Gérard de Cortanze : Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac,
Albin Michel, 2025, 432 p, 22,90 €.
Cyrano de Bergerac : Histoire comique des Etats et des empires de la Lune,
GF, 1970, 190 p, 4,90 €.
Cyrano de Bergerac Histoire comique de la République du Soleil,
GF, 2003, 288 p, 2003.
Ce voyageur des Etats et des Empires de la Lune et du Soleil, est-il plus célèbre par le héros qu’en fit le dramaturge Edmond Rostand que par son propre personnage, de surcroit auteur ô combien curieux ? Le libertin du XVII° siècle, duelliste aux aventures dramatiques, au point d’être poursuivi par la terrible Congrégation de l’Index, ne peut que tenter le biographe. Mais aussi un agile romancier, comme Gérard de Cortanze, dont le Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac, réjouit son lecteur. Sans nul doute, outre les récits science-fictionnels trop oubliés de ce dernier, faut-il associer ce roman biographique à la pièce d’Edmond Rostand, dont une scène iconique au balcon mérite bien tout un commentaire littéraire, certes académique, mais prêt à monter au ciel de l’amour ; à moins de préférer celui de l’astronomie de notre Hector Savinien.
C’est avec raison que Gérard de Cortanze prétend devoir ressusciter celui « que le fabuleux avatar créé par Edmond Rostand a bien failli ensevelir à jamais ». La brève existence de Savinien de Bergerac (1619-1655), soit trente-six années, est ici généreusement brossée, de la prime enfance du « demi-sauvage » à la veille du dernier souffle alors qu’il avait été grièvement blessé par une poutre. L’écrivain parisien, qui n’avait en vérité rien de périgourdin, devient sous la plume de notre romancier contemporain un être moins réaliste que fantasmagorique. Ce qui n’empêche pas que le sordide des lieux et de la condition humaine soit décrit à l’envi.
La jeunesse de Savinien, « qui n’a pas un tempérament à se plier sous le joug », est surveillée par un curé tyrannique et sermonneur qui prétend le « préparer à la mort », au moyen de récits morbides. Malgré une éducation rudimentaire, le jeune et dangereux prodige découvre le théâtre en de « pieuses tragédies », les Vies parallèles de Plutarque et la géométrie d’Euclide. Mais nous sommes au temps de la famine, de la peste et des séditions, peu après les guerres de religion. Aussi, maltraité, contraint, il se jure de passer sa vie à se venger de l’univers, à insulter le Christ, à braver le pouvoir royal, à prêcher le libre examen ».
Les aventures picaresques, glorieuses ou moins glorieuses, se succèdent entre guerre, Fronde et paix troublée. L’on croise Richelieu et Mazarin, la Marquise de Sévigné, Condé, tandis que « l’odeur des cadavres en décomposition devient irrespirable ». Le tragique côtoie le burlesque et le lyrique. Sans compter que nous ne pouvons qu’être touché par un héros si brillant et pourtant pathétique : « Puisque l’échec l’entoure – échec amoureux avec Tourterelle Diamant, échec littéraire avec ses écrits dont personne ne veut – autant faire ce qu’il sait faire : se battre avec l’épée à la main ». Tout cela bruit de désillusion, de manuscrits perdus, de scènes que lui aurait volées Molière, y compris avec le concours d’une intrigue policière, soit la recherche « du Tâteur, le tueur d’adolescents ».
L’une des scènes les plus fortes et les plus émouvantes – et il n’en manque pas – est celle de la dernière visite d’Angélique, qui, femme douloureusement aimée, préfère plutôt que céder à son cœur, mortifier ses sens et prononcer ses vœux religieux les plus austères : « Je m’avance vers Dieu. Et toi vers le Diable ». En fin de compte, un amour impossible entre une pauvre fille fanatisée par un catholicisme caricatural, castrateur, et un libertin en avance sur son temps ; un tel contraste étant l’un des efficaces moteurs de ce livre : « un autre monde où le Bien et le Mal, le Réel et le Fantastique s’allient et font bombance ».
Gérard de Cortanze rend son héros plus vivant que le biographe exact et scrupuleux pourrait le faire. Ne lui fait-il pas lire, dès l’adolescence, un livre interdit, soit La Cité du soleil de Campanella, « hérétique comme cochon », ne fait-il pas de son héros un tenant d’une rare éthique littéraire, pourfendant les plagiaires ? Certes, quoique s’appuyant sur une réelle documentation, sur tout un panier d’auteurs, toute une joyeuse érudition, jusqu’à imaginer une secrète bibliothèque alchimique, il en fait peut-être parfois un peu trop. Qu’importe. Ce Cyrano devient plus libertin qu’il était possible, truculent même, bien digne de l’art baroque de son époque. En ce sens Gérard de Cortanze, dont la bibliographie pléthorique enregistre les succès parmi plus de quatre-vingt-dix volumes, nous offre un éloge de la liberté de penser, qui, si elle s’inscrit dans le cadre du XVII° siècle, ne peut que résonner avec notre aujourd’hui, quand tant de menaces la cernent. Avouons-le avec lui : « Les écrivains qui veulent changer le monde resteront toujours des écrivains malheureux ».
Illustration de Gorguet pour Edmond Rostand : Cyrano de Bergerac,
Editions Pierrre Lafitte, 1910.
Photographie : T. Guinhut.
Il est un autre Cyrano, époustouflant sans nul doute. Et s’il paraît entendu que la beauté du cœur est supérieure à celle du physique, l’expérience montre trop bien souvent que l’esthétique d’un corps et d’un visage prime sur les qualités morales. Affecté d’un nez fort protubérant, digne de sa tirade légendaire, Cyrano de Bergerac est dans la pièce d’Edmond Rostand, publiée en 1897, la preuve de la tyrannie de l’apparence physique. Que faire lorsqu’on est amoureux de sa cousine Roxane, sinon déclarer au balcon sa flamme par l’intermédiaire d’un jeune homme plus favorisé par la nature et donc par la belle ? La scène dix de l’acte III est à cet égard un moment aussi poétique que dramatique. Comment Rostand confronte-t-il lyrique et pathétique en ce moment crucial du drame romantique ? Etudions la déclaration poétique de Cyrano, puis le triste quiproquo, avant de nous attacher au mélange des genres dans un drame romantique tardif.
Depuis l’acte d’exposition, nous savons Cyrano poète : il l’a prouvé à de nombreuses reprises, en particulier lors de la fameuse tirade du nez. Mais c’est dans la poésie amoureuse, l’essence de la poésie selon le sens commun, qu’il est attendu, d’autant plus que nous n’ignorons pas qu’il est amoureux de sa cousine, sans espoir de voir sa déclaration écoutée. Aussi l’occasion est trop bonne de suppléer à l’incompétence de Christian qui balbutie au lieu de parler d’amour à celle qu’il a élue. Le flot de paroles lyriques est alors la preuve par la persuasion du sentiment amoureux.
Faire l’éloge du baiser, c’est par ricochet faire l’éloge de celle à qui il est dédié. Le champ lexical de l’amour concourt au registre épidictique, grâce à la répétition séductrice du mot « baiser », grâce à la cascade de métaphores qui lui sont associées : il est « serment, « promesse », « aveu », « point rose », « secret », mais aussi à travers l’oxymore, « un instant d’infini ». Ce à quoi contribue le lexique du corps érotisé : « lèvres », « bouche », oreilles ». Sans oublier la comparaison méliorative où le poète se voit en « Buckingham », héros des Trois Mousquetaires de Dumas, ce qui lui permet d’associer l’hyperbole « reine » à Roxane…
La pièce étant tout entière en vers, les alexandrins aux rimes suivies résonnent ci de suaves sonorités, au point de renouveler la « sorcellerie évocatoire » dont parlait Baudelaire dans son texte sur « Théophile Gautier ». « Baiser », « bouche », « bruit d’abeille » : l’allitération en « b » mime la réception du baiser par Roxane qui répète cette dernière image. Sans oublier le « cœur », réitéré pour affirmer l’indispensable sentimentalité.
Mais il n’y a pas d’amour sans désir blessé ; ce pourquoi « Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes » est un chiasme insistant à la fois sur les pleurs de bonheurs et sur la tristesse inhérente au manque de celui qui désire.
En effet ce discret pathétisme perceptible dans l’exaltation de Cyrano est augmenté par le dramatisme de la situation. Ce n’est pas lui qui est l’aimé de Roxane, il ne se fait que le souffleur d’un Christian porte-voix, en une métaphore théâtrale et une mise en abyme. Cette déclaration par procuration est déchirante, car, si elle atteint son objet, c’est pour le compte de l’autre. Le quiproquo apporte une dimension dramatique, sans compter la supercherie. Car Roxane trompée par les accents de Cyrano, ouvre ses bras à Christian qu’elle a cru entendre parler. L’amour est bien aveugle, s’il n’est pas sourd.
Un degré de pathétisme supplémentaire est franchi quand le spectateur, complice de cette mise en abyme, de ce théâtre dans le théâtre, où Cyrano joue le rôle de Christian, éprouve de la pitié pour les trois personnages. Et surtout pour Cyrano, qui use de l’aparté pour jouer de l’autodérision, avec « C’est vrai, je suis beau, j’oubliais ! », et qui découvre, amer, la jalousie, non sans la pincée d’humour de l’ironie : « Aï, au cœur, quel pincement bizarre ! » L’exclamation se double d’une allusion biblique au personnage de Lazare, pauvre et malade, qui vivait des restes des festins d’autrui. Le sacrifice presque christique du personnage ajoute à sa grandeur d’âme…
Chef-d’œuvre incontesté d’Edmond Rostand, la pièce de théâtre est censée se dérouler au XVIIème siècle, empruntant le personnage du militaire et écrivain Cyrano de Bergerac, auteur de l’Histoire comique des Etats et Empires de la lune. Dans la tradition de Victor Hugo, d’Hernani et de Ruy Blas, le canevas historique et guerrier ne peut se passer d’une grande histoire d’amour. Bien que le romantisme ai jeté ses dernières fleurs avec Baudelaire en 1857, il reste vivace au point de faire rejaillir sous les doigts d’Edmond Rostand les feux du drame romantique. Car, tel que présent sur la scène le 28 décembre 1897, Cyrano est un personnage éminemment romantique : amoureux passionné aux élans généreux, héros qui se sacrifie autant sur le champ de bataille que sur celui de l’amour par fidélité envers son ami Christian. Mais aussi pour sa belle cousine qu’il ne veut pas décevoir.
Drame romantique également par le mélange des genres. Lyrisme et pathétique en cette scène résonnent déjà de la tragédie annoncée. Mort et chagrin seront au rendez-vous du dernier acte. Mais le panache du comique héroïque n’est pas en reste. Ici, le quiproquo concourt au comique de situation, le comique de mots s’invite quand Christian bégaie, quand Roxane répète un « Taisez-vous » qui invite à continuer, quand Cyrano pousse son ami avec une animalisation affectueuse : « Monte donc, animal ! », contrastant avec le registre de langue noble et élevé. La tirade amoureuse aux vastes alexandrins se casse en une stichomythie plus légère.
La survivance du théâtre romantique qui eut son heure de gloire en 1830 peut paraître décalée en 1897, quand ont triomphé le théâtre de boulevard, le théâtre naturaliste, quand Alfred Jarry en 1888 avait dynamité le théâtre par les outrances potaches de son Ubu roi. Mais l’union de l’humour et de l’amour, de l’alexandrin, du lyrisme et du tragique, portent dans toutes les mémoires ces morceaux de bravoure que sont la tirade du nez et cette scène de déclaration par voix interposée. Une part de son succès ne vient-elle pas de ce qu’on puisse la lire comme une réécriture de la célébrissime scène du balcon de Roméo et Juliette de Shakespeare ?
Revenons au réel Cyrano, plus précisément le romancier, qui emporte le narrateur en son Histoire comique des Etats et des empires de la Lune, puis de la République du Soleil. Ce serait bien exagéré que de faire de lui un représentant de la science-fiction moderne. Tout au plus un précurseur. Quoique son ascension céleste soit plus redevable d’un fantaisiste merveilleux : « J’avais attaché autour de moi quantité de fioles de rosée, sur lesquelles le Soleil dardait ses rayons si violemment, que la chaleur qui les attirait, comme elle le fait les plus grosses nuées, m’éleva si haut, qu’enfin je me trouvai au-dessus de la moyenne région ». Cette terre renversée est en fait la lune, où ses habitants prennent Cyrano pour un singe méprisable. Heureusement l’un d’eux, qui se prétend le démon de Socrate, prend sa défense et l’enlace afin de le ramener finalement sur terre.
Cocasses sont les nombreuses anecdotes : les alouettes touchées par une spéciale arquebuse tombent toutes rôties, les vers poétiques servent à payer les hôteliers, l’on se nourrit d’odeurs, le langage des nobles n’est que musique…
Pourtant la dimension scientifique est loin d’être absente puisque l’auteur et ses amis se réfèrent aux connaissances des Anciens, puis de Copernic et de Kepler sur les astres qui paraissent nous entourer. L’on discute également de métaphysique, sur l’immortalité de l’âme, l’existence de Dieu ou l’origine du monde. L’on remarque une satire bien sentie de l’orgueil de l’espèce humaine. Aussi bien c’est avec pertinence que le démon de Socrate prouve au roi et aux juges lunaires l’inutilité de contraindre notre Cyrano à renier ses propres idées.
Hélas lacunaire et inachevée, l’Histoire comique des Etats et Empires du Soleil, imagine une machine volante munie d’une voile et contenant un « icosaèdre transparent » attirant la lumière. Ainsi s’évade-t-il de la ville de Toulouse et s’élève-t-il jusqu’au soleil, là où les oiseaux mènent une parfaite et heureuse vie au moyen d’une harmonieuse organisation politique. Là, seuls les philosophes conservent le privilège insigne d’être ce qu’ils sont et de vivre après leur mort. Cette utopie entretient en conséquence un certain voisinage avec celles de Thomas More et surtout celle de Campanella intitulée La Cité du soleil ; ce dernier étant en effet l’un des personnages clefs du roman, un « sage » qui joue le rôle du guide…
Peut-être peut-on considérer que le plus beau descendant de cette Histoire comique des Etats et des Empires de la Lune et su Soleil, soit en fait Les Voyages de Gulliver, de Jonathan Swift, dans lequel le moins connu des épisodes est « Le voyage à Laputa », plus précisément le pays des astronomes fous. Libertin philosophe, imaginatif romancier, Cyrano de Bergerac, tel qu’en ses ouvrages trop méconnus, et tel qu’avec brio Gérard de Cortanze le ressuscite, mérite bien plus que la réputation théâtrale de son nez.
Fernand Braudel : L’Identité de la France, Flammarion, 2011, 1184 p, 25,40 €.
Elle ne fait pas que se dérouler. Elle se construit, elle se pense. C’est l’Histoire. Déesse impavide, exigeante, elle attend de ses étudiants, de ses professeurs, de ses essayistes, une abnégation pleine de curiosité, cependant – s’il est possible – vide de marottes idéologiques. Elle a ses multiplicités temporelles et ses territoires mouvants. Il faut alors au moins une vie pour avec soin et acharnement en délivrer non seulement les événements conséquents mais le sens. Soit une soixantaine d’années d’Ecrits, collectionnant les textes rédigés entre 1927 et 1985 par l’historien Fernand Braudel (1902-1985). Ce sont des mises à l’épreuve des sources avec pérégrinations « Autour de la Méditerranée », mais également des réflexions sur « Les ambitions de l’Histoire », renouvelant profondément cette discipline. Il ne se contente évidemment pas du récit historique, préférant aller à la recherche de problématiques autour de « l’identité de la France » ou de « la grammaire des civilisations », pour reprendre ses titres iconiques. N’est-il pas nécessaire, pour penser l’Histoire, non seulement ancienne et moderne, mais aussi en train de se faire, de la heurter avec l’immigration islamique, et la confronter avec Le Choc des civilisations de Samuel Huntington ? Car l’Histoire est une géopolitique.
En ce copieux volume d’Ecrits, Fernand Braudel, d’abord à l’occasion d’un séjour de recherche au Brésil, plus exactement à Sao Paulo, propose un parallèle entre la Méditerranée et l’horizon Atlantique. Espaces d’échanges et de conflits, ils obéissent à ces dynamiques démographiques et économiques qui resteront des constantes de son regard et de son travail.
Conçue lors des premières années d’enseignement et de formation de l’historien, la première partie, Autour de la Méditerranée, regorge d’articles et de comptes rendus de lectures. Ses recherches se tournent d’abord vers l’Afrique du Nord et la présence des Espagnols entre 1492 et 1577, où d’ailleurs il professa entre 1923 et 1932. Ensuite, ce sont l’Espagne de Philipe II et l’Italie qui aimantent son esprit, ce pour longtemps, en particulier autour de l’histoire économique des XVI° et XVII° siècles. Il revient à l’Algérie, pour se centrer sur les prédations et chasse aux esclaves par les « Barbaresques », sur la Prise d’Alger qui, en 1830, en est la conséquence, puis la colonisation lors de la monarchie de Juillet. Le tout pour aboutir à l’un de ses ouvrages sommitaux, La Méditerranée, en grande partie écrit pendant sa captivité au cours de la Seconde Guerre mondiale, donc nourri par la mémoire. De surcroit, en 1976, son émission télévisée en douze volets sur la Méditerranée obtint un franc succès.
Civilisation matérielle, économie et capitalisme voit son étude se focaliser sur deux cité-Etats fondamentales, Venise et Gênes. Dans ce cas, la Renaissance permet d’établir un parallèle avec les vertus d’un miracle économique dans la seconde moitié du XX° siècle. Ce qui ne l’empêche en rien d’étudier le capitalisme de l'âge moderne et la place des ouvriers à l’ère de l’industrialisation.
Notre historien pense la manière dont l’histoire se fait, s’écrit et s’enseigne en France, ce également dans le cadre de l’École des Annales. Or, la seconde partie, Les Ambitions de l’Histoire, consiste en la réflexion théorique de l’auteur, imputable à une objectivité désirée, inscrite dans la perspective d’une « plus grande histoire », c’est-à-dire encline aux sciences sociales. L’ambition globalisante a quelque chose de noble autant qu’hyperbolique, embrassant toute culture, y compris populaire. L’on refuse de se limiter à des explications monocausales. La critique de l’Histoire événementielle permet de passer à une plus profonde Histoire, avec ses réalités collectives, l’évolution lente de ses « structures ». En somme « Une grande Histoire cela signifie une Histoire qui vise au général, capable d’extrapoler les détails, de dépasser l’érudition et de saisir le vivant, à ses risques et périls et dans ses plus grandes lignes de vérité ». Reste que « l’impérialisme de l’Histoire » est peut-être inévitable ; à moins de se diffracter, de se briser par éclats en histoires alternatives, concurrentes, idéologiques…
Plus éclectique, voire erratique, la troisième partie, L’Histoire au quotidien, comme de juste, est plus hétéroclite : son expérience brésilienne, ses relations avec les mondes universitaires et scientifiques français et étrangers, sa direction des Annales jusqu’en 1970, enfin son expérience d’enseignant, du lycée jusqu’au Collège de France, tout concours à multiplier les regards croisés sur le champ historique. Et que l’index, en fin de volume, permet non seulement de mesurer, mais de parcourir, tant de manière thématique que par auteurs…
Ainsi « vie matérielle et comportements biologiques » côtoie un questionnement sur la « géographie de l’individu biologique ». Plus concrètement, « la double faillite coloniale » – quoique des XV° et XVI° siècles – n’est pas loin de la « Faillite de l’Histoire ». Est-ce à dire qu’il n’existe guère un « triomphe du destin », comme le prétendit l’historien Gaston Roupnel ? Notre essayiste critique avec pertinence cette conception déiste de l’Histoire, héritée de l’Essai de théodicée de Leibniz. Mais en prétendant que Le Capital est une « thèse magnifique », ne commet-il pas l’erreur d’être aveugle au dessein totalitaire du Manifeste communiste, tel que signé par Karl Marx ?
Parfois nourri d’inédits, de textes restés dans des publications confidentielles et difficiles d’accès, cet impressionnant volume d’Ecrits est une malle aux trésors ; sans compter le soin apporté à la reliure ornée d’une vue marine du peintre réaliste Gustave Courbet. Le professionnalisme et le sens esthétique des éditions des Belles Lettres n’est plus à prouver.
Une aube de la civilisation, telle est bien la Méditerranée. Or voici L’Aube, la terre la mer, qui réunit les quatre chapitres écrits par Fernand Braudel à l’occasion d’un ouvrage collectif, La Méditerranée, l’espace et l’Histoire, publié en 1977. Mer intérieure, elle est une « géologie encore bouillonnante », entre fosse marines, montagnes et volcans, péninsules et détroits. Au milieu, « une Italie tournée vers le Ponant et une Italie qui regarde vers le Levant ». Les vigoureux contrastes géographiques ont permis d’engendrer des sociétés diverses, entre Egyptiens et Grecs, Byzantins et Sarrasins, Romains et Vénitiens… Des littoraux ouverts contrastent également avec des arrière-pays parfois fermés. Le tout permettant ou contraignant les prospérités et les échanges. La « révolution du Proche-Orient » et la transition du nomadisme aux villes productrices précède une Méditerranée marchande. La Crète a Cnossos, La Phénicie l’alphabet, le troc prépare la venue de la monnaie, Athènes brille et Carthage menace Rome. « Recouvrements » et « conflits de civilisations » ne cessent de fluctuer, tandis qu’apparaissent des épisodes surprenants et peu connus, telle « la conquête de la Méditerranée par les Nordiques ». L’ouvrage en forme de quadriptyque se conclue sur un événement majeur, l’ouverture du Canal de Suez en 1869.
Cette Aube didactique devient ainsi l’un des livres les plus accessibles et les plus synthétiques de notre historien, face à l’immensité de ses recherches méditerranéennes.
Un tel titre ferait aujourd’hui hurler d’indignation hystérique ceux qui conspuent les « identitaires », présumés d’extrême-droite, en une exaltation woke et pro-islamique. Publié à partir de 1986, L’Identité de la France, en trois copieux volumes, trouve ses fils conducteurs dans la démographie et l’économie. S’agit-il, selon un fragment de L’Histoire de France inachevée, de « la France dans sa plus haute et sa plus brillante histoire ». N’est-ce pas là arborer un idéal nécessaire, sans cependant ignorer les faux pas et les abjections… Car Fernand Braudel aime son pays, sans distinguer entre « ses vertus et ses défauts », ce qui ne signifie pas que son indulgence soit sans borne.
De la Gaule, en passant par « le cataclysme démographique » de la peste noire médiévale – couplée avec la guerre de Cent Ans – jusqu’au baby-boom des années cinquante et soixante, l’expansion, bridée par la Terreur révolutionnaire et les guerres napoléoniennes, celle de 1914-1918, en fait le pays le plus peuplé d’Europe, et doté d’une économie en marche, à partir d’une « économie paysanne » pour aboutir à l’industrialisation commerçante.
