Fernand Braudel : L’Identité de la France, Flammarion, 2011, 1184 p, 25,40 €.
Elle ne fait pas que se dérouler. Elle se construit, elle se pense. C’est l’Histoire. Déesse impavide, exigeante, elle attend de ses étudiants, de ses professeurs, de ses essayistes, une abnégation pleine de curiosité, cependant – s’il est possible – vide de marottes idéologiques. Elle a ses multiplicités temporelles et ses territoires mouvants. Il faut alors au moins une vie pour avec soin et acharnement en délivrer non seulement les événements conséquents mais le sens. Soit une soixantaine d’années d’Ecrits, collectionnant les textes rédigés entre 1927 et 1985 par l’historien Fernand Braudel (1902-1985). Ce sont des mises à l’épreuve des sources avec pérégrinations « Autour de la Méditerranée », mais également des réflexions sur « Les ambitions de l’Histoire », renouvelant profondément cette discipline. Il ne se contente évidemment pas du récit historique, préférant aller à la recherche de problématiques autour de « l’identité de la France » ou de « la grammaire des civilisations », pour reprendre ses titres iconiques. N’est-il pas nécessaire, pour penser l’Histoire, non seulement ancienne et moderne, mais aussi en train de se faire, de la heurter avec l’immigration islamique, et la confronter avec Le Choc des civilisations de Samuel Huntington ? Car l’Histoire est une géopolitique.
En ce copieux volume d’Ecrits, Fernand Braudel, d’abord à l’occasion d’un séjour de recherche au Brésil, plus exactement à Sao Paulo, propose un parallèle entre la Méditerranée et l’horizon Atlantique. Espaces d’échanges et de conflits, ils obéissent à ces dynamiques démographiques et économiques qui resteront des constantes de son regard et de son travail.
Conçue lors des premières années d’enseignement et de formation de l’historien, la première partie, Autour de la Méditerranée, regorge d’articles et de comptes rendus de lectures. Ses recherches se tournent d’abord vers l’Afrique du Nord et la présence des Espagnols entre 1492 et 1577, où d’ailleurs il professa entre 1923 et 1932. Ensuite, ce sont l’Espagne de Philipe II et l’Italie qui aimantent son esprit, ce pour longtemps, en particulier autour de l’histoire économique des XVI° et XVII° siècles. Il revient à l’Algérie, pour se centrer sur les prédations et chasse aux esclaves par les « Barbaresques », sur la Prise d’Alger qui, en 1830, en est la conséquence, puis la colonisation lors de la monarchie de Juillet. Le tout pour aboutir à l’un de ses ouvrages sommitaux, La Méditerranée, en grande partie écrit pendant sa captivité au cours de la Seconde Guerre mondiale, donc nourri par la mémoire. De surcroit, en 1976, son émission télévisée en douze volets sur la Méditerranée obtint un franc succès.
Civilisation matérielle, économie et capitalisme voit son étude se focaliser sur deux cité-Etats fondamentales, Venise et Gênes. Dans ce cas, la Renaissance permet d’établir un parallèle avec les vertus d’un miracle économique dans la seconde moitié du XX° siècle. Ce qui ne l’empêche en rien d’étudier le capitalisme de l'âge moderne et la place des ouvriers à l’ère de l’industrialisation.
Notre historien pense la manière dont l’histoire se fait, s’écrit et s’enseigne en France, ce également dans le cadre de l’École des Annales. Or, la seconde partie, Les Ambitions de l’Histoire, consiste en la réflexion théorique de l’auteur, imputable à une objectivité désirée, inscrite dans la perspective d’une « plus grande histoire », c’est-à-dire encline aux sciences sociales. L’ambition globalisante a quelque chose de noble autant qu’hyperbolique, embrassant toute culture, y compris populaire. L’on refuse de se limiter à des explications monocausales. La critique de l’Histoire événementielle permet de passer à une plus profonde Histoire, avec ses réalités collectives, l’évolution lente de ses « structures ». En somme « Une grande Histoire cela signifie une Histoire qui vise au général, capable d’extrapoler les détails, de dépasser l’érudition et de saisir le vivant, à ses risques et périls et dans ses plus grandes lignes de vérité ». Reste que « l’impérialisme de l’Histoire » est peut-être inévitable ; à moins de se diffracter, de se briser par éclats en histoires alternatives, concurrentes, idéologiques…
Plus éclectique, voire erratique, la troisième partie, L’Histoire au quotidien, comme de juste, est plus hétéroclite : son expérience brésilienne, ses relations avec les mondes universitaires et scientifiques français et étrangers, sa direction des Annales jusqu’en 1970, enfin son expérience d’enseignant, du lycée jusqu’au Collège de France, tout concours à multiplier les regards croisés sur le champ historique. Et que l’index, en fin de volume, permet non seulement de mesurer, mais de parcourir, tant de manière thématique que par auteurs…
Ainsi « vie matérielle et comportements biologiques » côtoie un questionnement sur la « géographie de l’individu biologique ». Plus concrètement, « la double faillite coloniale » – quoique des XV° et XVI° siècles – n’est pas loin de la « Faillite de l’Histoire ». Est-ce à dire qu’il n’existe guère un « triomphe du destin », comme le prétendit l’historien Gaston Roupnel ? Notre essayiste critique avec pertinence cette conception déiste de l’Histoire, héritée de l’Essai de théodicée de Leibniz. Mais en prétendant que Le Capital est une « thèse magnifique », ne commet-il pas l’erreur d’être aveugle au dessein totalitaire du Manifeste communiste, tel que signé par Karl Marx ?
