/image%2F1470571%2F20260214%2Fob_16d39d_seu-d-urgell-parador-large.jpeg)
Parador de La Seu d'Urgell, Alt Urgell, Lleida, Catalunya.
Photographie : T. Guinhut.
L’Entrée dans la Cité idéale.
La bibliothèque du meurtrier
versus la Bibliothèque Hespérus.
XXVI
D’une multi-conférence abjecte, je m’étais évacué. Où l’on prétendait que le voile intégral est liberté, que la terre est plate comme un tapis, que toutes les opinions se valent par respect de la subjectivité, que les sciences sont des fictions impérialistes patriarcales et occidentales, que l’on doit accorder un congé menstruel pour les hommes, et autres brutalités et inepties de cet acabit. La chose était pompeusement financée par un Etat aux finances en ruine, endetté jusqu’à l’apocalypse ; et pourtant l’on rugissait chacun de son immarcescible légitimité. Bientôt j’avais cessé de tenter d’intervenir avec la fragilité de ma parole, tant il est vain d’argumenter avec des imbéciles patentés, des idéologues fumeux et trempés dans la poix. La célébration tournait à la foire d’empoigne, les accusations mutuelles de fascisme tonnaient, les horions menaçaient de pleuvoir. Les rictus de supériorité se fendillaient pour laisser entrevoir les cris sanglants de la répression.
En toute discrétion, je subtilisai le panonceau de bristol qui mentionnait mes nom et qualité tout en me faufilant derrière ma chaise ; en un tournemain je m’étais exfiltré vers la sortie de ce Palais des Congrès en forme de hangar à l’architecture brutaliste déjà salie par les fientes de pigeons et autres matières innommables. Là où quelque douteuse Fondation pour les Cultures du Monde, subventionnée par d’obscurs canaux, m’avait invité en tant qu’essayiste prétendument sagace, tant j’avais peu de lecteurs.
Mon hôtel était à quelques centaines de mètres ; dans une avenue haussmannienne qui aurait été splendide si elle n’avait été encombrée de sacs de couchage gonflés et malodorants, d’ordures éventrées, de misérables errants infestés de cannabis aux volutes brunâtres.
Bien heureusement, mon hôtel, un palace généreusement alloué à mon incompétence intellectuelle, était gardé par des Cerbères galonnés et gantés de blanc qui me reconnurent et me laissèrent entrer. Après de nécessaires ablutions, l’on me conduisit à une table drapée de coton pur où un menu strictement végétarien, quoiqu’aux assiettes artistement ornées de gourmandises prétentieuses, ne me combla que médiocrement. De tous ces aléas de l’Histoire, ma chambre restait – provisoirement ? – préservée. Vaste, ornée de meubles Louis XV, d’une couette fleurie, de tableaux figurant des nymphes et des forêts. Je n’eus pas le courage de jeter de solides pensées dans mon carnet ouvert sur le bureau avant de m’endormir brusquement.
Au matin, quoique je ne vis pas la moindre ombre humaine, un petit déjeuner m’attendait. Une cafetière noire comme l’ébène, un panier de croissants et de pains aux noix craquants, une palette de confitures, une salade de fruits aux couleurs acidulées. Tout cela parvenant à éveiller en mon cortex cérébral quelque bris de conscience du monde embrouillardé…
Après avoir récupéré ma serviette que je juchais en bandoulière, j’allais sortir par l’entrée principale que j’avais jusque-là pratiquée. Quand je la surpris barrée par des planches de chantier en croisillon ! Aussitôt, un vieux concierge galonné, affolé, plus vieux qu’une civilisation en décomposition, m’avertit :
Abbatiale de Saint-Maixent-L'Ecole, Deux-Sèvres.
Photographie : T. Guinhut.
- Monsieur, par-là, il n’y a plus de salut ! Dehors se culbutent les pogroms, les ratonnades, l’émeute et le sang, la crasse et la baston, le bolchevisme et le djihad, la mort et la dévastation !
Essoufflé comme un rat bubonique, il reprit :
- Fuyez, fuyez ! Par ici ; suivez-moi, je vous en conjure…
