Basilique Saint-Just de Valcabrère, XI°-XII° siècles, Haute-Garonne.
Photographie : T. Guinhut.
Du Moyen Âge à la Renaissance :
Société féodale, vie des femmes, peste noire,
Thomas d’Aquin, politique & art…
Marc Bloch : La Société féodale, Albin Michel, 2026, 710 p, 26,90 €.
Justine Audebrand : La Vie des femmes au Moyen Âge, Perrin, 2026, 400 p, 22,90 €.
Anna Esposito, Franco Franceschi, Gabriella Picini :
Violences faites aux femmes. Un regard sur le Moyen Âge,
traduit de l’italien par Marie-Ange Beaugrand, UGA éditions 2016, 378 p, 28 €.
Patrick Boucheron : Peste noire, Seuil, 2026, 576 p, 27 €.
François-Xavier Putallaz : Le Hibou, le zodiaque et la petite vieille. Miettes de Thomas d’Aquin,
Editions du Cerf, 2026, 192 p, 16 €.
Jacques Bouineau : Le Regard du droit. La politique et l’art à la Renaissance,
Les Belles Lettres, 2026, 374 p, 45 €.
Moyenâgeux, le Moyen Âge ? L’adjectif, dépréciatif, montre l’ampleur des préjugés attachés à la période médiévale. Aussi faut-il le redécouvrir sans cesse, par exemple au moyen de l’édition revue et augmentée de La Société féodale, ouvrage fondamental à cet égard. Cependant une flopée d’essais vient à point dans nos librairies pour dépoussiérer cette période bouleversée, pour en examiner des aspects jusque-là peu investigués, soit le versant féminin de l’humanité, en particulier au prisme des violences qui leur furent faites. Pire cependant, c’est au XIV° siècle que s’abattit une catastrophe imparable, celle de la peste noire, qui fit tant de victimes. Plus savoureux est le « hibou » dont l’une des « miettes » émaille les cours de l’austère théologien Thomas d’Aquin. Reste à savoir quel saut culturel a fait du Moyen Âge le tremplin de la Renaissance, en particulier en termes de politique et d’art…
Quoique plus que cinquantenaire, ce copieux volume de Marc Bloch (1886-1944) n’a rien perdu de sa pertinence. En effet, d’abord écrit à partir de 1933, puis publié en deux tomes en 1939 et 1940, en des temps pour le moins troublés, La Société féodale reste un indispensable monument, plus sûr que la présence des restes de son auteur au Panthéon, tant pour son œuvre de résistant que d’historien, tant l’opportunisme et la manœuvre politique guident aujourd’hui l’opération. Elle est après Les Rois thaumaturges et Les Caractères originaux de l’histoire rurale française un sommet d’érudition, néanmoins d’approche aisée, au moyen d’une écriture élégante.
La seigneurie et les systèmes agraires sont les piliers de cette entreprise historienne, qui concerne les fiefs, d’où vient le mot « féodal », soit une structure sociale, « un mode de possession des biens réels », au travers de la relation vassalique et de l’organisation seigneuriale.
À partir du VIII° siècle un faisceau d’invasions, Sarrasins, Hongrois, Normands, cerne l’Europe. Deux siècles plus tard, la situation se stabilisant – hors l’invasion musulmane au sud, dont les razzias esclavagistes et les pillages ne cessent de longtemps – une société chrétienne peut prospérer. Les conditions matérielles et économiques sont ici fondamentales. En ce sens, ce que Marc Bloch appelle « le second âge féodal » manifeste une « révolution économique ». La « mémoire collective » s’organise autour de l’historiographie et des épopées, tandis que les fondements du droit vont de celui coutumier à celui écrit. Ainsi, consacrée au « milieu », s’achève la première partie.
La seconde s’intéresse aux « liens d’homme à homme ». Lorsque priment les liens du sang, la « solidarité du lignage ». Mais aussi une structure dans laquelle l’on est assigné à la vassalité, voire au servage. Plus loin, le second tome s’intitule « Les classes et le gouvernement des hommes ». Ce qui laisse entendre que le gouvernement de Dieu n’est pas loin. Bien entendu, la noblesse s’honore d’une vocation guerrière, et la hiérarchie du pouvoir et du rang se trouve fort codifiée, ne serait-ce que par l’hérédité ; tandis que le code chevaleresque n’est pas sans idéalisation. Par ailleurs le clergé dispose d’un statut à part, formant à lui seul une « société ecclésiastique ». Restent, au plus bas de l’étagère sociale, bourgeois et vilains.
Parmi royautés et empires, ne manquent ni les problèmes dynastiques ni les violences et les guerres, malgré l’aspiration vers la paix. L’émergence des Capétiens est un fait marquant ; alors que « depuis le milieu du XII° siècle les sociétés européennes s’écartent définitivement du type féodal ». Pourtant le régime seigneurial lui survécut longtemps. Rien d’étonnant à ce que sa structure de commandement, voire la continuation du servage, son peu de liberté individuelle, deviennent insupportable au siècle des Lumières, et à la veille de la Révolution. Cette dernière, malgré ses impérities, sa Terreur, sa conséquence bonapartiste et impériale, doit être comprise dans le droit fil du « droit universellement reconnu au vassal d’abandonner le mauvais seigneur ».
En cette édition revue et augmentée de La Société féodale, rien ne manque : préface, bibliographie, index, fonds d’archive, extrait de la correspondance… Aux côtés des Rois thaumaturges[1], paru en 1924, l’exploration historique et sociétale en tant qu’étude des liens de dépendance et des classes sociales reste impressionnante. L’on sait que, novateur, il ne se limitait pas à user des documents écrits, mais également de la numismatique, de l’archéologie, de l’art, tentant en cela d’embrasser une Histoire totale, dans la perspective de l’Ecole des Annales.
Néanmoins les investigations de plus récents historiens viennent enrichir cette manne. Depuis l’ouvrage fondateur de Régine Pernoud, Les Femmes au temps des cathédrales[2]la recherche ne cesse de s’intéresser à cette indispensable moitié de l’humanité. En témoigne l’opus de Justine Audebrand, La Vie des femmes au Moyen Âge, du moins en ce qui la concerne, cette période qui précède les grandes cathédrales. Elle dépoussière l’image convenue de la femme médiévale pour montrer combien, au-delà de quelques figures archi-connues, comme Jeanne d’Arc ou Christine de Pizan, les dames singulières et influentes pullulent.
Se consacrant plus précisément aux six siècles qui suivent l’écroulement de l’empire romain, jusqu’au XI°, notre historienne aime à déployer autant un contexte que des personnalités. Car en cet âge pas si sombre, entre Mérovingiens et Carolingiens, l’on trouve bien des dames lettrées,
« Vierge convoitée, veuve contestée », la femme reste sous la tutelle masculine, quoique leur patrimoine et l’organisation du foyer ne leur soient guère enlevés. Grâce au Manuel de Dhuoda, conseils d’une mère carolingienne à son fils, l’on saura tout sur la procréation et les dangers de la maternité, sur l’amour maternel, les soins aux enfants et leur éducation.
Certes la tutelle des hommes sur les femmes est avérée, mais il y a bien un patrimoine au profit de ces dernières, « organisatrices des foyers ». Madame peut être perçue comme une « tisseuse de paix », mais aussi comme une « vengeresse ». Nous nous doutons qu’elle n’échappe pas au travail, domestique, « au four et au moulin », dans les ateliers textiles, quoique bien plus rarement elles fussent marchandes et médecins. Le cas d’une paysanne pauvre en Auvergne au X° siècle, éreintée de trvail, est à cet égard édifiant, alors que la gent féminine peut encore être serve, voire esclave.
Cependant peut-on considérer que l’entrée en religion puisse être un refuge ? Par dizaines, les monastères féminins éclosent, où, en dépit de la règle, les moniales bénéficient d’une réelle paix, de la possibilité d’écrire, d’être copistes, et d’une autorité significative si l’on est mère supérieure.
À l’autre extrémité du spectre social, s’élèvent des femmes en guerre ou de pouvoir. Mythe et réalité historique s’entremêlent si l’on évoque des femmes guerrières, une Viking au X° siècle, des gardiennes et défenseures de forteresse. Alors que des rois francs pouvaient être polygames, de « très glorieuses reines » s’affirment, à l’instar de Théodelinde, reine lombarde à la jonction des VI° et VII° siècles. Plus tard, l’on ne peut manquer Aliénor d’Aquitaine.
Hélas, bien des dames sont inévitablement victimes de violences domestiques de viols guerriers, d’époux uxoricides (l’on emploie aujourd’hui le terme féminicide), de femmes adultères vraies ou non, sans défenses par surcroit. Le tableau n’est pas rose, mais il n’est pas aussi sombre que nous aurions pu le penser avant la lecture utile de cet ouvrage de Justine Audebrand.
La féminisation de l’enseignement, en particulier universitaire, entraîne la multiplication de l’intérêt pour le statut des femmes au cours de l’Histoire. Si c’est une mode, c’est en l’occurrence une mode heureuse.
Bien moins heureuse cependant lors de ce Moyen Âge où l’association de plusieurs chercheuses italiennes dévoile les « violences faites aux femmes », pour reprendre le titre. Attendons-nous à un catalogue impressionnant, qui, s’il concerne surtout le bas Moyen Âge italien, devait s’étendre au-delà de ses frontières alpines.
L’on se doute qu’alors culture patriarcale et violences domestiques vont de pair. Elles sont corrigées, mises sous tutelle, punies, voire assassinées au nom de « l’honneur trahi ». Grâce à des suppliques adressées au Pape, l’on a une idée – certes partielle – des femmes « contraintes et forcées », en ou hors mariage. Ce sont également des « fractures de défenses sur des squelettes », découvertes lors de fouilles à San Miniato près de Pise, qui permettent aujourd’hui d’établir les natures et les degrés de violences exercées. Reste que dans le couple l’obéissance étant une vertu, la persuasion spirituelle n’est pas loin de la manipulation. Le droit statutaire pouvait autoriser à battre sa femme, jusqu’à la tuer, comme à Lucques, en cas d’adultère, y compris l’amant. Ne manquent ni les concubines séduites et abandonnées, ni les jeunes esclaves abusées…
En un chapitre abondant, le vocabulaire des injures contre les femmes pullule : « putain, chienne, courge, truie ». Cela dit, notre époque n’est pas indemne de ces qualificatifs dignes du lupanar et de la porcherie. Non sans oublier combien la gent féminine est une « victime collatérale » dans le conflit entre chrétiens et musulmans.
Loin de n’être qu’un réquisitoire à l’encontre des soudards moyenâgeux, cet essai réserve une part à des violences entre consœurs ou à de vigoureuses défenses contre des agresseurs. Il est aussi détaillé que possible, abondamment sourcé, au vue de découvertes archéologiques, de références judiciaires, iconographiques…
Un savoureux petit volume viendra détendre l’atmosphère. Y compris à l’occasion d’une discipline phare, soit la théologie qui est au cœur du Moyen Âge chrétien. Probablement le plus incontournable de ses maîtres est-il Thomas D’Aquin (1225-1274), plus tard sanctifié. Son œuvre canonique n’est pas pour rien une somme. Plusieurs milliers de pages constituent en effet sa Somme théologique. Fort sérieuse, sinon ardue, d’une logique imparable, elle était forcément l’objet de l’étude attentive des impétrants. Mais ses étudiants n’étaient pas forcément toujours les plus studieux, tant nous sommes tous humains ; aussi fallait-il parfois détendre l’atmosphère, rallumer l’attention.
François-Xavier Putallaz présente modestement le résultat de ses investigations comme les « miettes de Thomas d’Aquin », sous un titre inattendu : Le Hibou, le zodiaque et la petite vieille. Car des anecdotes, des petites fables, souvent animalières, détendent et animent le discours du maître. L’on y découvre en effet des « vaches volantes » et un « bœuf muet », un « loup », une « hirondelle ». Ainsi la vision nocturne du hibou est-elle la métaphore de la connaissance des choses spirituelles via la sagesse mystique. Les « vaches volantes » qui viendraient distraire la pensée sont une allusion à celui que l’on appelait « le bœuf muet », Thomas d’Aquin lui-même, fort corpulent, et cependant agile d’esprit. Au point qu’il puisse discerner « les loups déguisés en brebis », soit ces hypocrites qui trahissent la vocation. Reste le zodiaque et ses signes, qu’il faut consulter à l’occasion des effets des astres sur le monde matériel, mais se garder du dévoiement des horoscopes. Ce en quoi notre philosophe chrétien reste rationnel. Reste qu’une « petite vieille », si menue soit-elle, en sait devant Dieu autant que les doctes. Celle-ci est bien l’image de l’humilité.
Cet hibou argumentatif n’est en effet pas qu’animalier. Si les bains sont soupçonnés de chasser la tristesse, qui est une des « onze passions de l’âme », mieux vaut la contemplation de la vérité. Alors qu’en cherchant à « trouver l’espoir au fond d’un verre », plus sûrement l’on y plongera dans l’ivrognerie. Au contraire de Tertullien, Thomas d’Aquin se montre indulgent à l’égard de la « parure des femmes » ; et plus encore en faveur du rire, car causer la joie n’a rien de répréhensible. Quant à la moquerie, elle n’est « péché de langue » que si elle est outrage et diffamation.
Au travers de ces apologues miniatures, la pensée aquinienne se déploie finement et largement, jusqu’à la contemplation de Dieu ; cela va sans dire…
Entre 1347 et 1352, la peste noire fut la « plus grande catastrophe démographique de l’histoire de l’humanité » affirme l’historien Patrick Boucheron. Certes un peu plus de la moitié de la population européenne fut alors éradiquée, mais ce serait oublier cette même infection par Yercinia pestis qui au temps de Justinien, soit au VI° siècle, réduisit par exemple Rome – qui comptait un million d’habitants – à une population de 20 000 malheureux. Quid également de l’Amérique espagnole dont l’effondrement de ses natifs avoisina les 90 % ? Sans compter bien des tragédies, cette fois d’origine humaines et non naturelles, comme le communisme, comptable de 120 millions de morts parmi le monde…
Il n’en reste pas moins que cette peste, débarquant à Marseille, serait venue des fins fonds de la Mongolie, en passant par Constantinople. Bien entendu, l’époque y vit un châtiment divin, arguant des péchés continuels de l’humaine nature.
La vocation de ce livre sobrement intitulé Peste noire est-elle de « conjurer la peur », pour reprendre un précédent titre de Patrick Boucheron[3] ? Nous gardons en effet en mémoire l’épidémie de Covid, quoique bien plus bénigne. Celui qui dirigea l’Histoire mondiale de la France[4] n’est pas à l’abri d’un opportunisme de plus, alors qu’il y flattait l’immigration inhérente à l’Histoire nationale et l’islam.
Embrassant la biologie, l’épidémiologie, la paléogénomique, la démographie, l’économie, l’archéologie, la génétique (…) cet ouvrage copieux ne permet pas que le modeste critique puisse en vérifier toutes des données scientifiques, d’autant qu’une bibliographie gargantuesque laisse à penser que son auteur est un ogre de connaissance ; ou un professionnel du survol… Reste qu’il a le mérite, non seulement de rappeler notre fragilité face aux catastrophes naturelles, mais aussi de mettre en lumière une énorme faille historique et civilisationnelle, qui, sait-on, a peut-être retardé l’éclosion de la Renaissance.
Quand commence la Renaissance ? En 1453, à l’occasion de la chute Constantinople sous les coups de l’islam ; en 1492, lorsque Christophe Colomb découvrit l’Amérique ? Ces dates sont bien entendus arbitraires, tant la Renaissance est la conséquence d’un processus continu, depuis l’humanisme de Pétrarque au XIV° siècle. La Florence du XV° est à cet égard essentielle. L’art, de par la perspective et le modelé des coprs, y fleurit comme nulle part ailleurs. Mais à cette priorité de l’esthétique, Jacques Bouineau ajoute l’émancipation du droit, entre individualisme et universalisme, dans son bel essai Le Regard du droit. La politique et l’art à la Renaissance.
Autour de Florence, où semble éclore « l’homme total », toute l’Europe de l’ouest voit croître, entre pouvoir religieux et pouvoir politique, l’essor d’une sensibilité humaine qui redéfinit l’individu, ce jusqu’à Montaigne et La Boétie. Au-delà de la « persona », Jacques Bouineau nomme « egomet » l’homme augmenté par l’art et la philosophie en tant qu’il est harmonie. Il en eut l’intuition devant une Nativité du musée du Louvre. En conformité avec Alberti, l’historia représentée par le peintre est « animée par une émotion née de la sympathie ». Ainsi la vérité du monde est perceptible par la beauté, selon une conception néoplatonicienne, conjointement avec un jaillissement de la sensibilité. Autrement dit, « la Renaissance ne fait donc rien d’autre que mettre des images sur ce qu’il y a de divin dans l’homme (…) elle réunifie le microcosme humain devenu egomet et le macrocosme perceptible de la philosophie néoplatonicienne et le truchement de la beauté ». La congruence de l’imagerie sacrée chrétienne et celle issue de l’Antiquité gréco-romaine permet une inédite civilisation esthétique. Or « l’art est un truchement. Décrypté par un juriste, il exprime ainsi un fait de société ». C’est en ce sens que Jacques Bouineau déplie sa réflexion. Passant par le prisme de l’œuvre d’art, peut-être peut-on considérer le législateur comme un artiste…
Par ailleurs, la Renaissance a lieu « au moment où se fortifie la notion d’Etat et où se bâtissent peu à peu ses institutions », ce malgré une période notoirement violente. Et une fois les portes du Concile de Trente refermées, en 1563, le conformisme doit s’installer. À moins qu’une dissidence voie le jour, sous la forme d’une contre-religion, soit l’athéisme, d’un antimonarchisme et du libertinage en ce qui concerne les domaines politiques et sociaux. En 1610, pour notre essayiste, la mort du Caravage « hurle jusqu’à la mort l’impossibilité où se trouve désormais le monde de vivre par l’egomet ». De cette façon l’examen de la production de l’artiste permet de lire le monde politique qui l’entoure, en particulier au travers des représentations de l’architecture et des figures du pouvoir.
Peu d’ouvrages associent ainsi la floraison artistique renaissante – qu’il s’agisse surtout de peinture, mais aussi d’architecture, des Lettres, du dessin, de la musique – avec une maturité politique en devenir. Notons, en ce bel éclectisme, par exemple : une des voies qui conduisent à l’affirmation de l’ego (…) avait commencé avec la Divine Comédie de Dante, rédigée entre 1304 et 1320, et dans les accents de l’Ars nova, cette musique nouvelle qui résonne de rythmes religieux et profanes, au grand scandale de la papauté ». Si cet essai peut paraître un soupçon ardu, il a me mérite de son ambition historienne et esthétique. Il est de surcroit judicieusement orné de nombre de reproductions de tableaux, malgré leur exigüité, que l’on pardonnera volontiers.
Il faut plus d’un millénaire pour embrasser le Moyen Âge et la Renaissance. Depuis le règne de la théologie jusqu’au surgissement de l’individu artiste de sa propre vie, voici un chemin crucial de l’humanité. Pour reprendre Jacques Bouineau, « on passe d’un monde terrestre pensé comme une création divine, mais soumis à l’emprise de Satan, à la conviction d’une nature harmonieuse appelant à la vénusté ». Et n’allons pas croire que ce chemin ne soit que masculin. S’il en était besoin, l’Autoportrait à l’épinette peint par Sofonisba Anguissola (1532-1625), en serait, quoiqu’encore assez rare, la preuve troublante, tant le regard qu’elle porte sur le spectateur nous atteint, tant elle interroge son et notre identité.
Dominique Labarrière : Le Diable. Les origines de la diabolisation de la femme,
Pygmalion, 2021, 224 p, 21,90 €.
Catherine Clément : Le Musée des sorcières, Albin Michel, 2020, 304 p, 19,90 €.
Silvia Federici : Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par le collectif Senonevero, Entremonde, 2017, 464 p, 24 €.
Françoise d’Eaubonne : Le Sexocide des sorcières, Au Diable Vauvert, 2023, 80 p, 12 €.
Mona Chollet : Sorcières. La puissance invaincue des femmes, La Découverte, 2018, 240 p, 19 €.
Venko Andonovski : Sorcière ‽ traduit du macédonien par Maria Béjanovska,
Kantoken, 2014, 482 p, 22 €.
En 1862, empoignant son romantisme exacerbé, sensuel en diable, Jules Michelet publia non sans remous La Sorcière[1]. Ce rejeton diabolique de la sibylle antique, était pour lui une protestation de la liberté contre les tyrannies catholiques médiévales. Se livrant à Satan, elle est l’esprit de la nature, et l’on ne s’étonne pas que l’ouvrage, adoubé par un succès de scandale, subît les foudres de la censure impériale. Prenons plus largement la mesure de l’ensorceleur phénomène avec un historien avisé, Robert Muchembled, comme il se doit effaré par les milliers de bûchers de la Renaissance. Aujourd’hui c’est le féminisme qui s’empare de la figure symbolique de la sorcière. Aussi un pandémonium de diaboliques sorcières gangrène l’édition, pour notre plus grand plaisir, quoiqu’avec un brin de scepticisme. Car elles ont bien le diable dans la peau, lorsqu’avec Dominique Labarrière l’on fouille « les origines de la diabolisation de la femme ». Cependant en son Musée des sorcières, Catherine Clément déploie celles honnies du passé et celles célébrées du présent. Pour dénoncer ce qu’elle appelle Le Sexocide des sorcières, Françoise d’Eaubonne empreinte la voie vigoureuse du pamphlet. Non loin de la verve de Mona Collet, qui célèbre la « puissance invaincue des femmes ». Cependant, face à l’omniprésent défilée de suppliciées de l’Histoire, le Macédonien Venko Andonovski ajoute un éclairage romanesque en forme de plaidoirie. Il est à craindre cependant que ce retour en grâce des sorcières soit l’aube d’un nouvel obscurantisme.
Peut-être l’essai de Robert Muchembled (né en 1944) est-il la somme la plus précise et documentée qui soit sur ces dames embrasées par une furieuse tyrannie masculine. La Sorcière au bûcher est un titre qui, en sa concision, laisse entendre l’énormité des 40 000 bûchers meurtriers, pour la plupart entre 1580 et 1620, qui enfumèrent et brûlèrent surtout des femmes, mais aussi des enfants, soit 80 % des victimes. Alors que, l’on s’en doute, « la part des femmes jugées puis punies criminellement est partout et toujours inférieure à celle des hommes ».
Une prétendue science fit autorité, la démonologie, et principalement celle « masculine et prophétique » de Jean Bodin[2] qui publia son brûlot en 1580 : « Sorcier est celui qui par moyens diaboliques sciemment s’efforce de parvenir à quelque chose ». Le livre de ce Français, amplement réédité, fut pourtant bien plus suivi hors de nos frontières, soit dans la Franche-Comté, la Lorraine, les Pays-Bas espagnols et surtout dans le Saint Empire germanique. L’on allait jusqu’à appeler l’arc allant de la Mer du Nord aux Alpes « route du diable » ! L’affreux juriste ne préconisait-il pas de faire exécuter les enfants dès douze ans ?
Après avoir proposé un panorama de l’univers de « la magie de survie au village avant les grandes chasses aux sorcières », Robert Muchembled dresse un tableau édifiant de « la mission exterminatrice des fanatiques ». Tous ces théologiens et juges surexcités contraignent les tribunaux laïcs à torturer et cuire à grand feu. Leur virilité perverse pourchasse principalement l’hérésie féminine avec une application insensée.
Comment expliquer ce phénomène ? Alors que précédemment les religieux restaient indulgents envers les savantes en sorts et potions, voici venir l’ère de la concurrence des « efforts d’évangélisation des campagnes « païennes » par les confessions rivales du temps des guerres de Religion ». Ce sont principalement les Dominicains qui sont à la manœuvre et prétendent à une « mission sacrée ». Fort heureusement, le glas des bûchers infligés à la sorcellerie sonne définitivement en 1682.
En attendant cette extinction des feux, nous saurons tout sur la « Grande vauderie d’Arras », autour de 1460, où l’on exécuta force hérétiques adorateurs du diable. Sur « Clauda Brunyé, la vagabonde des Alpes », guérisseuse et empoisonneuse, nantie d’un « génie familier », qui finira en cendres. Et lorsque l’on dit que « toute femme est sorcière », l’infâme Jean Baxius est un dénonciateur hors-pair. Ce denier dénonce en 1593 « la nonchalance de la justice face à la très horrible abomination de sorcellerie, divination, enchantement, désenchantement, éblouissement des yeux et semblables horreurs qui provoqueront la fureur de Dieu sur tout un peuple ». Ce fanatique prophète, obsédé et sans aucun doute sadique, tentait de surcroit de « s’enrichir aux dépens des condamnés à mort qu’il avait dénoncés ». Passons sur les sabbats, les vieilles femmes accusées, « le catéchisme de la peur », les enfants sorciers – des petites filles qui produisent des tempêtes – et les couvents ainsi contaminés…
Malgré l’apparente désuétude de la sorcellerie, notre historien montre que les campagnes du XIX° siècle regorgeaient de guérisseurs, envoûteurs et désenvoûteurs. Les années 1950 font état en l’espèce d’une recrudescence allemande. La même année, le guérisseur Paul Hareng fut requis par un procès pour exercice illégal de la médecine dans le Loiret ; il s’en tira avec de minces amendes et avec la ferveur de ses patients. L’on pourrait ajouter que ces peu rationnels praticiens n’ont pas disparu dans nos provinces du XXI° siècle, et en particulier en Berry.
Pourvu de notes, d’une abondante bibliographie, l’ouvrage de Robert Muchembled – qui a fouillé bien des archives – est édifiant, affreusement pittoresque, passionnant en un mot. Il se paie le luxe d’être en outre illustré par une explicite carte des bûchers (la ville de Cologne brillant avec ses 200 par an) et par des reproductions de peintures et de manuscrits. En particulier les Œuvres de Johann Jacob Wick, un pasteur de Zurich autour de 1570. L’on y goûte d’épouvantables poisons concoctés par le diable et ses sorcières, dont quelques-unes s’embrassent l’anus. De surcroit les variations colorées sur les piles de bois enflammés où gisent les coupables ne manquent pas de donner le frisson.
Concluant son essai par une question rhétorique, notre sorciérologue élargit sa perspective, tout en faisant allusion à Hobbes : « Sous la conduite d’un chef de meute masculin dont le pouvoir se mesure à la férocité qu’il déploie, en la justifiant par la survie du groupe qu’il représente, l’homme n’est-il pas toujours un loup pour l’homme ? » Les sectataires du communisme et de l’islamisme sont leurs dignes successeurs ; non sans complicités féminines, ne nous leurrons pas…
Historien, ethnologue et anthropologue, Julio Caro Baroja (1914-1995) est en Espagne connu pour ses ouvrages de référence, en particulier Inquisition, sorcellerie et cryptojudaïsme[3], hélas non traduit en français. Fort heureusement nous bénéficions de son essai Les Sorcières et leur monde, qui étend le cercle de ses recherches depuis les primitifs et l’ère gréco-romaine jusqu’au XX° siècle.