Une France multiséculaire apparait alors, au service de sa destinée au XX° siècle. Cependant depuis cette somme, la société a bien changé, tout en faisant de moins en moins société. Fernand Braudel, à la fin de son volume deuxième de L’Identité de la France, et à l’occasion de son chapitre sur l’immigration, ne voit que le racisme français et n’a « rien contre les mosquées ». Concédons qu’il écrit en 1986, quoiqu’il ne fasse pas ici preuve de connaissance de la nature du Coran et de l’Islam. L’irruption et l’importation de l’immigration islamique – non loin de 20% de la population actuelle – venue d’Algérie et d’Afrique subsaharienne, puis de Syrie, d’Afghanistan, de Somalie et tutti quanti, entraîne une nouvelle colonisation dont la tolérance est la moindre des vertus, lui préférant le pillage et le « butin » (pour reprendre le titre d’une sourate) des aides sociales, le terrorisme et l’infiltration religieuse, l’éradication programmée du judaïsme, du christianisme et de la laïcité. Donc un basculement de civilisation intolérable, antinomique des Lumières. Ainsi verrions-nous l’inversion du phénomène architectural, qui vit la mosquée de Cordoba, en Andalousie, être surmontée par les arcs gothiques du christianisme et de sa Reconquista.
Sestiere Cannaregio, Venezia.
Photographie : T. Guinhut.
Le foisonnement et la longue durée de l’Histoire peuvent seuls, au-delà du seul événement, aider à comprendre le présent, voire le futur. C’est bien ce dont on retrouve la vérité dans sa Grammaire des civilisations, publiée en 1963. Une civilisation se caractérise par quatre réalités fondamentales : « les civilisations sont des espaces […] des sociétés […] des économies […] des mentalités collectives ». À cet égard, considérons son analogie entre la grammaire et l’Histoire. Par exemple, à l’occasion de la partie consacrée à l’Europe, l’événement de la Révolution française, est symbolisé par le 14 juillet 1789 et la prise de la Bastille, puis « le 14 juillet 1790, quand le peuple a célébré la fête de la Fédération au champ de Mars ». De telles actions momentanées engagent cependant le mouvement révolutionnaire qui parcourt l’Europe, avec des conséquences durables pendant les décennies et les siècles suivants, et sont des révélateurs de l’histoire européenne et mondiale. La grammaire braudelienne de l’Histoire obéit ainsi à une dimension théorique, eut égard au regard de reconnaissance, en grec theoria. De surcroit Fernand Braudel utilise les catégories grammaticales pour évoquer les trois temps de la marche de l’Histoire. Temps bref, catégorie du verbe, à l’action immédiate, par exemple la bataille d’Hernani le 25 février 1830, si importante pour le romantisme. Temps lent, catégorie de l’adjectif, à la qualification plus soutenue : l’art roman, l’art gothique, l’art baroque… Temps long et passablement immobile, selon l’échelle humaine, la catégorie du substantif, donc la substance permanente de la civilisation, soit « un humanisme qui a [ses] préférences », creuset européen en cohérence avec les Lumières du XVIII° siècle où l’universel a pris conscience de soi. Voilà l’une de ces « unités brillantes » de l’Europe, au-delà de celles aléatoires nationales et politiques, alors que les « unités solides » constituent les centres économiques, sans oublier les « unités violentes », engendrées par les guerres meurtrières, qui sont ruptures civilisationnelles. Mais, pour notre historien, ce sont les « unités brillantes », celles de l’art, de la culture, du goût et de l’esprit, qui définissent souverainement la culture originale et pollinisatrice de l’Europe. Et, malgré les contempteurs de l’européanocentrisme, nous ne pourrons que le conforter sur ce point…
La coïncidence des unités brillantes, soit les œuvres saillantes, et des unités catégoriales, soit les temps distincts qui parcourent l’Histoire, permet d’assurer la theoria et le logos dans un idéal d’universalité. L’Europe, dont l’industrialisation est un modèle pour le monde entier, étant de surcroit un « idéal culturel à promouvoir », au-delà de l’esclavage constitutionnel de l’humanité, et au service des libertés, permet-elle d’éclairer le sens de l’aventure humaine, voire de signifier que cette culture est supérieure aux autres ?
La civilisation, qui est d’abord géographie, est sociologie, économie et psychologie, se répartit, outre l’Europe et ses alter ego américains, en quelques grandes civilisations mondiales : l’Islam et le mode Musulman, les Afriques Noires ; l’Extrême Orient.
À cette Grammaire des civilisations faut-il adosser son corollaire, soit Le Choc des civilisations de Samuel Huntington[1] ? Notre historien n’aura pas connu ce choc éditorial controversé, puisque paru en 1996. L’Histoire est un champ géopolitique où s’affrontent des blocs culturels et surtout religieux. En un monde multipolaire, huit foyers civilisationnels perdurent. Russie et états orthodoxes, sphères musulmanes et islamistes, civilisations extrême-orientales, soit sinisante et japonaise, Inde, Amérique latine, Occident, et enfin Afrique, quoique le concept soit à cet égard flou, tant les ethnies, les religions et les conséquences des colonisations le rende plurivoque. En la demeure, la réussite économique de l'Extrême-Orient prend sa source dans la culture asiatique ; a contrario, la culture musulmane entraîne l'échec démocratique, quand les cultures issues du christianisme latin ou calviniste-luthérien sont à même de concevoir la prospérité économique, même si c’est là oublier le poids délétère de la gangrène socialiste et étatique…
De toute évidence, Samuel Huntington récuse la thèse de Francis Fukuyama dans La Fin de l'Histoire et le dernier homme[2], ce dernier estimant que la destination de l’Histoire était la généralisation de la démocratie libérale. Hélas ce n’est pour le moment que partiellement vrai, tant les empires, chinois, russe, islamiques, menacent.
S’il y a bien une grammaire des civilisations, elle ne va pas sans une profonde incompatibilité de nombre de noyaux civilisationnels, dont l’éthique, en particulier de la dimension historiquement autocratique de la Russie, de la Chine, et de l’essence fondamentaliste de l’islam, sont irréductiblement incapables d’accéder à la civilisation au sens universel du mot. L’illusion irénique qui verrait advenir la paix perpétuelle, pour reprendre le vœu d'Emmanuel Kant[3], en prend hélas un sacré coup dans l’aile.
traduit de l’espagnol par Annie Vignal, Albert Bensoussan et Daniel Lefort,
Gallimard, 2025, 288 p, 23 €.
Mario Vargas Llosa : Les Vents,
traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan,
L’Herne, 2023, 94 p, 14 €.
Mario Vargas Llosa : Le Tour du monde en 80 textes (ou presque),
traduit de l’espagnol par Anne-Marie Casès & Bertille Hausberg,
L’Herne, 2023, 256 p, 18 €.
Mario Vargas Llosa : Journal de guerre,
traduit de l’espagnol par Annie Vignal, La Martinière, 2022, 144 p, 18 €.
Mario Vargas Llosa : Un demi-siècle avec Borges,
traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan, L’Herne, 2010, 112 p, 9,50 €.
Nous avons tous un dernier silence. Ainsi Mario Vargas Llosa, né en 1936, nous offrit son dernier roman avant de nous quitter en avril 2025. La stèle immense du coffret aux deux volumes de la Pléiade veille sur son souvenir, bien qu’elle ne soit qu’un choix parmi son œuvre immense et polymorphe, où domine la sphère romanesque, mais aussi le théâtre, les essais. Quoique paru dans le monde hispanique en 2023, nous arrive de manière posthume son dernier roman : Je vous dédie mon silence. Auprès de ce retour aux sources péruviennes, ce sont, non sans autodérision, les soucis d’un vieil homme, dans Les vents, écrit en 2020. Les deux extrémités de la vie sont rédimées par le souvenir et le constat. À ce parcours sensiblement autobiographique correspondent des périples géographiques, entre un Journal de guerre en Irak et un Tour du monde en 80 textes. N’oublions pas que notre immense créateur trouve également son inspiration parmi les penseurs du libéralisme économique et politique, ainsi qu’à l’autre extrémité du spectre de la pensée, en fréquentant Jorge Luis Borges. Soit un esprit complet.
Une valse romanesque emporte dans son mouvement narratif ce livre intitulé Je vous dédie mon silence. En effet, non seulement le sujet, mais aussi la composition, emprunte la forme d’une danse musicale, voire du contrepoint. L’on peut comprendre ce silence, comme celui qui reste après l’écoute émue.
Ni musicien ni danseur, Toño Azpilcueta est cependant un musicologue, quoiqu’impécunieux. Il sait tout sur la valse péruvienne, ses compositeurs, ses interprètes et publie des articles spécialisés dans les revues éphémères qui le paient chichement. Ce sont « marineras », « tonderos », « huaynos » et autres polkas de Piura.
Soudain, lors d’une soirée peu achalandée, un jeune guitariste inconnu le bouleverse. Hélas, l’inattendu prodige qui enchante bientôt les foules meurt presque aussitôt ; ce qui pousse Toño à partir à la recherche des origines et des témoignages du talent de Lalo Molfino. Pas seulement à Lima, la capitale, l’enquête nostalgique se poursuit dans tout le pays, y compris dans les montagnes andines. Parviendra-t-il à changer les notes de son calepin en un ouvrage sommital ? Son ambition n’est pas mince : « il conterait la vie fugace de Lalo Malfino tout en composant un grand essai sur la culture et les coutumes du Pérou ». Ce serait en effet répondre à un défi. Car faisant ses adieux sous la lumière du spectacle, l’artiste conclue par un ultime accord et offre au public comblé et cependant estomaqué ces derniers mots : « Je vous dédie mon silence »…
Comme dans le grotesque destin chevaleresque de Don Quichotte, cela pourrait être une épopée, mais l’on glisse dans sa parodie. La malheureuse épouse du musicologue, Matilde, s’épuise aux lessives et repassages pour nourrir la famille. De surcroit Toño est une sorte de maniaque obsessionnel, qui, à l’occasion d’une émotion trop vigoureuse se sent parcouru depuis les mollets jusqu’à son dos par des bestioles répugnantes au point de devoir se déshabiller et se gratter comme un frénétique. Une chanson d’ailleurs en témoigne : « J’ai une grosse trouille / de la souris et du cancrelat / car ce sont des bestioles/ qui se mettent dans le matelas ». Les maniaques sont d’ailleurs des topoï chez Mario Vargas Llosa. Par exemple Don Rigoberto[1], maniaque de la propreté, qui, chaque jour circonscrit soigneusement les « oboles » de sa toilette corporelle à heure fixe. Et plus encore les dictateurs délirants absolus, comme le caudillo de Saint- Domingue dans LaFête au bouc[2].
Mieux vaut en rire. La preuve, le portrait satirique du psychanalyste qui tente de soigner la gratouille incessante de Toño vaut son pesant d’humour. Cette affection est évidemment une métaphore de son admiration inconditionnelle – revers de sa propre déréliction et incapacité créatrice – à l’égard de l’artiste dont il n’a côtoyé le talent qu’une unique fois…
C’est à tel point que ce « scribouillard » - pour reprendre l’un des premiers titres[3]de notre romancier – poursuit sans relâche ses recherches, y compris après la parution de son livre, auquel il veut sans cesse ajouter chapitre sur chapitre, au cours des quelques rééditions, et le métamorphoser en un monstre indigeste, infiniment ridicule, dont l’impossible succès le vouera au pilon. Là encore la dimension satirique est impayable.
« Les veines les plus profondes de la nationalité péruvienne, ce sentiment d’appartenance à une communauté unie par les mêmes décrets, les mêmes nouvelles, tout cela baignait dans la musique et les chants populaires ». En ce sens si cet hommage au folklore national peut nous sembler d’un pittoresque un peu lointain, le personnage est attachant, dérisoire et drolatique, la narration toujours agréablement lisible, y compris dans des parties plus précisément didactiques, qui sont d’ailleurs complétés en fin de volume par un glossaire des termes locaux et musicaux.
En dépit d’un titre apparemment poétique, Les vents, il ne s’agit pas de phénomènes atmosphériques, mais d’un euphémisme pour les flatulences d’un vieux monsieur perdu dans un Madrid qu’il ne reconnait guère, tant il a du mal à retrouver son chemin. Le naufrage est tragique, mais il est traité en ce récit de manière douce-amère, avec un humour désabusé, par le narrateur-personnage. Non seulement il est affligé de « vents » récurrents, mais il devient « l’homme-caca, des fesses aux talons.
Le voilà parcourant en boucle les rues madrilènes. Mais sa mémoire le trahit : où est donc son domicile ? La déambulation, qui a des airs d’adieu au monde, permet de voir défiler toutes les séductions de la vie et de la ville, tels les plaisirs de la jeunesse du théâtre et du cinéma. Si la volupté de la lecture et de l’imaginaire libérateur et rédempteur parait encore ardente, la chose hélas se voit effacée, rayée, dans le cadre d’une dystopie où la littérature est dépréciée, oubliée, empêchant toute lucidité. Le parcours désabusé, amer, est cependant animé par l’humour, la mise à distance ironique de soi. Alors que ce domicile finalement retrouvé – mais pour combien de temps ? – s’avère être le propre appartement de Mario Vargas Llosa, calle de la Flora, à Madrid. La dimension autobiographique est ainsi particulièrement émouvante.
Là encore la satire de la crise de la culture – pour reprendre le titre d’Hannah Arendt[4] – est patente. Une exposition intitulée « Sculptures pour l’odorat » occasionne ce commentaire bien senti : « Je n’aurais jamais pensé que la métaphysique puisse sentir le pet […] j’ai bien assez des miens ». Le théâtre et l’opéra sont devenus « une pitrerie pour y fourrer des écrans, comme tout dans ce monde électronique et digital où nous avons atterri grâce au progrès ». Même le sexe a disparu : « il a perdu sa magie et les jeunes y répugnent ». L’Etat « verbalise et envoie en prison » ceux qui contreviennent à l’interdiction de manger de la viande. Les attentats terroristes contre les animaux domestiques se multiplient. En conséquence, « Ce que les religieux sérieuses faisaient avec élégance, beauté, science intellectuelle, est maintenant le gagne-pain d’une mafia d’imposteurs analphabètes et d’illusionnistes amateur ». À la « la lente décomposition de l’organisme », répond celle de notre civilisation. En ce très beau récit, non loin d’Orwell ici explicite, un terrifiant futur éradicateur né de quelques délires de notre présent se met à exploser…
Carmona, Sevilla, Andalucia.
Photographie : T. Guinhut.
En compagnie de son cher Phileas Fogg, Jules Verne effectua un brillant Tour du monde en quatre-vingts jours, que Julio Cortazar subvertit en un Tour du jour en quatre-vingts mondes[5]; voici avec notre cher Mario Vargas Llosa un Tour du monde en 80 textes. Homme livresque ou homme de terrain ? Parcourant le globe, y compris sur ces terrains les plus brûlants, Mario Vargas Llosa se fait également reporter engagé auprès des champs de bataille, en Irak, d’où il ramène un Journal de guerre, voyageur au regard affuté, des Andes à Berlin, d’Hawaï au Japon. En même temps que créateur d’épiques romans incontournables, tel La Guerre de la fin du monde[6], il n’oublie pas d’être un lecteur des fictions de ses pairs, en particulier, et non des moindres, Jorge Luis Borges, durant un demi-siècle.
Traditionnellement, la plume parlait devant l’épée, le plus souvent en vain. Le clavier aujourd’hui tente de discourir face à la guerre. Le titre de ce Journal de guerre est plus explicite en l’original : Diario de Irak. De plus, dans l’édition espagnole[7], il est accompagné des clichés pris par sa fille Morgana, photographe de guerre de son état. Il est dommage d’ailleurs que notre éditeur n’ait pas eu ce soin.
Nous sommes parmi les tout premiers temps de le Guerre du Golfe, en l’été 2003 ; alors que l’on ignore qu’elle allait perdurer huit ans. Mario Vargas Llosa va-t-il rester sur ses positions, condamnant l’intervention militaire américaine ?
De façon provocatrice, Mario Vargas Llosa lance dès l’introït : « L’Irak est le pays le plus libre du monde, mais comme la liberté sans ordre et sans lois n’est que chaos, c’est aussi le plus dangereux ». La fin du régime de Saddam Hussein coïncide avec « l’anarchie généralisé de ce pays sans Etat, sans services, sans police ni autorité ». Débauche de marchandises, d’argent liquide, de presse fantaisiste, d’internet et de paraboles sont de l’ordre d’une liberté nouvelle après la chute du tyran. Quand les « Ali Baba » du vol et de l’agression sont légion (ou plus exactement les quarante voleurs), « la masse hurlante des croyants » foisonne parmi le chaos terroriste. Les ordures voisinent avec les femmes couvertes de leurs noires abayas tandis que l’on psalmodie le nom d’Allah de manière hystérique. Alors que ce berceau de l’humanité, la Mésopotamie, fut aussi celui de l’écriture et des tablettes encyclopédiques…
Comment pouvoir prôner la paix et la démocratie libérale dans un tel contexte ? La gageure est de taille. Notre écrivain espère cependant que l’homme armé de raison saura évacuer dictature et fanatisme. Il n’est cependant pas certain – et c’est plutôt peine perdue – que l’irruption d’une force étrangère puisse permettre une telle évolution, d’autant que se réveillent les monstres des tyrannies religieuses et nationalistes. Et notre romancier de se résigner au scepticisme : « C’est là le Moyen Âge pur et dur, et l’idée que ce pays puisse parvenir à une démocratie moderne et fonctionnelle en peu de temps est illusoire ». Quoique l’on puise lui faire remarquer que ce Moyen Âge n’a rien de celui de la chevalerie et de nos cathédrales…
Contrairement à ce que le titre laisserait penser, ce journal n’est pas organisé au jour le jour, à la façon du diariste, mais au moyen de huit chapitres, de « La liberté sauvage » à « Le vice-roi », en passant par « Les croyants ». Ce vice-roi étant Paul Bremer, chargé par le Président Bush d’organiser « la démocratisation et le reconstruction de l’Irak », au-delà du « socialisme étatique » de Saddam Hussein. « Ce rêve peut-il se concrétiser ? » Notre auteur « pense que oui ». Mais la passivité américaine face aux pillages pèse lourd dans la balance. De plus, un Conseil de gouvernement composé de chiites, Kurdes, sunnites, Turcomans, chrétiens, communistes, peut-il imaginer de taire ses différents, ses casus belli permanents, ses fanatismes ? La suite hélas a fait de ce rêve un dépotoir oublié, grêlé de terrorisme, finalement liberticide…
Pourquoi ne traduire que vingt ans après cet opuscule ? Les esprits chagrins y verront du réchauffé. D’autres, plus perspicaces, sauront son intemporalité, lorsqu’il s’interroge sur le concept de guerre juste, dans la tradition philosophique, de Saint-Augustin, Saint-Thomas d’Aquin et Hugo Grotius. Selon ces derniers elle doit relever de l’auctoritas principis, la puissance publique et non privée, de la causa justa, la cause juste, de l’intentio recta sans intentions ni causes cachées mais uniquement dans le but de faire triompher le bien. L’on y ajoute la proportionnalité de la violence, la forte probabilité de succès, et enfin les accords de paix qui doivent être équitables pour toutes les parties. Or Mario Vargas Llosa s’interroge : était-ce « une idée juste ou une erreur de s’opposer à la guerre » menée par les Etats-Unis ? Avec notre écrivain d’abord dubitatif, l’auteur de ces modestes lignes pensait alors qu’il était toujours bon d’éradiquer un dictateur génocidaire, donc de soutenir cette intervention ; certes. C’était méconnaître l’islam inhérent à ces contrées, l’atavisme nationaliste et tyrannique, le mépris des femmes, tout ce qui n’a guère amélioré l’Irak, laissé aux détritus de l’Histoire. Pourtant, à l’issue de son voyage d’investigation, Mario Vargas Llosa se découvre favorable à l’intervention américaine. La capacité à faire évoluer son jugement, sa conviction – même si nous ne la partageons pas – n’est pas une des moindres qualités de l’auteur.
De surcroit, le plus étonnant peut-être de ce modeste journal - douze jours ne suffisant peut-être pas à comprendre et juger avec une expertise suffisante - est ce qui nous permet de retrouver des types humains tels que les romans avaient permis de les portraiturer. L’ayatollah Al-Hakim est un halluciné qui parle « avec la tranquille détermination de qui se sait en possession de la vérité », exactement comme, dans un autre contexte historique et géographique, le fou de dieu qui parcourt le Brésil, traînant l’enthousiasme de « trente mille sectateurs » à sa suite, dans La Guerre de la fin du monde. Le reporter et témoin ne va pas sans l’expertise du romancier et de la fiction.
Plus éclectique, plus cosmopolite est ce Tour du monde en 80 textes. « Ou presque », le mot étant à prendre avec humour et modestie, puisque l’on ne lit ici que vingt-neuf déambulations, en démarrant à partir de la « peur de l’avion », heureusement vaincue grâce la lecture de romans prenants, donc d’une « pharmacopée littéraire ». Jusqu’à « Stanley à terre », soit le Congo martyrisé, où l’on travaille dans des entreprises fantômes : « quand la réalité est insupportable, la fiction est un refuge ». Là-bas règne encore le souvenir délétère de Léopold II, roi des Belges, où l’écrivain puisa l’inspiration du Rêve du Celte[8]. Comme à Saint-Domingue où se dessina La Fête au bouc, hallucinant portrait de dictateur sud-américain.
Heureux (ou presque) est le voyageur, puisque tous les continents sont visités, de New-York à Berlin, de Rome à Dublin, haut-lieux de culture, à Londres où hélas une bibliothèque ferme ses portes ; mais aussi parmi les « cauchemars andins » et les enfants gazaouïs endoctrinés à lancer des pierres plutôt qu’à édifier la démocratie libérale. Les fractures politiques et fanatiquement religieuses font partie du monde comme il va et ne va pas. En 1997, et aujourd’hui encore, « les flammes de l’apocalypse menacent de nouveau à l’horizon du Moyen-Orient ». Les « vérités contradictoires » des Israéliens et de ceux que l’on appelle faussement les Palestiniens doivent impossiblement coexister, à l’encontre des folies homicides.
Parfois, des personnages charismatiques ou loufoques marquent les lieux, tel cet illuminé sympathique qui se prend pour Jésus, à Port-au-Prince, en Haïti. Mais d’autres sont autrement marquants. Car le parcours en pointillé trouve sa dimension littéraire, dans la mesure où les écrivain-phares sont des prétextes pour découvrir une exposition Marcel Proust à la Bibliothèque Nationale de Paris, le Chili du poète Pablo Neruda, la Russie avec la maison de Dostoïevski, ou encore le peintre Gauguin parmi « les homme-femmes du Pacifique », à Tahiti, où l’on est pourtant fort homophobe, le théâtre Nô japonais, en autant de pèlerinages et d’initiations…
Ce puzzle de chroniques, publiées en divers journaux, dont El Pais, entre 1965 et 2008, aux agréables brièvetés, ne peut qu’enchanter le lecteur, voyageant ainsi en pensée, sans exotisme vain, encore moins celui « tapageur en carton-pâte » d’Hawaï. Car là rien n’est gratuit : une question cruciale surgit toujours. Avec un regard à chaque fois aigu sur les mœurs, le caractère des lieux et des temps, les fractures civilisationnelles ; et – d’autant plus s’il s’agit des lieux d’une gestation romanesque nouvelle pour l’écrivain – ce qui peut apparaître comme une solution : les ouvertures vers l’art et la littérature.
