Pics d'Astazou et Marboré, Gavarnie, Hautes-Pyrénées. Photo : T. Guinhut.
Au cœur des Pyrénées,
Entre Anie et Aneto :
Béarn, Bigorre, Luchonnais, Haut-Aragon.
Pas moins de seize semaines de marche, à toutes saisons, ont été nécessaires à Thierry Guinhut pour réaliser cet ouvrage, entre les pics d'Anie et d'Aneto. Sentiers de Grande Randonnée, Haute Route Pyrénéenne, mais aussi hors-itinéraires capricieux et inédits, en font en une invitation à la découverte entre Lourdes et Huesca, une encyclopédie des formes et des couleurs parmi les deux versants, français et espagnols. Géologie, histoire, enjeux économiques et écologiques animent le récit d'une découverte patiente et passionnée. Ce sont des traversées souvent solitaires, des cabanes et des refuges, des rencontres chaleureuses, mais aussi une réflexion sur la photographie de paysage. Béarn, Bigorre et Luchonnais, verts et nuageux, contrastent violemment avec l'Aragon des plus hauts sommets et des sierras extérieures, sèches et lumineuses. Influences atlantiques et méditerranéennes, vestiges romains et églises romanes, empreintes du paysan et du berger sur les terroirs ont modelé des paysages d'une étonnante diversité. De cols en canyons, de prairies en glaciers, de villages en piémonts, de crêtes en falaises - granit, calcaires et poudingues - le photographe sculpte les beautés autant que la fragilité des espaces montagnards, la fugacité des phénomènes atmosphériques et des lumières.
La Renaissance du Livre, 1999,
124 p, 140 photographies.
Pic d'Anie, Lescun, Vallée d'Aspe. Photo : T. Guinhut.
Cuyalar du Boué et Pic de Sesques, Vallée d'Aspe. Photo : T. Guinhut.
Vallée de Lesponne et Pic du Midi de Bigorre, Hautes-Pyrénées. Photo : T. Guinhut.
Mallos de Riglos, Huesca, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.
Rio Vero, Sierra de Guara. Photo : T. Guinhut.
Cirque de Troumouse, Gèdre, Haute-Pyrénées. Photo : T. Guinhut.
Pic du Midi d'Ossau et lac d'Ayous. Photo : T. Guinhut.
Museo de las Bellas Artes, Sevilla, Andalucia. Photo : T. Guinhut.
Lady Gaga versus
La Reine de la nuit
de Mozart.
Tous les goûts sont dans la nature ; chacun a le droit d’aimer ou de ne pas aimer ; toutes les musiques se valent… Que de scies relativistes n’entend-on pas ! Devant cette avalanche purulente de clichés aussi paresseux que vulgaires, l’honnête homme ne peut que constater la dégénérescence du bon goût, l’agonie de la culture, la mort par K. O. du jugement esthétique et moral. Ce n’est pas le numéro Un du box office, la tête de gondole de chez Universal qui nous dira le contraire, en bon rouleau compresseur des violoncelles massacrés : Lady Gaga en personne, la star mondiale, celle auprès de qui Lady Macbeth n’est qu’une larve pâle effarée (« qui c’est la meuf ? »)… A moins qu’un pur contre-fa descendu du piédestal nocturne de la Reine de la nuit la fasse vaciller… Lady Gaga contre la Reine de la nuit ! Tremblez, humains, le duel va être terrible ! Qui de la gaga et de Mozart finira étripé aux crocs sanglants de l’arène des gladiateurs, jetée aux oubliettes du temps?
Soyons indulgents envers notre Lady pas si gaga que ça. Son succès cosmoplanétaire a tout d’une machinerie aussi efficace que bien huilée. Savoir exploiter à ce point les mécanismes commerciaux et les ressorts des masses consommatrices n’est pas donné à tout le monde (encore moins à votre serviteur) ; en ce sens le talent marketing de la poulette semi-blonde (et de son équipe, surtout de son équipe, peut-être) fait courir tout le poulailler des amateurs de pop, autrement dit de musique populaire. Nous ne jouons en effet pas dans la même cour : musique populaire contre musique savante ; le combat est fort inégal en terme de public potentiel et de moyens hollywoodiens mis au service du rentable et peu risqué business.
Autre indulgence requise : Bad romance, ce clip musical ultra fun, doué d’un rythme qui parvient à scotcher l’oreille -y compris d’un amateur passionné des Variations Goldberg de Bach- s’impose d’abord par son look scénique. Ces dames plastifiées de blancs sortent de cercueils incubateurs profilés blancs pendant que la Lady anorexique s’exhibe dans une baignoire, puis noire dans son miroir. D’un air comminatoire, elle nous pulpe ses grands yeux vides et surmascarisés. Saisie à bras le corps, elle est violentées par ses partenaires, avant de paraître la semi-déesse sacrificielle au milieu de ses blafardes compagnes de chorégraphie, pendant qu’un groupe d’hommes assis la contemple froidement s’agiter. En bikini résille et faux diamants, elle fait un quatre pattes félin, offre son pubis plat aux regards aussi glacés que leurs vodkas à des mercenaires aux semi-masques d’or, d’argent et de cuir, aux tatouages de tribus urbaines, tandis qu’une sorte de chien-chat ivoirin aux canines déroutantes baille à s’en décrocher la fureur. L’on croit connaître le fin mot lorsqu’un de ces fiers messieurs appuie sur un bouton qui enclenche le décompte d’enchères astronomiques. Avec une lascivité saccadée, notre belle au blond de perruque de fin de série, notre belle aux bouchons de carafe, parfois sous une douche d’air que l’on devine très chaud, agite son piètre sex-appeal avant d’arborer une costume de verte batracienne au squelette monstrueusement reptilien en surbrillance, et de laisser derrière elle une traîne à gueule d’ours blanc en se dirigeant vers la chemise noire ouverte du vainqueur… C’est là que bodys rouges roulés sur le sol, lèvres rouges interviennent, en ce que l’on peut qualifier de métaphore sexuelle, au point que le mâle paraisse s’embraser dans un feu jaune. La flambeuse du culte solaire a finalement eu le dernier mot du sacrifice sur la fatuité du macho.
A ce dandysme kitsch et cette esthétique postmoderne, à cette tradition relookée de l'initiation au satanisme solaire, s’ajoute un soupçon de sadomasochisme dans la lignée d'Edgar Poe. Pensons d’ailleurs à son autre succès « Paparazzi », dans lequel, poussée d’une terrasse par un lover effrayé par les photographes, elle s’écrase sur les dalles pour réapparaître dans un fauteuil roulant en Frieda Kahlo luxueusement mécanisée, puis revivre intensément, telle un phénix… Il serait cruel de compter les emprunts de notre gaga aux artistes contemporains. Musicalement hélas, malgré une rythmique vocale efficace, la soupe aux clichés pops, le rythme tribal à la limite de la parade militaire pour exciter les jeunes troupes des tortilleurs de hanches discos, cela ne dépasse qu’un quart de huitième d’instant la plus totale indigence.
Sauf que la chose est également calculée selon les termes du retour sur investissement : la subreptice présence de la vodka Nemiroff[1], d'ailleurs associée à la virilité sexuelle de nos buveurs faussement placides, est de toute évidence une stratégie publicitaire répondant aux desiderata des annonceurs et financeurs du clip.
Résumons : esthétisation d’un érotisme morbide, exhibition vente de la femme à des mafiosi muets et bouffis d’orgueil : les féministes vont être ravis. S’il s’agit du comportement sexuel correct de nos adolescents en formation, de leurs fantasmes mis à nu, faut-il s’inquiéter ? Probablement pas tant que ça : la distanciation de la fiction, la catharsis sont pour beaucoup dans l’intérêt ironique que l’on peut y porter. Et n’oublions pas que la Lady a le dernier mot sur le désir des hommes auxquels elle ne cède rien. L'allumeuse reine solaire a carbonisé les machos. Bien fait.
Quant à la Reine de la nuit, dont ce deuxième air célébrissime -tiré de La Flute enchantée de Mozart, faut-il le rappeler ?- montre l’ébouriffante cruauté d’intention, puisqu’elle tend un poignard à Pamina pour qu’elle exécute Sarastro, l’imagination de mille metteurs en scène et costumiers ne s’est pas privé de la parer d’atours nocturnes et étoilés, fascinants ou grotesques tour à tour…
Du point de vue moral nos deux nanas ne sont guère dissemblables. L’une vend sa danse de Salomé de bordel de luxe au plus offrant, puis les snobe de la plus définitive et frigide manière ; l’autre engage sa fille au meurtre. Les chiennes de luxe ! Mais après tout la première n’oblige personne à faire comme elle. La seconde n’offre en fait qu’une épreuve initiatique qu’il faudra dépasser. La Reine de la nuit n’est que l’image de la tentation criminelle qu’il faut repousser sur la voie de la sagesse finalement atteinte. En ce sens le livret de l’opéra de Mozart est bien supérieur au synopsis du gaga clip. Musicalement, il n’y pas photo, pour employer une image familière. La technique vocale requise pour régner sur la nuit est évidemment hors de portée de celle qui en reste gaga. La qualité expressive à cent mille kilomètres stratosphériques. L’originalité mozartienne de celui qui créa le premier grand opéra allemand (sans compter le massif prodigieusement varié, élégant, émouvant, tragique, et j’en passe, du reste de ses opus) n’est pas à démontrer. On n’a plus qu’à suggérer à Lady Gaga, de se faire metteur en scène pour Mozart : le résultat serait sûrement excitant pour l’œil autant que pour l’intellect…
C’est sur Facebook que votre serviteur avait eu l’idée de lancer ce duel en proposant deux vidéos venues de You tube. Lady Gaga remporta trois fois plus de suffrages. Rien d’étonnant. Quoique nombre de mes amis soient mes élèves de lycée -au demeurant aussi sympathiques que méritants-. Mais l’art est-il démocratique ? Heureusement non. Bien sûr, vous avez le droit de préférer la laide Lady à la Reine de nos fantasmes nocturnes et meurtriers. Mais personne n’empêchera le bon goût, le goût élevé, résultat d’une sensibilité raffinée et d’une éducation à l’art et la culture, de placer au sommet l’art mozartien, et presque au plus bas la pop vocalo-instrumentale gaga… Ajoutons, cela va sans dire, qu’il ne s’agit pas d’une position passéiste. Dans cent ans Mozart chantera encore, quand Lady sera définitivement gâteuse. Et aujourd’hui des compositrices font des prodiges : essayez, de Kaija Saariaho, L’Amour de loin…
Umberto Eco : De Bibliotheca, traduit de l’italien par Eliane Descamps-Pria
L’Echoppe, 1985, 31 p, 7,70 €.
