Que lire ? Et comment lire ? C’est à ces questions que, sur la grève érodée du temps littéraire, l’autorité et la modestie de la plume ou clavier du critique doivent répondre. Autorité, pas au sens de la posture brutale autoproclamée, fût-ce par ses pairs, mais au sens où l’on serait autant autorisé par ses compétences et sa culture que par la curiosité et la complicité de quelques happy few. Modestie, car il faudrait des siècles de lecture et de relecture pour épuiser la qualité d’une bibliothèque choisie avec perspicacité, sans compter les nouveaux volumes qui viendraient l’augmenter sans cesse. Quelle sont donc cette perspicacité, ce savoir et cette pénétration dont voudraient se targuer nombre de professionnels ou d’amateurs, sans compter le peu de poids de l’auteur de ces lignes ? Au-delà de la guerre au cliché, il faudra appréhender en un livre sa position générique et sa filiation, son amitié avec des productions qui ont marqué l’histoire littéraire, mais aussi sa posture de langage, sa capacité à renouveler le monde tel que nous le voyons et le vivons. En un mot se demander en quoi il est digne d’approcher, peu ou prou, les grandes œuvres de l’humanité.
Au-delà des clichés. Voilà le premier des commandements impératifs du critique. Il est évident que pour cela il faut avoir suffisamment lu, parmi des espaces, des temporalités littéraires suffisamment diverses, pour espérer sortir de la nasse des clichés où s’engluent bien des auteurs, quelques soient les époques, et où se complaisent leurs lecteurs.
Il serait discourtois ici de nommer des faiseurs de clichés, qui n’ont d’ailleurs pas forcément conscience d’en être. Cependant le lecteur avisé les reconnaîtra du premier coup de paragraphe. Nous connaissons tous -du moins quelques-uns parmi nous- cette sensation nauséeuse qui nous saisit lorsque ce que nous lisons s’affiche de soi-même comme du déjà-lu, du déjà-vu. Phrases creuses, consensuelles et plates, métaphores qui sont du copié-collé du langage courant et trivial du quotidien et de la rue, comme si le mince microcosme qui a la velléité de s’afficher sur la page était transparent. Mais au mauvais sens du terme : il n’y a rien à voir au travers de cette transparence. Il n’y rien à lire ni à vivre d’original, ni de surprenant parmi cette pauvreté narrative, cette absence d’idées, hors celles toutes faites, resucée d’assertions politiques ressassées sans aucun recul critique, de psychologie convenue, d’intimités pauvrement narcissiques, d’aventures en cascades explosives pour berner et assommer, comme un électro-disco-rap de rave party, l’espace de cerveau disponible… Ainsi, au travers de l’encre et du papier, seul le vide est bouche bée. Qu’on se rassure, il y une vaste et renouvelable clientèle pour ce genre de congruité avec le plat horizon d’attente du lectorat. Sans compter ceux qui les abreuvent au premier chef, la plus vaste cohorte des éditeurs et des critiques eux-mêmes.
Peut-être est-on moins clicheteux dans le domaine des essais que dans celui du roman et de la poésie, le lectorat étant un peu plus restreint, plus exigeant et savant. Hélas, on a connu les pires exemples de clichés en cette matière. Pensons au colossal succès de L’Horreur économique de Vivianne Forester. Il suffisait d’ouvrir les yeux autour du monde contemporain pour constater que le système économique capitaliste -mieux s’il est libéral et non d’état et de connivence- et malgré ses imperfections, était un formidable pourvoyeur de services et de libertés. Pourtant on accueillit, en enfant gâté-pourri, en adolescent boutonneux du ressentiment, en cégestiste blanchi sous la pauvreté neuronale, ce volume pas plus construit que le déversoir d’une poubelle, répétitif, pétri d’une cécité et d’une inculture béantes, avec des concerts d’admiration. Fort heureusement, il y eut des exemples d’excellents essais politiques et philosophiques, malgré leurs difficultés, qui rencontrèrent un succès estimable : pensons à La Fin de l’histoire et le dernier homme de Francis Fukuyama et à la Critique de la raison cynique de Peter Sloterdijk[1]. Reste que ce fut aux Etats-Unis et en Allemagne, qui pourtant n’auraient guère de droit à se réclamer de la virginité devant la pénétration du cliché. C’est d’ailleurs en ce dernier pays que Thilo Sarrazin vendit deux millions d’exemplaires de son iconoclaste essai sur la démographie et l’immigration islamique, L’Allemagne disparait[2]; quand la castration du silence l’accueillit en France. Comme l’originalité, la vérité dérange le confort intellectuel des oreilles qui se recroquevillent, au point d’atrophier le cerveau qui croit se jucher entre elles. En ce sens, le cliché intimiste est complice du cliché idéologique.
Il faudra également au critique littéraire tenter d’identifier le genre d’un livre, voire ses subversions génériques, les liens qu’il entretient avec ses confrères et devanciers. Qu’un roman soit d’initiation ou de société, d’aventure ou philosophique, psychologique ou satirique, lyrique ou polémique, voire parvienne jusqu’à l’enviable et rare qualité de la somme romanesque, doit être immédiatement dicible dans une recension critique, dans un analyse plus fouillée. La relation qu’il entretient avec ses devanciers, par l’allusion, le pastiche ou la parodie, le mouvement d’écart qu’il a su exercer par rapport à ces derniers, tout ceci doit compter pour beaucoup dans le recul conceptuel qui nous anime. Il n’est pas indifférent qu’un volume ait moins l’affection népotique de ses pairs germanopratins et médiatiques, la complicité d’une génération, plutôt qu’un fil invisible avec Borges ou Boccace, avec Musil ou Fuentes…
Photo : T. Guinhut.
Qualifier le style et la richesse d’idées, autrement dit le goût et la culture, du romancier, de l’essayiste, du poète reste primordial. En effet, qu’est-ce qu’un bon livre sinon celui dont toutes les phrases sont goûteuses, dont l’abondance et la finesse rhétorique, mais sans lourdeur, sont un bonheur intuitif, mais aussi déductif lorsqu’il s’agit d’en déplier les tropes si nous avons en mémoire les outils des Rhétoriques d’Aristote et de Cicéron ? Qu’est-ce qu’un bon livre sinon celui dans lequel au moins une idée nouvelle, dont on fait son miel intellectuel, surgit au détour de chaque page, pour nous surprendre, nous enrichir ? C’est ainsi que changent les perspectives de nos sensibilités aussi bien que de notre raisonnement, ce dont le critique doit être le garant. Au point qu’un nouveau livre engendre l’horizon d’attente du lecteur, au contraire de la posture courante qui voudrait que ce dernier soit le premier.
Identifions alors la capacité d’un livre à nous aspirer dans un univers inédit, à nous proposer une nouvelle image de la moindre chose quotidienne comme de la plus vaste société, une nouvelle lecture du monde et du moi, un « que vivre et comment vivre » ; ce dans le cadre d’une identification, d’une projection, ou d’un ailleurs inatteignable de soi, mais rendu visible par le prisme d’abord inconnu de l’écrivain. Ainsi, La recherche du temps perdu de Marcel Proust nous aspire dans l’éventail de la connaissance d’un monde qui appartient autant au passé d’une société qu’au présent du moi ; quand 2666 de Roberto Bolano[3] nous aspire dans l’inconnaissance autant du mystère du mal coupable de centaines de meurtres de jeunes mexicaines que des vaniteux critiques littéraires fascinés par le grand écrivain absent…
Est-il possible, si l’on commet une note, une chronique, un article, une étude, sur tel ou tel romancier, poète, essayiste, qu’il soit ancien ou nouveau venu, de ne pas déroger à cette éthique du critique littéraire ? Faillible, nous le sommes assurément. Derrière les quelques arbres de notre connaissance, se cache l’ogresque forêt de notre ignorance. Pire encore, nous ouvrons entre nos mains impatientes un chef d’œuvre que nous ne saurions, faute de capacité d’accueil sensible et intellectuel, de par notre horizon d’attente trop étriqué encore, apprécier ; nous l’avons donc manqué sans le savoir. Que nous soyons lecteur, éditeur, écrivain ou critique, il est en nous un devoir sans pitié : chasser l’ingratitude et la coquille vide des mauvais livres. Mais aussi une éducation à l’humilité : peut-être ce livre, ce blog - car à l’encre d’imprimerie s’adjoint le territoire nouveau des pixels des écrans - recèlent-ils un livre marquant que nous ne savons pas encore accueillir comme il le mérite...
Du luxe de la Pléiade au papier-chiottes des Beaux draps, les œuvres de Louis-Ferdinand Céline subissent un double traitement. Comment concilier l’écrivain, génial dit-on, et le pamphlétaire infâme ? Plutôt que se voiler pieusement les yeux en ne contemplant que le cuir et l’or fin des cinq Pléiades, révérant l’audace du style aux accents populaciers, faut-il en découvrir la chassie en exhumant, voire en publiant de nouveau, les pamphlets céliniens, affreusement antisémites ? Bagatelles pour un massacre en 1937, L’Ecole des cadavres en 1938, Les Beaux draps en 1941, autant d’ordures haineuses en ce triptyque d’un Auschwitz langagier. Il suffira de confronter Le Voyage au bout de la nuit et Les Beaux drapspour que dans l’indignité du génie soit avéré le voyage au bout des pamphlets antisémites…
La question revint, plus virulente que jamais, à l’occasion de l’indignation de Serge Klarsfeld et de son association, les « Fils et Filles de Déportés Juifs de France », qui se sont vigoureusement élevés à l’encontre de l’inclusion de Louis-Ferdinand Céline dans les Célébrations nationales 2011. L’insulteur de « youpins », l’antisémite professionnel et éructeur, qui par trois fois a publié les volumes les plus haineux envers les Juifs, qui plus est en 1937, quatre ans après la prise du pouvoir par Hitler pour Bagatelles pour un massacre, puis en 1938, année de la Nuit de Cristal pour L’École des cadavres, enfin en 1941, pendant la collaboration, au moment où fleurissent les étoiles jaunes et les listes qui vont bientôt nourrir les Auschwitz où les enfants auront « une tombe au creux des nuages[1] », pour Les Beaux draps. La décision du Ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, a, provisoirement, en écartant le fauteur de trouble et en lui préférant une année Liszt, apaisé la polémique. Car c’est sans compter que bientôt se pose la question de l’accession des œuvres, donc des trois pamphlets, de notre Louis-Ferdinand (« Quel beau bébé ! » disait sûrement sa maman) au domaine public, sinon dès l’autorisation de l’ayant-droit, Lucette Destouches, épouse Céline, pour ne pas la nommer…
Écartons tout de suite la grotesque accusation de « censure » émanant de quelques moralistes spécieux. Qu’ils ouvrent le dictionnaire, ils verront alors qu’effacer un écrivain d’une célébration des gloires littéraires de la France n’a rien à voir avec l’interdiction de publication, avec les ciseaux qui font les pages blanches, avec l’autodafé. Que l’on sache, Céline reste disponible en librairie, étudié en classe de lycée sans que l’on y voie malice. Reste que l’on pourrait parler de semi-censure lorsque les ayant-droits bloquent la réédition des dits pamphlets, même si des publications pirates ont alimenté les fonds de trésorerie des bouquinistes et la gourmandise suspecte des célinolâtres, en particulier avec le soin douteux d’un éditeur canadien qui arbore sa mauvaise foi en titrant Ecrits polémiques,[2] au lieu de pamphlets antisémites.
Plutôt que l’interdiction, mieux vaut, en conformité avec le « Sapere aude » (Ose savoir) de Kant[3], la connaissance, la libre circulation de ce qu’il faut, à l’instar de Mein Kampf, appeler des documents littéraires et historiques, y compris lorsqu’ils furent d’incomparables fauteurs d’abominations. Interdire sent trop son moralisme imbu de lui-même, voire un aveu d’incapacité à réfuter par une argumentation claire et appuyée sur des valeurs morales judicieuses. Qu’importe d’ailleurs que la France dise qui sont les grands écrivains de son patrimoine, il est à craindre, qu’à travers ses représentants politiques, elle ne soit pas plus capable de sanctifier ses génies que le Prix Nobel qui, s’il glisse en son catalogue des noms aussi solides que Thomas Mann ou Mario Vargas Llosa, n’a pas su y faire figurer, excusez du peu, un Jorge Luis Borges. Qu’importe qu’un grand éditeur français, on devine Gallimard, envisage de rééditer ces pamphlets, ce ne sera pas donner caution au furieux antisémitisme célinien, mais présenter la vérité, qui ne persuadera que les déjà persuadés de la malfaisance universelle juive, délirants chroniques, qu’ils soient d’extrême droite fascisante, d’extrême gauche anticapitaliste ou islamistes théocratiques.
