Discours politiques sur la I. Décade de Tite-Live, Henry Desbordes, 1701.
Photo : T. Guinhut.
Actualités de Machiavel :
Le Prince d'un nouveau monde politique.
Machiavel : Le Prince,
traduit de l’italien par Jacqueline Risset, présenté par Patrick Boucheron,
illustrations choisies et commentées par Antonelle Fenech Kroke,
Nouveau Monde éditions, 224 p, 49 €.
Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini : Machiavel. Une vie en guerre,
Passés / composés, 2020, 616 p, 27 €.
Machiavélique… Machiavel a le trouble honneur d’être le seul philosophe politique de bénéficier, par antonomase, d’un adjectif d’emploi courant qui pourtant travestit sa pensée. Il n’est évidemment pas une sorte de sadique retors dans l’art du pire gouvernement. La parution d’une nouvelle et splendide édition de son œuvre maîtresse, Le Prince, vient à point nommé pour examiner l’actualité de son temps, son balancement entre tyrannie et liberté, mais aussi pour avoir l’indécence de s’interroger : y-a-t-il aujourd’hui une actualité de Machiavel ? Car ce Prince d'un nouveau monde politique nous parle, pour peu que l'on veuille bien le lire.
A l’aube du XVI° siècle, en 1513, naquit ce traité, à l’intention de Laurent le Magnifique. Répondant à l’universelle interrogation du politicien : comment parvenir au pouvoir, et surtout comment le conserver ? Parmi les convulsions de l’Italie, de ses principautés, entre les intrigues du pouvoir papal et les tentatives hégémoniques françaises ou germaniques, la cité de Florence compta un secrétaire et diplomate fort actif et cependant peu récompensé, puisqu’à l’occasion de la victoire des Français qui rétablirent les Médicis aux dépens de la florentina libertas, il fut emprisonné et torturé : Nicolo Machiavelli (1469-1527). Son œuvre emblématique (il écrivit également un Art de la guerre[1]), explosive pour la morale, mise à l’index par la Papauté en 1559, a été mille fois rééditée, traduite, mais rarement comme par les Editions du Nouveau monde. C’est grâce à une somptueuse iconographie, convoquant toutes les ressources de la peinture (Titien, Bronzino, Léonard de Vinci…), de l’allégorie et des antiques, de la sculpture et de la bibliophilie que l’on découvre les acteurs de la Renaissance italienne ; mais aussi avec le concours d’une introduction circonstanciée, qui nous éclaire sur les réceptions ultérieures du Florentin, et de têtes de chapitres aussi claires que pédagogiques.
De ses activités de négociateur au cœur de l’action politique, Machiavel tira une philosophie toute nouvelle, s’appuyant à la fois sur les ambitions et les guerres de son temps et sur la lecture des historiens romains, dans la tradition humaniste. Il serait alors vain de lire Le Prince sans le secours des Discours sur la première décade de Tite Live[2]. En ce sens, la philosophie politique ne siège pas dans les nuages, entre universaux moraux et utopies, mais sur le terrain de la réalité contemporaine, autant que dans les réservoirs de témoignages de l’Histoire : « il m’a paru convenable d’aller tout droit à la vérité effective de la chose plutôt qu’à l’imagination qu’on s’en fait », prévient-il au seuil du fameux chapitre XV. Voilà qui pose « le primat de l’observation sur l’éthique[3] ». Voyant l’Histoire s’agiter avec bruit et fureur autour de lui, cherchant moins une solution à l’établissement de l’autorité du Prince que son maintien en faveur de la prospérité de l’état et des libertés civiles, il fait de son manuel une machine de guerre : « Aussi est-il nécessaire à un prince, s’il veut se maintenir, d’apprendre à pouvoir ne pas être bon, et d’en user et de n’en pas user selon la nécessité » (…) « car tout bien considéré, il pourra trouver une chose qui parait une vertu, et la suivre serait sa ruine ; et une autre qui parait un vice, et, s’il la suit, il en naitra son bien et sa sécurité » (chap XV).
Quoique jusqu’à lui si peu avouée en tant que principe politique légitime, la soumission des moyens, légaux, moraux ou non, aux fins est une caractéristique bien connue. Notons cependant que les fins, ne pouvant être connues, « il ne saurait exister pour lui de modèles préétablis orientant les conduites humaines » (pour reprendre le préfacier). Machiavel n’est pas platonicien, il s’agit seulement pour lui d’accorder la vertu et la fortune… On connait également les nécessités de ne plus compter sur les mercenaires payés, mais sur les propres armées de l’état, et d’être craint plutôt qu’aimé. Ce pourquoi ce penseur choqua et mérita d’être caricaturé par l’adjectif qui se repaît de l’accuser.
Le Prince, quoique parfois erratique, certainement complexe au regard de notre modestie, n’est pas un texte désorganisé : il pense d’abord les types de principats, ensuite les exigences militaires, puis les vertus princières utiles à l’état, enfin le plaidoyer pour l’Italie menacée par ses voisins… Ses préceptes raisonnables et polémiques en vingt-six chapitres sont au service de tout apprenti et professionnel du pouvoir…
Est-ce à dire qu’il serait le théoricien exclusif de la tyrannie, comme le préjugé commun pourrait l’imaginer, et comme la lecture de ces principes policiers semble l’indiquer ? A moins que cette machiavélienne main tyrannique n’ait pour but que la liberté des citoyens : « celui qui devient prince grâce à la faveur doit conserver son amitié. Ce qui lui sera facile, puisque tout ce que le peuple demande est de ne pas être opprimé » (chap IX).
Cet attachement du Florentin à la liberté a bien été entendu par les penseurs libéraux : « Le fondement de la morale est immoral ; le fondement de la légitimité est l’illégitimité ou la révolution ; le fondement de la liberté est la tyrannie[4] », ainsi Léo Strauss synthétise-t-il la pensée de ce maître de l’art politique qui eut pour descendant Hobbes, fondateur de la souveraineté de l’état Léviathan, mais aussi un Rousseau peut-être trop enthousiaste, en son aura de sectateur de la volonté générale : « en feignant de donner des leçons aux Rois, il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince de Machiavel est le livre des Républicains.[5] » De plus, nous rappelle le préfacier Patrick Boucheron, non sans pertinence, « Machiavel a écrit un livre intitulé De Principatibus, et qui portait avant tout sur les états de ce temps » ; donc portant pas seulement sur la destinée du détenteur du pouvoir, mais sur celle de l’Etat. Cet art du gouvernement n’est évidemment pas au service d’un monde d’anges roses, mais confronté aux pires conditions de l’humanité méchante. Ainsi, le jeu vidéo Assassin’s Creed propose aujourd’hui un Machiavel virtuel et cynique dont la mission est de veiller à la préservation du libre-arbitre de l’humanité, noble mission s’il en est. Laissons penser Raymond Aron : « Il est clair que Machiavel ne recommande pas les tyrannies et fait l’éloge de la liberté romaine. Mais il reconnait la nécessité des législateurs, des dictateurs, voire des princes absolus, lorsque les peuples corrompus sont indignes et incapables de liberté[6] ». Concluons sur ce point avec Machiavel lui-même (chap XXVI), citant Pétrarque : « Vertu contre fureur prendra les armes ».
Certes, l’usage de ce manuel, qui n’est pas l’apanage des enfants de chœur de l’abbaye des oiseaux, peut être lu et utilisé par de moins sages mains, ce dont témoigne, en 1924, la préface qu’en donna Mussolini, en une ode au fascisme (mais aussi Berlusconi en 1992 !). Le lirons-nous comme le manuel de la main de fer du pouvoir ? Il y bien des préceptes qui permettent l’établissement solide d’une tyrannie. Nombreux sont ceux qui ont associé Machiavel aux procédés infects qui ont permis l’accession au pouvoir et à l’hégémonie meurtrière, traîtresse, des totalitarismes, aux mains de Lénine, d’Hitler, et bien d’autres… Raymond Aron s’interrogea par exemple sur une familiarité de Machiavel avec Marx lorsqu’il imagina le concept du « parti-Prince collectif[7] », non seulement immoral mais machiavélique au sens courant du terme. Il suffit alors de penser aux procès de Moscou…
Non ; à celui qui préférait, dans ses Discours, les républiques aux monarchies, il faut réserver une lecture des libertés. Ce prince n’est pas l’homme providentiel, mais celui qui, envers et contre tout, devra et saura maintenir les rênes d’une démocratie des libertés. Difficile fil du rasoir, me direz-vous, si une constitution manque à cet égard de prudence. Que souhaiter alors à la postérité de Machiavel ? Que les moyens tyranniques du Prince, au-delà des fachocommunismes et des démocraties corrompues, soient, seulement s’il est hélas absolument nécessaire, au service d’Etats garants des libertés économiques et intellectuelles des citoyens.
Reste-t-il une actualité de Machiavel qui soit loisible aujourd’hui ? Il faut se pencher avec humilité sur les tares de notre temps. Quand les grands ne sont plus détenteurs de la vertu, quand ils ne sont pas ni Churchill, ni De Gaulle, ni Margaret Thatcher, ni Angela Merkel, quand le peuple leur réclame plus de corporatisme protégé, de prodigalité dépensière en creusant la dette des générations, où gît la vertu politique sinon dans les décombres de l’avenir ? Faut-il appeler un nouveau Machiavel pour descendre des nuages conceptuels du socialisme, pour prendre effet de l’état du pays et de sa tyrannie socialiste corrompue et restaurer avec vigueur une juste et avare gestion, une démocratie réellement libérale… Il faut bien une Dame de fer pour se délier des fers socialistes. Il est sûr alors que le Prince sera plus craint qu’aimé, en particulier de ceux, syndicats, assistés, hauts et bas fonctionnaires et affidés des médias, qui devront céder de leurs avantages indus, de leur ponction fiscale et législative permanente aux dépens des libertés et prospérités des citoyens… Relisons le chapitre XVI, sur la prodigalité et l’avarice, « De libéralité et parcimonie » et méditons le au regard de nos princes français, présents et des trois dernières décennies (tout entendant le mot « libéral » au sens premier de généreux) : « il y a plus de sagesse à garder le nom de ladre, qui engendre une infamie sans haine, qu’à se mettre dans la nécessité, pour vouloir le renom de prince libéral, d’encourir le nom de rapace, qui engendre une infamie accompagnée de haine ». Et que penser d’un prince républicain qui croit user d’un hypocrite art de la guerre extérieure pour raviver une popularité exsangue…
Comme le montre la biographie fouillée de Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, Machiavel ne peut se concevoir sans son actualité, celle du XVI° siècle. Une Italie en guerre perpétuelle l’entoure, le menace. L’Espagne et la France tentent de tailler en pièces l’Italie et se partagent des zones d’influence, jusqu’à ce que la bataille de Pavie se révèle en 1725 une belle catastrophe pour les Français, et jusqu’à l’impensable : le « sac de Rome », pardes troupes espagnoles, italiennes et des lansquenets luthériens au service de l'empereur Charles Quint, commandées par Charles III de Bourbon, le 6 mai 1527, soit deux mois avant la mort de l’auteur du Prince. Les conflits deviennent en ce siècle de plus en plus rapides, brutaux et meurtriers, ce qui exige de les repenser, d’où L’Art de la guerre de notre observateur avisé, qui s’élève contre la pratique de la soldatesque payée par telle ou telle faction. Notre philosophe républicain est aux premières loges : légat florentin en France, puis auprès de César Borgia, de l’empereur d’Allemagne, ses missions sont souvent décevantes, sauf auprès des Médicis qui l’engagent à écrire « les annales et chroniques florentines ». Ce qui lui vaut de mériter le titre de « Citoyen & secrétaire de Florence ». Avoir été révoqué, condamné, emprisonné, ensuite honoré, et une certaine amertume devant les aléas de l’Histoire ne l’empêchèrent en rien d’atteindre cette hauteur intellectuelle qui le conduisit à écrire Le Prince, qui tient beaucoup moins de la théorie d’une politique idéale que d’un réel et nécessaire pragmatisme. Ainsi le voici pratiquant « l’écriture comme combat », relisant, réinterprétant l’Histoire romaine « révélatrice de l’histoire florentine », tout en sachant pertinemment qu’« aimer la paix et savoir faire la guerre » est la seule alternative qui vaille. Sans oublier que Machiavel est également poète et dramaturge, que son rire est aussi politique que carnavalesque, animant sa comédie La Mandragore.
