Catedral de Siguenza, Guadalajara, Castilla La Mancha.
Photo : T. Guinhut.
Juan Francisco Ferré :
Providence du lecteur et Karnaval capitaliste ?
Suivi par Juan Filloy : Op Oloop.
Juan Francisco Ferré : Providence,
traduit de l’espagnol par François Monti,
Passage du Nord-Ouest, 640 p, 25 €.
Juan Francisco Ferré : Karnaval,
traduit de l’espagnol par Inés Introcaso et Brigitte Jensen,
Passage du Nord-Ouest, 621 p, 24 €.
Juan Filloy : Op Oloop, traduit de l’espagnol (Argentine) par Céleste Desoille,
Monsieur Toussaint Louverture, 256 p, 18,50 €.
Comment faire son Grand Roman ? Sinon en projetant sur la trajectoire d’un alter ego le retable baroque de nombre d’images du monde et de fantasmes universels. La recette parait simple ; au risque du narcissisme et de l’explosion désordonné des thèmes et des strates culturelles. Nous avons cru ainsi nommer la tentative esthétique de Juan Franscisco Ferré (né à Malaga en 1962), fantasmant le roman total avec son Providence et brassant la satire dans Karnaval ; dont le burlesque n’est pas loin de celui d’un autre romancier de langue espagnole, cette fois argentin : Juan Filloy, détenteur de l’ambitieux et dérisoire Op Oloop.
Providence est très vite un livre intrigant, bavard autant que riche, comme une sorte de météore de poids, plutôt bien ficelé. Car ce ne sont pas les ficelles qui manquent : allusions souterraines à un grand écrivain culte et occulte -Lovecraft pour ne pas le nommer- histoire de se donner un parrainage édifiant, ironie haute en couleurs envers les « vertus du capitalisme béni » histoire de se poser en trop facile moraliste économique, mythe faustien pour la caution profondément philosophique, et satire du cinéma hollywoodien pour l’inscription mode dans l’air du temps, sans compter les épices érotico-pornographiques pour se la jouer coquin et transgressiste… On hésite alors entre le défi au Grand Roman Américain brillamment relevé par un écrivain espagnol et la pantalonnade bourrée de clichés mis en scène avec art. Le fourre-tout parait parfois somptueusement réussi, parfois aussi flapi qu’un collage qui se décolle…
Pour peut-être y réaliser une projection biaisée de son auteur, et comme pour exorciser son homonyme politique, le narrateur se nomme, Alex Franco. Cinéaste plus ou moins d’avant-garde, il voit son film sélectionné puis dédaigné à Cannes où il rencontre une superbe sexagénaire qui lui ouvre autant son lit que la parfaite réplique artificielle du corps de ses vingt ans, en lui proposant un contrat cinématographique prometteur et mystérieux. Jusque-là, malgré le ton -un peu trop jeune frimeur- et des scènes superfétatoires avec des entraîneuses louches, et en passant par la rencontre d’un étrange tentateur nommé El-Razed qui lui propose -en une scène splendide- de changer sa vie grâce à « des opportunités exclusives », puis « le succès », le roman parait plus que prometteur. D’autant que le scénario qu’il se doit de mener à bien postule l’existence d’un jeu vidéo nommé « Providence » qui serait plus addictif et plus dangereux que le terrorisme du 11 septembre. L'on a compris les nombreuses allusions à l'écrivain Lovecraft[1]…
Le principal reproche que l’on peut légitiment faire à cet opus est la disproportion entre les ambitions parfois hautement relevées du roman gothique, du roman total et celles de la pauvrette satire à peine convenue du milieu cinématographique et surtout du roman universitaire (ou campus novel). Dans la ville américaine de Providence, entre quelques cours sur l’histoire du cinéma et sur Les Dents de la mer, un brin prétentieux et prétendument provocateurs, qui lui valent l’inimitié de ses étudiants, notre Alex Franco, professeur invité par le biais de ces méphistophélétiques commanditaires, passe son temps à vaguement brasser son ennui. Dans sa maison de location couverte de posters procommunistes, il consomme une drogue nommé « Blue moon » qui lui est mystérieusement fournie, couche avec toute jeune femelle qui bouge à sa portée, en un puéril sex movie. Les scènes sexuelles sont hélas d’une platitude à faire bailler un érotomane : des dizaines de pages alignées de coucheries de hasard et sordides, sans intérêt aucun, que (non par pudibonderie) l’on se refuse à cautionner ;même s’il appelle sans nécessité ses vulgaires partenaires des « muses »En cette piètre satire des moeurs, jusqu’à une sodomie vexatoire, il n’y a aucune extase, aucune nécessité dramatique, à moins que les Noires et Noirs puissent être associés à la résurgence d’un racisme venu de Lovecraft et dépassé…
En oublie-t-il le projet de film qui lui a été confié, à partir d’un scénario à retravailler, autour d’un écrivain russe, auteur de « Cristal liquide » et d’un jeu vidéo justement nommé « Providence », comme la ville où Resnais tourna son film, comme la ville où écrivit Lovecraft, comme celle où il doit enseigner pour préparer sa création et servir d’on ne sait quelle tête de pont pour une organisation secrète complotant dans l’ombre : « une conspiration pour imposer le monde virtuel au monde réel ». D’où l’impression un peu facile de se trouver aux lisières des théories du complot les plus poisseuses de ridicule ainsi que des romans paranoïdes, mais autrement complexes de Thomas Pynchon.
Le conglomérat romanesque prend de l’épaisseur avec les lettres d’un mystérieux Jack Daniels qui l’entretien d’une « Eglise écarlate » et de son « application rigoureuse du sentiment orgiastique vital », sans que notre anti-héros en prenne de la graine avant qu’il ne soit trop tard. Et lorsqu’un de ces étudiants lui confie un manuscrit déjanté, évidente mise en abyme du roman : « une constellation d’histoires reliées par des personnages, des éléments ou des images». Qui sait si ce fragment fantasmatique mettant en scène un Lovecraft meurtrier en série en fait partie ? A moins qu’il s’agisse d’une « biographie filée et irrévérencieuse » fomentée par notre velléitaire Alex…
Entre science-fiction et fantastique, ce capharnaüm fascinant peut être compris comme les étapes hallucinées, entraînant souvent la déception, d’un jeu, dont les « niveaux » sont ceux du roman : « une monstrueuse page web, un jeu vidéo maléfique », qui devient parfois « Providenz », comme pour faire écho à eXistenZ, cet excellent film de David Cronenberg. Providence est une ville, un film qui ne verra peut-être jamais la lumière, un jeu-vidéo sournois et apocalyptique, un être-là, un désir, une peur. Les divers niveaux de lectures parviennent à multiplier l’intérêt pour cet étrange habitant de la borgesienne bibliothèque de Babel. Ce dont la préface du grand Julian Rios se fait l’écho, quoique en paraissant un peu manquer et hyperboliser son objet. Le postmodernisme de Ferré est bien sûr flagrant, jouant avec les références métafictionnelles, les réécritures renégates des grands mythes, depuis celui de Faust au petit pied jusqu’à celui de Cthulhu, le dieu plus qu’ancien de Lovecraft, prêt à ravager un gratte-ciel par le feu, avant de ravager le monde entier, en s’infiltrant dans une « Confrérie des amis du crime organisé » et dans un jeu vidéo : « Le nom secret de la Jérusalem du futur (…) est PROVIDENCE. Ce paradis de l’esprit a un prix élevé : le corps. Le condamner afin de sauver l’esprit est un des objectifs les plus élevés du jeu. » L’initiation aux démons de l’Amérique, à la grotesque quincaillerie apocalyptique cinématographique -parodique ou désirée ?- est finalement sans pitié.
Quel est alors le degré de réalité où évolue Alex Franco ? Tout cela n’est-il qu’un artefact dû à sa drogue, que les facettes éclatées du diamant de la création littéraire, qu’une collection de fantasmes, qui vont de la haute dignité faustienne au bas prurit adolescent entre coucheries et jeu-vidéo ultime ? A moins qu’il devienne un « réseau neuronal artificiel »… Le roman est alors comme un cerveau réalisé, exposé en ses pages excellentes et médiocres, assurant après le long orgasme de la création, la survie science-fictionnelle de son créateur. Si Providence est un échec, une allégorie de la condition humaine et de ses ambitions frustrées, il est de toute évidence plus exaltant que cent réussites.
À moins que son Karnaval, dans lequel « DK», ex-directeur du Fonds monétaire international (on aura compris l'allusion) prépare son Grand Soir, soit la satire explosive attendue... « Le dieu K », qui n’a pas grand-chose de kafkaïen, est bouffi de toute-puissance, y-compris sexuelle, y-compris jusqu’à la certitude de son impunité astronomique. Las, la rencontre avec une modeste femme de chambre dans laquelle son sexe se serait faufilé en toute innocence, signe sa descente aux enfers de l’impuissance sexuelle et politique. C’est farfelu en diable, comme lorsque son épouse, Nicole, lui propose, en guise de soin physique et psychologique, une cérémonie d’exorcisme se soldant par une anale excrétion d’œufs multicolores. L’économiste socio-démocrate, alias « Dionysos K », s’imagine être le héros d’une tragédie grecque (d’où vient le mot carnaval via les dionysies), fantasme l’abolition de la propriété privée, écrit aux grands de ce monde, Obama, Sarkozy, Lady Gaga, Chomsky et autres économistes. Scènes homosexuelles, zoophiles, parodies de divers écrivains, entre Sollers et Houellebecq, le fourre-tout du tout contemporain fait rire et cependant fatigue rapidement son lecteur. La concision n’étant pas le péché mignon de Ferré, le monstre, qui se veut « orgie effrénée » et « Theatrum Philosophicum », accouche d’une poignée de lubriques souris, d’autant que le roman use et abuse avec inconscience de la caricature d’un « capitalisme totalitaire » honni et cependant précieux lorsqu’il est libéral[2].
Totalement loufoque ce Op Oloop… Le titre de l’Argentin Juan Filloy tient on ne peut mieux sa promesse : avec un nom pareil, le personnage éponyme est excentrique à souhait, à son corps défendant. En effet, il brille d’abord par sa mesure, sa rigueur, sa « méthode » par lui réputées infaillibles pour bien conduire sa vie vers « l’art supérieur d’être un homme ». En bon statisticien finnois, il mesure au millimètre son temps et ses actes, épouvanté par le moindre accroc. Hélas, des irritations inopinées, un modeste incident de la route, le font déjanter. Jusqu’à faillir être assassiné, jusqu’à entraîner sa fiancée Franziska malgré l’opposition de son père qui « préfère la voir se morfondre, hâve et languissante, dans les souffrances du délire virginal, que de laisser s’épanouir les fleurs du désir ancestral sur ses joues et ses seins ». Conduit par un style baroque époustouflant, ce roman hors normes est animé d’une écriture ampoulée, alambiquée et néanmoins entraînante, riche d’allusions culturelles, voire mythologiques. La langue de Filloy et de son personnage, un rien désuète, est absolument désopilante, pétrie d’ironie surréaliste, sinon d’un zeste de jeu oulipien. L’acmé du suicide de cet anti-héros aux prétentions hyperboliques est une satire des ambitions humaines, puisqu’il constate « l’échec retentissant de l’amour » et découvre « la face cachée de la vanité ». Une fois de plus les éditions Monsieur Toussaint Louverture nous révèlent une œuvre singulière, un roman philosophique et ludique interdit en 1934 pour pornographie. Ce journal testamentaire d’un excentrique intellectuel passablement libidineux a été commis par un auteur lui-même plus qu’insolite. Juan Filloy fut arbitre de boxe et centenaire (1894-2000), juge et polyglotte, ami de Borges et auteur de vingt-sept romans aux titres de sept lettres qui impressionnèrent Cortazar. Vite, que l’on traduise encore de ces bijoux étonnants !
Isaac Babel : Œuvres complètes, traduit du russe par Sophie Benech,
Le Bruit du temps, 1312 p, 39 €.
Voici une découverte de poids, de charme et d’horreur rouge, qui n’est pas sans laisser planer une grave interrogation éthique. Certes, nous connaissions déjà Cavalerie rouge[1] et les Récits d’Odessa[2], mais les mérites de cette édition, dont le papier ivoire et le format soigneusement relié écartent tout danger de concurrence par la lecture sur IPad ou Kindle, sont sa dimension encyclopédique, enrichie de préface et de notes, sans compter sa traductrice fervente. Isaac Babel (né en 1894) n’est pas un romancier, mais un prolixe et néanmoins perfectionniste polygraphe, un styliste fabuleux au cœur de la démesure bolchevique et stalinienne.
Dès le cycle autobiographique, jusque-là éparpillé chez divers éditeurs en français, nous voilà pris par le charme de sa prose, qu’il s’agisse de L’histoire de mon pigeonnier ou du Journal pétersbourgeois, par ses souvenirs d’enfance, comme lors d’un voyage sur la Volga : « nous revenions chez nous dans cet état d’âme attendri et exalté que peuvent susciter cette contrée extraordinaire, le jeunesse, la nuit, et les anneaux de feu se liquéfiant sur le fleuve » (p 124). Outre le scénariste prolifique (pour Eisenstein), le dramaturge et l’essayiste, ce sont bien sûr les qualités stylistiques qui emportent l’adhésion. La forme brève et son bonheur culminent dans les choses vues des Récits d’Odessa et des Récits odessistes, pleins d’humanité, à l’écoute du petit peuple, et surtout dans cette juxtaposition des tableaux qu’est Cavalerie rouge : éclats journalistiques, narratifs et descriptifs, qui prennent la dimension de l’épopée. Où le styliste amoureux des mots et des images frappantes, charmeuses, insolites, brille sans cesse, épiçant ses textes d’expressions populaires ukrainiennes ou venues du yiddish (Babel était Juif) et de néologismes, d’où le défi relevé par la traductrice.
