Marion Grébert : Pourquoi les fleurs. Un autre voyage en Italie,
L’Atelier contemporain, 2025,352 p, 25 €.
Si Auschwitz est une fin du monde, du moins pour l’Occident, d’autres catastrophes à la mesure de l’humanité et de l’inhumanité pourraient être convoquées, à l’instar d’Hiroshima, des goulags et laogais communistes. Mais, en dépit de la quasi cécité envers ces derniers, aucune n’a tant frappé l’esprit, l’émotion, l’imaginaire des artistes que le génocide exercé par le nazisme. Pour rendre compte en profondeur de ce tragique bouleversement, mais non pas en historien, Paul Bernard-Nouraud déploie un immense triptyque afin de célébrer un peu plus d’un demi-siècle d’Histoire de l’art d’après Auschwitz. Laurent Fièvre, quant à lui, pratique à plaisir un exercice morbide qu’il faut peut-être placer dans cette continuité. Toutes ces pages profuses sont en quelque sorte des bouquets, quoique les fleurs en soient fanées par nature, fleurs maladives offertes aux victimes, à la mémoire, alors que tant de pétales bien colorés parcourent la peinture occidentale, telles que Marion Grébert en fait l’éloge dans son essai.
L’on imagine aisément que les corps brisés, troués, squelettiques, fumeux des camps d’extermination trouvent leur imagerie morbide dans l’art de la seconde moitié du XX° siècle. Cependant, pour comprendre comment la Shoah et plus précisément Auschwitz affectent l’art, ne faut-il pas, avec Paul Bernard-Nouraud, revenir à la représentation de la figure depuis la Renaissance ? Ainsi « l’homme de Vitruve », tel que dessiné par Léonard de Vinci, ou la sculpturalité des jeunes gens musculeux de Michel-Ange sont-ils soudain pulvérisés. Une esthétique de la beauté corporelle et de la noblesse intellectuelle se voit remisée dans la gangue des musées, des souvenirs, alors que, plus encore que la vanité des crânes et squelettes baroques, l’os, la chair et la peau s’effacent, deviennent cendres.
Certes la photographie et sa capacité mimétique ont pu contribuer à l’éloignement du portrait classique. Aussi, des techniques et des formes, comme elle du pointillisme, du cubisme, ont elles contribué à pulvériser et géométriser les visages. La naissance de l’abstraction picturale va dans le même mouvement. Mieux – ou pire – le scandale traumatique de la déshumanisation auschwitzienne vient directement exploser sur les toiles.
Notre essayiste part de l’Homme brisé du peintre Zoran Mušič – qui dessina secrètement au camp de Dachau – œuvre produite en 1998, qui n’est rien qu’une suie exsudée par les fumées d’Auschwitz : « Sur la toile, en son fond, rien qu’une nuée noire vaguement circonscrite par une pliure plus claire dont les extrémités forment une tête et en face d’elle une poignée de mains, au travers desquelles un peu de brun clair est pris. Sous les mains, sur les avants bras, en haut du crâne et contre le flanc du torse, quelques rehauts d’un bleu froid s’affaiblissant en gris au contact des parties blanchâtres, qui ne blanchissent vraiment qu’à la pointe de l’échine. L’arc clair bordé d’ombre, d’une grande ombre avec laquelle la figure en ses bords se confond – en laquelle, vers le bas, elle se fond tout à fait, forme ainsi comme une niche, un recoin vers où la figure se détourne – vers quoi elle retourne tandis qu’au-dessus d’elle et derrière elle pèse à part égale une grande masse grise, comme un haut mur, entamée seulement par le sommet du crâne qui, en guise de point de fuite, se situe à l’intersection exacte des quatre médianes : diagonales, verticale et horizontale. Sous le voile cendreux dont la toile est devenue le dépôt et l’œuvre dépositaire, on discerne à peine ces reliefs humains. La peinture s’intitule Homme brisé. »
Pour mieux en établir la généalogie, il convoque de nombreuses « figures discernables », que ce soient Mantegna, Poussin ou Goya. Et même si elles sont des icônes de la martyrologie, du massacre des innocents ou des désastres de la guerre, les corps restent bien discernables. Mais au regard de l’extermination antisémite, tout discernement devient impossible.
À cet égard, « laisser la peau de la peinture à nu » est l’une des nombreuses formules pertinentes de notre historien de l’art et docteur en esthétique, mais peut-être l’une des plus expressives et adéquates. Car en cette relecture critique de la modernité artistique, en cette inédite généalogie de l’art contemporain, une contre-histoire de l’art fait ses preuves.
Parmi les peurs, celle biblique du déluge, celle de la guerre sans cesse recommencée, celle de la peste récurrente, sont sous-jacentes à l’art renaissant. Cinq siècles de « figures disparates » ont menacé l’ordre de l’esthétique. Alors qu’après Auschwitz, l’irruption massive des « figures disparues » balaie cet ordre. L’art contemporain semble en apparence en oublier les méfaits, alors qu’en perdurent les « configurations », les mémoires. Ainsi s’établit la progression impeccable des trois volumes successifs.
En quelque sorte vaste prologue, le premier tome se présente comme la préhistoire d’Auschwitz. Les Désastres de la guerre de Goya, L’Exécution de Maximilien de Manet, sans compter des photographies des tranchées comblées de cadavres et les gueules cassées de la Première guerre mondiale peintes par Otto Dix et Henry Tonks, prolongent une récurrence mortifère jusqu’au Guernica de Picasso. Ensuite, l’œuvre « avoue son incommensurabilité face à la nouvelle histoire de la terreur qui vient de surgir ». De plus, « Face à elle, chacun éprouve effectivement la sensation étrange d’apercevoir un lieu dont il est aussitôt expulsé. Et cela avec d’autant plus d’intensité que la dislocation du lieu est inextricablement liée à l’éclatement des corps. Le regard ne se pose pas sur Guernica, il en reçoit la projection comme un projectile qui blesse la vision, et par elle celle qu’il pouvait se faire de toutes les images d’avant qu’il a, en quelque façon, contaminées puisque le peintre les y a convoquées. »
Pourquoi l’image et la personne se défont-elles ? Un « habitus de la représentation des corps d’après Auschwitz » ne peut être ignoré. Malgré la « nostalgie et hantise des figures d’avant », les voilà dissipées, biffées, à la fois « mémorieuses » et « oublieuses », coincées entre « indiscernable & irreprésentable ». Elles ne sont plus que traces, à moins du détour par l’allégorie et l’hypotypose. Anselm Kiefer délave les rails d’arrivée des camps, Michal Rovner floute des silhouettes comme à l’instant d’être abattues. Les têtes de Francis Bacon se voient balayées par un vent de vide ; celles de Tal Coat, en guise d’Autoportrait ne sont plus que du tachisme à la lisière du monochrome, Christian Boltanski ne connait plus qu’un Théâtre d’ombres. C’est ainsi que se déploie le second volume, entre « phénoménologie de la trace » et discordance esthétique.
L’on ne s’étonne qu’au troisième volume, qui clôt la série, les silhouettes démesurément maigres de Giacometti marchent vers on ne sait quel néant. Les charrois de juifs et de cadavres osseux obsèdent le dessin et la photographie, entre témoignages, réquisitoire et élégie. Une ontologie de l’effacement submerge la peinture ; y-compris jusqu’aux installations muséales.
Est-ce là, de la part de Paul Bernard-Nouraud, une lecture trop univoque ? Il discerne une « filiation formelle entre, d’un côté, les formes abstraites de Pollock, de Rothko et de Newmann, et, d’un autre côté, entre celles, figurales, de Gruber, de Fautrier, de Giacometti, de Bacon et de Zoran Mušič ». La thèse n’est qu’en partie risquée. Si bien des artistes ont explicitement figurés le devenir auschwitzien des corps, d’autres peut-être n’ont cherché qu’à dépasser l’épuisement de l’art figuratif ; comme Mark Rothko ou Barnett Newmann. Voire réaliser une catharsis de l’angoisse universelle devant le tragique inéluctable au moyen des vertiges de l’abstraction…
Ajoutons que ce triptyque jouit d’autant de cahiers d’illustrations généreux, au service d’une encyclopédie esthétique et métaphysique, même si l’on peut considérer que la métaphysique ait été gazée à Auschwitz.
Parador de Lerma, Castilla y León.
Photo : T. Guinhut.
Peintre, il se présente comme « accoucheur », ce qui est pour le moins pertinent pour tout acte de création, mais paradoxale, dans son livre pictural, puisqu’intitulé Mourir en soi. Mais aussi comme « fossoyeur », tant il abonde en figures ruinées, excavées, en cadavres, zombies et squelettes fouillés au charnier. Poète et peintre, nourri par la littérature de l’absurde, Laurent Fièvre égrène dans la profondeur du noir, un catalogue venu « d’entre les morts » : « Mon noir enveloppe ou avale une société de survivants que l’on aperçoit dans l’embrasure d’une porte ».
Un poème inaugural, intitulé « Nature morte », donne le ton : « Mourir en soi / désenlacé / cisailles en sus / sous-cutanées / la nature morte / de faux bascule / en un sourire / lèvre gercée ». Là où la mort est incarnée, « la conscience de la mort me rappelle à la vie ». Ainsi le plasticien, qui s’adonne à une acrylique intensément noire, et nécessairement blanche par contraste, parfois ponctuée de bleus moisis et de rouges sanglants, qui affectionne et vénère le romantisme noir, nous frappe par l’intensité des yeux béants, des orbites en saillies. De page en page, en une progression inéluctable, au début le fœtus est déjà mort, à la fin le gisant dégouline de puanteur visuelle. Le tout est un brin complaisamment cadavérique, mais reste impressionnant.
Est-ce là un effet d’après Auschwitz ? Peut-être. À moins d’une constante morbide de l’humanité, d’une vanité continue où nous ne sommes enfin plus confrontés qu’aux viandes chétives, aux crânes délavés…
Même à Auschwitz, ou Sobibor, la vie fleurit. Une tulipe, aperçue par un convoi de prisonniers, selon Charlotte Delbo[1], des ombellifères sur la « rampe de sélection sur camp d’extermination », en une photographie de Roberto Frankenberg, prise en 2014… Parmi tant de fleurs heureuses glanées par Marion Grébert, celles-ci ne peuvent que nous paraître si pathétiques.
Où se trouve la « scène primitive » de la représentation florale ? Probablement au pays de la déesse Flore, soit la Rome antique, par exemple parmi les fresques de la Villa di Livia. Mais surtout dans l’Italie de la Renaissance, entre Toscane et Venise, sur cette robe fleurie par Botticelli, dans son Printemps, dont un détail orne la couverture de l’essai de Marion Grébert : Pourquoi les fleurs. Pourtant notre essayiste ne s’interdit pas de voir vagabonder sa recherche jusqu’au Fayoum et Knossos, à Paris, Chartres, Vienne et Nazareth… Si l’Antiquité, puis Florence et Arezzo sont florissantes, avec un privilège accordé au lys de l’Annonciation, dont il faut faire « l’interprétation symbolique », notre période contemporaine n’est pas en reste. Intitulant ses photographies en noir et blanc Formes originelles de l’art, Karl Blossfeldt joue avec les volutes des tiges et les efflorescences des pétales.
Images de beauté, de nature, de vertu, et hommages amoureux, les fleurs n’appartiennent pas qu’aux peintres. L’on peut les dénicher dans les dessins de Léonard de Viinci, dans des « reliquaires d’accouchée », y compris, grâce à un heureux détour, dans l’herbier de la poétesse américaine Emily Dickinson. « Chacune d’elles renferme une réflexion intérieure, une considération flottante oubliés par l’Histoire » : c’est pour rédimer cet oubli que le livre de Marion Grébert nous invite bellement à la contemplation et à la pensée. Originale, l’entreprise écrit l’Histoire de l’Occident et de l’art, au moyen d’une joyeuse botanique, d’un volume soigné, fleuri d’illustrations souvent surprenantes, toujours colorées.
Pourquoi l’art n’a-t-il pas été autant impressionné – et c’est peu de le dire – par les victimes du communisme, aux victimes bien plus nombreuses encore ? Certes la réponse est en partie géographique, car c’est au cœur de notre Europe que se produisit le scandale de la Shoah, qui plus est au pays de Goethe et de Schubert, gage de culture humaniste et romantique. Certes encore la mécanisation et la logistique mises en œuvre au service de l’éradication de Juifs et autres déviants de l’idéologie aryenne ont leur importance. L’on peut arguer que les victimes de Lénine, Staline, Mao, Castro et autres, ne virent que tardivement leur reconnaissance, au travers de L’Archipel du goulag de Soljenitsyne et de la Kolyma de Chalamov. Mais au pays où les intellectuels se trompent, pour reprendre le titre de Samuel Fitoussi[2], l’on est trop souvent antifasciste par prosélytisme communiste et autres totalitarismes. Il n’y aura peut-être pas d’Histoire de l’art d’après le goulag…
Laura Lindstedt & Sinikka Vuola : 101 façons de tuer son mari,
traduit du finlandais par Aleksi Moine et Claire Saint-Germain, Gallimard, 2025, 286 p, 23 €.
Rumena Buzarovska : Mon cher mari,
traduit du macédonien par Maria Bejanovska, Gallimard, 2022, 176 p, 18,50 €.
Rumena Buzarovska : Je ne bouge pas d’ici,
traduit du macédonien par Maria Bejanovska, Gallimard, 2025, 272 p, 22,50 €.
Chimamanda Ngozi Adichie : L’inventaire de nos rêves,
traduit de l’anglais (Nigéria) par Blandine Longre, Gallimard, 656 p, 2025.
Naomi Alderman : Le Futur, traduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Jessica Shapiro,
Gallimard, 2024, 528 p, 24 €.
Dave Eggers : Le Tout, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Juliette Bourdin,
Gallimard, 2025, 640 p, 26 €.
La littérature ne connaît pas de frontières ; et celles de la traduction sont poreuses. Crée en 1931 au sein des éditions Gallimard, la collection « Du monde entier » a encore pour vocation de publier des écrivains, surtout romanciers, venus de tous les continents, de tous les penchants. Là prédominent les auteurs américains, puis anglais, mais sont bien vivaces les Américains du Sud, à l’instar de Carlos Fuentes et Maria Vargas Llosa, les Italiens, Allemands, japonais… Ce dont témoignent les meilleures ventes, comme Le Docteur Jivago du Russe Boris Pasternak, L’Amant de Lady Chatterley de l’Anglais D.H. Lawrence et La Tache de l’Américain Philip Roth. Des monstres sacrés de la littérature y ont été révélés, ainsi Faulkner et Kafka, Nabokov et Orwell. Après avoir été le fleuron de « La Croix du Sud », toujours chez Gallimard, Borges a rejoint ce monde presque entier, pour lequel nous ouvrons aujourd’hui une large perspective, sous la forme de ses dernières nouvelles, venues de Finlande, de Macédoine, du Nigéria, de Grande-Bretagne, des Etats-Unis encore, le tout avec un tropisme très féminin. Elles s’appellent Laura Lindstedt & Sinikka Vuola, Rumena Buzarovska, attachées à chérir ou tuer leur mari, à moins qu’elles cherchent, comme Chimamanda Ngozi Adichie, l’amour parfait. Quant à Naomi Alderman, elle préfère brasser la dystopie écologique, tandis que Monsieur Dave Eggers ne craint pas d’affronter la science-fiction numérique. Un tableau de notre temps, de nos mœurs, de nos doxas ?
Un véritable appel au meurtre, n’est-ce pas. Qui plus est, circonstance aggravante, réitéré 101 fois. Le déclencheur de ce livre hybride et stupéfiant intitulé 101 façons de tuer son mari, par les soins des quatre mains des Finlandaises Laura Lindstedt & Sinikka Vuola réside en un fait divers. En 1981, une femme exécuta d’un coup de fusil son mari abonné aux violences conjugales. Le résultat fut à la mesure de « dix-huit années sinistres » : Madame fut acquittée quand l’autre fut déclaré coupable de façon posthume. Et loin de n’être qu’un réquisitoire, voire un ouvrage militant, le résultat n’est pas sans faire penser à Raymond Queneau, à ses Exercices de style, donc à l’Oulipo.
Roman ? Mélanges ? Nouvelles ? Catalogue ? Nos deux auteures finlandaises ont préféré sous-titrer leur création « Variations ». En effet 101 façons de tuer son mari est constitué d’autant de façons d’écrire. L’on commence par un « acrostiche », dont les premières lettres de chaque vers se lisent de haut en bas : « ANJA ABAT SON MARI ». L’on termine par « Version à la alibi », soit un discours judiciaire. Entre temps, genres littéraires et figures de rhétorique sont légion, comme l’« anaphore », l’ « ekphrasis » ou le « pantoum », ou encore, moins savant, le « commentaire sportif ». L’on se pique d’écrire à la façon de Kafka (venue de La Colonie pénitentiaire), de Rabelais avec « Gargantuesque ». La parodie se mêle de tout. Y compris du « féminisme intersectionnel » : « sans parler du cas où la personne soumise à ces structures oppressives aurait été une personne racisée non-binaire abrosexuelle trans dans le spectre de l’autisme »… Mieux vaut en rire !
L’indéniable talent virevoltant du duo Laura Lindstedt & Sinikka Vuola, auquel les traductrices ont offert un dévouement remarquable, est évidement au service d’un féminisme bien senti. Car ce livre est une métaphore de la multiplicité des violences conjugales de par le monde et de la nécessité des paroles vraies pour les désamorcer. Cependant gageons qu’un ouvrage intitulé 101 façons de tuer sa femme serait qualifié pour le moins de mauvais goût, voire impossible à publier…
Souvenons-nous qu’à elle seule Laura Lindstedt avait livré un onirique roman : Oneiron[1]. Là, sept femmes se découvrent dans un endroit étrange : blancheur intégrale, temps vaguant. Elles ne parlent ni la même langue ni ne partagent la même culture. Serait-ce l’au-delà ? En tout cas, une remarquable perspective romanesque…
C’est à un jeu de massacre tour à tour hilarant et amer que se livre l’écrivaine macédonienne Rumena Bužarovska. Son titre, Mon cher mari, est à lire par antiphrase, tant l’ironie est à fleur de récit.
Très vite, l’admiration, la passion se sont fanées. Là où la vie conjugale n’est pas semée de roses, mais d’épines, ils sont tous plus ou moins ridicules, comme le « poète », vaniteux bien entendu, menteurs, alcooliques, brutaux, usant sans vergogne de « l’adultère ». Sans oublier « le gynécologue qui peint des chattes », et dont la prétention artistique agace Madame. Elles sont parfois poètes, peintres, en dépit des vexations subies. Le sens de l’observation, l’écriture piquante et enlevée assurent le lecteur d’un plaisir immédiat et durable. Ainsi le temps du romantisme a irrémédiablement laissé place à un réalisme cruel.
Cependant, moins qu’un recueil de nouvelles, il s’agit d’une fresque de société aux onze facettes. Et ne croyez pas qu’il ne s’agisse que d’un brûlot féministe : ces dames, bien que narratrices, subissent en creux les égratignures de la satire. Elles ne sont guère parfaites en effet, tant l’une brandit « la pelle au-dessus de [sa] tête » pour commettre l’irréparable à l’encontre d’un type abject, tant l’autre est aussi « méchante » que son fils, en vertu des « gènes » ; la dernière se couvre d’un symbolique « vomi » avec son amant de passage en pensant : « Boban, mon mari bien-aimé, l’amour de ma vie ». Mesquineries, bêtise et lâchetés tout aussi bien venues des deux parties du couple écorchent le mythe amoureux, sans céder à un féminisme béat ou militant. L’un des moindres mérites d’un tel ouvrage n’est pas le sens de la chute, surprenante, cinglante, humoristique, permettant une efficacité redoutable. Et il ne faut pas omettre la verve de la traductrice, Maria Bejanovska.
Cette dernière récidive avec un autre recueil, paraphrasant en quelque sorte le titre : Je ne bouge pas d’ici, de la même Rumena Bužarovska. En fait, l’on peut considérer qu’elle ne bouge pas du genre de la nouvelle, et qu’elle ne bouge pas de son identité originelle, même si nombre de ces récits envisagent avec plus ou moins d’amertume l’exil. L’on s’expatrie dans les Balkans, en Grande-Bretagne, voire jusqu’aux Etats-Unis. L’on devine que les désillusions seront légion. Volontaire ou contraint, cet exil oscille entre l’émerveillement de l’ailleurs et la déception féroce, entre solitude et mélancolie. Aussi l’on rit au cours de ces pages, l’on médite un peu chagrin, à moins que l’on cède au tragique.
Un « vase » est le prétexte d’une tranche de vie douce-amère, lors de la visite du nouvel appartement de quelques amis, mais aussi face au rituel obligé du cadeau. L’occasion est trop belle pour dénoncer une vie précaire, un couple bancal, surtout lorsque, symboliquement, ce vase est brisé… Cette première nouvelle parmi sept donne le ton, alors que la dernière, impressionnante, intitulée « Le 8 mars – l’accordéon », balaie la vie sociale de la Macédoine du nord dans un concert sardonique. Le « lourd accordéon » de Vesna, « persuadée de s’être surpassée » sur la scène, est le symbole de sa nervosité, de sa honte, qui s’exaspèrent en un vomi qui devient général…
Examinant les rapports humains, elle trempe sa plume enlevée autant dans la tendresse que dans l’ironie acide, soit au service de la satire. La raillerie, une fois de plus n’épargne pas les femmes. Jalousie, médiocrité, intolérance, alcool, violence sexuelle, confrontations sordides, rien n’est épargné à l’incapacité de construire un couple. Peut-être moins virulent, moins corrosif, que Mon cher mari, ce dernier recueil est néanmoins divertissant, quoiqu’un brin amer. La quête d’une vie meilleure est-elle condamnée à l’absurde de la destinée ?
L’autrice nigérienne Chimamanda Ngozi Adichie renouvellera-t-elle la réussite d’Americanah[2]? Elle y contait les tribulations d’une de ses consœurs exilée aux Etats-Unis pour y faire ses études, et, revenue au pays, confrontée au racisme et à une interrogation permanente sur son identité profonde. En tout cas il s’agit là d’un fort beau titre : L’inventaire de nos rêves. Rêveries ou volontés de faire advenir un rêve intime, ou politique ? Les personnages, qui sont un quatuor d’héroïnes d’Afrique de l’ouest, dont trois nigérianes, qui vivent ou ont vécu aux États-Unis, sont l’occasion de livrer un catalogue d’activismes urgents. Les thématiques de l’esclavage, du néocolonialisme, de l’omnipotence du blanc dominant, et par voie de conséquence de la place des noirs dans le monde, voisinent avec l’hypocrisie catholique ou la prolifération de la pornographie. L’exil, le mariage, la pression de la réussite sociale, les tyranies familiales, les imams et les tribus, les musulmanes et les chrétiennes, le racisme, le sexisme, les mutilations, les abus sexuels, autant de sujets en méli-mélo recélant leur lot de menaces contre les femmes, surtout au Nigéria… L’on y rêve peu, tant l'insatisfaction, le manque, s’emballent. D’autant que la propension des hommes à abandonner rapidement ces dames fait florès.
Le personnage principal, nommée Chia, est une femme nigériane d'une quarantaine d'années issue d'une famille fortunée. Elle rêve de publier un livre, en sus de ses articles de voyages dans les revues. Durant le confinement, elle fait l'inventaire de ses rêves, d’où le titre, ou plutôt exactement de sa poignée d’histoires d'amours : « les désirs entrelacés de quatre femmes ». La volonté de puissance de la fresque serait-elle à la hauteur de l’ambition ?