Cette biographie, prodigieusement informée, puisant à de nombreuses sources, y compris la correspondance peu connue, et nonobstant la complexité stratégique et diplomatique du temps, se lit comme un roman d’aventure aux péripéties, complots, renversements de situations nombreux, celui d’un « combattant pour la liberté de l’Italie ».
Décidément les traductions précises et élégantes de Jacqueline Risset, ici respectant la vivacité d’un Prince parfois elliptique et fait de ruptures, lapidaire et rapide, ont l’insigne honneur de figurer en de beaux livres d’art. Songeons que sa lecture de La Divine comédie[8] de Dante eut le bonheur d’être illustrée par les hallucinantes aquarelles de Miquel Barcelo[9]. Souhaitons qu’aux plus beaux frontons des œuvres emblématiques de la pensée italienne elle ait de nouveau l’occasion de s’illustrer tout en étant bellement illustrée. L’union de l’art et de la pensée politique ne doit-elle pas nous protéger de la tyrannie et de la barbarie…
Eugène Sue : Les Sept péchés capitaux, Marpon & Flammarion, 1881.
Photo : T. Guinhut.
Eloge des péchés capitaux du capitalisme.
Un spectre hante la planète : c’est le spectre du capitalisme. Pour le traquer, toutes les puissances des sophismes, de l’envie et de l’utopie se sont liguées en une sainte chasse à courre[1]. Que ses péchés, depuis l’aube de l’humanité, sont nombreux, conspués par Karl Marx, pires que ceux des Sept péchés capitaux peints par son contemporain, romancier et feuilletoniste Eugène Sue, qui commença de les publier en 1848, l’année du Manifeste communiste… Avare oppresseur coléreux, paresseux spéculateur et orgueilleux bâtisseur avant d’être le gourmand qui dévore la planète, le capitalisme mérite-il cet opprobre ? A moins de plaider sa juste cause au point de le réhabiliter… En effet, quoi d’autre, sinon le capitalisme libéral, a su largement améliorer le sort de l’humanité et saura l’améliorer encore ? Ce ne sont pas les systèmes claniques, théocratiques, constructivistes, socialistes, communistes et étatistes qui le réalisent, mais bien les initiatives spontanées des millions de mains invisibles des Lumières d’Adam Smith, conjuguées avec la démocratie libérale, qui nous sortent des ornières de la pauvreté et de l’ignorance pour nous propulser vers la prospérité matérielle et intellectuelle.
La propriété fut pour Rousseau le péché originel de toute société capitaliste : « dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans laquelle on vit germer l’esclavage, et la misère germer et croître avec les moissons[2] ». Ainsi la propriété individuelle du capital, opposée à la communauté des biens, devint un équivalent d’une avarice perverse.
Depuis toujours, le riche, y compris s’il n’a pas acquis ses biens par la rapine et le meurtre, mais par son ingéniosité, son commerce et son industrie, est voué aux gémonies par le pauvre qui n’a pas bénéficié des mêmes talents et bénéfices. Pour châtier ce bourgeois capitaliste, cet avare bouffi d’orgueil, il allait, selon la Bible, être « plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu[3] ».
Le sommet de l’abjection fut atteint lorsque Marx promit une nouvelle eschatologie : c’est sur la terre des hommes que le capitaliste allait être exproprié, bientôt assassiné et goulaguisé par les thuriféraires du philosophe, comme le riche koulak profiteur que foncièrement il est invariablement. L’exploiteur du prolétaire, l’esclavagiste de classes sociales entières, de générations de femmes et d’enfants, était l’unique responsable des maux de l’humanité. Son avarice bourgeoise, sa colère rapace, sa paresse spéculatrice, sa luxure forcément conséquente, son envie concurrentielle et sa gourmandise au point d’affamer le pauvre, son orgueil conquérant enfin, permettaient de le jeter aux abysses de l’infamie, plus profond que l’enfer de Dante, puisque en tant que Juif cosmopolite et koulak bourgeois il allait peupler les camps de la mort bruns et rouges…
L’histoire politique et économique ne fut pas et n’est pas en reste pour renouveler les motifs de la condamnation. L’on pensa en effet d’abord que le capitalisme avait d’abord l’immense tort d’opprimer les masses humaines, de les réduire à un immense esclavage, de pressurer leur force de travail au seul bénéfice de quelques puissants possédants. Ce qui n’était pas tout à fait faux au cours du XIX° siècle, quoique sauvant les masses de la brutalité et de la brève espérance de vie des campagnes, et permettant à beaucoup d’accéder aux plaisirs des classes moyennes. Pourtant, lorsque l’on ne put que constater qu’il tendait à enrichir, ne serait-ce que parce qu’il lui fallait des consommateurs, et à améliorer les conditions de vie de ces mêmes masses humaines, qui par voie de conséquence accédaient eux-mêmes, quoique à des degrés divers, à ces mêmes bénéfices, y compris au capitalisme, les opposants obsessionnels à ce dernier durent retourner leur veste et inventer un second péché capital, pire si possible : il n’était rien de moins que responsable de la destruction de la planète.
Alors, la gourmandise capitaliste allait s’emparer de toutes les ressources non renouvelables et les changer en excréments de la pollution. Selon le credo religieusement entonné par les Verts qui, faut-il l’admettre, sont des experts en recyclage de la pensée marxiste, l’industrie capitaliste est la responsable de la mort des océans, de la disparition des espèces, du changement climatique et de la prochaine extinction de l’humanité sous le poids de sa prédation. La messe est-elle dite ?
Peut-on pourtant absoudre, mieux, justifier à bon droit, le capitalisme de ses péchés capitaux ? Il y a en effet bien des motifs philosophiques, économiques et moraux à cette réhabilitation.
Pour valoriser la fructification de la monnaie ou du talent individuel, par le travail et la juste usure, la « parabole des talents » nous enseigne : « tu aurais dû placer mon argent chez les banquiers, et à mon retour j’aurais recouvré mon bien avec un intérêt[4]. » Notons que l’on emprunte ici à la Bible non en tant que quelconque justification par la révélation divine, mais pour son poids d’histoire des mentalités, de sagesse, de philosophie et de rationalité. Pour rester dans le contexte religieux, malgré « Saint Thomas d’Aquin qualifiant de turpitudo la recherche du profit[5] », relisons Max Weber : le protestantisme ascétique a permis à « l’esprit du capitalisme moderne à accoucher de son ethos spécifique, c’est-à-dire de l’éthos de la bourgeoisie moderne[6] ». Tout ceci permettant d’affirmer que l’éthique du travail, du gain, de la thésaurisation, de l’investissement et de la richesse ont un fondement moral, y compris spirituel au sens religieux du terme.
Cela dit, cet ascétisme protestant réprouve, comme Rousseau d’ailleurs, le luxe. Heureusement Voltaire plaide efficacement sa cause : « J’aime le luxe, et même la mollesse, / Tous les plaisirs, les arts de toute espèce, / La propreté, le goût, les ornements[7] ». Ajoutant : « Le gout du luxe entre dans tous les rangs ; / Le pauvre y vit des vanités des grands ; / Et le travail, gagé par la mollesse, / S’ouvre à pas lents la route à la richesse ». Non sans faire l’éloge de Colbert : « Mais le ministre, utile avec éclat, / Sut par le luxe enrichir notre état[8] ».
L’avarice alors se change en générosité, non par le philanthropisme des capitalistes, mais par leur capacité à entraîner le mouvement de la production et des échanges, comme le montra Mandeville en 1703 dans la Fable des abeilles, où l’intérêt privé concourt au bien commun : « L’avarice, cette funeste racine de tous les maux, ce vice dénaturé et diabolique était esclave du noble défaut de la prodigalité. Le luxe fastueux occupait des millions de pauvres. La vanité, cette passion si détestée, donnait de l’occupation à un plus grand nombre encore. L’envie même et l’amour propre, ministres de l’industrie, faisaient fleurir les arts et le commerce. (…) C’est ainsi que le vice produisant la ruse, et que la ruse se joignant à l’industrie, on vit peu à peu la ruche abonder de toutes les commodités de la vie, l’aise et le repos étaient devenus des biens si communs que les pauvres même vivaient plus agréablement alors que les riches ne le faisaient auparavant »[9]. Dans la même veine, Adam Smith, en 1776, montra la rédemption économique et morale des péchés capitaux, en particulier de cette avarice qui n’est qu’égoïsme : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de leurs besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage[10] ».
Mieux encore, c’est avec régularité que le travail capitaliste permet à la plupart de nos produits d’être bien moins chers et rares que ce qu’ils coûtaient à nos aïeux, sans compter leur qualité souvent accrue et a fortiori l’apparition d’objets auparavant inconnus, tels nos ordinateurs et nos smartphones, qu’il permet de s’enrichir honnêtement et non par le vol et le pillage. N’est-ce pas ainsi qu’il y a sans conteste une moralité du capitalisme… S’il n’a pas encore abouti à l’égalité qui, à condition qu’elle soit souhaitable et non confiscatoire (et par voie de conséquence non attentatoire au but d’enrichissement généralisé qu’elle se promettait) ne faut-il pas en accuser les gouvernements tyranniques et socialistes qui freinent l’innovation et l’esprit d’entreprendre, ne faut-il pas en accuser la nature humaine et ses capacités inégalement partagées, même si l’état se doit d’assurer l’éducation de tous (par exemple au moyen du chèque éducation) : les uns préfèrent leur paresse et leur envie à l’accession au capitalisme, les autres préfèrent leur modeste modération et leur retrait du monde de l’activité capitaliste, ce dernier parti restant respectable.
