Santa Maria de los Angeles, San Vicente de la Barquera, Cantabria.
Photo : T. Guinhut.
Des animaux fantastiques
à l’incroyable bestiaire de l’émerveillement.
En passant par les Chimères
de François Delarozière,
le chat de Schrödinger
et la Zoologie de Jorge Luis Borges.
Hélène Bouillon (sous la direction de) : Animaux fantastiques,
Snoeck, Louvre Lens, 2023, 432 p, 39 €.
Hélène Bouillon : Une Histoire des animaux fantastiques, PUF, 2023, 256 p, 16 €.
Françoise Armengaud : Apprendre à lire l’éternité dans l’œil des chats
ou De l’émerveillement causé par les bêtes, Les Belles Lettres, 336 p, 27 €.
François Delarozièrere : Chimères et autres animaux fantastiques,
Actes Sud/Compagnie La Machine, 2024, 200 p, 42 €.
Marie-Christine Deprund : Le chat de Schrödinger & autres animaux célèbres,
Pygmalion, 208 p, 15 €.
Caspar Henderson : L’Incroyable bestiaire de Monsieur Henderson,
traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Pierre Salina,
Les Belles Lettres, 440 p, 29 €.
Jorge Luis Borges et Margarita Guerrero : Manuel de zoologie fantastique,
traduit de l’espagnol (Argentine) par Gonzalo Estrada et Yves Peneau,
Christian Bourgois, 1980, 208 p.
Au commencement étaient les bêtes des cavernes, celles fantastiques des mythes, encouragées par leur sauvagerie menaçante et par la fantasmagorie humaine. Même si ces animaux fantastiques, révélés en beauté par Hélène Bouillon et le Louvre Lens, appartiennent d’abord au passé mythologique, ils font encore vibrer notre imaginaire, nos peurs, notre onirisme et nos médias, comme à l'occasion des machiniques Chimères de François Delarozière. Non loin d’eux, les chats sont éternels, leur œil est lumière et acuité, tendresse et vigueur cruelle. S’il peut être un miroir de notre humanité, il nous émerveille également par son altérité, qui, même faute de notre langage, est aussi étonnante que respectable. Ainsi, avec Françoise Armengaud, l’on sait Apprendre à lire l’éternité dans l’œil des chats, alors que l’un d’entre eux oscille entre la vie et la mort dans la physique de Schrödinger, parmi bien des animaux célèbres et devenus mythiques, listés par Marie-Christine Deprund. L’animal est l’une des créatures de L’Incroyable bestiaire de Monsieur Henderson, mais à distance de la Zoologie fantastique de Jorge Luis Borges, qui prouvent combien l’émerveillement est à porter au crédit des animaux, combien ils fécondent nos lettres et nos polymorphes œuvres d’art.
De Sumer au manga, de la Bible au cinéma, la vogue de l’animalité bizarre et monstrueuse ne se résume pas à l’antiquité gréco-romaine et à son long sillage ; ce dont se fait preuve l’ouvrage Animaux fantastiques, témoin superbe d’une exposition du Louvre Lens, sous la direction éclairée d’Hélène Bouillon. Son sous-titre, « Du merveilleux dans l’art », dit assez les dimensions picturales, sculpturales et livresques de cette fascination pour les bêtes imaginaires, fabuleuses, parfois délicieuses, souvent effrayantes, quoiqu’il entretienne une confusion entre fantastique et merveilleux, soit l’irruption du surnaturel sans une réalité d’une part et la totalité surnaturelle d’autre part. Mais de longtemps, jusqu’aux bestiaires de l’ère médiévale, cette distinction n’ayant pas cours, l’on parlait de « prodiges » et non de fictions. Ce sont, pour reprendre les mots de Laurence des Cars, Présidente-directrice du Musée du Louvre, « les faunes du fantasme et de l’invention », mais aussi les figurations du Bien et du Mal, de l’ici-bas et de l’au-delà.
S’il semble que la préhistoire n’entre guère en ligne de compte, dès la fin du IV° millénaire, en Mésopotamie un aigle léontocépahale orne un sceau-cylindre, en Egypte ancienne l’on dédie au dieu Seth un quadrupède à la tête composite et indéchiffrable. Outre le célèbre sphinx, l’omniprésent griffon évoque le dieu Petbe, soit le Destin. Sans oublier le démon Pazuzu, aux ailes déployées, à la gueule effrayante et ricanant dans son bronze assyrien.
Prodigue en créatures infernales, le monde gréco-romain aligne Cerbère, chien à trois têtes, Méduse et les Furies aux chevelures serpentiformes, le sphinx encore. Hercule tue l’hydre de l’Herne, Bellérophon combat la Chimère en chevauchant Pégase, cheval ailé…
Le texte biblique révèle le Béhémoth et le Léviathan, monstres guerriers terrestre et maritime, mis en image au XIX° siècle par William Blake et Gustave Doré. L’hagiographie célèbre Saint Michel et Saint Georges terrassant le dragon maléfique ; qui arbore sept têtes dans l’Apocalypse de Jean. Alors que son avatar, la Grand’Goule, est vaincue par Sainte Radegonde, puis sculptée au XVII° siècle dans un bois polychrome.
De longtemps, licorne et sirène médiévales paraissent parfaitement plausibles. C’est moins clair pour les montres hybrides, dragon ou griffon, ou encore d’oiseux aux pouvoirs de résurrection, tel le phénix. Mais à partir de la Renaissance, ils ont tendance à disparaitre des livres de zoologie, alors que Rabelais se moque de la licorne et de la crédulité qui l’accompagne.
Le dragon, auquel sont consacrés plusieurs chapitres, est universel, chrétien, chinois, persan, aztèque au moyen du serpent à plumes, Quetzalcoatl. Il hante les peintres préraphaélites et expressionnistes, la Tétralogie de Wagner avec Fafner, les bandes dessinées entre Rahan et Strange, les mangas japonais, les cabinets de curiosités. Sans omettre Harry Potter et Le Seigneur des anneaux, ni le jeu vidéo et le jeu de rôles, à l’instar de Donjons & dragons. L’art contemporain n’est pas en reste, lorsque l’artiste taxidermiste Thomas Grünfeld crée un cochon flamant rose, ou Damien Hirst avec sa Méduse d’or et d’argent aux sept têtes de serpents tortillés et gueules ouvertes. Métamorphoses et fantasmes sont le miroir de nos psychés aventureuses.
L’iconographie de ce beau livre est stupéfiante. Songeons à ce camée d’agate rouge et blanche, qui fit scintiller un phénix, à ce « gemme magique » de jaspe rouge, soit le serpent clouté, Chnoubis, venu d’Egypte, au Dragon héraldique du verrier Emile Gallé. Les cosmographies et sphères célestes regorgent de constellations zoologiques et fantaisistes, dont les pendants figurent sur les manuscrits enluminés, y compris alchimiques. Emblèmes et tarots côtoient des retables de l’école des Pays-Bas…
Pièce exceptionnelle, iconique, le tableau Roger délivrant Angélique, d’Ingres, orne splendidement la couverture de son chevalier chevauchant l’hippogriffe et perçant de sa lance un visqueux monstre marin, sans oublier la parfaite nudité de la belle. Ce drame mythologique, métaphore héroïque de la défloration, invite à parcourir avec une trouble délectation un ouvrage richement illustré, proprement hallucinant, offrant la part belle au peintre symboliste Gustave Moreau, ouvrage soigneusement documenté, qui embrasse la plus haute antiquité et notre contemporain, le Proche-Orient et l’Afrique, l’Europe et les Etats-Unis, jusqu’au phénix de porcelaine venu de Corée.
Il est permis de compléter cette lecture aussi contemplative qu’érudite avec l’essai d’Hélène Bouillon publié conjointement : Une Histoire des animaux fantastiques. De la préhistoire à la pop culture, de telles bestioles imaginaires sont signifiantes de notre perception de l’étrangeté de la vie, de la mort et du sacré. Notre essayiste et égyptologue fouille les ressorts de l’onirisme et de l’effroi, pour décrypter les « puissances protectrices et agents du chaos ». Car l’hybridité, malgré le « désenchantement positiviste », donc les marques de la science, ne cesse de fasciner une humanité inquiète et rêveuse, depuis la préhistoire jusqu’aux aubes de demain. Si l’Egypte ancienne et le Proche-Orient occupent principalement cet ouvrage, les « chimères poétiques et philosophiques » continuent d’incarner nos peurs profondes, nos espoirs indicibles, ce dont témoigne ce merveilleux tourné vers un passé fantasmatique incarné dans la vogue immense de la fantasy aux imageries médiévales reconditionnées, par exemple dans l’épopée Game of Thrones. L'on s'amusera de constater que la licorne de la tapisserie de la Dame médiévale est devenue, dans le monde des geeks et des start-up, le symbole des entreprises en plein essor, du job de rêve, en une réincarnation fantaisiste des rêves de petites filles...
Potter. Photo : T. Guinhut.
« Un livre d’amour à la gloire des animaux par le truchement des écrivains et des poètes », tel est le fil d’or de Françoise Armengaud. Alors que le premier prosateur qu’elle chérit est Maurice Genevoix, dont elle goûte les hardes de cervidés, elle ajoute à ceux qui « subissent le double enfer de l’incarcération et de l’abattage » la visite de l’abattoir sanglant par le romancier enfant, au début de son Tendre bestiaire. Les scandales (qui sont aujourd’hui légion) de l’abattage tortionnaire subi par bien des « bêtes » résonnent alors en écho.
Entre « émerveillement esthétique » et « émerveillement éthique » ressenti par l’homme, les animaux, qu’elle appelle des « émerveillants », se déclinent quant à eux entre domesticité et sauvagerie. La prolifération des espèces est un « argument ultime dans le discours divin ». Mais aussi l’occasion d’une trop humaine « méconnaissance égocentrique de l’altérité et de la pluralité, qui fut à juste titre critiquée par Jacques Derrida ». Par-dessus tout, la poésie est à cet égard « une métamorphose sublimante ». C’est bien le sens des vers d’Emily Dickinson[1]:
« L’Emerveillement – n’est pas précisément de savoir
Et pas précisément non plus de ne pas savoir -
C’est un état à la fois beau et désolé,
Qui ne l’a pas ressenti n’a pas vécu – . »
Cette étrange américaine qui aimait tant les abeilles et les rouges-gorges le dit mieux que personne :
« Le bourdonnement d’une Abeille –
Pour moi, est de la sorcellerie.
Si d’aucuns me demandent « Pourquoi » –
Mourir serait plus facile
Que d’expliquer ».
Il est loisible alors de s’émerveiller devant le travail de Françoise Armengaud, à la lisière de l’analyse et de l’anthologie. Car jamais avant son essai, l’on avait pris à ce point conscience de l’importance et de la surabondance animalière dans la littérature, et plus précisément dans la poésie : « Car les mieux-disants sont pour nous les poètes ».
Immanquablement vient Baudelaire qui, dans ses Petits poèmes en prose, voit « l’heure dans l’œil des chats ». Rilke côtoie Bashô[2], les classiques dialoguent avec les contemporains, dont Philippe Jaccottet. Ted Hugues s’émeut devant un « Poulain nouveau-né », devant « Un veau de mars » qui « se contente de remuer la queue – de scintiller / Dans le portrait pimpant qui est le sien / Ignorant tout des lois / Qui enchaînent et condamnent sa race ». L’on redécouvre le « coyote » de Borges et le « Tigre » de Blake. Mais il est également possible, feuilletant ce volume, comme une boite aux trésors animaux, de découvrir des quasi-inconnus, l’Italien Carducci, les baroques français… Sans la moindre peine, notre essayiste a su comment « se dépoisser de la niaiserie prompte à parasiter l’émerveillement ». Esthétique, compassion et attention, tout ceci précède « la vraie question : qu’est-ce qu’il en revient, de bénéfice, aux animaux de cet émerveillement ? » Si belle soit-elle, la chose peut sembler un peu trop irénique, tant la gent animale sait pratiquer la cruauté, tant nécessaire que gratuite, comme les chats justement.
Promenant ses chimères dans les rues de nos villes, François Delaroziere surprend, stupéfie. Ce sont des machines, de plusieurs mètres de haut et de long, pilotées depuis une nacelle interne, ou par un conducteur juché sur un dos épineux, s’avançant et cliquetant la gueule ouverte, comme si le temps des dragons était parmi nous revenu. À partir de mythes ancestraux, le démiurge dessine et construit ces bestioles. Ainsi ce beau livre au format à l’italienne présente à chaque occurrence les incroyables dessins préparatoires, le mythe qui l’inspire et la fable que lui-même compose pour donner vie à ses chimères métalliques et animées. Car « à l’inverse de la religion qui fige les situations, le monde, les rôles de chacune et chacun et impose un dogme, la mythologie est un tremplin pour nos rêves, ouvrant des fenêtres aux combinaisons infinies ».
Etrangement, ces monstres, toujours hybrides, enchevêtrant fragments d’animaux divers et de rares visages humains, sont plus enchanteurs qu’effrayants. L’on n’y cache pas la dimension spectaculaire, ludique. Une licorne côtoie un chat aux bois de cerf, comme proches du doux univers de la fantasy, alors que « Long-Ma, cheval dragon » et le « le Phénix des forges » incarnent les puissances les plus redoutables. « Le gardien des ténèbres » est quant à lui une impressionnante créature psychopompe. Les photographies, couleurs ou noir et blanc, des chimères en atelier ou en défilé, quoiqu’impeccables, sont finalement moins captivantes que les dessins, aux graphismes noirs et surtout rouges, dont les entrelacs fantasmagoriques ne le cèdent en rien à la précision coruscante. Ainsi, avec brio, le spectacle urbain retrouve et réactive les racines des mythes les plus primordiaux en un beau livre fort réussi.
Le chat de Schrödinger est-il à ce point connu ? Il devient pourtant la créature éponyme de l’essai en forme de compilation divertissante de Marie-Christine Deprund. Depuis la préhistoire jusqu’à notre contemporain, l’essayiste égraine une demie douzaine d’animaux au moins aussi célèbres, voire bien plus, que leurs maîtres. Suivant Elisabeth de Fontenay, une philosophe proche de Derrida également citée par Françoise Armengaud, elle envisage « chaque animal comme une entité bien particulière, indissociable de sa biographie ». Ainsi l’amour des hommes, ou leur cruauté, président aux destins de ces douze personnages à poils et à plumes.
Les bisons de la grotte de Font-de-Gaume sont les premiers héros de l’art quand les oies du Capitole sont les héroïnes de la cité romaine. Les uns font partie d’un rituel pictural ancestral, les autres, par leurs cris, protègent la cité romaine des invasions barbares. Bientôt l’affection pour un cheval, Bucéphale, accède au rang du mythe : c’est Alexandre qui « se penche sur les blessures de son compagnon depuis vingt ans, touché à mort, et les embrasse ». C’est avec moins de tendresse qu’Hannibal voit mourir ses éléphants lors de la traversée des Alpes, et que Cléopâtre use de l’aspic, à moins qu’il s’agisse d’un cobra, pour quitter une vie devenue insupportable lors de son humiliation politique.
En un raccourci peut-être discutable, nous voici au XIXème siècle, avec un cadeau venu d’Egypte, « la girafe de Charles X » qui fascina Paris et dont le convoi fut toute une odyssée. Lors de la Grande Guerre, « 30 000 pigeons voyageurs » sont les messagers des tranchées ; parmi eux, « Le Vaillant » accomplit sa mission malgré les gaz et les flammes. Il sera chéri jusqu’à la vieillesse par son maître. Les quatre derniers animaux choisis sont eux consacrés aux sciences : Jo-Fi, chien-star du divan de Freud, Ham, singe cosmonaute, et Dolly la brebis clonée. Quant au chat de Schrödinger, le seul qui soit un animal de fiction, et de surcroît symbolique, parmi cette amusante et didactique énumération, est-il vivant, est-il mort, alors qu’il est soumis aux aléas de la physique quantique ? Ainsi l’Histoire, les arts, la science sont les complices de nos amies et énemies les bêtes, sous la plume (d’oie) de Marie-Christine Deprund, charmante vulgarisatrice, qui restant réaliste, frôle le fantastiques tant ses personnages confinent aux mythes et à l’Histoire universelle…
Encore un naturaliste émerveillé que ce Caspar Henderson ! Son Incroyable bestiaire est toujours infailliblement réaliste. Quoique la nature se réserve la possibilité d’exceller en les catégories de l’extraordinaire, voire de frôler le fantastique. Ce généreux catalogue encyclopédique, petit frère de l’Histoire naturelle de Pline et des Œuvres de Buffon, facétieusement illustré de surcroît, joliment relié comme un cadeau, se lit avec gourmandise, curiosité, stupéfaction enfin. Notre expert anglais du cabinet de curiosité conçoit son livre « comme une alètheiagorie », soit une fantasmagorie qui soit dévoilement de la vérité. Ainsi, par la vertu de l’ordre alphabétique, il nous promène de l’Axolotl, qui fascina tant Julio Cortazar en sa nouvelle éponyme[3], au Zèbre marin ; sans omettre, en passant par le H, et en toute pertinence, l’être humain.
Auriez-vous pensé que tels animaux puissent exister ? Parmi les vingt-sept bestioles épinglées, il faut compter avec l’Octopus et le Nautilus, évidemment marins, avec un macaque japonais, le Jacuza, avec le Trident du diable et le Voile de Vénus, pour lesquels nous laisserons aux lecteurs le soin de dévoiler la nature… Dirons-nous que le Gonodactylus est un heureux stomatopode au sexe digité ? Que le Filiforme est un parmi les vers plats qui se nourrissent de cadavres, en une hygiénique régénération terrienne, au point que l’un d’entre eux « peut se régénérer à partir d’une seule cellule prise dans le corps d’un adulte ». Que l’incroyable Luth des mers, tortue en danger d’extinction, quoique « apparue il y a entre 110 et 90 millions d’années » et contemporaine du Tyrannosaurus rex, creuse telle « un potier » le nid de ses douzaines d’œufs, et qu’elle est digne d’être un « objet de méditation » à l’égal d’un « jardin zen »…
Le souci pour la préservation des espèces s’associe à l’émerveillement esthétique : le Crabe yéti, qui vit près des bouches brûlantes et sulfureuses du plancher océanique, est de toute beauté, de même pour le « crabe porcelaine », ou « le crabe fée aux yeux exorbités ». Quant au crabe des cocotiers, il grimpe comme un singe en haut des arbres et en brise les noix de coco.
Non content d’être un exact naturaliste, d’une délicieuse lisibilité, Caspar Henderson brasse, avec charme et talent, les bonheurs de la description et du récit, de l’allusion historique et philosophique. Alors seulement l’émerveillement est connaissance autant qu’éthique : « nous sommes pleinement humains lorsque, dans nos actions, nous nous soucions de la vie qui nous entoure », conclue ce naturaliste pertinemment cultivé.
En son introduction, Caspar Henderson cite Jorge Luis Borges, lorsque ce dernier imagine une ubuesque classification animale en une encyclopédie chinoise. Au-delà de notre poignée d’essayistes, il faut alors poursuivre notre émerveillement envers les bêtes les plus insolites jusqu’aux extrémités du fantastique et du surnaturel le plus échevelé. Jorge Luis Borges et sa complice Margarita Guerrrero, en leur Manuel de zoologie fantastique, inventorient presque une centaine de ces animaux que recèlent à foison les mythologies et les littératures. En autant de textes qui sont à la lisière du poème en prose, ils bouleversent les catégories traditionnelles de la monstruosité, qui commencent avec le Minotaure, pour aller jusqu’au « myrmécoleo » que Flaubert définissait « comme lion par devant, fourmi par derrière et dont les génitoires sont à rebours ». Nous autres, à rebours de qui ne voit dans les animaux que réserves de protéines, aurons le cerveau par devant si, au moyen de la capacité à l’émerveillement, nous procédons à l’amitié envers les bêtes, fussent-elles sauvages et fantasmagoriques, quoiqu’avec prudence. Sinon gare à l'octuple serpent de Koshi, figure atroce des mythes cosmogonique du Japon, gare à la vertu meurtrière du regard du basilic !
Vivien Garcia : Que faire de l’intelligence artificielle ?
Julien Gobin : L’Individu, fin de parcours ?
Le piège de l’intelligence artificielle
& autres essais.
Alexis Legayet : Les Obsolètes, La Mouette de Minerve, 2024, 294 p, 15,90 €.
Vivien Garcia : Que faire de l’intelligence artificielle ? Rivages, 2024, 160 p, 17 €.
Julien Gobin : L’Individu, fin de parcours ? Le piège de l’intelligence artificielle,
Gallimard Le Débat, 2024, 304 p, 21€.
Inflation, pouvoir d’achat en berne, chômage récurrent, dette colossale, fantasme climatique, guerres d’Ukraine et d’ailleurs, islamisme colonisateur… billevesées que tout cela. Un spectre numérique menace le monde ; c’est l’intelligence artificielle, qu’un affreux acronyme, lui bien humain trop humain – « I. A. » – technicise, euphémise ou rend terrifiant selon… Avec une foudroyante célérité ChatGPT conquiert au moins 200 millions d’utilisateurs en quelques semaines, de façon à tout écrire et solutionner à notre place, laissant penser qu’une révolution fondamentale allait bouleverser l’humanité et l’Histoire tout entière. Sam Altman, son fondateur, ne prétend rien moins que donner naissance à une superintelligence artificielle afin de concurrencer et dépasser nos modestes cerveaux, nos intellects, notre créativité, notre liberté, balayant l’éducation et le monde du travail ; alors que nous voilà désarmés, selon le cri alarmant du Dr Alexandre[1]… Désormais nous voici tous « obsolètes », à l’image des personnages du roman d’Alexis Legayet, satiriste burlesque, qui ne nous aidera peut-être pas à envisager avec sérénité ce grand remplacement en cours. Alors que les essayistes, comme Vivien Garcia se demandant Que faire de l’intelligence artificielle ? ou Julien Gobin interrogeant L’Individu fin de parcours ? craignent un monde régi par la technique, sans que l’on sache forcément s’en prémunir, au risque de l’effondrement du libre arbitre et de l’éthique. À moins qu’il faille, entre que faire de l’intelligence artificielle et que fait-elle de nous, peser l’enthousiasme et l’effroi, la pérennité possible de la conscience et de la liberté humaines…
Prenonsd’abord la chose avec la légèreté de l’apologue, avec le goût du burlesque, avec le piquant de l’ironie, en ouvrant un roman, Les Obsolètes, d’Alexis Legayet. Il ne s’agit, excusez du peu, que de son sixième exercice romanesque, variant sans cesse les cibles, puisqu’il a mis en scène le ridicule des animalistes et des protecteurs de plantes, celui des néoféministes ennemies du mâle[2], et bien d’autres contes philosophiques fort contemporains.
L’on sait qu’une demi-douzaine de ses titres est parue aux éditions La Mouette de Minerve, dont il est l’un des fers de lance. Aussi se livre-t-il à ce que la rhétorique appelle la mise en abyme, en inscrivant l’action au sein d’une maison du même nom, du moins celui de l’oiseau dont les rires sont dignes de Gaston Lagaffe.
Car un illustrateur paresseux, procrastinateur, Olivier, tarde à livrer une couverture, éreintant la patience de Paul, l’éditeur de « La Mouette ». De guerre lasse, ce dernier recourt au générateur d’image de « l’IA », soit l’intelligence artificielle, obtenant une « couv’ » parfaite, pour une dizaine d’euros par mois. Alors qu’Olivier glisse dans « l’oblomovisme » et perd son emploi d’enseignant contractuel, l’éditeur s’enthousiasme pour un roman intitulé Histoires de chats au mystérieux auteur, « artiste autiste ». Il découvre bientôt que seule l’intelligence artificielle en est l’auteure. Quelques modifications plus tard, de façon à déjouer la trace, Gare aux chats devient un succès immense, ne serait-ce qu’avec le concours d’une « attachée de presse d’élite, Mylène Dupont » ! Mais il faudrait bien un jour exhiber en chair et en os « Malika », dont le prénom inclusif, maghrébin et « racisé » sonne si bien woke…
Tandis que tous ou presque autour d’Olivier et de son ami Marcelin deviennent « obsolètes », remplacés par des « IA », médicales, avocates, procureures, enseignantes, des drones livreurs, etc, que l’on nourrit les désœuvrés par des jeux immersifs, un procès retentissant défraie les écrans. Opposé au philosophe Serres (l’on pense à l’auteur béat de Petite Poucette[3]) ardent défenseur du progrès technologique, le philosophe récalcitrant nommé Beethoven n’a-t-il détruit avec son taser que l’hologramme de Malika ou l’a-t-il assassinée ? Sachant si bien se défendre et faire illusion, aurait-elle, en une nouvelle « controverse de Valladolid », une âme ?
Tandis que « l’autre Mouette », tente de fonder une maison d’édition strictement humaine, « Chalimard » absorbe la précédente, devient un fief de l’« IA », plus rien n’échappe aux innombrables développements de la bête inhumaine, qui prévoie de « pucer » tout un chacun. Ce tout un chacun dévolu à « l’obsolescence de l’homme[4] », pour reprendre le titre d’Anders : « Comment pourront-ils continuer à consommer les produits dont le système, en les privant de salaire, leur interdit l’accès ? »
Le malheureux Olivier, croyant résister héroïquement, brisant quelque drones de surveillance, devient, à l’instar du Che Guevara de son tee-shirt, « Oliv’Che », symbole de la résistance des « Obsolètes », avant de crouler sous son plafond pourri, clin d’œil à la ruine du communisme historique. Sont-ils des terroristes, privant la population d’électricité, voire visant les centrales nucléaires, du moins ainsi qu’ils en sont crédités ? Seuls quelques réfractaires, dont Marcelin et sa jolie romance avec Anaëlle, en réchapperont, dans la « décroissance » du terroir cévenol. Il n’en reste pas moins qu’à l’instar de 1984 de George Orwell, le « Big Brother » de l’intelligence artificielle a le dernier mot, avec une efficacité policière sans faille. Science-fiction ? Du moins probablement pour peu de temps encore…
La satire du monde de l’édition, de ses noms à clefs transparentes, est impayable – et notre auteur parle d’expérience – les personnages sont vivement brossés, les dialogues, que les allusions philosophiques n’alourdissent pas, sont d’une rare pertinence. Le rire du lecteur éclate à de nombreuses reprises ; même si le fond est un sombre enfer humain évincé par le paradis des « IA ». Quoiqu’une fois l’homme soumis, de quelle utilité serait-il pour la vastitude auto-réalisatrice de l’ « IA » ? Sa disparition ne serait plus seulement morale, intellectuelle, mais rapidement physique, y compris les « puissants financiers, destinés eux-mêmes à être remplacés ». Le ton léger du roman ne doit pas tromper sur la gravité du propos. Comme l’on dit familièrement, il fait passer la pilule amère avec le don du risible. Un ouvrage brillant, sans aucun doute, à méditer longuement.