Autour de Chia, Chiamaka, Zikora et Omelogor sont pourtant des jeunes femmes socialement privilégiées, aisées, travaillant avec un certain plaisir, de surcroit amies, en une sorte de sororité – notons que l’une d’entre elles est trop facilement inspirée de Nafissatou Diallo, la femme de chambre qui accusa Dominique Strauss-Kahn d’agression sexuelle. Cependant, le bonheur leur échappe. Pourquoi ? Mais parce que leur manque l'homme idéal, dont elles recherchent désespérément la présence, l’amour : « Dès la naissance, une main à l'autorité incontestée avait inscrit le mariage dans notre projet de vie, et il devenait un rêve soumis au passage du temps, mais à quel moment son attente s'était-elle transformée en furieux désespoir ? » Certes une telle quête est fort légitime, mais elle paraît pour le moins paradoxale si l’on prend en compte la direction résolument féministe du roman. Ce féminisme de bonne volonté tente de sonner l’alarme, d’aiguillonner les mauvaises consciences, mais, faute de subtilité, le tout est un peu lourd, affichant un jugement péremptoire à tout va. Sans compter que les personnages ne manque pas de se raconter, de se confier – le plus souvent à la première personne – trop longuement.
Reconnaissons à Chimamanda Ngozi Adichie la vertu d’avoir essayé : « Les mots et les mises en garde tourbillonnaient, virevoltaient dans mon esprit, et il me semblait que tous les progrès de l’humanité reculaient à vive allure pour atteindre un stade ancien de désordre qui aurait dû ne plus exister à présent ». Ce qui est un constat bien amer, cependant hélas passablement judicieux.
Elargissons notre présent en direction d’un futur proche : probable ou improbable. Naomi Alderman reste laconique en son titre Le Futur. Tout aussi laconique, mais plus englobant, Dave Eggers, avec Le Tout. L’une est Britannique, l’autre Américain. L’une avait affolé la presse avec son roman, Le Pouvoir, qui changeait le sexe faible en sexe fort, non sans tyrannie. L’autre avait offert un best-seller : Le Cercle. Tous deux pratiquent la science-fiction mais au moyen d’un futur proche, dangereusement proche.
Souvenons-nous qu’avec Le Pouvoir Naomi Alderman avait affolé l’horizon politique. Elle récidive en tentant d’affoler l’horizon planétaire, plus exactement écologique.
Qu’en en juge ; voici l’incipit : « Le jour de la fin du monde, Lenk Sketlish – PDG et fondateur du network Fantail – se tenait assis dans un cadre idyllique, sous les séquoias à l’aube, et tentait d’inspirer par le nombril ». Il est l’un des leaders des trois entreprises technologiques qui tiennent dans leur escarcelle l’imminent futur de l’humanité : Fantail, Anvil et Medlar ; avec trois tyrans aux commandes, Lenk Sketlish, Zimri Nommik et Ellen Bywater. L’on comprend vite, trop vite, qu’ils ne sont que des répliques à peine déguisées d’Elon Musk, Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos. Ils sont les premiers alertés de l’imminence de l’apocalypse afin de se réfugier dans leurs bunkers respectifs. À cet égard les allusions religieuses ne manquent pas, par exemple lors du chapitre consacré au « dernier juste de Sodome ». À l’encontre de cet antipathique trio, deux héroïnes veillent : Martha Einkorn, bras droit de Lenk Sketlish, et son amante Lai Zhen, une ancienne réfugiée hongkongaise qui s’est métamorphoséeeninfluenceuse survivaliste. Ainsi le roman choral étale et multiplie les points de vue divers en un ensemble passablement alambiqué.
Le touffu et décousu récit est en effet parcouru de débats philosophiques sur le forum survivaliste « Name the Day », là où un certain Hénoch, au nom biblique, leader disparu d’une secte apocalyptique, sermonne qui veut bien l’entendre en sa qualité d’oracle, conspuant les péchés de l’humanité, péchés évidemment écologiques et de l’ordre du développement de l’intelligence artificielle.
Le suspens tente de tenailler son lecteur, jusqu’à ce que l’on découvre « la présidente nouvellement élue des Etats-Unis [qui] appartient en réalité à l’une des branches les plus extrêmes de l’Eglise [et qui] se doit d’unir le monde sous un ordre mondial unique [contre] l’extrémisme écologique ». La dystopie se veut clairvoyante et donneuse de leçons.
Dénonçant le capitalisme, la surconsommation et l’emballement des nouvelles technologies, en particulier numériques, Naomi Alderman a la foi chevillée au clavier, celle d’un idéalisme écologique, cependant pessimiste. Le roman à thèse est une fable brouillonne, à laquelle ne manquent ni les retournements de situations, ni le suspense du thriller. À condition de faire preuve de longue patience et de grande indulgence. Car, entre cyberscience et survivalisme, le catastrophisme va bon train. Le roman à charge est finalement caricatural, voire manichéen, partagé entre les trois méchants et les deux héroïnes. Notre temps aime donc tant les alertes catastrophistes pour en peupler les pages du genre romanesque…
Dystopie encore que celle de Dave Eggers. Avec bien peu de modestie, il prétend au « Tout », selon son titre. Cependant il s’agit d’imaginer et de dénoncer le pouvoir d’une firme géante qui associe au commerce en ligne les réseaux sociaux pour contrôler les esprits. La pieuvre du mal trouvera-t-elle en Delaney Wells – dont le nom rappelle l’auteur de La Machine à explorer le temps, alors qu’elle fait penser à un Edward Snowden – une héroïne capable de renverser la tendance ? Sa stratégie est pour le moins risquée. Se faisant engager par « Le Tout » elle est une sorte de taupe qui ourdit les applications les plus immondes, grotesques, vulgaires, de façon à faire réagir l’humanité, espérant une salvatrice révolte. Réussira-t-elle à mener à bien son insoutenable défi ?
Le monstre tentaculaire des écrans « Le Cercle » - pour reprendre le titre du précédent roman de Dave Eggers[3] – est un avatar de Google, alors qu’il acquiert le fleuron du commerce ligne « La Jungle », allusion évidente à Amazon, de façon à concevoir l’entité ultime : « Le Tout ». En écho à notre Silicon Valley, son siège est construit sur une île artificielle de la baie de San Francisco. De plus il « a planté [son] drapeau sur Titan pendant que tout le monde contemplait la lune », ce pour faire allusion à Space X d’Elon Musk. Son omniscience contrôle de manière monopolistique et insidieuse l’ensemble des datas planétaires, sans que l’on puisse imaginer d’y échapper.
Là encore, nouvelles technologies et intelligences artificielles prédatrices sont la cible du talentueux romancier, mais avec quelque chose de plus aisément romanesque et plus persuasif que lors du travail de Naomi Alderman. Les libertés créatrices offertes par l’Internet se changent en une prison mentale dont nous ne sommes pas conscients, une fois qu’aux mains de peu de magnats cet Internet devient totalitaire : « la création et la prolifération de Samaritain, une application standard des ToutPhones, étaient le produit d’un mélange d’utopisme bienveillant et d’obéissance pseudo-fasciste ». Mieux encore « le mérite social », via, entre autres, un « comportement écologiquement responsable », dépasse en efficacité celui du régime chinois, infligeant un « Total de Honte » à quiconque ne serait pas dans les clous du bien vivre. Tous ces chiffres étant publics, chacun donne le meilleur de soi-même ; il faut bien en convenir : « Le Tout soit loué », n’est-ce pas…
Nous voici devenu le « dernier homme » prophétisé par Nietzsche, assommés par le bien-être et la correction obligatoire. L’on pense encore au « Big Brother » de George Orwell, quoiqu’à cet égard la ficelle de la dystopie politique soit ici un peu usée. Malgré le recours à une réelle inventivité linguistique et à un vigoureux humour (dont la traductrice est également redevable), le moteur romanesque manque parfois de concision.
Structuré chapitre après chapitre, l’inéluctable avance ses pions. De « Genèse » à « L’Ordre économique consensuel (Libérés du choix) », voici la « Preuve de la contraction de l’âme humaine ». Nous avons compris que l’ambition philosophique du romancier est à son comble. L’anticipation se charge d’annoncer la couleur : « Homo sapiens deviendra Homo numerus ». Et l’on saura se débarrasser discrètement de Delaney.
Il y a là nombre de trouvailles. Comme « BonTon » destiné à traquer parmi les communications les mots en O : « offensant, obscène, outrancier, osé, odieux, obsolète ». Et les évacuer, voire les changer. « G-Joui ? » est censé déterminer si l'orgasme est un succès au cours d’un rapport sexuel. Quant à « Friendy », il sert à mesurer la sincérité et le mensonge des vrais et des faux amis… Ainsi, en conformité avec « ToutOuï », qui ne craint pas de s’emparer de la sphère familiale et privée, et qui permet de surveiller tout comportement délinquant, violent, incorrect ou déviant, « les gens perçurent la sagesse de la chose ». L’on abandonne « les derniers jours du libre arbitre » aux algorithmes et autres prouesses de l’intelligence artificielle. Publié en 2021 aux Etats-Unis, Le Tout est programmé pour se dérouler dans un « futur proche ». Y sommes- nous déjà ?
En une telle occurrence, la littérature du monde entier ne deviendrait-elle qu’une soupe insipide ?
Thierry Guinhut
La partie sur : 101 façons de tuer son mari
fut publiée dans Le Matricule des anges, avril 2025
Henry-David Thoreau : Walden ou la vie dans les bois, traduit par Louis Fabulet,
Reliefs, 2024, 508 p, 31,90 €.
Henry-David Thoreau : Le Paradis à reconquérir, traduit par Nicole Mallet,
Les Mots et le reste, 2019, 96 p, 3 €.
Henry-David Thoreau : Marcher,
traduit par Sophie Rochefort-Guillouet, L’Herne, 2014, 90 p, 7,50.
Henry-David Thoreau : Résistance au gouvernement civil,
traduit par Sophie Rochefort-Guillouet, L’Herne, 2010, 72 p, 7,50.
Jusqu'où peut-on être un chantre enthousiaste de la nature ? L'Américain Thoreau peut paraître excessif à cet égard, tant il est peu amène envers le progrès. Peut-être n'irons-nous pas naïvement vivre avec lui dans les bois de l'étang de Walden, malgré toutes ses beauté. Laissons-nous cependant porter par son Journal, qui est l’œuvre de la vie d’Henry-David Thoreau (1817-1862). C’est un archipel d’une quinzaine de volumes, dont huit sont parus aux Etats-Unis. Grâce à la bonne volonté, à la patience des éditions Finitude et de Thierry Gillybœuf, qui traduit, annote avec tant de ferveur son auteur favori, nous pouvons en lire les quatre premières livraisons, entre 1837 et 1850. Nous supposerons qu’elles se dérouleront jusqu’en 1862, année de la mort de Thoreau, qui ne publia de son vivant que deux volumes, dont Walden ou la vie dans les bois et le fameux La désobéissance civile, manuel libéral, quoique peut-être trop facilement invoqué comme protestataire. Son transcendantalisme, issu d'Emerson, auquel il n'adhère cependant que partiellement, le conduit à un isolement finalement anti-américain, ce qui nous permet de le penser comme un philosophe politique un brin discutable.
« Mon journal contient de moi tout ce qui, sinon, déborderait et serait perdu : des glanures du champ que je moissonne à travers mes actes », écrit-il en 1841. Cette éthique restera toujours sienne, au long des trente-neuf cahiers pour lesquelles il fabriqua une caisse en pin, simple écrin pour un immense trésor littéraire. D’abord bribes et notations, fragments d’essais et poèmes, le Journal évolue peu à peu vers sa plus pure expression : les évocations de la nature et la place modeste d’une sagesse humaine éphémère en son sein. Car ce marcheur des frontières naturelles et des espaces sauvages, cherchait les bouts du monde. Comme lorsqu’il escalade les 1605 mètres du Mont Ktaadn[1], ou Kathadin, dans le Maine, pour découvrir l’immensité d’un désert forestier, sans contrat aucun avec l’homme. Ou lorsqu’il atteint une extrémité terrienne devant la fureur des vagues, ce qu’il relate dans les tableaux puissamment colorés de Cap Cod[2]. Il connaît intimement et de longue expérience l’art de la Marche[3], son rythme, sa cadence et son regard ouvert ; et c’est ainsi que s’écrit son Journal, comme en témoigne une conférence donnée en 1851, et sobrement intitulée Marcher, à la recherche d’une « littérature qui permette à la Nature de s’exprimer », car, ajoute-t-il « Ma soif de savoir est intermittente, mais mon désir de baigner dans des atmosphères que mes pieds ne connaissent pas est permanent et constant ». Ainsi vont les pages du Journal parmi lesquelles « tout est sujet […] de la planète et du système solaire jusqu’au moindre crustacé et au moindre galet sur la plage » (12 mars 1842).
Philosophe transcendantaliste, dans la compagnie d’Emerson[4], Thoreau entretient avec la nature et la vie un lien quasi-mystique. Emporté par « la fièvre poétique », il compose « L’invitation de la brise », quand les auteurs de l’antiquité grecque veillent à son chevet. Sans jamais oublier sa devise du 26 juin 1840 : « L’état suprême de l’art est l’absence d’art ». Ainsi, « Une phrase parfaitement saine est extrêmement rare. Parfois j’en lis une qui a été écrite lorsque le monde tournait rond, quand l’herbe poussait et que l’eau coulait. » (10 janvier 1841). Des moments véritablement zen ravissent le lecteur, comme cette mise en abyme : il lit la piste d’un renard, « l’étang était son journal », où « la neige a fait tabula rasa » (30 janvier 1841).
Parfois, le Journal se fait recueil d’aphorismes : « Il existe deux sortes d’auteurs : les uns écrivent l’histoire de leur époque, les autres leur biographie » (18 avril 1841). Son impressionnante culture littéraire se heurte cependant à des jugements pour le moins rapides, voire démagogiques : « L’ensemble de la poésie anglaise depuis Gower réunie dans un même écrin parait bien médiocre comparé à la nature la plus ordinaire aperçue par la fenêtre de la bibliothèque ». Ce qui ne l’empêchait pas de tenir à ses livres, y compris aux trente-neuf volumes manuscrits de ce Journal qu’il protégeait jalousement !
L’éloge de l’espace naturel fait vibrer les pages. Le romantisme de Thoreau doit se lire dans la continuité des poètes lakistes anglais, mais aussi dans le cadre de l’exaltation du pionnier américain. La quête de la sagesse irrigue également le Journal. En effet le 27 juin 1840, au regard des bruits du labeur humain, il précise son éthique personnelle, inspirée par la pensée orientale de Manu et des Brâhmanes, aussi individualiste qu’hédoniste : « je ne veux rien avoir à faire ; je dirai à la fortune que je ne traite pas avec elle, et qu’elle vienne me chercher dans mon Asie de sérénité et d’indolence si elle peut ». Plus loin, le 27 mars 1841, il note : « Je ne dois pas perdre une once de liberté en devenant fermier et propriétaire terrien ». Heureusement pour lui qu’Emerson mit à sa disposition la pauvre cabane de Walden !
Si le ravissant Journal de Thoreau n’innove guère du point de vue générique, malgré l’éclatement des notations visuelles, sensibles, et la fluctuation des pensées, il faudra chercher en Walden ou la vie dans les bois, publié en 1854, l’horizon d’un nouveau genre au croisement du récit de voyage, de l’essai naturaliste et du traité d’éthique écologique ; à moins de penser dans une certaine mesure aux Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau. Nous trouvons l’occasion de le relire, avec le secours d’une récente traduction de Louis Fabulet, peut-être plus agile que celle de G. André-Laugier, quoique cette dernière eût l’avantage d’être publiée dans le cadre d’une édition bilingue[5]. D’autant que cette perle des éditions Reliefs est bellement illustrée par Clément Thory de forêts et d’étangs richement colorés.
Voici le récit de deux années passées dans une fruste cabane au bord d’un étang forestier du Massachussetts, à partir de juillet 1845. Il commence cependant par un réquisitoire contre la civilisation moderne, et, en contrepartie, par une plaidoirie enthousiaste à l’égard de la vie naturelle. La dimension pamphlétaire de Walden ou la vie dans les bois, dont le Journal est une matrice, s’insurge contre la culture artisanale, industrielle et urbaine. Quoique gagnant sa vie en pratiquant le métier d’arpenteur, le voilà « arpenteur, sinon des grandes routes, du moins des sentiers forestiers et des chemins de traverse », « inspecteur autoproclamé des tempêtes de neige et des orages de pluie ». Récit d’une expérience, ce livre est aussi un recueil de petits essais à la Montaigne, c’est-à-dire « à sauts et à gambades », avec des parties intitulées « Economie », « Lecture » ou « Considérations plus hautes », quand d’autres s’appellent plus humblement « Solitude », « Le champ de haricots » ou « L'étang en hiver ».
Son centre du monde est en effet l’étang de Walden, auprès duquel il resta chaste et presque végétarien, vivant dans une relative autarcie, quoique bien proche de Concord et de ses amis, pour écrire dans une cabane aux poutres de pin taillées à la hache. Aussi s’agit-il dans une certaine mesure d’une réponse à l’expérience de George Ripley qui, dans le même temps, pensait améliorer l’homme et ses conditions d’existence au moyen de la collectivité agraire de Brook Farm. Thoreau choisit de vivre une expérience solitaire, comme, toutes proportions gardées, Robinson Crusoé. Or la seule vision mystique de la nature, telle que pouvaient la pratiquer certains romantiques comme Wordsworth, n’est pas son fait : il privilégie la vision du naturaliste.
Il n’est pas sans avoir cependant des convictions discutables, comme préférer à toute éducation celle des forêts et de la construction d’une cabane ou d’un canif. Plaçant l’expérience bien au-dessus de la théorie, il rétrécit pourtant le champ de l’évolution humaine et technique. Mais fidèle à son éthique, il cultive son terrain dans le cadre d’une simple économie de subsistance, « car le commerce corrompt tout ce qu’il touche », dédaignant les plus fiers monuments de l’architecture et de l’Histoire, ne nous laissant rien ignorer de ses travaux manuels intenses, de sa nourriture et de son budget, modestes au demeurant. Aussi ne cesse-t-il de faire l’éloge de la frugalité, voire de la pauvreté. Pourtant, plus loin, il se contredit : « Ce qui me plait dans le commerce, c’est l’esprit d’entreprise et le courage », tout en célébrant la régularité du chemin de fer qui passe non loin de son étang.
Le Thoreau de Walden est également un moraliste, par exemple en doutant de la philanthropie, qui « est presque la seule vertu qui soit appréciée à sa juste mesure par l’humanité. Mieux voudrait dire qu’elle est grandement surestimée ; et c’est notre égoïsme qui la surestime ». L’argumentation morale glisse parfois jusqu’à l’aphorisme : « Ne vous obstinez pas à surveiller les pauvres ; efforcez-vous plutôt à devenir un digne habitant de ce monde ».
Au bord de l’étang de Walden, il entend « le poème de la création ». La verve lyrique de l’écriture transporte le prosateur, qui découvre avec émotion que « sa maison se situait vraiment dans une partie de l’univers retirée mais toujours nouvelle et non profanée », même si l’on vient l’hiver scier et charrier la glace de son étang. Il accorde toute son attention aux « bruits », cloches lointaines, chant des engoulevents et des grenouilles-taureaux. Ainsi confie-t-il : « Je n’ai jamais trouvé compagnon d’aussi bonne compagnie que la solitude ». Ou encore : Ne suis-je pas en intelligence avec la terre ? »
Il n’est pas tendre, quoique réaliste, à l’égard des habitants de Concord, le village voisin, qui ne lisent ni les indispensables grands classiques, ni les écritures saintes : « Il est temps que nos écoles soient des universités, et leur ainés des chargés de cours […] pour continuer des études libérales pour le restant de leur vie ». Nous apprécions son éloge de l’éducation libérale[6], tout en relevant qu’il faudra pour cela s’abstraire un tant soit peu de la « vie dans les bois ». Néanmoins, entre contemplation et art de la description paysagère, entre sarclage du champ d’haricots, pêche aux tacauds et cueillette des myrtilles et des airelles, il reçoit volontiers quelques visiteurs, étonnés ou compréhensifs. Il est poète en prose certes, ce qui ne l’empêche en rien d’être doté d’un solide esprit pratique, lorsque, par exemple, il prend tant de soin à construire sa cheminée, précieuse quand gèle le lac, lui consacrant tout un chapitre (« Pendaison de crémaillère ») comme le fit son contemporain Herman Melville dans Moi et ma cheminée[7]. Au rythme des saisons, des observations devant de paisibles perdrix ou de batailleuses fourmis, et des méditations lyriques et philosophiques, ces pages ne peuvent manquer de nourrir leur lecteur : « Aimez votre vie, si pauvre soit-elle », conclue-t-il…
C’est dans Le Paradis à reconquérir (une réponse acide au projet d’utopie technique de John A Etzler) qu’il prononce des phrases dignes d’une conscience écologique d’aujourd’hui : « Nous nous comportons avec tant de mesquinerie et de grossièreté envers la nature ! Ne pourrions-nous pas la soumettre à un travail moins rude ? » Cependant l’utopie régressive de Thoreau, prophète rassis de la décroissance (quoiqu’il ne prétende pas l’imposer à autrui de manière autoritaire), ne vaut guère mieux, affirmant : « Les inventions les plus merveilleuses des temps modernes retiennent bien peu notre attention. Elles sont une insulte à la nature ». Il termine cette recension critique d’une manière emphatique et un brin ridicule, car l’amour est une force qui « peut créer un paradis intérieur qui permettra de se passer d’un paradis extérieur ». Il y a cependant un louable versant scientifique chez notre naturaliste, lorsque dans un petit essai, La Succession des arbres en forêt,[8] il montre que ce n’est pas par magie et génération spontanée que poussent les arbres loin de leur habitat, mais parce qu’écureuils et oiseaux transportent graines et semences. L’explication naturelle succède aux élucubrations surnaturelles et créationnistes de ses contemporains.
Diariste, conférencier et philosophe politique se liguent en lui au cœur d’une conscience américaine en gestation. Bientôt, il sera reconnu parmi les grands, entre Herman Melville, Walt Whitman et Emily Dickinson. Quoique caché sur le bord de son étang, il rayonne comme le chantre d’un espace et d’une conscience à préserver. Evidemment, toute la tradition du « nature writing », voire une bonne part de la pensée écologiste, découlent de notre poète-prosateur et philosophe des sentes forestières. La sensation intérieure et la conscience environnementale se fondent en un seul leitmotiv.
Certes l’on aime Thoreau ; mais il faudra prendre garde à ne pas l’idéaliser, surtout en l’effleurant comme l’on révère une rumeur, faute de le lire. L’on est bien content que la révolution industrielle qu’il rejetait en préférant les bois de Walden, nous ait apporté un appréciable confort de vie. Lorsqu’il vitupère dans Marcher, « Je rêve d’un peuple qui commencerait par brûler les clôtures et laisserait croître les forêts », il ne s’embarrasse guère de la propriété, dans une rousseauiste nostalgie, et des investissements de la civilisation. Il n’aime guère non plus ni les beaux-arts, ni la technique, ni la division du travail, dans une optique passéiste accordée à une nature édénique. Pas tout à fait fou cependant il reconnait dans Walden qu’il vaut « certainement mieux accepter les avantages, aussi chèrement payés soient-ils, proposés par l’invention et l’industrie des hommes ». Bien que nous nous gardions de faire de sa pensée un système, encore moins une dictature écologiste, nous aimons Thoreau comme une pause fondamentale hors du bruit de la cité, comme un rêve de grandes vacances rustiques et éternelles parmi les forêts, comme une conscience nécessaire de l’homme dans la nature, et surtout comme un chantre farouche de la liberté : « je suis un citoyen libre de l’univers, qui n’est condamné à appartenir à aucune caste », écrit-il en 1842.
