Flore de Gaston Bonnier et Chrysiridia madagascarensis.
Photo : T. Guinhut.
Les fillettes papillons de l’art brut.
Henry Darger : L'Histoire de ma vie.
Henry Darger : L’Histoire de ma vie,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel,
Les Forges de Vulcain, 2014, 144 p, 19 €.
Xavier Mauméjean : Henry Darger. Dans les royaumes de l'irréel,
Les Forges de Vulcain, 2020, 352 p, 25 €.
Faut-il dire hélas ? Car Henry Darger (1892-1973) ne nous parle pas de son talent pour l’art brut dans L’Histoire de ma vie. Cependant, ce qui n’est sous nos yeux qu’un choix parmi les 5000 pages du manuscrit en dit assez sur ses phobies et fantasmes, peuplés de fillettes souvent nues, parfois cornues, parfois munies d'ailes de papillon. Nous pourrions rêver alors de lire son immense récit de fantasy épique, L’Histoire des Vivian Girls, (quelques 15000 pages inédites) racontant la guerre des « Angéliques » et des « Hormonaux ». Mieux vaut, peut-être, se projeter dans ses dessins suavement et vigoureusement colorés, dont ce livre nous fournit quelques doubles pages bienvenues. Et trouver dans Les Royaumes de l'irréel un hommage réalisé par Xavier Montméjean à l'intention du plus secret, du plus troublant représentant de l'Art Brut[1].
La démarche autobiographique est sélective. Le contemporain, les deuils, tout cela est secondaire. A contrario, des événements prennent pour Henry Darger une puissante importance symbolique, un tour cyclique, tels les incendies, tornades, tempêtes de neige et canicules. Presqu’orphelin, on l’envoie dans un « asile de fous pour enfants » (sans dire qu’il fut onaniste jusqu’en public) puis une ferme d’Etat, avant de devenir portier et homme à tout faire d’hôpital, tout cela sans jamais quitter, l’Illinois et Chicago. Il est tour à tour aimé par les sœurs supérieures, ou humilié. En son monde pathétique, étouffant, il ne cache alors rien de son tempérament « coléreux ».
C’était un homme falot, catholique dévot, à demi infirme et vagabond de rue, qui recyclait les cartons et les magazines pour y concevoir son œuvre, écrite et picturale. Dans ses productions colorées enfantines, les incendies et les petites filles pullulent, reflets peut-être de sa sœur perdue, empreintes d’un fait divers fondateur dont il conserva la photographie découpée (une fillette de 5 ans trouvée étranglée dans un canal). Il semble alors s’agir d’illustrer son désir de les sauver des abondantes menaces et des flammes qui pèsent sur elles. A moins que leur semi-nudité cache des désirs plus troubles. « J’aurais voulu rester toujours enfant », ainsi expose-t-il son complexe de Peter Pan. Ne fut-il que traumatisé par la mort de sa mère, lors de ses quatre ans, ou affecté du syndrome de La Tourette ?
La langue est assez pauvre certes, mais le document a quelque chose de poignant, non sans donner au lecteur une furieuse envie d’en savoir plus sur les dizaines de milliers de pages fantastiques que Darger illustra de toiles, collages et dessins, dans une profusion difficilement imaginable, longtemps restés secrets. Alors qu’il est aujourd’hui considéré comme un des plus grands artistes naïfs du XXème siècle. On parle également à son propos d’ « art outsider », selon le critique Roger Cardinal.
Henry Darger avait-il conscience de produire des œuvres d’art ? Selon toute apparence, il créait, puisant parmi les déchets, cartons et journaux qu’il piochait dans les rues, de manière compulsive et obsessionnelle, patiente et acharnée, sans s’intéresser le moins du monde à l’Histoire de l’art (il ne fréquentait que les comics et les magazines), sans souci aucun d’exposer, de vendre, ni même de conservation et de postérité. Il fallut que les propriétaires de son logement, à sa mort, s’intéressent à ce fatras gigantesque. Ce qui parait être une définition de l’art brut, ou naïf. Il dessinait, coloriait, aquarellait, comme l’enfant que quelque part il était indéfectiblement resté, contant et étalant pour son seul spectateur - lui-même - ses peurs et ses désirs. Les bandes dessinées et peintes de son imaginaire fantasmatique ne vont apparemment pas jusqu’à expliciter toute sa sexualité, alors qu’un surmoi posait à peine ses limites, entre sadisme, masochisme, tératologie et exhibitionnisme.
Cependant ses petites filles aux corps de serpent, aux ailes de papillon, nymphettes parfois hermaphrodites, projettent leurs visages d’anges vers une sécurité difficilement atteignable. Ses fillettes de pensionnat fuient en chemises de nuit d’immenses mains de feu, ou se réfugient dans les arbres au-dessus de scènes dignes de la guerre de Sécession. Elles sont parfois crucifiées, éviscérées par une soldatesque masculine… Il n'est pas certain qu'une justice immanente ou divine soit à l'œuvreau cours de ce cette lutte étrange entre le bien et le mal. Corps sujets aux métamorphoses, victimes innocentes, spectatrices sereines, ou perverses actrices ? Jamais hors d’atteinte de phénomènes naturels effrayants, d’une société terrifiante, d'une armée guerrière, de pendaisons imminentes, voire de la sexualité du peintre lui-même… Mais définitivement prisonnières, bien qu’encore préservées, du papier, du carton, de la toile et des couleurs qui les virent naitre : pour le plus trouble plaisir de leur créateur, pour la plus prudente et sincère admiration de leurs spectateurs d’aujourd’hui…
C'est avec profit qu'en miroir l'on lira une biographie scrupuleuse, abondante, de notre trouble artiste. Xavier Mauméjean, avec Henry Darger. Dans les royaumes de l'irréel, troque la subjectivité du narrateur de sa propre psyché à demi légendaire pour l'objectivité du chercheur. Ainsi l'on n'ignorera rien, ou presque, de la famille d'Henry, de ses asiles, maisons de corrections et Ferme d'Etat, de son onanisme compulsif, de son agressivité, de son existence confinée, apparemment rétrécie. Mais quel imaginaire ! En cette biographie qui parcourt les territoires du réel, nous préférons cependant « les royaumes de l'irréel ».
Car à partir de 1916, il s’agit là du titre de l’un de ses récit-fleuves, dont Xavier Maiméjean nous livre les sources d’inspiration, sans toutefois résoudre le mystère d’une telle personnalité créatrice inédite ; ce que nous ne lui reprochons pas tant ce mystère est irréductible, qu’il s’agisse de Shakespeare ou de bien d’autres. Les abattoirs voisins par exemple deviendront un espace de dépeçage des enfants dans son récit, les incendies immenses de Chicago incendieront les pages, l’observation d’une tornade nourrira l’une des 4 878 pages de Swetee Pie. Une jeune patiente combattive de l’asile, Jennie Turner, sera l’une des sources des « Vivian Girls ». Elsie Paroubek, la jeune assassinée, devient Annie Aronburg qui commande une « armée des enfants rebelles ».
Car le manuscrit de Dans les royaumes de l'irréel, achevé en 1937 et totalisant 15 209 pages, présente une planète où les Chrétiens d’ « Angelina » luttent contre les idolâtres de « Glandelinia », qui s’ingénient à persécuter les enfants. Et à la suite de cruelles répressions, sept sœurs et princesses, les « Vivian Girls », vont reprendre le flambeau guerrier contre Glandelina… L’éternelle lutte du Bien et du Mal atteint des proportions gigantesques en ce qui appartient au « registre apocalyptique ». D’autant qu’apparaissent les « serpents Bengiglomenean ».
Non seulement Henry Darger relie ses écrits et peintures dans de grands cahiers (30 000 pages au total), mais il fait faire des agrandissements photographiques de ses fillettes ornées de cornes, d’ailes, quoiqu’en évitant de confier au photographe celles munies de pénis.
Palpitante, la biographie de Xavier Mauméjean offre de surcroit de copieux passages des romans épiques de notre étrange artiste-écrivain, qui accumulent « amas de cadavres », tortures diverses et « boucherie sans précédent ». Mais c’est probablement dans l’illustration que le phénomène Darger, se montre le plus convaincant, en son esthétique unique.
Le reclus inconnu que fut Henry Darger sut cependant inspirer après sa mort des artistes contemporains, comme Marina Abramovic en 2008, des romanciers, comme Jesse Kellerman, dont The Genius, traduit sous le titre Les Visages[2], met en scène un artiste solitaire et obsessionnel, du nom de Victor Crack dont les tableaux labyrinthiques recèlent les nœuds du crime…
Thierry Guinhut
La partie sur Histoire de ma vie
fut publiée dans Le Matricule des Anges, juillet-Août 2014
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Guillaume Villeneuve, José Corti, 224 p, 20 €,.
William Bartram : Voyages,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre-Vincent Benoist et Fabienne Raphoz, José Corti, 520 p, 29 €.
Fredrik Sjöberg : La Troisième île, traduit du suédois par Elena Balzamo,
José Corti, 208 p, 20 €.
Une simple feuille de lierre recèle tout un monde, un cycle de vie et de mort, toute une harmonie avec la terre, avec le cosmos. Ainsi, tous trois passionnés, unbiologiste, Edward O. Wilson, un voyageur, William Bertram, un naturaliste, Fredrik Sjöberg, plaident pour la symbiose de la nature et de la connaissance ; ce dans le cadre de la verte collection « Biophilia » chez José Corti. Entre science et poésie, manifeste et narration, Wilson nous fait aujourd'hui aimer la vie du monde naturel, tout en proposant une éthique écologique judicieuse, alors que Bartram découvrit les espaces sauvages en voyageant au travers de l'est des Etats-Unis dans la seconde moitié du XVIII° siècle. Plus loin, vers la Scandinavie, les îles et les montagnes sont l'objet de la scrupuleuse attention de Fredrik Sjöberg.
C’est d'abord avec bonheur que Wilson nous emporte dans les sphères de la nature. Lorsqu’il décrit la population et les travaux de la « fourmi parasol », dont le graphisme sur fond vert mousse anime la couverture, il est d’une clarté persuasive, d’une précision encyclopédique. A la lisière du récit, de l’essai scientifique et du journal, il nous fait voyager parmi la terre, parmi ses modestes et fabuleux habitants.
Edward Osborne Wilson est biologiste et entomologiste Il est le créateur du terme « biophilia », ce profond besoin de l’homme d’aimer et de s’intégrer dans une relation innée avec les plantes, les animaux et le cosmos. Pour lui, le « développement mental » consiste à « explorer la vie » et « comprendre d’autres organismes ». Cette passion pour le vivant et les systèmes naturels relève d’une pensée écologique. Mais au meilleur sens du terme, scientifique, empathique et poétique, non sectaire. S’il étudie « la sixième extinction massive en cours », due aux déprédations humaines, il n’est pas un de ces écologistes radicaux qui préconisent la fin de l’homme : « On tirera peu de profit à jeter du sable sur les pignons de la société industrialisée ». Il préfère la confiance envers la connaissance, la recherche : « plus on explorera et on utilisera le vivant, meilleures seront l’efficacité et la fiabilité des espèces particulières retenues pour l’usage économique ». Et de faire l’éloge du pois carré de Nouvelle-Guinée et du melon velu, avant de plaider (en 1984) pour les OGM : « Ainsi une plante alimentaire précieuse pourra recevoir l’ADN d’espèces sauvages conférant une résistance biochimique à la maladie la plus destructrice à laquelle elle est sujette ».