Imaginez qu’un Prix Nobel de littérature -ou de la Paix, on n’est à l’abri de rien- appelé Louis-Ferdinand Destouches ait écrit les phrases suivantes : « La présence des Allemands les vexe ? Et la présence des juifs alors ? […] Paris, la France, plus que jamais livrés aux maçons et aux juifs plus insolents que jamais. […] Une hébétude si fantastique démasque un instinct de mort, une pesanteur au charnier, une perversion mutilante que rien ne saurait expliquer sinon que les temps sont venus, que le Diable nous appréhende, que le destin s’accomplit[4] ». Que les célinolâtres apprécient à leur juste délicatesse les propos de leur maître à penser dans Les Beaux draps…
Reprenons une cuillère à café, plus infecte que l’huile de foie de morue, des Beaux draps, cet opus rapidement illisible tellement la tartine de fiel est sans cesse jetée à la face du lecteur sans guère de cohérence argumentative ni plan : « Ils se doutent pas les Français comment ça se présente l’Amérique. Ils se font des illusions. 40 millions de blancs bien ivrognes, sous commandement juif, parfaitement dégénérés, d’âme tout au moins, effroyables, et puis 300 millions de métis, en grande partie négroïdes, qui ne demandent qu’à tout abolir. Plus la haine des Jaunes ! On n’a qu’un tout petit peu ouvrir les portes de la Catastrophe vous allez voir cette Corrida[5] ». Ou « Le petit juif s’il en boit ! Il se tient plus de violente extase, il en part tout seul dans son froc ![6] » Ou encore : « Le juif il veut bien tout ce qu’on veut, toujours d’accord avec vous, à une condition : Que ce soit toujours lui qui commande […] C’est un mimétique, un putain, il serait dissout depuis longtemps à force de passer dans les autres, s’il avait pas l’avidité, mais son avidité le sauve, il a fatigué toutes les races, tous les hommes […] il veut nos os, nos tripes en bigoudis pour installer au Sabbat, pour pavoiser au Carnaval. Il est fol à lier complètement, c’est qu’un absurde sale con, un faux sapajou hystérique, un imposteur de ménagerie, un emmerdant trémousseux, crochu hybridon à complots[7]. »
Suffit ! L’on a reconnu tous les clichés absurdes attachés aux Juifs, basses grossièretés, infâmes et grotesques propos qui pourraient d’ailleurs aujourd’hui tomber sous les coups de la loi. Au-delà de l’indignation, réfutons cette boue au moyen d’arguments : les Juifs ne sont pas des fauteurs de guerre et de génocides, ils ont su édifier un Etat qui est parmi les plus démocratiques et libéraux du monde[8], et sont d'une efficacité intellectuelle, scientifique et technologique remarquable.Tirons donc la chasse sur un tel papier célinien indigne d’approcher les toilettes du lecteur… Dans sa verve pamphlétaire, Léon Bloy[9] écrit mille fois mieux.
Photo : T. Guinhut.
Justement, Céline est-il un génie ? Indubitablement, un souffle, un rythme nulle part ailleurs lisible, emportent son lecteur dès Le Voyage au bout de la nuit jusqu’en D’un château l’autre, deux points d’orgue pour deux guerres mondiales vécues comme deuxfuites… Cette pétarade linguistique hachée, ces points d’exclamation à la décarrade, ces points de suspension saupoudrés à la régalade en font une voix éminemment reconnaissable. Un style donc. Quoique vite fatiguant, systématique, de Nord à Rigodon… Ajoutez à cela l’utilisation virtuose du langage populaire et de l’argot, le tableau des petites gens et de leurs souffrances, dont la dimension sociologique est indubitable, les portraits grinçants, la satire des puissants, l’épopée dérisoire de la fuite du collaborateur à travers l’Allemagne déchue… Au style s’ajoute alors l’ampleur du propos, ce qui devrait suffire à le placer parmi ses pairs, qu’ils se nomment Proust ou Joyce.
Hélas, force est de constater que le fiel antisémite délirant ne trouve pas sa source dans les seuls pamphlets incriminés. Relisant le Voyage au bout de la nuit, et si l’on veut bien ôter ses œillères idéologiques, on aperçoit la cohérence haineuse qui lie comme un sale mortier l’œuvre toute entière. On veut bien que Bardamu, le narrateur, crache le venin de son ressentiment contre les gradés et la hiérarchie militaire qui ont conduit la première guerre mondiale. Mais, chez Céline, tout est ressentiment. Même les pauvres sont des infâmes, veules, et la mort ignoble de Robinson n’est que le fin du fin de la déconfiture générale de l’humanité. On veut bien encore que son antinationalisme et son anticolonialisme soient tout à fait judicieux, même s’il est à craindre qu’emporté par l’élan de son dégout généralisé, à l’évidence de l’ordre d’une burtonienne[10], sinon psychiatrique, mélancolie, il aille jusqu’à jeter le bébé avec l’eau du bain ; son sens des nuances n’imaginant pas un instant que le nationalisme et le colonialisme, malgré leurs excès rédhibitoires, puissent être jugés dans une démarche un peu plus dialectique. Quant à son anticapitalisme (« le juif il est Rothschild[11]», dit Les Beaux draps) n’est-il pas pétri jusqu’à la moelle d’antiaméricanisme éhonté, comme il était de mode (et comme il l’est toujours) ; n’est-il pas cohérent avec la haine des banquiers juifs qui ont contribué à l’expansion économique des États-Unis, voire de l’Occident ? « Quand les fidèles entrent dans leur Banque, faut pas croire qu’ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice. Pas du tout. Ils parlent à Dollar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, ils se confessent quoi[12] », dit Le Voyage au bout de la nuit. On appréciera l’ironie à sa juste valeur, sachant de plus que le lieu suivant, au cœur de cette découverte de Manhattan, est celui des toilettes publiques : « les hommes déboutonnés au milieu de leurs odeurs et bien cramoisis à pousser leurs sales affaires devant tout le monde, avec des bruits barbares[13] ». Il est bien évident que ces deux temples sont le reflet l’un de l’autre. En dépit de la satire plus que talentueuse, de l’humour ploutocratique et scatologique qui sont du meilleur Céline, on ne peut que constater que tout ceci « dut s’ajouter si possible à (s)on marasme[14] », que « sortir dans la rue, ce petit suicide[15] » est une variante de son credo : « La vérité de ce monde, c’est la mort[16] ». Ce qui est cohérent avec le « On n’échappe pas au commerce américain[17] ». Quand on sait que le commerce est ce qui a permis l’accession d’une bonne partie de l’humanité à l’aisance et à la culture (pensons à la lettre « Sur le commerce » de Voltaire[18]), merci Céline !
De même, son anarchisme, sa désobéissance perpétuelle, ne sont-ils pas le masque de sa veulerie, de son incapacité viscérale à contribuer au développement de l’humanité, malgré son hypocrite profession de médecin des pauvres, lui qui gérait si bien le magot de ses droits d’auteur ? Ce que confirme André Rossel-Kirschen [19], qui montre que son antisémitisme était moins sincère qu’opportuniste. Son anti-idéalisme, s’il est légitime de résister aux sirènes de l’idéalisation, son nihilisme enfin, ne sont-ils pas la marque de son incapacité à respecter l’élan vers le meilleur qui doit caractériser l’humanité ?
L’écrivain, en effet, comme tout artiste, n’a-t-il pas quelque part pour mission et fin la vertu, y compris par le biais de la satire ? Qu’il présente des personnages infects, de splendides Satan ou de pleutres médiocres, une dimension morale doit se profiler. Qu’il ne s’agisse pas d’une morale rassie et corsetée va de soi, mais de celle qui choisit les libertés et la justice, la tolérance et le travail créateur, toutes valeurs éminemment préférables à l’immoralité foncière de la haine, des fanatismes et de l’antisémitisme militant, acharné et pour le moins complice, sinon propagandiste de la Shoah. Ce qui reste, hélas, d’actualité, lorsque des incendiaires spirituels clament au Moyen-Orient que le seul défaut d’Hitler fut de ne pas avoir terminé le travail… Nous aurons donc du mal à célébrer les vertus autres que stylistiques du fresquiste des mœurs de son temps que fut l’auteur de Mort à Crédit. « Car rien n’est plus aimable que la vertu, rien n’inspire autant d’attachement », disait Cicéron[20].
En ce sens il est légitime de penser que l’œuvre romanesque et celle pamphlétaire de Céline sont les deux mailles d’un même filet. La haine contre celui qui a réussi, contre le pouvoir - qu’il soit justifié ou non - contre les riches et les puissants trouve son exutoire naturel vers un bouc émissaire éminemment partagé à l’époque par un large consensus (et encore aujourd’hui où le mythe palestinien fascine) : le Juif. Ce qui n’est pas contradictoire avec l’admiration pour ce régime nazi qui sut imprimer à Céline, à celui qui au fond est un faible, l’admiration pour la force. Certes, il serait abusif de confondre l’homme Céline et ses personnages, mais quand l’homme est pire que ses personnages, que dire ? À moins d’imaginer que l’abjection des personnages céliniens puisse être un abaissement volontaire qui jouerait le rôle de la contrition… Sauf que le monde de Céline est un monde sans Dieu ni grâce.
Nous ne signifierons pas qu’il ne faut pas lire Céline, au contraire. Mais avec discernement. Jamais il n’a été un humaniste, un homme des Lumières, et quels que soient ses talents stylistiques et esthétiques, ils restent entachés par une éthique désastreuse. Hélas, l’esprit critique à l’encontre de Céline est trop souvent ressenti comme un crime de lèse-majesté par ses inconditionnels. Le génie du style ne protège pas de la bêtise, ni l’ampleur romanesque de la haine humaine, trop humaine… Ce n’est pas seulement en écrivant Les Beaux draps que Céline s’est mis dans de sales draps : qu’il y reste, même sous le suaire puant des rééditions des pamphlets.
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Julie Sibony,
Sonatine, 480 p, 22 €.
Shane Stevens : Au-delà du mal,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude,
Sonatine, 768 p, 23 €.
Thomas de Quincey imaginait en 1854 que l'assassinat pouvait être mis au rang des beaux-arts. Depuis lors le roman policier a pu penser à ne pas épargner le crime aux artistes. Ainsi Robert Pobi n’hésite pas un instant à mêler ses personnages de peintres aux fureurs de la guerre, du meurtre et de L’Invisible. Quant aux Visages de Jesse Kellerman, ils adorent entrelacer l'art et le meurtre. Et si, Au-delà du mal, Shane Stevens n'a pas de personnage qui soit un artiste, son « meurtrier total » en tient en quelque sorte lieu.
La collusion du peintre et du meurtre vient apporter une touche de frisson à l’image de l’artiste, à l’instar d’un Gesualdo, compositeur et assassin, ou d’un Caravage criminel, dans le roman de l’Américain Robert Pobi : L’Invisible. Or le problème majeur du roman policier est d’attirer l’attention auprès d’un lectorat abreuvé de crimes et de meurtres, tous plus affriolants, effrayants, ou sur la personnalité d’exception et tourmentée de l’enquêteur, sans compter la perversion de l’assassin. Jusqu’où aller dans cette surenchère ? L’argument du meurtrier en série commence à être usé jusqu’à la corde… Robert Pobi est bien conscient de ces exigences. Comment faire plus et mieux ? Et bien en imaginant que son détective du FBI est un ex drogué, monstre froid de l’intellect et de la visualisation intérieure parfaite des scènes de crime, chargé de femme et d’enfant, nanti d’une sexualité extrême. Tout cela face à l’arrivée imminente d’un cyclone apocalyptique sur la côte ouest américaine. Et surtout d’un sadique qui écorche vives les femmes et les enfants… Jusque-là, ce polar psychiatrique ne saurait être digne de véritable attention.
Sauf que l’art relève puissamment le niveau littéraire. Notre enquêteur est tout entier tatoué des vers du douzième chant de L’Enfer de Dante (où sont les violents contre leurs prochains) sans qu’il sache d’où vient cette gageure. Le peintre débute « chaque tableau par une illustration techniquement époustouflante qu’il recouvrait ensuite adroitement, d’aucuns diraient criminellement, de couches successives de pigment jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un petit détail de l’œuvre originale photoréaliste ». Dans « la chapelle Sixtine » de son atelier, Il peint des « hommes de sang », y compris avec son propre sang et « ses os calcinés », en une « tragédie allégorique majestueuse ».
Le rythme s’accélère avec une efficacité redoutable lorsque le père de l’enquêteur du FBI, qui n’est rien d’autre que ce peintre sanglant, peut être soupçonné du meurtre de d’une mère et son enfant retrouvés écorchés vifs, d’autant que la mère de notre détective fut retrouvée dans le même état des années plus tôt.
Il faudra, d’une manière ingénieuse, en faisait appel à une enfant autiste, reconstituer le puzzle de l’œuvre picturale entière, parmi 5000 toiles, pour retrouver le visage de l’assassin… Ainsi, « l’invisible » devient visible, grâce à la peinture qui, tel un acteur foisonnant, vient brillamment au secours du talent du romancier policier. Ainsi, l’art de Robert Pobi est à la fois figuration et solution des zones infernales de l’humain. Un dénouement presque inédit, que nous ne révélerons pas, vient couronner dans l’horreur le récit, finalement plus psychiatrique que policier. Dans lequel l'image de l'artiste se révèle digne de figurer parmi l'un des cercles de l'Enfer...
Banal thriller ou œuvre d’art ? L’inflation des romans policiers à intrigue étirée usant du poncif du sérial killer est telle que l’on pourrait à bon droit directement poubeller ce fort roman bien professionnel, d’ailleurs élu « meilleur thriller de l’année par le New York Times ». Nous ne voudrions pourtant pas nous laisser inféoder par des clichés antiaméricains en rejetant a priori ce bon produit de l’industrie de l’écriture et de l’édition, industrie fort respectable qui a le mérite insigne de faire lire une population guère attaché aux questions d’esthétique, de stylistique et de morale littéraire. Ici la morale est digne de celle encore une fois respectable de la série Les Experts où la science et la sagacité incorruptible de la police traque le criminel et permet à la justice d’asseoir un équilibre minimal sur le monde.