Quant à cette planète outragée par le capitalisme, il faut admettre que l’activité humaine n’a pas toujours complétement réussi à améliorer la condition de ses habitants. La pollution au charbon du XIX° et de la première moitié du XX° fut abominable, son exploitation permettant cependant l’augmentation du niveau de vie général. Celle nucléaire, notamment en Union soviétique, pour ne donner que quelques exemples, fut loin de la réussite, sans compter les sous-marins qui parsèment les fonds du Grand nord… Mais sans tomber dans l’angélisme, il faut savoir remarquer que le capitalisme est capable de répondre à la demande du consommateur d’espace et de santé en dépolluant les eaux, en rendant la Seine et l’Hudson aux poissons, en filtrant les métaux lourds, en retraitant et recyclant les déchets, les plastiques… Quid alors du « réchauffement de la planète », dont les manifestations ne sont pas aussi fulgurantes que l’espèrent les catastrophistes ? La cause anthropique n’est guère avérée, la nature étant assez grande pour se réguler et se déréguler. Cela ne signifiant pas qu’il faut ne pas se préoccuper de l’intégrité esthétique et sanitaire de notre environnement ; d’autant que le capitalisme pourra savoir répondre à ce défi. Reste l’épuisement des ressources. Là encore la menace brandie par les écologistes est une galéjade. Outre le frein à la consommation qui résulte de la diminution de l’offre, les capacités d’adaptation du capitalisme et de l’invention humaine restent sous-évaluées. Loin de s’épuiser, les réserves pétrolières et gazières ne cessent d’augmenter, leur exploitation tend à être de plus en plus performante et propre, y compris pour les gaz de schiste. Sans compter que de nouvelles technologies insoupçonnées ne cessent de survenir et de nous surprendre pour nous offrir de nouveaux développements, de nouvelles richesses, y compris en nous offrons une planète plus vivante…
Nous ne nierons pas que le capitalisme puisse être prédateur, voyou et irresponsable, jusqu’au monopole, ce pourquoi il faut à l’état régalien faire respecter le droit à la concurrence, la clarté et le respect des contrats, sans compter la nécessaire responsabilité devant le consommateur, ce dans le cadre des principes du libéralisme ; qu’il peut être cruel au point de licencier pour des raisons de rentabilité et de faillite, mais ce dans le cadre de ce que Schumpeter appelait justement la « destruction créatrice[11] » ; qu’il peut s’engager dans des ententes illicites, dans des connivences, via le lobbying, avec l’état. En ce sens, en accord avec le droit naturel à la liberté d’entreprendre, il faut à la puissance publique ne pas se mêler d’être un acteur économique… Alors seulement le capitalisme peut faire fructifier ses péchés capitaux en toute vertu, enrichissant de plus en plus de parts et d’individus de la population mondiale, comme il l’a montré au cours des deux derniers siècles. Et comme il le montrera au cours des prochains, si le socialisme et son impéritie prodigue et confiscatoire ne lui brise pas les jambes.
Faut-il alors être aussi indulgent envers les péchés capitaux de l’anticapitalisme : envie et colère ? Il est évident que son buts, de par son immodérée passion de l’égalité niveleuse, voire coupeuse de tête, de par sa libido dominandi, est de parvenir, malgré son apparemment idyllique gestion de l’économie par l’état, à moins du chimérique espoir de la disparition de ce dernier et de la communauté magique des richesses, à une tyrannie économique et intellectuelle, dont les socialismes, qu’ils soient national socialiste ou communiste, nous ont gratifié en d’édifiantes expériences. Que les antilibéraux aient un idéal délétère, grand bien leur fasse : qu’ils appliquent à eux-mêmes, dans une principauté lointaine, leurs bas procédés de décapitation des libertés et des richesses, mais, de grâce, qu’ils épargnent au reste de l’humanité leur envie et leur colère mortifères…
Moral ou pas, le capitalisme est transparent. A travers lui transparaissent et s’expriment les intentions et les désirs les plus humains. En ce sens, si l’homme n’est pas naturellement bon, mais seulement un défi d’hormones agressives, il propose un capital d’armes et de poisons, d’actifs pourris et de corruptions. Au contraire, il n'est pas impossible que le capitalisme propose des objets et des comportements vertueux. Que sont les produits agricoles et industriels, les services, les médicaments, les livres, sinon des vertus en actes ? Le capitalisme est infiniment plastique, il est le reflet des aspirations, vertueuses ou vicieuses, des hommes, qui en sont responsables, et au premier chef des aspirations à l’accroissement du bien-être. Pour reprendre les mots de Joyce Appleby : « Le capitalisme n’est pas un système unifié et coordonné, malgré ce que suggère le mot « système ». C’est plutôt un ensemble de pratiques et d’institutions qui permet à des milliards d’individus de poursuivre leurs intérêts économiques sur le marché.[12]»
Que souhaiter aux péchés capitaux du capitalisme ? D’être la chose la mieux partagée du monde. Non pas au sens où un illusoire état idéalement sage redistribuerait les richesses du premier, mais parce ce dernier ne se mêlerait pas d’empêcher tout un chacun d’accéder, même modestement, au capitalisme des libertés, qu’il s’agisse de celle d’entreprendre ou de celle de jouir de la main invisible du marché et de la concurrence renouvelés. Relisons alors le trop oublié Eugène Sue : chacun de ses Sept péchés capitaux se révèle, conformément à la théorie des passions de Charles Fourier, finalement bénéfique pour la société : « un avare, ministre des finances d’un Etat, et apportant dans la gestion, dans l’économie des deniers publics, cette inflexibilité qui caractérise l’avarice : il enfantera des prodiges.[13] » Le moins que l’on puisse dire est que l’anticapitaliste prodigalité généreuse de nos gouvernements avec l’argent de leurs concitoyens, n’enfante que des prodiges de dettes et de pauvreté. Au contraire de tant d’utopies toujours impalpables, sinon dans leur terrible contre-utopie, le capitalisme reste un idéal moral atteint et atteignable…
Irina Golovkina : Les Vaincus, traduit du russe par Xénia Yagello,
Syrtes, 1120 p, 45 €.
Iouri Annenkov : Journal de mes rencontres,
traduit du russe par Marianne Gourg, Odile Melnik-Ardin et Irène Sokologorsky,
Syrtes, 800 p, 28 €.
Olga Slavnikova : 2017, traduit du russe par Christine Zeitounian-Beloüs,
Gallimard, 500 p, 25 €.
L’Histoire est, dit-on, écrite par les vainqueurs. Pourtant, la littérature soviétique est tombée aux oubliettes du réalisme socialiste, médiocre, mensonger. L’envers d’un décor de soixante-dix ans fut alors brossé avec courage par Soljenitsyne, par Chalamov, avant que son terrible hiver politique s’écroule sous le poids de son impéritie. Moins connus sont ces auteurs russes qui, pour l’une, Irina Golovkuna, témoigne de l’abjecte répression communiste, et pour l’autre, voyage parmi ses rencontres littéraires, comme Iouri Annenkov. Alors que le centenaire de la révolution bolchevique honnie se profile, Olga Slavnikova la commémore avec son 2017, non sans amère ironie.
La plume d’Irina Golovkina assume le point de vue des « vaincus », ces Russes blancs défaits par les Bolcheviks et l’Armée rouge, leurs sombres destinées sous le totalitarisme de Lénine et de Staline. Oleg est le pivot de cette vaste fresque familiale et nationale. Autour de l’ancien officier du Tsar, gravitent les derniers représentants de la noblesse, de la culture russe et européenne, alors que les brutes prolétariennes les assiègent jusqu’à l’exil et la mort. A l’instar de cette constellation de personnages, le récit omniscient se partage entre plusieurs narrateurs, suivant Oleg ou Liolia, nous confiant le journal intime d’Elizaveta. Ainsi deux femmes aiment le noble et bel Oleg : Elizaveta, infirmière, qui le soigne avant de disparaitre de l’hôpital, gardera dans son cœur une admiration passionnée pour le jeune héros qui est pour elle un symbole de la Russie. Plus tard, à Saint-Pétersbourg, devenue Leningrad, elle le revoit dans les bras de la jeune Assia qu’il épouse. Cette fragile pianiste aux longs cils lui donnera deux enfants. Mais, quoique caché sous un faux nom, chassé de son travail, traqué par la Guépéou, il finira fusillé, à cause de son origine. Une myriade d’acteurs forme une microsociété de l’ancien régime en perdition, tandis que dans les appartements devenus communautaires, les ouvriers du parti, pétris de langue de bois, de vulgarité, sont infiltrés de mouchards, et que la pauvreté la plus sordide gangrène le pays, hors quelques privilégiés et profiteurs du nouveau régime : ce sont « les attributs incontournables de la dictature du prolétariat », où « la conscience de chacun doit être soumise au contrôle de la société ». Dans les camps, parmi les vexations, la promiscuité, le froid sibérien, les travaux d’esclaves, « la situation sanitaire est désastreuse ». Liola est forcée de devenir indicatrice au service de la Guépéou, avant de goûter du goulag pour avoir tu l’origine aristocratique d’Oleg. Même le parfait prolétaire méritant, Viatcheslav, doute avant d’être broyé par la terreur stalinienne. Pourtant des rebondissements, des retrouvailles sont parfois possibles : le prolétaire et l’aristocrate, en une union sacrée dans les tenailles de la tyrannie, s’aiment un court instant. Ainsi ce tableau documentaire de la classe abattue, des souffrances populaires est aussi criant qu’historiquement avéré.
Certes, un tel roman-feuilleton tire parfois sur la corde du pathétique, mais il ne perd jamais sa redoutable efficacité. Y compris lorsque, apportant un éclairage inédit, la romancière montre les protagonistes tentant de conserver leur mode de vie, leurs bonnes manières, le rituel élégant des maigres repas, lorsqu’ils bradent leurs trésors de famille pour subsister, lorsque la fidélité à l’église orthodoxe est une résistance. Le pieux Mika s’écrie : « Mais que valent alors toute cette morale communiste et toutes ces promesses de vie heureuse ? »
La finesse psychologique n’est pas en reste : qu’il s’agisse des liens d’amour ou des portraits, surtout féminins, Irina Golovkina met au service de son roman autobiographique une profonde connaissance de l’humanité. En effet, l’on sait que la romancière (1904-1989), petite fille du compositeur Rimski-Korsakov, s’appuie sur les avanies subies par sa famille pour écrire dans les années soixante ce qui fut d’abord diffusé en samizdat, puis publié de manière posthume en 1992. Grâce à la technique narrative qui fit la réussite du réalisme du XIX° et de Tolstoï, ce roman bouleversant, à la langue juste et élégante, cette somme sans longueur, mérite de rester, au-delà du témoignage, un classique.
C’est presqu’un siècle d’Histoire et de littérature qu’embrasse la vie d’Iouri Annenkov. En effet, né en 1889 et mort en 1974, il aura vécu la fin du tsarisme, la révolution bolchevique, le stalinisme, deux guerres mondiales et le dégel de Khrouchtchev, quoiqu’il se fût exilé en France dès 1924, ce qui lui sauva probablement la vie. Il ne lui manqua que la chute du communisme.
Aussi son Journal de mes rencontres ne peut manquer d’être sous-titré « Un cycle de tragédies ». Peintre de mots, de couleurs et de dessin, Annenkov illustre chacun de ses vingt-cinq portraits de croquis toujours saisissants. Quand les vivantes évocations d’écrivains, de poètes, sont le plus souvent amicales, louangeuses, celles, finales, sur Lénine et Trotski sont plus acides. Par exemple : « Trotski crut à la nécessité de « l’absurdité suprême », des combats mortifères au nom de la paix et du bonheur des générations futures et en fut, pour finir, la victime. »
Le lecteur côtoie de presque inconnus, mais une foule de figures emblématiques du roman et surtout de la poésie russes. Zamiatine, auteur avec Nous autres de la première utopie anti-communiste en 1921, fut censuré, exilé. Maïakovski « s’était servi de la poésie pour lutter contre le capitalisme […] c’est justement pour ces raisons là qu’il s’est suicidé », alors que « tant aient été discrètement fusillés ou liquidés ».
