Arthur Koestler : Spartacus, traduit de l’allemand par Olivier Manonni,
Calmann-Levy, 2025, 300 p, 24,90 €.
Arthur Koestler : Le Zéro et l’infini, traduit de l’allemand par Olivier Manonni,
Calmann-Levy, 2025, 352 p, 22,90 €.
Arthur Koestler : Croisade sans croix, traduit de l’allemand par Denise van Moppes,
Calmann-Levy, 2025, 280 p, 21,50 €.
Arthur Koestler : La Lie de la terre, traduit de l’allemand par Olivier Manonni,
Calmann-Levy, 2025, 482 p, 22,90 €.
Arthur Koestler : Les Tribulations du camarade Lepiaf,
traduit de l’allemand par Olivier Manonni,
Calmann-Levy, 2025, 368 p, 21, 50 €.
Il est l’un de ces nombreux naïfs exaltés à avoir cédé à l’espérance communiste. Heureusement échaudé, il en reviendra ; pour devenir un antistalinien farouche. Entre nazisme et communisme, l’ironie d’un Arthur Koestler, grand fresquiste romanesque s’attaque férocement aux avatars du totalitarisme. De Spartacus au Zéro et l’infini, ses personnages adressent à la liberté un cri désespéré. Outre un ces deux titres essentiels, les éditions Calmann-Levy rééditent, en de nouvelles traductions, trois autres œuvres, parmi lesquelles Croisade sans croix, LeCamarade Lepiaf, et La Lie de la terre, même si l’on ne saurait ignorer ses essais, dont Suicide d’une nation, qui emprunte un titre programmatique, ou encore ses textes autobiographiques, comme Hiéroglyphes. Il n’est jamais trop tard pour sortir de son purgatoire l’espoir et la rage d’un écrivain coincé par les cendres de l’Histoire entre Kafka et Orwell…
Né en 1905 en Hongrie, parmi une famille juive de Budapest, Arthur Koestler écrit d’abord en allemand, puis en anglais avant d’être naturalisé britannique, pour mourir en 1983 à Londres. Entre temps, son existence aura été secouée par le sionisme, un séjour en Palestine, d’autres en Union Soviétique (il ne témoigne alors qu’en privé de la famine qu’il découvre), par des reportages pour un journal anglais pendant la guerre franquiste – qui devinrent Testament espagnol. Communiste fervent en Allemagne à partir de 1931, il doit se réfugier en France. Mais en 1938, il quitte le parti communiste, à cause des procès et des purges de Moscou. Antinazi autant qu’antistalinien, est-ce à dire qu’il aurait été assez lucide pour devenir justement et absolument anticommuniste ?
C’est après la seconde Guerre mondiale qu’il publie un triptyque. Il est composé par Les Somnambules (1959), consacré à l’histoire des représentations du monde et à l’émergence de la raison. Puis Le Cri d’Archimède (1964) fait l’éloge de la créativité humaine ; et enfin Le Cheval dans la locomotive (1967) s’intéresse aux capacités d’autodestruction de l’humanité ainsi qu’à d'éventuelles solutions. Le tout avant de mourir à Londres en 1983.
Tant qu’à écrire un roman historique, lorsque l’on s’appelle Arthur Koestler, ne faut-il pas choisir un héros malheureux de la liberté ? En une sorte d’alter ego fantasmatique, ce sera Spartacus. Le titre allemand, Der Sklavenkrieg, soit La Guerre des esclaves, devient pour nous, plus laconiquement : Spartacus. Cet emblématique esclave révolté devient un « meneur de foules » qui faillit bouleverser de fond en comble l’empire romain. L’épopée reste prenante, entre le tableau des conditions de vie pitoyables des esclaves et celui plus enviable du pouvoir qui, après avoir vacillé, finit par l’emporter, fomentant une revanche impressionnante en faisant crucifier des milliers de victimes le long de la fameuse Via Appia.
Le roman se déploie en quatre parties, depuis « L’ascension », jusqu’au « déclin ». Il s’achève sur une dimension christique, soit « La certitude qu’il y en aura toujours un pour recevoir le Mot, puis monter sur la Croix, jusqu’à ce qu’enfin le Dernier fasse triompher la Justice et la Bonne Volonté ».
Héros apparemment bienveillant, Spartacus est contraint, pour édifier son utopique « Etat du soleil », de se montrer tyrannique, lui-même asservissant et assassinant à son tour. Dérive du pouvoir, ou perversion originelle ?
Spartacus mérite sa réputation. S’appuyant sur une réelle documentation historique, haut en couleurs, fertile en émotions, en scènes colorées et bruyantes, il emprunte un passionnant souffle épique jusqu’à la tragédie collective.
