Don Quichotte. Histoire de fou, histoire d’en rire,
Gallimard, 2025, 264 p, 34 €.
Si les grandes œuvres d’art sont à peu près impossibles à offrir, rien ne nous empêche d’offrir les livres qui les reproduisent, les analysent. Et, s’ils sont bien trop nombreux à paraître, cherchons ceux dont les perspectives sont soudain originales. Divaguons donc au travers des essais, beaux livres et catalogues d’exposition… Cyril Gerbron revient aux sources pierreuses de la Renaissance et de la théologie, Philippe Comar et Olivier Cena déplient leurs pensées esthétiques au sein des éditions de L’Atelier contemporain, tandis que la Scandinavie devient sous nos yeux tout un continent d’art moderne. Enfin, une vision protéiforme de Don Quichotte, ce générateur d’images, enchaîne les folles et risibles péripéties à l’occasion d’une exposition du MUCEM de Marseille. Ainsi ce panier de livres enchantera notre nécessaire sentiment de l’art… L’art est-il facettes du sentir, ou du monde ?
Les roches, murs et pierres pullulent dans la peinture italienne des XV° et XVI° siècles italiens, non pas pour enfermer, mais circonscrire, protéger, ou encore, au travers des cieux visibles, ouvrir vers la transcendance. En ce sens, le spécialiste de l’art de la Renaissance et en particulier de Fra Angelico, Cyril Gerbron, vient éclairer la dimension théologique présente dans la peinture de la Renaissance. Au travers de neuf peintres, en guise d’enquêtes iconologiques, les mystères du christianisme s’éclairent en de subtiles révélations esthétiques. Que signifie cette pierre posée à l’écart de cette résurrection de Pierro della Francesca ? Celles maçonnées de Fra Filippo Lippi sont un écrin pour une Adoration… Egalement, dans le cadre d’une contemplation dévote, chez Fra Angelico ou Battista Franco, la dimension minérale encourage la méditation. Fra Carnevale plante quant à lui une crucifixion parmi d’impressionnantes stèles rocheuses, ainsi infiniment tragiques. Bâtissant leur univers colorés, Vechietta, Callisto Piazza, Lucas Signorelli et Bronzino nous parlent à l’œil et à l’oreille interne, quand la genèse de leurs œuvres et les splendeurs de leurs inventions formelles ne cessent de s’éclairer et de se renouveler.
Chez Fra Diamante une étable à ciel ouvert laisse naître le Christ (selon l’excellente mise en page de la couverture). Plus loin des tombeaux sont ouverts au service de la résurrection, des sols rocheux sont des contrepoints répondant aux échappées célestes. Les animaux y courent, les oiseaux s’y perchent, toutes créatures de Dieu, selon Saint François d’Assise. Alors qu’« une pierre peut symboliser le Christ ». Le songe de Jacob, qui mit « une pierre sous sa tête », est particulièrement parlant, déclinant la généalogie de Jésus au moyen d’une « communication spirituelle supérieure ».
Loin de l’humanisme renaissant, qui éleva l’Antiquité au pinacle, loin d’une doxa religieuse corsetée, cette peinture italienne, particulièrement autour de Florence, rivalise de ferveur et d’ingéniosité plastique. Elle est étudiée dans le cadre de son contexte historique, de ses commanditaires, ce jusqu’à l’époque des Médicis, mais surtout de l’herméneutique biblique.
Grâce à ces « pierres mortes et vivantes », pierres bâties de main d’architecte ou naturelles examinées par Cyril Gerbron, la peinture n’en finit pas de ressusciter. « L’au-delà dantesque et mythologique » est un rêve rendu parfaitement plausible. Généreusement illustré en noir et blanc et au moyen d’un cahier couleurs, l’ouvrage, érudit sans lourdeur, est, parmi « les signes spirituels », un chemin initiatique.
Hélas, Cyril Gerbron est décédé en 2019 à l’âge tendre de trente-six ans. Le recueil d’essais intitulé Les pierres et le rêve fut collecté par un cercle d’amis soucieux de rendre hommage à son auteur, qui publia la thèse qu’il avait consacrée au peintre Fra Angelico[1]. De manière posthume, ce livre rend justice à un brillant historien de l’art, dont nous pouvons que rêver combien il eût pu bâtir d’autres beaux essais si le dieu de la théologie lui eût prêté longue vie.