En fait la figure de la sorcière évolue avec les mythes, les cultures et les mentalités, ce dans le cadre d’une « conception dramatique de la nature ». Elle est magicienne, comme Médée, parfois bénéfique et vénérée, parfois redoutée, dans l’Antiquité ; elle devient diabolique avec le christianisme, exécrée, soumise à l’Inquisition, brûlée. C’est à partir de l’aube du siècle des Lumières que l’on remet en question cette furia de condamnations de femmes le plus souvent innocentes. Car l’on a trop tendance à « lui attribuer en bloc tous les maux dont souffre la société ».
Entre démons et sabbats, « culte du bouc » et « nuit de Walpurgis », elle marque de longtemps l’imaginaire. De manière très précise, Julio Caro Baroja étudie la sorcellerie en pays basque, où règne encore une « démonolâtrie moderne ». Il interroge psychiatrie et théologie, balaie l’Allemagne et l’Irlande, lit pour nous De la démonomanie des sorciers de Bodin, qui écrivait à charge de manière fort prolixe, examine attentivement la peinture de Jérôme Bosch et de Goya généreux en vieillardes effrayantes. En fait, plutôt que la fantasmatique abomination des sorcières, mieux vaut se scandaliser des harcèlements, des tortures et des bûchers. Une somme qui ensorcelle son lecteur…
Il n’a pas de sorcière sans diable. Il faut donc le percer à jour pour connaître ces dames sulfureuses. Quand est né le diable ? Séparant radicalement le bien et le mal, le prophète perse Zarathoustra opposait à Ahura Mazda le maléfique Ahriman. En conséquence Dieu et le diable seraient, selon la tradition manichéiste, deux puissances indépendantes. De plus le second pourrait venir de Seth vaincu par Horus, deux dieux égyptiens, alors que Seth représentait le temps féminin et matriarcal de l’humanité. À cette relation entre la féminité et l’engeance diabolique s’ajoute celle de la tradition biblique, lorsqu’Eve, tentée et tentatrice, entraîne l’humanité à venir dans sa chute, ainsi vouée au mépris alors que la Genèse fait d’elle la « chair de la chair » d’Adam. Outre Satan, prince des ténèbres, puisque Lucifer il succomba au péché d’orgueil, les démons inférieurs succombèrent à luxure pour avoir trouvé belles les filles de la terre. Ce sont ces « incubes », dont ne doutèrent ni Saint Augustin ni Saint Thomas d’Aquin, néanmoins philosophes et grandissimes pères de l’Eglise, et qui séduisent infiniment les femelles de l’homme. Ainsi, confirme Dominique Labarrière, « le lien entre diable, femme et sexe est constamment réaffirmé ».
De plus Adam aurait eu une première épouse, Lilith : venue de la démone babylonienne et trop orgueilleuse égale, ou stérile qui sait, ce pourquoi elle fut châtiée et se serait vengée en envoyant le serpent auprès d’Eve. Les archétypes de la femme entachée de diabolisme sont en place. Voilà qui « nourrira l’hystérie de la chasse aux sorcières », pour reprendre la belle formule de notre essayiste renvoyant l’hystérie au masculin.
Si au Moyen Âge l’on peut berner Satan, l’église a bientôt l’esprit malin de réaffirmer sa puissance pour assurer sa propre autorité. Il faut le traquer parmi les hérésies, qu’elles soient cathares ou individuelles. C’est là que l’Inquisition se régale des turpitudes féminines avec le démon, car belle au dehors et « putride en dedans », la femme est selon Odon de Cluny, au X° siècle, un « sac de fiente ». La métaphore est galante, n’est-ce pas ? Pourtant le Moyen Âge accorde noblesse aux femmes, qui ont ce que l’on appelle la « capacité juridique » et ne manquent pas de figures d’exception, ne serait-ce qu’Hildegarde de Bingen et Christine de Pizan.
Au XV° siècle, ce sont les Dominicains qui écrivent Le Marteau des sorcières[4], de façon à pouvoir guider l’impétrant en sa chasse gynophobe. Car les « turpitudes sexuelles », c’est bien connu, sont féminines, pour dérober la semence masculine et pour jurer allégeance à Satan lors des sabbats, quoiqu’il s’agisse de « réminiscences de cultes de la fertilité ». L’imagination des « démonologues » est trépidante ; car pour enduire d’onguent le manche chevauché par les amatrices d’anus de Satan, il faut « faire bouillir un enfant » et en prendre la graisse ! Soupçonnées de commerce sexuel et de messes noires avec le diable, des milliers de prétendues sorcières furent brûlées avec le soin de cet acte d’accusation…
Au prosélytisme démoniaque s’associent le diable fornicateur et la fureur utérine que l’Inquisition accuse et condamne à sa guise avec l’aval du peuple, gourmand de dénonciations et autres sombres vengeances : « Il suffit de déplaire ou de trop plaire », pour accuser l'une de voler en chevauchant un balai et l'autre de copuler avec le démon. Ainsi le juriste Jean Bodin édicte sans vergogne, dans La Démonomanie des sorciers, en 1580 : « Le soupçon est une base suffisante pour la torture, car la rumeur populaire n’est presque jamais mal informée ». Il faudra attendre 1682 pour que Colbert interdise « aux tribunaux d’admettre l’accusation de sorcellerie », moins par bonté d’âme du roi Louis XIV que pour protéger sa favorite, Madame de Montespan, compromise dans la trouble Affaire des Poisons. Vient alors le temps pour les libertins du « satanisme mondain », mais aussi de « l’emprise mentale et sexuelle d’un confesseur, d’un directeur de conscience, d’un moine », tout ce qui trouvera son acmé dans les romans du Marquis de Sade. L’essai devient ensuite une petite anthologie des plus curieuses histoires de sorcelleries, telles « L’horloge de Saint-Placide », de la « veuve noire de Kilkenny », puis, cerise sur le gâteau, de « l’excrément sacré ».
Documenté de maints contes de femme-louves démoniaques et autres rapports sur les méfaits des sorcières et leurs grotesques histoires de « possédées », par exemple de Loudun, l’ouvrage historique témoigne d’une théologie devenue folle, puis des fantasmes et superstitions, mais aussi des mœurs érotiques. Illustré d’un cahier de gravures et peintures, augmenté du texte de l’ « Exorcisme contre Satan et les anges apostats » édicté par le Pape Léon XIII (associé à celui valide encore aujourd’hui) et pratiqué sans discernement, il est sommé par un indispensable « Hymne à Satan » d’Iwan Gilkin. L’essai de Dominique Labarrière, quoique cédant un peu trop à l’anecdote au dépend de la rigueur historique, est aussi instructif que distrayant ; et effrayant ; tant il témoigne du meurtrier opprobre longtemps jeté sur la femme et sa sexualité.
Le réquisitoire de Catherine Clément est bien plus vigoureux, dénonçant un « crime contre l’humanité » en son Musée des sorcières. Avec notre essayiste, le mot « sorcière » passe de l’exécration médiévale à l’élogieuse réhabilitation chez nombre de femmes d’aujourd’hui, d’où ce titre qui n’est pas seulement historique mais de l’ordre de l’éloge. Car, dans une perspective féministe devenue respectable, elle dresse un impressionnant tableau du rejet de l’individualité des femmes par un pouvoir à la fois religieux et masculin, dont, prétendument, « le membre viril est en danger ». Bourreaux et bûchers n’ont eu de cesse de châtier les femmes et leur « hystérie », un terme qui connut encore le succès chez Freud au XX° siècle.
Qu’elle soit magicienne ou sorcière, il suffit qu’elle « pense seule », selon Le Marteau des sorcières, pour être mise à mal depuis l’Antiquité. Le Christianisme déplorait le maléfice des déesses et figures femelles du paganisme : Isis l’Egyptienne, puis Hérodiade et Salomé qui obtint la tête de Saint Jean Baptiste. Ce malgré les nombreuses figures féminines positives de la Bible, comme Esther, Judith, Marthe et tutti quanti. En 1326, Jean XXII rédige « la bulle pontificale qui assimile la sorcellerie à une hérésie ». Contre la « peste féminine », l’Inquisition dominicaine doit sévir. Une fois dénoncée, la malheureuse, persuadée d’user de philtres et de sorts, de jouir d’une sexualité attentatoire à la chasteté, était le plus souvent considérée comme « la catin d’Asmodée », l’un des lieutenants du diable. Même ses hurlements sur le bûcher étaient entendus comme des manifestations diaboliques.
Entre autres nombreuses occurrences, l’essayiste rapporte le cas de Pierre de Lancre, qui en 1609 fut chargé par Henri IV de vider de ses sorcières le Labourd basque. Ce pieux serviteur de Dieu glosait sur « le Malin sodomisant les gueuses aux cheveux libres ». Aussi offrit-il à la bénédiction publique des flammes quatre-vingt maudites païennes qui aimaient danser la sarabande et se comporter de façon un tantinet légère. Ce qui permet à Catherine Clément de pointer le sadisme libidineux du bonhomme. D’autres préfèrent offrir leurs filles « contorsionnistes » en spectacle pour faire merveille de possession soudain guérie. Les récits de mortifications des nonnes, de leurs « crêpages de chignons », des exorcismes spectaculaires sont quant à eux assimilés à des cas de névroses. Alors que ces dames cloîtrées ne répugnent pas à la bagatelle, au point qu’une « Angélique d’Estrées, abbesse de Maubuisson, éleva dans son abbaye douze enfants qu’elle avait eus de douze pères différents ».
Il fallut au Catholicisme mettre en œuvre un contre-modèle : la Vierge Marie, dont le dogme de l’Immaculée Conception date de 1854. C’est à cette époque que les apparitions mystiques jettent quelques hallucinées dans l’extase. Alors que les « possédées » continuent de fleurir, que bientôt Charcot s’intéresse aux transes des hystériques autant en médecin qu’en amateur de phénomènes de foire.
Suffit-il que les chasses aux sorcières appartiennent à un lointain passé, pour que le mot lui-même ne soit plus cause d’effroi ? Malgré le renversement à la mode qui fait des sorcières des icônes et des modèles d’un féminisme passablement exalté il est d’évidence que les femmes ne sont toujours pas indemnes de toute chasse ; au point que Catherine Clément aille jusqu’à comparer le sort de ces ancestrales malheureuses à celui des victimes de « sauvages féminicides » d’aujourd'hui ; même si comparaison n’étant pas toujours raison l’on pourra lui rétorquer que ce phénomène est d’une part de nature différente et d’autre part qu’il est hélas de toute époque.
L’essai est profus à souhait, chassant par retour du bâton tout ce qui pourrait s’apparenter encore à l’accusation de sorcellerie pesant sur les femmes, dans une orientation féministe militante. Il est cependant parfois confus, empruntant une progression erratique aux parcours et arguments sinueux télescopant les siècles ; et par instants encombré de vocabulaire psychanalytique : il est vrai que c’est, outre la philosophie, une part de la formation de l’auteure. Le risque est alors de ne pas réellement faire œuvre d’historienne et de choir dans l’anachronisme. Reste que « la sorcellerie tue » encore, par exemple en Afrique où l’on accuse les uns et les unes de « voler le pénis des hommes » ! Et que plus inoffensive elle est devenue, sous le nom de « Wica », une pratique officielle aux Etats-Unis et au Canada, depuis son fondateur Gérald Gardner, dans les années trente. Gare à l’esbroufe, aux superstitions, au ridicule… Cependant, en ce Musée des sorcières nourri d’abondantes « diableries » et ensorceleuses aux prouesses magiques nombreuses, l’érudition bienvenue, le choix des anecdotes édifiantes, riment avec indignation.
Vicié par une omniprésente perspective marxiste, l’essai calibanesque de l’italo-américaine Silvia Federici, fait un sort aux sorcières jusque dans les Amériques. La phraséologie pâteuse de la préface et de l’introduction pourrait décourager le lecteur de bonne volonté. Sans compter, ensuite, de nombreux vices de pensée : d’où vient et quel est ce capitalisme dont il assuré à longueur de pages qu’il est le coupable originel et perpétuel ? Pourquoi marxisme et féminisme, en quoi oppression capitaliste et sorcières paraissent-ils irrévocablement liés ? Dommage encore. Et pourtant, poursuivant avec un méritoire courage notre lecture de cet essai, que de perspectives historiques s’ouvrent ici à nous, que de questions sont soulevées… Débarrassé de ses oripeaux idéologiques, ce Caliban et la sorcière, commis par une universitaire et militante féministe radicale née en 1942, serait, en vue de rendre justice aux Caliban opprimés et aux sorcières brûlées, hautement recommandable.
Par ailleurs le titre est discutable. Si l’on sait que le personnage de Caliban est devenu le symbole des indigènes colonisés et persécutés, c’est méconnaître la pièce de Shakespeare. En effet, dans La Tempête, Caliban n’est réduit en esclavage par Prospéro, qui lui fait bénéficier d’une bienveillante éducation, qu’après avoir trahi la confiance offerte en tentant de violer Miranda. Certes, on arguera qu’il s’agit là d’une diabolisation du colonisé. Cependant l’on comprend mieux le titre, sachant que Caliban est devenu le symbole des exploités et des opprimés, quand la sorcière est celui des femmes diabolisées, également opprimées et sacrifiées. Ce qui résume parfaitement la thèse de Silvia Federici, appuyée par le verbeux sous-titre, Femmes, corps et accumulation primitive, dont la connotation décolonianiste et féministe affirmée permet de ranger l’ouvrage dans la bibliothèque américaine des women studies.
L’ouvrage pêche par l’absence de définition précise (et c’est un comble pour un tir de barrage marxisant) du capitalisme. Plus exactement, s’agit-il de celui né avec les banquiers florentins et flamands au XV° siècle, ou de son expansion au moyen de la révolution industrielle anglaise au XVIII°, ou des artisans, de leurs ateliers, voire des seigneurs et exploitants agricoles ? Notre auteure emploie indifféremment, dans un flou non artistique, les termes de capitalisme et de « précapitalisme » pour caractériser la période qu’elle étudie, du Moyen-Âge à l’aube du XIXème.
Evidement le capitalisme est le coupable sine qua non, le grand Satan postulé les yeux fermés, in fine le sorcier ultime digne d’être brûlé. Certes, « l’accumulation primitive » du capital se fait trop souvent, au cours de l’Histoire, à coups d’oppression, d’exploitation, d’esclavage. Ce en quoi on ne peut qu’approuver le réquisitoire de Silvia Federici. Mais elle semble n’avoir aucune lueur du capitalisme libéral - donc en opposition au capitalisme tyrannique qui s’appuie sur la force, sur l’état monarchique, voire sur le clergé - qui permet à partir des Lumières anglaises une sortie, progressive et inégale selon les régions, de la pauvreté et des exactions, pour la plus grande part de l’humanité. Il faut admettre pourtant que, parfois, notre auteur mentionne des contre-arguments venus, par exemple, d’Adam Smith qui défendit les enclosures en arguant de leur meilleure rentabilité et productivité agricole.
Ces précautions prises, et dépassant la pâteuse introduction dont la doxa marxiste est encore une fois du plus piteux effet, il faut tout de même, et avec conviction, conseiller la lecture de Caliban et la sorcière. Car il s’agit d’un panorama impressionnant des misères de l’humanité. Entre servage, guerres, famines, pestes noires, la condition du « prolétaire » est tout sauf reluisante. Il faut là se souvenir à travers quoi sont passés nos ancêtres pour que nous puissions parvenir à notre société d’abondance et de relatives libertés.
D’après Silvia Federici, le Moyen-Âge, une fois désagrégé le servage, est un presque havre de prospérité pour les ruraux, qui peuvent jouir des « communaux », là où la vie paysanne communautaire parait bien trop idéalisée par notre essayiste, dont le rêve communiste perdure jusqu’à la déraison. Mais, à la fin du XVI° siècle, les propriétaires anglais mirent en place les « enclosures », « privatisant les terres ». Même si Thomas More, au début de son Utopie, en a justement déploré les conséquences, jetant nombre de paysans dans le vagabondage, la faim et la délinquance, notre auteure en fait le péché originel du capitalisme, à l’égal de la propriété chez Rousseau qui, pour lui, est la cause de l’inégalité. Mais les enclosures sont un phénomène anglais, et non européen, et bien d’autres causes peuvent être à la source de la paupérisation des campagnes, ainsi que des ouvriers des villes. Encore une fois, guerres (de Trente ans par exemple), famines, pestes, baisses démographiques, contribuent au désarroi économique. Bientôt les richesses affluant d’Amérique, obtenues en partie grâce à l’esclavage, contribuent à faire baisser les salaires des ouvriers européens. Sans compter le refroidissement climatique du règne de Louis XIV dont notre auteure ne tient absolument pas compte. Hélas la croissance démographique revenue, elle contribue à égarer les pauvres sans terre, dont les femmes, souvent prostituées par nécessité.
Il faut attendre la page 180 pour entendre sérieusement parler de la condition féminine. Il n’est pas étonnant que celles que Marx et Foucault ont oubliées, (remarque faite avec justesse par Silvia Federici) subissent de plein fouet les dégradations générales. D’autant que l’Eglise et l’Etat se préoccupent de natalité, jetant l’ostracisme sur les femmes non mariées, sur les naissances hors mariage, les abandons d’enfants, les méthodes contraceptives et abortives des fameuses sorcières… La vision de la femme comme mégère va peu à peu faire place à l’idéalisation punitive de la femme chaste, de la serviable et corvéable femme au foyer. Quoique, faut-il rétorquer, une plus charmante idéalisation perdure, depuis la Vierge Marie, en passant par l’amour courtois, jusqu’au romantisme…
Ainsi, « la persécution des sorcières fut le point culminant de l’intervention de l’Etat contre le corps prolétaire de l’époque moderne ». Leur magie, associée aux superstitions populaires, que semble regretter notre auteure, doit pourtant s’effacer devant la montée du rationalisme, pourtant plus efficace. Même s’il faut avec elle déplorer cette hécatombe de femmes non conformes, elle semble idéaliser ces sorcières favorites, oublier leur versant de délinquance et de criminalité, ainsi que celui des Caliban délinquants et criminels qui infestent cours des miracles, campagnes et faubourgs.
De même, la sorcière est éradiquée sur les terres du Nouveau monde, dans le cadre d’une mise au pas par les grands propriétaires, par la religion, et au moyen d’une discrimination sexuelle et raciale. Sans oublier le génocide, qu’il soit guerrier, sanitaire ou à cause des mines, dont de mercure, où les Indiens étaient, de fait, sacrifiés. Les Européens ne se font pas faute, à travers l’évangélisation, de castrer également leur liberté sexuelle, d’un bout à l’autre du continent américain.
Le bilan est confondant : « La chasse aux sorcières était aussi un instrument pour la construction d’un nouvel ordre patriarcal où le corps des femmes, leur travail, leurs pouvoirs sexuel et reproductif étaient mis sous la coupe de l’Etat et transformés en ressources économiques. »
Il n’en reste donc pas moins que Silvia Federici, malgré nos peu indulgentes réserves, fait œuvre utile et roborative. Il suffit, outre le texte lui-même, toujours fort nourri, généreusement illustré de gravures, de se plonger dans les notes, aussi savantes qu’abondantes, aussi précises que disertes, pour être convaincu du sérieux scientifique, quoiqu’affreusement partisan, de la démarche historique. Certes, il y a eu de forts réussies Histoires des femmes en Occident[5], mais faire le lien entre l’oppression des pauvres, celle des femmes et des sorcières reste une perspective originale, même si discutable. Sans compter la réhabilitation des figures de la sorcière, trop souvent méprisée, ostracisée. Mais pourquoi enchaîner marxisme et féminisme ? Alors que le capitalisme a fait plus pour les femmes que tous les régimes mortifères issus des perspectives tyranniques du cerveau de Karl Marx exprimées dans son Manifeste communiste ! L’imprimerie, les appareils ménagers, la contraception, ne sont-ils pas, après tout, des réussites universelles du capitalisme libéral au service de la liberté féminine, non seulement matérielle, corporelle, mais aussi intellectuelle ?
Cette mouvance féministe, d’un radicalisme anticapitaliste moins enragé, s’empare de l’aubaine que représente le bûcher infligé à ces dames prétendument inspirées par le diable. En témoigne Le Sexocide des sorcières de Françoise d’Eaubonne, qui emprunte la voie vigoureuse du pamphlet, en ce bref essai d’abord paru en 1999.
Du XV° au XVII° siècle, l’Europe chrétienne, aussi bien catholique que protestante, fut prise d’une frénésie contre la sorcellerie. Tortures et flammes prennent pour cible, parmi les victimes châtiées, une immense majorité de femmes. Françoise d’Eaubonne affirme qu’il n’y pas là de hasard, ce pourquoi elle emploie le néologisme « sexocide ». Ce dans la continuité des mots « phallocrate » et « écoféminisme » qu’elle créa. Les formules frappantes abondent, comme lorsqu’il s’agit de faire du Marteau des sorcières « le Mein Kampf de l’inquisition ». Elle soutient l’hypothèse que la chasse aux sorcières est avant tout une guerre contre les femmes, quelques soient leur corps, leur âge, ou leurs savoirs ancestraux, afin d’asseoir la domination patriarcale par la terreur. Probablement n’est-ce que partiellement vrai tant de nombreuses époques et civilisations se sont comporté avec bien moins de malignité.
Mona Chollet quant à elle défend la personne et le talent des sorcières, soit prétend-elle « La puissance invaincue des femmes ». Effectivement notre temps goûte avec volupté les jeux sorciers, les Harry Potter et son école. Le pittoresque ensorceleur côtoie la séduisante ensorceleuse.
Ces dames vendent des grimoires sur Etsy, vantent leurs autels ornés de cristaux sur Instagram, ou bien, en toute innocence politique, se rassemblent pour jeter des sorts à Donald Trump. Ainsi d’à peu près inoffensives sorcières prolifèrent, par goût du cosplay – ou déguisage – par jeu au moyen de ludiques oracles ou de cocktails abusivment intitulés « philtres ». Par exhibitionnisme et orgueil un brin revanchard, avouons-le, les féministes actuelles, ou postféministes, révèrent la figure emblématique de la sorcière. Elle est la victime absolue de l’Histoire, dont les malins incendiaires sont impardonnables. Elle est aujourd’hui celle pour qui l’on réclame justice, elle est la rebelle admirable aux savoirs à retrouver, sans s’alarmer du retour d’un pittoresque irrationnalisme. Notre essayiste retrouve dans nos préjugés et nos représentations trois types de femmes exécrées : l’indépendante, veuves et célibataires ayant été particulièrement visées ; la femme sans enfant qui contrôle voire nie sa fécondité ; et bien entendu la femme âgée réputée objet d'horreur. La malédiction reste à lever. La réflexion de Mona Collet ne manque pas de pertinence, quoiqu’un brin caricaturale et un brin fantaisiste, tant la sorcière est un topos de la littérature de fantasy.
Au-delà des essais, le roman peut permettre d’entrer dans l’esprit de nos malheureuses héroïnes, grâce à l’écriture à la fois historique et contemporaine d’un Venko Andonovski : Sorcière ‽Venu d’une contrée littéraire peu explorée, la Macédoine, voici un objet d’art bifide. Ses deux langues sont celle d’un roman historique situé au XVIIème siècle et d’un récit contemporain. Sorcière ‽ avec son point exclagorratif, signifiant certitude et doute des protagonistes, met en scène une interrogation existentielle sur le mal : « on veut vérifier si le diable est matériel et réel, venimeux et créé. »
Le Padre Benjamin parcourt la Croatie et Macédoine. Quoique émissaire du Pape, ami de savants et philosophes représentant la raison, comme Descartes et Galilée, il est confronté à l’obscurantisme d’un Grand Inquisiteur fanatique, dont la passion dogmatique traque les sorcières séduites par le Malin. Mais c’est une sexualité rentrée qui anime les procès ordonnateurs de sévices. Car « l’origine des films porno se trouve dans ces témoignages de l’Inquisition sur le sexe de groupe et les orgies ». De plus, « l’homme aux yeux de serpent » est l’incarnation de la violence absolue : « la vérité lui appartenait, car il avait entre les mains… le bûcher. »
À cet écho lointain du Nom de la rose d’Umberto Eco, répond une intrigue amoureuse : le Padre Benjamin est séduit par une intelligente rousse que son mari accuse de le rendre stérile et d’être une sorcière. Le prêtre bientôt défroqué écoute alors l’histoire de Jovana, qui fut l’esclave d’un bey islamique, puis d’un marchand, sans vouloir renier sa religion. Jusqu’où Benjamin devra-t-il manœuvrer pour sauver sa sorcière et écrire son livre sur les sciences diaboliques ?
Abruptement, le roman est périodiquement interrompu. Par des considérations en italiques, passablement oiseuses de l’auteur impécunieux, dont l’éditeur demande des histoires policières vendables. Le procédé narratif - plus exactement la métalepse - parait une affèterie postmoderne gratuite, bientôt plus fine : « Il est toujours temps de mourir d’une narration classique, ampoulée, stylisée ! » Jusqu’à ce que l’on perçoive, après des dizaines de pages, que les deux arguments, historique et contemporain, se répondent par un lien ténu : deux femmes rousses, à quatre siècles de distance, fascinent le personnage et son narrateur : « les amants se retrouvent après des siècles, après que la mort les a séparés […] dès leur renaissance, ils se cherchentmais dans d’autres corps. » Ainsi, de celle qui ensorcelle d’amour Padre Benjamin à l’étudiante en médecine, un écho subtil se noue, inscrivant l’ouvrage dans une esthétique digne du réalisme magique. « En fait, ce n’est qu’une recette pour écrire un roman ». Qui, enfin, se retourne sur lui-même pour être offert et dédicacé à « la rouquine ». Ce pourquoi Milan Kundera est un préfacier enthousiaste, quoique trop peu disert.
Sans nuire à la fluidité romanesque, la richesse intellectuelle et métaphorique imbibe la langue, les pages. De la « fille-lettrine » à Jovana « la rousse, belle comme une lettrine », en passant par le séminariste et futur « doctor angelicus », grâce à sa connaissance du doute, tout s’inscrit « dans l’objet le plus secret de la magie diabolique qui du mensonge fait la vérité : le livre. » Là où bientôt l’Inquisiteur est démasqué : il est le Diable ! Dans une langue aisée, les débats théologiques éclairent les problématiques du roman, à l’instar de l’apologue nietzschéen, lorsque le Padre Benjamin dévoile l’illusion du théâtre d’ombres. L’œuvre polyphonique, à la lisière du conte, de la chronique et de l’essai encyclopédique, dénonçant ce grand massacre des femmes prétendues sorcières, oppose la terreur documentée des tortures à l’érotisme brûlant du poème en prose.
