Museum d'Histoire naturelle, La Rochelle, Charente-Maritime.
Photo : T. Guinhut.
Frankenstein et autres romans gothiques :
un Pléiade horrifiant.
Frankenstein et autres romans gothiques,
traduits de l’anglais par Alain Morvan et Marc Porée,
présenté par Alain Morvan, La Pléiade, Gallimard, 2014, 1440 p, 65 €.
Qui sont ces Gothiques qui exhibent leurs vêtements noirs, chargés de chaines et de clous, frangés de rouge sang ? Il est à craindre que, pour la plupart, ces jeunes gens ignorent qu’ils doivent leur look, exhibant des fantasmes morbides, à ces romans gothiques, nés en Angleterre à partir de 1764. Récits de terreurs situés parmi des châteaux et des abbayes médiévales souvent ruinés, ils unissent la fantaisie historique et le fantastique romantique. Les plus marquants d’entre eux, du Château d’Otrante à Frankenstein, en passant par Le Moine, sont enfin réunis en un volume de la Pléiade, collection qui ne nous a guère habitués aux anthologies (hors celles de poésie). Pacte démoniaque, moines pervers, jeunes filles persécutées, savant à l’orgueil démesuré, romanciers et romancières experts en portraits contrastés, en mises en scènes sublimes, en gel de l'effroi, voici un volume horrifiant qui fera date.
En pleine période des Lumières triomphantes, la peur leur oppose sa voix discordante. Non, l’humanité ne va pas conduire au triomphe des sciences et de la raison, il faut également compter avec sa dimension criminelle et fantasmatique. Ce pourquoi la naissance du roman gothique entraîne un réel mouvement littéraire, qui unit aux troubles plaisirs de la peur éprouvée par le lecteur, pourtant en sécurité dans son fauteuil, à l’admiration coupable pour le sublime de héros, qui usent et abusent de leurs pulsions criminelles et érotiques ardentes, jusqu’au viol et au meurtre. Sans compter, avec le Docteur Frankenstein, la genèse d’une créature aux chairs empruntées aux morts ; créature hautaine et malveillante qui parachève cette litanie d’ambiances nocturnes et délétères, de figures monomaniaques animés par la délectation du mal…
Le maître d’œuvre de ce bel et indispensable volume de la pléiade n’est autre qu’Alain Morvan, qui sans modération goûte la figure de l’oxymore en ses éclairants commentaires de la noirceur. Que nous connaissions pour avoir publié une érudite étude consacrée à Mary Shelley et Frankenstein[1]. Pittoresque moyenâgeux et « ce qu’il y a de plus primal chez l’homme, c’est-à-dire la peur », selon le préfacier, engendrent l’union du mystère et du macabre qui fait florès au fronton du roman gothique, dont ici est dressée la généalogie. En effet, la trace des drames les plus effrayants de Shakespeare n’est pas sans contribuer à la généalogie de cette mode, ainsi que les personnages de séducteurs chez Smollet et Richardson, sans compter les poètes, dont Young, qui affectionnent la mélancolie nocturne et le macabre. Les voyages romantiques vers les Alpes et l’Italie plantent également un décor dont se souviendront les romanciers gothiques : Walpole en effet, traversa en 1739 les reliefs alpins. Sans oublier l’influence considérable de l’essai d’Edmund Burke sur le sublime[2], paru en 1757, qui bouleversa nos auteurs naissants. Ainsi, avec une rare prédilection, ces auteurs anglais situent l’action, qui dans les montagnes des Alpes pour Frankenstein, dans celles des Abruzzes pour L’Italien, au cœur de l’Espagne et à Naples pour Le Moine et L’Italien. Seul Vathek prend son envol vers la distance de l’imaginaire avec un orient vénéneux, situé à Samarah.
Mary Shelley : Frankenstein, Colburn and Bentley, 1831.
Photo : T. Guinhut.
Trois hommes, venus du milieu aristocratique, deux femmes venues de la bourgeoisie cultivée, vont bouleverser l’univers romanesque. Chacun d’entre eux postule un scélérat gothique : Manfred pour Horace Walpole en 1764, le calife et sa mère pour William Beckford en 1786, Ambrosio pour Matthew Gregory Lewis en 1796, Shedoni pour Ann Radcliffe en 1797 ; et, cerise vénéneuse sur le gâteau, la créature de Mary Shelley en 1818. Ces monomaniaques sont des artistes de la persécution, cultivant les perversions sexuelles, inceste, goût du sang et des cadavres, voire l’homosexualité latente. Les cruels patentés se choisissent des victimes très souvent féminines : Matilda, harcelée dans Le Château d’Otrante, Antonia, persécutée à l’envi au fil des pages du Moine, Ellena séquestrée en un couvent juché parmi d’impressionnantes montagnes dans L’Italien, Elizabeth, la jeune épouse assassinée du Docteur Frankenstein…
L’anticléricalisme, issu des Lumières, et plus exactement l’anticatholicisme anglais, s’incarne en des prêtres gagnés par la passion, par l’engrenage d’une perversion qui conduit ses victimes dans des caveaux souterrains, parmi les cadavres, à être violées par le Moine de Lewis ; quoique ce dernier goûte avec justice aux cellules de l’Inquisition, alors que l’aimable et innocent Vivaldi souffre de l’enfermement dans une souterraine prison, sans compter les douleurs de son amour contrarié pour Ellena. D’une manière complémentaire, les personnages sont infatigablement poursuivis, comme Isabelle par Manfred dans Le Château d’Otrante. Quant au Docteur Frankenstein et à sa créature, sans cesse ils s’épient, se poursuivent l’un l’autre, jusqu’aux glaces du pôle…
Nous sommes bien alors dans l’atmosphère du romantisme : passions amoureuses extrêmes, paysages sauvages et grandioses, et « cette mélancolie luxueuse et solennelle qu’inspire le spectacle d’images prodigieuses », selon Ann Radcliffe (p 648). Plusieurs fois d’ailleurs cette dernière emploie le mot « romantique ». Mais d’un romantisme noir : sombre solitude, personnages de réprouvés rejetés par l’amour et par la société, titans qui défient la nature, les femmes et leur temps…
« Pionnier du genre », Walpole n’omet pas, en la seconde édition de son roman délicieusement affreux, Le Château d’Otrante, de le sous-titrer ainsi : « A Gothic story ». Scènes nocturnes, tempêtes intérieures, menaces et violences bouleversent le château d’Otrante, qui commence par un terrible accident : le jeune prince est écrasé sous un « heaume ». Le soupçon du fantastique jette l’effroi, la tyrannie de Manfred s’envenime jusqu’à ce que les tréfonds du mystère (qui a trait à la succession dynastique) puissent être parcourus. Certes, les ficelles de la peur sont parfois grandiloquentes, mais nous ne sommes qu’à l’aube d’un univers…
Comme juché sur une branche adjacente du genre, le francophone William Beckford sut faire de son Vathek une croisée des chemins entre le gothique et l’orientalisme : son fantastique arabe, digne des Mille et une nuits, quoique pimenté d’un sadisme explicite conté avec une rare distanciation, plut à Borges, au point de l’inclure dans sa célèbre collection « La bibliothèque de Babel ». Est-ce un conte philosophique ? Dans lequel il s’agirait de se délecter ou de prémunir contre les abus hyperboliques d’un prince théocrate et jouisseur, au point de se convertir aux joies pour le moins perverses du meurtre en série, y compris de jeunes adolescents qui se donnent « mille baisers » avant d’être jetés « dans le gouffre » par l’immonde et raffiné calife. Ce dernier n’omettra pas de rejoindre les régions infernales : « Tel fut, et doit être le châtiment des passions effrénées, et des actions atroces ».
Le Moine Ambrosio de Lewis, de par le venin de l’amour, et aux dépens de la belle Antonia, devient meurtrier, puis amant d’un démon femelle. « Hypocrite, ravisseur, traitre, monstre de cruauté, de concupiscence et d’ingratitude », il séquestre et viole l’innocence convoitée parmi les squelettes de l’ossuaire. Peut-être l’archétype le plus représentatif, le plus développé, le plus délicieusement horrifiant est-il né sous la plume de Lewis, si bien trempée dans le fiel de la noirceur. Au point qu’il influencera Les Elixirs du diable d’Hoffmann. Reste que sous les rebondissements de l’intrigue, la satire de l’hypocrisie religieuse et le tableau des développements du « mal radical inné dans la nature humaine[3] » vont bon train, non sans se colorer avec un surnaturel délirant qui fait de la fin du roman un feu d’artifice de fureur…
Ann Radcliffe a produit une demi-douzaine de romans gothiques. L’Italien ou le confessionnal des pénitents noirs est sans aucun doute son plus emblématique opus. Quatre cent cinquante pages de plaisir parmi mille quatre cent quarante pages de bonheur livide ! En des paysages dont la dimension picturale est impressionnante, sans compter la présence récurrente des motifs musicaux, l’intensité psychologique des personnages fait merveille. Shedoni, le criminel sublime, est d’une facture aussi redoutable que fouillée, les parents de l’aimable Vivaldi sont intransigeants et calculateurs jusqu’aux pires extrémités, le suspense est sans cesse mordant, la mère supérieure du couvent encastré dans les montagnes est une persécutrice appuyée, le motif incestueux devient insistant et cruel… Faut-il s’attendre à un dénouement tragique ou à une fin heureuse ?
Couronnement indispensable de l’édifice gothique, Frankenstein ou le Prométhée moderne propose un couple indissolublement lié : créateur et créature, antithétiques, à moins qu’il s’agisse d’une variation sur le motif du double. Dérive de la science et orgueil faustien, amour familial et solitude acharnée, remord et châtiment, viande et étincelle de vie, s’opposent en une montée tragique implacable, irréversible. La créature accède à une capacité rhétorique impressionnante, alors qu’elle fit son éducation en écoutant aux portes et en lisant trois livres trouvés dans la forêt : elle invoque, non sans mauvaise foi, sa pureté originelle tout en taxant son créateur, qui l’abandonna, d’origine du mal ; ce en quoi le débat rousseauiste n’est pas loin. Dans le laboratoire de son château ruiné, le Docteur nécrophile défie la Providence divine en s’octroyant le don de vie ; dans le grandiose décor alpestre de la mer de glace, la créature satanique et psychopathe défie son créateur. Le sommet du roman gothique, écho des mythes de Faust et de Prométhée, mais aussi de la Genèse, est également l’embryon d’un genre romanesque à venir : la science-fiction…
Cinq romans d’importance donc, en de nouvelles traductions -hors Vathek que Beckford écrivit en français- font de ce Pléiade une bible du roman gothique, si l’on veut bien pardonner cet oxymore sulfureux. Comme à son excellente habitude, l’édition nous gratifie de notices roboratives et de notes précises. Tout juste, mais il fallait regarder à l’indispensable en cette partie émergée de l’iceberg, peut-on regretter l’absence des Mystères du château d’Udolpho[4], de la même Ann Radcliffe, du Melmoth de Maturin[5] qu’André Breton crut bon de préfacer ; et de la brève préface que Mallarmé offrit au Vathek. Dans laquelle il vante, non seulement la langue, mais : « Un livre qui en plus d’un cas, son ironie d’abord peu dissimulée, tient à l’ancien ton et, par le sentiment et le spectacle vrais, au roman évocatoire moderne[6]». On croirait entendre l’écho de « la sorcellerie évocatoire[7]» d’un Baudelaire, qui, par plus d’un trait est redevable, en son romantisme noir, du roman gothique…
Quel jugement moral pouvons-nous porter sur ces romans gothiques, quand la réussite esthétique est indéniable ? La fascination du mal, à laquelle on consent dans la plongée, voire l’identification, et la répulsion de la lecture, trouve son retour à l’équilibre lors d’une revanche de la vertu, si le fauteur de crimes est puni, par Satan, dans Le Moine de Lewis, par la créature qui poursuit infiniment le Docteur Frankenstein. Quoique celle-ci, meurtrière d’innocents, un enfant, une jeune femme, reste impunie, sinon par la solitude et l’errance tourmentée. La science faustienne punie mériterait cependant d’être réhabilitée, quoique avec conscience : n’avons-nous pas repoussé, par-delà l’exploit incomplet et vicié du Docteur Frankenstein, les limites du vivant, l’espérance de vie, grâce aux greffes, aux biotechnologies, aux thérapies géniques…
Au-delà du trio masculin, d’Ann Radcliffe et de Mary Shelley, femmes de lettres aux subtils et horrifiques talents, n’y-a-t-il pas une postérité infinie à ces romans gothiques qui firent vibrer un Balzac qui leur fut souvent redevable ? De quel surgeon du genre procède l’œuvre du Marquis de Sade ? Depuis Le Bras de la vengeance de Thomas de Quincey[8], ou L’Etrange cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde de Stevenson, en passant par le mythe monstrueux de Cthulhu, élaboré par l’Américain Lovecraft, jusqu’aux monstres humains et canins surgis de la vie ordinaire et entre les pages de Stephen King, sans compter les déclinaisons vampiriques[9], la bibliothèque noire de l’effroi reste ouverte pour de nouveaux avatars contemporains et à venir…
Les religions méritent-elles d’être jetées en enfer ? Jusqu’où faut-il tolérer l’intolérable ? Y compris s’il vient d’une religion… Qu’il vienne d’un dieu ou des hommes, d’une autorité prétendument suprahumaine ou étatique, un commandement religieux, quoique parfois doué d’une réelle hauteur morale, n’est pas pour autant dispensé de se taire devant les droits et les dignités de l’humanité. Ainsi, chacun à leur manière, essayistes et philosophes posent des conditions à la tolérance face aux religions, vont jusqu’à les refuser, non sans réfuter leurs fictions, momeries, fumisteries, supercheries et tyrannies. Malgré les efforts des Pères de l’Eglise accumulant les preuves de l’existence de Dieu, qu’elles soient tirées de la métaphysique, de l’imperfection de l’être humain, de l’idée que nous avons de l’être nécessaire et de l’infini, comme le postula au XVII° siècle Fénélon[1], alors que d’autres n’ont pas manqué de lister celles de son inexistence, comme en 1908 le libertaire Sébastien Faure[2], Dieu est une fiction, comme le propose avec fermeté Alain Nadaud[3], qui sait parfaitement que les dieux de toutes obédiences sont autant d’illusions que les démons du bouddhisme. Brian Leiter propose une prudente et presque décisive « investigation philosophique et juridique » avec Pourquoi tolérer la religion ? Dénonçant la « fumisterie intellectuelle », Bertrand Russell précisait avec fermeté polémique Pourquoi je ne suis pas chrétien, avant qu’Ibn Warraq, avec Pourquoi je ne suis pas musulman, ouvre le bal de son réquisitoire torrentiel et néanmoins informé.
Faut-il être plus tolérant envers les croyances religieuses qu’envers toutes les autres croyances et pratiques de nos sociétés ? Telle est la problématique fouillée par Brian Leiter, philosophe et juriste de l’Université de Chicago. En d’autres termes, respect à priori ou gestion rationnelle ? Lorsque « l’hyper-religiosité » américaine interdirait aux consciences de voter pour un Président athée, lorsque la charia se substitue aux mœurs républicaines, y compris dans des poches grandissantes du monde occidental, faut-il affecter la tolérance vertueuse ou poser les limites nécessaires à l’exercice des libertés ?
Les religions, sans aucune exception, sont évidemment des fictions. Dont la fonction étiologique et leurs causalités rassurantes n’ont pas reculé autant qu’on aurait pu le supposer devant les avancées scientifiques et la hausse de l’espérance de vie. Imaginant des entités métaphysiques improbables à l’origine des mondes et des vies, leur multiplicité incohérente et leurs intolérances réciproques, invalident forcément leur prétendue universalité. Chacune, non contente d’occuper le ciel et les consciences, d’y séparer de manière manichéenne le Paradis et l’Enfer, prétend attribuer à ses fidèles, ses officiants et dignitaires un pouvoir temporel plus ou moins absolutiste, s’alliant de plus avec des gouvernants animés des intentions les plus tyranniques. Ce pourquoi la séparation de l’église et de l’Etat, la laïcité, se doivent de poser des limites aux religions, limites sans lesquelles les libertés ne sont plus en sécurité.