Le spectre me fit emprunter des couloirs damassés d’or ancien, des escaliers pariétaux interminables, parcourir une fosse funèbre comme les catacombes, buter contre un cénotaphe ruiné, le tout mal éclairé par des lucioles artificielles, puis me poussa dans un souterrain phlégréen…
Derrière moi, toute trace d’ouverture semblait avoir implosée. Je marchais longtemps, fort longtemps, parmi des cryptes romanes sépulcrales et des allées de cloîtres gothiques à l’abandon, sans autre ciel qu’une obscurité monacale, trébuchant au milieu de débris ferrailleux dignes d’une révolution industrielle avortée, butant sur des roches escarpées, perfides, glissant sur le sol flasque de boyaux argileux, frôlant d’acérées concrétions de stalactites, jusqu’à ce que la sente obscure paraisse enfin s’élargir sur une arène sableuse. Soudain, la lumière du jour, le bruit du ressac, purent apaiser le cognement saccadé du muscle cardiaque qui animait encore ma poitrine.
La plage reposait dans une énorme crique. Le vent, souple et léger, les quelques nuages cotonneux, l’azur, des cris de mouettes rieuses, la houle : où était passée la capitale abjecte à laquelle j’avais échappé ? Cette crique me parut totalement obstruée par ses murailles rocheuses, comme une prison à ciel ouvert. Me reposant un moment sur un roc poli qui affectait la forme d’un fauteuil sacerdotal, je scrutais tour à tour l’horizon sans voile et les parois brunâtres de l’amphithéâtre schisteux. Clignant des yeux, enfin je distinguai dans le contrejour un mince escalier maladroitement taillé dans la roche pierrailleuse, où des oiseaux de mers avaient juché leurs nids de branchages et de plumes éraillées.
Heureusement, mes chaussures de cuir aux semelles crantées m’assuraient une excellente prise au sol. Courageusement, j’empruntais ses marches ardues, ces lacets nombreux : il me fallut une bonne heure pour accéder enfin au plateau venteux, selon l’indication de ma montre-poignet, car mon Iphone, qui ne captait aucune connexion, restait bloqué sur la dernière minute du petit-déjeuner. Parmi la lande bosselée, un chemin serpentait. Peu à peu, la pelouse, les arbustes nains, laissaient s’élever une forêt de chênes aux troncs antiques. Ce parcours forestier, où seuls les écureuils apparaissaient, mutins, entre les branches, commençait à me donner soif. Je débouchais alors sur un espace plus ouvert et jardiné, où des arbres aux feuilles trilobées proposaient d’étranges fruits vermeils, gros comme des pamplemousses. Cueillant l’un d’entre eux, j’ouvris l’écorce, libérant un exotique et engageant parfum. Avec prudence, je goûtais la pulpe exquise, quelque chose entre la poire et l’orange sanguine. Le jardin des Pommes d’or des Hespérides, m’écriai-je !
Progressant parmi des fontaines, des nuées de mésanges et de chardonnerets, une architecture commençait à se dessiner. Un large portail de calcaire poli, d’une pure et parfaite blancheur, ouvrait sur une avenue bordée de jeunes tilleuls odorants, aux bâtiments nantis de colonnades, parfois doriques, parfois ioniques, parfois corinthiennes. De manière régulière, leurs frontons dispensaient des allégories en ronde-bosse, représentant les figures sereines de la Paix, de la Justice, de la Beauté, de la Philosophie… Quelque chose comme une collection de palais Renaissance, aux murs parfois peints de rose, et de villas palladienne parfaitement entretenues.
Soudain, d’une beauté alarmante, une femme entièrement nue me croisa, indifférente, absolument indifférente. J’en fus stupéfait. D’autant que bientôt, en un rythme régulier, d’autres femmes, toutes aussi imparablement jeunes et nues, passèrent, sans plus me remarquer, comme si j’étais l’invisibilité même.
Incongru, voire obscène, je me sentais, avec mes chaussures noires, mes chaussettes blanches, mon pantalon et ma veste bleu-marine, ma chemise rose et mon nœud papillon fleuri. Quelle était cette cité, qui n’avait pas placardé son nom, qui abritait une population de telles déesses ?
