traduit de l’allemand par Robert Kahn, Nous, 840 p, 35 €.
Franz Kafka : Journal, Cahiers I, II, III, IV,
traduits de l’allemand par Laurent Margantin, Œuvres ouvertes, de 92 à 132 p, 12 € le volume.
Franz Kafka : Œuvres complètes I et II. Récits et nouvelles. Romans,
La Pléiade, Gallimard, 2496 p, 125 €.
Tel un minotaure acculé au fond du labyrinthe de ses Journaux, Franz Kafka est un observateur implacable, du monde qui l’entoure, d’autrui, et de lui-même, ciselé par l’avide et ténébreuse introspection qui le construit et le mine. Là, ses victimes offertes au sacrifice de la littérature sont des inconnus, des amis, des femmes, s’il n’est pas obligé de se défendre contre le Thésée paternel, dans la Lettre au père. À moins que la pire de ses victimes soit la « vermine » qu’il se sait devenir, en une Métamorphose que l’écrivain lisait avec un humour burlesque, peut-être grinçant. C’est pendant une douzaine d’années, entre 1910 et 1922, que Kafka conçut en secret ses Journaux, que nous croyions bien connaître depuis la version française de Marthe Robert chez Grasset et la parution dans La Pléiade. Or, il faut revoir nos a priori face à une nouvelle traduction, cette fois « intégrale » et nantie des premières et solides esquisses de maints récits, ici inscrit dans une étonnante continuité créatrice. De même que de récentes traductions, fort bien informées, autorisent la publication d’un coffret Pléiade totalisant les Récits et nouvelles et les Romans, ajoutant à la déréliction du diariste celle de ses personnages, dont les noms aiment à pratiquer la répétition du « a », comme Grégoire Samsa, et l’initiale emblématique : « K ».
Statufiée dans La Pléiade depuis quelques décennies, l’œuvre de Kafka paraissait avoir trouvée sa traduction idéale. Sachant qu’un tel concept est introuvable, il est loisible de retraduire à loisir, même en reconnaissant que celle de Marthe Robert est « élégante, fluide, généralement bien informée du contexte », selon Robert Kahn. Cependant ce nouveau traducteur, qui a déjà œuvré au service des lettres à Milena[1], justifie immanquablement son travail, en arguant que les Journaux n’avaient en rien découvert leur édition intégrale, sans dépasser la version établie par Max Brod en 1951. Ce dernier avait tu les noms de personnes encore vivantes, des remarques le concernant et des passages jugés obscènes. De surcroit, l’on y omettait les fragments fictionnels, puisque par ailleurs se déroulaient leurs dernières versions, sinon abouties, comme celle du Disparu (précédemment titré L’Amérique). Et si l’on compare les deux éditions, l’on s’aperçoit que l’ordre des notations, plus ou moins quotidiennes depuis 1909, a été restructuré, que des bribes apparaissent, que la chronologie kafkaïenne est parfois erratique. L’on ose espérer que voici, pour le lecteur français, la version de référence. À moins de consulter celle de Laurent Margantin, dont les carnets 3 et 4 viennent de paraître, avant d’envisager d’œuvrer jusqu'à la nuit du Verdict[2]. En tout état de cause, la traduction de Robert Kahn se veut au plus près de l’original, moins élégante que celle de Marthe Robert qui se voulut littéraire, alors que Kafka n’écrit ici en rien pour être publié, surtout si l’on songe que son exécuteur testamentaire, Max Brod, se devait d’anéantir le legs ; ce à quoi, heureusement il ne s’est pas résolu. Seule Milena Jesenska avait pu, grâce à l’amitié du diariste, en lire de son vivant quelques pages. L’indiscrétion est aujourd’hui un nécessaire dévoilement des affres de l’écrivain infiniment singulier, qui sut faire de son château intérieur un lacis d’inaboutissements, de son procès sans crime ni juge une exécution, de sa métamorphose une décrépitude entomologique.
Alors qu’il entasse douze cahiers et deux liasses (aujourd’hui conservés à la Bodleian Library d’Oxford), exercer une activité de diariste sérieux, c’est aussi lire les journaux des maîtres en la matière, comme Goethe, dont Kafka appréciait les pages dont il se nourrissait : « La distance donne déjà du calme à cette vie, ces journaux y mettent le feu » (19 XII 1910). À la différence que l’auteur du Château ne faisait en son activité de diariste rien de professionnel, et voyait une continuité, une intrication, entre l’exercice autobiographique et les fictions, comme dans un chantier en cours.
L’acuité d’une écriture attachée à l’observation des êtres se heurte au constat récurrent des échecs familiaux, sentimentaux et intellectuels. Dès lors, les tonalités de ces huit cents pages oscillent sans cesse : à l’examen d’un moi torturé, écartelé entre l’incapacité d’être et de travailler, répond une expansion créatrice néanmoins efficace, surtout au regard de ce qui obsède nos bibliothèques, en dépit de l’injonction de livrer au feu du néant - et non à l’autodafé[3]- les manuscrits orphelins.
Courent, en filigrane, la haine et la peur de la mère et du père (qui profère des diatribes contre les étrangers, contre Max Brod), la conscience taraudante de la maladie tuberculeuse, le désir et l’incapacité de contracter un mariage, les fiançailles rompues. L’écrivain en gestation gratte ses plaies en psychologue et sonde un judaïsme et un sionisme qui pourraient lui ouvrir un paradis d’où Dieu s’est retiré…
De-ci de-là, ce sont des aphorismes dignes du plus fin moraliste, des crayonnés inaboutis, voire bien assurés ; des notes de voyages, parmi Paris ou la Hongrie, et de brefs portraits qui ont quelquefois des airs des Caractères de La Bruyère. Un criant réalisme esquisse les traits de Juifs dans le besoin ou du patron de l’anthroposophie, Rudolf Steiner, des chanteuses de cabaret et des acteurs juifs, dont il soutient activement les engagements et les représentations. Si la vivacité du coup d’œil, la spontanéité de la réflexion sont souvent rendez-vous, la transparente clarté narrative ne l’est pas toujours, alors qu’elle est évidente dans les nouvelles les plus emblématiques, de La Métamorphose au Verdict. Car les notes distendues du diaristesont du même coup le calvaire de l’inspiration déchue. Aussi le secours de l’autoportrait ne découvre qu’un homme emprunté, affligé de timidité dans le monde des hommes et des femmes, et de stérilité dans celui de la littérature. À la trentaine, toujours vivant chez ses parents et d’un emploi de bureaucrate peu reluisant dans une usine d’amiante dont il est chargé et à laquelle il ne compris rien, il s’observe dans la méduse spéculaire des Journaux pour s’y pétrifier.
La souffrance psychologique scarifie régulièrement les pages : « Ce matin tôt, pour la première fois depuis longtemps, de nouveau la joie d’imaginer un couteau fouillant dans mon cœur » (2 XI 1911). Physiquement ce n’est guère mieux : « je craignais les miroirs, parce qu’ils me montraient dans une laideur que je croyais inévitable (2 I 1912) ». Or il est urgent de dépasser ces souffrances par la littérature : « Je veux écrire alors que mon front est sans cesse vrillé (5 XI 1911) ». Cependant, des années plus tard, le constat est sans appel, au point que l’on se demande, deux ans avant sa mort, s’il peut accorder quelque valeur souveraine à son art, qui produisit, excusons du peu, Le Château et Le Procès, quoiqu’inachevés, et bien que ses derniers jours, en mai 1924, soient encore occupés à corriger les épreuves du recueil Un Virtuose de la faim : « Le travail se referme, comme une plaie non guérie peut se refermer (8 V 1922) ».
Un peu touche à tout, Franz Kafka s’intéresse aux sujets les plus divers, à l’éducation des jeunes filles, aux goûts érotiques d’un amateur de gros seins, aux mœurs des israélites, comme ce « rabbi miraculeux, qui avait souvent des hallucinations (26 XI 1911) », à la lecture du Talmud et à une scène de circoncision d’un nourrisson. Mais aussi à d’autres arts que le sien, comme au peintre Novak et à ses portraits de Max Brod.
Il n’est pas interdit de trouver en ces Journaux des noyaux autobiographiques au service des romans et nouvelles, alors qu’il exprime « le désir d’écrire une autobiographie (4 XI 1912) ». Comme lorsqu’il se demande s’il ne doit « pas entrouvrir la porte, ramper comme un serpent dans la chambre d’à côté et quémander ainsi, allongé sur le sol, un peu de calme à mes sœurs (5 XI 1911) ». Gregoire Samsa fera la même tentative alors qu’il entendra le violon de sa sœur, et, bien entendu, la famille ne pourra que repousser une telle « vermine ». C’est « extirper complètement de moi par l’écriture tout mon état de peur (8 XII 1911) ».
Mais en 1912, la rencontre de Felice Bauer suscite une abondante correspondance, empruntant souvent le registre de la confession, alors que le griffonnage journalier se voit délaissé, et que commence vraiment l’éclosion littéraire proprement dite des nouvelles et romans, comme Le Procès, auquel Orson Welles offrira plus tard une métamorphose[4]. C’est à la fin 1917, la conscience de l’inéluctable tuberculose aidant, qu’il trace un erratique chemin de secs aphorismes métaphysiques dépourvu de toute dimension religieuse. Devant la barrière du mal, ne demeure plus qu’un vain scepticisme, comme devant la maladie, l’espoir d’un sionisme ardent s’effondre. Pire qu’au labyrinthe du Château, qu’au fond du trou conclusif du Procès, la pierre du désespoir lapide le diariste. Un silence glacial suit, s’éveille par instants en 1922, disparait ensuite : « Les derniers temps ont été terribles, innombrables, presque sans interruption […] nuits, jours, incapable de tout sauf d’avoir mal (12 VI 1923) ». Les amours poursuivies auprès de Felice, Julie, Milena et Dora, l’ont laissé sur la touche et avec ce qu’il ne peut appeler qu’« un désir désespéré de ce bonheur » (8 XI 1911). Comme en un couloir de fatalité, il sait que « lui, le célibataire, se retire dès le milieu de sa vie, apparemment de son plein gré, dans un espace de plus en plus petit, et lorsqu’il meurt le cercueil lui va tout à fait (3 XII 1911) ». Reste qu’il idéalise certainement le mariage… Seules les amitiés, Max Brod, Oskar Baum, Robert Klopstock éclairent un tant soit peu la grisaille d’une vie commencée à Prague en 1883, et qui s’achève dans le sanatorium de Kierling en 1924, alors que l’empire d’Autriche avait implosé sous ses yeux.
Finalement « un avantage de la tenue d’un Journal consiste en ceci que l’on devient conscient avec une clarté réconfortante des transformations que l’on subit continuellement […] on a vécu, on a regardé autour de soi et transcrit des observations (19 XII 1911) ». En d’autres termes, ce n’est pas ici seulement un atelier du roman, mais une œuvre à part entière, si erratique paraisse-t-elle.
À moins de consulter la traduction de Laurent Margantin, dont les carnets 1 à 4 viennent de paraître, avant d’envisager d’œuvrer jusqu'au douzième avec la nuit du Verdict. Plutôt que de publier un lourd pavé, il a choisi de travailler carnet par carnet. Se basant sur la même édition allemande, le traducteur note avec pertinence que l’on se trouve « là au cœur d’un travail créateur plus que dans un journal d’écrivain classique où celui-ci rapporterait des faits ou des pensées extérieurs à son œuvre ». Là où, de surcroit « l’incapacité à écrire a laissé la place à une réelle virtuosité ». Laurent Margantin veut rendre l’écriture rapide, fluide, « l’assouplissement de la syntaxe », qui n’étaient pas celle de Marthe Robert. Si l’on compare avec la version de Robert Kahn, l’on s’aperçoit qu’il y manque quelques brèves notations ; que les différences d’interprétation ne sont guère flagrantes : ce qui était chez ce dernier « Je passai près du bordel comme si c’était la maison d’une bien-aimée », devient moins poétique avec « Je suis passé devant le bordel comme devant la maison d’une maîtresse ». Et puisqu’il s’agit d’une « édition critique », les notes sont plus consistantes qu’aux éditions Nous, indiquant précisément les passages caviardés par Max Brod, mettant soigneusement en relation les fragments narratifs avec les récits ultérieurs, comme Description d’un combat, ou celles de Kafka avec son écrivain préféré, le romantique Heinrich von Kleist. Enfin il est utile de consulter le quatrième cahier, ne serait-ce que pour les judicieuses réflexions sur petite et grande littérature qui ont tant inspiré Gilles Deleuze et Félix Guattari, à l’occasion de leur essai sur Kafka[5] : « Ce qui au sein des grandes littératures se joue en bas et constitue une cave non indispensable du bâtiment, se passe ici en pleine lumière, ce qui là-bas provoque un attroupement passager, n’entraîne ici rien de moins qu’un verdict décidant de la vie et de la mort ».
Photo : T. Guinhut.
Voilà que viennent d’également paraitre de nouvelles traductions des Nouvelles et récits et des Romans en Pléiade, en un élégant coffret de deux volumes et ordonnés chronologiquement. Même si la version d’Alexandre Vialatte était discutable et datée, il nous manquera toujours la force de sa première phrase de La Métamorphose : « Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa se réveilla dans son lit transformé en une véritable vermine ». Soit : « Als Gregor Samsa eines Morgens aus unruhigen Träumen erwachte, fand er sichin seinem Bett zu einem ungeheueren Ungeziefer verwandelt. » La traduction la plus courante d’Ungeziefer étant vermine, l’on se demande un peu pour pourquoi le talentueux Jean-Pierre Lefebvre nous donne, quoique ses premiers mots soient plus exacts : « Quand Grégoire Samsa se réveilla un beau matin au sortir de rêves agités, il se retrouva transformé dans son lit en une énorme bestiole immonde ».
Cependant les nouvelles traductions, sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, tiennent compte de l’édition critique de référence publiée entre 1982 et 2013 par Fischer et réétablie d’après les manuscrits autographes. Loin d’être inutiles, elles rétablissent des versions plus solides des grands romans : si des passages du Procès, comme « L’amie de Mlle B » sont désormais classés à la fin du texte parmi les fragments, Le Château peut au contraire bénéficier de parties supplémentaires que Max Brod avait négligées. Loin de se rédimer au sommet d’un pouvoir inconnu, la quête de l’arpenteur K. ne s’achève abruptement, en passant par « les rêves nés dans cette chambre minuscule des filles », que dans une « buvette » et une « chaumière » ; sans que sa destinée paraisse pouvoir trouver son sens. Quant à L’Amérique, lui est conservé définitivement son titre originel : Le Disparu, titre mystérieux que l’achèvement eût peut-être éclairé. De même les Nouvelles et récits (soit quarante-neuf textes) ont été rendus tels que Kafka les avaient composés en ses recueils et, pour les inédits, le plus respectueux travail s’est attelé aux manuscrits. L’on y retrouve enfin les récits et fragments narratifs posthumes que les Journaux recèlent. Auxquels répond une sorte de bref poème en prose : « Le malheur du célibataire ».
Si les traductions d’Alexandre Vialatte paraissaient être des classiques, redécouvrons avec plus de fermeté, d’exactitude, les désaventures des anti-héros kafkaïens. Celles d’un homme d’un âge indéterminé, plutôt jeune, car naïf, qui aspire à pénétrer les arcanes d’un château et d’un procès dont les tenants et les aboutissements sont impénétrables, comme les voies du Seigneur, selon les Psaumes et Saint-Paul. Comme si un despote, évident parmi les pages de la Lettre au père, mais dilué dans une transcendance impossible, s’acharnait sur la pauvre victime d’une administration pléthorique et tatillonne, métaphore peut-être de l’Autriche-Hongrie, de la Prusse qui sait, voire d’une Union Soviétique dont Kafka ignorait probablement tout. Mais aussi d’une hiérarchie tant politique que religieuse dont les rouages irrationnels, bureaucratiques et ecclésiastiques, broient jusqu’à une exécution infamante à l’issue d’un non-procès, pré-nazi ou pré-stalinien. Le lecteur n’est-il pas ainsi, probablement aux dépends de Kafka lui-même, condamné à des interprétations anachroniques, tant l’adjectif « kafkaïen » marque le XX° siècle, voire le nôtre ?
Au-delà de toute métaphysique et de tout illibéralisme politique, le Joseph K. du Procès ne peut que marmonner « Dans la cathédrale » et devant « le religieux » : « comment un être humain peut-il tout simplement être coupable ? » En fait, « la grand-porte de la Loi » est à la fois terrestre et céleste, humaine et trop humaine, inhumaine enfin. Au plus bas degré encore, seuls les personnages de Beckett n’attendent plus rien d’un château absent, d’un procès qui n’existe plus, sinon un clochardesque Godot[6] qui ne vient jamais. Une condition humaine désespérée ne peut qu’espérer en une Amérique ambigüe où le « disparu », ne trouve qu’un théâtre probablement illusoire. Aussi la tradition du Bildungsroman, ou roman d’apprentissage, au lieu d’accompagner un jeune homme vers un accomplissement, le pousse vers un tragique délitement. À moins d’entrer dans la comédie américaine du Disparu. Chassé d’Allemagne à la suite d’un péché originel, forcément un scandale sexuel (car il a été violé par la bonne, enceinte en conséquence), chassé de chez son riche oncle qui l’a recueilli outre-Atlantique, puis de l’hôtel où il est liftier, Karl Rossmann est enfin accueilli à bras ouverts dans le « grand théâtre d’Oklahoma ». Parmi les « chercheurs d’emploi » exaucés par la « 10ème troupe de recrutement », parmi « les anges » et « les diables », il semble trouver une bienveillante communauté, une assomption, quoique passablement burlesque. Reste que l’apparente conclusion ce roman, de par son inachèvement, ne peut que laisser sceptique un lecteur trop habitué aux kafkaïennes chausse-trappes : faut-il gager que, s’il avait encore pu animer sa plume, le romancier aurait une fois de plus chassé son personnage de ce drôle de paradis ? Rappelons-nous que la Statue de la Liberté qui accueille Karl (encore un nom en K) à l’entrée de l’Amérique ne lève qu’un « bras armé de l’épée »…
C’est désormais pour l’éternité humaine que le nom de Kafka s’associe indéracinablement aux structures bureaucratiques et à l’ironie de la métaphysique. Entre l’observateur clinicien, l’instrospecteur désespéré des Journaux et le marionnettiste des romans dont les personnages remuent au bas de leurs fils directeurs coupés de toute justification divine comme de tout droit naturel, le lecteur ne se doit-il pas, y compris devant la vermine de La Métamorphose que nous sommes tous condamnés à devenir, de garder la sérénité de l’entomologiste ?
Seo Young Deok, chiesetta della Misericordia, Biennale di Venezia.
Photo : T. Guinhut.
Chroniques satiriques et dystopiques
par Ian McEwan, romancier androïde :
Une Machine comme moi,
Opération Sweet Tooth, Solaire.
Ian McEwan : Une Machine comme moi,
traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par France Camus-Pichon,
Gallimard, 2020, 398 p, 22 €.
Ian McEwan : Opération Sweet Tooth,
traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par France Camus-Pichon, 2014,
Gallimard, 446 p, 22,50 €, Folio, 8,50 €..
Ian MacEwan : Solaire,
traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par France Camus-Pichon,
Gallimard, 2011, 400 p, 21,50 €, Folio, 8,50 €.
Observateur du monde qui lui est contemporain, l’écrivain guette les vices plus que les vertus, use de la plume acérée de la satire dans un univers qui aurait le travers de glisser vers la dystopie. Ainsi le romancier britannique Ian Mc Ewan, né en 1948, fait surveiller un couple par un androïde dans Une Machine comme moi, alors qu’il postule que l’écrivain lui-même n’échappe pas à la surveillance dans le cadre de l’Opération Sweeet Tooth. Satiriste impénitent, il jette un œil « solaire » sur ses personnages, à leurs dépens, et au dépens des effrénés du climatisme. Comme un marionnettiste, il manipule ses héros et les fait danser au bout de sa plume jusqu’à les déglinguer, jusqu’à se moquer du monde, pour notre plus acide plaisir, et au service de l’intelligence.
Nul n’ignore que dans la Bible Adam est le premier homme créé par le souffle de Dieu avec la terre du jardin. Il est également le premier homme artificiel acquis par Charlie. Enfin la technologie a tenu ses promesses : à la fois factotum, « interlocuteur digne de ce nom dans les échanges intellectuels » et capable d’excellents rapports sexuels. L’utopie d’une parfaite humanité a enfin touché le sol de l’humanité avec le beau robot, dont l’apparence ne laisse rien deviner de sa mécanique. Il ne révèle cependant que peu à peu sa perfection morale dangereuse : l’androïde est en effet « le triomphe de l’humanisme – ou son ange exterminateur »…
Ex-étudiant en anthropologie (ce qui le conduisit au relativisme moral), boursicoteur de profession, Charlie à une amie complice de cet achat grandiose, de façon à former un trio familial. Bientôt, l’androïde devient un véritable personnage, émouvant, car le voilà de Miranda amoureux, pour laquelle il compose des haïku ; mais féroce, car il casse le poignet de Charlie qui veut l’éteindre : « personne avec un bras dans le plâtre n’avait une machine comme rival amoureux » !
Un procès pour viol indécidable, malgré la condamnation de Gorringe, le retour de qui n’a pas violé Miranda, mais son amie Mariam, sera-t-il l’occasion pour qu’Adam soit le protecteur attendu ? Le petit garçon nommé Mark fera-t-il de Charlie et Miranda une vraie famille ?
Ce nouvel Adam (il y a quelques Eve, souvent désespérées de leur esclavage sexuel) pourrait n’être qu’un jouet légèrement science-fictionnel, une merveilleuse revanche sur l’échec du Docteur Frankenstein. Mais le lecteur peu à peu déstabilisé pour son plus grand plaisir, découvre un Alan Turing toujours vivant, nanti de son amant, et amplifiant son travail scientifique à la source des ordinateurs, des algorithmes et de l’intelligence artificielle. Les rencontres avec Alan Turing sont d’ailleurs des moments forts, autour des questions soulevés par ces robots, qui réussissent à « neutraliser seuls le bouton de la mort ». L’Angleterre perd les Malouines, ce qui n’empêche pas Margaret Thatcher de persévérer. Le Président français s’appelle Georges Marchais - le clin d’œil à la fascination hexagonale pour le communisme est cinglant… Les robots sont des éboueurs incompétents, les Beatles toujours au complet ; ainsi l’uchronie ajoute du sel à l’entreprise romanesque, qui élargit la perspective avec un contexte social et politique de plus en plus explosif...
Conçu pour être parfait, physiquement et moralement, Adam est sexuellement testé, à sa grande satisfaction, par Miranda. L’homme, faillible par nature, a bien du souci à se faire devant l’infaillible robot, dont les réussites boursières sont fulgurantes, les actes presqu’impeccables, comme lorsqu’il appelle bien avant le couple les services sociaux pour recueillir un enfant abandonné par son père. Il est à craindre que ces nouveaux Adam et Eve, pourtant souvent suicidaires, remplacent l’humanité, alors que cette dernière les a créés avec plus de justesse que Dieu. N’y aurait-il pas pire, si ces androïdes étaient conçus et paramétrés par une institution criminelle, un régime totalitaire ?
Si le thème n’est pas nouveau, depuis L’Eve future de Villiers de l’Isle-Adam, en 1886, et la pléthore de robots peuplant la science-fiction, dont Le Cycle des robots d’Asimov, Ian McEwan a réussi un roman prodigieusement intéressant, posant plus qu’un problème de conscience à ses personnages, d’autant que celle-ci est « l’émanation de la matière ». Cet Adam ne promet-il pas, grâce à l’interface entre le cerveau et un logiciel, une « intelligence colossale, un accès instantané à un profond sens moral » ? Et si l’on considère que gagner de l’argent en bourse est immoral, il faut accepter qu’Adam donne tout à des œuvres de bienfaisance, frustrant Charlie de son espérance d’une maison cossue. Sa « logique inhumaine » les mènera jusqu’à l’immorale destruction du monstre, jusqu’à un désastre judiciaire - ou une justice parfaite. En effet l’utopie « dissimulait un cauchemar », donc une anti-utopie, ou une dystopie si l’on préfère ce terme. À moins qu’en ce conte philosophique, cet apologue, ce soit l’homme qui soit l’incompétence même, tout un monde dystopique en fait, et que l’idéal humain ne puisse être atteint que par un androïde au sommet de la robotique et de l’intelligence artificielle[1], né tout armé des têtes les plus intelligentes de l’humanité…
L’écrivain n’est-il pas toujours un peu un espion de l’amour et de la guerre ? Qu’il se consacre au vaste massif romanesque de Guerre et paix, comme Tolstoï, ou au petit monde de l’Angleterre des années soixante-dix, il ne faillit pas à sa mission d’observateur caché des êtres qui nous entourent. Mais aussi de manipulateur discrètement amusé par les agissements, les exigences du quotidien, des sentiments, des idéaux et des déceptions. Ainsi, entre romance et novel, Ian McEwan pratique l’espionnage dans les Lettres et sonde avec Opération Sweeet Tooth le point de friction entre l’intimité de ses personnages et les exigences géopolitiques. L’on devine qu’il a la dent moins douce que son titre.
