Ariane Lefauconnier : Erotiques. 69 poétesses érotiques de notre temps,
Bruno Doucet, 2024, 208 p, 20 €.
Alice Mendelson : L’Erotisme de vivre et autres poèmes, Points, 2026, 156 p, €.
Les traces de l’amour le plus tendre et de la fornication la plus franche ne sont pas seulement dans les romans sentimentaux bleutés et la rougeoyante pornographie, mais dans la poésie. Ce que n’ignore pas la splendidement rose Anthologie de la poésie érotique de Marcel Béalu, qui commence au XV° siècle, pour se clore en notre contemporain, du moins, faut-il l’espérer, provisoirement, si les velléités de la censure et le manque d’appétit ne viennent pas faire le lit du désamour, autrement dit l’asexualité. Complément indispensable et attendue, une autre anthologie, La Poésie érotique aujourd’hui, par les soins de Thomas Deslogis, voit enfin le jour. Ainsi de manière récurrente, entre sensualité ravissante et sexualité orgasmique, le poème ne peut retenir les élans d’« Eros émerveillé ». Sommes-nous plus érotique, plus savants et plus délicieusement sensuels que nos éternels contemporains du XVI° ? Et si ces deux anthologies sont illustrées grâce à des traits sinueux et des roses aguichants, c’est pour laisser deviner leurs tendresses sensuelles et fauves.
Non ! l’érotisme n’est pas que masculin dès la naissance de la versification française. En effet, les dames ne sont pas en reste au XV° siècle. Telle Clotilde de Surville :
« Doucement s’esgarer layssoiz mes mains folastres
Sur le contour de tes aymables traicts,
Tandis que de mon seyn tes lèvres idolastres
En meyssonnoient les pudiques attraicts ».
Son époux Béranger avait bien de la chance !
Nombre de ces poèmes ont été publiés sous le manteau, de manière clandestine, voire sont restées dans le silence d’un manuscrit complice. Comme de Brantôme que nous oserons citer (tant pis pour les chastes de profession) :
« Et quant à l’autre, à voir sa douce mine,
Son embonpoint, son visage si bon,
Je crois qu’elle a belle motte et beau Con :
Elle aura donc mon vit pour contremine ».
Ode, sonnet, octosyllabes, alexandrins et rimes, tout ici fait usage, y compris l’épopée, certes parodique, comme La Pucelle d’Orléans de Voltaire, le néanmoins philosophe bien connu. L’on n’est pas surpris de trouver là Baudelaire et ses « promesses du visage », Théophile Gautier dont « le foutre jaillit comme par une pompe », « Verlaine, sa « luxure en songe » et sa célébration des « couilles de [son] amant, sœurs fières / À la riche peau de chagrin » et « le vit, [son] idole », où peut-être faut-il deviner les attributs de Rimbaud. Mais plus étonnant est ici Mallarmé, « levant au nombril la baptiste ». Il s’agit de se faire plaisir, en un onanisme linguistique bien senti, mais aussi « d’offusquer le bourgeois », selon le mot de l’anthologiste aimablement coquin.
L’on a beau être de la Pléiade, classique, romantique ou surréaliste, l’amour, ses douceurs et fureurs spermatiques et utérines sont toujours au rendez-vous, nonobstant les choix stylistiques. Cinq siècles tard, à Clotilde de Surville répond Grisélidis Real qui, en 1965, commence avec ardeur :
« Par le grand lys noir de ton sexe
Et par la douceur veloutée
De ses mandarines jumelles
Dans la tiédeur de tes broussailles »
Toutes les gammes de l’éros se conjoignent en ce florilège : tendresse, obscénité viriloïde, humour salace, grivoiserie, amoureuse séduction. Mais aussi bonheur, comme à l’occasion de cette femme de Lettres du XVII° siècle, Marie Catherine Desjardins, dite Madame de Villedieu, dont le sonnet, et son dernier tercet, soit la chute, suffisent à nous rendre rétrospectivement amoureux d’elle :
« Une douce langueur m’ôte le sentiment ;
Je meurs entre les bras de mon fidèle amant
Et c’est dans cette mort que je trouve la vie ».
L’on sait que ce sonnet fut jugé en son temps scandaleusement libertin, alors qu’une liaison passionnée l’attacha longtemps à Antoine de Boësset, sieur de Villedieu.
Avec modestie, Marcel Béalu (1908-1993), lui-même poète, n’a pas cru devoir y faire figurer ses propres productions. Aujourd’hui, c’est avec justice que l’éditeur adjoint quelques-uns de ses vers : « Ses jambes sont la prairie sous-marine / Une palourde noire y dort / Qui ne s’entrouvre que pour moi ».