Brian Leiter avoue en tête de son ouvrage être parvenu à des « conclusions plus favorables à la croyance religieuse » qu’il le pensait en initiant son « investigation », qui s’appuie sur l’auteur de la Théorie de la justice, John Rawls et sur John Stuart Mill et son De la liberté. Un Sikh peut-il garder son couteau à l’école, quand un garçon de la campagne ne peut pas ? C’est ainsi que notre essayiste pose le problème. Seul le premier aura gain de cause car sa religion le lui prescrit, non point pour en faire usage contre ses camarades. La religion serait donc exemptée de règles communes ? « L’idéal moral de tolérance », issu de Voltaire et des Lumières, justifie la liberté religieuse. À moins qu’un Etat tolérant puisse être « soit religieux, soit antireligieux ».
Voltaire : Mélanges, Oeuvres, IV, 1764. Photo : T. Guinhut.
La liberté de croyance et de conscience est constitutionnelle dans les démocraties libérales. Elle garantit un « espace privé », ce qui est un « fondement utilitariste de la tolérance », en même temps qu’une prémisse de la recherche de la vérité, voire de la vérité morale. Or, « nous voulons identifier la religion de telle sorte que nous puissions voir pourquoi elle a quelques obligations morales, et éventuellement légale, à être traitée différemment ». Cependant, elle est foi et non raison, quand la raison a failli à répondre à nos questions, quand la foi est une voie (et une identité) plus sûre, plus facile et plus péremptoire que les complexités de la quête de la raison ; au point d’amener ses thuriféraires à une obéissance aveugle, à des actes fanatiques et meurtriers… Qu’en est-il donc des « croyances qui ont pour conséquence probables (mais non certaines) ou qui impliquent des actes portant atteinte à la liberté », ce qui vaut pour bien des religions, et au premier chef l’Islam ? Un discours qui est un danger imminent, comportant « des prescriptions catégoriques odieuses », peut-il être réprimé ?
C’est alors que l’essai de Brian Leiter, théorique et rigoureux, peut sembler manquer de brio ; il n’en est pas moins une précieuse réflexion, là où l’individu est à la charnière de l’Etat et des religions. Si les religions ne violent en rien le principe de « non nuisance » (c’est la formule de John Stuart Mill), elles ont selon Brian Leiter, droit de cité (dans les deux sens du terme). Sinon, il conviendra d’établir des gardes fous au terme de la loi des démocraties libérales. Si la foi chrétienne (au mépris du message d’amour et de charité du Christ) permet de harceler des homosexuels, d’attaquer des écoles pour leur enseignement des sciences et de Darwin, quoiqu’elle ait pu résister contre le nazisme ou l’apartheid, elle n’est blâmable que pour ne pas respecter l’éthique pacifique de son maître à penser : le Christ.
Quel « droit de la liberté religieuse dans une société religieuse » ? se demande Brian Leiter. L’Etat doit protéger la liberté de conscience, mais pas au point de « constitutionnaliser un droit à la désobéissance civile », qui risque d’outrepasser celle de Thoreau[4]. En ce domaine les religions ne peuvent avoir plus de droits que les militants végétaliens de la « libération animale », ou anticapitalistes, qui, armés de leurs convictions plus ou moins rationnelles et justifiables, intentent des actions délinquantes et destructrices. « Les exemptions de lois généralement applicables pour des motifs de conscience qui n’imposent pas de fardeau aux autres » ne paraissent pas devoir poser problème. Quoique l’Etat ne doive pas « faire passer les revendications de conscience religieuses avant ses autres objectifs moraux importants, comme la sécurité, la santé, le bien-être, l’égalité de traitement devant la loi »…
Est-ce à dire qu’il n’est pas tendre avec la laïcité à la française ? Si l’on doit avec lui déduire qu’en vertu du fait que le voile ne nuit ni à l’espace public ni à autrui, il demeure licite. Si cet argument est fort solide en apparence, permettant à Brian Leiter de requérir que cette interdiction est « un cas d’intolérance inadmissible » envers l’Islam, il reste que le voile, y compris consenti, quoique le plus souvent tyranniquement imposé, outre qu’il est attentatoire à la dignité de la femme, est l’un des chevaux de Troie de l’Islam et par voie de conséquence de l’islamisme coercitif et assassin (en cela comparable au nazisme -ce que notre essayiste envisage avec trop de prudence- dont les signes ostentatoires sont interdits), même s’il est hors de question de réduire tous les Musulmans au terrorisme. Il ne s’agit pas d’éradiquer des croyances, mais la charia installée aux dépends de la loi républicaine, mais des pratiques concrètement liberticides. Il faut admettre cependant que cette interdiction ne résout pas grand-chose, sans compter qu’elle n’est guère appliquée, faute de la fermeté d’un Etat pusillanime qui devrait de la même façon aller en toute cohérence au bout du raisonnement : interdire le Coran et ses appels au meurtre des impies, fermer les mosquées et les écoles coraniques dont la vocation dépasse la simple prière intime. Tâche épineuse, voire irréalisable, censure insupportable et persécution, protection des libertés ? Est-il sûr que Brian Leiter, en son essai rigoureux et si souvent pertinent, attentif qu’il est aux « Chrétiens réactionnaires » américains, soit assez averti au sujet de l’Islam ?
La brièveté de l’essai du philosophe analytique Bertrand Russell (1872-1970) n’entrave en rien sa force percutante et l’efficacité de son argumentation. Pourquoi je ne suis pas chrétien (1927) peut ne paraître qu’un addenda à une plus large réflexion sur Le Mariage et la morale, mais non content d’en être le corollaire, il en est l’acmé.
Dès la préface, écrite dans les années cinquante, il « considère sans exception les grandes religions du monde -le bouddhisme, l’hindouisme, le christianisme, l’islam et le communisme- comme fausses et néfastes ». L’ironie est corrosive, imaginant une divinité « se considérant récompensée par l’apparition finale d’Hitler, de Staline et de la bombe H. » De plus, la foi ne peut être ébranlée par une preuve contraire, ce qui l’entraîne à rêver d’un « monde libéré de la brutalité des groupes hostiles » et du fanatisme.
Pourquoi, avec Bertrand Russell, ne sommes-nous pas chrétiens ? Avec lui, nous récusons les prétendus arguments rationnels de l’existence de Dieu : « cause première », « loi naturelle », « plan » intelligent, « argument moral » et « remède à l’injustice »… « Pensez-vous que si l’on vous accordait l’omnipotence et l’omniscience et des millions d’années pour perfectionner le monde, vous ne pourriez rien créer de mieux que le Ku Klux Klan ou la fascisme ? », modestes exemples auxquels il faudrait ajouter (entre autres) Gengis Khan, Mahomet, Lénine, Staline et Mao…
Or « ce qui les persuade de croire en Dieu, ce n’est pas du tout un argument intellectuel. La plupart des gens croient en Dieu parce qu’on leur a appris à le faire dès leur petite enfance ». Ce à quoi il faudrait ajouter l’emprise de la « dérive sectaire », qui allie totalitarisme, prosélytisme et persécution[5]. Ce qu’il n’impute guère au Christ, auquel il reconnait plus d’une « excellente maxime », quoiqu’il lui reproche « une doctrine de cruauté » : en « laquelle le feu de l’enfer est la punition des péchés ». Selon Russel, la religion ne pousse pas toujours les gens à la vertu, et « bien des chrétiens se sont signalés par leur extrême méchanceté ». Il poursuit son réquisitoire en montrant « comment les Eglises ont retardé le progrès », en accablant l’indissolubilité du mariage, ce à quoi il pourrait ajouter aujourd’hui le refus de la contraception et de l’avortement… Il conclue avec verdeur en taxant la religion de « conception tirée du vieux despotisme oriental ». Que dirait-il en voyant l’état alarmant de l’Islam ?
Lorsqu’ensuite Bertrand Russell demande : La religion a-t-elle contribué à la civilisation ? », un plus que rien de mauvaise foi l’emporte. C’est faire fi des cathédrales et des bibliothèques abbatiales, de l’art chrétien, du libre-arbitre selon Saint-Thomas d’Aquin, de l’éclosion de l’athéisme qui est le corollaire du doute du Christ sur la croix, du pardon toujours possible, de la séparation de l’église et de l’Etat… Si notre philosophe expert en « fumisterie intellectuelle[6] », pèche parfois par son talent polémique à l’emporte-pièce, il fait cependant preuve, sans la moindre langue de bois, d’une rafraichissante et vigoureuse argumentation en faveur de la liberté et de la paix des mœurs.
En dépit du pacifisme du Christ, il faut à son égard rester méfiant. Tonnant contre ceux qui ne sont pas avec lui, il leur assure bien les flammes et la damnation éternelle. Mais cela, ce n’est après la mort, nous direz-vous ; certes, mais la tentation peut être grande pour ses affidés d’étendre ce châtiment avant le passage en l’autre monde et d’user de la folie de Dieu par la main vengeresse des hommes sur d’autres hommes, ce dont témoignèrent l’inquisition, les guerres de religions ou le procès assassin du Chevalier de la Barre, dénoncé par Voltaire au XVIIIème. Le dieu de l’Ancien Testament est quant à lui plus explicitement vengeur, risquant alors d’offrir un exemple de comportement à ses sujets ; ce que souligne Peter Sloterdijk : « les premiers portraits de Yahvé, le Seigneur d’Israël, sont tissés d’anthropomorphismes (ou plutôt d’anthropopsychismes) manifestes. Tout lecteur de la Bible a pu se convaincre du fait que le Dieu de l’Exode unit encore les traits d’un démon climatique théâtral à ceux d’un warlord mugissant et qui ne se maîtrise pas. » Cependant, on a pu interpréter, après le Déluge, l’apparition de l’arc-en-ciel comme « un symbole de tolérance important pour les deux parties, qui doit exprimer sa volonté qu’un tel acte de destruction ne se répète jamais[7] ». Comme lorsque les Erinyes de la mythologie grecque, ces déesses infernales de la vengeance qui poursuivent le crime, deviennent les Bienveillantes, envisageant le pardon.
« En admettant que Dieu ne soit pas mort, est-ce trop demander à ses fidèles que de mettre un peu d’eau relativiste dans leur vin d’absolu ? », souligne le préfacier de Brian Leiter, Pierre Brunet. Hélas, la religion la moins capable de diluer son absolutisme, de par la nature de ses textes fondateurs, aussi bien que par le comportement intolérant et meurtrier de nombre de ses zélotes, est bien l’Islam. Ne faut-il pas imaginer, du fait de ce statut d’exception, de penser une exception dans la tolérance universelle et naïve ? Avec la méfiance suivante : l’Etat n’est pas forcément le mieux placé pour être justement intolérant...
Valle de Casies, Trentino Alto-Adige / Südtirol. Photo : T. Guinhut.
La différence entre le Christianisme et l’Islam est fondamentale. Si les Juifs ont abandonné la virulence des Zélotes qui s’appuyait sur celle du dieu vengeur de la Bible, quoique plus que tempérée par le « Tu ne tueras point » de Moïse, le premier, dans ses textes fondateurs des Evangiles, n’ordonne pas l’ombre d’une violence, sépare l’Eglise de l’Etat (« Il faut rendre à César ce qui est à César ») et pardonne à la femme adultère en déniant au pécheur le droit de châtier, a fortiori jusqu’à la mort. En revanche, l’Islam, en son Coran, ordonne : « Les hommes ont autorité sur les femmes » […] « celles dont vous craignez la religion, reléguez les dans les dortoirs, battez-les » ; quant à celles « qui sont perverses » […] faites-les demeurer dans les maisons jusqu’à ce que la mort les enlève[8]». De même, il ordonne la décapitation des infidèles : « Quand vous rencontrez des effaceurs [du sentier d’Allah] frappez-les à la nuque, jusqu’à les abattre ». Il est à noter que ce sont sourates et versets de Médine, les plus chargés en djihad, qui abrogent ceux de la Mecque, antérieurs, s’ils viennent les contredire. Sans compter l’incohérence du livre, comme le trop fameux « Nulle contrainte en créance[9] », (ou en religion), vite contredit par l’injonction à tuer les apostats : « Allah ne pardonne pas aux effaceurs qui se détournent du chemin d’Allah et meurent en effaceurs[10] ».
L’écrivain et poète contemporain Abdelwahad Meddeb[11] compare l’intégrisme de l’Islam à deux autres « maladies » : l’intolérance pour le catholicisme, le nazisme pour l’Allemagne. Passons sur des proportions certainement discutables. Il impute à la crispation historique de l’Islam la pulsion totalitaire qui irrigue le wahhabisme, le salafisme, les Frères musulmans, Al Qaïda, et autres fanatismes islamiques, mais aussi la généralisation excessive de l’accès à la lettre du livre saint à des incultes d’abord inquiets de leur jouissance du pouvoir et du sadisme, sans compter le ressentiment contre la réussite occidentale. Mais c’est un peu rapidement oublier la tradition modelée par leur prophète : guerre de conquête et massacre, pillage, esclavage et infiltration par la dissimulation. Abdelwahad Meddeb veut pourtant conclure son essai sur une note d’espoir, en citant un récent ministre de l’Education nationale tunisien, Mohamed Charfi : « l’enseignement dans les pays arabo-islamique […] a besoin d’être expurgé de tous les propos contraires aux droits de l’homme et aux fondements de l’Etat moderne[12]». Il s’appuie également sur les versets semblables à « Nulle contrainte en créance », comme « Que celui qui le veut croie et que celui qui le veut reste incrédule[13] », ce qui, selon les uns, est invalidé par la suite, « Nous avons allumé des brasiers chez les méchants », ou, selon des commentateurs comme Râzî, devrait suspendre la notion de djihad. Vœu pieux ?