Elles étaient, qui d’ébène pur, blanches et rousses, hâlée comme du pain brioché, pâles et blondes, brunes aux yeux noirs ou bleus, sinon verts, aux cheveux moussant, voire glissant d’un seul flot jusqu’aux fesses, porcelaine visiblement asiatique aux paupières délicatement fendues, parfois filiforme, ou simplement minces, parfois franchement dodues, cependant parfaitement proportionnées, plus petites ou plus grandes que ma personne effarouchée. Aucune n’échappait à la beauté, par la grâce de leur démarche, de leurs pommettes altières, par leur regard vif, tendu, quoiqu’encore une fois elles ne me vissent absolument pas. J’avoue qu’une semi-érection parvint à gonfler ma braguette. Mais une érection esthétique et intellectuelle la dépassait en mes sens et mon âme – si tant est que ce mot désigne une réalité – de beaucoup !
Au centre d’une place hexagonale lumineuse, à laquelle accédaient en étoile des avenues aux perspectives impeccables, s’élevait un pavillon aux arcades ouvertes, où palpitaient sous l’effet de la brise des rideaux soyeux et bleutés. Devinant par des interstices des fauteuils et des canapés aux couleurs pastelles, je résolus d’y délasser ma légère fatigue ; d’autant que vide, il m’évitait la gêne incommensurable de devoir partager le lieu avec quelques-uns de ces dames insolemment pures qui parcouraient la cité. Alors qu’une fontaine glougloutait musicalement au centre, je choisis un fauteuil dont les bras s’ornaient de têtes de lions dorés pour assoir ma modeste carrure. Au-dessus de moi et de l’hexagone d’arcades, des verrières de couleurs laissaient flotter une luminosité particulière aux poissons exotiques et propre à une interrogative méditation.
Evidemment je rêvais. Je n’échappai pas au rituel qui, en de pareilles circonstances, consiste à se pincer vigoureusement le bras. La douloureuse conclusion ne se fit pas attendre : j’étais particulièrement bien éveillé. Aucun onirisme diurne n’était coupable de mon étrange situation. Quel était ce monde, cette cité à l’architecture platonicienne où de jeunes Diotima nues déambulaient comme dans les tableaux surréalistes de Paul Delvaux et de Léonor Fini, mais avec infiniment plus de grâce et de variété ; et de vérité ? Devais-je penser que j’étais appelé à jouer là un rôle, probablement inconfortable, à moins qu’une erreur d’aiguillage m’ait conduit dans une voie fatale ? Devais-je être ici profondément angoissé, tant la beauté est parfois terrible, voire me sentir indéniablement coupable, en cet admirable univers qui n’était visiblement pas fait pour ma petite personne ? Seul homme, de plus ayant largement dépassé le demi-siècle, dans ce pur gynécée…
Plongé dans le désordre de mes pensées mi-figue mi-raisin, je me sentis alerté par un mouvement dans le canapé adjacent. Sous une légère couverture de soie blanche, un corps – indéniablement féminin – s’éveillait. La créature se dressa sur son séant, étira les bras, faisant saillir, à ma stupeur profonde, deux seins sculpturaux, puis reposa ses mains sur ses genoux. Encore ensommeillée, elle me fixa en prenant la parole :
/image%2F1470571%2F20260214%2Fob_1f8f5f_villa-rotonda-arbre.png)
Palladio : Villa Rotonda, Vicenza
Photographie : T. Guinhut.
- Poliphilo dice, che non piu prlastolalma tacendo, nellle brace di Polia vivo se ritrovoe[1].
- Comment ? Que dites-vous ?
- Poliphilo dice, che non piu prlastolalma tacendo, nellle brace di Polia vivo se ritrovoe.
Interloqué, je reconnus soudain la première phrase de l’antépénultième chapitre du Songe de Poliphile, en son italien du XV° siècle mâtiné de latin, grâce au soin de Francesco Colonna. Je le lui signifiai.
Sous son chignon tressé, son grand front intelligent s’éclaira, ses yeux perspicaces s’allumèrent :