L’incipit est percutant, l’argument également. Après un long et méticuleux préambule narrant la vie étriquée de la jeune femme, hors une liaison lumineuse et pathétique avec un prestigieux ainé, il s’agit, lors du chapitre sept, et central, de commander à Serena, lectrice au fait de la littérature contemporaine, d’infiltrer un jeune écrivain pour le compte du M15, le Bureau de Renseignement anglais. Inconnu, impécunieux, quoiqu’universitaire, il pense écrire un roman. Au vu de ses convictions politiques libérales, il faut l’amener à accepter une bourse, tout ce qu’il y a de plus culturelle, de façon à produire une œuvre de qualité qui contreviendrait à la doxa marxisante de la plupart de l’intelligentsia littéraire. Tom Haley parait un « artiste authentique ». Pourtant sa séductrice séduite doute : « Il semblait trop expérimenté, trop sagace, ce jeune auteur de vingt-sept ans, pour être ma cible innocente ». Enchâssés, les résumés de ses nouvelles (non loin de celles que McEwan écrivit Sous les draps) font partie du dossier des services secrets autant qu’ils permettent de pénétrer les procédés d’identification de la lectrice, joliment mis en œuvre par McEwan.
Etonnant, quoique décevant, est le roman tant attendu par l’héroïne et ses commanditaires : en une ère grise et post-apocalyptique, « la détresse des masses urbaines sous le joug » s’achève par l’atroce agonie d’une petite fille dans une cave. S’agit-il d’un roman que McEwan aurait pu avoir écrit, cédant aux sordides clichés du genre, où Cormac McCarthy[2] excella? A moins d’un geste provocateur un brin nihiliste envers son jeune écrivain prometteur autant qu’envers les attentes des décideurs politiques… Une fois de plus, après Solaire, l’écrivain est un ironiste un rien désabusé.
Comment lire ce roman contemporain de la guerre froide et des attentats de l’IRA ? Si l’on est de gauche teintée par le communisme et défavorable aux idées libérales, on éprouvera un dégoût profond contre cette « Opération » idéologique qui noyaute un écrivain pour qu’il soit un outil de propagande pré-thatchérienne. Si l’on est favorable au libéralisme politique et économique, la chose semblera reposer sur un fondement éthique inébranlable. Reste que la problématique est brûlante : doit-on utiliser un écrivain à son insu, y compris pour la meilleure cause du monde ? « Mais quant à l’écriture proprement dite, les écrivains doivent se sentir libres », note un des gradés de cette manipulation. A moins qu’ils soient véritablement libres, ce qui serait plus cohérent avec le libéralisme affiché.
La canine de la satire est parfois féroce : « Ce monde littéraire abondamment choyé et subventionné, protégé par de la répression soviétique par la Pax americana, préférait mordre la main qui lui garantissait sa liberté ». Ne s’agit-il pas là d’un clin d’œil du romancier à notre contemporain, où l’on préfère mordre la main du capitalisme qui nous nourrit… En ce sens, le roman est un apologue à méditer : sous le récit réaliste, la morale psychologique et politique.
En ce piège où l’espionne est espionnée, suspense, dénouement inattendu, initiation à l’amour et aux mœurs, chronographie des années grises de l’Angleterre, précision du détail, tout se ligue en ce roman pour ouvrir les secrets d’un monde pas si manichéen. Encore une fois, le désastre des relations humaines est une spécialité de McEwan. Du terrible Jardin de ciment au scabreux Amsterdam, en passant par Délire d’amour, les perversions et déviances pullulent, l’analyse psychologique devient une épopée du malaise. Cette fois, avec Opération sweet tooth, où le talent est au rendez-vous, les destinées humaines donnent dans le doux-amer. La grande guerre froide accouche ici d’une micro guerre d’amours, tour à tour chauds, froids et tièdes, où l’espionnage est élevé au rang de l’éthique et de l’esthétique littéraire…
Sombres… Ainsi paraissaient auparavant la plupart des fictions de McEwan. Du Jardin de ciment en passant par Les Chiens noirs ou Expiation, ses titres donnaient le la d’une dépression appuyée. Aussi, Solaire parait en nette contradiction avec son univers. Car sa comédie de mœurs, voire de boulevard, avec amants et maîtresses, se double d’une formidable satire de notre temps, aussi bien de l’humanité la plus courante, que du milieu des scientifiques les plus pointus. Ainsi, Michael Beard, ancien prix Nobel de Physique pour la « colligation Beard-Einstein », peut-être par défaut, voit sa cinquantaine défiler en trois dates : 2000, 2005 et 2009, en autant de vastes tableaux romanesques, apparemment légers, cependant perspicaces.
Mais en tous points Beard n’est guère prix Nobel : qu’il s’agisse d’hygiène alimentaire et de surpoids, de fidélité amoureuse ou de déontologie, il n’est qu’un raté : « Tellement puéril, ce goût irrésistible pour les chips (…) un microcosme de toutes ses erreurs et caprices passés ». Ce qui n’empêche pas que l’auteur, via un réel travail documentaire, ait muni son personnage de quelques développements sur la physique contemporaine, quoiqu’il refourgue sans cesse la même conférence…
Pourtant, il réussit, profitant de son esbroufe pour séduire des femmes, souvent trop bien pour lui : « Il appartenait à cette classe d’hommes - peu avenants, souvent chauves, petits et gros, intelligents - que certaines femmes trouvent inexplicablement séduisants » - première phrase aussi réussie que l’acmé de la dernière… Et pour mener des projets qui raclent des subventions colossales en surfant sur l’ère du temps : le réchauffement climatique et ses menaces. Le voilà s’emparant des notes d’Aldous, génial et jeune chercheur, par ailleurs amant de sa cinquième femme et mort par accident sous ses yeux de cocu pitoyable, pour imaginer de réaliser « la photosynthèse artificielle » et produire ainsi une magique et peut-être rentable énergie solaire… Peut-on aller jusqu’à y voir un apologue ? Les grandes aspirations collectives écologistes et de leurs tartufes opportunistes se voient affublées du ridicule, tandis que le cynisme du personnage n’est que le reflet de nos réalismes et de nos petitesses.
Malgré quelques moments de tendresse (le souvenir de la séduction de Maisie grâce à la poésie solaire de Milton ou la présence de Catriona, fille tard venue de notre anti-héros), mais aussi quelques longueurs un peu molles, la dimension farcesque domine nettement. La comédie picaresque de l’amant trop mûr et rondouillard aux succès immérités, se voit augmentée d’un procès dans lequel le maçon amoureux et violent de sa cinquième femme est convaincu d’un crime qu’il n’a pas commis, scandale qui n’éclabousse qu’un temps notre scientifique devenu paresseux, profiteur et escroc planétaire… Entre une expédition grotesque dans le Grand Nord (où il croit sentir geler son pénis) pour constater l’effet du réchauffement et la façon dont la science, sinon la pseudoscience, est utilisée pour servir les modes du catastrophisme, les besoins électoralistes et les organismes qui grossissent en suçant les subsides de l’état et autres collectivités locales, McEwan fait énergie de toute situation sociale pour nourrir sa machine narrative. Il fait de tout bois satire, jusqu’aux excès du féminisme, du politiquement correct universitaire, qui voit en lui un infâme néo-nazi eugéniste, et du relativisme postmoderne. Et provoque le sourire en coin, voire le rire, sinon l’écœurement, du lecteur. Il ne manque que le mordant d’un Will Self[3] pour faire de ce roman une pure réussite. Reste que la satire politiquement incorrecte de l’escroquerie climatique et écologiste[4]est impayable.
Pour parachever son jeu de fléchettes de satiriste, ne reste plus qu’à McEwan d’imaginer le robot qui le remplacerait, l’androïde écrivain qui écrirait mieux que lui, bien qu’il s’agisse d’une gageure. L’on n’est d’ailleurs plus très sûr que l’individu issu des Lumières, qui s’empare aujourd’hui de la plume et du clavier, puisse en toute impunité exercer l’art de la satire et de la dystopie. Une orwellienne surveillance[5] le couve des yeux, qu’il s’agisse des associations qui s’indignent de stigmatisations de groupes humains, des comités de juristes qui infiltrent les maisons d’édition pour éviter toute discrimination, tout heurt d’une sensibilité, sans compter le mille-feuille du Code Pénal, puis sa collusion avec une sourcilleuse religion fanatique. Mieux vaut écrire alors au moyen d’un algorithmique cerveau qui aurait intégré les susceptibilités des esprits faibles bardés de la panoplie d’interdits dont ils enserrent autrui. Bienvenu à l’androïtude !
Edward Estlin Cummings : Poèmes choisis, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Robert Davreu, José Corti, 2004, 272 p, 20 €.
George Oppen : Poésie complètes, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Yves di Manno, José Corti, 2011, 352 p, 23 €.
George Oppen : Poèmes retrouvés, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Yves di Manno, José Corti, 2019, 160 p, 19 €.
Ron Padgett : On ne sait jamais, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Claire Guillot, Joca seria, 2012, 112 p, 15 €.
Format américain, sous la direction de Juliette Valéry,
Editions de l’Attente, 2021, 1120 p, 39 €.
Comment conduire les mots vers les choses ? Et les choses vers les mots ? Les poètes objectivistes américains ont résolu ces interrogations à leur manière audacieuse et moderniste. Quoiqu’ils prétendent également à la réalité des choses indépendamment du regard, l’on ne confondra pas l'objectivismephilosophique développée par Ayn Rand[1] qui couvre les domaines de l'épistémologie, de la métaphysique, de l'éthique, de la politique et de l’esthétique, avec l’objectivisme poétique qui se veut une forme d'effacement du poète derrière des créations ayant pour ambition de donner accès objectivement au réel, tout en se démarquant du lyrisme. Les maîtres fondateurs, à la suite de l’imagisme d’Ezra Pound[2] (du moins avant les Cantos) sont, outre Louis Zukofski et Charles Reznikoff, William Carlos William, qui lança le mouvement à New-York en 1931, et dont Paterson est l’œuvre iconique. Parmi eux, si l’on excepte Edward Estlin Cummings qui fait un peu cavalier seul, George Oppen est loin d’être un épigone. Sans compter le plus récent Ron Padgett qui fréquente le sillage de l’objectivisme en interrogeant la finitude. Mais au-delà du seul objectivisme, voici un monstre magnifique au Format américain, soit plus de mille pages au service d’une cinquantaine de poètes à la recherche de voies inédites !
Plutôt que l’épopée homérique, William Carlos Williams (1883-1963) a choisi celle d’une ville. Comme d’autres écrivent leur Grand Roman Américain[3], il écrit son Grand Poème Américain, près d’un siècle après le romantisme de Whitman[4], soit entre 1946 et 1958. Il a hérité sa méthode des peintres cubistes et du romancier John Dos Passos, dont l’esthétique du collage a nourri sa poétique ; mais aussi de l’influence de James Joyce qui mit sa ville en scène dans Ulysse. Ce médecin des corps fut également l’Orphée de la ville du New-Jersey à laquelle Paterson emprunte son titre. Le vaste poème, en six livres, coule comme le fleuve Passaic, dont il fait sa métaphore : « esprit / dans lequel des chutes invisibles / tombent et s’élèvent / et croulent encore ». Comme lui, il charrie vers brisés et proses enchâssées, images triviales et portraits, paysage urbain et coupures de presse, lettres privées (dont du jeune Allen Ginsberg) et rapport géologique, tout au service du portrait kaléidoscopique de sa ville, dont microcosme est le reflet du macrocosme.
Les parties versifiées, de mètres différents, entrechoquent des scènes vues et des images glanées parmi la multiplicité de la ville. Au contraire d’une Enéide ancienne, cette épopée n’a pas de héros, mais des dizaines de figurants : « elle était habillée en homme / comme pour nous envoyer au diable ». Sans dieu ni transcendance, sa « seule vérité » se dispose sous nos yeux, avec le secours du langage, comme « une bouillie de coquilles - retrouvée dans un vieux pré dont l’histoire - dont l’histoire incomplète est celle de la mort ». Ce qui n’empêche qu’au milieu de la trivialité urbaine jaillisse la beauté : « Où réside la beauté / entre ces arbres ? / Est-elle parmi ces chiens que leurs maîtres / conduisent ici pour faire sécher leurs pelages ? » Ou encore : « Beauté, ta / belle vulgarité / dépasse toutes leurs perfections ».
Ses prénoms, Edward Estlin, furent abrégé en E. E. Cummings (1894-1962), comme il aimait bien casser les mots, les vers et la ponctuation, qu’elle soit noire ou blanche. Il fit un succès en publiant en 1922 L’Enorme chambrée, chronique de son incarcération en France pour pacifisme et suspicion d’espionnage. Cependant il eut bien du mal à publier et à faire apprécier ses poèmes modernistes, comme Tulipes et cheminées, puis &, avant d’accéder à la reconnaissance. S’il aime des formes plus traditionnelles comme l’acrostiche et le sonnet (l’un fait superbement parler « la Renommée » en faveur de John Keats), il jongle avec humour dans le fatras des vers et d’une syntaxe bousculés, voire en explosant les mots avec des silences ; l’on devine que le traducteur, Robert Davreu, s’est joliment coltiné le défi. En ce recueil, intitulé Poèmes choisis, à peu de choses près fidèle au Selected poems concocté par Cummings en personne, et en dépit du modernisme, il y a quelque chose d’orphique. Voilà un poète qui fait chanter le monde dans toute sa diversité, dans tout le bric-à-brac de l’univers, jusqu’à ne pas dédaigner une érotique écriture[5]. Ce sont la trivialité du quotidien et du destin, avec « deux milliards de poux du pubis dans un seul falzar (qui était mort) », ou les « Memorabilia » de Histoire et de l’art : « écoute Venise : incline la tienne oreille : vous verrerie de Murano ». Il n’hésite pas à chanter l’amour, les anges et les démons avec facétie. Et de tout cela, il ressort une utile exhortation : « Produisez vos fleurs et machineries : sculpture et prose ». D’où il ressort également que son flirt avec l’objectivisme n’oublie en rien le lyrisme : « les ombres sont des substances et les ailes sont des oiseaux ; / les au-dessous du rêve risquent les vérités des cieux »…
Cependant, si l’on peut associer E. E. Cummings - qui, notons-le, revint d’un voyage en URSS farouchement anticommuniste -, à cet imagisme poundien qui rejetait le romantisme victorien pour privilégier la chose et l’image, sa parenté avec l’objectivisme est plus ténue, ne serait-ce que parce qu’il privilégie la sensation aux dépens des choses, alors que des auteurs comme William Carlos Williams, Louis Zukofsky, Charles Reznikoff et George Oppen en sont les acteurs privilégiés.
Le lyrisme est-il soluble dans les choses ? George Oppen fait en effet partie de ces poètes qui, loin d’étaler la gluance de leur sentimentalité, privilégient le regard sur le monde qui nous entoure, sur ses espaces, ses objets. Fort heureusement son objectivité de principe ne l’empêche pas, au contraire, de permettre une fragile émotion de la lyre.
Entre 1908 et 1984, il eut une existence errante. Ce demi New-yorkais et Californien s’installe à Toulon en 1930, s’engage dans l’armée américaine en 1942 pour être grièvement blessé dans les Ardennes, est malgré cela poursuivi par le maccartisme au point de devoir s’exiler au Mexique avant de revenir aux Etats-Unis en 1962 pour engager la seconde partie de son œuvre, ramassée, précautionneuse. Sa discrétion est légendaire, sur son intimité, son fidèle sentiment pour sa femme Mary (sans le dire, il lui dédie « Les formes de l’amour »), sur son engagement communiste au cours duquel il s’obligea à un silence littéraire de vingt-cinq ans. Comme si, considérant la poésie indigne d’être prostituée à un militantisme politique, il savait quelque part son erreur : comme la Cité de Platon, l’impérialisme idéal du communisme préférait envoyer les poètes au goulag, comme le fit l’Union Soviétique de Joseph Brodsky pour « parasitisme social ».
Fort heureusement, George Oppen s’est remis de sa mutité - au point de recevoir le Prix Pulitzer lors D’Etre en multitude - pour parler de nouveau en ses vers sans emphase de notre quotidien, des sensations modestes et radieuses, d’intenses vibrations au contact du monde, comme autant de haïku : « J’ai vu griffonnés à la craie les mots : Pose ta main sur ton cœur / Et plus loin, d’une autre écriture : / Joli Petit Cul / Et ce sont ceux qui tombent amoureux du monde / Qui vivent dans les affres de la mortalité. » Ainsi, ce sont bien les choses vues, les graffitis urbains, des images authentiquement photographiques, y compris à priori antipoétiques, l’affut sur une réalité triviale et contemporaine, qui fondent la partie réaliste de l’objectivisme.
Si le lyrisme est le débondage parfois incontrôlé du sentiment personnel, George Oppen reste farouchement anti-lyrique. Mais s’il est révélation de son émotion, c’est jusqu’à l’enthousiasme, quoique sans Dieu, à moins des « anges » des vitraux de Chartres, ou de « Qui, sinon la Déesse ? ». Car, devant ce que nous proposent « En ces temps disgracieux », la terre et ses habitants, il est cet émerveillement qui jaillit de l’interstice entre le regard et les objets. De cette façon notre Américain est un grand lyrique, d’autant plus que retenu, elliptique. Toujours il écrit non sans l’explosion modeste d’une interrogation métaphysique, d’une joie absolue, d’une légère plainte élégiaque, en peu de mots. Il sait trouver parmi « l’ordure », les « taudis » ces petits détails de vie qui sont tous chargés en quelque sorte de sauver le monde : c’est « la chaleur secrète de la ville », en un echo du Paterson de William Carlos Williams. À travers « la vitre du monde », se confirme son attachement aux sens, en particulier la vue, cette vision fureteuse et épiphanique qui innerve son écriture. C’est aussi « La beauté du silence », que l’on perçoit jusque dans les blancs entre ses vers. Le sens de la poésie est évidemment, chez un poète de cette envergure, sans cesse interrogé à travers « Cinq poèmes sur la poésie », ou : « Que nos mutations pourraient-elles apporter / A la chair sinon la fête ancienne du vers ? »
Si l’on croyait tout connaître de l’œuvre, au demeurant assez mince, de George Oppen, nous voici agréablement détrompés. La redécouverte, en 2017, d’un ensemble de 21 Poems, endormi parmi les archives d’Ezra Pound, et sous ce titre publiés par New Direction, permet aux éditions Joé Corti de compléter le diptyque avec ces poèmes de jeunesse auxquels on adjoint quelque bribes éparses et surtout 26 fragments posthumes.
Dans le corps de la femme, le poète célèbre la « Vie irrévocablement lumineuse », mais aussi, dans « un terrain vague », il note « Un compagnonnage distant, s’opposant à / Cette poussière, et une inflexible vigilance ». Bien qu’il s’agisse là de poèmes de jeunesse, c’est un peu comme s’il allait, sa vie poétique durant, suivre cette éthique programmatique. Plus tard, au début des années 1980, il persiste et signe : « Nous ne savons pas vraiment de quoi / est faite la réalité ». Tout en gardant sa modestie : « La poésie doit avoir au moins / autant de force que la musique, mais / je ne suis pas certain que cela / soit possible ». Il y a là d’incontestables réussites, comme lorsqu’il annonce : « Je rentrerai chez moi ô chez moi jusqu’à la pierre / rugueuse pour / la tourne la cadence le vers et la musique / l’essentielle ». Indubitablement, en son esthétique matérialiste et minimaliste, George Oppen écrivait « dans l’attente que / la lumière parle / du présent ».
Ne resterait-il à la poésie qu’à ramasser la poussière ? « J’aime balayer le plancher (…) J’aime bien mon gros tas de poussière toute neuve. » confie Ron Padgett en ouvrant et refermant l’un de ses poèmes. C’est tout ? Où sont donc passées la beauté, la transcendance et la tendresse que l’on associait traditionnellement à la poésie ? Pourtant, de ses poussières, le poète américain (né en 1942) fait quelque chose de neuf. De toutes les banalités, les trivialités et les désordres minuscules du quotidien, il extrait, l’air de ne pas y toucher, de modestes et cependant parlantes épiphanies. Comme dans « la cage d’ascenseur » où se produit une sorte de miracle : « nous tombons dans l’élévation du rêve / qui inclut un oiseau mouche et Sainte Thérèse d’Avila ». Cette perception et cette écriture ont l’ambition assumée de « créer une réaction en chaîne / envoyer un amour en dents de scie à travers le monde et au-delà »…
Les tâches répétitives, les objets d’usage commun, sont l’objet de vers libres, de petites proses qui semblent se contenter d’une qualité descriptive minimaliste. Ils sont dépourvus de toute prétention, voire affectent la plus pure simplicité. C’est lorsqu’il roule « à vélo », « laisse courir [ses] doigts » sur la table avec « un doux froufrou », ou « en rinçant la vaisselle » que de petits bonheurs le comblent. Quand, soudain, fait irruption « ce petit quelque chose d’inattendu », qui est également le credo de son atelier d’écriture. C’est le moment infime et attendu d’un questionnement métaphysique, d’autant plus efficace, « pour vivre en paix avec sa finitude ».
Parfois, la dimension cosmique et existentielle se fait plus exigeante : « nous sommes une tornade / de tourbillons invisibles qui / tournent autour d’une statue de Giacometti. » Ou, dans une sorte d’ironie morbide et cependant critique des grands destins et des martyrs : « Il n’est pas si difficile de grimper / en haut d’une croix et des clous plantés / dans les mains et les pieds ». Ou encore, lorsqu’il rêve d’être « une jeune fille autrichienne (…) au dix-neuvième siècle », il se demande : « Mais mes arrière-petits-enfants seront-il des monstres ? ». Avec un humour plein de fraîcheur, il chante « les joies de la métaphore » en allant jusqu’à imaginer :
« Et si une métaphore vierge descendait du ciel
et se posait en douceur dans ton salon,
tourbillon changeant de tons gris et de fumée ?
Ce serait un dieu grec ! ça te ferait peur ! »
Mais hors de ce rare moment qui bouscule notre entendement, Ron Padgett est plus mesuré dans sa rhétorique, plus ténu dans ses sensations et son intellection. Est-ce la poésie dont nous voulons toujours, dont nous avons besoin ? Passé le regret des vastes et précieuses formes, qui sait désirables et nécessaires entre toutes, de l’épopée au sonnet, faut-il se contenter des fragiles regards sur notre pauvre réel de tous les jours et de ses émotions, de ses failles où s’invite le tranquille lyrisme du bonheur ? L’acuité d’une pensée retenue, trop retenue peut-être, entre désarroi léger et cet accord avec notre terre à terre présent, sa petite sérénité métaphysique, sont-ils le contre-fa de la poésie ? Est-il possible, au-delà de l’humble sureté de l’esthétique de Ron Padgett, qui n’est pas loin du haïku, de trouver une dimension plus explosive au poème ? Qui sait si nous la trouverons dans d’autres recueils, Le Grand Quelque Chose[6] ou How to Be Perfect[7], au moins la poussière de l’explosion…
Une fois de plus, après Marianne Moore[8] et Wallace Stevens[9], les éditions José Corti, fidèles à leur devise (« Rien de commun ») sans compter l’opiniâtre délicatesse des traducteurs, nous offrent un défilé de beaux recueils irremplaçables, parmi ce qu’elles sont en train de construire : le tableau aux multiples volets, comme un retable précieux, de la poésie américaine du XX° siècle. S’il est dommage que les volumes consacrées à William Carlos William et E. E. Cummings soient dénuées d’une préface qui servirait de boussole au lecteur désorienté, le travail d’édition est plus que méritoire, d’autant qu’il laisse espérer la future découverte de poètes plus contemporains. Pour parcourir le XIX° siècle, visitons le torrentiel Allen Ginsberg, chef de file de la Beat Generation, dont Howl[10] et Kaddish[11] marquèrent en 1956 et 1961 la poésie de leur fabuleux rythme syncopé et emporté, malgré le salmigondis de bouddhisme, de communisme et de pacifisme auquel il céda ensuite. Cependant la tradition de l’objectivisme est loin d’être obsolète, comme le prouve en 1990 Charles Simic, dans Le Livre des dieux et des démons,[12] qui aime les « objets trouvés » de la poésie, y compris dans une bibliothèque, avec « Anges et dieux blottis / Dans des livres noirs qu’on n’ouvre pas ». Les anges des objets ne sont-ils pas des livres ouverts comme des ailes…
Notre objectiviste de métier, George Oppen, est aussi le premier parmi le millier de pages de Format américain, avec « Un langage de New York », dont il révèle « la joie pure / Du fait minéral ». Le monstre est d’ampleur, réunissant 44 livrets publiés entre 1993 et 2006, sans compter sept hors-série et inédits traduisant une cinquantaine de poètes américains, comme en en autant d’Etats, entre Atlantique et Pacifique. L’affaire dirigée par Juliette Valéry avait été livrée auprès des adhérents de l’association « Un Bureau sur l’Atlantique ». Aujourd’hui introuvables, ces fascicules sont ici reliés en conservant la mise en page et les inventives couvertures en noir et blanc, quoique l’on puisse regretter l’austérité de la nouvelle couverture à rabats.
