C’est avec une réputation flatteuse que nous parvient ce roman : « Le phénomène littéraire de l’année », claironne la critique italienne. Pourtant la recette paraît facile : passer une célébrité, imaginaire ou semi-fictive à la moulinette de la satire et de la complaisance. Même si la question de savoir qui pourrait se cacher derrière ce chanteur de charme reste secondaire ; Tony Pagoda est toutes les vedettes de la scène et aucune en particulier.
Seule peut-être la langue pourra sauver Tony Pagoda du marasme des clichés affectés à son type, à son milieu clinquant et délétère. En effet, Sorrentino sait user des registre divers du vocabulaire, parfois sophistiqué, souvent trivial, incongru, sinon, nous disent les italiens, emprunté aux dialectes de la péninsule. Ainsi ce personnage vaniteux, frimeur, égoïste et non indemne de sentimentalité, qui parle à la première personne, et dans lequel a su se couler l’écrivain, ne peut devoir son salut qu’à deux choses : son bagout inépuisable, que certains critiques transalpins sont allés jusqu’à comparer avec une pertinence passablement discutable à Céline, et sa valeur de symptôme d’une société fascinée par les bruyants pousseurs de chansonnettes élevés au rang de mythe dérisoire par la foule des fans.
Alors si l’on veut se repaître, dans une démarche presque scatologique, des concerts où il éructe son chant, de ses doses de cocaïne et cocktails, de ses coucheries sexuelles, on va trouver que cette autobiographie fictive est diablement réussie et foutrement parlante. Et peut-être trouvera-t-on un intérêt sociologique aux scènes sans concessions jetées à la face de l’épouse aussi peu reluisante que lui, avant qu’elle demande un divorce aussi peu ragoutant que consenti. Alors l’amour dans tout ça ? « Ils ont tous raison » : seul l’amour est un miel assez puissant et collant pour attirer les mouches du public qui en rêve sans l’avoir guère vécu. Ainsi notre Tony est possédé d’une nostalgie perpétuelle incarnée par une Béatrice, amante splendide, sensuelle et éphémère, « monument de séduction, une poupée aussi femelle que madone », anti-Béatrice de Dante, qu’il a assassinée en poussant dans l’escalier alors qu’elle voulait le quitter. L’ironie sous-jacente instillée par l’écrivain réduit à néant les velléités de grandeur du pousseur de chant sirupeux, finalement minable, coupable, qu’une vérité métaphysique ne rattrapera ou ne sacralisera jamais.
La vieillesse du crooner déclinant, bouffi d’orgueil au point de se croire le complice de Franck Sinatra, est en effet parcourue par une verve forcenée, envers du désespoir, malgré la carapace d’humour, censée lui permettre de se faire valoir : « Je me plante sur la scène et je vous démonte les sentiments, je vous les démantibule, je vous les fait exploser en l’air avec la précision du timer posé sur une bombe, je vous envoie chez les dingues, j’ai le pouvoir, je sens que je l’ai, ce pouvoir de manipuler vos petits cœurs ».
Sa carrière peu à peu moisie, traversée par un cafard noir, est volontairement interrompue par un détour de dix-huit ans à Manaus, ville d’Amazonie, où notre Tony n’a d’admiration et d’amitié que pour l’autorité, la richesse d’un gros bras local, non sans machisme. Après que ce dernier lui paie un retour doré, l’Italie lui semble encore plus pourrie qu’avant, en un mot, aussi vulgaire que lui. Car, en ce pays, « ils ont tous raison ». Le relativisme y est, là comme ailleurs, une forme de vulgarité autant qu’une lâcheté esthétique et morale. Ne reste plus qu’un vieil abonné à la mort, dont le désabusement passe péniblement pour une philosophie, un « pauvre type pompeux et sans talent »…
Paolo Sorrentino est, paraît-il, « le jeune réalisateur phare » que l’on vient de remarquer à Cannes pour This must be the place, histoire d’une ancienne star du rock gothique rangée des voitures. Est-il également un nouvel émule des « Cannibales italiens », ces écrivains à peine pubères et volontiers trash des années quatre-vingt-dix ? Ainsi, sans doute est-il possible de le comparer à Niccolo Ammaniti, dont La Fête du siècle[1] caricatura sans presque pécher par l’exagération une clinquante pseudo-élite. De même, sous le clavier aiguisé de Paolo Sorrentino, l’irrésistible satire du milieu des variétés et de la pop va-t-elle jusque inclure une certaine charge contre une berlusconienne société qui monte au pinacle de grotesques latin-lovers ?
Pour un coup d’essai romanesque et picaresque, notre cinéaste napolitain s’est bien débrouillé. Poursuivi par une lecture trépidante au style imagé, déglingué, coruscant, amusant, le lecteur ne s’ennuie pas, quoique un sentiment de vacuité l’entraîne au fond du marasme : à quoi bon un tel personnage, une telle vie, sinon pour dézinguer toutes les fausses valeurs du fric, du sexe et du paraître, toutes les vulgarités de nos contemporains branchés et débranchés. L’humanité n’en sort pas grandie ; sauf, qui sait, le lance-flamme de la satire, parmi ce nouveau réalisme crade. Peut-être une ascèse intérieure permettra-t-elle aux qualités baroques de l'écriture d'Ammaniti de rencontrer une concision narrative et une perspicacité thématique qu’il n’a pas encore tout à fait atteintes.
À en croire nos chers commentateurs, les émeutes urbaines, qu’elles soient londoniennes ou parisiennes, passées, présentes ou à venir, ne seraient dues qu’à la pauvreté, qu’au mépris dans lequel nos gouvernements et nos capitalistes égoïstes tiendraient ce peuple des banlieues, ghettoïsé, rejeté dans le chômage et le racisme, voire à quelques troublions d'extrême droite ostracisés. Sans compter la tyrannie de la police… Grave erreur ! Oublierait-on ces qualités proprement humaines : la passion de la violence et l’appât du pillage ? Il faut alors tenter de départager la naïveté irénique de la guerre hobbesienne de chacun contre chacun...
On arguera d’une nécessaire vengeance qui serait la conséquence d’une injustice commise par la police. Qu’il s’agisse de banlieue parisienne ou de quartier londonien, on trouve à l’origine de ces violences la mort accidentelle ou par balle d’un jeune, d’un homme poursuivis par ceux qu’ils doivent nommer non pas forces de l’ordre, mais du désordre. Ainsi la tyrannie policière serait justement conspuée et affaiblie… Que ces délinquants plus ou moins professionnels portent ou non la responsabilité de leur mort ne vient pas à l’esprit des « indignés » (concept aussi creux qu’à la mode), encore moins la question de s’en remettre à la dignité de la justice pour établir les faits et punir selon la loi si nécessité il y a.
C’est avec ce qu’il faut d’ironie que l’on remarquera que nos gangs d’émeutiers ont encore -jusqu’à quand ?- besoin d’un événement déclencheur et d’un prétexte moral pour assurer leurs exactions. Soyons réalistes. Qui sont ces héros des guérillas urbaines qui donnent un faux air de Somalie à nos capitales de la civilisation ? Des jeunes encapuchonnés, aux facies aussi bien colorés que grêlés de taches de rousseurs, immigrés musulmans halal ou hooligans encalminés de bière qui se livrent aux joies de la violence et du pillage. Tout en revenant en-deçà de la loi du talion puisqu’ils vengent mille fois ce que l’un des leurs aurait subi. Bientôt, la seule occasion d'un événement festif, la victoire d'un club de foot, cette passion vulgaire, suffit à ajouter à la fête ses corollaires indispensables : alcool, drogues, voitures brûlées, vitres éclatées, magasins pillés, policiers couverts pour le moins d'ecchymoses, vengeant une prétendue injustice de la société...
Ce serait folie que d’oublier cette passion fondamentalement humaine, trop humaine, celle de la violence et de la guerre. A l’angélisme béat qui laisserait croire que l’humanité n’aspire naturellement qu’à la paix, à la non-violence et à l’amour, il faut opposer cette pérennité des conflits sur notre planète, malgré les incontestables progrès acquis en ce domaine grâce aux démocraties libérales issues des Lumières, aux traités de libre-échange, à la multiplication des richesses et des classes moyennes, et à des institutions comme l’Union Européenne. Quoique l’homme soit un animal naturellement civilisable, même s’il n’est pas aussi naturellement bon que Rousseau aurait pu le souhaiter, Hobbes sait que «l’homme est un loup pour l’homme », et que « l'état naturel des hommes, avant qu'ils eussent formé des sociétés, était une guerre perpétuelle, et non seulement cela, une guerre perpétuelle de tous contre tous[1]». Le plaisir de mordre et d’ensanglanter, d’exercer sa force, sa pulsion de prédation et de tyrannie sur autrui et sur l’espace qui nous entoure est irrésistible, sans compter la testostérone qui contribue au machisme de ces émeutiers rarement féminins. Ainsi ces poussées d’hormones des mâles adolescents, que ne consent plus à réprimer la lâcheté de nos états qui n’ont plus suffisamment foi en leurs valeurs de civilisation, ne sont que de rituelles vagues de primitivismes sanguins et orgasmiques assumées avec joie, amplifiés par l’excitation décérébrée du groupe et de la foule, mafias informelles bientôt prises en mains par des meneurs, des despotes de quartiers…
Peut-être y-a-t-il parmi les émeutiers quelque malheureux Jean Valjean, sorti tout droit desMisérables, quelque mère célibataire méritante qui vole un pain pour nourrir ceux que les prestations sociales insuffisantes laissent de côté. Hélas l’idéalisme et le misérabilisme hugolien, dénoncé par Chalomov dans sonEssai sur le monde du crime[2], lui qui a côtoyé la nature peu altruiste des criminels et des délinquants de droit commun au goulag, a fait long feu. Nos jeunes exclus du paradis capitaliste occidental en ses banlieues misérables sont, parmi les plus efficaces en terme d’émeute et les moins efficaces en terme de travail et d’esprit d’entreprendre, déjà bien aguerris dans le deal de drogues, dans le vol et le racket. Ces explosions urbaines venues d’une barbarie couvée en nos murs faute de volonté d’intolérance à l’intolérable, d’accueil trop généreux d’incontrôlées populations exogènes et de capacité d’éducation et de juste répression sont à la fois le prétexte et l’aubaine pour se livrer à un pillage ciblé : ce sont les boutiques d’alcool, de vêtements aux marques à la mode, de portables, d’écrans plasma et autres technologies de luxe qui sont mises à contribution jusque par des enfants, lors de cet immense jeu de destroy shopping. Ce pillage où l’on redouble de concurrence spectaculaire sur smartphones et médias nationaux et internationaux est très majoritairement celui de désœuvrés intéressés par le superflu. Sans compter ce plaisir raffiné qui consiste à fracasser les vitrines de courageux et inconscients commerçants, ou à brûler les entrepôts de Sony Music et autres labels plus modestes. Il est bien connu que détruire est une œuvre facile, au résultat immédiat, que la pyromanie est un plaisir paroxystique, bien supérieurs à celui plus long, plus pensé, plus énergivore, de la création, qu’il s’agisse d’une architecture, d’un atelier de production, d’une clinique ou d’une symphonie de psaumes…
Sommes-nous en présence d’une récurrence des jacqueries ? Oui et non. Un populaire inculte, vulgaire et fort mal dégrossi, pour le moins indifférent aux lois de sécurité et de propriété, se rue à l’assaut des représentations du pouvoir et de l’argent et réclamecette justice sociale dont Hayek[3]a montré l’irréalité dangereuse. Mais ce qui était sous l’ancien régime révolte des malheureux et affamés -quoique-, ne tient pas un instant la route devant les hordes de jeunes qui font main basse en toute impunité sur des richesses à la mode et superflues, tout en contribuant à la paupérisation et au chômage des quartiers qu’ils vandalisent en invalidant la viabilité des activités commerciales et industrielles, en sapant tous les efforts d’une politique de la ville dont les deniers glissent en avalanche dans le tonneau des Danaïdes de la contre-productivité. Il ne faut pas prendre la cause pour la conséquence : la délinquance produit le chômage et non l’inverse. En ce sens, ce sont les populations modestes, y compris d’origine immigrées, qui souffrent le plus de ces guérillas urbaines, jusque dans leurs aspirations à la quiétude, au travail et à l’intégration.