Mais l’on sait que l’épopée, semée de crimes, a souvent tendance à exalter les héros -ici « rouges »-, une nation, une idéologie. D’où l’interrogation du lecteur devant ce qui est une adhésion passionnée de la part de notre prosateur qui probablement travailla comme traducteur pour la Tcheka, cette délicieuse police politique qui, à partir de décembre 1917, permit à 140 000 personnes de périr sous la Terreur rouge[3] : « Et nous sommes partis en direction du crépuscule héroïque. Ses rivières bouillonnantes se déversaient sur les serviettes brodées des champs de paysans. » (p 531). Rivières bucoliques ou rivières de sang ? Ne reculant pas devant l’exposition des violences sordides, inhérentes à toute guerre revancharde et impérialiste, comme l’exécution d’un moine profiteur et espion, la prose poétique de Babel est aussi suggestive qu’au fond désespérée, voire empreinte de sadisme, « en proie à une exaltation morbide » (p 537). Etre un observateur aussi précis, est-ce prendre plaisir aux exécutions sommaires abondantes où les dénoncer sans pathos ? Car il confie : « La chronique des crimes quotidiens m’oppresse sans répit comme une malformation du cœur. » (p 530). Au-delà des lieux communs de la littérature de guerre, les instantanés sur les croyances et les exactions religieuses du peuple, sur la vigueur cruelle de la soldatesque et sur la certitude tyrannique de la hiérarchie militaire, sont nombreux. Passionné qu’il était de Flaubert et de Maupassant, Babel fait preuve d’un réalisme inattaquable et d’une acuité sans pareille de la notation. On sort de cette prose, si talentueuse pourtant, écœuré par la violence et la vilénie de la race humaine que la révolution et la guerre permettent de laisser jaillir jusqu’à l’absolu quotidien du mal. Ce qui ne manqua pas de susciter de violentes critiques : était-ce là une façon correcte de présenter l’héroïsme rouge ?
Quant aux Récits d’Odessa, ils révèlent la curiosité de leur auteur, voire sa passion pour les brigands, pour les aventuriers de la démence politique qui se jouait depuis la révolution de 1917, et dont il se sentait solidaire : des ouvriers occupent un monastère, des Anglais viennent commémorer le souvenir de Lénine… On y trouve bien sûr la dénonciation des pogroms, les marques de l’antisémitisme récurrent. L’écriture sensuelle est d’un esthétisme qui peut paraître déplacé devant de telles scènes qui pourtant révulsent l’écrivain.
On ne peut que se demander comment Babel put survivre aussi longtemps dans le régime communiste, entre les monstres léninistes et staliniens de la Tcheka. La façon réaliste et colorée dont il décrit les exactions de l’armée soviétique au cours de la campagne de Pologne de 1920 dans Cavalerie rouge aurait pu lui valoir aussitôt condamnation. Que l’on se rassure, l’erreur sera bientôt réparée : c’est en 1940 que le NKVD l’arrêta, le tortura, l’assassina, confisquant ses manuscrits depuis disparus où l’on lirait peut-être son intime conviction, d’où des Œuvres complètes toujours incomplètes…
Ses livres eurent du succès dans les années vingt. L’écriture de Babel est en effet fascinante, explosives d’images. On se surprend à être ravi par la sensualité visuelle de son style aux phrases souvent brèves, y compris dans les pires moments de la guerre civile entre Rouges et Blancs, qu’il met en scène avec une apparente légèreté, d’autant plus efficace et inquiétante. Ecriture très colorée, très rouge, d’une esthétique envoûtante : « un ruisseau écumant d’un rouge corail a jailli de sa gorge ». (p 590) Rouge éthique sûrement bien reçue en ce havre du communisme, mais bien moins envoûtante pour le lecteur que nous sommes…
Que pensait vraiment Babel du régime communiste ? L’on sait qu’il fut un admirateur romantique de la révolution de 1917. En était-il un propagandiste infatigable ? Dans son Journal pétersbourgeois, autour de 1918, il dénonce la paresse des soldats de l’armée rouge ou l’état du chômage, laissant transparaitre d’indulgentes critiques : « La justice est arrivée. Elle a été mal instaurée. » (p 159) Ce au sujet d’une usine d’acier. Mais sur le régime lui-même, qui ne dit mot, au moins consent. Dans les années trente, il commence d’écrire un ouvrage sur la « collectivisation » : « Avec la guerre civile, c’est l’un des plus grands monuments de notre révolution » (p 1270). Merci de cette allégeance à la collection des tyrannies totalitaires ! Mais qui sait si ses manuscrits disparus lui rendraient justice ?En effet, le seul récit paru (en 1931) dresse un tableau peu flatteur, même si le pouvoir a pu -ou non- le lire comme un rapport sur la stupidité des paysans : « il a collectivisé Voronko en vingt-quatre heures… Il a mis neuf fermiers à l’ombre… Le matin, ils devaient partir pour Sakhaline. » (p 921) On les retrouve pendus plutôt que de rejoindre le goulag… Babel, prenait bien conscience du désastre. Mais un peu tard. On ne s’étonne guère qu’ils ne fusse plus en odeur de sainteté auprès des sbires de Staline.
Ses convictions, son amour immodéré pour la Russie et pour la langue russe l’empêchèrent de prendre le chemin de l’exil, alors qu’il put voyager à l’étranger, dont la France. Sous Staline, se taisait-il pour continuer à vivre, à écrire en secret, louvoyant comme le compositeur Chostakovitch entre son intégrité créatrice, son instinct de survie et son quand à soi moral, voire son fatalisme ? Au lecteur de s’interroger sur une éthique politique qu’à la place de l’écrivain il eût bien eu du mal à affirmer au péril de sa vie. Babel ne critique pas le régime, au contraire, même s’il n’en semble pas non plus un absolu panégyriste. En témoigne en 1934 son « Discours au 1er Congrès des écrivains Soviétiques » (p 1031) où les écrivains doivent être des « ingénieurs des âmes ». Malgré l’humour, c’est un éloge obligé de Staline : « Regardez comment Staline travaille ses discours, comment sont forgés ses mots peu nombreux, combien ils sont musclés ». Ce à quoi répondait dès 1933 Mandelstam dans son « Ode à Staline[4]»: « Il a des doigts épais et gras comme des vers / Et des mots d’un quintal précis comme des fers ». Malgré l’allégeance que l’on espère forcée au « goût bolchevique », Babel parvient peut-être à affirmer son esthétique en passant sous les fourches caudines du réalisme socialiste : « la vulgarité c’est la contre-révolution » ou « notre tâche c’est d’ennoblir les mots ». Etait-ce une façon voilée d’émettre des doutes et de mettre la puce à l’oreille de son auditeur complice ? A la veille de son exécution, se demandait-il si le stalinisme avait tué les promesses du communisme, ou s’il résidait in nucleo dans cette idéologie mortifère ?
Dans sa « Lettre ouverte aux écrivains soviétiques[5]», Mandelstam, en 1929, fulminait : « la Fédération des Ecrivains soviétiques s’est révélée être un poste de police ». Il allait être bientôt écrasé, suite à son poème satirique contre Staline. Babel, plus prudent, n’en fut pas moins la même victime de cette orwellienne « Police de la Pensée[6]» qui sous des formes sans cesse renouvelées n’a hélas pas fini de nous menacer.
Cañon de Balces y Monte Perdido, Sierra de Guara, Alto Aragon.
Photo T. Guinhut.
Le Passage des sierras
et autres récits pyrénéens et espagnols.
Prologue.
I Un état libre en Pyrénées.
II Vihuet, une disparition.
III Le Passage des sierras.
IV Une mort en Cotiella.
III
Le Passage des sierras.
Coupant le cordon ombilical du pays maternel, je m’élançai dans le névé glacé de la pente espagnole. Vers quelles aventures de la vision, de la pensée ? Vers des plateaux gonflés de bubons, ravagés de lits d’érosion, vers des falaises cannelées, des gorges rainurées, des scintillements de lointains sud. Peu de marcheurs avaient choisi ce côté. Parmi des pentes rocheuses, des alpages désertiques, je trouvais des vagues et des flèches de calcaire étranges, d’une beauté lunaire, où je n’osai poser la main tellement elles étaient acérées. Des ruisseaux naissaient et s’interrompaient. Des chardons faméliques se desséchaient parmi une herbe d’anémie. En début d’après-midi, je débouchai à l’aplomb du canyon d’Ordesa. Au bord duquel un troupeau de brebis et son berger paraissaient un semis de pollen blanc sur l’herbage. Je ne m’arrêtais qu’un instant au refuge de Goritz, pour boire une boite sucrée et demander renseignement quant à une certaine cabane que j’avais surprise sur ma carte. Bientôt je vis s’élargir la courbe du canyon qu’alimente la cascade de la Colla de caballo. Et, méprisant le sentier boulevard du fond du cirque, je glissai sur le côté pour m’aventurer entre deux étages de falaises, sur la Faja de Pelay.
Très vite, d’animée de promeneurs, la Faja se fit austère et théâtrale, étonnante cage de résonnance entre les colosses des parois et les profondeurs des sapinières. Sur ce balcon piqueté de points noirs, parmi le fil d’un sentier perché entre deux immenses tabliers rocheux, troué d’aplombs vertigineux, bruns et verts, je me faisais peu à peu une image de femme qui, à ma rencontre courait la montagne.
Je la voyais grande, un short chamois au-dessus de ses longues jambes, une poitrine aussi forte qu’émouvante sous la chemise scout. Et surtout, à l’aplomb magnétique du visage, cette lèvre supérieure bombée qui légendairement traversait mes songes et ma biographie… Je lui dessinais et gonflais de longs cheveux bruns, moussus et attaché sur la nuque. Sans compter un nez légèrement retroussé sur le frémissement des narines, une peau de suave pain d’épice, des yeux piquants et noirs, souvent inquiets, agités, cherchant, à la mesure de leur quête ardente, des objets passionnés, de grands projets sauvages et doux…
Evidemment, je ne croisais rien de tel sur le sentier de la Faja, parmi les flammes blanches de ses falaises, les verts de ses gouffres et les bois torturés de ses pins. Aurais-je croisé la silhouette qu’avait peinte mon rêve que je n’aurais eu ni le temps ni l’adresse de la retenir. C’était bien le fruit d’une insondable et ridicule idéalisation romantique, à peine digne du plus conventionnel roman rose de cinéma. Car si peu crédible. Pas à mon aspiration, pas à mon désir, pourtant. De bonne foi, en une compensatoire séquence, je la voyais fouler les rocs de la Faja, et me rencontrer. A ses yeux, j’aurais pu offrir ce nid d’édelweiss dans le dévers caillouteux…
Sous un dévalement d’eau claire, je pus remplir ma gourde. Et marcher encore une heure attentive avant de toucher les rondins dont ma cabane était faite. Ce n’était pour deux ou trois personnes accroupies qu’un fruste abri, largement ouvert sur une clairière de conifères et sorbiers des oiseleurs aux baies rouges penchés sur l’abîme du canyon. Ce serait bien suffisant pour coucher un solitaire qui dormirait avec le respiration des fossiles d’oursins et de mollusques pris dans les roches rousses et claires des cirques et des gradins environnants jusqu’au Mont Perdu. Sur le gazon du songe d’une nuit d’été, j’attendis que les cuivres montent aux couleurs de la Fraucata, rugueuse et verticale falaise séparée de mon belvédère par la gorge cendreuse et comme vue de parachute.
La nuit venue, je me couchai sous l’écorce de mes rondins et contre ma naïve fiction. Dans un souffle qui happait, en même temps que le sommeil de tant d’enjambées, la jambe subtile et la lèvre supérieure bombée du fantôme de mes pensées, je la nommais Karina. Sous les deux mille étoiles violemment visibles, je croyais ingérer aux yeux de Karina une aspiration à d’autres mondes. Ces yeux agités de l’inquiétude de la passion, de l’appétit de la connaissance et d’une farouche liberté. Sûrement, avec elle, que je créais étrangement idéale, ma semblable, même à mes dépens, ma double, ma sœur sensuelle et solitaire, sensible et curieuse, cependant si différente, si irréductiblement elle-même pour justifier l’allant et la poursuite de ma passion autant intellectuelle qu’érotique, j’aurais pu marcher pendant des années, que dis-je des ères géologiques entières, parmi le renouvellement des sierras.
Je ne me réveillai pas avec le corps satisfait de mes rêves près de moi. Mon lecteur -ou ma lectrice qui peut-être en Karina se reconnaîtrait- me fera justice en m’accordant d’être resté raisonnablement serein devant ce peu de porosité que nous connaissons entre le rêve et la réalité.
Cependant, la réalité du matin n’avait rien d’indigne : canyon d’ombre, hauteurs poreuses d’avec la matière claire et bleue du ciel, isards soudain venu visiter mon campement, tourelles de calcaire ivoire et velours des sapinières insondables dans l’ombre encore. Face à ma contemplation, là-bas, la lumière du jour traversait pour les rendre presque transparentes les parois de la Brèche de Roland qui, hier, avaient consenti à me laisser passer sans tempête.
Sur la Faja, une fois jeté le sac sur mon dos, les marcheurs commencèrent d’affluer, jusqu’au refuge, vitres brisées sur le sol, son mirador ouvert sur les pointes bleues et ocres du massif de la Tendenera. Mais une fois rejoint la gouttière pierreuse et ascendante du sentier des chasseurs, parmi les squelettes dansants des pins morts, les raides traces pierreuses, éprouvantes, les à-pics et éboulis mêlés, j’eus la sensation de retrouver cette fureur de découverte personnelle qui me guidait aux premières sierras. Irrésistiblement, Karina était mentalement et fantastiquement en ma compagnie lorsque je pris pied sur la crête de Diazas. D’où un autre panorama de vallées et de monts indigo m’attirait dans l’orbite tournoyante des sierras giflées de lumière.
