Iglesia San Agustin, Almagro, Ciudad Real, Castilla la Mancha.
Photographie : T. Guinhut.
Boccace, père des récits humanistes du Décaméron
chez Diane de Selliers.
Suivi par Les Femmes illustres
et Les Nymphes de Fiesole.
Boccace : Le Décaméron. Illustré par l’auteur et les peintres de son époque,
traduit de l’italien sous la direction de Pierre Bec, Diane de Selliers, 2025, 660 p, 68 €.
Boccace : Les Femmes illustres,
traduit de l’italien par Jean-Yves Boriaud, Les Belles lettres, 2013, 464 p, 47 €.
Boccace : Les Nymphes de Fiesole,
traduit de l’italien par Patrick Mula, Les Belles lettres, 2012, 366 p, 55 €.
Quel prodige d’observation et d’imagination que de rassembler pas moins de cent récits ! Sur une « petite montagne couverte d’arbres variés et de plantes au vert feuillage », sept jeunes dames et trois jeunes hommes se livrent au bonheur des contes. Ce fut entre 1349 et 1351 que Boccace, au sortir de la peste qui ravagea Florence, entreprit d’écrire, pour conjurer le sort fatal, se divertir et divertir ses contemporains, ce depuis lors fameux Décaméron, soit les dix journées. Mais au-delà de l’efficace divertissement, la dimension satirique, morale et humaniste est bientôt largement reconnue. Certes l’on peut se régaler du récit-cadre et des dix récits de dix personnages réfugiés, en une édition de poche, chez Folio, par exemple. Mais rien ne vaut l’écrin raffiné des éditions Diane de Selliers, dont on sait qu’elles ont publié en de comparables trésors éditoriaux les deux autres couronnes fondatrices de la langue et de la littérature italienne ; nous avons nommé Dante et Pétrarque. Réunissant cinq cents œuvres graphiques et picturales de l’aube de la Renaissance, la narration n’en est que plus fluide et vivante. Ce serait cependant être réducteur que de confiner Boccace à son immense Décaméron, tant il fait merveille avec ses Femmes illustres, son Corbeau et ses Nymphes de Fiesole. Reste que l’ingéniosité du Décaméron n’a pas fini de féconder les arts, tant depuis l’opéra baroque jusqu’au cinéma de Pasolini, voire demain…
Selon la légende, Giovanni Boccacio serait né à Paris. Mais plus certainement en Italie, à Certaldo, en l’an 1313. C’est de sa jeunesse à Florence que date son culte de Dante (1265-1321) l’auteur de la Divine comédie. Décevant la volonté paternelle, il se révéla inapte tant en droit qu’en commerce, et préféra se consacrer à la littérature auprès des érudits de la cour voluptueuse et raffinée de Naples. C’est là que naquit son amoureux roman : Fiametta. Suivirent, comme il se doit en ce temps d’humanisme naissant, des œuvres inspirées par l’Antiquité : Le Philostrate, La Thébaïde, De la Généalogie des dieux…
Voilà qui contrastait avec la société florentine où pullulaient les marchands riches et rusés, qu’il retrouva, mais à l’occasion de la peste de 1347. Sa renommée croissante lui valut ensuite de devenir ambassadeur.
Il reprit l’inlassable filon du lyrisme amoureux, avec Le Songe ou le labyrinthe d’amour, ce à l’époque où il rencontre Pétrarque. D’où s’en suivirent d’innombrables conversations et correspondances. Pétrarque parlait à cet égard d’ « une même âme dans deux corps ». Revenu à Certaldo, son foyer devint un rendez-vous de l’humanisme heureux, où l’on découvrait des manuscrits de Martial, Tacite, Apulée…
Ce qui n’empêchait pas sa foi chrétienne. Pour preuve, il reçut les ordres mineurs. Resté fidèle à Dante, il en rédigea une biographie, puis un commentaire de L’Enfer. La mort de Pétrarque, qui l’affecta beaucoup, précéda de peu la sienne… Au faite de sa gloire, Andrea Castagno peignit son portrait, le regard élevé, la main sur un livre.
Les dix nouvelles contées en dix journées par chacun des dix narrateurs du Décaméron sont à chaque fois présidées par la « reine » ou le « roi » du jour, qui propose un thème à suivre, ou, selon, préfère le laisser libre. Chacun d’entre eux a sa personnalité symbolique. Philostrate l’amoureux désespéré, Dioné le jouisseur farceur, Pamphile l’âme sereine, Pampinée la sagesse florissante, Philomèle étant un peu sa sœur cadette, Laurette la maîtresse meurtrie, Emilie la Narcisse, Elise l’amoureuse insatisfaite, Fiamette la parfaite amoureuse, Néphile l’ardente et lascive.