Certes, le coût exorbitant du logement et de l’immobilier britannique (un secteur qu’hélas Margaret Tatcher a omis de libéraliser) ou l’augmentation des droits d’inscription dans les universités peuvent être mis au banc des accusés. Mais l'on doute que parmi ces casseurs vaquent des affamés de culture, à moins que quelques-uns soient assoiffés de sharia devant ces Babylone de dépravation luxueuse que sont nos capitales occidentales. Il est tristement amusant d’apprendre que, dans un quartier anglais particulièrement dévasté, le seul magasin épargné fut une librairie.
L’on peut également compter, pour une part des responsabilités, sur l’impéritie de la police britannique, souvent non armée, démotivée par les coupes budgétaires, sur l’irrésolution qui a présidé à l’absence d’utilisation des canons à eau, voire de l’armée. Et sur la crainte venue du syndrome Malik Oussekine : que la police blesse ou tue un jeune innocent, manifestant ou activiste -pour utiliser des euphémismes- ou un guerillero barbare et c’en est fini de son devoir d’humanité. Mais jusqu’au le devoir d’humanité protège-t-il l’humanité ? Que faut-il préférer : la mort d’un policier vertueux (il faut croire que cela existe) ou celle d’un criminel en pleine action ? La démission des ainés, des gouvernements, des élites devant leur devoir de protection et de refondation de la civilisation fondée sur la démocratie libérale, même partiellement injuste, est aussi flagrante que déroutante, en un mot : honteuse.
Car nos délinquants, surtout s’ils sont mineurs, sont assurés d’une presque impunité. De par leur nombre d’abord, devant la pusillanimité de la police et de l’autorité ensuite, enfin de l’impéritie de la justice. En effet, le trop peu de juges confrontés à une tâche pléthorique encourage à différer le jugement, détruisant le lien entre le délit et sa punition dans l’esprit du coupable, à classer des affaires sans suite, à l’amnistie, au laxisme pour des voyous à la puissance dix qui n’écopent que d’admonestations risibles pour la dix-huitième fois, et ne sont que des « individus connus des services de police » pour employer l’euphémisme lui aussi connu. Sans compter l’inadaptation des prisons[4], mais aussi l’indépendance de la Justice, guère indépendante des idéologies, qui a trop souvent tendance à penser, dans une perspective rousseauiste et marxiste, que l’homme est naturellement bon et que c’est la société, surtout si elle est capitaliste, raciste et inégalitaire, qui le corrompt…
Ne s’agit-il, de la part du spectre des commentateurs, duFigaroàL’Humanité, que de naïveté, lorsque pauvreté et déshérence sociale paraissent être les seuls responsables ? Ou de la chape cotonneuse de ce politiquement correct socialiste et multiculturel qui ne veut attribuer aucun vice à une jeunesse d’origine immigrée, du Maghreb au Sahel, agitée par l'islamisme qui y trouve prétexte pour proposer la sécurité liberticide de la charia, voire de souche locale, paupérisée comme l’on sait par les méchants spéculateurs de Wall Street et du CAC 40, et dont la déficience d’éducation ne viendrait que du manque de moyens récurrent qui accable le service public ? Jamais fermer les yeux n’a éteint l’incendie qui nous brûle. Aussi la répression ne doit pas être le seul apanage des totalitarismes et de l’ivresse des tyrans, ni d’un fascisme fantasmé par la gauche pour mieux assoir son chantage idéologique. La force, vertu hélas oubliée au profit de celle de l’état de nature et de la « guerre de chacun contre chacun », doit revenir à la main armée du droit et de l’état civil, au service de la protection des libertés, car, disait Hobbes,« les conventions, sans l’épée, ne sont que des mots et sont sans force aucune pour mettre qui que ce soit en sécurité[5] ».
De toute évidence l'on évitera la généralisation abusive qui qui consisterait à mettre toute la jeunesse dans le même sac délinquant. Une toute autre jeunesse préfère œuvrer dans les arts du commerce et des sciences, y compris dans celui de la philosophie politique. En lisant Rousseau par exemple, qui répondait à Hobbes dans son Discours sur l’inégalité et dans son Emile, désirant que ce dernier « sache que l’homme est naturellement bon […], mais qu’il voit comment la société déprave et pervertit les hommes[6] ». La naïveté rousseauiste et son argumentation spécieuse ignorent comment une société composée d’hommes bons peut-être méchante. L’Arioste, au XV° siècle, le disait tout net, quoique avec un brin d’irénisme et un peu trop de déterminisme : « Un cœur généreux, dans quelque lieu, dans quelque circonstance qu’il se trouve, fait toujours éclater la noblesse de ses sentiments. La nature et l’habitude l’ont mis dans l’heureuse impossibilité de se comporter autrement ; de même une âme basse prouve sans cesse sa turpitude par de nouvelles infamies[7]». De fait, distribuées de manière inégale parmi les hommes, bonté et méchanceté viennent d’abord de notre biochimie. Certes un contexte sociétal et culturel peut encourager l’une ou l’autre, mais il faut se souvenir combien la charpente et le vernis éducatifs de la civilisation sont fragiles.
Port du Goisil, La Couarde-sur-mer, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.
Stevenson, aventure et utopie :
La Malle en cuir ou la société idéale.
Robert-louis Stevenson : La Malle en cuir ou la société idéale,
traduit par Isabelle Chapman et achevé par Michel Le Bris,
Gallimard, 304 p, 21 €.
Est-ce possible ? Un roman inédit d’un des plus grands auteurs anglais du XIX° peut-il avoir été retrouvé ? Eh bien Michel Le Bris l’a fait. Mieux encore, à ce bel inachevé, ce dernier a bouclé l’écriture de la troisième et dernière partie pour tenter de lui rendre son intégrité. Comme enfermé dans une « malle en cuir » qui a failli être définitive, ce manuscrit méritait-il l’oubli dans lequel l’auteur, ses héritiers et critiques l’ont maintenu ? Quant à Michel Le Bris, a-t-il bien su rendre justice à l’auteur de L’Etrange cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde ?
C’est à une véritable chasse au trésor que s’est livré ce passionné qui connaît à merveille son idole littéraire, à laquelle il a consacré les prémisses d’une monumentale biographie[1] et un Cahier de l’Herne[2]. En passant par un catalogue de vente aux enchères, il finit par dénicher dans une bibliothèque américaine, la Huntington Library de Pasadena, le précieux manuscrit.
On ne sera pas étonné d’apprendre qu’il s’agit d’un roman d’aventures. Entamé en 1877, cette écriture sans plan préconçu (de l’aveu même de l’auteur) fut abandonnée, à l’orée pourtant du couronnement de l’expédition narrée. Pourquoi ? Nous n’en saurons rien. Est-ce parce qu’il se reconnaissait mieux dans la rédaction des Nouvelles Mille et une nuits ? Il faut admettre, qu’entre « Le diamant du radjah » ou « Le club du suicide », il y a de fières pépites en ce recueil. Ou parce qu’il partait rejoindre sa chère Fanny Osborne ? Ou encore parce que cette fantaisie qui met en scène de jeunes bohêmes lui parut trop légère, voire puérile ?
Il faut admettre que le tableau initial de ces étudiants de Cambridge, quoique peint avec vigueur et non sans ironie, n’est pas aussitôt excitant. Ce sont six jeunes écervelés et désœuvrés, à l’exception d’Hardy qui a réussi à devenir major en mathématiques. L’un n’a « que deux amours au monde : la Bière et le Tabac », l’autre est « d’une rare banalité », un autre « a des crises de tout ». Mais, lorsqu’ils lancent le projet de partir à la recherche du « Bonheur tout fait sur les îles des Navigateurs » et d’y fonder une « Société idéale », l’intérêt du lecteur bondit. Même s’il faut en passer par la moins brillante « île d’Urquart », celui qui incarne parmi le sextuor « le seul naufrage complet de la bande ». C’est après le vol nocturne et rocambolesque de la fameuse « malle en cuir » que la bande imagine d’affréter un navire pour s’exercer à l’art de la navigation et rejoindre cette île écossaise et tempêtueuse. Où Stevenson ne nous emmènera pas ; et moins encore parmi l’île parfaite des mers du Sud…
Puisque « la Civilisation est un échec », l’utopie nécessiterait de « combiner l’extraordinaire puissance productive de la civilisation avec la liberté et la pureté de la barbarie ». On s’aperçoit bien vite que la réflexion politique est d’une intense qualité intellectuelle, que la maturité de l’écrivain de vingt-sept ans est à cet égard étonnante. La critique de la société victorienne, des « erreurs des phalanstères », le projet de « Redistribution des sexes » n’en aboutissent pas moins à ce que leur « petite utopie » puisse faire « le lit des bourreaux ». Et quoique nos héros pensent aller « dans un pays où les bienfaits de la nature rendent l’argent inutile », que l’un soit « contre la doctrine de la propriété », les lingots de la « malle en cuir » ne sont pas à dédaigner. Les « désenchantements romanesques » sont également politiques. Ainsi, le roman flirte avec le genre du dialogue philosophique, avec quelque chose des impromptus excentriques du Neveu de Rameau…
C’est avec opiniâtreté que Stevenson creuse son sillon marin. Les aventures maritimes constituent l’un des fils d’Ariane de son œuvre, entre le célébrissime L’Ile au trésor et Le Trafiquant d’épaves. Non sans renier la tradition née avec Robinson Crusoé, il lui ajoute une dimension romantique : l’attraction pour des espaces exotiques et des utopies que les au-delàs de l’espace et de l’humain pourraient receler… Comme le laisse entendre Michel Le Bris à la fin de sa réécriture, seul Stevenson réalisera ce que ses personnages, ou alter-egos, n’ont pu faire : rejoindre les îles Samoa. Loin d’être une œuvre mineure, cet fulgurant inachevé peut voisiner sans honte avec le contenu des deux volumes de La Pléiade[3]consacrés à notre écrivain.
C’est alors que Michel Le Bris a su se tirer d’affaire avec une réelle ingéniosité. Il résout l’énigme du jeune Hugo Lemesurier qui croit défendre la malle de sa mère, il échafaude avec un brio digne du romancier Wilkie Collins une histoire de mélancolique fils illégitime qui récupère son héritage… On se demande cependant s’il était bien utile d’introduire un prologue à cette suite, assurant l’écriture d’un narrateur parmi la bande des aventuriers, s’il était nécessaire de faire aussi long que son devancier, si des développements lyriques et descriptifs ne nuisent pas à la concision, si les propos sur les « personnages de roman » ne sont pas un peu oiseux. Finalement, le pastiche du roman d’aventure, avec farouche île écossaise, abordage et naufrage, avec l’histoire d’amour d’Hardy et de la blonde et salvatrice Mary, reste assez réussi, quoique sans la puissance, l’acuité philosophique et psychologique de Stevenson.
Célèbre initiateur du festival « Etonnants voyageurs » de Saint-Malo, Michel Le Bris a ici trouvé son « île au trésor ». Certes, se mesurer avec un tel géant en prétendant tenir sa meilleure plume pour achever en une centaine de pages un chef-d’œuvre, a quelque chose d’outrecuidant ; même si, avec autodérision, il se compare à ceux qui « en des lieux médicalisés, se croient Napoléon ou Jules César ». Mais en ce défi colossal, notre découvreur et continuateur a répondu avec les honneurs. Quoique en déflorant le mystère qui peut-être présidait à la volonté de Stevenson. Ce qui ne nous empêchera pas, bien au contraire, de rêver à notre propre fin et d’amener les aventuriers jusqu’au miroir aux alouettes des îles bienheureuses…
Ian Gibson : Le Cheval bleu de ma folie, Federico Garcia Lorca et le monde homosexuel,
traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli, Seuil, 2011, 448 p, 24,50 €.