Si l’on s’étonne, en cette formidable encyclopédie des lettres et des mœurs politiques sous la plume d’Iouri Annenkov, où pérorent « les pique-assiette du parti communiste », de ne pas rencontrer Mandelstam ou Tsvetaeva, Anna Akhmatova garde « la musicalité étouffée de sa douce voix », parmi tous ces martyrs de la tyrannie soviétique. Car les femmes, comme Irina Golovkina, n’échappèrent pas aux cruelles tragédies de l’avenir radieux du communisme…
Roman d’idées dans la grande tradition russe de Tolstoï et de Boulgakov, 2017 prend prétexte du centenaire de la révolution bolchevique pour mettre en question le lien trouble qui unit la Russie à un passé qui ne passe pas. Fomenté par Olga Slavnikova, ce récit polymorphe à plusieurs voix et plusieurs registres est impulsé par une passion en pointillés entre Krylov, tailleur de pierres précieuses, et Tania, mystérieuse « beauté incolore ». Nous sommes autour d’une ville semi-fictionnelle et dans les monts Riphées, lorsque le narrateur, tentant de fuir son ex-épouse -la richissime oligarque Tamara- va de rencontres en rendez-vous risqués avec sa Tania, tout en partant avec le professeur Anfilogov, en quête d’une mine de gemmes fabuleux, ce à la limite de la légalité… A cheval entre réalisme et science-fiction, voire fantasy, ce feuilleton aussi dense que fantomatique (qui reçut le Russian Booker Prize en 2006) imagine un défilé commémoratif des Blancs et des Rouges qui remettent le couvert en s’affrontant jusqu’au sang : « Ceux qui se déguisent se sentent inspirés par leurs oripeaux révolutionnaires ». Mais aussi un tableau d’un pays à la limite du sordide, où des poches de beauté naturelle, de luxe artificiel jouent de contrastes hallucinants…
Ainsi, parmi « une épidémie d’Histoire », satire politique et anti-utopie d’une part, idylle amoureuse contrariée, et paysages empoisonnés d’autre part font de ce livre un palpitant croisement entre roman d’aventure et roman philosophique. A l’inquiétante étrangeté de l’anticipation et du fantastique, comme chez Sorokine, autre contemporain russe qui, quoique plus grinçant, peut lui être comparée, s’ajoute chez Slavnikova une plus que talentueuse, émouvante, écriture, aux images merveilleusement évocatrices ; sans compter la sûreté psychologique et sociologique… N’en jetez plus, le plein panier d’éloges ne suffira pas à rendre compte de la portée et du charme de ce trésor romanesque, dont l'ironie mordante ne laisse guère d'illusions au communisme qui pourrit soixante-dix ans de la vie de la Russie, sans comptés ses voisins et affidés.
La huppe. Charles d'Orbigny : Dictionnaire universel d'Histoire naturelle,
Renard & Martinet, 1849. Photo : T. Guinhut.
Le Cantique des oiseaux,
une poétique soufie de l’interprétation,
par Farid od-dîn ‘Attar.
Farid od-dîn ‘Attar : Le Cantique des oiseaux,
traduit du persan par Leili Anvar,
illustré par la peinture d’Islam d’Orient
sous la direction iconographique de Michael Barry,
Diane de Selliers, 432 p, relié sous coffret, 195 €.
Olivier Messiaen offrit aux oiseaux d’être leur secrétaire, leur voix, leur toucher et leur orchestre. Dans le Catalogue d’oiseaux pour piano, ou son opéra Saint François d’Assise, il sut les chanter avec autant d’humilité, que d’enthousiasme. Probablement eût-il été enchanté par cet immense et délicieux poème, ici exhumé de l’oubli et magnifié : Le Cantique des oiseaux, composé au XII° siècle par Farid od-dîn 'Attar. L’original persan, Mantiq al-Tair, avait été traduit en prose en 1863 par « Le langage des oiseaux » ; il méritait pourtant une nouvelle traduction, inspirée par le souffle des anges de Rilke et digne de ses 4600 vers, chef-d’œuvre de la poésie et de la mystique soufie.
Imaginez que l’assemblée des oiseaux se réunisse en délibération, afin de partir à la recherche du mythique oiseau-roi, autrement dit le Simurgh, et se choisisse pour chef cette huppe, qui, selon le Coran, servit de messagère entre le roi Salomon et de la reine de Saba. Sans cesse, la huppe se doit de stimuler les ardeurs de ses congénères, qui désirent se soustraire au difficile voyage, en alléguant maintes « excuses », qu’il s’agisse de celles du bouvreuil ou du hibou. C’est avec le secours de maints contes, doués de dimension morale, qu’elle parvient à les amener à visiter sept vallées successives : la connaissance, l’indépendance, l’union, l’étonnement et l’anéantissement intérieur. Au bout de leur quête, ils parviennent à se joindre au Simurgh, allégorie transparente de leur propre essence, profondément celée en eux-mêmes… Il s’agit bien sûr d’une figuration du chemin semé d’obstacles en direction de Dieu, ou du souverain Bien, au sens platonicien. L’abondance des récits et des péripéties, les images colorées de la poésie préservent du moindre instant d’ennui cette vaste épopée de la mystique soufie, mais également néoplatonicienne.
Comme Dante sut illustrer la quête de sa Béatrice aimée, en même temps que de la pure contemplation de Dieu, parmi les embûches de l’Enfer et du Purgatoire, à l’aide de son guide Virgile, au moyen de la richesse narrative, du sens des images frappantes et suggestives, de la vie entraînante des allégories, ‘Attar fait ici montre d’un talent aussi séduisant qu’étourdissant. Qui eût cru que ce poème mystique unisse le charme des oiseaux qui ont la parole, grâce à la prosopopée, à la dimension réaliste où se déploie peu à peu toute une société, sans compter le procédé récurrent des histoires emboitées à la façon des Mille et une nuits. La formule magique « Il était une fois » jalonne alors les récits. Animaux, renards, chien, papillons, sans compter le phénix, ou acteurs des apologues, « Le roi et son esclave », « Le bourgeois et le fou », auraient pu inspirer La Fontaine…
L'oiseau mouche. Buffon : Histoire naturelle, Les Oiseaux,
Furne, 1853. Photo : T. Guinhut.
C’est ainsi qu’en ce poème apparaissent tant de personnages, derviches et princes, mendiants et souverains, amoureux et religieux… Parmi lesquels l’archange Gabriel lui-même, « le Très-Haut », mais aussi un « marchand de miel » qui s’insurge : « Donne-t-on rien pour rien ? » ; alors que le « Soufi » entend une « voix céleste » qui lui donne tout : « La Grâce est un soleil brillant de toutes parts / et qui bénéficie au moindre des atomes ». La sagesse, mais aussi la folie des désirs et des innombrables fous, les délires d’amour, le passage par les sept « vallées », jusqu’à celle « du dénuement et de l’anéantissement », s’unissent en construisant une pensée philosophique (au point de convoquer « Le tombeau de Socrate »), au sein d’une haute vision cosmique où jouir de l’éblouissement de la connaissance.
Dans une perspective également mystique, c’est au XII° siècle que le Persan Attar composa son Livre divin[1]. Dans lequel un défilé de contes et apologues est relié par la volonté d’un souverain : il demande à ses six fils quels seraient leurs désirs. La fille des Péri, une coupe où se reflète le monde, l’anneau de Salomon ou les secrets de la magie deviennent alors l’image de la vanité des désirs. Mieux, cette fille des Péri signifie l’âme, quand la coupe figure l’intellect. Outre la dimension allégorique, la variété des trois-cents récits emporte l’adhésion ravie…
Le poète « parfumeur » du Cantique des oiseaux ayant « chanté dans la gamme des amants », conclue : « Ô lecteur, si tu es un homme de la Voie / Ne vois pas dans mon œuvre des rimes et des sophismes » (…) « Fécondant le papier de la plume des mots / De l’océan du vrai, je fais jaillir les perles » (…)
« Et pour toutes les roses prises au jardin de l’âme
Que j’ai semées pour vous dans mes récits en vers
Souvenez-vous de moi en bien, ô mes amis ! »
Photo : T. Guinhut
C’est en bien que nous nous souviendrons d’Attar et de Diane de Selliers… En effet, parmi des centaines de manuscrits persans, turcs et indo-musulmans, Diane de Selliers et son équipe ont, avec un goût sûr, choisi des enluminures époustouflantes. Les unes venues d’un manuscrit royal de 1487 à Hérat, les autres choisies parmi les grands textes de la culture persane, le tout éclairé par des commentaires, des exégèses iconologiques et religieuses, aussi précis et informés que sans jargon. Le flamboiement des couleurs, le détail infini des motifs, la danse de la calligraphie, le charme encyclopédique des oiseaux, les étrangetés de la perspective, la richesse des paysages, les monstres caricaturaux, la minutie psychologique des visages… Tout concourt à l’étonnement, à l’effacement de soi devant la prodigalité de la création divine et des artistes. En se mêlant à la tradition figurative de l’islam persan, l’influence plastique chinoise est plus ou moins explicite, alors que la dynastie mongole adopta la foi coranique de ses sujets. La richesse picturale s’explique par la multiplicité des traditions, des croyances, par une tolérance inattendue, lors de la « renaissance timouride » à Hérat, en Afghanistan, au XV° siècle.
Les portes de l’interprétation restent ainsi ouvertes : outre le commentaire libre du livre saint qu’est aussi ce Cantique des oiseaux, la liberté de l’imagination des peintres et du poète est patente. Au point que, quelque soit la couleur de la religion ou de la civilisation du lecteur, il puisse s’identifier dans cette interrogation et cette quête de la dimension mystique, qu’il s’agisse de religion ou d’amour : pensons par exemple à l’irremplaçable figure de « Dame de beauté ».
Témoignage d’une époque et d’une contrée où la brillance culturelle et spirituelle put rayonner, ce Cantique des oiseaux bénéficia de l’écoute et du mécénat des rois. Dans le cadre d’une curiosité prolixe envers les autres cultures, même si les souverains ne s’empêchaient pas d’être de fameux tyrans et des professionnels de la guerre de conquête, voire d’extermination, n’y a-t-il pas, en ce poème, en cette iconographie merveilleuse, la précieuse vertu et liberté de la création, qu’elle soit poétique ou picturale, lorsque l’interdit de la représentation de la figure humaine par l’islam n’a pas ici cours… Nous sommes alors iconophiles et non iconoclastes, ouverts aux sentiers de l’art et de l’interprétation, grâce auxquels l’univers visible et ses images de main d’homme sont le miroir de la divinité. Hélas, ce qui n’était tout de même pas un islam des Lumières (on ne respectait ni la séparation des pouvoirs, ni celle du temporel et du spirituel), fut fauché par une invasion chiite, qui rétablit l’obscurantisme. Il faut chercher alors de nouvelles enluminures dans les parages de l’Iran, de la Turquie, du Pakistan, dispersées dans les musées du monde, réunis sous nos yeux en ce volume à la complétude unique.
Un tel livre a l’immense vertu de nous faire un temps sortir de notre ethnocentrisme, tout en étant le gage des valeurs de la poésie et de la mystique ; à condition que ce soit sans déchoir de celles des libertés venues des Lumières. En effet, on se surprend à adhérer au pouvoir de persuasion de cette fable volubile, de ce mysticisme soufi. Adhérer poétiquement, mais pas jusqu’à la conversion à l’islam. S’il est de bonne guerre d’y lire des récits où un maître spirituel tombe amoureux d’une chrétienne au point de devenir apostat, la conclusion morale ne se fera pas attendre : tous les deux rejoindront la vraie religion. On peut trouver de semblables victoires dans la littérature occidentale et chrétienne, par exemple dans La Jérusalem Délivrée du Tasse. La vraie religion est évidemment une vue de l’esprit ethnocentrée. Si une noble et humble tolérance doit être à l’ordre du jour, il n’en reste pas moins qu’au soufisme, parfois plus que molesté par l’islamisme, un respect serein et prudent doit être adressé. Avec la nécessaire conviction, acquise à la lecture des textes du Coran, de la Sunna et de la biographie d’un Mahomet tyrannique et sanguinaire par Maxime Rodinson[2], qu’il y a des religions plus intolérantes que d’autres, plus meurtrières que d’autres, et dont il faut se garder. Avec la liberté inaliénable de jouir de la beauté du Cantique des oiseaux.