Robert Darnton : Apologie du livre, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-François Sené,
Gallimard, 2011, 240 p, 19 €.
Umberto Eco et Jean-Claude Carrière : N’espérez pas vous débarrasser des livres,
Grasset, 2009, 312 p, 18,50 €.
Nolens volens, l’avenir du livre est en question, voire jusqu’à la condamnation sans appel de ce média papivore et topophage, tant il encombre par ses accumulations avalancheuses nos lieux de vies, nos bibliothèques privées et publiques. Devant la catastrophe inévitable, allez hop, on numérise tout le fatras, on regarde défiler toute la culture du monde sur nos IBooks et autres IPads ; nous voilà tranquilles pour l’éternité… Est-ce si prudent ? Chacun à leur manière, Robert Darnton, directeur de la Bibliothèque de Harvard, et Umberto Eco, le sémiologue et l’écrivain duLe Nom de la rose, répondent à nos interrogations, sans anti-modernisme ni nostalgie excessive, mais en se faisant les ardents défenseurs de ce livre qui, résolument, a encore un large avenir devant lui.
La perte irréparable de la médiévale bibliothèque incendiée du Nom de la rose amène son auteur à veiller sur nos bibliothèques contemporaines. Un instant, Umberto Eco délaisse les essais érudits aux perspectives fascinantes, comme L’œuvre ouverte, et les sommes romanesques visionnaires, pour s’interroger sur les destinées fatales de nos livres et de leurs écrins. Ce pour commettre, le temps d’une allocution, une plaquette aussi mince qu’encyclopédique. Que l’on retrouvera peut-être dans La Memoria vegetale et altri scritti di bibliofilia[1], lorsque ce recueil sera enfin traduit.
En ce De Bibliotheca, au charmant titre latin, Eco s’appuie sur deux bibliothèques mythiques : celle d’Alexandrie et celle borgésienne de Babel. Mais aussi sur deux lieux exemplaires : la bibliothèque de l’Université de Toronto et la Sterling Library de Yale. Car ces deux entrepôts, aussi réels que magiques, disponibles et abondants sont « ouverts ». On ne se rend pas en ces temples laïques en vue d’un seul livre, mais dans l’état d’esprit de qui vient fouiller les rayons des bouquinistes et tend à élargir son univers par le biais des surprises, des découvertes impromptues ; quand ce qui était non-savoir se fait soudain savoir…
Les pires ennemis des livres et des bibliothèques privées et publiques ne sont pas seulement les insectes, le soleil, l’humidité… Ce sont leurs consommateurs et producteurs mêmes : lecteurs et éditeurs. Les lois économiques contraignent aux mauvais papiers, aux brochages collés et non cousus, et à des prix prohibitifs quand les livres sont noblement conçus et destinés à un rare public. On ne prendra comme exemple à cet égard que les beaux volumes des Belles Lettres, consacrés aux classiques bilingues, grecs et latins, allemands et italiens[2]. Hélas, trop souvent, le livre est fait pour être consommé, maltraité et jeté, ou vous ne lèguerez que des liasses de miettes à vos petits-enfants… Trop cher, il sera photocopié, dans le cadre de ce qu’Eco appelle la « xérocivilisation », ou pis encore mis sur microfilm, et (ce qu’Eco ne peut signaler, car il écrit en 1993) sur des sites internet pour être balayé dans le défilement stupide et sans écho de l’information pléthorique, éphémère. À moins qu’il y trouve une nouvelle vie pour un nouveau lecteur, grâce à l’impression à la demande, grâce à un nouvel éditeur exhumant un trésor autrement perdu…
Tout beau texte vaut pourtant par son support. La machine, l’écran, le smartphone stockent la quantité sous un moindre volume. Quoique la page web puisse être fort esthétique, permet-elle de lire avec la même intensité de méditation, comme avec le simple écrin du livre entre les mains ? A notre sens, rien ne vaut la bibliothèque que l’on se constitue pour soi -non sans le concours des sites (comme Gallica.fr) et des blogs[3]- pour quelques happy few, que l’on « déballe » (pour employer le mot de Walter Benjamin[4]) pour développer sa curiosité, multiplier ses connaissances, son empathie -voire ses antipathies- envers le monde et ses personnages.
Qu’on se rassure, ce De Bibliotheca est publié sur papier vergé, sous une couverture qui a la pure sobriété de la beauté minimale. Texte et objet-livre s’unissent pour flatter le bibliophile que nous sommes, et pas seulement le « bibliomane » moqué par Charles Nodier[5]. Lire Eugène Sue dans une édition du XIXème illustrée par Gavarni, Aristote bientôt dans La Pléiade, Umberto Eco compilant l’Histoire de la beauté et l’Histoire de la laideur, sous les dehors parfait du livre d’art chez Flammarion, voilà qui décuple le plaisir du sens. Car le surhomme des bibliothèques, en sauvant les livres, sauve le monde…
Passant par les contraintes (dont le coût du papier) des éditeurs du XVIII°, mais aussi les lectures « segmentaires » des recueils de citations, Darnton s’inscrit dans une « histoire de la lecture ». Les auteurs médiévaux et des Lumières s’empruntaient les uns aux autres, en ancêtres du copié-collé, sans compter les éditions pirates : « autant d’éléments que l’on a tendance à croire aujourd’hui constitutifs du seul problème numérique. » En ce sens, l’avenir « passe par la connaissance des circuits du livre dans le passé ». De plus, invention de l’écriture, rouleau, codex, imprimerie, Ibook, rien n’assure la véracité des faits et du texte : notre essayiste s’appuie sur le Folio, ou 1ère édition complète, de Shakespeare, aussi sujet à caution que Wikipedia et autres buzz : « la stabilité textuelle n’a jamais existé avant internet ». Dès la première loi sur le copyright en 1710 en Angleterre jusqu’au pillage textuel contemporain, les bibliothèques restent pour lui l’assurance de la conservation des livres : une nouvelle technologie, un bug géant, peuvent rendre Google Book obsolète, l’effacer. La « mégabibliothèque numérique » doit alors être une chance, mais pas au prix de la disparition des imprimés, démembrés et microfilmés en vain. La démocratisation des savoirs ne se fera pas, souhaite-t-il, au prix d’une privatisation entrepreneuriale, mais d’une juste rétribution entre les parties : auteurs, bibliothèques et numériseurs. Quant à l’omniscience du cyberespace, elle est illusion : le livre numérique, ou hyper-livre, « viendra compléter la grande machine Gutenberg, non s’y substituer ». Certes, il s’agit d’un ouvrage érudit (une compilation de six articles) mais il est, de bout en bout, clair et stimulant. « Adepte enthousiaste de Google », Darnton reste inquiet de ses « tendances monopolistiques » : monstre vorace, inquisiteur, censeur, ou outil de liberté ? Qui restera incomplet, virtuel, sans les délices de l’objet, les parfums de son papier, la texture de sa reliure, cette parfaite prise en main du volume, du lutrin à la poche, cette magie sensuelle du feuilletage. Quoique l’on puisse également défendre la sensualité cristalline de la lecture et de l’image sur nos IPhone et nos ordis portables carrossés luxe par Apple ou Ferrari, il faut claironner haut et fort avec Umberto Eco : « N’espérez pas vous débarrasser des livres ».
C’est avec un autre passionné, bibliophile et collectionneur également, que l’auteur de ceNom de la rose, où l’on cachait une œuvre perdue d’Aristote, vient ici converser : Jean-Claude Carrière, scénariste nombreux (pourLe Tambour, d’après Gunther Grass, par exemple) et polygraphe heureux, ne serait-ce que dans sonDictionnaire amoureux du Mexique. Certes, ils plaident la cause de leurs reliques chéries : incunables, comme ce merveilleuxSonge de Poliphile[6]de 1499, ou les « incontournables » d’Eco : les éditions originales de ce Jésuite encyclopédiste et parfois délirant du XVII° : Athanasius Kircher… Tous volumes plus durables que les formats éphémères de nos outils numériques. Sans compter que lorsque le lecteur sur écran peut croire posséder aussitôt l’objet de son désir, il n’a, hors la connaissance qui est bien le premier but recherché, que des pixels fluides et prompts à s’évanouir. Autant collectionneur que navigateur de la connaissance, le bibliophile est « davantage intéressé par la quête que par la possession ». Souhaitons que les banquiers ne supplantent les vrais lecteurs et afficionados du livre ancien dans les ventes aux enchères… Reste que l’on peut collectionner des volumes bien plus modestes, mais délicieux au plaisir de l’intellect autant que du sens esthétique.
Mort du livre ? « Le propre des prophètes, vrais comme faux, est toujours de se tromper. » De la lecture à haute voix, en passant par le papyrus antique, par la rustique « bibliothèque bleue » des colporteurs, par la précieuse reliure armoriée en veau mort-né, jusqu’à l’hyper-circulation des textes entre blogosphère, Facebook et autres bases de données, reste le problème du choix par l’historien du livre. Mais la « labilité » de l’information et des techniques contemporains est plus dangereuse encore : saura-t-on conserver ce qui mérite d’être conservé, alors que ne le protège plus cette reliure inventée par les Iraniens de l’époque médiévale ?