Le romancier prévenait, dans un de ses opus autobiographiques, Hiéroglyphes[1]: « Spartacus est le premier roman d’une trilogie consacrée à l’éthique de la révolution, au problème de la fin et des moyens. Dans le deuxième, Le Zéro et l’infini, le problème est replacé dans un décor contemporain ; dans le troisième, Croisade sans croix, il est posé sur le plan psychologique ».
Livre iconique d’Arthur Koestler, publié en 1940 en Angleterre sous le titre de Darkness at Noon, Le Zéro et l’infini mérite bien son titre français, qui semble à peine affleurer du néant. Néant dans lequel sombrera le malheureux héros dénommé Roubachoff. Ancien cadre dirigeant du parti communiste russe, il est arrêté, traduit en justice, soumis à d’infinis interrogatoires dépourvus de sens, à la torture psychologique et physique, et finalement exécuté. De quoi est-il coupable, sinon de trahison, de « déviationnisme », ce péché capital de la directissime collectiviste, alors que ses dénégations se retournent infailliblement contre lui ? Il se sent néanmoins contraint d’endosser une foultitude de délits imaginaires, de façon à ne pas contrecarrer la Révolution, ce dernier concept étant assurément plus saint que toute divinité. Une ligne inexorable s’impose : « Le Parti n’a jamais tort, camarade. Toi et moi, nous pouvons nous tromper. Mais pas le Parti. Le Parti est quelque chose de plus grand que toi et moi et que mille autres que toi et moi. Le Parti est l’incarnation de l’idée révolutionnaire dans l’Histoire. L’Histoire ne connait ni scrupule ni hésitation. Inerte et infaillible elle coule vers son but. À chaque courbe de son court, elle dépose la boue qu’elle charrie et les cadavres des noyés ». L’on trouve là une image synthétique des procès de Moscou, qui permit au roman de rencontrer un réel intérêt lors de la vague anticommuniste qui parcourut la période de la Guerre froide. Au contraire, les suppôts du stalinisme, Sartre et Beauvoir en tête – qui le traitèrent d’ordure – vouaient aux gémonies Arthur Koestler, alors que l’intelligentsia communiste (un oxymore) clouait le traitre au tréfonds de l’abjection, le menaçant de mort !
Plus qu’un témoignage, car Arthur Koestler a servi en toute servitude le parti communiste entre 1831 et 1839, c’est une ode tragique à l’amertume, une stèle d’abrutissement face à l’esprit de masse qui solidifie un parti politique dirigeant, et qui broie la moindre dissidence, sans égard ni remord à l’égard de l’individu. Infâme excrément de la conception de l’Histoire de Hegel et de la tyrannie marxiste… À la lisière du roman et du pamphlet, cet ouvrage désespéré mérite son brevet d’antitotalitarisme ; même s’il est loin de l’universelle puissance de son rival : 1984 de George Orwell.
Encore un jeune enthousiaste du communisme dansArrival andDeparture, étrangement traduit par Croisade sans croix. Peter Slavek sort de prison pour avoir exercé des activités communistes, et fuit en héros bafoué la Hongrie pendant le printemps 1941. Il parvient à débarquer clandestinement à Neutralia, terre d’asile qui est peut-être un équivalent de Lisbonne. Espérant recevoir un visa pour l’Angleterre, son objectif est de s’enrôler dans les forces alliées. Hélas, la bureaucratie n’affiche qu’indifférence et cynisme. Seule la rencontre d’une Française, Odette, lui rend espoir, non sans qu’il en devienne amoureux. Nouvelle déception, elle part vers l’Amérique. En une curieuse réaction psychologique, son désespoir lui fait développer une handicapante paralysie à la jambe droite. Il lui faudra le concours de Sonia, une psychanalyste, qui lui offre un toit, pour plonger dans l’antre intime de ses malheurs autant que dans les tréfonds de son besoin de militantisme. Peter va chercher à comprendre l’origine de ses maux et les raisons profondes de son adhésion à un système politique corseté. Comme si ce dernier était bien une maladie psychique ; ce qui n’est peut-être pas sans fondement. Dans une Europe en voie de démembrement, les idéaux et les fanatismes totalitaires s’écroulent. Comment une réelle éthique pourrait-elle s’en tirer ? D’autant qu’un fasciste tente de convaincre notre anti-héros du bien-fondé de sa cause ! Dégouté, plutôt que de s’embarquer lui aussi vers l’Amérique, il fonce tête baissée pour défendre la liberté au prix de la torture et de la mort. « Au lieu d’une guerre normale sur deux fronts, il s’agissait maintenant d’une triangulaire : d’un côté l’utopie trahie ; le deuxième, la tradition pourrie ; le troisième, la destruction organisée. » L’héroïsme des causes perdues est battu en brèche. Ainsi Croisade sans croix, ce fort sombre roman, semble-t-il dénier l’authenticité d’une foi politique dans un champ de totalitarismes.