Les éditions Diane de Selliers se sont donné pour mission de propager et d’honorer les chefs-d’œuvre de l’humanité. En leurs volumes et coffrets soignés, luxueux, ont paru quelques-uns parmi les textes fondateurs et emblématiques de nos civilisations. A cette haute ambition répondent La Divine comédie de Dante, illustrée par Botticelli, Les Métamorphoses d’Ovide ornées par la peinture baroque, La Fontaine par Oudry et Fragonard, Le Décaméron de Boccace, Les Fleurs du mal de Baudelaire, Don Quichotte éclairé par les gouaches de Gérard Garouste, Le Ramayana indien, le Dit du Genji japonais… Qu’après Mille ans de poésie d’Orient, paraisse ce Cantique des oiseaux, offre une fenêtre supplémentaire sur les beautés du monde et de l’esprit. Oserions-nous suggérer, pour rester dans une volonté d’ouverture aux libres beautés du récit et de l’humanité, de publier une vaste édition splendidement illustrée des Mille et une nuits ?
Aconit napel, vallée de Bassia, Gèdre, Hautes-Pyrénées. Photo : T. Guinhut.
Révolutions vertes et révolution libérale.
Bénédicte Manier :
Un Million de révolutions tranquilles.
Bénédicte Manier : Un Million de révolutions tranquilles,
Les Liens qui libèrent, 346 p, 22,90 €.
L’auteur et l’éditeur seraient probablement fort étonnés d’apprendre que leur livre est d’essence profondément libérale ; quoique nombre de ses affirmations et diatribes paraissent l’en éloigner irréductiblement. Ces « révolutions », le plus souvent vertes, sont en effet celles des millions de modestes citoyens qui réinventent leur liberté de ne plus avoir faim, de ne plus être pauvres, de créer des entreprises locales et de revitaliser l’agriculture. Ce qui est exposé en cet essai de Bénédicte Manier, Un Million de révolutions tranquilles, avec générosité, enthousiasme, mais aussi avec une curieuse cécité envers les vertus du capitalisme et du libéralisme.
La lecture de cet essai informé est roborative. Découvrir ainsi que, des Etats-Unis au Japon, de la France au Canada, de l’Inde à l’Australie, des initiatives sans cesse inventives renouvellent le rapport au monde et à l’économie, mais aussi des individus entre eux, laisse entendre un chant d’espoir en faveur de l’amélioration de nos conditions de vie, de notre planète et du lien social.
L’une des activités sur laquelle s’étend à l’envie Bénédicte Manier est celle agricole, ou plus exactement d’« agroculture ». A Détroit, par exemple, ville laminée par la crise de l’industrie automobile, les habitants mettent à profit le moindre massif, trottoir, friche et lopin de terre pour cultiver des légumes et des fruits, éradiquant ainsi la faim, voire la malbouffe. De cette « guérilla verte », de cette main verte individuelle et bientôt associative, collective, nait une éthique de la gratuité et du don, mais aussi un commerce local, une dynamique entrepreneuriale. A New-York, à Paris, et peut-être partout ailleurs, les toits en terrasses accueillent les jardins, favorisant une saine activité, une alimentation bio, sans compter qu’un toit jardiné contribue grandement à tempérer la dépense énergétique d’un bâtiment.
En Inde, en Afrique (les « agronomes aux pieds nus du Burkina Faso), les plus déshérités parmi les agriculteurs, souvent des femmes (comme l’Indienne Chandramma), redécouvrent des pratiques anciennes, des semences locales, des gestions du sol et de l’eau qui permettent de trouver à la fois productivité, biodiversité, dignité, indépendance économique. Ainsi, villes et campagnes, voire déserts, reverdissent. Plus loin, des villages, des îles, deviennent autonomes grâce aux énergies renouvelables.
Ce sont aussi, de l’Europe au continent américain, des échanges d’objets et de services, des vide-greniers gratuits, plutôt que des ventes et des achats, de façon à contrer le gaspillage et la pollution, de façon à ouvrir une niche économique coopérative et nouvelle à la circulation des biens et des compétences.
Dans un autre ordre d’idée, des « cliniques gratuites américaines», des « écologements », le « cohabitat en propriété partagée » , des banques « socialement responsables » surgissent de la volonté de quelques citoyens, dans une démarche associative, y compris « sans but lucratif », pour préserver des entreprises, en créer de nouvelles, dans un but moins capitaliste qu’humaniste…
Ce « million de révolutions tranquilles » serait bel et bon, si une choquante cécité n’écornait pas sérieusement les qualités d’un tel livre.
Oserait-on suggérer à Bénédicte Manier, pourtant journaliste efficace et talentueuse, d’ouvrir un dictionnaire à la recherche des mots « libéral » et « libéralisme », et de s’intéresser à la philosophie politique autrement que par clichés et caricatures de mauvaise foi. Elle y lirait que libéralisme signifie liberté individuelle, des mœurs et d’entreprendre. Ainsi elle comprendrait (mais c’est probablement peine perdue, étant donné l’aveuglement idéologique des anti-capitalistes et des pourfendeurs de ce qu’ils appellent néo et ultralibéralisme) que toutes les initiatives défendues dans son livre, qu’elles soient individuelles ou associatives, sont d’essence profondément libérale. Le fait qu’elles s’écartent des méthodes du capitalisme multinational n’obère en rien leurs qualités libérales. Le capitalisme libéral, qu’il soit micro-entrepreneurial ou d’un conglomérat mondialisé, reste et doit rester ouvert et respectueux de la liberté d’entreprendre, des vertus de la concurrence, de la clarté des contrats et de la responsabilité des entrepreneurs et contractants.
C’est ainsi que l’on se trompe d’ennemi : ce sont presque toujours l’interventionnisme d’état et les pratiques anti-concurrentielles, jusqu’au monopole, qui invalident le libéralisme et non les « révolutions tranquilles » des citoyens. Un exemple suffira : Bénédicte Manier dénonce avec raison le règlement européen de 1994 qui « interdit à un agriculteur de réensemencer ses champs avec ses récoltes, sauf s’il paie une redevance aux multinationales semencières ». De même « les variétés anciennes » seraient interdites. Accuser « le libéralisme agricole » est alors stupide, quand la collusion des lobbys industriels, des législateurs et des gouvernements contrevient justement au principe premier du libéralisme qui est de respecter l’initiative et la responsabilité individuelles.
Reste le problème des subventions. Il heureux que les états et les gouvernements ne s’intéressent guère à ces«révolutions tranquilles », sauf à leur mettre des bâtons dans les roues, par une fiscalité confiscatoire et une suradministration invalidante. S’il s’agit de contribuer à cet activisme citoyen, mieux vaut éviter de le dénaturer en le subventionnant, par exemple lorsqu’il est question d’installer des éoliennes ou du photovoltaïque, ne serait-ce que parce qu’il a fallu ponctionner un impôt dans les poches des créateurs de richesses, qui sont bien obligés d’avoir recours au capital, à la spéculation, à l’investissement pour contribuer à la prospérité de tous, y compris de leurs opposants idéologiques. Comme quoi l’individualisme n’est pas dépourvu d’une forme de convivialité. Il est alors à craindre qu’en reliant « les zones d’agroécologie à des marchés équitables », il faille « les faire bénéficier d’aides publiques ». Ces gens veulent bien bénéficier des ressources fiscales consenties par le capitalisme ou confisquées au capitalisme, mais usent d’activités qui se défaussent de l’imposition, pourtant nécessaire, en pratiquant des activités non-lucratives et gratuites dans des « réseaux démonétisés ». L’ironie est patente.
Les limites de l’exercice citoyen de ces révolutionnaires tranquilles, qui semble par hyperbole de l’ordre de la religiosité écologique, sont pourtant frappantes. Il est fort douteux que la population mondiale et surtout urbaine puisse être entièrement nourrie par les jardins des rues et des toits et par les paysans locaux du tiers monde, si grandes soient leur vertus nécessaires. L’agriculture industrielle et l’agroalimentaire seules ont permis d’éradiquer en grande partie la faim dans le monde et de libérer des bras pour d’autres services. Produire ces ordinateurs dont sont si friands les acteurs et propagandistes de ces « révolutions tranquilles » ne peut guère se faire sans des Steve Jobs et des Windows qui furent d’abord de modestes chercheurs individuels avant de devenir des fleurons du capitalisme international. D’où la nécessité des activités capitalistes lucratives multinationales et mondialisées.
L’erreur de perspective, hélas partagée par l’ensemble du spectre politique, du moins en France, veut que la crise économique et les oubliés de la mondialisation soient dus au capitalisme et à ses excès irrationnels et rapaces. Certes il y a bien des capitalistes, car en toute choses l’homme est humain trop humain -si l’on reprend l’expression nietzschéenne- pour choir dans ces travers. Mais nous savons d’expérience que ce sont les politiques interventionnistes des prédateurs état-providences socialistes (qu’ils soient d’Etats-Unis, de France ou d’ailleurs) qui ont freiné et contrecarré, voire abattu, les progrès économiques et humains que seules ont permis les qualités de la démocratie libérale. Prions pour qu’elles épargnent les mobilisations citoyennes défendues par Bénédicte Manier.
Ce livre se veut « une alternative définie et globale au libéralisme ». Soit. Outre qu’il a, n’en déplaise à son auteur, une vertu foncièrement libérale, il reste à souhaiter que cette « alternative » reste de l’ordre de la liberté et ne nous soit pas imposée. Je veux bien, pour reprendre la conclusion du Candide de Voltaire, « cultiver mon jardin », mais celui de ma bibliothèque, et non mettre la main à la bêche et à la terre. La « division du travail » et « la main invisible » du marché, chères au philosophe et économiste du XVIIIème Adam Smith, théoricien indépassable du libéralisme, m’ont bien permis cette liberté. Que ce soit également notre révolution tranquille…
Vide-greniers de La Couarde-sur-mer, Île de Ré. Photo : T. Guinhut.
Margaux Fragoso, ou le tigre de la pédophilie.
Margaux Fragoso : Tigre, tigre, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Marie Darrieussecq, 416 p, 21 €.
Il manquait au génial roman de Nabokov, dominé par le point de vue du prédateur de nymphette, celui de Lolita, fillette complice et outragée. Margaux Fragaso, grâce à écriture radicalement différente, fait mieux que remplir ce rôle nécessaire et ingrat ; elle offre en son Tigre, tigre et à son lecteur inquiet le regard plein d’humanité de la victime sur son dominateur sexuel.