Ajoutons aux passionnants, clairs, vifs, ponctués d’anecdotes et cultivés échanges d’Umberto et de son compère que le livre n’a pas besoin de batteries, de prise électrique. On le lira partout et toujours, malgré la puce cervicale qui nous connectera au réseau mondial, parce qu’aucune technologie n’est nécessaire entre lui et son lecteur, parce qu’on le cachera dans des bibliothèques que de faux murs escamotent, dans des caves, des grottes et des sables, si un Big Brother local ou mondial parvient à éteindre une branche ou l’arborescence entière d’internet…
Non, Google Books ne remplacera pas le livre. La photographie n’a pas tué la peinture, non moins le cinéma la radio ; les noirs vinyles menacés reviennent dans l’affection des auditeurs les plus déjantés et fétichistes. Un in quarto dix-huitième orné des textes de Voltaire et des gravures de Gravelot restera irremplaçable, les Clubs du Livre des années cinquante et les cartonnages NRF sont des objets parfaits. Aujourd’hui, quelques éditeurs courageux, outre la collection de la Pléiade, plutôt que des paquets de papier tranché et collé, nous proposent l’indispensable union du beau texte et du beau livre : Zulma avec ses deux coffrets jumeaux deNouvelles du jour et de la nuit[7]aux délices fantastiques mêlés d’effrois et de merveilles, par Hubert Haddad, ou encore Toussaint Louverture dont leLivre du Chevalier Zifarou leZuleika Dobsonde Max Beerbohm savent réconcilier la beauté plastique, à l’ancienne ou rouge fantasque, avec des curiosités littéraires savoureuses.
Thierry Guinhut
A partir d’articles publiés dans Art Press, mars 1985
Lac de Génos-Loudenvielle, vallée du Louron, Hautes-Pyrénées.
Photo : T. Guinhut.
Lamartine : « Le lac » élégie romantique.
Commentaire littéraire.
On dit qu’il n’y a de bonheurs que disparus. En effet, nous ne prenons trop souvent conscience de nos joies qu’après leur extinction, d’où la nostalgie, les clichés: « c’était le bon temps », « tout se perd », « aujourd’hui rien ne va plus »… C’est avec plus de noblesse de pensée et de beauté lyrique que Lamartine, grand poète du XIX° siècle, mais aussi homme politique et historien, auteur d’un Voyage en Orient, met en scène sa nostalgie en un cadre grandiose, dans « Le lac », poème tiré du recueil Les Méditations poétiques, publié en 1820. Comment expliquer que ces vers comblés de louanges fussent soudain ressentis comme la plus pure expression du romantisme français ? Nous étudierons d’abord le cadre naturel, puis la fuite du temps, pour terminer avec la poétique romantique.
C’est dans un cadre alpestre que Lamartine situe sa « méditation ». Il s’agit du Lac du Bourget, dans les Alpes françaises, en Savoie. La topographie montagnarde, quoique effectivement visitée par le poète en 1816 et 1817, n’est pas sans rappeler le goût pour les étendues lacustres des poètes lakistes anglais, Wordsworth et Coleridge. La simplicité de la nature (« sur l’onde et sous les cieux ») sa paix (« flots harmonieux ») gagnent le cœur du poète. Cependant, « rochers muets ! grottes ! forêts obscures » ou encore « noirs sapins » et « rocs sauvages » paraissent moins accueillants. Il n’empêche, ce tableau sauvage est pour le poète, beaucoup plus qu’un agréable jardin, une « belle nature ». L’adjectif mélioratif, élogieux, témoignant du registre épidictique, montre qu’au-delà d’un paysage montagnard jadis considéré avec indifférence ou effroi, Lamartine ressent la « délicieuse horreur » caractéristique des idées sur le sublime (mot employé par le poète) développées par Edmund Burke, à partir de 1759, dans sa Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du Sublime et du Beau.
L’immensité paysagère frappe l’esprit du poète autant que ses sens. « Silence » et « bruit» flattent son oreille en contribuant à la musicalité du texte par les assonances et les allitérations : « le bruit des rameurs qui frappaient en cadence », « zéphyr qui frémit » et « vent qui gémit »… L’odorat est « touché par les parfums légers de ton air embaumé ». La nature charme les passagers par « tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire ». Sans compter la vue, omniprésente : « noirs sapins », « astre au front d’argent », périphrase pour la lune, élément de décor indispensable à l’imagerie de la promenade en barque entre amoureux, ce qui deviendra un cliché, un chromo vénitien… De plus, la nature est personnifiée : « riants coteaux », « le roseau qui soupire ». Elle est capable d’émotions en accord avec les sentiments du poète et de son aimée, donc, comme eux, de lyrisme. Mais aussi de cruelle indifférence : ce sont des « rochers muets », une « forêt obscure ». Non seulement la montagne ne parle ni ne répond, mais elle est faite d’obscurité, au sens du mystère incompréhensible à l’être humain plongé dans le désarroi.
Désarroi d’autant plus vaste que le temps accordé aux amants est déjà enfui. C’est au bord du lac du Bourget que Lamartine rencontre en 1816 Julie Charles, en convalescence pour tuberculose. Une idylle se noue avec la jeune femme pourtant mariée, dont le double poétique s’appelle pour Lamartine Elvire, lorsque trop souffrante l’année suivante elle ne peut rejoindre le poète qui sera bientôt affligé par sa mort. C’est alors que ce poème est écrit. Ecrire, c’est ne pas encore vivre ou ne plus vivre (mais aussi revivre). Le poète rappelle un moment disparu : « Un soir t’en souvient-il ? ». L’imparfait « nous voguions » marque un moment qui n’appartient plus qu’à la mémoire. Un dialogue se noue alors entre celui qui a la plume à la main et celle dont il ne tient plus la main, entre le poète et une absente. Ce dernier lui rappelle leur promenade lacustre, leur communion amoureuse et la fait de nouveau parler. La magie de la répétition des paroles de la jeune femme parait la rendre à ces lieux et à ses bras où elle n’est plus. En un délicat hommage, il confie à sa « voix » ses plus beau vers, et cet hémistiche porté par le O vocatif : « O temps, suspends ton vol ! ». Elle parle grâce à « des accents inconnus à la terre », ce qui témoigne de sa musicalité angélique et de cette idéalisation de la femme que le poète a en commun avec Goethe dans son Faust : « L’éternel féminin nous emporte vers le haut ».
Le discours d’Elvire, sur quatre strophes, s’adresse au « temps » allégorisé. Non seulement elle lui parle comme à une idée devenue une personne, mais il a des ailes, puisqu’il doit suspendre son « vol » et des alliées, les « heures ». La métaphore filée de l’eau, « coulez », « il coule » s’achève par « le temps m’échappe et fuit ». La furtivité des prédateurs (« prenez avec leurs jours », « vous engloutissez ») est animée, on le devine, quoique Lamartine ne convoque pas la mythologie antique, par le dieu Chronos, son sablier et sa faux. La pathétique prière d’Elvire, demandant d’épargner leur amour, parait devoir d’abord être écoutée, étant donné la force de ses arguments : les « délices des plus beaux de nos jours » méritent l’indulgence ; les « malheureux » souhaitent d’être emportées par le temps, implicitement la mort. Mais ce ne sont que des arguments rhétoriques ; car « l’aurore va dissiper la nuit ». Vaine supplique qui doit conduire à l’acceptation et au « carpe diem » d’Horace : « jouissons ! ».
Moins stoïque, le poète qui écrit bien après le temps présent de ce « jouissons ! » et qui ne peut plus jouir de la présence de sa bien aimée, emprunte le langage de l’élégie : la plainte au sujet des choses et êtres disparus, des amours passés et irattrapables. L’abondance des points d’interrogation marque les questions rhétoriques adressées à un « temps jaloux » des humains autant que réponses, quand ceux d’exclamation marquent le désarroi et l’exigence du poète. Il a beau employer le discours injonctif (« parlez : », « Qu’il soit » et « Que ») de plus à l’anaphore comme pour renforcer sa persuasion, le temps écroulé par l’accumulation de ses effrayants synonymes, « Eternité, néant, passé, sombres abîmes », reste muet. « Muets » sont également les membres de l’énumération appelés à la barre de la défense : « O lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure ! ». Ils sont en fait alliés au temps qui les « épargne », contre le poète auquel ils opposent une fin de non recevoir. Il a beau tenter de jouer de persuasion en flattant les « riants coteaux » ou « l’astre au front d’argent », il n’exprime qu’un vœu : que la nature l’entende et conserve le souvenir de leur amour, que la nature puisse parler et dire : « Ils ont aimé ». Il y a là une croyance, probablement sans illusion, en la capacité de la nature de prononcer « de confuses paroles » pour reprendre les mots des « Correspondances » de Baudelaire, en le charme (au sens magique) du langage poétique qui sert de lien entre l’homme et une nature indifférente. Séparé d’Elvire, séparé de la nature, le poète choit dans la mélancolie.
L’inquiétude métaphysique paraît pouvoir se consoler grâce à la nature angélique d’Elvire, donc à l’existence d’un au-delà post mortem. La dimension philosophique de cette « méditation » fait partager au lecteur la vanité de la condition humaine devant l’immensité du temps qui dévore ses enfants et devant les mystères insondables de la nature.
Cette éthopée du poète est celle du romantique. Amour angélique et fusionnel, menacé, disparu, impossible et marqué par la passion qui aime jusque dans l’au-delà, et donc mélancolie, l’osmose (ou sa tentative) avec la nature sauvage dans un dialogue lyrique sont des topoï du romantisme. La nostalgie de l’en-deça et celle de l’au-delà sont caractéristiques du romantique, malheureux sur terre et dans le présent.
Lyrique, l’écriture romantique joue avec musicalité de l’abondance des personnifications et des images, de la perfection des alexandrins et des hexasyllabes, pour, dans ses « flots harmonieux » signer l’espace d’élection du poète, l’espace consolateur où le temps passé est rendu présent par les mots, où le langage porte pour l’éternité les émotions d’un être fugitif. Si la « sorcellerie évocatoire » (pour reprendre les mots de Baudelaire) est bien présente dans la poésie, elle reste contenue dans une métrique classique. Le romantisme révolutionne la sensibilité, non la forme de la poésie. Il faudra attendre le poème en prose baudelairien ou les audaces de Rimbaud.
