Agordo, Trentino / Alto-Adige. Photo : T. Guinhut.
Trois vies dans la vie d'Heinz M.
II
Hölderlin à Tübingen
L’Alpe souabe au loin,
le tremblement du cœur auprès,
j’ai voulu rester seul
pour aller à la maison.
Parquets cirés, vitrines,
une poignée de livres et de manuscrits.
Rien ; sinon la graphie par sa main.
Dehors, le jardinet à ras d’eau ombreuse,
roulant l’ocre jaune de son bassin-versant.
Deux passereaux communs, seuls,
m’ont donné le chant.
Hölderlin,
où es-tu,
chien tapageur,
preneur de fibre sensible,
vieux tapeur de lyre ?
Viens !
Peut-être est-ce déjà là,
Au plus en dedans.
***
A Tübingen,
Jardin et saules devant le Neckar boueux,
où Hölderlin brisait son chant…
Les oiseaux chantent-ils là mieux qu’ailleurs ?
Goethe dormit aussi dans une de ces maisons.
Un souffle de seule mythologie passe
pour les petites têtes révérantes de la poésie.
Je dois rompre avec toi,
trop jeune et trop vieil Hölderlin,
te cracher au talon s’il le faut,
et dans un lieu où tu ne peux être,
parler ma langue.
***
Cher et fol Hölderlin,
Rilke est-il allé voir ta maison ?
Jardinet vide,
saules et leur ombre
sur la lumière de l’eau
(grasse, gonflée de l’orage de la veille).
Il semble que peut me parler encore
une voix,
toute de moi,
mais aussi de ce jardin.
Les choses parlent, dit le poème…
Sentirais-je quelque chose à Duino,
A Rien-sur Rivière,
à Lieucomunville ?
***
Aller chercher le Tübingen d’un poète,
des siècles et rêves de retard,
même dans son présent.
Un jardin cultivé d’illusion près du Neckar,
perdu loin derrière l’agroalimentaire.
Une main fugace à ticket,
un mark pour un halo de parquet,
un ami à Tübingen
fut-il mort et enterré.
Futile…
***
Tübingen, lâche-moi,
vieille urne de la poésie,
ville belle où je pourrais vivre,
où coulent eau fluviale et bière,
où circulent libraires et jeunes filles,
ville-égout de l’onde démodée beauté,
ville piège à rage
pour qui nomme par le poème.
***
L’orage en gris de la veille sur Tübingen,
comme le ciel de la poésie
éclaboussé, sali par les vivants
par leur lie de vie et de mort sur le monde,
il s’abattait sur moi
qui comptait sur le beau langage
pour empêcher l’orage.
De mon vêtement
pissait la soupe du poète…
sans nourrir un homme.
***
Du poème, vieil Hölder,
on ne fait que bateau de papier sur le chaos du Neckar.
Et, comme chacun sait,
le fleuve du temps,
comme il est violent, secoué, guerre, famine, peste et sida,
avant et depuis l’ère Hölderlin.
A moins qu’un souffle venu des dieux improbables,
d’un homme ou d’une femme,
le change en papier-avion pour l’étranger,
le secret lecteur dans le temps,
en alouette au chant de poème.
***
Plutôt Marine, Myriel ou Mathilde
que me nourrir de la bouche de tes vers,
vieil Hölder,
de tes lèvres noires et bleues
de révolte de poème.
Plus simple de courir l’Hölder,
Son illusion des dieux agitée vers moi…
Tandis que toi, M. et M…
ta chair de rire,
ta bouche inconnue et difficile d’aimer
qui ne salive pas
de mon vers d’illusion.
***
Quoi, Hölderlin,
Je succombe avec toi à l’idéalisateur poème !
Devant ta vieille tour,
je crèverais de désir
pour l’au-delà du vieux temps fané des rêves ?
Non, c’est le mouvement du vivre
sur la façade nuageuse, verre et acier,
pure de tout sentiment humain,
pleine et vide tour à tour
d’ombre, ciels, couleurs, brume,
fragment de ville et de vivants répétés,
vaste panneau d’images
qu’un seul orage volatile, de mode ou de guerre,
fera tomber,
sans même la mémoire
des mots d’une image.
***
Et les autres,
les habitants de Tübingen,
les autre êtres humains,
plus divers que les feuilles du hêtre,
parlent-ils, sentent-ils
ce que je parle, ce que je sens ?
Près, une différence,
loin, une connivence.