En un récit résolument autobiographique, la romancière narre sa dépendance entre les mains d’un pédophile, de sept à vingt-deux ans. A l’écart de ses parents déglingués (l’une par les délires dépressifs, l’autre par l’alcool et la fureur) elle trouve refuge chez Peter, la cinquantaine, dont la maison regorge d’animaux, au point d’affirmer : « Peter est davantage mon père que lui ». Quand la mère est complice de cette amitié dont elle ne voit pas l’envers pervers, il est si tendre et attentif que l’affection passe peu à peu aux massages, caresses sexuelles et fellations, avec un art de la persuasion et de la manipulation impeccable, arguant que le sexe est beauté. Il lui voue un culte, dans le temple de sa chambre orné de ses photographies. Mieux, ils communiquent par des codes subtils, des fantasmes dont la lectrice précoce se fait l’écrivaine : elle devient « Nina » (« mon chef-d’œuvre en matière de femme ») puis une « personne-tigre », d’où le titre, qui est également n relation avec le poème du m^me nom de William Blake. S'agit-il de s'affirmer tigre devant le tigre pédophile? Maintes péripéties dramatiques, une séparation forcée, les soupçons, un désir d’enfant lorsqu’elle a dix-sept ans, les disputes, voire les coups, une fidélité presque à toute épreuve jalonnent ce roman de formation atypique, jusqu’à ce que le vieillissant Peter se jette d’une falaise…
Elle est «abimée » par cette énigme : « c’était un homme matriochka, chaque secret était dans un ventre (…) un champ de maïs labyrinthique ». Peut-être bien plus par la folie apathique et hallucinée de la mère, par les scènes de violence autoritaire du père. La sexualité avec Peter est un traumatisme continu, quoique sans défloration. Mais n’a-t-il pas su, malgré sa perversion d’homme meurtri par ses pulsions irrésistibles (a-t-il violé un garçon, abusé d’autres filles ? nous ne le sauront jamais), créant un asile d’amitié entre adulte et enfant, donner un sens à la vie d’une fille que ses parents et son milieu souvent sordide ne lui accordaient pas... « Je l’aimais, pourtant, et je lui avais évité la prison », s’avoue-t-elle lorsque refuse de le dénoncer. C’est à la fois un amour fabuleux, pérenne, et une sexualité indue. Ainsi, la carrière du séducteur désaxé, qui fut, très jeune, violé par des stripteaseuses, devient un problème moral qu’il est difficile d’évacuer de façon péremptoire.
Le miracle de ce récit troublant, pas un instant racoleur, est son absence de manichéisme, de par l’humanité accordée aux personnages, complexes, fragiles, dévorés, parmi lesquels la narratrice parait la plus forte. Indispensable témoignage, il s’élève au-delà par la noblesse de ton, la richesse métaphorique, l’aisance du déroulement et les nuances de l’analyse qui forcent le respect. Margaux ne pose pas en victime comme son statut aurait pu l’y inviter, ne nous assène pas un réquisitoire forcené à l’encontre du pédophile. Au contraire, elle tisse un réaliste tableau social au vitriol, des portraits effarants, attendrissants, jamais caricaturaux.
Ainsi, y compris pendant cette expérience de quinze ans, c’est avec une étonnante maturité, malgré ses abîmes, ses replis sur soi et sur sa relation avec Peter, que la romancière autobiographique se domine et domine son sujet avec brio, sans pudeurs inutiles, sans vulgarités expéditives. A-t-elle pardonné ce qui n’était pas pardonnable ? Cette écriture qui conjugue finesse et richesse a certainement contribué à lui apporter une sérénité que nous avions devinée, sans qu’il fût besoin d’une postface, un truisme sur la nécessité de dénoncer la pédophilie. On sait également par les remerciements que nombre de relectures amicales ont contribué à sa réussite humaine et littéraire ; mais à Margaux Fragoso seule revient le mérite d’avoir mis en forme si vivante, intense, et pure de toute jérémiade, la vérité intime et édifiante de son histoire.
Thierry Guinhut
Article publié dans Le Matricule des Anges, octobre 2012
Laguna negra, sierra de Urbion, Soria. Photo : T. Guinhut.
Starobinski, l’ange de la critique :
de la mélancolie aux Lumières.
Jean Starobinski : L’Encre de la mélancolie, Seuil, 2012, 674 p, 26 €.
Jean Starobinski : Accuser et séduire, Essais sur Jean-Jacques Rousseau,
Gallimard, 2012, 336 p, 19,50 €.
Jean Starobinski : Diderot, un diable de ramage,
Gallimard, 2012, 432 p, 22 €.
Entre déréliction de la mélancolie et raison des Lumières, une plume judicieuse s'élève. Comme couronnant la vaste carrière de Jean Starobinski, né en 1920, deux éditeurs offrent conjointement un triptyque de livres qui savent dirent les deux axes principaux du critique. D’abord la suite logique de sa formation de médecin, une thèse sur la mélancolie et son encre, qu’il abandonna pour se consacrer aux études littéraires, souvent dédiées à son cher XVIII° siècle. L'auteur de L'Invention de la liberté 1700-1789 et des Emblèmes de la raison, offrant son attention à Rousseau et Diderot, jouant sur les concepts antinomiques, sur les dimensions rhétoriques de leur esthétique, n’est-il pas le critique qui éclaire les Lumières…
Il faut lire les titres de Starobinski comme des boites à double sens qui révèlent des richesses souvent insoupçonnées. L’Encre de la mélancolie, c’est celle de la noirceur de la psyché autant que celle de l’écriture qui lui est intrinsèquement liée : réflexive, elle tente de se diffuser sur la page, pour dépasser le sentiment de finitude et de perte… Le dépôt noir du savoir, depuis le mythe saturnien et Homère, jusqu’à la psychiatrie du XX° siècle, est traité en une vaste fresque. Il ne s’agit pas seulement de gloser avec talent sur la théorie des humeurs, sur la « bile noire », sur l’opus monstrueux, la « synthèse géniale » de Burton[1]au XVII°, mais aussi de livrer à l’historien des idées l’examen des thérapies proposées par le corps médical et psychiatrique, depuis Pinel, en passant par les pour le moins maladroits douches et bains froids, censés remettre dans le droit chemin de la raison le patient spleenétique ou maniaco-dépressif, selon les terminologies successives. Ainsi Starobinski réunit en ce volume sa thèse introuvable « Histoire du traitement de la mélancolie » et diverses publications en revues, consacrées à Baudelaire, « expert suprême en mélancolie », mais aussi Van Gogh, Hoffmann, Kierkegaard, jusqu’à Don Quichotte…
La mélancolie est alors traitée autant avec le concours de l’histoire des idées que des sciences. Ancien médecin, il parcourt les pathologies et les thérapeutiques, aussi bien que les mythes, saturnien ou imagé par Dürer, et les postures, qu’elles soient classiques ou romantiques. De l’astrologie, en passant par la bile noire et le spleen, jusqu’à la dépression contemporaine, elle a fait couler, comme une seiche, un calamar (d’où vient le calame), beaucoup d’encre, dont le dépôt savant s’accumule entre les pages depuis des millénaires.
Quel traitement assigner au mélancolique ? Celui qu’au « péché d’acedia », ce « désespoir total à l’égard du salut », on oppose grâce à tout ce qui peut éloigner de l’oisiveté et permet de « cultiver son jardin »… Quant à « ceux qui ont le don de poésie, la délivrance est poésie » ; autrement dit la création littéraire, artistique, fût-ce au moyen du « rire de Démocrite » ou de l’ironie, cette « bouffonnerie transcendantale ». A moins de tenter d’être plus efficace et clinique en traitant la « pathologie mentale » par la médication chimique, quoique en risquant de perdre la dimension créatrice de l’encre de la mélancolie, ce qu’a d’ailleurs bien compris le Hongrois Földényi[2]. C’est avec pertinence que Starobinski note que « l’impuissance d’écrire est surmontée dans l’œuvre même qui la déclare »…
Parvenir à articuler l’histoire clinique et celle des mythes n’est pas une mince gageure. Ce qui se réalise à la lisière d’une démarche phénoménologique et d’une l’exploration fine de l’expression poétique et artistique. Pour le critique, indubitablement, l’essai est mobile entre les genres et les regards, comme lorsqu’il chercha à surprendre Montaigne en mouvement[3].
Depuis Jean-Jacques Rousseau : la transparence et l’obstacle[4], Starobinski mène son enquête herméneutique par figures du double, interroge par antithèses vigoureuses. Accuser et séduire est pour Rousseau faire le réquisitoire virulent des mœurs corrompus par les sciences et les arts, de l’inégalité engendrée par la propriété privée, tout en s’armant d’une rhétorique splendide et persuasive. Le philosophe, qui est par ailleurs, mais en toute cohérence, le chantre de la vie naturelle idéalisée et de la sensibilité préromantique avec La Nouvelle Héloïse, use, voire abuse, en fin rhétoricien, en expert de l’éloquence, du mouvement de la subjectivité indignée, de la sentimentalité, inhérents à la persuasion. A l’opposé, Voltaire, son ennemi, préfère l’ironie et l’argumentation rationnelle pour faire l’éloge du luxe dans la « Défense du mondain[5] ». En effet, Rousseau, en réactionnaire accompli, choisit de plaider la cause de la simplicité, croit-il originelle, des mœurs, ce pourquoi il fut tenu à distance par ses confrères encyclopédistes et des Lumières : « Son éloquence lui valut partout des disciples, et quantité d’ennemis. Il connut, devant la beauté du monde, des moments d’intense bonheur, et il sut les redire d’une façon qui nous fait partager son émerveillement. Mais il connut aussi devant la méchanceté des humains, réelle ou fantasmée, la plus intense angoisse. Il vécut la situation du maître de sagesse et la condition de la victime », conclut Starobinski.
Ce dernier sait alors nous faire voir comment l’analyse des constructions rhétoriques d’un auteur permet de mieux comprendre, non seulement sa psychologie, mais jusqu’à sa philosophie. Philosophie qui, chez Rousseau, sut se dépêtrer du seul mouvement d’indignation vertueuse stérile, de son ressentiment contreproductif, mais aussi de la séduction romantique, pour tenter la salutaire et argumentation de conviction du Contrat social, cet indispensable moment politique de l’évolution de l’humanité, quoique engluée dans le peu individualiste corset de la volonté générale.
De même, Diderot, un diable de ramage, procède par oxymore, unissant étroitement deux principes opposés, comme un diablotin sans cesse sur la brèche de la connaissance faustienne qui roucoule la musique de son savoir et de ses curiosités… Ce « diable de ramage » est un propos du Neveu de Rameau, que Starobinski applique à l’œuvre entière de Diderot, conteur, causeur, rieur et travailleur infatigable, encyclopédiste prolixe et libertin discret. Le critique en étudie alors le langage, la parole et le style, y compris des femmes qui ne sont pas ses moindres personnages : « la séquence voir-écouter, le devenir-voix sont une composante fondamentale de l’esthétique de Diderot ».
Parcourant « l’arbre de mots » de l’Encyclopédie (déjà « arborescent », comme le sera le web), le « genou » de Jacques le fataliste (dont il goûte « l’art de la démonstration ») et la « chatouilleuse » du conte, le bijou secret et bavard des Bijoux indiscrets, mais aussi le fameux incipit du Neveu de Rameau, Starobinski découvre un Diderot curieux, affamé de connaitre le monde et les hommes, néanmoins taquin, humoriste et sensuel. Quant à sa rêverie sur la peinture, elle « passera d’une beauté première, liée à la scène idyllique, à une beauté seconde, produite par le travail de la réflexion philosophique ».
Ainsi, qu’il s’agisse de Rousseau ou de Diderot (le premier voyant dans la division du travail une « dépossession » (…) que « le marxisme nommera aliénation », le second, plus libéral envers le progrès, y voyant une « humanisation et une dynamisation de l’inanimé »), l’accueillante et séduisante érudition de Starobinski est toujours celle qui s’offre de déplier, d’expliquer les logiques de l’homme et de l’œuvre, non seulement thématiques, mais également langagières et philosophiques. Ainsi, le commentateur est un guide heureux dans le labyrinthe textuel. Son rôle, apparemment modeste, d’interprète permet une essentielle initiation et une redécouverte passionnée. Citons Yves Bonnefoy : « Montaigne, Rousseau, Diderot, Baudelaire : ce sont des êtres auxquels Jean Starobinski a donné son amitié une fois pour toutes[6] ». Sûrement saurons-nous, grâce à lui, avoir la même amitié, y compris envers le critique.