La désobéissance civile, publiée en 1849, et aujourd’hui sous le titre Résistance au gouvernement civil, est-il un mythe pour adolescent frondeur ou une réelle philosophie politique ? Les libéraux classiques peuvent à juste titre revendiquer ce fulgurant essai. Notons qu’il fut publié dans la collection « Libertés » chez Jean-Jacques Pauvert, où il voisina avec le regretté Jean-François Revel[9]. De plus, si nous ouvrons la fabuleuse anthologie des Penseurs libéraux[10], nous en trouvons un bel extrait, titré « Désobéir aux lois ». Libéral, certes, mais anarchisant : « Il y a quelque chose de servile dans l’habitude que nous avons de chercher une loi à la quelle obéir », écrit-il dans Marcher. En ce sens, le concept de désobéissance civile peut être brandi aussi bien par l’anarcho-capitaliste que par le plus fruste libertaire, par le philosophe issu des Lumières et en butte à l’injustice et au despotisme, que par une gauche révolutionnaire. Cette remise en cause de l’Etat, certes à l’époque de Thoreau encore esclavagiste, mais absorbant moins dans les bras de sa pieuvre la vie économique qu’aujourd’hui, reste en butte contre les principes libéraux classiques de l’Etat régalien gardien de la liberté.
« Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins ». Voici la phrase inaugurale et trop peu célèbre de cet essai vigoureux, souvent suivi du « Plaidoyer pour John Brown », autant au service « des droits des plus pauvres et des plus faibles parmi les gens de couleur opprimés par l’esclavage, que ceux des riches et des puissants ». Le réquisitoire contre l’Etat, dans le cadre d’une protestation contre la guerre menée par les Etats-Unis au Mexique, est d’une puissance éthique et rhétorique remarquable. Décrivant un fusilier marin, « debout vivant dans son suaire », il proteste : « La masse des hommes sert ainsi l’Etat, non point en humains, mais en machines avec leur corps ». Plus loin : « Pas un instant, je ne saurais reconnaître pour mon gouvernement cette organisation politique qui est aussi le gouvernement de l’esclave ».
Son refus de l’impôt, donc de l’Etat auquel il ne voulut pas souscrire, lorsqu’il sert à mener une guerre qu’il désapprouve, est à la source de ce bref et néanmoins vigoureux discours. L’actualité de ce texte reste considérable à l’heure d’une fiscalité confiscatoire et d’une économie plombée, sachant que Thoreau passa une journée en prison pour ne pas vouloir payer l’impôt (on le paya pour lui) : « quand […] l’oppression et le vol sont organisés, je dis : débarrassons-nous de cette machine ». Plus loin : « Il existe des lois injustes, consentirons-nous à y obéir ? » Ou encore : « Il faut que je veille, en tous cas, à ne pas me prêter au mal que je condamne », ce qui conduisit aux mouvements de résistance passive, et à la détermination de Martin Luther King. La conclusion reste mémorable : « Jamais il n’y aura d’Etat vraiment libre et éclairé, tant que l’Etat n’en viendra pas à reconnaître à l’individu un pouvoir supérieur et indépendant d’où découlerait tout le pouvoir et l’autorité d’un gouvernement prêt à traiter l’individu en conséquence ».
Le principe de désobéissance civile, si héroïque soit-il, ne délivre pas du jugement sur le bien et le mal, entre le bon choix et le mauvais choix, en faveur du droit naturel et non du droit positif déterminé par les législateurs et les tribunaux, pour reprendre la distinction de Léo Strauss[11]. Désobéir contre la tyrannie, et au service de la vertu, de l’égalité devant le droit, de la liberté économique, des mœurs et d’expression, soit. Mais pas au prix du divorce d’avec une loi, une doxa, une courtoisie, une justice bonnes. Pas dans le but conscient ou inconscient d’installer une tyrannie pire que la présente…
La désobéissance civile devient alors un sur-romantisme, dans laquelle l’indigné, le révolté contre le pouvoir, quelque soit sa représentativité et sa légitimité, devient une sorte de messie des temps nouveaux, démocratiques et libertaires, ou prétendument. Trop souvent d’ailleurs les médias ont tendance à sacraliser les révoltés contre un pouvoir inique ou non, qu’il s’agisse des printemps arabes, cairotes ou syrien, des places de Kiev ou de Nantes, d’un José Bové, s’appuyant indûment sur l’opuscule de Thoreau pour saccager de forts utiles champs de Plantes Génétiquement Modifiées.
Sans compter que l’obéissant fait moins spectacle que le désobéissant, que les désobéissantes et pacifiques foules familiales de la Manif pour tous sont moins spectaculaires et dignes d’images que les pillages des casseurs fascistes, des anarchistes en noir, des écologistes en vert et autres jeunes racailles diverses. Quoique le traitement policier soit moins tendre pour les premiers que pour les seconds, parce qu’ils sont plus faciles à circonscrire, et considérés comme réactionnaires (ils n’ont pas la bonne désobéissance idéologique), parce le diktat de gauche sur le pouvoir qui compte s’allier les seconds le paralyse.
Entendons-nous : par les temps qui courent, la désobéissance civile est bien mieux acceptée si elle obéit à la bonne conscience de gauche. Il faut craindre que ce concept phare soit mangé à toutes les idéologies. Au point de plus les servir que de servir celui à laquelle s’adressait l’auteur de Walden : l’individu et ses libertés. Si tous ceux qui invoquent le fantôme de Thoreau sur des barricades civiles et mentales avaient la modestie, l’intériorité et la capacité créatrice d’écrire un tel essai, un tel Journal, peut-être ne démériteraient-ils pas d’Henry-David Thoreau. Comme lui, le 26 février 1841, pouvons-nous dire aujourd’hui : « Ce bon livre aide le soleil à briller dans ma chambre » ?
Biblioteca, Monasterio San Lorenzo del Escorial, Madrid.
Photo : T. Guinhut.
Les plaies illibérales de notre temps :
Etatisme, Islamisme, écologisme, wokisme.
Préface au Requiem pour les libertés.
Un livre est un palais habité d’idées belles et justes. Du moins peut-on l’espérer. Néanmoins il est visité, parfois à demeure, par des fantômes, des monstres, qu’il est nécessaire de reconnaître pour ce qu’ils sont, qu’il est impératif de chasser en tant qu’ils sont les ténors et les basses de l’illibéralisme.
À cet égard il faut entonner un Requiem pour les libertés. Même si un tel titre parait abusivement définitif, constat de décès actant pour toujours la disparition de ce qu’on appelait « libertés », ce dernier vocable dont plus aucun dictionnaire papier, a fortiori internetesque, ne voudrait plus se souvenir. En effet, d’évidence, puisqu’un tel livre peut encore paraître, un tel requiem est pour le moins prématuré, même si le silence qui conspire de l’accueillir ne fait pas résonner – encore moins raisonner – l’exercice de la liberté de penser et d’agir. Il s’agit alors d’un faisceau d’avertissements que l’on espère salutaire, explicitant ainsi tant de menaces actives, de plaies de notre temps, au service d’une rédemption, si le terme n’est pas trop spirituel, d’un jeu dont il faut espérer que les dés ne sont pas d’avance pipés, prêtant au lecteur une acuité intellectuelle propre à secouer les chaînes, ou tout du moins, à permettre un muet quant à soi.
De ce faisceau – dont il faut retenir l’étymologie latine d’où vient le fascisme – l’on retiendra quatre principales exactions et autres étranglements dont fait preuve notre contemporain, français, mais pas seulement. L’étatisme, l’islamisme, l’écologisme et le wokisme. Sans compter, au service de ceux-là, le conformisme grégaire de nombre d’intellectuels et de médias ; comme à l’époque où il était de bon ton d’avoir tort avec le proto-communiste Sartre, plutôt que raison avec le libéral Aron[1].
L’étatisme, ou constructivisme, est l’hubris des gouvernants et des Princes. Grâce auquel il prétend tout penser, tout organiser, tout encercler, pour le bien et le mal des peuples, considérés collectivement. Il est un avatar des tyrannies antiques et orientales, tout en se régénérant au moyen de l’Etat hégélien omniscient. Ainsi en 1821, légitimant l’autoritarisme prussien, le verbeux philosophe Hegel pérorait : « L’Etat est la réalité effective de l’Idée éthique – l’Esprit éthique en tant que volonté substantielle, claire à elle-même, qui se pense et se sait […] étant donné que l’Etat est esprit objectif, l’individu ne peut avoir lui-même de vérité, une existence objective et une vie éthique que s’il est membre de l’Etat[2] ». L’on ne peut mieux affirmer le collectivisme au dépend de l’individualisme. Les descendants logiques de ces despotes sont le marxisme, le socialisme et le communisme, dont on connait l’illibéralisme économique et politique, rapidement concentrationnaires et meurtriers. La descendance socialiste et fasciste d’un tel tropisme proclamait avec Mussolini : « Tout dans l’Etat, rien hors de l’Etat, rien contre l’Etat ![3] ». Si cet étatisme parait aujourd’hui plus doux, c’est pour mieux enserrer dans le lacis de la suradministration, des lois sociales, des normes, des taxes, de l’égalitarisme, entretenant par voie de conséquence dettes abyssales, chômage, assistanat, stagnation et inefficacité. Préférant, par laxisme et pusillanimité, sacrifier les fonctions régaliennes de l’Etat, défense, police et justice – ces deux-là dont les personnels sont menacés, attaqués – pour mieux pratiquer ce vol légal que l’on appelle consentement à l’impôt, ce dernier étant pléthorique et omnivore, et pour aboutir à une paupérisation croissante. Ne doutons pas qu’augmentés du surétatisme européen, la pléthore de fonctionnaires et de stipendiés du service public, en tête au ministère de l’économie, soit foncièrement nuisible, tant l’Etat n’a pas à immiscer ses incompétences dans la bonne marche de la créatrice liberté d’entreprendre. Ce dieu Etat, que révérait Hegel, s’est incarné dans la législation socialiste comme indiscutable théologie pour nombre de citoyens, tant la pieuvre de la prédation, de la redistribution et du gaspillage étouffe de ses tentacules un pays – parmi bien d’autres – qui a beaucoup perdu de son esprit critique. La France n’est-elle pas malheureuse 63ème sur le palmarès de la liberté d’entreprendre, alors que Singapour et la Suisse, sont les deux premières, cette confédération helvétique voisine dont nous ne voulons pas voir les qualités de modèle…
Le colonialisme de l’islam antisémite voile nos rues, abrutit nos écoles et menace de mort nos professeurs, non sans parvenir à ses fins. Le Coran commande à de nombreuses reprises le meurtre ou la conversion des infidèles et le pillage conquérant. Pourtant être islamophobe est un crime par la pensée – pour employer un concept orwellien – et être islamophile vaut onction d’ouverture des cultures, alors qu’en vertu du paradoxe de la tolérance énoncé par Karl Popper[4] c’est accepter et protéger ce qui ne tolère pas l’autre et surtout pas, le judaïsme, le christianisme et la laïcité, destinés à être livrés aux attentats terroristes, exterminés, comme en Syrie, en Arménie et tutti quanti… Ce pourquoi nous ne sommes guère religieux, même si le christianisme – du moins selon le Christ des Evangiles – nous semble plus respectable. De plus ce dernier a permis en son sein l’éclosion de la démocratie libérale et de l’athéisme. Au contraire de l’islam : « La vérité, c’est que l’islam ne parviendra jamais à la démocratie ni au respect des droits de l’homme aussi longtemps qu’il s’en tiendra à la charia et qu’il n’y aura pas de séparation de l’Eglise et de l’Etat ». C’est ce que Ibn Warraq, dont le nom quoiqu’il soit un prudent pseudonyme, révèle assez son origine, conclue en son vaste essai argumenté, signalant un fait piquant, ce pour revenir à Orwell : « La Ferme des animaux est interdite dans les pays musulmans car les principaux personnages sont des cochons, même s’ils sont en fin de compte brutaux et tyranniques[5] ». Sans oublier les attentats à l’encontre de l’écrivain Salman Rushdie, y compris en Occident occupé, ce n’est là qu’une preuve parmi tant d’autres de l’obscurantisme islamique, de son appétit de censure et d’illettrisme, de son totalitarisme intrinsèque et conquérant. Car contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, le djihad, sixième pilier de l’islam, n’est pas un modeste combat spirituel, mais selon l’autorité de l’historien des religions Rémi Brague : « la moins mauvaise traduction serait « combat sacré [...] militance[6] ».
L’écologisme – que l’on ne confondra pas avec l’écologie scientifique – invoque la planète et son essence naturelle en une religiosité béate, afin d’éradiquer l’industrie, le développement scientifique, le capitalisme, s’armant de l’argument fallacieux du réchauffement climatique d’origine anthropique. Une cause supérieure, surpassant les dieux disparus et les horizons politiques déchus, sous prétexte d’écovigilance, voire d’extravagant « écoféminisme », opprime avec délectation ceux qui contreviendraient à leur doxa, s’armant encore une fois de taxes, impôts, réglementations et interdictions. L’escroquerie est juteuse, n’est-ce pas…
Bien des millénaires ont vu se succéder refroidissements et réchauffements, sans la moindre causalité humaine. De plus notre actuel réchauffement, fort modéré, ne mérite aucun catastrophisme, d’ailleurs démenti par les faits, alors que les glaces polaires se portent fort bien, que l’océan ne s’élève pas, quand le gaz carbonique, ou C02, n’a rien d’un polluant ni de ce quelconque effet de serre, claironné par Hervé Le Treut et Jean-Marc Jancovici[7] qui prétendent le voir changer le climat à nos dépens, ce au contraire de la vapeur d’eau qui est le responsable de cet effet de serre qui nous épargne une glaciation certaine. Un nouveau lyssenkisme enfarine les esprits, au service du croissant pouvoir coercitif et financier de ses thuriféraires allant jusqu’à prôner la décroissance. Selon l’avisé polytechnicien Bruno Durieux, « l’écologisme est essentiellement un gauchisme réactionnaire […] une religion de la culpabilité, du reproche et de la punition, une thérapie par la terreur[8] ». Pensons qu’en France, l’on interdit toute prospection et exploitation du gaz et du pétrole, à peu près inoffensives, et bien qu’abondants, sous prétexte de principe de précaution – ce dernier inscrit dans la Constitution – et de verts espaces sauvages. Ainsi l’écologisme s’impose en toute impunité aux Etats, communes, médias et éditions, sans omettre le grand vecteur de propagande : l’Education Nationale ! Les écologistes ne sont-ils pas les descendants d’Hans Jonas – également auteur d’Une Ethique pour la nature – qui déclarait, dans Le Principe de responsabilité : « Puisque la tyrannie communiste existe déjà […] nous pouvons dire que, du point de vue de la technique du pouvoir, elle paraît être mieux capable de réaliser nos buts inconfortable que les possibilités qu’offre le complexe capitaliste-démocratique-libéral[9] ». Bel aveu de tyrannie verte qui affiche sa volonté de contrarier, et finalement détruire, entreprises, emplois, voire les vies humaines !
Salamanca, Castilla y Léon.
Photo : T. Guinhut.
Se prétendant éveillé à l’encontre de tout ce qui serait racisme, colonialisme, misogynie, fascisme, le wokisme chasse l’incorrect, présent, passé et à venir. Jusqu’à l’extrême-gauche, à l’Histoire pourtant chargée, manifestant et guerroyant contre quiconque aurait le front de lui déplaire, le prétendant « fasciste », en une grotesque reductio ad hitlerum. En un remarquable renversement des valeurs, le woke non genré parvient à faire peser le poids de la honte sur le mâle blanc occidental, comme le bolchevik chargeait de tous les péchés du monde le bourgeois. Sa « Cancel culture », appesantit les esprits, leur faisait croire à une croisade pour les droits civiques, alors qu’elle vise d’abord à effacer, annuler, abattre, qu’il s’agisse de statues anciennes, d’œuvres d’art et de libertés intellectuelles, corrigeant d’importance les musées, ces lieux de mémoire et de savoir. Une « génération offensée » - pour reprendre le titre de Caroline Fourest – se scandalise de moindres mots, de moindres allusions à des faits historiques, s’érige en « police de la culture[10] », au titre de la repentance et de la dignité exacerbée des homosexuels, des Noirs, des intersexuels, que l’Histoire a spoliés de leurs droits. Sonia Mabrouk liste les rongeurs avides de détruire notre civilisation : « décoloniaux, anti-sécuritaires pavloviens, féministes primaires, écologistes radicaux fous du genrisme et islamocompatibles », qui grouillent en un bouillon de déconstructeurs acharnés. Leur « idéologie inquisitrice[11] » a la pouvoir d’un marteau-pilon. « La religion woke[12] » s’est emparée de la place laissée vide par la déshérence du christianisme, mais aussi de la soif de pouvoir, de la faim d’oppression que fourbit trop souvent la nature humaine.
N’ignorons pas que les avatars des ennemis des sociétés libres, dont « l’intersectionnalité des luttes fait florès, en particulier l’islamogauchisme, font collusion pour favoriser le narcotrafic et pratiquer la bénédiction de la délinquance, comme lorsque les léninistes, nazis et autres mussoliniens usaient des bras armés des délinquants pour abattre les démocraties et assurer leur pouvoir matraqueur…
Ce n’est pas par vanité historiciste que l’on revient ici sur l’Histoire de la censure. En effet son retour, pas forcément d’origine étatique, mais délinquant, associatif ou fascistoïde, comme chez les black blocs par exemple, ne laisse pas d’accompagner des attentats contre des bibliothèques, des épurations de rayons, y compris parmi ces mêmes bibliothèques et les librairies qui n’achètent ni ne présentent tout simplement pas ce qui contreviendrait à leur doxa, a contrario de leur devoir de pluralisme et d’honnêteté intellectuelle. Mais aussi sur l’histoire des autodafés et du blasphème, des religions, de la novlangue politique, mais parce qu’ils sourdent pour longtemps de l’esprit humain, se réactivant sans cesse, par atavisme despotique, tant l’on aime exercer, mais aussi subir la tyrannie, ses violences et son confort en tant qu’il libère de la peine de la liberté et de l’individualité.
Construit à partir de quelques dizaines d’articles pompeusement affiliés à la rubrique philosophique de mon blog, l’on pourrait dire de ce livre au titre alarmant, Requiem pour les libertés, dont on pardonnera quelques redites, ce qu’avançait Michel Foucault, dans Les Mots et les choses, « Son existence ne se définissait pas tant par le regard que par la redite, par une parole seconde qui prononçait à nouveau tant de paroles assourdies[13]». Faire entendre au mieux ces paroles dédiées à la quête de la vérité serait la vocation de cet essai, convaincus de la nécessité de la sauvegarde et de la renaissance des libertés.
Liberté d’expression, de pensée et de rire de tout, libertés économiques et politiques, libre échange, en cet essai prolixe aux chapitres écrits depuis l’an 2011, cependant forcément incomplet, tant les occurrences à l’encontre des libertés se multiplient, s’aggravent, elles sont ici consciencieusement et impertinemment défendues. Qu’ils trouvent leurs origines dans les résurgences impérialistes telles qu’en Russie et en Chine, qu’ils se concentrent dans des factions militantes extrême-gauchistes, dans des vagues de fond islamistes, les ennemis du commerce, au sens du débat intellectuel comme économique y trouveront le miroir de leurs iniquités militantes. Mais aussi, ce qu’ils ne veulent lire ni comprendre, l’analyse des vertus du libéralisme, au travers de son histoire, de ses auteurs, qui ont inspirée des politiques qui se sont avérées au service de la prospérité des nations et des individus.
Porcelaine chinoise, Château de Valençay, Indre-et-Loire.
Photo : T Guinhut.
Les Lois et les nombres
du continent politique chinois.
Suivi par les Gardes et Fantômes rouges.
Avec le concours de trois Traités sur le portrait.
Romain Graziani : Les Lois et les Nombres, Gallimard, 2025, 512 p, 24 €.
Luo Ying : Le Gène du garde rouge,
traduit du chinois par Shuang Xu et Martine de Clercq, Gallimard, 2015, 240 p, 20 €.
Li Chengpeng : Confessions d’un traître à la patrie,
traduit du chinois par Hervé Denès, Liana Lévi, 2015, 240 p, 19 €.
Tania Branigan : Fantômes rouges, Stock,
traduit de l’anglais par Lucie Modde, 2024, 432 p, 23,90 €.
Wang Yi, Jiang Ji & Ding Gao : Trois Traités sur le portrait,
Traduits du chinois par Yolaine Escande, Les Belles Lettres, 2025, 496 p, 49 €.
Peut-être la Chine est-elle en passe de devenir prochaine première puissance économique mondiale. Hélas pas le moins du monde une démocratie libérale, tant les Lois et les Nombres – pour reprendre le titre de Romain Graziani – y règnent de manière immémoriale et coercitive. D’autant que les « fantômes rouges », dont Tania Branigan réveille les masses sanguinolentes n’ont pas perdu de leur puissance traumatique. Aussi, au ridicule de la rouge propagande communiste, préférons les écrivains courageux, poètes et essayistes. Quoique dire la vérité en Chine soit une mission à peu près impossible. Que ce soit sur le passé ou sur le présent. Deux écrivains, s’armant de genres littéraires fort différents, tentent de forcer le bâillon de la censure. Luo Ying, afin de dresser un édifiant tableau du maoïsme fondateur, fait œuvre de poète, avec Le Gène du garde rouge, quand Li Chengpeng, avec ses Confessions d’un traître à la patrie, puise dans son infatigable activité de bloggeur, pour dénoncer le pêle-mêle de corruptions et d’exactions liberticides. Est-ce à dire qu’il faudrait repenser le portrait ancestral du Chinois, dont l’art avait également ses lois et ses nombres ? À moins que la Chine, monstre des technologies et des forces armées, soit un géant aux pieds d’argile ?
Un ordre immuable est censé régir le cosmos, l’Empire et la vie quotidienne du continent chinois. Dès le III° siècle avant notre ère, les penseurs légistes – soit les experts des lois et des méthodes de gouvernement – affirment une implacable vision de l’Etat et de l’autorité souveraine. Six siècles plus tard, l’idéologie confucéenne, prônant l’exemple personnel et le gouvernement par la vertu, ne fait que renforcer ce tropisme. En effet Romain Graziani nous avertit : « dès cette époque ont été institués des dispositifs de de sécurité et de surveillance qui s’emploient à tenir tout sujet sous l’œil de l’Etat et à instiller une inquiétude permanente parmi les éléments de la population les plus enclins à la corruption et à l’incurie ». Et, ajouterons-nous à la dissidence, à la liberté de pensée. La poésie chantait « Le Ciel dont l’œil voit tout », il trouve de nos jours son accomplissement dans le contrôle numérique satellitaire.