Dans ces Visages, là encore le combat titanesque et pourtant humain, anthropologique et éternel du Bien contre le Mal se pare d’une intrigue passablement palpitante, de personnages assez bien calibrés et psychologiquement touffus, avec ce qu’il faut de complexité pour être crédibles. Alors, me direz-vous, pourquoi s’intéresser à un produit apparemment interchangeable ? Parce que l’art est au cœur de l’action, induisant une problématique fascinante.
Certes, on peut noter qu’introduisant ses personnages et ses crimes dans le milieu des galeristes d’art contemporains new-yorkais, Daniel Kellerman offre avec assez de pertinence une dimension documentaire, sociologique et d’histoire de l’art. Mieux que cela pourtant, c’est l’œuvre d’art au cœur du déclenchement criminel qui fait le prix de ce roman aux qualités narratives et de style parfois très inégales.
Ethan Muller, galeriste de renom, découvre des milliers de dessins dans un appartement déserté et impayé. Il rafle le pactole en exposant l’obsessionnel travail de Victor Crack. Chaque dessin se raboute à d’autres, formant une pieuvre graphique infinie. Au centre du premier panneau qui les rassemble, une « étoile à cinq branches » attire l’œil. « Autour d’elle dansait une ronde d’enfants ailés au visages béats qui contrastaient vivement avec le reste du décor, grouillant d’agitation et de carnage ». Deux personnalités artistiques semblent s’interpénétrer : « celui qui dessine des petits chiens, des gâteaux à la crèmes et des rondes féeriques, et celui qui dessine des décapitations, des tortures ». Tout cela au point que l’œuvre d’art fictive devienne plus intéressante que le roman lui-même. L’écrivain excelle alors dans ce que la rhétorique classique, depuis l’homérique bouclier d’Achille, appelle l’ekphrasis (description d’une œuvre d’art). Mieux encore, le graphisme se ramifie, pullule, de feuille en feuille : « Les images avaient tendance à s’emboiter les unes dans les autres, de sorte que, chaque fois que vous pensiez avoir trouvé l’unité la plus vaste, vous découvriez, en ajoutant d’autres panneaux, une superstructure supérieure.» Ici, l’œuvre devient, plus que figurative, allusive et symbolique, cryptique et métaphysique.
Nous tairons les déboires amoureux du galeriste enquêteur, la maladie mortelle du flic retraité qui reconnaît les portraits d’enfants assassinés pour lesquels d’anciennes enquêtes n’ont apporté aucune solution. Toutes péripéties racontées avec un talent honnête, sans guère de concision et avec une dynamique narrative parfois exsangue, parfois entraînante… C’est la rançon commune du thriller, même réussi… Nous avions imaginé juste lorsque l’on apprend que les collectionneurs, qui raffolaient déjà de la chose, sont plus encore affriolés au bruit selon lequel l’artiste serait un violeur multirécidiviste. Hélas peut-être, Victor Crack ne sera pas le coupable. Mais celui qui prend sur son dos et en sa création ce qu’un ami déglingué a commis. Laissons le lecteur dans l’expectative quant au destin des personnages ou se précipiter sur le dit thriller dont seules quelques dizaines de pages nous intéressent vraiment. Ce qui après tout n’est pas un mince compliment. Nul doute qu’un médiocre film sera tiré de ce roman. A moins que… On se prend à rêver de réécrire le livre, de le faire parvenir à la qualité d’œuvre d’art qu’il aurait pu être en son entier…
Un crime est-il plus beau s'il est commis par un artiste ? Ce en quoi la responsabilité de l’artiste se voit être, non celle du péché, mais de son poids sur le monde qui en est alors innervé. Cette conception serait proche du mythique péché originel des chrétiens… Et si l’on se penche un peu plus avant dans le mystère des dessins féerico-démoniaques, peut-être redevables de l’art brut, c’est toute l’interrogation du rapport entre le mal et l’œuvre d’art qui nous explose à l’entendement. Faut-il commettre de vrais crimes pour en traiter dans une vraie œuvre d’art ? Les fantasmes de l’artiste sont-ils la condition de l’art ? Figurer le mal et le mêler à l’angélique, est-ce y trouver son origine ou augmenter son abomination ? Est-ce le perpétrer en intention ou en acte, est-ce en être le prosélyte, est-ce « catharsis », cette purgation des passions définie par Aristote, mise en œuvre par Eschyle ou Racine… Peut-on être bon tueur et donc mauvais artiste, ou tueur infâme et excellent artiste? On pense ici bien sûr au splendide, analytique autant que narratif - et d’une autre trempe stylistique - texte de Thomas de Quincey : De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts. Doit-on alors considérer comme une œuvre d’art les meurtres de Victor Crack ? Si c’est bien lui qui les a commis…
Pire encore, on peut se demander dans quelle mesure l’art n’est-il pas le papier hygiénique sur lequel nous essuyons nos bassesses, nos vices, nos crimes et désirs de crimes. C’est peut-être la fonction de ces feuilles stockées pendant quarante ans dans des cartons par Victor Crack, dont le nom dit assez la drogue, artistique ou meurtrière qui le mène. Caravage était peintre autant que criminel, Gesualdo madrigaliste autant que meurtrier. Que je sache ni Robert Pobi ni Jesse Kellermann n’ont fait de mal qu’à quelques mouches… Mieux vaut un romancier qui invente de belles exactions en en étant l’auteur sur le seul papier. Mais la tentation de les réaliser in vivo est peut-être un palier supplémentaire de l’art, si l’on croit que l’humanité est au service de l’art et non le contraire. Pente éminemment dangereuse…
L’on peut s’étonner que ce roman ait mis 25 ans à traverser l’Atlantique. D’une impeccable construction et d’un suspense de bon aloi, il ne fait en rien regretter de s’être laissé piéger dans ses 768 pages, au contraire. Tom Bishop est un enfant plus que dérangé qui finit par assassiner sa mère. Enfermé dans un hôpital psychiatrique, il s’en échappe, jeune homme « d’une intelligence supérieure » subtilisant l’identité d’un compagnon dont « il détruit le visage». Il est donc mort pour le monde, introuvable ; sa véritable identité n’est connue que de lui seul, et du lecteur… Très vite, il libère ses pulsions sauvages, sa certitude de devoir venger et sauver l’humanité en éradiquant des proies féminines qui sont pour lui le réceptacle et la source du mal. Il peaufine alors, de la Californie à New York, en passant par la Floride, un voyage transcontinental semé de femmes dont il ouvre et découpe les corps. Bien sûr, la police déploie un impressionnant arsenal local et national, mais le duel va se jouer entre Tom Bishop et un journaliste d’investigation, tenace et presque inquiétant : Adam Kenton. Suivant tour à tour les deux protagonistes, la narration est précise et rigoureuse, riche et palpitante. Bishop, aux prises avec « une lutte pour la suprématie au niveau le plus élémentaire de la nature humaine : le meurtre », est « le Pouvoir ». Kenton vise lui la suprématie journalistique, évoluant dans le monde de l’édition et de la politique, dénichant au passage des scandales, dont celui d’un ambitieux gouverneur qui tente de profiter de l’effroi suscité par le « meurtrier total » et déjà légendaire pour militer en faveur de la peine de mort et surtout pour favoriser son ascension. Le roman policier s’ouvre alors, et ce d’une manière très cohérente, au roman de mœurs, à la satire politique, non sans une écriture analytique et généreuse en métaphores signifiantes. Sans compter que l’on se trouve en présence d’une sorte de chainon manquant entre Jack l’éventreur, Le Dalhia noir de James Ellroy et l’Annibal Lecter du Silence des agneaux de Thomas Harris, ces constituants irréfutables de ce mythe aujourd’hui si prisé du serial killer, voire d’un écho à ce magnifique éloge paradoxal : De l’assassinat considéré comme un des Beaux-arts de Thomas de Quincey…
Thierry Guinhut
La partie sur Stevens est parue dans Le Matricule des anges, juin 2009,
Si certains des nombreux romans ou recueils de nouvelles de Yôko Ogawa sont parfois unpeu ternes, mais toujours animés par des situations étrangement poétiques, des émotions aussi ténues que justes, elle a réussit à se dépasser avec Le Musée du silence, vaste fresque de la mémoire dans laquelle une vieille dame offre à un jeune muséographe l’occasion de réunir une collection hétéroclite d’objets volés du quotidien. L’amnésie d’un individu (et la difficile et miraculeuse filiation qui pouvait en découler) avait déjà été explorée dans La Formule préférée du professeur. Temps, mémoire, caractère éphémère des traces du passé sont donc des thèmes récurrents, exploités à satiété, mais sans répétition, ni obsessionnelle, ni stérile. Jusqu'à ce qu'ils soient enfermés dans une Cristallisation secrète, celle du totalitarisme. Mais également dans la beauté paisible, quoique un peu effrayante, de ses Petites boites.
Notre Japonaise a fait encore un saut qualitatif avec Cristallisation secrète, ajoutant à la disparition des choses, des êtres et des souvenirs qui y sont associés, une dimension politique: c'est une anti utopie où une étrange « police secrète » est l’instrument zélé d'un régime totalitaire. Il s’agit autant d’une altération de l’esprit que de la destruction progressive et programmée du monde qui nous entoure. C’est grâce au personnage de la grand-mère que la narratrice peut prendre conscience de cette anomalie. Sorte de gardienne du temps, modeste déesse Mnémosyne aux émotions encore intactes, elle sera dépassée par l’éditeur « R » dont l’esprit reste un vivant réceptacle, un trésor préservé. Le suspense, qui ne cède pas aux démons et aux clichés du film d’action, s’accélère lorsque son écrivaine le cache dans un entresol aménagé, lorsque sa maison est fouillée par les « traqueurs de mémoire ». Les corps vont-ils s’effacer ?
Toujours, la romancière œuvre avec une technique narrative impressionnante. On bascule dans un espace temps inquiétant, une atmosphère que l’on pourrait dire kafkaïenne, mais avec une permanente dimension poétique : l’attention aux objets et à autrui est toujours empreinte de poésie et de délicatesse. Le monde autour de nous est à respecter et à couvrir de prudentes attentions jusque dans ses fêlures. De plus, le fait que la narratrice soit une romancière ajoute la question de la responsabilité de l'écrivain... Il s’agit pour elle d’une action doublement vitale : protéger son éditeur c’est tenter de s’assurer que toujours ses romans paraîtront, mais aussi garder présent celui dont les gènes lui permettent de conserver les souvenirs venus d’un monde évanoui.
Entre délicatesse et violence totalitaire, cette tyrannie de la disparition est une plaidoirie pour la littérature en forme de fable. Quoi de plus évident en effet que la qualité allégorique de ce plaidoyer pour la nécessité de l’écriture, de la création romanesque et de l’art, puisque les sculptures de la mère « ravivent la mémoire », puisque écrire est jusqu’au dernier instant l’image nécessaire de la réalité du monde à retenir… D’autant que le personnage de la romancière nous livre en abyme son récit qui conte une extinction de voix suggestive. L’anti-utopie est parlante. C’est sur une île (emblématique de l’utopie depuis Thomas More) que cet oubli menace la littérature, les hommes et la vie. Et, comme les pompiers et les limiers de Farenheit 451, les « traqueurs de mémoires » visent à détruire ce que le passé à inscrit dans les cerveaux, dans les livres, finalement brûlés, qui sont pourtant les conditions de la permanence didactique de l’Histoire, de l’esprit critique et de la liberté.
S’agit-il de fantastique ou de science-fiction ? D'un récit à lire dans Une Parfaite chambre de malade ? Hors une technologie non précisée qui permet de lire dans les gènes des individus pour repérer leur capacité à une mémorisation répréhensible, rien ne semble lier cet apologue aussi évocateur qu’alarmant à un futur scientifique inconnu. La dissolution de pans entiers de l’univers et de la psyché s’apparente elle plus exactement à un thème classique et récurrent de la littérature fantastique : la disparition. Pensons en effet à la fameuse nouvelle : Escamotage de Richard Matheson. Sans compter les grands noms de l’anti-utopie, d’Orwell à Huxley en passant par Bradbury. Yôko Ogawa, loin d’être indigne de ses illustres devanciers, apporte ici sa touche toute personnelle faite de suggestion et de poésie, et la maîtrise de son talent politique. L'on imagine le très beau film qui pourrait être adapté de ce roman, tout en respectant sa fragilité et sa justesse.
Tout apparaît modeste chez la romancière japonaise Yôko Ogawa, née en 1962, dont voici le vingt-sixième livre traduit. En ces Petites boites, les sensations, les êtres ont quelque chose de ténu. La narratrice, vivant dans une ancienne maternelle, n’y a rien modifié : elle vit parmi les meubles minuscules. Les concertistes font jouer le vent d’ouest dans des instruments miniatures, parfois « d’os humain », pour retrouver « la voix des enfants morts », dont des lyres aux cordes faites de leurs cheveux.