Il n’empêche que Lamartine dans « Le lac » réalise avec succès en 1820 ce que l’on attendait depuis longtemps dans la poésie française. Certes Rousseau dans La Nouvelle Héloïse ou Chateaubriand dans René avaient su couler dans le moule de la prose poétique la sensibilité nouvelle au paysage montagnard et à l’amour passion, mais on n’avait pu égaler Les ballades lyriques de Wordsworth parues dès 1798 où « Mont Blanc » de Shelley en 1817. Avec Lamartine, la poésie a enfin suspendu son vol pour se poser, caressante et âpre, dans l’oreille des lecteurs pour qui un hémistiche que chacun avait rêvé de prononcer restera toujours si poignant : « O temps, suspends ton vol » ! Le recueil des Méditations poétiques apparaît donc en 1820 comme un manifeste de la nouvelle sensibilité, de sa consécration, à partir duquel s’engouffreront les grands romantiques français, d’Hugo à Nerval, en passant par Musset.
Mêlant de manière inédite dans « Le lac », dialogue adressé à la nature sauvage et élégie constatant la fuite du temps et des amours perdues, Lamartine apparaît enfin avec une stature équivalente à celle des grands lyriques anglais, plus précoces cependant. Ce n’est pas encore le romantisme larmoyant de Musset, mais, avec des moyens classiques, l’équilibre du verbe et d'une sensibilité passionnée. Peut-être Lamartine n’est-il si évocateur et si émouvant que parce comme Baudelaire dans « Le Balcon », dernier feu du romantisme de ses Fleurs du mal en 1857, il pourrait dire « Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses ». Mais aussi l’art de les regretter…
Le masque de la Tragédie et de la Comédie à la main, nous sommes tous en attente d’une joie, d’un avenir meilleur, d’un miracle. Souvent rien n’arrive. Samuel Beckett offre une image noire de cette situation récurrente dans sa pièce en deux actes et en prose En attendant Godot, publiée en 1953 et qui ne manqua pas de faire scandale. Né en 1906 en Irlande, il se fixe à Paris, publie quelques romans comme L’Innommable, mais c’est surtout son théâtre, avec Fin de partie ou Oh les beaux jours, qui lui valut la notoriété et le Prix Nobel de littérature en 1969, avant de décéder en 1989. Deux duos de vagabonds animent les planches : Pozzo et Lucky, le premier tyrannisant le second, tenu en laisse, ainsi que Vladimir et Estragon qui prétendent attendre un improbable Godot. Nous penchant sur le dénouement d’En attendant Godot, nous nous demanderons comment, à travers la pantomime absurde de deux clochards, Beckett parvient à nous faire partager sa vision tragique de la condition humaine. Deux clowns burlesques attendent en effet un mystérieux Godot sur le théâtre de l’absurde.
Dans cette pantomime, les didascalies sont nombreuses pour des gestes burlesques : chutes, pantalonnades de Vladimir et d’Estragon. Ce sont deux Laurel et Hardy d’un cinéma presque muet, des clowns aux noms ridicules, de burlesques bouffons. Ecoutons l’onomastique : l’estragon est une plante aromatique, qui vaut moins qu’un dragon, Vladimir à la consonance slave et au nom de cirque jouit d’un surnom infantilisant : « Didi ». Les anti-héros pratiquent le comique de situation, de gestes, de mots, de répétition. Les gags relèvent de la basse et piètre comédie, (pantalon tombé, corde qui casse) pour des clochards qui peinent à amuser, à moins qu’ils parviennent à émouvoir émeuvent par un pathétique dénué d’emphase.
De plus, leur incapacité à faire aboutir une délibération velléitaire vers des actes effectifs contribue à ce pathétique. Le langage est courant, voire familier, pauvre, bref, coupé de « silences », sans rhétorique. Ces épaves humaines sans horizon affectif, familial, professionnel ou artistique, dépourvu de culture, glissent vers le tragique devant le néant qui les caractérise. Dans leur pantomime tragicomique, le seul miracle serait la corde qui casse en les sauvant d’un suicide, d’une mort qui n’a pas plus de valeur que leur vie, mais en les privant de la liberté de choisir sa fin.
Autre miracle peut-être, Godot, ce personnage attendu, plus retardé que Tartuffe de Molière ou Athalie de Racine, puisqu’il ne vient jamais, écartant toute possibilité d’évolution dramatique. N’est-il qu’un homme, un « Monsieur » quelconque, un autre « clodo » pour approcher la sonorité de son nom ? En ce cas l’attente est grotesque, car le trio serait tout aussi pitoyable que le duo. Il est un attrape gogo (« Gogo » étant le surnom d’Estragon) un souvenir des godasses de ses trois traîne-godillots… Reste l’improbable possibilité que dans Godot il faille entendre « God », Beckett parlant d’abord anglais, donc Dieu. Il a effet une « barbe blanche » (attribut de la sagesse et de la pureté du père vénérable), il « punirait » en Dieu vengeur et jaloux de l'Ancien Testament et permettrait que nos deux compères soient « sauvés ». Vladimir demande « Miséricorde » et le garçon qui donne des nouvelles bien floues de Godot, prophète dégradé, Messie parodique, dit « je crois », mais bien plus au sens de l’incertitude que de la foi.
Est-ce enfin une allégorie de la mort, du néant ? Beckett affirmait en vieux renard qu’il n’avait pas la moindre idée de qui était Godot, nom qui revient cinquante fois dans la pièce. Cependant, comme pour Dieu, il n’y a pas de preuve matérielle de son existence. Il n’a de sens que dans son absence, que si les protagonistes croient en lui, restant le bâton de vieillesse d’une détresse pitoyable. Seul Godot les fait exister sur terre et sur une scène où le dénouement théâtral ne tient plus aucune promesse : Godot n'est pas venu, aucune résolution n'a établi un ordre, une justice, une métaphysique qui n'existent pas. Le « rideau », sans aucune nécessité dramatique, tombe sur la scène désertée.
Sur la scène vide, le décor n’a qu’un « arbre » absurde. Si « Seul l’arbre vit », est-il une trace de l’arbre de vie de « La Genèse » dans La Bible, ou signale-t-il que la vie végétative est supérieure à celles des personnages ? Sa présence est aussi absurde que les démêlés de Vladimir et d’Estragon, pauvre succédané de campagne, alibi de décorateur de théâtre ou parodie d’un sens divin. Effeuillé, arbre de mort, il ne permet que de se pendre, à moins qu’il reste une allusion à un théâtre mort (du moins pour Beckett) celui de Shakespeare, puisque c’est là un « saule », comme celui du suicide d’Ophélie dans Hamlet. D’ailleurs les délibérations des candidats au suicide font écho au monologue, célèbre icône théâtrale, « Être ou ne pas être » d’Hamlet, ce qui n’est pas sans laisser entendre une certaine intertextualité.
En un lieu improbable, un temps flou (« Le soleil se couche, la lune se lève. » ou « demain ») un seul fait inaccompli, voilà qui serait un pied de nez à la règle des trois unités chère à Boileau et au théâtre classique. Il s’agit bien, après le mélange des genres, comédie et tragédie, qui permit aux Romantiques de bafouer le classicisme avec le drame romantique, de fonder un « anti-théâtre », un « théâtre de l’absurde ». Il y a effet plus de « silence » que de paroles, une absence caractérisée d’action, ou alors elle n’aboutit pas, une attente à jamais irrésolue, un nœud lâche qui ne trouve pas son dénouement, où la scène d’exposition est aussi lacunaire qu’interchangeable avec la fin, des péripéties dérisoires… Cette déconstruction des genres théâtraux s’accompagne d’une érosion de la fonction de communication du langage, comme chez Ionesco dans La Cantatrice chauve, où les grands discours sont rendus impossibles, où une triviale stichomythie peine contre le silence. Dans les années cinquante, après le constat d’échec de l’humanisme et des Lumières devant la seconde guerre mondiale, la Shoah et le communisme totalitaire, des auteurs (sans compter Sartre et son philosophique L’Être et le néant) Adamov, Ionesco, Beckett, dressent le tableau d’une humanité abandonnée de Dieu (la « misère de l’homme sans Dieu », disait au XVII° Pascal), dénoncent le vide métaphysique et le tragique de la condition humaine livré à la finitude, à l’impossibilité du bonheur. Leur pessimisme est noir, on s’amuse avec les dés absurdes des mots. « Rien n’est plus grotesque que le malheur » disait Beckett.
Plus lacunaires que L'Etranger d'Albert Camus, sans identité ni utilité sociale, les fidèles de Godot ne lui adressent qu'un rituel vide, sans la moindre métaphysique. Ils sont pires, plus pitoyables en fait, que le héros absurde de l'auteur de La Peste. Le mouvement littéraire de l’absurde s’illustre avec l’essai d’Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, anti-héros d’une humanité acharnée à pousser la pierre de la vie sans jamais pouvoir la faire retomber de l’autre côté de la montagne. Parmi cet essai de 1942, l'écrivain notait en sa page conclusive : « Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers [...] La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ». Vladimir, Estragon et Godot n'enseignent rien ni ne sont heureux, quoique le bonheur n'ait plus de sens.
Vladimir et Estragon sont donc les miroirs d’une humanité désespérée qui ne sait plus que se divertir (au sens pascalien) d’une façon grotesque et pitoyable. Reste que ce théâtre, aux jointures de la tragédie et de la comédie, et aux personnages sans sens, n’est pas vide de sens : il parvient, y compris dans la tradition d’Horace, à « plaire et instruire », plaire avec une scénographie, un échange de répliques très novateur, un anti-théâtre ravageant les codes théâtraux. Certes, si toute passion a disparu, le tragique demeure, cependant bien loin de la tradition racinienne où l’on mourait du fait de ses passions et péchés, du fait de la fatalité et des dieux. Ce sens de l’absurde beckettien, où l’on ne meurt même plus, parvient également à instruire au regard d'une condition humaine où, autant que Dieu, la catharsis nous est refusée, lors d'un dénouement irrésolu. « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? », s’interrogeait le peintre Paul Gauguin dans un tableau pourtant situé dans les îles polynésiennes, ces lieux réputés paradisiaques…
Quelle autre porte de sortie peut-il y avoir à la douleur que la fin de la douleur, l’apaisement, le bonheur enfin… Dire son mal, surtout s’il est moral, est pourtant tout autant nécessaire, ce dont témoigne la cure par la parole devant le psychanalyste. Mieux encore, peut-être, le travail de l’écriture poétique permet-il de donner à sa peine une dimension expressive et esthétique. Dans le sonnet XII des Regrets, Du Bellay « pleure » ses « ennuis » : « Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante ». En chantant son mal, le poète parvient-il à l’enchanter ? Nous présenterons d’abord la pérennité du mal malgré le chant, ensuite la dimension d’enchantement qui permet de le dépasser, pour terminer sur la mission de la poésie.