Federico Garcia Lorca : Une Colombe si cruelle. Poèmes en proses et autres textes,
Bruno Doucey, traduit par Carole Fillière, 2020,144 p, 16 €.
Il y a des vérités qui ont longtemps dérangé en Espagne. Non seulement Federico Garcia Lorca était homosexuel, mais son œuvre, plus précisément sa poésie, est illisible sans ce prisme de lecture. C’est la thèse d’Ian Gibson, qui fut son biographe[1], passant outre les difficultés à obtenir des informations, tant les mentalités furent corsetées par le franquisme. La cécité volontaire de la critique, la famille interdisant à qui voulait aborder le scabreux sujet d’accéder aux manuscrits équivalaient à une réelle censure. L’on sait aujourd’hui que traité de « pédé », le poète de Grenade fut « torturé, surtout dans le cul » (selon un témoin) et assassiné en 1936 par les milices franquistes, essentiellement par le soin d’une infâme homophobie. Cette réhabilitation de la vérité poétique homosexuelle de Federico Garcia Lorca ne va pas sans la poétique surréaliste d’Une Colombe si cruelle.
C’est bien après sa mort, en 1983, que Garcia Lorca aurait pu voir publiés, hors commerce et en petit nombre, ses Sonnets de l’amour obscur. Il n’aurait pas manqué d’être stupéfait, lorsqu’en 1984 le grand quotidien de droite traditionnelle ABC les reprit. Hélas, l’adjectif « obscur » avait disparu. La critique souligna l’allusion à la « nuit obscure de l’âme » du mystique Saint Jean de la Croix. Rien de la connotation de la marginalité homosexuelle obscure. Ian Gibson s’attache alors à rétablir la validité de l’éros de Garcia Lorca. Non pas seulement pour des raisons anecdotiques, historiques, mais pour rendre à l’œuvre poétique toute sa sensualité, toute son acuité, sans préjugé. Il n’y a rien d’attentatoire à l’hispanité que d’accepter que l’un des plus grands poètes espagnol eût fait de l’amour homosexuel un thème privilégié. Il s’agit bien, disait Luis Cernuda, de « radieux garçons ».L’on sait que Rafael Rodriguez Rapun, son secrétaire et ami, fut le destinataire de ces « onze sonnets si longtemps séquestrés ».
Du jeune Garcia Lorca, lycéen accablé par les quolibets pointant sa féminité, adressant des poèmes amoureux à une jeune pianiste blonde, ressort une personnalité complexe. Depuis une passion pour les seins, en passant par la souffrance de la masturbation alors vilipendée, jusqu’aux passions pour les garçons, l’ardeur sensuelle et lyrique ne se dément pas. Il fut l’ami et l’amoureux de Salvador Dali auquel il consacra « une « Ode » splendide, vantant sa « voix olivine » et l’apostrophant : « ton cœur astronomique et tendre ». Mais sans bénéficier de la réciprocité sodomite qu’il espérait… Lui qui avait, nous dit-on, de « terribles besoins sexuels », fut l’amant heureux et malheureux d’un sculpteur, de bien d’autres, surtout lorsque charisme et génie reconnus lui attirèrent tant d’opportunités. Y compris lors de ses voyages à New-York et Cuba où il trouva liberté et « orgies ».
Comment exprimer dans l’œuvre ce désir des « invertis », pour reprendre le terme proustien qu’il connaissait ? Par des allusions à Saint-Sébastien percé de flèches, à la « splendeur adolescente » et aux « cuisses d’Apollon virginal » de l’antiquité grecque, au « cheval bleu de ma folie », symbole de puissance sexuelle. Ou par des vers religieux offerts à « Saint-Michel couvert de dentelles » qui « montre ses belles cuisses ». La « morale de la liberté entière » et la « sexualité plurielle » qu’il réclamait dans des conversations privées s’exprimaient à mots couverts, quand la répression franquiste allait s’intensifier. Pourtant, dans la pièce Le Public, le coït anal est très nettement suggéré : « pénombre et fleurs dans le cul du mort ». Et l’évidence de l’amour qui ne peut pas dire son nom éclate dans l’ « Ode à Walt Whitman », avec l’éloge de la « veine de corail » et la satire des « tapettes ».
Par-delà la mort du républicain Garcia Lorca, surnommé « Loca » (la folle) par une revue fasciste, Ian Gibson a su rendre justice et vérité à celui qui de son temps était un « classique vivant ».
Par-delà les pièces de théâtre, dont Noces de sang est peut-être la plus emblématique, par-delà les recueils fondateurs, comme Le Romancero gitan, écrit en vers, et à la suite duquel Lorca rejetait l’étiquette de poète gitan qui lui fut longuement attribuée, l’on a tendance à oublier les proses, comme celles, jusque-là à demi inédites en français, d’Une Colombe si cruelle, car seulement douze textes sur vingt-six figurent dans l’édition de La Pléiade[2]. Pourtant, quoique son auteur n’ait jamais pu lui faire voir le jour, voici un recueil composé à partir de 1920, dont le surréalisme est flamboyant, sans cesse vivant, animant l’écriture d’images surprenantes et colorées.
D’abord inspiré par le symbolisme de Juan Jamon Jiménez qui prisait infiniment ce genre, Federico Garcia Lorca se découvre un maître du poème en prose, entre écriture ludique et quête de sens, de façon à peindre un univers infiniment singulier. La rencontre avec Salvador Dali est à cet égard fulgurante. Au point que, comme le révèle la préfacière Zoraida Carandell, « Nageuse engloutie » et « Suicide à Alexandrie » aient été publiées dans la revue dalinienne : L’Amic de les arts, et que « Poétique », qui referme le recueil ait pu être écrit à quatre mains. Il ne s’agit pas seulement d’une série de cabrioles esthétiques, fondées sur l’écriture moderniste en « cadavre exquis » hors de tout lien logique, mais d’une réflexion élevée sur l’art et le théâtre, jusqu’à une dimension métaphysique, à l’instar de l’ « Histoire de ce coq ». Mais, plongeant dans l’univers médiéval, des contes, comme « Jeu de dames », voire des paraboles, comme « Sainte Liria » entraînent le lecteur dans le merveilleux. L’on y trouve en outre de nombreuses allusions à la peinture, en particulier baroque, avec « Sainte Lucie et Saint Lazare ». À la lisière de l’ekphrasis, cette description de l’œuvre d’art, la poésie de Federico Garcia Lorca rutile de couleurs, voire de correspondances baudelairiennes. Le spectre est très étendu, de la mythologie grecque en une ode à « Psyché », jusqu’au cinéma, au travers de méditations sur « La mort de la mère de Charlot », en passant par la mystique chrétienne avec « La décollation des Innocents »…
En quelque sorte, la poésie est cette « petite colombe qui pulse entre mes doigts ». Elle est musique : « l’aubergiste et sa femme chantaient un duo d’aubépine et de violette » ; elle est érotisme : « Dans la rose d’encre était mon amour ». Mieux peut-être : « Tu dois emplir de nuages tes poèmes pour que la pluie parfois tombe sur eux et qu’ils ne se dessèchent guère », un verset à la lisière de l’aphorisme.
Cette Colombe si cruelle est un beau livre, qui jongle avec bonheur entre apologues et tableaux vivants, prestidigitation des métaphores et art poétique. D’autant qu’il est traduit avec ardeur et commenté avec intelligence par Carole Fillière. Il est certes bien à sa place dans le catalogue des éditions Bruno Doucey, dont il est le cent-soixante-quinzième titre, parmi tant de pages précieuses de Margaret Atwood, Herman Hesse, Pierre Seghers et bien d’autres, du haikai japonais à la Beat Attitude, celle des femmes poètes de la Beat Generation… L’on retiendra de Federico Garcia Lorca et de son « grand oignon d'idées », entre le tableau tragique d’une existence vaincue par le franquisme et l’efflorescence poétique, que la liberté poétique rime avec liberté politique.
Thierry Guinhut
La partie sur Ian Gibson a été publiée dans Le Matricule des Anges, juillet/août 2011
traduit de l’espagnol par Geneviève Duchêne, Tristram, 128 p, 15 €.
Julian Rios :Chez Ulysse,
traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan, et 256 p, 21 €.
C’est avec un respect poli confinant à l’indifférence que nombre de lecteurs effleureront les pages de Julian Rios. Ecrivant dans le sillage de Joyce et qualifié par Carlos Fuentes d’ « écrivain le plus créatif de la langue espagnole », son aura d’intellectualisme, de difficulté linguistique, repousserait le lecteur de bonne volonté comme au toucher des épines du chapeau-cactus qui figure sur la couverture des Nouveaux chapeaux pour Alice… Faut-il craindre les folies narratives et linguistiques de Julian Rios, disciple facétieux de Lewis Carroll et de son Alice au pays des merveilles ?
L'on aurait pourtant gravement tort d’avoir peur. De ne pas céder à l’humour frais de ce vert couvre-chef, à cette porte ouverte de temple entre les tranches des livres… On appréciera au passage le talent du graphiste qui accompagne ainsi l’arrivée de Rios chez Tristram, après que José Corti ait publié huit autres volumes, pourtant non des moindres, entre Album de Babel et Larva, son « opus magnum ». La logique de cette entrée au catalogue n’étonnera pas ceux qui connaissent l’attention de l’éditeur amoureux de Sterne aux expérimentateurs les plus divers, d’Arno Schmidt à Ballard. Mais, comme par magie, cette nouvelle branche éditoriale fait fleurir deux parmi les textes les plus lisibles, les plus délicieusement fantaisistes d’un Julian Rios qui a l’incroyable talent de rendre limpide de nouvelles aventures d’Alice au pays des merveilles autant que la lecture du monstrueux Ulysse de Joyce.
À sa manière, Julian Rios remet en selle l’art peut-être décrié, oublié, des réécritures. Loin de nous de penser qu’il puisse manquer de créativité personnelle en devenant ainsi l’épigone, le copieur des plus grandes plumes, qu’il coiffe pour acquérir une gloire usurpée. Comme la Fontaine reprenait Esope, il s’approprie Lewis Carroll et James Joyce, Babel et Don Quichotte, soit les plus grands mythes littéraires, pour les malaxer, leur faire rendre un nouveau jus, non seulement digne des modèles, mais encore aussi nouveau qu’indispensablement excitant.
Au moyen de nouveaux « quichottextes » le Chapelier Fou propose à son Alice préférée une trentaine de chapeaux qui sont autant d’histoires à perdre la tête. Ces voyages mentaux offerts par le prestidigitateur emportent Alice et le lecteur dans une spirale baroque de micromondes sans cesse changeants. Une « mitre dentelée » lui montre un « albinos obèse » qui se fait appeler Moby Dick, un « fez huppé » la plonge dans d’étranges Mille et une nuits rouges de roses et de sang, un « béret jaune orné de thermomètre » la fait infirmière de nuit et de délires, un « casque/casquette » lui permet de changer de sexe à volonté… Elle coiffera une girouette fléchée pour Guillaume Tell, un serpent à sonnettes venu du jardin d’éden, un béret parisien, un chapeau de mousquetaires… On l’a compris, cette pochette surprise de poèmes en proses fondants et à la dynamique narrative inénarrable sont autant d’images kaléidoscopiques des pouvoirs de la littérature : en quelques mots, Julian Rios déclenche une vision explosante fixe de l’homme et du monde et un bouquet d’allusions à la bibliothèque universelle.
Cependant Julian Rios excelle également à déplier la massive somme joycienne. Car avec son aide, chez Joyce, nous sommes chez nous. C’est à la fois un plan de visite, un jeu de pastiches, et un commentaire. Il reprend, comme autant de salles joyciennes, les dix-huit parties homériques sur lesquelles s’est appuyé le créateur irlandais. Rappelant, ce faisant, combien lui-même n’est qu’un maillon d’une longue chaîne de réécritures. Un « Cicérone » allonge « sa baguette en direction de l’ordinateur papillotant » pour orienter son public, puis ouvre chaque fenêtre pour une paraphrase dialoguée qui bruit de fantaisie et d’intelligence, sans compter les jeux de mots qui n’ont rien d’« Ulysible ». On suit Stéphen-Télémaque et Bloom-Ulysse comme des amis intimes, y compris dans le « labyrinthe d’excreta » : ils « défèquent, urinent et crachent comme tout être humain ». Sans tomber dans cette méchanceté qui peut salir une parodie, Julian Rios, circule dans le roman avec un humour et une légèreté toute pédagogique qui permet de donner beaucoup d’air à un chef-d’œuvre que l’on trouve souvent bien renfermé. Ce faisant, il laisse prise à un risque majeur : peut-être préférera-t-on lire Chez Ulysse qu’Ulysse lui-même !