Sa vie est consacrée à déchiffrer ce que lui apporte le chantant « Monsieur Baryton » : « les lettres de son amoureuse », dont les caractères s’amenuisent jusqu’aux « ténèbres des lettres ». De surcroît, comme une sorte de thaumaturge, elle est la gardienne de mémorielles boites en verre « destinées à conserver le futur », « pour qu’une âme d’enfant grandisse dans l’au-delà ». Autour de ce mausolée, le récit part en étoile, observant la destruction de la vieille maternité, l’abandon du musée, auprès des parents qui viennent se recueillir et offrir à leurs rejetons perdus des cadeaux appropriés et des jouets, dans la direction d’un artiste qui, comme Cornell, concevait des boites, ou de « Monsieur Carie », l’ancien dentiste qui fabrique les lyres, d’une coiffeuse… Le récit est une ode à la cristallisation vivante des souvenirs.
Une imagination poétique, une musique animent le subtil roman d’amour de Yôko Ogawa, où l’on devine l’attention de la traductrice. Tout est en délicatesse, et même si l’on glisse vers les rivages du fantastique, voire de l’effroi et du morbide, un apaisement profond empreint ce « cabinet d’écriture pour la sérénité ».
Place de la Liberté, Poitiers, Vienne. Photo : T. Guinhut.
Pourquoi je suis libéral.
Suivi par deux manuels des libertés.
Libres, collectif La Main invisible, 100 auteurs,
Roguet, 284 p, 12 €.
Dictionnaire du libéralisme, sous la direction de Mathieu Laine,
Larousse, 640 p, 28,50 €.
Toute pensée politique crédible doit se donner pour but le bonheur de l’humanité, ou tout au moins la création des conditions permettant aux hommes la réalisation de leurs potentialités les meilleures. Ainsi le libéralisme ne vise pas, contrairement aux plus vulgaires préjugés, à la liberté du seul plus fort, à la tyrannie économique de quelques loups de la finance. Il est libéralisme autant politique qu’économique, ce qui ne va pas l’un sans l’autre. Ce que confirmeront deux livres collectifs qui défendent l’individualisme, Libres, écrit à cent mains, et le Dictionnaire du libéralisme.
Il n’est que de considérer les pays où le plus de liberté et d’aisance économique pour le plus grand nombre a pu être réalisé : ce sont des démocraties où le capitalisme libéral s’exerce. Les utopies communistes se sont révélées, sans exception aucune, des abominations génocidaires, du goulag soviétique au logaï chinois, en passant par les geôles cubaines et les illusions pseudo-romantiques à la Che Ghevara. Les fanatismes théocratiques réduisent à une abjecte soumission, sans parler de la femme opprimée là comme jamais. Quant aux dictatures fascistes européennes, aux abîmes de corruptions latino-américains ou africains, ils n’ont jamais vu l’ombre du libéralisme.
On oublie trop facilement que cette philosophie économique, politique et humaniste ne se passe pas d’Etat régalien, au sens où ce dernier doit garantir les libertés, dont la première de toutes, la sécurité et la justice, mais aussi celle fondamentale d’entreprendre, qu’il s’agisse d’entreprise artistique, artisanale, industrielle ou financière. Tout en respectant quelques valeurs fondamentales et indispensables sine qua non : la liberté de la concurrence, donc l’interdiction des monopoles, la clarté et la visibilité des contrats. A l’Etat, au cadre législatif, de garantir ces prémisses au-delà desquelles l’activité humaine peut œuvrer à la création des richesses et à leur accessibilité maximale. La « main invisible » du marché -pour reprendre la formule pourtant décriée d’Adam Smith- pourvoira aux adaptations nécessaires ; non sans risques certes pour celui qui a échouer dans son entreprise mais qui saura trouver un autre terrain pour exercer ses talents. Ce pourquoi, évitant l’intervention et la suradministration de l’Etat le plus souvent inapte en matières économiques, le libéralisme a confiance en les capacités humaines. Quant à celui qui n’en a guère (il y en a-t-il tant ?), celui qui n’aura plus les moyens d’assurer sa subsistance, il n’est pas interdit d’imaginer que le libéralisme ne soit pas l’ennemi de toute redistribution. A la condition que cette redistribution n’alourdisse pas le poids de l’Etat et de la fiscalité au point de décourager et de faire fuir une activité pour laquelle les justes récompenses du mérite restent l’enrichissement et la reconnaissance, y compris si cette dernière n’est que de soi à soi. A-t-on réellement essayé le libéralisme dans une France obérée par le colbertisme de droite et le fantasme ruineux de l’état providence socialiste ?
Libéralisme économique doit rimer avec libéralisme dans les mœurs. Qu’il s’agisse de la liberté homosexuelle, de celle féministe, des religions privées qui sachent rendre à César ce qui est à César et ne pas jeter la première pierre, catholicisme du pardon ou Islam des lumières, elles riment toutes avec la liberté d’expression. Sans compter que la liberté d’entreprendre vaut autant pour le commerce, l’industrie et l’écologie, que pour la pensée, la littérature, les arts…
Ne croyons pas que le libéralisme soit l’apanage des riches et puissants occidentaux. En ce sens le microcrédit de Muhammad Yunus, qui concerne la plus modeste paysanne indienne, est une formidable idée libérale. Certes, cette école politique aux facettes diverses a conscience -au contraire de l’utopie marxiste- de ne pouvoir faire descendre la manne de la perfection sur l’humanité meurtrie. Mais son réalisme, son pragmatisme, est le gage d’une prudence nécessaire, sans compter que ses qualités ont, elles, fait la preuve de leur efficacité. Francis Fukuyama, s’il n’a pas totalement résolu « la fin de l’Histoire » montre avec brio que la démocratie libérale est l’horizon souhaitable de l’humanité.
Outre les penseurs déjà cités, l’on suppose que notre libéralisme n’est pas celui de l’inculte trader aux dents aussi serrées sur sa proie que celle du monopole du crédit bancaire. De Milton à Locke, De Voltaire à Kant, de Montesquieu à Tocqueville, de Raymond Aron à Léo Strauss, d’Hayek à Boudon, nombreux sont les philosophes et les intellectuels qui se sont honorés d’être des libéraux ; sans compter l’écrivain péruvien -et récent prix Nobel- Mario Vargas Llosa, candidat malheureux à la présidence de son pays, romancier brillant autant qu’essayiste de talent… Honorons-nous de plus d’être également détestés et caricaturés par les partis d’extrême droite et d’extrême gauche, ce qui en dit long sur leurs connivences secrètes, leur passion de ce pouvoir totalitaire qu’il leur paraît si nécessaire de faire peser sur la tête d’autrui…
L’épouvantail commun du libéralisme est-il à prendre au sérieux ? Préjugés, médias et politiciens n’ont de cesse de le vilipender, de le brocarder, responsable qu’il serait de tous nos maux économiques et sociétaux. Pourtant c’est de manière opposée et cependant complémentaire que deux ouvrages tentent de plaider sa juste cause, de rendre à un public, que l’on ne dira pas inculte, mais plutôt trompé, maintenu sous le joug de l’ignorance, le sens vivant du libéralisme. Ces deux manuels collectifs s’efforcent avec succès d’aplanir les embûches placés devant qui veut s’initier aux arcanes de cette philosophie politique. Et loin d’apparaître comme des traités savants, abscons et pesants, l’un venu, de la volonté spontanée d’une poignée d’individus, l’autre d’une ancestrale et fort sérieuse maison d’édition, ils font tous les deux preuve de la plus accessible pédagogie. Qu’est-ce que le libéralisme, son histoire, son quotidien pour aujourd’hui, ses solutions pour la croissance de l’économie et des libertés individuelles ?
Libres a germé dans l’esprit de deux personnalités imaginatives : Ulrich Génisson et Stéphane Geyres. Pourquoi ne pas réunir quelques dizaines de bonnes volontés, d’auteurs, parmi le réseau qu’ils ont peu à peu liés sur Facebook et au contact des blogs, pour qu’un livre issu de la société civile et non forcément des chaires d’université puisse proposer un parcours balisé parmi les arcanes et les évidences si peu reconnues du libéralisme… Pari tenu. Ce sont cent auteurs[1], pour cent textes de deux pages, qui se sont vus confier points de repère et d’ancrage en cette pensée philosophique, économique et concrète, grâce à une progression thématique.
D’abord, les « Principes » du libéralisme, puis « Mon travail, mon argent », ensuite « Mes enfants, notre avenir », puis « Ma vie, ma décision », « Mes risques, ma protection », pour terminer par le couronnement de l’édifice, la conclusion par l’évidence : « L’état, oppression et inefficacité ». On devine que sont d’abord établies ces prémisses sine qua non : la liberté individuelle, le respect de la propriété, la clarté et le respect des contrats et enfin le dynamisme de la concurrence sans entrave. Plus loin, on dynamite avec soin et rigueur les effets pervers du protectionnisme, de l’impôt, on rétablit dans leur noblesse les marchés financiers et la spéculation, cisaillant les clichés médiatiques et marxistes. Le développement harmonieux des sociétés et des richesses au service du plus grand nombre n’est-il pas lié au capitalisme libéral, plutôt qu’aux collectivismes, keynésianismes, colbertistes et autres étatismes forcenés ? Ainsi le réalisme, la connaissance des faits, le pragmatisme éclairent-ils une nécessité occultée : c’est non seulement la liberté des mœurs et d’expression, mais aussi la liberté économique qui sont à l’origine du développement et du bonheur humains, en comptant parmi eux l’érosion continue de la pauvreté, générée au-contraire par le socialisme confiscateur, redistributeur, générateur de fonctionnaires et de subventions, bientôt asséché de dettes abyssales, et intrinsèquement liberticide.
Bien sûr, ce vade-mecum n’oublie pas un instant d’être concret, voire quotidien. A travers des exemples précis, « Le génocide batelier » (où l’on trouve quatre fonctionnaires pour un bateau !), « Taxi, vous êtes libres », « Le triste déclin du port de Marseille » (autodévoré par un syndicalisme totalitaire et égoïste et par la pénurie d’une liberté d’entreprendre corsetée par l’état) l’ouvrage, volontiers polémique, pointe les aberrations françaises qui nous acculent à l’inévitable dépression économique, sans oublier de remettre en cause les 35 heures, « le Smic français, antisocial », les monopoles…
Le maître-mot de cet indispensable opus est la concurrence. Ainsi l’éducation, la sécurité sociale, le logement, « L’écologie de marché » seraient, contre tout préjugé, à même d’être moins des problèmes que des solutions, grâce aux soins de la concurrence qui dynamise la responsabilité, la baisse des coûts et la qualité des produits, de la recherche et des services (ce dont témoigne la percée de Free). L’économie, qui n’est pas celle du « renard libre dans le poulailler libre », pour reprendre un cliché de mauvaise foi et d’inculture associé au libéralisme, doit être l’occasion pour chaque individu de développer ses capacités de travail et de création, auprès d’un état minimal, d’une « minarchie », qui se contentera d’être efficace et incorruptible dans le cadre de ses missions régaliennes : la justice, la police et la défense, nourri par un impôt équitable et fort modeste, dont le taux à ne pas dépasser devrait être inscrit dans le marbre de la constitution.
Ce sont enfin les libertés individuelles qui sont âprement défendues par Libres : qu’il s’agisse de drogue, de culture de cannabis, du droit à l’euthanasie, de la sexualité, qu’a-t-on besoin d’un état pour décider à notre place, sinon pour nous garantir contre les atteintes à la propriété, contre les violences…
Le plus stimulant de cet ouvrage, qui est une mine, est peut-être la multiplicité des courants, du libéralisme humaniste des Libertariens à l’anarcho-capitalisme. Sans compter le renoncement des auteurs à tout droit de reproduction, cohérents en cela avec une libérale mise à disposition des idées au d’autrui ; ce en quoi on ne taxera pas les Libéraux d’aride égoïsme, mais au contraire d’une réelle empathie avec une société ouverte issue des Lumières et définitivement vaccinée contre le communisme, les collectivismes, les délires constructivistes de l’état providence, et, inévitablement contre les tyrannies religieuses, guerrières et sectaires, quoique cet ouvrage n’aie pas la pertinence de penser le péril de l’Islam…
De même, le pluralisme des cent auteurs est étonnant, de tous âges et de tous milieux, de l’étudiant au retraité, ils sont employé, avocat, ingénieur, chef d’entreprise, professeur de philosophie, voire viticulteur, plombier, blogueur… Certes, de rares maladresses, des principes trop répétés, inhérents à l’exercice, doivent se pardonner, des points de vue peut-être trop dogmatiques devront être discutés (comme lorsque la volonté de libéralisation de la propriété intellectuelle se heurte justement au droit de propriété)… L’on tiendra compte alors de l’enthousiasme de nos penseurs plus ou moins professionnels et cependant assurés, par leur conviction, leur clarté. Quoique réunis sous l’égide d’un mystérieux « Collectif La Main invisible ».
Non, il ne s’agit pas en cette « Main invisible » d’une secte fumeuse tapie dans l’ombre de l’ultralibéralisme carnassier, mais de ceux qui reconnaissent la perspicacité géniale d’Adam Smith, qui, dans La richesse des nations en 1776, usa de ce concept pour signifier la collaboration de tant d’acteurs économiques qui s’ignorent et pourtant sont au service de tant de productions qui enrichissent notre quotidien et notre humanité ; ainsi que cette indéracinable loi du marché qui concourt au renouvellement de l’offre, de la demande et de l’innovation. C’est ainsi qu’au fil des textes de Libres, philosophes, économistes, concepts et perspectives se croisent, nourrissant une réflexion issue de la tradition libérale classique, dont on trouvera tous les attendus dans le Dictionnaire du libéralisme.