Ce fut une longue descente de larges lacets poussiéreux où pour la première fois je me frottais à ces genets épineux que l’on nomme ici « erizon » et dont le coussinet est gonflé des cruelles défenses de l’animal rétracté sur lui-même. Passé une chapelle dans une éclaircie des forêts, puis un pont rugissant, je pus observer à une terrasse de bar de Torla qu’un groupe de gamines espagnoles n’allait pas jusqu’à compter le visage de Karina. Je n’en avais pas moins d’application à observer les formes du village, ses ruelles, son clocher rustique contre l’arrière-plan massif des falaises d’Ordesa. Mais, me dis-je, je n’étais pas là pour faire du tourisme. Et enfiler des perles mollement pittoresques, avec une midinette fictionnelle au bas du cervelet ! La courbe de la route, qui n’échappais de la banalité que par ce que je collais d’hispanité aux verts des prés de la vallée, me fit glisser jusqu’au bourg de Broto où l’hôtel Pradas me fournit l’antithèse de l’abri de rondins : lambris vernis, tentures et courtepointe fleuries composaient une chambre où j’aurais tremblé de frôler le bleu des veines sous les seins de Karina.
L’inconnu des cartes commençait là. Des traits reliaient des points nommés sur des ombres. Comme sur le délicat dessin veineux où j’aurais voulu lire le battement de mon destin, je devais me confier à une manifeste imprécision, à un flou filigrané de vagues et minces cours d’eau, peints de verts poussiéreux et ponctués de villages aux noms musicaux, mais ne me renseignant en rien sur leurs qualités, importance ou ravitaillement. Sans compter une présence humaine à mettre en doute.
Trujillo, Extremadura. Photo T. Guinhut.
Vers le sud, puis vers le sud-est, je marchais toute la journée, d’abord sur la route. De son clocher, neuf et sans grâce, Sarvise témoignait que nombre de ses murs avaient été détruits lors de la guerre civile par l’avancée des troupes du Général Franco. Derrière moi, au-dessus d’un petit oratoire à Saint-Georges tuant le dragon -sûrement ce dernier avait-il été parmi les Républicains puisque ceux-ci avaient décimé des religieux et exhibé des cadavres de bonnes sœurs- la montagne d’Ordesa se couvrait de nuages écroulés et lumineux. J’avais échappé à des bandes temporelles ; soixante ans plus tôt, sous le feu franquiste et aujourd’hui sous le brouillard de là-haut, je n’avais pas été. En vertu de quel hasard ?
Cependant, dans le couloir de la vallée, les sierras m’étaient cachées, hors à droite et à gauche, leurs contreforts boisés de chênes verts et de pins. Fâché de me traîner sur l’anonymat du goudron, je piquai au travers des graminées sauvages et passai le rio Ara par un gué instable et bouillonnant. Sur une piste de pollens, tour à tour claire et ombrée de feuillages mobiles, je retrouvais l’allant du marcheur, l’allant de qui conquiert le jour et les volets ouverts des paysages. Par des raccords de sentes discontinues et des embrouillaminis végétaux où je dus me frayer un passage en brassant des bras et des jambes, je me branchai sur une autre piste qui me conduisit -il n’y avait aucune difficulté d’orientation- à Fiscal dont le bar me fournit la conversation d’un ramasseur de champignons. Il détailla sous mon odorat ses cèpes et ses lactaires délicieux, sans qu’une omelette s’en suive…
Etait-ce le peu d’effort de ce trajet, sa lumière de vallée spectacle qui me faisait cultiver encore plus l’évocation de Karina ? Je me laissais imaginer que, travaillant dans la publicité, elle allait fait faire à mes livres et à ma personne -excusez du peu- justement de la publicité, que nous poursuivions ensemble les chemins adjacents de l’amour et du succès, selon des modes intimes et théâtraux inédits… Doué d’une puérilité inavouable, je me laissais aller à de charmants et étonnants châteaux en Espagne. Pourquoi développons-nous ces fictions de midinettes en en connaissant la naïveté ? L’attrait de l’éros et de la beauté, des destinées clinquantes et hors-pair est-il donc si puissant qu’il passe ainsi les barrières du surmoi, des banales, médiocres et courantes vies, des conventions sociales et réalistes ? Je ne me conformais qu’à une autre convention, celle des clichés de magazines de stars de cinéma et romans roses de supermarché. Où les personnages brillent du miroir aux alouettes des valeurs vulgaires d’une société habile à projeter un rêve éveillé compensatoire par-delà ses déboires. En une narration qui renouvelait et répétait sans cesse ses moyens pour toujours parvenir au même but, je me nourrissais du désir de sucer ce symbole du succès, de l’élite et de l’amour comblé : la lèvre supérieure bombée de la haute et belle Karina en l’intime responsabilité de ma fiction. Désir qui prenait un tour métaphysique et incomblable, comme celui de saisir une galaxie spirale à mains nues, ou de fixer au firmament, avec le sperme qu’avec tendresse elle m’arracherait, au moins l’éternité d’une nouvelle constellation signifiante à laquelle je donnerais son nom.
A ce point de mon délire, la vallée s’était considérablement élargie, me rendant visibles les contours bleutés de sierras. L’intérêt du marcheur allait pouvoir se tourner vers autre chose que d’inconsistantes bulles de savon mentales. Le village duquel je m’approchais sous la chaleur vibrante n’avait rien de vivant, ni même de l’émotion sensible des vieilles pierres polies et envahies par le temps naturel. Les maisons de Janovas étaient des cadavres, pans de murs ocres et noirs, dépecés de leur poutres, de la moindre apparence de mobilier et de menuiserie, conspués de graffitis et bombages : « Bandido Barbastro », « Pantano, no ! » et autres têtes de morts de goudron et drapeaux noirs, tandis que le « Viva la muerte » du Caudillo Franco avait visiblement recouvert une faucille et un marteau rouge de sang.
Je compris en observant au bout de la rue vide le verrou d’arides sierras barrer la vallée en ne laissant se faufiler que les flots du rio. Comme un peu plus au sud, où plusieurs vallées des pré-Pyrénées avaient été noyées par de vastes barrages, l’on avait ici projeté depuis des décennies un monument d’hydroélectricité qui n’avait pas été construit, mais restait au programme. C’était un de ces maillons encore manquant de la politique des grands travaux franquistes pour lequel on n’avait pas hésité à dynamiter le village de Janovas après l’expropriation. Fallait-il désapprouver le légitime besoin d’énergie et de réserves d’irrigation du bassin de Saragosse ? Imaginer une alternative nucléaire ? Et déplorer que la vie d’une vallée disparaisse sous les eaux, laissant par exception apparaître la pointe ruiniforme d’un clocher…
Je ne me voyais pas passer la nuit dans de tels ossements du passé rural. J’aurais au moins rêvé ici de bombardements, de guerre civile où communistes et fascistes purifiaient également par le feu, les balles, les geôles et les tortures. Il me restait encore suffisamment d’heures de jour pour m’éviter ce cauchemar et marcher libre sur le sol d’une démocratie qui avait su, sous l’égide discrète d’un roi, pacifier l’après-Franco. Je ne me voyais pas non plus, dans des ruines qui mimaient celles de la guerre civile, partout ailleurs rebâties, déposer la vivante impulsion d’une Karina que sa liberté de mœurs aurait, sous le franquisme, condamnée.
En cette région enclavée de Sobrarbe, la poche républicaine de 1938 se vit augmentée de groupuscules anarchistes incontrôlés qui saccagèrent des églises et donc une grande partie du patrimoine artistique local. Bielsa et Sarvise furent bombardées, les colonnes de fuyards vers les cols français mitraillées. Une répression sauvage suivit la victoire des troupes franquistes qui durent encore lutter une dizaine d’années contre d’idéalistes, têtus et parfois criminels maquisards tapis dans les sierras. Me trompais-je si je croyais voir des traces de mitrailles sur une pierre d’angle de Janovas détruite ?
Quittant cette désolation qui m’avait semblé une image encore chaude des exactions franquistes, je découvris sur la rive d’un ravin une délicieuse fontaine où deux serpents étaient taillés dans la pierre. Devais-je y voir ces deux monstres ennemis : fascisme et communisme, qui, une fois changés en pierre historiques pour les conjurer, laissaient au voyageur la jouissance d’une eau libre…
A l’entrée des gorges, je négligeai une passerelle de câbles et de planches qui conduisait à la route, puisqu’une sente sinuait et tressautait parmi les rochers du défilé. Au-delà, dans le bruit montant du rio, s’élevaient les ossatures calcaires de l’anticlinal de Boltana, comme les dents démesurées d’un peigne courbe au front de la sierra vaporisée par l’altitude et la chaleur. La gorge se fit plus étroite, torturée, à tel point que l’écho de mes pas sur la roche me parut renvoyé par les plis raides et également broussailleux de l’autre versant. Sous une famélique cascade, je me laissais rafraîchir avant de louvoyer encore dans la rocaille chaude. Sur une piste je débouchai enfin pour voir la vallée s’adoucir et descendre vers un pont routier. Ce qui me permit de claquer mes semelles endolories sur un dernier goudron avant d’atteindre le bourg de Boltana : j’avais fait aujourd’hui plus de trente kilomètres.
La chambre de tourisme rural, où la maîtresse de maison restait laconique devant mes velléités de conversation, était d’une désarmante banalité. Des deux lits jumeaux, je ne pouvais utiliser qu’un seul. Et je ne pouvais imaginer y recorporer la fade serveuse dont la liste de desserts était si longue et si rapide que j’y perdis mon espagnol. Quant au dessin de la pensée pure, il n’avait pas plus le pouvoir d’y matérialiser les odeurs intimes de dentelle, de peau mûre et de brune toison qui feraient de Karina les prémisses d’une femme réelle. On se demande d’ailleurs comment une intrépide marcheuse pouvait tirer de son sac à dos et d’une salle de bains sans chichis de telles fragrances, à moins d’un seul et noir soutien-gorge finement brodé… Je n’eus pas le temps de résoudre une si cardinale question, assommé par la fatigue de la journée.
Sous la ruine d’un château médiéval où les sorcières passaient pour se réunir les samedis soirs, je quittai Boltana, où aucune visite vénéneuse et femelle n’était venue troubler ma nuit. Et, renouant avec le pont de la veille au soir, je me lançai à l’assaut des sierras, à l’aide du ruban ascendant d’une route méchamment déserte. Passeur de sierras solitaire, j’avais toujours avec moi mon interlocutrice mentale. Et j’en avais bien besoin, au vu de la longueur et de la roideur des courbes et des lacets goudronnés sous le solide soleil du matin. Bien sûr, ma Karina ressemblait moins à une sorcière qu’à une poupée Barbie sur laquelle mon désir aurait soufflé pour lui donner la chair spéciale et personnelle de la vie. Vie que je ne voulais pas assimiler à un Prince charmant féminin, dont la fade joliesse et la contradiction m’écœure. Je la voulais, dû-t-il m’en coûter, libre, capable d’opposition, passablement féministe, cultivée et critique, peut-être sauvagement indépendante.
Thierry Guinhut
Extrait de Le Passage des sierras et autres récits pyrénéens et espagnols (A paraître)
Iglesia de El Pueyo de Morcat, Serrablo, Alto Aragon.
Photo : T. Guinhut.
José Maria Arguedas ou « l’utopie archaïque » :
Awar Fiesta, El Sexto
lus Par Mario Vargas Llosa.
José Maria Arguedas : Yawar Fiesta (La fête du sang),
traduit de l’espagnol (Pérou) par Cécilia Hare et Domninique Jaccottet,
Métailié, 2001, 204 p, 16,24 €.
José Maria Arguedas : El Sexto,
traduit par Eve-Marie Fell, Métailié, 2011, 192 p, 18 €.
Mario Vargas Llosa : L’Utopie archaïque.Jose Maria Arguedas et les fictions de l’indigénisme,
traduit par Albert Bensoussan, Gallimard, 1999, 408 p, 160 F.
L'on ne cherchera pas chez Arguedas, universitaire et militant, de virevoltantes métaphores ou de vastes mises en abyme narratives, mais d’universels problèmes de civilisation, intéressant autant l’anthropologue spécialisé que l'humaniste, au point que Mario Vargas Llosa lui ait consacré, dans le cadre de son Utopie archaïque, un essai dénonçant « les fictions indigénistes ». Yawar fiesta se présente comme un roman documentaire sagement construit, une histoire qui, par son caractère symbolique et le sacrifice sanglant de la bestialité, acquiert soudain un relief extrême. El Sexto quant à lui est un roman autobiographique et politique dont le réalisme scrupuleux n’est pas sans rejoindre la dimension de L’Enfer de Dante.