Ange de la critique… Cette hyperbole serait un peu ridicule si l’on ne considérait pas l’immensité d’un savoir fouillé qui, par la grâce d’une écriture fluide, de la clarté de l’argumentation, parvenait à l’oxymore réalisé de la légèreté du poids de la culture ; permettant ainsi aux ailes de la pensée d’exercer en toute sérénité leur liberté. L’herméneutique de Starobinski, attachée à un mouvement bipolaire, s’exerce entre médecine et littérature, entre mal et thérapie, entre persuasion et conviction, entre bile mélancolique, jusque chez Rousseau, et rire, ironie, ramage chez Diderot. Et malgré sa noirceur, la mélancolie devient, par l’acuité du critique, une réjouissante encre. Comme à travers les personnalités rhétoriques opposées de Diderot et de Rousseau, le voyage critique devient jubilation de connaissance, portrait en miroirs inversés et complémentaires de ce siècle des Lumières qui a fondé à la fois notre sensibilité romanesque et notre pensée politique. Si « les poèmes et les romans sont pour intensifier le rapport au monde », précise Yves Bonnefoy dans son « A propos de Jean Starobinski[7] », sans nul doute ce dernier sait intensifier le rapport aux œuvres…
traduit du portugais par Dominique Nédellec, Viviane Hamy, 2012, 496 p, 24 €.
Gonçalco M. Tavares : Mythologies,
traduit du portugais par Dominique Nédellec,
Viviane Hamy, 2022, 376 p, 22,90 €.
L’ère du roman en vers est-elle de retour ? Depuis Pouchkine et son Eugène Onéguine[1], le genre semblait s’être éteint. Seul l’Indo-américain Vikram Seth, en 1986, parut le ranimer avec les sept cents sonnets de Golden Gate[2], avec un imparable brio. Aujourd’hui, Tavares (né en Angola en 1970), l’auteur remarqué d'Apprendre à prier à l’ère de la technique[3], s’est lancé un défi qui aurait pu causer la perte du lecteur. User du vers libre au service d’une réécriture des Lusiades de Camoens -ce poème national lusophone- de L’Odyssée, de l’Ulysse de Joyce, voilà qui aurait pu rendre cet ambitieux opus aussi cultivé qu’indigeste. Mais, surprise en ce Voyage en Inde, le récit est d’une telle fluidité qu’on se laisse emporter dans une aventure saumâtre et pourtant bien ludique, non sans le charme de l’ironie. L’on a compris que les mythes sont le terrain que laboure Gonçalco M. Tavares, quoiqu’avec ses Mythologies il sillonne, entre humour et étrangetés abracadabrantes, un labyrinthe singulier aux chausse-trappes nombreuses et maléfiques.
L’anti-héros Bloom, nouvel avatar du dernier homme nietzschéen, va-t-il trouver sa raison de vivre ? Peut-être le Voyage en Inde saura lui offrir ses révélations. Son périple depuis Lisbonne, par Londres, Paris ou Vienne, est autant géographique que quête de soi. Déçu par l’Europe et ses anciennes valeurs, il part à la recherche de la sagesse, y compris dans « l’annuaire », où il n’y a « pas une seule référence à un sage », pour tenter de la trouver jusqu’en ses terres les plus originelles. Mais l’Inde le décevra : les mystiques et les sages aux savoirs ancestraux ne sont que des faux gourous, il n’y a pas de dieux au bout du périple : « Les dieux agissent / comme s’ils n’existaient pas, en sorte / qu’ils n’existent pas, de fait, et ce avec une extrême efficacité ». La noire banalité du voyage qui n’a plus grand-chose de mythologique, de plus conspué par l’ironie, fait de ce vaste récit erratique une anti-épopée tout à fait postmoderne. De même le Bloom qui a tué son père pour venger sa bien-aimée, assassinée par d’obscurs séides, ne pourra se laver de son péché criminel dans les eaux répugnantes du Gange. La chute, depuis l’espace mythique jusqu’au marasme quotidien petit bourgeois, est autant initiatique que triviale et parodique : « Il n’y a plus de terre secrète, les catalogues de voyages / couvrent, avec des cartes détaillées, quatre-vingt-dix pour cent des secrets. Les héros sont passés directement / des légendes aux parlements ».
L’intertextualité est évidemment, autant que le destin du personnage, le ressort du roman. Révérence et ironie se partagent les allusions et les clins d’œil à Camoens, dont Les Lusiades racontèrent, au XVI°, en une geste épique et lyrique, le voyage autour de l’Afrique par Vasco de Gama. On devine également la présence en sous-main de L’Odyssée d’Homère, ne serait-ce que par l’intermédiaire du quidam empruntant le patronyme du nouvel Ulysse joycien. Comme Léopold Bloom suivait la trace poussiéreuse de l’aède grec, mais ravivée par le langage et la rhétorique du XX°, dans le cadre étroit et cependant pléthorique de Dublin, le Bloom de Tavares fait exploser la Méditerranée originelle jusqu’aux dimensions de l’Europe entière et du sous-continent indien, ce entre 2003 et 2010. A Londres, il affronte des malfrats au cours d’une rixe peu glorieuse autour d’une prostituée, à Paris, il se fait un ami et complice en conversations introspectives et intellectuelles, en Inde enfin, ressassant son meurtre œdipien, il devise avec le cupide Shankra, où, en indigne bibliophile, il récupère son vieux volume des Lettres à Lucilius, ce au cours d’un rocambolesque combat qui lui permet de dérober une édition ancienne du Mahabharata…
Le bilan de cette errance est-il à inscrire au bas d’une somme nulle ? De retour à Lisbonne, le narrateur constate : « Il a cherché l’Esprit dans son voyage en Inde, / il a trouvé la matière qu’il connaissait déjà. (…) Bloom a écouté des histoires, / lu sept mille livres, étudié, connu des hommes / et des femmes », jusqu’à « l’ennui définitif » et la tentation du suicide, quoique toujours soutenu par sa quête féminine sans cesse renouvelée. Pourtant, reste le lecteur qui, lui, a parcouru cette expérience pleine de péripéties et de langage, ce pessimisme de dandy cultivé et caustique, en devient plus riche, plus serein, dans l’acceptation de sa condition non transcendante et de son histoire faite de héros, d’anti-héros, d’Ulysse et de Bartleby. Seul l’auteur sait comment dépasser cet apparent échec par la culture et l’écriture. Becs de plumes et ongles du clavier ont griffé l’âme de son personnage, quand l’esprit taquin et prodige du poète lui offrent une utile rédemption de mots : s’il y a « des problèmes de poésie plus épineux / que de très complexes problèmes d’algèbre », s’ils « interrogent les endroits les plus vulnérables de l’existence d’un homme », Tavares n’est pas loin de les résoudre, ou du moins de savoir les exposer avec la plus pure évidence. Car « celui qui dans le monde aura embelli au moins une chose n’ira pas en enfer ».
Conte philosophique ? Ou bien imagerie de bande dessinée pour routard de seconde zone ? Ce Voyage en Inde est tout cela à la fois. Sans compter la maîtrise de la langue poétique, l’évitement des clichés… On se demande si Bloom n’est pas un petit frère du Candide de Voltaire, un curieux zigue cultivé à la façon de Vila-Matas, un géographe, un encyclopédiste borgésien, un philosophe aporétique…
Le professeur à l’Université de Lisbonne, Gonçalo M. Tavares, a-t-il gagné son pari ? Indubitablement. Suspense, fluidité, allusions philosophiques, digressions, aphorismes, fantaisie, burlesque, tout y est, en un rythme guilleret, en dix chants et un millier de strophes, pour le plaisir de lire une aventure individuelle et universelle du XXI° siècle, de cueillir des vers inoubliables d’intelligence : « L’œuvre d’art de la barbarie trouve / dans le tremblement de terre son idéologie pure». Avec Tavares, l’œuvre d’art trouve dans les strates de la littérature sa flèche et son destin, sa puissance de conviction, sa légèreté intellectuelle au sens le plus noble.
L’on y perd la tête, l’on y garde la bouche ouverte, l’on croit détourner le Mauvais-Œil, tant les choses déraisonnent parmi les pages des Mythologies de Gonçalo M. Tavares. La mère par exemple ne retrouve plus sa tête, qui peut-être a roulé dans le jardin. À charge pour ses fils de la lui retrouver, en s’aidant du sang qui jaillit de son cou et dessine un itinéraire déboussolé. Cette mauvaise tête ne les reconnait pas, les insulte à qui mieux mieux, alors que la mère acéphale disparait à son tour. Ce récit grâce auquel débute un bouquet de trois recueils inédits en français - La Femme-sans-tête, L'Homme-au-Mauvais-Œil et Cinq enfants, cinq souris – n’a évidemment ni queue ni tête, balançant entre humour et horreur.
Perception kaléidoscopique, réalité multipliée sont les territoires incertains où naviguent ces Mythologies. L’on grince des dents d’horreur, l’on rit au contact de la prose saugrenue et cependant maîtrisée. Le mystère du mal nous vaut une confrontation insolite. Les titre à la semblance de contes de fées, comme « Le Puits et les Cinq-Enfants » cache de troubles étrangetés, tandis qu’ailleurs l'absurde ouvre sa béance.
Dans une Russie fantasmatique, le personnage du jeune Moscou tire successivement huit balles. S’agit-il là d’un jeu de hasard ou d’une métaphore de la révolution russe et bolchevique ? Car l’on découvre que les cinq enfants ont les prénoms des rejetons Romanov assassinés. Parmi des fables politiques, l’ombre des révolutions reste fétide : « celui qui tremble est le coupable ». Plus qu’inquiétantes sont les salles des machines, « l’Asile-des-Mécanismes », les lobotomies, une autruche qui se nourrit d’humaines cervelles. Ludique en apparence, l’ouvrage se révèle bien vite terrifiant.
Au hasard du patchwork narratif, deux tours de Babel jouent à qui montera le plus haut, alors que la plus haute montagne est « dans la Zone-de-Mort ». Plus loin se lève « ce Vent qui vient d’un des points d’acupuncture du monde ». La géographie elle-même déploie ses pièges : « Dans ces contrées, le nombre de suicidés est élevé ».
Avec virtuosité, Gonçalo M. Tavares, professeur d’épistémologie autant qu’écrivain, se joue de toutes les distorsions fantaisistes du réel, de tous les genres fantastiques : légendes, contes, fables, cauchemars. La forme brève des récits est le plus souvent lapidaire pour accoucher de mille monstres, humains cependant, ou presque. C’est ubuesque et surréaliste, cocasse et féérique, noir et horrifique. Quelle mythologie contemporaine nous offre-t-il sinon celle du songe, de l’absurde et de la peur, miroir de nos capacités au service du mal ?
Les Poètes morts n’écrivent pas de romans policiers.
Björn Larsson : Les Poètes morts n’écrivent pas de romans policiers.
Traduit du suédois par Philippe Bouquet, Grasset, 2012, 496 p, 22 €.
