Traduites de l’anglais (Etats-Unis) par Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf,
Tome I 1831-1839, 432 p, 27 €,
Tome II 1840-1844, 386 p, 26 €,
Tome III 1844-1849, 432 p, 27 €,
Phébus, 2018, 2019.
Edgar Allan Poe : Arthur Gordon Pym,
traduit de l’anglais par Charles Baudelaire,
illustré par Daniele Serra, Callidor, 2025, 322 p, 35 €.
Peter Ackroyd : Edgar Allan Poe, une vie coupée court,
Traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Bernard Turle,
Philippe Rey, 2009, 224 p 18 €.
Poète maudit avant l’heure, traduit par Baudelaire, et par Mallarmé, Edgar Allan Poe, était un amateur forcené de nymphettes phtisiques et morbides. Aussi incroyable que cela puisse paraître, l’on n’avait jamais vu toutes ses nouvelles traduites en français. Enfermé dans le tombeau mallarméen, où « la mort triomphait dans cette voix étrange[1] », et dans les Histoires extraordinaires ornées de la prose baudelairienne, il faut aujourd’hui pas moins de deux traducteurs pour entreprendre une tâche absolument nécessaire : publier les Nouvelles intégrales, parmi trois généreux volumes, de celui à qui échut « une vie coupée court », selon Peter Ackroyd, une fois de plus biographe scrupuleux. Et si les mêmes traducteurs ont œuvré au service des Aventures d’Arthur Gordon Pym, attachons-nous à ce titre, en plus laconique, mais transfiguré par les éditions Callidor, au moyen des illustrations spectrales de Daniele Serra.
Ce sont trente-six Histoires extraordinaires que traduisit Charles Baudelaire, en fait le seul travail qui lui rapporta un peu d’argent. Pourtant ce premier volume, établi de façon chronologique (1831-1839) en traduit et publie déjà vingt-cinq, ce qui laisse imaginer que la trilogie, une fois achevée, réunira pas loin du double de ce que nous connaissons, dont une moitié d’inédits. En effet, avec dix-neuf dans le second tome, puis vingt-cinq au troisième, l’on peut se faire une idée exacte des pérégrinations mentales et fantastiques du sombre romantique impénitent.
« Ange du bizarre[2] », Edgar Allan Poe l’est d’autant plus que le choix de Baudelaire ne fut pas innocent. Il prit soin de choisir et traduire les nouvelles les plus morbides, celles du fantastique le plus noir. Il faut cependant, et ce n’est pas le moindre mérite de cette édition, découvrir nombre de textes que le grotesque anime de la plus étonnante façon.
Sans compter que, si admirable soit-elle, la traduction du maître des Fleurs du mal « n’est pas exempte d’erreurs, de contresens, d’obscurités et de lourdeurs absentes de l’original », soulignent les préfaciers et traducteurs d’aujourd’hui. Et de donner les exemples d’yeux « limpides au lieu d’être vitreux », de « sixième ciel au lieu de siècle », de gens « heureux au lieu de nerveux », sans compter que la langue a bien sûr évolué, rejetant dans une obscurité surannée quelques vocables. D’autre part, l’on aurait tendance à considérer, de ce côté de l’Atlantique, que la langue de Poe avait eu besoin de Baudelaire pour mieux s’habiller de noir, alors que la prose américaine s’enorgueillit de la splendeur classique et de la précision de l’auteur du « Corbeau ». Peut-être faut-il considérer qu’outre Aloysius Bertrand, Poe a nourrit la conception du poème en prose baudelairien. Voilà cependant qui n’enlève rien au mérite de celui qui acclimata chez nous son frère en spleen et nourrit son idéal au cours de l’écriture de son recueil emblématique et longtemps médité.
Restons cependant un brin nostalgiques de la splendeur de la langue baudelairienne... Par exemple si l’on compare les deux versions de « Petite discussion avec une momie, qui devient « Quelques mots avec une momie ». Baudelaire commence ainsi : « Le symposium de la soirée précédente avait un peu fatigué mes nerfs. J’avais une déplorable migraine et je tombais de sommeil ». Notre duo de traducteurs contemporain propose plus platement : « Le colloque de la soirée précédente m’avais nerveusement épuisé : j’avais une forte migraine et tombais de sommeil ». Plus loin, Baudelaire fait ainsi parler la momie : « Le Scarabée était l’emblème, les armes d’une famille patricienne très distinguée et très nombreuse. », alors que nos deux compères préfèrent un plus sonore : « Le Scarabaeus était l’insignium, ou les armes d’une famille patricienne très distinguée, qui comptait très peu de membres ». Difficile donc de les départager. Baudelaire était souvent plus somptueux, la complétude plaide en faveur de cette nouvelle édition, où l’on découvre « La mille deuxième histoire de Schéhérazade ».
D’un styliste raffiné, lisons maintenant ces Nouvelles intégrales, dans l’ordre de parution. Le goût du fantastique et du cauchemar, suivant la tradition du roman gothique[3] anglais et de l’Allemand Hoffmann, souvent ici parodiés, innerve « les caprices de notre imagination », pour reprendre les mots de la première nouvelle de 1831 : « Un rêve ». Ainsi faut-il s’abandonner à la réécriture du Peter Schlemihl de Chamisso dans « Le souffle perdu », qui en est une parodie. L’on pourra rire en effet des grotesques avanies subies par le malheureux héros qui a perdu son souffle, disséqué tout vivant, pendu, jeté dans une fosse commune pour y vertement converser avec les cadavres, dans une de ces nouvelles ignorées par Baudelaire. Les personnages outranciers abondent, comme ce « petit Caligula » qu’est le jeune baron Metzengerstein, devant qui, venu d’une tapisserie, un cheval à « la robe incandescente » prend vie, évidemment d’essence diabolique, à la façon des Elixirs du diable d’Hoffmann. La lecture des ressorts fictionnels et de l’intertextualité étant bien plus opérante à cet égard que ce qui aurait pu passer pour une trace autobiographique, comme le fantasmait la psychanalyste Marie Bonaparte[4].
La curiosité cosmographique est récurrente parmi les récits d’Edgar Allan Poe. À la charnière de Cyrano de Bergerac et de la science-fiction à venir, « Hans Pfaall » imagine un voyage à l’aide d’un ballon, approchant des « régions sauvages et oniriques de la lune » et de ses étranges habitants dépourvus d’oreilles… La « Conversation entre Eiros et Charmion », dernier texte de ce tome, est à cet égard étonnante, lorsque l’approche d’une brûlante comète annonce l’apocalypse inévitable, quoique sans religiosité aucune.
Être un imitateur génial du courant gothique ne l’empêcha pas de se faire novateur absolu à l’occasion de l’invention de la nouvelle policière, lorsque le détective Dupin résout les « crimes de la rue Morgue », les mystères de « Marie Roger » et de « La Lettre volée », ou « dérobée » ; invention promise à la nombreuse descendance que l’on sait. La dimension réaliste de ces nouvelles, opposée à la dominante fantastique et horrifiante, permet de rappeler que Poe, journaliste républicain de son état, ne négligeait pas d’insérer en ses joyaux littéraires des allusions politiques, des coups de griffes satiriques contre les présidents démocrates de son temps, comme dans « Le roi Peste ».
Voici des rêves horrifiques, à moins qu’il s’agisse du topos fantastique de l’interversion du rêve et de la réalité : « les réalités du monde me semblaient n’être plus que visions, tandis que les idées folles du domaine des rêves devenaient non seulement le matériau de mon existence quotidienne, mais à proprement parler mon existence toute entière, dans sa spécificité et son unicité », confie le narrateur de « Bérénice ».
Dans « l’enfer liquide » les voyages de vaisseaux fantômes, comme dans « Le manuscrit trouvé dans une bouteille », les explorations des mers du sud jusqu’aux glaces du pôle sont les prémisses d’un plus vaste roman : Les Aventures d’Arthur Gordon Pym[5]. Mais à ces aventures géographiques, répondent celles qui empruntent à rebours le fleuve du temps, plongeant le lecteur dans une antiquité grecque fantasmée, que l’on lira dans « Ombre – une parabole », où résonne la voix qui n’est « ni l’ombre d’un homme ni celle d’un dieu », mais celle du « timbre connu et familier de milliers d’amis disparus ».
Languides et morbides sont des jeunes créatures comme Bérénice et « Morella ». La première, cousine du narrateur (ils sont nombreux à dire « je », comme des doubles de l’auteur) le fascine autant par sa beauté passée que sa silhouette maladive, où brille « l’horrible spectre des dents ». Et comme « toutes ses dents étaient des idées », c’est dans un état second qu’il va violer la sépulture de l’enterrée vive et s’emparer des objets de son désir ! Un autre de ces narrateurs interchangeables, marié à la mystique Morella, se voit dangereusement menacé : « Ainsi le bonheur soudain se fondit dans l’horreur, et la beauté devint monstruosité ». Car la lugubre jeune femme meurt en prononçant une étrange et noire malédiction, et en donnant le jour à une fille qui deviendra son double au point qu’il ne faudra pas lui donner le nom de la mère…
Si l’on retrouve ici, magnifiés par la traduction à quatre mains, des contes célèbres, dont « La chute de la maison Usher » et « William Wilson », dans lequel ce dernier, à l’occasion de son agonie, offre au narrateur des traits qui sont, « de manière absolument identique, les miens ! », découvrons ceux qui sont pour nous de véritables inédits. Comme l’histoire de ce fameux Général Smith, admirable de bravoure et de prestance, qui n’est rien d’autre qu’un « homme rafistolé », et dont la marionnette un rien macabre doit provoquer l’hilarité du lecteur…
Aventures jaillies du fond de l’inconscient, comme l’ont voulu croire les psychanalystes, éclaboussures de l’imagination ? Ciseler les désirs, les peurs et les fantasmes semblent être les objectifs du romantisme noir. En tant qu’explorateur des potentialités humaines, Poe découvre des territoires insoupçonnés avant lui, comme un voyant au sens de Rimbaud. Bien que mort assez jeune, il est à l’image du capitaine dans « Le manuscrit trouvé au fond d’une bouteille » : « Ses cheveux gris sont les témoins du passé, et ses yeux, plus gris encore, les sibylles de l’avenir ». Le narrateur confie cependant, en un pathétique autoportrait : « mon âme elle-même est devenue une ruine ». A cet égard, l’on trouve, dans un récit qui est également pour nous un inédit, « Un beau pétrin », une sorte de passeport de la créativité du conteur américain : une « armée de souvenirs ténébreux se réveillera de temps à autre dans l’esprit de génie et de contemplation imaginative ». Tout ceci n’interdit en rien une lecture biographique, quoique toujours insuffisante.
Cette belle édition, outre le soin apporté à la traduction, à la préface et aux notes éclairantes, se présente comme un vrai livre : pas un fagot de ses feuilles massicotées, collées et fragilement cartonnées qui encombrent le monde de l’édition française, mais un élégant volume relié, au dos toilé de noir, aux illustrations naïves et néanmoins obsédantes de Sophie Potié, dont notre bibliothèque approuve avec joie la trilogie achevée.
Edgar Poe : Les Poèmes, Edmond Deman, 1888, traduits par Stéphane Mallarmé.
Edgar Allan Poe : Arthur Gordon Pym, illustré par Daniele Serra, Callidor, 2025.
Photographie : T. Guinhut.
Publié en 1838 en revue, puis augmenté l’année suivante, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym bénéficie de la récente traduction des deux même compères aux éditions Phébus, de surcroit complété par une nouvelle inédite en français, le Journal de Julius Rodman, relatant les premiers voyages dans l’Ouest américain sauvage. Retrouvons le cependant grâce à l’immémoriale traduction de Charles Baudelaire. Mais là n’est pas l’originalité des éditions Callidor…
Fis d’un commerçant de Nantucket, Arthur Gordom Pym, narrateur pour l’occasion, se fait un ami en la personne du fils d’un capitaine au long cours. Fasciné par les récits de son jeune mentor, il embarque en cachette sur le baleinier « Grampus ». Mais une révolte éclatant à bord, les rebelles massacrent une partie de l’équipage, jetant une autre dans une chaloupe, hors Auguste, le fils du capitaine. Grâce au quartier-maître Dirk Peters, à moitié indien, les deux amis parviennent à reprendre le commandement du navire. Mais une tempête balaie tous les hommes ; seuls nos deux compères qui, comme Ulysse, se sont ficelés au mat, en réchappent. Les cadavres jonchant le pont, ils sont affamés lorsque le « Jane Guy » les récupère. Ce dernier navire est en route vers les îles de l’Antarctique et le pôle sud. L’île de Tsalal aux sauvages cruels et anthropophages, où règne le « tabou du blanc », aurait pu leur être fatale, lorsqu’Arthur et Peters parviennent à s’enfuir à bord d’une chaloupe. La pluie de cendres et la barrière de nuages ne sont que les préludes à l’apparition gigantesque d’un être à la blancheur de neige. Ainsi bute le récit, auquel manquent trois chapitres.
Sous la paternité des Aventures de Robin Crusoe, celles d’Arthur Gordon Pym, en une dimension rocambolesque et surtout fantastique en plus. Scène de souffrance dans la cale, navire fantôme, descriptions hallucinantes, « labyrinthe troué d’abîmes où l’on découvre d’étranges caractères gravés dans la roche, rien ne manque à ce sommet du romantisme noir, également l’un des précurseurs de l’œuvre de Jules Verne, qui, d’ailleurs contribue à ce volume avec une rare préface, réglant ainsi sa dette littéraire. À l’autre bout, une postface de Jean-Pierre Naugrette déplie les ressorts des oppositions colorées, peut-être racistes, entre les méchants Noirs et le blanc mystique qui sera également celui du Moby Dick de Melville. Il nous rappelle combien Jorge Luis Borges affectionnait ce roman apocalyptique.
Les éditions Callidor, que nous connaissions pour ces prouesses à l’égard de Dracula[6] et d’Arthur Machen[7], nous en propose une réalisation spectrale, à laquelle l’illustrateur Daniele Serra contribue par les couleurs froides, comme il se doit, de bleutés et de blancheurs tourmentées. Quelques ocres pour le bois des navires et chaloupes, pour des portraits effarés, voire rougeoyants d’horreurs, ajoutent une densité picturale à cette histoire maritime et exploratrice jusqu’aux confins de la folie et de la disparition de l’âme. Daniele Serra, qui vit sur l’île de Sardaigne, use de l’aquarelle au service de ses marines, mais surtout d’une vision surnaturelle, « horrifique et gothique ». La propension épique et onirique du roman est ici survoltée jusqu’au sublime.
Biographe aux modèles nombreux, Peter Ackroyd à portraituré avec scrupule et empathie quelques-uns des ténors de la littérature anglaise : Chaucer, Shakespeare[8], ou Dickens. Son américaine incursion voue une réelle admiration à l’auteur du « Masque de la mort rouge ». Son Edgar Allan Poe, sous-titré « une vie coupée court », devient un personnage hautement contrasté, dont la mort, à l’automne 1849, d’ivrognerie et de delirium tremens, à moins que cela s’adosse à la tuberculose, à une tumeur cérébrale, est le sombre portail mystérieux, « à l’image de ses nouvelles ». Le biographe rembobine alors le fil des Parques pour nous faire découvrir l’orphelin, né en 1809, d’un père alcoolique et d’une mère actrice, dont la mort tuberculeuse se grava profondément dans l’esprit de l’enfant, qui fut adopté par la famille Allan. Choyé, il montra son intelligence, et découvrit cet océan qui l’inspira tant, lors d’une traversée vers l’Angleterre.
Jeune et déjà poète, talentueux et farouche, il aima Jane, la mère d’un camarade, qui mourut bientôt : « dans son imagination, mort et beauté était inextricablement et perpétuellement liées ». Il aimait également les langues anciennes et modernes, et l’alcool, hélas… Son impécuniosité le contraignit à s’engager dans l’armée, où il devint un sergent-major « exemplaire ». Ce qui ne l’empêcha pas de publier en 1827, son premier recueil, Tamerlan et autres poèmes, passé inaperçu, mais augmenté deux ans plus tard, quoique sa poésie ne fut « jamais reconnue de son vivant » : elle s’attache à des sensations indéfinies, pour lesquelles la musique est essentielle », anticipant ainsi « L’Art pour l’art ». Après avoir intégré l’école d’officiers de West Point, pour s’en faire exclure, il rejoignit New-York, puis Baltimore. Le journalisme le sauva de la pire pauvreté, le Saturday Courrier publiant ses premières nouvelles, « exercices savamment ironiques, destinés à donner la chair de poule aux esprits faibles », qu’il plaçait loin au-dessous de sa poésie, quoique « Le manuscrit trouvé dans une bouteille » obtint un prix de cinquante dollars. Il put alors décliner son humour macabre, portant « le loufoque au sommet du grotesque », selon ses propres mots.
Secrètement, il épousa les treize ans de sa cousine Virginia, devint rédacteur du Messenger, cessa de boire, se fit acerbe critique littéraire et conçut ses plus étranges contes, dont la concision ciselée fait merveille. Hélas encore, le démon de l’alcool le chassa de son poste, quoiqu’il entamât la rédaction de son roman, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym. De nouveau rédacteur, au Gentleman’s magazine, il publia enfin les Contes du grotesque et de l’arabesque, soit vingt-cinq nouvelles, dont la sanglante et ténébreuse « chute de la maison Usher », qui voit Lady Madeline, prématurément enterrée, jaillir, émaciée, dans son linceul. La passion nécrophile n’est pas loin. Il ne fut payé que d’une reconnaissance grandissante, alors que le Graham’sMagazine, où il dévoila le « Double assassinat dans la rue Morgue », lui permit de trouver une certaine aisance. Notre précurseur de Conan Doyle « fait figure de Newton du crime », selon Peter Ackroyd ! Quant à « Eleanora », elle se fait prémonitoire, puisqu’un certain Pyros, y voit mourir sa jeune épouse de phtisie, ce qui sera bientôt le sort de Virginia… Les contes funèbres sont alors pléthores, du « masque de la mort rouge » à « Lenore ». Il s’enivre encore, perd son emploi, reçoit un prix de cent dollars pour « Le scarabée d’or », se voit en 1843 caricaturé dans le roman de Thomas Dunn English : Le Destin de l’ivrogne. Soudain, en 1845, le « Nevermore » du « Corbeau » fit sensation, devenant l’un des plus célèbres poèmes de la littérature américaine. Pourtant un nouveau recueil de contes, un autre de poèmes, n’eurent guère de retentissement. Acculé entre le « démon de la perversité », les scandales, les coups de dents journalistiques contre ses confrères, l’ivrognerie croissante et la pauvreté, Poe vit sa chère Virginia rendre l’âme en 1847. Il lui restait à publier l’année suivante son obscur essai cosmique, Eureka, et les résultats de sa quête de beauté, ses poèmes déjà symbolistes, purs et sonores : « Ulalume » et « Les cloches ». Sans succès, il multiplia les offres de mariages auprès de dames attentives, mais point dupes. La « folie éthylique » acheva son œuvre. Il n’avait que 40 ans.
Qui sait si Baudelaire est un peu trop élogieux et déterministe, en un mot, romantique, lorsqu’il affirme : « l’ivrognerie de Poe était un moyen mnémonique, une méthode de travail, méthode énergique et mortelle, mais appropriée à sa nature passionnée[9]».
Avec alacrité, empathie, mais sans commisération excessive, Peter Ackroyd fait revivre son modèle, montrant enfin combien lui sont redevables les poètes, de Baudelaire à Mallarmé, les romanciers d’anticipation, de Jules Verne (pensons à son Sphinx des glaces qui est plus qu’un écho de Gordon Pym) à Herbert George Wells, sans omettre la déferlante du roman policier au XX° siècle…
Au-delà des hormones de la génétique, des nourritures de l’éducation, des aventures de la vie, il y a quelque chose d’irréductible dans les neurones de la création et de l’art littéraire. Contredisant son propre poème, « Le corbeau », dans lequel l’âme, « de cette ombre qui gît flottante à terre, ne s’élèvera – jamais plus[10] », l’âme du conteur s’élève grâce à ces nouvelles traductions et éditions auxquelles il faut souhaiter tout le succès désirable, de façon à voir achevées et publiées ses trois stèles noires au complet. Outre Baudelaire, la descendance vénéneuse d’Edgar Allan Poe saura couler, parmi la littérature américaine, dans les veines de Lovecraft[11], voire jusqu’à Stephen King, notre contemporain en noirceurs.
Henry-David Thoreau : Walden ou la vie dans les bois, traduit par Louis Fabulet,
Reliefs, 2024, 508 p, 31,90 €.
Henry-David Thoreau : Le Paradis à reconquérir, traduit par Nicole Mallet,
Les Mots et le reste, 2019, 96 p, 3 €.
Henry-David Thoreau : Marcher,
traduit par Sophie Rochefort-Guillouet, L’Herne, 2014, 90 p, 7,50.
Henry-David Thoreau : Résistance au gouvernement civil,
traduit par Sophie Rochefort-Guillouet, L’Herne, 2010, 72 p, 7,50.
Jusqu'où peut-on être un chantre enthousiaste de la nature ? L'Américain Thoreau peut paraître excessif à cet égard, tant il est peu amène envers le progrès. Peut-être n'irons-nous pas naïvement vivre avec lui dans les bois de l'étang de Walden, malgré toutes ses beauté. Laissons-nous cependant porter par son Journal, qui est l’œuvre de la vie d’Henry-David Thoreau (1817-1862). C’est un archipel d’une quinzaine de volumes, dont huit sont parus aux Etats-Unis. Grâce à la bonne volonté, à la patience des éditions Finitude et de Thierry Gillybœuf, qui traduit, annote avec tant de ferveur son auteur favori, nous pouvons en lire les quatre premières livraisons, entre 1837 et 1850. Nous supposerons qu’elles se dérouleront jusqu’en 1862, année de la mort de Thoreau, qui ne publia de son vivant que deux volumes, dont Walden ou la vie dans les bois et le fameux La désobéissance civile, manuel libéral, quoique peut-être trop facilement invoqué comme protestataire. Son transcendantalisme, issu d'Emerson, auquel il n'adhère cependant que partiellement, le conduit à un isolement finalement anti-américain, ce qui nous permet de le penser comme un philosophe politique un brin discutable.
