Abbatiale Notre-Dame-la-Blanche de Selles-sur-Cher, Loir-et-Cher.
Photo : T. Guinhut.
Ut pictura poesis.
Ou les noces de la peinture et de la poésie.
La Bibliothèque du meurtrier
versus La Bibliothèque Hespérus.
Le conciliabule des écrivains
Le souffle de la lecture s’exhala un dernier instant, avant que Mathilde me livre ses yeux un peu inquiets…
- Votre récit, Mathilde, me laisse pantois ! Stupéfiante, vous êtes. Vous m’aviez caché ce talent…
- Pensiez-vous, Monsieur Comminges, que je puisse confier la Bibliothèque Hespérus à n’importe quelle péronnelle ? J’aurais pu engager des dizaines de bibliothécaires érudits et soigneux pour dresser le catalogue. Voilà pourquoi elle a plus que ma confiance, mon admiration.
- C’est trop d’éloges, Monsieur Malatesta, je vais rougir de la nuque aux orteils.
- Qui suis-je, pour être parmi vous ?
- Mais Monsieur Comminges, vous êtes l’enquêteur, celui qui a sauvé notre vivante auteure ; celui qui a parcouru avec brio le jeu de piste des livres dont eu la présomption d’être l’indigne auteur. De surcroit, ne l’oubliez pas, vous êtes le narrateur. En cela fort précieux. Et grâce à qui un nouvel opus s'adjoindra aux livres clefs de la bibliothèque.
- Ecrivez-vous une nouvelle œuvre ? demanda Bénédicte, visiblement pleine d’espoir…
- Je ne veux plus écrire des tableaux de dépressifs suicidaires, d’alcooliques maladifs, de meurtriers invétérés, d’ambitieux politiques totalitaires ou encore de délires scientifiques menaçants. Plus d’histoires cruelles… Seulement plus que des récits d’art et d’amour. Quoi d’autre sinon l’Eros néoplatonicien et la beauté des chairs ? Mais je n’oserais faire lire à qui que ce soit mon immature ébauche.
- Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
- Lisez-nous, Allan, votre manuscrit, l’exhorta une impatiente Mathilde, que conforta mon acquiescement.
- Mais il est encore brouillon, inabouti…
- Allons, je suis sûre que vous saurez improviser !
- Soit. Aux risques et périls de mes auditeurs et surtout du malhabile écrivain. Je laisserai un omniscient narrateur organiser et alterner les récits :
Ut pictura poesis
Ou les noces de la peinture et de la poésie
Pourquoi ai-je cédé à l’art désuet de l’autoportrait ? Si tant est que ce soit un art, sinon panne d’inspiration et vanité… Je me suis peinte dans un halo doré qui n’a rien à envier aux madones des primitifs italiens. Mais avec un effacement sensuel qui révèle et dissout à la fois mon visage. Qui suis-je sinon une apparence éphémère ? Aussi le balancement entre abstraction lyrique et figuration charnelle est-il si parlant, du moins pour moi seule. Et la petite moi qui ne consent qu’à exposer dans de rares galeries consacrées au paysages à la limite de l’abstraction, elle regrette déjà de s’être laissée persuader par ma grande sœurette, Mira, de confier à cette bizarre galerie post-conceptuelle ce moi pictural fleuri de nuées…
Pourquoi suis-je entré dans une exposition intitulée « Portraits et autoportraits », à l’heure de la photographie, du smartphone et du selfie ? Bien que cette galerie soit passablement renommée, plutôt consacrée à l’art conceptuel, elle semble céder aux croutes les plus malhabiles, à moins que je n’aie pas compris le propos parodique. Ce sont des coups de brosse vulgaires où s’échinent des silhouettes, où se cassent et se floutent des visages, comme s’ils sortaient de smartphones avariés, le tout amalgamé de bandes de caoutchouc noir, de métal rouillé, de plâtras.