Parfois nourri d’inédits, de textes restés dans des publications confidentielles et difficiles d’accès, cet impressionnant volume d’Ecrits est une malle aux trésors ; sans compter le soin apporté à la reliure ornée d’une vue marine du peintre réaliste Gustave Courbet. Le professionnalisme et le sens esthétique des éditions des Belles Lettres n’est plus à prouver.
Une aube de la civilisation, telle est bien la Méditerranée. Or voici L’Aube, la terre la mer, qui réunit les quatre chapitres écrits par Fernand Braudel à l’occasion d’un ouvrage collectif, La Méditerranée, l’espace et l’Histoire, publié en 1977. Mer intérieure, elle est une « géologie encore bouillonnante », entre fosse marines, montagnes et volcans, péninsules et détroits. Au milieu, « une Italie tournée vers le Ponant et une Italie qui regarde vers le Levant ». Les vigoureux contrastes géographiques ont permis d’engendrer des sociétés diverses, entre Egyptiens et Grecs, Byzantins et Sarrasins, Romains et Vénitiens… Des littoraux ouverts contrastent également avec des arrière-pays parfois fermés. Le tout permettant ou contraignant les prospérités et les échanges. La « révolution du Proche-Orient » et la transition du nomadisme aux villes productrices précède une Méditerranée marchande. La Crète a Cnossos, La Phénicie l’alphabet, le troc prépare la venue de la monnaie, Athènes brille et Carthage menace Rome. « Recouvrements » et « conflits de civilisations » ne cessent de fluctuer, tandis qu’apparaissent des épisodes surprenants et peu connus, telle « la conquête de la Méditerranée par les Nordiques ». L’ouvrage en forme de quadriptyque se conclue sur un événement majeur, l’ouverture du Canal de Suez en 1869.
Cette Aube didactique devient ainsi l’un des livres les plus accessibles et les plus synthétiques de notre historien, face à l’immensité de ses recherches méditerranéennes.
Un tel titre ferait aujourd’hui hurler d’indignation hystérique ceux qui conspuent les « identitaires », présumés d’extrême-droite, en une exaltation woke et pro-islamique. Publié à partir de 1986, L’Identité de la France, en trois copieux volumes, trouve ses fils conducteurs dans la démographie et l’économie. S’agit-il, selon un fragment de L’Histoire de France inachevée, de « la France dans sa plus haute et sa plus brillante histoire ». N’est-ce pas là arborer un idéal nécessaire, sans cependant ignorer les faux pas et les abjections… Car Fernand Braudel aime son pays, sans distinguer entre « ses vertus et ses défauts », ce qui ne signifie pas que son indulgence soit sans borne.
De la Gaule, en passant par « le cataclysme démographique » de la peste noire médiévale – couplée avec la guerre de Cent Ans – jusqu’au baby-boom des années cinquante et soixante, l’expansion, bridée par la Terreur révolutionnaire et les guerres napoléoniennes, celle de 1914-1918, en fait le pays le plus peuplé d’Europe, et doté d’une économie en marche, à partir d’une « économie paysanne » pour aboutir à l’industrialisation commerçante.
Une France multiséculaire apparait alors, au service de sa destinée au XX° siècle. Cependant depuis cette somme, la société a bien changé, tout en faisant de moins en moins société. Fernand Braudel, à la fin de son volume deuxième de L’Identité de la France, et à l’occasion de son chapitre sur l’immigration, ne voit que le racisme français et n’a « rien contre les mosquées ». Concédons qu’il écrit en 1986, quoiqu’il ne fasse pas ici preuve de connaissance de la nature du Coran et de l’Islam. L’irruption et l’importation de l’immigration islamique – non loin de 20% de la population actuelle – venue d’Algérie et d’Afrique subsaharienne, puis de Syrie, d’Afghanistan, de Somalie et tutti quanti, entraîne une nouvelle colonisation dont la tolérance est la moindre des vertus, lui préférant le pillage et le « butin » (pour reprendre le titre d’une sourate) des aides sociales, le terrorisme et l’infiltration religieuse, l’éradication programmée du judaïsme, du christianisme et de la laïcité. Donc un basculement de civilisation intolérable, antinomique des Lumières. Ainsi verrions-nous l’inversion du phénomène architectural, qui vit la mosquée de Cordoba, en Andalousie, être surmontée par les arcs gothiques du christianisme et de sa Reconquista.
Sestiere Cannaregio, Venezia.
Photographie : T. Guinhut.