« Mon journal contient de moi tout ce qui, sinon, déborderait et serait perdu : des glanures du champ que je moissonne à travers mes actes », écrit-il en 1841. Cette éthique restera toujours sienne, au long des trente-neuf cahiers pour lesquelles il fabriqua une caisse en pin, simple écrin pour un immense trésor littéraire. D’abord bribes et notations, fragments d’essais et poèmes, le Journal évolue peu à peu vers sa plus pure expression : les évocations de la nature et la place modeste d’une sagesse humaine éphémère en son sein. Car ce marcheur des frontières naturelles et des espaces sauvages, cherchait les bouts du monde. Comme lorsqu’il escalade les 1605 mètres du Mont Ktaadn[1], ou Kathadin, dans le Maine, pour découvrir l’immensité d’un désert forestier, sans contrat aucun avec l’homme. Ou lorsqu’il atteint une extrémité terrienne devant la fureur des vagues, ce qu’il relate dans les tableaux puissamment colorés de Cap Cod[2]. Il connaît intimement et de longue expérience l’art de la Marche[3], son rythme, sa cadence et son regard ouvert ; et c’est ainsi que s’écrit son Journal, comme en témoigne une conférence donnée en 1851, et sobrement intitulée Marcher, à la recherche d’une « littérature qui permette à la Nature de s’exprimer », car, ajoute-t-il « Ma soif de savoir est intermittente, mais mon désir de baigner dans des atmosphères que mes pieds ne connaissent pas est permanent et constant ». Ainsi vont les pages du Journal parmi lesquelles « tout est sujet […] de la planète et du système solaire jusqu’au moindre crustacé et au moindre galet sur la plage » (12 mars 1842).
Philosophe transcendantaliste, dans la compagnie d’Emerson[4], Thoreau entretient avec la nature et la vie un lien quasi-mystique. Emporté par « la fièvre poétique », il compose « L’invitation de la brise », quand les auteurs de l’antiquité grecque veillent à son chevet. Sans jamais oublier sa devise du 26 juin 1840 : « L’état suprême de l’art est l’absence d’art ». Ainsi, « Une phrase parfaitement saine est extrêmement rare. Parfois j’en lis une qui a été écrite lorsque le monde tournait rond, quand l’herbe poussait et que l’eau coulait. » (10 janvier 1841). Des moments véritablement zen ravissent le lecteur, comme cette mise en abyme : il lit la piste d’un renard, « l’étang était son journal », où « la neige a fait tabula rasa » (30 janvier 1841).
Parfois, le Journal se fait recueil d’aphorismes : « Il existe deux sortes d’auteurs : les uns écrivent l’histoire de leur époque, les autres leur biographie » (18 avril 1841). Son impressionnante culture littéraire se heurte cependant à des jugements pour le moins rapides, voire démagogiques : « L’ensemble de la poésie anglaise depuis Gower réunie dans un même écrin parait bien médiocre comparé à la nature la plus ordinaire aperçue par la fenêtre de la bibliothèque ». Ce qui ne l’empêchait pas de tenir à ses livres, y compris aux trente-neuf volumes manuscrits de ce Journal qu’il protégeait jalousement !
L’éloge de l’espace naturel fait vibrer les pages. Le romantisme de Thoreau doit se lire dans la continuité des poètes lakistes anglais, mais aussi dans le cadre de l’exaltation du pionnier américain. La quête de la sagesse irrigue également le Journal. En effet le 27 juin 1840, au regard des bruits du labeur humain, il précise son éthique personnelle, inspirée par la pensée orientale de Manu et des Brâhmanes, aussi individualiste qu’hédoniste : « je ne veux rien avoir à faire ; je dirai à la fortune que je ne traite pas avec elle, et qu’elle vienne me chercher dans mon Asie de sérénité et d’indolence si elle peut ». Plus loin, le 27 mars 1841, il note : « Je ne dois pas perdre une once de liberté en devenant fermier et propriétaire terrien ». Heureusement pour lui qu’Emerson mit à sa disposition la pauvre cabane de Walden !
Si le ravissant Journal de Thoreau n’innove guère du point de vue générique, malgré l’éclatement des notations visuelles, sensibles, et la fluctuation des pensées, il faudra chercher en Walden ou la vie dans les bois, publié en 1854, l’horizon d’un nouveau genre au croisement du récit de voyage, de l’essai naturaliste et du traité d’éthique écologique ; à moins de penser dans une certaine mesure aux Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau. Nous trouvons l’occasion de le relire, avec le secours d’une récente traduction de Louis Fabulet, peut-être plus agile que celle de G. André-Laugier, quoique cette dernière eût l’avantage d’être publiée dans le cadre d’une édition bilingue[5]. D’autant que cette perle des éditions Reliefs est bellement illustrée par Clément Thory de forêts et d’étangs richement colorés.
Voici le récit de deux années passées dans une fruste cabane au bord d’un étang forestier du Massachussetts, à partir de juillet 1845. Il commence cependant par un réquisitoire contre la civilisation moderne, et, en contrepartie, par une plaidoirie enthousiaste à l’égard de la vie naturelle. La dimension pamphlétaire de Walden ou la vie dans les bois, dont le Journal est une matrice, s’insurge contre la culture artisanale, industrielle et urbaine. Quoique gagnant sa vie en pratiquant le métier d’arpenteur, le voilà « arpenteur, sinon des grandes routes, du moins des sentiers forestiers et des chemins de traverse », « inspecteur autoproclamé des tempêtes de neige et des orages de pluie ». Récit d’une expérience, ce livre est aussi un recueil de petits essais à la Montaigne, c’est-à-dire « à sauts et à gambades », avec des parties intitulées « Economie », « Lecture » ou « Considérations plus hautes », quand d’autres s’appellent plus humblement « Solitude », « Le champ de haricots » ou « L'étang en hiver ».
Son centre du monde est en effet l’étang de Walden, auprès duquel il resta chaste et presque végétarien, vivant dans une relative autarcie, quoique bien proche de Concord et de ses amis, pour écrire dans une cabane aux poutres de pin taillées à la hache. Aussi s’agit-il dans une certaine mesure d’une réponse à l’expérience de George Ripley qui, dans le même temps, pensait améliorer l’homme et ses conditions d’existence au moyen de la collectivité agraire de Brook Farm. Thoreau choisit de vivre une expérience solitaire, comme, toutes proportions gardées, Robinson Crusoé. Or la seule vision mystique de la nature, telle que pouvaient la pratiquer certains romantiques comme Wordsworth, n’est pas son fait : il privilégie la vision du naturaliste.
Il n’est pas sans avoir cependant des convictions discutables, comme préférer à toute éducation celle des forêts et de la construction d’une cabane ou d’un canif. Plaçant l’expérience bien au-dessus de la théorie, il rétrécit pourtant le champ de l’évolution humaine et technique. Mais fidèle à son éthique, il cultive son terrain dans le cadre d’une simple économie de subsistance, « car le commerce corrompt tout ce qu’il touche », dédaignant les plus fiers monuments de l’architecture et de l’Histoire, ne nous laissant rien ignorer de ses travaux manuels intenses, de sa nourriture et de son budget, modestes au demeurant. Aussi ne cesse-t-il de faire l’éloge de la frugalité, voire de la pauvreté. Pourtant, plus loin, il se contredit : « Ce qui me plait dans le commerce, c’est l’esprit d’entreprise et le courage », tout en célébrant la régularité du chemin de fer qui passe non loin de son étang.
Le Thoreau de Walden est également un moraliste, par exemple en doutant de la philanthropie, qui « est presque la seule vertu qui soit appréciée à sa juste mesure par l’humanité. Mieux voudrait dire qu’elle est grandement surestimée ; et c’est notre égoïsme qui la surestime ». L’argumentation morale glisse parfois jusqu’à l’aphorisme : « Ne vous obstinez pas à surveiller les pauvres ; efforcez-vous plutôt à devenir un digne habitant de ce monde ».
Au bord de l’étang de Walden, il entend « le poème de la création ». La verve lyrique de l’écriture transporte le prosateur, qui découvre avec émotion que « sa maison se situait vraiment dans une partie de l’univers retirée mais toujours nouvelle et non profanée », même si l’on vient l’hiver scier et charrier la glace de son étang. Il accorde toute son attention aux « bruits », cloches lointaines, chant des engoulevents et des grenouilles-taureaux. Ainsi confie-t-il : « Je n’ai jamais trouvé compagnon d’aussi bonne compagnie que la solitude ». Ou encore : Ne suis-je pas en intelligence avec la terre ? »
Il n’est pas tendre, quoique réaliste, à l’égard des habitants de Concord, le village voisin, qui ne lisent ni les indispensables grands classiques, ni les écritures saintes : « Il est temps que nos écoles soient des universités, et leur ainés des chargés de cours […] pour continuer des études libérales pour le restant de leur vie ». Nous apprécions son éloge de l’éducation libérale[6], tout en relevant qu’il faudra pour cela s’abstraire un tant soit peu de la « vie dans les bois ». Néanmoins, entre contemplation et art de la description paysagère, entre sarclage du champ d’haricots, pêche aux tacauds et cueillette des myrtilles et des airelles, il reçoit volontiers quelques visiteurs, étonnés ou compréhensifs. Il est poète en prose certes, ce qui ne l’empêche en rien d’être doté d’un solide esprit pratique, lorsque, par exemple, il prend tant de soin à construire sa cheminée, précieuse quand gèle le lac, lui consacrant tout un chapitre (« Pendaison de crémaillère ») comme le fit son contemporain Herman Melville dans Moi et ma cheminée[7]. Au rythme des saisons, des observations devant de paisibles perdrix ou de batailleuses fourmis, et des méditations lyriques et philosophiques, ces pages ne peuvent manquer de nourrir leur lecteur : « Aimez votre vie, si pauvre soit-elle », conclue-t-il…
C’est dans Le Paradis à reconquérir (une réponse acide au projet d’utopie technique de John A Etzler) qu’il prononce des phrases dignes d’une conscience écologique d’aujourd’hui : « Nous nous comportons avec tant de mesquinerie et de grossièreté envers la nature ! Ne pourrions-nous pas la soumettre à un travail moins rude ? » Cependant l’utopie régressive de Thoreau, prophète rassis de la décroissance (quoiqu’il ne prétende pas l’imposer à autrui de manière autoritaire), ne vaut guère mieux, affirmant : « Les inventions les plus merveilleuses des temps modernes retiennent bien peu notre attention. Elles sont une insulte à la nature ». Il termine cette recension critique d’une manière emphatique et un brin ridicule, car l’amour est une force qui « peut créer un paradis intérieur qui permettra de se passer d’un paradis extérieur ». Il y a cependant un louable versant scientifique chez notre naturaliste, lorsque dans un petit essai, La Succession des arbres en forêt,[8] il montre que ce n’est pas par magie et génération spontanée que poussent les arbres loin de leur habitat, mais parce qu’écureuils et oiseaux transportent graines et semences. L’explication naturelle succède aux élucubrations surnaturelles et créationnistes de ses contemporains.
Diariste, conférencier et philosophe politique se liguent en lui au cœur d’une conscience américaine en gestation. Bientôt, il sera reconnu parmi les grands, entre Herman Melville, Walt Whitman et Emily Dickinson. Quoique caché sur le bord de son étang, il rayonne comme le chantre d’un espace et d’une conscience à préserver. Evidemment, toute la tradition du « nature writing », voire une bonne part de la pensée écologiste, découlent de notre poète-prosateur et philosophe des sentes forestières. La sensation intérieure et la conscience environnementale se fondent en un seul leitmotiv.
Certes l’on aime Thoreau ; mais il faudra prendre garde à ne pas l’idéaliser, surtout en l’effleurant comme l’on révère une rumeur, faute de le lire. L’on est bien content que la révolution industrielle qu’il rejetait en préférant les bois de Walden, nous ait apporté un appréciable confort de vie. Lorsqu’il vitupère dans Marcher, « Je rêve d’un peuple qui commencerait par brûler les clôtures et laisserait croître les forêts », il ne s’embarrasse guère de la propriété, dans une rousseauiste nostalgie, et des investissements de la civilisation. Il n’aime guère non plus ni les beaux-arts, ni la technique, ni la division du travail, dans une optique passéiste accordée à une nature édénique. Pas tout à fait fou cependant il reconnait dans Walden qu’il vaut « certainement mieux accepter les avantages, aussi chèrement payés soient-ils, proposés par l’invention et l’industrie des hommes ». Bien que nous nous gardions de faire de sa pensée un système, encore moins une dictature écologiste, nous aimons Thoreau comme une pause fondamentale hors du bruit de la cité, comme un rêve de grandes vacances rustiques et éternelles parmi les forêts, comme une conscience nécessaire de l’homme dans la nature, et surtout comme un chantre farouche de la liberté : « je suis un citoyen libre de l’univers, qui n’est condamné à appartenir à aucune caste », écrit-il en 1842.
La désobéissance civile, publiée en 1849, et aujourd’hui sous le titre Résistance au gouvernement civil, est-il un mythe pour adolescent frondeur ou une réelle philosophie politique ? Les libéraux classiques peuvent à juste titre revendiquer ce fulgurant essai. Notons qu’il fut publié dans la collection « Libertés » chez Jean-Jacques Pauvert, où il voisina avec le regretté Jean-François Revel[9]. De plus, si nous ouvrons la fabuleuse anthologie des Penseurs libéraux[10], nous en trouvons un bel extrait, titré « Désobéir aux lois ». Libéral, certes, mais anarchisant : « Il y a quelque chose de servile dans l’habitude que nous avons de chercher une loi à la quelle obéir », écrit-il dans Marcher. En ce sens, le concept de désobéissance civile peut être brandi aussi bien par l’anarcho-capitaliste que par le plus fruste libertaire, par le philosophe issu des Lumières et en butte à l’injustice et au despotisme, que par une gauche révolutionnaire. Cette remise en cause de l’Etat, certes à l’époque de Thoreau encore esclavagiste, mais absorbant moins dans les bras de sa pieuvre la vie économique qu’aujourd’hui, reste en butte contre les principes libéraux classiques de l’Etat régalien gardien de la liberté.
« Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins ». Voici la phrase inaugurale et trop peu célèbre de cet essai vigoureux, souvent suivi du « Plaidoyer pour John Brown », autant au service « des droits des plus pauvres et des plus faibles parmi les gens de couleur opprimés par l’esclavage, que ceux des riches et des puissants ». Le réquisitoire contre l’Etat, dans le cadre d’une protestation contre la guerre menée par les Etats-Unis au Mexique, est d’une puissance éthique et rhétorique remarquable. Décrivant un fusilier marin, « debout vivant dans son suaire », il proteste : « La masse des hommes sert ainsi l’Etat, non point en humains, mais en machines avec leur corps ». Plus loin : « Pas un instant, je ne saurais reconnaître pour mon gouvernement cette organisation politique qui est aussi le gouvernement de l’esclave ».
Son refus de l’impôt, donc de l’Etat auquel il ne voulut pas souscrire, lorsqu’il sert à mener une guerre qu’il désapprouve, est à la source de ce bref et néanmoins vigoureux discours. L’actualité de ce texte reste considérable à l’heure d’une fiscalité confiscatoire et d’une économie plombée, sachant que Thoreau passa une journée en prison pour ne pas vouloir payer l’impôt (on le paya pour lui) : « quand […] l’oppression et le vol sont organisés, je dis : débarrassons-nous de cette machine ». Plus loin : « Il existe des lois injustes, consentirons-nous à y obéir ? » Ou encore : « Il faut que je veille, en tous cas, à ne pas me prêter au mal que je condamne », ce qui conduisit aux mouvements de résistance passive, et à la détermination de Martin Luther King. La conclusion reste mémorable : « Jamais il n’y aura d’Etat vraiment libre et éclairé, tant que l’Etat n’en viendra pas à reconnaître à l’individu un pouvoir supérieur et indépendant d’où découlerait tout le pouvoir et l’autorité d’un gouvernement prêt à traiter l’individu en conséquence ».
Le principe de désobéissance civile, si héroïque soit-il, ne délivre pas du jugement sur le bien et le mal, entre le bon choix et le mauvais choix, en faveur du droit naturel et non du droit positif déterminé par les législateurs et les tribunaux, pour reprendre la distinction de Léo Strauss[11]. Désobéir contre la tyrannie, et au service de la vertu, de l’égalité devant le droit, de la liberté économique, des mœurs et d’expression, soit. Mais pas au prix du divorce d’avec une loi, une doxa, une courtoisie, une justice bonnes. Pas dans le but conscient ou inconscient d’installer une tyrannie pire que la présente…
La désobéissance civile devient alors un sur-romantisme, dans laquelle l’indigné, le révolté contre le pouvoir, quelque soit sa représentativité et sa légitimité, devient une sorte de messie des temps nouveaux, démocratiques et libertaires, ou prétendument. Trop souvent d’ailleurs les médias ont tendance à sacraliser les révoltés contre un pouvoir inique ou non, qu’il s’agisse des printemps arabes, cairotes ou syrien, des places de Kiev ou de Nantes, d’un José Bové, s’appuyant indûment sur l’opuscule de Thoreau pour saccager de forts utiles champs de Plantes Génétiquement Modifiées.
Sans compter que l’obéissant fait moins spectacle que le désobéissant, que les désobéissantes et pacifiques foules familiales de la Manif pour tous sont moins spectaculaires et dignes d’images que les pillages des casseurs fascistes, des anarchistes en noir, des écologistes en vert et autres jeunes racailles diverses. Quoique le traitement policier soit moins tendre pour les premiers que pour les seconds, parce qu’ils sont plus faciles à circonscrire, et considérés comme réactionnaires (ils n’ont pas la bonne désobéissance idéologique), parce le diktat de gauche sur le pouvoir qui compte s’allier les seconds le paralyse.
Entendons-nous : par les temps qui courent, la désobéissance civile est bien mieux acceptée si elle obéit à la bonne conscience de gauche. Il faut craindre que ce concept phare soit mangé à toutes les idéologies. Au point de plus les servir que de servir celui à laquelle s’adressait l’auteur de Walden : l’individu et ses libertés. Si tous ceux qui invoquent le fantôme de Thoreau sur des barricades civiles et mentales avaient la modestie, l’intériorité et la capacité créatrice d’écrire un tel essai, un tel Journal, peut-être ne démériteraient-ils pas d’Henry-David Thoreau. Comme lui, le 26 février 1841, pouvons-nous dire aujourd’hui : « Ce bon livre aide le soleil à briller dans ma chambre » ?
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent, L’Herne, 2023, 128 p, 14 €.
L’Herne Vladimir Nabokov, 2023,
sous la direction de Yannicke Chupin et Monica Manolescu, 272 p, 33 €.
Vladimir Nabokov : L’Extermination des tyrans,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gérard-Henri Durand, Julliard, 1977, 252 p.
Vladimir Nabokov : Brisure à Senestre,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gérard-Henri Durand, Julliard, 1978, 272 p.
Vladimir Nabokov : La Vénitienne et autres nouvelles,
traduit du russe et de l’anglais par Bernard Kreise et Gilles Barbedette,
Gallimard, 1991, 216 p.
Si l’expression « l’arbre qui cache la forêt » a bien un sens, nul doute qu’elle s’applique à Vladimir Nabokov (1899-1977). Entre scandale, censure, à l’encontre d’un volume confidentiel d’abord publié en anglais à Paris en 1955, chez un éditeur plus que suspect de pornographie sous le manteau - Maurice Girodias - puis devenu best-seller stratosphérique, tout conspire à faire de Lolita le roman emblématique de son auteur, auquel un Cahier de L’Herne rend justice en toute sa richesse et sa multiplicité. Et si l’on n’oublie pas de mentionner à la marge le nouvelliste, par exemple à l’occasion de La Vénitienne, le versant antitotalitaire de notre cher Nabokov, échappé du communisme puis du nazisme, visible dans une nouvelle L’Extermination des tyrans, et surtout dans un roman, Brisure à senestre, apologue cruel, dystopie universelle. Reste que l’art de celui qui sut écrire d’abord en russe, puis en anglais, est toujours l’ultime tremplin nabokovien…
Loin d’être une potiche, Véra Nabokov, son épouse aimée, était une collaboratrice intrépide et cultivée. En témoigne un journal tenu entre 1958 et 1959, intitulé L’Ouragan Lolita. Secrétaire, agent littéraire, chauffeur, voire garde du corps, elle observe et gère cette spectaculaire période de transition entre une relative obscurité et une météorique célébrité, avec pertinence, acuité, non sans humour.
Face aux polémiques, elle comprend parfaitement la nécessité du roman, pour la jaquette duquel son époux exigeait : « Pas de petite fille ». Ainsi réfute-t-elle l’épithète de « séductrice » pour cette Dolores de douze ans, dont le prénom signifie douleur : « J’aimerais pourtant que quelqu’un remarque la tendre description de l’impuissance de cette enfant, sa pathétique dépendance envers le monstrueux Humbert Humbert, et son courage déchirant tout du long, culminant dans ce mariage sordide mais essentiellement pur et sain ». L’on cherche matière à « immoralité », un « angle scandaleux ». Même si l’on demande à Vladimir d’écrire un article sur l’obscénité (« Non, merci »), un critique du New Republic accorde « enfin à V. la reconnaissance, méritée depuis trop longtemps, de sa vraie grandeur ». D’autres, plus perspicaces encore, parlent d’« œuvre d’art », d’« objet de beauté ». Lolita est tour à tour interdit au Canada, en France, traduit au Japon, en Israël. Bientôt la traduction française fait l’objet d’un éloge. Stanley Kubrick réalise aussitôt l’efficace film homonyme… Mais rien ne dépasse le brio narratif et stylistique, le blâme sévère des tares des prédateurs masculins, ses personnages féminins guère épargnés, les dérives criminelles, la satire des Etats-Unis, le voyage intracontinental, le lyrisme paradoxal…
Véra n’oublie pas leur fils, Dimitri, chanteur d’opéra, la chasse aux 2000 papillons, surtout les « azurés », parmi les Etats-Unis, de remettre à leur place des propriétaires de motels antisémites, de déplorer « le bétail maltraité » lors des rodéos. Les coulisses d’un pays jamais idéalisé, et celle du succès sont ici dévoilées avec largeur de vue, piquant et aménité.