Dans un village perdu des Andes péruviennes, une lutte contre le taureau d’Yawar fiesta (publié en 1941 à Lima) va cristalliser toutes les tensions sociales. Sur le ton de la légende, mais une légende tragique, un narrateur anonyme conte la progressive invasion des hauts plateaux par les colons espagnols, leurs exactions, leur appropriation des terres, chassant toujours plus haut, vers les solitudes des herbes rases et des glaciers, des indiens réduits à la famine ou à de bas emplois s’ils se résignent à redescendre parmi la civilisation nouvelle… Bientôt, le reportage se pare des prestiges de la fiction romanesque. Lorsque résonne le leitmotiv de la corne annonçant l’arrivée d’un fabuleux taureau sauvage: « le Misitu », que les indiens affronteront à la dynamite, non sans se faire encorner. Mais cette fois, progrès oblige, le sous-préfet décide, avec l’aval de Lima, de substituer au carnage « l’art de la corrida civilisée ». On devine aussitôt le conflit, le choc culturel, entre les tenants d’une archaïque tradition locale et ceux d’une civilisation plus évoluée et prédatrice. Roman prévisible, mais haut en couleurs, qui évite de justesse le manichéisme en se gardant d’idéaliser l’indigène. Cependant, comme aux plus beaux jours du réalisme socialiste, le sentiment des vertus locales pousse le chroniqueur à glorifier les milliers d’indiens et de métis qui fendent la montagne pour construire une route transandine, puis migrent vers la capitale pour concourir à son développement. Indubitablement, Arguedas écrit son ode à la nation, défendant « les droits des communautés contre les abus des propriétaires terriens, des autorités et des curés ».
Pour un premier roman, publié en 1941 et obéissant aux canons d’un réalisme documentaire lyrique et coloré, ce fut une réussite. Plus tard vint le succès avec Les Fleuves profonds[1] qui narre un voyage de découverte ébloui du Pérou et la difficile initiation d’un collégien, puis Tous les sangs[2], ambitieux et truculent tableau de société où les composantes de la population péruvienne s’agitent dans une apocalyptique lutte des classes bien représentative de l’idéologie marxiste. En plus d’un manichéisme caricatural où les blancs sont les méchants et les Indiens les bons (tandis que le métis est le traître patenté) ce roman véhicule une vision de la femme, vierge pure ou putain, révélatrice d’une mentalité sexiste traditionnelle autant que des traumatismes subis par Arguedas jeune.
C’est à 27 ans, qu’Arguedas vécut une de ses pires expériences. Après avoir manifesté contre l’arrivée d’un représentant de Mussolini en 1938, il fut arrêté par la police politique péruvienne et fut enfourné en prison. Cette expérience est le terreau d’El Sexto, publié en 1961, relevant de la littérature carcérale. Quoique l’on puisse se demander, au vu de sa puissance, de son acuité, et de l’arbitraire de la condamnation, ni formulée, ni venue d’un quelconque procès, ni balisée dans le temps, s’il ne s’agit pas là de littérature concentrationnaire. « El Sexto », nom du pénitencier de Lima, est un bâtiment de trois étages, peuplé de voleurs célèbres, de délinquants sexuels, d’assassins, de trafics divers, d’insultes et de violences sanglantes.
Au moyen d’un réalisme saisissant, ce sont non seulement les conditions de vie des prisonniers qui sont peintes par le jeune Gabriel, mais aussi la permanence du mal dans la nature humaine. L’Enfer de Dante et ses spirales n’ont plus ici la justification morale de la Divinité : pêcheurs ou non, on est maître ou victime de la lutte pour un pouvoir infâme, jusqu’à ce que l’assassinat d’un « géant noir » cruellement nommé « Estafilade » déclenche une répression que l’autorité pourtant légale ne prendra sur elle ni de légitimer, ni de modérer. Les idéalismes et dogmatismes des « Apristes » (Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine) et des communistes (depuis condamnés par le jugement de l’Histoire), leur juste dénonciation des oppressions politiques et économiques n’a de cesse : « Là, dans ma poitrine, brille l’amour des malheureux et des opprimés ». Le tableau de la vie politique contrariée du Tiers-monde est édifiant, à travers des personnages hauts en couleurs, des dialogues percutants, où dominent Camac, le syndicaliste communiste, l’un des rares à être un peu honnête et amical, mais aussi Maravi, Rosita et Estafilade, rivaux sans pitié dans la guerre pour le pouvoir sur cette fosse ignoble qu’est la prison, « pire qu’une nécropole ». Occupés par leurs éternelles et bavardes querelles idéologiques, les militants incarcérés ne parviennent pas à être doués d’une humanité que les droits communs du premier étage et les assassins du bas n’approchent jamais. La satire est alors sans concession, dénonçant la propension des gauchistes à l’étripage pseudo-intellectuel, et ne donne pas cher ni de leur capacité à renverser le fascisme, ni de leurs promesses politiques qui ne sont que du bla-bla dogmatique, avant de devenir, s’ils en ont les moyens, les formules de leur totalitarisme. Seul le narrateur, Gabriel, héros peut-être un peu idéalisé, en sa projection de l’auteur, fait preuve de générosité, et tente de se révolter contre les hiérarchies, les tyrannies que les gardiens, presque absents, ne veulent pas voir, à moins qu’elles leurs profitent, qu’ils s’en amusent. Car personne ne tente de porter remède à cette société qui survit dans une immonde et sadique promiscuité, les amours homosexuels se mêlant aux humiliations, les drogues à la prostitution, les meurtres aux suicides, parmi lesquels se détache le calvaire du « Pianiste », violé, devenu fou, puis tué… Ce bref roman initiatique est, en même temps qu’une épreuve pour le lecteur, un témoignage affolant, où l’apprend les rouages du vice et l’hypocrisie de l’idéologie. Si le récit s’achève sans apparence de sortie pour Gabriel, sur une acmé de meurtres sordides, Arguedas, lui, put n’effectuer là qu’un assez court séjour, bien suffisant pour le marquer à jamais. Que le destin nous épargne de telles expériences, à nous qui pouvons les lire dans la sécurité du documentaire et de la fiction…
José Maria Arguedas n’aurait pas paru à ce point remarquable si Mario Vargas Llosa ne lui avait consacré un essai pertinent: L’Utopie archaïque. José Maria Arguedas et les fictions de l’indigénisme. Le régionalisme de Yawar fiesta devient universel si on considère ce livre, à l’instar de Vargas Llosa, comme « un plaidoyer contre la modernisation du peuple andin, une défense subtile et vigoureuse de ce qu’on appelle aujourd’hui le multiculturalisme ». Selon Arguedas, l’identité indigène, même apparemment barbare, ne doit souffrir aucune altération. Tout apport étranger, occidental et colonialiste est néfaste et ne vise qu’à dégrader le paradis perdu de la collectivité altruiste quechua… Hélas, ici pointe « l’utopie archaïque », bel oxymore qui oppose à une projection vers un avenir supposé meilleur la régression dans un passé brutal. La « fête du sang », symbole de la valeur d’une culture indigène qui s’est approprié la course de taureaux, n’est qu’un rituel machiste : bravoure, alcool, sang et mort. Certes, la corrida, reliquat du culte antique de Mithra, est de même nature, quoique raffinée par les siècles, par l’élégance des toréadors et la passion des aficionados. Mais à vouloir camper sur les champs barbelés de son identité culturelle, ne risque-t-on pas de refuser toute évolution, tout accroissement du capital technique et humain ? Si « désindianiser les Indiens » est le crime suprême, vouloir les confiner dans leur identité et les exclure de la modernité n’en est-il pas un autre ? Quant aux femmes, elles sont tellement absentes des romans, sauf pour être battues, humiliées, que la question de leur identité humaine est bien sûr superflue… « Peut-on imaginer une fiction qui, malgré sa dénonciation et son indignation devant les iniquités qu’infligent les « Mitsis » (blancs et notables) aux Indiens, soit plus conservatrice que Yawar Fiesta ? » conclut Vargas Llosa.
À une lecture sociale par la lutte des classes se superpose une lecture culturelle par le choix de l’indigénisme. C’est ainsi que l’individu est réifié par des notions qui l’enferment. Peut-on voir là une des sources du malaise d’Arguedas ? Fils de blancs aisés, c’est parce qu’enfant il fut relégué parmi les serviteurs indiens et traité comme tel par sa marâtre, qu’il épousa la cause de l’indigène. Ethnologue, folkloriste, militant révolutionnaire, intellectuel anti-impérialiste, il devint au fil de ses livres, l’homme du « rejet de la civilisation urbaine, du marché, du monde industriel ». Il conspue « l’individualisme égoïste » comme un « phénomène de la ville ». Où donc l’universitaire Arguedas, pouvait-il trouver sa place si la nature et le collectivisme animiste sont des valeurs sine qua non ? Pour lui, même l’idéologie marxiste devint l’ennemie de cette magie andine qu’il idéalisait. Ce qu’il ressentait comme une trahison vis à vis d’un idéal de solidarité idéologique internationale. Même si, peut-être, le tableau idyllique perpétré par la propagande n’empêchait plus de voir sous le vernis idéologique les béances d’une répression que l’ampleur du Livre noir du communisme[3]n’avait pas encore révélé… Et sans doute, la situation politique complexe du Pérou, pétri d’oppressions, de fascisme et de barrières à la liberté d’entreprendre, ne laissait pas espérer de miracle…
A ces contradictions, il faut ajouter l’équilibre psychique et affectif souvent compromis d’Arguedas, ses difficultés conjugales, sa conviction d’être « fini comme écrivain ». Parmi les lettres qu’il laissa survivre à son suicide, celle à son éditeur est significative : « Comme je suis sûr que mes facultés et armes de créateur, professeur et directeur de recherche se sont affaiblies au point d’être nulles et qu’il ne reste que celles qui me relègueraient à la condition de spectateur passif et impuissant de la formidable lutte que livre l’humanité dans le Pérou et partout, il ne me serait pas possible de tolérer ce destin. » Destin encore plus intolérable si Arguedas avait su que sa veuve, Sybilla Arredondo serait plus tard condamnée à la prison à vie pour avoir été l’une des dirigeantes du terroriste Sentier Lumineux…
Ce sont, parmi une oeuvre riche d’une vingtaine de volumes, les seuls livres d’Arguedas publiés en français. Sans doute faudrait-il traduire El zorro de arriba y el zorro de abajo qui, bien qu’inachevé, tente de représenter le Pérou côtier et celui d’en haut, le Pérou d’aujourd’hui et celui d’un utopique archaïsme indien, non sans intégrer d’étranges « journaux » où l’auteur livre quelques-uns de ces démons intérieurs. Qui pouvait imaginer que, ligoté par ces aspirations, ses contradictions idéologiques, l’auteur, né en 1911, allait en 1969 se tirer une balle dans la tête, devant un miroir, dans les toilettes de son université ?
Lire Arguedas, c’est au-delà du destin d’un homme et de celui du Pérou, s’interroger sur le difficile chemin vers la démocratie libérale de l’Amérique latine dont l’Histoire fut tiraillée entre fascisme et socialisme. Si certains états, le Chili, le Brésil, s’en tirent mieux, le Venezuela délire avec le caudillo gauchiste Chavez, admirateur de Fidel Castro, le Pérou peine à sortir de ses ornières, après avoir omis d’élire en 1990 le libéral Mario Vargas Llosa à la présidence…
Ingeborg Bachmann Paul Celan : Le Temps du cœur, Correspondance,
traduit de l’allemand par Bertrand Badiou, Seuil, 464 p, 30 €.
Ingeborg Bachmann : Journal de guerre,
traduit par Françoise Rétif, Actes Sud, 128 p, 16 €.
Pourquoi publier la fragile correspondance, absolument intime, de deux écrivains ? Est-ce voyeurisme obscène que de chercher à surprendre leurs secrets, mais aussi la trace créatrice de leurs amours dans leurs œuvres… Pourtant, combien émouvants, exaltants peuvent être les échanges poétiques, amoureux et épistolaires de deux grands poètes ! Même aussi lacunaires, marqués d’angoisses… Derrière les poèmes indépassables, qu’il s’agisse de la poignante « Invocation à la grande ourse[1] » d’Ingeborg Bachmann (1926-1973) ou de la saisissante évocation d’Auschwitz, cette « Fugue de mort[2]», de Paul Celan (1920-1970), il n’est pas inutile d’aller soulever le voile des lettres et des journaux pour tenter d’approcher des personnalités rocailleuses et fragiles à la fois.
