertinente, Dan Simmons rappelle la dette et les « programmes d’aide sociale colossaux », la tolérance toute empreinte de lâcheté envers les Musulmans. Des allusions à la « folie sur le réchauffement climatique qu’on prétendait d’origine humaine », à l’administration Obama (qui n’est pas nommé), à la République islamique d’Iran dont on n’a pas su arrêter le délire meurtrier, ajoutent une dimension polémique que le lecteur restera libre d’apprécier à sa juste valeur, à sa qualité d’avertisseur. Ainsi Dan Simmons fait reprendre par son camionneur cultivé, qui sait citer Alexis de Tocqueville, la célèbre citation de Churchill : « Le socialisme est une philosophie de l’échec, le credo de l’ignorance et la philosophie de l’envie. Sa vertu inhérente consiste en une égale répartition de la misère[4] ».

      Ainsi l’avertissement est lancé. Dans la tradition de La Machine à explorer le temps de Wells, où l’avenir de l’humanité se résolvait par la faillite de l’humanisme et la victoire d’un souterrain prolétariat vampirique, l’anticipation politique engagée se veut alors rationnellement prédictive, se faisant implicitement injonctive : gare à la chute de l’Europe, des Etats-Unis, de la liberté et de la prospérité !

       Sous l’égide d’un narrateur omniscient qui alterne les récits des aventures de Nick et de son fils Val jusqu’à ce qu’ils se rejoignent enfin, le roman feuilleton, dans la grande tradition du réalisme du XIX° et de la narration hollywoodienne, est sans cesse efficace, entraînant, faute d’être réellement novateur. La dimension épique, indubitable, comme il sied à ce genre de science-fiction géopolitique, aurait un peu tendance à rendre parfois le héros un peu ténu, au milieu des enjeux planétaires et religieux de cette guerre des mondes, résolvant, presque à son corps défendant, une énigme qui le dépasse, grâce à la mémoire cachée du portable de son épouse, sa chère Dara disparue dans une impeccable machination… L’archétype de la lutte du bien et du mal aboutit ici, non pas sur une victoire absolue du premier, mais sur un chemin d’espoir où les valeurs de l’Amérique pourraient alors, au-delà du chaos, être restaurées. Ainsi la littérature fournit-elle au lecteur et à une nation, dont la constitution fut issue des Lumières, l’abîme de ses peurs et le ressort qui lui permettra de se relever de flashbacks nostalgiques pour envisager avec fermeté le présent et l'avenir. L'apologue est on ne peut plus clair. Il ne reste plus qu'à imaginer un nouvel Homère chantant la guerre interminable de l'Islam contre l'Occident. Et c'est peut-être l'inénarrable Dans Simmons.

      Quoiqu’en une trop brève allusion, nous penserons à un autre roman de Dan Simmons, témoignant de la multiplicité de ses talents. Entraînant opus tressé d’histoire polaire, de fantastique et d’effroi gothique, Terreur[5] est une autre de ses réussites,  même si elle apparait plus conventionnelle, mais avec une puissance dont il a le délicieux et épouvantable secret.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


De taille beaucoup plus modeste, plus ludique également, sans prétention et cependant plaisant, Le Nez-boussole d’Ulfänt Banderoz, relève d’un croisement de la science-fiction et de la fantasy, tant son tropisme magique a quelque chose de médiéval. Œuvre mineure, certes, mais témoignage supplémentaire s’il en fallait de la virtuosité de Dan Simmons, cette novella met en scène la quête de « Shrue le diaboliste » parmi un univers où la lune s’est égarée, où le soleil rougit, où décroît la « terre mourante » (selon l’hommage au titre de Jack Vance[6]) ce qui ne laisse plus guère espérer qu’une apocalypse. Seule la découverte d’une bibliothèque et sa convergence pourrait être salvatrice. Pour la rejoindre, un voyage cosmique en « galion céleste » – écho peut-être de celui qui nous conduisit vers Hypérion – ne peut se passer de quelque combat spatial pyrotechnique. Prélevant sur le corps momifié du bibliothécaire Ulfänt Banderez le « nez-boussole », Schrue parviendra jusqu’à l’indispensable « Seconde Bibliothèque Ultime », avec le concours de sa complice Derwee, « maîtresse de guerre ». Mais il n’y a pas de quête sans un opposant acharné, le redoutable « Faucelme » résolu à s’emparer de cet indispensable trésor au moyen d’escarmouches guerrières et de tortueux maléfices, sans objets magiques comme le « Cristal-Guide », le tout entre démons et dragons tourbillonnant.
      Mystérieuse, cette Bibliothèque « du Savoir Thaumaturgique » le restera : « des hommes ont perdu la vue rien qu’en regardant ces livres ». Le monstrueux Kirdrik doit avouer : « Je connais plus de neuf cents alphabets phonétiques et glyphiques, ainsi que plus de onze mille langues écrites, vivantes ou mortes, mais ces symboles s’éparpillent comme des cafards lorsqu’on allume une lumière ». Si Shrue semble pouvoir en sa seconde matérialisation la maîtriser enfin et ainsi sauver la terre, le lecteur en restera pour sa curiosité déçue. Pourtant nous ne doutons guère d’un Dan Simmons, consultant maint opuscule de magie et d’alchimie, eût pu imaginer des titres, des paragraphes stupéfiants. Probablement il eût concurrencé La Bibliothèque de Babel borgésienne, celle du Nom de la rose d’Umberto Eco…

Il est toujours temps que les trompettes de la Renommée claironnent que la science-fiction n’est pas plus un sous-genre que la « blanche » de Gallimard. Les meilleurs livres n’ont que faire des cases et étiquettes. Dan Simmons, après Verne, Wells, Gibson et Banks, l’a montré grâce aux fabuleuses 2000 pages du Cycle d’Hypérion. Si les incursions de ce polygraphe dans le policier ou l’horreur sont peut-être un soupçon plus négligeables, il prouve encore avec Ilium qu’il sait produire une science-fiction raffinée, complexe sans être illisible, cultivée. Ce créateur d’univers, technologies, théologies et personnages inoubliables, aussi individualisés qu’universels, s’attaquait, après Keats dans son maître opus consacré aux planètes et galaxies d’Hypérion, rien moins qu’à Homère, pour réécrire et transposer l’Iliade dans un futur fait de conflits interstellaires. Gageons que l’aède grec saura l’accueillir à son côté, et auprès de Keats, dans le panthéon des Muses. Réécritures sans la moindre servilité, multivers démesurément inventifs, ses romans sont d’une puissance de composition, d’une géniale invention toute personnelle, cependant nourrie des mythes et de l’Histoire universelle, y compris de celle, plausible, du futur.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] John Keats : Hypérion, La Dogana, 1989.

[2] Dan Simmons : L’Echiquier du mal, Denoël, 2023.

[3] Ian M Banks : Cycle de La Culture, Le Livre de poche, 9 tomes, 1996-2014.

[4] Winston Churchill : Discours à la conférence des Unionistes écossais, 28 mai 1948.

[5] Dan Simmons : Terreur, Robert Laffont, 2007.

[6] Jack Vance : La Terre mourante, Mnémos, 2021.

 

Oñati, Gipuzkoa, Euskadi.

Photo : T. Guinhut.

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27 juillet 2024 6 27 /07 /juillet /2024 16:04

 

Pintor veneto : Doce sibilas. Dioses y Héroes del Barocco venetiano,

Fundación Barrié, A Coruña, Galicia.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Fabrique du sexe et fabrique du genre

ou les avatars du féminisme.

Suivi par la haine du pénis et l’effacement des mères.

Thomas Laqueur, Judith Butler, Dr Kopte,

Marcela Iacub, Eve Vaguerlant.

 

 

Thomas Laqueur : La Fabrique du sexe,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel Gautier,

Folio, 2023, 576 p, 9,95 €.

 

Judith Butler : Trouble dans le genre,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cynthia Kraus,

La Découverte, 2005, 288 p, 13 €.

 

Dr Kopte : Pubère la vie. À l’école des genres,

Editions du Détour, 2023, 320 p, 20, 90 €.

 

Marcela Iacub : Penis horribilis, Fayard, 2023, 144 p, 16 €.

 

Eve Vaguerlant : L’Effacement des mères,

L’Artilleur, 2024, 192 p, 18 €.

 

 

 

Né lors de la Genèse, d’Adam et d’Eve qui est la chair de sa chair, ou plus exactement des hasards et des déterminismes de la seule nature, le sexe est dualité anatomique, que l’on a longtemps pensé irréductible, hors quelques très rares cas d’hermaphrodisme. Mais au cours du XX° siècle, au-delà du genre grammatical, lui arbitraire, l’on s’est mis à penser le genre au sens culturel, moral, affectif, social… Assurant que les vertus et les rôles ne sont plus réductibles au sexe, que racines biologiques et racines psychologiques et culturelles peuvent ne pas coïncider. Ainsi lirons-nous les initiateurs, les détracteurs et les thuriféraires de la pensée du genre. Progrès des mœurs et des libertés, nécessité psychophysiologique, soin humanitaire ? Ou narcissisme exigeant, délire idéologique, endoctrinement, voire pulsion de grégaire pouvoir ? Les conséquences d’un tel bouleversement historique du féminisme genré, haine du pénis, effacement des mères, vont-elles dans le sens des libertés ou de nouvelles tyrannies ?

Pour poser les bases de notre réflexion, consultons l’essai de Thomas Laqueur. Making sex : body and gender, from the greeks to Freud fut publié en 1990 aux États-Unis. Traduit, l’ouvrage devint en 1992 La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident. Notre historien se livre, depuis l’Antiquité, en particulier gréco-romaine avec Galien, à une enquête documentée, ce qu’atteste un liminaire cahier d’illustrations, mais, sans faute, sous le patronage de l’Histoire de la sexualité de Michel Foucault[1].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En cette histoire du sexe, le « modèle unisexe », dominant depuis l’Antiquité et jusqu'au XVIII° siècle, prétend voir le vagin comme pénis inversé, l’utérus comme scrotum, les ovaires comme testicules, ce en négligeant les différences. Les organes féminins sont intérieurs alors que ceux masculins sont extérieurs, les premiers en une occurrence plus imparfaite. Ce qui n’est pas sans refléter le genre social admis pour chacun des sexes, pensé comme naturel. Mais cet a priori, dans lequel le « genre était fondateur quand le sexe n’en était que la représentation », s’est vu battu en brèche par la science anatomique des Lumières : « l’on cessa de prendre les ovaires pour des testicules femelles », rendant de cette façon compte de la différence sexuelle irréductible. Lui succéda donc un modèle à « deux sexes », au moment où « le sexe tel que nous le connaissons devint fondateur, le genre social n’en étant plus que l’expression ». Ainsi notre essayiste constate que le sexe est aussi culturel que le genre. « Des sciences que nous tenons aujourd’hui pour douteuses », y compris en s’appuyant sur la sélection naturelle de Darwin, corroboraient « la politique culturelle de la fécondité cyclique ». En effet, « Pendant le plus clair du XVIIe siècle, être homme ou femme c'est tenir un rang social, assumer un rôle culturel, et non être organiquement de l'un ou l'autre sexe. Le sexe était encore une catégorie sociologique, non pas ontologique. » Ensuite, à partir de l’ère des Lumières, le vocabulaire de l'anatomie génitale se précisant, la différence sexuelle impose une vision selon laquelle la femme est l'opposée de l'homme avec des organes, des fonctions et des sentiments irréductiblement différents. Ce qui permet de penser de manière naturaliste l'organisation rationnelle de la société du XIX° siècle. Jusqu’à ce que Freud prétende à une version moderne de la théorie du sexe unique, niant les formes biologiques pour arguer qu'une fille devenue femme voit le plaisir sexuel se déplacer du clitoris au vagin, conception d’ailleurs bien datée et justement ridiculisée. La culture religieuse, sociale, dicte un usage du corps féminin, bien entendu tourné vers la maternité. Comme le prétend Freud, Thomas Laqueur admet que le destin est l'anatomie, mais sans comme son prédécesseur ordonner une « sexualité correcte », quand le sexe est un artifice. Car « les deux sexes ne sont pas une conséquence naturelle et nécessaire de la différence corporelle ».

La fabrique sociale règle l’exercice de la reproduction ; lorsque faire naître, et faire être, sont des valeurs fondamentales. En ce sens le contrôle de la descendance surpasse l’érotisation du désir, afin de vaincre la mort individuelle et contrôler l’existence privée et publique. La conception du monde s’en trouve ordonnée par le masculin et le féminin, définissant ainsi les situations sociales, les rôles attribués aux  deux genres : «  Ce que l’on peut vouloir dire sur le sexe… contient déjà une affirmation sur le genre ». Il n’y a pas, d’un côté, de la nature, et, de l’autre, de la culture, mais une production conjointe : la différence sexuelle reçoit un contenu à travers les représentations, les symbolisations, les rhétoriques ». Le sexe devient une création sociale, un jeu de pouvoir, d’inégalité, de hiérarchie et de subordination, le tout s’inscrivant dans une anthropologie, tout ce dont Thomas Laqueur se fait l’historien perspicace.

Ainsi la fabrique du sexe s’entend comme une histoire intellectuelle. Le revers de la médaille étant, à l’occasion de la Révolution française, « la création d’une nouvelle sphère publique, exclusivement masculine, d’où leur essence corporelle même excluait les femmes ». Cependant le développement de la médecine permit plus récemment les progrès de la connaissance anatomique et de la physiologie de la reproduction, puis de sa maîtrise grâce à la contraception. Ce qui, associé à la montée du féminisme, permit enfin de nouvelles libertés, sociales et sexuelles à celles qui sont humainement nos semblables…

Thomas Laqueur nourrit son ouvrage d’anecdotes, par exemple pour illustrer l’idée ancienne selon laquelle l’orgasme féminin était indispensable à la conception, en contant l’histoire d’une beauté paraissant morte, ainsi insensible, qu’un chevalier ne put s’empêcher de déflorer : plus tard éveillée, enceinte, elle trouva en son nécrophile galant l’époux qu’il lui fallait ! Il étudie également la gestion des pratiques, comme en examinant la répression du « vice solitaire », soit la masturbation, au cours des XVIII° et XIX° siècles. Le tout appuyé par une érudition impressionnante, qui va de Plutarque à Wagner, de Galien à Foucault, comme il se doit…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui cependant, loin d’un discours dominant sur le sexe, une pluralité de vécus et de discours permet au genre de s’affirmer, de se fragmenter, de s’étoiler, comme autant de rhizomes deleuziens. C’est là que prend place l’essai fondateur, quoique controversé, de Judith Butler, Trouble dans le genre, initialement publié aux Etats-Unis en 1990. Le féminisme n’obéit plus lui-même à une identité stable, se départit des injonctions normatives, préfère à l’hétérosexualité obligatoire une contre-culture queer[2]. À nos vies troublées et troublantes répond ce Trouble dans le genre.

De la biologie à l’homosexualité et au lesbianisme, des écrivains Kafka et Bataille au philosophe Nietzsche, de la mélancolie à la psychanalyse – plutôt Lacan que Freud – jusqu’au structuralisme, sans oublier Foucault, Simone de Beauvoir et Luce Irigaray,  puis des dames aux talents avant-gardistes comme Julia Kristeva et Monique Wittig, quoiqu’elles soient parfois absconses, et dans le prolongement de la déconstruction derridienne[3], l’essai de Judith Butler balaie autant le corps charnel et sensoriel que le corps politique, au-delà d’un présupposé patriarcal et d’une langue phallocentrique.

Il est rapidement évident que notre essayiste remet en question « l’ordre obligatoire du sexe/genre/désir » et « la prohibition en tant que pouvoir », qu’elle interroge le langage, ses pouvoirs et ses stratégies, qu’au-delà du binaire l’identité s’en trouve bouleversée, que la discontinuité sexuelle – telle celle d’Herculine Barbin[4], femme puis homme – glisse vers autant vers la «  désintégration corporelle » et le « sexe fictif », que vers des « subversions performatives ». Tentant de penser une politique féministe qui ne soit pas fondée sur une identité féminine préconçue, la conclusion de Judith Butler reste ouverte, en se demandant « comment déstabiliser les prémisses de la politique identitaire et en restituer la dimension fantasmatique ? »

Il n’en reste pas moins que notre judicieuse Judith Butler n’est pas aussi dogmatique que certains de ses thuriféraires pourraient le laisser croire : « Il incomberait aux féministes d’explorer les prétentions totalisantes d’une économie masculiniste de la signification, mais aussi de rester critiques vis-à-vis des gestes totalisant du féminisme ».

De toute évidence, Judith Butler ne peut être confondue avec l’extrême radicalisme d’une Valérie Solanas, dont le SCUM Manifesto[5] prétendait en 1967 prôner la castration des hommes, quoiqu’il faille plutôt tenir compte de la dimension violente et parodique de la chose et de sa propension à promouvoir les relations entre femmes indépendantes ainsi que le refus des relations sexuelles. En revanche il faut constater que Judith Butler se montre complice d’un autre radicalisme, celui du terrorisme islamiste, puisqu’elle soutient le Hamas de la bande de Gaza, qualifiant l’attaque meurtrière du 7 octobre 2023 contre Israël, comme « un acte de résistance armée » !

 

Iglesia de Sante Pedro y Santa Maria, Olite, Navarra.

Photo : T. Guinhut.

 

Faut-il aller jusqu’à la transsexualité ? Si l’on se fie à la liberté de l’individu, du moins majeur, pourquoi pas. Si la disphorie de genre, soit le sentiment d’inconfort grave face au sexe assigné par la nature, entraîne une souffrance clinique, il peut être bon, lorsque la science le permet, de corriger les erreurs naturelles, comme l’on corrige une maladie génétique. Mais pas sans avoir conscience que le changement de sexe ne fait pas du sexe nouveau une anatomie entièrement opérationnelle, que l’espérance de vie en est peut être affectée, que l’on risque de regretter un choix sans retour… Mais pas sans se prémunir d’un militantisme persuasif qui veut s’assurer un pouvoir grégaire en s’agrégeant des adeptes, en particulier des adolescents fragiles et influençables. Là encore la geste du genre, ici le transgenrisme, peut être fort politique.

Hélas la réalité du terrain ne laisse guère de place aux libertés genrées. Si l’on ouvre le livre du Dr Kopte, Pubère la vie, dont les chapitres parcourent l’école, le lycée, les centres de formation d’apprentis, l’on s’aperçoit que le sexisme machiste le plus vulgaire et le plus virulent est monnaie courante. Pour arriver à un tel diagnostic, le Dr Kpote, « animateur de prévention en milieu scolaire », a rencontré des milliers d’adolescents. Leurs provocations, leur agressivité, leurs tabous, clichés, ignorances, injonctions patriarcales voire religieuses, sont effarants. Entre insultes, viols en tournantes, vidéos volées sans le consentement de la victime, la coupe est pleine : « Combien de porcs seront réellement condamnées ? Quels moyens vont-être réellement déployés pour combattre le sexisme ? », s’interroge l’auteur de ce reportage réaliste, édifiant. Fort heureusement, de loin en loin, des perspectives féministes, des tolérances plutôt que des « LGBTphobies », pointent leurs lueurs d’espoir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si l’on suit les observations de l’ouvrage du Docteur Kpote, le pénis peut-être un moteur dangereux. Quoiqu’il ne faille pas aller jusqu’à pousser de généralisateurs cris d’orfraie pour dénoncer ce Penis horribilis qui fait le titre de Marcela Iacub. Car paradoxalement la liberté féministe a pu accoucher d’un monstre, soit la criminalisation de la sexualité.

Elle n’y va pas avec le dos de la cuillère, notre polémiste : selon elle, les conquêtes féministes n’ont conduit les femmes qu’à un « statut de demi-esclave ». Elles sont victimes, ils sont agresseurs, d’où le devoir de se venger, y compris pour le crime ancestral de patriarcat, dont les descendants ne sont pas pardonnés au bout de sept générations, à la semblance d’un décolonialisme revanchard et ivre de pouvoir à conquérir, de répression à voluptueusement exercer.

Avec le mouvement #MeTwo, né en 2017, les sempiternelles agressions sexuelles allaient pouvoir être dénoncées, condamnées. Fort bien. Mais au risque d’en faire un mouvement de prévention contre la sexualité. Une « culture du viol » serait systémique, d’où ce pénis « horribilis » ; et ne parlons pas du phallus ! Les « prédateurs-nés » se voient-ils menacés d’une « croisade antisexuelle » ? Leur pulsion sexuelle maligne leur vaut d’être placés sous le joug d’une « nouvelle architecture des sanctions pénales ». Ainsi nombre d’actes qui relevaient jusqu’alors de l’agression sexuelle sont bientôt qualifiés comme des viols. Ainsi Marcela Iacub se scandalise de l’arbitraire fluctuant des âges légaux et illégaux, de l’élargissement des actes prohibés et du durcissement des peines. Progrès en faveur des victimes ? Abus du pénal ? Faut-il suivre complètement la polémiste dans sa diatribe…

 Une « censure féministe » vient éradiquer la voix du mal pensant et de la non conventionnelle. Voici notre polémiste nous mettant en garde : « après avoir transformé les femmes en purs objets de désir, au lieu de les sortir de cette triste prison, la révolution #MeTwo cherche à s’attaquer d’une manière frontale à la sexualité des mâles qui jouissent du privilège d’être les sujets de leur propre désir ». Et même si ce constant ne concerne qu’une frange de ce néoféminisme, fort de ses activistes et fer de lance militant, bruyante et comminatoire, elle bénéficie d’un pouvoir de persuasion grégaire, usant d’un dangereux virage antihumaniste au service d’une oppression déjà bien plus qu’en gestation.

L’on ne s’étonne alors pas que la vie de couple va en se délitant, en diminuant spectaculairement, au profit des vies en solo, y compris à l’encontre des mères divorcées, abandonnées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque Marcela Iacub, dont on connait Le Crime était presque sexuel[6], glose sur « les métamorphoses de la paternité », sur « le pouvoir d’avorter qui fait la mère », lorsqu’elle compatit à l’égard de ces femmes que leurs maternités conduisent à un taux d’emploi bien moins élevé que celui des hommes, elle anticipe en quelque sorte sur L’Effacement des mères d’Eve Vaguerlant. Cette dernière, mère et enseignante, constate qu’un féminisme dénaturé conduit à « la haine de la maternité ».

Or les femmes ne font-elles pas de moins en moins d’enfants, du moins celles occidentales et d’Extrême Orient ? Un féminisme libérateur, et bien évidemment la contraception, ont permis de ne plus dépendre du père ou du mari et de ne plus être chargée d’une flopée de momignards. Mais l’excès du genrisme conduit à mettre en doute la différence sexuelle, voire à rejeter la conception, la reproduction ; sans compter par ailleurs que l’argument fallacieux du réchauffement climatique d’origine anthropique autorise d’aucunes et d’aucuns à diaboliser la maternité. « la mode de la stérilisation », le sacre de l’avortement – quoiqu’il faille en assurer la liberté, alors que la responsabilisation et la contraception ne jouent guère le rôle qu’elles devraient avoir – la dépréciation féministe des femmes qui préfèrent s’occuper de leurs chers enfants plutôt que combattre une souvent prétendue inégalité salariale, tout cela contribue à l’absence de l’enfant, à la perte de sens de l’humanité. Des réformes comme le congé parental pour les pères, aux dépens de celui des mères, « au nom de la déconstruction de préjugés sociaux », se montrent contre-productives. A contrario l’auteure plaide en faveur d’une politique nataliste, d’allocations universelles, d’accueil des jeunes mères, y compris dans les universités.