J’allais définitivement sortir, fuir ce lieu de ravage pictural, lorsqu’une lumière me frappa le coin de l’œil. Un véritable visage au fond de l’allée. Véritable pas seulement au sens de la représentation, d’ailleurs rédimée par une abstraction sidérale, mais de la vérité intérieure qui en émanait. Epoustouflant me parut ce tableau, cette femme, ce visage peint aux dimensions d’un miroir pour elle seule, mais qui pourtant n’était qu’à moi, selon un désir que je m’ignorais auparavant, comme si la fiction de l’âme sœur s’incarnait dans l’huile et le vernis. L’arrière-pays du paysage doré par un crépuscule matinal en devenir était animé par un vent qui faisait vibrer sa chevelure. Sa bouche avait un dessin de vanille et un goût de baiser. Ses yeux enfin semblaient percevoir leur admirateur, tout en le fuyant dans l’abstraction pure du front…
Anonimo, siglo XIV, Museo de la catedral de Jaén, Andalucia.
Photo : T. Guinhut.
- Qui est l’auteur de cet autoportrait ? demandé-je au galeriste qui paraissait se gausser de moi, me voyant là tétanisé depuis de longues minutes. En un miracle intemporel, je m’étais senti coincé entre l’éternité et l’instant.
- Vous ne voyez pas la signature, le cartel ?
- Bien sûr, mais « Helena Venezia »… N’est-ce pas un pseudonyme ? Ce serait trop beau pour être vrai… Qui est cette artiste ?
- Je n’en sais pas plus. Je ne peux rien vous dire.
- Ou vous ne voulez…
- Qu’importe. De toute façon, il n’est pas mon préféré. Une esthétique vieillotte, que seule une indulgente collusion postmoderne peut autoriser à participer à cette exposition. Un repoussoir. Il n’est là que pour être moqué.
- Vous voulez dire une inédite esthétique, un futur de l’art ici réalisé…
- Un Béotien, vous êtes, non ?
- Puis-je l’acheter ? Combien ?
- Il n’est pas à vendre… Ma galerie contemporaine se déshonorerait. De plus son auteure l’a expressément défendu.
- Puis-je au moins acquérir une reproduction ?
- Il n’y en pas.
- Le photographier ?
- Grand bien vous fasse. À condition de ne le publier, ni sur papier, ni sur un quelconque écran. Excusez-moi, j’ai du travail.
Le plus soigneusement possible, je m’acquittai de ma révérence photographique avec mon EPhone, lui-même étrangement ému. La galerie fermait, je dus sortir, à regret. Depuis la rue, au travers de la vitrine, je ne voyais que l’ironie des croutes bardées de déchets urbains.
Même si ma photographie était assez bonne, je ne pouvais me départir de la sensation qui m’avait saisie devant l’autoportrait d’Helena Venezia, aussi lumineux qu’énigmatique. Aussi, dès le lendemain, après la sortie de mon travail de géomètre, je courus à la galerie Goliath Muffat. Pour faire face à une incommensurable déception : le tableau n’avait disparu ! La cimaise était vide, veuve, morte. J’apostrophai le galeriste :
- Où est passé l’autoportrait d’Helena Venezia ?
- Bon débarras. La pécore l’a remporté.
- Mais pourquoi ?
- Elle prétend avoir été flouée, moquée. Ce par les œuvres réellement contemporaines qui jouxtaient sa vieillerie.
- N’est-ce pas la vérité ?
- Peuh ! Seules les négations de la vanité humaine, les ratures, les brisures et les déchirures plastiques sont encore art. L’art, l’homme et la planète meurent à petit feu, sous la brûlure climatique dont le capitalisme est coupable. Regardez ce tableau de bois cramé où le visage craquelle et fond. Voilà notre contemporain, notre demain.
- Vous êtes aussi fou qu’atrabilaire… Bref, je n’échangerai pas d’arguties avec vous. Comment puis-je contacter Helena Venezia ?