Evidemment, l’on s’attend à ce que soit extrêmement varié et l’on n’est pas déçu. En vers libres ou en prose, même s’il faut peut-être déplorer l’absence de formes fixes, de sonnets (ou c’est un faux « sonnet »), l’espace et le corps sont convoqués avec réalisme, telle Julie Kalendek qui, dans une « intraitable élégie », en a « soupé d’avoir un corps ». En insinuant que « Le manque a l’avantage du beau », ne satisfait-elle pas le désir de poésie ? Alors qu’un Peter Gizzi semble lui répondre : « La beauté parcourt le monde. Elle date toute chose ». Ou encore Lyn Hejinian : « Bien sûr la complétude est d’un fort attrait ».
Même si nombre de pages peuvent paraître trop prosaïques, trop peu ailées, futiles en un mot, la navigation en Format américain est roborative. Nous nous étonnons de la « Lamentation pour les créateurs » de Jack Spicer. Nous goûtons Helena Bennett, pour qui, dans son « Exit Jésus », « improviser un monde / représente une tâche colossale ». Nous aimons Rosmarie Waldrop, dont « Le sens de certitude brûle. Même si la vérité échappe, il faut poser ses mains sur des corps ».
Certes la chose n’est pas bilingue ; elle est assez volumineuse pour sans cesse intriguer et surprendre, car, cela n’est pas anodin, il compte 22 poétesses. L’ouvrage - dans lequel « le monde ressemble à l’écriture », selon Abigail Child - s’ouvrant au hasard, ou se dépliant en cinquante journées de petites lectures, il est une sorte de boite au bric-à-brac et aux trésors, toujours curieux, parfois angoissants, parfois lyriques, interrogeant souvent la poésie elle-même sur ses destinées et ses légitimités, comme il se doit en toute éthique et esthétique.
Bruno Durieux : Contre l’écologisme. Pour une croissance au service de l’environnement,
Editions de Fallois, 266 p, 18,50 €.
À quoi servirait une pensée qui hurlerait avec les moutons et bêlerait avec les loups ? Ce serait parler comme la doxa, engager comme la propagande. Aussi faut-il remettre en question les dogmes, heurter les points de vue, confronter les analyses, en particulier s’il s’agit d’une des principales préoccupations de notre temps, comme celle du réchauffement climatique. En fait, et au risque de se précipiter sous le couperet infamant du climatosceptique honni, le scepticisme est un devoir intellectuel, politique, voire scientifique. S’il serait aberrant d’être sceptique face à la rotondité de la terre, à l’héliocentrisme, à l’efficacité des vaccins, qui sont des faits avérés, il en est tout autrement pour le réchauffement climatique d’origine humaine, que le présent confirme si peu, alors que le futur n’a aucune qualité à confirmer une telle théorie. Là s’affrontent l’Histoire du climat, les observations scientifiques d’une part et d’autre part un avenir que l’on dit si menacé. Or la prédictologie[1] a bien de la peine à être une science, c’est le moins que l’on puisse dire, alors que l’Histoire est une science humaine, elle-même faillible, partiale et révisable. Les Romains ouvraient le ventre des poulets ou voyaient venir les oiseaux de la gauche sinistre ou de la droite propice pour lire l’avenir ; aujourd’hui le GIEG dessine des courbes en crosse de hockey pour prédire de sinistres et brûlants climats à l’horizon du siècle. Cependant il est à craindre que les thèses du réchauffisme anthropique sentent le réchauffé, si l’on lit l’Histoire du climat d’Emmanuel Le Roy Ladurie et malgré la somme intitulée Climats. Passé, présent, futur, car le sceptique réquisitoire de Bruno Durieux, Contre l’écologisme, est particulièrement rafraichissant.
Nous savons que l’empire romain bénéficia d’un climat chaud et humide. En revanche l’effondrement des températures du IV° au VI° siècle contribua grandement (après les barbares et avant les épidémies de peste) à l’implosion de la civilisation romaine ; l’étude des glaciers et des cernes des arbres a permis de confirmer ce que suggéraient les historiens du temps[2]. Paru en 1983, l’essai éblouissant d’Emmanuel Le Roy Ladurie montre sans équivoque les hauts et les bas climatiques depuis l’an mil. L’Historien n’ignore pas le petit âge glaciaire modéré de – 900 à – 400, puis celui plus sévère de l’aube du Moyen Âge, alors qu’entre 900 et 1300 l’optimum médiéval fut favorable à la civilisation. Mais au XIV° siècle, un nouveau petit âge glaciaire racornit les récoltes jusqu’à la famine. La Renaissance est un peu plus clémente, quand le siècle de Louis XIV est glacial. Il faut attendre le XIX° pour trouver une embellie : les glaciers européens ont atteint leur plus grande ampleur jusqu’en 1860, date à laquelle ils commencent à refluer : l’on sait qu’aujourd’hui ils sont résiduels dans les Pyrénées.
Emmanuel Le Roy Ladurie use de sources nombreuses, documentant avec abondance et minutie la contraction des glaciers alpestres, de Chamonix à Grindelwald, entre le XVII° et la fin du XX° siècle. Il s’intéresse aux dates des floraisons et des vendanges, aux premières neiges, aux fleuves gelés (la Loire jusqu’à Nantes au XVII° siècle), aux rendements des céréales, aux inondations et aux sécheresses, évidemment aux températures ; mais aussi à la dendrochronologie (l’étude des cercles des arbres) ou à la palynologie (des pollens conservés dans les tourbières). Ces événements et éléments seraient anecdotiques s’ils n’étaient ici considérés dans le cadre d’une période longue, car n’oublions pas que des époques fraîches peuvent avoir été frappées de canicules, comme des périodes plus douces peuvent avoir subi des froidures sévères.
Aussi Emmanuel Le Roy Ladurie peut-il conclure : « Il n’est de bonne histoire du climat qu’interdisciplinaire et comparative ». La démarche historienne a fait bien des émules, comme Emmanuel Garnier, avec Les dérangements du temps. 500 ans de chaud et de froid en Europe[3]. Reste que l’histoire climatique ne devient une histoire humaine, que si ce dernier en bénéficie ou en est affecté, voire s’il en devient un agent. L’influence des fluctuations climatiques sur la survenue, le développement et le déclin des civilisations est-elle si déterminante ? Surtout si l’on pense au petit âge glaciaire qui affecta le crépuscule de l’empire romain, et que l’on sache qu’il faille l’accoupler avec les invasions guerrières des barbares et les épidémies de peste. Les migrations des Mongols sont en partie dues aux froids qui terrassèrent leurs pâturages, quand l’expansion islamique du V° siècle bénéficia de fraicheurs qui au contraire nourrirent les chevaux…
Il n’est cependant pas inutile de noter qu’Emmanuel Le Roy Ladurie est persuadé des causes humaines dans notre réchauffement, ce en quoi il se trouve fort en phase avec les thèses du Groupement Intergouvernemental d’Etudes Climatiques.
La démarche scientifique semble assurée par une plus récente somme : Climats. Passé, présent, futur. Même si le préfacier plus que partisan Nicolas Hulot peut laisser craindre un parti-pris climato-réchauffiste d’origine humaine et industrielle, ouvrons ce volume avec pondération. Deux docteures en physique et en géochimie en sont les auteures : Marie-Antoinette Mélières et Chloé Maréchal, ce en corrélation avec le GIEC.
Depuis 2,6 millions d’années, l’on assistait à la « valse des glaciations » ; mais aussi, il y 12000 ans, à la période chaude de l’holocène, ce dont témoignait un « Sahara vert ». L’on retrouve des observations sur les glaciers, comme celui d’Aletsch, dans les Alpes suisses, avec des photographies de 1856 (son maximum) et de 2011, où il est écourté, quoique le graphique révèle qu’il fut plus court encore à l’époque romaine. La partie historique de l’ouvrage est une précieuse mine d’informations ; celle afférente au XXI° siècle, donc au futur, doit rester sujette à caution.
Pour nos deux scientifiques, la thèse est entendue : le réchauffement récent « résulte pour l’essentiel des gaz à effet de serre d’origine anthropique. La contribution la plus importante est celle du CO2, due majoritairement à l’utilisation intensive des combustibles fossiles, dont la moitié s’accumule chaque année dans l’atmosphère. » Aussi la température actuelle rejoint celles des périodes chaudes du Moyen Âge et de l’époque romaine. La conclusion se veut catastrophiste, effondriste, apocalyptique : « si les émissions actuelles continuent sur leur lancée, le réchauffement par rapport à l’époque préindustrielle atteindra 4° et 7° ».
L’ouvrage est généreux en analyses, en cartes, graphiques et photographies. Sa dimension pédagogique est nette, à la faveur d’une langue accessible, même si la conclusion et quatrième de couverture, en cela plus dignes de propagandistes que de scientifiques, fait frémir : « Cette évolution [la faculté de l’homme à modifier son comportement] se fera en fonction de la capacité des scientifiques et des enseignants à expliquer les enjeux, et de la mobilisation de la société mondiale, avec toutes ses composantes (citoyens, politiques, artistes, etc.) ».
Cependant la prédiction est une science fort hasardeuse, comme s’il s’agissait de connaître la direction du chaos. Ainsi nos deux auteurs prétendent : « La principale inconnue dans l’évolution du climat et de l’environnement est la faculté de l’homme à modifier son comportement ». Ah, naïfs que nous sommes, il nous semblait que la première inconnue était l’évolution future du climat !
Et si « la température globale de surface » augmente de 0,15 degré par décennie (entre 1979 et 2010) selon Forster et Rahmstorf, ce rapporté par nos auteures, il faudra bien des siècles pour attendre la température de cuisson… Soit environ 1,5 degré depuis un siècle et demi… C’est au contraire une suée que s’évertue à suggérer Climats. Passé, présent, futur, dont les cartes et graphiques usent et abusent de rouges incendiaires, lorsque la température annuelle atteint les 30 degrés dans les zones équatoriales, alors qu’autour de 0 degrés nous sommes dans de doucereux verts, la persuasion jouant un rôle plus que discutable.
L’on prétend qu’un consensus de 90% des scientifiques se montre en faveur de la thèse du réchauffement climatique d’origine anthropique. Cependant, outre que la démocratie majoritaire n’a aucune valeur scientifique, ils sont une trentaine de milliers à apparaître sur une liste de climato-sceptiques raisonnés qui compte des prix Nobel, des lauréats, auteurs d’articles majeurs, que l’on découvrira sur le site de Wikklibéral[4], liste d’ailleurs fort documentée.
La Climate intelligence foundation (Clintel) a lancé une campagne pour dénoncer l’objectif européen d’atteindre zéro émission nette de CO2 d’ici 2050. Dans son courrier de 43 pages à l’ONU, ce sont 500 scientifiques et professionnels à travers 13 pays - dont des Français - qui arguent qu’« Il n’y a pas d’urgence climatique ». Montrant que l’impact du CO2 sur l’environnement est surévalué, ils prétendent que les mesures prises pour faire décroître les émissions sont fort coûteuses et dangereuses pour l’économie.
Evidemment l’on ne s’est pas fait faute de pointer que certains de ces scientifiques écrivent dans le journal Valeurs actuelles, étiqueté à droite, ou sur le site libéral Contrepoints, histoire de frôler la reductio ad hitlerum, dont Christian Gérondeau, auteur de L’Air est pur à Paris mais personne ne le sait[5], et Bruno Durieux ci-dessous. Cependant c’est peut-être confondre cause et conséquence : c’est parce qu’ils ne peuvent publier leurs analyses chez les giecquistes qu’ils sont accueillis ailleurs.
La fameuse courbe en forme de crosse de hockey, publiée en 1988 par Michaël Mann, montrant que les températures allaient irrémédiablement monter en flèche dès les prochaines décennies, et sur laquelle s’appuie la doxa du GIEC, vient de subir un revers de bâton. Son inventeur a été poursuivi en justice par un climatologue fort sceptique, Tim Ball, qui le traitait de charlatan, en montrant que le XV° siècle avait été plus chaud que notre aujourd’hui. Las, sommé de dévoiler ses preuves devant la Cour suprême de Colombie britannique, et de contrer les travaux du sceptique, Michael Mann a refusé de montrer ses données et ses chiffres ; ce pourquoi le tribunal l’a condamné à une amende qu’il a préféré payer. De plus il risque aujourd’hui un procès criminel pour avoir usé de fonds publics pour commettre et propager une fraude avérée.
Les changements climatiques historiques, actuels, voire futurs, sont dus au soleil et aux mouvements de la Terre sur son orbite, voire aux champs magnétiques. À peine aux activités humaines, à la réserve de l’urbanisation. Depuis que l’on peut observer les taches solaires, soit au début du XVII° siècle, l’on peut corréler le Petit Âge Glaciaire à la faible activité du soleil, soit le minimum de Maunder (1645-1715), dont rend compte d’ailleurs Emmanuel Le Roy Ladurie. Et puisque nous sommes entrés dans une telle faiblesse solaire, des scientifiques, dont la mathématicienne astronome Valentina Zharkova, affirment qu’un nouveau et cyclique refroidissement nous attend, ce que confirmeraient les récents hivers longs et rigoureux d’Amérique du Nord, au point que le retard des semis et récoltes ait entraîné une hausse du cours des céréales à la bourse de Chicago. Ce qui montre, s’il en était besoin, qu’un refroidissement climatique est plus dangereux pour l’humanité que ces réchauffements dont nous nous sentons aussi bien que les Romains ou les Médiévaux du XII° siècle…
Selon Benjamin Deniston, chef de l'équipe de recherche scientifique de l’américaine LPAC, il n’y a pas de corrélation entre la quantité de CO2 et les changements de température ; ou plus exactement ces derniers entraînant l’accroissement du premier. Ce fameux gaz carbonique n’est guère un gaz à effet de serre, au contraire de la vapeur d’eau. De plus l’on s’échine à monter l’évidence : il ne sera un polluant qu’à force d’atteindre des concentrations inimaginables, alors qu’il compte pour au plus 0,4 % de notre atmosphère, donc 5% d’origine humaine. D’autant qu’il contribue très nettement à la végétation, à la reforestation, donc au verdissement de la planète, avéré depuis des décennies. Depuis le XIX° siècle, lorsque Maxwell l’a montré, les physiciens savent que le CO2, qui n’est en rien un polluant[6], n’a guère de rôle dans le climat, sinon aucun. Le GIEC s’est lui basé sur le travail d’Arrhenius, également au XIX° siècle, aussitôt désavoué, mais tellement porteur pour établir les taxes carbone et profiter des subsides, ce que montre Christian Gérondeau[7] dans son essai Le CO2 est bon pour la planète[8].
Ainsi, maints scientifiques de renom contestent l’alarmisme climatique : ils s’appellent Richard Lindzen, climatologue, membre de l’Académie américaine des sciences, Mike Hulme de l’université d’East Anglia, John Christy, spécialiste des mesures de températures par satellite. Le réchauffement d’au plus 1,5° depuis le début du XIX° siècle, n’a rien d’exceptionnel dans l’Histoire climatique.
Or puisque la Chine, l’Inde, à un moindre degré les Etats-Unis, sans compter Brésil, Russie, Afrique, sont les premiers producteurs de ce gaz carbonique et de bien d’autres gaz, particules fines et autres souffre et plomb (car ce deux premiers pays n’utilisent ni essence sans plomb, ni pots catalytiques) autrement polluants, à quoi servirait de cesser en France toute émission, toute respiration, toute vie, sinon de suicider son économie en supprimant une part infinitésimale d’activité carbonée et polluante de l’humanité… Le prétendu exemple de de transition écologique, à coup d’étatisme, de surfiscalité, de subventions tortueuses, est aussi risible qu’antiscientifique, alors que l’avenir est promis aux technologies innovantes, à inventer et en cours d’invention, pour recycler les plastiques en pétrole par exemple, découvrir de nouvelles énergies, d’autant qu’il s’agit là d’un anticapitalisme envieux et forcené masqué sous la prétention d’une pureté morale exterminatrice, comme le soutient un collectif appelé « Extinction, Rébellion », qui prétend sur ces affichettes que « conduire une voiture c’est être un Nazi » !
Un record de chaleur fait la une des cris des médias, ceux de froid sont ignorés. Depuis trois ans, ce sont trois hivers inhabituellement rigoureux qui s’abattent sur l’Amérique du nord, ainsi que le rapporte la NASA ; les glaciers reprenant leur expansion, voire naissant, comme dans l’Alberta. Quant à l’Antarctique, il ne cesse de gonfler, hors la zone où son glacier est assis sur un volcan. Le Groenland n’a pas fondu comme un glaçon dans un verre estival ; il reprend même du poil de la bête.
Tout est prétexte à accuser le réchauffement climatique. En témoigne le traitement de l’émotion causée par les incendies en Australie et suscitée par la mort de tant de koalas (qu’importe celle des hommes…). Si un été chaud et sec n’arrange pas les choses, sachons qu’environ 90 % de ces feux sont délibérément ou accidentellement d’origine humaine, au point que l’on doive arrêter des dizaines d’incendiaires dans tout le pays, y compris des Musulmans, pratiquant le jihad incendiaire, dont les frères Zraika près de Sidney, comme le rapporte le Daily Mail. Une fois de plus la persuasion fondée sur l’émotion, les sentiments, prétend l’emporter sur la conviction, soit l’argumentation rationnelle et multicausale. De même que n’a-t-on entendu à propos de l’aqua alta vénitienne, certes une catastrophique inondation, alors que l’on ne parle pas des aqua bassa, que les marégraphes de l’Adriatique n’enregistrent aucune montée des océans (hors quelques centimètres depuis un siècle et demi), que la ville a tendance à s’enfoncer sous son propre poids dans sa lagune.
Pic et glacier du Marboré, Gavarnie, Hautes-Pyrénées.
Photo : T. Guinhut.
S’il est permis d’en rire, souvenons-nous du catastrophisme écologique trompeté par l’ancien vice-président des Etats-Unis, Al Gore, auteur du film Une Vérité qui dérange, sorti en 2006, qui prétendait que l'humanité est assise sur une bombe à retardement. Les prophéties apocalyptiques déversées à la pelle sont toutes démenties aujourd’hui par le réel. La hausse annoncée du niveau de la mer ne l’a pas empêché d’acheter un manoir en bord de mer ! Le nombre de tornades, d’ouragans, qui devait imparablement augmenter est en déclin depuis des décennies. Le nouvel âge glaciaire européen attend toujours, l’assèchement du sud du Sahara voit au contraire la végétation gagner (en grznde partie grâce au CO2). La fonte des glaces arctiques voit au contraire une recongélation depuis des années, quand la population des ours polaires croît. Et la température planétaire reste passablement égale depuis deux décennies. L’urgence planétaire à l’horizon d’une décennie, bien que sans cesse démentie, réclame à cor et à cris des mesures draconiennes pour réduire les gaz dits à effet de serre, plus exactement pour assoir le pouvoir planétaire de tyrans dont l’écologisme est la pompe à finances publiques et privées. Ainsi The Gardian annonçait pendant l’an 2004 : « En 2020, des villes majeures d'Europe seront envahies par l'océan, l'Angleterre s'abimera dans un climat sibérien, des conflits nucléaires se déchaîneront dans un monde ravagé par la sécheresse, des émeutes et la famine » ! D’autres prévoyaient un océan arctique totalement délivré de glace en 2015, la disparition de la neige européenne, Manhattan submergée, et caetera…
Le même Al Gore déclara devant un congrès de la Geophysical Union à San Francisco, en 2008 : « Vous avez le devoir de réduire au silence ceux qui s'opposent aux avis du GIEC » ; bel attentat à l'égard de la liberté d'expression, de la recherche scientifique ; et in fine profession de foi tyrannique, sinon totalitaire, bien caractérisque de trop de Démocrates américains. Ce Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat, ouvert à tous les pays membres de l’ONU, regroupant 195 États, dont de prétendus affligés climatiques, comme l’archipel polynésien Tuvalu, qui ne sont toujours pas recouvertes par les eaux. D’une part ces atolls coralliens ont tendance à s’affaisser, d’autre part au contraire l’apport des sédiments marins compense largement cet effet. Ne l’oublions pas, le GIEC est une association de gouvernements, pas de scientifiques.
Alors que la NASA claironne que 2019 fut la seconde année la plus chaude que jamais, suite à 2016, d’autres sons de cloche montrent que cette même année fut plus froide aux Etats-Unis que 2005… Plus précisément, la NASA et la National Oceanic and Atmospheric Administration affirment que l’année 2019 a été plus chaude de 0,98 degré Celsius que la moyenne des températures entre 1951 à 1980. Ce qui reste, avons-le, modeste, surtout si l’on pense que les années cinquante furent plutôt fraiches. En fait, nous l’avons vu, depuis deux siècles, la température mondiale n’a guère gagné qu’1,5 degré.
D’autant qu’il faut s’interroger sur la pertinence des relevés de température, en basse troposphère par satellite, alors qu’auparavant ils se faisaient à hauteur d’homme. Sur la multiplication exponentielle des stations météorologiques, y compris en ville, dans les aéroports, toutes zones plus chaudes. Certes il s’agit là d’une influence humaine, mais, l’on considère faussement des stations comme rurales et non urbaines, En 1880, seulement 174 stations permettaient d’établir la température moyenne, soit presque rien dans les océans, les régions polaires, donc 80 % de la surface planétaire. Avec une couverture bien plus abondante aujourd’hui, la comparaison doit être soumise à caution, décrédibilisant la notion de température globale au fil du temps. De plus, entre le thermomètre traditionnel, alcool et mercure, et les sondes électroniques, le changement des outils de mesures et des méthodes (les horaires de prélèvements par exemple, aujourd’hui en continu) rend suspecte l’évolution des températures mondiales, sans compter de subreptices modifications, comme les peintures et les tailles des cabinets météo, qui pourraient causer des écarts de quelques dixièmes de degrés. Autre problème de fiabilité, les relevés satellites, dont les données sont publiées par deux organismes, RSS (de la société privée Remote Sensing Systems) et UAH (une université américaine, située à Huntsville), ne sont pas toujours parfaitement les mêmes.
Au contraire de ce que l’on aime afficher péremptoirement, le nombre de morts dus aux catastrophes climatiques (sécheresses, inondations, tempêtes) est dix fois moindre qu’il y a un siècle[9], quoique la population mondiale ait quadruplé. Et, selon la courbe environnementale de Kuznets, « lorsqu’un pays accède au développement économique, son environnement naturel se dégrade dans la phase initiale, puis se stabilise quand son revenu s’élève, enfin se restaure lorsqu’il atteint la prospérité », pour citer Bruno Durieux.
Voilà un scientifique - et économiste - qui devra être affublé de la casquette infamante du climatosceptique par les tenants bien en cour du réchauffisme anthropique. L’on devine à ce genre d’exclusion, d’excommunication, que la doxa climatique se donne tous les atours d’une intolérante religion, comme s’il fallait à tous prix masquer les défauts de la cuirasse et colmater la chasuble de la certitude autoritaire. À raison, Bruno Durieux oppose l’écologie, qui est une science, à l’écologisme, qui est une idéologie. Son essai est polémique à souhait : Contre l’écologisme. Pour une croissance au service de l’environnement. À la réserve qu’il n’en perd jamais le sens des réalités, et ce dès son avant-propos : « L’homme ne vit que des ressources de la nature. Que celles-ci viennent à se dégrader, s’épuiser, disparaitre, et c’est sa santé, son existence qui sont en jeu ».
Or l’écologisme est une force politique montante, émergeant dans le milieu hippie et la gauche américaine des années soixante-dix, qui à l’anticapitalisme hérité du rousseauisme et du marxisme, ajoute un « biocentrisme qui pose que toutes les vies se valent », cette foi anti-anthropocentriste et radicalement opposé à ce judéo-christianisme qui vit Dieu confier la nature à la gouvernance de l’homme. La chute du communisme, quoique loin d’être comprise comme ce qu’elle fut, un aveu d’échec de la doctrine[10], fut un accélérateur des opposants au capitalisme libéral qui s’engouffrent en cet anti-humanisme, non sans que des relents de la passion fascisante pour la terre s’unissent au culte de Gaïa, cette nature qui est forcément bonne[11], sans juger de ces poisons et pollutions naturelles. Le « gauchisme réactionnaire » retrouve les thèses de ceux qui adulaient la pureté du paysage germanique. Ce qu’analysait en 1992 Luc Ferry, en son brillant et fondateur essai Le Nouvel ordre écologique : « les thèses philosophiques qui sous-tendent les législations nazies recoupent souvent celles que développera la deep ecology et ce, pour une raison qu’on ne saurait sous-estimer : dans les deux cas c’est à une même représentation romantique et/ou sentimentale des rapports de la nature et de la culture que nous avons affaire, liée à une revalorisation de l’état sauvage contre celui de (prétendue) civilisation[12] ».