Entre forêt amazonienne et Alabama, le regard fureteur du naturaliste, dans la tradition de Darwin, s’intéresse moins aux millénaires humains qu’à l’évolution des espèces. Loin de se confiner dans la seule observation d’un termite, il place son éthique scientifique dans la perspective des Lumières, au-delà de la méfiance romantique envers la science chez Tennyson ou Keats ; quoique oubliant la symbiose entre cette dernière et la poésie chez Goethe et les romantiques allemands. Sa curiosité, affichant une prédilection pour le monde des fourmis (on pense alors aux Vies des abeilles et des fourmis vues par Maeterlinck), est omnivore : il est fasciné par le sol de Mars, les serpents, une crête à 4000 m en Nouvelle Guinée, « l’oiseau de paradis » et ses « arènes de séduction partagée ». Grâce auquel il a « parcouru une révolution du cycle de l’intellect. L’excitation de la recherche, par le savant, de la vraie nature matérielle de l’espèce s’estompe pour être remplacé par les recherches plus durables du chasseur et du poète. » Son lyrisme est prenant, exalté, lorsqu’il déclare : « le scientifique idéal pense en poète. » Ce dont il a bien conscience : « l’esprit poétique ne se contente pas d’une description factuelle et juste, mais cherche à rehausser la sensation ».
La culture de Wilson est aussi pointue qu’ouverte, citant Octavio Paz ou Einstein, s’entretenant avec l’écologiste MacArthur de la « biogéographie. Il va jusqu’à se demander si « la beauté réside en quelque manière dans les gènes de l’observateur », en parcourant mentalement les paysages de la planète.
Les éditions José Corti, sous l’égide de Fabienne Raphoz, créent, outre d’incontournables collections - « Domaine Romantique » ou « Série américaine » - un nouvel espace littéraire : « Biophilia » dont voici le premier volume. Avec Les Bêtes de l’italien Federigo Tozzi ou Voyage sur le Rattlesnake de Thomas-Henry Huxley, nait une réflexion transdisciplinaire sur le devenir de notre adéquation à la nature. Quant à nos qualités artificielles, celles du savant, de l’économiste, de l’artiste et du politique, elles doivent permettre, selon la sagesse de Wilson, « l’éthique de la conservation » autant que notre développement.
Comment étaient l’ouest des Etats-Unis au XVIII° siècle ? Même si l’on sait la guerre d’indépendance, la constitution de 1787, un voile d’ignorance couvre nos yeux. Il faut se plonger dans les pages généreuses d’un auteur qui inspira Chateaubriand, Coleridge, Thoreau : William Bartram (1732-1823). C’est entre 1775 et 1778 qu’il parcourut les espaces inexplorés des Caroline, de la Géorgie et de la Floride, entre marais et montagnes boisées, où « des masses de rochers feuilletés se fendent continuellement et tombent », mais aussi un pays « qui promet de faire, lorsqu’il sera cultivé par d’industrieux habitants, une heureuse, riche et fertile contrée ». Hélas, on se livre au « jeu barbare » de « casser la tête » d’un louveteau…
Cette encyclopédie du voyage patient, attentif et ravi devant une flore, une faune, vastes et précieuses, se double d’une réelle empathie envers les habitants : Cherokees ou Séminoles, colons européens, esclaves noirs… On connaît alors le « gouvernement des Indiens », le voyageur acquiert « sagesse et entendement en contemplant l’œuvre du créateur et les rouages de la nature ».
Dernier né de la collection « Biophilia », ce volume vert est un témoignage notable autant de l’esprit des Lumières que du naturaliste fureteur dans la tradition de Buffon, sans compter un souffle préromantique dans le lyrisme des descriptions de la nature sauvage. La superbe édition est nantie d’index divers, illustrée des dessins de l’auteur, d’un cahier de photographies où Bertrand Fillaudeau et Fabienne Raphoz suivent ses traces au service du lecteur ému, enthousiaste.
Serons-nous autant convaincus de la nécessité de l’ouvrage qui parait conjointement : Nous n’avons qu’une seule terre, de Paul Shepard ? S’il faut connaitre cette thèse d’un philosophe environnementaliste selon laquelle l’humanité est une catastrophe pour la planète, n’est-elle pas abusive, dangereusement anti-humaniste ?
Comment peut-on consacrer sa vie aux vers de terre et autres lombrics ? C’est pourtant la spécialité du héros préféré de Fredrik Sjöberg, dont l’autobiographie fragmentée alterne avec la biographie du scientifique Gustav Eisen (1847-1940). Ce dernier est l’auteur d’une somme sur le raisin, spécialiste des cunéiformes, aquarelliste pléthorique de perles et passionné de ces séquoias qui lui doivent leur survie, par ailleurs ami et mécène de l’écrivain et dramaturge Strindberg. Ce collectionneur de vers (au point de donner le nom de la femme aimée à l’un d’eux) ou encore de vignes et d’aventures, de surcroit nouvelliste et théosophe, est selon le narrateur : « un espalier pour y accrocher ma propre histoire ». Ce dernier, né en 1958, est également un naturaliste curieux, traqueur de papillons et de « Callicera » (ce sont des mouches), dont l’enfance est semée des aventures épiques et souriantes de l’entomologiste en herbe.
Ce pourrait n’être qu’un livre de spécialiste ; mais le charme et la persuasion du récit de Sjöberg sont sans mélange. Nous voyageons d’île en île, entre mer Baltique et abords de la Californie, où les explorateurs jouent les Robinson et inventorient de nouvelles espèces d’algues, mais aussi parmi les roches, les forêts et les neiges de la Sierra Nevada. C’est alors que les anecdotes sont savoureuses, voire humoristiques. Comme lorsque l’enfant vole une ampoule de lampadaire pour attirer les papillons et autres « noctuidés », plus particulièrement un fascinant « sphinx ». Comme lorsque la chasse aux insectes permet de courir les filles, lorsque l’on découvre des « parasites qui coulaient des jours heureux dans le testicule d’un ver de terre du Guatemala », lorsqu’un scarabée baptisé « Anophtalmus hitleri » est menacé de disparition par des collectionneurs nostalgiques du Troisième Reich…
Le prosateur est sans lourdeur aucune, quand son lyrisme ne se départ jamais de rigueur scientifique. Rien de rousseauiste, pas de nostalgie d’une nature originelle et mythique, bien qu’il s’agisse des carnets d’un pionnier de l’écologie, dans la tradition du naturaliste Linné. Sjöberg est autant biologiste qu’écrivain, en un bel éclectisme vagabond. On pourrait le rapprocher de l'Allemand Ernst Jünger[1] et de ses Chasses subtiles, autre grand moment d’entomologie littéraire et d’écriture somptueuse, mais il le dépasse par la marge grâce à son inénarrable fantaisie.
Quelle est alors cette « troisième île », qui n’est qu’une part d’une trilogie ? L’une de celles de l’enfance en mer Baltique, vierge et féconde en découvertes : galets, mouches, graminées et paillons… À moins qu’il s’agisse, au-delà des personnages de ce vaste récit en archipel, Gustav Eisen et Fredrik Sjöberg lui-même, de l’île du livre achevé, publié chez nous dans la belle et généreuse collection « Biophilia », voguant sur les mers des traductions et des esprits curieux et enchantés des lecteurs…
Pour l’amoureux de la nature, « la question de l’environnement […] est une belle religion », mais Fredrik Sjöberg reste un sceptique quant aux « théories alarmistes en matière de climat ». Il n’est pas sans soupçonner les ravages idéologiques d’une nouvelle théocratie dont Gaïa serait la déesse, manipulée par quelques poignées de prêtres politiques trop humains, ajoutant : « ce sont les églises qui m’inquiètent ». Ainsi, sa prudente sagesse, qui ne s’enferre dans de lourdes théories globales, est aussi rafraîchissante que son enthousiasme de marcheur et de découvreur, entre insectes insolites et sensations vigoureusement colorées.
Thierry Guinhut
Articles parus dans Le Matricule des Anges, juillet 2007, juin 2012, mai 2014
Federico Cervelli : La Mort d'Adonis, XVII°, Fundación Barrié. A Coruña.
Photo : T. Guinhut.
Giambattista Marino : Adonis,
la poésie baroque au service des amours de Vénus.
Giambattista Marino : Adonis, traduit de l’italien par Marie-France Tristan,
Les Belles Lettres, 660 p, 85 €.
Il manquait à la bibliothèque universelle une réelle traduction d’un chef-d’œuvre baroque italien. Adone, pourtant publié à Paris en 1623, offert à Marie de Médicis, fut bien vite oublié par la France qui, malgré la traduction partielle et infidèle de Chapelain, lui préféra l’esthétique classique. Un héros paisible et sensuel ne convenait pas à un royaume aux politiques martiales. Retrouvons enfin les troubles et abondants délices de l’Adonis de Giambattista Marino (1569-1725), un poème de 41 000 vers, en vingt chants, dont ce généreux volume bilingue (prélude de tomes à venir) offre les cinq premiers.
Le jeune et bel Adonis, voluptueux, efféminé, touche le cœur de Vénus où « l’Aube et les autres sphères viennent se contempler ». Elle le convie en son « Palais d’Amour» et lui offre, grâce à la voix de Mercure, en maints récits enchâssés, l’histoire du Jugement de Paris, la fable de Psyché, la mort de Cyparissos. Sans oublier la représentation théâtrale des malheurs d’Actéon châtié par la chaste Diane, car il la vit nue, ce pourquoi changé en cerf, il fut dévoré par les chiens. C’est un véritable opéra-machines en « style chanté », nourri de tempêtes, de combats et de chasses, qui conclue ce premier tome : « L’Invention et la Fable, associées au Poème, l’Ordre et le Decorum unis à l’Harmonie, développent le thème de cette Tragédie, avec la Facétie, l’Argutie, l’Energie. L’Eloquence est l’artiste suprême de la pièce, partageant cet honneur avec la Poésie. Le Nombre et la Mesure l’assistent, avec le Mètre, pour régir avec elle les lois de la Musique. » (Chant V, 123) Ce en quoi l’on peut apprécier une mise en abyme du poème tout entier.
Aux chants suivants, et guidé par la déesse, Adonis parcourt cinq jardins symbolisant les cinq sens, où le toucher a le privilège de la supériorité sur tous les autres. La jalousie de Mars, dieu de la guerre, la passion incomprise de la plutonienne magicienne Falsirena pour Adonis qu’elle emprisonne, le retour en roi de Chypre du héros, conduisent les péripéties vers des exégèses philosophiques. Il faudra attendre le dernier chant pour connaître la terrifiante mort d’Adonis sous les coups d’un sanglier, suivie de funérailles et de spectaculaires jeux funèbres. Sans compter que la découverte encyclopédique des planètes des trois premiers cycles de Ptolémée sera l’occasion d’explorer l’utopique bibliothèque de Mercure, qui contient tous les livres publiés, du passé et de l’avenir.
N’oublions pas enfin que, pour rendre justice à ce monstre magnifique, le choix de la traductrice, en prose criblée d’alexandrins non rimés, évite l’écueil délicat des hendécasyllabes et des stances de l’original italien fort chantant, tout en restituant la richesse colorée d’un style orné de mille métaphores. Peut-être eût-il été souhaitable de ne traduire qu’en alexandrins, mais on imagine sans peine qu’hérissée de difficultés, la tâche déjà éléphantesque, aurait été épuisante aux pieds de la brillante inventivité et musicalité de celui que l’on surnomma le Cavalier Marin.