- Oh, pardon ! Utilisons votre français, n’est-ce pas ? Et bravo pour la référence, je n’en attendais pas moins de votre part.
- Pardonnez mon intrusion. Mais puis-je vous demander qui vous êtes, et quelle est cette cité ?
- La Cité idéale, bien entendu ! Et mon nom est Diotima. Et n’êtes-vous pas l’auteur de l’essai politique Requiem pour les libertés, des sonnets d’À une jeune Aphrodite de marbre, des romans philosophiques La république des rêves, Muses Academy, Les Métamorphoses de Vivant et La Bibliothèque Hespérus ?
- Comment pouvez-vous connaître mes livres ? Qui, de surcroit, ont une minuscule poignée de lecteurs…
- Nous les avons lus. Ils sont dans notre Bibliothèque Universelle ; que vous voyez en regardant au travers de cette arcade, bâtie de marbre rose.
- C’est un honneur immérité.
- Ne vous sous-estimez pas. Sinon l’on ne vous aurait pas conduit ici.
- Voudriez-vous dire que cet étrange vieillard…
- En effet, ce prétendu vieillard est l’un de nos passeurs des Enfers idéaux. À propos, n’éprouveriez-vous pas l’urgente nécessité de vous débarrasser de la poussière du chemin ?
- Oh, certainement ! Mais comment ?
- Inclinez votre visage vers cette fontaine, prenez son eau dans vos mains, et lavez-vous. Bien. Maintenant regardez en ce miroir de Venise.
- Est-ce possible ? Où sont mes rides, où sont les traits et les griffes du Temps ? Mon visage aurait-il de nouveau trente ans ?
- C’est l’œuvre de la Fontaine de Jouvence. En toute son authenticité.
- Mais ce n’est qu’un mythe, une fiction !
- Ici, elle est vraie. Maintenant, déshabillez-vous !
- Devant vous ? Je n’oserais pas !
- Ne suis-je pas nue ?
- Mais vous êtes d’une autre trempe que moi, que mon corps…
- Justement. Déposez vos vêtements, vous dis-je. Sur ce pouf.
Elle ouvrit un rideau translucide pour révéler un bain qui ne cessait de couler, odorant, citronné. À son invitation, je m’y plongeais avec précaution. En une seconde, je me sentis une vigueur que j’avais un peu oubliée. Ma stupéfaction ne cessait de croître.
- N’est-ce pas votre corps vrai ? Ce disant, elle me tendit une immense et délicate serviette, non pas pour me couvrir, précisa-t-elle, mais pour me sécher.
Une fois debout sur le dallage du pavillon, face au grand miroir, j’avais recouvré mon corps trentenaire. Et, regardant cette femme idéale dans toute sa nudité, je ne pus retenir une érection splendide. Que je tentais de dissimuler de mes deux mains honteuses.
- Voyons, c’est tout naturel, ria-t-elle. Mais permettez-moi de vous faire attendre : la réalisation dépendra de vos vertus. Rhabillez-vous, s’il vous plait. La nudité de nous autres immortelles n’est pas encore la vôtre.
- Mais n’y-a-t-il dans votre Cité que des femmes ?
- Certes. Mais, si nécessaire, des hommes, sélectionnés comme vous, sont accueillis. Je dois vous avouer que je me suis portée volontaire pour être votre hôtesse. Ne me décevez-pas.
- Et recevez-vous, comme vous venez de le faire avec ma personne, des femmes venues du monde, je ne sais comment dire, du monde d’en bas ?
- Bien entendu. Le talent, la probité et le génie ne sont pas sexués.
- Devrais-je retourner dans ce monde où j’ai vécu auparavant ? M’éveiller de ce rêve ?
- Impossible. Nous avons mission de protéger, faire fructifier les arts et les sciences, donc les artistes tels que vous. Pour ce faire, je vais dans un moment vous conduire à l’appartement qui vous est réservé, non loin de la Bibliothèque. D’où vous pourrez observer, grâce à des technologies exactes, comment va – et surtout ne va pas – le monde de l’humanité que vous avez définitivement quitté. À charge pour vous d’en tirer la substantifique moelle.
- Et observer, vivre le monde où je suis désormais ?
- Sans aucun doute. Commencez par manger avec moi ces fruits.