Ces cent nouvelles vont avec plus d’allant que celles médiévales qui circulaient alors. S’il s’agit échapper à la morbidité de la peste – en tant que métaphore de l’iniquité de la population et du châtiment divin – en quittant la cité pour une villa de campagne, et au-delà du récit-cadre, la diversion des récits doit être complète. Aussi faut-il que la langue soit colorée, animée, les personnages variés et les situations piquantes. Or un affrontement constant entre les forces de la nature et les conventions sociales guide les histoires d’amour, de maris, d’amants et de de tromperies, de fausses et vraies vertus. Car l’amour est de la plupart des nouvelles, ce qui culmine avec l’exaltation de la « courtoisie », lors de la dixième journée.
Photographie : T. Guinhut.
Infiniment variés sont les registres, du comique le plus débridé au tragique. Les thématiques galopent de l’ignorance à la sagesse, depuis la sensualité graveleuse jusqu’à la spiritualité la plus sainte. Parallèlement, un initiatique chemin ascendant guide l’œuvre entière, de la dénonciation des vices des grands de ce monde à l’occasion de la première journée, jusqu’à l’éloge des hautes vertus lors de la dernière.
Des personnages hauts en couleurs frappent l’esprit du lecteur. Ciapolletto, un religieux escroc et criminel, devient pourtant une fois mort Saint Ciapolletto ! Le vertueux et riche marchand juif se convertit dans la vie dissolue de la Curie romaine. Un miséreux, Landolfo Russolo, se fait corsaire et ramène un coffret de diamants échappé d’un naufrage. Ferondo est persuadé par un abbé fourbe d’avoir succombé avant de ressusciter. Le cruel prince Tancredi fait boire à sa fille l’eau empoisonnée du cœur de son amant dans une coupe d’or. Natagio émeut celle qu’il aimait jusque-là en vain en lui montrant une fille implacable poursuivie et tuée par deux chiens féroces. Les farces abondent pendant la huitième journée, quand la suivante est volontiers licencieuse, prétexte à de futures illustrations érotiques, par Gravelot au XVIII° siècle, par Brunelleschi au XX° siècle…
Il faut alors prendre conscience, que sous l’égide de l’écrivain, les dix narrateurs dispensent une fresque de leur époque, y compris au sens historique du terme puisque des personnages célèbres y font leur apparition. Le tout surplombé par une éthique admirable, plus précisément grâce à l’autorité de Pampinea, la plus sagace, qui découvre les « richesses les plus chères derrière le paravent des métiers les plus vils », comme elle le met en scène avec l’histoire du boulanger Cisti, « rappelant Messire Geri Spina à la réalité des choses » à l’occasion d’un problème d’importance. De même, la nouvelle conclusive, soit celle de la parfaite Griselda, ne néglige pas d’offrir sa morale : « dans les pauvres chaumières descendent parfois du ciel des âmes divines, tout comme il y a, dans les demeures royales, des gens qui seraient plus dignes de garder les cochons que de gouverner des hommes ».
Celui qui, selon Todorov, est « à l’origine de la narration moderne », aurait-il ou non « mauvaise langue, et venimeuse, parce que, en quelque endroit, [il écrit] la vérité sur les religieux » ? La liberté de ton, parfois bien licencieuse, est réjouissante. En sa conclusion, Boccace se justifie à raison : « Ces choses ne sont dites nulle part entre religieux ni entre philosophes, mais dans des jardins, lieux faits pour la détente, par des personnes jeunes, pourtant sérieuses et irréprochables, et en tant que nouvelles, à un moment où se montrer avec les braies sur la tête pour sauver sa vie n’aurait pas été choquant même chez les plus honnêtes gens ». Le pivot intellectuel des narrations reste considérablement de tous temps : « Toute chose en elle-même est bonne à quelque chose et, mal employée, peut-être nocive à beaucoup d’autres ; et je dis qu’il en est ainsi de mes nouvelles. À quiconque voudra en tirer mauvais conseil et mauvaise conduite elles n’interdiront de le faire […] à qui voudra y chercher utilité et profit, elles n’en refuseront pas et il n’arrivera jamais qu’elles ne soient dites ou réputées autrement qu’honnêtes si elles sont lues dans les circonstances et par des personnes pour lesquelles elles ont été racontées ».