Qui sait si Julian Rios balise à la perfection le chemin entre le lisible et l'illisible, bat James Joyce tel qu'en lui-même sur son propre terrain... Larva, que d'aucun comptent pour son chef-d'oeuvre, sous-titré Babel d'une nuit de la Saint-Jean, joue sur les mots, les allusions, les notes face à chaque page. N'est-ce qu'une une billevesée de 600 pages, traduite par Denis Fernandez-Recatala, avec le concours et l'obligeance de l'auteur ? En leurs « experditions », deux amants se prennent pour des personnages de roman : Mille et une nuits londoniennes ? cosmopolistisme d'une Babel au bord de la Tamise ? Tout cela à la fois, sans compter le souvenir d'un Ulysse joycien, d'une Alice au pays réjouissant du postmodernisme...
Thierry Guinhut
Article, ici augmenté, publié en 2007 dans la revue Europe
Péché capital selon les uns, refuge identitaire selon les autres, l’islamophobie est la bombe sans retardement qui agite nos mentalités, notre quotidien et notre avenir. Sommes-nous d’affreux islamophobes ? Peur irrationnelle, haine et rejet a priori, ou justes raisons de craindre et de dire non… Le personnage de Phobos, fils d’Arès et d’Aphrodite, est, dans L’Iliade, « l’Effroi [1]», l’incarnation de la peur panique. Mais aussi, dans Les Métamorphoses d’Ovide, « Phobetor[2] » est l’un des fils, avec Morphée et Fantasos, du dieu du Sommeil ; il a la capacité de se changer en bête sauvage, en serpent, incarnant ainsi le cauchemar… Avoir peur de l’islam relèverait alors du simple rêve panique et névrotique, en rien fondé sur la moindre réalité, une forme de xénophobie de plus, uniquement pétrie d’ignorance, de méfiance et de barrière d’incompréhension opposée à l’autre, à la différence… En ce sens être atteint de phobie simple, l’arachnophobie par exemple, est une souffrance psychique, une angoisse liée à un objet bénin, et donc digne souvent du ridicule, ou, mieux, de la thérapie. Quant à l’islamophobie, elle relèverait plus exactement des phobies sociales. Ne sommes-nous bouleversés que par Phobos, ou par l’Islam lui-même, qui a bien des raisons d'effrayer ?
Sans doute l’islamophobie est un concept discutable, truffé de pièges. Permet-il de retourner la culpabilité sur le malheureux qui aurait l’ingénuité de prononcer un jugement critique, du plus grossier au plus fondé et argumenté, sur cette religion et civilisation ? Barre-t-il l’accès à la possibilité du débat et de la réflexion ? Au point que l’Islam devienne intouchable par le moindre débat, la moindre critique, le moindre jugement de valeur sous peine d’être accusé de racisme… Une pensée rigoureuse devrait alors lui opposer le concept de christianophobie qui hélas pour les mœurs et heureusement pour l’équité du dictionnaire et de la pensée commence à se faire jour, ne serait-ce qu’à la suite des attentats, meurtres, expulsions et affronts de toutes sortes qui jaillissent sur de pacifiques Chrétiens, de la Turquie à l’Indonésie, en passant par l’Irak, le Pakistan, le Soudan et la plupart des nations musulmanes, tous pays plus ou moins gangrenés par un fascisme vert qui n’a rien à envier aux fascismes rouges et bruns qui leurs sont consubstantiellement voisins, voire complices, car également anti-libéraux.
Que l’on y prenne garde, l’Islam ne signifie pas les Musulmans. Une idéologie religieuse et politique dans laquelle l’oumma, ou communauté des croyants, corsète le libre-arbitre de chacun ne signifie pourtant pas qu’il faille identifier le corps religieux avec ses membres. Les Musulmans peuvent être des individus, dignes pourquoi pas de pensée propre, de recul, de choix intellectuels et moraux, au point peut être de pouvoir envisager de choisir sa foi, de la quitter pour une autre, voire pour aucune. Auquel cas cependant ils sont considérés comme apostats et passibles de la peine de mort; ce qui montre l'inadéquation de l'Islam aux libertés.
Il ne s’agira pas alors de confondre rejet des principes politiques d’une religion et de ses pires imams et séides avec le rejet discriminatoire de ceux qui la pratiquent, d’autant qu’il ne manque pas de croyants musulmans pacifiques et tolérants qui respectent en Occident cette laïcité qui leur permet la tranquillité. Redisons-le, s’il en était besoin, que nombre de Musulmans européens ne veulent pas d’une Eurabia où établir l’horreur de la charia et qui les priveraient des libertés acquises en Europe. Ils ne veulent que prier en paix dans le secret de leurs cœurs, de leurs maisons, de leurs mosquées, comme tout Chrétien ou Juif également respectables, que s’intégrer, jouir des fruits de leur travail et de leur liberté, voir leurs filles décider de leurs vêtements, de leurs études, de leur mariage et de leurs enfants…
Hélas, c’est au nom de l’Islam, du Coran, de la charia, dont il existe des dizaines de tribunaux officiels en Grande-Bretagne, que sont perpétrés les attentats du 11 septembre, les terrorismes kamikazes de l’Irak, de Moscou, de Madrid et d’ailleurs, que sont lapidées des femmes adultères, que sont condamnés à mort des convertis au christianisme, que sont menacés d’une infâme fatwa un écrivain comme Salman Rushdie, un caricaturiste comme Kurt Westergaard, un agrégé de philosophie comme Robert Redeker…
Interrogeons alors le Coran, ses sourates et ses versets, que nous ne pouvons qualifier autrement que de manuel génocidaire : V 33 : « La récompense de ceux qui combattent contre Dieu et son prophète et qui s'efforcent d'étendre la corruption sur la terre, sera la mort, le supplice et la croix ». VI 45 : « Quant au peuple qui s’est révélé injuste, il fut anéanti. Louange à Allah, le maître des mondes ». VI 49 : « Ceux qui blasphèment contre l'islamisme recevront la peine de leur impiété ». VII 4 : « Combien de cités nous avons détruites, lorsque notre colère s’est abattue sur elles la nuit et au milieu du jour ! » VIII 39 : Combattez-les jusqu’à ce que la dissension soit anéantie et que le culte soit entièrement consacré à Allah. Mais, s’ils s’arrêtent, Allah voit parfaitement ce qu’ils font. IX 5 : « mettez à mort les idolâtres partout où vous les rencontrerez ». X 13 : « Nous anéantîmes en effet des générations entières avant vous, lorsqu’elles se montrèrent iniques et dès lorsqu’elles reçurent sans les croire leurs envoyés avec des signes explicites. C’est de la sorte que nous rétribuons le peuple des mécréants ». XXV 52 : N’obéis surtout pas aux incroyants et, grâce au Coran combat-les de manière ferme ». Sans oublier les sourates « Les femmes », IV 19 : « Si quelqu’une de vos femmes a commis l’adultère, appelez quatre témoins. Si leurs témoignages se réunissent contre elle, enfermez-la dans votre maison, jusqu’à ce que la mort termine sa carrière », 38 : « Les maris qui ont à souffrir de leur désobéissance peuvent les punir, les laisser seules dans leur lit, et même les frapper » ; « Le butin » VIII 12 : « Encouragez les croyants ; j’épouvanterai les impies, appesantissez vos bras sur leurs têtes, frappez-le sur le nuques et sur les mains » ; et « Le combat » XLVII 4 : « Si vous rencontrez des infidèles, combattez-les jusqu’à ce que vous ayez fait un grand carnage », Ainsi l’on a pu compter environ 400 versets coraniques haineux, sexistes, homophobes, belliqueux, esclavagistes, anti-chrétiens, anti-juifs, appelant sans détour à tuer les apostats et les infidèles.
Il nous appartient bien de juger si le livre sacré des Musulmans, divers et contradictoire qu’il est, livre d’amour et de paix selon la dissimulation des prosélytes, contient bien la matière de telles indignités, pétri qu'il est d'encouragements à la violence et au meurtre contre les mécréants. Un livre, qu’il soit Bible, Coran ou Popol Vuh[3], historiquement contextualisé, écrit par des hommes, inspirés ou non, ne doit pas être le support d’une doxa tyrannique. Sur ce point, l’Occident a acquis une supériorité éthique fragile : la Bible, quoique plus objectivement pétrie d’amour, en particulier dans les Evangiles, ne fait pas loi, la séparation des pouvoirs spirituel et temporel est effective. Ne serait-ce que depuis le « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu[4] » du Christ.
La critique de l’Islam, au même titre que celle du Christianisme, du Judaïsme et du Bouddhisme, relève de la liberté de pensée et d’expression, durement acquise depuis surtout les Lumières et Voltaire qui n’hésita pas à écrire en 1741 une tragédie (d’ailleurs habilement dédiée au Pape Benoit XIV) intitulée Le Fanatisme ou Mahomet le prophète[5]), tragédie hélas irreprésentable aujourd’hui. Notons que le personnage théâtral qui mania le poignard criminel sous l’instigation du prophète a donné, par antonomase, son nom, Séide, à tout fanatique aveuglement dévoué à un chef politique ou religieux.
Voltaire : Théâtre, 1764. Photo : T. Guinhut.
C’est à de telles difficultés que l’on mesure l’état de nos libertés occidentales. D’autant qu’en France des lois et des associations peuvent attaquer en justice tout auteur de propos prétendus islamophobes. Tel le journaliste Eric Zemmour qui a dit sur un plateau de télé que « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c'est comme ça, c'est un fait.[6]» Il est loisible de ne pas éprouver de sympathie envers les opinions controversées du personnage. Mais, à lui seul, il est le garant de nos libertés (comme peut l’être par exemple un Finkielkraut); et sa condamnation est une honte incalculable. Sans compter que le sociologue Hugues Lagrange[7] a établi les causes de la surreprésentation des « jeunes issus de l’Afrique sahélienne » dans la délinquance. Les facteurs culturels et ethniques relevés (notons qu’il passe un peu trop sous silence des facteurs sociaux liés à la condition de l’immigration en France) ne font pas pour autant de l’auteur de cet essai un irrécupérable islamophobe. De plus, la « surdélinquance des personnes issues de l’immigration » est corroborée par le sociologue Sabastian Roché que l’on peut retrouver dans un rapport d’enquête du Sénat de 2002[8], même si lui aussi doit tenir compte des conditions de vie de ces nouvelles génération tiraillées entre deux mondes et à l’adaptation délicate.
Quant à ceux qui voudraient nier les faits pour se réfugier dans un angélisme tiers-mondisme, un « angélisme exterminateur » pour reprendre le titre d’Alain-Gérard Slama[9], ceux qui font les autruches, s’ils ne sont pas islamophobes, les voilà en quelque sorte francophobes et europhobes, voire, si l’on veut user d’un néologisme, réelophobes, ce qui est peut-être pire !
