Antoine de Baecque : La Traversée des Alpes. Essai d’histoire marchée,
Folio, 2018, 432 p, 11,10 €.
Philippe Joutard : L’Invention du Mont Blanc, Folio, 2025, 272 p, 8,50 €.
Andreas Mayer : La Marche. Histoire d’une fascination savante,
Traduit de l’allemand et de l’anglais par François Gire,
Les Belles Lettres, 2025, 264 p, 26,90€.
Comment les montagnes nous aimantent elles ? Qu’est-ce qui nous pousse à marcher vers elles, en elles, malgré les difficultés ? Découvrir qu’elles ont une histoire, selon le titre d’Elisée Reclus, également amateur de ruisseaux, de surcroit une « histoire marchée », pour reprendre le sous-titre d’Antoine Baecque, nous permet de nous diriger à travers monts et mots. Et vers les Alpes, vers ce moment fondateur de l’invention du Mont Blanc. Ainsi la locomotion humaine entraîne également une histoire de la marche et du voyage à pied, intense et ressourçant. Espaces sauvages et esthétiques, touristiques et écologiques, ils sont autant le résultat de l’histoire géologique que de l’histoire de la sensibilité et de la pensée humaine.
Géographe et néanmoins poète en sa prose, mais aussi réel encyclopédiste, Jean-Jacques Elisée Reclus a de quoi nous surprendre. Né en Gironde en 1830, mort en Belgique en 1905, il édifia une œuvre colossale. Entre 1852 et 1857, il visita l’Angleterre, les Etats-Unis, les Antilles… Son premier ouvrage scientifique, La Terre, parait en 1867, son Ruisseau en 1869. Hélas son ralliement à l’insurrection de la Commune de Paris le fit condamner à la déportation, quoique son prestige intellectuel lui permît de voir sa peine commuée en bannissement parmi l’Italie et la Suisse, où il continua d’agiter ses idées anarchistes, fort proches de Bakounine et peu amènes à l’égard de la propriété individuelle. Ce qui le conduisit à publier en 1897 le condensé de son militantisme politique : L’Evolution, la révolution et l’idéal anarchique[1]. Rentré enfin à Paris en 1879, il mit au point sa gigantesque Géographie universelle en dix-neuf volumes (1876-1894).
L’examen mâtiné d’éloge des plus hautes terres va des glaciers sommitaux aux gorges les plus profondes. Sauvage, âpre, ce monde avalancheux perpétue la froidure, ce qui n’arrête en rien l’opiniâtreté du marcheur qu’est assidument Elisée Reclus. Car cette Histoire d’une montagne n’est en partie qu’un essai : l’expérience personnelle, en particulier la marche, nourrit le récit légèrement autobiographique. En effet les souvenirs de ses randonnées nombreuses, parmi les Alpes, les Pyrénées, voire la Sierra Nevada, lui permettent, lorsque l’exil le navre, lorsque « l’humanité [lui] avait parue hideuse », d’édifier une sorte de terre élevée synthétique, essentielle. Une fois parvenu dans les contrées montueuses, « une joie réelle » le saisit dans « la montagne non encore asservie ».
Que de ravissements ! « La roche et le cristal », volcans et cimes, les nuages sans cesse changeants, les brouillards, lieux horrifiants lorsqu’un orage vient « se tordre en fureur ». Le scientifique et le poète sont également fascinés. D’autant devant le prestige du glacier, quoique « morne avec ses crevasses béantes, ses amas de pierres, son terrible silence, son apparente immobilité. C’est « la mort à côté de la vie ». Cette vie éclate à l’occasion de « l’étagement des climats », des torrents, forêts et pâturages, où pullulent les animaux sauvages.
Malgré les solitudes montagnardes, quelques rencontres émaillent le récit. Dont celle des bergers, d’une « crétine des Alpes » qui le renseigne alors qu’il est égaré : une telle bienveillance le touche. Les animaux suscitent en lui des réactions variées. Le loup est un dévoreur brutal ; il lui préfère le chamois, à la course légère. Mais également les animalcules qu’abrite la neige…
Impressionnante est la dimension géologique, lorsque les montagnes se plissent, se dressent, s’effondrent. Car la terre est « toujours en travail de création nouvelle », ce dont témoignent les « fossiles révélateurs ».
