traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba,
Actes Sud, 224 p. 19,80 €.
En un sens, ce livre est effrayant ; en un autre, revigorant. Trois années charnières avant et après l’obtention du prix Nobel en 2002, par le Hongrois Imre Kertész (1929-2016) sont gravées au scalpel de l’inquiétude et de la passion parmi les pages d'une Sauvegarde, nécessaire et menacée.
Il a fallu des décennies à Imre Kertész pour être reconnu, pour être avec destin, après avoir été à quinze ans un Être sans destin[1], parmi l’entreprise d’éradication et de déshumanisation que juif il subit dans les plaines enfumées d’Auschwitz et sur la colline fumeuse de Buchenwald. Le récit autobiographique, écrit dans les années soixante, n’est publié qu’en 1975 sans qu’il fût réellement remarqué. Il fallut attendre sa réédition en 1975 pour que le succès lui prête la reconnaissance méritée. D’une part parce l’on a guère envie de ressasser un passé gênant, d’autre part parce qu’en terre idéale de communisme, il pourrait trop laisser entendre que là aussi les Juifs ne sont pas en odeur de sainteté ; et qu’un présent totalitarisme ne vaut guère mieux… L’écrivain, qui vit « exclusivement pour l’esprit du récit[2] » a été parqué sous les miradors nazis avant de végéter pendant des décennies sous le joug d’un avatar du stalinisme, le communisme hongrois : « je me suis rendu compte que je décrivais un homme broyé par la logique d’un totalitarisme en vivant dans un autre totalitarisme, et cela a sans aucun doute fait de la langue de mon roman un moyen de communication suggestif[3] », observe-t-il dans son discours de Stockholm. D’autres romans, des essais et conférences viendront compléter cette construction malaisée de soi, ses doutes et sa confiance en l’écriture, mais aussi cette incision dans l’abcès permanent de l’antisémitisme.
Ainsi, dans ce journal, souvent pathétique (qui tient son titre de la sauvegarde de son ordinateur), les prémisses de la vieillesse, les tremblements de la maladie de Parkinson, le cancer de Magda son épouse (mais guéri), le conduisent à envisager le suicide, auquel il ne se résout pas. Les difficultés à mener à bien son roman, alors que « le talent n’est pas démocratique », le minent, comme si le souffle créateur s’était épuisé. Pourtant il achève et publie Liquidation[4], avec le sentiment d’une victoire sur lui-même, bel élan de foi en un avenir intellectuel et démocratique hélas compromis.
Alors qu’il quitte peu à peu Budapest pour fuir une petitesse intellectuelle et un nationalisme nauséabond, il s’installe à Berlin, dans cette Allemagne qui est à la fois celle des cendres des autodafés et celle de la weltliteratur goethéenne dont l’éthique de la traduction lui permet de faire connaître son œuvre, il retrouve un filet brun que l’on aurait pu croire tari : « L’antisémitisme tenu en bride pendant de longues années remonte du bourbier de l’inconscient, comme une éruption de lave et de souffre. » Ce qui se vérifie à l’occasion du prix Nobel de littérature : « Les nazis hongrois, parmi lesquels on compte de nombreux juifs, me vouent aux gémonies. Deux juifs officiels, le Polono-Allemand Reich-Ranicki et l’ancien stalinien Paul Lendvai qui traîne ses guêtres en Autriche, ont déclaré que le prix n’aurait pas dû m’être décerné. » En son pays natal, la Hongrie, son « nom est devenu une marque déposée qu’ils utilisent comme une hallebarde pour s’entretuer, le couvrant de saleté. » Alors, il faut « guérir du prix Nobel ». Il dresse un réquisitoire accablant : « Je ne suis pas compris en Hongrie, car la Hongrie n’est pas un pays chrétien ». C’est là que « des lycéens déchirent ostensiblement et éparpillent dans les rues les exemplaires d’Être sans destin que l’Etat leur a offerts. Littérature de juif. » On ne peut qu’être effaré par la bassesse de ce qui tient lieu de rituel et d’éducation politique pour la jeunesse. On comprend alors que Kertész ne se sente guère patriote (« ils ont éradiqué en moi toute solidarité avec ce pays »), qu’il s’attache à des principes plus humanistes, plus élevés au point de dire : « La langue la plus étrangère que je maîtrise comme une langue natale, c’est le hongrois ».
Car la langue de la passion de l’écrivain Kertész, qu’importe qu’elle soit le hongrois. Devenue allemande, française, transnationale, humaine avant tout, elle est faite de déceptions, de dépressions, d’indignations, mais surtout de création vigoureuse, avec un sens de l’ellipse, des rapprochements explosifs de sens : « Je suis reconnaissant envers mon incroyable destin. Parfois je rêve aux lingots d’or faits avec les dents arrachées. »
Le plus terrible en ce destin juif, bien que fêté par « la menace du prix Nobel », par les honneurs et par les jalousies, par le confort matériel des grands hôtels, ainsi trop chèrement acquis par la communauté de destin de ses frères gazés, est que son inquiétude sur la continuité rampante de l’antisémitisme européen et mondial se soit révélée prophétique. En effet, en 2011, la seconde « Nuit de purification » vit son témoignage de l’holocauste, Être sans destin, brûlé lors d’autodafés par de misérables fascistes hongrois. Pire encore, s’il est possible, l’antisémitisme viscéral et assoiffé de meurtres gouleyants de l’islamisme triomphant gangrène aujourd’hui une planète menacée. Pourtant Imre Kertész incarne une dignité humaine irremplaçable. Faudra-t-il bientôt cacher ses livres dans de secrètes bibliothèques ?
Globe terrestre, Musée Correr, Venise. Photo : T. Guinhut.
Patriotisme et patriotisme économique,
une vacuité ?
Il paraissait un concept fané, vieillot, sentant la poudre et le suint, tiré des cabanes de fond du jardin sous l’Occupation, dépassé par la Résistance. Il paraissait une gloriole nombriliste, une foucade réactionnaire de droite, un fond de poubelle d’extrême droite. Quand le patriotisme perla sous la langue de gauche du Président de tous les Français, de l’édile suprême du socialisme, sous le titre ravaudé du « patriotisme économique »… N’est-il pas alors temps d’interroger la légitimité et la vacuité du patriotisme, jusqu’à son nouvel avatar ?
Il faut ici rappeler que la patrie n’est pas tout à fait la même chose que le peuple, ni a fortiori que l’état. Elle comprend « les réseaux terminologiques qui impliquent le sol et le sang par différence avec ceux qui impliquent la langue, la culture, la politique[1] » et qui relèvent du peuple. En ce sens, le patriotisme n’est pas un nationalisme. Il reste un amour de la lignée des pères (pourquoi pas « matrie » ?) et de la terre qui les a abrités. Ainsi aimer sa patrie, c’est en aimer les paysages, la gastronomie, les châteaux de la Loire et de Versailles, en un mot le patrimoine, entretenu et créé par nos ancêtres, dont nous reconnaissons les talents, de la langue de Racine à celle de Proust, dont nous recommandons les valeurs choisies, parmi lesquelles les Lumières doivent tenir une place privilégiée…
Le peuple est lui plus mouvant. S’il parle une langue peu proustienne, s’il vit une culture pas toujours lumineuse, quoique ouverte, s’il affiche une tradition politique chaotique, toutes choses qui peuvent relever de son patrimoine et par conséquent permettre de fidéliser quelque sentiment patriotique, il peut se livrer à des écarts dommageables à la dignité de sa patrie. La Terreur révolutionnaire, l’enthousiaste folie qui présida au déclenchement et aux heures inaugurales de la Première Guerre mondiale, la collaboration et les épisodes sanguinaires de la colonisation ne lui font pas honneur. Car le patriotisme ne peut pas être inconditionnel et aveugle. Il est amour du territoire et de ses fleurons, mais pas au point de vénérer ni d’excuser les excès du nationalisme orgueilleux et prédateur. Ainsi, dans « L’Apothéose des héros morts pour la patrie pendant la guerre de la liberté » que Girodet peignit en 1802 pour répondre à une commande officielle de Napoléon, où l’aigle autrichien s’enfuit devant le coq français, il s’agit moins d’un patriotisme légitime, consistant à aimer son pays et le défendre contre les agressions, que de l’hubris d’un nationalisme impérialiste. Ainsi Peter Sloterdijk sait être à cet égard justement polémique : « L’Etat reste une mère métaphorique supérieure qui met les citoyens sous la coupe sociale d’une communauté de sang purement fantasmatique[2]»…
C’est pourquoi le nationalisme gaulois résistant contre l’invasion romaine, de Vercingétorix à Astérix, est un patriotisme mal compris. Certes, les Romains n’étaient de tendres conquérants, mais ils ont permis le développement gallo-romain, infiniment supérieur du point de vue de la civilisation, y compris parce qu’ils savaient respecter les dieux et les cultes des pays conquis. Ce au contraire de l’invasion nazie qui vint instaurer une barbarie. L’intérêt bien compris de la patrie est d’absorber et d’être absorbée lorsque plus de libertés et de prospérités sont permises par les processus civilisationnels de pays voisins, de par la mondialisation du commerce, des techniques et des arts. Mais de refuser ce qui viendrait amputer la patrie de ses droits. Le réel patriotisme ne serait alors plus national, mais occidental, humaniste et des Lumières. Notre véritable patrie de la démocratie libérale est transfrontalière et cosmopolite, en radicale opposition avec un multiculturalisme qui laisse enfler des sociétés parallèles fascistes ou islamiques en son sein avec le projet avéré de mutiler la civilisation. Ainsi Imre Kertész, écrivain hongrois, prix Nobel 2002 pour son œuvre romanesque et autobiographique autour de son expérience traumatique de jeune Juif à Auschwitz, rejette sa patrie : « je ne suis lié à la Hongrie que par la langue, mais ni par la solidarité ni par l’affection : c’est un pays que je dois quitter avant que son système de valeur et sa moralité inacceptable ne me plongent dans la dépression[3]. » En effet, le 12 novembre 2011 (presque anniversaire de la « Nuit de cristal » nazie) une seconde « Nuit de purification » d’extrême-droite brûlait sur des buchers hongrois les livres impurs, dont ceux du Juif Imre Kertész…
Quant au patriotisme économique, soudain réclamé par nos socialistes, il ne peut, à la rigueur, se justifier que lorsque la patrie et l’économie sont sur de bonnes voies. Or pouvons-nous collaborer avec un état, des gouvernements qui, depuis plus de trente ans, ont empilé les dettes, le déficit, une croissance anémique, la suradministration, un état providence pléthorique et gaspilleur, au détriment du dynamisme économique et du plein emploi. Non, l’amour de la patrie ainsi outragée ne peut s’acoquiner avec la spoliation exponentielle de notre enfer fiscal, avec le chantage du service public qui se change en sévices publics pour le contribuable, avec l’étranglement de la liberté d’entreprendre, avec la saignée bientôt mortelle infligée à la propriété légitime des richesses…
Que des rentiers, des entrepreneurs, des élites du CAC 40 fuient la France pour vivre, travailler et prospérer est, moins que de l’anti-patriotisme, un véritable devoir moral. La réelle patrie est celle de la liberté et non celle de La route de la servitude[4] du socialisme français, qu’il soit de gauche ou de droite ! La prédiction d’Ayn Rand, dans La Grève[5], est en passe de se réaliser : comme son héros, John Galt, les libres créateurs de richesse font la grève et s’éclipsent pour réapparaître sous des cieux plus propices. La méthode socialiste, appauvrir le riche et décourager l’investisseur, contribue à appauvrir ce qui reste la patrie des pauvres. D’autant que ce patriotisme économique est contre-productif ; bafouant la libre circulation des biens, des énergies et des idées, il réduit celui qui le pratiquerait à l’isolement, au recul. Quand avec 1% de la population mondiale, la France détient 5% des parts du marché du commerce international, quand l’hexagone est un des tout premiers pays d’accueil des entreprises étrangères, il serait risible d’imaginer contribuer à une autarcie peau de chagrin… Les seuls critères valables pour choisir un produit restent la nécessité, la qualité et le prix, qu’il s’agisse de gastronomie ou d’armement stratégique. S’il ne reste plus que le critère géographique (à moins de vouloir boycotter un état meurtrier et menaçant), c’est forcément se priver de ces précédents critères et encourager la médiocrité et la cherté. D’autant que bien des objets sont produits de manière internationale, leurs composants pouvant être fort cosmopolites. Qu’importe la nationalité d’une entreprise, quand son internationalisation lui permet l’efficacité et le succès, alors que l’état-stratège a démontré son impéritie. Ainsi la France reste deuxième au classement Forbes des entreprises les plus innovantes, avec, excusez du peu, Pernod-Ricard, Danone, Essilor, Dassault, Dior, quand son Etat, du haut de son intelligence économique interventionniste, frôle la faillite…
Malgré Eric Delbecque qui nous assure de ce que « ne doit pas être » le patriotisme économique (« repli sur soi nationaliste », « dispositif protectionniste » et « refus de la mondialisation ») et de ce qu’il « doit viser » (« la préservation du périmètre économique stratégique de souveraineté », « la vitalité et le développement des territoires[6] ») le caractère concret de ce pilotage d’état reste flou, même si l’on doit consentir à ce qu’aucun pays autoritaire et liberticide ne vienne s’emparer des entreprises stratégiques de nos démocraties que l’on espère encore libérales.