Il faut explorer ces marges de l’Europe, où des auteurs surgissent à nos yeux soudain dessillés, aussitôt ébahis. Venko Andonovski, né en 1964, qui enseigne les littératures d’Europe centrale et la théorie narrative à l’université de Skopje, est chamarré d’une bibliographie impressionnante : Sorcière ‽ cet étonnant roman philosophique, en est à sa huitième édition en Macédoine, Le Nombril du monde à sa douzième, ses volumes de nouvelles à la sixième, son théâtre et ses essais jouent dans la cour de l’abondance. Hélas, seule sa pièce Cunégonde en Carlalande[6], imaginaire pays où la promise de Candide découvre la folie de l’Occident, est traduite en français. Il tient de surcroit dans un quotidien une chronique hebdomadaire: « Le dictionnaire des passions humaines ». Un univers à soi seul et à découvrir, parmi lequel ce dont nous ne lisons que le titre, L’Alphabet des désobéissants, semble ainsi particulièrement fascinant…
Nous l’avons dit, l’on estime à plus de quarante mille exécutions capitales, entre 1430 et 1630, le passif de la persécution de celles qui furent trop libres. S’il est justice de réhabiliter la mémoire de ces victimes de la tyrannie religieuse et mâle, gardons-nous cependant d’idéaliser les sorcières. Ce serait délire d’imaginer qu’elles étaient toutes d’innocentes prunelles des yeux de la liberté sexuelle. Il y avait probablement parmi elles, comme parmi leurs délatrices, de nombreuses mégères et furies criminelles, comme il en existe bien des équivalents masculins, quoique notoirement plus nombreux. Plutôt que les violences du pouvoir mâle, quoiqu’il faudrait prendre garde qu’un pouvoir féministe n’ait pas de telles velléités, prônons la tolérance et la paix des libertés. Et plutôt que la réhabilitation de l’irrationnel au travers de l’éloge des sorcières, que ce soit parmi les romances de la fantasy pour adolescentes ou parmi une mode d’un féminisme exacerbé, ne perdons pas de vue la raison scientifique et des Lumières…
Fernand Braudel : L’Identité de la France, Flammarion, 2011, 1184 p, 25,40 €.
Elle ne fait pas que se dérouler. Elle se construit, elle se pense. C’est l’Histoire. Déesse impavide, exigeante, elle attend de ses étudiants, de ses professeurs, de ses essayistes, une abnégation pleine de curiosité, cependant – s’il est possible – vide de marottes idéologiques. Elle a ses multiplicités temporelles et ses territoires mouvants. Il faut alors au moins une vie pour avec soin et acharnement en délivrer non seulement les événements conséquents mais le sens. Soit une soixantaine d’années d’Ecrits, collectionnant les textes rédigés entre 1927 et 1985 par l’historien Fernand Braudel (1902-1985). Ce sont des mises à l’épreuve des sources avec pérégrinations « Autour de la Méditerranée », mais également des réflexions sur « Les ambitions de l’Histoire », renouvelant profondément cette discipline. Il ne se contente évidemment pas du récit historique, préférant aller à la recherche de problématiques autour de « l’identité de la France » ou de « la grammaire des civilisations », pour reprendre ses titres iconiques. N’est-il pas nécessaire, pour penser l’Histoire, non seulement ancienne et moderne, mais aussi en train de se faire, de la heurter avec l’immigration islamique, et la confronter avec Le Choc des civilisations de Samuel Huntington ? Car l’Histoire est une géopolitique.
En ce copieux volume d’Ecrits, Fernand Braudel, d’abord à l’occasion d’un séjour de recherche au Brésil, plus exactement à Sao Paulo, propose un parallèle entre la Méditerranée et l’horizon Atlantique. Espaces d’échanges et de conflits, ils obéissent à ces dynamiques démographiques et économiques qui resteront des constantes de son regard et de son travail.
Conçue lors des premières années d’enseignement et de formation de l’historien, la première partie, Autour de la Méditerranée, regorge d’articles et de comptes rendus de lectures. Ses recherches se tournent d’abord vers l’Afrique du Nord et la présence des Espagnols entre 1492 et 1577, où d’ailleurs il professa entre 1923 et 1932. Ensuite, ce sont l’Espagne de Philipe II et l’Italie qui aimantent son esprit, ce pour longtemps, en particulier autour de l’histoire économique des XVI° et XVII° siècles. Il revient à l’Algérie, pour se centrer sur les prédations et chasse aux esclaves par les « Barbaresques », sur la Prise d’Alger qui, en 1830, en est la conséquence, puis la colonisation lors de la monarchie de Juillet. Le tout pour aboutir à l’un de ses ouvrages sommitaux, La Méditerranée, en grande partie écrit pendant sa captivité au cours de la Seconde Guerre mondiale, donc nourri par la mémoire. De surcroit, en 1976, son émission télévisée en douze volets sur la Méditerranée obtint un franc succès.
Civilisation matérielle, économie et capitalisme voit son étude se focaliser sur deux cité-Etats fondamentales, Venise et Gênes. Dans ce cas, la Renaissance permet d’établir un parallèle avec les vertus d’un miracle économique dans la seconde moitié du XX° siècle. Ce qui ne l’empêche en rien d’étudier le capitalisme de l'âge moderne et la place des ouvriers à l’ère de l’industrialisation.
Notre historien pense la manière dont l’histoire se fait, s’écrit et s’enseigne en France, ce également dans le cadre de l’École des Annales. Or, la seconde partie, Les Ambitions de l’Histoire, consiste en la réflexion théorique de l’auteur, imputable à une objectivité désirée, inscrite dans la perspective d’une « plus grande histoire », c’est-à-dire encline aux sciences sociales. L’ambition globalisante a quelque chose de noble autant qu’hyperbolique, embrassant toute culture, y compris populaire. L’on refuse de se limiter à des explications monocausales. La critique de l’Histoire événementielle permet de passer à une plus profonde Histoire, avec ses réalités collectives, l’évolution lente de ses « structures ». En somme « Une grande Histoire cela signifie une Histoire qui vise au général, capable d’extrapoler les détails, de dépasser l’érudition et de saisir le vivant, à ses risques et périls et dans ses plus grandes lignes de vérité ». Reste que « l’impérialisme de l’Histoire » est peut-être inévitable ; à moins de se diffracter, de se briser par éclats en histoires alternatives, concurrentes, idéologiques…
Plus éclectique, voire erratique, la troisième partie, L’Histoire au quotidien, comme de juste, est plus hétéroclite : son expérience brésilienne, ses relations avec les mondes universitaires et scientifiques français et étrangers, sa direction des Annales jusqu’en 1970, enfin son expérience d’enseignant, du lycée jusqu’au Collège de France, tout concours à multiplier les regards croisés sur le champ historique. Et que l’index, en fin de volume, permet non seulement de mesurer, mais de parcourir, tant de manière thématique que par auteurs…
Ainsi « vie matérielle et comportements biologiques » côtoie un questionnement sur la « géographie de l’individu biologique ». Plus concrètement, « la double faillite coloniale » – quoique des XV° et XVI° siècles – n’est pas loin de la « Faillite de l’Histoire ». Est-ce à dire qu’il n’existe guère un « triomphe du destin », comme le prétendit l’historien Gaston Roupnel ? Notre essayiste critique avec pertinence cette conception déiste de l’Histoire, héritée de l’Essai de théodicée de Leibniz. Mais en prétendant que Le Capital est une « thèse magnifique », ne commet-il pas l’erreur d’être aveugle au dessein totalitaire du Manifeste communiste, tel que signé par Karl Marx ?
Parfois nourri d’inédits, de textes restés dans des publications confidentielles et difficiles d’accès, cet impressionnant volume d’Ecrits est une malle aux trésors ; sans compter le soin apporté à la reliure ornée d’une vue marine du peintre réaliste Gustave Courbet. Le professionnalisme et le sens esthétique des éditions des Belles Lettres n’est plus à prouver.
Une aube de la civilisation, telle est bien la Méditerranée. Or voici L’Aube, la terre la mer, qui réunit les quatre chapitres écrits par Fernand Braudel à l’occasion d’un ouvrage collectif, La Méditerranée, l’espace et l’Histoire, publié en 1977. Mer intérieure, elle est une « géologie encore bouillonnante », entre fosse marines, montagnes et volcans, péninsules et détroits. Au milieu, « une Italie tournée vers le Ponant et une Italie qui regarde vers le Levant ». Les vigoureux contrastes géographiques ont permis d’engendrer des sociétés diverses, entre Egyptiens et Grecs, Byzantins et Sarrasins, Romains et Vénitiens… Des littoraux ouverts contrastent également avec des arrière-pays parfois fermés. Le tout permettant ou contraignant les prospérités et les échanges. La « révolution du Proche-Orient » et la transition du nomadisme aux villes productrices précède une Méditerranée marchande. La Crète a Cnossos, La Phénicie l’alphabet, le troc prépare la venue de la monnaie, Athènes brille et Carthage menace Rome. « Recouvrements » et « conflits de civilisations » ne cessent de fluctuer, tandis qu’apparaissent des épisodes surprenants et peu connus, telle « la conquête de la Méditerranée par les Nordiques ». L’ouvrage en forme de quadriptyque se conclue sur un événement majeur, l’ouverture du Canal de Suez en 1869.
Cette Aube didactique devient ainsi l’un des livres les plus accessibles et les plus synthétiques de notre historien, face à l’immensité de ses recherches méditerranéennes.
Un tel titre ferait aujourd’hui hurler d’indignation hystérique ceux qui conspuent les « identitaires », présumés d’extrême-droite, en une exaltation woke et pro-islamique. Publié à partir de 1986, L’Identité de la France, en trois copieux volumes, trouve ses fils conducteurs dans la démographie et l’économie. S’agit-il, selon un fragment de L’Histoire de France inachevée, de « la France dans sa plus haute et sa plus brillante histoire ». N’est-ce pas là arborer un idéal nécessaire, sans cependant ignorer les faux pas et les abjections… Car Fernand Braudel aime son pays, sans distinguer entre « ses vertus et ses défauts », ce qui ne signifie pas que son indulgence soit sans borne.
De la Gaule, en passant par « le cataclysme démographique » de la peste noire médiévale – couplée avec la guerre de Cent Ans – jusqu’au baby-boom des années cinquante et soixante, l’expansion, bridée par la Terreur révolutionnaire et les guerres napoléoniennes, celle de 1914-1918, en fait le pays le plus peuplé d’Europe, et doté d’une économie en marche, à partir d’une « économie paysanne » pour aboutir à l’industrialisation commerçante.
Une France multiséculaire apparait alors, au service de sa destinée au XX° siècle. Cependant depuis cette somme, la société a bien changé, tout en faisant de moins en moins société. Fernand Braudel, à la fin de son volume deuxième de L’Identité de la France, et à l’occasion de son chapitre sur l’immigration, ne voit que le racisme français et n’a « rien contre les mosquées ». Concédons qu’il écrit en 1986, quoiqu’il ne fasse pas ici preuve de connaissance de la nature du Coran et de l’Islam. L’irruption et l’importation de l’immigration islamique – non loin de 20% de la population actuelle – venue d’Algérie et d’Afrique subsaharienne, puis de Syrie, d’Afghanistan, de Somalie et tutti quanti, entraîne une nouvelle colonisation dont la tolérance est la moindre des vertus, lui préférant le pillage et le « butin » (pour reprendre le titre d’une sourate) des aides sociales, le terrorisme et l’infiltration religieuse, l’éradication programmée du judaïsme, du christianisme et de la laïcité. Donc un basculement de civilisation intolérable, antinomique des Lumières. Ainsi verrions-nous l’inversion du phénomène architectural, qui vit la mosquée de Cordoba, en Andalousie, être surmontée par les arcs gothiques du christianisme et de sa Reconquista.
Sestiere Cannaregio, Venezia.
Photographie : T. Guinhut.
Le foisonnement et la longue durée de l’Histoire peuvent seuls, au-delà du seul événement, aider à comprendre le présent, voire le futur. C’est bien ce dont on retrouve la vérité dans sa Grammaire des civilisations, publiée en 1963. Une civilisation se caractérise par quatre réalités fondamentales : « les civilisations sont des espaces […] des sociétés […] des économies […] des mentalités collectives ». À cet égard, considérons son analogie entre la grammaire et l’Histoire. Par exemple, à l’occasion de la partie consacrée à l’Europe, l’événement de la Révolution française, est symbolisé par le 14 juillet 1789 et la prise de la Bastille, puis « le 14 juillet 1790, quand le peuple a célébré la fête de la Fédération au champ de Mars ». De telles actions momentanées engagent cependant le mouvement révolutionnaire qui parcourt l’Europe, avec des conséquences durables pendant les décennies et les siècles suivants, et sont des révélateurs de l’histoire européenne et mondiale. La grammaire braudelienne de l’Histoire obéit ainsi à une dimension théorique, eut égard au regard de reconnaissance, en grec theoria. De surcroit Fernand Braudel utilise les catégories grammaticales pour évoquer les trois temps de la marche de l’Histoire. Temps bref, catégorie du verbe, à l’action immédiate, par exemple la bataille d’Hernani le 25 février 1830, si importante pour le romantisme. Temps lent, catégorie de l’adjectif, à la qualification plus soutenue : l’art roman, l’art gothique, l’art baroque… Temps long et passablement immobile, selon l’échelle humaine, la catégorie du substantif, donc la substance permanente de la civilisation, soit « un humanisme qui a [ses] préférences », creuset européen en cohérence avec les Lumières du XVIII° siècle où l’universel a pris conscience de soi. Voilà l’une de ces « unités brillantes » de l’Europe, au-delà de celles aléatoires nationales et politiques, alors que les « unités solides » constituent les centres économiques, sans oublier les « unités violentes », engendrées par les guerres meurtrières, qui sont ruptures civilisationnelles. Mais, pour notre historien, ce sont les « unités brillantes », celles de l’art, de la culture, du goût et de l’esprit, qui définissent souverainement la culture originale et pollinisatrice de l’Europe. Et, malgré les contempteurs de l’européanocentrisme, nous ne pourrons que le conforter sur ce point…
La coïncidence des unités brillantes, soit les œuvres saillantes, et des unités catégoriales, soit les temps distincts qui parcourent l’Histoire, permet d’assurer la theoria et le logos dans un idéal d’universalité. L’Europe, dont l’industrialisation est un modèle pour le monde entier, étant de surcroit un « idéal culturel à promouvoir », au-delà de l’esclavage constitutionnel de l’humanité, et au service des libertés, permet-elle d’éclairer le sens de l’aventure humaine, voire de signifier que cette culture est supérieure aux autres ?
La civilisation, qui est d’abord géographie, est sociologie, économie et psychologie, se répartit, outre l’Europe et ses alter ego américains, en quelques grandes civilisations mondiales : l’Islam et le mode Musulman, les Afriques Noires ; l’Extrême Orient.
À cette Grammaire des civilisations faut-il adosser son corollaire, soit Le Choc des civilisations de Samuel Huntington[1] ? Notre historien n’aura pas connu ce choc éditorial controversé, puisque paru en 1996. L’Histoire est un champ géopolitique où s’affrontent des blocs culturels et surtout religieux. En un monde multipolaire, huit foyers civilisationnels perdurent. Russie et états orthodoxes, sphères musulmanes et islamistes, civilisations extrême-orientales, soit sinisante et japonaise, Inde, Amérique latine, Occident, et enfin Afrique, quoique le concept soit à cet égard flou, tant les ethnies, les religions et les conséquences des colonisations le rende plurivoque. En la demeure, la réussite économique de l'Extrême-Orient prend sa source dans la culture asiatique ; a contrario, la culture musulmane entraîne l'échec démocratique, quand les cultures issues du christianisme latin ou calviniste-luthérien sont à même de concevoir la prospérité économique, même si c’est là oublier le poids délétère de la gangrène socialiste et étatique…
De toute évidence, Samuel Huntington récuse la thèse de Francis Fukuyama dans La Fin de l'Histoire et le dernier homme[2], ce dernier estimant que la destination de l’Histoire était la généralisation de la démocratie libérale. Hélas ce n’est pour le moment que partiellement vrai, tant les empires, chinois, russe, islamiques, menacent.
S’il y a bien une grammaire des civilisations, elle ne va pas sans une profonde incompatibilité de nombre de noyaux civilisationnels, dont l’éthique, en particulier de la dimension historiquement autocratique de la Russie, de la Chine, et de l’essence fondamentaliste de l’islam, sont irréductiblement incapables d’accéder à la civilisation au sens universel du mot. L’illusion irénique qui verrait advenir la paix perpétuelle, pour reprendre le vœu d'Emmanuel Kant[3], en prend hélas un sacré coup dans l’aile.
Thalassa, fille d’Ether et d’Héméra, ainsi est divinisée la mer, des hymnes orphiques à Homère. Elle désignait pour les Grecs anciens la Méditerranée. Mais au-delà des colonnes d’Hercule, soit aujourd’hui le détroit de Gibraltar, voici la mer sans limites, l’Atlantique infini et autres océans plus ou moins pacifiques, dont l’exploration occupa bien des siècles, souvent laborieux, toujours intrépides. La Méditerranée et les rivages du nord restèrent les pivots de la connaissance européenne, jusqu’à ce que le XV° siècle précipite cette dernière vers d’autres eaux et continents, particulièrement à l’occasion de l’an 1492. Cependant navigateurs arabes et chinois pratiquent d’autres contrées aqueuses. De Barry Cunliffe à David Abulafia, l’on rivalise de tours de force documentaire pour que nous ayons le bonheur de prendre la mer presque sans limites de leurs écrits historiques. Et puisque les espaces maritimes, calmes et tempêtueux, ne peuvent se concevoir sans cartes, côtières et insulaires, penchons-nous également sur Mappa insulae & naturae, dont les représentations sont non seulement marines et îliennes, mais terriennes et montagneuses, frontières contemplées depuis les flots, comme le fut le Vésuve dont l’éruption, en l’an 79 de notre ère, fut observée avec effroi par Pline le Jeune.
Horizon craint et désiré à la fois, la mer est depuis les origines de l’homme l’objet d’une fascination constante, mais aussi d’un défi récurrent. Modèle de l’historien, elle devient : « La Méditerranée & l’Atlantique, de la préhistoire à 1500 », tel que Barry Cunliffe sous-titre son ouvrage profus. Il pose son ultime balise chronologique jusqu’à ce que l’on ait pu « pour la première fois définir les contours de l’Atlantique ». Si nous ignorons qui et quand prit rame et voile pour la première fois, bravant la noyade et la sollicitude des dieux marins, le cinquième millénaire avant notre ère nous fournit déjà des preuves d’une activité soutenue. Outre les ressources halieutiques pour enrichir son alimentation, l’homme nourrit sa soif de denrées nouvelles autant que d’inconnu et de connaissance.
Notre auteur a les moyens de son ambition : « Le présent livre explore ce duel entre l’homme et la mer, sur une toile de fond où se déploie le récit des temps anciens de l’histoire de l’Europe ». Pour ce faire, l’archéologie, en particulier navale parmi les ports byzantins ou danois, est d’un grand secours, avant que les textes soient suffisamment utiles, de la Préhistoire aux courageux Phéniciens, des îles grecques aux rivages de l’Irlande.
Il y a cependant une différence de taille entre la Méditerranée et l’Atlantique. La Mare nostrum des Romains est une mer fermée, sans marées, la seconde aux flux et reflux impressionnants, peut être sujette à de plus redoutables tempêtes. De surcroit, très vite, aucune côte, hors un prudent cabotage, aucune île ne limite un angoissant infini.
Certes les guerres, les progrès économiques et culturels ont été des moteurs de l’humanité. Cependant la thèse de Barry Cunliffe, selon laquelle la lutte perpétuelle entre l’homme et les éléments marins est un aliment courageux de l’Histoire, sans oublier le « gène du voyage, présent dans environ 20% de la population du monde » et bien entendu l’aiguillon du commerce, ne manque pas de réelle solidité, tant ses exemples, récits et largeurs de vues, sont probants. L’expansion grecque – pensons à Marseille, cité phocéenne – puis celle romaine ne vont pas sans une maîtrise extraordinaire et en quelque sorte ulysséenne de la navigation, ce dont témoignent les navires naufragés aux cales chargées d’amphores.
Les deux dernières décennies de notre nouveau siècle ayant été prolixes de découvertes, notre historien peut enrichir, aiguiser son propos avec brio. De cette façon l’on découvre qu’un commerce d’ivoire venue d’Afrique du nord alimentait au troisième millénaire avant notre ère les terres andalouses et les abords de l’actuelle Lisbonne. Mais aussi les voyages de l’obsidienne, depuis Milos vers la Grèce continentale, ou les cargaisons de vins de Gascogne vers l’Angleterre. Ce sont également les colonisations danoises et norvégiennes du IX° siècle en Grande-Bretagne, au fil de la voile et de l’épée. Ou encore les conquêtes arabes à vitesse forcenée au VII° et VIII° siècle, de la mer Noire aux rives galiciennes de l’Espagne, qui ne sont pas un accident de l’Histoire, mais une traînée de poudre dont nous subissons toujours les effets délétères…
La Renaissance apporte son énorme lot de découvertes, au moyen de l’expansion vénitienne, de la « sécurisations des Canaries », et, à tout seigneur tout honneur – quoiqu’il soit l’objet de controverses en tant que colonisateur – des voyages de Christophe Colomb. Sans oublier les rivages du Labrador et de Terre Neuve, en Atlantique nord, par le méconnu Vénitien Cabot, et, enfin Ferdinand Magellan qui donna son nom au détroit qui permet l’accès au Pacifique. À partir de là, s’ouvre une autre ère…
L’ouvrage de Barry Cunliffe, qui se lit comme une longue traversée, ou comme un Immense cabotage de chapitre en chapitre, est soigneusement illustrée de photographies, de croquis et de cartes. Quoique nombre d’entre elles positionnent le nord vers la gauche, soit la direction du « coucher du soleil », ou parfois de manière un brin fantaisiste pour adapter le format à la page. Certes, c’est une question de convention, d’habitude et d’adaptation, mais cela reste un tantinet incongru, même si cela ne mérite pas que nous boudions notre plaisir.
Isla de Arousa, A Coruña, Galicia
Photo : T. Guinhut.
David Abulafia fut un constant explorateur de la mer Méditerranée. Il dépasse encore ses ambitions avec un essai qui s’aventure hardiment en tous les océans. En effet, l’impressionnant historien nous avait déjà régalé avec La Grande mer. Une histoire de la Méditerranée et des Méditerranéens[1], originellement publié en 2011. Il lui fallut huit années pour, après avoir franchi les colonnes d’Hercule, absorber à pleine gueule les eaux tumultueuses de la vastitude aquatique, en son ouvrage océanique, frôlant le millier de pages, La Mer sans limites. Comme de juste, se plaçant dans le sillage de Fernand Braudel[2], qui, pour écrire l’Histoire, dès 1985 privilégiait le commerce et non la politique et la religion, il choisit les « connexions » plutôt que la seule puissance navale. Pour preuve les figues de Carthage et le pléthorique blé d’Alexandrie voyageaient vers Rome. Dès l’Antiquité, « l’océan indien faisait déjà office de lien entre la Méditerranée et la mer de Chine méridionale ». Pour preuve encore l’acheminement d’immenses cargaisons de thé depuis l’Inde vers l’Angleterre au XIX° siècle.
Au-delà du berceau méditerranéen, Baltique et Atlantique, Pacifique, mer de Chine et océan Indien, sans omettre l’Arctique et son passage du nord-ouest, voire l’Antarctique comme continent austral luxuriant fantasmé, sont des champs désirés, vecteurs de ces forces et de ces conquêtes qui fomentent les siècles. De tels espaces ont des histoires distinctes, ponctués de cités portuaires, bien avant d’être parcourus par les Espagnols, les Portugais et les Hollandais, alors que François Gipouloux[3] a pu qualifier la mer de Chine de « Méditerranée asiatique ». C’est non sans stupéfaction que l’on apprend combien fut « pacifique l’histoire maritime des eaux baignant le Japon, la Chine et Java », malgré d’occasionnelles batailles navales au large de la Corée. Ainsi « le monde est devenu un monde de mondes ».
Se nourrir et commercer vont de pair. En ce sens « ours, orques et otaries », « poisson séché et piment doux », suscitent des besoins et des passions, chassés et pêchés de haute lutte, transportés au péril des naufrages. Alors qu’intailles, médailles, manuscrits, tableaux, portulans et globes terrestres s’ornent de figurations navales.
Cependant David Abulafia, qui a préféré ouvrir son livre avec le « continent polynésien richement peuplé », quoique surtout richement océanique, termine son grand écart par un chapitre intitulé « Océans en boites », signifiant la dominance des cargos et porte-containers, surtout asiatique. Un paquebot de croisière, Allure of the sea, peut transporter sept mille passagers, sans compter le personnel de bord ; le CSCL Globe peut convoyer plus de dix-neuf mille containers à lui seul ! Déplaçant ainsi le centre de gravité économique mondial depuis l’aimant américano-européen fragilisé au profit des flots et flux asiatiques. Il n’est pas interdit en ce cas de croiser cet ouvrage avec l’Histoire de la marine, de Philippe Masson[4], aux deux volumes solides.
Bleutée, 70 % de la surface de la terre est remplie d’eau salée. Il faut à l’historien un sens de l’aventure intellectuelle au long cours pour oser embrasser la totalité marine et océanique, même si l’ambition de David Abulafia ne peut que rester forcément inaccomplie. Les civilisations humaines, des embarcations sommaires du néolithique à nos sous-marins atomiques, des jonques chinoises aux porte-avions, défilent au regard de cet élément salin omniprésent, encore partiellement terra incognita, en particulier pour ses abysses aux ressources minérales prometteuses. Les sources historiques pullulent, associant rigueur scientifique et récit palpitant. Ses héros, modestes ou prestigieux, sont marins, marchands, pirates, brutes et brigands, émigrants, rois, fanatiques religieux, esclavagistes et esclaves, savants et explorateurs désintéressés ; soit animés par l’appât du gain, du pillage, de la conquête exterminatrice, ou par la pure intégrité de la recherche scientifique, géologique, botanique, zoologique, ethnologique…
Le lecteur voyage et tremble d’excitation, de peur, au cours de ces traverséesqui vont des trirèmes romaines aux drakkars vikings, des galions aux destroyers, jusqu’aux plus imposants monstres de la logistique et du luxe contemporains. Ainsi les dimensions historiques, géographiques, technologiques et géopolitiques se croisent, s’enrichissent, au service d’une humanité guerrière et commerçante, courageuse, destructrice et créatrice, entreprenante enfin. Moby Dick littéraire, l’essai de David Abulalafia affronte les mers les plus arctiques, les plus polynésiennes, du savoir encyclopédiquement embarqué. Quelques cartes judicieuses, quatre cahiers de photographies en couleur, un index et une bibliographie impressionnants, sans compter les notes, complètent le prestigieux opus : une référence, sans nul doute…
Au XIX° siècle, l’auteur de L’île au trésor, Robert Louis Stevenson (1850-1894), navigua entre Angleterre et Californie, pour terminer sa vie aux îles Samoa. Connaisseur des tribulations maritimes et montagneuses, il ne pouvait qu’affirmer : « On me dit que certains ne s’intéressent pas aux cartes ; j’ai peine à le croire… Quand bien même la carte ne serait pas toute l’intrigue, comme dans L’Île au trésor, elle se révélera toujours une mine de suggestions. »
Aussi est-il en quelque sorte le saint patron d’un sextuor de chercheurs qui nous propose leur Mappa insulae. Collectionneurs, ces derniers se sont embarqués, pour notre plus grand plaisir, dans l’histoire des cartes, à la recherche des vastitudes, mais aussi du poudroiement insulaire de par le globe. Les formes y sont étranges, infiniment variés, augmentées par les graphismes, les typographies, les symboles, les personnages et les animaux, le tout rendant curieux le regard, le charmant, tant les nuances de noirs, de bistres et de couleurs sont parlantes. Toujours belles, ces cartes sont d’abord étonnantes, incongrues, voire bizarroïdes. D’abord primitives, malhabiles, ensuite elles rivalisent de précision et de finesse. Entre myriades méditerranéennes de la mer Egée, perles caraïbes et flottilles insulaires de la Polynésie.