Comment n’y avait-on pas pensé auparavant ? Interroger « le sentiment de l’art » aurait dû être une évidence ; et c’est chose faite avec Olivier Cena, qui use de la propension autobiographique pour étayer sa réflexion. Le voici interrogeant ses premières émotions esthétiques, en la demeure le portrait d’une jeune fille par François Clouet, découvert dans un ancien numéro de L’Illustration. Cette obsession originelle, entre séduction érotique et admiration artistique, ne cessa de le poursuivre. Lui répond, en couverture, une Madone de Giovanni Bellini, en qui il crut retrouver le regard fondateur, et qui en est le versant sacré. S’agit-il de soupçonner que c’est autant la beauté de ces femmes que celle de la peinture qui le fascine ? En l’occurrence, il semble ne pas y avoir de raison objective à sa passion pour l’art, et à la nôtre.
Notre esthète – qui rend hommage à un enseignant, Monsieur Barjon, qui lui apprit l’existence des musées – refuse l’idée de rupture. Cependant il pointe l’ère où ne travaillant plus pour l’Eglise ou le Roi, l’artiste ne se fie qu’à lui-même, sinon à ses amateurs. Cette libération n’est pas qu’un bienfait. La modernité artistique conduit à une désagrégation du sens, s’embourbant jusqu’à l’art conceptuel, le kitsch, le Pop Art, toutes propositions plastiques rendant impossible l’émerveillement. Pour preuve le ready-made duchampien est « une œuvre au regard énucléé ». Plus de beauté vivante, plus d’intériorité. Au point de devoir déplorer l’absence de l’éros, de l’éblouissement, du ravissement. Olivier Cena perd-il le sentiment ou le sentiment a-t-il quitté l’art ?
La généralisation à l’encontre d’un art « marchandisé » est pour le moins abusive, la critique est sévère, mais non dénuée de fondement, y compris sur nos contemporains qui « artialisent les malheurs du monde ». S’appuyant sur bien des lectures, bien des œuvres, de toutes les époques, Olivier Cena convient qu’il « est difficile d’aller contre la masse, contre la démocratisation de la culture et de l’art, d’être pour une élite dont le prestige ne serait pas dû à la naissance, de repérer la poésie toujours présente »…
La pensée d’Olivier Cena veut confirmer à sa manière que l’art n’est guère dans l’œuvre, mais dans le sentiment. À l’instar du philosophe Emmanuel Kant pour qui la beauté est moins dans l’objet que dans le regard[2]. Et à l’instar de Friedrich Nietzsche selon lequel il n’y a pas de fait, que des interprétations[3]. Même si cela reste fort discutable. À ce bel essai ne manque que des illustrations, alors que le suivant, de Philippe Comar en est abondamment pourvu.
Artista anónimo : Retablo de San Antón, San Juan Evangelista.
Museo de Albacete, Castilla la Mancha.
Photographie : T. Guinhut.
Avec Philippe Comar, oscillant grosso modo de la Renaissance au XX° siècle, la grâce est moins celle du dieu que de l’art lui-même. Car au-delà des ruptures qui sont le cheminement de l’Histoire de l’art, un lien, peut-être ténu, perdure. C’est surtout lors du temps de Manet et de Cézanne que quelque chose se casse, soit une esthétique continue de la représentation. Dérive, impasse, tel qu’il faille peut-être qualifier leurs noirs et leurs brisures ; ou rebond vers l’autonomie, vers une nouvelle grâce ? Ce que ne semble guère penser notre esthète : « Que reflète alors cet art déchainé hormis sa propre errance ? » Lorsque l’héliocentrisme copernicien ou l’animalisme évolutionniste de Darwin modifient notre appréhension du monde et de l’homme, l’histoire de l’art, surtout depuis le XIX° siècle, grouille de « ruptures, cassures, dissidences, décalages ». En ce sens, la figuration humaine éclate jusqu’à l’anéantissement. Or, un art « enfermé dans son propre discours » empêcherait-il le lien de la grâce de perdurer ?
