Gérard de Cortanze : Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac,
Albin Michel, 2025, 432 p, 22,90 €.
Cyrano de Bergerac : Histoire comique des Etats et des empires de la Lune,
GF, 1970, 190 p, 4,90 €.
Cyrano de Bergerac Histoire comique de la République du Soleil,
GF, 2003, 288 p, 2003.
Ce voyageur des Etats et des Empires de la Lune et du Soleil, est-il plus célèbre par le héros qu’en fit le dramaturge Edmond Rostand que par son propre personnage, de surcroit auteur ô combien curieux ? Le libertin du XVII° siècle, duelliste aux aventures dramatiques, au point d’être poursuivi par la terrible Congrégation de l’Index, ne peut que tenter le biographe. Mais aussi un agile romancier, comme Gérard de Cortanze, dont le Savinien de Cyrano, sieur de Bergerac, réjouit son lecteur. Sans nul doute, outre les récits science-fictionnels trop oubliés de ce dernier, faut-il associer ce roman biographique à la pièce d’Edmond Rostand, dont une scène iconique au balcon mérite bien tout un commentaire littéraire, certes académique, mais prêt à monter au ciel de l’amour ; à moins de préférer celui de l’astronomie de notre Hector Savinien.
C’est avec raison que Gérard de Cortanze prétend devoir ressusciter celui « que le fabuleux avatar créé par Edmond Rostand a bien failli ensevelir à jamais ». La brève existence de Savinien de Bergerac (1619-1655), soit trente-six années, est ici généreusement brossée, de la prime enfance du « demi-sauvage » à la veille du dernier souffle alors qu’il avait été grièvement blessé par une poutre. L’écrivain parisien, qui n’avait en vérité rien de périgourdin, devient sous la plume de notre romancier contemporain un être moins réaliste que fantasmagorique. Ce qui n’empêche pas que le sordide des lieux et de la condition humaine soit décrit à l’envi.
La jeunesse de Savinien, « qui n’a pas un tempérament à se plier sous le joug », est surveillée par un curé tyrannique et sermonneur qui prétend le « préparer à la mort », au moyen de récits morbides. Malgré une éducation rudimentaire, le jeune et dangereux prodige découvre le théâtre en de « pieuses tragédies », les Vies parallèles de Plutarque et la géométrie d’Euclide. Mais nous sommes au temps de la famine, de la peste et des séditions, peu après les guerres de religion. Aussi, maltraité, contraint, il se jure de passer sa vie à se venger de l’univers, à insulter le Christ, à braver le pouvoir royal, à prêcher le libre examen ».
Les aventures picaresques, glorieuses ou moins glorieuses, se succèdent entre guerre, Fronde et paix troublée. L’on croise Richelieu et Mazarin, la Marquise de Sévigné, Condé, tandis que « l’odeur des cadavres en décomposition devient irrespirable ». Le tragique côtoie le burlesque et le lyrique. Sans compter que nous ne pouvons qu’être touché par un héros si brillant et pourtant pathétique : « Puisque l’échec l’entoure – échec amoureux avec Tourterelle Diamant, échec littéraire avec ses écrits dont personne ne veut – autant faire ce qu’il sait faire : se battre avec l’épée à la main ». Tout cela bruit de désillusion, de manuscrits perdus, de scènes que lui aurait volées Molière, y compris avec le concours d’une intrigue policière, soit la recherche « du Tâteur, le tueur d’adolescents ».
L’une des scènes les plus fortes et les plus émouvantes – et il n’en manque pas – est celle de la dernière visite d’Angélique, qui, femme douloureusement aimée, préfère plutôt que céder à son cœur, mortifier ses sens et prononcer ses vœux religieux les plus austères : « Je m’avance vers Dieu. Et toi vers le Diable ». En fin de compte, un amour impossible entre une pauvre fille fanatisée par un catholicisme caricatural, castrateur, et un libertin en avance sur son temps ; un tel contraste étant l’un des efficaces moteurs de ce livre : « un autre monde où le Bien et le Mal, le Réel et le Fantastique s’allient et font bombance ».
Gérard de Cortanze rend son héros plus vivant que le biographe exact et scrupuleux pourrait le faire. Ne lui fait-il pas lire, dès l’adolescence, un livre interdit, soit La Cité du soleil de Campanella, « hérétique comme cochon », ne fait-il pas de son héros un tenant d’une rare éthique littéraire, pourfendant les plagiaires ? Certes, quoique s’appuyant sur une réelle documentation, sur tout un panier d’auteurs, toute une joyeuse érudition, jusqu’à imaginer une secrète bibliothèque alchimique, il en fait peut-être parfois un peu trop. Qu’importe. Ce Cyrano devient plus libertin qu’il était possible, truculent même, bien digne de l’art baroque de son époque. En ce sens Gérard de Cortanze, dont la bibliographie pléthorique enregistre les succès parmi plus de quatre-vingt-dix volumes, nous offre un éloge de la liberté de penser, qui, si elle s’inscrit dans le cadre du XVII° siècle, ne peut que résonner avec notre aujourd’hui, quand tant de menaces la cernent. Avouons-le avec lui : « Les écrivains qui veulent changer le monde resteront toujours des écrivains malheureux ».