Ce que l’on faisait plus que soupçonner dans Libres, nous est confirmé par ce Dictionnaire qui a mis, hélas bien plus de temps à nous parvenir qu’un Dictionnaire du marxisme, qui, plutôt que par ordre alphabétique, aurait dû procéder dans l’ordre des cent millions de morts qu’il faut imputer à cette idéologie mortifère, autrement nommée « communisme ». Au contraire, la part d’utopie du libéralisme, cette harmonie des libertés et des responsabilités qui n’a rien de meurtrier, s’appuie autant sur l’examen des réalités économiques et humaines que sur une solide et séculaire tradition philosophique. Au fil des entrées alphabétiques de ce Dictionnaire du libéralisme, elle commence entre la démocratie athénienne et le « Rendez à César ce qui est à César » du Christ, en passant par le libre-arbitre de Saint Thomas d’Aquin et les scolastiques espagnols de l’école de Salamanque au XIV°, déniant aux gouvernants et analystes la capacité de connaître et de réguler les prix et autres données économiques… Ensuite, de Locke, pilier de la liberté naturelle, de la séparation des pouvoirs, sans oublier Adam Smith et sa dignité du commerce et de la vertu d’entreprendre, à la constitution américaine, la voie est tracée vers l’école de Chicago, vers Milton Friedmann, vers l’école autrichienne, vers Hayek, tous ceux qui dénoncent le poids de l’état, des réglementations, des fonctionnaires, de la relance keynésienne par les gouvernements spoliateurs, tentant de détacher les boulets aux pieds de la liberté individuelle et du développement des richesses…
Non, le libéralisme, n’est pas qu’une tradition anglo-saxonne ; de Montesquieu et Voltaire à Raymond Aron et Jean-François Revel, en passant par la libre concurrence de Constant et de Bastiat, sans oublier la méfiance envers la tyrannie de la majorité chez Tocqueville… Qu’importe d’ailleurs la tradition si elle est mauvaise, comme celle du surétatisme français, il faut alors la balayer par souci d’efficacité… Regardons alors par exemple du côté de Reagan et de Thatcher, de l’écrivain Vargas Llosa, des réussites canadiennes et suédoises, ces vainqueurs de l’hydre Etat-providence et du chômage… Car seul le libéralisme est le puissant antidote attendu contre la crise financière des années 2000, dont la cause (hors les erreurs de banques privées que seules pertes et faillites doivent sanctionner) réside dans cette bulle de l’endettement privé encouragée par les autorités publiques, dans ces plans de relances babyloniens et inefficaces, dans ces dépenses prétendument sociales et pléthoriques des états, dans ces trains infinis d’endettement qui invalident jusqu’à plusieurs générations, dans cette fiscalité hypertrophiée qui décourage les initiatives…
Non, le libéralisme n’est pas immoral, non il n’est pas qu’un économisme froid, non il n’est en rien un nouveau totalitarisme. Mathieu Laine, en sa préface généreuse plaide la cause d’une vertu caricaturée, honnie par les nationalistes, les assoiffés de pouvoir qui croient nous nourrir de démagogie, les constructivistes de l’idéologie souveraine dont la libido dominandi intellectuelle et manœuvrière encombre le spectre politique de l’extrême droite à l’extrême droite, jusqu’au centre, pour nous faire croire que toutes les solutions viennent des mains de l’état et de la régulation économique, alors que là est la source indéracinable du problème récurrent des post-démocraties occidentales. Car le « doux commerce » de Montesquieu, le libre-échange, la moralité du capitalisme libéral, les droits de l’homme, le respect des points de vue et des comportements d’autrui, s’ils ne s’arrogent pas le privilège de la violence, sont les gages autant de la croissance économique partagée, nonobstant les inégalités consenties, que de la paix.
Bien sûr, ce dictionnaire n’est pas que celui des auteurs et des acteurs politiques, mais aussi, avec près de 300 entrées, des concepts, des points d’Histoire, des défis intellectuels et économiques, de la monnaie à la dette, de la laïcité au Front populaire, de la banque au chômage, du racisme au libertinisme, du capital à l’état, des marchés financiers au développement durable… Tout cela avec une clarté limpide, menée de main de maître par Mathieu Laine qui entraîne avec lui 65 auteurs, et qui ne nous laisse que sur une seule faim : quoique de fort tonnage, ce Dictionnaire reste trop mince encore, inévitable invitation à la bibliothèque et à l’histoire libérale qui, espérons-le sont celles de notre avenir…
Allons jusqu’à dire que ne pas compter parmi sa bibliothèque ce Dictionnaire du libéralisme, pourrait passer pour un délit contre l’ouverture d’esprit, pour une cécité volontaire.
L’on s’aperçoit ainsi que l’apparemment modeste projet de Libres, trouve en ce Dictionnaire du libéralisme une caution inattendue, par leur congruence intellectuelle et éthique. C’est à croire alors, compulsant ces deux ouvrages indéniablement complémentaires, l’un thématique, l’autre alphabétique, que la limite entre l’amateurisme passionné d’un collectif libéral et le professionnalisme des éditions Larousse et d’un Mathieu Laine, par ailleurs animateur d’un séminaire à Sciences-Po et rédacteur de la revue Commentaires, est on ne plus labile. Libérer les initiatives intellectuelles est ainsi un principe qui vient de faire ses preuves. Qu’attendons-nous pour libérer les initiatives économiques ?
Jonathan Lethem : Chronic city, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Francis Kerline, L’Olivier, 492 p, 23 €.
Jonathan Lethem : Forteresse de solitude,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Adèle Carasso et Stéphane Roques,
L’Olivier, 684 pages, 23 €.
Pour qu’un cinéaste aussi étrange, voire paranoïde, que Cronenberg[1] (La Mouche, ExistenZ) adapte un livre, il faut qu’il soit aussi remarquable que Crash de Ballard[2]. Préparant un film surAlice est montée sur la table, petit roman farfelu, entre Lewis Carroll et la physique quantique, il attire notre curiosité sur Jonathan Lethem qui, après Les Orphelins de Brooklyn, élargit sa passion pour la ville de New-York avec deux ambitieux romans : Chronic Cityet La Forteresse de solitude.
Porté par « les gaz d’échappement de son ancienne célébrité évanescente » d’«enfant-star », Chase reste aimé du public pour son « charisme moyen », et surtout pour être l’amoureux de Janice, « l’Américaine piégée en orbite avec les Russes, l’astronaute qui ne pouvait pas rentrer ». Notre narrateur est un oisif, un doux loser, une voix pour des DVD qui exhument des succès oubliés, lorsqu’il rencontre Perkus, critique de rock et de ciné underground, collectionneur au physique de tortue, à l’intelligence pénétrante, aux joints fumeux… Devenu son mentor dans le cadre d’un roman d’initiation à la cité new-yorkaise, il est celui qui maîtrise la « realpolitik relationnelle de la persuasion », son « ami », son « cerveau ». La chronique urbaine se confond alors avec une traversée de l’histoire du cinéma et des médias. Le tournoiement du rock, des acteurs et réalisateurs mythiques, de la contre-culture, change la ville en une vaste explosion culturelle fantasmatique.
Chase découvre alors en New-York des présences troublantes : laconiques dealers ou SDF, « aigles nicheurs », un « gargantuesque tigre échappé » qui serait à l’origine de l’effondrement d’immeubles entiers, à moins d’un complot de la Mairie… Parmi les milieux de l’argent, de l’art et du pouvoir, il assiste aux « réinventions de sa personnalité ». Un « nuage chocolaté » le propulse à la limite du fantastique, tandis qu’un archipel de personnages, radiographiés par la plume précise de Lethem, gravite autour de Perkus : Richard, assistant du Maire, Georgina, sa maîtresse, Oona, autobiographe de célébrités et bientôt amante de Chase ; alors que Janice, du haut de sa station orbitale, lui écrit des lettres d’amours pathétiques et cancéreuses, entre élégie mélo et science-fiction… Un acupuncteur tente de lutter contre les migraines éléphantesques de Perkus, que seule la quête d’un messianique Marlon Brando -bien que mort que mort- saurait guérir.
À moins que notre anti-héros parvienne au « lieu parfait, réel, où le manteau ténébreux et loqueteux de l’illusion se dissipait », évidente épiphanie platonicienne qui est le but de l’écrivain. Se réunir pour tenter des enchères sur Ebay est soudain le moyen d’approcher un « chaldron », sans jamais en devenir l’acquéreur. Jusqu’à ce que, lors d’une réception chez le Maire -et d’une page d’un lyrisme absolu- la pure beauté de la céramique ancienne les subjugue tous, prélude à l’assomption tragique des destinées… N’est-ce qu’un « graal de jeu vidéo » une illusion produite par l’artiste de « Yet another world » ? Chase n’en sera pas pour autant débarrassé de sa dérive amoureuse, de sa psychose du complot…
Le moindre des talents de ce roman foisonnant, autant sociologique (où personnalités et objets sont également soumis aux enchères) qu’onirique, n’est pas d’être animé par les démons de la métaphore : l’une est « Eve, née d’une côte arrachée à Manhattan », quand l’autre est « décapsulée par le désir cru », le joint est comparé à une « hostie descendue d’en haut dans des mains suppliantes », cette métaphore qui, selon Proust, peut donner « une sorte d’éternité au style ». Le Maire « était une sorte de bonde d’évier gravitationnelle qui siphonnait les espoirs des autres hommes », Oona entraîne Chase dans le « puits d’anti-lumière » d’un artiste, Perkus lui permet de voir « la fleur du cerveau »… Voilà un roman de société volontiers satirique, mais qui prend toute sa dimension lorsque l’on aborde cet objet romanesque non identifié comme une lévitation parmi les individus, au-dessus d’une ville magique aux potentialités métaphysiques.
Passionnés de super-héros, deux gosses enfermés dans leur Forteresse de solitude deviennent les symboles d’une génération américaine.
Franchissant la porte de la première partie, le lecteur entre parmi les petits pavés méticuleusement plantés de ce qui apparaît d’abord comme le couloir d’une lente forteresse. Nous sommes en effet enfermés dans la perception qu’un jeune enfant, mais avec le langage d’un écrivain bien adulte, a de son milieu familial et plus exactement urbain, quoique Brooklyn soit réduit pour lui à une rue. A cinq ans, lorsque ses parents aménagent, Dylan devient un observateur silencieux d’un monde étroit, qui a néanmoins, sa faune, ses règles, sa délinquance. Il n’a pas d’abord réellement conscience de sa différence : blond et blanc quand ses condisciples de trottoir et d’école publique sont tous noirs ou portoricains. Le rythme narratif paraît mimer la personnalité timide et circonspecte, attentive aux détails plus ou moins anodins, du jeune impétrant, et le lecteur frôlerait la sensation d’ennui, malgré toute la maîtrise d’un auteur qui nous est connu par un bref et amusant récit mêlant merveilleux enfantin et physique théorique, Alice est montée sur la table, puis le roman d’un agité de « troubles obsessionnels compulsifs » aux éruptions verbales incontrôlées : Les Orphelins de Brooklyn.
Pourtant la forteresse du livre a pris le lecteur dans le labyrinthe intérieur du cerveau de Dylan. Comme si par la soigneuse magie de l’écriture nous étions devenus cet enfant regardant le monde s’élargir. Avec lui nous découvrons les personnalités déroutantes de sa mère, gauchiste forcenée, prosélyte de la mixité sociale, antiraciste frénétique, qui envoie son fils grandir dans la rue, et de son père, isolé dans la tour d’ivoire de son atelier, où dorment les nus jadis peints et abandonnés au profit d’interventions minimalistes sur des photogrammes… Avec lui surtout, nous rencontrons celui qui va briser sa solitude et devenir son ami et mentor : Mingus, un métis, dont le père est une ancienne pop-star férue de cocaïne, et qui, bientôt signera les rues de son tag : « Dose »..
L'on pourrait craindre le pire pour ces modestes héros auxquels nous sommes maintenant fermement attachés, surtout lorsque Dylan, abandonné par sa mère, n’a qu’un père peu à même d’assumer ses responsabilités. Mais ni les dangers ni le réalisme ne parviennent à barrer la route au merveilleux qui imprègne la ville et les rapports entre les gosses. Nous louvoyons entre Dickens, Lewis Carroll et « Les Quatre fantastiques ». Mingus est en effet un initiateur sans pareil, introduisant Dylan parmi les comics bourrés de super-héros et les arcanes exubérants des graffitis, puis le hip-hop et la soul music, mais aussi le crack, cette peste contemporaine… Univers fascinants, malfaisants et finalement magiques de la culture des années 70 et 80. De même l’écriture de Jonathan Lethem s’enrichit, s’irise d’allusions et de poésie. Et la moindre métamorphose n’est pas celle où, à l’occasion de la troisième partie, Dylan adulte peut devenir son propre narrateur, partir à la recherche de son ami perdu dans le souvenir, puis l’auteur d’un film à réaliser : « Les Prisonaires ». Car Mingus, « éclaireur d’une génération destinée à la taule » ne sortira guère de prison, sinon pour donner un rein à son père. Sa « forteresses de solitude » n’est pas le repaire de Superman. Hélas, notre Dylan non plus n’a pas les super-pouvoirs de ses anciens héros : il ne pourra sauver la mise de son ami, même par l’entremise de son art ; et probablement, malgré les talents de poète urbain de Lethem, faut-il reconnaître que dans cette partie, sa personnalité est moins attachante, moins sidérante…
Entre bas-fond de Brooklyn et Université de Berkeley, entre meurtre et rédemption, un roman déducation et une autobiographie de trente ans peuvent introduire une note d’espoir par l’enfance dans un désastre social et racial, et a trouvé sa place peut-être incontournable dans la littérature américaine.
