Jean-Pierre Digard : L’Animalisme est un antihumanisme,
CNRS Editions, 128 p, 14 €.
Moro-sphinx de la littérature, butinant le savoir humaniste, Montaigne, au XVI° siècle, s’élevait déjà contre la cruauté infligée aux animaux. De Voltaire à Marguerite Yourcenar, une telle éthique alla s’amplifiant. Aujourd’hui, végétariens et végans vont jusqu’à réclamer la fin de la moindre chair animale. Ainsi, après Gary Francione et son Introduction au droit des animaux[1], Aymeric Caron. Partant de la prémisse selon laquelle la terre vivante est menacée par l’activité humaine, ce dernier se propose de « réconcilier l’humain, l’animal et la nature », dans son intéressant et néanmoins fort discutable manifeste végétarien et végan titré Antispéciste. Aussi demandons-nous jusqu’où faut-il respecter les animaux. Car abolir toute exploitation de nos frères non humains ne va pas sans contreparties antihumanistes, telles que le montre Jean-Pierre Digard parmi les pages de son stimulant ouvrage : L’Animalisme est un anti-humanisme.
En ses Essais, Montaigne blâmait une trop courante iniquité humaine : « Les naturels sanguinaires à l’endroit des bestes tesmoignent une propension naturelle à la cruauté[2] ». A la suite de cet humanisme étendu aux frères animaux de Saint-François d’Assise, Voltaire en ses Lumières fulmine en défendant les « Bêtes » contre « l’animal machine » de Descartes et Malebranche : « Quelle pitié, quelle pauvreté, d’avoir dit que les bêtes sont des machines privées de connaissances et de sentiments, qui font toujours leurs opérations de la même manière, qui n’apprennent rien, ne perfectionnent rien ! ». Il allègue les nids des oiseaux, l’affection et l’éducation du chien, tout en qualifiant de « barbares[3] » ceux qui le dissèquent tout vivant. Aujourd’hui il pourrait ajouter l’étonnante gorille Koko, éduquée par l’éthologue Penny Partterson, qui alla jusqu’à communiquer avec les humains, via 2000 mots, au moyen du langage des signes.
« Qui sait si l’âme des bêtes va en bas ? » demandait Marguerite Yourcenar en 1981, faisant allusion à l’Ecclésiaste : « Qui sait si l’âme du fils d’Adam va en haut et si l’âme des bêtes va en bas ?[4] » La romancière use d’un réquisitoire aiguisé contre la cruauté humaine qui fait des animaux des « déchets de l’épouvante et de l’agonie […] aboutissant aux mâchoires de ces dévorateurs de biftecks ». Si la Déclaration des droits de l’homme n’a pas empêché guerres, viols et massacres, la Déclaration des droits de l’animal (proclamée à la sauvette dans le hall de l’Unesco en 1978) n’en est pas moins nécessaire, plaide-t-elle. Cependant elle ne fait pas tout à fait la confusion entre le « Tu ne tueras point » de la loi biblique et le meurtre animal, en ajoutant, consciente de la question de la nourriture, « du moins tu ne les feras souffrir que le moins possible ». Il n’est pas sûr que le rapprochement, « il y aurait moins d’enfants martyrs s’il y avait moins d’animaux torturés[5] » puisse suffire à convaincre…
L’utopie d’Aymeric Caron, après son totalitaire et brouillon Utopia XXI[6] est d’abord - et cela parait une relative nouveauté dans la littérature utopique - animale, écologique autant qu’humaine, dans son essai titré Antispéciste et sous-titré « Réconcilier l’humain, l’animal, la nature ». Or l’essayiste avait déjà œuvré au service de la libération de la condition animale, dans un volume nourri d’informations historiques, anthropologiques, philosophiques : No steak[7]. Il s’y livrait à un réquisitoire argumenté contre une société mondiale qui sacrifie soixante milliards d’animaux par an à son appétit.
Si l’homme est un animal politique, quelle politique doit-il observer à l’égard des animaux ? Autrement dit, doit-on les manger, comme le demandait l’écrivain américain Jonathan Safran Foer[8] ? Ce dernier s’appuyait sur quatre arguments principaux : les conditions d’élevage peu reluisantes, l’abattage d’une cruauté souvent impardonnable, la dangereuse pollution du lisier de porc et enfin la sensibilité animale.
L’essai d’Aymeric Caron est « antispécite », c’est-à-dire qu’il « considère qu’il n’y a aucune justification à discriminer un être en raison de l’espèce à laquelle il appartient ». Outre que notre philosophe (ou journaliste) de la « biodémocratie » n’emploie plus le terme discriminer en son sens premier (distinguer en fonctions de critères précis[9]) mais uniquement en terme jugement défavorable indu, il semble oublier que comme chez les hommes il existe des chats doux et d’autres agressifs, qu’il est préférable de discriminer une mygale venimeuse d’une araignée inoffensive, un virus du sida d’une blanche colombe, un ours d’une biche, un requin tueur d’une mésange… Ainsi va-t-il jusqu’à démissionner de la capacité de juger, alors qu’il ne se prive pas de condamner par ailleurs. Antispéciste est bien « Ne fais pas aux truies ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Ainsi détourne-t-il avec humour l’impératif catégorique de Kant ; sauf que les truies ne se privent pas de manger d’autres créatures vivantes.
Ce qui n’empêche pas cependant d’élargir « notre cercle de compassion afin d’accorder aux animaux non humains notre considération morale ». Rien ne nous impose en effet d’infliger la souffrance aux animaux, voire d’attenter à leur « vouloir vivre ». Si Aymeric Caron ne veut pas qu’ils soient mangés, répondons qu’ils peuvent au moins être élevés dans des conditions respectueuses de leur bien-être et sacrifiés de la manière la plus sédative qui soit (ce qui n’est guère le cas dans tous les abattoirs), dans la cadre d’une chaine alimentaire qui n’exclut naturellement ni les hommes ni les animaux, dont nous sommes. Sans oublier que l’on peut modérer sa consommation de viande. Mais, avec notre essayiste, l’on ne peut être que choqué devant les tortures et les massacres inutiles infligés à des lions ou des dauphins. Avec lui, on apprécie l’empathie des animaux non seulement entre congénères, mais aussi à l’égard d’autres espèces, y compris humaine. Avec lui l’on réprouve les « conditions concentrationnaires » de la plupart des zoos et des cirques, de l’élevage, ou plutôt cet esclavage tortionnaire, car saumons, poules, canards, lapins sont industriellement saccagés, voire victimes d’un « génocide », ce qui est pour le moins un abus de langage. Faut-il, comme il le préconise, obliger sur les produits carnés des photos semblables à celles des paquets de cigarettes, montrant les atroces conditions d’élevage et d’abattage ? Et encore ne dit-il rien de l’égorgement halal…
L’on sait, hélas, que, depuis un demi-siècle, la moitié des vertébrés a disparu de la surface de la terre. Chasse, pêche, braconnage, déforestation, activités agricoles et industrielles, urbanisation… Un désastre écologique sans nul doute. Le réquisitoire est imparable. Sans oublier la vivisection, que ne justifie pas toujours la science médicale, appelée à disparaître face aux méthodes substitutives, telles les cultures de cellules.
Pourquoi ne serions-nous pas végétariens, s’il est avéré que nous n’avons besoin ni de viande, ni de poisson et autres crustacés pour croître sans déficience, s’il était avéré que le lait de nos bébés puisse être produit sans vaches ? Les végétariens sont-ils victimes d’une moins bonne espérance et qualité de vie que les omnivores, point sur lequel les scientifiques sont partagés ? Faut-il mettre en balance le végétarisme avec le régime cétogène, lui qui préfère les graisses aux sucres et féculents ? Ces deux dernières questions sont passées sous silence par Aymeric Caron. Pourrions-nous passer de fourrure et de cuir ? Interdire la corrida ? La chasse ? Les courses hippiques ? Où s’arrête la tyrannie contre les animaux, où commence la tyrannie contre les hommes ?
L’on sait que l’agriculture, en particulier bovine, est très subventionnée par l’Etat et l’Europe, pour des revenus aux agriculteurs parfois misérables. Mais ne sont-ils pas comme nous tous, saignés d’impôts et de taxes ? La Nouvelle-Zélande qui a cessé toute subvention agricole et baissé sa fiscalité est redevenue une exportatrice, en particulier de viande ovine. Quand verrons-nous une agriculture libérale et respectueuse de l’environnement et des espèces ? Quand les pesticides, sans qui la productivité se verrait décimée par l’insuffisance, voire la famine, seront-ils remplacés par des Plantes Génétiquement Modifiées de façon à ne sélectionner que les insectes réellement ravageurs. Cette solution hérisse fort notre essayiste, qui s’appuie sur l’expérience des rats de Seralini, alors que notoirement frauduleuse. En conséquence son expertise scientifique est-elle rudement soumise à caution.
Cependant, à l’irénisme animal d’Aymeric Caron, il faut opposer de nombreux arguments. Vouloir étendre la compassion humaine aux animaux n’est-il pas également anthropocentrique ? Le loup ne compatit pas à l’agneau de La Fontaine, et son retour parmi les montagnes françaises n’est pas pour lui la seule occasion de se nourrir, mais de tuer pour le plaisir, comme le chat avec la souris. Il faudrait alors convaincre les tigres de ne plus goûter la chair humaine, le moustique le sang humain et animal (notre essayiste avoue qu’il tue ceux qui l’agressent), les lions et les rats de devenir végétariens ! Sans compter les souffrances indues infligées à ceux qui sont jugés indignes de la compassion des végans : ces végétaux qui, sans cerveaux sont méprisés, alors qu’ils usent de leurs sens, comme le montre L’Intelligence des plantes[10], ces arbres[11] qui ressentent le stress et communiquent entre eux. Ainsi l’antispécisme et le véganisme étant pétris de contradictions et d’arguments spécieux, mieux vaut alors considérer que la morale humaine n’est qu’une parmi d’autres au sein du monde vivant, sans vouloir cependant choir dans le relativisme. C’est d’ailleurs ce qui ressort également d’une lecture critique de l’ouvrage collectif La Révolution antispéciste[12].
Prétendument inscrit dans la logique du sexisme et du racisme, le spécisme est alors spécieux… Aussi craindrons-nous sans peine, par les foudres du ténor de l’antispécisme, d’être qualifié d’ « animalosceptiques », ce qui serait excessif, tant nous reconnaissons les animaux comme des êtres sentients[13], autant que de climatosceptiques, ce qui est de notre part plus avéré[14]. Il y a chez Aymeric Caron, dont l’essai parfois intelligent, quoique erratique, navigue entre cosmologie, génétique, zoologie, satire de l’argent, philosophie, éthique et droit, avec une richesse d’informations non négligeable, un risque de propension à l’anathème et à la culpabilisation à l’égard des mangeurs de viande et consommateurs de sous-produits animaux qui parait frôler l’intolérance dangereuse de certains végans militants. Quoiqu’il pense à dénoncer « les militants du droit des animaux qui semblent vouloir décrocher un brevet de pureté en envoyant à l’échafaud ceux qui dévient de la ligne du Parti ». Il sait que « la revendication de la pureté révolutionnaire […] a engendré les pires horreurs » et a conscience que l’intransigeance végane dans sa supériorité a quelque chose de spéciste. D’autant que l’omniprésence des sous-produits animaux, jusque dans les médicaments, rend la pureté inaccessible. Or il n’ignore pas la distinction entre « les welfaristes et les abolitionnistes », comme Gary Francione[15], les premiers pouvant accepter la consommation d’animaux dans le respect de leur dignité, ce qui nous semble ici préférable.
Coq de roche. Charles d'Orbigny : Atlas d'Histoire naturelle, Renard et Martinet, 1849.
Photo : T. Guinhut.
Même si l’on eût aimé que la couverture de cette édition ait la modestie d’être un peu moins narcissique et anthropocentrique (ô le bel animal !), l’essai d’Aymeric Caron, tentative de révolution copernicienne des rapports homme-animal et d’« anumanisme », est à méditer, plus nuancé que l’on aurait pu le craindre, malgré des chapitres dont on se demande ce qu’ils viennent faire là, sur le bonheur, sur le sport… À cet égard, notre utopiste est pour l’entraide et contre la compétition, mais admire l’athlétisme où il se s’agit de « se dépasser » ; où est la cohérence ? Si dépasser l’autre est un vice, l’on risque de perdre l’occasion de bien des innovations, et gagner un égalitarisme mortifère.
L’orthorexie végane bute cependant sur de nombreux soucis, et pas seulement logiques. Quelques voix s’élèvent contre la doxa de l’alimentation toute végétale. On note des faiblesses chroniques, des symptômes dépressifs qu’un retour à un peu de viande et poissons suffit à désamorcer. Malgré les admonestations des alimentaires verts, il semble bien que nous soyons ataviquement omnivores, et que malgré le soin à choisir ses graines et feuillages, ses protéines végétales, dans un narcissisme et exhibitionnisme de la vertu, le véganisme entraîne des carences en zinc, fer (surtout chez les femmes) et en toutes sortes de vitamines B. Il est vrai que pour contrer ces inconvénients graves, du moins si c'est suffisant, il est possible d'utiliser des compléments alimentaires, en particulier la vitamine B 12, venue des bactéries procaryotes. Sans compter qu’il faudrait se priver de sérums, de médicaments contenant de la gélatine de porc.
Voici une sérieuse réfutation de l’irénisme animaliste : Jean-Pierre Digard et sa mûre réflexion titrée L’Animalisme est un anti-humanisme. La thèse est inscrite au fronton de l’essai, qui relève du « devoir critique ». Après une brève historique de la relation homme animal et de la montée des revendications en faveur du respect de la sensibilité animale, il pointe nombre d’incohérences. L’antispécisme, copié sur l’antiracisme, est bien une fumisterie : si les races humaines n’existent pas, les espèces animales si, car il y a bien entre elles des « barrières génétiques infranchissables ». Il s’agit d’appliquer aux bêtes un anthropomorphisme abusif en parlant de bien-être animal, alors que le bien-être humain reste en partie subjectif et si peu appliqué dans le monde, sans parler des agriculteurs et éleveurs qui connaissent un taux de suicide élevé. Préférons-lui le concept de « bientraitance ». L’on nage en plein irénisme lorsque l’on imagine que les animaux vivent en solidarité, alors que les violences sont monnaie courante ; il suffit d’observer notre chat si mignon, qui s’écharpe avec les mâles concurrents et bat des records de prédation en chassant et tourmentant rongeurs et oiseaux innocents qu’il ne mange pas toujours. L’on va jusqu’à imaginer également que les singes donnent dans la démocratie participative, alors qu’il ne s’agit que de grégarisme !
Même si des singes accèdent au langage des signes, guépards, libellules et méduses, quoique doués de sensibilité à la souffrance rappelons-le, en sont absolument incapables, et tous ne pensent ni ne créent de cathédrales, de lieder ou de centrales électriques, ni de médicaments, donc n’ont pas de culture. Animaux et hommes, quoique égaux en droit à la vie, ne sont par ailleurs pas redevable de l’égalité. Dire le contraire, c’est faire preuve de « l’hyper-relativisme dont le sociologue Bruno Latour[16] s’est fait le porte-parole » (ce qui est un peu excessif alors que ce dernier récuse les absolutismes) et qui remet en cause l’humanisme, de même que l’anthropologue Philippe Descola[17]. Philipe Muray se moquait de « cette action positive en faveur de l’égalité des chances pour le monde animal[18] ». Rappelons que seule l’espèce humaine s’interroge sur ses propres valeurs et sur le sort des autres espèces. Si elle détruit, elle protège également et il est à parier que les avancées scientifiques (si les écologistes anti-sapiens ne s’y opposent pas) rendront à la terre de son intégrité face aux actuelles pollutions qui d’ailleurs régressent dans les pays développés.
Faire d’exceptions, comme les répréhensibles violences sur des ovins vivants aux pattes arrachées dans les abattoirs, des généralités est une technique éprouvée par les animalistes pour manipuler l’opinion. D’autant qu’ils ne s’interrogent pas, ô la pleutre omission, sur l’égorgement halal qui fait fi de l’étourdissement électrique préalable à la mise à mort de nos futures côtelettes. N’oublions pas de surcroit que la domestication protège les animaux d’élevage de leurs prédateurs, hors l’homme bien entendu. Accuser l’élevage d’antiécologisme est d’autant plus stupide qu’il valorise des espaces impropres à tout autre agriculture, et permet de changer des végétaux inconsommables en viande et en lait. Pensons également que réguler des espèces invasives (sangliers, cormorans, loups) et se protéger des mangeurs d’hommes et autres scorpions et mygales n’a rien d’anti-écologique.
Pour contrer ceux qui prétendent qu’aimer l’animal permet de mieux aimer l’homme, Jean-Pierre Digard rappelle opportunément qu’Hitler était végétarien et que le III° Reich avait une législation très favorable aux animaux. Heureusement ces derniers n’ont pas de culture, ce qui les sauve d’avoir été juifs…
Ne plus consommer d’animaux, soit. Mais d’où viendra le lait pour bébé à moins d’augmenter la mortalité infantile ? Que fera-t-on des coquelets, taurillons et béliers si l’on veut leur laisser vivre leur jeunesse, car puisqu’ils ne donnent ni lait ni rejetons l’agriculture valorise leur chair. Faut-il les rendre à la nature sans garantie contre les inconvénients, ou subventionner les agriculteurs pour leur faire des mamours pendant des décennies ? Il est dommage que Jean-Pierre Digard, en son essai, ne se pose pas ces questions.
Sait-on enfin qu’aux Etats-Unis, comme le mentionne Jean-Pierre Digard, l’activisme de groupuscules animalistes très violents leur vaut « d’être classés comme la deuxième menace terroriste derrière l’islamisme » ? Comme quoi une minorité éclairée par le grand bien de la nature y trouve un exutoire pour sa violence totalitaire.
La meilleure attitude à adopter semble bien être celle du welfarisme (ou protectionnisme), c’est-à-dire une position visant à la protection des animaux et à l’amélioration de leur condition de vie, tout en ne refusant pas sa condition d’omnivore, donc en partie carnassière. Que des individus soient végans, ou véganistes, comme Aymeric Caron, grand bien leur fasse, leur liberté n’est pas à éradiquer. Mais en conservant le droit inaliénable de faire connaître leur cause, les purificateurs de la consommation animale doivent veiller à convaincre et ne pas contraindre, à n’exercer aucune violence contre qui ne partage pas leur cause jusqu’au-boutiste, plus émotionnelle, idéologique, que scientifique et intellectuelle. « Sous l’amour de la nature, la haine des hommes », disait Marcel Gauchet[19]…
David Toscana : Evangelia, traduit de l’espagnol (Mexique)
par Inés Introcaso, Zulma, 432 p, 22,50 €.
Le fondateur du christianisme n’est-il qu’une fiction ? Quelque soit la réponse, même si c’est plutôt sa divinité qui est fictionnelle, il reste une haute figure historique, tant il a nourri la civilisation occidentale et au-delà. Malgré les innombrables et inévitables controverses, il n’en mérite pas moins une lecture encyclopédique. C’est chose faite avec Jésus. L’Encyclopédie. Si une immense part d’imaginaire nourrit la figure de Jésus, rien n’empêche d’étendre sa rêverie jusqu’à d’improbables et cependant curieuses extrémités. Ainsi Roger Caillois imaginait dans son Ponce Pilate que ce gouverneur romain graciait le Christ : en conséquence, il n’y eut pas de Christianisme. Avec son Evangelia, le Mexicain David Toscana préfère livrer une uchronie féminine et parodique.
Non, une encyclopédie sur un être que l’on ne connait que par quelques évangiles n’est pas inutile, au contraire. Jésus L’encyclopédie est non seulement un document pluriel sur la foi - on s’en serait douté - mais sur une vie, une doctrine, sans cesse questionnées et mises au net, du moins dans la mesure du possible. Un aréopage d’auteurs se penche sur le fondateur du Christianisme, tous plus brillants les uns que les autres, tous plus circonspects et nuancés : leur sagesse est de n’être point dogmatiques, encore moins fanatiques ; ils sont des esprits ouverts à la controverse, à l’humanité, et bien sûr à la tolérance, ils placent le lecteur devant la responsabilité du libre-arbitre.
