Plano del Hospital, Benasque, Alto Aragon. Photo : T. Guinhut.
Bashô, Seigneur ermite :
L'Intégrale des haïkus.
Traduit du japonais par Makato Kemmoku & Dominique Chipot,
La Table Ronde, 480 p, 25 €.
Avec deux poèmes de Bashô sur papier Tanzaku, Période Edo, XVII°,
Yamagata Museum of Arts.
Comme un trait zen, en une rapide calligraphie en trois temps et dix-sept syllabes, le haïku illumine la langue, le cosmos et le moi. Cet apport soudain de la culture japonaise à la poésie universelle est à jamais inséparable du nom de Matsuo Bashô (1644-1694). Jusque-là, nous n’avions en français que quelques poignées éparses de ces ikebanas poétiques. C’est avec un sentiment de joie sans mélange, de plénitude, que nous ouvrons enfin ce si beau volume vert sous-bois, contenant l’intégrale des 975 haïkus composé par ce maître errant, qui tirait son nom d’un bananier d’ornement offert par un disciple et planté devant sa première cabane. Il se portraiturait ainsi :
Restituées avec leurs idéogrammes et leur française prononciation imprimés en vert grenouille, disposées dans l’ordre chronologiques, et enrichies de notes, ces miniatures savent le plus souvent nous transmettre l’étonnement d’une adéquation entre les pas sur le chemin et la cristallisation d’une beauté jamais encore perçue, entre un être au monde presque trivial et une transcendance inouïe :
« Rosée goutte à goutte -
Pourrais-je y laver
les poussières de ce monde ? » (186)
Lire Bashô, c’est l’accompagner le long de ses pérégrinations montagneuses, parmi les bois et sous la lune, autour des paysages du Fuji, parmi le froid et la neige, en des haïkus particulièrement graphiques :
« Ce nuage noir déverse-t-il
son averse d’hiver sur la crête ?
mont Fuji enneigé » (149)
« Envol de pluviers
La nuit est prévue pour huit heures
comme le vent violent venant du Mont Hie » (657)
« Inondation de la voie lactée
Les deux étoiles devront dormir
sur des rochers » (791)
« Sur le paravent doré
le pin millénaire
Solitude hivernale de ce maître » (808)
« Faire voltiger
l’éventail
Cumulo-nimbus » (871)
« Extraordinaires,
ces chrysanthèmes qui survivent
au typhon » (927)
Mais on y croise également l’amitié de ses disciples et le goût du saké, les animaux (biches, sanglier, grillon ou grenouille) et les chrysanthèmes, sans compter sa prédilection pour l’automne. Parfois, il va jusqu’à la discrète, et cependant fulgurante, notation autobiographique, si l’on songe que les parents, par superstition, gardaient le cordon de leurs nouveau-nés :
« Pays natal -
en cette fin d’année je pleure
mon cordon ombilical » (339)
Non sans autodérision, l’autoportrait vient poindre entre les fleurs de cerisier et le brame des cerfs :
« Une courge cireuse -
La forme de nos visages
tout altérée » (890)
Et c’est sans apitoiement qu’il se regarde, fidèle à son éthique, à sa destinée de poète modestement philosophe :
« Saumon séché
et maigreur du bonze vagabond
dans les grands froids » (656)
Lui qui, dès treize ans, apprend les rudiments auprès d’un maître du genre, sait bientôt le dépasser au point de fonder une école poétique à succès à Edo (l’actuelle Tokyo). Soudain, il lâche la vie mondaine, se fait moine ermite et voyageur, pauvre errant sur les sentiers du Japon, rédigeant également de sauvages et sereins Journaux de voyage[2]. L’écriture est alors une longue patience, une ascèse intellectuelle presque picturale :
« Contemplant les fleurs sans lassitude,
mon carnet de haïkus
rarement sorti du sac » (27)
Evidemment la traduction reste une gageure. Sans prétendre avoir la moindre compétence dans la langue japonaise du XVIIème, on ne peut résister à la tentation de comparer des restitutions. Quand nous lisons ici « Au bord de la route / ces fleurs d’hibiscus… / que mon cheval broute ! » (176), Joan Titus-Carmel[3] nous offrait : « Au bord du chemin / un hibiscus – le cheval / vient de le manger ! », il faut apprécier en cette collusion surprenante l’apport précieux de la rime, même si cela n’a rien de japonais. Ou encore : « Un corbeau perché / sur une branche défeuillée - / Soir d’automne » (118) était devenu « Sur une branche morte / un corbeau s’est posé - / crépuscule d’automne ». Il semble que Makoto Kemmoku et Dominique Chipot vont vers plus de concision et de « sorcellerie évocatoire » pour reprendre le mot de Baudelaire[4]. Ont-ils su puiser dans l’encrier du maître ?
« J’ai ramassé une pierre
semblable à un encrier
contenant les rosées » (580)
L’humour et la simplicité, la beauté des choses et de l’espace, l’art de la suggestion sont les concepts clés du haïku. En toute cohérence avec l’esthétique zen, où fugacité et détail embrassent une dimension immense de l’espace et de la condition humaine, le haïku de Bashô est un art de vivre et de sentir qui ne peut que nous être précieux. A nous, lecteurs vaniteux, un peu d’ironie ne nous fera pas de mal :
Monasterio de Villanova, Cangas de Onis, Asturias.
Photo : T. Guinhut.
William T. Vollmann,
écrivain monstrueux et ogresque :
La Famille royale,
Guerre et paix en Central Europe.
Le Grand partout, Les Fusils
& Les Dernières nouvelles.
William T.Vollmann : La Famille royale, traduit de l'anglais (États-Unis) par Claro,
Actes Sud, 2004, 944 p, 30 € ;
William T.Vollmann : Le Grand partout, traduit par Clément Baude,
Actes Sud, 256 p, 2011, 22 €.
William T. Vollmann : Les Fusils, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claro,
Le Cherche Midi, 2006, 416 p, 21 €.
William T. Vollmann : Central Europe, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claro,
Actes Sud, 2007, 928 p, 29,80 €.
William T.Vollmann : Décentrer la terre, traduit par Bernard Hoepffner et Catherine Goffaux,
Tristram, 2007, 320 p, 23 €.
William T. Vollmann : Dernières nouvelles et autres nouvelles,
traduit par Pierre Demarty, Actes Sud, 2021, 894 p, 28 €.
Dans le monstrueux : voilà le territoire où aime œuvrer l'Américain William T. Vollmann. Outre un monumental essai de 4000 pages sur la violence, inédit en français, son roman le plus remarqué, La Famille royale, faisait 940 grandes pages bien tassées. Ecrivant une épopée de la prostitution, La Famille royale, il dressait une fresque impressionnante des bas-fonds, de leurs horreurs et splendeurs méconnues. Devant une telle ambition, les esprits chagrins lui reprocheront sa propension à une ampleur pas toujours nécessaire, comme dans son omnivore Central Europe. Autre roman cette fois glacial, Les Fusils, quoique d’une taille plus supportable, n’échappera pas à ce reproche de longueurs parfois étirées… Mais force est de constater que le titanisme d'un tel écrivain ogresque, jusque dans ses nouvelles agitées de monstres, mérite le respect.
Car William T. Vollmann (né en 1959) fait Sept Rêves, « histoire symbolique du continent américain en sept volumes» dont quatre sont aujourd’hui publiés, parmi lesquels une Vraie histoire de Pocahontas et du Capitaine Smith, puis Les Fusils qui, quoique le sixième, est le seul à être soumis à la sagacité du lecteur français.
À travers deux explorateurs à un siècle et demi de distance, Vollmann écrit l’histoire du grand nord canadien au travers d’éprouvants voyages polaires. La dimension historique est certes ici présente, avec le récit de l’exploration du fameux « Passage du Nord-Ouest » entre glaces et îles du grand nord canadien par le capitaine sir John Franklin, qui, à partir de 1845, lui coûta la vie, avec tout son équipage. Comme vu de l’intérieur de l’expédition, c’est un roman dans le roman qui entretient une relation onirique avec l’odyssée de celui que l’on sent être l’alter ego de l’auteur. En effet, parallèlement, dans les dernières années du XX° siècle, Subzéro, « jumeau » du précédent, et dont le nom est bien sûr tout un programme, reparcourt ces territoires lacunaires et blancs, à la recherche de cette mémoire, et de celles des peuples épars sur ces terres arctiques. Comme son mentor, il rencontre Reepah, une amérindienne « au cœur magnifique » : s’unir à elle par amour, c’est pour lui s’unir totalement à ce territoire, à ses habitants.
À l’instar du peuple prostitué de La Famille royale, ce sont ici des populations délaissées, souvent méprisées, qui tentent de survivre, malgré la dégradation de leur milieu à cause du réchauffement climatique, de l’exploitation des ressources et de la contamination par le mode de vie occidental : « Les crêtes des toundras étaient transmuées par l’agencement miraculeux des bulldozers en buttes de terre, et les animaux devenaient de la viande. » Vollmann, « s’interrogeant sur les qualités morales des fusils », voit en effet dans l’irruption des objets et des technologies la cause des évolutions, voire des bouleversements des cultures. C’est ainsi que les Inuits regardent les fusils « teindre la glace de sang ». L’auteur cependant a garde de ne pas accuser l’instrument de tous les maux, dans un monde où les déplacements de populations par le gouvernement canadien sont discutables, où il fait faim, dans un froid polaire, qui est aussi trop souvent celui du cœur. L’un des moments les plus impressionnants est peut-être le séjour solitaire dans une station abandonnée, par moins quarante. Le fusil ne peut rien contre le pouvoir de la glace…
Subzéro partant pour une quête du froid, une quête de soi et de l’autre, Vollmann a-t-il voulu écrire, quoique avec une modestie qu’on attendait peu de sa part, avec une langue sobre, des personnages pleins d’humilité, son Moby Dick bardé de citations? Roman historique, encyclopédique et d’aventure, déploration d’une culture menacée, Les Fusils est tout cela à la fois. Les Inuits en voie d’acculturation n’échappent ni à la plume investigatrice, ni à la sensibilité de Vollmann qui écrit par fragments, comme pour marquer les étapes d’un journal de navigation ou de marche parmi la toundra. Il laisse ainsi respirer l’espace entre réalité et imaginaire, entre constat politique engagé et fiction. Sans compter les croquis, personnages, cartes et paysages, comme saisis sur le vif du froid, qui ajoutent au livre une dimension plastique et poétique bienvenue.
En deux livres complémentaires, William T. Vollmann extrait des bas-fonds de San Francisco et des Etats-Unis une matière humaine aussi sordide que lumineuse, qu’il s’agisse de l’inframonde de la prostitution ou de celui des hobos. Un récit en forme de reportage côtoie un vaste et ambitieux massif romanesque.Tout écrivain des États-Unis qui se respecte doit un jour écrire son Grand Roman Américain. Prendre en écharpe son continent, ses générations, lorsque Franzen radiographie une famille dans Les Corrections et dans Freedom, ou pour prendre des exemples plus encore convaincants : JR de Gaddis et Contre-jour de Pynchon... Comme dans son grand roman européen, Central Europe où il aborda l’Histoire par la face cachée de ces dirigeants, de ses artistes et poètes, dans le millier de pages de La Famille royale Vollmann pervertit le genre en dénonçant un modèle social et familial, puis en explorant un sous-royaume inquiétant, revanche, geôle et refuge de ce « club des perdants » qui s'échine à l'ombre de la brillante machine économique.
John, financier en phase de réussite, a une femme d'origine coréenne qui fascine et attendrit celui qui porte« la Marque de Caïn » : Tyler, « vieil enfant » et détective privé miteux. Ne convoite-t-il pas, mais avec la complicité romantique requise, l'Irène de son frère, malheureuse en ménage et pure, opposée aux milles putains parmi lesquelles il poursuit une enquête sordide. Sa dantesque descente aux égouts et enfers de San Francisco prendra une direction inattendue, lorsque le mystérieux suicide de son « ange», signant l'échec de l'immigration et de l'adaptation, l'aura laissé sur la rive froide de la vie. Bientôt amoureux d'Africa, la « Reine des Putes », il choisira de rallier la « famille royale » et sa « colonie d'insectes ».
Mais c'est par Brady, caricature infâme du capitalisme, que Tyler est payé. Ce commanditaire, brutal et raciste, monte à Las Vegas un marché aux filles « virtuel », le « Feminine circus », où elles sont achetées, baisées, parfois torturées, tuées, et pour lequel il convoite la « Reine des Putes ». « Tout le monde fait comme si ce n'était pas réel » fait remarquer Tyler. Les handicapées mentales, fort prisées, sont-elles de cet avis ? C'est ainsi que le mal irrigue les rapports humains, qu'une Reine violente et outragée remplace l'autre. Comment s'opposer aux sbires du Roi Dollar ? Quant à savoir, selon la citation de Sade placée en épigraphe, si « c'est la multitude de lois qui est la cause de cette multitude de crimes », cela reste très discutable... D’autant que le manichéisme de Vollmann peut paraître fort simpliste : riches pourris contre pauvres radieux rejetés dans les bas-fonds.
Ainsi, pitoyables, parfois affreuses, bourrées de crack et de cicatrices, violées et victimes d'avortements, les prostituées, ces « travailleuses buccales ou vaginales » pourtant capables de générosité d'âme, sont décrites avec lyrisme, avec une incroyable tendresse et humanité, dans le cadre d’une fresque baroque. Y compris le répugnant pédophile affilié à ce FBI auquel il apporte son concours pour piéger bien pire que lui. Quant aux « Vigs », ces membres des comités de vigilance, leur intransigeance morale n'est-elle pas pire, leur violence plus intimement affiliée à ce mal qui est en fait le partage de l'homme ? Tous sont en effet « sortis déjà corrompus de la matrice ». Irène même est-elle indemne de cette contamination par le syndrome de Caïn ? La déréliction emporte tout dans son flot : « il devrait y avoir un sens » ou une « histoire », mais l'on ne trouve « que des crottes de rat. »
Le substrat mythique, biblique, la narration du voyage labyrinthique de cercle en cercle parmi l'enfer américain, l'étourdissante profondeur et richesse stylistique font de La Famille royale un roman picaresque et de mœurs incontournable. Même agaçant souvent la patience du lecteur, les longueurs (Vollmann dut consentir une ponction sur ses droits d'auteur pour les maintenir) n'obèrent pas la fascination de qui s'engage dans le parcours initiatique, dans l'odyssée brisée d'un Tyler finalement ravalé au rang des « hobos », ces vagabonds faméliques des « errances ferroviaires ».
Ces hobos sont pourtant les héros du plus modeste récit qu’est Le Grand partout, rafraichissante épopée des simples et clochards, des amoureux de la vastitude américaine qui voyagent gratis en se cachant dans les trains de marchandises. Dans le cadre de ses voyages, Vollmann, qui agrège ici reportage, confession et descriptions paysagères lyriques, n’est guère ami de la légalité : la « resquille » est le pain quotidien d’un sport, d’une éthique et d’une liberté, en-dehors de ceux des « citoyens ».
Dans la tradition de Thoreau, London et Kerouac, auteurs fétiches qu’il rappelle abondamment, Vollman n’est pas loin d’écrire le « conte de fées » des vagabonds transcontinentaux : « il se peut que j’aie transformé une sale réalité en un monde légendaire ». Même s’ils font profession de « ne jamais rien voler d’autre qu’un voyage », l’auteur et son ami et complice, Steve, qui se font hobos le temps d’une évasion, d’un reportage, tout en conservant le confort de pouvoir rentrer chez soi en avion, ne sont pas loin d’idéaliser leurs discrets compères, pourtant non à l’abri de la délinquance et de la violence. C’est néanmoins avec la plus grande humanité que l’essayiste et narrateur se penche sur ces « hommes qui sont du côté abimé de la vie », qui bourlinguent parmi les marges ingrates des réussites et des déboires de l’immense économie américaine.
Une dimension mystique et métaphysique imprègne ce petit livre, avec des interrogations telles que le « Qui suis-je ? », ou les allusions au poème Montagne froide du chinois Han Shan[1]… Ainsi, entre gare de triages et voies aléatoires, de la Californie aux Rocheuses, en passant par les grandes plaines, il s’agit de partir, qu’importe la destination, vers « le territoire du N’importe Où », avec pour viatique la « Vénus Diesel », graffiti récurent parmi les wagons, fantasme dont la réalisation est « aussi rare qu’une licorne, plus précieuse que la pierre philosophale ».
Rien de gratuit chez Vollmann, aucune fausse sentimentalité, son réalisme sans fard est cependant traversé d'impossibles aspirations lumineuses, comme lorsque le détective de La Famille royale, poursuivant la fibre du mal, tel Ismael cherchant Moby Dick, monte dans la librairie City Lights pour un moment d'ingénieuse contemplation des livres et des toits... À la hauteur de Pynchon, autre grand fondateur de quêtes postmodernes, les monstruosités littéraires et les plus humbles chroniques, séductrices, édifiantes et cruelles, mais aussi compatissantes de Vollmann plongent tête baissée autant sous le versant glauque de la réussite américaine que dans l'intimité de la nature humaine.
Une fois de plus Vollmann est prolixe avec son Central Europe. Hamburger un peu lourd aux cent couches de viande et de pain, ce roman destiné aux appétits pantagruéliques est cependant l’un des aliments littéraires les plus roboratifs qui soient. Le massif alpin allait-il accoucher d’une demie souris ? En effet, proposer du même coup Hitler et Staline, les plus grands totalitarismes du vingtième siècle et de surcroît la question de l’art pouvait paraître risqué. Car au cœur des totalitarismes du XX° siècle, les caresses symphoniques et amoureuses se répondent autour du compositeur Chostakovitch.
Central Europe est à la fois une histoire de la violence européenne et d’un parcours d’une des plus grandes aventures artistiques du siècle : celle du compositeur soviétique Dimitri Chostakovitch, mais aussi de ses femmes, de celles de Staline, de Fanny Kaplan, qui tenta d’assassiner Lénine, d’Akhmatova la poétesse… On rencontre également un cinéaste, Roman Karmen, qui filma la libération du camp de concentration de Majdanek, les généraux Vasslov et Paulus, tous chapeautés par le « somnambule » (Hitler) et le « réaliste » (Staline). Malgré le foisonnement d’acteurs et de figurants, cet immense opus est basé sur « l’équation morale entre le stalinisme et l’hitlérisme » et sur « un triangle amoureux imaginaire » : la bisexuelle Elena, son mari Karmen et son amant Chostakovitch, ce « béni-oui-oui », qui est peut-être le personnage le plus fouillé. On devine que la fresque est agitée de main de maître par un grand orchestrateur : Vollmann lui-même, qui fait de Chostakovitch son double en proie à la nécessité de construire et conduire son œuvre parmi les écueils politiques et meurtriers du stalinisme, sans déchoir devant lui-même. C’est en quelque sorte ce perpétuel débat éthique entre l’art et la collaboration avec les puissances totalitaires, rouges ou brunes. Le « monde sous les touches du piano » contre le monde où les hommes sont broyés… Des symphonies à « la dimension épique et panoramique » peuvent-elles racheter l’Histoire ?
Qui est le narrateur omniscient? Officier du régime stalinien, il est lui aussi sensible à la beauté d’Elena, qu’il a pourtant arrêtée. Ce digne espion communiste, ce manipulateur et tueur expéditif, sans doute ni remord, n’ignore rien des individus, de leurs talents politiques, militaires, scientifiques et artistiques, y compris leurs amours, peurs et dissidences plus ou moins assumées. Mais il est de surcroît un officier allemand qui jette avec Heidegger les livres de Freud dans le brasier, puis assiste aux premiers vols à réaction préparant les V2. Cette bicéphalie, qui est une trouvaille, fait du narrateur doué d’ubiquité un monstre terrible et fascinant, comme une sorte d’entité secrète et partout répandue du totalitarisme.
Rejetons nos appréhensions. On ne s’ennuie pas un instant dans cette immense polyphonie. Entre le choc des armes et des idéologies, les caresses des notes et des corps amoureux nous offrent les superbes pages lyriques que sont ces correspondances musicales et érotiques lorsqu’Elena est à l’origine de l’opus 40 de Chostakovitch.
Outre un monumental essai de 4000 pages sur la violence[1], William T. Vollmann (né en 1959) continue la production de Sept Rêves, « histoire symbolique du continent américain en sept volumes », dont nous connaissons Les Fusils[2], sans compter les 940 pages de La Famille royale, deux beaux livres, quoique pas aussi continuellement passionnants que ce Central Europe… Touche à tout, il ne crée pas seulement un monde, mais un cosmos littéraire, atouur duquel gravitent les Others stories, pas encore traduites. On n’en aura pour preuve que sa contribution à l’histoire des sciences lorsqu’il produit son Décentrer la terre, sur « Copernic et les révolutions des sphères célestes ». On comprendra qu’il s’agit là d’un véritable démiurge littéraire, d’une encyclopédiste faustien en ordre de bataille romanesque qui a su écrire son Guerre et paix, dans lequel les temps de paix sont plus brefs et plus menacés que ceux de Tolstoï : ce sont ceux de l’art et de l’amour.