Article publié dans Le Matricules des Anges, janvier 2011
Pierre Besson : Un Pâtre du Cantal, illustrations de Robida, Delagrave, 1936.
Photo : T. Guinhut.
Le Recours aux monts du Cantal
et autres récits en Massif Central.
Actes Sud, 1991.
Loin des mirages de l'exotisme ou de l'exploit, voici qu'un amateur de marches, de paysages, d'observation, de photographie (et peut-être de méditation) nous propose quatre échapées en solitaire, mais non sans rencontres insolites, voire philosophiques, dans la gloire et la modestie des sentiers du Massif Central.
I : Le recours aux monts du Cantal
II : Une comédie à Sylvanès, Aveyron
III : Lecture de Thomas Bernhard en Livradois-Forez
IV : Orages d'été en Margeride
I Le recours aux monts du Cantal.
Traversées.
Extrait, p 34-35.
Je voulais cependant, accédant à la crête sommitale, sur le Puy Brunet, par le biais et le haut de ces montagnes, devenir plus, devenir autre. Parvenir à cette montagne équivaudrait à une ascèse, me disais-je. Et, cette ascèse, je la voulais aussi pure que définitive, celle d’où je n’aurais plus que des pensées depuis le haut, comme un survol des humains… Elle serait claire et suave autant que mon sommeil de la nuit, passée dans la paille d’un buron à mi-chemin, avait été opaque et fruité. Elle serait l’altitude et le filé de l’esprit, la transparence à l’infinitude accordée à mes sens, la diaphanéité, la complétude fine et déliée du moi.
À la réflexion, je ne tardai pas à réaliser mon erreur. En quoi consistait cette « hauteur spirituelle » dont on parlait quant à la montagne ? N’y avait-il pas là une imposture, une mythologie ; n’était-ce pas puéril d’associer la hauteur physique des monts à celle de l’esprit ? Ce que je ressentais était une légèreté (hors la fatigue), une exaltation lyrique, une vibration de la béatitude, une euphorie due à la visibilité élargie sur le proche et le lointain (le mouvement calme et altier du paysage), tout cela dû peut-être à la pureté de l’air, à la raréfaction, pourtant à peine sensible à mille huit cents mètres, de l’oxygène… Mais de là à croire que je penserais plus et mieux, que je saisirais le fin du fin de quelque sagesse ou zen intérieur, il y avait loin. Suffisait-il de lieux neufs pour se changer ? Suffisait-il de monter pour s’élever ?
Et qu’était donc cette altitude spirituelle, ce moi transmué et évacué, ce blanc de la perfection, sinon le vide cristallin jusqu’au silence et lumineux jusqu’à l’aveuglement ? Si cette « ascèse » allait me nettoyer des scories du monde, elle allait en même temps (illusoire combien) me laver jusqu’à l’os, me dissoudre jusqu’à la moelle, me souffler jusqu’aux atomes, me réduire à rien, ou au « pur esprit », ce qui est la même chose. Pur, unique (à la bien improbable condition d’y parvenir), au-dessus des impuretés et des divers du monde, essence parmi les existences, les substances et les matériaux, je ne serais plus rien qu’abstraction, cadavre sec, fétu d’air effacé au moindre souffle du vivant, rien et vide…
Être un marcheur des montagnes me suffisait. Même dans la mauvaise grêle qui me fouettait sous le Plomb, brusquement, chue d’un court nuage noir. Même avec l’insipidité des quelques nourritures qui me restaient dans le sac. Même avec ce moment de platitude vulgaire du paysage sur le sommet du Plomb, mince monticule posé sur la crête et piétiné par un troupeau de touristes que le téléphérique avait déversé sur une bande convenue et élimée de la montagne (« leur vilain paillasson », me disais-je). J’étais à mille lieux des rocs proche de l’Arpon du Diable où tournaient et plongeaient les milans noirs et royaux. Je mis rapidement le large entre cet endroit (le « sommet » et ses abords) et moi. Sur le puy du Rocher, à peine moins haut, je me sentis à l’abri, reprenant le cours de ma traversée.
Le recours à la montagne.
Extrait, p 41-45.
« Je ne suis rebelle envers l’homme ou l’Etat
que s’il est mon agresseur et celui de la montagne »
C’était un de ces jours poignants, de demi-hiver encore, congères défaites sur la route, haillons, taches, véroles et traînées de neige sur le jaune de la montagne, avec les seuls sommets intacts en leur blanc, les bourgeons d’en bas couleur de bois mort...
« J’aurais élevé un livre à ces lieux », me disais-je déjà, sans y trouver le sens salutaire et définitif que d’aucuns auraient pu y voir. Pétrarque escaladant le Ventoux avait pu se tourner vers « le terme de sa quête », c’est-à-dire « Dieu » et la « vraie certitude ». Pour moi, sur les monts du Cantal, il n’y avait plus rien des défroques de l’absolu et de la métaphysique. J’avais lavé la montagne des dieux, ôté à mes ascensions tout enjeu transcendant, nostalgie de l’origine, fiction de l’essence et de l’Un. Je gardais l’enjeu suffisant de vivre, de n’être rien ni avant ni après, de traverser. Cela seul m’était une joie, calme et assurée. Ma quête ne prenait pas sens dans un Graal qui l’aurait terminée, mais dans son mouvement même, dans sa dispersion. En ce sens, j’avais retourné les termes de l’initiation et l’avais rendue au divers du monde.
J’en étais là de mes réflexions, assis sur une borne du hameau de Rudez, au-dessus de Mandailles, quand un homme m’aborda. Il me demanda d’où je venais, qui j’étais et où j’allais. Un instant, de telles questions, comme venues tout droit du tableau de Gauguin du même nom, me semblèrent une injonction métaphysique. Il n’en était rien. Je me repris et répondis :
- D’Aurillac par le sentier des crêtes, Paul Dechêne, sur une botte de paille d’un buron pour y passer le nuit.
(J’aurais pu tout aussi bien répondre : « Du néant et d la matière, Paul Dechêne dans les monts du Cantal, vers ailleurs, puis le néant… »)
Nous parlions de la pluie et du beau temps, des sentiers et des cols, l’air de rien, l’un observant l’autre. C’était un homme trapu, vêtu à la va-comme-je-te-pousse, bleu de travail et veste de chasse, visage massif, pupille infiniment mobile… Je n’étais quant à moi qu’un simple jeune homme à chaussures de montagne et sac à dos, et d’apparence fort banale probablement. La conversation roula sur les itinéraires possibles et déliés des sentiers balisés, sur l’hiver finissant, sur ses bêtes qui trépignaient dans l’étable. Il finit par m’inviter pour la nuit dans sa grange, derrière et au-dessus de Rudez, et à sa table, puisque l’heure du repas était venue.
Devant l’âtre énorme qu’animaient deux souches incandescentes, il servit un repas rustique. Notre faim apaisée, la conversation, de presque distraite qu’elle était, changea brusquement de ton quand j’en vins à dire que j’écrivais.
- Alors, regardez ! me dit-il vivement. L’homme (qu’on me permette ici de taire son nom) se dirigea vers une armoire et l’ouvrit. Il y avait quelques livres là : des Jünger dont Le Traité du rebelle ou Le Recours aux forêts, Walden ou la vie dans les bois, le Journal et La désobéissance civile de Thoreau, La Fin de la peinture de paysage de Jürgen Becker, les Scènes de la vie d’un faune d’Arno Schmidt, mais aussi Fenimore Cooper, Whitman, Melville, Stevenson, Hesse, Stifter et quelques autres. Sans compter d’abondants ouvrages de botanique, d’entomologie, de zoologie, de géologie et d’agriculture (y compris d’anciens almanachs à destination de l’éleveur et du jardinier). Et toutes sortes de monographies sur le Massif central. Il y avait aussi, dans une maie, un jeu complet des cartes au 1/25 000 du Massif central. Il avoua enfin qu’il avait la même bibliothèque en caisses de plomb dans des caches de la montagne.
Illustration de couverture : Miles Hyman.
- Croyez-vous qu’une inquisition policière veuille aujourd’hui saisir une telle bibliothèque ? lui demandai-je.
- Non, je vous l’accorde. Mais que sait-on de demain, du feu qui peut brûler ma maison, de la mort du paysage, de l’apocalypse humaine et nucléaire répandue sur la moitié ou l’entier du monde ?
- Mais une telle apocalypse épargnerait vos livres sans épargner l’homme !
Il eut un sourire matois :
- J’ai aussi des caches pour l’homme dans la montagne… Où quelques vivants s’enterreront plus profond que les morts pour survivre et vivre. Avec équipements et réserves pour plusieurs années… Je veux aussi pouvoir à tout instant me délivrer des trop doucereuses commodités de la société organisée.
- Cette société a pourtant produit ces livres, ces nourritures et ces objets que vous accumulez pour pouvoir vous en affranchir…
- La société doit servir l’homme, si solitaire soit-il, mais en aucun cas l’homme ne doit être le serf de la société.
- Pouvez-vous concilier cela avec le fait que vous payez des impôts, ce dont je ne doute pas ? lui demandai-je.
- Oui, je paie mes impôts. Et l’électricité, les assurances… Je pourrais tout aussi bien cesser à l’instant de payer, et recourir à la montagne.
- Voulez-vous dire que vous êtes capable de mener dans la montagne, avec vos caches et vos réserves, une vie de paria, une vie de gibier parmi vos semblables attachés à votre perte ?
- Je ne resterais pas terré dans une cache. Enraciné, certes, en plusieurs points de la montagne, mais mobile toujours, du moins jusqu’à ma mort, mort d’homme autant que de bête… Et pourquoi ce gibier ne serait-il pas aussi chasseur ? Il n’y a pas de gibier qui ne soit armé à sa manière. Et je peux compter sur ma montagne, si je ne peux compter sur les fluctuations et les convulsons des sociétés. Et loin de vivre ce retrait sur les hauteurs comme le citron qui se racornit et moisit sur le haut du buffet, je serais le vif milan noir au-dessus des planèzes…
Il se tut un instant pendant lequel je pus me demander si j’étais avec un fou ou avec une façon insolite de sage. Il reprit pourtant, rêveusement d’abord, puis avec vindicte :
- Même ici, dans le retrait des montagnes de Haute-Auvergne, les espaces de nature et de liberté se rétrécissent de plus en plus. Il faut un permis pour chasser, il faudra bientôt un permis pour la cueillette des champignons, sinon des myrtilles, des mûres ou des orties. Il faudra sans doute acquitter un droit de passage sur les sentiers d’en haut, comme on paie son ticket pour prendre le téléski et les pistes de fond. Il y a des itinéraires balisés, « conseillés », « difficiles », il y aura sous peu les « déconseillés », sinon les « interdits » parmi les forêts acides… Je veux pratiquer le hors itinéraire absolu, lors d’inhospitalières demi-saisons, lors de ces vagabondes traversées que vous pratiquez, bien qu’en dilettante…
- Pourquoi « dilettante », lançai-je ?
- Parce que vous vous baladez pour le plaisir et le bien du corps et de l’esprit, en esthète de la nature, petites fleurs, petits oiseaux, belles montagnes, en rêveur et songeur de métaphysique.
Estomaqué, tombé de mon piédestal intérieur, je balbutiai.
- Je…
- Vous êtes jeune, dit-il. Avec ce quelque chose du mûrissement intérieur. Mais trop uniquement intérieur encore… Dites-moi où est la montagne là-dedans, sinon dans la joliesse du paysage et sa solitude ? Vous ne vivez la montagne qu’en spectateur sympathique et sympathisant, qu’en citadin venu s’ébaudir dans le tristement nommé « Parc naturel régional des volcans d’Auvergne ». Le sens que vous donnez à la montagne est bien trop frêle encore, trop allégorique…
- Croyez-vous que le sens à donner à la montagne soit celui de la rébellion contre les hommes, d’une vie de rôdeur nocturne et poursuivi ?
- Je ne suis rebelle envers l’homme ou l’Etat que s’il est mon agresseur et celui de la montagne. Et qui sait jusqu’où je devrais aller si la liberté du remembreur-pollueur-aménageur saccage ma liberté dans l’univers ?
Il resta méditatif, les trait animés par les lueurs rauques du foyer ; puis se leva brusquement pour sortir dans la nuit. J’étais comme hébété, balloté par le remous de ses paroles, hésitant entre le rejet et l’adhésion, allant de la connivence à la répulsion.
Il revint apaisé, comme loin de tout auditeur…
- Allez, brisons là, me dit-il tout à coup. Il est largement temps d’aller se coucher. Faites ce que vous voudrez de ce que je vous ai dit. Vous prendrez là-haut la première chambre.