La peur des nouvelles technologies n’a rien de nouveau. Initiée par Gutenberg, l’imprimerie causa l’ire de la corporation des copistes, effectivement aussitôt rendue obsolète et disparaissant dans les silences de l’Histoire. Les nouveaux métiers à tisser des années 1810, en Angleterre, poussèrent ceux que l’on appela « luddites » à briser les machines dont ils craignaient la menace pour leurs emplois peu qualifiés, à la faible productivité. En quelque sorte sont néoluddites tous ces technophobes qui s’opposent, plus ou moins violemment, à l’efficacité d’un nouvel outil, de la micro-informatique aux plantes génétiquement modifiées par exemple. Quoiqu’étonnamment ils ne soient guère nombreux à militer contre l’Intelligence artificielle, tout occupés qu’ils sont ailleurs, à manifester pour un climat fantasmatique ou un Israël commettant pire que la Shoah… Pourtant l’on aurait dû s’interroger avec plus d’acuité, lorsque le supercalculateur IBM « Deep Blue » vainquit en 1997 le champion d’échecs Garry Kasparov. L’esprit humain avait été dépassé par un bricolage sophistiqué. N’allait-il pas peu à peu menacer le genre humain, comme l’ordinateur de bord, nommé CARL (Cerveau Analytique de Recherche et de Liaison), du film de Stanley Kubrick sorti en 1968 : 2001 L’odyssée de l’espace, alors qu’il s’agissait encore de science-fiction ?
Qu’est-ce que l’intelligence humaine ? Ce sont, en vrac, les capacités de calcul mental, la mémorisation, et surtout l’esprit critique, la connaissance de l’astronomie, la création de mythes et de religions, l'universalité, le goût esthétique, la stratégie militaire de la bataille d’Austerlitz, la philosophie politique de Machiavel, Tocqueville et Hayek, hélas celle de Marx, la découverte de la pénicilline par sérendipité, le théorème de Gödel, la physique quantique et l’informatique, Le Banquet de Platon et les tragédies de Shakespeare, les sonnets de Michel-Ange et les haïkus de Bashô, la peinture de Titien et la musique de Bach…
Il est alors à noter que notre intelligence n’est guère naturelle, tant elle est artificielle au sens où l’art de l’éducation, de la connaissance, de l’intellect, est cultivé. En conséquence faudrait-il parler d’intelligence machinique à l’égard de celle qui fait notre sujet d’étude ?
Qu’est-ce que l’intelligence artificielle ? Des capacités de calcul décuplées, centuplées ; de collecter, d’engranger et de traiter des milliards d’informations, d’user d’algorithmes complexes, mais aussi, selon James Manyika, de Google, de cartographier les neurones par le soin de Connectomics, de modéliser, avec Alpha Fold3, la forme des molécules, des protéines, de l’ADN et de l’ARN. Chez Google encore, Med-Geminy propose un modèle de langues affiné au service du raisonnement médical[5]. Bien entendu la traduction d’un idiome à l’autre devient de plus en plus aisée, menaçant traducteurs et interprètes. La pénurie, voire la compétence douteuse d’enseignants, devrait être résolue, même si l’empathie nécessaire y perdra peut-être – quoique. Au moyen de l’intelligence artificielle, les recherches sur la fusion des atomes créant plus d’énergie que celle consommée semblent, au Swiss Plasma Center de l’Ecole Polytechnique de Lausanne, prometteuses.
De surcroit ce que nous pensions être strictement humains, soit l’intuition et la créativité, deviennent coutumiers de l’intelligence artificielle. Jusqu’à ce que, bientôt peut-être, l’argumentation dissertative de l’essai soit définitivement à sa portée, voire la pertinence de l’esprit critique. Soit parce que ce dernier est induit par ce que l’on lui a mis dans le ventre, soit parce qu’il accède, qui sait, à l’autonomie intellectuelle. Au point qu’il vaudra peut-être mieux lire un texte produit par une intelligence artificielle plutôt que les pages de ce modeste blog…
Sans compter que la perception de l’environnement, la manipulation et la conduite d’objets, de véhicules, l’évolution dans un milieu, conjointement avec les avancées de la robotique, deviendront monnaie courante pour ce qui n’est plus seulement de l’ordre de l’humain. Sans tarder, ces artificielles compétences pourront s’appliquer à des domaines encore inconnus.
Les productions graphiques et colorées de l’intelligence artificielle sont déjà surprenantes, sinon épatantes. Il existe même, au-delà du deep learning, la traduction simultanée intégrant l’émotion de la voix : à quand une déclaration d’amour qui ne nous épargnerait pas la flèche d’Eros ? Anthropic, au moyen de son Claude 3, paraitrait écrire à volonté des haïkus – mieux que Bashô ? – alors qu’il s’agit d’opérations de logistique ! des sonnets – mieux que Shakespeare ? – alors qu’il s’agit de métadonnées d’images et de marketing ! Nous nous doutions bien que la rentabilité du haïku et du sonnet était infinitésimale. Quoiqu’il ne faille en rien sous-estimer Anthropic et autres dont l’aptitude à ces exercices risquerait de nous surprendre…
Forcément bien des emplois sont et seront perdus ; d’autres naissent et naitront, selon le principe de la destruction créatrice de Schumpeter, quoiqu’ils exigeront des individus hautement compétents. Si les services paraissent devoir être peu touchés, la robotique charnelle saura gracieusement remplacer les serveurs de restaurants rogues et indélicats.
Malgré l’illustration de couverture guère inspirée ni esthétique (un robot frappé par la pomme de Newton), voici peut-être le livre-initiation le plus opérant. Aux présupposés et attendus scientifiques répond le philosophe Vivien Garcia. Confrontant les enthousiasmes les plus délirants et les craintes les plus abominables, il se demande s’il faut voir là « l’esclave se retournant contre le maître ». Entre machines-esclaves corvéables à merci et entités suprahumaines se dressant telles le monstre de Frankenstein contre leur créateur, la collusion risque d’être manichéenne. Il faut s’y faire cependant, l’intelligence artificielle est à la source d’un monde en devenir.
C’est en 1956 que l’expression « intelligence artificielle » naquit pendant une conférence du Dartmouth College, alors qu’Alan Turing (dont le « test » demandait si l’humain se rendait compte ou non qu’il avait affaire à une machine) avait jeté les bases de l’informatique, que la cybernétique faisait beaucoup parler d’elle-elle. « Ce livre entend combler une partie du fossé qui sépare la culture contemporaine de l’intelligence artificielle, en proposant une petite histoire qui refuse de faire l’impasse sur la dimension technique de celle-là. […] Elle éclaire son récit d’éléments philosophiques et critiques dont la technique, pour sa part, se tient trop souvent distante. » Ainsi se penche-t-il sur ses racines et conséquences concrètes, sur ses concepts, algorithmes, réseaux de neurones, systèmes experts, modèles de fondation… mais en philosophe.
L’intelligence artificielle emprunte plus sûrement la voie connexionniste, fondée sur les réseaux de neurones formels, que celle symbolique, inspirée de la logique. Ainsi naquit dès 1957 le « perceptron », capable d’apprentissage : « dispositif visant à induire directement des concepts à partir de son environnement physique », fait d’une seule couche de neurones artificiels. Mais à ses qualités, manque au perceptron la reconnaissance universelle des objets, Or la voie symbolique permet ensuite une intelligence générale artificielle au moyen « des méthodes de résolutions de problèmes qui ne soient pas simplement algorithmiques, c’est-à-dire qui ne s’appliquent qu’à une seule classe de problèmes ».
Et lorsque l’intelligence artificielle « voit le monde comme un jeu », soit ceux qui ne reposent pas sur le hasard, les échecs, les dames ou le bridge, dont chaque partie se décompose en une succession de coups et de choix, deviennent leur champ d’élection. La voie avait été tracée en 1944 par la Théorie des jeux et du comportement économique d’Oscar Morgenstern et John von Neumann, mathématicien et cybernéticien[6]. Or « les choix individuels à l’œuvre dans ces jeux seraient analogues à ceux que rencontrent les acteurs économiques en compétition pour maximiser leur utilité ». Les programmes informatiques deviennent capables, mais « dans le cadre délimité d’un jeu, d’appliquer une stratégie possiblement gagnante ». Quoique pas exactement infaillible, la méthode peut faire aussi bien, voire mieux que les êtres humains ». Ce qu’ont bien prouvé les applications dévolues au complexe jeu de go ; et déjà aux modalisations entrepreneuriales.
Un pas au-delà est nécessaire lorsque Vivien Garcia se demande : « Qu’est-ce que l’IA appelle penser ? ». Pour ce faire il lit Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine qu’Hannah Arendt écrivit en 1972[7], lorsqu’elle s’intéressa aux Pentagon Papers, produits par le département de la Défense des Etats-Unis à l’occasion de la guerre du Viêt Nam. L’art ancien de mentir prend de nouvelles couleurs lorsqu’elle subodore que la géopolitique et la stratégie de l’Asie du Sud-Est ont été prises en charge par un ordinateur plutôt que par des êtres humains. Ainsi s’élève-t-elle avec virulence contre l’idée que « les hommes des think tanks sont des penseurs et que les ordinateurs peuvent penser ». Est-ce là une conception trop traditionnellement humaniste ?
Au perceptron de Rosenblatt, constitué d’une seule couche de neurones formels, s’ajoutent d’autres couches de neurones formels composant une structure d’une grande complexité. Du learning au deep learning, la machine peut s’auto-enseigner au moyen de l’abondance des données. Des algorithmes de rétro-propagation rectifiant des données conduisent à « une automatisation de l’entraînement », ce qui laisse l’intelligence artificielle néanmoins « plus artificielle qu’intelligente ».
Toutefois ces progrès exponentiels présentent selon notre essayiste le risque d’« un point de rupture irréversible qui remettrait en question les civilisations humaines ». En effet le travail prédictif conduit par de telles intelligences artificielles risque d’induire une « gouvernementalité algorithmique ». En outre, problème de plus en plus criant, « les données ne sont jamais données, elles sont le fruit de différentes normes et médiations techniques, sociales et culturelles plus ou moins conscientes et affirmées. Soit, ajouterons-nous, le risque non négligeables de maintes orientations idéologiques, y compris anti-scientifiques, voire théocratiques.
Etape supplémentaire, l’IA générative se déploie en Large Language Models, capable de créer contenus, textes, graphiques, sons, prétendant créer des images les plus authentiques. Mais ils sont aussi utilisés pour générer des structures moléculaires, des documents audios et vidéos. L’on devine aussitôt que le glissement vers fake news et deep fakes soit inévitable, rendant de plus en plus difficile la distinction entre le vrai et le faux, comme en témoigne récemment l’interview du pilote de course accidenté Schumacher, alors qu’il demeure dans un état végétatif ! Depuis 2018, les grands modèles de langage conduisent à la prééminence de ChatGPT et de ses confrères non-humains.
La neutralité de l’intelligence artificielle est bien entendu une chimère. Ses systèmes « se révèlent susceptibles de refléter différentes valeurs ou encore de conduire de manière systématique ou réitérée à des résultats inéquitables et pouvant renforcer ou engendrer des discriminations », ce qui nous laisse à penser combien ces dernières peuvent être contraire à toute éthique, d’autant qu’elles soient pilotées par la Cancel culture prétendument progressiste. En ce sens l’intelligence artificielle se voit formatée par ce que ses concepteurs ont introduits plus ou moins consciemment. Le problème n’étant pas seulement de repérer et corriger des biais, mais de déterminer comment et en quel sens, c’est-à-dire, ajouterons-nous, dans une démarche de philosophie sociale et politique libérale. Car l’éthique n’est pas forcément un gage de pureté morale tant elle subit les biais idéologiques.
Reste à savoir si les systèmes d’intelligence artificielle comprennent ce qu’ils font, auquel cas l’on se rapprocherait – dangereusement ou non – de la conscience. Ce qui oblige Vivien Garcia à convenir que toute conclusion à son essai serait provisoire, bientôt invalidée.
Un tel essai sait exposer non seulement l’historique des connaissances et des progrès, mais également les arguments divers et opposés, malgré des paragraphes techniques, sinon un poil abscons à l’occasion des chapitres sur les « données ». Il est d’autant plus pertinent lorsqu’il montre que plupart des utilisateurs et consommateurs des systèmes d’intelligence artificielle que nous sommes tous n’ont aucune connaissance des rouages de leurs fonctionnement, encore moins de leurs enjeux, perspectives, risques, voire téléologies. L’éco-anxiété grotesque et manipulatoire devrait plutôt céder la place à une inquiétude raisonnée face à l’éventuelle « aventure libre d’un objet technique dans l’univers social », si pour l’individu et sa liberté point une fin de parcours. Car lorsque la reconnaissance faciale viole notre identité, lorsque des drones tueurs interviennent sans commande humaine originelle, qu’advient-il de l’humanisme ?
L’on peut lire plus modestement Comprendre les bases de l'intelligence artificielle en 5 minutes par jour par Stéphane d’Ascoli[8], en tant que vulgarisation. Il décompose l'intelligence artificielle en termes simples, sans besoin de connaissances préalables en informatique, depuis les bases, comme la programmation en Python, un langage incontournable, le deep learning, AlphaGo, et deep fakes, jusqu'aux applications les plus avancées, dans des domaines tels que la médecine, la finance, les transports, la logistique, l’éducation. Un apport intéressant de ce volume permet de découvrir les perspectives professionnelles, les opportunités de carrière ouvertes. Ne reste plus qu’à perfectionner votre curriculum vitae !
Ainsi, au travers des recherches exponentielles en biologie, médecine et neurologie, ChapGPT saurait nous rendre immortels, pour reprendre le titre du Dr Alexandre[9]…
Faut-il casser le mythe ? Un certain Luc Julia percute en son titre : L’Intelligence artificielle n’existe pas[10]. En ce sens l’intelligence n’est pas seulement la connaissance, ce que maîtrise mieux que nous l’intelligence artificielle, mais l’innovation. Les machines, si sophistiquées soient-elles, suivent les règles de leur programmes, recrachent les données, les organisent, les utilisent en fonction de buts prédéfinis, font ce qu’elles savent faire avec performance, et pas au-delà. L’autopilot de Tesla devient bien plus fiable que mille conducteurs, mais ne saurait pas s’arrêter si le paysage vous charme soudain ; à moins de votre savant puçage. Pour Luc Julia, il faudrait dire « intelligence augmentée », ce qui est loin d’être idiot. Car l’innovation, c’est la remise en cause, le scepticisme, la sérendipité. Jusqu’à preuve du contraire, les machines les plus pointues n’en sont pas encore là. Quoique la génération et le flux chaotiques des systèmes puissent un jour y accéder.
Eric Sadin, parmi les pages de sa Vie spectrale[11], s’attache à « penserl'ère du métavers et des IA génératives », tel que l’indique son sous-titre. La réalité dumétavers est déjà indubitable, soit « la pixellisation croissante de nos existences ». Travail, enseignement, médecine, achats, loisirs et interactions entre individus se font de plus en plus au travers de connexions en ligne, au moyen de nos écrans omniprésents. L’intelligence artificielle générative gère bientôt nos tâches quotidiennes et génère langages,images, sons, donc le sens… Nos facultés fondamentales seront déléguées à des robots microscopiques dont les voix intérieures nous guideront dans un nuage de pixels, quand nos vies seront sans cesse radiographiées, analysées, marchandisées, désincarnées. Une telle rupture anthropologique inédite exige d’urgence la scrupuleuse compétence du philosophe, dont La vie spectrale est à la fois phénoménologie contemporaine et pensée du monde qui vient, sans néanmoins que de solution réelle soit en vue.
Technophobe Julien Gobin ? Son titre, son sous-titre, pourraient le laisser entendre : L’Individu, fin de parcours ?Le piège de l’intelligence artificielle. Il s’avise de monter la vanité de l’opposition manichéenne entre technophiles et technophobes, tant l’accélération des technologies et des dépendances qui en découlent rend inéluctable ce qu’il appelle un « fait social total », tant elle engage et soumet l’ensemble des individus, la société et ses institutions.
L’essayiste en rappelle aux fondamentaux de la démocratie libérale pour rappeler combien il s’agissait, de Leibniz aux Lumières, de « se libérer de toutes les influences », aux fins d’un « individu idéal », quoiqu’il ait dérivé vers la « jungle de la libération individuelle ». La plaidoirie résistera-t-elle à l’efficace afflux de l’intelligence artificielle ?
Y-a-t-il encore épanouissement de la liberté à l’heure du transhumanisme et de l’artificialisation omnivore de la technique ? Là où par exemple les traducteurs sont évincés ou en sursis, face à l’instantanéité de la translation, même si celle littéraire semble encore préservée, du moins si l’on en croit la dénégation et le mutisme des éditeurs sur la question ; le monde du travail et de la recherche frémissent, vacillent, sous les coups de ce que l’auteur appelle « la logique néolibérale ». Pire peut-être, nos vies personnelles pourraient bientôt ne plus l’être. Les données que nous fournissons aux réseaux sociaux, nos travaux, nos articles et livres en gestation, permettent aux machines, et à notre insu – quoique nous leurs mentions parfois par narcissisme et autofiction – d’aisément surpasser le « Connais-toi toi-même » du philosophe, certes l’inquisition du confesseur. Puis de commander nos décisions, pour notre bien, ou pour confisquer le libre arbitre : « Elles pourront ainsi nous aider à prendre la meilleure décision dans une situation donnée, à la manière d’un super coach, un alter ego objectif et rationnel qui serait doté d’un sens de l’observation et d’une capacité de calcul infinis. »Les recommandations d’achat issues des algorithmes ne seront que menu fretin au regard des recommandations vitales et psychiques. Un légume pour réguler notre métabolisme intégralement mesuré, le partenaire sexuel et affectif adapté, les études scolaires et universitaires les plus indiquées en fonction de l’analyse de notre ADN. Science-fiction que cela, mais pour combien de temps, annihilant la conscience individuelle et la délibération…
Hautement muni d’une dimension philosophique, l’essai de Julien Gobin est fort nourrissant. Toutefois, il n’y va pas en sa conclusion de main morte : « Plus la science progresse, plus on réalise que l’homme n’est ni autonome ni souverain sur lui-même » ; ou encore « fin du libre arbitre », « logique contre la vie », « suicide évolutif », post-humanité « fantomatique », quoiqu’en son pessimisme, voire fatalisme, il s’agisse, comme il se doit, de questionnement et non de certitudes péremptoires.
Qui prend et prendra en mains le contrôle des intelligences artificielles ? Des scientifiques éclairés et philanthropes, des philosophes animés par l’esprit des Lumières, des poètes législateurs du monde pour reprendre le mot de Shelley[12] ? Ou des hackers que l’appât du gain mal acquis fait saliver, des écoterroristes, des fanatiques du Hamas et du Hezbollah, des dictateurs poutiniens, coréens du nord ou chinois ? Ce pourquoi l’intelligence artificielle et ses avatars ne vont pas sans éthique, sans philosophie libérale, sans géopolitique. Ce dernier point étant justement soulevé par Pascal Boniface dans son essai intitulé Géopolitique de l’intelligence artificielle[13]. Car au-delà de nos vies individuelles, de nos emplois, cetterévolution numérique ne manquera pas de bouleverser les rapports de force internationaux. Corne d'abondance planétaire ? Inégalités économiques et politiques jamais vues, opposant une élite richissime détenant les manettes de l’humanité aux multitudes chômeuses et paupérisées. Les géants du digital, Google, au premier chef, deviennent des superpuissances concurrentes des Etats.
Il est évident que le jeu d’échecs fomentés par les empires s’exacerbe en cette occurrence : Etats-Unis, Chine, Inde, voire, ajouterons-nous, des puissances apparemment plus modestes, mais aux technologies avancées, comme la Suisse et Israël. Il n’est pas certain que la France et l'Europe soient à cet égard suffisamment armées. Et l’on apprend aujourd’hui – c’était inévitable – que la Chine teste des chiens robots équipés de mitrailleuses, plus sûrement que ceux de Ray Bradbury dans Fahrenheit 451,[14] fameuse dystopie écrite en 1953, dans laquelle les pompiers brûlent les livres…
L’intelligence artificielle est-elle avec ou contre nous ? Ainsi Rodolphe Gélin et Olivier Guilhem intitulent-il leur livre[15]. En ses deux parties opposées, l’ouvrage instaure un jeu d’arguments et de contrarguments entre les tenants de la promesse de jours meilleurs et l’aube de l’apocalypse de l'humanité. « Livre blanc » et « Livre noir », selon le sous-titre, ainsi sont exposées les facettes de cette technologie, ses conséquences sur nos vies, sur notre relation au travail, jusqu’à nos choix de société et la gestion de notre environnement. Sans conclure, mais c’est la vertu de l’exercice, les prophètes de malheur et les thuriféraires technophiles béats campent sur leurs positions. En ce sens, reste au lecteur de ce pédagogique ouvrage la responsabilité de trancher, ou plutôt de nuancer, si possible. Et puisqu’il faudra vivre ou mourir avec l’intelligence artificielle, autant le faire en conscience des outils, des bénéfices et des pertes, des enjeux…
Ainsi peut-être faut-il apprécier « Claude 3 », une intelligence artificielle fort récente développée par Anthropic, sous l’égide de Sam Altman, dépassant l’efficacité de ChapTG 4 – qui d’ailleurs surpasse la plupart des compétiteurs de hacking – et à vocation éthique. En effet ses paramètres, corrigés par elle-même, incluent le respect de valeurs humanistes et occidentales, pour permettre la transparence des contenus, éviter de fausser la vérité, bien qu’en cette dernière affaire il ne soit pas sûr qu’elle échappe aux manipulations et aveuglements idéologiques Mais aussi de façon à ne pas être utilisés à fins délétères, par exemple cyberattaques ou armes biologiques. Il pense également à se prémunir contre une possible autonomie des intelligences artificielles, tout cela dans le cadre de ce que son concepteur appelle une « IA constitutionnelle », quoique le ver soit peut-être dans le fruit, tant la fiabilité des réponses reste encore à prouver, tant il intègre des impératifs wokistes valorisant la réponse « qui présente le moins de risque d’être vue comme blessante ou offensante pour une audience non occidentale[16] ». Les bénéfices financiers et les retombées positives sont déjà considérables, ne serait-ce que dans l’accélération du traitement des maladies, la baisse du coût des énergies, l’éduction, il ne faudrait pas que les maléfices s’y glissent, si ce n’est déjà fait dans le domaine militaire, dans des criminalités de masse, dans des perspectives de contrôle des populations, comme la Chine postcommuniste en est déjà coutumière, de façon à rendre la surveillance du « Big Brother » venue de George Orwell et de son 1984, puérile… Une responsabilité immense incombe donc aux concepteurs, gérants et utilisateurs de l’intelligence artificielle : penser les maléfices dont est prodigue l’intelligence naturellement humaine, au service d’un monde meilleur. Faut-il souhaiter que la conscience soit impartie à l’intelligence artificielle, le libre arbitre ? Celles propres à l’homme viennent bien du chaos primordial de la Genèse, sans qu’il y ait besoin de convoquer un dieu, donc le Big bang, alors pourquoi les fractales multiplicités en mouvement de cette intelligence n’y conduiraient-elles pas ? Utopie ou dystopie ?
Que dirait un philosophe libéral de tout cela ? La création concurrentielle et libre de nouvelles ressources, techniques et services est bien entendu bénéfique, dans le cadre, encore une fois de la « destruction créatrice » chère à Schumpeter ; et elle a largement bénéficié à la plus grand part de l’humanité. Cependant la généralisation exponentielle de l’intelligence artificielle, contrôlant et remplaçant nos vies, devient « un projet pour le moins antilibéral » - pour reprendre les mots d’Alexis Legayet (p 193). Si, selon l’Anglais John Stuart Mill, en 1859, « les hommes ne sont autorisés, individuellement ou collectivement, à entraver la liberté d’action de quiconque que pour assurer leur propre protection[17] », l’on peut concevoir qu’il faille bientôt assigner une limite à l’emprise de l’intelligence artificielle, tant un totalitarisme exogène deviendrait le moteur de nos vies bientôt superfétatoires. Ce dernier philosophe posait la question de cette limite en arguant de la différence entre pouvoir du gouvernement et conduite privée. Mais il s’agit maintenant d’une autre affaire. À moins qu’il faille considérer les rets de plus en plus enlaçants et intrusifs de l’intelligence artificielle comme une subversion monopolistique du capitalisme libéral, soit une trahison du libéralisme politique classique et des Lumières, comme un avatar de l’Etat et du communisme aux menottes et œillères d’or, d’autant plus monstrueux qu’ils puissent se produire en collusion, pour mieux nous enchaîner, nous endormir, jusqu’à la disparition du dernier homme nietzschéen, fukuyamien, IAesque… Alors cet Etat artificiel n’aurait plus aucune valeur, tant, selon la conclusion de John Stuart Mill, « la valeur d’un Etat à la longue, c’est la valeur des individus qui le composent ».
La privauté des données d’abord, le consentement préalable et renouvelable à toute nouvelle avancée du monstre ; voilà qui serait salutaire. Certes, mais si l’intelligence artificielle devient le législateur du monde ?
L’auteur de ce modeste essai, compilation critique de données, n’a pas encore cédé aux sirènes de l’intelligence artificielle pour l’écrire à sa place ; alors qu’il aurait pu paresser en sirotant son thé noir aux oranges sanguines et en baguenaudant dans sa bibliothèque face aux dos colorés de ses livres qu’il ne lirait plus – l’intelligence artificielle s’en chargeant. Si, comme le disait à seize ans le jeune Victor Hugo voulant « être Chateaubriand ou rien », il prétend immodestement en ses romans, sonnets et essais (d’ailleurs pour certains publiés à la rieuse Mouette de Minerve) ne pas pouvoir être remplacé par cette intelligence artificielle capable d’écrire des bluettes de la collection Harlequin, des books « Feel Good », des romances adolescentes, tous interchangeables, mais proposer d’insolentes et innovantes œuvres dignes des Belles Lettres de toujours. À moins que l’avenir voit l’irruption d’un Dostoïevski, d’une Emilie Dickinson, d’une Mary Shelley strictement technologiques. Qui lo sa ?
Méditation intime et lecture bien souvent posthume, le genre littéraire du Journal est également un observatoire du monde comme il va – ou ne va pas – entre retrait et projection de soi. Et quoiqu’il s’agisse d’un destin bien commun, la dernière flèche du temps l’a tué, pour reprendre l’adage « Vulnerant omnes, ultima necat », placé sur les cadrans solaires ; ou encore, « toutes blessent, la dernière tue ». S’il s’agit des heures, il peut s’agir des pages de Philippe Muray(1945-2006), diariste et romancier, essayiste nombreux, dont les flèches de la pensée ne manquèrent pas de blesser son époque et ses contemporains, cependant pour le plus grand bien de ceux qui prétendent à « l’empire du Bien », si nous reprenons un de ses titres iconiques. Affirmer par exemple dans son XIXème siècle à travers les âges que ce dernier est source du virus occultiste socialiste ne fit et ne fait toujours guère plaisir à ceux qui prétendent détenir la mainmise sur une téléologie politique. Notre dixneuvièmiste reste cependant un penseur des plus vivaces, dont notre aujourd’hui ferait bien de prendre de la graine, voire journellement, au moyen des quelques milliers de feuillets, en son Ultima necat. Intempestif, incisif, même si parfois excessif, Philippe Muray mérite bien plus que notre indulgence.