Il s’agit de tolérer des croyances, fussent-elles erronées, mais à condition que cette tolérance ne fasse pas le lit de l'intolérable, et non sans respecter le droit et le devoir de la critique argumentée, de la caricature et de la parodie… En effet, n’oublions pas qu’Islam ne veut pas dire liberté, mais soumission. A tous ceux qui se targuent, face au capitalisme, à Sarkozy, aux lois républicaines, d’êtres des insoumis, il faut leur rétorquer que leur est acquise ici la liberté d’expression et d’élire un Parlement qui saurait modifier ce qu’ils contestent. Or dans l’Islam théocratique, il est hors de question de faire paraître de quelque manière que ce soit la moindre insoumission : représentation par l’image, qui plus est par la caricature, velléité de conversion à une autre religion, pratiquer un athéisme discret ou l’affirmer, rien de tout cela n’est imaginable. Au Pakistan, blasphème et apostasie peuvent être punis de mort, et cela avec l’aval d’une grande partie de la population. La religion chrétienne fut certes parfois sanglante et meurtrière (entre inquisitions et croisades), mais en s’éloignant de ses textes fondateurs et du message du Christ, tandis que l’Islam le fut en étant fidèle à ses concepts originels, en particulier le jihad qui, ne l’oublions pas, est à l’origine d’une croisade bien plus virulente puisqu’elle parvint à soumettre jusqu’à la conversion forcée et au sang les deux tiers du pourtour méditerranéen…
Faut-il appeler de nos vœux un Islam des Lumières ? Si l’on entend cette expression au sens kantien, il serait : « Sapere aude ! Aies le courage de te servir de ton propre entendement ! (…) Pour répandre ces lumières, il n’est rien requis d’autre que la liberté (…) à savoir faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. »[10] C’est ainsi que semblent le penser Abdelwahab Meddeb, pour qui l’Islam doit se séculariser[11], ouMalek Chebel[12], quoique ce dernier paraisse vouloir abandonner voile ou lapidation parce que le Coran ne les prescrit pas et non au nom de la raison. Cette conciliation avec les valeurs de la République est-elle une amitié pour la tolérance et la justice ou s’agit-il d’une modération musulmane qui ainsi s’avancerait masquée pour cacher de moins altruistes desseins, sinon des velléités de conquêtes ravageuses ? Est-ce le cas du très controversé Tariq Ramadan ? Reste que Malek Chebel a eu le bon goût de publier un Dictionnaire amoureux des Mille et une nuits[13], ce merveilleux livre que les Frères musulmans égyptiens veulent interdire. Les Lumières, au sens de Kant et de l’ironie critique de Voltaire, restent le garant de nos libertés, face à tous les totalitarismes, qu’ils soient religieux ou politiques ; ou pire : religieux et politiques à la fois.
La prière est parfois publique dans nos rues, nos cantines deviennent sans porc sous la pression communautariste ; l’alcool est diabolisé ; les mini-jupes impossibles dans certaines banlieues ; la mixité est invalidée ; l’enseignement en ces mêmes enclaves interdit d’aborder les sujets musulmano-incorrects, sans compter insultes et agressions contre les professeurs ; le darwinisme et la science sont rejetés dans des établissements scolaires ; le texte du Coran, tout sauf féministe, commande de frapper les femmes, d’enfermer l’adultère « jusqu’à ce que la mort termine sa carrière »[14] ; les mosquées aux muezzins, parfois bénéficiant de financements publics des collectivités locales au mépris de la loi de 1905 sur la séparation de l’église et de l’état, ne menacent pas que les paysages suisses ; la charia est enseignée dans des officines pseudo-éducatives ; des écoles coraniques forment des récitants du Coran ; la France est méprisée, insultée comme source de l’esclavage alors que l’Afrique noire et arabe n’a pas eu besoin d’elle pour pratiquer esclavage et piraterie ; la racisme anti-blanc chasse les habitants ; les racailles du rap et du deal de drogue mettent les quartiers en coupe réglée, brûlent les voitures et les écoles de la République, fomentent des émeutes, des guérillas urbaines (même si des bien blancs ne sont pas innocents) ; l’homophobie et l’antiféminisme sont de règle ; les burqas cachent les femmes battues ; le ramadan devient en certains lieux une dictature ; l’Islam est la première religion dans les prisons ; la violence et le jihad sont des fondements religieux au détriment d’une religion d’amour et de paix… Que se passera-t-il si, la démographie et l’immigration aidant, délinquance tribale et fondamentalisme islamique prennent le pas sur les Républicains intimidés, sinon complices ?
S’il est légitime que les authentiques démocrates et libéraux se posent cette avalanche de problématiques, d’autant plus criantes pour ceux qui vivent dans les quartiers dits par euphémisme « sensibles », il est nécessaire de tempérer notre appréciation. Non, les guerres tribales et fondamentalistes ne sont pas à l’ordre du jour, voire d’un jour à venir. Le multiculturalisme décrié est plus exactement en France un multiconfessionalisme, c’est-à-dire la possibilité nécessaire de la liberté religieuse. Deux phénomènes illustrent la capacité des croyants musulmans à entrer dans une laïcité des Lumières : d’une part l’aspiration aux libertés individuelles, tant économiques que politiques, sensible au travers des révolutions tunisienne, égyptienne, lybienne… qui échappent -du moins faut-il l’espérer- aux diktats archéo-religieux, et d’autre part l’entrée de nombre de post-immigrés de l’aire arabo-musulmane parmi la classe moyenne française. Ces « beurgeois », comme on les appelle parfois avec un inqualifiable mépris pour les deux composantes de ce néologisme, sont aussi l’avenir de la démocratie libérale.
Le retour d’un roman qui fit quelques remous -diabolique selon les uns, visionnaire selon les autres- à sa sortie en 1973, vient à point pour tester les enjeux islamophobiques, ainsi que l’état de nos libertés. Jean Raspail en effet persiste et signe aujourd’hui en rééditant Le Camp des Saints[15]. Le fantasme de l’invasion de l’Occident prend une dimension apocalyptique : en une nuit, « cent navires se sont échoués, chargé d’un million d’immigrants ». C’est peut-être une lourde uchronie qui joue avec nos peurs… Sans compter l’abus du mot « race » par des personnages parfois caricaturaux et les références à l’apocalypse et à un christianisme passablement traditionnaliste… Ce n’est peut-être pas aussi subtil que du Ballard dont nous ne sommes pas si loin, mais un souffle épique impressionnant anime cette narration qui évidemment grossit le trait en imaginant l’Occident entier balayé par les pauvres du Tiers-Monde, vidé de sa substance, malgré la résistance des blancs natifs…
On ne s’est pas choqué de la nouvelle de Ballard dans laquelle la horde (terme joliment dépréciatif) de touristes préfère rester dans le sud de l’Europe plutôt que de retourner travailler, puis se met à piller pour assurer sa survie et son confort[16], pourquoi se choquerait-on de cette autre anticipation ? Parce qu’un politiquement correct absurde et suicidaire veut paraître ne rien dire de déplaisant à l’égard des hordes (terme soudain infamant) d’Arabo-musulmans qui viendrait souiller et piller notre patrimoine. Si Raspail est un peu trop lourdement attaché aux valeurs et racines chrétiennes de l’Occident, il n’en reste pas moins que les racines arabo-musulmanes de ce dernier sont maigres, mis à part en al-Andalus, dans le lexique espagnol et dans le Don Quichotte auquel Cervantès attribue un auteur qu’il nomme « Cid Hamet Ben-Engeli »[17].
Reste que l’apport de Raspail à notre réflexion est fort pertinent , grâce à sa préface nouvelle et bien actuelle : « Big Other », (On aura compris l’allusion au « Big Brother » d’Orwell[18]): il est l’image de la surveillance de cette incorrecte pensée qui ne se résout pas au métissage obligé, à la perte des fondamentaux libéraux de notre civilisation. Mieux encore, en fin de volume, il ajoute une liste des passages de son roman qui aujourd’hui tomberaient sous le coup des « lois Pleven, Gayssot, Lellouche et Perben ». Ces lois mémorielles et qui permettent à des associations comme SOS Racisme de jeter devant les tribunaux ceux que la liberté d’expression chatouillerait… Sous la chape de ce « Big Other », sommes-nous libertophobes lorsqu’un Zemmour ne peut émettre d’opinions ?
Le problème n’est évidemment pas la couleur de peau ou l’origine géographique et culturelle, mais la non adhésion aux valeurs de la démocratie libérale. Le multiculturalisme n’est pas qu’un échec en France, à condition de ne pas transiger sur les fondamentaux venus des Lumières, de la laïcité, de l’égalité homme-femme et du respect des libertés de culte, sans compter l’indispensable respect de l’individualisme (à ne pas confondre avec l’égoïsme), c’est-à-dire la possibilité laissée à chaque individu de se développer par lui-même dans une société de libertés.
Si notre islamophobie n’est que racisme et xénophobie, elle est moralement condamnable, quoique pas au sens des tribunaux censeurs, qui ont mieux à faire que de s’occuper de ces délits d’opinions dont le traitement devrait nous mettre sur la liste grise d’Amnesty International. Si elle fait une lecture critique des dogmes religieux de l’Islam et des armes idéologiques qu’il fournit à ceux qui s’en emparent pour commettre des crimes et assurer leur totalitarisme, elle est une liberté nécessaire, salutaire. En ce sens, qu’on l’appelle Phobos ou Phobetor, ce dieu venu d’Homère et d’Ovide, mais aussi d’un sursaut des Lumières, elle peut être aussi bien un avertisseur, un protecteur.Car il y a bien un devoir d’islamophobie libérale.
traduit du russe par Svetlana Delmotte et Jacqueline Lahana,
Denoël, 240 p, 18 €.
Arkadi et Boris Strougatski : L’Ile habitée,
traduit du russe par Svetlana Delmotte et Jacqueline Lahana,
Denoël, 444 p, 24 €.
Qui ne connaît Stalker, le film d’Andreï Tarkovski, sorti en 1979 ? Des hommes rampent dans un espace informe, encombré d’objets morts, de présences prometteuses ou mortelles ; ils sont écrivain et professeur de physique, et suivent précautionneusement leur « stalker », chasseur en approche, guide et passeur, jusqu’à une chambre où tous les souhaits pourraient être réalisés. On s’aperçoit assez vite que ce sont moins les lieux qui sont explorés, que les personnalités et les motivations secrètes des protagonistes, en une angoissante quête initiatique… On ignore cependant trop souvent que ce film soviétique qui fascina les esprits est l’adaptation biaisée d’un roman qu’enfin nous pouvons lire en version intégrale ; que dis-je indispensable. Et dans lequel il n’y a ni professeur ni écrivain… La « Zone » est enfin restituée dans toute sa pureté dangereuse. Alors que, bien moins connue, celle de L’Ile habitée est une implacable dictature.
Le personnage de Redrick Shouhart, successivement 23 ans, 28 ans, puis 31 ans, est, hors des expéditions officielles, un « stalker » aux activités souvent illégales. Il œuvre dans la « Zone », ce « trou dans l’avenir », interdit et gardé par l’armée, où l’on ne sait quels « Visiteurs » ont abandonné, comme les détritus de leur pique-nique, des objets aberrants, des « creuses », des « batteries etak », et, peut-être, une « Boule d’or » mythique qui exaucerait tous les vœux, et qu’il s’agit d’aller chercher au risque de sa vie, de sa santé mentale, au travers d’un parcours semé de « gels de sorcières », de brûlures, de disparitions, d’épidémies inqualifiables qui se transmettent aux enfants, à d’autres populations qu’un émigré aurait infectées… Ces objets, achetés et revendus au prix d’impressionnantes liasses de billets et d’alcools omniprésents, feront la perplexité des savants chargés de les étudier. Ce dont témoignent les déclarations du Prix Nobel de physique Valentin Pilman qui, d'une part attribue les anomalies de la zone à une visite d'extraterrestres, et, d'autre part, en arrive à mettre en doute la science humaine autant que ses limites avec l’irrationnel. Les trouvailles de ce no man's land post-apocalyptique sont des objets miraculeux ou des bombes meurtrières aux effets imprévisibles : « bracelets qui stimulent les processus vitaux » ou « éclaboussures noires », ils sont « capables de modifier tout le cours de notre histoire [et] des réponses tombées du ciel à des questions que nous ne savons pas encore poser. »
S’agit-il d’une science-fiction qui dirait la hantise d’une explosion nucléaire meurtrière à l’occasion d’un accident incontrôlable ou au cours d’une orwellienne guerre froide qui fait long feu? Ou encore, au-delà du trop évident ensemencement d’un espace par une contamination post-atomique, par des extraterrestres aux pouvoirs incongrus, magiques et malsains, il se peut que nous ne trouvions dans la « Zone » que l’image fantastique de notre perception et de notre inconnaissance du monde, avec tout ce qu’elle peut avoir de fantasmatique, d’hallucinatoire. S’il y a « Visiteurs » extraterrestres, ils sont hors de tout anthropomorphisme… En tous cas, l’empreinte du roman des deux frères n’a pas fini de nous marquer, de suggérer à la littérature des pistes et des inquiétudes nouvelles.