Hélas, le tourment du poète ne cesse pas au moyen de l’écriture de ses vers. Du Bellay lui-même, grand sonnettiste de la Pléiade au XVI°, intitule son recueil entier Les Regrets. Ces derniers n’ont pas cessé, la plainte pathétique et élégiaque serre le cœur de l’auteur qui se sent à Rome exilé, au point que le sonnet XII se termine par l’image du « prisonnier maudissant sa prison ». Quelque soit le soin de Musset ou d’Apollinaire écrivant « Les mie prigioni » ou « A la santé », ils n’en restent pas moins enfermés, purgeant leur peine jusqu’au bout. Leur souffle poétique ne leur permet pas de s’envoler à travers les barreaux. « Cachot », « triste », « ennui », « sinistre », le champ lexical du « désespoir » hante sans cesse le texte. Au point de se demander si, pour Apollinaire, le ressassement par les anaphores et les comparaisons avec un « ours » dans sa « fosse » ou l’allusion évangélique à « Lazare entrant dans sa tombe », ne creusent pas encore plus le champ du désespoir. Au lieu de la fuir, l’écriture redouble la peine.
Baudelaire aura beau cultiver Les Fleurs du mal, il y aura au bout du recueil plus de mal que de fleurs, plus de « spleen » que d’ « idéal ». Jusqu’à la dernière partie, « La mort », cette autobiographie poétique ensemence le terrain aride de la douleur avec une application qui parait peu thérapeutique, sinon masochiste, ancrant le destin du poète dans un mal qui est à la fois défaite personnelle et mal-être durable, cultivé jusqu’à la lie, sans issue. Sartre dira que Baudelaire avait mérité et recherché son malheur. Peut-être parce que, dans la tradition romantique, il n’y a pas de grande poésie sans mélancolie. « Les chants désespérés sont les chants les plus beaux » ajoute Alfred de Musset.
En effet le mal et le malheur n’éteignent pas le chant. Ils le nourrissent ; au point qu’une secrète jouissance, une délectation assumée s’emparent du poète lorsqu’il compose. Le plaisir de Musset est tel qu’il affirme la supériorité esthétique de la douleur. Chanter est pour Du Bellay plus qu’un moyen d’expression, mais un bonheur sensible dans le rythme tournoyant des anaphores, des assonances et des allitérations, au point qu’il s’exalte et s’étourdisse comme un danseur ravi. Musset, dans « Le mie prigioni », n’est que brièvement incarcéré, mais il en profite pour apprécier maints détails : « les rayons de l’automne », « un réseau d’or », jusqu’aux « caricatures » des murs de son cachot qui « semblent des vers », tandis qu’Albertine Sarrazin veut s’ « évader dans les pavots », sommeil magique que seul le poème peut figurer.
Le mal est une réalité prosaïque, le chanter c’est lui donner la dimension de la poésie, c'est-à-dire, pour revenir au sens étymologique, d’une création, d’une œuvre d’art, qui doit perdurer au-delà de la douleur et au-delà de son auteur, par sa beauté, sa richesse expressive et intellectuelle. Ainsi, sachant cette fonction inévitable de la poésie, le poète fait plus que chanter son mal : il l’enchante.
C’est par l’enchantement, cette opération magique qui transmue la douleur en ravissement poétique transmissible que la poésie trouve son sens : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. » disait Baudelaire. En nouvel Orphée, le poète qui offre une forme langagière, plastique et musicale à son mal, apaise ceux qui viennent l’écouter : animaux les plus féroces, dieux des Enfers qui lui permettront de retrouver son Eurydice à la condition que l’on sait. C’est avec « la harpe thracienne » (en fait la lyre d’Orphée) que Du Bellay, dans Les Antiquités de Rome, entreprend « De rebastir au compas de la plume / ce que les mains ne peuvent maçonner ». C’est donc par enchantement que les mots du poète reconstruisent le réel perdu et dressent à son mal un monument de guérison : « je calme, je console, je guéris, / je ressuscite la morte » annonce Henri Michaux dans « Pourquoi faut-il que je compose ». Alors le lyrisme, ce chant sublime, a pour fonction de chanter, autant que d’enchanter, les sentiments personnels, mais ainsi universels.
Cependant, au-delà de ces lieux communs de la poésie que sont la plainte, la mélancolie et le chant des larmes, peut-être peut-on imaginer d’autres enchantements. La poésie parnassienne par exemple, qui, s’opposant au romantisme, veut évacuer sentimentalisme et émotion larmoyante, avec ses vers sculptés dans le marbre de la langue, son culte de « l’art pour l’art » : « L’art robuste / Seul a l’éternité » affirme Théophile Gautier, dans son recueil Emaux et camées. Théodore de Banville lui répond dans ses Odelettes : « Le poète oiseleur / Manie / L’outil du ciseleur » sur « Un métal au cœur dur ». La poésie est sculpture, elle n’enchante que l’art, au-dessus des vaines agitations du mal, humain, trop humain, « belle comme un rêve de pierre », pour reprendre le poème « La beauté », de Baudelaire…
Ou encore la poésie engagée, de Victor Hugo conspuant le coup d’état de Napoléon III dans Les Châtiments, à Aragon affichant la cruauté de l’invasion nazie, en passant par Eluard et son « Liberté chérie ». Les vers ne chantent plus le mal, mais le dénoncent, choisissant le camp de la paix, de la compassion et de la beauté, contre celui de la violence et de l’oppression. Même si ces deux derniers poètes ont hélas également exalté le communisme stalinien… Leur répond en 1979 le caribéen Dereck Walcott, dédiant « Forêt d’Europe » (Le Royaume du fruit-étoile, Circé, 1992, p 177) à son ami joseph Brodsky qui lui connut les travaux forcés du goulag :
« De main en bouche, à travers les siècles,
pain qui dure quand ont pourri les systèmes,
que dans sa forêt de branches de barbelés
un prisonnier tourne en rond, mâchant la seule phrase
dont la musique durera plus longtemps que les feuilles ».
Ainsi la poésie est un « pain » qui donne une longévité, sinon une immortalité, aux émotions, à l’art, aux combats de l’être libre contre les totalitarismes. Que la poésie soit lyrique et élégiaque pour chanter son mal, qu’elle se veuille magie langagière pour l’enchanter, que polémique elle veuille dénoncer le mal commis par les tyrannies et les tyrans, toujours elle doit nous enchanter. Un poème ne refermera pas une plaie, ni ne ressuscitera les morts. Mais le lecteur en reçoit un surcroit de vie. Compensation imaginaire, certes, mais d’autant plus nécessaire qu’on n’ennoblit pas l’humanité avec des crimes… Avec les modestes fleurs des vers et des rimes, avec des monuments poétiques, Sonnets de Shakespeare ou Sonnets à Orphée de Rainer Maria Rilke, oui.
Le « Bourgeois gentilhomme » fut fort surpris d’apprendre qu’il faisait de la prose. Probablement Molière le serait-il encore plus en apprenant que l’on écrit de la poésie en prose. Ce n’est qu’au dix-neuvième siècle qu’Aloysius Bertrand puis Baudelaire inventèrent le poème en prose, ajoutant une corde à la lyre de la Muse Erato. Cependant, dès 1800, dans sa Préface aux Ballades lyriques, Wordsworth rapproche ces deux opposés : « Non seulement une grande partie du langage de tout bon poème, même du caractère le plus élevé, doit nécessairement, exception faite du mètre, être conforme en tous points conforme à celui de la meilleure prose, mais également certains des passages les plus intéressants des meilleurs poèmes sont écrits strictement dans le langage de la prose, pour autant qu’elle soit de qualité. » S’il ne voulait parler que d’une écriture prosaïque dans le cadre de la métrique du vers, peut-on considérer qu’il ouvre la voie à la possibilité que la poésie puisse être écrite en prose ? Certes la poésie traditionnelle brille de tous ses pouvoirs grâce à la régularité du vers, mais la prose poétique puis la poésie en prose trouveront les faveurs des poètes qui veulent se libérer des contraintes. Cependant, au-delà de cette confrontation peut-être est-ce la nature de la poésie qu’il faut interroger.
Depuis Homère et Orphée, toujours le poète chante en vers épiques ou lyriques sur sa lyre. Inspiré par les muses nées de Zeus et de Mémnosyme, déesse de la mémoire, il diffuse son récit ou ses émotions grâce à la régularité du mètre et le rappel de la rime. Wordsworth ne déroge pas à cette règle : les Ballades lyriques sont en vers, même s’il permet à des formules prosaïques d’y résider avant les grands élans nostalgiques de « Tintern Abbey », adressés aux montagnes et à un fleuve, dont même en traduction française, on ressent le rythme et la musicalité grâce à des rimes et des assonances (présentes, quoique différentes en anglais) :
« Que de fois, en esprit, me tournai-je vers toi,
Ô Wye sylvestre, ô toi errante à travers bois,
Que de fois mon esprit s’est orienté vers toi ! »
Ainsi, de Shelley à Lamartine, les grands romantiques respectent le vers, chantant dans « Mont Blanc », « La tranquille caverne de cette enchanteresse, / La poésie »… et, dans un hémistiche inoubliable, « Ô temps ! suspends ton vol » de l’élégie fondatrice « Le lac » de ce romantisme français qui attendait son versificateur inspiré.