Pour reprendre la préfacière, Bérengère Cournut, « Embrasser le milieu naturel et l’homme dans un même mouvement de pensée » est l’ambition menée à bien de notre géographe. Le lecteur ne manque pas de penser au sublime des tableaux de Caspar-David Friedrich, voire de Turner. Mêlant description, souvent lyrique, de l’espace, et histoire des hommes qui l’ont investi, le texte du « libre montagnard » que devient Elisée Reclus convoque la minéralogie, la mémoire – comme celle des avalanches dans les villages – les mythes avec les dieux, les génies et les géants, et surtout un idéal de respect de la terre, qui n’est pas sans faire de lui un précurseur des idéaux écologistes, même si fourvoyés de nos jours par l’idéologie.
En fait, si nous avons choisis ici de commencer par son Histoire d’une montagne, pour des raisons d’une part thématique et d’autre part de chronologie géologique, voici le premier livre d’Elisée Reclus. De « La Source » au « Fleuve », cette Histoire du ruisseau en XIX chapitres lui permet de parcourir tout « Le Cycle des eaux », selon l’intitulé de son vingtième chapitre, qui peut être lu comme une sorte de synthèse, d’épilogue enfin.
Invitation à l’observation attentive, à la contemplation, cet éloge de l’eau vagabonde est à la fois rigoureusement scientifique et poétiquement propice à la beauté de la nature et du monde. L’on ne s’étonnera pas de découvrir qu’il fut d’abord publié par Hetzel, dans sa collection « Bibliothèque d’éducation et de récréation ». Aussi, d’une manière pédagogique n’oublie-il pas de faire découvrir les utiles activités humaines, barrages, pisciculture, industries. En effet les expériences sensibles, visuelles, olfactives, tactiles, croisent des allusions historiques, civilisationnelles, voire spirituelles. La source par exemple est un « symbole de la pureté morale », elle s’accompagne de « la nymphe joyeuse ». Mais à Londres, la cité est « un monstre prodigieux engloutissant des torrents d’un seul trait ». La Tamise est en son temps « la bouche du grand égout », cette pureté originelle n’est plus de mise, hélas. Heureusement les travaux de dépollution ont, de nos jours, rendu cette collusion de maints ruisseaux plus propre.
« Histoire de l’infini », de « la goutte imperceptible » à l’océan, du « site gracieux » aux tempêtes océanes, ce voyage aux quantités exponentielles se répète sans cesse. Il acquiert métaphoriquement une dimension universelle, quoique bien idéalisée par la propension à l’utopie : « Les peuples, devenus intelligents, apprendrons certainement à s’associer en une fédération libre : l’humanité, jusqu’ici divisée en courants distincts, ne sera plus qu’un même fleuve, et, réunis en un seul flot, nous descendrons ensemble vers la grande mer om toutes les vies vont se perdre et se renouveler »…
Quand l’Histoire d’une montagne est illustré d’austères striures minérales par le talent de Clément Viullier, l’Histoire du ruisseau est couverte – par le même talent – de foisonnements aquatiques et végétaux. Ce au moyen d’une étonnante symphonie de verts et de bleutés. La couverture est à cet égard un enchantement. Au point que l’immersion visuelle et textuelle du lecteur soit à son comble. Les éditions Reliefs, aux livres si soignés et dignes d’un coup de cœur bibliophilique, sont également le siège d’une revue du même nom, consacrée aux paysages, avec des numéros dédiés aux volcans et déserts, aux nuages et océans. Si cette maison d’édition a également publié l’indispensable Henry David Thoreau, en particulier son Walden, le patronage d’Elisée Reclus est aussi évident que bienvenue.
Elisée Reclus : La France. Géographie universelle, 1876.
Photographie : T. Guinhut.
En France, en Europe, l’arc des Alpes domine, impressionne, fait bouillir les pieds impatients des marcheurs. Tel Antoine de Baecque, par ailleurs historien du cinéma. Depuis Saint-Gingolf, sur la rive du Lac Léman, le 6 septembre 2009, Antoine de Baecque enfourche un sac-à-dos de dix-sept kilos, de façon à traverser la chaîne alpestre française jusqu’à Nice, au bord de la Méditerranée. Il lui faut un mois de solitude pour six cent cinquante kilomètres, trente mille mètres de dénivelée, sept à neuf heures de marche par jour, qu’il vente ou pleuve, qu’il ensoleille ou que la brume s’épaississe. Il se dirige donc vers le sud, quoiqu’avoir le soleil en face ne soit pas forcément la meilleure méthode pour apprécier la variété des paysages.