Tout semble séparer, mis à part leur qualité de latino-américains, l’un péruvien l’autre argentin, Mario Vargas Llosa et Jorge Luis Borges. Le premier, dont le maître est Gustave Flaubert, pratique les vastes fresques romanesques, nanties de thématiques politiques omniprésentes ; le second, amateur de Léon Bloy, de Gibbon et des Mille et une nuits, préfère les contes passablement brefs et les essais intemporels. Le premier se montre féru de réalisme et d’Histoire, le second goûte le fantastique et l’onirisme. Pourtant Mario Vargas Llosa le lit et relit avec ravissement. Une découverte, une admiration, une dégustation se consolident entre 1964 et 1999, tant le mystère de la perfection n’a jamais rien d’aussi haletant que chez l’amateur de miroirs, de labyrinthes et de tigres, sans oublier les bibliothèques babéliennes[9].
Bien qu’il dédaignât le genre romanesque, hors Henry James et le Cervantès de Don Quichotte, Mario Vargas Llosa le loue sans réserve : « Je n’ai jamais été déçu avec Borges », confie-t-il, et à cet égard il ne peut qu’avoir notre assentiment devant un art narratif si singulier, un gemme littéraire inoubliable. Aussi réitère-t-il les entretiens, les hommages, la visite du monacal appartement où les livres les plus nombreux sont dans la mémoire. Qu’il s’agisse de malfrats de Buenos Aires maniant le couteau, de controverses mythologiques ou théologiques, de ruines circulaires et mentales ou de fictives bibliographies, les contes de Borges sont des « joyaux artistiques », dont la parfaite architecture saisit le lecteur. Et malgré la réputation extraordinaire de son œuvre, de ses Fictions et autres Aleph[10]et Histoire universelle de l’infamie[11], il se révèle d’une stupéfiante modestie, approuvant les jurés du prix Nobel de l’avoir délaissé.
La quasi absence d’engagement de l’aède aveugle ne rebute guère le libéral qui faillit être élu à la présidence du Pérou. À l’égard des positions politiques de Borges, il nuance avec justesse l’idée selon laquelle il aurait soutenu des dictatures militaires : « Le soulèvement militaire d’Aramburu a mis fin à l’odieuse tyrannie populiste et nationaliste de Perón qui, non contente de confisquer la démocratie argentine, s’était arrangé pour plonger dans la pauvreté et le sous-développement un des pays les plus modernes trente ans plus tôt et les plus prospères du monde ». Hélas il tarda à reconnaître que ce nouveau gouvernement se montrait tout aussi tyrannique ; et c’est seulement plus tard qu’il « a pris ses distances avec le régime militaire et l’a critiqué ». L’on ne sait expliquer ce passager aveuglement, sinon par le doute qu’il exprimait non sans justesse face à la capacité démocratique du continent latino-américain. Du moins en son temps, car depuis, le Chili, par exemple, au-delà d’Allende et de Pinochet a su s’élever à la démocratie libérale…
Ne reste plus qu’à traduire in extenso ce Demi-siècle avec Borges, qui en cette édition française ne compte que six parties, puisque qu’une plus récente édition espagnole[12] en propose rien moins que onze. Alors que Mario Vargas Llosa ne nous a pas habitué à se montrer en poète, Jorge Luis Borges en quelque sorte féconde son écriture, puisqu’il y propose, en ouverture, un poème intitulé « Borges dans la maison des jouets » : « Trop intelligent / pour écrire des nouvelles / il se démultiplie en contes insolites, / parfaits, / cérébraux […] Il fait de l’espagnol / tumultueux / plein de bruit et de fureur / une langue concise, précise / puritaine / lucide et bien éduquée […] C’est un aristocrate / un peu anarchiste / et sans fortune, / un conservateur, / un agnostique / obsédé par la religion, un intellectuel érudit, / sophiste, / joueur[13] ». L’on peut considérer ces vers libres comme une synthèse de ce livre élogieux et séminal.
Romancier des libertés[14], romancier engagé en faveur du libéralisme[15], Mario Vargas Llosa, qui préfère à la civilisation du spectacle celle de la culture[16], ne dédaigne jamais d’observer les réalités du monde, qu’elles soient politiques ou livresques, au bénéfice bien entendu de la fiction et de la littérature, en une démarche éthique. Avec Jorge Luis Borges, il représente l’une des deux faces de l’épanouissement littéraire latino-américain. Sans nul doute, son œuvre, malgré la dimension aporétique de cette fiction aux couloirs, escaliers, étagères et volumes presqu'infiniment nombreux et presque toujours illisibles, figure dans un recoin choyé de la Bibliothèque de Babel.
Abbatiale Notre-Dame-la-Blanche de Selles-sur-Cher, Loir-et-Cher.
Photo : T. Guinhut.
Ut pictura poesis.
Ou les noces de la peinture et de la poésie.
La Bibliothèque du meurtrier
versus La Bibliothèque Hespérus.
Le conciliabule des écrivains
Le souffle de la lecture s’exhala un dernier instant, avant que Mathilde me livre ses yeux un peu inquiets…
- Votre récit, Mathilde, me laisse pantois ! Stupéfiante, vous êtes. Vous m’aviez caché ce talent…
- Pensiez-vous, Monsieur Comminges, que je puisse confier la Bibliothèque Hespérus à n’importe quelle péronnelle ? J’aurais pu engager des dizaines de bibliothécaires érudits et soigneux pour dresser le catalogue. Voilà pourquoi elle a plus que ma confiance, mon admiration.
- C’est trop d’éloges, Monsieur Malatesta, je vais rougir de la nuque aux orteils.
- Qui suis-je, pour être parmi vous ?
- Mais Monsieur Comminges, vous êtes l’enquêteur, celui qui a sauvé notre vivante auteure ; celui qui a parcouru avec brio le jeu de piste des livres dont eu la présomption d’être l’indigne auteur. De surcroit, ne l’oubliez pas, vous êtes le narrateur. En cela fort précieux. Et grâce à qui un nouvel opus s'adjoindra aux livres clefs de la bibliothèque.
- Ecrivez-vous une nouvelle œuvre ? demanda Bénédicte, visiblement pleine d’espoir…
- Je ne veux plus écrire des tableaux de dépressifs suicidaires, d’alcooliques maladifs, de meurtriers invétérés, d’ambitieux politiques totalitaires ou encore de délires scientifiques menaçants. Plus d’histoires cruelles… Seulement plus que des récits d’art et d’amour. Quoi d’autre sinon l’Eros néoplatonicien et la beauté des chairs ? Mais je n’oserais faire lire à qui que ce soit mon immature ébauche.
- Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
- Lisez-nous, Allan, votre manuscrit, l’exhorta une impatiente Mathilde, que conforta mon acquiescement.
- Mais il est encore brouillon, inabouti…
- Allons, je suis sûre que vous saurez improviser !
- Soit. Aux risques et périls de mes auditeurs et surtout du malhabile écrivain. Je laisserai un omniscient narrateur organiser et alterner les récits :
Ut pictura poesis
Ou les noces de la peinture et de la poésie
Pourquoi ai-je cédé à l’art désuet de l’autoportrait ? Si tant est que ce soit un art, sinon panne d’inspiration et vanité… Je me suis peinte dans un halo doré qui n’a rien à envier aux madones des primitifs italiens. Mais avec un effacement sensuel qui révèle et dissout à la fois mon visage. Qui suis-je sinon une apparence éphémère ? Aussi le balancement entre abstraction lyrique et figuration charnelle est-il si parlant, du moins pour moi seule. Et la petite moi qui ne consent qu’à exposer dans de rares galeries consacrées au paysages à la limite de l’abstraction, elle regrette déjà de s’être laissée persuader par ma grande sœurette, Mira, de confier à cette bizarre galerie post-conceptuelle ce moi pictural fleuri de nuées…
Pourquoi suis-je entré dans une exposition intitulée « Portraits et autoportraits », à l’heure de la photographie, du smartphone et du selfie ? Bien que cette galerie soit passablement renommée, plutôt consacrée à l’art conceptuel, elle semble céder aux croutes les plus malhabiles, à moins que je n’aie pas compris le propos parodique. Ce sont des coups de brosse vulgaires où s’échinent des silhouettes, où se cassent et se floutent des visages, comme s’ils sortaient de smartphones avariés, le tout amalgamé de bandes de caoutchouc noir, de métal rouillé, de plâtras.
J’allais définitivement sortir, fuir ce lieu de ravage pictural, lorsqu’une lumière me frappa le coin de l’œil. Un véritable visage au fond de l’allée. Véritable pas seulement au sens de la représentation, d’ailleurs rédimée par une abstraction sidérale, mais de la vérité intérieure qui en émanait. Epoustouflant me parut ce tableau, cette femme, ce visage peint aux dimensions d’un miroir pour elle seule, mais qui pourtant n’était qu’à moi, selon un désir que je m’ignorais auparavant, comme si la fiction de l’âme sœur s’incarnait dans l’huile et le vernis. L’arrière-pays du paysage doré par un crépuscule matinal en devenir était animé par un vent qui faisait vibrer sa chevelure. Sa bouche avait un dessin de vanille et un goût de baiser. Ses yeux enfin semblaient percevoir leur admirateur, tout en le fuyant dans l’abstraction pure du front…
Anonimo, siglo XIV, Museo de la catedral de Jaén, Andalucia.
Photo : T. Guinhut.
- Qui est l’auteur de cet autoportrait ? demandé-je au galeriste qui paraissait se gausser de moi, me voyant là tétanisé depuis de longues minutes. En un miracle intemporel, je m’étais senti coincé entre l’éternité et l’instant.
- Vous ne voyez pas la signature, le cartel ?
- Bien sûr, mais « Helena Venezia »… N’est-ce pas un pseudonyme ? Ce serait trop beau pour être vrai… Qui est cette artiste ?
- Je n’en sais pas plus. Je ne peux rien vous dire.
- Ou vous ne voulez…
- Qu’importe. De toute façon, il n’est pas mon préféré. Une esthétique vieillotte, que seule une indulgente collusion postmoderne peut autoriser à participer à cette exposition. Un repoussoir. Il n’est là que pour être moqué.
- Vous voulez dire une inédite esthétique, un futur de l’art ici réalisé…
- Un Béotien, vous êtes, non ?
- Puis-je l’acheter ? Combien ?
- Il n’est pas à vendre… Ma galerie contemporaine se déshonorerait. De plus son auteure l’a expressément défendu.
- Puis-je au moins acquérir une reproduction ?
- Il n’y en pas.
- Le photographier ?
- Grand bien vous fasse. À condition de ne le publier, ni sur papier, ni sur un quelconque écran. Excusez-moi, j’ai du travail.
Le plus soigneusement possible, je m’acquittai de ma révérence photographique avec mon EPhone, lui-même étrangement ému. La galerie fermait, je dus sortir, à regret. Depuis la rue, au travers de la vitrine, je ne voyais que l’ironie des croutes bardées de déchets urbains.
Même si ma photographie était assez bonne, je ne pouvais me départir de la sensation qui m’avait saisie devant l’autoportrait d’Helena Venezia, aussi lumineux qu’énigmatique. Aussi, dès le lendemain, après la sortie de mon travail de géomètre, je courus à la galerie Goliath Muffat. Pour faire face à une incommensurable déception : le tableau n’avait disparu ! La cimaise était vide, veuve, morte. J’apostrophai le galeriste :
- Où est passé l’autoportrait d’Helena Venezia ?
- Bon débarras. La pécore l’a remporté.
- Mais pourquoi ?
- Elle prétend avoir été flouée, moquée. Ce par les œuvres réellement contemporaines qui jouxtaient sa vieillerie.
- N’est-ce pas la vérité ?
- Peuh ! Seules les négations de la vanité humaine, les ratures, les brisures et les déchirures plastiques sont encore art. L’art, l’homme et la planète meurent à petit feu, sous la brûlure climatique dont le capitalisme est coupable. Regardez ce tableau de bois cramé où le visage craquelle et fond. Voilà notre contemporain, notre demain.
- Vous êtes aussi fou qu’atrabilaire… Bref, je n’échangerai pas d’arguties avec vous. Comment puis-je contacter Helena Venezia ?
- L’on ne peut pas. Elle est venue, elle a vu, a été vaincue. En saurais-je plus que je ne vous le dirais pas.
Bouillonnant d’indignation à l’encontre du butor, je sortis dans l’air heureusement frais de la rue.
D’une manière époustouflante, qui m’étonne et me submerge, je conçois qu’après mon autoportrait, ma peinture a déjà pris un autre tour. C’est tellement inattendu. Tout ce qui est derrière elle ne mérite que l’oubli de la cave. Car auparavant je croyais peindre de pures abstractions, alors qu’essentiellement influencée par Paul Klee et Olivier Debré. Suis-je cette peinture ? me dis-je, en observant mon esquisse vide, comme m’apparut soudain la précédente série. Je saisis un miroir sur son trépied pour le placer à coté de mon chevalet. C’est ainsi que, sans réellement en prendre conscience, naquit dans le nuage, mon autoportrait. J’en fus tout étonnée. Mais il me faut aller de l’avant, tant cet autoportrait en Madone nuageuse de la Peinture est moins une signature conclusive qu’une projection vers d’autres développements. Que peindre encore ?
Ce recueil de sonnets que je viens de découvrir pourrait-il m’aider ? Je l’aime tellement. Le titre est pourtant d’une telle banalité : Les Plaisirs de la vie. Mais au travers de chapitres consacrés à la gastronomie, aux promenades urbaines et campagnardes, aux musées, aux terrasses de café, aux femmes vues dans la rue, sa richesse et sa sensibilité sont sans cesse patentes. Par exemple :
« Plage de nostalgie
La plage sous le vent se hérisse de sable,
Embrouillant ma paupière : une plage intérieure
Accueille la vision, au filtre du bonheur,
De mon enfance aux oubliés châteaux de sable.
Un goûter framboise lychee et madeleines
Par la main maternelle, une patouille d’eau,
Des traces de pattes et des envols d’oiseaux,
Le théâtre des vagues et de la mer pleine…
C’est ailleurs que le ciel voyage et déménage,
Vers des châteaux d’écume blanche et d’océan,
Vers des châteaux d’Espagne aux princesses d’antan ;
C’est dans la mémoire où s’endorment les enfants
Que les eaux des nostalgies et des coquillages
Du temps, deviennent œuvres d’art et mots chantant. »
Peindre, brouillant le pastel, l’huile et le vernis, cette plage intérieure. C’est là où ma destinée picturale doit aller.
- L’on m’a écrit pour me demander de l’autoriser de peindre une série de tableaux correspondant à chacun de vos sonnets, m’annonça Danielle Darras, mon attachée de presse aux couette-couettes perpétuellement agitées.
- N’importe quoi ! La poésie n’est pas comme la peinture. « Ut pictura poesis », ce n’est qu’un mythe venu d’un vers d’Horace. Mais l’on sait depuis Lessing et son Laocoon, en 1766, que ces deux arts ont des langues et des outils essentiellement dissemblables ; leur fusion est donc impossible.
- Monsieur Monts-sur-Guesnes. Ne soyons pas trop fermement érudit. Peut-être devriez-vous y réfléchir. Qui sait si une exposition de qualité pourrait permettre une consécration supplémentaire, une nouvelle édition illustrée…
- Non, puéril, vous dis-je. Laissons le lecteur allumer son imagination visuelle au contact de la seule suggestion du seul texte.
En revanche, de retour chez moi, sous la lampe où luisait la photographie, soigneusement encadrée, de l’autoportrait d’Helena Venezia, sans y même penser, comme si j’allais résoudre l’inéquation entre l’image et les mots, je me mis à écrire un sonnet d’un nouveau genre.
Qu’importe si en vertu d’un brin d’idéalisation esthétique, ma chère Helena Venezia n’est pas aussi belle que veut le faire accroire son autoportrait. Sa beauté créatrice est l’essentiel. À moins qu’elle ait travaillé d’après une ancienne photographie, où qu’elle aie réalisé ce chef-d’œuvre il y a bien des décennies, à l’époque d’un surréalisme magique totalement inédit. Auquel cas elle serait aujourd’hui une petite grand-mère au visage brouillé de rides arachnéennes…
Après tout, pourquoi ne pas être amoureux d’après un seul portrait, comme le troubadour médiéval, le Prince de Blaye, Jaufré Rudel, de Clémence, Comtesse de Tripoli. Pour le seul bien qu’il entendit dire d’elle. Paraphrasant Platon, j’avance que nul n’est sonnettiste s’il n’est géomètre ; tant ma formation et mon métier me permettent d’approcher la poésie au moyen d’une forme parfaitement mesurée. De plus, conséquence du beau platonicien, je dirais aujourd’hui que l’amour a le visage autant de la peinture que du sonnet.
Rien de nouveau sur le site Internet de Romain Monts-sur Guesnes ! Quelques-uns de ses sonnets, la couverture de son livre, pas la moindre biographie, encore moins de photographie, c’est discret, nu, austère. Seuls ses sonnets brillent intérieurement. Y-a-t-il un onglet contact sur son site ? Non, absolument rien. De toute façon je n’oserais jamais. De plus, il est peut-être vieux comme un grenier, laid comme un cafard kafkaïen… Mais son âme créatrice est si belle.
Vérification faite, il n’y a dans la presse, ni sur son site, pas la moindre photographie de sa personne. Quel excès de pudeur, de prudence, voire de misanthropie ! Serait-il si banal, ou monstrueux ? J’aurais tant aimé le peindre…
Une fois de plus, dans cette exposition, j’ai l’impression de détonner, d’être le vilain petit canard au milieu des cygnes de l’hyperréalisme. Les portraits et autoportraits sont exacts, millimétrés, léchés et brillants, cartonnés, au point d’être vides de toute aura. Si ce n’était pour faire plaisir à ma grande sœur Ernestine, qui m’inscrit encore d’autorité, jamais je n’exposerais en de telles exhibitions où je suis immanquablement en porte-à-faux…
Marie Laurencin, Musée des Arts de Nantes, Loire-Atlantique.
Photo : T. Guinhut.
- C’est pour vous.
Qui est-ce ? Je reconnais aussitôt dans sa main le recueil de Romain Mont-sur-Guesnes. Pourquoi me l’offrir ?
- Merci. Mais…
- Ouvrez-le, je vous prie.
- Il m’est dédicacé. Comment avez-vous obtenu ce livre ? Vous connaissez son auteur ?
- Peut-être.
Ses yeux me foudroient comme l’ultime coup de pinceau qui achève un tableau. Heureusement, dans ma soudaine panique échevelée, l’organisatrice de l’exposition me saisit par l’épaule pour me présenter à un journaliste local. Je balbutie un « Excusez-moi », emportant le livre providentiel… Répondant sans originalité aux questions convenues du journaleux malpropre aux lunettes énormes, j’essaie de me remémorer les traits de mon donateur, passablement anonymes au demeurant… Une fois débarrassé du plumitif au carnet crasseux, je parcours la salle, la foule minuscule, rien, il a disparu. Mince alors, et si c’était bien lui ? Non ! la coïncidence serait trop énorme. Romain Monts-sur-Guesne lui-même ne se commettrait pas dans une aussi dérisoire exposition.
Visiblement, mon offrande est un échec. Elle est froide et pincée comme la face cachée de la lune. Mon malheureux livre ! Au mieux, ce sera pour elle un bouquin qui ne sert plus qu’à caler une étagère. Mais si je l’ai à peine vue, la tête humblement baissée, elle parait belle, fidèle à son autoportrait, quoique sans la lumière qui aurait dû la singulariser… Je crains que le supplément manuscrit et le carton d’invitation que j’y ai glissé soient en pure perte ! J’ai à peine pris le temps de revoir cet autoportrait qu’affreusement déçu de son accueil je me suis stupidement enfui comme un pleutre. Mais comment ai-je pu un instant imaginer qu’elle allait me recevoir comme pain béni ? Je n’ai rien d’un Adonis, elle ne lit pas de poésie, et encore moins la mienne, qui n’est pas même digne du bois de son pinceau…
Sidérée je suis. Et si c’était Romain Monts-sur-Guesne en personne ? La dédicace est laconique : « Pour Helena Venezia, avec admiration ». De retour dans mon atelier, je couvre ce recueil précieusement dédicacé d’un papier cristal pour le protéger. Seulement ensuite, je l’ouvre avec mille précautions, le feuilletant comme si mes doigts sonnaient en musique de sonnets. Soudain, je découvre, face à la page de garde, manuscrit :
« Eloge de l’autoportrait d’Helena Venezia ».
Qui sait l’ensorcelant mystère des visages,
Comme Vierge au fond d’or de la pré-Renaissance,
Aux cheveux Voletant autour d’une conscience :
Son front est une clarté entre les nuages.
Comment un visage fait de pleins et déliés
Peut-il défier le fleuve avalancheux du temps ?
L’expression de l’intelligence est dans le chant
De la couleur, quand le dessin est animé.
Or une transcendance, une invincible aura,
Abstraction, symétrie, équilibre esthétique,
Font d’Helena Venezia un être lyrique.
Face à cet autoportrait peint, si lumineux,
Face au visage créateur, suis-je amoureux
D’un portrait d’or ou d’Helena Venezia ? »
Incroyable. Quel est cet effet miroir ? J’ai l’impression de lire mon tableau, non plus avec des couleurs, mais avec des mots. C’est tellement beau… Il ne peut qu’exagérer son éloge au derniers vers, tant l’on sait combien là doit être la pointe du sonnet…
De plus, un autre cadeau ! Un carton d’invitation ornée de libellules transparentes. Une soirée dédicace, la semaine prochaine, vendredi, dans une grande librairie : La Tempête des Mots… Puis-je donc supposer à juste titre que c’était lui ? J’ai à peine aperçu son visage, grisé par ma timidité, la tête baissée que je tenais. Qu’importe, je l’aime tel qu’il est, comme une adolescente énamourée. J’aimerais tellement peindre son portrait, où l’on devinerait, même si c’est une gageure, ses sonnets…
J’avais cru pouvoir briser le plafond de verre de ma timidité avec ce tableau. Mais je ne peux pas plus longtemps le laisser dans cette exposition inappropriée. Seul son digne admirateur mérite qu’il lui soit montré ; et en même temps qu’il lui soit caché tant il est intime…
Idiot d’avoir quitté précipitamment l’exposition, certes si provinciale, j’y retournai aussitôt le lendemain. Evidemment, elle était absente. Pire, le tableau avait été retiré. La dame replète qui siégeait à l’entrée prétendit ignorer l’adresse de l’atelier convoité, arguant que l’artiste avait préféré quitter l’écrasant voisinage de parfaits chefs-d’œuvre. La sotte !
Les quelques jours me séparant de la soirée de dédicace me permirent de mener à bien le tableau « Nostalgie de plage », tout ensoleillé de la brume du souvenir. Je l’exhibai pour moi seule auprès de mon autoportrait. Il ne manquait plus, afin d’affirmer un triptyque complet, que le portait encore à peindre de Romain Monts-sur-Guesnes. Allais-je me rendre à La Tempête des Mots masquée, voilée ? Un masque chirurgical blanc, une voilette de perles noires ? J’optai pour les deux à la fois, sans me rendre compte tout d’abord que je serais ainsi plus visible qu’à visage nu. Aussi abandonnai-je de telles élucubrations en arrivant à la librairie, où la tempête était autant dans ma poitrine que dans ses mots.