Bruno Durieux déplie les prophéties apocalyptiques qui n’ont jamais mûri, ces réserves pétrolières et minières qui devraient être déjà rigoureusement épuisées et ne cessent de se multiplier, voire de se renouveler, la population croissante qui devait succomber à la famine, alors que l’humanité ne cesse de mieux (ou trop) se nourrir, se développer, s’éduquer, que les inégalités ne cessent de décroitre, comme le rappelle Hans Rosling[13], sauf si les étatismes et autres socialismes, sans compter les guerres, brident l’économie libérale. Si réchauffement anthropique il y a (et Bruno Durieux semble à cet égard crédule), seules la croissance économique et les développements technologiques permettront d’y pourvoir : « Nul besoin des recettes malthusiennes de l’écologisme, rationnements et taxations généralisées », qui sont des méthodes typiquement socialistes, constructivistes et totalitaires par excellence puisque la planète entière est l’argument ultime.
En effet, la multiplication des « taxe carbone » (quoique absurdement Bruno Durieux plaide pour « une taxation raisonnable du carbone) et autres règlementations, sans oublier le principe de précaution, pèse sur la compétitivité des entreprises, contribue au chômage, donc à la paupérisation, sauf des fonctionnaires, des élus de l’écologie et de leurs associations subventionnées. Au point que la France criant haro sur « l’extractivisme[14] » s’interdise toute recherche sur le pétrole et le gaz de schiste, alors que l’on sait les exploiter proprement, interdit les Plantes Génétiquement Modifiées, rêve d’interdire le glyphosate hors de toute rationalité scientifique…
Tous les démentis du monde n’arrêteront pas les tenants d’une religion, pour qui « l’écologisme est à la question environnementale ce que fut le communisme à la question sociale ». « Nouveau paganisme » et « monothéisme » de la biosphère, l’idéologie a ses fidèles, sa Bible, écrite par le GIEC, ses officiants, ses prosélytes ; et ses excommuniés. L’Onu est « le Saint-Siège de l’écologisme », quand ses ONG sont des évêchés. L’on prétend que renoncer à un enfant, comme les prêtres, c’est 120 tonnes d’équivalent C02 en moins aux Etats-Unis. En toute logique du péché originel, il faut à tout homme psalmodier sa contrition, dépasser sa culpabilité environnementale, en faisant allégeance à la foi naturelle et antihumaniste.
Les manipulations de l’écologisme sont monnaie courante, comme cet ours malade sur un glaçon photographié par le National Geographic, symbole d’une extinction de la banquise et des ours blancs qui n’existe pas. Cette escroécologie que Bruno Durieux va jusqu’à appeler avec pertinence « l’écocensure » ne cesse de frapper. L’on ne dira pas que l’accident nucléaire de Tchernobyl n’a fait que 74 morts selon l’Office Mondial de la Santé, que la résilience de la nature est extraordinaire, que celui de Fukushima n’en a fait aucun qui soit d’origine nucléaire, sans que le nombre des cancers de la thyroïde ait augmenté. Le nombre de décès causés par la pollution de l’air a été divisé par deux depuis 1990, selon l’Institute for Health Metrics and Evaluation de Seattle. Le glyphosate se retrouvait dans les urines lorsque la détection se faisait au moyen du test allemand « Elisa », par un laboratoire, « Biotech », appartenant à un groupe partisan ; sa présence devient nulle à Brest, chez « Labocéa », avec la spectrographie de masse. L’on cache que l’air parisien, grâce aux progrès techniques, s’est à peu près débarrassé du plomb, du souffre, de tant de particules fines ; or les seuils de tolérance prétendus sont tellement infinitésimaux qu’ils sont forcément brandis comme des menaces pour éradiquer la voiture (sans penser au tabac) par des idéologues et des politiques dont la profession est la tyrannie, qui leur est source de finances, d’électeurs et de postes prestigieux. Une fois de plus les pouvoirs, et leur religiosité politique, prennent soin, grâce à leurs litanies et mantras, de réduire au silence médiatique les scientifiques dont la profession est l’analyse, le doute et la recherche de la vérité.
Rigoureux, affichant une progression argumentative impeccable, l’essai de Bruno Durieux va de « la résistible ascension de l’écologisme », en passant par « l’écologisme triomphant » à « la croissance plutôt que l’écologisme pour la planète ». Ainsi, au-delà de son réquisitoire, pointe-t-il des initiatives innovantes : cultiver des champignons sur des rebus de fibres, exploiter le bambou, les algues, pratiquer l’aquaculture, penser au nucléaire avec le thorium, aux Organismes Génétiquement modifiés, sans compter les ressources surabondantes que ne savons pas encore en être. En ce sens les écologistes perçoivent un monde fermé, tel qu’il ne peut évoluer. Et il est à craindre que le concept fumeux de justice climatique ne soit qu’au service de la tyrannie de ses justiciers autoproclamés.
Laissons le lecteur juger, qui des deux thèses, affirmative, catastrophiste, ou sceptique, est la bonne ; ou mieux le futur, de nouveaux esprits scientifique et critiques. Si nous avons le plus grand respect pour la science et ses savoirs, ses progrès et ses réussites, n’oublions pas pour autant que bien des scientifiques se sont trompés, entraînés par l’habitude ou l’idéologie, comme ceux qui repoussèrent les thèses de Copernic et de Galilée (moins catégorique était d’ailleurs l’Eglise), ou les adeptes du lyssenkisme en Union Soviétique, cette grotesque « science prolétarienne » de l’agronomie et de la génétique. Et que l’auteur de ces lignes, bien peu scientifique, devrait ne pas oublier l’adage : « Errare humanum est, perseverare diabolicum est ». Qui sait si les glaciers vont enfler, si l’humanité saura faire le ménage, tant en terme de propreté de la planète qu’en terme de salissure idéologique au service d’intérêts partisans et politiques ? Et qui sait surtout, si un écologisme libéral ne répondrait pas aux défis environnementaux ?
Robert Silverberg : Roma Aeterna, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Jean-Marc Chambon, Pavillon poche, Robert Laffont, 544 p, 11,50 €.
Robert Silverberg : Shadrak dans la fournaise, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Robert Louit, Pavillon poche, Robert Laffont, 496 p, 11 €.
Robert Silverberg : L’Homme stochastique, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par René Lathière, Pavillon poche, Robert Laffont, 370 p, 10 €.
En 473 le dernier empereur romain dépose son pouvoir aux pieds d’Odoacre, un roi barbare, signant la fin d’un empire millénaire que l’on croyait pérenne. La peste et le petit âge glaciaire du V° siècle achèveront le travail en laminant la population et la civilisation des Césars[1]. Il est permis cependant de rêver. Car sous le clavier de Robert Silverberg une uchronie postule que l’empire romain est toujours vivant. Et non seulement les empires, mais les hommes, singulièrement leurs tyrans, comme Shadrak dans la fournaise, visent l’éternité. Or en toute logique, le futur peut être définitivement établi par L’Homme stochastique. Si l’inventivité temporelle ahurissante de la science-fiction et ses perspectives philosophiques affolantes devaient être prouvées, Robert Silverberg y suffirait à lui seul.
Ce n’est qu’un jalon de Roma Aeterna : nous sommes en l’an 1203 de l’histoire romaine, soit 450 de notre ère chrétienne, et, si les Barbares menacent, ils sont bientôt repoussés et vaincus : « Les guerres nordiques de Maximilianus III se soldèrent par un franc succès. Rome n’aurait plus jamais à se soucier d’invasions barbares à l’avenir ». Il en est de même en 1365, alors que l’Histoire réelle a définitivement signé l’éradication du monde de Virgile et Cicéron. Le monde fonctionne toujours ainsi en 2723, quoiqu’il s’agisse d’une « Seconde république ».
Organisé en une dizaine de séquences par son démiurge, Rober Silverberg, Roma Aeterna égrène de siècle en siècle ses personnages, le plus souvent dans les cercles du pouvoir, dressant de saisissants tableaux. Alors que meurt le vieil empereur, que son successeur parait incompétent, un opportun accident de chasse élimine ce dernier, au bénéfice d’un autre Maximilianus, qui préfère pourtant visiter les bas-fonds de l’Urbs avec un ambassadeur grec : ce sont des commerces de pharmacopées animales étranges, des orgies dans le temple de Priape, un devin particulièrement sagace quant au destin de l’Empire. Ce successeur, d’ailleurs, réussira bientôt à conquérir le nouveau monde, « au-delà des colonnes d’Hercule », soit au loin du détroit de Gibraltar.
Prospérités et accidents de l’Histoire, comme « le règne de la Terreur », jalonnent le vaste récit, sans affecter réellement Rome. Néanmoins, en 2723, alors qu’affluent en Egypte les « touristes romains ou nippons », un érudit prétend achever un manuscrit relatant « la chute de l’empire romain » (selon le procédé d’interversion dans Le Maître du Haut Château par Philip K. Dick[2]). Cette réincarnation d’Edward Gibbon se voit contraint de rédiger un nouvel « Exode », car un certain « Moshe » a l’ambition de réussir là où les Juifs noyés en Mer rouge ont échoué des millénaires plus tôt. Il fomente la projection de son peuple vers « le nouvel éden qui nous attend sur une autre planète », au moyen de l’« Exodus », allusion transparente au navire qui emmena tant de Juifs vers la terre promise de Palestine, donc Israël, en 1947, tel que le conte le romancier Leon Uris[3]…
Le plus remarquable héros de cette Roma Aeterna est peut-être le frère de sang de l’empereur Julianus, Horatius, exilé pour expier ses « regrettables péchés » en « Arabia Deserta ». Il y découvre la fournaise de la laide « Macoraba », alias La Mecque. Un riche marchand, nommé « Mahmud », intrigue et fascine par son charisme, prétendant qu’existe un dieu unique, au contraire du polythéisme romain, prêchant l’union des « guerriers d’Allah à travers le monde, incendiant le cœur des hommes avec la nouvelle croyance ». Comment retrouver les grâces de l’empereur, sinon en supprimant un tel danger pour Rome ?
Pas de christianisme, comme dans Ponce Pilate, le roman de Roger Caillois[4], dans lequel le gouverneur romain gracie Jésus ; pas d’Islam, mais un polythéisme tolérant et divers. L’on se doute que les destinées du monde en eussent été diamétralement changées : moins de béatitudes, mais aussi moins de fanatiques tyrannies, malgré le joug romain. C’est avec un sens du récit dramatique et coloré que le romancier excite l’imagination, le vertige temporel, du lecteur qui se prend à douter de tout déterminisme historique, de toute théodicée leibnitzienne.
À l’instar de Philip K. Dick ou Philip Roth, qui s’attaquent aux hitlériennes révisions temporelles et géographiques[5], Robert Silverberg est un maître virtuose de l’uchronie. Son impressionnante fresque romaine, parue en 2003, qui témoigne d’un solide travail documentaire et d’une subtile capacité d’user de riches allusions culturelles, dans le cadre de ce que l’on pourrait appeler un roman post-historique, est un univers à soi seul, grâce auquel le romancier se fait le redoutable concurrent alternatif de l’Historien, comme en une anticipatrice archéologie.
Dès lors, l’on n’a qu’une envie : se plonger parmi les pages de Shadrak dans la fournaise. Après une éruption volcanique cataclysmique en 1991, suivie de pléthores de guerres, la planète entière plie sous le joug de « Gengis II Mao IV Khan », qui prétend conserver la jeunesse éternelle. Son nom triplice est évidemment une coagulation des plus fameux et horrifiques tyrans de l’Histoire de l’humanité. De Gengis Khan à Mao Tse Toung, la filiation des millions de morts asiatiques et évidente, sauf si l’on pointe l’ajout cosmétique d’une idéologie marxiste, tandis que le rejet du mot « Khan » à la fin de l’honorifique appellation glisse aux lisières des Mongols et des Islamistes.
En Oulan Bator, capitale du monde reconstruit, nous sommes en 2012, soit une bonne trentaine d’années dans l’avenir, puisque le roman fut originellement publié en 1976. Le vieux Khan, potentat mondial chapeautant les représentations locales du « Comité révolutionnaire permanent », doit subir une énième greffe du foie, sous la surveillance experte et cependant inquiète du Docteur Shadrak Mordecai, héros éponyme et Noir américain aux techniques savamment folles, tellement indispensable au Khan que ce dernier songer à le nommer Pape. Se résoudra-t-il à transférer la personnalité du vieillard de quatre-vingt-douze ans dans un jeune corps, comme le postule le projet « Avatar » ? Mieux, le jeune corps serait celui de Mangu, « héritier présomptif » et charmant « substitut du président en public ». L’on se doute cependant qu’un corps rajeuni ne suffirait pas à inverser le cours de la sénilité mentale, d’où le suspens, médical autant qu’impérial.
À l’intrigue scientifique et politique s’ajoute la liaison amoureuse de Shadrak avec Nikki Crowfoot, qui est à la tête d’« Avatar », et leur visite chez un « transtemporaliste ». À l’aide d’une « chronodrogue », il s’évade dans le passé, vers « la nuit du Cotopaxi », lors de laquelle un volcan géant a explosé, embrasant la terre de feux et de révolutions, sans oublier la fuite d’un virus depuis une usine bactériologique, entraînant « le pourrissement organique ». Nous étions à deux doigts de l’apocalypse et de l’extinction de l’humanité[6]…
Le problème moral n’est pas sans effleurer ce Shadrak qui a l’élégance de collectionner les livres et instruments médicaux anciens : servir un dictateur peut-il se soutenir ? Le serment d’Hippocrate excuse-t-il la servitude politique ? À moins que ce soit « lui ou le chaos ». L’on devine que la surveillance est plus qu’orwellienne, en une société totalitaire abominablement cohérente forgée avec sûreté par l’écrivain : les conspirateurs sont en conséquence envoyés aux « fermes d’organes ». Qu’importe si les arrestations torturent des innocents, tant que le pouvoir assied fermement son autorité, d’autant que Mangu est jeté du haut d’un immeuble. Attentat ou suicide ? Le sommet de l’empire vacillerait-il ? À moins qu’il ne s’agisse que d’un épiphénomène et que Shadrak soit à son tour destiné à être jeté « dans la fournaise » du projet « Avatar »…
Ne reste plus qu’à basculer de Nikki à Katya, qu’à jouer contre la montre en prenant le temps dans l’espace, en voyageant, de Jérusalem à San Francisco, en passant par Rome. Là où les vestiges du passé côtoient des populations frappées par la « tragédie du pourrissement organique », le voyage est une archéologie. Et d’accoucher du projet qui permettra à « Shadrak le guérisseur » de contrôler le cerveau du Khan, sa vie et sa mort…
Là encore, l’écriture de Robert Silverberg est aussi précise que vigoureusement colorée, sensuelle et cruelle, ouvrant les pores de la pensée à profusion : « il est aussi amoureux de la mort, cette fin qu’il recule sans cesse et qui l’obsède, comme l’orgasme obsède l’homme qui s’échine à le différer ». Aussi l’écrivain invente-t-il « le pavillon de l’onirimort », où s’affichent les ornements et les cérémonies de l’Egypte antique, où Shadrak « tangue au vent eschatologique ». De même, chez les « transtemporalistes », un personnage, évacué des hautes sphères du régime, est « témoin des miracles » du Christ. Une fois de plus, en ce beau roman, dont la chute est un habile retournement de situation et un message d’espoir sanitaire et politique, les strates des civilisations peuplent les univers du romancier.
De prime abord, plus contemporain et plus réaliste est L’Homme stochastique, paru en 1975 et qui se projette un quart de siècle en avant. Lew Nichols est un prévisionniste américain qui travaille pour nombre d’entreprises. Il préfère les quitter pour assister un obscur député, cependant charismatique et qu’il devine pouvoir être le prochain Président des Etats-Unis. Paul Quin devient d’abord maire de New-York, « une arène offerte à toutes les haines ethniques et raciales accumulées depuis trois mille ans », auprès de laquelle la statue de la Liberté est en ruines, accumulant cependant de beaux succès.
Si Lew Nichols est à son service c’est pour mieux le contrôler : « il était mon alter ego, mon bouclier, celui qui allait tirer les marrons du feu, mon pantin, mon homme de paille. Je voulais gouverner, je voulais le pouvoir ». Jusque-là rien de bouleversant. Mais il est un expert de la stochastique, soit l’analyse des faits au service de la connaissance des lendemains, de façon à « bâtir l’Histoire ». Mieux - ou pire - la rencontre du bizarre Carvajal, richissime petit bonhomme d’apparence médiocre, va le propulser vers une connaissance de l’avenir autrement plus efficace. Son mentor prétend n’obéir qu’au futur dont il a une vision imparable. Et qu’il s’agisse de la progression ou des anicroches à la carrière de Paul Quin qui, ce faisant, progresse avec sûreté, des gains de ses spéculations boursières, de son divorce avec la belle Sundara qui préfère rejoindre les « Transitistes » (des sortes de bouddhistes prônant l’absolu détachement), tout lui est dicté par Carvajal puisqu’il sait ce que commande l’avenir ! Le vieil homme au don surnaturel, qui de multiples fois a vu sa mort, s’efforce de transmettre son sens de l’anticipation absolue, quoique partielle, au d’abord plus réaliste Lew Nichols, interprète des tendances et non prophète ; ce pourquoi il s’agit plus de fantastique que de science-fiction.
Il n’en reste pas moins qu’un abîme philosophique s’ouvre sous nos pas. Si un avenir inexorable nie toute relation de cause à effet, que reste-t-il du libre arbitre ? N’y a-t-il pas une « terreur existentielle » à penser que le futur est un « registre déjà imprimé » ? Plus rien ne permettra alors de « bâtir son propre destin », sinon la passivité devant des faits qui doivent et vont s’accomplir, comme le craint tant Paul Quin… Autre inquiétude, qui rejoint la dimension de l’anti-utopie : si Paul Quin devenait « le prochain führer, le duce de demain » ? Peu à peu le don de « vision » est intégralement transmis à Lew, au point qu’il puisse répandre auprès de quelques élus « l’évangile post-stochastique », avant de permettre à l’homme de se hisser « au rang des dieux »…
Robert Silverberg, auteur de science-fiction américain fameux, né à New-York en 1935, fut à juste titre bardé de prix, dont le titre de « Grand maître de la science-fiction » en 2004. Dès 1978, il occupait une soixantaine de références dans l’index de l’Encyclopédie de la science-fiction préfacée par Isaac Asimov[7]. Sa trilogie, écrite à partir de 1980, Le Cycle de Majipoor, dont le premier volet parmi huit, Le Château de Lord Valentin, est son titre-phare pour ses lecteurs passionnés jusqu’à l’adulation. Plus charpenté de fantasy que de science-fiction (ce pourquoi l’on parle de science-fantasy), il transporte les terriens sur la vaste planète « Majipoor », dont la colonisation, rencontrant la résistance des « Piurivars » ou « Métamorphes », passe par une guerre victorieuse, quoique provisoirement, alors qu’une flopée d’extraterrestres intervient dans le destin du nouvel empire, auquel il faut imaginer un système politique implacable, sous la forme d’une royauté bicéphale. Le « Pontife », nanti du pouvoir législatif, siège dans un labyrinthe fortifié souterrain, quand le « Coronal », main du pouvoir exécutif, préfère le « Mont du Château », métaphore des pouvoirs visible et invisible, voire conscient et inconscient, et parcourt les trois continents. En effet, outre les capacités télépathiques de maints fonctionnaires, le « Roi des Rêves » est, lui, chargé d’une omnisciente surveillance de la rare criminalité et, in fine, des sanctions et châtiments cauchemardesques. C’est au cœur de cet écheveau que Valentin, jongleur aux rêves prémonitoires, devra assumer son destin en la personne de Lord Valentin, véritable « Coronal de Majipoor ». Lira-t-on ce cycle pour vibrer à la quête et aux aventures de Valentin, escorté de créatures tentaculaires et vibrionantes, ou pour en savourer l’invention politique, confortée par l’immense « Registre des Âmes », et concurrente de Machiavel, Hobbes ou George R. R. Martin, l’auteur du Trône de fer[8] ?
D’une certaine manière, l’on peut considérer qu’en dépit d’une production pléthorique, l’essentiel de l’œuvre de Robert Silverberg est bicéphale. Quand le cycle de Majipoor se déploie selon un dessein spatial, les trois romans attachés à Rome, au Khan et à la stochastique interrogent nos perspectives temporelles. Certes ce romancier n’est pas tout à fait à la hauteur des fondateurs en la matière d’anti-utopie que sont Aldous Huxley et George Orwell, mais il en est pour le moins un digne continuateur, capable de variations qui éclairent la psyché de notre temps. Comme l’a montré Jean Clet Martin, dans Logique de la science-fiction. De Hegel à Philippe K. Dick[9], il n’y a pas de bon science-fictionneur, sans qu’il soit un peu philosophe. Maîtriser le temps d’un mortel, allongé jusqu’à une désirable éternité, c’est aussi maîtriser l’Histoire universelle, voire en castrant sa liberté, si la stochastique devient la science exacte du futur. Il faut à cet égard noter combien la science-fiction aime jouer avec les dés de la religiosité et de la politique, fonder et détruire des empires et des dictateurs, des sectes, des religions et des papautés improbables. Elle sait alors se muer en roman philosophique. Il serait bon cependant que pour affronter son Histoire future, autant armée d'Historiens que d'écrivains de science-fiction, l’humanité sache assurer la pérennité des civilisations[10] douées d’une certaine justesse et efficacité.
traduit du japonais par Corinne Atlan, Belfond, 544 p, 22 €.
Haruki Murakami : La Course au mouton sauvage,
traduit du japonais par Patrick De Vos, Belfond, 304 p, 22 €.
Haruki Murakami : Danse, danse, danse,
traduit du japonais par Corinne Atlan, Belfond, 528 p, 22 €.
Haruki Murakami : Profession romancier,
traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 208 p, 20 €.
Il est à peine étrange, dans le monde d’Haruki Murakami, de tenir entre ses mains le crâne d’une licorne. Il faut bien pour cette expérience, pour le moins initiatique, que se côtoient deux mondes, l’un d’abord réaliste, l’aure paisiblement surnaturel, qui peu à peu coïncident dans le montée de l’onirisme et de l’effroi. C’est dans La Fin des temps que le romancier japonais ne lâche plus le lecteur qui a eu l’imprudence de s’aventurer en ses pages aux ambiances souterraines et aériennes. Le romancier japonais, qui, depuis plusieurs décennies a pour Profession romancier, est aussi celui de La Course au mouton sauvage, qui Danse, danse, danse avec une époustouflante aisance sur les berges contigües de notre monde urbain quotidien et de l’imaginaire le plus ahurissant. Tout ce basculement de l’entendement est pourtant amené avec une facilité déconcertante, ce pourquoi nous y glissons avec tant de confiance, non sans risques conceptuels.
C’est en dépit de ce que l’on pourrait appeler des défauts dans d’autres occurrences que le charme d’Haruki Murakami agit. En effet, de roman en roman, le narrateur-personnage de notre romancier japonais est peu ou prou souvent le même : un jeune homme, ou à l’aube de la maturité, qui aime la bière et le whisky, sans guère d’attaches familiales, et qui se trouve embarqué, à corps défendant, quoiqu’englué dans un monde tout à fait réaliste, parmi des aventures étranges, des univers où le merveilleux dicte ses lois hors-sol. De plus le vocabulaire est d’une simplicité qui confine à la sobriété, voire à la pauvreté, sans parler de détails oiseux de la vie quotidienne qui ne s’embarrassent point d’éviter la répétition.
Cependant, et au moyen de ce qui pourrait apparaître comme des facilités, le lecteur est aspiré sans peine dans le corps et l’esprit du personnage, partageant sa vie, ses sentiments, ses angoisses. L’identification ronronne à plein. D’autant qu’aucune barrière linguistique, syntaxique et stylistique ne s’oppose au quidam qui se lancerait dans une lecture entraînante et rapidement addictive. Le philtre de fantastique est sans ambages absorbé par la crédulité complice.
La Fin des temps est l’un des romans les plus caractéristiques de la manière de notre écrivain japonais. Comme sous la forme d’un contrepoint, il fait alterner deux parties qui sont autant d’espaces différents : « Pays des merveilles sans merci » et « Fin du monde ». Le premier est à la fois dans et sous Tokyo, le second dans la « Ville de la Fin des temps », entourée de forêts et de prairies où paissent les licornes.