L’Histoire, la littérature et l’archéologie peuvent tenter de nous apporter des informations sur la probabilité de l’existence de Jésus, personnage bien plus documenté par ailleurs que ses concurrents, Mahomet ou Bouddha. Quoique les fouilles ne rapportent rien du Messie, a contrario de Caïphe, Pilate et Hérode. Pourtant « tout est parti d’une rumeur », analyse Joseph Doré. Celle de la résurrection ; qui se répand au travers de l’empire romain, en un demi-siècle. Aussi est-il « celui qu’on peut contester, mais qu’on doit constater », selon la judicieuse formule de Jean-Luc Marion. Or le texte des Evangiles, dont quatre seulement sont canoniques, « n’a jamais été fixé ». Alors que le Christ est probablement mort le 3 avril 30, ils ont été récités, écrits dans la seconde moitié du I° siècle, copiés y compris de manière erronée depuis des originaux introuvables : « Ce caractère mouvant du texte reste l’un des remparts les plus sûrs contre le littéralisme », note Roselyne du Pont-Roc.
Se consacrant à divers éclairages sur la vie de Jésus, l’encyclopédie n’oublie pas de mettre en valeur d’essentielles problématiques. Le Messie « invitent ceux qui l’entourent à réintégrer la vie sexuée », plaide en faveur des femmes pécheresses, préfère la charité à l’avarice, bien qu’il rende justice à l’argent, au travail et à l’investissement dans la parabole des talents (ce qui préfigure le capitalisme). Enfin il figure le mal sous forme de démons. Outre la dimension éthique, s’instaure une dimension étiologique. Sans oublier le langage des paraboles, dont Jésus use en poète et conteur, mais aussi en philosophe qui propose une quête de sens et ouvre à la liberté de l’interprétation. Certes il y a des messages difficiles à avaler, comme « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent », en lequel pourtant il faut voir miséricorde et non stratégie politique. Terminons sur « l’humour de Jésus », mis en relief par Michel Berder : la parabole de la paille et de la poutre dans l’œil est en effet devenue un adage aussi populaire que sensé.
On ne mesure pas assez la « subversion évangélique », selon Jean-Claude Guillebaud : le sacrifice des coupables offert aux dieux devient le sacrifice du Dieu innocent en faveur des hommes qu’il sauve. Il s’agit d’un retournement anthropologique, quoique Nietzsche le dénonçât comme l’irruption de la morale des esclaves. Aussi, pour répondre à ceux qui croient contrer la violence coranique en accusant celle christique, faut-il, avec André Wénin, se demander : « Jésus est-il violent ? ». Le « glaive » qu’il apporte dans Saint Matthieu ne fait pas de lui un guerrier, mais celui qui coupe le cordon ombilical familial pour être rejoint. Même chassant les marchands du Temple, il n’use pas de violence à l’égard des individus. « Tu ne tueras point », écrit-il sur la poussière, confirmant la loi mosaïque.
Merveilleusement illustré de peintures, mosaïques et manuscrits, de cartes et de photographies, qui sont toujours légendés avec générosité et précision, cette encyclopédie ne choit jamais dans la bondieuserie, jamais dans le niais catéchisme. Si des croyants en sont les auteurs, l’intelligence et la prudence ne leur manque jamais. Quant à nous, heureux sceptiques devant ce phénomène considérable de l’Histoire du monde et de la pensée, serons-nous hérétiques en niant la divinité de Jésus, comme dans l’arianisme, ou en niant son humanité, comme dans le docétisme ? Absolument arianistes, nous restons néanmoins impressionné par une certaine sagesse de Jésus, qui préfère l’amour à la haine, sait pardonner à la femme adultère et sépare l’Eglise et l’Etat, donc apparait comme un fondement civilisationnel.
Outre les Evangiles, une foule de vies de Jésus ont envahi les rayonnages des bibliothèques, au premier chef celle de Renan. Le fils de la Vierge Marie et de Dieu le père, incontestablement masculin, doit son succès et sa postérité, non seulement à son message, mais aussi à une crucifixion couronnée par une résurrection miraculeuse, qui persuade volontiers les crédules.
C’est avec une discrète ironie que Roger Caillois raconte l’achèvement de la vie du Christ. Il use d’un biais stratégique en choisissant de titrer son récit Ponce Pilate, publié en 1961. Voici un petit roman historique présentant un Ponce Pilate, Gouverneur romain de Jérusalem, excédé par « le fanatisme de la population ». C’est d’abord un portrait d’homme et de politique, qui fait preuve de « révolte de philosophe contre la crédulité humaine ». Aussi lorsqu’il reçoit Anne et le Caïphe pour entériner la crucifixion d’un « faux prophète », est-il sceptique. Son épouse, Procula, guidée par un rêve fantastique, plaide la cause du Messie. Un peu d’« oneirocritique » ne nuit pas et participe de la délibération, en laquelle Menenius, fin politique, conseille une mort qui ne concerne guère Rome. De même, Judas l’implore de le condamner, mais parce que « le salut du monde dépend de la crucifixion du Christ ». Mardouk quant à lui prévoit l’essor d’une telle religion et de « la fantasmagorie théologique », toute l’Histoire future en fait, en une aventureuse et ironique spéculation, jusqu’à un auteur du XX° siècle « qui publierait cette conversation aux éditions de la Nouvelle Revue Française, se flattant sans doute de l’avoir imaginée ».
Fidèle à son essai Au cœur du fantastique[1], Le talent rare de Roger Caillois est ici à son comble, au moyen d’une prose limpide et somptueuse et au service d’une méditation sur les vanités des religions et du pouvoir politique, sur le déterminisme (« il restait libre d’être courageux »), au croisement d’une réflexion sur les philosophes stoïciens et le « clinamen » de Lucrèce...
Mais au contraire des récits évangéliques, Ponce Pilate réussit bien à « limiter les exactions du fanatisme ». Son éthique réflexion nocturne lui permet de libérer le Messie, au prix que quelque émeute et d’une poignée de victimes : « Toutefois, à cause d’un homme qui réussit contre toute attente à être courageux, il n’y eut pas de christianisme ». Une ruse de l’Histoire et voici l’uchronie libérée. Et lorsqu’il s’agit de rêver un développement historique, il faut se rappeler d’une semblable ruse d’un autre uchronien : Philip K Dick en usa dans son Maître du Haut-château[2], amenant un écrivain isolé parmi une Amérique conquise par les Japonais et les Allemands à imaginer la victoire des Etats-Unis et de ses alliés.
On ne s’étonnera pas que Roger Caillois soit un virtuose des songes et des temps imaginaires, puisqu’il orchestra deux anthologies, l’une du fantastique[3], l’autre sur les puissances du rêve[4]. De l’auteur de Méduse et cie et du Fleuve Alphée, qui sait si bien agencer élégance et érudition, il faut faire l’éloge de sa trilogie de minéraliste collectionneur, bellement publiée sous le titre de La Lecture des pierres[5] et illustré d’« agates paradoxales ».
Evangelia signifie en grec « la bonne nouvelle ». Ainsi titré, le récit de David Toscana est d’une savoureuse ironie. C’est un roman historique et légendaire bon enfant, dans lequel les rois mages suivent une étoile capricieuse. Devant l’enfant Jésus, une surprise désastreuse les attend. Car Emmanuelle, le rejeton de Marie, « n’aura jamais de barbe », s’irrite le Seigneur. L’ange Gabriel aurait failli dans sa mission ? L’on devine que, pour la prophétesse, ce n’est pas une sinécure que d’imposer le message divin, de recruter des apôtres, d’asseoir son autorité de fille de Dieu, de Déesse enfin. D’autant qu’il vient un frère cadet, Jacob, redoutable concurrent connu bientôt sous le nom de Jésus. Les péripéties, burlesques et graves, se succèdent, jusqu’à ce que Pierre devienne « l’apôtre d’Emmanuelle ».
Sens de l’humour, rebondissements, discrète érudition, voici les qualités de cette réécriture parodique des Evangiles, dans la tradition du Virgile travesti de Paul Scarron. Sans oublier l’ironie égratignant foi et tyrannie religieuse : « Quiconque dira qu’assécher le figuier a été une infamie sera tenu pour hérétique », assène notre « meneuse d’une bande de guérilleros », notre « Christe » ! Le burlesque irrévérencieux atteint un sommet lorsque la barque de Pierre et de la « fille du Dieu Très-Haut » est assiégée par des cochons que l’apôtre doit écarter à coups de rame sanglante ! Voilà, parmi d’autres, une scène « indigne de la plume du plus crasseux des évangéliste », selon le mot d’un romancier qui ne recule pas non plus devant l’autodérision. La satire n’épargne évidemment pas les faiseurs de miracles. Emmanuelle joue à occire et ressusciter plusieurs fois Pierre. Joseph est quant à lui affligé par la lèpre. Plus loin, elle joue à « se déhancher » comme une nouvelle Salomé devant Hérode. Crucifiée nue, Emmanuelle va bien se réveiller du tombeau et jouir d’une ascension stratosphérique qui la verra périr de froid. Jusqu’à Dieu le père lui-même qui fulmine lorsqu’il apprend la naissance d’Emmanuelle et réfute sa proverbiale omniscience : « Crois-tu que j’accompagne chaque jour des millions de mortels aux latrines ? ».
Outre la dimension uchronique -imaginer un temps historique et mythique qui n’a jamais existé- le Mexicain David Toscana, né en 1961 et auteur d’El Ultimo lector[6], offre un apologue universel et cependant ancré dans notre temps : il se moque d’une récurrente misogynie et milite à sa manière pour l’égalité homme-femme, y compris au sein de religions plus ou moins enclines à reconnaître la féminité dans sa dignité. Gageons d’ailleurs que si quelques Chrétiens s’irriteront de lire ce roman, ils n’iront guère jusqu’à le qualifier de blasphème, ce qui ne manquerait pas d’arriver dans le cadre d’une religion que nous ne nommerons pas.
Si le Christ avait été une femme, la face du monde en aurait-elle été changée ? Autant que s’il n’y avait pas eu de christianisme ? Voilà qui est douteux. Qui sait cependant si nous y aurions gagné une plus respectueuse condition des femmes. À moins qu’il s’eût agi d’un motif supplémentaire de haine contre cette religion ? Le besoin d’au-delà, cette saine maladie, qu’il est permis de panser avec Jésus. L’Encyclopédie, devient trop souvent une humaine tyrannie qui s’empare d’une fantasmatique autorité divine pour subjuguer les foules, les opprimer, voire, dans le cas d’une religion explicitement meurtrière, recourir au génocide contre ceux qui ne partagent pas son escroquerie.
Jan Assmann : Le Monothéisme et le langage de la violence,
traduit de l’allemand par Jacques Tétaz, Bayard, 230 p, 21,50 €.
Nathalie Barrandon : Les Massacres dans la République romaine,
Fayard, 448 p, 23 €.
Timothy Tackett : Anatomie de la Terreur,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Serge Chassagne, Seuil, 480 p, 26 €.
Jean-Clément Martin : La Terreur. Vérités et légendes, Perrin, 240 p, 13 €.
François Cusset : Le Déchainement du monde, La Découverte, 240 p, 20 €.
La lumière christique du pardon peut-elle éclairer l'ombre violente de l'humanité ? Dans la nature, la lutte pour la vie est tissée de mille prédations. Et contrairement au mythe du bon sauvage, les populations primitives étaient capables de s’entretuer au point d’éliminer jusqu’à soixante pour cent de leurs populations aux cours de fières guerres tribales récurrentes. La religion monothéiste peut alors passer pour une fondation idéologique de la violence, telle que pointée par Jan Assmann, quoique, sans la béquille de la religion, la République romaine soit coutumière des massacres, comme le rapporte Nathalie Barrandon. L’Histoire s’est hélas chargée du modèle de la Terreur révolutionnaire pour ne pas nous abandonner à l’absence de leçons et d’avertissements. Ce pourquoi, outre son Anatomie, avec Timothy Tackett, il faudra interroger ses « vérités et légendes » selon Jean-Clément Martin, pour comprendre comment l’on devient terroriste en 1793. Il n’est évidemment pas certain que dans le monde policé de la civilisation d’aujourd’hui nous soyons indemnes de la violence. Qu’elle soit quotidienne, morale ou physique, symbolique ou létale, capitaliste ou terroriste, il importe cependant de distinguer ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas. Et d’interroger avec François Cusset une « logique nouvelle », prétend-il, celle du Déchaînement du monde. Est-ce déjà celle de la Terreur, qu’il s’agisse de terrorisme individuel, idéologique ou théocratique ?
Depuis les rituels d’anéantissement de l’ennemi en ancienne Egypte, et bien que les polythéismes ne les méconnaissent pas, le monothéisme est d’abord une « religion radicale » qui parle « le langage de la violence », nous explique Jan Assmann, dans Le Monothéisme et le langage de la violence. Ce « puritanisme radical » nait dans le Bible hébraïque, quoique bien entendu l’essayiste « n’affirme pas, comme on [lui a] attribué régulièrement, que le monothéisme a introduit la violence et la haine dans un monde jusqu’alors pacifique ». Et malgré le Dieu jaloux, vengeur, « la violence est une question de pouvoir, pas de croyance et de vérité ». Aussi faut-il considérer avec notre essayiste : « La dynamique sémantique que contiennent les textes sacrés des religions monothéistes sert d’explosif non dans les mains des croyants, mais dans celles des fondamentalistes qui sont à la recherche du pouvoir et se servent de la violence religieuse pour entraîner les masses ». Sauf qu’il a des textes religieux plus uniment violents que d’autres. Jan Assmann note d’ailleurs à cet égard, et avec justesse, que « la Bible hébraïque avec sa polyphonie » incarne un pluralisme…
S’appuyant avec précision sur le texte biblique, Jan Assmann offre un essai clair et documenté : il ne s’agit pas pour lui de dédouaner la volonté hégémonique du religieux, qui va jusqu’au massacre ordonné par Moïse, et qui tua trois mille hommes coupables d’avoir adoré le veau d’or, donc une idole. Comme dans le Deutéronome, il faut tuer son frère s’il veut « servir d’autres dieux », donc lorsqu’ils sont en état d’apostasie. Injonction que l’on retrouve d’ailleurs dans d’anciens textes politiques assyriens.
Reste à discuter le concept de « religion radicale » appliqué à la Bible. Si le monothéisme n’est par définition guère ouvert à la concurrence des autres religions, qu’elles soient polythéistes ou autrement monothéistes, celui de Moïse n’est radical que pour son propre peuple et contre ceux qui s’aventurent à se faire leurs ennemis. Et encore, à l’exception des anciens Zélotes, il a su évoluer : il n’est en rien prosélyte, de plus il s’ouvre au pardon. Et si le Christianisme se veut universellement prosélyte, sa radicalité ne s’étend absolument pas, si l’on suit le message du Christ, jusqu’à ordonner le meurtre d’autrui en religion, puisqu’il prône l’amour et le pardon. De plus Jan Assmann rapporte le propos de Benoit XVI : « Le christianisme, à la différence d’autres grandes religions n’avait jamais imposé à l’Etat un droit révélé ». À cet égard ne peut-on considérer que la seule religion radicale qui soit ait pour nom l’Islam, toujours innervée par le Jihad, sa guerre sainte[1] ? Or l’essayiste souhaitant voir la religion comme « seul moyen donné aux hommes pour endiguer la violence », il apparait clairement que des éthiques religieuses soient radicalement antagonistes.
Exclusivement politique, « l’atavisme de la violence romaine » remonte au meurtre fondateur de Rémus par Romulus, comme le fut celui de Caïn par Abel. Nathalie Barrandon dresse un tableau des Massacres de la République romaine terriblement édifiant. Entre la guerre des Gaules, la destruction de Carthage et les guerres civiles abonde le « meurtre en grand nombre de personnes sans défense ». Prendre une ville, se venger d’un adversaire, propager la terreur suffisent pour passer une population au fil de l’épée. Au point que l’historienne ose employer le terme « génocide », quoiqu’anachronique. Mais il s’agit bien de « nettoyage ethnique ».
Il n’est alors pas question de culpabilité, mais de fierté du vainqueur, du « primat de la victoire », entre le III° et le I° siècle avant Jésus Christ, période où Nathalie Barrandon répertorie « une cinquantaine de tueries ». Ainsi, dans la foulée du fameux « Delenda est Carthago » de Caton l’Ancien, se fonde la légitimité de la figure du tyran, bientôt cependant digne d’être éradiqué s’il s’attaque aux Romains eux-mêmes. « On glisse sur les dalles rougies par le carnage », dit Lucain, ce qui n’est qu’un prélude au pillage et à l’esclavage. Exhibé, le massacre, parfois cantonné à « l’exécution des élites », doit « être édifiant pour servir d’exemple ». De fait, au contraire de la nôtre, « les sociétés antiques n’étaient pas victimaires ». Et si les massacres ne cessèrent pas pour autant, la fin de la République et l’Empire virent apparaître, en particulier avec Sénèque, le concept de clémence.
L’ouvrage de Nathalie Barrandon, incroyablement documenté, s’appuie sur les historiens romains, Polybe, César, Tite-Live, les poètes, voire sur l’archéologie. Si l’on pense à la grotesque et vulgaire antiphrase « C’est une tuerie », qui se veut aujourd’hui élogieuse, il faut sans nul doute l’appliquer à son livre, qui parcourt l’Histoire ancienne selon une perspective inédite autant que bienvenue.
Laïque est la Terreur révolutionnaire, dont le modèle d’ailleurs inspira Lénine[2]. Deux livres tout à fait complémentaires paraissent, détaillant le processus, divulguant « l’anatomie » du monstre historique, pour Timothy Tackett, qui se livre à un récit chronologique fort précis, et en rétablissent ses « vérités et légendes », sous la plume de Jean-Clément Martin.
Incompréhensible parait la distorsion entre l’idéal de liberté de 1789, son parlementarisme, sa séparation des pouvoirs, et la Terreur. Comment a-t-on pu en arriver là ? se demande Timothy Tackett : « Pourquoi une partie significative des élites révolutionnaires, qui venaient de proclamer l’avènement de la tolérance, de l’égalité devant la justice et des droits de l’homme, avaient-elles adopté une culture politique marquée par la violence d’Etat ? » Les Montagnards et au premier chef Robespierre furent des forcenés de la guillotine et de la fusillade envers les aristocrates et les ecclésiastiques rebelles, envers les soulèvements paysans de l’ouest de et Vendée ; d’où « la barbarie de la guerre civile ».
Si l’on admet que « nombre d’exécutions sous la Républiques ont été liées à la guerre civile et aux insurrections contre l’Etat […] on ne pouvait justifier le grand nombre de têtes innocentes […] sans l’ombre d’un procès équitable », argue l’historien. L’enthousiasme révolutionnaire était tel que l’intolérance lui devint vite constitutif ; et même si « il n’y eut jamais de plan systématique », la Terreur était implicite. Les prisons regorgeant de « contre-révolutionnaires », un certain Sylvain Godet écrit : « Nous devons être barbares pour le bien de l’humanité, et couper un bras pour sauver le corps », argumentaire repris par les terreurs ultérieures de l’Histoire. Est-ce à dire que la volonté de terreur est explicite ? De plus, Timothy Tackett montre combien « la foule », « le peuple », n’a pas hésité à courir sus aux détenus, massacrer une pléthore de prisonniers, et raccourcir bourgeois et aristocrates, ou prétendus tels. La haine du riche et la tyrannie de l’égalité qui animent les « sans culottes » préfigurent alors Marx et Lénine. En ce marasme, les femmes ne sont pas moins enragées, il est vrai excédées par le coût excessif du pain et autres denrées nécessaires. Quand toutes les hiérarchies sont remises en cause, quand l’Etat se disloque et perd sa légitimité traditionnelle, démagogues et populaces s’affrontent et s’allient en frappant les boucs émissaires du désordre. Conspirations, trahisons, peurs, factions, tyrannie de la vertu révolutionnaire, tout conspire à la Terreur de 1793 et 1794, jusqu’à ses dernières métastases vengeresses en 1795. Dans le vide du pouvoir de la plupart des révolutions s’engouffrent des dérives imprévues et sanglantes. Rien là de cohérent avec les Lumières, dont la Terreur n’est en rien la conséquence.
« Vérités et légendes », date de naissance et ordre du jour controversés, tout ce qui fait de la Terreur un mythe, un objet de fantasmes, une bataille d’historiens, est mis à plat dans l’ouvrage de Jean-Clément Martin, qui procède de manière thématique, et avec prudence.