Isolées, dans le bleu immense, impressionnantes par leurs tailles, souvent en archipel, les îles sont éparpillées « comme autant de pépins crachés dans l’eau ». Toujours accompagnées de citations, de géographes, de poètes, elles s’agrègent en une traversée ingénieusement érudite et joliment insolite.
Connaisseur également des itinéraires terrestres, puisqu’il voyagea avec un âne à travers les Cévennes[5], Robert Louis-Stevenson est également le mentor de Mappa naturae, composée sur le même moule. Les nostalgiques de la géographie physique – et des salles de classes des écoles Primaires d’antan – au dépend de celles humaine, plus contemporaine, sont ici choyés. Irisée, la couverture est un patchwork de cartes géologiques. Ces dernières étant prodigues de couleurs et d’enseignements, il est judicieux de les retrouver dans le corps de l’ouvrage, avec la monstrueuse chaîne des Alpes par exemple.
Outre les rivières, forêts, montagnes, déserts, pôles, ces sont les migrations animales, ou encore les dangers qui menacent notre planète, de par les bouleversements en cours du vivant, du végétal, du minéral qui sont là figurées. Les cartes historiques côtoyant des travaux scientifiques, voire des perspectives artistiques, les réalités les plus étonnantes, voire effrayantes, se parent de séduction visuelle.
Parmi les plus curieuses planches de cet élégant volume lui aussi au format à l’italienne, comptons une carte colorée des coulées de lave du Vésuve, qui répond avec ironie à la coulée des « formes vives » de la « Zone À Défendre » de Notre-Dame des Landes, tandis qu’un relevé des « déplacements de meutes de loups à la frontière Canada-Etats-Unis », juxtapose des embrouillaminis de couleurs vives.
Mais bien que majoritairement terrien ce Mappa naturae n’en n’oublie pas les mers, avec le détaillé tracé de 1886 pour le canal de Panama, avec un « plan d’endiguement et de poldérisation » aux Pays-Bas, une île coréenne saturée de calligraphies en 1702, les côtes africaines gravées en 1829…
« Collectif » : le mot peu séduisant et militant est désormais employé au détriment d’association. Ce collectif « Stevenson » est composé d’artistes, de philosophes, d’architectes et de chercheurs : Jean-Marc Besse, Milena Charbit, Eugénie Denarnaud, Guillaume Monsaingeon, Gilles A. Tiberghien ; Hendrik Sturm étant également un marcheur, Jean-Marc Besse est lui historien du paysage. Ils partagent un goût affirmé pour la cartographie, ses multiples avatars, sa polyphonie intellectuelle et son esthétique. Le plaisir des yeux n’est pas incompatible avec l’élargissement de la connaissance, loin s’en faut. Ils nous confient leurs connaissances, leurs fantaisies.
Notre besace lourdement remplie de ces livres marins et océaniques, nous voici bien armés pour une méditation inouïe lors d’une promenade sur la crête d’une modeste falaise calcaire de l’Île de Ré, ou parmi le fouet des bruines sur les côtes granitiques de la Galice espagnole. Songeant aux victimes de naufrages et de combats navals absorbés par ces fonds agités, mais aussi à tous ces commerçants et explorateurs qui ont livré les mers à la sagacité humaine…
Samuel P. Huntington, Jean-François Colosimo, David Baverez.
Sylvain Gouggenheim : Les Empires médiévaux,
Perrin, 2024, 460 p, 25 €.
Gabriel Martinez-Gros : L’Empire islamique VII°-XI° siècle,
Passés composés, 2019, 336 p, 23 €.
Gabriel Martinez-Gros : La Traîne des empires, Points, 2024, 306 p, 10,40 €.
Samuel P. Huntington : Le Choc des civilisations,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Luc Fidel & cie,
Odile Jacob, 2020, 548 p, 12,90 €.
Amin Maalouf : Le Labyrinthe des égarés. L’Occident et ses adversaires,
Grasset, 2023, 448 p, 23 €.
Jean-François Colosimo : Occident, ennemi mondial n°1,
Albin Michel, 2024, 256 p, 21,90 €.
David Baverez : Bienvenue en économie de guerre !
Novice, 2024, 204 p, 19,90 €.
Depuis la chute de l'Union soviétique, la démocratie libérale et son avancée planétaire semblaient avoir rendu obsolète la notion d’empire . Il est à craindre qu’elle soit redevenue prégnante, urgente. Est empereur celui qui n’est dominé par aucune puissance humaine, est empire un immense territoire en extension que le premier n’autorise pas à s’intégrer à aucun autre. Si le modèle, peut-être indépassable, reste l’empire romain d’Auguste et des Césars, ce dernier ne semble pas avoir laissé de traces territoriales ou idéologiques (hors le fantasme mussolinien), sinon culturelles. En revanche parmi ceux médiévaux, tels qu’analysés sous la direction de Sylvain Gouguenheim, il en est quelques-uns dont la pérennité, du moins leurs avatars, interroge notre contemporain, soit L’Empire islamique, selon le titre de Gabriel Martinez-Gros, qui persiste avec son essai conjoint, La Traîne des empires. Alors que Samuel Huntington nous avertissait du Choc des civilisations, l’on ne peut que constater combien l’Occident erre dans « le labyrinthe des égarés » selon Amin Maalouf, combien il est devenu « l’ennemi mondial n°1 » pour reprendre la formule choc de Jean-François Colosimo. Peut-on s’armer face à l'hydre aux cent têtes de ce défi polymorphe ?
Quereste-t-il des empires médiévaux ? Sylvain Gouguenheim, que nous avions connu démentant – avec une justesse qui fit pleutre scandale en pays de soumission – la thèse de l’origine musulmane des classiques grecs[1], agrège une quinzaine de chercheurs de façon à décrypter ces Empires médiévaux, entre Occident, Chine et Amériques, politiques et militaires, mais aussi culturels. C’est d’abord un type de pouvoir qui fait l’imperium. Et pas forcément l’expansion territoriale, à l’instar des Carolingiens, des Chinois et des « Empires solaires » d’Amérique. L’ère médiévale les voit se constituer en structures politico-religieuses. Ainsi Byzance, qui ne rompt guère avec l’Antiquité romaine, reste chrétienne, la Chine des Tang accueille le bouddhisme, les Mongols intègrent l’islam. S’il s’agit là d’« empire-mondes », mais également chez les lointains Incas, ils sont parfois de taille modeste, comme celui germanique.
Panorama édifiant des édifications et des ruines militaires et politiques, l’ouvrage dirigé par Sylvain Gouguenheim propose pas moins de dix-huit plongées historiques et géographiques, non seulement en Occident, avec les Plantagenets et les Normands, et au Proche-Orient, mais aussi jusqu’au royaume chrétien d’Ethiopie, jusqu’à une lointaine « thalassocratie malaise », nommée Srivijaya.
Enfin l’empire romain d’Orient s’effondra, sous divers coups de boutoir et surtout celui auquel succéda l’empire ottoman, soit le califat des Abbassides auquel Marie-Thérèse Urvoy consacre un chapitre, quoiqu’il soit traité avec plus d’abondance par Gabriel Martinez-Gros.
Est-ce le plus marquant ? Pas en tant qu’il fut un parmi le jeu de quilles des dominations bellicistes et autoritaires. Mais dans la mesure où il est religieux, l’empire islamique, tel que présenté par Gabriel Martinez-Gros, effectif entre le VII° et le XI° siècle, s’il a cessé d’exister sous la domination des Abbassides, car balayés par les Turcs, l’islam n’a pas été éconduit. Au contraire, ce dernier continua de phagocyter ses voisins, d’occuper un territoire immense, de l’Espagne à l’Inde, des rivages méditerranéens aux confins de la Russi, régnant au fil de l’épée, de la conversion, de l’esclavage, de la dhimmitude et de la djizîa (l’impôt à l’encontre des non-Musulmans). Cet impressionnant empire sévit entre la mort du Prophète en 632 et l’éviction des Arabes du pouvoir au profit des Turcs, définitive en l’an 1097, lorsque l’Almoravide Yusuf ibn Tashfin est proclamé « émir des Musulmans ». Suite à quoi le califat a laissé place aux sultanats.
Pour narrer cette période cette période considérable et lourde de conséquences, Gabriel Martinez-Gros s’appuie en particulier sur Ibn Khaldûn[2], historien arabe du XIV° siècle, dont la théorie des marges des empires est à cet égard précieuse. Ainsi montre-t-il avec alacrité comment les Arabes, bédouins nomades et conquérants, ont essaimé en « sédentaires bâtisseurs de l’empire, de la langue, de la religion », dévorant le pourtour méditerranéen et grignotant Byzance avec pour objectif la prise de Constantinople (réalisée en 1453). Ensuite, « la victoire sur le shiisme et les Persans permet l’alliance tyrannique du soudard turc et du juriste sunnite, à peine nuancé par un soufisme de mauvais aloi ». Car ce dernier, loin de n’être qu’un pur mysticisme, n’a pas de pitié pour les hétérodoxes et autres mécréants. Conformément à l’analyse d’Ibn Khaldûn, la faiblesse des marges de l’empire conduisent sa chute.
Il est évident que ces empires médiévaux ont tous disparus en tant que tels. Mais les poussières de l’Histoire ont parfois des rejetons affutés, des lendemains redoutables, tels que Gabriel Martinez-Gros les identifie parmi les pages de l’original et aventureux essai intitulé La Traîne des empires. Islam, Chine et Occident, aux lointaines fondations, voici le trio des belligérants. Mais pour notre essayiste l’heure est au prévisionnisme, voire à la science-fiction, tant il fait de la période 1800-2050 le pivot de sa démonstration, soit « la fin des Deux Cents Cinquante Glorieuses ». Car ce qui était une domination mondiale glisse vers un « effacement de l’Occident », et une « éclosion religieuse » sans précédent. C’est d’ailleurs sans compter les évolutions démographiques, alors que l’Europe de souche effondre sa natalité, que Russie, Japon et Chine, malgré la puissance considérable de cette dernière, suivent le même chemin, alors que l’ère islamique, du Sahel au Pakistan, poursuit sa croissance humaine, mais pas le moins du monde humaniste.
Aussi peut-on considérer que l’Islam reste un empire, non pas avec une tête politique unique, ni un territoire défini, mais avec une force, à la fois tranquille et virulente, d’infiltration. Sa foi politicico-religieuse lui tient lieu de masse imperturbable, surtout s’il s’attache à sa tradition, de par l’influence du salafisme, des frères musulmans, aidé en cela par les pétrodollars. S’il est contenu par la Chine, il ne l’est pas par la Russie, difficilement par l’Inde, et il métastase inexorablement l’Occident.
Cependant, pour Gabriel Martinez-Gros, bouddhisme, christianisme et islam ne sont en rien les seules religions. Le « tiers-mondisme », la décolonisation et l’antiracisme sont des « dogmes en gestation », ainsi que l’écologie et son cortège d’apocalypse, mais aussi « les jeunes », tous ceux-là reprochant à l’Occident « la macule du péché ». C’est peut-être excessif en tant qu’empire théologique, mais non sans pertinence avérée.
Cette mondialisation des empires qui s’affrontent en chiens de faïence, ou activement par coups de boutoir successifs, n’est pas sans nous rappeler l’avertissement de Samuel Huntington publiant Le Choc des civilisations en 1996. Un tel essai ne manqua pas de susciter l’ire sourde et le silencieux mépris du vivre ensemble mondialisé et de son irénisme. Le maladroit et bavard Michel Onfray[3] avait montré dans son Autodafés[4] et avec une inhabituelle pertinence combien la doxa dominante d’une caste d’intellectuels dopée au marxisme et à l’islamogauchisme repoussait la thèse des civilisations affrontées ; surtout lorsqu’il s’agit de dénoncer l’impérialisme islamiste.
Samuel Huntington voyait déjà poindre le déclin d’un Occident face à l’islam et à la Chine. De surcroit il pensait qu’aux affrontements idéologiques du XX° siècle allaient succéder ceux culturels et religieux. Or s’il n’existe guère de « civilisation universelle », malgré l’expansion de la science et des valeurs occidentales comme la démocratie libérale, c’est par blocs que se construisent les altérités, enracinées dans des préalables, des préjugés, culturels et religieux, plus entêtants que les siècles et les millénaires.
Par exemple, il note que « la frontière civilisationnelle entre l’Occident et l’orthodoxie passe en plein cœur de l’Ukraine » ; on en connait aujourd’hui les conséquences longuement guerrières.
L’on sait qu’il partage un peu arbitrairement la civilisation occidentale, Europe de l’ouest, Amérique du nord et Australie (à laquelle il faudrait joindre Israël) de celle latino-américaine, ce qui n’a que peu de sens. En outre celle chrétienne orthodoxe, de la Russie à la Grèce, ne tient compte que du facteur religieux, mais il est fort dilué pour ce dernier pays qui est dans la sphère européenne, sans compter que l’Albanie et les Balkans ont des enclaves musulmanes. C’est plus évident pour l’Islam, du Maghreb à l’Indonésie, sans oublier son satellite iranien, ainsi que pour le reste de l’Afrique, quoique son identité reste à prouver, ainsi que pour les rivaux Inde et Chine, cette dernière absorbant le Tibet, et guignant inexorablement Tai Wan.
Sous-titré « l’Occident et ses adversaires », Le Labyrinthe des égarés, selon Amin Maalouf, régénère son investigation depuis le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne. Si récente soit-elle, n’est-elle pas révélatrice de schismes lointains et profonds ? En effet la Russie post-tsariste et postsoviétique reste fidèle à son hubris dictatoriale, longuement totalitaire, en ne supportant pas la scission avec l’Ukraine ainsi que son tropisme européen, même si ce dernier n’est en rien un pur innocent, tant sa corruption et l’oppression des russophones lui font peu d’honneur. Défi intolérable à l’Occident, quoiqu’encore aux marges européennes, ce fauteur de conflit reste cependant paradoxalement plus contenu que celui de la Chine, dont la puissance économique, la population nombreuse, l’énorme croissance militaire et les métastases coloniales – en particulier en Afrique – agissent sans trêve.
Fresque historique, avertissement dont il faut tenir compte, l’essai d’Amin Maalouf brasse large, mais en limitant – ce qui est assumé – son propos autour de trois pays qui « ont tenté de remettre résolument en cause la suprématie globale de l’Occident » : le Japon impérial, la Russie soviétique, puis la Chine, dont les ressorts et les événements successifs sont ici brossés. Les Etats-Unis et la Chine restant les « deux colosses » de notre époque, le second bénéficie à la fois du réveil de l’Asie et de l’émergence du communisme. Ce qui en fait un monstre hybride, dont la tête capitaliste efficace est cependant bridée par celle communiste, à moins que cette dernière, par trop de poids affaiblisse la première.
Il n’en reste pas moins qu’Amin Maalouf diagnostique avec force les soubassements de la concurrence acharnée contre la réussite planétaire économique occidentale, contre les vertus de la démocratie libérale – quoiqu’abimée par le socialisme rampant – ce qui s’explique d’une part au moyen du ressentiment et d’autre part de la pulsion totalitaire qui anime l’esprit de masse chinois, voire hindou, en tous cas islamiste, cette dernière à peine effleurée par l’essayiste historien. Face à de tels monstres idéologiques, théologiques et militaires, les Occidentaux seraient-ils de complets « égarés » ?
Tout ceci est confirmé par Jean-François Colosimo qui n’y va pas de main morte avec son titre coup de poing : Occident, ennemi mondial n°1. Notons que cet essayiste abondant eut déjà le temps et la pertinence de se consacrer à La Crucifixion de l’Ukraine[5], dont il décrypte le conflit avec la Russie comme une conséquence des guerres de religions européennes, à la fracture du christianisme orthodoxe, mais aussi de l’islam des Tatars de Crimée, ce qui, quoique brillant, est peut-être réducteur.
Cet ennemi occidental a ses détracteurs acharné : la Russie et la Chine, certes. Mais à ceux-ci, Jean-François Colosimo ajoute avec justesse la Turquie, l’Iran et l’Inde. Ils s’arment et se surarment : le Russe Poutine, le Chinois Xi, l’Iranien Khamenei, le Turc Ergogan, dictateurs patentés, qui ne craignent pas des alliances formelles et informelles, auquel il prétend ajouter l’Indien Modi. Certes ce dernier s’appuie sur un nationalisme hindouiste, mais il serait aventureux de le confondre avec les précédents. D’autant qu’il est en butte avec deux sphères bellicistes, l’islam interne et la Chine en leurs frontières montagneuses. N’oublions pas que ces chefs d’Etats, ou leur immédiat subordonné, ont fait le voyage du sommet de coopération de Shanghai, en septembre 2002, à Samarcande, sur cette route de la soie qui devient celle des énergies : « le césarisme de leurs actes dément dans l’instant l’irénisme de leurs discours ».
Notre essayiste ne distribue pas ses chapitres en fonction de la liste de ces impérieux dirigeants, mais par concepts. De la « genèse de l’idée impériale » jusqu’à la « descente aux enfers », en passant par « les Orients contre-attaquent », les fils de la haine sont fourbis contre un Occident immoral, contre la Pax americana, contre l’ex-colonisateur.
À cet égard la Turquie d’Erdogan est un allié encombrant, dangereux. Car si elle fait partie de l’OTAN, elle est enclose dans l’oumma, soit la communauté musulmane, elle revendique toujours les îles grecques, envoie des migrants à l’assaut de l’Europe, noyaute la population allemande, soutient le Hamas terroriste…
Selon Jean-François Colosimo, « la catastrophe géopolitique » risque de prendre de vitesse la catastrophe écologique. Nous serons plus modérés, arguant que la dernière est un pur fantasme[6], alors que la seconde est de l’ordre de la montée des périls, pour reprendre une formule drainant les années trente ; mais c’est moins le fascisme qui nous guette que les étendards impériaux et théocratiques en cours de déploiement, au mains de chefs démiurgiques, tyranniques envers les sceptiques et opposants, généreux avec leurs affidés, propagandistes en diable et avec méthode, enfin « colonialistes en pratique, totalitaires en finalité ».
Percutant, justement alarmiste, l’ouvrage de Jean-François Colosimo mérite d’être lu, médité, au travers de ses percées historiques informées. Les décisions politiques, économiques, stratégiques doivent en prendre la graine. Car si les civilisations sont mortelles, celle occidentale mérite, sans européannocentrisme excessif, d’être préservée, affinée, en tant que « la liberté des peuples contrarie naturellement la dictature des empires ».
Si l’on ne peut parer l’Occident de toutes les vertus, les valeurs de la démocratie libérale, des Lumières et de l’investigation scientifique sont bien à son crédit. N’a-t-il pas été le seul à réussir à jeter aux oubliettes l’esclavage, malgré des ratages parfois désastreux, non seulement chez lui, mais en ses colonies et bien ailleurs ? Lorsque les empires dictatoriaux et théocratiques conspirent à éradiquer l'Occident, il faut également compter avec ce que l’on peut appeler ses ennemis de l’intérieur – quoique la formule rhétorique soit traîtreusement connotée – anticapitalisme, écologisme décroissant, salafisme et frérisme, entrisme du Qatar et du Hamas, wokisme et délinquance non réprimée. En conséquence, ne craignons pas de réarmer les Etats européens, leurs libertés, leur autorité, militairement, économiquement. Car qui veut la paix prépare la guerre, selon la formule de César, plus exactement de l’historien Végèce : « Si vis pacem, para bellum ».
Aussi faut-il impérativement se résoudre à une économie de guerre. La chose est inévitable annonce David Baverez dans son essai percutant intitulé Bienvenue en économie de guerre ! En effet, pour lui, l’an 2022 répond à 1989. La chute de l’Union soviétique semblait présager une paix durable, la guerre russo-ukrainienne réactive le temps des conflits. Plus inaperçu, et cependant inquiétant, le XX° congrès du Parti communiste chinois. Car le retour des « néo-lénino-marxistes » renforce une volonté nationalisme expansionniste, nourrie par une économie de guerre. Car, après avoir absorbé en sa tyrannie la place financière d’Hong-Kong, il est à craindre que ce soit le tour de Taïwan, mais en un conflit risqué tant les Etats-Unis veillent au grain. Ou pas…
La guerre en Ukraine et l’alliance, certes inégale, bancale, entre Chine et Russie, est en quelque sorte un « conflit sino-américain », en ce sens incompris en Europe. De surcroît, ce que David Baverez appelle « dé-démocratisation » et « dé-dollarisation » n’est pas sans conséquences délétères en terme civilisationnel. Finance, libre-échange et développement se fracassent contre les bourrasques nationalistes : « la géopolitique se réinvite violemment dans l’économie ».
La dynamique des crises, énergétique, environnementale, démographique, sans oublier l’inflation des dettes, rend le monde qui nous entoure fragile. L’intelligence artificielle, en particulier dans le domaine militaire, si elle semble à l’avantage des Etats-Unis, n’est pas sans risques. Le monde des libertés, post mur de Berlin, favorisé par internet, puis menacé par les cyber-attaques et la surveillance exponentielle, peut-il se refermer dans un monde tragiquement conflictuel ?
Avertisseur salubre et documenté, précédemment auteur de Chine-Europe. Le grand tournant[7], David Baverez sait combien la « planète-chaos » ne peut voir l’Europe défendre sa démocratie et sa prospérité sans se prémunir contre le continent chinois, contre son colonialisme économique et son militarisme, voire contre le dynamisme étatsunisien, à moins que le pouvoir démocrate, s’il se confirme, ne le saborde. Certes la crise démographique chinoise et l’impéritie économique résultant du communisme sontà même de condamner à terme la Chine à la sclérose… D’autant qu’en cette « Seconde Guerre froide […] Etats-Unis et Chine s’entendent sur une commonalité d’intérêts à piller l’Europe ». Pire encore si possible, l’interventionnisme étatique et européen entrave notre continent en biaisant et freinant notre indépendance énergétique, au détriment d’une économie de guerre hélas nécessaire. La « morphologie guerrière » ne se fera pas sans y intégrer une vigoureuse économie, une excitante recherche technologie.
François Walter : Catastrophes. Une histoire culturelle, XVI-XXI° siècle, Seuil, 2008, 384 p, 22 €.
Bernard Chambaz : La Terre en colère, Seuil, 2023, 264 p, 39,90 €.
Michael Farris Smith : Sauver cette terre,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Juliane Nivelt, Gallmeister, 2024, 304 p, 23,50 €.
Mary Robinette Kowal : Sur la lune, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laurent Imbert,
Folio SF, 2024, 752 p, 11 €.
Peter Sloterdijk : Le Remord de Prométhée. Du don du feu à la destruction mondiale par le feu,
traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Payot, 2023, 128 p, 10 €.
Si l’on en croit les catastrophistes et autres grands culpabilisateurs, ne resteraient plus de cette terre qu’un océan stérile, des roches nues et polies par le vent des sphères, un fagot de branches desséchées échappées des cendres… Le réchauffement climatique, paranoïa aidant, d’origine forcément anthropique, parait une urgence nouvelle, alors que les colères de la terre, les catastrophes ont une longue histoire, tant du passé que de l’avenir, dont témoignent leurs représentations, historiques et esthétiques, décryptées par François Walter et Bernard Chambaz. Tandis qu’entre thriller et science-fiction un nombre pléthorique de romanciers s’empare de l’urgence tellurique, comme Michael Ferris Smith ou Mary Robinette Kowall, il ferait bon de garder raison, tout en convoquant la pensée précieuse d’un brillant philosophe, Peter Sloterdijk interrogeant le don de Prométhée en rapport avec la destruction ignée qui nous pendrait au nez et au bout de l’histoire cosmologique de la terre. Quoique nous ne partagions pas son alarmisme environnemental…
Notre temps n’est pas plus prodigue de catastrophes que le passé dont nous laissons les colères naturelles sous les cendres de l’oubli. François Walter nous rappelle non seulement qu’elles furent nombreuses, mais qu’elles sont perçues dans des contextes culturels variés et avec des explications souvent irrationnelles. Ne commençant qu’au XVI° siècle - ce qu’il fit également avec un ouvrage sur le territoire et le paysage européens[1] - notre essayiste omet le déluge et les pestes buboniques et noires qui balisèrent un millénaire de Moyen âge.
De longtemps les interprètes n’ont su que faire parler le ciel, pour reprendre le titre de Peter Sloterdijk[2]. De façon à imputer les catastrophes, naturelles ou non, à la colère des dieux, à la punition divine, dans la lignée du déluge et du feu de Sodome bibliques. Dans le cadre d’une « théologie de l’histoire », pour reprendre François Walter, les sociétés anciennes ne se pensent pas eut égard aux catastrophes en tant que telles. Dominent « le paradigme providentialiste » et la dimension spectaculaire destinée à avertir le croyant. Cependant, à partir du XVIII° siècle, les aléas naturels deviennent des questions scientifiques, ainsi lorsque l’invention du paratonnerre en 1749 par Franklin ne permet plus de considérer la foudre comme un attribut divin. La « désacralisation de l’univers » se poursuit à l’occasion du tremblement de terre de Lisbonne, en 1775, qui fit dix mille morts. Un tel événement devient un motif littéraire chez Voltaire écrivant un poème scandalisé, alors que Rousseau y voit surtout les conséquences d’une urbanisation pléthorique. Le « choc du choléra » au XIX° siècle, accentue la conviction de l’immoralité de la nature et la prégnance de l’idéologie naturaliste. La « civilisation prométhéenne » voit son écueil lors de l’apocalypse de la Première Guerre mondiale, lorsque les grandes catastrophes ne sont plus seulement d’origine naturelle, mais humaine. Le XX° siècle voit s’accentuer la réalité du mal absolu, entre nazisme et communisme. Or de « nouvelles cultures du risque » rendent nécessaires « protection, prévention, précaution », au risque des « pathologies de l’hyper-organisation », bien réelles. Aujourd’hui les nouveaux dangers planétaires, comme la prolifération nucléaire, s’augmentent des inquiétudes climatiques. Un tel « néo-catastrophisme », « chimère récente », ne peut manquer de « nouveaux prophètes » adhérant aux « mythes environnementalistes », soit une religiosité croissante. Où l’on voit que notre essayiste, avec la prudence de l’historien, fait preuve d’un judicieux scepticisme, argumenté de surcroit, appuyé par la raison scientifique, dénonçant une culture de la « fausse alerte écologique ».