Un programmeur solitaire travaille pour « System », une puissante organisation de services informatiques. Le voici entraîné par une séduisante « grassouillette » dans un immeuble où s’ouvrent des souterrains menacés par les « ténébrides ». Au-delà, un vieux professeur l’attend, car il luia commandé un « schuffling » de données secrètes. Outre un paiement substantiel le voilà remercié par un cadeau pour le moins étrange : un crâne de licorne. L’aventure tourne au thriller lorsque deux brutes parfaitement organisées viennent le blesser et saccager méthodiquement son appartement. Sont-ils à la recherche du crâne mis à l’abri, de données informatiques cruciales au cœur d’une lutte acharnée entre « System » et les « pirateurs » ? Il faudra au narrateur et à l’amusante et avisée « grassouillette » franchir une grotte envahie d’eau, menacés par l’avidité sanguinaire des « ténébrides » pour retrouver le professeur en sa cachette, puis en ressortir pour rejoindre le métro, alors que notre narrateur se voit promis à une disparition prochaine. Va-t-il rejoindre le second monde ? La fin ouverte laisse le lecteur dans une expectative excitante…
Si chacun des personnages se lie à une relation féminine, le premier avec une bibliothécaire qui lui propose des livres sur les licornes et le second avec la gardienne de la salle aux crânes, c’est sans guère de passion. Il leur manque un peu de cœur, surtout pour celui qui a été séparé de son ombre, comme dans le récit d’Adelbert von Chamisso, Pierre Schlémihl,[1] au point qu’une quête, tant à la lecture des crânes qu’avec la jeune femme, devrait aboutir au retour dans le monde, en portant son ombre sur le dos, avant qu’elle meure…
L’on devine assez vite que ces deux histoires, bien qu’éloignées dans des espaces qui ne répondent pas à la même logique, doivent confluer, en particulier au moment où apparait entre les mains du narrateur le cadeau du professeur. Ce crâne de licorne n’est peut-être qu’un faux, un trucage, mais il est monnaie courante de l’autre côté du réel, là où ces animaux sont parfaitement naturels et où, après leur mort au cours d’un hiver neigeux, leurs crânes sont entreposés pour être lus par le second narrateur, qui est le miroir, le double du premier ; en même temps qu’un deuxième et parallèle état de sa conscience : « C’est toi-même qui as bâti cette ville », lui révèle son ombre. « C’est votre propre monde, vous l’avez construit vous-même », le renseigne le professeur. En cette ville, « il n’y a ni lutte, ni haine, ni espoir ». Mais « il n’y a pas non plus le contraire de tout cela. C’est-à-dire, la joie, la béatitude, l’amour ». L’apologue prend une discrète dimension philosophique.
L’imagerie de la licorne est fort ancienne, comme en témoigne la symbolique de la vierge (par allusion à la vierge Marie) qui seule parvient à l’apprivoiser dans la célèbre tapisserie médiévale du Musée de Cluny, où elle est une métaphore du Christ. La chasser renvoie à la crucifixion, alors que le jardin clôt où elle est reçue avec une bienveillance pleine d’amour lui permet de devenir l’allégorie de la résurrection. Sa corne parfaite prétend aux pouvoirs magiques du psychisme, de l’inconscient. De plus la licorne biblique (« re’em » en hébreu) est une image de la vie spirituelle. On la trouve dans le Mahâbhârata indien, mais aussi en Chine ancienne, sous le nom de « Qilin ». Certes, elle n’est pas qu’un jouet de plastique, qu’un motif coloré, pour petites filles rêveuses. Alors que les cornes torsadées du narval ont longtemps été prises pour ce qu’elles n’étaient pas, Haruki Murakami fait considérablement évoluer le mythe, en prêtant auxlicornes le pouvoir de conserver « les ego des gens ». Leurs crânes, entreposés dans une bibliothèque, sont « lus par le liseur de rêves », après quoi les ego « se dissolvent dans l’atmosphère et disparaissent on ne sait où ». La fable a donc une fonction axiologique en cette eschatologie, d’où les dieux, les paradis et les enfers ont été évacués. De même, la « fin du monde », pour le narrateur, consiste en un devenir soi-même éternel, dans la ville aux licornes, mais sans son cœur, car « personne n’a d’ego ni de personnalité là-bas »… Il y a indubitablement quelque chose de mélancolique en cet univers, en ce roman étrangement envoûtant qui restera longtemps gravé dans le crâne de licorne du lecteur.
L’animal est un motif récurrent dans La Course du mouton sauvage. Il s’agit encore une fois d’une quête, par un narrateur anonyme à la recherche de son identité, en même temps que de ce mouton mutant, nommé « mouton étoilé », qui n’est pas sans faire penser à la toison d’or de cet ovin innocent, digne du bon berger christique ; mais ici devenu un quadrupède qui saurait manipuler l’Histoire. L’on croise un « Docteur ès-mouton », un mystique « homme-mouton », terré au fond d’une forêt, mais aussi un « pénis de baleine » et un « Hôtel du Dauphin », puis un ami surnommé « Le Rat », et un chat pétomane surnommé « Sardine ». Sans compter un chauffeur qui est en possession du numéro de téléphone de Dieu. À la brochette d’hurluberlus s’ajoute la « girl friend » du narrateur, nanti d’oreilles enchantées…
Anti-héros, d’une plate banalité, passablement picaresque, le narrateur louvoie, plus ou moins incrédule, dans l’univers du réalisme magique. Notre publicitaire divorcé est soudain sommé de retrouver ce « mouton sauvage », censé être à la source du pouvoir du « Maître » comateux d’une faction d’extrême-droite. Accompagné de la belle aux oreilles magiques, le voici entraîné dans les froideurs de l’île d’Hokkaïdo, et dans de rocambolesques aventures, sans cesse surveillé par les yeux d’étranges ovins, comme dans un jeu de piste où dialoguent fantastique onirique et absurde. Quoi d’apparemment plus bête qu’un mouton ? Il est pourtant, lorsque nanti de son « dos étoilé » et d’une capacité à entraîner l’homme dans ses desseins impénétrables, à devenir le directeur du destin, une sorte de Graal introuvable…
Dans une veine comparable, puisqu’il en est une suite indépendante, Danse, danse, danse tire son titre d’une chanson du groupe « The Dells », confirmant la propension d’Haruki Murakami à parsemer ses livres de références au rock et la pop. Rêvant de retrouver Kiki, l’héroïne aux oreilles de toute beauté, le narrateur-personnage récurrent croit échouer de nouveau dans l’hôtel miteux du Dauphin alors qu’il a été remplacé par un palace aux vingt-six étages ! Des montagnes enneigées de Sapporo jusqu’aux plages lumineuse d’Hawaï, une foule de personnages balise la quête parfois burlesque : une réceptionniste aux lunettes délicieuses qui a connaissance d’un étage secret, six squelettes dans un immeuble abandonné, des adolescentes charmantes et des call-girls troublantes, une paire de policiers qui semblent descendre des pages du Procès de Kafka[2]… Le plus étrange étant peut-être Hiraku Makimura (père divorcé de Yuki, une jeune fille aux capacités médiumniques, un tantinet Cassandre) un écrivain dont le succès vient d’avoir raison du talent évanoui. L’on devine qu’il est une sorte d’alter ego d’Haruki Murakami lui-même, conjurant le sort par l’ironie…
Une fois de plus, une réalité - ou irréalité - parallèle fait vaciller le monde convenu, emberlificotant le narrateur et son lecteur captif dans une imagerie sombre et scintillante ; les moins séduits diront une quincaillerie, un peu répétitive de livre en livre, mêlant onirisme clinquant et fantastique morbide. Entre intrigue policière échevelée et banalité d’un paranormal omniprésent, le charme persuade sans peine des millions de lecteurs, jusqu’à la tétralogie 1Q84, qui reste peut-être le sommet du succès de notre romancier.
Ce trio de romans, originellement publié au Seuil, fait l’objet d’une campagne de rééditions que l’on espère voir se prolonger. Délicatement vêtus de couverture à rabats chamarrées de couleurs et d’or discrets (poisson-chats, étoiles et feuilles de ginkgo biloba), ils en deviennent plus précieux. Qu’importe si l’ordre de publication ne respecte pas les cycles (La Course du mouton sauvage étant un troisième volet, dont Danse, danse, danse est le quatrième), puisqu’ils peuvent se lire indépendamment. Pourtant l’on aimerait bien les ranger dans la continuité voulue par leur auteur…
La déjà longue carrière d’Haruki Murakami, né à Kobe en 1949, depuis au moins La Course du mouton sauvage, en 1982, soit quatre décennies, témoigne d’une remarquable continuité, quoiqu’elle culmine probablement avec Le Meurtre du Commandeur et Kafka sur le rivage[3]. Si son écriture semble uniment simple, elle s’attache parfois de belles formules métaphoriques : « Les poches du manteau symbolisant ma vie étaient pleines des trous de la destinée, et aucune aiguille, aucun fil, ne pouvait plus les raccommoder », lit-on dans La Fin des temps. Cependant c’est sa capacité à l’imaginaire, son réalisme magique, tout personnels, qui nous séduisent.
Verrait-on cependant affleurer une dimension supérieure dans la tétralogie 1Q84[4], puisque son titre est une référence affichée au chef d’œuvre anti-utopie d’Orwell[5] ? C’est aussi le nom d’une réalité déphasée, déformée, donné par Aomamé, l’une des protagonistes et narrateurs alternés avec Tengo, irréalité qui n’est pas déversée par un Big Brother autocrate, mais par une conjuration de personnages appelés les « Little People », évidemment surnaturels, forcément maléfiques, faisant d’une sorte de gourou animant la secte des « Précurseurs » leur porte-voix. Les deux protagonistes sont unis par un philtre d’amour. Aomamé se révèle tueuse à gages à l’encontre d’auteurs de violences contre les femmes ; alors que Tengo n’est qu’un professeur de mathématiques, cependant moyennement doué pour l’écriture d’une œuvre inaccomplie, ce qui lui vaut d’être sommé par un éditeur d’améliorer l’œuvre incroyablement originale quoique maladroite d’une adolescente : La chrysalide de l’air, grâce à laquelle l’on imagine aisément une mise en abyme.
Cette fois, s’éloignant de la culture pop, ce sont la Sinfonietta de Leos Janacek, Le Clavier bien tempéré et La Passion selon Saint-Matthieu de Jean-Sébastien Bach qui ponctuent le roman aux quatre volets, non sans le secours de John Dowland, d’Haydn et de Louis Armstrong. Ce dont témoigne le volume, conjointement animé avec le chef d’orchestre Seiji Ozawa, intitulé De la musique. Conversations[6].
Conteur fou, mangaka aux talents romanesques ? Le saut qualitatif, politique et musical, fait-il de 1Q84 un cycle romanesque digne de son ambition ? Le modeste auteur de ces lignes, qui n’est pas bibliovore au point d’avoir dépassé un minuscule survol de cette tétralogie, laissera d’autres lecteurs répondre…
L’on sera peut-être un peu déçu si l’on espère percer les secrets de l’écrivain. Dans Profession romancier, une collection fort sympathique de petits essais, il confie sa méthode, sa persévérance, « dans le silence et l’isolement ». La métaphore vient au secours de son projet didactique : « Ecrire un roman, c’est comme passer une année entière à fabriquer, à l’aide d’une longue pince, un modèle minuscule de bateau inséré dans une bouteille ». Il s’avoue tolérant envers qui voudrait comme lui monter sur le « ring littéraire », car, prétend-il, nombreux sont ceux capables d’écrire un roman, à condition d’y vouloir travailler, d’avoir précédemment lu et de savoir observer le monde.
Mais en s’interrogeant sur l’originalité artistique, il ne prétend qu’écrire « un roman qui reflèterait mon moi intérieur » et en conséquence subodore qu’une psyché particulière et créatrice peut être en mesure de « façonner une part de la psyché » de l’humanité. Lui dont l’œuvre a suscité si longtemps le dégoût parmi les critiques littéraires, parmi un milieu éditorial épris de conformisme et peu amène envers la liberté artistique, soudain doublé par l’adhésion du public, ferait donc preuve d’une originalité qui saurait être reconnue sur le long terme ?
Ces chroniques un tant soit peu « de nature autobiographiques » sont empreintes du sceau de la modestie. Ainsi conclue-t-il : « je voudrais redire encore une fois combien les tâches purement intellectuelles ne sont pas mon fort » ; même si cet exercice d’écriture lui a permis « de prendre un peu de distance et de recul ». Qu’importe qu’il ne soit pas un théoricien : par définition, une magie ne se résout pas à un modèle explicatif. La meilleure distance reste cependant à parcourir en se replongeant dans les doubles fonds du réalisme magique inimitable qui est le sien.
À quoi sert le fantastique d’Haruki Murakami ? Il ne nous fait pas découvrir des systèmes philosophiques, ni des hypothèses scientifiques, comme le fait Leopoldo Lugones[7]. Mais à être charmés il nous sert, ce qui n’est pas une mince affaire, à développer les fils et les réseaux de notre imaginaire, de notre empathie envers ses attachants personnages, qui, sans que nous en ayons forcément conscience, enrichissent notre capacité à découvrir et comprendre le monde, y compris du réel qui nous entoure. « Je n’avais plus qu’à sauter un à un les fossés profonds, inondables même, qui s’étendaient entre la situation réelle et mon pouvoir d’imagination », écrit-il en une formule-clef. Si c’est son personnage, dans La Fin des temps, qui s’exprime ainsi, parmi les souterrains, ne doutons-pas qu’il s’agisse de l’engagement programmatique du romancier, Haruki Murakami, tel qu’en lui-même le fantastique le change, pour notre plus précieuse excitation mentale.
[1] Adelbert von Chamisso : La Merveilleuse histoire de Pierre Schémihl ou l’homme qui a perdu son ombre, Romantiques allemands II, La Pléiade, Gallimard, 1973.
Fenêtre de ciel paisible, lieu retiré du monde, une retraite est un espace de repos, de sérénité, oisif après et hors du travail, otium après le negotium. Avant l’ultime retrait du monde dans la mort et en Dieu, le religieux se faisait ermite, quand seule d’abord l’amélioration de la vie occidentale et de son espérance de vie, grâce au capitalisme, a pu permettre d’espérer une retraite laïque - hors pour celui dont l’aisance avait pu dégager un capital offert à sa vieillesse - celle durement gagnée par une vie de labeur et grâce à une capitalisation corporatiste ou étatique. Bismarck n’avait-il pas demandé quand fixer l’âge de la retraite pour ne pas avoir à la payer ? Soixante ans, lui répondit-on à la fin du XIX° siècle. Or l’évolution de la démographie et de l’espérance de vie est telle qu’aujourd’hui l’on doive en France retarder l’âge de départ, sans compter l’éradication de régimes spécieux indus. Mais devant la cacophonie, les clameurs des grèves, l’oreille et l’esprit en sont si fatigués que l’on se prend à rêver d’une calme retraite cistercienne. Quoique très vite le risque soit que son régime communautaire éborgne la liberté. Comme le fait ce régime étatique des retraites, finalement communiste, donc tyrannique et forcément en échec. Envisagerions-nous, hors de toute politique circonstancielle et partisane, une retraite éthique et raisonnée ?
Le calme cistercien, son cloître aux pas tranquilles, ses chants grégoriens, ses repas frugaux en entendant quelques pages de la Genèse ou du Livre d’Esther, ses messes aux mains de prières éclairées par les vitraux, sa cellule au frais sommeil, seraient parfait, si la bibliothèque y permettait de lire, en compagnie de studieux et silencieux lecteurs, les chefs-d’œuvre de l’Antiquité, des Pères de l’Eglise (pas toujours sympathiques) et des Lumières. N’idéalisons cependant pas la chose : il faudrait bien payer son écot, en une vacance d’un autre travail et grâce à des revenus précédents, ou jardiner au potager de manière vite harassante, ou autre tâche répétitive et méditative artisanale, le métier de copiste de manuscrits médiévaux n’étant plus guère à la mode, destruction créatrice aidant, pour reprendre le concept de Joseph Schumpeter[1]… Sans compter que le régime communautaire laisserait peu de place à la solitude, à l’athéisme, aucune à la mixité, à la liberté individuelle. Une telle retraite, quoiqu’au premier regard séduisante, est à peu près impraticable.
Bien que la révolution communiste rêvée n’ait pu se dresser depuis des conditions qui n’étaient pas en France réunies - que la démocratie libérale soit louée – au moins deux coups de force ont été engagés et réussis par le communisme : la nationalisation des chemins de fers en 1937 et la création conjointe de la Sécurité Sociale nationale en 1945 et des caisses de retraites par répartition, également nationales en 1941 (sous le bien aimé Pétain), venues du modèle bismarckien et sous l’égide d’anciens responsables de la CGT comme René Belin (ministre du Travail sous Pétain et signataire du statut des Juifs en 1940) tout ceci au dépend de la liberté de choix et de la libre concurrence. Ce fut l’édification d’un bastion communiste dans l’Etat et la société, alors qu’il s’agit aujourd’hui pour ses affidés d’« une unité communiste d’urgence qui doit leur donner un sentiment aigu de l’identité née de la menace commune », pour reprendre l’expression de Peter Sloterdijk qui enfonce le clou : « Ce qui est dans l’air, ici, c’est la communication circulaire totalitaire qui l’y place : l’air est empli des rêves de victoire de masses vexées et de leurs autocélébrations enivrées et coupées du monde empirique, masses que le désir d’humilier les autres suit comme une ombre[2] ». Ainsi la petite masse syndicale revendicatrice et tyrannique serre-t-elle les rangs devant ce qui menace de la stériliser.
Soixante-cinq ans pour entrer en retraite n’était déjà pas si mal, mais les années Mitterrand ont abaissé le départ à soixante, ce qui fut à la fois une démagogique erreur et un cadeau empoisonné. Devant les contraintes démographiques - papy-boom, baisse des naissances, allongement de l’espérance de vie - la réforme Fillon le fit reculer à soixante-deux ans. Si l’on songe que l’espérance de vie ne cesse de progresser (trente ans depuis un siècle), un tel régime par répartition ne peut qu’être déficitaire et réclame de repousser l’âge de départ à soixante-cinq ans, voire soixante-sept, comme en Allemagne, et chez la plupart de nos voisins. Restent les quarante-deux régimes de retraite, dont certains, dits spéciaux, sont des héritiers de corporatismes le plus souvent abusifs. Si se justifiait un départ précoce des chauffeurs de locomotives qui bouffaient de la poussière de charbon jusqu’aux maladies pulmonaires et autres cancers, il est aujourd’hui plus qu’obsolète.
Lorsque 80 % des actifs dépendent du régime général des salariés du privé, le régime de la fonction publique d’État, territoriale et hospitalière côtoie 11 régimes des indépendants et 20 régimes spéciaux indûment avantageux. Quelques-uns ne concernent que peu de gens : les sénateurs, dont un euro cotisé entraîne 6 euros de prestation, contre 1,5 euro dans le régime général, ou l’Opéra de Paris et la Comédie française, ou encore quelques résiduels et provisoires individus relevant du régime des mineurs ; la dimension minuscule de la chose n’autorisant cependant pas d’exception.
Evidemment ces derniers voient le déficit qu’ils entraînent compensé par l’Etat, donc les impôts de tous les contribuables. Mais les plus outrageux sont trois : industries électriques et gazières (avec 158 entreprises, dont EDF et Engie) et enfin la SNCF et la RATP. Non seulement le gain de prestation peut aller jusqu’à 25 % par rapport aux salariés du privé, mais l’âge de départ est autour de 56 ans, et sous certaines conditions à partir de 52 ans pour les conducteurs de trains. Ce qui coûte environ 3 milliards d’euros par an à la société toute entière, donc à chacun de nous, sans parler de l’injustice flagrante, de la rupture du contrat d’égalité inscrit au fronton de la République. Sans qu’aucune pénibilité réelle ne soit en cause, alors que l’on pourrait arguer que ceux qui peuvent voir leur vie menacée dans le cadre de leurs profession, policiers, gendarmes, militaires, voire pompiers, puisse bénéficier d’un régime plus clément.
Comme d’injuste, les syndicats, CGT en tête (de tradition communiste), mais aussi Sud Rail et FO, sont vent debout contre une réforme qui les priverait de leurs régimes spéciaux, de leur poule aux œufs d’or. Sous prétexte de service public, de défense des droits de tous, ils s’arc-boutent sur leurs privilèges éhontés que leur communisme a permis d’annexer en faveur d’un corporatisme et d’une prise de pouvoir oligarchique. En communisme syndical, tous les hommes sont égaux, « mais certains sont plus égaux que d’autres », pour parodier George Orwell[3].
L’on ne sait pas assez que seulement 7,7 % des salariés sont syndiqués, que 50 000 salariés de la fonction publique (en équivalent temps plein) sont mis à disposition de leurs syndicats. Ceux-ci gèrent des budgets dits sociaux, pour un total de 130 milliards d’euros par an, soit 6% du PIB, venus des retraites complémentaires, de l’assurance chômage, de la formation professionnelle, sans compter la manne des comités d’entreprises. Si 90 % de leurs ressources proviennent des employeurs, publics et privés, seuls 3 à 4% viennent des syndiqués eux-mêmes, alors que la taxe syndicale prélève 82 millions d’euros sur les salaires bruts (nous voilà syndiqués de force) ; de surcroît, au moins 175 millions d’euros par an sont des subventions publiques (étatique et territoriales). Tout cela pour financer et encourager les 3 millions de journées de grève qui ont été comptées en 2016, selon Contribuables associés[4]. L’on consultera également le Rapport Perruchot[5], rapport soigneusement tu et cependant parfaitement lisible, pour se convaincre que l’argent des syndicats est le résultat d’une exaction : ces derniers puisent à l’envi dans les fonds des organismes paritaires (Sécurité Sociale, Unedic, Formation professionnelle, etc.), se servent des comités d’entreprises comme pompe aspirante, tout cela d’une manière délictueuse. La Cour des Comptes dénonça en 2011 la gestion pour le moins opaque d’un château XVIII° de l’Essonne, aux mains de la CGT et du comité d’entreprise de la RATP. Ce dont il ressort qu’impérativement les syndicats ne devraient se financer que par les seules cotisations de leurs adhérents. Ce qui aurait pour heureuse conséquence de rogner leur pouvoir de nuisance et de devoir les recentrer sur la défense de l’employé.
Et aujourd’hui des trains de grèves rognent, voire éradiquent, la liberté de circuler, de travailler et de commercer, imposant de dures et longues journées à des travailleurs sans train, ni bus, ni métro, contribuant à la faillite de nombreux commerces et entreprises, qui crachent au bassinet des syndicats et syndiqués au moyen des impôts et autres taxes qui leur sont extorquées.
Souvenons-nous que dans la nuit du 2 au 3 décembre 1947, des militants de la CGT Pas-de-Calais ont saboté la ligne Paris-Tourcoing en déboulonnant deux rails : un train dérailla près d'Arras, tuant 20 voyageurs et blessant 50 autres. Si nous n’en sommes pas là aujourd’hui, des syndicats révolutionnaires ne sont pas loin d’être des organisations terroristes bloquant le pays en toute impunité, coupant l'électricité, y compris d’entreprises et de cliniques, et parfois comptables d’intimidations et de voies de faits sur des employés non-grévistes, ce en assumant leur délinquance et leur illégalité. Comme le brame un Anasse Kazib, délégué syndical SUD Rail à la SNCF, associant en un beau ramassis d’abomination marxisme révolutionnaire et islam politique !
Tout cela au nom du sacro-saint Service Public. Dont il faut dénoncer le mythe, grâce auquel il masque un sévice public. Qu’est-ce qu’un mythe ? Sans conteste, une fable, un récit fabuleux, qui aurait pour vocation autant de charmer que d’expliquer et de solutionner l’inexplicable. Il est également « une représentation passée de l’histoire de l’humanité », « une construction de l’esprit sans relation avec la réalité[6] ». De fait, il joue un rôle considérable dans l’appréciation et le comportement des individus et des collectivités. N’est-ce pas la définition même du service public ? Sauf qu’imposé, communautaire et délivré du souci de la concurrence, donc de l’efficacité réelle, il est un Léviathan, un Moloch, dans la gueule duquel les citoyens sont enfournés bon gré mal gré. Prétendument il serait indispensable, au service des besoins de tous.
Revenons à nos besoins primaires : se nourrir, se vêtir. Aucun service public ne se préoccupe en France d’être le grand pourvoyeur de pains et de croissants, de vastes manteaux et de petites culottes. Heureusement d’ailleurs. Ce qui nous assure d’être abondamment fournis, que ce soit tant au moyen des entreprises privées que des associations caritatives, de la grande distribution à Emmaüs, en produits divers, sans cesse renouvelés, améliorés, et variés par l’invention des individus que protègent encore les lambeaux du capitalisme libéral étranglé par les milliers de pages du Code du travail et une fiscalité punitive, confiscatoire, suicidaire et championne du monde. Faut-il à cet égard se souvenir de l’économie entière aux mains de l’Etat, ce Service Public géant, lors des sept décennies soviétiques : au temps bienheureux du communisme les queues s’allongeaient devant les magasins aux trois-quarts vides, sinon de quelques produits aussi uniformes que médiocres… C’est alors que le Service Public paradait sous la forme du Sévice Public auquel nul n’échappait. Ainsi la SNCF, la RATP, la Sécurité sociale, sans oublier le RSI, cette Sécurité sociale des Indépendants, sont des monopoles, aux mains d’une mafia étatique et syndicale (quand aux Etats-Unis « mafia » et « syndicate » sont des synonymes).