Combien sont les victimes de la Terreur ? Parmi la récurrente querelle des chiffres, Jean-Clément Martin les estime ainsi : « entre 500 000 et 600 000 pertes civiles et militaires ». Parler de « Terreur blanche » est en contrepartie un mythe, même si des royalistes en représailles ont joué les « égorgeurs ». Cependant, peu après, Napoléon, ce « Robespierre à cheval », selon Madame de Staël, mena « une Terreur qui ne dit pas son nom ». En outre, selon Jean-Clément Martin, il est excessif de faire de l’objet de son étude « la préfiguration des totalitarismes ». En effet les génocides nazis et communistes étaient programmés, alors que seuls les concours de circonstances, l’impéritie de l’armée républicaine et la rage des révolutionnaires réagissant aux événements sont à l’origine de massacres qui auraient dépassés leurs instigateurs, même si Robespierre et ses comparses furent particulièrement vindicatifs…
N'oublions pas le terme de génocide appliqué à la Vendée et ses 200 000 morts. « La répression, efficace ailleurs, échoue ici » ; ce pourquoi les insurgés ont d’abord l’avantage et sont cependant écrasés. « C’est moins de la Terreur comme institution inexistante que la Vendée a été victime que du vide d’autorité. Inutile de chercher une volonté génocidaire là où les crimes de guerre ont été permis par l’absence de pouvoir ». De là en effet à établir une volonté d’ethnocide il y a loin, même si les prisonniers sont exécutés par milliers, et malgré la déclaration de Barère, le 1er août 1793 : « Plus de Vendée, plus de royauté, plus de Vendée, plus d’aristocratie, plus de Vendée et les ennemis de la République ont disparu ». On entend là un écho du « Delenda est Carthago » de la République romaine.
En notre XXI° siècle menaçant, la rubrique faits divers et terrorisme ordinaire est nourrie de jour en jour d’une pléthore de violences : viols et assassinats d’enfants, violences policières et anti-policières, vandalismes de rue. Terrorismes enfin qui sont des échos du VII° siècle de la péninsule arabique d’une part, et de la révolution d’octobre 1917 d’autre part. En un cocktail de violences, dont le shaker remue dangereusement, des groupuscules, des communautés se jettent les uns contre les autres. Sans parler de la délinquance et de la criminalité courantes, d’anciennes et de nouvelles causes deviennent acharnées : syndicalistes contre patrons et gouvernants, vegans contre bouchers dont ils détruisent les vitrines, banques vandalisées par des anarchistes, locaux de partis politiques saccagés par des antifascistes, tous usant de méthodes miliciennes et fascistes. Sans omettre le sexe, le couteau, le bâillon, le voile et la bombe de la charia et du djihad, violence morale et terroriste…
François Cusset pourrait réunir tous les éléments nécessaires pour produire un bon livre sur ce contemporain. Hélas son Déchaînement du monde est vicié dès les premières lignes par une cécité idéologique de l’œil gauche. Ses exemples proviennent presque tous de la doxa polémique anti-nationaliste, anticapitaliste et tiersmondiste : « manifestation du parti nationaliste » et « coups de couteau », licenciement par les « ressources humaines ». « immigrée clandestine » assujettie au chantage sexuel… Non que ces occurrences soient impossibles bien sûr, mais quid des manifestations d’extrême-gauche qui sont plus nombreuses et plus vandales, des grèves syndicales qui empêchent d’accéder à une embauche ou une salle de concours, des agressions sexuelles par centaines commises par des migrants à Cologne, ce que l’essayiste nie catégoriquement, en un négationnisme outrageux.
Brûler des voitures est « vu dorénavant comme le parangon de l’acte violent ». Or « si on peut le voir ainsi, c'est que ne sont plus pensables comme tels (violents et nihilistes) ni la vitesse du véhicule, ni la puissance de sa mécanique, ni ses effets sur l'environnement, ni l'embouteillage matinal, ni leur impact, à tous, sur l'état psychique du conducteur. Ni la relégation sociale incitant à brûler ce symbole par excellence de la richesse de l’inégalité ». La rhétorique équivaut au pousse au crime !
Un autre exemple, parmi tant d’autres : « la violence systémique de la consommation passait par des objets, désirés et fétichisés ; la contre-violence des insurrections nouvelles fait aussi usage d’objets » : « marteau, pour détruire les claviers des distributeurs de billets de banque », « meuleuse d’angle pour saboter les chaines des engins de chantier » de lignes à haute tension et de TGV… Sauf que l’on est libre de s’abstraire de la plus grande part de la consommation qui n’a rien d’obligatoire, alors que l’on retire à autrui la possibilité de consommer et de construire. Ces lignes électriques et ferroviaires ne sont pas celles des goulags, que l’on sache, si discutables soient-elles…
On appréciera une fois de plus la confusion généralisée, en cette abjecte comparaison entre l’abattage d’animaux (certes discutable et amendable) et la shoah : « On ne voit plus grand monde frapper un chien public, ou pratiquer la chasse en toute saison ; on parque et on abat industriellement pour l'alimentation humaine 140 milliards d'animaux par an. En d'autres termes, de Hiroshima à Alep, et de la vague brune des années 1930 à la poussée populiste des années 2010, il importe moins de comparer, ni de quantifier, que de comprendre les nouvelles logiques de l'effraction : « la violence à moins reculé que changé de formes ».
La confusion règne entre les violences physiques et celles psychiques. Quant à ces dernières, l’on reconnait aujourd’hui le harcèlement moral par exemple. Est-ce à dire qu’il s’agit d’une « nouvelle logique de la violence », pour reprendre le sous-titre de François Cusset ? Il n’est pas douteux qu’elles existaient autrefois ; rien de nouveau sous le soleil (hors l’utilisation du cyberharcèlement, technologies exigent) mais elles n’étaient guère reconnues, voire pas du tout. Cette « nouvelle logique » est plutôt celle du brouillamini conceptuel de l’essayiste qui ne réussit à convaincre que les plaintifs à l’affut du bouc émissaire « néolibéral », ce qui montre bien qu’au-delà de cette haine de la liberté d’autrui, se profile une justification spécieuse du vandalisme, voire une soif de terrorisme, et, in fine, un désir d’irénique tyrannie.
Pourquoi, nous direz-vous, s’intéresser à un livre aussi peu solide, aussi marécageux, voire aussi dangereux ? Parce qu’il est symptomatique et représentatif d’une confusion victimaire et d’un manque de pouvoir chez de piètres intellectuels qui fantasment la carrure d’un Sartre, quoiqu’ils en aient la hargne. Désireux de lutter contre ce qu’il appelle « la violence-monde » (celle d’être né ?), il se dit cependant détaché du mythe du « grand soir », ce qui montre tout de même une mince lucidité, et pourtant il appelle, quoique avec un point d’interrogation, « une violence émancipatrice ». Il s’agirait de « micro-résistances quotidiennes », de « diagonale de l’action collective ». Pourquoi pas, si la chose n’avait pas un relent de collectivisme délétère. Mais ne serait-ce pas là un trop lointain avatar du libéralisme politique et économique, qui, mieux que les fantasmes de l’essayiste vicié, serait paisiblement appliqué jusqu’aux démarches individuelles et aux libres entreprises et associations ?
Faut-il se demander si la position de François Cusset est celle d’un post-adolescent, enfant gâté de la vie, qui se rend compte que le monde n’est pas conforme à son désir, qu’il n’a pas le pouvoir total dont il rêve pour le bien de l’humanité tel qu’il le conçoit. Aussi trépigne-t-il sur le plancher de son ressentiment, contre tout ce qui n’a pas l’heur de rayonner selon son idéologie brouillonne et finalement totalitaire. Qui sait si elle n’est pas l’ébauche d’un manuel d’une nouvelle Terreur.
Reste que le lisant il est légitime de se poser la question : à partir de quel moment faut-il recourir, et au-delà de l’argumentation libérale, à la violence pour débarrasser l’humanité de ce que l’on considère comme une tyrannie abjecte ? À condition de bien savoir considérer… Car les démagogues n’aiment rien tant que de proclamer la souveraineté de la rue, inaugurer le règne de l’émeute[3], en prétendant tirer les marrons du feu pour le peuple, en définitive à leur profit.
François Cusset n’est-il pas en train de légitimer ces Blacks blocs post-anarchistes qui considèrent la violence de rue, c’est-à-dire les émeutes, les pillages et le vandalisme de magasins et d’agences bancaires comme un acte symbolique et un devoir d’éradication du capitalisme. Notons qui sont quelques-uns de ces Blacks blocs, arrêtés lors des violences en marge de la manifestation parisienne du 1er mai : cinq hommes et une femme poursuivis pour « participation à un groupement formé en vue de commettre des violences ou dégradations ». Le visage cagoulé, dans leurs sacs, pierres, ciseaux, masses, masques de piscines. L’un est diplômé de l'École centrale, consultant, dont le salaire mensuel s'élève à 4 200 euros. L’un est fils de chercheur au CNRS, l’autre fille de directeur financier[4]. Une fois de plus des enfants gâtés, que la défaillance d’éducation, pas seulement parentale, mais intellectuelle, sociétale, économique et philosophique, conduit à retrouver l’atavisme violent de l’humain, en-deça de toute pulsion civilisationnelle, joueurs enragés embarqués par ce qui aurait pu être un fondamentalisme religieux et qui n’est au fond qu’un fondamentalisme anticapitaliste hormonal.
L’antifascisme à cet égard fonctionne comme une argutie : alors qu’il n’y a plus guère de régimes fascistes sur la planète (hors les fascismes rouges et verts) cet antifascisme est le masque de la terreur en gestation et prolifération aux mains des post-anarchistes et post-communistes révolutionnaires offensifs. Comme l’ancienne Carthage, le capitalisme qui fait notre prospérité et notre liberté, y compris concurrentiellement contre ses propres erreurs, doit-il être détruit par des révolutionnaires en manque de Terreur ?
La violence sacrée du monothéisme, supportée par Dieu, peut-elle se muer en violence sécularisée ? Evidemment oui, parce qu’elle a pour même origine, la pulsion humaine trop humaine : cet atavisme du mal[5], ce goût sucré de la violence. Aussi, au-delà de toutes les occurrences historiques, l’exemple emblématique est-il la Terreur révolutionnaire, la seule à être entaché d’une noble majuscule de sang au nom du Bien républicain, la seule à conjuguer la violence brouillonne et la conviction politique dont l’irréligion a quelque chose de religieux dans la démesure et la tyrannie. Il y aura toujours un masque de légitimité à apposer sur le rictus de la violence, qu’il s’agisse de celui d’un dieu, d’une patrie, d’une cause, communiste, théocratique, anticapitaliste, animale, ad libitum. Au point de se demander, ô provocation ! s’il ne faudrait pas la ritualiser, comme elle ne l’est qu’en partie dans les compétions sportives collectives, dans des jeux du cirque de gladiateurs modernes[6]. En fait les médias recherchant la visibilité spectaculaire de nos violents contemporains, Blacks blocs ou terroristes islamistes, c’est déjà fait. Qu’ils soient religieux, charriant la charia colonisatrice et le terrorisme, ou agitant le chiffon rouge ou vert de la violence politique et écologique, voire adolescent tribaux maniant l’incendie de voitures, ils sont nos gladiateurs, hélas pas le moins du monde cantonnés au cercle du cirque. Tous ils se prétendent délaissés, méprisés, opprimés, colonisés, racisés. Si l’on a relevé que les sociétés antiques n’étaient pas victimaires, peut-on avancer que notre société aurait tendance à l’être trop ? Quand seuls comptent le ressentiment et la repentance, quand la prétendue victime de sa ghettoïsation dans des banlieues qu’elle islamise devient le bourreau, la paix de la civilisation, qui a perdu foi en sa légitimité et ses lumières, est gravement compromise.
Estany de Baborte, Val Ferrera, Pallars Sobira, Lleida, Catalunya.
Photo : T. Guinhut.
Quand la peste apparait,
l’humanité disparait et la terre demeure.
Histoire des pandémies littéraires :
Mary Shelley, Jack London, George R. Stewart,
Stephen King, Cormack Mc Carthy.
Mary Shelley : Le Dernier homme, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Paul Couturiau,
Editions du Rocher, 432 p, 130 F.
Jack London : La Peste écarlate, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Paul Gruyer et Louis Postif,
Actes Sud Babel, 128 p, 6,60 €.
George R. Stewart : La Terre demeure,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jeanne Fournier-Pargoire, Fage, 368 p, 22 €.
Stephen King : Le Fléau, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Richard Matas et Jean-Pierre Quijano,
Jean Claude Lattès, 1981, J’ai lu, 3 tomes, 1183 p, 27,20 €.
Cormac McCarthy : La Route, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par François Hirsch, Points, 256 p, 6,80 €.
Le fantasme d’une pandémie qui laminerait la population terrienne nourrit non seulement les soins inquiets des scientifiques, mais aussi la fébrile imagination des écrivains, qui en firent un mythe littéraire d’importance cruciale. Dès 1826, la légendaire auteure de Frankenstein ou le Prométhée moderne, Mary Shelley, inaugurait ce qui deviendra un topos littéraire avec Le Dernier homme. Après la frappante nouvelle de Jack London, La Peste écarlate, en 1912, et bien avant l’hiver nucléaire de Cormac McCarthy, dans La Route, en 2006, Georges R. Stewart avait en 1949 publié La Terre demeure, en inspirant à Stephen King son Fléau. Le constat d’une apocalypse sécularisée n’est pas toujours dépassé par une nouvelle aube sociétale et civilisationnelle, ou par les prémisses de la philosophie politique.
Si le mal était entre les mains scientifiques de Frankenstein, façonnant sa créature en agrégeant des fragments de cadavres, il est aussi dans la nature. De la main de Mary Shelley, c’est une fois de plus un vaste roman d’anticipation, obéré par la pulsion de mort. La créature vengeresse de Frankenstein[1]usait de son innéité cadavérique pour semer le crime, alors que la peste est en quelque sorte le monstrueux personnage principal du Dernier homme. Ce dernier s’appelle Lionel Verney. Sa vie nous est connue grâce au prologue où l’on prétend qu’un manuscrit fut découvert au XXII° siècle dans la grotte de la Sybille de Cumes.
Nous sommes en l’an 2073, quoiqu’il ressemble absolument au début du XIX° siècle, sans l’ombre d’une technologie qui relèverait de la science-fiction. Le jeune narrateur Lionel Verney, flanqué de sa sœur cadette Perdita, aurait stagné dans la pauvreté si sa rencontre avec le fils du roi ne lui avait permis de retrouver l’ancien statut de son père. Les épisodes narrant le conflit pour la libération de la Grèce opprimée par l’Empire européen font irrésistiblement penser à l’aventure de Lord Byron (que Mary Shelley côtoya) qui alla mourir à Missolonghi. Maintes palpitantes péripéties animent le récit, sans que notre attente soit de longtemps comblée, car le roman psychologique et de société doit attendre la deuxième partie, alors que la flotte grecque assiège Constantinople, pour que la peste se déclare. Rapidement, le monde est gagné par l’épidémie meurtrière : « La pestilence régnait partout » ; jusqu’à sa dernière victime ensevelie : « C’était aussi les funérailles de la Peste que nous célébrions ». Avec une poignée d’amis, Lionel rejoint l’Italie qui est un havre de paix, avant qu’une tempête et un naufrage balaient ses deux derniers compagnons. Bientôt ce « dernier homme » erre, seul, à Rome, où il peut lire et méditer parmi les ruines, avant de reprendre la voile sur les flots méditerranéens. Là encore il faut rapprocher ce personnage fantomatique d’un autre familier de la romancière, son époux, le poète Percy Bysshe Shelley[2], mort noyé sur une « frêle embarcation » dans ces eaux mêmes, auquel elle rend ainsi un vibrant et singulier hommage.
La peste est une réalité encore au XIX° siècle, du moins dans l’est de la Méditerranée ; et aujourd’hui elle est encore résiduelle. Quant au cholera morbus, il est la cause de décès français par milliers en 1832 et 1854, il touche Londres en 1832. La littérature anglaise n’est pas exempte de récits sans fards et de documents qui en rendent compte, parmi lesquels le Journal de l’année de la peste à Londres de Daniel Defoe[3], en 1664 et 1665. Cependant c’est avec Mary Shelley la première fois qu’elle est élevée au rang du mythe, au sens où elle éradique l’humanité entière. Si le récit reste dans le cadre du réalisme, la dimension apocalyptique, quoique sans intervention divine ni eschatologique, projette la fiction dans la dimension improbable du romantisme noir, pour laisser la nature, seul vainqueur, occuper le terrain désabusé de l’humanité. À la différence de ses successeurs, et à la provisoire exception du héros, il n’y a pas l’ombre d’un survivant.
Le topos de l'homme resté seul sur la Terre prenait alors son envol : en 1901 Matthew Phipps Shiel écrivait Le Nuage pourpre[4], dans lequel un mystérieux cataclysme nettoyait la population mondiale, hors un individu, puis une femme, avec force cadavre et incendies, mais aussi un talent discutable. Richard Matheson Je suis une légende[5], paru en 1954, fait choir le mythe dans la lutte d’un homme seul contre des vampires et autres mort-vivants qui l’assiègent et s’entretuent.
En 2073, sous la plume de Jack London qui écrit en 1912, il reste sur la terre un peu plus qu’un dernier homme. Au-delà de la désespérance définitive de la disparition totale de l’humanité peinte par Mary Shelley, il demeure une poignée d’humains qui seront - ou non – aptes à offrir un nouveau départ à la civilisation. Au pur constat d’une apocalypse sécularisée se substituent, dans le cadre du récit d’aventure, une nouvelle aube sociale et les minces prémisses de la philosophie politique. Ainsi l’anticipation ne relate plus la propagation de la peste, mais ses conséquences. Les quelques représentants d’une espèce jadis savante n’ont plus guère de passé, à peine l’ombre de culture, plus proches de la brute que de l’être rationnel et cultivé. Seul un vieillard, qui fut avant la catastrophe professeur d’université, est l’allégorie de la connaissance et de l’Histoire. Que ces petits-enfants traitent au mieux avec négligence et ironie : « Tu es formidable, grand-père ! Toujours tu veux me faire croire que ces petits signes, qui sont là-dessus, veulent dire quelque chose. »
Mais, qui sait si l’avenir a encore une chance ? Dans une grotte, James Howard Smith a soigneusement entreposé des livres, ces vestiges d’une civilisation brillante, « avec un alphabet, avec clé explicative », à la discrétion de l’esprit curieux qui y puisera les ressources pour relever l’humanité de ses cendres : « Un jour viendra où les hommes, moins occupés des besoins de leur vie matérielle, réapprendront à lire ». Cependant les instincts tyranniques et meurtriers pullulent chez ses petits-enfants : « quand ils auront retrouvé la poudre, c’est par milliers, puis par millions, qu’ils s’entretueront ». Il n’est par ailleurs pas impossible que cette « peste écarlate » soit un écho de la nouvelle d’Edgar Allan Poe Le Masque de la mort rouge.
Voici réédité avec une photographie de couverture esthétique et signifiante de voitures rouillées mangées par la végétation le roman-phare de Georges R. Stewart : La Terre demeure, publié en 1949. Certes le motif d’un homme isolé dans les bois d’une montagne, échappant ainsi à une épidémie inconnue, grâce peut-être à la morsure d’un serpent à sonnette, ne parait pas absolument original. Que l’on découvre sa quête autour de chez lui, puis au travers des Etats-Unis vidés de toute population, comme un road trip, n’est pas non plus extraordinaire, quoiqu’elle soit menée au moyen d’une réelle sûreté de la narration, fort détaillée aux débuts de l’aventure. Plus tard, le récit alterne les vastes perspectives événementielles et les notes laconiques, après que les années nouvelles, à qui l’on attribue des noms liées à leurs événements marquants, permettent l’établissement du calendrier d’une nouvelle ère.
Mais, alors qu’Ish (diminutif d’Isherwood) s’unit avec Em, une rare survivante (« l’amour avait surgi des ruines »), fondant un clan avec quelques individus venus de lieux épars, la réflexion prend de plus en plus de hauteur.
D’une part, le texte est intercalé de passages à la tonalité poétique et biblique, répondant ainsi au titre venu de L’Ecclésiaste et tirant la leçon morale de cet apologue fustigeant l’hubris humain : « Peu de lamentions salueront le convoi funèbres de l’Homo Sapiens ». « Vanité des vanités », disait l’Ecclésiaste. Cependant, seul lecteur, Ish entre dans les bibliothèques, pour trouver que « les préoccupations religieuses de Crusoé étaient ennuyeuses et stupides ».
D’autre part, loin de vivre avec insouciance de récupérations avec son petit clan, le héros s’interroge sur le déclin et le devenir de la « civilisation ». Parmi les rares rescapés, l’on rencontre des ivrognes, de lubriques délinquants, des peureux qui thésaurisent la nourriture et l’alcool, jusqu’à ce que leur capacité de survie soit obérée. Car piller les villes abandonnées parait facile, mais reconstruire bien plus difficile, voire impossible quand les nouveaux enfants peinent à apprendre à lire, sauf Joey, qui « représentait l’avenir », et pourtant ne vivra pas assez longtemps. Pire, la sagesse de celui qui connut l’ère précédente fait sourire. Car « Chaque génération en grande partie crée ou résout les problèmes des générations futures ».