Somme érudite aux prolixes six cents pages, Le XIXème siècle à travers les âges rassemble, non sans humour et avec un talent qui tient plus du scalpel que de la plume, tout ce qui fut pensé, entre Chateaubriand, préromantique, et Huysmans, qui connut les premières technologies aéronautiques. Parmi ce bouillonnement culturel et scientifique, Philippe Muray apprécie Balzac, qui « a dit la vérité sur l’Histoire », convoque Flaubert, analyse Baudelaire ; croise Tocqueville et George Sand, non sans des retours obligés à Rousseau pourtant félon des Lumières. Ce pour déprécier avec alacrité Hugo et son « carrefour de métempsychoses en quoi il s’est métamorphosé ». Michelet, Comte, Renan, Zola, tous en prennent pour leur grade… Auteurs fort célèbres, ils sont ici rejoints par une foule de romanciers, d’essayistes apparemment mineurs, mais convoqués avec une savoureuse pertinence, une ironie parfois excessivement cruelle, par celui qui enseignait alors la littérature française à Stanford, en Californie. Ainsi, Nerval est qualifié de « capitaliste du nécrophile », la « dixneuviémité » se voit fouaillée pour sa pudibonderie, « l’école nécromantique » ridiculisée…
Car ce « siècle bourgeois », celui de la Révolution industrielle et du chemin de fer, fut également le héraut du « socialoccultisme », pour reprendre l’efficace mot-valise de l’auteur : occultisme, magie, fantasme de résurrection des morts et au-delà romantique, socialisme en pleine gestation, ce dernier faisant d’ailleurs sous des appellations diverses et en somme en tant que constructivisme politique et économique, toujours la pluie et le beau temps. « Mariage de l’occulte et du progrès », ce XIX° siècle qui fut celui du libéralisme fut aussi celui du marxisme, avec les conséquences délétères que l’on connut au XX° siècle.Ainsi notre modernité, fouillée, désossée, ne fait plus si moderne, voire digne d’un magasin d’antiquailles. Une foule de « sorcières modernistes » apparaît alors, y compris le féminisme et l’antisémitisme, quoique l’on ne soit pas certain de devoir adhérer à ce méli-mélo, en ce qui concerne ces derniers points, le premier étant, du moins en son humanisme, une nécessité, le second un phénomène bien plus ancien.
L’œuvre est profuse, touffue, en un cheminement pas toujours aisé, comme dans un musée encombré de concepts et de personnalités, montrant cependant assez combien le socialisme est en fait un au-delà romantique. Les dogmes commencent et finissent en religion : « En résumé, et pour être clair, le rationalisme moderne ne pouvait plus avaler l’occulte sous sa forme pure, il fallait que celui-ci soit dilué, désormais dans l’autre hallucinogène, dérivé semi-synthétique de l’occulte : le politique ».
Etonnante encyclopédie, ce XIXe siècle à travers les âges fut d’abord publié en 1984 chez Denoël, ensuite dans la collection « Tel » par Gallimard en 1999. Même si l’on peut regretter que le plan des chapitres manque un peu de rigueur, il mérite fort bien de rejoindre son espace d’élection aux Belles Lettres ,en un fort volume de 650 pages, auprès des six tomes du Journal de l’essayiste véhément.
Dans son fondamental Empire du Bien[1], Philippe Muray dénonçait en 1991 « l'envie du pénal », parodiant ainsi « l’envie du pénis freudienne », comme s’il y avait une jouissance sexuelle maligne au sein de cette obstruction à la liberté intellectuelle ; comme en témoigne ce passage des Exorcismes spirituels[2] : « Les jeux du cirque justicier sont notre érotisme de remplacement. La police nouvelle patrouille sous les acclamations, légitimant ses ingérences en les couvrant des mots « solidarité », « justice », « redistribution ». Toutes les propagandes vertueuses concourent à recréer un type de citoyen bien dévot, bien abruti de l'ordre établi, bien hébété d'admiration pour la société telle qu'elle s'impose, bien décidé à ne plus jamais poursuivre d'autres jouissances que celles qu'on lui indique. Le voilà, le héros positif du totalitarisme d'aujourd'hui, le mannequin idéal de la nouvelle tyrannie, le monstre de Frankenstein des savants fous de la Bienfaisance, le bonhomme en kit qui ne baise qu'avec sa capote, qui respecte toutes les minorités, qui réprouve le travail au noir, la double vie, l'évasion fiscale, les disjonctages salutaires, qui trouve la pornographie moins excitante que la tendresse, qui ne peut plus juger un livre ou un film que pour ce qu'il n'est pas, par définition, c'est-à-dire un manifeste, qui considère Céline comme un salaud mais ne tolérera plus qu'on remette en cause, si peu que ce soit, Sartre et Beauvoir, les célèbres Thénardier des Lettres, qui s'épouvante enfin comme un vampire devant un crucifix quand il aperçoit un rond de fumée de cigarette derrière l'horizon ». L’on constate ici qu’au contraire d’une doxa pourtant déplumée, les ténors du marxisme et du communisme ne bénéficient pas de l’opprobre infligée à Céline. Deux poids deux mesures, n’est-ce pas ?
Quel est ce « Bien » dont Philippe Muray voit s’étendre l’empire ? Il est de gauche bien entendu, porteur de tolérance et d’égalité universels, de sécurité et de justice sociale. Pourtant démenti par les faits, hypocrite, édictant des devoirs et des interdits. Dès 1991, date de la première parution de l’ouvrage, et au moyen de l’activisme des « truismocrates », ce « petit Néron de l’altruisme […] commençait à étendre sa prison radieuse sur l’humanité ». Il est devenu « l’unique héritier du Mal », ne serait-ce qu’en effaçant subversion et rébellion qui sont devenues des routines pittoresques, à moins d’être fâcheusement disqualifiés au titre du fascisme, soit « l’hitlérisation de l’adversaire ». Seules les bonnes causes des Droits de l’homme ont droit de cité.
Aussi « le lynchage prend maintenant des masques progressistes », la liberté de penser se voit ostraciser par le « catéchisme collectif » des « militants de la Vertu », ligués contre tout abus dangereux, qu’il s’agisse de cigarettes, de contenus sexuellement explicites, de dénégation du vivre ensemble. En ce sens l’utopie d’un « univers où ne règnerait plus que la gentillesse, la tendresse, les bonnes intentions, devrait naturellement faire froid dans le dos : c’est le plus effrayant des rêves parce qu’il est irréalisable ». Sans compter le règne des Tartuffe…
L’égalitarisme, le tout se vaut, voilà qui agace notre Philippe Muray au plus haut point, y compris dans le domaine de l’art contemporain : « Tout à la moulinette collectiviste ! Plus de privilèges, même esthétiques ! » Là où les médias remplacent le monde, la grégarité commande, le message est idéologisé, le « pompiérisme » et le « collectivisme rose bonbon » règnent, dans le cadre d’une « gigantesque entreprise d’idéalisation hallucinée ». Et lorsqu’il se moque de la niaiserie du Contrat naturel[3] du philosophe Michel Serres,que dirait aujourd’hui notre essayiste face au credo climatique écologiste ?
Un gigantesque parc de divertissement, ainsi va le monde. La religiosité consiste à « avoir foi dans le spectacle ». Ce dont Guy Debord avait averti à sa manière[4]. Y compris lorsque la mode des bons sentiments s’empare de causes nationales et internationales. Or « l’appel kitsch au sentiment contre la raison » est bien un signe inquiétant, une trahison de l’esprit des Lumières. Tandis l’écrivain et la littérature disparaissent au profit des livres qui « se sont mis avec allégresse au régime basses calories » !
L’aventure sexuelle par exemple succombe face au « mouvement sexuel institutionnel », en particulier homosexuel et néo-féministe, au « transexualisme de masse ». Nous constaterons cependant que, depuis, le mouvement « Metoo » a contribué à lutter contre les violences sexuelles. Même si une vague de pudibonderie s’en suit…
Quoique cet Empire du Bien n’épargne pas son diagnostic, il sait à l’occasion de sa préface de 1998, qu’il « ne suggère aucune solution ». Faut-il voir là une limite à l’efficacité de l’essai ? D’autant qu’emporté par l’élan de son indéniable talent de pamphlétaire, qui a trop pratiqué Léon Bloy, par sa verve satirique et désabusée, par son style parfois célinien bourré de points d’exclamation, il en oublie un peu trop la rigueur de l’exercice argumentatif.
Gisants de la famille d’Aliénor d’Aquitaine et sculptures de Pascal Convert,
Abbaye royale de Fontevraud, Maine-et-Loire.
Photo : T. Guinhut.
Entre les premiers et les deux derniers tomes d’Ultima necat, soit six copieux volumes, se déploient à la fois l’observateur aigu de son temps et la déontologie du genre littéraire qu’est le Journal d’un essayiste et romancier. De 1978 à 1997, deux décennies bavardes, inspirées, futiles, aigües, profondes, accumulent les appréciations et les réprobations. Il fréquente assidument Philippe Sollers, pratique la « mise en scène de toutes les crédulités contemporaines ».
Intelligence, finesse, sagacité, sens de l’observation, curiosité, sans oublier la dent dure, tout conspire à l’intérêt croissant de l’exercice. Certes, comme dans tout Journal l’on ne peut éviter l’écueil de pages trop circonstancielles, d’une intimité oiseuse. Mais le plus souvent c’est piquant, frappant, pertinent en diable. Lisons par exemple : « Ce monde écœure. Aucun monde n’a jamais écœuré les gens autant que celui-ci. L’un des arguments forts de ceux qui sont persuadés de la disparition imminente du roman, c’est que les écrivains d’aujourd’hui ne nous montrent rien d’autre que ce que nous ne connaissons déjà que trop. C’est tellement vrai que des tas de plumitifs, pour échapper à cette critique, se précipitent dans l’exotisme, le roman historique, d’autres conneries, la poésie. » Si l’analyse n’est pas sans justesse, elle s’accoude à un désabusement général parfois injuste. Ainsi, en 1978 : « on ne peut écrire que ce qui est raté ; l’érotisme étant la représentation du plus super-raté des ratages ».
Deux derniers tomes, sur six, du Journal complet, les ultimes Ultima necat, sont peut-être les plus brillants. Philippe Muray s’y montre acéré, voire féroce. Ce sont toujours des rencontres plus ou moins littéraires, des conversations prises sur le vif, des projets romanesques et éditoriaux. Mais surtout une position affirmée de moraliste sans concession. L’on ne s’étonnera pas, lorsqu’un écrivain digne de ce nom est « quelqu’un qui, pour un temps, vient trancher, couper, dénouer le moutonnant », qu’il soit un aficionado de Balzac et de Bernanos, de Bloy et de Céline[5] auquel il a consacré un essai, de Gracian et de Nietzsche, pour n’en citer qu’une poignée, cependant bien suffisante en terme de panthéon indicateur.
Aussi, alors que la Cancel culture[6] et ses wokistes, acharnés à surprotéger les sensibilités et les susceptibilités prétendument opprimées au moyen d’une bruyante censure, étaient à l’époque encore en gestation, Philippe Muray se montre-t-il d’une rare clairvoyance, presque de l’ordre du prophétisme. Il dénonce à l’envie ce qu’il appelle, en une vivifiante pratique du néologisme, le « cordicolisme », soit la mise en scène du cœur, du ressenti, du sentiment, au dépend du rationalisme. À sa suite, vient l’égalitarisme, de façon à ménager les sensibleries et les idéologies de chacun, toutes également tolérées, au risque de tolérer l’intolérable, encensées, sauf bien entendu s’il s’agit d’opinions et de convictions politiquement incorrectes. En ce sens, au lieu de pratiquer l’exercice de la pensée et du jugement, en d’autres termes la discrimination judicieuse, l’on veille à éliminer les impuretés, les dissidences dangereuses, en une « purification éthique », une culpabilisation à outrance, une judiciarisation sans appel. La victime – plus ou moins avérée d’ailleurs – du racisme, de l’homophobie et autres grossophobies, devient un substitut du prolétariat auquel l’on associe d’autres victimes, celles du tour de passe-passe de l’islamophobie, au point d’engendrer un avatar du totalitarisme communiste.
En ce sens la littérature n’a pas pour fonction de devenir un « catéchisme concordataire » qui ne froisserait plus personne. Ce que Philippe Muray a tenté de faire advenir en ses romans, comme Postérité[7], qui n’eut pas l’ombre d’un succès, puis On ferme[8], opus dont ce Journal permet de découvrir les genèses. Genèses d’autant plus heurtées que le doute ne cesse de miner l’écrivain, qui au lieu de littérature voit autour de lui pulluler des volumes émotionnels qui ne parviennent qu’à l’« épanchement de rêve infantile ».
Or, la littérature ne nourrissant pas son homme, il faut à Philippe Muray, bien qu’il en peste, réécrire des articles pour la revue Détective, s’employer comme « nègre » (un terme que le wokisme veut blanchir) pour le romancier aux succès de gare, Gérard de Villiers, dont les séries de S.A.S. sont prolixes d’érotisme machiste, de policier et d’espionnage au grand pied !
Le polémiste y va, lui, de pied ferme. Brocardant le Président du moment, « Mitterrand apothéose lyrique du carnaval de toute une époque ». Dans la lignée de son Homo festivus[9], il se gausse de la « festivisation » qui suivit mai 1968, du « dernier homme » occidental, « rebelle rémunéré », symptôme de la décadence programmée. Ainsi, la culture n’est rien d’autre qu’une fête « d’autant plus hystériquement festive qu’elle se sait sans fond et sans raison ». De surcroit il tacle la « fête comme giron égalitaire de tout art ramené à sa clownerie de base ». L’abattage, souvent réjouissant, finit cependant par exsuder l’amertume de qui ne se sent pas reconnu à sa juste valeur.
Alors qu’il va délaisser, deux ans plus tard, le Journal pour ses romans et ses chroniques, fin 1995, il se demande quel est « le propre du roman aujourd’hui ». Autour de lui, ce sont « bénitiers romanesques », « fanatisme exquis de la transparence », « prédication écologiste », vaticination émotive », « tourisme fraternitaire »… Trente ans plus tard, la tendance n’a fait que s’accentuer.
Mais à trop pratiquer la dépréciation du contemporain, le risque est d’emporter le bébé avec l’eau du bain, et prétendre, fin 1996, faussement bien sûr, comme si l’auteur était l’alpha et l’oméga non seulement de lui-même, « si sombre, si aboulique », mais du monde, à la fin de tout : « Non seulement l’Histoire est achevée, mais on ne peut même pas dire qu’elle est pourrie, elle ne pue même plus ». L’ironie est-elle encore un art salutaire ?
L’un des points les plus pertinents du diariste est sans aucun doute les pages, les aphorismes, qu’il consacre à l’usage, la fonction, l’esthétique et l’éthique du genre du Journal, en particulier en janvier 1995. Ce dernier est une « confession tout de suite », il permet de « me créer à moi-même un autre et à mon œuvre. Un antagoniste ». Il s’agit en quelque sorte d’une « activité journalistocratique » : « j’ai choisi de me plaire », ajoute-t-il., avec la complicité de l’égotisme de Stendhal. Le Journal offre enfin « l’art de l’inavouable, la mise en scène de l’impubliable sans masque », ce pourquoi la publication posthume, fut assurée par les soins de son épouse Anne Sefrioui, dont il faut louer le dévouement scrupuleux. Pour que le lecteur puisse le déguster continument, ou au moyen de pincées de hasard, cependant régulières, quoique prudentes.
L’un des « exorcismes spirituels » les plus marquants, et finalement pathétique, est son exercice d’ironie : Chers djihadistes[10], en forme de lettre adressée aux auteurs des attentats du 11 septembre 2001 à l’encontre des tours newyorkaises, tout en dressant un réquisitoire aigu contre le malaise occidental : « Vous apprendrez les infinis délices de la repentance, qui est un nom sublime pour désigner et encourager la destruction de tout le passé ». L'homme occidental posthistorique, en phase civilisationnelle terminale, est en butte à l'ennemi islamique qui fomente sa destruction. Cependant l’effarante et grandiose attaque est paradoxalement, pour Philippe Muray, l’aveu du processus de démocratisation et de pacification de l'Islam au dépend des terroristes islamiques, sans compter la progressive désacralisation du monde engageant la mort de Dieu, quel qu’il soit. S’il est facile, deux décennies plus tard de faire la critique d’une telle analyse, il faut néanmoins douter – ou peut-être espérer – en la « fin de l’Histoire », comme le prétendait Francis Fukuyama[11], constatant et prônant l’extension de la démocratie libérale. De surcroit la force immémoriale de la foi fanatique, qui plus est chevillée dans une religion visant originellement à la destruction de tout impie et à la conquête de ses territoires, ne semble pas prête de céder le pas, puissance financière pétrolifère et démographie aidant. La prophétie de la « bonne nouvelle » de la victoire prochaine du post-historique et de l’« Homo festivus », semble démesurément optimiste ; d’autant que notre essayiste ne nous avait pas habitués à fêter ce en quoi il voyait un totalitarisme en devenir, fomenté par la société marchande, gagnant le village planétaire, sous l’œil vigilant de l'Empire du Bien... Reste toutefois sous cette plume étonnante, une leçon vigoureusement assénée au déclin consenti de l’Occident ; qui ne l’entend guère.
Un auteur de chevet auquel il faut de temps et temps revenir, tel doit apparaître l'intempestif Philippe Muray, même si sa culture du dégoût peut paraître, malgré sa capacité de régénération de la pensée face au monde qui nous entoure, risquer de conduire à la stérilité créatrice. Pour nous rappeler combien nous vivons sous un voile d’illusions, combien l’esprit critique doit être mordant. Etre civilisée et transmettre une civilisation digne de ce nom doit se garder de s’amollir. Cet « homo festivus » qui nage comme un poisson dans l’eau de sa piscine climatisée devra prendre garde que l’Empire du Bien ne veuille pas son bien, mais sa soumission replète, en un dévoiement du capitalisme libéral finalement inféodé aux lubies idéologiques, aux religiosités malignes…
Alexis Legayet : Le Retour à la terre, La Mouette de Minerve, 2024, 294 p, 18 €.
Alexis Legayet : Le Syndrome de Bergson, La Mouette de Minerve, 2023, 260 p, 15 €.
Alexis Legayet : La Sainte et la putain, La Mouette de Minerve, 2024, 294 p, 16,90 €.
Alexis Legayet : L’Œil du cyclope, La Mouette de Minerve, 2025, 1744 p, 12,50 €.
Erasme avait fait de la folie[1] des hommes un éloge paradoxal. Nul doute que depuis son XV° et XVI° siècle, la matière n’a pas manqué de croître, de manière exponentielle. Parfois il vaut mieux, de crainte de la censure, de crainte d’être traité de provocateur, de « troll » comme l’on dit vulgairement aujourd’hui, ne pas attaquer les monstres sociétaux et politiques de front. Le recours à l’apologue, animalier par exemple, est alors recommandé, voire la pochade burlesque, pour dénoncer avec rire, finesse et verdeur les délires de notre temps. De cette trempe est Alexis Legayet. Il use tour à tour de gallinacées comme personnages à l’occasion de son « Dieu-poulet », puis de plantes comme préalables à un « paradis », enfin d’un « retour à la terre », bouclant la trilogie. Sans oublier un « syndrome » poétique et artistique afin de donner des leçons bien senties à nos contemporains. Un détective un brin loufoque servira la cause de l’écrivain afin de lutter contre une dangereuse épidémie artistique, puis d’aller à la recherche du meurtrier d’une sainte prostituée… Techno-sciences, véganisme, néo-féminisme, manipulation des gênes, misère sexuelle, tout est cible pour notre humoriste, et satiriste aux fictions croquignolesques, finalement délicieuses. Délivrez-nous du mâle[2] est un titre à cet égard explicite, alors qu’avec Chimères[3], il prend pour cible les heurts et malheurs de la gestation pour autrui. Pourquoi de tels romans doivent-ils trouver refuge chez de confidentiels éditeurs, d’autant plus dignes d’éloges qu’ils font un travail qui devrait incomber aux plus grands, par la taille du moins. Ce dont rend compte avec un sens de la satire percutant L’œil du cyclope…
Un duo de gallinacés, dans l’élevage industriel de volailles A. Lounatcharski, chez Viktor Pelevine[4], romancier russe, avait élu les hommes pour leurs dieux. Renversement de tendance avec Alexis Legayet : ce ne sont plus les hommes qui sont les dieux des poulets, mais l’un d’entre eux qui devient le « Dieu Denis ou le divin poulet », selon un titre à la direction particulièrement loufoque, quoique les végans militants préfèreraient en grincer des dents élimés. Cependant l’heure est grave. Un type inédit de « serial killer » sévit. Non, il ne tue ni ne cuit pour les déguster ses frères humains, mais en contravention avec la « Loi éthique universelle signant l’abolition du meurtre, de la consommation et de l’exploitation de nos frères animaux » ! Frank en aurait bien plaisanté, mais devant son épouse Hélène, ce serait blasphème : « L’élévation morale de notre humanité réduisait le champ du rire autorisé comme peau de chagrin ».
Car une certaine Marthe (et non Marie) reçut l’annonciation : une poule qui n’a jamais connu de coq va concevoir « Denis, Fils du Très-Haut » ! Mais comment prêcher lorsque l’on est poussin piaillant ? Bientôt notre « Dieu-Denis » parvient à attirer l’attention en traçant des lettres dans la boue, puis en écrivant sur un smartphone. Ainsi un adolescent benêt persuadé par la bestiole devient-il « l’apôtre Jordan », bientôt flanqué de trois comparses. De surcroit, comment convaincre les incrédules, qui prennent les vidéos You Tube pour des bouffonneries ? Omnisciente comme il se doit, la bête emplumé pirate les sites internet de grandes marques de restauration, comme KFC, spécialiste en nuggets de poulets, ce pour « sauver les bêtes de l’Homme ». Sur les affiches, les publicités et les menus, la maltraitance animale éclate au grand jour, associant les camps d’exterminations nazis aux « camps de poules du Kentucky, trois millions de morts par an », en une burlesque reductio ad hitlerum. Au grand scandale d’une société qui voit décroître ses carnivores, quoique la police se charge d’arrêter les quatre apôtres et de faire griller le fauteur de trouble, dont la mort rachète les péchés des hommes contre leurs frères animaux, pour parler comme Saint-François d’Assise.
Devant la déshérence de l’Eglise catholique, il va bien falloir que la Papauté intègre celui qui est devenu « Père Jordan ». En conséquence, naîtra le « dieudenisme ». Les péripéties s’enchainent avec entrain, retrouvailles des apôtres, « siège de Rungis », « Sus aux bouchers », jusqu’au couronnement législatif et politique de la cause, en un abject semblant de théocratie, punissant le « crime contre l’animalité », imaginant de changer les génomes pour que les prédateurs bestiaux deviennent végétariens ; avenir qui n’est pas tout à fait improbable.
Voilà les bêtes redevenues sauvages, mais pourvues d’inhibiteurs cellulaires qui leur font cesser toute prédation dans les « zones familières ». Les restes d’un poulet « tandoori » sont exposés lors d’une cérémonie religieuse télévisée, face à un crucifix nanti d’un « poulet embroché ». L’on se demande « comment protéger les animaux les-uns des autres », si interdire aux bêtes « aux piscines publiques n’était pas une intolérable discrimination, tout à fait analogue aux pires formes de racisme ». Quant à Jordan, outre le Panthéon pour son corps, c’est la canonisation qui lui est réservée pour son âme ! Le festival conceptuel et drolatique est irrésistible, quoiqu’effrayant…
La parodie de l’Evangile est aussi claire que réussie ; l’on y retrouve la « Cène » et le tombeau vide », sans compter les allusions au coq et à la lumière du matin dans les dernières pages des Evangiles. En un renversement des valeurs anthropologiques, le véganisme fait loi : « Les végans étaient des chevaliers de l’absolu, refusant tout compromis ». Pourtant leur tyrannie alimentaire trouve rapidement sa limite, dans la mesure où les animaux s’entredévorent et où « Dieu-Denis » fait l’expérience de « la condition sauvage de la bête traquée » par les prédateurs animaux, ce qui le conduit à imaginer de revenir pour « sauver la Bête de la Bête ».
Le romancier, qui est notre contemporain et enseigne la philosophie, est peut-être un fin métaphysicien, tel que veut le prouver son essai : Métaphysique de l’astre noir[5]. Cependant, usant ici d’un zeste de science-fiction (« la grande loi du 8 mai 2050 »), et bien entendu de la prosopopée qui fait parler les bêtes, au service d’une fable politique et d’une redoutable dystopie , il se montre un maître de l’apologue, croquant ses personnages avec une vivante acuité, jusqu’au vigoureux boucher Marcel Durand, lapidé par les défenseurs de « 30 millions d’amis ». Si notre talentueux auteur, à l’humour redoutable, veut attirer la pitié et l’humanité sur le sort des quatre et deux pattes[6], il y réussit sans nul doute. Mais pas au prix de la tyrannie vegane dont il se fait le juste satiriste virulent, visionnaire et impénitent, sans oublier de brocarder les thuriféraires et moutons de Panurge de la nouvelle doxa, violente de surcroit : cette nouvelle humanité compassionnelle a accouché d’un monstre. Ce sont jusqu’aux livres de cuisine et de gastronomie qui sont « mis à l’index » et détruits…
Evidemment, l’on pense au voltairien « Dialogue du chapon et de la poularde[7] », dans lequel les deux comparses se plaignent de leur castration et de leur destinée gastronomique, mais Alexis Legayet va bien plus loin que ce bref dialogue philosophique. D’autant que son poulailler prend la dimension du monde politique autant que du sacré.
Il y a de pire déclencheur qu’un sublime fessier féminin pour animer une histoire, un récit, un roman, tel ce Bienvenu au paradis, dont on ne sait d’abord s’il s’agit de cette porte anatomique qui exalte Dan Basquet. Alice Roux, qui fut par « trois mères » conçue comme un de ces indispensables « esprits augmentés », est également étudiante en manipulations génétiques. S’inoculant des cellules souches, elle acquiert la beauté de « la rose et la panthère qui sommeillaient en elle ». Celle qui travaille à créer des roses éternelles est aussi une militante du « Flower Power ». Car un siècle après la « libération animale », l’on fomente celle des plantes ! Ces victimes, sensibles à la souffrance, seraient douées d’une « âme ». Toute créature méritant le respect, « l’agonie d’Escherichia coli était bouleversante » ! L’on a même, un siècle plus tôt, « reprogrammé le génome des carnassiers afin qu’ils cessent enfin d’être agressifs et de dévorer leur prochain ». Ce roman fonctionnant alors comme le deuxième volet du triptyque initié par Dieu-Denis ou le divin poulet.