Alors que je me dissimulais parmi la petite file d’attente, je vis d’abord ses mains élégantes ouvrir le livre, signer avec élégance, comme s’il écrivait dans mes paumes. Ensuite, approchant, je pus l’observer entre deux épaules anonymes. Pas précisément un Apollon, mais un visage régulier, humble et posé, déterminé cependant, rassurant. Je notais son front et ses yeux comme deux quatrains, son nez légèrement aquilin et ses maxillaires soigneusement rasés comme deux tercets. Si jusque-là je ne l’avais aimé que grâce au choix et à l’ordonnancement de ses seuls mots, soudain je ressentis ce que l’on appelle l’amour au premier regard, le flux hormonal irradiant d’un amour sapiosensuel ! Lorsqu’il caressa de ses lèvres la bakélite du capuchon de son stylo plume, je crus en sentir la vibration sur mes propres lèvres…
- Monsieur Monts-sur Guesne, pardonnez-moi. Je ne viens pas pour que vous dédicaciez votre livre. Vous me l’avez déjà offert. C’est moi qui ai quelque chose pour vous.
Un peu interloqué, je vis sous ce visage baissé, des mains extraordinairement fines, féériques, ouvrir une boite en cartonnage doré, délacer un ruban de même nuance, me tendre un feuillet enveloppé de papier de soie. Confus de cet hommage qui gênait ma modestie, je dépliais la matière souple et translucide pour découvrir une aquarelle au format in quarto, sur papier fort : une atmosphère marine aux lumières tourbillonnantes et nuancée d’objets suggérés, château de sable, goûter de madeleine et main maternelle : « Plage de nostalgie, pour Romain Monts-sur-Guesnes. Helena Venezia ».
Je fus un moment stupéfait, séduit, ravi, bouleversé, avant de pouvoir lever les yeux vers ce visage qui se dérobait encore, entre les plis de son abondante chevelure châtain, et balbutier :
- Vous êtes Helena Venezia !
- Oui.
Soudain, au contraire de cette paisible cérémonie, de cette respectueuse attention, lors de l’acmé de la dédicace la plus achalandée, un bruyant collectif fait irruption, agitant, arborant, des banderoles crabouillées, vêtus de surplus militaires, encagoulés de keffiehs, houspillant des slogans haineux :
- On est la Ligue des Poètes Extraordinaires ! On manifeste contre les sonnets ringards, la poésie commerciale au service du capitalisme financier, contre la réaction sioniste et fasciste ! La poésie contemporaine doit être le signe de la fin du langage. Le langage bourgeois et mort pourri par la tête.
Ce fut aussi rapide qu’incompréhensible : je vis partir des seaux et des jets de peinture et d’encre, devant lesquels je m’interposai pour faire rempart de mon corps. Sentant moins la nappe unique et collante tout le long de mon dos, que la poitrine de Romain.
- Votre robe rose est toute couverte, dégoulinante, de peinture brune…
- Votre chemise blanche est imbibée d’encre noire…
- Qu’importe, puisque vous êtes là.
- Vous avez de la peinture sur le nez.
- Et vous, de l’encre sur le menton.
- Entre les deux, nos lèvres sont roses.
Je sentis alors mes yeux s’embuer, mes glandes lacrymales jaillir, la salive du baiser me pénétrer…
La librairie, le temps, le bruit et la fureur, le monde autour de nous, avaient tout disparu.
L’obscène vulgarité des manifestants guenilleux fut bientôt refoulée par le service d’ordre, leurs banderoles de linge sale ébouées dans les containers à pilon, les professionnels du désordre basculés dans un fourgon de police, enfouissant la douzaine de paltoquets comme dans un sac à viande…
La dédicace avait été oblitérée par les brutaux. Plusieurs dizaines de volumes – et pas seulement Les Plaisir de la vie – étaient maculés d’encre et de peinture, invendables. La libraire au chignon fou et aux lunettes de cristal était consternée :
- Comment peut-on ainsi revivre des offensives de censure ! Et laisser prospérer des vandales rabougris par le ressentiment, drogués à la violence…
- Heureusement, votre aquarelle n’est pas gâchée. Je n’ai pas eu le temps de vous remercier. Comment parvenez-vous à traduire ainsi mes vers ? Je suis, je ne sais dire, époustouflé.
- Je ne sais pas vraiment. Il me semble je vous comprends intimement.
- Il me semble qu’une telle compréhension est, j’aimerai dire, réciproque. Mais je ne suis pas sûr de faire bonne figure, ainsi salement recouvert de peinture…
- Rassurez-vous, c’est de la peinture à l’eau. Une douche, il n’y paraîtra plus.
- Comment le savez-vous ?
- J’utilise ce genre de peinture en classe maternelle, où j’enseigne.
- Vous aimez les enfants ?
- Qui pourrait ne pas les aimer ? N’avez-vous pas écrit un adorable sonnet sur nos bambins ?
- C’est juste.
- Je suppose que votre livre n’assure pas tous vos revenus. Que faites-vous ?
- En effet. Même si mes droits d’auteurs ne sont, étonnamment pas tout à fait négligeable, je suis géomètre ; je dirige un cabinet.
- La rigueur de la mesure est donc ce qui réunit vos travaux, si dissemblables soient-ils.
- Cool, les p’tits loups !
- N’ayez pas peur ! c’est mon attachée de presse, Diane Herbal.
- Tout est filmé, déjà diffusé sur les réseaux ! Un attentat d’activistes fous, un couple peinturluré. Le poète viral et une inconnue au visage dérobé par sa chevelure, s’embrassant tendrement. Une agence publicitaire n’aurait pas mieux fait !
- N’est-il pas temps, Helena, d’ouvrir le voile de votre abondante chevelure, et de me révéler votre visage ?
- Oui.
Lentement, de ses deux mains aux finesses exemplaires, Helena Venezia leva la tête en écartant souplement les vagues châtain.
- Votre autoportrait n’a pas menti. Vous êtes magnifique !
- Vous me faites, Romain, rougir jusqu’aux clavicules…
- Bon les p’tits loups, trêve de romance. Monsieur Monts-sur-Guesnes, n’oubliez pas que nous avons un entretien radio dans un moment…
- Je ne veux pas m’imposer, je fuis. De toute façon, nous avons besoin d’une douche, de vêtements propres. Si j’osai, voulez-vous venir dans mon atelier, demain, à dix-huit heures ?
- Avec joie. Sans faute.
- Voici ma carte peinte pour vous. À demain…
L’atelier était modeste, éclairé par un jardin de fruitiers.
- Ainsi ce furent d’abord de pures abstractions.
- Oui. Je ne sais pas pourquoi j’ai cédé à l’énorme prétention de l’autoportrait. Vous reconnaissez maintenant le tableau balnéaire dont vous n’avez eu hier que l’aquarelle.
- Est-ce vous qui avez demandé à mon attachée de presse l’autorisation d’illustrer mes écrits ?
- Oui.
- Dire que j’ai été assez stupide pour refuser sans réfléchir ni m’enquérir de… Pardon.
- Vous ne pouviez pas savoir…
- Si vous peigniez chacun de mes sonnets, nous pourrons publier une édition conjointe, n’est-ce pas.
- Seulement si j’en suis digne.
- Je n’en doute pas un instant. Mais si vous ne créez que d’après mes œuvrettes, où sera votre propre création ? Ne devez-vous pas fournir de nouveaux tableaux, pour que ce soit mon tour d’être inspiré par votre pinceau ?
- Cela va sans dire.
- Est-ce que je peux caresser votre visage ? Il était temps de jeter d’un coup toute ma timidité aux orties :
- Oui. Vous pouvez caresser mon corps tout entier. Ainsi vous caresserez ma sensibilité, mon esprit, mon art. Car je vous aime.
- Helena Venezia, je veux être un homme délicat, attentionné, à votre disposition. Car je vous aime.
Le temps est suspendu...
Retour au conciliabule des écrivains
- J’aurais aimé écrire cette histoire, dit rêveusement Mathilde.
- Elle aurait pu porter un autre titre : Le Miroir des coïncidences, observe Bertrand.
- Vous êtes trop indulgent ! Plutôt Les Coïncidences exagérées, se récrie Allan Malatesta.
- C’est peut-être l’un des privilèges de la fiction. Fiction consolatrice, reprend Mathilde.
- Je ne suis pas capable d’imaginer d’aussi beaux récits.
- Mais, Bertrand, pour ce que vous vivez et allez vivre avec Mathilde, n’oubliez pas que vous êtes et serez le narrateur.
- Narrateur fiable, espérons-le…
Rioja Filarmonia, Monasterio de Valvarena, La Rioja.
Photo : T. Guinhut.
Musiques baroques et de pouvoir,
entre Lully, Vivaldi et Boulez :
Frédérick Haas, Harriet Constable
& Maryvonne de Saint Pulgent.
Frédérick Haas : Musique baroque ? Les Belles Lettres, 2025, 396 p, 25 €.
Harriet Constable : La Virtuose,
traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Cécile Arnaud,
Albin Michel, 2025, 384 p, 21,90 €.
Maryvonne de Saint Pulgent : Les Musiciens et le pouvoir en France. De Lully à Boulez,
Gallimard, Bibliothèque illustrée des histoires, 544 p, 35 €.
« Art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille », la musique ne mérite le vague concept du baroque que depuis assez peu, soit depuis son renouveau à partir des années soixante. Cependant qu’il y-a-t-il de commun entre Monteverdi et les fils Bach que deux vastes siècles séparent ? C’est avec un talentueux claveciniste, Frédérick Haas, que nous parcourons deux siècles astucieusement et brillamment sonores. Si le baroque emporte toute l’Europe de l’ouest, de la Venise de Vivaldi – telle que romancée par Harriet Constable – à l’Allemagne de Bach, en passant par l’Angleterre de Purcell, la France est marquée par la figure tutélaire de Lully, protégé par la « dictature musicale » de Louis XIV. Ce qui conduit Maryvonne de Saint Pulgent à s’interroger sur la récurrence des relations entre la musique et le pouvoir, de Jean-Baptiste Lully à Pierre Boulez. Est-il si nécessaire d’imaginer une mainmise étatique sur l’art des sons ?
Le clavecin n’est-il pas l’instrument allégorique du baroque ? Ses cordes pincées chatoyantes et moelleuses font résonner ricercares, sonates et partitas, sans compter les concertos. Comme de juste, Frédérick Haas est claveciniste et co-fondateur de l’ensemble Ausonia. Quoiqu’habitant à Avignon, il enseigne le clavecin au Conservatoire royal de Bruxelles. Non content de pratiquer le répertoire canonique, il fouille les bibliothèques, rencontre les experts et les facteurs d’instruments les plus pointus. Sa discographie rassemble des œuvres de François Couperin, Jean-Sébastien Bach, Domenico Scarlatti, Jean-Philippe Rameau… Car, selon le compositeur Giovanni Maria Trabaci dans son Secondo Libro de Ricercate (Naples, 1615). « Le clavecin est Seigneur de tous les instruments du monde, et l’on peut avec lui jouer toute chose avec facilité ». Ce que le modeste auteur de ces lignes ne contestera pas un instant.
Si le titre deFrédérick Haas est au mode interrogatif – Musique Baroque ? – c’est pour répondre à la difficulté de précisément définir ce qu’elle est. D’autant que l’on peut s’étonner de son éclipse brutale, hors le souvenir de Jean-Sébastien Bach au XIX° siècle, et surtout de son renouveau depuis le coup de force musicologique de Nikolaus Harnoncourt en 1953. Aussi faut-il nécessairement sonder la régénération des pratiques instrumentales qui nourrissent l’enthousiasme continu des interprètes, de William Christie à Jean-Pierre Malgoire, et des auditeurs mélomanes.
Au début du XVIIe siècle Monteverdi peaufine le madrigal, crée l’immense fresque des Vêpres de la Vierge et invente l’opéra, avec son Orfeo. Le baroque s’éteint lorsqu’il se mue en rococo, lorsqu’il voit les toutes dernières pièces de Jean-Sébastien Bach – en particulier L’Art de la fugue – se glisser vers ce qui deviendra le classicisme de Haydn et Mozart.
Joueuse de luth, Ecole française du XVII°, Musée Sainte-Croix, Poitiers, Vienne.
Photo : T. Guinhut.
Cependant Frédérick de Haas, en sa définition de l’art baroque reste un peu flou. En effet, au contraire de l’austérité protestante, la contre-réforme catholique privilégie la splendeur, l’excès architectural et pictural, ce qui se traduit en musique par un raffinement spectaculaire, des formes extravagantes qui s’envolent, en particulier en Italie. La basse continue, à laquelle notre essayiste consacre un chapitre, fonde l’écriture d’une sonate virtuose. Notons que la France, qui goûta longuement le luth, peut difficilement être qualifiée de baroque. En effet la tragédie lyrique de Lully et Charpentier reste classique, tant elle s’apparente au classicisme de Racine.
L’interprète scrupuleux s’appuie sur de nombreux traités, par exemple La Mécanique des doigts de Rameau (1724). Mais il a bien conscience que le baroque est un « artefact moderne », peut-être un peu trop figé. Une esthétique ancienne selon un modèle prétendument authentique, de façon à faire sonner comme il en était il y quelques siècles, voilà qui reste une utopie. Or il recherche un geste musical vivant. Une règle énoncée dans un traité ne peut selon lui être révérée comme une prescription absolue, idéalisée, mais à relativiser parmi d’autres sources. C’est bien l’élan poétique qui doit régir l’esprit et les doigts du concertiste. En ce sens l’orthodoxie historique n’est pas tout.
Frédérick Haas est amoureux de son clavecin, instrument sensuel, métaphysique même. Ce pourquoi il se penche sur la construction de ces instruments, pour lesquels Bach, Couperin et Rameau sont ses compositeurs favoris ainsi que les plus abondantes références de cet ouvrage. Or il s’agit d’en jouer sans « force musculaire », mais avec un « toucher lent et rapide ». La précision rythmique s’accorde avec les résonnances. Ainsi seulement le clavecin « fait parler la musique »…
Sa recherche se dirige également sur la querelle des styles français et italiens, quoique Les Goûts réunis de François Couperin veuille les réconcilier. Sans oublier « le temps chorégraphique » et la rhétorique musicale. L’improvisation et l’ornementation, qui sont des constantes de la musique baroque, n’échappent pas à son investigation.
En conséquence la transmission doit veiller à ce que l’enseignement musical ne forme pas que des exécutants brillants, mais des « musiciens habités ». Au-delà d’une certaine uniformité dans les concours, des récitals obligés, ne faut-il pas soigner sa quête personnelle, enrichie par la lecture, la rêverie, le goût du son, l’art de vivre enfin. Or, souvent son verbe s’avère vigoureux, sans ménagement pour les habitudes ou les conformismes, bien que jamais cette critique soit amère : elle est portée par l’urgence de défendre la musique comme expérience vivante, transformatrice, irréductible à l’archive ou à la démonstration, mais essentiellement poétique.
Loin de demeurer un académique essai, le livre profus de Frédérick Haas a quelque chose de vibrant ; il résonne comme un manifeste passionné. Construit sans progression linéaire, il joue de fragments, récits, méditations, voire vitupérations polémiques, pour offrir son adhésion entière au répertoire baroque, dans une langue aussi libre qu’une improvisation au gré des doigts et des cordes pincées de son instrument. Car il est fort critique à l’encontre d’un monde musical passablement corseté, obsédé par la perfection formelle et la rigueur des normes pédagogiques, mais aussi l’illusion de la fidélité historique. Il s’agit pour lui de ranimer l’élan originel, de rédimer les œuvres anciennes grâce au feu de l’interprétation. En particulier dans le cadre d’une « défense du clavecin », qui rend possible « une exquise maîtrise du jeu polyphonique ».
Plus largement, notre essayiste s’attache à une nécessaire éthique : « La musique, en nous déplaçant par-delà les bruissements contingents du monde, nous nettoie [des] turpitudes ».
Venise fascine. À juste titre, celui d’Harriet Constable : La Virtuose. Surtout au faite de sa gloire baroque, au XVIII° siècle, lorsque Vivaldi enflamme les foules avec ses concertos et ses opéras. Cependant, derrière la figure du prêtre, dont les « cheveux roux scintillent comme le bois d’un violon », se cachent les orphelines de l’Ospedale della Pieta, musiciennes et chanteuses remarquables. Parmi ces jeunes prodiges brille Anna Maria, qui obtient l’immense honneur d’être nommée « maître de musique ». Ainsi la voilà « préservée de toute perspective de mariage, de tout risque d’être arrachée à sa musique ». Pour elle « les notes ont toujours eu des couleurs » et son archet virevolte en jouant Les Trilles du diable de Tartini « mieux que le diable lui-même », selon l’aveu de son auteur. Il lui faut interpréter les abondantes compositions du Maître des Quatre saisons et de surcroit composer au secours de ce dernier repu de travail, alors que les femmes ne sont guère censées étudier la composition. Hélas il ne veut pas de son originalité : elle doit se contenter de l’imiter. Pire, le génie est à la fois adulé et dénoncé : « il se sert de nous et de nos idées ».
D’une prostituée inaugurale, tombé enceinte d’un de ses clients, en passant par une concertiste engrossée malgré elle, jusqu’à la féérie de « la virtuose », un vaste panorama urbain et de civilisation défile. Ce beau roman historique, plein de passion pour l’art musical, bruissant de toutes les bassesses et beautés de Venise, emporte le lecteur. Tout juste si l’on pourrait oser lui reprocher un air du temps qui consiste à survaloriser les femmes que l’Histoire a occultées. Mais sans vouloir rabaisser ou jalouser les génies masculins, n’est-il pas justice de réhabiliter les dames plus que méritantes ?
Une perspective plus politique que strictement musicologique anime Maryvonne de Saint Pulgent. Comme tous les arts, en particulier de représentation, la musique n’échappe pas à un pouvoir, mais aussi à une emprise politique. Si elle peut-être militaire, avec les fonctions rythmiques d’entraînement à l’enthousiasme, à la fureur et au combat – comme l’est aujourd’hui la virulence percussive et abrutissante du rap dont le maître chanteur doué de peu de chant enrégimente ses fans – elle est volontiers utilisée par les princes et les gouvernants. Le centralisme français et ses régimes autocratiques ont au moins depuis Louis XIV accouché d’une musique officielle. Mécénat d’Etat, commandes et nominations font, depuis quatre siècles, bruire les théâtres d’opéras et les salles de concert. Etrange exception culturelle…
Sous la férule directe du Roi Soleil, Jean-Baptiste Lully, d’origine italienne, devient le « Surintendant de la musique du Roi ». Il règne sur l’opéra français, mais aussi sur les grands motets. D’Alceste à Persée, en passant par Atys, dont l’air du sommeil est une indépassable page d’anthologie, il fait merveille, mêlant danse et chant, le Roi lui-même étant un fort danseur sur scène. Les ouvertures d’opéras, orchestrales et chorales, sont souvent des éloges obligés et appuyés au service de sa majesté elle-même. Seule la mort du maître permet à Charpentier de prendre le relais. Suite à l’influence de Madame de Maintenon, la religiosité royale délaisse le théâtre et vient à préférer les messes de Delalande.
Le siècle de Louis XV voit les oppositions politiques se calquer sur les querelles musicales, dont celles des « Bouffons ». Musique italienne contre française, le clan de la Reine et celui du roi, Rousseau contre Rameau. La Révolution française en use en termes de propagande, au gré des fêtes de la nation, tels les chansons et cuivres révolutionnaires sous la baguette de Gossec, lié au tyran Robespierre. Méhul, lui, « enseigne le Chant du départ au peuple de Paris », selon le tableau grandiloquent de Lefebvre. Napoléon Ier se veut le repreneur de la main louisquatorzième. En toute logique, il a ses compositeurs choyés, Lesueur et Spontini, qui, bien qu’en rien méprisable, n’ont pas brillamment marqué l’histoire de la musique, hors La Vestale du second. L’empereur veille lui-même à la programmation de ses théâtres officiels, armant le bras de la censure.
Ce tropisme de la monarchie absolue perdure pendant les empires et les monarchies du XIX° siècle, avec quelques éclipses à l’occasion des régimes parlementaires. Le pouvoir garde un œil sourcilleux. Pendant le triomphe de Wagner, la France devient soit suspicieuse, soit enthousiaste. Ne doutons pas qu’après la guerre franco-allemande cette question devienne fort politique. Autre triomphe, mais à Paris, celui d’Offenbach, volontiers satiriste. Une autre « guerre des écoles » s’instaure, entre Saint-Saëns, Fauré, d’Indy…
Toutefois n’allons pas croire que le XX° siècle fût exempt d’une telle tentation dictatoriale. Car aussi bien le Groupe des Six fut dans l’orbite de l’aimant du pouvoir. Le Front Populaire, avec sa pente communiste, use des fêtes populaires, des chants collectifs, soit des codes de la propagande révolutionnaire.
Pendant la cinquième République, ce ne furent pas moins de quatre Présidents, à partir de Georges Pompidou jusqu’à Nicolas Sarkozy, qui s’entichèrent de Pierre Boulez. Le chef d’orchestre subtil, qui conduisit si bien Debussy et Ravel, fut fêté par les plus grands orchestres, y compris aux Etats-Unis, avant d’être rappelé en France pour présider à l’Ircam, un centre de recherche, en particulier électroaccoustique, et à l’Ensemble Intercontemporain. Elève d’Olivier Messiaen, compositeur aujourd’hui trop victime de désamour, il brille pourtant au moyen de ses Notations pour piano puis pour orchestre, de sa magique adaptation mallarméenne : Pli selon pli. Voilà cependant ce que notre musicologue appelle, peut-être avec ironie : « L’Etat-providence musical ».
Fidèle à la vocation de la collection – La Bibliothèque illustrée des Histoires – cet ouvrage est orné de dizaines de reproductions de gravures et tableaux, de photographies, jusqu’à des caricatures, dont Berlioz brocardé par Grandville en « Un Concert à mitraille »…
Si Maryvonne de Saint Pulgent ne regrette pas formellement cette mainmise du pouvoir sur l’art musical, elle n’en reste pas moins amère : « Toute la politique culturelle, après Malraux, a consisté, puisque qu’on n’arrivait pas à populariser les chefs-d’œuvre, à déclarer chef-d’œuvre l’art populaire[1] ». Voilà qui est bien senti. Car le grand public, sous réserve d’être encore attaché à la musique du XVIII° au XIX° siècle, s’est détourné de celle du XX°, surtout s’il s’agit de sérialisme. Un certain et léger regain d’amour – et c’est heureux – se rapporte aujourd’hui au minimalisme d’un Philip Glass et de Steve Reich, « pur produit du libéralisme culturel américain ». Mais lorsque le pouvoir politique se désintéresse de l’art des sons, il ne reste plus que la variété, le rock, et pire encore, le rap pour animer – sinon détruire – les oreilles populaires.