Les immenses proportions sont une marque de fabrique de William T. Vollmann. Huit volumes pour une Histoire de la violence en 4000 pages, un roman de 944 pages au service de La Famille royale, un autre légèrement plus ramassé, avec ses 928 pages : Central Europe. Les destins des déclassés et des continents y sont balayés avec une puissance redoutable. Nouvelliste torrentiel, William T. Vollmann glisse du réalisme à la déferlante du surnaturel. Ogresque toujours, malgré le format plus modeste de la nouvelle, il ne peut moins faire qu’offrir trente-trois d’entre elles, dont certaines feraient office pour des auteurs plus anorexiques de brefs romans.
Que l’on ne se décourage pas ; au contraire ! Mais à condition d’aimer frémir, d’adorer la peur et ses monstres effroyables. Car, en ce « mur de souffrance », tombes et fantômes sont les motifs récurrents et les accélérateurs de fictions fantastiques. Pourtant les premières nouvelles restent assez platement réalistes, comme la mort de deux amants sur un pont de Sarajevo et des personnages « à l’affut des obus ». L’on glisse vers le roman historique avec « Le trésor de Jovo Cirtovich », commerçant et navigateur de Trieste au XVIII° siècle. Bientôt l’interrogation fantastique vient hanter un enfant « haïsseur de madones » : ce dernier lui ayant jeté une brique l’a fait pleurer du sang, aussi l’homme qu’il est devenu la craint toujours, lui doit, en fonction de son comportement, sa guérison ou son mal. À Trieste encore, où apparait la peintre Léonor Fini, où les statues bondissent de leur bloc de marbre, y compris celle de James Joyce, Rosseti rencontre une « Déesse chatte ». Le monde du réel est de plus en plus subverti par l’irruption du surnaturel. Ainsi le nouvelliste observe une progression calculée, non seulement thématique mais dans la beauté stylistique.
Les choses empirent avec « Le Fantôme des Tranchées » qui ambitionne de « devenir général », en un conte guerrier, morbide et baroque, entre archéologie romaine et « conquête du mal » ! Plus loin, une « Epouse fidèle » connut la boue du sépulcre, cette « salle de torture ou tuer les morts ». Or la « défunte et sensuelle » vampiresse que « la tombe a vomie », continue à rendre son mari fort amoureux, quoique bien vite aux prises avec l’Inquisition. En réchapper, fuir, une boite funèbre pour bagage, permettent au couple nocturne de prospérer à Trieste : elle confectionnant des robes divines, lui la protégeant du monde et du jour qui risquent de la pourrir…
Le goût amer des amours maléfiques parcourt le monde, y compris au Mexique, entre fantôme de la Malinche et « main de squelette », jusqu’en Norvège, où s’agitent les « trollesses, dévoreuses de cadavres à la pelisse de boue ». Morbidité et sorcellerie sont en effet universelles. Au Japon, d’où viennent les « esprits-renards », le « fantôme du cerisier » fait affreusement merveille. Le superbe et élégiaque « fantôme photographique » laisse le lecteur perplexe face à la disparition d’appareils obsolètes et de leurs pellicules : un spectre les ranime afin que les êtres soient « sauvés pour l’éternité », malgré l’emprise de démons jumeaux. Ailleurs l’on succombe au « Banquet de la mort », en imaginant de condamner cette dernière à disparaître pour toujours.
L’exercice de style, renouvelant les thématiques et les géographies du fantastique, est brillant. La prose du nouvelliste sait rendre suaves les créatures maladives et répugnantes, brûlantes d’érotisme celles qui fricotent avec un au-delà morbide. Dans la tradition du roman gothique et du romantisme noir, qui va du Moine de Lewis, en passant par Frankenstein de Mary Shelley, les contes d’Edgar Poe et de Lovecraft, jusqu’aux terreurs de Stephen King, William T. Vollmann, qui prétend à son acmé littéraire publier ici son « dernier livre », fait ses gammes avec un sens affuté de l’horreur succulente.
Thierry Guinhut
À partir d'articles publiés dans Le Matricule des Anges,
Museo Romano, Mérida, Extremadura. Photo : T. Guinhut.
À une jeune Aphrodite de marbre.
Sonnets.
Prologue
C’était au pli du temps : ou ce marbre ou ta vue...
Tête blonde étudiant l’esprit d'agrégation,
Tu me troublas. Seuls des mots ourlés d’émotions
Embellirent tes traits, durant des mois diffus,
En mon ambre mémoire. Où je te revois mieux
En cette Aphrodite capitoline aimée
Qui fascine et trahit mon art et mes sonnets,
Emprunte ton visage et l'approche des dieux.
Transposant en l’IPhone aventure ténue,
Ces vers entre âge mûr et ta jeune étincelle
Où j’invente piano, amant et entrevues,
Le clavier court, s'enfuit, vers ta chair inconnue.
Marbre si pur du temps et Muse fictionnelle,
Où est la faille abrupte ? Au langage, au réel ?
I
L’ossature sensible aux tempes et au front,
Le crâne si mortel sous la diaphane peau,
Le regard hirondelle ont la pudeur du beau :
Caresser l’idéal, mes respects le sauront.
Praxitèlienne icône en blondeur incarnée,
Où charmer l’impossible, où les Moires calmer,
Pulpe d’ardeur sensuelle, hellénistique don,
Constante cosmologique et joie sans affront...
Or saurais-je, enthousiaste, à la sculpture absente,
Immobile, des seins, leur tendresse et frisson,
Mieux offrir que grise esquisse pour vie décente ?
Pour l’ourlet de ta lèvre et l’esprit de ton front,
Au souffle d’intellect, à ce marbre plastique,
J’offre Amour distillé, sa promesse lyrique.
II
Amour t’a façonnée de ses mots emplumés, Paumes utérines où grandissait ton front, A mesure des os, des muscles et des dons,
Orchis contre le mal en tes yeux assoiffés.
Précieusement sensible et si marmoréenne, Etrangement glacée, précise et malicieuse, Classique agrégative et mésange sereine... A ce puzzle effacé ma mémoire oublieuse
Rature et recompose angelot de tes lèvres, Ce pastiche du peintre et sonnettiste, fièvre D'hormones calmées au poème qui t’effleure...
Canzoniere du web, tu es ton avenir : A ton frontje confie devoir de réunir Racine d’art et d’humanité la meilleure.
V
Toi qui me survivras, seras maturité
Après mon soir mortel, je te donne un sonnet
Afin que ta finesse aborde après ma mort
L’éternité enclose au sein du cadre d’or
Du tableau et de l’art. Quand la fosse des corps
Broiera tous les déchets de nos vies putréfiées,
Ces quatrains rediront le nom de ta beauté,
Ton ardeur au savoir et, de ta tresse, l’or.
Au lieu des vers fouisseurs, j’offre des vers charmeurs
A ton jardin secret, goût du rock et piano,
Du penser, des bijoux, des Rita Mitsouko...
Entends-tu le sursaut des tercets cajoleurs,
D’Amour quisait te vêtir d’un miroir sans tain ?
Souffle sur IPhone et sons élisabéthains…
X
Toi qui lis Platon et Orphée en grec ancien,
Qui traduis et Virgile et Ovide chantant,
Vingt ans séparent tes jeunes talents des miens,
Plus proches de l’inquiétude de Paul Celan,
De Rilke et de Shelley. Je me dois d’échanger
Maturité moderne et jeunesse classique.
Pour que mes vers cendreux et leur sèche panique
Puissent toucher ta lèvre et s’y sentir parler,
Pour que l’universel Eros m’offre ossature,
Pour que la transcendance envole un corps mature
Jusqu’au vernis à ongle pourpré des baisers.
C’est moi qui suis élève aux pieds de ton savoir
Quand mentor je t’offre postmodernes pensées ;
Or l’inactuel sonnet est ton bijou miroir.
XI
Chère lettrée classique et piano romantique,
Comment ne pas m’éblouir de tes qualités,
De ta blondeur qui sait justifier l’art lyrique,
Où tenter de parler la langue qui t’es née…
Il faut bien qu’un orgueil soit ton plumage d’ange,
Quand Messiaen, ses oiseaux, me séparent de toi,
Quand marbre de langage où mon verbe dérange
N’est que poussière de stuc devant ton sang froid.
Muse, t’ai-je méjugée, lorsque j’ai glissé
Mon imperfection au ventre du sonnet mièvre,
Pastiché mon Shakespeare en exaltant tes traits ?
L’inspiré clavier d’IPhone, à tes pieds si vrai,
Sculptera-t-il la fruition de nos longs baisers ?
Mes vers auraient la joie d’être gloss de tes lèvres…
XIX
Tu disparais ; tu me manques affreusement.
Si, rare, je te vois, et planètes et vents
Trouvent l’art de la fugue et le zen équilibre :
Je me délie soudain dans les liens de nos fibres...
Ton tendre maxillaire et tes cheveux tilleul,
La courbe de ta taille, chevilles et nombril
Sont chemin de vertu, gourmandise de l’œil,
Néoplatonisme et songe de Poliphile...
Qui sait si, dieux ou terre, au-delà de nos cendres,
Réuniront nos corps, nos atomes perdus
En un duetto de Bach, en un Amour plus nu
Que la salive aimée de ta langue charnue,
Mobile en mon désir, où je voudrais t’entendre,
Bavarde en mon poème, à ton art dévolu.
XXII
Exercice de style, hommage aux vrais sonnets
De Rilke et de Shakespeare, art futile et désuet
Où seul l’amour des vers, d’une blonde inconnue
Et d’un marbre sans corps a guidé ma main nue...
C’est toi que j’ai tenté de sculpter d’adjectifs,
D’élire dans le blanc et de peindre en couleurs :
Là est ma joie modeste et baume de douleur,
Là nos sens caressés et nos amours fictifs...
Camée blond mémoriel, comment ton élégance,
Tes neurones dansants peuvent-ils là entrer ?
En l’enveloppe de ce marbre aquarellé,
Nait ce visage aux yeux apolliniens qui pensent...
Je t’offris les sonnets de Pétrarque l’intense :
Que tu rendis, dans une boite de silence.
XXVI
Le blanc de l’oreiller, l’or lissé des cheveux,
Paupières reposées, belle aux draps endormie,
Je t’observe et te veille, au doigté de mes yeux,
Idéal esthétique, attendrissante nuit...
De l’inné du sommeil, marbre animé, revis !
Dis-nous combien nous devons changer notre vie,
L’insuffler de beauté, d’autorité de l’art,
Du savoir répandu par un plus neuf regard.
Ton tympan sculptural sur une aile de lin,
L’équilibre du cœur n’est pas sans émotion
Au balancement pur des vers alexandrins.
Que les seuls pouvoirs de l’amour et du poème
Glissent, sous l’oreiller où s’apaise ton front,
Ce sonnet pour gardien et pour eau de baptême.
XLVIII
Comment être amoureux, si l’on n’a plus d’image ?
L’iconophile attend pour te ressusciter.
Ne me reste qu’un blond flouté pour ton visage,
Faute du dessin pur de la réalité.
La mémoire n’a donc pas la hauteur de l’art,
Ni l’amour la puissance où susciter les corps ?
Il me faudrait pourtant cent tableaux pour rempart
A la disparition, mille photos encor
Pour approcher le choix d’individualités,
Les cent mille émotions sachant te composer :
Animée, chaleureuse et sensuelle, attentive,
Discrète ; ou hautaine Damoiselle gâtée,
Le sourire à fleur d’ironie, la pensée vive,
Beauté calme et posée... Temps, rends-moi son portrait !
LII
Si, attentif, je collectionne ton portrait,
J’obtiens blondeur lisse et soignée, yeux caramel,
IPhone sous tes doigts, tranchant suave des traits :
Tu es cosmos humain et tendresse rebelle.
Digne modestie de la taille et front de marbre,
Ellipse des bijoux, hors ferveur de ta lèvre,
Tailleurs noirs, voix chamois et robe printanière :
Ravissement du lyrique pinson des arbres
Que je suis, sonnettiste impénitent du beau.
Elégante syntaxe et sensible piano,
Intellect redoutable, ou sereine ou tempêtes :
Ce blason élogieux est à mon bras la plume
Avec quoi dessiner le destin que je hume,
En charnelle contrainte et amour des planètes.
LII bis
Si je collectionne ton portrait, je découvre
Les yeux fort mordorés, blondeur incalculable,
Carnation de nacre et front bombé, impalpable,
Fines lunettes dorées où le regard s’ouvre
Pour un Pléiade à l’agrégative fidèle.
La taille en altitude sur une stèle,
Bijoux de pacotille et pierres de couleurs
Robes longues mobiles aux verts jade et fleurs.
Sept qualités sont les tiennes, chère éphémère :
Modeste et studieuse, pianiste théâtrale,
Elégante, alerte, intellect subtil et sincère…
Un seul défaut. Car ta dureté minérale
Est un silence aigu : au loin, dans la fumée
De ta nicotine, je me vois rejeté.
LIII
A la mort du soleil, même l’art s’éteindra.
Mes sonnets parés, donc. Pire, tu t’éteindras...
J’ai voulu protéger des moisissures grises
Du Temps, ton visage blond, pour que tu me lises
Au-delà du sommeil infini de nos os...
S’il existe des dieux, qu’ils aient pour nom Eros,
Ou l’éléphant Ganesh, ou Aphrodite innée,
Comme la grenouille en jade vert étonné
Qui veille aux Japonais de ma bibliothèque,
Peut-être pourraient-ils conserver en leur bec,
Comme une mésange bleue garde à ses enfants
La jaune cicindèle où brillent cent reflets,
Le cosmos de ton front, jeune futur charmant :
Ton immortalité, pour grenat du sonnet.
LXX
Dans tous mes précieux livres, pas un qui soit toi ;
Pas une lyre qui ne résonne de toi...
Ainsi, j'ai cent cadeaux pour ton cœur dans mes bras :
Les notes de Schubert, les sables de Petra,
Les contes aux génies, les rares orchidées,
Les robes de Gucci, les nids de ton plaisir,
Les parfums chocolat et tilleul, les pensées
Des libéraux philosophes, de l’avenir...
A toi, ta liberté de m’aimer ou de fuir.
Je ne peux t’acheter, ni ne veux t’enfermer
Comme un pétale nu en vase de Gallé,
Comme en ta tresse le lien fol de mes soupirs.
Un fleuriste à ta porte a mission de sonner :
Ce sont, pour toi, cortège et bouquets, ces sonnets.
LXXIX
Tes ongles tu as peints comme Klimt en ses toiles,
Tes cheveux tu as noués comme des graminées
Au vent blond qui les plisse, au parfum nouveau-né,
Ta robe noire et nue n’attend plus que l’étoile
Où sa nuit se révèle, où sa chair étincelle...
Au duvet de ta tempe où je vois immortelle
La fragile roseur de l’univers entier,
Je veux prendre une plume, un pinceau raffiné.
Tes clavicules sont la branche où les oiseaux
De ma lèvre timide ont choisi nid d’affects.
Axones et neurones, en la vanité
Des bijoux de tes yeux, de ton crane bombé,
Sont le souffle où la Muse a tissé l’intellect :
Suavité de la voix et terrible du beau.
LXXXI
Te voir est un poison. Que j’aime ce poison
Qui m’abat dans les pleurs, qui tonifie mes veines,
Nourrit ma faim servile et réchauffe ma peine,
Comme une transfusion de groseille et citron,
De jus pressé d’étoile et vapeur de nuages,
De dentelle et de peau, de dents et de carnage,
D’intellect infini, d’ADN et de toi,
Ô ma sorcière exquise, ô il était une fois...
Me guérir et me tuer, hyperbole et beauté,
Je ne suis rien, sinon dire sous ta dictée
Le chiffre des quantas, les dieux des nébuleuses,
Les Muses acharnées, les Pléiades heureuses,
Ce duvet blond secret où je sais le plaisir
De te donner mourir, de te donner ravir.
LXXXV
Les rêves éveillés sans cesse me font fête,
Rocambolesques, radieux et virevoltants,
Imaginant te voir chaque demain du temps,
Jonglant péripéties d’aimer entre nos têtes...
Je t’écris sur IPhone où sonnet envoyé
Me revient, déserté, adresse non valide,
Sentiments sans échos, marbre blond invalide.
Car seule Perséphone en range les reflets
Dans sa boite envasée aux pires collections,
Dans sa corbeille noire où crient la destruction
Des rêves tous mort-nés, le désarroi des armes
D’amour. Cette stèle, et cristal, mouillée de larmes,
Cessera d’envoyer aux dieux Twitter et Ion,
Aux sites de rencontre, une palpitation...
LXXXVI
Des deux sœurs ennemies qui font un duel féroce
Dans mon cerveau, Concupiscence et Amitié,
La seconde a victoire. Quand l’une est véloce,
L’autre a toute endurance et tout savoir aimer.
Mais Amitié si tendre, aux tempes chaleureuses,
Délectation de toi, clémence généreuse :
Il me faut, avec discernement, t’estimer ;
Sans compter ce respect dû à ta liberté.
De Poros et Penia, je suis le fils ardent,
L’amoureux d’Aphrodite, en toi Dame interdite
Par ton jeune lointain et mon âge prudent.
Où sont partis les dieux ? Ne restent que redites,
Homme et femme acharnés à perpétuer l’amour,
Le sperme des sonnets et l’ovule du jour...
LXXXVII
Sur la carte de Tendre, où partager nos mains ?
Sommes-nous, au Banquet de Platon, deux moitiés ?
Suis-je affect sublimé ou intellect inné ?
Suis-je manque et désir, surabondance enfin...
Est-ce amour génital ou union avec Dieu ?
Suis-je Erato, élancée vers mon Aphrodite ?
Eros, dit-on, un jour, se blessa au milieu
De ce muscle cardiaque aux vertus inédites.
Il aima sans pouvoir contre autrui retourner
La flèche au doux poison. Que croyez-vous qu’il fît ?
Il mâcha jusqu’au sang et le cœur et l’acier.
De ce bourbier d’amour sur la terre craché,
De ce fiel liquoreux, ce champagne, naquit
Un lys blond qui est toi, le nom de mes sonnets.
CII
Narcisse en mes sonnets, je ne veux qu'un miroir :
Toi. Miroir incomplet où toute connaissance
N'est que fragment infime et facettes intenses
Où tu brises, effaces, ce que je crois voir.
Callipyge blondeur où respirer la vie,
Il me faudrait cent mystiques pour naviguer
En tes rêves, tes nuits et neurones bleutés,
Sans pouvoir concilier tes visages promis.
Je cherche une blondeur qui n'est autre que toi,
Une quête impossible et jamais achevée
Dans une multitude où seule la terreur
De te voir m'ignorer me blesse en majesté,
Où seule l'ironie égratigne ma foi :
Où je cultive encor ma compagne intérieure.
CXXV
Et pour être gâtée, quels cadeaux voudrais-tu ?
Non pas gâtée pourrie par sotte vanité,
Mais par une exigeante, attentive vertu :
Ces présents sont pour ta jeune maturité.
Certes, parfum cristal et fragrance rosée,
Disques et clairs bijoux, livres et partitions
Viennent emplir le nid blond de ton oreiller,
Là où ta tête repose ses émotions.
De mon crâne captive et libre en ton destin,
Tu as déjà trouvé un ruban à délier :
C'est le fil couleur marbre où vibrent ces sonnets.
Chacun tu les déplies, comme bonbons câlins,
Comme pensées philosophes, radieuses sciences :
A toi seule l'amour, à tous cette sapience.
CXXXVII
Ton front sur mon épaule ; et t’écouter parler...
La ligne de ta nuque et douceur de mes doigts,
Blond châtain sous ma main, enfin te révéler
Les secrets amoureux de ces vers dont tu bois
Eros et amitié, sapience et métaphore.
Appelle-moi Thierry, Silence que je sers,
Ou sonnet shakespearien et robe printanière...
C’est un rêve éveillé dont je sors comme mort.
Le poison fait effet : intacte je t’ai vue :
M’aurais-tu deviné ? Il y a si peu d’heures,
Tes lèvres répondaient à mes questions classiques,
Ton regard feu et soie me piégeait comme nu,
En folle gratitude où Bach dit le bonheur :
Le talisman perdu d’existence physique...
CXL
Je fais une retraite, en vue de te rêver,
De te penser, en ces montagnes enneigées,
Où les flocons ont vigueur glacée d’horizon,
De mots blancs, de la porcelaine de ton front.
Comme en un monastère, à son dieu consacré,
Je suis un vieil ascète à l’éros impossible
Qu’en mon for intérieur, au langage dicible,
Je cultive et affine aux sonnets envoyés
Par un IPhone noir, un Orange réseau,
Jusqu’à la suavité de la lèvre du beau.
En ma fruste cabane, en l’hôtel quatre étoiles,
Sur les sentiers poudrés, je souffle buée rebelle
De mon mythe tout blond dans l’air dur du réel,
Dans mon oreiller, confident des pleurs qu’il voile.