Le foisonnement et la longue durée de l’Histoire peuvent seuls, au-delà du seul événement, aider à comprendre le présent, voire le futur. C’est bien ce dont on retrouve la vérité dans sa Grammaire des civilisations, publiée en 1963. Une civilisation se caractérise par quatre réalités fondamentales : « les civilisations sont des espaces […] des sociétés […] des économies […] des mentalités collectives ». À cet égard, considérons son analogie entre la grammaire et l’Histoire. Par exemple, à l’occasion de la partie consacrée à l’Europe, l’événement de la Révolution française, est symbolisé par le 14 juillet 1789 et la prise de la Bastille, puis « le 14 juillet 1790, quand le peuple a célébré la fête de la Fédération au champ de Mars ». De telles actions momentanées engagent cependant le mouvement révolutionnaire qui parcourt l’Europe, avec des conséquences durables pendant les décennies et les siècles suivants, et sont des révélateurs de l’histoire européenne et mondiale. La grammaire braudelienne de l’Histoire obéit ainsi à une dimension théorique, eut égard au regard de reconnaissance, en grec theoria. De surcroit Fernand Braudel utilise les catégories grammaticales pour évoquer les trois temps de la marche de l’Histoire. Temps bref, catégorie du verbe, à l’action immédiate, par exemple la bataille d’Hernani le 25 février 1830, si importante pour le romantisme. Temps lent, catégorie de l’adjectif, à la qualification plus soutenue : l’art roman, l’art gothique, l’art baroque… Temps long et passablement immobile, selon l’échelle humaine, la catégorie du substantif, donc la substance permanente de la civilisation, soit « un humanisme qui a [ses] préférences », creuset européen en cohérence avec les Lumières du XVIII° siècle où l’universel a pris conscience de soi. Voilà l’une de ces « unités brillantes » de l’Europe, au-delà de celles aléatoires nationales et politiques, alors que les « unités solides » constituent les centres économiques, sans oublier les « unités violentes », engendrées par les guerres meurtrières, qui sont ruptures civilisationnelles. Mais, pour notre historien, ce sont les « unités brillantes », celles de l’art, de la culture, du goût et de l’esprit, qui définissent souverainement la culture originale et pollinisatrice de l’Europe. Et, malgré les contempteurs de l’européanocentrisme, nous ne pourrons que le conforter sur ce point…
La coïncidence des unités brillantes, soit les œuvres saillantes, et des unités catégoriales, soit les temps distincts qui parcourent l’Histoire, permet d’assurer la theoria et le logos dans un idéal d’universalité. L’Europe, dont l’industrialisation est un modèle pour le monde entier, étant de surcroit un « idéal culturel à promouvoir », au-delà de l’esclavage constitutionnel de l’humanité, et au service des libertés, permet-elle d’éclairer le sens de l’aventure humaine, voire de signifier que cette culture est supérieure aux autres ?
La civilisation, qui est d’abord géographie, est sociologie, économie et psychologie, se répartit, outre l’Europe et ses alter ego américains, en quelques grandes civilisations mondiales : l’Islam et le mode Musulman, les Afriques Noires ; l’Extrême Orient.
À cette Grammaire des civilisations faut-il adosser son corollaire, soit Le Choc des civilisations de Samuel Huntington[1] ? Notre historien n’aura pas connu ce choc éditorial controversé, puisque paru en 1996. L’Histoire est un champ géopolitique où s’affrontent des blocs culturels et surtout religieux. En un monde multipolaire, huit foyers civilisationnels perdurent. Russie et états orthodoxes, sphères musulmanes et islamistes, civilisations extrême-orientales, soit sinisante et japonaise, Inde, Amérique latine, Occident, et enfin Afrique, quoique le concept soit à cet égard flou, tant les ethnies, les religions et les conséquences des colonisations le rende plurivoque. En la demeure, la réussite économique de l'Extrême-Orient prend sa source dans la culture asiatique ; a contrario, la culture musulmane entraîne l'échec démocratique, quand les cultures issues du christianisme latin ou calviniste-luthérien sont à même de concevoir la prospérité économique, même si c’est là oublier le poids délétère de la gangrène socialiste et étatique…
De toute évidence, Samuel Huntington récuse la thèse de Francis Fukuyama dans La Fin de l'Histoire et le dernier homme[2], ce dernier estimant que la destination de l’Histoire était la généralisation de la démocratie libérale. Hélas ce n’est pour le moment que partiellement vrai, tant les empires, chinois, russe, islamiques, menacent.
S’il y a bien une grammaire des civilisations, elle ne va pas sans une profonde incompatibilité de nombre de noyaux civilisationnels, dont l’éthique, en particulier de la dimension historiquement autocratique de la Russie, de la Chine, et de l’essence fondamentaliste de l’islam, sont irréductiblement incapables d’accéder à la civilisation au sens universel du mot. L’illusion irénique qui verrait advenir la paix perpétuelle, pour reprendre le vœu d'Emmanuel Kant[3], en prend hélas un sacré coup dans l’aile.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.