Maryvonne de Saint Pulgent, qui de plus s’est consacré aux rapports du pouvoir et de la foi en écrivant La Gloire de Notre-Dame, conduit là un ouvrage érudit, bourré de notes, néanmoins efficacement lisible, à la perspective aussi originale que pertinente. Il n’en reste pas moins que la question de la dépendance de la musique – et plus largement des arts – à l’égard du pouvoir politique est, sinon moins d’actualité, impressionnante, quoique la servitude volontaire des artistes puisse être patente. Ceux-ci ont-ils besoin du pouvoir de l’Etat, de son cortège de prébendes et subventions, pour exister aux dépens de leur liberté ? L’on ne peut hélas compter sur le seul public, lorsque l’argent est le nerf de l’art. Aussi la variété des Fondations aux fonds privés, leur concurrence, peut avoir le mérite de susciter et entretenir la création, quoiqu’en leur sein les idéologies puissent être véreuses. Ne se préoccupe-t-on pas plus de causes sociétales que de causes scientifiques et culturelles, en arborant les grands chevaux de la parité, du climat ? Ainsi l’Elysée de Macron promeut les disc-jokeys, le pop-jazz, portant « un message de solidarité à la veille du Sommet pour un nouveau Pacte financier mondial en faveur de la réduction de la pauvreté et de la protection de la planète » ! La propagande du Roi-Soleil avait le mérite d’être moins creuse, musicalement plus glorieuse et poétique…
Parador Monasterio de Santo Estevo, Orense, Galicia.
Photo : T. Guinhut.
Petite porcelaine bleue I-VIII
roman
I Le Maître de la pyramide
La Puissance : celle de la présidence d’un empire financier. Son nom est à la fois secret et bien connu : Gustav Armfeld. Je suis un homme minéral. Excessivement réservé, glacial, rigoureux jusqu’au sang d'encre de la monomanie. Sans nul doute ergomaniaque, ou workaholic, comme l’on dit en anglais. Mon visage est beau disent certains – surtout ma chère grand-mère qui n’est bien sûr pas objective – taillé dans le bois poli d’un pin noir, a dit un jour une séductrice déçue, formule qui me laisse froid. Je suis sorti plus jeune diplômé des Hautes Etudes Commerciales, avec un double cursus anglais allemand, ainsi que d’Harvard Business School, sans compter un Master en Sciences économiques. Aussi ai-je pu reprendre à 25 ans le groupe familial EuroTradefunds qui végétait avec le concours de fondés de pouvoir bedonnants comme des larves et affligés de siestes interminables. Une régence mollassonne qui laissait se dégonfler l’entreprise en attendant ma majorité puis mes diplômes. Seule Yolanda Wachman, la secrétaire de confiance de la famille, a su résister, puis me seconder efficacement. Conquérir et conserver les compétences, sans merci pour les canards boiteux et les brebis paresseuses. Aujourd’hui, assurances, cryptomonnaies, édition, médias, satellites de communication, Intelligence Artificielle, immobilier, Fonds spéculatifs... Indubitablement du solide, du pérenne.
Mon bureau démesuré, au vingt-huitième étage, n’est meublé que de métal inoxydable et de bois noir, d'onyx et d'obsidienne. Les ordinateurs sont en acier gris brossé, les carnets de cuir sont ombreux, les stylos ténébreux. Derrière moi, les étagères noires ne sont garnies que de livres de marbre blancs. Parfois, plutôt que de rentrer dans ma villa muséale, je préfère dormir dans le lounge adjacent dont vous pouvez avec raison deviner la couleur immaculée de la couette et de l’oreiller. Alors que mes costumes, taillés sur mesure, semblent porter un deuil irréfragable. Je parle peu et net. Et vous saurez bientôt pourquoi – en cette confession strictement confidentielle – je deviens ici prolixe.Même les rumeurs d’homosexualité et de misogynie monacale maladive me laissent de granit, quoiqu’elles prennent garde à ne pas m’approcher un instant. Je suis détesté comme monstre météorique du capitalisme et envié comme un cliché. Je ne bois que du thé noir ; mais mon ascétisme affectionne les crustacés et les forêts noires, ces pâtisseries bien connues.
Car, las des injonctions à me marier pour ne pas laisser s’éteindre la lignée familiale, injonctions répétées chaque jour par ma grand-mère désespérée, je ferme obstinément les yeux sur les croqueuses de diamants, les donzelles vaniteuses, les Madame-Autorité, les courtisanes de luxe, les timides constipées, les filles de famille sans autre personnalité que la représentation, les pécores aux breloques de dentelles noires sur l’arrogante peau nue, toutes plus manipulatrices les unes que les autres… Je ne goûte que mes domaines intangiblement réservés : Histoire de l’art, marbre grec pur, glacé, silencieux ; et délicatesse de la calligraphie zen.
II Hypnos
J’aime assez, avant de quitter l’immeuble, parcourir quelques étages. Leur silence, leur ombre, où les ordinateurs se refroidissent sur leurs secrets – auxquels je puis accéder depuis l’omniscience de mon bureau – ne sont ponctuées que de lueurs de sécurité. Comme si je sentais encore bruire le travail de centaines d’employés qui rejoignent le soir leurs amis, leurs familles, leurs enfants. Alors que j’étais encore un loup solitaire. Mais, étonnamment, ce vendredi soir, un ordinateur luisait encore dans le département édition. Intrigué, je m’approchais.
Son écran s’orne d’une silhouette de superhéroïne de manga aux cheveux étalés comme un vent tempêtueux, mais avec quelque chose de plus personnel, de plus pictural qu’accoutumé, quoique je ne prétende pas être un connaisseur en la matière. Elle porte une longue jupe d’azur plissée, un chemisier abondamment fleuri de bleuets. Elle dort sur ses avant-bras ; la nuque, découverte par la courbure de la position, est ravissante et pure, comme une porcelaine rare. Deux crayons noirs sont tombés de la finesse de sa main, qui repose alanguie sur un grand carnet couvert d’esquisses de déesses des cimes aux robes couvertes de phénix. Ses lunettes, accrochées sur le bout de son nez, remuent très légèrement au rythme de sa respiration. Ses yeux fendus d’asiatique sont obstinément fermés dans un visage reposé, pur et lisse. Prudemment, je me permets de prévenir son avant-bras du toucher de ma main pour la réveiller et ainsi lui permettre de quitter le bâtiment avant la clôture du week-end. Sans réaction aucune. Je n’ose la brusquer. Que faire ?
Saisi de je ne sais quelle impulsion, je glisse mes bras sous ses genoux, sous ses épaules, et l’emporte, intimant d’un regard Yolanda effarée de recueillir ses affaires, sac et cabas roses, carnet, smartphone et crayons… Spectral, je marche dans la pénombre vers l’ascenseur qui nous emporte vers notre vingt-huitième étage. Pourquoi ne ressens-je aucune répulsion en tenant ce corps contre moi ? Elle respire dans mes bras et contre ma poitrine sans crainte, comme si elle était la fille d’Hypnos. J’espère soudain que le battement de mes pas et le bourdonnement de mon muscle cardiaque ne vont pas la réveiller. Yolanda nous ouvre mon bureau, puis mon lounge. Elle comprend mon intention et ouvre le lit dont elle veille à la propreté absolue. Délicatement, j’y pose cette si légère jeune femme, dont j’ôte les chaussures, puis rabat la couette sur elle, tant il fait frais. Elle ne se pelotonne qu’un instant pour poursuivre son sommeil, alors que Yolanda dépose son butin à ses pieds et sur la table de nuit. Je ne reviens que pour calligraphier un message que je veux rassurant et hospitalier. Nous pouvons fermer les lieux et quitter l’immeuble.
Qu’ai-je fait ? Ai-je attenté à sa liberté ? Me suis-je trompé en étant ému ? Et si c’est pour risquer de me faire piéger par une hypocrite dévoreuse de fortune…
Château de Valencay, Indre.
Photo : T. Guinhut.
III Le Réveil
Quelle est cette belle chambre ? Ce lit large et confortable, ce blanc, ce gris et ce noir autour de moi ? Un peu froid tout cela, sévère, mais rassurant tellement j’ai dormi comme une mésange en son nid. Qui m’a déposé ici alors que je dormais ? Dois-je avoir peur, très peur ? Non, toutes mes bricoles sont là, près de moi. Avec, sous mes lunettes, un mot manuscrit :
« Veuillez, Mademoiselle, accepter mon hospitalité. Nous n’allions pas vous laisser dormir comme une pierre et toute la nuit sur votre clavier, dans cet openspace qui fraîchissait dans la nuit du week-end. Aussi me suis-je permis de vous emporter dans mes bras. Cette chambre, cet impeccable lit, la salle de bains chaleureuse, sont à vous. Vous trouverez dans la cuisine adjacente tout ce qui est nécessaire à votre petit-déjeuner et à un agréable séjour. Je viendrai vous délivrer à neuf heures et serai votre serviteur pour vous reconduire dans votre chez vous. Respectueusement. Gustav Armfeld »
Qui est-ce ? Qui a commis cette séquestration ? Mais comment n’y ai-je pas pensé ? Mon Iphone ne me cache pas qu’il est notre grand patron, le boss, le cristal noir de la pyramide, le Président du groupe EuroTradefunds, que personne ou presque ne voit jamais, en tout état de cause pas moi, petite puce de porcelaine parmi des milliers de subordonnés. Un type que l’on dit froid comme un mur d’acier, un célibataire farouche et gynéphobe, qui ne rit jamais, laconique comme un pain brûlé, et cependant courtois.
Voyons ce petit déjeuner. Thé noir, cookies au chocolat noir, lait et crème, confiture de mûres, c’est gourmand, quoique pas très coloré. Après tout, un grand personnage tel que lui ne peut pas prendre le risque d’un rapt. Et puis, dans mon cabas, il y toujours ma bombe au poivre. Pif, un coup de poing sur le nez ; Paf, un autre dans l’estomac ; Pouf un genou bien appliqué dans les parties honteuses. Et voilà le bonhomme au tapis ! Après cette dégustation et une douche, au secours de laquelle je pioche dans une collection de shampoings, de déodorants masculins, d’une lotion après-rasage Lynx for man, je peux tranquillement dessiner dans mon carnet… Ne nous laissons pas intimider par cette immense calligraphie de jais qui emplit la moitié du mur ; regardons plutôt par les baies vitrées au-dessous desquelles pétille l’immense panorama des lumières urbaines.
Pourquoi ne pas griffonner un grand homme sombre portant dans ses bras une petite porcelaine bleue profondément endormie…
On frappe. Est-ce mon ravisseur ? Je ne peux pas dire autre chose que :
- Entrez, je vous prie.
Un costume plus sombre que le Styx apparait dans l’entrebaillement de la porte. À peine un filet d’argent sur la cravate.
- Avez-vous passé une bonne nuit, pris un bon petit-déjeuner ? J’espère ne pas vous avoir effrayé. Je suis tellement confus. Pardonnez mon invitation cavalière…
- Vous êtes ?
- Gustav Armfeld lui-même. Et vous : Xiǎo Qīng Huā, ou plutôt Petite Porcelaine bleue.
Il ne sait pas sourire, me dis-je en catimini. Saurais-je lui apprendre ?
- Vos proches, je l’espère, ne se sont pas inquiétés…
- Non, non… Ma mère a cru que j’étais allée dormir dans la cabane du jardin, comme je le fais parfois.
- Par ce froid ?
- Oh, il y a du bois et une petite cheminée. Et des duvets. En tous cas, merci pour ce sommeil au sommet de la pyramide du pouvoir, pour cette harmonie de thé, de gâteaux et de confitures, tous plus noirs les uns que les autres.
- Je vais vous reconduire chez vous. Sauf si vous voulez encore profiter de l’inspiration de l’espace pour dessiner.
- Pas la peine, le bus est en bas à ma disposition.
- N’y pensez pas un instant. Votre chevalier servant se doit d’assumer jusqu’au bout son indélicatesse de la veille au soir. Je ne le dirai pas deux fois.
- D’accord. Mais pensez qu’une chevalière se suffit à elle-même.
Il prend mon cabas, me conduisant au travers de son bureau grand comme un mausolée égyptien, dont les livres de marbre blanc me surveillent pompeusement, dont l’astrolabe d’acier luit dans la lumière d’hiver sous les paravents calligraphiés. Le noir et le blanc absolus règnent en maître. Est-il chromophobe ? Dans l’ascenseur, de sa voix profonde, il reprend :
- Rassurez-moi, vous n’allez pas me poursuivre pour séquestration ?
- Je ne sais pas encore, cher Monsieur Armfeld. Mais si vous m’offrez une demi-douzaine de nouvelles invitations en me laissant entrer de mon plein gré et sur mes deux jambes, je penserais à être indulgente. Je dessinerais votre bureau, mais en taisant le nom redouté du propriétaire.
- Rassurez-moi encore, si j’avais été un affreux kidnappeur, qu’auriez-vous fait ?
- Action, bombe au poivre. Pif, un coup de poing sur le nez ; Paf, un autre dans l’estomac ; Pouf un genou bien appliqué dans les parties honteuses. Et voilà le bonhomme au tapis !
Le sévère maître de la pyramide se met à rire.
- Petite porcelaine bleue, vous êtes douée ; vous m’avez fait rire. Il faut dire que tout le monde me parle les lèvres contrites.
- Peut-être parce que vous vivez avec un glaçon dans la gorge et une armure noire autour du corps ! Ô pardon, mille pardons, ma répartie m’échappe. Je ne veux pas vous froisser.
- Décidément, vous êtes une drôle d’oiselle bleue. Mais, je vous aime bien. Ma voiture est là. Montez.
- Votre véhicule est noir, y compris le cuir des sièges. Seriez-vous monomaniaque ?
- C’est une Porsche Phantom. Où habitez-vous ?
- En fait, j’aimerais que vous me déposiez au garage où mon scooter vient d’être réparé. Avenue Pimpet.
- Bien. Je lirai cet après-midi votre série à succès Blue Princess, que je suis allée prendre tout à l’heure au magasin.
- Je parie que ce sera le premier manga de votre vie. Vous allez trouver ça puéril.
- Qui sait ? Même si en effet je ne lis que des publications économiques et financières. Et – vous ne le direz à personne – des traités d’esthétique, de la poésie métaphysique, des haïkus.
- Oh là là, comme j’ai tout à apprendre…
- Nous voici à votre garage. J’attendrai, avant de partir, de constater que vous avez bien repris le guidon de votre scooter en état de vol.
- Comment vous remercier ?
- Invitez-moi à dîner. Oh, non, non, je ne veux pas que vous fassiez des frais.
- D’accord. Demain soir, à 20h ; je vous enverrai l’adresse. Mais ce sera modeste. Et délicieux je vous promets.
- Pour ce faire, il vous faut ma carte strictement privée. Confidentielle. La voici. À demain.
IV Examen de conscience
Quelques minutes plus tard, je vis partir Petite porcelaine bleue, emmitouflée dans son blouson aux jacinthes bleutées, sur son scooter rose, qui, sous son casque également rose, me fit un sourire espiègle et un signe de la main, comme si elle agitait un éventail de papier. La neige qui commençait à tomber effaçait sa disparition…
J’avais pris soin de prendre quelques autres mangas de notre département pour faire une comparaison avec Blue Princess. Aussi mon après-midi fut studieux à sa manière. Face à mon cher triptyque d'encres de Zao Wou Ki, je parcourus les pièces à conviction, puis les relus. C’était une histoire un brin féérique, heurtée au réalisme, parfois comique, contant les aventures sentimentales d’une jeune étudiante, que pas un seul garçon ne savait reconnaître dans sa dignité intérieure de princesse. Visiblement Petite porcelaine bleue savait viser son public. Je dois dire qu’à ma honte, le pyramidal masque de bronze d’EuroTradefunds crut s’identifier à l’héroïne. De surcroît son dessin avait quelque chose de plus délié, souple et raffiné que celui de ses concurrents, qui avaient le tort d’être rapidement systématiques, sans compter un sens rare de la psychologie.
J’accédai en trois clics à la base de données omnisciente : Petite porcelaine bleue – c’était bien son nom traduit du chinois – était diplômée de l’École Européenne Supérieure de l’Image d’Angoulême, de l’Ecole Autograf – deux ans à Paris et deux ans à Osaka – avec un Bachelor de Design Graphique option Illustration. Sa trilogie Blue Princess, achevée il y a peu, caracolait déjà parmi les sommets des ventes de notre département. Vingt-cinq ans, célibataire. À moins qu’elle ait un petit ami ; ou une petite amie… Décidément cette base de données est bien ignorante ! Ah, je reçois à l’instant un courriel avec l’adresse d’un minuscule restaurant chinois. Les rares commentaires sont élogieux. Mais je n’irai pas ; ôtons-nous cette Petite porcelaine bleue et son casque rose de la tête. Solitaire, je dégusterai plutôt des sushi aux algues noires et au riz sauvage en relisant l’Eloge de l’ombre de Tanizaki.
Mangas japonais. Photo : T. Guinhut.
V Le restaurant de Maman Lan
Le lendemain soir, j’ouvris, très exactement 20 heures, la porte du « Taiwan Delices ». J’eus un mouvement de recul, tant le rouge s’étalait sur le mur du fond. J’allais ressortir, quand Petite porcelaine bleue me retint par la manche :
- C’est bien ici Monsieur Armfeld.
Elle m’entraîna en zigzagant entre la promiscuité de la douzaine de tables populairement et bruyamment achalandées ; pour m’indiquer une encoignure près de la fenêtre. Comme sa main sur mon épaule me faisait fermement assoir, elle demanda :
- Pourquoi regardez-vous fixement cette banderole au-dessus du comptoir ? Non, non, il ne s’agit pas du rouge communiste, mais en Chine d’un symbole immémorial de prospérité.
- Me voici rassuré, balbutiai-je, en fixant les coquelicots de sa veste qui moulaient son petit corps de façon troublante. Je n’osais en même temps pas plus regarder ses grands yeux au travers de la lumière de ses lunettes.
- Ne soyez pas contrit ; je vais croire que, condescendant, vous vous forcez à descendre parmi le peuple des cols bleus.
- Non, non. Comment mon col blanc pourrait-il se passer d’eux ?
- Toujours du noir, n’est-ce pas. Des chaussures vernies à la cravate. Mais choisissez, la nappe de papier présente tous nos plats.
- Je pensai combien j’étais habitué aux nappes de coton immaculé, aux verres et aux décanteurs de cristal, à l’argenterie, aux jonquilles blanches dans un vase de Gallé. Les prix ridiculement bas me sidérèrent alors que mes voisins inconnus, coude à coude, engouffraient des pelletées revigorantes.
- Je prendrai comme vous, vos plats préférés.
- Je ne vous ferai pas l’injure du tofu puant, pourtant délicieux. Alors, nids d’hirondelle, canard laqué, vermicelle aux huitres, gâteau de lune, et thé aux perles, n’est-ce pas…
- Vous avez un si grand appétit ? Croyez-vous que je pourrais manger tout cela ?
- Taratata ! Si j’ai un estomac de passereau, votre grand corps d’aigle doit être affermi !
- Un grand aigle qui ne mange pas les petits oiseaux…
- Combien mesurez-vous ?
- Un mètre quatre-vingt-cinq. Et vous ?
- Ne respirez pas trop fort, ou mon mètre soixante va s’envoler…
- Xiǎo Qīng Huā, tes nids d’hirondelles sont servis. C’est ton boyfriend, ton amoureux, mon futur gendre, n’est-ce pas.
- Maman ! ne dis pas n’importe quoi. Monsieur Armeld est mon patron, le grand patron, le suprême patron, le pharaon en costume noir d’EuroTradefunds. Je ne suis qu’une petite subordonnée.
- Madame, mes respects, m’inclinai-je. C’était une dame dans un tablier violet presque plus grand qu’elle, une frimousse plissée tout sourire. Les plats suivants furent par ses soins apportés avec discrétion, tant elle paraissait impressionnée.
Je fis raconter ses études et sa vie à Petite porcelaine bleue. Elle ne parlait qu'un peu chinois avec sa mère. Prolixe, elle avait appris le japonais à Paris en cours du soir à l’Institut Guimet pendant ses deux premières années de l’Ecole Autograf, puis avait vécu dans un dortoir partagé avec ses condisciples d’Osaka. Postulant avec ses planches encrées et la maquette de son premier manga bien abouti, elle fut derechef engagée dans notre département édition. Visiblement, elle n’était pas née comme moi avec une cuillère d’argent dans la bouche. Sa mère s’était, toute jeune, jetée dans une jonque pourrie pour fuir le communisme. Et, confondue avec des réfugiés vietnamiens, elle avait été recueillie par la France. Son père, qu’elle n’avait pas connu, était un autre de ces boat-people, dont on ignorait jusqu’au nom. Et pour revenir à sa mère, à force de travail acharné et d’économies drastiques, de cuisinière dans un restaurant clandestin dans le XIII° arrondissement, elle était parvenue à se rendre propriétaire de son « Taiwan Delices ».
- Regardez, voici Grondoudoux !
- Il a une oreille cassée, le pauvre…
- C’est un matou des rues. Il vient manger des restes et dormir dans ma cabane. Il n’y a que moi qui puisse le caresser. Et Maman, bien entendu.
- C’est un beau tigré. Plus précisément un Tabby marbré.
- Décidément vous savez tout ! Hop, le voici sur mes genoux. Il ronronne comme votre Porsche Phantom. Attention à vous : il est observateur, soyez-sûr d’être radiographié. Ah, tu me quittes déjà, scélérat ! Comment, il vient humer vos doigts ? Et vous savez le cajoler sous le menton ! D’un bond, le voici sur vos genoux ; non, non, il va couvrir de poils votre austère et parfait costume.
- Laissez-le faire. Je me suis fait un ami…
- Je n’aurais jamais cru cela… Etait-ce bien délicieux, comme promis ?
- Vous avez rempli avec succès votre part du contrat. Quand vous inviterai-je à mon tour ?
- Quand vous voudrez. À charge pour vous de me présenter votre dîner préféré. Mais, je n'exigerai pas une Tour d’Argent dans de la vaisselle d’or… Non, restez tout simple.
- C’est promis. Mais, je ne sais pas si je saurais faire comme il le faudrait. Et, dîtes-moi, hors les logiciels de l'open space, où dessinez-vous ?
- Dans la cabane du jardinet, derrière.
VI La cabane de la Mangaka
- Montrez-moi. Je suppose que Grondoudoux va nous accompagner. J’aimerais voir vos dessins, vos brouillons.
- Mais c’est tout fourbi ! Vous risquez les toiles d’araignées sur votre costume griffé. Bon, venez. Mais enfournez votre pardessus, il y fait froid comme chez les loups, les braises de la cheminée doivent être empoussiérées.
- Et vous dessinez là, vous écrivez, sans craindre que l’encre et vos doigts gèlent ? Sans avoir peur que l’humidité endommage vos œuvres ? Il vous faudrait un atelier digne de ce nom.
- J’ai des mitaines. Regardez, une plume de bambou, un pinceau, hop, et je vous dessine dans votre bureau-mausolée.
- C’est votre prochain manga ?
- Je ne sais pas encore. J’ai plein d’idées, mais ce sont des bribes, sans lien.
- Et cette chevelure de princesse dans la neige que vous jetiez sur le papier ?