Pourquoi n’avait-on pensé plus tôt à un Cahier de L’Herne ? C’est chose faite avec ampleur et brio, tout en mettant l’accent sur la liberté nabokovienne. Expert en jeu d’échecs et lépidoptères, il n’en défend pas moins « l’esprit de démocratie [qui] est la condition humaine la plus naturelle », mais aussi en son roman aux tableaux totalitaires, Brisure à Senestre, que l’on peut relire à l’occasion de l’invasion de l’Ukraine par une tyrannique Russie. Parmi les inédits, une pièce en vers russes, La Tragédie de Monsieur Morn, côtoie un poème inattendu consacré à Superman, quand des récits de rêves n’empêchent pas la détestation de la freudienne interprétation. L’on découvre combien Nabokov est exaspéré par les clichés, les modes et les facilités. Polyglotte, le français lui permit d’écrire Mademoiselle O et d’user du mot « nymphette » découvert dans un poème de Ronsard. Ainsi revient la triste héroïne dont le surnom devint un titre emblématique des oppressions contre les femmes et de leur indépendance, ce dont témoigne une Azar Nafisi, qui en organisa des lectures secrètes à Téhéran. Le roman est à la fois l’allégorie de la liberté créative de l’artiste, de la défense des femmes, ce dont se fait écho Vanessa Springora, l’auteure du Consentement, qui lui consacre un texte poignant et nuancé. Preuves s’il en était besoin de l’actualité sans cesse renouvelée de notre cher Vladimir Nabokov.
Un tel titre est un paradoxe, tant l’on sait qui sont les exterminateurs. Bien qu’avec la modestie du format de la nouvelle, L’Extermination des tyrans use de la littérature en guise de dissolvant à l’encontre non pas seulement d’une « solution diluée de mal », mais d’un « mal pur ». « Humble professeur de dessin », un narrateur affronte la montée d’un personnage qu’il connait dès l’enfance, « un fanatique grossier » jamais nommé, donc allégorique et intemporel, dont la « réussite démagogique » est irrésistible. Une tentative d’assassinat s’impose, non pas en tant que « héros civique », mais « au nom de mes propres conceptions du bien et de la vérité ». Ainsi, le récit, au moyen d’une sorte d’autobiographie fictive, n’est sans emprunter les termes de la philosophie politique libérale, comme lorsqu’il s’agit de pointer la passion « pour les formes extrêmes de société organisée ».
Cependant l’ironie pointe le bout de son nez, lorsque « Son Excellence », reçoit une femme « qui avait réussi à faire pousser un navet de quarante kilos », et qu’il ordonne de couler dans le bronze… Cette « négation incarnée d’un poète », permet néanmoins à son portraitiste, écrivain doué du génie de Nabokov lui-même, « d’exorciser [sa] servitude » : « Le rire me sauva. Ayant gravi tous les degrés de la haine et du désespoir, j’atteignis ces sommets d’où l’œil peut contempler le grotesque de très haut. Un éclat de rire tonitruant, venu du fond du cœur, me guérit ». Voilà pourquoi tous les dictateurs interdisent et cherchent à éradiquer le rire[1], cette « potion secrète contre les tyrans futurs, ces monstres tigroïdes, les bourreaux niais de l’homme ». Il est à craindre que, malgré cette utile libération, elle n’empêche pas le couperet sanglant de la main des théocrates obtus, des tyrans domestiques et publics, en un mot de la palanquée de pouvoirs totalitaires qui nous environnent.
Cette fois, c’est dans le cadre plus vaste d’un roman que le tropisme antitotalitaire de Vladimir Nabokov prend un entier développement. Brisure à Senestre est l’incontrôlable dystopie qui entraîne Adam Krug à sa perte, un universitaire spécialiste de Shakespeare. Il est sévèrement attristé par la mort de son épouse, et inquiet de surcroit pour son fils. Pire encore, le pays nommé « Padukgrad » dont il est citoyen se dote d'un régime totalitaire, sous la coupe d’un certain Paduk, fondateur de la doctrine de « l'ekwilisme », qui prône la normalité de tous les êtres humains. Non loin de L’Extermination des tyrans, Krug et Paduk furent condisciples à l’école, lorsque ce dernier, nettement asocial était méprisé ; ce qui peut permettre d’inférer de la doctrine qu’il met en place.
L’on devine que toute singularité est réprimée par les « nivelistes », que bien desamis de Krug sont arrêtés par la police. Pourtant le gouvernement engage Krug à faire l'éloge du pouvoir, ce qu’il refuse, malgré l’alléchante promesse : il sera « le président de l’université », choyé entre tous. Parviendra-t-il à s’enfuir du pays avec le concours du boutiquier Peter Quist ? Caractérisée par son sens de l’absurde et ses fonctionnaires zélés, la police ekwiliste met brusquement fin à ce rêve. De plus il apprend que son fils a été emmené dans un centre pour délinquants, entraîné dans une prétendue expérience lors de laquelle les « petites personnes » sont violentées par la libération des instincts de ses condisciples, cette fois ci jusqu’à la mort. Au désespoir, refusant de lire publiquement une apologie de l'ekwilisme, Krug croit pouvoir étrangler le fonctionnaire commis à la surveillance de son cachot. La constance de Paduk n’a pas de cesse : la vie de ses amis contre un discours, promet-il. Accepter serait pour Krug déchoir et se renier. Aussi lorsque ses amis, également arrêtés tentent de le convaincre de les sauver en présence de Paduk, Krug ne peut plus que sombrer dans la folie, rire, rire encore et tenter de se jeter sur Paduk. Après que « le côté droit de sa tête semble avoir pris feu », une seconde balle a raison lui. À moins, encore fois, que le rire ait raison du despote. Hélas, nous rappelle le narrateur écrivain : « je savais que l’immortalité que j’avais conférée à cette malheureuse créature humaine n’était qu’un sophisme fuyant, un jeu de mot ». La pirouette de la littérature en quelque sorte, à l’issu de ce condensé de nazisme et de communisme, aussi tragique que satirique…
Il y a dans le passé une Eurydice que l’on ne peut retrouver. A moins du rameau d’or de l’art ; que sait emprunter Vladimir Nabokov, en particulier dans La Vénitienne. C’est en effet l’exil qui a rejeté l’écrivain de son pays et de sa langue, depuis l’infâme conflagration bolchevique de 1917. Une douzaine de nouvelles venues des années vingt sont ici réunies sous le signe de la nostalgie et de la promesse de l’art, territoire perdu et œuvres magiques. Récits écrits dans la langue de Pouchkine, mais aussi premières proses en anglais, ce recueil est une aisée et cependant synthétique porte d’entrée dans l’œuvre du fabuleux, indépassable, auteur de Lolita.
Comme dans un conte enfantin, un « sylvain d’antan » vient visiter l’écrivain dans « Le lutin ». Ce messager d’une intime mémoire s’approche de son encrier pour lui susurrer : « C’est que nous sommes ton inspiration, Russie, ta beauté énigmatique, ton charme séculaire ». Ce fut en 1921 la toute première nouvelle publiée par celui qui signait Vladimir Sirine, emblématique déjà du versant élégiaque qui irrigue l’œuvre entière. Ainsi, immigrés et jeunes expatriés, à Berlin, à Zermatt, dans le sud de la France ou en Angleterre, peuplent, presque fantomatiques, ces nouvelles. Celui qui fut chassé du paradis russe poursuit à travers ses personnages, voire ses alter ego, une quête du bonheur dont son adolescence choyée fut l’archétype. L’éternel émigré tente d’en recréer les miettes par la double vertu d’or de la nostalgie et de l’écriture.
Dans une atmosphère postimpressionniste et postsymboliste propre aux écrits de jeunesse, les amours perdus et impossibles refont surface, ou explosent. Comme dans « Bruits », presque poème en prose (« l’oreille musicale de mon âme savait tout, comprenait tout »), évoquant un amour de jeunesse. Ou dans « Un coup d’aile » qui juxtapose en un subtil contrepoint le luxe d’un grand hôtel, la lumière des pistes de ski enneigées, l’éclat de l’héroïne et les ombres finalement triomphantes de la mort. Au cœur de l’aventure lyrique et tragique entre Isabelle et Kern, ce dernier est assailli par un ange : « Le bord d’une aile gigantesque le faucha comme une tempête duveteuse ». Peut-on frapper et ensanglanter un ange à la « fourrure moelleuse » ? Se vengera-t-il ? Le fantastique fait soudain irruption dans une réalité moins duveteuse…
Bientôt, d’autres thématiques, urbaines, voire politiques, irriguent la constellation du nouvelliste et futur romancier. Comme une sorte de prémonition du plus tardif roman Brisure à senestre, dans lequel le personnage de Krug subit l’oppression d’un uchronique régime totalitaire, « Ici on parle russe » conte l’emprisonnement dans une salle de bain d’un membre du Guépéou par des émigrés. Ce qui joue le rôle d’une revanche en même temps que d’un indéfectible poids à supporter. Symboliquement, les communistes, responsables de l’expulsion de l’Eden de Nabokov et de toute une diaspora, sont enfin châtiés.
Mais c’est surtout le territoire étrange et promis de l’art qui fascine ici. La peinture et la réalité se font concurrence dans la nouvelle-titre qui prend pour personnage central une « Vénitienne » de couleurs sur sa toile. « La jeune Romaine, dite Dorothée », peinte au XVI° siècle par Sebastiano del Piombo, fascine les « amoureux des Madones ». Cette jeune femme portraiturée, sosie d’une vivante, permet autant au personnage qu’à l’auteur de poursuivre non sans ironie leur quête de beauté, dont l’art est le lieu à la fois accessible et suprême. Passer tout vivant dans la sphère éternelle de l’œuvre est le vœu secret du protagoniste qui, à l’occasion de sa contemplation passionnée, devient « une partie vivante du tableau où tout prenait vie autour de lui ». Et si le restaurateur charmé ne se laisse lui pas prendre définitivement, le jeune homme impuissant devant la vie se sent « empêtré comme une mouche dans du miel », et se retrouve « peint dans une pose absurde à côté de la Vénitienne ». Bien sûr, comme dans tout récit fantastique, il y a une explication plausible à ce qui est par ailleurs histoire d’amour et drame conjugal, mais un petit citron venu du tableau reste l’invérifiable preuve de l’intrusion du surnaturel dans un quotidien réaliste.
Il s’agit bien cependant d’une profession de foi esthétique : « La contemplation de la beauté, qu’il s’agisse d’un coucher de soleil aux tonalités particulières, d’un visage lumineux ou d’une œuvre d’art, nous force à nous retourner inconsciemment sur notre propre passé, à nous confronter, à confronter notre âme à la beauté parfaite et inaccessible qui nous est dévoilée. » Il y a certes quelque chose de proustien dans cette formule. Nous rappelant combien l’amour pervers et forcené, cependant attendrissant, d’Humbert Humbert pour sa Lolita est la résultante d’une tentative pour retrouver le « vert paradis des amours enfantines », selon le vers de Baudelaire.
Augmenté de deux brefs essais sur la littérature (« Le rire et les rêves » et « Bois laqué »), ce recueil, brio d’écriture et de surprenantes images, prend encore plus de vigueur et de sens. L’auteur des études réunies dans Littératures[2], sait sans nul doute être son propre critique, se réfléchir dans le miroir de son art et en prolonger la diffraction. Nous laisserons alors à Nabokov le mot de la fin, que toute son écriture, jusqu’au solaire roman Ada ou l’ardeur[3], n’a jamais parjuré : « Car l’art sait bien qu’il n’y a rien de vulgaire et d’absurde qui ne puisse s’épanouir dans la beauté avec une lumière appropriée ».
C’est sans injustice que l’on retient de Vladimir Nabokov l’affriolante et désespérée nymphette de douze ans, dont le diminutif parait cacher, enjoliver sa douleur, et devint très vite par antonomase un nom commun, soit une lolita. Mais au risque d’une réelle injustice, ne restons pas aveugle devant l’antitotalitarisme d’un styliste infiniment raffiné, qui n’avait d’autre préoccupation, même si l’on pense à sa dilection pour les papillons et les échecs, que d’élever la littérature au rang suprême de l’art.
Bret Easton Ellis :Les Eclats,traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Guglielmina,
Robert Laffont, 2023, 616 p, 26 €.
Bret Easton Ellis :American Psycho,traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alain Defossé,
Salvy, 1992, 520 p ; Robert Laffont, 2023, 23 €.
Bret Easton Ellis :White,traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Guglielmina,
Robert Laffont, 2019, 312 p, 21,50 €.
Faut-il lire Bret Easton Ellis ? Faut-il le détester, l’apprécier, au risque de s’identifier ; à moins d’y voir une satire étalée parmi de longues - trop longues ? - fresques… Pour reprendre son premier titre, ces livres valent-ils « moins que zéro » ? Il faut plutôt pencher vers le sens abyssal, sans fond -peut-être dans les deux sens du terme -, voire le réquisitoire, de son scandaleux et controversé roman, American Psycho. Avec son dernier opus, ce sont les « éclats » d’une jeunesse dorée qui se brisent sur le cauchemar américain. Peut-être son recueil aux séquences autobiographiques, intitulé White, comme pour se blanchir de toute culpabilité, nous permettra-t-il d’éclairer une abondante et bavarde production, dont on a retenu la prégnance d’une adolescente paranoïa, d’un tableau de mœurs pour le moins grinçant. La « torpeur esthétique » de ses personnages n’aura pas raison du mal…
L’on sait que la carrière littéraire de Bret Easton Ellis commença fort jeune, avec Moins que zéro[1], dont un extrait choisi au hasard donne le ton : « Quand je suis parti, il ne restait pas grand-chose dans ma chambre, seulement quelques livres, le poste de télé, la chaîne hi-fi, le matelas, le poster d'Elvis Costello, dont le regard traversait toujours la fenêtre ; le carton à chaussures contenant les photos de Blair dans le cabinet de toilette. Il y avait aussi un poster de la Californie que j'avais punaisé au mur. L'une des punaises était tombée, c'était un vieux poster déchiré au milieu, il penchait, il était mal fixé au mur. Ce soir-là je suis allé en voiture à Topanga Canyon et je me suis garé à côté de vieux manèges de foire désaffectés, remisés dans le silence et le vide d'une vallée. J'entendais le vent mugir dans les canyons. La roue Ferris était légèrement inclinée. Un coyote a hurlé. Des tentes claquaient dans le vent chaud. Il était temps de rentrer. Mon séjour chez moi touchait à son terme ». Ce roman, parcourus de jeunes gens « pétés à l’acide », traînant une existence aussi dorée que vide, est évoqué, au cours des pages de Les Eclats : « il y avait des scènes, mais pas de récit à proprement parler, simplement cette qualité de torpeur et de dérive que j’essayais de perfectionner ». Cependant un projet littéraire semble surgir, se donnant les « moyens de l’embellir, le peindre plus sombre, lui donner une vibration plus sinistre, accentuer le mal ».
La perplexité laisse le lecteur pantois en abordant la lecture de Les Eclats. Il s’agit bien d’un narrateur interne, narrateur personnage de surcroit, qui s’appelle Bret, comme son auteur. La dimension autobiographique parait sans ambigüité. Pourtant, la toute dernière page se fend d’un communiqué laconique : « Ceci est une œuvre de fiction. Les personnages, les événements et les incidents, sont le produit de l’imagination de l’auteur. À l’exception de l’auteur lui-même, toute ressemblance avec des personnes vivantes ou mortes est pure coïncidence et n’a pas la moindre réalité ». « Incidents » est à cet égard un euphémisme, tant les travaux d’un meurtrier en série aux perversités sans noms, voire le meurtre de Robert par le narrateur, sont éclatants, même s’il parait arguer qu’il s’agisse de légitime défense. La jeunesse de ces adolescents de dix-sept ans, choyés par la vie, vole bien en « éclats », sous les yeux et les manipulations du romancier, quarante ans plus tard, usant ainsi de l’autofiction. Rappelons-nous que Lunar Park[2]était également une vraie fausse autobiographie…
Car nous voici de retour à Los Angeles, en 1981. Bret, comme ses condisciples, porte fièrement l’âge de dix-sept ans. Immature bien entendu, il est cependant déjà rivé à l’écriture hésitante de Moins que zéro. Le lycée privé de Buckley, où il accède à la classe terminale, est un microcosme d’enfants gâtés. En compagnie du couple Thom et Susan, avec Debbie, sa petite amie qui est « la fille la plus sexy de Buckley », quoique ses appétences homosexuelles soient fort actives, il passe bien moins de temps à étudier qu’à s’adonner avec constance aux alcools, aux drogues, aux sexe, et aux intrigues. Comme autant de pseudo-rites de passage à l’âge adulte.
Les parents, richissimes, travaillant parmi et dans les marges du cinéma et du showbiz hollywoodiens, leur laissent la jouissance de vastes villas, de Mercédès de luxe et autres Porches. Tout est fêtes, fêtes vides, infiniment superficielles, piscines bleutées au-dessus des canyons, « cigarettes aux clous de girofle », valium, herbe, coke, addictions sans retour. Tout est marques, de chemises, chaussures et lunettes de soleil, comme ce « sac à dos Gucci » qui ne le quitte pas, marques de luxe énumérées avec constance, en autant de marqueurs sociaux, de convenances et de clichés. Tous sont « cool », et « OK, mec », avec un vocabulaire plus que restreint. Sans oublier les chansons, les groupes rock et pop dont aucun titre ne nous est épargné, les films souvent d’horreur, parmi lesquels se détache Shining, de Stanley Kubrick, d’après Stephen King. Les célébrités et autres acteurs de cinéma passent parfois parmi des réceptions d’un ennui sans fond. Sans qu’aucun élément réellement culturel ne soit imaginé, pas même le plus pitoyable engagement politique. Tout est enfin « torpeur esthétique », un concept récurrent : « Notre monde, à ce moment-là, était encore une distraction ». Même si l’on devine que la « lubricité adolescente » taraude le narrateur ; que « s’inoculer le souvenir de cette baise unique et sauver sa vie pathétique et lui donner un sens » serait la seule dimension métaphysique possible. Cependant la crudité sexuelle, sans lyrisme aucun, y compris lorsqu’il cède au désir du père de sa petite amie Debby, ne permet guère cette évasion.
Reste à jouer le rôle convenable de l’hétérosexuel charmant et sociable, cacher son âpre solitude, ses fantasmes et ses peurs obsessionnelles. À personne, pas même sa petite amie, qui lui sert de vitrine de respectabilité, il ne fait lire son manuscrit en gestation.
Il faut soudain compter avec l’arrivée d’un nouvel élève : Robert Mallory, beau plus encore que les membres de cette coterie : « la beauté de Robert allait tout altérer autour de nous ». De surcroit fort mystérieux, il cache bien des secrets. Aurait-il passé quelques temps dans un établissement psychiatrique ? Serait-il, selon les présomptions et les recoupements de Bret, lié au « Trawler » (soit le chalutier), ce tueur en série de jeunes étudiants qui sévit dans la Californie du bonheur ?
D’autant qu’à Buckley, la statue du « Griffon » est profanée par le sang. Des filles, un garçon disparaissent ; leurs corps sont retrouvés atrocement mutilés selon un rituel fétichiste. Voici venir « l’idée d’une mort hideuse qui pourrait venir nous arracher au dôme doré de l’adolescence sous lequel nous résidions ». Matt, qui fut une relation sexuelle de Bret, décidément gay, même s’il tient à le cacher, est à son tour la victime du « Trawler ». Selon les messages de ce dernier, les « altérations » infligées à son corps signent le sacrifice au « Dieu »…
Terrorisé, obsédé par le soupçon, Bret suit Robert, subrepticement croit-il, entame une inéluctable descente aux enfers psychologique, affrontant un monstre au-dessus de ses forces. Paranoïa, expertise criminologique ? Une cassette lui parvient, propulsant les voix de l’agonie et du criminel, insupportable moment d’anthologie, qui lui permet de se sentir traqué.
Au cours de son recueil d’essais, White, Bret Easton Ellis résume en quelque sorte la problématique de ce roman : « Je grandissais au pied des collines de Sherman Oaks, mais juste au-dessous s’étendait la zone grisâtre du dysfonctionnement extrême. Je l’ai perçu à un âge très précoce et je m’en suis détourné en comprenant une chose : j’étais seul. » Dans Les Éclats le personnage est en effet seul devant le Mal extrême. Il n’est pas même secouru par une morale qui viendrait chapeauter les événements et le roman. S’il parait un moment être le héros qui aurait éliminé le « Trawler », le faux semblant s’évanouit bientôt, le public se détourne de lui, la vacuité de sa lutte ne masque peut-être qu’un crime, dont le désir et la jalousie seraient les mobiles…
Parmi une mer de pages écrites avec platitude, le suspense est longuement entretenu, par éclats justement. La concision n’aurait pas nui, même si cela reste tout du long entraînant et si, après une centaine de pages, la narration devient plus dynamique, plus angoissante, jusqu’à l’acmé du couteau de boucher s’activant entre Debbie, Robert et Bret, lors des derniers chapitres. D’autant que le lecteur ne peut manquer d’être harponné dès la première phrase : « Je me suis rendu compte, il y a bien des années, qu'un livre, un roman, est un rêve qui exige d'être écrit exactement comme vous tomberiez amoureux : il devient impossible de lui résister, vous ne pouvez rien y faire, vous finissez par céder et succomber, même si votre instinct vous somme de lui tourner le dos et de filer car ce pourrait être, au bout du compte, un jeu dangereux - quelqu'un pourrait être blessé. »
Ainsi le romancier tresse avec une réelle maîtrise plusieurs fils narratifs, celui psychologique, celui social, celui du thriller. Tout en laissant imaginer au lecteur que l’ascension paranoïaque, de plus en plus hystérique, réduit de plus en plus la fiabilité du jeune narrateur persuadé que Robert est le « Trawler », ce tueur en série qui défraie la chronique. Même si nous subodorons que Robert est lié d’une manière indéfinissable au tueur, la fin ouverte, que d’aucuns diront décevante, semble moins un morceau de réalisme qu’une coupe du cerveau démantibulé du narrateur personnage, doué comme pas deux pour encanailler son lecteur dans les affres de la folie, à la manière peut-être du Jack Torrance de Shining.
Ce roman-fleuve semble fusionner les thématiques de Moins que zéro et d’American Psycho, dans lequel le narrateur, assassin à la perceuse de son état, confie ses techniques et ses jouissances. Mais, au-delà de ses motifs préférés, Bret Easton Ellis, s’illustre au moyen d’une métafiction virtuose, lorsqu’il fait de son premier roman une mise en abyme. À moins de soupçonner qu’il s’agisse également d’une satire sociale, tant ce monde est saisi dans une superficialité continue, que seule peut bousculer le cliché du tueur en série, tant les personnages semblent dévaler du haut de leur belle jeunesse vers un âge adulte vite flétri, comme Terry, producteur à succès cependant détruit par sa prédation sexuelle, comme sa fille Debbie « menacée de devenir une Liz avinée dans cinq ans ».