Les travailleurs qui étouffèrent le réacteur de Tchernobyl ont été nommés des stalkers. Rien de surprenant qu’un jeu vidéo S.T.A.L.K.E.R. : Shadow of Tchernobyl, sorti en 2007, emprunte quelques éléments de ce roman initiatique, aux parcours bourrés de dangers et de promesses. Hollywood prépare une nouvelle version filmique sous le titre de Roadside picnic, ce qui est d’ailleurs la traduction du titre original du roman écrit à quatre mains par les frères Strougatski, soit Pique-nique au bord du chemin, initialement paru en trois livraisons dans la revue Avrora en 1972.
Il peut paraître fort étonnant qu’un livre ainsi confidentiellement publié, qu’un film sorti sept ans plus tard, aient pu durablement alerter les consciences, venus qu’ils étaient de l’étouffante tyrannie rouge ; et ce sans guère en subir la censure. D’autant qu’ils peuvent être perçus comme une métaphore secrète de cette autre « Zone » dangereuse et morbide, l’Union soviétique elle-même, où les essais nucléaires se firent au mépris de la population, où l’on creusa un lac à coup de bombe atomique, où la « Boule d’or » inatteignable et délétère serait ce communisme qui pourrait combler tous les souhaits… Car même si la quête de Redrick aboutit auprès d’elle, le « bonheur pour tout le monde » se révèle être « plutôt en cuivre ». Mystérieux univers satirique crypté de dissidence au soviétisme, les romans des frères Strougatski explorent également de troublants espaces inaccessibles à la science et à la pensée humaines. Plus qu’une catastrophe utopique et écologique, la « Zone » est une catastrophe métaphysique, une énigme jetée à la face de la pensée, qu’elle soit raisonnable, poétique, idéologique ou scientifique. L’incommunicabilité entre d’éventuels extraterrestres, un Dieu négligent, pervers, ou le hasard incompréhensible de la création d’une part et la pauvre humanité qui se débat sur la terre et en ses délires politiques d’autre part, est flagrante.
Une cohérence insinuante peut alors se nouer avec L’Ile habitée, roman plus modestement novateur, redevable qu’il est des traditions interplanétaires de la science-fiction, depuis La Guerre des mondes de Wells. Cette fois, nous ne sommes plus sur terre, mais sur une lointaine planète où s’échoue un jeune homme. Maxime est le « Robinson » de cette Ile habitée sur laquelle il avait espéré trouver « une civilisation puissante, antique, sage ». Hélas, sur une terre radioactive et sale, son vaisseau est détruit par on ne sait quel projectile et la rencontre d’un autochtone laisse à désirer : « On voyait aussitôt que l’homme armé n’avait jamais entendu parler de la valeur suprême de la vie humaine, de la Déclaration des droits de l’homme, des merveilleuses et simples inventions de l’humanisme ». En effet règne ici une infecte dictature militaire, nantie de « tours radio » qui chapeautent toute la population. Etrangement, Maxime est insensible aux ondes de contrôle. Serait-il le seul à pouvoir être apte à la résistance ? Parmi une guerre perpétuelle et les colonnes de blindés, le personnage charismatique de « Pèlerin » lutte aux côtés de Maxime devenu « Mak », contre les « dégénérés, contre « l’Empire insulaire », la « dégénérescence de la biosphère », les « fascistes de l’Etat-major », qui pourrait tout aussi bien être communistes, si la censure soviétique ne veillait sur l’épaule des écrivains… La fin ouverte laisse peu d’espoir. Certes moins mythique que Stalker, L’Ile habitée est cependant un de ces phares de cette science-fiction intelligente qui rime avec dystopie (ou anti-utopie) en pensant peut-être au précurseur russe de ce dernier genre : Zamiatine[1]. Et en gardant l’œil sur nos nécessaires libertés individuelles et sur les portée de la connaissance, toujours trop menacées.
Eloge discuté de la vie divine de Philippe Sollers
& de sa « Guerre du goût ».
La « vie divine » de Philippe Sollers exige d'être reconnue à sa haute et juste valeur : « Le préjugé veut sans cesse trouver un homme derrière un auteur: dans mon cas, il faudra s'habituer au contraire ». « Il sera lu », dit-il de lui-même. Eh bien, bravo ! Ne vaut-il pas mieux être Sollers, en afficher l'ambition et gagner « la guerre du goût », plutôt que de jouer « le très bas[1]» Volontiers cabotin, le pape de Tel quel, le stratège de l’establishment des Lettres, le démiurge de L'Infini, mérite-t-il sa réputation, voire sa splendeur auto-octroyée ?
Qui est Philippe Sollers ? Grâce à sa consécration par la collection Les contemporains des éditions du Seuil en 1992, il serait devenu au moins l'égal de Claude Simon, de Ponge, de Handke et de Bernhard, de Gracq et de Duras, de Blanchot et Borges... Pour qui, comme votre serviteur, à vingt ans, a découvert Sollers avec le feuilleton en sept années de Paradis dans la revue Tel Quel, il est moins l'idéologue, le pape du « Telquelisme », le maoïste aux enthousiasmes pour le moins erronés, celui qui a tourné sept fois sa veste, que l'écrivain. Si l'on souligne encore les débuts fêtés tant par Mauriac qu'Aragon, la théorie absconse et tranchante, entre structuralisme et sémiologie, le voyage officiel dans la Chine de Mao (mais aussi son intérêt éclairé pour la culture chinoise ancienne), le catholicisme au parfum de scandale ou l'habileté des best-sellers, reconnaissons-lui un certain génie de stratégie de la connaissance et de la traversée du monde contemporain. Sans compter une réelle passion investigatrice pour des œuvres majeures qu’il n’a cessé de défendre et d’analyser, de Joyce à Sade, en passant par Dante et Casanova.
Les polémiques apaisées, pourrons-nous aborder « l'œuvre » en toute sérénité ? L'œuvre : miroir aux facettes nombreuses, réservoir de langues et de styles. Qu'on en juge: le presque proustien et rigoureux petit roman d'apprentissage d'Une curieuse solitude, l'aventure de l'écriture plutôt que l'écriture d'une aventure dans Nombres en marge du Nouveau roman, le fantasme d'encyclopédie historique critique et joycienne dans Lois, massif touffu sans ponctuation, terriblement abscons, qui se voulait intimidant d’intelligence, à peu près illisible… Enfin Paradis vint : opéra fabuleux, poème épique et lyrique, roman éclaté sans cesse rebondissant, examen clinique du monde contemporain, du moi et de la mystique, joyeux fatras où musicalité du langage et rigueur compositionnelle apparaissent tour à tour dans le massif compact d'un seul mouvement non ponctué. Cette assomption dans une écriture expérimentale aussi unique que pétillante et d’une richesse prodigieuse[2] risquait d’isoler Sollers. Alors le fin stratège conçut Femmes. Ce roman à thèses et à clés, un rien célinien, fragmenté, voire désordonné, en prise sur l'immédiat contemporain, fut soudain plébiscité par le grand public. Provocation qui associait les femmes à la mort, casanovisme affirmé, narration souvent classique, parfois autobiographique, autofiction, portraits d’amis et d’intellectuels, dont celui à peine masqué de Roland Barthes, si émouvant hommage, permirent de sauver cet opus de l’impression qu’un fatras bavard phagocytait le champ romanesque.
Mais pour qui ne serait pas encore convaincu de la maîtrise et de la sincérité affichée dans le roman autobiographique Le Cœur absolu, il y eut la prose supérieurement classique, concise, elliptique et succulente, à la Fragonard, dans Les folies françaises, la passion mystique et l'érotisme subtil de cette légende de l'écrivain amoureux qu'est Le Lys d'or. Il y a quelque chose de mystique chez ce romancier qui adule, voire idéalise les femmes qu’il choisit d’aimer, y compris au moyen d’une sexualité mi coquine mi bourgeoise. Même si l’examen des dérives du féminisme castrateur dans Femmes et l’intérêt passionné pour Sade laissent rêveur. C'est alors que nous relirons Sade contre l'être suprême, plaquette prétendument « censurée », selon le fantasme de son auteur. Identification suspecte au philosophe cruel des boudoirs? Ou essai critique plein de finesse ? Mais il est de bon ton d’aimer et de discourir de Sade. Est-il encore nécessaire de faire la « guerre du goût » pour défendre la légitimité de Sade qui, certes n’a pas à être censuré, mais à être remis à sa place : grand écrivain, analyste des ressorts de l’inhumanité de l’humanité, et cependant thuriféraire de l’inhumanité, de la torture…
Pourtant la Guerre du goût menée par Sollers est continue, toujours à reprendre, il faut sans cesse élever des stèles écrites à ses batailles et escarmouches puis les rassembler dans le jardin monumental (et à la française) d'un beau livre. Outre d'ardentes préfaces ou essais pour des éditions d'art, de Fragonard à Céline, de Rodin à De Kooning, de Sévigné à Genêt, ce sont des petits essais, des articles donnés au journal Le Monde. Le mot « article » paraît alors trop circonstanciel, déjà dépassé, sinon péjoratif. Mais là, Sollers excelle, il fait mouche, grâce peut-être à l'avarice de l'espace imparti. C'est une pensée en marche, une pensée d'éclaireur et d'avant-poste, d'attaque plutôt que de défense. Il suffit pour s'en convaincre de relire sa piquante et élogieuse préface aux Photos licencieuses de la Belle époque. Pêle-mêle, on va de Bordeaux à New York, de Mozart à Miles Davies, de Gongora à Nabokov, de Proust à Nietzsche... Compagnie fabuleuse, curiosité des lumières... Où justement les lumières sont souvent celles de leur siècle, et françaises. Sollers est complice de Voltaire, amoureux de Laclos, voluptueux du monde avec Casanova, philosophe avec Sade. Mots clés ? « Désir », « luxure », « paradis », « feu », « religion », « esprit »... La grande inquiétude de Sollers est que l'esprit des Lumières s'éteigne, que les grands livres disparaissent, soient confisqués par les loisirs programmés, qu'on les brûle comme des Rushdie, que ce soit par intégrisme économique ou religieux, ce en quoi on ne peut que partager sa foi militante. Il craint et pourfend le « politiquement correct », les lieux communs et les tyrannies de la « société du spectacle » dénoncée par Guy Debord, tout cela certes non sans user et abuser du cliché consensuel.
Ainsi, ces biographies subjectives et romancées de Vivant Denon, de Casanova, de Mozart, ou dernièrement de Nietzsche dans Une Vie divine, sont autant un examen du créateur emblématique qu’il n’est plus guère besoin de défendre, qu’une rêverie entraînante, qu’un autoportrait impressionniste au miroir du génie. On y trouvera moins ces grandes figures que Sollers lui-même, en un délicieux exercice de narcissisme, qui est autant d’une intelligence supérieure qu’ampoulé, creux, bavard, bourré de clichés sucrés. Nietzsche, se demande-t-il, approcherait-il Dieu ? Et Sollers, parmi tant de femmes qui sont ses personnages charmants, trop complaisants peut-être, utilisables à satiété pour les plaisirs d’un maître un rien sexiste, serait-il ce divin artiste de la langue?