Aphrodite capitoline, Musée du Louvre.
Manuscrits et tapuscrits. Photo : T. Guinhut.
CLV
J’évoque un trouble marbre en ces quatrains blessés,
Platonicienne illusion et chair évanouie,
Paradoxe de l’art et du désir parlé :
Papillonne classique aux vivantes envies…
Je veux un sonnet dément, calme à ton image,
Pour que coulure d’aimer à mon œsophage
S’envenime et guérisse au bonheur de te voir
En seuls mots versifiés, substituts de l’espoir...
Finesse et ductilité au marbre impossible :
Croiser, blonde seconde, tes cheveux lâchés
Rayonne sur l’absence où tu sais me laisser.
Plus disert que Shakespeare, et pourtant moins audible,
Je broie tercets, plume et clavier en déraison...
Combien eût-il écrit s’il avait su ton front ?
CLVIII
Au grège plumetis de l’écharpe légère,
Je n’ai pas reconnu l’immatériel profil ;
Quand, soudain, le Sonnet m’a dit d’un air sévère :
« C’est elle, c’est sa queue de cheval volatile ! »
Chère amour, ta présence est si fine, qu’au fil
Du sentiment, il faut affiner tous mes sens,
Aiguiser mes paupières nues. Malgré l’avril,
J’ai froid et je t’aime. Et pourtant quelle naissance,
A chaque vision, me façonne, quelle joie
A l’expression de ta peau, perspicacité
De sensibilité, intellect bondissant...
Si j’écris pour le manque, au rival qu’est le Temps,
Il me faut cette jubilation célébrer :
A toi, cet écrin de méditation, je dois.
CLXIII
Oui, tu es ma révolution copernicienne
Où les planètes de mes sens et du savoir
Ont une giration autour de ton revoir,
Ma baroque splendeur, ma blondeur cistercienne...
Tu es mon darwinisme et mon évolution,
Car je suis né poisson fœtal à ton regard,
Conscience à ton profil, créateur à ton art,
Quand à l’amour tu repris mon éducation.
Si femme, singulière, tu es l’universel,
Science des Lumières, histoire naturelle,
Tu es relativité, physique quantique :
Je n’ai pas assez lu et pensé tous les mondes
Pour t’être Montrachet en la nanoseconde...
Tu m’instruis aux sonnets, je t’entends aux mystiques.
CLXVII
Voudrais-tu devenir personnage et symbole ?
Tu l’es déjà. Ta capacité au bonheur
Et tes mélancolies t’ont conduite en douceur
Vers la vanité de mes vers et l’hyperbole
Juste. Comme est irremplaçable la fiction
D’Aphrodite et d’Eros, ces beaux philosophèmes
Qui figurent nos pulsions, nos peur et passions,
Ainsi que l’innocence perdue du poème,
Le territoire interdit de l’amour lyrique
Où te peindre avec la caresse d’émotion…
Comme tu es la mystique et la transcendance,
Tu es raison des Lumières, cette espérance,
Cette féminine liberté politique
Qui est robe fleurie autant qu’éducation.
CLXIX
Tu me manques exquisément. Non, cet adverbe
Ne permet pas que tu me laisses jouir d’absence,
De son cortège amer de monstre et de violence,
D’aimer sans retour un lointain qui n’est pas verbe
De création du monde. Un chaos, nuit aveugle,
Broie mes yeux intérieurs quand je veux te revoir
Au nid d’Arachnée étourdie de ma mémoire,
Où seule une mélancolie sans lune meugle
Comme un vieux minotaure qui ne peut mourir...
Fraîcheur de tes cheveux, tilleul de ton parfum,
Profondeur de ta voix et pudeur de tes seins ;
Un monstre au labyrinthe, en te voyant venir,
Eût aimé ta distinction, ta dure sentence,
Et se fût converti à ton intelligence.
CLXXI
A ta pléiade de visages inconnus,
En chignon, queue de cheval ou blondeur lâchée,
Je ne puis opposer que le soupir ténu
De ce vers volatile ou retenir l’aimée.
Il ne me reste qu’une œuvre d’art miniature
Pour remplacer les dieux et ton profil rosé,
Comme un blond champagne où le goût se dénature
Une fois l’explosion des bulles dispersée.
J’imagine sur ma langue le mot salé
De ta peau, de tes os, bonbon d’éternité.
Comment oublier la cause et la grâce encor
Des sonnets ? Le masque calcaire de la Mort
Ne résiste pas à tes yeux venus d’Etrange :
Nombre d’or, constante cosmologique et Ange…
CLXXIII
Beauté sophistiquée, jeune piano fragile,
Je t’offre l’équilibre au sonnet qui est toi :
Une perfection vers quoi tendre, si labile,
Cependant possible, en quoi sans cesse j’ai foi.
Qui sait si ton prénom, crypté comme le nom
De Bach, s’élève dans l’offrande poétique,
Dans la fugue en miroir du testament lyrique,
Dans l’indicible acrostiche où celer ton front,
Où décrire et chanter ton moi en vers vieillots,
Que murmures et cris sur IPhone éconduit
Changent en contemporain, en oreille ouverte.
Comme ce matin un œuf de merle a éclos,
Nouveau chanteur, bec jaune en sa coquille verte :
Son vocable est encor memento amori.
CLXXIV
Tu es ma jumelle. Comme nés d’un même œuf,
Mais séparés par une faille temporelle
Obscure, anachronique, où sont brisées les ailes
Qui devaient permettre de vivre d’un œil neuf
Ensemble. Et là où seuls une assomption des vers,
Le don des langues, m’amènent en solitaire,
Je ne trouve qu’un papillon mort aux couleurs
Poudrées, écrasées, comme boues de bonheur...
Je ne veux pas céder aux chenilles des larmes,
Mais au vert opalescent, au rouge chantant,
Au clair bleu Wedgwood, aux dentelles du blanc
Dont je veux vêtir les bijoux, les sérieux mets
Offerts à ton esprit, sa nymphose et son charme.
Au fond de la forêt, un arbre : pour pleurer.
CLXXXIII
Thanatos, vil salaud ! Ne pense pas à prendre Ma belle... Prends-moi, si tu veux, avec retard, Mais ne touche pas mon Aphrodite, mon art ! Je lâcherais foudre des sonnets pour t’entendre
Casser tes dents, pour étrangler tes yeux d’ébène... Il nous faudrait alors sa fiction déflorer Et du requiescat abuser sur la scène Publique, en détruisant l’inutile sonnet.
Te voir mourir... Comme si l’œil avait perdu Son iris en terre de Sienne, si l’oreille Avait brisé son schubertien tympan, vêtue
De marbre fracassé, de gravats sans réveil. Quand Mort a pris Shakespeare, a-t-elle, cette pute,
Elu ton visage pour arrêter sa lutte ?
CLXXXIX
Si ta brosse à cheveux conserve un or ductile,
Je deviendrais l’oiseau qui vient s’en emparer
Pour son nid attendrir. Ainsi j’aurais un fil
Pour suspendre mon cœur et lier les baisers,
Un fragile bijou, une consolation
Pour ma joue, un fil d’Ariane d’une collection
Où les perles parleraient en pleurs littéraires...
Quant au jais profond de ta broche, au songe vert
De ta robe où douze boutons d’or ont éclos
Sur tes épaules, ils sont musée du beau
Pour mon apollinien babil et goût courtois.
Aux niaiseries de la vie, j’éprouve par toi
Qualité du bonheur et joie métaphysique :
Sois caressée, amour, pour ces couleurs lyriques.
CCV
Précieux visage blond où je suis entravé,
Comme un Eros malade à des crocs de boucher,
Exquise mante religieuse aux ailes d’or
Qui s’envole aussitôt m’avoir touché à mort.
Je suis le seul auteur des tourments qui me blessent,
A moins qu’Aphrodite et ses aides Phéromones
M’aient transfusé à grande pluie de sang l’icône
Où je vois le front de trop humaine déesse,
Où je ne sais pas lire... Pourquoi Amour cruel
Est-il incapable de réciprocité ?
Où trouver l’argument pour enfin te convaincre
De m’aimer ? Un sonnet va-t-il te persuader ?
Ou l’odeur de ma peau, mon charme intellectuel ?
Dévore ton amant ; viens ensuite me vaincre.
CCXIII
Confier peine au sonnet est mon plus blond souci :
A la disparition de ta chair si précieuse,
De ton vif intellect et paupière boudeuse,
Je me dessèche et pleure une vanille amie...
La thérapie des vers est vénéneuse et rose,
Elle n’accouche rien du granit du passé,
Où le cynisme du temps castre vers et prose,
Où la ruine élégiaque est goudron craquelé.
Où retrouver tes yeux de lumière et de don,
Ta réserve affichée, ta distance plastique,
Ta force sans pardon, ton audace pudique ?
Sinon aux lèvres de tes syllabes, Sonnet,
Dont la noire impuissance et l’appel insensé
N’ont en rien su faire palpiter son prénom.
CCXX
Ton marbre est remisé, Aphrodite, aux dommages ;
Attendant que des vers qui plombent ta beauté
Soient poncés les poncifs et lissés les ravages
Qui ont ton visage trop souvent effrité.
Tu n’as plus en l’IPhone, en l’absence amendable,
Qu’un atelier obscur, qu’une blonde rumeur,
Où l’active écriture ose aimer ton bonheur
Et tente retrouver une éthique impeccable.
Ainsi l’artiste affronte un Ange redoutable,
Qu’il soit diktat du Temps ou du Réel rebelle
À l’Idéal pur, cette cuillère à fantasmes.
Reste à laver les mots, leur bouche d'enthousiasme.
Comme si j’étais amoureux d’une implacable
Dont j’ignore la langue impossible et sensuelle.
CCXXXVII
Cher marbre de peau, blondeur pourtant éphémère,
Je ne verrai pas pourrir tes torves viscères,
Ni éclater tes yeux, ou suppurer tes lèvres...
Praxitèle et Muses dépassent nos vies brèves.
Marbre vivant de l'art ou vivante blondeur,
Ton corps fait de minéraux et d'eau, jeune ardeur,
Peut-il nous dire la nécessité stellaire
De nos vies ? La chimie de ton esprit sévère
Libèrerait le sens si voulait dialoguer
La cétoine dorée de tes bagues sonores...
Puis-je aimer des atomes vides ? Comme un loup
Cherche au froid du cosmos neutrinos insonores...
Au bonheur des sonnets tu restes parfumée :
Je t'aime cent douze millions de fois beaucoup.
CCXXXIX
Tenir ton front précieux entre mes mains patientes,
Où vit la formule chimique de l’amour…
Mais au puzzle incomplet de l’intouchable amante,
Je ne suis pas l’espace où tu vis avec art.
J’ai arraché la plume d’ange pour t’écrire ;
Et c’est moi qui saigne, encre blonde où je t’admire.
Un Pétrarque fossile, un Celan dans la Seine,
Peut-il séculariser ta langue sereine ?
Les plumes caressantes et griffes mordantes
De la passion ; t’écrire et souffrir jusqu’à l’ange :
Au bouvreuil de peine, mésange évaporée.
Comment as-tu changé ? Sablier d’alphabet,
J’aime une inconnue qui n’existe à peine plus,
Loin et constellation d’Andromède perdue.
CCXLI
Un zen et blond silence est peint en ton visage,
Ou nostalgie de ce qui n’aura jamais lieu…
Moins que portrait d’un front sauvage aux fictions sages,
C’est mon autoportrait que vient marquer le dieu
Eros aux vifs crocs d’or. Plénitude, évidence,
Intellect poignant de ta discrétion dorée,
Comme la douce pression de tes doigts immenses
Sur l’ivoire des os et nerfs énamourés
Qui vibrent pour toi. Car les atomes du Temps
T’attendaient… Bousculés par ta rose splendeur,
Ressuscitant les braises mortes de Shakespeare
Sous les dés de ma plume et de l’IPhone pleurant
De joie sous les ailes mentales du désir…
Oui, chaque seconde est l’ombre de ta blondeur.
CCLIV
Quand, sur le clavecin, tes sensibles empreintes,
Pour un prudent prélude, osent et s’aventurent,
Lunettes attentives, fil d’or des montures,
Reflétant en mon foie la picturale étreinte
De ton portrait charnel, je mange un fol plaisir :
Du mascara pulpeux au cambré de tes mains,
A l’amande elliptique de ta lèvre et ton rire,
Je divorce soudain de tout inquiet chagrin.
De ce lyrisme usé, sauras-tu reconnaître
Son authenticité, extraire quintessence,
Cyprine spirituelle, émotive sapience
Pour que ma syntaxe embrasse ta langue à naître ?
Au-delà de la mortalité des idiomes,
Que nos mots enlacent leurs bouches, vifs rhizomes…
CCLXII
Suis-je responsable de t’aimer ? Chère engeance…
Culture impressionnante, épure, intelligence
Eblouissante sont tes sensuelles beautés.
Séparé de toi, je suis, de tes qualités.
Il faudrait conserver, intacte en ma pupille,
Ta vie, tes joues, jusqu’à l’argile de mes yeux,
Jusqu’à l’extinction des atomes et des dieux.
Je ne suis pas ta menace, adorée tranquille…
Tu es belle comme les pleurs cristallisés,
Comme l’or de Gucci et la pensée, l’aria,
Belle comme la canine de cruauté
Où je suis mordu. Comme fin amour courtois
Pour l’étoile dans le bleu vif, comme la soif
De la pierre où j’ai léché l’aura de tes pas.
CCLXVIII
N’aie crainte, l’amour est une veille intérieure ;
Mes sonnets sont tissés par des claviers de fleurs,
Des bouquets de plumes et pollens pour tes reins.
J’aimerais dormir avec ton nom dans mes mains.
Pourtant tu es ma cécité, mon agraphie,
Ma surdité, ma mutité, mon agnosie
Où je tente d’aimer ta lame de beauté,
Parmi le cosmos organisé, incomplet.
Nul n’ignorera que d’être aimée tu mérites,
Même si ton marbre de papier clair s’effrite
Dans une seule bibliothèque où l’IPhone,
Dernière stèle d’une civilisation,
Rayée de sable, est promis à ton émotion. J’aimerais mourir avec ton visage icône.
CCLXX
Basalte gris je suis, devant le cher séisme
De sphinge de beauté, jade rose et lyrisme…
Tu es l’énigme d’or, la plaie d’intranscendance :
Sens-tu mes yeux t’envelopper, ivresse où danse
L’intellect ? Toi, le fouet caressant de ma vue,
La fibule du Temps que Gucci sculpte nue
Au revers de ta veste ; où je connais le sens
Du mot aimer. Et ma fragile inconséquence…
Quand l’inquiétude de l’amour cessera-t-elle ?
Mélancolie menthe… Ou me propulsera-t-elle
Vers la soie de ton os temporal ? Là, vibrer…
Elizabeth Barrett Browning, Louise Labé
Ont écrit des sonnets. N’en es-tu pas capable ?
T’entendre et te lire ! Lyre et langue imparables…
CCLXXII
Tu es la lumière au miroir de ton IPhone, Comme sainte éclairée par Georges de la Tour : Le spectacle rieur des joues magnifiées trône Dans la pupille de ma mémoire et du jour…
Cher orchis blond, je suis une syntaxe infime Où sont tes ferveurs, soies et mésanges intimes ; Toi, corolle de peau, esprit vif, monde ouvert. Je. Souffle. Cendre et orchis noir de l’art sans terre.
Je suis bague vide dont tu es le doigt d’ange Et d’âme. Tu es Joie d’où je suis arraché. Je. Bonheur. Pétales de sonnets colorés.
Comme l’ambre conserve en son or les étranges Coléoptères du temps, je suis ton rituel. De l’amour, tu es la légende et le réel.
CCLXXIV
Se peut-il qu’un prénom soit blotti, au secret,
Dans le mot Aphrodite, ou marbre satiné ?
Chiffre, algorithme où espérer t’entendre naître…
Lis-tu mes vers sur IPhone pour me connaître ?
Connaître la pointure de tes escarpins,
Sonate de ton cœur, ton argumentation
Politique, de ta clavicule un parfum,
Le miroir de mon ridicule ; et tes passions…
Cher cosmos féminin, tu es cruel emblème
De tes grands yeux froncés et tendresse sensible :
L’innocence et la peur, finesse intelligible,
La racine du Mal et notre onction du Bien,
Les siècles de culture et l’ambre du divin,
Je caresse les oiseaux de tes doigts. Je t’aime.
CCLXXXIV
Quand, en manque d’amour, j’ai vu ravissement,
Ta sagesse et blondeur, j’ai, comme ange, implosé ;
De sa gueule vanille Eros m’a dessillé :
La pression de tes yeux offrit lyrisme au Temps.
Un fleuve d’exégèse ose être à ton service,
Une ascèse joie pleurs est mon cœur tellurique,
Eviscérant ma gorge où l’esprit est orphisme.
Ton doigté syntaxique et ton feu pianistique
Sur ma chair érogène ont jeté leur scalpel.
Je veux tisser le masque mortuaire des dieux
Avec les rimes de tes cheveux, de l’IPhone,
Pour qu’à mes deux lèvres ton cher front s’abandonne,
Offrir un sac Gucci entre tes mains rebelles,
Où choyer le recueil de nos sonnets précieux…
CCLXXXVIII
Voici un nouvel ambre au lyrisme amoureux,
Cristallisant les faillibles mésanges bleues
Des vocables, dont ta syntaxe aura pitié,
Que l’ombre des sonnets tente de préserver.
Aimé-je un souvenir plutôt que ton réel ?
Je te ravive, comme poursuivant une aile
D’ange érogène, don perdu de blonde aura.
Je ne saurai jamais le parfum de tes bras.
Je mets à tes pieds coléoptères du soir,
Le décalage vers le rouge d’un cœur sage
Et des astres, jusqu’à l’explosion du langage…
Visage de bonbon, rire et libre fierté,
Tu es le lichen de couleur de ma mémoire,
La théologie négative et le duende.
CCXCV
Quand les autres blondes sont ta caricature,
J’ai le regret tranchant de ne trouver peinture
De toi, exacte et mobile, ni dans Mémoire,
Ni dans l’art du Titien, ni dans le piètre espoir
De la valse des vers. Qui sait si le pouvoir,
De ces sonnets offerts à l'effacé miroir,
Leur torrentiel lyrisme, où l'éthique est sauvée,
Saura trouver l’or ravi d’une nuque aimée ?
Quand trois cents variations sur l’absence du nom
Auront trop peu séduit ta blondeur intouchable,
Quand le sang de mon crane et ton inattaquable
Marbre auront par instants pensé à l'unisson,
Quand ta disparition, Moire, est pour moi sévère,
Ne devrais-je pas abandonner l’art des vers ?
Epilogue
Chère marbre de nuit, jamais je n’ai revu
Le Sienne incisif et pulpeux noir de tes yeux,
Ni ta chair, ni tes robes, sinon dans les vœux
De ces vibrants sonnets aux passables vertus.
N’aurais-je à présenter qu’un visage excavé,
Os et cendre en tempête, atome sans futur,
Talweg où seule émerge Aphrodite scarifiée ;
Comme un vieux merle enfoui dans un buisson de mûres…
Aimer serait l’erreur du naïf, des passions,
D’une folie d’hormones née en rhétorique :
Moderne, je n’ai joint l’Aphrodite lyrique
En ne palpant que gouge et ciseau des fictions,
Buées évaporées au toucher de l’IPhone.
Devrais-je être amoureux d’Emily Dickinson ?
Colophon
Dès l'adolescence entamée, jusqu'en décembre
Deux mille douze, comme illusoire relique,
Ecrite en l’état de lévitation lyrique,
L’œuvre de Thierry nous offre un réel fait ambre.
Il ne faut à l’Aimée chercher quelque semblance,
Où toute identité n’est que coïncidence,
Car idéal, fiction s’en vont ici de pair
Pour figurer nos purs désirs et nos travers.
Aphrodite mobile que j’ai statufiée,
Qu’à force d’encre si blonde j’ai rédimée,
Plus inconnue que défaillance de Mémoire,
Tu as su pardonner ces vers attentatoires
Où tes vertus intactes, dont je suis copiste,
Ont mon fidèle amour, malgré l’art solipsiste.
(c)Thierry Guinhut
Le sonnet CXCI est publié sur le site de Poetry Life & Time :link
It was ten years ago: either this marble or your sight ...
Fair head also studying the agrégation,
You moved me. Only emotion hemmed words
Lingered your features, during diffuse months,
Within my amber memory. Where I see you better
In this beloved Capitoline Aphrodite
Who enforces my art, who covers my sonnets,
Borrow your face and approach it to the gods.
Transposing in the iPhone a tenuous adventure,
These verses between middle age and your young spark,
Where I invent piano, lover and encounters,
The keyboard run, flee toward thy flesh unknown.
Marble so pure of time and fictional Muse,
Where is the steep fault ? In language, in reality ?
I
The sensible frame at the temples and forehead,
The skull so deadly under diaphanous skin,
The swallow-like gaze have beauty’s modesty:
An ideal to caress, my respects will know how to.