Ce disant, elle avança un saladier translucide garni de prunes violettes, de raisins argentés, de fraises écarlates et de poires émeraude, d’ananas en tranches lumineuses.
- Et comme je sais que vous ne pouvez être strictement frugivore, voici des filets de pigeons et de cailles.
- C’est délicieux. Cette marche souterraine, puis aérienne, m’avait ouvert l’appétit. Mais, dites-moi, votre condition inhumaine et idéale est-elle parfaitement naturelle, innée ? Où s’agit-il du résultat d’une médecine avancée, d’une manipulation génétique prodigieuse ?
- Qu’importe à la fin. M’aimeriez-vous moins si l’une ou l’autre réponse avait la prééminence ?
- Certainement non. Vous m’avez choisi, comme si vous étiez ma destinée précieuse.
- Vous voilà un doux parleur. Alors sachez que notre énergie n’est pas due qu’aux fruits, aux oiseaux et aux poissons que nous pouvons déguster, mais à ce câble translucide que vous voyez enroulé dans cette coupe d’or et qu’il nous faut périodiquement unir à la source des générations. Que des métaux rares autant que des cellules charnelles augmentées composent notre corps. Êtes-vous choqué ?
- Et toutes ces jeunes femmes que j’ai vues déambuler parmi vos avenues, sont-elles toutes semblables ?
- Non, malgré notre commune configuration judicieusement artificielle. Comme leurs physiques diffèrent, leurs goûts, leurs sciences, leurs loisirs, font l’éventail de leurs personnalités. L’une est architecte, l’autre peintre ou musicienne, ou physicienne, entre autres compétences affinées. Il vous est permis de vous faire des amies parmi elles, si cela vous convient.
- Et, vous n’avez pas froid, aussi dévêtues ?
- Nous sommes ainsi faites que, malgré ce climat océanique, nous ne craignons aucune froidure. Levons-nous, pour une petite promenade postprandiale.
J’acquiesçai, songeur, me demandant à part-moi si elle était sensible à la chaleur des câlins…
Alors qu’en marchant nous ne cessions d’être environnés par la calme effervescence des habitantes, je demandai à celle dont l’autorité me fascinait :
- Devrais-je moi aussi déambuler nu ?
- Pas encore. Il y faudra d’abord trois conditions. Y consentir de plein gré. Puis demander l’implant neuronal qui nous authentifie et nous connecte au réseau de Cosmopolis. Enfin vous devrez trouver celle dont vous obtiendrez l’amour.
- Pourquoi pas vous ?
/image%2F1470571%2F20260214%2Fob_7017d9_venezia-palazzo-grossi-bis.png)
Palazzo Grassi, Venezia, Veneto.
Photographie : T. Guinhut.
- Qui sait. Mais attendez de faire votre choix parmi celles qui sont disponibles et avec qui vous aurez maintes complicités. Regardez, par exemple, cette incroyable métisse au chignon en volutes, qui regarde les nuages. Elle est spécialiste en physique spéculative et travaille sur la suspension de la gravité. Ah, justement ! Voyez ce couple qui se tient si tendrement par la main : Nadia est compositrice d’opéras stellaires et de pièces pour piano planantes ; Yasimuro, dont les doigts sont si longs, est son interprète scrupuleux, virtuose et sensible.
- Elles sont donc toutes – et tous – remarquables !
- Sans aucun doute. Excellia, avec une mésange perchée sur l’épaule, est peintre naturaliste. Vous devinez que ses oiseaux sont enchanteurs.
- Et vous, Diotima, quelle est votre spécialité ?
- En toute simplicité, comme mon nom l’indique, la philosophie grecque antique et tous ses commentateurs, de Marcile Ficin à Nietzsche, et au-delà. Je collabore parfois avec Christelle qui sait numériser les rouleaux de papyrus carbonisés découverts à Pompéi et Herculanum, pour les déchiffrer, les traduire en italien et en français. Ces temps-ci nous dévoilons des chapitres perdus de l’Histoire naturelle de Pline.
- J’aurais plaisir à les lire. Surtout avec vous… Mais n’y-a-t-il pas des femmes, qui, comme moi, ont été exfiltrées du monde antérieur ?