Mais de L’Etoile des amants jusqu’à Trésor d’amour (son dernier roman paru), Sollers continue de cultiver un hédonisme enchanteur qui a quelque chose de stendhalien. On pourrait lui reprocher de se réfugier dans la rose tour d’ivoire des plaisirs charnels et intellectuels. Mais, outre sa critique bien sentie, quoique un peu trop redevable de la réduction facile au pétainisme, de « La France moisie », ses allusions aux libertés nécessaires de l’écrivain en font, quoique moins directement engagé que l’on aurait pu l’attendre, le signe de la préservation indispensable du goût de l’égotisme et des plaisirs raffinés dans un monde qui voudrait trop souvent les blâmer, sinon les éradiquer au moyens d’idéologies, politiques ou religieuses, délétères…
Certes, il a été l’objet, comme tout auteur parvenu à une certaine position dominante, à la fois commerciale, intellectuelle et éditoriale (chez Gallimard) de critiques, voire de pamphlets. Il suffit de penser au livre bien vigoureux de Pierre Jourde : La Littérature sans estomac[3]. C’est en tête de ce talentueux et nécessaire brûlot que figure Sollers sous le titre ainsi conçu : « L’Organe officiel du Combattant Majeur : Le Monde des livres et Philippe Sollers ». Cette dénonciation virulente d’une suspecte collusion éditoriale et journalistique a pris aujourd’hui quelque ride, puisque notre auteur n’est plus un pilier du supplément hebdomadaire du journal. Mais il faut avouer que la direction de la collection « L’infini » chez Gallimard n’a toujours pas permis l’éclosion de chefs d’œuvre infinis (ce dont hélas ne peut guère se targuer l’ensemble de la production romanesque française).
Pierre Jourde attaque non sans pertinence l’autopromotion permanente (mais on n’est jamais mieux servi que par soi-même et ses affidés) du maître, la propension à abuser d’une pensée « sans cesse annoncée » mais jamais réellement explicitée. Paraître poser les grandes questions sur le génie des écrivains et des artistes ne suffisant pas à y répondre. La pose du penseur se boursouflerait sans que le lecteur ait le moindre fin mot à se mettre sous l’intellect. « Edulcorer », « pages verbeuses », voilà quelques perles de la non pensée consensuelle et cultivée de Sollers selon Jourde… Jugez-en à travers cette perfidie : « Il est déjà, en soi, assez amusant de voir un notable des lettres et un homme de pouvoir se réclamer à tout bout de champ de marginaux et de poètes maudits ». Notons que notre époque française n’aime rien tant que la rebellitude confortable et institutionnalisée et que Sollers prend le soin de paraître loin au-dessus de l’arène politique en affichant une dédaigneuse et amusée (et encore une fois consensuelle) pose centre gauche. Pire, Jourde accuse : « Ce verbiage périmé fait de Sollers un écrivain définitivement daté. Vieilles mythologies, mots d’ordre, folklore intellectuel, propagande simplificatrice, obsession du complot : tout l’arsenal culturel, en somme, des dictatures ». Diantre, rien que ça ! La réjouissance pertinence de Jourde s’est-elle légèrement laissé aller à s’emporter dans les attendus de son exercice de style ? Il faut reconnaître que les génies encensés par le critique des guerres du goût et de l’Eloge de l’Infini, sont tous parfaitement reconnus, et qu’il n’a découvert personne dans le contemporain, malgré son intérêt pour Philip Roth, sinon lui-même.
Reste que Sollers (en parlerions-nous s’il n’en valait pas la peine ?) a du goût, la grande classe du goût. Il faut à ce polygraphe amoureux de Venise, reconnaître une voix, une musicalité personnelle et somptueuse parmi ses monologues d’esthète, ses douceurs romanesques, que d’aucuns qualifieront, au choix, de sublime ou de désuète. Il aime les plaisirs de l'intelligence et du sexe (comme ils peuvent aller bien ensemble!), des grands Bordeaux et du style. Sans nul doute, ce prosateur absolument virtuose de Paradis, ce fin commentateur du Paradis de Dante, sûr de sa valeur ou pétri d’une pathétique présomption, sait écrire un Discours parfait, il a une Vie divine. Vie au cours de laquelle il aura passé du culte de Mao, à celui du Pape, jusqu'à celui du moi, servitude volontaire, sous l'autorité d'un maître, de moins en moins dangereuse. Prodigieusement cultivé, il restera, malgré ses détracteurs, une énigme, semblable à nulle autre. Nous ne pourrons lui reprocher de compter parmi ses élus un écrivain du XXe siècle après J-C nommé Sollers : voilà qui est du meilleur goût.
Le Christ a été giflé, souillé. Ce n’était pas en Palestine, au premier siècle de notre ère, mais à Avignon, autrefois « Cité des Papes », le dimanche jour du Seigneur 17 avril 2011… Fut-ce du fait d’un artiste insultant, ou de la part du public, du moins d’un groupuscule qui s’évertua à frapper une photographie sous verre ? Alors qu'il s'agit dans le cas de ce Piss Christ d'un surgeon de la tradition du Christ aux outrages...
L’artiste s’appelle Andres Serrano et l’objet du délit, si l’on en croit les agresseurs, est une photographie représentant un crucifix. Le jeune homme aux bras tendus par les clous penche sa tête probablement couronnée d’épines, exsudant une intense lumière ivoirine et jaune. Alors qu’autour de la croix une aura rougeoyante, rubescente, inonde tout le format, parfois parcourue de petites bulles, comme de champagne. Indubitablement, c’est très beau, totalement extatique et mystique… Hélas, il s’agit d’un bocal d'urine. Car l’on s’est penché sur le titre : « Piss Christ ».
Qui est ce photographe ? Andres Serrano, d’origine hondurienne et afro-cubaine, est né en 1950 à New-York. Ses séries photographiques incarnent des problématiques autour du corps, du sexe et de la religion. « The Morgue », par exemple, montre des cadavres, comme des gisants, des cercueils aux contenus exhibés comme venus de la peinture des retables baroques. D’autres exhibent des sexes vieillis, des auto-fellations, des giclées de sperme, des excréments… Le « Piss Christ » voisine avec des Madones et des sculptures grecques elles-mêmes immergées dans ces luminosités orangées qu’il paraît réserver aux figures de la transcendance.
Il y a une réelle cohérence dans ce travail, autour des sécrétions, des liquides et des matières corporels : sang, voire sang menstruel, lait maternel, sperme et merde, par exemple lorsqu’il propose en ce dernier matériau son autoportrait… Tout ce qui nous nourrit, nous fait vivre, nous permet de se reproduire et de jouir, tout ce résultat du cycle vital que nous rejetons, en d’autres termes nos fondamentaux animaux qui, hors, hélas peut-être, le sale de la merde et l’obscène du sperme, ont été sacralisés chacun à leur manière dans les mythes, les religions, les sacrifices, les icônes de l’art et de l’éros, jusque dans la pornographie qui est une anti-sacralisation, ou, si elle se fait art raffiné, extase voisine de celle de Sainte-Thérèse statufiée par Le Bernin.
Que l’on soit choqué par de telles recherches esthétiques, pourquoi pas. Que l’on refuse de les acheter, d’aller les regarder, soit. Mais peut-on impunément détruire une œuvre d’art, même jugée grotesque, infâme ?
Un commando catholique est donc venu dans les locaux de la collection d’art contemporain Yvon Lambert à Avignon ce dimanche 17 avril pour marteler la photographie « Immersion Piss Christ » ainsi qu’un autre cliché, « Sœur Jeanne Myriam ». Deux visiteurs armés d’un marteau et d’une sorte de pic à glace les ont attaqués, brisant les vitres protectrices. Trois gardiens qui tentaient de s’interposer ont été menacés et molestés, avant que les agresseurs parviennent à s’enfuir du musée. La direction a porté plainte, tout en assurant que les œuvres seraient montrées dans cet état désastreux.
Selon l’AFP, ces censeursintégristes autoproclamés proviendraient de « l’Institut Civitas », qui se veut sur son site internet « une œuvre de reconquête politique et sociale visant à rechristianiser la France », militant pour « l’instauration de la Royauté sociale du Christ sur les nations et les peuples », et pétitionnant contre le travail d’Andres Serrano. Samedi déjà, une manifestation de « 800 ultra-conservateurs et jeunes intégristes» contraignit le musée à fermer. L’évêque d’Avignon, Monseigneur Cattenoz, qui avait demandé le retrait de la photographie, parla d’un cliché « odieux » qui « bafoue l’image du Christ sur la croix, cœur de notre foi chrétienne ». Rien que ça ! Ceci rappelant la polémique qui avait eu lieu aux Etats-Unis dans les milieux traditionnalistes au moment de sa première monstration, il y a trente-cinq ans…Il y eut bien sûr des cas semblables, comme la « Nona Ora » de Maurizio Cattelan représentant Jean-Paul II écrasé par un rocher, qui suscita l’ire des intégristes chrétiens… Tout cela au motif que ce « Piss Christ » est insultant envers les croyants, envers la foi chrétienne, envers le Christ. Ils se trompent. Plus lourdement que le rocher.
L’on sait qu’Andres Serrano fut élevé dans une stricte éducation catholique, qu’il se dit « chrétien », que sa maison est une véritable église avec lutrin et sculptures sacrées, que l’une de ses plus prestigieuses expositions eut lieu dans l’« Episcopal Cathedral of Saint John the Divine» de New-York. Sans même lui imaginer une vocation personnelle religieuse, l’on peut plaider la cause chrétienne de cette œuvre, même si, assénons-le, elle n’a pas besoin d’être ainsi défendue pour avoir le droit et le devoir d’exister en tant que liberté créatrice et interrogatrice…
Car dans quelle tradition s’inscrit ce « Piss Christ », sinon dans celle du « Christ aux outrages » ? Nos intégristes sont-ils si incultes en histoire de l’art et en théologie ? Nombre en effet d’œuvres picturales et mêmes musicales relèvent de cette dimension, dans laquelle les blessures infligées au corps du fils de Dieu, les instruments de la Passion (de l’éponge imbibée de vinaigre, à la lance, en passant par les clous…) sont listées et vénérées. Pensons au retable d’Issenheim (entre 1512 et 1515) de Matthias Grunewald, qui peignit par ailleurs un « Christ outragé », dans lequel le Christ en croix voit son corps entier percé d’épines, ses mains crispés par le clou, ses pieds sanglants, sinon pourrissants, sa bouche tordue par un filet de salive… Pensons à la cantate de Buxtehude (1637-1707) « Membra Jesu nostri » qui en sept parties pour solistes, chœur et orchestre se consacre successivement à la déploration et la gloire des pieds, des genoux, des mains, des côtés, de la poitrine, du cœur et de la face du Seigneur insultés depuis le jugement de Pilate jusqu’au Mont des Oliviers.
Ainsi, avec sa chrétienne icône, Andres Serrano œuvre dans la tradition. Le croyant comme l’agnostique pourront méditer sur la souffrance et la cruauté qui sont le lot de l’humaine condition. Sur celui que Dieu a envoyé parmi les hommes pour incarner, ressentir et porter nos blessures. Mépris, châtiment et pardon pour les tortionnaires, compassion pour la victime, voilà ce que doit inspirer ce sang qui rougeoie, cette urine jetée à la face du fils de l’homme qui vaut bien le vinaigre offert par les soldats romains… En une sorte de catharsis, l’œuvre d’art purge nos passions violentes, nos sadismes et nos provocations puériles. Enfin l’amour du Christ, par lui, en lui et pour lui, est sous la vitre, intacte ou saccagée, de cette photographie qui relève de l’art sacré autant que du scepticisme.
Cette œuvre serait-elle insultante qu’elle aurait le droit d’exister au motif que nombre de religions qui proclament chacune détenir la vérité et le seul Dieu, voire plusieurs, sont obligées, nolens volens, de coexister, d’accéder à l’œcuménisme, à la tolérance universelle. Sans compter que le blasphème, si blasphème il y a, ne peut en aucune manière entrer dans le droit des démocraties libérales et de la République où les pouvoirs spirituel, le religieux, et temporel, le politique, sont radicalement séparés. Implicitement, le droit au blasphème, qu’il s’agisse d’art, de caricature, de liberté de pensée et d’expression, est donc reconnu, à la seule réserve que le devoir de discrétion et de respect s’arrête à la porte des lieux saints et de culte. Faute de quoi la charia, qu’elle soit musulmane ou catholique, devrait ici s’appliquer, comme dans l’horreur pakistanaise…Même si l’on peut mieux comprendre, -cependant, entendons-nous bien, ni excuser ni permettre- l’iconoclasme de l’Islam puisque cette religion interdit la représentation humaine et divine. Alors que la Chrétienté a presque toujours favorisé et compris la création des images christiques, et que l’art contemporain, ici explicitement honni par ces séides de l’intégrisme probablement proche du Front National, retrouve un intérêt réel, et controversé, pour le sacré et la question de la transcendance.