Romain Graziani, professeur en études chinoises, fonde sa compréhension de l’Empire du milieu sur l’association des « Lois et des nombres ». Sauf que ces nombres ne peuvent être réduits à des quantités, et que ces lois ne correspondent pas à la conception occidentale du droit.Mathématiques, divination, spiritualités, codes pénaux, taoïsme, poésie, et bien entendu arts de la guerre, si l’on pense à Sun Tzu, tout est au service de ce « logos chinois », de ce « culte de l’Un », qui « régit de même l’ordre du cosmos. Ce qui se manifeste par le credo « Enrichir l’Etat, renforcer l’armée ». De surcroit, essentielle est la « mercantilisation du pouvoir ». Ainsi travail de la terre, bureaucratie, méritocratie et capitalisme sont les maillons d’une chaîne continue. Quoique les aléas de l’Histoire, les invasions et autres changements de dynasties, sans parler de la « lourde dette du système héréditaire », voire du « génie de l’inutile », mais surtout de l’absurde Révolution culturelle communiste, aient souvent enroué la machinerie…
Pour ce faire, notre essayiste use de sources rares, comme les Ecrits des Maîtres Guan et Han Fei. Il montre combien « l’intelligence numérique », la « pensée algorithmique », la naissance de la statistique, la numérisation du militaire, participent non seulement du « calcul de la vélocité », mais aussi de « la criminalisation du retard ». Ce jusqu’à l’artillerie lourde du levier pénal et de la décapitation. Entre « Primes et châtiments » - pour jouer sur un titre bien connu – la société chinoise avance avec la lourdeur de la tortue. Rien cependant n’empêche la survenue des corruptions, des échecs, des désertions…
L’on ne s’étonne pas dès lors que le communisme se soit implanté avec tant de force en Chine. Il s’est en quelque sorte accommodé avec le néoconfucianisme. Son collectivisme, son culte de la personnalité, en particulier à l’occasion de Mao Ze Dong, sa conception verticale et englobante de l’Etat, tout – ou presque – est cohérent avec une tradition multimillénaire du politique. Ce pourquoi la Chine n’a jamais connu la démocratie libérale, sauf récemment dans son versant économique qui permit un développement prospère et de dimension mondiale, bien qu’étroitement surveillé par la tutelle du Parti communiste.
Basé sur de tels lois et nombres, il s’agit bien d’une fondation politique aboutissant à l’Etat total, englobant l’armée et la société au travail, jusqu’au rapport de l’individu à lui-même. Le plus étonnant enfin est de constater combien un tel projet de société fut très tôt structurée par des techniques d’information, de surveillance et de sécurité, qui sont, quoiqu’avec des moyens technologiques pointus, à la racine de ceux d’aujourd’hui, tant la reconnaissance faciale par exemple, l’examen à la loupe des réseaux sociaux, s’infiltrent dans le contrôle des individus au détriment de leur autonomie intellectuelle et politique.
Romain Graziani n’en est pas à son premier examen de la culture chinoise, non sans la comparer à celle européenne[1]. Aussi prétend-il avec justesse que « le paradigme de l’Unité force à considérer la prolifération des libertés essentielles comme autant de mauvaises herbes » et « sape le projet d’une modernité politique définie par l’incertitude, l’indéfini et le conflit ». Son essai fort dense permet de mieux comprendre le présent chinois, grâce à une vaste perspective historique. Voire son avenir ? Car la surveillance digitale, nouvel « âge du fer », associée à l’exponentielle infiltration du Parti, aux limites sévèrement imposées aux capitalismes libéraux, risque de voir son efficacité décroître sous les coups d’une économie trop corsetée. Cette « unitotalité » entraînerait bien des insatisfactions populaires, sans compter un ennemi redoutable : la démocratie défaillante, alors que l’on fait bien moins que deux enfants par femme. Ainsi le colosse repose-t-il peut-être sur des pieds d’argile. Qui sait si, à l’instar de l’écroulement du régime soviétique, ce communisme verra-t-il son hubris s’affaisser, …
Existe-t-il un gène du mal ? Luo Ying semble définitivement le penser. La Révolution culturelle chinoise des années Mao en est l'illustration et la preuve. Ce que nous pensions avoir compris en lisant Le Livre noir du communisme[2] et en y découvrant le trou rouge de ses quatre-vingts millions de morts chinois, soit Le Gène du garde rouge. Cependant la façon de mener sa démonstration fait du livre de Luo Ying une piqûre de rappel aussi efficace qu'incroyablement originale.
Ecrit entre Pékin et Los Angeles, entre octobre et novembre 2012, ce récit autobiographique prend la forme peu usitée d'un ensemble d'une centaine de poèmes d'à peu près égale longueur, soit une page et demie. Ce sont de longs vers libres, plus exactement ce que l'on appelle, avec le Claudel des Cinq grandes odes[3], mais aussi, conformément à bien des pages bibliques, des versets. A l'instar de nos poèmes historiques médiévaux (pensons à la Chanson de Roland [4], Luo Ying retrouve un lointain atavisme épique pour chanter l'Histoire. Sauf que cette Histoire fait grincer des dents.
Ce sont des souvenirs d'enfance (Luo Ying est né en 1956) par petites touches, anecdotes, scènes d'horreurs quotidiennes et nationales. Il n'y a guère de page sans délire idéologique, sans vexation, torture ou cadavre, ce « butin de la Grande révolution »… La « dictature prolétarienne » n'est qu'un prétexte où s'engouffrent les pires pulsions violentes, les délinquants et les criminels avérés. L'enthousiasme, les positions hiérarchiques acquises assurent l'impunité de tous ceux que le totalitarisme arme au service de la répression, avec le secours d’une institutionnalisation du mensonge : « On nous faisait préférer l'herbe du socialisme aux blés du capitalisme ». On arrête son père, en tant que « contre-révolutionnaire », et cette tache déteint sur le fils qui tente de se dédouaner : « Au nom de la révolution nous avons brisé toutes les vitres de l'école primaire. » Quand involontairement briser « l'effigie en porcelaine du Président Mao » vaut à un élève quatre ans de prison. On coupe les cordes vocales au criminel politique avant de le fusiller...
Pourquoi écrire un tel livre ? Bien qu'il ne puisse être publié qu'en Occident, son auteur réclame « que la Chine purge totalement sa mémoire de son Histoire pour que sa société progresse. » Loin de s'égarer dans les afféteries lyriques, dans un impossible esthétisme, le poète reste essentiellement factuel, sans indulgence pour les Chinois endoctrinés par le « marxisme léninisme » et leur bien aimé Mao ; sans indulgence également pour lui-même, dans la mesure où il a participé autant qu'il a subi cette litanie d'abjections. Pourtant, jeune « voleur de livre », au-delà d'un art bassement au service de l'idéologie, il trouve sa liberté et sa fierté dans cet implacable réquisitoire au ton glacial. Ce qui ne l'empêche pas, en ce récit-poème, et dans un recueil intitulé Lapins, lapins[5], d'être critique envers le matérialisme d'un capitalisme sans libertés politiques, où trop d'ex-révolutionnaires se sont reconvertis sans états d'âme. Lui-même aujourd'hui est un homme d'affaires talentueux, de surcroît passionné d’alpinisme.
La contre-épopée hallucinante se fait leçon d'Histoire et d'humilité. Luo Ying avoue en sa postface combien il a « été imprégné de son esprit de combat ». Il faut alors entendre en son euphémisme la Révolution culturelle qui ne fut qu'une tyrannie anti-culturelle, conspuant la culture bourgeoise, les intellectuels et les lettrés, pour les remplacer par une propagande éhontée. S'il est « depuis toujours un garde rouge » (même s'il n'a « ni tué, ni mis le feu »), en une définitive imprégnation génétique, il reste contaminé. Comme la société chinoise, point à l'abri de retrouver régulièrement le chemin de la rouge abjection. C'est nous dire que chacun d'entre nous est susceptible de choir en ce travers. Les circonstances aidant, qui sait si ne va pas se réveiller le « gène du garde rouge », ou noir, ou vert, qu'importe la couleur du mal, humain, trop humain...
Photo : T Guinhut.
Hélas l’histoire de la tyrannie chinoise ne s’arrête pas là. Si le judicieux encouragement au capitalisme a propulsé la Chine au rang de la première puissance mondiale et permis à des centaines de millions de Chinois d’accéder à un niveau de vie meilleur, la chape de plomb du régime communiste et de ses nombreux affidés règne toujours sur l’Empire du milieu. Il faut alors un courage surhumain pour aller à l’encontre de la censure, de l’arrestation toujours possible, de la prison, pour n’y échapper que par l’exil, si possible. Li Chengpeng est de ces héros du verbe, de ces hérauts de la liberté.
La satire qui veine les Confessions d’un traître à la patrie est aussi pleine d’amertume que d’humour. En une vingtaine de textes au ton vif, Li Chengpeng se livre à une charge sans concessions à l’encontre de la corruption et du mensonge communiste, tous deux omniprésents. Ce ne sont là qu’une mince partie d’un volume plus vaste réunissant les billets de son blog, qui fit un triomphe sur Weibo, un réseau social chinois, avec plus de six millions d’abonnés. Jusqu’à ce qu’il soit suspendu en 2014. Sans se décourager, notre web-journaliste, publie sa production en volume. La sanction ne tarde guère : le voilà interdit. Heureusement Taiwan permet sa reparution, cette fois sans l’ombre d’une censure. Quant à son auteur, interdit de se présenter à des élections locales, il convole avec la liberté en recevant le « German Best Bloggers Award », puis en étant invité parmi les frais gazons de Harvard Kennedy School, même s’il ne souhaite pas quitter son pays. À ses risques et périls…
Tout commence par un tremblement de terre. Pourquoi un immeuble récent s’effondre-t-il, « effrité comme un biscuit », au milieu d’immeuble anciens intacts ? Soudain, la propagande communiste ne fait plus effet : « ce n’étaient pas les impérialistes qui étaient venus voler en douce les armatures métalliques des décombres ». Quand un « Inspecteur des travaux » est digne de confiance, des dizaines d’autres sont corrompus. Dénoncer cette impéritie nationale vaut alors à Li Chengpeng d’être lui-même dénoncé comme « traitre à la patrie », pour reprendre son titre-choc. Cependant, dit-il, « Pour moi, le patriotisme, c’est donner à chacun selon ses besoins et dépouiller les usurpateurs de leurs rapines. Alors, le pays pourra devenir florissant ». On passera sur l’illusion marxiste de la première partie de cette profession de foi pour retenir l’engagement en faveur de la probité.
Combien de fonctionnaires corrompus sont à l’origine des scandales du « lait frelaté », des scandales immobiliers et sanitaires, des vagues de pollutions aux métaux lourds, des tsunamis de suicide dans des usines, des « petits marchands illégaux » balayés parce qu’ils ne peuvent payer leur licence, des vies affligées par les traînées sulfureuses de la révolution ? Une mère qui fut membre d’une troupe d’opéra témoigne de ce qu’elle fut envoyée dans une aciérie, aux fins de rééducation de classe. L’on devine ce que veut dire : « l’argent de l’Etat est utilisé pour soigner tous « les malades mentaux du pays ».
Toutes ces tragédies, qui ne sont que la partie émergée de l’iceberg rouge, sont cependant contées avec une ironie sagace, un humour proliférant : « Si l’on reste agenouillé trop longtemps, on oublie les avantages de la station debout ». Fonctionnaires, « gardes urbains », « barrage des Trois-Gorges » font partie du chapelet communiste des calamités offertes au « citoyen de quatre sous ». Là où les bulletins de vote « ne sont qu’une décoration », notre polémiste « se sert de son stylo comme d’une hallebarde du dragon vert »…
Mieux, pour Li Chengpeng, « le patriotisme, c’est ne jamais léser l’individu au nom de l’Etat ». En dernière analyse, la même conviction autobiographique et politique anime Luo Ying, dont Le Gêne du garde rouge doit être conjuré. Une fois de plus, les voix des écrivains, qu’il s’agisse d’user des genres les plus anciens, le vaste poème épique aux cent bras, ou les plus neufs, la chronique du bloggeur, secouent avec vigueur les chaînes avariées d’un communisme qui, s’il a sagement lâché prise en autorisant le développement capitalisme, n’a pas su se suicider au service du bien des patries et des individus, en accordant ce qui doit être complémentaire à la liberté économique : la liberté politique.
Cependant l’horizon de la liberté politique reste bien sombre, d’autant qu’il ne peut advenir sans que soit judicieusement examinée « la mémoire hantée de la révolution culturelle », selon le sous-titre du livre de Tania Branigan : Fantômes rouges. Cette journaliste du Guardian, dont elle fut la correspondante entre 2008 et 2015, dévoile les fondements d’un traumatisme irréfragable et cependant soigneusement tu par le pouvoir. En effet, un demi-siècle plus tard, la rage meurtrière du maoïsme, entamée en 1966, peuple bien des mémoires, du moins de celles qui ont échappé à la mort.
De l’histoire de Chow, à la recherche du squelette de son beau-père, à la purge de 2008 à l’encontre des dissidents, des enseignants, avocats et médias, les récits ici recueillis parmi onze chapitres développent un effrayant tableau. Car les entretiens réalisés avec des rescapés, dont les noms ont été changés – surveillance oblige – révèlent combien les opposants, disgraciés, rebelles et « coupables héréditaires » furent impitoyablement humiliés, massacrés. Sans compter « tout un tas d’enfants obligés par les gardes rouges de s’en prendre à leurs parents ». Au point que « Zhang fut adulé pour sa trahison. Sa ville organisa une exposition en son honneur », alors que sa mère est fauchée par une balle. Où l’on voit comment l’emportement grégaire est terrifiant.
« Comment peuvent-ils être restés si puissants ? Comment peuvent-ils contrôler les souvenirs des gens ? », se demande Wang Youqin, alors que le souvenir lui-même n’appartient plus qu’aux sujets tabous : la propagande régnant, « le Parti a gommé les catastrophes infligées par Mao à la Chine et grossi celles imputables aux étrangers ».
Il est bien évident que l’expression « révolution culturelle » est un oxymore, une antiphrase, tout ce que l’on voudra de mensonger, de pervers, tant la négation de toute culture noble et de tout esprit éclairé reste là patent en cette « croisade idéologique ». La tentative du pouvoir chinois d’effacer de son Histoire les ressorts et les conséquences d’une tragique tyrannie, ressortit à une volonté totalitaire, qui, en dépit de sa puissance, comporte des failles, dont ce volume, construit avec empathie par Tania Branigan, est la preuve nécessaire.
Pour un portrait du Chinois d’hier et d’aujourd’hui faut-il travailler en fonction de lois et de nombres ? C’est que semblent penser Wang Yi, Jiang Ji & Ding Gao avec leurs Trois Traités sur le portrait, qui s’échelonnent entre le XIV° et le XVIII° siècle. Cet art, pendant de nombreuses dynasties, est une véritable institution, surtout d’usage privé, mais aussi parfois officiel. Par exemple de nombreux personnages célèbres, dont des lettrés, des sages des Ming et des Quing, sont ainsi honorés. « Marqueur social », le portrait, et parfois l’autoportrait, témoigne de la « valeur spirituelle » individuelle, mais aussi d’une région, voire de l’Etat. C’est à cet égard qu’il faut entendre le titre du second traité : Secret pour transmettre l’esprit.
Il faut, pour réussir un bon portrait, « la reconnaissance formelle », mais aussi « le souffle ». Cet art de la physiognomonie ne se sépare guère des principes du yin et du yang, tel que dans la peinture des « montagnes et eaux ». D’ailleurs quelques-uns apparaissent dans un paysage. Est-ce à dire qu’un Occidental ne pourrait en tirer profit ? Les nombreux croquis et dessins explicatifs nous permettent de former des yeux, des lèvres, de façon à suggérer une expression, une émotion, sans compter un catalogue des divers nez. L’on trouve des sourcils en fore de « sabre » ou de « ver à soie ». La « méthode pour saisir le rire » est particulièrement curieuse.
Entre théorie et pratique, Wang Yi, Jiang Ji & Ding Gao vont à la recherche de l’exactitude, non sans parfois savoir « compléter et embellir ». L’on peint en noir, avec le secours du blanc, en couleurs, de façon à accorder le visage aux « trois astres », sur papier ou sur soie.
Publié par les Belles Lettres, éditions aussi savantes qu’élégantes, ce trio de portraits à la chinoise fourni par Yolaine Escandre, sinologue avertie – qui fournit également un Esquif sur l’océan de la peinture[6] – est illustré de manière fort documentée, de surcroit bilingue. Le dernier s’intitulant Secrets pour tracer la vérité, il n’est pas sans ironie face au mensonge orchestré depuis un demi-siècle par le communisme chinois.
Au travail, je dois me consacrer à la révision des épreuves des mangas en traduction tout en comparant avec le texte original japonais, de celles du manga d’Axel Revelles, une réécriture graphique d’histoires de samouraïs belliqueux, sans compter le bavardage avec Ada, ma chère voisine de clavier. Le soir, vu l’affluence des consommateurs et l’absence de Gisèle, enceinte jusqu’aux joues, je dois assurer le service au côté de Maman. Le week-end enfin je puis retrouver mes carnets et mes encres, au service de ce que je suis, sui generis : Petite porcelaine bleue. Je ne sais pourquoi je me sens une soif d'aquarelle et de pastel rouges, pour qu'une petite mésange bleue se métamorphose en phénix hyacinthe.
Le lundi est un événement. L’on présente à la presse et aux libraires une nouvelle publication de notre département manga : La Vengeance de Kitsune, conçue par notre chef, Maxence Degreffe, le revêche en chef, diplômé par erreur d’aiguillage en management et gestion éditoriale, qui, s’il est possible, se revêt de jais plus noir et absolu que l’enfer, et surtout que notre Président – auquel, je suppose, il essaie de plaire à l’aide de huileuses flagorneries – certainement inaperçues. Alors que Monsieur Armfeld sait, lui, tempérer sa monochromie par le soin d’un col de chemise crémeux et d’une petite broche d’argent représentant une feuille d’acanthe. Monsieur le supérieur hiérarchique, qui visiblement me déteste jusqu’aux crocs de sa barbe sursoignée, de même pour Ada qui a le front de s’habiller façon cosplay japonais. Seuls les chiffres de nos ventes nous protègent. Peuh, l’affiche, calligraphiée plus lourdement que le dessin, est explicite : encore une énième variante sur le mythe de la femme-renarde. J’ai bien fait de jeter la mienne aux oubliettes.
Bras-dessus, bras-dessous, Ada me conduit à la réception, dans l’atrium. Il y a des moshis glacés à la noix de coco, j’adore… Monsieur Lord Degreffe arbore une exubérante broche de cravate en argent grosse comme un placard, qui s’illumine à chaque flash des photographes. Ses dents se pâment de sourires au dentifrice du Groenland comme la Vanité en personne. Elles ne valent pas ce moshi glacé au thé blanc, et celui-ci au muscat noir, mm…
- Petite porcelaine bleue, viens voir, vite !
- Ada, non, je ne veux pas voir la médiocrité d’un manga sous-griffé Degreffe. Ce doit être pire que le précédent, qui s’était vendu peau de banane. Comment c’était déjà, Talons aiguilles de fer, dessiné à la fourche à foin…
- Regarde, je te dis !
- La Vengeance de Kitsune : la silhouette en couverture me rappelle quelque chose, mais quoi ?
- Ouvre, feuillette !
- Incroyable ! Le vampire…
- Ce sont, n’est-ce pas, tes dessins, ton scénario, ce travail que tu avais, de dépit, jeté à la poubelle ?
- Le raticide ! Il n’a fait que des changements mineurs. Croit-il que le forfait va passer inaperçu ? Comment lui faire rendre gorge, en public de surcroît ?
- Il nous faut des preuves irréfutables
- Aller chercher mes planches originales dans ma cabane ? Cela prendrait trop de temps, n’est-ce pas…
- Et si nous allions fouiller dans son bureau, des fois que…
- Ada, tu crois ? Il serait assez bête pour conserver les scans que j’avais froissés ?
En quelques secondes nous voici courant, grimpant en trépignant dans l’ascenseur, poussant de nos épaules conjointes et obstinées la porte aussitôt craquée de Mister Degreffe, fouillant ses étagères bourrées de dossiers, de collections de fume-cigarettes et de bottines noires, de broches de cravates en tôle de Patagonie et de lunettes de soleil griffées, ouvrant les tiroirs de son bureau dont les pattes grêles comme un héron tremblent sous notre assaut… Rien.
- Nous n’allons tout de même pas rester bredouilles ! Pourtant, ne semble-t-il pas que les tiroirs soient plus profonds que leur intérieur… Je te laisse officier, pour filmer le processus et la découverte à venir…
- Oui, Ada, tu as un œil de phénix ! L’on va s’y casser les ongles, non, les pinces à épiler de Maxence Degreffe. Je sens qu’il va sourciller d’importance. Une fois soulevée la planchette, une pochette : mes dessins imprimés, défroissés, encore avec ma signature ! Le sale ptérodactyle !
- Faisons de même avec les autres tiroirs. Petite porcelaine bleue, fais chauffer le smartphone. Je m’emballe peut-être, mais je sens le gros poisson. Miam-miam, voici des contrats qui sentent le dessous de table. Gagné, lis-moi ça, dix pour cent concédés à l’imprimeur et dix pour cent à l’arnaqueur en chef ! Qui de plus s’est permis de me mettre une main aux fesses. Et une autre fois de me proposer son bisou baveux en échange de billets gratuits pour le Japan Show…
- Quoi, tu ne m’avais pas dit cela !
- T’inquiète, je lui offert une mandale qui lui a retourné la barbe.
- Sommes-nous assez fortes pour attaquer de front le diabolus en pleine réception, devant les caméras ? Je sais. Attends de voir, Ada ! Mon smartphone pétille d’impatience : Monsieur Armfeld ? C’est Petite porcelaine bleue. Pouvez-vous venir immédiatement dans le bureau du chef du département des mangas ? Merci.
Ada me regarde avec des yeux plus grands que la pleine lune et plus effrayés que des moshis congelés…
- Tu téléphones à Monsieur Armfeld ? Directement ? Au Président de la planète Saturne ! Au grand Cannibale du capital ! Et il t’obéit ? C’est insensé ! Que m’as-tu caché ? Meilleure amie ou cachottière ?
- Promis, je te dirai tout. Ou presque…
Devant la silhouette obombrée qui s’étonne de la porte dégondée, Ada fléchit sur ses genoux, fort soucieuse de trouver un trou de termite pour s’y cacher…
- Regardez. Voici le prétendu manga de Maxence Degreffe, qu’il signe à tours de poignet dans l’atrium et devant la presse.
- Mais, mais, ce sont les dessins de La Rédemption de Kitsune, que j’ai compulsés dans votre cabane !
- Et voici les scans imprimés que j’avais poubellés. Nos vidéos détaillent la manière dont nous avons assuré la découverte. Mieux, s’il se peut, demandez à Ada ce qu’elle tient dans la main.
Il observe avec circonspection Mademoiselle Ada, vêtue du virevoltant costume bleuté, crème, rouge et or de Ganyu, venu de Genshing Impact, me jette un regard interrogateur auquel je réponds par un acquiescement. La main d’Ada tremble comme un lapinou dans l’apocalypse. Y compris lors de la lecture impavide et attentive du maître de la pyramide.
- Petite porcelaine bleue, c’est votre amie, je suppose.
- Ma meilleure amie, l’auteure des mangas pour enfants, ludiques et pédagogiques bien connus : Lilianne, celle qui bavarde avec les animaux et La vie de Chatounet… Il serait bon d’ailleurs de chercher si le Sieur ne s’est pas contenté de harceler à plusieurs reprises la seule Ada.
- Elle pourrait être détective, non ? Mes félicitations à toutes les deux ! Suivez-moi. Avec nos pièces à conviction.
Intimant à Madame Yolanda de faire apporter quelques caisses de nos mangas, il nous entraîne jusque dans l’atrium. Lorsque de rares initiés s’avisent de le reconnaître, fendant la foule, ils s’écartent, se taisent, alors que les murmures en cascade le voient approcher, puis se planter devant l’estrade sur laquelle siège le Dracula des bureaux.
- Oh, cher Monsieur Armfeld, vous venez assister au triomphe de ma Vengeance de Kitsune ! Je suis comblé…
- Je sens que l’orgasme qui lui brûle la barbe va bientôt s’effondrer, glissé-je à l’oreille d’Ada.