Il suit le sentier de Grande Randonnée numéro 5, tout en narrant la genèse de ce GR5, tantôt chemin de pèlerinage souvent dédié à la Vierge, tantôt sentier commercial ou de contrebande, draille de transhumance, voie militaire, enfin sillon alpin pour randonneurs de refuge en refuge. Soit de la nécessité à la civilisation des loisirs.
De cette aventure somme toute assez banale, Antoine de Baecque nous ramène un exercice d’histoire expérimentale où se conjoignent études savantes sur les régions alpestres et leur aménagement et réflexion personnelle, en partie autobiographique, mentale et corporelle. Il montre au jour le jour l’expérience du randonneur individuel croisant les strates multiséculaires et culturelles qui le constituent cet espace
Le charme sauvage des vallées, les hauteurs des parcs naturels, comme la Vanoise et le Mercantour, réserves géologiques, botaniques et animalières, ne cessent d’enchanter notre randonneur écrivain. Au contraire, le béton venu des 30 Glorieuses, les affreuses stations de ski sont par lui condamnées. De même à l’encontre du tourisme de masse. Il faut cependant nuancer cet anathème. Lui aussi, nous aussi, sommes des touristes, hélas pas toujours respectueux, mais ne contribuent-ils pas à la vie économique des autochtones ? Y compris le tourisme guerrier autour des frontières et des forteresses militaires. L’on sent chez notre narrateur-essayiste (alternant selon cette dualité les typographies) un brin d’idéalisation de la pure nature.
Le journal de marche est peut-être ici un peu trop mince, même si l’on compatit d’expérience à l’occasion de la promiscuité des dortoirs de refuges d’altitude. L’observation et la réflexion historique, sociologique, laisse place à l'influence de l'homme sur son environnement, parfois depuis des temps forts anciens.Le récit use peu de la dimension initiatique que l’on trouve souvent chez bien des montagnards écrivains. Car notre homme est un urbain, empruntant un sentier fort balisé, sans originalité, malgré quelques belles réflexions : « La marche est plus forte que moi, et j’aime ce sentiment, telle une forme de dépendance à l’enfance. Ce n’est pas un amour passionné, plutôt celui qu’on éprouve pour une vieille maîtresse. J’ai fini par admettre être plus faible que la marche qui me prend ». Ou encore : « Revendiquer le droit de se perdre revient à résister au tourisme comme à la névrose sécuritaire. Marcher dans la conscience des risques que la montagne, encore heureux, impose à celui qui la fréquente ».
Antoine de Baecque a décidément des frissons dans les pieds. N’a-t-il pas présenté une anthologie des écrivains randonneurs[2], de Jean-Jacques Rousseau à Nicolas Bouvier, en passant, étonnement par Marcel Proust ? « Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans les voyages que j'ai fait à pied », écrivait l’auteur du Contrat social…
Le trône des Alpes est sans conteste le Mont Blanc, avec ses 4807 mètres. Même s’il existait avant l’homme, il n’en est pas moins vrai que celui-ci l’a inventé. Cette « invention du Mont Blanc », selon le titre de Philippe Joutard, date du XVIII° siècle, et son couronnement fut la première ascension, réussie en 1786.
« Monts épouvantables » aux glaces mortelles, demeures des dieux et des dragons, punition divine ou logis du diable, tous les qualificatifs les plus repoussants ont de longtemps été associés aux montagnes. Les visions esthétique et écologique se font encore attendre.
De manière précoce, et néanmoins lointaine, la première apparition du plus haut sommet alpin dans la peinture date de 1444, lorsque Konrad Witz le fait figurer dans une christique pêche miraculeuse, au-delà du Lac Léman – œuvre d’ailleurs reproduite au début d’un petit cahier couleur bienvenu au centre de l’ouvrage.
Les réelles apparitions de la haute montagne dans les mœurs et la culture eurent lieu en 1336, puis 1492. En effet, le poète humaniste Pétrarque gravit le Mont Ventoux, pour en rapporter le récit associant son effort à la vie spirituelle. Puis, un 28 juin, Antoine de Ville, sur ordre du Roi, escalada le rocheux et escarpé Mont Aiguille, haut de 2097 mètres, en Dauphiné.
Il faut cependant attendre « une nouvelle sensibilité », en l’occurrence préromantique, attachée au sublime, pour que les ancêtres du Club Alpin commencent à sillonner les crêtes. Ce qui s’accompagne d’une vocation touristique lorsque les « délices de la Suisse » enchantent la bonne société au XIX° siècle. Les glacières de « Chamouni » (soit Chamonix aujourd’hui) sont à la mode.