Le recours à l’assertion du patriotisme économique n’est bien sûr le plus souvent que l’association du keynésianisme, du colbertisme et de la basse démagogie. Ce en masquant le capitalisme de connivence et le clientélisme entre les entreprises et l’état. Il n’y a pas d’intérêt général au protectionnisme, sans compter le risque d’être contré par le protectionnisme d’un état voisin et client, mais une somme d’intérêts particuliers à la libre concurrence, à condition que l’état ne barde pas ses codes du travail et des impôts, ses règlementations, de barrières, de normes abusives, de façon à rendre sous compétitif son outil productif. La concurrence, y compris entre états, et par-delà les frontières, est, pour Hayek et pour nous, « la seule méthode qui permette d’ajuster nos activités les unes aux autres sans intervention arbitraire ou coercitive de l’autorité[7]». A la seule réserve que cette concurrence ne puisse pas aboutir à sa négation par la sujétion à une tyrannie politique ou religieuse qui aurait su s’emparer des industries et des services de la liberté.Est-ce le cas lorsque le Qatar, cette richissime tyrannie islamique, met en place ce qui est peut-être un djihad économique en réalisant de considérables investissements financiers en France, qu’il s’agisse de grands hôtels, d’entreprises du CAC 40, de clubs de foot ou d’encouragement aux emplois des jeunes des banlieues, ces dernières opérations étant susceptibles de prosélytisme…
Il faut alors ouvrir les yeux sur un nouvel horizon du patriotisme : ce n’est plus seulement le sol et le sang des pères qui doivent irriguer ce sentiment, mais des principes économiquement, moralement et intellectuellement supérieurs. Les ères d’ouverture des marchés et des arts ont été dans l’Histoire des grands moments de prospérité, de liberté et de paix. La xénophobie économique est au mieux de l’égoïsme et du frileux repli sur soi, au pire un suicide régressif. Pourquoi se priver des talents d’autrui, sinon pour masquer son propre manque de talent ? Plutôt que celle des pères indignes, mieux vaut alors la patrie des talents, à condition de savoir, de par le monde, la préserver.
Traduit de l’italien par Eve Duca et Marguerite Pozzoli,
Actes Sud, 2012, 224 p, 21,80 €
Peut-on restituer l’amour dans les mots ? Au moyen d’une longue lettre, Johannes Brahms revit et confie la constance et la profondeur de son amour à sa chère pianiste Clara. Elle ne lira pas ce récit intime, puisqu’il ne lui adresse qu’intérieurement, et après la mort de l’aimée. En un roman épistolaire réinventé un siècle et demi après par l’écrivain Luigi Guarnieri, il s’agit d’une émouvante, déchirante, commémoration offerte à la disparue, quoique l’amour que Johannes lui porte n’ait en rien disparu.
Rien d’étrange pourtant en cette « vénération » offerte à la femme de celui qui l’accueillit, le génial Robert Schumann, bientôt définitivement rejeté aux rives de la folie, après s’être plongé dans le Rhin. Le jeune homme devient, alors que le mari est enfermé sans espoir de retour dans un établissement psychiatrique, un parfait père de substitution pour les six enfants, tandis que son rôle auprès de la pianiste de concert, de quatorze ans son ainée, adulée, partout invitée, devient le jouet de la chronique soupçonneuse. La rejoignant, lors de ses tournées, dans des hôtels, elle finit par l’inviter dans ses bras : « Nous n’avons eu pour nous que six jours »…
Malgré toute la révérence du jeune homme, on devine dans le portrait du compositeur flamboyant, un homme désagréable, jaloux des succès de sa moitié, sombrant dans l’enfer de l’obésité, de la morosité, de la morbidité… Au contraire, la longue et fidèle idylle, quoique contrariée, de Johannes et Clara parait paradisiaque, même s’il fait mine de laisser au second plan ses créations personnelles. Hélas, au décès de Robert, comme si l’effigie du maître avait cimenté l’interdit sur le nouveau couple, comme si les faces d’ombre et de lumières de ces amours en miroir se déchiraient, l’entente entre les amoureux se fissure… Ainsi la sûreté de la composition romanesque, grâce au contrepoint, répond à l’acuité psychologique. De même, l’analyse du tracé d’un amour tout au long d’une vie, quoique désabusé après avoir été longuement enthousiaste, permet au lecteur d’y trouver peut-être son miroir, mais aussi de prendre un recul méditatif : « La passion allait se transformer en quelque chose de plus gris, d’anonyme », note-le le narrateur et compositeur, dont le soudain succès européen n’entrave pas sa nostalgie pour Clara. Quand ses autres amours, parfois soumises au véto de Clara, ne sont que velléités platoniques, quand sa chair ne se livre qu’à des prostituées… Le bilan est doux-amer : « Renoncer à me marier et à avoir des enfants a été le grand regret de ma vie, ma chérie, pire que de renoncer à composer un opéra. Mais aujourd’hui je peux dire que je ne me repends pas, et que, au fond, je n’ai pas de regrets, car je l’ai fait pour toi. »
Y-a-t-il quelque chose de féministe, en ce destin, en ce roman ? Monsieur Wieck, prédisait à sa fille Clara, si brillante pianiste, si elle se mariait, de devenir l’esclave de l’époux et d’une nombreuse progéniture. Elle réussit pourtant à s’en abstraire, grâce à sa réputation de virtuose sensible, grâce aux soins de Johannes, mais aux dépens de son œuvre propre, talentueuse, trop mince. Elle joue inlassablement, parmi les morceaux attendus en concert, ceux de son époux, de son jeune admirateur, longtemps rejetés. Les ressorts de l’incompréhension, puis du succès de l’artiste sont alors interrogés avec pertinence : « Presque tous les hommes, malheureusement, ne se laissent effleurer par le souffle de l’art que s’ils croient le comprendre, et ils croient le comprendre quand l’art confirme et répète ce qu’ils connaissent et savent déjà. »
L’écrivain italien, dont on connait le goût pour les grands mythes de l’Histoire et de l’art, avec Les Sentiers du ciel consacré au nationalisme de la péninsule, et La Double vie de Vermeer[1], s’inspire de fort près du Journal intime et des Lettres d’amour[2]de Robert et Clara Schumann. Mais en ancrant le point de vue dans le regard et la mémoire de Brahms, il fait œuvre respectueuse et sensible, juste assez romanesque, sans mièvrerie, à l’écoute du mystère, non seulement de l’amour, mais aussi de la création musicale inspirée par l’aimée. Seuls le titre, un peu banal, et l’expression du sentiment amoureux, dont le lyrisme et l’originalité de l’expression auraient emporter plus d’ardeur et de finesse, empêchent ce beau livre de parvenir à la sérénité absolue du chef-d’œuvre… Cette réécriture des destinées d’un trio d’amoureux à l’époque du romantisme échevelé parvient à faire revivre sous nos yeux, jusque dans le secret de nos émotions, la passion respectueuse du jeune disciple pour l’épouse de son maître autant que les frissons sous les doigts du piano, ces vagues musicales qui transportent, brisent, élèvent nos héros. Jusqu’à conserver l’essence de leurs amours recomposés…
Luc Ferry : De l’Amour ; une philosophie pour le XXI° siècle,
Entretien avec Claude Capelier,
Odile Jacob, 256 p, 21,90 €.
Peut-être l’amour est-il notre horizon politique, notre fin de l’histoire. Cette thèse, apparemment simpliste, est celle de Luc Ferry en son nouvel essai,De l’Amour ; une philosophie pour le XXI° siècle, usant du dialogue philosophique avec son compère, Claude Capelier. Pourtant elle est loin d’être dénuée de fondement historique et éthique, malgré bien des approximations.
Quoique reprenant avec respect le titre de Stendhal, Luc Ferry s’intéresse moins à l’Eros, moins à la philia, qu’à l’agape, cette charité pour autrui, cet amour du repas pris en commun, y compris avec l’ennemi -trois amours qu’il voudrait réconciliés-. Il y associe l’attention que nous portons à notre famille, basée non plus sur le mariage arrangé mais sur le mariage d’amour, à nos enfants, à notre descendance. L’arc et la flèche du dieu Eros désexualisé ne visent plus seulement le cœur des amants, réciproques ou non, mais la famille élargie de l’humanité. D’où l’inquiétude et le soin écologiques, la charité humanitaire, la diplomatie de la paix, dans une société bien moins égoïste et pétrie de pauvreté que celles du passé, au rebours des préjugés galopants… C’est en cela que nous vivons « sans cesse davantage dans un souci inédit des générations futures ».