Personne n’est jamais contraint de devenir le client d’une société privée, forcément soumise à la concurrence ; en revanche tous sont obligés par l’Etat à consommer et subir ses services publics monopolistiques : qu’il s’agisse de la SNCF, de la RATP, de la Sécurité sociale, dont le nom sonne comme une maison de sécurité (entendez une prison), voire de la Police et de la Justice. Heureusement, en cette affaire, le Parlement européen, pourtant pas toujours pertinent, voudrait imposer le respect de la concurrence à des organismes comme la SNCF et la Sécurité sociale, quoique l’on puisse aisément imaginer combien l’Etat, nos chers, trop chers élus et nos syndicats freinent des quatre fers, enferrés qu’ils sont dans leurs privilèges, la puissance de leur tyrannie. Sans compter l’impéritie de leur gestion, si l’on pense que la SNCF, sans cesse déficitaire (comme d’ailleurs la Sécurité sociale), pour la valeur de la moitié de son chiffre d’affaire, voit son abîme financier sans cesse comblé par l’Etat, encore une fois le contribuable, à hauteur de 13 millions d’euros par an en y incluant ses retraites, soit depuis des décennies plus de 28 milliards d’euros de subventions pour une société en faillite constante…
Quelle est la solution ? Privatiser ! L’Allemagne et le Royaume Uni ont vu leurs compagnies ferroviaires devenir non seulement bénéficiaires après leur privatisation, quoique partielles, mais gagner en sécurité. Les trains régionaux suisses fonctionnent parfaitement bien. Depuis le 1er janvier 2020 la SNCF est une société anonyme qui n'embauchera plus ses nouvelles recrues au statut de cheminot. C’est une étape clef de la réforme ferroviaire de 2018 qui passe presque inaperçue, en pleine grève, à peu près autant que l’entrée dans la concurrence européenne, qui permet à des compagnies étrangères d’exploiter les lignes françaises - et réciproquement- , à l’instar de Trenitalia qui circule dès 2020 entre Milan et Paris.
Voulez-vous que les dividendes du CAC 40 financent vos retraites ? Il suffirait de pratiquer une retraite par capitalisation, en essayant soin de choisir les bons chevaux de la Bourse et de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, d’appeler de ses vœux des fonds de pension français.
La CGT et autres syndicats comme FSU, FO et Solidaires prétendent haïr les retraites par capitalisation ou par points. Cependant ils gèrent des fonds de pension alimentés par le contribuable en faveur des fonctionnaires. Depuis 2005, l’ERAFP, l’Etablissement pour la Retraite Additionnelle de la Fonction Publique, reçoit en effet près d’un milliard par an pour capitaliser la retraite complémentaire des fonctionnaires. Ces syndicats siègent également aux conseils d’administration de l’AGIRC et de l’ARRCO, régimes de retraite par répartition et par points. De même, pour la Préfon-retraite, soit la Caisse de prévoyance de la fonction publique, qui détient 17 milliards placés sur les marchés financiers… Alors qu’avec un cynisme et une hypocrisie sans nom ces mêmes acteurs dénoncent la retraite par capitalisation. Or cette dernière viendrait au secours d’une économie française mal en point, permettant de développer des fonds d’investissements, finançant les créations d’emplois, augmentant via la TVA les revenus de l’Etat qui pourrait imaginer (s’il en est capable) de diminuer les charges sociales et cette fiscalité confiscatoire qui nous étrangle. Citons une étude Natixis du 2 janvier 2020[7] : un euro investi en 1982 en France fournit en 2019 une richesse de retraite de 1,9 € dans le système de répartition plébiscité par l'Etat. Mais 21,9 € dans un fond de pension avec 50 % en obligations et 50 % en actions sur le marché français. Le capitalisme libéral fait dix fois mieux qu’un Etat essoufflé.Comme le montre Black Rock, une société multinationale spécialisée dans la gestion d'actifs, dont l’action a été introduite à 14 dollars en 1999. Elle est aujourd'hui à 509 dollars, et a donc été multipliée par 36 (soit +20% par an), ce au service de retraités fort aisés aussi bien que modestes. Si les Français avaient investi dans Black-Rock, leurs retraites seraient plus que financées et plus généreuses…
Nous ne prétendrons pas juger de manière assurée un projet de réforme des retraites qui n’est ni réellement publié, ni finalisé, sans compter que le voilà déjà écorné par les coups de boutoir des syndicats qui s’assurent de jolies concessions, ou plus exactement des « partenaires sociaux », joyeux euphémismes pour dissimuler des prédateurs asociaux. Reste qu’un Etat notoirement si incompétent pour gérer son budget, sa dette, le chômage, et cependant fort en gueule, ne nous laisse aucune illusion sur l’équité d’une réforme des retraites cependant nécessaire. Tout juste, avec des moyens communistes, si nous pourrons nous payer une retraite cistercienne. Nous ferions bien plus confiance (quoique jamais complètement) à des régimes privés. Au-delà du monopole étatique et de sa servitude volontaire, du capitalisme de connivence avec l’Etat, un capitalisme réellement libéral saurait faire profiter les adhérents exigeants de fonds de pensions concurrentiels. Car, pour lire Milton Friedman, « le citoyen […] que la loi contraint à consacrer quelque 10% de son revenu au financement de tel type particulier de système de retraite administré par le gouvernement est frustré d’une partie correspondante de sa liberté politique[8] ». Reste qu’une telle conclusion ferait vomir d’horreur tout syndicaliste, tout étatiste, tout socialiste, voire tout Français culturellement ignorant en libéralisme[9], et qui auraient eu le masochisme d’aller jusqu’au bout d’une telle lecture. Il est à craindre en effet, si l’on écoute le pessimisme de Joseph Schumpeter, que « le capitalisme (le système de libre entreprise), en tant que système de valeurs, de mode d’existence et de civilisation, pourrait bien sembler ne plus peser assez lourd pour que l’on se préoccupe de son sort[10] »…
C’est en marchant dans la nature sauvage, giflée de neige ou caressée par l’odeur des feuillus, que l’on comprend sa dimension anthropologique : nous sommes des créatures issues de la boue primordiale, au même titre que l’ours et l’oiseau, des hominidés destinés à survivre, vivre et mourir. Mais aussi délicieusement condamnés à la connaissance de cette nature. Rien ne vaut alors se fier à des guides, aussi scientifiques que poètes. Au XIX° siècle, John Muir est le premier Américain à vouloir sanctuariser de vastes et exceptionnels espaces naturels, il reste pour la postérité l’inlassable découvreur des Montagnes Rocheuses. Ce pionnier de ce que l’on appelle outre-Atlantique le « nature writing » appelle une pionnière venue du XX° siècle, Ecossaise cette fois, qui vibre pour nous dans La Montagne vivante. Aujourd’hui, le naturaliste Bernd Heinrich nous montre comment plantes et animaux savent Survivre en hiver et vivre En été, tandis que notre amour inquiet d’une nature à préserver gagne heureusement en légitimité. Nombreux sont aujourd'hui les écrivains américains à s'inscrire dans un rapport rude et privilégié avec la nature sauvage, tel Rick Bass...
Bien moins connu que Thoreau[1], voire qu’Emerson[2], dont il fut le guide lors d’une découverte du massif du Yosemite, John Muir mérite pourtant plus que notre amitié. Né Ecossais en 1838, mort Américain en 1914, c’est un fils de pionnier installé dans le Wisconsin. Son talent pour le bricolage inventif se manifeste dès l’enfance, autant que le goût pour la lecture ; ses études scientifiques et ses boulots divers ne l’empêchent pas de « s’échapper dans la nature fleurie » afin d’herboriser dans les Montagnes Rocheuses, alors peu explorées. Il se fait bientôt une plume : son premier article, sur les glaciers du Yosemite, est publié en 1871 dans le New York Tribune. Etudiant avec circonspection et amitié chaque plante, chaque écureuil, il partait randonner avec trois fois rien, sans même un manteau, sauf du pain et du thé, dormant dehors, y compris sur des sommets dépassant les trois mille mètres, poussant jusqu’en Alaska pour y découvrir des glaciers inconnus et monstrueux. Ses écrits, du moins un choix fort représentatif parmi ses livres, conjuguant le talent du reporter naturaliste et l’enthousiasme du conférencier, avec la fluidité évocatrice du poème en prose, sont pour nous réunis dans Célébrations de la nature. C’est grâce à ces articles, en particulier dans la revue Century, que le Congrès crée le premier Parc National au monde en 1890, soit celui du Yosemite, en Californie, qu’il fait découvrir au Président Theodore Roosevelt en personne. Plus modestement, il devient bientôt le Président du « Sierra Club », défendant ardemment la cause des forêts et des espaces sauvages. Toute cette activité américaine ne l’empêcha pas de voyager en Europe, de remonter l’Amazone en voilier…
Marcheur impénitent et écrivain, John Muir alterne les textes à connotation scientifique (sur la « Laine sauvage »), faunistique (sur le turbulent écureuil de Douglas) et les récits d’explorations entre canyons et sommets, y compris hivernales. Nous sommes du côté de « Cathedral Peak », dans le Yosemite, dormant sur le sable de mica, entre les rocs et près d’un feu, admirant la lumière de la lune sur les parois, ce qu’il faudrait accompagner des photographies grandioses en noir et blanc d’Ansel Adams[3]. La « nuit périlleuse au sommet du mont Shasta » est une narration d’une beauté poétique inouïe, entre la poudreuse illuminée et le « continent de nuages […] plaine violette et montagnes argentées de cumulus », avant qu’une tempête de neige soit pour lui une « chance », car il s’est aménagé une cache douillette sous un bloc de lave rouge. La tempête suivante le saisit sur une crête entre bourrasques glacées et sol volcanique brûlant !
La montagne est un terrain d’aventures, mais aussi de peintures verbales, car John Muir est un coloriste exceptionnel, usant de toute les palettes du vocabulaire pour décrire les changements d’atmosphères des paysages montagnards, quelque soit le temps, qu’il s’agisse du Grand Lac Salé, des séquoias de Californie ou du « gouffre de couleurs » du Grand Canyon nanti d’une profuse « collection de livres de pierre ». Au point qu’il contemple « ce somptueux tableau en élevant les bras afin de l’enfermer comme dans un cadre ».
Même si certains textes, plutôt destinés à une promotion touristique, sont d’un intérêt plus modeste, comme « Le parc national de Yellowstone », l’intérêt ne faiblit guère en cette lecture encyclopédique. Quoique l’écrivain ne soit pas religieux, sa capacité à l’admiration passionnée change la nature en une cathédrale universelle.
Outre l’étonnement devant la complexité et la beauté de la faune, de la flore et de la géologie sauvages, il y a chez John Muir un tropisme polémique, dénonçant « l’idée barbare selon laquelle les ouvrages de la nature ont quelque chose d’essentiellement grossier ». Il s’emporte avec raison contre le dogme « qui considère que le monde a été fabriqué spécialement à l’usage de l’homme » et préfère laisser la nature vivre sa vie plutôt que l’exploiter inconsidérément.
John Muir étant né en Ecosse, pensons à Nan Sheperd qui en parcourut les montagnes avec une belle obstination, mais au cours du XX° siècle, puisqu’elle vécut de 1893 à 1981. Pourtant grande voyageuse, de la Norvège à l’Afrique du Sud, en passant par la Norvège, elle préférait inlassablement revenir arpenter la région montueuse de Cairngorm, au plus rude de l’Ecosse, ce, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente… Ce n’est qu’une contrée de collines basses granitiques et de falaises ruinées, qui ne dépasse guère 1200 mètres d’altitude, cependant les influences arctiques sont telles qu’un blizzard têtu y glace plus que les oreilles.
Ecrite dans les années 1940, cette Montagne vivante est faite de douze chapitres, chroniques à la lisière du récit, de l’essai et du poème en prose. Il ne s’agit pas d’un palmarès de courses et d’ascensions, encore moins d’exploits d’alpinistes en mal de vanité, mais de traversées attentives, d’explorations aussi vastes qu’intimes, le but n’étant pas le seul sommet aussitôt quitté, mais le recherche des « recoins » et leur « distillation de beauté ». Là règnent en maître la connaissance de l’espace et la sensibilité profonde à l’égard de la nature, alors que les cinq sens sont affutés, y compris avec le concours de nuits à la belle étoile. Sans oublier les habitants de ces contrées, rudes à la tâche et accueillants, qui « constituent l’ossature de la montagne ».
Le regard de Nan Shepherd à la précision de l’entomologiste et la plus vaste amplitude cosmologique : « Depuis les brins de bruyère tout proches jusqu’au plus lointain pli de la terre, chaque détail se dresse dans sa propre validité ». Par la grâce de son écriture persuasive, aussi sensuelle et rugueuse que la nature traversée, elle nous propose des expériences initiatiques, comme cette ascension dans le blanc du nuage, soudain doublé par celui de la neige : « un blanc de non-vie ». Pourtant « ce n’était pas un monde vide. Car partout dans la neige, les oiseaux et les animaux avaient laissé leurs traces ». En ces moments la « déferlante écumante » du brouillard est à la fois une menace, tant pour les marcheurs que pour les avions qui ont laissé leurs carcasses dans les parois, et une esthétique[4].
Hélas, lorsqu’arrivent les forestiers pour abattre du bois, elle « tremble particulièrement pour la mésange huppée, dont la rareté fait la fierté de ces bois ». Or les écorces des pins sont « épaisses comme des livres ». Toute une sensibilité avec la nature est service par une langue que le traducteur a su, nous le devinons, retranscrire…
Elle grimpe des couloirs escarpés, elle descend dans les lochs inondés, parfois au risque de sa vie : ce dont témoignent ceux que l’on a retrouvés brisés par une chute ou gelés par le blizzard, ceux qui « ont sous-estimé la puissance de la montagne ». Ses qualités physiques d’endurance s’associent avec une capacité hors du commun à faire de la description un art : les milles formes qu’emprunte la glace, les couleurs des crépuscules, du bleu-ardoise au mauve, ou celle du mois d’octobre parmi les jaunes bouleaux et les sorbiers des oiseleurs aux baies rouges. Marchant, il lui faut devenir un peu zoologue auprès des cerfs élaphes et des aigles royaux, un peu botaniste auprès de la flore alpine, pour observer sur les hauteurs « la ténacité de la vie ». Son matérialisme paysager et biologiste se suffisant à lui-même, alors que « le corps pense », elle n’a pas besoin de transcendance, sinon de l’éthique du marcheur[5] : « les sens accordés, on marche avec la chair transparente ».
Dans un genre différent, l’on serait bien curieux de lire les trois romans modernistes que Nan Shepherd publia autour de 1930 : The Quarry Wood, The Weatherhouse et A Pass in the Grampions Ou les poèmes de In the Gairngorms. Mais, tel que dans cette Montagne vivante, son régionalisme atteint à l’universel. Son lyrisme scientifique et maraudeur n’est jamais grandiloquent et son sens du voyage à pied s’inscrit dans ce que l’on appelle outre-Atlantique le « Nature Whriting ». Ce recueil fut d’ailleurs publié, en 1977, lorsque parurent les livres de Bruce Chatwin, En Patagonie[6], et En Alaska de John McPhee[7], suivis par l’éblouissant et himalayen Léopard des neiges de Peter Matthiessen[8], puis les œuvres d’Annie Dillard[9].
Comment un minuscule roitelet, à peine plus gros qu’une pièce de monnaie, peut-il Survivre à l’hiver, à la neige, aux blizzards qui laminent le nord du continent américain pendant de longs mois ? Car « au cours de l’hiver, la cristallisation de l’eau détermine en fin de compte le destin de toute chose ». Sous-titré « L’ingéniosité animale », l’essai, originellement publié en 2003, a été longuement tissé par un professeur de l’Université du Vermont, Bernd Heinrich.
Même si, avec leur « forme hexagonale », les cristaux de neige sont « une métaphore de la beauté de la terre », ils sont avec la glace les ennemis implacables de la chaleur de la vie. Pour survivre, les écureuils entrent en hibernation près de leur cache où ils entreposent des « cônes à graines » ; la tortue peinte tombe en léthargie sous la couche glacée, « où toute respiration, tout mouvement, et vraisemblablement presque toute activité cardiaque ont cessé. Au printemps, elle remonte, se réchauffe, respire un peu d’air et reprend sa vie là où elle s’était arrêtée ». Aussi incroyable que cela puisse paraître, certaines grenouilles gèlent, du moins la moitié de l’eau de leur corps, mais pour cligner des yeux et s’agiter au retour de la douceur ! Et pour revenir au roitelet, c’est en gonflant ses plumes qu’il parvient à se protéger. Le monarque, un papillon, émigre, d’hiver en été, du Canada vers les montagnes du Mexique…
L’essai scrupuleux est également autobiographique, dans la mesure où Bernd Heinrich raconte ses promenades, ses explorations, de l’Etat de New-York au Minnesota, ses prélèvements et expériences, mais aussi ses étonnements communicatifs. Documentaire pointu, et cependant servi par une prose attentive et sensuelle, tel apparait Survivre à l’hiver. Nanti de fines illustrations crayonnées, de la main de l’auteur lui-même, de notes et d’une bibliographie, toutes scrupuleuses, l’ouvrage ravira autant le scientifique que le promeneur hivernal, sans oublier le poète.
Après avoir survécu aux frimas, vient « une saison d’abondance », selon le sous-titre de Bernd Heinrich. Plantes et animaux accueillent avec ardeur leur saison favorite, là où il est urgent de vivre et de fleurir, et surtout de « se reproduire à tout prix » et de grandir En été. C’est l’équinoxe de printemps, vers le 20 mars, qui, entraînant plus de soleil que de nuit, sonne la grande marche de l’été. Nous sommes dans le Maine, au nord-est des Etats-Unis, où l’on voit arriver les « oiseaux précoces ». Bientôt l’on entend le « tchiiip enthousiaste » des passereaux « phébis ». Auquel répond le « chœur des grenouilles ».
Saviez-vous que les papillons « Cecropia », émergeant de leur chrysalide, « injectent du sang » à leurs ailes pour tenter un accouplement de quinze heures et pondre aussitôt des « paquets d’œufs » ? Que dans une carcasse de dindon pullulent les coléoptères : « des nécrophores aux élytres oranges et noirs »… Tout est spectacle à qui sait comme Bernd Heinrich regarder, comme le « colibris à gorge rubis », qui est le seul de son espèce en cette région, les mésanges qui se nourrissent de chenilles, les mousses et lichens qui revivent à la moindre pluie, la « sarabande » des mouches, les « guerres de fourmis ».
Cette fois en un cahier couleurs pullulent crocus et capricornes, chenilles et papillons pour ajouter à notre plaisir, quoiqu’il soit à son comble en picorant ses anecdotes botanistes et sa « psychologie animalière », publiées en 2009 aux Etats-Unis, et, on le suppose, dans plein de l’été. Aux connaissances pointues du naturaliste, Bernd Heinrich ajoute un sens de la narration et de l’anecdote, parmi lesquels la rigueur scientifique n’exclut en rien la poésie. Son diptyque, qui rejoint la belle collection « Biophilia[10] » des éditions José Corti, est en mesure de lui permettre de voisiner avec la réputation de Thoreau et de l’entomologiste français Jacques-Henri Fabre[11].
En son recueil de récits intitulé L’Ermite, l’écriture de Rick Bass est d’une qualité profondément poétique. Tel ce couple de chasseurs dans le froid qui va cheminer avec les chiens sous la couche de glace d’un lac asséché. A cette nuit sous le gel de la nouvelle titre, répondent les nuits de feu pour deux époux dans « Le Pompier ». Chaque fois, un voyage étrange permet une découverte éblouie de la nature, une confrontation avec les éléments consolide une rencontre cruciale avec soi et avec autrui.
L’on peut lire également ces textes comme des histoires d’amour. Dans les boyaux d’une mine désaffectée, Russel et Sissy découvrent leurs identités profondes, puis s’aiment, pour signifier une incontournable union avec les entrailles et le sens de la terre. Plus prosaïques, parfois plus faibles (« Les Prisonniers »), d’autres nouvelles montrent la « distance » géographique et temporelle comme une métaphore de l’éloignement entre les êtres… Elles sont cependant toujours une vision privilégié du réel, comme lorsque Jim subit de multiples opérations des yeux dans « La Fête du Président ».
Ancien géologue et spécialiste des champs pétrolifères, Rick Bass est un écrivain des sols, de la nature, des montagnes du Montana aux Appalaches, guettant « les cerfs » autant que les sentiments humains à travers ce continent américain dont la visite émue à la maison de Jefferson - rédacteur de la Déclaration d’Indépendance - est le point nodal.
Par-delà l’amplitude temporelle de cette belle poignée de livres, qui court sur plus d’un siècle, et au-delà de la dimension scientifique et poétique, de l’émerveillement devant la beauté, la destination politique est implicite, sinon explicite dans le cas de John Muir qui œuvra pour la création de Parcs nationaux. Sans que nous voulions choir dans un niais écologisme[12], ce sont en quelque sorte des auteurs engagés en faveur de la nécessaire protection de zones naturelles dédiées à la biodiversité et à la sauvagerie intouchée, sinon par les pas discrets des marcheurs…
Jean-Clet Martin : Logique de la science-fiction,de Hegel à Philip K. Dick,
Les Impressions nouvelles, 352 p, 22 €.
Jean-Clet Martin : Ridley Scott. Philosophie du monstrueux,
Les Impressions nouvelles, 272 p, 20 €.
Jean-Clet Martin : La Philosophie de Gilles Deleuze,
Payot, 368 p, 9,70 €.
Le monolithe noir de 2001 L’Odyssée de l’espace pourrait être fait de lumière. Il irradie depuis la création en direction de multiples possibles. La chose et son essence spéculative n’a pas échappé à Jean-Clet Martin. Aussi lit il pour nous son irradiation science-fictionnelle, depuis Hegel jusqu’à Philip K. Dick. Mais que vient faire Hegel en cette galère, ou plutôt en ce vaisseau spatial ? Aux philosophes confits dans une vision traditionnelle de leur discipline, de Platon à Heidegger, et sacrifiant aux vieux dieux de l’ontologie, Jean-Clet Martin, qui commença sa carrière en exégète de Gilles Deleuze, préfère un pied de nez, un coup de pied dans le lit défait de la sagesse, et s’aventure à plaisir dans les territoires exotiques et dangereusement modernes d’une Logique de la science-fiction et du cinéma de Ridley Scott, le réalisateur de Blade Runner, pour en déduire une Philosophie du monstrueux. Il faut admettre que nous sortons un tantinet époustouflés de ces lectures qui conduisent aux destinées du transhumanisme et de cette intelligence artificielle qui acquiert peut-être une âme.
Revenons à cette « logique » de Hegel ; ce que fait trop allusivement Jean-Clet Martin au début de son étude, quoique l’on parvienne bientôt à l’y deviner. L’impétrant lecteur peut bien s’interroger : que vient faire l’auteur de La Philosophie de l’Histoire, de l’Esthétique, le penseur de la dialectique au service du système des connaissances de son époque, auquel notre essayiste a déjà consacré un sérieux ouvrage[1], avec une science-fiction née un siècle après lui ? Ouvrons le premier volume de l’Encyclopédie des sciences philosophiques, publié en 1817, soit La Science de la logique : « La logique, dans la signification actuelle de philosophie spéculative, prend la place de ce qui était en d’autres temps nommé métaphysique[2]». Là où « l’être pur constitue le commencement [et] Dieu le concept inclusif de toutes les réalités[3] », il faut entendre l’origine de toute fiction spéculative.
La dimension cosmologique de ce commencement ne fait pas de doute, qu’il soit théologique ou scientifique. Originelle, La Logique prédispose donc à toutes les possibles : « Elle est la carte de ses transformations possibles, de ses régions encore inconnues, à explorer ». Ainsi l’essai de Jean-Clet Martin cartographie son avancée selon le plan de Hegel lui-même : ses trois parties s’appellent « L’être », « L’essence » et « Le concept ». Or, souligne notre essayiste, « la science-fiction exerce sur nous une attraction inévitable, nourrie de métaphysique et de théologie expérimentale », au point que l’on y trouvera « une réécriture possible de la Logique, un goût pour l’absolu qui en constituera comme un terrain d’expérimentation supérieure, une entrée en des aventures fort paradoxales. » En effet, de Wells à Philip K. Dick, en passant par Asimov ou Van Vogt, cette littérature regorge de fondations de civilisations, de planètes vierges ou étrangement habitées à coloniser, de galaxies à explorer, sans oublier des structures religieuses et politiques parfois inouïes.