Certes, nous l’avons dit, tout fidèle, et surtout détenteur du pouvoir, d’une religion, peut s’emparer de son drapeau pour commettre des abominations, ainsi firent le Ku Klux Klan en lynchant des hommes noirs, l’Eglise catholique en armant l’inquisition. Cependant, le Chrétien le fait en conspuant le message du Christ, quand le Musulman le fait en suivant à la lettre la vérité[14] indiscutable de son prophète : « le croyant ne doit pas avoir de repos tant qu’il vit dans un système politique non islamique ; sa vie ne prend de sens que si elle est consacrée à faire tomber la puissance étrangère dominante. » Ainsi Peter Sloterdijk explicite-t-il le « petit djihad », ce combat guerrier opposé et complémentaire au « grand jihad » qui, lui, est intérieur. Avant de conclure : « Leurs actes peuvent bien être répugnants, leurs citations sont sans erreurs[15]. » Il s’agit évidemment d’erreurs philologiques et non morales…
Il y a une religion tolérable, et une autre intolérable, à moins qu’elle observe la modération au point de récuser ses horreurs, au point d’être compatible avec la démocratie libérale issue des Lumières. Car « Allah est semblable au lion par la violence », relève Pietro Citati, qui, avec pertinence, range l’Islam parmi « les grands mythes dans l’histoire du monde[16] ». Il faudrait alors pratiquer sur le Coran une opération chirurgicale douloureuse et cependant indispensable, en effectuant l’ablation de tous les versets violemment sexistes et précisément guerriers à l’égard des infidèles, des apostats, du blasphème. Extraction d’une involution cancéreuse, amputation de deux membres, ou lobotomie du cœur et du système nerveux complets ? Sans oublier les hadiths et leur obsession du djihad, les fatwas, leur justice faite de châtiments corporels blessants et mortels, ainsi que les obligations connexes, quoiqu’elles ne soient pas toujours fondées sur le Coran : voile, excision…
Pour ne pas, en cette critique sans fard, nous taxer d’ethnocentrisme, il n’est pas inutile d’aller voir du côté d’un intellectuel américain natif de l’aire arabo-musulmane (en l’occurrence du Pakistan) : Ibn Warraq. Loin d’être une creuse diatribe, son Pourquoi je ne suis pas Musulman, est un festival d’argumentations aussi précises qu’imparables. Bertrand Russell aurait jubilé. Préfacé par Taslima Nasreen, dont la féminité et l’intellect eurent à souffrir de l’Islam, cet essai encyclopédique semble né à l’occasion de l’affaire Rushdie[17], à laquelle il consacre son premier chapitre : une sorte de boutefeu du réquisitoire au rang du grand art. Car tout est bois sec pour l’incendie conceptuel qui s’empare des pages aussi vives que rigoureuses d’Ibn Warracq. Les origines de l’Islam, qui s’extrait avec peine des religions précédentes, dont le mazdéisme, qui pilla outrageusement la Bible, le goût du surnaturel échevelé digne des Mille et une nuits, quand Mahomet fait son ascension au paradis, les crimes de ce dernier qui pratiqua « l’assassinat politique » et le « massacre des Juifs », les sources plus que discutables du texte sacré, biaisé par ses « versets sataniques », détruites par ses sectateurs avec la mort du prophète[18], les « erreurs historiques » du Coran, la « nature totalitaire » du message, la séparation fratricide entre Chiites et Sunnites, l’incompatibilité avec les droits de l’homme, avec la démocratie et la tolérance, la « peur irrationnelle et injustifiée de l’Occident », le « colonialisme islamique », le « racisme arabe », le statut infamant des Juifs et des chrétiens, dhimmis ou morts, la révérence envers la soumission et la servitude, la négation de toutes les religions qui ne sont pas du livre, la haine absolue et assassine des apostats et des athées, le mythe de l’âge d’or andalou, parmi quatorze siècles et trois continents de tyrannie (et bientôt plus, si l’on n'y prend garde), l’irréfragable infériorité de la femme, voilée, lapidée, vendue, la propagation de l’esclavage, les grotesques « tabous : vin, porcs et homosexualité », la superstitieuse, antiscientifique et antihygiénique séparation entre halal et haram, sans oublier à l’occasion du dernier chapitre, le sommet de l’abomination, ou la bassesse de la prosternation, comme vous voudrez, la faiblesse de l’Occident devant l’Islam et sa « trahison des intellectuels ». Car Les Islamistes sont déjà là, rivalisant de « fascisme vert », s’il faut en croire le livre de deux Christophe[19]qui ont réalisé en France une édifiante « enquête sur une guerre secrète ». N’en jetez plus, la cour est pleine d’ordures qui empuantissent l’humanité…
Aucun des points du réquisitoire d’Ibn Warracq n’est jeté au hasard : la connaissance des textes et de l’Histoire est validée par des notes, une bibliographie impressionnante. Et pourtant, « la civilisation islamique est souvent parvenue au sommet de sa splendeur malgré l’Islam 1 et l’Islam 2, et non pas grâce à eux », le 1 étant le Coran, le 2 les hadiths et la charia, le 3 étant « ce que les musulmans réalisent, c’est-à-dire la civilisation islamique », et, à son meilleur, la philosophie, l’art et la littérature.
Il faut dire que, « sans complaisance » aucune pour son sujet, l’essayiste, reprenant à l’épigraphe Renan (« Affranchir le musulman de sa religion est le plus grand service qu’on puisse lui rendre »), s’appuie et avec perspicacité sur des philosophes du libéralisme politique et économique, garants des valeurs universelles de liberté individuelle : John Stuart Mill et Friedrich A. Hayek.
Si nous ne sommes pas religieux, et ce par l’exercice de la raison et de la liberté, nous tolérerons et respecterons les religions paisibles, qui, tout au moins pour cette qualité, et de plus pour leur dimension de spiritualité et de savoir théologique, voire leur nécessité de transcendance, permettent de mériter que nous puissions être religieux. Ainsi Milton usa en 1644 de l’argument théologique pour défendre la liberté de la presse : « Nombreux sont ceux qui blâment la divine Providence d’avoir toléré la transgression d’Adam : bavardages d’insensés ! quand Dieu lui donna la raison, il lui donna la liberté du choix, sinon il n’eût été qu’un Adam artificiel comme on en voit aux marionnettes[20]. » A contrario, et en vertu de la légitime défense des libertés, nous devrons ne pas tolérer l’intolérable des religions tyranniques, auxquelles il faudra bien poser un mors à leurs sanglantes dents. Faut-il se demander si Giovanni di Modenna, peintre de l’Enfer en San Petronio de Bologne, qui vit en 2014 sa fresque menacée d’être détruite par les Musulmans, a eu raison d’y placer un Mahomet, dont l’âme est dépecée du corps par un diable ?
Qui l’eût cru ? Un inédit de Julien Gracq soixante ans plus tard ! Un roman qui plus est, bien qu’annoncé « récit »… Un fonds de tiroir, ou de malle, car c’est là qu’il fut délaissé par son auteur, puis retrouvé. S’il fallait en rester là, suivant la quatrième de couverture qui obéit à une prudence modeste, rien qui « bouleverse » la vision que nous pouvons avoir acquise de l’œuvre pléiadisée. Pourtant, au-delà d’un apparent ressassement de thèmes qui parcourent les œuvres à la source de sa gloire, voici un volume stupéfiant, somptueux, tant du point de vue romanesque, que politique et esthétique. La beauté stylistique en partage de tout texte gracquien résonne également dans La Maison, un autre inédit tardivement retrouvé.
Les Terres du couchant ressortissent à un topos depuis longtemps établi : l’attente, par une cité paisible et son avant-poste, de l’invasion des barbares. Avant Julien Gracq, Ernst Jünger, dans Les Falaises de marbre[1](1939), puis avec moins de hauteur, Dino Buzzati, dans Le Désert des Tartares[2] (1940), virent le compte à rebours de l’effondrement s’égrener au large de vastes espaces. Une trilogie apparemment indépassable se fermait en 1951 à l’occasion du Rivage des Syrtes, dont la prose, aussi évocatrice que polie, ranimait l’allégorie voilée de la menace totalitaire et nazie. Etait-ce suffisant ? C’est entre 1953 et 1956 que Julien Gracq entreprit son manuscrit, pour l’abandonner en faveur d’un autre récit attentif au même thème, quoique plus humblement réaliste, racontant la « drôle de guerre » de 1939-1940 : Un Balcon en forêt. Comme une même peau qu’il fallait quitter, Les Terres du couchant était-il trop chargé de l’atmosphère de son prédécesseur ? Son auteur n’avait-il pas su trouver l’acmé de sa forme définitive ? Sa prose était-elle trop riche, ou incomplète ?
N’en déplaise à celui qui le négligea, nous sommes fabuleusement conquis. Conquis par cette ville de « Bréga-Vieil » et ses odeurs de dame sénescente parmi les « peuples vieillards », par le tableau de son « Royaume » suradministré, par la perspicacité de son narrateur, par la citadelle de « Roscharta », par la montée progressive et inéluctable de l’action, tendue comme une tragédie grecque.
L’intemporalité de l’espace et de l’intrigue semble à la fois l’éloigner dans un temps mythique et la rendre irrésistiblement présente et de toujours. Seuls les accessoires chevaleresques et les fusils paraissent tenir d’un entretemps à la lisière du Moyen-âge et du siècle des Lumières. Ce qui semble aujourd’hui un de pied de nez involontaire à nos envahissantes séries médiévales de fantasy, qui n’ont pas la hauteur stylistique et intellectuelle gracquienne, malgré l’indéniable talent d’un George R. R. Martin, solidement assis dans son Trône de fer[3].
Employé par la « Chambre du Cadastre », le narrateur des Terres du couchant (qui ne prononce jamais son nom) parcours le pays. Avertis par de sombres émissaires, lui et son ami Hingaut décident de passer à la « clandestinité », de fuir « Bréga-Vieil », avec quelques compagnons : Hals, Lero et Berthold. Non vers la désertion, mais vers l’action, vers les territoires lointains où s’exerce l’infiltration barbare ; ce avec une témérité plus délibérée que celle du modeste héros du Rivage des Syrtes, dont le bateau ne fit qu’apercevoir l’ennemi. Là est l’une des originalités de notre récit face à ceux qui l’encadrèrent. D’abord établis à « Briona-Haute », dans les montagnes, nos francs-tireurs traversent les forêts avant de passer la « Crête du Sanglier », cette frontière périlleuse après la trompeuse sécurité. Nous sommes en plein roman d’aventure, non sans suspense, où alternent moments radieux et noirs cauchemars. Bientôt l’on emprunte une « route fossile » démesurée, vaste poème en prose qui permet de découvrir d’où vient le fragment « La Route », publié en 1956 parmi le recueil La Presqu’île. Ce qui laisse peut-être entrevoir pourquoi Julien Gracq oublia ces Terres du couchant : réprouvait-il cette instabilité générique entre le romanesque et la poétique topographie ?
Une fois la deuxième partie, nous sommes aux confins : une ville fortifiée s’élève au-dessus d’un lac et en vue de montagnes glacées. Ce qui nous vaut des descriptions absolument somptueuses, de la part du géographe lyrique que fut Julien Gracq, des images luxuriantes, une jubilation continue devant le beau. Sans oublier une civilisation urbaine traditionnelle et artisanale dont l’équilibre économique et éthique n’est pas sans rappeler Héliopolis d’Ernst Jünger[4] (1949). Mais également face à une plaine où campent et s’agitent en ordre les cavaleries barbares, infligeant sans état d’âme une mort brutale et primitive : car en la « tour des crânes », les guerriers « maçonnent toutes fraîches les têtes qu’on vient de couper, comme des amandes dans du nougat ».
Ainsi, l’une des originalités de ce récit face au Rivage et au Balcon reste indéniablement le tableau de la guerre, si ténu parmi ceux-là : mouvements de « l’armée angarienne », stratégie concertée, incendie de la forteresse avancée quand l’action s’exaspère inéluctablement, sortie de quelques têtes brûlées, dont le narrateur, parmi les cavaliers capables de les faucher d’un coup… Ce livre a le parfum excitant des classiques et des horizons fastueux, autant que de la tragédie et de sa catharsis.
Des moments d’exception -si nombreux au demeurant- constellent cette rencontre des Terres du couchant : le théâtre de Roscharta où « la nuit brûle », où « ce qui consomme ici va s’enflammer en présence de la mort », mise en abyme évidente du récit tout entier ; la brève idylle avec l’actrice Aega, intense explosion d’érotisme calme et de conscience sensuelle du monde aux portes de la catastrophe ; l’allusion révélatrice à la dimension épique et mythique du livre, à travers cette épiphanie : « Comme les guerriers troyens sur le rempart d’Ilion, j’ai vu un homme marcher enveloppé un moment dans son Dieu ». Tout cela conflue en ce qui peut sembler, au sein du courant de lave de cette prose méditative et chatoyante, un aphorisme : « le châtiment poignant du sursis chichement accordé qui fait exploser en vigueur, on dirait, chaque seconde de vie, se mêle étrangement à celui d’une liberté encore inconnue ».
À la différence du Balcon en forêt, mais comme dans Le Rivage des Syrtes, le narrateur-personnage est à la première personne : ainsi l’on croit deviner la plume d’un journal de trois ans. De plus, il n’est pas soldat : c’est un individualiste, un risque-tout, qui se dirige en toute conscience au-devant du combat, dont il ne mésestime pas l’issue. Si, à la fin du Rivage, « le décor avait été planté », la tragédie est jouée jusqu’à l’imminence du dénouement, dont la chute du fort d’ « Armagh » n’est que la répétition générale, métaphore suggérée par la représentation théâtrale ultime jouée à Roscharta.
À ce conte philosophique somptueux, nous n’oserons opposer que de modestes réserves : la place démesurée accordée à la « Route », ainsi qu’un maladroit retour en arrière à son égard, donc un léger déséquilibre des proportions, une ou deux phrases qui sentent encore la sécheresse du diariste, sans compter l’ultime paragraphe, splendide au demeurant, filant la métaphore théâtrale, imaginant de « fermer la scène », qui n’était peut-être pas celui dont se serait satisfait son auteur, ô combien perfectionniste. Il est également permis de s’irriter de l’abus des italiques comminatoires. Quoiqu’aucune de ces broutilles ne permette un instant de bouder sa volupté…
L’analyse politique fait moins de Gracq un romancier qu’un psychologue des nations, qu’un philosophe de l’Histoire. Les « dignitaires » du « Royaume » euphémisent la barbarie des envahisseurs à l’affut : « L’idée que « cela n’arriverait pas » -que le danger viendrait mourir de lui-même sur ce glacis épaissement cuirassé par le refus de penser et de prévoir- était tellement avérée dans les esprits par la paresse à envisager le pire qu’elle mettait à l’aise pour refuser même de discuter les vues que ceux que le langage officiel appelait encore bénignement -en attendant peut-être des formes de censure plus brutales- les agités ». Assis sur ses traditions, ses certitudes, « liasses croûtées d’un limon de siècles », le pays refuse d’ouvrir les yeux sur son déliquescence interne, en pensant l’adversaire « raisonnable ». S’il faut lire en cet apologue une figuration de l’imprévoyance devant la montée du nazisme, ne faut-il pas y distinguer la conduite à ne pas tenir, veule soumission, devant des menaces déjà là ou à venir ? Soixante ans après, au travers de l’apparence du mythe, Julien Gracq confie une morale pour notre temps…
D’un bref récitd’à peine trente pages, Julien Gracq ne sut que faire : La Maison. Ecrit entre 1946 et 1950, trop long, trop narratif, pour intégrer le recueil Liberté grande, pouvait-il devenir le noyau, le déclencheur, d’un roman ? Au contraire d’Au Château d’Argol, purement fictionnel et romanesque, lui paru en 1938, il est aussi réaliste qu’autobiographique, bien que labile à cet égard, ressortissant finalement tant au récit qu’au poème en prose.
Dans la brume pluvieuse et le froid, au travers du car parcourant une campagne anonyme pendant l’Occupation allemande, une « maison » fait signe, étrange. Le narrateur décide enfin de marcher vers l’objet de sa curiosité. Pourtant modeste en terme de distance, c’est une « équipée » sur un chemin puis au travers des fourrés boueux. Malgré un rayon de soleil, ce n’est qu’une ruine, « macabrement vieillie ». Mais démentant cette désagréable impression, l’arrière-cour révèle un « déjeuner sur l’herbe » tout frais, et « la voix d’une femme qui chantait »
Si la prose de La Maison peut paraître lourde, c’est d’une splendide et riche lourdeur, comme une tapisserie ornée, à même de transmettre une atmosphère angoissante, étouffante, relevant à la fois de l’étrangeté du lieu et de la pesanteur ambiante de l’Histoire, tant l’Occupation allemande pèse sur la France, sur les esprits. Au point que sous l’averse, il se sente « une statue glaiseuse et enfondue de l’écœureument ». L’on comprend dès lors, par la déréliction hivernale, par ce cheminement trouble, jusqu’à la révélation de cette « voix nue », qu’une dimension initiatique, un « éveil », de plus érotique, s’élèvent à destination du voyageur et voyeur lyrique, dont le symbole est cette « longue chevelure blonde »…
Les fac simile des manuscrits successifs nous apprennent que le titre fut d’abord « La Maison du taillis », avant d’opter pour celui plus laconique, quoique moins mystérieux. Le second état de ce manuscrit d'ailleurs nous permet de corriger une coquille, p 27 : « Je demeurai, il me semble, plusieurs minutes parfaitement immobiles », alors qu'il faut lire ce dernier adjectif au singulier[5]. Cependant un inédit de Julien Gracq n’est jamais anodin, et certainement cette Maison d’une beauté bouleversante, malgré la couverture d'un vert acide, ne peut manquer à l’amateur de proses postromantiques. Si cette demeure fantomatique est « pareille à un visage qui se fût recouvert de poussière comme un meuble », cet inédit jailli de la poussière du temps, brille de l’éclat mat de toute sa gracquienne lumière.
Sankt Jacob/San Giacomo, Südtirol. Photo : T. Guinhut.
Stefano Benni, conteur fantaisiste et grave :
De toutes les richesses, La Grammaire de Dieu.