Ce deuxième humanisme, après celui des humanités et des Lumières, est celui de l’amour d’une humanité qui commença par révérer « le principe cosmologique », puis « le principe théologique ». Ainsi, après « le principe de la déconstruction » qui dénonça « l’illusion métaphysique » et réhabilita les différences, y compris culturelles, cette recherche de « la vie bonne comme vie aimante et amoureuse», qui est le crédo du nouveau Sage, peut trouver son acmé laïque. Sauf que notre philosophe omet ici -mais peut-être n’est-ce pas son propos- de penser la remontée planétaire du principe théologique islamiste qui n’est guère une philosophie de l’amour… Quoique l’on devine qu’il le tienne pour peu respectable, à travers son choix de la « civilisation européenne » en ce « qu’elle porte, plus que toute autre, un projet d’autonomie, visant à faire accéder les humains à un statut d’adultes et non à les maintenir dans celui d’individus mineurs, soumis à une vision cosmologique, religieuse, ou même aux restrictions d’un humanisme élitiste ». Sans compter « l’idéal du rationalisme et de la science ». Ce qui le rend parfaitement en phase avec le Kant de Qu’est-ce que les Lumières ? lui-même cohérent avec le projet philosophique du libéralisme politique et économique.
Faut-il alors attribuer comme il le fait à ces Lumières et à « l’idéal républicain », les millions de morts des terreurs révolutionnaires, des nationalismes et des colonialismes, qui en sont moins des conséquences que des trahisons ? Même si notre philosophe pointe avec pertinence l’incohérence du démocrate libéral Tocqueville lorsque ce dernier justifie l’injustifiable, les exactions françaises en Algérie au milieu du XIX°, oubliant peut-être de se demander si la barbarie peut être éradiquée sans des moyens barbares. Mais qu’allaient faire les Français dans cette galère de la colonisation, au-delà du coup d’arrêt aux razzias esclavagistes des barbaresques en Méditerranée, et du « doux commerce » de Montesquieu, mille fois préférable à une conquête si lourde en pertes humaines, en investissements aux retours hasardeux, sinon flatter leur hybris ?
Ainsi, nous ne ferons pas à Luc Ferry, agrégé de sciences politiques, l’injure d’imaginer qu’il ignore la nature du libéralisme, ce dont témoigne ici la pertinence de sa critique de Tocqueville. Cependant il passe sur ce terme comme s’il s’agissait uniquement de concurrence et de prédation, d’innovation au nom d’une consommation débridée, n’imaginant qu’il n’est en rien contradictoire avec sa thèse, nourri qu’il est de respect d’autrui et d’éradication des tyrannies. Sauf que le libéral saura se méfier d’une philosophie de l’amour instaurée par un quelconque projet étatique et rapidement hypocrite, contre-productif et liberticide, ce qui est très probablement le cas de l’écologisme qui a tendance à devenir un socialisme, de l’état-providence dont il ne semble pas percevoir combien il est à bout de souffle et à l’origine de notre crise. Il attribue d’ailleurs à cette dernière une cause erronée : « les coûts de production des entreprises chinoises sont en moyenne vingt-cinq fois inférieurs aux nôtres ». Certes, mais comment explique-t-il que la balance commerciale de l’Allemagne soit excédentaire avec la Chine ? La racine du mal (dette et surétatisme) est donc bien française et non imputable à la mondialisation. Il semble également attribuer une nécessité à l’endettement au service de la croissance économique et de la politique sociale et monétaire… Luc Ferry adhèrerait-il à ce keynésianisme colbertiste qui loin d’être la panacée est là encore la racine du déclin de la plupart des puissances occidentales ? Propageant la foi qui s’appuie « sur l’émission d’euro-bonds et sur un grand emprunt », il ne fait que réclamer la prolongation abyssale de la crise. Quant à mettre sur le même plan « le libéralisme d’un côté, et le socialisme ou le communisme de l’autre », au motif qu’ils sépareraient tous deux sphère privée et sphère politique, on se prend les côtes de rire si l’on sait combien le privé est phagocyté, laminé par ces deux derniers, et combien l’injonction fondamentale du premier est la liberté individuelle…
La thèse de la révolution de l’amour reste une observation judicieuse de notre contemporain, jusque qu’à ce qu’elle se heurte à une aporie : Les « dérivés du principe de l’amour dans la sphère collective ont réussi à s’incarner dans la réalité, à prendre forme au sein d’un état providence dont les siècles passés n’avaient même pas l’idée et que le reste du monde nous envie ». Certes, mais c’est aller sans compter l’obsolescence de cet état providence, obèse et ruineux, en passe d’atteindre la faillite comme ce fut le cas au Royaume-Uni avant Thatcher, en Suède au début des années quatre-vingts. Comme quoi l’amour de ces parents que sont abusivement nos responsables politiques gâte et pourrit les enfants de la cité. Le véritable amour doit-il éradiquer la responsabilité des aimés et obérer leur avenir ? En ce sens, ces « libéraux fous dont le projet aussi inavoué qu’inavouable serait de détricoter les services publics et la protection sociale » vous saluent bien, Monsieur Ferry, et comptent ainsi mieux aimer leurs enfants…
De même sa vision du capitalisme moderne comme « ère de la consommation addictive » est passablement réductrice. Ce serait trop vite enterrer sa capacité de création et d’innovation au service d’une vie bonne, qu’il s’agisse de la santé, de l’écologie, ainsi que, dans le cadre de la concurrence, de la liberté de ne pas consommer autant que de consommer avec discernement, y compris des œuvres esthétiques et intellectuelles… Celles parmi lesquelles l’art contemporain lui parait, non sans raison, bien trop dépourvu de pensée et de beauté : « Quand va-t-on enfin réassocier l’innovation et la beauté, l’innovation et les grandes expériences humaines ? » Ce à quoi il faut rétorquer qu’un IPhone chargé de Cantates de Bach et des textes de Tocqueville, sans compter l’œuvre qu’y partagera peut-être son possesseur et nouvel auteur, répond sans peine à cette demande…
Fort heureusement les perspectives de Luc Ferry dans le domaine de l’éducation, qui font l’objet de la dernière partie de l’ouvrage, sont plus judicieuses, plus dignes d’espérance. Ainsi l’éducation est réussie « quand nous sommes parvenus à transmettre l’amour, la loi et les œuvres ». Car c’est « par amour pour nos enfants que nous allons finir par comprendre qu’il faut leur transmettre aussi la Loi et les savoirs, qu’un moment d’autorité, d’effort et de travail est nécessaire à leur quête future d’une vie bonne ». Quant à l’enseignement, notre ex-ministre revendique l’apprentissage attentif de l’écriture et de la lecture dès la fin de la maternelle, de façon à lutter contre notre brillant taux d’illettrisme à trente pour cent. Sans oublier de refuser « l’autoconstruction des savoirs par l’enfant », cette pédagogie démagogique et destructrice, de refuser le « jeunisme » culturel en réhabilitant la « culture des adultes », celle de l’expérience des grandes œuvres esthétiques, scientifiques, littéraires et philosophiques de l’humanité…
On pourra s’irriter de la lenteur argumentative, des reprises, répétitions, récapitulations, annonces du propos à venir et souhaiter un essai conceptuellement plus rapide et plus aigu. Ce serait alors rater la façon attentive qu’il a de prendre son plus modeste lecteur par la main, de se mettre à sa portée, dans une volontaire démarche de clarification pédagogique. La richesse conceptuelle est indubitable, nombre d’aperçus sont percutants : par exemple la satire du pessimisme, ou « l’intolérable, le point où l’extrême gauche, à force de sacraliser le droit à la différence, rejoint l’extrême droite la plus détestable en refusant toute liberté, toute possibilité d’arrachement des individus aux conditions dans lesquelles ils sont nés». Malgré une maturation politique à parfaire sans retard. Même si Luc Ferry avait pu nous habituer à des textes plus denses, des essais plus continument roboratifs, comme l’excellent et polémique Nouvel ordre écologique[1] ou le fort utile Apprendre à vivre[2], il n’en reste pas moins qu’il pose en ce dialogue aux qualités certaines, quoique inégales, les bases nécessaires d’une question cruciale : comment mieux nous aimer et aimer l’humanité ? L’amour, cette « passion démocratique », doit, au-delà de ses bonnes intentions, penser ses conséquences, y compris dommageables, sur les générations dont nous préparons les devoirs et les libertés. La flèche d’Eros, de philia et d’agape serait alors non plus mortifère, mais justement génératrice. Probablement étendra-t-il bientôt -s’il écoute notre peut-être excessive et immodeste impatience- sa réflexion pour répondre, avec une plus fine pertinence dont nous le savons capable, à cette interrogation au carrefour des défis du XXI° siècle.
traduit de l'anglais (États-Unis) par Laurent Queyssi,
Au Diable Vauvert, 2020, 448 p, 22 €.
William Gibson : Identification des schémas,
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Cédric Perdereau,
Au Diable Vauvert, 2013, 504 pages, 23 €.
Le quotidien de la Science-fiction se résume trop souvent à un style bâclé et à une quincaillerie de matériel d'anticipation qui n'a ni la force évocatoire ni de questionnement de La Machine à explorer le temps de H.G. Wells. Mais on connaît bien des auteurs, de Philip K. Dick et ses jeux sur la perception, à Dan Simmons et ses énormes space opéras (Le Cycle d'Hypérion), qui s'échappent avec un talent dément de ce ghetto prétendument sous-littéraire. La SF est devenue, au choix, une contre-culture alternative, ou une extension des capacités imaginatives et intellectuelles, parmi laquelle il fallait bien que des auteurs s’emparent des nouvelles technologies, de l’ordinateur à Internet.
Ainsi, avec son célèbre Neuromancien, William Gibson a inventé en 1984 un genre à l'intérieur du genre, cet espace cyberpunk qui pousse l'inquiétude des hommes à l'encontre des machines à son acmé : jusqu’où pourrait aller le contrôle neuronal des individus asservis par les intelligences artificielles ? En « visionnaire neuromantique », rebelle au nouvel ordre informatiquement correct d’une anti-utopie dominé par les multinationales d’un capitalisme prédateur, il explore cependant la dimension poétique de l'espace numérique. Quitte à succomber à cette hallucination consensuelle et légale, presque mystique, à moins d’atteindre au code-source de la cyber-addiction à la Présence virtuelle.
Dans ce roman inaugural, une « matrice » qui ressemble à Internet est dominée par les multinationales. Sans prévoir l'explosion de la liberté individuelle d'un Net quasi-gratuit, mais bien avant la saga Matrix, Gibson entraîne son hacker, condamné par l’injonction d’une neurotoxine à ne plus pouvoir se connecter, en une nouvelle mission dans un menaçant réseau 3D. Non sans perturber son lecteur, assailli par le vocabulaire spécialisé du cybermonde, et susceptible de connexion dans une paranoïa qu’il faudrait craindre dévastatrice…
Plus tard, Idoru conta le désarroi d'un homme tombé amoureux d'une présentatrice de synthèse sur une télévision japonaise. Sa folie lui interdit de concevoir qu'il s'agit d'un logiciel, bien qu'on annonce le mariage de la belle. Il s’agit bien là pour le romancier de séduire, grâce à cette ambigüité érotique, mais aussi d’épouvanter son lecteur devant les pièges inhérents à l’artificialité des médias en expansion.