D’Hugo à Rimbaud, on se gardera bien d’oublier le vers rimé. Dès La Fontaine, nos écoliers identifient avec lui la poésie dont les plus grands moments lyriques culminent avec Baudelaire qui peut affirmer sans présomption dans un impeccable alexandrin : « Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses ». Sa musicalité rejoint par métaphore son célèbre « La musique souvent me prend comme une mer ! » Verlaine l’affirme encore : « De la musique avant toute chose ». Même s’il ajoute « Et pour cela préfère l’impair »… Car Verlaine écrit là avec des vers de neuf syllabes, cassant les mètres obligés. Un vent de liberté souffle sur le poème, préparant le vers libre qu’aimeront les surréalistes au XX° et Breton en tête. Le respect du mètre n’est plus alors la condition sine qua non de la poésie.
Déjà les préromantiques, Rousseau dans son roman épistolaire La Nouvelle Héloïse, usaient d’une prose aux accents musicaux et lyriques pour révéler dans la montagne « un séjour plus serein, d’où l’on voit dans la saison le tonnerre et l’orage se former au-dessous de soi ». Cette prose poétique, amplifiée par Chateaubriand dans René, n’était pas le poème en prose, mais elle le préparait.
C’est ainsi que Baudelaire, précédé par Aloysius Bertrand, auquel il rend hommage dans sa lettre-préface, imagine « le miracle d’une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme ». Ce sont les « Petits poèmes en prose », sous-titre du Spleen de Paris, paru à partir de 1862. Au-delà de la « singerie rimée » dénoncée par Baudelaire dans « Genèse d’un poème », la « sorcellerie évocatoire » de la poésie investit la prose grâce à sa musicalité et l’abondance de ses images. Ainsi, il va jusqu’à réécrire « La chevelure », originellement en alexandrins, pour en faire « Un hémisphère dans une chevelure » dont la prose chante indubitablement : « Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs ».
Suivant cette voie prometteuse, Rimbaud écrit dans « un dérèglement de tous les sens » les poèmes en prose des Illuminations ; nul doute qu’il veut s’affranchir de la règle des vers rimés dans laquelle il a pourtant excellé avec « Ma bohème » ou « Le bateau ivre ». Le XX°, de Segalen à Michaux, dans les explorations chinoises d’Equipée ou dans « Façons d’endormi, façons d’éveillé », trouvent « l’extase » en prose et « Une montagne dans ma chambre » qui n’a pas besoin du vers pour soulever le rêve par le langage poétique. Comparant le « bleu » de cette montagne avec « une faïence égyptienne, un petit hippopotame pharaonique », Michaux déploie l’image jusqu’à en faire le bijou culminant d’une œuvre d’art langagière.
Vain est probablement le débat entre vers et prose. La poésie comme « la vraie vie » de Rimbaud, est « ailleurs ». Non pas dans quelque choix technique, mais dans la capacité, au-delà du dire, à « évoquer », comme le montre Roger Caillois dans son essai Approches de la poésie. Musicalité et capacité de l’image inédite à nous entraîner vers l’autre monde de l’analogie, vers Les Portes de la perception, pour reprendre le titre d’Huxley (d’où les « Doors » menés par cet autre poète, Jim Morrison ont choisi leur nom), sont les conditions sine qua non du pouvoir de la poésie. En grec, poésie veut dire création. C’est une création magique, séductrice et propice à l’émotion et à la pensée, miroir des sentiments et d’un monde à lire autrement. Comme dans « l’Hymne à la beauté intellectuelle » de Shelley, elle est « l’esprit de la beauté ». Y compris lorsque Baudelaire, dans Le Spleen de Paris, s’attache « à la description de la vie moderne », à « la fréquentation des villes énormes ».
Probablement le vers restera-t-il longtemps le plus populaire. La chanson aime la rime, le rap et le slam la cultivent. Les quatorze vers du sonnet, forme parfaite de Pétrarque à Ronsard en passant par la « Dame noire » et le « jeune homme blond » des Sonnets de Shakespeare, forme oubliée, reprirent de la vigueur avec Baudelaire, Nerval et Rimbaud. Qui sait si, avec la perfection de son vers noble aux rimes précieuses, avec l’impeccabilité et l’élégance de sa démonstration, il ne fera pas demain de nouveau fureur ? Le vers n’a pas cédé à la consomption du lyrisme, il n’a rien perdu de son pouvoir de séduction. Malherbe comparait la prose « au marcher ordinaire et la poésie à la danse ». Nul doute que le poème en prose puisse également offrir une danse du cœur et de l’intellect. Le « marcher ordinaire » de Ponge, dans Le Parti-pris des choses, permet de faire danser la prose grâce aux images de « L’huitre » : « une formule perle à son gosier de nacre d’où l’on trouve aussitôt à s’orner ». Ainsi, le poème en prose ne signe pas la fin du vers, mais une possibilité supplémentaire, un univers parallèle de la poésie, comme Internet ne fait pas la mort du livre, il n’est qu’un livre un peu plus arborescent et en cela poétique, dans la bibliothèque privée autant qu’universelle.
Voulons-nous que nos enfants deviennent des idéologues violents du communisme ou de divers fascismes, noirs, bruns ou verts, nos garçons des fanatiques islamistes, nos filles des portemanteaux à burqas, que notre progéniture s’abîme dans la délinquance, la corruption et la misère, que nos descendants descendent les degrés de la civilisation jusqu’à la barbarie crasse? Il n’est cependant pas douteux que la clef du monde de demain soit l’éducation. Et plus précisément l’éducation aux libertés, bien qu’il reste à définir par quels moyens…
Certes notre service public français forme passablement bien un nombre considérable de nos futurs citoyens, grâce à des programmes pluralistes, à l’accès à une culture d’élite, mais aussi des formations professionnelles diverses et aussi utiles qu’honorables… Mais outre que le dit service public a trop souvent une propension à se servir sans discernement du public et de l’argent du contribuable plutôt que de servir le public, il reste l’épouvantail de ces milliers de jeunes qui sortent de l’Education Nationale sans le moindre diplôme. Et l’on ne parle pas de ceux qui s’évacuent avec un bac général sans valeur ou quelque paperasserie honorifique de sociologie ou de psychologie… Nombre de ces derniers, floués par des qualifications aussi prestigieuses que trop souvent inutilisables sur le marché du travail, iront grossir les rangs des chômeurs, sinon des grévistes bloqueurs d’Universités (au mépris de la liberté d’enseigner et d’apprendre) et des semi-professionnels du ressentiment anti-capitaliste. Qui sait si ses jeunes dévoyés par l’Education Nationale ne seraient pas mieux traités grâce à une sélection plus exigeante, par une éjection de ces classes qu’ils ne fréquentent que par paresse, total désintérêt, rejet violent du système, sinon plaisir de la contestation, du chahut… Ceux qui resteraient bénéficieraient d’un climat plus propice à l’étude et à l’ouverture d’esprit. Mais, me direz-vous, que faire des exclus ? Peut-être ne seraient-ils pas plus nombreux que ceux qui s’excluent d’eux-mêmes ou par carence du système. Sans compter que cet apprentissage décrié pourrait-être remis à l’honneur, dès quatorze ans, grâce à la clémence qu’espèrent en vain les entrepreneurs, de notre enfer fiscal et de notre maquis réglementaire… Ce qui n’empêcherait pas d’accueillir de nouveau les repentis pour leur offrir une deuxième chance.
Que pouvons changer à notre éducation ? Il n’est pas douteux que les syndicats se trompent de cible quand ils se mobilisent (curieuse antiphrase lorsqu’il s’agit de faire grève et de démobiliser -sinon au service de leur idéologie- nos élèves) contre les suppressions de postes, liées pourtant à la démographie et aux économies nécessaires. Notons qu’ils pensent surtout à grossir les rangs de leur clientèle. Quid de la violence scolaire où l’on n’ose appeler à une indispensable présence policière pour voler au secours du jeune enseignant parachuté sans formation dans une banlieue ghettoïsée ? Quid de ces cours de Lettres ou d’Histoire où l’on ne peut aborder Le Fanatisme ou Mahomet le prophète[1] de Voltaire ou les conflits du Moyen Orient sans se faire (au mieux) insulter de pro-Américain, de Juif sioniste, d’islamophobe (et encore nous utilisons là un vocabulaire soutenu)…
N’allons pas croire que cette éducation aux libertés ne se fasse que par le petit vécu de chacun, que par la rue et les potes… Se défaire des préjugés, des œillères idéologiques héritées, que ce soit au moyen de la famille ou de tout autre environnement, nécessite d’une part des enseignants divers et pluralistes, mais aussi une ouverture à l’histoire, aux sciences, aux littératures et philosophies, aux langues et à l’économie, grâce à laquelle la formation d’une personnalité, d’une culture et des compétences pourra atteindre le maximum des potentialités de chacunet contribuer à la création de richesses, de bonheurs dans le cadre d’une nécessaire démocratie libérale partagée. A condition d’enseigner l’économie sans haine marxiste de l’entreprise et du libéralisme…Une aussi banale question humaine et de société que l’amour, sur laquelle chacun possède une vision aussi personnelle que péremptoire (« chacun sa vision », « toutes les opinions se valent », n’est-ce pas ?) ne nécessite-t-elle pas, outre notre petit et parcellaire vécu, d’interroger Shakespeare, Racine et Marivaux, la sociologie du divorce, l’Indice de Développement Humain et le niveau d’éducation des femmes, le féminisme, les hormones et les phéromones, l’évolution de la réception de la contraception, de l’avortement, du mariage homosexuel, que savons-nous encore…
En ce sens, le relativisme, s’il permet à chaque individu et culture d’exprimer sa voix, est un frein considérable à l’éducation aux libertés. Toutes les religions, tous les systèmes politiques, toutes les cultures -aztèques, nippones ou gréco-latines- sont-elles égales ? Non, si l’on doit considérer quelles valeurs les innervent, non si l’on doit considérer les résultats : quelles sont les cultures qui ont permis à la femme et à l’homme le plus de libertés individuelles, de confort matériel et de richesses intellectuelles. La culture mafieuse est-elle préférable ? La culture des Frères musulmans, qui censure jusqu’à cette merveille que sont les Mille et une nuits, est-elle souhaitable ? Les cultures ne sont donc pas égales. De plus, si sympathique soit-il, Dave chantant avec bonheur « Du côté de chez Swann » n’approche pas Marcel Proust lui-même, quoiqu’il puisse être un passeur. Ne parlons pas de ce rap qui incite à coup de rythmes sordides, de textes aux clichés navrants, à la haine et la baston, sinon aux meurtres de flics… Nous avons la charge difficile et exaltante de faire toucher du doigt ces questions par nos chers bambins, nos adolescents rebelles, nos étudiants studieux et passionnés…
Pire encore, on croise trop souvent l’anti-culture plus ou moins militante. Que ce soit dans des banlieues tribales, mafieuses et violentes (elles ne le sont certes pas toutes), que ce soit dans des classes d’élite des meilleurs lycées de centre-ville, la honte suprême serait de passer pour un « intello ». Pourtant, quoi de plus beau et juste que d’user avec discernement de son intellect ? Il n’est d’ailleurs pas indifférent de signaler que le rejet de la culture de classe, de la culture bourgeoise, voire aristocratique, que le diktat de la reproduction sociale à la Bourdieu[2] (même s’il use d’une constatation qui a sa part de vérité) venu d’un gauchisme revanchard et pré-totalitaire, a contribué fortement à nourrir cette infamie suicidaire.