Grâce à George, « les métiers manuels avaient survécu », mais ce n’est qu’un « lourdaud et il n’avait probablement jamais ouvert un livre de sa vie ». Quant à Ezra, il « avait du génie, mais c’était le génie de vivre en bon terme avec ses semblables et non la force créatrice qui donne naissance aux nouvelles civilisations ». En effet la « tribu » de Ish « était lourde, terne, dépourvue de génie créateur, mais elle avait conservé le respect des convenances. Rien ne garantissait que les autres en avaient fait autant ». Le constat est amer. Il est clair qu’il faudra attendre longtemps pour qu’une cité, comme la petite Florence au XV° siècle, soit le berceau de la Renaissance.
Au travers de son personnage principal, dont la disparition signe la fin du roman, voire d’une certaine idée de la civilisation, George R. Stewart se fait tour à tour psychologue, sociologue, historien et philosophe : « Ish avait poussé assez loin ses études d’anthropologie pour savoir que tout peuple sain déverse dans la création artistique le trop plein de son énergie ». Les enfants en effet se mettent à la sculpture de bout de bois devenus figuratifs. N’est-ce qu’une velléité, ou le prélude d’un mouvement artistique à venir ?
L’homme à peu de choses près disparu, cet « animal créateur de bruit » voit le retour des animaux, prédateurs dangereux, rats ou fourmis, menaçant vigoureusement son règne. Quelle perspective pourra le sauver ? C’est alors qu’Ish réalise « qu’il pouvait être le fondateur d’une religion ». Si l’on ne comble pas le besoin de religiosité de l’humain, « ses descendants peut-être procèderaient à des incantations, obéiraient servilement à des sorciers, pratiqueraient les rites de l’anthropophagie ». Or le crime surgissant en la communauté, il doit être frappé de mort, dans le cadre d’un vote, première occurrence du droit pénal. D’ailleurs l’autorité d’Ish est symbolisée par l’ancien marteau qu’il tient à la main. À qui reviendra-t-il après sa disparition ? Et si, en de telles circonstances, où « la bibliothèque universitaire était taboue et considérée comme un temple sacrée », subsistent « plus d’un million de livres, presque tout le savoir du livre, encore à l’abri », qui saura les lire et tirer un juste et réel profit scientifique, économique, juridique, philosophique ? D’autant que la modeste école mise en œuvre tombe en désuétude à la joie des gamins. Sans compter que l’on ne sait plus rien fabriquer ou réparer. Le « dernier Américain » sait, de manière ludique, apprendre aux enfants à tailler des arcs et des flèches. Cela suffira-t-il ?
Aussi La Terre demeure fait-il partie de ces beaux romans et vade-mecum de l’humanité qu’il faut toujours avoir en tête, qui sait…
Un telle bio-fiction apocalyptique et robinsonnade réaliste, d’une rare intelligence, a sans nul doute donné des ailes à Stephen King, lorsqu’il écrivit, Le Fléau, paru en 1978, puis dans sa version intégrale en 1980, un plus vaste pavé parfois indigeste, bourré de personnages et de rebondissements épiques. Là encore une pandémie balaie l’humanité : il s’agit d’une grippe incroyablement virale crée en laboratoire militaire. On imagine le déferlement de péripéties tragiques, le parcours de protagonistes vulgaires parmi les purulences de la mort, les affres du thriller pour quelques héros qui en réchappent on ne sait grâce à quelle immunité. Hors le rythme plus ou moins trépidant du suspense, l’intérêt réside dans la façon dont ces Américains retrouveront les valeurs de la bannière étoilée, remettront sur le métier la fondation d’une société, de ses entreprises et de ses institutions. Tout ce qui permet de constater que Stephen King frôle la noblesse d’une philosophie politique en acte, certes avec lui un peu simpliste. Car le manichéisme rôde lorsque s’affrontent sur le continent américain deux camps incarnant nettement le bien et le mal. Sans compter le personnage de Mère Abigaël, une sorte de gourou traversée de prophétiques visions, qu’il faut attribuer au retour de la superstition ou à la propension du romancier à choyer les ressorts de l’horror-show et du fantastique. Avec moins de finesse que ses devanciers, mais avec une boulimie qui se veut voisine de Guerre et paix de Tolstoï, l’on est en droit de se demander s’il s’agit, comme l’affirment ses admirateurs, d’un classique de la littérature américaine et d’un sommet du mythe post-apocalyptique…
On ne sait quelle peste, quel fléau d’origine volcanique ou nucléaire a couvert de cendres le globe, précédemment affligé de « sectes sanguinaires ». Au plus gris de la dévastation, des incendies, une route, un homme, un enfant, trio tragique d’un roman intitulé sobrement La Route par son auteur, Cormack McCarthy en 2006. Le duo s’avance laborieusement vers la mer lointaine et désirée, vers son espoir de liberté et de pureté, qui se révélera définitivement illusoire, tant la pollution est universelle. Leur voyage à pied n’est qu’une quête perpétuelle de nourriture et d’abri, parfois récompensée, parfois dangereusement menacée par des hordes barbares, qui grognent plus qu’elles ne parlent (d’ailleurs l’homme et l’enfant n’échangent que peu de mots) et dont il faut tuer le plus vindicatif, par la découverte d’un bétail humain dans une cave, réserve probable de calories pour on ne sait quelle anthropophagie. Froid, faim, rêves, fièvre, blessure, et mort de l’homme. Curieusement, en contradiction avec l’hostilité généralisée, une famille prend en charge le garçon. Est-ce à dire qu’un embryon de société se manifeste, pour un avenir moins inclément ? Voilà qui est peu probable, tant les perspectives esquissées chez Jack London et développée par George R. Stewart manquent ici.
Une écriture passablement neutre, étique diront ses détracteurs, des péripéties ahanantes et monotones. Elle est parfois sauvée, sinon transcendée, par l’image des restes d’une bibliothèque, aux « livres noircis », par la déréliction du langage, et par quelques métaphores, lorsque la ville est « comme une esquisse au charbon de bois ». Car, justement, la transcendance est interdite de séjour en un tel univers, qui est « une bête de granit », même si des traces de l’ « antique bénédiction » viennent un instant frôler la tête de l’enfant. De même les tentatives avortées d’éducation et de transmission par le père butent sur l’ireprésentabilité du monde d’avant et sur le quasi-autisme de l’enfant.
L’œuvre vaut surtout par son atmosphère grisâtre, où la couleur a disparu, étouffante, par la désespérance tangible, le sentiment du tragique qui pèse sur les épaules de deux rescapés auxquels l’on peut s’identifier aisément, voire le vide volontaire de la cause de la catastrophe où d’aucuns, affamés par le goût de la peur écologique, ont voulu lire une dénonciation des menaces nucléaires accumulées sur la terre qui nous abrite provisoirement. Il n’en reste pas moins que pour Mc Carthy le mal absolu a lavé au noir toute civilisation.
L’Apocalypse de Saint-Jean avait le règne de Dieu pour échappatoire et récompense. Rien de tel dans cette poignée de romans, du XIX° siècle à notre contemporain. De Mary Shelley à Cormack McCarthy, en passant par Georges R. Stewart, qu’il faut sans doute élever au-dessus du panier, l’humanité devient quantité négligeable et balayable. Que les hommes meurent, soit ; mais que meurent les civilisations, les sciences, les livres et les arts est d’une importance bien plus considérable. De telles pestes sont-elles possibles ? Le mythe peut-il toucher le sol de la réalité ? Aux Etats-Unis, le mouvement des survivalistes prend une petite ampleur, entraîné par la vogue des livres de Kurt Saxon et de John Pugsley : The Survivor[6]et La Stratégie Alpha[7]. Ils œuvrent à la préparation d’une alternative aux catastrophes locales ou planétaires, de façon à restaurer une société, voire une civilisation. Souhaitons que parmi leur kit de survie, ils n’oublient pas de penser aux bibliothèques.
Lucrèce Luciani : Le Démon de Saint Jérôme. L’ardeur des livres,
La Bibliothèque, 144 p, 14 €.
Alain Boureau : Le Feu des manuscrits. Lecteurs et scribes des textes médiévaux,
Les Belles lettres, 192 p, 21 €.
Denis Montebello :
Ce Vide lui blesse la vue, La Mèche lente, 80 p, 13,50 € ;
Comment écrire un livre qui fait du bien ? Le Temps qu’il fait, 120 p, 15 €.
Arder est verbe ancien qui signifie brûler. Ainsi, filant la métaphore, un feu intérieur anime qui écrit et qui lit les meilleurs manuscrits et les meilleurs livres ; tandis que le feu de qui les prohibe court parmi les crises de nos civilisations[1]. Non pas le plus ancien, mais l’un des plus symboliques, Saint-Jérôme est pris par l’ardeur des livres, selon Lucrèce Luciani, quand les lecteurs et scribes médiévaux inventoriés par Alain Boureau s’ingénient au moyen d’un feu tout intellectuel sur leurs manuscrits précieux. Quoique toutes les traces manuscrites ne soient pas aussi prestigieuses, Denis Montebello s’attache à une insolite inscription latine, tout en égratignant les livres qui prétendent faire du bien. Mieux vaut cet innocent et facétieux divertissement que l’anathème jeté par Saint-Jérôme sur les livres hérétiques, qui font, prétend-il, du mal.
C’est un célébrissime Docteur de l’Eglise chrétienne, et pourtant méconnu. Si l’on sait que Saint Jérôme de Stridon, ou Hieronymus, a traduit la Bible en latin depuis l’hébreu, ainsi devenue la Vulgate, et qu’il est le patron des traducteurs, c’est le bout de notre connaissance. Originaire de l’actuelle Croatie, en 347, ce fut un polygraphe impénitent ; et pourtant un pénitent qui fit une longue retraite dans le désert syrien pour méditer et encore écrire sur ses tablettes, ses rouleaux et ses parchemins, cajolant Dieu et les Chrétiens, tempêtant contre les hérétiques.
Lucrèce Luciani réveille pour nous Le Démon de Saint-Jérôme avec alacrité et un brin de fantaisie. Il choisit la forme du triptyque, en trois volets donc, qui commentent chacun un tableau, selon le genre ancien de l’ekphrasis, cette description de l’œuvre d’art. D’abord « La bibliothèque flagellée », en la chair de Saint-Jérôme, fouetté par des anges pour trop lire les auteurs païens, comme ses chers Cicéron, Virgile et Platon, dans un retable de Sano di Pietro en 1444, d’ailleurs reproduit avec ses comparses dans un petit cahier couleurs. C’est lors d’un rêve qu’il se sentit ainsi châtié par un « tribunal divin ». En fait la malnutrition en était probablement la cause, y compris de ses stigmates.
Mais c’est beaucoup plus le Saint Jérôme en son cabinet de travail, rustique ou précieux, qui intéresse les peintres. S’il est au désert, parmi les rochers, demi-nu, chez Lorenzo Lotto en 1506, il n’a qu’un livre avec lui, sans équivoque possible la Bible. Antonello da Messina, en 1475, préfère peindre le Saint dans une architecture gothique somptueuse, avec l’art le plus achevé de la perspective, et confortablement assis dans un bureau de bois, entouré de deux côtés par des étagères où sont élégamment disposés quelques ouvrages, souvent ouverts.
Le plus étonnant est alors le moteur de l’écriture de Lucrèce Luciani : la représentation des livres auprès du Saint. Ils sont indubitablement peints comme ceux de la Renaissance, dans un anachronisme qui ne gênait en rien les amateurs du temps : le codex tel que nous le connaissons avait remplacé le volumen, roulé sur lui-même, qui était d’usage dans l’Antiquité tardive. Aussi notre essayiste nous entraîne-t-elle dans l’atelier du parcheminier, contemporain de Jérôme, de son copiste, Marcellus, à qui il dictait « mille lignes par jour » sur un manuscrit où les mots n’étaient pas séparés. Sans compter qu’il lisait tant le latin que le grec, le syriaque et l’hébreu. Car ici, « la lecture occidentale reçoit son acte de naissance ».
La fureur livresque et le délire ascétique du saint, « minotaure omnipotent » et « bibliothèque vivante », qui dirige les lectures et les vies d’un « aréopage féminin », entraînent Lucrèce Luciani à concocter un véritable manuel du libraire antique puis médiéval autour de celui qui incarne « la passation d’un érudit profane en un savant chrétien ». Au cours du Moyen-Âge, les savants copistes sont presqu’autant enchaînés sur leurs bancs que les livres à leur armoire ; et les volumes sont d’abord rangés à plats, avant d’être reliés.
Ce qui retient également l’attention de l’essayiste scrupuleuse est la position ambigüe de notre bibliophile hiéronymite : aime-t-il tant Dieu ou le « démon » des livres ? Est-il le fils du Dieu des Chrétiens ou le fils du dieu des bibliophiles ? À moins que son intolérance le pousse à en être le pire ennemi. C’est une époque où les moines peuvent être « jaloux d’un manuscrit », où l’on vole ces livres si rares et précieux, où l’on plagie sans remord aucun, tel notre Jérôme qui pille allègrement Origène, Didyme et bien d’autres. Il est cependant un redoutable contempteur de médiocres textes sacrés : « Un petit autodafé personnel et place nette ! » Le danger étant de juger « la Bible et son style infiniment inférieurs à celui des auteurs profanes » !
La position de Saint-Jérôme est ainsi profondément ambigüe, entre épitres et traductions, entre création littéraire et exégèse, mais aussi entre curiosité inlassable et traque furibonde des hérésies, comme celle de Jovinien, qui contestait « la virginité perpétuelle de Marie ». Pour lui, « les hérétiques sont vautrés dans les ordures de la passion » ; ce que lui renverra Luther, le rangeant avec acrimonie parmi les hérétiques. Mû par la colère, son péché capital récurrent, le voici aux lisières du saint autodafé et précurseur de l’Index librorum prohibitorum[2].
Mais qui est Lucrèce Luciani ? La discrétion de l’excellent éditeur « La Bibliothèque », aux textes toujours rares et roboratifs, n’en laisse rien paraître sur sa couverture aux rabats soignés, et cependant muets à cet égard, en un tentant mystère. Très certainement s’agit-il de cette Lucrèce Luciani qui a publié un volume sur l’acédie[3], cette antique mélancolie qui rongea le christianisme, et un roman : L’œil et le loup[4]. Ce qui ne l’empêche en rien dans son essai plein d’allant, discrètement érudit, doctement et diablement instructif, Le Démon de Saint-Jérôme, d’écrire non sans poésie : « chaque lettre est un nœud qu’il faut broder à plat ». Et d’user d’un rien d’humour : « Une vraie collection de coings desséchés que toutes ces images ! » Sans omettre un brin de polémique bienvenue : « Il n’y a qu’un certain habitus intellectuel pour croire que cette conversation avec les livres est la même que dans nos librairies civilisées, nos abominables rayons livresques au supermarché, nos ahurissantes fabrications de best-sellers à rugir d’ennui, nos émissions télévisées culturellement conformes »…
Ce qui est déjà un manuel de librairie et d’atelier de copiste chez Lucrèce Luciani, historienne du livre, trouve son expression plus savante encore et scrupuleuse chez Alain Boureau dans son Feu des manuscrits. Sous-titré « Lecteurs et scribes des textes médiévaux », cet ouvrage marie l’érudition à l’élégance de la mise en passe et des illustrations.
Alain Boureau se présente comme un « déchiffreur ». Il nous parle avec feu « de l’éclat lumineux des manuscrits et de l’obscurité qui les menace toujours ». Du codex Tonalamatl-Aubin, qui est un calendrier aztèque du XVI° siècle, à une Bible du XIII° siècle, ce sont deux affaires de vol qui affectèrent la Bibliothèque Nationale de France. D’où d’effarantes questions de propriété, sans compter la valeur marchande considérable du manuscrit rare, « cet obscur objet du désir patrimonial ». Le « feu » qui anime Alain Boureau est bien plutôt celui de l’attentif passionné de la pensée scholastique latine. Aussi nous fait-il partager ses expériences de lecteur avisé, ses quêtes parmi les bibliothèques parfois lointaines, parfois aisées, parfois complexes, tant administrativement que financièrement. Ses aventures de chercheur qui édite les œuvres de Pierre de Jean Olivi, en particulier son Traité des démons[5], et de Richard de Mediavilla se heurtent jusqu’à des querelles de spécialistes : il se démarque de « l’intégrisme philologique » de qui se réserve le soin de l’attribution à un auteur. Il semble que les scribes attachés à leur cuir de mouton n’aient plus de secret pour lui, même si la généalogie des manuscrits ne permet pas souvent de leur établir un auteur : bien rares sont les autographes. Il lui faut peiner sur des encres labiles, sur des supports maltraités par le temps, parmi des marginalia étranges. Mais aussi sur « l’embardée du sens », les fautes et les biffures des scribes signalant une « erreur de foi », sur l’illisibilité de la main des auteurs, par exemple le grand Saint-Thomas d’Aquin, le philosophe de la Somme théologique. Les problèmes d’attribution et de collationnement sont fort nombreux : il faut parfois consulter une dizaine de manuscrits pour pouvoir publier les Questions disputées de Richard de Mediavilla[6], qui en 1296 traita dans son Quodlibet de « la fascination, ce pouvoir d’agir sur autrui par le regard[7] »…
Loin de rester un essai aride et poussiéreux, l’ouvrage d’Alain Boureau peut se lire comme une chasse au trésor parmi les traités les plus insolites : sur les cas de consciences, ou sur les fleuves et les alluvions (en 1355). Ce Tractatus de fluminibus bénéficie de trois ou quatre reproductions pour les figures schématiques produites par des copistes différents. Il y a bien une « délectation » devant la « haute couture » des manuscrits, de surcroit reliés en leur temps, y compris fautivement. Au point que certains, outragés par leur fragilité, soit recousus. Certes, lettrines et enluminures ajoutent au bonheur du déchiffrement une flatteuse dimension esthétique. Ainsi Alain Boureau, en son plein enthousiasme pour le passé lointain des manuscrits sait « ranimer leur flamme ».
Quand la vie est blessée, n’est-il pas nécessaire de recourir à l’ardeur d’un livre consolateur, y compris consacré à un mince manuscrit, bien moins prestigieux que les précédents ? Deux livres aussi insolites que nourrissants glissent de la main de Denis Montebello, auteur délicieusement confidentiel et cependant heureusement prolixe.
Le premier est né de sa passion pour les Lettres classiques et l’Antiquité, à l’occasion d’un « objet-mémoire » anecdotique. Un fragment de brique brisé présente ce graffiti : « Ateuritus à Heutica : salut ça pour elle, dans le con », suivie d’un phallus également gravé. Après avoir été sauvée par un certain Bonsergent au XIX° siècle, il se trouve au Musée Sainte-Croix de Poitiers, dans les réserves, car la « brique lubrique » ne peut être « décemment » exposée, sinon dans un enfer pas même répertorié dans l’Index librorum prohibitorum, alors que l’écrivain plaide pour son dévoilement. Elle provoque chez ce dernier une errante rêverie. Cette gallo-romaine gauloiserie, venue qui sait d’un lupanar, est l’occasion d’une enquête facétieuse et érudite, entre érotisme et archéologie, épicée par des allusions satiriques à notre contemporain le plus « hot ». Sans oublier le goût de l’étymologie et des jeux de mots.
Certainement ce bref opus fait du bien à son lecteur, diverti en faveur d’une époque pittoresque. Est-ce la réponse à la question Comment écrire un livre qui fait du bien ? En une quarantaine de billets, Denis Montebello nous promène de « l’effet-Werther », qui entraîne au suicide les imitateurs de leurs héros, aux « Blagues Carambar ». Ce sont autant de petites histoires embryonnaires, parmi lesquelles vaquent des écrivains et des poètes invités, soucieux de leur gloire, mais qui ont peur de la foule, ou pensent au suicide. Comment leur assurer le bonheur que nous réclamons tous ? C’est avec une subtile ironie que l’auteur se gausse des livres à la mode et à effet thérapeutique garanti, mais aussi de lui-même : « Ce serait dommage que la Troisième Guerre mondiale en éclatant éclipse la sortie de mon livre »…
Qui songerait aujourd’hui à jeter au feu de tels petits livres, si innocents ? Pourtant si Saint-Jérôme, tel le phénix, venait à renaître de ses cendres, il n’est guère douteux qu’il fulminerait, lui qui imaginait le jugement dernier, non sans que l’on puisse le disculper des péchés capitaux de l’envie et de l’orgueil : « L’on y verra ces Rois autrefois si puissants & si redoutables, mais alors seuls et dépouillés de toute leur grandeur, trembler en la présence de leur Juge. Vénus y paraitra avec son fils Cupidon, & Jupiter avec sa foudre. Platon accompagné de ses disciples passera alors pour un insensé ; & Aristote avec tous ses raisonnements se verra confondu[8] ». Nous dédierons ce fragment d’une lettre de Saint-Jérôme l’intransigeant à Denis Montebello, qui a la capacité, donc la joie mitigée, de la lire dans l’original, puisqu’il a traduit deux textes de Pétrarque[9] du latin : L’Ascension du Mont Ventoux[10] et la Lettre à la postérité. En ces quelques pages, le poète, humaniste et épistolier du XIV° siècle, plus modeste que Saint-Jérôme, nous confie comment il fut ravi par la « solitude » de la fontaine de la Sorgue, en Vaucluse, où il amené ses quelques livres : « Il suffira de dire que la plupart de mes pauvres livres furent achevés là[11] ». Songeons néanmoins que l'un de ces pauvres livres, le Canzoniere, aux 366 poèmes, est rien moins que fondateur de la poésie occidentale...
traduit de l’allemand par Nicole Taubes, Albin Michel, 480 p, 25 €.