Allégorique est pour Jean-Clet Martin, le parallélépipède originel de 2001 L’Odyssée de l’espace, aride et vierge, « sans aucune priorité chronologique », d’autant qu’il réapparait à la fin du film, et auprès duquel un singe lance un bâton, premier outil et première arme, qui devient en son envol un vaisseau spatial, vaisseau « encyclopédique des sciences », pour reprendre Hegel. Son « approche imaginative de Hegel » est faite de prospections, comme La Phénoménologie de l’esprit est une Histoire de l’humanité à partir d’un ex nihilo fondateur et en passant par la naissance de Dieu. En ce sens le devenir hégélien est le fil rouge de la science-fiction. Or les personnages du film de Stanley Kubrick, mais également ceux du livre de Clarke[4], oscillent sans cesse entre le néant et l’être, entre le vide spatial et l’éloignement de la terre, parfois invisible, entre la solidité de la planète originelle et celle du vaisseau dont l’ordinateur portant fait des siennes, menaçant de renvoyer au néant les astronautes.
Cependant, dans Ubik, de Philip K. Dick, les morts ne sont pas tout à fait morts, suspendus dans un entretemps, entre le fini et l’infini. Il n’est pas étonnant que Jean-Clet Martin pense à cet égard au personnage de Néo, dans Matrix, le film de Lana et Lilly Wachowski, au moment de quitter la « matrice » et son monde programmé pour faire le saut dans l’inconnu du chaos, quoique cette dernière contienne un algorithme viral à cet effet. Autre rapprochement : Le Cycle de Fondation d’Isaac Asimov peut être compris comme un succédané de l’hégélienne Philosophie de l’Histoire, dont la téléologie anime par ailleurs cette propension des auteurs de science-fiction à composer des cycles, comme Van Vogt avec son Cycle du non-A, Frank Herbert avec Dune et Dan Simmons celui d’Hypérion, tous opus aux milliers de pages. Car ce genre a pour espace-opera tout ce qui va des quanta et des atomes aux plus vastes galaxies cheminant dans l’univers en expansion, l’œuvre empruntant alors le mouvement immense de son objet ; sans compter l’expansion de ses empires politiques et leurs belligérances continues. Mieux - ou pire - l’hyperespace se conjugue avec un trou noir temporel : au-delà de La Machine à explorer le temps de Wells, voguent Les Vaisseaux du temps de Stephen Baxter où l’on circule « transversalement entre les versions potentielles de l’Histoire ». Hegel parlait à cet égard des choses qui peuvent être et simultanément ne pas être. Les uchronies de Robert Silverberg, comme Roma aeterna ou de Philip K. Dick, comme Le Maître du Haut-Château[5]ne sont pas loin. Un espace non euclidien apparait dans La Maison de la sorcière, un conte de Lovecraft, maison et paysage aux propriétés physiques et gravitationnelles défiant toute explication.
Alors que des écrivains de science-fiction n’hésitent pas à faire référence à Hegel, comme Van Vogt, dont Le Cycle du non-A forme une histoire « non-aristotélicienne », la Trilogie divine de Philip K. Dick n’est-elle pas une image d’un Dieu qui est à la fois Essence et Être de tous les possibles ? Ainsi répond Jean-Clet Martin : « La Logique de Hegel n’a d’intérêt que pour un lecteur qui saurait lire son déroulé dans la clarté d’un triptyque parfaitement intuitif en y réintroduisant le tour fictif d’une science qui pourrait rendre transparents les différents volets et les recouvrir l’un par l’autre sans les occulter ».
Lorsque l’Être s’extrait du néant, le film de Christopher Nollan, Interstellar, louvoie entre trou noir et lumière, comme dans une chambre photographique. Ainsi la naissance et le déploiement d’une cosmogonie parcourt de manière obsessionnelle l’univers de la science-fiction. Une apparition lumineuse, « le spectre de son fondateur », ponctue sans cesse Le Cycle de Fondation d’Asimov. Dans lequel le personnage de Seldon est à l’origine d’une encyclopédie, comme le fut Hegel avec son Encyclopédie des sciences philosophiques. Cependant, l’identité voit son essence mise à mal, une différence polymorphe démultipliant les personnages.
Reste que fondamentalement Philip K. Dick est le suprême maître hégélien, dont Le Maître du Haut Château ressortit d’une autre logique, opposée à la doxa, grâce à laquelle les Etats-Unis ont été envahis par l’Allemagne nazie et le Japon, là où un étrange auteur imagine en son livre circulant sous le manteau que l’Amérique aurait gagné la guerre. L’Histoire aurait plusieurs fleuves possibles, naviguant sur un Temps désarticulé, pour reprendre un autre titre de Philip K. Dick. « La limite virtuel / réel, sa frontière s’abîme, devient poreuse », la paranoïa est « une activation philosophique de systèmes possibles », comme dans La Vérité avant-dernière. La topographie subit le même sort dans Le Monde inverti de Christopher Priest, qui met en scène une cité nomade… Les Fictions de Borges[6], auquel notre essayiste a consacré un ouvrage[7], dont ses « Ruines circulaires », sont à l’affut.
Des romans où les idées deviennent matière, quoique la réciproque y soit vraie, où l’on rencontre des « chose-esprits », des romans où la mythologie fusionne avec l’univers science-fictionnel, des machines qui deviennent cerveau et accèdent à la capacité de former un jugement, des personnages qui rencontrent leurs descendants du futur, des voyages qui dépassent la vitesse de la lumière, la rupture du principe de causalité, des « tombeaux du temps » qui s’ouvrent dans Hypérion de Dan Simmons ; tout est possible en cette Logique de la science-fiction. Y compris chez Poul Anderson, dont le vaisseau de Tau zéro affronte la contraction de l’univers, en une « intrigue métaphysique » où il est possible de toucher l’absolu…
La démonstration de Jean-Clet Martin est probante, brillante, usant de nombreuses références issues d’un multivers romanesque hypertechnologique et hyperconceptualiste. Elle sait filer l’arachnéenne toile qui va de l’origine hégélienne aux vaisseaux de l’espace et du temps science-fictionnels. L’écriture de Jean-Clet Martin, virtuose, jonglant avec l’érudition, virevolte à l’intérieur et autour de son sujet. Métaphorique, informée, elle a peu ou prou les défauts de ses qualités : un rien verbeuse, un tout entraînante, elle ne ménage pas son lecteur, qui est censé déjà maîtriser bien des attendus philosophiques, de Platon à Gilles Deleuze, et s’y reconnaître dans la foule d’allusions et d’exemples venus d’auteurs, souvent américains, qui sont des références de la science-fiction, de Frank Herbert à Dan Simmons, le dieu presqu’omniscient inégalé du cycle d’Hypérion. Quoiqu’il ne prétende pas à « une histoire raisonnée » du genre, son balayage centrifuge n’en est pas moins fulgurant.
De manière complémentaire, l’on retrouve le maître des dystopies et autres uchronies, Philip K. Dick lui-même, dans le dernier livre de Jean-Clet Martin : Ridley Scott. Philosophie du monstrueux. L’écrivain n’est-il pas l’auteur, en 1968, du roman Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Roman réédité sous le titre de Blade Runner quoiqu’il n’apparaisse en rien dans le livre, à la suite du film de Ridley Scott, qui éclaboussa les écrans en 1982. L’histoire du « Blade runner » Rick, chasseur d’androïdes en situation illégale, d’ailleurs prétendument dépourvus d’empathie, se déroule sur une terre qui a été dévastée par une explosion nucléaire, où les animaux ont pratiquement disparus. Aussi le rêve de Rick est de remplacer son mouton électrique par une véritable chèvre. Hélas, cette dernière sera jetée du haut d’une maison par Rachael qui aimait son androïde éliminé au point de coucher avec lui…
Ridley Scott en offre une vision plus noire, apocalyptique, qualifiée de « cyberpunk », amplifiant l’inquiétude sur l’humanité des androïdes, « réplicants » qui font fonction d’esclaves en zones dangereuses, mais aussi du personnage principal. Le test « Voight-Kampf », destiné à mesurer le degré d’humanité est mis à mal et au bout du compte l’on arrive à se demander si tout un chacun n’est pas un androïde, ou une « Andréïde », ce dès le roman de Villiers de l’Isle-Adam, L’Eve future, en 1886[8]. Courses poursuites et meurtres agrémentent le film d’action, quoique aux questions d’humanité et de transhumanité technologique, entre eugénisme et clonage, s’ajoutent celle de la quête d’immortalité. Sans oublier la dimension d’anges déchus de ces réplicants aux pupilles rougeâtres dans la nuit, la puissance athlétique de ses femmes évoquant de sublimes machines, quoique plusieurs personnages s’identifient à des animaux. De nombreux films, et des jeux vidéo seront les descendants plus ou moins réplicants de Blade Runner, entre Terminator et Inception. Et maintenant un essai philosophique de Jean-Clet Martin.
Car si Blade Runner est l’opus iconique de Ridley Scott, ses autres films contribuent avantageusement à cette Philosophie du monstrueux selon Jean-Clet Martin. Ainsi Alien confronte l’humanité en désarroi à une mutation quasi mécanique, les napoléoniens Duellistes se combattent jusqu’à dépasser leurs capacités physiques, comme pour annoncer Gladiator, Thelma et Louise pousse l’agressivité féminine jusqu’à la métamorphose, Prometheus invente un ingénieur issu d’une autre planète et qui offre son corps, son patrimoine génétique, à notre monde pour enfanter un nouveau règne vivant…
Interrogeant les limites, les transgressions et les métamorphoses technologiques de l’humain, le philosophe se alors veut « chasseur d’androïde ». C’est avec pertinence qu’il le trouve chez Thomas Hobbes, dont le « Léviathan », monstre collectiviste et tyrannique fait de tous les corps de la nation, est également un « spectre fait de molécules ». L’on devine alors que la dimension corporelle poussée au-delà de ses possibilités est débordée par la dimension politique qui en découle. L’avenir de l’humain et de l’humanité horrifiés est en jeu.
Depuis Métropolis de Fritz Lang, en passant par les possibilités ludiques et constructivistes, voir apocalyptiques, de l’image de synthèse, le cinéma, en particulier celui de Ridley Scott, pourtant maltraité par la critique, traite le corps comme une pâte à modeler, autant physique que conceptuelle. D’autant que le vertige mythique n’effraie pas le cinéaste, du titanesque et homérique combat qui anime Gladiator et Les Duellistes, aux parages cosmiques et démiurgiques d’Alien et de Prometheus ; ce dernier se permettant d’animer dans un couloir chaque particule élémentaire portant la mémoire d’une scène. La violence métaphysique trouve son anima cyberpunk dans les exacerbations technologiques, jusqu’à ce que l’androïde puisse s’assurer d’une nature qui sera celle d’un « automate spirituel », en une prométhéenne transgression insupportable à la tradition humaniste.
La science-fiction transhumaniste[9], c’est déjà presque maintenant : homme augmenté par la technologie et les exosquelettes, chimères animhumaines… Un nouveau vitalisme déborde les cadres. Contrairement à bien des philosophes traditionnalistes, s’il préfère le posthumanisme au transhumanisme, Jean-Clet Martin ne porte de pas de jugement moral définitif. Il préfère s’intéresser au sublime de ce cinéaste « néoromantique », décrire et pousser à bout les phénomènes et les fantasmes mis en œuvre dans ses films, en particulier le rôle de la technique, destinée à permettre à la nature humaine de se dépasser, jusqu’à leurs implications métaphysiques, comme lorsque David, le héros d’Alien Covenant (cette « œuvre d’art totale », « wagnérienne ») croit en la mission qu’il s’est fixé, « hors de toute programmation, et qui consistera à tuer son créateur, son Dieu ». Ainsi le film « fait tomber la statue de l’Homme et des dieux, quand le cyborg s’enlise sous leur charme et en imite désir d’éternité ».
Une petite remarque s’impose, malgré l’immense qualité de l’essai, alors qu’il est question du film 1492 : Christophe Colomb de Ridley Scott : non, l’Eglise ne soutenait en 1492 pas « que la terre est plate » (p 18). Hors quelques farfelus incultes, l’Eglise connaissait avec Aristote, Bède le Vénérable et Saint-Thomas d’Aquin, la rotondité de la terre.
Oublions cette bévue. Le philosophe se doit, au-delà de débats circonstanciels, qu’ils soient platement politiques ou religieux, de penser une mutation anthropologique sans précédent, brusque, lorsque l’homme-machine, et plus encore la machine-homme, cassent le contrat aristotélicien et adamique. Dans quels univers allons-nous entrer ? Dans quelle liberté, quel rapport au mal ? Dans une apocalypse inédite ? C’est ce que tente de penser Jean-Clet Martin, en un « cogito cybernétique », là où un hologramme, dans Prometheus, est plus qu’un fantôme : « cette image de synthèse, qu’en penser ? Comporte-t-elle une âme ? » Si le lecteur peut parfois se perdre dans les exhalaisons d’une pensée sinueuse, explosive, l’enthousiasme de l’analyse, le sens des correspondances inédites, la capacité à l’ekphasis, c’est-à-dire la description des images filmiques, sans oublier, last but not least, la virtuosité interprétative, sont communicatifs. Même si comparer Ridley Scott à Mary Shelley, Michel-Ange et Wagner est peut-être hyperbolique ; qui sait...
Il y a une cohérence - certes fractale - dans le parcours de notre essayiste esthète. Né en 1958, Jean-Clet Martin, agrégé et docteur en philosophie, avec sa thèse sur Gilles Deleuze (1925-1995), d’abord parue en 1993, est à la tête d’un parcours intellectuel impressionnant. Il fait partie de cette génération pour laquelle la triade Foucault, Deleuze, Derrida est incontournable. Son premier travail, sous l’égide du maître, fut consacré à Gilles Deleuze, tandis que Derrida fut associé à un démantèlement de l’Occident[10]. N’est-il pas ici fidèle à l’orientation de Deleuze qui étendit la main de la philosophie vers le cinéma, au moyen de son Image-temps et son Image-mouvement ? À cet éloignement des philosophies de système totalisant au bénéfice des marges, des différences ?
La réédition de La Philosophie de Gilles Deleuze, permet un regard rétrospectif sur celui qui trouva son image séminale chez un maître, de façon à pouvoir ensuite parcourir sa propre trajectoire orbitale. Procédant par incandescence de mots clefs - « éthique et esthétique », « empirisme transcendantal » « nomadologie », « multiplicités » - l’essai n’ignore pas le goût de ces marges de la philosophie prisées par Deleuze que sont, outre le cinéma, les grands textes littéraires, de Marcel Proust à Malcom Lowry, qu’il déplie en son dernier chapitre. Cependant, comme il le rappelle dans son élogieuse et reconnaissante « lettre-préface », Deleuze se veut un philosophe à système, au sens classique, et de l’univocité de l’être, ce qu’il ne s’agit pas condamner, comme le fit Alain Badiou[11], mais d’accompagner par une lecture amicale et didactique : c’est ce à quoi se tient scrupuleusement Jean-Clet Martin, sans omettre la difficulté qui consiste à affronter une écriture souvent à quatre mains, avec Felix Guattari à l’occasion des Mille plateaux, par exemple. Le vitalisme du maître est une affirmation de l’être, de l’immanence et du devenir. Qui trouve son acmé dans l’œuvre d’art, telle que la proposent les dernières pages de Qu’est-ce que la philosophie ? : « L’art n’est pas le chaos, mais une combinaison du chaos qui donne la vision ou sensation, si bien qu’il constitue un chaosmos, comme dit Joyce ». Ou encore : « L’art prend un morceau de chaos dans un cadre, pour former un chaos composé qui devient sensible, ou dont il tire une sensation chaoïde en tant que variété[12] ».
L’historien de la philosophie, écrivant sur Hume, Spinoza, Nietzsche, puis Foucault et Leibniz, se mue en critique du capitalisme et de la psychanalyse, et surtout en faiseur de concepts, qui sont des systèmes de singularité, comme ceux de « rhizome » et de « déterritorialisation ». Fort peu hégélien, passablement poststructuraliste, essentiellement métaphysicien et immanentiste, Gilles Deleuze est un pluri-esthète, tant à l’égard du peintre Francis Bacon que du romancier Marcel Proust, sans compter les cinéastes, un interprète des signes ; et par-dessus tout, ce sur quoi insiste Jean-Clet Martin, un penseur de la vie et du concret. Il extravague « vers des architectures de pensée extra-philosophiques », au moyen de « constructions en variations ». En effet, « chaque livre de Gilles Deleuze constitue un dispositif où s’entrecroisent différentes composantes sémiotiques, des régimes de signes, d’affects, de percepts très différents selon les concepts qui en tracent la carte et en entrecroisent les variables diagrammatiques, transformationnelles et génératives ». Invitation à la lecture, boite de chemins selon le graveur Escher, l’essai de Jean-Clet Martin est autant un hommage qu’un bouillon de culture spirituel…
Être un docte passionné de philosophie n’empêche en rien de se passionner pour les romans de science-fiction, pour le cinéma d’action combattif et futuriste. Au contraire, surtout s’il est armé des plis deleuziens. Là se joue une enquête sur les possibilités du futur et de l’humain dépassé par ses propres projections mentales et techniques. Le guère passéiste Jean-Clet Martin, qui traversa l'enfer de la philosophie[13] et anime un blog roboratif intitulé avec brillance et humour Strass de la philosophie[14] ne compte pas en rester là. Ce dont témoigne sa page Facebook : « Une année passée entre de nombreux films poursuivant un parcours dans la science-fiction qui s'est concentré non plus seulement autour d'un voyage vers l'Espace, comme dans les débuts du genre, mais entreprend une aventure dans la profondeur de l'image. Une immersion numérique notamment à partir des années quatre-vingts à travers la naissance des jeux vidéo. Je pense qu'il faudrait encore compléter le tableau par un dernier volume centré sur la BD pour déborder « L'image-mouvement » et « L'image-temps » vers « L'image-virtuelle » qui relancera le cycle spectral de l'Esprit. C'est en route pour l'année qui vient ». Voilà bien une sorte d’alien intellectuel dont il faut encourager le travail et qui tend à l’humanité un miroir aussi exaltant qu’inquiétant…
Il se sentait vide comme une bouteille de gin percée. Vide de toute inspiration. Comme si le monde pourri qu’il avait cru porter en ses viscères l’avait abandonné, comme si la cohorte imbécile de ces saloperies de muses déchues et démodées ne consentait en rien à lui susurrer des bruits de Bloody Mary à l’oreille. Un écrivain, assis dans son studio puant les vieux alcools éteints, qui ne peut plus pisser sur le papier, ou grêler sur son clavier ne vaut plus un cent, n’est-ce pas ? Qui savait encore qu’il s’appelait Valmontis ? Evidemment un pseudonyme de frimeur, alors que le patronyme qui flétrissait son passeport périmé n’était même pas regardable.
Certes, il avait eu, jadis, un succès.
Classiquement, son premier livre avait été un autobiographique roman de formation : jeunesse rapide, coucheries pseudo intellectuelles, fornications d’une obscène banalité avec le milieu de la publicité, histoire d’amour intéressée avec une mûre et riche propriétaire d’une agence internationale à ne pas nommer relatée avec le cynisme du novice, seule partie strictement fictive d’un volume mal fagoté comme un scénario, et qui finissait par le meurtre de cette égérie de matelas et d’or. Le film qu’on en tira aussitôt commença et s’acheva comme de juste par l’égorgement de la presque belle sur la rougeur des draps dont elle avait voulu écarter le godelureau déçu.
Le livre était, du propre aveu de Valmontis, mauvais ; fait pour l’affiche aux draps sanglants qui rougeoya longtemps au fronton des salles de cinéma et des étuis plastifiés de dévédés, le réalisateur ayant habilement exploité le pourpre récurrent qui balisait de loin en loin le récit. Les critiques avaient d’ailleurs titré « Ode au rouge », « Etude en rouge », pour chroniquer ce film qui s’appela Meurtre aux draps rouges, mieux que le titre du roman qui n’était que Pub en rouge et qui, de l’aveu même de Mishka Benvoglio, le réalisateur, n’était que celui d’un plumitif qui n’avait guère su réaliser ses promesses. Sous-entendu : le film, lui, l’avait fait.
Les droits d’auteur échus en cascade permirent alors à Valmontis de faire tapisser de rouge les suites des plus grands hôtels où il descendait, de capitales en villes thermales, de se beurrer systématiquement la gueule au Bloody Mary. Et de laisser son Mont Blanc de poche de poitrine pisser l’encre rouge sur ses vestes et chemises sans en maculer un instant ni ses carnets vierges, ni ses claviers tétraplégiques. Seules les putes de luxes aux robes rouges bénéficièrent de sa plume sur les cartes de visite démesurées qu’il paraphait d’un pourpre prétentieux.
Autant le succès du film et des traductions qu’il avait entraînées avait cavalé en tête d’affiches et de gondoles, autant ce même succès dégringola en peu de mois, jusqu’à un oubli que Valmontis s’étonna de voir se creuser dans les yeux de son éditeur, de Mishka Benvoglio lui-même, qui venait de propulser sur les écrans son nouvel opus, déjà primé : La Blancheur de Blanche, adaptée d’une nouvelle obscure d’une écrivaine d’origine guinéenne secrète jusqu’à l’absence.
Quand Valmontis s’aperçut que seul son compte en banque était dans le rouge et vint s’en plaindre à son éditeur, le fameux et matois Wilfried Komushka, ce dernier lui répondit, cassant :
- As-tu travaillé ?
L’écrivain, qui n’avait qu’une belle addiction au Bloody Mary à afficher sur ses joues déjà légèrement couperosées, se sentit un moment interdit, avant de balbutier un « On allait voir ce qu’on allait voir » qui ne convainquit pas une seconde Wilfried Komushka. Quant à Mishka Benvoglio, lui pensait déjà à un nouveau film qu’il allait intituler Un Amour en bleu wedgwood…
Au fond du studio crasseux qu’il avait eu la sagesse (où avait-il pris cette sagesse miteuse ?) d’acheter, dans le XVème parisien, Valmontis comprit qu’il ne pouvait jouer une deuxième fois sur la gamme des couleurs. Ce qui avait été pour lui un pur hasard, un élément secondaire de son roman somme toute pauvret et petitement provocateur, était devenu chez Mishka Benvoglio un système, une marque de fabrique, un prétexte à reconnaissance immédiate du public autant qu’une sensuelle, intellectuelle et efficace esthétique. Son éditeur d’ailleurs, qui ne le reçut qu’entre deux portes fermées, le lui fit bien sentir, lorsqu’il lui proposa un synopsis dérisoire : une énumération sans queue ni tête de meurtres de prostituées de luxe, toutes vêtues et dévêtues de rouge, depuis les boucles d’oreilles, en passant par le pubis, jusqu’aux yeux… Qu’il l’écrive donc ! Et qu’il le ficèle mieux que ça, et on verrait. D’ailleurs c’était tout vu, le rouge était passé de mode. Il faisait vulgaire. Le meurtre et la prostitution se voyaient taxer de banalité obscène et le voyeurisme afférent ne valait plus grand-chose en cette ère de réprobation morale et de pudicité officielle.
Econduit comme un videur de corbeille à papier, Valmontis regagna, désespéré, son studio. Il n’avait même pas en poche de quoi se beurrer aux alcools de couleur au bar de La Closerie des Lilas. Il passa à la broyeuse anorexique la page et demie de son romanesque synopsis et pleura comme un amoureux romanesque, lui qui n’avait jamais aimé, et ce jusqu’au sang, que lui-même. La vaine tentative de trouver une épaule pour épancher un chagrin d’ivrogne en manque auprès des créatures vénales dont il avait claqué les fesses à coups de cartes de crédit lui avait ôté d’un coup les dernières illusions qu’il avait pu nourrir sur la nature humaine.
En rongeant un hamburger qui ne s’était pas résolu à complètement dégeler, il tenta d’analyser les causes de son succès premier, unique et peut-être ultime. Il ne le devait en fait qu’à l’adaptation géniale de Mishka Benvoglio. Et s’il avait pu mener à bien l’écriture des cent quatre-vingt pages du roman, c’est parce qu’il tenait encore l’alcool, parce qu’au sortir de son école de publicité il avait fait un stage chez « Cyprès et Mimosa », l’agence bien connue de Zorah Manassias, cette femme mûre impavide aux seins blancs dans ses bustiers rouges qui ne l’avait jamais gratifié du moindre regard et dont il s’était ainsi vengé. Heureusement, Zorah Manassias ne lisait pas de romans, et, si elle avait vu Le Meurtre aux draps rouges, l’actrice lui ressemblait si peu et Mishka Benvoglio avait à ce point pimenté de rouge l’histoire qu’elle n’eût pu imaginer s’y reconnaître. En fait, conclut-il, il n’avait dépeint en ce petit livre que sa petite vie, son petit fantasme, il avait pillé sa propre existence et le personnage de Zorah Manassias. Il était, il le savait trop bien, totalement dépourvu d’imagination. Puisque sa vie depuis lors n’avait été que cocktails bruyants de noms et d’anonymes qui ne lui avaient laissé aucun souvenir, n’avait été que succession de call-girls internationales et cosmopolites dont aucun ne parlait correctement français (en avaient-elles besoin, d’ailleurs ?) quand lui n’avait en sus qu’un fétide anglais à la bouche, il n’avait pu que déposer sur le papier les vides points de suspension autobiographiques qu’ils avait espéré rédimer en œuvre d’art en l’ensanglantant du cliché du meurtre en série…
Il n’avait rien vécu d’autre. En conséquence, il lui fallait vivre quelque chose pour espérer écrire et vendre. Et arrêter l’alcool, cet inhibiteur de l’érection du stylo. Oui, mais pour avoir le courage de l’arrêter, il fallait en reprendre. L’alcool à 90% de l’armoire à pharmacie, s’il n’avait croisé son visage de trop jeune poireau violacé dans le miroir fêlé de la salle de bain où la douche ne savait plus laver les toiles d’araignées, lui aurait paru salvateur. Qui allait pouvoir devenir avec lui un de ses personnages ? se demanda-t-il dans les affres du manque… Qui, sinon, oui, idée de génie, les « Alcooliques Anonymes » où l’on pourrait facilement justifier un meurtre en série par la saine et immonde volonté d’assainir le monde de ses loques.