Cette splendide et abondante anthologie, précédée par l’amusante liste d’un « petit glossaire de la langue érotique », n’est évidemment pas la seule du genre. Parue initialement en 1971 dans son édition originale, à l’époque de la libération sexuelle, la voici enrichie de plumes féminines, de surcroit illustrée avec une douce fantaisie épicée par Louise Bourgoin. Suave souvent, raide et mouillée parfois, elle mérite de figurer aux côtés de celle libertine et débridée de Pierre Perret[1], chanteur facétieux ou de celle de Jean-Paul Goujon[2]. Car, à toute époque, Eros est en enfer, ou au paradis des bibliothèques. Et puisque six siècles de poésie galante et gaillarde nous ont précédés et sont libérés, reste à souhaiter que son élégance et sa verdeur puissent rester préservées, continuées, renouvelées par nos descendants que la pruderie et l’obscurantisme n’auront pas opprimés…
Photographie : T. Guinhut.
Puisque voici un demi-siècle que fut publié cet ouvrage dirigé de main de maître par Marcel Béalu, il fallait un addendum d’importance, donc La Poésie érotique d’aujourd’hui, cette fois sous la direction de Thomas Deslogis. Désir et liberté débridée semblent-être ici les maitres mots. Encore une fois chronologique, mais en vertu de poètes et poétesses nés avant 1975 et après 1985, la moisson charnelle oscille entre délicatesse charmante, stupre assumé et mauvais goût saligaud. Le tout comme il se doit autant hétérosexuel qu’homosexuel, voir bisexuel.
Malgré quelques poèmes en prose, les vers libres ont la part belle. Quant aux traditionnels alexandrins, ils ont, semble-t-il, disparu du paysage contemporain. De même, trop souvent, la disparition du lyrisme et de la musicalité accuse une perte de dimension poétique, ce à quoi ne contribue pas une découpe arbitraire du vers qui saute à la ligne sans toujours de nécessité. Enfin une exigeante sexualité se fait couramment triviale.
Moisson abondante, car les auteurs d’aujourd’hui n’ont plus à craindre les foudres de la censure, voire de l’autocensure, la libération sexuelle des années soixante-dix continuant son œuvre. L’on ne publie plus guère de vers salaces sous le manteau, mais au su et au vu des maisons d’éditions et des librairies, même si les volumes et plaquettes restent trop souvent confidentiels. De surcroit ce sont ici une majorité de poétesses, qui, se débarrassant d’un mâle qui serait le mal, d’un machisme oppresseur, affirment leur droit, leur capacité et leur plaisir à fleurir la jouissance des sens et de la langue. Thomas Deslogis n’affirme-t-il pas en sa préface : « il se pourrait bien que l’érotisme définisse notre ère poétique »…
En son « Sacre sexuel » de 1976, Grisélidis Réal est ardente, voire violente :
« Perlées de foutres et de baisers
Nous sommes les Dispensatrices
De toutes vos damnations charnelles
Mâles châtrés aux phallus écorchés ».
L’on s’y attendait, le romancier misérabiliste bien connu Michel Houellebecq est plus que flasque et tristounet dans son recueil La Poursuite du bonheur :
« Ils mourront c’est certain, un peu désabusés,
Sans illusions lyriques ;
Ils pratiqueront à fond l’art de se mépriser,
Ce sera mécanique ».
Plus suave et émouvant, Sony Labou Tansi célèbre un « Sexe orange », dans une inspiration cosmique :
« Voici que l’univers s’arrête
Aux pieds de cette énorme âme
Qui me rend si fragile […]
Je me penche ombre foudroyée
Sur la planète de ton sein nu »
Pierre Vinclair essaie « d’être beau comme un animal / libre, rugissant au dos de la terre » ; Etaïnn Zwer, « voix forte de la poésie queer française », confie « je m’échoue dans toi / parmi les banderoles des manifestations », sans réellement nous toucher, tant le militantisme ne fait pas tout. Hugo Fontaine préfère la gourmandise :
« Je mange le pépin, je gobe tes rythmes,
Dans l’interstice je passe la tête, /
pour y découvrir notre espèce animale »
Autre gourmande, Lucie Lelong s’exalte : « Reine, mon rein est ivre des rivières utérines », quand Clara Ysé est toute passion : « Tu poses tes missiles et dans la planque où je t’écris / Dans mon sexe la terre et toi panthère dans ma nuit ».