Certes il est loisible de regretter d’être mère, car cette condition peut opérer aux dépens de l’épanouissement personnel ; ce qui avouons-le, menace un peu moins les hommes. Cependant, non, la féminité n’est pas un ressenti, mais une réalité biologique, chromosomique et d’ADN, soit la nécessité d’enfantement, quoique là encore elle relève de la liberté individuelle. Au-delà d’un hédonisme qui est la conquête de la modernité, ne perdons pas le sens de la transmission et de l’éducation, par le don d’un enfant. Sinon, « l’homme moderne se retrouve dans une forme d’anomie, face à un vide qu’il  ne peut combler de ses propres forces ». Avec bon sens, Eve Vaguerlant introduit en son indispensable essai une dimension métaphysique.

Les descendantes de Simone de Beauvoir, qui, en 1949, prétendait « on ne nait pas femme, on le devient[7] », ont certainement gagné des libertés, tout en risquant de menacer des libertés, dont celle essentielle de donner un monde à nos enfants. Car devenir femme, c’est être libre d’embrasser le flux et la variété des genres, mais aussi de nous offrir les enfants et leur avenir, sans quoi nous n’aurions pas été, sans quoi nous ne serons plus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La radicalité des discours et des mots d’ordre afférents au genre a quelque chose de spécieux. Dans la mesure où une démocratie libérale, et donc une société tolérante, laisse à chacun la liberté et le droit d’exercer ses pulsions et ses choix autant sexuels que comportementaux, tant qu’ils ne nuisent pas à autrui et dans le cadre du consentement mutuel, qu’importe que nous soyons lesbiens, plus ou moins hétérosexuels, transsexuels, voire asexuels, que des anatomies féminines préfèrent les camions de fort tonnage et que des Messieurs aiment collectionner les poupées Barbies, une limpidité de la multiplicité et de la variabilité des êtres ne doit être empêchée. Hélas des pouvoirs grégaires, masculinistes ou postféministes, politiques et religieux, de droite comme de gauche, où ne se cachent qu’à peine des pulsions tyranniques sans vergogne, n’ont pas la sagesse de l’entendre de cette oreille…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[5] Valérie Solanas : SCUM Manifesto, Mille et une Nuits Fayard, .

[6] Marcela Iacub : Le Crime était presque sexuel et autres essais de casuistique juridique, Champs Flammarion, 2009.

[7] Simone de Beauvoir : Le Deuxième sexe, Gallimard, tome II, p 13, 1949.

 

Iglesia de Sante Pedro y Santa Maria, Olite, Navarra.

Photo : T. Guinhut.

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15 juillet 2024 1 15 /07 /juillet /2024 13:05

 

Lorca, Murcia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Poésie des lointains,

du monde romain et hellénistique à l’Orient persan :

Denys le Périégète, Rûmi, Hâfez.

 

 

Denys le Périégète : La Description de la terre habitée,

traduit du grec par Christian Jacob et Bénigne Saumaise,

Les Belles Lettres, 2024, 270 p, 25 €.

 

L’Essentiel de Rûmî, traduit du persan par Coleman Barks,

et de l’anglais par Jacques Deregnaucourt,

Almora, 2023, 512 p, 26 €.

 

Hâfez : Le Livre d’or du Divân,

traduit du persan par Pierre Seghers, Seghers, 2024, 192 p, 15 €.

 

 

Nos lointains gisent dans les temps anciens, dans les espaces exotiques, dans les géographies et les spiritualités curieuses. De l’Egypte hellénistique à la Perse, ce sont des lointains poétiques, dont les traductions et les éditions plus ou moins récentes, belles infidèles ou scrupuleuses restitutions, nous offrent soudain la proximité. Géographe du II° siècle de notre ère, Denys le Périégète compose sa Description de la terre habitée, que l’on lira selon une traduction en prose d’aujourd’hui ou bien versifiée depuis le XVI° siècle. Un bond géographique et temporel nous conduit en Perse, au XIII° siècle de Rûmî, puis au XIV° siècle d’Hâfez. Leurs connaissances et leur lyrisme nous parlent encore, nous envoutent, visant à nous enivrer avec les pavots de la poésie.

Heureux temps où l’on rédigeait des traités scientifiques en vers ! Denys le Périégète  tire son nom, signifiant le voyageur, de son propre ouvrage, Description de la terre habitée, telle qu’elle apparait à la suite de la carte d’Eratosthène, montrant les trois parties du monde connues au II° siècle, soit l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Notre géographe et poète écrivait à Alexandrie, pendant le règne de l’empereur Hadrien. Si des sources antiques lui attribuent des ouvrages sur le culte de Dionysos, seul nous est conservé ce vaste poème. Guère voyageur (« je ne vais pas sur les sombres nefs », dit-il) sinon dans les bibliothèques, dont celles d’Alexandrie et de Pergame, ce versificateur unit l’art du compilateur à celui du poète. Car « l’intellect des Muses me porte », comme si à vol d’oiseau, tel l’aigle de Zeus, l’enthousiasme le faisait écrire.

Les lointains de Denys le Périégète ne vont pas au-delà des colonnes d’Hercule, tant il faut attendre quatorze siècles pour que les Amériques soient découvertes, à peine au-delà de l’Indus d’Alexandre jusqu’au Gange, aux abords de l’Ecosse, de la Germanie et de la Scythie. Quant à l’Afrique, elle ne dépasse pas l’Ethiopie. Le tout à la façon d’une cartographie qui fait du monde habité une sorte d’œuf creusé en son centre par la Méditerranée et partout entourée d’une mer inconnue. La volonté d’exactitude est cependant dépassée par un goût de l’imaginaire, par une nourriture intellectuelle qui va d’Homère aux Alexandrins, non sans disserter de l’humanité civilisée, de ses dieux et de ses pouvoirs politiques, des lois qui gouvernent le monde, y compris au moyen de l’influence des astres. Lesquels trouvent leur correspondance par la grâce d’Aratos, dont les Phénomènes[1] est lui un poème astronomique écrit au III° siècle. Reste que ce monde tourne autour de la puissance romaine et de l’influence culturelle grecque.

Il n’est pas un géographe au sens moderne du mot, tant il englobe histoire et mythologie, prodiges et traces des héros, ethnographie et sciences naturelles, frôlant la dimension de l’encyclopédie, à la lisière du bien plus abondant Pline l’Ancien[2], malgré sa brièveté, soit un seul rouleau de papyrus, donc une trentaine de nos pages, d’ouest en est, à l’occasion desquelles il tutoie son lecteur anonyme. Mais le poète excelle en ses surprenantes métaphores, lorsque, par exemple, la terre ibérique « est semblable à une peau de bœuf », ce qui confirme que le réalisme géographique est dépassé par l’esthétique poétique ainsi que par les allusions aux mythes, des Argonautes par exemple, et par toute une culture littéraire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cependant la qualité exceptionnelle de ce volume est assurée, non seulement par de solides introductions et notes, dus aux soins de Christian Jacob et Marcel Detienne, mais par la présence de deux traductions, même si le texte grec est absent – ce que l’on peut regretter. L’une est en prose, assez littérale, Christian Jacob[3] cherchant l’exactitude, l’autre est en alexandrins et vient du XVI° siècle. Si, pour des raisons de rigueur scientifique nous devons user de la première, la seconde nous ravit. Bénigne Saumaise publie en 1587 cette traduction ou plus exactement cette amplification, puisque les 1187 vers grecs deviennent 2740 alexandrins. Lisons la déclaration d’intention des premiers vers :

« Je veux chanter l’enclos de la terre habitée,

La mer au large sein, la carrière argentée

Des fleuves ondoyants, tant de villes et tant

De peuples infinis que j’irai racontant. »

Ce à quoi répondra sa conclusion :

« Dieux, guerdonnez ma peine, si j’ai bien chanté,

Bénins, ne me fraudez du laurier mérité. »

L’on a compris que Bénigne Saumaise réécrit dans un style relevant de la tradition de Ronsard et de la Pléiade[4].

Ainsi parle-t-il de « l’Europe plantureuse » :

« Je suis contraint de dire et faire jugement

Que pour certains sa forme approche entièrement

De celle de l’Afrique, hormis qu’elle est tournée

Vers le climat gelé de l’Ourse enfrissonée. »

Non sans que le mythe caresse la Gaule :

« Les filles du soleil sur ses bords peinturés

Soupiraient à soupirs longs et réitérés

Leur chéri Phaéton »

Le didactisme géographique charme également par sa musicalité. Aussi faut-il redonner à Bénigne Saumaise, injustement oublié, la dignité qu’il mérite.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis sa Perse natale, Rûmi célèbre également « la splendeur de l’univers ». Considéré comme l’un des plus grands maîtres spirituels soufis et à l'origine de l'ordre des derviches tourneurs, Jalal al-Din Rûmî (1207-1273) est un poète et mystique dont la réputation bute souvent sur des traductions partielles. Bien que celle-ci soit encore une anthologie, mais abondante, soit traduite de l’anglais, depuis la traduction anglaise de Coleman Barks, elle-même une réécriture, l’on peut considérer que litre L’Essentiel de Rûmî, n’est pas usurpé, ce à l’occasion d’un voyage linguistique étonnant.

Choisis parmi ses Odes, ses Quatrains et ses Contes (eux plus précisément didactiques) les poèmes de Rûmî abordent ici des thèmes comme l'amour divin, la spiritualité, l'extase mystique, la recherche de la vérité, la nature de l'âme, le rôle du maître et la relation entre l'homme et Dieu : « les gens veulent savoir ce que tu es : / Spirituel ou sexuel ? / Ils s’interrogent sur Salomon et toutes ses épouses. / Dans le corps du monde, disent-ils, il y a une âme. / Et tu es cette âme ! »

La réputation de Rûmî ne tient pas seulement à sa dimension mystique, mais à son lyrisme, à son sens des métaphores et des images pour illuminer les concepts des plus spirituels. Ainsi l'amour universel prépare une union intime avec le Divin. Depuis l’enfance, une modeste pédagogie concourt à ce but : « Quand tu es avec des enfants, parle-leur de jouets. / À partir de ces babioles, petit à petit, ils accèdent / À une sagesse et une clarté plus profonde ».

Au-delà des maîtres, il s’agit de sentir et penser par soi-même : « Apprenez à connaître votre moi intérieur / Auprès de ceux qui connaissent ces questions, / Mais ne répétez pas mot pour mot ce qu’ils disent. »

En outre, la beauté, la musique, la danse et la joie sont des moyens infaillibles d'atteindre une plus grande conscience spirituelle : « Parmi tout ce qui est orchestre, qui est le plus heureux ? / Le roseau ! / Pour apprendre la musique, son embouchure touche tes lèvres. » Le vin même « est en réalité notre propre sang ». Il faut lire le breuvage comme une initiation : « C’est la nouvelle règle : / Brise la coupe de vin, et laisse-toi absorber / Dans l’aspiration du souffleur de verre ». Plus loin, l’amour n’est pas en reste : « Risque tout pour l’amour / Si tu es un homme véritable, / Sinon quitte cette assemblée. » Ou encore : « « L’amour a fait cette forme / Qui fait fondre la forme. / L’amour est la porte, / Et l’âme le vestibule ».

Certes, notre Persan est  musulman, mais son œcuménisme est revigorant : « Le printemps, c’est le Christ, / Qui fait sortir les plantes martyrisées de leur linceul. » De surcroit, il sait intituler un poème « Art chinois et art grec ». De cette façon, les traductions et recréations de Coleman Barks permettent à Rûmî de devenir universel, s’il e l’était déjà, au point qu’il soit l’un des poètes les plus lus aux Etats-Unis.

N’oublions pas de noter que Rûmî eut pour contemporain un autre poète et conteur persan, Saadi, dont Le Jardin des roses[5] sait associer lyrisme amoureux et morale politique, ce au travers d’un détachement que rendait nécessaire une époque confuse, marquée par les violences guerrières mongoles et les bouleversements dynastiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Restons en Perse, cette Perse qui n’était alors guère l’Iran des mollahs dictatoriaux et théocratique d’aujourd’hui, même s’il ne convient pas de l’idéaliser, avec Hâfez et son Livre d’or du Divân, dont cette édition, traduite par Pierre Seghers poète et éditeur bien connu, est enrichie de calligraphies joliment orangées.

Digne successeur de Rûmî, né vers 1325 à Chiraz, traditionnellement capitale du vin et des poètes, des musiciens et des tavernes, Hâfez vit sa réputation établie en France par Victor Hugo, qui le cita à  l’épigraphe de ses Odes, au début du XIXe siècle. Il est le poète persan populaire par excellence, dont la renommée s’étendit de son vivant du Gange au Danube, soit dans la plus grande part de l’aire musulmane.

Ses poèmes lyriques, sont,  en persan, des ghazals. Oralement transmis ou manuscrits, ils furent rassemblés de manière posthume par l'un de ses disciples. L’on devine que l’amour, le vin, l’éternel et le quotidien, la folie et la sagesse sont parmi les thèmes récurrents de sa grâce poétique.

« Quel est ce poète qui dit, et de telle manière, le vin, la jeunesse et l’amour aux portes de la mort ? Quel est cet inventeur d’images dont l’inspiration chante les amours profanes et les plaisirs des hommes jusqu’à les conduire hors des lisières du sacré ? Quel est enfin cet amoureux, homme de cour et de très peu d’argent, fou de poésie et d’ivresses qui, toute sa vie, se voudra libre et liera dans ses vers le réel le plus immédiat, les amours les plus charnelles aux appels intérieurs les plus ardents ? » C’est ainsi que Pierre Seghers introduit l’élu de son attention, dont le sens du plaisir luttait contre l’austérité virulente du parti dévot.

Des vers célèbres demeurent la quintessence de sa poésie :

« Sans la joue rose de l’aimée, qui peut

Dire la belle rose, et sans un gobelet de vin,

Qui peut dire le printemps doux ? »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il chante en effet dans ses versets non seulement l’amitié mais les ravissements et les risques de l’amour : « Dans la traîne de ta beauté, tu as attiré ceux qui t’aiment. De tes cheveux et de leurs boucles, mille maux sur eux ont fondu ». Jusqu’à la passion la plus exacerbée à l’égard d’un bel adolescent, peut-être un jeune prince qui subjugua sa maturité – car le sultan sut s’attacher au poète de modeste extraction – : « Je songe au sabre de la fin, je meurs de soif loin de la source, je suis ton captif et ton bien, tue-moi puisque tu me connais ».

Moins mystique que Rûmî, peut-être plus sensuel, Hâfez nous emporte dans « le jardin des roses », en un Orient digne du rêve le plus délicieux. « Boucle des idoles et de leur musc, je veux en chanter le parfum », écrit-il en annonçant Charles Baudelaire et sa « Chevelure ». « Tout un monde lointain », pour reprendre encore le poète romantique français, ainsi que le titre du concerto pour violoncelle de Dutilleux…

Si Bénigne Saumaise réécrivit la Description de la terre habitée de Denys le Périégète, l’Allemand Goethe, au début du XIX° siècle, entreprit, tant il fut fasciné par Hâfez, un vaste Divan d’Orient et d’Occident. Il rend hommage au poète persan, en particulier dans un poème intitulé « Vie universelle » :

« La poussière est un des éléments

Qu’avec adresse tu maîtrises,

Hafiz, quand pour celle que tu aimes,

Tu chantes un délicat poème.[6] »

L’on sait qu’au sein de ce dialogue interculturel, mais aussi de poèmes satiriques sur le rapport du poète au pouvoir, sur la tyrannie, la jeune Marianne von Willemer fut par l’auteur du Faust transposée en l’orientale aimée Suleika. Aux lointains temporels et exotiques, s’ajoute celui du rêve hypnotique et érotique, en une sorte d’orientalisation du lecteur, quoiqu’il faille se méfier d’un irénisme qui ne tiendrait pas compte des réalités religieuses, obscurantistes et géopolitiques.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 


[1] Avenius : Les Phénomènes d’Aratos, Les Belles Lettres, 1981.

[2] Pline l’Ancien : Histoire naturelle, La Pléiade, Gallimard, 2013.

[3] Denys le Périégète : La Description de la terre habitée de Denys d'Alexandrie ou la Leçon de géographie, traduit par Christian Jacob, Albin Michel, 1990.

[5] Saadi : Le Jardin des roses, Lidis, 1981.

[6] Goethe : Divan d’Orient et d’Occident, Les Belles Lettres, 2012, p 14.

 

Prahecq, Deux-Sèvres. Photographie : T. Guinhut.

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9 juillet 2024 2 09 /07 /juillet /2024 09:33

 

Thérèse Duchâteau : Portrait de jeune fille, 1898,

Musée des Beaux-Arts, Tours, Indre-et-Loire.

Photo T. Guinhut.

 

 

 

 

 

Sonnets

 

au regard qui sait aimer.

 

 

 

 

     Prologue

 

 

Tu es la Dame ailée d’un bel imaginaire,

Labile construction, passé dilapidé,

Avenir sans instant, fantasme de la chair,

Bulle de mots et trop immatériel sonnet.

 

Tu es le pastel, l’accord des paumes ouvertes

Pour affiner un visage que la tendresse

Aimerait susciter et modeler, promesse

De paix et de vérité, quoiqu’en pure perte.

 

Beauté intellectuelle, idéal infatué,

Saurais-tu demeurer hors des rêves enfuis,

Des lézardes du Temps, de Mémoire écrasée ?

 

Saurais-tu incarner une main légère et rose,

Planant en mon front clair aux paupières écloses :

Le pur concept charnel à l’abri d’Ironie…

 

 

Museo Guido Caprotti, Avila, Castilla y León.

Photo T. Guinhut.

 

 

     I

 

 

J’aimerais dessiner, plume et pulpe des doigts,

Le soin de ton regard, la voûte des sourcils,

L’azur de tes iris, l’affirmation de toi :

Au cumulus du cœur, les cirrus de tes cils.

 

Discrétion, répartie, hauteur intellectuelle,

Regard qui sait aimer, au battement des ailes

De tes yeux sont tes délicates qualités :

Où sait penser ta charnelle féminité.

 

Malgré le Temps fol et l’Histoire dévastée,

Hormones d’Eros, intelligence d’amour

Conspirent à une éphémère éternité.

 

De peur que l’excès de mes mots reste muet,

Ma langue n’a qu’un piètre sonnet pour secours.

Alors que de ta chère attention elle est née.

 

 

Anonimo, Museo de la Catedral, Ciudad Rodrigo, Salamanca, Castilla y León.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

     II

 

 

Entre oreille et cheveux, près de la nuque nue,

Où demeure un espace à bisous insensés,

Au plus près du cerveau qui fait ce que tu es,

J’aspire au souffle de tes paroles émues.

 

Que fais-tu de tes yeux pour les offrir en chœur,

Est-ce attention, amitié, ou déjà passion ?

Mérité-je tes yeux et ton admiration,

Comment te comprends-tu, méprends-tu ton ardeur ?

 

Veillant au bel essor d’un esprit d’exception,

Prisonnier de mon corps, je ne suis pas la rime

De ton âme lointaine, si autre, celée.

 

Quand délacer ta ceinture pour accéder

À l’intellect précieux de ton bonheur intime ?

Or Chronos me veille, inévitable sanction.

 

 

Albert Braïtou-Sala : Portrait d'Elena Olmazu, 1931,

Musée Sainte-Croix, Poitiers, Vienne.

Photo T. Guinhut.

 

 

     III

 

 

Pourquoi choyer en moi cet effroi caressé ?

Parce qu’apollinienne, équilibrée, éclairée,

Le bleu-vert de tes yeux rayonne d’intellect,

De joie et de sérieux, d’hormones et d’affects.

Quoi ! mes chers sonnets ne te caressent-ils pas ?

Leur piètre pouvoir suranné ne t’atteint pas,

Ni pour être entendu, ni pour éclore en art,

Ils ne sont ni ton corps, ni ton charme bavard ;

 

L’amour ne sait panser l’absence où tu demeures.
Quand guérir d’amour perdu sinon par tes mains ?

L’arum des empreintes digitales prend peur

 

Dans la distance, et spatiale et trop temporelle.

Réponds à l’aspiration, au respect sans fin,

Pour que les doigts de tes mots me donnent tes ailes…

 

 

Musée Massey, Tarbes, Hautes-Pyrénées.

Photo T. Guinhut.

 

 

     IV

 

Jamais je ne reverrai ton précieux visage,

Jamais je n’aurai la permission de tes mains.
Car du poète, érudit, sentimental, l’âge

N’est en rien celui de tes jeunes lendemains.

 

Je n’ai pas le visage d’Eros aux traits lisses

Car les griffes du Temps s’acharnent et conspirent

À ruiner la vigueur qui croule vers le pire ;

Mais le savoir aimer, quoiqu’en un port je glisse.

 

Car tu ne peux m’aimer en miroir utopique,

Même si diffracté, tant je me sais moqué

Aux cris du dieu Momus, son ironie caustique…

 

Rassemblant tes regards, tes quelques confidences,

Le parfum de ton corps et ton intelligence,

Je suis infusé, terrassé, par ta beauté.

 

 

Cecilio Pla y Gallardo : Retrato de Ena Wertheimer, 1908?

copia de un original de John Singer Sargent de 1905,

Museo Goya, Zaragoza, Aragon.

Photo T. Guinhut.

 

 

     V

 

Tu es mon odeur de forêt pluvieuse et de menthe,

De jardin au soleil et de palais classique :

Les roses s’ouvrent pour tes pas chorégraphiques,

Les fontaines chantent de licornes géantes.

 

Tu sièges parmi le salon des mappemondes,

Les ailes de tes dix doigts volent sur les globes

D’étincelles, qui pleuvent aux fleurs de tes robes,

Qui sont autant de baisers pour unir un monde.

 

Mais, là, je ne puis entrer. Comme si mon être,

Indésirable, offert au talent des pleureuses,

Cassait du cosmos tous les segments ordonnés.

 

Je garde le jardin. Sa cabane aux fenêtres,

Son mur riche de livres, certes lumineuse.

Me reste l’imaginaire : pour te penser…

 

 

Musée des Arts, Nantes, Loire-Atlantique.

Photo T. Guinhut.

 

 

     VI

 

En la chambre d’Hypnos, j’attends de te rêver.
Des chandeliers de songe estompent l’ombre enfuie,

Des fenêtres de lierre ondoient pendant la nuit,

Un lézard griffon vert crisse dans le pierrier.

 

Chambre aux constellations, tentures de nuages,

Un harmonica de verre tintinnabule,

Quand un rapace nocturne et bleuté hulule

Pour te peindre en saveur sur un torrent de pages.

 

Un ciel de plumes descend de l’espace en fête,

Ecrivant pour toi l’histoire de l’univers,

En un seul haïku, en un sonnet divers.

 

Les dieux ne sont plus que des vapeurs irréelles ;

Toi seule est vénusté, allégorie parfaite :

Tu es le nom de l’ouest et le prénom des ailes.

 

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

Edgard Maxence : L'âme de la forêt, 1898,

Musée des Arts, Nantes, Loire-Atlantique.

Photo T. Guinhut.

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17 juin 2024 1 17 /06 /juin /2024 14:36

 

Carmona, Sevilla, Andalucia. Photo : T. Guinhut.

 

 

 

L’Occident face aux empires ;

suivi par Bienvenu en économie de guerre :

 

Sylvain Gouggenheim,  Gabriel Martinez-Gros,

Samuel P. Huntington, Jean-François Colosimo, David Baverez.

 

 

Sylvain Gouggenheim : Les Empires médiévaux,

Perrin, 2024, 460 p, 25 €.

 

Gabriel Martinez-Gros : L’Empire islamique VII°-XI° siècle,

Passés composés, 2019, 336 p, 23 €.

 

Gabriel Martinez-Gros : La Traîne des empires, Points, 2024, 306 p, 10,40 €.

 

Samuel P. Huntington : Le Choc des civilisations,

traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Luc Fidel & cie,

Odile Jacob, 2020, 548 p, 12,90 €.

 

Amin Maalouf : Le Labyrinthe des égarés. L’Occident et ses adversaires,

Grasset, 2023, 448 p, 23 €.