- L’on ne peut pas. Elle est venue, elle a vu, a été vaincue. En saurais-je plus que je ne vous le dirais pas.
Bouillonnant d’indignation à l’encontre du butor, je sortis dans l’air heureusement frais de la rue.
Ce recueil de sonnets que je viens de découvrir pourrait-il m’aider ? Je l’aime tellement. Le titre est pourtant d’une telle banalité : Les Plaisirs de la vie. Mais au travers de chapitres consacrés à la gastronomie, aux promenades urbaines et campagnardes, aux musées, aux terrasses de café, aux femmes vues dans la rue, sa richesse et sa sensibilité sont sans cesse patentes. Par exemple :
La plage sous le vent se hérisse de sable,
Embrouillant ma paupière : une plage intérieure
Accueille la vision, au filtre du bonheur,
De mon enfance aux oubliés châteaux de sable.
Par la main maternelle, une patouille d’eau,
Des traces de pattes et des envols d’oiseaux,
Le théâtre des vagues et de la mer pleine…
Vers des châteaux d’écume blanche et d’océan,
Vers des châteaux d’Espagne aux princesses d’antan ;
Que les eaux des nostalgies et des coquillages
Du temps, deviennent œuvres d’art et mots chantant. »
Peindre, brouillant le pastel, l’huile et le vernis, cette plage intérieure. C’est là où ma destinée picturale doit aller.
- L’on m’a écrit pour me demander de l’autoriser de peindre une série de tableaux correspondant à chacun de vos sonnets, m’annonça Danielle Darras, mon attachée de presse aux couette-couettes perpétuellement agitées.
- N’importe quoi ! La poésie n’est pas comme la peinture. « Ut pictura poesis », ce n’est qu’un mythe venu d’un vers d’Horace. Mais l’on sait depuis Lessing et son Laocoon, en 1766, que ces deux arts ont des langues et des outils essentiellement dissemblables ; leur fusion est donc impossible.
- Monsieur Monts-sur-Guesnes. Ne soyons pas trop fermement érudit. Peut-être devriez-vous y réfléchir. Qui sait si une exposition de qualité pourrait permettre une consécration supplémentaire, une nouvelle édition illustrée…
- Non, puéril, vous dis-je. Laissons le lecteur allumer son imagination visuelle au contact de la seule suggestion du seul texte.
En revanche, de retour chez moi, sous la lampe où luisait la photographie, soigneusement encadrée, de l’autoportrait d’Helena Venezia, sans y même penser, comme si j’allais résoudre l’inéquation entre l’image et les mots, je me mis à écrire un sonnet d’un nouveau genre.
Qu’importe si en vertu d’un brin d’idéalisation esthétique, ma chère Helena Venezia n’est pas aussi belle que veut le faire accroire son autoportrait. Sa beauté créatrice est l’essentiel. À moins qu’elle ait travaillé d’après une ancienne photographie, où qu’elle aie réalisé ce chef-d’œuvre il y a bien des décennies, à l’époque d’un surréalisme magique totalement inédit. Auquel cas elle serait aujourd’hui une petite grand-mère au visage brouillé de rides arachnéennes…
Après tout, pourquoi ne pas être amoureux d’après un seul portrait, comme le troubadour médiéval, le Prince de Blaye, Jaufré Rudel, de Clémence, Comtesse de Tripoli. Pour le seul bien qu’il entendit dire d’elle. Paraphrasant Platon, j’avance que nul n’est sonnettiste s’il n’est géomètre ; tant ma formation et mon métier me permettent d’approcher la poésie au moyen d’une forme parfaitement mesurée. De plus, conséquence du beau platonicien, je dirais aujourd’hui que l’amour a le visage autant de la peinture que du sonnet.