Stefano Benni : De toutes les richesses,
traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, Actes Sud, 2014, 288 p, 22 €.
Stefano Benni : La Grammaire de Dieu,
traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, Actes Sud, 2014, 272 p, 21,80 €.
Il est bien loin le temps où Dante connaissait toutes les richesses de la grammaire de Dieu… Aujourd’hui, les écrivains italiens ont plus de modestie, d’humour, sinon de déréliction, à moins de savoir écouter la sagesse animale. Ainsi Stefano Benni (né en 1947) est un fantaisiste grave. Si la jeunesse et l’amour sont chez lui De toutes les richesses, ils risquent fort de devoir être perdus. Il faut alors à son Martin une réelle dose de sagesse pour apprivoiser ce constat. Embrassant plusieurs registres, le roman amuse, émeut et pousse à la méditation sociologique et métaphysique, entre satire universitaire et animaux parlants, en un conte de fées moderne. Quand, en tentant de comprendre La grammaire de Dieu, les nouvelles rient jaune et gris.
Martin, professeur fraîchement retraité, vient s’installer parmi toutes les richesses d'un village de montagne des Apennins, dans une maison isolée auprès des bois. D’abord enchanté par cette paix qui lui permet d’avancer « son livre sur la poésie ludique », il craint un peu la solitude. Jusqu’à ce qu’un jeune couple s’installe bruyamment dans la maison d’en face. L’une est une ex-danseuse, belle, émouvante, et que tente l’aventure du théâtre, du cinéma, tandis que l’autre est un homme querelleur, déjà aigri. Très vite la jeune femme vient chercher refuge, conseil, amitié, chez notre ermite qui se sent ému plus qu’il ne faudrait. Le lyrisme est discret. Peut-on raisonnablement être amoureux, à l’âge de la retraite, d’une blonde jeunette de trente ans ? Car elle devient une initiatrice : « Pouvait-elle être la beauté qui me contraindrait encore, avec stupeur, à regarder le grand tableau tourmenté du monde ? » On laissera le lecteur découvrir comment une fête de village haute en couleurs et peinte d’une plume incisive, mais non sans tendresse, permet à la jeune Michelle de briller avec le professeur fort rajeuni.
Le récit psychologique et sentimental, dont le narrateur est peut-être un alter ego de son auteur, est loin d’être la seule facette de ce texte. Spécialiste d’un poète « naïf », dit « L’Enchaîné », mort un peu fou, parmi une maison ruinée des alentours, notre professeur se heurte à la cohorte des universitaires concurrents et envieux. Alors que ses recherches, et la rencontre d’une étrange folle, lui permettent de construire une autre hypothèse sur le décès du disparu, cette fois criminelle, de retrouver un dessin inestimable qu’il offrira. Finalement sage, il saura refuser les sirènes de l’argent et de la fausse gloire en rejetant la proposition de Remorus qui se veut éditeur opportuniste. La satire du milieu intellectuel et du commerce de l’art n’est pas alors dépourvue de férocité.
Le fantastique est sans lourdeur. De manière récurrente, Martin entretient des conversations avec son chien Umbra, avec une renarde, un blaireau, une chouette, souvent plus sages que lui, une chèvre qui connait Poe, Lolita et Borges. L’humour est alors le filigrane de la gravité, grâce à la prosopopée[1], cette figure de rhétorique qui fait parler les absents, les morts les animaux : un serpent d’Eden lui annonce que sa « tête est la raison, le cogito, avec les dents aigues de l’argumentation philosophique », ce pour lui demander avec ironie s’il « veut s’accoupler ».
Indubitablement, Stefano Benni est doué du sens du portrait. Il faut lire comment il déchire de sa tendre dent le galeriste Aldo, qu’il appelle « le Torve », contempteur de tout ce qui n’est pas lui, reprochant ses échecs à l’époque, aux autres, paraissant mépriser l’argent, mais cupide, et mauvais peintre. Pourtant, sans manichéisme, notre auteur sait lui faire confesser son emprunt indu d’une œuvre d’autrui, ses rageuses veuleries.
C’est un rare et fragile roman poétique, mais aussi un conte philosophique, dont il faut avec soin goûter les sensations, suggestions et sagesses. Même si les poèmes, intercalés en ouverture de chacun des dix-huit chapitres, ont du mal à nous convaincre, quand la prose de Stefano Benni se suffit à elle-même. Car elle sait nous enchanter de la jeunesse trop vite passée du protagoniste, de son ermitage troublé, comme ce souffle trop rapide de l’amour charmeur et charmé, chaste et cependant bien vivant.
Sous-titré « Histoires de solitude et d'allégresse », ce recueil qui se donne avec autodérision pour La Grammaire de Dieu, rassemble vingt-cinq récits tristement marrants, où les situations d'incommunicabilité burlesques et pathétiques dévorent le quotidien et la vie de nombreux personnages : nous tous en fait.
Monsieur Remo et son chien Boom ne peuvent se passer l'un de l'autre. Lui voudrait se débarrasser de cette affection collante, l'autre le suit jusque dans l'assomption du suicide. Un pauvre type achète quatre portables pour se téléphoner à lui-même et en mettre plein la vue, avant de se faire bientôt appeler « le masturbateur téléphonique ». Hélas, il ne peut payer ses factures astronomiques... Alice a beau s'imaginer au pays des merveilles, elle reste une gamine sans domicile fixe, bousculée par la terreur des rues et des drogués, par l'accueil rogue des employés de la bibliothèque publique, par les dragueurs... On rencontre un riche vieillard nostalgique dont « les épines ont une fleur », une « crèche vivante » pleine d'humour et d'ironie...
Autour et au-dessus de nous, « La grammaire de Dieu » voit ses signes drôlement distribués : elle est incompréhensible pour le quidam. En effet, même si certaines histoires sont moins nécessaires, la plupart dépassent le simple divertissement : leur solitude, quoique souvent triviale, a quelque chose de pascalien. Derrière ces hommes et ces femmes que la vie oublie de transmuer en gagnants ou en héros, malgré leurs joies et leur carpe diem, le vide métaphysique se profile et les avale sans qu'il n'en reste rien, sinon la chair émouvante de ces fictions, comme en témoignent l'histoire du « flammercock » qui voit s'éteindre les cheminées, et la dernière, avec la Mort…
Entre roman de société et intrusion du merveilleux, entre désarroi quotidien et vide métaphysique, il faut saluer cette réussite incontestable du réalisme magique. Qu'il renouvelle sans cesse jusque dans les récits sous-marins du Bar sous la mer où se pavane une ébouriffante intertextualité. S'il fallait pour Stefano Benni chercher des filiations, quoique son don de fantaisie soit unique, on pourrait penser à Buzzati pour le sens de l'absurde, des retournements de situations et des chutes surprenants, mais aussi à Calvino pour l'étrangeté fantastique.
Thierry Guinhut
À partir d'articles parus dans Le Matricule des anges, avril 2009 et juillet-août 2014
Tarjei Vesaas : Le Palais de glace, traduit du néo-norvégien
par Jean-Baptiste Coursaud, Cambourakis, 2016, 176 p, 18 €.
A la recherche de la chaleur du froid… Etrange Tarjei Vesaas ; cet homme monolithique, né en 1897 et mort en 1970, n’a guère quitté les provinces reculées de Norvège, mais pour y ancrer une œuvre abondante, quoique aussi lapidaire que profonde. La scène emblématique du Palais de glace est à cet égard révélatrice : une jeune fille reste splendide au cœur d’une cascade de gel, dans une sorte de continuité allégorique entre la vie et la mort. Au moment où une nouvelle traduction offre à ce roman une plus rugueuse vie, il est de nouveau temps de s’interroger sur la dimension existentielle de l’auteur des Oiseaux et de L’Incendie.
Une fillette se change en cristal de beauté ; tel pourrait être l’argument du Palais de glace. Pourquoi ? Parce que « les hommes déterrent les peines qu’ils pourraient ressentir puis les enracinent dans ce jeu nocturne tout en lumières et en pressentiment de mort ». On comprend alors que l’ancrage réaliste du récit est dépassé par la dimension du conte.
Avec retenue, la dimension psychologique s’impose également : le narrateur (alors que Vesaas avait soixante ans) parvient à s’immiscer en toute plausibilité dans le psychisme et l’amitié de deux fillettes de douze ans, Siss et Unn, qui, si elles se montrent nues l’une à l’autre, sont moralement mises à nu, ce dans leur découverte prudente et ébahie de l’autre et du monde. En une étonnante différence avec la population alentour, qui veut sauver et retrouver l’enfant perdue, Siss préfère le silence et préserver la pureté de cette glaciation sculpturale : là où un rêve est vécu jusqu’à l’assomption fatale… Régis Boyer, éminent traducteur et spécialiste de la littérature scandinave, qualifie la mort de la petite Unn, pétrifiée dans la glace, de « morceau le plus parfait qu’ait jamais conçu Vesaas ». Mieux, « elle a changé d’état, elle est entrée, consentante, dans une gloire de beauté totale »[1].
Tarjei Vesaas écrit à peine dans la perspective du suspense. Au contraire d’un quelconque thriller, il faut lire Le Palais de glace, voire ses autres romans, comme Les Oiseaux[2], pour y trouver un bref tableau des mœurs, des paysages où les excès et les douceurs éphémères de la nature règnent en maître, une atmosphère envoûtante. On découvre ainsi une imagerie plastique, surtout lorsqu’il s’agit de dresser le décor de cette cascade et grotte de glace qui est le motif récurrent, provisoirement figé et en évolution, parmi ce qui confine au poème en prose, impitoyable et cristallin :
« Elle était fin prête pour le sommeil. N’avait-elle pas chaud, peut-être ? Le froid, en tout cas, avait délaissé ces lieux. Les motifs sur le mur de glace dansaient dans la pièce, la lumière se faisait plus éblouissante. Ce qui était censé se redresser, se renversait -et tout à l’intérieur n’état que lumière déflagratrice. Pas un instant Unn ne songea que c’était étrange : c’était comme ça, il ne devait pas en être autrement. Elle voulait dormir à présent ; elle était indolente, alanguie, et elle était prête pour le sommeil. » Ce qui s’écrivait ainsi dans la précédente traduction d’Elisabeth Eydoux[3] : « Elle se sentait prête à s’endormir. Et même n’avait-elle pas chaud ? En tout cas, il ne faisait plus froid. Les dessins sur les murs se mirent à danser, comme dans un tourbillon. Tout se confondait dans cet éclatement de lumière. Pas une seule fois, elle n’eut une idée d’étrangeté. Ce qui se passait lui semblait normal. Elle éprouvait une impérieuse envie de sommeiller. » Si la différence n’est pas toujours flagrante, il semble bien que la nouvelle traduction de Jean-Baptiste Coursaud, en dépit de notre ignorance abyssale de cette langue rurale qu’est le « néo-norvégien », soit plus âpre, plus suggestive ; plus initiatique en fait.
La vie n’est alors qu’un bref épanouissement parmi l’impitoyable don de la nature. À quelques-uns, dont le lecteur bousculé, effrayé et choyé à la fois, il est donné de contempler la transfiguration de l’être en œuvre d’art naturelle, ce qui est un oxymore. Non content de passer pour un auteur régionaliste, Tarjei Vesaas, en nombre de ces pages, est à la recherche de ces moments où l’écriture transfigure le quotidien, l’espace, les êtres. Il ne semble pas y avoir d’au-delà pour lui, seuls le rythme des travaux et des jours ruraux et l’immanence de la beauté peuvent donner un sens un désarroi existentiel ainsi calmé.
Car en d’autres romans de notre Norvégien, le tragique s’impose d’une manière moins lumineusement poétique : dans L’Arbre de santal[4], une femme enceinte, et hantée par les menaces d’une obscurité innommée, part pour un voyage que l’on devine dangereux, malgré la venue espérée d’une nouvelle vie ; dans Le Germe[5], une île presque édénique et ses habitant sont bouleversés par l’arrivée d’un homme qui est peut-être l’allégorie du mal, là où il est question « d’expier leur sauvagerie ». Quant à La Maison dans les ténèbres[6], son huis clos de tortures et de mort n’est pas seulement une allégorie satanique. Cette œuvre noire entre toutes, « là où la mort nettoiera la maison », fut conçue pendant que la Norvège était occupée par les Allemands : résistance, collaboration, gestapo y sont implicitement figurées.
Que reste-t-il de l’art quand « le palais s’écroule » ? Que restera-t-il de l’art quand la figuration du mal n’aura même plus de sens, quand la mort du soleil aura anéanti tout lecteur possible d’un livre de Tarjei Vesaas ? Le tissu fragile des phrases, du massif romanesque, reste avec lui un ancrage éprouvant et lumineux au sein de notre interrogation métaphysique.
Nuits profondes, aphones, lumières intenses et brumes nordiques : c’est dans cet univers qu’évoluent les personnages, fascinants et terribles, attirants et splendides, quoique non sans inquiétude, de John Burnside, romancier écossais, né en 1955. Au point qu’ils soient les générateurs d’une noirceur insondable, ou, plus modestement, contaminés par de dangereux mystères. Cependant, si ceux de La Maison muette sont définitivement condamnés, sui generis ou par un tortionnaire, ceux de L’Eté des noyés peuvent ne se laisser que passagèrement effleurer par le mal, pour résolument préférer leurs destinées d’artistes…
Quand le docteur Frankenstein cherche et trouve l’étincelle de la vie pour sa créature, et n’en verra que des conséquences de mort, le narrateur de La Maison muette cherche « le siège de l’âme ». Forcément ce dernier tuera ses deux jumeaux. Non sans avoir procédé à de nombreuses expériences. Car élevés -si l’on peut encore utiliser ce terme- sans contact aucun avec la parole humaine, il s’agit d’observer comment ils vont se développer, communiquer, comment ils vont se découvrir ou se construire une âme. Mais, irrité par leur étrange « chant », le tortionnaire procède à des « laryngotomies ». Son « expérience » a tout, en apparence, d’une quête autant scientifique qu’initiatique : « je n’eus qu’à m’ouvrir une voie dans ce gisement de désir et trouver ce filon caché de scories et d’or ».
Comme chez Sade, le désir d’un individu soumet à son irréfragable loi les objets et les instruments de son désir. À moins qu’ici le sadisme soit secondaire, voire absent ; seule subsiste une insensibilité absolue à autrui, à ses affects. S’agit-il d’un comportement autistique, d’une forme évoluée du syndrome d’Asperger ? Il tue un chat comme il tue ses enfants, s’abritant derrière un discours philosophico-scientifique : « Quelque chose, chez eux, transcendait la distance entre l’humain et l’animal ». À ce multi-meurtrier échoient la dernière sensation du roman : « un indéniable instant de grâce divine ». Repensons à Dostoïevski, qui dans Les Frères Karamazov fait parler Dimitri « Si Dieu est mort […] alors tout est permis[1]». Chez John Burnside, le crime est sans châtiment pour celui qui monopolise Dieu et croit le devenir.
À quelle dimension morale, ou plus simplement descriptive, obéit l’écriture de John Burnside ? Mis à part les objurgations de ces poèmes à thèse écologistes, il semble bien qu’il agite parmi ses pages les ressorts du fantasme et de la peur. C’est à dire, pour reprendre des figures signifiantes de la mythologie grecque, Phantasos et Phobétor, ces aides du dieu du sommeil, Hypnos, qui viennent illuminer et hanter nos rêves agréables et nos cauchemars. Sans oublier Morphée, celui qui se change en tous les personnages dont nous rêvons. En ce sens, plonger dans la littérature, c’est plonger en un sommeil qui éveille, en une métamorphose où nous devenons les personnages du romancier, qui sait figurer nos peurs et nos désirs. Si des monstres comme l’expérimentateur de La Maison muette existent, la fonction descriptive et synthétique du roman est à son comble. Autant que la figuration d’un être de cauchemar, à côté duquel le docteur Frankenstein n’est qu’un aventureux inconscient dont les expériences vont trop loin, un homme qui n’est pas dépourvu de sensibilité humaine, au contraire du glacial clinicien de John Burnside. Personnage qui n’est pas sans faire songer au docteur Mengele du nazisme et de sinistre mémoire. L’on sait que ce dernier travailla sur les jumeaux à « l’Institut de Biologie Héréditaire et d’Hygiène Raciale de Frankfort », en 1938, qu’il poursuivit ces recherches à Auschwitz, injectant nombre de produits délétère à des jumeaux, abattant 111 d’entre eux, puis les autopsiant…
Le ton résolument dépourvu d’empathie de la narration, la rigueur hallucinée du clinicien n’empêchent pourtant pas le lecteur de frémir à chaque page de La Maison muette. Mais aussi de ressentir ce cruel apologue comme un réquisitoire implacable contre une recherche scientifique dévoyée, contre un sadisme habillé des oripeaux de l’expérimentation. John Burnside est-il un artiste du mal, ou n’est-ce que son personnage ?