 

Jean-François Colosimo : Occident, ennemi mondial n°1,

Albin Michel, 2024, 256 p, 21,90 €.

 

David Baverez : Bienvenue en économie de guerre !

Novice, 2024, 204 p, 19,90 €.

 

 

 

Depuis la chute de l'Union soviétique, la démocratie libérale et son avancée planétaire semblaient avoir rendu obsolète la notion d’empire . Il est à craindre qu’elle soit redevenue prégnante, urgente. Est empereur celui qui n’est dominé par aucune puissance humaine, est empire un immense territoire en extension que le premier n’autorise pas à s’intégrer à aucun autre. Si le modèle, peut-être indépassable, reste l’empire romain d’Auguste et des Césars, ce dernier ne semble pas avoir laissé de traces territoriales ou idéologiques (hors le fantasme mussolinien), sinon culturelles. En revanche parmi ceux médiévaux, tels qu’analysés sous la direction de Sylvain Gouguenheim, il en est quelques-uns dont la pérennité, du moins leurs avatars, interroge notre contemporain, soit L’Empire islamique, selon le titre de Gabriel Martinez-Gros, qui persiste avec son essai conjoint, La Traîne des empires. Alors que Samuel Huntington nous avertissait du Choc des civilisations, l’on ne peut que constater combien l’Occident erre dans « le labyrinthe des égarés » selon Amin Maalouf, combien il est devenu « l’ennemi mondial n°1 » pour reprendre la formule choc de Jean-François Colosimo. Peut-on s’armer face à l'hydre aux cent têtes de ce défi polymorphe ?

 

 

Que reste-t-il des empires médiévaux ? Sylvain Gouguenheim, que nous avions connu démentant – avec une justesse qui fit pleutre scandale en pays de soumission – la thèse de l’origine musulmane des classiques grecs[1], agrège une quinzaine de chercheurs de façon à décrypter ces Empires médiévaux, entre Occident, Chine et Amériques, politiques et militaires, mais aussi culturels. C’est d’abord un type de pouvoir qui fait l’imperium. Et pas forcément l’expansion territoriale, à l’instar des Carolingiens, des Chinois et des « Empires solaires » d’Amérique. L’ère médiévale les voit se constituer en structures politico-religieuses. Ainsi Byzance, qui ne rompt guère avec l’Antiquité romaine, reste chrétienne, la Chine des Tang accueille le bouddhisme, les Mongols intègrent l’islam. S’il s’agit là d’« empire-mondes », mais également chez les lointains Incas, ils sont parfois de taille modeste, comme celui germanique.

Panorama édifiant des édifications et des ruines militaires et politiques, l’ouvrage dirigé par Sylvain Gouguenheim propose pas moins de dix-huit plongées historiques et géographiques, non seulement en Occident, avec les Plantagenets et les Normands, et au Proche-Orient, mais aussi jusqu’au royaume chrétien d’Ethiopie, jusqu’à une lointaine « thalassocratie malaise », nommée Srivijaya.

Enfin l’empire romain d’Orient s’effondra, sous divers coups de boutoir et surtout celui auquel succéda l’empire ottoman, soit le califat des Abbassides auquel Marie-Thérèse Urvoy consacre un chapitre, quoiqu’il soit traité avec plus d’abondance par Gabriel Martinez-Gros.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Est-ce le plus marquant ? Pas en tant qu’il fut un parmi le jeu de quilles des dominations bellicistes et autoritaires. Mais dans la mesure où il est religieux, l’empire islamique, tel que présenté par Gabriel Martinez-Gros, effectif entre le VII° et le XI° siècle, s’il a cessé d’exister sous la domination des Abbassides, car balayés par les Turcs, l’islam n’a pas été éconduit. Au contraire, ce dernier continua de phagocyter ses voisins, d’occuper un territoire immense, de l’Espagne à l’Inde, des rivages méditerranéens aux confins de la Russi, régnant au fil de l’épée, de la conversion, de l’esclavage, de la dhimmitude et de la djizîa (l’impôt à l’encontre des non-Musulmans). Cet impressionnant empire sévit entre la mort du Prophète en 632 et l’éviction des Arabes du pouvoir au profit des Turcs, définitive en l’an 1097, lorsque l’Almoravide Yusuf ibn Tashfin est proclamé « émir des Musulmans ». Suite à quoi le califat a laissé place aux sultanats.

Pour narrer cette période cette période considérable et lourde de conséquences, Gabriel Martinez-Gros s’appuie en particulier sur Ibn Khaldûn[2], historien arabe du XIV° siècle, dont la théorie des marges des empires est à cet égard précieuse. Ainsi montre-t-il avec alacrité comment les Arabes, bédouins nomades et conquérants, ont essaimé en « sédentaires bâtisseurs de l’empire, de la langue, de la religion », dévorant le pourtour méditerranéen et grignotant Byzance avec pour objectif la prise de Constantinople (réalisée en 1453). Ensuite, « la victoire sur le shiisme et les Persans permet l’alliance tyrannique du soudard turc et du juriste sunnite, à peine nuancé par un soufisme de mauvais aloi ». Car ce dernier, loin de n’être qu’un pur mysticisme, n’a pas de pitié pour les hétérodoxes et autres mécréants. Conformément à l’analyse d’Ibn Khaldûn, la faiblesse des marges de l’empire conduisent sa chute.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est évident que ces empires médiévaux ont tous disparus en tant que tels. Mais les poussières de l’Histoire ont parfois des rejetons affutés, des lendemains redoutables, tels que Gabriel Martinez-Gros les identifie parmi les pages de l’original et aventureux essai intitulé La Traîne des empires. Islam, Chine et Occident, aux lointaines fondations, voici le trio des belligérants. Mais pour notre essayiste l’heure est au prévisionnisme, voire à la science-fiction, tant il fait de la période 1800-2050 le pivot de sa démonstration, soit « la fin des Deux Cents Cinquante Glorieuses ». Car ce qui était une domination mondiale glisse vers un « effacement de l’Occident », et une « éclosion religieuse » sans précédent. C’est d’ailleurs sans compter les évolutions démographiques, alors que l’Europe de souche effondre sa natalité, que Russie, Japon et Chine, malgré la puissance considérable de cette dernière, suivent le même chemin, alors que l’ère islamique, du Sahel au Pakistan, poursuit sa croissance humaine, mais pas le moins du monde humaniste.

Aussi peut-on considérer que l’Islam reste un empire, non pas avec une tête politique unique, ni un territoire défini, mais avec une force, à la fois tranquille et virulente, d’infiltration. Sa foi politicico-religieuse lui tient lieu de masse imperturbable, surtout s’il s’attache à sa tradition, de par l’influence du salafisme, des frères musulmans, aidé en cela par les pétrodollars. S’il est contenu par la Chine, il ne l’est pas par la Russie, difficilement par l’Inde, et il métastase inexorablement l’Occident.

Cependant, pour Gabriel Martinez-Gros, bouddhisme, christianisme et islam ne sont en rien les seules religions. Le « tiers-mondisme », la décolonisation et l’antiracisme sont des « dogmes en gestation », ainsi que l’écologie et son cortège d’apocalypse, mais aussi « les jeunes », tous ceux-là reprochant à l’Occident « la macule du péché ». C’est peut-être excessif en tant qu’empire théologique, mais non sans pertinence avérée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette mondialisation des empires qui s’affrontent en chiens de faïence, ou activement par coups de boutoir successifs, n’est pas sans nous rappeler l’avertissement de Samuel Huntington publiant Le Choc des civilisations en 1996. Un tel essai ne manqua pas de susciter l’ire sourde et le silencieux mépris du vivre ensemble mondialisé et de son irénisme. Le maladroit et bavard Michel Onfray[3] avait montré dans son Autodafés[4] et avec une inhabituelle pertinence combien la doxa dominante d’une caste d’intellectuels dopée au marxisme et à l’islamogauchisme repoussait la thèse des civilisations affrontées ; surtout lorsqu’il s’agit de dénoncer l’impérialisme islamiste.

Samuel Huntington voyait déjà poindre le déclin d’un Occident face à l’islam et à la Chine. De surcroit il pensait qu’aux affrontements idéologiques du XX° siècle allaient succéder ceux culturels et religieux. Or s’il n’existe guère de « civilisation universelle », malgré l’expansion de la science et des valeurs occidentales comme la démocratie libérale, c’est par blocs que se construisent les altérités, enracinées dans des préalables, des préjugés, culturels et religieux, plus entêtants que les siècles et les millénaires.

Par exemple, il note que « la frontière civilisationnelle entre l’Occident et l’orthodoxie passe en plein cœur de l’Ukraine » ; on en connait aujourd’hui les conséquences longuement guerrières.

L’on sait qu’il partage un peu arbitrairement la civilisation occidentale, Europe de l’ouest, Amérique du nord et Australie (à laquelle il faudrait joindre Israël) de celle latino-américaine, ce qui n’a que peu de sens. En outre celle chrétienne orthodoxe, de la Russie à la Grèce, ne tient compte que du facteur religieux, mais il est fort dilué pour ce dernier pays qui est dans la sphère européenne, sans compter que l’Albanie et les Balkans ont des enclaves musulmanes. C’est plus évident pour l’Islam, du Maghreb à l’Indonésie, sans oublier son satellite iranien, ainsi que pour le reste de l’Afrique, quoique son identité reste à prouver, ainsi que pour les rivaux Inde et Chine, cette dernière absorbant le Tibet, et guignant inexorablement Tai Wan.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sous-titré « l’Occident et ses adversaires », Le Labyrinthe des égarés, selon Amin Maalouf, régénère son investigation depuis le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne. Si récente soit-elle, n’est-elle pas révélatrice de schismes lointains et profonds ? En effet la Russie post-tsariste et postsoviétique reste fidèle à son hubris dictatoriale, longuement totalitaire, en ne supportant pas la scission avec l’Ukraine ainsi que son tropisme européen, même si ce dernier n’est en rien un pur innocent, tant sa corruption et l’oppression des russophones lui font peu d’honneur. Défi intolérable à l’Occident, quoiqu’encore aux marges européennes, ce fauteur de conflit reste cependant paradoxalement plus contenu que celui de la Chine, dont la puissance économique, la population nombreuse, l’énorme croissance militaire et les métastases coloniales – en particulier en Afrique – agissent sans trêve.

Fresque historique, avertissement dont il faut tenir compte, l’essai d’Amin Maalouf brasse large, mais en limitant – ce qui est assumé – son propos autour de trois pays qui « ont tenté de remettre résolument en cause la suprématie globale de l’Occident » : le Japon impérial, la Russie soviétique, puis la Chine, dont les ressorts et les événements successifs sont ici brossés. Les Etats-Unis et la Chine restant les « deux colosses » de notre époque, le second bénéficie à la fois du réveil de l’Asie et de l’émergence du communisme. Ce qui en fait un monstre hybride, dont la tête capitaliste efficace est cependant bridée par celle communiste, à moins que cette dernière, par trop de poids affaiblisse la première.

Il n’en reste pas moins qu’Amin Maalouf diagnostique avec force les soubassements de la concurrence acharnée contre la réussite planétaire économique occidentale, contre les vertus de la démocratie libérale – quoiqu’abimée par le socialisme rampant – ce qui s’explique d’une part au moyen du ressentiment et d’autre part de la pulsion totalitaire qui anime l’esprit de masse chinois, voire hindou, en tous cas islamiste, cette dernière à peine effleurée par l’essayiste historien. Face à de tels monstres idéologiques, théologiques et militaires, les Occidentaux seraient-ils de complets « égarés » ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout ceci est confirmé par Jean-François Colosimo qui n’y va pas de main morte avec son titre coup de poing : Occident, ennemi mondial n°1. Notons que cet essayiste abondant eut déjà le temps et la pertinence de se consacrer à La Crucifixion de l’Ukraine[5], dont il décrypte le conflit avec la Russie comme une conséquence des guerres de religions européennes, à la fracture du christianisme orthodoxe, mais aussi de l’islam des Tatars de Crimée, ce qui, quoique brillant, est peut-être réducteur.

Cet ennemi occidental a ses détracteurs acharné : la Russie et la Chine, certes. Mais à ceux-ci, Jean-François Colosimo ajoute avec justesse la Turquie, l’Iran et l’Inde. Ils s’arment et se surarment : le Russe Poutine, le Chinois Xi, l’Iranien Khamenei, le Turc Ergogan, dictateurs patentés, qui ne craignent pas des alliances formelles et informelles, auquel il prétend ajouter l’Indien Modi. Certes ce dernier s’appuie sur un nationalisme hindouiste, mais il serait aventureux de le confondre avec les précédents. D’autant qu’il est en butte avec deux sphères bellicistes, l’islam interne et la Chine en leurs frontières montagneuses. N’oublions pas que ces chefs d’Etats, ou leur immédiat subordonné, ont fait le voyage du sommet de coopération de Shanghai, en septembre 2002, à Samarcande, sur cette route de la soie qui devient celle des énergies : « le césarisme de leurs actes dément dans l’instant l’irénisme de leurs discours ».

Notre essayiste ne distribue pas ses chapitres en fonction de la liste de ces impérieux dirigeants, mais par concepts. De la « genèse de l’idée impériale » jusqu’à la « descente aux enfers », en passant par « les Orients contre-attaquent », les fils de la haine sont fourbis contre un Occident immoral, contre la Pax americana, contre l’ex-colonisateur.

À cet égard la Turquie d’Erdogan est un allié encombrant, dangereux. Car si elle fait partie de l’OTAN, elle est enclose dans l’oumma, soit la communauté musulmane, elle revendique toujours les îles grecques, envoie des migrants à l’assaut de l’Europe, noyaute la population allemande, soutient le Hamas terroriste…

Selon Jean-François Colosimo, « la catastrophe géopolitique » risque de prendre de vitesse la catastrophe écologique. Nous serons plus modérés, arguant que la dernière est un pur fantasme[6], alors que la seconde est de l’ordre de la montée des périls, pour reprendre une formule drainant les années trente ; mais c’est moins le fascisme qui nous guette que les étendards impériaux et théocratiques en cours de déploiement, au mains de chefs démiurgiques, tyranniques envers les sceptiques et opposants, généreux avec leurs affidés, propagandistes en diable et avec méthode, enfin « colonialistes en pratique, totalitaires en finalité ».

Percutant, justement alarmiste, l’ouvrage de Jean-François Colosimo mérite d’être lu, médité, au travers de ses percées historiques informées. Les décisions politiques, économiques, stratégiques doivent en prendre la graine. Car si les civilisations sont mortelles, celle occidentale mérite, sans européannocentrisme excessif, d’être préservée, affinée, en tant que « la liberté des peuples contrarie naturellement la dictature des empires ».

Si l’on ne peut parer l’Occident de toutes les vertus, les valeurs de la démocratie libérale, des Lumières et de l’investigation scientifique sont bien à son crédit. N’a-t-il pas été le seul à réussir à jeter aux oubliettes l’esclavage, malgré des ratages parfois désastreux, non seulement chez lui, mais en ses colonies et bien ailleurs ? Lorsque les empires dictatoriaux et théocratiques conspirent à éradiquer l'Occident, il faut également compter avec ce que l’on peut appeler ses ennemis de l’intérieur – quoique la formule rhétorique soit traîtreusement connotée – anticapitalisme, écologisme décroissant, salafisme et frérisme, entrisme du Qatar et du Hamas, wokisme et délinquance non réprimée. En conséquence, ne craignons pas de réarmer les Etats européens, leurs libertés, leur autorité, militairement, économiquement. Car qui veut la paix prépare la guerre, selon la formule de César, plus exactement de l’historien Végèce : « Si vis pacem, para bellum ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aussi faut-il impérativement se résoudre à une économie de guerre. La chose est inévitable annonce David Baverez dans son essai percutant intitulé Bienvenue en économie de guerre ! En effet, pour lui, l’an 2022 répond à 1989. La chute de l’Union soviétique semblait présager une paix durable, la guerre russo-ukrainienne réactive le temps des conflits. Plus inaperçu, et cependant inquiétant, le XX° congrès du Parti communiste chinois. Car le retour des « néo-lénino-marxistes » renforce une volonté nationalisme expansionniste, nourrie par une économie de guerre. Car, après avoir absorbé en sa tyrannie la place financière d’Hong-Kong, il est à craindre que ce soit le tour de Taïwan, mais en un conflit risqué tant les Etats-Unis veillent au grain. Ou pas…

La guerre en Ukraine et l’alliance, certes inégale, bancale, entre Chine et Russie, est en quelque sorte un « conflit sino-américain », en ce sens incompris en Europe. De surcroît, ce que David Baverez appelle « dé-démocratisation » et « dé-dollarisation » n’est pas sans conséquences délétères en terme civilisationnel. Finance, libre-échange et développement se fracassent contre les bourrasques nationalistes : « la géopolitique se réinvite violemment dans l’économie ».

La dynamique des crises, énergétique, environnementale, démographique, sans oublier l’inflation des dettes, rend le monde qui nous entoure fragile. L’intelligence artificielle, en particulier dans le domaine militaire, si elle semble à l’avantage des Etats-Unis, n’est pas sans risques. Le monde des libertés, post mur de Berlin, favorisé par internet, puis menacé par les cyber-attaques et la surveillance exponentielle, peut-il se refermer dans un monde tragiquement conflictuel ?

Avertisseur salubre et documenté, précédemment auteur de Chine-Europe. Le grand tournant[7], David Baverez sait combien la « planète-chaos » ne peut voir l’Europe défendre sa démocratie et sa prospérité sans se prémunir contre le continent chinois, contre son colonialisme économique et son militarisme, voire contre le dynamisme étatsunisien, à moins que le pouvoir démocrate, s’il se confirme, ne le saborde. Certes la crise démographique chinoise et l’impéritie économique résultant du communisme sontà même de condamner à terme la Chine à la sclérose… D’autant qu’en cette « Seconde Guerre froide […] Etats-Unis et Chine s’entendent sur une commonalité d’intérêts à piller l’Europe ». Pire encore si possible, l’interventionnisme étatique et européen entrave notre continent en biaisant et freinant notre indépendance énergétique, au détriment d’une économie de guerre hélas nécessaire. La « morphologie guerrière » ne se fera pas sans y intégrer une vigoureuse économie, une excitante recherche technologie.

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Sylvain Gouguenheim : Aristote au Mont Saint-Michel, Seuil, 2008.

[2] Ibn Khaldûn : Le Livre des exemples, La Pléiade, Gallimard, 2012.

[4] Michel Onfray : Autodafés, Les Presses de la Cité, 2021.

[5] Jean-François Colosimo : La Crucifixion de l’Ukraine. Mille ans de guerres de religions en Europe, Albin Michel, 2024.

[6] Voir : De la Méduse de la peur à l'apocalypse zéro

[7] David Baverez : Chine-Europe. Le grand tournant, Le Passeur, 2021.

 

Carmona, Sevilla, Andalucia. Photo : T. Guinhut.

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9 juin 2024 7 09 /06 /juin /2024 13:14

 

Santa Maria de los Angeles, San Vicente de la Barquera, Cantabria.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

 

 

 

Des animaux fantastiques

 

à l’incroyable bestiaire de l’émerveillement.

 

En passant par les Chimères

 

de François Delarozière,

 

le chat de Schrödinger

 

et la Zoologie de Jorge Luis Borges.

 

 

 

 

Hélène Bouillon (sous la direction de) : Animaux fantastiques,

Snoeck, Louvre Lens, 2023, 432 p, 39 €.

Hélène Bouillon : Une Histoire des animaux fantastiques, PUF, 2023, 256 p, 16 €.

 

Françoise Armengaud : Apprendre à lire l’éternité dans l’œil des chats

ou De l’émerveillement causé par les bêtes, Les Belles Lettres, 336 p, 27 €.

 

François Delarozièrere : Chimères et autres animaux fantastiques,

Actes Sud/Compagnie La Machine, 2024, 200 p, 42 €.

 

Marie-Christine Deprund : Le chat de Schrödinger & autres animaux célèbres,

Pygmalion, 208 p, 15 €.

 

Caspar Henderson : L’Incroyable bestiaire de Monsieur Henderson,

traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Pierre Salina,

Les Belles Lettres, 440 p, 29 €.

 

Jorge Luis Borges et Margarita Guerrero : Manuel de zoologie fantastique,

traduit de l’espagnol (Argentine) par Gonzalo Estrada et Yves Peneau,

Christian Bourgois, 1980, 208 p.

 

 

 

 

        Au commencement étaient les bêtes des cavernes, celles fantastiques des mythes, encouragées par leur sauvagerie menaçante et par la fantasmagorie humaine. Même si ces animaux fantastiques, révélés en beauté par Hélène Bouillon et le Louvre Lens, appartiennent d’abord au passé mythologique, ils font encore vibrer notre imaginaire, nos peurs, notre onirisme et nos médias, comme à l'occasion des machiniques Chimères de François Delarozière. Non loin d’eux, les chats sont éternels, leur œil est lumière et acuité, tendresse et vigueur cruelle. S’il peut être un miroir de notre humanité, il nous émerveille également par son altérité, qui, même faute de notre langage, est aussi étonnante que respectable. Ainsi, avec Françoise Armengaud, l’on sait Apprendre à lire l’éternité dans l’œil des chats, alors que l’un d’entre eux oscille entre la vie et la mort dans la physique de Schrödinger, parmi bien des animaux célèbres et devenus mythiques, listés par Marie-Christine Deprund. L’animal est l’une des créatures de L’Incroyable bestiaire de Monsieur Henderson, mais à distance de la Zoologie fantastique de Jorge Luis Borges, qui prouvent combien l’émerveillement est à porter au crédit des animaux, combien ils fécondent nos lettres et nos polymorphes œuvres d’art.

 

 

De Sumer au manga, de la Bible au cinéma, la vogue de l’animalité bizarre et monstrueuse ne se résume pas à l’antiquité gréco-romaine et à son long sillage ; ce dont se fait preuve l’ouvrage Animaux fantastiques, témoin superbe d’une exposition du Louvre Lens, sous la direction éclairée d’Hélène Bouillon. Son sous-titre, « Du merveilleux dans l’art », dit assez les dimensions picturales, sculpturales et livresques de cette fascination pour les bêtes imaginaires, fabuleuses, parfois délicieuses, souvent effrayantes, quoiqu’il entretienne une confusion entre fantastique et merveilleux, soit l’irruption du surnaturel sans une réalité d’une part et la totalité surnaturelle d’autre part. Mais de longtemps, jusqu’aux bestiaires de l’ère médiévale, cette distinction n’ayant pas cours, l’on parlait de « prodiges » et non de fictions. Ce sont, pour reprendre les mots de Laurence des Cars, Présidente-directrice du Musée du Louvre, « les faunes du fantasme et de l’invention », mais aussi les figurations du Bien et du Mal, de l’ici-bas et de l’au-delà.

S’il semble que la préhistoire n’entre guère en ligne de compte, dès la fin du IV° millénaire, en Mésopotamie un aigle léontocépahale orne un sceau-cylindre, en Egypte ancienne l’on dédie au dieu Seth un quadrupède à la tête composite et indéchiffrable. Outre le célèbre sphinx, l’omniprésent griffon évoque le dieu Petbe, soit le Destin. Sans oublier le démon Pazuzu, aux ailes déployées, à la gueule effrayante et ricanant dans son bronze assyrien.

Prodigue en créatures infernales, le monde gréco-romain aligne Cerbère, chien à trois têtes, Méduse et les Furies aux chevelures serpentiformes, le sphinx encore. Hercule tue l’hydre de l’Herne, Bellérophon combat la Chimère en chevauchant Pégase, cheval ailé…

Le texte biblique révèle le Béhémoth et le Léviathan, monstres guerriers terrestre et maritime, mis en image au XIX° siècle par William Blake et Gustave Doré. L’hagiographie célèbre Saint Michel et Saint Georges terrassant le dragon maléfique ; qui arbore sept têtes dans l’Apocalypse de Jean. Alors que son avatar, la Grand’Goule, est vaincue par Sainte Radegonde, puis sculptée au XVII° siècle dans un bois polychrome.