Rien de nouveau sur le site Internet de Romain Monts-sur Guesnes ! Quelques-uns de ses sonnets, la couverture de son livre, pas la moindre biographie, encore moins de photographie, c’est discret, nu, austère. Seuls ses sonnets brillent intérieurement. Y-a-t-il un onglet contact sur son site ? Non, absolument rien. De toute façon je n’oserais jamais. De plus, il est peut-être vieux comme un grenier, laid comme un cafard kafkaïen… Mais son âme créatrice est si belle.
Vérification faite, il n’y a dans la presse, ni sur son site, pas la moindre photographie de sa personne. Quel excès de pudeur, de prudence, voire de misanthropie ! Serait-il si banal, ou monstrueux ? J’aurais tant aimé le peindre…
Une fois de plus, dans cette exposition, j’ai l’impression de détonner, d’être le vilain petit canard au milieu des cygnes de l’hyperréalisme. Les portraits et autoportraits sont exacts, millimétrés, léchés et brillants, cartonnés, au point d’être vides de toute aura. Si ce n’était pour faire plaisir à ma grande sœur Ernestine, qui m’inscrit encore d’autorité, jamais je n’exposerais en de telles exhibitions où je suis immanquablement en porte-à-faux…
Marie Laurencin, Musée des Arts de Nantes, Loire-Atlantique.
Photo : T. Guinhut.
- C’est pour vous.
Qui est-ce ? Je reconnais aussitôt dans sa main le recueil de Romain Mont-sur-Guesnes. Pourquoi me l’offrir ?
- Merci. Mais…
- Ouvrez-le, je vous prie.
- Il m’est dédicacé. Comment avez-vous obtenu ce livre ? Vous connaissez son auteur ?
- Peut-être.
Ses yeux me foudroient comme l’ultime coup de pinceau qui achève un tableau. Heureusement, dans ma soudaine panique échevelée, l’organisatrice de l’exposition me saisit par l’épaule pour me présenter à un journaliste local. Je balbutie un « Excusez-moi », emportant le livre providentiel… Répondant sans originalité aux questions convenues du journaleux malpropre aux lunettes énormes, j’essaie de me remémorer les traits de mon donateur, passablement anonymes au demeurant… Une fois débarrassé du plumitif au carnet crasseux, je parcours la salle, la foule minuscule, rien, il a disparu. Mince alors, et si c’était bien lui ? Non ! la coïncidence serait trop énorme. Romain Monts-sur-Guesne lui-même ne se commettrait pas dans une aussi dérisoire exposition.
Visiblement, mon offrande est un échec. Elle est froide et pincée comme la face cachée de la lune. Mon malheureux livre ! Au mieux, ce sera pour elle un bouquin qui ne sert plus qu’à caler une étagère. Mais si je l’ai à peine vue, la tête humblement baissée, elle parait belle, fidèle à son autoportrait, quoique sans la lumière qui aurait dû la singulariser… Je crains que le supplément manuscrit et le carton d’invitation que j’y ai glissé soient en pure perte ! J’ai à peine pris le temps de revoir cet autoportrait qu’affreusement déçu de son accueil je me suis stupidement enfui comme un pleutre. Mais comment ai-je pu un instant imaginer qu’elle allait me recevoir comme pain béni ? Je n’ai rien d’un Adonis, elle ne lit pas de poésie, et encore moins la mienne, qui n’est pas même digne du bois de son pinceau…
Sidérée je suis. Et si c’était Romain Monts-sur-Guesne en personne ? La dédicace est laconique : « Pour Helena Venezia, avec admiration ». De retour dans mon atelier, je couvre ce recueil précieusement dédicacé d’un papier cristal pour le protéger. Seulement ensuite, je l’ouvre avec mille précautions, le feuilletant comme si mes doigts sonnaient en musique de sonnets. Soudain, je découvre, face à la page de garde, manuscrit :
« Eloge de l’autoportrait d’Helena Venezia ».