Cette fois, il s’agit, non d’une fiction mais d’un récit autobiographique, celui d’un homme qui est, selon le titre, La Lie de la terre. Dès 1939, lors de l’entrée en guerre de la France, le Juif hongrois et ancien militant communiste, Arthur Koestler, est arrêté à son domicile. Aussitôt il est conduit manu militari au stade Roland-Garros, où sont parqués les « étrangers indésirables ». Ensuite vient le camp du Vernet, dans les Pyrénées ariégeoises, pour être condamné à des travaux forcés abjects. Fort heureusement, il estlibéré en janvier 1940, de façon à pouvoir rejoindre l’Angleterre où il rédige fiévreusement cette Lie de la terre, à la fois récit de l’internement et tableau de la France en pleine dégringolade. Le témoignage est vif, cruel : « Et la procession du désespoir allait s’allongeant, refluant vers ce dernier port, vers cette bouche béante de l’Europe, qui vomissait le contenu de son estomac empoisonné ».
L’on glosera encore longtemps sur l’identité des deux totalitarismes du XX° siècle : nazisme et communisme, aux origines socialistes communes, comme on l’ignore trop. En 1934, Arthur Koestler la pressentait-il ? En ses « tribulations», il va plus loin que le traumatisme infligé par Hitler. C’est en France que, rédigeant un rapport sur la misère des enfants immigrés en centres d’hébergement, il imagine ce roman, dont le manuscrit, envoyé à un éditeur antifasciste en Suisse, ne parut jamais : on ne le trouva pas assez communiste. Retrouvé en 1950 par son auteur, il ne le jugea pas digne de publication. Il fallut attendre 2012 pour le détromper, puis aujourd’hui en sa première et nécessaire traduction. Si l’antifascisme est flagrant dans Les Tribulations du camarade Lepiaf, l’on y devine déjà une sourde méfiance envers le communisme.
Le lecteur est d’abord un peu réticent devant une composition erratique. Le jeune Peter est coincé entre l’angoisse de ses parents juifs qui veulent le mettre à l’abri et l’attente d’un père adoptif, avant d’échouer dans un foyer près de Paris, appelé « L’Avenir». Quant au « camarade Lepiaf », ce n’est qu’un congénère, parfaitement secondaire, abusivement éponyme. Les péripéties, conversations et controverses sont parfois oiseuses et répétitives. « Journal mural » et journaux intimes complètent l’alternance des points de vue. L’on sait que l’auteur s’appuya sur un travail documentaire lorsqu’il visita un tel foyer.
Pourtant, une fois les fragments épars du tableau agrégés, cette micro-satire de société prend un relief étonnant. D’abord grâce aux personnages hauts en couleur : Roland le nain et Petit Hérisson, et les éducateurs : Clystéria, psychanalyste, férue de sa logorrhée, Furonclet, remplacé par Lampel et Moll, respectivement l’ouvrier et l’intellectuel. Entre les deux, Piete le Grand, Ulrich l’Opposition et Thekla l’Oie rouge. L’on devine les marqueurs politiques. Car les adolescents, au fait de la tyrannie hitlérienne et conscients de l’impéritie de la direction, s’érigent en « membres du collectif», fomentant « compétition socialiste pour l’épluchage des pommes de terre», « grève et insurrection armée », montant un procès pour « acquitter le voleur de chocolat victime du capitalisme». La phraséologie marxiste-léniniste est redoutable. L’on conçoit, à l’issue d’une fin ouverte, si « L’Avenir » du foyer est de l’ironie.
La gabegie grotesque devient satire au vitriol. Les polémiques politiques sont le reflet de celles des adultes, les méthodes d’éducation sont conspuées, en un condensé des « luttes de faction » de l’époque. Malgré l’apparence farfelue, le roman reste réaliste, troublant constant de la misère d’avant-guerre. Les enfants politisés à outrance, ou définitivement « bourgeois », ne sont en rien idéalisés, non loin de ceux qui peuplent l’île de Sa Majesté des mouches de William Golding. L’on doute alors que ces futurs adultes, s’ils survivent, préparent une génération meilleure que celle de leurs parents. Celui qui rêve de devenir un « vampire » quand il sera grand peut apparaître comme une prémonition du totalitarisme rouge.
À la lisière de la littérature concentrationnaire, des dystopies, des romans d'action et des pamphlets, l'œuvre est cohérente, quoique polymorphe.Peut-on réellement penser qu’Arthur Koestler acta sa définitive perte de foi envers tout communisme ? La violence de ses romans, l’acuité de ses textes autobiographiques, en font un puissant pétrin du siècle sanglant des totalitarismes.
La partie sur Les Tribulations du camarade Lepiaf
Fut publiée dans Le Matricule des anges, juillet 2016
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.