Praxitelian icon in fairness embodied,
Where to charm the impossible, where to calm the Fates,
Pulp of sensual ardour, hellenistic gift,
Cosmological constant and joy without affront...
But could I enthusiastically to the missing sculpture,
Still, of breasts’ tenderness and quiver,
Offer better than grey sketch of decent life ?
For the hem of your lips and the spirit of your forehead,
To the breath of intellect, to this plastic marble
I offer distilled Love, its lyrical promise.
Thomas Pynchon : Vineland, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Michel Doury, Seuil, 1991, 408 p, 139 F ; Points, 8,10 €.
Vinland, que les Viking découvrirent à la place de l’actuelle Amérique, fut une contrée semi-mythique, au paradis vineux prometteur. Avec Vineland, Thomas Pynchon figure une sorte de Californie à la fois originelle et contemporaine, un éden naturel aux paradis artificiels où les habitants vivent de liberté, de drogues et de rock and roll, pourtant menacés, où fuse le souffle de l’ange exterminateur fasciste. Même si Vineland passe, et avec raison, pour l’un des romans les moins touffus de Pynchon, à l'encontre de L’Arc-en-ciel de la gravité[1] ou de Contre-jour[2], il ne faut pas mésestimer sa chronographiedes années soixante, sa qualité de récit d’aventure et d’utopie. Parmi ses romans les plus accessibles, c’est dans Vineland que Pynchon a mis une fois de plus en scène un éternel archétype, la lutte entre le bien et le mal, quoique avec une incontestable ironie caractéristique du postmodernisme.
A travers la quête de la jeune Prairie, ce sont toutes les années soixante, qui, en une immense analepse, reviennent à la mémoire. Sa mère, Frenesi Gates, activiste gauchiste charismatique, l’a abandonnée à son père Zoïd Wheeler, fumeur d’herbe gentiment allumé, pour se lier avec le fascinant Brock Vond, qui devient cependant procureur fédéral fascisant. Il réapparait en 1984, dans le but de retrouver son obsédante Frenesi perdue, de poursuivre Zoïd et Prairie. Cette dernière, croisant les personnalités étranges de Darryl Louise, ninjette entreprenante et cependant manipulée, et de Takeshi, ajusteur karmique, parviendra à « remonter le temps » (p 280) grâce à son enquête et à prendre connaissance d’un passé tissé d’autant d’idéaux que de trahisons…
En ce sens cette chronographie permet à la fois de proposer un tissu assez réaliste des sixties, en même temps qu’une uchronie, un temps caché parmi les plis d’une contrée imaginaire, qui n’existe que dans le fantasme des libres consommateurs de joints et d’acide, et des batteurs de rock : « les douces années 60, une époque qui allait moins vite, prédigitale, pas encore hachée menue, pas même par la télévision » (p 44). Ce sont vingt-cinq années de « République populaire du Rock and Roll » (p 222), de contestation estudiantine, mais aussi « un Etat marxiste en miniature » (p 226). Ainsi la volte-face de Frenesi entre ces deux entités, entre Zoïd, l’éternel ado déjanté, et Brock, bras armé de l’oppression par le pouvoir fédéral, peut être lue comme une allégorie de l’Amérique.
Publié en 1990, situé en 1984, au moment de l’élection de Reagan, le roman se veut une charge politique, un apologue dirigé contre le fascisme : « la répression nixonienne » (p 78)… Que l’on ne craigne pas l’hyperbole insultante, si l’on s’engage dans cette voie… Certes, défendre les libertés individuelles, y compris des joyeux agités du bocal et consommateurs compulsifs d’herbe vinelandaise, mérite les éloges du lecteur de Pynchon. Fustiger le conservatisme moral républicain, également. Mais ce serait trop facilement glisser dans un manichéisme fatal pour la crédibilité romanesque que d’accorder trop de crédit au sérieux imperturbable de Pynchon. L’ironie postmoderne, la subversion des codes et des clichés permettent à l’exercice de ne pas sombrer dans le roman à thèse lourd et discutable.
Book covers, Artwork with permission of Gleb Simonov : http://kolovorot.com/work/pynchon.php
Nombreux, parmi les personnages favoris de Pynchon, sont, comme Zoïd qui vit d’une aide sociale soudain remise en cause, les déclassés, les opprimés, les délaissés. Il a pour eux une réelle tendresse, prenant fait et cause pour leurs déboires, leur condition misérable. Les « humiliés et offensés », pour reprendre le titre de Dostoïevski, les révoltés de l’injustice, sont ceux pour qui Pynchon a le plus d’empathie, qu’il s’agisse des victimes des massacres coloniaux dans L’Arc-en-ciel de la gravité, des junkies, ou des pauvres mineurs exploités jusqu’à l’os dans Contre-jour, des beatniks et autres doux rêveurs de Vineland.
En contrepartie, il exècre les puissants, et surtout ceux qui abusent de leur puissance jusqu’à la tyrannie. Ainsi de l’infâme et paranoïaque Brock Vond qui voit partout des communistes, des drogués, des pédés, qui « avait à l’époque son propre tribunal », qui tombait « sur les pacifistes, les étudiants extrémistes » (p 110).
Le monstre anti-utopique poursuit sans pitié les amateurs de marijuana dans une sorte de Californie mythique qui a quelque chose de l’île d’utopie, mais une utopie où le ver de la répression empêche les fumeurs échevelés de danser et triper en rond, une utopie presque mystique : « Frenesi rêvait d’une mystérieuse fraternité entre les gens, réunis dans une illumination qu’elle avait déjà éprouvée dans la rue une fois ou deux, une sorte d’explosion hors du temps, où tous les chemins, ceux des humains comme ceux des projectiles, devenaient signifiants, tout le monde réuni en une seule présence… » (p 127). On sait pourtant combien de risques fait courir cette utopie collectiviste aux libertés individuelles… La républiques des gentils et des activistes libertaires serait-elle à l’abri d’une telle dérive ?
Trop souvent, la question morale, qui plus est en littérature, fait hurler ceux qui ont pour préjugé de la récuser comme obligatoirement calotine ou fascisante. Cependant, sans vouloir en aucun cas imposer un quelconque dogme moral au roman, il n’est pas inutile de s’interroger sur les valeurs propulsées par l’écrivain et par ses personnages (ce qui n’est pas forcément la même chose). On peut ainsi problématiser l’éthique de Pynchon : se demander dans quelle mesure il ne donne pas dans le manichéisme anticapitaliste, voire pointer son rapport trouble aux théories du complot, son anti nixonisme primaire, malgré sa défense de la liberté constitutionnelle américaine. L’anti-américanisme empêche parfois de porter un jugement qui irait au-delà de la fonction dénonciatrice de Vineland à travers l’affreux, sinon caricatural et théâtral, avec ce qu’il faut de jubilatoire, personnage fascisant de Brock Vond, Procureur fédéral, obsédé sexuel et traqueur forcené de « rouges » et de gauchistes. Pynchon opposerait alors avec naïveté les libertaires abonnés aux grands espaces et à la marijuana d’une part et la rigueur hallucinée de la loi venue d’un Nixon d’autre part, qui pourtant est restée dans le cadre de la constitution américaine (si l'on excepte l'afaire du Watergate). Mais le fait que Prairie ait failli être la fille de Brock Vond, et pas seulement du couple improbable formé par Zoyd, le hippie déjanté, et de Frenesi, icône de la contre-culture embauchée par la mafia pour assassiner grâce à une technique ninja l’ignoble à qui le gouvernement coupera finalement les crédits, permet de ne pas trop prendre l’affaire au sérieux. Si l’on se rappelle que les personnages ne regardent peut-être que leur propre film et que la contrée « sacrée et magique » (p 199) de Vineland est un espace mythographique caché parmi les possibles de la Californie, on assiste en fait à une pantomime réglée d’avance où les adversaires se battent à coups de clichés. Pynchon n’est pas ici sans pratiquer l’ironie envers une lecture trop manichéenne qui opposerait les délicieux hippies un peu shootés et les fascistes descendus directement en hélicoptère de la Maison blanche. L’épopée tragique tourne à la comédie, sinon au film à grand spectacle avec show chanté, comme à la fin de L’Arc-en-ciel de la gravité. Si les complots contre l’Amérique et ses libertés (pour faire allusion à cette autre uchronie de Philip Roth[3]), sans compter le lot de paranoïa qui leur est associé, dominent l’univers de Pynchon, c’est non sans auto-ironie qu’il les met en scène, dans un ballet où l’esthétique prend le pas sur une éthique qui aurait été trop prise au sérieux, qu’il s’agisse de celle des puritains ou de celle des libertaires de la contre-culture des années soixante. En quoi Zoyd, l’addict à la marijuana et aux services sociaux de l’Oncle Sam, est-il un modèle pour l’Amérique ? Tout autant que Brock Vond, n’utilise-t-il pas la prébende de l’état et, qui plus est, de manière aussi indue ?
L’univers et les personnages de Pynchon tendent vers une utopie, comme le rêve Frenesi : « Voilà enfin mon Woodstock, mon Age d’or du rock and roll, mon Voyage, ma Révolution » (p 79). Vineland, comme le vin de Baudelaire qui, comme l’on sait est autant le jus de la treille que l’opium ou le haschich, est une utopie artificielle shootée à l’herbe et à l’acide. L’addiction de Brock Vond au sexe ne vaut guère mieux. A la mollesse improductive des drogués, à leur vigueur activiste, répond la violence obsessionnelle du censeur qui porte indument l’épée de justice. Pynchon n’est pas dupe de l’utopie. Mais il aime toujours autant en rêver, au point que le show de l’excipit de Contre-jour culmine en franchissant tous les espaces planétaires et conceptuels, lorsque le vaisseau « Désagrément » incorpore la « puissance motrice » de la lumière pour que les « Casse-Cou » « volent vers la grâce ». Grâce pourtant sans Dieu, même si le vocabulaire parait le frôler… Quelle est la justification éthique de cette grâce sinon celle esthétique de la littérature romanesque emportée par l’élan de Pynchon ?
Cela dit, il ne faudrait pas que l’indignation morale trompe le lecteur. Les paumés et drogués de Vineland ne font de mal à personne, sauf peut-être en ponctionnant l’aide sociale… Ce pourquoi mieux vaudrait légaliser entièrement la consommation, le commerce et la production du cannabis, histoire de pallier les méfaits d’une seconde prohibition aux résultats contraires aux attentes. Nombre de libéraux américains, sinon de néo-conservateurs, imaginent d’aller dans cette voie. Non pour affirmer l’innocuité de ce qui reste une réelle drogue, mais pour constater l’échec et le gaspillage d’argent public de cette répression. On n’aura pour preuve que le projet de Schwarzaneger, gouverneur républicain de Californie qui envisage de contribuer par ce moyen à renflouer le budget de l’état en péril. Nul doute que les romans de Pynchon, de Vinland à Inherant Vice[4], même s’ils ne touchent qu’une élite, aient pu contribuer à l’évolution des mentalités.
C’est ainsi qu’apparaît de roman en roman une sorte de dichotomie entre, d’une part, les utopies, de Vineland aux contrées repoussées par la ligne Mason & Dixon[5] et postulées par V[6], et d’autre part les irruptions catastrophiques du mal (traces peut-être du roman gothique), du Brok Vond séide de Nixon aux V2 et à la coda nazie dans L’Arc-en-ciel de la gravité, en passant par les espions et les êtres interlopes de V, les criminels et commanditaires de crimes dans Contre-jour. Mais tout cela finit par confluer voire se brouiller. Ils sont tous plus ou moins agents doubles, vrais ou faux, dans le cadre de ces théories du complot qui fascinent la dimension paranoïde de l’écrivain…
Quant aux personnages de Takeshi et de Darryl Louise, auréolés de karma et de gadgets d’agents spéciaux, comme surgis de la culture manga, ou des « Thanatoïdes », mi-morts, mi-vivants, comme sortis des comics et du fantastique morbide, ils accentuent l’effet parodique, décrédibilisant à la fois le paradis de la contre-culture et l’autorité de la répression morale. Le happy-end de la réconciliation générale mi-figue mi-raisin, passablement psychédélique, de la fin de la répression décrétée par Reagan, de l’envol de Brock Vond vers son hélicoptère, contribue à cette impression de jeu littéraire à la fois grave par ses enjeux et léger comme une comédie cinématographique à grand spectacle, en son ironie anti-hollywoodienne.
Les livres de Pynchon sont également des romans de quête, en particulier V, dont le titre, est aussi l’initiale de Vineland. Cette quête d’une terre promise et d’un passé mythique à réinventer pour l’initiation affective et intellectuelle de la jeune Prairie, reste ouverte entre plusieurs portes interprétatives. S’agit-il dans V d’une femme (Victoria ? Veronica ?) ou d’une contrée mythique (Vheissu ?). Dans Mason & Dixon, la quête est celle de la frontière géographique entre mythes et connaissances scientifiques. Dans La Vente à la criée du lot 49[7], il s’agit de la quête d’un héritage et de la connaissance d’un pouvoir de l’ombre. Dans L’Arc-en-ciel de la gravité, on peut lire celle de la gravité du mystère qui attire l’humanité vers la guerre. Voire d’une quête de la vision parfaite des contradictions dépassées par la fiction dans Contre-jour… D’où ce perpétuel monde flottant entre réalités cruelles, sordides et ironiques, et les utopies fabuleuses, qu’elles soient scientifiques, érotiques, intimes, idéelles, judiciaires ou territoriales. Plus qu’une narration ordonnée et dominatrice, on assiste chez Pynchon à une sorte de show permanent et polymorphe, entropique et fantasmatique qui est la marque de fabrique de son esthétique. La parodie de la nostalgie des sixties, des épopées manichéennes, le jeu semi-psychédélique permet alors à Pynchon un devenir éthique de l’esthétique, au sens où l’au-delà de l’art postmoderne est plus esthétique qu’éthique.
Sûrement s’agit-il en Vinland du roman le plus lyrique de Pynchon. Comme lorsque le procureur Brock Vond fantasme en se mêlant aux beatniks : « il espérait un éclairage suffisamment favorable pour dénicher une fille sur qui projeter le fantôme de Frenesi, quelqu’un qui lui tendrait une fleur, lui offrirait un joint -terrible !- et accepterait d’être conduite ici, jusqu’à son divan taché de foutre, et… » (p 293). Pendant que la chère Frenesi rêve encore comme une midinette de roman rose à la renaissance de leur liaison adolescente : « Mais, s’il restait encore quelque chose en quoi on pût croire, elle devait avoir cru que l’amour, produit clair et léger des années soixante, serait capable de racheter même Brock, ce Brock fasciste aimablement et stupidement brutal » (p 230).Ainsi travaillé par l’apparente simplicité et néanmoins la richesse de son écriture, un roman est une œuvre d’art ; et Pynchon en est plus que conscient, quoique avec une certaine autodérision. Comme lorsque Frenesi, son double peut-être, médite sur son « rêve insensé d’offrir son sacrifice sur l’autel de l’Art avec en plus l’idée idiote que l’Art en était conscient » (p 365)…
Utopie, uchronie, parodie, Vineland est bien un brillant sommet du roman postmoderne, sautant allègrement par-dessus les limites des genres romanesques : quête sentimentale, enquête policière, satire politique, manga ludique et surtout envolée lyrique, voisinent autant pour notre perplexité que notre bonheur. Même le combat politique est à ne pas trop prendre au sérieux. Comme le révèle Vineland, la dichotomie entre les opprimés et les oppresseurs est vaine. Infiltrés, voire complices, ils jouent un jeu de dupes peut-être nécessaire pour préserver leurs mythologies respectives. Le mirage anarchiste s’efface alors chez Pynchon ; sauf peut-être dans le miracle cacophonique qu’est l’immense Contre-jour où les « Casse-cou », gardiens d’une utopie -ou une imagerie- du bien supérieur et des libertés évoluent vers « la grâce ». Cette grâce, certainement, la seule possible pour Pynchon, est celle des immenses pouvoirs du roman par un parodiste de haute volée, un écrivain de lyriques et lumineux comics postmodernes. Certes, ses romans, et plus précisément Vineland, répondent bien à cette définition de Takeshi : « faire de sa vie à lui un koan, c’est-à-dire un de ces puzzles zen insolubles, susceptibles de l’expédier sans heurt dans la transcendance » (p 192).
Vide-greniers de Brioux-sur-Boutonne, Deux-Sèvres.
Photo : T. Guinhut.
« Hommage
à la culture communiste ».
Chère culture communiste, nous te rendons et te rendrons hommage aujourd’hui et jusqu’à l’heure de notre mort, mieux encore, jusqu’à la fin des temps. Depuis ton message universel de 1848 en passant par ton accomplissement au XXème siècle, jusqu’à tes nostalgiques utopistes du XXIème.
Déjà, dans ta Genèse, ton bréviaire originel, ton Alcoran fondateur, ton Manifeste du parti de 1848, et pour libérer le prolétariat de l’exploitation bourgeoise, tu préconisais : « Expropriation de la propriété foncière », « Abolition du droit d’héritage », « Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles », « Centralisation du crédit entre les mains de l’Etat […], de tous les moyens de transport et de communication », « plan décidé en commun », « Travail obligatoire pour tous, constitution d’armées industrielles [1] ». Nous te savons gré d’éradiquer les libertés de propriété, d’entreprendre et d’expression, de nous fournir le carcan de la mise en commun. Nous saluons alors bien bas ta capacité à inspirer les despotismes et autres fascismes rouges.
Ensuite, dans ton Apocalypse, où « le total approche la barre des cent millions de morts [2]», nous louons tes archipels concentrationnaires, goulag et logaï, tes déportations de masse, ta lutte des classes meurtrière, tes procès ubuesques, tes basses famines et hauts faits d’armes, du bolchevisme de Lénine en 1917 aux dynastiques Jong de la Corée du nord contemporaine, en passant par Trotski créant les goulags dès 1918 sous tutelle de la Tchéka, par ton « Petit père des peuples » qui sut faire l'économie des chambre à gaz pour gérer la surpopulation de ses camps de travailleurs, tes Pol Pot génocidaires, tes Afrocommunismes entre Ethiopie, Angola et Mozambique[3], ta longue marche ou crève de Mao à la place Tian’anmen, ton Mur de Berlin, ton rideau de fer et tes chars de Budapest, ta collectivisation forcée, tes Che Guevara sanglants, tes Castro castrateurs, ton opus magnus lourd des 848 pages bien plombées du Livre noir du communisme.
Rappelons-nous comment l’on gagne cet « Archipel mystérieux ». Une arrestation nocturne, aussi ténébreuse dans son irraison que celle du Procès de Kafka, plus brutale cependant. Le moindre soupçon d’incorrection politique et économique a coché le sort du malheureux. Une « carcérologie générale[4] » règle la déportation, la relégation, le gel et la mort parmi l’administration pénitentiaire de « l’Archipel du goulag », dont Soljenitsyne révéla l’étendue pour des millions d’individus broyés par la splendeur des drapeaux rouges flottant au vent de l’avenir...
De quelle culture communiste parle-t-on ? Des réalités drapées de sang établies par les historiens les plus inattaquables ou des piètres artistes et écrivains thuriféraires de cette idéologie ? Les Communistes ont eu, que l’on se rassure, jusqu’en France, leurs Céline : Eluard ou Aragon publiant pléthore d'adulations dont « Ode à Staline[5]», dans les années cinquante…
A-t-on enfin compris que cette utopie communiste bienheureuse, y compris à l’état fœtal dans La République de Platon ou dans L’Utopie de Thomas More, portait en germe les oppressions et les meurtres qui ont affecté sa réalisation historique ? Loin d’être un idéal confisqué par Staline ou Mao, qui auraient changé le paradis de la justice sociale communautaire en enfer sur terre, ravalant celui de Dante à l’état de pâle brouillon, la doctrine communisme, jumelle du Reich de mille ans fantasmé par le nazisme, de par son inévitable éradication des libertés individuelles, porte in nucleo sa propre condamnation. A la question « Ses buts ne pouvaient-ils être atteints que grâce à la violence la plus extrême ? »[6], il faut répondre en conscience : oui. Il faut hélas constater qu’entre de rouges tribuns candidats à la magistrature suprême jusqu’à des philosophes passablement à la mode (de quelle philosophie mortifère sont-ils le nom ?), qu’ils s’appellent Zizek ou Badiou [7], préconisant le retour à la terreur, l’illusion, ou plutôt la libido dominandi, cette pulsion de ressentiment, de pouvoir absolu et de coercition, sont aussi répandues que pérennes, malgré les leçons de l’histoire et son devoir de mémoire.