Le pouvoir orphique de la poésie est souligné par Apollon lorsqu’il confie sa lyre au dieu Amour : « Car l’harmonie soulage n’importe quel fardeau, si pénible qu’il soit, et elle est très puissante, grâce aux nombres sonores, si l’on veut de surcroît exciter les amours et les solliciter » (Chant I, 36). Vers qu’il faut entendre en italien :
« Ché l’armonia non sol ristora assai
Qualunque sia più faticoso incarco,
Ma molto può co’ numeri sonori
Ad eccitare, et incitar gli amori. »
Or personne n’échappe aux séductions de l’amour : « Mais elle, ensorcelée par de telles douceurs et faite désireuse d’être cible de l’arc, et mèche du briquet, pénètre, ainsi trahie, dans le cruel logis pour supporter le poids de peines innombrables ; cage sans portillon et geôle sans sortie, forêt infranchissable, océan sans rivage, labyrinthe trompeur d’errances et de leurres, tel est bien le Palais qu’Amour a pour refuge. » (Chant II, 6) On voit combien la rhétorique baroque s’enchante d’anaphores et de rimes, d’énumérations et de personnifications, de paradoxes et d’hyperboles… En d’infinies variations Amour est splendidement et dangereusement qualifié : « Une Hyène, une Sirène qui par sa voix factice et son chant mortel trahit ceux qui l’entendent. Feu qui couve, à la fois rassurant et brulant, aspic qui dort en paix, mais n’en nourrit pas moins le poison en son sein. Séducteur sans pitié, qui charme pour mieux nuire, secourable assassin, qui allèche et qui blesse, geôlier plein d’attentions, qui d’abord met aux fers ceux qui sont condamnés, puis leur ouvre les portes » (Chant III, 4). Allégories, antithèses et oxymores animent l’ondoiement de l’écriture, en un déferlement d’affects, digne de la musicalité des madrigaux et des opéras de Monteverdi.
Ainsi, Marino enrichit la tradition des Métamorphoses d’Ovide, brodant en un feu d’artifice d’images les lumières et les ombres de la mythologie. Sa « plume lascive » dépeint les ardeurs des hommes et des dieux, tout entières contenues entre les fastes de l’amour et ceux de la mort. La dimension narrative du poème n’est pourtant pas dépourvue d’humour, de satire, ni de psychologie, parmi le labyrinthe des conspirations amoureuses. Festins bachiques, éloge d’Amour, qui est éros terrestre autant que céleste, noces de la nature et de l’Art, « grandiose vanité », et « civilisation vénusienne de paix », pour reprendre la préface de Marc Fumaroli, font de ce poème une somptueuse allégorie érotique, politique et cosmologique.
Thierry Guinhut
À partir d'un article, ici augmenté, paru dans Le Matricule des anges, juin 2014
Peter Sloterdijk : Les Lignes et les jours. Notes 2008-2011,
traduit de l’allemand par Olivier Mannoni,
Libella Maren Sell, 2014, 624 p, 29 €.
Le temps du philosophe dévoile-t-il la vérité ? Pour qui aurait crainte d’entendre « Tu dois changer ta vie », d’affronter la « Colère et Temps » du philosophe, et de s’aventurer parmi l’immense massif de sa trilogie intitulée Sphères[1], ces notes seront une excellente, et presque légère, introduction à l’univers philosophique le plus stimulant de l’époque. Entre temps autobiographique, temps politique et temps philosophique, un nouvel être et temps de l’écriture et de l’histoire bouleverse les Lignes et les jours, sans oublier le pré trop carré de la philosophie.
Une discrète et pudique dimension autobiographique irise l’écriture presque journalière. Même s’il s’agit de traces subjectives et strictement personnelles, où le futile est fort rare, elles ne manquent pas d’humaniser la stature du philosophe n é en 1947 : les bribes de confessions intimes concernent la santé, la fatigue, « des problèmes de genou », un « souvenir d’enfance », le plaisir de regarder un match de foot, une émission d’Arte, la « célébration du vélomane » qui parcourt la campagne ou la Toscane... Ce n’est pas non plus cette intense (quoique brève) plongée autobiographique fantasmatique, prénatale et placentaire, dans le chapitre V de Bulles[2]: « Boule de basalte noir, je repose en moi, je couve dans mon milieu comme une nuit de pierre. »… Cependant, là n’est pas l’essentiel, car il s’agit moins d’une vie en journal intime que d’une vie philosophée. Qu’il s’agisse de voyages et conférences, entre Milan, New-York, Birmingham, Berlin, Paris, ou de notes de lecture dans son bureau de Karlsruhe. Partout, dit-il, « recevoir des éloges n’est pas mon fort ». Il se décrit comme un « ogre infrisable […] assez souvent tourmenté, et parfois plein d’humour ». Et soudain, au-dessus de Salzbourg, le paysage montagnard lui apparait « comme un commentaire météorologique à la théorie de la justification de l’existence ». Alors que, régulièrement, sonne le glas d’amis emportés par une mort qu’il sait l’attendre dans un temps encore ignoré… C’est ainsi qu’il élève le journal intime à la hauteur du temps philosophique, alors qu’il dit ne guère faire « confiance à ce genre », qui peut sombrer dans « la littérature des stripteaseurs ». La promesse implicite est tenue : la réflexion est « au-dessus du reflet de soi-même et des autres ».
Hors des commentaires sur la vie politicienne proprement allemande, qui peuvent laisser de marbre le trop ignorant lecteur français, il ne craint pas de rétablir des vérités politiques : « Sur toutes les chaînes, papotage populo-psychologique sur la cupidité censée gouverner le monde et porter la responsabilité de la crise. Personne ne veut comprendre que ce n’est pas la cupidité qui est au pouvoir, mais l’erreur -la politique financière fondamentalement erronée des banques centrales ». Et des Etats socialistes, faut-il ajouter, quoique l’auteur de Repenser l’impôt[3], fustigeant la « cleptocratie légale », en soit bien conscient. Au point d’être -avec raison- implacable à l’égard de la France, dont l’impôt sur la fortune, couplé avec les taxes sur la succession puis l’inflation, « provoque en quarante ans une dévalorisation presque totale des citoyens au profit du fisc ».
Ne va-t-il pas jusqu’à oser : « Ne faudrait-il pas qu’il y ait un jour une légitime défense des citoyens contre des gouvernements incapables ? » Ce à quoi il faudrait rétorquer que les plus justes intentions risqueraient d’être confisquées par les activistes les plus extrémistes et les plus capables, mais de totalitarisme. Ce qu’il devine en remarquant : « Comment le poison de 1933 a-t-il pu être transféré dans les esprits de 1968 ? » Ceux qui ne voudront pas comprendre, taxeront Sloterdjik de provocation, alors qu’il pense que « la philosophie devrait prendre le risque de redevenir édifiante ».
Séismographe du temps, esprit critique des doxas idéologiques et politiques, veilleur des libertés, ce penseur des philosophies politiques est d’abord le critique des totalitarismes : « Fichte [est un] précurseur par rapport à Marx et à Lénine, en tant qu’idéologues de l’exterminisme révolutionnaire ». De plus, « un chemin rectiligne mène aussi de Fichte à l’Islam. […] L’euro-jihad porte tout simplement le nom de militantisme ». Il s’agit de « porter le dernier coup au marxisme-léninisme, monstre sénile mais toujours prêt à passer au meurtre », sans oublier « la magnification de la Révolution [de 1789] par l’hagiographie marxiste [qui] a été la plus grande mystification qu’a connu l’historiographie », ni même « la gauche révolutionnaire restée agrippée dans l’étatisme éternel ». Il sait « combien le léninisme recelait la matrice du fascisme », combien Lénine dicta « la Terreur rouge comme le vrai chemin menant au règne du bien. » Mais aussi que « le marxisme […] n’avait jamais pu se targuer d’avoir satisfait une attente », sauf, faut-il ajouter, celles de ses apparatchiks…
En sa critique des totalitarismes, il n’oublie donc pas l’extrême de la foi, qui « pourrait tout aussi bien signifier la pire aliénation et la colonisation de la psyché par l’absurde ». Fort critique, il regrette « l’absence d’une culture de l’examen de conscience dans le monde islamique », méfiance radicale que l’on ne trouvait qu’à demi-mot dans La Folie de Dieu[4], et qui s’appuie ici sur la juste conviction du « péché originel de l’histoire musulmane, la prise en otage de la religion par la politique ». Cependant, malgré cette clairvoyance, outre son peu d’indulgence coupable envers Israël (« une improvisation politique qui ne dépasse pas le stade des crimes fondateurs »), il fait preuve de trop de réticence envers les thèses de Thilo Sarrazin, qui, dans L’Allemagne disparait[5], déplore la baisse démographique germanique et la marée de l’émigration musulmane. Pourtant, il prêche avec justesse en faveur d’ « une immigration pilotée de nouveaux citoyens issus de cultures d’origine orientées vers la performance »…
Philosophe politique, il dénonce « le fait que le terme « libéralisme » ait dégénéré pour devenir une injure » ; ce quand « la haine de la liberté constitue l’affect inavouable par excellence » Il reprend Ortega y Gasset qui affirme : « c’est dans la haine du libéralisme que confluent tous [les] courants centraux » du XXème et du début du XXIème siècle. Car « la haine de la liberté -toujours conçue comme la liberté des autres, qui ont réussi- est le legs du XXème siècle à notre temps ». À n’en pas douter, il faut voir dans cette note psychologique une perspicacité qui va jusqu’à décrypter les philosophies politiques du ressentiment et de la compensation confiscatrice : « Le caractère malsain de la situation se révèle dans les moments où les personnes sans qualités ne peuvent dissimuler leur ressentiment contre celles qui ont des qualités ». Ce qui conduit à un « avenir [qui] appartient à la cohabitation du néoféodalisme et du néosocialisme ». Heureusement, l’on sait qu’il est toujours dangereux, surtout pour un philosophe, de se risquer dans la prédictologie, y compris dans la tradition de Cassandre…
Ce sont des notes de pensées, des « lignes » d’écriture sur des cahiers, comme autant d’esquisses pour des lignes conceptuelles en gestation, au chevet des ouvrages en cours, comme Tu dois changer ta vie, dont il doit se « contenter d’inspecter des matériaux et de déposer des moellons au bord de la route d’accès ». Note où le retrouve le goût éclairant de la métaphore filée chez le philosophe du Palais de cristal[6], cette image du capitalisme. Comme, lorsque l’on veut « l’avantage sans inconvénient » : « On fonce à toute vapeur devant les autres -et on veut interdire le sillage ». En ce sens, ce sont, conformément au genre des carnets, des pousses en gestations, ou encore à demi-impensés, destinées à nourrir le fantasme et la réalité d’une œuvre-monde et ses « ambitions d’essai-résumé sur le XX° siècle ».