Il faut imaginer la distance irréductible qui éloigne l’Autrichienne dont le père s’inscrivit au parti nazi avant qu’Hitler soit élu et le Juif du nord de la Roumanie dont les parents périrent dans les camps… Pourtant, seuls la langue allemande, leur inquiète furia poétique et l’amour -excusez du peu- les réunirent. Leur correspondance, passionnée, trouée de longs silences, ne peut qu’en partie permettre de reconstituer le récit de leur liaison, des corps, lyrique et spirituelle, et bien sûr de la savante alchimie des vers qui se répondent. Mais, y compris dans la tension des silences et des non-dits, une vibration passe, au-delà même, parmi dix-neuf ans d’échanges, du mariage de l’un avec Gisèle Lestrange[3] et des quatre ans de vie commune de l’autre avec Max Frish. L’une se met au service de la publication de l’œuvre de son alter égo, l’autre est d’abord plein d’attentions, d’attentes. Hélas, le langage qui les réunit les éloigne avec la même insistance : malentendus, incommunicabilité, incapacité expressive, mutisme révolté, guerre contre les mots et leur brisure intime entre dire et ne pas être, tout cela creuse une fosse temporelle, psychique et affective difficile à combler. Sans compter des personnalités difficiles, dépressives parfois, au point que Celan finit par se jeter dans la Seine en 1970, que Bachmann brûla dans son lit d’hôtel dans des circonstances restées mystérieuses. L’un périt par l’eau, l’autre par le feu…
A tous deux, il leur faut laver les mots allemands du nazisme, à elle de les décaper de la prise de pouvoir de la masculinité. Sans empêcher que la dimension métaphysique de leurs vers soit époustouflante. De plus leurs lyrismes se sont entre-nourris, au particulier autour de la thématique de l’obscur et de l’orphisme. Mais, s’ils se dédient longtemps des textes, la fêlure entre la poésie et l’amour se fait de plus en plus vive, les métaphores minérales et géologiques abondent chez Celan, les pierres ne fleurissent plus : « nous nous aimons comme pavot et mémoire (…) Il est temps que la pierre veuille fleurir[4]», disait-il en 1948… Ingeborg semble croire en la capacité du désir à rapprocher les êtres, Paul est trop vite écartelé entre la béance de son moi et l’autre. Leur échange est tissé pour elle de « Je t’aime et je ne veux pas t’aimer. C’est trop et trop dur. » Et des « nombreuses étreintes que tu ne peux pas accueillir » (p 43). Lui est plus réticent, empêché par lui-même, par la parole ; il lui redemande sa bague. Devant la déception, il demande pardon, se défausse : « les mots risquent de se figer » (p 53). Dans les années cinquante, s’il ne reste qu’ « amitié » (p 61), elle est sans cesse au service de sa carrière poétique ; pourtant, marié avec Gisèle Lestrange, il répond à peine. Il doute : « A quoi bon celui qui a fait entrer sa vie dans l’écriture » (p 144). Ou se fait exigence, lui offrant des textes intenses : « Les deux parlent avec la culpabilité de l’amour » (p 84). Cette relation bouleversante et distendue semble alors résonner au loin, sinon au centre, de maints de leurs poèmes : « tu étais, quand je t’ai rencontrée, les deux pour moi : le sensuel et le spirituel. C’est à jamais inséparable, Ingeborg. Pense à « In Ägypten ». Chaque fois que je le lis, je te vois entrer dans ce poème » (p 88). Plus tard, elle épouse Max Frish avec qui Paul peut devenir ami. Ils échangent leurs livres, leurs projets et traductions, ils s’offusquent du « manquement politique » d’Heidegger (p 149), et de l’immonde accusation de « maître plagiaire » (p 181) infligée par Claire Goll. Pourtant, ils restent jusqu’en 1961 conscients de leurs difficultés : « avec toutes ces blessures que nous sommes infligées » (p 162). Les appels épistolaires se raréfient dans les années soixante, alors que Paul devient violent envers son épouse, avant de confier ses tourments à la Seine. Dans une stupéfiante lettre non envoyée, Ingeborg dresse un réquisitoire : « Tu veux être la victime, mais il dépend de toi de ne pas l’être » (p191). A ces documents capitaux, complétés par un riche appareil de notes, s’ajoutent les lettres complétant le quatuor, avec Max Frish, avec Gisèle. Ainsi le sentiment de voyeurisme devant les cassures des couples voisine en nous avec une intime connaissance des ressorts d’un lyrisme entravé dans l’œuvre poétique…
La poésie intimidante, complexe, et néanmoins d’un intellect infiniment sensuel, de Paul Celan, est une sorte de Minotaure au fond du labyrinthe de tout accomplissement poétique contemporain. Lapidaire, elliptique, comme faite d’éclats, hermétique, pétrie d’allusions à la culture juive, d’un appel à Heidegger qui ne répond pas de son identité nazie, malgré l’« arnica », cette initiale étoile jaune de « Todtnauberg »[5], elle est comme celle d’un homme qui tente de construire son souffle jusqu’à une transcendance difficilement atteignable : « Décapé par / la bise irradiante de ton langage / le bavardage bariolé du Mon- / vécu –le Mien- / poème aux cent bouches, / le rien-poème. »[6]
Celle d’Ingeborg Bachmann parait d’un lyrisme qui confie plus aisément son exaltation et sa blessure et à l’ampleur du vers. Elle évolue (faut-il dire hélas ?) vers un tragique poignant : « En toutes langues se taisent / Les morts contre moi serrés / Personne ne m’aime et pour moi / N’a de lampe balancé ! »[7]. Avant que l’abandon de la poésie ne la conduise à n’être plus qu’une grande prosatrice.
C’est à la fin de la seconde guerre mondiale que la si jeune poétesse tint un Journal de guerre, aussi concis que coloré, peignant avec puissance Klagenfurt bombardée, mais aussi avec bonheur son amour utopique pour un soldat anglais, Jack Hamesh, dont peut lire ici les lettres avant qu’il rejoigne la Palestine, puis dresse pour elle un âpre tableau de cette démocratie en construction. La fille de nazi aime un jeune Juif cultivé qui quitta l’Autriche en 1938 pour l’Angleterre (ce qui n’est pas sans préparer son amour pour Celan). On apprend comment on vivait sous l’acharnement jusqu’au-boutiste des Hitleriens (« dans ma tête, j’ai fait mon testament », p 22), comment elle dut se préparer à enseigner à des enfants, s’engager à abandonner les études pour échapper à la conscription nazie. La Libération est pour elle à comprendre dans tous les sens du terme, comme le plus beau moment de sa déjà amoureuse vie, l’épisode qui joua un rôle séminal pour son roman Franza[8].
C’est grâce à ce bref journal, découvert vingt-cinq ans après sa mort prématurée, dans ses draps enflammés à Rome (« mes pensées sont lugubres (…) je crains (…) de m’y brûler » p 77) que l’on put imaginer que les Lettres à Felician[9]étaient peut-être destinées à Jack. Ecrites en effet en 1946, d’abord pour « aucun nom » (p 60), elles sont lumineuses. A dix-huit ans, il s’agit moins d’une expansion amoureuse naïve que nourrie par déjà tant de lectures et d’écritures lyriques. Elles sont prose et vers, offertes à « Mon ami, mon maître » (p 78), celui qui toujours a quelque chose de fictif, celui qui est un miroir projeté, car le seul ami (ou seule amie) du poète n’est peut-être que lui-même en gestation (il en est de même pour le maître) : « juste un désir artificiel qui tâche d’évoquer les images de ce qui m’est le plus cher en substitut de tout ce qui me manque » (p 80). Ingeborg « cherche (…) les mots pour toi qui me jetteraient de nouveau dans tes bras », une « bouche qui essaie de boire à moi » (p 53). Au-delà de l’art des lettres, ce sont de purs emportements lyriques : « Je t’aime comme le plus radieux des jours, comme les nuits les plus joyeuses de la pensée. » (p 56). « Aussi n’ai-je qu’un vœu, pour Toi, être « Je. » » (p 77). Est-il possible d’aller criant à travers le monde sans jamais être entendu ? »… Ainsi ce Felician rêvé et radieux s’oppose à l’immense poète réel, au karst de création et de dépression, à l’homme poétiquement créateur et psychiquement destructeur que fut Paul Celan…
Nous ne sommes pas sûrs que la question du destinataire des Lettres à Felician soit primordiale. Peut-être est-elle contre-productive. Qu’importe en effet qui sont le jeune homme blond et la dame brune des Sonnets[10]de Shakespeare dont l’énigme irrésolue a rempli des bibliothèques. Résoudre la curiosité vulgaire du lecteur et du critique en nommant un homme ou une femme ne fait que détourner des véritables dimensions de l’œuvre, d’autant que les personnages aimés par les lettres ou les poèmes ont quelque chose de composite, cristallisés par l’imaginaire et la nécessité de la polysémie de l’art. Ainsi ce Felician est moins le Jack Hamesh aimé par la jeune Ingeborg que l’heureuse (pour reprendre l’étymologie du prénom fictif) concrétion du désir amoureux avec toute son aura de création poétique. Toutes ces précieuses productions épistolaires ne sont pourtant, aussi bien pour Celan que pour Bachmann, que le terreau, l’humus, ou l’écume humaine, trop humaine, de la poésie qui seule importe. A moins que les lettres des poètes s’adressent définitivement aux mots, à la poésie elle-même : « Devrais-je (…) sonder la libido d’une voyelle, / établir la valeur amoureuse de nos consonnes[11] ? »
Suivi d'un Projet d'amendements à la Constitution.
Au-delà de la liberté d’entreprendre, grâce aux vertus de la propriété, de la libre concurrence et de la clarté des contrats, qui est la première liberté fondamentale, le libéralisme se doit non seulement d’être économique mais humaniste, afin d’écraser toutes les hydres qui veulent régenter nos mœurs. Ce dans le cadre d’une démocratie qui n'a de validité que si elle est libérale, au sens où elle doit permettre et protéger les libertés. N’oublions pas en effet que notre chère démocratie, au moyen des suffrages accordés par une majorité, peut accoucher d'une tyrannie. Il suffit de penser à l’Allemagne des années trente et aux risques inhérents aux « printemps arabes » capables de couver en leur sein une glaciation islamiste. Sans compter les pesanteurs fonctionnarisées et interventionnistes des divers socialismes et colbertismes qui gangrènent la « main invisible[1] » des marchés et ratatinent la création de richesses… C'est pourquoi la constitution doit limiter autant les pouvoirs des gouvernements que les pouvoirs de la majorité[2], sinon rester méfiante devant ceux des minorités bruyantes qui occupent en professionnelles les espaces des rues des médias... Une fois muselés les pouvoirs de l’état et des majorités qui pavent les routes de la servitude[3] des socialismes, des fascismes et des théocraties, jusqu’où peuvent aller nos libertés individuelles ? Nous tenterons ici, sans prosélytisme aucun, quelques modestes propositions, y compris d'amendements à la Constitution, que l’on pourra enrichir et réfuter. Ainsi les questions controversées de l’homosexualité, des drogues, de la prostitution, de l’immigration et de la censure méritent d’être pensées avec libéralité, suivant l’injonction de Kant : « Agis extérieurement de telle sorte que le libre usage de ton arbitre puisse coexister avec la liberté de chacun suivant une loi universelle[4]. ».
La question de l’homosexualité parait la plus simple. En quoi nous brimerait celle ou celui qui choisit du même sexe le partenaire de ses pensées et de ses ébats ? Tant qu’il ne nous contraint à partager ses goûts et ses comportements, il lui est légitime de copuler et de vivre avec l’élu, de lui léguer ses biens aux mêmes conditions qu’un couple traditionnel. Seul bémol peut-être, lorsqu’il s’agit d’union devant la loi, faut-il parler de mariage, mot réservé au mari et à l’épouse ? Ou ne pas rester fétichiste du vocabulaire tant que le mariage civil ne s’impose pas à la liberté religieuse qui reste maître de ses prérogatives, tant qu’elles ne contraignent que ceux qui y consentent. Reste la question de l’homoparentalité, pas si choquante, puisqu’à bien des couples hétérosexuels le privilège naturel de la procréation ne pousse pas toujours au respect de l’enfant. Serait-ce forcément pire avec deux homosexuels ?
Pourquoi empêcher l’individu de se choisir sa drogue comme il le fait déjà avec l’alcool et le tabac ? Même si aucune drogue, y compris le cannabis qui ajoute à la dangerosité du tabac la dimension plus ou moins hallucinogène (sans compter leurs puanteurs et autres productions de dioxyde de carbone dont ne s’émeuvent pas les écologistes) n'est bonne pour la santé, il faut légaliser : au moins le cannabis, production, commercialisation, consommation comprises. Ainsi, au-delà d’une prohibition dont on a vu à la fois l’inefficacité et l’incitation à la délinquance mafieuse aux Etats-Unis quant à l’alcool, non seulement on utilisera les moyens policiers pour des délits et crimes réels, mais on permettra la création d'emplois commerciaux et agricoles (coffee shop et culture en champs) en coupant l'herbe sous le pied des dealers, de leurs mafias, de leur économie souterraine, sans compter l'apport d'une TVA à définir qui ne sera qu’un impôt volontaire et non imposé à tous. Reste à voir si les autres drogues doivent suivre ce chemin et être vendues en pharmacie, étiquetées, avec les mêmes informations sur les compositions et les effets que les médicaments… Il ne s’agit pas là d’une liberté accordée de gaieté de cœur. Laisser en vente libre des poisons divers et parfois mortels n’est guère altruiste, voire vicieux. Hélas, vu l’échec de toutes les politiques répressives, de surcroît couteuses, on ne peut qu’accorder à chacun le droit de se développer, de se divertir en toute modération, ou de se détruire. Surtout lorsque l’on sait que la France est la championne d’Europe de consommation du cannabis. Mais que l’on sache, la disponibilité de l’alcool en grandes surfaces n’a pas éradiqué toute une population qui peut bénéficier par l’éducation de tous les avertissements et soins nécessaires.
La prostitution non plus n’est pas une vertu. Hélas, ce qu’on appelle « le plus vieux métier du monde », ne s’éteindra pas tant qu’il y aura un désir sexuel et son cortège de non-réciprocité, tant qu’aucun communisme érotique n’est possible. Il est entendu que l’immense majorité des prostituées soit exploitée voire battue, par des souteneurs, des mafias, d’autant plus que l’exercice de leur art est illégal… Ce n’est pas révulser un juste féminisme que de suggérer là encore une légalisation des maisons closes qui auraient le double privilège de protéger leur personnel contractuel évidemment majeur, féminin ou masculin, et de reverser une TVA et des charges sociales. D’autant que nous sommes entourés de pays qui fonctionnent en ce sens. La liberté des clients et des prestataires de services n’entraîne alors pas de facto un jugement moral positif sur ces activités. Ajoutons qu’il resterait assez de travail à la police pour pourchasser les proxénètes sauvages et leurs violences…
Surtout l’on ne confondra pas ces recommandations libérales avec les goûts et les pratique de l’auteur de cet article qui ne veut en rien engager qui que se soit sur le chemin des drogues et de la prostitution, ni faire de son éthique personnelle une tyrannie à tous imposée. Ce qui est trop souvent, sans compter le retour de leurs frustrations inavouées, la motivation prétendument altruiste des despotes de la vertu qui se complaisent à maintenir autrui sous leur sujétion et ne supportent pas que l’on puisse agir et penser différemment de soi, hors du champ étroit de sa compréhension. Tant que ces pratiques, addictives et sexuelles, ne nuisent pas concrètement à la liberté et à la sécurité d’autrui, où est le réel souci ? A moins que le prosélytisme (ce que nous ne pratiquons pas ici) de ces comportements peu vertueux, voire criminogènes, lorsqu’il s’agit de la santé publique, puisse en mis en question… Cependant n’y-a-t-il pas de plus graves crimes et délits qui sont hélas loin d’être réglés, gangs violents, crimes de prétendu honneur à l’encontre de la liberté féminine par exemple ?