De longtemps, licorne et sirène médiévales paraissent parfaitement plausibles. C’est moins clair pour les montres hybrides, dragon ou griffon, ou encore d’oiseux aux pouvoirs de résurrection, tel le phénix. Mais à partir de la Renaissance, ils ont tendance à disparaitre des livres de zoologie, alors que Rabelais se moque de la licorne et de la crédulité qui l’accompagne.

Le dragon, auquel sont consacrés plusieurs chapitres, est universel, chrétien, chinois, persan, aztèque au moyen du serpent à plumes, Quetzalcoatl. Il hante les peintres préraphaélites et expressionnistes, la Tétralogie de Wagner avec Fafner, les bandes dessinées entre Rahan  et Strange, les mangas japonais, les cabinets de curiosités. Sans omettre Harry Potter et Le Seigneur des anneaux, ni le jeu vidéo et le jeu de rôles, à l’instar de Donjons & dragons. L’art contemporain n’est pas en reste, lorsque l’artiste taxidermiste Thomas Grünfeld crée un cochon flamant rose, ou Damien Hirst avec sa Méduse d’or et d’argent aux sept têtes de serpents tortillés et gueules ouvertes. Métamorphoses et fantasmes sont le miroir de nos psychés aventureuses.

L’iconographie de ce beau livre est stupéfiante. Songeons à ce camée d’agate rouge et blanche, qui fit scintiller un phénix, à ce « gemme magique » de jaspe rouge, soit le serpent clouté, Chnoubis, venu d’Egypte, au Dragon héraldique du verrier Emile Gallé. Les cosmographies et sphères célestes regorgent de constellations zoologiques et fantaisistes, dont les pendants figurent sur les manuscrits enluminés, y compris alchimiques. Emblèmes et tarots côtoient des retables de l’école des Pays-Bas…

Pièce exceptionnelle, iconique, le tableau Roger délivrant Angélique, d’Ingres, orne splendidement la couverture de son chevalier chevauchant l’hippogriffe et perçant de sa lance un visqueux monstre marin, sans oublier la parfaite nudité de la belle. Ce drame mythologique, métaphore héroïque de la défloration, invite à parcourir avec une trouble délectation un ouvrage richement illustré, proprement hallucinant, offrant la part belle au peintre symboliste Gustave Moreau, ouvrage soigneusement documenté, qui embrasse la plus haute antiquité et notre contemporain, le Proche-Orient et l’Afrique, l’Europe et les Etats-Unis, jusqu’au phénix de porcelaine venu de Corée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est permis de compléter cette lecture aussi contemplative qu’érudite avec l’essai d’Hélène Bouillon publié conjointement : Une Histoire des animaux fantastiques. De la préhistoire à la pop culture, de telles bestioles imaginaires sont signifiantes de notre perception de l’étrangeté de la vie, de la mort et du sacré. Notre essayiste et égyptologue fouille les ressorts de l’onirisme et de l’effroi, pour décrypter les « puissances protectrices et agents du chaos ». Car l’hybridité, malgré le « désenchantement positiviste », donc les marques de la science, ne cesse de fasciner une humanité inquiète et rêveuse, depuis la préhistoire jusqu’aux aubes de demain. Si l’Egypte ancienne et le Proche-Orient occupent principalement cet ouvrage, les « chimères poétiques et philosophiques » continuent d’incarner nos peurs profondes, nos espoirs indicibles, ce dont témoigne ce merveilleux tourné vers un passé fantasmatique incarné dans la vogue immense de la fantasy aux imageries médiévales reconditionnées, par exemple dans l’épopée Game of Thrones. L'on s'amusera de constater que la licorne de la tapisserie de la Dame médiévale est devenue, dans le monde des geeks et des start-up, le symbole des entreprises en plein essor, du job de rêve, en une réincarnation fantaisiste des rêves de petites filles...

 

Potter. Photo : T. Guinhut.

 

    « Un livre d’amour à la gloire des animaux par le truchement des écrivains et des poètes », tel est le fil d’or de Françoise Armengaud. Alors que le premier prosateur qu’elle chérit est Maurice Genevoix, dont elle goûte les hardes de cervidés, elle ajoute à ceux qui « subissent le double enfer de l’incarcération et de l’abattage » la visite de l’abattoir sanglant par le romancier enfant, au début de son Tendre bestiaire. Les scandales (qui sont aujourd’hui légion) de l’abattage tortionnaire subi par bien des « bêtes » résonnent alors en écho.

      Entre « émerveillement esthétique » et « émerveillement éthique » ressenti par l’homme, les animaux, qu’elle appelle des « émerveillants », se déclinent quant à eux entre domesticité et sauvagerie. La prolifération des espèces est un « argument ultime dans le discours divin ». Mais aussi l’occasion d’une trop humaine « méconnaissance égocentrique de l’altérité et de la pluralité, qui fut à juste titre critiquée par Jacques Derrida ». Par-dessus tout, la poésie est à cet égard « une métamorphose sublimante ». C’est bien le sens des vers d’Emily Dickinson[1]:

« L’Emerveillement – n’est pas précisément de savoir

Et pas précisément non plus de ne pas savoir -

C’est un état à la fois beau et désolé,

Qui ne l’a pas ressenti n’a pas vécu – . »

Cette étrange américaine qui aimait tant les abeilles et les rouges-gorges le dit mieux que personne :

« Le bourdonnement d’une Abeille –

Pour moi, est de la sorcellerie.

Si d’aucuns me demandent « Pourquoi » –

Mourir serait plus facile

Que d’expliquer ».

Il est loisible alors de s’émerveiller devant le travail de Françoise Armengaud, à la lisière de l’analyse et de l’anthologie. Car jamais avant son essai, l’on avait pris à ce point conscience de l’importance et de la surabondance animalière dans la littérature, et plus précisément dans la poésie : « Car les mieux-disants sont pour nous les poètes ».

Immanquablement vient Baudelaire qui, dans ses Petits poèmes en prose, voit « l’heure dans l’œil des chats ». Rilke côtoie Bashô[2], les classiques dialoguent avec les contemporains, dont Philippe Jaccottet. Ted Hugues s’émeut devant un « Poulain nouveau-né », devant « Un veau de mars » qui « se contente de remuer la queue – de scintiller / Dans le portrait pimpant qui est le sien / Ignorant tout des lois / Qui enchaînent et condamnent sa race ». L’on redécouvre le « coyote » de Borges et le « Tigre » de Blake. Mais il est également possible, feuilletant ce volume, comme une boite aux trésors animaux, de découvrir des quasi-inconnus, l’Italien Carducci, les baroques français…  Sans la moindre peine, notre essayiste a su comment « se dépoisser de la niaiserie prompte à parasiter l’émerveillement ». Esthétique, compassion et attention, tout ceci précède « la vraie question : qu’est-ce qu’il en revient, de bénéfice, aux animaux de cet émerveillement ? » Si belle soit-elle, la chose peut sembler un peu trop irénique, tant la gent animale sait pratiquer la cruauté, tant nécessaire que gratuite, comme les chats justement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Promenant ses chimères dans les rues de nos villes, François Delaroziere surprend, stupéfie. Ce sont des machines, de plusieurs mètres de haut et de long, pilotées depuis une nacelle interne, ou par un conducteur juché sur un dos épineux, s’avançant et cliquetant la gueule ouverte, comme si le temps des dragons était parmi nous revenu. À partir de mythes ancestraux, le démiurge dessine et construit ces bestioles. Ainsi ce beau livre au format à l’italienne présente à chaque occurrence les incroyables dessins préparatoires, le mythe qui l’inspire et la fable que lui-même compose pour donner vie à ses chimères métalliques et animées. Car « à l’inverse de la religion qui fige les situations, le monde, les rôles de chacune et chacun et impose un dogme, la mythologie est un tremplin pour nos rêves, ouvrant des fenêtres aux combinaisons infinies ».

Etrangement, ces monstres, toujours hybrides, enchevêtrant fragments d’animaux divers et de rares visages humains, sont plus enchanteurs qu’effrayants. L’on n’y cache pas la dimension spectaculaire, ludique. Une licorne côtoie un chat aux bois de cerf, comme proches du doux univers de la fantasy, alors que « Long-Ma, cheval dragon » et le « le Phénix des forges » incarnent les puissances les plus redoutables. « Le gardien des  ténèbres » est quant à lui une impressionnante créature psychopompe. Les photographies, couleurs ou noir et blanc, des chimères en atelier ou en défilé, quoiqu’impeccables, sont finalement moins captivantes que les dessins, aux graphismes noirs et surtout rouges, dont les entrelacs fantasmagoriques ne le cèdent en rien à la précision coruscante. Ainsi, avec brio, le spectacle urbain retrouve et réactive les racines des mythes les plus primordiaux en un beau livre fort réussi.

Le chat de Schrödinger est-il à ce point connu ? Il devient pourtant la créature éponyme de l’essai en forme de compilation divertissante de Marie-Christine Deprund. Depuis la préhistoire jusqu’à notre contemporain, l’essayiste égraine une demie douzaine d’animaux au moins aussi célèbres, voire bien plus, que leurs maîtres. Suivant Elisabeth de Fontenay, une philosophe proche de Derrida également citée par Françoise Armengaud, elle envisage « chaque animal comme une entité bien particulière, indissociable de sa biographie ». Ainsi l’amour des hommes, ou leur cruauté, président aux destins de ces douze personnages à poils et à plumes.

Les bisons de la grotte de Font-de-Gaume sont les premiers héros de l’art quand les oies du Capitole sont les héroïnes de la cité romaine. Les uns font partie d’un rituel pictural ancestral, les autres, par leurs cris, protègent la cité romaine des invasions barbares. Bientôt l’affection pour un cheval, Bucéphale, accède au rang du mythe : c’est Alexandre qui « se penche sur les blessures de son compagnon depuis vingt ans, touché à mort, et les embrasse ». C’est avec moins de tendresse qu’Hannibal voit mourir ses éléphants lors de la traversée des Alpes, et que Cléopâtre use de l’aspic, à moins qu’il s’agisse d’un cobra, pour quitter une vie devenue insupportable lors de son humiliation politique.

En un raccourci peut-être discutable, nous voici au XIXème siècle, avec un cadeau venu d’Egypte, « la girafe de Charles X » qui fascina Paris et dont le convoi fut toute une odyssée. Lors de la Grande Guerre, « 30 000 pigeons voyageurs » sont les messagers des tranchées ; parmi eux, « Le Vaillant » accomplit sa mission malgré les gaz et les flammes. Il sera chéri jusqu’à la vieillesse par son maître. Les quatre derniers animaux choisis sont eux consacrés aux sciences : Jo-Fi, chien-star du divan de Freud, Ham, singe cosmonaute, et Dolly la brebis clonée. Quant au chat de  Schrödinger, le seul qui soit un animal de fiction, et de surcroît symbolique, parmi cette amusante et didactique énumération, est-il vivant, est-il mort, alors qu’il est soumis aux aléas de la physique quantique ? Ainsi l’Histoire, les arts, la science sont les complices de nos amies et énemies les bêtes, sous la plume (d’oie) de Marie-Christine Deprund, charmante vulgarisatrice, qui restant réaliste, frôle le fantastiques tant ses personnages confinent aux mythes et à l’Histoire universelle…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Encore un naturaliste émerveillé que ce Caspar Henderson ! Son Incroyable bestiaire est toujours infailliblement réaliste. Quoique la nature se réserve la possibilité d’exceller en les catégories de l’extraordinaire, voire de frôler le fantastique. Ce généreux catalogue encyclopédique, petit frère de l’Histoire naturelle de Pline et des Œuvres de Buffon, facétieusement illustré de surcroît, joliment relié comme un cadeau, se lit avec gourmandise, curiosité, stupéfaction enfin. Notre expert anglais du cabinet de curiosité conçoit son livre « comme une alètheiagorie », soit une fantasmagorie qui soit dévoilement de la vérité. Ainsi, par la vertu de l’ordre alphabétique, il nous promène de l’Axolotl, qui fascina tant Julio Cortazar en sa nouvelle éponyme[3], au Zèbre marin ; sans omettre, en passant par le H, et en toute pertinence, l’être humain.

Auriez-vous pensé que tels animaux puissent exister ? Parmi les vingt-sept bestioles épinglées, il faut compter avec l’Octopus et le Nautilus, évidemment marins, avec un macaque japonais, le Jacuza, avec le Trident du diable et le Voile de Vénus, pour lesquels nous laisserons aux lecteurs le soin de dévoiler la nature… Dirons-nous que le Gonodactylus est un heureux stomatopode au sexe digité ? Que le Filiforme est un parmi les vers plats qui se nourrissent de cadavres, en une hygiénique régénération terrienne, au point que l’un d’entre eux « peut se régénérer à partir d’une seule cellule prise dans le corps d’un adulte ». Que l’incroyable Luth des mers, tortue en danger d’extinction, quoique « apparue  il y a entre 110 et 90 millions d’années » et contemporaine du Tyrannosaurus rex, creuse telle « un potier » le nid de ses douzaines d’œufs, et qu’elle est digne d’être un « objet de méditation » à l’égal d’un « jardin zen »…

Le souci pour la préservation des espèces s’associe à l’émerveillement esthétique : le Crabe yéti, qui vit près des bouches brûlantes et sulfureuses du plancher océanique, est de toute beauté, de même pour le « crabe porcelaine », ou « le crabe fée aux yeux exorbités ». Quant au crabe des cocotiers, il grimpe comme un singe en haut des arbres et en brise les noix de coco.

Non content d’être un exact naturaliste, d’une délicieuse lisibilité, Caspar Henderson brasse, avec charme et talent, les bonheurs de la description et du récit, de l’allusion historique et philosophique. Alors seulement l’émerveillement est connaissance autant qu’éthique : « nous sommes pleinement humains lorsque, dans nos actions, nous nous soucions de la vie qui nous entoure », conclue ce naturaliste pertinemment cultivé.

 

 

En son introduction, Caspar Henderson cite Jorge Luis Borges, lorsque ce dernier imagine une ubuesque classification animale en une encyclopédie chinoise. Au-delà de notre poignée d’essayistes, il faut alors poursuivre notre émerveillement envers les bêtes les plus insolites jusqu’aux extrémités du fantastique et du surnaturel le plus échevelé. Jorge Luis Borges et sa complice Margarita Guerrrero, en leur Manuel de zoologie fantastique, inventorient presque une centaine de ces animaux que recèlent à foison les mythologies et les littératures. En autant de textes qui sont à la lisière du poème en prose, ils bouleversent les catégories traditionnelles de la monstruosité, qui commencent avec le Minotaure, pour aller jusqu’au « myrmécoleo » que Flaubert définissait « comme lion par devant, fourmi par derrière et dont les génitoires sont à rebours ». Nous autres, à rebours de qui ne voit dans les animaux que réserves de protéines, aurons le cerveau par devant si, au moyen de la capacité à l’émerveillement, nous procédons à l’amitié envers les bêtes, fussent-elles sauvages et fantasmagoriques, quoiqu’avec prudence. Sinon gare à l'octuple serpent de Koshi, figure atroce des mythes cosmogonique du Japon, gare à la vertu meurtrière du regard du basilic !

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


 

[3] Julio Cortazar : « Axolotl », Les Armes secrètes, Gallimard, 1959.

 

Bestiarium, XIII° siècle, fac simile Club du Livre, 1984.

Photo : T. Guinhut.

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30 mai 2024 4 30 /05 /mai /2024 15:25

 

Abbaye royale de Fontevraud, Maine-et-Loire.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Les obsolètes

aux prises avec l’intelligence artificielle.

 

Alexis Legayet : Les Obsolètes ;

Vivien Garcia : Que faire de l’intelligence artificielle ?

Julien Gobin : L’Individu, fin de parcours ?

Le piège de l’intelligence artificielle

& autres essais.

 

 

Alexis Legayet : Les Obsolètes, La Mouette de Minerve, 2024, 294 p, 15,90 €.

 

Vivien Garcia : Que faire de l’intelligence artificielle ? Rivages, 2024, 160 p, 17 €.

 

Julien Gobin : L’Individu, fin de parcours ? Le piège de l’intelligence artificielle,

Gallimard Le Débat, 2024, 304 p, 21€.

 

 

Inflation, pouvoir d’achat en berne, chômage récurrent, dette colossale, fantasme climatique, guerres d’Ukraine et d’ailleurs, islamisme colonisateur… billevesées que tout cela. Un spectre numérique menace le monde ; c’est l’intelligence artificielle, qu’un affreux acronyme, lui bien humain trop humain – « I. A. » – technicise, euphémise ou rend terrifiant selon… Avec une foudroyante célérité ChatGPT conquiert au moins 200 millions d’utilisateurs en quelques semaines, de façon à tout écrire et solutionner à notre place, laissant penser qu’une révolution fondamentale allait bouleverser l’humanité et l’Histoire tout entière. Sam Altman, son fondateur, ne prétend rien moins que donner naissance à une  superintelligence artificielle afin de concurrencer et dépasser nos modestes cerveaux, nos intellects, notre créativité, notre liberté, balayant l’éducation et le monde du travail ; alors que nous voilà désarmés, selon le cri alarmant du Dr Alexandre[1]… Désormais nous voici tous « obsolètes », à l’image des personnages du roman d’Alexis Legayet, satiriste burlesque, qui ne nous aidera peut-être pas à envisager avec sérénité ce grand remplacement en cours. Alors que les essayistes, comme Vivien Garcia se demandant Que faire de l’intelligence artificielle ? ou Julien Gobin interrogeant L’Individu fin de parcours ? craignent un monde régi par la technique, sans que l’on sache forcément s’en prémunir, au risque de l’effondrement du libre arbitre et de l’éthique. À moins qu’il faille, entre que faire de l’intelligence artificielle et que fait-elle de nous, peser l’enthousiasme et l’effroi, la pérennité possible de la conscience et de la liberté humaines…

 

 

Prenons d’abord la chose avec la légèreté de l’apologue, avec le goût du burlesque, avec le piquant de l’ironie, en ouvrant un roman, Les Obsolètes, d’Alexis Legayet. Il ne s’agit, excusez du peu, que de son sixième exercice romanesque, variant sans cesse les cibles, puisqu’il a mis en scène le ridicule des animalistes et des protecteurs de plantes, celui des néoféministes ennemies du mâle[2], et bien d’autres contes philosophiques fort contemporains.

L’on sait qu’une demi-douzaine de ses titres est parue aux éditions La Mouette de Minerve, dont il est l’un des fers de lance. Aussi se livre-t-il à ce que la rhétorique appelle la mise en abyme, en inscrivant l’action au sein d’une maison du même nom, du moins celui de l’oiseau dont les rires sont dignes de Gaston Lagaffe.

Car un illustrateur paresseux, procrastinateur, Olivier, tarde à livrer une couverture, éreintant la patience de Paul, l’éditeur de « La Mouette ». De guerre lasse, ce dernier recourt au générateur d’image de « l’IA », soit l’intelligence artificielle, obtenant une « couv’ » parfaite, pour une dizaine d’euros par mois. Alors qu’Olivier glisse dans « l’oblomovisme » et perd son emploi d’enseignant contractuel, l’éditeur s’enthousiasme pour un roman intitulé Histoires de chats au mystérieux auteur, « artiste autiste ». Il découvre bientôt que seule l’intelligence artificielle en est l’auteure. Quelques modifications plus tard, de façon à déjouer la trace, Gare aux chats devient un succès immense, ne serait-ce qu’avec le concours d’une « attachée de presse d’élite, Mylène Dupont » ! Mais il faudrait bien un jour exhiber en chair et en os « Malika », dont le prénom inclusif, maghrébin et « racisé » sonne si bien woke…

Tandis que tous ou presque autour d’Olivier et de son ami Marcelin deviennent « obsolètes », remplacés par des « IA », médicales, avocates, procureures, enseignantes, des drones livreurs, etc,  que l’on nourrit les désœuvrés par des jeux immersifs, un procès retentissant défraie les écrans. Opposé au philosophe Serres (l’on pense à l’auteur béat de Petite Poucette[3]) ardent défenseur du progrès technologique, le philosophe récalcitrant nommé Beethoven n’a-t-il détruit avec son taser que l’hologramme de Malika ou l’a-t-il assassinée ? Sachant si bien se défendre et faire illusion, aurait-elle, en une nouvelle « controverse de Valladolid », une âme ?

Tandis que « l’autre Mouette », tente de fonder une maison d’édition strictement humaine, « Chalimard » absorbe la précédente, devient un fief de l’« IA », plus rien n’échappe aux innombrables développements de la bête inhumaine, qui prévoie de « pucer » tout un chacun. Ce tout un chacun dévolu à « l’obsolescence de l’homme[4] », pour reprendre le titre d’Anders : « Comment pourront-ils continuer à consommer les produits  dont le système, en les privant de salaire, leur interdit l’accès ? »

Le malheureux Olivier, croyant résister héroïquement, brisant quelque drones de surveillance, devient, à l’instar du Che Guevara de son tee-shirt, « Oliv’Che », symbole de la résistance des « Obsolètes », avant de crouler sous son plafond pourri, clin d’œil à la ruine du communisme historique. Sont-ils des terroristes, privant la population d’électricité, voire visant les centrales nucléaires, du moins ainsi qu’ils en sont crédités ?  Seuls quelques réfractaires, dont Marcelin et sa jolie romance avec Anaëlle, en réchapperont, dans la « décroissance » du terroir cévenol. Il n’en reste pas moins qu’à l’instar de 1984 de George Orwell, le « Big Brother » de l’intelligence artificielle a le dernier mot, avec une efficacité policière sans faille. Science-fiction ? Du moins probablement pour peu de temps encore…

La satire du monde de l’édition, de ses noms à clefs transparentes, est impayable – et notre auteur parle d’expérience – les personnages sont vivement brossés, les dialogues, que les allusions philosophiques n’alourdissent pas, sont d’une rare pertinence. Le rire du lecteur éclate à de nombreuses reprises ; même si le fond est un sombre enfer humain évincé par le paradis des « IA ». Quoiqu’une fois l’homme soumis, de quelle utilité serait-il pour la vastitude auto-réalisatrice de l’ « IA » ? Sa disparition ne serait plus seulement morale, intellectuelle, mais rapidement physique, y compris les « puissants financiers, destinés eux-mêmes à être remplacés ». Le ton léger du roman ne doit pas tromper sur la gravité du propos. Comme l’on dit familièrement, il fait passer la pilule amère avec le don du risible. Un ouvrage brillant, sans aucun doute, à méditer longuement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La peur des nouvelles technologies n’a rien de nouveau. Initiée par Gutenberg, l’imprimerie causa l’ire de la corporation des copistes, effectivement aussitôt rendue obsolète et disparaissant dans les silences de l’Histoire. Les nouveaux métiers à tisser des années 1810, en Angleterre, poussèrent ceux que l’on appela « luddites » à briser les machines dont ils craignaient la menace pour leurs emplois peu qualifiés, à la faible productivité. En quelque sorte sont néoluddites tous ces technophobes qui s’opposent, plus ou moins violemment, à l’efficacité d’un nouvel outil, de la micro-informatique aux plantes génétiquement modifiées par exemple. Quoiqu’étonnamment ils ne soient guère nombreux à militer contre l’Intelligence artificielle, tout occupés qu’ils sont ailleurs, à manifester pour un climat fantasmatique ou un Israël commettant pire que la Shoah… Pourtant l’on aurait dû s’interroger avec plus d’acuité, lorsque le supercalculateur IBM « Deep Blue » vainquit en 1997 le champion d’échecs Garry Kasparov. L’esprit humain avait été dépassé par un bricolage sophistiqué. N’allait-il pas peu à peu menacer le genre humain, comme l’ordinateur de bord, nommé CARL (Cerveau Analytique de Recherche et de Liaison), du film de Stanley Kubrick sorti en 1968 : 2001 L’odyssée de l’espace, alors qu’il s’agissait encore de science-fiction ?