Il est fort délicat de comparer deux anthologies quand l’une présente la quintessence de cinq siècles, l’autre seulement de cinq décennies. Forcément la seconde ne bénéficie guère du filtre du recul ; le temps critique n’ayant que peu fait son œuvre. En conséquence il est à craindre que cette dernière paraisse manquer de discernement et de concision. L’anthologiste, Thomas Deslogis, n’est pas en cause : il fait au mieux avec ce que les poètes – trop souvent peu poètes – proposent. Malgré d’indéniables beautés, trop de trivialité, de petitesse médiocre, de crudité…
L’illustratrice de ce diptyque d’anthologies bellement cartonnées et reliées, dignes d’être collectionnées, Louise Bourgoin, s’est élégamment contentée du trait noir, sur fond blanc parfois, le plus souvent dans un suave lac de rose. Il y a parfois bien plus de poésie et d’allusif éros dans ses dessins que dans les poèmes qui l’avoisinent. Ses emmêlements de corps et ses baisers sont suggestifs et sans la moindre vulgarité ni crudité.
Si l’on veut trouver en un format plus habituel les classiques de l’érotisme, l’on se tournera vers un volume surabondant de la collection Poésie Gallimard aux 640 pages : Eros émerveillé. Le libertinage galant est fruité au XVIᵉ siècle, y compris dans ses blasons. À l’autre extrémité des siècles, les surréalistes déploient les prodiges de l’imagination pour s’enivrer d’amour et de sexe. Ainsi l’on voyage de l'érotisme le plus délicat jusqu’à la pornographie la plus intense. En trois cent cinquante poèmes, la voluptueuse anthologie déploie ses désirs, ses sensations et ses vertiges, sentimentaux, charnels, métaphoriques en diable. De Ronsard à Rimbaud, de Verlaine à Genet, de Louise Labé à Joyce Mansour, de Sade à Bataille, de Jouve à Calaferte, de Pierre Louÿs à Franck Venaille, de Michel Leiris à Bernard Noël, ils sont deux cents poètes, dont l’impudeur exquise, ithyphallique et sirupeuse, bouleverse la langue et les sens.
L’on peut se pencher exclusivement vers « 69 poétesses » érotiques de notre temps. Elles sont frémissement du désir, effleurement des corps, lèvres et souffles. Elles n’ont que faire des interdits, du carcan patriarcal, elles se veulent insoumises, donc libres. Elles ne sont plus les seules, face au masculin, à s’emparer de sceptre de l’éros. Si le chiffre du titre est autant hétérosexuel que lesbien, nul doute qu’il est à l’apogée, même inégal, de la langue. Ainsi, Ana Istarú chante à pleine voix :
« Une femme
a traversé l’aura d’une ville endormie,
la nuit de graphite.
Elle dénoue son sexe,
s’enfonce dans ses entrailles.
Elle n’attend plus.
Ne revient plus.
Elle émet le chant bleu des baleines.
Elle jure d’aimer
un inconnu.
Une femme
célèbre
un hymen de feu
avec la vie. »
N’est-ce pas là une fulguration toute lumineuse…
Anthologie personnelle cette fois, puisque l’artiste interprète Catherine Ringer a choisi parmi l’œuvre d’Alice Mendelson un bouquet de textes sous le titre fort beau de L’Erotisme de vivre. Résistante d’origine juive, cette poétesse, qui vécut un grand siècle entre 1925 et 2025, se caractérise par un intense appétit de vivre. Elle aime les hommes avec une ardeur communicative :
« Temple à la somptueuse colonne irisée
Mon dard ailé
Mon frelon lourd et muet et avide
Enfoui dans le miel rayonnant du plaisir
Ô mon guide attentif au voyage tropical »
Vers libres enthousiastes, rares poèmes en prose, voici une découverte attachante qui ne peut que nous faire regretter de ne pas avoir connu cette Alice, dont le souriant profil orne la couverture : « Ouvrir les yeux sur toi, / entre deux transes / et vérifier l’aura de ton / sourire mettait / mon être en liesse ». Ou encore : « De l’oreille au menton, du cou à l’épaule, / je pars. Mes doigts suivent ta trace ». Ce livre est une joie, vous dis-je…
Reste à rêver de telles anthologies, plus largement internationales, même si le Chilien Roberto Bolano est brièvement présent dans celle de Thomas Deslogis. Suave aux amants, cruel aux poètes, qui célèbrent autant la surabondance que le manque, le dieu Eros, si fictionnel soit-il, n’a jamais achevé sa course dans nos artères en feu, dans nos langues ensalivées de poésie…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.