Le rôle de l’artiste, de l’écrivain, de l’intellectuel, dignes de ce nom doit être, au-détriment d’une directe provocation adressée dans leur espace privé et cultuel aux croyants qui n’ont rien demandé, de provoquer la réflexion, de lutter contre les préjugés, de proposer des alternatives à des systèmes de pensée, si riches et raffinés soient-ils. C’est ainsi que leur liberté esthétique, conceptuelle et d’expression devient la garante de nos libertés à tous. Sans liberté, le respect n’aurait plus ni sens ni valeur…
Une fois de plus, hélas, voici le Christ figurant au Musée des scandales[1], conspué, frappé, martelé… Mais par ses troupes, par les catholiques extrémistes, minorité minuscule certes, mais qui n’a guère à envier à des talibans au petit pied… Qu’en toute modestie, ils fassent pénitence. Le Christ saura les pardonner. L’artiste les sauverait-il de la honte ?
Si le désir est parfois séducteur, il est loin d’être toujours réciproque. Malgré son exaltation, l’amour n’atteint alors pas son but rêvé. Il en est ainsi pour le narrateur de La Recherche. Depuis la rencontre de la « petite bande » sur la digue de Balbec, le jeune héros d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, a fini par faire son choix et devenir amoureux d’Albertine.Enfin invité dans sa chambre, il se voit refuser le baiser tant désiré.Nous sommes à la fin de la deuxième partie, parue en 1918, de La Recherche du temps perdu, cette vaste « cathédrale » romanesque du XX° siècle. Marcel Proust, qui a également écrit les essais de Contre Sainte-Beuve et le recueil des Plaisirs et les jours, a passé les dernières années de sa vie dans son lit à écrire son roman autobiographique, basé sur « l’édifice immense du souvenir ». Nous allons, à l’unisson du narrateur, nous pencher sur le visage d’Albertine qui le reçoit enfin dans sa chambre, auprès de son lit. En quoi cette rencontre amoureuse contrariée est-elle un moment clef du roman d’initiation qu’est À l’ombre des jeunes filles en fleurs ? Nous étudierons d’abord le portrait d’Albertine telle qu’en elle-même et vue par le narrateur, ensuite la dimension cosmique et artistique de son émotion, pour parvenir à l’initiation amoureuse, étape fondamentale du roman somme qu’est La Recherche.
Le lecteur attentif et averti connait déjà un peu le personnage d’Albertine. Avec un petit billet elle a dit « Je vous aime bien » à notre narrateur, mais nous la savons volontiers lunatique et il peu aisé de cerner ses véritables intentions. La dimension psychologique de cette quête amoureuse va trouver une acmé déroutante, lorsqu’elle invite son soupirant dans sa chambre du Grand hôtel, le soir, alors que sa tante l’a laissée… Pouvons-nous penser avec le narrateur « que ce n’était pas pour ne rien faire qu’une jeune fille fait venir un jeune homme en cachette » ? Pas si sûr, bien que l'argumentation paraisse judicieuse… Une fois de plus elle se montre aguicheuse, soucieuse de l’arrangement étudié de ses appas, de ses « tresses » « défaites », signe, à la Belle époque, d’une familiarité osée et invite érotique puisqu’elle le reçoit dans son lit. Attitude trompeuse qui ne s’appuie que sur l’importance accordée à la description prosopographique où seul son visage est mis en valeur par le rose et le noir… Son évidente sensualité se serait peut-être accommodée d’une approche prudente et délicate du narrateur, mais son emportement l’effraie au point qu’elle doive sonner et réduire à néant le rêve de son trop emporté galant, événement perturbateur dans ce cadre narratif, et passage de l'illusion à la réalité décevante. Pudeur de jeune fille où stratégie d’aguicheuse qui saura ainsi mieux ferrer le poisson ? Une fois de plus les personnages de la société proustienne sont faits de facettes nombreuses et ne se découvrent que lentement au long de La Recherche, au cours de laquelle nous apprendrons que les mœurs de la séductrice sont loin d’être innocentes, puisqu'elles sont, à l'instar de nombre de personnages de La Recherche, d'essence homosexuelle, soit saphique, en particulier avec Mademoiselle de Vinteuil…
Certes le narrateur n’a pas encore cette sûreté d’analyse psychologique que seul le romancier connaîtra. Il est trop aveuglé par son amour ; au point qu’il perçoive Albertine, non telle qu’en elle-même, mais telle que son désir la veut voir. Il s’empare du registre lyrique et épidictique pour faire l’éloge de sa beauté, quoique « trop rose » et « congestionné », blâme néanmoins réaliste pour lui sans importance. Ses sens, et plus précisément la « vue », terme d’ailleurs répété, sont à l’affut. En proie à la passion, il ne sait interpréter ce qu’il voit du visage d’Albertine qu’au bénéfice de son entreprise conquérante : de ses « couleurs », il allait « enfin savoir le goût ». Par cette synesthésie, inscrite dans une focalisation interne, il affirme sa sensualité au risque de ne pas tenir compte du libre arbitre de sa belle. Notre narrateur, plus persuadé que convaincu, malgré ses délibérations (« l’audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions » n’est qu’une vérité générale, un proverbe ici peu fondé), s’est-il assez interrogé sur les sentiments de celle qu’il doit d’abord respecter ? Sa fougueuse inexpérience le perd. Le lyrisme fait place à un soudain pathétique lorsque le bruit « criard » de la sonnette retentit, en une disharmonie qui est à l’antithèse de la prose poétique, à la chute de ce passage qui se clôt par un blanc, une ellipse. Mais son exaltation est l’occasion pour l’écrivain de nous emporter dans une dimension cosmique.
En effet, du paysage qui l’entoure au cosmos qui le dépasse, le narrateur fait une sorte de voyage qui lui permet de passer de la contingence et du particulier au divin et à l’art. Après la gradation ascendante de la course dans le Grand hôtel, la chambre paraît un sanctuaire où il ne perçoit que le lit et Albertine. Et si la « fenêtre » lui permet une topographie du paysage marin, c’est pour y associer des personnifications, comme « les seins bombés des premières falaises », qui sont des métaphores de ce qu’il fantasme du corps d’Albertine, sans oser se le dire vraiment. On peut alors imaginer ce que « la lune (…) pas encore montée au zénith » signifie lors de cette érotisation du paysage, ce qui montre combien la perception du narrateur est plus celle de son moi que du réel qui l’entoure.
Des « globes » de ses « prunelles » à l’orbe » et à la « sphère » du cosmos, il n’y a qu’un pas, vite franchi par la métaphore filée. Le rapport entre microcosme humain et macrocosme s’inverse. En une antithèse présomptueuse, la « vie immense » de son être dépasse celle « chétive » de l’univers. Ce souffle lyrique et cosmique est la conséquence du « torrent de sensations » (notons l’hyperbole liquide) produit par son entreprise érotique. Comme s’il allait dépasser son petit moi grâce à l’acte sexuel qui vise à la reproduction des générations, et grâce à ce bonheur qui lui donne une sensation d’immortalité (à l'instar de celui procuré par la madeleine trempée dans le thé), c’est bien Eros, et non un autre représentant du « divin » qui lui donne cette sensation d’intensité et d’invincibilité. Le chiasme, « le monde eût-il pu durer plus que moi, puisque je n’étais pas perdu en lui, puisque c’était lui qui était enclos en moi », montre que l’exaltation dionysiaque de l’éros permet de prendre possession du monde et de soi en une plénitude extatique. Mais cette dimension métaphysique, que l’on sait brève et illusoire, ne résiste pas au coup d’arrêt de la sonnette. Comment inclure alors en soi le monde, sinon par l’art ? La comparaison du visage d’Albertine avec les peintures de Michel-Ange (on devine la Genèse et le Jugement dernier de la Chapelle Sixtine) associée à la reprise de la métaphore filée des figures circulaires, du « vertigineux tourbillon » est par anticipation la possession du « fruit rose » et défendu, l’accession à l’Eden érotique. Mais aussi, puisque le narrateur se voit rejeté, la seule échappatoire à la contingence du désir des mortels. Seul Michel-Ange reste après l’extinction et la déception du désir, seul l’art de l’écriture proustienne permet de reconquérir cette intensité affolante du désir, en son « temps retrouvé », dans toute sa puissance et beauté. Il faudra plus tard l’écriture de La Recherche, donc l’art, pour y parvenir. Sans le savoir encore, le narrateur emmagasine les expériences initiatiques qui fondent les étapes de son vaste roman.
Marcel Proust illustré par Van Dongen, Gallimard, 1947.
Photo : T. Guinhut.
La brusque chute pathétique après cet emportement sublime marque en effet la fin, ou presque, du premier séjour à Balbec, voire la fin de l’aventure avec la « petite bande ». La saison des « jeunes filles en fleurs » s’est refermée. Le narrateur croira ne plus aimer Albertine. Cette initiation à la coïncidence du désir et de l’amour, cette trop brève initiation à l’acmé de l’être humain frôlé par les ailes conjointes d’Eros et de Cosmos est aussi une leçon de civilité et de comportement amoureux. N’écoutant que la violence de son désir (« je me jetais sur elle pour l’embrasser ») il ne tient pas compte de celui de l’autre. La tyrannie du désir masculin (ce « feu intérieur », métaphore de la passion qui le tient et qu’il croit déceler en elle) fait de l’autre une proie, quand il doit rester libre. L’amour se doit d’être séducteur, prudent, délicat, ce qu’il n’a pas encore compris. Qui sait si ainsi Albertine se serait offerte ? Il ne suffit pas de rêver l’amour, mais de l’apprendre, et d’apprendre à l’offrir. Ainsi se devine une dimension morale.
Le roman psychologique se double donc, au moyen de ce passage sommital, de ce tournant romanesque, d’une supplémentaire dimension initiatique. À Balbec, entre découverte d’un nouveau « pays », de l’amitié avec Saint-Loup, du soupçon pas encore perçu du monde des homme-femmes » incarné par Charlus, de l’art et de l’artiste en la personne du peintre Elstir (d’ailleurs ami des jeunes filles) et l’approche de la « petitebande » parmilaquelle il choisira Albertine pour tenter de passer des amours adolescentes à l’amour adulte, nous sommes dans un roman d’apprentissage. Dans la tradition renouvelée de l’Education sentimentale de ce Flaubert que Proust admirait.
C’est d’ailleurs dans « À propos du style de Flaubert » que l’écrivain affirmait : « Seule la métaphore peut permettre l’éternité du style ». Ce rendez-vous amoureux ambigu et raté ne serait qu’une anecdote banale si la phrase proustienne ne le changeait en expérience à la fois intensément érotique et cosmique. Sensation, art de l’écriture et ekprasis michelangelesque confluent en une prose fabuleuse que le narrateur ne maîtrise pas encore. Seul Proust saura inclure ce baiser refusé par Albertine dans l’immense baiser accepté par l’éternité de l’art que devient La Recherche. Heureusement notre cher et malhabile narrateur parviendra à ses fins dans La Prisonnière : Albertine lui donnera d’autres baisers que celui que sa mère lui avait également refusé au début de Du côté de chez Swann. Hélas, il découvrira encore plus la duplicité de la jeune fille… À ce suspense romanesque, s’ajoute un roman de société qui lui fera découvrir la duplicité générale. De Sodome et Gomorrhe au Temps retrouvé, Proust invente ce roman-somme qui, aux côté de l’Ulysse de James Joyce ou L’Homme sans qualités de Robert Musil, change la face du XX° siècle…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.