Ainsi le malheureux héros qui ne se nourrit plus que de fruit (l’on imagine les carences alimentaires !) ne s’agrège au mouvement que par amour sensuel pour la belle. Il faut libérer les plantes de l’assassinat par les fleuristes, enquêter sur leur disparition, jusqu’à un chêne immense, dont le coupable serait probablement la firme « Biosanec », dont les locaux sont sous haute protection. Il faut à Dan, et à l’aide d’un scaphandre sophistiqué, s’immerger dans le béton encore liquide véhiculé par un camion afin de pénétrer les secrets inquiétants du monstre scientique. S’il semble d’abord réussir dans sa rocambolesque mission, il sera hélas arrêté avant de pouvoir fuir les lieux. Pourtant le voilà bientôt rendu à son Alice, qui l’accueille en héros et lui prodigue tous les trésors de son corps. Nous laisserons au lecteur le plaisir de découvrir l’inattendu retournement de situation qui fait de Dan un sommet de l’immortalité numérique…
Sous couvert de science-fiction - nous sommes en 2145 - le roman déploie un futur enchanteur ou inquiétant, selon les promoteurs de l’entreprise prétendant que « l’ère du tout numérique est le royaume de Dieu », ou selon Dan privé de son corps charnel et de sa finitude. En docteur Frankenstein, Francis Zorb change l’humanité en vies artificielles, y compris lorsqu’il se targue de reconstituer Alice au moyen de la mémoire de Dan…
Si les plantes sont bien le siège d’échanges chimiques et de réactions à l’agression, il s’agit de personnification et d’anthropomorphisme si l’on parle de sensibilité tant elles sont dépourvues de cerveau et de moelle épinière. À la perspective régressive et obscurantiste qui correspond à un animisme botanique, postulant « le cri des carottes », répond une perspective futuriste permettant à l’homme d’échapper à la mort, aux limites corporelles pour s’éterniser dans l’illusion immensément tactile et transhumaniste d’une réplique numérique, soit « dans un monde d’esthétique pure ». L’on peut alors parler de roman philosophique, y compris en terme de libre arbitre, dans la plus noble acception du terme.
L’une des implications les plus profondes de ce roman est la remarque selon laquelle cette défense de l’espèce botanique serait due au « grand désœuvrement de la jeunesse ». Que de grandes causes puissent être justes, soit. Mais que d’autres ne tiennent leur pseudo-validité que de l’incapacité des individus à fonder le sens de leur existence sinon avec des groupes auxquels ils se lient par grégarisme et communautarisme, laisse entendre combien des fictions, des mensonges, s’arrogent rapidement une dimension tyrannique, voire totalitaire, comme par ailleurs notre écologisme planétaire, grâce à la cette libido dominandi dont l’humanité fait trop souvent preuve…
Une trilogie voit venir sa complétude. Après Dieu Denis ou le divin poulet, puis Bienvenu au paradis, c’est enfin Le Retour à la terre. Science-fiction oblige, nous sommes plus loin encore, en l’an 22145. Il n’y a plus de Terre au sens terrien du terme, mais une sphère de béton couverte par une nature numérique ; pas plus d’êtres humains ou même animaux, tous numérisés et ainsi immortels, jusqu’à l’escherichia coli, tandis que tout homme a le plaisir d’être confié au bonheur, toute liberté étant permise. Y compris de se la jouer personnage combattant de StarWars et « membre du Conseil Jedi » ad infinitum.
Cependant, l’inspecteur Boris Canardo doit déchanter face à « des choses qui clochent au paradis ». Par exemple des disparitions inexpliquées, des déconnections de tout univers. Car « plus rien n’avait de sens », selon Jordy. Tombe-t-on dans le « puits des âmes » ? Notre inspecteur va-t-il s’y aventurer comme Dante au fond de l’Enfer, quoiqu’aucun Virgile ne le guide…
Une fois de plus l’irruption de l’enquête policière anime l’intrigue et le suspense, avec un bonhomme un rien grotesque mais tout-entier finesse intellectuelle. Le voici chassant, avec le concours d’un « passeport interuniversel », plus que les virus destructeurs, mais aussi les « prédicateurs du néant » ! Car un hôte inattendu s’invite parmi la perfection atteinte : l’ennui. Peut-être la solution, si solution il y a, est-elle « le grand virus de l’amour ». L’on croisera, parmi les rets de cette gigantesque bouffonnerie, un « dieu aux deux anus », le « civilization art », une « Guerre des dieux » qui a quelque chose d’une parodie de l’Iliade. À moins que le Professeur Zorb, d’ordonnateur scientifique originel, se voie contraint de devenir Dieu, réglant les « troubles dans la Matrice » au moyen de ce tremblement de terre qui scandalisa tant Voltaire…
Fidèle à sa vocation, l’esthétique romanesque d’Alexis Legayet associe l’humour de la satire, la puissance de l’imagination et l’intensité des perspectives philosophiques. Comme toujours, dans le cas de l’apologue, la morale est transparente : il n’y a pas de bonheur parfait et éternel à espérer pour l’humaine condition, qu’elle soit charnelle ou numérisée dans une éternité virtuelle.
Photo : T. Guinhut.
Au premier regard, Le Syndrome de Bergson se présente comme un roman policier sans grande ampleur, avec ce qu’il faut d’ingrédients piquants, voire de l’ordre des clichés : un inspecteur bedonnant et dépendant au whisky, un crime aux circonstances insolites et comiques ; ce que semble confirmer l’humour aimablement simplet de la couverture. Que le lecteur ne se laisse pas décrocher d’un tel déroulé narratif assez conventionnel, quoiqu’entraînant et divertissant ! S’il est déjà prévenu des pouvoirs d’Alexis Legayet, il devine que se prépare là une bombe philosophique, surtout sachant que ce dernier enseigne par ailleurs la discipline de Socrate, auquel il a consacré un essai pataphilosophique[8], traitant de l'enseignement de la philosophie, non sans un regard critique.
En effet les victimes meurent en pleine hilarité chorégraphique, disjonctent en pleine extase poétique, laissant tous leurs avoirs financiers s’évader vers quelque compte lointain. Ils ne sont plus bons que pour l’institut psychiatrique Antonin Artaud, si bien nommé par de foucaldiennes édiles, où leurs prestations éblouissent les connaisseurs. Notre inspecteur, aux aventures peu reluisantes, burlesques, n’en cache pas moins une perspicacité, une culture pertinentes. Car bientôt cette ubuesque folie doit prendre un nom passablement scientifique, à laquelle un médecin de la Grande guerre aurait consacré une thèse introuvable : « le syndrome de Bergson ». L’on devine la parenté avec le fameux syndrome de Stendhal qui, à Florence ou Venise, affecte le touriste en pâmoison devant tant d’insupportable beauté.
« Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l’art serait inutile, ou plutôt que nous serions tous artistes », telle est la teneur de la citation venu de Bergson, dans Le Rire, qui permet de qualifier le soudain emportement qui gagne de plus en plus de protagonistes. Ainsi, brusquement, après une centaine de pages, le roman prend son envol vers une étonnante beauté intellectuelle, à laquelle on veillera à ne pas trop succomber, n’est-ce pas…
Un poème venu du XVI° siècle, quoique soigneusement retiré des rares volumes conservés, d’un certain Pierre de Eudes, serait-il à l’origine du phénomène ? « Création, création, je te chante ; / Tu es be-lle. Tu es be-lle ». Il faut enquêter auprès des bibliophiles, des historiens, d’un haut-fonctionnaire, d’un général. Car l’affaire est d’importance. Devant la menace venue d’une population toute entière changée en artistes extatiques improductifs, il est nécessaire de fomenter un complot d’envergure. Ce pourquoi l’agent Marcel Duchamp conçut sa « Fontaine », l’urinoir bien connu, de façon à détourner l’art de la beauté. Et l’on sait comment toute une troupe de pseudo-artistes, de faiseurs du marché de l’art contemporain se sont engouffrés dans la brèche, avec le succès que l’on sait. L’on travaille dans le grand guignol, mais fort pertinent au second regard. Tant « l’art officiel d’aujourd’hui finance des plugs anaux géants gonflables, de gigantesques vagins rouillés et des doigts d’honneur jetés à la face du ciel ». Ce qui rappelle ce vert plug anal de Paul McCarthy auquel Alexis Legayet a consacré un essai critique[9]. Comme quoi l’on peut être un judicieux complotiste !
En quelles mains est donc tombé ce « Chant de la création » pour qu’elles en fassent une arme redoutable ? Au-delà du mobile qu’est le vol, et puisqu’il ne touche que les auditeurs francophones, il se pourrait que soit ainsi éradiquée la France tout entière.
Le récit, de surcroit ressortissant également du dialogue philosophique, s’agrémente d’allusions à la caverne de Platon, au philosophe Bergson, aux gnostiques, sans perdre sa dimension ludique et loufoque. Enquêter sur le « fichier maudit », aux risques et périls des auditeurs n’est pas une mince affaire. Les rebondissements à grand spectacle ne font pas défaut en cette immense galéjade, Canetti se retrouvant emprisonné chez les fols artistes et s’échappant, l’armée répliquant par un massacre, les insurgés contaminant les autres en leur « paradis » (encore une fois), la France en état de démence artistique avancée, Canetti seul - ou presque - résistant à ce « virus de l’esprit », comme Béranger au dénouement du Rhinocéros d’Ionesco…
Féroce et impayable est la satire contre la sous-culture, par exemple le rap et son « effet déspiritualisant », ou encore l’art contemporain d’un Jef Koons, des scatologiques Wim Delvoye et Damien Hirst, quoiqu’ils n’aient qu’un effet limité contre la contamination par le « génie de la musique et de la poésie ». L’antidote reste à découvrir : « c’est la critique qu’il faut faire naître en suscitant le rire ». Mais la partie n’est-elle pas perdue ? La fin de la « laideur indutrielle », la survenance d’une « nature riche d’esprit » sont impitoyablement à l’ordre du jour, l’homme vivant en « poète sur la terre », y compris auprès des nécessités quotidiennes, tout devient possible… Pourtant, une dernière pirouette anti-artistique saura mettre fin au syndrome. Si le rire est le propre de l’homme, et surtout rire de tout[10], sans oublier que Bergson est l’auteur d’un essai célèbre sur le rire, peut-être aura-t-il le pouvoir de désamorcer les pires et les plus beaux délires. Faut-il le regretter ? Le romancier laisse au lecteur le soin d’épiloguer, de mettre son libre arbitre à l’épreuve pour décider du bien et du mal sociétal et artistique.
D’autant qu’Alexis Legayet laisse son lecteur devant une interrogation restée béante : quelle est la nature exacte de ces incessantes créations, de ces œuvres d’art permanentes et extatiques ? Peut-être le romancier aurait-il pu nous offrir quelques exemples poétiques… Mais outre qu’il n’est pas un poète au sens précis du créateur de vers - du moins ne le laisse-t-il pas supposer - son personnage d’inspecteur au travers duquel est contée l’action n’est guère enclin à la poésie, en bon réaliste qu’il reste. Ce qui permet de supposer qu’il s’agit là d’une irrecevable utopie…
Personnage récurrent, le bedonnant inspecteur Canetti, dans le dernier opus de notre romancier, La Sainte et la putain, se voit chargé de résoudre un crime fort énigmatique. Qui a pris le soin de massacrer Barbara, une prostituée, dont la tête ne réapparait que dans l’obscurité de la morgue ? L’on crie au miracle, l’on se scandalise. La victime ne fut-elle pas une paradoxale belle de nuit tant elle prétendait aimer l’humanité, tant elle apportait amour et réconfort aux disgraciés et aux malheureux par ses services ? Ce qu’elle confiait à son apparente antithèse, la « sainte » du titre, d’une chasteté exemplaire, jeune infirmière heurtée par l’attouchement d’un vieux pensionnaire. Peu à peu convaincue par sa surprenante amie, Alice va opérer un tournant pour le moins stupéfiant. Ne devient-elle pas à son tour une prostituée catholique au service des malheureux que la destinée prive d’amour et de caresses, une nouvelle Marie-Madeleine aux pieds du Christ : « la sainteté visée et accomplie par l’acte de chair ». À tel point que les pensionnaires de « l’EHPD Oasis » puissent entrer « dans une phase d’ébullition vitale ressemblant fort à une résurrection » ! Mieux encore, en l’an 2036, a contrario de la misère sexuelle ambiante, « l’idée de droit universel à une sexualité épanouie pénétra la Constitution » !
Au travers de pages palpitantes, de pages qui ressortissent un brin de l’essai, de péripéties et rebondissements entraînants et parfois hilarants, nous laisserons le lecteur découvrir avec Boris Canetti l’identité et les mobiles du meurtrier, personnage pour le moins ambigu.
Michel Houellebecq[11], justement ici placé à l’épigraphe, dénonçait le « libéralisme sexuel », ses inégalités et sa paupérisation ; tout en préconisant dans ses Particules élémentaires un clonage généralisé, un égalitarisme sexuel, finalement de type communiste, au dépend de la dignité de l’individu. Alexis Legayet préfère proposer au travers de son dernier apologue un éloge de la charité érotique par la grâce de ses « filles de la joie ». Si toutes les « putains » ne sont pas des « saintes », mais animés par le seul appât du gain et les nécessités de la pauvreté, voire par la contrainte d’un souteneur, l’on peut considérer cette proposition comme nettement idéaliste. Satire d’un christianisme dont l’amour ne sait pas être érotique ? Certainement. Utopie atteignable ? Plutôt, en même temps qu’une hérésie du christianisme, une éthique à ne pas prendre au sérieux. Quoique…
Reste encore à se plonger dans Délivrez-nous du mâle, ou l’on devine que sont rabrouées les dérives les plus excessives du néoféminisme. Ou encore Le Greffon sacré[12], où la « machinumérisation » emporte dès 2029 tout sur son passage, ne laissant que chômage et misère. C’est au Sénégal que l’on trouve la solution au désastre économique. Les richissimes jouissant de surcroit des privilèges de l’humanité technologiquement augmentée pourront bénéficier de la légalisation de la vente d'organes des plus pauvres, dont le corps recèle un inestimable joyau. Croisant des questions transhumanistes, transéconomiques, il est certain que notre prolixe romancier ne manque pas d’y faire mouche. Ou plus exactement d’injecter un rire cynique en ces espérances scientifiques, tel le sperme canin au service d’une ambitieuse gestation pour autrui parmi les pages de Chimères, une sotie joliment iconoclaste.
Mis à part Dieu-Denis ou le divin poulet, chez François Bourrin, les livres d’Alexis Legayet sont publiés par des éditeurs lilliputiens au regard de monstres comme Gallimard, Grasset ou Flammarion. Ces derniers, certes souvent honorables, s’en tenant généralement à leur horizon d’attente, font-ils toujours le travail nécessaire pour soient révélés des talents originaux ? Fort heureusement, des yeux fureteurs et éveillés, aux paupières non cousues par le préjugé et le conformisme, s’allument à l’occasion de cette Mouette de Minerve, qui, à la sagesse de la chouette allégorique, répond par le rire de celle qui est la compagne de Gaston Lagaffe. Ce qui, dans le cadre ouvert de l’apologue, permet d’associer rire et savoir, dans la lignée séculaire d’un Rabelais et de sa « substantifique moelle ». Ce dernier ne permettait-il pas à son Gargantua d’élire le meilleur « torche-cul » ? Ne soyons pas étonné si Alexis Legayet a consacré à l’anus un essai au titre ampoulé, Métaphysique de l’astre noir, bien entendu en philosophe cocasse et facétieux.
« D’indéniables qualités ». C’est bien ce dont fait preuve L’œil du cyclope… Sauf que ce même titre (une mise en abyme donc) se voit refusé par les éditions Chalimard avec la formule type « malgré d’indéniables qualités ». Son auteur, Corentin Duchaussoy, ne comprend ni n’accepte un tel verdict, alors qu’il sait sa réécriture homérique géniale. Aussi cet agrégé de Lettres classiques imagine-t-il toutes les stratégies idiotes pour assiéger la maison d’édition, sa secrétaire. Sans succès bien entendu. À moins de tenter la séduction de la donzelle ? Toute une odyssée l’occupe afin de rencontrer le directeur de collection, un certain Lavanel. Rien n’y faisant, il se résout à viser d’autres éditeurs, « Brasset, Le Chieuil, Fion »… Puis, dérouté, de plus petits éditeurs. Enfin, désespéré, recourt-il, chez « Bovindia », au coûteux compte d’auteur. Recensions dans la presse et ventes se comptant par néant, faudra-t-il lire la clef de son collègue Chousse plus favorisé par l’édition et contacter la secrète « Angelica Dias, attachée de presse et coach.euse éditive » ? Le faustien contrat est léonin, au point qu’il faille signer avec son sang, son ADN ; mais ses conseils sont d’une efficacité redoutable : jusqu’à ce que Chalimard rachète les droits de l’œuvrette, en fasse un prix Renaudot ! Mais au prix de maintes compromissions, léchage de bottes, mise en scène de « Corentin Duchaussoy en lutte contre trois suprématistes blancs armés pour sauver une jeune racisée d’un viol sauvage dans le RER ». Et, cerise idéologique sur le gâteau, changement de sexe – du moins « ressenti » – puisque ce sont les femmes, « militantes de l’antiracisme » de surcroit, qui lisent, éditent et publient ! L’on apprendra au passage quel sexuel « œil du cyclope » Corbecca Duchaussoy aura dû céder…
L’on a compris combien les noms des éditeurs, des journalistes, des médias (« Libérafion, Télécrachat ou Merdiapart »), sont d’évidentes clefs, combien le constat est amer, tant plus personne ou presque ne lit, tant le copinage, les corruptions, chantages et autres entre-soi sont légion, tant le milieu de l’édition n’a plus rien d’intellectuel. Une fois de plus le burlesque emporte le lecteur de cette sotie, certes un brin et joliment caricaturale, alors que sous l’apparence du divertissement se dissimule un constat désespéré.
Il ne reste à souhaiter à son auteur, Alexis Legayet, que la part d’autobiographie mise au service de son roman soit restée dans des bornes raisonnables. Lui, du moins a su créer avec quelques complices avisés sa propre maison d’édition, certes modeste, presqu’invisible, mais nécessaire, indispensable à la survie des Lettres.
Tout en ne se prenant pas au sérieux, Alexis Legayet est terriblement grave. Il est un rare avertisseur des dérives de notre temps, même s’il n’en a pas parcouru - qui le pourrait ? - tout le catalogue. Il écrit avec verve et intelligence. La Fontaine, dans « Le pouvoir des fables[13]», savait « l’assemblée par l’apologue réveillée ». S’il n’écrit pas en alexandrins et autres octosyllabes, notre romancier anime ses fictions animales, botaniques et artistiques avec humour et brio, de façon à révéler toute la saveur épicée de l’apologue. Conjuguant satire des mœurs et moralité, il montre comment l’homme peut perdre sa dignité humaine en se condamnant à devenir le vassal des animaux, voire des plantes, en s’effaçant en faveur d’une immortalité numérique, certes aussi provisoire que les technologies et l’énergie qui la nourrissent, en s’élevant aux plus utopiques activités esthétiques. Fantasmes et grandes causes ne peuvent-ils pas se révéler finalement délétères ? L’art lui-même, ô paradoxe, et en sa plus pleine réalisation, ne pourrait-il pas signer le péril de l’humanité ? Alexis Legayet, l’air de rien, quoique loufoque en diable, serait un redoutable maître de la dystopie…
Philippe Comar : Langue d’or, Gallimard, 2024, 258 p, 21 €.
En ce triptyque, non pas sacré, mais profane, les visages des femmes aimées, le temps, les ruines et les bibliothèques, traversent les extrapolations vers le passé et le futur entre les mains des écrivains. C’est ici le seul hasard des entreprises éditoriales croisées, de la réception des volumes par le modeste critique, sa curiosité lacunaire, qui permettent d’élire trois romans, triptyque dont la seule absolue cohérence est la langue française, mais à chaque fois avec un rapport étrange à la fiction, sans compter des titres insolites au point d’attirer l’oreille de la lecture. Patrick Cloux accroche la mémoire d’une compagne disparue à sa Bibliothèque gelée. Nunzio d’Annibale prétend Lire la rivière entre l’amour et le temps. Tandis que Philippe Comar jette sa Langue d’or parmi le tumulte de ruines futures. Trois livres enfin, dissemblables certes, quoique tous cernés par Eros et surtout Chronos, où subsistent la bibliothèque, la langue, sinon leurs ruines, même si la narrativité en souffrirait peut-être…
Un beau titre, quoique inquiétant, c’est le dernier opus de Patrick Cloux, intitulé La Bibliothèque gelée. Dont les livres vivent bien plus longuement que les humains qui les écrivent, les impriment, les publient, les lisent, les collectionnent. Que reste-t-il d’une femme aimée pendant quarante ans, face à la bibliothèque où elle a puisée ? Alors que disparue, quoique en notre « part commune » (pour reprendre le nom de l’éditeur) aucun de nous ne demeure. Y compris bien entendu l’auteur du roman, ou plutôt le narrateur de ce récit, de cette confession intime, élégiaque et émouvante : « Nos livres préférés en sont devenus fades », pour « un homme fatigué corroyant son passé en une impasse où la vérité décline ».
Une fois de plus, il sait « marcher à l’estime », pour reprendre l’un de ses précédents titres[1], dans lequel il s’appropriait le paysage des chemins, des herbes et des pierres ramassées. Sans ordre apparent, sinon celui de l’émotion, Patrick Cloux égrène et conjoint des souvenirs de celle qu’il aimait avec des allusions livresques venue d’étagères choisies. Sa femme « ma courageuse aux dix mille nuances », n’est plus. Aussi avoue-t-il : « Ma vie a pris une couleur monochrome ». Comme en un reflet du passé, une purgation, il s’attelle à « reclasser et interroger dans les combles les restes de notre bibliothèque commune ». Les livres ne sont pas suffisamment salvateurs, croisant Kafka, les romantiques allemands, alors que « la parole nous fut un exutoire magique ». Toujours cependant, « les livres m’élisent comme un frère »…
Alors qu’Eros tendrement personnifié a disparu, Chronos aurait-il tout emporté à sa suite ? Si le deuil marque la temporalité des êtres, peut-on avoir confiance en l’intemporalité de la littérature ? Avec la plume de Patrick Cloux encore vivante, rien d’impossible…
Il n’en reste pas moins qu’en affirmant le mot roman pour son ouvrage, il laisse le lecteur perplexe, tant la dimension personnelle, autobiographique est patente. À moins qu’il s’agisse d’affirmer la part fictive de toute entreprise d’écriture, que la femme aimée si longtemps ne soit plus que fiction ; de la même façon que la bibliothèque compte abondance de fiction…
Ciudad romana La Clunia, Burgos,Castilla y León.
Photo : T. Guinhut.
Plus nettement romanesque est le va et vient où se croisent et s’entrechoquent Chronos et Eros dans le roman de Nunzio d’Annibale : Lire la rivière. Entre Vadim et Nora, la narration est diffractée, par le souvenir, mais aussi l’irréfragable désir amoureux, sexuel. Désir également géographique, puisque la ville de Rome, idéalisée, doit les réunir. Néanmoins l’atmosphère est assombrie par la rumeur des attentats terroristes, en particulier du Bataclan à Paris, ajoutant à l’insécurité amoureuse. Les deux amants tentent de prolonger l’assomption de la rencontre, afin de ne pas choir dans la quotidienneté, dans la torpeur morale, et finalement de compter vaincre le temps.Pour ce faire la nostalgie explose, une mythologie amoureuse onirique tente de se déployer.Le Tibre romain, dont ils sont les deux rives, pourrait les réunir dans la ville fantasmatique de l’amour éternel alors que celui-ci doit hélas prendre fin. L’on n’oublie pas que ROMA est l’anagramme d’AMOR…
En ce roman psychologique sont deux portraits croisés, entre la marne et le Tibre. Vadim est criminologue, spécialiste de la culpabilité féminine et de l’aveu, également observateur d’interrogatoires d’individus suspectés de meurtres d’enfants jetés dans des rivières, de plus auteur de quelques livres. Nora, « historienne de l’enfance », travaille sur « l’autorité parentale et sa déchéance ». Tous les deux sont un peu juristes, un peu historiens.
Vaste champ d’évocations entremêlées, le texte progresse de manière biaisée, à la recherche du « mot de passe de l’avenir pour entrer dans le passé ». Le réel devient cosa mentale, car « le temps n’existe plus et […] nous sommes la lame plantée dans son rouleau infiniment feuilleté ». Aussi la rencontre, sans cesse différée, prépare la liaison, puis la fin : « Patience, Nora ! La mort est au bout de la flèche du temps, elle finira par transpercer Vadim pour ton plus grand bonheur ».
Mais à l’intersection des deux amants, le narrateur est le troisième terme, à la fois confesseur et conseiller, comptable de leur histoire. Aussi rapporte-t-il de manière inévitablement subjective, guère omnisciente, voire fantasmatique, l’histoire de Vadim et Nora qui s’étire jusqu’à leurs quatre-vingt ans, bien que le récit reste à cet égard fort elliptique : « Il est évident que le narrateur découpe cette histoire comme on découpe un corps, essayant de vous perdre dans l’éparpillement des organes et des indentifications ». Y compris des pages, moins intenses, comme celles du « Cahier fou. Ou sept jours sans elle ». Le poudroiement chronologique est aussi une géographie : « l’on pourrait cartographier le discours amoureux de chacun pour en déduire des boucles logiques en formes de tourbillons nucléides ».
Les temps se télescopent, des allusions à l’Antiquité, à la mythologie, dont la Muse si précieuse pour l’inspiration, jusqu’aux « gribouillis sublimes de Twombly », ce peintre américain qui s’était installé dans la cité des empereurs. Tout un substrat culturel contribue à la mémoire des amants. « Eros les mains vides », « Chronos le fuyard » tous deux rencontrent « Antéros », maître des coups de foudre et des amours réciproques, donc du « chef-d’œuvre de leur couple ». Au point qu’ils souhaitaient « qu’au moment venu je récupère leurs corps anesthésiés et au seuil de la mort afin de les ouvrir et de les coudre l’un à l’autre ». S’agit-il d’une vanité baroque…
Selon une telle perspective, il ne semble pas qu’un tel rare et atypique objet romanesque puisse avoir un début et une fin. Toutefois, « les dés lancés au début du livre ont bien fleuri maintenant ». Si la narrativité dispersée prend le risque de laisser quelque lecteur sur la touche, prose poétique plus que romanesque, le livre n’en n’est pas moins étrangement séduisant, fascinant, inquiétant aussi.