Reste que les terrorismes, guerres et autre suicides collectifs sectaires, ont de beaux jours devant eux. Sans cesse, « L’histoire culturelle des risques » n’attend que son lot de chapitres à venir…
Rien d’étonnant à ce que les artistes s’emparent d’impressionnantes catastrophes pour offrir l’effroi esthétique à leurs représentations. Les peintres, du Moyen âge à notre contemporain, en témoignent grâce au concours de l’ouvrage intitulé La Terre en colère par Bernard Chambaz. Plutôt que le défilement chronologique, il a choisi un ordre thématique, du déluge et du « Passage de la mer Rouge » aux « Enfers et prophéties ». Car tous ces ordres et désordres du monde peuvent fasciner les peintres quels que soient leurs époques et leurs courants. À cet égard le choix d’une œuvre grandiose et romantique de l’anglais John Martin, Le Grand Jour de Sa colère, abondant en nuages de pierres et de feu au-dessus d’une maigre humanité effarée dans le noir, est fort parlant.
Inondations, tempêtes, orages, neige et petit âge glaciaire, volcans, tremblements de terre, plaies et sécheresses, épidémies, tour à tour ils balisent les chapitres, fournissant des motifs rêvés pour colorer la fresque, voire le vitrail, et soulever la toile jusqu’à l’effroi du sublime. La Bible fournit alors son charroi de pluies de quarante jours et de feu sodomite, alors que le paysage, peu à peu désacralisé, bouillonne des événements dont le compte défierait l’application de l’historien, édifiants, effrayants, voire à grand spectacle.
Les beautés plastiques sont ici légions, de Poussin à Turner, en passant par Rembrandt, sans oublier des artistes moins connus, comme ce Philippe-Jacques de Loutherbourg, dont une impressionnante Avalanche de glace dans les Alpes de 1803 illustre la couverture. Le siècle romantisme est captivé par les manifestations les plus sauvages de la nature, y compris destructrices. D’autres, plus contemporains, même si l’abstraction lyrique de Zao Wou-ki (Le vent pousse la mer) relève le niveau, laissent le lecteur sceptique, voire bougon, face aux pauvretés picturales d’un Philip Guston ou d’un Andy Warhol dont le pop art reste indigent. Fort heureusement le parcours historique se double d’un autre, géographique, des peintres italiens et flamands, jusqu’aux japonais, à l’instar d’Hokusai.
Bel ouvrage judicieusement illustré, avec le concours de notices enrichissantes, cette Terre en colère, dont l’anthropomorphisme, la personnification peuvent être discutables, mériterait un éloge sans mélange, si une introduction et un post-scriptum alarmistes n’abondaient en litanies et vaticinations sur « l’accélération des catastrophes climatiques » - malgré l’apparente prudence de ne pas devoir « céder au vertige de la collapsologie » - car « l’apocalypse a commencé » ! Le modeste critique, comptable du suivisme collectif et du cliché répandu à grands seaux et grands sots, ne se mettra pas en colère, quoiqu’il soit pour le moins agacé par le réchauffement des cerveaux…
Les romanciers usent et abusent du pouvoir fascinant de la peur. Depuis l’Apocalypse de Saint Jean et Le Dernier homme de Mary Shelley[3], c’est surtout la science-fiction qui nous abreuve de terre dévastée, de civilisation annihilée, d’humanité disparue, voire extradée vers quelque lune ou exoplanète. Prenons deux exemples, cependant dissemblables, parmi la production éditoriale récente : de Michael Farris Smith à une autre Mary, soit Mary Robinette Kowal.
Une météo catastrophique, des ouragans perpétuels, une fuite effrénée, voilà dans le roman de Michael Farris Smith, Sauver cette terre, qui met la Louisiane et le Mississipi sous tension. Et plus encore Jessie, une jeune femme traquée. Qui, dans ces bois sauvages, la poursuit, elle et son fils ? À pied, en voiture volée, qui plus est nantie d’un cadavre emballé vite dégagé, elle revient se réfugier chez son père Wade. Mais un certain Holt - le père de l’enfant - intègre « le Temple de la gloire et de la douleur », auprès d’« Elser, la dirigeante charismatique », qui vocifère contre les puissants de la société au moyen d’une religieuse logorrhée : « Les orages ne sont pas la faute de Dieu, mais leur faute à Eux ». Prophétesse, elle annonce une « fillette susceptible de nous sauver du climat ». Holt est bientôt traqué par les affidés d’Elser pour l’avoir trahie, pour une histoire de clefs qui semblent avoir une importance considérable. Quelque « assemblée de cul-bénis » qui ne recule pas devant le meurtre et la séquestration est à la recherche d’un endroit qu’elle appelle « l’Abîme »…
Une humanité en déshérence vivote et parcourt sans guère d’espoir une région dévastée par la crise climatique et économique. Peut-être le quatuor familial réuni en réchappera-t-il, alors que le tragique va crescendo jusqu’à la confrontation finale… Ce roman relève-t-il d’un catastrophisme excessif ? Aussi, au-delà du genre policier fort noir, du tableau de mœurs à la Faulkner, peut-être peut-on imaginer qu’il s’agit, en cet « œil du cyclone », d’une dystopie.
Malgré un rythme parfois erratique, la narration menée à un rythme haletant dès la première page, est bourrée de péripéties. Drame psychologique et apologue à méditer, le thriller impressionne, séduit, sachant jouer avec les peurs climatiques, sectaires et fanatiques, avec la fatalité du mal.
Bien entendu, l’on peut lire le roman de Michael Farris Smith, Sauver cette terre, comme une synecdoque, soit, en rhétorique, une partie pour le tout. Ce bout de territoire américain dévasté par l’apocalypse météorologique et la folie des hommes qui ne fait pas qu’en découler, car émanant d’abord d’eux-mêmes, n’est que le reflet de la planète entière. Une seule région des Etats-Unis d’Amérique serait le point nodal d’un désordre climatique dont l’origine humaine est à peine mentionnée. L’ordre climatique n’étant de toute évidence qu’une fiction en rien scientifique, le dérèglement n’étant qu’un diktat écologiste alors que la règle en telle occurrence n’a pas l’ombre d’une existence, entre feu du bigbang originel, glaciations et réchauffements irréguliers, sans compter la future extinction de notre étoile solaire.
Avec le vaisseau science-fictionnel de Mary Robinette Kowal, embarquons Sur la lune. Car le climat craque de partout, rendant la terre de moins en moins habitable. La fuite est-elle inexorable ? Tous pourront-ils en profiter ? Avant d’habiter Mars, la colonie lunaire est un préalable. « Echapper à la gravité terrestre » peut se lire dans les deux sens du mot. Tout cela sans compter un climat politique explosif, des émeutes, un « saboteur actif sur la lune », des inondations immenses, des « changements météorologiques postmétéore »...
Le roman d’aventure brasse large, entre destin tragique de l’humanité, famille aux implications diverses, élections américaines, famines et dettes, sentiments contrastés. « L’astronette » Nicole Wargin doit déjouer un projet d’attentat sur Mars, tandis que son mari, gouverneur du Kansas, prétend pouvoir siéger à Washington. Les qualités stylistiques de ce roman ne sont guère palpitantes, malgré le suspense indéniable ; il faut y voir avant tout un symptôme de l’état d’esprit de notre temps. Un scénario hollywoodien en quelque sorte pour souffler sur les braises de la grande peur…
Le feu, apocalyptique, foudre, volcan ou pyromanie humaine, parait être le plus vorace des ennemis. De la politique des terres brûlées aux fumées industrielles, mais en passant par le cru et le cuit - pour faire allusion à Claude Lévi-Strauss[4] - et la chaleur domestique, il est le legs de Prométhée, tant le mythe répond aux inquiétudes et aux initiatives humaines. En effet l’homme fut la plus nue et fragile des créatures, que le feu, cet « agent extracorporel », put rendre armé contre les bêtes sauvages, contre le froid, et bientôt maître de la métallurgie si utile à l’attaque et à la défense…
En une vaste perspective, le philosophe de la « sphérologie[5] », Peter Sloterdijk suppose Le Remord de Prométhée, non content d’être soumis au vautour qui lui dévore le foie aux Enfers pour avoir défié l’interdit des dieux, mais également de se sentir contrit d’avoir mis entre les mains humaines l’outil de sa propre perdition universelle, au travers de la multiplication des armes atomiques dénoncée par Gunther Anders[6]. « Du don du feu à la destruction mondiale par le feu », tel est le sous-titre de l’essai de notre philosophe. Cette pyrotechnie, dont Hanzelet Lorrain fit un livre au début du XVII° siècle[7] pour en expliciter les applications militaires et meurtrières, est bien la preuve que « toute l’histoire de l’humanité antérieure représente l’Histoire des applications du feu ».
Bientôt la force de l’esclave et de l’animal deviennent obsolètes grâce au charbon et la vapeur, au moteur à combustion, tous impensables sans le feu - l’électricité étant une variante du feu - qui cependant brûlent d’antédiluviennes forêts : « L’humanité moderne est un collectif d’incendiaires qui mettent le feu à des forêts et des tourbières souterraines ». Une catastrophe pour les partisans de la préservation de la ressource fossile conspuant les « illusions d’une infinité pyrotechnique virtuelle ». Il faudrait alors « que l’homme renonce au don du feu […] dans une mesure compatible avec le climat » et imagine un « pacifisme énergétique ». Malgré les piètres solutions éoliennes et solaires, n’oublie-t-on pas qu’une fois les réserves fossiles épuisées, bien que cela ne soit pas pour demain, le nucléaire nouvelle génération, en particulier le thorium, sans compter de probables nouvelles inventions, y compris inimaginées, viendra secourir toutes ces inquiétudes…
Pour revenir à l’histoire économique, l’on peut considérer la conséquence du feu industriel : « le marxisme voulait littéralement faire du prolétariat une classe prométhéenne ». Ce qui entraîna des « dictatures de fer ». Autre conséquence, les « particules excédentaires de Co2 dans l’atmosphère terrestre », causes du « changement climatique », si tant est que ce gaz soit réellement à effet de serre, tempérerons nous…
Ne prétend-on pas que le feu de la révolution industrielle serait responsable, non seulement de la pollution, mais encore de l’effrayant réchauffement climatique qui n’aurait d’autre fin que l’ignition de la planète entière ? Si la pollution a bien une origine humaine, hors celle bien naturelle des volcans et autres pétroles et substances toxiques d’origine tellurique et naturelle, ce réchauffement (1,5° en deux siècles) n’est que billevesées face aux vagues glacières, tièdes ou chaudes de l’Histoire et de la préhistoire[8]. La culpabilisation du capitalisme et de l’espèce humaine n’a d’autre but que d’assoir une domination comminatoire, une tyrannie régressive et antiscientifique.
À cet égard il faut reconnaître à Peter Sloterdijk une défiance justifiée à l’encontre de l’Etat, et surtout la connaissance de Frédéric Bastiat, économiste libéral du XIX° siècle, pour qui l’Etat ne doit jamais servir « entre tous les citoyens d’instrument d’oppression et de spoliation réciproques[9] ». De plus notre philosophe n’oublie pas de signaler combien ce don de Prométhée et son utilisation industrielle par le capitalisme ont permis la prospérité de la plus grande partie de l’humanité, « favorisant des degrés supérieurs de liberté, d’épanouissement et de détente » ; notant de surcroit « l’effet émancipateur de l’emploi des machines », non seulement pour les salariés, mais aussi pour « l’univers des femmes au foyer ». Et lorsqu’il prône une « helvétisation de la planète », en ce qu’elle corrigerait les méfaits des agglomérations gigantesques et de « la malignité de la Chine », ne s’agit-il pas d’une libéralisation de l’économie et de l’inventivité au service des bienfaits fournis à l’humaine condition ? Or à cet égard est-il judicieux d’imaginer de proclamer le « patrimoine des richesses minières de l’humanité », en un hyperétatisme inquiétant ? Encore une fois, les solutions futures, thorium et autres inventions possibles, ne sont pas envisagées… Contrairement à notre cher Peter Sloterdijk, nous sommes attentifs à l’essai fort judicieux de Michael Schellenberger : Apocalypse zéro. Pourquoi l’alarmisme environnemental nuit à l’humanité[10].
Une fois de plus, même si nous n’approuvons pas sa foi dans le réchauffement climatique d’origine anthropique - l’immodeste critique a la magnanimité de le lui pardonner - Peter Sloterdijk, qui cependant alerte du danger d’un « léninisme vert » et de son cortège de sabotages et autres agressions criminelles, nous livre un de ces essais qui offrent au lecteur la sensation et la conviction d’en sortir plus intelligent, voire « néoprométhéens ».
Pour reprendre François Walter, les catastrophes, qu’elles soient réalités ou prévisions oraculaires, sont toujours des représentations, religieuses, politiques. À fin de domination, spirituelle ou coercitive. La nature - mais il en est de même pour l’humanité - est en substance faite de catastrophes récurrentes, où vaincre et mourir, donc à surmonter. Nombre de mouvements politiques, théocratiques ou écologistes, tablent sur le fonds de commerce de la peur pour assoir leur influence, leurs profits et leur tyrannie ; sachons nous en méfier…
Muséum d'histoire naturelle, La Rochelle, Charente-maritime.
Photo : T. Guinhut.
Eloge d’Une autre Histoire du monde
& blâme de l’Histoire mondiale de la France.
Pierre Singaravélou, Fabrice Argounès, & Camille Faucourt :
Une autre histoire du monde, Gallimard / Mucem, 2023, 192 p, 26,50 €.
Histoire mondiale de la France,
sous la direction de Patrick Boucheron, Seuil, 2017, 800 p, 29 €.
Clio, Muse de l’Histoire était grecque. Comme le furent les premiers historiens, Hérodote, au V° siècle avant Jésus Christ, puis Mégasthène, Thucydide, et plus tard Diodore de Sicile… Pléthore à cet égard furent les Romains, puis nos Froissart (un chroniqueur médiéval), et autres Michelet, sans oublier les narrateurs de cette expansion européenne qui parait incarner le premier rôle parmi l’Histoire du monde. Si cette dernière proposition n’est pas fausse, il toutefois la nuancer, voire l’infirmer. Ailleurs c’est également écrit le livre des peuples, des inventions, des découvertes et des civilisations. Ce que confirme avec ampleur un ouvrage aussi bien documenté qu’illustré, intitulé Une autre histoire du monde. S’il est bon de remettre sur le métier l’écriture du passé, il n’est pas tout à fait certain qu’il faille offrir autant d’éloge à l’Histoire mondiale de la France, que commit Patrick Boucheron, et dont le décentrement souffre lui de bien des failles aussi bien historiennes qu’éthiques.
Laissons une perspective trop occidentale pour une ouverture digne de notre globe terrestre. Car maintes régions ont et vivent « une autre histoire du monde », pour reprendre le titre de ce bel ouvrage venu d’une exposition au Mucem de Marseille ; plus exactement, pour évacuer l’hideux acronyme, le Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée, qui, pour l’occasion, écarquille cent yeux vers d’autres continents, mers et océans.
C’est bien Clio qui ouvre le bal de cet opus, montrant aux nations les faits mémorables du règne de Napoléon, au travers du tableau allégorique d’Alexandre Véron-Bellecourt. L’on devine cependant que les sentiments des personnages représentant la Chine, la Russie, l’Arabie et les Incas, sont mitigés, voire franchement hostiles. Est-ce, dans l’esprit du peintre, pour nous signifier que ces derniers ont le tort de ne pas reconnaître les haut-faits civilisationnels de l’empereur, entre Code civil, conquêtes et victoires, ou pour prévenir de l’hubris napoléonien ?
Pas seulement sur les champs de bataille, pas seulement dans les cours impériales et présidentielles, c’est en effet dans les musées que s’écrit l’Histoire. Or ce Mucem n’échappe pas à cette volonté, parcourant l’Histoire du monde du XIIIe au XXIe siècle, et délaissant la directivité occidentale. À travers sculptures, peintures, textiles, cartes, objets archéologiques, manuscrits et arts décoratifs, cette exposition révèle la multiplicité des aventures, des expériences et des représentations africaines, asiatiques, amérindiennes et océaniennes, donc des mondialisations extra-européennes. L’on écrit l’Histoire sur des peaux de bison lakota, des bambous gravés kanak, des sarongs javanais, et autres récit de griot sénégalais, soit plus de 150 œuvres et objets issus de collections publiques et privées.
La cartographie se fait recensement nécessaire et instrument de pouvoir et d’orgueil. Pluralité des récits et pluralités des cartes vont d’une « chronique d’or » retrouvée en Mongolie, à la « carte de Tupaia », explorateur polynésien qui sut renseigner les voyages de Cook au XVIII° siècle. Mais aussi en passant par une « mappemonde Ch’on hado », ou « carte du monde sous le ciel », conçue au même siècle, mais sous des latitudes chinoises. Car, comme chacun d’entre nous est le nombril de l’univers, comme chaque civilisation se pense centrale et justifiée, la Chine ne prétendait-elle pas être « l’empire du milieu » ?
Rares manuscrits musulmans, « khipu » de cordelettes qui sont un langage sous le ciel andin, livre de magie batak venu de Sumatra, calendrier divinatoire du Danhomè africain et gravé sur une planche de bois, tambour royal du Mali permettant de communiquer, lequel orne - trop ? - sobrement la couverture, chronique andine et « Codex mexicanus », pirogues océaniennes et kimonos, rouleau japonais « de la diversité humaine », tout un monde coloré prend vie, pullulant de regards et de significations.
Ainsi une « planète métisse » emprunte d’étonnants accents culturels sous nos yeux ; également au regard des entreprises de colonisations et des démarches de décolonisation. Ainsi un artiste contemporain (Chéri Samba) peut imaginer une carte du monde à l’envers, les continents de l’hémisphère sud montant comme des bourgeons, des flammes. L’on a compris que l’entreprise se veut revendication politique, revanche. Il ne faudrait pas toutefois que l’affaire soit de l’ordre de l’anti-occidentalisme effréné et de la propagande éhontée.
Et encore moins du « vol de l’Histoire », tel que les Occidentaux l’ont commis, par exemple cette plaque du royaume d’Edo, partie du butin pris lors de la conquête de Bénin, par un Anglais, et qui se trouve au Musée du Quai Branly, donc indument.
Mais écrire l’Histoire, c’est aussi l’effacer, la réécrire, comme au moyen de l’encyclopédie soviétique, ou pire par le décret de cet empereur chinois qui condamna au feu les textes précédant sa dynastie. Loin d’être obscurantisme périmé, un tel travers fait judicieusement l’objet du dernier chapitre : « Réécritures contemporaines du passé ». S’il s’agit de se départir d’une glorification du colonialisme dans la ligne de l’hagiographie d’un Christophe Colomb, bien. Le roman national n’est plus gaulois, mais reste une fabrication de l’ordre de la fiction lorsque l’Inde modifie jusqu’aux manuels scolaires pour exalter l’hindouisme et le nationalisme, ou lorsque la Chine imagine, au moyen du même bourrage de crâne, que sa civilisation impériale est vieille de cinq millénaire, alors que le peuple chinois est une invention récente. De même les affiches cinématographiques exaltent les conquêtes turques au point de prétendre par la voix d’Erdogan que les Musulmans ont découvert l’Amérique avant Christophe Colomb ! Un semblable délire affectant également quelques pays africains. Toutes ces falsifications sont un versant contigu des autodafés et autres destruction des livres[1]. En ce sens, pour reprendre un titre de chapitre, « la multiplicité des explorations et des mondialisations » n’est pas un gage d’avancée perpétuelle des connaissances exactes et des libertés. Même si ce beau livre nécessaire semble en être le garant.
Science humaine, trop humaine… L’Histoire en effet n’a rien d’une science exacte, même si elle aussi a pour devoir de progresser vers la vérité. Or voir paraître une nouvelle vision de l’Histoire de France ne peut être que conceptuellement excitant, d’autant que visiblement, dès son titre, elle ne tombe pas dans les séductions délétères du protectionnisme et du nationalisme vieillots. Bien sain et on ne peut plus sensé est de montrer que tout territoire ne s’est pas construit sans être lieu de croisements et de circulations depuis des millénaires, et a fortiori depuis les derniers siècles. Sauf qu’aucune Histoire ne peut totalement échapper à l’idéologie, et il est à craindre que cette dernière mouture en regorge, entre Histoire diverse et Histoire identitaire. Il faudra donc se livrer conjointement et successivement à un éloge divers et à un blâme sévère de l’Histoire mondiale de la France, que Patrick Boucheron livre au seuil d’un nouveau monde, pour notre meilleur et, qui sait, pour notre pire.
« L’art du récit et l’exigence critique » ; ainsi Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, ouvre-t-il le bal du généreux et didactique volume qu’il a dirigé, aidé de quatre coordonnateurs et d’une centaine de contributeurs, tous plus historiens les uns que les autres. La lecture en est en effet fort agréable, fluide, informée, enrichissante, surprenante, sans jargon ni pompeuse érudition. Quant à l’exigence critique, car engagée, il faudra l’examiner avec doigté : « une conception pluraliste contre l’étrécissement identitaire ». En effet, se réclamant avec justesse de Michelet qui affirmait en 1831 « Ce ne serait pas trop de l’histoire du monde pour expliquer la France », il s’agit de rappeler ce qui devrait être une évidence : il n’y a pas de nation qui se soit construite sans que la plupart de la planète y ait défilé. Certes que cette « glorieuse patrie […] pilote du vaisseau de l’humanité », toujours selon Michelet, soit une prétentieuse hyperbole, nul n’en doute, mais il est ici question de ce en quoi la France n’est qu’un arbitraire espace nourri de mille irrigations de la planète-monde, quoique cristallisant une Histoire et une pensée unique, où le Christianisme et les Lumières ont joué des rôles décisifs.
Sinon un vide ratatiné sur soi, que serait la France sans les errantes populations celtes, les développements gallo-romains, les écrits des Grecs anciens, la démocratie athénienne, la Renaissance italienne, les Lumières venues d’Angleterre, Internet venu de Californie. Malgré les Capétiens, l’ordonnance linguistique de Villers-Cotterêt, le roi soleil Louis XIV, La « Déclaration des droits de l’homme et du citoyens » et le Général de Gaulle qui firent l’identité de la France, cette dernière n’est qu’un conglomérat d’influences méditerranéennes, européennes, mondiales enfin, d’où l’indiscutable bien-fondé de cette Histoire mondiale de la France. Il est en effet impossible de corseter l’historien de la francité dans un carcan strictement national qui serait une grande fiction. Ce serait comme interdire à Shakespeare d’avoir lu Plutarque et Ovide pour être le grand écrivain anglais que l’on sait. Au-delà de l’archétype nécessaire mais passablement fantasmatique de l’Etat-nation, l’on comprendra mieux la France en la connectant avec des dynamiques mondiales, en entendant combien nous sommes pétris de mondialisations successives.
À la manière de Roberts et Westad[2], commençons aux « prémices d’un bout du monde », (34 000 avant J-C) soit l’âge des migrations préhistoriques. Passons sur le ridicule titre de bal masqué (sans doute pour faire non-genré) : « L’homme se donne un visage de femme » à propos de la Dame de Brassempouy (23 000 avant J-C). Mais qui aura le ridicule de parler d’art français au sujet des grottes de Lascaux et de Chauvet, dont le langage « fonde un nouveau monde, quoique sur le territoire aujourd’hui pompeusement national » ? Le « vieux mythe des origines gauloises » a bien du plomb dans l’aile, même s’il est abusivement mis sur le même plan que « la fiction narrative d’une providentielle conquête romaine », qui fut loin d’être désastre civilisationnel.
Ce sont 146 dates qui ponctuent ce volume, de Cro-Magnon aux drapeaux de « Je suis Charlie » après les attentats de 2015. Elles sont classiques, comme la fondation phocéenne de Marseille en 600 avant Jésus Chtist, ou le choix de Paris comme capitale par les Francs en 511, ou encore l’Encyclopédie de 1751, et, de toute évidence 1789, en une étrange formule globaliste et piteuse à la mode : « Révolution globale qui inspire les patriotes de l’Europe entière ». Heureusement l’on prend soin de pertinemment noter l’influence de la révolution américaine, elle bien plus paisible et libérale. La Grande guerre de 1914 et le Front populaire de 1936 ne manquent pas à l’appel, quand celle de 39-45 n’est vue que sous l’angle de la « défaite nationale », de la France libre de 1940 et du Vel’ d’Hiv’ de 1942, alors la libération alliée semble en retrait. Les entrées finales de cette Histoire mondiale de la France sont croustillantes, en des sens bien différents : en Martinique, le chantre de la négritude, Aimé Césaire meurt en 2008, digne de tous les honneurs ; à New-York, en 2011, Dominique Strauss-Kahn se vit privé de sa porte vers l’élection présidentielle pour avoir eu l’indignité de se livrer à de rocambolesques frasques sexuelles. L’on se doute qu’un moindre recul relègue pourtant l’évènement dans les plus poussiéreuses poubelles de l’Histoire.
Ces dates sont surprenantes (des haches en jadéite italienne à Carnac en 4600 avant J-C), excitantes pour la curiosité intellectuelle (hors Alesia, les cités gauloises « se sont livrées à Rome en toute liberté » ou « Des gaulois au Sénat de Rome » en 48). Ce sont bien des « sociétés bigarrées », y compris lorsque les barbares peuvent être assimilés, avec un rien d’indulgence idéologique, à des « migrations germaniques »…
Qui parmi nous sait qu’une « première alliance franco-russe » se fit en 1051, lorsqu’Henri I se maria avec Anne de Kiev ? Que les Normands, non seulement conquirent l’Angleterre en 1066, mais aussi la Sicile en 1091 ? Que les foires de Champagne, en 1202, liaient des accords avec des marchands italiens, des banquiers vénitiens, ce pour « des sommes colossales » ? Que Paris devint « la nouvelle Athènes de l’Europe », en 1215, grâce à son université ? Qu’en 1247 la science hydraulique d’Al Andalus contribua à l’assèchement de l’étang languedocien de Montady en 1247 ?
Ajoutons à la peste noire de 1347, venue d’Asie, et qui emporta la moitié des habitants des villes, le bûcher du 14 février 1349, à Strasbourg, où périt un millier de Juifs pour avoir, dit-on, empoisonné les puits. Ajoutons à la vie du grand argentier et commerçant Jacques Cœur sa vaine tentative de reconquérir Constantinople en 1456.
Il est bon de dédorer le blason du Roi soleil, ce monarque absolu que fut Louis XIV, rayonnant depuis Versailles, « lorsqu’une France ceinturée par la frontière de fer de Vauban se découvre exsangue d’avoir été pressée fiscalement pour payer des guerres dont l’atrocité provoque dans toute l’Europe une profonde crise de conscience ». C’est l’époque où Colbert « fait aussi le choix d’un développement des Antilles par l’esclavage », où la révocation de l’Edit de Nantes chassa tant de Protestants utiles. Un tel soleil sent le roussi…
Lon s’étonnera de voir se suivre deux dates antinomiques : 1793 pour la fondation du Museum d’histoire naturelle et 1794 pour le tournant de la Terreur révolutionnaire, terreur qui n’est pas une exception française, car « les guerres révolutionnaires provoquent bien un tournant autoritaire dans toute l’Europe ». De même l’ère napoléonienne se divise entre l’unicité du Code civil en 1804, qui inspira bien des nations, et un empereur « succombant à la démesure » aux dépens de ses voisins et de sa propre démographie. Plus loin, la « révolution romantique est une forme de mondialisation culturelle ».