En tant que professeur de l’impératif esthétique, il n’omet pas de fustiger la prétention de l’art contemporain[7], cette « surévaluation de ce qui n’a pas de valeur », sa prétention à la nouveauté, à la surprise permanente, voire sa vulgarité : « L’absence de goût c’est l’amoralisme dans le domaine de la perception ». Ou encore : « l’esthétique […] réussit, par commutation, des dribbles dans la beauté apparemment absurde, et poursuit jusqu’au remarquablement laid ». Qui sait s’il ne fait pas toujours en la matière preuve de tout le discernement nécessaire ? Est-il touché par le pessimisme et la thèse du déclinisme, ou seulement des accès de mauvaise humeur, comme d’un festival de Salzburg, lorsqu’il affirme : « l’esprit de la culture a de toutes façons pris le large depuis longtemps » ? En fait, il s’insurge contre « tous les faiseurs du théâtre contemporain [qui] se figurent que la Révolution est devant nous », contre « les sans-talents qui, au XX° siècle, se sont réfugiés dans le radicalisme ». Autant dire qu’il plaide pour l’homo sapiens cultivé. La satire contre le grand public est alors acide : « Il ne voudra rien savoir de la différence entre le biface et la Messe en si mineur. […] dans son indécision entre le singe et le génie, il préfère choisir la partie animale ».
La permanence philosophique innerve sans cesse ce work in progress. On retrouve l’un de ses grands chemins de pensée, où « tout devient immunologie ». En effet « l’axe immunitaire s’étend des créatures vivantes simples jusqu’aux empires et aux nefs qui les surplomblent sous forme d’images du monde ». Mais aussi lorsqu’il relève ce scandale inouï : « le conseil des Droits de l’homme des Nations Unies a accordé la primauté à la protection des sentiments religieux sur la liberté d’opinion ». Il s’agit bien là non seulement d’un des « protectionnismes » ambiants, mais aussi, faut-il l’ajouter à l’implicite du philosophe, une grave et menaçante dérive qui fait de l’immunité un virus. Avec régularité, il rappelle sa « thèse selon laquelle il faut transformer la métaphysique en une immunologie générale », également ses « diverses approches d’une théorie de la psychopolitique ». Non sans se préoccuper de « l’avenir des neuro-psycho-chimio-socio-infos-technologies ».
Ainsi, Peter Sloterdijk ne consent en rien à se draper dans la coupole vide du temps ontologique. La pensée, si elle dépasse le temps de la vie humaine, doit exercer son art critique sur le temps de l’histoire et des mentalités. Ce pourquoi il a préféré remplacer le trop fameux Être et temps d’Heidegger par le contre-projet de son Colère et temps, analyse des pulsions tyranniques qui innervent le mythe, les siècles et les mouvements révolutionnaires.
En ce journal, ses analyses sont parfois plus critiques que ses livres. Rendant un hommage sibyllin au philosophe de la déconstruction, dans Derrida, un Egyptien[8], il avait omis de noter avec ironie que cet « insoumis » cherchait « la mention au Grand Livre de l’histoire des idées allemandes ». Là, il pointe ses « rituels de prudence, de préciosité, de précaution excessive et un certain se-regarder-écrire permanent » qui « exténue » le lecteur bienveillant. Ainsi que l’une de ses « erreurs » : « la thèse selon laquelle le messianique ne peut pas être déconstruit -pas plus que la justice- ». De même, autre icône, Deleuze en prend pour son grade, quoique peut-être abusivement : « avec son affect anti-vertical, n’a-t-il pas administré le sacrement philosophique à l’esprit philistin ? » Voilà des pages qui auraient mérité d’enrichir l’un peu décevant Tempéraments philosophiques[9]…
Le goût de l’aphorisme nietzschéen pointe parfois son nez fureteur et bienvenu : « L’Autre n’est-il pas simplement un pseudonyme apprécié pour le moi ? » Ou bien : « L’erreur des tyrannies vulgaires est de trop se faire remarquer, alors qu’une tyrannie imperceptible, si elle était concevable, serait vécue comme une sorte de liberté. » Ou encore : « La modestie, une manière de garder la braise élitaire sous la cendre égalitaire ». Ou mieux : « Jésus prépare l’entrée mémorable des gens de gauche dans l’histoire ».
Ce pourquoi, outre son talent de rhétoricien aux images frappantes, aux formules qui font mouche, et aux métaphores filées au travers de l’histoire du monde et de la pensée, l’on a pu dire que Sloterdijk est le plus écrivain des philosophes d’aujourd’hui. Bien qu’il assène abruptement : « Il faut, plus que jamais, ne pas écrire de roman », il ne craint pas de lire les romanciers, appréciant « la fonction polymythique qui prend la première place dans le roman », même si « le genre se développe pour devenir une benne à ordures populaire ». Il est alors évident que le mépris du relativisme est la marque sine qua non de la philosophie.
À cette mine précieuse, ne manque qu’un index. Où retrouver Rousseau qui « invente en tant qu’écrivain tout ce qu’il anéantit en tant qu’idéologue » et dont « l’idée de volonté générale a été mise en œuvre sous forme de maladie nationale » dans l’Allemagne de 1933. Car « l’infection Rousseau « a libéré les énergies politiques les plus délétères des deux derniers siècles ». Ce que l’on peut vérifier en relisant les sophismes du Discours sur l’inégalité… Car bien sûr, la philosophie est « une créature de la bibliothèque ».
Si l’on ne l’avait compris, un philosophe, et particulièrement Peter Sloterdijk, existe pour chambarder les idées reçues, démasquer les doxas, dévoiler des perspectives inédites, afin de comprendre notre Histoire, notre temps, peut-être notre avenir. Terminons alors sur une profession de foi : « Le philosophe, que peut-il faire pour l’homme dans l’oppression ? Pas plus que d’ouvrir la vue telle qu’elle serait donnée dans la savane. Ce n’est pas rien, surtout ce n’est pas toujours bienvenu, beaucoup préférant rester dans leurs tunnels et leurs panoramas. Dans le meilleur des cas, l’intervention philosophique fait régresser l’étroitesse habituelle, l’horizon est de nouveau là, ouvert. » Décidément, Peter Sloterdijk est un philosophe qui a ouvert nos bulles, dilaté nos globes, fait jaillir nos écumes…
Umberto Eco : De Superman au surhomme, traduit de l’italien
par Myriem Bouzaher, Grasset, 1993, 252 p, 18,60 €.
Comme dans La Mystérieuse Flamme de la reine Loana[1], dans lequel un amnésique libraire d’anciens relit les livres de son enfance, Umberto Eco, fasciné par les bédés, comics et autres romans populaires, traîne avec lui une délicieuse passion pour les superhéros. Lui-même surhomme de la sémiologie, de la culture et du roman, et bien sûr des bibliothèques, c’est avec humour et modestie qu’il assigne aux héros de papier la place et la fonction du mythe. Ainsi, en son De Superman au surhomme, il agrégea plusieurs petits essais écrits en 1962 et 1976. C’était alors l’époque légendaire des Mythologies et des Essais critiques de Roland Barthes, qui publia l’une de ces gloses de la surhumanité dans la revue Communications. Sous l’apparence du petit sémioticien amusant, Eco plonge dans la structure de nos modèles pour étudier les structures de notre moi et de nos sociétés pétries d’imaginaire.
Echo d’une remarque de Gramsci qui fit démarrer notre auteur en attribuant le surhomme nietzschéen au Comte de Monte-Cristo, la couverture de l’édition française s’orne d’un Nietzsche posant en James Bond sereinement armé de son long pistolet… Irrévérencieux et pénétrant, ce condensé de « rhétorique et idéologie du roman populaire » déshabille nos surhommes de chefs d’œuvre autant que de feuilletons et de romans de gare. Fascinants et consolateurs, ils sont finalement « démagogiques ». Depuis le Vautrin de Balzac, en passant par Edmond Dantes, le vengeur emblématique d’Alexandre Dumas, les monstres splendides de la littérature romantique du XIXème et du roman populaire ont essaimé pour ensemencer, non seulement notre imaginaire, mais les romanciers et autres feuilletonistes de papier, de comics et d’écrans qui leur ont succédé. Grâce à la permanence du schéma narratif et idéologique, et au-delà de l’archétype d’Achille, ce héros demi-dieu venu d’Homère, ils assurent la démocratisation du super héros.
Le prototype incontesté du surhomme est Rodolphe de Gerolstein, aristocrate allemand descendu dans les bas-fonds parisiens pour venir en aide aux déshérités. Dans un univers manichéen, le héros justicier des Mystères de Paris, d’Eugène Sue, est la providence des pauvres. En ce sens, il entraîne son auteur vers un socialisme qui se veut progressiste, et néanmoins paternaliste. Mais, surtout, il met en place les contraintes du roman-feuilleton et commercial, qui saura, par l’abondance de ses aventures, les suspenses et les rebondissements, assurer la victoire de ses bons sentiments et la vertu compensatrice de son héros ; non sans caresser lecteur et lectrice dans le sens de leurs fantasmes et proposer ainsi une figure à leurs espoirs secrets. L’art de Sue établit entre les classes sociales « des liens d’affection » et sauvegarde « à jamais la tranquillité de l’Etat » : « idéologie et structure narrative se rejoignent en une union parfaite ». En fait, en lisant, on ne réfléchit pas aux moyens de changer sa condition, mais, dans une sorte de catharsis, on se repose sur les pouvoirs salvateurs du héros. Celui-ci possède enfin l’or et les femmes, la vertu autant que le pouvoir légitime de la cruauté. Eco remarque d’ailleurs que Madame Bovary est morte d’avoir trop attendu un Rodolphe de Gérolstein…
Quoiqu’il s’en défende, Eco adore Rodolphe et Monte-Cristo. Il s’amuse des surhommes de bazar que sont devenus Arsène Lupin et Fantômas, tout en qualifiant leurs feuilletons d’ « hypocrites, bien-pensants, antisémites au besoin ». Il sait aussi que Mussolini lisait ce genre de littérature populaire et que le gentleman-cambrioleur est un héros marinetto-d’annunzien au petit pied. Plus loin, il vient se moquer de Tarzan, ce bon sauvage, dont le parsifalisme du pur admet « la lutte comme substitut de l’accouplement » et qui devient « le prototype du rousseauiste consommateur de nature vierge ». Quant à Superman, il est le Sherlock Holmes du surnaturel, le prophète d’un new-age providentiel qui parviendrait à vaincre le siècle des machines broyeuses d’individus autant que l’appétit des superdélinquants et supercriminels. Sous ses dehors puérils, il est le Superconsolateur, car il est, comme nous tous, caché sous la timide apparence d’un employé de bureau : « d’un point de vue mythopoétique, la trouvaille est géniale », s’exclame Eco.
La tranquillité de James Bond, sans névrose aucune, fait de lui une merveilleuse machine à fixer le fantasme : les meurtres et les séductions à la gloire de sa Majesté britannique sont sans remords. Fleming, son auteur, passe « de la méthode psychologique à la méthode formelle ». Il joue d’un savant dosage entre l’objectivation à la Robbe-Grillet (cinq pages sur un paquet de cigarettes) et les clichés rebondissements des espions sadiques, des maîtres du monde au service des blocs de l’Est et des top-models délivrées et reconnaissantes. Non indemne de « racisme larvé » et de facile manichéisme, Flemming reste un de ces grands artistes et « ingénieurs en romans de grande consommation » que l’on a envie de relire…
Eco termine par une conclusion (certes provisoire) de 1993, dans laquelle l’humain, trop humain super héros, devient l’homme banal télévisé, qui, dans la lignée d’Andy Warhol, a chaque semaine son quart d’heure de célébrité. L’inspecteur Colombo, médiocre d’imperméable, de bagnole et d’apparence, n’a rien de super intelligent : il n’est que super malin comme nous savons tous l’être…
L’analyse est évidemment brillante, non sans tendre ironie envers ces modèles, et envers les lecteurs qui se laissent prendre en ces rêves. Nul doute qu’il a fallu à son auteur, comme un enfant exalté par la magie des héros suprêmes, fouiller avec délectation sa bibliothèque intime et personnelle. Reste aux disciples du maître des bibliothèques feuilletonesques à étendre cette réflexion au personnage de San Antonio, éternel beau gosse séducteur et policier toujours émérite, mais aussi, entre comics, bandes dessinées et films à grand spectacle, à celui de Batman veillant sur le bien dans une Gotham City gangrenée par le mal.