« Lire la rivière » du temps, lire celle qui joint et sépare deux amants dissemblables, celle du désir, mais également celle de la littérature elle-même. En effet de subtils échos se font jour avec Roméo et Juliette de Shakespeare, Ada et l’ardeur de Nabokov (dont il éprouve l’ahurissante beauté), sans préjuger de la finitude de la liste. Né en 1978, Nunzio d’Annibale n’en n’est pas à son coup d’essai puisque ce roman lyrique et élégiaque, doté une écriture subtile et poétique, fut précédé par Le Manuscrit de Tchernobyl[2]. Dans cette dernière étrangeté littéraire, git une langue dégradée, saturée de souvenirs de langues diverses abâtardies : le « tchernobylien », métaphore et conséquence hyperbolique de la catastrophe nucléaire. L’entreprise, un rien joycienne, surprend : « ça grouye de partouz ». Y compris dans le corps et les plus ou moins mots du personnage nommé « Nnz Dnnbl »,sorte de fœtus sans âge. Si la lecture en est ainsi peut-être délicate, il ne faut pas exclure un plaisir linguistique babélien…
Chronos a frappé encore plus durement dans le roman de Philippe Comar, intitulé Langue d’or. Dans un futur digne d’une effarante anticipation, un narrateur erre dans « les décombres de la Grande bibliothèque ». Alentour, parmi « un paysage d’apocalypse », l’humanité est retombée au plus brutal état sauvage. Les meutes fouillent les ruines et la boue pour survivre comme des bêtes porcines. Depuis « la guerre des Genres, il n’est plus d’usage que mâles et femelles vivent ensemble », de surcroit « les humaines sont toutes géantes ». L’on devine que parmi l’impressionnante dystopie, la satire d’une idéologique lubie de notre temps se fait ici mordante, non sans une ironie bienvenue.
À l’encontre du titre, les post-humains sont mutiques, hors quelques éructations en guise de communication orale. Heureusement, de rares individus, ayant surpris les livres et leurs signes, travaillent au rétablissement de la langue française et de sa transmission. Quoiqu’infantilisé par son nom, ou plutôt le diminutif, Fifi, le héros géomètre, enlève Lalie, une enfant, pour la séquestrer dans un « terrier ». Non ! il n’abusera pas d’elle ; mais au contraire se fera son mentor, de façon à lui apprendre le langage, lui permettre d’accéder à la parole, à la lecture, à l’écriture. En ce sens, il s’agit d’un roman d’éducation, sinon d’un traité, à la lisière de celui de Jean Paul Richter, qui met en scène l’éducation souterraine du jeune Gustav : La loge invisible[3], œuvre à la lisière des Lumières – l’Aufklärung – et du romantisme allemand.
Peu à peu, le terrier s’orne de volumes anciens, dont l’Histoire naturelle générale et particulière des singes de Buffon, puis des sculptures de Lalie, nouvelle artiste : « notre terrier était devenu un éclatant exemple du style rocaille, peuplé de figures extravagantes, mi-végétales mi-animales, de mascarons grotesques ». Elle devient une lectrice idéale, pour laquelle le narrateur éprouve, sinon une érotique passion, un réal amour paternel.
Mais il est bien difficile d’échapper à « la furie des ignorants », lorsque frappe le vandalisme, en cela aidé par un tremblement de terre. Ne conservera-t-on que Les Comptines du Père Castor, que Le Cadastre du Chaos ? Comme pour revenir à l’art pariétal préhistorique, ne restera plus que la nécessité d’écrire au scalpel sur les parois de la cellule du narrateur « l’histoire de celle qui parle bien ». Comme une pratique testamentaire, destinée à nous avertir : les civilisations sont mortelles, et pourtant la langue est leur garante.
La langue est bien d’or en ce roman frappant, touffus, lumineux et sombre à la fois. L’apologue vise à montrer comment, malgré tout effondrement, l’humanité réelle ne peut subsister, se développer qu’au moyen du langage, des belles lettres. Le romancier, par ailleurs plasticien, également auteur d’essais d’esthétique, dont Figures du corps[4] ou d’étranges Mémoires de mon crâne[5], engage un processus d’écriture polymorphe, abondamment, richement imagé.
Il est difficile d’imaginer qu’un écrivain, qu’un artiste, ne soit jamais confronté à la dichotomie, mais aussi à la complicité, entre Eros et Chronos. Loin des facilités des faiseurs de billevesées romanesques passagèrement à la mode, ces trois écrivains – au sens le plus noble du terme – travaillent leurs romans comme des tableaux, plus que des récits. Pour Patrick Cloux, Nunzio d’Annibale et Philippe Comar, aimer avec et contre le temps est tout un programme, un défi existentiel, une catharsis esthétique. Chez eux trois, la langue est veinée d’or.
Catedral de Sigüenza, Guadalajara, Castilla la Mancha.
Photo : T. Guinhut.
Salman Rushdie : de Joseph Anton au Couteau,
en passant par La Cité de la victoire :
plaidoyers pour les libertés entravées
& les utopies politiques.
Salman Rushdie : Joseph Anton, une autobiographie,
traduit de l’anglais par Gérard Meudal, Plon, 2012, 736 p, 24 €.
Salman Rushdie : Le Couteau, traduit de l’anglais par Gérard Meudal,
Gallimard, 2024, 272 p, 23 €.
Salman Rushdie : Essais 1981-2002,
traduit de l’anglais par Aline Chatelin et Philippe Delamare, Folio, 2024, 1088 p, 14,30 €.
Salman Rushdie : La Cité de la victoire, traduit de l’anglais par Gérard Meudal,
Actes Sud, 2023, 336 p, 23 €.
En 1644, le poète anglais Milton plaida « la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure » dans son Areopagitica[1]; en 1632, Galilée dut abjurer son héliocentrisme devant l’inquisition du Saint-Office ; en 1766, Voltaire défendit la mémoire du chevalier de la Barre qui, pour n’avoir pas ôté son chapeau devant une procession et autres incivilités, fut torturé, décapité et brûlé avec le Dictionnaire philosophique[2]. Depuis, en terres d’Occident et des Lumières, nous croyions être débarrassés de ces entraves à la liberté d’expression. Douce illusion, quand en 1989, le fanatisme que Voltaire appelait « l’Infâme », jeta sa griffe fétide, venue d’Islam, sur un livre et son auteur, sous le coup d’une iranienne fatwa, menacé d’être à chaque instant, traqué, assassiné. Etait-il possible à Salman Rushdie de s’en libérer en écrivant Joseph Anton. Une autobiographie ? Trente-trois ans plus tard, en 2022, un Musulman zélé parvenait à le frapper quinze fois, sectionnant les tendons d’une main, l’éborgnant. Miraculeusement, non seulement il survit, mais il écrit Le Couteau, répondant à la virulence par l’art. Cet art du roman et du mythe animant en outre les pages heurtées de La Cité de la victoire, utopie politique s’il en est.
En 1989, soudain menacé par la fatwa de l’ayatollah Khomeyni, l’écrivain Salman Rushdie est protégé par une branche spécialisée de la police britannique (dont il louera les qualités professionnelles et humaines), alors qu’aucun membre du gouvernement ne le reçoit ni ne le visite, que certains écrivains (John Le Carré, John Berger) lui reprochent de l’avoir bien cherché, que des Anglais s’émeuvent du coût de cette protection. Pire encore, des Musulmans anglais relaient publiquement l’appel au meurtre de l’auteur des Versets sataniques, de l’écrivain apostat et blasphémateur. Depuis quand ceux qu’accueille une démocratie libérale tolérante (trop tolérante ?) peuvent-il se permettre de trahir les principes d’humanité, de respect d’autrui qui sont les nôtres, sans parler de pardon…
Ainsi, se sentir offensé pour un croyant en une religion, a fortiori aussi brutale et rétrograde qu’un Islam obscurantiste, est devenu une sorte de sport, une soupape de colère. Alors que cette absurdité est absolument attentatoire à la liberté d’expression. Un livre nous déplait : il suffit de ne pas l’acheter. Une pensée heurte les préjugés, les dogmes et la crispation des lecteurs d’un livre prétendu saint, et la haine fuse comme d’un lance-flamme. « Depuis quand les histoires fantaisistes des superstitieux étaient-elles hors d’atteinte de la critique, de la satire ? », s’indigne Rushdie, pointant une seconde ignominie : « Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : l’islamophobie. » Voilà comment il plaide sa cause, celle de l’art et de la liberté dans son Joseph Anton. Une autobiographie.
Seules lueurs dans la solitude de ses villas prisons et parmi « l’ornithologie de la terreur », entre le rejet de sa femme et l’intransigeance des haineux professionnels que sont les fatwa-dépendants, son fils Zafar, pour qui il écrit un conte fabuleux, Haroun et la mer des histoires, les encouragements d’amis écrivains (Martin Amis, Nadine Gordimer, Mario Vargas Llosa, Thomas Pynchon), le devoir enfin de fatiguer sa machine à écrire, puis son ordinateur, pour des essais, de nouveaux romans, raisons d’être et de vivre libre… Malgré l’assassinat de son traducteur japonais, il n’a pas cédé à la peur, seulement à la tentation « d’être aimé », en imaginant pouvoir être excusé par les croyants en la violence. De même, il céda un moment à la même faiblesse envers son épouse Marianne qui se détachait de lui. Heureusement, à l’occasion de la parution de l’édition de poche de Patries imaginaires, l’intégrité est redevenue sienne : face à « la persécution religieuse (…) la liberté de parole est la vie même », ajoutant : « Il était incroyant et fier de l’être ». Les Versets sataniques sont bien un livre libre, il n’y a pas à le regretter, même si, « Cassandre de son époque », il n’est probablement que le prélude d’une longue série d’occasions tyranniques pour l’Islam d’opprimer la dhimmitude de l’Occident : « une ère dans laquelle des éditeurs occidentaux parlaient ouvertement de ne publier aucun texte qui pourrait paraître crique envers l’Islam ».
Quoique la presque infinité de ses détracteurs vengeurs ne l’aie pas lu, l’on peut penser qu’un passage incriminé des Versets sataniques soit le suivant : « La condition humaine, mais quelle est la condition des anges ? À mi-chemin entre Allahbonne et homo sapiens, ont-ils jamais douté ? Oui : défiant la volonté de Dieu un jour ils se sont caché sous le trône, osant poser des questions interdites : des antiquestions. Est-ce juste. Ne pourrait-on pas en discuter. La liberté, la vieille antiquête[3] ».
Le titre lui-même est suffisamment explicite, faisant allusion aux versets 19 à 23 de la sourate 53 – « L’étoile » – du Coran, dans lesquels Satan aurait fait prononcer à Mahomet des paroles empreintes de conciliation avec les idées polythéistes. L'expression inventée par l’orientaliste William Muir vers 1850 reste cependant inusitée dans la tradition arabo-musulmane. « Versets sataniques » apparaitrait en effet comme un insupportable oxymore.
Baptisée « Inferno » en cours d’écriture, cette autobiographie intitulée Joseph Anton, menée jusqu’au trop fameux 11 septembre américain, était deux fois nécessaire : pour son auteur, en une sorte de catharsis qui le libèrerait du poids de l’angoisse, au moyen de cette distanciation qu’est le choix de la troisième personne pour se raconter, se disculper ; et pour ses lecteurs de bonne volonté. Quant à ceux qui seraient de mauvaise volonté, il leur est réservé une leçon de courage et de juste insoumission, si l’on se souvient qu’Islam signifie soumission. C’est également un hommage continu à l’amitié, à tous ceux qui lui ont prêté leur maison, qui ont continué à éditer ses livres, qui l’ont invité à des rencontres publiques. Mais aussi à Margaret Thatcher ou Bill Clinton qui ont fini par le soutenir, ou encore à l’enthousiasme de Bono, le chanteur de U2. Sans compter l’amour profond d’Elizabeth, quoique éphémère, ou celui magique, quoique cyclothymique, de la belle Padma qui défraya la presse, instillant pour le lecteur le soupçon terrible de la vanité des mariages : « il se demanda si lui aussi allait être toute sa vie poursuivi par les Furies, les trois Furies du fanatisme islamiste, des critiques de la presse et de la colère d’une femme abandonnée, ou bien si, à l’instar d’Oreste, il allait réussir à briser la malédiction qui pesait sur lui, à être acquitté par une sorte de version moderne de la justice athénienne, et à être autorisé à vivre en paix. »
Certes, il ne faut guère attendre en ce récit un festival d’inventions rhétoriques, comme « privé des richesses du langage », alors que « la beauté ouvre des portes à l’intérieur de l’esprit ». Au contraire de ses romans empreints des feux d’artifice du réalisme magique et des saveurs épicées du conte oriental, la neutralité de la confession et du témoignage, hors l’indignation, reste de mise. Si l’on excepte un sentiment diffus de longueurs et de répétitions, le mélange des genres, entre thriller et chronique familiale, fonctionne comme une fresque où la vastitude de la perspective politique et morale côtoie l’accumulation des détails quotidiens. Pourtant, quelques pages flamboyantes sur la création littéraire jaillissent aux côtés de ce camion et de sa « cargaison de fumier » qui faillirent le tuer : « Tomber dans la page, guettant l’extase qui se produisait trop rarement. (…) Il se laissa tomber avec délice vers ce lieu profond où les livres non écrits attendent d’être découverts ». Ou : « Nous sommes citoyens de nombreux pays : la région finie et délimité de la réalité observable et de la vie quotidienne, les Etats-Unis de l’esprit, les nations célestes et infernales du désir et la république libre de la langue ». Ou encore : « La littérature s’efforçait d’ouvrir l’univers, d’augmenter, ne serait-ce que légèrement, la somme de ce que les êtres humains étaient capables de percevoir, de comprendre, et donc, en définitive, d’être. »
Photo : T. Guinhut.
L’écrivain poursuivi et balloté de cache en cache aurait pu être Grégoire K, pour reprendre les personnages de La Métamorphose et du Procès de Kafka ; il fut Joseph Anton par nécessité d’anonymat, quoique y cachant deux de ses auteurs préférés : Conrad et Tchékhov. Il reste l’héritier d’ « Ibn Rushd, l’Averroès de l’Occident (…) le commentateur et traducteur très fameux des œuvres d’Aristote (…) au premier plan de l’interprétation rationaliste de l’Islam contre la tradition littérale. » D’où le père de Salman tira son nom. Ce qui est d’ailleurs une erreur tant Averroès prône la possibilité de la compréhension de Dieu par la raison, mais en rien un rationalisme des Lumières, ni a fortiori la liberté de pensée et d’apostasie…
Aujourd’hui, toujours sous le coup de la fatwa nantie de millions de dollars supplémentaires à l’intention de l’éventuel meurtrier, il est notre nouveau Voltaire, dont le chemin de croix sans pardon emprunte un orbe planétaire.
De ce pitoyable feuilleton de la bassesse de l’humanité, de ce roman d’aventures secrètes et diplomatiques nourri de suspense que fut la vie traquée de Salman Rushdie, de cette renaissance et reprise en main de soi par le combat des idées, l’écriture romanesque et autobiographique, nous retiendrons la vigueur nécessaire du réquisitoire contre le totalitarisme fondamentaliste, et le plaidoyer en faveur de la dignité humaine. La liberté d’écrire, de publier, d’inventer, de parodier, de blasphémer[4] (si tant est que ce mot ait un sens), de penser enfin, n’est pas un instant négociable. Pourtant l’Etat français lui-même, en la personne de Jacques Chirac, alors maire de Paris, n’a-t-il pas franchi les bornes de l’abjection en affirmant en 1989 qu’il n’avait « aucune estime pour lui ni pour les gens qui utilisent le blasphème pour se faire de l’argent » !
La mémoire têtue de l’islam arme en 2022 la main d’un assassin, alors qu’au nord de New-York, à Chautauqua, il vient, ironie du sort, disserter dans un amphithéâtre de la « sécurité des écrivains » et de leurs « villes refuges ». Mais au grand dam du jeune fanatique abruti – qu’il appelle « A. » comme Assassin – il peut, après coups, rédiger, à la lisière de l’essai et, encore une fois, de l’autobiographie, Le Couteau, qui se déplie, comme les deux volets d’un diptyque : « L’ange de la mort », puis « L’ange de la vie ». Respectivement l’attentat et les séjours à l’hôpital, en rééducation, puis le retour à la maison.
Brusquement, vêtu de noir, « un fantôme meurtrier surgi du passé » assaille l’écrivain. Le couteau contre la plume. Si notre romancier fut à plusieurs reprises la proie de cauchemars, attaqué par un gladiateur dans un amphithéâtre romain, voici le cauchemar incarné : « À Chautauqua, j’ai connu à la fois le pire et le meilleur de la nature humaine ». Il n’est que le reflet, le point nodal d’une crise de nos sociétés : « la liberté est attaquée de toutes parts autant par la gauche bienpensante que par les conservateurs épris de censure », allusion à la Cancel culture des wokistes[5] et à l’offensive de l’islam, sans exclusive.
Lors de son douloureux séjour à l’hôpital d’Hamot, mutilé, recousu, les opiacés lui procurent des visions : « Je m’étais habitué à ces palais d’alphabet et à ces lettres d’or flottant dans l’air ». Ensuite la rééducation courageuse, physique et spirituelle, permet enfin de repenser à son parcours romanesque, depuis Les Enfants de Minuit[6].
Un dialogue imaginaire s’instaure entre la victime et A. Comme attendu, le jeunot, qui prétend trouver la liberté dans la soumission, est inculte et buté, pétri de ressentiment, usant d’ « âneries dogmatiques en noir et blanc ». Ce face à la richesse argumentaire de l’écrivain rigoureusement athée. Mais au final l’emporte un livre émouvant, pétri autant d’humanité que d’éthique politique, au moyen de son « désir de protéger les libertés – celle de Thomas Paine, des Lumières, de John Stuart Mill ».
Même si l’on se doit de regretter quelque abjection, à l’occasion d’une reductio ad hitlerum, lorsqu’il met dans le même sac « Donald Trump, Boris Johnson, Adolf Eichmann ». Ou parlant du premier, cette contre-vérité : « S’il est réélu, ce pays pourrait bien devenir impossible à vivre ». Comme quoi la clairvoyance politique n’est pas toujours notre fort…
De plus, ne commet-il pas une grave erreur d’appréciation, en prétendant à « la transformation de l’islam en arme un peu partout dans le monde » ? En prétendant que « le totalitarisme religieux a provoqué une mutation mortelle au cœur de l’islam » ? Nous avons assez lu le Coran et étudié l’histoire de l’islam pour constater que ce dernier est ab ovo[7] une arme de génocide, d’esclavage et de soumission[8].
Enfin, malgré la mort frôlée – comme celle entre temps accomplie d’amis écrivains, dont Martin Amis[9] – il prend la décision d’écrire ce que nous lisons : « J’allais répondre à la violence par l’art », quand ce dernier, toujours, « défie l’orthodoxie ». Hélas, « un poème ne peut arrêter une balle », conclue-t-il, non sans amertume.
Certes, « l’ange de la vie » peut être l’énergie vitale, et tous ceux, public, médecins, qui l’ont sauvé. Mais n’est-ce pas également Rachel Eliza Griffiths, rencontrée peu d’années plus tôt, alors qu’il heurtait une porte de verre, qu’elle lui porta secours, avec laquelle il s’unit d’amour, lui rendant en ces pages hommage ? Car lors de cette reconstruction après le couteau, elle « passa en mode super-héros ». Il l’appelle Eliza, en une romance réciproque étonnante qui fait rêver. Sans omettre qu’elle est une auteure de talent dont la détermination contribua fort à la résurrection de son écrivain d’époux. Les livres de Rachel Eliza Griffiths sont celle d’une romancière, avec Promise[10], d’une poétesse, avec l’élégiaque Seeing the Body[11], illustré par ses propres photographies, tant elle est « photographe et vidéaste accomplie ». Et si nous ne pouvons pas encore lire ses livres en traduction française, nous ne pouvons qu’éprouver une profonde admiration et curiosité pour elle, pour son actif dévouement à l’égard de celui qui, grâce au génie profondément humain de sa Muse, écrit ce qui est également un livre d’amour. Ainsi se présente-t-elle :
« Je suis une hors-la-loi
Une femme dansant dans l’ombre.
Qui vit trop vite pour être blessée.
Comment nommer ceux qui reçoivent la beauté. »
En conséquence, notre prosateur en tire une judicieuse éthique littéraire en forme d’énigme : « Le voyage qui permet de franchir la frontière entre Poesiland et Proseville semble souvent passer par le Mémoiristan. »
Prolifique, Salman Rushdie aligne plus de mille pages d’article de presse, publiés au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, puis chez nous sous les titres de Patries imaginaires et de Franchissez la ligne. Ce sont des critiques littéraires consacrées à des collègues d’élection, en un large spectre, qui va de l’Inde à l’Amérique en passant par l’Europe, d’Ania Desai ou V.S. Naipaul, à Umberto Eco, Mario Vargas Llosa ou Gunther Grass… Mais aussi des textes de politique internationale sur le Kosovo ou le Pakistan. L’on peut lire des témoignages plus personnels et métalittéraires sur la conception des Versets sataniques, ou sur l’angoisse de la fatwa.
Celui qui est né à Bombay en 1947 s’inquiète également du nationalisme hindou, lorsque « le militantisme religieux menace les fondements de l’Etat laïque ». Et si la globalisation américaine, et sa conception de la pax americana ne sont pas la panacée absolue, il craint contre elle à juste titre « une alliance improbable qui rassemble tout le monde, des libéraux culturo-relativistes aux intégristes inconditionnels ».
Quittons la terre obligée par les circonstances de l’autobiographie et de la presse pour nous élever vers ce qui originellement et finalement la raison d’être de l’auteur d’un nouveau Quichotte[12]: la fiction. Conjointement au réalisme scrupuleux du Couteau, voici de nouveau l’art en « rêve éveillé », le « réalisme magique », tels qu’il définit son écriture parmi les pages du Couteau. Voici La Cité de la victoire, qui présente une université mystérieuse et énigmatique, lorsque la déesse emprunte la bouche d’une petite orpheline, Pampa Kampana, qui vivra deux cent quarante-sept années. Dans cet immense conte flamboyant, elle est à l’origine de la ville de Bisnaga, soit la « cité de la victoire » du titre, brillante civilisation où les femmes sont les égales des hommes. Elle pense moins à sa gloire qu’au confort des habitants, faisant par exemple construire, un barrage, un aqueduc : « L’eau crée plus facilement l’amour que la victoire ». Cependant le destin d’une telle cité n’échappe pas aux fluctuations des empires, aux guerres perdues, à l’hubris du pouvoir. Ainsi « Naissance », « Exil », « Gloire » et « Chute », selon les parties du quadriptyque, ponctuent les âges de la vie et du monde : sic transit gloria mundi.
Bien des romanciers ont présenté leur création comme un manuscrit qu’ils auraient découvert. Salman Rushdie prétend offrir la traduction d’une antique épopée. Un « poème narratif », aussi long que le Ramayana et conclu à la fin de sa vie par la poétesse aveugle, comme Homère, et comme Salman Rushdie faillit le devenir. Certes, réfugiée dans le mythe, comme le Mahabharata, cette création littéraire peut paraître hors d’âge ; mais intemporelle, elle parle à notre temps, enchante notre mémoire, nos lendemains, nos destinées, tout en délivrant une juste morale : « La voix dans sa tête lui disait d’oublier la guerre et l’intolérance ». En ce sens il s’agit d’une heureuse, quoique provisoire, utopie : « Une vision qui n’était plus opposée à l’art ou aux femmes, qui n’était pas hostile à la diversité sexuelle mais qui englobait la poésie, la liberté, les femmes et la joie, et ne retenait du manifeste originel que la Première Protestation contre l’implication de la sphère religieuse dans les affaires du gouvernement »…
Les derniers vers de ce roman haut en couleurs et bourré de péripéties dramatiques ne sont-ils pas bellement programmatiques, quoiqu’élégiaques ? Lorsque le personnage central, conseillère du roi et gouvernante éclairée, la poétesse Pampa Kampana elle-même, célèbre le pouvoir du langage capable de survivre aux empires : « Les seuls vainqueurs, ce sont les mots. / Seule subsiste la cité des mots ».
Il n’en reste pas moins qu’en tant que civilisation occidentale issue de la source grecque[13], du christianisme et des Lumières, qu’en tant que démocraties libérales (même amochées) nous sommes tous des Salman Rushdie in nucleo, nous sommes tous sous le couteau de Damoclès : celui d’une fatwa universelle – ce dont témoigne l’assassinat du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty – qui n’attend que les moindres rébellions contre une soumission programmée…
Sous le regard de Méduse. De la Grèce antique aux arts numériques,
Direction : Emmanuelle Delapierre & Alexis Merle du Bourg,
In Fine/Musée des Beaux-Arts de Caen, 2023, 344 p, 39 €.
Michel Maffesoli : Le Temps des peurs, Cerf, 2023, 216 p, 20 €.
Nicolas Bouzou : La Civilisation de la peur, XO éditions, 2024, 224 p, 19,90 €.
Pascal Bruckner : Je souffre donc je suis, Grasset, 2024, 320 p, 22 €.
Michael Shellenberger : Apocalypse zéro,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Daniel Roche,
L’Artilleur, 2021, 528 p, 23 €.
Fille de Phorcus, elle est une des trois Gorgones, et seules ses deux sœurs Sthéno et Euryalé ont le privilège d’être immortelles. Le dieu des mers, Neptune, abusa d’elle et la rendit enceinte dans le temple de Minerve, ce pourquoi la déesse, irritée d’un tel sacrilège, métamorphosa les cheveux de la malheureuse en serpents et donna à sa tête le pouvoir de changer en pierre quiconque la regarderait. Seul Persée parvint à la décapiter, en usant du poli de son bouclier comme miroir. La tête orna celui d’Athéna ainsi que son égide. Aussi, depuis la Théogonie d’Hésiode, Méduse peut-elle passer pour l’indépassable allégorie de la peur. Ce qui se décline « de la Grèce antique aux arts numériques », pour reprendre le titre de l’ouvrage somptueux qui fascine le lecteur, les peintres, les sculpteurs et les plasticiens : Sous le regard de Méduse. Loin d’être une quincaillerie mythologique, elle continue de pétrifier notre aujourd’hui, qui, selon Michel Maffesoli et Nicolas Bouzon est celui du Temps des peurs et de la Civilisation de la peur, tant elle emprunte le visage de la guerre lointaine sinon proche, des cancers et autres affections, mais surtout d’une catastrophe climatique et écologique. Enfin nous ne nous laisserons pas intimider par « un nouveau sacré qui méduse », selon la formule de Pascal Bruckner, qui, dans Je souffre donc je suis, montre combien les victimes, ou prétendues telles, usent de la posture victimaire pour assurer leur hubris et leur pouvoir. Entre peurs rationnelles, utiles, et peurs irrationnelles, tout le monde, malgré les manipulateurs et le panurgisme, ne se laisse pas flouer par les agitateurs de Méduse, et surtout pas Michael Shellenberger, qui, dénonçant « les erreurs de l’écologie radicale » et annonçant que « la fin du monde n’est pas pour demain », titre Apocalypse zéro et avec une conviction assurée son essai. N’ayons donc pas peur des peurs ; de façon à les balayer, les affronter…
La « fortune iconographique » de Dame Méduse est considérable, et malgré des artistes à cet égard célébrissimes, tels Rubens et Caravage, bien d’autres se relèvent de l’oubli, au moyen de l’exposition qui se tint au Musée des Beaux-Arts de Caen lors de l’été 2023, et surtout grâce à ce pérenne ouvrage dont le titre fait déjà frémir : Sous le regard de Méduse. Rassurons-nous, l’impeccable papier glacé, miroir des œuvres, est inoffensif et nous ne serons pétrifiés que de beauté. Car si elle ne peut être directement regardée, il est fort possible de la représenter. Une histoire littéraire et surtout figurative de vingt-six siècles permet à Méduse, avatar de Phobos, dieu de la peur panique, de dépasser largement le renom du Sphinx et de la Chimère, pourtant choyées par Ingres et Gustave Moreau. Au point qu’elle retrouve sa coiffe de serpents chez les Furies, qui se délectent de poursuivre le coupable aux Enfers. Sans compter qu’un de ses doubles est la figure de l’Envie dont la langue serpentiforme s’étale sur une fresque de Giotto.
