Claude Aziza : Pompéi-Herculanum et les cités du Vésuve,
Les Belles Lettres, 2026, 390 p, 29 €.
Vincent Jacq : Atlantides, L’Escampette, 2025, 176 p, 19 €.
Nous ne pouvons que rêver l’Antiquité gréco-romaine. Malgré l’indubitable abondance de ruines, de statues et d’écrits, parmi lesquels nous déambulons et étudions, il reste une part d’imaginaire, voire de fantasmes, si nous voulons faire l’expérience réelle des cités d’Athènes et de Rome, lors que leurs siècles de gloire ont été soufflés et brouillés par les siècles. Aussi une helléniste et latiniste, Jackie Pigeaud – hélas disparue puisqu’elle vécut et œuvra entre 1937 et 2016 – s’efforce-t-elle de revitaliser ce qui subsiste, et ce qui nourrit avec persistance notre présent, depuis ce thésaurus antique. Cette dimension intellectuelle fait ses preuves avec la plus grande efficacité, malgré des sites romains intenses comme Ostie ou Mérida, lorsque Pompéi & Herculanum ressuscitent leurs splendeurs enfouies sous les cendres du Vésuve. En revanche la promenade n’est que mentale si l’on pense au mythe platonicien qui fit tant gloser, celui de l’Atlantide, au point que Vincent Jacq puisse parler d’Atlantides, au pluriel…
Si l’on a parfois abusé de fantasmatiques révisions de l’Antiquité, qu’il s’agisse des films en péplum ou d’idéologiques récupérations, à l’instar du fascisme mussolinien, voire d’accusation de suprématisme culturel blanc par quelques wokistes, rien n’empêche de considérer avec sérieux l’apport gréco-romain. Esthétique, sémiologie, philosophie, médicine, n’ont-elles pas toutes leurs sources dans l’Antiquité ? Il a longtemps fallu conserver, retrouver, puis ranimer leurs richesses.
En son Rêver l’antique, où il ne s’agit pas d’onirisme nocturne mais de rêveries intellectuelles, Jackie Pigeaud – qui publia entre autres un volume sur la folie[1] – convoque d’abord les médecins Hippocrate et Galien. Une attention particulière s’attache à la mélancolie associée au génie selon le premier ou encore Aristote. De tels textes sont « porteurs d’une rêverie organisée qui parle des rapports de l’âme et du corps, du physique et du moral, de la créativité, de la nature et du droit, de la création du vivant, des modifications du vivant par le milieu, des rapports de la forme et de la matière ». Aussi notre essayiste ne rêve pas à bâtons rompus, mais en une pensée organisée.
Probablement l’inaugural rêveur à cet égard est-il Johann Joachim Winckelmann – le premier historien de l’art antique digne de ce nom – qui, au XVIII° siècle, n’a jamais dépassé l’Italie alors que la Grèce était sa terre d’élection, et auquel Jackie Pigeaud consacre deux chapitres éclairés ; l’Histoire de l’art chez les Anciens étant en 1763 fondatrice. Ce dans un ensemble formé d’une vingtaine d’articles et autres conférences, qui ne manque pas pour autant de cohérence. Et lorsque dix d’entre eux ont trait à la médecine, avec des perspectives vers Laennec ou Bichat, l’on découvre des travaux pour le moins inattendus, comme sur les « Sélénites et lunatiques ». Enfin une poignée de textes s’intéresse à l’esthétique et à la poétique : sur l’ekphrasis (la description de l’œuvre d’art) et sur la phantasia. Ou, plus curieux encore, une étude sur l’ivresse bachique. Reprenons notre lecture à l’ouverture, lorsque notre essayiste se demande « Sommes-nous prêts pour Renaissance ? » Ce qui semble à première vue anachronique. Mais à un second regard, le savoir ancien disponible permet de « se constituer une histoire, de s’assurer sur les fondements d’un passé ». Il plaide pour la communication des savoirs, pour une imagination culturelle, pour un humanisme encyclopédique, un peu à l’instar de Pline l’Ancien, dont l’abondante Histoire naturelle est en filigrane de cet érudit et brillant essai.
Jules Monod : La Cité antique de Pompéi, Delagrave, 1929.
Photographie: T. Guinhut.
Malgré son format modeste, ce livre d’art et d’histoire est une merveille. Abondamment et justement illustré, il oscille entre les rêveries littéraires et les investigations archéologiques pour révéler au mieux un mode désenfoui. Sous la plume et la direction iconographique de Claude Aziza, Pompéi-Heculanum et les cités du Vésuve nous propose bien des « promenades insolites », selon son sous-titre. Ce n’est pas l’album photographique qui vise au seul splendide comme ceux consacrés à Pompéi et Herculanum par L’Imprimerie Nationale[2], mais une sorte de manuel délicieusement fureteur, qui, outre les lieux de la tragédie vésuvienne, parcourt le témoigne de Pline le Jeune et les hommages de nombre d’écrivains, de Goethe à Nerval en passant par Théophile Gautier, de nombre de cinéastes...