Elias Canetti : Le Livre contre la mort,
traduit de l’allemand par Bernard Kreiss,
Albin Michel, 504 p, 25 €.
Jusqu’où faut-il livrer à autrui les couleurs et l'ombre de sa vie ? Les aficionados du grand européen Elias Canetti, de celui qui eut « la conscience des mots » (pour reprendre le titre d’un de ses volumes d’essais), resteront peut-être sur leur faim en abordant le dernier volet tant attendu de son autobiographie. Depuis La Langue sauvée où le premier souvenir d’enfance était la menace de se voir couper la langue, il semble là que la mort lui ait mangé une partie de la langue. Car nous lisons ici un inachevé, encore fragmentaire, rassemblé et ordonné à l’instigation de sa fille, après le décès de l’écrivain, en 1994. Cependant, mieux que la correspondance de L’Amant sans adresse, aux points de vue curieux, voire indiscrets, ce quatrième volet, après Le Flambeau dans l’oreille et Jeux de regards, n’en rassemble pas moins la parole, l’écoute et la vision pour balayer avec sagacité, après la riche scène viennoise, celle de ses Années anglaises. Jusqu’à ce que l’auteur de Masse et puissance se fasse le juge intransigeant de la mort.
Depuis La langue sauvée, en passant par Le Flambeau dans l’oreille, le troisième volet de cette autobiographie, assimilable au genre pourtant dissemblable du roman de formation, et titré Jeux de regard[1], se fermait sur la montée des périls nazis autour de l’Autriche et sur la mort de la mère à Paris. Juif d’origine sépharade, il doit s’exiler en Angleterre à partir de 1939. D’où ces Années anglaises. Reconnaissant de cette hospitalité, il n’en perd pas pour autant son sens critique devant une société qu’il admire pour son héroïsme réservé et dont il dissèque néanmoins sans indulgence les mœurs exotiques. Car la plume de Canetti est aussi acérée que son regard. Parfois acide. C’est ainsi que le grand poète, le dramaturge assis, l’éditeur incontesté, le prix Nobel (bien avant Canetti) Thomas Stearn Eliot lui-même n’échappe pas à sa griffe. Sous le vernis des convenances anglaises, il détecte infailliblement les fausses valeurs. Sûrement est-il injuste lorsqu’il ne reconnaît pas la nouveauté et la beauté des poèmes de La Terre vaine et des Quatre quatuors, mais les masques de l’establishment l’insupportent à juste titre. Sans compter la propension du maître à exploiter son pouvoir, à faire de l’argent… Car pour les Anglais, « l’orgueil devient véritablement un art ». Sans doute Canetti est-il meurtri de la méconnaissance de ses hôtes envers son grand roman Autodafé, et des «humiliations subies ». Malgré une stérile amoureuse aventure avec Iris Murdoch, il ne manque pas de déboulonner la romancière philosophe, « servile » et « scolaire ». Sa langue serait-elle soudain vipérine ?
La galerie de portraits n’assèche cependant pas ses modèles, personnalités célèbres ou petites gens. Même sa frêle logeuse qui tient la guerre pour irréelle, se voit affublée d’une personnalité énergique lorsqu’elle apostrophe les buveurs à la porte des pubs « afin de les mettre en garde contre l’exemple qu’ils donnaient ». Son mari est un pasteur qui passa de secte en secte et avec qui Canetti doit « faire du Hölderlin ». Un « balayeur de rues » est un maître en conversation. Une « prophétesse » visite les maisons et sans le vouloir, initie notre narrateur à la poésie de Blake. Mais ce sont les « glaciales » réceptions londoniennes qui le mettent au contact de toute une intelligentsia. La modestie ambiante cache cet orgueil anglais, qui « devient véritablement un art », ainsi qu’une étonnante brochette de « préjugés victoriens », même en présence d’un être aussi supérieur que le philosophe au rire de « satyre », Bertrand Russell. Canetti aime à côtoyer également des aristocrates excentriques, ornithologue ou passionné de rhododendrons, de revenants…
Ecrite cinquante ans après les faits, cette chronique d’une époque cruciale, pendant qu’il s’attelle, sous les bombes du Blitz, à son œuvre maîtresse de philosophie politique, l’essai Masse et puissance, est un éloge de la démocratie anglaise : « Dans un monde tonitruant de vérités martelées par des guides suprêmes de tout bord, mon admiration pour ce système parlementaire ne connut bientôt plus de bornes ». Mais aussi un pénétrant défilé de « caractères ». Comme lorsque dans Le Témoin auriculaire, Canetti croquait avec un talent coruscant cinquante personnalités à la façon d’un La Bruyère contemporain, depuis « la cousine cosmique » jusqu’au « papyromane », en passant par « le frétille-au-malheur ». Lors de ces Années anglaises, il confirme : « j’ai toujours été un espion, un espion à l’affût de tous les modes de jeux pratiqués par les hommes ». L’incessant échange entre un exceptionnel don d’observation et une omnivore curiosité culturelle fait tout le prix de cette vie changée pour nous en écriture.
Pourtant, le grand Canetti, ce modèle de l’humanisme viennois et européen aurait donc tissé tant de liaisons extra-conjugales pour aboutir à des textes d’un intérêt discutable ? Ce qu’au-delà de son mariage avec Veza ne révèlent pas les volumes de son autobiographie, de La Langue sauvée à Jeux de regards, qui courent de 1905 à 1937, sans compter Les Années anglaises. C’est en 1941, en Angleterre, que deux exilés échappés de la tyrannie nazie se rencontrent : il vient de publier son roman Autodafé, Marie-Louise est peintre et admirative de sa culture, de son talent ; leur relation restera, il y insiste, clandestine, sans que son œuvre en porte trace.
Ne lisons pas en censeur cette Correspondance inédite, mais en respectant les sentiments passionnés de la femme et ceux plus secs de l’homme, même s’il loue son talent pictural. Car il ne se montre pas prioritairement sous son meilleur jour. Combien de fois retentissent les mots « argent » ou « colère »… On a beau être un magnifique écrivain, on n’en a pas moins un caractère difficile et l’ambition de faire connaître une œuvre à laquelle doit se dévouer Marie-Louise, cœur, corps, propagande et porte-monnaie… Sa vanité est parfois insupportable : « tu as affaire à l’œuvre d’un des plus grands esprits qui aient jamais vécu ». Sans compter qu’il ne s’empêche pas d’être jaloux, quoiqu’il ait d’autres maîtresses, dont la romancière Iris Murdoch. Rarement, il prend conscience de sa virulence. L’auteur du pertinent essai Masse et puissance pesa sur sa correspondante de toute sa masse, jusqu’à ce que le prix Nobel confirme sa puissance, en lui permettant de lui reverser une partie de la dotation…
S’agit-il, en cette correspondance, d’une publication indispensable ? Pour user de qui fit profession d’autobiographe, certes. Mais il y a parfois chez le lecteur curieux de connaître les plis d’une personnalité, les jalons d’une carrière, l’impression de coller un œil indiscret derrière le trou de serrure qu’est ce volume aux cinq décennies. Le filtre de l’écriture autobiographique et de sa construction protégeait l’œuvre de Canetti d’une aura presque romanesque, tout en lui permettant une richesse aussi accessible que savante. Alors que le dévoilement de la correspondance ne permet guère autre chose que le déballage, au mieux documentaire. Là où la « langue » n’a pas « sauvé » la vie… Il est néanmoins évident que nous ne livrerons pas ce volume à un autodafé, pour reprendre le titre de son roman effrayant : Autodafé. Dans lequel Kien, un savant sinologue, voyait sa bibliothèque soumise à l’ire d’une servante vulgaire qu’il avait pourtant épousée. L’apologue est d’une rare puissance lorsqu’il pense l’incompréhension et la détestation de la culture, non loin d’ailleurs de l’analyse magistrale du fascisme et de ses leviers dans son essai Masse et puissance…
Comment est-ce possible ? Des inédits d’importance celés depuis 1994, l’année de la mort du grand Européen Elias Canetti… Probablement s’agissait-il d’un vaste essai en projet, un « work in progress » sans cesse abandonné, repris de loin en loin, remis sur le métier sans que ces notes se coagulent en un réel livre. Même si quelques dizaines de pages furent incluses dans Le Territoire de l’homme. Et comme de juste, interrompu par le décès de l’écrivain, puisque, sans vouloir concurrencer Le Livre des morts égyptien, il s’agit rien moins que Le Livre contre la mort. Il n’a pas été le talisman qui pouvait protéger l’essayiste de redevenir poussière ; mais il reste pour ses lecteurs provisoirement vivants une confession intime, un vade-mecum, un philosophique memento mori.
Parmi les nombreux projets de Canetti flottait une « Comédie humaine des fous », qui devait intégrer un roman qui ne vit jamais le jour. Considérons donc Le Livre contre la mort comme un chantier qui ne trouva jamais son élan narratif, malgré des bribes de récits enchâssées dans un continuum de notes, de citations, d’aphorismes, échelonnées de 1942 à 1994. Car ressentie par tous, infligée à autrui, parfois jusqu’au meurtre de masse, « il semble que la connaissance de la mort soit l’événement le plus lourd de conséquences de l’histoire humaine ».
Faut-il lire in extenso ce volume, ou l’économiser pour avoir le plaisir, peu morbide au demeurant, de grappiller parmi le conte de celui qui donne « ses propres années », et parmi les miettes de pensée : « pouvoir encore mourir lorsqu’il devient insupportable de vivre » ? Peu à peu émergent des lignes de force : la mort humaine côtoie l’animale, la mémoire des disparus est dépassée par l’Histoire mondiale, l’anecdote est transcendée par le mythe. Il met en scène les sympathisants de la Faucheuse comme ceux qui l’ont en horreur. La tendresse le dispute à l’ironie lorsqu’il brocarde « Quelqu’un qui craint les fleurs parce qu’elles se fanent », où à l’humour fantaisiste : « Elle s’est pendue haut et court à ses faux cils ». Parfois ce sont des pages de journal conjuguant introspection et confession, jusqu’à la révolte métaphysique : « devenir immortel. Dieu qui n’existe pas m’en soit témoin, je n’ai rien voulu de tel : je ne suis ni amant ni Christ ni artiste, mais je n’admets pas la mort, et c’est tout. » La colère, la mélancolie n’ont pas ici pour ennemi la satire au sens des Caractères de La Bruyère, ni les facéties douces-amères : « Que deviendront, s’il vient à mourir, les pièges à souris dans son appartement ? ».
Ce grand lecteur confie avoir fait des « orgies de livres », et les achetait alors qu’il ne les lirait probablement pas tous, en « une manière de défier la mort ». L’obsession du bilan de ses propres œuvres s’affirme au travers de « deux desseins » : « l’un, le moins important, à savoir la connaissance de la masse, avait été poursuivi avec un certain succès, l’autre, de loin le plus ambitieux, à savoir la récusation de la mort, s’était soldé par un terrible échec ». Son roman Auto-da-fé et son essai Masse et puissance sont en effet des sommets de l’analyse du totalitarisme populaire. S’il n’a pas fait du présent volume un essai construit, achevé, il n’est pas sûr qu’il faille le déplorer. Le plaisir venu de la finesse de l’humour et de la profondeur de la pensée, sans hauteur orgueilleuse, est amplement suffisant. La prose est variée dans ses motifs et ses registres, le crayon (car il taillait sa collection de crayons) toujours vif et piquant.
Il y a une cohérence dans le parcours d’Elias Canetti. Le premier volume de son autobiographie viennoise s’appelait La Langue sauvée ; en quelque sorte sa vie est sauvée par le livre, car l’œuvre d’art, en l’absence de transcendance divine, seule dépasse la mort. En effet, disait Proust, « La vraie vie c’est la littérature ».
Certainement il faut se retourner vers les trois premiers volumes de l’autobiographie pour retrouver tout le goût de La langue sauvée, pour ouïr Le Flambeau dans l’oreille, et jouir des Jeux de regard. Cette « histoire d’une vie », de 1905 à 1937, depuis la Bulgarie des Juifs sépharades, jusqu’aux rencontres viennoises avec une vie culturelle cosmopolite et bouillonnante, en passant par l’éducation affective, amoureuse et les tempêtes politiques, reste en sa trilogie, un chef d’œuvre. Qui, peut-être, s’est vu signifier son coup d’arrêt avec la prise de pouvoir d’Hitler sur l’Autriche. La geste autobiographique, langue coupée de l’Europe centrale, a perdu de sa brillance ; certes au profit du roman et des essais. Les années anglaises, correspondance comprise, sont alors de moindres escarbilles tombées du flambeau de Canetti. A moins de considérer que cette suite parcellaire et inachevée, rassemblée de manière posthume, ne puisse être que des notes en vue du dernier volet d’une tétralogie qui n’a pas eu l’heur de voir le jour dans toute son alacrité. Canetti ne pouvait manquer de savoir que l’écriture autobiographique n’est pas le simple fil de la plume, ni la seule prise de notes documentaires, mais la construction d’une œuvre, le poli d’une écriture qu’il aurait peut-être mené à bien. Ce que l’on devine lors de ces pages parfois splendides, que, malgré des accès de mauvaise humeur et le bec de la satire, l’on « peut considérer comme une initiation à l’art de la sociabilité »…
I En marge de Casanova, 272 pages. 22 € ; II Renaissance noire, 240 pages. 22 € ;
III Escorial, 303 pages. 23 € ; IV Europa minor, 304 p, 23 € ;
traduits du hongrois par Georges Kassaï, Zeno Banui et Robert Sctrick, Vies parallèles.
Démesurément amoureux de Venise, « ce réel absolu », mais aussi de l’Espagne, l’esprit véloce du sphinx des lettres hongroises et européennes étourdit, enlace, fascine son lecteur. À son inimitable manière, et cependant comme Marcel Proust, Jose Lezama Lima ou Robert Musil, le Hongrois Miklos Szentkuthy, surnommé « l’Ogre de Budapest », mit en œuvre un ouvrage polymorphe et proliférant. Ce Bréviaire de Saint-Orphée ne compte pas moins de dix volumes. La démesure était en effet son péché mignon. Dès la publication de Prae, en 1934, il avait fixé le programme de son œuvre future qui s’échelonna jusqu’en 1988, lorsque seule la mort sut arrêter sa plume, à quatre-vingts ans sonnés. De plus, son journal, dit-on, est un feuilleton ininterrompu, qui dépasserait les cent mille pages. Traducteur - excusez du peu - de Swift, Dickens et Joyce, il fut aussi un biographe impénitent, réunissant ses volumes sur Goethe, Dürer, Haendel, Haydn et Mozart sous le titre générique d’Autoportraits en masque. Nul doute que le « Saint Orphée » de son Bréviaire torrentiel en dix volumes, soit un autre avatar du polygraphe hongrois. Si seuls les quatre premiers sont lisibles en français, un éditeur belge, sous l’égide des « Vies parallèles » compte bien achever, au rythme d’un volume par an, la publication de l’intégrale en 2024. Des palais de Venise à ceux de l’Espagne, le monument de culture et d’analyse fomenté par Miklos Szentkuthy est lui-même une œuvre d’art totale, une Europa minor, déraisonnablement baroque de surcroit.
Ecrivant sous un régime communiste sourcilleux, le prosateur hongrois considérait ses biographies de compositeurs et autres artistes comme d’efficaces paravents destinés à masquer la composition de son Bréviaire de Saint-Orphée, dont le titre dit assez la dimension sacrée (quoique passablement ironique), syncrétique et poétique de l’entreprise, irréductible à toute idéologie religieuse ou sociale, fut-elle sous le drapeau rouge du matérialisme dialectique scientifique de sinistre mémoire. Un monde intérieur de vaste culture vaut bien mieux que le carcan d’un fatras politique imposé.
Les volumes successifs de Miklos Szentutkhy sont un vaste estuaire où confluent avec brio, dans le temps unique de la connaissance, les îles, les archipels et les continents de la culture occidentale et au-delà. Passant allégrement les frontières entre les genres, saupoudrant sa progression de vastes méditations, de bribes à chaque fois folles et pertinentes, journal, notes, récit, anecdote, hagiographie, tableaux historiques, conte libertin, l’écrivain impose d’abord un regard, celui d’un curieux en érudition, d’un gastronome de la sensation.
En fait, notre auteur hongrois aurait pu placer en exergue de tous ses écrits « Moi et le monde ». Du futile au métaphysique, des pétales d’une fleur au poids de l’Histoire, il se disperse et rassemble le monde, comme pour trouver enfin au bout de sa quête « l’unique métaphore » qui le singulariserait, le résumerait et le totaliserait. Le poudroiement du catalogue, aux mains de l’esthète et du penseur, tout en tissant un réseau de leitmotivs et de correspondances, peut seul assurer au « Livre » total ainsi biaisé sa pertinence. Cette « accumulation d’impressions recueillies dans le monde » est le catalogue casanovien de la connaissance et des saveurs, alternant ces « femmes-beautés » qui fascinent et irritent la délectation du narrateur parmi la lecture de Proust et de Goethe, parmi les vies de papes et de rois, parmi la fureur de l’Histoire éternelle…
Et puisque le « corsage rouge plissé » sur la poitrine d’une femme est plus profondément son « élément » que les livres et les tableaux, Szentkuthy butine dans la vastitude de la culture avec ce constant investissement autobiographique qui fait de lui un Casanova de la vie, dont la raison et le bonheur ultimes sont cependant dans l’écriture.
Faut-il lire ce Bréviaire de Saint-Orphée avec la scrupuleuse, progressive et monacale et fantasmatique fidélité requise, ou picorer de ci delà parmi ce fleuve aux multiples rapides et pépites ? Car il serait un peu vain d’espérer découvrir une définitive cohérence dans l’opus maximus du volubile Hongrois. Cependant des lignes de force se dessinent parmi les motifs pour le moins contrastés tissant l’œuvre de Miklos Szentkuthy : sainteté et érotisme, interaction des cultures, éternité de l’art et vanité de la vie humaine…
Tout ceci conflue dans la « Sainte lecture » de l’Histoire de ma vie de Casanova qui forme le premier volet du Bréviaire de Saint-Orphée : En marge de Casanova. Ce dernier personnage et nonobstant écrivain plus que talentueux est la pierre de touche, et en quelque sorte le modèle, quoique un brin fantasmé, de notre auteur. Tout partit d’une série de représentations de l’Orfeo de Monteverdi, puis d’une poignée de voyages à Venise, « la seule chose qui mérite que l’on vive éternellement pour elle », où l’éblouissant Tintoret illumine l’intellect créateur de l’écrivain. Musique et peinture du XVI° siècle ordonnent l’art intensément baroque de Miklos Szentkhuty cependant curieux du siècle des Lumières. L’érotique théâtralité de Casanova est le fil rouge et le point d’orgue de l’essai tout en ne laissant pas d’être l’alter ego désiré, le miroir déformant de l’écrivain niché en son Europe centrale.
Plus près encore de Monteverdi, le second volet s’attache à relier l’humanisme renaissant et le baroque : ainsi nait Renaissance noire. Saint-Dunstan, un Evêque mort en 988, Brunelleschi, l’inventeur de la perspective au XV° siècle, et Roger Ascham, précepteur de Elisabeth Tudor, mort en 1568, soit un an avant la naissance du créateur de l’Orfeo, éclairent tour à tour de divers liens les perspectives artistiques et culturelles d’un temps charnière de notre Histoire. Cette dernière n’est plus strico sensu chronologique et conséquentielle mais en rhizomes, en bouillonnements entrechoqués, en filigranes. Tacite (où Monteverdi butine un sujet d’opéra), Rome, Florence, Milan, Venise une fois encore, des passions, des saints et des péchés, des « aphrodites aux cheveux de coquelicots et au corps de lilas », tous côtoient et taquinent la théologie et la philosophie, composant l’inimitable et inénarrable dramatis personae de l’inépuisable et boulimique prosateur hongrois. Qui, tonitruant confie : « J’aime (au-delà de l’amour et du sexe, bien entendu) ces femmes abstraites, hiéroglyphes alexandrins, purs signes débarrassés du corps comme de l’âme ». Mieux encore : « À l’œuvre la vie me destine ».