Elle est le visage de la mort, en voie de putréfaction, gluante comme les serpents de sa chevelure, voire d’une sexualité maléfique et serpentine en tant que figure-vulve castratrice selon le penchant freudien. Infernale, elle est conjuratoire et ambivalente, car son sang fatal peut avoir des vertus curatives. Elle protège le guerrier qui l’arbore, ainsi que les édifices et les foyers qui lui confient frontons et acrotères. L’idéal de beauté des Grecs doit composer avec la laideur bestiale du monstre…
Mais au-delà de l’Antiquité, ce sont l’art baroque, puis le dix-neuvième fin de siècle et décadent qui goûtent les formes délétères du chef sanglant de Méduse. Toutefois, d’affreuse, elle devient parfois séduisante beauté fatale, si l’on pense à l’hellénistique Méduse Rondanini ou au symboliste Fernand Khnopff. La voici blafarde ou noirâtre, criant ou vomissant, alors qu’elle peut être multicolore, ou limpide, trompeusement calme. Elle sait hurler furieusement sur l’armure de Julien de Médicis par Verrocchio, dégouliner en déliquescence dans le bronze vert-de-gris de Bourdelle…
Mais à cette pauvre femme punie pour avoir été violée par Neptune, ne faut-il pas rendre justice ? Aussi un féminisme humaniste lui permet d’implorer la pitié dans une photographie de Dominique Gonzalez-Foerster, dans laquelle elle se photographie (en 2021) en buste nu, blafarde, les yeux délavé bleus sous une lourde chevelure qui n’a de serpentiforme qu’une longue corde lamée noir et or. Ou Laetitia Ky dont la touffe crépue qu’on lui imposa de raser en côte d’Ivoire « parce qu’elle risquait de séduire les garçons et les professeurs », s’anime en 2022 de tresses à têtes de serpents. À moins de penser, comme Luciano Garbati, en 2023, qu’il faille représenter Méduse tenant la tête de Persée, en guise de féminisme offensif.
Ce bel ouvrage est un modèle du genre. S’il ne nous pétrifie pas – et c’est heureux- il nous enchante intellectuellement et esthétiquement. Son anthologie de textes antiques est médusante, d’Homère à Nonnos de Panopolis, en passant par Euripide, le Pseudo-Apollodore et Pausanias. Une iconographie époustouflante pullule en bon ordre. Amphores et bronzes, coupes et camées, rares enluminures médiévales, huiles sur toile bien entendu, marbres et affiches, photographies et vidéos enfin… Quant aux analyses et commentaires d’œuvres, ils ne sont jamais verbeux, mais aussi enrichissants que clairs, montrant combien les mentalités en évolution sont médusés par l’effroi du féminin, même affreusement soumis. Selon l’adage populaire, comme la Gourmandise, il vaut mieux avoir cette Méduse en peinture qu’en pension n’est-ce pas…
Pourtant c’est sous les traits de la peur qu’elle est une pensionnée, de tous les temps certes, comme le montre l’essai déjà classique de Jean Delumeau[1], mais une pensionnée de notre temps, qui de surcroit nous coûte fort cher. C’est ce que deux essayistes, soit Michel Maffesoli et Nicolas Bouzou, jettent à la face de tous ceux – s’ils consentent à les lire – qui baissent la tête et la garde devant les miroirs aux alouettes de nouvelles méduses, cette fois sociétales, voire planétaires.
Certes la Covid 19 fut une pandémie biologique, mais elle fut autant idéologique. En avoir peur était logique, en instrumentaliser la peur pour des confinements, dont la méthode primitive put laisser pantois, relevait opportunément du détournement d’attention de problèmes plus vastes et avérés pour lesquels les gouvernements restaient incompétents et qu’ils préféraient cacher sous le tapis, mais aussi d’un exercice grandeur nature de contrôle des populations. Ainsi Michel Maffesoli relie-t-il « la peur archétypale » à « la société du spectacle », lorsqu’est patente « l’envahissement de la socialité par le « Léviathan » hobbesien, figure de l’Etat tout puissant, de sa techno-bureaucratie se focalisant en ce moment sur une sorte de tyrannie médico-politique ». Soit « des apeurants manipulant des apeurés ». En effet, ajouterons-nous, la Suède, sans recourir au confinement, mais au moyen de recommandation de distanciation, n’a pas subi de surmortalité ; au contraire même.
Au « covidisme » s’ajoute le « wokisme » qui est une forme de « peur de soi » (l’angoisse des minorités visant à étouffer autrui), le « canicularisme », sur lequel notre essayiste manque de se pencher plus avant. Les « théâtralisations caricaturales » ne craignent pas le ridicule et le canular. Pourtant ils rassemblent la doxa et nombre de savants, car la science s’acoquine avec l’air du temps. D’où la propension à taxer de « complotisme » les dissidents, les sceptiques, ce qui est une forme de « démonologie ». En ce sens il est à espérer, ou à craindre, « la rébellion du peuple », selon qu’elle redonnera « vigueur à une immémoriale Tradition », soit une « Renaissance », ou à quelque dangereuse révolution.
Il n’en reste pas moins que le contrôle des peurs associé aux injonctions moralisatrices ne vise qu’à « museler au nom des injonctions politiques la liberté d’expression », trace d’une « marxisation de l’esprit ». Ainsi, s’appuyant sur une réelle érudition philosophique, l’analyse de Michel Maffesoli témoigne d’une rare largeur de vue. Sa pensée prolixe s’étant par ailleurs appliquée à diagnostiquer L’ère des soulèvements[2]aussi bien que le postmodernisme[3].
Ajoutons une autre peur pleutrement orchestrée, celle du Rassemblement National, qui si médiocre et étatiste qu’il soit, n’en n’est guère, malgré quelques-uns de ses affidés néonazis, « fasciste ». La réduction ad hitlerum montre bien que l’on se méprend sur le sens du fascisme, alors que Michel Maffesoli préfère dénoncer de la part de nos élites « la saturation du totalitarisme économique », l’exagération n’empêchant pas tout à fait la pertinence. Sans compter qu’une telle surenchère du danger – bien entendu de droite et si rarement de gauche – lasse bien vite et pousse à voter son bulletin là où il ne faut pas, ou entraîne l’abstentionnisme, peut-être plus sage à l’ère des étouffants étatistes aux insuccès récurrents.
Moins philosophe, mais plus sociologue et économiste, Nicolas Bouzou pointe les prophètes de malheur, dénonçant leur marché lucratif, sans manquer de témoigner d’une judicieuse confiance en l’avenir, car sur notre planète la pauvreté recule, la santé et l’alphabétisation s’améliorent. Les peurs irrationnelles – quoiqu’il faille ne pas méconnaître celles rationnelles de façon à se prémunir contre le pire – obèrent notre présent, voire notre demain.
Certes le souvenir de la Covid, le présent conflit russo-ukrainien, aux portes de l’Europe, les dettes et déficits récurrents de l’Etat, faisant craindre une crise financière, ne laissent pas d’inquiéter. La négativité ambiante et politico-médiatique intéresserait moins si elle ne comptait que les succès, les trains qui arrivent à l’heure ne faisant pas recette. Basé sur le « pessimisme organique » et « le ressentiment des intellectuels » marxisants envers ceux qui savent réussir, sans compter la pulsion totalitaire des apprentis sorciers de la politique, le catastrophisme vise à asservir au service d’une caste de régulateurs, de socialistes, écologistes et autres constructivistes antilibéraux.
Plutôt qu’un « catastrophisme [qui] paralyse l’action », un avenir plus souriant emporte la conviction de Nicolas Bouzou. Il soutient que l’on puisse « empêcher l’effondrement écologique », « guérir tous les cancers », « rendre le travail plus intéressant et plus rémunérateur grâce à l’intelligence artificielle », voire permettre « la renaissance de l’Occident et de la démocratie libérale ». Pour ce faire il est nécessaire de « réapprendre l’esprit des Lumières ». En conséquence, plutôt que de tabler sur une surpopulation largement fantasmée, tant la tendance est à la dépopulation prochaine, plutôt que d’assujettir la jeunesse à l’éco-anxiété, ne faut-il pas faire des enfants ?
Mis à part sa naïveté envers le « changement climatique » d’origine anthropique que l’humanité pourrait freiner – mais il serait trop incorrect de ne pas être crédule – Nicolas Bouzou a la tête sur les épaules. Ce qu’il avait, entre autres essais, montré avec Pourquoi la lucidité habite à l’étranger ?[4] Et pour revenir à son dernier titre en forme d’oxymore, ne faudrait-il pas tabler sur une civilisation de la confiance ?
Un phénomène concomitant n’est pas sans importance. C’est la valorisation de la souffrance victimaire, vraie ou fantasmée. Ce « nouveau sacré qui méduse » permet à Pascal Bruckner de titrer son dernier essai : Je souffre donc je suis, sous-titré « Portrait de la victime en héros ».
Il n’est pas niable que nombre d’individus, de groupes humains, aient été victimes de l’Histoire. Noirs esclaves aux Amériques, homosexuels conspués et tués, femmes opprimées plus qu’à leur tour… N’ont-ils pas droit, ceux des siècles passés, ceux d’aujourd’hui, ainsi que leurs descendants, à une juste reconnaissance ? Mais leur victimisation ne devrait pas être le gage d’une nouvelle oppression sur les descendants des oppresseurs, sur leur race entière – quoique le mot soit une farce – sur leur civilisation, forcément blanche, patriarcale et capitaliste, forcément coupable : « Plus le monde occidental décline, plus il se gonfle et se dit responsable de toutes les horreurs qui arrivent, réchauffement climatique compris ». Afrique et monde maghrébin se servent d’un passé colonial largement exagéré et exécré pour se dédouaner de leurs responsabilités et installer leurs tyrannies.
Ainsi le message des Lumières « aboutit à une société du sanglot et de la fragilité, c’est-à-dire de la démission ». Ainsi le statut de paria permet « d’accuser et d’opprimer au nom de sa blessure », parfois bien fantasmée. Ainsi les monstres « se déguisent en martyrs pour perpétrer leurs abominations ».
C’est la thèse que défend brillamment Pascal Bruckner : « le fait d’avoir été asservi ou discriminé ne confère aucune supériorité métaphysique à une catégorie d’être humain sur les autres ». Encore moins « lorsqu’ils basculent dans la violence ». Du supplice d’hier l’on fait un blanc-seing moral qui permet de fasciner autrui sous le joug de l’injonction pétrifiante et d’être le persécuteur de demain. Le passé ne doit pas peser sur les jeunes générations « à la manière d’un titan qui les terrasse ». Pour paraphraser le sous-titre de l’essayiste, la victime, qui plus est imaginaire, ne peut se muer impunément en héros vengeur. Une vie politique ne peut consister en « un cahier de réclamation sans fin ». Lorsque la victimisation conduit au fatalisme, la « domestication de nos frayeurs » est plus que nécessaire. Plutôt que de céder à la haine de soi, « c’est aux temps de fer qu’il faut se préparer, ne fût-ce que pour les éviter ».
Or n’est-il pas curieux que les souffrances des Juifs, d’Israël, des Chrétiens – Arméniens entre autres – des Noirs victimes de la traite arabo-islamique et des Blancs de la piraterie séculaire en Méditerranée, sans compter celle de ceux que l’islam encore et toujours persécute au travers le monde, que toutes ces souffrances soient, elles, passées sous silence ? Deux poids, deux mesures, victimisation sélective donc au service d’une tyrannie wokiste souvent antisémite qui a les yeux de Chimène pour l’islam et ceux d’une atavique colère contre l’Occident libéral…
Une fois de plus, Pascal Bruckner, qui dénonça Le Sanglot de l’homme blanc[5] et Le Fanatisme de l’apocalypse[6], fait brillamment mouche…
La peur la plus vendable est aujourd’hui sans conteste celle écologique : le réchauffement climatique dont est inévitablement coupable l’homo capitalisticus – mâle et blanc de surcroit – serait un indéniable facteur apocalyptique si rien n’est fait. Et si le parti vert n’est pas nommément au pouvoir, il l’est de fait. À coups de taxes carbone et pétrolifères, d’oukases à l’encontre des véhicules thermiques, de subventions monstrueuses à l’éolien, d’interdiction d’aménager de nouveaux espaces, et nous en passons, le succès outrecuidant du chantage et de l’extorsion est sidérant. Pourtant il ne manque pas d’esprits scientifiques et rationnels pour affirmer, preuves à l’appui, comme Michael Shellenberger, qui bénéficie en outre d’une préface de notre avisé Pascal Bruckner : Apocalypse zéro !
Car la survie de l’humanité serait en sursis si rien n’est fait, selon une vulgate serinée sans cesse… Erreur, fantasme, mensonge, tout cela au service d’une caste exponentielle de profiteurs, financiers, industriels, politiques, journalistes, associations, élus en puissance !
A contrario des éco-anxiétés qui enveniment notre jeunesse, les émissions de gaz carbonique (CO2) sont en baisse dans le pays développés – quoique cela n’ait aucune importance, nous y reviendront – les catastrophes météorologiques ont diminué de 80 %, les forêts du globe ne sont en rien menacées, hors dans quelques zones surexploitées, la hausse du niveau marin se compte en peu de centimètres, les glaces des pôles se portent vaillamment bien.
Nombreuses sont les occurrences à relever dans cet essai profus. Le plastique qui encombre les océans est en fait rapidement dissous sous l’action conjuguée de l’eau de mer et du soleil. Michael Shellenberger en choquera plus d’un, ou les surprendra, en affirmant que « la sixième extinction est annulée », tant, d’après un article de la revue Nature en 2011, on surestime toujours les taux d’extinction en omettant la croissance de la biodiversité, y compris en Europe. Que « la cupidité a sauvé les baleines, pas Greenpeace », car le pétrole et l’huile végétale ont remplacé leur huile, le plastique leurs fanons, et leur potentiel économique oblige à les protéger.
De surcroît les politiques constructivistes, donc collectivistes, de l’écologisme nuisent non seulement au développement économique et humain, mais aussi à la nature elle-même. Il suffit de penser à ces forêts que l’on n’entretient plus pour ne pas contrarier la nature et donc plus vulnérables aux incendies, presque toujours de main humaine, quoique les feux causés par la foudre soient nécessaires pour renouveler la végétation…
L’on fait fausse route avec le béton des éoliennes, si peu productives, leur technologies plus ou moins chinoises et peu recyclables, alors que les investissements en infrastructure hydro-électriques sont réduits à peau de chagrin ; même si l’on commence à se rendre compte qu’en dépit de l’ignorance des militants antinucléaires, l’énergie nucléaire de nouvelles générations est un bienfait de plus en plus prometteur, que l’on imagine à peine que les moteurs thermiques et le pétrole ont encore de beaux jours devant eux, de plus de moins en moins polluants, que d’inédites technologies ne demandent qu’à naître de l’inventivité humaine et non des interdictions. Là encore, loin du « fanatisme religieux de l’environnementalisme apocalyptique », à la peur doit succéder une confiance humaniste et courageuse.
Bourré de connaissances, de faits, de témoignages, d’enquêtes et de notes scrupuleuses, l’essai de Michael Shellenberger dresse un réquisitoire implacable contre les marchands d’apocalypse verte. Arrêtez de vous laisser prendre par les filets d’une peur irrationnelle, nous dit-il en substance. Son seul défaut est de ne pas convenir de l’innocuité du gaz carbonique – il n’est pas un gaz à effet de serre comme le méthane et la vapeur d’eau – qui, au contraire est naturel, nécessaire à la vie et à la croissance des plantes, donc au verdissement feuillu.
Hélas en France, voire en Europe, bien qu’heureusement traduit, l’essai de Michael Shellenberger est peu lu, plus invisibilisé que par une bruyante censure[7], persona non grata d’un débat que l’on réserve à la sous-catégorie méprisable des sceptiques et autres complotistes. La reductio ad complotismus en quelque sorte…
Si la politique est l'art de la peur, gardons-nous des peurs irrationnelles. En particulier de celle imaginaire du réchauffement climatique d’origine anthropique. S’il y a réchauffement, il n’a rien de catastrophique, et puisque cyclique, naturel et solaire, nous n’y pouvons rien. En revanche la peur rationnelle doit nous alerter ; contre les étatistes dont le constructivisme démagogique vise rien moins qu’à nous asservir, qu’ils soient socialistes de gauche et de droite, communistes ou écologistes ; contre l’islamisme dont le terrorisme n’est que la partie visible de l’iceberg dont l’énorme base est un colonialisme démographique, idéologique et théocratique délétère. Aussi est-il nécessaire, comme Persée, de s’armer du bouclier judicieusement poli de la connaissance rationnelle pour vaincre ces Méduses. Une fois de plus, une création de la mythologie grecque n’est pas sans secours pour comprendre notre temps, et pour ne pas obérer la civilisation libérale.
La Pléiade. Poésie, poétique, édition de Mireille Huchon,
Gallimard La Pléiade, 1632 p, 69 €.
Bouquet céleste venu de la mythologie grecque, les Pléiades sont les filles de Pléione et d’Atlas, lesquelles furent métamorphosées en étoiles, et placées sur la poitrine du Taureau, l’une des douze figures du Zodiaque. Leur père ayant voulu lire dans le ciel pour découvrir les secrets des dieux, ainsi furent-elles châtiés. Elles étaient sept, à savoir : Alcyoné, Astérope, Céléno, Electre, Mérope, Taygeté, et Maïa, la plus brillante enfin. Ils étaient sept également, lorsqu’au XVIème siècle, sous le règne d’Henri II, effaçant leur premier nom de groupe, « La Brigade », ils choisissent de renouveler le geste antique de sept poètes alexandrins pour s’affirmer en nouvelle « Pléiade », sous l’égide de Ronsard, avec, à ses côtés, Du Bellay, Jodelle, Baïf, Pelletier, Belleau, Tyard, auxquels l’on ajoute souvent Dorat, grand helléniste. Ainsi surent-ils donner un lustre jamais vu à la poésie française. Lors faut-il saluer cet indispensable et généreux volume, à la conception originale, intitulé La Pléiade. Poésie, poétique, réunissant plus que sept complices, prolixe en poèmes, théâtre et traités de poétique, fourmillant de textes rares, dont cette Deffence et illustration de la langue française, rédigée avec ferveur par Joachim du Bellay et jusqu’alors introuvable. De ce septuor, le plus brillant est sans conteste Pierre de Ronsard, et dont non lirons avec un soin que l’on espère précieux, le sonnet « Ah ! Belle liberté » au moyen d’un commentaire littéraire.
Curieusement, parmi ce pléiade de La Pléiade, sous l’autorité de Mireille Huchon, les textes ne sont pas classés par auteurs, ce qui pourrait désarçonner le lecteur, obligé de parcourir la table des matières pour réconcilier leurs œuvres. Pourtant une autre cohérence les rassemble. C’est l’ordre chronologique de parution de chacun des sept contributeurs qui est retenu, indépendant du genre, poésie, théâtre, essai. Ainsi l’on découvre qu’en une seule douzaine d’années, entre 1547 et 1560, une floraison exceptionnelle orne les lettres françaises. Françaises d’autant plus qu’il y faut à Joachim du Bellay en prendre la « deffence » en un manifeste, pour lui réclamer sa noblesse face à l’encore omniprésent latin, scholastique et sacré. Un peu à l’instar des « trois couronnes » de la langue italienne – Pétrarque, Dante et Boccace – ils fécondent notre langue, avec des créations lexicales venues du grec et du latin et autres dérivations. De ces trois auteurs transalpins ils retiennent le modèle, cultivant l’humanisme, le pétrarquisme et le lyrisme. Une originale imitation des Anciens leur permet de dépasser l’héritage et les genres médiévaux, auxquels ils préfèrent l’ode, le poème épique et la tragédie, mais également le sonnet italien et l’alexandrin. Aussi L’Olive, recueil du sonnettiste Joachim du Bellay, remporte-il en 1550 un vif succès. Mais à Lyon, entre 1549 et 1552, la poésie amoureuse de Pontus de Tyard se fait remarquer, tandis que son cousin Guillaume Des Autels, dispute des genres littéraires. La voie est tracée pour Pierre de Ronsard, avec ses brillants Amours de Cassandre, en 1552 et 1553, de surcroit ceux de Baïf, et la première tragédie française à l'antique, par les soins de Jodelle : La Cléopâtre captive de Jodelle, sans compter le scandale des « Folastries », car l’on reproche volontiers à ces poètes des vers dignes des bacchanales et autres priapées. C’est à ce moment qu’avec Le Cinquième Livre des Odes, dans une édition augmentée, Ronsard comprend en son élégie à Jean de La Péruse, sa sélection de poètes, même si le mot « Pléiade » n’y figure pas encore. Il faut attendre 1555 pour qu’il apparaisse dans l' « Hymne à Henri II », avec une liste revue, car La Péruse n’est plus de ce monde : Belleau « vien[t] en la brigade / Des bons, pour acomplir la setiesme Pliade ». Tyard avoue ses Erreurs amoureuses. Ronsard et Baïf offrent de nouvelles dames à leurs vers. Et nonobstant ces deux seules mentions, le variable septuor, père d’une cinquantaine de recueils, et leur conjonction astrale firent florès dans l’histoire littéraire…
Bientôt, la consécration surgit de la Rhétorique de Foclin – soit la première rhétorique moderne – car ses exemples sont tirés des textes de cette nouvelle Pléiade. Près de cinq siècles plus tard, notre volume donne à lire des pièces poétiques célébrissimes, d’autres plus confidentielles, déploie pour le plaisir de notre intellect les débats poétiques et linguistiques. Outre la « Deffence », c’est ici abondance d’art poétique répondant en français à l’antique Horace, de tragédies et d’une comédie fondatrices, sous la plume avisée d’Etienne Jodelle… L’on aura même connaissance enfin des réactions des contemporains, entre « polémiques et témoignages ». Par exemple, d’un certain Macer, en 1577, une venimeuse Philippique contre les poëtastres…
Le dialogue entre Ronsard et Du Bellay, amis et rivaux à la fois, ne cesse de se poursuivre, par exemple au travers d’une élégie dans laquelle le poète de la La Franciade parle au spectre – horriblement décrit – de l’auteur des Regrets, tout en l’assurant que c’est lui, Ronsard, qui le premier l’enhardit et lui forma « la voix / À célébrer l’honneur du langage François ».
L’on se délectera des nombreuses allusions à l’Antiquité, en particulier mythologiques, venues de l’étude d’Horace, Virgile ou Ovide, ou encire du « Démon de Jodelle[1] », peut-être le plus talentueux, et jeune de surcroît ; ainsi l’on peut constater, en quelque sorte en direct, combien « nostre Langue, qui commence encores à fleurir, sans fructifier », ce au chapitre trois de La Deffence, n’a cessé de donner les plus beaux fruits : « tout Arbre qui naist, Florist et Fructifie bien tost […] a longuement travaillé à jeter ses Racines ». En effet, en sus d’user de l’ode et du sonnet, le « Poëte Françoys » ne doit craindre « d’inventer des Motz ». D’un tel programme, le profus et élégant Joachim du Bellay fait la démonstration dans ses Cinquante sonnets à la louange de l’Olive :
« Orne mon chef, donne moy hardiesse
De te chanter, qui espère te rendre
Egal un jour au Laurier immortel. »
Nul n’ignore en parcourant ce volume que le thème privilégié est amoureux et donc lyrique. Pontus de Tyard n’échappe pas à cette emprise :
« Au long discours de ma libre pensée
Raison vivoit, et Amour, son contraire
Taschant tousjours de son costé m’attraire »
À l’instar de Jean-Antoine de Baïf, dont la « Muse Françoise, ores dresse la teste », Ronsard aime autant, sinon plus, sa « lire » (entendez sa lyre) que les dames successives de ses Amours, bien qu’il soit « trop heureux, / D’avoir au flanc l’aiguillon amoureux ».
D’étonnantes pièces sont ici exhumées, tel ce Dialogue moral, en décasyllabes, de Guillaume des Autels, dont les allégoriques personnages sont le Ciel, l’Esprit, la Terre, la Chair, l’Homme, en une gradation descendante invitant à l’humilité.
S’il s’agit d’une anthologie, parfois illustrée de portraits et de frontispices en noir et blanc, la Déffence et les poétiques, ainsi que les pièces de théâtre sont données dans leur intégralité. C’est le cas de la comédie d’Eugène de Jodelle, ou, du même, la Cléopâtre captive, finalement « blesme et morte couchée / Sans qu’elle fust d’aucun glaive touchée ». Mais aussi de la vengeresse Médée, de Jean de la Péruse, deux ancêtres irréfutables de la tragédie du Grand siècle classique. De même l’intégralité de la Poétique d’Horace, traduite par Peletier du Mans, rejoint les pédagogiques et ordonnés Art poëtique françois de Thomas Sébillet ainsi que celui de Peletier du Mans. Pour ce dernier les vers du sonnet doivent être justement « quasi tout filososofique en conceptions ».
Et lorsqu’une certaine frustration agacera le lecteur face à ces bribes ronsardiennes, l’on ne manquera de lui proposer pas de compléter avec la nouvelle édition en un élégant coffret des Œuvres complètes de Ronsard[2].
Un tel volume de la pléiade, qui mérite deux fois son nom, est emblématique de la collection. L’on se doute qu’avec son soin coutumier une préface scrupuleuse, érudite, et une chronologie insèrent ces textes dans le contexte historique du milieu du XVIème siècle, où les allégeances au roi sont quasiment obligées. N’omettons pas de noter que l’orthographe et le « Languaige » du temps sont respectés, toutes obscurités plus ou moins légères ponctués de notes de bas de page pour aider à l’entendement de l’honnête homme de notre contemporain.