- Oh, ce sont mes récits de la montagne au renard !
- Vous avez là tout un carton cadenassé par les toiles d’araignées. Des planches inédites ? Pourquoi n’est-ce pas encore devenu un manga que nous publierions ?
- Eh bien, je… C’est un ensemble que j’ai situé dans le Japon médiéval, à partir de la légende de la femme-renard séductrice. Mais, lorsqu’il y a quelques mois, j’ai transféré cette Kitsune dans le logiciel du bureau, une fois tout imprimé, j’ai trouvé que ce n’était pas assez original. D’un tel mythe, tellement de variantes ont été publiées. La poubelle a mangé les épreuves, sans retour.
- Peut-être avez-vous raison. Mais cela me semble dommage. En attendant, vous devriez revenir dans mon bureau, tant votre esquisse manque de matière. Merci Petite porcelaine bleue, pour cette visite enrichissante. Je dois partir…
- À bientôt.
En quittant « Taiwan Delices », je glissai une courbette à Madame la restauratrice toute intimidée, puis, sans me faire voir, quatre billets de cinquante euros soigneusement pliés en quatre dans la boite des pourboires, ce qui excédait outrageusement la note. Me glissant à mon tour entre ma couette et mon oreiller, tous les deux d’un blanc irréprochable, je regrettai, ayant laissé ses mangas au bureau, de n’avoir rien dans mes mains – ou sur mes murs – qui vienne de Petite porcelaine bleue…
Photo : T. Guinhut.
VII Dans le bureau du Maître de la pyramide
Quel homme étrange, me dis-je. Pourquoi fait-il mine de s’intéresser à ma petite personne ? Je ne suis qu’un caprice de son Ennui souverain. Et si je le dessinais ? De mémoire, et forcément en noir, sur un vélin blanc format grand aigle. Et la petite bleue, en forme de signature en couleurs dans un coin du bas… Ses traits ne sont pas faciles à saisir. Comme une vénérable écorce de pin noir dur et polie, mais avec la tendresse intérieure d’un dessert à la gelée de menthe. Ses mâchoires avaient l’air si serrées lorsqu’il m’écoutait entre chaque bouchée. Pourquoi donc n’y a-t-il aucune couleur dans son bureau présidentiel, dans la chambre et la salle de bain adjacente ? Est-il si mélancolique ? Il faut que je tente quelque chose…
Je connais le chemin. Allons-y : montée au vingt-huitième étage. Et s’il n’était pas là ? J’aurais l’air fine, avec mon cabas à dessin et ma petite boite. Je frappe… ou non... Allons-y.
- Entrez.
- Aïe, c’est une voix de dame, un peu rogue. Je vais être jetée comme une gamine inconsciente…
- Vous êtes Petite porcelaine bleue, n’est-ce pas ? Bien qu’aujourd’hui vêtue de pistache et d’émeraude.
La dame est passablement âgée, en tailleur gris-souris, chignon serré par un tour de perles. Sa mère? Sa secrétaire ? Sa gouvernante ?
- Oui. Comment le savez-vous ?
- Je vous ai vue dormir dans des bras protecteurs. Et Monsieur Armfeld vous a confié à mon attention. Avancez. N’ayez crainte. Ce bureau est le mien ; une sorte d’antichambre grise avant celui où vous pouvez entrer. Vous venez pour dessiner, n’est-ce pas.
Interloquée, je me risque à pas de belette :
- J’apporte aussi un tout petit quelque chose. C’est pour remplacer les cookies que j’ai mangés.
- Posez votre cadeau sur le bureau de Monsieur Armfeld. Installez-vous, étalez vos crayons, vos carnets. Notre Président sera là dans un moment.
- Merci Madame. Je ne veux pas déranger. Juste m’exercer sur ce tabouret.
- Appelez-moi Yolanda. Je vous laisse, travaillez bien.
Un peu angoissée, je prends possession du lieu qui m’est accessoirement et provisoirement dévolu. Je me résous à crayonner furieusement. La lumière d’un grand jour d’hiver asperge les baies ; d’un côté la vue sur la ville et la courbe du fleuve, de l’autre une terrasse avec un hélicoptère noir que surmonte l’avancée d’un nuage violacé. Certes j’avais noté les livres paradoxaux en marbre blanc. Mais s’élève également un grand Bouddha d’onyx, tandis que rêve une calligraphie d’un poème de Bashô. Plus loin, un Christ crucifié en ivoire. Des fauteuils de cuir perle, un bureau d’ébène grand comme une patinoire. Un ordinateur en acier fermé, des stylos Mont Blanc. Une mallette de cuir et un pardessus jetés sur un siège que je regarde comme un trône impérial, un piédestal d’inquisiteur, le centre vital d’EuroTradefunds. Car je me souviens de ce que m’a confié tout à l’heure Ada, ma voisine de clavier : il paraîtrait que le Maître de cet espace est d’une froideur barbare, d’une intransigeance aiguë, que jamais un sourire ne déforme son faciès, que les femmes – hors Madame Yolanda visiblement – sont pour lui persona non grata. Où me suis-je fourrée ? Je ne peux réprimer un frisson. Pourtant il est avec moi si gentleman… Nonobstant, mes dessins prennent forme. Serait-ce l’ébauche d’un nouveau projet ?
- Vous avez choisi un tabouret inconfortable.
- Vous m’avez fait peur, Monsieur Armfeld !
- Tranquillisez-vous, Petite porcelaine bleue, je ne suis pas tout à fait le monstre qu’assure ma réputation. Et en l’occurrence, pas à votre encontre.
- À quoi dois-je ce privilège ?
- Vous êtes différente, Petite porcelaine bleue. Cela dit, ce tabouret de bronze aux pieds cannelés, dont vous aurez remarqué les petits chapiteaux corinthiens, est une antiquité romaine du premier siècle. Allons, ne sursautez pas. Il a supporté des esclaves, il peut bien soutenir une femme libre. Et vous n’êtes pas si lourde pour le menacer… Que m’avez-vous apporté là, dans cette boite oblongue et blanche, ceinte d’un ruban d’azur ?
- Des macarons. Pour remplacer les cookies que je vous ai mangés.
Il eut un bref mouvement de recul et de crispation en découvrant les objets du délit ; puis me regarda d’un air rasséréné.
- Six macarons : Pistache et Safran, Rose et Curaçao, Framboise et Violette… Pourquoi ne pas mettre un peu de couleur dans votre vie ? Je n’ai pas l’intention de vous empoisonner, au contraire…
Il ne répondit pas. Saisissant entre le pouce et l’index, avec circonspection, le macaron bleuté, il me regarda intensément, jusqu’à la racine de mon cerveau, pour le croquer soigneusement. Je me sentis baisser les yeux. Je détournai son attention :
- Puis-je voir votre bague ? La dessiner peut-être ?
La main tendue, il me laissa l’observer :
- C’est une intaille d’onyx. Vous y reconnaissez l’aigle romain. Vous me faites trop d’honneur en la dessinant.
- Oh, je ne suis pas sûre qu’ainsi je la fasse entrer dans l’Histoire de l’art. D’autant que ce n’est pas ici qu’un bureau, mais un véritable musée.
- Ce n’est rien. Je vous ferai peut-être voir beaucoup mieux.
- Si j’osais ? Puis-je également vous dessiner ?
- Tout ce que vous voudrez.
- Pourquoi êtes-vous si gentil avec moi ? Pourquoi me permettre d’exploiter votre image, votre vie, peut-être...
- Parce je ne suis qu’un amateur d’art, un faiseur d’argent qui, certes le fait ruisseler et bourgeonner sur la société, mais pas un créateur. Parce que vous êtes une créatrice.
- Le manga n’est-il pas un art mineur ?
- Mais vous êtes ma mangaka préférée.
- Tout de même fort loin de Rumiko Takahashi. Ou de Junji Ito. Et je n’ai ni leurs univers ni leurs styles. N’oubliez pas, je ne suis qu’une Petite porcelaine bleue.
- Qui va, si vous le voulez bien, se rendre à mon invitation culinaire.
- Moi ! M’exclamé-je en pointant un index hésitant sur ma poitrine menue. Habillée en gros collants de laine émeraude et ensemble assorti jupette-doudoune vert d’eau ?
- Qu’à cela ne tienne. Suivez-moi. Et laissez votre cabas à dessins sur cette étagère, entre deux livres de marbre. Vous reviendrez continuer votre travail demain matin.
- Mais…
- J’ai dit !
- Savez-vous, Monsieur Gustav Armfeld, que je suis un être libre ?
- Vous le deviendrez encore plus.
- Si vous le dites, Monsieur Grand Aigle… Mais il faudra tempérer votre caractère dominateur.
- Je suis à votre service. Descendons.
VIII De gustibus
Le long de l’ascenseur, du vaste hall, de l’esplanade, où partout d’incrédules regards nous pistaient, nous étions silencieux. Je me demandais à quelle sauce j’allais être mangée, digérée, excrétée…
- Mais où est donc passé ce satané chauffeur ?
- Et si je vous emmenais sur mon scooter ?
- Il me regarda d’un air incrédule, abasourdi. Parut réfléchir un instant, puis :
- Chiche. Si vous jurez de me conduire sain et sauf. Rue Benjamin Constant, près de Sainte-Cécile. - Chapeautez ce casque. Chevauchez la licorne. Accrochez-vous à moi. Hop, roulez Messieurs-Dames…
Point trop rassuré, me voici en virée sur un scooter rose, derrière une sorcière habillée en nénuphar. Alors que le Fondé de pouvoir du département des Assurances me regarde partir avec des yeux qui lui tombent en gelée sur les orteils. Je sens que bavardages et commérages font faire rage de bas en haut des vingt-sept étages… Cette fois elle ne porte pas de chignon, mais sa chevelure noire ornée de rubans cyan me volète dans le visage, achevant de m’ensorceler de parfums.
Estomaqué, le portier doit prendre en charge un scooter rose un peu rouillé, deux casques en forme de fraise, alors que nous foulons un tapis d’orient. Deux maîtres d’hôtel un rien convulsés des globes oculaires en allant de l’une à l’autre de nos apparences, costume trois pièces Ermenegildo Zegna en laine noire centoventimila et fleur de lotus en chiffon jade, avancent nos chaises sous les lustres de cristal de Murano. Une table damassée de blanc nous sépare pour mieux nous rapprocher, alors que de loin en loin des couples compassés dégustent leurs confidences, peut-être ineptes, dans leurs assiettes en forme de quartier de lune.
- Vous êtes dans l’un de mes restaurants préférés : « De Gustibus disputandum ». Qu’aimeriez-vous ?
- Mais les prix de cette carte sont démesurés, astronomiques !
- Voulez-vous, Petite porcelaine bleue, que mon argent se fossilise dans les caissons souterrains d’une banque blindée ?
- Soit. En miroir de notre repas au « Taiwan Delices », je goûterai la même chose que vous. Je ne suis pas difficile. Il n’y a que l’ail et le wasabi que je haïsse.
- Je les déteste également. Pensons plutôt à ce que nous aimons. Huitres de Cancale sur un lit de caviar de Gironde, tortellini à l’encre de seiche et bar de ligne d’Oléron, nuage de crème d’Isigny aux figues noires du Péloponèse. Nous boirons de l’eau du Pays de Galles et du Puligny-Montrachet…
Je n’ose lever les yeux sur mon commensal, dont le teint, sous la lumière tamisée des candélabres, et sous ses chevaux bruns coupés très courts, a quelque chose d’une suavité un peu fauve. Lorsque je lève enfin mes paupières, la douceur de son regard me coule instantanément au travers du corps. Certainement ce sont « les papillons dans le ventre » dont parlent les mangas adolescents et dont l’idiote que je suis ne veut rien croire… L’arrivée du premier plat fait heureusement diversion.
- Puis-je vous poser une question, Gustav ?
- Tout ce que vous voudrez. Et je vous remercie de prononcer mon prénom.
- Même vos numéros de cartes bancaires ?
- Vous êtes prête à prendre note ?
- Non, non, non, c’est une galéjade, je n’oserais jamais. Dites-moi plutôt. Pourquoi exclusivement du noir et blanc, y compris dans votre assiette ? Et pourquoi n’avez-vous pas un instant protesté face aux couleurs mêlées des plats au « Taiwan Delices » maternel ? En particulier le doré du canard laqué ? Et de mes macarons provocateurs ?
- Parce que c’était vous. Et pour la première partie de la question, laissez-moi du temps, si voulez bien.
J’ai alors l’impression qu’une bouchée a du mal à passer…
- N’avez-vous pas l’impression de vivre sur le plateau d’un jeu d’échec ? Oh, pardon, je ne veux pas vous…
- Comment trouvez-vous mon menu ?
- Que de saveurs pour moi inconnues ! J’adore. Et je vous pardonne volontiers le monochromisme.
- D’autant que vous pourrez encrer ces mets sur vos carnets.
- Je n’y manquerai pas.
Une fois le dessert englouti sous mon petit palais, me raccompagnant auprès de mon scooter, il m’annonce :
J’aurais le déplaisir de vous abandonner pendant quelques jours. Un voyage d’affaires à Londres. Nous nous enverrons des messages, des photographies de vos dessins, n’est-ce pas. Réservez-moi, lundi, votre soirée.
- Puis-je vous refuser quelque chose ?
- Votre ensemble bustier-pantalon semé de marguerites et de campanules est fort estival ; vous enchantez l’hiver, Petite porcelaine bleue…
- Taisez-vous ! Je vais avoir des coquelicots sur les joues.
- J’y compte bien ! Supportez mon pardessus d’alpaga sur vos épaules. Oh pardon, votre carton à dessins n’est-il pas trop lourd ? Je vous aide. Prenons l’ascenseur. La Porsche Phantom est impatiente de vous convoyer.
- Où allons-nous ?
- Là où vous méritez d’aller.
- Vous voilà bien mystérieux, Monsieur Armfeld.
Les avenues se succèdent les unes après les autres, une cour intérieure ouvre enfin son portail, activé par un code digital. Un large déploiement de vitrines abrite des tableaux anciens en retrait, à l’abri de la lumière du soleil, paysages, natures mortes, portraits et allégories…
- Monsieur Armfeld, où m’amenez-vous ? C’est si inhabituel de votre part.
- C'est la version artistique de notre De gustibus. Permettez-moi, Monsieur Sigüenza, de vous présenter mon amie : Petite porcelaine bleue. Oui, c’est bien son nom.
- Vous devez être quelqu’un de rare, d’unique, pour que votre cavalier déroge à son impavide solitude.
- Oh, je ne suis qu’une abeille ordinaire !
- Qui ne manque pas de piquant… Et dont les vêtements colorés me laissent stupéfait auprès du Maître obscur. Trêve de galanteries. Je m’étonne que ma nouvelle exposition puisse attirer mon légendaire amateur de noir, dont les derniers achats étaient des grisailles contant des vies de saints, et d’austères encres, cependant dansantes, de Zao Wou Ki…
- Je suis prêt à tout regarder, avec la protection de Petite porcelaine bleue.
- Alors, armez-vous de courage. Laissons cette allée de sculptures de bronze du dix-neuvième siècle, nouvellement acquises.
En effet, la salle explose de couleurs, d’aplats et de géométries désaxés, de figures psychédéliques et de lettres capitales bousculées. Ce sont des graffs, des fresques murales urbaines, déployées sur panneaux, parfois uniques, parfois réunies en diptyques et triptyques.
- Je constate, à votre moue pincée, et je n’en suis pas étonné, que vous n’aimez pas, mais pas du tout.
- Et qu’en pense Petite porcelaine bleue ?
- J’avoue trouver tout cela brutal, flashy, vulgaire, agressif. Cependant…
- Cependant, c’est un monde, n’est-ce pas ? Il s’appelle, du moins selon son pseudonyme, Urban Reborn Flash. Ce n’est ni Rubens, ni Whistler… Mais une tendance, un reflet de l’époque, une sociologie dynamique, voire prédatrice. Collectionner l’art est une affaire de culture et de goût, et même si cela peut paraître une sous-culture, c’est un des esprits du temps, une singularité esthétique vigoureuse…
- En y réfléchissant, celui-ci, le dernier, un peu isolé, on dirait l’autoportrait du graffeur. Avec sa bombe étincelante ornée du jaillissement de la peinture bleue, le doigt sur la gâchette, il a quelque chose d’étonnant dans son regard. C’est l’autodérision de l’artiste triangulaire, sur fond de briques rouges, avec sa chair ocrée, ses moustaches de caballero. En bas, une signature illisible et mystérieuse ; sur la poitrine une dédicace peut-être…
Niort, Deux-Sèvres.
Photo : T. Guinhut.
- En effet ! Petite porcelaine bleue, j’admets que l’effet coloré reste longtemps surprenant.
- En bas, une main ramasse la deuxième bombe, peut-être vermillon, pour venir à la rescousse.
- Comme Charles Quint ramassa le pinceau de Titien !
- Je doute, Monsieur Armfeld, que l’artiste ait pensé à une telle allusion, bien éloignée de son univers, mais pourquoi pas…
- Il vous plait, Petite porcelaine bleue, n’est-ce pas…
- Ne me dites pas, cher Sphinx noir de la pyramide, que vous allez nous l’acheter ! Je le croirai quand la vérité sortira du puits…
- J’avoue qu’il ne cesse de m’étonner. Il y a un renfoncement un peu sombre dans l’allée de pierre brute du vestibule. Voici de quoi l’éclairer.
- Vous êtes devenu joliment fou, Gustav ! Ce sont mes vêtements bariolés qui vous ont contaminés…
- Vous me stupéfiez. Eh bien, pour fêter cette métamorphose du collectionneur, vous ne paierez que ce que je dois à l’artiste. Par amitié, j’offre à vous deux mes frais et le bénéfice que je ne veux pas faire aujourd’hui !
- Un grand Merci, Herbert ; sachez que l’économie ainsi réalisée me laisse de marbre, mais votre geste, non. Vous viendrez le visiter chez moi. Il n’est que justice que vous puissiez voir les pièces de que avez su choisir, y compris même si je vous ai été parfois infidèle.
- Je me rendrai à votre invitation avec joie. En espérant que Petite porcelaine bleue soit de la partie.
- Bien entendu. Que votre assistant l’emballe soigneusement. Bien qu’impressionnant, il n’est pas si grand pour que ma Porsche Phantom ne puisse l’embarquer. Attendez-moi là, Petite porcelaine bleue.
- Qu’avez-vous fait aux dieux pour que le pyramidal ascète, Gustav Armfeld soi-même, soit ainsi métamorphosé ?
- Je n’ai fait qu’exister un peu auprès de lui…
- Et qu’est-ce que ce gros carton à dessins que vous me trimballez-là !
- Non, par pitié, Monsieur Armfeld, pas mes œuvrettes.
- Si, si, je suis tout émoustillé de curiosité. L’œil impérial de votre chevalier servant est rarement en défaut, sinon jamais…
- Je ne suis qu’une lilliputienne mangaka, vous le voyez bien.
- Laissez-moi observer, réfléchir, laisser penser mon regard.
- Monsieur Armfeld, vous êtes un vilain. Vous voulez me piéger, m’humilier ; non !
- Mais ! c’est l’univers du manga dignifié dans une dimension supérieure ! J’en avais une vision un peu méprisante : il me semblait que depuis Hokusai l’on n’avait dessiné que pour les adolescents jetables. Comment avez-vous fait cela ? Les personnages virevoltent, les traits sont expressifs, émouvants, les noirs sont graphiques et les couleurs papillonnantes… Je sais, qu’au Japon, l’on expose et collectionne des planches. C’est plus une mangamania qu’une accession à la création de l’artiste. Mais ici, c’est un autre esprit du temps qui est magnifié… Vite, illico, signons un contrat, j’expose, je vends, vous êtes une princesse phénix !
- Que dites-vous du grand vilain, maintenant ?
- Euh, je ne sais que dire… Vous vous méprenez ! Vous complotez tous les deux.
- Dame Petite porcelaine bleue, je suis parfaitement sérieux, et pas le moins du monde soudoyé par Monsieur Armfeld ici présent !
- Si vous le dites… Alors, d’accord, à la condition que je puisse conserver par devers moi quelques planches.
- Cela va sans dire.
- Et vous ne savez pas tout. Notre prodige peint aussi des toiles.
- Pourrai-je visiter votre atelier ?
- Quoi, mais ce n’est que la cabane de Grondoudoux !
- Qui est ce gardien farouche ? Ne me faites pas croire qu’un Cerbère mord de ses trois mâchoires qui voudrait franchir la porte de votre atelier !
- Rassurez-vous, quoique volontiers farouche, c’est un charmant matou câlin…
- Ouf ! Je vous prépare un contrat. Pouvez-vous le laisser ce carton ? Voici un reçu parfaitement légal. Nous conviendrons d’un rendez-vous dans quelques jours…
- Vous m’avez vendue, Monsieur Armfeld !
- Je ne touche aucune commission.
- Alors vous êtes un bon vendeur. Le meilleur que je connaisse… Merci mille fois. Comment vous rendre un tel service ?
- J’ai d’autres cordes à mon arc. Vous verrez cela la semaine prochaine... Je vous dépose chez Maman Lan, n’est-ce pas ?
Catedral de Ciudad Rodrigo, Salamanca, Castilla y León.
Photo : T. Guinhut.
XIV
Calligraphies
- Qu’en pensez-vous, Petite porcelaine bleue ? Je suis soudain las de tous ces livres de marbre blanc.
- Que voulez-vous dire ?
- Ils ne sauraient demeurer vides, puisque vous existez.
- Quoi ? Voudriez-vous que j’écrive sur ces stèles ?
- Oui.
- Copier des sentences philosophiques, des poèmes ?
- Non. Ecrire par vous-même.
- Mais, Monsieur Gustav Armfeld, je ne suis ni philosophe, ni poète !
- Je n’exigerai pas de vous que vous soyez Platon où Bashô. Voyez ces in douze, ces in octavo, ces in quarto, ces in folio ; et celui-ci, immense, est un in plano.
- Et d’où viennent-ils ? Qui est leur sculpteur ?
- C’est moi qui les ai commandés à un marbrier, lui demandant de respecter soigneusement mes instructions. Ils étaient un monde vide. Je ne savais pas à ce moment qu’ils vous attendaient. Ils sont à votre disposition. Prenez le temps de la réflexion et de l’improvisation. Commencez par les plus petits. Calligraphiez en noir. Continuez en croissance. Et en vos couleurs.
- Je ne puis être à la hauteur ! C’est une tâche immense que vous avez l’audace de me confier, trop lourde pour moi. Stratosphérique !
- Soyez vous-même et elle sera légère. N’oubliez pas que j’ai lu et relu votre trilogie. Mêle si le récit et les dialogues paraissent fort simples à la première lecture, il y des finesses, des petites envolées qui ne trompent pas.
- Cela ne va-t-il pas dénaturer ces beaux marbres blancs ?
- Nous pouvons en laisser subsister un ou deux, pour témoigner de leurs métamorphoses. D’autant que vous pouvez vous permettre autant de grandes marges que de marges pleines…
- Et pourquoi n’écririez-vous pas, Monsieur Armfeld ?
- Je ne sais écrire que des rapports financiers, des plans de redressement, des contrats et autres utilités.
- Pourtant vous m’avez dit lire de la poésie métaphysique.