Loin de cet être effroyablement exceptionnel, Une vie nulle part oscillait entre roman et document sociologique. Ce « nulle part » du territoire anglais oscille en effet entre le portrait très intériorisé d'une famille, de quelques amis, et le tableau des conditions de vie et de rêve de gens modestes de Corby, ville d'aciéries sans perspective. Tour à tour disséqués par le narrateur, ce sont Alma, la mère, Alina l'adolescente, Dereck le grand frère, Francis et son ami Jan... Comment s'échapper de cette ville sans horizon, de ses frustrations, de sa routine, de ses boulots sans grandeur ? Suffit-il de brûler une Bible, cette « panoplie complète de mensonges », d'écrire des chansons que personne n'entendra jamais, de se passionner pour l'astronomie ? À moins qu'on imagine de partager « l'Hostie sacrée de l'acide »... S'en suivent la fascination pour les sectes, l'errance sur les routes anglaises jusqu'à une Californie qui ne tient guère ses promesses. Tommy, lui, « adorait le monde, mais ce qui le décevait, c'était le monde que créaient les gens, les institutions, les règles, les conventions ». Hélas, il reste voué à Corby, « corps et âme ». John Burnside nous livre un bilan doux-amer, agrémenté de la révélation surprenante de la culpabilité d'un meurtrier, réussissant à faire de ce livre un panorama convaincant de l'âme humaine. Si elle n'abusait pas tant de la patience du lecteur par sa lenteur méticuleuse, cette belle prose onirique venue d'une mouvance d'écrivains écossais généreuse et inquiète serait aussi prenante que judicieusement analytique.
L’Eté des noyés laisse entendre quelque chose d’également fort tragique. Il est pourtant beaucoup moins sombre, même si la menace du fantastique irise l’été arctique en ce roman de formation d’une adolescente. Cependant, s’il y a bien des noyés -deux jeunes frères qu’une barque a mystérieusement perdus, voire un couple-, nous ne sommes en rien sûrs de l’enchainement des faits, là où aucune enquête sérieuse n’est menée, en ces circonstances, qui sait suicidaires, sinon criminelles. L’hésitation fantastique, de par cette « huldra », qui telle une envoutante sirène, une séduisante Lorelei, attirerait les hommes, nait de la focalisation interne : la jeune narratrice, Liv, croit -ou veut se faire croire- en la possibilité et la vision de cette surnaturelle créature du rivage norvégien. Ne s’agit-il que de rêverie romanesque, d’hallucination passagère, de frange de la folie, « d’infimes poches d’apocalypse dans la trame de la réalité » ? N’y-a-t-il pas des causes tout simplement accidentelles, ou dépressives, ou encore volontaires, à ces noyades, ces disparitions, pour lesquelles Liv se garde bien de chercher avec plus de précision des explications rationnelles ? Tout en ayant bien conscience que « la huldra n’était qu’une vue de l’esprit, la métaphore […] un secteur sur la carte qui permet de naviguer dans un monde impossible ». Ce qui montre que le désarroi psychologique et l’inquiétude existentielle devant la mort de L’Eté des noyés ne veut pas aller jusqu’à la puissance maléfique de La Maison muette.
L’intérêt du roman est en effet peut-être ailleurs, là où la dimension lyrique est infiniment plus prégnante. Surtout dans la personnalité de la mère de Liv, Angelika, qu’elle appelle toujours « Mère », artiste paysagiste retirée dans la solitude des rivages arctiques, à l’extrême nord de la Norvège. Ainsi que dans l’initiation à l’âge pré-adulte de Liv. Un père disparu l’oblige à presque le revoir lors d’un voyage éclair en Angleterre, pour lui permettre d’accepter encore plus sa décision de ne pas quitter sa mère, ni le cercle polaire aux étés nimbés du soleil de minuit. Ainsi, elle pourra devenir l’artiste « cartographe » qui sublime ses pulsions d’observatrice, voire de voyeuriste, et qui se veut « l’espion de Dieu » : car la vue, la photographie, y compris au moyen de jumelles, la peinture, y compris de rares et signifiants portraits, dont celui de la « huldra », sont à la fois des fins en soi pour les personnages, mais aussi des catharsis. Jusqu’à la pure perfection des paysages peints par la mère artiste, résolument à l’écart du monde contemporain et qui rend « perceptible la vie silencieuse des objets », dit-elle, citant Diderot à propos de Chardin. Si la peur est bien partie prenante de ce cauchemar, le conte fantasmagorique se laisse dominer par les images du fantasme, celle de la mère de Liv, belle longuement courtisée par ses prétendants, celle de l’art, pictural et, in fine, romanesque.
Tous ces romans ont le mérite de proposer des portraits psychologiques radicalement opposés. Même si les deux femmes de L’Eté des noyés ne brillent pas toujours par leur puissance affective apparente, malgré l’indéfectible lien mère-fille, elles sont des contre-modèles bien plus positifs que le meurtrier de La Maison muette. Si elles parlent peu, si elles cultivent la solitude, elles savent vivre avec une relative frugalité dans une nature intense et préservée, tout en contribuant au monde par la création et le commerce de leurs œuvres d’art, quoique l’on puisse regretter que la lignée s’arrêtera probablement avec Liv, en une décroissance discutable.
La patience hypnotique de l’écriture John Burnside pourra irriter ou enchanter le lecteur. Il excelle à rendre les noirceurs de la perversion autant que les lumières blanches et vives des îles du cercle polaire. Clinicien de l’âme humaine et peintre de l’âme des paysages naturels les plus extrêmes, il sait manier une palette aux humeurs multiples. Un père destructeur dans Un mensonge sur mon père, où l’on devine la dimension autobiographique, la réversibilité du mal dans Les Empreintes du diable, la pollution autant des corps que des âmes dans Scintillation[2], qui met en scène un thriller dans une friche industrielle contaminée… Qui sommes-nous, pouvons-nous être intouchés par le Mal ? Toutes interrogations écologiques, existentielles et métaphysiques qui trouvent leur pendant parmi les poèmes vigoureusement engagés en faveur de l’écologie que John Burnside oppose à une civilisation qu’il pense destructrice.
Nul doute que révulsé par l’anti-héros de La Maison muette, il partage le goût de l’isolement nordique des deux femmes artistes qui surplombent L’Eté des noyés. En ces deux romans, qui n’ont pourtant rien de jumeaux, l’identité en formation, et son âme native, sont les noyaux de la posture conceptuelle de John Burnside. Angoissantes séquestrations, inquiétantes disparitions, personnalités artistiques d’exception, ces deux volumes de John Burnside évoluent entre les bornes troublantes des violences réelles et des terreurs fantastiques. Il n’est alors pas exagéré de ranger son œuvre parmi les avatars contemporains du roman gothique, dont La Pléiade, en une piqure de rappel, douloureuse autant que splendidement bienvenue, nous propose bientôt une intense anthologie, entre Le Moine de Lewis et Frankenstein de Mary Shelley…
Peut-être faut-il aller chercher l’origine de l’écologie politique dès l’antiquité. En fouiller, en déterrer les vestiges depuis les mythes. Ensuite, en passant par le romantisme et le marxisme, le terreau de l’écologie politique a verdi et reverdi en de multiples avatars, depuis le champ de la vertu morale, en passant par la nécessité scientifique et humaniste, jusqu’à la tentation totalitaire… Âge mythologique, âge scientifique, âge politique, donc idéologique, sont les étapes d’une pensée écologique qui cependant aujourd’hui reste embourbée dans ses prémisses. Devons-nous appeler de nos vœux la décroissance pour retrouver une pure nature ? Ou un âge économique, appuyé sur la permanence de l’éthique scientifique, qui grâce à l’offre concurrentielle saura contribuer à offrir un air sain, des énergies propres, des espaces esthétiques et naturels, aux côtés de nos espaces artificiels et également esthétiques, à une demande démocratisée…
À l’aube des Métamorphoses d’Ovide, âge mythologique s’il en est, réside l’âge d’or, ère heureuse d’osmose totale avec une nature généreuse :
La terre, vierge encor, fertile sans culture,
Du soc qui la déchire ignorait la blessure.
[…]
Ce fut le règne heureux d’un éternel printemps[1] »…
Bientôt, l’âge d’âge d’argent, de bronze et, pire, l’âge de fer vont dégrader ce paradis originel. Métallurgie et travail asservissent l’homme dévasté par les guerres et par « la soif de posséder », tandis que :
« La terre, ainsi que l’air, longtemps libre et commune,
Un schéma voisin innerve la Bible : le jardin d’Eden est le lieu de l’innocence et du bonheur, bientôt fermé par le péché originel, condamnant Adam et Eve au labeur agricole et aux souffrances. Mythologie gréco-romaine et judéo-chrétienne s’unissent pour illustrer la nostalgie d’une nature parfaite et intouchée, d’une Gaïa maternelle et bienheureuse…
Un discours de la nature originellement bonne est dès à présent -et plus exactement dans l’éternel présent du désir, du fantasme et de l’imagerie- mis en place pour l’éternité des représentations. Foin de la nature ingrate et dangereuse, dont il faut se défier, se délivrer par la technique, le naturel parait rester supérieur à l’artificiel. L’artisanat, la science et la technologie auront beau améliorer considérablement la condition humaine, une aura de justesse éthique et de perfection permet au discours de l’âge d’or primitif de subvertir et de remplacer le réel.
La virtu romaine des philosophes, qu’ils soient épicuriens ou stoïciens, recommande la proximité de la nature. Ce pourquoi Rousseau, dans sa prosopopée de Fabricius, exalte « ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu’habitaient jadis la modération et la vertu », tout en conspuant le luxe, les sciences et les arts : « hâtez-vous de renverser ces Amphithéâtres ; brisez ces marbres ; brûlez ces tableaux ; chassez ces esclaves qui vous subjuguent, et dont les funestes arts vous corrompent[3] ». Dans son Essai sur l’inégalité, Rousseau est resté fidèle à la vision mythologique d’Ovide : « La Terre abandonnée à sa fertilité naturelle et couverte de forêts immenses que la cognée ne mutila jamais[4] ». Dans la seconde partie de cet essai, il dénonce avec fureur les ravages humains sur une planète qui ne connait pas encore le mot écologie : « Le premier qui ayant enclos un terrain, s’avisa de dire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs, n’eût point épargné au Genre-humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables. Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la Terre n’est à personne. […] il fallut faire des progrès, acquérir bien de l’industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d’âge en âge, avant que d’arriver à ce dernier terme de l’état de nature.[5] »
Ainsi, non content d’être à l’origine du communisme de sinistre mémoire, Rousseau est à l’origine d’une écologie politique régressive. Celui qui inventa en français le mot romantique dans sa « Cinquième Promenade[6] », fut pourtant, il faut le reconnaître, l’un des inventeurs d’une nouvelle et bienvenue sensibilité à la nature sauvage : « sur les hautes montagnes où l’air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de sérénité dans l’esprit […] les méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et sublime[7] ».
C’est au XIXème que la sensibilité écologique trouvera à s’épancher dans les tableaux de Turner et de Friedrich, non sans que le romantisme entraîne la naissance de surgeons américains, d’Emerson à Thoreau, jusqu’à l’étudiant de « l’université de la nature sauvage[8] », découvreur de l’ouest américain et fondateur du Sierra Club, en 1892, John Muir, dont les Célébrations de la nature[9] associent au lyrisme de l’écriture un talent scientifique de naturaliste. Car les naturalistes, au-delà de Rousseau qui aimait herboriser, deviennent, de Buffon à Linné, ceux qui permettent à la sensibilité écologique d’atteindre son âge scientifique : « Dès qu’on a acquis une connaissance réelle, caractéristique, des produits de la nature, on peut alors étudier avec fruit leurs rapports, leurs phénomènes, leurs qualités, leurs propriétés, leurs usages. Par ces connaissances, on voit évidemment que la science de la nature est le fondement de la diète, de la médecine, de l’agriculture, de l’économie domestique ; et, ce qui est le plus intéressant, tous ces rapports combinés entre eux constituent une grande branche des connaissances humaines, et ce que nous appelons l’économie de la nature », ainsi Linné présentait-il, en 1805, son Abrégé du système de la nature[10].
De Humboldt à Linné, de Darwin à Fabre, l’âge romantique de l’écologie fait sa mue en âge scientifique. En 1866, le biologiste et zoologiste Haeckel forme le mot écologie pour signifier la science des milieux vivants, avant que dans la seconde moitié du XXème siècle elle devienne une doctrine visant une meilleure adaptation de l’homme à son environnement, puis, plus tard, un courant politique défendant cette doctrine. Au point que l’écologie puisse aborder son âge idéologique.
En 1974, René Dumont, alors candidat à l’élection présidentielle française, lançait son comminatoire « L’écologie ou la mort », présageant avant la fin du siècle « l’épuisement des réserves minérales et pétrolières » […] « la dégradation poussée des sols […] la pollution devenue insoutenable de l’air et des eaux […] une altération des climats[11] »… Que les dégradations des sols, les pollutions ne manquent pas, personne ne le contestera, quoiqu’en Occident bien des rivières aient retrouvé leur relative pureté grâce aux stations d’épuration, quoique le sinistre smog et les pluies acides aient disparu, grâce à la diminution des industries et des chauffages liés au charbon -en particulier dans l’ex-bloc communiste- cet épuisement des ressources n’a pas eu lieu. Sans cesse, nouvelles découvertes et nouvelles technologies repoussent l’horizon de l’épuisement du pétrole et du gaz. Jusqu’à ce que de nouvelles énergies, dont peut-être nous n’avons pas aujourd’hui la moindre idée, viennent les remplacer. Quant aux ressources minérales, recyclage et mutations des produits ne se feront pas faute de proposer de nouveaux horizons de consommation…
Certes les ressources halieutiques sont mises à mal, les abeilles se raréfient, la Chine est une cocotte-minute brûlante de pollution, les fonds marins ex-soviétiques sont parsemé d’armes et de déchets nucléaires, les forêts tropicales se défont comme peaux de chagrin. Chaque espèce animale ou végétale disparaissant équivaut à une culture évanouie, parallèle que Pascal Picq met en lumière dans son essai De Darwin à Lévi-Strauss. L’homme et la diversité en danger[12].
La terre, la nature, n’a en rien été faite à l’usage de l’homme, encore moins à son usage exclusif. Ce qui peut conduire Paul Shepard à avoir conscience que « récolter n’importe quelle nourriture, c’est tuer des êtres vivants », et à penser en post-rousseauiste que « la qualité de la vie humaine a commencé à se détériorer avec la domestication des plantes et des animaux[13] », rejetant la culpabilité écologique originelle sur l’agriculture. Ce qui conduit les tenants de la « Deep ecologie », comme Arne Naess, à « éprouver un respect profond, voire une vénération, pour les différents formes et modes de vie », et postuler l’ « égalité de vie[14] » entre les hommes et les créatures. Cet égalitarisme écologique s’oppose à juste titre à la destruction des espèces, à moins qu’il dénie tout droit d’exploitation de la nature par l’homme, voire toute vie humaine. Vaut-il mieux alors imaginer, comme Michel Serres, « la passation d’un contrat naturel de symbiose et de réciprocité où notre rapport aux choses laisserait maîtrise et possession pour l’écoute admirative, la réciprocité[15] » ? Le risque pour l’écologie politique est alors de se mettre à voter les lois de la nature, comme le préconise Eric Aeschimann[16]. À ce compte l’idéologie et la démocratie vont de pair pour trahir la science, voire préparer une tyrannie écologique.