Illustration de Gorguet pour Edmond Rostand : Cyrano de Bergerac,
Editions Pierrre Lafitte, 1910.
Photographie : T. Guinhut.
Il est un autre Cyrano, époustouflant sans nul doute. Et s’il paraît entendu que la beauté du cœur est supérieure à celle du physique, l’expérience montre trop bien souvent que l’esthétique d’un corps et d’un visage prime sur les qualités morales. Affecté d’un nez fort protubérant, digne de sa tirade légendaire, Cyrano de Bergerac est dans la pièce d’Edmond Rostand, publiée en 1897, la preuve de la tyrannie de l’apparence physique. Que faire lorsqu’on est amoureux de sa cousine Roxane, sinon déclarer au balcon sa flamme par l’intermédiaire d’un jeune homme plus favorisé par la nature et donc par la belle ? La scène dix de l’acte III est à cet égard un moment aussi poétique que dramatique. Comment Rostand confronte-t-il lyrique et pathétique en ce moment crucial du drame romantique ? Etudions la déclaration poétique de Cyrano, puis le triste quiproquo, avant de nous attacher au mélange des genres dans un drame romantique tardif.
Depuis l’acte d’exposition, nous savons Cyrano poète : il l’a prouvé à de nombreuses reprises, en particulier lors de la fameuse tirade du nez. Mais c’est dans la poésie amoureuse, l’essence de la poésie selon le sens commun, qu’il est attendu, d’autant plus que nous n’ignorons pas qu’il est amoureux de sa cousine, sans espoir de voir sa déclaration écoutée. Aussi l’occasion est trop bonne de suppléer à l’incompétence de Christian qui balbutie au lieu de parler d’amour à celle qu’il a élue. Le flot de paroles lyriques est alors la preuve par la persuasion du sentiment amoureux.
Faire l’éloge du baiser, c’est par ricochet faire l’éloge de celle à qui il est dédié. Le champ lexical de l’amour concourt au registre épidictique, grâce à la répétition séductrice du mot « baiser », grâce à la cascade de métaphores qui lui sont associées : il est « serment, « promesse », « aveu », « point rose », « secret », mais aussi à travers l’oxymore, « un instant d’infini ». Ce à quoi contribue le lexique du corps érotisé : « lèvres », « bouche », oreilles ». Sans oublier la comparaison méliorative où le poète se voit en « Buckingham », héros des Trois Mousquetaires de Dumas, ce qui lui permet d’associer l’hyperbole « reine » à Roxane…
La pièce étant tout entière en vers, les alexandrins aux rimes suivies résonnent ci de suaves sonorités, au point de renouveler la « sorcellerie évocatoire » dont parlait Baudelaire dans son texte sur « Théophile Gautier ». « Baiser », « bouche », « bruit d’abeille » : l’allitération en « b » mime la réception du baiser par Roxane qui répète cette dernière image. Sans oublier le « cœur », réitéré pour affirmer l’indispensable sentimentalité.
Mais il n’y a pas d’amour sans désir blessé ; ce pourquoi « Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes » est un chiasme insistant à la fois sur les pleurs de bonheurs et sur la tristesse inhérente au manque de celui qui désire.
En effet ce discret pathétisme perceptible dans l’exaltation de Cyrano est augmenté par le dramatisme de la situation. Ce n’est pas lui qui est l’aimé de Roxane, il ne se fait que le souffleur d’un Christian porte-voix, en une métaphore théâtrale et une mise en abyme. Cette déclaration par procuration est déchirante, car, si elle atteint son objet, c’est pour le compte de l’autre. Le quiproquo apporte une dimension dramatique, sans compter la supercherie. Car Roxane trompée par les accents de Cyrano, ouvre ses bras à Christian qu’elle a cru entendre parler. L’amour est bien aveugle, s’il n’est pas sourd.
Un degré de pathétisme supplémentaire est franchi quand le spectateur, complice de cette mise en abyme, de ce théâtre dans le théâtre, où Cyrano joue le rôle de Christian, éprouve de la pitié pour les trois personnages. Et surtout pour Cyrano, qui use de l’aparté pour jouer de l’autodérision, avec « C’est vrai, je suis beau, j’oubliais ! », et qui découvre, amer, la jalousie, non sans la pincée d’humour de l’ironie : « Aï, au cœur, quel pincement bizarre ! » L’exclamation se double d’une allusion biblique au personnage de Lazare, pauvre et malade, qui vivait des restes des festins d’autrui. Le sacrifice presque christique du personnage ajoute à sa grandeur d’âme…
Chef-d’œuvre incontesté d’Edmond Rostand, la pièce de théâtre est censée se dérouler au XVIIème siècle, empruntant le personnage du militaire et écrivain Cyrano de Bergerac, auteur de l’Histoire comique des Etats et Empires de la lune. Dans la tradition de Victor Hugo, d’Hernani et de Ruy Blas, le canevas historique et guerrier ne peut se passer d’une grande histoire d’amour. Bien que le romantisme ai jeté ses dernières fleurs avec Baudelaire en 1857, il reste vivace au point de faire rejaillir sous les doigts d’Edmond Rostand les feux du drame romantique. Car, tel que présent sur la scène le 28 décembre 1897, Cyrano est un personnage éminemment romantique : amoureux passionné aux élans généreux, héros qui se sacrifie autant sur le champ de bataille que sur celui de l’amour par fidélité envers son ami Christian. Mais aussi pour sa belle cousine qu’il ne veut pas décevoir.