- Oui, John Donne, Emily Dickinson… Mais lire n’est pas écrire.
- Alors je guiderai votre main.
- Pourquoi pas. En attendant, vous avez seule les talents indispensables.
- À une condition.
- Dites-moi.
- À charge pour vous de me fournir des thèmes ; que vous m’inspiriez…
- Marché conclu.
- Mais si je faillis à la tâche, il faudra dès le début me permettre de cesser de barbouiller vos marbres.
- Vous avez ma confiance. Je peux aussi vous rémunérer pour cela.
- C’est hors de question !
- Comme vous voudrez. Alors vous reviendrez avec moi explorer les possibilités offertes par De Gustibus.
- Je ne peux pas commencer aujourd’hui. Il me faut aller chercher des colles préparatoires, des encres adéquates. Vous devez également me proposer un premier thème. Et je bafouillerai, balbutierai d’abord sur les carnets.
- Que pensez-vous de l’eau ? Sources et pluies, ruisseaux et fleuves…
- D’accord. Je dois méditer en silence avant la seconde vie du premier de ces livres de marbre. Je sens déjà mon imagination frétiller comme une truite.
- Vous me voyez, Petite porcelaine bleue, pleinement rassuré. Déjà ravi. Je dois vous abandonner, j’ai quelques réunions urgentes dans les étages inférieurs. Vous êtes la maîtresse de cet espace. Le mot « maîtresse » étant à prendre au sens d’un « Maître zen ». D’autant que les petits formats ne vous autorisent d’abord que le haïku.
Alors que d’un regard qui embrouille mes cils, il me quitte, je me sens stupéfaite. Nue comme au premier jour de la Création. Aussitôt me vient, sur carnet de soie, me vient… l’inspiration :
Dans la source boit une oiselle.
Personne ne l’aime.
Sa soif reste la même.
Qui saura voir un phénix en elle ?
Je n’ai plus qu’à courir sur vers l’ascenseur, chevaucher mon scooter rose. Trouver chez mon fournisseur une pâte de stuc blanc, chercher dans ma cabane mes encres, le noir de Chine le plus profond. Revenir dès le matin opérer sur la page de droite du marbre – que l’on appelle « belle page », pour que ma petite main sache calligraphier mon poème de rien.
Accroupie dans un coin sur le tapis d’Orient aux motifs de zèbres en fuite, et derrière le grand Bouddha d’onyx, je ne dis rien, lorsque le Maître de la pyramide, que j’entendais dans l’ascenseur moqué par des pimbêches d’un quelconque secrétariat pour son ascétisme monacal (là je fais une traduction car ce vocabulaire les dépasse), entrer. D’abord, il ne me voit pas. Mais il regarde le livre. Il est statufié. Sauf que lui n’est pas de marbre. Que va-t-il penser de ma billevesée ? J’en tremble. Il le prend dans ses belles mains. Semble méditer profondément.
- Où êtes-vous, Petite porcelaine bleue, sinon dans votre poème ?
- Je suis là, Monsieur Armfeld.
Il vient me chercher. Me tend la main. Me relève jusqu’à la hauteur de sa poitrine. Porte ma main minuscule à ses lèvres. Mes genoux frissonnent.
- Merci. Je ne doutais pas de vous.
- Mais ces livres de marbre vierge sont si nombreux. Combien sont-ils ?
- Cinquante-deux, comme les semaines de l’année.
- Ouh la la ! Il me faudra bien une année.
- Nous avons toute la vie.
- Mais, déjà que ce petit in douze pesait son poids, les in quarto doivent être si lourds…
- Au fur à mesure, je vous aiderai.
- Et l’in plano ? Il doit peser une demie tonne au moins…
- Vous avez du croiser les jumeaux Astruc. Ce sont des génies du bricolage, du bas en haut de la pyramide. Leur carrure de déménageur y pourvoira.
- Vous êtes un peu grandement fou, Monsieur Armfeld…
- Il me semble que vous n’avez guère besoin que je vous commande d’autres thématiques ; vous saurez par vous-même.
- Non, j’aimerais que vous me guidiez.
- Ensuite, passons aux nuages.
- C’est entendu. Et quelle sera la consigne pour l’in plano final ?
- Le cosmos.
- Oups, rien que cela. Je ne suis pas même la moitié d’une libellule et vous voulez que je fasse parler l’univers entier !
- Prenez toute le temps qu’il faudra pour que ce bureau devienne notre bibliothèque…
- J’essaierai peu à peu de compléter l’incommensurable, même miniature. Il me faudra au moins la moitié de l’éternité pour relever le défi. À moins que Grondoudoux vienne aider la calligraphe de ses petites pattes…
Constantin Cavafy &Nikos Aliagas : Premier voyage en Grèce,
traduit du grec par Lucien d’Azay, Les Belles Lettres, 2025, 282 p, 23,50 €.
Erik Orsenna & Bernard Matussière : Voyages aux pays nomades,
Métailié, 2025, 176 p, 24,50 €.
Etel Adnan : Des villes et des femmes, suivi de Paris mis à nu,
L’Imaginaire Gallimard, 2025, 204 p, 13 €.
Distraitement, ou avec circonspection, à pied, en voiture, en bateau, en avion, l’on voyage. Encore faut-il savoir regarder et penser son parcours. Autant au moyen des mots que des photographies, une grappe d’auteurs nous invite en Grèce – cette « source grecque », pour reprendre le titre de Simone Weil[1] – par la voix du poète Constantin Cavafy et l’optique de Nikos Aliagas. Ou plus loin, dans la chaleur des pays surpeuplés et déshérités, de Cuba au Sahel en passant par le Bengladesh et jusqu’en Chine, cette fois avec les récits d’Erik Orsenna et l’objectif de Bernard Matussière. À moins qu’avec Etel Adnan l’on préfère les villes essentiellement méditerranéennes, entre Barcelone et Rome, sans autre filtre qu’une prose limpide. Ou intensément fureteuse et poétique lorsqu’elle s’immerge dans un Paris post-baudelairien.
Probablement Constantin Cavafy (1863-1933) est-il le plus important poète grec moderne. Ses nombreux recueils culminent avec Tous les poèmes[2]. qui ne vit le jour que de manière posthume. Alexandrin d’origine, étonnamment il ne visita la patrie originaire de cet Homère qui l’inspira tant qu’à partir de 1901, ce dont témoigne ce Premier voyage en Grèce. C’est un journal scrupuleux, factuel, peu empreint de lyrisme. Il visite Le Pirée, l’Acropole, les rues « d’Hermès », « d’Eole », de « Sophocle», éditeurs et lettrés, comme en un pèlerinage culturel.
Si l’on peut se trouver un peu déçu du prosaïsme de ce journal, le voici éclairé par un brillant cahier central de photographies en noir et blanc, par les soins de Nikos Aliagas, le présentateur bien connu, qui magnifie les rues, les boutiques, les habitants et les paysages marins.
Mieux cependant, l’on découvre ses Notes sur la poésie et l’éthique, composées entre 1902 et 1911, offertes ici de façon bilingue. « L’art ne ment-il pas toujours ? » écrit-il en conscience. Tout pour lui « procède de la littérature, de la pensée perpétuelle », de « la voluptueuse agitation de l’imagination ». Bien que fonctionnaire pour assurer les nécessités de la vie courante, il lit ardemment Baudelaire, se consacre à la recherche de l’enthousiasme, de la vérité, et du « vers parfait », affirmant nettement que l’art est « la plus grande Dame du monde ». Hélas, « les lois odieuses de la société ont circonscrit [son] œuvre ». La beauté, que ce soit celle de deux garçons ou de celle des « marbres d’Elgin » – dont il plaide la restitution – le poursuit intensément. Il fait l’éloge de celui – c’est également lui certainement – qui « compose sous l’effet d’une impression de concupiscence ». Un art poétique en somme…
L’on ne peut quitter Constantin Cavafy sans entendre sa voix :
« Un poète a dit : « La musique la plus douce
est celle qu'on ne peut pas entendre ».
Et moi, je crois que la vie la meilleure
est celle qu'on ne peut pas vivre. »
Et toujours dans ce registre mélancolique :
« Il existe une joie, mais elle est bénie,
une consolation jusque dans ce malheur,
C'est que la fin nous délivre
de tout ce fatras de journées insipides et triviales.[3] »
Mieux encore, ne vaut-il pas la peine de partir en quête d'un poème de Constantin Cavafy qui soit consacré au voyage, plus précisément à celui, inaugural, d'Ulysse, vers son Ithaque :
« Lorsque tu feras voile pour Ithaque
souhaite que la route soit longue
pleine d'aventures, pleine d'expériences.
Les Lestrygons et les Cyclopes
Le furieux Poséidon, ne les crains pas,
tu ne trouveras pas de choses pareilles sur ta route
si ta pensée reste élevée, si une délicate émotion
anime ton esprit et ton corps.
Les Lestrygons et les Cyclopes
Le farouche Poséidon, tu ne les les verras pas
si tu ne les portes dans ton âme
si ton âme ne les dresse devant toi.
Souhaite que la route soit longue.
Que soient nombreux les matins d'été
où – avec quel plaisir, quelle joie -
tu entreras dans les ports vus pour la première fois ;
arrête-toi dans les bazars phéniciens
et achète les bonnes marchandises,
nacre et coraux, ambres, ébènes,
et parfums voluptueux de toutes sortes,
le plus possible de parfums voluptueux.
Va dans plusieurs villes égyptiennes
apprends et apprends encore auprès des sages[4] ».
Auteur d’un Petit précis de mondialisation, quoique en huit volumes, Erik Orsenna (né en 1947) nous laisse ainsi penser qu’il parcourt le monde. En effet, précédé par un prologue dédié à l’amitié entre l’écrivain et le photographe, ces Voyages aux pays nomades se développent sur trois continents, afin de prendre le pouls de la planète. Leur complicité conduit nos deux voyageurs dans une quête qu’ils appellent la « pêche du réel ». Leurs observations et aventures s’intéressent à des terres lointaines que la modernité semble avoir oublié, voire des confins dangereux.
Ils étaient adolescents lorsqu’ils se sont connus, tous deux bercés par la passion du voyage. L’un, Erik, prenait inlassablement des notes sur ses carnets ; l’autre, Bernard, photographiait en noir et blanc. Précédé par une ode à « l’amitié », le tout est devenu un livre, entre reportages et salves d’émotions désabusées. Sous-titré, « L’eau, le sable et les rêves », il exsude une certaine mélancolie, voire la désillusion.
C’est particulièrement flagrant à Cuba, une île qui vit son destin dégringoler « du rêve révolutionnaire aux lendemains qui déchantent ». L’on découvre à cet égard une certaine dimension autobiographique, puisque notre auteur vient d’une famille d’origine cubaine. Cette dernière célébra « la victoire de la révolution » castriste et la fin de « l’odieux dictateur Batista ». Mais croyant découvrir le « vrai marxisme » – alors qu’il n’a visiblement ni lu ni compris la nature originellement totalitaire du Manifeste communiste de Karl Marx – il accuse le coup : « Les bâtisseurs d’idéal sont souvent des constructeurs de clôtures barbelées destinées à empêcher le peuple de sortir du paradis ». Les photographies confirment la vétusté et la pauvreté résultant de ce socialisme idéologique et mensonger qu’Erik Orsenna n’a pas compris, alors que la mer, pour les Cubains, est « leur mur de Berlin ».
Rêvant longtemps l’Afrique, il trouve bientôt son fleuve préféré : le Niger. Ce pourquoi il va sillonner le Sahel. Hélas ce vaste courant d’eau est menacé. Par le soleil et le sable, par « le cancer des djihadistes », la « malédiction » de l’or et du pétrole, enfin par « la furie des pirates dans le golfe du Bénin ». La dangerosité de ces espaces interdit désormais à l’écrivain d’y revenir. Mais en inventant un personnage de roman[5] – une Malienne qui prend la route des migrants – il se fait « reporter » au sud du Sahara, puis aux marges de la Lybie.
Parmi ces « frontières de sables », quelque espoir se fait jour, lorsque que l’ouverture des « Ecoles des maris » permet aux femmes un peu plus de liberté et de sécurité de la conception. Cependant l’obscurantisme islamiste sévit, conjointement aux putschs qui portent des militaires au pouvoir, entre Mali, Burkina, Niger ; avec des « résultats militaires partout désastreux ». Malgré de beaux visages, de femmes et d’enfants, la photographie accentue la noirceur des masques et des voiles. Ce qui, hormis l’intérêt documentaire, ne fait pas rêver…
Malgré les aides humanitaires, dont celle de son « amie tant admirée, Runa Khan » – l’ONG Friendship – le Bangladesh est autant déshérité. L’énorme delta formé par la confluence de trois fleuves, Gange, Brahmapoutre, Meghna, inonde les plaines, effrite les terres et les îles. Notre auteur ne manque pas alors de céder au pathétique catastrophisme climatique. Les yeux du reportage photographique sont tout autant obscurcis par la pauvreté qu’au Niger, par l’Islam…
Tout change en Chine. La longue marche maoïste continue en un nouvel avatar. Moins guerrière, quoique toujours communiste, mais sous la forme d’un exode rural vers les villes surtout côtières, où se déploie une croissance économique fulgurante. Le « coût environnemental » est cependant considérable. Pour le contrer, les « pépinières » d’arbres prolifèrent. Les ateliers frénétiques produisant des millions de chaussettes jouxtent les taudis, alors qu’en face vit un nouveau temps présent : « clarté, propreté, automatisation ». Mais « en cette fin des années 1970, le moindre faux pas idéologique peut être puni de mort ». Ce qui coexiste aujourd’hui avec la « religion capitaliste », mais un « capitalisme d’Etat ». Hélas, ajouterons-nous, rien du libéralisme politique n’a affleuré au sein de ce pseudo libéralisme économique.
En un diptyque croisé, les textes, les carnets et les photographies nous montrent en leur confrontation des mondes fragiles et en bouleversement. En cela, pour répondre au titre, ce sont bien des pays nomades, nomadismes endémiques, contraints, dangereux. Un livre attachant, mais qui est plus un survol rapide qu’autre chose…
Auteure d’une foultitude de livres, entre poésie et récit, Etel Adnan (1925-2021) est née à Beyrouth, ville cosmopolite. Plus encore, n’est-elle pas syro-franco-américano-libanaise, écrivaine et artiste ? De surcroit, polyglotte, elle écrit en français, en anglais et en arabe. Ses peintures, à la lisière de l’abstraction et du paysage naïf, aiment les aplats vivement colorés. Sa bibliographie surabondante est surtout poétique, et ses titres sont parfois discrets – Déplacer le silence[6]– parfois flamboyants – Je suis un volcan[7]. Ils reflètent également les convulsions d’un siècle : L’Apocalypse arabe[8]ou Voyage, Guerre, exil[9]…
En fait ce Des livres et des femmes, d’abord paru en 2014, n’est que le premier volet de ce recueil, dont le second s’appelle Paris mis à nu, lui né en 1993. Dans un premier temps, et au moyen de neuf lettres, cette dame nous entraîne à Beyrouth, mais aussi Barcelone, Amsterdam et Rome. Les déambulations physiques de l’observatrice en compagnie de son amie Simone se doublent de vagabondages intérieurs. Au gré du titre l’on devine une dimension féministe. Les femmes – et en conséquence « les choses de l’amour » – y sont le premier objet d’investigation, sans oublier l’art, la peinture ou encore l’Histoire. La promenade est loin d’être superficielle, puisqu’à l’acuité du regard s’ajoute l’érudition.
Parmi ces lettres adressées à Fawwaz, la Foire du Livre de Barcelone est sa première destination. Les femmes lui paraissent libres, au contraire de celles invisibles du Marrakech. À Murcie, où célébrer le poète et philosophe arabo-andalou Ibn ‘Arabi, ce dernier « est le seul,parmi les grands théologiens de l’histoire, à avoir accordé à la femme une parfaite égalité dans le domaine de l’absolu ». En dépit d’Amsterdam au travers d’une prostituée, les villes méditerranéennes dominent, comme Skopélos où les souvenirs de sa mère croisent une fillette nourrissant les pigeons… Mais à Aix-en-Provence l’interrogent les tableaux de Cézanne et Picasso qui regardent éclore la féminité. Comment vivent les femmes dans ces villes, comment ces villes les transforment-elles, voici la problématique irrigant ce parcours. Or l’art est « à la recherche du féminin, et à son tour il féminise le monde […]D’où d’ailleurs son caractère indispensable aux sociétés, et à la subversion qu’il exerce».
Charles Baudelaire, au travers des allusions à Mon cœur mis à nu et aux « Tableaux parisiens » des Fleurs du mal, sans oublier les poèmes en prose du Spleen de Paris, est le fil conducteur d’Etel Adnan. Pluie, passants, gastronomie, tout est prétexte à l’attention. La capitale française est sans cesse en contraste avec le Proche-Orient, avec l’Algérie tyrannique. Malgré les inquiétudes liées au contexte international, ce conglomérat de petites proses poétiques oublie rarement la dimension métaphysique. Cependant il s’agit d’abord une ville de poètes, d’écrivains. Etel Adnan lui accorde une particularité presque magique : « quand on vit à Paris, on apprend à croire, envers et contre tout, en un possible salut ». Pourvu que cela dure…
Qu’il s’agisse d’aller à la recherche de ses racines familiales et culturelles, ou de quêter l’ailleurs, le voyage n’est pas que vagabondage. Source de connaissance, il se décline en créations verbales et photographiques, en œuvre d’art enfin…
La Bibliothèque gelée, sculptures de Pascal Convert,
Château de Chaumont-sur-Loire, Loir-et-Cher.
Photo : T. Guinhut.
L'Assaut contre les bibliothèques
La Bibliothèque du meurtrier,
versus
La Bibliothèque Hespérus
XVI
Le lutrin
Prologue
- Aviez-vous, Mathilde, remarqué, bien en évidence, sur un lutrin de bois orné d’un ange, dont le plat est fait d’ailes étendues, cet emboitage dessiné d’un octogone d’or ?
- Non. Rien de tout cela ne me semblait pas figurer auparavant dans le salon central. Je ne comprends pas comment ce lutrin a pu soudain apparaître ! Pour le désigner ainsi à notre attention il semble pouvoir contenir quelque document important.
- Ouvrons-le :
- Et si c’était quelque piège ?
- Vous voilà bien superstitieuse, Mathilde. Il n’y plus de fantôme de la bibliothèque. Le temps des chausse-trappes est de toute évidence terminé.
- Vous avez raison, de plus ce n’est ni un diable, ni Satan en personne, mais un séraphin. Voici, comme un cadeau, une bien jolie reliure ornée de livres ouverts. Je me demande bien de quoi il peut s’agir…
- Un titre cependant bien digne d’être au centre de cet espace : L’Assaut contre les bibliothèques. Nous devons certainement le lire.
- Non ! Impossible… Bertrand, ne le lisez pas.
- Pourquoi, Mathilde ? Avez-vous peur qu’il soit prophétique, performatif ?
- Non, non. Mais c’est une œuvrette immature, indigne de trôner dans une telle bibliothèque.
- Vous me cachez quelque chose, n’est-ce pas ? Sauf le respect que je vous dois, vous ne m’empêcherez pas de l’ouvrir. Mais, cachottière, vous en êtes l’auteure !
- Oui, je l’avoue. Mais je dois supposer qu’Allan Malatesta lui-même l’a faite relier. Et que cet écrit a contribué à mon embauche.
- Que voulez-vous dire ?
- Il s’agit de mon mémoire de fin d’études, dans le cadre du département d’éthique des bibliothèques. Allan Malatesta voudrait-il se moquer de ma petite personne, me ridiculiser auprès de Stendhal et de Swift ? Je ne l’ai pas relu depuis.
- Eh bien, puisque vous êtes, parmi cette bibliothèque où dominent les témoignages des morts antiques et modernes, la première auteure bien vivante que je rencontre, lisons :
La Bibliothèque gelée, sculptures de Pascal Convert,
Château de Chaumont-sur-Loire, Loir-et-Cher.
Photo : T. Guinhut.
XVII
L’Assaut contre les bibliothèques
Le monde des bibliothèques était paisible.
Sous la gouverne de sages affables des deux sexes, les livres n’attendaient que les doigts qui les ouvraient, que les yeux qui en buvaient le sens. La fréquentation des lecteurs était aussi stable que la giration des planètes autour du soleil.
Même si chaque planète-bibliothèque était généraliste et transversale, le Platonicium arborait une dominante philosophique. L’Einsteinium, lui, était plutôt scientifique, le Gibonium, historique, le Machiavelium, politique, le Diocesium, religieux. Le Botanicum et le Zoologicum étaient eux évidents. L’Eroticum était lui plus secret.
Au centre de cette constellation, le Copernicum était de toute évidence astronomique. Là où résidait le gouvernement des bibliothèques, humaniste comme il se doit. À sa tête, l’on ne savait si Herménilda Codex, dont le visage était conforme à la géométrie de l’esthétique, était réellement une femme ou plus vraisemblablement une allégorie. Elle incarnait au sommet la Loi. Loi bienveillante, bien digne des plus sagaces démocraties libérales, sinon omnisciente. Alors que chaque Dame veillait à la croissance de leurs bibliothèques respectives, Herménilda Codex veillait plus particulièrement à leur équilibre pluraliste et pacifique.
Cela semblait devoir durer autant que l’éternité des livres.
Cependant, venus d’on ne savait où, quoique l’on soupçonnait que les rayons historiques de Gibonium en fusses responsables, des agitations, d’abord imperceptibles, mineures, puis un peu plus bruyantes, orageuses, se firent jour, insidieuses, pour très vite, en un semis de feux de paille et de poudre, éclater, virulentes. L’on crut d’abord diagnostiquer une bibliopestis sévère, épidémique. Mais l’on put ignorer le bruit tapageur émis par des agitateurs, des activistes des groupuscules, puis des légions, dont in put bientôt dresser la liste exhaustive.
Parmi les Eveilleurs, la chercheuse Terebra Majoria prétendit prouver qu’Homère, originaire du Soudan égyptien, comme on avait tenu à le cacher, était noir, tandis qu’une autre universitaire, Habiba Lajoinie, réclamait d’attribuer les drames historiques, comédies et tragédies bien connues à la sœur qui n’avait pas eu l’opportunité d’être la créatrice attendue, Joan Shakespeare. Cependant, le trop d’hommes tyranniques, sans compter le crime passionnel du noir Othello, rendit bientôt infréquentable le barde de Stratford, que l’on ne tarda pas à débarrasser des étagères pour lui faire rejoindre un compost qu’il n’aurait jamais dû quitter. Ainsi l’on prit parmi ces Eveilleurs l’habitude d’enterrer vivants les livres. Jusqu’à l’étouffement.
Les Hégéliens, plus prudents, préféraient fomenter un incompréhensible désordre en déroutant le catalogue, dérangeant l’ordonnancement, mélangeant les genres, les rubriques et les auteurs jusqu’à les rendre introuvables par quelque utilisateur que ce soit, prétendant arguer de la nécessité d’un Etat centralisateur absolu pour ramener l’ordre. D’autres encore, semaient un dissolvant d’encre parmi les pages, devenues progressivement et imparablement strictement blanches. De façon à les remplacer par une constitution universelle, impérative et catégorique, selon laquelle l’Etat omniscient réglerait la vie des auteurs et des lecteurs, jusqu’à la moindre virgule, leur syntaxe correcte et leur vocabulaire orthodoxe.