«Quel est « le manuel d’instruction du vaisseau Terre ? », se demande Peter Sloterdijk[17]. « La liberté d’exagérer et de gaspiller, et même pour finir, de pratiquer l’explosion et l’autodestruction » ; ce qui est l’opposé d’une liberté responsable, conforme au concept fondateur du libéralisme politique. Or, lorsque, arguant d’un changement climatique bien peu probant, « les climatologues sont ainsi entrés dans le rôle de réformateurs », on a tout à craindre de l’abandon de nos libertés pour la tyrannie responsable des verts. Sloterdijk compare alors cette réforme écologique, à « une sorte de calvinisme météorologique ». Ce qui reste un euphémisme, aussitôt corrigé par un plus pertinent « socialisme météorologique », dans lequel « chaque individu gérerait un petit crédit d’émissions qui lui serait accordé ». Cette gouvernance du climat par un état global écologique devenant « une sorte d’état de guerre écologique dans lequel on imposera ce qui ne peut être atteint sur une base volontaire [18] ».
Au-delà du souci légitime d’une planète propre, d’espèces diversifiées et d’une santé humaine préservée, on a bien compris que les discours mythologiques et religieux d’une part, idéologiques et militants d’autre part, innervent et enveloppent dans une toile arachnéenne une pulsion de pouvoir continue. Pouvoir d’un discours d’écologie politique qui veut être le discours dominant et législatif, voire sacramentel, bientôt totalitaire.
Car le ressentiment marxiste a trouvé dans l’écologie un exutoire prétendument imparable. Le concept de lutte des classes et son eschatologie terrienne de bonheur communiste ayant subi un vaste démenti (quoique jamais complètement assumé), une cause supérieure providentielle a rempli d’espérance les transfuges de la manipulation marxiste : voici en effet un autre moyen, prétendument scientifique et planétaire pour imposer une nouvelle tyrannie, pas si différente des anciennes. La crise capitaliste, toujours fantasmée, quoique précipitée par le boyau d’étranglement du socialisme, a été remplacée par la crise écologique comme levier d’une hégémonie sur les consciences et les actes, sur l’humanité enfin.
Aux motivations politiques s’ajoutent des motivations psychologiques : une pulsion de culpabilité, de mort, accuse et punit l’homme d’exister, d’exploiter la nature. L’exploitant, fidèle en cela à la rhétorique marxiste, est un exploiteur indu et punissable. Pour l’écologiste, le capitaliste est le coupable originel, le bouc émissaire chargé d’assumer les péchés imprescriptibles de pollution et de destruction, confirmant la communauté de sentiments et de décisions du socialisme et du communisme d’une part, et de l’écologisme politique d’autre part. À la décroissance jalouse imposée par le marxiste génocidaire au riche bourgeois correspond la décroissance imposée au producteur par l’écologiste professionnel.
Ainsi, nonobstant les progrès considérables au service de l’humanité apportés par l’exploitation des énergies fossiles, par le nucléaire civil, les OGM, les gaz de schiste[19] ou les nanotechnologies, l’écologie politique, nouveau Méphistophélès, est un « esprit qui toujours nie[20] ». Sa pensée magique est un obscurantisme non plus au service de l’humanité, mais de la décroissance économique et humaine, voire de la disparition exigée de l’espèce humaine, cette engeance qui a rompu le pacte originel de la prétendue pacifique interaction des espèces, minérales, végétales et animales…
Le voile de l’écologie politique sur la réalité est évidemment de l’ordre de la prestidigitation intellectuelle, du travestissement des réalités, en particulier scientifiques et économiques, souvent trop complexes, attentatoires aux préjugés et aux fantasmes sécurisants. Enfumer le peuple, y compris au prix de mensonges, de rhétorique catastrophiste, de manipulations statistiques, comme lors de la grande fiction du réchauffement climatique aux causes anthropiques et de la vaste esbroufe du GIEC, permet alors de paraître être à même de sauver le monde et d’assurer son emprise politique, ses financements par les gogos, les associations, les fondations et les états, soucieux de se donner une image de respectabilité altruiste, quoiqu’en puisant dans la poche des contribuables bernés ; et en favorisant par un flot de subventions les technologies dites vertes (éoliennes, photovoltaïques…) dont le coefficient de rentabilité est le plus souvent désastreux, aux dépens de technologies novatrices que le capitalisme et le marché concurrentiel pourraient être amenés à mettre en œuvre…
« La vulnérabilité critique de la nature par l’intervention technique de l’homme[21] » -pour reprendre Hans Jonas- doit permettre de penser que lorsqu’exploiter est une chose, préserver n’en est plus une autre ; car préserver les ressources naturelles, c’est pouvoir les exploiter en conscience. Pourtant, faute d’avoir toujours mesuré en toute conscience combien nous avons gagné à maîtriser la nature grâce à l’âge industriel, nous gardons des schémas inconscients qui nous rattachent à la nostalgie d’une fiction : une nature originellement bonne, et indemne de ces catastrophes climatiques, de ces pollutions naturelles. Ainsi de l’écologie politique il advient, pour reprendre Foucault, une « histoire de ces philosophies d’ombre qui hantent les littératures, l’art, les sciences, le droit, la morale et jusqu’à la vie quotidienne des hommes ; histoire de ces thématismes séculaires qui ne se sont jamais cristallisés dans un système rigoureux et individuel, mais qui ont formé la philosophie spontanée de ceux qui ne philosophaient pas[22] ». C’est ainsi que l’on peut se livrer à une « analyse des opinions plus que du savoir, des erreurs plus que de la vérité, non des formes de pensée mais des types de mentalité[23] ». Car l’écologie politique est plus une doxa idéologique, une stratégie de pouvoir, qu’une philosophie assise sur une science raisonnable et raisonnée.
Après l’âge mythologique ou religieux, la foi ovidienne et rousseauiste a peu à peu été balayée par la science et la raison, autant que par la pollution. L’empathie pour la nature que nous habitons et qui nous abrite, si nécessaire soit-elle, ne doit pas se diriger, en une nouvelle dérivation de la foi, vers un socialisme écologique à vocation tyrannique, mais vers une réactivation des sciences dans la perspective d’une écologie responsable. Ainsi l’économie écologique ne sera pas menée par des idéologues qui jettent l’argent des fiscocraties par les fenêtres, mais par une interaction de l’offre et de la demande, entre citoyens soucieux de vivre aux côtés d’une nature respectée et productrice d’une part et entreprises du capitalisme libéral d’autre part : « Dans le monde des entreprises, celles qui obtiennent les meilleurs résultats économiques et sont les plus innovantes sont souvent celles qui obtiennent les meilleures performances sur le plan à la fois humain et environnemental[24] », note Pascal Picq. Ne faut-il pas appeler de nos vœux cette « économie de la nature », pour reprendre la formule chère à Linné ?
Steve Tesich : Karoo, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke,
Monsieur Toussaint Louverture, 608 p, 22 €.
Steve Tesich : Price, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jeanine Hérisson,
Monsieur Toussaint Louverture, 544 p, 21,90 €.
On ne peut pas résister aux couvertures de Monsieur Toussaint Louverture. A leur grain sensuel, leur maquette plus colorée qu’un étonnant bonbon, ni, une fois parmi les pages, à leur papier, à leur typo… Et bien sûr à leurs textes, toujours un peu stupéfiants et décalés. Bref, à un tel écrin, se marie, pour le bibliophile, la dimension savoureuse du roman… Pourtant, le toucher légèrement rugueux de Karoo et de Price aurait dû m’avertir. Tout paraissait y être : la marque de fabrique, les deux bonhommes sans tête qui se menacent du poing sur fond sable, une tête sans bonhomme… En effet, le premier roman n’a pas toute sa tête. Voire, comme son personnage éponyme qui se bat contre le vide, il manque réellement de tête. A moins que, après tant de piètres pages, sur un coup de tête, il frôle la génialité… Quant au second, il est possible qu’il ressemble à ce que sera la littérature lorsqu’elle aura perdu, en sa tête, toute sa culture…
Il y a quelque chose de suprêmement étonnant à constater qu’un roman couvert de louanges par une presse consensuelle, voire suiveuse, puisse être, quoique fort lisible, passablement construit autour de ses personnages bien campés, d’abord aussi peu original. Pire, que presse et public paraissent se complaire dans le miroir à Karoo que renvoie la destinée d’un brillant raté qui n’a que le mérite d’assumer son ratage. Cette autobiographie fictive à la première personne est-elle quelque reflet de la vie de l’auteur ? Car l’on sait que Steve Tesich (1942-1996) était également scénariste pour Hollywood. En tous cas, elle nous reflète tous…
Le destin de l’homme Karoo, est-il le seul que nous puissions raisonnablement espérer construire ? Riche, gras, empuanti de cigarettes et livré à l’esclavage d’un alcool qui ne parvient plus à l’enivrer, il est également pitoyable mari demi-divorcé, père ingrat, monstre velléitaire, soudain amant attentionné ayant trouvé pour un temps son « genre de Saint Graal de fille ou de femme » (p 378)…
Son seul fait d’arme un peu glorieux -ce pourquoi on le paye grassement- est de réécrire et relooker les scénarios déglingués soudain sauvés par sa poupine main : ce pourquoi on l’appelle « Doc ». A peine a-t-il un « dilemme moral » (p 55) devant un script lumineux pour le saborder en lui donnant la construction narrative convenue et la touche de glamour vulgaire attendue. Ainsi, sans guère de remord, il sacrifiera un film secret et génial pour lui conférer les qualités commerciales requises et complaire à un producteur. Tout en réintégrant parmi « ce film d’art qui plaira aux masses » (p 433) les images de Leila, qui se révèle être la mère de son fils adoptif et dont il devient l’amant heureux en même temps qu’il se réconcilie avec le dit fils… Saura-t-il rédimer son moi au-delà du possible ? Amènera-t-il les deux personnes qu’il aime devant ce film qui devrait combler leur joie ? Il est à craindre qu’en une sorte de déterminisme existentiel piteux, seuls des éclats de bonheur et d’authenticité lui soient permis. Qu’il restera un handicapé solitaire de la vie… Si l’on concède que l’accident qui détruit ses projets de bonheur est bien digne d’un réalisme nécessaire, on ne peut s’empêcher de prendre un ironique recul envers le mélo, envers cette modeste métaphysique : « Qu’avait-il donc fait en se prenant pour Dieu ? (p 485). Et envers cette tragédie antique au petit pied : « il se sentait comme un héros damné et frappé d’hubris » (p 486). Sans compter les commentaires oiseux d’un narrateur qui chapeaute soudain son personnage à la troisième personne…
Cependant, à cet « alcoolo épique » (p 491) accro aux clichés, à ce menteur invétéré, on pourrait reconnaître le mérite de prêter la main à la satire des mœurs upper class, et de charcuter le milieu hollywoodien, ses joutes de pouvoir et ses filons éculés, ses suites d’hôtel qui sont « peut-être de l’art universel » (p 414). Suffit-il d’un tel roman pour éprouver « la beauté des banalités » (p 500) ? Ainsi, le producteur Cromwell, en « charognard » (p 502) de génie, saura faire de l’histoire de Leila, la serveuse morte le jour de la première de son film, un mythe américain vendable, puis en une formidable mise en abyme, reprendre l’histoire même de notre Karoo…
Notre société aime-t-elle tant les anti-héros minables pour que Karro soit ainsi lubrifié par les saintes huiles de la critique ? Est-il l’exact symptôme désiré de toute accession possible à la dignité de la personnalité ? L’écrivain Steve Tesich, qui ne connait guère l’art de concision, pratiquerait-il l’apologie de l’homme qui ne doit ses succès qu’à cause de ses minables capacités de réalisation intellectuelle en ce roman exaltées ? Cet écrivaillon, « cette gueule de bois sur pattes » (p 430), ce frimeur aux coups foireux et juteux ne serait-il que la piètre consolation de nos insuffisances et de nos humilités ?
Certes, quelques allusions à Ulysse, parfois longuettes, une capacité réelle à l’auto-analyse peuvent sauver cette chronique d’abord distendue, lisible sans effort, et fleurer la modeste réussite. Mais à sans cesse tartiner le mythe du loser velléitaire aux superficialités criantes, n’est-ce pas payer bien cher la compensation de nos échecs, de nos trop humaines incapacités ? Nous sommes tous, virtuellement, des Karoo. Physiquement ruiné, les poches encore pleines, l’intellect foireux, un temps winner en l’éphémère pays d’une aimante famille recomposée, ce dernier nous proposerait-il, par le biais d’une nauséeuse identification, le seul modèle à notre portée ? Le héros de l’histoire littéraire descend une fois de plus au tréfonds de la désacralisation, sans guère la grâce d’une image coruscante, avec l’onction d’un style passablement plat, d’un humour parfois un brin enlevé… Quoique une pépite s’élève parfois : « Il me semble de plus en plus évident que ma vie personnelle est maintenant presque exclusivement composée de cette graisse, de ces scènes inutiles que j’ai si habilement éliminées des films et des scénarios des autres » (p 58). Combien ce roman eût-il pu être efficace si notre auteur avait su de même en éliminer les fades graisses inutiles, pour lui donner cette concision sculpturale de l’écriture et de la pensée qui lui manque tant ! Et pour lui donner ce « sens presque architectural des proportions » (p 530) que seul recèle un article écrit par un Prix Pulitzer sur le destin de Leila. Ainsi la vie de Karoo deviendrait une légende.
Il en reste alors comme l’impression que la belle couverture est salie par son roman, son rond de tasse à café, sa trace de clope froide. Sale type, sale mari, ce fou autodestructeur » (p 144), touché un moment par la grâce paternelle et amoureuse, a-t-il « le droit d’être heureux » (p 381) ? Le réquisitoire de Dianah, son épouse, est sans appel : « il faut vraiment que tu assumes les conséquences de ta personnalité. » (p 385). Le roman lui-même doit-il assumer les conséquences d’une telle personnalité adulée en même temps que moquée ?
Cependant, à la fin, Karoo et Karoo prennent, d’une manière inimaginable, par une pirouette géniale, de l’ampleur, de la hauteur : « l’idée de se reconnaître et d’être reconnu comme le personnage de l’histoire du magazine lui paraissait être la réponse au problème de devoir vivre sa vie » (p 530). La morale de ce roman serait là : devenir une œuvre d’art, fût-elle construite par d’autres, permet à notre anti-héros d’espérer que « les contradictions de l’existence s’évanouiraient » (p 530). Le véritable auteur de Karoo devient alors le producteur aux talents redoutables. La couverture de notre cher Toussaint Louverture se fait alors rachat et suavité : le finale en deux temps de son roman, tragédie et ironie du sort, est aussi sale que proprement splendide…
Si Dieu existe, qu’il me garde d’être Karoo ! Cette odyssée minable et brisée de soiffard d’alcool, d’amour et de succès, cette revanche médiatique et publique des écrivaillons comme Karro sur les authentiques génies… Pourtant, écrirais-je si ce livre n’en valait pas un peu la peine ? Car il est moins l’histoire d’un ratage de vie que la question de savoir à quel prix, grâce à quel art, de vivre, d’écrivain, de scénariste ou de cinéaste, on devient soi et œuvre d’art ? Et pourtant, j’aime tant les livres de Monsieur Toussaint Louverture ! Allez, même un peu, même un peu beaucoup, ce sale Tesich, ce Karoo cassé et rédimé par son auteur…
Plus récente parution française, Price est en fait le premier roman de Tesich, publié en 1982, sous le titre de Summer crossing. Cette traduction connut d’ailleurs une première édition, Rencontre d’été, aux Presses de la Renaissance, en 1998. Si Karoo fut, dit-on, son chant du cygne génial (n’ayons pas peur du cancanement de l’hyperbole), nous pardonnerons aisément le retard de nos belles éditions Monsieur Toussaint Louverture à publier à sa suite ce qui exigea de son auteur une dizaine d’années d’acharné travail d’écriture.