On sent que la constante de cette fascination pour le surhomme d’aventure et de polar a conduit Eco à créer le Sherlock Holmes mâtiné de Saint-Thomas d’Aquin qui anime Le Nom de la rose[2] pour fouiller d'autres bibliothèques. Son ambition fut de concilier les problématiques les plus insondables de la métaphysique avec les séductions consolatrices de l’enquête réussie, malgré la perte et l’incendie du mobile, le volume d’Aristote sur la comédie et le rire. De même cet essai moqueur qui joue à désacraliser les surhommes et autres supermen nous parle d’un grand crime : vouloir tuer le super héros Dieu par le rire du philosophe.
Thierry Guinhut
A partir d'un article publié dans la revue Europe en 1993
Flavius Josèphe : Antiquités juives et Guerre des Juifs, Chauvert-Hérissant, 1756.
Photo : T. Guinhut.
Eloge d'Israël : une épine démocratique
parmi la tyrannie de l’Islam.
« Tu ne tueras point », disent les tables de la Loi. Pourtant Israël tue. S’agit-il de légitime défense ? Seule démocratie libérale au milieu d’un marais de tyrannies militaires et obscurantistes, Israël est paradoxalement vilipendé par la communauté internationale. Bafoué, sans cesse menacé, bombardé par la Palestine de Gaza, le Hamas et le Hezbollah, ce pays parait l’oppresseur inique, le talon de fer des opprimés et des faibles, quand il est la cible de la judéophobie et de l’anticapitalisme mondialisés. De fait, il serait en la matière prétentieux de prétendre à l'impartialité, à la connaissance totale des tenants et des aboutissants. Ce pourquoi rien n'interdit de développer une contre-argumentation...Tentons cependant de penser la justice en ce terrain malaisé : là où Israël est une épine démocratique parmi la tyrannie de l’Islam.
Quel pays avertit les habitants du pays visé avant les frappes de ses missiles (ce qui est confirmé par un rapport de l’ONU) ? Quel pays voit ses soldats protéger ses femmes et ses enfants quand celui d’en face se sert de ses femmes et de ses enfants comme boucliers humains pour protéger en ses écoles et hôpitaux ses terroristes et ses caches d’armes (ce qu’avoue même le Hamas) ? Israël, à chaque fois. L’on sait qu’Israël, malgré les impayés, approvisionne Gaza pour 70 % de son électricité, qu’Israël livre nourriture, carburants et médicaments, qu’Israël soigne en ses hôpitaux des blessés cisjordaniens et syriens…
Certes, on ne peut imaginer, en un concours de manichéisme, qu’Israël ne soit que le chevalier blanc du bien face à au Satan noir du mal. Il y a sans nul doute parmi les Hébreux suffisamment de représentants de la nature humaine pour y intégrer « le mal radical » selon Kant, ou « la banalité du mal » selon Hannah Arendt. L’on sait que le démon de la vengeance, de la loi du talion, a pu pousser quelques-uns à brûler un adolescent palestinien en représailles de trois adolescents juifs enlevés et assassinés par le Hamas. Que l’intégrisme de certains fondamentalistes d’un Talmud exagérément rigoriste puisse les pousser à la haine, jusqu’à séparer les hommes des femmes par des draps tirés au travers des rues…
Mais les chiffres des morts et des blessés sous les coups des agressions israéliennes sont invérifiables. Seul le Hamas les fournit aux Nations Unis, et l’on peut imaginer combien ils puissent être des leviers de désinformation, y compris lorsque ses propres missiles tuent. Non évidemment que ces frappes soient indolores, mais elles sont le désir du Hamas qui en tire argument pour dénoncer la violence, le prétendu apartheid et la colonisation. S’appuyant sur la guerre de l’image et de l’information : des photos sanglantes venues de Syrie sont utilisées sans vergogne pour dénoncer les frappes israéliennes.
Gaza abritant des milliers de roquettes (plus de 1400 tirées sur Israël depuis janvier), mortiers et autres armes (venues le plus souvent d’Iran) on est en droit de se demander d’où vient l’argent pour cet infructueux commerce. De l’aide internationale et en particulier de la communauté européenne qui paient les fonctionnaires de Gaza, donc alimentent la corruption, les trafics d’armes, alors que les hôpitaux sont financés par Israël… Ainsi Gaza, quoiqu’il ne s’agisse guère d’un champ de pauvreté à ciel ouvert, plutôt que le paradis de l’économie et des libertés, choisit, aux dépens de ses innocents, de son peuple que le Hamas opprime, la contre-culture de l’endoctrinement fanatique et du terrorisme, maniant le ressort extatique de la haine.
C’est alors que la légitime défense est un droit naturel. Quand 70% de son territoire est sous la menace des roquettes, missiles et autres bombes, le devoir de protection, grâce au précieux dôme de fer, et le devoir de réplique sont les garants de la souveraineté et de la liberté.
Flavius Josèphe : Histoire des Juifs, Roulland, 1696.
Photo : T. Guinhut.
Les gisements de gaz au large de Gaza ont évidemment un rôle à jouer dans l’avenir du conflit. On a accusé Israël de viser ces énormes réserves, alors qu’il n’en manque pas au large de ses côtes, l’exploitant depuis un an ; au point qu’il est en passe de devenir exportateur et de déséquilibrer la donne énergétique au Moyen-Orient. Ce qu’il craint est bien plus l’approvisionnement financier qui pourrait en découler, et donc alimenter encore la puissance de feu palestinienne ; sans oublier sa puissance démographique, dont les ventres sont de potentiels soldats.
Que faire ? Investir chaque mètre carré de la bande de Gaza, vider toutes les caches d’armes et neutraliser les terroristes ? C’est ce que préconisent les Faucons de la droite israélienne et une bonne partie de la population exaspérée. Mais à ce compte, l’occupation devrait être pérenne, donc coûteuse en énergies, en vies coupables et innocentes, donc passible de la pire diabolisation internationale. Croire en l’amitié entre les peuples ? Se limiter aux frappes chirurgicales et ciblées, à quelques opérations commandos contre les positions et les tunnels du Hamas ? Mais extraire au scalpel une tumeur terroriste ne signifie en rien éradiquer le réseau de tumeurs malignes qui irrigue le Hamas. C’est entrer dans le jeu de ce dernier qui comptabilise les morts (près de deux cents à ce jour) pour avec joie arguer de la vilénie sioniste et juive. C’est attendre que le rayon d’action et le nombre des missiles augmente, que leur sophistication croissante handicape sévèrement la défense de Tsahal, que l’étau venu du califat iroko-syrien, peut-être capable de s’armer de bombes sales aux éléments radioactifs pillés dans les hôpitaux de Mossoul, étende son pouvoir de nuisance et de guerre totale… La raison n’a guère de prise en cet imbroglio, comme lors de trop de tentatives de dialogues sereins, argumentés et mesurés, qui butent sans cesse contre la passion aveugle, les a priori enferrés, les fins de non-recevoir…
Flavius Josèphe : Antiquités juives et Guerre des Juifs, Chauvert-Hérissant, 1756.
Photo : T. Guinhut.
Le conflit palestino-israélien n’est pourtant, numériquement, qu’un épisode mineur parmi les métastases immenses de l’atavique conflit entre Sunnites et Chiites, qui ravage l’Islam depuis quatorze siècles, parmi les guerres perpétuelles de conquête qui visent à étendre le califat depuis un obscur désert saoudien jusqu’en Europe et en Asie du sud-est. Sans compter les exterminations de Chrétiens, Azéris, animistes, homosexuels, femmes tentant de se libérer, apostats, athées et autres païens… Ce conflit reste le fer de lance empoisonné qui gangrène les médias occidentaux et mondiaux, tâchant, avec un certain succès hélas, d’exhiber la paille dans l’œil d’Israël, dont les frappes sont loin d’être irréprochables, pour masquer la poutre de tyrannie dans celui de la Palestine et de l’aire arabo-musulmane entière.
Pourquoi cette disproportion ? Des milliers et des milliers de morts en Syrie, au Darfour, au Nigéria, en Irak, au Congo, et le silence radio n’est qu’à peine troublé. Un Gazaouï blessé, aussitôt le curseur de la surinformation, de l’indignation collégiale s’affole. Certes un seul mort, un seul blessé, quel qu’il soit, est toujours un scandale au regard de l’humanité, mais c’est bien là montrer le traitement de faveur et de défaveur accordés sans autre forme de procès à la Palestine et Israël. Au milieu d’un océan arabo-musulman, l’oasis de la liberté religieuse et de la réussite économique et intellectuelle est un scandale permanent pour l’obscurantisme et la tyrannie ambiants. La rage contre Israël est d’autant plus forte que ses succès sont grands, car ils ont le tort d’exhiber par contraste ce que l’on ne veut pas voir : les échecs alentour, que les revenus du pétrole n’ont en rien voulu corriger, sinon pour irriguer le prosélytisme djihadiste.
De même l’anticapitalisme postmarxiste et international exècre Israël. Parce que la judéophobie, de Marx à Staline -mais sans oublier la haine du juif chez un autre socialisme, de Céline à Hitler- ne déteste rien tant que ceux qui démontrent combien le libéralisme économique réussit à ceux qui ainsi leur font un pied de nez. Quand liberté religieuse et liberté économique s’associent, les opposants à la liberté font cause commune.
Carte de la Palestine, Joseph-Romain Joly :
La Géographie sacrée et les monuments de l'Histoire sainte, Alexandre Jombert, 1784.
Photo : T. Guinhut.
Certes, la légitimité de l’Etat d’Israël est sujette à caution. Pourquoi ce territoire sémite n’est-il pas resté arabe ? Quoiqu’il fût assez vide au XIX° siècle, et très majoritairement peuplé de Juifs. Fallait-il revenir sur la spoliation musulmane originelle au septième siècle, alors que depuis l'Antiquité la Palestine (dont le nom vient des Philistins) était juive ? Alors que la déclaration d’indépendance de 1948 parait être le seul péché originel… Depuis le réinvestissement sioniste théorisé par Theodor Herzl en 1896, en passant par la volonté des alliés de rendre aux Juifs une terre après la Shoah, Jérusalem est le point d’ancrage d’Israël. Hélas, dès l’indépendance, une coalition des Etats arabes voisins fondit sur le jeune Israël, qui, armé par les occidentaux, parvint à les vaincre. D’où l’exode, souvent volontaire, de 700 000 Arabes palestiniens, auparavant attirés par la prospérité économique juive, exode contrebalancé par l’éjection de 900 000 Juifs des pays arabes. Bien malin qui décèlera justesse et justice de cet enchaînement de causes et d’effets… D’autant que la Palestine est une grande fiction, qui n’existait pas quand l’Egypte et la Jordanie en hébergeaient les habitants, mais qui a valeur aujourd’hui de réalité. La question de l’antériorité de l’occupant demeurant le plus souvent indémêlable. À ce compte-là, il faudrait rendre aux Indiens New-York achetée trois fois rien, quoique la plus-value soit absolument considérable ; ce dernier argument étant également valable pour Israël.