- Tu t’y connais en orgasme, toi ?
Nous prenant toutes deux par la main, l’aigle sévère d’EuroTradefunds entreprend l’ascension de l’estrade. L’assurance du vampire, nous voyant aux côtés de Maître Armfeld, se fendille instantanément, laissant tomber les écailles de son fond de teint comme une momie cramée par le soleil. Monsieur Armfeld lui dérobe le micro :
- Nos amis journalistes, libraires, fans et lecteurs, voudront bien pardonner cette interruption. Permettez-moi de vous présenter nos plus talentueuses mangakas : à ma droite, Petite porcelaine bleue, à ma gauche Ada Lozère. La Vengeance de Kitsune que vous célébrez ici et maintenant n’est qu’un honteux plagiat, un vol qualifié. En effet, moi, Gustav Armfeld, Président d’EuroTradefunds, ai vu de mes yeux vu les planches originales de La Rédemption de Kitsune, dans la cabane-atelier de Petite Porcelaine bleue, de surcroit dans un carton scellé par les toiles d’araignées. Elle vous présente, à main levée, les scans signés que Maxence Degreffe a dérobés à la corbeille à papiers de l’auteure insatisfaite de son travail. Scans qu’elle a retrouvés enfouis dans le bureau de l’inqualifiable plagiaire. Ada Lozère, quant à elle, exhibe les preuves de continus détournements de fonds et autres fausses factures, en complicité avec l’imprimeur, sans compter les harcèlements sexuels dont il serait bon de connaître l’ampleur.
Un murmure ébahi s’élève dans le public, qui devient un grondement scandalisé, pendant que le vilain s’écroule sur lui-même, livide, dévasté, avant que trois gardes de sécurité, vengeurs comme les Erinyes, évacuent de l’atrium le vieux chiffon déshydraté.
- En conséquence, mon service juridique va derechef instruire les plaintes et les exigences de remboursements, de dédommagements, tant à l’égard de la compagnie que de l’artiste spoliée. Ceux d’entre vous qui ont acheté La Vengeance de Kistune seront au choix immédiatement remboursés, à moins qu’ils préfèrent les échanger contre les volumes que vous voyez la remplacer sur nos tables : Lilianne, celle qui bavarde avec les animaux et La vie de Chatounet, d’une part, la trilogie de Blue Princess, d’autre part. En attendant de voir prochainement paraître, si Petite porcelaine bleue y consent, sa Rédemption de Kitsune, amendée, et accomplie, car vous n’êtes pas avoir remarqué que la fin de l’ouvrage est un désastre, dont seule le plagiaire est l’auteure, faute de l’achèvement de notre vraie créatrice…
- Oh, certainement, répons-je, mutine, je sens que je bouillonne d’idées !
Les caméras ronronnent de plaisir, les flashs crépitent d’excitation. Nous voilà toutes deux à signer nos œuvrettes à profusion, pendant que notre prestigieux salvateur répond aux questions de la presse en ébullition.
Une fois la tempête événementielle apaisée, Monsieur Armfeld se tourne vers nous deux :
- Venez avec moi ! Ah, Yolanda, convoquez de suite Norbert, du service juridique, Olev de l’édition, Pavel du pôle financier et Séverine, notre experte informatique et hackeuse patentée…
En un vol d’ascenseur, nous voici au vingt-huitième étage, dans l’immense et confidentiel espace au Bouddha noir. Je n’y ai jamais vu autant de monde, soit sept personnes assises en demi-cercle face au bureau d’ébène. Ada tire la manche de mon blouson animé de coquelicots :
- Dis, Petite Porcelaine bleue, nous sommes en Paradis, ou en Enfer ?
Amusé, le Maître de la pyramide lui sourit, ce qui plonge Ada dans la confusion. Je remarque alors que parmi tous ces costumes et tailleurs aux teintes de froide obsidienne, Yolanda n’a plus son serre-tête habituel : il est d’un doux cobalt.
- Norbert, puisque les nouvelles vont vite, mais moins encore que le châtiment, vous êtes chargé du dépôt de plaintes pour plagiat, vol et détournement de fonds, non seulement pour le compte d’EuroTradefunds, mais aussi de Petite porcelaine bleue, sans oublier le harcèlement, au moins pour le compte d’Ada Lozère. Pavel, vous chiffrerez le montant du préjudice subi et les dédommagements afférents à prévoir. Olev, vous retirerez du marché cette infecte Vengeance de Kistsune, et assurerez à Petite porcelaine bleue toute liberté pour parachever son travail. Quant à vous, Séverine, il vous faut infiltrer les comptes du vampire et nous établir ces dépenses et recettes, y compris en liquide auprès des boutiques de luxe auxquelles il a sacrifié son âme. Pour revenir à nos deux héroïnes qui viennent de révéler le pot aux roses, Pavel, vous verserez un bonus égal à deux mois de salaire sur le compte d’Ada Lozère.
- Merci, merci, Monsieur le Président, mais c’est moins ma minuscule contribution que celle de Petite porcelaine bleue qui mérite récompense…
- C’est juste. Vous êtes, Ada, une véritable amie. La même chose pour Petite porcelaine bleue. De plus, dites-moi, Pavel, à combien se montent habituellement les droits d’auteur ?
- Président, au-dessous de vingt-mille exemplaires, rien, puisque le salaire en tient lieu. Au-delà, cinq pour cent du prix public hors taxes.
- Seulement ! Passez à dix pour cents, y compris avec les arriérés.
- Nous vous sommes reconnaissantes, Monsieur Armfeld, balbutie-je. Par ailleurs, Axel Revelles, le favori des mangas de samouraïs belliqueux, en bénéficiera.
- Bien. Vous pouvez disposer, merci. Sauf nos deux héroïnes et Yolanda.
Les gros bonnets noirs, ventripotents ou maigres, rasés ou chauves, hors Séverine aux cheveux empétardisés, rendent l’espace à un peu plus d’intimité, si un tel lieu le permet. Dans la quiétude retrouvée, notre mentor reprend :
- Il me semble que Petite porcelaine bleue n’a pas encore reçu la lettre de sa banque. Le reliquat du prêt contracté aux dépens du restaurant maternel pour financer ses deux ans d’études à Osaka vient d’être réglé par mes soins ; et plus précisément par mes fonds privés.
- Mais, je ne peux pas accepter ! C’est trop ! Je ne veux rien vous devoir.
- Vous me devez une planche originale format grand aigle, en couleurs, de votre prochain manga en gestation, au-delà de La Rédemption de Kitsune bien sûr. Vous pouvez aussi me dessiner Grondoudoux. Marché conclu ?
- Vous me prenez par les sentiments.
- Je l’espère bien. Hélas, je dois vous abandonner d’urgence, car j’ai un rendez-vous ministériel ce soir. Ce bureau, Petite porcelaine bleue, est cependant toujours à votre disposition. J’ai pu constater avec plaisir que vous y êtes inspirée. Nous nous revoyons ici à 18 heures, après-demain. Bonne soirée à vous deux. Oh, Yolanda, préparez-leur un thé et des cookies, vous voulez-bien…
À peine avons-nous le temps de le remercier encore, qu’il s’éclipse, comme la lune derrière l’ombre de la terre.
XVI La planche en couleurs
- Dis-moi, Petite cachottière de porcelaine bleue… Il est venu dans ta cabane. Il connait Grondoudoux. Il rembourse ton emprunt. Tu dessines dans son bureau phénoménal et fastueux. La trilogie de Blue Princess est exposée, bien en vue entre deux livres de marbre blanc. Il supporte nos vêtements aux couleurs extravagantes. Il te sourit. Se peut-il que, entre toi… et lui… Ce disant, précautionneusement, riant de toute l’aimable coquinerie de ses joues bombées, elle dessine de ses pouces et index réunis : un cœur.
- Ada, n’importe quoi ! Comment serait-ce possible ? Je ne suis qu’une petite porcelaine bleue. N’oublie pas : il est le Maître du Pouvoir. Entre nous, le fossé, non ce n’est pas un fossé, mais une tranchée, un abîme, l’abysse des grands fonds aux poissons monstrueux et aveugles, est irréfragable.
- Ta ta ta ta… Quel grand mot !
- Je t’interdis, Ada, une telle supposition. Sinon je dis à Axel que tu le dessines en secret !
- Mais non ! Tu confonds avec un fantasme ! Comment pourrais-je apprécier un macho post-adolescent ? Eh, ne détourne pas la question. Comment vous êtes-vous rencontrés ?
- Mystère, mystère, je te raconterai cela avec le dessin grand aigle, que je m’en vais commencer ce soir. Bises. À demain.
Comme promis, mais avec mon carton grand aigle sous mon petit bras – heureusement mon scooter rose est muni d’un porte-bagage adéquat – j’entre dans un bureau que Madame Yolanda s’empresse de m’ouvrir.
- Chère Petite porcelaine bleue, que m’apportez-vous ?
- La planche en couleurs demandée. J’espère que ce n’est pas trop osé…
Je repousse l’ordinateur, mon exemplaire de L’Eloge de l’ombre, quelques dossiers. Ouvert, le carton s’étale sur 110 par 150 cm. Une serpente crème préserve le dessin. Avec délicatesse, je découvre le calme drame de la vaste planche. Elle présente deux pages accolées, plusieurs cases et fort peu de bulles, qui sont des silences. La première ne montre que la faible lueur d’un écran dans l’ombre d’un openspace désert. La seconde éclaire la nuque, le visage endormi sur les coudes et le clavier, les lunettes, le chemisier aux bleuets et le carnet ouvert sur quelque dessin de phénix. La plus grande exhibe un homme de haute stature, portant dans ses tendres bras la belle endormie, les plis de la jupe glissant contre ses jambes, alors que s’estompe la silhouette d’une dame serviable. Sur les suivantes, je reconnais bien entendu l’ascenseur, la traversée du bureau, la chambre où pudiquement déposer Petite porcelaine bleue, et, seul anachronisme, la boite de macarons ouverte sur la table de nuit. Dans toute cette encre noire et blanche, les nuances bleutées de la jupe et du chemisier, les petites touches pâtissières, sans oublier la pointe d’écarlate du carnet de cuir, luisent et éclatent. Le tout avec un sens du trait et des courbes, un sens des émotions, incomparables.
Monsieur Armfeld se tait longuement ; profondément concentré. Comment va-t-il le prendre ?
- Si Yolanda veut bien se charger de faire encadrer cette planche comme il se doit…
- Croyez-vous que cet inconséquent travail le mérite ?
- Je ne saurais dire combien vous me touchez, Petite porcelaine bleue. Voilà qui ne peut se payer avec quelque argent que ce soit. C’est moi qui ne mérite pas d’être un héros de votre œuvre…
- Vous allez, Monsieur Armfeld, écorner ma modestie. Et je n’ai pas encore réussi à dessiner Grondoudoux...
Nos regards se coulent dans nos regards, au point que je ne sois pas loin de perdre conscience.
XI Une femme renarde et une grand-mère au gala
- Ce soir vous m’accompagnez à une réception de gala, sur les dallages de marbre de l’Athénée.
- Vous plaisantez ! Parmi des grandes dames en robes du soir spectrales et chargés de joailleries grosses comme des banques suisses ?
- Pas le moins du monde. Et même si votre bustier-pantalon chamarré de grappes de lilas me ravit, vous ne pourriez entrer sans une robe longue.
- Mais je n’ai pas une telle chasuble dans mes placards ! Et surtout pas noire !
- Nous avons parfaitement le temps de nous consacrer à l’acquisition de la soirée, bleutée de surcroît. Ascenseur, voiture avec chauffeur, vous êtes mon invitée.
- Mais qu’est-ce que j’ai fait à l’univers pour être votre jouet ?
- N’oubliez-pas combien un tel événement peut inspirer vos créations.
- Vous me touchez au point sensible, Gustav. Vous êtes un vil manipulateur. Je me rends à votre argument.
- Montez. Et demandez-vous qui manipule qui. Quoiqu’il n’y ait pas la moindre ombre de perfidie, ni de tyrannie, nous le savons bien…
Je n’ai pas le temps de réfléchir qu’aussitôt je me trouve environné de vêtements affriolants. De haute-coutures dont les beautés ailées dépassent l’entendement, dont l’une me vêt comme une caresse…
- Comment vous trouvez-vous en cette robe Fortuny ?
- Regardez comme je tourne devant le miroir ! Elle volète autour de mes chevilles…
- Comme les saints des fresques romanes, dont les plis des vêtements dansent pour les rehausser…
- Ces iris dont les tiges et les feuilles montent le long de mon corps jusqu’aux fleurs ! Est-ce que je mérite ce rêve ?
- Prenons également le sac-à-main Gioia Ventagli assorti.
- Mais vous avez dépensé une fortune ! Vous retiendrez donc un peu chaque mois de mon salaire.
- N’y pensez pas un instant. C’est pour vous que les conceptrices, les couturières et les brodeuses de Venise ont travaillé avec diligence. Et fermez les yeux.
Je sens alors glisser quelque chose de froid sur ma nuque.
- Regardez-vous.
- C’est splendide !
- Un collier David Yurman, or 18 carats et topazes bleutées Marbella.
- Vous êtes fou. Je suppose que ce n’est qu’un prêt…
- Peut-être. Vite. Yolanda nous attend.
Je n’ai pas le temps de penser plus avant, tant je ne sais plus qui je suis. Ada aurait-elle raison ? Non, je ne suis que décorative. Je reconnais à l’entrée du salon Madame Yolanda dans une robe de velours noir semée de fines étoiles, à l’instar de son chignon grisonnant que le serre-tête cobalt sécurise. Elle me sourit avec tendresse.
- Prenez mon bras et ne le quittez pas.
Je constate alors que tous les yeux sont rivés sur nous. Comme s’ils jaillissaient, exorbités, des bouquets de smokings et de robes tous invariablement noirs et blancs. Comme s’ils ne reconnaissaient plus l’homme dont je tiens le bras timidement et convulsivement, comme si j’avais commis une transgression, celle qu’il est hors de question d’imaginer pouvoir commettre pour quelque mortelle que ce soit. Une seule femme, immense, ose se gainer dans un oripeau violemment teinté d’un roux aussi animal que sa chevelure, ose s’approcher, me bousculer brusquement, s’agripper au bras de mon cavalier, en se coulant contre son bassin comme une couleuvre venimeuse, feulant :
- Gustav, mon Gustav, je suis à toi ; à toi pour sûr ; je suis ton sexe ouvert et ton désir incendié !
Alors que Yolanda me soutient, chue sur le marbre que je suis, je la reconnais : la Femme renarde ! Un instant pétrifié de dégoût, il la jette d’un revers dans un canapé qui semble couiner de honte…
Dans un silence sépulcral qui fige l’assemblée, Gustav s’ébroue comme un lynx qui a pris l’orage. Puis il se penche vers moi, pendant que Yolanda recueille mes lunettes heureusement intactes, me prend la main, me relève et confie ma confuse personne à ses bras…
- Petite porcelaine bleue, vous allez bien ? Pardon de vous avoir embarquée dans ce traquenard. Cette gourgandine se prétend mon amie d’enfance, ma destinée, ma fourrure et autres balivernes obscènes… La voix de Gustav tremble dans toute sa grande corpulence.
Pendant ce temps le personnel de sécurité empoigne aux épaules la fauteuse de trouble glapissante pour la jeter dehors manu militari.
- Je vais bien. Pas d’inquiétude. Ce n’est rien, Gustav, ne vous laissez pas impressionner par une renarde vêtue d’une robe demi-nue en peau de serpent roux, à la poitrine en obusier et à la cervelle de crapaude…
Enfin il sourit :
- « Cervelle de crapaude », c’est tout à fait cela. Quand je pense que ma grand-mère a commis l’erreur de me la présenter en espérant une fois de plus me coller une épouse sur le dos.
- Peut-être a-t-elle cru bien faire. Et sûrement maintenant ne l’approuverait-elle pas.
D’une voix posée, grave, résonnant dans l’espace de marbre, mon cavalier reprend sa dignité :
- Chers amis, veuillez oublier cet incident incongru. Effaçons ce rien avec quelques bulles de Champagne. Permettez-moi de vous présenter mon amie : Petite porcelaine bleue. J’aurai dans un instant le plaisir de palabrer un moment avec chacun d’entre vous.
Un murmure d’approbation, puis un concert d’applaudissements lancé par une petite dame aux cheveux poudrés accueillent ce préambule. Pendant ce temps, je rêve d’être une petite, toute petite, souris bleue pour pouvoir me cacher dans la poche de poitrine de Gustav, sans le déranger…
- Yolanda, ne la quittez pas d’un doigt. Je dois lancer les bases d’une poignée de contrats, négocier et cultiver quelques connexions et relations. Petite porcelaine bleue, profitez du buffet. Ah, voici ma grand-mère ! Je vous l’offre.
- Vous êtes un miracle ! Vous vous appelez vraiment ainsi : Petite porcelaine bleue ?
- Oui Madame, Xiǎo Qīng Huā, en chinois.
- Comment avez-vous fait pour apprivoiser mon grand ours à poil dur de petit-fils ?
- Je n’ai rien fait. C’est lui tout seul. Et je ne suis que moi-même, une petite mangaka de sa compagnie.
- Vous êtes une fée Saperlipopette ! Je vous adore ! Quant à la greluche en roux, que l’on avait prétendue digne de sa bonne famille, c’est une désaxée, une vixen, un cloaque de concupiscence, une croqueuse d’hommes et une casseuse de lingots. N’ayez surtout pas crainte d’elle. Je suis certaine qu’après ce coup d’éclat son père va se charger de la corriger d’importance. Votre robe est d’une beauté vénitienne incroyable ! Oh pardon, vous êtes encore plus mignonne… Et vous avez réussi à l’imposer à Gustav !
- Non, Monsieur Armfeld l’a choisie avec moi.
- Voulez-vous bien l’appeler Gustav en ma présence ! Ou la moutarde au poivre va me monter au nez… Ma petite, tu es un prodige, mon prodige préféré…
- Grand-Mère, n’ennuie pas Petite porcelaine bleue.
- Mais qu’attends-tu, grand Diable de Gustav, pour lui tenir la main ? Tout de suite, sinon je vais te corriger les reins avec mon balai à poussière ! Bien.
- C’est pour faire plaisir à Grand-mère, me glisse-t-il à l’oreille…
- Et pas à moi ! Vous y allez un peu fort de saké.
- Redonnez-moi cette main, je vous prie.
- Gustav, demain, que tu le veuilles ou non, demain, je remets ma robe vieux-rose en ta présence.
- D’accord Mère-Grand. Au fait, Yolanda, je vous prie, faites-changer le Blanc de Blanc pour du Champagne Rosé. Veuillez m’excuser : je retourne auprès de mes partenaires.
- Vous êtes un génie, Petite porcelaine bleue. Vous me l’avez métamorphosé. L’arbre de fer se met à fleurir. Inespéré ! Faites voir là votre frimousse ; vous permettez que je vous bise sur la joue ?
- Euh, si vous voulez. Et si nous goûtions un peu ces huitres en gelée ? Ou ces gâteaux au cœur de chocolat…
- Et je suppose que Gustav est le parrain de ce collier qui te transcende ? Ce lynx des tumulus sait enfin vivre !
- Oui, oui, rassurez-vous, je le lui rendrai.
- Comment ? Ma petite belle fille divorcerait déjà ?
- Non, oui, non ; je ne sais plus ce que je dis. Grand-Mère, vous déraisonnez.
- Viens t’assoir, nous allons champagniser…
Quelques douzaines de bavardages plus tard, quoique je ne perde pas mon acuité visuelle pour observer et prendre note du spectacle mondain, mais à peine pompette, je revois le regard de Gustav au travers des gerbes de bulles roses… Il me conduit vers la voiture, puis vers mon chez moi, sans oublier mon cabas gonflé par mes précédents vêtements, enfin me confie à Mère, ébahie :
- Mais je ne reconnais pas ma Petite porcelaine bleue ! Monsieur, vous êtes aussi entrepreneur en contes de fées ? Vous changez les mésanges en Phénix ?
- Je vous la confie, Madame. Avec mes respects. À demain, quand vous voudrez, Petite porcelaine bleue, dans votre atelier du vingt-huitième étage. Il s’incline et nous laisse confuses.
XII La délicatesse
En entrant dans le bureau, je le vois glisser précipitamment un livre rose et bleu, titré La Délicatesse, sous une pile de dossiers aux lueurs funéraires. Il se lève pour m’accueillir.
- Monsieur Armfeld. Je vous ramène le collier, précieusement enroulé dans une pochette de coton, puis dans mon bonnet.
- Si vous le croyez nécessaire. Regardez, je le range soigneusement dans un papier de soie, puis dans cette boite chinoise aux montagnes de pierres bleues. Jusqu’à la prochaine fois.
- J’avoue que je suis très inspirée dans cet espace. Aussi, puis-je en abuser, étaler encore mon cabas, mes plumes et mes cansons ?
- Vous préparez le portrait de Grondoudoux ?
- Non, pas ici, mais bientôt, si vous y consentez, vous viendrez le chercher dans ma cabane.
- Volontiers.
- Je travaille sur La Rédemption de Kitsune. La femme renarde médiévale devra payer ses venimeuses séductions en étant réincarnée de nos jours. Il lui faudra sauver douze femmes outragées par des rustres indélicats pour que le paradis lui soit ouvert.
- Aura-t-elle les traits de notre prédatrice rousse ?
- En effet ; avec quelque chose de notre plagiaire, tant elle peut se métamorphoser. Mais c’est seulement au pays de magie qu’une telle créature puisse accéder à ses traits spirituels et purifiés.
- Intéressant. Ô combien ! Et avec une dimension morale. J’ai hâte de choyer ce livre entre mes mains… À mon grand regret, je dois vous abandonner ; mais ce lieu ne vous abandonne pas. Mon avion pour Berlin attend que mon hélicoptère décolle de la terrasse. Je ne pars pas sans votre trilogie. À bientôt, dans trois jours, chère Petite porcelaine bleue…
Curieuse comme une pie, pendant que j’entends et contemple vrombir les pales du gros bourdon noir, puis décroître dans un ciel aux cirrus d’altitude, je me précipite vers cette Délicatesse. De quoi s’agit-il ? La Délicatesse, sous-titrée Comment faire l’amour à une femme. Par Grisélidis & Arthur Recouvrance, aux « Editions secrètes ». Brusquement, je le replonge sous les dossiers, craignant que mon indélicatesse y laisse ses empreintes digitales, me sentant rougir jusqu’à la moelle épinière. Quoi ! il aurait une femme, serait marié ? À quoi joue-t-il avec moi ? Non, Grand-mère n’aurait pas eu cette attitude à mon égard ! Je m’évente les joues en agitant mes phalanges. Ouf, je dois reprendre mon calme et mon calame. Heureusement Madame Yolanda me distrait :
- Vous prendrez bien un thé noir aux marrons glacés ? Et des biscuits roses de Reims ?
- Pourquoi êtes-vous si bonne pour moi ?
- Eh bien, rie-t-elle, nous admettrons qu’il s’agit là d’un investissement nécessaire à la bonne rentabilité du département des mangas.
- Cannibale capitaliste ! Oh, pardon, cela m’a échappé. Non ce n’est pas vrai, je dis des billevesées. Je ne répète que ce que m’a soufflé Ada, qui elle-même a répété ce que persiflent les envieux…
- Vous me faites rire à perdre l’haleine, Petite porcelaine bleue. Ce bureau, depuis si longtemps n’avait rien vu ni entendu de tel. Si les lieux ont une âme, c’est sa rédemption. Comme pour votre manga… Travaillez bien.