Il semble toutefois qu’au contraire de bien de ses personnages, malgré de probables doses d’alcool et de drogues, Bret Easton Ellis s’en soit sorti. Peut-être parce qu’écrivain. L’approche de la soixantaine venue, l’on n’est qu’à demi convaincu que la maturité l’ait saisi, tant l’adolescence lui parait le pivot narratif et natif de sa version de l’homo americanus.
Parfois aussi insupportable que les sévices des Cent-vingt journées de Sodome, du Marquis de Sade, American psycho relève d’un topos de la littérature policière tel que dans L’Etrange cas du Docteur Jekykll et de Mister Hyde, de Stevenson ; soit la double face, pour faire allusion à un autre personnage des fameux comics de la série Batman. Car Patrick Bateman, cet anti-Batman, est au service du mal comme le second est au service du bien. Le flamboyant « golden boy » est le jour un parfait jeune financier, quoique empreint d’un narcissisme aigu, associé à un mépris d’autrui peu amène ; tandis qu’à l’occasion de la nuit il se révèle en psychopathe clinicien de la torture.
Aussi est-il logique qu’une allusion à l’Enfer de Dante[3] inaugure l’ouvrage : « Abandonne tout espoir, toi qui pénètres ici, peut-on lire barbouillé en lettres de sang au flanc de la Chemical Bank ». Et qu’une autre inscription le referme : « Sans issue ». L’homme au « pardessus Armani » peut incidemment débiter une déclaration d’intention politique sensée dans une soirée sans la moindre hauteur intellectuelle. Toutefois ce qui l’occupe, c’est le luxe de son appartement, la litanie des marques, en particulier vestimentaires, les jugements à l’emporte-pièce et cyniques sur autrui. Soirées interminables, entre alcools, restaurants, défonce, boites de nuit. Rivalités et propos creux. Le snobisme de l’argent et non le snobisme de la culture.
Il faut attendre une centaine de pages pour que s’infiltrent les pulsions sanglantes, d’abord allusives, puis décrites avec un luxe de détail, tel que l’énucléation et le meurtre gratuit d’un clochard noir (p 173) ne semble accuser que le fossé social. Pas la moindre culpabilité, pas la moindre empathie, alors que cette dernière se complait dans un éloge argumenté des chansons du groupe Genesis dont il déguste « la qualité lyrique ». Mais bientôt l’on réalise qu’en Patrick Bateman il n’y a pas d’autre motivation que le goût de la torture et de l’assassinat, pour remplir un vide du sens, mieux que le piètre orgasme sexuel poursuivi avec quelques admiratrices, prostituées et conquêtes hasardeuses…
C’est avec un art plus subtil qu’il n’y paraît que le romancier nous permet de pénétrer l’esprit de son narrateur, de son Bateman totalement dérangé, halluciné, perclus d’obsessions et de drogues, adonné au culte de son propre corps, entre gymnastique, manucure et produit de beautés, sans cesse assailli par ses sursauts de violence, qu’il parvient cependant à dissimuler auprès de ses collègues, petites amies et autres comparses. Il est profondément misogyne, homophobe, antisémite, xénophobe, et nous en oublions. Il achète des animaux pour les dépecer vivants, pratique le « canicide », avant d’user du matériel le plus incisif et le plus sophistiqué sur ces victimes diverses et surtout féminines. Pour donner un exemple que les yeux pudiques ne liront pas : « Mon casier de vestiaire contient trois vagins découpés sur le corps de différentes femmes attaquées la semaine dernière ». Mais la complexité du spécimen humain, et cependant inhumain, échappe à la caricature. D’où vient qu’il incarne à ce point le mal ? Atavisme génétique, aires neuronales déglinguées, traumatismes ? Le romancier sait nous laisser pour le moins perplexe : « Le mal, est-ce une chose que l’on est ? Ou bien est-ce une chose que l’on fait ? Ma douleur est constante, aigüe, je n’ai plus d’espoir en un monde meilleur. En réalité je veux que ma douleur rejaillisse sur les autres », médite-t-il. Il n’y a pas de fin particulière. Ni catharsis, ni morale.
En en recueil de huit chapitres, White affirme par son titre sa condition d’homme blanc américain, non sans un air assumé de provocation. Mais aussi son innocence implicite, a contrario de nombre de ses personnages, en particulier le Patrick Bateman d’American Psycho, avec lesquels on ne le confondra pas. Publié en 2019, alors qu’il est un peu plus qu’un post-adolescent - il est né en 1964 - il se prétend l’analyste du « post-sexe » et du « post-empire », selon les titres de deux de ses chapitres.
Excédé par la colère des agresseurs rôdant parmi les réseaux sociaux, par ceux nombreux qui ne peuvent qu’avoir raison et de ce fait clouent au pilori de leur vindicte qui ne leur ressemble pas, Bret Easton Ellis préfère se dire avec toute la nuance et la ruse de la prose. Rétrospectif, ce regard sur son métier d’écrivain commence par la brève autobiographie d’un enfant, d’un adolescent qui dévore les romans et les films d’horreur, sans filtre parental », alors qu’il vivait « à l’apogée de l’empire », que « le culte de la victimisation n’avait pas encore exercé sa fascination ». Le recul critique est évident, de façon à ce que le lecteur hésite à se demander si l’auteur ne frise pas le genre de l’essai ; plus exactement du pamphlet au service de l’écriture et de la liberté d’expression.
En pleine conscience de la nécessité de son travail, il s’affirme comme « satiriste de ma génération pour son matérialisme, et sa passivité qui, dans Moins que zéro, flirtait avec l’amoralisme avant de s’y perdre ». Suite aux attentats du 11 septembre 2001, le post-empire a vu poindre l’irruption d’une perversion de « la poursuite du rêve américain : isolement, aliénation, corruption, le vide consumériste sous l'emprise de la technologie et de la culture d'entreprise ».
Il revient sur son anti-héros, qui contribua sans borne à sa réputation sulfureuse, Patrick Bateman, ce yuppie new-yorkais dont les nuits étaient occupées à découper des femmes : « Un personnage, devenu à son insu une métaphore filée des gens qui travaillent à Wall Street - un symbole durable de la corruption - ou quiconque dont la façade parfaite cache un côté sale, plus sauvage ». Au-delà de l’allégorie américaine certainement abusive, il est le révélateur de l’éthique littéraire de son auteur : « Bateman n'était pas nécessairement un narrateur fiable et il était peut-être en fait un fantôme, une idée, un résumé des valeurs de cette décennie particulière, filtré à travers ma propre sensibilité littéraire : riche, très bien habillé, invraisemblablement soigné et beau, dépourvu de moralité, totalement isolé et rempli de rage, un mannequin, jeune, désorienté, espérant que quelqu'un, n'importe qui, le sauve de lui-même ». Sauf que, pas même Jean, sa délicieuse et intelligence secrétaire, personne ne sera à même de le rédimer.
Bret Easton Ellis ne fait pas plaisir à tout le monde, lorsqu’il propose son analyse du phénomène Trump et surtout du phénomène anti-Trump : « Chaque fois que j'entendais certaine personnes péter les plombs au sujet de Trump, ma première réaction était toujours : vous avez besoin d'être sous sédatif, vous avez besoin de voir un psy, vous avez besoin d'en finir avec "le grand méchant homme" qui vous aide à concevoir votre vie comme un processus de victimisation ». Ainsi l’art de l’écrivain ne peut se satisfaire d’une sous culture du j’aime et du je déteste, venue à la fois des réseaux sociaux et de la diabolisation idéologique, préférant l’usage de la nuance, de la contradiction et du pas de côté. Ce dont nous lui sommes gré.
Peut-on imaginer que ce dernier opus, efficacement intitulé Les Eclats, soit une réussite ? Au sens où il unirait les qualités de ce que l’on appelle aux Etats-Unis le « Collège Novel » - à l’instar du Maître des illusions, de Donna Tartt[4] - et de la tradition horrifique, venue du roman gothique[5]… Finalement, au dépend de ses gros romans longuement étirés, Bret Easton Ellis fait preuve dans White de plus de sagesse qu’attendu. Exploitant la fibre de la peur, la ferveur de l’acuité psychologique et sociale, il devient un moraliste de notre temps, non sans dresser des portraits, qui, sous la plume concise de La Bruyère, auraient pu devenir des Caractères. Si ces personnages sont totalement dépourvus de conscience politique, ce n’est pas le cas d’un romancier que l’on aurait pu croire superficiel, exhibitionniste et racoleur. Ne termine-t-il pas en dénonçant les « groupes de pensée » dont la « rage infantile » jure à toute force de réduire à néant le jugement de ceux qui préfèrent Donald Trump[6] aux idéologues démocrates : « Et, à la fin, vous perdez la tête et, avec elle, votre liberté ».
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claro, Denoël, 2007, 372 p, 25 €.
Mark Z. Danielewski : L’Epée des Cinquante ans,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, Denoël, 2013, 288 p, 22 €.
Dans la tradition totalement dévastée et revivifiée d’Edgar Allan Poe[1] et de Lovecraft[2], les soupçons et séductions du cauchemar nous prennent par la main jusqu'en une perdition psychologique et existentielle. Grâce à l'artifice classique du manuscrit retrouvé, à l’instar du Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki[3], qui plus est dans l'appartement d'un mort, nous nous trouvons entraînés à notre corps défendant dans le commentaire d'un film pour le moins étrange et lacunaire. Dans une « maison » inqualifiable, parmi une architecture aux interstices dangereux, aux gouffres abominables, parmi une famille bientôt dévastée, ce dans le roman étrangement nommé La Maison des feuilles ; qui sont autant de feuilles arbustives ou livresques... Et dans le gouffre d’une matrice textuelle plus labyrinthique que la spirale intérieure d'un psychisme aux dimensions insoupçonnées et lacunaires : celles de l'univers.
Johnny Errand, le narrateur initial de La Maison des feuilles, est un apprenti tatoueur un tantinet délirant qui découvre chez un vieil aveugle décédé, nommé Zampano, un manuscrit surprenant. Il s'agit d'un essai prolixe autour du Navidson Record, un film qui est l'objet central et obsessionnel de la curiosité de tous... Ce dernier narre l'emménagement d'une famille, puis sa perplexité, sa terreur devant les propriétés inédites de la maison. Le jeune Will Navidson est un photoreporter voyageur qui s'est marié avec Karen, belle ex-mannequin. De cette union sont nés deux enfants. Les bonheurs apparemment prévisibles liés à l'installation dans leur nouveau foyer parmi les campagnes de Virginie vont bientôt se fissurer devant l'obstination de Navidson à découvrir ce quelque chose qui cloche : en effet, la maison a des dimensions intérieures qui excèdent d'un rien celles extérieures. Est-ce possible ? On se fait géomètre, épiant chaque détail architectural, jusqu'à ce qu'une porte imprévue s'ouvre, découvrant un sombre couloir que l'on ne résiste pas explorer. Las, sa démesure dépasse les forces de l'aventurier en herbe qui a manqué s'égarer, qui doit, à l'aide d'explorateurs professionnels, se charger d'un impressionnant matériel de spéléologie pour dérober les secrets vides de ces pentes, de ces puits et tourbillons. Le réseau souterrain se creuse de couloirs, de salles aux plafonds démesurés, de gouffres. Ainsi le monstrueux dédale de la maison ne cesse de s’enrichir de nouvelles chambres noires, d'aventures épuisantes qui déchirent le couple, de folies intestines, voire d'abîmes meurtriers...
Chargé d'énigmes irrésolues, de références bouillonnantes et d'analyses prolixes, le roman se déploie en quelque sorte à l'identique de l'objet de sa narration, de par sa typographie, sa mise en page. Ainsi, parmi cette prolifération des notes de bas de page, cette abondance de la critique cinématographique, littéraire, et philosophique (on y croise par exemple Jacques Derrida, Harold Bloom et Stephen King) qui boursoufle avec gourmandise, voire cannibalisme, le volume, peut être lue comme une tentative d'investigation des contenus et d’un sens aporétique - à la fois du film, de la maison et du livre -, mais aussi comme une satire assez réjouissante de la critique universitaire. De plus, autour de ce cet arachnéen récit emboîté, se tisse l'histoire fragmentée du lecteur Johnny, qui, bien sûr, est un reflet biaisé de notre propre lecture. Sa paranoïa est-elle causée par l'abus de substances psychédéliques ou par ce manuscrit omnivore qu'il travaille à éditer ? Ou encore par son désir exacerbé pour une strip-teaseuse ? Quant à sa mère, Pelafina, qui est garée dans un institut psychiatrique, l’on en saura un peu plus sur son labyrinthe intérieur et sa relation confuse à son fils en lisant Les Lettres de Pelafina[4], retranchées du vaste roman et publiées de manière indépendante.
Sans compter Tom, le frère de Navidson qui se sacrifie pour sauver la fille de ce dernier, (Daisy faillit être avalée par la maison), un personnage crucial du roman est l'explorateur Holloway que s'adjoint Navidson. Acculé par le bruit des profondeurs, il sombre dans la folie, trucide un de ses compagnons, pour enfin se suicider devant l'effroi de la perte de tous repères... Comme le capitaine Achab de Melville, il a échoué devant sa baleine blanche : La Maison des feuilles peut en effet être lue comme un nouveau Moby Dick, non plus marin, mais terrien, chtonien, quoique plus encore terriblement métaphysique. Car l'adversaire de cette épique entreprise est totalement inconnaissable, une sorte de présence du vide, de trou blanc, envers et au-delà des trous noirs du cosmos qui nous fait et nous détruit.
A l'intertextualité explicite qui phagocyte les notes, s'ajoute une intertextualité implicite, parmi lesquelles, il n'est pas toujours évident de démêler le vrai du faux. Il est rapidement évident que la cécité de l'écrivain Zampano puisse être une allusion au légendaire aède aveugle : Homère lui-même, comme pour appuyer la dimension épique de cette inégale lutte avec l'ange qu'est le combat sanglant contre la perverse maison. Celui qui paraît porter un nom de cirque fellinien a l'étrange particularité d'avoir eu sept amantes, chiffre mystique s'il en est, de plus aux prénoms empruntés aux sept lignes de défense de la bataille de Diên Biên Phù où il perdit la vue, métaphore supplémentaire de cette prédatrice maison des feuilles.
Hotel Monasterio, Boltaña, Huesca, Aragon.
Photo : T. Guinhut.
Plus vertigineuse qu'un dessin d'Escher, évidemment associée au labyrinthe et à son Minotaure venu de la mythologie grecque, cette « maison » (mot toujours imprimée en bleu) se multiplie en elle-même sans jamais dépasser par l'extérieur, comme un inépuisable cerveau aux complexités neuronales inconnaissables. Nantie d'un couloir qui défie les lois de l'architecture, de la géologie et du fantastique, la maison prend la forme des désirs, des angoisses et des phobies des personnages. L'événement est un « viol spatial » autant qu'un viol mental : « la maison tout entière est une incarnation physique des affres mentales de Navidson ». Sauf que bâtie en 1720, elle a eu « 0,37 propriétaires par an, la plupart traumatisés ».
La tradition du fantastique et de l'horreur, dans laquelle s'inscrit Danielewski, entre trois grands Américains du genre, d'Henry James à Stephen King, en passant par Lovecraft, trouve ici une acmé exceptionnelle. « Est-ce possible ? » se demandent tous les auteurs et lecteurs de ces récits et romans inquiétants. C'est ainsi que Tzvetan Todorov[5] définit le genre : « Le fantastique, c'est l'hésitation éprouvée par une être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel ». Entre rationnel et irrationnel, il s'agit plus de donner une forme à nos interrogations scientifiques irrésolues, à nos questionnements métaphysiques, plus de figurer nos peurs, que de représenter le réel. Sans compter le plaisir de s'adonner aux spéculations de l'imaginaire, à la construction du vertige, comme le conçoivent les espaces intérieurs du cerveau de Marc Z. Danielewski.
En cette maison, nous sommes à la lisière de deux des thèmes du fantastique tels que les définit Roger Caillois[6] : La demeure hantée, bien sûr, dans la continuité du roman gothique[7] du XVIII°, depuis Le Château d'Otrante[8], mais aussi, non pas comme le propose ce pourtant perspicace essayiste, « la maison, la rue effacée de l'espace [9]», mais au contraire, en un subtil renversement, la maison qui se creuse et s'agrandit jusqu'à l'inconnaissable. Cet univers en expansion, mais vers l'intérieur, car rien de cet infini ne dépasse ni dehors ni dessous, est une sorte d’abyssale spéléologie aussi irrationnelle que fascinante, comme si la peau des choses était retournée, ou comme le trou noir des astrophysiciens. Une sorte de bruit de fond périodique, parmi « l'antichambre », le « grand hall » ou « l'escalier en spirale » ajoute alors à la dimension cosmologique. Peut-on imaginer que cette perspective architecturale interne et sans cesse changeante, où la boussole ne parle plus, soit une image de la nouvelle science, une sorte de figuration métaphorique de la physique quantique, celle de l’incertitude d’Heisenberg où une particule est à la fois onde et corpuscule, soudain parvenue à notre échelle pour y perturber notre perception du monde, une déclinaison de la théorie des cordes, de ces univers parallèles, tels que les postulent des physiciens comme Stephen Hawking…
La problématique de la représentation innerve le roman en son entier. Qu’elle soit réalité, image filmique, dessins traumatiques des enfants Chad et Daisy, ou mots qui sont sous nos yeux, la maison est finalement irreprésentable : « A certains égards, le distillat de crayon et de pastel laissé par les mains de deux enfants rend mieux compte de l’horreur qui habite cette maison que tout ce qu’a pu restituer la pellicule ou la bande magnétique ». Ce qui n’est pas sans conséquence sur la démesure et la déconstruction derridienne qu’affecte la forme du livre tel qu’il est publié.
En effet, feuilles du livre et arborescences de l'esprit concourent à faire de ce roman postmoderne un exploit typographique autant que conceptuel. Les notes pléthoriques, les pages bourrées jusqu’à la gueule, les blancs immenses de pages de plus en plus désertées, puis repeuplées de signes, les polices de caractères qui permettent de repérer les différents narrateurs, les encadrés et les ratures, les annexes et l'index, les commentaires parfois boulimiques, voire les essais et récits surajoutés, les bibliographies souvent fictives, tout cela parait devoir laisser le lecteur perplexe, quoiqu'il se sente rapidement séduit, conquis, envoûté jusqu'à l'addiction fabuleuse, de l'ordre de cette « horreur délicieuse » dont parle Burke dans son Essai sur le sublime[10]. En particulier lors de cette descente vertigineuse dans le blanc omnivore des pages où les mots finissent par être mutilés, par disparaître, au moment de la pire intrusion et implosion douloureuse au plus profond du secret et abyssal tunnel de la maison dont la couleur gris cendre affecte la rétine, la perception et la raison.
Mais c'est aussi, à travers le couple Navidson et ses enfants, une attendrissante et pathétique histoire d'amour familiale, d'autant que Karen se révèle bientôt claustrophobe, ce qui est bien sûr abondamment commenté. A la suite de l'ouverture du couloir, son intense appétit sexuel s'éteint. Sans compter, dans les notes parfois prolixes, entremêlant essai et passages narratifs, de Johnny, son amour intensément lyrique, voire mystique pour la rousse strip-teaseuse nommée « Pan-pan », ses expériences érotiques avec Tatiana et post-linguistique avec la belle Kyrie : « frissons et tremblements et tout au fond de sa gorge un millier de lettres s'écrasant en une chute non modulée », métaphore de la chute de la maison qui n'est plus celle d'Usher, mise en scène par Edgar Allan Poe...
Et, que ce soit dans le récit ou dans les notes, les plus ou moins dévorantes bribes d'essai contribuent à faire de ce livre, au-delà du roman d'aventure, psychologique et métaphysique, un objet littéraire en même temps que métalittéraire ; il se commente en même temps qu'il se fait, en même temps qu'il est sur la voie de l'édition, tout cela dans une mise en abyme généralisée. On sait d'ailleurs que Mark Z. Danielewski, suite à douze ans d'écriture, ayant un mal fou à accéder à la publication, a dû avoir recours à internet, où son texte acquit un statut d'objet culte auprès de quelques aficionados, avant de pouvoir convaincre un éditeur new-yorkais de le publier à deux mille exemplaires. Nul doute qu'il ait eu le temps de s'interroger sur les affres de la création, sur la justice discutable des dieux vides et tutélaires de l'édition...
Les psychanalystes jubilerons à l’occasion de la vaste métaphore de l’inconscient, et à l’occasion de l’analyse des « trois rêves » de Navidson, à l’onirisme exacerbé. Les cartographes et autres topographes frétilleront d’impatience à l’idée de dresser un plan crédible de l’objet du délit. Les théologiens et les philosophes y chercheront la totalité du dieu ou l’essence de l’Un. Les exorcistes se sentiront investis d’une mission sacrée : chasser le démon, la force impie, l’origine satanique du monde gisant dans les profondeurs et prête à se déchaîner au dehors, à l’instar des créatures de « Cthulhu », chez Lovecraft[11]. Les romanciers rêveront de l’égaler, les critiques universitaires de le commenter en long, en large, en travers et en profondeur, comme le fictif Traité de quatre mille pages sur le Navidson Record d’un certain Bernard Porch… Breat Easton Ellis ne disait-il pas : « On imagine Thomas Pynchon, J. G. Ballard, Stephen King et David Forster Wallace s’incliner devant Danielewski, saisis par la surprise, l’extase, l’émerveillement et la stupéfaction ».
Que faut-il préférer ? L’édition originale française de La Maison des feuilles, chez Denoël, outre cette qualité, présente un livre aux deux rabats et avec des cahiers cousus, donc plus maniable et solide ; mais évidemment épuisée. Celle publiée chez le déjà légendaire Monsieur Toussaint Louverture[12], qui affectionne les romans insolites et rarement négligeables, présente l’immense avantage d’être « remastérisée » ; c’est-à-dire conforme à l’originale américaine : le mot maison est imprimé en bleu (comme chez Denoël), mais de surcroit les lignes barrées et le mot « Minotaure » éclatent en rouge, sans oublier toutes les planches en couleurs.