Si, comme Idoru, le roman de Gibson, Identification des schémas, n'est plus tout à fait de la science-fiction, lui-même récusant son appartenance au genre, c'est peut-être parce que le présent a rattrapé notre auteur. Le pouvoir des médias, du merchandising sont tels qu'ils constituent un réseau et un cyber-réseau aux ramifications complexes et prédatrices. Cayce Pollard est une consultante chèrement recherchée, une « chasseuse de cool » et de « pure mode urbaine ». Parfois, atteinte par la « phobie des marques », elle vomit ces logos dont elle est spécialiste, non loin de la partisane obsession idéologique du No logo de Noami Klein (cet essai qui dénonça la prétendue dictature des firmes et des marques). On lui confie donc la quête et l'identification de mystérieux signaux filmiques sur Internet. L'indispensable « schéma » manquant serait là, quelque part sous ses doigts, pour donner un sens aux fragments et trouver un nouveau graal du look. Le marketing de ce film qui est déjà une sous-culture serait-il une mine d'or pour le marché ? Une fois son appartement ravagé, son ordinateur piraté, sa psyché pillée, Cayce comprend qu'elle poursuit un monstre créateur et secret qui pourrait bouleverser le XXIe siècle. Si l'on présume que son père, expert en sécurité, fut tué dans les tours du 11 septembre, les conjectures viennent pulluler. Le récit, cotonneux, prend peu ou prou le rythme du thriller, entre Londres, Tokyo et Moscou, jusqu'à ce que Cayce trouve la cinéaste, mystérieusement malade et protégée par la mafia russe. Peut-être une prison nommée « Dream Academy » est-elle l'objet du film...
L'on se demande alors quel est l’objectif littéraire de Gibson. Baliser les territoires du virtuel en technophile curieux, y projeter une intrigue policière distendue, effleurer les dimensions géniales d’Orwell sans y parvenir vraiment ? Fallait-il être plus satirique, franchement épique, fallait-il penser un peu plus et pouvoir faire lire en Neuromancien et Identification des schémas une perspective philosophique ? Peut-être est-il trop facile de suggérer et mettre en scène les nuages menaçants d’une planétarisation neuronale de l’informatique et d’ainsi paraître prendre une position de moraliste informé. La poésie plus ou moins cristallisée des néologismes informatiques, des métaphores techno (« la source légendaire du Nil digital ») des accessoires et des vêtements aux griffes parfois inventées, mais aussi la technique du roman épistolaire par mails qui s’infiltre dans le récit, n'empêchent pas d'espérer une plus grande efficacité narrative.
Il n’en reste pas moins que ce styliste branché, souvent en avance d’un pixel sur son temps, est l’enregistreur, sinon le créateur, dès 1984, date orwellienne s’il en est, d’une nouvelle mythologie urbaine, informatique et virtuelle, bouillonnante de réseaux, rêve et cauchemar de geek. Est-il en quête d'une Ithaque parmi le contact labyrinthique des claviers, la sensualité vitreuse des écrans et la démultiplicité des neurones exponentiellement connectés ? En ce monde mécanique et quantique, les personnages de Gibson sont-ils froids et artificiels ? À moins qu'ils ne soient eux aussi définitivement virtuels, uniquement animés par des logiciels... Comme ce que nous serons un jour peut-être. Un diagnostic qui cependant fait fi de nos capacités à identifier les schémas et du pouvoir et de nos libertés.
Thierry Guinhut
Article , ici augmenté,paru dans Le Matricule des Anges, octobre 2004
Dès la sortie de l’utérus, de quelle liberté naturelle disposai-je ? J’aimerais supposer qu’à cet instant je savais pouvoir bientôt contempler librement les sphères du cosmos, au-delà des premières étoiles de la doxa, bien au-dessus de la mer de nuages recouvrant l’obscurantisme et la servitude politiques. D’où vient que je sois devenu libéral et non socialfachocommuniste ? D’où vient que j’aie choisi la voie terrestre et rationaliste d’Aristote en sa Politique pour aboutir au libéralisme, plutôt que celle utopique de Platon en sa République totalitaire ? D'où vient que j'aie choisi La Richesse des nations d'Adam Smith plutôt que le Manifeste communiste de Marx ? On pourrait s’étonner que depuis la même origine cosmique et animale les humains proposent de telles différences en termes de convictions politiques et de contrat social. Il faut croire que le milieu culturel et l’éducation ne suffisent pas à expliquer ces orientations, puisque, si diverses, leurs déterminismes vont jusqu’à permette qu’un individu s’en affranchisse. N’y aurait-il pas là quelque chose du tempérament personnel mais aussi du rationalisme intellectuel pour expliquer, tant que faire se peut, le destin mental de nos choix sociétaux et politiques…
On me pardonnera je l’espère ce soupçon d’autobiographie. Né dans une famille modeste passablement inculte, quelle chance avais-je de devenir, sans en faire un titre de gloire, un intellectuel libéral ? Mes parents, pour l’une était dépourvue de tout discours politique, pour l’autre était vaguement de droite conservatrice, par atavisme paysan, quoique irreligieux, attaché à Jacques Chirac pour cause d’âge commun, attaché aux valeurs du travail et de la propriété terrienne. Ma seule chance fut d’habiter dans une ville universitaire. Pourquoi réclamai-je des livres, des encyclopédies, alors que l’on lisait si peu ou pas du tout autour de moi, même si l’école obligatoire y a peut-être contribué ? Pourquoi découvris-je Jules Verne et le romantisme allemand, France Musique, Schumann et Bach, alors que l’on se limitait à RTL et aux variétés d’usage ? Pourquoi encore, stimulé par mon enseignante de philosophie qui proposa l’étude de Marx et de Nietzsche, me sentais-je cette différence, cette indépendance… Certainement de par une répugnance à la fois innée et intellectuelle envers tout enfermement dans un concept de classe, de masse, de nation, dans tout déterminisme sociologique, qu’il soit conservateur ou marxiste. Quant à cette pulsion aristocratique, peut-être orgueilleuse, qui me poussait vers l’élection des arts et de la littérature, d’où me venait-elle ? Finissant ainsi bientôt par me persuader que la démocratie était devenue pour moi : « une aristocratie qui s’est élargie au point de devenir une aristocratie universelle[1]».
Un tempérament éthique et esthétique serait alors plus ou moins à l’œuvre en chacun de nous de façon à nous différencier. Si l’on ne peut remettre en question le rôle prépondérant et invariablement nécessaire de l’éducation, il n’en reste pas moins que la nécessité de l’acquis n’écarte en rien le caractère originel d’une innéité. Sans aller jusqu’à prendre le pari plus que risqué d’une inscription génétique des goûts et des philosophies, on peut imaginer que nos biochimies ne nous proposent pas à tous les mêmes chemins. Sans recourir à la théorie des humeurs des Anciens, une approche neuronale et psychologique des tempéraments politiques peut être effleurée. Ainsi, entre le libéral, le socialiste et le totalitaire, que ce dernier soit communiste, fasciste ou théocrate islamiste, les différences sont criantes.
A peine au-delà du roi philosophe platonicien, du socialiste magistrat philosophe égaré par l’hubris intellectuel, l’homme totalitaire a quelque chose du tempérament sanguin, du coléreux, sans cesse aiguillonné par la libido dominandi, par la foi en son concept politique englobant et salutaire, voire miraculeux. Il ne supporte pas que qui que ce soit échappe à sa doxa, à sa bienfaisance, à sa horde de préjugés, à sa tyrannie, familiale, étatiste, nationaliste ou théocratique, dans une sorte de crispation mimétique où l’autre est sommé d’être comme soi, sinon rendu esclave… Nombreux par ailleurs sont ceux qui adhèrent à un totalitarisme du groupe, de l’instinct grégaire, de la corporation professionnelle, syndicale ou de parti, par goût de la servitude volontaire, par paresse et passivité, mais aussi par envie et ressentiment envers les nantis, envers ceux qui savent réussir, par goût de l’égalité contrainte, par nécessité intime de sentir rassurés en les rails d’une idéologie, qu’elle soit marxiste ou religieuse, et par la chaude communauté de destin d’une confrérie. A moins que la foule, la meute, permettent de libérer les instincts les plus brutaux, les plus violents, sous couvert de la force collective et d’une pseudo légitimité révolutionnaire ou théologique.
Le libéral quant à lui est un indépendant paisible, un individualiste entreprenant respectant l’individualisme de ses partenaires, un amant du doux commerce selon Montesquieu, un qui a le goût du risque, de la responsabilité et de l’indépendance, sans craindre l’acuité de la solitude. Depuis l’animal politique libre aristotélicien et dans la tradition humaniste du libre arbitre de Saint Thomas d’Aquin, il s’affranchit de la fatalité divine et de la grâce augustinienne pour valoriser son thymos[2], son soi fier, et satisfaire son désir de reconnaissance, reconnaissant du même coup celui de tout homme. En passant par les Lumières, de Locke à Voltaire, il tolère ainsi la liberté d’autrui, que ce soit par indifférence ou par cet égoïsme et ces vices privés (avarice et cupidité) qui contribuent aux vertus publiques de la prospérité, pour reprendre l’argumentation de Mandeville dans La Fable des abeilles[3], ou de par le soin de la « main invisible[4]» du marché conceptualisée par Adam Smith. De même, en s’appuyant sur des valeurs d’étude, de travail et de mérite, dans le cadre du respect de la propriété, et du pluralisme dynamique du marché, voire de la capacité d’association, il éprouve le juste respect d’un contrat social cohérent avec son profil psychologique et intellectuel. Il sait la nécessité, pour jouir de ses propres libertés, d’accorder et d’encourager ces mêmes libertés économiques, d’expression et de mœurs à autrui, que ce soit par empathie ou par calcul rationnel…
Car à en rester à cette voie du tempérament politique, il n’y aurait plus qu’à baigner dans le relativisme et abandonner toute prétention à faire du libéralisme politique un universalisme. Sauf qu’une démarche intellectuelle rationnelle simple(c’est alors qu’intervient l’éducation)permet de départager le libéral du totalitaire plus ou moins doux et plus ou moins bien intentionné. Certes, on peut imaginer que parmi ceux qui choisissent un socialisme, qu’il soit rose, rouge, brun ou vert, qu’il soit national ou international, il en est quelques-uns animés du sens de l’utopie, et d’une empathie au service de l’humanité. Mais l’on sait que l’enfer est pavé des meilleures intentions, et que les généreuses planifications d’un bonheur à tous imposé par la gestion prétendument rigoureuse d’un parti, d’un Etat ou d’un orwellien gouvernement mondial ne peuvent qu’écraser les individus sous le marteau de l’égalité. Et bientôt exacerber les insupportables inégalités et les frustrations qu’une culture du ressentiment contribue à surexploiter par ces « banques de la colère »[5] que sont les partis révolutionnaires. C’est ainsi que l’Histoire a montré que l’égalité de la pauvreté parmi les états communistes, hors pour quelques oligarques et apparatchiks, reste la moins pire des conditions, avant la concentration meurtrière des goulags …
Il faut alors porter un regard objectif sur les conditions de la prospérité économique. Où et grâce à quelle culture, quelle démocratie, quelle éthique économique fondée sur le marché et la concurrence est-on le mieux parvenu à libérer le maximum d’humanité des tyrannies de la pauvreté et de la censure, sinon dans les démocraties libérales occidentales ? Un simple examen permet de constater par exemple que ce sont des politiciens qu’il est de bon ton de décrier, comme Margaret Thatcher et Ronald Reagan, qui ont permis que sous leurs mandats, grâce à une politique libérale de diminution considérable des impôts pour les particuliers et les entreprises, le chômage fut divisé par deux, pour être ramené autour de 5%, ce que l’on appelle d’ailleurs un chômage structurel. De constater qu’avec les mêmes conditions de mondialisation et de concurrence internationale que la France malheureuse, l’Allemagne, le Canada et la Suède surfent allègrement sur les voies de la prospérité économique… A l’observateur rationnel ne peut manquer la sagacité qui permet de constater que les politiques de dette, de déséquilibre budgétaire, de contrôle des loyers, de relance keynésienne et d’interventionnisme étatique, de redistribution et de delirium fiscal, fussent-elles animées des meilleures intentions de la justice sociale et de la libido dominandi, sont non seulement contreproductives mais attentatoires aux droits de propriété et à la liberté d’entreprendre, donc foncièrement immorales. Car « contrôle économique et totalitarisme[6]» vont bientôt de pair. Devons-nous accuser nos gouvernants du seul aveuglement idéologique, ou de cet appétit de pouvoir qui les voit préférer un absolutisme colbertiste et socialiste supporté par la démagogie, ou de cynisme mortifère et suicidaire ? A moins que le rationalisme économique et politique soit parfaitement étranger à leur système neuronal…
Ce serait évidemment, en me parant du titre de libéral issu des Lumières, autant par tempérament que par rationalisme, me tresser une couronne de lauriers moraux que la modestie m’interdit de porter… Ainsi l’amant des libertés, quoique en se gardant de tout « dogmatisme du libéralisme[7]», trouvera-t-il une pensée aussi cohérente qu’efficace au service du développement de l’humanité. Et, auprès d’une bibliothèque des écrivains et philosophes choisis, un sommet montagneux où s’isoler des nuisances totalitaires, à moins que ces dernières ne lui laissent que l’abri précaire d’un sommet intérieur.