Qu’est-ce que l’intelligence humaine ? Ce sont, en vrac, les capacités de calcul mental, la mémorisation, et surtout l’esprit critique, la connaissance de l’astronomie, la création de mythes et de religions, l'universalité, le goût esthétique, la stratégie militaire de la bataille d’Austerlitz, la philosophie politique de Machiavel, Tocqueville et Hayek, hélas celle de Marx, la découverte de la pénicilline par sérendipité, le théorème de Gödel, la physique quantique et l’informatique, Le Banquet de Platon et les tragédies de Shakespeare, les sonnets de Michel-Ange et les haïkus de Bashô, la peinture de Titien et la musique de Bach…

Il est alors à noter que notre intelligence n’est guère naturelle, tant elle est artificielle au sens où l’art de l’éducation, de la connaissance, de l’intellect, est cultivé. En conséquence faudrait-il parler d’intelligence machinique à l’égard de celle qui fait notre sujet d’étude ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qu’est-ce que l’intelligence artificielle ? Des capacités de calcul décuplées, centuplées ; de collecter, d’engranger et de traiter des milliards d’informations, d’user d’algorithmes complexes, mais aussi, selon James Manyika, de Google, de cartographier les neurones par le soin de Connectomics, de modéliser, avec Alpha Fold3, la forme des molécules, des protéines, de l’ADN et de l’ARN. Chez Google encore, Med-Geminy propose un modèle de langues affiné au service du raisonnement médical[5]. Bien entendu la traduction d’un idiome à l’autre devient de plus en plus aisée, menaçant traducteurs et interprètes. La pénurie, voire la compétence douteuse d’enseignants, devrait être résolue, même si l’empathie nécessaire y perdra peut-être – quoique. Au moyen de l’intelligence artificielle, les recherches sur la fusion des atomes créant plus d’énergie que celle consommée semblent, au Swiss Plasma Center de l’Ecole Polytechnique de Lausanne, prometteuses.

De surcroit ce que nous pensions être strictement humains, soit l’intuition et la créativité, deviennent coutumiers de l’intelligence artificielle. Jusqu’à ce que, bientôt peut-être, l’argumentation dissertative de l’essai soit définitivement à sa portée, voire la pertinence de l’esprit critique. Soit parce que ce dernier est induit par ce que l’on lui a mis dans le ventre, soit parce qu’il accède, qui sait, à l’autonomie intellectuelle. Au point qu’il vaudra peut-être mieux lire un texte produit par une intelligence artificielle plutôt que les pages de ce modeste blog…

Sans compter que la perception de l’environnement, la manipulation et la conduite d’objets, de véhicules, l’évolution dans un milieu, conjointement avec les avancées de la robotique, deviendront monnaie courante pour ce qui n’est plus seulement de l’ordre de l’humain. Sans tarder, ces artificielles compétences pourront s’appliquer à des domaines encore inconnus.

Les productions graphiques et colorées de l’intelligence artificielle sont déjà surprenantes, sinon épatantes. Il existe même, au-delà du deep learning, la traduction simultanée intégrant l’émotion de la voix : à quand une déclaration d’amour qui ne nous épargnerait pas la flèche d’Eros ? Anthropic, au moyen de son Claude 3, paraitrait écrire à volonté des haïkus – mieux que Bashô ? – alors qu’il s’agit d’opérations de logistique ! des sonnets – mieux que Shakespeare ? – alors qu’il s’agit de métadonnées d’images et de marketing ! Nous nous doutions bien que la rentabilité du haïku et du sonnet était infinitésimale. Quoiqu’il ne faille en rien sous-estimer Anthropic et autres dont l’aptitude à ces exercices risquerait de nous surprendre…

Forcément bien des emplois sont et seront perdus ; d’autres naissent et naitront, selon le principe de la destruction créatrice de Schumpeter, quoiqu’ils exigeront des individus hautement compétents. Si les services paraissent devoir être peu touchés, la robotique charnelle saura gracieusement remplacer les serveurs de restaurants rogues et indélicats.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Malgré l’illustration de couverture guère inspirée ni esthétique (un robot frappé par la pomme de Newton), voici peut-être le livre-initiation le plus opérant. Aux présupposés et attendus scientifiques répond le philosophe Vivien Garcia. Confrontant les enthousiasmes les plus délirants et les craintes les plus abominables, il se demande s’il faut voir là « l’esclave se retournant contre le maître ». Entre machines-esclaves corvéables à merci et entités suprahumaines se dressant telles le monstre de Frankenstein contre leur créateur, la collusion risque d’être manichéenne. Il faut s’y faire cependant, l’intelligence artificielle est à la source d’un monde en devenir.

C’est en 1956 que l’expression « intelligence artificielle » naquit pendant une conférence du Dartmouth College, alors qu’Alan Turing (dont le « test » demandait si l’humain se rendait compte ou non qu’il avait affaire à une machine) avait jeté les bases de l’informatique, que la cybernétique faisait beaucoup parler d’elle-elle. « Ce livre entend combler une partie du fossé qui sépare la culture contemporaine de l’intelligence artificielle, en proposant une petite histoire qui refuse de faire l’impasse sur la dimension technique de celle-là. […] Elle éclaire son récit d’éléments philosophiques et critiques dont la technique, pour sa part, se tient trop souvent distante. » Ainsi se penche-t-il sur ses racines et conséquences concrètes, sur ses concepts, algorithmes, réseaux de neurones, systèmes experts, modèles de fondation… mais en philosophe.

L’intelligence artificielle emprunte plus sûrement la voie connexionniste, fondée sur les réseaux de neurones formels, que celle symbolique, inspirée de la logique. Ainsi naquit dès 1957 le « perceptron », capable d’apprentissage : « dispositif visant à induire directement des concepts à partir de son environnement physique », fait d’une seule couche de neurones artificiels. Mais à ses qualités, manque au perceptron la reconnaissance universelle des objets, Or la voie symbolique permet ensuite une intelligence générale artificielle au moyen « des méthodes de résolutions de problèmes qui ne soient pas simplement algorithmiques, c’est-à-dire qui ne s’appliquent qu’à une seule classe de problèmes ».

Et lorsque l’intelligence artificielle « voit le monde comme un jeu », soit ceux qui ne reposent pas sur le hasard, les échecs, les dames ou le bridge, dont chaque partie se décompose en une succession de coups et de choix, deviennent leur champ d’élection. La voie avait été tracée en 1944 par la Théorie des jeux et du comportement économique d’Oscar Morgenstern et John von Neumann, mathématicien et cybernéticien[6]. Or « les choix individuels à l’œuvre dans ces jeux seraient analogues à ceux que rencontrent les acteurs économiques en compétition pour maximiser leur utilité ». Les programmes informatiques deviennent capables, mais « dans le cadre délimité d’un jeu, d’appliquer une stratégie possiblement gagnante ». Quoique pas exactement infaillible, la méthode peut faire aussi bien, voire mieux que les êtres humains ». Ce qu’ont bien prouvé les applications dévolues au complexe jeu de go ; et déjà aux modalisations entrepreneuriales.

Un pas au-delà est nécessaire lorsque Vivien Garcia se demande : « Qu’est-ce que l’IA appelle penser ? ». Pour ce faire il lit Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine qu’Hannah Arendt écrivit en 1972[7], lorsqu’elle s’intéressa aux Pentagon Papers, produits par le département de la Défense des Etats-Unis à l’occasion de la guerre du Viêt Nam. L’art ancien de mentir prend de nouvelles couleurs lorsqu’elle subodore que  la géopolitique et la stratégie de l’Asie du Sud-Est ont été prises en charge par un ordinateur plutôt que par des êtres humains. Ainsi s’élève-t-elle avec virulence contre l’idée que « les hommes des think tanks sont des penseurs et que les ordinateurs peuvent penser ». Est-ce là une conception trop traditionnellement humaniste ?

Au perceptron de Rosenblatt, constitué d’une seule couche de neurones formels, s’ajoutent d’autres couches de neurones formels composant une structure d’une grande complexité. Du learning au deep learning, la machine peut s’auto-enseigner au moyen de l’abondance des données. Des algorithmes de rétro-propagation rectifiant des données conduisent à « une automatisation de l’entraînement », ce qui laisse l’intelligence artificielle néanmoins « plus artificielle qu’intelligente ».

Toutefois ces progrès exponentiels présentent selon notre essayiste le risque d’« un point de rupture irréversible qui remettrait en question les civilisations humaines ». En effet le travail prédictif conduit par de telles intelligences artificielles risque d’induire une « gouvernementalité algorithmique ». En outre, problème de plus en plus criant, « les données ne sont jamais données, elles sont le fruit de différentes normes et médiations techniques, sociales et culturelles plus ou moins conscientes et affirmées. Soit, ajouterons-nous, le risque non négligeables de maintes orientations idéologiques, y compris anti-scientifiques, voire théocratiques.

Etape supplémentaire, l’IA générative se déploie en Large Language Models, capable de créer contenus, textes, graphiques, sons, prétendant créer des images les plus authentiques. Mais ils sont aussi utilisés pour générer des structures moléculaires, des documents audios et vidéos. L’on devine aussitôt que le glissement vers fake news et deep fakes soit inévitable, rendant de plus en plus difficile la distinction entre le vrai et le faux, comme en témoigne récemment l’interview du pilote de course accidenté Schumacher, alors qu’il demeure dans un état végétatif ! Depuis 2018, les grands modèles de langage conduisent à la prééminence de ChatGPT et de ses confrères non-humains.

La neutralité de l’intelligence artificielle est bien entendu une chimère. Ses systèmes « se révèlent susceptibles de refléter différentes valeurs ou encore de conduire de manière systématique ou réitérée à des résultats inéquitables et pouvant renforcer ou engendrer des discriminations », ce qui nous laisse à penser combien ces dernières peuvent être contraire à toute éthique, d’autant qu’elles soient pilotées par la Cancel culture prétendument progressiste. En ce sens l’intelligence artificielle se voit formatée par ce que ses concepteurs ont introduits plus ou moins consciemment. Le problème n’étant pas seulement de repérer et corriger des biais, mais de déterminer comment et en quel sens, c’est-à-dire, ajouterons-nous, dans une démarche de philosophie sociale et politique libérale. Car l’éthique n’est pas forcément un gage de pureté morale tant elle subit les biais idéologiques.

Reste à savoir si les systèmes d’intelligence artificielle comprennent ce qu’ils font, auquel cas l’on se rapprocherait – dangereusement ou non – de la conscience. Ce qui oblige Vivien Garcia à convenir que toute conclusion à son essai serait provisoire, bientôt invalidée.

Un tel essai sait exposer non seulement l’historique des connaissances et des progrès, mais également les arguments divers et opposés, malgré des paragraphes techniques, sinon un poil abscons à l’occasion des chapitres sur les « données ». Il est d’autant plus pertinent lorsqu’il montre que plupart des utilisateurs et consommateurs des systèmes d’intelligence artificielle que nous sommes tous n’ont aucune connaissance des rouages de leurs fonctionnement, encore moins de leurs enjeux, perspectives, risques, voire téléologies. L’éco-anxiété grotesque et manipulatoire devrait plutôt céder la place à une inquiétude raisonnée face à l’éventuelle « aventure libre d’un objet technique dans l’univers social », si pour l’individu et sa liberté point une fin de parcours. Car lorsque la reconnaissance faciale viole notre identité, lorsque des drones tueurs interviennent sans commande humaine originelle, qu’advient-il de l’humanisme ?

L’on peut lire plus modestement Comprendre les bases de l'intelligence artificielle en 5 minutes par jour par Stéphane d’Ascoli[8], en tant que vulgarisation. Il décompose l'intelligence artificielle en termes simples, sans besoin de connaissances préalables en informatique, depuis les bases, comme la programmation en Python, un langage incontournable, le deep learning, AlphaGo, et deep fakes, jusqu'aux applications les plus avancées, dans des domaines tels que la médecine, la finance, les transports, la logistique, l’éducation. Un apport intéressant de ce volume permet de découvrir les perspectives professionnelles, les opportunités de carrière ouvertes. Ne reste plus qu’à perfectionner votre curriculum vitae !

Ainsi, au travers des recherches exponentielles en biologie, médecine et neurologie,  ChapGPT saurait nous rendre immortels, pour reprendre le titre du Dr Alexandre[9]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Faut-il casser le mythe ? Un certain Luc Julia percute en son titre : L’Intelligence artificielle n’existe pas[10]. En ce sens l’intelligence n’est pas seulement la connaissance, ce que maîtrise mieux que nous l’intelligence artificielle, mais l’innovation. Les machines, si sophistiquées soient-elles, suivent les règles de leur programmes, recrachent les données, les organisent, les utilisent en fonction de buts prédéfinis, font ce qu’elles savent faire avec performance, et pas au-delà. L’autopilot de Tesla devient bien plus fiable que mille conducteurs, mais ne saurait pas s’arrêter si le paysage vous charme soudain ; à moins de votre savant puçage. Pour Luc Julia, il faudrait dire « intelligence augmentée », ce qui est loin d’être idiot. Car l’innovation, c’est la remise en cause, le scepticisme, la sérendipité. Jusqu’à preuve du contraire, les machines les plus pointues n’en sont pas encore là. Quoique la génération et le flux chaotiques des systèmes puissent un jour y accéder.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Eric Sadin, parmi les pages de sa Vie spectrale[11], s’attache à « penser l'ère du métavers et des IA génératives », tel que l’indique son sous-titre. La réalité du métavers est déjà indubitable, soit « la pixellisation croissante de nos existences ». Travail, enseignement, médecine, achats, loisirs et interactions entre individus se font de plus en plus au travers de connexions en ligne, au moyen de nos écrans omniprésents. L’intelligence artificielle générative gère bientôt nos tâches quotidiennes et génère langages, images, sons, donc le sens… Nos facultés fondamentales seront déléguées à des robots microscopiques dont les voix intérieures nous guideront dans un nuage de pixels,  quand nos vies seront sans cesse radiographiées, analysées, marchandisées, désincarnées. Une telle rupture anthropologique inédite exige d’urgence la scrupuleuse compétence du philosophe, dont La vie spectrale est à la fois phénoménologie contemporaine et pensée du monde qui vient, sans néanmoins que de solution réelle soit en vue.

Technophobe Julien Gobin ? Son titre, son sous-titre, pourraient le laisser entendre : L’Individu, fin de parcours ? Le piège de l’intelligence artificielle. Il s’avise de monter la vanité de l’opposition manichéenne entre technophiles et technophobes, tant l’accélération des technologies et des dépendances qui en découlent rend inéluctable ce qu’il appelle un « fait social total », tant elle engage et soumet l’ensemble des individus, la société et ses institutions.

L’essayiste en rappelle aux fondamentaux de la démocratie libérale pour rappeler combien il s’agissait, de Leibniz aux Lumières, de « se libérer de toutes les influences », aux fins d’un « individu idéal », quoiqu’il ait dérivé vers la « jungle de la libération individuelle ». La plaidoirie résistera-t-elle à l’efficace afflux de l’intelligence artificielle ?

Y-a-t-il encore épanouissement de la liberté à l’heure du transhumanisme  et de l’artificialisation omnivore de la technique ? Là où par exemple les traducteurs sont évincés ou en sursis, face à l’instantanéité de la translation, même si celle littéraire semble encore préservée, du moins si l’on en croit la dénégation et le mutisme des éditeurs sur la question ; le monde du travail et de la recherche frémissent, vacillent, sous les coups de ce que l’auteur appelle « la ­logique néolibérale ». Pire peut-être, nos vies personnelles pourraient bientôt ne plus l’être. Les données que nous fournissons aux réseaux sociaux, nos travaux, nos articles et livres en gestation, permettent aux machines, et à notre insu – quoique nous leurs mentions parfois par narcissisme et autofiction – d’aisément surpasser le « Connais-toi toi-même » du philosophe, certes l’inquisition du confesseur. Puis de commander nos décisions, pour notre bien, ou pour confisquer le libre arbitre : « Elles pourront ainsi nous aider à prendre la meilleure décision dans une situation donnée, à la manière d’un super coach, un alter ego objectif et rationnel qui serait doté d’un sens de l’observation et d’une capacité de calcul infinis. » Les recommandations d’achat issues des algorithmes ne seront que menu fretin au regard des recommandations vitales et psychiques. Un légume pour réguler notre métabolisme intégralement mesuré, le partenaire sexuel et affectif adapté, les études scolaires et universitaires les plus indiquées en fonction de l’analyse de notre ADN. Science-fiction que cela, mais pour combien de temps, annihilant la conscience individuelle et la délibération…

Hautement muni d’une dimension philosophique, l’essai de Julien Gobin est fort nourrissant. Toutefois, il n’y va pas en sa conclusion de main morte : « Plus la science progresse, plus on réalise que l’homme n’est ni autonome ni souverain sur lui-même » ; ou encore « fin du libre arbitre », « logique contre la vie », « suicide évolutif », post-humanité « fantomatique », quoiqu’en son pessimisme, voire fatalisme, il s’agisse, comme il se doit, de questionnement et non de certitudes péremptoires.

Qui prend et prendra en mains le contrôle des intelligences artificielles ? Des scientifiques éclairés et philanthropes, des philosophes animés par l’esprit des Lumières, des poètes législateurs du monde pour reprendre le mot de Shelley[12] ? Ou des hackers que l’appât du gain mal acquis fait saliver, des écoterroristes, des fanatiques du Hamas et du Hezbollah, des dictateurs poutiniens, coréens du nord ou chinois ? Ce pourquoi l’intelligence artificielle et ses avatars ne vont pas sans éthique, sans philosophie libérale, sans géopolitique. Ce dernier point étant justement soulevé par Pascal Boniface dans son essai intitulé Géopolitique de l’intelligence artificielle[13]. Car au-delà de nos vies individuelles, de nos emplois, cette révolution numérique ne manquera pas de bouleverser les rapports de force internationaux. Corne d'abondance planétaire ? Inégalités économiques et politiques jamais vues, opposant une élite richissime détenant les manettes de l’humanité aux multitudes chômeuses et paupérisées. Les géants du digital, Google, au premier chef, deviennent des superpuissances concurrentes des Etats.

Il est évident que le jeu d’échecs fomentés par les empires s’exacerbe en cette occurrence : Etats-Unis, Chine, Inde, voire, ajouterons-nous, des puissances apparemment plus modestes, mais aux technologies avancées, comme la Suisse et Israël. Il n’est pas certain que la France et l'Europe soient à cet égard suffisamment armées. Et l’on apprend aujourd’hui – c’était inévitable – que la Chine teste des chiens robots équipés de mitrailleuses, plus sûrement que ceux de Ray Bradbury dans Fahrenheit 451,[14] fameuse dystopie écrite en 1953, dans laquelle les pompiers brûlent les livres…

 

L’intelligence artificielle est-elle avec ou contre nous ? Ainsi Rodolphe Gélin et Olivier Guilhem intitulent-il leur livre[15]. En ses deux parties opposées, l’ouvrage instaure un jeu d’arguments et de contrarguments entre les tenants de la promesse de jours meilleurs et l’aube de l’apocalypse de l'humanité. « Livre blanc » et « Livre noir », selon le sous-titre, ainsi sont exposées les facettes de cette technologie, ses conséquences sur nos vies, sur notre relation au travail, jusqu’à nos choix de société et la gestion de notre environnement. Sans conclure, mais c’est la vertu de l’exercice, les prophètes de malheur et les thuriféraires technophiles béats campent sur leurs positions. En ce sens, reste au lecteur de ce pédagogique ouvrage la responsabilité de trancher, ou plutôt de nuancer, si possible. Et puisqu’il faudra vivre ou mourir avec l’intelligence artificielle, autant le faire en conscience des outils, des bénéfices et des pertes, des enjeux…

Ainsi peut-être faut-il apprécier « Claude 3 », une intelligence artificielle fort récente développée par Anthropic, sous l’égide de Sam Altman, dépassant l’efficacité de ChapTG 4 – qui d’ailleurs surpasse la plupart des compétiteurs de hacking – et à vocation éthique. En effet ses paramètres, corrigés par elle-même, incluent le respect de valeurs humanistes et occidentales, pour permettre la transparence des contenus, éviter de fausser la vérité, bien qu’en cette dernière affaire il ne soit pas sûr qu’elle échappe aux manipulations et aveuglements idéologiques Mais aussi de façon à ne pas être utilisés à fins délétères, par exemple cyberattaques ou armes biologiques. Il pense également à se prémunir contre une possible autonomie des intelligences artificielles, tout cela dans le cadre de ce que son concepteur appelle une « IA constitutionnelle », quoique le ver soit peut-être dans le fruit, tant la fiabilité des réponses reste encore à prouver, tant il intègre des impératifs wokistes valorisant la réponse « qui présente le moins de risque d’être vue comme blessante ou offensante pour une audience non occidentale[16] ». Les bénéfices financiers et les retombées positives sont déjà considérables, ne serait-ce que dans l’accélération du traitement des maladies, la baisse du coût des énergies, l’éduction, il ne faudrait pas que les maléfices s’y glissent, si ce n’est déjà fait dans le domaine militaire, dans des criminalités de masse, dans des perspectives de contrôle des populations, comme la Chine postcommuniste en est déjà coutumière, de façon à rendre la surveillance du « Big Brother » venue de George Orwell et de son 1984, puérile… Une responsabilité immense incombe donc aux concepteurs, gérants et utilisateurs de l’intelligence artificielle : penser les maléfices dont est prodigue l’intelligence naturellement humaine, au service d’un monde meilleur. Faut-il souhaiter que la conscience soit impartie à l’intelligence artificielle, le libre arbitre ? Celles propres à l’homme viennent bien du chaos primordial de la Genèse, sans qu’il y ait besoin de convoquer un dieu, donc le Big bang, alors pourquoi les fractales multiplicités en mouvement de cette intelligence n’y conduiraient-elles pas ? Utopie ou dystopie ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que dirait un philosophe libéral de tout cela ? La création concurrentielle et libre de nouvelles ressources, techniques et services est bien entendu bénéfique, dans le cadre, encore une fois de la « destruction créatrice » chère à Schumpeter ; et elle a largement bénéficié à la plus grand part de l’humanité. Cependant la généralisation exponentielle de l’intelligence artificielle, contrôlant et remplaçant nos vies, devient « un projet pour le moins antilibéral » - pour reprendre les mots d’Alexis Legayet (p 193). Si, selon l’Anglais John Stuart Mill, en 1859, « les hommes ne sont autorisés, individuellement ou collectivement, à entraver la liberté d’action de quiconque que pour assurer leur propre protection[17] », l’on peut concevoir qu’il faille bientôt assigner une limite à l’emprise de l’intelligence artificielle, tant un totalitarisme exogène deviendrait le moteur de nos vies bientôt superfétatoires. Ce dernier philosophe posait la question de cette limite en arguant de la différence entre pouvoir du gouvernement et conduite privée. Mais il s’agit maintenant d’une autre affaire. À moins qu’il faille considérer les rets de plus en plus enlaçants et intrusifs de l’intelligence artificielle comme une subversion monopolistique du capitalisme libéral, soit une trahison du libéralisme politique classique et des Lumières, comme un avatar de l’Etat et du communisme aux menottes et œillères d’or, d’autant plus monstrueux qu’ils puissent se produire en collusion, pour mieux nous enchaîner, nous endormir, jusqu’à la disparition du dernier homme nietzschéen, fukuyamien, IAesque… Alors cet Etat artificiel n’aurait plus aucune valeur, tant, selon la conclusion de John Stuart Mill, « la valeur d’un Etat à la longue, c’est la valeur des individus qui le composent ».