- Bien sûr. Cependant vous ne les différencieriez pas de nos consœurs. Elles s’adaptent très vite, trouvent leur Eros – masculin ou féminin – et se consacrent avec bonheur à la médecine, la broderie ou la physique nucléaire. Telle cette brunette à la chevelure tourbillonnante, qui est une experte des métaux rares et de leurs alliages. Ou, plus loin, cette pâle blondinette, informaticienne de haut vol, ce qui ne l’empêche pas d’être une pâtissière aux desserts exquis… Et pour revenir à Estella, son moindre titre de gloire est d’avoir recréé l’orichalque dont parle Platon en son Atlantide.
- Et cet homme vêtu de noir ? N’est-il pas étrange ici ?
- C’est Victor, un archiviste encyclopédique. Son hypermnésie est plus précieuse que toute intelligence artificielle. À force d’élaborer les statistiques démographiques de la Cité, il découvrira sans nul doute que la fragile et néanmoins talentueuse sculptrice de miniatures, Lucile, lui est destinée.
- Je vais alors supposer que ce kimono jaune cache une nouvelle arrivée. Ses cheveux sont si courts, son visage si rond, ses traits si japonisants…
- Oui, c’est Ogawa. Elle a renouvelé la peinture abstraite d’une manière inimaginable.
- J’aimerais voir cela.
- Vous irez au Musée, qui se trouve derrière l’Institut des Sciences, pour la rencontrer. Personne ne sait encore qui est l'être masculin, ou féminin, à elle dévolue.
- C’est ici une société d’élite. Très sélective.
- Le résultat n’en vaut-il pas la peine ? N’êtes-vous pas déjà ici heureux ? Ah, j’oubliais ! Si vous pouvez retrouver le plateau qui domine la crique sauvage qui vous a conduit dans la Cité, je vous déconseille fortement de tenter la périlleuse descente. Et ne vous avisez pas d’imaginer retrouver le passage par lequel vous prétendriez regagner votre précédent antimonde. Le retour est absolument impraticable. Résolument impossible. De surcroit la baignade y est imparablement dangereuse. Pour ce faire, allez plutôt du côté du fleuve Alphée et de son estuaire, quoiqu’il faille se méfier du mascaret.
- Il n’y a par conséquent pas de vieillards dans cette Cité. En revanche, des enfants ?
- En effet. Aiguisez votre regard jusqu’aux marches du Temple des Allégories. Ce couple, tous deux bellement nus, qui donne un goûter à une petite fille, Elodie, née par la méthode naturelle, néanmoins sans le moindre défaut génétique ; comme il se doit.
- Elle est à croquer…
- Ils sont tous les deux généticiens, en termes d’intelligence quantique biologique.
- Et cet homme seul, vêtu comme un Arlequin, qui est-il ?
- Un olibrius et astrophysicien, qui est un fondu de l’influence des ondes gravitationnelles, non sans tenter de cartographier l’incertitude galactique. Il vit dans l’observatoire astronomique aux lentilles correctrices des interférences, qui jouxte l’Institut des Sciences.
- N’est-il pas destiné à cette métisse dont vous me parliez tout à l’heure ?
- Il a tellement la tête dans les étoiles qu’il ne regarde aucune beauté. Mais qui sait ?
- Qui suis-je face à ses sommités ? Un écrivaillon qui n’a pas trouvé son public…
- Encore une fois, ne vous surestimez pas. Vous avez su trouver le public de la Cité idéale. C’est là l’essentiel.
- Et cette blonde flamboyante aux traits finlandais qui tend sa main vers le ciel ?
- Elle offre des graines de tournesol aux chardonnerets qui viennent volontiers. C’est une brillante historienne prospective. Elle vous connait. Elle vous a regardé intensément et vous n’en avez rien vu.
- Comment s’appelle-t-elle ?
- Anima.
- Quel beau prénom !
- Elle serait parfaite pour vous.
- Voudriez-vous, Diotima, que je vous abandonne ?
- Rassurez-vous, il y a l’amitié. Il y a l’amour. Nous ne maîtrisons pas toute la chimie de l’intellect.
- Le plus beau n’est-il pas l’amitié amoureuse ? Mais, j’y pense, êtes-celle qui toujours accueille les nouveaux venus ?
- Bien sûr que non. Chacune, voire chacun, peut vouloir se charger d’une tâche aussi fructueuse.