[1]Leo Strauss : Le Libéralisme antique et moderne, PUF, 1990, p 15.
[2]Ce terme, venu de La République de Platon, a été repris par Francis Fukuyama en tant que « désir de reconnaissance », ce dans le cadre de la démocratie libérale comme aboutissement ; dans La Fin de l’Histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.
[3]Dans Les Penseurs libéraux, Les Belles Lettres, 2012, p 193 à 199.
[4]Adam Smith : Enquête sur la nature et les causes de la Richesse des nations, PUF, 1995, p 513.
[5]Peter Sloterdijk : Colère et temps, Hachette Littérature, 2009, p 87.
[6]Friedrich A. Hayek : La Route de la servitude, PUF, 2010, p 68 et suivantes.
[7]Raymond Aron : Essai sur les libertés, Calmann-Lévy, 1965, p 228.
Brute épaisse ou bon sauvage, nos ancêtres préhistoriques, homo lupus ou homo sapiens, n’avaient pas encore inventé l’Etat pour mieux s’entretuer ou mieux se protéger et s’organiser. Il faut supposer que les progrès de l’Histoire ont eu besoin de l’Etat, cet administrateur de la société, pour établir les bienfaits qui nous ont permis plus de démocratie, d’espérance de vie, de confort matériel et intellectuel. Ainsi la liberté d’expression, de publication, de circulation et d’entreprendre ont contribué à la richesse des nations et des individus. Quoique l’Etat ait pu paver ce chemin réjouissant des joyeusetés de la tyrannie, des plus abominables aux plus douces, en passant par les plus insidieuses… Sommes-nous sûr de pouvoir bénéficier de plus de liberté sans cet Etat qui peut aller jusqu’à devenir liberticide ? A la fantasmatique liberté sans Etat, il faut opposer l’Etat garant des libertés non sans se demander si l’on peut tempérer le trop d’Etat par un Etat minimal.
L’anarchisme de Proudhon et de Bakounine, avec son « ni dieu ni maître », rejette l’Etat au nom du plus haut degré de liberté individuelle : « L'Etat n’est pas la Patrie ; c’est l’abstraction, la fiction métaphysique, mystique, politique, juridique de la Patrie[1] » disait Bakounine, c’est aussi « le patrimoine d’une classe privilégiée quelconque[2] » Devant la dimension militaire de l’Etat, y compris contre son propre peuple, arguant que l’homme, « s’il est réellement amoureux de la liberté, doit détester la discipline qui fait de lui un esclave », Bakounine conclut à « l’absolue nécessité de la destruction des Etats[3] ». Il faudrait alors que le peuple « ait atteint un si haut degré de moralité et de culture qu’il ne doive plus avoir besoin ni de gouvernement, ni d’Etat.[4] » Marx lui-même postulait le stade ultime du communisme dans lequel l’Etat aurait disparu. On sait pourtant que le stade initial et final des Etats communistes fut la disparition non seulement des libertés mais aussi de l’homme dans leurs goulags.
Si « la propriété c’est le vol » selon Proudhon, la liberté n’a rien à faire d’un Etat qui garantirait la propriété individuelle et capitaliste. Sans Etat, plus de coercition de l’accaparement des richesses et des biens, mais une communauté idéale des hommes. Serions-nous alors plus libre si aucune propriété n’était garantie ? La séduisante utopie critique du pouvoir par l’anarchisme bute sur l’anti-utopie d’une liberté impuissante.
Car, à cette fiction trop idéaliste de l’absence totale d’Etat, il faut opposer la nécessité d’un Etat qui puisse préserver chacun de nous des violences contre nos libertés. Même si Bakounine croit devoir réfuter cet argument pourtant solide « L’Etat ne restreint la liberté de ses membres qu’autant qu’elle est portée vers l’injustice, vers le mal. Il les empêche de s’entretuer, de se piller et de s’offenser mutuellement, et en général de faire le mal, leur laissant au contraire liberté pleine et entière pour le bien.[5] »
Ainsi, seul l’Etat de droit permet, dans un cadre juridique, empreint de modestie et toujours à parfaire, à la liberté de s’épanouir. Pour ce faire, Hobbes ou Locke proposent deux directions. Le premier préconise un Etat assis sur la force qui détermine le droit. Le second ne légitime l’Etat que s’il est soumis au droit naturel. « L’état naturel des hommes, avant qu’ils eussent formé des sociétés, était une guerre perpétuelle (…) une guerre de tous contre tous[6] » ou encore une « guerre où chacun est l’ennemi de chacun[7] ». C’est en effet ainsi qu’en 1651 Hobbes, dans le Léviathan, assigne à l’Etat une fin indispensable, la sécurité du particulier qui donne ainsi son consentement à l’Etat : « j’autorise cet homme ou cette assemblée d’hommes, et je lui abandonne mon droit à me gouverner moi-même ». Voici alors formée « la génération de ce grand Léviathan, ou (…) de ce dieu mortel, auquel nous devons, sous le dieu immortel, notre paix et notre défense[8] ». Mais également donc, notre liberté. A moins que cette dernière soit réduite de manière autoritaire par ce même Léviathan, au point de ne pouvoir imaginer la légitimité de la moindre désobéissance civile qui s’appuierait pourtant sur le droit naturel.
Ce pourquoi Locke, en 1690, postule un Etat garant de « cette liberté par laquelle l’on n'est point assujetti à un pouvoir absolu et arbitraire ». De plus, « la liberté, dans la société civile, consiste à n’être soumis à aucun pouvoir législatif, qu’à celui qui a été établi par le consentement de la communauté[9] ». Reste que cette communauté n’est pas infaillible et qu’elle peut, volontairement ou involontairement, par excès de zèle, nous soumettre à cette « servitude volontaire[10] » dont parlait La Boétie.
C’est enfin Rousseau qui, plus démocratique qu’Hobbes, en 1762, pose le principe d’un contrat entre les citoyens, établissant la participation de tous à la vie politique et de « bien distinguer les droits respectifs des Citoyens et du Souverain, et les devoirs qu’ont à remplir les premiers en tant que sujets[11] », tout cela dans le cadre d’un « bon gouvernement » au bénéfice de « la conservation et la prospérité de ses membres[12] ». Sachant que Rousseau compte que son gouvernement prévienne l’inégalité des fortunes, le chemin est tracé pour que ces dernières puissent être assurées au XXème siècle, grâce à l’action redistributrice de l’Etat providence qui aura soin de veiller aux libertés des plus défavorisés.
Jean-Jacques Rousseau : Contrat social, Le Prieur, 1793.
Photo : T. Guinhut.
Hélas le « contrat social », assis sur « la volonté générale » que prônait Rousseau, pèse très vite sur la liberté des volontés particulières : « Il importe donc pour avoir bien l’énoncé de la volonté générale qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’Etat et que chaque citoyen n’opine que d’après lui[13] ». On voit comment l’Etat éradique les libertés individuelles, et plus précisément d’opinion et d’expression, préfigurant ainsi les allées du totalitarisme. Ainsi, Bakounine fulminait : « Les conséquences du contrat social sont en effet funestes, parce qu’elles aboutissent à l’absolue domination de l’Etat[14] ». Ce que l'on vit se dessiner dans l'Esprit de l'Etat hégélien...
De même, le despotisme démocratique de la majorité dénoncé par Tocqueville, doit s’effacer si l’Etat pèse sur ses concitoyens : « Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort[15]. » Gare à ce confort du dernier homme nietzschéen qui soufflerait nos libertés comme une bulle au soleil. Reste à honorer la courageuse décision de liberté au profit de cette démocratie libérale qui préserve la dignité, l’indépendance et la créativité de tout être humain, ce « je » au sein du « nous ». C’est alors que la question peut aller jusqu’à interroger ainsi : suis-je libre dans le « nous », en particulier au sein de ce « nous » que veut être l’Etat ?
Car le trop d’Etat finit très vite par conduire les animaux de l’orwellienne ferme humaine à « la route de la servitude »[16], qu’elle soit pavée par le National-Socialisme ou le Socialisme communisme. Ce pourquoi la constitution doit limiter au maximum les entraves à la liberté de cette « nouvelle idole » conspuée par Nietzsche : « L’Etat, c’est le plus froid de tous les monstres froids[17] ».
« Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins » était la devise favorite de Jefferson, reprise avec enthousiasme par Thoreau en tête de La Désobéissance civile[18]. C’est ainsi seulement que la liberté peut se gouverner elle-même. « Le citoyen doit-il jamais abandonner sa conscience au législateur ? A quoi bon la conscience individuelle alors[19] ? » Nous serions plus libre avec moins d’Etat, pensent les minarchistes, dans la tradition du libéralisme classique…
Ainsi Nozick va jusqu’à n’accorder à l’Etat qu’une place minimale : ne lui reviennent que les fonctions régaliennes : justice, police et défense. Il doit, dans la tradition d’Adam Smith, se limiter à nous protéger contre la force violente, le vol, la fraude et le viol des contrats. Qu’il s’agisse d’éducation ou d’économie, l’Etat n’est pas censé intervenir. Encore moins en tant que « justice distributive[20] ». En opposition avec la Théorie de la justice[21] de Rawls, il reste dans la continuité d’Hayek qui préférait « les principes de juste conduite individuelle » au socialiste « mirage de la justice sociale[22] ». Nozick interdit à l’Etat de nuire à la liberté des dons naturels, du travail et du mérite en redistribuant les richesses prélevées indûment par la main visible de la « soumission fiscale[23] », ainsi volées aux « sujets de l’impôt à l’égard du Léviathan[24] » et de la fiscocratie. D’autant que l’endettement considérable et handicapant de nos Etats, réduit considérablement notre liberté économique.
Contrairement au préjugé, même si certains d’entre eux vont jusqu’à imaginer des justices et des polices privées, les Libéraux ne sont pas opposés à l'Etat. Mais il ne doit en rien contraindre la « main invisible[25] » de la liberté des marchés, car selon Adam Smith, elle saura mieux que lui contribuer à la richesse des nations, des peuples et des individus. Ce dernier répond d’ailleurs, en 1776, par anticipation à Proudhon : « Etant des hommes libres, ces tenanciers sont capables d’acquérir la propriété et, ayant une certaine proportion du produit de la terre, ils sont un intérêt évident à ce que le produit total soit aussi grand que possible, pour que leur propre proportion puisse l’être[26] ». C’est ainsi que liberté et propriété, ces dernières garanties par l’état, sont le moteur de la prospérité générale. En effet, « interdire à un grand peuple de tirer tous les avantages possibles de toutes les parties de son propre produit, ou d’employer ses fonds et son industrie de la façon qui lui parait la plus avantageuse pour lui, est une violation manifeste des droits les plus sacrés de l’humanité[27]. » Reste la nécessité d’une « constitution libérale » dans laquelle « l’Etat ne peut exercer légitimement de coercition que pour imposer une conduite juste ou pour proposer les droits individuels, bien que pour certains (Hayek) la coercition peut aussi être justifiée pour collecter les taxes nécessaires aux services d’utilités publiques[28] ». À condition que ces dernières contribuent à nos libertés, sans les handicaper par un prélèvement obligatoire confiscatoire et indigne.
C’est bien ce que craint Murray N. Rothbard qui, dans son mince et cependant roboratif opuscule, L’Anatomie de l’Etat, prétend non sans justesse que l’Etat, sous couvert de bonnes intentions démesurément affichées, est une institution qui viole tout ce qui est honnête et moral. Car « l’Etat, ce n’est pas nous », les individus, mais « une organisation dans la société tentantde conserver un monopole de l’usage de la force et de la violence sur une zone territoriale donnée[29] ». Seule organisation dans la société tirant ses revenus non pas de contributions volontaires ou de rémunérations pour services rendus, mais de la coercition, il est un prédateur qui prétend être sage et altruiste, alors même qu’il accumule les erreurs, les conflits guerriers, les déficits et le chômage de masse. De plus il a tendance à préférer le collectif à l’individu, au détriment de ce dernier, d’autant qu’il juge lui-même de sa propre constitutionnalité. Est-ce à dire qu'il devrait voir son anatomie désossée jusqu'à la disparition ?
Au-delà des impraticables utopies de l’anarchisme, un contrat social parait donc indispensable. Cependant si l’on considère que la solution à la crise économique actuelle des Etats surendettés et piètres gestionnaires du chômage de masse ne passe pas par un manque de régulation, mais au contraire par une réduction du pouvoir des gouvernements, l’on devra choisir la liberté individuelle au détriment des Léviathan pour restaurer le dynamisme économique. De même les lois mémorielles et les entraves à la liberté d’expression devront s’incliner devant la tradition des Lumières qui guide et doit guider l’épanouissement des individus libres, au sein d’Etats dont le rôle protecteur ne deviendrait pas le masque d’une tyrannie, qu’elle soit délinquante, socialiste et constructiviste, écologique, ou inféodée par l’islamisme théocratique. En ce sens et dans le cadre de cet imbroglio des entraves liberticides, l’Etat pêche tour à tour par passivité faute de réelle fermeté au lieu d’assurer sa mission régalienne de police et de justice ; et tour à tour en chargeant les individus d’autant de fiscalités que de lois morales obérant le droit naturel à la liberté. Moins d’Etat, beaucoup moins d’Etat, et s’il en est besoin, ce que les libertariens contesteront, celui d’une démocratie réellement libérale, discrètement au service des libertés individuelles.
traduit de l’espagnol par Marianne Millon, JC Lattès, 2008, 1080 p, 25 €.
Almudena Grandes : Inés et la joie, traduit par Serge Mestre,
JC Lattès, 2012, 768 p, 23,90 €.
« L’Histoire immortelle accomplit des choses étranges en croisant la trajectoire de l’amour des corps mortels ». Cette phrase d’Inès et la joie (p 493) pourrait servir d’exergue au projet romanesque surhumain d’Almudena Grandes. Best-seller en Espagne, Le Cœur glacé a su réchauffer la mémoire de la péninsule entière. Mais au contraire de tant de best-sellers produits à la chaîne, il n’enfile pas des clichés au kilomètre et son écriture est aussi évocatrice que précise. On comprend que le lecteur espagnol s’y soit retrouvé : la cuisine, les paysages et les villes, la culture et l’histoire de son pays sont ici magistralement mis en scène. Mieux, c’est un passé récent, douloureux et intriguant qui est ici interrogé à travers deux familles, leurs parents et descendants, de plus des deux côtés des Pyrénées.
Alvaro, assistant à l’enterrement de son grand-père Julio Carrion, aperçoit une jeune et belle inconnue. Intrigué, il la rencontrera pour apprendre qu’elle fut la dernière maîtresse de cet homme de pouvoir de plus de quatre-vingts ans. Elle vient de France où se sont réfugiés ses ancêtres républicains après la guerre civile. Peu à peu, l’on apprend que le prestigieux homme d’affaires Julio Carrion cache un lourd secret : il a en effet appartenu à la « Divizion azul », donc aux troupes d’élite franquistes. Voilà une famille où l’on est capable de livrer l’un de ses membres aux phalangistes… Alvaro, irrésistiblement fasciné par la dangereuse donzelle, trompera-t-il son épouse irréprochable et aimée ; mais surtout -enjeu bien plus considérable à l’échelle de l’Espagne entière- réaliseront-il, en apprenant ces histoires qui rendent « le cœur glacé », la réconciliation des mémoires antagonistes? Le cœur de Julio Carrion a bel et bien lâché devant la menace de la révélation de son passé.
C’est à la fois en miroir et en complément chronologique qu’Amudena Grandes (née en 1960) nous livre un volume, tout aussi ambitieux et roboratif, Inés et la joie. Elle initie par là un immense panorama qui devrait compter six volumes, dont le second vient de paraître en Espagne (Le Lecteur de Jules Verne), décidée à embrasser un quart de siècle d’histoire, depuis 1939 jusqu’en 1964. L’oppression du franquisme, les convulsions de la résistance, l’Espagne National-Catholique, la terreur et l’émigration économique, tout devrait revivre en ce projet balzacien, ce en quoi elle est guidée par le patronage de son grand ainé, l’écrivain Pérez Galdos (1843-1920) qui brossa de larges fresques familiales et sociales, réunies sous le titre des Episodes nationaux qui comptent 46 volumes.
S’appuyant sur un épisode historique très peu connu, l’auteure tisse les liens romanesques d’une épopée où l’amour et la guerre sont inséparables. Inés, jeune républicaine frustrée, flanquée d’un frère phalangiste, entend en 1944 parler sur la clandestine « radio pirenaica » d’une opération de reconquête par des résistants communistes venus de la France libre. Nantie de cinq kilos de gâteaux (des rosquillas), elle part rejoindre l’enclave pyrénéenne du Val d’Aran où elle vivra, au sein de « cette effarante et donquichottesque prouesse », de turbulentes aventures, dont celle de l’amour. Quoique dans le cadre apparent d’un roman historique, Almudena Grandes maîtrise alors l’art de la fiction guerrière, politique et sentimentale avec brio. Bien sûr la tentative des guérilleros ne sera qu’un bref succès. A la mise en scène des amours avérées de Dolores Ibarruri (la Pasionaria) pour Francisco Anton, s’ajoute l’invention de celles d’Inès et de Galan, la femme nourricière et le guerrier, ces figures complémentaires et bien traditionnelles, quoique la jeune femme soit loin d’être dépourvue d’intelligence politique. L’exaltation du courage et de la générosité n’est pas la moindre vertu de ce roman aussi touffu que fluide.
Ces grandes fresques réalistes et fourmillantes de personnages et d’actions sont une formidable, efficace et nuancée initiation aux strates humaines et idéologiques de la mémoire espagnole. Cependant cette lutte contre le franquisme par les Républicains, si elle n’est pas tout à fait manichéenne, a quelque chose d’une béatification laïque du communisme, plus que discutable. Même si Almudena Grandes n’est pas tout à fait naïve lorsqu’elle qualifie la Pasionaria et son « immaculée candeur de Vierge Marie du prolétariat international à l’abri de toutes les éclaboussures de toutes les flaques souillées de ce monde ». L’ironie est-elle assez caustique ? Oublierait-t-elle que le communisme, s’il avait remplacé l’infamie franquiste, aurait été invariablement une autre infamie, voire pire ?
Voilà des romans feuilletonesques, aux personnages attachants et saisissants, quoique héroïsés de manière un brin trop idéalisée et sculpturale, parfois un peu alourdis par la monotonie du récit didactique. La dimension romanesque, voire presque invraisemblable, s’appuie sur un impressionnant travail de documentation, ajoutant ainsi la fiction vivante à une réalité disparue. Un souffle narratif et épique à la Dumas anime la décidément irremplaçable romancière, d’ailleurs saluée par Mario Vargas Llosa.
Saga familiale documentée aux personnages nombreux et parfaitement individualisés, dramaturgie judicieusement ordonnée, analyses psychologiques sans lourdeur, à tout cela s’ajoutent des formules parfois élégantes et riches de sens pour un roman qui, s’il n’est guère novateur et n’est en rien le défricheur de ce genre de thématiques, est prodigieusement efficace. Reste que le talent d’Almudena Grandes n’est pas sans surprise : il faut se souvenir qu’elle défraya la chronique en 1989, en pleine movida, balayant l’ex pudibonderie catholique et franquiste, en publiant Les Vies de Loulou, récit de l’initiation aux fantasmes et à la vie érotique, jusqu’aux désirs les plus dangereux. Collant aux développements et à l’histoire des générations espagnoles, il est presque miraculeux que cette grande dame des lettres sache si bien mettre ses talents au service de romans emblématiques de notre histoire et de nos mœurs.