Roman policier ou poésie ? À ce choix cornélien il faudra dorénavant répondre par Les Poètes morts n’écrivent pas de romans policiers, un roman un brin naïf, efficace cependant et plus malin qu’il n’y parait, sous la plume incisive de Björn Larsson. L’on y tue avec des stylos, l’on y vit avec des poèmes…
Un prestigieux éditeur suédois, qui a l’oreille des jurés Nobel, découvre un pendu sur son bateau. Le pauvre et confidentiel poète Jan Y. Nilsson s’est-il suicidé, alors qu’il lui apportait un mirifique contrat avec droits étrangers, ce pour un roman policier qu’il est parvenu à lui convaincre d’écrire ? On parcourt le milieu portuaire sous la conduite du commissaire Barck, les amis du défunt, une admiratrice fanatique, un éditeur talentueux, des commerciaux peu portés à publier de peu vendables recueils, une famille hypocrite. C’est un peu manichéen et satirique : les meilleurs meurent, le talentueux Jan Y. Nilsson n’est soudain lu que parce qu’il fut le héros d’un fait divers, le premier d’un trio de crimes. Ainsi, son polar se vendra pour enrichir ceux qui n’ont guère mérité…
Vivre pauvre en poésie était une ascèse, écrire un polar sur les profits exacerbés du capitalisme et la corruption financière est un cri d’indignation en même temps qu’un facile cliché : « Comment ne pas publier un roman qui lui permettrait de régler ses comptes avec les rapaces de la finance ? » Autant dénoncer la dette abyssale des états, la surfiscalité et la démagogie des gouvernements et l’on aura peut-être mieux fait pour la prospérité du genre humain. Des formules un peu simplettes (« une dose de beauté et de poésie ne pouvait pas faire de mal ») ternissent parfois l’écriture. Pourtant, jusqu’à la chute fulgurante, jusqu’à la révélation d’un criminel paradoxal et effrayant, qui peut vacciner tout écrivain contre une admiration excessive, on se laisse prendre au piège.
Qui l’eût cru ? Un certain humour se glisse dans cette trame macabre, ne serait-ce qu’au travers du personnage du commissaire maritime qui se pique, non seulement de lire de la poésie, mais d’en écrire avec une opiniâtre conviction. Au point de proposer un recueil au fameux éditeur, qui voudra bien se pencher sur ces modestes productions et y apprécier quelques vers érotiques. Hélas, la mort de ce dernier laissera l’impétrant hors-jeu…
Quant à la satire du monde littéraire et de l’édition, elle reste assez convenue, opposant la figure de l’éditeur dévoué à la découverte des grands textes et les commerciaux aux trousses de la rentabilité. Comme si le phénomène était si récent. Comme si la dévotion littéraire ne suscitait que des chefs-d’œuvre et non des médiocrités convenues ou sibyllines, au service de l’horizon d’attente des lecteurs banals ou élitistes… Quoique l’on puisse imaginer qu’il s’agisse là de se moquer de cette vogue du polar suédois qui a conquis le monde avec le Millenium que l’on sait, au point de disqualifier tout plumitif qui ne passerait pas sous les fourches caudines du genre cliché d’aujourd’hui. Autodérision non sans piquant de la part de Björn Larsson, qui a pourtant su conquérir un public avec de précédents romans, Long John Silver (détournant les codes du roman de piraterie) ou Le Capitaine et les rêves, (prix Médicis étranger 1999). A moins d’imaginer de faire ainsi se frôler la poésie et le terrain du bestseller. Et de ne pas oublier que Martinson et Tanströmer vendent leurs recueils par dizaines de milliers, mais en Suède où l’on lit incomparablement plus qu’en France…
C’est moins au service du roman policier, qui parvient sans peine à capturer son lecteur dans le filet de l’enquête et dans la montée du suspense meurtrier, que dans l’évocation de la poésie que ce roman excelle. Intéresser, par le biais de l’enquête criminelle et de l’inscription dans la sociologie réaliste suédoise, le lecteur et quidam à la poésie n’est pas une mince réussite. Au point de nous confier in extenso quelques poèmes de la victime, en fait emprunté à un Français qu’il nous est soudain essentiel de découvrir, Yvon Le Men[1] :
« ils se sont tellement aimés
que la mort recula d’une heure
pour les laisser passer »
Ou encore :
« Je t’aime
mais qu’ai-je fait pour ce verbe
trop grand pour moi »
Cerise sur le gâteau, des questions d’esthétique et d’éthique littéraire sont ici abordées avec justesse : « sa poésie se nourrissait d’ambition presque scientifiques : tout devait être le reflet exact de quelque chose qui avait été vu, ressenti ou expérimenté. » Pour nourrir sa réflexion, le commissaire sollicite les lettres d’un historien de la littérature sur les romanciers assassinés ; alors que la menace à l’encontre de l’éditeur n’est pas sans allusion à Salman Rusdie[2]. Sans compter qu’en une judicieuse mise en abyme, notre romancier insère des extraits du manuscrit du poète : « Au total, l’enquête lui en avait beaucoup plus appris sur la poésie que sur l’identité éventuelle du meurtrier. »
En jouant avec les codes du policier, le roman de Björn Larsson met en scène moins une enquête criminelle, qu’une enquête sur la poésie, une quête de ses moyens, de ses séductions et de ses fins. Nous sommes en droit de préférer les secondes.
[1]Les recueils d’Yvon Le Men ont été publiés par les éditions du Seuil, Rougerie… On lira un choix de poèmes : Le Jardin des tempêtes, Flammarion, 2000.
Cathédrale Saint-Pierre, Poitiers, Vienne. Photo : T Guinhut.
John Gardner : La Symphonie des spectres,
un roman philosophique oublié.
John Gardner : La Symphonie des spectres,
traduit de l’anglais par Philippe Mikriammos, Denoël, 798 p, 29,50 €.
Hors le choix du titre, il n’est pas impossible que l’éditeur ait raison : « Le chef-d’œuvre oublié de la littérature américaine », annonce-t-il. Qui aurait dû s’appeler, mieux que cette « symphonie » un peu kitsch qui semble présager un mauvais Stephen King, Les Spectres de Mickelsson, pour respecter le titre original anglais. Ainsi, nous aurions pu mieux présager de la richesse d’un personnage accablé par ses démons, dont les compétences philosophiques certaines ne parviennent pas toujours à le protéger contre la déliquescence morale…
Qui sont les spectres de ce professeur de philosophie, naguère célèbre ? Sa maturité l’a gratifié d’un poste dans une université de second rang, du côté de la Pennsylvanie, alors que ses choix de philosophie morale paraissent un peu démodés face au relativisme ambiant. Sa femme Hellen, théâtreuse d’avant-garde sans public dont il est séparé, est inconséquente et dépensière, alors que ses deux enfants poursuivent au loin des études de français pour l’une et de photographie pour l’autre. Mis à mal par une excessive générosité envers son ex-épouse, le voilà cerné autant par les fonctionnaires des impôts qui lui réclament de lourds impayés que par le manque sexuel et amoureux. Que vient-il alors faire en cette galère lorsqu’il décide d’acheter une maison prétendument hantée dans les « Endless Montains » des Appalaches ?
Malgré ce qui aurait pu être une histoire d’amour avec sa belle collègue de sociologie Jessica, hélas cernée par les marxistes, et qui sera peut-être pérenne, si l’on pense au réalisme magique de la scène finale, il s’enferre dans une liaison avec Donnie, une prostituée de dix-sept ans, qui deviendra un spectre de plus parmi sa déréliction : « Mickelsson avait l’impression que toute sa vie se résumait dans ce tourbillon intemporel d’un instant : sa catastrophe financière, ses amours maladives, son suicide par le tabac et l’alcool, son effondrement professionnel ». Dans sa maison qu’il s’ingénie à retaper magnifiquement, il voit passer les spectrales figures des anciens propriétaires : peut-être s’est-il « trouvé sur la longueur d’onde d’un morceau du passé »…
Plus largement, d’autres spectres s’imposent à celui qui a pour ambition d’« écrire sur le monde, le faire passer à l’épreuve de la pensée logique » : cette industrie nucléaire contre quoi son fils milite, peut-être jusqu’au terrorisme, une décharge toxique dans les montagnes, les Mormons enfin, dont le fondateur John Smith aurait été un voisin, et qui font de sa maison une cible inquiétante : y aurait-on caché des documents compromettant la véracité autoproclamée de cette religion ?
Spectres mentaux, spectres moraux, religieux et politiques, tout concourt à inscrire ce livre dans une dimension rarement atteinte par les romanciers. Y compris lorsqu’il confronte rationalisme et phénomènes paranormaux, ou plus exactement psychiques, ou encore lorsqu’il met en scène et analyse la culture contemporaine, parmi laquelle une pertinente critique musicale. Sans oublier qu’il s’interroge, à travers le personnage du Mormon tyrannique, sur les fondements de la foi et du pouvoir.
Faut-il s’identifier avec celui qui se qualifie ainsi : « Une fois de plus, il était le dadaïste suicidaire, le héros représentant et symbolisant sa nation (…) qui est sorti de son orbite et qui, à l’instar de sa civilisation, dérive vers la catastrophe absolue ». Avec celui qui commet un vol et un demi-crime à la Raskolnikov, qui entend le fantôme d’un étudiant suicidé au téléphone, qui sabote sa propre existence ? Ce qui nous permettrait au moins de sonder les abîmes d’un moi, de nous demander comment, à sa place, nous redresserions la barre : « Et s’il avait le courage de faire un petit pas pour mettre de l’ordre dans sa vie, pour réaffirmer sa dignité ? » Seul son combat contre le méchant tyran mormon caché parmi les professeurs lui assurera une légitimité.
Les facettes nombreuses du personnage tourmenté, ses cours devant ses étudiants, parmi lesquels revient avec pertinence la pensée de Nietzsche, le monologue intérieur à la troisième personne, un lyrisme parfois intense, une pénétration psychologique à toute épreuve, tout cela contribue à l’épaisseur sans lourdeur du roman. Le romancier virtuose a su ajouter le suspense et les scènes d’action du thriller à ce roman en partie autobiographique : lui aussi fut poursuivi par un destin tragique, lui aussi s’est séparé d’une épouse qui lui voua une haine farouche, lui aussi enseigna, sans compter qu’il publia un essai, On moral fiction, dans lequel il s’attaquait à l’irresponsabilité éthique des auteurs américains contemporains, ce qui, on le devine, lui valut bien des inimitiés… Une satire de l’avant-garde, une charge contre la coterie professorale des marxistes, une argumentation d’étudiant sur « l’avortement à la demande » qui n’échappe pas à la question de la légitimité de la vie à naître, voilà qui a pu ne pas contribuer au succès de ce roman porteur d’une réelle exigence éthique, malgré le drame d’un anti-héros qui se sait n’être guère un modèle.
A la lisière du « College novel’s », ce genre illustré par David Lodge, et du roman de mœurs et d’introspection, Les Spectres de Mickelsson, comme il faudra le nommer, méritent de frapper les mémoires, moins pour sa relecture de la tradition du gothique littéraire qui aimait convoquer les fantômes, que pour sa capacité à éveiller notre interrogation sur la conduite de nos destins. Si la connaissance de la philosophie morale ne contribue pas à diriger au mieux la vie de ce raté héroïque, faut-il pour autant blâmer cette discipline intellectuelle et éthique ? Plutôt alors s’appuyer sur ce roman pour allier théorie et pratique, pensée et action. Il s’agit bien alors d’un roman philosophique, où liberté, contexte social, responsabilité et destin sont en conversation, pour notre plus grande réflexion et édification.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.