Lors d’élections récurrentes, le communisme et sa variante, son euphémisme, le socialisme donc, n’ont de cesse d’agiter le porte-voix de la démagogie, de promettre de prendre aux riches pour donner aux pauvres (en se sucrant les premiers bien entendus), de menacer les capitalistes d’impôts sur la fortune et autres taxes confiscatoires, de nationalisations des biens de production, de s’emparer en pastèques (verts dehors, rouges dedans) du fantasme climatique pour trouver un autre prétexte à la mise sous coupe réglée de l’économie, tout en se gorgeant de fonctionnaires et autres affidés. Avec pour conséquences inévitables le découragement de l’entreprenariat et la ruine de tous. Quant aux autres, que l’on dit à droite, s’ils paraissent honnir le communisme, ils ne s’écartent que peu de son étatisme forcené, aux dépens des libertés, même s’ils prétendent se défendre par ailleurs contre l’insécurité et l’islamisme grandissants…
Malgré la pertinence de François Furet qui diagnostiquait « le passé d’une illusion », l’idée communiste, son vocabulaire, sa quincaillerie idéologique, ses leviers démagogiques, en particulier son prolétariat messianique, sa « croyance au salut par l’histoire », restent hélas prégnants pour longtemps. « L’idée communiste a vécu plus longtemps dans l’esprit que dans les faits », écrivait François Furet en 1995. Indécrottable, elle vit plus enferrée que le serpent dans le jardin d’Eden. Si cet essayiste sortit de son parcours « vacciné contre l’investissement pseudo-religieux dans l’action politique[8] », il semble qu’une grande part de l’esprit humain soit inaccessible à l’immunité raisonnable et libérale.
Photo : T. Guinhut.
Même le moindre groupuscule d’extrême droite oserait difficilement rendrepubliquementhommage à la culture fasciste, sous peine d’encourir la plus honteuse disqualification morale, voire physique, d’être couvert de la plus brune opprobre. Qu’un candidat socialiste à la présidence de la République française prétende « rendre hommage à la culture communiste » et à ses drapeaux couverts de sang en dit long sur la cécité à sens unique de la plus grande part de notre société et de notre intelligentsia. Faute d'un procès de Nuremberg du communisme, faute d’aggiornamento, la gauche n’a pas conscience que la seule pourpre qui lui siérait bien serait celle de la honte, quand seul le capitalisme libéral honni, même imparfait et entravé, a permis à une immense majorité de la population mondiale d’accéder à un niveau de richesse et de liberté jamais atteint dans l’Histoire…
Real Monasterio San Zoilo de Carrión de los Condes, Palencia.
Photo : T. Guinhut.
Hannah Arendt :
De la banalité du mal
à la banalité de la culture.
Hannah Arendt :Les Origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem,
divers traducteurs de l’anglais (Etats-Unis),
sous la direction de Pierre Bouretz, Quarto Gallimard, 1624 p, 35,50 €.
Hannah Arendt : L’Humaine condition ;Condition de l’homme moderne,
De la Révolution, La Crise de la culture, Du Mensonge à la violence,
sous la direction de Philippe Raynaud, Quarto Gallimard, 1056 p, 26 €.
Il y a des femmes étonnantes : Murasaki Shikibu, pour le roman psychologique, Mary Shelley, pour le roman fantastique et de science-fiction, Emily Dickinson pour sa bouleversante poésie, elliptique et colorée… Mais pour la philosophie, l’entreprise du choix paraîtrait difficile si l’on comptait le trop peu de femmes philosophes dans l’histoire. Pourtant s’impose d’emblée le nom d’Hannah Arendt, que nous ne rangerons pas sous la qualité de son amour pour Heidegger, néanmoins éthiquement déchirant, mais sous celle, plus que suffisante, de ces travaux. Il suffit de noter combien, en sous-titre et aux derniers mots d’Eichmann à Jérusalem, son concept effrayant de la « banalité du mal » fait date. Quand la « masse », maniée comme pâte à pain de prison par les régimes fascistes et communistes, est une parmi Les Origines du totalitarisme, faut-il avoir le mauvais esprit de se demander si la « culture de masse » n’est pas à l’origine de La Crise de la culture ?
Le concept de la « banalité du mal », allégorisé par un Eichmann médiocre et commun, qui n’a plus rien de l’animal politique, mais tout de l’inhumain qui nous est intérieur, est bien en-deçà du « mal radical inné dans la nature humaine » de Kant[1], selon lequel les ressources de la raison sont au service des passions perverses et monstrueuses : « Eichmann n’était ni un Iago ni un Macbeth ; et rien n’était plus éloigné de son esprit qu’une décision, comme chez Richard III, de faire le mal par principe. » (p 1295). Au cours de son reportage, dont la pertinence ne se dément jamais, Hannah Arendt nous apprend que l’accusé avait lu Kant, en conscience « qu’il avait cessé de vivre selon les principes de Kant » (p 1150), ayant remis l’impératif catégorique entre les mains de l’état hitlérien. Le fonctionnaire nazi responsable de la logistique au service de « la solution finale » est l’homme le plus banal, dont la médiocrité intellectuelle et morale se suffit de l’occasion pour exceller au service de l’Etat, sans prendre conscience de l’infamie. Quoique d’autres intellectuels, tels Claude Lanzmann, insistent au contraire sur le jusqu’auboutisme du personnage, son fanatisme irréductible. La condition humaine peut-elle être ainsi débarrassée de ce qui fait en elle l’humanité, à savoir la capacité de distinguer et de préférer le bien au mal ?
Est-ce à dire que chacun d’entre nous peut-être un Eichmann, comme lorsque le narrateur des Bienveillantes de Jonathan Littell[2]se défend de son activisme nazi en arguant des circonstances historiques et de son identité à chacun de nous… C’est bien ce qui choqua lors de la parution de ce qui est à la fois récit d’un procès à Jérusalem et essai philosophique à l’irréprochable clarté : « Le fait que l’on ne trouve pas la moindre trace de sens supérieur derrière des crimes de la plus grande dimension : voilà un scandale herméneutique auquel beaucoup de contemporains et de survivants n’étaient pas capable de faire face », note Peter Sloterdijk[3]. Sans compter que choquèrent également les mentions de la passivité, de la « collaboration » des conseils juifs qui gérèrent la livraison des leurs aux Nazis, espérant se concilier leurs bonnes grâces, hélas évidemment impossibles. La philosophe attendait-elle trop d’une révolte juive condamnée par avance ? Le débat fait toujours rage, au point qu’il fallut attendre l’an 2000 pour qu’Eichmann à Jérusalem soit traduit en Israël et qu’aujourd’hui elle y soit encore lue avec méfiance…
De plus récentes études, en particulier la volumineuse biographie de Bettina Stangneth, Eichmann vor Jerusalem : Das Unbehelligte Leben eines Massenmörders[4], ont relativisé la pertinence de la thèse d’Hannah Arendt. Loin d’être un agneau contraint et obéissant, Eichmann, troisième tête pensante des Affaires juives au sein du Troisième Reich, fut un activiste déterminé, participant tout autant de près que du haut de sa sphère de commandement à la liquidation systématique d’une humanité. Est-ce à dire que « la banalité du mal » est un concept fallacieux ? Si Hannah Arendt a mal choisi son exemple, mais au gré des informations dont elle disposait et de la persuasive ligne de défense de l’accusé, la théorie reste une analyse redoutable du comportement humain, de sa soumission active à une autorité idéologique, qui d’ailleurs peut tout autant s’appliquer à toutes les couleurs du spectre totalitaire, qu’il soit fasciste, communiste ou théocratique.
Cependant, avec une redoutable perspicacité, Hannah Arendt souligne le rôle du langage et plus particulièrement de l’euphémisme et du « cliché euphorisant » pour faire entrer l’absolu du mal dans la « banalité du mal ». Eichmann met en place « la solution finale », non un massacre, parait proposer un procédé prophylactique, un but idéal, dans le cadre d’une bureaucratie aux parfaits rouages. Ainsi l’abomination peut-être commise en toute innocence par le fonctionnaire… « Les clichés, les phrases toutes faites, l’adhésion à des codes d’expression et de conduite conventionnels et standardisés ont socialement la fonction de nous protéger de la réalité, de cette exigence de pensée que les événements et les faits éveillent en vertu de leur existence. »[5]Ce qui reste pour nous actuel, devant l’abondance des « incivilités », des « quartiers sensibles », de la pensée magique louant le « modèle social » ou le « service public »… Il est évident que pour elle, dénonçant la fonction délétère de l’euphémisme, le langage ne remplit pas la même fonction : il est une quête de vérité, y compris déplaisante, y compris risquée.
L'on pourrait s’étonner que dans son impressionnante analyse du totalitarisme, de ses deux versants rouge et brun en miroir, assise sur les concepts de dynamique plébiscitaire, de populace et de masse, sans compter ce que l’on peut appeler la si répandue libido dominandi, et plus tard complétée par les définitions de Raymond Aron[6], elle ne fasse aucune allusion à Friedrich A. Hayek, homme qu’elle a pourtant croisé lors d’un colloque, et dont la dissection des identités antilibérales du nazisme et du communisme dans La Route de la servitude[7]lui est on ne peut plus complémentaire. Force est de remarquer que l’approche du libéralisme politique d’Hannah Arendt est aussi rare que frappée de cécité, malgré une œuvre éblouissante dont il faut se faire le critique avec toute la modestie requise, et malgré son admiration pour la révolution américaine : « la philosophie politique des libéraux, selon laquelle la somme des intérêts individuels aboutit au miracle du bien commun, ne semblait être qu’une rationalisation de l’insouciance avec laquelle on poussait les intérêts privés sans considération du bien commun » (p 650). Pointant la limite de l’éclatement de la société en individus isolés, elle évacue pourtant la limite dangereuse du « bien commun », ce piège de la volonté générale rousseauiste ou de la soumission à une raison d’Etat, à une justice sociale forcément despotiques.
Pourtant, elle conclue De la Révolution, par cet éloge de « la polis, l’espace des exploits libres de l’homme et de ses paroles vivantes qui donne sa splendeur à la vie » (p 584), phrase qui ne serait indigne d’aucun philosophe libéral classique, de Locke à Bastiat, en passant par Aron, sans oublier la romancière Ayn Rand… Comptons néanmoins avec une certaine perplexité son éloge des conseils révolutionnaires et de Rosa Luxembourg. Certes, elle était justement fascinée par la liberté spontanée de cette démocratie naissante, mais l’on sait combien ces conseils (d’où naitront les soviets) dégénèrent en dynamique de groupe, de masse, peu propices à l’individualisme, bien qu’elle les voie comme « le meilleur instrument pour briser la société moderne de masse et sa dangereuse tendance à la formation de mouvements de masse pseudo-politiques » (p 582), critiquant ainsi le système des partis. C’est pourquoi elle penche pour une « élite », « ces rares individus de tous les horizons qui ont un goût pour la liberté publique et ne peuvent être heureux sans elle », non sans poser le problème d’une telle « forme aristocratique de gouvernement [qui] signifierait la fin du suffrage universel » (p 583)…
Après le volume réunissant Les Origines du totalitarisme et Eichmann à Jérusalem, la collusion de quelques-uns des plus grands essais d’Hannah Arendt (dont La Crise de la culture) dans L’Humaine condition vient à point pour tenter de comprendre combien l’action de l’humanité peut être non seulement création, cette œuvre au-delà du travail, mais également résistance aux bouffées et systèmes totalitaires, de par la liberté dans la cité.
C’est alors que parler de « culture de masse » (p 763), cet oxymore, nous parait étrangement proche de cette masse malléable par le totalitarisme. Y a-t-il un risque que celle-ci conduise à celui-là ? Est-elle une dégradation de l’élite, ou une élévation démocratique aussi noble que nécessaire ? Quand la société de masse accède à celle du loisir, est-ce forcément de culture qu’il s’agit ou des « immondices du philistinisme cultivé » (p 769), ou encore de divertissements populaciers élevés au seul rang de la domination majoritaire ? La banalité de la culture serait alors voisine de la banalité du mal, si l’on en croit Leo Strauss, lorsqu’il mentionne « la culture des bandes de jeunes, qu’elles soient composées ou non de délinquants », comparant « l’usage actuel du mot « culture » à sa signification originelle, il revient à dire que la culture d’un jardin peut consister à le laisser encombré de boites de conserves et de bouteilles de whisky vides[8]». Il est évident qu’au-delà d’une culture de masse, qu’elle soit la dégradation en kitsch de la culture d’élite ou le bruyant et volatile tout venant du prêt à penser, prêt à bruire et à danser, ces « marchandises sociales » (p 768) que nous infligent les mass-médias aveulies par la demande d’un public consumériste et vulgaire, la culture que réclament conjointement Hannah Arendt et Leo Strauss, soit celle de la fréquentation des grandes œuvres de l’art et de la pensée.
Parmi « Huit exercices de pensée politique », le fil conducteur est patent entre la « crise de l’éducation » (p 743) et celle de la culture. Le couple apparemment antinomique de l’autorité et de la liberté révèlent combien la première (l’autorité des maîtres et des œuvres fondatrices) est la condition sine qua non de la seconde. Au-delà de l’opposition de Kierkegaard, de Marx et de Nietzsche à la tradition, ces « guides d’un passé qui a perdu son autorité » (p 614), quoiqu’ils lui empruntent leurs concepts, au-delà de leur travail de sape sous la valeur que reste la vérité, le discours sur l’Histoire et sa connaissance reste le garant de l’action humaine et de ce que la philosophe appelle, à rebours de l’au-delà métaphysique, « l’immortalité terrestre » (p 665), dans le cadre d’une action de la liberté politique.
Son analyse de « La crise de l’éducation » (p 743) reste viscéralement valable pour notre temps. Valoriser la pédagogie et la méthode plutôt que le contenu du savoir, l’autonomie des enfants « qu’on doit dans la mesure du possible se laisser gouverner eux-mêmes » et susceptibles de choir dans « la tyrannie de la majorité » (p 749) parmi le groupe, les « savoir-faire » (p 751) au détriment du savoir, tout cela, plutôt que les grands maîtres historiques et divers de la pensée, devient les recettes de la faillite. Songeons qu’elle écrit en 1958 ! On comprend alors que la culture n’ait plus de trace d’elle-même que le mot vidé de son sens. Le règne de la subjectivité, de l’égalitarisme des valeurs dévalorisées, de la consommation majoritaire parait alors évacuer la vérité de Platon et d’Aristote, de Plutarque et de Tocqueville, de Bach et de Titien, de Sloterdijk et d’Hayek, et d’Arendt donc, entre lesquels il va falloir choisir ses vrais compagnons, louvoyer pour fonder la raison de notre monde. Il est évident que c’est un autre défi d’être cultivé grâce à l’autorité des maîtres et de la tradition « des œuvres d’art qui nous parlent par-delà les siècles » (p 665), plutôt que de butiner dans les loisirs ou de croire choisir entre un rap et un jingle à la mode. Y compris même si la familiarité des adolescents avec les nouvelles technologies leur permet parfois d’être les maîtres de leurs maîtres, en une belle éthique d’échange. Ce comment s’orienter dans la pensée[9]et dans la responsabilité du monde devient alors une capacité à la décision personnelle et politique, à ce kantien « pouvoir de juger », inscrit dans le cadre de l’impératif catégorique qu’elle reprend à son compte : « agis toujours de telle sorte que le principe de ton action puisse être érigé en loi générale » (p 782). Ce principe peut-être la liberté. A condition d’avoir été construite et de ne pas être enchanté par les sirènes de la démagogie…
Il y a bien accointance entre la banalité du mal et celle de la culture. Ne pas savoir choisir entre le bien et le mal moraux, c’est aussi ne pas savoir choisir le bien et le mal esthétiques et de la pensée, même si l’esthétique peut s’arroger le devoir de dire le mal, comme chez Baudelaire. Ce n’est pas la culture qui est le mal, bien au contraire, mais son ravalement au rang de la banalité. Sortir du banal, de par la capacité de discrimination et d’admiration envers les grandes œuvres et les grandes et justes actions politiques (celles des fondateurs de la constitution américaine au lieu de celles des fondateurs du totalitarisme) est le devoir exaltant de la culture. Culture qui est bien celle d’Hannah Arendt, intellectuelle impressionnante, d’une clarté percutante, pas un instant jargonnante, mais aussi doué d’un « goût », terme assumé (p 781), sûr et pertinent pour la littérature, convoquant tour à tour Char et Dostoïevski, Shakespeare et Kafka. Il est alors légitime de se demander pourquoi ces grandes œuvres de la pensée que sont celles d’Hannah Arendt n’ont-elles pu aller jusqu’à être publié en ce musée vivant, quoique incomplet, de la culture universelle qu’est la bibliothèque de Pléiade ?
Palladio : Teatro Olimpico, Vicenza. Photo : T. Guinhut.
Muses Academy
Roman
La Mouette de Minerve,
septembre 2023.
II
L'ouverture des portes.
Le deux juin au soir, j’entrai dans Muses Academy. Les neurones à peine sortis d’une gluante confiture de passé mort, je n’avais plus rien à perdre. Je n’allais plus me confire l‘âme grâce à l’amour, du moins de celle que mes hormones et mes fantasmes avaient aimée, une ravissante dépressive qui avait fini par s’étrangler avec un foulard Hermès en se jetant du haut d’un plongeoir interdit. Ce qui m’avait fourni la matière de la nouvelle grotesque et piteusement adolescente que j’avais dû joindre à mon dossier de candidature. J’allais enfin me réaliser, du moins l’espérais-je, par le récit et l’analyse de notre temps. Car je suis un Historien ; et jusque-là le seul à le savoir, hors mes indulgents maîtres de thèse. Je tiens mes livres de compte, ceux de l’humanité, des hommes et des femmes, de leurs recettes et de leurs dépenses, de leurs crédits et de leurs dettes morales. J’avais été engagé divinisé dans Muses Academy pour délit de gueule canon, non sans fatuité. Mais aussi au moyen de mes travaux universitaires qui allaient d’Edward Gibbon à François Furet, posant la question du déclin de l’Histoire. Et surtout, je suppose, grâce à l’indispensable test ADN, de façon à départager ma condition humaine et ma dimension peut-être divine, ce qui devient la source générique de ma nouvelle corne d’abondance : après les fictions érotiques du jeune frimeur, l’histoire vraie de la Muse engagée. Avec un tel paquet de sottises, j’allais immanquablement subir les sarcasmes des télévoyeurs, sans que j’en sache rien ; mais baste ! Certainement mes huit consœurs avaient également été soumises, outre leurs réalisations concernant leurs arts respectifs, à ce même test biologique, sans compter des considérations qui m’étaient inaccessibles…
-Ciao bambino ! me cria Montaloti, notre vénéré producteur de Muses Academy, dont le visage anguleux, acéré, était tempéré par un perpétuel sourire.
Sous un coucher de soleil avorté, les caméras tournaient comme des aspirateurs à traîneau pour équipements collectifs. Je quittai mon air de petit con boudeur pour un instant de sourire radieux -dents blanches, mèches folles, yeux verts- adressé à la plus mobile d’entre elles. Démarche, mimiques, gestes et expressions qui tous avaient été préparés. Quoique je ne sache rien des autres concurrents. J’aurai tout le temps d’être spontané une fois la passerelle métallique démontée. La seule chose qui était vraie, c’était que je n’avais pas le moindre embryon d’avorton d’idée de qui étaient les huit autres élus coincés sur cette île artificielle abandonnée de Dieu et surfliquée par les hommes.
C’était un lac assez froid. Avec des vaguelettes virgulées de vent vinaigré. Vu la saison, je m’étais imaginé le ciel pastel, l’eau bleue, les vertes pelouses des versants, le sable blond des rives. Sans compter la tiédeur des plongeoirs, les maillots de bains aussitôt secs sur des peaux au goût de gâteaux sortis du four de l’amour… Au lieu de ça, ça caille moche, sous des parois grises tombant net sur trois côtés dans le métal instable du lac, et à peine un illisible fouillis de montagnes, balayé de brumes dégueues vers ce qui devait être le nord.
-Hello friend ! m’encouragea d’un sourire Angelina…
L’attachée de presse paraissait ne pas avoir froid sous sa jupette miniature, son bustier rose palpitant aux ailes du soutien-gorge lors de la moindre respiration lacustre. Son évidente séduction ne masquait pas un instant l’acide détermination de son regard partout jeté et à soi gardé. Evidemment ses seins, ses lèvres, ses boucles de poupée intéressaient plus les caméras que ma déception pourtant soigneusement enregistrée sur un faciès que je sentais crispé, autant par le vent que par l’aspect de l’île qui allait être bientôt détachée de la rive, remorquée et ancré au milieu de ce trop vaste lac: un camp de tubulures et de verrières où la concentration des caméras au mètre carré, au sommet de pylônes, aux coins de miradors en balcons, sous l’eau peut-être au cas où un concurrent jouerait à la sirène, dépassait toute intelligence. Vous qui entrez, laissez toute intimité et chevillez vous à l’espérance.
Fini les clowneries. Je savais qu’une fois franchi la passerelle et ce portail de fer, j’allais devoir affronter la vraie vie. Vingt-cinq heures sur vingt-quatre sous les caméras, sans compter une première matinée et après-midi de solitude. Faire de mon étroite cabine un espace qui soit moi, avec mon corps et le contenu de mon vaste sac marin, puis commencer cet autoportrait et surtout le compte rendu exact des neuf jours de Muses Academy. Toutes choses précisées par contrat. Avant de pouvoir rencontrer mes huit codétenus. Trois garçons et cinq filles inconnues. De laquelle, ou duquel qui sait, pourrais-je devenir amoureux ? Ne tiendrai-je qu’une journée, chaussette fade virée par les votes du public ? Ou ferai-je l’amour, au neuvième jour, avec la plus grande artiste ?