Et malgré notre goût immodéré pour Les Antiquités de Rome de Joachim du Bellay, rien de tel que de plonger, au moyen d’un commentaire littéraire, dans un sonnet pour Hélène, de Pierre de Ronsard, dont nous donnons ici les vers in extenso :
LXVIII
Ah ! belle liberté, qui me servais d’escorte,
Quand le pied me portait où libre je voulois !
Ah ! que je te regrette ! Hélas, combien de fois
Ai-je rompu le joug, que malgré moi je porte !
Puis je l’ai rattaché, étant né de la sorte,
Que sans aimer je suis et du plomb et du bois,
Quand je suis amoureux j’ai l’esprit et la voix,
L’invention meilleure et la Muse plus forte.
Il me faut donc aimer pour avoir bon esprit,
Afin de concevoir des enfants par écrit,
Pour allonger mon nom aux dépens de ma peine.
Quel sujet plus fertil saurais-je mieux choisir
Que le sujet qui fut d’Homère le plaisir,
Cette toute divine et vertueuse Hélène ?
Pierre de Ronsard
Commentaire littéraire :
Ah ! belle liberté.
« Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème »… C’est ainsi qu’en 1674 Boileau, dans son Art poétique, œuvre didactique et critique en alexandrins, louait le sonnet dont il connaissait la difficulté, au point de ne guère s’y risquer, surtout après Ronsard, même s’il l’avait laissé dans l’oubli. Le maître de la Pléiade, né en 1524 et mort en 1585, s’il n’eut pas le bonheur d’égaler Homère en concevant son épopée La Franciade, qu’il laissa inachevée, ne manqua pas d’y faire allusion parmi ses plus grandes réussites lyriques : Les Amours, parmi lesquelles se détachent, après les vers consacrés à Marie et Cassandre, les Sonnets pour Hélène (1578), dont nous allons étudier le LXVIII. En quoi l’opposition entre la liberté et l’amour permet-elle en ce sonnet l’éclosion lyrique la plus achevée ? Le poète, libre, puis prisonnier, met son lyrisme amoureux au service d’Hélène afin de concevoir un sonnet pétrarquiste et caractéristique de la Pléiade.
Le poète se livre en quelque sorte à un autoportrait. D’abord attentif à sa liberté, heureux d’en être escorté, voyageant à pied, en une synecdoque où le pied n’est mentionné que pour dire l’entier de sa personne, il fait de cette allégorie, dont il loue la beauté, une compagne bienveillante. Cette éthopée, ou portrait moral, est hélas l’objet d’un regret. Le registre élégiaque associé à la liberté perdue, accentué par l’anaphore exclamative de « Ah ! », prépare la « peine », elle plus pathétique.
La « liberté », en quelque sorte féminisée, mais comme une amie fidèle, qui n’a d’abord rien d’inatteignable et qu’il tutoie, est à l’antithèse face au « joug ». Cette métaphore agricole et bovine, une animalisation, montre combien l’amour le lie, car « étant né de la sorte », une fatalité l’entraîne à aimer, génétiquement dirait-on aujourd’hui. Pourtant le joug, qui est fait de bois, se trouve positivé lorsqu’il est opposé à « du plomb et du bois », métaphores et chosifications de son incapacité créatrice lorsqu’il est libéré de l’amour. Ainsi un nœud complexe enserre le poète, attaché à la liberté, plus encore attaché à l’amour qui libère sa « Muse » créatrice. Muse qui est également celle qu’il aime et qui l’inspire, permettant alors à son identité de poète de se constituer.
Ce n’est qu’au dernier vers, à la chute, que l’on apprend l’identité de l’aimée : Hélène. Nous savons qu’il s’agit d’Hélène de Surgères, dame de la Cour, bien jeune pour celui qui frôle la cinquantaine, âge déjà vénérable au XVI°. Seuls les vers du poète, probablement en vain, sauront la séduire. Cet amour restera en effet platonique. D’où le lyrisme, l’intimité du sentiment personnel et de ses pronoms, tiraillé entre « plaisir » d’ « aimer » et de louer, et « peine », discrètement pathétique. Le lyrisme se fait chant sublime lorsqu’il fait l’éloge, par l’hyperbole, de « Cette toute divine et vertueuse Hélène ».
La prosopographie, ou portrait physique, est implicite puisque, dans l’Iliade d’Homère, elle est la belle plus femme du monde -après Aphrodite, certes-, au point qu’enlevée par Pâris, elle fut l’enjeu de la guerre de Troie. L’éthopée, elle, est explicite, au point que « toute divine et vertueuse », elle soit une pure perfection morale. Ce non seulement dans une perspective platonicienne, où le beau, le vrai et le bien confluent en une seule entité et essence, mais aussi dans le cadre de la tradition pétrarquiste. Hélène est en effet idéalisée à l’image de Laure, dans Le Chansonnier de Pétrarque. L’argumentation amoureuse épidictique caresse de termes mélioratifs cette Hélène de Surgères avantageusement comparée à celle d’Homère. Ce pourquoi la question rhétorique n’attend qu’une évidente réponse : elle est bien le « sujet plus fertil ». Sans compter l’insistante répétition du mot « sujet », qui en montre la noblesse.
Une autre argumentation, cette fois poétique et esthétique, innerve le sonnet. Au passé révolu de la liberté stérile, succède le présent de l’amour enchaîné et de l’écriture qui lui est consubstantielle. En conséquence, aimer est nécessaire à la création versifiée. C’est à la volta, cette charnière argumentative entre les deux quatrains et les deux tercets, que le poète soutien sa thèse : « Il me faut donc aimer pour avoir bon esprit ». Bon esprit, au sens de la courtoisie, du savoir aimer, mais aussi de l’intellect apte à la création esthétique et littéraire de qualité. Certes Ronsard a bien les moyens de sa prétention. Son programme esthétique, ici délibératif grâce à l’injonction à soi-même adressée, est à la fois théorisé et mis en œuvre au moyen de la preuve de sa réussite : le sonnet que nous lisons. Il est, après le verbe « concevoir » à double sens, l’un de ses « enfants par écrit ». La métaphore filée compense avantageusement l’absence de réalisation charnelle de l’amour par la naissance de poèmes ainsi personnifiés. Le « nom », synecdoque du poète, trouve ainsi sa perpétuation, voire son immortalité.
C’est parce que Ronsard, au sein de la Pléiade, a choisi le sonnet, amplifié par le choix alors moderne de l’alexandrin, au détriment du décasyllabe, que sa poésie prend toute son ampleur. Mais au moyen d’un texte que ses contraintes formelles, entre rimes masculines et féminines, entre même sons répétés à la rime quatre fois dans les quatrains, mais surtout sa concision, le passage obligé de la volta, la pointe à la chute, rendent autant séduisant que risqué. Le défi formel, intellectuel et musical (« la voix »), orné d’images évocatrices, rend chez Ronsard le sonnet irremplaçable. Depuis l’invention de ce bijou en quatorze vers par un sicilien anonyme au XIII° siècle, en passant par Pétrarque qui le popularisa en plus de trois cents variations en l’honneur de Laure, par Du Bellay et ses Regrets, par Baudelaire en ses Fleurs du mal, jusqu’à Bonnefoy aujourd’hui ou Vikram Seth, dans Golden gate[3], un avenir est toujours ouvert au sonnet, en ses métamorphoses…
Le mouvement littéraire de la Pléiade, autour de ses sept poètes, et de la Défense et illustration de la langue française de Du Bellay, n’est pas pour rien dans cette évolution. La langue de Ronsard en ce 68ème sonnet pour Hélène est encore la langue française, élégante et raffinée, d’aujourd’hui. Sa dimension humaniste est marquée une utilisation efficace des allusions mythologiques, depuis Hélène de Troie jusqu’à la « Muse », allégorie de l’inspiration poétique, probablement Erato, l’une des neuf sœurs nées de Zeus et de Mnémosyne, déesse de la mémoire, elle consacrée à la poésie érotique et amoureuse. Être moderne en fondant une langue, en rejetant la poétique médiévale, ne se fait qu’en s’appuyant sur la connaissance de l’antique, ce dans le cadre culturel de la Renaissance. Cultivé et cependant touchant, ce sonnet de Ronsard est autant un régal intellectuel qu’une émotion du cœur, une réussite esthétique.
Du lyrisme élégiaque à l’éloge amoureux, de la confrontation entre la liberté perdue et la prison d’amour d’où s’envolent les poèmes, Ronsard allie éloge de son Hélène et mise en scène de la création littéraire. L’imitation des Anciens n’est plus stérile, c’est un acte « fertil », où pétrarquisme et humanisme fondent en la Pléiade toute la modernité de la Renaissance. C’est après avoir franchi les Alpes, entre Pétrarque et Ronsard, que le sonnet franchira la Manche : les 154 Sonnets de Shakespeare sauront en 1609 aimer un jeune homme blond, une dame brune, pour figurer le tableau le plus blond, et le plus noir, des passions humaines…
Odile Massé : Forêt des mots, dessins de Paul Pignol,
L’Atelier contemporain, 2022, 160 p, 20 €.
Richard Canal : Cristalhambra, Mnémos, 2023, 304 p, 21,5 €.
Mary Elizabeth Braddon : La Bonne Lady Ducayne,
traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Jacques Finné, Corti, 2024, 80 p, 13,50 €.
William Chambers Morrow : Dans la pièce du fond,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Baptiste Dupin, Finitude, 2022, 192 p, 19 €.
James Morrow : Lazare attend,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sara Doke, Au diable vauvert, 2022, 496 p, 21 €.
Sarai Walker : Les Voleurs d’innocence,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Janique Jouin de Laurens, Gallmeister, 2023, 624 p, 26,40 €.
Andreï Guelassimov : Purextase,
traduit du russe par Raphaëlle Pache, Editions des Syrtes, 2023, 344 p, 23 €.
Nino Haratischwili : Le Chat, le Général et la Corneille,
traduit de l’allemand par Rose Labourie, Belfond, 2021, 592 p, 24 €.
Sofronis Sofroniou : Fonte brute,
traduit du grec (Chypre) par Nicolas Pallier, Zulma, 2023, 368 p, 23,50 €.
Selon le Dictionnaire de l’Académie françoise de 1776, les miscellanées sont « un recueil de différents ouvrages de science, de littérature, qui n’ont quelquefois aucun rapport entre eux ». En effet, ce seront là dix éclats de lumières jetés sur un autel littéraire, au moyen de minces articles – mais pas forcément consacrés à de minces livres – que leur format presque lilliputien ne permettait pas de voir publiés sur ce blog, mais qu’il fallait rédimer, pour les offrir à la curiosité du lecteur, voire à quelque secrète lectrice qui en serait charmée. Ils ont le plus souvent, et de loin en loin, été publiés dans Le Matricule des anges, au risque d’avoir été oubliés. Les voici peut-être rédimés. Et puisque qu’aucune cohérence ne les relie, nous adopterons une démarche centrifuge, en partant de quelque Française, Odile Massé, en passant par des Anglais et une Américaine, sans oublier deux homonymes anglo-saxons, une Macédonienne, jusqu’à deux lointains Russes et un Chypriote. L’intime et le soin du langage côtoient ici le Space opera de la science-fiction, le gothique sentimental joue avec le fantastique du plus bel aloi, voire le surnaturel théologique ; quand le conte familial tragique culbute les mariages un brin burlesques, les trépidants souvenirs d’un rappeur et les désastres de la guerre, ou encore les structures labyrinthiques et oniriques du récit…
Odile Massé : Forêt des mots.
Quoique laconique, le titre dit assez l’intrication entre un espace et le langage, de plus la métaphore qui les unit : Forêt des mots. Une alternance de brèves proses et d’un vaste flux de vers libres compose ce qui est moins un recueil qu’un poème au long cours. Nous voici dans une forêt obscure dantesque mais sécularisée, dans laquelle s’aventurent des êtres parlants. Une tribu disparate avance dangereusement, frayant son chemin parmi les arbres à la manière de qui s’avance parmi les dangers du langage, « taraudant la moelle avec fureur ».
Le déroulé poétique parait puiser au fonds le plus ancien des littératures. En un conte mystérieux, l’on croise « la maison de l’ogre », les protagonistes sont « tourmentés par l’attente des loups ». Cependant le récit et son flux de paroles est intemporel ; il s’embrase par instants de lyrisme, il bruit de polémique et d’ironie, non sans véhiculer une ardente satire contre notre modernité.
Les paroles sont vivantes, « comme autant de lianes », les voix s’entremêlent, c’est « une mission d’enfer », tandis que le bavardage et l’urgence poétique parcourent les pages avec une intense vibration, dénonçant au passage les clichés et les attentats contre la langue, mais aussi son « leurre ». L’on croirait lire une fatrasie, une épopée de l’humanité à l’incertain destin. Parfois, dans la course et la rumeur langagière, des aphorismes signifiants pointent leur nez : « Qui n’a plus de mémoire n’a pas de devoirs ».
À la voix singulière d’Odile Massé sont associés les expressifs et dansants graphismes et sanguines arbustifs de Paul de Pignol qui illustrent cet ouvrage : le seul reproche que l’on puisse leur faire, c’est d’être trop peu nombreux.
Richard Canal : Cristalhambra.
Space opéra, puissances politiques, ordre religieux, Richard Canal fait feu de tout bois pour alimenter sa science-fiction multi-planétaire, situé dans les sphères de Cristalhambra.
Parmi les huit « Quadrants », règne la Chancelière Farida Dontzen, dont l’univers est menacé par la chute de la planète « Déloria » sous les coups de l’énergie infinie des « mornes », non sans que les réseaux de la « Trame » soient également attaqués. Voilà le résultat de « l’essaimage de l’humanité à travers le vide intersidéral » et de la duplication des individus « dans l’Analog Word sous une forme solide, la personna ». De surcroit la mort prochaine de celui qui espérait l’immortalité, Kuniaki Toshigawa, maître du plus riche Quadrant, risque de faire s’écrouler la coexistence des puissances. À l’occasion de ce personnage, la culture japonaise est omniprésente. Cédant à la glace, « Cristalhambra, la ville vertige » est le reflet de cet équilibre menacé. Et qui sait si les âmes rejoindront la planète « Animamea » ? C’est l’enjeu d’un vaste conflit religieux, y compris avec les Templiers qui fomentent d’éliminer la Chancelière. Entre les adeptes de la « Congrégation du Retour » sur terre et les expansionnistes, le sort de l’empire est fort disputé. Un enfant, nommé Inti, va jouer un rôle prépondérant, car investi d’une mission par la ville…
Il y a plus de guerre que de paix dans cette monstrueuse épopée. L’orgueil et les dissensions économiques sont le signe qu’un tel roman est une métaphore de notre monde. En cinquante chapitres aux noms de personnages alternés et récurrents, la narration progresse jusqu’à l’épilogue avec la mécanique heurtée d’une horloge atomique. Peut-être Richard Canal, tant son imagination bouillonne, est-il le digne émule de Dan Simmons[1] dont la tétralogie d’Hypérion est probablement le plus ample et le plus subtil joyau de la science-fiction contemporaine…
Mary Elizabeth Braddon : La Bonne Lady Ducayne.
Qui sait si nous sommes dans un roman à l’eau de rose ? Mais une eau peut-être teintée de pourpre, celle du sang. Car la Cendrillon du récit, la jeune londonienne Bella, doit se résoudre à devenir demoiselle de compagnie auprès de « la Bonne Lady Ducayne », pour contrer sa pauvreté et celle de sa mère, au péril de sa vie, quoiqu’elle n’en ait pas le moins du monde conscience.
Engagée par une fort vieille dame, « la rêveuse romantique » est derechef embarquée dans un voyage en Italie, qui lui « avait toujours paru utopique ». L’euphorie est au rendez-vous parmi les paysages méditerranéens. Mais le plaisir de Bella s’émousse : n’est-elle pas moins en forme ? Pendant que Lady Ducayne affecte une vieillesse indécente sous son « masque parcheminé », elle est assistée par le docteur Parravicini, qui la contemple en « artiste qui ressentait une immense fierté devant sa création ». Ce dernier panse également des piqures de moustiques « au sommet d’une veine » de la jeune fille, dont les prédécesseures ont vu leur santé décliner jusqu’à la mort. Les cauchemars et la mélancolie l’oppressent. Herbert Stafford, bien plus jeune médecin, qui avec stupéfaction reconnaît sur le bras blessé la marque d’une « saignée », saura-t-il veiller sur elle et sur son cœur ?
Auteure aussi originale que prolifique de roman policiers, Mary Elizabeth Braddon (1835-1915), aime cependant à flirter avec le conte, voire le fantastique, ce dans la tradition du courant gothique. C’est en effet, en 1896, soit un an avant le Dracula de Bram Stocker[2], dont elle était l’amie, une délicieuse variation sur le thème du vampirisme. Elle use d’une écriture vivante et colorée, d’un art du suspense consommé, non sans le sens de l’ironie, parfois ravageur. De ce côté de la Manche, une victorienne trop ignorée, en somme.
William Chambers Morrow : Dans la pièce du fond.
Traduit par un homonyme du détective Dupin créé par Allan Edgar Poe, voici entre ce dernier, Lovecraft et Stephen King, un chaînon manquant à redécouvrir. William Chambers Morrow (1854-1923) est l’inventeur d’un genre oxymorique : le fantastique policier, auquel il excelle parmi dix nouvelles. Leurs titres sont tout un programme : « L’automate hanté », « L’ombre fatale », « L’étrangleur écarlate ». Parmi une telle compagnie, « La femme dans la pièce du fond », qui donne son titre au recueil, acquiert son poids de mystère morbide.
Notre nouvelliste aime les automates : l’un répète : « Je suis hanté » pour jouer un tour à son acquéreur, un riche et vieil alcoolique qui séquestre sa nièce ; l’autre est un maléfique pendu qui s’anime à l’heure dite dans une pendule. Son sosie, qui a « le meurtre sur le visage », prend le temps de boucler le cycle de la vengeance. Non loin de là, les phrénologues discernent dans le crâne d’un jeune garçon, qui se trouve être le narrateur, le profil d’un « meurtrier », quoique moins virtuose que cet « étrangleur » au bras serpentiforme. C’est en glissant le doigt jusqu’au cerveau d’une victime que la fille du chirurgien découvre son identité, voire la criminelle… Le détective nommé Rutan est à la recherche d’un homme monstrueux et d’une femme fascinante qui sera victime d’un énorme python. Le principe du mal est-il humain ou animal ?
Les récits scrupuleux montent en puissance jusqu’à une amé palpitante, une chute surprenante. Angoisse, tension, folie, tout accuse un crescendo redoutable, non sans ironie lorsque le narrateur joue avec le suspense et avec les nerfs de son lecteur.
James Morrow : Lazare attend.
Venu des temps bibliques, Lazare, opportunément ressuscité par le Christ, s’offre une nouvelle résurrection sous le clavier impertinent de James Morrow. Prétendant que son histoire ancienne était un « tour de magie », le voici réincarné en « Larry » à New-York dans les années soixante. Un cinéma diffuse une pornographique « Salopmé » et autres « films bibliques à succès », il découvre Freud et les comics de super-héros.
Après un tel prologue, reprenant le fil de sa mémoire, il est forcé de fuir la Judée. Nouveau « Juif errant », il trouve refuge avec les deux Marie et Madeleine sur un bateau somptuaire égyptien, dont le timonier est un automate à tête de crocodile, qui use d’un « globe de vision ». Vaisseau spatial et temporel, « chevauchant frénétiquement le calendrier », il permet un voyage parmi des temps et des personnages hallucinants, entre Rome et Alexandrie, gladiateurs, thuriféraires d’Astarté, et une philosophe épicurienne, Celaeno, qui devient un moment l’épouse de Lazare, avec lequel elle met en œuvre une bibliothèque philosophique.
Nos « chrononautes » filent vers l’époque de Constantin, pour, à l’aide de stratagèmes messianiques et prédictions, contribuer à sa victoire contre Maxence, permettant au Christianisme de devenir religion officielle, puis vers le Concile de Nicée, ou, malgré la « folie meurtrière » ambiante, les « hérésies et hystéries », Lazare espère en une tolérance universelle.
Prolifique, l’Américain James Morrow déplie le surnaturel jusqu’en des proportions cosmiques et chronographiques démesurées. Il fait feu de péripéties rocambolesques, d’une culture encyclopédique pour développer une dystopie fantasque, ce dont témoignent ses titres : L’Arche de Darwin ou La Trilogie de Jéhovah. Avec une écriture riche et intelligente, il est le maître de la science-fiction historique et théologique.
Sarai Walker : Les Voleurs d’innocence.
Un bouquet de jeunes filles… Elles sont six et portent des prénoms floraux. L’on sait pourtant que les fleurs sont mortelles. Car au sein de ces sœurs refermées sur elles-mêmes, une malédiction frappe la féminité. Malgré la prospérité qui comble cette famille américaine, au sortir de la deuxième Guerre mondiale, une chape de plomb sexuelle pèse sur les consciences.
Appelée « le gâteau de mariage », l’immense villa victorienne est sous l’égide du père, un immense industriel de l’armement, et de la mère, Belinda, douloureusement égarée, dont « le mariage en lui-même s’était révélé être la plus grande des indignités, à la façon qu’avait eu son mari de se servir de son corps pour son propre plaisir et de la tuer à petit feu avec cette grossesse ». Elle est viciée par l’odeur des roses, obsédée par des fantômes, des visions prémonitoires annonçant la mort de l’aînée, Aster, si elle commet son mariage ; puis après la conséquence sanglante de la nuit de noces, celle de la seconde, Rosalind, qui ne tient en rien compte de l’avertissement. Car, selon Iris, « notre lignée maternelle est un collier enroulé si serré autour de notre cou qu’on ne peut pas respirer ». Ce qu’illustre une comptine du village voisin : « Les sœurs Chapel : / d’abord elles sont mariées / Puis elles sont enterrées ». Hors de cette villa, en une frappante antithèse, le luxueux univers newyorkais semble permettre une vie rêvée avec un homme : « C’est quoi la vie sans amour ? », demande Zélie avant de succomber à son tour.
Les « voleurs d’innocence » du titre sont à n’en pas douter, mais avec une généralisation abusive, voire dommageable, les hommes : père aux armes meurtrières, « un nuage de pollution morale », maris sacrifiant leurs épouses sous la violence de leur sexualité. Daphne semble en passe d’y échapper car cultivant les amours saphiques ; pourtant elle préfère se noyer. Est-ce la pression sociale, le mythe de la famille heureuse avec des enfants, qui poussent Zélie à sauter le pas ?
Dans un cadre réaliste, le fantastique rôde autour de la maudite Belinda, des plus jeunes attendant le retour de l’esprit de leurs sœurs, alors que la tragédie fauche ses proies, sans pitié pour les plus enjouées, pour les plus douées, comme Calla écrivant des poèmes à la façon d’Emily Dickinson.
Seule la narratrice, Iris, sait échapper à la fatalité, à l’hécatombe. Elle devient l’allégorie de l’accession des femmes à la liberté et à la créativité, au travers de la découverte de l’expressionnisme abstrait, de la nécessité de peindre non plus les objets et les personnes, mais les sentiments. Puis de ses amours avec Lola. À cette occasion, le roman prend un nouvel envol, remarquable. Devenue célèbre, sous le nom de Sylvia Wrenn, elle pratique une peinture florale sexualisée, non sans faire penser à Georgia O’Keeffe, et rédige enfin ses souvenirs dans ses carnets.
Construit comme une tragédie grecque, où l’on lutte contre un implacable destin, le roman progresse au moyen de vastes tableaux vigoureux et sensibles, de détails signifiants, de portraits tendres, effrayants et affutés, d’un suspense récurrent. La mise en abyme de la création artistique n’est sa moindre qualité. Chronique sociale, conte gothique, apologue féministe : toutes ces dimensions irriguent le volume prenant de Sarai Walker, qui s’illustra avec (In)visible[3]. Au sein d’une trame policière, cet autre roman interroge les critères de beauté de notre société occidentale. Exagérément ronde, Prune est happée parmi la clandestine « Fondation Calliope » dont les femmes rejettent les diktats sociétaux. Quel prix chirurgical et mental payer pour devenir belle ? Une guérilla terroriste aura-t-elle raison des auteurs de violences contre les femmes ?
Rumena Buzarovska : Mon cher mari.
C’est à un jeu de massacre tour à tour hilarant et amer que se livre l’écrivaine macédonienne Rumena Bužarovska. Son titre, Mon cher mari, est à lire par antiphrase, tant l’ironie est à fleur de récit.
Très vite, l’admiration, la passion se sont fanées. Là où la vie conjugale n’est pas semée de roses, mais d’épines, ils sont tous plus ou moins ridicules, comme le « poète », vaniteux bien entendu, menteurs, alcooliques, brutaux, usant sans vergogne de « l’adultère ». Sans oublier « le gynécologue qui peint des chattes », dont la prétention artistique agace Madame. Elles sont parfois poètes, peintres, en dépit des vexations subies. Le sens de l’observation, l’écriture piquante et enlevée assurent le lecteur d’un plaisir immédiat et durable. Ainsi le temps du romantisme a irrémédiablement laissé place à un réalisme cruel.
Cependant, moins qu’un recueil de nouvelles, il s’agit d’une fresque de société aux onze facettes. Et ne croyez pas qu’il ne s’agisse que d’un brûlot féministe : ces dames, bien que narratrices, subissent en creux les égratignures de la satire. Elles ne sont guère parfaites en effet, tant l’une brandit « la pelle au-dessus de [sa] tête » pour commettre l’irréparable à l’encontre d’un type abject, tant l’autre est aussi « méchante » que son fils, en vertu des « gènes » ; la dernière se couvre d’un symbolique « vomi » avec son amant de passage en pensant : « Boban, mon mari bien-aimé, l’amour de ma vie ». L’un des moindres mérites d’un tel ouvrage n’est pas le sens de la chute, surprenante, cinglante, humoristique, permettant une efficacité redoutable. Et il ne faut pas omettre la verve de la traductrice, Maria Bejanovska, qui sut aussi révéler le Serbe Milorad Pavić.
Andreï Guelassimov : Purextase.
Le bruit du rap, la fureur de la guerre, le désordre russe, tout concourt à faire de ce roman un phénomène de génération. Si l’action parait se dérouler en 1996, ce sont toutes les années quatre-vingt-dix qui sont ici prises en écharpe, mais aussi, plus tard, en 2016, l’Allemagne de Dortmund, au moyen des souvenirs d’un célèbre rappeur. Qu’il s’appelle Pistoletto, Tolia ou Booster, selon ses divers pseudonymes et selon les trois parties successives du roman, le narrateur traverse le chaos postsoviétique à Rostov-sur-le-Don ou Moscou, ses violences, ses trafics. Il trimballe une vipère domestique, alors qu’il se veut « le dieu des piqures », entame une carrière de « vulgaire toxicomane », doit rembourser une « dette aux truands pour de l’herbe [qu’il avait] incendiée » ; bien entendu les flics déboulent. Le voilà ressassant des « conversations psychothérapeutiques » avec la doctoresse Natacha. Un « concert en prison » côtoie des liaisons amoureuses pas toujours reluisantes, comme lorsque la possessive Maïka écarte une nana canon : « Oublie. C’est pas ton niveau. Pour toi c’est à peu près… Comme le cosmos pour un cafard ». En somme, constate notre personnage, « Tout s’écroule dans ma vie ». Ne s’ingénie-t-il pas à faire « de sa vie le dernier cercle de l’enfer »…
Avec inventivité, non sans humour, il rapporte sans ambages le langage parlé des protagonistes, le rythme haletant des vies, des fantasmes et du son : « Tu es à côté de moi… C’est la plus purextase » !