Il devrait sembler qu’au vrai libéral l’immigration soit une vraie liberté digne d’être protégée. Du moment que l’on n’enfreindrait pas la loi, où serait le problème ? Nous aimerions qu’il puisse en être ainsi. Hélas un égoïsme nécessaire nous contraint à limiter notre générosité si elle est aux dépens de notre sécurité et de nos libertés. De plus, la réciprocité n’existe pas toujours. Il est plus que douteux que nous serions accueillis avec autant d’humanité (même si la nôtre peut laisser à désirer) de l’autre côté de frontières que nous allons laisser ici imaginer… Nos libéralités ne peuvent qu’être tempérées par la cruauté du réel, par la mégalomanie de l’état-providence, ce grand confiscateur et grand redistributeur dispendieux, quoique nous puissions respecter la charité privée et associative. La nationalité du pays d’accueil qui doit corréler travail et permis de séjour peut rester une porte ouverte à celui qui veut s’intégrer dans le cadre d’une européanité des Lumières, mais doit fermer toutes ses tolérances à qui veut opposer aux valeurs de la démocratie libérale les tyrannies théocratiques publiques qui menacent nos acquis humanistes et féministes. La libéralité doit s’arrêter aux frontières qui la violent. Admettons ici que notre réflexion n’atteint pas la maturité souhaitable pour proposer une juste éthique de l’immigration, hors les concepts de protection de la propriété matérielle aussi bien qu’intellectuelle. En effet, l’aire culturelle qui reçoit le flot d’immigrants doit pouvoir conserver l’intégrité de ses libertés et non se voir imposer des contraintes morales et physiques venues de quelque code, livre ou foi…
De fait, écriture, caricature et arts divers, leur liberté d’expression ne doivent pas, dans une société nécessairement ouverte[5], être frôlés par la censure. Qu’il s’agisse d’un théâtre frondeur avec le christianisme ou d’un journal satirique caricaturant les descendants du Mahomet ou le fanatisme[6]de Voltaire, il est de notre dignité de défendre autant la liberté des convictions que celles de la critique et de l’ironie. Nous ne pouvons qu’être révoltés par les récents autodafés hongrois (venus de l’extrême droite) contre les livres du Juif et Prix Nobel Imre Kertész, qui connut en son enfance l’enfer des camps nazis[7], ou par les Frères Musulmans égyptiens décidés à interdire un des chefs-d’œuvre préférés de Borges : ces merveilleuses Mille et une nuits[8]. En dépit de ces récurrents retours à un atavisme barbare de l’humanité, « la liberté est un produit de civilisation[9] » au même titre que les poèmes, les opéras, les nouvelles technologies, les romans et les essais philosophiques dont la multiplicité et le rayonnement ne vont pas un instant sans elle. A l’idée selon laquelle « L’absence du crime de diffamation séditieuse contre l’état est le véritable test pragmatique de la liberté d’expression[10] », il faudrait ajouter l’absence du crime de blasphème contre une religion et ses icônes (dont nous croyions être débarrassés) pour assurer la pérennité de nos libertés individuelles et créatrices.
Si le socialisme est notre menace pour nos libertés économiques, de par l’état-providence, sa surfiscalité, sa suradministration et son impéritie budgétaire via la course à la dette dictée par la démagogie distributive (ce à quoi n’ont guère remédié les droites au pouvoir) l’islamisation active et rampante est aujourd’hui notre pire menace pour nos libertés féminines et humaines. Ecraser les hydres des despotismes économiques, religieux, politiques et moraux va de pair avec le laisser vivre des mœurs, dans la mesure où, nous déplaisant, ces derniers ne nous nuisent pas. « Car la liberté consiste à être exempt de gêne et de violence, de la part d’autrui[11] ». A la pensée de Locke, ajoutons celle de Kant qui dessine « les limites de cette liberté afin qu’elle puisse coexister avec celle des autres[12]». N’est-ce pas tracer là aussi le devoir de l’amant du libéralisme ?
Projet d’amendements à la Constitution
et autres modestes propositions pour la France.
De la Règle d’Or Budgétaire :
L’état et les collectivités locales doivent ne plus voter aucun budget en déficit et ne plus recourir à l’emprunt, donc à la dette.
Aucun prélèvement obligatoire ne devra nuire à la propriété et à la liberté d’entreprendre au point de dépasser vingt pour cent des biens personnels et professionnels, des revenus et des bénéfices privés et entrepreneuriaux.
Pour délivrer la France de la dette, de la récession et du chômage, le Persée du libéralisme doit vaincre le monstre dévorant de l’état français, à qui 56% du PIB (un record !) sont dévolus, et l’assainir ; ce au moyen de ces modestes propositions :
I Economies
Diminuer le poids de l’état, en particulier les fonctionnaires (il y a plus de fonctionnaires au ministère de l’agriculture que d’agriculteurs par exemple).
Supprimer tout impôt sur la fortune qui ne rapporte guère plus que ce qu’il coûte à percevoir, et par conséquent ses fonctionnaires.
Remplacer l’impôt sur le revenu par une flat tax unique.
Supprimer la Contribution Sociale Généralisée, la taxe carbone et autres prélèvements.
Ramener tous les impôts et taxes sur les entreprises à un taux unique, sans niches fiscales. La TVA sera de 20%, hors les livres, la presse et les produits alimentaires de première nécessité qui en seront exemptés.
Fermer des ambassades dans des petits pays et diminuer les dépenses somptuaires.
Cesser les subventions aux entreprises, aux associations, aux syndicats…
Cesser de rembourser les frais des partis politiques suite aux élections, qui doivent, comme les syndicats, vivre des cotisations, des dons (non limités, mais dont le montant sera publié) de leurs adhérents et sympathisants.
Cesser les allocations aux étrangers sans papiers, supprimer le statut de la Couverture Maladie Universelle et de l’Aide Médicale aux Etrangers.
Diminuer le personnel administratif dans l’Education nationale (3 fois supérieur en France par rapport à l’Allemagne) permettre aux profs d’enseigner plusieurs matières, d’augmenter leurs horaires.
Ramener la retraite à 67 ans pour tous, sans aucuns régimes spéciaux.
Supprimer les départements, regrouper les communes.
Cesser les gaspillages.
Diminuer de moitié le nombre de parlementaires, voire supprimer le Sénat, interdire le cumul des mandats.
Ne pas laisser les rapports de la Cours des comptes sans suite exécutive.
II Croissance
La baisse des impôts et taxes contribuera à inverser la fuite des capitaux et du travail, et doper l’initiative et l’investissement, donc l’emploi, la croissance et la richesse productive ; il faudra de plus :
Simplifier drastiquement le code du travail et le maquis de ses 3300 pages.
Adopter la flexisécurité à la Danoise.
Baisser le coût du travail.
Autoriser tous les commerces à choisir leurs jours et heures d’ouverture.
Libérer le numérus clausus professionnel, pour les médecins et les taxis par exemple.
Simplifier et fluidifier les permis de construire, réduire la tyrannie des normes.
Lever les barrières à la concurrence, y compris pour la sécurité sociale, EDF GDF, etc.
Modifier le code minier pour que les produits du sous-sol rapportent des revenus aux propriétaires.
Exploiter judicieusement le gaz de schiste et le pétrole.
L'état devant se concentrer sur ses missions régaliennes, police, justice et défense, de façon à protéger les personnes et les biens, leur liberté et leur prospérité, et cesser son interventionnisme économique...
Ces modestes propositions n’ont pas l’ironie de celles de Swift[11]. Sinon l’indifférence générale, hors l’adhésion de quelques happy fews libéraux, elles ne rencontreront que l’effroi digne de la swiftienne proposition de manger les bébés pour contrer la famine irlandaise au XVIII° siècle. Ne leurs sera opposée qu’une fin de non-recevoir, condamnant tout espoir de moralisation et de prospérité. C’est pourtant ce qu’en partie fit Margaret Thatcher, redressant au bord du gouffre de l’Etat-providence le Royaume-Uni, ce que fit en partie la Suède, avec la même heureuse conséquence. Et que pour notre malheur, nous ne ferons pas.
Blockhaus, Saint-Clément-des-Baleines, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.
Berlin, épicentre du nazisme et du communisme.
Ida Hattemer-Higgins : L'histoire de l'Histoire ;
Anna Funder : Stasiland.
Ida Hattemer-Higgins : L’histoire de l’Histoire,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Giraudon,
Flammarion, 2011, 400 p, 21 €.
Anna Funder : Stasiland, traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol,
Héloïse d’Ormesson, 2008, 368 p, 22 €.
« Ecrire de la poésie après Auschwitz est barbare » disait en 1949 Adorno[1], allant jusqu’à laisser imaginer une péremptoire interdiction… Il s’agissait d’abord de ne pas ressusciter une esthétique qui ne sait pas penser les camps de la mort. Pourtant le traumatisme du nazisme et de la seconde guerre mondiale reste un défi récurrent pour la littérature. Mieux, si l’on se situe en son épicentre, à Berlin même, le roman devra déployer des trésors de perspicacité et surtout une vision, grâce à L'histoire de l'Histoire d'Ida Hattemer-Higgins. Mais aussi, en un revers du totalitarisme, derrière le mur, pour découvrir, avec Anna Funder, Stasiland.
Celle de l’Américaine Ida Hattemer-Higgins passe par le biais d’un personnage pour le moins tourmenté. Américaine d’origine, Margaret Traub est guide touristique à Berlin, en même temps qu’étudiante en Histoire. C’est après une amnésie inexpliquée qu’elle se met à entretenir d’inquiétantes illuminations : une « femme-faucon aux serres manucurées » plane sur une ville qui se fait chair… A la suite d’un quiproquo sur son nom, elle consulte chez une étrange gynécologue aveugle qui se prétend « chirurgien de la mémoire » et tente une « thérapie par l’image ». Bientôt, la solitaire enquêtrice « prise dans le manège du temps » comprend que cet oiseau est Magda Goebbels, qui assassina ses six enfants dans le bunker mortuaire d’Hitler. L’achat, sur une brocante, d’une édition de Mein Kampf reliée comme une Bible, la découverte dans les archives d’une famille mi-aryenne mi-juive qui se suicida au gaz en 1943 en entraînant ses enfants dans la mort comptent parmi les péripéties qui émaillent peu à peu ce roman hallucinatoire : « Le passé nazi était son camp retranché désormais, son nid, son terrier ». Alors qu’un vieil amant, puis un bébé ressuscité du passé et bientôt abandonné, enterré, répondant effroyablement aux destins des enfants de Goebbels, rôdent autour de ses souvenirs lacunaires… Avançant avec lenteur dans son obsessionnelle spirale, le récit oscille entre manque de concision et intensité maîtrisée. Ainsi, des scènes inoubliables, comme le portrait du « Don Quichotte des SS », ponctuent cette ingénieuse et étirée superposition du spectre du nazisme et de sa théologie sur la ville contemporaine.
Le réalisme magique, qui n’est pas loin du Terra nostra de Fuentes ou de Salman Rushdie, permet à cet impressionnant opus labyrinthique la rencontre des strates de l’Histoire, d’une personnalité et de l’imaginaire, tout un questionnant un cruel passé génocidaire. Etonnant qu’une jeune femme à son premier roman, quoique cosmopolite (elle a vécu entre Japon, Inde, Moscou et évidemment Berlin) ait pu accéder à une telle spirale de noirceur. L’on sait par ailleurs qu’elle fut elle-même guide-conférencière dans la capitale allemande, d’où la dimension en partie autobiographique de son travail. Hélas, creusant à ce point mémoire intime, familiale, et mémoire historique jusqu’à l’élucidation du traumatisme, telle une immense et encyclopédique psychanalyse individuelle et collective, en vient-on, comme le personnage de Margaret, à crouler sous les ruines de l’Histoire, à se dénier une perspective d’avenir ? Visiblement l’écrivaine est, elle, capable de rebondir vers d’autres aventures intérieures et intellectuelles. Reste une question taraudante, ici mise en scène avec perspicacité et inquiétude, celle de l’origine du mal, pas seulement concédé à quelques figures d’exception, mais contagieux…
Plutôt qu’un roman, il s’agit sous les doigts d’Anna Funder, d’un récit : Stasiland. Celui d’une enquête dans le passé de l’Allemagne de l’Est communiste. La narratrice -peut-être l’auteur elle-même- arrive à Berlin en 1996, décidée à percer le mystère de ceux qui ont tenté de franchir le Mur, en particulier une adolescente de seize ans, et plus exactement à dessiner la toile d’araignée de l’une des plus terribles polices politiques du monde : La Stasi. La tâche sera infinie. Dresser la carte de la Stasi, c’est tracer un chemin tentaculaire plus vaste que le pays lui-même, si l’on suit tous les méandres des cerveaux qui l’ont conçue, aidée et subie. Il suffit pour cela d’avoir des activités aussi dissemblables que de faire de subversives reprises des Rolling Stones, ou d’avoir été le cartographe du Mur. De témoins en témoins, le plus extraordinaire est que le concept d’ « ennemi » du régime « ne cessait de s’élargir ». Totalitarisme et paranoïa empêchèrent chaque habitant d’être autre chose qu’espion ou victime. On rencontre un indicateur faux aveugle, un nostalgique du communisme (« une nostalgie absurde » de la part de ceux qui « sont à la recherche d’un désir »)… Les cicatrices, dans les corps, les mémoires et les mentalités seront longues à refermer après cette « romance-horreur » : « La romance vient du rêve d’un monde meilleur que les communistes allemands ont voulu rebâtir sur les cendres de leur passé nazi (…) l’horreur provient de ce qu’ils ont fait en son nom. » La modestie de l’écrivain permet à ce tableau de s’élever dans toute sa grandeur infâme, même si une chape de silence pèse encore sur le pays, faute de pouvoir ou de vouloir « poursuivre des anciens de la Stasi ».