Le document inaugural est le duo de lettres que Pline le Jeune adressa trente ans après la catastrophe à son ami Tacite. En effet, en 79 après Jésus Christ, le Vésuve projeta pendant deux jours les nuées ardentes, les débris et les cendres de son éruption entre Neapolis (Naples) et Stabies, engloutissant une poignée de cités, dont Pompéi et Herculanum, tuant de surcroit son oncle, Pline l’Ancien, qui l’observait depuis son bateau : « Une nuée se formait […] ayant la forme d’un arbre et faisant penser surtout à un pin. Car après s’être dressée à la manière d’un tronc fort allongée, elle déployait comme des rameaux […] elle s’évanouissait en s'élargissant : par endroit elle était d’un blanc brillant, par ailleurs poussiéreuse et tachetée, par l’effet de la terre et de la cendre qu'elle avait emportées. » L’on cite ici la lettre XXVI, entièrement reproduite à la fin de ce volume documenté. D’autres auteurs, Stace, Dion Cassius, évoquèrent cet événement qui fut fatal à la ville consacrée à Vénus.
Le Moyen âge et les siècles oublièrent non seulement la catastrophe, mais ces lieux. Il faut attendre 1738 à Herculanum, 1748 à Pompéi, pour que des fouilles soient entreprises. Et que l’expansion de cet univers romain gagne les esprits de manière exponentielle et contagieuse.
Claude Aziza structure son livre en quatorze « promenades ». Après « les deux Pline », voici le romantique Edward George Bulwer-Lytton, dont le roman Les Derniers jours de Pompéi[3], publié en 1834, fut inspiré par la découverte de l’amphithéâtre, de thermes, de mains objets, de corps piégés dans la cendre. Roman qui entraîna à sa suite des tableaux tragiques et, plus tard des films pléthoriques : « roman fondateur qui non seulement a bravé victorieusement les outrages du temps, mais qui, aujourd’hui, joint à ses qualités romanesques les vertus d’un manuel d’archéologie ».
« Cité des femmes », « héroïnes de papier », « Muses » et « drôles de dames », nombre de promenades mettent l’accent sur la féminité, les mères, le temple d’Isis… De plus, au XVIII° siècle, ce sont deux reines de Naples et une aventurière aux amours célèbres qui s’intéressent à Pompéi : deux Caroline et Emma Lyons. Plus tard, en 1860, Alexandre Dumas fut nommé Directeur des fouilles à Pompéi, avant de se passionner pour la peinture pompéienne et la Vénus callipyge, qui est aujourd’hui au musée de Naples. Ce denier faisant l’objet d’une promenade informée, soit celle du « Cabinet secret, aux scènes explicitement érotiques. Nerval chante les amours d’Octavie, dans un récit passablement morbide ; alors que le Danois Jansen offre à l’an 1903 Gradiva, fantaisie pompéienne, à laquelle le commentaire de Freud, en 1906 donnera un surcroit de postérité. Quant à la romancière Jean Bertheroy, c’est en 1905 une jeune pompéienne qui est amoureuse d’Hyacinthe, dans son roman La Danseuse de Pompéi. Evidemment les voyageurs, tels Chateaubriand, Stendhal ou même Berlioz, se pressent sur « les pentes du fatal volcan ». Ou encore Vivant Denon, amateur d’Herculanum. Tous au-delà de bien des « niaiseries romanesques et cinématographiques » qui abondèrent.
Les « fantômes d’Oplontis » sont ceux de la villa du même nom, auprès de celle de Poppée – dont on lit ici les le menu et les recettes de son « festin ». Là pullulent les bijoux et les pièces d’or, mais aussi les cadavres, dont celui d’un enfant réfugié contre sa mère, parmi des peintures murales aux rouges et aux ocres éclatants. Hélas Pompéi ne put échapper à un bombardement en juin 1943. Le mythe d’amour et de mort en est conforté. De surcroit, il est à craindre que le Vésuve ne dorme que d’un œil…
Au travers des gravures, des portraits, des tableaux, et bien entendu des photographies, c’est toute une histoire des passions pompéiennes, des découvertes, des fouilles successives qui se déploie. D’autant que récemment de nouvelles trouvailles ont afflué ; par exemple une méthode fiable pour déchiffrer les rouleaux de papyrus carbonisés semble voir le jour. Lira-on des pièces perdues, des poèmes oubliés ?