Histoire des sexualités en France, Armand Colin, 2024, 520 p, 26,90 €.
Didier Rykner : Mauvais genre au musée,
Les Belles Lettres, 2025, 280 p, 21,50 €.
Nu ou exhibition sexuelle ? Raffinement de la chair, de l’esprit, ou cloaque d’impudicité ? Que l’Histoire de l’art soit couverte de nudités, nul n’en disconviendra ; mais au prix de penser que seuls les peintres et autres sculpteurs masculins en fussent les auteurs. Pourtant nombre de dames ont su « Oser le nu » pour reprendre le titre de Camille Morineau. Osons donc rester nus, en osant de larges rebondissements dans le temps, au moyen d’un retour à l’Antique, avec Priape et les romaines Figuris veneris de l’érotologie classique, jusqu’à la sexualité des Français, tandis que pour répondre au nu représenté par les artistes féminines la question du « mauvais genre au musée » se fait cruciale. Ainsi de la mise en question du nu et du phallocrate dans les lettres et sur les cimaises, l’argumentation conduit le modeste essayiste à interroger d’anciens mécanismes de censure qui, de déconstruction en wokisme contemporains, revêtent les habits neufs d’un ersatz de totalitarisme…
Le nu est-il toujours érotique, suscitant le désir ? Sauf à l’égard des jeunes enfants et des vieillards, bien entendu. Aussi sa représentation a-t-elle quelque chose de transgressif, même si l’état de nature d’Adam et Eve est censé relever du sacré. Il l’est plus encore, lorsque les femmes elles-mêmes s’avisent de peindre les corps sans voiles, alors qu’une chape patriarcale croit devoir interdire une telle pratique.
Au rebours du préjugé, « le nu représenté par les femmes artistes » – pour reprendre le sous-titre de ce volume – est loin d’être une rareté absolue. La couverture, ayant choisi une discrète silhouette sépia, aux fesses cependant charmantes, ne donne qu’une faible idée de la richesse des peintures ici offertes, des photographies, installations et autres performances, ce pour la période contemporaine. En revanche assez peu de femmes avaient avant Suzanne Valadon (1865-1938) représenté un homme dépourvu de ses vêtements.
Dès le Moyen âge, avec les enluminures d’Hildegarde de Bingen, soit vers l’an 1220, le corps nu est une œuvre divine. La Renaissance et le classicisme aiment les pures allégories sensuelles et aussi nues que la Vérité, voire jusqu’au symbolisme. Les XX° et XXI° siècles sont évidemment plus abondants, voire provocateurs, en un féminisme qui associe le « Black naked », le « vagin étendard », le « pénis domestiqué » et « l’homme odalisque ». L’on dit son désir, telles Annette Messager et Sophie Calle « qui parlent ouvertement de leur désir des hommes », l’on interroge le genre, l’on vante les « sexualités fluides ». Mieux encore Niki de Saint-Phalle propose en 1965 une Crucifixion dont le Christ est une femelle fleurie d’érotisme. Ainsi depuis les nudités mythologiques de l’âge baroque jusqu’aux Fillettes en forme de phallus conçues par Louise Bourgeois, un vaste et édifiant panorama se dévoile. Hélas, à l’instar de leurs homologues masculins, bien des femmes en leur art, si tant est que cela en soit encore, semblent avoir délibérément abandonné, voire ignoré, la beauté et la tendresse, pour préférer se vautrer dans la laideur, la cruauté, la vulgarité. Est-ce l’image de la sexualité que nous voulons recevoir et renvoyer ?
Il n’en reste pas moins que l’aventure picturale féminine, bien que plus discrète, se fait parallèlement à celle des hommes. En ce sens guère de différences. Ce que confirme l’ouvrage de Martine Lacas : Elles étaient peintres[1]. Même s’il ne se consacre qu’au XIX° et au début du XX° siècle, il témoigne d’une pléthore de pinceaux féminins, entre Paris et Russie, Etats-Unis et Scandinavie. Romantisme, réalisme, orientalisme, symbolisme, jusqu’au fauvisme, aucun mouvement pictural ne leur échappe, avec un talent que bien des maîtres pourraient leur envier. Talent que l’on ne demande qu’à rendre au jour.
De même, à la question « Pourquoi si peu de nus peints par les femmes dans les musées ? » Camille Morineau répond brillamment en forme de démenti : il suffisait de les découvrir. Reste qu’au-delà d’une vaine correction infligée à la muséalité masculine la meilleure réside, plutôt que dans la censure, dans la créativité ancienne, présente et à venir de ces dames…
Rien de plus nu que Priape. Venu du fin fond de l’ère hellénistique, il est le fils de Dionysos et d’Aphrodite. Mais loin d’avoir reçu de leur beauté, il n’est qu’un laid petit dieu relégué au fond des jardins, afin d’effrayer les oiseaux, affligé d’un inconvenant phallus. Aussi n’est-il que son membre viril disproportionné, destiné à la stérilité, sans descendance possible. Sans le moindre partenaire, il ne lui reste que la masturbation. Ainsi l’historien Maurice Olender fouille les textes grecs et romains pour dénicher le caractère paradoxal de cette entêtante érection qui ne peut être féconde. Mais aussi, au travers d’une vingtaine d’illustrations, venues des coupes attiques et des fresques pompéiennes.
Cet « enfant impudique » et rustique, cet « enfant déjà vieux », rejeté par ses parents, qui bande perpétuellement comme un âne rouge, n’est-il pas l’acmé de la nudité, dans son excitation, son désir, entre abondance et manque, comme le « Poros » et Penia » du Banquet de Platon, mais aussi entre énergique beauté et honteuse et nerveuse intimité… En quelque sorte, Priape exhibe la nudité du désir. Car son érection est sans jouissance, ce qui a donné lieu au terme « priapisme », soit une affection douloureuse. « Obscénité pétrifiée », il a quelque chose de pathétique, face aux diktats de la pudeur et de la convenance, représentant une « figure politique de l’obscène ». Quoiqu’insolent et autoritaire, le voici paré du « degré zéro du phallus ».
Sur un sujet pour le moins curieux, passablement inédit, Maurice Olender nous confie, de manière posthume (il est mort en 2022) un essai qui ose d’étonnant parallèles avec l’Egyptienne Osiris et le Kama Sutra indien. Plus étonnant encore lorsque Jésus croise un Priape créateur originel engendrant Adam et Eve, donc « au sommet de cette architecture gnostique ». Rassurons-nous, il ne s’agit que d’une élucubration hérétique d’un certain Justin. Cet essai profus prétend plutôt faire de son dieu, et d’après le sous-titre, « un phallocrate impotent ». Est-ce une façon de se moquer de plus de deux millénaires de phallocratie ? Il fallait oser le nu priapique, n’est-ce pas. Ce que n’a pas su faire la moche couverture, ornée de quelque gribouillage de l’essayiste, alors qu’aller puiser dans le Musée secret de Naples[2], où abondent les phallus, eût été si excitant. Il est vrai que l’on aime se croire supérieur et moral en vidant les musées de ce qui fâche…
L’on retrouve cette malheureuse allégorie de la nudité obscène dans le Manuel d’érotologie classique de Friedrich Karl Forberg, plus exactement selon le titre latin, De figuris veneris. Car en voici une édition bilingue, bourrée de notes, sous la direction d’Etienne Famerie, en ce sens plus exacte et savante que celle que nous connaissions précédemment[3], d’autant que la traduction d’Alcide Bonneau, d’abord parue en 1882, est ici revue. Au sérieux de l’affaire, documentant des dizaines d’auteurs et de références de l’Antiquité, s’associent joliment les facéties, voluptés et obscénités nombreuses, cependant classées par catégories. De la « futution » (soit « l’œuvre qui s’accomplit au moyen de la mentule introduite dans la vulve ») au « coït avec les bêtes », voici le catalogue des pratiques sexuelles mises à nu. Entre temps, la « pédication » (« la mentule au moyen de l’anus) précède « l’irrumation » (« mettre dans la bouche le membre en érection »), puis la « masturbation », les « cunnilinges » et les « tribades » (lesbiennes aux baisers particuliers), sans oublier en conclusion les « postures sprintiennes » à plus de deux partenaire. Le tout complété par un « Essai sur la langue érotique » aux bons soins du traducteur. Les amateurs de postures visuelles, auront droit, en fin de volume, à quelques gravures venues du XVIII° siècle, fort explicites…
Même si la pédérastie et l’homosexualité sont absentes en tant que chapitres à part entière, il en est question de ci-de-là. Car la pénétration anale est le plus souvent considérée infamante et donc conspuée. Alors qu’à l’instar de la fellation la hiérarchie entre actif et passif est sévère pour ce dernier. Ce qui conduisit Michel Foucault, dans son Histoire de la sexualité, à systématiser la classification entre dominant et dominé. Et quoiqu’il convoque à dessein bien des auteurs antiques, Forberg est curieusement absent de sa bibliographie.
Publié par l’ingénieux compilateur et philosophe Karl Friedrich Forberg en 1824 – qui fournit également une édition commentée de l’ « Hermaphroditus » hélas ici omise – ce traité des figures amoureuses est un remarquable blason d’érotologie classique, où abondent les citations érotiques d’Ovide, celles nettement plus épicées et vigoureusement satiriques de Martial, ou encore des poètes méconnus comme Pacificus Maximus. Il est à la fois une anthologie littéraire et un prélude à ce qui deviendra ensuite la sexologie. L’on devine que ce De figuris veneris est longtemps resté une discrète publication à petit nombre, plus ou moins sous le manteau, car scandaleuse. Comme quoi la philologie exhale un aphrodisiaque parfum dont nous aimons profiter avec appétit.
Mise à nu, la sexologie devient une discipline sociologique et anthropologique au bon soin d’un quatuor d’auteures qui parcourent les XIX° et XX° siècles pour nous proposer une roborative Histoire des sexualités en France. D’une manière tout à fait judicieuse, l’on ne contente pas ici des pratiques, mais aussi des discours, dominants ou hétérodoxes, des façades et des écarts, sans oublier l’impact des événements historiques sur les comportements et les regards. De la Révolution française à la loi bioéthique de 2021, le « resserrement des normes sexuelles », « l’emprise croissante de la médecine », les répressions, en particulier de l’homosexualité et de l’avortement, lors de la « guerre froide du sexe » entre 1947 et 1967, jusqu’à « la vie en rose », puis la popularisation de la notion de genre et l’expansion des droits libéraux, le panorama est stupéfiant, documenté avec scrupule.
Les parties opposant « les oies blanches » et la prostitution au XIX° siècle, celles sur le « despotisme marital », les violences conjugales et l’inceste, sont édifiantes. Alors que de telles dérives et crimes sont loin d’avoir disparu. Rappelons-nous par ailleurs que le divorce par consentement mutuel ne date que de 1975. Nos auteures notent avec raison que « la plus grande visibilité de l’homosexualité a été émancipatrice pour toutes et toutes », au sens où cela rebondit sur d’autres libertés en particulier féminines. De plus, et heureusement, le sida – et la mort afférente de Michel Foucault – ne débouche pas sur une répression des queers et autres LGBT. « Maternité heureuse », « Planning familial », mouvement Metoo, contribuent à l’indépendance sexuelle des femmes. Mais aussi au respect de soi et d’autrui quelque soit sexe et genre, sans vouloir interdire séduction et jouissance. Ainsi « toutes les déclinaisons de sexualité sont envisageables du moment qu’elles ne relèvent pas de l’abus d’autorité, s’accompagnent de consentement ». Nous conclurons que « la reproduction cesse d’être l’alpha et l’oméga de cette vie sexuelle ».
Le tableau est-il trop irénique ? Une minorité musulmane n’étant guère encline à de telles libertés, il eût fallu envisager en cet ouvrage un tel frein dangereux. Cependant le féminisme paraissant un progrès dans la liberté des sexualités, il est nécessaire de prendre garde à ce que Catherine Deschamps garde en réserve à la fin du dernier chapitre à propos de ses « multiples divisions » : « souvent absolutistes dans un sens ou leur contraire, également volontiers surplombantes dans leur façon de décréter le bien des femmes parfois contre elles-mêmes »…
Est-ce à dire que tout peut être mis à nu, en respectant cependant les limites des sphères privées et publiques ?
Pour répondre, revenons au musée, à ses représentations affichées ou balayées. Car le « mauvais genre » est au musée ! Directeur de La Tribune de l’Art, Didier Rykner livre un titre en forme de jeu de mot, tant il s’appliquait auparavant au mauvais goût, alors qu’il s’arroge aujourd’hui droit d’effacer dans le cadre d’une assignation genrée, correcte ou incorrecte selon les nouveaux censeurs. Car l’art est politique, quoiqu’une fois entré dans l’Histoire, il perde sa vocation propagandiste. Or, bien que les œuvres du passé paraissent à l’abri d’une telle assignation, elles redeviennent aujourd’hui l’objet d’un combat revendicatif.
En effet l’on s’aperçoit que nos musées n’ont plus guère de mission consistant à exposer et enrichir les collections dans un cadre éducatif. Ils ont pour préoccupation principale de se prétendre « inclusifs », en faveur des « communautés opprimées », de se demander où sont les femmes, si l’histoire de l’art est raciste, si l’on est suffisamment décolonial. Autrement dit « une France de plus en plus woke ». Il s’agissait d’éveiller (awake en anglais) les esprits faces aux discriminations indues, au racisme, à la misogynie, il n’en résulte plus que dénigrement haineux du mâle blanc occidental, au point de vouloir en épurer toute trace jusque sur les cintres muséales, non sans se parer d’une intelligence exigeante, arrogante et spécieuse. L’on fomente des accrochages idéologisés. Lorsqu’« une histoire de l’art sans Noirs et sans gays, et sans femmes, c’est mal », l’on remplace les œuvres marquantes par des plus ou moins œuvrettes privilégiant ces trois qualités (qui d’ailleurs n’en sont pas en soi). En vandalisant des sculptures, l’on prétend effacer les symboles honnis du passé, alors que c’est l’Histoire et le patrimoine que l’on éradique. Soit une aberration intellectuelle et civilisationnelle. La relecture morale, voire écologiste et climatique, est celle d’une « moraline », qui ne vise, sous couvert de revanche et d’auto-culpabilisation, qu’à s’arroger le pouvoir, donc fonder les prémices d’un totalitarisme. Heureusement l’administration Donald Trump, quoique peut-être avec un rien d’excès, veut en finir avec les « délires wokes ».
Par exemple l’absurde affirmation face aux statues grecques blanchies par le temps, alors qu’elles étaient peintes de couleurs vives, ne doit pas travestir la vérité : « Quelle différence y a-t-il au fond entre quelqu’un qui pense que la terre est plate et un autre certain que les sculptures grecques étaient racistes ? » Ou encore cette Femme buvant du thé peinte en 1735 se voit affublée à Glasgow d’un cartel prétendant qu’elle est la preuve de « l’expansion coloniale » ! Pensons plutôt aux bienfaits du commerce selon Montesquieu et Adam Smith, ainsi qu’à la paisible esthétique du peintre. « Cachez ces œuvres que nous ne saurions voir », y compris si les nus féminins sont peints par des hommes, semblent proclamer nombre de musées – ou plutôt « locaux de partis politiques » - qui préfèrent des vidéos pédagogiques méprisant l’art de penser par soi-même, des gags pitoyables et des installations de tas de déconstructions…
Illustré d’une soixantaine de reproductions en couleurs, montrant que les individus noirs peints ou sculptés ne le sont pas par mépris, l’ouvrage fait mouche. Bien digne de son auteur qui se permit un joli réquisitoire dénonçant l’enlaidissement de Paris[4]. De plus, muni de cahiers cousus et de rabats, le tout pour un prix modique, sans oublier une explicite couverture montrant un cadre doré vidé de son contenu, cet essai montrant « comment le wokisme s’infiltre partout », mérite plus que la curiosité : si le musée est une institution publique, n’est-il pas de salut public de pointer avec vigueur ses dérives, petitement idéologiques, finalement incultes et grossièrement désastreuses…
Peut-on mettre entièrement à nu le nu ? Il est à craindre que la liberté d’oser la nudité et les sexualités soient menacées. Y compris en prétendant réhabiliter les unes et les uns. Honteux, Priape n’aurait plus qu’à se cacher, se castrer, castrant au passage les musées, l’art, l’esthétique et l’intellect.
Cases héritées des retables, bulles héritées des phylactères, la bande dessinée naquit en 1831, sous les doigts du Suisse Rodolphe Töpffer. Son Histoire de Monsieur Jadot usa d’une d'articulation scénique des textes et des images montées en séquences, quoiqu’il ne s’agisse pas encore de bulles. Elle était l’un des prémices d’une aventure esthétique d’abord plutôt destinée aux enfants, qui conquit peu à peu l’horizon d’attente des adultes. Si l’histoire de la bande dessinée est celle désormais d’un art, digne d’une encyclopédie couvrant presque deux siècles[1], au travers de multiples métamorphoses et efflorescences, nous nous intéressons ici à de récentes parutions, marquées par un fort penchant pour le fantastique, parmi Le Dieu vagabond de Fabrizio Dori, les 47 cordes de Thimothé Le Boucher, et les âges de La Tour de Schuiten & Peters. Mais aussi à une pente science-fictionnelle, telle que L’Arpenteur et Eternum, Apogée ou Carbone & Sicilium l’envisagent. En ces occurrences, le débat classique entre primauté de la couleur et du dessin en peinture, à l’époque du Titien et de Poussin, ne peut qu’être aujourd’hui réactivé à l’occasion de prouesses narratives, efficacement dessinées, suggestivement colorées.
L’inspiration mythologique court depuis la plus haute Antiquité au sein des littératures, des arts, et pourquoi pas la bande dessinée. Nous n’en aurons pour preuve que Le Dieu vagabond de Fabrizio Dori, dont une précédente création était intitulée Le Fils de Pan. Ce serait du merveilleux si l’on restait dans les hauteurs des divinités et des mythes, mais lorsque notre réalité en est étreinte, nous voici dans les demeures troubles du fantastique.
Il n’est rien d’autre qu’Eustis, le sans domicile fixe, le clochard des champs de tournesols. Pourtant, d’après les prostituées locales, ne serait-il pas un devin ? Il s’avère que, dernier de sa lignée divine, le satyre ainsi nommé Eustis mène une vie oisive et solitaire, tombé qu’il dans notre monde d’aujourd’hui. Aussi, lorsqu’il apprend qu’il n’est pas le seul dieu à avoir survécu, il se met en quête de son ami Pan, disparu depuis bien longtemps. Ne semble-t-il pas cristalliser l’entière attention du nouveau panthéon de l’« Hôtel Olympus » ? Peut-être le modeste Eustis s’est-il fourvoyé dans une affaire qui le dépasse, voire dangereuse. D’autant que ce malheureux membre de la cour de Dyonisos – dieu bien connu du vin et de l'ivresse – comptable d’une faute malencontreuse, s’est vu maudire par les dieux, au point d’avoir été condamné à vivre parmi le quotidien des humains dépourvu de magie.
En cette épopée fantaisiste, il faut une rocambolesque descente aux Enfers, comme dans Les Métamorphoses d’Ovide et L’Enéide de Virgile. Car la spectrale Hécate confie à notre Eustis une mission délicate. Et comme cette aventure se déroule à la fois sur les deux plans du réel et du merveilleux, il est accompagné par un vieux professeur ronchon à la vue basse qui somnole dans une bibliothèque où sont « Tous les livres jamais écrits et qui ne le seront jamais ». Une extravagante galerie de personnage gravite autour d’une fête foraine, dont les moindres ne sont pas un bouquet de fantômes et un minotaure. Soyons rassurés, au sortir de ce bric-à-brac initiatique, Eustis pourra rentrer « à la maison »…
Dès que sa dimension divine et dionysiaque revient et éclate, le dessin et la couleur se métamorphosent, se chargent de circonvolutions psychédéliques. L’on n’est pas étonné, sachant que Fabrizio Dori a consacré un album à Paul Gauguin, que les clins d’œil picturaux soient nombreux, du côté de Van Gogh et ses tournesols, mais aussi Dufy, Monet, voire Mondrian… Tableaux graphiques enchanteurs, récits captivant, rythmé comme un film d'aventure, tout conspire à la volupté du lecteur. Poétique et ludique, sans mièvrerie, onirique et humoristique, évidemment artistique, ce Dieu vagabond, lancé par la « sarbacane » de son éditeur, mérite de colorer notre bédéthèque, d’autant que l’illustration de couverture ne donne qu’une faible idée de sa pétillante esthétique.
Il s’était fait remarquer au moyen de Ces jours qui disparaissent, dans lequel le temps est le personnage principal. L’on sait que l’affolement ou la répétition du temps sont des topoï de la littérature fantastique. En effet le jeune Lubin Maréchal comprend soudain qu’il ne lui reste qu’un jour sur deux à vivre. Pire, pendant son absence hypnotique, une autre personnalité prend possession de sa personne, vivant une vie bien différente. Aussi lui faut-il apprendre à communiquer avec cet autre moi, via une caméra. Peu à peu le second supplante le premier, jusqu’à une disparition programmée qu’une histoire d’amour ne parviendra pas à contrecarrer. L’album est poétique, angoissé, hanté par les mystères de la double personnalité, dessiné pastel avec une certaine qualité adolescente.
Thimothé Le Boucher revient, cette fois nanti d’un brio narratif et graphique incontestable, en nous proposant ses 47 cordes. Ambroise, un jeune harpiste, est l’objet soudain de l’amour d’une « métamorphe ». Est-elle femme ? En tous cas, elle peut changer de forme à volonté, de façon à assurer la réussite de ses caprices et ambitions. Toutefois, l’entreprise ne se révèle pas aussi simple qu’attendue : quel corps, quel visage doit-elle incarner pour être également aimée ? Sa proie sera-t-elle séduite ? Au moyen de quels rituels sexuels, voire morbides, lui fera-t-elle courber l’échine ?
Notre Ambroise, qui « n’arrive pas à tomber amoureux »,ne sait rien de la créature qui l’environne et l’engage dans un trouble marché. Lorsqu’il intègre un orchestre dont il est le harpiste, il fait la rencontre de Francesca Forabosco, une cantatrice aussi excentrique que célèbre… et fort charnue, plantureuse. Celle-ci se fait son mentor, son agente, lui proposant un étrange contrat : pour obtenir la harpe de ses rêves, il lui faudra relever 47 défis, parmi « le triangle des Bermudes des secrets ». À chaque fois le succès devra suivre, indubitable, de façon à engranger successivement les 47 cordes de l’instrument. Faute quoi, ce dernier lui restera inaccessible…
Exceptionnelle par son ampleur – près de 400 pages – l’œuvre ambitieuse de Timothé Le Boucher ne manque pas de cordes à son arc artistique. Car le défi imposé au musicien s’impose en quelque sorte au scénariste-dessinateur et coloriste. Elle est musicale et poétique, érotique et angoissante, entre beau jeune homme tendre et femme fatale aux multiples incarnations, mince ou hautement dodue, mûre ou fragile… L’ambigüité sensuelle est joliment suggérée par la couverture, dont le jeune homme est le harpiste de la chevelure de la belle flamboyante.