Hélas, nous sommes bien moins conquis devant la difficulté auquel nous nous heurtons à la parution du second roman de Danielewski : O Révolutions. Il juxtapose les récits de deux héros - se lisant à l'endroit et/ou à l'envers, en un volume réversible -, dans lequel les adolescents Sam et Hailey sillonnent les points chauds de l'Histoire de l'Amérique, comme des échos de Roméo et Juliette de Shakespeare. Entre Appalaches, Mississipi, Badlands et Montana, et sans guère de concessions, l’espace américain grouille de crasse et de sang, d’insultes, de drogues et de fêtes : « On revisite la Nouba, ça suce, ça fume, ça vibre, ! Vapes, virevoltes ! ça picole aussi de plus belle ! Sans noUS merci ! On préfère se défausser ». Si La Maison des feuilles était centripète et tournée vers l’intérieur, O Révolutions est en expansion vers le monde, tout en suivant l’évolution de la relation entre les deux jeunes gens, entre lyrisme échevelé et geste épique contemporaine.
Cette fois ce sont les « o » qui sont en couleurs. Ocre d’un côté, vert de l’autre. Car Hailey a des « Yeux Verts pailletés d’Ors » et Sam des « Yeux Dorés pailletés de Verts ». Chaque page elle-même est divisé en deux : une marge chargé d’une liste d’événements historiques, entre guerre de Sécession et guerre froide, et le texte proprement dit fait de paragraphes en plus gros caractères, jetés en une narration explosée. Les mots jouent de palindromes et d’anagrammes, presque dans une esthétique joycienne. Tout cela au moyen d'un éparpillement de courtes phrases et de dialogues saccadés, ce qui peut laisser le lecteur dubitatif ; à moins que, la lecture n’étant guère entraînante, nous n'ayons pas perçu le bien-fondé de l'entreprise... Finalement le livre est peut-être plus séduisant par l’énorme iris de sa couverture, la distribution aléatoire de la typographie, quoique les plantes et les animaux soient constamment en gras, que par l’objet proprement littéraire.
Autre performance, sous la plume virevoltante de Mark Z. Danielewski : L’Epée des Cinquante ans. Cette fois, il s’agit d’un conte, illustré de graphismes et de broderies de couleurs qui font songer à Henri Michaux. Mais un conte pour adultes, dans la tradition du roman gothique, une histoire de fantômes. Qui existe aux Etats-Unis sous la forme d’un livre enclos dans une boite de bois vernis évoquant un cercueil, aimable et luxueux.
Une apparemment banale soirée réunit une couturière, Chintana, la femme pour laquelle son mari l’a quittée, Bélinda, et cinq orphelins. Mais un conteur maléfique, aux « yeux deux lacs morts gelés », leur narre sa quête de « l’épée des Cinquante ans ». Car ses blessures ne prennent effet que le jour où le malheureux atteint son demi-siècle. Cette arme va-t-elle surgir entre les mains de Chintana pour assouvir son désir de vengeance à l’égard de celle dont les « gencives reculaient autour de la lueur morte de ses dents » ? Si la narration paraît linéaire, la multiplicité des points de vue et les guillemets colorés permettent une polyphonie envoûtante. D’autant que le récit accuse la forme d’un poème en vers libres troué de blancs qui accentuent les vides entre les personnages ainsi que la dimension fantastique spectrale. L’on devine que les enfants verront « la neige s’éclabousser de rouge »…
Mieux vaut alors revenir à La Maison des feuilles, chef-d'œuvre indubitable et dont la dimension esthétique ne faillit pas. En ce roman fascinant, inoubliable, voire obsédant, coexiste une narration à toute première vue anodine, cependant bouleversante, déstabilisatrice, et l'avalanche d'innombrables strates culturelles : La Divine comédie de Dante, le Minotaure théséen, la nymphe Echo... et fourmillant d'interprétations et de surinterprétations. Le plus étonnant est que la complexité postmoderne du roman expérimental bourré jusqu'à la gueule de richesses pléthoriques et sans cesse troué de blancs, passe par un suspense haletant, par une légèreté narrative, une lecture aussi aisée que l'aventure est angoissante, que les perspectives intellectuelles sont ébouriffantes. Postmoderne certes, mais singulièrement solitaire. Un grand roman de la littérature mondiale est né pour longtemps. Vite, réveillez Jorge Luis Borges[13] du tombeau : il va adorer...
Holfer Alpl, Fie Allo Sciliar / Völs am Schlern, Südtirol.
Photo : T. Guinhut.
Nature et Ethique littéraire
par Ralph Waldo Emerson & Charles Lane,
précurseurs des mouvements écologiques :
Les Travaux et les jours ;
La Vie dans les bois.
Ralph Waldo Emerson : L’Ethique littéraire,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Pavans,
Les Belles Lettres, 2022, 160 p, 13,90 €.
Ralph Waldo Emerson : Les Travaux et les jours,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Blot,
Fédérop, 2010, 136 p, 14 €.
Ralph Waldo Emerson : La Nature,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrice Oliete Noscos,
Allia, 2012, 96 p, 6,10 €.
Charles Lane : La Vie dans les bois,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Gillybœuf,
Finitude, 2010, 80 p, 12 €.
Si le préjugé voulait imaginer que les Etats-Unis sont un pays dénué de philosophes, entre Hannah Arendt[1] et Leo Strauss, sans oublier aujourd’hui John Rawls et sa Théorie de la justice[2], il faut parmi bien d’autres compter Ralph Waldo Emerson (1803-1882), ce transcendantaliste pour qui l’essence spirituelle de l’être est fondamentale et dont L’Ethique littéraire s’adosse fièrement à la nature. Quant à cette belle publication des Travaux et les jours (tiré d’un ensemble plus vaste titré Société et solitude) elle se veut attirer notre attention sur l’harmonie de l’individu et de la nature dans le grand tout. Avec son contemporain Charles Lane, le philosophe Ralph Waldo Emerson est l’un des grands précurseurs des mouvements écologistes.
Charles Baudelaire et Marcel Proust étaient des admirateurs chaleureux de Ralph Waldo Emerson, ce qui ne peut que plaider en sa faveur. Précédée par une préface du traducteur Jean Pavans et un beau portrait d’Emerson ourdi par le romancier et nouvelliste Henry James, cette Ethique littéraire est en fait un recueil de cinq allocutions et conférences, prononcées entre 1838 et 1841. Il balance dialectiquement entre le « conservateur et le « réformateur », le second l’emportant sur le premier, de façon à former « le Jeune Américain ». À un pays neuf, à une nature immense, répondent les qualités d’une nouvelle génération fondatrice.
Pour ce philosophe d’outre-Atlantique, l’intellectuel est en quelque sorte un être surhumain, car son pouvoir « consiste en l’âme qui a créé le monde ». Ce pourquoi son « éthique littéraire » relève de l’idéalisme allemand, voire du platonisme, lorsqu’il « étudie le monde et ce que vaut le monde, et quel est le pouvoir du monde sur l’âme ». De surcroit, fidèle à la fierté américaine qui a su construire son indépendance au moyen d’une révolution libératrice au service de la démocratie, il considère que c’est à la fois son droit et sa liberté que d’interpréter le monde sans rester le valet des pensées européennes. Tout en étant enhardi par « les bardes immortels de la philosophie », mais aussi les poètes, son âme lui chuchote : « Je découvrirai tout par moi-même », ce qui n’est pas sans présomption. Aussi honore-t-il le concept romantique du génie et celui hégélien de l’individu historique-mondial. De plus, la nature et l’Histoire humaine sont les reflets de l’esprit absolu et divin. Les esprits critiques liront cela comme une fiction consolatrice…
Ne refusant en rien de faire l’éloge d’un pays industrieux, du commerce et des techniques, Emerson défend cependant « la qualité de vie de l’ouvrier ». En ce sens l’intellectuel, le poète, l’artisan et le paysan, voire le saint, sont indispensables. Or la nature étant « l’étalon de notre essor et de notre déclin », l’homme nouveau se doit de vivre en son sein. En ce sens, « l’aboutissement du monde dans un être humain paraît être l’ultime victoire de l’intelligence ». Ce qui ne contrarie en rien l’individualisme : « L’universel ne nous intéresse qu’à partir du moment où il se loge dans un individu », prône-t-il. Ainsi peut-on bâtir le « pays de l’avenir », mais en recommandant au jeune Américain de se dépendre de ce « système patriarcal [qui] devient promptement despotique ». Bien que d’une manière fort différente, l’on retrouve cette nécessité de la liberté individuelle et politique, telle qu’Alexis de Tocqueville la défendait, y compris contre la tyrannie de la majorité.
Modèle pour tous les Américains, et en particulier les jeunes gens considérés comme des disciples potentiels, l’intellectuel a pour mission d’éclairer le monde et de rester exemplaire, dans son travail comme dans son comportement. Ce bel optimisme peut paraître admirable, voire irréaliste, sinon désuet. L’on doit cependant regretter que cette éthique redevable de l’idéalisme romantique du XIX° siècle ne soit plus aujourd’hui à l’ordre du jour dans le pays d’Emerson où socialisme et Cancel culture[3] gangrènent le présent et l’avenir…
Quoiqu’apparemment indépendante, cette « éthique » du fondateur de Transcendentalist Club à Boston, s’appuie sur la tradition romantique et rousseauiste ; car « ce surgissement, cette formation des meilleurs ouvrages littéraires à partir des affirmations de la nature est particulièrement manifeste en philosophie ». L’on ne s’étonnera pas qu’il ait exercé une profonde influence sur l’auteur de La Désobéissance civile : son ami et disciple Thoreau[4].
En toute cohérence, l’un des essais d’Emerson, publiés entre 1841 et 1844, s’intitule Nature. Conglomérat de huit petits textes, il progresse de « Nature » à « Perspectives », en passant par des mots-clefs qui lui demeureront essentiels : « Beauté », « Idéalisme », « Esprit », étant entendu qu’en accord avec la Nature, la Beauté est consubstantielle à l’Art…
Quoiqu’il s’agisse de sa toute première œuvre, il expose les principes dont il ne dérogera pas : unité de l’univers et de l’esprit individuel, correspondance symbolique entre lois naturelles et lois morales. Avec un lyrisme puissant il intime à son lecteur une voie philosophique grandiose : « La raison pour laquelle le monde manque d’unité et gît brisé et en morceaux, c’est que l’homme est séparé d’avec lui-même. Il ne peut étudier la nature tant qu’il ne satisfait pas à toutes les exigences de l’esprit. L’amour lui est aussi nécessaire que la faculté de percevoir. En fait, aucun des deux ne peut atteindre la perfection sans l’autre. Au plein sens du terme, la pensée est ferveur, et la ferveur est pensée ». En accord avec bien des penseurs de l’Antiquité, il prétend que la boussole du philosophe est « l’existence absolue de la nature ». L’on devra bien entendu pardonner une certaine grandiloquence, voire une certaine verbosité, telle qu’en la dernière phrase l’exaltation émersonienne se déploie dans le style prophétique : « Le règne de l’homme sur la nature, ce royaume que l’observation ne saurait faire advenir - un domaine tel qu’il est à présent au-delà de son rêve de Dieu -, l’homme y entrera sans plus d’étonnement que n’en ressent un aveugle recouvrant peu à peu une vue parfaite ».
Empruntant son titre au texte fondateur de la mythologie grecque chanté par Hésiode, Les Travaux et les jours[5], Ralph Waldo Emerson fait plus précisément allusion à la partie didactique de ce poème concernant l’agriculture. Grâce à une prose intensément lyrique, il propose un bouquet de cinq petits essais vantant « La vie à la campagne », ce dans le cadre de ce qu’il faut appeler un romantisme américain. De la nostalgie de l’âge d’or à la communauté utopiste de « Brook Farm » où il rêvait d’une « économie fraternelle », le blâme de la propriété privée du territoire et du pouvoir de l’argent est l’envers d’un éloge du fermier (« celui qui crée »), du marcheur, des paysages et du climat du Massachussetts parmi lesquels « La marche exerce aussi une influence sur la beauté. ». Son éducation « en sciences de la beauté » et en savoir-faire agricole est à lire dans le cadre de ce que l’on appellera plus tard l’écologie : « Un homme devrait porter la nature dans sa tête ». Mais après un éloge des technologies du XIX°, Emerson reproche aux machines d’être « agressives » : elles « dépossèdent l’homme ». Dans la lignée de Rousseau, il considère que les progrès techniques ont contribué à faire décliner les mœurs. C’est avec bien trop d’idéalisme qu’il affirme que « ce qui a été fait de mieux dans le monde - les œuvres de génie - n’ont rien coûté ». Au contraire de l’éloge du commerce qui rapproche les peuples, contribue aux richesses et aux libertés selon Voltaire et Montesquieu, il déplore que « l’égoïste et cupide Commerce » soit le plus grand améliorateur du monde » au détriment du « grand cœur ». ce qui n’es pas sans un certain angélisme, une certaine naïveté.
Reste posé le problème de la validité de cette belle et sensible exaltation de la nature, de cette « science de la beauté », où « les montagnes sont des poètes silencieux », qui jouxte une méfiance discutable envers les progrès technologiques de la civilisation. Si Emerson peut aujourd’hui être considéré comme un précurseur des mouvements écologiques dans le meilleur sens du terme, il préfigure également leur face d’ombre : la décroissance, les préjugés antiscientifiques qui menacent l’évolution de l’humanité vers plus de bonheur. Il n’en reste pas qu’il reste loisible de méditer ses réflexions de sage, ici passablement amer, dans la tradition du poète grec Hésiode : « Les travaux et les jours nous étaient offerts, et nous avons choisi les travaux ».
Celui qui fit preuve de scepticisme et d’une grande honnêteté intellectuelle, puisqu’il renonça au pastorat, conquit, tout en restant déiste, peu à peu sa liberté de pensée. Quoiqu’émergeant des soubassements puritains, il incarne les aspirations de l’Amérique du XIX° siècle. Rendons justice à ce philosophe également poète : son idéalisme n’était pas dénué d’humanisme, puisqu’en son versant libéral et dans le cadre de l’expansion américaine vers les terres de l’ouest, il prit position en faveur des Indiens, des esclaves fugitifs, de l’abolitionniste John Brown et du droit de vote des femmes. Et s’il appelle l’Amérique à faire chanter les poètes et se déployer les arts, c’est dans la perspective d’un large accès à la culture antique et contemporaine, mais aussi d’un retour à la nature qu’il est certes essentiel de savoir respecter. L’on est en droit trouver cela terriblement passéiste, ou délicieusement moderne, mais Emerson n’en a pas moins raison lorsqu’il exulte : « La vie n’est bonne que lorsqu’elle est magique et musicale, d’une harmonie et d’un accord parfait ».
Peut-être la conscience écologique est-elle née avec le romantisme qui se souvenait de l’âge d’or de la mythologie antique[6]. Mais c’est aux Etats-Unis que Thoreau publia en 1854 son célèbre Walden ou la vie dans les bois. Sait-on qu’il rendait ainsi hommage à un court texte d’un autre ami cher ? Dix ans plus tôt, Charles Lane (1800-1870) avait en effet publié cet essai, La Vie dans les bois, dans un journal transcendantaliste. Ce végétalien libertaire rêvait d’une « Union universelle » et de « famille associative ». Hélas cet anti-esclavagiste se montra fort despotique dans la communauté de « Fruitlands » qu’il fonda, avant d’aller vivre en Angleterre une respectable existence victorienne. Comme quoi les utopistes peuvent savoir rimer avec despotisme. Reste que son idéal d’équilibre entre civilisation et vie sauvage est une bien belle utopie, mise en mots dans La Vie dans les bois ; quoique comme toutes les utopies, elles doivent rester une liberté pour quelques-uns et non devenir une tyrannie pour tous. Pour lui, la « vie de collectivité et de promiscuité » est un ennemi digne d’être éliminé par « un bras robuste armé d’une hache ». Ce qui ne place guère cet essai sous le signe de la tolérance, même si la polémique est talentueuse. Autres oppositions tranchées : une « cité commerçante raffinée » ne vaut pas la nature sauvage. Et l’homme blanc ne vaut pas l’indigène. Charles Lane se livre à un parfait éloge des Indiens, de leur religion du « Grand Esprit », de leur nomadisme et de leurs tribus. L’on se doute qu’il s’agit d’une idéalisation bien peu raisonnable. Quant à « l’étudiant civilisé », il n’est rien devant « l’étudiant naturel ». L’auteur vise cependant à « rendre le travail manuel plus digne et plus noble, et l’éducation intellectuelle plus libre et plus aimante ». On est certes en droit de trouver notre essayiste pour le moins idéaliste, voire réactionnaire, il n’en reste pas moins que cet « homme des bois » tant vanté dont « chaque sens est intégralement préservé », témoigne d’un mode de vie associé à une nature qui, elle aussi, s’il ne s’agit pas de la diviniser au dépens de l’homme, doit voir tous ses sens préservés.
Même si nous ne partageons pas toutes les convictions de ces enthousiastes penseurs, il faut se féliciter que des éditeurs aussi divers nous offrent de tels jalons de l’Histoire de la pensée, pas forcément inactuels, tant le culte de la nature professé par les thuriféraires de l’écologisme travaille notre temps, en un autre idéalisme.
En dignes et indignes précurseurs du sentiment écologique, Ralph Waldo Emerson et Charles Lane participent d’une filiation qui va de l’Antiquité gréco-romaine, avec les Géorgiques de Virgile, au préromantisme des Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau. Cependant cette idéalisation d’une nature que n’auraient pas corrompu les hommes, la ville et l’ère industrielle, ne va pas jusqu’à emprunter toutes les voies délétères de l’obscurantisme écologiste[7]de notre contemporain, dont la pulsion régressive et totalitaire n’est plus à démontrer.
Thierry Guinhut
La partie sur Les Travaux et les jours
fut publiée dans Le Matricule des Anges, janvier 2011
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christian Garcin et Thierry Gillybœuf,
Finitude, 2021, 832 p, 35 €.
Olivier Rey : Le Testament de Melville. Penser le bien et le mal avec Billy Budd.
Gallimard, Bibliothèque des idées, 2011, 256 p, 24,50 €.
Christophe Averlan : Billy Budd,
Libairie théâtrale, 2013, 108 p, 7,50 €.
Nathaniel Philbrick : Au Cœur de l’océan. La véritable histoire de Moby Dick,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gérald Messadier,
Paulsen, 2024, 352 p, 28 €.
Le marin de Nantucket, l’auteur de romans d’aventures grandioses et initiatiques, avait bien d’autres cordes à son arc, ou plutôt son harpon. Outre les chasseurs de baleines de Moby Dick, l’arbre qui cache la forêt de ses romans, ce sont trente-quatre nouvelles, toutes publiés dans cette intégrale bellement reliée. Certes le premier ouvrage d’Herman Melville (1819-1891), sous le titre de Typee, vaste récit de voyage dans les îles du Pacifique, rencontra un fulgurant succès en 1846. Mais en 1851, Moby Dick ne connut guère que l’indifférence, nonobstant quelques miettes de reconnaissance ; et ce fut de pire en pire avec une dizaine d’échecs romanesques, le pire étant Pierre et les ambigüités, convaincu d’être aussi immoral de par son histoire d’amour incestueuse, que nanti d’un style insupportable, ce que la critique nuancera par la suite. Or il fallait bien vivre, faire fructifier son talent, ce pourquoi notre romancier américain vendait des nouvelles à des revues et des journaux. Si certaines ont une réputation qui les hausse à la hauteur du mythe, comme Bartleby le copiste, d’autres sont restées dans l’ombre, voire jamais traduites, en somme d’heureux inédits à l’occasion desquels nous partons à la découverte. Y compris un premier jet de Billy Budd, roman dont l’étonnante dimension érotique et métaphysique se voit radiographiée par Olivier Rey, puis repris par Christophe Averlan pour être métamorphosé en brûlot théâtral.
Enfin les Nouvelles intégrales d’Herman Melville vinrent en leur bel habit vert et noir, bien digne du soin éditorial que l’on doit réserver aux œuvres les plus marquantes. Et même si le modeste auteur de ces lignes n’a pas entre ses mains le texte original et ne prétend en rien être un angliciste confirmé, le duo de traducteurs ne semble pas avoir démérité, tant la langue est ici somptueuse.Nous connaissions la plupart de ces textes sous le titre des Contes de la véranda[1], cette dernière fascinant un narrateur qui y voyait un point de vue vers un paysage enchanté, « loge royale » et « amphithéâtre ». Pourtant, « chaque nuit quand le rideau tombe, la vérité vient avec les ténèbres ». Ce qu’il est loisible de lire comme une clef de l’écriture melvillienne. Car au cœur, ou à la chute, de récits divertissants, enjoués, se cache un abîme, une noirceur…
Cependant les nouvelles maritimes puisent leur matière dans les quelques années passées par l’auteur au service de la marine à voile. Benito Cereno conte l’aventure d’un vaisseau négrier chargé d’esclaves : la révolte se brise en une pitoyable épopée : « Quelques mois plus tard, conduit au gibet attaché à la queue d’une mule, le Noir connut une fin tout aussi muette. Le corps fut brûlé et réduit en cendres ; mais pendant plusieurs jours, sa tête, cette ruche de subtilité, fichée sur un pieu sur la Plaza, croisa, inflexible, le regard des Blancs ». Le Vaisseau fantôme est un bref rejeton du roman gothique ; à l’instar du Campanile quoique situé dans le décor de la Renaissance italienne et à la manière d’une allégorie. En cette veine fantastique, et autour de La table en pommier, se produisent d’« insolites manifestations spirites ».
Les Encantadas sont une sorte de reportage en dix croquis solidement charpentés, parmi un archipel « maléfique et enchanté […] image globale du monde après une conflagration punitive » ; ainsi la vigueur et la beauté du style donne à ces « esquisses », une valeur allégorique. Car une fascinante richesse naturelle réside en ces îles désolées, comme pour éclairer par la puissance de l’écriture un fond de désespoir, qui n’est pas sans laisser deviner un substrat autobiographique. Désespoir en effet et lumière paradoxale dans Cocorico, qui sous son titre d’apparence enfantine cache une histoire familiale intensément tragique cependant illuminée par le chant d’un coq d’une puissance musicale et métaphysique incroyable. Ainsi le public contemporain de l’écrivain, qui reconnaissait là des topos populaires en son temps, et bien entendu d’aujourd’hui encore, voit son goût pour les contrées exotiques, les drames gothiques et les énigmes brûlantes du quotidien délicieusement comblé.