Qui sait l’ensorcelant mystère des visages,
Comme Vierge au fond d’or de la pré-Renaissance,
Aux cheveux Voletant autour d’une conscience :
Son front est une clarté entre les nuages.
Peut-il défier le fleuve avalancheux du temps ?
L’expression de l’intelligence est dans le chant
De la couleur, quand le dessin est animé.
Abstraction, symétrie, équilibre esthétique,
Font d’Helena Venezia un être lyrique.
Face au visage créateur, suis-je amoureux
D’un portrait d’or ou d’Helena Venezia ? »
Incroyable. Quel est cet effet miroir ? J’ai l’impression de lire mon tableau, non plus avec des couleurs, mais avec des mots. C’est tellement beau… Il ne peut qu’exagérer son éloge au derniers vers, tant l’on sait combien là doit être la pointe du sonnet…
De plus, un autre cadeau ! Un carton d’invitation ornée de libellules transparentes. Une soirée dédicace, la semaine prochaine, vendredi, dans une grande librairie : La Tempête des Mots… Puis-je donc supposer à juste titre que c’était lui ? J’ai à peine aperçu son visage, grisé par ma timidité, la tête baissée que je tenais. Qu’importe, je l’aime tel qu’il est, comme une adolescente énamourée. J’aimerais tellement peindre son portrait, où l’on devinerait, même si c’est une gageure, ses sonnets…
J’avais cru pouvoir briser le plafond de verre de ma timidité avec ce tableau. Mais je ne peux pas plus longtemps le laisser dans cette exposition inappropriée. Seul son digne admirateur mérite qu’il lui soit montré ; et en même temps qu’il lui soit caché tant il est intime…
Idiot d’avoir quitté précipitamment l’exposition, certes si provinciale, j’y retournai aussitôt le lendemain. Evidemment, elle était absente. Pire, le tableau avait été retiré. La dame replète qui siégeait à l’entrée prétendit ignorer l’adresse de l’atelier convoité, arguant que l’artiste avait préféré quitter l’écrasant voisinage de parfaits chefs-d’œuvre. La sotte !
Les quelques jours me séparant de la soirée de dédicace me permirent de mener à bien le tableau « Nostalgie de plage », tout ensoleillé de la brume du souvenir. Je l’exhibai pour moi seule auprès de mon autoportrait. Il ne manquait plus, afin d’affirmer un triptyque complet, que le portait encore à peindre de Romain Monts-sur-Guesnes. Allais-je me rendre à La Tempête des Mots masquée, voilée ? Un masque chirurgical blanc, une voilette de perles noires ? J’optai pour les deux à la fois, sans me rendre compte tout d’abord que je serais ainsi plus visible qu’à visage nu. Aussi abandonnai-je de telles élucubrations en arrivant à la librairie, où la tempête était autant dans ma poitrine que dans ses mots.
Alors que je me dissimulais parmi la petite file d’attente, je vis d’abord ses mains élégantes ouvrir le livre, signer avec élégance, comme s’il écrivait dans mes paumes. Ensuite, approchant, je pus l’observer entre deux épaules anonymes. Pas précisément un Apollon, mais un visage régulier, humble et posé, déterminé cependant, rassurant. Je notais son front et ses yeux comme deux quatrains, son nez légèrement aquilin et ses maxillaires soigneusement rasés comme deux tercets. Si jusque-là je ne l’avais aimé que grâce au choix et à l’ordonnancement de ses seuls mots, soudain je ressentis ce que l’on appelle l’amour au premier regard, le flux hormonal irradiant d’un amour sapiosensuel ! Lorsqu’il caressa de ses lèvres la bakélite du capuchon de son stylo plume, je crus en sentir la vibration sur mes propres lèvres…
- Monsieur Monts-sur Guesne, pardonnez-moi. Je ne viens pas pour que vous dédicaciez votre livre. Vous me l’avez déjà offert. C’est moi qui ai quelque chose pour vous.