Depuis « le mythe de l’origine », huit chapitres ponctuent ce généreux volume, intitulé de manière inspirée Le Lien et la grâce, au moyen de nombreux articles précédemment publiés en divers ouvrages collectifs et catalogues d’exposition. Ils trouvent ici leur cohérence en une sorte de galaxie artistique temporelle et thématique. Anatomies, caricatures, « maître ou modèle », voilà qui se succède avec rigueur. Ensuite, le triptyque « nudité », « sexe et beauté » s’aventure jusqu’à « la beauté du mal », au point que les beaux-arts puissent être « considérés comme un crime », pour faire écho à l’essai de Thomas de Quincey[4]. Ainsi les « beautés faites à peindre » du Marquis de Sade, qui ne cesse de les déflorer et torturer, succèdent à la « fleur du sexe », qui, par la grâce de la botanique de Georgia O’Keeffe, permet de transposer ce sexe longtemps désavoué. Chère à Baudelaire, « la beauté du mal » est alors celle de Félicien Rops. « Scène du crime », « Petit manuel du crime », l’œuvre, surtout picturale, associe le mal et la mort, deux invariants de la nature humaine. Enfin la peinture se voit le théâtre d’une psyché où se conjuguent folie et mélancolie, mais surtout, en acmé, « jouissance esthétique ». Par ce moyen, des « phares de notre culture », des œuvres « ignorées ou discrédites » sauront resurgir…
Cependant, au sein d’un livre aux investigations et pistes de réflexion nombreuses, notre essayiste, qui s’appuie sur presqu’autant d’écrivains et de philosophes que de peintres, conclue avec un brin d’optimisme : « Si, aujourd’hui, débarrassés de nos illusions, nous avons perdu toute forme de transcendance dans notre rapport au monde, chercher à y adhérer plus étroitement en mettant en évidence les liens qui nous y attachent encore est assurément la plus haute grâce à laquelle nous pouvons prétendre ».
Cette fois l’époque est circonscrite à l’art moderne, soit entre les années 1870 et 1950, mais l’aire géographique est exclusivement scandinave, quoiqu’il s’agisse d’un monde protéiforme aux cinq pays. Excusons cependant du peu, car l’on se rend compte combien nous sommes ignorants, et heureusement désabusés de notre ignorance avec le secours de Serge Fauchereau.
Nous ne serons pas étonnés de contempler bien des paysages marins et forestiers, des scènes rurales, des montagnes et des fjords norvégiens, sans compter les volcans et les neiges islandaises.
De toute évidence, l’on s’arrête sur des artistes fort connus, au-delà de ces frontières nordiques : Edward Munch, avec ses figures et son cri expressionnistes, Askeli Gallen-Kallela, Carl Larsson, ou encore Asger Zorn, le « cobra » le plus fauve de tous. Surtout des peintres, quelques sculpteurs également, comme le Danois Niels Hansen Jacobsen dont les bronzes et les grès – « L’ombre » et « Militarisme » - sont d’un expressionnisme virulent.
S’il parait tout à fait naturel que les artistes romantiques, impressionnistes et symbolistes s’expriment au travers du paysage et du portrait, voire des scènes de genre, l’on ne peut que s’étonner de constater combien les acteurs de l’art se glissent dans les mouvements de leurs temps, expressionnisme, cubisme, surréalisme, abstraction, presque d’une manière trop grégaire… En conséquence, leur curiosité sait se nourrir du reste de l’Europe, au point d’aller visiter Berlin, Paris, la Bretagne de Pont-Aven, voire l’Afrique noire pour Vera Nillson. Ce malgré de notables individualités qui savent tirer leur épingle du jeu. À cet égard il faut compter sur les personnalités hautement singulières de la Suédoise théosophe Hilma af Klint ou du Finlandais Askeli Gallen-Kallela, qui passe du réalisme au « symbolisme mystique » en illustrant l’épopée finlandaise du Kalevala. L’on ne peut faire l’impasse sur le mouvement « Cobra », qui, autour de 1950, danse ses furies abstraites et colorées. Pour reprendre l’Avant-propos de Serge Fauchereau, « le Zeitgeist souffle où il veut »…
Le surréaliste danois Wilhelm Freddie érige des viandes semi-humaines roses dans son « Phénomène psycho-photographique ». Si l’on devine que les perspectives marines et montagneuses abondent dans l’art islandais, l’on imagine moins sa sculpture travaillant un formalisme dynamique. Au-delà d’Edward Munch, la Norvège excelle en un néoromantisme exaltant le sublime des monts et des forêts. Ce dernier pays dresse avec Gustav Vigeland d’infernales fresques de bronze et des monolithes tressés de corps humains. Quant à la Suède enfin, elle charme au moyen du pinceau graphique et coloré de Carl Larsson dont les scènes familiales nous attendrissent. L’on ne saurait ici nommer et décrire tout entier ce foisonnement artistique, sinon inviter expressément le lecteur à de si étonnantes découvertes…
L’iconographie est foisonnante, impeccable, si l’on excepte les formats timbre-poste dans les marges. Les portraits sont d’une sensibilité coruscante. La luminosité incroyable des paysagistes danois, leurs « rayon de soleil » et « soir d’été » bleutés fascine nos pupilles, quand les neiges et les eaux vertes du « Rapide », peint par le Finlandais Victor Westerholm, font frissonner. Ainsi faut-il avouer que les paysages peints restent peut-être les plus évocateurs et les plus sensibles.