Une aporie métaphysique dévore le personnage de Bartleby. Face à son employeur, le narrateur de plus en plus perplexe et cependant humain, face à ses collègues qui lui sont radicalement dissemblables, il ne sait que dire « J’aimerais autant pas » (façon judicieuse de traduire le fameux « I would prefer not to »). Ancêtre de l’absurde beckettien, objet d’un culte peut-être malsain pour la démission et la fatigue de la vie, cet anti-héros fut la coqueluche de Maurice Blanchot qui y voyait l’écrivain par excellence ou de Gilles Deleuze qui le rêvait en messie révolutionnaire. Toutes interprétations bien abusives, tant le copiste est en fait le miroir à fantasme de la fascination pour la déréliction humaine.
Herman Melville : Benito Cereno, cartonnage Prassinos, 1951.
Photo : T. Guinhut.
L’on préfère une position de retrait, dans Moi et ma cheminée, où femme et filles réclament de détruire le précieux âtre, voire de rebelle contre l’institution sociale et morale. L’on devine alors que Le pudding du pauvre et les miettes du riche opposent deux conceptions antagonistes du monde, non sans ironie. Des personnalités en apparence dérisoires, comme celui dont le poème est « maudit » et qui se résigne à n’être qu’un « violoneux », ou ce marchand de paratonnerres confronté à un orage, sont les allégories du refus et de la mélancolie. Pourtant l’humour et l’hédonisme ne sont pas absents, comme à l’occasion du Paradis des célibataires.
Dans une étonnante satire de la phallocratie et du machinisme, Le Tartare des vierges présente, grâce au guide nommé « Cupidon », de pâles filles soumises à « un mariage perverti avec les machines », plus précisément un « piston » à l’origine de la fabrication de feuilles blanches ». Echo de la baleine blanche, métaphore sexuelle ou matière aporétique de l’auteur ?
Inédits sont des textes de jeunesse, ou pour des journaux satiriques, agrémentés de gravures. La maison du poète tragique résume l’épineuse confrontation d’un manuscrit avec le public et l’entremise d’un éditeur. Une fois de plus l’on assiste à la mise en abyme de l’écrivain en butte avec cet affront de l’incompréhension qui poursuivit longtemps Melville. Comme l’atteste le de personnage de Billy Budd, ce beau marin qui, dans l’ultime roman, répond à l’injustice par un coup fatal, et dont ici nous avons le premier jet, peut-être plus ramassé, plus bellement efficace : Babby Budd.
Il est des livres que les délices de la dynamique narrative n’empêchent pas de recueillir les plus prégnantes interrogations sur le monde, sur le mal et sur la nature humaine. Assurément les romans d’Herman Melville sont de ces baleines blanches. Mais, au-delà de cet incontournable Moby Dick, qui permet à Lewis Mumford de comparer l’écrivain à Beethoven et Wagner[2], l’on connait peut-être moins le point d’orgue de Billy Budd[3], œuvre testamentaire de Melville, puisque entièrement réécrite en 1891, l’année même de sa mort.
Oubliée dans une boite en fer blanc, elle faillit ne jamais paraître, avant de devenir une icône secrète de la littérature mondiale et de la culture gay, aux côtés de La Mort à Venise de Thomas Mann. Le jeune, pur et beau marin est conjointement l’objet de l’admiration du capitaine Vere et de la haine envieuse du maître d’armes Claggart, « agent maléfique de la discipline » (tel que le définit Lewis Mumford dans sa biographie de l’écrivain[4]). Jusqu’à ce que ce dernier l’accuse de fomenter une mutinerie. Ce à quoi Billy, incapable de s’exprimer, réplique par un coup de poing, hélas mortel. Cette mort sans intention de la donner le mènera à la pendaison, selon les lois de la marine du XVIII° siècle, pendaison ordonnée à son cœur défendant par cet homme supérieur, le capitaine Edward Fairfax Vere ou « Vere l’étoilé ».Comme le jeune marin de La Vareuse blanche[5], que la blancheur étrange (elle fut l’annonciatrice de la baleine blanche) de son vêtement place au centre de la curiosité générale, la beauté de Billy Budd est une marque de fatalité.
C’est avec autant de clarté que d’intelligence qu’Alain Rey éclaire dans son essai les interrogations qui fourmillent autour de ce bref roman, de cette mise à mort d’un ange enrôlé de force... Où est l’origine du mal ? Jusqu’où les protagonistes ont-ils conscience de cet amour idéalisé ou ravageur qu’ils ne peuvent en aucun cas réaliser ? Les interprétations psychanalytiques viennent alors au secours du lecteur pour éclairer les zones d’ombres d’une homosexualité non dite. La lecture d’Hannah Arendt[6], elle, propose Billy Budd comme « une réponse aux révolutionnaires français », en présentant notre marin en homme naturel et pur, germe d’une société parfaite, pourtant révolté contre la hiérarchie injuste, alors que l’on sait que la Terreur révolutionnaire est pire que la mort d’un innocent. Ainsi, s’affrontent « loi du cœur » contre « ordre social», et les culpabilités, depuis la méchanceté vulgaire jusqu’à celles de l’indulgence puis de l’intransigeance du capitaine, sont partagées. À moins que le jeune Billy soit l’image d’une beauté platonicienne équivalente au bien essentiel et justicier, ou de la « beauté comme scandale »… Ce qui autorise Olivier Rey à oser des comparaisons avec le Tonio Kröger de Thomas Mann, avec Yukio Mishima (dans Le Temple de l’aube) qui imagine un « Pays des grenades » où les jeunes « Aimés » sont destinés à des « amants-meurtriers-remembrants », avec le jeune Querelle de Jean Genet… Mais aussi avec l’opéra que Benjamin Britten a tiré de Billy Budd, dont le livret de Forster exploite la fibre de la beauté destinée à être détruite par ceux qui la décèlent.
Il faut attirer l’attention sur une curieuse réécriture théâtrale de Billy Budd par Christophe Averlan, dont c’est la sixième œuvre pour la scène. Certes, il y eut, sans compter le film de Peter Ustinov, un drame de Louis O. Coxe pour adapter ce roman. Si les réécritures ne peuvent épuiser les chefs-d’œuvre, ces derniers s’en trouvent parfois vivifiés. Il en est ainsi avec la pièce de Christophe Averlan, qui, en vingt-quatre tableaux, comme pour ancrer son œuvre dans l’unité de temps de la tragédie classique, commence par un « chant de marin » et se développe au travers de la vie à bord et de l’épisode judiciaire, dans un climat tendu, chargé d’érotisme. L’on peut trouver ce dernier superfétatoire, trop explicite ; peut-être… Ce que Melville n’avait fait que suggérer, époque oblige, notre dramaturge le rend dangereusement lisible : « Quand tu dormiras, je viendrai dans ton hamac pour te mordre et ça te réveillera mais tu te laisseras faire ». Mieux, l’ensemble se conclue par une scène hallucinante, une acmé fantasmatique, monologue au cours duquel l’aumônier du navire conte la dévoration du corps du jeune et beau Billy Budd par ses camarades. Peut-être n’est-il pas indu de ranger cette adaptation théâtrale fascinante, où s’affrontent les démons du désir, parmi la bibliothèque melvillienne…
Le rapport difficile entre la justice et l’offense est l’objet d’une récurrente interrogation dans l’œuvre melvillienne ; En témoigne la fin du poème « Après la partie de plaisir :
« Rien ne peut aider ni guérir
Quand l’amour irrité se souvient d’une offense.
Vindicatif, il ne s’épargne pas lui-même :
Mais, pour mieux laisser le champ libre à sa vengeance,
D’abord narrateur à succès d’aventures maritimes, puis génie férocement incompris, Hermann Melville, avait ce don incroyable pour imaginer des œuvres autant captivantes, animées de métaphores coruscantes, que digne de caresser la perplexité des lecteurs, d’abord violement choqués en son temps, tout en donnant force grain à moudre à d’ultérieurs talentueux critiques, philosophes et dramaturges. Quand le déroutant scribe Bartleby incarne la démission totale du monde (répétant jusqu’à la disparition son « I would prefer not to ») quand Moby Dick, cette charnelle et mystique baleine blanche, incarne l’invaincu métaphysique au-devant laquelle tente de lutter la quête vengeresse du Capitaine Achab, ce Billy Budd, dont l’icône tourmentait l’écrivain vieillissant, est la pure allégorie de la belle innocence humaine, en même temps que la confrontation terrible d’Eros et de Thanatos. Trois incarnations en butte avec l’impérissable envie, le ressentiment, l’incompréhension, mais aussi la fascination apeurée d’une trop basse humanité pour ce qui la dépasse souverainement.
Reste à découvrir, avec Nathaniel Philbrick, où Melville a puisé l’inspiration de son Moby Dick. C’est sur l’île de Nantucket où il vit, que cet historien, né en 1956, a entrepris l’enquête qui l’a conduit à écrire Au cœur de l’océan.
Qui l’eût cru ? Un baleinier, l’Essex, se voit en sa proue percuté par un monstrueux cétacé. Nous sommes le 20 novembre 1820, dans les eaux féroces du Pacifique. Un mâle de vingt-cinq mètres, d’environ quatre-vingts tonnes, une queue de six mètres, une « tête balafrée ». Le colosse réitère son attaque, dans « un vacarme de chêne fracassé », qui précéda l’inévitable perte du navire, alors que l’agresseur disparaissait. Accident ou vengeance divine au titre du « massacre acharné » des grands cétacés ? Il faudra cent jours aux naufragés pour souffrir héroïquement avant d’aborder sur l’ile corallienne d’Henderson, puis d’être recueillis à l’issu d’une nouvelle dérive auprès des côtes du Chili. Owen Chase, le Second, en rédigea le récit, cependant amplifié par notre auteur. Un récit qui eut « un effet surprenant » selon le jeune Melville, qui rencontra Owen Chase…
Augmenté de connaissances géographiques, zoologiques et commerciales, mais aussi de cartes, plans du baleinier et autres documents, ce volume à la reliure soignée, mérite bien de figurer dans une bibliothèque melvillienne. Evidemment, quoique documenté, palpitant, le récit de Nathaniel Philbrick n’a pas la puissance de celui de son maître, mais il est suffisamment prenant pour nous emporter, et, de surcroît, ce qui n’est pas une mince réussite, nous initier aux tréfonds de la cuisine de l’écrivain, à l’instar de Daniel Defoe s’inspirant d’un autre naufragé pour mettre en scène sin Robinson Crusoé. Le tout sans cependant préjuger des mystères du génie qui fit du combat du capitaine Achab et de la baleine blanche une épopée si époustouflante et symbolique.
Science et littérature peuvent-elles faire bon ménage ? Le risque est de choir dans le didactisme à thèse. Décidément spécialiste des romans basés sur une hypothèse scientifique, après la neurologie dans La Chambre aux échos, puis L'Ombre en fuite[1] et ses univers virtuels, Richard Powers récidive, avec la génétique et avec « Générosité », non sans doter son intrigue de talents psychologiques et dramatiques. Il semble que notre romancier américain (né en 1957), auteur d’une trentaine d’ouvrages, n’en ait jamais terminé avec les neurosciences et l’inquiétude devant l’univers, puisqu’après son Arbre-monde[2], une thérapie naturelle, technologique et cosmique doit autant soigner un enfant que la planète en son tout récent Sidérations, peut-être son roman le plus enchanteur. Des neurosciences à la cosmologie, Richard Powers anime une quête du meilleur de l'être humain.
Chroniqueur plutôt dépassé, sinon déphasé, hanté par ceux qu'il a moqués dans ses papiers publiés jadis dans de prestigieuses revues, le professeur-auxiliaire Russel Stone commence à Chicago son premier cours de littérature intitulé : « Journal de bord et carnet intime ». Ses étudiants n'ont pas l'air plus bénis par la vie. Sauf Thassa, une jeune Berbère qui, malgré ses atroces souvenirs de guerre civile en Algérie, reste imperturbablement « la réfugiée la plus radieuse au monde ». Il semblerait alors, ému, interloqué par cette splendeur mentale, que grâce à ses recherches dans le bouillonnement d’internet, il ait trouvé le mot clef : « l’hyperthymie ». Aux côtés d’une psychologue de l’Université, Candace, il devient le protecteur de la jeune fille, douée d’une qualité comportementale et biologique exceptionnelle.
Mais Russel, qui par ailleurs travaille comme nègre et correcteur pour le magazine « Devenir soi » (notons l’ironie), n'est pas le seul à être fasciné par la bienheureuse : bientôt le généticien Thomas Kurton qui « n'a jamais douté de la nature chimique du bonheur» va tenter de s'emparer de sa capacité à l'harmonie, de ce gène peut-être... Va-t-il trouver, en prélevant son ADN, la recette de l'allégresse, « la formule du soma », pour répondre au Meilleur des mondes d'Huxley ? Médias, industrie pharmaceutique, politiciens, tous se ruent sur les découvertes de Kurton qui imagine une « fiction postgénomique ». Jusqu'à la lisière de la tragédie... Thassa, surnommé « Miss Générosité », vendra-t-elle ses ovules au service de la félicité de l'avenir ou n'est-ce qu'une illusion ?
Entre satire virulente des médias, des appétits industriels, et curiosité pour ces investigations scientifiques exaltantes et hasardeuses, entre bénéfices potentiels et dangers pour l'humanité, Richard Powers a la sagesse de rester ouvert, tout en mettant en scène un juge qui « revient sur le principe même d'une biovaleur appropriable». Gageons que l’écrivain, qui fut l’un des tout premiers à faire séquencer son génome (en 2008), engage là une réflexion intime, longuement méditée et nuancée. En effet, la question ici posée est-celle de l’amélioration de l’humanité. Faudrait-il se priver de découvertes qui iraient dans le sens du plus de bonheur individuel et donc collectif ? Les hasards désastreux de la biologie personnelle qui font de l’un un dépressif, un mélancolique, voire un psychotique, ne doivent-ils pas être corrigés ? On a compris que nous sommes ici fort loin du créationnisme et des parfaits desseins de Dieu, à moins qu’il nous ait laissé ce libre arbitre qui doit nous permettre d’améliorer nos potentialités et non de les détruire.
Qui sommes-nous sinon notre cerveau ? C’est également ce que postule Richard Powers dans son précédent roman: La Chambre aux échos. A travers l’aventure d’un accidenté de la route, de sa sœur, puis d’un spécialiste à succès des neurosciences, le roman embrasse plusieurs genres.
Nous sommes dans l’Amérique du Nebraska, là où les grues affectionnent les étendues d’eau de la Platte River sur le passage de leur migration annuelle, où les habitants sont plutôt frustes et où les préjugés pèsent lourd. Une nuit d’hiver, le jeune Mark Schluter renverse son camion sur une route isolée. A l’article de la mort, il est transporté à l’hôpital, grâce à l’appel d’un inconnu qui a laissé quelques mots : « Je ne suis Personne / mais ce soir sur la North Line / DIEU me conduit jusqu’à toi / pour que Tu puisses Vivre / et ramener quelqu’un d’autre ». Chacun de ces vers est devenu le titre des cinq parties d’une roman, formant ainsi une sorte de charade, policière et scientifique. Un « ange auto-stoppeur » est-il l’auteur de ce billet ?
Lorsque Mark reprend pied, il paraît réintégrer sa personnalité, son monde, mais sans pouvoir reconnaître sa sœur Karin qui vient d’abandonner son travail pour veiller sur lui. On comprend bientôt qu’il est victime d’un rare syndrome : celui de Capgras qui décrit chez un sujet soumis à une atteinte cérébrale l’absence du lien affectif qui le reliait avec ses plus proches. Ainsi, non seulement sa sœur, mais son chien, sa maison, lui paraissent être des faux, nés d’une coûteuse machination gouvernementale destinée à le tromper et le contrôler. On devine que nombre de phénomènes affectifs ou encore de délires -religieux, politiques ou du complot- qui nous paraissent constitutifs de la personnalité individuelle et native ne sont que les effets de dysfonctionnements cérébraux. Voilà qui est iconoclaste : nos qualités et défauts sont des produits de la bonne ou déficiente marche de diverses zones cervicales : « Mon cerveau, ce ramassis de parties séparées qui essaient de se convaincre les unes les autres… Où est mon moi ? », demande Mark.
Les médecins locaux ne parvenant pas à guérir le patient, Karin fait appel à une sommité, le professeur Weber, auteur de livres à succès dans lesquels il pille la mémoire de cas curieux pour le bien de la vulgarisation scientifique. Il reste attentif, puis prescrit un antipsychotique. Jusqu’à ce qu’elle constate: « Me voir aggrave son état » et « il a décidé que je ne serais plus jamais moi». Mark mène alors son enquête sur le responsable éventuel de son étrange accident, suspectant ses potes et « le petit ami de sa fausse sœur » : Daniel, un écolo fanatique dévoué aux grues. De plus Karin, bien que saine, paraît plus déséquilibrée que Mark. Sans compter que Weber lui-même finit par s’abîmer dans ses doutes professionnels et ses perplexités intimes en rencontrant une étrange et dévouée Barbara. S’il y a bien un complot, c’est celui qui mènera à la construction d’un centre de loisirs face aux oiseaux menacés, métaphores et « échos » de l’intégrité mentale menacée des personnages.
La dimension sociologique de ces romans est sensible à travers le contraste entre l’Amérique profonde de Mark et la côte Est -d’où vient Weber- qui est intelligemment marqué dans La Chambre aux échos, mais aussi entre le monde de la jeune immigrée de Générosité et celui du futur technologique en marche aux Etats-Unis. Quant à l’approche scientifique, qu’il s’agisse des neurosciences ou des problématiques liées au développement des connaissances et des thérapies génétiques, elles sont, dans un cadre romanesque bien charpenté, parfaitement claires autant qu’accessible au modeste lecteur que nous sommes. Ce dans la perspective à la fois de divertir et d’instruire, qu’il s’agisse de vulgarisation ou de questionnements éthiques.
Les esprits chagrins pourraient se froisser du didactisme appuyé de Richard Powers, de ce qui frôle le roman à thèse engagé dans des problématiques contemporaines. Mais outre qu'il est l'un des seuls, sinon le seul, à œuvrer avec tant d'efficacité en ce sens, il nous offre une écriture, précise, suggestive et pleines de bonnes surprises de pensée : ne boudons pas notre plaisir.Il faut en effet admettre qu’il a un indéniable talent pour dresser un vivant portrait de ses personnages et alterner leurs points de vue. Il sait instiller du suspense et ce qu’il faut d’émotion psychologique dans ce qui aurait pu être d’arides descriptions de cas. Que le roman de mœurs et de société s’intéresse aux plus intrigantes investigations de la science de la cognition, du comportement et de la génétique, justifie à lui seul la présence de Powers dans cette collection des écrivains américains novateurs: « Lot 49 ». Si ce label, au nom venu d’un livre de Thomas Pynchon (Vente à la criée du lot 49), n’existait pas, il faudrait l’inventer pour en reparler avec « générosité » dans « la chambre aux échos » de notre cerveau.
Qui sait si le lecteur sera sidéré par ce Sidérations ? Entre émotion et érudition scientifique, le romancier a trouvé un passeur : un enfant fort mal dans sa peau qu’il faut tenter de rédimer. Robin, dont la mère est décédée, reste seul avec son père, Théo Byrne, qui doit l’élever tant bien que mal. Est-il autiste, hypersensible, souffre-t-il d’un syndrome d’Asperger, ses crises de rage sont-elles à ranger du côté de troubles obsessionnels compulsifs ? Dans quelle mesure le décès de la maman, Alyssa, dans un accident de voiture, l’a-t-il affecté ? L’on devine qu’il est forcément harcelé à l’école, qu’il préfère quitter à la suite d’un de ses éclats. C’est alorsque Théo prend la décision d’emporter son fils de neuf ans dans une sidérante expérience humaine, écologique et neuroscientifique. Comme devant les mystères de l’univers, l’astrobiologiste se découvre effaré devant son enfant : « Mon fils était un univers de poche dont je n'atteindrais jamais le fond ». Son intelligence, sa curiosité intellectuelle sont plus que prometteuses : « Mon fils adorait la bibliothèque. Il adorait réserver des livres en ligne pour les trouver ensuite qui l'attendaient, attachés par un élastique avec un papier à son nom. Il adorait la bienveillance des rayonnages, leur cartographie du monde connu. […] La librairie était le plus beau des jeux d'exploration : on avait le plaisir du pillage et la joie de gravir les niveaux ».
Théo Byrne conduit le jeune Robin parmi les forêts et leurs richesses animalières et botaniques ; et bien au-delà, parmi la nomenclature et l'imaginaire astronomiques, comme sur et dans les planètes « Pelagos » ou « Falacha », tout cela avec un enthousiasme communicatif qui ne peut manquer de faire frissonner le lecteur. Car il a répertorié une foule d’exoplanètes dans un manuel, dont ses collègues se moquent un tantinet en l’appelant le « guide Byrne des extraterrestres », mais parmi lesquelles il fait voyager son fils en pédagogue. Son travail universitaire consiste à modéliser des scénarios de développement de vie, en appelant de tous ses vœux « le Guetteur », un super télescope qui recueillerait de quoi corroborer l'existence des mondes dont regorgent ses spéculations. Et, grâce à des retours en arrière plein d’alacrité, l’on découvre comment le jeune Théo, pourtant bien mal parti, découvrit la science grâce à une professeure excentrique et passionnément cultivée. Ainsi l’une des lignes de force de ce roman est celle de la nécessité de la transmission.
C’est pour éviter tout traitement chimique que le père offre à son fils une thérapie expérimentale aux bons soins d’un de ses collègues : en cartographiant les émotions dans le cerveau, il apprend à les contrôler en leur permettant de coïncider avec celles positives. Les résultats sont à la hauteur de l’espérance, au point d’autoriser Robin à orienter son empathie vers le monde alentour, même si ce dernier est dans un état alarmant. À cet égard Richard Powers use de la plume du satiriste pour dénoncer au vitriol les Etats-Unis d’Amérique, entre hyper capitalisme et hyper consommation, entre saccage des espaces naturels et éradications des créatures animales. Sans oublier un monde ubuesque où la théorie de l'évolution darwinienne est bafouée, ce à l’occasion d’un grotesque « musée de la création divine et de l'Arche de Noé ». L’on devine que lorsqu’il raille un Président s’arrogeant le droit d'abattre des milliers d'hectares d'arbres prétendument responsables d'incendies, il pense à un Donald Trump ainsi calomnié. Que lorsqu’il se dresse contre une dictature où chacun est fiché et peut être arrêté s'il parle en dépit des idées obligatoires, il pense au totalitarisme chinois. Et si la science est coupable de coûter trop cher, donc sacrifiée, le voici cinglant de fortunés obscurantistes.