Streve Tesich ne saurait il concocter ses romans que de personnages éponymes, probablement des alter egos, narcissiques pavés feuillus et désabusés ? Le jeune Price, du haut de ses dix-huit ans, n’est pas aussi vicelard et alcoolisé que son aîné, voire son futur moi, Karoo. Il est cerné par la banalité du drame : après avoir failli remporter un combat de lutte perdu par persuasion, un bac médiocre en poche, il n’a d’autre avenir qu’un aussi médiocre boulot dans l’usine d’en face. Freud et Misora, ses vieux potes, font débouler la conformité ou la révolte de leurs vies. Pour lui, un père médiocre en train de crever ; une mère illuminée de superstitions ; une jeune nana, prénommée Rachel, superbe et médiocre, en train de le toiser et qu’il aime à la folie… Essorez, lecteurs de cette vie perdue d’avance, les mouchoirs du misérabilisme et de la compassion ! Certes, en ce qui lit avec une aisance surprenante, en une dynamique narrative de voiture d’occasion des banlieues industrielles de Chicago en perte de vitesse, on ne parait pas s’ennuyer. Jusqu’à ce que le volume tombe des mains : quelle nécessité, sinon modestement sociologique, sinon l’alibi du roman de formation adolescente, charpente une telle littérature ? Tesich écrit bien ; sauf qu’aucune phrase, aucune image, ne semble douée d’un pensée un peu supérieure, d’une quelconque originalité persuasive. Certes, me direz-vous, il colle à son personnage, pauvre môme sans culture grandi trop vite parmi les gueules cassées de la classe ouvrière américaine, parmi les amours vulgaires avec des midinettes insupportables. Une vie déjà et prévisiblement irrémédiablement morne, avec la seule arme éphémère de la jeunesse, de la pulsion sexuelle et amoureuse, des potes pitoyables, des colères orageuses. On admettra qu’il y a là nombres d’ingrédients du roman psychologique. Surtout lorsque les choses se corsent. L’agonie du père, qui scande « Voués au malheur » (p 310), exacerbe le ressentiment oedipéen du fiston, à la limite du fantasme parricide, quand l’exhibitionniste liberté sexuelle d’une imprévisible Rachel, avec son amant aux cheveux gris et pseudo-père, exacerbe les manques et les jalousies de l’apprenti-amant aussi maladroit que mal payé de retour…
Avons-nous assez parlé de l’absence d’originalité du roman, des plats truismes d’une vie sordide, des poèmes guère palpitants que le greluchet envoie à sa dulcinée ? Il aurait pourtant été dommage de laisser le volume s’égarer sous le fauteuil de lecture, avant de découvrir, après un bien trop gros paquet de pages, que ce jeune homme perdu d’avance, qui s’écrie « Mon cerveau me terrifiait » (p 330), qui prend le fauteuil de son père défunt pour y « jouer les paralytiques » (p 465), imagine de poursuivre « Rachel en justice pour manque d’amour », ainsi que l’entier du « contre-interrogatoire » (p 466) devant un jury.
Mieux, il en vient à s’acheter une demi-douzaine d’agendas afin de prendre note des vies imaginaires de ses proches. Ainsi, les changements de point de vue, à l’instar d’un roman épistolaire où aucune lettre ne serait envoyée, font bouillonner les facettes d’autrui, en autant de brefs journaux intimes emboités, quoique d’un fort modeste apprenti plumitif. Rachel fait péter les boulons de son écrivain d’occasion en qui elle voit un garçon « prêt à se jeter du haut d’une falaise juste pour tomber amoureux » (p 489). Jusqu’à un chien d’aveugle, nommé Poochini, qui parle en prenant la tangente ; sans compter un James Donovan qui est un double fantasmatique de Daniel lui-même, pour qui « le destin n’est qu’un mirage » (p 537)… Finirait-on, malgré soi, par aimer Price, comme on a aimé Karoo ?
Il n’est pas douteux que Steve Tesich ait fait de Daniel Price ce qu’il aurait pu et dû devenir, s’il n’avait pas été un brillant étudiant en littérature russe et en écriture dramatique, donc un homme cultivé, puis un écrivain que d’aucuns disent, post-mortem, et malgré ses cuites récurrentes, brillant. Du coup, l’on finirait par avoir envie de lire les traductions, peut-être à venir, d’une dizaine de pièces de théâtre, de sa demie douzaine d’essais, parmi lesquels il se souffle que Monsieur Toussaint Louverture publierait en 2015 Un Mariage amateur.
On dit que Price, lors de son américaine parution, fut un roman-culte. En France, Karoo, avec 120 000 exemplaires vendus, surprit la cassette du succès. Là encore, qui sait combien de lecteurs ont cru s’y reconnaître… Qui sait si la littérature doit coller à nos destinées banales et sordides, ou les dépasser ? Ne serait-ce que pour ce type de questionnement qui se doit d’effleurer le lecteur, il faut remercier les belles couvertures et les honorables typographies de Monsieur Toussaint Louverture. La littérature romanesque à succès est-elle condamnée à devenir la répétition des odyssées de garçons incultes abordant l’âge adulte, de scénaristes vieillissants, soulographiques et polygraphes, tous anti-héros des amours cassées, parfois sublimées…
Lou Reed : Chansons, L’intégrale, 1967-2000, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Sophie Couronne et Larry Debay, Points Seuil,
deux tomes, 510 p et 576 p, 9,20 € et 9,50 €.
Mick Wall : Lou Reed, une vie,
traduit par Mihka Assayas, Robert laffont, 288 p, 20 €.
Faut-il être un amateur forcené de rock pour se jeter sur les livres réunissant les textes de ses icônes ? Entre Jim Morrison et David Bowie, l’une d’entre elles, Lou Reed, offre, de manière posthume -il est mort en 2013- non pas seulement aux auditeurs, mais aux lecteurs, ses œuvres complètes. Nous tenterons la gageure, iconoclaste, de les lire, à l’occasion de la reparution française bienvenue de l’intégrale Lou Reed, mais aussi d’une édifiante biographie, livres en mains. Avec à peine une oreille aux enregistrements, ces « grands monologues pour batterie et guitare », seulement attentifs à la voix intérieure des chansons, en lesquelles pourrons-nous trouver la réelle poésie…
Une succession d’électrochocs ; ainsi pourrait-on qualifier la vie de Lou Reed, au sortir de la biographie de Mick Wall. Electrochocs sur l’ordre de ses parents qui s’indignaient de ces tendances homosexuelles, électrochocs des drogues, des textes et des musiques, pour lui, pour ses proches et ses fans. C’est cependant avec la sérénité conjuguée du tai-chi et de son épouse Laurie Anderson qu’il aborda la mort à 71 ans. Mick Wall, son biographe, est un narrateur efficace, autant qu’un commentateur avisé de l’œuvre du maître en noirceur du rock and roll. Le « chevalier en armure pailletée » en ressort aussi humain que tragiquement légendaire.
« Juif. Pédé. Junkie. » Ainsi commence cette biographie visiblement fort documentée. Qui a la sagesse de mettre en épigraphe une citation tirée de « L’Art romantique » de Baudelaire : « Un artiste n’est un artiste que grâce à son sens exquis du beau ». Car la beauté de Lou Reed est mi-angélique, mi-diabolique, qu’il s’agisse de son corps, de son look, immortalisé sur d’ambigües pochettes de disques, de ses chansons. Cette beauté musicale et plastique, à la lisière de la performance, s’affirme également « entre punk et art contemporain ». En effet, Andy Warhol, David Bowie furent également les protagonistes, les anges gardiens quelquefois maléfiques de la carrière en dents de scie de Lou Reed. Speed et travestis, provocations manifestes, concerts changés en émeute, sentimentalisme touchant, albums parfois médiocres, parfois étincelants, ce sont des dizaines de facettes qui font briller en lumières nocturnes la vie et l’œuvre. Grâce à lui, toute une partie de la jeune Amérique se mit au « Walk on the Wild Side ». Grâce à lui, la « tempête destructrice » du rock and roll, l’éloge de l’héroïne, les « horreurs spectrales des injections », tout un dérèglement éthique, parurent avoir droit de cité, voire atteindre un sommet esthétique. Les « divagations défoncées » de sa vie, permettraient-elles à ce lecteur de Poe de réaliser ses « très grandes ambitions » ? « Je veux créer pour le rock’n’roll quelque chose d’équivalent aux Frères Karamazov », disait-il…
Probablement faut-il être un fan atavique, invétéré du « rock and roll heart » pour porter aux nues de charmantes banalités, qui, une fois torréfiées par le battement des percussions et la mélodie nostalgique, paraissent, dans « Journée parfaite » (« Perfect Day »), être moins fragiles : « Oh c’est une journée tellement parfaite / Je suis heureux de l’avoir passée avec toi / Oh une journée tellement parfaite / Grâce à toi je me sens bien / Grâce à toi je me sens bien ». Certes, la capacité à savoir percevoir le bonheur, y compris dans sa plus grande simplicité, est si précieuse qu’on ne peut refuser son indulgence à de tels vers, malgré leur indigence. C’est tout le paradoxe de la chanson que d’adjoindre un texte parfaitement perceptible au plus grand nombre à un air envoûtant et mémorisable. Hélas, lire cela, de plus truffé de répétitions, de refrains, comme de la poésie, reste difficile : il y manque une originalité, une musicalité particulière, une surprise ascendante des images. Quelques-unes des chansons de Lou Reed, considérablement appauvries par l’absence de leur musique, ne renoncent pas à ce vice rédhibitoire de l’absence d’une dimension supplémentaire de la poésie…
Pourtant, au détour de la lecture, malgré une inévitable perte de la sèche coloration de la langue de rue américaine, d’abondants moments de grâce surgissent. Et perdurent, chez celui qui affirma, dans « Je suis si libre » (« I’m so free »), et parmi le fameux album Transformer : « Oui, je suis le fils de Mère Nature / Je suis tellement libre ». La chansonnette pour adolescents est bientôt évidemment largement dépassée, pour préférer la vérité crue des sentiments, des pulsions et des angoisses, la litanie pécheresse assumée, comme au centre du « Chant de mort de l’ange noir » (« Black Angel’s Death Song ») ; et, en fin de carrière : « Comme un rat mort / Calme comme un ange » (« Like a Possum »).
Bien souvent, il est en quête d’une intensité, de plaisir, de musique, de poésie : ainsi dans « Héroïne » (« Heroin ») : « Quand je me plante une shooteuse dans la veine […] Quand je suis en pleine montée / Et me sens carrément comme le fils de Jésus / Et je crois que je suis juste largué […] Héroïne, sois ma mort / Héroïne, c’est ma femme et c’est ma vie ». C’est alors que l’on peut se demander s’il y a une part de responsabilité d’une telle star du rock auprès de tant d’adolescents qui ont cédé à cette attirance, ce manque, cette mort… Celui qui a « traversé le feu » des drogues et de l’alcool, pour en finalement mourir, a-t-il contribué à faire de bien des jeunes Américains des junkies dévastés ? Ce serait lui faire un trop dur procès que de faire fi de la responsabilité individuelle de ses admirateurs inconsidérés… En sa préface de 2000, Lou Reed adopte « une position émotionnelle, bien que non morale ».
Les thèmes traversés sont bien souvent sulfureux, de la « Vénus à la fourrure » (« Venus in Furs ») en 1967, qui ordonne d’embrasser « la botte de cuir qui brille » -en référence à Sacher Masoch- jusqu’à la « Paranoïa en Mi » (« Paranoia Key in E »), en 2000, où « l’obsession est en Si / La psychose est en Do […] L’Anorexie est en Sol bémol […] Le parricide en La »… Dans « Le masque bleu » (« Bue Mask »), il crie : « Laissez-moi me délecter de ma douleur » […] Ôtez le masque bleu de mon visage et regardez-moi dans les yeux / Je frémis de plaisir sous le châtiment ». Lou Reed sait en effet « où se niche la tentation, tout au fond de ton cœur / Je sais où se niche le mal, tout au fond de ton cœur » (« Temtation Inside Your Heart »). L’amour n’échappe pas au terrible, lorsque, dans une nouvelle intitulée « Le cadeau » (« The Gift »), Waldo, amoureux rejeté de Marsha, s’envoie « lui-même par la poste ». Hélas, elle plonge la lame du découpeur à travers le carton, « en plein milieu de la tête de Waldo, qui se fendit légèrement et produisit de réguliers petits arcs rouges palpitant doucement dans le soleil du matin ».
Plus tard, cependant, « l’amour et le désir de transcendance » savent longuement résonner, ne serait-ce que lors de son mariage avec l’artiste Laurie Anderson, à laquelle il dédie ce recueil, et plus particulièrement « Power of the Heart » : « Je recherche les cimes arborées, tu recherches les crêtes d’écume […] J’ai voyagé autour du monde / Pour te rapporter la puissance du cœur ».
Au-delà du musicien du Velvet Underground, dont les rythmes tribaux, les lancinants envoûtements, parfois fortement dépressifs, empreints de noirceur, le parler-chanter invitent à entendre les percussions et guitares comme d’ambigus consolateurs, le poète, armé de « la beauté de la phrase simple », se confie en même temps qu’il frôle la dimension de guide spirituel, mais d’un guide spirituel guère angélique. On sait combien la révolte de Lou Reed contre les pères est redevable de ces électrochocs à lui infligés à la demande de son père pour le guérir de ses pulsions homosexuelles. La violence rock et verbale s’exaspère dans cette mise en scène de la trépanation et de la castration dans « L’opération de Lady Godiva » (« Lady Godiva’s Operation »), lorsque « Le docteur arrive avec scalpel et bagage / voit l’excroissance juste comme un gros chou / qui maintenant / doit être coupé ». Mais surtout dans « Massacrer vos fils » (« Kill Your Sons ») : « Il [papa] a pris une hache et a cassé la table t’es pas contente d’être mariée ? […] Mais quand ils te shootent à la thorazine après du freebase / Tu suffoques comme un couillon / vous ne le savez pas ? / Ils vont massacrer vos fils »…
En ce « chaudron de péchés », homosexualité, transsexualité, sont parmi les thèmes virulents et militants du « côté sombre » : « En route, elle s’épila les sourcils / Se rasa les jambes et alors il devint elle ». Les allusions au monde contemporain (le sida dans « The Halloween parade » ou à l’ecstasy dans « Ecstacy »), côtoient les allusions à Edgar Poe ou Dostoïevski. Mais l’un de ses plus beaux poèmes, aux accents rimbaldiens (II, p 287) est certainement « La Puissance et la gloire » (« Power and Glory – The Situation ») :
« J’ai été visité par la Puissance et la Gloire
J’ai été visité par un hymne majestueux
D’immenses éclaires de foudre
Foudroyant le ciel
L’électricité coulant dans mes veines
J’ai été emporté par l’instant absolu
J’ai été saisi par le souffle chaud d’une divinité
Gorgé d’expérience comme un lion
Puissant de vie
Je voulais absolument tout-
Pas juste un peu
[…]
J’ai vu des isotopes introduits dans ses poumons
Essayant de stopper la progression du cancer
Et ça m’a fait penser à Léda et le Cygne
Et au plomb changé en or
[…]
J’ai été touché par un Lui majestueux
D’immenses éclairs de foudre foudroyant le ciel
Tandis que les radiations ruisselaient en lui
Il voulait absolument tout
Pas juste un peu »
En cette anthologie bilingue et exhaustive, d’abord parue en 2008 sous le titre Traverser le feu, munie d’un indispensable index des titres anglais, ce sont trente albums qui défilent pendant un demi-siècle, depuis l’époque du Velvet Undergroud et d’Andy Warhol, jusqu’aux ultimes prestations en solo du noir rebelle des sons et des mots… N’en doutons pas, Lou Reed, outre la composition de ses chansons, savait qu’il écrivait, ne serait-ce qu’en disposant les « Miscellaneous Song » sous formes de poèmes prose. Là où s’ouvrent soudain les roses noires de la beauté, là où, peut-être, il sait trouver la « Délectation de la justice des cieux »…
Jim Morrison, lui si prématurément disparu à 28 ans, en 1971, était plus encore séduit par la « mort secourable[1] », pour reprendre les mots de John Keats. Ainsi, dans « Ouragan et éclipse », il chantait :
Forêt domaniale du Bois Henri IV, La Couarde-sur-mer, Île de Ré.