La musique peut-elle donner un sens à la vie ? Certainement. Et si l’on n’est guère amateur de rap, l’on préfèrera certainement le rythme romanesque trépidant de ce picaresque opus. Car, né en Sibérie, à Irkoutsk, en 1965, Andreï Guelassimov, anime en son Purextase des personnages déglingués pour une fresque de société déjantée.
Nino Haratischwili : Le Chat, le Général et la Corneille.
Plutôt qu’une fable, à laquelle peut faire penser le titre animalier, Le Chat, le Général et la Corneille est une épopée aux acteurs hauts en couleurs et en noirceurs. Le premier est le surnom de Sesili, actrice en devenir qui a fui la Géorgie pour l’Allemagne et parait être un alter ego de l’auteure. Le second, Alexander Orlov, est un oligarque russe richissime dont la fille s’est suicidé devant la monstruosité du monde, d’où sa froideur vengeresse. Onno Brenner, journaliste parmi les conflits les plus meurtriers, tient de son oiseau-totem la capacité d’annoncer le malheur.
Ces personnages alternés dessinent une fresque de de la Russie à la suite de la chute du communisme, alors que la guerre de Tchétchénie est le pivot de l’horreur. Nuit fatale, viol et assassinat de la jeune Nura, culpabilité de Malish qui pense n’avoir pas su la protéger, théâtre, tout cela s’avance inexorablement, s’imbrique, pour enchainer le lecteur dans une vertigineuse tragédie. Et l’on se doute qu’Onno Brenner aura fort à faire pour démêler vingt ans plus tard les responsabilités du Général. L’indépendance des femmes est tour à tour brisée, développée, selon les points de vue et les destinées ; l’étrange ressemblance de Nura et du Chat permettant à l’actrice de se voir proposer par Orlov un rôle traumatique : « Dans cette galaxie noire, poussiéreuse, sans fenêtre, elle voulait fouiller, explorer tous les abîmes, et, tel un phénix, renaître de ses cendres, plus vide que jamais ».
Hors le peu de concision et la tension trop mélodramatique (surtout à la fin), Nino Haratischwili est en son roman déjà historique une conteuse éprouvée, maniant avec sûreté un réalisme cru, un rare lyrisme, une acuité psychologique prenante.
Sofronis Sofroniou : Fonte brute.
La métaphore du jeu d’échecs innerve le roman de Sofronis Sofroniou, onirique météore plus qu’étrange qui défie les bulles temporelles. Car, en ce Fonte brute, au voyage dans l’espace s’ajoute celui dans le temps, entre fantastique et science-fiction. Car une partie délicate s’engage, entre la vie et la mort, entre la mémoire et l’art.
Assassiné en 1948, à la soixantaine, le narrateur, un joueur d’échec new-yorkais, est projeté sur la planète « Petite Vie », retrouvant l’âge de vingt ans. Gagner dix ans de vie ne se fait pas sans contrepartie. Il lui incombe de se plier au « Mois du souvenir », de faire la preuve de ses facultés de réminiscence en confiant les précieuses données accumulées. Et surtout de recomposer une œuvre énorme, soit 4001, d’un certain Robert Krauss, dont le livre est un « océan de révélations intellectuelles ». D’autres comparses ont pour mission de reconstituer, qui une nouvelle de Tchekhov, qui un opuscule de Kant. Son travail se fera avec le concours de Bonadea, qui porte le même prénom qu’un personnage du roman recherché.
Un long parcours s’impose, labyrinthique, ponctué de stations fantomatiques et énigmatiques ; qui pourrait être borgésien s’il était plus laconique. Couloirs blafards, salles chirurgicales, pièces renouvelées où l’on se restaure et change de vêtements, immenses paysages, sollicitations érotiques diverses, « fulgurance mnésique » et « instabilité cognitive » s’accumulent en un cauchemardesque capharnaüm. Le carambolage des espaces temporels dispose un puzzle à l’inénarrable solution, tant le but annoncé, soit l’écrivain Robert Krauss, semble introuvable, oublié même : « Etions-nous livrés aux mains d’une caste déstructurée, ou bien existait-il un plan derrière tout ce qui nous arrivait ? »
La quête permet d’explorer les continents de cette planète, de rencontrer divers types humains, parfois menaçants, dans des atmosphères souvent kafkaïennes, de s’interroger sur le rétablissement ou l’éradication des souvenirs terrestres, enfin de « saper pour l’éternité les fondements de tout rationalisme ». Les épreuves initiatiques et symboliques se succèdent, comme lorsqu’il faut passer une cuve aquatique, voir Baxter « se faire aspirer l’intégralité du cerveau », être confronté aux cohortes des nombreux Hans acharnés à restaurer « le Mécanisme » : « un gigantesque mécanisme souterrain, conçu comme une tentative de reproduction de l’encéphale humain ». Cependant « la compréhension de l’univers et de l’existence » est l’enjeu de rivalités, de pillages : « une guerre est engagée au nom de la connaissance, de la préservation et de la survie de toute notre planète ».
Que le Chypriote Sofronis Sofroniou, né en 1976, ait étudié les neurosciences ne nous étonne guère, tant les facettes de la perception et le dédale des hypothèses interprétatives empreignent son onirique roman, qui fut d’ailleurs précédé par Les Géniteurs, non traduit.
Fulgurantes sont les premières pages. Aussi craint-on qu’au long cours les promesses ne soient pas tenues. Pourtant, malgré un rythme plus patient, une avalanche continue de péripéties, l’intérêt décroit, se ranime, tandis que le mystère reste intact. Ne serait-ce qu’à l’occasion d’allusions à la caverne de Platon, à Jules Verne, à L’Homme sans qualités de Robert Musil, à la Recherche de Marcel Proust. Ou encore lorsque les tas de vêtements deviennent ceux des camps d’extermination, dont le cinéaste Alfred Hitchcock aurait imaginé de tirer un film. Mais aussi à la mythologie grecque, jusqu’à une tragédie perdue de Sophocle « imprimée dans [l’] esprit du narrateur ». Récit testamentaire et postmoderne, au sens métalittéraire, cette recherche d’un écrivain mythique, butant sur des statues semblant « protégées du vieillissement », n’est pas sans rappeler celle d’Arcimboldo, dans 2666 du Chilien Roberto Bolaño[4], quoiqu’avec des moyens romanesques aussi différents qu’excitants.
Il n’y a pas de conclusion à de telles miscellanées. Pourrait-il y en avoir ? Le genre, si genre se peut imaginer en l’espèce désuète, mais soudain innovante, est toujours ouvert, poreux à de nouvelles découvertes, minimes, sinon, qui sait, capitales.
Arthur Machen : La Colline des rêves, traduit de l’anglais (Pays de Galles)
par Anne-Syvie Homassel, Aux Forges de Vulcain, 2023, 512 p, 30 €.
Arthur Machen : La Pyramide de feu, traduit par Francine Achaz et Jacques Parsons,
La Bibliothèque de Babel, Retz-Franco Maria Ricci, 1978, 180 p.
Arthur Machen : Le Grand Dieu Pan, traduit par Paul-Jean Toulet & Jack Parsons,
illustré par Samuel Araya, Callidor, 2023, 320 p, 35 €.
Jorge Luis Borges, dont le jugement est rarement mis en défaut, le plaçait parmi les légendes de « La Bibliothèque de Babel », cette précieuse collection d’une douzaine de volumes aux éditions Franco Maria Ricci. Arthur Machen (1863-1947) pionnier de l'imaginaire généalogique, aimait côtoyer des menaces subtiles, des terreurs profondes. Maître de la littérature fantastique, de cette anglaise « weird fiction » issue du roman gothique et cependant plus ancrée dans une étrange alliance des ressouvenirs de la mythologie gréco-romaine et du celtisme. De La Colline des rêves à La Pyramide de feu, en passant par Le Peuple blanc et Le Grand Dieu Pan– ce dernier magnifié par les éditions Callidor – l’on aura connaissance des récits les plus marquants de celui qui fut un irremplaçable ancêtre et contemporain de l’américain Lovecraft. De toute évidence, Arthur Machen était préoccupé par le mystère du mal…
Fils unique d'un prêtre anglican, il naquit à Caerlon-on-Usk, dans une région séminale du Pays de Galles, où la légende situe le départ des Chevaliers de la Table Ronde en quête du Graal. Solitaire, ayant échoué à intégrer l'école de médecine de Londres, c’est un lecteur fébrile, que les volumes du décadent Charles Swinburne bouleversent au point de le persuader d’écrire. Il goûte également Allan Edgar Poe[1] et Thomas de Quincey, auxquels il faut souvent allusion, en particulier dans La Colline des rêves. Après l’éclosion d’une poignée de poèmes mystiques, il vit pauvrement à Londres en travaillant dans une librairie où il doit classer des collections qui lui permettront de publier en 1885 un Catalogue occultiste, puis en tant qu’enseignant. Son épouse, Amy Hogg, professeure de musique, l'introduit en 1887 dans les cercles littéraires londoniens. Outre des travaux journalistiques aux Evening News, il traduit L'Héptaméron de Marguerite de Valois, les Mémoires de Casanova. Soudain, grâce à un héritage, il peut se consacrer totalement à la littérature. Il rejoint en 1903 la Golden Dawn, société rosicrucienne à laquelle sont affiliés rien moins que W. B. Yeats, Bram Stocker, Sax Rohmer, Algernon Blackwood et Aleister Crowley. La mort de sa première femme lui donne l’occasion d’épouser en seconde noces Dorothie Hodleston. Ses ouvrages, une trentaine, se succèdent rapidement pour se signaler parmi la littérature fantastique la plus efficace, aux lisières des temps disparus et du surnaturel le plus horrifique. Outre La Colline des rêves, un roman largement autobiographique, en 1907, l’on compte les récits, ou novellas, du Grand Dieu Pan en 1894, La Pyramide de feu en 1895, Les Trois Imposteurs ou les Transmutations en 1895, Les Archers en 1914, et enfin La Gloire secrète en 1922.
Une lente promenade initiatique occupe les premières pages de La Colline des rêves, roman de formation de Julian, peut-être un alter ego de son auteur. La campagne du Pays de Galles se révèle touffue, escarpée. Le jeune homme, au travers des bois, des chemins creux, souvent obscurs, fait l’ascension de la « colline des fées », dans une atmosphère onirique. Là-haut, les vestiges d’un fort romain l’impressionnent grandement, alors que la contrée est également imprégnée par « la magie celte ». Quelle « sombre horreur » serait là dissimulée ? Des « masques d’hommes », la « vision lumineuse et charnelle d’un faune égaré », voilà qui occupe ses rêves nocturnes.
Méprisé par la société locale, parce que pauvre, Julian a cependant de vastes aspirations. Il dévore les livres. Il écrit. Un premier manuscrit refusé lui procure déception ; encore plus lorsqu’il constate qu’il est victime d’un plagiat éhonté. Pourtant, il ne se décourage pas : un nouvel enthousiasme le pousse de nouveau vers l’écriture, tandis qu’amoureux d’Annie sa capacité d’idéalisation est à son comble, au point qu’il vive dans une ville imaginaire : « il s’était mis à considérer la ville comme un étrange chef-d’œuvre de joaillerie ». Toute la beauté onirique du « jardin d’Avallaunius » se déploie dans son esprit, et bien entendu dans la prose poétique du romancier. La vision devient de plus en plus hallucinatoire, concrète et sensuelle à s’y méprendre, parmi les tavernes luxurieuses, « les prêtres de Mithra et d’Isis », à la recherche de « l’amphore sur laquelle est inscrite le nom de Faunus ». C’est au moyen du langage que se relève ce monde enfoui : « Là gisait le secret de l’art sensuel de la littérature : la suggestion, l’art de provoquer des sensations délicieuses par les mots ». Y compris d’un érotisme des dames romaines affriolant…
Le voici désormais à Londres, dans une mansarde, poursuivant ses songes et ses écrits. Vient alors l’héritage d’un lointain cousin, dont la rente lui permet d’assurer le quotidien et de ne penser qu’à « la grande aventure des lettres ». À l’opposition traditionnelle entre le « désert urbain » et la richesse de la campagne se mêle celle entre un passé somptueux venu de la civilisation romaine et un présent sordide, sans oublier une luxure mentale obsédante et une chasteté physique au refoulement ingrat. Reste une autre hypothèse pour explique sa solitude incorrigible : « le stigmate du mal défigurant son front ».
Le narrateur interne, rarement omniscient, transmet à notre patience attentive les rêves hallucinatoires de celui qui devient un anti-héros, ciselant le voyage au travers des espaces d’une âme tourmentée : « il ne pouvait atteindre à l’art des lettres et il avait perdu celui de l’humanité ». À tel point que sa mort, tombé sur ses manuscrits que personne ne lira, est peut-être due, qui sait, à une overdose de fantasmes, à la démence, à l’inanition, à une « communion avec le démon », à une créature venue des songes : « la mort habitait le visage de la femme qui l’avait, sans conteste, invité au Sabbat »…
Personnage éminemment romantique, le héros de La Colline des rêves nous permet de nous absorber dans un immense et beau roman, idéaliste et sombre à la fois, riche d’aspirations et d’images contrastées, tragique finalement, sans omettre la dimension métalittéraire, tant son auteur nous confie sa méthode et ses émotions, les souffrances et les extases du créateur, « son désespoir et son malaise [qui] étaient choses maudites ». Hélas, ce double et repoussoir antithétique de l’auteur ne rencontrera pas une professeure de piano pour l’épouser, ses livres resteront à jamais impubliés, y compris ce « chef d’œuvre au pied de l’arc-en-ciel ».
Ciudad Encantada, Cuenca, Castilla la Mancha.
Photo : T Guinhut.
À ce volume intitulé La Colline des rêves - et illustré par Bastien Bertine - s’ajoute un quatuor de nouvelles essentielles, dont Le Peuple blanc et La Terreur, toutes dans une nouvelle traduction, y compris Un Fragment d’existence, jusque-là inédit en français. Ce qui fait qu'un tel ouvrage ne doit en aucun cas manquer à une bibliothèque fantastique digne de ce nom.
De nouveau des forêts, des hauteurs, mais cette fois au sommet un champ de mégalithes. Il faut, pour découvrir le « peuple blanc », déflorer le carnet vert d’une jeune fille, trouvé par Ambrose dans un tiroir et confié au moyen d’un récit emboité ; le manuscrit découvert étant un topos romanesque, un accélérateur de mystère.
Si le récit parait d’abord de l’ordre du merveilleux, la conversation d’Ambrose avec une poignée d’amis en quoi consiste le prologue propose une vision du Mal pour le moins virulente. Car dans la partie centrale du triptyque, intitulée Le livre vert, une très jeune fille confie être initiée à de très anciens cultes maléfiques. Elle rencontre des petits visages blancs, chante « des chansons pleines de mots que l’on ne doit ni dire, ni écrire », prononce des mots anciens « dans le langage des fées ». Ainsi les contes de nourrice dont elle a été nourrie sont empreints de véracité odieuse, les nymphes claires et les nymphes sombres entraînant la victime dans un inconnu terrifiant que balisent les « lettres aklo » et la langue Chian ».
Cependant l’épilogue, quoiqu’Ambrose prétende l’avoir connue, ne peut nous dire en quoi consiste cette vérité abominable qui conduisit la jeune fille à s’empoisonner. Ne reste que le souvenir d’une « statue romaine » qu’il fallut pulvériser car coupable d’avoir été « incorporée dans la mythologie monstrueuse du sabbat ».
Ambrose aime à cultiver les paradoxes : « bien des saints les plus honorés n’ont jamais accompli ce qu’on appelle communément « une bonne action ». D’autre part, il y a ceux qui ont sondé les abîmes du péché sans commettre dans toute leur vie une seule mauvaise action ». Le vert manuscrit apparait alors comme la preuve de ses dires et d’un mal insoutenable et antédiluvien.
De manière tout à fait réaliste et de bon aloi commence Un Fragment d’existence. Il y est beaucoup question d’argent et d’ameublement, entre un couple et quelques comparses de l’excellente bourgeoisie, parfois un brin dérangés. Darnell et son épouse Mary vivent harmonieusement dans « la réalité raisonnable ». Pourtant le premier chapitre se conclue de manière inattendue : n’avait-il pas « oublié les mystères et les splendeurs à l’éclat lointain du royaume dont il était l’héritier légitime » ? À Mary, émerveillée, il conte ses explorations d’un Londres qui lui réserve des visions féériques. Quelques péripéties secondaires plus tard, le « sang ancien » se réveille chez lui, depuis son vieil oncle et leurs ancêtres, leur « maison grise » dans les collines boisées du « pays de l’ouest ». Plongé dans « les manuscrits Iolo », il réalise que les merveilles et les fées côtoient « les forces essentielles du mal ». Le nouvelliste laisse là le couple, dont on ne saura plus rien, en une fin ouverte, à moins qu’il ait laissé tomber sa plume. Cette nouvelle, ou plutôt ce bref roman, associe satire sociale humoristique et changement progressif d’atmosphère habilement mené, u point que nous ayons tout à craindre de deviner les aventures de Darnell et de la délicieuse Mary.
Plus que le temps de la guerre qui couvre l’Angleterre, dans La Terreur, ce sont les conversations des habitants qui véhiculent à demi-mots des horreurs enfouies, malgré la censure infligée par le gouvernement afin que rien ne puisse dévoiler des événements qui frappent un certain nombre de zones reculées du pays, sans y rien comprendre. Pourtant le récit des étranges manifestations qui inquiètent au plus haut point « en sera secrètement transmis de père en fils, deviendra plus insensé à chaque génération, sans jamais réussir cependant à dépasser la vérité ». Quoique seulement infligée à la fin du récit, cette vérité se veut apocalyptique en diable.
Quant aux Archers, plutôt des à-côtés littéraires, leur sous-titre est assez parlant : « et autres légendes de la guerre ». Si nous sommes en 1914, sur le front, les fantômes des anciens archers anglais des batailles médiévales de Crécy et d’Azincourt reviennent combattre aux côtés des soldats anglais, ce qui donna l’occasion à la légende des « Anges de Mons » de perdurer. Le fantastique reste à l’ordre du jour, mais il a quitté les espaces londoniens et l’arrière-pays gallois pour perdre en efficacité.
Un feu d’artifice de trois nouvelles associe à La Pyramide de feu, l’opposition entre L’Histoire du cachet noir » et celle « de la poudre blanche ». Comme souvent chez Arthur Machen, la première commence par une conversation. L’incipit est efficace : « Hanté, dites-vous ? » Car le pays des collines est un « théâtre de drames ». Est-ce la même Annie, qui cette fois disparait ? Sans nul doute elle a « rejoint les fées ». Parmi les seuls indices est une « pyramide de silex », d’antiques pointes de flèches en fait. Puis au creux des vestiges d’un amphithéâtre, appelé le « Bol », s’élèvent des forces démoniaques, à moins que grouille le « ver de la corruption », d’où jaillit une « pyramide de feu » ; sont-ce les membres et le cri de la jeune fille ? Une broche résiduelle en témoignera. Il s’agit bien moins d’un récit policier aux intelligentes déductions dignes d’un Sherlock Holmes, que d’un sommet du fantastique ; pire de l’horrifique…
De même L’Histoire du cachet noir est confiée à un sceptique, mais par une jeune femme. Pauvre et démunie, elle est sauvée de la famine et du désespoir par un professeur londonien d’ethnologie qui en fait la gouvernante de ses enfants et sa secrétaire. Bien innocente, elle consent avec plaisir à l’accompagner dans ses recherches, au fond d’une région de collines. À leur stupéfaction ce cachet est exactement conforme à la « pierre Hexalithe », dont parle Solinus, un géographe de l’Antiquité. Les plus étranges caractères ornent le corps du délit, où l’on peut lire quelque chose comme « Ishakshar », soit « les secrets du monde inférieur », vocable expectoré par un adolescent malade mental, voire issu d’une copulation immonde.
Les topos récurrents des collines et des souvenirs antiques est abandonné dans L’histoire de la poudre blanche, contée par la sœur de la victime. Comment un revigorant médicament peut-il être la cause de sa dégénérescence « en masse sombre et putride, foisonnant d’une hideuse pourriture » ? Sauf s’il s’agit d’un « vin de Sabbat […] graal infernal » grâce auquel la consommation d’un mariage diabolique ne peut qu’aboutir à la corruption. Arthur Machen sait à cette occasion parfaitement encercler son lecteur dans les rets du suspense et de l’effroi !
Venu des abîmes de la mythologie gréco-romaine, Le Grand Dieu Pan traîne à sa suite d’anciens rites effarants, dont l'horreur n’est que suggérée pour rester plus puissamment suggestive. Un étrange savant londonien, « voué à la médecine transcendantale », consacre son existence à des recherches ésotériques, prétendant à la présence terrestre et inévitable de créatures profondément maléfiques. Ce docteur Raymond s’engage en un espace interdit, irrépressiblement poussé par son obsessionnelle conviction de pouvoir aborder et révéler le « monde vrai », soit « voir le Dieu Pan ». C’est en quelque sorte l’envers de la caverne de Platon, là où l’on serait incapable de contempler l’essence du mal, sinon par de minces reflets : « le gouffre inexprimable, le gouffre impensable qui bée si profondément entre deux mondes, le monde de la matière et le monde de l'esprit ». Est-il un avatar de Prométhée, de Faust, cet autre docteur ?
Toujours est-il que ce savant fou use de la jeune Mary pour pratiquer sur son cerveau une incision : ainsi « elle est idiote irrémédiablement […] elle a vu le Grand Dieu Pan » ! Elle n’est pas la seule victime, car Hélène Vaughan « a bien fait de s’attacher la corde et de mourir »… La protagoniste fondamentale de ce récit, la démone Helen Vaughan, fille en personne de Mary et du hideux Pan lui-même, est d’une plasticité extraordinaire : « Je vis la forme aller d'un sexe à l'autre, se séparer d'elle-même puis s'unir à nouveau. Puis je vis le corps descendre à l'état de bête, d'où il remonta, et ce qui était sur les hauteurs plonger dans le gouffre, dans l'abîme même de tout être ». Le pire étant peut-être la dissolution dans l’absolu du néant : « la lumière s'était faite noirceur [...] négation de la lumière ». Le dieu grec Pan, « simple fantaisie antique et poétique » n’étant qu’une allégorie, est-il à ce point une ruse du mal qui à tout instant peut débouler en foule sur le monde, d’où la peur panique ? Le mal vient-il des dieux, des profondeurs de l’Antiquité, du tréfonds de l’humanité, des nerfs de chacun d’entre nous ?
Etrange amalgame réussi entre la mythologie gréco-romaine et celle galloise, donc celtique, ce Grand dieu Pan bénéficie d’une édition aussi soignée que somptueuse, chez Callidor, dont la vocation affichée consiste à associer les textes phares – comme Dracula de Bram Stoker[2] – aux plus grands illustrateurs. En cet écrin sombre aux rougeurs scintillantes, Samuel Araya vient ajouter sa touche obsédante.
Une bonne surprise vient rarement seule. Car outre le texte du Grand dieu Pan, l’on trouve en cette édition pour collectionneurs attentifs et néanmoins jaloux, ceux que réunissait Jorge Luis Borges dans La Pyramide de feu, avec les histoires « du cachet noir » et « de la poudre blanche ». La préface de l’auteur de La Bibliothèque de Babel est également reprise : « Presque jamais il n’écrit pour forcer l’étonnement, il écrit parce qu’il se sait l’hôte d’un monde étrange », ce dans le cadre d’une « victoire démoniaque ». De surcroit une postface, par les soins du scrupuleux biographe de Lovecraft, S. T. Joshi[3], révèle combien « Le Grand dieu Pan nous semble reposer sur l’horreur qu’inspire le sexe – ou plus exactement sur l’horreur qu’inspirent les femmes sexuellement actives », soit le ravage d’un puritanisme traumatique.
Mieux, s’il en est possible, un inédit vient illuminer cette édition : une nouvelle intitulée La Lumière intérieure. Un écrivain en herbe s’intéresse à la « physiologie de Londres », prétendant maîtriser une « conception de l’horreur » plus fine que ses contemporains. Il découvre le « stupre insatiable, une inextinguible lubricité » en la personne de la belle épouse du Docteur Black, qui, malgré sa perfection, « n’avait rien d’humain ». Le meurtre de la femme par son époux serait-il parfaitement justifié ? Sous la beauté du visage vivait en effet, selon le résultat de l’autopsie, « le cerveau d’un démon » ! Un message jeté sur le sol, et sous la forme d’une comptine, conduit notre enquêteur auprès d’un Docteur Black prématurément vieilli – qui laisse une confession ici reproduite de manière manuscrite. Tout cela permettrait-il de penser qu’une opale brillant d’une lumière fabuleuse serait une âme ? Celle extraite de la matière de la belle qui s’est sacrifiée aux recherches de son mari ? Entremêlant intrigue policière et fantastique, le récit haletant, magnifique, étreint son lecteur.
Adepte du noir et du rouge, comme-il se doit pour un serviteur du romanesque gotique, Samuel Araya balise ce volume de masques et d’yeux, de monstrueuses créatures, minotaures et autre vampires ailés, de morbides amas, de belles et de démons, ponctués de figures cabalistiques. L’illustrateur, originaire du Paraguay, est un adepte de l’occultisme, de la « magie rituelle ». Ses « paniques visuelles » aiment à retravailler d’anciennes photographies en noir blanc, afin de les faire rougir d’horreur au moyen d’une encre qu’il appelle « vin de sabbat ».
Si les prodiges et les erreurs de l’imagination conduisent à de tels beaux livres, chef-d’œuvre nocturne et cramoisi, qu’ils en soient pardonnés…
Lovecraft le tenait en haute estime. Au point qu’il lui consacra plusieurs pages élogieuses en 1927 dans son essai Epouvante et surnaturel en littérature : « Parmi les créateurs contemporains capables de hisser la peur cosmique à son plus haut niveau d’expression artistique, rares sont ceux qui peuvent espérer égaler Arthur Machen». Il qualifie La Colline des rêves de « mémorable épopée de la sensibilité esthétique[4] ». Cependant, si Borges était un expert apportant une caution bienvenue à notre romancier et nouvelliste, peut-être a-t-il eu le tort de méconnaître l’Américain Lovecraft[5], le mythe de Cthulu et de ses « Grands Anciens », valant à lui seul son pesant d’horrible splendeur…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.