Je voyais très nettement au bout du couloir de fer et au-dessus du sinistre clapotis, la placette aux neuf portes grillagées. Une seule allait pour moi s’ouvrir, allumant mon nom sur l’écran plat de sa vidéo. Le cœur battant, j’allai respectueusement frôler chacune des portes comme autant d’écrans tactiles pour neuf vies encloses. Demain, j’aurai droit au mystère des vies et des noms de neuf Muses probablement moins classiques que déjantées : « L’Eloquente », « Le Cinéaste », « La Danseuse », « Le Tragédien », « La Peintresse », « La Musicienne », « L’Architecte », « La Jeuvidéaste », « L’Historien ». La dernière porte était la mienne.
Encore un long couloir. Tournant. Une porte enfin. Plus blanche que la neige d’un écran. Etait-ce un lieu sans caméra ? Non, naïf… Parmi ces bulbes lumineux, il y en avait certainement une bonne douzaine qui ne se contentait pas de m’éclairer. D’ailleurs cette porte me sentait puisqu’elle s’ouvrit avant même que je l’ai touchée.
C’est donc ma chambre ! Une absence de décor assez zen. Une étagère de bois suédois supportant les œuvres de Plutarque et de divers historiens grecs, latins, jusqu’aux contemporains. Sans compter un exemplaire froissé (où ont-ils déniché ça, les inquisiteurs !) de ma thèse : Esquisse pour une Histoire de l’économie mondiale (Presses Universitaires de Lyon-Sorbonne, XXI° siècle) dans laquelle je comparais les mérites du capitalisme libéral avec le capitalisme non libéral et les économies dirigées, socialistes ou communistes. Un lit deux places (les salauds !) désert au carré. Un ordinateur portable fermé sur une table nue. A droite une salle de bain, vaste et claire, et un placard cuisine de poupée avec frigo garni et four micro-ondes. A gauche, la porte vierge qui allait rester fermée jusqu’à demain après-midi. Seule ouverture : une fenêtre sur gris absolu du lac. Mes draps sont bleutés, comme je l’avais demandé.
Qui sont les huit autres ? Comme moi, dans leur chambre vide, se regardent-ils dans la banquise de leur miroir, probable caméra sans tain… Assis, j’ai le choix entre cette vitre lacustre et l’écran ouvert de l’ordinateur aux fichiers encore vacants. En quelques minutes, je télécharge sur Internet une fille semi-nue depuis www.hotjapanesebeauty.com, qui, royale et sereine, trône maintenant en fond d’écran, histoire de pousser à ébullition les ragots. Dois-je feindre d’écrire ? Moi, l’Historien, l’adocrivain, dois-je penser, bien sûr, que tout mot joué sur le clavier soit lu par les télévoyeurs ? Ecrire en se sachant décrypté à la moindre touche caressée et meurtrie, jusqu’au moindre mot supprimé, jusqu’à la moindre faute de frappe aussi psychanalysable que le moins pervers des actes manqués. A moins que ce miroir puisse me permettre dès maintenant ou demain de voir dans chacune des huit chambres sûrement adjacentes, comme je me vois moi-même ? Ou l’un des programmes de mon ordinateur ? Non, il faudra attendre demain pour que les icônes des chambres des neuf Muses soient activées. Qu’attend donc ce bulbe collé au plafond comme une acné ? M’éclairer ? Me radiographier ? Espère-t--il que, convulsé sur mon lit, je me masturbe en gémissant un prénom fantasmé ? Celui d’Angelina, par exemple, si décorative et intérieurement calculatrice, inconnue en fait, et absolument hors-jeu puisqu’elle n’est destinée qu’à commenter hors île en compagnie de Montaloti nos mises en scène… En fait, je suis ici vide de fantasme comme la virginité d’une ramette de papier blanc. Aux comparses de la Muses Academy de la souiller ou de l’enluminer avec leurs autoportraits et histoires narcissiques : collection d’arts et d’égoïsmes, sauf celui du voyeurisme baveux de l’Académy des spectateurs téléphages et nouveaux anthropophages.Quelles amours et haines vont-elles naître, vivre, se combattre et mourir ? La sanction de l’humiliation ou de la gloire les attend-elles ? Et votre serviteur au milieu du maelström…
Chaque journée réglée comme dans une prison panoptique. Matinée dans sa chambre fermée, travail dans les disciplines respectives. Hors les heures de repas libres dans la cuisine collective, promenades si l’on veut sur les galeries. Après-midi de travail encore, et l’on a intérêt à produire ! Puis à 17 heures, un récit où chacun dit son moi, son monde et où son art est servi… Quant à la soirée, elle est destinée aux échanges inter-Muses. Où tout est permis, sous l’œil bienveillant et gourmand de nos caméras plus disséminées sur l’île que les boutons d’allergies sur un corps. Je ne suis même pas sûr que nos salles de bains échappent à leur sollicitude…
On m’avait prévenu. Montaloti, le premier. Quelques heures, minutes, secondes, et je risque de tournebouler dingue dans cette pièce, observé comme une bactérie sans défense immunitaire sous le balayage continu d’un microscomopolitique. Je n’ai plus qu’à me coucher sur le blanc du miroir, dans le drap mortuaire de l’îlienne autobiographie policière, comme les bras ouverts de ce lit au sommeil trouble, me coucher sur la page ouverte et polardienne de Muses Academy…
Forum, Roma. Photo : T. Guinhut.
Il était une fois 17 heures. Cela fait dix heures que je lis Adam Smith et Rousseau en prenant des notes aussi posées et furieuses que mon attente en vue de produire un essai ainsi intitulé : « Libéralisme et libertés : un moteur de l’Histoire ? ». Ce en alternant avec la composition de ce récit risqué dont l’enjeu n’est rien moins que l’oubli ou la reconnaissance, au moins par le Jeu. Enfin vient le moment orage et zen du thé aux épices. Dix-sept heures moins quelques secondes. Le cœur me bat comme un collégien devant son premier amour à petite culotte blonde. J’ai la paume droite et moite sur le corps de la porte pour entendre battre son ouverture : un fin déclic, ni musical, ni cérémoniel, décevant. Et elle s’ouvre, comme promis. Ce n’était donc pas un conte…
Un couloir semblable à celui que j’ai pris hier en entrant, désespérément anonyme et blanc, sans l’ombre d’une autre Muse promise. Je marche, comme sur l’eau un cygne qui n’en est pas à son dernier chant. Ce couloir serpente sans que je puisse discerner un horizon dans l’ombre de plus en plus gluante, tragique… Chers lecteurs, auditeurs et voyeurs, il y a comme un faisceau de lumière creuse et grise qui m’amène dans un fauteuil de soie Louis XV : un truc clinquant, pourri de dorures fausses, tapissé de grotesques violemment colorés comme un grand foulard Hermès. Sur la moulure supérieure et gonflée, une plaque de vermeil gravée à mon nom de Muse : Clios. Je m’y plonge, dans une sorte de pénombre qui peu à peu (quel talent les éclairagistes !) bruit de présences furtives et soyeuses. Je suppose que ce sont les fonds de culottes et de jupes de mes coreligionnaires et codétenus… Soudain, dans un silence large comme un tombeau gothique pour neuf ombres, tonnent les roulements de timbales et les premières mesures aux trompettes du TE DEUM H 146 de Marc-Antoine Charpentier (France Louis-quatorzième, 1643-1704) autrefois indicatif télévisuel bien connu de l’Eurovision, qui nous assourdit les fonds de tympans mal décrassés… La lumière lave enfin ses neuf projecteurs, pour dévoiler, à vous chers voyeurs, et les unes aux autres, nos neuf Muses, assises comme moi dans ces affreux fauteuils en demi-cercle, dans un salon au décor aussi discret qu’un bordel de luxe pour jeunes religieuses du désert. Ah, ils ont fait fort les décorateurs maison ! Tapis de haute laine pourpre dessinant à nos pieds les créatures du zodiaque parmi la voie lactée, plafond grandiose peint comme chez Louis Versailles par un adepte de la post-figuration libre qui aurait copié en ébriété l’assemblée des Dieux en un Olympe somptueux sur un redoutable catalogue des Musées Nationaux. Caméras bien sûr invisibles, parmi bougeoirs, flambeaux et lustres, dressoir aux verres et carafes de cristal, seaux à champagne, brut impérial Moet et Chandon rosé qui mousse dans les flûtes à nos dix-huit pieds.
Je sais que je suis numéro un (mais très provisoirement hélas) et huit Muses me regardent toutes avec des regards d’ennemis au curare ou de complices matois à crever, depuis mes chaussures de tennis explosées bas de gamme, jusqu’à la racine de mes cheveux empétardisés, en passant par mon jean javelisé et ma chemise bleu gendarmerie nationale, col largement ouvert sur un torse imberbe… Je me racle la gorge en sourdine, et je chante, peut-être croit-on tout play-back dehors, mais de ma véritable voix de tête, nanti du don sacré, la bouche pleine du miel des Dieux, comme un haute-contre rock, le tube bien connu de la Théogonie d’Hésiode :
« Filles d’harmonie ou de Terre et de Ciel
Nées des neuf nuits où Zeus s’unit à Mnémosyne
Qui enfanta l’Oubli des maux et les Trêves des Soucis »
Illico, quoique je ne sache pas si voilà le commencement des maux et des soucis, je dois me présenter. Haut et clair comme la trompette guerrière que j’emploie à célébrer les hauts faits (et qui m’encombre les mains, avec ce gros livre relié encore à peu près vide sur mes genoux dans lequel est et sera consigné tout ce qui doit passer à la postérité): -Clios, l’Historien.
La seconde Muse, commençant pieds nus et cambrés et finissant par un chignon sur un corps filiforme de flamand rose en tutu, les seins en pépins de raisin, tient négligemment à la main une paire de ballerines aux rubans bleu pastel. Elle hésite un instant lorsqu’il s’agit de susurrer d’une bouche exagérément fine, dessinée au ciseau et peu voluptueuse, d’une voix de pépiement d’oiseau fatigué, sous un petit nez mutin, parfait, et des yeux bleus ensommeillés, ses noms et qualités : -Therpsichore, que le chœur réjouit, la Danseuse.
La troisième Muse, en santiag noir et argent, pantalon à franges de cuir façon cow-boy de série B, veste de veau pie à l’avenant, nez un tantinet batracien, est visiblement homosexuelle, ou plutôt fétichiste de je ne sais quoi, l’œil gris mobile comme une mobylette folle dans une banlieue multiethnique, maigre comme un coup de fouet, les cheveux châtain grisé tenus par une queue de cheval de frimeur, un masque rieur et blanc sur les genoux, un tas de DVD clinquants de théâtre, de cinoche et de séries tévé à ses pieds, ouvre sa belle gueule d’ironie: -Thalios, l’abondant, Cinéaste et Comédien.
La quatrième Muse porte une belle trentaine épanouie au-dessus d’une gorge blanche et moulée de noir à faire s’essouffler les anges d’Eole. Elle semble tenir entre ses tempes et entre ses chairs les rênes et les appâts d’une sensualité réservée. Au pied des volutes nombreuses de sa robe de soirée, s’élève un triple concerto de partitions ouvertes. Un archet de violoncelliste menaçant de tomber de ses doigts potelés, chevelure brune abondamment rejetée sur une épaule, yeux noirs comme les pépites de la nuit, demi sourire sûr d’elle, une pointe de langue gourmande passe furtive entre deux lèvres Estée Lauder prune, deux canines ivoirines comme un bijou, avant de parler chantant comme on râpe l’âme avec une Suite de Bach ou de Britten: -Euterpia, la bien plaisante, Musicienne et Chanteuse lyrique.
La cinquième Muse a les cheveux courts, poivre et sel, des bottes gothiques vernies noires à lacets aux nœuds nombreux, un smoking de ville, avec polo anthracite à col roulé fin, des rides d’expression marquées autour des yeux noirs comme la violence et des commissures aigres comme le cancer, la ride du lion entre les sourcils arqués, une barbe de trois jours entretenue, un air noblement austère de Méphistophélès des grandes nuits. Sa peau est également noire. Qu’on ne s’y trompe pas, il pue le flic converti au FBI méthodiste à plein naseaux. Plutôt qu’un holster chargé, il tient dans sa main gauche un poignard ensanglanté et contre sa hanche un énorme masque d’Hercule en stuc, les yeux révulsés, la bouche démesurément ouverte vers le bas et évidée, comme un entonnoir, ou une caverne. Et l’on dirait que c’est de cette bouche que résonne sa voix de basse profonde : -Melpomos, le Tragédien.
La sixième Muse joue de vivacité piquante avec ses yeux asiatiquement fendus en quarts de lune. Robe fourreau rouge. Corps petitement moulé à faire vibrer un sourd. Tresses de roses en bouton et épanouies dans les cheveux dressés à la punk. Nez légèrement retroussé, mascara violet et bouche cerise sous une voilette noire. Elle tient d’une main une palette aux touches de couleurs luisantes et variées, et de l’autre un pinceau démesuré terminé par un sensuel bouquet de poils d’écureuil. Sa langue couleur de clitoris s’élance : - Erato, la Peintresse et Sculptrice Erotique.
La septième Muse sent la chieuse de haut-vol. Elle tient par la pointe et sans l’apparence du moindre effort un lourd glaive. Une balance est saccagée sous ses pieds, un code pénal multilingue gros comme un camion à ordures se déverse contre son accoudoir menacé ; elle soupèse de l’autre main manucurée à l’impeccable son menton d’une sécheresse rédhibitoire. Mince et souple, elle porte la toge d’hermine de la magistrature et son pâle visage farouche aux abondantes boucles brunes tortillées emprunte néanmoins la difficile séduction de l’irrévocable. Elle parle d’une voix rauque de grande fumeuse : -Polymnie aux cent hymnes, la Juge éloquente.
La huitième Muse a une magnifique tronche de faux cul. Il est fringué comme l’as de pique, avec un blouson de motard en cuir noir rembourré, un bas de jogging pyjama, les joues verdâtres du mec qui carbure au whisky et qui ne dort pas parce qu’il crée. Il a un regard vert à clouer les poulettes au pilori du désir. Car sa gueule émaciée paraît plus inspirée qu’un Christ en croix. Il tient un globe terrestre dans le creux de sa main pendant que l’autre pointe une baguette de coudrier vers les figures astrologiques du tapis encombré à ses pieds de compas, mètres ruban et autre fils à plomb. Il récite d’une de ces voix ennuyées, quoique insinuantes, qui regrettent le silence : -Uranos, le Céleste : Astronome, Architecte et Installateur.
Enfin, la neuvième Muse, métisse caraïbe chocolat au lait, est absolument époustouflante. Une robe mouvante moire sur son corps de gazelle dangereusement intelligente tous les oiseaux babillards de la création. Une couronne d’or Cartier ceint son front aussi libre qu’un grand écran. Elle tient un ordinateur portable avec webcam sur ses genoux dont elle paraît capable, au vu de la vélocité et de la finesse de ses doigts, de tirer les plus beaux visuels d’un space opéra. Quant à sa main gauche, elle serre sans effort un éclair laser qu’on dirait emprunté à Zeus son père ou à La Guerredes étoiles. D’une voix flûtée qui paraît s’excuser d’une telle perfection enjouée, elle annonce : -Calliope, la poète épique, la Jeu-vidéaste.
-Cinq femmes et quatre hommes donc, concluai-je alors, tranquilles et muets pour un moment sur leurs fauteuils de soie ornée qui s’observent en chats et tigres de faïence… Neuf Muses aux pouvoirs créatifs hors du commun qui vont se dissimuler, se déchaîner, en racontant chacune leur histoire, une par jour, en nouant et brisant des intrigues policières, délictueuses et criminelles afin de l’emporter. Et ce soir, c’est à toi, Uranos, ma sœur, d’inaugurer cette exhibition auto-narrative que vous attendez toutes et tous…
Uranos le céleste était un architecte réputé autant pour le génie inventif de ses constructions que pour l’étrangeté de ses comportements. Etrangeté que d’aucuns qualifieraient de visionnaire. Jusqu’au crime…
Il s’était fait connaître alors qu’inconnu parfait, jeune tige imberbe fraîche émoulue de l’Ecole d’Architecture de Milan, il avait été tiré comme d’un chapeau du prestigieux concours de Stuttgart. Il s’agissait, justement, d’édifier une école d’architecture. Vous pensez, amis et ennemis auditeurs, combien un tel concours était couru, rêvé, épié, discuté, jalousé par les plus grands, par les aînés aux maturités et réputations solidement assises. Et lorsque le jury -composé entre autres, excusez du peu, du Secrétaire Général de l’Europe des 25, de Norman Forster, de John Utzon, de Renzo Piano, de Scarpa, de Ricardo Bofill- extirpa d’une main leste et certainement innocente de toute corruption le projet de l’inconnu, jusque là oublié, sinon infeuilleté, parmi le fatras de ceux qui savaient ici concourir en pure perte, le seul qui parut dénué d’émotion, pas le moins du monde effleuré de la conflagration de l’étonnement, fut, bien sûr, notre Uranos.
C’était en effet un projet tourneboulant, quoique savamment adapté aux desseins d’une école d’architecture. Quand les plus grands et les plus humbles, tous, avaient imaginé de mettre en avant le fin du fin de leur technique, de gréer un bâtiment exprimant à lui seul la proue de l’architecture contemporaine, voire, plus que jamais, futuriste -lames de béton et d’acier plantées dans le ciel, dé de verre alvéolé semblant léviter par la grâce de tubes ascensionnels translucides ou nid suspendu de granit aux meurtrières calligraphiques- Uranos, lui, concevait un bâtiment dont l’intérêt ne s’arrêtait pas à l’esbroufe extérieure. Certes son projet, un téléviseur écran plat, verre et acier, de cinq mille mètres carrés, debout vers la campagne et dont les portes à entrées sensitives n’étaient rien moins que les récepteurs lasers de la télécommande qui, à l’avant, abritait l’accueil et la direction, avait de quoi offrir un impact visuel aussi sculptural, novateur que symbolique. Mais la surprise, la qualité particulière du projet résidait à la fois dans l’aménagement intérieur et dans la capacité nombreuse d’animer l’immense écran par des images renvoyées depuis chacun des ateliers. En effet, chaque salle de travail, de conférence, de dessin, de modélisation des matériaux, reprenait, enchâssé dans le verre et l’acier des citations architecturales venues de temps et d’espaces nombreux. Stèles mayas ou chapiteaux corinthiens, colonnes thébaines ou voûtes gothiques, modulor de Le Corbusier ou cryptes romanes, temple shintoïste ou dolmen celte, halle métallique ou travée de béton, chaque pièce du puzzle scolaire jouait avec ces éléments parmi des parois en voile de granit rose. Enfin, selon une succession aléatoire, l’école entière proposait sur son écran la vision d’un mur, d’une salle, ainsi exposés aux yeux curieux des spectateurs… Une telle vocation, à la fois décorative et pédagogique, une telle invention et mobilité ne pouvaient passer inaperçues. Bien sûr, une fois le lauréat nommé, sa maquette montrée, son projet publié, on cria au postmodernisme outrageux.
Uranos devint, du jour au lendemain, célèbre. Trois ans plus tard, la Nouvelle Ecole d’Architecture de Berlin, « l’Uranécran » disait-on, accueillait ses premiers étudiants. Les commandes affluèrent. Il se fit une spécialité des pont-volutes. Il érigea l’Opéra de Phoenix, dont les colonnes de verre, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur contenaient chacune un personnage du répertoire, de la Poppée de Monteverdi au Saint-François d’Assise de Messiaen. Quant à l’immense perron, il était lui-même la réécriture postmoderne de la traditionnelle scène à l’italienne. Il offrit à la Banque Mondiale son nouveau siège, immeuble de bureaux, ressemblant à un coffre-fort digne des Mille et une nuits, mais la richesse paraissait exhibée par et sur les formes des murs extérieurs, quand l’intérieur luisait par sa monacale austérité… Il imagina une trentaine de villas dont l’étonnant mimétisme paraissait transcender le paysage alentour, qu’il soit urbain ou naturel, désertique boisé ou marin… Uranos était la coqueluche des revues d’art, la grippe aviaire des concours d’architecture, le sida sempervivens des élites mondiales, mais aussi le cancer de la gorge des bâtisseurs jaloux étranglés en sa présence…
Or Uranos, quoique dessinant aux firmes, aux administrations, aux particuliers, des habitations à la mesure de leurs ambitions et vanités, n’habitait, lui, rien. Il louait un loft vide, mangeait dehors à la terrasse de restaurants anonymes, dormait dans des sacs de couchage roulés en boule aux cinq coins de l’espace… Etait-ce possible ? Les chroniqueurs aux dents venimeuses y voyaient une contradiction, un paradoxe de m’as-tu vu. Les journaleux papier ou tévé rêvaient du jour où serait publié leur reportage, scoop suprême s’il en fut : la maison que se bâtirait Uranos.