Mais l’Histoire est aussi climatique, lorsque 1816, « l’année sans été », suite à l’éruption d’un volcan indonésien, fut une année de famines et de troubles sociaux. Et pandémique, lorsque le choléra frappa en 1832 la France et l’Europe.
Autres contrastes et contradictions. Le ferment de libéralisme et de nationalisme de 1848 précède « la colonisation pénitentiaire » de la Guyane en 1852. Après 1860, date du traité de « libre-échange » avec le Royaume-Uni, la France exporte aux quatre coins du monde, quand le « génie français » s’enrichit de personnalités d’ascendance étrangère, Offenbach, Zola, Haussmann, Marie Curie… Pourtant, l’on forge le nouveau « récit national » en scandant « nos ancêtres les Gaulois ».
La lecture nuancée de la Commune de 1871, peut-être trop pindulgente, précède la conférence de 1882 de Renan qui professe en faveur d’une nation « spirituelle » et laïque, non plus soumise à une dynastie ou une « race », mais qui sait consentir au « désir de vivre ensemble ». Les origines coloniales de la francophonie coexistent avec la « mise en spectacle du génie national » lors de l’Exposition universelle de 1900.
La part belle est donnée au XX° siècle, quand Paris est le berceau des avant-gardes et le siège de conférences pour la paix et du Congrès panafricain en 1919, aux espoirs déçus. Alors que la journée de huit heures de travail est enfin actée, Gabrielle Chanel parfume le monde dès 1921. La nationalité française, pour laquelle l’accession est facilitée en 1927, est bientôt souillée : « si la persécution des Juifs de France est une affaire française, leur extermination est un élément d’une histoire européenne ».
L’universalisation des droits de l’homme en 1948 s’unit à la réinvention du féminisme avec le scandale du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir en 1949. Scandale autrement choquant avec la mort de Staline en 1953, car ressentie comme un deuil immense par les communistes viscéralement attachés à leur tyrannie. Une fois l’empire colonial évanoui, de nouveaux humanismes et antihumanismes tentent d’assoir leur légitimité, de l’Abbé Pierre en 1954, au tiers-mondisme de Franz Fanon, « arme de justification de la violence » anticoloniale, jusqu’à mai 68, complaisamment associé à l’antitotatalitarisme, si l’on se souvient de son courant maoïste. Autre complaisance, envers le désastreux socialisme d’Allende en 1973, dont la fin est abusivement qualifié d’« autre 11 septembre », même s’il n’y pas de raison de nier l’horreur de la répression de Pinochet, qui eut un grand retentissement dans l’hexagone. L’on ne sait s’il faut alors pardonner le penchant gauchiste de cette Histoire mondiale de la France, ou le tenir pour une grille de lecture sociologique rendant compte des aveuglements notre société…
Pêle-mêle, mais dans un divertissant chassé-croisé des événements, l’on croise la crise pétrolière de 1973, Giscard et les diamants de Bokassa en 1979, symbole d’une « Françafrique » délétère qui n’en finit pas de mourir, la rigueur de Mitterrand, en 1983, alors qu’il eût fallu dater de 1981 la plongée des déficits et la dette, ainsi que la croissance du chômage…
Autre bonne idée en l’éphéméride. Pour 1984, la mort de Michel Foucault[3], qui fit la généalogie de l’universalisme des pouvoirs, est à la fois celle d’un philosophe emblématique, et l’apparition d’une nouvelle mort : par le sida. Mais l’on reste dubitatif devant le non-dit qui consiste à édulcorer l’enthousiasme de ce dernier pour la révolution islamique iranienne…
Hélas, de plus en plus, à partir de 1989, quand nous aimons que Jessye Norman « drapée de tricolore » chantât la Marseillaise, l’opus (et surtout la tête de chapitre) devient imbuvable, imbibée d’anticapitalisme, alors que le modeste auteur de ces lignes voit dans notre crise sociale et de l’emploi d’abord la responsabilité des politiques socialistes et colbertistes. De plus le cliché du « printemps arabe » a vécu. La « politique arabe de la France » est dénoncée, fonctionnant « comme un trompe l’œil pour préserver des marchés et des débouchés », caressant dans le sens du poil bien des dictateurs, sauf en contribuant à éliminer un Kadhafi, pour l’heureux résultat que l’on sait.
En 1989, outre ce bicentenaire de la Révolution qui ne peut ignorer le génocide de la Terreur, une autre terreur se disloque, lorsque l’Union soviétique laisse s’ouvrir le mur de Berlin. L’horizon de la démocratie libérale se heurte cependant au 11 septembre 2001 et au terrorisme mondial, dont la France est hélas un point névralgique.
L’on constate que les dates choisies ne sont pas forcément canoniques, parfois insolites, dans le but de voir essaimer le regard du lecteur sur la France et sur le monde. En ce sens ce manuel d’une consultation si aisée est une mine de découvertes didactiques et curieuses, quoique parfois discutables, une mise en bouche goûteuse à l’ouverture d’esprit vers une Histoire aux cosmopolites ramifications. Ainsi le travail de l’historien hexagonal révèle des pans méconnus autant que l’intrication des peuples, des nations et des pensées. Au-delà de l’hagiographie périmée d’une seule nation, au-delà du glorieux ou désastreux collier de perles de hauts et bas faits royaux, l’historien se cherche, avec légitimité, de nouvelles approches ; comme lorsque l’on explore l’Histoire des odeurs[4] ou du coup de foudre[5]…
Chacun se piquera d’ajouter une ou l’autre date à cette éphéméride que l’on peut lire avec la constance du chronologiste ou avec la curiosité vagabonde de qui picore un moment phare de ci de là. 1913, par exemple, plutôt que consacrée à la niçoise promenade des Anglais et à son tourisme international (et pourquoi pas), eût pu mettre en valeur une explosion culturelle exceptionnelle et bien cosmopolite. Cette parisienne année-là, Proust publia Du côté de chez Swann, Stravinsky et les ballets russes donnèrent Le Sacre du printemps, le cubisme de Braque et Picasso étaient en plein essor… Ou encore 1976, lorsque le Président Giscard d’Estaing autorisa le regroupement familial des immigrés, décision apparemment humaniste dont les conséquences remplacistes n’ont pas fini de se faire sentir…
Il fallait certes dépoussiérer un peu plus le discours historique, même si assez peu nombreuses sont les vieilles lunes encore aujourd’hui attachées comme lierre au « roman national », dont le chantre patriotique fut Ernest Lavisse, auteur d’une Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution (1901) et d’une Histoire de la France contemporaine depuis la Révolution jusqu'à la paix de 1919 (1920-1922), mais aussi d’une Histoire de France, destinée aux écoles, en 1913. L’on sait qu’il est à l’origine d’une imagerie haute en couleurs vantant les exploits de nos rois et chevaliers, de nos empereurs et de notre République, statufiant l’héroïque Jeanne d’Arc et notre immense Napoléon (qui n’avait guère de pitié pour les millions d’hommes qu’il sacrifia) ; sans compter les clichés discutables, tels Charlemagne fondateur de l’école, ni omettre un penchant belliciste après la perte de l’Alsace et la Lorraine. Du fait historique, en passant par la légende, voire jusqu’à la plus fantaisiste fiction, Lavisse confine au vice (pardonnons le trop facile jeu de mot). L’Histoire est une épopée au service de l’amour propre de son pays, passant sous silence le génocide vendéen lors de la Terreur révolutionnaire, par exemple. Un Dimitri Casalis se vit confier la continuation de cette ode nationaliste, depuis 1939, à l’occasion de la réédition anniversaire de 2013[6] : l’on devine par exemple que les méfaits de l’OAS en Algérie sont pudiquement oubliés en ce pastiche… Il faut bien qu’un Patrick Boucheron pose sur la même étagère son Histoire mondiale de la France pour déconcerter les certitudes rassises, quoiqu’avec des tours bien discutables, en particulier d’éviter de parler de la guerre d’Algérie, en lui préférant le « quartier franco-algérien de Jérusalem » en 1962.
Outre le penchant idéologique gauchisant de l’opus, il n’en reste pas moins que cette Histoire mondiale de la France est sans cesse ponctuée de coups de griffes aux identitaires gaulois que serions restés depuis le XIX° siècle. Comme si l’on nous prenait pour des bœufs, des béotiens, des beaufs. Un peu de retenue dans l’ostracisme eût été plus noble. Sauf quelques cramés du bulbe cervical, il n’y a guère de monde pour s’exalter encore de la race française, du génie national à tous crins et du mépris des nations voisines. Il ne s’agit pourtant pas de battre sa coulpe et de se confire en lamentations sur l’avérée culpabilité française en Algérie, en esclavage, en guerres intra-européennes, de surenchérir sur le « complexe occidental », pour reprendre le titre d’Alexandre del Valle[7], alors qu’en matière de colonisation et d’esclavage la planète a connu bien pires engeances, en particulier islamiques, en temps et en quantité.
Des premières aux dernières pages « le métissage irréductible de ses identités » est un concept récurrent, un mantra, un diktat à marteler les têtes des mal-pensants, un anachronisme enfin, tant le phénomène, quoique parfaitement juste en soi, résonne comme une ode à l’immigration actuelle que l’on croit désavouée par xénophobie et repli sur soi, alors que le métissage, qui peut avec bonheur offrir de jolies gammes de chocolat, du noir au blanc, sans oublier au lait, n’est que le masque torve de l’imposition d’une tolérance à l’intolérable islamisation des sociétés. Certes, et loin de là, tous les contributeurs ne se vautrent pas dans ces errements, et ne s’excitent pas comme des puces sauteuses à l’idée d’une France joyeusement battue de migrations et d’invasions. Il faut alors rappeler que depuis le Haut Moyen-Âge, suite au relatif raz de marée barbare qui déferla sur la Gaule romaine, la population française resta grosso modo stable en sa reproduction jusqu’à la fin du XIX° siècle. C’est un phénomène assez récent que de voir les Polonais, Italiens, Portugais et Espagnols irriguer le sang français, quand à partir des années 1850 « la France devient un grand pays d’immigration ». Mais il faut aujourd’hui trier le bon grain parmi l’ivraie des ressortissants des colonies du Maghreb et d’Afrique, enfin des réfugiés de guerres moyen-orientales, des desperados économiques, sans compter le prosélytisme de remplacement islamique, dont la perfusion et la prolifique natalité risquent de poser d’intraitables incompatibilités sanguines…
Si ouverte, artificielle et fluctuante qu’elle soit, l’identité d’une nation n’est pas tout à fait à rayer des examens de la pensée, ce dont témoigne l’analyse de François Braudel en son essai L’Identité de la France[8]. En ce sens le travail de l’historien, en charge d’objectivité, consiste à « infliger une blessure narcissique à un pays attaché à un récit national tenu pour exceptionnel », pour reprendre les mots judicieux de Patrick Boucheron. Entre Terreur, campagnes militaires napoléoniennes et colonisation dispendieuse, prédatrice et meurtrière, même si elle eut ses penchants et effets bénéfiques (en particulier la presque suppression de l’esclavage), les zones putréfiées de l’Histoire de France sont nombreuses. Mais pas au point de méconnaître la dimension civilisatrice d’un pays de technique, d’art et de culture… Il n’en reste pas moins qu’exclusivement parler de la France, outre la gageure et la présomption, est forcément un malentendu, auquel n’échappe pas complètement cette Histoire mondiale de la France : entre Rhin et Pyrénées, si une Histoire particulière a marqué les mœurs et les esprits, elle est d’une importance pour le moins discutable face aux enjeux que sont ceux de la Civilisation, qui se tisse autant du « Qu’est-ce que les Lumières ? » de Kant que d’un kimono fleuri, des Variations Goldberg de Bach que de La Recherche du temps perdu de Proust, que de Pasteur, Flemming, Marie Curie, que de la constitution américaine et des gastronomies…
Un manichéisme sûr de sa superbe affecte pitoyablement cette Histoire mondiale de la France, alors qu’elle eût bien mieux mérité : « la régression identitaire d’un nationalisme dangereusement étriqué » d’un côté, vouée aux gémonies où pourrissent des ploucs populistes et incultes (entendez le Front National et consorts), et de l’autre les intellectuels éclairés du multiculturalisme dont s’enorgueillissent d’être cet aréopage d’historiens. Sauf que les deux camps, en leurs excès s’aveuglent, et qu’au mieux les érudits compères cornaqués par Patrick Boucheron sont les borgnes au royaume des aveugles. Ne fustige-t-il pas « les effets supposément destructeurs de l’immigration » ? Nous saurions l’approuver si l’Islam n’avait pas été inventé au VII° siècle pour déferler, conquérir, convertir, esclavagiser et décapiter bien au-delà du seul espace français. Car en la matière, il ne s’agit pas d’une Histoire mondiale de la France, mais d’une Histoire mondiale de l’Occident, de la planète et des libertés qui a pu influencer et enrichir des rivages lointains. En ce sens ce n’est pas le grotesque d’une critique nationaliste qui sied ici, mais la dignité d’une critique libérale.
Outre la question soigneusement tue de l’irruption islamique totalitaire, le principal grief que l’on puisse faire à l’encontre de cette Histoire mondiale de la France, est la quasi absence de la France comme langue culturelle, comme celle de Racine, de La Fontaine et de Proust, qui, en sus d’avoir été nourris par l’Antiquité gréco-romaine, ont été traduits en une myriade de langues, comme l’on joue Lully, Rameau, Berlioz, Debussy et Messiaen sur toute la planète, du moins planète éclairée.
L’on se doute que ce volume qui mérite autant l’éloge que le blâme fut encensé par Libération et Le Monde des livres (dont Patrick Boucheron est un contributeur) et descendu en flammes par Le Figaro littéraire. Polémiques symptomatiques tant chacun se rétracte sur son credo. L’inénarrable Eric Zemmour y accusa lourdement de « Dissoudre la France en 800 pages[9] », bien qu’il y pointât avec justesse la formule pro-islamiste de l’« illusion événementielle » que fut la victoire de Charles Martel sur les Sarrasins en 732. Le plus subtil Alain Finkielkraut y excava « Le tombeau de la France mondiale[10] ». Est-ce seulement parce qu’il regrette avec pertinence que de cette Histoire mondiale de la France disparaissent les écrivains, hors Sade « embastillé et universel », Balzac que l’on y juge dépourvu de cosmopolitisme, Malraux en sa « conscience universelle », Simone de Beauvoir qui bénéficie d’un brevet de féminisme ? Notre philosophe, d’une excellence parfois discutable[11], y voit avec effroi, et nous l’appuierons sur ce point, que l’on y préfère les footballeurs « black, blancs, beurs » de 1998, mais aussi l’aimable originaire d’Arménie Charles Aznavour, alors que sont évacués de ce distributeur de médailles de bien-pensance des dizaines d’écrivains, de philosophes, de peintres, de compositeurs de dimension mondiale. La sous-culture enterre avec une inqualifiable indignité la hauteur de la pensée et de l’esthétique…
L’Histoire est trop souvent l’imposition de la doxa d’un temps sur d’autres temps. Regardons en ce manuel hors normes ce cliché bien de notre aujourd’hui : par exemple la mention d’un « réchauffement climatique » en 12 000 avant J-C, d’un autre entre 1570 et 1620 (dans un paragraphe incompréhensible p 292 où « réchauffement » rime avec « abaissement de la température » !), mais pas de celui si bénéfique au Moyen-Âge, mais pas le moindre refroidissement à l’époque de Louis XIV…
Pire - est-ce possible ? - l’on décèle sans peine le message à la fois subliminal et martelé au pilon digne des ateliers du Creusot : en 719, près de Perpignan, le pillage d’une « troupe musulmane » (certes il n’est qu’un accident guerrier parmi d’autres), laisse à notre souvenir une tombe commune, qui recèle un « signe précurseur et insolite […] de notre bienveillance à l’égard du voisin ». En 1143, l’abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, fit réaliser la première traduction latine du Coran, que l’on devine encore perfectible. Cette curiosité occidentale, certes poussée par la nécessité de se défendre de l’hérétique ennemi sarrasin, dont la réciproque se fera bien des siècles attendre (car l’Arabe, sinon chrétien, n’imaginait pas devoir traduire la Bible) est alors vilipendée par l’historien dont par pudeur nous tairons le nom, parce l’on reprochait à Mahomet sa « vie détestable ». Quel scandale que de parler de « l’exécrable Mahomet » ! Voudrait-on qualifier de blasphème[12] la position du Vénérable ? Hors la question inévitable des rivalités entre deux systèmes religieux concurrents, dire que « Pierre le Vénérable échoue à réellement dialoguer avec l’Islam » est une de ses vérités qui cache un mensonge : nos historiens n’ont lu ni le Coran, ni les hadits, sinon avec des lunettes de plomb, pour ne pas y lire l’évidence : la nature totalitaire et meurtrière de ces textes[13].
Evidemment, la croisade de 1095 est le « signe du raidissement identitaire de la Chrétienté face aux Musulmans, aux Juifs et aux Grecs ». « Ah ! qu’en termes galants ces choses-là sont mises[14] ». Fallait-il laisser les Arabes, après avoir soumis les deux-tiers de la méditerranée par le fer, le sang et la conversion, détruire le Saint-Sépulcre et fermer la porte aux pèlerins ? Certes les Croisés n’étaient pas des anges face à Saladin - ils le prouvèrent en pratiquant de réels pogroms antijuifs et en pillant Constantinople -, mais se défendre serait « identitaire », donc équivalent à cette fachosphère sous-entendue, dont sont évidemment indemne ces bons Musulmans…
La traduction de Galland, en 1704, n’est sauvé du fauchage littéraire que parce qu’il s’agit des Mille et une nuits arabes, alors qu’elles sont bien plus cosmopolites, et parce qu’en 1712 Galland « n’a pas agi différemment des compilateurs arabes » lorsqu’il ajouta le conte d’Aladin au corpus. Oyez, oyez bonnes gens, comme la culture arabe est grande, comme la soumission à l’Islam est désirable ! Beurk et rebeurk ! Alors que les compilateurs arabes ont pillé et fait disparaître les manuscrits de ces Mille et une nuits d’origine perse, chinoise, égyptienne, voire grecque et si peu arabe[15] et que seul un Français les a ressuscités. Balzac, disions-nous, ne vaut pas un pet de lapin quand en son temps Claude Fauriel a établi en son Histoire de la poésie provençale, l’influence de la lyrique arabe, ce qui n’est d’ailleurs pas faux. Que pèsent alors Ronsard, Hugo, Baudelaire, devant quelques vers, certes charmants de la poésie d’al-Andalus[16] ? Tenez-vous le pour dit : ce que l’on appelait avec hauteur la civilisation française doit en vassale ployer le genou - et avec la plus grande contrition, puisque la France a eu l’impudence de détruire l’esclavagiste port barbaresque d’Alger en 1830 qui ravageait la Méditerranée - devant la musulmanie, dont on sait qu’elle nous apporta un rayonnement universel et dont elle consent encore à nous faire libéralement don !
Les derniers mots de cette Histoire mondiale de la France sont consacrés à « l’exaltation de la France plurielle ». De cet euphémisme, devons-nous conclure avec le modeste auteur de ces lignes critiques qu’il s’agit d’accueillir les hommes, les livres et les musiques venus du haïku japonais et des économistes libéraux anglo-saxons, venus des Mille et une nuits, du jazz afro-américain ? Absolument. La « France plurielle », au même titre qu’une planète plurielle, doit être une augmentation par les Lumières, non pas une éradication par la barbarie des mœurs et de la théocratie.
Il n’a pas échappé, même s’ils le taisent à-demi, aux auteurs réunis par Patrick Boucheron, qu’écrire l’Histoire, c’est donner une direction au futur, c’est en définitive à la manière d’historiens déconsidérés agiter la folle marotte d’une idéologie. Ainsi, sans aller jusqu’à les comparer à ces Attila, derrière lesquels l’herbe historienne ne repousse plus, des empereurs chinois brûlèrent tous les documents d’un passé inconvenant pour édifier et commencer avec eux un monde nouveau, ou Staline fit effacer de photographies compromettantes les dignitaires qui n’étaient plus censés avoir fondé son pouvoir. Effacer l’Histoire des Juifs était également le préalable indispensable au Reich de mille ans. Nous n’aurons pas la bassesse de succomber à la reductio ad hitlerum, qu’il serait indécent d’adresser aux talentueux auteurs réunis par Patrick Boucheron. Reste qu’un nouveau catéchisme du « métissage » sourd toutes trompettes glorieuses rugissantes de cette Histoire mondiale de la France. Nous ne nous en formaliserions pas un instant, au contraire, s’il ne s’agissait que de montrer de la France fut et reste un patchwork ouvert aux circulations de peuples, de sciences, de cultures, indispensables à son enrichissement, et d’en comprendre la nécessité. Il faut alors garder en tête les éloges que mérite cette Histoire mondiale de la France, que d’aucuns qualifieraient peut-être, d’une manière improprement expéditive, d’islamo-gauchisme. Mais ne pas omettre le blâme s’il s’agit en ces pages d’euphémiser, voire réclamer un métissage ouvert à des éléments humains et idéologiques contraires aux idéaux des Lumières et qui contreviendraient aux droits naturels et aux libertés individuelles, non au sens d’une réductrice identité française, la réponse à opposer est un « non » vigoureux. C’est seulement ainsi que notre futur fera Histoire, et non régression, suicide et pétrification. Si le futur nous réserve qu’il y ait encore des Historiens libres de leur calame, de leur plume ou de leur clavier, et si notre occidentale civilisation avait le malheur de disparaître en mortelle, comme se délita l’empire romain, qu’en diraient-ils ? Sinon qu’une barbarie de quatorze siècles aurait enfin achevé son dessein…
L’Histoire est le lieu d’une construction dont le lieu n’est pas formé par le temps homogène et vide, mais par le temps rempli d’à présent[17] », écrivait Walter Benjamin. En ce sens notre choix, notre lecture des événements du passé en dit autant sur ce dernier que sur les obsessions, les modes, les clichés et les tendances idéologiques de notre temps. Ils sont au diapason de la multiplicité mondiale. Au risque toutefois du relativisme, alors qu’il faille considérer les gains civilisationnels, et savoir si possible séparer le bien et le mal dans l’Histoire. Sachant également, au-delà des curiosités locales et chronologiques, s’orienter dans l’Histoire, comme le préconise Odd Arne Westad au seuil de son Histoire du monde : « J’ai cherché d’emblée à repérer, là où c’était possible, les éléments qui, par l’influence générale qu’ils exercèrent, eurent l’impact le plus large et le plus profond, plutôt que de me contenter d’aborder dans l’ordre, une fois de plus, les thèmes que la tradition juge importants[18]». Il ne s’agit donc pas d’infatuer les ego des historiens, des nationalistes et autres fondamentalistes religieux, voire des ennemis de l’anthropocène, mais de pointer ce qui fit pivot parmi les siècles, les millénaires et les continents au service de conséquences considérables, mais aussi des prospérités et des libertés humaines.
Du Cloître à la place publique, les poètes médiévaux du nord de la France XII°-XIII° siècle
anthologie et traduction par Jacques Darras,
Poésie Gallimard, 2018, 560 p, 9,90 €.
Il y a belle lurette qu’avec mépris l’on ne considère plus le Moyen Âge, conspué au XIX° pour sa barbarie et son obscurantisme. Trois somptueuses parutions viennent une fois de plus invalider ce préjugé flétri. Ce sont d’une part deux essais brillants et généreux de Jean-Claude Schmitt, Les Images médiévales et Les Rythmes au Moyen Âge, et d’autre part une étonnante anthologie, choisie et traduite par Jacques Darras, qui, Du cloître à la place publique, présente les poètes médiévaux du nord de la France aux XII° et XIII° siècles. Voilà qui rythme la langue d’oïl de vers, entre verve amoureuse, facétieuses « fatrasies » et religieux Miserere. Ainsi les arts du temps, rythme et musique, ceux de l’espace, image et figure, ceux de la poésie, entre sacré et profane, si prégnants pendant la vaste ère médiévale, ère savante et raffinée, résonnent, comme depuis leur floraison originelle, jusqu’à notre aujourd’hui.
Au contraire de son contemporain, du moins à peu près, l’Islam pour ne pas le nommer, le Moyen Âge occidental aime et cultive les images. Bien plus étonnamment, puisque l’Ancien Testament venu du judaïsme, lui-même aniconique, n’imagine pas le visage de Yahvé, elles s’emparent du corpus qui va de la Genèse à la résurrection du Christ. De longtemps, le christianisme met en œuvre « le paradoxe d’un monothéisme iconophile ».
Si le point nodal et bouillonnant de l’essai de Jean-Claude Schmitt est médiéval, il brasse infiniment plus large puis qu’il part du geste pictural inaugural : cette main d’argile sur la paroi de la grotte Cosquer, pérenne depuis 28 000 ans avant Jésus-Christ. Il étend son expertise au-delà de la (trop ?) fameuse pipe qui n’en est pas une de Magritte. La représentation est en tout état de cause au cœur de la dynamique de l’humanité. Reste à l’historien d’en restituer les formes, les fonctions et les effets au cours du temps. De façon à considérer qu’au-delà de leur valeur esthétique, réside pour l’homme médiéval une dimension de l’image bien plus prégnante, celle de l’honneur du souverain et surtout la gloire de Dieu, soit le modèle divin. La figuration, la matérialité et la corporéité fondent ainsi « l’image en chrétienté », a contrario de l’idolâtrie, à laquelle crut répondre l’iconoclasme byzantin.
En conséquence, au-delà de la mimesis antique, « la présentification de l’absence », celle de Dieu, et la représentation de l’au-delà sont des constantes. « Mobiliser le divin » est la priorité. L’imitation s’éclipse au profit de la figuration, c’est-à-dire de la « figura des théologiens ». Mais au cours d’un millénaire, jusqu’à la veille de la Renaissance, styles et thématiques évoluent. Emaux, miniatures des manuscrits, Bibles historiées, retables, s’ils ne connaissent guère ce qui sera la perspective renaissante, voient le réalisme les métamorphoser, du paysage au portrait. Mais à l’idée d’une évolution historique linéaire, Jean-Claude Schmitt préfère avec raison « la métaphore géologique des nappes de charriages », lors que des chevauchements s’observent sans cesse.
Il faut alors étudier le tabernacle de Moïse, dans un manuscrit du XV° siècle, riche de fleurs et d’animaux colorés, à la fois célébration de la Création et « moralisation des espèces ». Ou encore le calendrier du Bréviaire de Belleville, lui enluminé au XIV° siècle par Jean Pucelle, dont les figures typologiques confirment les concordances de l’Ancien et du Nouveau Testament et rivalisent de motifs historiés, de lettrines, d’allégories et de rinceaux, entre vices et vertus. De plus étudier le geste rituel du signe de croix montre combien les techniques du corps ont à voir avec l’effet de la présence divine et avec le sensible.