La privauté des données d’abord, le consentement préalable et renouvelable à toute nouvelle avancée du monstre ; voilà qui serait salutaire. Certes, mais si l’intelligence artificielle devient le législateur du monde ?

 

 

L’auteur de ce modeste essai, compilation critique de données, n’a pas encore cédé aux sirènes de l’intelligence artificielle pour l’écrire à sa place ; alors qu’il aurait pu paresser en sirotant son thé noir aux oranges sanguines et en baguenaudant dans sa bibliothèque face aux dos colorés de ses livres qu’il ne lirait plus – l’intelligence artificielle s’en chargeant. Si, comme le disait à seize ans le jeune Victor Hugo voulant « être Chateaubriand ou rien », il prétend immodestement en ses romans, sonnets et essais (d’ailleurs pour certains publiés à la rieuse Mouette de Minerve) ne pas pouvoir être remplacé par cette intelligence artificielle capable d’écrire des bluettes de la collection Harlequin, des books « Feel Good », des romances adolescentes, tous interchangeables, mais proposer d’insolentes et innovantes œuvres dignes des Belles Lettres de toujours. À moins que l’avenir voit l’irruption d’un Dostoïevski, d’une Emilie Dickinson, d’une Mary Shelley strictement technologiques. Qui lo sa ?

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Dr Alexandre : La Guerre des intelligences à l’heure de ChatGPT, JC Lattès, 2023.

[3] Michel Serres : Petite Poucette, Le Pommier, 2012.

[4] Gunther Anders : L’obsolescence de l’homme, Ivréa, 2002.

[5] Le Point, 23 mai 2024, p 68.

[6] Oscar Morgenstern & John von Neumann : Théorie des jeux et du comportement économique, Université des sciences sociales de Toulouse, 1977.

[7] Hannah Arendt : Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine, Pocket, 2002.

[8] Stéphane d’Ascoli, Comprendre les bases de l'intelligence artificielle en 5 minutes par jour, First, 2020.

[9] Dr Alexandre : ChapGPT va nous rendre immortels, JC Lattès, 

[10] Luc Julia : L’Intelligence artificielle n’existe pas, First éditions, 2019.

[11] Eric Sadin : La Vie spectrale. Penser l’ère du métavers et des IA génratives, Grasset, 2023.

[12] Percy Bysse Shelley : Défense de la poésie, Rivages, 2011.

[13] Pascal Boniface : Géopolitique de l’intelligence artificielle, Eyrolles, 2021.

[14] Ray Bradbury : Fahrenheit 451, Folio SF, 2023.

[15] Rodolphe Gélin et Olivier Guilhem : L’intelligence artificielle est-elle avec ou contre nous ? La Documentation française, 2020.

[16] Les Echos week-end, 24-24 mai 2024, p 32.

[17] John Stuart Mill : La Liberté, Guillaumin et Cie, 1877.

 

Abbatiale de Saint-Maixent-L'Ecole, Deux-Sèvres.

Photo : T. Guinhut.

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19 mai 2024 7 19 /05 /mai /2024 17:14

 

Sculpture de Pascal Convert, Abbaye royale de Fontevraud, Maine-et-Loire.

Photo : T. Guinhut.

 

 

 

Philippe Muray,

penseur intempestif de l’homo festivus.

Du XIX° siècle à travers les âges

à L’Empire du bien,

en passant par le Journal : Ultima necat.

 

 

Philippe Muray : Le XIX° siècle à travers les âges,

Les Belles Lettres, 2024, 656 p, 29 €.

 

Philippe Muray : L’Empire du Bien,

Les Belles Lettres, 2010, 176 p, 15 €.

 

Philippe Muray : Ultima necat V (1994-1995) & Ultima necat VI (1996-1997),

Les Belles Lettres, 2024, 680 & 400 p, 35 € chaque.

 

 

 

Méditation intime et lecture bien souvent posthume, le genre littéraire du Journal est également un observatoire du monde comme il va – ou ne va pas – entre retrait et projection de soi. Et quoiqu’il s’agisse d’un destin bien commun, la dernière flèche du temps l’a tué, pour reprendre l’adage « Vulnerant omnes, ultima necat », placé sur les cadrans solaires ; ou encore, « toutes blessent, la dernière tue ». S’il s’agit des heures, il peut s’agir des pages de Philippe Muray(1945-2006), diariste et romancier, essayiste nombreux, dont les flèches de la pensée ne manquèrent pas de blesser son époque et ses contemporains, cependant pour le plus grand bien de ceux qui prétendent à « l’empire du Bien », si nous reprenons un de ses titres iconiques. Affirmer par exemple dans son XIXème siècle à travers les âges que ce dernier est source du virus occultiste socialiste ne fit et ne fait toujours guère plaisir à ceux qui prétendent détenir la mainmise sur une téléologie politique. Notre dixneuvièmiste reste cependant un penseur des plus vivaces, dont notre aujourd’hui ferait bien de prendre de la graine, voire journellement, au moyen des quelques milliers de feuillets, en son Ultima necat. Intempestif, incisif, même si parfois excessif, Philippe Muray mérite bien plus que notre indulgence.

 

 

Somme érudite aux prolixes six cents pages, Le XIXème siècle à travers les âges rassemble, non sans humour et avec un talent qui tient plus du scalpel que de la plume, tout ce qui fut pensé, entre Chateaubriand, préromantique, et Huysmans, qui connut les premières technologies aéronautiques. Parmi ce bouillonnement culturel et scientifique,  Philippe Muray apprécie Balzac, qui « a dit la vérité sur l’Histoire », convoque Flaubert, analyse Baudelaire ; croise Tocqueville et George Sand, non sans des retours obligés à Rousseau pourtant félon des Lumières. Ce pour déprécier avec alacrité Hugo et son « carrefour de métempsychoses en quoi il s’est métamorphosé ». Michelet, Comte, Renan, Zola, tous en prennent pour leur grade… Auteurs fort célèbres, ils sont ici rejoints par une foule de romanciers, d’essayistes apparemment mineurs, mais convoqués avec une savoureuse pertinence, une ironie parfois excessivement cruelle, par celui qui  enseignait alors la littérature française à Stanford, en Californie. Ainsi, Nerval est qualifié de « capitaliste du nécrophile », la « dixneuviémité » se voit fouaillée pour sa pudibonderie, « l’école nécromantique » ridiculisée…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Car ce « siècle bourgeois », celui de la Révolution industrielle et du chemin de fer, fut également le héraut du « socialoccultisme », pour reprendre l’efficace mot-valise de l’auteur : occultisme, magie, fantasme de résurrection des morts et au-delà romantique, socialisme en pleine gestation, ce dernier faisant d’ailleurs sous des appellations diverses et en somme en tant que constructivisme politique et économique, toujours la pluie et le beau temps. « Mariage de l’occulte et du progrès », ce XIX° siècle qui fut celui du libéralisme fut aussi celui du marxisme, avec les conséquences délétères que l’on connut au XX° siècle. Ainsi notre modernité, fouillée, désossée, ne fait plus si moderne, voire digne d’un magasin d’antiquailles. Une foule de « sorcières modernistes » apparaît alors, y compris le féminisme et l’antisémitisme, quoique l’on ne soit pas certain de devoir adhérer à ce méli-mélo, en ce qui concerne ces derniers points, le premier étant, du moins en son humanisme, une nécessité, le second un phénomène bien plus ancien.

L’œuvre est profuse, touffue, en un cheminement pas toujours aisé, comme dans un musée encombré de concepts et de personnalités, montrant cependant assez combien le socialisme est en fait un au-delà romantique. Les dogmes commencent et finissent en religion : « En résumé, et pour être clair, le rationalisme moderne ne pouvait plus avaler l’occulte sous sa forme pure, il fallait que celui-ci soit dilué, désormais dans l’autre hallucinogène, dérivé semi-synthétique de l’occulte : le politique ».

Etonnante encyclopédie, ce XIXe siècle à travers les âges fut d’abord publié en 1984 chez Denoël, ensuite dans la collection « Tel » par Gallimard en 1999. Même si l’on peut regretter que le plan des chapitres manque un peu de rigueur, il mérite fort bien de rejoindre son espace d’élection aux Belles Lettres ,en un fort volume de 650 pages, auprès des six tomes du  Journal de l’essayiste véhément.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans son fondamental Empire du Bien[1], Philippe Muray dénonçait en 1991 « l'envie du pénal », parodiant ainsi « l’envie du pénis freudienne », comme s’il y avait une jouissance sexuelle maligne au sein de cette obstruction à la liberté intellectuelle ; comme en témoigne ce passage des Exorcismes spirituels[2] : « Les jeux du cirque justicier sont notre érotisme de remplacement. La police nouvelle patrouille sous les acclamations, légitimant ses ingérences en les couvrant des mots « solidarité », « justice », « redistribution ». Toutes les propagandes vertueuses concourent à recréer un type de citoyen bien dévot, bien abruti de l'ordre établi, bien hébété d'admiration pour la société telle qu'elle s'impose, bien décidé à ne plus jamais poursuivre d'autres jouissances que celles qu'on lui indique. Le voilà, le héros positif du totalitarisme d'aujourd'hui, le mannequin idéal de la nouvelle tyrannie, le monstre de Frankenstein des savants fous de la Bienfaisance, le bonhomme en kit qui ne baise qu'avec sa capote, qui respecte toutes les minorités, qui réprouve le travail au noir, la double vie, l'évasion fiscale, les disjonctages salutaires, qui trouve la pornographie moins excitante que la tendresse, qui ne peut plus juger un livre ou un film que pour ce qu'il n'est pas, par définition, c'est-à-dire un manifeste, qui considère Céline comme un salaud mais ne tolérera plus qu'on remette en cause, si peu que ce soit, Sartre et Beauvoir, les célèbres Thénardier des Lettres, qui s'épouvante enfin comme un vampire devant un crucifix quand il aperçoit un rond de fumée de cigarette derrière l'horizon ». L’on constate ici qu’au contraire d’une doxa pourtant déplumée, les ténors du marxisme et du communisme ne bénéficient pas de l’opprobre infligée à Céline. Deux poids deux mesures, n’est-ce pas ?

Quel est ce « Bien » dont Philippe Muray voit s’étendre l’empire ? Il est de gauche bien entendu, porteur de tolérance et d’égalité universels, de sécurité et de justice sociale. Pourtant démenti par les faits, hypocrite, édictant des devoirs et des interdits. Dès 1991, date de la première parution de l’ouvrage, et au moyen de l’activisme des « truismocrates », ce « petit Néron de l’altruisme […] commençait à étendre sa prison radieuse sur l’humanité ». Il est devenu « l’unique héritier du Mal », ne serait-ce qu’en effaçant subversion et rébellion qui sont devenues des routines pittoresques, à moins d’être fâcheusement disqualifiés au titre du fascisme, soit « l’hitlérisation de l’adversaire ». Seules les bonnes causes des Droits de l’homme ont droit de cité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aussi « le lynchage prend maintenant des masques progressistes », la liberté de penser se voit ostraciser par le « catéchisme collectif » des « militants de la Vertu », ligués contre tout abus dangereux, qu’il s’agisse de cigarettes, de contenus sexuellement explicites, de dénégation du vivre ensemble. En ce sens l’utopie d’un « univers où ne règnerait plus que la gentillesse, la tendresse, les bonnes intentions, devrait naturellement faire froid dans le dos : c’est le plus effrayant des rêves parce qu’il est irréalisable ». Sans compter le règne des Tartuffe…

L’égalitarisme, le tout se vaut, voilà qui agace notre Philippe Muray au plus haut point, y compris dans le domaine de l’art contemporain : « Tout à la moulinette collectiviste ! Plus de privilèges, même esthétiques ! » Là où les médias remplacent le monde, la grégarité commande, le message est idéologisé, le « pompiérisme » et le « collectivisme rose bonbon » règnent, dans le cadre d’une « gigantesque entreprise d’idéalisation hallucinée ». Et lorsqu’il se moque de la niaiserie du Contrat naturel[3] du philosophe Michel Serres, que dirait aujourd’hui notre essayiste face au credo climatique écologiste ?

Un gigantesque parc de divertissement, ainsi va le monde. La religiosité consiste à « avoir foi dans le spectacle ». Ce dont Guy Debord avait averti à sa manière[4]. Y compris lorsque la mode des bons sentiments s’empare de causes nationales et internationales. Or « l’appel kitsch au sentiment contre la raison » est bien un signe inquiétant, une trahison de l’esprit des Lumières. Tandis l’écrivain et la littérature disparaissent au profit des livres qui « se sont mis avec allégresse au régime basses calories » !

L’aventure sexuelle par exemple succombe face au « mouvement sexuel institutionnel », en particulier homosexuel et néo-féministe, au « transexualisme de masse ». Nous constaterons cependant que, depuis, le mouvement « Metoo » a contribué à  lutter contre les violences sexuelles. Même si une vague de pudibonderie s’en suit…

Quoique cet Empire du Bien n’épargne pas son diagnostic, il sait à l’occasion de sa préface de 1998, qu’il « ne suggère aucune solution ». Faut-il voir là une limite à l’efficacité de l’essai ? D’autant qu’emporté par l’élan de son indéniable talent de pamphlétaire, qui a trop pratiqué Léon Bloy, par sa verve satirique et désabusée, par son style parfois célinien bourré de points d’exclamation, il en oublie un peu trop la rigueur de l’exercice argumentatif.

 

Gisants de la famille d’Aliénor d’Aquitaine et sculptures de Pascal Convert,

Abbaye royale de Fontevraud, Maine-et-Loire.

Photo : T. Guinhut.

 

Entre les premiers et les deux derniers tomes d’Ultima necat, soit six copieux volumes, se déploient à la fois l’observateur aigu de son temps et la déontologie du genre littéraire qu’est le Journal d’un essayiste et romancier. De 1978 à 1997, deux décennies bavardes, inspirées, futiles, aigües, profondes, accumulent les appréciations et les réprobations. Il fréquente assidument Philippe Sollers, pratique la « mise en scène de toutes les crédulités contemporaines ».

Intelligence, finesse, sagacité, sens de l’observation, curiosité, sans oublier la dent dure, tout conspire à l’intérêt croissant de l’exercice. Certes, comme dans tout Journal l’on ne peut éviter l’écueil de pages trop circonstancielles, d’une intimité oiseuse. Mais le plus souvent c’est piquant, frappant, pertinent en diable. Lisons par exemple : « Ce monde écœure. Aucun monde n’a jamais écœuré les gens autant que celui-ci. L’un des arguments forts de ceux qui sont persuadés de la disparition imminente du roman, c’est que les écrivains d’aujourd’hui ne nous montrent rien d’autre que ce que nous ne connaissons déjà que trop. C’est tellement vrai que des tas de plumitifs, pour échapper à cette critique, se précipitent dans l’exotisme, le roman historique, d’autres conneries, la poésie. » Si l’analyse n’est pas sans justesse, elle s’accoude à un désabusement général parfois injuste. Ainsi, en 1978 : « on ne peut écrire que ce qui est raté ; l’érotisme étant la représentation du plus super-raté des ratages ».

Deux derniers tomes, sur six, du Journal complet, les ultimes Ultima necat, sont peut-être les plus brillants. Philippe Muray s’y montre acéré, voire féroce. Ce sont toujours des rencontres plus ou moins littéraires, des conversations prises sur le vif, des projets romanesques et éditoriaux. Mais surtout une position affirmée de moraliste sans concession. L’on ne s’étonnera pas, lorsqu’un écrivain digne de ce nom est « quelqu’un qui, pour un temps, vient trancher, couper, dénouer le moutonnant », qu’il soit un aficionado de Balzac et de Bernanos, de Bloy et de Céline[5] auquel il a consacré un essai, de Gracian et de Nietzsche, pour n’en citer qu’une poignée, cependant bien suffisante en terme de panthéon indicateur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aussi, alors que la Cancel culture[6] et ses wokistes, acharnés à surprotéger les sensibilités et les susceptibilités prétendument opprimées au moyen d’une bruyante censure, étaient à l’époque encore en gestation, Philippe Muray se montre-t-il d’une rare clairvoyance, presque de l’ordre du prophétisme. Il dénonce à l’envie ce qu’il appelle, en une vivifiante pratique du néologisme, le « cordicolisme », soit la mise en scène du cœur, du ressenti, du sentiment, au dépend du rationalisme. À sa suite, vient l’égalitarisme, de façon à ménager les sensibleries et les idéologies de chacun, toutes également tolérées, au risque de tolérer l’intolérable, encensées, sauf bien entendu s’il s’agit d’opinions et de convictions politiquement incorrectes. En ce sens, au lieu de pratiquer l’exercice de la pensée et du jugement, en d’autres termes la discrimination judicieuse, l’on veille à éliminer les impuretés, les dissidences dangereuses, en une « purification éthique », une culpabilisation à outrance, une judiciarisation sans appel. La victime – plus ou moins avérée d’ailleurs – du racisme, de l’homophobie et autres grossophobies, devient un substitut du prolétariat auquel l’on associe d’autres victimes, celles du tour de passe-passe de l’islamophobie, au point d’engendrer un avatar du totalitarisme communiste.

En ce sens la littérature n’a pas pour fonction de devenir un « catéchisme concordataire » qui ne froisserait plus personne. Ce que Philippe Muray a tenté de faire advenir en ses romans, comme Postérité[7], qui n’eut pas l’ombre d’un succès, puis On ferme[8], opus dont ce Journal permet de découvrir les genèses. Genèses d’autant plus heurtées que le doute ne cesse de miner l’écrivain, qui au lieu de littérature voit autour de lui pulluler des volumes émotionnels qui ne parviennent qu’à l’« épanchement de rêve infantile ».

Or, la littérature ne nourrissant pas son homme, il faut à Philippe Muray, bien qu’il en peste, réécrire des articles pour la revue Détective, s’employer comme « nègre » (un terme que le wokisme veut blanchir) pour le romancier aux succès de gare, Gérard de Villiers, dont les séries de S.A.S. sont prolixes d’érotisme machiste, de policier et d’espionnage au grand pied !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le polémiste y va, lui, de pied ferme. Brocardant le Président du moment, « Mitterrand apothéose lyrique du carnaval de toute une époque ».  Dans la lignée de son Homo festivus[9], il se gausse de la « festivisation » qui suivit mai 1968, du « dernier homme » occidental, « rebelle rémunéré », symptôme de la décadence programmée. Ainsi, la culture n’est rien d’autre qu’une fête « d’autant plus hystériquement festive qu’elle se sait sans fond et sans raison ». De surcroit il tacle la « fête comme giron égalitaire de tout art ramené à sa clownerie de base ».  L’abattage, souvent réjouissant, finit cependant par exsuder l’amertume de qui ne se sent pas reconnu à sa juste valeur.

Alors qu’il va délaisser, deux ans plus tard, le Journal pour ses romans et ses chroniques, fin 1995, il se demande quel est « le propre du roman aujourd’hui ». Autour de lui, ce sont « bénitiers romanesques », « fanatisme exquis de la transparence », « prédication écologiste », vaticination émotive », « tourisme fraternitaire »… Trente ans plus tard, la tendance n’a fait que s’accentuer.

Mais à trop pratiquer la dépréciation du contemporain, le risque est d’emporter le bébé avec l’eau du bain, et prétendre, fin 1996, faussement bien sûr, comme si l’auteur était l’alpha et l’oméga non seulement de lui-même, « si sombre, si aboulique », mais du monde, à la fin de tout : « Non seulement l’Histoire est achevée, mais on ne peut même pas dire qu’elle est pourrie, elle ne pue même plus ». L’ironie est-elle encore un art salutaire ?

L’un des points les plus pertinents du diariste est sans aucun doute les pages, les aphorismes, qu’il consacre à l’usage, la fonction, l’esthétique et l’éthique du genre du Journal, en particulier en janvier 1995. Ce dernier est une « confession tout de suite », il permet de «  me créer à moi-même un autre et à mon œuvre. Un antagoniste ». Il s’agit en quelque sorte d’une « activité journalistocratique » : « j’ai choisi de me plaire », ajoute-t-il., avec la complicité de l’égotisme de Stendhal. Le Journal offre enfin « l’art de l’inavouable, la mise en scène de l’impubliable sans masque », ce pourquoi la publication posthume, fut assurée par les soins de son épouse Anne Sefrioui, dont il faut louer le dévouement scrupuleux. Pour que le lecteur puisse le déguster continument, ou au moyen de pincées de hasard, cependant régulières, quoique prudentes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’un des « exorcismes spirituels » les plus marquants, et finalement pathétique, est son exercice d’ironie : Chers djihadistes[10], en forme de lettre adressée aux auteurs des attentats du 11 septembre 2001 à l’encontre des tours newyorkaises, tout en dressant un réquisitoire aigu contre le malaise occidental : « Vous apprendrez les infinis délices de la repentance, qui est un nom sublime pour désigner et encourager la destruction de tout le passé ». L'homme occidental posthistorique, en phase civilisationnelle terminale, est en butte à l'ennemi islamique qui fomente sa destruction. Cependant l’effarante et grandiose attaque est paradoxalement, pour Philippe Muray, l’aveu du processus de démocratisation et de pacification de l'Islam au dépend des terroristes islamiques, sans compter la progressive désacralisation du monde engageant la mort de Dieu, quel qu’il soit. S’il est facile, deux décennies plus tard de faire la critique d’une telle analyse, il faut néanmoins douter – ou peut-être espérer – en la « fin de l’Histoire », comme le prétendait Francis Fukuyama[11], constatant et prônant l’extension de la démocratie libérale. De surcroit la force immémoriale de la foi fanatique, qui plus est chevillée dans une religion visant originellement à la destruction de tout impie et à la conquête de ses territoires, ne semble pas prête de céder le pas, puissance financière pétrolifère et démographie aidant. La prophétie de la « bonne nouvelle » de la victoire prochaine du post-historique et de l’« Homo festivus », semble démesurément optimiste ; d’autant que notre essayiste ne nous avait pas habitués à fêter ce en quoi il voyait un  totalitarisme en devenir, fomenté par la société marchande, gagnant le village planétaire, sous l’œil vigilant de l'Empire du Bien... Reste toutefois sous cette plume étonnante, une leçon vigoureusement assénée au déclin consenti de l’Occident ; qui ne l’entend guère.

 

 

Un auteur de chevet auquel il faut de temps et temps revenir, tel doit apparaître l'intempestif Philippe Muray, même si sa culture du dégoût peut paraître, malgré sa capacité de régénération de la pensée face au monde qui nous entoure, risquer de conduire à la stérilité créatrice. Pour nous rappeler combien nous vivons sous un voile d’illusions, combien l’esprit critique doit être mordant. Etre civilisée et transmettre une civilisation digne de ce nom doit se garder de s’amollir. Cet « homo festivus » qui nage comme un poisson dans l’eau de sa piscine climatisée devra prendre garde que l’Empire du Bien ne veuille pas son bien, mais sa soumission replète, en un dévoiement du capitalisme libéral finalement inféodé aux lubies idéologiques, aux religiosités malignes…

Thierry Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Philippe Muray : L’Empire du Bien, Les Belles Lettres, 2010.

[2] Philippe Murray : Exorcismes spirituels, Les Belles Lettres, 1997.

[3] Michel Serres : Le Contrat naturel, François Bourrin, 1990.

[4] Guy Debord : La Société du spectacle, Buchet-Chastel, 1967.

[5] Philippe Muray : Céline, Tel Gallimard, 2001.

[7] Philippe Muray : Postérité, Les Belles Lettres, 2014.

[8] Philippe Muray : On ferme, Les Belles Lettres, 2011.

[9] Philippe Muray : Festivus, Festivus. Conversations avec Elisabeth Lévy, Champs Flammarion, 2008.

[10] Philippe Muray : Chers djihadistes, Mille et une nuits, 2002.

[11] Francis Fukuyama : La Fin de l’Histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.