J’écoute, je saisis des bribes,
nous n’avons tous qu’un fragment de monde,
leur vie de cuisine, de commerce et de bureaux,
leur langue blanche ou marronasse…
où trouver
dans cette ville
dans ce pays de bois jardinés sans loups,
celui ou celle dont la langue rose
aurait couleur de poème ?

***
Ah, me débarrasser du poème !
Comme l’aiguillon d’or
d’une seringue à venin drogue dans le flot du caniveau de Tübingen,
une autre sensation de vivre et de monde possible,
non pas abolir les contraires,
mais s’écouter, se regarder calmes
dans l’utopie stupide
du poème universel sur la terre…
Mais qui fait mal à la cuisse
comme l’ivresse d’avoir trop marché,
la subsistance assurée,
dans le poème de l’espace.
***
Quand retrouver le calme,
le raisonnable de la prose,
où tout n’est pourtant pas entendu,
moins suractivé et tendu
(certes une corde sympathique à Hölderlin vibre)
que le rythme fou aisé du poème…
Quand retrouver le travail reposant
sur le réel le plus commun,
le travail du professeur ou du menuisier,
avec qui tu n’as fait que semblant,
Hölderlin,
de pactiser.
***
Les dieux,
des spectres,
des fictifs,
séduisants et magnifiques,
le sein rond d’Aphrodite,
le fil sourire de Bouddha,
le profil d’Hölderlin aussi en médaillon…
Pas même une lectrice
à qui envoyer
cette carte postale.
***
A Tübingen,
malgré moi dévolu au poème ;
faire sens n’est plus un problème,
scènes et facettes,
instants et rencontres
ont le gout mobile et nourricier,
le vert translucide
des feuilles penchées au Neckar.
Ai-je quelque chose à vivre à Tübingen,
un autre moi,
amande au-dedans de moi
qu’il suffirait de jeter en terre,
en celle-là seule,
même si je n’ai pour moi
que la vitre molle des mots.
***
Même à Tübingen,
que peut-on faire du poème ?
A-t-il promis de nous sauver des morts ?
Ils riront,
ceux qui vivent là,
d’entendre poser
mes brodequins de poèmes
derrière la poussière effacée
(un siècle et demi plus tard)
des pieds nus d’Hölderlin.
***
Hölderlin, je te hais.
Toi, et si peu de pareils,
tu me pousses à la poésie,
la position sociale à peu près morte de la poésie,
pendant que le monde est à vivre.
Qu’y a-t-il
dans ton ciel de poèmes
sinon l’impossible lyre du sensible et des pensées
à chaque instant d’être ?
***
Parmi les réalités,
jusqu’à Tübingen j’ai marché,
le pistolet mental de la poésie sur la tempe,
jusqu’à toi, Hölderlin,
abattu, crevé, pourri,
sec sous terre,
jusqu’à ton paysage d’amitié,
tes feuilles de pleurs sur le Neckar
que j’ai reconnues.
***
Pourtant, cher Hölderlin,
je te rencontrerais au bord d’une route,
Que je ne te reconnaîtrais pas,
hirsute,
que je ne saurais ni ne voudrais te parler,
un ballot de poèmes sur ta folle épaule,
à travers ton Massif central vers Bordeaux.
Ah, tu n’es pas un modèle,
un crane mort sous le sol
qui n’a jamais embrassé le sexe de sa Diotima,
pendant que dans tes collines de Tübingen
je bavasse de poèmes
sans toucher d’un instant de vivant
la chair et la voix
d’une femme.
***
Croiserais-je un dieu,
Que de mon poème il chancèlerait.
Pareil pour toi, Hölderlin.
Non des muscles de mes bras et de mes plumes,
à moins de mes mollets de marcheur
et des pieds boiteux de mes vers
arc-boutés sur l’Alpe souabe entier.
Simplement,
du souffle,
je le ramènerais
à la poussière d’esprit humain d’où il vient.
Poussière d’homme en homme transmise
qui, fumier toujours chaud,
laisse lever fleurs et légumes oubliés…
***
Jazzant la pure spéculation lyrique,
La fanfaronnade
Et la poigne imaginaire,
Les pattes sur mon globe,
comme ce peuple de plantes pourries et vertes
piétinées au hasard
sur un pré de Tübingen,
je me change en bousier pousseur de poème,
en mouche du coche sur la terre…
L’Indien au front peint
de bleu adorable
et de noir montagne.
(...)
Thierry Guinhut
Une vie d'écriture et de photographie
Sierra de Partacua, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.

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