Un peu interloqué, je vis sous ce visage baissé, des mains extraordinairement fines, féériques, ouvrir une boite en cartonnage doré, délacer un ruban de même nuance, me tendre un feuillet enveloppé de papier de soie. Confus de cet hommage qui gênait ma modestie, je dépliais la matière souple et translucide pour découvrir une aquarelle au format in quarto, sur papier fort : une atmosphère marine aux lumières tourbillonnantes et nuancée d’objets suggérés, château de sable, goûter de madeleine et main maternelle : « Plage de nostalgie, pour Romain Monts-sur-Guesnes. Helena Venezia ».
Je fus un moment stupéfait, séduit, ravi, bouleversé, avant de pouvoir lever les yeux vers ce visage qui se dérobait encore, entre les plis de son abondante chevelure châtain, et balbutier :
- Vous êtes Helena Venezia !
- Oui.
Soudain, au contraire de cette paisible cérémonie, de cette respectueuse attention, lors de l’acmé de la dédicace la plus achalandée, un bruyant collectif fait irruption, agitant, arborant, des banderoles crabouillées, vêtus de surplus militaires, encagoulés de keffiehs, houspillant des slogans haineux :
- On est la Ligue des Poètes Extraordinaires ! On manifeste contre les sonnets ringards, la poésie commerciale au service du capitalisme financier, contre la réaction sioniste et fasciste ! La poésie contemporaine doit être le signe de la fin du langage. Le langage bourgeois et mort pourri par la tête.
Ce fut aussi rapide qu’incompréhensible : je vis partir des seaux et des jets de peinture et d’encre, devant lesquels je m’interposai pour faire rempart de mon corps. Sentant moins la nappe unique et collante tout le long de mon dos, que la poitrine de Romain.
- Votre robe rose est toute couverte, dégoulinante, de peinture brune…
- Votre chemise blanche est imbibée d’encre noire…
- Qu’importe, puisque vous êtes là.
- Vous avez de la peinture sur le nez.
- Et vous, de l’encre sur le menton.
- Entre les deux, nos lèvres sont roses.
Je sentis alors mes yeux s’embuer, mes glandes lacrymales jaillir, la salive du baiser me pénétrer…
La librairie, le temps, le bruit et la fureur, le monde autour de nous, avaient tout disparu.
L’obscène vulgarité des manifestants guenilleux fut bientôt refoulée par le service d’ordre, leurs banderoles de linge sale ébouées dans les containers à pilon, les professionnels du désordre basculés dans un fourgon de police, enfouissant la douzaine de paltoquets comme dans un sac à viande…
La dédicace avait été oblitérée par les brutaux. Plusieurs dizaines de volumes – et pas seulement Les Plaisir de la vie – étaient maculés d’encre et de peinture, invendables. La libraire au chignon fou et aux lunettes de cristal était consternée :
- Comment peut-on ainsi revivre des offensives de censure ! Et laisser prospérer des vandales rabougris par le ressentiment, drogués à la violence…
- Heureusement, votre aquarelle n’est pas gâchée. Je n’ai pas eu le temps de vous remercier. Comment parvenez-vous à traduire ainsi mes vers ? Je suis, je ne sais dire, époustouflé.
- Je ne sais pas vraiment. Il me semble je vous comprends intimement.
- Il me semble qu’une telle compréhension est, j’aimerai dire, réciproque. Mais je ne suis pas sûr de faire bonne figure, ainsi salement recouvert de peinture…
- Rassurez-vous, c’est de la peinture à l’eau. Une douche, il n’y paraîtra plus.
- Comment le savez-vous ?
- J’utilise ce genre de peinture en classe maternelle, où j’enseigne.
- Vous aimez les enfants ?
- Qui pourrait ne pas les aimer ? N’avez-vous pas écrit un adorable sonnet sur nos bambins ?
- C’est juste.
- Je suppose que votre livre n’assure pas tous vos revenus. Que faites-vous ?