Cette pédagogie exploratoire n’a rien de sec et froid, au contraire. Elle est amour et tendresse, quoique probablement il s’agisse d’une idéalisation. Entre exactitude scientifique et rêverie exaltée, la beauté e la terre et d’univers possibles est sans cesse sidérante :« Un soir de la mi-août, il demanda une planète avant de se coucher. Je lui offris Chromat. Elle avait neuf lunes et deux soleils, l'un petit et rouge, l'autre grand et bleu. Ce qui produisait trois types de jour de longueur différente, quatre types d'aube et de couchant, des dizaines d'éclipses possibles, et d'innombrables saveurs de crépuscule et de nuit. La poussière dans l'atmosphère transformait les deux types de lumière solaire en aquarelles tourbillonnantes. Les langues de ce monde avaient pas moins de deux cents mots pour désigner la tristesse et trois cents pour la joie, selon la latitude et l'hémisphère ».
Plutôt que d’enchainer une froide démonstration scientifique, Richard Powersfait preuve de la sensible intelligence qui consiste à faire passer ses convictions par l’intermédiaire d’une couple dissemblable et complémentaire, qu’unit l’affection, bien que parfois orageuse. La dénonciation des désastres écologiques et le plaidoyer en faveur de l'exploration spatiale, entravée par les échéances électorales, voire les préjugés religieux, passent par les yeux de l’enfant afin de bouleverser le lecteur.Le manuel d’éducation n’est pas sans faire penser à l’Emile de Rousseau, lui-même confiant en la nature : « Un jour nous réapprendrons à nous connecter à ce monde vivant ».
Entre microcosme (le cerveau de l’enfant) et macrocosme (l’univers autour et au-dessus de lui), le drame psychologique se développe de manière fort attachante, mais aussi inquiétante : « Elles ont beaucoup en commun, l'astronomie et l'enfance. Toutes deux sont des odyssées à travers des immensités. Toutes deux en quête de faits hors de portée. Toutes deux théorisent sauvagement et laissent les possibles se multiplier sans limites ».
Cependant, dans ce cadre cosmique, le roman se ressent du voisinage de la science-fiction. Après ses deux parents, Robin accepte d’expérimenter les techniques du « neurofeedback », en entrant dans le tunnel d’Imagerie à Résonnance Médicale pour percevoir et cartographier en cet « incubateur d’émotions » le « chagrin », « la vigilance », « l’extase », comme dans une sorte de « machine à empathie », où il rencontrera « l’empreinte cérébrale » de sa mère. Si la thérapie est un succès, ses décisions de vendre ses peintures zoologiques puis de manifester devant le capitole local pour alerter au sujet de la disparition des grands animaux risquent de le conduire à bien des avanies. L’osmose avec le cerveau maternel, qui est « revenu guérir son âme », lui permet de se sublimer. Et lorsque l’université décide de rendre l’expérience publique, en vantant des avancées prometteuses et une humanité optimisée, malgré l’anonymat requis, Robin l’enfant prodige aux capacités d’apprentissage inouïes devient un « spectacle ». Sans compter la « Croisade pour la Sacralisation de l’humain » ; et la régression, comme celle du malheureux héros habitant Des Fleurs pour Algernon[3]…
Aussi, comme une sorte de guide scientifique et spirituel, le romancier embarque le fiston autant que son lecteur, soit virtuellement l’humanité tout entière, dans une quête et une thérapie qui viseraient à sauver rien moins que l’être humain et la planète, ce en corrélation avec de possibles exoplanètes où la vie trouverait refuge. De plus, nous sommes dans une Amérique guettée par le chaos politique, ravagée par les menaces climatiques, les canicules, inondations et pandémies animales et humaines, telles que les prédisent les catastrophistes. Une activiste environnementale adolescente « Inga Alder », dont Robin devient « violemment amoureux », quoique sur les écrans, est évidemment inspirée de Greta Thunberg, en une ridicule imagerie propagandiste, ce qui lui fait affirmer péremptoirement que « tous les coraux du monde seront morts dans dix ans ». Les angoissés climatiques que produit l’hystérie écologiste et médiatique trouveront là un panier de gourous, un rituel salvateur. Aussi l’écrivain, mais certainement avec la plus grande sincérité, surfe-t-il sur les peurs et les mythes de notre époque, en bonne conformité idéologique avec la doxa écologiste[4]. Ce serait pourtant sagesse lorsque « l’économie deviendrait écologie », au sens réellement scientifique et non idéologique du terme, ne serait-ce qu’en remédiant à la prolifération des pollutions.
Comme de juste, la mère de Robin, « qui aimait randonner comme on aime dormir », était une activiste écologiste, luttant contre la souffrance animale et la disparition des espèces, dont son décès est en quelque sorte la métaphore. Tous les ingrédients sont donc réunis pour faire de ce livre un beau plaidoyer à la mode, en une parabole efficace, dont les personnages sont intensément vivants par la grâce d’une écriture agile et colorée ; ou, au choix, un didactisme que d’aucuns trouveront un brin infantilisant. Sans compter (est-ce un effet de traduction ?) l’emploi sans cesse irritant du trop familier « on » en lieu et place du « nous »…
Qui sait s’il faut, de Richard Powers, préférer son Orfeo[5], plus dramatique, ancré qu’il est dans une étonnante collusion entre terrorisme et création musicale. Ou son Sidérations, car au-delà de son Arbre-monde, voici, malgré nos minces réserves, son roman le plus réussi, dont les récits et les descriptions de la nature sont poétiquement ciselés, dont les péripéties familiales sont si vigoureusement émouvantes, dont les perspectives scientifiques sont si stimulantes, même s’il pêche par un dommageable soupçon de messianisme écologiste. Et si l’enchainement des brefs chapitres de Sidération est un plaisir, malgré la fin tragique, au risque d’offrir la lecture la plus enchanteresse en même temps qu’éprouvante, au détriment de ses précédents romans parfois plus lourdement didactiques, l’engagement idéologique climatique, ravissant nombre de lecteurs acquis à cette thèse, peut sembler plus pesant pour des lecteurs plus libres. Néanmoins, le roman philosophique, genre favori du siècle des Lumières, est aussi celui auquel Richard Powers apporte brillamment sa contribution, entre neurosciences et cosmologie.
Richard Wright, Ralph Ellison, James Baldwin : trois grands écrivains contre le racisme,
Albin Michel, 2020, 320 p, 21,90 €.
Gil Scott-Heron : La Dernière fête,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stéphane Roques,
L’Olivier, 2014, 304 p, 23 €.
Langston Hughes : The Big sea. Une Autobiographie,
Seghers, 2021, 400 p, 22 €.
Nancy Cunard : Anthologie noire, traduit par Geneviève Chevallier,
Editions du Sandre, 2022, 900 p, 60 €.
Il devrait être ridicule de présenter un homme à l’aune de sa couleur de peau. Nonobstant, le noir était constitutif de millions d’Américains qui de ce fait ne l’étaient pas entièrement, tant ils étaient les victimes d’une ségrégation inique. Ecrire était alors un choix, non seulement esthétique, mais existentiel. Traversant tout le XX° siècle, un trio d’écrivains, Richard Wright, Ralph Ellison, James Baldwin, a dû s’affirmer avec le noir de ses machines à écrire, affrontant bien des résistances, offrant des œuvres puissantes. Liliane Kerjan, essayiste rompue à la connaissance de la littérature américaine, les présente avec aménité, tant dans leurs combats que dans leurs univers littéraires. Ajoutons à ce tableau une personnalité singulière de la contestation et du rock, Gil Scott Heron qui, avec sa Dernière fête, offre une autobiographie en noir. L’autobiographie étant également un ressort de l’affirmation d’une identité américaine chez Langston Hughes. Les bonheurs de l’édition nous permettent de réparer une lacune en ouvrant l’Anthologie noire réalisée en 1934 par Nancy Cunard. Toute une généalogie de la pensée est ainsi possible.
Non pas tour à tour, mais entrelacés parmi quatre grandes parties, voici, sous l’orchestrale baguette de Liliane Kerjan, un triptyque de l’écriture tentant de se décarcasser de la peau dont ont héritée Richard Wright, Ralph Ellison et James Baldwin. Plus que des témoins, des militants, des penseurs, ils sont avant tout des écrivains, des créateurs de mondes. Leur parcours est politique lorsqu’ils haranguent leurs publics en faveur de l’égalité des droits et contre les injustices, dont la ségrégation. Leur parcours est initiatique, lorsque d’une expérience traumatisante sourd la conduite du récit, l’art du romancier.
Tous trois viennent des ghettos noirs à l’époque de la ségrégation, et seule leur passion pour la littérature, leur « extraordinaire pugnacité », leurs permettront de se faire un nom. En ce sens il y a nécessairement un volet biographique au service de ces trois auteurs, sans qu’il soit suffisant, car l’analyse de leurs œuvres et de leurs impacts sur la société et l’évolution des mentalités reste essentielle.
« Je suis invisible, comprenez bien, simplement parce que les gens refusent de me voir », ainsi Ralph Ellison (1914-1994) justifiait le titre de son roman fleuve : Homme invisible, pour qui chantes-tu ? paru en 1952. « Être noir en Amérique, c’est être en colère presque tout le temps », témoignait en 1965 James Baldwin (1924-1987), dans le magazine Ebony, qui inaugura sa carrière d’écrivain en 1953 avec Les Elus du Seigneur. Richard Wright (1908-1960), petit-fils d’esclave, tire la matière de son Black Boy en faisant fructifier son enfance misérable dans le Mississipi. Battu, abandonné par son père, affamé, jeté dans « l’orphelinat des pauvres », il a bien failli ne jamais devenir écrivain. Parmi la « terreur permanente des Blancs », et les petits boulots à leur service, seuls le collège et l’écriture de contes, de nouvelles le sauvent ; ce que pourtant sa famille réprouve violemment. Après avoir fui vers le Nord, son premier livre porte un titre symbolique : Les Enfants de l’oncle Tom, par allusion au classique antiesclavagiste d’Harriet Beecher Stowe[1], publié en 1852.
Egalement petit-fils d’esclave, Ralph Ellison vient de l’Oklahoma et connait la pauvreté. D’abord trompettiste athlétique, il intègre une université noire et découvre la littérature. Des taudis de Harlem, « scandale social et racial », sort James Baldwin, fils illégitime battu que la lecture sauve, tandis qu’il se fait provisoirement prédicateur pentecôtiste. Devenu l’ami d’un peintre noir connu, il prend confiance en sa vocation d’écrivain révolté, avant de rencontrer en 1945 Richard Wright, qui vient de publier avec succès Un Enfant du pays. James Baldwin rédige un essai polémique « The Harlem ghetto » pour une revue, prélude à son roman Harlem Quartet. Ce sont « trois adolescents qui refusent le marasme de leur condition et deviennent des hommes prêts à s’exposer ». Par-dessus tout, ils ont « faim d’égalité » ; ce qui est le titre du récit autobiographique de Richard Wright. Ce dernier a des démêlés pas toujours amènes avec les communistes qui l’enrôlent et devient l’ami de Ralph Ellison. Sa carrière est météorique : Black Boy, premier volet de son autobiographie connaît un succès fulgurant. Ce qui lui permet d’aider James Baldwin à obtenir une bourse et d’être reconnu jusqu’à Paris où les aventures bouillonnantes contribuent à son inspiration et à l’écriture d’un roman, Go Tell It on the Mountain : l’accueil est élogieux. Le thème de l’amour homosexuel anime Giovanni’s room, tandis qu’il marche sur tous les fronts, essais, théâtre, par exemple en offrant son 12 Million Black Voices : A Folk History of the Negro in the United States, vaste chronique qui balaie toute une généalogie depuis l’arrivée des esclaves vers les champs de coton jusqu’aux taudis de Harlem. À Paris, aux côtés de Sartre et de Camus, il milite contre le racisme et le colonialisme, voit ses livres traduits, croise Aimé Césaire, voyage en Afrique. Hélas lui aussi était leurré par le rêve marxiste. Ce pourquoi le maccarthisme tatillon veillait sur lui d’un œil torve. Aux portes de sa mort précoce, ses derniers livres reçoivent un accueil plus mitigé.
Ralph Ellison se fait chroniqueur et nouvelliste avant de pouvoir achever son roman épique et picaresque, unissant les dimensions autobiographique et historique : Homme invisible, pourquoi chantes-tu ? Ce dernier est accueilli en 1952 par un concert de louanges. Il obtient le Prix de Rome américain pour pouvoir écrire en toute patience dans la ville éternelle. Son recueil d’essais Shadow & Act rassemble des analyses sur la littérature, la musique de jazz et la culture américaine. Partout fêté, il devient un incontournable. « Célèbre, cultivé, pondéré : Ellison est parfait dans ces cercles du pouvoir blanc où la présence d’un auteur noir est inédite ». Cependant la sortie acclamée d’un recueil d’essais ne peut masquer que son nouveau roman, dont un manuscrit brûla, ne parait que par fragments, n’avance guère et restera inabouti à sa mort.
Si Ralph Ellison préfère se tenir au-dessus de la mêlée, James Baldwin est un « missionnaire des droits civiques ». Son expérience de l’injustice et de l’exploitation nourrit son écriture et sa détermination. Le lynchage du jeune Emmett Till et l’acquittement de ses meurtriers lui fournit en 1963 l’impulsion d’une pièce de théâtre : Blues for Mister Charlie. Successivement, c’est un roman sur l’esclavage, puis une biographie de Booker T. Washington, figure cardinale de l’éducation des Noirs. Il choisit la détermination pacifique de Martin Luther King en faveur de l’assimilation contre la violence de Malcolm X, numéro deux des Black Muslims, partisan du séparatisme. Hélas le « rêve » (« I have a Dream ») du premier sera interrompu dans le sang à Memphis ; et le second lui aussi assassiné. Dans I am not your Negro, James Baldwin leur rendra hommage. Faire admettre les Noirs dans les Universités blanches du Sud entraîne des émeutes, des crimes, des répressions, des coups de main du Ku Klux Klan, des lynchages. Contre cette abomination, James Baldwin est le modèle de l’écrivain engagé, de la conscience humaniste, qui écrit en 1964 dans la revue Transition : « Un Noir en soi n’a pas d’existence », une formule hautement polysémique. Les mœurs n’évoluent que lentement, quoiqu’en 1967, un juriste Noir, Thurgood Marshall, est nommé à la Cour Suprême.
Si ces trois écrivains n’influencèrent guère les sectaires étroits, les suprémacistes blancs, ils purent cependant tirer bien des lecteurs de leur ignorance et ouvrir les yeux de tous les curieux d’autrui et de la condition humaine. C’est ainsi qu’ils sont dignes de l’admiration du romancier Philip Roth[2].
Illustré par un cahier de photographies, l’essai biographique de Liliane Kerjan progresse par étapes, alternant ses trois héros et « compagnons de lutte » : d’abord « Des enfants du pays », puis « Des ténèbres au monde visible », ensuite « Les grands combats », enfin « Les radeaux de l’espoir ». Le triptyque est ainsi un tableau de la ségrégation, de l’émancipation et des luttes pour les libertés. Si nos écrivains « ont fait un rêve », pour reprendre le titre, ce rêve n’a certes pas encore absolument touché le sol de la réalité, il est toujours en chemin. Jusqu’à ce que, mais c’est peut-être une utopie, il ne soit plus nécessaire d’ajouter les adjectifs « blanc » ou noir » quand il s’agit de littérature, d’hommes.
Livres fondateurs, ceux de nos trois hérauts de la dignité noire, qui ont contribué à l’évolution des mentalités et à la lutte pour les droits des Afro-Américains, ne le sont pas seulement par militantisme et par l’inscription historique, parmi une époque troublée qui vit peu à peu et non sans violences se desserrer l’étau de la ségrégation, mais par la qualité intrinsèque de leurs œuvres, dont la richesse ne faiblit pas un demi-siècle plus tard, ne cessant pas d’inséminer la réflexion. Ils sont de plus les pères fondateurs d’une littérature colorée, sont les noms aujourd’hui respectés sont ceux de Toni Morrison[3] ou de John Edgar Wideman[4]. Et même si l’on peut regretter un sens de l’à-propos un tant soit peu discutable et racoleur en faisant dès l’introduction appel au mouvement « Black Lives Matters », qui propage pourtant un autre racisme[5], l’essai de Liliane Kerjan est roboratif, plein de vie et de fureurs, permettant d’initier le lecteur à des figures irremplaçables non seulement de la littérature américaine mais de l’émancipation de la pensée.
Il faut encore que ce soit un manifeste, surtout s’il concerne une personnalité disparue en 2011, une personnalité qui, née en 1949, passa son enfance dans le Tennessee, bastion de la ségrégation et du souvenir de l’esclavage. Que l’on s’affirme par la chanson et le rock and roll, ou par la littérature, par le roman ou par La Dernière fête, une autobiographie en noir sous la plume de Gil Scott-Heron, reste alors un combat identitaire, sous-tendu par une thèse indéfectible : les droits et la dignité des noirs doivent être ceux des blancs.
Probablement faut-il être un amateur de Michael Jackson, de Bob Marley et de Steve Wonder pour apprécier pleinement ce volume, d’un chanteur et musicien certes moins connu, mais qui eut ses heures de gloire, avec « The Revolution Will Not Be Televised », satire virulente des médias et de la publicité. On observera cependant que le rythme de son récit à la première personne est aussi vif que celui de ses chansons, bourré de péripéties, de réflexions de bric et de broc, et d’épreuves autant intimes que politiques.
De sa naissance à son « attaque cérébrale », l’autobiographe fait défiler une vie familiale chaotique. Puis des études courageuses, ponctuées par l’écriture, à 19 ans, d’un polar ancré dans les bas-fonds newyorkais, Le Faucon. C’est alors que l’éditeur lui dit : « La bonne nouvelle, c’est qu’il y a un chèque de deux mille dollars pour toi. La mauvaise, c’est que tu dois subir une lourde opération chirurgicale avant de l’encaisser. » C’est-à-dire, « réécrire tout le dialogue du ghetto pour en faire de l’anglais » et « intervertir les personnages ». Finalement, c’est pour Wolrd Publishing et cinq mille dollars qu’il le retravaille et voit son recueil de poèmes, Small Talk at 125th and Lenox également publié.
Peu à peu il quitte la scène secrète de la littérature, et une « carrière de prof de littérature à la fac », pour la vie publique de la scène musicale, ce monde où « il y a des héros et des zéros », entre concerts et tournées, avec des tubes comme « Angel Dust », à mi-chemin du blues, du jazz, de la pop et du rap. Jusqu’à chanter avec « Stevie » Wonder sur une scène qui est « un chaos chorégraphié digne de la Rome antique » ; puis avec « Mike » Jackson dont il mesure le talent bluffant avec humilité, mais sans être capable en son texte d’en rendre et analyser la réelle mesure…
Conjointement, il s’engage parmi l’arène du militantisme, « en protestation contre la mort par balles d’étudiants noirs ». Il n’a de cesse de parvenir à ce qu’un « Martin Luther King day » soit célébré et férié dans toute l’Amérique. En ce sens, l’on peut considérer que ce volume posthume est également l’autobiographie d’une Amérique musicale et en devenir. Quoique « la politique n’était pas [son] domaine de prédilection dans le domaine de la poésie », il se répand en lamentations à l’occasion de l’élection de Ronald Reagan, dont il a « embroché le passé politique » dans un poème : « B Movie ». Malgré les anecdotes et les comportements pas toujours judicieux, la naïveté du ton et de l’enthousiasme entre « frères », l’odyssée vers la gloire s’enrichit d’une dimension picaresque et sociologique.
Ponctuée par le traumatisme de la mort de sa mère, une vie se construit, se bagarre et s’érode au fil des pages, à l’instar de sa voix rauque : « Je ne suis franchement pas sûr de savoir à quel point je suis capable d’amour », « Aimer n’était pas un verbe actif dans ma famille et ma vie ». Ce ne sont peut-être que des euphémismes, en tout cas des ellipses, témoignant de la difficulté à se dire de la part de l’autobiographe. Tabac, drogues, sida, goût forcené du crack (ce dont il ne fait pas mention), solitude (on devine qu’il ne fut ni un amant, ni un père de rêve), tout participe de la pente fatale vers la déchéance, comme chez trop de stars du rock, de la pop et du rap : « J’étais défoncé pétrifié ossifié ». Au point que la mort l’emporte trop tôt, au point que ses mémoires, étroitement liées à l’histoire de l’émancipation noire, soient évidemment inachevées. En un pathétique requiem.
Entre poésie engagée et goût forcené pour les mots, depuis la Bible que lui lisait sa grand-mère, le combat idéologique s’accompagne d’un combat contre, avec et pour la langue. Même si les vocables « cool » et « truc » parsèment le récit au langage coulant et relâché, une esthétique se fait jour : « J’avais des affinités avec le jazz et la syncope, ma poésie venait de la musique ». Hélas les poèmes, ou textes de chansons, insérés dans cette autobiographie, sont d’une faiblesse insigne. Pourtant, à l’occasion de l’assassinat de John Lennon, « le discours de Stevie a ressemblé à un solo de jazz », quoique rien ou à peine n’en filtre ici. Reste une éthique du juste milieu, loin des positions extrêmes des Black Panthers. Sa tolérance se veut universelle : « je ne serais pas censé les apprécier ou apprécier leur art parce qu’ils ne sont pas noirs ? Quoi ? Passez à autre chose ! N’est-ce pas contre ça que l’on s’est battu pendant des années ? » Ou encore : « Tout Américain, élevé dans un climat de mauvais traitements et de violence, qui suggérait qu’on pouvait surmonter des siècles de discrimination délibérée sans rendre la pareille à son oppresseur était plus qu’estimable, il était inestimable ».
Certes, la faiblesse inhérente à ce genre d’ouvrage est son versant à thèse. Une thèse juste, mais que l’évidence - hélas pas toujours partagée - devrait condamner à l’obsolescence. On ne devrait pas avoir à se battre pour les libertés et l’égalité en droits des Afro-Américains. Il n’en reste pas moins que l’intérêt documentaire, psychologique et sociologique pour ce pays exotique, étrange, qu’est celui des grandes figures musicales noires est rarement absent parmi les pages de Gil Scott-Heron. Grâce à l’emprise des figures de la pop-rock dans l’univers du show-business, la cause de la tolérance parait être gagnée. Que l’on se rassure ; le pays du racisme, mais aussi de ses donneurs de leçons, est parfois ancré au plus profond de l’homme, anti-noir ou anti-blanc. La nécessité du témoignage, du manifeste en faveur de l’égale dignité des peaux et des cœurs a encore de beaux et terribles jours devant elle.