- Et, dites-moi, qui est cette dame d’ébène qui marche à grands pas ?
- Cette fois, vous avez l’œil ! C’est Amaryllis. Elle écrit de la poésie scientifique. Et traverse à la nage le vaste fleuve Alphée.
- Impressionnante…
- Suivez-moi, je vais vous faire découvrir votre logis.
Quelques centaines de mètres plus loin, pendant lesquelles j’observais ma protectrice idéale, nous approchions de la Bibliothèque de marbre rose. Où elle me fit entrer un moment pour me faire admirer, dit-elle « l’art supérieur de la coupole céleste fondé sur les vérités éternelles de la géométrie et de la musique, en tant qu’elle est conforme à l’orbite elliptique des planètes du système solaire, selon la première loi de Kepler dans son Astronomia nova ».
Lorsque de surcroit je vis tous ces rayonnages où palpitaient tant d’ouvrages rares et savants, je ne pus réprimer un vertige digne du syndrome de Stendhal. Des cartouches ornés signalaient les directions des Arts, des Lettres, des Sciences physiques et industrielles…
- À propos, je suppose que des ateliers sophistiqués, des usines puissantes, sont nécessaires. Où sont-ils ?
- Sous la Cité, autrement dit largement sous nos pieds. Ces laboratoires souterrains sont gérés par une robotique avancée, une intelligence quantique régénérative…
Mon humilité accrue me fit encore contempler avec plus de respect et d’admiration les traits inénarrables de sérénité et les yeux vigoureusement bleus de ma conductrice. Nous reprîmes notre marche, alors que la déambulation des beautés aux visages stellaires et aux corps incalculables par les proportions des mortels semblait de beaucoup diminuer, à cause de la fin de leur pause méridienne, me renseigna Diotima.
Enfin, sous une arcade, elle ouvrit un portail, qui me permit d’apprécier un vestibule impeccable, une chambre douillette, un vaste bureau garni de meubles précieux, une cuisine plutôt décorative, et une engageante salle de bain.
- Toutefois, n’oubliez pas. En tant que mortel originel, vous devrez en votre appartement vous baigner chaque matin dans l’eau de Jouvence venue de la résurgence d’Aréthuse, elle-même originaire des massifs montagneux dont vous avez distingué les crêtes neigeuses au loin de l’avenue.
Je me retournai vers le bureau dont un mur était couvert d’étagères de cèdre, garnies de mes livres préférés ; et, bien entendu, ceux dont j’étais l’auteur méconnu n’étaient pas absents.
- Vous êtes chez vous, cher Maxence. Il n’est pas besoin de clef dans Cosmopolis. Mais de cette ceinturophone que vous devez glisser autour de votre taille. Nous autres n’en avons pas besoin tant notre communicabilité est intraneuronale.
- Comment puis-je vous remercier, chère Dotima ?
- Soyez vous-même. En étant créateur. En toute liberté. Je suis à votre disposition. Dans la limite du raisonnable. À ce soir.
Une fois seul, assis dans ce fauteuil empire de ce bureau qui m’enchantait, d’autant qu’une porte-fenêtre ouvrait lumineusement sur un jardin aux arbres fruitiers autour d’une fontaine, j’ouvris l’ordinateur portable brossé d’argent qui était monogrammé avec mes initiales, y branchai la clef que j’avais extraite de ma serviette, pour y charger mes tapuscrits en cours. Mon carnet manuscrit ouvert à son côté, j’étais fin prêt. Je méditais. Quelle habitante de la Cité idéale aurait l’indulgence de me réellement me choisir ? Etais-je au paradis ? Ou dans une prison de luxe ? Etais-je dorénavant amoureux de cette Diotima, ou bien d’Anima, ou encore d’Amaryllis ?
Thierry Guinhut
Une vie d'écriture et de photographie
La Bibliothèque du meurtrier versus Bibliothèque Hespérus, roman
[1] Francesco Colonna : Hypnerotomachia Poliphili, Adelphi edizioni, 1998, tomo primo, p 462.
/image%2F1470571%2F20260214%2Fob_5345df_vicenza-arcades-roses.png)
Vicenza, Veneto.
Photographie : T. Guinhut.