Photo : T. Guinhut.
Thomas Pynchon,
ou les vices cachés du roman policier
et autres Fonds perdus
du web profond et du 11 septembre.
Thomas Pynchon : Vice caché,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard,
Seuil, Fiction et cie, 352 p, 22,50 €.
Thomas Pynchon : Fonds perdus (Bleeding Edge),
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, Seuil, 2014, 464 p, 24 €.
L'on serait tenté dire que tout bon roman, et a fortiori policier, présuppose un « vice caché » qu’il s’agit de ramener au jour afin de châtier le coupable. Le couple détective criminel est alors indispensable, indissociable. Thomas Pynchon ne déroge pas à la règle. Bien qu’engagé (on n’en attendait pas moins de lui) dans une démarche parodique, il respecte les attendus du genre. Au point que ce roman qualifié de « Pynchon light » par quelque critique américain - ce qui se justifie pour un opus de moins de quatre cents page comparé aux monstres que sont Contre-jour ou L’Arc en ciel de la gravité - ait pu décevoir : comme un bad trip rangé des voitures : « ça finira fatalement en téléfilm, de toute façon, quoiqu’il arrive. » objecte justement un personnage à Doc Sportello, le détective déjanté, comme il se doit. Sauf que Thomas Pynchon n'écrit pas à fonds perdus, pour jouer avec son titre, il fonde son enquête romanesque sur d'autres vices cachés, peut-être pires, ceux du web profond...
Guère de surprise non plus en ce qui concerne les méchants ; ils ont à leur tête Mickey Wolfmann, « le gros bonnet de l’immobilier ». L’onomastique suffit à déplier les noms : l’homme loup n’est qu’un mickey, quand Doc Sportello, sorte de Docteur Justice au rabais « qui se tapait des voyages à l’acide » est plus clownesque que sportif. Quant à Bigfoot, l’inspecteur qui est son meilleur ami et ennemi, il fait aussi l’acteur de composition qui « avait accessoirisé sa tenue » tout en étant plus qu’ambigu dans rapport à la loi… D’un côté le capitalisme prédateur et mafioso, de l’autre les gentils junkies californiens, entre les deux une police à peine plus reluisante, en une sorte d’écho manichéen à l’univers de Vineland, qui les voyait s’opposer dans le cadre plus large de la politique de Nixon pour finalement se confondre. Cette fois, l’infâme milliardaire Mickey est à la tête d’une « Fraternité Aryenne », ce qui ne l’empêche en rien de disparaître. D’où l’enquête, pleine de chausse-trappes, de meurtres, d’une ex petite amie envolée avec le disparu, de joints porteurs de délires… Comme souvent chez Pynchon, l’intérêt se distend, rebondit, l’intrigue principale se disperse, se ranime d’un coup pour se redéployer en satire des camés, hippies et autres surfeurs mystiques sur leur « Sainte Planche », raides dingues de mythes venus de cet océan Pacifique où l’on découvre un bateau appelé « Croc d’or », des dollars à l’effigie de Nixon, un trouble institut psychiatrique, avec une cravate porno pour indice. Quels complots, entre femme, amant et maîtresse, ont été ourdis ? Wolfmann a-t-il voulu rendre un argent impunément acquis et édifier en plein désert une utopie au loyer gratuit…
Evidemment, malgré des dialogues parfois inconsistants, fumeux, on ne confondra pas un instant Pynchon avec n’importe quel plumitif de polar. Qui d’autre que lui pourrait écrire avec un tel talent lyrique et contemporain ? « Parfois, dans la grisaille, la vue s’illuminait, ordinairement quand il fumait de l’herbe, comme si le bouton de contraste de la Création avait été tripoté juste assez pour conférer à toute chose un vague rayonnement, des pourtours de lumière, et une promesse que la soirée allait d’une manière ou d’une autre virer à l’épopée. » Ainsi, le portrait élégiaque d’une époque à jamais troublée s’élève, après les assassinats aux ordres de Charles Manson, les émeutes raciales et le retour au bercail des anciens du Vietnam totalement déglingués. Le regret des détectives mythiques à la Marlowe, aboutit à une dénonciation de la sanctification du flic : « la télé est saturée de foutus feuilletons de flics, on les présente comme des types normaux, qui essayent de faire leur boulot, qui ne menacent pas plus la liberté d’autrui qu’un bon père de famille dans une sitcom. » En de magnifiques morceaux de bravoure, ou « hippiphanies », le paysage de Los Angeles s’avère « psychédélique », comme galvanisé par une écriture sous stupéfiants, ce dont Pynchon n’a peut-être pas besoin.
Si Vice caché n’a pas la densité des chefs d’œuvre, une fois de plus, après Contre-jour, nous évoluons dans un monde de faux semblants, de jeux de rôles, où le rocambolesque contribue au show parodique, dans le cadre d’une nostalgie affichée des sixties et seventies - « cette prérévolution rêvée » - et d’un fétichisme régressif de son rock-and-roll. Non sans suggérer un fond sonore grave, voire désespéré, qu’on est en droit de trouver un brin paranoïaque (ce qui est constitutif de l’esthétique de Pynchon) : où en sont les libertés promises aux Américains ?
Qui l’eût cru ? Thomas Pynchon, quoique âgé de plus de 75 ans, (il est né en 1937) débarque à l’aube du XXIème siècle, avec tous les accessoires et les tics de langage des geeks pour explorer avec son héroïne le « Web Profond ». Roman policier décalé, roman du web, roman de société ; faut-il enfin et toujours admirer Pynchon, le maître outrageusement adulé par les critiques du postmodernisme, le fétiche des snobs de la littérature cryptée américaine ? Une fois de plus, chez notre auteur, « la paranoïa est l’ail dans la cuisine de la vie ». Mais pour votre serviteur, critique et lecteur, qui répugne à l’ail cru dans la gastronomie, il y a un pas de trop dans cet ultime et brillant roman de l’un des plus grands créateurs d’univers littéraires décalés.
Ce n’est pas la première fois que Pynchon se coule dans une héroïne : dans La Vente à la criée du lot 49, c’était Oedipa Mass ; dans Vineland[1], Frénésie et Prairie. Comme Maxine, qui enquête à « fonds perdus », elles sont absorbées dans une quête de mondes mystérieux et parallèles. N’oublions pas que la quête est toujours également au moyeu de ses plus vastes romans, en particulier Mason et Dixon ou V, ou de plus modestes, comme Vice caché.
Maxine Tarnow, donc, « experte anti-fraude » de son état, qui perdit sa licence officielle en conseillant de troubles clients, évolue en « free-lance » dans un lacis d’enquêtes, parmi tout un peuple de marginaux, de chefs d’entreprises du Net, de programmeurs et de concepteurs, de geeks et de hackers, de « caïds de l’informatique », mais aussi d’agents plus ou moins gouvernementaux, d’espions, d’assassins, sans compter corrupteurs et corrompus, voleurs de fichiers, escrocs du web et autres engeances.
La boussole de l’investigation s’oriente autour de l’énigmatique Gabriel Ice. Pourquoi sa start-up n’a-t-elle pas plongé lors de l’explosion de la bulle Internet ? Au contraire, il semble avoir prospéré, acquérant des canards boiteux, opérant des mouvements de fonds colossaux. Quel rôle joue donc « haschslingrz », une société de sécurité informatique, dans cette « carabistouille » ? L’exploration romanesque et parapolicière plonge alors au tréfonds des canaux du « Web Profond ». Là, parmi les pixels de l’écran, à la croisée et au terme de parcours kaléidoscopiques, où rien n’est référencé par les moteurs de recherche, les banques de données occultes et les transactions malignes prospèrent en zones cryptées au rythme de mots de passe volatiles, de portes dérobées… Vers quelles troubles destinations s’orientent « les vendeurs fantômes, les flux de capitaux à destination du Golfe », alors que nous sommes à la veille du 11 septembre ? Alors que l’on espère « que le mal n’arrive jamais en rugissant du ciel pour exploser en plein dans la tour des illusions où chacun se croit à l’abri », rare moment où Pynchon évoque l’événement-charnière du monde occidental avec un tant soit peu de brio…
Pour corser l’action, Maxine est issue d’une famille juive new-yorkaise, et son ex-mari, Horst, occupe un bureau au centième étage du World Trade Center… Pire encore, Gabriel Ice, qui « joue un rôle clé dans le transfert illégal de millions de dollars sur un compte à Dubaï, contrôlé par le fonds de la Wahhabi Transreligious Frienship […] grand argentier terroriste bien connu », est juif, peut-être « Juif Qui-Se-Déteste ». Est-il « le prochain Empire du Mal » ? Nous laisserons au lecteur découvrir les étapes de l’investigation de Maxine, en particulier une vidéo accusatrice, des délits d’initiés boursiers, finalement détentrice d’une bonne partie des tenants et des aboutissements du complot…
Parmi les passages les plus étonnants du roman, il faut compter avec les descentes de Maxine dans le « Web Profond » de « DeepArcher » : lyriques voyages labyrinthiques, pathétiques descentes aux enfers, espace presque métaphysiques, où les identités se démultiplient, voire se restructurent post-mortem, où la pellicule des pixels efface la limite entre le virtuel et le réel de « la viande-sphère ». Là, « DeepArcher [est] sur le point de se déverser dans le périlleux golfe entre l’écran et le visage ». Ce sont « les confins de l’in-navigable », les « confins du commencement, avant la Parole » ; on y trouve « la trace, comme le rayonnement du big-bang, du souvenir, dans le néant, d’avoir été quelque chose ». Ainsi, « qui du Web Profond franchit le seuil / plus jamais ne ferme l’œil. » Mais qui est « l’Archer » ? « Celui-là est silencieux ». Une dimension proprement mystique irrigue de son mystère les plus belles pages, surtout lorsque le « logiciel » et son « manuel » sont comparés à « la Kabbale », les « geeks » à des « rabbins »…
La composition de Fonds perdus est beaucoup plus linéaire et bien moins arborescente que celle de Contre-jour[2] ou de L’Arc-en-ciel de la gravité ; d’où une réelle aisance de lecture, malgré une concision rarement au rendez-vous, parmi un puzzle aux zones brumeuses, une intrigue souvent cotonneuse, dispersée par le bruit de fond des conversations plus ou moins essentielles, voire totalement accessoires, un peu comme le conçut Gaddis[3]dans son Gothique charpentier. Comme si Pynchon avait tendu un microphone parmi ce sociolecte : le langage vulgaire et branché du lieu et du temps. Ce faisant, il faut lire ce roman comme une lettre d’amour permanente à la cité américaine par excellence, à ses habitants, ses acteurs. Le tableau tendre et satirique du New-York -et par voie de conséquence des Etats-Unis, sinon de l’Occident connecté- de l’aube du XXIème siècle se déploie comme « une anthropo dans le primitif urbain », entre ses chauffeurs de taxi mabouls, ses yuppies, ses passants, ses actionnaires, ses programmeurs et hackers, ses assassins et victimes, ses agents peut-être doubles, sans omettre les grands manitous de la webéconomie… Un monde souvent futile et clinquant, qui vaut plus par le prix que la valeur, étale sa vanité sous le clavier du satiriste : le « si une pointcom avait une âme immortelle » ne demeure à l’adresse des yuppies qu’un vœu ironique et sans transcendance.
La psychologie n’était guère en son œuvre la préoccupation de Pynchon. Sans aller jusqu’à qualifier Fonds perdus de roman psychologique, il faut admettre là que le personnage de Maxine prend au fur à mesure de la narration -par tableau successifs et diffractés- une réelle ampleur. Le lecteur parvient aisément à une certaine empathie vis-à-vis de cette modeste héroïne, voire à une identification, ce qui trop souvent frôlait l’impossibilité, entre V et L’Arc-en-ciel de la gravité. Les deux enfants de Maxine, le retour de son ex-mari Horst, sa famille, forment un noyau, certes un peu chaotique, néanmoins assez sûr parmi la jungle des yuppies, des geeks, des criminels, des mafieux et des agents plus ou moins gouvernementaux. Jusqu’à ce que la fracture des attentats du 11 septembre incise ce monde de son « bord coupant », ou « bord sanglant », pour tenter de traduire le titre original anglais : Bleeding Edge. Reste qu’au seuil de la vieillesse, une tendresse inattendue pour les relations familiales et interhumaines marque l’art (et peut-être la personnalité) de l’écrivain le plus fascinant et le plus secret des Etats-Unis, dont on sait ne connaître qu’une lointaine photo de jeunesse, qu’une furtive apparition dans le feuilleton des Simpson, un sac de papier couvrant sa tête.
On devine que le traducteur, Nicolas Richard, a dû user d’invention pour se faufiler avec brio au travers des jeux de mots, avec la « Meufia », la « nerdistocratie », avec les néologismes qui incrustent le langage pynchonien : « Au Vodkascript, ils trouvent une salle remplie de gosses-de-richstafariens, de cybergoths, de dev sans boulot, d’uptowners en quête d’une vie moins insipide »…
Il y a des moments de grâce (comme à la fin de Contre-jour) dans l’écriture, lorsque s’imposent des images époustouflantes : « un coucher de soleil post-coïtal », ou « celui qui aurait une vision vanille de ces questions », ou « une quête égocentrique de par le monde à la recherche du sérum de l’orchidée noire », ou encore : « la bulle Internet, hier encore ellipsoïde attirant les regards a beau retomber aujourd’hui en un effondrement rose-vif sur le menton tremblotant de l’époque »… D’autres moments, longuement étirés, piétinent dans les dialogues plus ou moins creux, non sans intercaler ces chansonnettes ironiques et bas de gammes dont la plupart de ses romans sont farcis, comme une marque de fabrique discutable. De même, la sous culture rock et disco, à moins que le lecteur soit un fan accompli capable de frémir au moindre clin d’œil nostalgique, imprègne, sauf la nécessité de faire époque, le fil narratif d’une confiture collante et flapie…
Le goût immodéré de Pynchon pour la paranoïa et les théories du complot atteint peut-être ici sa limite. Que le fascinant web profond de « DeepArcher », aux mains du glacial Gabriel Ice, dont l’absence totale de sens moral fait froid dans le dos, puisse être le repaire des convoyeurs de fonds pour des activités terroristes islamistes, soit. Mais que les attentats du 11 septembre puissent tenir leur code source de ce même Ice, des « salauds néolibéraux », de « Bush et les siens », des Etats-Unis eux-mêmes, du conglomérat militaro-industriel, de la CIA et du FBI, visant à accroître leurs revenus et leurs pouvoirs, voilà qui reste une hypothèse, certes à envisager, mais à probablement reléguer in fine dans les fonds perdus du fantasme gauchiste antiaméricain et antirépublicain… Si thèse il y a, la thèse conspirationniste d’un 11 septembre fomenté par la pire droite américaine n’est que l’ail de la paranoïa. Satire des théories du complot ou adhésion grotesque ? Si cette deuxième hypothèse est la bonne, l’auteur pourrait hélas avoir quitté ses talents d’ironiste postmoderne.Dans un roman qui n’est plus celui de la grande époque -de La Vente à la criée du lot 49 à Contre-jour- et qui a l’insigne mérite d’être un troublant jeu de piste fractal, il reste peut-être à Pynchon l’intelligence de laisser, à son lecteur, le choix.
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Des livres publiés aux critiques littéraires, en passant par des inédits : essais, sonnets, extraits de romans à venir... Le monde des littératures et d'une pensée politique et esthétique par l'écrivain et photographe Thierry Guinhut.