Photo : T. Guinhut.
Anthony Trollope : L'Ange d'Ayala,
feuilleton satirique de l’amour.
Anthony Trollope : L’Ange d’Ayala,
traduit de l’anglais par Béatrice Vierne, L’Herne, 664 p, 23 €.
On a reproché au prolifique Anthony Trollope (1815-1882) de n’écrire qu’à heures fixes, pour gagner de l’argent, des romans au kilomètre. Pire, on pourrait rejeter d’un revers de mépris L’Ange d’Ayala, roman rose et pavé feuilletonnesque. Grave erreur. Certes Henry James, qui lui rendit hommage, plus grand et plus énigmatique que lui, n’appréciait pas ses interventions intempestives d’auteur jouant avec sa fiction ; mais c’est un des aspects pour nous les plus séduisants de ce Victorien beaucoup plus talentueux qu’il n’y parait. Ce grâce à l’alliance du roman sentimental et de la satire sociale, pour notre plus grand plaisir
Le drame domestique s’installe autour de deux sœurs orphelines : Ayala, la plus jolie, Lucy, plus passable. Recueillies chez leurs oncles et tantes, la première rejoint la richissime famille Tringle, quand la seconde s’installe chez de pauvres bourgeois. Entre le tourbillon des fêtes et des intrigues d’une part, et le morne quotidien d’autre part, « où jamais on n’y lisait un poème », leur destin semble fixé à jamais. Quand des différents poussent Lady Tringle à vouloir faire l’échange des sœurs ! Moment dramatique et facétieux. Evidemment la grande affaire est de trouver un mari : Ayala cherche « son Ange de lumière, même s’il ne devait jamais se manifester en chair et en os ». Malgré les embûches, Lucie est prête à une vie plus terre à terre, avec l’affection de son sculpteur.
L’argent est une des principales préoccupations du roman réaliste, et la première pour la plupart des protagonistes, sauf ceux qui croient à la vérité de l’amour, à moins d’être fou d’amour au point de boxer leur rival et de finir au poste… Les classes sociales sont compartimentées ; seules la beauté, l’élégance et la répartie d’Ayala, certes cousine d’une famille du plus haut monde, permettent de franchir les barrières, en une sorte d’élitisme rafraichissant. La satire sociale, entre aristocratie et bourgeoisie besogneuse, reste alors bon enfant, non sans profondeur, lorsqu’il s’agit de tenir son rang, d’en être digne, de gagner de l’argent et non de le gaspiller : l’un « porte son arrogance dans ses sourcils et dans sa panse rebondie ». Ce contemporain de Dickens parait plus sucré, plus léger ; reste que le divertissement n’est pas sans enseignement.

Le conflit de génération, entre un père soupe au lait, cependant généreux, et ses filles entêtées, voire frondeuses jusqu’à la « sottise » est traité avec vigueur et pénétration, lors de situations hilarantes : Sir Tringle traverse la Manche pour ramener sa cadette enfuie à Ostende avec un soupirant maladroit. Ce qui nous vaut une parodie réaliste et truffée d’ironie, très réussie, de la fuite romanesque et romantique… Mais au-delà, même si tout cela aboutit à une splendide (et parfois plus mitigée) salve de mariages, ne voit-on pas poindre au cœur du XIXème siècle, l’émancipation féminine, les futures suffragettes…
Le délicieux roman-feuilleton du XIX° anglais est rythmé par des titres de chapitre alléchants : « XIII Comment la zizanie s’installa chez les Tringle », « LXII A quel point extrême il l’aimait »… Trollope alterne les destinées croisées, faisant avancer son intrigue aux multiples fils impeccables, narrateur omniscient qui ménage avec entrain ses effets, ses suspenses. Il arrive cependant qu’il ait oublié un prénom ou qu’une lettre fût déchirée et jetée ; qu’importe, le plaisir reste intact. On comprend qu’il fit fureur en son temps. Sans compter son humour, comme lorsque Tom, l’amoureux rejeté, porte « un gilet qui, à lui-seul, aurait été suicidaire ».
Le but du roman, comme le propose Trollope, qui fut également voyageur et autobiographe, est-il d’« établir une concorde universelle » ? A travers les dimensions sociale et psychologique, la résolution de situations complexes, par la fluidité du récit et de l’empathie avec les personnages, il peut servir de manuel de savoir-vivre, de guide moral, dans un monde victorien qui ne doit pas être dépourvu de « charme intellectuel »…
Thierry Guinhut
Article publié dans Le Matricule des Anges, juillet-août 2013
Une vie d'écriture et de photographie
Photo : T. Guinhut



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