Pour approcher les prémices de la Renaissance, « le portrait et la mort » inscrivent la figure dans le plan de Dieu, alors que peu à peu, celui qui est représenté s’individualise dans la dimension pas seulement eschatologique de la dévotion, mais sociale, si l’on pense plus particulièrement à L’Homme au turban rouge de Jan Van Eyck, en 1443.
En fait, le « mythe incarnationnel », dès lors que le Dieu s’est fait homme, explique cette prévalence de la figure et du corps, de l’image enfin dans l’art occidental. Si « le corps est la prison de l’âme », il est également utilisé à des fins symboliques. Pensons à la main créatrice de Dieu, à la bénédiction, aux plaies du Christ. Plus étonnante peut-être est « l’exception corporelle de Marie » : n’est-elle pas la seule, parmi l’humanité, dès après sa mort, ou plus exactement de sa « dormition », à bénéficier de l’assomption, y compris de son corps ? Ce dont regorgent les enluminures des psautiers et autres livres d’heures.
L’on ne s’étonnera pas que fidèle à l’esprit de la collection « Bibliothèque illustrée des histoires », ces Images médiévales regorgent non seulement de fine érudition, mais d’enluminures, d’évangéliaires d’ivoire, de gravures, entre Jean Fouquet et Marin Schongauer, de retables et d’annonciations peints par Robert Campin et Carlo Crivelli. Mais aussi, étonnamment, à l’occasion du dernier chapitre, « Le corps de la Vierge », de photographies. Car, humaine et cependant digne d’assomption, elle reste une figure révérée tant par les peintres médiévaux que la « Romaria fluvial » de Bélem, au Brésil, lorsque cinq cents bateaux portent des peintures, des ex-voto, rejouant pour la foule l’apparition originelle de la statue de la Vierge, grâce à son dédoublement à l’aide d’une réplique. Comme quoi une « question bien médiévale » reste pérenne. La vénération populaire ne peut se passer d’images…
Comme aujourd’hui, où rythmes scolaires et de travail sont les balises de notre temps quotidien et une pierre de touche politique, rythmes sociaux et rythmes esthétiques se conjuguent au Moyen Âge, entre 500 et 1500 ; c’est la thèse de Jean-Claude Schmitt, historien bourrée de délicieuse et communicative érudition. Mais en ce millénaire médiéval, comme Dieu rythma en six jours et un jour de repos la création du monde, l’espace et l’humanité médiévaux sont rythmés dans une perspective holistique et religieuse. Lié « au langage et à la musique », le rythmus latin est le reflet et l’expression du divin. Aussi la musique, « art du nombre et des proportions », conjugue mesure, tempo, rubato, accents, répétitions. Ainsi les porches sculptés et leurs voussures regorgent de figures selon les quatre évangélistes, les douze apôtres, les animaux de la création…
Un peu comme le Décaméron de Boccace composé au XIV° siècle, Jean-Claude Schmitt divise son livre en six « journées ». À l’épilogue, au septième jour, notre essayiste se repose enfin, en digne et néanmoins modeste démiurge. Dès lors, la première journée commence, étrangement, peut-être maladroitement, à rebrousse temps, par s’intéresser à la séquence XIX°-XXI° siècle, en pointant du doigt Baudelaire et Walter Benjamin[1], impressionnés par les passages et la foule rythmant « Paris capitale du XIX° siècle ». Il s’agit d’utiliser les outils conceptuels d’aujourd’hui pour lire le Moyen Âge : l’historien se posant les questions de son temps, il ne s’agit pas de recourir à l’anachronisme, mais à la prudence : « derrière l’apparente continuité du vocabulaire, se cachent généralement de profonds bouleversements des contenus », donc des rythmes sociétaux et spirituels dont il faut retrouver les figures et le sens.
L’évolution de la langue latine a permis la création du vers rythmique aux dépens du vers métrique de Virgile. Or « la poésie savante ou populaire est toujours chantée », et la musique d’église est « par-dessus tout vocale ». Danse et art oratoire participent de cette conception musicale du rythmus. L’on s’appuie alors sur le De musica de Saint Augustin, pour lequel il s’agit de donner « le plaisir qui consiste à découvrir dans les mouvements les nombres et à s’élever par eux à une vérité supérieure aux réalités sensibles ». Le plain-chant résonne sous les voûtes des églises, enlevant l’âme vers le divin. De Pérotin à Guillaume de Machaut, l’art vocal gagne en complexité, en raffinement, sans perdre sa pureté.
Bientôt, au rythme s’ajoute la rime, le verbe « rimer » apparaissant en 1120, dans un « Bestiaire moralisé ». Ainsi naissent « chansons de gestes, de saints et de croisade », mais également la fameuse « Ballade des pendus » de François Villon.
Quant aux manuscrits enluminés, où l’on « orne la maison de Dieu », ils « font entendre une musique des formes et des couleurs ». Leurs alternances chromatiques répondent à celles des vitraux, comme lors de l’enchaînement du bleu et du rouge.
« Rythmes du corps et du monde », ensuite, où marcher et danser sont ritualisés et symbolique, comme aux pieds du pèlerin, La danse, associée à la luxure, a ses « danseurs maudits. Elle est pourtant sculptée parmi les églises, présente au Paradis de Dante[2], lorsqu’elle est une « métaphore du mouvement des âmes qui exultent ». Des manuscrits figurent la « carole du dieu Amour », une ronde de jeunes gens. Quand les nombres « régissent la musique et l’univers », la danse, même laïque, à quelque chose d’une dimension cosmique.
À son tour, la main a ses rythmes, y compris de l’écriture et de la lecture, lorsque le rouleau (volumen) est remplacé par le livre (codex), dont les folios se tournent l’un après l’autre. L’invention de la minuscule caroline, de l’espace entre les mots, tout concourt à une nouvelle dynamique dans le scriptorium aux manuscrits, à une nouvelle lecture, dansante et aérée. Quant au rythme de travail du scribe et copiste, il a pu être étudié grâce aux variations de l’intensité de l’encrage. Au-dessus de la page, la voix, du lecteur, ou du prédicateur, résonne selon des variations, des intensités et des musicalités propres…
Entre macrocosme et microcosme, les jours et les nuits, les phases de la lune, les saisons et les heures du soleil, les révolutions des planètes, l’activité humaine emprunte une dimension cosmique, dans un cosmos que la savante Hildegarde de Bingen, au XII° siècle, pense comme un œuf. Les rythmes du cœur qui bat, de la bombance et du jeune, du sexe et de la génération font de la vie quotidienne un reflet de celle de l’univers. La règle du temps monastique répond aux « correspondances entre les saisons, l’histoire sainte et l’année liturgique », auxquelles les cloches des églises offrent un équivalent musical. Quant aux « rythmes imaginaires », ce sont ceux des processions célestes, des élus et des damnés parmi les Jugements derniers des tympans de nos abbatiales et cathédrales, comme lorsque la merveilleuse Hildegarde de Bingen commente la « Symphonie de l’harmonie céleste », dans son Liber scivias, somptueusement enluminé.
L’on marche également. Diverses processions, divers travaux quotidiens, mais aussi et surtout les pas du pèlerinage, vers Saint-Jacques de Compostelle par exemple, insèrent la marche dans un rythme universel qui prépare l’accès au divin. Un guide du pèlerin, en allemand, Sankt Jakobs Straße, fut rédigé en vers rimés. Cependant, lors des voyages laïques, le « temps du Roi » vient à se substituer au « temps de l’Eglise ».
Les narrations ont bien sûr leurs rythmes, d’après les « six âges du monde selon Saint Augustin ». Dans les chroniques universelles, l’Histoire du monde s’écrit depuis sa création, passant du spirituel au temporel. Autre narration, celle immensément célèbre de la Tapisserie de Bayeux (vers 1080) : il s’agir alors de « broder les rythmes » de la guerre et de la chevalerie.
Reste, au sixième jour de la création schmittienne, le « temps du salariat » et celui du dimanche, religieux et festif. Un « Christ du dimanche », peint dans l’église Sainte-Marie de Biella au XV° siècle, montre que « les travaux effectués le dimanche prolongent les souffrances endurées par le Christ durant sa passion ». Une autre fresque, célébrissime et symbolique, celle de l’« Allégorie du Bon et du Mauvais Gouvernement » de Lorenzetti à Sienne (1337-1339), montre les travaux et les jours, les danses et les musiques ; elle est rythmée « à la manière d’un travelling cinématographique ». Il faut hélas compter, en bien d’autres fresques, avec les « danses macabres » : « Vous qui en cette image / Voyez danser les divers états / Pensez que la nature humaine/ N’est rien que viande pour les vers ». Comme les savants médiévaux, nous voici, lecteurs et contemplateurs, pris dans le rythme du savoir… Où l’on terminera sur « l’arythmie », par exemple dans La Nef des fous, qu’il s’agisse de celle écrite en vers et gravée, de Sebastian Brant, ou de celle peinte de Jérôme Bosh…
Ouvrage savant sans conteste, d’une lecture allègre, ce livre nous étonne, nous ravit. Il a toutes les qualités, rédactionnelles, historiques, esthétiques ; et s’il a un défaut (qui dans son savoir n’est pas à la merci d’une lacune, d’une erreur ?), il aura échappé à la maigre sagacité du critique. Au gré de son ingénieux angle de lecture, il n’est rien moins qu’une belle et attrayante encyclopédie du Moyen-Âge, ce dans la perspective d’une « histoire transversale ». Sachant qu’un jeu du XI° siècle, nommé « rhythmomachia », était un musical « combat de nombres », nous le paraphrasons en disant que l’essai de Jean-Claude Schmitt est un roboratif combat d’érudition.
Une fois de plus cette collection aussi prestigieuse que source de bonheur, « La Bibliothèque illustrée des Histoires », nous propose, à un prix somme toute encore modeste, un livre avec jaquette, reliure toilée, cahiers cousus, intelligemment et brillement illustré, de sculptures et peintures, et surtout de manuscrit historiés, comme le Psautier d’Elisabeth de Thuringe. À la lisière de l’Histoire, de la théologie et de l’histoire de l’art, il faudra le religieusement disposer, soit au rayon Histoire des bibliothèques, soit à celui de l’esthétique (pourquoi pas ?) de façon à ce qu’il côtoie un frère en sa collection ; nous avons nommé Faces. Une histoire du visage d’Hans Belting[3].
Le rythme des arcades du cloître inspire les rimes du Miserere, le plus long poème (une centaine de pages) de ce recueil : Du Cloître à la place publique, les poètes médiévaux du nord de la France XII°-XIII° siècle. Il faut alors se demander, avec un brin de stupéfaction, pourquoi l’on n’avait jamais réunis de tels textes, rares, et de surcroît trop rarement traduits de l’ancien français, cette langue d’oïl médiévale, dont on lit quelques douzains bilingues dans la préface. Jacques Darras fait ici œuvre essentielle, curieuse, piquante, en embrassant onze poètes en cette anthologie. Il ne faut pas omettre qu’il en imite le rythme en nous offrant, aussi souvent qu’il est possible, des octosyllabes, tentant de respecter au plus près la prosodie originelle.
Ce sont œuvres d’illustres inconnus, d’anonymes, natifs d’Artois et de Picardie : Philippe de Rémi écrit Les Oiseuses, Jacques d’Amiens L’Art d’aimer, Richard de Fournival, Le Bestiaire d’amour, Adam de la Halle (par ailleurs dramaturge) donne Les Congés (un testament versifié), Hélinand de Froidmont Les Vers de la Mort...
Ne négligeons surtout pas les Fatrasies d’Arras, qui sont d’une plume anonyme ; mais d’une verte plume. Ne chantent-elles pas les joies de la scatologie : « Un pet à deux culs / S’était bien vêtu / Pour enseigner grammaire ». La satire enjouée et crue pointe le bout de nez camus. Garez vos oreilles, prudes lecteurs, car on trouve les « couilles d’un papillon » et le « vit d’un limaçon », ainsi que « Des chattes dénudées [qui] De désir brûlaient ». Mais aussi « un flan de néant », « un ours emplumé », et en bonne compagnie : « Une femme bavassière / Etait coutumière de montrer son con ». L’on devait bien s’amuser en la bonne ville commerçante d’Arras lorsqu’une société littéraire couronnait chaque mois un poète…
Cependant Richard de Fournival, en son Bestiaire d’amour, est plus galant, quoiqu’en prose, animalisant les comportements amoureux dans une approche par instant médicale, selon une tradition qui perdure jusqu’à Ursin[4] au XVI° siècle. Discrètement dédié à une « très douce et belle amie », cet écrit est « peinture et parole ». Chaque animal est allégorie, du loup à l’aspic, en passant par la sirène. Quant au singe, il « confirme qu’on doit comparer l’homme nu à celui qui n’aime pas, et le vêtu à celui qui aime ». Le bestiaire est galant, imaginé, ce qui ne l’empêche en rien d’être moral et philosophique.
Pourtant, à la différence des seigneurs et autres trouvères de la langue d’oc, nos enjoués versificateurs ne se contentent pas d’amour courtois. Car L’Art d’aimer, de Jacques d’Amiens, très très librement inspiré de l’Ars amandi du poète latin Ovide, propose des stratégies de séduction charmantes, pleines d’expérience, sensées, ou bourrues, passablement farcesques, voire brutales et misogynes. L’initial « quelle sagesse il faut pour conquérir » se trouve confirmé par l’enseignement d’une réaliste stratégie : « Par mon conseil je te louerai / D’être courtois, ne faire aucune / Vilénie envers ton amie ». Mais gare à pucelle ou dame qui résisterait à « l’expert en ribauderie ». En effet, « Cependant m’est advenu / Qu’aucune fois j’ai frappé / Mon amie ou grand soufflet lui infligeai / Par les tresses l’ai traînée / Ou l’ai accolé trop durement / Tout de gré, sciemment / Pour la raison d’« un petit manquement ».
Après avoir aimé, ou mal aimé, il faut songer à mourir, ce pourquoi Adam de la Halle prend un élégiaque congé joliment rendu par le traducteur :
« Puisque mon congé je viens prendre
Je dois premièrement descendre
À ceux que je quitte à plus vif regret ;
Je veux mon temps mieux dépenser,
Nature n’est plus en moi si tendre
À faire chansons ni lais,
Le temps raccourcit mes années (…) »
Il faut alors, en « ce monde d’amer marécage », entonner le Miserere, par la voix du mystérieux Reclus de Molliens, probablement venue de quelque cloître : « Il est en grande maladie / L’homme qui a dégoût de sa viande ». Mélancolie, sagesse, satire des pécheurs, des orgueilleux, des gourmands et des hypocrites font de ce long poème, un prêche imagé, une théologie à hauteur d’homme et humble devant Dieu. Ne reste plus qu’à chanter, en écho aux précédentes danses macabres, et par la bouche depuis longtemps éteinte d’Hélinand de Froimont, Les Vers de la Mort :
« Mort à chacun paie son tribut,
Mort fait à tous mesure droite,
Mort pèse tout selon son poids,
Mort venge chacun de ses injures,
Mort met l’orgueil en pourriture ».
Et pour répondre aux illustrations des Rythmes au Moyen Âge, un cahier de seize enluminures se cache au centre de l’ouvrage. Sur fond or, l’on y découvre le coq, le loup, la sirène ou le dragon, du Bestiaire d’amour, tiré du Chansonnier d’Arras. Si l’on regrette que ce cahier soit bien mince (mais néanmoins précieux dans une collection de poche) on se consolera aisément en accordant Jacques Darras qu’il a bien mérité de son ambition, déclarée en sa préface : « lier d’un fil d’or ou âme » ces textes divers dans une anthologie que la bibliothèque universelle recueille comme si elle avait existé de toute éternité, ou du moins depuis le siècle de Dante. Rendant contemporain ce beau fatras poétique médiéval, il a gardé, pour notre plus grand plaisir des mots savoureux et disparus, comme « les maux que tu as ramonchelés », ce dernier venant du vieux picard.
Comme au travers des vitraux des cathédrales de Chartres et de Leon, le Moyen Âge, s’éclaire et s’illumine grâce à ces trois ouvrages encyclopédiques et poétiques. Certes, il ne manque pas de vastes poèmes et romans, d’essais nécessaires parmi nos bibliothèques : ceux de Dante, de Pétrarque et de Boccace, ainsi que les ouvrages d’historiens, de Georges Duby[5] ou de Régine Pernoud, qui rendit justice à La femme au temps des cathédrales[6], mais aussi à une femme exceptionnelle, l’une des deux docteures de l’Eglise (avec Sainte-Thérèse d’Avila) : nous avons déjà nommé Hidegarde de Bingen[7], moniale et botaniste, encyclopédiste et compositrice de musiques vocales mystiques et enchanteresses.
La Grande mer. Une histoire de la Méditerranée et des Méditerranéens,
traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Olivier Salvatori,
Les Belles Lettres, 2022, 712 pages, 35 €.
Fernand Braudel : Les Mémoires de la Méditerranée,
Les Belles Lettres, 2022, 448 p, 25,50 €.
Dictionnaire de la Méditerranée,
Sous la direction de Dionigi Albera, Maryline Crivello et Mohamed Tozy,
Actes Sud, 2016, 1696 p, 49 €.
Emmanuel Ruben : Les Méditerranéennes,
Stock, 2022, 416 p, 22 €.
Même si au-delà des colonnes d’Hercule, s’étendait un océan aux airs d’infini et aux tempêtes mortelles, la grande bleue qu’est la Méditerranée est une matrice des civilisations, un palimpseste historique, économique et culturel infiniment nombreux, entre Troie et Gibraltar, entre Venise et Alexandrie. La parution d’une somme, déjà incontournable, sous les doigts de David Abulafia, La Grande mer. Une histoire de la Méditerranée et des Méditerranéens, permet cependant de se souvenir d’un ouvrage fondateur de l’historien Fernand Braudel : Les Mémoires de la Méditerranée. Et engage un parallèle bienvenu avec le Dictionnaire de la Méditerranée. Tandis que l’actualité éditoriale nous gratifie du roman d’un écrivain voyageur, Emmanuel Ruben, qui, avec ses Méditerranéennes, offre des portraits bouillonnants de vie et de blessures. Tandis que la boussole de l’économie mondiale et de la géopolitique se tourne vers d’autres rivages, extrême-orientaux et Pacifique, n’est-il pas judicieux de comprendre le passé inaugural du nœud marin des grandes civilisations qui ont fait l’histoire, et dont le puzzle maritime sera probablement encore le lieu d’autres éclosions culturelles…
Lorsque Fernand Braudel plaçait au nœud de l’Histoire la réalité de la géographie physique et en l’occurrence maritime - en particulier dans sa thèse La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II[1]- David Abulafia préfère y placer la dimension humaine. Et quand le premier se concentrait sur l’Antique mémoire de la « mare nostrum », le second ose la gageure : de la préhistoire à notre contemporain il tresse les fils complexes de l’Histoire avec une clarté narrative et documentaire entraînante, de façon à offrir à ce « continent liquide », une stèle en mouvement.
Il y a cependant des lieux pivots et originels, comme l’île de Malte, dont les temples mégalithiques et la « Dame endormie » viennent du IV° millénaire avant notre ère, ou la Crète de Knossos. Entre guerres récurrentes et liens commerciaux renouvelées, les rivages, les golfes, les détroits, les îles et les embouchures sont, de siècle en siècle, sillonnés par les navires, phéniciens, grecs, romains, vénitiens, barbaresques, français, anglais. Ces derniers contrôlent un temps presque toute la Méditerranée : pensons à Gibraltar et à Suez. Quant aux Américains, dès le début du XIX° siècle, ils contribuèrent à l’éradication de la piraterie barbaresque d’Islam ainsi que de l’esclavage qui lui était corrélé, avant les Français qui soumirent Alger en 1830. L’on n’avait pas vu la « grande mer » libre de toute piraterie depuis la Rome impériale. Mais au siècle suivant, au-delà des deux guerres mondiales, les Etats-Unis et l’Union soviétique font de la mer d’Ulysse un champ d’influences et d’affrontement par pays interposés, entre l’Egypte et Israël par exemple. Ainsi va le monde, comme Carthage se vit réduite à néant par Rome, les puissances militaires et économiques changent de main, croissent magnifiquement et décroissent, comme Venise, sans parler de Constantinople, effacée en 1453.
Les langues et l’écriture voyagent, se métissent, se métamorphosent, de celle Etrusque, si mystérieuse, à l’anglais international, en passant par le grec, le latin, le français, sans oublier d’autres langues romanes, l’arabe… Les littératures également voyagent, comme Ulysse regagnant Ithaque depuis Troie.
Plus encore que les navires de guerre de César ou de la bataille de Lépante qui repoussa les Turcs et fit de Cervantès un manchot, les marchands ont la part belle sur ces flots, comme à l’occasion du colossal commerce du blé venu du Maghreb et surtout d’Egypte pour nourrir le million d’habitants de la ville de Rome, ainsi que les armées de l’empire. Ou encore lorsque que notre historien rapporte l’étonnant voyage du marchand juif Benjamin de Tudela, vers 1160, semé de péripéties, entre pirateries et douaniers tracassiers, depuis Tarragone jusqu’en Alexandrie et retour, en passant par Constantinople et Messine : il est autant fasciné par Rome que par Jérusalem. Quelques décennies plus tard, le chroniqueur Ibn Jubayr va et vient entre Grenade et Acre pour atteindre La Mecque, non sans subir tempêtes brutales et « agents du fisc excessivement minutieux ».
Des ports emblématiques bruissent d’activités, qu’il s’agisse d’Alexandrie, d’Amalfi, de Constantinople, de Venise, où se croisent navigateurs, banquiers et armateurs. Les Juifs, pour des raisons commerciales, ou parce qu’ils sont persécutés, expulsés, se propulsent d’une rive à l’autre. Hélas d’autres agents, comme la peste noire, en 1347, infligent de brusque coups d’arrêt aux échanges.
Or l’on échange également des dieux et des déesses, des cultes, alors qu’avec le Christianisme et surtout l’Islam se crispent les confrontations, à l’occasion d’une conquête spectaculaire puis du contrecoup des Croisades, d’autant que les pirates barbaresques arabes vont pendant une douzaine de siècles pratiquer les razzias côtières et jusqu’au cœur du continent européen, ravir les esclaves et les trafiquer. L’on se rappelle le fameux Kheir ed-Din, ou Barberousse (mort en 1546), qui fut l’un des corsaires les plus impitoyables.
L’on devine que le XIX° siècle vit enfler la circulation méditerranéenne, avec la prise d’Alger la barbaresque en 1830, avec les colonisations, l’ouverture du canal de Suez. Plus encore, le XX° siècle voit la Méditerranée devenir le théâtre des belligérants. Le détroit des Dardanelles, au sud du Bosphore, fut l’occasion d’une bataille meurtrière, quand la Seconde guerre mondiale vit les Allemands prendre la Crète, puis les Alliés reprendre la Sicile et l’Italie.
D’autres perspectives sont ici judicieusement présentes. Au-delà des guerres de Troie ou de Carthage, d’Algérie ou de Lybie, le voyage en Italie et le « Grand tour », aristocratiques et littéraires (de Chateaubriand à Théophile Gautier), puis l’âge du tourisme de masse façonnent aussi bien les lieux que les visions de cet espace aux grandeurs historiques fascinantes. Mais parfois effrayantes, dans la mesure où non seulement les affrontements purent y être immensément meurtriers, mais de plus encore actifs, couvant sous les cendres, ou explosifs demain peut-être encore : Israël enfoncé comme un coin dans le Moyen-Orient arabe, les velléités turques de reconstituer l’empire ottoman en commençant par grignoter les îles grecques, les revendications berbères et Kabyle en Algérie, l’emprise des Frères musulmans et du jihad, les pouvoirs assis sur des économies de rente, sur le socialisme et l’islamisation, sur la pauvreté enfin…
Trois mille ans de guerres et de paix, de civilisation et d’art défilent ici, pour nous dire de quoi nous somme faits, même si de toute évidence d’autres influences nous ont forgés, y compris extra-européennes. La capacité des cités méditerranéennes à accueillir peuples, marchandises et cultures a largement contribué à leur prospérité, souligne notre historien. Il n’en reste pas moins que seule Rome a su faire de la Méditerranée un seul espace politique, même si l’Islam faillit à y réussir.
L’on pourrait s’étonner de la faible présence de l’Egypte ancienne en cette traversée. Ce que l’historien justifie ainsi : « Les Egyptiens considéraient les rives de la Méditerranée comme la limite extérieure de leur univers, lequel était défini par le Nil, non par la mer ». L’assertion est impeccable. Cependant d’autres sont plus sujettes à caution. Hors la coquille de la légende de l’illustration n°71, où il est question, en juillet 1943, du débarquement britannique en Sicile « qui devait conduire les Alliés à remonter peu à peu dans toute la péninsule ibérique » : il faut évidemment lire « italique ». Plus gênante est cette comparaison pour le moins stupéfiante à propos de la traite arabo-musulmane : « Bien qu’horrible, le sort de ces esclaves, y compris de ceux qui avaient survécu au traumatisme de la castration, ne peut toutefois se comparer à celui des populations qui seraient transportées à travers l’Atlantique vers les Amériques aux siècles suivants (p 224) ». Outre le calvaire de la traversée du désert pour ceux ravis en Afrique (rapportée par Tidiane N’Diaye dans Le Génocide voilé[2]), les conditions du voyage en mer ne devaient être guère plus clémentes ; de surcroît les esclaves des Musulmans apprécieront d’avoir été privés de toute descendance, au contraire de ceux des Amériques. Tempérons notre passager dépit en reprenant le fameux adage du dramaturge Destouches : « la critique est facile et l’art est difficile », tant le travail de David Abulafia est colossal. Et néanmoins prudent : se gardant bien de définir une « identité méditerranéenne, notre historien britannique préfère convenir d’une diversité, d’une « pluralité ethnique, linguistique, religieuse et politique ».
Le récit de David Abulafia, professeur émérite à l’Université de Cambridge, est exceptionnellement vivant, alternant de vastes fresques avec des centaines de personnages, éphémères, anonymes, ou glorieux. Sans compter ces centaines de milliers de victimes des exécutions commises par les Turcs à l’encontre des Arméniens, des Grecs et des Juifs, comme à Smyrne en 1922, ou encore à Jaffa, Thessalonique. Puzzle de nations, de confessions et d’ethnies, la Méditerranée reste un bouillon de culture, mais aussi un plateau d’échecs des relations et des conflits internationaux. D’indispensables cartes, et quatre cahiers illustrés, sans oublier notes, bibliographie et précieux index, complètent avec bonheur cette généreuse somme encyclopédique.
Plus modeste et cependant fondateur, puisque publié en 1998, l’ouvrage de Fernand Braudel, intitulé Les Mémoires de la Méditerranée, se concentre sur l’Antiquité, de toute évidence inaugurale en la matière. De plus, la perspective est parfois plus terrestre que marine, tant il excède les seuls horizons des flots, convoquant par exemple Çatal Höyük qui, au VII° millénaire avant notre ère, prospère en Anatolie centrale.