Chez Platon, les pages sur l’Atlantide sont de celles qui ont le plus fait miroiter les interrogations et les fabulations. Dans le Critias, mais surtout le prologue du Timée, deux paragraphes l’évoquent : « au-delà des colonnes d’Hérakles, cette île était plus étendue que la Lybie et l’Asie prise ensemble […] Or dans cette île, l’Atlantide, s’était constitué un empire vaste et merveilleux que gouvernaient des rois […] sut toutes les autres cités, elle l’emportait par la force d’âme et pour les arts qui interviennent dans la guerre […] Mais dans le temps qui suivit, se produisirent de violents tremblements de terre et des déluges. En l’espace d’un seul jour et d’une seule nuit funestes, toute notre armée fut engloutie d’un seul coup sous la terre, et l’île d’Atlantide s’enfonça pareillement sous la mer[4] ». D’après Platon encore, les Atlantes et les Athéniens ne peuvent éviter la guerre. Car leurs peuples sont absolument opposés. L’Atlantide, thalassocratie pervertie par la richesse, s’oppose à Athènes, cité austère et militaire. Parce qu’ayant conservé sa nature divine, Athènes l’emporte, avant que le cataclysme engloutisse l’une sous les flots, l’autre dans les abîmes souterrains.
Plus tard, le Romain Pline l’ancien, dans son Histoire naturelle (VI, 36,2), fit allusion à une île Atlantide, située au pied du mont Atlas, « traditur insula contra montem Atlantem et ipsa Atlantis appellata ». D’autres géographes et philosophes, comme Posidonios et Strabon, prêtaient foi à l’existence antérieure et à l’effondrement de cette Atlantide. Au point qu’entre les XVI° et XVIII° sicles, bien des savants se mirent en quête d’un tel continent, que l’on imaginait sis aux bouches occidentales de la Méditerranée, au large du Portugal ou du Maroc, voire dans un Atlantique que se disputaient les points cardinaux, sinon dans les glaces du pôle.
Traitant de ce mythe profus, l’historien Pierre Vidal-Naquet[5] affirmait que Platon, usant de sa socratique ironie, joue avec la fiction, de façon à faire accroire que l’Atlantide est le contretype d’une Athènes elle-même imaginaire.
Plus imaginatif, Vincent Jacq étend le concept de l’Atlantide originelle à maintes occurrences. Et pas seulement sous l’effet de submersions aquatiques. Il se livre à une enquête mondiale, parmi à peu tous les continents, à la lisière de l’essai et de l’autobiographie, en déployant les filaments du journal de voyage aux poétiques sensations et évasions. Ce à la recherche de « quelques tessons d’un monde qui s’efface ». Ainsi les « tesselles de terre sainte », le « berceau » de Gilgamesh, les plaines de la Perse ; en fait l’origine des spiritualités et de l’écriture. Pour ce faire, la boulimie du voyageur est presque incroyable tant il parcourt Bali ou l’estuaire du Tage, en un puzzle, une myriade d’impressions visuelles et civilisationnelles.
Pour Vincent Jacq, les Atlantides sont précolombiennes, toscanes ou japonaises, tant ces différentes civilisations ont sombré dans l’abîme des temps, éradiquée pour la première, éloignées dans l’Histoire et dans l’espace pour les deux autres. Ainsi « voyager est une autre façon de pactiser avec les puissances démoniaques ». Mais aussi de pactiser avec la « longévité tranquille » des peintures chinoises des Song.
Sinon apocalyptique, la tonalité de ce recueil de souvenirs est élégiaque. En témoigne la récurrence des « je me souviens ». Son écriture est ainsi faite : « la première graine qu’on enfouit dans les jardins est celle de la nostalgie ». Son charme est tellement prenant que nous consentons à lui pardonner en sa première page sa foi en un catastrophique réchauffement climatique : « des submersions inédites s’annoncent. Les banquises s’effondrent dans les océans des pôles […] la mer menace les piles et les ports ». C’est ignorer combien la fonte du pôle nord ne changerait rien au niveau des océans. Plus heureuse est la métaphore : « la lave des images de l’intelligence artificielle commence à recouvrir celles que nous avons crées ou que nous gardions dans nos mémoires ».
À l’instar des Derniers jours de Pompéi d’Edward G. Bulwer-Lytton, le roman fut l’espace où Pierre Benoit déploya son talent avec L’Atlantide, dans laquelle règne la fascinante Anthinéa. Gardons également une réelle admiration pour la bande dessinée de la féconde série des Blake et Mortimer : L’Enigme de l’Atlantide, publiée en 1956, qui recèle une civilisation avancée et un minéral qui est la source d’une énergie fabuleuse : cet orichalque mentionné par Platon.
[1]Jacquie Pigeaud : Folie et cures de la folie chez les médecins de l'Antiquité gréco-romaine. La manie, Les Belles Lettres, 2010. [2]Eva Cantarella & Luciana Jacobelli : Pompéi, Herculanum, L’Imprimerie Nationale, 2011 & 2012. [3]Edward G. Bulwer-Lytton : Les Derniers jours de Pompéi, Les Belles Lettres, 2007. [4]Platon : Timée, 25 a, 25 d, Œuvres complètes, Flammarion, 2008, p 1987. [5] Pierre Vidal-Naquet : L’Atlantide, petite histoire d’un mythe platonicien, Points, 2007.
:
Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.