En quoi Décaméron est-il humaniste ? Comme Montaigne qui, plus tard professait « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », comme Erasme dans ses Colloques, il convoque toute une humanité, toutes classes sociales confondues. Ses personnages sont de nobles dames et damoiseaux, mais aussi des bourgeois, de commerçants, des humbles. En ce sens notre préfacier Vittore Branca peut annoncer à cet égard, au moyen d’une allusion balzacienne, une « épopée marchande » et une « comédie humaine ». Vices abjects, vertus aimables, voire héroïques, défilent pour notre amusement, mais également, au deuxième regard, pour notre édification morale. Car un pêcheur, un boulanger peuvent révéler autant de grandeur d’âme qu’un héroïque chevalier. Et nombre de religieux se révèlent d’hypocrites pécheurs, fort dignes du fouet de la satire.
Il est enfin de temps de célébrer le Décaméron, comme l’expression de la naissance du capitalisme marchand, banquier, artistique et littéraire dans la Florence d’un automne éclairé du Moyen âge. Est-ce, alors qu’il offre également un panorama géographique de l’Italie et de la France à l’Angleterre, l’aube de la Renaissance ?
« Griselda », dernière nouvelle de l’ouvrage est restée justement célèbre. Epouse soumise, vertueuse jusqu’à l’abnégation, n’est-elle pas maltraitée par son mari afin de mettre à l’épreuve sa fidélité et sa patience, finalement récompensées par celui-ci ! Jean de La Fontaine et Charles Perrault réécriront l’édifiante nouvelle en vers, tandis que l’opéra d’Alessandro Scarlatti, puis d’Antonio Vivaldi s’en emparera brillamment.
Son histoire orne également des coffres de mariage, dont l’un, peint par Botticelli. Un autre représente celle de Nastagio degli Onesti, en notre volume entièrement reproduit pour la première fois. Notons que la couverture – mieux que dans l’édition précédente – s’orne de deux narrateurs dans les feuillages, un détail particulièrement signifiant d’une fresque d’Andrea Bonaiuti, soit une Allégorie de la Vanité et des plaisirs terrestres, venue de l’an 1368 et de l’Eglise Santa Maria Novella de Florence.
Outre Botticelli, ce sont Giotto, Lorenzetti, Pisanello qui brillent de vies et de couleurs en ces pages. Les processions, les danses, les navires, les artisans, tout cela pullule, qu’il s’agisse de vues d’ensemble ou de détails choisis. Sans oublier des manuscrits du début du XV° siècle, illustrés au moyen de l’aquarelle, ou par le Maître de la Cité des Dames, des dessins en vignettes noir et blanc au fronton de chaque nouvelle… Entre gothique tardif et pré-Renaissance, les illustrations ne sont jamais gratuites, elles dialoguent avec le texte, en une sorte de contrepoint musical et coloré.
Avouons-le, cette édition du Décaméron est d’une beauté incomparable. Outre la justesse de la traduction et la pertinence des préfaces, l’illustration est encore plus convaincante que dans la première édition en grand format, sous coffret et reliée toile. Car Diane de Selliers a revu la mise en page et la distribution des images, plus élégantes ; de surcroit certaines photographies d’œuvres picturales, de fresques, ont été refaites pour l’occasion, à la faveur de restaurations. Finalement « La petite collection », gagne en maniabilité, en charme enfin…
Inspiré par l’exemple des Hommes illustres de Plutarque, et rédigé en 1361 et 1362, le De mulieribus claris, est connu sous le titre Les Femmes illustres, ou parfois Des Dames de renom. C’est la première apparition, dans l’Histoire occidentale, d’une collection de biographies féminines, exactement cent-six. Novateur en la matière, Boccace y compose une compilation raisonnée des dames remarquables, aussi bien païennes que chrétiennes, dont l’excellence prime autant dans le bien ou le mal, non sans qu’une indispensable morale y soit générée. Elles sont puisées chez Tite-Live, Virgile, Tacite, Pline lʼAncien ou Suétone, ou encore saint Jérôme, et bien entendu dans la Bible. Car Eve trône aux premières pages de l’ouvrage, Jeanne de Naples aux dernières. Entre temps, l’on découvre la Papesse Jeanne, la naïve Paulina, une Romaine qu’aima le dieu Anubis. L’on devine que les femmes y subissent parfois des jugements dépréciatifs traditionnels et fort misogynes, leur faiblesse de caractère étant proverbiale, leur luxure également. Cependant, à l’occasion de l’éloge de figures comme celles de Nicostrata ou Epicharis, les mentalités sont comptables d’un regain de faveur, grâce à la réflexion humaniste sur les vertus féminines. Un tel ouvrage bénéficia aussitôt d’une réelle célébrité. Aussitôt traduit en français par Laurent de Premierfait, y puisèrent aussi bien Chaucer au service de ses Contes de Canterbury que Christine de Pisan, en 1405, pour son Livre de la cité des dames. L’on goûte en cette lecture, l’alliance de l’érudition historique et la légèreté plaisante du conte.