Le dessin a gagné en sensualité trouble, en psychologie, tant les visages sont disposés à exprimer de subtiles et intenses émotions tout à fait adéquates au texte, à la situation. Hélas, au moment où Ambroise est sur le point d’accéder au mystère de sa séductrice, et selon les procédés suspensifs du roman feuilleton, ce premier tome s’interrompt. Sans que l’on sache quand – et si – le second fera encore vibrer les cordes les plus intimes de l’éros et de l’intellect…
Autre mythe, cette fois biblique, celui de Babel qui hante l’opus de Schuiten & Peeters : La Tour. L’édifice est pire que celui des peintures de Brueghel et des gravures de Piranèse, qui sont des références assumées. Car dans les entrailles déglinguées du titanesque édifice à la limite de l’infini, un homme d’âge mûr, passablement bedonnant, esseulé, tente de rafistoler la carcasse de pierre. Giovanni Battista (ce sont les prénoms de Piranèse) parcourt et grimpe les arches, les voûtes, les couloirs et les escaliers, à la recherche d’un inspecteur qu’il ne trouvera jamais et au risque de se rompre le cou. Cette première partie, à la lisière du Château de Kafka – dont on retrouve l’univers à l’occasion du faciès barbu qui rappelle nommément celui d’Orson Welles adaptant Le Procès – est cependant un peu longuette et répétitive…
Heureusement de nouveaux personnages réactivent le suspense. Un certain Elias Aureolus Palingenius, au nom signifiant, alchimiste à ses heures, « marchand de rêves et de savoirs, détenteur des secrets de la Tour ». Et surtout Milena en qui il trouve une tendre amie pour l’accompagner entre escalade et désescalade. Ce n’est qu’en entrant dans des tableaux d’histoire et de batailles, en couleurs, qu’ils pourront sortir de cet univers fantomatique en noir et blanc. Les textes de Peeters se souviennent également de Borges, tandis que les dessins de Schuiten, assez classiques, graphiquement maîtrisés, se souviennent de l’esthétique de la série Blake et Mortimer. Le fantastique onirique et architectural se veut également une mise en abyme de l’art, puisque c’est la peinture qui permet de recouvrer le réel. Architectures romaines et médiévales, bibliothèques et astrolabes, tout est bouleversé lorsque les tableaux débouchent sur des scènes de batailles venues du Second Empire…
Aux côtés de cette Tour envoûtante, L’Archiviste est un volume pivot de l’univers des Cités obscures, aux nombreux volets, qui ont fait des complices Peeters et Schuiten des incontournables de la bande dessinée cultivée, ce depuis 1982. Un certain Isidore Louis travaille ardemment à l’Institut Central des Archives. Lui échoit la tâche d’élaborer un rapport sur les mystérieuses « Cités obscures ». Existent-elles vraiment ? Fiction superstitieuse, demeures d’un culte inconnu ? Entre paperasses et documents, notre archiviste se livre à une recherche qui devient une quête, fascinante, dangereuse, où l’ombre borgésienne est rarement absente…
Le fantastique science-fictionnel semble glisser vers la dystopie lorsque V. Hachmang concocte L’Arpenteur. L’étrangeté de cet album est dû à une sorte de monologue intérieur continu, tant la solitude du personnage est irréductible. Aux abois sur une planète Terre poubellisée, il ne doit cet exil qu’à sa condition d’employé bas de gamme du service assainissement. Car les privilégiés de la fortune vivent parmi la cité d’Avalon, dont le nom est une allusion à la mythique cité celtique. Ce sont des résidences luxueuses situées sur un satellite artificiel sphérique, lui-même à l’abri sous un dôme protecteur. Là, parcs et jardins sont soigneusement entretenus par des milliers d’employés à l’inférieur statut. Ces derniers, un peu comme les Morloks de La Machine à explorer le temps de Wells, vivent dans un dédale de tuyauteries et d’infrastructures crasseuses et répugnantes. L’un d’entre eux, symboliquement nommé Géo, un jeune homme, use de ses rares loisirs pour jouer aux échecs contre un robot, alors qu’il doit acheminer les déchets d’Avalon sur Terre.
Le destin du malheureux éboueur spatial bascule lorsqu’au cours d’une livraison vers un site terrestre de traitement des ordures, sa navette s’échoue, à cause d’on ne sait quelle panne, dysfonctionnement ou orage magnétique. Sans aucun moyen de communication, une longue errance s’amorce, à la recherche d’une rivière, d’un littoral, de façon à espérer rejoindre le site de traitement des déchets. Avec son sac à dos et quelques rations de survie, il marche à travers des plaines désertiques et stériles, couvertes de déchets, d’immondices toxiques, sous des brumes acides…
Le récit-tableau se veut une allégorie ultime du monde abominable de demain. Le périple pédestre, qui a quelque chose de survivaliste, dure une année entière, ce qui permet de découper l’ouvrage en ses quatre saisons. Même poursuivi par des chasseurs de prime sans pitié, sa solitude absolue contraint sa psyché à penser à voix haute, au moyen de quelques bulles poétiques et angoissées : « Tu n’es rien d’autre qu’une vapeur… prisonnière d’un masque creux ».
C’est grâce à la découverte fortuite d’un exemplaire illustré de la pièce de Shakespeare, La Tempête, qu’il hausse sa déshérence au rang du mythe. Non sans virtuosité, cet Arpenteur se veut une relecture post-moderne de l’ultime chef d’œuvre du maître élisabéthain.
Ne nous privons pas d’arguer combien cet ouvrage apocalyptique jongle avec des clichés catastrophistes, apocalyptiques et nihilistes, tant l’horreur a sa source dans un capitalisme férocement inégal et oppresseur, dans une pollution exponentielle. À cette irréfragable horreur apocalyptique, Victor Hashmang oppose parfois des bribes de nature originelle et paradisiaque : papillons, pétales de fleurs, insectes nécrophages. Mais dans une minuscule oasis où s’opère la nymphose, à moins que le tout n’ait lieu que dans un nostalgique muséum d’Histoire naturelle…
Les couleurs acidulées de verts et des oranges, et autres teintes fluorescentes, semblent parler le langage insistant des pluies acides, distribuant de page en page des rimes plastiques et des univers dangereusement astringents. La réussite plastique est indubitable, en ce qui atteint l’univers de la science-fiction…
Eternum. Le titre est beau, réunissant de surcroit la trilogie de manière intégrale : « Le sarcophage », « Les bâtisseurs », « Eve ». L’humanité a su coloniser la majeure partie de notre galaxie. Mais une série d’événements troublants affecte la réussite apparente. Dès l’incipit, dans les entrailles d’une planète rocheuse qui est explicitement celle de la genèse, un groupe d’explorateurs découvre un étrange « sarcophage », qui ressemble plutôt à une nymphe géante.
Par ailleurs, divers astronomes repèrent de mystérieux rayons cosmiques, venus de la Croix du sud et du Nuage de Magellan, qui pourraient frapper la terre. Parallèlement, c’est la base lunaire qui rompt tout contact avec la Terre. Les scientifiques et militaires y découvrent un carnage féroce. Quelque part dans des montagnes lointaines, un temple décrypte les signes de l’apocalypse à venir. Or le « Consortium d’exploration et d’exploitation spatiale » qui use des ressources minières prend l’aventureuse décision de rapporter sur Terre le sarcophage pour en connaître tous les pouvoirs. Mal va leur en prendre face à ce qui est peut-être l’envoyé d’une civilisation extraterrestre. Car l’objet « insondable » par tous les moyens scientifiques connus livre enfin, après ouverture à la scie diamant, la femme « d’une perfection absolue », que l’on se résout à nommer « Eve ». Il se pourrait qu’elle « détienne la clef de l’immortalité ». Mais la violence prolifère, tant les comportements sexuels et sociaux sont affectés jusqu’à l’acmé du crime…
Tout l’attirail de la science-fiction est bien là : vaisseaux complexes, scaphandres, robots anthropoïdes, construction en forme de flèche gigantesque sur une planète aride. Mais on a compris que le texte biblique irrigue cette épopée tragique, là rendant plus métaphysique que de prime abord.
Justifiant le titre, la morale de cette science-fiction pessimiste est explicite : « les bâtisseurs ont réalisés que l’immortalité n’était pas un cadeau à faire à l’homme. Et afin de limiter leur expansion… les laisser hommes, et non surhommes ! »
Les personnages s’expriment fort souvent à coups de vulgarités récurrentes et d’un pauvre vocabulaire. Certes, dans une ère datée de l’an 2297, ce sont des militaires piégés dans une situation pour le moins dangereuse, des machos belliqueux et durs à cuire – comme il en existe – et en cela le réalisme empreint la science-fiction échevelée.
Le dessin est de prime abord intéressant, associant de page en page des dominantes de bleus sombres, d’ocres crépusculaires et de quelques orangés et jaunes. Le suspense est angoissant, même s’il abuse des situations extrêmes. Malgré un récit parfois confus, tant il cumule les directions, cet Eternum est une réussite.
Encore une fois, la science-fiction intergalactique a frappé. F.Duval, Emem & F.Blanchard unissent leurs forces dans Apogée. 1 Les Boucles de Céladon. Parmi la fédération du « Complexe », la Terre est la 24ème parcelle. Certes, au sein d’un tel conglomérat fondé par trois planètes, Thorgon, Köbalt et Skuall, de millénaires en millénaires les guerres interstellaires n’ont pas cessé d’exploser. Cette fois, il s’agit de la civilisation nommée Ouröbörös, qui, à la recherche de nouvelles ressources, engage la guerre spatiale. L’immense conflit s’incarne en une petite poignée de personnages : deux frère et sœurs originaires de la planète Kerath, Dame Eliz, une Ouröbörös qui ne partage pas l’hégémonique ambition de son peuple et Marcus Valerius, un humain qui fut enlevé lors de l’apogée de Rome par les Ouröbörös. Il faut alors se rappeler que l’Ouroboros est un mot qui vient du grec et désigne un serpent qui se mord la queue, signifiant l’éternel retour et l’éternité ; d’où le sens du titre avec ses boucles. Peut-être s’agit-il de l’éternel retour de « l’art de la guerre, de l’art de tuer »…
En cette nouvelle épopée des créateurs de Renaissance, dont il ne s’agit ici que du premier tome au cours d’une trilogie en gestation, le souffle interplanétaire est avéré. Le choc entre des légionnaires romains et des androïdes aux faciès semi-animaux ou champignonesques est assez curieux, même si le dessin, la distribution des cases et les couleurs ne déménagent pas beaucoup.
Non loin de notre temps, soit en 2046, mais en l’an 1 de la naissance des intelligences artificielles, et dans la Silicon Valley, Mathieu Bablet imagine Carbone & Sicilium. Ces deux éléments sont en fait les derniers nés des laboratoires Tomorrow Foundation. Robots humanoïdes, Carbone et Silicium sont les prototypes d’une nouvelle génération destinés à prendre soin de l’humanité vieillissante. Cependant, leur cocon protecteur ne les empêche pas d’être séparés à l’occasion d’une tentative d’évasion. Ils tentent alors, et ce pendant plusieurs siècles, de trouver à s’établir sur une planète épuisée, envahie de déchets, lacérée de catastrophes climatiques et de bouleversements politiques criminels.
Une directrice de recherche à la « Tomorrow Foundation », Noriko Ito, insuffle la vie à ses deux « bébés » : Carbone et Silicium. Le savoir humain au complet leur est dévolu. Mais à leur corps est imposée une limite, soit une Date Limite d’Existence : pas plus de 15 ans. Cependant, péripéties et inquiétude narrative obligent, lors d’un voyage à la découverte du monde, le masculin Silicium s’enfuit. La féminine Carbone tente en vain de le retrouver. Lorsque son bref temps de vie parait révolu, la voici sauvée illégalement par Noriko. Elle se voit dotée de la possibilité de se réincarner dans d’autres Intelligences Artificielles. Dans le cadre d’une vaste ellipse narrative, il faut attendre 93 ans pour que Silicium réapparaisse. Voyageur exilé et prophète d’un nouveau genre humain, les voici partis pour des aventures encore inconnues. Y compris au cœur des émotions et des sentiments humains particulièrement bien suggérés, surtout lorsque la dimension fraternelles, amicale, voire amoureuse, des deux protagonistes est mise en avant.
Ce sont 272 pages généreuses pour un volume luxueux au dos toilé : Carbone et Silicium associe à une certaine dose de crédibilité scientifique une imagination largement débridée.Cette histoirede transhumanisme et d'émancipation de deux Intelligences Artificielles, humainement différentes malgré leur gémellité, est un prétexte pour pointer les travers de notre société malade. Plus précisément la pente vers l’apocalyptique extinction de la race humaine. Là encore, le topos du catastrophisme, en prétendant jouer sur nos peurs et nos culpabilités, est exploité sans guère de vergogne. La quête utopique, voire dystopique, « celle de la fusion de tous nos esprits vers une même conscience, une seule intelligence, éloignée des préoccupations matérielles et de la souffrance corporelle » semble compromise.
Mathieu Bablet a consacré quatre années à cet ouvrage. Pas en vain. Le dessin, méticuleux, énigmatique, séduit, frappe et trouble. D’intenses pages aux couleurs orangées et bleutées offrent un tableau des beautés géographiques et culturelles du monde dignes d’être préservées, voire au moyen d’une allusion à la tour de Babel. Alors que des nuances sableuses accentuent la désertique perdition d’une humanité désespérée. Ainsi va l’antithèse entre un passé idéalisé et un avenir où surconsommation et surexploitation déraisonnables ne conduisent qu’à la dévastation. C’est cependant céder au pessimisme, tant l’invention scientifique humaine, voire artificielle, peut conduire, ce qui est déjà partiellement le cas, à la restauration d’une planète où la prospérité humaine peut s’épanouir.
La gestation génésique et technologique du début est particulièrement bien rendue. À laquelle répond la magmatique extinction finale. Réelle étrangeté, Carbone & Sicilium unit l’ampleur scénaristique et l’imagination technologique, graphique et poétique.
Qu’attendre de la bande dessinée la plus mature ? Autre chose qu’une simple illustration d’œuvres littéraires déjà existantes. Plutôt une créativité qui engage la dimension narrative et spéculative autant que l’affriolante copulation du dessin et de la couleur, parmi des pages aux cases construites avec pertinence et fantaisie. Plus qu’un accord, il faut une complicité réelle lorsque scénariste et dessinateur unissent leurs langues et leurs doigts, comme dans le cas de Peeters et Shuiten. À moins que l’idéal réside dans la collusion des deux talents en une unique main, ainsi Thimoté Le Boucher, Victor Hashmang, Mathieu Bablet, ténors de la bande dessinée, agitateurs du dessin et coloristes nés. Admettons à cet égard que les délicatesses du fantastique sont un défi désiré pour le neuvième art, alors que les fulgurances de la science-fiction lui sont particulièrement propices, voire une terre d’élection.
Bernard Deforge : Roupie. Autoportraits à la pointe sèche,
Les Belles Lettres, 2025, 344 p, 25,90 €.
Diane Seuss : Frank : Sonnets,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Huynh,
Le Castor astral, 2024, 140 p, 17 €.
« Un jour ce dieu bizarre, / Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois, / Inventa du sonnet les rigoureuses lois[1]. » AinsiBoileau imagina au siècle classique, plus précisément en 1674, qu’Apollon, dieu des poètes, allait faire leur désespoir s’il leur prenait fantaisie de se soumettre aux contraintes des deux quatrains et des deux tercets, de la volta et de la chute. Pétrarque en fut, au XIV° siècle, sinon l'inventeur, le génial propagateur, louant avec ardeur la blonde Laure dans son Canzoniere. De Ronsard à Shakespeare, de Quevedo à Gongora, jusqu’à Baudelaire ou Hérédia, la fortune du sonnet fut considérable ; mais le XX° siècle, si l'on excepte Henri de Régnier, Pablo de Neruda ou Yves Bonnefoy, lui fut plutôt hostile. Vieille lune classique, il fascine toutefois, non sans se voir infliger des métamorphoses, voire des camouflets. Aujourd’hui, ils sont en France Robert Marteau et Bernard Deforge, mais aussi Diane Seuss, aux Etats-Unis, au risque de tordre le coup à l’architecture exactement sculptée du sonnet.
Bien avant l’ « Ode à un rossignol[2] » de John Keats, les poètes ont cru imiter de leur plume le chant des oiseaux, s’inspirer de leurs ailes pour animer leurs « écritures ». Celles de Robert Marteau, en contradiction avec l’apparente convention du projet poétique contemporain amateur de vers libres et autres proses, choisissent l’inactuel sonnet, quoique en conscience de l’exigence de quotidienneté, voire d’attention au banal qui croit aujourd’hui assurer sa légitimité. « Pour sa jubilation vocale », tenant sur le sol et vers le ciel un journal de bord et de promenades poitevines, ce diariste s’applique moins à la description qu’à la traduction du monde de feuillages et de présences qui l’entoure. Ainsi Robert Marteau sait assurer, dans le laconisme de son titre, Ecritures, l’exercice du sonnet quotidien, comme dans son recueil Rites et offrandes au titre en l’occurrence bienvenu :
« J’ai bien peur d’être aussi ennuyeux que n’importe
Qui avec tous ces faux sonnets que j’accumule
Pour qui ? pour quoi ? et qui me viennent sans que j’y
Songe, allant à mon pas sur le lopin de terre
Où je me trouve à tel ou tel moment. Qu’y faire ? »
Dans la continuité patiente, opiniâtre et assumée d’un précédent recueil, Le Temps ordinaire[3], Robert Marteau marche à l’écoute des oiseaux, tel un modeste Messiaen du sonnet, des arbres et des horizons de campagne. Mais si l’on pouvait craindre les clichés bucoliques, que l’on soit rassuré : l’inspiration se pose sur une herbe, sur une mousse, une salamandre, pour, « Consacrant ses loisirs à la métaphysique », prendre, comme Rainer Maria Rilke, son envol en des thèmes cosmiques. Et prendre assise en des convictions chrétiennes : « Dans le jardin clos tu entends le rouge-gorge / Affirmer face au ciel le triomphe du verbe / Révélé. » Mais aussi en des instants satiriques (parfois un peu lourds, sinon vieillots) à l’encontre de la civilisation contemporaine : « les positivistes / Sont devenus les négateurs ». Pourtant Robert Marteau sait avec retrait cultiver le paysage, non pas dans le projet d’un écologisme militant, régressif et hyperbolique, mais dans la simple et nécessaire attention à la nature qui l’entoure et le fait respirer, humainement et poétiquement, son carnet en main sur les chemins :
« Mêlée à la mélodie ouverte qu’expulse
La gorge du merle, un épanchement de l’âme
Humaine par le biais d’un piano : bois, cordes
Qu’un clavier meut sous les doigts de qui, interprète,
D’une partition chiffrée induit le souffle
Que contenait le cahier du poète mort,
Plus vif que le vivant le restitue aux sources,
Aux chemins infréquentés sans aucune trace
De qui que ce soit dont il nous arriverait
De côtoyer le corps. Gerbe accueillie où à
Satiété il y a de quoi se nourrir même
Si on sait que la moisson ne suffit pas à
Assouvir la faim quand d’abord on a goûté
Aux confitures dont les anges ont la clé. »
Que devient le sonnet en cette démarche ? Certes, il a perdu la stricte noblesse de ses deux quatrains et de ses deux tercets séparés par une blanche ponctuation. De même pour ses rimes, comme souvenir d’un retour musical et rythmique obligé trop artificiel. Ne reste, excusez du peu, comme pour ne pas se faire ostensiblement remarquer en sonnet, que le bloc des quatorze vers, que le respect pour le juste alexandrin, vers noble cependant adapté ici à l’humilité de l’écrivain, sans compter le scrupuleux usage de la diérèse. En outre, il n’hésite pas à terminer un vers par « c’est », « dans » ou « qui », jouant avec un brin d’humour avec la trop régulière scansion. Faux ou vrais sonnets ? Sans oublier de dater chacun d’entre eux, nanti parfois d’un lieu, petite ville ou musée, où « Sonne le sens si les sons résonnent en si- / Lence. »
Deux années, 560 sonnets, sans compter ceux des précédents recueils, puisqu’il s’agit du sixième volume d’une longue série : « Liturgie VI, 2001-2002 ». Les 154 de Shakespeare, les 336 de Pétrarque, dépassés, pulvérisés, et cependant fondateurs et inoubliables… Mais qu’importe la quantité, même si quelques poignées peuvent sembler moins nécessaires, une telle application à la mesure de l’observation, du souffle et de l’intensité, vaut bien cette avalanche tranquille qui ne s’est arrêtée qu’au dernier souffle du poète, en 2011 :
« Et chacun chante du fond de la nuit pour être
Reconnu de la postérité qui n’est qu’une
Société anonyme au bord du désastre. »
L’écriture de ces Ecritures tend à vouloir faire oublier qu’il s’agit de poésie, ce en usant du langage de la prose en ces vers. Comme Wordsworth en 1800, il pourrait plaider sa cause : « certains des passages les plus intéressants des meilleurs poèmes sont écrits strictement dans le langage de la prose, pour autant qu’elle soit de qualité[4] ». En ajoutant : « En réponse à ceux qui défendent encore la nécessité d’agrémenter le langage versifié de certaines couleurs de style qui lui permettraient d’atteindre son but (…) peut-être suffira-t-il de faire observer que des poèmes sur des sujets plus humbles et dans un style plus dépouillé et simple que ceux que j’ai visés survivent encore, lesquels poèmes n’ont cessé de procurer du plaisir, d’une génération à l’autre.[5] » Mais, en usant de modestie rhétorique, dans le cadre d’une attention au spectacle quotidien des champs, des bois et de la transcendance, le poète ne risque-t-il pas d’omettre de nous emporter dans une musicalité supérieure, dans des fulgurances langagières décalées et somptueuses ? Le risque est, comme pour de trop nombreux poètes contemporains, de verser dans la continuité de la banalité, dans la quotidienneté langagière de ce qui aurait pu être élagué. Reste au lecteur à picorer sonnets et vers pour que « Quelques gouttes de rosée apaisent sa soif », en décrochant bien des moments éblouissants :
« Astronautes, ils avaient invoqué la grâce,
L’art et l’intercession des ombellifères ».
Comme Corot, puis les impressionnistes, il versifie sur le motif. Lui qui a écrit sur les peintres, Cézanne, Le Brun, sur le musée du Louvre, il est ici plutôt aquarelliste. Loin du romantisme exalté devant la nature sauvage, c’est en au réalisme attentif et sensuel du naturaliste que nous sommes invités. Le sens du détail et de la couleur, de la sensation et de l’émotion, est au service d’un repliement sur l’essentiel. Mais pour y puiser une « louange », une « liturgie[6] ». Celles de chaque identité de vie de la nature autant que du respect d’un regard qui fixe l’éphémère dans le poème ; ce pour le relier à l’universel et au divin, oiseaux et arbres vers le ciel, dans une esthétique presque taoïste : « C’est l’échelle où la Création / Se renouvelle perpétuellement neuve, / Fontaine jouventielle où ce qui est rien / Revit ayant extrait le vide du divin. »
La comparaison avec le Catalogue d’oiseaux d’Olivier Messiaen est alors justifiée. Mais on s’en tiendra à ce vaste cycle de pièces pour piano. C’est déjà une rare louange à offrir aux cendres de Robert Marteau. S’il n’a que parfois atteint dans ses vers la dimension orchestrale fabuleuse du Saint François d’assise du compositeur, peut-être l’a-t-il, dans la fiction de son Dieu, trouvée.