Cela dit, qu’est-ce que la colonisation israélienne ? Des terrains achetés à prix d’or, malgré de pauvres résidents sans droit de propriétés -qu’il reste à respecter-, l’extension d’une démocratie et d’une économie bien plus garantes des droits et du confort de ses habitants qu’en tous les territoires qui les entourent… Sachant que 20% des habitants de l’Etat hébreux sont des Arabes israéliens, dont quelques-uns peuvent être députés à la Knesset, le meilleur qu’il puisse arriver aux Palestiniens de toutes régions est de devenir citoyens d’un grand Israël où leur liberté d’expression, de religion et de développement économique soient respectés. Quel vœu pieux ! Les colonies -illégales au regard de la Charte des Nations Unies- apparaissent trop souvent comme des actes de belligérance, comme une appropriation des ressources, y compris s’il s’agit de terrains inoccupés, soudain désirables par tous. Reste que, de crainte d’un éparpillement d’un territoire menacé par la démographie arabe, et des pressions occidentales, nombre de colonies ont été volontairement démantelées, laissant les espaces à la gestion cisjordanienne. Ces causes de friction ne sont guère résolues, pour des raisons stratégiques, sécuritaires, idéologiques, religieuses…
On doit croire alors que le nombril du monde, à la jonction du libéralisme occidental et des pulsions tyranniques moyen-orientales, respire et souffre en ce point nodal de la culture judéo-chrétienne, où l’Islam -aux dépens d’un Islam des Lumières embryonnaire- s’est arrogé par la force millénaire la prétention de faire de Jérusalem une de ses villes saintes. Au point que ce conflit s’invite parmi les cités occidentales, fomentant des manifestations djihadistes dans nos rues, du Québec à l’Allemagne, sans oublier la France, où, à la veille d’un grotesque et hypocrite défilé militaire du 14 juillet, on toléra qu’une synagogue soit cernée aux cris de « Morts au Juifs ». Au point que la judéophobie ait droit de cité, comme à la veille d’une nuit de cristal islamonazie. La lâcheté se serait-elle substituée à la force comme vertu ?
Ne nous détrompons pas. L’Etat Islamique en Irak et au Levant, s’il ne représente pas l’entier des Musulmans, a ses métastases dans le monde entier, rêvant de restaurer un califat de l’Espagne aux portes de Vienne, du Maghreb à l’Indonésie en passant par le Nigéria, sans oublier les poches de charia parmi nos banlieues et nos cités, de Malmö à Berlin, de Lille à Paris, de Montréal à Birmingham… S’il n’est en rien interdit de douter en toute prudence de la politique menée par le pouvoir israélien (séparé du pouvoir religieux, faut-il le rappeler), de ses modalités, de ses actions de représailles, de ses colonisations délicates, mais peut-être salvatrices pour les Arabes qui s’y agrègeraient en paix, il reste nécessaire à notre conscience de la justice de rester en toute conscience aux côtés du droit naturel à se défendre.Ce de la manière la plus civilisée possible, face à l’agression, aux dépens d’un obscurantisme génocidaire intolérable. Si l’épine démocratique israélienne sait blesser, la rose tyrannique de l’Islam n’a qu’un parfum de mort.
Pourquoi devons-nous défendre Israël ? Quand Israël et Gaza paraissent l’emblème exhibé de bien pires zones victimaires, en particulier celles de la christianophobie guerrière… Parce que seul l’Etat hébreu, bastion avancé de la civilisation occidentale, sait se dresser -avec la force comme vertu- contre la barbarie d’un Islam régressif qui étend partout son cancer. Entre l’incendie des églises de Mossoul autant que des synagogues du Val d’Oise et l’endoctrinement jihadiste des enfants de Gaza d’une part, et la démocratie libérale des cultures et des sciences d’autre part, il faut savoir choisir…
Emprunter les chemins de Goethe avec Pietro Citati :
Werther, Wilhelm Meister et Faust.
Pietro Citati : Goethe, traduit de l’italien par Brigitte Pérol,
L’Arpenteur Gallimard, 1992, 516 p, 28,40 €.
Qu’on ne s’y trompe pas : on n’ira pas chez Citati lire une énième biographie de Johann Wolfgang Goethe. Á ce compte-là, on ira plutôt consulter celle de Marcel Brion[1], qui est peut-être l’introduction à l’homme et à l’œuvre la plus aisée. Ou Poésie et vérité[2], autobiographie dans laquelle le maître de Weimar se raconte avec une fabuleuse confiance envers ses dons, ses curiosités et ses talents, même s’il s’arrête hélas son entreprise à l’âge de vingt-six ans. Mais si l’on croit savoir ce qu’il faut avoir vécu, observé, étudié et aimé pour être Goethe, on n’a finalement rencontré qu’un masque animé sous lequel, en un mystère de la création jamais résolu, se glissent et s’agitent les vies de ses personnages. Ceux-là mêmes élucidés par Pietro Citati.
Ce sont Werther, le légendaire amoureux romantique et suicidé pour lequel Goethe nous offre quelques éléments de la transposition et de son renoncement, et le tout jeune encore Wilhelm Meister, dont le théâtre de marionnettes enfantin est celui de l’auteur en gestation. Jusque-là, les clefs de la lecture biographique à la Sainte-Beuve restent opérantes pour déchiffrer l’œuvre achevée. Au-delà, seule une démarche comme celle de Citati fera rendre tout leur suc aux multiples figures qui culminent avec le Wilhelm Meister et ce second Faust qui nécessita trente ans d’écriture.
Resserrant son étude sur ces deux premières allégories de la condition humaine, peut-être faut-il une certaine familiarité avec Goethe pour lire avec plaisir et profit l’essai de Citati. Mais, avec lui, l’on pourra naviguer comme rarement dans le dédale de l’univers goethéen. Où, comme ses deux peut-être alter ego littéraires, Citati semble croire en sa bonne étoile, en la sauvegarde de son daïmon. Comme son modèle étudié, il a confiance en l’âme, nonobstant la connotation religieuse d’un mot peut-être pas si imprononçable dans notre contemporain (ne serait-ce que parce que Julia Kristeva l’utilise à l’envi dans Les Nouvelles maladies de l’âme[3]). Ainsi, ses héros pourront devenir ce qu’ils sont, en une nietzschéenne préfiguration. Si Werther ne devient qu’un cadavre, c’est par la vocation morale de l’écrivain, qui s’est ainsi délivré de cette tentation : mieux vaut suicider son personnage que soi-même, et faire œuvre de l’impossibilité amoureuse pour l’édification du lecteur. Quoiqu’une poignée d’entre eux eut l’insolence de revêtir l’habit bleu et jaune de Werther pour s’expédier dans l’autre monde d’un coup de pistolet.
Quant à Wilhelm Meister, jeune homme de théâtre itinérant, il se laisse promener parmi les plus romanesques aventures de l’existence, parmi lesquelles culmine la rencontre de la mystérieuse et attachante Mignon, qu’il ne comprend pas. Or, en ce roman d’initiation, il a besoin d’être guidé par « la Société de la Tour » pour se déterminer et se mettre enfin à travailler au bien-être de la société. Ce en quoi il rejoint la fin de Faust, qui se consacre à creuser des canaux au service de l'humanité, action qui lui vaudra, au-delà de son pacte méphistophélétique, d’être sauvé. Seule la puissance de connaissance et d’action de Faust peut permettre à Wilhelm Meister de toucher aux archétypes et aux intensités de l’expérience humaine et surhumaine, même si c’est pour buter contre le sarcasme de Méphistophélès, « l’esprit qui toujours nie », lui-même balayé par ce Dieu qui sauve à son nez et à sa barbe son grandiose élève. Il n’est alors pas indifférent de constater que Goethe, après le romantisme de Werther, revient en son classicisme, aux valeurs des Lumières allemandes, de l’Aufklärung de Kant…
Quand avec ses deux héros, mais non sans l’ombre de Faust, et en osmose avec Goethe, Citati parcourt le jardin du monde, on trouve, en son volumineux et nourrissant essai, une foi peut-être naïve, mais rafraichissante, en les possibilités de l’homme. S’il n’a pas l’ambition d’instaurer une distance critique, il veut d’abord comprendre et aimer son modèle, comme il aimera tour à tour Proust ou Kafka. Il raconte, commente et déplie, avec simplicité et émerveillement, grâce à une large culture, les rôles symboliques auxquels il s’identifie.
Rencontrer Werther, c’est trouver l’aporie de nos amours non réciproques et la passion qui innerve de son souffle la pulsion de mort. Rencontrer Wilhelm Meister, c’est accomplir symboliquement notre propre roman d’aventure et d’apprentissage, non sans s’interroger sur le choix de nos amours et d’une carrière. Rencontrer Faust, c’est toucher de nos neurones les plus intimes la finitude du désir et de la connaissance humaines. C'est aller jusqu’en leurs rêves que seul Goethe a su aussi loin accomplir, comme lorsqu’il permet, à son héros d’être la cause de l’amour et de la mort de Marguerite, de tutoyer les infinis du pouvoir et de l’espace, de vivre avec la mythique Hélène, non sans l’indispensable adjuvant du pacte avec le diable, via Méphistophélès…
L’architecture des grands livres de l’humanité ne semble pas avoir de secrets pour Pietro Citati, ce Florentin né en 1930. A travers Werther, héros de l’échec, et Wilhelm Meister, héros de la réussite, mais également à travers la transcendance exigeante de Faust, sinon de l’immense spectre de l’œuvre entière, il élucide de « vastes complexes métaphoriques », dont la teneur éthique et poétique nous ravit. Au-delà de l’Olympien aux lourdes œuvres complètes, Citati nous restitue un Goethe léger et éclatant, passionné des vies et des fins de la vie. Comme dans La Lumière de la nuit[4], son essai sur « les grands mythes dans l’histoire du monde », qui se termine pourtant sur « La mort des dieux », nous avons l’impression de « toucher du regard les choses divines ». Qui sont celles de l’humanité la meilleure.
Thierry Guinhut
A partir d'un article -ici revu et augmenté- publié dans Europe, avril 1993
En 1741, Voltaire, en sa tragédie Le Fanatisme ou Mahomet le prophète, faisait ainsi parler le meurtrier Séide. Ses mêmes mots pourraient jaillir des lèvres du « Sarazin », le pourvoyeur de mort du roman de Terry Hayes. Il est un de ces génocideurs planétaires, juges viraux du paradis et de l’enfer d’Allah, qui ont en leurs mains des armes plus que jamais redoutables : ces biotechnologies au service du fanatisme et du terrorisme. Si cette hypothèse reste - pour longtemps ? - de l’ordre de la fiction, préparez-vous à avoir peur en abordant Je suis Pilgrim de Terry Hayes, tout en espérant qu’un héros sauve le monde occidental. Hélas sans cesse menacé par ces pourvoyeurs de pulsions fanatiques et d'endoctrinements totalitaires, comme le montre Tarun Tejpal, parmi la secte de sa Vallée des masques.