Mais c’est d’une quête scientifique digne du siècle des Lumières que procède la première ascension du Mont Blanc. Saussure fait une première tentative en 1784, quand il faut attendre le 8 août 1786 pour que Jacques Balmat et Michel Paccard foulent enfin le glacial sommet neigeux. Ce qui ne laisse pas d’engendrer une mémorable rivalité.
L’exacte dimension documentaire de l’essai de Philippe Joutard n’empêche pas le charme de la lecture voyageuse. Cependant, « de l’invention du Mont Blanc à sa possible destruction », l’on va d’une peur à une autre : celle des Anciens effrayés par ces territoires violement sauvages à celle de nos contemporains qui craignent la disparition des glaciers, la faute au réchauffement climatique ; d’origine anthropique prétend-on. De surcroît un tel glorieux sommet devient victime de son succès, la surfréquentation des cordées – et la pollution qui risque de s’en suivre – ne risquent-elles pas de nuire à la pureté du Mont Blanc ?
Puisque nous sommes entourés de marcheurs, parmi la montagne, auprès d’un ruisseau, et surtout au travers des Alpes, demandons-nous ce c’est que marcher, alors que le geste paraît si évident. Comment marchons-nous sur nos deux pieds ? s’interroge Andreas Mayer, qui circonscrit son étude entre les années 1770 et 1914.
Cette activité quotidienne particulière et essentielle à l'humain n’a pourtant de longtemps guère attiré l’attention de la science. En revanche, à partir du XIXe siècle, le mécanisme de la marche intéresse à pas comptés anatomistes et médecins. Il faut en conséquence un historien des sciences pour rassembler en un faisceau de disciplines ce qui nous fait marcher : physiologie, neurologie, orthopédie, anthropologie, psychiatrie…
Lors du siècle des Lumières – pensons encore une fois à Rousseau et à ses « promenades solitaires » – puis du romantisme, le voyage à pied n’est plus pensé comme un pis-aller de pauvres gens, mais comme une activité noble associant la découverte de soi, des paysages et du monde.
Bientôt, les savants s’attachent à mesurer et codifier la démarche. Ce sont les travaux des représentants de la physiologie du mouvement humain, comme Wilhelm et Eduard Weber, Charcot travaillant sur « la démarche du steppeur », ou Étienne-Jules Marey qui emploie la chronophotographie pour étudier « les systèmes de locomotion ». L’on observe le squelette, l’on compare avec les animaux, les chevaux en particulier, l’on décompose le mouvement, y compris des enfants, au service desquels l’on met en place une « gymnastique philanthropique ». Et, bien entendu, l’on tente de rationaliser les mouvements du soldat.
Notre historien et « homo alpinus », s’intéresse activement aux ramifications sociales, politiques et esthétiques engendrées par la marche. Par exemple au patois savoyard, aux retables baroques des églises visitées. Les observations anthropologiques des écrivains, Balzac par exemple avec sa Théorie de la démarche, sont légion. La compréhension de la locomotion humaine, aussi tardive que passionnée, a eu une influence sans précédent sur tous les domaines culturels et sociaux, qu’ils s’agissent des marcheurs dans la peinture de Caspar-David Friedrich ou, plus tard, d’une discipline sportive. La psychanalyse vient également au secours du chercheur lorsqu’il pense à la démarche antique de la Gradiva de l’écrivain Jensen, telle que Freud l’étudia. Il rend également hommage à l’ « écriture randonneuse » de Raoul Blanchard, qui fut « le patron des excursions géographiques alpines » et publia en 1928 Les Alpes françaises à vol d’oiseau, ouvrage orné de 137 héliogravures.
De nombreuses illustrations en noir et blanc ponctuent ce document encyclopédique fort curieux, érudit à plaisir – l’abondance des notes et références en témoigne. Faut-il glisser dans sa poche cet ouvrage pour mieux marcher ? Il a en effet quelque chose du vade me cum, du manuel éclairé du randonneur. Egalement « très philosophe au fond, péripatéticien en méditation »…
À l’heure d’une civilisation des assis, devant nos écrans et dans nos véhicules, il serait bon, pour notre santé physique autant que mentale, pour notre capacité à penser et à rêver, de marcher hors des sentiers battus. Autant en quête de découvertes paysagères que d’esprit critique oxygéné.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.