La roupie étant une monnaie indienne de peu de valeur, l’on peut deviner quel crédit accorde Bernard Deforge (né en 1947) à ses œuvrettes. « De la roupie de sansonnet », dit le proverbe populaire, soit une bagatelle, qui n’engage que la modestie du poète : « Ces sonnets c’est de la roupie. / À mes amis je les dédie. », avoue-t-il dans son centième exercice parmi 322, précédemment publiés au travers de cinq volumes rédigés depuis 1979 jusqu’en 2014. Des vers forts inégaux, souvent brefs, qui ne dépassent que rarement l’ampleur de l’alexandrin sacrifié, de façon à économiser les mots, mais pas la parole…
Les éléments personnels, culturels, voire sociétaux, s’entrecroisent, visitant la nature, entre paysages maritimes et forestiers. Eros et Thanatos sont d’inéluctables entités et créatures bien charnelles. Et si l’on utilise des noms grecs, c’est parce que les mythes, la tragédie (en particulier d’Eschyle) saupoudrent le discours. Ce qui n’a rien d’étonnant puisque notre auteur est également helléniste et essayiste, par exemple avec un titre explicite : Je suis un Grec ancien[7]. Ce dont témoigne sa « Naissance d’Aphrodite », dont il ressent « L’honneur d’être devant le tremblement de son derme ». Mais en sus de Pindare, il aime Pétrarque, Baudelaire, Mallarmé, Whitman, tout en flirtant par instants avec une légère pente surréaliste, non sans se départir de sa définition du « poète espiègle », qui, à la semblance d’un Parnassien, prétend parler « Jusqu’au grand Comptable du Beau ». Le tout non sans ironie, voire autodérision : Je me préserve de la modernité. / Me croyant volatil, / Je suis Sosthénès le guerrier ».
Intitulé « Les outils parfaits », son inaugural sonnet est volontairement programmatique :
« Sonnets qui avez l’expérience
Qui contenez l’exacte mesure
Et la patience de l’homme
Et l’humilité de ses orgueils,
Outils parfaits que posèrent les maîtres,
À leur chevet si nous vous reprenions
Tout luisants des mains illustres
Et votre bois de mémoire
Et l’aigu de votre acier
Sonnets économes,
En la fragilité de ce siècle
Peut-être dans vos vaisseaux survivrons-nous,
À la garde de votre emboîtement,
Contre la guise des eaux mortes. »
Le recueil a quelque chose de composite, tant les allusions littéraires y sont nombreuses. Au symbolisme avec « Cathédrale d’automne », au genre du blason du XVI° siècle : « J’ai achevé ce blason / Commencé par la poétesse-au-nom-perdu / Avec des tétons comme des dragées. » Et ce n’est pas sans justesse que la satire politique pointe le bout de son curare : « Ô peuple défait, / Voici que défèque / Le grand Etronome / Les lois du non sens / Sur ce que je nomme / De rage non France ».
Le registre élégiaque renforce le lyrisme, d’un classicisme délicieusement inactuel et cependant universellement d’aujourd’hui et de toujours. Car « le tricot des mots » est un exercice amoureux autant qu’une foi dans la vie. Quoiqu’une tentative d’immortalité conclue l’ouvrage : « Je traverse ce monde / Indemne du mal qu’il suinte/ Dans le mépris du temps qui passe. » Malgré « L’incendie des Belles lettres » – ce qui est à la fois allusion à la bibliothèque d’Alexandrie et à l’incendie de l’entrepôt de son éditeur en mai 2002 – le défilement des sonnets conserve le feu du phénix…
Bien plus iconoclastes sont les éclaboussures poétiques d’un recueil qu’elle titre Frank. Sonnets. Diane Seuss, une Américaine née en 1956, ne pratique pas l’espace entre les strophes, ni les rimes. Ce sont cependant comme de juste 127 fois 14 vers, nettement autobiographiques, depuis son enfance dans une famille ouvrière du Michigan marquée par la pauvreté, le fanatisme chrétien et la mort du père, en passant par son « premier béguin » et la drogue, par les avortements et un éprouvant accouchement, puis par la découverte de la vie artistique à New-York. Les fantômes d’un ami, Mikel, que le sida emporta, d’un fils, Dylan qui fut toxicomane, concourent à la confession autant qu’à la fresque sociale en dégringolade.
Diane Seuss est cependant toujours « À la recherche d’une définition simple du Sublime ». Avec virtuosité, elle échappe aux « pièges de la forme en poésie », en écrivant sans peur, et force ironie : « Les poètes célèbres venaient vers nous, ils éjaculaient sur nous », alors qu’elle était « cette écrivaine qui s’appelait Anonyme »…
Si ce sont à chaque fois quatorze lignes, il n’est pas tout à fait sûr que le vers soit autre chose qu’un fantôme arbitrairement glissé dans la césure d’une prose ponctuée. Désaveu du sonnet ou nostalgie ? Parfois ces vers sont tellement longs qu’il a fallu à l’éditeur concevoir quelques pages dépliantes. La volonté d’originalité individuelle est indubitable, à la mesure du défi : « Artiste indépendant. C’est ce que tu dis quand on te demande ce que tu fais dans la vie. Tiens-toi prêt à sortir cette carte de ta poche »…
Quoique le réalisme, le tragique et la trivialité quotidienne, voire la vulgarité, parcourent le travail poétique – où le poème est « ce coup d’un soir » – l’envol offre un voyage au long cours. Car « la pauvreté, comme le sonnet, est une bonne prof ». Or le lyrisme fuse étonnement, en particulier lors de la chute, ce dernier vers que choyaient les poètes baroques : « la prière que j’ai adressée. C’était du sexe et de la poésie ». Par-delà les vicissitudes crues d’une vie peu gâtée, par-delà son usage explosif et peut-être abusif de la forme du sonnet, la beauté surprend soudain le lecteur conquis.
Le coffret sculptural du sonnet, malgré sa concision rédhibitoire, peut accueillir tout l’espace, toutes les souffrances, toutes les beautés du monde. S’il a aujourd’hui le plus souvent perdu ses rimes, ses strophes, ses vers mesurés, il garde son magnétisme chez les poètes les plus sages, es plus philosophes, comme les plus déjantés. Exercice de style, il est une esthétique qui n’a que l’obligation de l’éthique pour être réussi.
Aldo Manuzio, le Michel-Ange du livre, L’art de l’imprimerie à Venise,
traduit de l’allemand par Sébastien Diran, Gallimard, 2014, 206 p, 23,50 €.
Romain Martini & Luigi-Alberto Sanchi :
L’Antiquité selon Guillaume Budé, Les Belles Lettres, 2025, 248 p, 25,90 €.
Anne-Mary Cheny : Le Cercle des byzantinistes, Les Belles Lettres, 2024, 304 p, 26 €.
Iohannes Amos Comenius : Image du monde sensible,
Les Belles Lettres, 2025, traduit du latin par Lucien X. Polastron, 328 p, 25,50 €.
« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », disait Montaigne d’après le dramaturge latin Térence ; de même rien de ce qui est l’Antiquité n’est étranger à l’humaniste, du moins dans le cadre de ce qui lui était accessible, du XIV° siècle de Pétrarque au XVI° siècle d’Erasme. Or, outre les chercheurs, philologues et écrivains, les Lettres antiques durent une grande part de leur renom lors de la Renaissance grâce à un grand imprimeur vénitien : Aldo Manuzio. Certes le terme « humaniste » n’apparut, sous la plume de Georg Voigt, qu’en 1859 en Allemagne, mais il désigne ce mouvement de redécouvertes renaissante des langues anciennes et cet appétit des connaissances qui embrasèrent l’Europe de l’ouest. L’actualité éditoriale révèle une figure également méconnue de l’humanisme, Guillaume Budé, alors que le rôle considérable des explorateurs des Lettres grecques et latines découvertes à Byzance, soit les « byzantinistes », conduit par ricochet à découvrir combien ce territoire de l’Empire romain d’Orient, hélas conquis par les Ottomans, recelait de richesses intellectuelles. Le champ de l’humanisme ne s’est pas clos au XVI° siècle, ne serait-ce qu’avec Coménius dont le talent pédagogique rendit bien des services aux jeunes latinistes. Que nous devrions être encore…
Alde Manuce, ou plus exactement Aldo Manuzio (1449-1515), est un jalon essentiel dans le développement de l’œuvre d’Erasme, donc de l’humanisme. Un beau livre de Verena von der Heyden-Rynsch lui rend un indispensable hommage, en un essai-biographie particulièrement aisé, brossant autant le portrait d’une cité-état que d’un homme d’exception.
Dans Venise, micro univers de « culture et luxure », un helléniste romain devint l’imprimeur le plus éminent de la Renaissance. Là s’étaient installés les disciples de Gutenberg. Entre 1494 et 1515, sans compter ses descendants, Aldo Manuzio publia plus de cent cinquante livres en grec, latin, italien, mais aussi en hébreu. Non content de ce talent, il inventa des fontes d’imprimeries en grec ainsi que les caractères de l’italique, l’apostrophe et le point-virgule. Artisan autant qu’intellectuel de goût, parmi ses collaborateurs, dont Griffo son graveur de caractères, il évolua parmi un réseau d’érudits, dont certains rapportèrent des manuscrits de Constantinople (tombée en 1453), de mécènes et de clercs, et fut le centre du bouillonnement humaniste. Liberté politique, alphabétisation et floraison des arts dans la cité des doges permirent ces avancées, ce succès. Songeons que Dürer, qui grava le portrait d’Erasme, vint à pied d’Innsbruck, dès 1494, pour y découvrir Bellini.
Notre Aldo, dit le Romain, étudia dans Ferrare, pour y briller avec Pic de la Mirandole, théoricien du libre-arbitre, avec Ange Politien, poète de la Fable d’Orphée, avec des collectionneurs, avant d’assoir sa réputation. Les éditions aldines furent remarquées pour leur format in octavo, peu coûteuses, ancêtres de nos livres de poche. Une fois de plus une révolution intellectuelle ne va pas sans une révolution économique. Aristote en cinq volumes, Lucrèce et Ovide, la Divine comédie de Dante, chaque ouvrage était tiré à mille exemplaires ! Certes, la corporation des copistes se plaignit de cette concurrence, comme lorsque toute nouveauté bouleverse le marché.
Tant Aldo Manuzio étendait la réputation de son talent, tant on lui envoyait des manuscrits pour qu’il les imprime avec son soin coutumier : Platon, Plutarque, Aristote, Sophocle, le Talmud en hébreu, Virgile, Bembo… Mais c’est avec Erasme[1] qu’il rencontra son meilleur complice, convaincus tous les deux de la nécessité intellectuelle et morale de la langue grecque et de ses auteurs. L’imprimeur, parmi son « Académie aldine », parmi son atelier « presque capitaliste », bruissant d’une trentaine de collaborateurs, publia d’abord la traduction d’Euripide de « l’humaniste critique et tolérant », avant de contribuer à la fortune de ses Adages.
Probablement le chef-d’œuvre d’Aldo Manuzio est-il l’Hypnerotomachia Poliphili, ou Songe de Poliphile[2], ce prestigieux incunable publié en 1499, vase récit allégorique de Francisco Colonna qui conte en cinq mystères le chemin de l’amour entre Poliphile et Polia. Le texte, en un italien polyglotte et complexe, décrit des châteaux, des jardins et des ruines somptueux, sert avec une grande subtilité néoplatonicienne cet « amour en songe », puis son dialogue, dans le cadre du « culte de l’antiquité et de l’Eros comme maître es arts de l’univers ». Typographie, mise en page, les cent soixante-douze gravures (longtemps attribuées à Giovanni Bellini, puis à Benedetto Bordone), les hiéroglyphes, tout concourt à l’élégance, à la perfection. De plus c’est là que l’on vit naître l’ancre aldine, symbole de l’imprimeur devenu mythique…
Hélas, Aldo Manuzio dut en 1508 fuir Venise, menacée par la Ligue de Cambrai. L’ « humaniste vagabond » y revint en 1513, pour imprimer encore et encore, non sans avoir inventé le principe de l’index et ajouté de précieuses préfaces de sa propre main. En 1515, « le cercueil de l’imprimeur fut entouré en guise de trophées par des livres de son atelier ». Au-delà de ce précurseur génial, Verena von der Heyden-Rinsch n’omet pas d’évoquer ses descendants, moins talentueux, et surtout ses héritiers spirituels : Plantin et Grolier en France, Froben à Bâle, sans compter les bibliothèques européennes qui s’enrichirent de ses volumes devenus légendaires. Au point que ses petits formats aient été glissés par Thomas More dans la poche de son héros et narrateur, Raphaël Hythlodée, parmi les pages de son Utopie[3]…
Avide des éditions aldines entre tous, un humaniste incroyable mérite notre attention. L’existence du parisien Guillaume Budé, entre 1467 et 1540, lui permit de devenir le phare de la première Renaissance française et de la politique culturelle du royaume. La dimension encyclopédique de ses travaux est stupéfiante : fine connaissance de la langue grecque ancienne et de sa lexicologie, vénerie, mathématiques, philologie du Digeste (une somme du droit romain), patristique, rhétorique, érudition numismatique, histoire économique, pédagogie... Soit un regard au plus large des civilisations antiques. Il fut non seulement l’un des fondateurs du Collège de France, encore actif de nos jours, mais éditeur de la première société française d’édition des Belles Lettres. Deux érudits d’aujourd’hui, Romain Menini et Luigi-Alberto Sanchi, qui rivalisent de notes et de bibliographie, sans omettre un « tableau chronologique des œuvres » du maître du XVI° siècle, brossent le portrait intellectuel de l’érudit originel de l’humanisme en France, quoique son importance considérable rayonnât bien au-delà, puisqu’Erasme lui rendit hommage, puisqu’il était l’ami de Thomas More et de Rabelais. N’omettons pas que ses mérites furent reconnus par François Ier, qui l’invita à l’accompagner à l’occasion du Camp du Drap d’Or, en 1520.
Qu’est-ce que « l’encyclopédie budéenne » ? S’il traduisit également Plutarque en latin (une travail de titan), elle est surtout composée de trois volumes : Annotationes in Pandecta, soit des études juridiques, De Asse, traité des monnaies et des mesures anciennes, Commentarii linguae graecae. Ces derniers, dont il n’est guère besoin de traduire l’évident titre, s’attachent à restituer le texte en le débarrassant des gloses accumulées par la tradition médiévale. Pour lui le lexique grec est « corne d’abondance », ce dont témoigne par ailleurs l’étymologie de la langue française. Il dépoussière ainsi l’éloquence de Démosthène, s’intéresse à la dimension fondatrice du droit romain, s’interroge pour décider si Platon est « un inadmissible païen ou un sage préchrétien », ce qui nous semble toutefois dans les deux cas plus que spécieux. L’on n’est pas étonné que sa foi chrétienne l’entraîne également à lire et établir les textes des Pères de l’Eglise, en particulier les Pères cappadociens, « figures tutélaires », ce au service de la « philologie de l’ascèse » ; et surtout le Pseudo-Denys l’Aréopagite. Ce dernier lui sert longtemps de référence, tel qu’il réunissait « dans la langue hautement novatrice de sa théologie négative (il avait lu Proclus), le néoplatonisme tardif et la mystique chrétienne ». Mais l’on peut compter également ses dissertations philosophiques, telles Du mépris des choses fortuites et De l’institution du Prince, que l’on aimerait lire, peut-être pour le joindre à celui, ultérieur, de Machiavel. L’essai de Romain Menini et Luigi-Alberto Sanchi a le mérite de redonner toute sa stature à celui qui compila tant de merveilles, quoiqu’il écrivît en un néo-latin délicat qui le rend peu accessible.
Peint par François Clouet, le portrait hiératique de « l’inventeur de la monographie savante », qui illustre bellement la couverture, ne lui fait pas un faciès très engageant : lèvres étroites et pincées, austérité vestimentaire. Mais son regard, concentré sur la pensée, reste intrigant. Il n’avait qu’une « maîtresse » : la philologie – qui n’était guère la fille d’Eros. Est-il un brin mélancolique en pensant aux œuvres perdues de l’Antiquité, comme la partie sur la comédie de la Poétique d’Aristote…
Quelle preuve donner de l’importance de Guillaume Budé ? Sinon qu’aux éditions des Belles Lettres, depuis bien des décennies, les « Budés » sont des références en termes de publications des classiques antiques, de surcroît bilingues…
Un autre versant de la quête humaniste s’est tourné vers Byzance. D’une part la chute de Constantinople en 1543 a entraîné la fuite de nombreux érudits emportant des manuscrits vers l’Occident et en particulier la Venise d’Aldo Manuzio. D’autre part au cours des XVIe et XVIIe siècles, la recherche de la Grèce antique pousse de nombreux et aventureux savants à voyager vers l’Orient. Ils ont soif de compléter leurs connaissances et d’abonder leurs bibliothèques en manuscrits. Mais en collationnant les auteurs anciens, c’est par rebond et sérendipité que les chercheurs en viennent à s’intéresser aux « études byzantines », soit l’étude de la langue, de l’histoire, de l’art et de la civilisation de l’Empire romain d’Orient qui bénéficia de douze siècles de prestige, entre 330 et 1453. C’est à cet univers que s’attache Anne-Marie Cheny dans Le Cercle des byzantinistes.
Pour reprendre le sous-titre – « Comment bibliothécaires, savants et voyageurs inventèrent Byzance » – l’on comprend bien qu’il s’agit autant d’une découverte que de la constitution d’un corpus.Tous ces religieux, diplomates, marchands, érudits, libertins, capitaines de navires, sillonnent l’Empire ottoman pour débusquer des manuscrits grecs. Mais, ô ironie du sort, leur méconnaissance du grec antique leur permet de se fourvoyer et de recueillir des textes grecs médiévaux. Alors qu’ils rêvaient de la bonne fortune de la Grèce classique, ils ont, dans leur heureuse maladresse, ramené le Moyen Âge grec et la civilisation byzantine, dont on ne sait guère ce qu’ils seraient devenus sans eux, étant donné la brutalité ottomane et le peu de goût de l’Islam pour la chrétienté et la culture européenne.
Claude Dupuy, un lettré parisien, Johannes Löwenklau, qui édite « pour ne pas mener ici-bas une sotte vie routinière et inutile », tous ils préservent Chrysostome, Justinien, Léon, parmi « les vingt-sept tomes de la Byzantine du Louvre en grand papier ». Chrysoloras, Chalcondyle et Lascaris, professeurs de grec en Occident, Ogier Ghislain de Busbecq, un ambassadeur voyageur, Hieronymus Wolf, philologue irascible, qui trouve en Anton Fugger un banquier mécène, tous contribuennt à cette fête de l’érudition. L’on découvre Lukas Holste, un bibliothécaire du Vatican au service du Pape, et des « petits géographes grecs », puis La Popelinière qui, entre autres, traita des « Historiens des Grecs Chrestiens et Byzantins ». Et surtout « un historien de Byzance qui ne souhaitait pas l’être », c’est-à-dire Montesquieu. Le tout dans le cadre de la République des Lettres et de son réseau épistolaire[4].
Ainsi découvre-t-on les « bibliothèques byzantines » de la capitale ottomane, qui en 1565, conservent encore, malgré le vandalisme, de nombreux textes grecs, comme celle de Michel Cantacuzène riche de classiques et autres théologiques. Et celle du fameux érudit aixois Peiresc (1580-1637), en particuliers ses « précieux papiers ». Il fit en effet venir « l’ivoire Barberini » représentant probablement l’empereur Constantin à cheval et fit acheter à Chypre un volume venu de la bibliothèque impériale de Constantinople, soit une Encyclopédie compilée au X° siècle. Alors que le philosophe des Lumières Condorcet poursuit cette quête intellectuelle, l’épopée trouve sa reconnaissance officielle avec la création d’une chaire d’Histoire byzantine à la parisienne Sorbonne, en 1899, par les soins de Charles Diehl. Ce qui montre que l’humanisme trouve sa continuité – et bien entendu son renouvellement – dans le mouvement des Lumières, dont par ailleurs l’inflexion vers le libéralisme et la philosophie politique n’est plus à démontrer.
Une fois de plus les éditions des Belles Lettres savent joindre l’utile et l’agréable, tant ce byzantiniste ouvrage savant et néanmoins accessible s’agrémente d’illustrations documentaires ainsi que d’un vert lumineux pour emplir les pages des têtes de chapitres et les caractères des sous-titres et citations. Manuscrits, imprimés, enluminures, gravures et portraits pullulent quand la couverture est d’une ékégante beauté.
Si l’on cherche le plus ancien livre pour enfants, il faut remonter au milieu du XVII° siècle, soit 1658. Il ne s’agit pas d’une bande dessinée humoristique, avec quelque Bécassine ou Babar, mais d’un volume autrement sérieux : Image du monde sensible. Un humaniste, nommé Iohannes Amos Comenius, plus exactement Komensky (né en 1592 en Moravie et mort à Amsterdam en 1670) conçut un ouvrage à vocation pédagogique au service de la formation de jeunes gens bientôt capables d’user de la langue latine. Précédé par une « Invitation », puis par l’alphabet, l’on va, de manière bien ordonnée, de « Dieu » au « Jugement dernier », en passant par « toutes les choses fondamentales du monde et des actions de la vie ». Par exemple « les insectes rampants », « la librairie », « l’armée et le combat », sans oublier les allégories comme la « Prudence », la « Justice » ou l’« Ethique »…
Les garnements du siècle de Louis XIV apprirent ainsi la langue de Cicéron. Mais n’est-ce pas pour nous l’occasion de raviver nos minces talents de latinistes ? Ecoutons Comenius en sa préface : « L’instruction est le moyen d’expulser la grossièreté ». De surcroit, « les enfants intelligents ne considéreront pas la fréquentation de l’école comme un supplice, mais comme un mets délicat ».
Loin de n’être qu’un sévère opus didactique, cette Image du monde sensible est ornée à chaque page de gravures, un brin naïves certes, mais explicites, fouillées et pittoresques, dont chaque motif est numéroté, de façon à faire correspondre l’image et le mot latin afférant, au moyen d’un petit texte explicatif. Ce volume, dont il s’agit de la première édition française (bilingue donc), est ici orné d’une noire couverture illustrée aux lettrages blancs et rouge vif, soit parmi les plus curieuses et élégantes publications des Belles Lettres, fidèles à leur vocation de ranimer les beautés de la culture antique et humaniste.
Reste à jeter plus qu’un coup d’œil à une précieuse anthologie intitulée Bibliothèque humaniste idéale[5]. Car, depuis toute l'Europe, les Humanistes ont initié les valeurs qui sont encore les nôtres : la connaissance et la paix au premier chef. Ce volume conte l'histoire de ce grand mouvement intellectuel né dans l'Italie du XIVe siècle avec des textes aussi fameux que le Discours de la dignité de l'homme de Pic de la Mirandole, l'Éloge de la folie d'Érasme ou le truculent Gargantua de Rabelais, agrémentés de quelques perles aussi rares qu'inattendues, telles que les Facéties obscènes en latin élégant du Pogge[6] ou encore L'Art d'élever des poules en période de guerre civile de Le Choyselat, au titre rare si délicieusement ironique.
Certes, il y eut des humanistes avant Erasme et Aldo Manuzio ; ne serait-ce que le poète et épistolier Pétrarque au XIV° siècle. Mais la rencontre inouïe de l’auteur des Adages et d’un imprimeur prolixe, tous deux animés d’un même amour pour les auteurs grecs et latins, fait de ce tournant du XVI° siècle, à Venise, un moment phare des humanités antiques retrouvées. Ce qui est en cohérence avec un intérêt nouveau pour l’homme considéré comme fin, en dépit de la théologie qui prend Dieu pour centre : « Homme je suis, rien d’humain ne m’est étranger[7] ». Montaigne choisit cette citation du romain Térence pour la faire figurer sur l’une des poutres de sa librairie, la plus proche de son écritoire. Nous n’oublierons pas que l’humanisme est aussi celui d’une conscience politique et philosophique, telle celle d’Erasme, tenant du libre-arbitre et d’une démocratie inspirée de la Grèce antique ; au-delà de laquelle de grands textes, comme le Discours de la Servitude volontaire de La Boétie[8] et l’Areopagitica Pour la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure de Thomas More[9] viendront ouvrir les voies du libéralisme classique et des Lumières.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.