Autre vice inhérent, le pédagogisme. Au-delà d’une didactique indispensable, d’une richesse des contenus des formations des enseignants, un peu de pédagogie ne nuit pas, surtout lorsqu’elle est couplée avec les qualités humaines du maître, de l’autorité à la souplesse, de la fermeté à l’indulgence sans laxisme, de l’amour de ses disciples à l’écoute… Mais l’idéologie démagogique de l’apprenant qui construit ses savoirs en autonomie a fait long feu. Certes, les ateliers divers, d’écriture, ou les exposés et entretiens, comme les Travaux Personnels Encadrés, qui permettent aux élèves de réaliser des productions variées et stimulantes dans bien des champs du savoir, sont à encourager. Mais rien ne remplacera le cours magistral, dans son engagement à l’écoute et à la concentration, néanmoins mêlé de débats argumentés. L’art d’entendre, l’art du discours et d’écrire en sont les résultats et les buts. Enfin, depuis les histoires abondamment racontées, l’apprentissage de la lecture, de la richesse du vocabulaire et de la syntaxe, dès la maternelle, jusqu’au Collège de France, la fréquentation des grandes œuvres doit irriguer nos jeunes gens, des contes aux comptines, de Darwin à Nabokov, d’Orwell à Nietzsche, de Plutarque à Sloterdijk… Et ce dans la tradition du siècle de Périclès, de la séparation des pouvoirs (depuis le « Rendez à César ce qui est à César » énoncé par le Christ), de l’humanisme et des Lumières.
Le chèque éducation, préconisé par Milton Friedman[3], permettrait de mieux choisir la qualité des maîtres et des établissements, de rendre aux chefs d'établissement responsables souplesse, rigueur et liberté dans leur recrutement; à condition que cette nécessaire concurrence et émulation ne débouche pas sur des officines confessionnelles étroites, partisanes ou inféodées à une réductrice culture d'entreprise... Que l'on permette également la bivalence des enseignants, la possibilité de travailler plus, en particulier pour les agrégés qui pourraient dépasser leurs 15 heures; sans compter que l’ancienneté est plus valorisée que le mérite dans la grille des salaires. Vous avez beau par ailleurs avoir publié x articles, livres, avoir des expériences professionnelles ou associatives diverses, on n’en tient pas compte ; pire, on ne les utilise en rien au profit des élèves…Le mérite individuel doit rester pour tous, élèves et enseignants, le critère d’évaluation premier.
On imagine que pour réaliser cette éducation aux libertés, qui n’est pas sans avoir, concédons-le, un parfum d’utopie (tout en se gardant des dangers de l’anti-utopie) elle ne puisse se faire qu’avec des maîtres aux qualités intellectuelles et morales, au charisme et à la théâtralité passablement supérieurs à la moyenne. Gare à l’orgueil donc. Mais la confiance et la curiosité d’esprit du disciple sont à ce prix, dans une démocratie « qui est censée être une aristocratie qui s’est élargie au point de devenir une aristocratie universelle[4] », comme le disait Leo Strauss.
Leo Strauss, dans « Qu’est-ce que l’éducation libérale ? » disait de cette dernière qu’elle « est libération de la vulgarité. Les Grecs avaient un mot merveilleux pour vulgarité ; ils la nommaient apeirokalia, manque d’expérience des belles choses. L’éducation libérale nous donne l’expérience des belles choses[5]. » Les libertés d’entreprendre, les libertés des sciences, de la justice, de la tolérance et de l’art ne sont-elles pas les plus belles choses ?
Carlos Fuentes : Diane ou la Chasseresse solitaire,
traduit de l’espagnol (Mexique) par Céline Zins, Gallimard, 1996.
Carlos Fuentes : Le Bonheur des familles,
traduit de l’espagnol (Mexique) par Céline Zins et Aline Schulman, Gallimard, 468 p, 22,50 €.
Carlos Fuentes : En inquiétante compagnie,
traduit de l’espagnol par Céline Zins, Gallimard, 320 p, 22,50 €.
Un tel titre laisse présager un conte mythologique, une parabole romantique : Diane ou la Chasseresse solitaire. C'est un simple récit, une confession. Mais qui, à travers les paradigmes de la passion et du destin, parvient à l'universel. Loin des grands massifs romanesques de Terra nostra et de Christophe et son oeuf, où le fantastique pénètre plusieurs niveaux de réalités, où pullule l'efflorescence des langages, ce n'est qu'une histoire, linéaire et entraînante, mais avec tous les bonheurs d’une écriture raffinée et suggestive. C’est non sans ironie que lui répond Le Bonheur des familles, dans lequel amours, violences et destins prospèrent En inquiétante compagnie.
Diane emprunte le chemin de la star de cinéma en perte de vitesse. Elle tente d'inverser ou de s'attacher la fatalité. Carlos Fuentes lui-même, Don Juan aussi professionnel qu'écrivain, l'a rencontrée lors d'une soirée, puis file avec elle le grand amour dans une ville perdue du désert mexicain où elle tourne un western de seconde zone. Un matin, en regardant la photo d'un précédent amant (Clint Eastwood), elle lui lance: "Cher ami, cela fait deux semaines que vous prenez votre plaisir. Quand songerez-vous au mien ?" Le coup porte au cœur de l'amant attentionné. Puis, insulte suprême à l'écrivain: "Ce que tu peux manquer d'imagination". Les parts d'ombre de Diane, la face cachée de l'astre de l'amour sont soudain béantes. Quand nous n'ignorons rien des crèmes vaginales de la belle, nous ignorons presque tout de ses profonds secrets, amants précédents et tourments futurs... Bien sûr, ce militant harcelé, violent, des Black Panthers représente une figure de la passion plus grandiose que celui qui ne sait qu'aimer et noircir des feuillets: "J'étais son amant parce qu'on ne laissait pas entrer au Mexique son véritable lover, le leader des Panthères Noires". Soudain, elle change d'amant: "Tu écris mais tu n'agis pas". "Carlos Ortiz est capable d'escalader des montagnes pour sa cause, pas toi". Au-delà de l'actrice déchue, elle se veut "accoucheuse de révolutions". Elle aime le risque et se compromet auprès de la police locale et du FBI, elle aime embrasser les grands idéaux de l'époque et leurs héros: "Elle croyait que l'injustice se combat non seulement par la politique, mais par le sexe, l'amour et les abîmes du romantisme. Cela la rendait extrêmement vulnérable". Elle sera en effet vaincue par la calomnie du FBI.
L'on a compris que Diane Soren est Jean Seberg. Ses deux grands rôles, Jeanne d'Arc, et la jeune fille aux cheveux courts vendant l'Herald Tribune ont contribué à l'éclat de Preminger et de Godard. Tous ses éléments biographiques (Iowa, Black Panthers, FBI et suicide) sont présents dans le roman de Fuentes. Cet amour d'écrivain est-il vérité ou fiction ? En tous cas, le récit est riche d'expériences et de réflexions empruntant autant à Eros qu'aux démons politiques des années soixante-dix. Celles-ci par exemple, parmi tant d'autres, peut-être discutables, toujours stimulantes: "En matière de sexe comme en art, le plaisir interrompu est un poison, mais il assure aussi une ambiguïté qui est le liquide amniotique de la passion comme de l'art". Ou encore: "Que l'anarchisme est une merveilleuse idée de liberté: n'avoir personne au-dessus de soi. Aucun pouvoir supérieur, aucune chaîne. C'est la plus belle idée qui soit. Et la plus impraticable. Mais il faut préserver l'utopie des idées. Sans cela nous devenons des bêtes".
Carlos Fuentes fut taxé de manque de courtoisie envers la mémoire de l'actrice, d'obscénité, de vanité et de machisme. Tout ce qu'il n'est pas. Même fabulant et méditant sur l'amour, des mystiques à Don Juan, il a l'humilité de dire qu'il n'a pas su aimer, qu'il a été dépassé par une figure tragique: celle qui n'a pas pu limiter sa passion de vie et de changement, qui a voulu faire l'amour à l'humanité pour sa libération. De ce ratage sentimental, de cette comète qui l'a ravagé, Fuentes ne peut revivre qu'en épousant une femme plus conventionnelle. Il ne peut, à retardement, panser sa blessure et lui donner sens qu'en écrivant un beau livre: "La perspective du livre raffine et fortifie les données de la vie vécue".
C’est à partir du fameux incipit d'Anna Karénine de Tolstoï que Carlos Fuentes s’élance sur les voies romanesques: « Les familles heureuses se ressemblent toutes, les familles heureuses sont malheureuses à leur façon ». Une telle vérité générale, trouvaille géniale au fronton d’un des plus grands romans réalistes européens du XIX° consacré à la condition féminine, a fait couler beaucoup d’encre critique. On peut lire ce roman mexicain, dont le titre original (Todas las familias felices) est donc une citation, comme une réécriture, d’autant que les personnages féminins y tiennent une place considérable.