Si le démarrage de ce Pilgrim (qui signifie pèlerin) parait conventionnellement policier, avec une victime et un meurtrier parfaitement anonymes, le roman prend vite une plus vaste vitesse de croisière : celle d'un thriller non moins haletant qu'intelligent. Peu à peu, en une spirale qui aspire le lecteur sans espoir de retour, l’action quitte New York et le seul présent pour convier bien des retours en arrière dans le passé complexe du narrateur, bien des lieux brûlants de la planète, parmi des montagnes et des déserts d'Afghanistan et de Turquie, de Birmanie et d'Arabie Saoudite. Mais aussi Florence où un laboratoire de restauration d’œuvres d’art révélera les photographies cachées dans le nitrate d’argent des miroirs... Entre les strates de la personnalité du héros, entre espionnage et bioterrorisme, l’intérêt du lecteur ne sait plus où donner de la tête, emporté par un rythme trépidant...
D’identité en identité, celui qui se fera appeler « Pilgrim », est d’abord un orphelin adopté par une riche famille. Recruté par les services secrets, la CIA, une officine plus secrète, il a connu la guerre froide à Berlin, l’élimination de traitres vendus à l’URSS et de mafieux grecs. Il croit disparaître du monde du renseignement, avant de devoir raccrocher pour contribuer à une inédite enquête criminelle, puis de se lancer à la recherche du « Sarazin », tueur arabe animé par la vengeance, armé par le bras de son Dieu, contre la tyrannie de la famille royale saoudienne, contre ses alliés : les Etats-Unis.
En une mécanique implacable, le portrait du « Sarazin », Séide volontaire et persévérant, s’aiguise : il « lut tous les auteurs majeurs -Mao, le Che, Lénine- et assista aux réunions et conférences de nationalistes panarabes forcenés, de bellicistes Palestiniens et de plusieurs autres qu’on pourrait qualifier d’hommes des cavernes islamistes ». Le vengeur fanatique se prépare à abreuver les Etats-Unis de doses injectables chargées d’une souche de variole, génétiquement modifiée par ses soins pour résister à tous les vaccins… Le jeu de piste est rocambolesque autant que parfaitement crédible : des cadavres occidentaux sous la chaux dans les montagnes de l’Indou Kouch, un père décapité par la tyrannie saoudienne, un ponte syrien énucléé par un médecin libanais déterminé, une policière turque insoupçonnable, une villa construite par d’anciens SS au-dessus de la mer Egée, les réseaux européens d’Islam, où « l’Occident avait enfin un ennemi à la mesure de nos peurs », sont parmi le fil d’Ariane.
Certes, on pourra lire ce roman comme un remake d’un James Bond, mais particulièrement dense, comme un opus manichéen parmi le « Théâtre de la Mort », opposant superhéros américain à visage humain et superfanatique jihadiste, voire un énorme scénario qui ne manquera pas de susciter un film d’action à rebondissements hollywoodien, quoique diminué, caricaturé. Ainsi, l’on peut évidemment se contenter de baigner dans le thriller particulièrement cinglant d’un nouveau pèlerin de la fondation américaine.
Mais ce serait occulter des enjeux plus criants. Si c’est grâce à la surveillance mondiale des télécommunications que le NSA et la CIA parviennent à localiser le terroriste et finalement l’annihiler, et donc sauver les Etats-Unis et le monde, faut-il en déduire qu’il ne faille pas réfréner leurs ardeurs ? La liberté et l’intimité des citoyens se doit d’être autant respectée, comme l’a pointé l’affaire Snowden[2], que notre sécurité. De plus, la responsabilité de l’écrivain n’est-elle pas à interroger ? Lorsque le héros publie un essai spécialisé en criminologie, il a la surprise de constater que la meurtrière qu’il pourchasse s’en est exactement inspirée pour effacer toute trace ADN, toute identité. De même, un apprenti terroriste ne risquerait-il pas de copier le mode opératoire du projet de crime planétaire mis en scène par Je suis Pilgrim ? Ce à quoi répond celui qui maîtrise à la perfection les ressorts du roman psychologique et d’aventure, Terry Hayes, en arguant que tout est déjà sur internet…
Au-delà du romancier, et scénariste de Mad Max 2, né en 1951, qui vit en Suisse, il faut évoquer la traductrice, Sophie Bastide-Foltz, qui se voue rarement par hasard dans de vastes projets. Curiosité, sage opiniâtreté sont les maîtres mots de celle qui s’engagea dans la traduction de La Grève d’Ayn Rand[3], autre grand roman du monde libre, qui ne méprise pas les qualités narratives et de suspense du roman feuilleton et de société, si traditionnel puisse-t-il paraître. Autre lien encore à ne pas manquer entre La Grève et Je suis Pilgrim, le substrat de philosophie politique, plus actuel que jamais : le premier met en scène la lutte épique du monstre socialisme et du libéralisme, le second radicalise l’incompatibilité entre un Jihad pré-médiéval et la constitution américaine issue des Lumières…
Chaque secte a sa beauté dangereuse ; sinon pourquoi attirerait-elle autant les esprits ? L’une d’entre elles s’est emparée d’une vallée himalayenne perdue, au cours de la marche, devenue légendaire, de son fondateur, le gourou Aum. Né dans cet univers qu’il ne remet pas en question, un jeune garçon déploie tous ses talents pour devenir « Eclaireur » parmi la « Confrérie » de La vallée des masques. C’est ainsi qu’en un immense retour en arrière, un homme raconte son histoire et celle des siens dont il a quitté l’impitoyable tyrannie, en attendant leur vengeance et son assassinat programmé.
« Soldat de la vérité », notre héros, infiniment confiant dans ses maîtres, s’entraîne, en des exercices physiques et spirituels éprouvants dont il est fier de passer les étapes. Sa formation est pétrie d’ascèse et d’exploits, éprouvant combien « l’absence de moi séparé était libératrice », coiffant le masque anonyme des « Wafadars », du nom de ces « guerriers de la pureté » et « prêtres de la beauté » aux ordres du « Grand Timonier ». Et bientôt un tueur impeccable, l’un des inquisiteurs et vengeurs suprêmes de cette vallée qui méprise le reste du monde. Il sait que « mourir pour la vérité, c’est se délivrer des chaines du karma. » Pourtant, il faillira parfois : son amitié pour Biham, « l’obèse chantant », devra être rejetée, comme le sont le chant et la musique, son « aliénation romantique » pour une femme révoltée devra être évacuée sans retour, cette dernière étant finalement châtiée… Ainsi, le héros n’est pas une figure monolithique : longtemps fidèle à la cause, il est touché par le doute qui sauvera son humanité, sinon sa vie…
Sans compter l’exacte et impressionnante description du fonctionnement d’une secte parée de tous les prestiges de l’héroïsme des purs, l’intérêt de ce livre vient des multiples pistes de lecture que l’on peut emprunter. Roman psychologique et d’action d’abord, parmi lequel l’apprentissage du jeune homme est censé l’amener à la perfection physique et morale, il devient le portrait d’un surhomme, d’un superhéros, dans le cadre d’une fresque haute en couleurs et stylisée qui confine à l’esthétique du manga. Roman de mœurs ensuite, où la vie d’une confrérie hiérarchisée exemplaire est dépeinte au cœur d’une vallée semi-mythique, non sans receler peu à peu ses poches de tragédie, comme en un documentaire ethnologique…
Mais surtout, nous y lirons une fable philosophique, une anti-utopie, où la perfection de ses membres enthousiastes est constitutive d’une abomination tyrannique. Le communisme sexuel et procréatif (un peu comme dans La République de Platon) où les jeunes femmes sont livrées aux appétits et aux viols des guerriers et hiérarques, où les enfants sont élevés en commun, fait fi de tout individualisme, de tout attachement personnel : « Choisir, préférer, laisser ses émotions obscurcir son jugement et perdre le sens de l’équité, c’était tomber en disgrâce ». Sans compter que les pauvres individus qui n’ont ni la force ni la flamme sacrée sont exploités aux plus viles tâches, que des razzias prélèvent dans les villages d’en bas des « esclaves » et des « proies » pour l’entraînement au meurtre et à la torture, « tout juste bons à servir de cobayes aux purs ». Pire, si possible, les nombreux rejetons défaillants de cette consanguinité sont parqués dans des fosses infâmes qu’il faudra nettoyer en un radical génocide. Ce pourquoi notre héros fuira la vallée fermée et ira trouver dans une ville des plaines une vie impure, quoique plus humaine.
Il est rare de lire, sous le vernis romanesque, une telle dissection du fonctionnement sectaire et de la spiritualité au service de la pulsion totalitaire et meurtrière. Tejpal dit avoir été inspiré par le procès d’un extrémiste hindou anti-musulman. Orwell probablement n’aurait pas renié cet apologue, malgré une facilité narrative digne d’un de ces films d’aventures que d’après ce roman l’on réalisera probablement…
Thierry Guinhut
La partie sur Tejpal a été publiée dans Le Matricule des anges, septembre 2012,
C’est pour des anges fixés au mur d’un monde hostile que Tieri Briet écrit : sa fille Lean, mangée par l’anorexie, Musine, écrivaine emprisonnée par le communisme albanais, Hannah Arendt[1], flanquée par les totalitarismes… Poésie, dissidence et amitié pour l’humanité sont mises au service de l’amour d’un père et de la sauvegarde d’une jeune fille. Ce dans un récit erratique, sensible et intensément illuminé. Car ce qui « a fixé le ciel au mur », selon les mots du poète Rade Tomic, n’est autre que l’écriture.
« Epidémie sociale », venue des couvertures de Vogue, ou « épidémie dans le ventre absolu des jeunes filles », l’anorexie frappe Lean. Elle est pourtant pleine de vie, elle qui rentre en Terminale, est amoureuse et lit Rimbaud. Le motif des corps innerve les pages, quand s’opposent, se complètent et s’enseignent le corps de Lean, amaigri, et celui de la nouvelle épouse du père : Noémie, surnommée « la Noémienne », comparée à une Madone, qui porte un nouvel enfant, Orso.
Ce pourrait n’être qu’un documentaire de plus. Mais c’est sans sentimentalisme, ni compassionnel pleurnichard, que le père lutte avec sa fille qui s’est confiée à une chambre d’hôpital de Nîmes. Lui, en Arles, démuni devant la maladie, cherche des témoignages pour comprendre, des livres pour les soutenir. Ainsi, Tieri Briet projette vers le manque de sa fille d’autres femmes en lutte contre des maladies politiques qui sont un peu les métaphores de l’anorexie. Dans l’Albanie communiste et l’Allemagne nazie (mises justement sur le même plan), Musine Kokalari, cachant sa lecture de l’auteure de la Vita Activa, œuvre interdite, et Hannah Arendt sont alors des mentors qui élèvent la pensée, qui nourrissent la faim de poésie, de philosophie et de justice, devant le mal maladif et le mal politique. Au point que notre narrateur aille marcher dans les Balkans meurtris par les guerres, récoltant en son sac à dos, les livres, les fac-simile des carnets de Musine, pour tenter de faire traduire et publier en France celle qu’avec fougue, dans son plaidoyer, il brosse en dissidente démocrate aux cheveux longs. Ce dont nous lui serions bien reconnaissants…
Le récit d’un jeune destin en lutte contre la tyrannie de ses organes, et qui n’aura « plus besoin d’avoir peur », prend grâce à ces deux voix une dimension universelle, politique et créatrice. S’y adjoignent parfois des allusions à d’autres isolés et différents comme Victor, l’enfant sauvage de l’Aveyron, ou comme les Tziganes et Gitans, dont la musique colore l’émotion des personnages. Car, rythmé par autant de chansons, de « rengaines », de Nino Ferrer aux Négresses vertes, en passant par Noir Désir, comme autant de chapitres, le récit avance inexorablement, moins par nécessité dramatique qu’éthique et poétique. En effet certaines pages sont de véritables poèmes en prose : « Pour devenir femme, une enfant comme toi a besoin de nourriture et de beauté (…) » Cette phrase d’ailleurs peut passer pour à la fois la thèse et le moteur narratif.