Son portable n’avait plus de crédit, son fixe avait été coupé, sa connexion internet dévastée, ses poches étaient trouées, dans tous les sens du terme il n’avait plus de liquide, sauf l’eau encore disponible au robinet d’un retard de paiement que les autorités incompétentes avaient eu la paresse de sanctionner et dont il aspergea son encore jeune trogne rubescente. Il failli vomir tant sa langue chargé de soif éthylique se rétracta au contact impie de l’eau du Bassin parisien. Il se sentait comme un personnage sans son auteur, sans son intrigue, sans ses mots, tombé de son livre en loques. Il dut alors consulter, dans un bureau de poste voisin, un annuaire en charpie, pour rejoindre d’un pas vacillant le local des Alcooliques Anonymes, rue de la Pompe…
Une femme au visage maigre comme la tranche d’une étiquette de whisky hors d’âge le reçut au coin d’un bureau qui avait visiblement été un vaste casier à bouteilles. L’hallucination lui vrillait les yeux et les oreilles, quand Valmontis lui exposa son cas : « Je veux renaître. Je ne veux pas sombrer dans les éléphants roses et les fraises des bois bleues comme le curaçao du delirium tremens. Sauvez-moi, je vous prie… »
La femme parut se liquéfier de pitié. Elle s’était appelée Mauve-Eglantine de Charrières. Elle avait trente-neuf ans, un physique de septuagénaire. Elle aussi avait sombré dans l’alcool mondain, elle avait pris des bols de gin au petit déjeuner et des baignoires de cherry au dîner. Sa famille l’avait répudiée, malgré ce nom dont le Gotha s’enorgueillit. Sa langue avait failli tomber comme une pomme ridée, elle s’en était sortie grâce aux Alcooliques anonymes, ses amis : maintenant je suis leur secrétaire, leur réceptionniste, leur Madone, leur Madeleine pénitente aux cheveux déjà gris pour essuyer les pleurs de leurs jeunes joues couperosées. Confiez-vous, cher jeune homme, je peux tout entendre. Et restez avec moi jusqu’à ce soir où vous intégrerez le cercle des confessions addictives…
Valmontis la sentit bonne poire. Un peu blette, certes, comme un fruit que l’alcool du bocal avait ridé. Alors, il lui lâcha toute sa maigre vie ; en une heure de soulagement vaguement narcissique et masochiste, il lui ouvrit les écluses de sa pitoyable descente aux enfers, degré par degré, jusqu’au dé d’alcool à quatre-vingts dix degrés qu’il avait dérobé à sa propre armoire à pharmacie pour se donner le courage infâme de s’humilier devant une Sainte.
C’est ce dernier mot, bien appuyé d’un regard ardent, qu’il employa pour conclure son récit. Mauve-Eglantine de Charrière en eut les larmes aux yeux, aux joues, aux lèvres… Visiblement, elle avait changé le manque alcoolique pour le manque affectif, à moins que le premier fût la conséquence du second…
Elle lui offrit des sandwiches pain de mie salade et des infusions de sauge. C’était infâme, comme s’il avait mâché du carton-pâte et bu de l’urine de héron. Mais il acceptait avec reconnaissance. Jamais, en dépit de l’affection de sa mère, plus froide que la porte d’un congélateur, de son père au divorce fuyant, du désir spleenétique du confesseur qui l’avait préparé à sa première communion en lui palpant le testicule gauche et de la mécanique corporelle de ses escort-girls aux émotions plastifiées et feintes, il n’avait vu ainsi l’amour maternel, sororal et passionnel lui fondre sur le râble, ni une main si douce, parfumée à la crème d’origan et de vanille…
Le soir même, il était sous la couette rose et parmi le chintz de ses murs et rideaux, dans une chambre d’ami princière qu’elle lui confia, après l’avoir lavé nu dans une baignoire de marbre vert. Elle avait ondoyé son sexe de ses longs cheveux gris sans même qu’une demie-érection n’effarouche sa pudeur. Il se laissa faire comme un enfant. Il retint un moment sa main dans la sienne lorsqu’elle le borda en lui offrant le regard de la vérité de l’être. Elle avait des yeux gris infinis.
Il dormit longtemps, dans un cauchemar intermittent où des sorcières aux cheveux de saintes ouvraient leurs bouches tubéreuses, décochant des langues dardées et gonflées d’entêtantes odeurs lourdes d’alcool de genièvre, d’œufs battus, de grenadine et de vieil armagnac…
Le lendemain matin, il tint à prendre sa douche seul, à préparer des cafés serrés pour lui et lui verser son thé à la bergamote dans des tasses de porcelaine coquille d’œuf minuscules. Mais elle tint à lui laisser prendre ses aises dans son petit bureau bibliothèque, déjà pourvu de carnets vierges, de rames de papier recyclé près d’une imprimante discrètement enchâssée dans un meuble de palissandre, un ordi portable Apple et des stylos Mont Blanc en bouquet, pendant qu’elle faisait une course…
Il se fit la réflexion qu’il ne pouvait faire moins que noircir du papier. D’une écriture qu’il rendit aussi pire en illisibilité que possible, il saccagea quelques pages en énumérant ses cuites, ses beurrages et ses tremblements de delirium au bout des doigts, jusqu’à ses dernières pannes de pénis avec Mata Hari 115, 116, 117 et 118… C’était nul ; et taché de quelques gouttes de ce jus de pamplemousse acerbe qu’il buvait à petites gorgées pour ne pas penser à cet alcool de mandarine qu’il avait surconsommé à La Spezia…
Grenada, Andalucia. Photo : T. Guinhut.
- Je le sais, vous pouvez mieux faire, lui dit-elle à son retour, spectrale et royale dans un fauteuil, dont la couronne de bois sculpté, tresse de roses et de lys, nimbait son chignon.
C’était à peine si Valmontis la reconnaissait, dégrisé de la folie lamentable de la soirée, des brumes du petit-déjeuner dont il avait émergé avec peine. Les cheveux gris de Mauve-Eglantine approchaient le blond platine, sa peau paraissait rajeunie, tellement moins grise et tannée que lorsqu’elle était teintée par le reflet sordide du local des Alcooliques Anonymes.
- Vous allez mieux faire, reprit-elle, en tapotant sur son genou et sa robe chèvrefeuille la couverture du seul et piètre bouquin de son protégé. Ce que vous avez vécu doit être dépassé par l’écriture. Comportez-vous bien et ce bureau est le vôtre. La chambre où vous avez dormi est la vôtre. Il n’y a pas pour vous de clef sur la porte. Vous avez la clef de votre écriture. Je vois que vous avez travaillé. Ne me lisez votre nouveau travail que lorsque vous le jugerez assez mûr. Vous ne devez rien. Sinon votre nouveau live. J’ai toujours rêvé d’un écrivain. Vous serez celui-là. Et elle l’enveloppa d’un de ces regards qui changent les écailles de tatou en duvet de cygne et en confiture de roses blanches…
Valmontis la remercia humblement. Tout en s’inquiétant avec la sincérité du désespoir s’il serait un pur salaud, sans compter la sincérité du diable pour les rechutes alcooliques. Il termina son aveu en riant d’une possible addiction au pamplemousse rosé. Elle le laissa pour aller accomplir son office au bureau des Alcooliques Anonymes.
Il ne se permit qu’une brève sortie dans le square voisin où des enfants gardés par d’attentives nounous en semi-uniformes semblaient à jamais hors d’atteinte des affres du Bloody mary… Il ferma ses yeux avec ses poings sous lesquels veillait la caresse soyeuse d’éternels cheveux gris-blonds, ou plus exactement blond cendré (là était le secret) pour ne pas regarder la brasserie où de chaudes lumières chatoyaient comme un gâteau d’anniversaire illuminé de bouteilles cuivrées. Dans sa bouche, sa langue avait un goût de souris morte. Pourvu que Mauve-Eglantine n’ait pas l’idée saugrenue de vouloir l’embrasser, lui, un si piètre garçon aux joues rouges, à l’immaturité abjecte, au pénis de colin-mayonnaise…
Après un repas du soir plus austère qu’une cantine de monastère, laissé à sa disposition par celle qu’il considérait déjà comme la gardienne de son inspiration, la nuit fut sans écueil, inédite, reposante en diable, alors qu’à sept heures pétantes, une heure qu’il n’avait jamais connue depuis des années, il se sentit un appétit d’ogre des contes, et impatient d’écrire, qui sait un conte, un essai, une roman-fleuve, une somme philosophique… Il n’aboutit, en quelques heures d’affreux labeur, qu’à vider deux cartouches d’encre blanche en dessinant pléthore de spaghettis. Qu’importe, se dit-il, peu avant le retour de Mauve-Eglantine, la discipline était là, en compagnie d’une fraîche eau d’Evian.
Pour la recevoir néanmoins dignement, il vida ses graphismes indignes dans la corbeille à papiers, alla s’ébrouer sous le robinet d’eau froide, avant de se réinstaller à son bureau de forçat.
Il rêvassait. À il ne savait quoi. À la claire blancheur, à la transparence du verre, au filet d’une source de montagne, aux cirrus peignant un ciel infini... Reprenant soudain conscience, il vit qu’il avait écrit deux pages. Eberlué, il considéra son œuvrette, la lut : c’était un portrait de sa nouvelle Muse. Assez réussi ma foi. Tendre et précis. Jamais il n’avait écrit ainsi. Certes cela était à peine l’embryon d’un roman, mais l’heure était à l’humilité.
Elle vit sur le bureau ces deux pages, au graphisme net, aux lignes rangées comme à la parade scolaire. Elle eut un sourire à lui adressé. Il se sentit fondre comme une guimauve. Il lui prit la main. Elle lui prit l’autre main.
- Non, je ne suis pas plus pure que toi, commença-t-elle. Je dois laver mon abjection devant toi. Es-tu prêt à m’écouter ?
Valmontis ne put qu’acquiescer.
- J’ai été mariée. Par ma famille. Une de Charrière doit tenir son rang, n’est-ce pas ? À dix-neuf ans, je n’avais, quoique précoce, qu’une licence d’économie. On me destinait à Pierre-Christophe de Murailles, dix ans de plus que moi, déjà fondé de pouvoir dans une grande banque dont je tairai le nom. Et comme j’étais fille unique, j’avais bien conscience de représenter un investissement substantiel. Même intérieurement, je ne doutais pas de cette décision, tout en ne sachant pas que mes sentiments étaient vierges. L’homme avait belle prestance, froide et distante, et pratiquait le baisemain en frôlant mon poignet, ce qui me procurait des frissons dont je ne savais s’il fallait les interpréter comme les prémices du désir ou comme de la répugnance.
- Je passerai sur le temps de fiançailles, pendant lequel nos rapports se limitaient à la mince cérémonie du baisemain et à une distante conversation sans âme. La perspective du grand jour m’amusait, m’excitait, m’incendiait par avance : sa robe aux blancheurs nouvelles, ses enfantines demoiselles d’honneur à ma traîne, la cathédrale en foule et le prêtre en extase, la bague diamantée que Monsieur mon mari glissait à mon doigt avec une autorité sans pareille. Je m’ennuyais bien un peu pendant les longues agapes, où je trouvais cependant un confident dans le Champagne exceptionnel qui me fut servi.
- Le train de nuit était pour Venise, les couchettes séparées, le lever de soleil fantomatique sur la lagune et la gondole funèbre dans la fraîcheur matinale. Il me semble que mon mari avait un rendez-vous d’affaires au Florian, ce pourquoi je visitais seule l’Academia, exaltée par « La Présentation de la Vierge au temple » de Titien, ne pensant pas à la légère incongruité de la situation. Le soir, il y eut encore du champagne au Danieli, au point que j’étais un peu pompette, m’accrochant au bras de mon mari pour rejoindre notre suite.
- Tout à coup, j’étais crucifiée sous le corps de l’homme, un glaive d’ivoire perforant mon sexe, criant comme égorgée alors que le monstre prenait garde de fermer ma bouche avec son poing, avant de m’abandonner comme un chiffon d’essuyage gorgé de sang et de sperme. Alors que le vainqueur avait rejoint la sienne, je sanglotais longtemps dans ma chambre. Avais-je dormi ? Je fus éveillée, saillie par l’arrière comme une biche par un sanglier d’airain, encore une fois souillée, sans m’essuyer. La niaise avait été légalement violée, saccagée.
- Mais pas engrossée. Quoique le soc de labour de Monsieur ne me rendait plus que fort rarement visite - ce pourquoi je lui rendais la seule grâce possible - les mois passaient sans le moindre signe de maternité envisageable. Heureusement, pour me rendre la vie supportable, même si l’on me concédait d’entreprendre un Master d’économie sur les flux de capitaux internationaux, je me beurrais consciencieusement au champagne en toutes occasions mondaines auxquelles j’étais conviée.
- Au bout de deux années, je ne pouvais plus cacher mes titubations, mes joues trop roses, mon haleine, chargée, mon élocution hasardeuse, alors que je n’avais aucun embonpoint à cacher. Ai point que lors d’un cocktail, et en présence de nos deux familles, et - cela va sans dire - de Monsieur Pierre-Christophe de Murailles, je m’écroulai dans une table chargée de flutes et de bouteilles, évanouie, le haut des seins, le visage tailladé d’éclats de verre, la chevelure mousseuse et poisseuse de champagne, la robe blanche tailladée du sang de mes bras…
- Le scandale fut tel que l’ivrognesse se retrouva gisant sur le lit d’une clinique, sans la moindre visite, sauf celle du notaire familial que l’on avait chargé de m’assurer un divorce à mes torts exclusifs, une modeste pension mensuelle, un appartement à l’autre bout de Paris, une solitude sociale honteuse, la haine de soi, des liqueurs, des vins blancs avec ou sans bulles, la peur et le remord de soi. Cependant j’avais accompli, non sans une certaine jouissance, ma vengeance. Assez vite il ne me resta aucune trace de ses blessures au verre brisé, sauf sur ce bras que tu vois là…
Bouleversé, Valmontis embrassait avec passion cette légère cicatrice rosée qu’on ne lui refusa pas. C’est avec une délicatesse qu’il ne se connaissait pas qu’il glissait ses doigts respectueux sur ses veines vivantes. Il sentit des lèvres ailées glisser sur sa nuque, avant qu’elle lui chuchote en disparaissant :
- Henri, écris pour moi…
Le lendemain, il ne se rendit même pas compte qu’il écrivait. Il lui fallait pour cela fatiguer le Flaubert de Madame Bovary et le Tolstoï d’Anna Karénine, épier les dictionnaires, monter, on ne sait par quelle opération d’un hypothétique Saint Esprit, les épisodes de ce qui s’annonçait comme un roman, assurer la puissance de la fiction, fouiller les caractères, rayer, biffer, réécrire de jour en jour, décrire les lieux avec précision, donner des noms à ses personnages, animer la vitesse dramatique, offrir de l’ampleur aux destinées, alors que l’eau d’Evian le désaltérait princièrement, alors que Mauve-Eglantine avait la discrétion d’approcher son parfum d’un travail dont elle voyait en quelques mois les pages s’accumuler, sans exiger un instant de lire quoi que ce soit, brouillon, variante ou jet d’imprimante.
- Je ne veux lire que le roman publié, lui confia-t-elle. Je ne voudrais pas que la moindre de mes remarques, que la moindre expression de mon visage gênent ou influencent l’écrivain.
Il n’avait jamais écrit comme cela. Parfois, il était contraint de s’arrêter, parmi le silence de sa vie devenue monacale et dans laquelle il ne se reconnaissait pas, mais sans le moindre regret, oh non ! Il était stupéfait devant la beauté d’une phrase, d’un paragraphe, d’un chapitre de Proust et de Nabokov, l’efficace simplicité de Camus, la psychologie torrentielle d’Henry James, qui hantaient au-dessus de lui les étagères que sa mécène avait su pourvoir. Il considérait avec une humilité qui le surprenait grandement le tricotage de mots auquel il se livrait, repassant plutôt dix fois qu’une sur le métier, raturant, élaguant, enrichissant, polissant l’ouvrage qui approchait peu à peu de l’achèvement.
Nom d’un Prix Nobel, s’étrangla Wilfried Komushka ! Je n’aurais jamais cru que tu pouvais écrire comme ça ! Je te croyais lessivé, mort de frime et péteux comme un déchet de cannabis. Bon c’est peut-être un peu trop léché pour nos lecteurs, mais la satire est rude, le pleur de Margot dans les chaumières est assuré, nous le sortons dans trois mois. Mon petit Valmontis, va chercher ton chèque d’à-valoir chez le comptable rugueux et viens-là que je te fasse péter un champagne !
Voyant la mine soudain déconfite de Valmontis, Wilfried Komushka se rétracta :
- Ah, je comprends, te voilà sobre comme le sable d’Arabie ; tu n’étais pas joli à voir la dernière fois, sans compter l’haleine à tuer les morts…
Il fallut annoncer à Mauve-Eglantine que le livre allait bientôt paraitre. Elle dansa de joie, le prit dans ses bras, fondante comme la pulpe du lychee ; il n’avait jamais fait l’amour si lentement, si tendrement, il n’aurait jamais cru que l’on puisse encore aimer celle dont on venait de jouir et dont les yeux avaient l’inimitable parfum de l’amour reconnaissant.
Mais plus le jour de la sortie du roman approchait, plus Valmontis se rongeait d’angoisse : que dirait-elle de ce qui n’était pas digne d’elle ? Décidément non, elle méritait un génie créateur qui transcenderait le réel, pas un apprenti malhabile, pas un volume broché jailli des rotatives, mais un incunable composé par Aldo Manuzio, pas une cascade de psychologies pour courrier des mœurs, mais rien moins qu’une œuvre monde hors de la portée de son clavier…
Lorsqu’il le tint entre les mains, ce livre, sobrement intitulé Champagne !, le dégouta. Comment cacher à sa chère Mauve-Eglantine l’objet putride qu’avaient vomi des stylos d’emprunt, une imprimante confiée par ses saintes mains ? Il eût aimé le cacher dans tous les égouts des librairies, l’arracher des doigts charognards des critiques qui l’avaient reçu en service de presse, quitte à rembourser un indigne et intouché à-valoir. Comment rentrer chez elle dignement ? Il se sentait les tripes nouées comme un cep de vigne biblique, les mains tremblantes comme un alcoolique
Un whisky saurait le secouer, le raffermir, le sauver. Le tabouret de bar tanguait avant même qu’il se jette l’incendiaire breuvage au creux du gosier. La brûlure œsophagienne le terrassa. On le ramassa comme s’il avait bu douze douzaines de verres, on le jeta sur le trottoir. Où pouvait-il rentrer ailleurs que chez elle ? Il trouva la force de boire un grand verre d’Evian au bar suivant qui ne s’en formalisa pas.
Elle était échevelée, livide, la démarche brinquebalante, la diction chargée, une flute à champagne dégoulinante à la main. Il reçut son propre livre à la tête, dont le coin lui entailla la pommette droite, elle l’invectivait comme il ne l’en eût jamais crue capable, le traitant de traitre, de voleur, de sac à malignité…
Il dut écorner son à-valoir dans une chambre d’hôtel en rafraichissant sa pommette sous une douche qui n’était pas d’Evian.
Dès le lendemain, trois hebdomadaires consacraient des critiques louangeuses au roman de Valmontis : « Une éclatante satire des mœurs mondaines », « Le goût doux-amer de l’alcoolisme » et, pour le magazine féminin, « Un réquisitoire contre le viol conjugal ». En une semaine, une dizaine de grands quotidiens plaçaient au pinacle le roman « vindicatif », « doué d’un remarquable sens de la psychologie », sans compter les meilleurs blogs… Wilfried Komushka le fatiguait de ses appels, réussit à le recevoir dans son bureau :
- Mon petit Valmontis, mon grand Valmontis, les librairies me commandent des réassorts, Amazon réclame un wagon de réimpressions, les Italiens, les Américains, les Allemands et tutti quanti se battent à coups redoublés pour acheter les droits, la téloche réclame ton faciès, les radios veulent ta voix. Même mon rogue comptable t’a déjà signé un chèque en peau de lion. Allez, ne fais pas la gueule, on dirait que le succès de fait peur !
Seul Valmontis savait ce qu’il avait perdu…
Insinuant come une loutre, l’éditeur réussit une nouvelle fois à l’attirer en ses bureaux :
- Alors là ! Nous tenons le pompon, mon cher Valmontis, te voilà à l’abri du besoin jusqu’à la fin de tes jours, que nous espérons aussi nombreux que tes prochains livres. Tu ne devines pas ? Non. L’innocent… Te voilà avec un procès au cul, pas besoin de publicité, elle est gratuite. Attends-toi aux grands titres des médias, aux réimpressions au kilomètre. Un certain Pierre-Mireille de la Christole, ou je ne sais quoi, enfin je vais te retrouver le nom du gonze, un banquier des sphères européennes, assigne l’éditeur et l’écrivain en justice pour atteinte à la vie privée ! Il parait que tu l’aurais diffamé ; dis-moi en confidence, ton personnage appelé Jean-Pierre Cressange, joaillier genevois de son état, violeur mondain d’épouse alcoolisé, aurait-il à voir avec ce plaignant, qui, entre nous, eût été plus avisé de passer inaperçu, s’il ne veut pas se prendre dans les parties intimes notre avocat, qui saura convaincre l’épouse outragée de porter plainte…
Valmontis était à la fois indifférent - quant à son propre sort - et outragé, pour sa chère et désespérée Mauve-Eglantine, qui n’avait pas mérité un tel tracas, et dont il murmurait sans cesse le prénom avec les lèvres de l’amour.
Visiblement Pierre-Christophe de Murailles avait le bras long, car le procès avait été annoncé pour le trimestre suivant. L’instruction était d’autant plus rondement mené que l’avocat Parketat savait pouvoir compter sur la confession de Madame ex de Murailles, sur sa plainte pour viol conjugal réitéré, sur le certificat du médecin qui avait dû soigner l’intimité malmenée de la dame peu d’années auparavant.
Le jour dit, après le sirupeux réquisitoire de l’avocat du plaignant quémandant l’interdiction à la vente du corps du délit, un malheureux bouquin qu’il agitait en guise d’éventail, le dit Monsieur Pierre-Christophe de Muraille, plus froid qu’une banquise antarctique, se fit chaudement décongeler par le vivace Parketat. Il jouait à la fois la carte de la défense de la liberté créatrice de l’écrivain, de son engagement en faveur de la dignité féminine, et du réquisitoire, à l’encontre d’un violeur avéré, qui plus est soudain assailli par trois plaintes venues de son personnel opportunément débâillonné. L’habile Parketat eut le génie d’accorder des qualités intellectuelles indéniables à celui qui risquait une condamnation bien sentie, histoire de ne pas choir dans le manichéisme…
Apparemment impavide, Mauve-Eglantine assistait évidemment au procès, quoiqu’une larme ne pouvait pas ne pas être adressée à Valmontis, qui la recueillit des yeux avec une bouffée de bonheur digne de l’éruption du Vésuve. Leurs âmes, si tant est que ce mot ait une signification, se souriaient.
La foule du procès des journalistes et des preneurs de son aux micros intrusifs, la presse des curieux, rien de tout cela ne les empêcherait de se rejoindre, pendant la pause qui précédait le verdict dont personne ne doutait… Enfin, Valmontis blottit contre lui le corps fragile de …
Quand il sentit un bras s’immiscer entre leurs deux poitrines pourtant unies, un bruit de déchirure, un hoquet dans le baiser de … Elle vacilla comme un chiffon qui s’abandonne, il vit une lame s’échapper d’entre d’eux, un flot de larmes les couvrir. Il tomba avec elle qui dans un demi souffle répéta : « J’ai tellement mal… Je t’aime tellement… » Il lui redit cette dernière et si brève phrase qui était un monde. L’entendit-elle ?
Sous les flashs, parmi les cris, alors qu’un homme hirsute était ceinturé, plaqué au sol, on releva Valmontis. Stupéfait, il se découvrit lavé de sang sur toute sa chemise blanche et sa veste, la bouche pleine d’un dernier baiser vomi par la mort de son aimée, les lèvres aussi sanguinolentes que celles d’un vampire.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.