Les mauvais tours de l’Histoire ont des lieux maudits, comme ce Berlin qui, de 1933 à 1989, incarna le pivot du totalitarisme : là ou le nazisme a retourné sa veste en communisme.
Thierry Guinhut
La partie sur Hattemer-Higgins est parue dans Le Matricule des Anges, Novembre-décembre 2011,
Rio de Bachimana, Panticosa, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.
William Gaddis, un géant sibyllin ;
JR entre Reconnaissances et Agonie d'Agapè.
William Gaddis : JR,
William Gaddis : Agonie d'agapè,
traduits de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Cholodenko et par Claro,
Plon, 1078 p, 26 €, 144 p, 17 €.
Curieusement, Gaddis avoue ne jamais avoir eu de difficultés à trouver un éditeur. Son premier pavé, Les Reconnaissances[1], publié en 1955, fut pourtant, comme il était prévisible, boudé autant par les critiques que par les lecteurs qui piquèrent rapidement du nez. Seuls quelques passionnés, en avance sur leur temps, comme Pynchon[2], alors tout jeune écrivain, le remarquèrent assez pour s’enthousiasmer et pour en prendre de la graine. Plus tard, en 1975, le New York Times écarta les mille pages de JR d’un revers de jugement : « illisible ». Aujourd’hui encore, malgré une souterraine réputation, un rien élitiste, qui l’élève au niveau de Joyce, Proust, Musil ou Lezama Lima, le lecteur de bonne intention risque d’imploser au contact d’une prose furieusement polymorphe et lacunaire…
Qui est donc William Gaddis ? Pas tout à fait un invisible comme Pynchon et Salinger, autres ténors inconciliables du roman américain, mais un monstre de travail silencieux. Né en 1922, il a donné cinq romans en maintes décennies de patience et d’obstination, jusqu’à sa mort en 1998. Bienheureux quand le silence lui répondait à la place du mépris. Il croyait changer le monde grâce à l’impact de son premier livre, et le monde ne sut que le taxer d’avoir eu l’imbécile ambition du chef-sans d’œuvre sans pouvoir y parvenir. Pourtant, de bouche à oreille, puis avec une secrète et internationale aura, ce sont bientôt des bréviaires cultes. On reconnaît enfin le pouvoir d’évocation et d’élucidation du monde contemporain de ces sommes souvent maximalistes, de ces vaisseaux fantômes animés de voix pénétrantes et atomisées où se laisser emporter en un intimidant, quoique ludique, labyrinthe.
Une narration repérable semblait fermement animer Les Reconnaissances, ce roman de l’artiste en formation où peintre faussaire et plagiaires côtoient un pacte faustien et un musicien dont l’œuvre d’orgue fait s’effondrer son église. Celle de JR paraît plus atomisée. Ici, à peine le soupçon d’un narrateur distant. Dans le cadre d’une stupéfiante oralité, des voix seulement, des dialogues entrechoqués par des individus malaisément identifiés qui ne s’écoutent pas, coupés, harcelés de bribes de discours juridiques, boursiers, scientifiques, économiques… Sans compter ces bouts de non-savoir qui parasitent et ponctuent les conversations courantes, ces interjections et attaques de phrases interrompues, tout le dépotoir du langage que le romancier avait jusque-là élagué pour nous offrir un tout intelligible et clair de la réalité, en un mot un idéal. Cependant, pour paraphraser l’épigraphe des Reconnaissances (« Nihil cavum sine signo apud Deum[3] ») en Gaddis rien n’est vide de sens. N’avons-nous pas vécu ces conseils d’administration ou chacun ressasse ses obsessions, ces projets pédagogiques où la bassesse des justifications alterne avec le vide des grands mots et le masque des théories, le tout lacéré par la cacophonie ?
Parce que chacun ne parle que du versant de sa folie, la première scène de JR (paru en 1975) agite les thèmes de la généalogie et de l’héritage en opposant les points de vue incompatibles de l’homme de loi et de la femme bourrée de souvenirs sentimentaux. Avant de faire apparaître le personnage éponyme, « JR » lui-même, un Junior qui devient rapidement grand, démesuré, gonflant ce millier de pages de sa faconde et de sa réussite outrageuse. Ce n’est qu’un gosse en baskets, qui, du bas de ses onze ans, et dans la cadre d’une initiation scolaire à Wall Street, achète une modeste action. Se prenant au jeu, depuis des cabines téléphoniques et au moyen de mandats postaux, ce « génie du fric » déguise sa voix pour augmenter son activité capitalistique. Parmi ses achats, des fourchettes à pique-nique de la Marine, des obligations périmées, ou une lilliputienne action qui deviennent de fil en aiguille les ressorts d’un énorme empire financier. Ainsi le petit JR est à la tête, quoique incognito, d’exploitations forestières, minières, gazières, sans compter l’édition ou les pompes funèbres, couvrant le spectre entier de l’économie et du cours de la vie humaine.
La satire de la « libre entreprise », son comique sans cesse renouvelé et bafoué, peut sembler facile, car l’intelligence de la spéculation nécessaire à une économie en expansion, n’est pas donnée à tous. Et la réduction du capitalisme à un jeu de loterie finalement assimilé à un immense château de cartes menacé d’écroulement par l’éclatement de la bulle spéculative est autant furieusement réaliste que bien caricaturale, ce en quoi elle ne devrait satisfaire que les jaloux, les revanchards, les fantasmeurs professionnels d’éden socialiste ou libertaire. Cependant, on ne peut qu’être emporté par ce maelström, cette épopée bouffonne… Au point que les critiques ont parfois comparé ce roman à Moby Dick, de par l’immensité de son ambition, quoique dévasté par la parodie, comme Scarron le fit de L’Enéide avec son Virgile travesti.
Avouons que nous avons peu de chance de venir à bout d’une telle œuvre babélienne, de ces merveilleux déchets lyriques parfois abandonnés par le narrateur et broyés par les dialogues des protagonistes au milieu du torrent hasardeux de la communication : « Lis ce que dit Wiener sur la communication, plus le message est compliqué, plus il y a de foutues chances d’erreur, prends quelques années de mariage tel foutu complexe de naissance dans les deux sens peut pas faire passer une foutue chose, foutrement trop d’entropie, dis bonjour, elle a une foutue migraine ».
Comme ce livre, ce puissant capital d’entreprises (dont plusieurs journaux et maisons d’édition) n’est que papier et fiction, délire de la néguentropie de l’économie et de l’entropie du langage. Ainsi la croissance financière peut s’emballer sans le secours d’aucun travail, sinon celui de la langue : les variations sur « money », « vendez », « achetez ». Jusqu’à l’écroulement sur ordre des surveillants de Wall Street. Mais à l’entropie de ce capitalisme qui finit par se menacer lui-même par ses excès spéculatifs, sans réelle sagesse économique, répond l’accumulation avalancheuse des allusions aux artistes. D’Empédocle à Wagner, les grands desseins philosophiques, poétiques et opératiques sont hachés menus dans le canon à particules de l’accélérateur de langage Gaddis. Dans une telle « foutue » société, « genre » verbeuse (ces pâtés de langue qui permettent de reconnaître un émetteur), où la valeur passe par le message publicitaire, par les prix et les cours du marché indexés sur le plus grand nombre, sur la bassesse et la vulgarité grégaire, il n’y a guère de place pour l’authentique artiste. Les profs de musique et d’anglais de JR, Bast et Gibbs (qui gribouille un roman) ne pourront construire la cathédrale de leurs œuvres, un opéra et un essai sur la mécanisation de l’art.
Finalement, à une deuxième lecture (si tant est que cela soit possible) l’œuvre du géant sibyllin de la littérature américaine se déplie, s’ouvre sous nos yeux éblouis. Ses échardes deviennent des beautés, ses obscurités s’éclairent pour former un tableau percutant et cultivé à plaisir de notre modernité ; non sans l’amertume d’y constater ce que nos sociétés font de l’art. Comme nombre de grands romans américains, du Léviathan de Paul Auster à L’Arc-en-ciel de la gravité de Pynchon, Gaddis jubile de ce catastrophisme, pourtant largement fantasmatique, qui peut-être un gage de lucidité pour l’avenir. La chute de l’empire JR est un peu celle du Capitaine Achab ou de l’empire romain. Elle semble annoncer l’apocalypse d’une société qui n’a que des prix et pas de valeur, ce que d’aucuns appelleraient la marchandisation du monde, oubliant que c’est grâce à celle-ci que nous pouvons en jouir, quoique pas toujours avec discernement, et que nos libertés s’étendent. Pourtant, l’œuvre de Gaddis, « mentionnée avec considération bien qu’on la joue rarement[4]», a trouvé son achèvement, sans compter deux fois la récompense du National Book Award[5]. Elle peut être lue et sondée dans cette société qui conjugue réussite du libéralisme -et pour certains l’excès de ses malfaisances- avec cette difficile liberté de l’art qui est le signe de la santé démocratique d’une nation et d’une civilisation. Certes, ce contrat faustien avec le capitalisme est également un art en quête d’auditeur impossible, dans ce qui sont les dernières lignes de JR : « ce livre là qu’ils voulais que j’écris sur le succès et la libre entreprise et tout hé ? (…) Alors je veux dire, j’ai eu cette idée extra là hé, vous écoutez ? Hé ? Vous écoutez… ? ».
Que l’on se console. Malgré un autre opus assez volumineux, Le Dernier acte[6], qui hésite entre encyclopédie judicaire et satire dévastatrice de la manie procédurière, notre romancier sibyllin a publié deux plus courts objets : Gothique charpentier[7], flot de conversations entre culture et censure, et Agonie d’Agapè. Ce dernier est peut-être le plus émouvant roman du créateur : monologue d’un malade au crépuscule de sa vie, au milieu de ses filles avides ou gardiennes d’héritage, et qui ne cesse de bousculer le manuscrit ultime d’une vie, où la mécanisation des arts et le déclin de l’artiste tissent une réflexion pleine d’acuité. Il y dénonce « la fausse démocratisation des arts dans le divertissement, et l’élimination de l’artiste individuel en tant que menace pour la société. » On aura compris qu’il s’agit de la réalisation du projet avorté d’un personnage de JR, Gibbs, qui tentait d’écrire l’histoire du piano mécanique comme ancêtre de l’ordinateur, créant ainsi une étonnante mise en abyme.
Nul doute que l’exigence d’une telle œuvre au long cours rebute les lecteurs amateurs de facilité ; soyons sûrs cependant que le défi n’en restera que plus succulent pour un intellect libre et curieux de voir dans le roman autre chose qu’une bluette sentimentalo-réaliste : une réelle prise en écharpe du monde contemporain et de ses mutations…
Thierry Guinhut
Revu et augmenté à partir d’un article publié dans Calamar, printemps 1998.
John Williams : Stoner, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Anne Gavalda, Le Dilettante, 384 p, 25 €.
Herman Bang : Mikaël, traduit du danois par Elena Balzamo,
Phébus, 256 p, 19 € ;
Herman Bang : Les Quatre diables, traduit par Isabelle Frambourg,
Phébus, Libretto, 128 p, 4,60 €.
D'outre-Atlantique au Danemark, qu'importe l'éloignement géographique quand les problématiques de l'amour se répondent, dans le cas d'un professeur de littérature ou d'un maître en peinture. Avec une incroyable aisance d’écriture John Williams nous emmène à la poursuite d’une vie qui traverse toute la première moitié du XX° siècle américain. Mais, si les deux guerres mondiales sont là en filigrane, cet écrivain injustement méconnu est moins à la recherche d’une perspective historique que de l’intimité de son héros et des protagonistes, ainsi que de leur relation avec la langue et l’œuvre des poètes anglais. Quant au Danois Herman Bang, c'est l'amour homosexuel qu'il peint, au moyen d'un maître peintre et de son élève.
C'est la beauté de la poésie anglaise, qu’étonné, le jeune Stoner, pas encore décrotté de sa campagne miséreuse, quittant les figures hiératiques de ses incultes et pathétiques père et mère, découvre en poursuivant des études d’agriculture à l’Université du Missouri. Remarqué par un professeur, il se consacre alors à la littérature médiévale pour devenir professeur à son tour, dévoué à sa tâche de « passeur ». Avant de devenir l’amoureux inexpérimenté d’une jeune fille d’une classe sociale bien supérieure, de faire sa demande en mariage, aussi maladroite que semée d’embûches perceptibles à la perspicacité du lecteur, sauf aux deux promis…
Un réalisme sans œillères imprègne la relation de la vie conjugale de Stoner. La méconnaissance totale de la sexualité du jeune couple est décryptée avec la crudité du scalpel. Edith, blonde gracile, est totalement impréparée à la vie par une éducation traditionnelle pour qui le sexe n’est jamais dit et méprisé. Ce mariage est un échec, rongé par l’incommunication, réveillé par une copulation forcenée, éphémère, en vue d’enfanter, frigorifié par les vapeurs de la mère qui laisse le soin de l’éducation de la petite fille au père attentionné, avant que son « travail de sape » lui permette de reprendre la main sur la jeune Grace et d’exercer sa tyrannie maternelle… Le portrait-charge de l’épouse, quoique peu manichéen, est stupéfiant.