Thierry Guinhut
Le Recours aux monts du Cantal et autres récits en Massif Central, p 41-45
Baltazar Gracian : Traités politiques, esthétiques et éthiques,
traduits et présentés par Benito Pelegrin, Seuil, 2005, 944 p, 33 €.
Baltazar Gracian : Le Criticon,
traduits et présentés par Benito Pelegrin, Seuil, 2008, 496 p, 25 €.
Quelque mois avant de mourir, Baltasar Gracian fut exilé à Graus, une petite ville du Haut-Aragon, condamné au pain et à l’eau, privé de plume et d’encre, pour avoir publié la troisième du partie du Criticon, roman d’apprentissage un brin fantastique et férocement satirique. Sa célébrité est cependant redevable de ses talents politiques. C’est en effet en 1647 que le Jésuite espagnol Baltasar Gracian (1601-1658) publia L’Oracle manuel et Art de Prudence, plus connu sous le titre réducteur de L’Homme de cour, tel qu’il apparut dans la traduction française de 1684 dédiée à Louis XIV, de façon à l’adapter au microcosme Versaillais.
Ce sont trois cents aphorismes et maximes qui visent à la formation de l’homme plongé dans le monde des puissants. Ainsi, animé par cette substantifique moelle, le lecteur deviendra un homme avisé, doté d’un esprit pratique et vif, ingénieux et maître de ses passions. Réaliste, pragmatique, sinon cynique, celui qui suit les préceptes de Gracian ne s’embarrasse guère d’illusions. Pessimiste quand à la nature humaine, certes, mais d’abord plongé dans l’intrigue qui lui permettra de faire sa place dans la société, et plus précisément celle du pouvoir, l’homme de cour est moins un courtisan que celui qui sait ménager ses concessions en s’assurant le maximum d’avantages personnels. L’ambition dans la vie civile ne peut se passer de ces préceptes.
Pour Gracian, l’art est supérieur à la nature (Oscar Wilde ne dira pas autre chose), mais plus exactement la culture et l’art de se gouverner soi-même au moyen de la raison et de la finesse de l’intelligence. Mais également l’ « Art de faire valoir dans le théâtre du monde. »
Après Le Courtisan de Castiglione (1528) et L’Honnête homme de Faret (1630), Gracian synthétise, précise et amplifie les théories morales et politiques que ses précédents livres ont initiées parmi Le Héros, Le Politique, et L’Honnête homme, Oracle manuel et Art de Prudence. S’il s’adresse en ce dernier livre au Prince, et en le dédiant au nouveau favori du Roi d’Espagne après qu’il ait fait de même pour un précédent ouvrage à l’Infant, mais aussi plus généralement à l’homme politique, il est également un bréviaire de poche pour l’individu anonyme - nous tous en fait - qui cherche à s’orienter parmi les hommes, à tracer son chemin vers la réussite, voire le succès. Il est d’ailleurs amusant de noter qu’une traduction française (en 1978) s’intitula : Manuel de poche d’hier pour hommes politiques d’aujourd’hui et quelques autres… Aujourd’hui l’édition de référence est celle de Benito Pellegrin dans les Traités politiques, esthétiques, éthiques. C’est dire que, loin d’être démodé, loin de n’être qu’une curiosité pour historien en mal de thèse, Balthazar Gracian s’impose comme une valeur universelle, pour aujourd’hui et pour demain.
Le succès, en Espagne, puis en Europe, fut immédiat, malgré un style précieux et recherché, baroque dirait-on. La Rochefoucauld (l’auteur des Maximes) et Nietzsche, spécialiste de l’aphorisme, furent parmi ses lecteurs, alors que Schopenhauer l’avait traduit en allemand. L’auteur d’Ainsi parlaitZarathoustra admirait le « héros » gracianesque comme une sorte de préfiguration de son surhomme.
Quelques aphorismes remarquables :
« La courtoisie est le plus grand charme politique des grands personnages. »
« Le savoir et la valeur comme moyens alternatifs de la grandeur. »
« Faites-vous miel, et les mouches vous mangent. (…) L’épée prête à l’emploi inspire le respect. »
« Nul ne peut être maître de soi s’il ne se connaît pleinement d’abord. Il y a des miroirs du visage, mais point de l’esprit : réfléchir sur soi-même peut en tenir lieu. »
« Du naturel empire. (…) Si d’autres qualités accompagnent cette nature, , ces hommes sont nés pour être des premiers moteurs politiques, car ils obtiennent plus d’un mot, d’un geste, que d’autres par des discours et de la dissimulation. »
« Ne jamais se passionner : vertu majeure d’un esprit supérieur. »
« Ne jamais partager les secrets de ses supérieurs : vous croirez partager des poires, vous partagerez des déboires. »
« Eviter l’excès de familiarité »
« Connaître les fortunés pour s’en servir et les malheureux pour les fuir. »
« Rester maître de soi », « Penser avec la minorité, mais parler avec la majorité », « Savoir s’éviter des chagrins », « S’en tirer par une pirouette », « Se permettre quelques défauts véniels », « Se faire au mauvais caractère de l’entourage », « Savoir utiliser ses ennemis », « Se servir des conseils d’autrui »...
Ce sont, de la part de l'auteur du Criticon, son vaste roman baroque, autant de conseils précieux à méditer, à faire siens… Art du comportement et morale ne s’opposent plus mais permettent d’avancer masqué autant que de survivre au mieux. Paraphrasant librement la table des matières on peut résumer la chose ainsi : étant donné le monde tel qu’il est, étant donné les qualités personnelles, quels sont les chemins et les figures du succès ? Il faut être lynx et caméléon, pénétrant, concis, savoir s’adapter et plaire : art de vivre et savoir-vivre culminent en la sainteté de l’homme universel.
Joseph de Courbeville, qui traduisit El Discreto de Gracian en 1720, présente ainsi l'ouvrage dans sa préface : « On y verra toutes les qualités et tous les talents qui font un homme universel, un politique profond et sûr, un grand capitaine, un héros, un particulier habile, qui sait se prêter à tout, un homme d'érudition et de belles lettres, et par-dessus tout cela, un homme vertueux. Telle est l'ébauche très imparfaite du caractère que mon auteur qualifie en sa langue, "el discreto"».
Le savoir-vivre pour soi et en société étant la règle et le but de Gracian, ce livre reste -et restera- un vade-mecum pour faire carrière parmi les hommes et les institutions. Trésor de psychologie, boussole pour les navigations hasardeuses parmi les eaux des fonctions et des partis, des intrigues et des grands desseins… S’il parait être un passeport pour les plus hauts emplois, il est aussi un hommage à une qualité essentielle : la prudence, qui selon le Dictionnaire de Furetière, au XVII° siècle, est « sagesse, dextérité, circonspection. Vertu qui enseigne à bien régler sa vie & ses mœurs, à bien diriger ses discours & ses actions suivant la droite raison. »
On ne peut s’empêcher de penser au Prince de Machiavel, lui-même trésor controversé de savoir faire politique, lorsque Gracian fait l’éloge de l’apparence et de la dissimulation : « Une bonne mine est la meilleure recommandation de la perfection intérieure ». Au-delà de cet apparent immoralisme, on peut entendre également là une dimension satirique qui n’échappera pas au La Bruyère des Caractères. Sous le sérieux du propos, Gracian n’est pas sans humour : il sait se jouer de l’humaine personnalité, des milieux d’intrigues qui jouxtent le pouvoir, son style est concis, incisif….
Le moralisme de Gracian reste en effet sujet à caution. Mais il ne prétend pas vivre dans un monde idéal ou se retirer au fond du désert ; il s’agit d’affronter la société des hommes tels qu’ils sont pétris de bien et de mal, de faire son chemin en en tirant le maximum de sagesse, d’entregent, de profit et d’épanouissement personnels. Une stratégie de réussite pour notre temps ? Survivre en toute intégrité intellectuelle à l’époque de notre Jésuite qui, à la suite de la publication non autorisée du Criticon (roman allégorique et picaresque), fut soumis à dure pénitence, n’était pas chose facile ; l’est-elle plus aujourd’hui ? Entre les faveurs changeantes des rois et des conseillers et les dictats d’une église vigoureusement implantée, il sut manœuvrer… jusqu’à la chute.
Baltazar Gracian : L'Homme de cour, François Barbier, 1693.
Photo : T. Guinhut.
Entre les pensées uniques, qu’elles soient d’une théocratie, du post-marxisme ou de l’écologisme, la liberté individuelle peut-elle exercer ses talents ? À l’heure où l’opinion publique colporte rumeurs et violences verbales, où le plus brutal ensauvagement lacère la République, où des hommes politiques n’hésitent plus à invectiver les journalistes, les citoyens à agresser les élus, les barbares à violenter la police et les pompiers - mais les élus pérenniser une tyrannie fiscale et bureaucratique et faire preuve de leur impéritie tant sur les plans de l’emploi, de la santé que de la laïcité - la courtoisie et la maîtrise de soi requises par Balthazar Gracian sont plus que jamais d’actualité. Mesurer le talent et le parcours d’un Président, d’une Ministre, d’un étudiant de Sciences Politique ou, plus simplement d’un honnête homme s’il en est, à l’aune de cet Oracle manuel et art de prudence, reste un exercice aussi sain pour les mœurs qu’excitant pour l’esprit, en un mot, salvateur.
C’est dans Le Criticon[1], cette fois non plus un essai mais un roman, que Baltazar Gracian nous fait également part de la prudence politique de son « homme universel ». Certes il s’agit des pérégrinations temporelles, de l’enfance à la mort, et géographiques dans toute l’Europe, de deux compères en quête de la Félicité, dans un allégorique roman d’apprentissage prodigue en rosseries, satires et inventions romanesques et langagières étourdissantes. Mais les échos avec sa fine philosophie politique ne manquent pas. Dès le premier chapitre, n’affirme-t-il pas : « Parmi ces barbares actions, on voyait poindre en lui quelque lueur de la vivacité de son esprit, comme si son âme eût été en douloureux travail pour se faire jour : car, sans la médiation de l’art, toute la nature se pervertit »…
Un chien aéronaute est-il lecteur idéal de Pynchon ? Tournant les pages « en se servant de sa truffe ou de ses pattes », Pugnax, choqué par les « excès du comportement humain », est absorbé dans un Henry James ou dans un « roman-feuilleton de Monsieur Eugène Sue », quoiqu’il préfère les « récits sentimentaux consacrés à sa propre espèce »… Il faut en effet à celui qui se plonge au long cours dans un volume de Pynchon prendre de la hauteur, faire preuve d’une patiente délicatesse et peut-être porter un jugement moral sur ces excès trop humains. C’est ainsi que notre auteur prend avec Contre-jour une inconcevable distance avec l’humanité.
Voilà en effet un écrivain dont la discrétion est inversement proportionnelle à l’ampleur de ses livres. Jugez-en : quatre romans aux dimensions sommitales, deux romans moins abondants (La Venteà la criée du lot 49 et Vineland) qui sont justement ceux dont la dynamique narrative rend l’abord le plus aisé ; et un homme dont on ne connaît qu’une romantique photo de jeunesse, puis plus rien. Pynchon est le disparu le mieux gardé, par son éditeur, par on ne sait quelle agoraphobie, par une concentration à toute épreuve. C’est un peu l’introuvable écrivain Arcimboldi recherché par les critiques dans 2666 de Bolano.
Comme ce dernier personnage au nom évocateur, Pynchon affectionne le composite. S’il se consacre dans Contre-jour à dresser un tableau de la Belle Epoque, il est pour le moins polymorphe. On paraît tout d’abord entrer dans une parodie de roman d’aventure (voire de comics) pour peu à peu prendre conscience qu’il s’agit d’un cinémascope de plus grande ampleur. A bord du dirigeable « le Désagrément », le groupe des « Casse-cou » mené par le commandant Randolph St. Cosmo veille au cours d’un joyeux rassemblement d’aéronautes sur la sécurité de l’Exposition Universelle de Chicago de 1892, menacée par d’éventuels attentats anarchistes, avant de repartir vers d’autres aventures. Pendant ce temps, les poseurs de dynamite s’affairent parmi les rails qui traversent les Rocheuses, là où les propriétaires de mines exploitent les ouvriers. On aperçoit alors le squelette du livre, lorsque le mineur anarchiste et dynamiteur, Web Traverse, est assassiné par Deuce Kindred et Sloat Fresno, deux sbires de Scardale Vibe, richissime magnat de l’électricité qui a repéré les qualités exceptionnelles d’un de ses fils Traverse et lui a offert une bourse pour étudier et travailler à son service, voire devenir son héritier prodige. D’où l’obsession vengeresse qui poussera deux fils, Franck et Reef, à courir le monde. Sans compter Lake, leur sœur, qui tombe amoureuse de Deuce. On devine la cornélienne tragédie. Au-dessus de ce squelette, flotte, comme une sorte de crâne céleste, le dirigeable énigmatique des « Casse-cou » dont on ne sait s’ils sont employés comme policiers ou espions scientifiques, ou comme aimants romanesques. Leurs aventures sont d’ailleurs lues par quelques personnages. Plusieurs filons de chair s’entrecroisent entre des dizaines de personnages satellites, des vies et des voyages, abandonnés et repris, balayant l’univers narratif de Pynchon, tout cela écrit avec une imparable séduction encyclopédique, dans le grand écart stylistique qui le caractérise, entre (pour reprendre les lectures de Pugnax) Henri James et Eugène Sue. Mais, me direz-vous, ou se trouve le cerveau de ce roman en constellation ?