Pier Paolo Pasolini : Sonnets, traduits de l’italien par René de Ceccatty,
Poésie Gallimard, 2012, 288 p, 9,90 €.
Pier Paolo Pasolini : Rage, traduit par Patrizia Atzei et Benoit Casas,
Nous, 2020, 144 p, 14 €.
Parmi les images virevoltantes du Décaméron de Pasolini, un joyeux drille est incarné par le jeune Ninetto Davoli. À l’acteur fétiche de nombreux films est sans cesse adressé ce recueil inédit, et qui n’était peut-être pas destiné à être publié. Ces cent douze Sonnets présentent un étonnant triptyque d’intérêts : biographique, de réécriture et poétique. Voire métaphysique. Quoique ces dernières dimensions, souvent éblouissantes, aient parfois du mal à dépasser l’anecdote personnelle et la confession à chaud. Mais à la rage amoureuse s’ajoute dans un autre recueil une Rage plus intensément politique.
La vie fulgurante de Pasolini, né en 1922, s’acheva, on le sait, au cours d’un assassinat crapuleux, sur une plage d’Ostie, en 1975. Entre temps, une œuvre polymorphe, stimulante, provocante se distribua fiévreusement parmi le cinéma et la littérature. Ce sont les chefs-d’œuvre des Mille et une nuits, de Théorème ou de Médée, jusqu’au terrible de Salo ou les cent-vingt journées de Sodome, mais également l’ambitieux roman Pétrole[1]. A ses recueils de poèmes, s’ajoutent aujourd’hui les Sonnets, écrits pendant l’automne-hiver 1971-1972, lorsqu’il tournait les Contes de Canterbury. C’est alors que le comédien Ninetto, son amour préféré depuis près de dix ans, qui lui avait signifié la rupture en le quittant pour une jeune femme, lui fit sentir l’inéluctabilité de la séparation.
Si ses précédents poèmes étaient plutôt allusifs, ici l’aventure est sans fard, voire violemment exhibée. L’homosexualité est depuis longtemps douloureusement vécue : « Deux oiseaux mâles n’ont pas entre eux de devoirs / Qui leur assurent la paix avec le monde. » (54[2]) Mais aussi assumée : « je n’aimais que les garçons pauvres » (58), quoique avec une lyrique obscénité. La chronique des sentiments, de sonnet en sonnet, devient une sorte de journal, un sismographe permanent du désir, de la douleur et du manque, de la colère et de la nostalgie. Ainsi, dès le premier sonnet, la velléité suicidaire s’exhale, la soif sexuelle bouillonne : « je me masturbe, dans les brûlants / Méandres du lit imprégné de sueur (2). Ensuite, la critique acerbe de la rivale s’envenime : elle est une « fille », une « gamine » (7), une « misère petite bourgeoise » (77). Sa « convention […] t’humilie » (87). « Au point de la condamner : « La seule solution possible serait qu’elle meure […] si je la voyais broyée et crucifiée » (4). Et parfois jusqu’à la vulgarité : « La chatte, c’est elle qui l’a : elle n’a rien de plus » (19). Ou encore : « Une jeune abrutie / S’appelle ta femme, une maison / Noire de style fasciste est ton nid » (111). Ce en quoi l’anecdote, la réaction à chaud, la « tendance incurable à soupirer » (81) peuvent l’emporter sur la dimension stellaire du lyrisme. Quoique cette « Patrizzia » soit l’occasion d’une gradation riche de musicalité autant que de psychologie : « De victime silencieuse, elle est devenue victime agressive, / Et maintenant elle veut devenir la victime maîtresse. » (86). Alors « la victime […] possède son bourreau, pauvre impuissant » (88). La déception rend-elle le poète injuste ?
En toute conscience de son talent, dépassant ainsi l’écriture strictement privée, Pasolini écrit après son modèle : les Sonnets de Shakespeare[3], peut-être également adressés à un jeune acteur, maître d’ailleurs explicite (3) en ce trio shakespearien. Ce dernier recueil est le sous-texte, la caution éthique, tant homosexuelle que lyrique de cette italienne reprise thématique. On peut également penser à Michel Ange dont les Sonnets étaient adressés à Tommaso Cavalieri. Pasolini appelle Ninetto, ainsi nommé, avoué (41) « Mon Seigneur garnement » (17), en un bel et tendre oxymore, assumant sa réécriture, cependant moderne : « Sentimental, formaliste, régressant / A une langue du passé, tel je suis » (19). L’élégant archaïsme à l’adresse de l’ « angelot fait homme » à qui le poète demande « Qui vous enseigna la philosophie, enfant ? » (24), côtoie alors un vocabulaire dru : « bite » et « cul » (21). Il brosse son aimé en « festif Sancho Pança » (26) avec un humour doux-amer. Les images, en leur trivialité, sont d’autant plus efficaces, émouvantes : « Et je pleurais, je pleurais avec l’alacrité / Avec laquelle jaillit l’eau d’un robinet laissé / Ouvert, hors d’un tuyau sale et rouillé » (49). Ou lorsque « le peu de sperme » est comparé aux « larmes », quand le derniers vers, la chute n’est plus fait que de deux mots : « Se perd, » (71)…
En cette vaste élégie, la poétique ciselée du sonnet, quoique par instants brutal, frôle la métaphysique : « Il ne s’agit pas de sexe, vous le savez : / Mais d’un attrait qui, comme la mort, a les mains crochues (11). Jusqu’à dénier toute déité : « Dans la nuit sale et éclairée, vous et votre Dieu / Etes un accident dans le cosmos sans finalité » (13). Le poète, quoique armé du vers inégalement rimé, est : « désarmé comme mes vieux Dieux » (27). Même si Pasolini se situe dans la tradition du « trobar clus », cette poésie hermétique des troubadours provençaux, il n’atteint pas toujours (mais qui y atteindrait ?) au raffinement esthétique de ces modèles. Cependant, une mystique de l’amitié et de l’amour n’est pas ici sans se faire jour, quand la fonction de l’écriture est de tenter de rédimer la vie, la perte, le souvenir, au-delà de la mort. Car, dit-il : « la poésie était mon autre amour » (83)…
Quelques-uns de ces sonnets, forcément inégaux (dont certains inachevés, comme immatures encore, ou mutilés) sont de parfaites réussites de l’argumentation poétique, tels celui sur l’ « Autorité » politique et d’amour (27) ou celui il prédit à l’amant échappé « un avenir douloureux (89). Plus banal hélas est celui où il lui promet, loin des succès du cinéaste, « une vie de pauvre « (97). Soudain, un sonnet allégorique, dans la tradition de la Renaissance, surgit, où « deux longs serpents » sont des miroirs : « Il s’agissait peut-être de toi, de ta bonne femme et de ton destin » (101).
C’est avec le plus grand soin que René de Ceccatty, traduit le cinéaste maudit et présente cette édition bilingue. Familier des passions homosexuelles et des tourments de l’amour, il sut relever le défi de l’autofiction avec des romans, parmi lesquels Aimer[4], ainsi qu’une biographie fortement épicée de subjectivité en la passion chaste de Leopardi[5], ce poète et philosophe romantique qui sait autant bouleverser le cœur que l’intellect. Reste à le remercier de nous offrir, aussi rapidement après la publication italienne et posthume, de l’une de ses icônes littéraires et homosexuelles, dont il a proposé la biographie[6], ces Sonnets brûlants, rageurs, parfois lourdement épicés et cependant dignes de l’esthétique élisabéthaine, écrits en ce XX° siècle après Shakespeare…
À la forme du sonnet, classique en Italie depuis Pétrarque au XIV° siècle, s’ajoute sur la lyre de Pasolini une forme bien plus moderne : le « poème filmique ». Rage est en effet un torrent où la prose et les vers, les réquisitoires et les métaphores imagées alternent au service d’un engagement vigoureux que l’on appréciera diversement.
Le lecteur que nous sommes exulte lorsque le poète se charge de l’état d’urgence avec ces mots : « Les poètes, ces éternels indignés, ces champions de la rage intellectuelle, de la furie philosophique ». Mais il regrette aussitôt son enthousiasme en pensant que la poésie n’empêche pas de se méfier de mouvements irrationnels et surtout lorsque l’on entend : « Notre monde, en paix, déborde d’une haine sinistre, l’anticommunisme ». Certes, écrivant en 1960, Pasolini ne peut tout connaître de « l’archipel du goulag », pour reprendre le titre de Soljenitsyne[7], mais il n’a pas dû assez lire le Manifeste communiste de Karl Marx pour en mesurer les préceptes totalitaires[8]. En ce sens l’anticommunisme ne peut être qu’une vertu politique. Certes encore, il plaide la cause des « hommes humbles, vêtus de haillons », traités en « esclaves » (l’on pardonnera l’hyperbole), mais c’est pour honnir « le monde puissant du capital ». Ses vers sur la « contre-révolution » à Budapest sont loin d’être clairs, ceux sur l’Egypte semblent faire un éloge douteux : « Villes funèbres d’Allah : / elles crient : indépendance et socialisme ! » La propension des poètes et des intellectuels à mésestimer le libéralisme politique et économique pour lui préférer les espérances totalitaires est de longtemps partagée…
Si comme lui, nous nous méfions des « foules médiocres d’électeurs », nous lui reconnaissons la verve contre le « lynchage », contre les « insultes fascistes au juifs », contre le racisme (« Il s’appelle Couleur »), l’éloge de la libération des pays colonisés, même si ce n’est pas un gage de prospérité et de liberté. L’un des pires moments est atteint avec « Fêtes pour la victoire à Cuba », un piètre poème outrageusement aveugle, où Fidel Castro et Che Guevara sont certainement des modèles ! De même, à l’occasion de l’Algérie, seule la France est vilipendée !
Mieux, cependant, dans les pages de « Guerre en Corée », il va jusqu’à accuser ce « Dieu [qui] punit / les sodomes en haillons, les gomorrhe / de la misère, les courses de l’amour pouilleux », en une réelle révolte métaphysique, y compris à l’occasion d’inondations : « les chroniques du bien et du mal peuvent se déchaîner ». La satire s’étend à la télévision, « arme inventée pour la diffusion de l’insincérité, du mensonge », « la voie qui oppose des blagues à la Tragédie » ; ce qui reste bien actuel.
Parfois la langue du poème en prose est plus lyrique, à l’égard d’actrices fêtées, comme Sophia Loren, Ava Gardner, ou Marylin, qui apparait « comme une poussière d’or ». L’on y côtoie avec bonheur l’éloge de la bibliothèque, du théâtre, de la pinacothèque, où il s’agit de dire « adieu » à « la gloire de la peinture soviétique ». Tout l’univers d’un cinéaste et écrivain cultivé, présenté avec rigueur par le préfacier Roberto Chiesi ; et de manière partisane par la postface.