 

Gisant d'Aliénor d'Aquitaine, Abbaye royale de Fontevraud, Maine-et-Loire.

Photo : T. Guinhut.

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Enfer et Purgatoire de la traduction idéale

De la Vita nuova à la sagesse du Banquet

Manguel : la curiosité dantesque

 

 

 

 

 

 

Daoud

Meursault contre-enquête, Zabor

Le Peintre dévorant la femme

 

 

 

 

 

 

 

Darger

Les Fillettes-papillons de l'art brut

 

 

 

 

 

 

Darnton

Requiem pour la liberté d’expression

Destins du livre et des bibliothèques

Un Tour de France littéraire au XVIII°

 

 

 

 

 

 

 

Daumal

Mont analogue et esprit de l'alpinisme

 

 

 

 

 

 

Defoe

Robinson Crusoé et romans picaresques

 

 

 

 

 

 

 

De Luca

Impossible, La Nature exposée

 

 

 

 

 

 

 

Démocratie

Démocratie libérale versus constructivisme

De l'humiliation électorale

 

 

 

 

 

 

 

Derrida

Faut-il pardonner Derrida ?

Bestiaire de Derrida et Musicanimale

Déconstruire Derrida et les arts du visible

 

 

 

 

 

 

Descola

Anthropologie des mondes et du visible

 

 

 

 

 

 

Dick

Philip K. Dick : Nouvelles et science-fiction

Hitlérienne uchronie par Philip K. Dick

 

 

 

 

 

 

 

Dickinson

Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?

Emily Dickinson de Diane de Selliers à Charyn

 

 

 

 

 

 

 

Dillard

Eloge de la nature : Une enfance américaine, Pèlerinage à Tinker Creek

 

 

 

 

 

 

 

Diogène

Chien cynique et animaux philosophiques

 

 

 

 

 

 

 

Dostoïevski

Dostoïevski par le biographe Joseph Frank

 

 

 

 

 

 

Eco

Umberto Eco, surhomme des bibliothèques

Construire l’ennemi et autres embryons

Numéro zéro, pamphlet des médias

Société liquide et questions morales

Baudolino ou les merveilles du Moyen Âge

Eco, Darnton : Du livre à Google Books

 

 

 

 

 

 

 

Ecologie, Ecologismes

Greenbomber, écoterroriste

Archéologie de l’écologie politique

Monstrum oecologicum, éolien et nucléaire

Ravages de l'obscurantisme vert

Wohlleben, Stone : La Vie secrète des arbres, peuvent-il plaider ?

Naomi Klein : anticapitalisme et climat

Biophilia : Wilson, Bartram, Sjöberg

John Muir, Nam Shepherd, Bernd Heinrich

Emerson : Travaux ; Lane : Vie dans les bois

Révolutions vertes et libérales : Manier

Kervasdoué : Ils ont perdu la raison

Powers écoromancier de L'Arbre-monde

Ernest Callenbach : Ecotopia

 

 

 

 

 

 

Editeurs

Eloge de L'Atelier contemporain

Diane de Selliers : Dit du Genji, Shakespeare

Monsieur Toussaint Louverture

Mnémos ou la mémoire du futur

 

 

 

 

 

 

Education

Pour une éducation libérale

Allan Bloom : Déclin de la culture générale

Déséducation et rééducation idéologique

Haine de la littérature et de la culture

De l'avenir des Anciens

 

 

 

 

 

 

Eluard

« Courage », l'engagement en question

 

 

 

 

 

 

 

Emerson

Les Travaux et les jours de l'écologisme

 

 

 

 

 

 

 

Enfers

L'Enfer, mythologie des lieux

Enfers d'Asie, Pu Songling, Hearn

 

 

 

 

 

 

 

Erasme

Adages et Colloques

Eloge de vos folies contemporaines

 

 

 

 

 

 

 

Esclavage

Esclavage en Moyen âge, Islam, Amériques

 

 

 

 

 

 

Espagne

Histoire romanesque du franquisme

Benito Pérez Galdos, romancier espagnol

 

 

 

 

 

 

Etat

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Constructivisme versus démocratie libérale

Amendements libéraux à la Constitution

Couleurs des monstres politiques

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Socialisme et connaissance inutile

Patriotisme et patriotisme économique

La pandémie des postures idéologiques

Agonie scientifique et sophisme français

Impéritie de l'Etat, atteinte aux libertés

Retraite communiste ou raisonnée

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis romans

Dérives post-américaines

Rana Dasgupta : Solo, destin américain

Bret Easton Ellis : Eclats, American psycho

Eugenides : Middlesex, Roman du mariage

Bernardine Evaristo : Fille, femme, autre

La Muse de Jonathan Galassi

Gardner : La Symphonie des spectres

Lauren Groff : Les Furies

Hallberg, Franzen : City on fire, Freedom

Jonathan Lethem : Chronic-city

Luiselli : Les Dents, Archives des enfants

Rick Moody : Démonologies

De la Pava, Marissa Pessl : les agents du mal

Penn Warren : Grande forêt, Hommes du roi

Shteyngart : Super triste histoire d'amour

Tartt : Chardonneret, Maître des illusions

Wright, Ellison, Baldwin, Scott-Heron

 

 

 

 

 

 

 

Europe

Du mythe européen aux Lettres européennes

 

 

 

 

 

 

Fables politiques

Le bouffon interdit, L'animal mariage, 2025 l'animale utopie, L'ânesse et la sangsue

Les chats menacés par la religion des rats, L'Etat-providence à l'assaut des lions, De l'alternance en Démocratie animale, Des porcs et de la dette

 

 

 

 

 

 

 

Fabre

Jean-Henri Fabre, prince de l'entomologie

 

 

 

 

 

 

 

Facebook

Facebook, IPhone : tyrannie ou libertés ?

 

 

 

 

 

 

Fallada

Seul dans Berlin : résistance antinazie

 

 

 

 

 

 

Fantastique

Dracula et autres vampires

Lectures du mythe de Frankenstein

Montgomery Bird : Sheppard Lee

Karlsson : La Pièce ; Jääskeläinen : Lumikko

Michal Ajvaz : de l'Autre île à l'Autre ville

Morselli Dissipatio, Longo L'Homme vertical

Présences & absences fantastiques : Karlsson, Pépin, Trias de Bes, Epsmark, Beydoun

 

 

 

 

 

 

Fascisme

Histoire du fascisme et de Mussolini

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Haushofer : Sonnets de Moabit

 

 

 

 

 

 

 

Femmes

Lettre à une jeune femme politique

Humanisme et civilisation devant le viol

Harcèlement et séduction

Les Amazones par Mayor et Testart

Christine de Pizan, féministe du Moyen Âge

Naomi Alderman : Le Pouvoir

Histoire des féminités littéraires

Rachilde et la revanche des autrices

La révolution du féminin

Jalons du féminisme : Bonnet, Fraisse, Gay

Camille Froidevaux-Metterie : Seins

Herland, Egalie : républiques des femmes

Bernardine Evaristo, Imbolo Mbue

 

 

 

 

 

 

Ferré

Providence du lecteur, Karnaval capitaliste ?

 

 

 

 

 

 

Ferry

Mythologie et philosophie

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

De l’Amour ; philosophie pour le XXI° siècle

 

 

 

 

 

 

 

Finkielkraut

L'Après littérature

L’identité malheureuse

 

 

 

 

 

 

Flanagan

Livre de Gould et Histoire de la Tasmanie

 

 

 

 

 

 

 

Foster Wallace

L'Infinie comédie : esbroufe ou génie ?

 

 

 

 

 

 

 

Foucault

Pouvoirs et libertés de Foucault en Pléiade

Maîtres de vérité, Question anthropologique

Herculine Barbin : hermaphrodite et genre

Les Aveux de la chair

Destin des prisons et angélisme pénal

 

 

 

 

 

 

 

Fragoso

Le Tigre de la pédophilie

 

 

 

 

 

 

 

France

Identité française et immigration

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Antilibéralisme : Darien, Macron, Gauchet

La France de Sloterdijk et Tardif-Perroux

 

 

 

 

 

 

France Littérature contemporaine

Blas de Roblès de Nemo à l'ethnologie

Briet : Fixer le ciel au mur

Haddad : Le Peintre d’éventail

Haddad : Nouvelles du jour et de la nuit

Jourde : Festins Secrets

Littell : Les Bienveillantes

Louis-Combet : Bethsabée, Rembrandt

Nadaud : Des montagnes et des dieux

Le roman des cinéastes. Ohl : Redrum

Eric Poindron : Bal de fantômes

Reinhardt : Le Système Victoria

Sollers : Vie divine et Guerre du goût

Villemain : Ils marchent le regard fier

 

 

 

 

 

 

Fuentes

La Volonté et la fortune

Crescendo du temps et amour faustien : Anniversaire, L'Instinct d'Inez

Diane chasseresse et Bonheur des familles

Le Siège de l’aigle politique

 

 

 

 

 

 

 

Fumaroli

De la République des lettres et de Peiresc

 

 

 

 

 

 

Gaddis

William Gaddis, un géant sibyllin

 

 

 

 

 

 

Gamboa

Maison politique, un roman baroque

 

 

 

 

 

 

Garouste

Don Quichotte, Vraiment peindre

 

 

 

 

 

 

 

Gass

Au bout du tunnel : Sonate cartésienne

 

 

 

 

 

 

 

Gavelis

Vilnius poker, conscience balte

 

 

 

 

 

 

Genèse

Adam et Eve, mythe et historicité

La Genèse illustrée par l'abstraction

 

 

 

 

 

 

 

Gilgamesh
L'épopée originelle et sa photographie


 

 

 

 

 

 

Gibson

Neuromancien, Identification des schémas

 

 

 

 

 

 

Girard

René Girard, Conversion de l'art, violence

 

 

 

 

 

 

 

Goethe

Chemins de Goethe avec Pietro Citati

Goethe et la France, Fondation Bodmer

Thomas Bernhard : Goethe se mheurt

Arno Schmidt : Goethe et un admirateur

 

 

 

 

 

 

 

Gothiques

Frankenstein et autres romans gothiques

 

 

 

 

 

 

Golovkina

Les Vaincus de la terreur communiste

 

 

 

 

 

 

 

Goytisolo

Un dissident espagnol

 

 

 

 

 

 

Gracian

L’homme de cour, Traités politiques

 

 

 

 

 

 

 

Gracq

Les Terres du couchant, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

Grandes

Le franquisme du Cœur glacé

 

 

 

 

 

 

 

Greenblatt

Shakespeare : Will le magnifique

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

Adam et Eve, mythe et historicité

 

 

 

 

 

 

 

Guerre et violence

John Keegan : Histoire de la guerre

Storia della guerra di John Keegan

Guerre et paix à la Fondation Martin Bodmer

Violence, biblique, romaine et Terreur

Violence et vices politiques

Battle royale, cruelle téléréalité

Honni soit qui Syrie pense

Emeutes et violences urbaines

Mortel fait divers et paravent idéologique

Violences policières et antipolicières

Stefan Brijs : Courrier des tranchées

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Une vie d'écriture et de photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut Muses Academy

Muses Academy, roman : synopsis, Prologue

I L'ouverture des portes

II Récit de l'Architecte : Uranos ou l'Orgueil

Première soirée : dialogue et jury des Muses

V Récit de la danseuse Terpsichore

IX Récit du cinéaste : L’ecpyrose de l’Envie

XI Récit de la Musicienne : La Gourmandise

XIII Récit d'Erato : la peintresse assassine

XVII Polymnie ou la tyrannie politique

XIX Calliope jeuvidéaste : Civilisation et Barbarie

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Faillite et universalité de la beauté, de l'Antiquité à notre contemporain, essai

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Au Coeur des Pyrénées

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Pyrénées entre Aneto et Canigou

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Haut-Languedoc

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Montagne Noire : Journal de marche

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Triptyques

Le carnet des Triptyques géographiques

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Recours aux Monts du Cantal

Traversées. Le recours à la montagne

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Le Marais poitevin

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut La République des rêves

La République des rêves, roman

I Une route des vins de Blaye au Médoc

II La Conscience de Bordeaux

II Le Faust de Bordeaux

III Bironpolis. Incipit

III Bironpolis. Les nuages de Titien 

IV Eros à Sauvages : Les belles inconnues

IV Eros : Mélissa et les sciences politiques

VII Le Testament de Job

VIII De natura rerum. Incipit

VIII De natura rerum. Euro Urba

VIII De natura rerum. Montée vers l’Empyrée

VIII De natura rerum excipit

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Les Métamorphoses de Vivant

I Synopsis, sommaire et prologue

II Arielle Hawks prêtresse des médias

III La Princesse de Monthluc-Parme

IV Francastel, frontnationaliste

V Greenbomber, écoterroriste

VI Lou-Hyde Motion, Jésus-Bouddha-Star

VII Démona Virago, cruella du-postféminisme

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Voyages en archipel

I De par Marie à Bologne descendu

IX De New-York à Pacifica

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Sonnets de l'Art poétique

Sonnets autobiographiques

Des peintres : Crivelli, Titien, Rothko, Tàpies, Twombly

Trois requiem : Selma, Mandelstam, Malala

 

 

 

 

 

 

Guinhut Trois vies dans la vie d'Heinz M

I Une année sabbatique

II Hölderlin à Tübingen

III Elégies à Liesel

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut Le Passage des sierras

Un Etat libre en Pyrénées

Le Passage du Haut-Aragon

Vihuet, une disparition

 

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Ré, une île en paradis

 

 

 

 

 

 

Guinhut

Photographie

 

 

 

 

 

 

Guinhut La Bibliothèque du meurtrier

Synospsis, sommaire et Prologue

I L'Artiste en-maigreur

II Enquête et pièges au labyrinthe

III L'Ecrivain voleur de vies

IV La Salle Maladeta

V Les Neiges du philosophe

VI Le Club des tee-shirts politiques

VIII Morphéor intelligence quantique amoureuse

XIII Le Clone du Couloirdelavie.com

XVIII Bibliothèque Hespérus et Petite porcelaine bleue

 

 

 

 

 

 

Haddad

La Sirène d'Isé

Le Peintre d’éventail, Les Haïkus

Corps désirable, Nouvelles de jour et nuit

 

 

 

 

 

 

 

Haine

Du procès contre la haine

 

 

 

 

 

 

 

Hamsun

Faim romantique et passion nazie

 

 

 

 

 

 

 

Haushofer

Albrecht Haushofer : Sonnets de Moabit

Marlen Haushofer : Mur invisible, Mansarde

 

 

 

 

 

 

 

Hayek

De l’humiliation électorale

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Histoire

Histoire du monde en trois tours de Babel

Eloge, blâme : Histoire mondiale de la France

Statues de l'Histoire et mémoire

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Rome du libéralisme au socialisme

Destruction des Indes : Las Casas, Verne

Jean Claude Bologne historien de l'amour

Jean Claude Bologne : Histoire du scandale

Histoire du vin et culture alimentaire

Corbin, Vigarello : Histoire du corps

Berlin, du nazisme au communisme

De Mahomet au Coran, de la traite arabo-musulmane au mythe al-Andalus

L'Islam parmi le destin français

 

 

 

 

 

 

 

Hobbes

Emeutes urbaines : entre naïveté et guerre

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

 

 

 

 

 

 

 

Hoffmann

Le fantastique d'Hoffmann à Ewers

 

 

 

 

 

 

 

Hölderlin

Trois vies d'Heinz M. II Hölderlin à Tübingen

 

 

 

 

 

 

Homère

Dan Simmons : Ilium science-fictionnel

 

 

 

 

 

 

 

Homosexualité

Pasolini : Sonnets du manque amoureux

Libertés libérales : Homosexualité, drogues, prostitution, immigration

Garcia Lorca : homosexualité et création

 

 

 

 

 

 

Houellebecq

Extension du domaine de la soumission

 

 

 

 

 

 

 

Humanisme

Erasme : Ages & Colloques

Manuzio, Budé, Byzantinistes & Coménius

Etat et utopie de Thomas More

Le Pogge : Facéties et satires morales

Le Pogge et Lucrèce au Quattrocento

De la République des Lettres et de Peiresc

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Pic de la Mirandole : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

 

Hustvedt

Vivre, penser, regarder. Eté sans les hommes

Le Monde flamboyant d’une femme-artiste

 

 

 

 

 

 

 

Huxley

Du meilleur des mondes aux Temps futurs

 

 

 

 

 

 

 

Ilis 

Croisade des enfants, Vies parallèles, Livre des nombres

 

 

 

 

 

 

 

Impôt

Vers le paradis fiscal français ?

Sloterdijk : fiscocratie, repenser l’impôt

La dette grecque,  tonneau des Danaïdes

 

 

 

 

 

 

Inde

Coffret Inde, Bhagavad-gita, Nagarjuna

Les hijras d'Arundhati Roy et Anosh Irani

 

 

 

 

 

 

Inégalités

L'argument spécieux des inégalités : Rousseau, Marx, Piketty, Jouvenel, Hayek

 

 

 

 

 

 

Islam

Lettre à une jeune femme politique

Du fanatisme morbide islamiste

Dictatures arabes et ottomanes

Islam et Russie : choisir ses ennemis

Humanisme et civilisation devant le viol

Arbre du terrorisme, forêt d'Islam : dénis

Arbre du terrorisme, forêt d'Islam : défis

Sommes-nous islamophobes ?

Islamologie I Mahomet, Coran, al-Andalus

Islamologie II arabe et Islam en France

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Vérité d’islam et vérités libérales

Identité, assimilation : Finkielkraut, Tribalat

Averroès et al-Ghazali

 

 

 

 

 

 

 

Israël

Une épine démocratique parmi l’Islam

Résistance biblique Appelfeld Les Partisans

Amos Oz : un Judas anti-fanatique

 

 

 

 

 

 

 

Jaccottet

Philippe Jaccottet : Madrigaux & Clarté

 

 

 

 

 

 

James

Voyages et nouvelles d'Henry James

 

 

 

 

 

 

 

Jankélévitch

Jankélévitch, conscience et pardon

L'enchantement musical


 

 

 

 

 

 

Japon

Bashô : L’intégrale des haïkus

Kamo no Chômei, cabane de moine et éveil

Kawabata : Pissenlits et Mont Fuji

Kiyoko Murata, Julie Otsuka : Fille de joie

Battle royale : téléréalité politique

Haruki Murakami : Le Commandeur, Kafka

Murakami Ryû : 1969, Les Bébés

Mieko Kawakami : Nuits, amants, Seins, œufs

Ôé Kenzaburô : Adieu mon livre !

Ogawa Yoko : Cristallisation secrète

Ogawa Yoko : Le Petit joueur d’échecs

À l'ombre de Tanizaki

101 poèmes du Japon d'aujourd'hui

Rires du Japon et bestiaire de Kyosai

 

 

 

 

 

 

Jünger

Carnets de guerre, tempêtes du siècle

 

 

 

 

 

 

 

Kafka

Justice au Procès : Kafka et Welles

L'intégrale des Journaux, Récits et Romans

 

 

 

 

 

 

Kant

Grandeurs et descendances des Lumières

Qu’est-ce que l’obscurantisme socialiste ?

 

 

 

 

 

 

 

Karinthy

Farémido, Epépé, ou les pays du langage

 

 

 

 

 

 

Kawabata

Pissenlits, Premières neiges sur le Mont Fuji

 

 

 

 

 

 

Kehlmann

Tyll Ulespiegle, Les Arpenteurs du monde

 

 

 

 

 

 

Kertész

Kertész : Sauvegarde contre l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Kjaerstad

Le Séducteur, Le Conquérant, Aléa

 

 

 

 

 

 

Knausgaard

Autobiographies scandinaves

 

 

 

 

 

 

Kosztolanyi

Portraits, Kornél Esti

 

 

 

 

 

 

 

Krazsnahorkaï

La Venue d'Isaie ; Guerre & Guerre

Le retour de Seiobo et du baron Wenckheim

 

 

 

 

 

 

 

La Fontaine

Des Fables enfantines et politiques

Guinhut : Fables politiques

 

 

 

 

 

 

Lagerlöf

Le voyage de Nils Holgersson

 

 

 

 

 

 

 

Lainez

Lainez : Bomarzo ; Fresan : Melville

 

 

 

 

 

 

 

Lamartine

Le lac, élégie romantique

 

 

 

 

 

 

 

Lampedusa

Le Professeur et la sirène

 

 

 

 

 

 

Langage

Euphémisme et cliché euphorisant, novlangue politique

Langage politique et informatique

Langue de porc et langue inclusive

Vulgarité langagière et règne du langage

L'arabe dans la langue française

George Steiner, tragédie et réelles présences

Vocabulaire européen des philosophies

Ben Marcus : L'Alphabet de flammes

 

 

 

 

 

 

Larsen 

L’Extravagant voyage de T.S. Spivet

 

 

 

 

 

 

 

Legayet

Satire de la cause animale et botanique

 

 

 

 

 

 

Leopardi

Génie littéraire et Zibaldone par Citati

 

 

 

 

 

 

 

Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss juge de l’Islam

 

 

 

 

 

 

 

Libertés, Libéralisme

Pourquoi je suis libéral

Pour une éducation libérale

Du concept de liberté aux Penseurs libéraux

Lettre à une jeune femme politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Requiem pour la liberté d’expression

Qui est John Galt ? Ayn Rand : La Grève

Ayn Rand : Atlas shrugged, la grève libérale

Mario Vargas Llosa, romancier des libertés

Homosexualité, drogues, prostitution

Serions-nous plus libres sans l'Etat ?

Tempérament et rationalisme politique

Front Socialiste National et antilibéralisme

Rome du libéralisme au socialisme

 

 

 

 

 

 

Lins

Osman Lins : Avalovara, carré magique

 

 

 

 

 

 

 

Littell

Les Bienveillantes, mythe et histoire

 

 

 

 

 

 

 

Lorca

La Colombe de Federico Garcia Lorca

 

 

 

 

 

 

Lovecraft

Depuis l'abîme du temps : l'appel de Cthulhu

Lovecraft, Je suis Providence par S.T. joshi

 

 

 

 

 

 

Lugones

Fantastique, anticipation, Forces étranges

 

 

 

 

 

 

Lumières

Grandeurs et descendances des Lumières

D'Holbach : La Théologie portative

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

 

 

 

 

 

Machiavel

Actualités de Machiavel : Le Prince

 

 

 

 

 

 

 

Magris

Secrets et Enquête sur une guerre classée

 

 

 

 

 

 

 

Makouchinski

Un bateau pour l'Argentine

 

 

 

 

 

 

Mal

Hannah Arendt : De la banalité du mal

De l’origine et de la rédemption du mal : théologie, neurologie et politique

Le libre arbitre devant le bien et le mal

Christianophobie et désir de barbarie

Cabré Confiteor, Menéndez Salmon Medusa

Roberto Bolano : 2666, Nocturne du Chili

 

 

 

 

 

 

 

Maladie, peste

Vanité de la mort : Vincent Wackenheim

Pandémies historiques et idéologiques

Pandémies littéraires : M Shelley, J London, G R. Stewart, C McCarthy

 

 

 

 

 

 

Mandelstam

Poésie à Voronej et Oeuvres complètes

Trois requiem, sonnets

 

 

 

 

 

 

 

Manguel

Le cheminement dantesque de la curiosité

Le Retour et Nouvel éloge de la folie

Voyage en utopies

Lectures du mythe de Frankenstein

Je remballe ma bibliothèque

Du mythe européen aux Lettres européennes

 

 

 

 

 

 

 

Mann Thomas

Thomas Mann magicien faustien du roman

 

 

 

 

 

 

 

Marcher

De L’Art de marcher

Flâneurs et voyageurs

Le Passage des sierras

Le Recours aux Monts du Cantal

Trois vies d’Heinz M. I Une année sabbatique

 

 

 

 

 

 

Marcus

L’Alphabet de flammes, conte philosophique

 

 

 

 

 

 

 

Mari

Les Folles espérances, fresque italienne

 

 

 

 

 

 

 

Marino

Adonis, un grand poème baroque

 

 

 

 

 

 

 

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

 

 

 

 

 

 

Martin Georges R.R.