Mais, comme en un miroir inversé, la relation adultère de Stoner avec Katherine, jeune professeure, d’abord étudiante discrètement fascinée par son maître, est proprement magique. Les uns taxeront à tort cela de bluette sentimentale, sans en apprécier le poids de vie et d’idéal nécessaire. Car, à rebours de la « tradition qui leur avait martelé (…) que la vie de l’esprit et celle des sens étaient séparées », ils s’étonnent « que la première pût magnifier la seconde et que la seconde fût la gloire de la première ne leur était jamais venu à l’esprit. ». Ainsi se déploie le roman d’apprentissage…
La satire du milieu universitaire enfle peu à peu, avec ses professeurs et doyens confits dans leur routine, voire leur sénescence, avec ses jalousies et luttes de pouvoir, le qu’en dira-t-on et la cabale qui obligeront Katherine à se sacrifier, ses étudiants enthousiastes, arrogants ou tricheurs, croqués avec tendresse, saisis avec une criante acuité… Restent les secrets troublants des œuvres sans cesse étudiées : « le gouffre qui séparait son amour de la littérature de ce qu’il était capable d’en témoigner ». Et que seule sa brillante amante aura su toucher dans le travail de critique et d’analyse auquel il a par dévouement contribué. Même si on eût aimé que sur ce point l'auteur s'étende avec plus depertinenteprécision...
A ce roman de mœurs, rarement lyrique, sans la moindre mièvrerie, où toute une micro-société est dépeinte, s’ajoute donc la précision psychologique des portraits : quoique Stoner soit réservé par nature, tous voient leur développement corseté par le puritanisme ambiant. Bien qu’il s’agisse « d’une œuvre de fiction », sommes-nous en présence d’un roman autobiographique ? « Implacablement, il disséqua sa vie et la regarda en simple biographe », commente le narrateur. Même si l’auteur (1922-1994) a trente ans de plus que son personnage, il a enseigné la littérature et l’art d’écrire dans les universités du Missouri et de Denver. Il nous reste ce roman, concentré d’existence, distillant qualités et travers, à relire pour méditer toutes les finesses d’une vie qui s’étira trop vite,drame austère et bouleversant de « la lente agonie du cœur », avec ses éclairs de beauté.
Il y a des littératures et des romanciers injustement méconnus. Seule la curiosité et la conviction d’une traductrice peuvent alors, depuis son purgatoire, exhumer un livre précieux. C’est le cas de Mikael, pourtant salué en Allemagne par Klaus Mann dans les années vingt. N’a-t-il été provisoirement oublié que parce que sa vision de l’homosexualité, au demeurant soucieuse de discrétion, parut plus tard trop ténue et platonique ? Ce serait, au-delà de cette qualité, faire fi de sa dimension psychologique et de son évocation de l’art pictural à la fin du XIX°.
Le Danois Herman Bang (1857-1912), dont drames et romans ont suscité l’enthousiasme de Robert Musil, propose l’histoire d’un artiste à succès : Claude Zoret, « peintre de la douleur », à mi-chemin du presque homonyme Claude Monet et des artistes Pompiers du temps. Son admiration va à son jeune modèle et fils adoptif, dont le prénom donne son titre au roman. La relation privilégiée entre le maître et le disciple se scinde lorsque le second devient amoureux de la princesse Zamikof, alors qu’elle est portraiturée par le peintre. Trahison ou liberté, pour celui qui devra « s’affranchir »? Les deux principaux protagonistes livrent un combat pacifique, comme lorsque Mikael parfait les yeux du portrait de la belle : s’agit-il du génie du talent ou de celui de l’amour ? C’est une étude de milieu, des motivations et des inquiétudes de la création, d’une étape déchirante pour le Maître vieillissant à l’affection exacerbée, mais aussi à la recherche de l’expressivité totale, ambitionnant de « représenter le suprême » en ses œuvres allégoriques. Mais aussi une satire de la façon, luxueuse ou légère, dont on « dévore l’argent », du vol et de la captation d’héritage consentis. Plus tard, le cinéaste Dreyer sut mettre en scène cette histoire aux sensualités étouffées et cependant puissantes.
C’est encore une histoire de passion qui anime ce court et pathétique roman : Les Quatre diables. Cette fois ci dans le milieu du cirque, où les enfants là recueillis mènent une carrière honorable et soudée, jusqu’à ce que l’un d’eux ait l’audace d’aimer une femme de la plus haute société : voilà qui est ressenti comme une trahison. Herman Bang pose d’une autre manière l’antinomie de la fidélité, de la solidarité, et de la liberté individuelle, des raisons de l’amour opposées à la raison du groupe, du milieu. C’est après l’écriture de ce récit qu’Herman Bang fit, en 1890, une tentative de suicide. Certainement ses tourments intérieurs sont transposés dans la création romanesque, catharsis au demeurant peu efficace…
Entre postromantisme passionné et finesse de l’écriture par petites touches -ce qui a permis de le qualifier d’auteur impressionniste- et un narrateur omniscient qui télescope les scènes, Herman Bang sait faire advenir un univers problématique aux yeux de son lecteur, autant que l’émouvoir au plus profond de sa sensibilité. Notre curiosité, ainsi aiguisée, n’attend plus que la traduction de Famille sans espoir, ultime roman qui suscita un inqualifiable scandale pour outrage aux bonnes mœurs, à l’occasion duquel il dût émigrer à Paris. Ainsi, probablement une trilogie serait-elle complète et ferait briller cet étonnant Danois d’une trouble et bouleversante lumière…
Thierry Guinhut
Les partie sur Stoner et Bang sont parues dans Le Matricule des Anges, septembre 2011 et février 2012.
Tempus fugit, répète la formule latine. Jusqu’à la consommation d’une vie. Mais si le temps s'enfuit, l'artiste demeure. L’écrivain alors arrache à l’ange du Temps ses plumes pour tenir le compte des vices et des vertus, mais aussi de sa puissance humaine, l’artiste quêtant une part d’immortalité. Or seuls les pouvoirs de la fiction savent entrelacer un temps baroque, comme dans l’étonnant roman de Carlos Fuentes, Anniversaire. Alors que dans son Instinct d’Inès, l’écrivain mexicain (1928-2012) tente un pacte faustien avec un temps anthropologique.
C’est par une approche précautionneuse que nous entrons ici dans le monde de Carlos Fuentes. Il s’agit d’abord pour une mère de demander à son mari de ne pas oublier de rentrer pour célébrer l’anniversaire des dix ans de leur fils Georgie. À ce préambule réaliste et petitement anecdotique en apparence, s’ajoute un narrateur qui découvre peu à peu les liens hors norme qui unissent à sa nourrice un autre enfant qui est peut-être ce même Georgie, comme dans un monde parallèle. L’observation des protagonistes passe d’abord par un point de vue externe qui semble les rendre encore plus mystérieux. Ce qui n’est pas loin de l’inconnaissance du narrateur du Nouveau Roman : songeons que ce livre date de 1969. Dans la maison fantomatique de ses hôtes laissés dans l’ombre, il observe la nourrice qui donne son sein à sucer à ce grand enfant, avant de succomber lui aussi à son attraction érotique et plus mature, quoique hallucinante et mariale, puisqu’elle affirme : « au bout de neuf mois, ma virginité était toujours intouchée et je commençais à ressentir les douleurs de l’accouchement. »
La maison est peu à peu devenue un espace labyrinthique, fabuleux et baroque, changeant comme le fantasme. Dans laquelle George revient, en jeune cavalier, plus vieux donc que l’enfant, plus jeune que le narrateur qui se reconnait et dont c’est peut-être l’anniversaire, en vieillard bientôt. Depuis la première décennie jusqu’au crépuscule de la vie, le temps reste une énigme, un jeu de miroir biaisé : « Ô temps, qu’as-tu fait de ma personne ? » Le questionnement métaphysique paraît dévaster notre personnage aux décennies éclatées quand seule la mosaïque de l’œuvre de l’écriture et de l’art peut tenter d’en proposer une fascinante image à décrypter. Ainsi, âges de la vie, controverses médiévales et troubles contemporains, doubles et miroirs s’affrontent et se répondent en un jeu d’échec fantastique où il s’agit d’« inventer un temps personnel et total »… L’écriture est alors devenue torrentielle et chatoyante, bien digne du réalisme magique latino-américain.
Ce bref roman, qui paraissait un rameau mineur détaché de la forêt romanesque de Carlos Fuentes, devient alors un exercice de style troublant, une porte dérobée annonciatrice d’une œuvre riche, succulente et complexe qui culmine avec Terra nostra, Christophe et son œuf et Diane ou la chasseresse solitaire, tous chefs-d’œuvre universels où la solitude métaphysique de l’homme est confrontée à ses démons intérieurs, à ceux de l’Histoire, de l’amour et du temps.
Certes, les premières pages de cet Instinct d'Inez n’ont pas d’instinct cette vitesse éblouissante de la narration qui anime Diane ou la chasseresse solitaire[1], ni ce bouillonnement qui contribue à faire de Christophe et son œuf[2] une œuvre-monde. Ce roman aux dimensions modestes paraît d’abord ne nous intéresser qu’à la destinée finissante et lasse d’un chef d’orchestre, Gabriel Atlan Ferrara, quoiqu’un étrange « sceau de cristal », pupille d’une nouvelle vision, révéré et bientôt rageusement détruit, ouvre de faustiennes et hallucinantes perspectives…
Grâce aux vertus narratives d’un vaste retour en arrière, notre jeune chef, lors d’une représentation londonienne de La Damnation de Faust, ce flamboyant opéra d’Hector Berlioz, se pique d’amour pour une cantatrice qui chante le rôle de Marguerite : Inez Prada. La reverra-t-il ailleurs que sur la scène de la communion et de l’affrontement artistique ?
Il faudra attendre soixante pages pour basculer dans un retour en arrière bien plus gigantesque. Lorsque notre diva paraît habitée par une femme de l’ère paléolithique des grandes glaciations, et porteuse d’une ancestrale tragédie : amours que l’on ne sait pas incestueuses dans une grotte aux peintures, vie tribale secouée par le parricide puis le fratricide du chef… Un immense crescendo lyrique unit les passages alternés consacrés à la préhistoire et aux représentations, de vingt ans en vingt ans, à Londres, Mexico, Salzbourg… Et ce jusqu’à l’acmé de cette mise en scène de La Damnation de Faust où apparaît nue la femme venue d’un âge primal et révolu, portant, comme la Marguerite aimée par le Docteur Faust, la petite fille sacrifiée ; ce en écho du chef-d’œuvre bien connu de Goethe. C’est ainsi que « vous aurez donné un autre temps à l’instant que vous vivez, vous aurez bouleversé les temps, vous aurez ouvert un champ interdit à ce que vous avez déjà vécu dans le passé ». L’instinct d’Inez est là. Plus loin que sa vie, que son histoire, l’aventure primordiale de l’humanité nous innerve, en un ancestral atavisme, malgré les artifices de la civilisation, et recommence, grâce à l’origine magique de la musique et grâce aux pouvoirs de l’œuvre d’art.
Plutôt que de parler de métempsycose, de vies antérieures, il faudrait invoquer la génétique des populations et le pouvoir d’une fiction qui ranimerait une lointaine et tellurique mémoire. Comme avec Terra nostra[3], qui fait coexister un apocalyptique an 2000, l’antiquité romaine et le siècle d’or espagnol, c’est avec L’instinct d’Inez, que nous percevons le mieux l’ambition du projet du mexicain Carlos Fuentes, projet digne de La Comédie humaine de Balzac, quoique plus fou encore : disposer sa trentaine de romans, dont sept restant à écrire, dans un cycle appelé « L’Âge du temps ». En ce sens, un pacte faustien est signé avec la durée d’une vie humaine, avec l’Histoire, grâce aux pouvoirs de la fiction… On pense à l’ « éternel retour » nietzschéen, mais également au cubain Alejo Carpentier qui, dans Guerre du temps[4] imagina une nouvelle (« Retour aux sources ») où l’on vit à rebours de la chronologie usuelle, plus exactement de sa morbide vieillesse à sa naissance...
C’est un grand roman d’amour, entre érotisme et esthétique, d’amour rarement comblé, différé, à la recherche d’une pureté originelle et animale, soudain explosif, et cependant délivré de la damnation : « je n’ai pas péché, vous les anges vous le savez, vous m’emportez au paradis à contrecœur, mais vous ne pouvez qu’accepter ma joie sensuelle dans les bras de mon amant »… Ce qui ne paraissait pas, lors des premières pages, devoir être un livre fabuleux finit par nous emporter dans un irrésistible courant fantastique digne du plus grand réalisme magique. La relecture du mythe de Faust, la passion effrénée pour la musique et l’opéra, la fantasmatique amoureuse, l’initiation aux mystères du temps, tout concourt à multiplier les dimensions de la perception, de l’imaginaire et de l’œuvre d’art romanesque.
L’Instinct d’Inez est bien à compter parmi les plus denses des œuvres narratives de Carlos Fuentes, peut-être l’un des plus grands, avec le péruvien Mario Vargas Llosa[5], des écrivains latino-américains. Tous deux ont pris en écharpe les destinées de leur continent, tous deux portraiturent et dénoncent les dictateurs et les révolutionnaires, tous deux construisent d’entraînants et persuasifs espaces romanesques, et si leurs convictions politiques divergent - Vargas Llosa vers le libéralisme et Fuentes vers le socialisme - le premier l’emporte grâce à sa maturité politique quand ce dernier l’emporte par ses qualités de styliste virtuose - trop virtuose disent ses détracteurs certainement aigris. Reste que Carlos Fuentes l’enchanteur du réalisme magique latino-américain ouvre des perspectives fantasmagoriques inouïes, car un tel romancier est le Phantasos, le dieu nocturne des fantasmes de l’humanité.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.