La condition et contrainte géographique est constamment filée dans l’ouvrage qui commence ainsi : « Sur l’immense passé de la Méditerranée, le plus beau des témoignages est celui de la mer elle-même. Il faut le dire, le redire. Il faut la voir, la revoir. Bien sûr, elle n’explique pas tout, à elle seule, d’un passé compliqué, construit par les hommes avec plus ou moins de logique, de caprice ou d’aberrance. Mais elle resitue patiemment les expériences du passé, leur redonne les prémices de la vie, les place sous un ciel, dans un paysage que nous pouvons voir de nos propres yeux, analogues à ceux de jadis. Un moment d’attention ou d’illusion : tout semble revivre ». En ce sens la démarche de Fernand Braudel est de l’ordre d’une « géohistoire », attentive à l’importance du milieu géographique, en particulier des cours d’eau qui conditionnent la vie et le commerce.
De la Préhistoire à l’acmé des conquêtes romaines, les civilisations méditerranéennes sont nomades et bientôt sédentaires, non sans conflits entre les deux. Le panorama est aussi celui des évolutions techniques, de la roue à l’écriture, des silex aux pyramides, des temples grecs aux basiliques chrétiennes. Un tel passé, prestigieux entre tous, n’en finit pas d’être présent, ruines secrètes ou brillantes, bouillonnement civilisationnel, auquel les Barbares, le refroidissement climatique et la peste mirent un brusque coup d’arrêt, dans la première moitié du VI° siècle[3]. Ainsi défilent, avec une heureuse érudition, le paléolithique et l’invention du feu, « la première civilisation agraire », la Mésopotamie et l’Egypte, « l’expansion des mégalithes », les Phéniciens et les Etrusques, le « miracle grec » et « l’erreur d’Alexandre », « l’impérialisme de Rome » et l’irruption du christianisme. Ou encore la révolution alphabétique et l’apogée scientifique alexandrine. Et même si l’archéologie a bénéficié, depuis les années 1968-1969 où fut écrit cet ouvrage, de fructueuses découvertes, cet ouvrage garde l’aura d’un classique, servi par une prose entraînante.
« Dialectique du temps et de l’espace », l’histoire méditerranéenne va pour Fernand Braudel bien au-delà de son littoral pour en découvrir les « nœuds », les zones d’influences portuaires, les économies, les sociétés, entre démocratie fondatrice et esclavage récurrent, mais aussi entre déesse mère, polythéisme et naissance des monothéismes. À cet historien, l’on reprocha, probablement à tort, de considérer l’Islam comme un intrus…
Sans faute, Fernand Braudel est à la lettre B dans le Dictionnaire de la Méditerranée. Ce nouveau garant des savoirs anciens et des travaux de recherche les plus récents s’ouvre aux territoires, aux mémoires, aux figures emblématiques et aux économies d’un espace complexe aux richesses innombrables. D’« Abraham » aux « Zones maritimes protégées », l’Histoire, les religions, jusqu’à l’écologie contemporaine, il conjugue toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, les cadres spatiaux et culturels, les filiations temporelles et intellectuelles, les fractures religieuses et politiques, les conflits et les batailles navales bien entendu.
Nettement encyclopédique mais sans prétention à l’exhaustivité - la preuve en étant l’absence d’entrée pour l’Islam - ce bel ouvrage, ambitieux et plus qu’intéressant, oscille utilement entre manuel universitaire et guide de voyage notionnel où, plutôt que de s’embarquer dans la longue odyssée de David Abulafia, l’on se pose d’île en île. De fait, l’un et l’autre sont complémentaires.
D’Homère poète épique au romancier et philosophe Albert Camus, en passant Ibn Khaldûn historien arabe du XIV° siècle et par Les Mille et une nuits, une nébuleuse d’écriture se déploie. « Migrations », Musique », « Mudéjares », « Monothéisme » (…) emplissent la lettre « M », quand l’on navigue de « Construction navale » à « Arsenal » et « Industrialisation », pour l’économie, d’ « Empires coloniaux » de « Peuplement » pour la politique et la démographie, de « Joutes poétiques » et de « Musique arabo-andalouse » pour la sphère des arts, sans oublier « Chrétiens, « Juifs » et « Musulmans » ; et plus curieux : « Mauvais œil ».
Ainsi l’on butinera de lettre en page pour découvrir par exemple : « Race méditerranéenne a un signification seulement historique, comme un fossile d’une époque révolue et d’une invention « scientifique » à connotation fortement idéologique ». Une fiction étant démontée, l’on n’échappe pas à d’autres présupposés idéologiques, tel celui, fort islamophile, à l’occasion de l’entrée « Bibliothèque » selon laquelle « les livres d’Aristote et de Ptolémée sont connus en Occident », grâce « en grande partie par les travaux de copie, de traduction et de commentaire réalisés à la Maison de la sagesse de Bagdad », alors que ces auteurs étaient bien connus dans l’espace chrétien médiéval, de Byzance au Mont Saint-Michel, si l’on se rapporte aux travaux de Sylvain Gouguenheim[4]. De même, qualifier l’œuvre d’Averroès par « l’œuvre philosophique du Moyen-Âge » relève pour le moins de la supercherie, ne serait-ce qu’en pensant à Thomas d’Aquin…
Les destinées sont façonnées par les tribulations géographiques, telles qu’animées dans le roman intitulé Les Méditerranéennes. Emmanuel Ruben, qui écrivit Sur la route du Danube[5] - comme pour répondre à Claudio Magris[6] - ou encore une Jérusalem Terrestre[7], met en œuvre l’arbre généalogique d’une vaste famille juive, entre 1785 et 1980, et à partir d’un chandelier symbolique aux neuf branches. Branches métaphoriques tant elles disent les destinées temporelles et géographiques du roman, dont la vivacité et les couleurs nous emportent avec ardeur dès les premières pages, en présentant un tableau survolté d’une famille juive réunissant toutes les polémiques et tous les clichés qui émaillent les sujets liés à l’Algérie, aux banlieues françaises, à Israël. La satire est piquante, cuisante.
Après près cette mise en bouche épicée, le récit se déploie en étoile, en constellation, le tableau devient fresque. De « Baya reine », « récitante analphabète » au « sabir méditerranéen », et bien entendu « Sa Majesté des beignets », jusqu’à « Solange » qui fuit la Méditerranée et lui préfère la Loire, ces maîtresse-femmes dominent le roman, voire l’univers. L’une d’entre elles, hautement emblématique, est Djamila, qui trouve le courage inouï d’aller faire la révolution dans l’Algérie de Bouteflika en arborant le drapeau berbère. Il est vrai que la mode est aujourd’hui aux personnalités féminines. Mais le romancier ne fait pas dans la complaisance. Car en cette famille, « tous ont hérité d’une tare ou d’une blessure liée à la guerre et à l’exil ».
Au travers de son personnage moteur, Samuel, le romancier part à la recherche d’une identité multiple et d’un « pays des ancêtres » aux lieux plurivoques : « cette petite flamme que tout concourrait à éteindre, c’est la meilleure image que l’on puisse donner du destin d’Israël ». Ou d’une Algérie en « archipel chimérique ». Et plus particulièrement des « terribles années 40, cet imbroglio politique où les Juifs d’Algérie avaient tout perdu, à commencer par la nationalité française ». Tout cela sous l’égide d’une Histoire que brassent les ethnies, les religions, les conflits et les civilisations, mais aussi l’antisémitisme. Car chaque personnage, à un plus ou moins haut degré, porte en lui les stigmates de l’Histoire, tel « Pépé Ruben » qui « avait inhalé les gaz allemands dans les tranchées », Henri, « évadé de Dachau », Raymond qui rejoignit les Forces françaises libres, ou encore Roger « que son communisme affiché n’avait pas libéré de toute superstition »… Les lieux également sont chargés par les déflagrations de siècles, comme cette étonnante description des « ponts suspendus » de Constantine, « assise sur un monceau de squelettes », au bas desquels les Turcs balançaient les condamnés à morts, les « femmes adultères que l’on enfermait vivantes dans un sac de jute avant de les jeter dans le vide depuis la cime du Mansourah, comme on jetait les charognes et les ordures après les repas de fête », sans compter les suicidés. Toutes évocations puissantes…
Samuel retrouvera-t-il Djamila, qui « a les yeux d’une Judith ou d’une Salomé qui exige parmi la foule la tête d’une victime » ? Comprendra-t-il la toute vérité confuse de l’Algérie perdue de Baya ? Bien que, selon les dires de « l’oncle Roman » à l’ironique prénom, la littérature soit « une couillonnade transcendantale », Emanuel Ruben en use avec un réel talent évocatoire et une sensibilité communicative, dans une prose pleine de bruit et de fureur. Le nom de « Pépé Ruben » suggérant d’ailleurs que gît une part d’autobiographie en cette quête des origines.
La résolution est aussi profuse qu’inquiète. Sur le chandelier de Mamie Baya, « reine errante de luxe », l’inscription se révèle enfin être « en araméen le nom de D…, que tu ne dois jamais prononcer ». Sans vouloir divulgâcher bien entendu toutes les ramifications romanesques, d’autant que la toute dernière partie n’est pas la moins réussie…
Malgré l’omniprésence de l’aire asia-pacifique, il n’est pas impossible que la Méditerranée soit et devienne cruciale au cours de notre XXI° siècle : l’affrontement Islam Occident et son nœud d’immigration d’une part, et la découverte et l’exploitation de gisements gaziers entre Israël et Chypre, mais aussi en Adriatique, n’y seront pas pour rien. Un nouvel ottomanisme menace la Méditerranée orientale, quand le colonialisme chinois s’empare de ports grecs en profitant de la crise économique qui balaya ce qui fut l’espace de Périclès. Le tout est de savoir - sinon de générer - s’il s’agira d’une Histoire tragique ou florissante…
Auprès du bleu de sa Méditerranée, l’évidence européenne est cependant une énigme ancienne. Cette excroissance occidentale du continent asiatique, devenue aujourd’hui un projet économique et politique, vient bien entendu des Grecs. L’on découvre la plus ancienne mention du mot « Europe » dans un Hymne à Apollon, rédigé au VI° siècle avant Jésus Christ : « Les hommes viendront des riches terres du Péloponnèse comme de l’Europe et de toutes les îles ceintes de flots. » Or l’étymologie commande : le grec « Eurôpê », soit « à la vue large » désigne plus précisément les terres de la Grèce continentale, au nord-ouest de la mer Egée. Plus tardivement, cette appellation vient s’entendre à tout l’espace continental situé au-delà de ce mince territoire. Cependant le mythe apporte un curieux éclairage. Car une princesse grecque, fille du roi Agénor de Tyr, se nomme Europe. Accoutumé à se laisser charmer par la beauté, Zeus se changea en taureau pour procéder à l’enlèvement, afin de s’unir à elle sur l’île de Crète et donner le jour à trois fils qui seront les juges des enfers. « Cesse de pleurer et apprends à te montrer digne de ta bonne fortune. Une partie de la Terre portera ton nom », l’admoneste Vénus. Le père d’Europe ordonnant à ses fils de la rechercher et de ne jamais revenir sans elle, leur quête les conduisit aux confins de l’Europe ; en vain. Le mythe est sans le moindre doute une métaphore, selon le titre de la Leçon inaugurale au Collège de France prononcée par Alberto Manguel, qui est moins à la recherche d’une jeune fille enlevée parmi des temps immémoriaux que d’une dynamique de la pensée mythique, mais aussi d’une identité de l’Europe. Après avoir interrogé l’historien Jacques Le Goff et le sociologue Edgar Morin, faut-il aller la trouver parmi les Lettres européennes, tel qu’un magistral et colossal ouvrage collectif les cerne…
Esprit cosmopolite, Alberto Manguel[1]naquit et vécut en Argentine, où il fut le jeune lecteur de Jorge Luis Borges, puis au Canada, en France. Alors qu’il est autant capable d’écrire en espagnol qu’en français, l’anglais et sa langue d’élection. C’est avec brio que dans la langue de Molière il inaugure sa chaire : « L’invention de l’Europe par les langues et les cultures 2021-2022 ». Et s’il ne se « baigne jamais dans le même texte », c’est pour générer les interprétations, y compris du même texte. Ainsi apprend-on que le mythe, ainsi venu d’Hygin, le bibliothécaire d’Auguste, s’enrichit du bagage d’un des fils d’Agénor, Cadmus, qui emporta dans sa quête bien des inventions phéniciennes, dont l’écriture. D’Orient, il amenait de quoi fonder à peu près toute la Grèce, même si Homère était à l’origine un poète de l’oralité. Ce déploiement de l’écriture permet à l’essayiste de montrer comment voyagent les intuitions primordiales du mythe, pour un espace dont la traduction est devenue la langue.
Ainsi le continent barbare « devint synonyme de civilisation », grâce à l’intervention romaine, le mythe acquérant une signification stratégique. Ainsi les Métamorphoses d’Ovide n’oublièrent pas la conquête de Jupiter changé en taureau. En cette continuité post-mythique, Montesquieu pensait l’Europe comme un seul Etat fait de plusieurs provinces sous l’égide de sa figure fondatrice. Cependant le christianisme n’avait pas manqué de changer à son tour la princesse Europe en « âme emportée par le Christ ayant pris la forme d’un taureau blanc », selon l’imaginatif prédicateur bénédictin du XVI° siècle Pierre Bessuire !
La tentation fut grande d’imaginer l’allégorie en « princesse élue régnant sur la totalité du monde », en « féminité archétypale » et séductrice, en incarnation du « proto-colonialisme », voire en icone féministe pleurant son viol. Ainsi vont les chemins idéologiques de l’interprétation…
Si, avec sa pertinence et séduisante érudition coutumière, Alberto Manguel note combien de mythes ont pu s’élever à la source des nationalismes, tel ceux du panthéon germanique pour l’Allemagne, en particulier nazie, ou la louve romaine pour le fascisme italien, celui d’Europe ne peut s’y résoudre, tant la multiplicité innerve son continent. En effet, « l’Europe est un concept instable, une configuration géographique, démographique et politique dont les parties constituantes ne cessent de muter ».
Dérivant un tantinet entre intellect et imagination, parmi Aristote, Averroès et Dante, Alberto Manguel revient à la dimension imaginaire du mythe, à sa naissance. Car celui d’Europe est pour lui un déclencheur de verbe, un prétexte à l’examen du phénomène mythique et de sa dimension métaphorique. En ce sens les mythes sont des « galeries de miroir », des façons de dire « oui », comme lorsque la jeune Europe, enlevée, violée (il ne faut pas craindre de le souligner), change sa négativité en un ordre positif, en « son propre désir de fondation ». Une fois de plus la dimension philosophe des mythes grecs est patente et doit nous parler, y compris pour notre temps.
En dépit du mythe grec, le concept européen mit longtemps à s’agréger ; alors que que les Romains pensaient en termes d’Empire et de Méditerranée. L’histoire médiévale dut balbutier avant d’imaginer cette géographie et cette identité. En un brillant essai, Jacques Le Goff se demande : L’Europe est-elle née au Moyen Âge ?
Depuis les ruines de l’Empire romain jusqu’à la Renaissance, l’historien s’attache moins au mythe grec qu’à la continuité de la chrétienté, dont le latin est longtemps la langue européenne, de Saint Augustin jusqu’aux penseurs humanistes. Cette chrétienté s’affirme au travers de l'action du pape Grégoire Ier le Grand (590-604) qui, le premier, envoie des missionnaires vers l'Angleterre et la Germanie, et même au-delà des frontières traditionnelles du monde romain. Ce n’est qu’au XV° siècle que le sentiment d'appartenance des Européens à une civilisation commune prend corps, lorsque le pape Pie II (1458-1464) appelle les fidèles à l’union et l’action contre l'offensive turque. L’identité européenne s’érige en opposition à la radicale différence de l’Islam conquérant et esclavagiste. Outre la dimension guerrière, cette incompatibilité se mesure à l’aune du goût chrétien des images et de la représentation humaine (une véritable institution) alors que l’Islam les proscrit.
La diversité des populations, les divisions et oppositions Ouest-Est/Sud-Nord sont constitutives de la formation de cette Europe, car il ne s’agit pas d’un unique empire chrétien, mais de royaumes et de principautés diverses. À cet égard, pour notre historien, lavolonté avortée de Charlemagne de relever l'empire romain s'avère « contraire à la véritable idée d'Europe ». Il en est de même, pense-t-il, des ambitions ultérieures de Charles Quint, de Napoléon et d’Hitler, dans la mesure où la multiplicité européenne eût été bafouée, perdue.
Nous héritons autant des Grecs que du peuple de la Bible, dont les textes irriguent la pensée, la foi et l’éthique. En outre, les guerres de conquêtes, par exemple normandes en Angleterre, et de défense contre l’Islam, n’empêchent pas le primat unificateur de la culture.
C’est autour de l’an mil que l’Europe se dote d’institutions nouvelles. Ainsi la famille nucléaire où la femme tient une place bien plus valorisante que dans les sociétés orientales, ce avec le concours du culte de la Vierge Marie, « grande auxiliatrice du sort terrestre de la femme ». En outre les villages structurés autours de leurs églises, la naissance des villes au-delà de celles italiennes, le développement des échanges commerciaux fonde une société dont le nerf n’est plus la prédation comme dans l'Antiquité ou en Orient, où des chefs de guerre et des privilégiés vivent en exploitant les paysans et les artisans, mais un monde qu’irrigue le commerce. Aussi notre médiéviste s'interroge-t-il sur les limites de ce prétendu Moyen-Âge. La continuité entre les innovations commerciales, intellectuelles et artistiques de l'Italie au XIIe siècle et les Temps modernes, via la Renaissance, est pour lui avérée. Ce à l’instar d’Erwin Panofsky, dans La Renaissance et ses avant-courriers dans l’art d’Occident[2].
De l’échec carolingien à la belle Europe des villes et des universités, et avec brio, Jacques Le Goff, qui fit un bel éloge des Hommes et femmes du Moyen Âge[3], part en quête des racines et des feuillages de la conscience européenne, de ses strates, de façon à contribuer à la continuité du présent et à la construction de l’avenir des Européens.
Si le titre d’Edgar Morin, Penser l’Europe, parait une affirmation, il n’en interroge pas moins la multiplicité et la complexité d’un puzzle qui s’est cependant doté d’un destin et d’un dessein communs. Ce qui est probablement de l’ordre de la nécessité, peut-être de l’illusion, selon les uns, de l’hubris, du surétatisme, voire de la tyrannie, diront les autres. En tout cas, pour l’essayiste, il s’agit de la conversion d’un sceptique et d’une histoire d’amour avec la culture du vieux continent, en tant qu’elle est dialogue, entre les peuples, entre le religieux et le scientifique, entre le philosophique et le politique. « Unie dans la diversité », elle est interculturelle : « Ce qui est dans la culture européenne, ce ne sont pas seulement les idées maîtresses (christianisme, humanisme, raison, science) ce sont ces idées et leur contraire. Le génie européen n’est pas seulement dans la pluralité et dans le changement, il est dans le dialogue des pluralités qui produit le changement ».
Dans une perspective historique, le sociologue pense notre continent comme l’aboutissement de la partition de l’Empire romain entre Occident et Orient, au travers de Byzance éloignée puis effacée, comme son ouverture face à l’univers copernicien et face à la découverte du Nouveau monde. Cependant avec les guerres mondiales et surtout la seconde et son cortège de totalitarismes est ouest, l’Europe signe son « acte de décès ». Alors que la première démocratie au sens moderne et des Lumières est américaine, le projet démocratique européen est né au travers des convulsions absolutistes, révolutionnaires, totalitaires et coloniales de l’Histoire. Seule la volonté de dialogue, au travers du couple déclencheur franco-allemand, peut alors la faire renaître de ses cendres. Rationaliste, bien que socialiste, c’est-à-dire bien peu libéral, en particulier en économie, Edgar Morin réhabilite le projet humaniste au travers d’une volonté militante en faveur de la construction européenne. Mais de quelques membres originels - les six de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier en 1951 - aux vingt-sept de l’Union Européenne d’aujourd’hui, sans compter ceux candidats, candidats discutables tels la Turquie, voire l’Ukraine, ne risque-t-on pas de succomber à l’adage : qui trop embrasse mal étreint ? À moins de voir germer, dans le lacis de contraintes qui chapeautent les peuples aux dépends des libertés, le ferment d’une désunion, telle que le Brexit anglais vient d’en faire la preuve…
Pour faire allusion au cycle de science-fiction d’Isaac Asimov[4], Edgar Morin, qui écrivait en 1987, veut néanmoins considérer l’Europe, avec un prudent optimisme, comme une « Fondation », à même de préserver les bien-fondés de la civilisation au service du futur. Ce qui est certainement la plus belle idée de cet essai ; mais, n’en doutons guère, de nature utopique. Existe-t-il en la demeure une utopie raisonnable ?
Mère d’une si diverse et brillante littérature, l’Europe peut-elle ne relever que du déterminisme géographique ? Probablement cet encyclopédique volume, sobrement intitulé Lettres européennes va nous en dire plus. Ce sont en effet des filiations sans nombre qui irriguent romans, essais, drames et poèmes du Portugal à la Russie, de la Grèce à l’Irlande…
Une perspective géographique anime forcément ce volume aux deux centaines d’universitaires, critiques et écrivains, quoiqu’il soit dirigé par Annick Benoit-Dusausoy, professeure agrégée en classes préparatoires au Lycée Saint-Louis à Paris, Guy Fontaine, créateur de la résidence d’écrivains européens villa Marguerite Yourcenar, Jan Je˛drzejewski, professeur de littérature anglaise et comparée à l’Université d’Ulster et Timour Muhidine, maître de conférences en langue et littérature turques à l’INALCO. Comme il se doit, ce lourd manuel est cependant organisé chronologiquement, depuis Bède le Vénérable au VIII° siècle jusqu’aux « tendances et figures contemporaines », comme la russe Olga Tokarczuk, Prix Nobel de littérature en 2018 et préfacière de l’ouvrage.
Préalables sine qua non, avant que l’idée médiévale d’Europe se fasse jour, les Lettres européennes sont des héritières de mondes gréco-romain, judéo-chrétien, byzantin ; le corpus mythologique, historien, théologique et philosophique, puis biblique ne manquant pas de susciter réécritures et germinations ; mais aussi, on l’oublie trop souvent, celtique, avec la « matière de Bretagne », la quête du Graal et autres romans de chevalerie, qui trouveront leur utopie et leur parodie dans le Don Quichotte de Cervantès. L’on comptera plus modestement l’héritage arabo-andalou, quoiqu’il nourrît au XIII° et XIV° siècle l’œuvre du Catalan Raymond Lulle.
Songeons à l’Odyssée d’Homère. Outre ses traductions, n’a-t-elle pas nourri un œuvre aussi moderniste que l’Ulysse de Joyce, à deux millénaires ou presque de distance ? La Poétique d’Aristote et les tragédies d’Eschyle ont généré celles de Racine, y compris celles de Wajdi Mouawad, qui use en 2003 d’un écho du mythe d’Œdipe dans sa pièce Incendies[5]. Quant aux contes arabes, ils ont essaimé en Espagne, puis, au travers de la traduction des Mille et une nuits par Galland, jusque chez Voltaire. Shakespeare use des Hommes illustres du GrecPlutarque pour écrire ses tragédies, et d’une chronique de Saxo Grammaticus, historien danois du XXIIe siècle pour enfanter Hamlet. L’orientalisme suscite les voyages en Orient de Lamartine, de Chateaubriand, de Nerval et la Salammbô de Flaubert. Aujourd’hui les écrivains francophones des Antilles et d’Afrique, autant que ceux anglophones, font résonner les langues de saveurs épicées, de problématiques hautes en couleurs. Ainsi, l’européanité ne cesse de s’enrichir à partir de racines internes puis conquises, agrégées, en des rameaux renouvelés. À cet égard Olga Tokarczuk reprend le concept de « modernité fluide », venu de Zygmunt Bauman[6], tout en parlant de « mappemondes de l’expérience humaine », préludes d’une « République des Lettres mondiales ».
La « traversée du vieux continent en trente siècle » s’en va fouiller bien des tiroirs et des recoins, à la rencontre d’auteurs, évidement français, italiens, espagnols, anglais et allemands, russes, scandinaves, mais aussi slovènes, hongrois, macédoniens, voire ukrainiens. Quant à la présence de la Turquie, elle ne manque pas d’interroger : si géographiquement elle échappe aux bornes européennes, voire culturellement, nombre de ses auteurs pratiquent le roman à l’européenne, y compris en adhérant à ses valeurs, comme Orhan Pamuk[7]. Mais à ce titre l’entier du globe pourrait-être convoqué, n’est-ce pas…
Plutôtqu’une unité identitaire historique, la littérature européenne entrecroisant les filiations et les métissages, l’ouvrage propose un tour d’Europe à l’occasion de chaque période marquante, éclairant un mouvement, un genre caractéristique, soulignant les auteurs phares. Bien évidemment, il ne remplace pas l’immense bibliothèque qu’il convoque, mais sa concision à l’occasion de chaque auteur ou mouvement, du réalisme au naturalisme par exemple, en fait une remarquable synthèse. Si l’on se demande comment s’orienter dans la littérature, voilà une réponse pertinente. Ces Lettres européennes fourmillent de perspectives, aussi bien historiques, sociétales, philologiques et philosophiques, de portraits, de résumés d’œuvres, de détails rarement inintéressants. Les citations généreuses et bilingues sont un régal. La somme peut se lire avec une patience bénédictine, de bout en bout, ou se picorer en se laissant emporter…
Pourtant, au-delà des frontières cartographiques et continentales, l’on doit considérer que les littératures américaines et latino-américaines sont également le creuset de maintes filiations européennes, bien qu’elles se soient métissées des apports locaux, aztèques par exemple, dans la poésie d’Octavio Paz ou les romans de Carlos Fuentes.
Il y a des écrivains particulièrement européens, dans leurs usages des langues, dans la trame de leurs romans et essais, de par les lieux eux-mêmes fort européens, comme le latin d’Erasme[8], entre Flandres, Bâle et Venise, comme la Venise de Casanova[9], qui parcouru les cours royales du continent, et qui de l’Italien passa au français pour écrire ses romans et mémoires. Claudio Magris[10], Italien, n’a-t-il pas suivi le Cours du Danube, de sa source à son delta, pour édifier toute une histoire culturelle ? George Steiner[11], Anglais, ne lisait-il pas des tragiques grecs jusqu’à Paul Celan[12], tout en comparant Tolstoï et Dostoïevski et en délivrant le sens de son destin juif parmi De la Bible à Kafka ? Lui qui maîtrisait en quelque sorte trois langues maternelles, savait traverser, sinon escalader, la Babel européenne au service d’une théorie de la traduction…
Aujourd’hui, malgré les institutions de Bruxelles, son Parlement européen, sa monnaie unique, tout ce qui semble une belle réussite, en dépit de la fiscalité et de la surétisation qui en découle, l’identité européenne est mise à mal, éparpillée, tant l’immigration, turque, maghrébine, subsaharienne, en nourrit, voire en aggrave le patchwork. L’on parle d’« Afropéens ». Est-ce de l’ordre d’une intégration, d’un métissage, d’une nouvelle ère de culture ; ou d’une désintégration belliciste ?
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.