Le Trône de fer, La Fleur de verre : fantasy, morale et philosophie politique

 

 

 

 

 

 

Martin Jean-Clet

Philosopher la science-fiction et le cinéma

Enfer de la philosophie et Coup de dés

Déconstruire Derrida

 

 

 

 

 

 

 

Marx

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

« Hommage à la culture communiste »

De l’argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

Mattéi

Petit précis de civilisations comparées

 

 

 

 

 

 

 

McEwan

Satire et dystopie : Une Machine comme moi, Sweet Touch, Solaire

 

 

 

 

 

 

Méditerranée

Histoire et visages de la Méditerranée

 

 

 

 

 

 

Mélancolie

Mélancolie de Burton à Földenyi

 

 

 

 

 

 

 

Melville

Billy Budd, Olivier Rey, Chritophe Averlan

Roberto Abbiati : Moby graphick

 

 

 

 

 

 

Mille et une nuits

Les Mille et une nuits de Salman Rushdie

Schéhérazade, Burton, Hanan el-Cheikh

 

 

 

 

 

 

Mitchell

Des Ecrits fantômes aux Mille automnes

 

 

 

 

 

 

 

Mode

Histoire et philosophie de la mode

 

 

 

 

 

 

Montesquieu

Eloge des arts, du luxe : Lettres persanes

Lumière de L'Esprit des lois

 

 

 

 

 

 

 

Moore

La Voix du feu, Jérusalem, V for vendetta

 

 

 

 

 

 

 

Morale

Notre virale tyrannie morale

 

 

 

 

 

 

 

More

Etat, utopie, justice sociale : More, Ogien

 

 

 

 

 

 

Morrison

Délivrances : du racisme à la rédemption

L'amour-propre de l'artiste

 

 

 

 

 

 

 

Moyen Âge

Rythmes et poésies au Moyen Âge

Umberto Eco : Baudolino

Christine de Pizan, poète feministe

Troubadours et érotisme médiéval

Le Goff, Hildegarde de Bingen

 

 

 

 

 

 

Mulisch

Siegfried, idylle noire, filiation d’Hitler

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Le meurtre du commandeur, Kafka

Les licornes de La Fin des temps

La Cité aux murs incertains, L'Incolore Tsukuru

 

 

 

 

 

 

Muray

Philippe Muray et l'homo festivus

 

 

 

 

 

 

Musique

Musique savante contre musique populaire

Pour l'amour du piano et des compositrices

Les Amours de Brahms et Clara Schumann

Mizubayashi : Suite, Recondo : Grandfeu

Jankélévitch : L'Enchantement musical

Lady Gaga versus Mozart La Reine de la nuit

Lou Reed : chansons ou poésie ?

Schubert : Voyage d'hiver par Ian Bostridge

Grozni : Chopin contre le communisme

Wagner : Tristan und Isold et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

Mythes

La Genèse illustrée par l'abstraction

Frankenstein par Manguel et Morvan

Frankenstein et autres romans gothiques

Dracula et autres vampires

Testart : L'Amazone et la cuisinière

Métamorphoses d'Ovide

Luc Ferry : Mythologie et philosophie

L’Enfer, mythologie des lieux, Hugo Lacroix

 

 

 

 

 

 

 

Nabokov

La Vénitienne et autres nouvelles

De l'identification romanesque

 

 

 

 

 

 

 

Nadas

Mémoire et Mélancolie des sirènes

La Bible, Almanach

 

 

 

 

 

 

Nadaud

Des montagnes et des dieux, deux fictions

 

 

 

 

 

 

Naipaul

Masque de l’Afrique, Semences magiques

 

 

 

 

 

 

Nietzsche

Bonheurs, trahisons : Dictionnaire Nietzsche

Romantisme et philosophie politique

Nietzsche poète et philosophe controversé

Les foudres de Nietzsche sont en Pléiade

Jean-Clet Martin : Enfer de la philosophie

Violences policières et antipolicières

 

 

 

 

 

 

Nooteboom

L’écrivain au parfum de la mort

 

 

 

 

 

 

Norddahl

SurVeillance, holocauste, hermaphrodisme

 

 

 

 

 

 

Oates

Le Sacrifice, Mysterieux Monsieur Kidder

 

 

 

 

 

 

 

Ôé Kenzaburo

Ôé, le Cassandre nucléaire du Japon

 

 

 

 

 

 

Ogawa 

Cristallisation secrète du totalitarisme

Au Musée du silence : Le Petit joueur d’échecs, La jeune fille à l'ouvrage

 

 

 

 

 

 

Onfray

Faut-il penser Michel Onfray ?

Censures et Autodafés

Cosmos

 

 

 

 

 

 

Oppen

Oppen, objectivisme et Format américain

Oppen

 

Orphée

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

 

 

 

 

 

 

Orwell

L'orwellisation sociétale

Cher Big Brother, Prism américain, français

Euphémisme, cliché euphorisant, novlangue

Contrôles financiers ou contrôles étatiques ?

Orwell 1984

 

Ovide

Métamorphoses et mythes grecs

 

 

 

 

 

 

 

Palahniuk

Le réalisme sale : Peste, L'Estomac, Orgasme

 

 

 

 

 

 

Palol

Le Jardin des Sept Crépuscules, Le Testament d'Alceste

 

 

 

 

 

 

 

Pamuk

Autobiographe d'Istanbul

Le musée de l’innocence, amour, mémoire

 

 

 

 

 

 

 

Panayotopoulos

Le Gène du doute, ou l'artiste génétique

Panayotopoulos

 

Panofsky

Iconologie de la Renaissance

 

 

 

 

 

 

Paris

Les Chiffonniers de Paris au XIX°siècle

 

 

 

 

 

 

 

Pasolini

Sonnets des tourments amoureux

 

 

 

 

 

 

Pavic

Dictionnaire khazar, Boite à écriture

 

 

 

 

 

 

 

Peinture

Traverser la peinture : Arasse, Poindron

Le tableau comme relique, cri, toucher

Peintures et paysages sublimes

Sonnets des peintres : Crivelli, Titien, Rohtko, Tapiès, Twombly

 

 

 

 

 

 

Perec

Les Lieux de Georges Perec

 

 

 

 

 

 

 

Perrault

Des Contes pour les enfants ?

Perrault Doré Chat

 

Pétrarque

Eloge de Pétrarque humaniste et poète

Du Canzoniere aux Triomphes

 

 

 

 

 

 

 

Petrosyan

La Maison dans laquelle

 

 

 

 

 

 

Philosophie

Mondialisations, féminisations philosophiques

 

 

 

 

 

 

Photographie

Photographie réaliste et platonicienne : Depardon, Meyerowitz, Adams

La photographie, biographème ou oeuvre d'art ? Benjamin, Barthes, Sontag

Ben Loulou des Sanguinaires à Jérusalem

Ewing : Le Corps, Love and desire

 

 

 

 

 

 

Picaresque

Smollett, Weerth : Vaurien et Chenapan

 

 

 

 

 

 

 

Pic de la Mirandole

Humanisme philosophique : 900 conclusions

 

 

 

 

 

 

Pierres

Musée de minéralogie, sexe des pierres

 

 

 

 

 

 

Pisan

Cent ballades, La Cité des dames

 

 

 

 

 

 

Platon

Faillite et universalité de la beauté

 

 

 

 

 

 

Poe

Edgar Allan Poe, ange du bizarre

 

 

 

 

 

 

 

Poésie

Anthologie de la poésie chinoise

À une jeune Aphrodite de marbre

Brésil, Anthologie XVI°- XX°

Chanter et enchanter en poésie 

Emaz, Sacré : anti-lyrisme et maladresse

Fonctions de la poésie, pouvoirs d'Orphée

Histoire de la poésie du XX° siècle

Japon poétique d'aujourd'hui

Lyrisme : Riera, Voica, Viallebesset, Rateau

Marteau : Ecritures, sonnets

Oppen, Padgett, Objectivisme et lyrisme

Pizarnik, poèmes de sang et de silence

Poésie en vers, poésie en prose

Poésies verticales et résistances poétiques

Du romantisme à la Shoah

Anthologies et poésies féminines

Trois vies d'Heinz M, vers libres

Schlechter : Le Murmure du monde

 

 

 

 

 

 

Pogge

Facéties, satires morales et humanistes

 

 

 

 

 

 

 

Policier

Chesterton, prince de la nouvelle policière

Terry Hayes : Je suis Pilgrim ou le fanatisme

Les crimes de l'artiste : Pobi, Kellerman

Bjorn Larsson : Les Poètes morts

Chesterton father-brown

 

Populisme

Populisme, complotisme et doxa

 

 

 

 

 

 

 

Porter
La Douleur porte un masque de plumes

 

 

 

 

 

 

 

Portugal

Pessoa et la poésie lyrique portugaise

Tavares : un voyage en Inde et en vers

 

 

 

 

 

 

Pound

Ezra Pound, poète politique controversé par Mary de Rachewiltz et Pierre Rival

 

 

 

 

 

 

 

Powers

Générosité, Chambre aux échos, Sidérations

Orfeo, le Bach du bioterrorisme

L'éco-romancier de L'Arbre-monde

 

 

 

 

 

 

 

Pressburger

L’Obscur royaume, ou l’enfer du XX° siècle

Pressburger

 

Proust

Le baiser à Albertine : À l'ombre des jeunes filles en fleurs

Illustrations, lectures et biographies

Le Mystérieux correspondant, 75 feuillets

Céline et Proust, la recherche du voyage

 

 

 

 

 

 

Pynchon

Contre-jour, une quête de lumière

Fonds perdus du web profond & Vice caché

Vineland, une utopie postmoderne

 

 

 

 

 

 

 

Racisme

Racisme et antiracisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Ecrivains noirs : Wright, Ellison, Baldwin, Scott Heron, Anthologie noire

 

 

 

 

 

 

Rand

Qui est John Galt ? La Source vive, La Grève

Atlas shrugged et La grève libérale

 

 

 

 

 

 

Raspail

Sommes-nous islamophobes ?

Camp-des-Saints

 

Reed Lou

Chansons ou poésie ? L’intégrale

 

 

 

 

 

 

 

Religions et Christianisme

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Catholicisme versus polythéisme

Eloge du blasphème

De Jésus aux chrétiennes uchronies

Le Livre noir de la condition des Chrétiens

D'Holbach : Théologie portative et humour

De l'origine des dieux ou faire parler le ciel

Eloge paradoxal du christianisme

 

 

 

 

 

 

Renaissance

Renaissance historique et humaniste

 

 

 

 

 

 

 

Revel

Socialisme et connaissance inutile

 

 

 

 

 

 

 

Richter Jean-Paul

Le Titan du romantisme allemand

 

 

 

 

 

 

 

Rios

Nouveaux chapeaux pour Alice, Chez Ulysse

 

 

 

 

 

 

Rilke

Sonnets à Orphée, Poésies d'amour

 

 

 

 

 

 

 

Roman 

Adam Thirlwell : Le Livre multiple

Miscellanées littéraires : Cloux, Morrow...

L'identification romanesque : Nabokov, Mann, Flaubert, Orwell...

Nabokov Loilita folio

 

Rome

Causes et leçons de la chute de Rome

Rome de César à Fellini

Romans grecs et latins

 

 

 

 

 

 

 

Ronsard

Pléiade & Sonnet pour Hélène LXVIII

 

 

 

 

 

 

 

Rostand

Cyrano de Bergerac : amours au balcon

 

 

 

 

 

 

Roth Philip

Hitlérienne uchronie contre l'Amérique

Les Contrevies de la Bête qui meurt

 

 

 

 

 

 

Rousseau

Archéologie de l’écologie politique

De l'argument spécieux des inégalités

 

 

 

 

 

 

 

Rushdie

Joseph Anton, plaidoyer pour les libertés

Quichotte, Langages de vérité

Entre Averroès et Ghazali : Deux ans huit mois et vingt-huit nuits

Rushdie 6

 

Russell

De la fumisterie intellectuelle

Pourquoi nous ne sommes pas religieux

Russell F

 

Russie

Islam, Russie, choisir ses ennemis

Golovkina : Les Vaincus ; Annenkov : Journal

Les dystopies de Zamiatine et Platonov

Isaac Babel ou l'écriture rouge

Ludmila Oulitskaia ou l'âme de l'Histoire

Bounine : Coup de soleil, nouvelles

 

 

 

 

 

 

 

Sade

Sade, ou l’athéisme de la sexualité

 

 

 

 

 

 

 

San-Antonio

Rire de tout ? D’Aristote à San-Antonio

 

 

 

 

 

 

 

Sansal

2084, conte orwellien de la théocratie

Le Train d'Erlingen, métaphore des tyrannies

 

Schlink

Filiations allemandes : Le Liseur, Olga

 

 

 

 

 

 

Schmidt Arno

Un faune pour notre temps politique

Le marcheur de l’immortalité

Arno Schmidt Scènes

 

Sciences

Les obsolètes face à l'intelligence artificielle

Agonie scientifique et sophisme français

Transhumanisme, intelligence artificielle, robotique

Tyrannie écologique et suicide économique

Wohlleben : La Vie secrète des arbres

Factualité, catastrophisme et post-vérité

Cosmos de science, d'art et de philosophie

Science et guerre : Volpi, Labatut

L'Eglise est-elle contre la science ?

Inventer la nature : aux origines du monde

Minéralogie et esthétique des pierres

 

 

 

 

 

 

Science-fiction

Philosopher la science fiction

Ballard : un artiste de la science fiction

Carrion : les orphelins du futur

Dyschroniques et écofictions

Gibson : Neuromancien, Identification

Le Guin : La Main gauche de la nuit

Magnason : LoveStar, Kling : Quality Land

Miller : L’Univers de carton, Philip K. Dick

Mnémos ou la mémoire du futur

Silverberg : Roma, Shadrak, stochastique

Simmons : Ilium et Flashback géopolitiques

Sorokine : Le Lard bleu, La Glace, Telluria

Stalker, entre nucléaire et métaphysique

Théorie du tout : Ourednik, McCarthy

 

 

 

 

 

 

 

Self 

Will Self ou la théorie de l'inversion

Parapluie ; No Smoking

 

 

 

 

 

 

 

Sender

Le Fugitif ou l’art du huis-clos

 

 

 

 

 

 

 

Seth

Golden Gate. Un roman en sonnets

Seth Golden gate

 

Shakespeare

Will le magnifique ou John Florio ?

Shakespeare et la traduction des Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

La Tempête, Othello : Atwood, Chevalier

 

 

 

 

 

 

 

Shelley Mary et Percy Bysshe

Le mythe de Frankenstein

Frankenstein et autres romans gothiques

Le Dernier homme, une peste littéraire

La Révolte de l'Islam

Frankenstein Shelley

 

Shoah

Ecrits des camps, Philosophie de la shoah

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Paul Celan minotaure de la poésie

 

 

 

 

 

 

Silverberg

Uchronies et perspectives politiques : Roma aeterna, Shadrak, L'Homme-stochastique

 

 

 

 

 

 

 

Simmons

Ilium et Flashback géopolitiques

 

 

 

 

 

 

Sloterdijk

Les sphères de Peter Sloterdijk : esthétique, éthique politique de la philosophie

Gris politique et Projet Schelling

Contre la « fiscocratie » ou repenser l’impôt

Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011

Elégie des grandeurs de la France

Faire parler le ciel. De la théopoésie

Archéologie de l’écologie politique

 

 

 

 

 

 

Smith Adam

Pourquoi je suis libéral

Tempérament et rationalisme politique

 

 

 

 

 

 

 

Smith Patti

De Babel au Livre de jours

 

 

 

 

 

 

Sofsky

Violence et vices politiques

Surveillances étatiques et entrepreneuriales

 

 

 

 

 

 

 

Sollers

Vie divine de Sollers et guerre du goût

Dictionnaire amoureux de Venise

Sollersd-vers-le-paradis-dante

 

Somoza

Daphné disparue et les Muses dangereuses

Les monstres de Croatoan et de Dieu mort

 

 

 

 

 

 

Sonnets

À une jeune Aphrodite de marbre

Barrett Browning et autres sonnettistes 

Marteau : Ecritures  

Pasolini : Sonnets du tourment amoureux

Phénix, Anthologie de sonnets

Seth : Golden Gate, roman en vers

Shakespeare : Six Sonnets traduits

Haushofer : Sonnets de Moabit

Métamorphoses du sonnet contemporain

 

 

 

 

 

 

 

 

Sorcières

Sorcières diaboliques et féministes

 

 

 

 

 

 

Sorokine

Le Lard bleu, La Glace, Telluria

 

 

 

 

 

 

 

Sorrentino

Ils ont tous raison, déboires d'un chanteur

 

 

 

 

 

 

 

Sôseki

Rafales d'automne sur un Oreiller d'herbes

Poèmes : du kanshi au haïku

 

 

 

 

 

 

 

Spengler

Déclin de l'Occident de Spengler à nos jours

 

 

 

 

 

 

 

Sport

Vulgarité sportive, de Pline à 0rwell

 

 

 

 

 

 

 

Staël

Libertés politiques et romantiques

 

 

 

 

 

 

Starobinski

De la Mélancolie, Rousseau, Diderot

Starobinski 1

 

Steiner

Oeuvres : tragédie et réelles présences

De l'incendie des livres et des bibliothèques

 

 

 

 

 

 

 

Stendhal

Julien lecteur bafoué, Le Rouge et le noir

L'échelle de l'amour entre Julien et Mathilde

Les spectaculaires funérailles de Julien

 

 

 

 

 

 

 

Stevenson

La Malle en cuir ou la société idéale

Stevenson

 

Stifter

L'Arrière-saison des paysages romantiques

 

 

 

 

 

 

Strauss Leo

Pour une éducation libérale

 

 

 

 

 

 

Strougatski

Stalker, nucléaire et métaphysique

 

 

 

 

 

 

 

Szentkuthy

Le Bréviaire de Saint Orphée, Europa minor

 

 

 

 

 

 

Tabucchi

Anges nocturnes, oiseaux, rêves

 

 

 

 

 

 

 

Temps, horloges

Landes : L'Heure qu'il est ; Ransmayr : Cox

Temps de Chronos et politique des oracles

 

 

 

 

 

 

 

Tesich

Price et Karoo, revanche des anti-héros

Karoo

 

Texier

Le démiurge de L’Alchimie du désir

 

 

 

 

 

 

 

Théâtre et masques

Masques & théâtre, Fondation Bodmer

 

 

 

 

 

 

Thoreau

Journal, Walden et Désobéissance civile

 

 

 

 

 

 

 

Tocqueville

Française tyrannie, actualité de Tocqueville

Au désert des Indiens d’Amérique

 

 

 

 

 

 

Tolstoï

Sonate familiale chez Sofia & Léon Tolstoi, chantre de la désobéissance politique

 

 

 

 

 

 

 

Totalitarismes

Ampuero : la faillite du communisme cubain

Arendt : banalité du mal et de la culture

« Hommage à la culture communiste »

De Mein Kampf à la chambre à gaz

Karl Marx, théoricien du totalitarisme

Lénine et Staline exécuteurs du totalitarisme

Mussolini et le fascisme

Pour l'annulation de la Cancel culture

Muses Academy : Polymnie ou la tyrannie

Tempérament et rationalisme politique 

Hayes : Je suis Pilgrim ; Tejpal

Meerbraum, Mandelstam, Yousafzai

 

 

 

 

 

 

 

Trollope

L’Ange d’Ayala, satire de l’amour

Trollope ange

 

Trump

Entre tyrannie et rhinocérite, éloge et blâme

À la recherche des années Trump : G Millière

 

 

 

 

 

 

 

Tsvetaeva

Poèmes, Carnets, Chroniques d’un goulag

Tsvetaeva Clémence Hiver

 

Ursin

Jean Ursin : La prosopopée des animaux

 

 

 

 

 

 

Utopie, dystopie, uchronie

Etat et utopie de Thomas More

Zamiatine, Nous et l'Etat unitaire

Huxley : Meilleur des mondes, Temps futurs

Orwell, un novlangue politique

Margaret Atwood : La Servante écarlate

Hitlérienne uchronie : Lewis, Burdekin, K.Dick, Roth, Scheers, Walton

Utopies politiques radieuses ou totalitaires : More, Mangel, Paquot, Caron

Dyschroniques, dystopies

Ernest Callenbach : Ecotopia

Herland parfaite république des femmes

A. Waberi : Aux Etats-unis d'Afrique

Alan Moore : V for vendetta, Jérusalem

L'hydre de l'Etat : Karlsson, Sinisalo

 

 

 

 

 

 

Valeurs, relativisme

De Nathalie Heinich à Raymond Boudon

 

 

 

 

 

 

 

Vargas Llosa

Vargas Llosa, romancier des libertés

Aux cinq rues Lima, coffret Pléiade

Littérature et civilisation du spectacle

Rêve du Celte et Temps sauvages

Journal de guerre, Tour du monde

Arguedas ou l’utopie archaïque

Vargas-Llosa-alfaguara

 

Venise

Strates vénitiennes et autres canaux d'encre

 

 

 

 

 

 

 

Vérité

Maîtres de vérité et Vérité nue

 

 

 

 

 

 

Verne

Colonialisme : de Las Casas à Jules Verne

 

 

 

 

 

 

Vesaas

Le Palais de glace

 

 

 

 

 

 

Vigolo

La Virgilia, un amour musical et apollinien

Vigolo Virgilia 1

 

Vila-Matas

Vila-Matas écrivain-funambule

 

 

 

 

 

 

Vin et culture alimentaire

Histoire du vin et de la bonne chère de la Bible à nos jours

 

 

 

 

 

 

Visage

Hans Belting : Faces, histoire du visage

 

 

 

 

 

 

 

Vollmann

Le Livre des violences

Central Europe, La Famille royale

Vollmann famille royale

 

Volpi

Volpi : Klingsor. Labatut : Lumières aveugles

Des cendres du XX°aux cendres du père

Volpi Busca 3

 

Voltaire

Tolérer Voltaire et non le fanatisme

Espmark : Le Voyage de Voltaire

 

 

 

 

 

 

 

Vote

De l’humiliation électorale

Front Socialiste National et antilibéralisme

 

 

 

 

 

 

 

Voyage, villes

Villes imaginaires : Calvino, Anderson

Flâneurs, voyageurs : Benjamin, Woolf

 

 

 

 

 

 

 

Wagner

Tristan und Isolde et l'antisémitisme

 

 

 

 

 

 

 

Walcott

Royaume du fruit-étoile, Heureux voyageur

Walcott poems

 

Walton

Morwenna, Mes vrais enfants

 

 

 

 

 

 

Wells

Wells aventurier du temps et socialiste déçu

 

 

 

 

 

 

 

Welsh

Drogues et sexualités : Trainspotting, La Vie sexuelle des soeurs siamoises

 

 

 

 

 

 

 

Whitman

Nouvelles et Feuilles d'herbes

 

 

 

 

 

 

 

Wideman

Trilogie de Homewood, Projet Fanon

Le péché de couleur : Mémoires d'Amérique

Wideman Belin

 

Williams

Stoner, drame d’un professeur de littérature

Williams Stoner939

 

 

Wolfe

Le Règne du langage

 

 

 

 

 

 

Wordsworth

Poésie en vers et poésie en prose

 

 

 

 

 

 

 

Yeats

Derniers poèmes, Nôs irlandais, Lettres

 

 

 

 

 

 

 

Zamiatine

Nous : le bonheur terrible de l'Etat unitaire

 

 

 

 

 

 

Zao Wou-Ki

Le peintre passeur de poètes

 

 

 

 

 

 

 

Zimler

Lazare, Le ghetto de Varsovie

 

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