Décidemment Serge Fauchereau œuvre au service de contrées exotiques et fraîches. N’avait-il pas consacré son talent à l’Art des Pays Baltes[5] ? Ce dernier volume, dont la couverture, soit dit en passant, était plus réussie, parcourait Lettonie, Lituanie, Estonie. Où les brumes nordiques trouvaient leur remède dans des œuvres intensément colorées.
Après le nord de l’Europe, son sud. Et le personnage de fiction le plus remarquable de l’Espagne : Don Quichotte. Il fait l’objet d’une exposition au MUCEM de Marseille et d’un catalogue scintillant, là où une fraise blanche d’hidalgo rayonne avec les mots du titre : Don Quichotte, histoire de fou, histoire d’en rire. Le sérieux du longiligne chevalier à la triste figure, lecteur raffiné et néanmoins tourneboulé, trouve son contrepoint en la personne de son bedonnant écuyer Sancho Pansa, quasiment illettré, dont le réalisme terre à terre et la gourmandise proverbiale finissent cependant par être contaminés par l’idéalisme chevaleresque de son maître.
Quoique né en 1605, redoublé en 1615, ce personnage emblématique de la littérature espagnole et des fondations du roman moderne, nous fait toujours rire. Mais aussi penser la distance entre la fiction et le réel, entre la grâce et la parodie. Ce qui se retrouve dans la persistance des essayistes et conteurs, dont bien sûr Jorge Luis Borges et son Pierre Ménard lecteur du Quichotte, mais également dans l’attention des arts savants et populaires, des illustrateurs, des peintres, des cinéastes, sans compter la bande dessinée et la publicité. Jusqu’à des peintres contemporains, comme Robert Combas, clown roi de la nouvelle figuration, ou bien Gérard Garouste qui, fort abondamment, et avec un incroyable feu d’inventivité, illustra l’entier du roman aux éditions Diane de Selliers. La fortune iconographique de la parodie carnavalesque n’a pas fini de nous enchanter.
Si l’on peut compatir, pleurer aux déboires de celui qui se fait éjecter de son cheval par les ailes d’un moulin qu’il combat en l’imaginant un géant, mieux vaut en rire. Car si sa livresque folie est bien réelle – restaurer la chevalerie errante et héroïque et la lyrique courtoise au service d’une fictionnelle Dulcinée paysanne – est elle aussi un théâtre lorsque notre anti-héros imite la folie amoureuse du Roland furieux. Contrepoint de l’Eloge de la folie d’Erasme, l’univers romanesque aux multiples récits emboités suscite également un rire philosophique.
Mais dans la seconde partie, comme le soulignent les maîtres d’œuvre, « Don Quichotte ne paraît plus vraiment dupe de ses délires, il soupçonne qu’il n’est lui-même qu’une fiction ». Parallèlement, Cervantès s’invente un double : Cid Hamet Benengeli, qui saurait le réel auteur de son livre. Le mensonge auto-mis en scène a quelque chose de la validation de l’utopie…
Sous la direction d’Aude Fanlo & Hélia Pauker, la démarche de ce livre-catalogue, généreusement illustré, est particulièrement originale et bienvenue. Sous la forme d’un « livre dont vous êtes le héros », il permet tour à tour d’y entrer si l’on aime « dénicher des trésors au marché aux puces », si l’on est « de tous les défis, de tous les combats ». L’on peut aussi « avoir un faible pour la fiction, la magie et les faussaires », préférer « le cortège turbulent des mascarades », ou encore si « vous êtes un geek, fan de sciences et de techniques ». Par exemple, en imaginant « Dulcinée vue par l’IA », soit l’Intelligence Artificielle » pour être explicite. Le tout comme autant de couleurs graphiques et textuelles.
Ainsi embarque-t-il son lecteur dans une chevauchée qui va et vient parmi les trésors et curiosités bibliophiliques, la reproduction de fragments de chapitres de cette œuvre-monde, les analyses esthétiques et métalittéraires, les gravures, les tableaux, les photographies, tous plus burlesques les uns que les autres. À l’occasion desquels il est hors de question de rater Gustave Doré, Francisco de Goya et Honoré Damier. Un tel ouvrage, ludique et bouillonnant, devait absolument s’ajouter à toute bibliothèque cervantine.
Sans art, nos musées sont vides, nos bibliothèque fort lacunaires, l’incomplétude de l’humanité irréparable. Puissent ces essais, ces catalogues, nous permettre de déguster le meilleur de nous-mêmes.
:
Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.