- En effet. Même si mes droits d’auteurs ne sont, étonnamment pas tout à fait négligeable, je suis géomètre ; je dirige un cabinet.
- La rigueur de la mesure est donc ce qui réunit vos travaux, si dissemblables soient-ils.
- Cool, les p’tits loups !
- N’ayez pas peur ! c’est mon attachée de presse, Diane Herbal.
- Tout est filmé, déjà diffusé sur les réseaux ! Un attentat d’activistes fous, un couple peinturluré. Le poète viral et une inconnue au visage dérobé par sa chevelure, s’embrassant tendrement. Une agence publicitaire n’aurait pas mieux fait !
- N’est-il pas temps, Helena, d’ouvrir le voile de votre abondante chevelure, et de me révéler votre visage ?
- Oui.
Lentement, de ses deux mains aux finesses exemplaires, Helena Venezia leva la tête en écartant souplement les vagues châtain.
- Votre autoportrait n’a pas menti. Vous êtes magnifique !
- Vous me faites, Romain, rougir jusqu’aux clavicules…
- Bon les p’tits loups, trêve de romance. Monsieur Monts-sur-Guesnes, n’oubliez pas que nous avons un entretien radio dans un moment…
- Je ne veux pas m’imposer, je fuis. De toute façon, nous avons besoin d’une douche, de vêtements propres. Si j’osai, voulez-vous venir dans mon atelier, demain, à dix-huit heures ?
- Avec joie. Sans faute.
- Voici ma carte peinte pour vous. À demain…
L’atelier était modeste, éclairé par un jardin de fruitiers.
- Ainsi ce furent d’abord de pures abstractions.
- Oui. Je ne sais pas pourquoi j’ai cédé à l’énorme prétention de l’autoportrait. Vous reconnaissez maintenant le tableau balnéaire dont vous n’avez eu hier que l’aquarelle.
- Est-ce vous qui avez demandé à mon attachée de presse l’autorisation d’illustrer mes écrits ?
- Oui.
- Dire que j’ai été assez stupide pour refuser sans réfléchir ni m’enquérir de… Pardon.
- Vous ne pouviez pas savoir…
- Si vous peigniez chacun de mes sonnets, nous pourrons publier une édition conjointe, n’est-ce pas.
- Seulement si j’en suis digne.
- Je n’en doute pas un instant. Mais si vous ne créez que d’après mes œuvrettes, où sera votre propre création ? Ne devez-vous pas fournir de nouveaux tableaux, pour que ce soit mon tour d’être inspiré par votre pinceau ?
- Cela va sans dire.
- Est-ce que je peux caresser votre visage ?
Il était temps de jeter d’un coup toute ma timidité aux orties :
- Oui. Vous pouvez caresser mon corps tout entier. Ainsi vous caresserez ma sensibilité, mon esprit, mon art. Car je vous aime.
- Helena Venezia, je veux être un homme délicat, attentionné, à votre disposition. Car je vous aime.
Le temps est suspendu...
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- J’aurais aimé écrire cette histoire, dit rêveusement Mathilde.
- Elle aurait pu porter un autre titre : Le Miroir des coïncidences, observe Bertrand.
- Vous êtes trop indulgent ! Plutôt Les Coïncidences exagérées, se récrie Allan Malatesta.
- C’est peut-être l’un des privilèges de la fiction. Fiction consolatrice, reprend Mathilde.
- Je ne suis pas capable d’imaginer d’aussi beaux récits.
- Mais, Bertrand, pour ce que vous vivez et allez vivre avec Mathilde, n’oubliez pas que vous êtes et serez le narrateur.
- Narrateur fiable, espérons-le…
Thierry Guinhut
Une vie d'écriture et de photographie
La Bibliothèque du meurtrier, versus Bibliothèque Hespérus. roman
Eglise Saint-Maixent, Prahecq, Deux-Sèvres.
Photo : T. Guinhut.




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