Troisième temps, ou plus exactement second espace, Escorial, là encore au XVI° siècle, où la figure de Saint-François Borgia brûle de paradoxes, entre élévation de l’âme et usage de la chair. Ce nouvel avatar d’Orphée, à la différence des autres tomes, occupe tout entier le volume, jusqu’à l’en faire éclater. Le Jésuite est déchiré entre mélancolique acédie et fièvres de l’amour. Il s’agit, quand « l’Escorial de pierre » devient un « Escorial de papier », de « sanctifier le baroque ». Là aussi les anachronismes ne manquent pas lorsqu’il s’agit de jouer du piano à Charles Quint. L’on croise à saute-moutons Thérèse d’Avila et l’empereur de Chine, la « lutte éternelle de Christ et de Satan vue par le philosophe chinois », et, pour finir, Don Juan d’Autriche qui veut « devenir sultan, un tyran digne des Mille et une nuits »…
Europa minor enfin s’ouvre sur une « sainte biographie », comme lors des précédents volumes, cette fois d’un certain Toribio, mort en 1606, qui dès son enfance fut gourmand de « livres hérétiques interdits ». Ce qui ne l’empêcha pas, au contraire, d’être nommé par Philippe II Président du Tribunal de l’Inquisition, ce en 1552, sachant « de quels cachots, prisons asilaires et cloîtres cellulaires il fallait faire évader d’innocents hérétiques ». Il se fait remarquer par de rocambolesques et surréalistes exploits. Devenu archevêque de Lima, il continue d’être le Robin des bois des pauvres, conciliant en lui le voleur et le mystique. L’hagiographie est évidemment volontiers ironique, voire sulfureuse, au point qu’il convoite « les cuisses miraculeuses » de la jeune Elisabeth. Que de « moments théologico-aphrodisiaques » !
Toujours au XVI° siècle, Elizabeth Tudor, Akbar le Moghol, qui tenta un syncrétisme risqué entre les trois monothéismes, et Marie Tudor s’associent arbitrairement pour fonder un triptyque étonnant, où la voix de l’auteur chevauche celle de Drake le corsaire qui est censé avoir ramené de l’Extrême-Orient des textes rares, d’où les analyses du Genji Monogatori et l’évocation d’un manuscrit persan enluminé. En somme l’origine hellénistique, latine et judéo-chrétienne de notre culture se voit subvertie par une dimension orientale. À la réflexion esthétique érudite et de haute volée s’entrelace une fantaisie passablement délirante, non sans que l’énormité des anachronismes soit élevée au rang de la haute voltige, prétendant par exemple restituer un texte « de la main d’Elisabeth Tudor », et farcie de formules venues du siècle de l’auteur, princesse qui aime tant « l’Orient bafouant toutes les Hellades ». Le titre, Europa minor, est ainsi rendu clair par celui qui se forge un nouvel alter ego et porte-voix, cette fois féminin autant qu’aristocratique.
Le palimpseste s’enrichit de l’histoire du fabuleux danseur persan Shadid, à qui un prince fait enseigner toutes les sciences ; ce qui donne lieu à une borgésienne énumération. Le conte merveilleux, inspiré des Mille et une nuits, en est bien digne. Les histoires de batailles, d’amours et de morts s’entrelacent en de splendides « pastiches culturels » fournis par notre surabondant « serviteur de rêves et de fugaces fictions ».
Autre trésor venu du bateau corsaire de Drake, l’histoire de Gengis khan, qui, évidemment, s’exprime comme écrit notre auteur. Il médite l’extermination et la « table rase », en avatar de Mao, méprisant toute culture et tout humanisme. L’on ne sait à cet égard s’il s’agit d’un anti-modèle ou, qui sait, d’une voix décadente et désabusée de l’auteur. Cependant un Juif, marchand et entremetteur, fait au khan l’éloge de sa jeune fiancée, dans la langue poétique et chamarrée du « styliste » et du « VRP », entrelardée des lyrismes de notre sacro-saint narrateur de bréviaire : « Et dois-je parler de cette vallée de l’amour plongée dans une ombre éternelle, à la fois nuit et rouge disque solaire, enfer sacré du silence et gai paradis résonnant du vacarme de la vie ? »
La princesse catholique et « incarnation aristocratique des pleurs, Marie Tudor enfin, donne lieu au « langage de la clinique ». Inévitablement la digression phagocyte la narration, qui se voit remise en question, de même que le bourdonnement des mythes. L’ancrage historique vite expulsé donne lieu à une exégèse critique et spéculaire : « La création littéraire du XX° siècle exprime l’unité parfaite - journal intime, métaphysique et thèmes symboliques qu’engendre le combat où les deux s’affrontent – d’une vie humaine marquée pour son malheur par une grande intelligence et par une acuité perceptive d’une infinie précision ». Est-ce « bouillon de culture d’associations insensées, […] anarchie du journal intime dévoilant l’impuissance de l’artiste » ?
L’on revient à la princesse, courtisée par les lettres de Philippe d’Espagne et par le comte Seymour, qui est son « fou ». Elle est absolument la « Marie d’encre » de l’écrivain, alors qu’il s’agit de répondre à la lettre de l’Espagnol, à moins que son courtisan burlesque prenne à sa place la plume. Ainsi l’on retrouve, en un écho assumé d’Escorial, le monde hispanique, de l’Alhambra arabe en Andalousie au monastère roman de Poblet, en Catalogne. Ainsi se clôt cette méditation exaltée sur la dimension européenne : « Est-ce cela l’Europe ? Cette synthèse d’un Orient mielleux et mystique, d’une Rome décadente et d’une Grèce d’opérette ? »
Une fois de plus, en ce quatrième et succulent volet, « l’art est le roi de l’expression ». Le questionnement esthétique et moral est sans cesse remis sur le métier : « S’agit-il de ce principe archaïque à jamais inviolable selon lequel beauté et amoralité sont inséparables ? » Cependant Miklos Szenthuky n’est pas loin d’atteindre son « idéal » : « harmoniser l’homérique et le proustien, le mythologique et le décadent ». Usant pour notre plus grand vertige d’une plume faite de « nuances réalistes et espaces infinis pascaliens, précision miniaturiste et nirvana des harmonies mozartiennes ».
Après ce quatuor inaugural du Bréviaire de Saint-Orphée, précédemment publié chez Phébus, viendront chez l’éditeur bruxellois « Vies parallèles », les titres suivants : Cynthia, Confession et jeu de marionnettes, La seconde vie de Sylvestre II, Canonisation désespérée, Un âne ensanglanté, Dans les pas d’Eurydice. Le Décaméron bâti sur de multiples sédimentations culturelles trouvera son achèvement en 2024. Ne doutons pas que leurs couvertures seront tout aussi somptueusement illustrées, dans une esthétique absolument accordée à l’écriture du prosateur.
Il faut se tourner chez José Corti pour goûter le pullulement des cent-douze notes qui constituent Vers l’unique métaphore[1]. Elles deviennent une miniature magnifique du grand-œuvre entier de Miklos Szentkhuty, dont l’inachèvement était prévisible. Le recueil de fragments se présente comme étourdissant « catalogue de phénomènes », un vagabondage indémêlable entre « la vie analytique et la vie hymnique », une « exigence ininterrompue d’éros », une quête de « la femme-beauté ». Ce n’est pas un journal, mais presque, par un traité philosophique, mais presque ; avec délectation on le lira comme un autoportrait sensuel et intellectuel diffracté : « le moi est quelque chose d’indéfinissable, de jamais achevé, d’ondoyant, de fondant, de dissocié, d’inopinément et grotesquement cristallisé ». Embrasser la totalité par le verbe reste cependant une aporie : « Vers une unique métaphore ? Mon destin ne serait-il pas, en fait, l’inverse : depuis des millions de métaphores vers un seul être humain ? »
N'ayons pas crainte de se voir pris au piège de la prose chatoyante, formidablement érudite, « analytique et métaphorique à l’excès », cependant sensuelle et insensément fantasmatique de Miklos Szentkuthy. Il donna dans Vers l’unique métaphore à la fois le secret de son thème et son projet esthétique : « Mon sujet est toujours un et toujours le même : une embryologie complète, la vie corporelle et spirituelle d’un embryon depuis le jaillissement du sperme jusqu’à la naissance – et la foisonnante contre-ornementation de l’histoire, des luttes, des bulles papales, des blasons, des idéaux, des rois et des papes ». Ainsi continua-t-il son art du contrepoint, dans des recueils intitulés En lisant Augustin[2] et Le Calendrier de l’humilité[3]. Celui que l’on appela « l’ogre de Budapest » n’est pourtant qu’un, et non des moindres, parmi l’incroyable nébuleuse d’auteurs étranges, essentiels, d’un petit pays d’Europe centrale, mais centraux en Europe, parmi lesquels les Karinthy[4], Kosztolanyi[5], Krasznahorkaï[6]…
Un tel graphomane ne pouvait échapper au démon de l’autobiographie. Ce fut chose faite avec La Confession frivole[7]. L’on devine également qu’il ne s’y contente pas de son moi événementiel, entre 1908 et 1988, mais qu’il élargit ses perspectives à la mesure du destin de l’Europe. Le volume, qui atteint les sept-cents pages, agglomère récits, vignettes et méditations épiques : « légendes et réalités familiales », « mini-proustiade » et « Elementa inspirationis ». L’on participe à un chemin initiatique, de « Szentkuthy en gestation » à l’ « Autoportrait sous différents masques ». Ses récits se mêlent d’entretiens, rapportant et proposant d’avisés retours en arrière sur les jalons de son œuvre. Ses voyages, vénitiens et espagnols, valent ceux de la seconde moitié de sa vie, qu’il vécut en reclus dans sa chambre-bibliothèque, où il préférait demeurer en compagnie de Cicéron, de Shakespeare, de Goethe, sans compter Casanova, plutôt qu’avec ses contemporains, sinon de rares amis, dont sa précieuse compagne et secrétaire, Maria Tompa. N’empêche que, publiée dès sa mort, cette Confession frivole fit un succès, avec cinquante mille exemplaires vendus, comme si, à Budapest, le mur de Berlin s’écroulait sous les coups de tant de liberté et de culture. Il concluait sur ses mots : « J’aime la modestie des notes marginales tout autant que la force des confessions déchirantes ».
sous la direction de Julien Rousseau et Stéphane du Mesnildot,
Musée du Quai Branly, Flammarion, 276 p, 45 €.
Pu Songling : Chroniques de l’étrange, traduit du chinois par André Lévy,
Philippe Picquier, 2010 p, deux volumes sous coffret, 59 €.
Lafcadio Hearn : Kwaidan. Histoires et études de sujets étranges,
traduit de l’anglais (Etats-Unis/Japon) par Jacques Finné, 256 p, José Corti, 21 €.
Enfers et fantômes, levez-vous depuis l’Orient ! Vous n’êtes pas confinés au Tartare grec, aux fosses concentriques de Dante et aux nouvelles occidentales d’Henry James, dont Le Tour d’écrou sait si bien faire frémir. Répondant au séjour de Pluton et à l’Enfer chrétien[1], un atavisme anthropologique témoigne de l’universalité du mythe infernal et de leurs corollaires : les fantômes. Venus de Chine, de Thaïlande et du Japon, ils sont dans les vitrines d’une exposition ébouriffante, parfois à faire dresser les cheveux sur la tête, du Musée du Quai Branly, à Paris, mais aussi dans un catalogue aussi disert que généreusement illustré : Enfers et fantômes d’Asie. Reste à compléter cette visite grâce à deux œuvres littéraires : elles se répondent à plusieurs siècles de distance, de part et d’autre et au-delà de la Mer jaune : les Chroniques de l’étrange de Pu Songling et le Kwaidan de Lafcadio Hearn.
Depuis la peinture bouddhique traditionnelle, l’on assiste à une torrentielle efflorescence de démons. Mais en se mêlant à la culture populaire, puis en investissant le manga, le cinéma, ils perdurent et se renouvellent, jusqu’aux plus récents avatars de la pop culture. Enfers et fantômes d’Asie regorge de visions sanglantes, de masques infernaux et de vampires. Car parmi les possibles réincarnations offertes par le bouddhisme, outre celles divines au paradis, humaines et animales sur terre, l’on oublie trop souvent la possibilité de vivre une vie seconde sous la forme de démons infernaux, de fantômes affamés et de damnés. Aux tréfonds du monde souterrain règnent les Dix Rois des enfers qui s’ingénient à exciter leurs séides et tourmenteurs d’une humanité déchue, ce pour l’éternité. De même, le taoïsme chinois et le shintoïsme japonais sont imprégnés de cette imagerie qui ordonne la distribution du bien et du mal post-mortem. La littérature bouddhique populaire raffole des récits de catabase (à la manière d’Orphée), comme celle du moine Mulian, qui descend dans les profondeurs à la recherche de ses parents défunts. Non sans rivaliser avec la Divine comédie de Dante[2], les feux et les tisons ardents ne sont pas loin de la « montagne aux couteaux » et de « l’étang glacé ».
Quant aux défunts que l’on aurait omis d’honorer au cours d’un rituel funéraire adéquat et d’un scrupuleux culte des ancêtres, gare ! Ils sont capables de se changer en « revenants affamés », d’où la nécessité des femmes chamanes. Les pires sont peut-être les fantômes d’enfants qui n’ont pas pu vivre : leur « karma » inachevé leur empêchant toute réincarnation. De surcroit, la rancœur de celui qui eut la malchance de se voir assassiné le pousse à de complexes scénarios vengeurs. Les fantômes des rouleaux peints japonais abondent en coupables d’avarice et de diverses exactions, qui, la mort venue, sortent affamés des enfers, ancêtres de nos zombies et autres mort-vivants. Leur voracité exhibe la vigueur des crocs et leurs viscères apparents. C’est ainsi qu’ils sont les prédateurs suprêmes en Asie du Sud-Est, en particulier dans la culture thaïe, où règne le « phi », cette entité spirituelle omniprésente, au point que l’on confectionne avec le plus grand soin des masques de « Phi Ta Khon », pour incarner « la force incontrôlable de la nature, source de vie comme de mort », mais aussi des « amulettes de fœtus ».
Les femmes surnaturelles sont légion : Oiwa est la « justicière des épouses assassinées ». Son visage bleuâtre aux commissures sanglantes fait froid dans le dos. Elle est évidemment devenue une héroïne cinématographique, aux côtés de la « vengeance féline » du Bakeneko et de « la femme des neiges ». L’on devine que les amours entre les humains et ces créatures d’un autre monde sont impératives et infiniment risquées… Esprit protecteur ou femme fatale, telles sont les dames qui passent les portes de l’impalpable pour caresser ou fustiger les vivants.
Des peintures les plus anciennes, -jusqu’au X° siècle- aux œuvres de cinq artistes contemporains, ce livre-exposition parcourt à la fois le temps, et l’espace, de la Chine au Japon et du Cambodge à la Thaïlande. Le voyage culturel est également un voyage parmi les plus furieux fantasmes. On se cachera sous la couette tant le sang dégouline des plaies béantes, tant les squelettes brinquebalent, à moins de préférer en rire…
L’estampe, travaillée par Hokusaï montre un squelette griffu et bien vivant. D’autres sont habitées par « spectre-squelette » démesuré. Le cinéma japonais s’honore d’un film inclassable : Jigoku (L’Enfer) de Nobuo Nakagama, qui trimballe un étudiant en philosophie entre les « enfers glacés et bleus de la solitude » et les « enfers rougeoyants de la chair souffrante ». Plus subtilement inquiétante peut-être, la demi-jeune fille à la coulure de cheveux noirs et plumant un poulet par Fukuyo Matsui, intitulée « Nyctalopia » et peinte sur soie en 2005.
Nourri d’entretiens avec des cinéastes de la « J-horror », de commentaires éclairants de divers spécialistes qui viennent aussi bien du musée parisien Guimet que du musée d’ethnologie d’Osaka, ce volume est un trésor, éclectique, tour à tour raffiné et vénéneux. Une iconographie incroyablement variée, somptueuse, habite cet ouvrage consacré aux proliférantes déclinaisons des Enfers et fantômes d’Asie. Les spectres du Japon sont inspirés par le théâtre kabuki, les jeunes filles en blancs prennent l’apparence des photos spirites et les visages canins aux crocs luisants surgissent parmi le graphisme explosif des mangas, où les têtes coupées rougissent les draps et les oreillers. On obtient ainsi le comble du mauvais goût : le « scum horreor », sans compter les figurines pour enfants et les spectres flageolants et criards des jeux video. En Chine, où l’on sculpte des « monstre-gardiens de tombes », les vampires hantent la nuit, et seul un rituel taoïste permettra de les neutraliser. Les « jardins des enfers » thaïlandais regorgent de sculptures de damnés faméliques et torturés : sciés, empalées, dégoulinants de sang, les films d’horreur thaïlandais usent et abusent d’une « tête volante d’où pendent son cœur (parfois illuminé) et ses intestins »… Ainsi les compositions les plus raffinées venues des arts picturaux anciens font bon ménage avec le gore le plus échevelé.
La Chine a ses fantômes, ses animaux ensorceleurs, ses génies et ses métamorphoses. C’est cependant sans peur, quoique avec la circonspection de la raison, qu’il faudra se plonger au plein bouillon des deux mille pages des Chroniques de l’étrange rédigées au XVII° siècle par Pu Songling. Ce sont cinq cent trois récits fantastiques, toujours variés, oscillant entre animalité, fantasme, terreur, monde de l’au-delà et tableaux de la société d’ici-bas. Car en la province du Shandong, l’on passe de la vie à la mort, et vice-versa, avec une facilité déconcertante, tant ces deux mondes sont poreux.
Au cours d’un demi-siècle d’écriture, et en douze rouleaux, Pu Songling convoque le monde de l’esprit et les pouvoirs maléfiques. Il offre une compilation sans ordre, ni chronologique, ni thématique, mais qu’importe. En une langue classique chinoise, nuancée de propos populaires, traduite pour nous avec la plus grande efficacité narrative, les prodiges s’accumulent, rebondissent, se répondent. L’étrange (« yi ») est pour le moins merveilleux, souvent terrifiant, parfois violent. En fait l’étrangeté chinoise concerne tout ce qui est autre, alors que « le bizarre » (« guai ») nous rapproche du maléfique », souligne le préfacier et traducteur, André Lévy. Aussi l’on trouve quelque histoires policières, dans lesquelles le surnaturel n’intervient pas un instant : « Erreur judiciaire », « La piste du poème », ou encore « La perspicacité du censeur Yu », qui précèdent les ultérieures nouvelles d’Edgar Allan Poe et d’Arthur Conan Doyle. C’est d’ailleurs ce vivier qui inspirera le fameux juge Ti créé par l’orientaliste néerlandais Robert Van Gulik…
Mais, au chatoiement du surnaturel, on croise le dévouement d’une « demie-renarde », et bien d’autres renardes au complet, follement séductrices, qui sont femmes spectrales et animales trompeuses, dangereuses et « vengeresses ». Rôdent également des revenantes, à moins que les spectres ne consentent qu’à témoigner de « vies antérieures ». Or l’amour, voire cet érotisme que ne prisait guère la haute société chinoise, parsème ces récits : voici des émois devant deux petits pieds bandés, voici la substitution d’une tête féminine ravissante sur un corps parfait, qui jusque-là n’avait pas un visage à sa hauteur. Cependant les femmes querelleuses, reflets des belles-sœurs de l’auteur, caquètent à l’envi. Une « mégère repentie » pourrait faire écho à La Mégère apprivoisée de Shakespeare. La dimension morale est ainsi souvent patente.
Un « poirier magique » pousse en quelques secondes, un « sermon aux spectres » permet de volatiliser les ombres de brigands exécutés et coupables de maléfices post mortem. Plus incroyable encore, une femme parait « accoucher d’un dragon », dont la tête apparait un moment, faisant mine de jaillir ; heureusement nait « une fille aux chairs translucides comme le cristal, au point qu’on pouvait détailler le nombre de ses viscères ». Et ce ne sont là que quelques-uns des prodiges de ces contes sans cesse palpitants et étonnants sous le pinceau toujours vif de Pu Songling.