Outre l’évident conflit perpétuel entre le fanatisme anarchiste et un capitalisme qui ne connaît du libéralisme que la liberté d’opprimer par rapacité -peut-être caricatural- et sa dimension partiellement prémonitoire de la première guerre mondiale, le véritable moteur romanesque est la lumière. Dans sa version scientifique d’abord, puisqu’au-delà de Kid étudiant en électricité, on rencontre un photographe, un inventeur, Nikola Tesla, chercheur en phénomènes électriques et rival de Thomas Edison, et Yasmina la mathématicienne russe qui sera l'amante conjointe de Reef et d'un espion homosexuel. La « Ruée vers le rayon » conflue avec la ruée vers le pouvoir capitaliste. De plus, dans sa version irrationnelle, la lumière attire maints religieux sectaires et délirants, « Ethéristes », chamans, alchimistes, mangeurs de lumière, attrapeurs de boule de foudre parlante et autres fous de mythes nordiques relatant des expéditions maritimes vers des pierres magiques ou vers le vide (« un résidu vaporeux de la création du monde »). Les expéditions aériennes à but scientifico-magique des « Casse-cou » répondent ainsi aux élucubrations des chercheurs de quatrième dimension et de « tradition fantomale » violemment confrontés aux rationalistes. Un peu comme V, Contrejour est une quête, celle de la lumière et de son énergie, autant physique et mystique qu’universelle, jusqu’à la promesse de la « grâce finale », familiale, sociétale, à bord d’un « Désagrément » propulsé par la lumière « devant la gloire de ce qui vient ». Au-delà de la catastrophe de 14-18, un clair d’utopie s’élève dans l’imaginaire…
A soixante-dix ans, cette icône invisible du postmodernisme -au sens où il réinvestit le passé avec toutes les libertés de la fiction- met en scène des curieux, des entreprenants, des inquiets, des rêveurs, des ratés, des révoltés, voire des paranoïaques, qui veulent étendre leur connaissance de l’univers, ou le détruire pour le sauver par « un fanatisme dément », tous personnages auxquels le lecteur ne s’attache pas forcément, faute d’une sorte d’empathie que manquerait de leur insuffler notre auteur. Hors la prise en charge d’une vaste époque (entre 1893 et l’après première guerre mondiale) l’atomisation des personnages, le temps à plusieurs dimensions et la dispersion géographique (du Colorado à Venise en passant par Göttingen, l’Angleterre et la Sibérie) peuvent laisser perplexe quant à la cohérence du roman, sinon celle de brasser la totalité du monde, depuis les motivations de la nature humaine jusqu’aux sciences exactes et inexactes : alchimie, électricité, mathématiques, tous les phénomènes associés à cette lumière qui traverse le roman de bout en bout, d’où le titre et ceux des parties, en particulier ce « spath d’Islande » qui a la propriété de diviser les rayons, peut-être dans les directions antagonistes du progrès technique et des illuminismes débridés, et donc d’expliquer le titre. C’est ainsi que se multiplient les perspectives métaphoriques, parmi lesquelles l’entropie chère à l’auteur de L’Arc en ciel de la gravité. Nous sommes donc loin du strict roman historique, mais plus exactement dans la métafiction historique et scientifique, avec ce qu’il faut de littérature populaire, de merveilleux paranormal, de roman d’aventure pour adolescents, de traité de physique et de mathématique, voire dans la science-fiction, à la lisière du Gordon Pym d’Edgar Poe, de l’Icosaméron de Casanova et de Philip K. Dick, ou comme à l'occsion d'un voyage intraterrestre d’un pôle à l’autre qui serait une sorte de Jules Verne féerique.
Pynchon, qui se veut aussi riche que le mystère de l’univers, sait faire entrer en lévitation romanesque, du haut de son dirigeable, le pathétique des pauvres hères, aigrefins et émigrés, autour de gigantesques abattoirs ; le grotesque des savants « Ethéristes » à la poursuite de la lumière et de ses applications industrielles ou pseudo-scientifiques. De plus, entre ellipses et mises en abyme vertigineuses, un lyrisme intense traverse les pages, lors de descriptions du continent américain (en écho à Mason & Dixon) des îles et des villes, lorsque par exemple il compare « le ballet incessant des glaces » à une « Venise de l’Arctique » point de départ d’un réseau stylistique et romanesque virtuose et saupoudré d’ironie. On lira de vrais morceaux de bravoure à l’occasion de la prise d’un nunatak arctique « doté d’une conscience mais également d’un dessein ancien » qui dévastera une ville, ou à l’occasion d’un bled dément où Reef Traverse va chercher le cadavre de son père : un pandémonium du péché, une « Lourdes du licencieux »…
Lire un roman de Pynchon, c’est peut-être observer le monde avec une certaine froideur scientifique, mais l’observer, grâce à la biréfraction de son spath d’Islande, dans toutes ses dimensions de réels et d’imaginaires multipliés : un show romanesque à grand spectacle et scintillant, saupoudré de chansonnettes, fascinant. Lorsque les portes de la perception pynchonienne se sont pour nous déployées, rarement avons nous à ce point la sensation d’être un lecteur gourmant et intelligent…
James G. Ballard : Millenium people, traduit de l’anglais par Philippe Delamare,
Denoël 367 p, 22€.
James G. Ballard : Crash, traduit par Robert Louit, Folio, 272 p, 20€.
Pour impressionner, une fiction doit souffler sur nos peurs. Pas forcément les plus évidentes, catastrophes naturelles, terrorisme islamiste ou tours infernales venues du réel ou de scénarios éculés, mais les moins soupçonnables. C’est ainsi que Ballard s’est acharné à nous torturer avec l’érotisme cruel des accidents de la route dans Crash (aujourd’hui réédité), avec la menace des loisirs définitifs des vacanciers dans Fièvre guerrière, ou avec des enfants meurtriers dans Le Massacre de Pangbourne. C’est encore une révolution inattendue qui sourd du Millenium people : celle des classes moyennes venues des « Immeubles de Grande Hauteur » et des Îles de béton. Jusqu'au crash de la civilisation...
Bénéficiant des révolutions industrielles puis informatique, le peuple des classes moyennes et des banlieues voit ses tendances et fantasmes attiser l’évolution des mœurs. Mais lorsqu’on menace son pouvoir d’achat, ce « nouveau prolétariat, victime d’un complot séculaire » décrète : « la prochaine révolution concernera le stationnement ». Cet enfant gâté enchaîne les actes terroristes, puérils, violents. Avocats, enseignants, médecins, assureurs, journalistes, architectes, ils ont leur leader en Richard Gould, un pédiatre illuminé, et dévastent leur quartier. En quête d’un sens introuvable parmi leur « ennui féroce », ils s’attaquent aux pingouins du zoo, à la statue de Marx, aux musées, assassinent une vedette de la télévision...
Quel est le véritable ennemi des habitants de Millenium ? Infiltrés par le narrateur, David, un psychologue nanti d’une jolie femme handicapée et qui n’est pas sans jouir de participer à la guéguerre, ces cadres instruits ont « entrepris de démanteler leur monde bourgeois », d’en finir avec le tourisme, avec la culture. « Il n’y avait pratiquement pas une activité humaine qui ne fût la cible d’un groupe concerné », animé par une « religion primitive » et « avide d’un personnage charismatique ». Le capitalisme de consommation, les valeurs libérales, l’Amérique et Hollywood sont au premier rang des accusés. Après les « manifs contre les OGM et l’Organisation Mondiale du Commerce », après l’attentat du 11 septembre qualifié de « courageuse tentative de libération », cette « abdication de la responsabilité civique » les conduit à incendier une cinémathèque, à tuer des innocents en rêvant de « changement cataclysmique ». Pour ériger quelle société ? En fait, ces nouveaux fascistes avides de « rôles intéressants », d’« une vie plus intense » rêvent de « bâtir une Angleterre plus saine d’esprit », « des lois sans sanctions », « un soleil sans ombres ». Fulminant contre la servilité bourgeoise, ne sont-ils pas de pires tyrans?
Qui lirait Millenium people pour s’exciter au spectacle de ces révolutionnaires à la mode en manquerait le propos. Certes, il est bien question d’excitation sexuelle par la violence. En témoigne la folle nuit d’amour de David et Kay après l’attentat à la Tate Modern. Mais plus qu’un roman à thèse sur la crise de la société d’abondance, il s’agit d’un portrait à l’acide de ceux qui la refusent au nom de leur « catéchisme d’obsession ». Là se dessine la veine satirique de Ballard. Jouer les rebelles, chercher des coupables fantasmés, dictature des médias de consommation ou capitalisme international, n’est-ce pas se renvoyer à soi-même sa vanité… Prenant la vie pour un divertissement dans un « immense parc à thèmes », l’homme consomme la santé, la liberté, le luxe, méconnaissant la face dangereuse de toute existence. En fait, Ballard, qui dénonça dans un entretien « une dictature soft et un nouveau fascisme comme celui qui est en train de naître aux Etats-Unis», n’incrimine pas un totalitarisme démocratique ou commercial, mais notre amollissement dans une dépendance qui n’est plus celle de l’esclave mais celle du dernier homme nietzschéen, heureux de sa médiocrité, mais prêt à se parer de l’auréole du casseur révolutionnaire dès que l’un de ses hochets menace de lui manquer.
Voici le moteur des événements barbaroïdes : la recherche forcenée de l’intensité des sensations. Fussent-elles celles de l’accidentologie, des prothèses, du handicap au cœur de l’explosif froissement des tôles automobiles, consomme le mariage de la douleur et de la jouissance sexuelle. C’est ainsi dans Crash, où le narrateur, James Ballard, à la façon d’un alter ego de l’auteur, fut la cause de la mort d'un homme lors d'un accident de voiture. Ce pourquoi, en une sorte de catharsis perverse, il développe une véritable obsession pour la tôle froissée, pour les spectres des casses de véhicules. Enrôlé par Vaugham, un ex-chercheur qui aime reconstituer des accidents célèbres et va jusqu'à en provoquer de nouveaux pour assouvir ses pulsions morbides, le narrateur est peu à peu initié à une nouvelle sexualité qui lie étroitement violence et technologie.
Premier volet de la « Trilogie de béton », Crash jouit de l’union imprévue de l’accidentologie et du sexe, entre sadisme et masochisme, non sans un développement esthétique fascinant et repoussant à la fois.
L’habitat contribue au déchaînement des mœurs. Ainsi des « Immeubles de Grande Hauteur » et des « îles de béton ». Sous le titre en forme d’acronyme, I.G.H. entasse l’humanité en dehors de toute nature, dans une artificialité d’abord propre et solide, mais qui se dégrade rapidement. Chaque immeuble abritant quarante étages et mille appartements luxueux, ce que l’on imaginait comme une homogénéité sociologique éclate bien vite en clans séparés, ennemis, en guerres tribales, pour rejouer un stade primitif et originel de l’anthropologie. Quant à l’île de béton, c’est celle où échoue, lors d’un banal accident de voiture aux alentours de Londres, Robert Maitland. En contrebas des voies autoroutières, le voilà coincé entre deux remblais, en haut desquels personne ne s’arrêtera pour sauver le naufragé. Robinson postmoderne, l’anti-héros doit se livrer à une inédite guerre de survie, entre « Proctor », un clochard, une jeune femme, redevenir « le mâle agressif » que la civilisation avait recouvert d’un vernis.
Parmi l’enfermement des tours d’habitation et des « îles de béton », le désir sexuel et la mort seuls permettent de jouer sa vie aux dés pour un climax de sensations exacerbés, qui aboutit à un jouissif « jardin de sang », antithèse de celui d’Eden, qui n’est rien moins qu’une dérision de l’humanisme, une satire de l’urbanisme et du machinisme fétichiste, un retour aux pulsions de violence et de morts, autant qu’un crash de civilisation.
Comme dans Super-Cannes dans lequel les cadres très supérieurs de l’Eden-Olympia peuplent leur loisirs du luxe du délit, du braquage et du meurtre, il s’agit dans Millenium people, ce diagnostic indispensable malgré une intrigue distendue, de radiographier moins les ressorts secrets de la bourgeoisie capitaliste que ceux de l’homme. De pires utopies ont plus encore déchaîné les pulsions criminelles au cours du siècle précédent. Si l’on suit Fukuyama qui voit dans la capitalisme libéral « La Fin de l’Histoire », il ne signifiera pas pour autant la fin du mal, ce fantasme humain, trop humain. Féminisme et écologie seront peut-être nos futures tyrannies, comme le propose Ballard dans La Course au paradis. Les technologies de réparation-rééducation corporelle animeront de nouveaux fantasmes érotiques comme le dépeint Crash. C’est ainsi qu’engagé dans les labyrinthes de La Foire aux atrocités (pour reprendre le titre programmatique publié par Tristram) Ballard philosophe politique, et néanmoins romancier, est l’un des sismographes les plus avancés de notre temps.
Thierry Guinhut,
Article paru dans Le Matricule des Anges, février 2005
:
Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.