/image%2F1470571%2F20220206%2Fob_54fded_arendt-herne-vignette.jpg)


/image%2F1470571%2F20220918%2Fob_0fec7b_barrett-snnets-gris.jpg)










/image%2F1470571%2F20220620%2Fob_4c7e4b_canetti-autodafe.jpg)
/image%2F1470571%2F20241025%2Fob_5d8f1d_capek-couv-la-guerre-des-salamand-camb.jpg)
/image%2F1470571%2F20221202%2Fob_3905fb_carrion-librerias-azul.jpeg)





/image%2F1470571%2F20240327%2Fob_264b3f_communisme-chef-boutonne.jpg)
/image%2F1470571%2F20221206%2Fob_21b305_bengtsson-submarino.jpg)
/image%2F1470571%2F20221206%2Fob_455325_cronenberg-consumed.jpg)
/image%2F1470571%2F20220528%2Fob_679606_daoud-tunisien.jpg)


/image%2F1470571%2F20210208%2Fob_e24a25_dick-nouvelles-1-denoel.jpg)
/image%2F1470571%2F20240506%2Fob_ce2fef_dickinson-herbario.jpg)

/image%2F1470571%2F20240324%2Fob_3fb1a0_diane-de-selliers-livres.jpg)





/image%2F1470571%2F20220718%2Fob_8aed90_forster-wallace-infinite-jest.jpeg)



/image%2F1470571%2F20210525%2Fob_5c593a_garouste-vraiment-peindre.jpg)


/image%2F1470571%2F20240402%2Fob_e83798_milano-genese.jpg)
/image%2F1470571%2F20230605%2Fob_7da6f8_girard-conversion.jpg)


/image%2F1470571%2F20230802%2Fob_40a72c_muses-a-couverture-image.jpg)
/image%2F1470571%2F20240309%2Fob_b9dff1_z-beaute-couv-def-yuste.jpeg)


/image%2F1470571%2F20230404%2Fob_92fce7_couverture-1-republique-des-reves.jpg)
/image%2F1470571%2F20250317%2Fob_c2ae05_couv-metamorphoses-de-vivant-finale.jpg)

/image%2F1470571%2F20210327%2Fob_bea705_hamsun-faim-actes-sud.jpg)
/image%2F1470571%2F20210530%2Fob_10979d_hayek-the-essential-f-a-hayek-cover.jpg)
/image%2F1470571%2F20230325%2Fob_4408b1_hoffmann-peju-ombre-couleurs.jpg)
/image%2F1470571%2F20230827%2Fob_7ead26_houellebecq-map.jpg)


/image%2F1470571%2F20230130%2Fob_0380b5_inde-i.jpg)
/image%2F1470571%2F20230806%2Fob_eca1a3_james-coupe-d-or.jpg)



/image%2F1470571%2F20210429%2Fob_423dc9_kehlmann-gloire.jpg)



/image%2F1470571%2F20210412%2Fob_2ec9e7_larsen-jaune.jpg)
/image%2F1470571%2F20230801%2Fob_744a77_levi-strauss-masques.jpg)
/image%2F1470571%2F20240215%2Fob_bc96c5_liberte-poitiers.jpg)
/image%2F1470571%2F20230330%2Fob_28ac8c_lins-avalovara-rouge.jpg)
/image%2F1470571%2F20230330%2Fob_c5f8c6_littell-benignes.jpg)



/image%2F1470571%2F20221016%2Fob_fcf71f_toibin-magicien-grasset.jpg)
/image%2F1470571%2F20240501%2Fob_b197cb_marcus-lalphabet-des-flammes-de-ben-ma.jpg)
/image%2F1470571%2F20240501%2Fob_5b8835_marino-adone-classici.jpg)

/image%2F1470571%2F20210523%2Fob_8fd278_mcewan-machine-like-me.jpg)
/image%2F1470571%2F20210523%2Fob_1d96a8_melville-moby-dick-herman-melville.jpg)



/image%2F1470571%2F20240327%2Fob_4668fa_utopie-livres.jpg)
/image%2F1470571%2F20240215%2Fob_4c5b53_morrison-t-le-chant-de-salomon-1966-b.jpg)












/image%2F1470571%2F20220618%2Fob_0d8ff6_perec-album.jpg)


/image%2F1470571%2F20231228%2Fob_4b11d6_ombre-photo.jpg)



/image%2F1470571%2F20241010%2Fob_b0e894_pound-guide-cantos.jpg)

/image%2F1470571%2F20221106%2Fob_731420_rand-atlas-shrugged-triptych-by-decoec.jpg)

/image%2F1470571%2F20221225%2Fob_a257ee_jean-paul-langner-richter-b.jpg)










/image%2F1470571%2F20240317%2Fob_b85c6b_smith-richesses-gf-1.jpg)

/image%2F1470571%2F20240317%2Fob_a665a0_boltana-monasterio-noir-rouge.jpg)
/image%2F1470571%2F20210905%2Fob_b13d7d_spengler-tel.jpg)

/image%2F1470571%2F20240328%2Fob_dc2ca2_steiner-after-babel.jpg)



/image%2F1470571%2F20220122%2Fob_82da08_tabucchi-l-ange-noir-bv-358708.jpg)




/image%2F1470571%2F20210109%2Fob_f135ec_vesaas-ice.jpg)





/image%2F1470571%2F20250317%2Fob_dd758a_wells-war.jpg)



/image%2F1470571%2F20240328%2Fob_928de8_zao-wou-ki-in-fine.jpg)
/image%2F1470571%2F20210225%2Fob_9db89a_zimler-lazare.jpg)