Jurant et tonitruant, les Prophétiques maniaient le feu ! Tous les contenus matérialistes devaient être éradiqués, jetés en tas sur les pavés des cours, éparpillés sur le sable des jardins. Sous conduite assurée du Grand Mecqua, rien que la torche devait les incendier à coup sûr. Les autodafés étaient tellement abondants qu’ils se voyaient depuis l’espace céleste. Ne réchappaient à leur vindicte incendiaire que les livres spirituels, pour les conserver, les choyer, les honorer, les sanctifier. Seuls ceux empreints de la parole divine étaient réel feu de Pentecôte. Ce feu divin qui ensuite avait pour projet de libérer de la matière du papier et de l’encre les mots du Dieu qui s’élèverait sans qu’il en soit besoin d’autre trace…
Les Sabines s’emparèrent soudain de l’évidente domination masculine dans les bibliothèques. La science, la littérature, la musique, l’Histoire et caetera, devaient respecter l’égalité. Ainsi fallait-il, à coups d’articles pompeux, de thèses revanchardes, écrêter le porte-phallus littéraire, le violeur scientifique, la baguette du chef d’orchestre, le sceptre des princes et des rois, le calame des historiens et la plume érigée des poètes. De surcroit n’était-il pas évident que les sexes n’existaient plus, que seuls les genres avaient droit de cité, que toute transidentité penchait vers le féminisacré ? Les mots mêmes ne devaient plus avoir d'autre genre que féminin, d'où la nécessaire refonte du vocabulaire, des conjugaisons, de l'imprimerie !
Comptabilisant de la seule race humaine les crimes écologiques, ou « écocides » selon leur doxa et leur logorrhée, les Planétaires, qui priaient les arbres et le ciel avec vénération, récusaient pêle-mêle technologie et capitalisme, plantaient des légumes véganes et buvaient du soleil. Avec confiance, ilslaissaient les feux de forêts naturels laper les bibliothèques, les inondations naturelles réduire en bouillie ce qui n’était même plus de la pâte à papier.
Les Hégéliens ne juraient que par leurs livres rouges, pavoisant de leur écarlate sanguin les rues de leurs empires. Les Eveilleurs ne goûtaient que le noir de leur code. Les Sabines élisaient le rose et la vulve pour symbole. Les Prophétiques avaient le vert de leur oasis, quand les Planétaires avaient le vert forestier et le bleu océaniques. Ce qui ne manquant manqua pas de susciter de sévères frictions, à l’occasion desquelles l’on se récriait avec verdeur.
D’étranges coalitions virent le jour : éco-féminisme, éco-prophétisme, prophétisme révolutionnaire, mecqua-planétisme, rougéveillisme, et l’on en passe. La converge des luttes ne fit pas long feu, tant les excommunications, les autodafés s’allumèrent et pullulèrent.
Le langage se multipliant, se fragmentant, se collant par bribes, perdait sa cohérence, son sens, comme une Babel bruyante et balbutiante, menaçant de s’écrouler sur elle-même où les mots n’étaient plus que langue de bois et clichés euphorisants, braiements d’ânes, cris de pies surexcitées, râles étouffés de condamnés sommairement exécutés.
Alarmée par de tels désordres, qui plus est contagieux, une assistante d’ Herménilda Codex, jeune disciple zélée, déjà célèbre pour son érudition, sons sens de la critique, sa liberté d’esprit, qui vivait à Platonietzsche sur Humanita, nommée Aube Saint-Gratien, blonde héroïne au nez gracieux, à l’œil vif, résolut d’inventer des personnages avant de les envoyer, aussitôt matures, sur chaque planète corrompue. L’un s’appelait Conviction, l’autre Raison, l’autre encore Rhétorique, ou bien Apollon et Minerve, ou encore du nom des neuf Muses.
Soudain, l’intervention des élèves d’Aube Saint-Gratien, lectrice sagace et salvatrice, rompit les armes. Voici comment : armée d’une rare et solide édition de La Bataille des livres de Jonathan Swift, entraînant ses jeunes amis, elle se jeta, en toute judicieuse furie, sur les paltoquets verbeux, les assaillant à coups d’in folio brandis à tour de bras. Dans un même mouvement, les livres s’animèrent d’eux-mêmes, se révoltèrent, attaquèrent vigoureusement les mutins, pour les jeter sur le sol de leur présomption sans vergogne, et rétablir enfin la culture et la paix qui avait été oubliées.
Une fois l’ordre public rasséréné, Aube Saint-Gratien décréta l’expulsion des fauteurs de trouble de toutes les bibliothèques planétaires. Il ne s’agissait ni de tuer les responsables, ni de censurer leurs abominations, mais de les reclure sur Elucubros, une planète jusque-là seulement peuplée de crabes des sables et de crapauds vaseux. On leur laissa les moyens logistiques nécessaires pour construire à leur guise leurs bibliothèques, sous la direction des Hégéliens.
Bientôt leurs bâtiments de guingois, bâtis aux cinq coins de la planète terraquée, s’élevèrent de bric et de broc. Pour les Eveilleurs une immense paillote de négritude. Un monument stalinien aux colonnes carrées pour les Hégéliens. Minarets dégoulinant de miel pour les Prophétiques. Globes de béton moussu sous l’autorité des Planétaires. Vagins clitoridiens vastes comme des temples pour les Sabines…
Tout cela aurait pu coexister, éloignés les uns des autres du plus loin qu’il est possible sur une planète bossuée de montagnes inhospitalières. Mais les cinq communautés protestèrent bien vite de leurs incompatibilités. Elles s’armèrent de leur volonté de puissance, de leur ressentiment courroucé, de leur hubris échevelé, de leur pulsion de mort plus effilée que lame d’épée anticolonialiste, scalpel castrateur, de sabre arabesque, d’échafaud révolutionnaire et pioche écologique, s’attaquant avec furie aux reliures, aux pages, aux chapitres, aux typographies, pour les érailler, les privant de voix, noircissant le blanc pour rendre l’Histoire illisible, rougissant ou verdissant entièrement de drapeaux les couvertures. Alors que les Sabines préféraient effacer toutes les consonnes « m » du vocabulaire et du dictionnaire pour invisibiliser le signe du masculin.
De guerre lasse, puisque toutes les planètes et bibliothèques coexistaient en toute paix tolérante, Aube Saint-Gratien laissa les livres s’écharper les uns les autres, et en conséquence, les autochtones d’Elucubros se déchirer, ne laissant que leurs cadavres noircis et leurs squelettes blanchis défigurer les sols pierreux et aqueux originels…
Le monde galactique des bibliothèques avait retrouvé la paix. Et les livres intelligibles, même si comme de coutume bien des traducteurs, érudits et interprètes, vulgarisateurs et bonne volontés étaient nécessaires, glissaient des belles mains d’Aube Saint-Gratien en direction des bras des lecteurs comblés…
Photo : T. Guinhut.
- Votre récit, Mathilde, me laisse pantois ! Stupéfiante, vous êtes. Vous m’aviez caché ce talent…
- Pensiez-vous, Monsieur Comminges, que je puisse confier la Bibliothèque Hespérus à n’importe quelle péronnelle ? J’aurais pu engager des dizaines de bibliothécaires érudits et soigneux pour dresser le catalogue. Voilà pourquoi elle a plus que ma confiance, mon admiration.
- C’est trop d’éloges, Monsieur Malatesta, je vais rougir jusqu’à la nuque.
- Qui suis-je, pour être parmi vous ?
- Mais Monsieur Comminges, vous êtes l’enquêteur, celui qui a sauvé notre vivante auteure. De surcroit, ne l’oubliez pas, vous êtes le narrateur. En cela fort précieux. Et grâce à qui un nouvel opus s'adjoindra aux livres clefs de la bibliothèque.
Bibliothèque idéale de la consolation. De l’Antiquité au XVII° siècle,
Les Belles Lettres, 2025, 592 p, 35,50 €.
Bibliothèque idéale des Odyssées. D’Homère à Fortunat, Les Belles Lettres, 2022, 352 p, 29,90 €.
Bibliothèque idéale des pierres, plantes et paysages. D’Homère aux Alchimistes,
Les Belles Lettres, 2024, 369 p, 29,90 €.
Lucrèce : De la Nature, traduit du latin par Alfred Ernout, Les Belles Lettres, 2019, 318 p, 21 €.
Pierre Vesperini : Lucrèce. Archéologie d’un classique européen,
Champs Flammarion, 624 p, 13,50 €.
Source de consolation universelle, l’Antiquité reste un modèle, un champ de recherche exponentiel, pour les historiens, les artistes, les philosophes. Elle est alors bien digne d’une Bibliothèque idéale, celle qu’égrène cette respectable maison d’édition entre toutes : Les Belles Lettres. Puisant dans son inénarrable fonds, elle peut constituer des anthologies thématiques, bien entendu mythologique, mais aussi des odyssées, et, plus étonnement, de la consolation ou encore des plantes et des pierres. Dans lesquelles décidemment Grecs et Romains ont tant à nous dire en termes de fictions et de connaissances, de science et de philosophie. Ainsi la dimension encyclopédique avérée dialogue avec le sommet de la poésie philosophique, soit De la nature de Lucrèce, dont l’acuité scientifique résonne avec notre temps.
Le mythe précède l’Histoire, depuis la théogonie, ou naissance des divinités, jusqu’à l’évhémérisme, une conception selon laquelle les dieux ne sont que des hommes, mais divinisés en raison de leurs exploits. Ainsi, Laure de Chantal ne pouvait faire l’impasse sur cette source gréco-romaine : sa Bibliothèque mythologique idéale ne manque ni de déesses ni de dieux, sans compter leurs demi-dieux. L’on y lira, réunis avec sagacité, la plupart des mythes, bien souvent féminins : le « deuil de Déméter » par Pausanias, l’histoire de Psyché, âme amoureuse » par Apulée, sans oublier un rare « Jugement des déesses » par le parodique Lucien de Samosate…
Les paroles des neuf Muses président au récit mythique. En particulier chez Hésiode, l’auteur de l’inaugurale Théogonie. N’en doutons pas, elles inspirent également Homère, qui célèbre dans l’Iliade les rivalités des Dieux au travers de la guerre des Grecs contre les Troyens mais sait aussi chanter un rare « Hymne à Aphrodite ». Dans l’Odyssée il conte la rencontre d’Ulysse et de Circé, magicienne séductrice, presqu’aussi dangereuse que les Sirènes. Parmi les mythes les plus curieux, figurent chez Platon ceux de l’Atlantide, continent englouti, et d’Er, celui qui revint à la vie pour transmettre son expérience de l’au-delà, ce qui n’est pas sans apparaître comme une préfiguration de celui du christianisme.
Plus philosophe que conteur, Cicéron s’interroge sur l’origine des dieux, en répondant que l’on sait « diviniser ce qui est bon et utile » ; nous ajouterons que l’on divinise aussi l’effroi, si l’on pense aux Enfers, de Cerbère à Pluton, en passant par les Furies. L’empereur Julien qui voulut, face au christianisme, rendre Rome au paganisme, n’en dénonce pas moins « leurs baudruches gonflées de vents et ces monstruosités, qui sont pour ainsi dire des simulacres et des ombres de la véritable science ».
Cependant cette embrasement mythologique n’est pas que gréco-romain. Avec Plutarque, bien que Grec, l’on aborde les mystères d’Egypte, les dieux Isis, Osiris, Typhon, Horus… De surcroit, l’on saura, grâce à Clément d’Alexandrie, « ce que les Grecs doivent aux Hébreux ». Plus avant encore, l’on peut considérer, en lisant Hippolyte de Rome, que le paradis terrestre soit l’ordre du mythe et de la fiction consolatrice.
Il n’y a qu’une Odyssée n’est-ce pas... Cela va sans dire, et pourtant voici une Bibliothèque idéales des Odyssées, au sens où, d’Homère à Fortunat, l’on voyage à pied et à cheval, et au moyen de navires qui sans cesse sillonnent la Méditerranée. Conquérants, commerçants et explorateurs, ils bravent les Alpes et le Danube, ils s’aventurent jusqu’en Egypte, en Inde, aux portes du Sahara, au-delà de la Manche et en Ecosse où Hadrien fit ériger son mur !
Omniprésents sont les géographes, comme Hérodote curieux des sources du Nil, ou Néarque relatant les voyages d’Alexandre au sud de la Perse et sur les côtes de l’océan indien, ou encore Pline l’ancien dont on connait les « Missions dans l’Atlas ». Toutefois, ils côtoient les pourvoyeurs de merveilleux, à l’instar d’Ulysse et de Jason qui quête la Toison d’or. Voyageur avéré, Lucien de Samosate préfère paradoxalement arpenter des contrées imaginaires, enfers, lune, « baleine-monde », nous régalant avec « l’homme qui voyageait dans les nuages ». Ou encore Ovide relatant le voyage de Bacchus. À cet égard le facétieux philosophe grec Lucien se gausse des monstres et des bestiaires fabuleux. Et si notre bibliothèque est idéale, les conditions du voyage antiques sont bien loin de l’être : tracas, tempêtes, auberges sordides, brigands…
L’une des fonctions de la philosophie est sans nul doute la consolation. La guerre omniprésente, la faible espérance de vie, la maladie, le deuil, la mort, sans compter les peines de cœur et l’acedia, l’époque antique, malgré ces succès civilisationnels certains, n’échappe pas au mal commun. Face aux inconsolables, il faut à l’ami, au sage, savoir le pouvoir de la parole, du logos. Pour ce faire, l’on est philosophe épicurien ou stoïcien, mais aussi, bien entendu, chrétien. Sage entre tous, Sénèque affirme « se souvenir des morts, mais aimer les vivants ».
Le consolateur use de bien des genres littéraires. Des lettres à Lucilius, de Christine de Pisan et de Malherbe, des sermons et oraisons funèbres, depuis Platon pour qui « les morts ne veulent pas être pleurés », jusqu’aux nombreux prédicateurs et orateurs du christianisme, entre Saint-Jérôme et Saint-Augustin, qui, cependant tonne : « Pas de consolation pour un débauché ! ». Le lyrisme et l’élégie coulent à flot, aussi bien chez Callimaque et Catulle, que chez les poètes de la Pléiade, tels Ronsard et Du Bellay, y compris chez les baroques, comme Théophile de Viau : « Après t’être affligé, pense à te réjouir ». Ce sont également des dialogues philosophiques, platoniciens et cicéroniens, des traités et des manuels, de la part de Plutarque ou du mystique rhénan Maître Eckhart. Y compris des traités d’épistémologie : ainsi le Pseudo-Démétrios de Phalène propose un « Vade-mecum pour consoler à distance », et plus près de nous un certain Milleran, fort serviable, compose des « Consolations pour toute circonstances ».
Hélas, après avoir catalogué les motifs d’affliction – déchéances politiques ou « violences faites aux femmes » – et les « consolations paradoxales », le volume se referme sur les « impossibles consolations ». Car si l’un a perdu son Eurydice, définitivement rejetée parmi les ombres des Enfers, l’autre a « la fosse comme seul abri ».
Antique certes, à partir d’Homère, cette anthologie de la consolation s’aventure jusqu’au XVII° siècle de Shakespeare et de l’immanquable Bossuet, en passant par « La jeune veuve » de La Fontaine, fouille prioritairement les textes grecs et latins, mais aussi sanskrits, grâce au Ramayana, élargissant ainsi les perspectives, tant historiques que géographiques, en une sorte d’invariant aux multiples variantes des civilisations et de la condition humaine.
Quand, du moins dans notre espace européen et proche-oriental, a-t-on inventé le jardin, sinon dans l’Antiquité ? Le monde des Anciens est né de la terre, ressource adulée, cultivée, jardinée. L’on ne compte pas tous les auteurs qui l’ont louée. Fouillant dans l’immense corpus gréco-romain des éditions Les Belles Lettres, Laure de Chantal concocte pour nous une anthologie fournie, une Bibliothèque idéale des pierres, plantes et paysages, un voyage chronologique d’Homère aux alchimistes d’Alexandrie.
Pour les Grecs, les jardins sont ceux des mythes : les Hespérides avec leurs pommes d’or, les jardins d’Arès recelant la Toison d’or, ou celui de la magicienne Médée s’affairant dans sa vénéneuse cueillette, tels que les décrits Apollonios de Rhodes. Ou encore ceux de Circé entretenant ses plantes magiques au service de son amour ardent pour Ulysse. Or chez Hésiode, « tout vient de la terre ». Et quoique « née d’un terreau aride », selon les mots de Thucydide, la civilisation hellénistique devient florissante. Ainsi le lien originel depuis la géologie et le cosmos permet à l’homme d’habiter la terre et de la jardiner à son profit. Quant aux « jardins suspendus de Babylone », on les trouve parmi les pages de Diodore de Sicile…
Chez les Romains, c’est le règne de l’Italie fertile, chantée par Varron, Lucrèce et Virgile, dont le poème Les Géorgiques est un manuel d’agriculture, exaltant le bonheur du cultivateur, quand Ovide rend hommage au jardin de Flore. Pline l’Ancien propose la connaissance des soins par les plantes, grâce à toutes sortes de « panacées ». Cependant Sénèque le stoïcien, ancêtre des écologistes avertisseurs et culpabilisateurs, déplore « la triste faculté de l’homme à pervertir et détruire » et accuse la cupidité destructrice, en particulier des « entrailles de la terre » pour en tirer l’or, pour lequel les alchimistes affabulent des recettes de fabrication.
De telles anthologies bien taillées rassemblent des textes bien connus, d’autres plus secrets, voire introuvables. Cette collection, Bibliothèque idéale, comptant déjà une demi-douzaine de volumes, économise bien des recherches érudites en évitant les étagères immenses et surchargées, et déballe en bon ordre à chaque fois un encyclopédique parcours thématique, tout en permettant de rebondir vers les œuvres complètes, quoique celles lacunaires ou perdues soient nombreuses. D’autant plus agréable que celui qui nous occupe voit ces caractères imprimés à l’aise d’un vert pertinent et délicieux ; ce qui devrait donner à méditer à maints éditeurs, non pour céder à une mode écologiste, mais pour des raisons d’esthétique typographique. Les autres sont habillés de couvertures roses, d’azur ou orangées, tous ornés d’une chouette de Minerve gaufrée d’or…
Cette « bibliothèque idéale » est en quelque sorte la sœur d’une autre collection, celle du centenaire des Belles Lettres, reprenant les grands auteurs antiques : Hésiode, Homère, Xénophon, Lucien, Ovide, Epictète… Arrêtons-nous sur Lucrèce, puisqu’il est bien évidemment présent dans la Bibliothèque mythologique idéale en ne craignant pas d’évoquer « les châtiments infernaux ». Son œuvre unique, De la nature, apparait comme la pierre angulaire de la physique; alors que l’on découvre dans la jaune collection Champs chez Flammarion, le volume de Pierre Vesperini consacré à « l’archéologie d’un classique européen ».
Il est l’auteur du plus grand poème philosophique de l’Antiquité. Pourtant nous ne savons pas grand-chose de sa vie. Né à Rome vers 98 avant J.C, mort vers 55, Titus Lucretius Carus appartenait probablement à l'ancienne et brillante famille des Lucretii Tricipitin. L’on présume que ce descendant de plusieurs consuls préféra ne guère s’intéresser aux affaires publiques, car, en toute sagesse : « suave mari magno aequora ventis…», disait-il. Soit « il est doux, quand sur la grande mer les vents soulèvent les flots, d'assister de la terre aux rudes épreuves d'autrui ». Selon la légende diffusée par Saint Jérôme, suspect de peu de sympathie à son égard, l’on raconte qu’un philtre d’amour l’avait rendu fou. En conséquence De la Nature ne serait que l’expression de son délire. L’on prétend également que, pris de rage mélancolique, Lucrèce s’est suicidé. Le christianisme ne pouvait être indulgent pour celui qui pensait aux dieux comme des entités lointaines ne se préoccupant pas des hommes.
Avec si peu d’informations, comme écrire une biographie ? Pierre Vesperini relève le défi, mais en choisissant plus exactement la fibre de l’essai. Il porte le feu de son investigation sur le monde de Lucrèce, son temps, sur Rome, « civitas erudita », sur la figure du « poeta ». Avec soin, il étudie la « pragmatique esthétique et savante du De rerum natura », avant de s’intéresser à la redécouverte d’un manuscrit que l’on croyait perdu, grâce aux soins de l’Italien Le Pogge[1] au XV° siècle. S’ensuivit la diffusion d’une œuvre sulfureuse qui suscita bien des controverses, le dédain de l’Eglise et la passion des humanistes puis des Lumières. Effet la philosophie de Lucrèce est « un combat contre la religion ».
Au-delà du « mythe Lucrèce », « La méthode employée est celle de l’ethnologue abordant des sociétés exotiques ». Pierre Vesperini met à l’épreuve une démarche scientifique, en usant d’une vaste connaissance du monde antique, au service de la dimension encyclopédique, et en cohérence avec son sous-titre : « Archéologie d’un classique européen ».
Lucrèce : De la nature des choses, Bleuet, 1795.
Photo : T. Guinhut.
En cinq livres, et après une invocation à Vénus, Lucrèce traite de la physique et de la morale d’Epicure. Didactique et poétique, il tente une interprétation de l’univers entier. Les atomes, dont l’agencement a formé le monde, se meuvent éternellement dans le vide. Ils ont tendance, grâce au « clinamen » à se grouper pour former des êtres inanimés puis animés. En ce sens l’intuition de Lucrèce est aussi stupéfiante que moderne. La pluralité des mondes, antérieure à la pensée de Fontenelle, laisse la place à l’homme, corps et esprit, le tout résultant d’un agrégat et d’une combinaison des atomes : « C’est l’effet de cette légère déviation des atomes en un lieu, en un temps, que rien ne détermine ». En conséquence, l’âme est mortelle. Ensuite, il est question des cinq sens, de l’illusion de l’amour. Enfin, les phénomènes terrestres font l’objet du dernier chant, pluie, arc-en-ciel, volcans, tremblement de terre, ce avant l’ultime tableau : celui, tragique, de la grande peste d’Athènes.
Evacuant la crainte du surnaturel et des dieux, le poème fait l’éloge de la beauté de la vie. Il subit une éclipse médiévale, avant que, malgré son matérialisme honni par l’Eglise, la Renaissance le redécouvre, que La Fontaine, Voltaire et Gassendi le goûtent. Génie Poétique et scientifique, Lucrèce mérite bien notre relecture.
Si la traduction d’Alfred Ernout a le défaut mineur d’être en prose, elle a le mérite de la clarté. Rêvons alors d’une belle version en alexandrins qui lui rendrait pleinement justice. D’autant que le poème philosophique est hélas depuis longtemps passé de mode, si l’on excepte celui du digne héritier de Lucrèce, Raymond Queneau, intitulé Petite cosmogonie portative[2], qui, en six chants non dépourvus d’humour, va de la formation de la terre jusqu’à l’humanité, ses machines à calculer et autres « sauriens du calcul » :
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.