Il fut quelques années encore, sans travailler pour lui, plaçant probablement son argent dans de judicieuses opérations bancaires. Du moins le laissait-il croire. Car lorsque l’on abordait devant lui le sujet ô combien tabou -sa maison- il se propulsait dans des colères jaunâtres, giflait le curieux, boxait l’indiscret. D’où l’étrangeté de son comportement. Policé toujours, réservé plus encore, quoique hautain, il devenait alors paranoïaque au carré. Monsieur ne supportait pas les violations de domicile…
Quand Helfer Krenetz, un journaleux à deux sous, employé par un torchon de province, fit une révélation en première page de son baveux : Uranos avait, sous couvert d’un homme de paille, acheté un terrain dans la lointaine banlieue de Bruxelles. Deux jours plus tard, Helfer Krenetz put lui-même publier son autoportrait photographique en première page du Frankfurter Allgemeine Zeitung : une joue plus sanguinolente qu’un steak de kangourou, un œil poché, un autre au beurre noir, sa face de merlan frit cuisinée aux câpres et ketchup pour la postérité et par les bons soins d’Uranos qui avait bien les moyens de payer de confortables dommages et intérêts à qui avait conquis les moyens et les médailles de son ambition.
A cette époque troublée, Uranos travaillait sur le décor d’une douzaine de barrage-voûtes chinois. Pourtant, on le vit régulièrement fendre le respect des foules et des caméras cantonnées autour d’une provisoire coque de béton nauséeux qui voilait le chantier des alentours de Bruxelles. La nouvelle était confirmée : Uranos bâtissait sa maison.
On publia des plans, des dessins, des maquettes. Tous faux. Les dents serrées à s’en faire éclater les gencives, Uranos avait compris : il laissait dire et laissait faire ; il ne réagissait plus en rien. Finalement le mystère lui seyait bien. Voilà qui maintenait sur lui les projecteurs et ne fut peut-être pas sans relation avec la fabuleuse commande qui lui échut : construire une île artificielle et résidentielle à l’épreuves des typhons tropicaux au large de Miami, nommée Utopia Island.
Un an plus tard, la coque de béton fut démontée par les hélicoptères. Mais pas les grilles, ni les vigiles. Foule, journalistes et caméra purent enfin se remplir les panses oculaires d’un spectacle on ne peut plus décevant. La maison d’Uranos était bien d’un matériau noble, immense, en marbre blanc de Carrare, férocement éblouissant, au point de pâlir la clarté du soleil. Les murs étaient lisses, très vaguement courbes, sans ouverture, au point de paraître ignorer la possibilité même de ménager une entrée. Seules les vues aériennes tant espérées révélèrent de maigres indices : forme ovaloïde avec décrochement, nombreux panneaux lumineux distribués aléatoirement, des taches de blanc dans le blanc.
Qu’était-ce ?
Le mystère resta un moment entier. Quand un astronome chilien pensa le premier à ce à quoi tous auraient dû penser : il s’agissait, posée sur le sol belge, d’une galaxie-spirale.
« Mégalo ! » cria-t-on. Il ne pouvait imiter l’univers, dont la forme n’était pas exactement connue, alors il se rabattait sur une galaxie. Monsieur Uranos se payait son brin de cosmos, la privatisation de l’univers était en marche. On l’avait adoré. Et parce qu’il ne se livrait pas, parce qu’il affichait une ambition inaccessible à ses concurrents et spectateurs, on le conspuait. Les envieux salivaient leur fiel et s’en délectaient sous les déglutitions morveuses du vulgaire. On comprit que chaque contremaître, chaque ouvrier n’avait travaillé que sur une pièce nue aux dimensions aléatoires en ignorant les autres et, de plus, sans percevoir en rien l’agencement labyrinthique, parfois souterrain, des couloirs. L’aménagement intérieur, le décor, ne put être déduit des colis plus ou moins volumineux qui étaient livrés par d’ignorants transporteurs, depuis des ateliers ou des centres de stockages anonymés. Visiblement, tous étaient aveugles devant le sens interne de la maison d’Uranos.
Longtemps son palais resta infoulé. Pas la moindre information ne filtra. Il n’avait pas -à moins qu’il ne l’eût enfermé depuis les fondations- de domestique qu’on eût pu corrompre. Ce qui se passait à l’intérieur, s’il se passait quelque chose, lassa bientôt la curiosité. On suivait Uranos sur ses chantiers extérieurs souvent nombreux. On oublia la maison-galaxie d’Uranos. Jusqu’à ce que le scandale de sang arrive…
A ce stade de mon récit, le narrateur que je suis doit laisser là ce qui était le mouvement de caméra du narrateur externe suivant son personnage comme un miroir aveugle. Il me faudrait, pour pénétrer dans cette maison, et dans le sens de la maison, acquérir soudain le statut du narrateur omniscient. De façon à pénétrer dans l’impossible cerveau d’Uranos, dans l’impossible maison dont l’intérieur, cet objet fétiche du célébrissime architecte, n’était livré alors qu’aux conjectures, des plus nihilistes aux plus baroques, en passant par les plus décevantes. Il me faut donc, frustré que je suis de l’indispensable contemporanéité narrative, me projeter depuis la toute conclusion de mon récit, et ainsi, comme l’ont fait les enquêteurs, reconstituer le déroulement chronologique d’un des plus beaux dossiers criminels de l’histoire de la police et de l’humanité.
Uranos était le seul dieu de sa galaxie-maison. Le seul à en connaître toutes les encoignures, tous les faux plafonds, les salons de réception, les tiroirs secrets, les plus invisibles à l’examinateur le plus sagace, au destructeur le plus minutieux. Il vivait -de sa vie corporelle, buccale, stomacale, excrémentielle- dans un simple cabinet-cuisine, douche, wc, entre une poêle pour deux œufs frits et un frigo pour trois surgelés, entre un lit de camp replié et un tabouret de bar, dans un coin reculé, obscur, négligeable de sa galaxie spirale. Et cependant non loin d’un lieu approximativement central où il avait installé un bureau pantagruélique, aux tables encombrées d’avalanches de papiers, de séismes livres, de Babels de cartes et plans… Les étagères qui entouraient les alvéoles murales étaient moins une bibliothèque qu’un fatras de catalogues empilés à la va-comme-je-te-pousse : catalogues d’usines, de grands magasins, de fournisseurs, généralistes ou spécialisés, par correspondance, luxueusement reliés ou approximativement brochés et imprimés depuis des sites de commerce en ligne. C’est ainsi que tout, absolument tout pouvait être commandé, livré : tondeuse à gazon, aiguille gynécologique, parapluie auvergnat, maison tropicale en kit à monter dans un arbre, pelle à gâteau, maquette géante d’un ADN de rouge-gorge, globe terrestre du XVII°, fruit déguisé, grand classique du cinéma, incunable italien, puce électronique, ciboire, sous marin à hydrogène, souris grise et léopard des neiges… Devant une telle accumulation de possibilités, largement exploitée par l’imagination et les moyens financiers de l’architecte, on ne peut que se voir réduit à donner une faible idée de l’univers dans lequel vivait Uranos.
Sans cesse, les pièces, les cours, les jardins croissaient et se multipliaient de l’intérieur. L’aménagement pléthorique et cependant minutieux, était la marotte obsessionnelle d’Uranos. Sauf lorsqu’il consentait à provisoirement quitter sa galaxie-maison pour enfanter un projet à Singapour ou Atlanta et ainsi apporter de nouvelles énergies en dollars, yens et euros au service de son inhumaine passion. D’autres, on ne lui en connut pas. A moins qu’elle les contînt toutes.
Si l’on n’a pas terminé -et de longtemps- à dresser l’inventaire des objets et des aménagements contenus dans la démiurgique sculpture-installation uranienne, sachez évidemment qu’il s’agissait d’y trouver les reflets plus exacts de la réalité, de toutes les époques historiques et préhistoriques, de tous les styles, de mobiliers, d’accessoires et de décorations, de tous les peuples, non seulement de la terre, mais encore de tout l’univers imaginable, espace et futur compris. On comprendra qu’une telle démesure ne pouvait trouver sa source -et ne mener- qu’en la folie.
Parador de La Seu d'Urgell, Catalunya.
Photo : T. Guinhut.
Car une fois que tout, ou presque tout, un presque tout immense qui confine à l’infini en voulant le dépasser, fut posé dans la maison, chat égyptien momifié, Panhard 1953, vaisselier campagnard et haïkaï de Bashô, ne manquait-il pas, parmi les choses inanimées, les automates, les robots les plus sophistiquées, les créatures ?
Dans cette galaxie cervicale solidifiée par le génie créateur -ou du moins d’imitation de créateur s’il en fût- d’Uranos, on avait beau faire parler des logiciels vocaux, chanter des cantatrices verdiennes sur le miroitement d’un disque, y compris grâce à d’aléatoires, surprenantes, charmantes et terrifiantes combinaisons, il manquait le libre arbitre d’une vraie voix, des sentiments et des désirs qui ne soient pas ceux prévus, même par une imprévisible combinatoire, par Uranos. Au septième jour, il lui fallait impérativement son Adam, son Eve… son serpent !
Il lui suffit alors de commander à l’agence de mannequins Elite la prestation esthétique et déambulatoire d’un jeune homme et d’une jeune femme à la Dürer. Ce qui fut fait. Mais dans des salons éloignés du centre de gravité de la galaxie-maison. Sans qu’ils s’en doutassent, ils étaient le premier couple de cet univers en voie de complétude. Mais il fallut se rendre à l’évidence, il ne pouvait les louer pour leur vie entière. Il aurait voulu les voir copuler et, peut-être, développer une grossesse… Une agence de prostitués de luxe parvint à solutionner le problème : Uranos put effectivement voir, dans la chambre aux chintz roses représentant une verdure idyllique, un jeune mâle noir exhiber son serpent tentateur et régler avec une femme blanche, que le maître de cérémonie appela Gaïa, la question du péché originel, cet emmêlement concerté des membres et des fluides qui aurait pu présider à la naissance, huit ou neuf mois plus tard, si l’on imaginait des combinaisons ADN probables, d’un enfant jaune, ou d’une paire jumeaux fraternels ou des deux sexes…
Hélas pour Uranos, les acteurs rémunérés, et pour trop peu de temps, avaient pris des précautions. Il lui fallut imaginer une mère porteuse qui consentirait à accoucher dans la microclinique de la galaxie-maison. Il la trouva. Mais une question cruciale se posait. Fallait-il qu’il soit le géniteur de cet enfant ? Devait-il conserver l’impersonnalité du créateur, confier ce rôle à quelque acteur de passage ou pratiquer une insémination artificielle ? La première hypothèse lui répugna. La troisième emporta son suffrage : on créait bien plus avec le pouvoir organisateur de l’esprit qu’avec quelques gouttes séminales qui ne tenaient qu’à une commune et vulgaire biologie naturelle.
Déjà la future mère -qu’il avait choisie jolie, blonde et souple, mais aussi parce qu’elle aimait se vêtir d’azur, et qui allait rondement payer ses études de médecine et son futur cabinet- s’arrondissait. Pendant neuf mois, elle était la vierge d’Uranos qui ne l’avait pas touchée et qui lui permettait d’enfanter par sa seule volonté, la mère d’un enfant uranien. Quant au Joseph qui n’avait fourni qu’un sperme de hasard, introduit sans blesser la virginité maternelle, il n’était qu’un pseudo confidentiel, une pure émanation spirituelle du grand architecte.
Mais Uranos avait compté sans justement le libre-arbitre, sans l’ennui. Cette femme, qu’il avait nommée Marine, avait beau avoir la galaxie-maison à son entière disposition, mis à part le sacro-saint bureau central du Père, des milliers d’objets et de services de luxe qu’elle ne finirait jamais de découvrir et d’exploiter, généreusement fournis par une domesticité invisible ou robotique, elle avait beau pouvoir étudier, visionner des films, lire des magazines et des romans, converser avec des voix capables d’interagir avec la multiplicité des réactions humaines, elle s’ennuyait.
Elle avait pourtant signé un contrat. Se retirant du monde et intégrant l’univers, elle avait fait vœu de silence et de chasteté. Rien n’y faisait. Comment pouvait-elle être dépourvue de raison à ce point ? Elle harcelait Uranos malgré le labyrinthe ingénieux qui le séparait d’elle. Comme la Mégère des Enfers, elle criait dans les couloirs, pleurait dans les conduits d’aération, enregistrait des suppliques, urinait sur les claviers, quémandait de l’amour à Uranos, couvrait Uranos de haine et d’insultes ordurières, visqueuses, nauséabondes. Il avait beau s’isoler physiquement et phoniquement, il l’entendait. En lui. Obsédante comme une culpabilité.
Il se rasséréna cependant. Ne lui avait-il pas manqué jusque là la faute, le désordre mental, l’infecte médiocrité de la nature humaine, dans le cadre splendide de sa création ? Sa création dépassait ses espérances, elle vivait de sa vie propre…
Jusqu’à ce qu’il découvre cette Marine -grâce aux multiples écrans de surveillance dont était truffé son bureau- en train de se pendre dans une salle de bains proche, avec un rideau de douche infâme, orange et vert, qu’elle entortillait et nouait autour de son cou, tombant du rebord blanc de la baignoire… In extremis, Uranos parvint à la décrocher, non sans qu’en glissant sur la porcelaine trempée, son ventre bulbeux heurtât un coin de carrelage sans pitié. Rauque et verdâtre, elle respirait. Mais après examen, la créature fœtale ne bougeait plus. Inévitablement le têtard humain, qui aurait pu devenir architecte, écrivain, prophète ou employé de zoo, était mort. Quant à la mère manquée, elle vagissait d’idiotie. Un moment Uranos se désola. A cause d’une immature femelle, son plan avortait.
Quoique à la réflexion, son univers y gagnait. Il trouverait sans peine une candidate plus placide. Probablement n’avait-il pas suffisamment sondé le profil psychologique de la précédente. Il ne manquait plus à la galaxie-maison pour être l’équivalent de l’univers, qu’un geste. Le meurtre était humain, le crime nécessaire dans un monde parfait. Comment n’y avait-il pas pensé ? D’un coup de marteau d’acier, il brisa la nuque gracile aux tempes blondes. Ainsi exposée, inimitable gisant marmoréen, elle redevenait belle. Ce qui avait été une double vie rejoignit en une brève cérémonie, ponctuée par un kaddish et un choral de Bach, le vaste incinérateur à ordures, confirmant qu’Auschwitz et la Kolyma (il avait fait livrer à cet effet de la neige sibérienne) avaient bien eu le devoir de faire partie de l’univers. Le compost n’avait jamais aussi bien été nourri au service des jardins anglais, zen et à la française.
Ce geste infiniment criminel le remplit, à sa grande surprise, d’une jouissance délicieusement absolue. Il avait donné la vie ; à des minéraux, des plantes, des animaux, à un avorton d’homme qui ne demandait qu’à être remplacé par une seconde création qui pallierait aussitôt et sans inconvénient à l’incomplétude de la première ; il venait de donner la mort. Il avait créé la mort après la vie.
Il lui suffisait alors, le plaisir conceptuel de ce meurtre s’épuisant comme la pente descendante d’un orgasme brusquement achevé, de racheter ce léger frisson de culpabilité, là encore seulement pour assurer la complétude de sa galaxie-maison. N’ayant ni la patience ni les moyens humains d’attendre trente trois ans, il trouva bientôt un jeune et beau prostitué dont il baisa la barbe blonde et que sa ration de LSD enfin offerte permit de clouer dans un état second et déjà digne du firmament, sur une haute croix de bois que, faute de soldats romains inutiles, un palan, des cordes et des poulies permirent d’élever là où la femme et son enfant, désormais endormis dans le chaud berceau utérin de la terre, avaient été tués. Cette immense, luxueuse et lustrale salle de bains devenait un Golgotha hollywoodien qu’Uranos filmait comme tous les moments d’importance, pour les archiver dans une immense bible vidéo. Ce qui résolvait du même coup l’épineux problème de la résurrection, alors que l’éternité des boucles filmiques diffusait sur un triptyque d’écrans holographiques le spectacle de l’extase chorégraphique du garçon : le bonheur de la pâte verte haschichine et du crack l’exaltait jusqu’à l’irremplaçable sensation de la divinité, jusqu’à l’ascension. Sensation que la conceptualisation, l’action et la contemplation permettaient à Uranos de ressentir en toute trinité.
C’est ainsi que, le corps rejoignant le tombeau du crématoire, puis la fumée résurrectionnelle du « Todesfuge » du poète Paul Celan, le catalogue des crimes de sang d’Uranos continua sa prometteuse carrière…
Complétant son vivant catalogue, il dut immoler un vieux bouddha plissé, l’amenant à l’extinction salutaire du nirvana, réduire la tête d’un guerrier Jivaro, voler un pauvre dans une ruelle de Bombay, piller une agence bancaire de Manhattan, pratiquer, dans la foi incommensurable qu’il avait en son œuvre, toutes les charités, mais aussi tous les délits, tous les sadismes, tous les cannibalismes, pour avoir l’espérance de parachever dans sa galaxie-maison la totalité de l’univers mortel et immortel. Il lui fallut enlever Jarmin Nagasaki, Prix Nobel japonais de physique pour lequel il envisagea de construire un accélérateur de particules plus vaste que celui de Genève, kidnapper Houston von Brown, Prix Nobel de littérature pour tenir l’abondante chronique de cette œuvre-univers… Son zoo de bêtes et d’humains vivants était aussi un muséum de corps flottant dans le formol, présentant toutes les beautés, toutes les pathologies physiques et mentales, toutes les cicatrices et les mutilations de la chirurgie réparatrice et esthétique, tous les mélanomes des criminalités les plus imaginatives… Il lui faudrait bientôt s’approprier chaque être humain, dont la seule banalité serait représentative et symbolique, chaque milligramme chimique de sentiment inexprimé, chaque goutte de sang.
Mais la trace dégoûtante de ce sang ne pouvait pas ne pas filtrer un jour à l’extérieur. Certes, chaque crime trouvait sa réalisation et l’absorption de tous ses indices dans l’enceinte omniphage de la maison d’Uranos. Si les disparitions, à peine plus pléthoriques que celles de l’actualité invisible et courante paraissaient ailleurs n’avoir aucun lien, celle de deux Prix Nobel alarma des intelligences qui n’appartenaient pas au monde de notre infaillible architecte et démiurge. Pourtant, aucune solution n’apparut aux enquêteurs. Comme si l’énormité, la publicité et le secret de la maison d’Uranos la leur rendait invisible. En quelque sorte, notre homme avait produit une réplique fabuleuse de la « lettre volée » d’Edgar Allan Poe. Quoique choyés, nos deux Nobel, qu’il fallut bien se faire rencontrer puisque le littérateur devait tout observer, même si ce dernier, autant émerveillé qu’horrifié jusqu’au traumatisme par la confession hallucinée de son Maître, appréciait ce temps imparti à ce qui serait son œuvre-maîtresse, aspiraient à la liberté. Leur rencontre, on l’imagine, brève et surveillée, ne leur permis d’échafauder aucun plan d’évasion. Avait-il échappé à Uranos, dans son omniscience, que le physicien aux traits démesurément aquilins, était également un fin informaticien, qu’assez vite il pourrait déjouer la barrière informatique incommunicationnelle établie autour la galaxie-maison ?
Un courriel totalement ruiné, comme ces ruines précolombiennes ou romaines dont Uranos avait aimé semer son palais, parvint au FBI. La signature était évidemment atomisée. Mais Isabelle Manaus, à Washington, savait lire les cendres. Cette pythonisse des textes informatiques fut alertée par ce « jardin » seul resté brutalement lisible. Un tel détail originel permit à l’experte de s’acharner trois jours durant à la restauration de ce papyrus gisant dans la mer Morte de l’information. Soudain, grâce à la combinatoire Ezechiel inspirée de la théorie du chaos, Isabelle Manaus put lire le tiers du courriel qui n’excédait pas dix lignes. Une rapide triangulation avait déjà encerclé la zone d’émission. Voilà qui suffit pour qu’une commission rogatoire soit accordée par la justice belge, pour que la porte close, muette et sourde de la bâtisse d’Uranos soit interrogée en vain par deux inspecteurs, soit assiégée par les forces spéciales d’Interpol, brisée.
Excédés par les innombrables alvéoles et grands salons du labyrinthe uranien, tant en longueurs et largeurs, qu’en étages successivement souterrains, parfois vides, à peine esquissés, parfois plus brillants que le château d’Herrenchiemsee, lorsque Louis II de Bavière imita Versailles, parfois plus bordéliques que la collusion de la cave et du grenier d’un brocanteur, d’un Léonard de Vinci des technologies avancées, d’un vidangeur, d’un confiseur ou d’un fossoyeur, les enquêteurs fatiguèrent longtemps la demeure fantomatique avant de libérer les deux Nobel, de recueillir quelques victimes que la cendre ou le formol n’avaient pas eu le temps de sanctifier, et plus longtemps encore avant de trouver Uranos.