Est-ce véritablement de la poésie ? Elle n’a pas toujours la richesse rhétorique et l’attrait des images que l’on attendrait, mais elle s’exprime comme un montage cinématographique en soixante-seize séquences en rafale, parallèles au déroulé du film du même titre sorti sans guère de succès en 1963. Le livre restant une sorte de kaléidoscope au service d’une chronographie. En tout état de cause, une poésie engagée ; pour un fervent catholique pensant que l’Eglise devait se ranger du côté de l’opposition de gauche. Hélas il ne suffit pas de l’engagement pour être juste au regard de l’éthique politique. Eluard[9], Aragon se sont fourvoyés dans le communisme, Céline[10], qui n’était pas un poète, dans l’antisémitisme, alors que le Russe Joseph Brodsky[11] a combattu le communisme avec ses modestes vers. L’on peut être un artiste de grand talent et être un âne complice des totalitarismes hélas ! Il n’en reste pas moins que ce livre permet de mieux connaître un écrivain et cinéaste qui a plus d’une esthétique dans son sac, livre à la fois démodé, percutant de rage et témoin des idéologies de son temps, comme ses Sonnets sont les témoins d’un amour intemporel, comme son film L’Evangile selon Saint-Matthieu est le reflet d’une intense spiritualité…
Permets-moi, quoique je ne sache pas si tu me lis, de t’écrire ici pour guider un peu tes premiers pas politiques. En effet, quel monde allons-nous te transmettre ? Devant les dangereuses turbulences des dettes européennes et les menaces sur les libertés d’expression, de culte ou de non-culte, peut-être n’est-il pas inutile de t’avertir, et de te proposer quelques exhortations, certes assez peu réjouissantes. J’aurais aimé pouvoir t’offrir un futur plus assuré, plus serein…
Garde-toi du socialisme. A moins que tu sois carriériste. Et si socialiste est ta conviction, ta foi, n’en parlons plus. Si l’ambition est ton seul motif, ce sera déjà un assez délicat travail que de humer, suivre, ou, mieux, précéder le sens du vent. Il est clair alors que tu seras socialiste. A toi de choisir le caméléon de rose et de rouge qui te siéra le mieux. Il est à craindre qu’avec, outre la possession des pouvoirs exécutif et législatif, de la quasi-totalité des régions, de la plupart des grandes villes, avec l’obédience gauchisante du plus grand nombre de la magistrature judiciaire, avec l’appui de ce quatrième pouvoir -la presse et de ses 80% de journalistes de gauche- sans compter l’Education nationale, que la séparation des pouvoirs selon Montesquieu ne soit plus qu’un leurre. De plus, à droite, on rivalise également d’étatisme, de ponction fiscale, d’interventionnisme économique colbertiste et keynesien. Si ce contre-modèle, qui fait de l’égalitarisme, de la suradministration, de la contrainte sur un marché du travail qui n’obéit plus guère aux lois du marché, qui nous conduit au gouffre du chômage, de l’endettement, du vieillissement et de l’atonie programmés de l’économie, si, disais-je, ce contre-productif modèle de la redistribution sociale à outrance, donc essentiellement socialiste, n’a pas ton agrément, arme-toi de courage !
Car peut-être te faudra-t-il, chère jeune femme politique, « Penser avec la minorité et parler avec la majorité », pour reprendre « L’Art de prudence » de Gracian, qui précisait en 1647 et à ton adresse : « L’opinion libre, l’on ne peut ni ne doit la violenter ; elle se retire au sanctuaire de son silence et, si parfois elle se manifeste, c’est à l’abri d’une minorité choisie[1] ». Ainsi, à moins de travestir tes convictions, tu devras affirmer, comme je le fais ici, une authenticité dommageable à ta carrière, tu devras choisir tes interlocuteurs et fonder avec quelques esprits libres une réelle éthique libérale de façon à libérer l’avenir de ta génération et tes descendants.
C’est avec pertinence qu’en 1859 John Stuart Mill te parlait à l’oreille que tu as si bien ourlée : « Si on regardait le libre développement de l’individualité comme un des principes essentiels du bien-être, si on le tenait non comme un élément qui se coordonne avec tout ce qu’on désigne par les mots civilisation, instruction, éducation, culture, mais bien comme une partie nécessaire et une condition de toutes ces choses, il n’y aurait pas de danger que la liberté ne fût pas appréciée à sa valeur ; on ne rencontrerait pas de difficultés extraordinaires à tracer la ligne de démarcation entre elle et le contrôle social. Mais malheureusement on accorde à peine à la spontanéité individuelle aucune espèce de valeur intrinsèque.[2] » Il est évident que cette spontanéité individuelle est autant cette liberté d’entreprendre et celle des mœurs qui fondent le libéralisme classique.
La servitude volontaire, pour reprendre le titre de La Boétie, sera-t-elle tienne ? A moins que tu préfères tenir les rênes socialistes de cette servitude, et ainsi marcher dans ces allées d’un pouvoir qui engraisse sa richesse en puisant et en épuisant les poches des énergies privées, découragées, voire exilées (dois-je te conseiller d’émigrer vers un pays à l’avenir plus assuré ?). Hélas, te disait Tocqueville en 1840, « l’on ne fera point croire qu’un gouvernement libéral, énergique et sage, puisse jamais sortir des suffrages d’un peuple de serviteurs. Une constitution qui serait républicaine par la tête, et ultramonarchique dans toutes les autres parties, m’a toujours semblé un monstre éphémère. Les vices des gouvernants et l’imbécillité des gouvernés ne tarderaient pas à en amener la ruine ; et le peuple, fatigués de ses représentants et de lui-même, créerait des institutions libres, ou retournerait bientôt s’étendre aux pieds d’un seul maître.[3] » Que ce maître soit la violence révolutionnaire, barbare, fasciste ou communiste, théocratique, voilà contre quoi il faut impérativement se prémunir.
Garde-toi de l’islamisme. Ou plus exactement de l’Islam, s’il n’est pas religion intime et s’il empiète sur l’espace politique au point de te menacer, chère jeune femme issue de l’humanisme et des Lumières. Saurais-je te conseiller un livre, afin que tu saches « comment l’islam va transformer la France et l’Europe » ? Ou, s’il t’est possible (pardonne cette lourde tâche qu’à tes lèvres je confie), afin que tu contribues à écarter cet étau. Ouvre alors les yeux sur une révolution en cours et largement occultée, euphémisée, niée par nos Socialistes et autres bien-pensants du métissage des cultures. Alors qu’il s’agit d’une invasion, d’abord adroite et discrète, ensuite insidieuse, enfin totalitaire et théocratique. Le sociologue américain Christopher Caldwell[4] rassemble en son ouvrage tous les fils qui nous paraissaient jusque-là épars. Oui, il te faut, avec le sens de la nuance, la précision et l’exactitude de Caldwell, être islamophobe[5]. Non pas par haine sourde, par préjugé infondé, mais en connaissance de cause ; non pour rejeter des individus a priori, mais pour ne pas consentir à ce que l’Islam ronge, rogne, égorge nos libertés durement acquises par des siècles d’histoire européenne. Qu’il s’agisse du rituel hallal, anti-hygiénique, dangereux pour la santé publique, inhumain envers les animaux, empreint de superstitieux assujettissement et d’impôt religieux, qu’il s’agisse de l’interdiction de tout humour, voire de toute argumentation envers une culture et une religion, alors que la tradition de Voltaire nous assure la liberté critique, qu’il s’agisse des menaces sur la mixité, sur la liberté amoureuse et sexuelle, sur ton élégance, ton aisance vestimentaire librement assumées, te voilà plus directement concernée, chère jeune femme politique.
Ainsi Christopher Caldwell vient d’obtenir « Le Prix du livre incorrect 2012 » pour Une Révolution sous nos yeux. Pourtant, j’ai cru lire le livre le plus correctement écrit et documenté qui soit ! Evaluer, comme il le fait, les conséquences sociales, spirituelles et politiques de l’immigration musulmane depuis un demi-siècle, au point de constater que sous nos yeux aveugles l’Occident est mité par des poches de charia, des zones de non-droit (entendez de délinquance et de tyrannie obscurantiste) est à la fois un travail de titan, et une courageuse prise de responsabilité. Nous sommes en effet responsables, chère jeune femme politique au premier chef menacée par cet affreux sexisme, de notre destin, s’il est encore entre nos mains.
Non, notre passé colonisateur n’a aucune culpabilité dans cette invasion économique qui serait louable s’il ne s’agissait pour les immigrants que d’améliorer leur condition, leur niveau de vie et de libertés. Caldwell montre bien que des pays qui n’ont jamais eu de colonies, comme la Suède, font face aux mêmes problèmes graves que le Royaume-Uni ou la France. Non seulement l’intégration se fait attendre, mais notre journaliste newyorkais a constaté que « les jeunes musulmans […] se désassimilaient[6] », que les seconde et troisième générations rejetaient trop souvent l’identité européenne au profit de celle musulmane, au point de gangréner de poches d’Eurabia la civilisation issue des Lumières et la démocratie libérale… Ainsi notre tolérance permet une impunité dangereuse, notre faiblesse démographique nous rend minoritaires, sinon indésirables, dans de vastes quartiers. Quant à nos piètres arguments du sauvetage d’industries moribondes grâce aux bras immigrés, ils se trouvent pour le moins démodés devant la prégnance du chômage chronique et de l’addiction aux aides sociales. Comment repenser le droit d’asile et le « devoir d’hospitalité[7] », comment gérer les émeutes récurrentes, tribales et interconfessionnelles, comment refuser sans honte « antisémitisme et antisionisme[8] » musulmans, sans compter l’angélisme des gauches européennes qui est au pire complice, telles sont les problématiques pour le moins difficiles que te confie, chère jeune femme politique, notre informé Caldwell. Faut-il alors sombrer dans l'opprobre du populisme anti-immigrés, ou retrouver le sens des libertés qui nous sont consubstantielles et chères ?
Chère jeune femme politique, pardon si je t’ai ennuyée. Si j’ai paru tenter de te décourager… Cependant, dans ton nom, « jeune femme politique », sont contenues toutes les valeurs indispensables : cette jeunesse que l’éducation ouverte propulse vers un avenir meilleur, cette féminité qui est égalité devant le droit, quelque soit ton origine, cette inscription dans la cité et la civilisation, que tes talents, ton mérite permettent dès maintenant de vivifier… Oui, chère jeune femme politique, tu veilleras avec nous à éviter les Charybde et Scylla du socialisme et de l’islamisme, pour restaurer enfin la démocratie libérale.
[1]Baltasar Gracian : Traités politiques, traduits et présentés par Benito Pelegrin, Seuil, 2005, p 346 et 347.
[2]John Stuart Mill : Sur la liberté, cité dans Pierre Manent : Les Libéraux, Hachette Pluriel 1986, tome 2, p 355 et 356.
[3]Alexis de Tocqueville, Œuvres, tome II, La Pléiade, 2001, De la Démocratie en Amérique, II, IV, VII, p 840.
[4]Christopher Caldwell : Une Révolution sous nos yeux. Comment l’Islam va transformer la France et l’Europe, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Johan Frederik Hel Guedj, Editions du Toucan, 2011, 544 p, 23 €.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.