Autre autobiographie, celle de Langston Hughes, titrée The Big sea. Il faut lire évidement ce titre comme une métaphore, même si le poète a connu tant « les bateaux morts » bloqués sur l’Hudson que ceux « qui voyagent ». Publiée en 1940 alors que l’écrivain (1901-1967) avait encore bien des années à vivre, elle témoigne d’une attachante personnalité et d’une quête littéraire qui lui permit d’introduire le blues et le jazz dans sa poésie : « La beauté de Susanna Jones dans sa robe rouge / embrase mon cœur d’une flambée d’amour, aiguë comme une peine ». Plus tard, en 1956, il offrit à ses lecteurs un second volet, I Wonder as I Wander. Il voulut et su « donner une voix aux rêves et aux peines que connaissent tous les Noirs ». The Big sea est plus narratif qu’intimiste. À partir du pivot des « vingt et un ans » (c’est le titre de la première partie), lorsqu’il jette ses livres à la mer pour prendre un nouveau départ, voici une bordée de brefs chapitres qui reviennent aux origines familiales. Au-delà de ses lectures et des spectacles, « le monde réel n’était pas sans enchantements ». Une enfance itinérante aux Etats-Unis et au Mexique avec son père qu’il n’aimait guère lui permet de se faire professeur d’anglais. Paysages, corridas, femmes mexicaines, églises, « une tragédie à Toluca », tout est décrit et raconté avec vivacité, alors qu’il se prépare à rejoindre l’université de Columbia. « Le Noir parles des fleuves » est alors son premier poème à être publié. Cependant la pauvreté le rattrape à Harlem. Ne reste qu’à s’embarquer comme matelot.
« En pleine mer », la seconde partie, conte une jeunesse aventureuse jusqu’en Afrique sous la coupe de la colonisation ; là il est « traité de Blanc ». Entre « aventure de la cage aux singes » et tempêtes, le retour n’est pas glorieux et de nouveaux embarquements s’imposent, vers les Pays-Bas, puis la France où il parvient à travailler dans une boite où l’on joue du blues jusqu’au fond de la nuit. Quelques histoires d’amour, des bagarres homériques, l’Italie puis retour aux Etats-Unis, où, étonnement ce sont ses poèmes qui lui ouvrent les portes : un premier prix, des « amitiés littéraires et artistiques », une dame qui lui offre une bourse pour l’université de Lincoln, puis l’édition pour The Weary Blues. Au récit picaresque succède presque un conte de fées…
Ces deux précédents volets sont couronnés par l’épopée de « la Renaissance de Harlem », dont il se fait le chroniqueur, voire l’historien. « Les Noirs étaient à la mode » dans les années vingt. Entre réceptions et spectacles, l’on découvre une satire douce-amère des Noirs aisés et snobs, ce qui ne permet pourtant pas à cette partie d’être la plus intéressante, car moins personnelle, sauf lorsqu’une mécène lui permet d’écrire sans souci son roman : Not Without Laugther. C’est un succès : « je vis mes poèmes se transformer en pains, ma prose en logement et en habillement ».
Toutes ces pages ont quelque chose du déroulé d’un roman de formation. Si le racisme ne peut être occulté par Langston Hughes, la dénonciation n’est ni virulente, ni amère, ni revancharde ; le ton est plutôt enjoué, à rapprocher de la dimension humoristique du blues : « malheureusement, je ne suis pas vraiment de couleur noire », dit-il non sans autodérision.
Curieusement, cet auteur fort connu aux Etats-Unis, souvent cité par Martin Luther King, et qui réussit à vivre de sa plume, n’eut pas les honneurs de la reconnaissance lors de la première parution de cette traduction, sous le titre des Grandes profondeurs en 1947 chez Seghers. Souhaitons que cette édition revue soit un peu plus remarquée, tant le récit est fluide, entraînant, riche d’aventures et de rencontres déterminantes, tout en radiographiant son temps, pour un poète, romancier et nouvelliste, que James Baldwin tenait en haute estime.
Romancier précurseur de l’inoubliable Black Boy et conférencier avec par exemple « The Literature of the Negro », Richard Wright peut être opposé à Ralph Ellison en tant qu’ « esthète mélomane », alors que James Baldwin, qui réclamait de « libérer les Blancs de leurs préjugés », peut être qualifié par Liliane Kerjan d’ « activiste révolutionnaire ». Gil Scott-Heron est quant à lui leur successeur et complice musical, aux côtés de Langston Hughes. Qu’importe, ce ne sont pas là des barrières en tant qu’ils appartiennent à la littérature universelle.
Il est stupéfiant qu’il ait fallu attendre près de quatre-vingts dix ans pour que cette Anthologie noire soit enfin traduite, ce qui n’est d’ailleurs pas un mince travailde la part de Geneviève Chevallier. Nancy Cunard, mécène américaine fortunée, voulut réparer une injustice, rendre hommage à ces journalistes et écrivains que leur peau noire handicapait encore dans les années trente, celles de la grande dépression et du racisme institutionnalisé dans les Etats du Sud. Ainsi pilota-t-elle la confection et la publicationen 1934 de cette Negro Anthology destinée à frapper les esprit et poser une borne mémorable parmi l’histoire de la conscience noire et de la lutte contre le racisme, aux États-Unis certes, mais également jusque dans les autres continents.
L’ambitieuse Nancy Cunard, poète, égérie et mécène des surréalistes, se fit alors éditrice militante, documentant la violence qui gangrenait son pays en visant les Noirs, dont les cultures héritées d’Afrique étaient pourtant célébrées par les amateurs de blues, de jazz et les esthètes du cubisme. Ce lourd et beau volume est une somme où les archives, articles de presse, témoignages, citations, discours politiques, tracts, poèmes, chansons abondent, et dont l’intérêt iconographique n’est pas le moindre. Sans se contenter du regard des Américains, l’on lit ceux venus d’Afrique et d’Europe, tandis que les auteurs viennent de disciplines contrastées et complémentaires : ils sont historiens, anthropologues, étudiant le « folklore noir » et le « préjugé racial » aux Etats-Unis, nous présentant les masques, la statuaire du Congo et ses fétiches. Parfois journalistes, lorsque Williams Pickens relate un lynchage dans l’Indiana et ses conséquences judiciaires et sociales. Sociologues également s’il s’agit de l’éducation des Noirs, évidemment plus que perfectible alors. Les « chaines de forçats », le « vote noir », les « chants de protestation » (avec des partitions) et la musique de jazz sont de la partie, non sans des documents photographiques parfois effrayants. Et, l’on s’en doute, militants, mais aussi artistes et poètes. Outre l’évidente trace historique, la création polymorphe et polyphonique éclate, rageuse, vivante, intense.
Nous retrouvons Langston Hugues qui « cherche une maison / Dans le monde / Où les ombres blanches / Ne tomberons pas ». Si Nancy Cunard n’est peut-être pas une poétesse inoubliable, sa voix s’engage en langage parlé : « Les Blancs s’entretuent pas dans le Sud / oh non, pas avec tous ces Nègres autour » ; ce avec une acerbe ironie. Il y a là des découvertes, tel Walter E. Hawkins, qui fait parler l’Afrique en une épique prosopopée : « Noir est le spectre de mon labeur / Profond comme la richesse de mes mines de charbon […] Je suis le Sphinx et les Pyramides / Le nœud et l’énigme de l’univers ».
Un puissant réquisitoire clôt cet impressionnant recueil, cette encyclopédie méconnue, celui de Raymond Michelet, qui, en trente pages développe : « Les blancs tuent l’Afrique », même si cette dernière a bien su se détruire par elle-même, en particulier au moyen de l’esclavage arabo-musulman. Malgré ce travail considérable, remarquable, Nancy Cunard n’a pas que des vertus, affirmant en sa préface : « les forces les plus vives de la race noire ont compris que seul le communisme renverse les barrières de façon aussi radicale qu’il anéantit les distinctions de classe. L’ordre mondial communiste est la solution au problème de race pour les Noirs ». Le préfacier, Nicolas Menut, note : « On appréciera ». L’on sait en effet ce qu’il advint de tous les pays ravagé par les conséquences du Manifeste de Karl Marx et de ses disciples rouges.
Pourquoi ne pas avoir traduit Negro Anthology par Anthologie nègre ? L’on sent une génuflexion face à ceux qui se seraient étranglés devant ce dernier adjectif qu’ils prétendraient dépréciatif. Si l’on revient à l’étymologie, « niger » en latin signifiait un noir brillant, alors que le terme « ater » signifiait un noir sale. Nous affirmons que cette anthologie en eût été encore plus brillante…
Claustro de la Catedral de Ciudad Rodrigo, Salamanca, Castilla y León.
Photo : T. Guinhut.
Richard Zimler ou la transcendance,
entre holocauste et résurrection :
Les Anagrammes de Varsovie, Lazare.
Richard Zimler : Les Anagrammes de Varsovie,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz,
Buchet Chastel, 2013, 348 p, 22 €.
Richard Zimler : Lazare,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz,
Le Cherche midi, 2021, 456 p, 22 €.
Que fait, du haut de son ciel, Dieu ? Aurait-il omis de ressusciter les victimes de l’holocauste et du ghetto de Varsovie ? Pourtant, en la personne de son fils, il prétendit ressusciter Lazare. Ce sont là de fortes interrogations métaphysiques, tant associées au Judaïsme qu’au Christianisme, dont s’empare avec une poigne puissante le romancier américain Richard Zimler. Dont Les Anagrammes de Varsovie et Lazare sont de tragiques et néanmoins roboratifs romans historiques. Mais pour quelle transcendance ?
Encore un roman sur l’holocauste ! Faut-il céder à la fatigue honteuse et l’ignorer, ou le respecter a priori, au moyen d’une politiquement correcte admiration insincère ? Pourtant, passées ces pitoyables irrésolutions, l’étonnement saisit le lecteur dès le prologue, réalisant que le narrateur est un défunt, qu’il rend visite aux siens pour restituer plus que l’Histoire des dates et des chiffres : « Le moins que nous puissions faire pour nos mort est de rendre à chacun sa singularité. »
Ainsi, Richard Zimler fuit avant tout l’univers statistique de la trop célèbre solution finale pour aller à la recherche de l’identité profonde de quelques disparus. « Sachant que les Juifs du ghetto utilisaient des anagrammes », il s’attache à les décoder, autant pour mener l’investigation de son personnage que pour décrypter les sens de leurs vies et de leur génocide.
Le ghetto de Varsovie est en 1940 une « île de grottes et de labyrinthes urbains », parmi laquelle l’oncle Erik veille sur son jeune neveu Adam, déjà bien au fait de la contrebande auprès des quartiers chrétiens. Jusqu’à ce qu’il soit retrouvé sur les barbelés, un membre en moins. Comme Anna, un peu plus tôt, comme d’autres garçons, dont on s’apercevra qu’à chaque fois une partie du corps manque, là où une marque de naissance attirait l’œil ; et à destination des collections de Buchenwald…
Les péripéties s’enchainent avec un art du tragique consommé : famine et marché noir, maladies, amours interdites, grossesses et suicides, crimes juifs et exactions nazies, augmentés par le suspense haletant d’une sortie d’Erik par de souterrains passages, sous l’apparence d’un dignitaire allemand, qui se termine par les coups de pelle providentiels d’une Polonaise sur l’officier qui arrêtait notre héros… Hélas, le sursis est de courte durée. Une fois l’enquête résolue par le vieux psychiatre freudien, tout « sentiment de transcendance disparu », il faudra fuir, se cacher, et mourir dans un camp.
Ainsi, les souffrances juives, les comportements héroïques et les traîtres exactions ne sont plus des abstractions, dans Varsovie relevée de ses ruines par la fiction, où « l’assassin avait voulu amputer le monde de toute sainteté ». L’écriture, hérissée de détails justes (l’on devine un travail de documentation soigneux), est colorée, expressive, profondément capable de délivrer au lecteur une réelle empathie avec les personnages. Entre reconstitution historique et réalisme exacerbé, mais aussi, à l’aide de son fantomatique narrateur, à la lisière du roman fantastique, le lecteur, en état d’apesanteur romanesque, se surprend à se demander un moment s’il n’est pas lui-même réincarné parmi cette faille immonde de l’Histoire. Dans une « langue qui a ses propres nuances de culpabilité et de remords », Richard Zimler retrace bien plus que l’odyssée de quelques individus traqués, celle du peuple du Livre, dans un « combat pour empêcher nos ombres de disparaitre », et « luttant pour que personne ne puisse écrire le mot Fin d’une autobiographie de quatre mille ans ».
Il fallait oser : coudre en ce tableau du ghetto sous la tyrannie nazie l’intrigue d’une enquête policière hallucinante. Quoiqu’un fil dans la bouche d’un jeune mort soit un indice non négligeable, l’on pourra peut-être s’indigner que la ficelle policière et romanesque soit un peu abusive en cette mémoire des pires heures de Varsovie. Malgré ce que d’aucun verront à tort comme la facilité du thriller historique, le récit, tissé avec une rigueur visionnaire, est éprouvant ; non sans une dimension morale impressionnante. En effet, il permet qu’une grave leçon soit tirée : être parmi les bafoués du ghetto juif destinés à la Shoah ne protège pas du mal, banalement quotidien selon Hannah Arendt ou absolu et radical selon Kant[1], y compris de la collaboration avec les monstres du nazisme.
Bible in folio, Michel Estienne, 1580. Photo : T. Guinhut.
Quoique moins immédiatement célèbre que celle du Christ, la résurrection de Lazare est brièvement contée, mais non sans souffle divin, dans l’Evangile de Jean[2]. Aussi faut-il être doué d’une rare puissance narrative pour en faire un roman historique lourd de plus de quatre cents feuillets.
Que l’on prenne garde si les premières pages paraissent un rien confuses et sibyllines. L’on comprend assez vite que cette nécessaire confusion est celle de Lazare, le narrateur, lorsqu’il s’éveille des deux jours de sa mort ; « le temps que tu t’appropries ton enveloppe charnelle », lui dit son ami, que d’autres admettrons être le fils incarné de Dieu et Dieu lui-même à la fois. De même que Jésus, soit Yeshua, il a son nom juif : Eliezer. Or une vaste population se déploie autour des protagonistes. Elle est pleine d’attentions, de rivalités, et nantis de maints détails vivants, de la fille de Lazare, Nahara, jusqu’au chat, Gephen, dont s’amuse Jésus, en passant par la mère de ce dernier, Maryam. Le personnage éponyme parle araméen et grec, travaille comme poseur de mosaïques pour le riche et prétentieux Lucius, et subit l’hostilité des prêtres du Temple, jaloux du pouvoir de Jésus.
Pourquoi Lazare a-t-il été ainsi choisi parmi les morts ? Alors que Jésus n’a pas ressuscité un bébé qui lui fut présenté. Alors que Lazare ne garde aucun souvenir de l’au-delà, ce qui ne laisse pas de l’inquiéter et d’introduire le doute en son esprit quant à une éventuelle dimension eschatologique. Probablement est-ce grâce à son amitié avec Jésus, qu’à l’âge de huit ans il a sauvé de la noyade. Ce qui l’entraîne dans un vaste retour en arrière, revisitant son enfance, sa vie à Béthanie, à Jérusalem, avant que le récit se mette à parcourir au pas de charge les deniers jours, ceux de la Passion, de la Crucifixion, mais aussi les temps qui suivirent l’Ascension, c’est-à-dire ceux où le Christianisme se propage.
En une fresque vigoureusement sculptée, toute une époque troublée se lève autour de Lazare, dans un monde truffé de conflits, lourd de superstitions, celui du choc des civilisations entre la colonisation romaine sous Pilate et l’univers hébraïque. L’on y découvre un bordel à Jérusalem, où Lazare apprécie « une jeune nubienne », ou encore le mépris, les rivalités et rancœurs familiales, entre Lazare et ses sœurs, l’une vindicative, Marta, l’autre plus tendre, Mia : qui sait si l’une ne le trahira pas... Les personnages hauts en couleur abondent, tel Lucius, un homme aux multiples surprenantes facettes, un ancien acteur rompu aux imitations et aux faux semblants, qui est le commanditaire de la symbolique mosaïque à laquelle œuvre Lazare... Sans oublier les insultes et les coups portés par les Romains aux Juifs, les assassinats et les crucifixions. La popularité de Jésus lui permet d’entraîner disciples et foule autour de Jérusalem, de libérer deux colombes comme une promesse, puis de chasser les marchands du Temple, ce qui ne cesse d’attiser la haine d’Annas, grand Prêtre juif orgueilleux, craignant tant d’être effacé par le Messie.
Une fois ce dernier arrêté, ne reste à Lazare qu’un vain espoir : convaincre l’astrologue de Pilate, nommé Augustius Sallustius, de plaider la cause de son ami. Ce qui vaut au lecteur une scène d’anthologie, dans un palais somptueux, face à un personnage hallucinant, comme si l’écrivain avait été inspiré par les pouvoirs de Flaubert, dans Salammbô, alors que notre héros, nanti de sa chouette aux ailes brisées, joue le rôle d’un devin qu’aurait inspiré Minerve pour sauver « le fils de Picus ». Nous le savons, rien n’empêchera l’atroce crucifixion, ici traitée sur le mode hyperréaliste…
Cependant, s’il est loin d’être certain que ce Jésus soit réellement le fils de Dieu, il est l’homme providentiel pour le malheureux Lazare, qui n’a « jamais eu le moindre contrôle sur la marche du monde », ni sur lui-même tant il poursuit avec une obsession folle, voire suicidaire, son désir de sauver celui que d’autres appelleront le Sauveur. Ne le reniant jamais, comme put le faire l’apôtre Pierre, il reste l’incarnation la plus parfaite de l’amitié, malgré la tragédie sanglante qui le poursuit. Les apôtres d’ailleurs sont bien en retrait, à peine évoqués, la Cène inexistante…
En ce sens le romancier ne donne en rien dans l’hagiographie, préférant à raison un tableau contrasté, non manichéen, entrainant son lecteur dans une encyclopédique chronique, pleine de péripéties, de sagesse juive et grecque, cependant animée par un suspense qui devient haletant quant à la destinée de l’homme Jésus ; même si nous connaissons l’inévitable fin. Il reste alors de nombreuses années à vivre pour Lazare, qui devra s’exiler non sans peines et privations avec ses enfants dans l’île de Rhodes pour y trouver la sérénité, alors que nous sommes « soixante-sept ans après que Rome a conquis Sion », sous le règne de l’empereur Auguste. Hélas, l’enseignement de Jésus est récupéré par les uns et les autres, trahi par « des sectes nouvelles », certaines pensant « que le corps de la femme était le réceptacle du mal » ; chacun le réduisant « à la dimension et à la forme de ses propres désirs », par exemple un messie « venu à nous pour frapper nos ennemis avec le glaive »…
Ainsi, plus qu’une autobiographie fictive, le roman devient une réflexion sur les destinées des prophètes et des religions, finalement plus humaines que divines, menées par des hommes « prêts à taxer d’hérétiques tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec eux ». Aussi bien devine-t-on qu’un tel Jésus, qui ne ressuscite pas, qu’une telle Marie qui n’a rien d’une vierge, ne plairont guère aux catholiques dogmatiques. N’en doutons pas, il y a peu de siècles, ce roman eût été qualifié d’hérétique, et placé parmi les pages de l’Index des livres prohibés.
L’on devine qu’il a fallu l’alliance d’une solide documentation historique, d’une sérieuse connaissance de la Torah et d’une grande qualité d’imagination pour mener à bien ce projet original, où, bien plus que la présence divine, les qualités et horreurs humaines sont au rendez-vous, où Jésus est ramené à sa seule dimension de prophète Juif. Richard Zimler, qui a probablement « invoqué à haute voix le nom d’un ange : Jaholel, le scribe du ciel », sait donner une nouvelle vigueur à des épisodes connus, comme celui de la femme adultère, en le restituant dans leur violence. Il faut alors accepter cette association d’un réalisme historique et d’un récit à la dimension mystique, bien qu’il s’agisse de fiction, au sens romanesque d’abord, et au sens du sceptique ensuite.
Quoique plus inspiré par l’univers de l’Histoire des Juifs de Flavius Joseph que par les auteurs latins, ce roman n’est pas sans faire penser aux Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, même si le premier se joue dans un contexte monothéiste alors que la romancière préféra le polythéisme sensuel romain.
Ecrivain américain d’ascendance juive, né en 1956, qui vit au Portugal, Richard Zimler a commis également un roman au titre intrigant : Le Dernier Kabbaliste de Lisbonne[3]. Comme le narrateur rétrospectif du Nom de la rose, Bérékhia Zarco prend la décision de rédiger l'histoire de sa famille et celle de son oncle. Car ce dernier, prénommé Abraham, fut assassiné à Lisbonne, dans une salle de prière clandestine, aux côtés d’une jeune inconnue. Tous deux ont eu la gorge tranchée, selon le rituel ancestral du boucher fidèle à la tradition casher. Quel mystère a-t-il ainsi fallu trancher ? Ces meurtres seraient-ils l'œuvre de juifs mystiques ? Ils auraient subtilisé la précieuse Haggadah, ce livre saint qui était l’objet de tous les soins de son oncle Zarko. Sous le regard pointilleux de Zarko, l’enquête tente de remonter aux sources. Cependant, le temps est pour le moins troublé, puisqu’en 1506 la sécheresse grille les blés, la famine rôde, la peste flamboie et l’Inquisition fulmine.Les processions de pénitents, de flagellants et de religieux fanatiques entraînent à leur suite les Portugais en foule, qui vomissent désarroi et rage, faute de recueillir une eau salvatrice que le ciel leur refuse. Le tableau historique est impressionnant, le thriller pour le moins brûlant…
Si les noms de Dieu et de la création sont dans les lettres, il est fort à parier qu’il est la présence cachée, sinon la « présences réelle », au sens de George Steiner[4], des romans de Richard Zimler. Quel fut son dessein lorsqu’il ranima Lazare, sans ranimer Jésus, sauf pour les Chrétiens ? Quel fut son dessein lorsqu’il resta immobile et muet au-dessus du ghetto de Varsovie et d’Auschwitz ? La naissance de Dieu est infuse dans l’être pour la mort, à moins qu’elle soit infuse dans l’être pour la fiction.
:
Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.