Il était au fond d’un couloir de la mort texan. Du moins son cadavre. Sur une chaise électrique qu’il avait lui-même fait fonctionner, déjà soumis, par d’ingénieux procédés informatiques, mécaniques et chimiques, à une momification en règle. Il était là, assis sur son trône, comme une momie péruvienne, enturbanné de bandelettes de lin pur (sur lesquelles, en micro caractères, son histoire - du moins celle que vous, auditeurs choyés, entendez là - avait été recueillie par notre Prix Nobel de littérature) destiné à perdurer dans le vide siliceux du grand désert des sépulcres, au centre de ce qui n’était plus qu’immense monument funéraire de l’art et de son concepteur.
La vie, l’expérience et la mort démoniques d’Uranos était-elle cette preuve de l’existence de Dieu ardemment réclamée par les théologiens ? Quant à la galaxie-maison d’Uranos, on pensa en faire un musée pour la postérité. Mais un musée où le misérable et le dérisoire l’emportaient bien largement sur l’exception… Une conclusion s’imposait à l’esprit des enquêteurs et de l’écrivain : si Uranos le céleste avait créé le meurtre, Dieu avait-il créé le meurtre ?
(…[1]) La vie, l’expérience et la mort démoniques d’Uranos était-elle cette preuve de l’existence de Dieu ardemment réclamée par les théologiens ? Quant à la galaxie-maison d’Uranos, on pensa en faire un musée pour la postérité. Mais un musée où le misérable et le dérisoire l’emportaient bien largement sur l’exception… Une conclusion s’imposait à l’esprit des enquêteurs et de l’écrivain : si Uranos le céleste avait créé le meurtre, Dieu avait-il créé le meurtre ? »
- Hum, j’adore ton histoire d’architecte orgueilleux, Uranos ! Je suppose que tu aurais envie de me la dédicacer… Foi de Melpomos, quoique prisonnier dans le vivier aux poissons rouges et aux pieuvres de Muses Academy, je te propose mon amitié, pleine et entière ; que dis-je, complice.
- Désolé, cher confrère. Et néanmoins concurrent… Les mots semblent jetés sur le sol par l’ironie solitaire et laconique d’Uranos.
- Uranos l’orgueilleux, qui es-tu ?
La question est fichée entre les yeux de l’interpellé comme un dard au curare. Euterpia avait-elle senti en lui un concurrent redoutable, une bête à abattre… À moins que ce ne soit un homme à clouer par le désir, par l’amour…
- Oui, reprend Polymnie, glaciale, ta présence ici et ton récit sont pour le moins incohérents. Un petit réquisitoire bien senti ne va pas faire de mal à celui qui parle de lui-même à la troisième personne, comme un divin Jules, un roi Soleil. Ou tu n’es pas cet Uranos dont tu parles, ou c’est une fiction…
- Une hallu, un mytho, l’interrompt Thalios avec le coup de balai de la galéjade…
- Qu’importe, intervient l’apaisante Calliope, nous sommes tous et toutes des Muses, n’est-ce pas…
- Soit, insiste Polymnie, tu n’es pas cet Uranos que tu prétends être, et que tu ne peux être, si l’on en croit ton histoire à dormir assis, car je ne vois guère comment un architecte réduit à l’état de momie péruvienne peut venir respirer parmi nous. Soit tu es un délirant qui nous sert un conte faisandé.
Le silence blafard du visage d’Uranos n’avait pas faibli pendant ces attaques…
- Il y a une autre hypothèse, propose Calliope : notre Uranos serait bien celui du récit, mais à un stade quelconque de son développement. Il ne serait que le vainqueur de ce fameux concours d’architecture, ayant acquitté seulement deux ou trois commandes… A moins qu’il ait déjà bâti la coque encore balbutiante de l’œuf, le modèle réduit de cette galaxie-maison. Voulant par là nous avertir par avance des dangers de la démesure architecturale, de l’appétit meurtrier inhérent à…
- Pensez-vous, la coupe Thalios en verve. Ce glaçon verdâtre n’est qu’un rigolo, un frimeur, qui a barbouillé deux croquis d’archi et se prend pour le Niemeyer, non pas du Brésil, mais de l’univers entier. Foutaises et boules de gomme à souffler dans la disparition de l’air…
- Réponds, Uranos !
- Calliope a dit vrai. Ma maison est en cours.
- Combien de crimes ? Lesquels ?
- On peut les représenter sans les commettre.
- Non sans l’intention de les commettre, le chagrine Polymnie. Un innocent parmi nous ! Je rêve… Ne sais-tu pas que le péché d’intention est le plus grave de tous ? Désirer la présence du crime dans sa maison, n’est-ce pas le rendre plus sanglant, le légitimer…
- Non, l’intention n’est pas le crime ! s’insurge Clios.
- Et toi, Polymnie, se lance doucement Erato, qui es-tu pour condamner à tous bouts de chants héroïques ? Le pire des crimes reste la condamnation sans humilité, sans indulgence, sans charité.
- L’indulgence ne sert qu’à se faire manger. De la lunule de l’ongle jusqu’au bras, de l’omoplate jusqu’au cœur. Si l’on ne purifie pas totalement les eaux du crime, du moins peut-on les contenir. Je propose donc d’enfermer le pire de tous, j’ai nommé Uranos, ici présent, dans la geôle qui s’ouvre au milieu de nous, sous le tapis…
Une cascade de rires accueille alors cette proposition.
De sa voix sépulcrale, Melpomos rabroue l’assemblée :
- Oui, qu’il pourrisse, qu’il crève comme un rat blanc gonflé de bubons rouges dans l’humidité crasseuse de nos oubliettes… Et si vous ne voulez pas l’accompagner…
- Qu’il est attendrissant dans sa sincérité, sa candeur, son exaltation, notre juge des Enfers ! Retenez-le, il va se prendre les pieds dans le tapis.
On aura reconnu Thalios, qui se tient les côtes de rire…
- Le vote est d’abord entre les Muses, en cas d’égalité de voix pour ou contre, celle qui est l’auteur du récit fait balancer le verdict, rappelle Calliope. Qui est favorable à Uranos ? Melpomos bien sûr, son fan. Ah, Clios, très fair-play, je vois. Euterpe qui je le sens, peut y voir un sujet d’opéra. C’est tout. Et moi ! Pour sa dimension d’univers. Donc quatre voix, puisque visiblement Uranos ne peut consentir à voter contre lui-même. Cela suffit tout juste à lui conférer la majorité, mais en rien une position avantageuse, je le crains… Nous pouvons disposer pour ce soir.
Je me faufilai entre les fauteuils et les corps remués pour regagner la sérénité précaire de ma chambre. J’avais bien à méditer de ce récit et de ces événements…
Sarcophage. Ostia antica, Lazio.
Photo : T. Guinhut.
Historien, me voilà bombardé Tite-Live de la Muses Academy. En quelle langue, nous Muses, parlons-nous ? Si vous m’entendez ou me lisez en français, ce n’est qu’une apparence. Il vous sera passablement aisé de nous traduire en anglais, en japonais, en espagnol, en finnois ou en hindi, mais pour vous impossible de chanter en langue des Muses… Car, en vérité, à ceux que nous inspirons, nous parlons en une langue à eux inconnue, une langue originelle venue des dieux, qui est à la fois pureté essentielle et glossolalie. Chacun nous entend et nous traduit instantanément dans son arbitraire langue créatrice, qu’elle soit récit, musique, sculpture ou danse…
Et pourtant, suffit le baratin prétentieux ! Nous le savons avec autant d’humilité que de forfanterie, nous ne sommes que des acteurs d’occasion… Des post-ados qui ont révisé pour le concours d’entrée à Muses Academy et qui jouent aux cracks pour s’exhausser dans la fiction.
Je m’étais surpris à regarder le silence de cette Muse nommée Calliope. Ou de cette femme. Réalisant que j’étais en train de coller mes yeux sur elle comme une affiche sur un panneau publicitaire pour un parfum féminin aux pouvoirs corporels, esthétiques et synesthésiques inconnus, je baissai soudain le charbon de mes cils comme un fautif lorsque sa vigilance me surprit. L’éclair ocre de son regard, venu de la courbe violence d’une faunesse, me lava jusqu’à la blancheur de la moelle. Si la Beauté avait jusque là porté un nom commun, à cet instant il s’était pour moi incarné. Des psychologues de courrier des lecteurs y verraient une passion amoureuse d’abord inconsciente et secrète de votre serviteur Clios devant une Calliope qui l’ignore ou le traite avec ce qu’il faut de condescendance, maternelle et lointaine, comme pour un bébé étranger. Il est vrai que j’ai fort à grandir pour ressembler à Plutarque ou Gibbon.
S’intéressait-elle à moi ? Auquel cas, fort improbable, qu’est-ce qui pourrait l’expliquer, me demandai-je de retour dans ma chambre en fixant le miroir, aussi vaste et précis que le lisse de la surface de la caméra qu’il dissimulait peut-être, ou plus exactement le reflet que mon visage me renvoie. Muses Academy ne mérite sûrement pas de recueillir mon autoportrait… Je ne sais pas à vrai dire à quoi je ressemble. Jeune homme banal, cheveux courts châtain avec l’indomptable épi, œil châtain et vif, bouche assez bien dessinée, nez droit et pommettes creuses, oreilles un peu décollées, rien qui, au-delà du stéréotype et de l’inévitable et méprisable narcissisme, mérite l’éloge ou le blâme. Sauf que dans le miroir, je vois flotter à ma place la beauté chocolat, aussi suave qu’incisive, de Calliope, comme si elle m’effaçait… J’imaginai un instant qu’elle était derrière ce miroir sans tain, devant son écran d’ordi cliquant sur mon auto-caméra, et pris peur.
Je jetai alors dans la corbeille l’image de la choupette asiatique nue qui rosissait mon fond d’écran et la changeai pour une série de dos reliés maroquin rouge de Plutarque. Aussitôt, je me mis à fatiguer mon clavier au profit de l’Histoire de la Muses Academy et de sa première journée. Car il ne me suffit plus, comme mes consœurs, d’être une Muse, mais d’être également fille de Mémoire, et donc de travailler, plus acharnée que l’attente du miracle… Tout en me demandant, maintenant que nous avons le récit d’Uranos, quelles histoires sont encore cachées dans le ventre d’Euterpe, de Terpsichore et d’Erato, de Thalios et de Melpomos, de Polymnie, et surtout, reine entre toutes, de la belle Calliope, si la chose dont elles vont accoucher va avoir une influence sur ma vie, qui en eux préside au choix et au sens de leur histoire…
Soudain, la tranquillité de ma chambrette fut troublée par cette arrivée impromptue des feuilletonistes en mal d’intrigue. La porte grinça doucement, et longuement, comme complice de l’intrus qui me laissa le temps de m’interroger sur son identité. N’avait-on pas appris à des rustres comme Melpomos ou Polymnie - mais je les connaissais trop peu, ces deux là et les autres, pour qualifier avec certitude leur psychologie, sinon leur psychose - à respecter la solitude de l’Historien… Quand une joue chocolat au lait apparut. Cette Calliope n’avait-elle pas tous les moyens de me voir et de me lire ? Fallait-il qu’elle me surveille plus étroitement ?
- Clios, je t’ai apporté un oiseau.
- Un oiseau ? Mais pourquoi… Elle avait en effet à la main une cage d’or en forme de pagode contenant un plumitif bleu et jaune. Etourdi, il me sembla qu’il manquait à sa robe…
- Parfois, seulement parfois, s’il t’aime bien, il chante. Il te suffira de changer l’eau, de débarrasser ses rares déjections. Je viendrai chaque jour t’apporter ses graines.
- Merci. Et s’il ne m’aime pas ?
- Il se taira pour toujours, voilà tout.
- Que dois-je faire pour en être aimé ?
- Être toi-même. A lui seul de décider de son amour. Mais… je manque à tous mes devoirs, as-tu besoin de quelque chose pour ton travail ?
Je n’avais que deux réponses à cette question. Qu’on me fiche la paix avec cette puérile histoire d’oiseau générateur de saletés et qu’on me laisse travailler, ou qu’elle approche son visage du mien pour je puisse lui consacrer ma libre et pleine attention. Mais aucune que je pusse dire.
- Non, merci. Je suppose que les frigos étant pleins, je n’ai aucun besoin de demander le room service.
Son sourire se ferma aussitôt. Elle tourna les talons. « A plus tard », entendis-je comme résonne un verdict.
Quel butor je venais d’être ! Mais comment peut-on être aussi bête, macho, maladroit, timide, à couvrir de ronces et d’excréments pour m’en faire un chapeau de fou !
Ouf, il me restait une chance : l’oiseau. J’osai le regarder avec libre et pleine attention. Il parut me considérer de même, avec trois quart de méfiance et un quart de ce que l’on pourrait appeler chez les volatiles, aménité. Mais avec un silence contraint.
Sarcophage. Ostia antica, Lazio.
Photo : T. Guinhut.
Pour me distraire de ma bêtise proprement abyssale, pour agiter mes doigts et mes yeux, sinon mes pensées, j’allais sur la page téléréalité de Muses Academy. Parmi la trentaine d’icônes, neuf permettaient d’accéder aux images venues de chacune des chambres… Vous vous en doutez, je cliquai d’abord, sur celle de Calliope. Elle était vide. Où boudait-elle ? Encore aurais-je de la chance si c’était le cas. Probablement avait-elle déjà remisé au garage du néant mon indélicatesse. Mademoiselle son Indifférence était où je ne la trouvais pas, si belle, précieusement orfévrée dans la goutte de ma larme perdue…
Chez Erato, le vide également, hors un bric à brac d’atelier, de toiles, de seaux, de tubes et de palettes, des couleurs encore incompréhensible sur un chef d’œuvre inconnu où seul était reconnaissable parmi l’abstrait chaos, un œil grand ouvert. Les internautes devaient trouver le programme rasoir.
Je trouvai Erato chez Euterpe. Car au-delà du pupitre à la partition abandonnée, le mouvement circulaire de l’indiscrète caméra me jeta devant un lit aux draps explosés, sur lesquels ces deux Muses, plus nues que la paume de ma main, jouaient à des jeux qui devaient réjouir des milliers de télévoyeurs : l’une passait et repassait en douceur l’archet d’un violoncelle sur la cuisse et le ventre de sa consœur, tandis l’autre peignait d’un coquin pinceau au manche démesurément long une ligne qui alla lentement, mais avec une précision anatomique et sensuelle, que je ne saurais décrire sans me ressentir une érection déjà menaçante, du talon d’Achille à ce creux parfumé qui est sous l’oreille, en passant par des monts galbées et des vallées intimes joliment frissonnées… Ces deux là allaient sûrement se garder pour longtemps l’estime de fans inconditionnels. À moins que quelque ligue de vertu vaticane ou coranique ne leur tombe sur le poil que l’une avait fort fourni.
Chez Thalios, je vis un acteur grimé en Buster Keaton faire ses gammes gestuelles devant une monstrueuse caméra à l’ancienne, aux rouleaux ronronnants, probablement venue d’une brocante spécialisée. Ce ne pouvait être que lui. Comme si les œilletons de Muses Academy ne suffisaient pas à séduire son narcissisme ! Soudain, il se déshabilla, jetant ses vêtements sur les meubles - ouf, il lui resta un caleçon à fleurs de courgettes- pour enfiler la chemise et le bonnet de nuit du Malade imaginaire, se mettre au lit comme un arthritique, brasser les bras et la tête sur son oreiller bouffant, appelant « Toinette ! » et agitant en forcené une clochette de cuivre…
Terpsichore ayant dansé toute la journée, dormait déjà toute alanguie dans ses draps remontés jusqu’au menton, un chou à la crème sur sa table de nuit, une paire de chausson de danse contre sa joue, un léger filet de salive de bébé souillant le satin pastel… Je ne savais si une telle vision attisait les fantasmes des internautes scotchés à Muses Academy, mais j’imaginai qu’ils auraient préféré la voir danser en tenue plus légère…
Il n’y avait qu’un visage, crispé d’attention pour illustrer le travail acharné de Polymnie, penché sur l’ardeur absconse de son clavier cliquetant, les émotions, s’il elle en avait, claquemurées derrières ses paupières… On pouvait lire si l’on voulait sa savante analyse en cours de la rhétorique de charmants personnages, d’Hitler à Marx, en passant par le Christ…
Melpomos, lui, était plus impressionnant, voire effrayant. Dans une sorte de caverne illisible, il brouettait des livres en charpies, comme venus des fosses communes de la tragédie, des livres par centaines, par milliers, ou plus exactement des fagots de papelures, noirâtres, verdâtres si un surplus de lumière consentait à caresser cette marée temporelle et sans cesse renouvelée… Il essuyait la sueur qui le maculait, comme un pelleteur de diamants dans une mine sud-africaine, avec le torchis venus des recueils de destinées perdues qu’il rangeait sur des cases pariétales. Bientôt, il parut s’effondrer sur les déjections de son art. Tout cette pantomime emphatique pour rêvasser en fumant un cigare gros comme le poing et que l’on pouvait supposer puant comme l’enfer. Les traînantes volutes d’une fumée violacée avaient peine à s’élever, tels de lourds phylactères au-dessus des saints des retables gothiques, masquant peu à peu toute visibilité dans ce que l’on hésiter à appeler encore une chambre.
Un signal clignotant et pépiant m’annonça un message urgent. Comme il ne pouvait venir de l’extérieur, il émanait forcément d’une de mes consœurs : c’était Calliope. M’avait-elle pardonné ce pourquoi je ne m’étais pas donné la peine, certes délicate, de m’excuser ? Non, plus simplement, d’une manière assez raide, comme une lettre officielle, elle accusait réception de mes travaux, et me félicitait (était-ce mérité ?) de la bonne tenue de mon journal de Muses Académy. Je la remerciai sur le même ton emprunté, espérant que quelque implicite de l’écriture dirait combien je me sentais penaud, combien j’aimerais retrouver le bonheur confiant de sa présence… Même au prix d’un oisillon chassieux qui dormait, recroquevillé, petit comme un sexe que l’érection, dans le froid nocturne, fuyait. Pauvre bestiole. Soudain, je m’ébouriffai la tignasse : Bon sang, mais c’est bien sûr, elle est le rouage intérieur entre Montalotti, Angélina & consorts et nous. Le comité de surveillance à soi seule de Muses Academy. Qui se prenait pour une maîtresse d’école et qui me corrigeai comme un élève studieux, mais désastreusement maladroit. La traîtresse !
Je cliquai sur l’icône de sa chambre. Comment faisait-elle cela ? Je la voyais de dos, son chignon serré jusqu’à l’étranglement, une nuque chocolat à se damner… Pouvait-elle couper le contact de la webcam de son ordi, sachant que je la regardais ? Ou alors elle boudait ! Je déteste les boudeuses. A moins que ce soit à cause de ma vilaine personne… Oh, Calliope !
Aï, et si elle était en train de me lire ? Inutile, impossible même, d’effacer. De dépit, je fermai l’ordi. Je me jetai sur mon lit.
C’est ça, le boulot d’Historien ? Se débattre dans le bocal aux poissons rouges et aux méduses de Muses Academy ? Là où la télévisuelle surveillance ne cesse pas un instant au-dessusde moi et des Neuf Muses que nous sommes…
Je dois supposer que l’on m’a observé, commenté, moqué au travers des caméras et des liens internet, que ce soit mes huit consœurs après tout dans le même bateau que moi, ou la foule des télévoyeurs qui moins que l’art et la pensée cherchent parmi nous les maladresses, les fautes et les vices. J’avoue que je croyais un peu la chose. Mais je ne vois pas ces regards collés sur moi, je n’entends pas ces commentaires sarcastiques. Alors pourquoi s’en inquiéter Pour vivre heureux vivons cachés, y compris dans l’inconscience des yeux qui nous visent comme des fusils lasers. Après tout ils peuvent bien me placarder sur leurs écrans, me démonter par leurs sarcasmes. Je les laisse braire les ânes et suis ce que je suis. Tout ça parce que j’ai été plus goujat qu’il n’est permis. Ce que les ânes regardent et conspuent est leur miroir. Je ne vis rien que de normal. Qu’importe d’être épié. On verra bien s’il y a retour de bâton après muses Academy. Mais l’indifférence sera si rapide après le rouleau d’une autre émission et d’une célébrité plus éphémère encore. Le problème n’est pas d’être regardé par une omniprésente vidéosurveillance mais les lois qui y sont attachés quant à l’utilisation de la vie privée. Je suis ce que je suis et que j’assume froidement. Et je ne sache pas que le délit de vie privée soit à l’honneur, du moins pas encore.
C’est ça, le boulot d’Historien ? Pas si facile que je le pensais. Peut-être déjà la vérité - quelle vérité ? - me bouche-t-elle la vue ?
:
Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.