Un autre axe de lecture peut nous permettre de goûter ces Chroniques de l’étrange. L’on y découvre, diffractée en de nombreux tableautins, une société chinoise conservatrice, des classes sociales bien dessinées, des caractères typés. Sans oublier le talent de satiriste parfois mordant de l’auteur. On se moque avec amertume des concours, ces obligés de l’accession des lettrés aux places tant enviées de l’administration locale et impériale, comme dans « Poisse aux concours ». Accéder à la carrière mandarinale n’est pas de tout repos.
Enfin, il n’y a pas que chez Charles Nodier[3] que l’on fait connaissance avec l’espèce étrange du « bibliomane ». Chez Pu Songling, il est « Le fou des livres ». Une délicieuse jeune fille nait d’une illustration parmi les pages, enivrant son lecteur. Cependant il lui faut rationner les lectures de l’impénitent bibliomane, de façon à ramener le drôle au travail. Elle lui fait perfectionner l’art des échecs, de la mélodie, de se faire des amis et de faire l’amour, avant de disparaitre… Mais, en quête du fautif, le sous-préfet vient se livrer à un autodafé de la bibliothèque : « Voyant que les livres emplissaient les bâtiments jusqu’aux plafonds, il ne se donna pas la peine de faire faire des recherches et fit tout brûler ». Autodafé qu’illustre avec une ardeur rubiconde un manuscrit peint probablement au XVIII° siècle et conservé à la Fondation Bodmer[4]. Le jeune homme réussira néanmoins ses examens grâce à la jeune fille : car « Dans les livres tu trouveras beauté de jade ».
Presque aussi étrange que ses récits, Lafcadio Hearn, né Grec en 1850, fut d’abord un misérable Américain, chargé de boulots sordides pour survivre, trouvant par miracle la curiosité et l’énergie de la lecture, car il était à-demi aveugle, avant de se livrer au journalisme, puis d’émigrer au Japon, où il mourut citoyen japonais en 1904. Il s’appelait alors Yakumo Koizumi et laissait une épouse native de l’archipel du soleil levant. Il enseigna la littérature anglaise, et surtout Shakespeare, à l’Université de Tokyo. Outre ses traductions de Flaubert ou Nerval en anglais, il trouva le temps de faire l’ascension du Fuji et de publier une quinzaine de volumes traitant de son Extrême-Orient d’élection, roman et autres «esquisses » religieuses et ethnographiques…
Lafcadio Hearn est un passeur hors pair de la culture et du merveilleux japonais. Kwaidan (que l’on peut traduire par récit de fantômes) nous propose une compilation toute originale. Car ces contes japonais sont narrés avec art, sensibilité et un fin pouvoir de suggestion. Non content de puiser dans le fonds littéraire et légendaire, il rédige l’histoire qui lui a conté un fermier, voire offre « le fruit d’une expérience personnelle ». Dix-huit récits incitent à la rêverie. Pour reprendre le sous-titre, « Histoires et études de sujets étranges », le fantastique, plus exactement le merveilleux, nous ravissent, comme l’indique l’inscription dans la collection « Merveilleux » de l’éditeur. Fantômes, goules, « monstres poilus», spectres sans tête, démons mangeurs d’hommes pullulent et sont l’objet d’une évidence, le monde des vivants et celui des morts coexistant, ce dont personne ne doute.
Pourtant ces contes enlevés, qui font écho aux Contes étranges du Chinois Pu Songling, s’inscrivent dans une réelle historicité : religion bouddhiste, samouraïs et batailles entre les clans parmi les siècles du Japon ancien. Le surnaturel leur permet de s’achever par une chute, apaisante, facétieuse, ironique, ou terrible.
Hoïchi, un récitant aveugle s’accompagnant de son biwa, doit, chaque nuit, briller en son art poétique et épique : il chante une bataille devant une assemblée choisie profondément émue. Hélas, ce sont des « feux-fantômes » dans un cimetière. Comment s’affranchir du sortilège ? L’aventure lui coûtera ses oreilles arrachées. L’amour est un thème récurrent, qu’il s’agisse d’un canard évoquant l’amant disparu, ou de la réincarnation consolatrice d’une jeune fiancé, nommée Otéi. Un vieux samouraï sait « transférer sa propre vie » à son cher cerisier. Pire, une tête coupée mord une pierre selon la promesse de son propriétaire ; elle causera bien du souci à son bourreau ; quoique... Une autre, fort agressive, orne la manche d’un samouraï devenu moine. Quant aux apparitions féminines, aussi pures que la neige, elles ne laissent pas de tuer ou d’épargner selon leur bon vouloir, qu’il faudra taire, sous peine de châtiment, y compris si ce sont de délicieuses séductrices. Un miroir de bronze perdu est « l’âme » d’une femme, aussi refuse-t-il de fondre ! Une fois morte, celle qui le possède promet que la cloche qui a incorporé le métal « procurera de grands biens » en se brisant, aussi va-t-on s’échiner à la briser. Or, « certaines croyances anciennes parlent de l’efficacité magique d’une opération mentale appelée nazoraëru ». L’analyse est bien de la plume de Lafcadio Hearn. Ainsi, à la lisière de l’essai, de l’anthologie et de l’entomologie, les « Etudes sur des insectes » présentent une « jeune chinoise que les papillons confondaient avec une fleur ».
Le lecteur occidental, tout autant que Lafcadio Hearn, est délicieusement fasciné par cet exotisme qui n’est pas de bazar. La sûreté de la narration, les nuances psychologiques, la discrétion de l’effroi, jamais clinquant (on devine le talent du traducteur) font merveille. D’autant que quelques poèmes, parfois à double sens, se glissent dans la narration intensément poétique : « L’âme d’un arbre est mon âme », avoue la belle mourante…
Pourquoi tant d’étrangetés, d’enfers et autres fantômes ? Outre l’imagerie de nos terreurs morbides, l’inquiétude eschatologique nous pousse à imaginer de bien fictionnels au-delà, dont la dimension morale n’échappera à personne, punissant nos crimes, récompensant nos vertus. Visiter une telle exposition, lire de tels récits reviennent à des cérémonies d’exorcisme. Fut-il se munir du « couteau d’exorciste de la culture thaie » ? Ou garder son sang-froid le plus reposant devant l’avalanche des terreurs et des imageries infernales et spectrales… Entre divertissement et terreurs millénaristes, les spectres d’une individualité inquiète, d’une société malade, dont les écrivains, peintres et cinéastes aiment nous abreuver, sont probablement les expressions d’une catharsis nécessaire. Ainsi, grâce au détachement, saurons-nous libérer nos âmes.
Nikolaï Tchernychevski : Que faire ? Les hommes nouveaux,
traduit du russe par Dimitri Sesemann, Syrtes, 408 p, 19 €.
Oleg Khlevniuk : Staline, traduit du russe par Evelyne Werth, Belin, 656 p, 25 €.
Thierry Wolton : Une Histoire mondiale du communisme. III Les complices,
Grasset, 1184 p, 35 €.
Si Marx est le théoricien du totalitarisme[1], quoique sans les perspectives génocidaires de ses séides, Lénine, lecteur de Tchernychevski, en est l’exécutant, Staline le continuateur impeccable. Plutôt que de pratiquer la déculpabilisation, Stéphane Courtois montre combien le second est l’impitoyable dictateur et mentor du plus efficace du trio maléfique. Lénine en effet ne jurait que par un monde rationnel, d’où l’on aurait arraché les croyances religieuses, les traditions, les créations artistiques, lavé de toute spiritualité et libre arbitre, y compris au prix de sang et du goulag, le monde du communisme. Il est bien, selon Stéphane Courtois, Lénine, l’inventeur du totalitarisme, quand Staline, selon Oleg Khlevniuk est son exact descendant et tyran titanesque aux dizaines de millions de morts ; assistés, outre les bourreaux et les victimes inventoriés par Thierry Wolton, d’une pléthore de « complices ».
Loin de se contenter d’affirmer cette implacable paternité totalitaire, le biographe Stéphane Courtois la prouve d’abondance. Certes nous n’étions pas niais en la matière, surtout depuis la publication en 1997 du Livre noir du communisme[2] dont il fut l’un des auteurs. Mais, grâce à l’ouverture des archives russes, l’abondance des pièces portées au procès fait de ce scrupuleux réquisitoire la rigoureuse prémisse d’une condamnation définitive au fronton de l’Histoire. Consultant autant les historiens que les Œuvres complètes de son sujet d’étude (« gangue idéologique et logorrhée polémique »), Stéphane Courtois, dans son Lénine, l’inventeur du totalitarisme, s’est ainsi attaché à définir les « nœuds » qui ont mené Lénine au sommet du pouvoir totalitaire.
Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, né en 1870, eut droit à une enfance privilégiée, puis une « adolescence fracassée » par la condamnation à mort de son frère terroriste. Studieux, il se montrait volontiers tyrannique : « Il était l’incarnation du hobereau sans cœur que son gouvernement devait un jour détruire ».
Il fut profondément influencé par le roman que Nikolaï Tchernychevski écrivit dans les bagnes tsaristes (les victimes du goulag n’eurent pas cette liberté), Que faire ? Les hommes nouveaux, dont les héros, Vera et Rakhmetov, justifient la violence politique rédemptrice, un en mot : la tuerie. C’est un ouvrage didactique, lourd à souhait, emphatique, un catéchisme manichéen du parfait révolutionnaire communiste, qui mérite d’être néanmoins parcouru, sinon lu, tellement il fut symptomatique et formateur. Le roman s’achève en une acmé utopique, un « songe » plus exalté que L’Utopie de Thomas More[3], décrivant un « royaume parfait », communautaire à souhait, qui fait cependant dresser les cheveux sur la tête de tout amant des libertés individuelles et de ce libéralisme qui permit les progrès qu’interdit le communisme. Son auteur, haineux de tout ce qui est bourgeoisie européenne, libéraux, capitalisme, propriété privée, appelait les paysans à la révolte violente et assassine pour édifier une utopie, rêvant de leaders idéologiques charismatiques.
Ne restait plus que l’action de l’un de ces derniers. Elle fut d’abord secrète. Mais, pour « activités révolutionnaires », Lénine fut en mai 1897 envoyé en exil forcé à Chouchenskoïe, en Sibérie. Là, il vécut dans un confort familial et une liberté de correspondre, de chasser et d’écrire que les millions de déportés ultérieurs du goulag auraient pu lui envier. Et quoiqu’il y reçût Nadejda qui deviendra sa femme, il parut toujours rester aussi chaste que Robespierre ! Pourtant il fonda plus tard un « ménage à trois »…
Il est le représentant de cette intelligentsia qui aspire au communisme et réclame « une révolution sanglante et impitoyable », inspirée par la Terreur de la Révolution française et de son « populicide vendéen ». Non sans glaciale conscience : « peut-être pour longtemps il n’en sortira qu’une oppression plus grande encore que celle que nous connaissons. Qu’importe ! » Outre le « credo marxiste », la foi religieuse en un avenir radieux est patente dans un autre titre qui inspira Lénine : le Catéchisme du révolutionnaire de Netchaïev, qui prônait la tabula rasa, l’union avec les « brigands » et enseignait une marche à suivre totalitaire sans pitié. Ce qui aura pour conséquence la publication de Que faire ? en 1902, sous le pseudonyme de Lénine (venu du fleuve Léna), « texte fondateur du style totalitaire », dans lequel le Parti est le seul moyeu de la révolution et de la société, et le ramassis d’une « violence maniaque », prévoyant la liquidation des « membres indignes », selon les propres diatribes du dictateur du prolétariat. La route est tracée : « la suppression de la propriété privée des moyens de production, le régentement de l’économie par une planification généralisée et centralisée, et la suppression de la libre circulation des marchandises, qui allaient provoquer une ruine très rapide », souligne Stéphane Courtois.
La révolution avortée de 1905 fut, après la Commune de Paris, une nouvelle répétition générale. Financé par des captations d’héritage et par le « grand banditisme » aux mains de Staline, Lénine étend son parti bolchevik. Tout en rédigeant des « pensum » prétendument philosophiques et bourrés d’injures, il crée en 1912 le quotidien La Pravda (la Vérité) qui devint fameux. Le portrait de l’idéologue, du fanatique religieux, de l’agitateur féroce et enferré dans « des querelles intestines » est sans concession. Retiré en Suisse pendant la Première guerre mondiale, il découvre et fait sien De la guerre de Clausewitz. Il proclame la guerre civile pour le socialisme et projette « d’exterminer » les troupes de la bourgeoisie.
Ce qui aurait pu rester un délire solitaire, groupusculaire, allait se concrétiser. La guerre russo-allemande, catastrophique, puis l’effondrement du régime tsariste retranché sur son despotisme, précipitent la révolution. Emmenés par les Allemands, qui avaient intérêt à voir la Russie se déliter, Lénine et ses comparses rejoignent Petrograd, en avril 1917. L’impéritie du gouvernement Kerenski, les violences paysannes et soldatesques, la déréliction économique, « la passion égalitaire », « le désir de vengeance sociale, la soif de pillage et bientôt le goût du sang », tout conspire au favorable désordre.
Dès le putsch d’octobre 1917 (le 6 novembre russe), avec le concours de Trotski et de la « populace », de 6000 gardes rouges, Lénine « inaugurait le premier régime totalitaire de l’Histoire » et « le communisme de guerre ». Le meurtre des opposants s’ajoute à celui de la liberté de la presse, le pillage des banques et de la propriété foncière privée à celui de la paysannerie. Suite à l’abandon de la guerre contre l’Allemagne, aux prix de lourdes pertes territoriales et économiques, il est le leader incontesté des Bolcheviks, de la Tcheka, chargée de la police politique, et de l’Armée rouge, chargée de la guerre civile, crées en décembre 1917. Le Parti pratique la captation de toutes les richesses économiques et le monopole sur la presse et les transports, conformément aux mesures du Manifeste communiste de Karl Marx[4]. En janvier 1918, l’Assemblée élue est définitivement balayée et passée par les armes. Lénine ordonne en 1918 l’assassinat de toute la famille des Romanov, ce qui déchaine la guerre civile entre rouges et blancs (8 millions de victimes) ; il enferme des opposants en asile psychiatrique. En 1919, c’est l’extermination des Cosaques du Don, entre autres « fleuves de sang ». En 1921, il interdit les fractions dans le Parti Bolchevique, balayant les dernières poussières de démocratie. En 1920 apparait le système concentrationnaire du goulag. En 1922, il arrête des milliers d’intellectuels, il mate les paysans au moyen d’une gigantesque famine (5 millions de morts), contraint les ouvriers au « travail forcé ». Lançant le fameux cri : « Mort aux koulaks ! », il mène un véritable « génocide de classe ». Grâce au rationnement et à « la légalisation de la terreur sanglante », la répression de masse ne connaîtra plus de trêve. « Un modèle bientôt transposé par Mussolini et surtout par Hitler, et porté à une quasi-perfection par Staline, Mao et Pol Pot », précise Stéphane Courtois.
La tyrannie léniniste dépasse infiniment l’autocratie tsariste. En témoigne la Tcheka, cette délicieuse police politique qui, à partir de décembre 1917, permit à 140 000 personnes de périr sous la Terreur rouge[5]. Se mettent en place un monopole politique, idéologique et économique, ruinant la Russie, à peine écorné par la N.E.P, cette « Nouvelle Politique Economique » légèrement moins étatisée, revanche de la réalité sur l’idéologie, et coup dur pour le fanatisme léniniste, de plus humilié par l’aide alimentaire américaine : un « retour honteux au capitalisme ». Bien plus qu’un communisme de guerre contre les Blancs nostalgiques du tsarisme, les Rouges de Lénine ont mis en place un communisme totalitaire, ce qui est un pléonasme, car qui dit mise en commun signifie agonie de la liberté individuelle. De 1918 date bien « l’invention du système concentrationnaire soviétique ».
En une belle formule, Stéphane Courtois fustige le communisme : « Par une ruse de l’histoire, le parfait communiste serait un prédateur : sauf que son matériel ne serait pas financier, mais humain » ; ce qui rejoint les analyse de Sloterdijk sur les « banques de la colère[6] ». Ainsi, notre biographe montre son intelligence politique.
Non seulement passionnante, la biographie de Stéphane Courtois, qui est également un tableau des mouvements révolutionnaires et de la Russie, n’a évidemment rien d’une hagiographie, mais est salubrement critique. Quand les faits démentent la théorie marxiste de Lénine, Lénine les efface d’un trait de plume, et, « comme d’habitude, Vladimir pérorait sur le capitalisme et le marché sans avoir la moindre idée de ce que cela signifiait dans la vie économique, mais l’essentiel était d’asseoir sa réputation ». Il ne tenait aucun compte des progrès scientifiques et agronomiques, était « obsédé par son idée de la crise finale du capitalisme ». Il s’agissait « de contraindre toute une société à vivre selon des règles socialistes, qui, précisément, détruisent les principes de fonctionnement de toute société ». Avec de telles analyses, outre son abondance factuelle et conceptuelle, Stéphane Courtois dépasse la biographie de Lénine par Hélène Carrère d’Encausse[7], classique et cependant honorable. Elle se termine par les attaques cérébrales subies par Lénine dès 1922, par sa mort en janvier 1924, par son embaument et son corps offert à l’idolâtrie des foules ; et par l’ascension de son dauphin
« Staline n’avait été qu’un élève appliqué de son maître », « un fidèle héritier de son mentor », indique en toute logique Stéphane Courtois, anticipant la lecture du Staline d’Oleg Khlevniuk.
L’engagement révolutionnaire et délinquant d’Iosif Djougachvili prépare, au gré des circonstances de l’Histoire, l’ascension de celui qui devient Staline, jusqu’à son auréole glorieuse grâce à la victoire soviétique contre l’Allemagne nazie. Mais, loin de lustrer la légende dorée stalinienne, la biographie d’Oleg Khlevniuk n’occulte rien de la tyrannie totalitaire et assassine du maître du Kremlin, auquel trop de générations ont attaché le rêve mortifère de la libération d’un capitalisme honni. Outre la narration strictement biographique, l’historien alterne ses chapitres avec des parties thématiques, attachées à l’explicitation des ressorts du gouvernement installés par un esprit aussi radical que systématique, par un bourreau de travail, par un maître de la terreur obsessionnelle, y compris auprès de ses collaborateurs, mais aussi offrant un regard sur les femmes qui l’entourèrent, ses funérailles, marquées par d’hystériques émeutes…
Né en 1878, Staline est un Georgien qui étudie la théologie, et devient séduit par « la nature globalisante, quasiment religieuse du marxisme ». Le jeune homme « exceptionnellement violent », mais aussi « extraordinairement prudent », enchaine les périodes de prison et d’exils sibériens. Le « révolutionnaire professionnel », attiré par Lénine, devient à ses côtés un leader bolchevik. Probablement participe-t-il au hold-up d’un convoi de fonds. En 1917, il dirige la Pravda et devient un des bras droit de Lénine au pouvoir, mettant scrupuleusement en œuvre la politique de terreur. Piètre militaire il contribue à l’échec de l’armée rouge en Pologne ; ce qui lui vaut l’inimitié de Trotski. Mais la rivalité de ce dernier avec Lénine le place au premier rang de la succession, malgré une trouble disgrâce aux derniers jours d’agonie du maître. À partir de 1927, il triomphe définitivement d’une direction collégiale avec Zinoviev et Trotski, exilé. S’en suivent une politique économique dépourvue de toute cohérence, hors celle de la « guerre contre la paysannerie », la fin de la NEP, un piteux développement industriel en dépit du bon sens, une répression tous azimuts. Jusqu’à l’apogée de la « Grande Terreur » de 1937-1938, contre les « éléments antisoviétiques », avec ses « quotas » d’internements et d’exécutions. Sans oublier les règlements de compte avec les vieux rivaux politiques, réels et fantasmés, y compris au moyen d’accusations pour des crimes qu’ils n’avaient en rien commis, comme lors de l’affaire Kirov.
Malgré les prétendus succès économiques soviétiques, le niveau de vie des citoyens, hors les privilégiés du régime, est resté infâme. De même, l’alimentation est souvent rationnée, parfois inaccessible, jalonnée de queues interminables. En effet, fidèle à son modèle, Staline entérine la collectivisation forcée à partir de 1930, au nom de ces « utopies agraires » que sont les kolkhozes, et emporte 4 millions de personnes à la mort par famine en Ukraine. Seul le retour au « lopin » de terre privé permet de rendre une très relative santé à l’agriculture. Entre les années vingt et cinquante, plus de 26 millions de Soviétiques se voient exécutés, connaissent les camps et la déportation, à la merci des ordres directs du dictateur, et non, comme l’on a tenté de l’en disculper, d’Iejov et des cadres locaux. Du coup les industriels compétents et la hiérarchie de l’Armée rouge sont férocement décimés.