Si l’on suit l’invitation à la lecture de Tolstoï, on devrait n’imaginer que des familles malheureuses chez Fuentes. Mais ce n’est pas si simple. La première voit ses enfants, après avoir quitté le nid pour se lancer dans leurs professions respectives, et, une fois la lassitude ou le chômage venus, revenir sous le toit familial. L’une pour s’isoler et se tisser une famille virtuelle grâce à internet, l’autre pour avouer à son père son échec. Mais on y découvre des sérénités imprévues, un moment intense de complicité filiale. De même, l’enragé de religion catholique qui veut forcer ses quatre fils à devenir prêtres pour expier une fatalité historique, nous laisse croire qu’il va faire leur malheur. Pourtant, il se dit « fier de mes fils qui ont refusé de se laisser manipuler par leur père et se sont forgés leur propre destin, schismatiques face à l’existence ». Hélas, comme en miroir, un « père éternel » contraint ses trois filles longtemps après sa mort. L’emprise des familles sur les destins individuels est inévitable, quoique pas toujours fatale.
Toutes les plaies inhérentes au Mexique sont là : le machisme (« Félix sent ses couilles se gonfler d’hormone mâle ») et la criminalité. Une mère éplorée échange une correspondance insolite avec l’assassin indien de sa fille ; un époux sadique enchaîne sa moitié pour la châtier en lui reprochant « le simple fait de vieillir et d’avoir perdu sa beauté ». Tous nous rappellent combien meurtres et viols sont une sous-culture de ce voisin des Etats-Unis. Pour répondre à Tolstoi, la condition des femmes, épouse, fille, ou mère, n’est pas souvent rose, même si, parmi ces « familles laides, tristes et ruinées », l’on croise d’étonnantes amours, comme celui de la « cousine sans charme ». Ces seize « récits » forment alors un roman kaléidoscopique, un tableau de société qui s'intéresse autant aux rapports humains qu'aux situations politiques et économiques, sans oublier la corruption omniprésente. A force de parcourir tous les milieux, toutes les idéologies, nombre de situations sociales et intimes, le pays nous montre ses strates, ses origines, ses peurs et ses espoirs, ses atouts et surtout ses freins dont le moindre n’est pas le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel - on ne rit pas de l’oxymore) au pouvoir pendant des décennies et cause principale du presque sous développement du Mexique : « le PRI, vaste parapluie politique servant à abriter toutes les postures idéologiques ».
Ce Décaméron coloré, animé d’une foule de personnages contrastés, n’intéressera pas que les curieux de l’Amérique latine. Il est d’abord une micro comédie humaine, un roman des vies et de ces familles dont Gide disait : « je vous hais ». Fuentes, lui, ne les déteste pas. Quoique sans illusions, il leur garde néanmoins une certaine tendresse critique. Si l’ensemble reste réaliste (sans tomber dans le misérabilisme), les chœurs, insufflant une voix intemporelle, comme celle des pleureuses et des chœurs antiques venus d’Eschyle ou de Sophocle, balaient le puzzle romanesque d’une aile de réalisme magique. Intercalés entre les récits, ils sont souvent violents, en vers libres rock and roll ou presque rap. Ces voix du peuple, des « mère-filles des rues », « de la fille menacée », « de la fille suicidée », « du curé du rock », sonnent comme une longue complainte pathétique et tragique.
À travers ces seize récits, le roman kaléidoscopique du Mexique, de ces familles et de ses femmes se déploie, insistant et fascinant. Autant à l’aise dans le vaste roman-somme (pensons à Christophe et son œuf) que dans la nouvelle, Carlos Fuentes nous livre une autre facette de son art polymorphe attaché aux rapports des humains entre eux, lorsque l’on ouvre les nouvelles du recueil En inquiétante compagnie.
Une brune fascinante, extatiquement couchée, attire sur la couverture de l'édition française l’œil du lecteur, nous invitant à entrer dans les draps blancs du livre. Mais gare au soupçon de vampirisme qui aiguise ses dents ! Le ton est alors donné : les apparences se fendillent très vite sous l’afflux du fantastique, à la limite du conte noir et gothique. Carlos Fuentes ne nous avait pas habitués à ces nouvelles troublantes. Le grand romancier et brillant essayiste mexicain, scrutait le plus souvent les réalités de son temps et l’histoire de l’Amérique latine grâce à des fresques narratives magnifiées par le réalisme magique. Ici la magie de l’inquiétante étrangeté touche l’intimité des personnages.
Un monteur de films vit « intensément à travers Electre ou Coriolan ». Lorsque l’appartement d’en face s’allume de la présence d’une femme. Pour observer sa beauté, il sacrifie son amour de la scène, prend un congé de maladie. L’idéalisation érotique a pris le pas sur la « catharsis non seulement affective, mais sexuelle» du théâtre. Une fois disparue, il la retrouve jouant le rôle d’Ophélie, mais en silence. Mise en scène révolutionnaire, ou folie du protagoniste qui sauterait sur la scène pour sauver sa bien-aimée et se faire poignarder par Hamlet ? Pourquoi le bleuet qu’elle lui a jeté ne se fane-t-il pas ?
L’écrivain octogénaire est plus jeune et vigoureux que maints faiseurs de clichés. Outre la présence anecdotique d’internet et la rythmique rap and slam dans Le Bonheur des familles, il continue d’inventer des formes romanesques et de troubler infiniment son lecteur. N’en déplaise aux plus jeunes auteurs du « Crack » mexicain (Volti ou Padilla) qui revendiquent parfois avec bonheur la liberté de sortir du réalisme magique et de son aire culturelle, le « Boom » latino-américain des grands ainés (dont Mario Vargas Llosa ou Gabriel Garcia Marquez) n’a pas fini de nous étonner, puisque carlos Fuentes vient de sortir son dernier roman, La Voluntad y la fortuna, dans lequel une tête coupée chante, entre tragédie et telenovela, la tyrannie de la délinquance qui affecte le Mexique…
traduit du grec par Gilles Decorvet, Gallimard, 2004, 210 p, 16 €.
Quel compas, quel mètre ruban, sauront mesurer le génie ? Nous connaîtrons l'infaillible vérité grâce à cette « confession » ourdie par Panayotopoulos. Elle jaillit d’un oreiller pour tomber entre les mains du Docteur qui se fait le préfacier du « Portrait de l’artiste en moribond », ironique écho du Dedalus ou « Portrait de l’artiste jeune par lui-même » de James Joyce. Voilà qui fait l'objet du roman tout à la fois burlesque et tragique, inquiétant enfin, oscillant entre notre réalisme et la science-fiction, pour dangereusement glisser sur la pente de l'anti-utopie.
Tragique et drôle à la fois, Le Gène du doute est un conte philosophique situé au cœur du XXI° siècle. Le ressort de la science-fiction n’est qu’un jeu dont le but n’est pas d’imaginer de nouvelles technologies, mais de pousser jusqu’à son ultime conséquence la quête de solutions génétiques dans le seul domaine de l’art. Albert Zimmermann voit sa communication sur « le gène de l’artiste » d’abord ignorée, décriée, ensuite universellement adoptée au point qu’on ne puisse publier sans être passé par le test sanguin qui estampille le candidat en véritable écrivain, en « génie » au sens étymologique du terme. Quant à celui dont le test se révèle négatif, il n’a plus qu’à disparaître, végéter en dehors de tout terrain artistique, ou adhérer aux « Artists Anonymous » s’il a eu la vaine résistance de ne pas accepter de passer sous les fourches caudines : il faut « présenter un échantillon, non de son œuvre, mais de son sang. » En toute logique, on va jusqu’à profaner les tombes pour authentifier les auteurs du passé, réhabiliter les oubliés et « récrire de zéro des chapitres entiers de l’histoire de l’art ». Les « prémunis », les « démontrés », les « invalidés », ainsi sont étiquetés artistes et non-artistes.
James Whright est un auteur à succès, enchaînant sans coup férir un recueil de nouvelles et un roman. Mais le livre suivant tombe à plat. Un autre est encore pire. C’est à ce moment qu’apparaît le test Zimmermann. Par entêtement, dignité ou lâcheté -qui sait- il refuse de s’y soumettre. S’en suit la déchéance, un couple brisé… Pour lui, le temps et le doute sont seuls juges. Quand à la certitude permise par le test, elle permet à l’industrie du livre bien des économies. Plus d’éditeurs, de comité de lectures, pas même de critiques : à quoi bon, puisque le livre est forcément génial ! Il suffit de repérer le prodige dès sa naissance, de publier les niaiseries de ses « dix-huit printemps ». Un problème surgit pourtant lorsque les prémunis (dont le succès fut antérieur au test) et les bébés savants se trouvent trop peu nombreux. Alors, notre auteur, attiré par le critique qui l’avait lessivé, se voit propulser au creux d’une intrigue scandaleuse : devenir le « nègre » surpayé d’un génie en panne d’inspiration… Après avoir raconté ses fictions pour le seul public de Patty la petite prostituée, un immense public s’offre à lui, contournant ainsi la censure scientifique et idéologique.
Une fois James Wright mort, l’auteur de cette fiction aux étages emboîtés, Nikos Panayotopoulos lui-même, prend la parole en un « appendice » pour annoncer la publication de la confession qu’autorise le test effectué sur le moribond, puis ses conséquences dévastatrices dans le milieu de l’édition et dans le public : « On a rouvert le débat sur l’art véritable. »
On lira Le Gène du doute comme une divertissante fiction ou une formidable satire de notre contemporain éditorial qui permet à Nikos Panayotopoulos de créer, en disciple de Borges, des écrivains, des critiques et des bibliographies fictives. Mais, douce amère. Où est la vérité lorsque le Docteur confie que le test de James Whright est positif ? Puis faux ? Ce dernier n’est-il enfin que son prête-nom ? Reste le doute, ce « matériau, mais aussi la force de l’artiste. Si vous évacuez le doute, vous n’avez plus affaire à de l’art, mais à de la propagande. » Inutile d’imposer le test à cet écrivain grec, la réponse tombe sous le sens : voilà un roman à ranger parmi les plus grandes et plus facétieuses utopies…
:
Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.