Drame romantique également par le mélange des genres. Lyrisme et pathétique en cette scène résonnent déjà de la tragédie annoncée. Mort et chagrin seront au rendez-vous du dernier acte. Mais le panache du comique héroïque n’est pas en reste. Ici, le quiproquo concourt au comique de situation, le comique de mots s’invite quand Christian bégaie, quand Roxane répète un « Taisez-vous » qui invite à continuer, quand Cyrano pousse son ami avec une animalisation affectueuse : « Monte donc, animal ! », contrastant avec le registre de langue noble et élevé. La tirade amoureuse aux vastes alexandrins se casse en une stichomythie plus légère.
La survivance du théâtre romantique qui eut son heure de gloire en 1830 peut paraître décalée en 1897, quand ont triomphé le théâtre de boulevard, le théâtre naturaliste, quand Alfred Jarry en 1888 avait dynamité le théâtre par les outrances potaches de son Ubu roi. Mais l’union de l’humour et de l’amour, de l’alexandrin, du lyrisme et du tragique, portent dans toutes les mémoires ces morceaux de bravoure que sont la tirade du nez et cette scène de déclaration par voix interposée. Une part de son succès ne vient-elle pas de ce qu’on puisse la lire comme une réécriture de la célébrissime scène du balcon de Roméo et Juliette de Shakespeare ?
Revenons au réel Cyrano, plus précisément le romancier, qui emporte le narrateur en son Histoire comique des Etats et des empires de la Lune, puis de la République du Soleil. Ce serait bien exagéré que de faire de lui un représentant de la science-fiction moderne. Tout au plus un précurseur. Quoique son ascension céleste soit plus redevable d’un fantaisiste merveilleux : « J’avais attaché autour de moi quantité de fioles de rosée, sur lesquelles le Soleil dardait ses rayons si violemment, que la chaleur qui les attirait, comme elle le fait les plus grosses nuées, m’éleva si haut, qu’enfin je me trouvai au-dessus de la moyenne région ». Cette terre renversée est en fait la lune, où ses habitants prennent Cyrano pour un singe méprisable. Heureusement l’un d’eux, qui se prétend le démon de Socrate, prend sa défense et l’enlace afin de le ramener finalement sur terre.
Cocasses sont les nombreuses anecdotes : les alouettes touchées par une spéciale arquebuse tombent toutes rôties, les vers poétiques servent à payer les hôteliers, l’on se nourrit d’odeurs, le langage des nobles n’est que musique…
Pourtant la dimension scientifique est loin d’être absente puisque l’auteur et ses amis se réfèrent aux connaissances des Anciens, puis de Copernic et de Kepler sur les astres qui paraissent nous entourer. L’on discute également de métaphysique, sur l’immortalité de l’âme, l’existence de Dieu ou l’origine du monde. L’on remarque une satire bien sentie de l’orgueil de l’espèce humaine. Aussi bien c’est avec pertinence que le démon de Socrate prouve au roi et aux juges lunaires l’inutilité de contraindre notre Cyrano à renier ses propres idées.
Hélas lacunaire et inachevée, l’Histoire comique des Etats et Empires du Soleil, imagine une machine volante munie d’une voile et contenant un « icosaèdre transparent » attirant la lumière. Ainsi s’évade-t-il de la ville de Toulouse et s’élève-t-il jusqu’au soleil, là où les oiseaux mènent une parfaite et heureuse vie au moyen d’une harmonieuse organisation politique. Là, seuls les philosophes conservent le privilège insigne d’être ce qu’ils sont et de vivre après leur mort. Cette utopie entretient en conséquence un certain voisinage avec celles de Thomas More et surtout celle de Campanella intitulée La Cité du soleil ; ce dernier étant en effet l’un des personnages clefs du roman, un « sage » qui joue le rôle du guide…
Peut-être peut-on considérer que le plus beau descendant de cette Histoire comique des Etats et des Empires de la Lune et su Soleil, soit en fait Les Voyages de Gulliver, de Jonathan Swift, dans lequel le moins connu des épisodes est « Le voyage à Laputa », plus précisément le pays des astronomes fous. Libertin philosophe, imaginatif romancier, Cyrano de Bergerac, tel qu’en ses ouvrages trop méconnus, et tel qu’avec brio Gérard de Cortanze le ressuscite, mérite bien plus que la réputation théâtrale de son nez.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.