Le pacte germano-soviétique de 1939 n’ouvrit cependant pas assez les yeux sur la collusion entre totalitarismes. La partition de la Pologne entre l’Allemagne et l’URSS en fut le résultat, ainsi que l’annexion des pays Baltes et de la Biélorussie. L’invasion de la Finlande en 1940 s’enlisa. Un tel échec convainquit Hitler d’envahir le continent stalinien. Et malgré la légende du chef de guerre glorieux, l’incompétence et les erreurs stratégiques de Staline à la veille et pendant la Seconde Guerre mondiales furent catastrophiques : « un armement de piètre qualité et des chiffres gonflés », des effectifs nombreux mais inexpérimentés, grevés par les épurations, les ripostes erratiques. Ce qui aboutit à l’anéantissement du plus gros de l’armée, à la prise de Kiev, de Sébastopol, à l’encerclement de Leningrad et de Stalingrad, à la menace sur Moscou. On se demande si, sans l’aide matérielle des alliés occidentaux, l’URSS s’en fût sortie, et si cette aide fut une bonne idée…
À partir de novembre 1942, la victoire de Stalingrad, le désencerclement de Leningrad marquèrent le tournant qui conduisit à l’éradication de l’Allemagne nazie, grâce à la supériorité démographique russe ; et bien sûr à l’ouverture du front ouest jusqu’au débarquement de juin 1944. Ce qui permit à Staline de reprendre la répression contre les minorités ethniques, outre les collaborateurs pro-allemands ou prétendus tels. S’en suivirent les exactions de l’Armée rouge sur les populations prétendument libérées et enrôlées sous le joug de régimes communistes satellites. 27 millions de Soviétiques périrent lors de cette guerre, sans compter les blessés et les famines qui s’en suivirent. Et l’on commençait à savoir que les « esclaves du capitalisme » bénéficiaient d’un niveau de vie incomparable !
Les dernières années du stalinisme ne furent pas en reste dans le flot des répressions, des purges, des campagnes contre les intellectuels, les écrivains, les médecins, les Juifs… Sept millions de Soviétiques allèrent, entre 1946 et 1952, peupler le « réseau tentaculaire » des goulags. Les autres, à rebours de la propagande exaltant le « petit père des peuples » et de la « stalinomania » officielle, hors les privilégiés urbains, faisaient la queue devant des magasins souvent vides, vivaient au cœur d’une crise du logement chronique, travaillaient sous la pire contrainte… Seule la mort du dictateur, en 1953, « ouvrait la porte aux changements que la société appelait depuis longtemps de ses vœux » ; la terreur allait pouvoir s’assagir, non disparaître. Il fallut en effet attendre la fin des années quatre-vingts pour voir s’effriter d’un coup le communisme. Aussi étonnant que cela puisse paraître, une « nostalgie de l’utopie sociale qu’a été le stalinisme » perdure encore en Russie, voire ailleurs. Si les frustrations d’aujourd’hui les rendre possibles, l’ignorance de l’Histoire, exploitée par des démagogues, a de beaux jours devant elle.
En cohérence avec Stéphane Courtois, même s’il ne pratique pas comme lui les rapprochements avec les autres totalitarismes, Oleg Khlevniuk fait de sa biographie un réquisitoire judicieusement argumenté et documenté contre Staline et le communisme. Biographie toujours allante, palpitante, malgré les citations des discours et notes de son sujet, fastidieuses, mais nécessaires. Sachons qu’il est l’un des maîtres d’œuvre d’une Histoire du goulag stalinien, en sept volumes. Aussi Oleg Khlevniuk, s’appuyant également sur les archives soviétiques, est-il bien placé pour dresser la vénéneuse statue du titanesque Staline aux pieds de laquelle gisent des dizaines de millions de vies humaines sacrifiés et errent bien d’autres, privés de liberté économique, intellectuelle et politique. Le mythe du « petit père des peuples » est définitivement caduc.
Tous deux fanatiques et paranoïaques, tous deux d’une cruauté sans faille, tous deux idéologues forcenés, tous deux morts des suites d’artériosclérose, Lénine et Staline sont bien les exécutants jumeaux du totalitarisme. Ils ont suivis jusqu’à leurs ultimes conséquences les « mesures » préconisées par Le Manifeste communiste. On n’ajoutera guère foi à l’argument selon lequel Lénine se méfiait de Staline dans son testament : ne se défiait-il pas de tous ? Sur le podium de la tyrannie rouge qui ne fit que s’adoucir après le rapport Khrouchtchev dénonçant le stalinisme, sont hélas statufiés trois monstres par leurs biographies scrupuleux et par les murs de sang de l’Histoire.
« La déception que nous a infligée l’évolution de Marx vers Lénine, de Lénine vers Staline et de Staline vers le goulag exige de nous à la fois la liquidation du marxisme comme système idéologique et la libération de Marx comme penseur », prétend fallacieusement Paul Ricœur[8]. Outre que Lénine fut le créateur du goulag, nous nous libérons volontiers de Marx, dont la doctrine était celle du communisme de guerre, rigoureusement appliqué dans le sang par Lénine puis Staline. Ancien maoïste, Stéphane Courtois est la preuve que par la raison et l’étude l’on peut briser ses œillères idéologiques, et se défaire de l’illusion communiste, ce crime contre la liberté et la vie individuelles. L’Historien doit à la fois être scrupuleux devant les faits et les concepts politiques, et à la fois un passionnant biographe, talent que Jonathan Sperber (pour Marx), Stéphane Courtois et Oleg Khlevniuk partagent également. Mais un autre totalitarisme n’a-t-il pas exécuté les commandements de Karl Marx ? Outre qu’Hitler, comme Mussolini, était et se proclamait socialiste, ses « armées de travail obligatoires » furent celles des Juifs et autres prisonniers politiques.
Autre triptyque en forme de réquisitoire, après les biographies consacrées à Marx, Lénine et Staline, voici le monumental et méticuleux travail de Thierry Wolton titré Une Histoire mondiale du communisme. Il se décline en trois entrées : I Les bourreaux, II Les Victimes, III Les Complices. Ce dernier volume, également assis sur une impressionnante et fascinante documentation est probablement le plus original. Il y dénonce avec justesse le soutien, souvent inconditionnel, des partis communistes qui essaimèrent sur le globe, la complaisance des gouvernements occidentaux, l’enthousiasme et l’indulgence coupables des intellectuels et écrivains, qu’ils s’appellent Sartre, Aragon ou Neruda, par exemple. Au choix, l’on est « aux ordres de Moscou », l’on pratique la « cécité volontaire ». Thierry Wolton ose, et avec raison, employer la formule du « négationnisme communisme », qui n’a rien à envier à sa consœur nazie ; il se gausse du mythe du « socialisme à visage humain », de la « maolâtrie » des années 68, du « pèlerinage à Cuba[9] », toujours d’actualité, du fieffé communiste Salvador Allende qui eut la chance paradoxale d’être évacué par un dictateur de droite de façon à devenir un mythe et « évite d’avoir à tirer les leçons sur les ratés de cette voie nouvelle vers le socialisme », pour laquelle François Mitterrand eut les yeux de Chimène. Il n’en oublie pas pour autant de dénoncer « l’égalitarisme », qui, soit dit en passant, empoisonne pour longtemps notre société antilibérale. Il est évident qu’il ramène à leur symétrie les totalitarismes nazi et communiste, qui justifient l’élimination, l’un du Juif, au nom de la pureté de la race, l’autre des « ennemis du peuple », au nom de l’avenir radieux. « Tout anticommuniste est un chien », disait en 1961 Sartre[10], ce complice en chef, qu’il qualifie de « compagnon de route du poststalinisme ». On ne doute pas que Thierry Wolton, qui se présente comme un « humble pêcheur de l’Histoire » et revendique, outre l’anticommunisme, l’antifascisme et l’anti-islamisme, ironiserait sur « la culture communiste[11]. S’il ne manque à ces encyclopédique et forts volumes qu’un index, les voici parmi les indispensables, outre de l’Histoire, mais de la philosophie politique. Saurons-nous ainsi assez bien comment nous pouvons être bourreaux, victimes et complices, parfois même les trois à la fois, comment « La Capital et Que faire ? jouant le rôle du Coran », il nous faut encore exercer notre perspicacité sans égards pour les stigmatisations qui ne manquent pas de vider leurs flèches putrides sur « les explorateurs de la vérité », que réclame Nietzsche[12]…
Santillana del mar, Cantabria. Photo : T. Guinhut.
Les géants imbéciles d’Ermanno Cavazzoni,
ou l’école de l’ironie :
Les Géants, Les Idiots.
Ermanno Cavazzoni : Les Géants,
traduit de l’italien par Monique Bacelli, Le Nouvel Attila, 256 p, 21 €.
Ermanno Cavazzoni : Les Idiots,
traduit de l’italien par Monique Bacelli, Attila, 208 p, 17,25 € ; Points, 192 p, 6,30 €.
L’humour ne nuit pas à la littérature, y compris dans le domaine du merveilleux, trop souvent d’un sérieux extatique et abyssal. Amateur de curiosités fantastiques et merveilleuses, l’Italien Ermanno Cavazzoni a publié un Guida agli animali fantastici[1], hélas non traduit. De même pour Le tentazioni di Girolamo[2], un roman qui mériterait d’être acclimaté en notre langue. Réjouissons-nous cependant des efforts méritoires de nos éditeurs pour acclimater dans la langue de Molière cet excellent amuseur des Lettres. Car volontiers burlesque et satirique, il aime à enguirlander ses pages d’une galerie de grands bestiaux, dans Les Géants, et de grotesques Idiots, dont la tête est ornée des idées courtes les plus loufoques et déglinguées. Sous la franche rigolade, quoique parfois pathétique, le chroniqueur de l’école de l’ironie cache cependant bien des enseignements en ses apologues colorés…
Les chevaliers gothiques devaient combattre de dangereux géants. Si avec Don Quichotte ils sont avec certitude devenus purement imaginaires, ils n’en restent pas moins fascinants. Venus des romans de chevalerie médiévaux, du Roland furieux de L’Arioste, du Roland amoureux de Boiardo ou du cycle e la Table ronde, ils font l’objet d’un portrait polymorphe, en soixante-dix petits récits et essais par Ermanno Cavazzoni.
Les voici balourds et brutaux, égocentriques et ignares, psychotiques et contrefaits, « en forme d’échelles », sinon (on s’en serait douté) « en forme de moulins », voire carrément « péronistes ». Quand ils ne combattent pas -pour être souvent occis- ils excellent en « concours de force, fanfaronnades, joie débridée, plaisanteries grasses et bruyants concours de rots et de pets ». Ils sont en effet « inaptes à l’idée de civilisation » et sont avérés avoir des « origines de sauriens mahométans ratés », comme ces dinosaures que redécouvre la paléontologie. Affligés de tous les défauts, ils sont voleurs, batailleurs, bestiaux, et leur filiation mahométane n’y est pas pour rien, en un manichéisme passablement burlesque. Il y a cependant de « rares géants philosophes » que leur mal de vivre à contraint à réfléchir sur leur condition.
Quant aux également rares géantes, elles sont « peu excitantes ». Aussi leur capacité de reproduction n’est pas un mince exploit. Car « Satan lui-même aurait peur de faire l’amour avec elle » ! Néanmoins, on connait des familles géantes. Gare à la mère de famille qui peut être redoutable : « Les statistiques enseignent que pédophiles, pornographes, sadiques, ravisseurs, maniaques et assassins en tous genres sont moins dangereux qu’une mère dans sa cuisine ». L’on conçoit que la chose soit un brin réaliste, comme lorsque l’ami du narrateur confie : « les épouses sont des géantes rapetissées, mais en conservent l’instinct ». Se greffant à l’occasion sur les récits, la satire contemporaine est douce-amère.
Mieux vaut alors croiser une fée, car celle-ci « pratique à outrance l’amour libre », préférant cependant les beaux chevaliers, ce qui n’est pas sans danger pour ces derniers, d’autant que les géants peuvent signer avec elles des « contrats de sortilèges » ; ainsi ils peuvent se multiplier de manière exponentielle, devenir par exemple une « bombe humanoïde » montée sur un griffon.
Or, condamnés par leur « irrationalité militaire et stratégique », par leurs « tares génétiques », contre lesquelles ils tentent de lutter en s’abreuvant du sang de vierges (remède peu sûr !), décimés par les Croisés et autres chevaliers, les géants ont disparu. Ce qui pousse notre narrateur à se demander : « Et si je m’éteignais, comme les géants ? » Leur seule trace se trouve parmi l’« oncle Ago », féru de tripots et de marxisme, les cas psychiatriques, des « crétins » et des « flemmards », qu’il ne faut cependant pas provoquer. Ce qui n’est pas sans rappeler un autre opus de notre humoriste rabelaisien, consacré aux idiots.
Farfelu, certes, mais le chroniqueur des gigantomachies, de leur antiquité et de leur « système mafieux » (autre pique adressée à notre contemporain) est aussi, l’air de ne pas y toucher, un érudit, qui précise entre parenthèses les références de quelques-uns de ses dires, puisés parmi les romans de chevaleries du Moyen-Âge et de la Renaissance, en quelque sorte réhabilités, et auxquels il rend un hommage affectueux. Non sans pratiquer un pittoresque télescopage entre les mythiques créatures de la chevalerie et les membres passablement décérébrés de la famille du narrateur, entre les poètes de la chevalerie et les théories de Marx, Darwin, Keynes ou Linné, sensées expliquer la disparition des géants.
Il est délicieusement évident que notre écrivain, qui ne destine guère ses contes aux enfants, au nez et la barbe de l’esprit de sérieux et non loin de Queneau et des surréalistes, ne se prend pas au sérieux et se plie les côtes de rires : « Je parie que Darwin enlèverait la tendre damoiselle plutôt que se taper la géante de huit mètres ». On se demande bien d’ailleurs comment une « géante rouge » pourrait dévorer le soleil. Du merveilleux épique à l’astrophysique, il n’y a qu’un pas, si vite franchi. Et si notre narrateur, au détour d’un rêve, apparu en 1643, « d’un Paris assiégé par les Sarrasins », faisait avec ironie allusion à notre contemporain ?
Expert en récits burlesques, Ermanno Cavazzoni aime agréger les formes courtes, à la lisière des nouvelles et des chroniques. Un mois d’écriture, selon toute apparence, lui permet de lister trente et un Idiots, farfelus, abrutis et autres prétentieux « à la manque », en son Calendrier des imbéciles, ce qui était le titre d’une précédente édition[3] de ce bouquet délétère de récits.
Chaque jour ayant son Saint patron, mais il faut admettre que les Saints ne sont guère raisonnables, embarrassés qu’ils sont de fictions, exaltés de visions, attaqués par les tentations des démons, il a maintenant son imbécile tutélaire. Voici donc une petite collection de « brèves vies d’idiots », qu’il n’est pas interdit de lire comme une lointaine parodie de ces vies des saints contenues dans la Légende dorée de Jacques de Voragine[4], écrite au XIII° siècle. La preuve, si besoin est, la jeune Adèle, par ailleurs peu finaude, aperçoit dans un genévrier la Madone, et répond grâce aux questions les plus diverses, y compris de mathématiques…
Un bricoleur fait de sa Fiat un aéroplane qui ne décolle pas, et l’envoie, faute de freins, mourir contre un talus. Un « crétin » a pour passe-temps de jeter des cailloux en l’air ; avec les conséquences que l’on devine. Un « calculateur prodige » n’est pas épargné par la « confusion mentale », comme celui qui craint par-dessus-tout la vitesse de la terre « filant à 108 000 kilomètres à l’heure dans l’espace ». À moins que l’on préfère le « pyromane sournois », le « preneur de tension » qui se prend pour un médecin, celui qui se laque le visage, un demeuré nanti d’un faux nez. Peut-on faire un pied de nez risqué en racontant avec ironie la vie celui qui n’a jamais compris qu’il avait séjourné dans un camp de concentration nazi…
Ou l’idiot suprême, l’écrivain lui-même, qui dans un livre qui énumère ses congénères en idiotie, inclut une énumération des « Suicides du travail », puis des « Faux suicides », où chacun est suicidé avec un outil de son métier ou de son art, en une véritable obsession gourmande et suspecte des bizarreries criminelles et autodestructrices de ses contemporains. Il faut alors recommander à ces pauvres candidats de la mort volontaire « l’usage de l’aimant contre les idées fixes morbides ».
Parfois la satire est également politique. Un « marxiste convaincu » pense que le Christ et les rois mages sont des extraterrestres ; s’en suit une controverse granguignolesque entre l’illuminé « fou furieux » et les tenants du marxisme dialectique lu plus orthodoxe, tout aussi exaltés par leur religiosité. Le moins que l’on puisse dire est que l’humanité n’est pas faite que d’Einstein et de Michel-Ange, et que le tableau qu’en offre Ermanno Cavazzoni est peu flatteur. Le pire est de prendre conscience que l’on habite « la république des idiots congénitaux ». Hélas, seul « le diable n’était pas un idiot »…
Avec bonne humeur, l’on se moquera de ces farfelus, obtus et hurluberlus, de ces esprits irrémédiablement diminués ou « microcéphales », non sans s’apitoyer un peu sur ces lubies qui leur ont gâché la vie, sans compter celle de leurs familles. Tout en se demandant s’ils sont tous fictionnels, car s’y glisse Cesare Lombroso, savant du XIX° siècle, qui mesurait les criminels et leurs capacités crâniennes. Qui est alors l’idiot ? Quant au poète Dino Campana, également du XIX° siècle, mort dans un asile psychiatrique, il est l’objet d’une ridicule fascination parmi les thésards et les professeurs qui en perdent leur faculté de juger en un tournemain.
L’art de l’auteur est à même de nous offrir des textes enlevés, ciselés avec précision, dont la chute est incisive. L’on se doute qu’un tel écrivain ne peut se passer d’un brin d’autodérision. En quarante-neuf fables, le voici se livrant à un réjouissant jeu de massacre : ils sont Les Ecrivains inutiles[5], ceux qu’une satire aiguisée livre au scalpel de l’ironi, bouffis d’orgueils et vains comme des coqs de basse-cour, vicieux et encombrés de vacuité, tels qu’ils pourraient être déplumés dans de modernes Caractères de La Bruyère. L’un d’entre eux se trouve d’ailleurs parmi Les Idiots : c’est un « écrivain réaliste » à la production absolument indigente, minuscule, et de surcroît maladivement répétitive.
Quels enseignements peut-on tirer des opus apparemment sans prétention d’Ermanno Cavazzoni ? Une littérature chevaleresque aux nobles propos et aux buts élevés s’est vue peu à peu contaminer par une plus basse dérision, comme les parodiques géants, cependant hautement éduqués, de Rabelais. Bientôt la chevalerie embrumant l’esprit du Don Quichotte de Cervantès[6] se vit moquée. La littérature descendait peu à peu des hautes sphères de l’idéal pour se heurter au réalisme et au sens du comique, jusqu’à se pencher sur l’imbécillité humaine. En ce sens, Ermanno Cavazzoni relève de « l’école de l’ironie », selon le mot de Thomas Pavel[7].
Entre érudition facétieuse et burlesque, Ermanno Cavazzoni, qui fut professeur d’esthétique, se moque de ses cibles à grands bruits, quoique non sans une secrète tendresse pour les géants de l’imbécilité. Un humour rabelaisien jamais démenti anime la prose de ce chroniqueur satiriste et encyclopédiste de l’imaginaire. Notre poète comique est non moins roboratif et plus gouleyant que le Manuel de zoologie fantastique de Jorge Luis Borges[8], avec lequel il entretient d’implicites relations, puisque l’on y croise quelques-uns de ses animaux fréquentés par les géants, comme le catoblépas. Familier des travaux de l’Oulipo, Ermanno Cavazzoni est également complice d’italo Calvino : pensons au Chevalier inexistant[9] de ce dernier, qui joue également des recueils de micro-fictions, comme Aventures.[10] Sans compter qu’il faudrait ranger ses énumérations de géants et d’imbéciles sous la bannière du Vertige de la liste d’Umberto Eco[11]. En outre, notre facétieux italien, né à Reggio nell’Emilia en 1947, est loin d’être un inconnu dans la péninsule : Fellini n’a-t-il pas tiré le scénario de La Voce dell aluna de son roman Le Poèmes des lunatiques[12]? Cette nébuleuse d’écrivains et de cinéastes redevables du merveilleux, de la satire et des facéties s’enrichit d’un nouveau géant, mais au rire modeste…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.