Car ces pages sont les « talismans de la tristesse d’un père séparé de sa fille ». À cette lettre d’amour paternel et familial, cet engagement autobiographique, répond à la volonté affiché de l’écrivain et lecteur : « C’était la vie à l’état brut des écrivains que je voulais pouvoir lire et rien d’autre ». Ce qui ne l’empêche pas de lire des auteurs aux projets différents, comme lorsqu’il évoque le poète Tranströmer, ou Reinaldo Arenas qui, au sortir des geôles cubaines, rend visite à Lezama Lima, l’immense baroque obèse de Paradiso[2]… Et de « trimballer les cendres de [ses] ancêtres en écriture », tous livres qui bouillonnent autour de la volonté de liberté de Musine, d’Hannah et de Lean, et qui nous donnent la force de vivre et de penser.
Très vite, nous comprenons que Tieri Briet n’a de cesse d’aller et venir parmi les passerelles génériques : les éclats de retours en arrières autobiographiques et géographiques voisinent avec les pistes embryonnaires de l’essai littéraire et philosophiques, sans oublier le dialogue entre poésie intime et responsabilité de l’engagement. Une voix gitane « si brune » se mêle à celles, si graves, de Musine et d’Hannah, à celle si attachante de Lean, qui, à leur exemple, prend des notes sur ses rêves. Tout cela grâce à un homme qui publie sa vie et celle de sa « tribu ». Est-ce exhibitionnisme, indiscrétion ? Non. Seulement, et au service du lecteur, sensibilité à soi, aux autres et au monde comme il va et ne va pas.
Il faudra fixer le livre de Tieri Briet au mur de la beauté. Mais aussi de l’engagement de la sensibilité poétique et de la pensée politique. « Archiviste en littérature de combat à l’Observatoire de la dissidence », ainsi se désigne-t-il. On connait l’attachement de l’auteur à la cause des Roms, des Tziganes, tous ceux à qui l’on doit reconnaître la qualité d’humanité. Même si, dans son enthousiasme nécessaire et militant, il néglige peut-être de rendre justice à la question de la délinquance, qui n’est évidemment pas l’apanage de ces dernières populations. Reste qu’à celui qui sait aimer et défendre l’humanité, des enfants jusqu’aux exilées politiques, femmes philosophiques et poètes, il faut rendre un hommage amical, et ses lettres de noblesse à l’éloge. Comme nous rendrons à son livre hommage, lui faisant l’amitié de côtoyer en notre bibliothèque ses auteurs choyés.
ou les constellations de la traduction et du roman.
Adam Thirlwell : Le Livre multiple,
traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Anne-Laurent Tissut,
L’Olivier, 464 p, 26 €.
« Babel heureuse », ainsi Roland Barthes qualifiait-il l’accession à « la jouissance par la cohabitation des langages » dans Le Plaisir du texte[1]. Cependant, hors pour de rares polyglottes extraordinairement doués, cette Babel ne peut se passer de la traduction. Adam Thirlwell, un Anglais dont le plaisir de Barthes, le français et le russe sont au-dessus de tout soupçon, n’est pas loin de croire qu’une langue de Babel est possible. Car voici, selon lui, un « projet d’utopie : le roman international de l’avenir ». Ce dernier est un kaléidoscope de traductions, réunissant en un « Livre multiple », les chefs d’œuvres des grands romanciers, de Flaubert à Joyce, de Sterne à Nabokov, en passant par Kafka et Gadda… Ainsi, le roman, infiniment traductible en des centaines de langues, n’est rien moins qu’une « usine à histoires » cosmopolite, ici rassemblée dans un essai à saute-moutons fait d’ « Hommages » et de « Brèves théories de multiplication ».
La première multiplication est celle des « Phrases », cet « assemblage explosif », où le signe est séparé du réel. Thirlwell s’appuie sur les 99 Exercices de style de Queneau, qui, bien que répétant à chaque fois la même histoire, montre que « la moindre modification suscite une nouvelle vision ». Il n’y a donc pas identité entre la forme et le fond. En même temps que le romancier tente de nouvelles voies d’écritures, du signe vers le réel, il crée non seulement une nouvelle vision du monde, mais un nouveau monde. Ce pourquoi la seconde multiplication est celle des « Hommages » aux romanciers qui bouleversent la langue, la composition romanesque et les relations à autrui et aux idées. En même temps, ces deux multiplications sont des traductions, d’une langue à l’autre, d’un réel à la fiction, d’une fiction à une autre fiction…
Visiblement -et nous ne lui en voudrons pas- Thirlwell a ses écrivains fétiches : Sterne qui inventa « la lassitude du roman », la surabondance des digressions et l’ébauche abruptement inachevée à la place du roman clos sur lui-même. Carlo Emilio Gadda, « romancier moderniste international », amateur de baroque et de grotesque, de « glissements arbitraires de registres et de réalités ». Bohumil Hrabal, « palabreur » du « roman-monologue », auteur de « roman-collages » et d’une « encyclopédie des formes digressives », affichant un « réalisme total ». Nabokov, bien sûr, ce polyglotte qui se traduit lui-même dans les langues de l’exil, dont Thirlwell aime le « tapis magique » des phrases. Car, pour l’auteur de Lolita, « la vie est inférieure à l’art »…
Lire un roman traduit, selon les uns, c’est une perte de sens et de musique, au mieux un travestissement. Twirlwell plaide pour une transmissibilité maximale, pour une mondialisation du contenu et de la dynamique romanesques. Au point qu’une traductrice anglaise parvienne à faire des « anglicismes » de Queneau, des « gallicismes ». Il refuse de penser « qu’une aventure de style est monoglotte ». Ce qu’il n’a pas manqué de prouver en traduisant en anglais les nouvelles de Mademoiselle Ô de Nabokov. S’il a encore besoin de convaincre bien des lecteurs, les écrivains avant lui témoignent de la circulation et de l’insémination européenne et mondiale des grands romans. Parfois traducteurs et critiques, comme Nabokov, ils nourrissent leurs propres créations des inséminateurs que sont les œuvres de Cervantès ou de Sterne. Notre essayiste s’appuie par exemple sur « un écrivain mineur » et symboliste français, Edouard Dujardin, qui pourtant inventa dans Les Lauriers sont coupés le monologue intérieur, avant de recevoir la marque de la reconnaissance de Joyce, qui amplifia avec le brio que l’on sait cette technique avec le personnage de Molly Bloom à la fin de son Ulysse.
Quoique passant parfois d’un auteur à l’autre comme du coq à l’âne, pour illustrer d’abondant exemples (y compris artistiques et musicaux) le moi multiple, les multiples relectures, le monde multiple du roman, il s’agit là d’une réjouissante revisitation des codes de l’essai littéraire. Butinant de texte en anecdote, de Borges à Gombrowicz, de Cervantès à Henri James, se dessine une culture plurielle, vagabonde et exponentielle. A l’image du roman, ce genre littéraire omnivore et aventureux. Car Thirlwell, brouillant les frontières génériques, confiant ses œuvre aimées, son émotion au contact du texte sans dédaigner l’usage du « je », va jusqu’à qualifier son essai vagabond comme un « roman » qui ne veut pas en être un, comme une exploration dans la forêt des pages de sa bibliothèque qui est la nôtre. La composition est aussi sinueuse qu’en archipel, en constellations, voire en réseaux et rhizomes. Finalement, il apparait que le concept de réécriture, qu’il associe à toute écriture romanesque, vaut autant pour la prolifération de son essai, qui est une réécriture errante de ce qui aurait pu être une trop sage Histoire de la littérature…
Certainement la traduction de son roman, Politique, en une vingtaine de langues, y est-elle pour quelque chose. Se relire en un idiome lisible ou illisible reste une expérience à la fois narcissique et traumatisante, où l’on se reconnait sans se reconnaître, en de multiples miroirs biaisés. Politique reste-t-il lui-même en hongrois, en suédois ? Sans compter que, dans sa langue originelle, Le Livre multiple s’appela Miss Herbert, en une première version dont il est devenu une réécriture toute neuve. Ce du nom de la gouvernante anglaise de la nièce de Flaubert, qui d’elle appris la langue de Shakespeare, et peut-être l’amour, avec qui il aurait traduit Madame Bovary, en un manuscrit perdu…
Peut-être est-il dommage que l'éditeur français n'ait pu reprendre les images (couvertures, ac-simile et autres index) de l'édition anglaise. Mais ce fut le résultat de la volonté de l'auteur qui tint à nous en priver au bénéfice du work in progess. Reste que la déambulation mentale en vaut bien la peine. Plusque la lecture de Politique, pourtant couvert de succès. Cette histoire de ménage à trois se veut passablement obscène, mais en tout cela passablement banale. Exhiber à la fois les actives fesses de ses personnages et les ficelles du romancier qui s’interroge sur sa création et se commente lui-même, sans compter les digressions philosophiques au petit pied, suffit-il, malgré l’humour et l’ironie affichés, à rendre compte de « l’utopie socialiste du sexe », et à renouveler la psychologie du couple et des mœurs ? La version « cool » et parodique de Sade ou de Thérèse philosophe (célèbre curiosa du XVIIIème), malgré la culture indéniable de l’auteur, est-elle à la hauteur ? Ce porno « politique » parvient modestement à déconstruire la morale traditionnelle (mais n’est-ce pas déjà un cliché ?) en offrant une liberté sexuelle à ses personnages. Mais guère à construire un espace mental romanesque, comme nous le découvrons avec plus de bonheur dans Le Livre multiple.
On devine que la thèse d’Adam Thirlwell puisse rencontrer des suspicions, voire de radicales mises en doute, ce dont témoigne le titre d’Emily Apter : Against world littérature. On the politics of untranslatability[2]. Il existe en effet bien des mots qui résistent à la traduction, de « sehnsucht » en allemand au « duende » en espagnol, des textes, en particulier poétiques, y compris dans le roman, qui frôlent ou résident définitivement dans le lieu scellé de l’intraduisible. Le concept de littérature-monde, déjà prôné par Goethe, n’est pas sans devoir garder conscience de sa pluralité babélienne, et donc culturelle. C’est qui pourtant n’est en rien, de l’aveu de Thirlwell, un empêchement à l’effort de traduction, y compris au-delà de l’illusion selon laquelle « la langue est liée à l’ineffable » ; car « une traduction peut devenir un nouvel original ». Ainsi se dissémine le plaisir cosmopolite du roman, qu’Adam Twirlwell multiplie avec bonheur. Au point d’engager, en sa conclusion, et avec ardeur, les romanciers, présents et futurs, à privilégier le projet personnel « débridé », à « se lancer dans le totalement amateur, le totalement multiple ». Il ne reste plus, en conséquence, chers lecteurs et romanciers virtuels, qu’à se lancer…
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.