Parmi Les Nymphes de Fiesole sont chantées en octosyllabes des amours nobles et pures, dans un cadre inspiré par une mythologie délicieuse que surmonte la chaste Diane. Tout au long de l’immense coulée de 473 huitains, Amour est le dieu, non pas généré au moyen d’une lourde érudition, mais d’une réelle finesse psychologique et lyrique. Récit, monologues et dialogues s’entrelacent au service de l’expression du sentiment.
Une telle poésie pastorale est parcourue de pâtres solitaires, nymphes des bois et diverses divinités champêtres. Cette étrange société voit coexister hommes, dieux et autres êtres, à mi-chemin entre le naturel et le surnaturel, ce parmi les temps primitifs du mythe. Là cependant les élans naturels de l'amour sont contrecarrés par des règles rigides. Car Diane, déesse de la chasse et de la chasteté, sépare rigoureusement les sexes, d’où l’expression d’un irrésistible désir passionné autant que rigoureusement celé. Aussi l'érotisme est-il mesuré entre Africo, un jeune berger, et Mensola, une nymphe bien décidée à éviter toute relation masculine. La séduction parvient à porter ses fruits et l’idylle se noue, quoique la jeune fille doive regretter de s’être laissée prendre. Honteuse, elle se cache si bien que son amant désespérée jamais ne la retrouvera. Courroucée face à cet affront à la loi de virginité, Diane change celle qu’elle découvre mère d’un beau bébé en source :
« Tu ne pourras échapper à mes flèches
Si je tends mon arc, sotte pécheresse !
Mais pour autant Mensola n’a de cesse
de dévaler la pente à toutes jambes ;
une fois au fleuve, elle entre dans l’eau
pour le traverser ; mais Diane profère
certains mots qu’elle adresse à la rivière,
ordonne de retenir Mensola.
La pauvre, au milieu du fleuve elle était,
Quand elle sentit ses pieds lui manquer ;
là, par Diane selon sa volonté,
Mensola fut en eau changée ;
et son nom resta toujours par la suite
à cette rivière, qu’à travers elle
Mensola on nomme encore aujourd’hui.
Et voilà de son nom l’origine. »
La métamorphose fait bien entendu penser à celles qu’illustra en ses vers Ovide. Voilà qui met en exergue la dichotomie entre la froide Diane et une Vénus insidieuses aux amours chaleureuses hélas interdites...
Beaucoup moins connu est Le Corbeau. Roman satirique et onirique à la première personne, il met en scène Boccace lui-même. Econduit par une femme, il doit voyager avec l'âme du mari de cette dernière. Il est ainsi censé l'aider à se libérer de ce « labyrinthe d'amour » bien sombre, infernal en fin de compte, qui l’emprisonne et le tourmente. Car au cours de ce périple souterrain, le roman n’est pas tendre avec ces dames, dont la nature luxurieuse met en péril ces messieurs. Heureusement, lorsque notre écrivain se réveille de son cauchemar, il se sent guéri de toutes ses peines. Ici le noir corbeau, issu du bestiaire médiéval, est allégorique, puisqu’opposé à la blanche et fidèle colombe, stigmatisant les natures perverses, évidemment féminines, ce dans une perspective misogyne une fois de plus. Reste que l’œuvre ne manque ni de verve ni de couleur, quoique intensément noire.
Notre fleuron de l’humanisme naissant écrit autant en prose qu’en vers, en latin qu’en cette langue vulgaire, qui devient après Dante et conjointement avec Pétrarque la langue noble de la péninsule italienne. Il est étonnant, sept siècles plus tard, de pouvoir apprécier à ce point une œuvre divertissante et morale à la fois, qui est une somme des conditions et des passions de notre humanité.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.